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FLAMMARION, ÉDITEUR + + + + +LES GRANDS CŒURS + + +VOLUMES PARUS: + + RENÉ BAZIN PIE X + de l’Académie française. + MARIE GASQUET SAINTE JEANNE D’ARC + HENRI GHÉON LE SAINT CURÉ D’ARS + VICTOR GIRAUD SAINTE JEANNE DE CHANTAL + GEORGES GOYAU SAINT BERNARD + de l’Académie française. + HENRI-ROBERT LOUIS XVI + de l’Académie française. + -- MALESHERBES + FRANCIS JAMMES LAVIGERIE + Mgr JULIEN SAINT FRANÇOIS DE SALES + Évêque d’Arras. Membre de l’Institut. + CHARLES LE GOFFIC LA TOUR D’AUVERGNE + M.-D. ROLAND-GOSSELIN, O. P. ARISTOTE + GÉNÉRAL WEYGAND TURENNE + COLETTE YVER SAINT PIERRE + RENÉE ZELLER LACORDAIRE + +La Collection «Les Grands Cœurs» publiera des ouvrages de Mgr Grente, +évêque du Mans; M. Pierre de Nolhac, de l’Académie française; Duc de la +Force, de l’Académie française; R. P. Sertillanges, de l’Institut; R. P. +Janvier, A. Chérel, René Johannet, Édouard Schneider, José Vincent, etc. + + + + + C’est le propre des grands cœurs de découvrir le principal + besoin des temps où ils vivent et de s’y consacrer. + + P. Lacordaire. + + + + + Il a été tiré de cet ouvrage: + dix exemplaires sur papier de Hollande + numérotés de 1 à 10, + et soixante-quinze exemplaires sur papier teinté + vélin pur fil Lafuma + numérotés de 11 à 85. + + + + + _Nihil obstat:_ + Lutetiæ Parisiorum + die XXVI junii anno MCMXXIX + YVO DE LA BRIÈRE, + cens. dep. + + + _Imprimatur:_ + Lutetiæ Parisiorum + die 16a novembris 1929 + V. DUPIN, + v. g. + + +Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous +les pays. + +Copyright 1929, by ERNEST FLAMMARION. + + + + +A MA FEMME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +JEUNE FILLE D’AUTREFOIS[1] + + [1] Ce petit livre doit beaucoup à ses devanciers: au volume récent, + sagace et bien informé de M. le vicomte du Jeu (Perrin), à la + copieuse biographie classique de Mgr Bougaud (Poussielgue), au livre + si vivant, si fin et si pénétrant de l’abbé Bremond (Gabalda), aux + travaux de MM. Henry Bordeaux et F. Strowski (Plon). Et, bien + entendu, on s’est reporté aux sources proprement dites, à la + délicieuse Vie de sainte Chantal par sa secrétaire, la mère de + Chaugy, aux œuvres et aux lettres de la Sainte, à la correspondance + de saint François de Sales, dans les admirables éditions qu’en ont + procurées les visitandines du premier monastère d’Annecy. + + +Elle est née à Dijon, comme saint Bernard et comme Bossuet. Comme eux de +vieille souche bourguignonne, elle est bien de cette race où le sang est +chaud, dru, généreux, où l’ardeur idéaliste s’accompagne toujours d’un +ferme bon sens, d’une forte attache aux réalités de la vie et du sol, +d’un magnifique besoin d’action. Par son père, le président Frémyot, +elle appartient à une famille de parlementaires où le loyalisme +monarchique et catholique est une vivante et constante tradition. Par sa +mère, Marguerite de Berbisey,--les Berbisey se sont alliés à la famille +de saint Bernard,--elle a comme recueilli une parcelle de l’héritage +moral de l’homme étonnant qui fut en son temps le fondé de pouvoirs de +la papauté. «Bon sang ne peut mentir», disait-elle; et ce n’est pas elle +qui eût fait mentir le proverbe. + +Comme les Pascal, comme les Bossuet, comme nombre de familles de +l’ancienne France, les Frémyot ont progressivement franchi «l’étape». +Sortis probablement du peuple, ils s’élèvent peu à peu jusqu’aux plus +hautes magistratures provinciales. Le bisaïeul du président Frémyot +était un simple officier de la maison du Téméraire; son grand-père fut +clerc et auditeur des comptes; son père, conseiller au Parlement de +Bourgogne; lui-même fut successivement conseiller maître à la Chambre +des Comptes, avocat général, président à mortier du Parlement, maire de +Dijon. De génération en génération, on le voit, ces Frémyot montent et +se poussent. Leur activité, leur intelligence, leur esprit d’ordre, leur +sens des affaires ont assuré leur fortune, donné l’essor à leurs +légitimes ambitions. Robustes et fervents chrétiens, d’ailleurs, ils +n’entendent pas plaisanterie sur le chapitre de la religion; ils n’ont +aucune complaisance pour les hérétiques. Mme de Chantal pourra dire avec +vérité qu’elle «rendait tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais +aucun de sa race, à ce que l’on ait su, n’a été que très bon +catholique». Et c’est elle, sans doute, qui a conté à sa confidente, la +charmante mère de Chaugy, la savoureuse et symbolique anecdote que +voici: + +Son grand-père, le conseiller Jean Frémyot, à l’âge de soixante-quinze +ans, «eut révélation du jour et de l’heure de son décès». La veille, il +alla dire adieu à ses parents et amis, «leur disant, avec une sainte +simplicité, qu’il était sur son départ pour aller au voyage éternel». +Mais il était trop faible pour monter sur sa petite mule. Alors, «cette +bête, comme si elle eût connu la nécessité de son maître, étend ses +quatre jambes, s’abaisse jusque quasi à toucher la terre avec son +ventre, et demeure dans cette posture jusqu’à ce que ce bon vieillard +fût bien agencé sur sa selle, que tout doucement elle se releva tirant +ses pieds l’un après l’autre, et au retour de ce petit voyage, elle se +mit dans la même posture pour laisser descendre commodément son bon +maître.» Celui-ci, rentré chez lui, se mit au lit, passa la nuit en +prières, et, le matin venu, après s’être confessé, avoir communié, reçu +l’extrême-onction, se fit dire une messe qu’il entendit pieusement de +son lit. Au moment où le prêtre levait le calice, il expira comme il +l’avait prédit, «disant, en latin, ce verset de David: _Quando +consolaberis me?_ O Dieu! quand me consolerez-vous?» + +Plus anciennement connus que les Frémyot, les Berbisey se sont élevés +comme eux aux premières charges du Parlement de Bourgogne. Là aussi les +traditions de foi et de vertus chrétiennes sont restées très vivaces. De +Marguerite de Berbisey, la mère de sainte Chantal, morte au bout de +quatre ans de mariage, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elle fut +«regrettée de tous et surtout des pauvres, qui l’accompagnèrent à sa +dernière demeure, en pleurant et en l’appelant tout haut leur +bienfaitrice». + +Resté veuf à trente-six ans avec deux filles et un fils en bas âge, +Bénigne Frémyot partagea son temps entre ses occupations +professionnelles et l’éducation de ses enfants. Sa plus jeune sœur, +veuve, elle aussi, vint habiter avec lui et tenir sa maison. Ce foyer +ainsi reconstitué ne paraît pas avoir été trop austère. Dans ce pays de +vie plantureuse et facile on n’est pas très morose, et le monde +parlementaire en particulier a presque toujours su fort bien concilier +la gravité des idées et des mœurs avec les libres agréments de la vie +sociale. + +Le président Frémyot n’aimait pas les protestants, et dès sa jeunesse il +ne perdait pas une occasion de combattre leur influence. Soir et matin, +il réunissait ses enfants et, dans des entretiens familiers, il veillait +à leur instruction religieuse, les mettant en garde contre l’hérésie, +réchauffant et entretenant leur foi dans la véritable Église. Ces leçons +n’ont point été perdues. + +C’était une haute et forte personnalité que celle du président Frémyot. +La netteté de son esprit, la droiture de son jugement, l’élévation et +l’énergie de son caractère s’étaient de bonne heure imposées à tous ses +collègues, et telle était son autorité, comme avocat général, que la +cour ne manquait jamais de se rallier à ses conclusions. Il est à +croire qu’il approuva vigoureusement la généreuse attitude du +lieutenant-général de la province, Léonor de Chabot-Charny qui, sous +l’influence de Pierre Jeannin, avocat-conseil de la ville, au moment de +la Saint-Barthélemy, refusa d’exécuter les ordres sanguinaires qu’il +avait reçus. Bien que l’heureuse ville de Dijon, derrière ses fortes +murailles, fût à l’abri des coups de main, le zèle catholique et le +patriotisme de Bénigne Frémyot s’attristaient des maux sans nombre que +les funestes guerres religieuses déchaînaient sur tout le pays. Les +bandes de Coligny, surtout leurs alliés, les reîtres et lansquenets +venus d’Allemagne, à plus d’une reprise parcourent la Bourgogne, +pillant, brûlant, violant, massacrant, en dignes successeurs des hordes +d’Attila. Partout des scènes de meurtre et de désolation: les hommes se +jetant à l’eau ou sautant par-dessus les murs, les femmes «se sauvant +toutes nues en chemise par les chemins avec leurs petits enfants»; plus +de quatre cents villages brûlés en 1569; nouvelle invasion dévastatrice +en 1576: il semblait que ces effroyables misères ne dussent jamais +prendre fin. + +Vingt ans encore les guerres civiles vont déchirer la France. Sous +l’impopulaire Henri III, la Bourgogne, longtemps fidèle à son roi, +adhère bruyamment à la Ligue: en 1588, le Parlement enregistre +solennellement l’édit. Persécuté, honni pour son obstiné loyalisme, M. +Frémyot se retire à Flavigny avec les rares parlementaires,--un Bossuet, +note l’abbé Bremond, était du nombre,--auxquels il a fait partager ses +convictions; et là, muni des pleins pouvoirs du roi, il oppose un +Parlement légal au Parlement rebelle. Menacé par les ligueurs de +recevoir «dedans un sac» la tête de son fils, leur prisonnier, il +adresse au lieutenant-général une lettre très digne sans raideur et très +ferme, empreinte du plus noble stoïcisme, et qu’on nous a heureusement +conservée: «Ni les tourments que l’on pourrait me donner, y disait-il, +ni ceux que l’on fera à mon fils, que je sentirai plus que les miens, ne +me pourraient ébranler à faire chose contre mon honneur et le devoir +d’un homme de bien. J’aime mieux mourir tôt, ayant la réputation +entière, que vivre longuement sans réputation.» Ce langage cornélien dut +toucher le lieutenant-général: les ligueurs se contentèrent d’une «très +grosse rançon». + +Henri III meurt assassiné: le roi légitime est un huguenot. Grave crise +de conscience pour le président Frémyot: «en une nuit, il devint tout +blanc du côté sur lequel il s’était couché». Mais son parti est pris: il +n’abjurera pas sa foi monarchique. A Flavigny, à Semur, il organise la +résistance à la Ligue: il paie de ses deniers les soldats du roi de +France, lui recrute partout des partisans, leur fait prêter serment, «à +la condition qu’il se ferait catholique», sacrifiant tout, son temps, sa +santé, sa situation, sa fortune, à la cause qu’il avait embrassée. +Quand, le 20 juin 1595, Henri IV, converti, sacré roi de France, +vainqueur des Espagnols à Fontaine-Française et rentré dans sa bonne +ville de Dijon enfin soumise, se fit présenter le petit parlement de +Semur qu’il avait immédiatement convoqué, ce dut être pour M. Frémyot +une grande joie. Il n’abusa pas de sa victoire. Henri IV lui «départit +ses caresses royales avec profusion» et voulut faire de ce juste un +premier Président: il refusa et se fit accorder simplement la grâce d’un +de ses plus mortels ennemis que le roi allait envoyer au supplice. +«Sire, lui déclara-t-il un jour, je vous confesse que si Votre Majesté +n’eût crié de bon cœur: Vive l’Église romaine! je n’aurais jamais crié: +Vive le roi Henri IV!» Henri IV, qui aimait cette chrétienne franchise, +eût été heureux d’avoir sous la main à Paris le président Frémyot. +Celui-ci ne voulut pas quitter Dijon. Son expérience de la vie et des +hommes, tous les deuils qui l’avaient accablé l’avaient sans doute +détaché du monde: il voulait se faire prêtre; il ne le put, ayant été +marié deux fois, et la seconde avec une veuve. Redevenu très populaire, +comblé de faveurs et de bénéfices par le roi, nommé par le Parlement, +puis confirmé par le peuple, maire de Dijon, il fut, quinze années +durant, dans sa province natale, l’un de ceux qui, par leur zèle et leur +dévouement, collaborèrent le plus activement à l’œuvre réparatrice que +l’autorité royale avait entreprise. + +De ce grand chrétien, de ce père héroïque et sage qu’elle aimait et +respectait profondément, Jeanne de Chantal sera la digne fille. Elle +avait une sœur aînée, Marguerite, d’un an plus âgée qu’elle, et un frère +cadet, André, plus tard archevêque de Bourges, dont la naissance coûta +la vie à sa mère. Elle était née le 23 janvier 1572,--l’année de la +Saint-Barthélemy,--tout près du Palais, dans le vaste hôtel, aujourd’hui +détruit, des Frémyot. Elle fut baptisée le jour même et appelée Jeanne, +du nom de saint Jean l’Aumônier, dont c’était la fête. L’éducation à la +fois virile et tendre qu’elle reçut de son père et de sa tante suppléa, +dans la mesure du possible, à l’absence d’une direction maternelle, et +il en fut pour elle, nous dit-on, «non guère moins que si elle eût été +au sein de sa défunte mère». C’était une enfant vive et pieuse, et les +mots d’enfant qu’on nous cite d’elle nous donnent à croire qu’elle avait +de bonne heure hérité du peu de sympathie de son père pour les +protestants. Il ne semble pas qu’on ait beaucoup poussé son instruction: +son intelligence, ses lectures, ses observations personnelles feront le +reste. «Elle apprenait, nous dit la mère de Chaugy, avec une grande +souplesse et vivacité d’esprit tout ce qu’on lui enseignait, et on +l’instruisait de tout ce qui est convenable à une demoiselle de sa +condition et de son bon esprit: à lire, écrire, danser, sonner des +instruments, chanter en musique, faire des ouvrages, etc., etc.» + +Et, bien entendu, dans ce milieu très profondément religieux, on +cultivait et on encourageait ses précoces dispositions à la piété. Elle +avait une dévotion toute particulière pour la Vierge, «se nommant +elle-même son enfant». Elle pleurait à la vue d’un malheureux. «Si je +n’aimais pas les pauvres, disait-elle, il me semble que je n’aimerais +plus le bon Dieu.» Et de sa confirmation date un désir «qui ne la quitte +plus, de faire de grandes choses pour Dieu, et même de souffrir le +martyre». + +N’allons pas croire, cependant, que d’austères pensées de cloître +hantaient déjà cette vive jeunesse. Dans ces vieilles familles +bourguignonnes de magistrats humanistes et bons vivants on savait +concilier les devoirs et les plaisirs, Dieu et le monde. Un mot, un +simple mot de la mère de Chantal nous ouvre à cet égard les plus +aimables perspectives. «Moi, dit-elle, _qui ai été fille à toute folie_, +quand je donnais aux étourneaux que je nourrissais un petit morceau de +sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout où je voulais.» +Je la vois, pleine de vie, de santé et de bonne humeur, jolie d’ailleurs +et le sachant peut-être, rieuse et même un peu espiègle, aimant toutes +les belles et bonnes choses de la nature et de la vie, délicieusement +primesautière, charmante en un mot et «traînant tous les cœurs après +soi»: car j’imagine que ce n’étaient pas les seuls étourneaux qui la +suivaient «en haut et en bas, partout où elle voulait». Et elle me fait +un peu songer à Jacqueline Pascal enfant. + +En 1587, sa sœur aînée, Marguerite, épousait, à seize ans, Jean-Jacques +de Neuchaize, seigneur des Francs, âgé de quarante. Les Neuchaize +étaient de bons gentilshommes du Poitou, apparentés aux Saulx-Tavanes, +une des plus grandes familles de Bourgogne: par ce brillant mariage, les +Frémyot gravissaient un nouvel échelon de la hiérarchie sociale. Le +jeune ménage retourna peu après en Poitou, emmenant Jeanne, qui devait +s’entendre à merveille avec sa sœur et qui, probablement, son père étant +sur le point de se remarier, ne se souciait guère de rester seule avec +une belle-mère. M. Frémyot «souhaitait fort de la garder auprès de soi», +mais «il s’en dépouilla néanmoins pour le contentement de sa fille +aînée». Peut-être aussi, songeant à son prochain remariage, aux troubles +croissants qui menaçaient de désoler la Bourgogne, jugeait-il plus sage +et plus prudent d’éloigner quelque temps la jeune fille. Cet éloignement +devait durer cinq ans. + +Chez le baron des Francs servait «une vieille demoiselle», une +gouvernante sans doute, un peu sorcière, à ce qu’il paraît, et qui +«n’oublia rien pour flétrir par ses artifices cette belle fleur +croissante». Jeanne, sauvegardée par sa piété, sut se dérober à toutes +ces manœuvres corruptrices, et elle finit par obtenir de son beau-frère +qu’il congédiât «cette mauvaise créature». M. des Francs aurait voulu +marier sa jeune belle-sœur dont le sérieux et la grâce avenante +séduisaient tout le monde. Elle repoussa deux demandes de mariage en +apparence très avantageuses, l’une avec un gentilhomme huguenot qui +d’abord avait essayé de donner le change sur ses opinions, mais dont +elle devina les véritables sentiments, l’autre avec un aventurier qui +avait fort habilement réussi à en imposer à toute sorte de gens, mais +contre lequel un sûr instinct l’avait bien vite mise en garde. + +Le Poitou n’avait pas été épargné par la fureur iconoclaste des +protestants. Partout des monastères, des églises, des chapelles ruinées, +profanées ou brûlées. La ferveur religieuse de Jeanne s’attristait +profondément à la vue de toutes ces ruines, dont, sa vie durant, elle +garda le vivace et douloureux souvenir. «Elle avait, disait-elle +souvent, un tel regret de voir ces églises en ce piteux état, qu’elle ne +pouvait s’empêcher de pleurer en les voyant et que _parfois elle n’osait +ôter son masque_, parce que l’on connaissait qu’elle avait pleuré; et +l’on faisait des enquêtes, quel mécontentement elle pouvait avoir chez +Monsieur son beau-frère.» Bien qu’elle ne se dérobât pas au monde, à +«toutes les honnêtes libertés et divertissements permis aux demoiselles +de sa condition», il semble, à en juger par un portrait que nous avons +d’elle, qu’elle ait scrupuleusement évité dans sa mise les excentricités +provocantes des modes d’alors: la modestie et la simplicité de ses +toilettes rehaussaient encore le charme original et très prenant de +toute sa personne. + +Jeanne allait avoir vingt ans. A Semur, où il bataillait contre les +ligueurs, M. Frémyot devait trouver son foyer bien désert: sa seconde +femme était morte en donnant le jour à un fils qui ne vécut pas; son +fils André poursuivait à Paris ses études. Profitant de l’interruption +des opérations militaires, il fit revenir auprès de lui sa seconde +fille. Les deux sœurs eurent quelque peine à se quitter, au témoignage +de la mère de Chaugy. «Elles se séparèrent, nous dit cette dernière, +avec de grands ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si grande +union et bonne intelligence, qu’elles n’avaient jamais eu une parole de +travers ni de conteste; aussi notre bienheureuse Mère la regardant comme +sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu’elle eût fait à sa propre mère.» +Peut-être s’entendait-elle moins bien avec son beau-frère, dont les vues +ne concordaient pas toujours avec les siennes. + +De retour en Bourgogne, «elle fut beaucoup recherchée en mariage». Il ne +semble pas qu’elle ait alors songé à se faire religieuse; mais, si l’on +en croit le décret de canonisation, elle n’avait point la vocation +conjugale et elle aurait voulu rester fille. En ce temps-là, on ne se +préoccupait guère de consulter les enfants sur leurs goûts personnels. +Le président Frémyot avait en vue, pour sa fille, un parti fort +brillant. Il avait distingué un jeune gentilhomme, le baron Christophe +de Rabutin-Chantal, et l’avait fait nommer capitaine de la garnison de +Semur. C’était le fils d’un vieux soldat des armées royales, le baron +Guy de Chantal, dont la vie accidentée et romanesque avait été traversée +de tragiques aventures. La famille des Rabutin était très ancienne. Par +sa mère, le baron Christophe était le dernier descendant de la famille +de saint Bernard. Il était aimable, fin, poète à ses heures, très doux +et fort séduisant; très brave avec cela; il était sorti victorieux de +dix-huit duels, mais sans avoir, dit Bussy, «jamais tué personne». Le +portrait qu’on croit avoir de lui au musée de Versailles évoque l’image +d’un charmant et beau cavalier. Le choix du président Frémyot était +heureux, et Jeanne n’eut pas beaucoup de peine à s’abandonner à la +volonté paternelle. Elle aima de tout son jeune cœur «ce brave seigneur» +qui lui rendait pleinement sa tendresse. Elle était, dit un manuscrit, +«d’une taille au-dessus de la médiocre. Ses yeux étaient noirs et vifs, +le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles et le +sourire charmant; la physionomie majestueuse tempérée par un grand air +de douceur.» «Elle était, écrit de son côté la mère de Chaugy, de riche +taille, d’un port généreux et majestueux, sa face ornée de grâces, et +d’une beauté naturelle fort attrayante, sans artifice et sans mollesse; +son humeur vive et gaie, son esprit clair, prompt et net, son jugement +solide; il n’y avait rien en elle de changeant ni de léger. Bref, elle +était telle qu’on la surnomma la Dame parfaite; et ce fut avec regret +universel qu’on la vit sortir de Dijon [ou plutôt de Semur] pour aller +demeurer à Bourbilly, qui est le château où résidait d’ordinaire le +baron de Chantal.» En un mot, la solidité dans la grâce: comment +Chantal, même s’il avait été, comme le prétend Bussy, «fort galant» dans +sa prime jeunesse, n’aurait-il pas été le plus épris des maris? + +Le mariage,--«l’un des plus accomplis qui aient été vus»,--fut célébré +dans la chapelle de Bourbilly, le 28 décembre 1592. En des temps moins +troublés, il l’eût été sans doute à Dijon, au milieu d’une nombreuse +assistance. Seuls les Neuchaize et quelques parents et amis y +assistaient. Se marier en pleine guerre civile, c’était un bel acte de +foi dans l’avenir, mais on était brave chez les Frémyot, comme chez les +Chantal, et dans ce généreux pays de Bourgogne on ignorait la peur de +vivre. + + + + +CHAPITRE II + +LA CHATELAINE DE BOURBILLY + + +A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant vallon que traverse +une petite rivière, le Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly, +vaste masse carrée flanquée de tours, défendue par de hautes murailles, +entourée de fossés, et à laquelle on accédait par un pont-levis. Des +salles immenses et glaciales, que chauffaient de hautes cheminées +sculptées, et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin. C’est là +que la jeune baronne est appelée à vivre. Le domaine était riche, et Mme +de Sévigné l’estimera plus tard cent mille écus; mais le malheur des +temps, l’incurie des Rabutin qui «brûlaient la chandelle par les deux +bouts», l’un à Monthelon, l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis +«les affaires de la maison». En mariant son fils à la riche héritière +des Frémyot, le vieux baron Guy, spéculant sans doute sur le goût du +président pour la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron +Christophe avouait 8.000 écus de dettes: il en avait 15.000. C’était +presque toute la dot de Jeanne. + +Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur elle «tout le soin de +sa maison». Elle était jeune, aimable et aimée, un peu insouciante +peut-être, et, comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un peu de +sa jeunesse et de la vie. L’administration d’une maison «où il n’y avait +pas peu de besogne» n’était point son fait. «_Elle y eut une extrême +répugnance_, car elle n’avait jamais su ce que c’était que soucis, sinon +par ouï-dire; et _il lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté +innocente_ aux tracas embarrassants du soin d’un ménage.» Mais on ne +résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un mari dont on veut +mériter la confiance. Christophe de Chantal allégua l’exemple de sa +propre mère. C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui avait dû +avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence avec son violent et +capricieux mari: l’héroïsme chrétien avec lequel elle avait supporté et +longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer au sein semble un +chapitre de la vie des martyrs. La jeune femme était une âme de la même +famille. Elle «fut si touchée du récit de la vertu de cette belle-mère, +que, dans le regret de n’avoir pas joui de sa conduite et de sa douce +présence, elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son +imitatrice, et, sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins +de la maison». + +Et avec cette générosité, cette fermeté de décision qui la +caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, «ceignant ses reins de +force et fortifiant son bras». Tous les matins elle fait dire la messe à +la chapelle du château, et, le dimanche, pour l’édification du +voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit éloignée d’une +demi-lieue: elle veille à ce que tous les gens de sa maison assistent, +autant que possible, à l’office matinal; la prière du matin et du soir +est faite en commun; elle-même se charge des instructions pour les +domestiques. Elle proscrit ou brûle tous les «mauvais livres» qu’elle a +trouvés à Bourbilly, et fait sa lecture habituelle de la _Vie des +Saints_ ou des _Annales de France_. Levée tous les jours de grand matin, +elle a vaqué aux soins du ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au +travail quand se lève M. de Chantal «qui aime fort à dormir la grasse +matinée». Elle a l’œil à tout, visite à cheval les fermes les plus +éloignées, dirige et surveille tout, travaux et serviteurs, se fait +rendre des comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais inactive, à +l’ordinaire cousant ou filant parmi ses domestiques, toujours vêtue de +laine, sauf quand quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de +revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout de quelque temps de ce +régime, les créanciers étaient payés, le domaine avait repris son +ancienne valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle ruche +d’autrefois, féconde en miel et en bonnes œuvres. + +Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point une vertu morose. On +recevait, on chassait à Bourbilly. La jeune châtelaine savait se faire +obéir, mais elle savait encore mieux se faire aimer. «Elle n’était point +crieuse, ni maussade parmi ses domestiques»: en dix-huit ans, «elle n’a +presque point changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle +congédia pour ne les pouvoir faire amender». Il n’est pas vrai, comme on +se l’imagine dans nos fausses démocraties, que les humbles n’aiment +point l’autorité. Le peuple aime à être bien commandé; il déteste +l’anarchie et le caprice; il n’a que du mépris pour ceux qui flattent +ses bas instincts; il est tout naturellement l’ami d’une règle +intelligente et qui se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont l’âme +d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par sa fermeté, sa netteté +d’esprit et sa douceur, se concilier les volontés les plus rebelles. On +l’aimait pour son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et bonne. +Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. Elle n’avait point, avec +l’âge, dépouillé sa grâce mutine d’enfant espiègle «à toute folie», et +son profond sentiment du devoir s’accommodait fort bien des vifs élans +d’une verve malicieuse et parfois bien ingénieusement spirituelle. +Écoutez-la longtemps après conter à ses religieuses, avec un sourire +encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire lever M. de Chantal: +«Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la +chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît la +messe à la chapelle pour faire après les affaires qui restaient, +l’impatience me venait. J’allais tirer les rideaux du lit en lui criant +qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain allait commencer la +messe; enfin, je prenais une bougie allumée et la lui mettais sous les +yeux et le tourmentais tant qu’enfin je le faisais quitter son sommeil +et sortir du lit.» + +Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit la visite d’un ami +de ce dernier, qui depuis longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive; +l’ami ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher, la fine +baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir compagnie; elle lui dit «qu’il +fallait qu’elle allât pour quelque affaire chez une demoiselle sa +voisine, qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce soir-là et +là-dessus monte à cheval pour aller coucher ailleurs». Grande confusion +du galant qui repart aussitôt.--La voyez-vous, à ce souvenir, rire +encore sous cape? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne de Chantal quelque +chose de l’Elmire de Molière. Il n’y a qu’une Française pour être ainsi +vertueuse, avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos. + +Dans cette vie si active et si remplie, les grands devoirs chrétiens de +la charité occupent une place privilégiée. Je ne sais rien de plus +touchant que l’amour de Mme de Chantal pour les pauvres, sa sollicitude +toute maternelle pour les souffrants et les déshérités de la vie. Elle +est vraiment la providence de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à +vivre. Visites multipliées aux malades, soins donnés à tous ceux qui +souffrent, soins minutieux et qui ne craignent pas de descendre aux plus +répugnants détails, aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et +ces mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses et +compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont un don de toute la +personne, et qui, plus que tout le reste, vont au cœur des humbles, la +châtelaine de Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les +misères autour d’elle. «Il y avait plaisir, disait-on, à être malade, +pour avoir les visites de la sainte baronne.» Un soir, on l’appelle +auprès d’une femme en couches, dont l’état semble désespéré. Elle +accourt, passe une partie de la nuit auprès de la malade, à laquelle +elle prodigue ses soins. Enfin, elle consent à se retirer pour prendre +un peu de repos. Peu après son départ, un mieux sensible se produit, et +l’accouchement a lieu comme par miracle. Transporté de joie, le père, en +sortant, aperçoit par terre, à sa porte, à genoux et en prières, la +baronne qu’on croyait partie. + +En ces temps de guerres civiles, la misère était grande dans les +campagnes françaises. Il suffisait d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise +récolte pour plonger dans la désolation toute une province. En ces +occurrences la charité de Mme de Chantal opérait des prodiges. Dans une +grande chambre du château où elle avait fait dresser des lits, elle +recueillait les malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A +leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter secrètement du +pain tous les jours. Elle faisait construire un très vaste «four des +pauvres» qu’on chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à tous +ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même du potage et du +pain, remplissant les écuelles, puisant dans les corbeilles, renvoyant +chacun avec une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde, les +pauvres accouraient. On les faisait entrer par une porte et sortir par +l’autre. Souvent quelques-uns, leur aumône reçue, faisaient le tour du +château, puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans doute, +mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle aussi une mendiante +spirituelle, et que Dieu ne la repoussait pas. A deux reprises, la +provision de grains étant sur le point d’être épuisée, «elle se confia à +Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la farine de froment et le peu de +seigle furent multipliés six mois durant que la famine continua». Mais +elle, par humilité, déclarait «qu’elle avait toujours attribué cette +grâce à la grande vertu et dévotion d’une sienne servante, nommée dame +Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement». + +La vraie charité chrétienne ne va pas sans une extrême indulgence à +l’égard des faiblesses humaines. Mme de Chantal s’ingéniait de mille +manières à tempérer les sévérités de son mari et presque toujours elle +obtenait gain de cause: «Si je suis trop prompt, lui disait-il, vous +êtes trop charitable.» Elle faisait sortir la nuit de leur humide prison +les paysans que le baron y avait fait enfermer, et les envoyait coucher +dans un lit; «et le lendemain, de grand matin, pour ne pas déplaire à +son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et en allant +donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si aimablement +congé d’ouvrir à ces pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi +toujours elle l’obtenait.» Toujours un peu de malice et d’espièglerie +mêlées à la plus active bonté. + +Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus vive, la plus confiante +tendresse. Mme de Chantal s’est reproché plus tard, d’«oublier ses +dévotions» quand son mari était auprès d’elle, et de «faire quasi +aboutir toutes ses pensées et ses prières pour la conservation et retour +de M. de Chantal». Peut-être y a-t-il là quelque excès de scrupule +rétrospectif. Il semble bien que, durant tout le temps de son mariage, +avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait en toutes choses, elle +ait su fort bien concilier ses devoirs de très pieuse chrétienne et ses +devoirs d’épouse, de maîtresse de maison et même de femme du monde, et +qu’elle n’ait pas eu à souffrir d’une sorte de conflit intérieur. Mais +il paraît certain aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait +en elle comme une grande recrudescence de piété. «Dès que je ne voyais +pas M. de Chantal, disait-elle, je sentais en mon cœur de grands +attraits d’être toute à Dieu.» Et le malicieux Bussy écrit de son côté: +«Quand M. de Chantal était à l’armée ou à la cour, elle donnait tout à +Dieu; quand il retournait auprès d’elle, elle se donnait toute à lui.» + +Le baron Christophe était souvent absent. A peine marié depuis trois +mois, il avait dû reprendre son service auprès du roi Henri et partager +sa vie guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie de son +escorte. Quelques jours après, au combat de Fontaine-Française, sa très +brillante conduite lui valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il +avait été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans doute avec +sa femme, à la triomphale entrée du Béarnais victorieux dans la vieille +cité bourguignonne et à l’émouvante réception du président Frémyot. Une +belle carrière s’ouvrait devant lui. Il la suivit quelque temps, +peut-être avec l’espoir de conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600, +pour des raisons restées obscures, il prend le parti de se retirer +définitivement dans son château de Bourbilly. Comme il était poète, il +fit «une chanson d’adieu aux dames de la cour». La mère de Chaugy qui +l’a vue nous assure qu’«il protestait au dernier couplet que la seule +pensée des vertus de sa chère moitié gravait dans son âme le mépris des +vanités et grandeurs de la cour». Peut-être «les tendresses +extraordinaires» qu’il avait pour sa femme et une préoccupation +religieuse croissante suffisent-elles à expliquer cette retraite +prématurée qui dut profondément réjouir Mme de Chantal, toujours +tremblante pour la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas des +tristesses qui allaient suivre. + +Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur ne lui était point +chose étrangère. Peu après son mariage, elle avait perdu presque +subitement sa sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont le +mari, grièvement blessé à Fontaine-Française, ne tarda pas à la suivre. +Ses deux premiers enfants moururent en bas âge, et quand on la connaît +un peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond chagrin. Quatre +autres enfants, un fils et trois filles, lui naquirent, et ses joies +maternelles furent une diversion aux soucis que lui causaient les +fréquents départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à l’automne de +l’année 1600, il était fort malade: il passa cinq ou six mois au lit ou +à la chambre. Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa femme +lui prodigua les soins les plus tendres. «Elle passait, nous dit Bussy, +les jours au chevet de son lit et les nuits à la chapelle.» Des pensées +funèbres se présentaient souvent à l’esprit du malade. «Il voulait +qu’ils se fissent une promesse réciproque, que le premier libre par la +mort de l’autre consacrât le reste de ses jours au service de Dieu.» +Mais elle «ne pouvait ouïr parler de division, et détournait ce propos +de mort, dès qu’il était entamé.» + +Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie passé, M. de Chantal se +rétablit à vue d’œil. La vie ordinaire de réunions et de chasses +reprenait son cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout à elle, +revenait à la joie: un quatrième enfant, une fille, lui était née. Elle +était encore au lit, n’étant accouchée que depuis quinze jours, quand on +lui annonce que, dans un accident de chasse, son mari a été blessé à la +cuisse. «Ah! dit-elle, on me dore la pilule.» Elle se lève +précipitamment, et accourt auprès du blessé. «Ma mie, lui dit-il, +l’arrêt du ciel est juste; il le faut aimer, il faut mourir.--Non, non, +dit-elle, il faut chercher guérison.--Ce sera en vain», dit le malade. +_Elle voulut dire quelques paroles sur l’imprudence de celui qui avait +fait ce funeste coup_: «Ah! lui dit le malade! honorons la céleste +Providence, regardons ce coup de plus haut!» Et il se confesse, rappelle +au sentiment du devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait se +tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant sa femme, +l’exhortant au pardon et à la résignation. La douleur de la malheureuse +baronne était si grande «qu’elle ne put jamais faire venir son cœur +jusqu’à prononcer le _oui_ de cette résignation, mais se dérobait de la +chambre du malade, et allait crier tout haut en certain lieu écarté: +«Seigneur, prenez tout ce que j’ai au monde, parents, biens et enfants, +mais laissez-moi ce cher époux que vous m’avez donné.» Tout fut inutile: +la blessure était grave; elle fut peut-être mal soignée par des médecins +que troublaient et intimidaient les objurgations passionnées de Mme de +Chantal. La plaie s’infecta et au bout de huit jours, le baron +Christophe mourait, «avec une fermeté, dit Bussy, et une résignation aux +volontés de Dieu dignes du mari d’une sainte». Il avait trente-cinq ans: +il n’avait été marié que huit ans. + + + + +CHAPITRE III + +UNE VEUVE CHRÉTIENNE + + +Le désespoir de la pauvre veuve fut terrible. Elle avait vingt-huit ans; +elle avait été parfaitement heureuse, et elle aimait de toute son âme +ardente et profonde ce charmant, ce délicieux mari qu’avait été Chantal. +«Elle rendit, nous dit-on, les devoirs funèbres à son cher défunt avec +beaucoup d’honneur et de courage, mais avec des déluges de larmes +incomparables.» Elle dut aller jusqu’au fond de cet abîme de douleur qui +est la réalité tragique de la sombre destinée humaine. «Elle passait, +écrit Bussy, les nuits à genoux à prier et à pleurer, de sorte qu’on fut +obligé de veiller pour la faire au moins tenir au lit.» Au bout de trois +ou quatre mois, «elle était devenue comme un squelette», et l’on +commençait à craindre pour sa vie. + +Elle était dans un état de trouble profond. En la frappant, Dieu lui +avait fait violemment sentir tout le «néant de cette vie» et lui avait +inspiré, ou plutôt avait réveillé en elle le désir, déjà ancien, de se +consacrer toute à lui. Elle fait vœu de chasteté, et d’abord se contente +de «vivre chrétiennement dans sa viduité en élevant vertueusement ses +enfants». Mais bientôt elle est en proie à des tentations si +violentes,--tentations qui n’avaient pas attendu son veuvage pour se +manifester, mais dont la vraie nature nous échappe[2],--que, «dans la +fureur de cette tempête», elle fut sur le point de périr et «se +dessécha» d’une manière pitoyable. En même temps, elle éprouvait pour le +service de Dieu un tel attrait que, dit-elle, «j’eusse voulu quitter +tout et m’en aller dans un désert pour le faire plus entièrement et +parfaitement, et hors de tous les obstacles extérieurs, et je crois que +_si le lien de mes quatre petits enfants ne m’eût retenue_ par +obligation de conscience, _je m’en fusse enfuie_, inconnue, dans la +Terre Sainte, pour y finir mes jours.» Elle avait un immense désir de +connaître la volonté de Dieu et de la suivre, et ce désir, qui +s’exhalait «par une certaine clameur intérieure», la «consumait et +dévorait au dedans». Les tentations redoublaient, rendues plus +intolérables encore par l’attrait divin qui les accompagnait. Et dans +cette crise redoutable où les sentiments les plus divers, exaspérés par +la douleur, se livraient un mortel assaut, elle languissait, maudissant +les visites, se plaignant qu’«on ne la laissât pas pleurer à son aise, +et qu’en croyant la soulager, on la martyrisât», ayant pour unique +plaisir «de s’aller promener seule dans un petit bois, pour répandre à +souhait son cœur et ses larmes devant Dieu». + + [2] Il semble pourtant qu’il s’agit surtout de tentations contre la + foi, si du moins nous interprétons bien quelques mots d’elle, que + nous rapporte la mère de Chaugy (_Mémoires_, p. 55). Plus tard, + après le départ de saint François de Sales, elle est «saisie d’une + nouvelle tempête et affliction d’esprit». «Je souffrais, dit-elle, + ce me semble, un martyre qui dura environ trente-six heures, durant + lesquelles je ne pris ni sommeil ni nourriture, et dans le susdit + temps, je fus délivrée de toutes mes autres tentations, et _avais + une grande clarté aux choses de la sainte foi: je m’en émerveillais, + car c’était ma plus grande peine_.»--A la mère de Blonay, elle + déclara un jour (_Mémoires_, p. 445) «qu’elle avait été attaquée de + toute sorte de tentations, excepté de celles contre la pureté». + +Aux ardentes prières, aux actes de la piété la plus fervente, elle joint +tous les scrupules et toutes les rigueurs de l’ascétisme chrétien. Elle +distribue aux pauvres et aux églises les vêtements de son mari et les +siens propres, congédie «avec d’honnêtes récompenses» la plupart de ses +serviteurs, se réduit au train de vie le plus modeste, s’interdit toute +distraction, consacrant tout son temps à la prière, à la lecture et aux +bonnes œuvres. Elle jeûne, se donne la discipline, se couvre d’un +cilice. Et quoiqu’elle «n’eût jamais ouï parler de directeur, de maître +spirituel», voilà qu’elle est prise d’un intense désir d’en posséder un, +«parlant à Dieu comme si elle l’eût vu de ses yeux corporels», le +conjurant de «lui donner un homme qui fût vraiment saint». «Je vous +promets et jure en votre face, s’écriait-elle, que je ferai tout ce +qu’il me dira de votre part.» + +Or, un jour qu’elle «allait aux champs, à cheval, priant toujours +Notre-Seigneur au fond de son cœur de lui montrer ce guide fidèle qui la +devait conduire à lui, passant par un grand chemin au-dessous d’un pré, +dans une belle et grande plaine, elle vit, tout à coup, au bas d’une +petite colline, non guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et +ressemblance de notre Bienheureux Père François de Sales, évêque de +Genève, vêtu d’une soutane noire, du rochet et le bonnet en tête, tout +comme il était la première fois qu’elle le vit dans Dijon.» Et en même +temps qu’elle se sentait l’âme inondée de joie et de certitude, elle +entendit une voix qui lui disait: «Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et +des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience.» La +vision, «disparue aux yeux du corps», resta si présente aux yeux de son +âme que, trente-cinq ans après, elle déclarait la retrouver en +elle-même, aussi nette, aussi vivante qu’au premier jour. + +D’autres visions suivirent. Un jour, dans l’église de Monthelon, il lui +fut révélé «que l’amour céleste voulait consumer en elle tout ce qui lui +était propre, et qu’elle aurait des travaux intérieurs et extérieurs en +grand nombre». «Une autre fois, écrit-elle, dans la chapelle de +Bourbilly, Dieu me montra une troupe innombrable de filles et de veuves +qui venaient à moi et m’environnaient, et il me fut dit: «Mon vrai +serviteur et vous, aurez cette génération: ce me sera une troupe élue, +mais je veux qu’elle soit sainte.» Le sens de tous ces appels lui +échappait; et les tentations continuant toujours, «elle flottait de la +joie à la douleur»; elle déclarait plus tard «que jamais elle n’aurait +soupçonné qu’on pût à la fois être si heureuse et tant souffrir». + +Et vers le temps où Mme de Chantal avait eu la vision anticipée de celui +qui allait être son guide spirituel, voici que Dieu, écrit la mère de +Chaugy, «découvrait à notre Bienheureux Père, en un ravissement, dans la +chapelle du château de Sales, les principes de notre Congrégation, et +lui fit voir en esprit celle qu’il avait choisie pour première pierre +fondamentale d’icelle». Quand pour la première fois les deux saints se +virent, ils se reconnurent. + +La première année de veuvage étant expirée, M. Frémyot, pour donner +quelque diversion à la douleur de sa fille, la fit venir auprès de lui à +Dijon. Là, bien des larmes furent encore versées: Mme de Chantal n’osait +pas révéler à son père,--qu’elle aimait pourtant tendrement, mais dont +elle redoutait peut-être le rude bon sens autoritaire et l’inexpérience +mystique,--le véritable état de son âme, son aversion du monde et son +ardent désir d’être toute à Dieu. Dans les familles les plus unies, les +représentants de deux générations successives ont bien rarement pensé et +senti de la même manière. Dans son impatience d’une direction +spirituelle, Mme de Chantal se mit alors entre les mains d’un religieux +«docte et vertueux», mais farouchement étroit, dur et despotique, peu +expert au maniement des âmes. «Il chargea son esprit de quantité de +prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, pratiques et +observances diverses, de considérations et ratiocinations extrêmement +laborieuses. Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit, des +jeûnes, disciplines et autres macérations en quantité.» Chose plus +bizarre peut-être encore, il «l’attacha à sa direction par quatre vœux: +le premier, qu’elle lui obéirait; le second, qu’elle ne le changerait +jamais; le troisième, de lui garder la fidélité du secret en ce qu’il +lui dirait; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu’avec lui». +Victime obéissante, la pauvre veuve n’éprouvait que déception et dégoût; +elle «voyait clairement que ce n’était pas celui qui lui avait été +montré»; mais elle se soumettait docilement à tout, attribuant ses +répugnances à «son peu de vertu». Deux ans et quelques mois elle subit +cet absurde «martyre»; son âme «comme empigée», abreuvée d’amertume et +d’inquiétude, se débattait dans l’obscurité et la contrainte. + +Elle n’était pas au bout de ses épreuves. Pendant l’été de 1602, elle +venait à peine de rentrer à Bourbilly, où ses intérêts l’appelaient, +quand elle reçut une lettre de son beau-père, lui enjoignant de venir +demeurer auprès de lui, dans son vieux château rustique de Monthelon, +menaçant, si on ne lui obéissait pas, de se remarier et de déshériter +ses petits-enfants. Le vieux gentilhomme avait soixante-quinze ans. +C’était un «homme sévère et chagrin». Orgueilleux et violent, comme tous +les Rabutin, entiché de son nom, il était la terreur de tout son +entourage. Ses mœurs étaient loin d’être exemplaires. Il avait installé +à Monthelon une maîtresse-servante dont il avait eu cinq enfants, et qui +faisait la loi au château. C’était une de ces natures grossières, +criardes, avides et tracassières dont le contact devrait être +insupportable à toute âme bien née. Jeanne de Chantal n’ignorait +probablement rien de cette situation. On juge de sa désolation en lisant +la lettre du vieux baron. «Joignant son cœur à cette croix», elle +accepta pourtant de se rendre à l’impérieux désir de son beau-père, +d’abord dans l’intérêt de ses propres enfants, puis, et sans doute en +souvenir de son mari et de la sainte belle-mère qu’elle n’avait pas +connue, enfin, dans une pensée d’humilité et de mortification +personnelle, et avec le désir et l’espoir de faire quelque bien là où +Dieu l’appelait, d’amener le rude vieillard à une vie plus régulière et +de l’acheminer à une fin vraiment chrétienne. Et elle partit pour +Monthelon avec ses quatre enfants, en plein hiver, vers la fin de 1602. + +Avant de quitter Bourbilly, où elle avait été si heureuse et où elle ne +devait plus revenir qu’en passant, elle avait multiplié dans toute la +région les bienfaits et les actes de charité. Elle fit distribuer aux +pauvres tous les grains et toutes les provisions qui se trouvaient au +château. Quand elle partit, «il y avait un grand nombre de pauvres, tant +veuves, orphelins qu’autres, qui pleuraient et gémissaient d’une manière +pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu’ils perdaient leur bonne +mère». Le «purgatoire» vers lequel elle se rendait devait durer sept ans +et demi. + +Monthelon est à trois lieues d’Autun. Le manoir, simple ferme +aujourd’hui, qui faisait soupirer plus tard Mme de Sévigné, a moins +grand air que Bourbilly. Au milieu de vastes prairies, des tours rondes, +encadrant une galerie qui ouvre sur une cour. La vie qu’allait y mener +cette jeune veuve de trente ans, et dont, par avance, elle se promettait +peu de joies humaines, dépassera encore ses peu optimistes prévisions. +Mal accueillie par la toute-puissante maîtresse, qui n’avait pas dû +conseiller et approuver sa venue, elle se heurta bien vite à une +hostilité de tous les instants. Médisances, faux rapports, allusions +blessantes, aigreurs, reproches, «injures» même, on n’épargna rien pour +rendre intolérable à la pauvre baronne le séjour de Monthelon et pour +lui aliéner l’affection de son trop crédule et faible beau-père. +«Naturellement vive et impérieuse», comme toutes les personnalités +supérieures, Jeanne de Chantal eut beaucoup à souffrir de toutes ces +misères. En admirable maîtresse de maison qu’elle était, elle vit avec +peine le désordre et le gaspillage qui régnaient au château, et elle +essaya tout d’abord d’y porter remède. Des scènes pénibles furent sa +récompense. Désavouée par son indigne beau-père, elle se résigna au rôle +effacé où on voulait la confiner. On assurait sa nourriture et «son +petit train»; «le reste de l’entretien se prenait sur les revenus de +Bourbilly». «Elle n’eût osé faire donner un verre de vin à un messager» +sans la permission de l’autre. Elle poussait l’abnégation jusqu’à +supporter que l’on traitât les enfants de cette créature sur le même +pied que les siens propres, «leur apprenant à lire, les peignant et les +habillant de ses propres mains». Jamais une plainte ni un signe +d’impatience. Tout son temps libre, elle le réservait aux pauvres, pour +lesquels elle travaillait sans cesse. Dans une chambre écartée, elle +avait organisé une abondante pharmacie; et de toutes parts, pauvres et +malades accouraient vers elle. + +Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures d’une nature ardente, +plus disposée à dominer qu’à s’humilier. La religion pacifiait tout +cela, ramenait dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et la +sérénité. En 1603, Mme de Chantal s’était fait affilier à la +congrégation des Franciscains, «afin de participer aux biens qui se font +en icelle». Elle avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation +de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et qu’on la lui dît tous les +jours. Pendant le carême, elle se levait de grand matin, montait à +cheval, et allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait à +cheval, et passant par de petites rues pour n’être ni vue, ni arrêtée, +elle repartait au grand trot pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure +où le vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa présence, +avait coutume de se mettre à table. «Elle se contentait, nous dit sa +biographe, d’ouïr la parole de Dieu et la cacher en son cœur, pour la +réduire en pratique.» Tant de ferveur, de patience, de courage et +d’humble résignation n’allait pas tarder à recevoir leur mystique +récompense. + + + + +CHAPITRE IV + +A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ + + +Il était d’usage, à Dijon, que le «corps de ville» fît appel à quelque +prédicateur réputé pour prêcher le carême et l’avent. Or, le 3 août +1603, sur proposition du maire, on décida de s’adresser pour l’année +suivante à «messire François de Sales, prince-évêque de Genève», +«personnage de grande doctrine en la théologie», et dont le renom ne +faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes les difficultés qui +semblaient se conjurer pour mettre obstacle à ce dessein, se sentit +«l’âme tirée par Dieu» et «secrètement forcé» de répondre à cet appel +qui semble «l’avoir fort surpris», et, par une lettre charmante qui nous +a été conservée, il accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent, +mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et, au début du mois de +mars 1604, M. de Sales s’acheminait vers la vieille cité bourguignonne. + +De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à venir à Dijon passer le +temps du carême et entendre un orateur dont on disait tant de bien. Mme +de Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père et elle se mit +en route avec ses enfants pour la maison paternelle, heureuse de s’y +retrouver et, à son insu, marchant vers son destin. + +Elle n’arriva que le premier vendredi de carême (5 mars 1604), et, le +jour même, elle se rendit à la Sainte-Chapelle pour entendre le sermon. +Quand François de Sales monta en chaire, elle «connut, au premier regard +qu’elle jeta sur lui»,--on devine avec quel émoi!--«que c’était celui-là +même que Dieu lui avait montré pour directeur». + +L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était grand, d’aspect +robuste, le visage plein, allongé par la barbe, la lèvre fine, prête au +sourire, le regard pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement +découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu rendre, c’est, quand il +priait, prêchait ou officiait, l’espèce de splendeur diffuse qui +irradiait de tout son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange +de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée et de gravité, de majesté +même. Sa voix avait un charme de douceur incomparable. Son débit grave +et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la souriante +familiarité, l’accent intime, la flamme secrète de sa parole, tout cela +enlevait, conquérait les cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme +«céleste», qui s’adressait à d’autres âmes, plus humbles, et qui peu à +peu les élevait jusqu’à elle. A Paris, où, deux années auparavant, il +avait prêché plus de cent fois, il avait connu de grands succès, et la +chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs. A Dijon, il +devait retrouver des triomphes analogues: avec une humilité parfaite il +en rapportait tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu. + +En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel fut le sujet de son +discours? Nous l’ignorons,--car les quatre ou cinq brefs sommaires en +latin qui nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons de ce +même carême;--mais nous ne pouvons douter que l’impression produite sur +Mme de Chantal ne fût très vive. «J’admirais tout ce qu’il faisait et +disait, a-t-elle déclaré, et le regardais comme un ange du Seigneur.» +«Tous les jours, elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire +du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait.» Et lui, tout +absorbé qu’il fût par son sermon, avait bien remarqué cette pieuse +auditrice, et reconnu en elle «celle que Dieu lui avait autrefois +montrée». Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre frère de +la baronne, l’archevêque de Bourges, avec lequel il avait eu, au sujet +de biens ecclésiastiques, conférés par le Roi, une contestation, vite +apaisée d’ailleurs: «Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il, quelle +est cette jeune dame, _claire-brune_, vêtue en veuve, qui se met à mon +opposite au sermon, et qui écoute si attentivement la parole de vérité?» + +Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près. L’évêque de Genève +était descendu chez un ami intime du président Frémyot, M. de Villers, +avocat du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et chez son fils. +Là, et chez d’autres amis communs, il rencontrait Mme de Chantal qui «le +suivait partout, tant qu’elle pouvait». Il se plaisait chez les Frémyot, +qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux. Il aimait «d’une +affection totalement filiale» le président, dont il admirait et +consultait «la belle bibliothèque», et qui, de son côté, «ne pouvait +assez hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation». +Et surtout il se sentait tout particulièrement attiré vers cette âme, +qu’il devinait unique, de jeune femme, sur laquelle il avait sans doute +déjà des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière. Un +jour il lui demanda si elle songeait à se remarier, et sur sa réponse +négative: «Eh bien! dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne.» +Innocente coquetterie ou simple habitude mondaine, «elle portait encore +certaines parures et gentillesses permises aux dames de qualité après +leur second deuil». Dès le lendemain, les «gentillesses» disparurent, au +grand contentement de l’évêque. Mais le sacrifice, à son gré, n’avait +pas été complet. En dînant, il remarqua encore «des petites dentelles de +soie à son attifet de crêpe»: «Madame, observa-t-il, si ces dentelles +n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être propre?» Le soir même, en se +déshabillant, elle les décousit elle-même. Un autre jour, «voyant des +glands au cordon de son collet», il lui dit: «Madame, votre collet +laisserait-il d’être bien attaché, si cette invention n’était pas au +bout du cordon?» Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les +glands. L’épreuve, cette fois, était décisive. + +Bien qu’elle «mourût d’envie» de se confier à un aussi saint personnage, +elle n’osait le faire à cause des engagements que son autre directeur +lui avait fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque temps, de +peur qu’elle ne lui échappât, avait placé auprès d’elle, comme +surveillante, une de ses filles spirituelles qui avait pour mission de +ne la point quitter d’une semelle. Le mercredi saint, Mme de Chantal +subit «une si furieuse attaque de tentation» qu’elle dut aller chercher +quelque calme auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa +surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à moitié,--car ses +scrupules ne l’abandonnaient pas,--son frère, l’archevêque de Bourges, +gardait la porte de la salle, pour que personne ne pût entrer. Scène +d’un haut comique dans sa gravité, et que la rieuse Jeanne devait plus +tard, j’imagine, conter avec un demi-sourire. De cet entretien «elle +sortit tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui avait +parlé». La semaine suivante, elle exprima au pieux évêque son grand +désir de recevoir les sacrements par lui. Il y fit, «pour l’éprouver», +quelque difficulté; mais enfin il y consentit, «et Dieu lui donna dans +cette confession de si grands sentiments et lumières pour le bien et la +conduite de sa pénitente, et _sentit loger cette âme si intimement dans +la sienne_, que lui-même entrait en profonde considération, ainsi qu’il +dit par après». Cependant, elle n’osait pas encore se dégager de son +jaloux directeur; et François de Sales, toujours prudent et discret, la +rassurait, la calmait, s’accommodant d’un partage qui conciliait tout, +et où elle crut tout d’abord «trouver son compte». + +Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait l’admiration et la +gratitude universelles par son ardent, son inlassable amour des âmes. Il +se faisait tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de prêcher +le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni aux Ursulines les dames +pieuses de la ville et il leur faisait des instructions familières sur +la vie dévote. Mme de Chantal ne manquait point de s’y rendre. Du +premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré. «_Dès le +commencement_ que j’eus l’honneur de le connaître, a-t-elle dit, je +l’admirais comme un oracle, _je l’appelais saint du fond de mon cœur_ et +le tenais pour tel.» Et ailleurs: «Son maintien si digne et si saint me +touchait à ce point que _je ne pouvais retirer mes yeux de dessus lui_. +Ses paroles ne m’édifiaient pas moins: il parlait peu, mais d’une +manière si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui le +consultaient, que _je n’estimais aucun bonheur comparable à celui d’être +auprès de lui_, d’entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa +bouche, et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, _je me +serais estimée trop heureuse d’être la dernière de ses domestiques_.» + +Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges disait sa première messe; +l’évêque de Genève l’assistait, et comme tous les autres prêtres, devait +communier de sa main. «Il se mit à genoux au bas du marchepied, et se +traîna en cette posture jusqu’à l’endroit du milieu de l’autel pour +recevoir la sainte communion avec tant de dévotion, qu’il tira les +larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de toute la tête, surtout +au moment où le jeune Frémyot, le cœur ému et les yeux en larmes, déposa +la sainte hostie sur les lèvres du saint évêque.» Mme de Chantal fut +témoin du prodige, qu’elle signala à l’une de ses cousines, et l’on juge +de son émotion quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait se +rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit François de Sales lui +proposer de s’y retrouver: elle «sentit une grande joie de cette +espérance». + +Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple «qui était fort content +de lui» s’assembla en foule dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne, +qu’occupait l’archevêque de Bourges et lui prodigua les témoignages les +plus touchants de la plus respectueuse gratitude. On ne voulait pas le +laisser partir; on sollicitait sa bénédiction; on proposait même de le +porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le maire et les échevins vinrent +le remercier de sa peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux +présents, qu’il refusa, «ayant fait vœu contraire». «Je ne veux que vos +cœurs», protestait-il. Il les emportait avec lui. «Je ne rencontrai +jamais, écrivait-il un peu plus tard, un si bon et si gracieux peuple, +ni si doux à recevoir les saintes impressions.» La voiture put enfin +s’ébranler. On le reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de Losne. + +La veille, il était venu faire ses adieux à la famille du président +Frémyot. «Madame, dit-il à Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous +parler en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès que j’ai le +visage tourné du côté de l’autel pour célébrer la sainte messe, je n’ai +plus de pensées de distraction; _mais depuis quelque temps vous me venez +toujours autour de l’esprit, non pas pour me distraire, ains pour me +plus attacher à Dieu_; je ne sais ce qu’il me veut faire entendre par +là.» Et au premier relais, il lui envoya ce court billet: «Dieu, ce me +semble, m’a donné à vous. Je m’en assure toutes les heures plus fort. +C’est tout ce que je vous puis dire; recommandez-moi à votre bon ange.» +Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux. + +La veille de la Pentecôte, Mme de Chantal fut prise d’une mortelle +angoisse: pour suivre la volonté de Dieu, devait-elle «se ranger +totalement sous la conduite du saint Évêque», ou bien revenir à son +ancien directeur? De guerre lasse, elle fait appel à son confesseur, le +Père de Villars, recteur des Jésuites, «homme profond en science, et +d’une éminente piété et religion», lequel lui affirme «avec des +sentiments de Dieu extraordinaires» que sans hésitation possible elle +devait accepter la direction de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces +discours, elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier directeur +était revenu: sans la blâmer de ce qu’elle avait fait, et même en +l’autorisant à écrire à François de Sales, il insistait sur la nécessité +d’un directeur unique et la pressait de renouveler ses vœux. Le saint +évêque, comme s’il hésitait un peu à contracter les derniers +engagements, à moins que ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne +rien brusquer et de mieux connaître la vraie volonté divine, le saint +évêque écrivait de fort belles lettres, charmantes et affectueuses, +demandant le nom et l’âge des enfants «qu’il tient pour siens devant +Dieu», mais se tenant dans les généralités, ne disant ni oui ni non, et +se gardant bien de trancher dans le vif. Enfin il déclara qu’il fallait +se revoir, d’abord à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait fait +vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de Chantal n’eut que le temps +d’aller à Fontaine-lez-Dijon prier saint Bernard, pour lequel elle avait +une dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir d’une vision +qu’elle avait eue naguère, accompagnée de la présidente Brulart et de +l’abbesse du Puy d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude «avec une grande +allégresse intérieure». + +Elle arriva le 21 août dans la charmante petite ville qu’encadre de +façon si pittoresque tout un cirque de verdoyantes montagnes. François +de Sales, de son côté, y arrivait avec sa mère, Mme de Boisy, et sa +jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et présentations faites, +l’évêque laisse les quatre autres femmes ensemble et, prenant Jeanne de +Chantal à part, «il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en elle, +ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité et candeur, qu’elle +n’oublia rien». Lui écoute attentivement, mais ne répond rien, et ils se +séparent. Le lendemain matin, il va la trouver. «Il paraissait tout las +et abattu: «Asseyons-nous, lui dit-il, _je suis tout las et n’ai point +dormi, j’ai travaillé toute la nuit à votre affaire_. Il est fort vrai +que c’est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite +spirituelle, et que vous suiviez mes avis.» Un instant de silence; puis, +levant les yeux au ciel: «Madame, vous le dirai-je? Il le faut dire, +puisque c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents ne +valent rien qu’à détruire la paix d’une conscience. Ne vous étonnez pas +si j’ai tant retardé à vous donner une résolution: je voulais bien +connaître la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de fait en cette +affaire que ce que sa main ferait.»--«J’écoutais, a dit Jeanne, le saint +prélat, comme si une voix du ciel m’eût parlé; _il semblait être dans un +ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles l’une +après l’autre, comme ayant peine à parler._» Le même jour, à la messe, +tandis qu’elle renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de +chasteté, lui-même, «élevant le très saint sacrement de l’autel, à la +vue de la divine Majesté, de la très sainte Vierge Notre-Dame, de son +bon ange, et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très chère +fille, et de toute la cour céleste», «réitérait et confirmait son vœu +solennel de perpétuelle chasteté», et il «promettait de conduire, aider, +servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le plus +soigneusement, fidèlement et saintement qu’il saurait en l’amour de Dieu +et perfection de son âme». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte +écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles. Le même jour, elle +commençait sa confession générale, qui fut terminée le 25. Il lui donna +une règle de vie; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse d’être +enfin affranchie de cette «captivité intérieure» où son âme était tenue +jusqu’alors. + +Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage à l’église de +Notre-Dame de l’Étang où, quelques mois auparavant, elle avait +accompagné François de Sales, et, «en présence de la glorieuse Vierge +Marie», elle y renouvelle ses vœux, et en dresse l’acte qu’elle signe de +son sang sur l’autel. Ses troubles étaient revenus: inquiétude au sujet +de son premier directeur, «tentations de la foi». Il fallut que l’évêque +de Genève lui écrivît une longue et admirable lettre pour la rassurer, +la prémunir et la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur +«mollet»: il libère, mais il mortifie: «Il sera bon d’appliquer +quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon +que vous serez disposée. C’est grand cas comme cette recette s’est +trouvée bonne en une âme que je connais... Mais de ce troisième remède, +il en faut user modérément, et selon le profit que vous en verrez +réussir par l’expérience de quelques jours.» Et il entre dans le détail +des exercices de piété, des devoirs quotidiens, des règles à suivre pour +l’éducation des enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond, +nous paraître sa direction, elle n’est point rude, inhumaine et +contraignante; elle est toute parfumée de tendresse. Sa grande règle, +qu’il écrit «en grosses lettres» est la suivante: «_Il faut tout faire +par amour et rien par force; il faut plus aimer l’obéissance que +craindre la désobéissance._» Et pour apaiser tous les scrupules de sa +pénitente, écoutez de quel ton il lui parle et l’encourage: «Ma très +chère sœur, sachez que dès le commencement que vous conférâtes avec moi +de votre intérieur, Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand +vous vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut un lien +admirable à mon âme _pour chérir de plus en plus la vôtre_, ce qui me +fit vous écrire que Dieu m’avait donné à vous, ne croyant pas _qu’il se +pût plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon esprit_, et +surtout en priant Dieu pour vous... Chaque affection a sa particulière +différence d’avec les autres. _Celle que je vous ai a une certaine +particularité qui me console infiniment_, et, pour dire tout, qui m’est +extrêmement profitable... _Je n’en voulais pas tant dire, mais un mot +tire l’autre_, et puis je pense que vous le ménagerez bien.» Et à propos +de l’Église qui «ne nous enseigne point de prier pour nous en +particulier, mais toujours pour nous et nos frères chrétiens»: «Il ne +m’était jamais arrivé, dit-il, sous cette forme de pensée générale, de +porter mon esprit à aucune personne particulière: depuis que je suis +sorti de Dijon, sous cette parole de _nous_, plusieurs personnes qui se +sont recommandées à moi me viennent en mémoire; _mais vous, presque +ordinairement la première_, et quand ce n’est pas la première, _qui est +rarement, c’est la dernière pour m’y arrêter davantage_. Se peut-il dire +que cela? Mais, à l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique point à +personne; _car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec toute vérité et +pureté_.» + +Il faudrait, pour commenter une telle page, où l’amitié la plus tendre +et la plus chastement spirituelle s’enveloppe de tant de pudeur et la +ferveur religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement +délicate que celle du saint évêque de Genève. Et l’on conçoit que Mme de +Chantal ait pu dire: «Je l’avais en telle vénération que, quand je +recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à genoux, et les +baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu’il me disait, comme +provenant de l’esprit de Dieu.» + +En même temps qu’à Mme de Chantal, il écrivait à son frère, l’archevêque +de Bourges, qui lui avait demandé des conseils sur la prédication, à son +père, le président Frémyot qui lui demandait des conseils de direction. +«Je vous supplie, disait-il à ce dernier, d’ôter le plus de vos +affections de ce monde que vous pouvez, et, à mesure que vous les +arracherez, de les transplanter au Ciel.» Voulait-il déjà préparer le +vieillard aux séparations qui allaient suivre et que déjà il prévoyait? +En tout cas, M. Frémyot devait plus tard se rappeler ces pressantes +exhortations. + +Ainsi intimement associée à la vie intérieure de François de Sales, Mme +de Chantal n’a pourtant pas, du premier coup, trouvé la paix de l’âme à +laquelle elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle a fait +de son saint directeur est le bon. Ses tentations, surtout contre la foi +et contre l’Église, redoublent. Éprise de perfection comme elle l’est, +mais trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler les étapes et +s’élever sans coup férir, d’un premier élan, jusqu’au sommet de la vie +mystique. Et elle retombe sur elle-même: elle a des défaillances, des +chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des amertumes; les +sources de la sensibilité religieuse semblent taries en elle. Elle +souffre, elle dépérit, même physiquement, et elle s’applique à la lettre +la divine parole: «Mon âme est triste jusqu’à la mort.» Dans cette +nouvelle crise, l’évêque de Genève la soutient, l’éclaire de ses +conseils, de son expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure, +la calme, lui prêche la patience, qui «est d’autant plus parfaite +qu’elle est moins mêlée d’inquiétude et d’empressement»; il lui indique +les meilleurs moyens de repousser l’assaut de «l’ennemi»; il la conjure +d’«acquiescer entièrement» à la volonté de Dieu: «il veut que vous le +serviez sans goût, sans sentiment, avec des répugnances et convulsions +d’esprit»; il lui prodigue les témoignages de la plus touchante +affection. «Et courage, _ma chère âme_, s’écrie-t-il... Voyez-vous, _ma +fille, mon âme_,... ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner +aucune peine; car je proteste que ce m’est une extrême consolation +d’être pressé de vous rendre quelque service...» Enfin, ils décidèrent +de se revoir encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte de +1605. + +Mme de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait obtenu «assez +difficilement» de son père et de son beau-père «la permission» de faire +ce voyage. Le saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange où, +trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, «il avait eu de +hautes pensées sur sa venue». Il lui fit faire une confession générale, +lui fit renouveler ses vœux. Il était «ravi de joie» des dispositions où +il la voyait. A la fin, ce dialogue s’engagea entre eux, que la mère de +Chaugy nous a heureusement conservé: «C’est donc tout de bon que vous +voulez servir à Jésus-Christ?--Tout de bon, dit-elle.--Donc, vous vous +dédiez toute au pur amour.--Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me +consume et qu’il me transforme en soi.--Est-ce sans réserve que vous +vous y consacrez?--Oui, sans réserve, je m’y consacre.--Méprisez-vous +donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa +bonne grâce?--Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme; et il m’est en +horreur.--Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu?--Non, +répliqua-t-elle, je ne veux que lui, pour le temps et l’éternité.» + +Ces quelques jours passés dans une entière intimité d’âme furent, pour +l’un et pour l’autre, «de grandes bénédictions». Souvent Jeanne de +Chantal avait eu le vif désir de se faire religieuse. «O mon Dieu, mon +Père, disait-elle, hé! ne m’arracherez-vous point au monde et à +moi-même?» L’évêque de Genève calmait de son mieux cette ferveur. +Manifestement, il avait des vues, et depuis longtemps, sur sa fille +spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les laissait mûrir et se +préciser; il avait horreur d’agir avec précipitation; une vocation ne +lui paraissait sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve +du temps. «Il y a quelques années, déclara-t-il un jour à sa pénitente, +que Dieu m’a communiqué quelque chose pour une manière de vie; mais je +ne vous le veux dire d’un an.» Il ne s’expliqua pas davantage, et elle +s’abstint toujours de l’interroger. Mais un autre jour qu’elle exprimait +vivement son ardent désir de quitter le monde, il lui fit une réponse +tardive, grave et sérieuse: «Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes +choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total +dépouillement et nudité de tout pour Dieu.» Mais il n’estimait pas le +moment venu. «Il me renvoya, disait-elle plus tard, avec cette +recommandation, de ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale.» +Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement à cette auguste +volonté. + +Non content de lui tracer tout un programme de vie, il ne perdait pas +une occasion de la mortifier dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle +n’aimait pas de certains mets: olives, limaces fricassées; il lui en +servait, «de quoi son estomac se souleva». Ayant appris qu’elle appelait +sa femme de chambre de grand matin, quand elle se levait pour faire son +oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas que sa dévotion fût +importune à personne. Et elle suivit si bien ses avis que ses +domestiques disaient d’elle: «Le premier conducteur de Madame ne la +faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés; +mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et +cela n’incommode personne.» + +Après dix jours de grandes joies spirituelles passés au château de +Sales, elle revint à Monthelon où bien des tracas d’affaires +l’attendaient. Elle partageait à peu près également son temps entre son +père et son beau-père. Dès lors, «on vit reluire en elle une sainte +liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités». +Conformément aux prescriptions de l’évêque de Genève, elle régla sa vie +avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du matin, et l’été même, +plus tôt encore, au premier coup de son réveil, sans le secours de +personne, elle allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait dans +son oratoire et faisait une heure d’oraison mentale, puis ses prières +quotidiennes. Après quoi, elle se peignait et s’habillait seule et sans +feu, quelque froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, elle +présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. Puis elle allait +donner le bonjour à son beau-père et l’aider à s’habiller, «quand il le +voulait souffrir, car il n’en était pas toujours d’humeur». Tous les +jours elle entendait la messe. A table, elle veillait à ce que les +conversations fussent toujours édifiantes. Après le repas, elle se +faisait apporter son ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à +ses enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait le +catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. Avant le souper, une +méditation pieuse, le chapelet; après, «quand il n’y avait pas +compagnie, et que son beau-père l’agréait», devant toute la famille +réunie, elle lisait «quelque bonne instruction». Puis elle se retirait +dans sa chambre avec ses enfants et «sa petite suite», présidait aux +prières en commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à ses +enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher elle-même, restait +encore une demi-heure en prières, et lisait quelques-uns des avis de son +saint directeur et le «point de méditation» du lendemain. Dieu humanisé, +tel était l’objet perpétuel de sa méditation pieuse: elle faisait de +l’exposition des Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture +quotidienne. «Sa plus chère récréation, nous dit-on, était de chanter +des chansons spirituelles: surtout elle aimait les Psaumes de David mis +en vers par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce +livre avec elle, même quand elle allait par les champs; _elle le faisait +pendre dans un petit sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer +Dieu le long du chemin_.» + +A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte de mortifications +corporelles et spirituelles. Elle se servait elle-même, et ses femmes de +chambre ne pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer son +cabinet. Se souvenant sans doute des premières observations de François +de Sales, elle bannit de sa mise toute coquetterie. «Elle prit une +coiffure sans façon, des nages noires; un bandeau de crêpe et une coiffe +de taffetas noir; son collet fort petit, _joignant au cou_, de toile +épaisse sans empois, et _des manchettes basses_, larges de deux doigts; +sa robe d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement y souffrir +un galon; sa jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de +soie.» Enfin, suprême sacrifice, et qui dut lui coûter: elle avait de +très beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et poudrés: +«_elle y avait de l’attache_»; pour se punir de cette vanité, elle les +coupa et les jeta au feu. L’évêque de Genève n’aurait guère pu +reconnaître cette élégante et jolie veuve _claire-brune_, qui avait +naguère attiré son attention. + +A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait les grands jeûnes. +Elle s’ingéniait à se faire servir et elle mangeait de préférence les +mets qu’elle n’aimait pas, «tournant son goût à toutes mains», et sans +qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait réserver pour ses pauvres +les viandes délicates ou recherchées qui garnissaient son assiette. Elle +jeûnait le vendredi et le samedi; elle faisait un fréquent usage de la +discipline et de la ceinture. Elle qui eût été aisément si vive et si +autoritaire, elle se domptait au point de n’être que douceur. La +maîtresse-servante, qui la jalousait sans doute, et que tant de +perfection chrétienne devait irriter et exaspérer au dernier degré, +multipliait les «aigreurs» à son égard et «lui faisait mille niches»: la +pauvre baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience +inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant même contre ceux qui +la détestaient la défense de l’odieuse créature, acceptant cette croix +et s’efforçant d’en tirer moralement profit. + +Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes était +inépuisable. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy le +détail, émouvant comme les plus belles pages de la vie des saints, de +cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les plus affreuses, +les maladies les plus repoussantes, les soins les plus répugnants, rien +ne rebute cette humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains +délicates, elle lave, elle panse, «ôtant le pus et la chair pourrie, +faisant quelquefois cette charité à genoux». «Des personnes qui étaient +alors à son service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent +baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses bénites lèvres sur des +plaies si horribles qu’elles frémissaient d’y appliquer leurs regards. +_Tous les jours_ elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des +malades du village... Tous les dimanches et fêtes, un peu après le +dîner, elle prenait congé de son beau-père, et allait à pied, avec deux +de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les malades», +lisant et chantant les Psaumes traduits par Desportes. C’est elle qui se +réservait le soin de laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse. +C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables qui venaient à +elle, qui les faisait bouillir dans l’eau pour en ôter la vermine, qui +les recousait et les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus grande +joie que de lui amener des malheureux abandonnés sur les grands chemins. + +Un jour, on lui amène un pauvre garçon «tout ladre» (lépreux) et atteint +de «haute rache» (teigne). Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie, +va elle-même brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs mois +durant, lui prodigue les soins les plus minutieux, «ne se bouchant +jamais le nez», l’instruisant, le veillant, vers la fin, des nuits +entières, et quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant et le +bénissant avec de douces paroles, puis le lavant et l’ensevelissant, en +dépit des paroles de blâme que lui adresse son entourage. + +Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée de son mari, et dont un +cancer ronge le visage: «c’était une chose effroyable à voir et +insupportable à sentir». Trois fois par jour, pendant près de trois ans +et demi, Mme de Chantal va la panser. De tous côtés on essaie de la +détourner de ce charitable office. Son père lui écrit: «En vertu de +toute l’autorité et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous +défends de ne plus toucher cette femme chancreuse; que si vous ne vous +souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que +Dieu vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte.» Elle obéit, +mais elle continue à préparer les pansements et à les porter à la +malheureuse, «s’abstenant seulement de la toucher». Au moment de la +mort, elle s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure une fin +douce et chrétienne.--Dans tout le pays sa charité l’a rendue célèbre. +On vient à elle de toutes parts; on ne l’appelle plus, d’un beau nom qui +s’est perpétué, que _notre bonne Dame_. + +Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly pour présider à ses +vendanges. Une violente épidémie de dysenterie s’étant déclarée dans la +région, elle se consacre entièrement au service des malades. Tous les +matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son heure d’oraison mentale, et +elle va porter des remèdes dans le village, et, en dépit de ses +«répugnances», «nettoyer les immondices». Après quoi, elle entend la +messe, prend un peu de repos et de nourriture, et se remet en route pour +porter des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, nouvelle +visite aux malades du village: puis on lui rend compte de tout ce qui +s’est fait dans la journée: elle a l’œil à tout, «et jamais ses +dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et accroître les +biens de ses enfants». Le soir, retirée dans son oratoire, on vient +souvent l’appeler pour assister des moribonds, et elle passe une partie +de la nuit à genoux auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. En +sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle n’eût à laver et à +ensevelir deux et parfois trois ou quatre cadavres. Enfin, à bout de +forces, elle tomba elle-même gravement malade. On la crut et elle se +crut perdue: «Dans cette pensée, elle se força d’écrire à son beau-père +pour lui demander pardon et lui recommander ses orphelins.» Ce fut +partout un émoi et une désolation indicibles: tout le monde l’aimait et +la vénérait comme une sainte. Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu +à la Sainte Vierge: la guérison fut si prompte que, le lendemain matin, +ayant mis rapidement ordre à ses affaires, elle put monter à cheval et +repartir au grand trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants +se lamentaient et où elle fut reçue «avec une grande jubilation, et +comme une personne ressuscitée». Elle ramenait avec elle une pauvresse +et son enfant ramassés sur la route: le vieux baron l’autorisa à les +garder à la maison. + +Il semble que ce fut peu après son retour de Sales que, dans son ardent +désir d’être toute à Dieu et de mettre entre le monde et elle une +barrière définitive et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma plus +tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification suprême. Un jour, +devant son crucifix, avec un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le +nom de _Jésus_, «et cela si profondément, qu’elle ne pouvait étancher le +sang qui sortait de cette plaie». De son sang, elle écrivit de «nouveaux +vœux et promesses à Dieu». Elle était désormais, s’il en était besoin, +bien protégée contre elle-même. + +De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. Saint François de +Sales ne voulait pas encore se prononcer; il inclinait même au _non_. +«Et qu’ai-je appris jusques à présent? disait-il. Qu’un jour, ma fille, +vous devez tout quitter; c’est-à-dire, afin que vous n’entendiez pas +autrement que moi, j’ai appris que je vous dois un jour conseiller de +tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en religion, +c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en être d’avis.» Dieu +sans doute l’éclairerait un jour. Pour l’instant, il conseille la +résignation, le calme, la soumission au devoir présent. Mais il suit, il +encourage, il soutient dans son ascension cette âme éprise de +perfection, qu’il admire et qu’il aime de plus en plus. Affection +«blanche plus que la neige, pure plus que le soleil», profonde pourtant, +et qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus tendres, les +mots les plus caressants: «Non, il ne sera jamais possible que chose +aucune me sépare de votre âme; le lien est trop fort. La mort même +n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe +qui dure éternellement.» «Ma chère fille, ma très chère fille, à qui je +suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut +dire...» «Que mon âme aime la vôtre!» Mme de Chantal ayant détruit, par +humilité, et peut-être aussi par un sentiment bien naturel de pudeur +féminine, la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, nous nous +représentons moins exactement son affection pour lui; mais nous la +devinons et, à travers les lettres du saint, nous en percevons l’écho. +Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en violet et qu’elle +lui envoie pour ses étrennes, afin qu’il s’en fasse faire une soutane; +elle se préoccupe de sa santé, et en termes qui durent être très +pressants, puisqu’il lui promet de se ménager; elle souhaite de mourir +avant lui. Elle accepte tout de lui avec une docilité admirable, sans +doute parce qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la volonté +divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, «parce que c’était lui, +parce que c’était moi». Et lui, cet «amoureux des âmes», il est si sûr +de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux «sans mesure», ses +fatigues, ses lassitudes physiques et morales, ses peines et ses joies +de convertisseur, et même, sinon ses succès, tout au moins ses intimes +émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même de ces confidences: «A +quel propos dis-je ceci? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher de +vous le dire.» Et encore: «O mon Dieu, à qui dirais-je ces choses, sinon +à ma chère fille?» Un jour, il a été «dix semaines entières» sans +recevoir «un seul brin de ses nouvelles»: il s’alarme, et «sa belle +patience perd presque contenance dedans son cœur». Enfin, un paquet de +lettres arrive: «Oh! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai!» Car +«sa conscience se tiendrait pour fort coupable, si elle ne correspondait +au cœur d’une _fille si uniquement aimée_». + +Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir s’élever au plus +haut sommet de la perfection chrétienne. Elle était toujours charmante, +et plus d’un songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, et il +s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un peu: «Eh bien! il s’est +passé _un peu de vanité, un peu de complaisance_, un peu de je ne sais +quoi: or, cela n’est rien. Ferme, courage; nos colonnes sont, ce me +semble, bien fondées; un peu de vent ne les aura pas ébranlées. C’est +bien dit, ma fille, _il faut couper court et trancher net en ces +occasions, il ne faut point amuser les chalands_; puisque nous n’avons +point la marchandise qu’ils demandent, il le leur faut dire +détroussément, afin qu’ils aillent ailleurs. Et vraiment ce sont des +braves gens: ne voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que nous +avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde? Il est +vrai, notre corps n’est plus nôtre...» Conseils peut-être superflus: Mme +de Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier et à «amuser +les chalands». Mais la pensée de son mari lui était toujours présente, +et elle n’avait pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. Le +saint évêque lui conseille de ne pas rechercher l’occasion d’une +rencontre; mais si cette occasion se présente, il «veut» qu’elle «y +porte un cœur doux, gracieux et compatissant»; il sait bien que ce cœur +«se remuera et renversera», que «son sang bouillonnera». Mais il la +croit capable de cette nécessaire victoire sur elle-même. Il faut «aimer +toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de votre mari; oui, celle +de vos père, enfants et plus proches; oui, la vôtre, en la mort et en +l’amour de notre doux Sauveur.» Jeanne de Chantal obéit à la lettre: et +elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à être la marraine d’un enfant du +malheureux Louis d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de +Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a dit si joliment +l’abbé Bremond, «abaissent le Thabor». Il savait rudoyer à l’occasion: +«Ne soyez pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh bien! +sur des nouvelles scabreuses il ressent du trouble? Ce n’est pas grande +merveille qu’un esprit _d’une pauvre petite veuve soit faible et +misérable_. Mais que voudriez-vous qu’il fût? Quelque esprit +clairvoyant, fort, constant et subsistant? Agréez que votre esprit soit +assortissant à votre condition: _un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et +abject de toute abjection, hormis celle de l’offense de Dieu_.» Il est +vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter: «_Suis-je point trop dur, ma +fille?_» Et ce mot, où l’on sent passer comme un frémissement d’humanité +et de délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter. + +Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait; les idées se +précisaient; les vocations s’affermissaient. Définitivement éclairé d’en +haut, le saint jugea le moment venu de «prendre une résolution finale»; +mais auparavant, il estima «qu’il fallait encore se voir». Et au mois de +mai 1607, Mme de Chantal se mit en route pour Annecy, la «petite +villette» du bon prélat, «sans aucun désir que d’embrasser fidèlement ce +que Dieu lui ordonnerait par son entremise». «J’arrivai, a-t-elle +raconté, vers ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte, +pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout +ce qui s’était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de +ses desseins, mais seulement me disait de bien prier Dieu, et me +remettre entièrement entre ses bénites mains; ce que je tâchais de faire +incessamment.» + +Le lundi de la Pentecôte, «l’ayant retirée après la sainte messe, avec +un visage grave et sérieux, et _une façon de personne tout engloutie en +Dieu_, il lui dit: «Eh bien! ma fille, je suis résolu de ce que je veux +faire de vous.--Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis +résolue d’obéir.» Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l’y +laissa, et se tint debout à deux pas d’elle: «Oui-dà, lui répondit-il; +or sus, il faut entrer à Sainte-Claire.--Mon Père, dit-elle, je suis +toute prête.--Non, dit-il, vous n’êtes pas assez robuste, il faut être +sœur de l’hôpital de Beaune.--Tout ce qu’il vous plaira.--Ce n’est pas +encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite.--Je suis prête +d’obéir», répondit-elle. Ensuite, il lui proposa diverses autres +conditions pour l’éprouver, et il trouva que c’était une cire amollie +par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d’une +vie religieuse telle qu’il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui +dit que ce n’était point en toutes ces manières de vie, dont il lui +avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara très +amplement le dessein qu’il avait de notre cher Institut. «A cette +proposition, dit notre Bienheureuse Mère, _je sentis soudain une grande +correspondance intérieure_, avec une douce satisfaction et lumière, qui +m’assurait que cela était la volonté de Dieu, ce que je n’avais point +senti aux autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement +soumise.» + +La belle scène! Et comme, à travers la directe et vivante prose de la +mère de Chaugy, on voit nettement se dresser devant les yeux de notre +âme, dans la vérité simple et grave de leur attitude morale, les deux +saints personnages! Elle, à genoux, abîmée dans sa prière, dépouillée de +toute volonté particulière, cire molle entre les mains de Dieu et de son +bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas d’elle, le regard +éperdu, le visage éclairé par l’émotion intérieure, de sa voix basse, +douce et lente, il la soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la +voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre la volonté divine, il +lui dévoile tout son dessein. Il a bien compris, l’admirable manieur +d’âmes, qu’une personnalité de cette envergure n’est pas faite pour +s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. «C’est merveille, ma +fille, lui écrivait-il un jour, comme mon esprit est ferme en cet avis +de ne point semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a +besoin.» Quand on est une Jeanne de Chantal, on n’entre pas dans un +ordre fondé par une autre, fût-ce par une sainte Thérèse; on en fonde un +soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra aux âmes qui nous +ressemblent. + +La décision prise, il restait à la mettre à exécution. Si fermement +attaché qu’il y fût, François de Sales y voyait toute sorte de +difficultés. «Je n’y vois goutte pour les démêler, disait-il; mais je +m’assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux +créatures.» Comment faire, notamment, pour «arracher d’entre ses +proches», un père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants encore +bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement aimée, aussi +scrupuleuse à remplir tous ses devoirs que l’était Jeanne de Chantal? Et +comment enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, sous la main de +son fondateur, la congrégation nouvelle? La pieuse baronne partageait à +cet égard toutes les perplexités de l’évêque; et tous deux pensaient +qu’il leur faudrait bien attendre au moins six ou sept ans pour réaliser +leur dessein. + +«La céleste Providence» en décida autrement. La mère de François de +Sales, Mme de Boisy, qui «avait une âme généreuse et noble, mais pure, +innocente et simple», aimait très tendrement Mme de Chantal: elle rêvait +d’un mariage entre la fille aînée de la baronne, Marie-Aimée, et son +propre fils, le jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son intime +désir un mot aimable, mais sans conséquence, échappé à la charmante +veuve, elle persécuta l’évêque, pour que celui-ci, en dépit de sa +«répugnance», mît sans tarder «le discours sur le tapis». Grand fut +l’étonnement de Mme de Chantal qui, tout de suite, entrevit «des +difficultés impossibles à vaincre pour ce mariage», prévoyant «combien +il fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de la voir sortir de +France». Était-ce là l’unique raison de sa prudente réserve? Les de +Sales étaient peu fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et les +deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même pouvaient trouver que +Bernard de Sales était pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La +bonne Mme de Boisy était très pressante. Droite et adroite comme +toujours, Mme de Chantal, sans désobliger personne, sut se dérober aux +formels engagements. + +Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu qu’elle prendrait avec +elle la plus jeune sœur de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui, +pensionnaire depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe, ne se sentait pas +attirée par la vie religieuse. Peu après son arrivée à Thôtes, chez le +président Frémyot, Jeanne de Sales tombait malade et mourait entre les +bras de Mme de Chantal, à qui elle était «infiniment chère», et dont la +désolation fut extrême: la future sainte était allée jusqu’à offrir à +Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants en échange de +celle de la petite morte, ce dont François de Sales, tout affligé qu’il +fût et meurtri dans son «cœur de chair», car il s’avouait «tant homme +que rien plus», ne laissa pas de la blâmer affectueusement. «Je vous +vois _avec votre cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment_, lui +écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car ces cœurs à demi +morts, à quoi sont-ils bons?» Mais il croyait devoir calmer, pacifier, +assagir cette âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations +portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre, Mme de Chantal écrivait sur +son livret ces belles paroles, qu’elle relisait tous les jours, soir et +matin: «O Seigneur Jésus! je ne veux plus de choix! touchez quelle corde +de mon luth qu’il vous plaira, à jamais et pour jamais il ne sonnera que +cette seule harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants, sur +toutes choses et sur moi-même.» + +Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si généreusement offerts +allait lui être demandé. Devant le cadavre de cette enfant de quinze ans +qui venait d’expirer, elle avait, «à la chaude», fait le vœu de donner à +la maison de Sales une de ses filles en échange. Sur-le-champ elle se +sentit consolée, et en même temps,--car chez elle le sens pratique ne +perd jamais ses droits,--elle vit là «le moyen que la Providence avait +choisi pour faciliter sa retraite en Savoie et lui servir de planche et +de prétexte». Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci, +fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections; mais elle «tint si +ferme sur le point de sa conscience qui était engagée», qu’il finit par +consentir, et même, sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de +Genève pour lui dire toute sa profonde satisfaction de cette alliance. +«Mais il faut que je confesse, Monseigneur, ajoutait-il, que jamais +d’autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantal, +ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux, d’entre +mes bras, ni de devant mes yeux.» La fine baronne était arrivée à ses +fins. + +Il lui restait à faire le siège des parents du côté paternel qui, ne +connaissant pas François de Sales, ne pouvaient admettre qu’on se mariât +hors de France et si loin. A force d’adresse et de patience, elle obtint +leur agrément. Moins de deux mois après, nous le voyons par une habile +et charmante lettre de l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal, +celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable femme. A +Annecy, tout le monde était ravi de ce projet d’union. «Ma mère ne pense +qu’à cela, toute la fraternité y conspire», écrivait «notre bon et saint +évêque», comme l’appelait, à la grande confusion de l’intéressé, Mme de +Chantal; lui-même se déclarait tout prêt à reporter sur «cette autre +encore plus petite sœur»,--Marie-Aimée n’avait que dix ans,--toute +«l’amitié non seulement fraternelle, mais encore paternelle» qu’il +portait à la chère disparue; et ses lettres sont pleines de mots très +délicatement tendres à l’adresse de «notre Marie-Aimée et très aimée». +Évidemment, il se félicite, humainement et mystiquement, de ce nouveau +lien qui va l’unir à «sa fille, sa fille très chère et très aimée»: +comme elle, dans toute cette suite d’événements, il adore «la sainte +main» de la Providence. + +L’année suivante, vers la fin d’août 1608, François de Sales, accompagné +de son frère, le jeune baron de Thorens, se rend en Bourgogne pour +présenter aux deux familles le futur mari de la petite Marie-Aimée. Sa +bonne grâce, sa sagesse enchantèrent tout le monde, et le vieux +gentilhomme ne fut pas le moins «ravi de joie». Le président Frémyot dut +revoir avec grand plaisir le saint personnage dont il appréciait tout le +mérite, et qui, après sa petite-fille,--il l’ignorait encore,--allait +lui enlever sa fille. Quelques mois plus tard, au début de janvier 1609, +le contrat fut signé à Thôtes, dans la maison de campagne du président, +à la grande satisfaction générale, et à celle de Mme de Chantal en +particulier. Mais «l’insolente coquine» qui régnait à Monthelon ne +désarmait pas: furieuse d’un mariage qui contrariait ses visées +personnelles, elle indisposa le vieux baron contre sa belle-fille; et +celle-ci, pour se défendre auprès de son propre père des faux rapports +qui lui avaient été adressés, dut «lui découvrir quelque chose de ce +qu’elle souffrait là-dedans depuis environ sept ans». M. Frémyot, qui ne +se doutait de rien, et à qui sa fille «n’avait jamais donné le moindre +signe de sa longue souffrance», bouleversé par ces révélations, ne put +dormir de la nuit et le lendemain, dès l’aube, il envoyait à sa fille +une lettre très tendre où, lui reprochant un peu son long et trop +vertueux silence, il déclarait «qu’absolument il voulait la tirer de +là». Toujours prudente et charitable, mais non moins habile que +charitable, Mme de Chantal ne jugea pas opportun d’en venir à cette +extrémité; mais elle profita de la situation pour faire agréer son +dessein de se rendre avec deux de ses filles à Annecy, afin d’y suivre +le carême prêché par l’évêque de Genève et d’y présenter la petite +fiancée à sa nouvelle famille. + +On partit donc à cheval, et, par les mauvais chemins d’alors, on se mit +gaiement en route pour la vieille petite ville savoyarde. La rieuse et +vive Françoise, la seconde fille de Mme de Chantal, était de la partie. +Partout où elles passaient, les trois charmantes Bourguignonnes +faisaient sensation. A Annecy de même. «On les trouvait si aimables, si +bien nourries et si modestes, que l’on se pressait dans les églises et +dans les maisons pour les voir.» Mme de Boisy raffola vite de sa future +belle-fille, et aurait voulu dès lors la garder auprès d’elle. Mme de +Chantal, suivant son habitude, conquérait tous les cœurs. Comme pendant +son précédent séjour, les dames de la ville s’empressaient auprès +d’elle, lui demandaient directions et conseils: tant de grâce, unie à +tant de piété, les ravissait; cette vivacité toute française, ce bon +goût, ce bon sens, cet esprit de mesure jusque dans les rigueurs de +l’ascétisme, tout cela séduisait au plus haut point ces âmes plus lentes +de montagnardes. Les pénitentes ou les familières de François de +Sales,--une Mme de Charmoisy, une Marie-Jacqueline Favre, combien +d’autres encore!--étaient éperdues d’admiration pour cette riche et +haute nature où la sainteté se faisait si simple, si cordiale et si +humaine. Elles aspiraient à suivre, à imiter de leur mieux cette +perfection si finement aimable. Elle, n’usait de son ascendant, de ses +beaux dons de séduction que pour prêcher avec une efficace discrétion, +et par l’exemple plus que par les discours, la vraie «vie dévote», la +charité, la bonne humeur, la modestie dans les propos et dans les +toilettes. Pour écrire l’_Introduction_ que François de Sales publiait +vers le même temps, il est peu douteux qu’il s’était plus d’une fois +inspiré d’elle. + +Ces quelques semaines passées à Annecy, sous la direction et comme à +l’ombre du saint évêque de Genève furent à Mme de Chantal un délicieux +avant-goût de la vie religieuse à laquelle elle aspirait: elle ne +manquait aucun de ses sermons, aucune de ses instructions, recueillait +ses avis et ses directions pour leur œuvre future, renouvelait ses vœux +entre les mains de son «bienheureux Père», et, bien entendu, +s’astreignait à toutes les pratiques et exercices de dévotion que sa +piété lui suggérait. De retour à Dijon où son père l’accueillit «avec +une joie non pareille», et où elle séjourna plusieurs mois, elle édifia +tout le monde par l’éclat rayonnant de sa vertu. Le président Frémyot ne +se lassait pas d’entendre parler de François de Sales, qu’il «honorait +comme un saint». «C’est ma délicieuse suavité lui écrivait-il, de +m’entretenir avec ma fille de Chantal, car elle ne nourrit mon âme que +du miel céleste qu’elle a cueilli auprès de vous.» + +Les deux futurs saints s’écrivaient le plus souvent possible, et, si +l’on en juge par les lettres de l’évêque de Genève, avec une tendresse +et une confiance croissantes. Sans sortir de son rôle de directeur, et +tout en maintenant au premier plan les conseils de spiritualité, +François de Sales se laisse aller aux confidences, au plaisir de causer, +de se détendre, d’associer à toute sa vie l’amie incomparable que Dieu +lui a envoyée: «Vous me venez presque toujours à la traverse en ces +exercices divins, lui écrivait-il un jour, sans néanmoins les traverser +ni divertir, grâce à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère fille, de vous +dire mes pensées? _Je pense qu’au moins ne fais-je pas mal_, et que vous +les prendrez pour telles qu’elles sont.» Une autre fois: «Mon Dieu, ma +bonne fille, que vos lettres me consolent et qu’elles me représentent +vivement votre cœur et confiance en mon endroit, _mais avec une si pure +pureté_, que je suis forcé de croire que cela vient de la même main de +Dieu.» Et l’on sent que les mots lui manquent pour exprimer ce qu’il y a +véritablement d’unique et de sacré dans cette affection que Dieu lui a +mise au cœur: «Courage, courage, Jésus est nôtre: qu’à jamais nos cœurs +soient à lui. Il m’a rendu, ma chère fille, et me rend tous les jours +plus, ce me semble, au moins _plus sensiblement, plus suavement, du tout +en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement vôtre_; mais vôtre +en lui et par lui, à qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles, +et à sa sainte Mère.»--A quelques jours de là: «Vous ne sauriez croire +combien mon cœur s’affermit en nos résolutions, et comme toutes choses +concourent à cet affermissement. Je m’en sens une suavité +extraordinaire, comme aussi de l’amour que je vous porte; _car j’aime +cet amour incomparablement. Il est fort, impliable et sans réserve, mais +doux, facile, tout pur, tout tranquille; bref, si je ne me trompe, tout +en Dieu. Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas? Mais où vais-je? Si ne +rayerai-je pas ces paroles; elles sont trop véritables et hors de +danger_. Dieu, qui voit les intimes replis de mon cœur, sait qu’il n’y a +rien en ceci que pour lui et selon lui, sans lequel je veux, moyennant +sa grâce, n’être rien à personne et que nul ne me soit rien; mais, en +lui, je veux non seulement garder, mais je veux nourrir, et bien +tendrement, cette unique affection. Mais, je le confesse, mon esprit +n’avait pas congé de s’épancher comme cela; _il s’est échappé_; il lui +faut pardonner pour cette fois, à la charge qu’il n’en dira plus mot.» + +Cette sainte affection, à la différence des affections purement +humaines, n’abolit pas les autres tendresses; elle les épure, et les +élève, voilà tout. Saint François de Sales a aimé d’autres âmes de +femmes, que celle de Jeanne de Chantal, et celle-ci n’a pas été jalouse. +Pareillement, l’amitié très tendre qu’elle professe pour l’évêque de +Genève n’a nui à aucune de ses autres affections de femme. La mort n’a +point effacé l’amour qu’elle portait à son mari; elle parle de lui si +souvent qu’elle a peur d’être indiscrète, et il faut que François de +Sales la rassure à ce sujet, et lui demande simplement, quand elle +parlera du baron de Chantal, de le faire «avec sentiment d’un amour non +point affaibli par le temps, mais bien affranchi et épuré par l’amour +supérieur». + +Cet amour supérieur transfigure si bien tous les sentiments de la +commune humanité que le saint évêque de Genève n’éprouve aucun scrupule +à exprimer en toute simplicité ceux que lui inspire sa fille +spirituelle. «Mon désir de vous aimer et d’être aimé de vous n’a point +d’autre mesure que l’éternité», lui écrit-il. Et encore: «A Dieu, ma +chère fille, que mon âme aime et chérit incomparablement, absolument, +uniquement en Celui qui, pour nous aimer et se rendre notre amour, s’est +rendu à la mort.» Quand le voyage à Annecy est décidé: «Mon Dieu, +s’écrie-t-il, que vous serez la bienvenue, ma chère fille, et comme il +m’est avis que mon âme embrasse la vôtre chèrement!» Un autre jour: «O +Dieu, pourquoi vous dis-je tout ceci, sinon parce que mon cœur se met +toujours au large et s’épanche sans borne quand il est avec le vôtre?» +«Je vous dis tout», lui déclare-t-il encore. «Je voudrais que je ne +fisse rien sans que vous le sussiez.» Lui, si humble, un jour qu’il est +assez content d’un de ses sermons, il va jusqu’à lui avouer: «Il me +semble que j’ai dit de belles choses.» Il est vrai qu’il s’empresse +aussitôt d’ajouter avec sa bonhomie charmante: «Fallait-il pas que je +vous disse cela? Mais non, ce n’est pas par vantance; oh! ce n’est que +par liberté.» Liberté qui s’impose parfois des limites, mais comme à +regret. Un jour, il écrit tout naïvement: «Oui, mon âme, ma fille...» A +la réflexion, le premier vocatif lui paraît un peu fort, et il efface: +«mon âme». Mais il se repent, et il écrit en marge: «_Je raye ce mot non +pas de mon cœur, mais du papier._» Ne voyez-vous pas le sourire ému de +Mme de Chantal en lisant cette lettre? Nul doute,--et si nous possédions +ses lettres détruites, nous le saurions mieux encore,--nul doute qu’elle +ne correspondît pleinement à cette pure et touchante tendresse. Quand +mourut Mme de Boisy, François de Sales écrit à «sa fille bien-aimée» une +fort belle lettre: «Car c’est à vous, à qui je parle, lui disait-il; à +vous, à qui j’ai donné la place de cette mère en mon mémorial de la +messe, _sans vous ôter celle que vous aviez, car je n’ai su le faire_, +tant vous tenez ferme à ce que vous tenez en mon cœur; et par ainsi +_vous y êtes la première et la dernière_.» Quel plus éloquent témoignage +d’amour tout spirituel aurait-il pu donner? + +Pendant les mois qui suivirent son retour d’Annecy, Mme de Chantal avait +grandement besoin d’être soutenue et réconfortée par les conseils et la +tendre sollicitude du saint évêque de Genève. Le président Frémyot +ignorait toujours les engagements sacrés qu’elle avait souscrits. On +attendait, pour les lui révéler, une occasion favorable, et, comme il +arrive si souvent en pareil cas, on ajournait perpétuellement, dans la +crainte du coup qu’on allait lui porter. Lui, de son côté, peut-être +pour l’arracher au triste milieu de Monthelon, aurait souhaité que sa +fille se remariât. Un beau parti s’était présenté: un grand seigneur, +ami du président, veuf, «extrêmement riche», et dont les enfants +auraient pu épouser ceux de la baronne. «Cent et cent fois» rebuté, mais +soutenu par les deux familles, il ne se décourageait pas. M. Frémyot +«s’offensait» de ces refus, que toute la parenté blâmait sans +indulgence. La pauvre veuve «souffrait un martyre», auprès duquel les +persécutions dont elle avait été l’objet à Monthelon lui «semblaient des +roses». Non qu’elle fût tentée de céder; mais faire de la peine à autrui +lui était une douleur, et, scrupuleuse comme elle était, elle craignait +«que tant de voix charmeresses ne fissent endormir son cœur en quelques +complaisances mondaines». «Tant que je pouvais, dit-elle, je me tenais +serrée à l’arbre de la Sainte Croix». Son «ferme courage» allait encore +être soumis à une autre épreuve. + +L’époque fixée pour le mariage de Marie-Aimée et pour l’exode à Annecy +approchait, et il était temps de mettre enfin le président au courant de +ce qui avait été projeté. Tous les jours, Mme de Chantal se rendait +auprès de son père, épiant l’heure propice, et tous les jours elle +remettait sa résolution. Enfin, le jour de la saint Jean, voyant M. +Frémyot seul, elle se décida. L’idée de la douleur qu’elle allait causer +la torturait. Elle se mit à genoux, invoqua du plus profond de son cœur +le secours divin, et elle entra dans la chambre paternelle. Faisant +venir fort habilement les choses de très loin, elle commença par dire +«qu’il lui fâchait fort d’élever ses filles chez son beau-père, parce +que cette maison n’était pas conduite comme elle eût désiré». La réponse +ne se fit pas attendre. La fille aînée allait se marier et on la +confierait à Mme de Boisy. Les deux cadettes étaient d’âge à entrer chez +les Ursulines, où elles étudieraient leur vocation. Quant à +Celse-Bénigne, le président s’en était déjà chargé, et sous la direction +de l’ancien précepteur de son oncle André, le bon abbé Robert, il +poursuivait ses études. Alors, prenant son courage à deux mains, et, +«avec grand battement de cœur», la baronne déclara: «Monsieur, mon très +bon père, ne trouvez pas mauvais si je vous dis que par cette bonne +disposition je me vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui +m’appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde, et à me consacrer +entièrement au divin service.» + +A ces mots, le vieillard,--il avait soixante et onze ans,--fondit en +larmes. En entendant les «remontrances si paternellement tendres» qu’il +lui adressa, Mme de Chantal était au supplice et, sans l’aide de Dieu, +elle eût senti son courage faiblir. Pour apaiser cette grande douleur, +elle déclara «qu’il n’y avait encore rien de fait», qu’elle avait cru +devoir s’ouvrir de cette «inspiration» à son bon père, comme elle s’en +était ouverte à Monseigneur de Genève, lequel lui avait dit «qu’elle +était d’en haut» et «qu’il fallait prendre garde à la conscience». «A +cela, ce bon père se ramassa un peu auprès de Notre-Seigneur», puis il +dit: «Il faut confesser que Monseigneur de Genève a l’esprit de Dieu; +d’une chose, je vous prie, que vous ne résolviez rien avec lui que je ne +lui aie parlé.» Elle promit tout, ajoutant que «n’ayant point d’attache» +à ses propres sentiments, elle s’en remettrait à leur décision commune. +M. Frémyot fut «ravi d’aise» de l’entendre parler ainsi, «et ils +demeurèrent aussi satisfaits que devant». Elle était d’ailleurs tout +heureuse du tour qu’avait pris ce premier et décisif entretien. + +Peu après, elle retourna à Monthelon; et là, «sans faire semblant de +rien», elle mit ordre à toutes ses affaires et redoubla d’attentions +pour se concilier ceux qu’elle présumait devoir s’opposer à ses projets. +En même temps, elle faisait prier de toutes parts, et en compagnie de +plusieurs personnes dévotes, elle s’entraînait à divers exercices de vie +religieuse. Son père et son frère, l’archevêque de Bourges, étaient +allés passer leurs vacances à Thôtes; elle s’y rendit, peut-être dans +l’espoir de les gagner définitivement à sa cause. «Monseigneur de +Bourges, qui l’aimait uniquement, lui dit sans préface que jamais, au +grand jamais elle ne devait penser à se retirer d’avec eux.» Le +président Frémyot l’entretint plus à loisir et «avec des tendresses +paternelles incomparables» lui dit que, toutes réflexions faites, il +estimait qu’elle devait «se contenter de la liberté qu’on lui laissait +de vivre tant dévotement qu’il lui plairait» dans sa condition viduale. +Elle, «sans faire de l’étonnée ni de la pressante», répondait «avec une +humble soumission» que, tout en «exposant ses inspirations à ceux qui en +devaient juger», elle ne demandait qu’à obéir. Son père «ajustait à son +désir» toute sorte de raisons tirées de l’Écriture et lui prodiguait des +tendresses sensibles et des paroles affectives plus qu’il n’en avait +jamais eu»; elle-même éprouvait «de grandes tendretés d’amour pour son +père et pour ses enfants». Mais, redoublant de prières, elle reconnut, +«par une lumière surnaturelle», que tout cela n’était que «malice du +diable»; et, se redisant sans cesse: «Si je plaisais aux hommes, je ne +serais pas servante de Jésus-Christ», elle se sentait, «en sa partie +supérieure», prise d’un si ardent désir de Dieu, qu’elle ne parvenait +plus à dissimuler. Son père s’en apercevant, pria l’archevêque de +Bourges de la «divertir de ses desseins»; mais elle, plus libre avec un +frère qu’avec un père, lui déclara qu’elle «ne pouvait pas _trahir son +âme_» et donner pour une simple imagination l’inspiration divine; que +d’ailleurs elle ne recherchait que la volonté de Dieu, et que, quand +cette volonté lui serait dévoilée par l’évêque de Genève, elle s’y +soumettrait docilement, quelle qu’elle fût. Monseigneur Frémyot fut très +frappé de ce discours; il communiqua ses impressions à son père. Et, +d’un commun accord, on ne revint plus sur cette question, et l’on +attendit la prochaine arrivée de François de Sales. + +Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il devait bénir le +mariage, arriva à Monthelon vers le 10 octobre 1609. Le 13, devant toute +la famille réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux: +Marie-Aimée n’avait que douze ans. Ces mariages si précoces entre +enfants, qui vivaient ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on +sait, fréquents alors dans la haute société. A cette fête familiale «on +se réjouit modérément, et la présence du saint prélat et de Mme de +Chantal inspirèrent tant de respect que, contre l’usage, tout y fut +honnête et modeste». Le surlendemain, une longue conférence eut lieu +entre le président Frémyot, son fils André et l’évêque de Genève. +Pendant ce temps-là, Mme de Chantal priait Dieu «à chaudes larmes» pour +qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence achevée, on la fit +appeler, et avec un grand courage, elle alla «comparaître devant ses +juges». A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit avec une +fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration François de Sales, +lequel, «se tenant fort recueilli en soi-même», «ne sonnait mot». Elle +exposa «l’état auquel elle avait mis le bien de ses enfants, et comme +elle les laisserait sans procès, sans brouilleries et sans dettes». Fier +de sa fille, le président ne put s’empêcher de dire: «Cette femme a +considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point mangé son pain en +oisiveté.» Elle retraça toute l’histoire de sa vocation, et elle conclut +«que, lorsque, comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul, ils +trouveraient des abîmes de raisons pour approuver son dessein». En un +mot, elle eut réponse à tout, et il fallut bien «se ranger aux volontés +de Dieu». + +Restait la grande question de savoir où s’établirait la congrégation +nouvelle. M. Frémyot penchait pour Dijon, son fils pour Autun ou +Bourges. Mme de Chantal reprit alors la parole et se dit «obligée» +d’accompagner à Annecy «sa petite baronne si jeunette»; la liberté dont +elle jouirait au début lui permettrait de veiller aux intérêts de tous +ses enfants; aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières filles et +les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé. Ce que voyant, François +de Sales intervint et, esquissant tout son projet, il affirma que, «pour +quelques années», il serait loisible à la fondatrice de l’ordre futur de +faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle jugerait nécessaires. Cette +promesse «ravit d’aise» le président et son fils. Appréciant comme il +convenait «l’esprit tout divin» qui animait le saint évêque, «ils +donnèrent un absolu consentement à ses propositions, et se séparèrent, +bénissant Dieu d’une si sainte entreprise». + +Le lendemain, «voulant battre le fer tandis qu’il était chaud», Mme de +Chantal demanda qu’on lui fixât la date de sa «retraite». On décida +qu’au bout de six semaines ou deux mois «elle pourrait se retirer». Très +heureuse de cette décision, elle pria son père d’informer son beau-père. +Celui-ci, qui avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa +manière cette grave et charmante belle-fille, poussa les hauts cris, +versa d’abondantes larmes et ne voulut rien entendre. Très touché et +cédant sans doute au désir très humain de se séparer de sa fille le plus +tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière qu’on ne pouvait +causer une telle peine au vieux gentilhomme et qu’il lui faudrait +«absolument» retarder son départ d’un an ou deux. Mme de Chantal +répondit que les ordres de Dieu n’admettaient point de délai, et qu’elle +«prendrait soin de gagner son beau-père»: «ce qu’elle fit, nous dit-on, +fort sagement et heureusement». A cette ferme et lucide volonté, à cette +sagesse illuminée de piété, alliée à tant de tact et de bonne grâce, nul +ne savait résister. + +Le dimanche suivant, par les soins de Mme de Chantal, tous les gens de +la maison et beaucoup du voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève +et communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la messe paroissiale, et +l’allocution qu’il prononça à cette occasion fut si touchante qu’elle +détermina une conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil du +saint, une jeune fille d’excellente famille, Jeanne-Charlotte de +Bréchard, se résolut à «courir même fortune que Mme de Chantal», son +amie. Et quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction +générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie, avec son jeune +frère. Le président Frémyot, son fils et sa fille les accompagnèrent +jusqu’à Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François de Sales +visita et bénit les malades; et là, «entre les pauvres de +Notre-Seigneur», on se sépara. + +La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne put avoir lieu qu’au +printemps suivant. A la veille de ce voyage, un double deuil simultané +vint frapper au cœur, dans leurs plus chères affections, le saint évêque +et «sa fille bien-aimée». Celle-ci perdit assez subitement sa dernière +fille, Charlotte, âgée de dix ans, qui annonçait les plus heureuses +dispositions, et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière. Nous +imaginons aisément la douleur de cette «vraie mère». Quand François de +Sales en reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa mère: nous +avons la lettre très chrétiennement résignée, mais fort humainement +douloureuse qu’il écrivit à cette occasion à Mme de Chantal: «Au +demourant, encore faut-il vous dire que j’eus le courage de lui donner +la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la bouche et lui donner +le dernier baiser de paix à l’instant de son trépas. _Après quoi, le +cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n’avais +fait dès que je suis d’Église_; mais ce fut sans amertume spirituelle, +grâces à Dieu.» Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur +meurtri de son amie qui voyait disparaître une femme excellente, sur +laquelle elle comptait pour servir de seconde mère à sa petite baronne! +Raison de plus pour partir avec elle et ne la point quitter. + +Le départ de Monthelon fut fixé «au jour des brandons», c’est-à-dire au +premier dimanche de carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu +chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts les gens du pays, +éplorés, étaient accourus pour dire adieu à «leur bonne dame». Des +scènes émouvantes eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a vivement +décrites. «Les pauvres faisaient un escadron si lamentable, qu’ils +arrachaient des larmes des plus assurés, criant à haute voix; aussi, +certes, chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère; ceux du logis +faisaient des cris si hauts, que des capucins, qui étaient présents, +avaient prou à faire aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire, +afin que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un enfant +d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement, et en pleurant bien fort, +s’adressant à ceux qui avaient été contraires à cette digne Mère: «La +lumière vous est ôtée, parce que vous avez voulu l’éteindre; faites +pénitence.» Quand parut le vieux baron de Chantal, l’émotion redoubla: +il versait d’abondantes larmes, «il pâmait presque». Sa belle-fille se +jeta à ses genoux, lui demandant pardon des mécontentements qu’elle +avait pu lui donner, lui recommandant son petit-fils. Le vieillard ne +put répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait. Et elle, +sereine et douce, dit adieu à tous, «les caressant tous les uns après +les autres», avec des paroles d’affection et de piété. «_Spécialement +elle embrassa les pauvres_, les conjurant fort de bien prier +Notre-Seigneur pour elle.» Après quoi, elle monta en carrosse avec son +gendre, ses deux filles et Mlle de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun +d’une grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés, secourus, +soulagés, et qui garderont pieusement et fidèlement son vivant souvenir. + +A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de dévotion de la +ville, fit ses adieux au couvent des capucins,--l’un d’entre eux reçut +d’elle la mission de préparer son beau-père à la mort,--et à l’hôpital, +où elle laissa des aumônes; et deux jours après, elle arrivait à Dijon. + +Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant et les +consolant par sa présence, visitant tous les sanctuaires de la ville et +des environs et y priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son +départ, tous ses proches se réunirent dans la maison du président +Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter l’émotion générale par la vue de +ses larmes qu’il ne pouvait pas retenir, s’était retiré dans son +cabinet. Mme de Chantal embrassa tous ses parents l’un après l’autre: +tous pleuraient amèrement; elle seule ne pleurait pas, mais son visage +trahissait sa douleur. Quand vint le tour de son fils, le charmant +Celse-Bénigne, âgé de quinze ans, et qu’elle «aimait amoureusement», +celui-ci se jeta à ses pieds et lui tint un discours émouvant, auquel +elle eut la force de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au +moment où elle allait se rendre chez son père, dans un mouvement de +gracieux enfantillage, il alla se coucher sur le seuil de la porte, +disant que, puisqu’il ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui +passât sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater, s’arrêta et +versa quelques larmes.--«Madame, eh quoi! lui dit l’importun abbé +Robert, les larmes d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à +votre constance?» Mais, elle, souriant à travers ses pleurs: «Nullement; +mais que voulez-vous? je suis mère!...» Et elle passa. Une grande pitié +la saisit quand elle vit venir à elle son père tout en larmes, et elle +dut faire appel à tout son courage et à l’assistance divine pour ne pas +défaillir. Ils s’entretinrent longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils +avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se revoir. Enfin elle +se mit à genoux et demanda la bénédiction paternelle. Lui, «levant ses +mains, ses yeux et son cœur au ciel», prononça ces paroles: «Il ne +m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à redire à ce que votre +Providence a conclu en son décret éternel; j’y acquiesce de tout mon +cœur, et consacre de mes propres mains, sur l’autel de votre volonté, +cette unique fille, qui m’est aussi chère qu’Isaac était à votre +serviteur Abraham.» Puis il releva son enfant, et, chrétien stoïque +jusqu’au bout, en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit: +«Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux +le cours de nos justes larmes, pour faire plus d’hommage à la divine +volonté, et encore _afin que le monde ne pense point que notre constance +soit ébranlée_.» + +Après quoi, la pieuse caravane se mit en route. Mme de Chantal se +sentait si heureuse qu’au sortir des portes de Dijon, elle chanta, avec +Mme de Bréchard, les psaumes de la délivrance. Sur la route, elle +s’enquérait des malades et leur prodiguait ses soins, en se recommandant +à leurs prières. On passa par Genève, mais sans se faire connaître. +Quand l’approche de la petite troupe fut signalée, saint François de +Sales et vingt-cinq seigneurs et dames montèrent à cheval et allèrent +au-devant de «celle qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur». +Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice de la Visitation +faisait son entrée dans Annecy le jour des Rameaux, 4 avril 1610. + + + + +CHAPITRE V + +LE DÉTACHEMENT DE L’AMOUR DIVIN + + +Mme de Chantal apportait à saint François de Sales une très belle lettre +du président Frémyot. Le grand vieillard s’y peignait tout entier, avec +ce mélange mélancolique de tendresse, de virile résignation chrétienne, +de dignité fière qui l’apparente de très près aux héros de Corneille. +«Monseigneur, y disait-il, ce papier devrait être marqué de plus de +larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle, pour ce monde, +j’avais mis la meilleure partie de ma consolation et du repos de ma +misérable vieillesse, s’en va et me laisse père sans enfants.» +Toutefois, à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a trouvé si +saintement résigné, «il se résout et conforme à ce qui plaît à Dieu; et +puisqu’il veut avoir ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que +j’aime mieux son contentement avec le repos de sa conscience, que mes +propres affections. Elle s’en va donc consacrer à Dieu, _mais c’est à la +charge qu’elle n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et +tendrement aimée._» Elle emmène comme gages ses deux filles. «Pour son +fils, j’en aurai le soin qu’un bon père doit aux siens; et tant que Dieu +aura agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misères, _je +le ferai instituer en tout honneur et vertu_.» Ah! que c’est bien là le +langage qui convient au père de Jeanne de Chantal! + +Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû être insensible au +charme du joli coin de Savoie qui va être le berceau de sa congrégation +naissante. Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au loin de +hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes collines, avec son +mur d’enceinte, ses multiples canaux, ses rues à arcades, ses maisons à +galeries de bois, son vieux et massif château aux puissantes tours +crénelées qui la surplombe, la petite ville, résidence du duc de +Nemours, avait un aspect mi-italien, mi-français qui lui donnait la +physionomie la plus avenante du monde. Mme de Chantal s’attacha vite à +son «petit Nessy». + +La semaine sainte s’y passa en exercices de piété et en conférences. Les +fêtes de Pâques terminées, Mme de Chantal se rendit avec ses filles au +château de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune ménage. +Après quoi, elle revint à Annecy, où François de Sales l’attendait pour +lui préparer un «havre de grâce et de consolation». Il aurait voulu +«commencer la congrégation» le jour de la Pentecôte. Des difficultés +s’étant présentées, on dut ajourner. L’évêque avait acheté moitié à +crédit une petite maison bien modeste, presque au bord du lac, dans un +faubourg de la ville. Une cour d’un côté; un verger de l’autre, séparé +de la maison par une route, mais communiquant avec elle par une galerie +en bois, couverte, et qui formait comme un pont au-dessus du chemin. Il +était tout heureux de son acquisition, et d’avoir «trouvé une ruche pour +ses pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes». +Bien vite, on aménagea la maison, et on y dressa un oratoire; le saint, +de son côté, jetait les bases d’un règlement spirituel. Mme de Chantal +avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses biens, même à son +douaire, se contentant d’une petite pension viagère que lui servait +l’archevêque de Bourges. Elle n’avait gardé que «dix écus qu’elle avait +dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en ôter». Enfin, le 6 juin, +jour de la sainte Trinité et fête de saint Claude, la «délivrance du +monde» fut un fait accompli. + +La petite maison du faubourg de la Perrière n’abrita tout d’abord que +trois religieuses: Mme de Chantal, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Une +humble fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait de +tourière. Après une communion fervente, les trois visitandines, en +compagnie des filles spirituelles de l’évêque, visitèrent les églises de +la ville, puis, vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la +bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles émues et remit à +la mère de Chantal un abrégé des constitutions de l’ordre, écrit de sa +propre main. Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et l’heure +de cette «retraite», une grande foule s’était assemblée, sur le passage +des futures religieuses qui étaient conduites par trois des frères de +l’évêque à leur demeure définitive; tout le reste de la noblesse et du +peuple suivait. Il fallut fendre toute cette presse pour entrer dans la +petite chapelle où s’étaient réunies nombre de dames de la ville qui +voulaient embrasser encore une fois celles qui les quittaient. Enfin, la +nuit venue, les trois femmes, restées seules, se mirent à genoux pour +rendre grâces à Dieu; puis elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les +deux plus jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance et +se jurant entre elles «une éternelle et sainte dilection». + +Après la prière et «le salut à ses deux chères premières filles», la +mère de Chantal leur lut les règlements que l’évêque lui avait remis et +qui, depuis, ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de ses +constantes méditations. Il était assez tard: les trois religieuses +firent leur examen, dirent les litanies de la Sainte Vierge, et +quittèrent avec une joie indicible leur modeste habit du monde, l’une +d’elles, la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur certains +«attifets» qu’elle avait conservés. Dès ce premier soir, elles +commencèrent à observer le grand silence. Jamais Mlle de Bréchard et +Mlle Favre n’avaient dormi d’un aussi doux sommeil que cette première +nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement de la mère de Chantal, +qui dormit fort peu cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine +présence, la joie profonde et reconnaissante qu’elle éprouvait la +tinrent éveillée. Puis, vers deux heures du matin, au moment où elle +s’endormait, son «ennemi» qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut +formidable, revint à la charge, lui représentant toutes les difficultés +de sa tâche. Deux heures durant, elle fut en proie aux troubles les plus +douloureux. Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement, lui +rendit, avec «de grandes lumières», «sa sainte, joyeuse et amoureuse +paix». Cinq heures sonnèrent: la mère de Chantal se leva la première et +alla réveiller «ses deux filles». Chacune se revêtit avec une joie +extrême de son habit de noviciat, qui n’était qu’un habit commun, «mais +ravalé à l’extrémité de la modestie et humilité chrétienne». Après +s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans leur petit chœur +faire leur oraison mentale. A la douce joie qu’elles éprouvaient, au +courage surhumain dont elles se sentaient animées, elles sentaient bien +que la divine Bonté avait répondu à leur appel. + +A huit heures, François de Sales vint dire la messe et donner la +communion à la communauté naissante. Après la messe, «il leur donna la +clôture pour toute cette première année de leur noviciat». Elles +quittèrent leur nom de dames, donnèrent à Mme de Chantal le nom de Mère +et prirent entre elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à +étudier le petit Office de la Vierge que, quelques jours après, elles +purent dire en public. La mère de Chantal s’exerçait fort péniblement à +bien prononcer le latin; elle y avait, paraît-il, une difficulté +extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François de Sales, et +futur évêque de Genève, venait apprendre aux trois visitandines les +cérémonies de l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué; l’évêque +lui-même mit la main aux chants que devaient adopter «ses petites +colombes», et qu’il ne trouvait jamais assez simples. On n’avait fait, +dans la petite maison de la galerie, aucune espèce de provision: des +dons, des aumônes y suppléèrent; un petit baril de vin dura plus d’un +an. En dépit des privations, des accidents de santé, les «cloîtrières», +comblées de grâces divines, se trouvaient parfaitement heureuses et +auraient voulu prolonger indéfiniment l’adorable idylle. Ce temps de +noviciat, ce fut vraiment la lune de miel de la congrégation naissante. +Saint François de Sales aimait dire que «si on eût voulu dépeindre au +naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total oubli des choses de +la terre, à cela joindre une protection visible de la Providence +céleste, il n’y avait qu’à regarder la première naissance de la maison +de la Visitation de Sainte-Marie». + +Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de Savoie, en particulier, +des vocations nouvelles surgissaient. Bientôt la petite maison du +faubourg de la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de +complexion fort délicate; l’une d’elles même ne devait pas tarder à +mourir. On murmurait de ces admissions: «Que voulez-vous? disait +l’évêque de Genève, je suis partisan des infirmes.» Il savait bien, le +saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas venu uniquement pour les +privilégiés de la vigueur physique et de la santé. + +Telle était aussi la persuasion intime de la mère de Chantal, qui, +pendant ces premières années de vie religieuse, fut très souvent malade. +François de Sales estimait que cet état était particulièrement favorable +à «la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations et maladies sont +fort propres pour donner de l’avancement, à cause de tant de solides +résignations qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur». A ces progrès +spirituels il travaillait lui-même, par ses entretiens, ses conseils, +ses exhortations, par tout le minutieux détail d’une direction très +vigilante et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le +fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de désobéissance, ou +plutôt de faiblesse qui peut nous sembler bien insignifiant,--il +s’agissait de quelques pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la +mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à utiliser pour +l’ornement de la chapelle,--il lui exprima son déplaisir «d’une façon +grave et d’une voix puissante», et la laissa pleurer longuement avant de +la consoler. Cette âme lui était si chère, qu’il la voulait parfaite. Le +plus souvent possible il va voir «sa toute chère fille», s’intéresse à +tous les menus faits de sa vie, la console et la réconforte quand meurt +son père ou quand elle s’inquiète trop vivement de son fils. Quand il ne +peut aller la voir, il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la +plus chaude et de la plus pure tendresse: «Bonsoir, la fille de mon +cœur, ou plutôt ma fille et mon cœur...» «Bonsoir, mon cher courage, mon +enfant. Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon cœur et le cœur de +mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu...» A +la lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme, toute consumée +de l’amour divin. + +Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude, fut fixé pour la +profession. Saint François de Sales régla tous les détails de la +cérémonie. Une grave question fut celle du voile. La mère de Chantal +proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis un voile de crêpe: +l’évêque trouva cela «trop délicat et trop riche» et choisit l’étamine. +Comme on n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en tailla dans +une ancienne robe de la mère de Chantal. On ajusta l’un des voiles sur +la tête de la mère de Bréchard, et, entre plusieurs «façons», François +de Sales adopta «la plus simple et moins façonnée»; lui-même, «prenant +des ciseaux, arrondit le voile par derrière comme il est à présent». +Après quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut des plus +modestes: de simples draps blancs sur lesquels on avait piqué de petits +bouquets de fleurs rustiques servaient de tapisseries. + +Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses trois chères filles et +leur adresser ses exhortations paternelles. «Son visage était en feu. On +voyait reluire sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une +majestueuse gravité tout extraordinaire.» La mère de Chantal, sa +confession faite, renouvelle ses vœux en ces termes: «Je renouvelle et +reconfirme mes vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre divine +Majesté, en la personne de Messire François de Sales, votre bien-aimé et +très digne évêque de Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en ce +monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne très irrévocablement et +sans réserve à votre divine Majesté, en la présence de Messire François +et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise de ce grand +Père de mon âme que vous m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait +amour à l’obéissance.» Après l’évangile, saint François de Sales, en +habits pontificaux, monte en chaire et prononce une touchante +allocution: «Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que la +Providence de Dieu a semées dans ce petit coin de terre, se +multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d’une +grande prospérité et sera glorifiée en elles.» Assises par terre dans le +sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole sacrée avec un +ravissement qui se peint sur leur visage. Puis, elles s’agenouillent sur +le marchepied de l’autel; on chante le _Veni Creator_, et les cérémonies +de la profession commencent. + +Les cérémonies rituelles, saint François de Sales les a acceptées, mais +en les adaptant à son dessein particulier, à la grande pensée d’amour +qui est son génie même; il a rédigé lui-même les prières. Il prie +d’abord un moment; puis les trois religieuses, successivement, les mains +étendues, d’une voix grave et tremblante d’émotion, prononcent l’acte de +profession. Après quoi, elles s’agenouillent aux pieds du saint évêque +qui leur met au cou une petite croix d’argent et qui, dépliant les +voiles, les dispose sur leurs têtes, en disant: «Ceci vous sera un voile +sur vos yeux, contre tous les regards des hommes, et un signe sacré, +afin que vous ne receviez jamais aucun signe d’amour que celui de +Jésus-Christ.» + +Puis, toutes trois se courbent le visage contre terre; on les recouvre +d’un drap de mort: on prononce sur elles les douloureuses paroles de +Job; et tandis que l’assistance récite le _De profundis_, l’évêque les +asperge d’eau bénite comme il ferait d’un cadavre. Elles se relèvent +alors; et tandis que des chants joyeux se font entendre, François de +Sales place dans leurs mains un crucifix. «Mon bien-aimé est tout mien, +dit la mère de Chantal, et je suis toute sienne. Je ne pourrai jamais +l’abandonner pour regarder aucun homme; car à lui je suis tout unie par +charité, et sa bonté surpasse tous les amours du monde. O mon Dieu, +détournez mes yeux de la vanité, et que nulle injustice ne me domine!» +Cela fait, on lui donne un cierge allumé, et elle ajoute: «O Seigneur, +votre parole est une lampe à mes pieds et une lumière dans mon chemin. +Votre lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse à mon cœur.» +La cérémonie est achevée: les sœurs se retirent dans le chœur des +religieuses. En y entrant, la mère de Chantal s’écrie spontanément: +«C’est ici le lieu de mon repos; j’y habiterai à jamais», et cette +parole fut depuis ajoutée aux formules de la profession. Quelques-uns +des assistants furent autorisés par l’évêque à saluer, mais très +brièvement, les nouvelles religieuses, et on les laissa «en paix +savourer le don de Dieu». + +La clôture étant levée, la question se posait maintenant pour la mère de +Chantal d’aller en Bourgogne pour régler la succession paternelle et +mettre ordre aux affaires de ses enfants. Elle partit le 23 août, +accompagnée de la mère Favre et de son gendre, bénie du saint évêque, +entre les mains duquel elle avait prononcé le vœu de pauvreté. Elle +avait auparavant reçu l’oblation de deux nouvelles religieuses, la mère +Roget et la mère de Châtel, et elle laissait, pour diriger la petite +communauté, la mère de Bréchard. Son absence dura quatre mois. A Dijon, +à Monthelon, à Bourbilly, elle fut accueillie à bras ouverts par tous +ceux qui la connaissaient: elle ne sortait guère que pour aller aux +églises, mais elle recevait et voyait beaucoup de monde, qu’elle +édifiait par sa piété, sa vertu, son avenante et fine bonté, et qu’elle +émerveillait aussi par son sens des affaires et l’alerte souplesse de +son esprit. Elle mit son fils au collège des Godrans, à Dijon, elle le +confia à son oncle, Claude Frémyot, président aux Comptes. A Dijon et à +Monthelon elle eut fort à se défendre contre les instances de ses +parents qui, sous toute sorte de prétextes, auraient voulu qu’elle +rentrât dans le siècle, ou tout au moins qu’elle prolongeât son séjour +parmi eux. Soutenue par les conseils de saint François de Sales qui ne +se lassait pas d’écrire à celle qu’il appelait «ma chère fille toute +mienne», elle se dérobait avec une douce obstination et, ses affaires +une fois réglées, elle repartait pour Annecy, où elle arrivait la veille +de Noël. + +Bien qu’elle fût très lasse de son long voyage fait à cheval et en plein +hiver, elle voulut, après avoir longuement conféré avec l’évêque, +officier à l’office de la nuit, où elle assista tout au long. La joie et +la dévotion des autres religieuses étaient grandes. Elles avaient été +fort éprouvées en son absence: elles avaient presque toutes été malades, +et l’une d’elles, la mère Péronne de Châtel, avait été sur le point de +mourir, donnant aux sœurs qui la soignaient avec un dévouement +inlassable d’admirables exemples de vertu chrétienne, de courage et de +résignation. «Comblées de beaucoup de grâces surnaturelles», heureuses +d’avoir pu sauver leur chère sœur Péronne, elles attendaient avec +quelque impatience le retour de la mère de Chantal. Celle-ci, joignant à +tous ses autres vœux celui «de faire toujours ce qu’elle connaîtrait +être le plus parfait et agréable à Dieu», tint, le dernier jour de +l’année, le premier chapitre annuel: elle-même fut nommée supérieure; la +sœur Favre assistante, et les autres «officières» reçurent leurs +attributions respectives. Cela fait, la mère Favre se mit à genoux et +dit: «Ma Mère, nous demandons l’obédience pour visiter les malades.» Le +lendemain, 1er janvier 1612, après les grâces du dîner, la Mère de +Chantal désigna telle et telle religieuse pour aller visiter les +pauvres; elle-même, accompagnée de la mère Favre, fit ce jour même les +premières visites. Elle se retrouvait, plus compatissante encore s’il +est possible, l’admirable servante des pauvres et des malades qu’elle +avait été naguère à Monthelon et à Bourbilly, descendant aux soins les +plus répugnants, toujours aimable, «avec un visage doux, recueilli en +Dieu, affable et joyeux». Et elle allait par la ville, «le voile baissé +sur le visage», édifiant tous les passants, accompagnée d’une ou deux +religieuses, l’une portant des vivres et des remèdes, l’autre du linge +et des vêtements chauds. «J’ai toujours cru, disait-elle, qu’en la +personne de ces pauvres, j’essuie les plaies de Jésus-Christ.» Et «cet +exercice de charité était son occupation quotidienne et les délices de +sa ferveur». + +Ces exercices de charité n’eurent qu’un temps: au bout de quelques +années, sur les instances du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, +la clôture fut rétablie et les religieuses de la Visitation rendues à la +vie purement contemplative. Peut-être était-ce là le génie secret, la +vocation intime de la congrégation nouvelle, et c’est bien dans ce sens +qu’elle s’est ultérieurement développée. Mais il semble pourtant que +saint François de Sales tout d’abord n’ait pas conçu les choses ainsi. +Il serait assurément un peu excessif de prétendre, comme on l’a fait, +qu’il ait eu l’idée d’un ordre féminin qui fût comme le prototype des +futures sœurs de Saint Vincent de Paul. Mais il attachait une grande +importance aux œuvres, et il avait d’abord voulu mettre «ses chères +filles» sous le patronage de sainte Marthe. Puis il avait changé d’avis, +et, conformément au vœu secret de Mme de Chantal, il les avait +consacrées à la Sainte Vierge et décidé qu’elles s’appelleraient les +filles de la Visitation Sainte Marie: «la Visitation», ce mot lui +paraissait symboliser à la fois la visite des pauvres et des malades et +les sentiments de la Sainte Vierge quand, s’arrachant à la solitude, +elle alla voir sainte Élisabeth. Le double aspect de sa conception +primitive, la tendance mystique, la principale apparemment, et la +tendance active, se trouvaient ainsi exprimées. Il avait rêvé d’une +congrégation fort différente de celles qui existaient jusqu’alors, d’une +congrégation ouverte à toute sorte de catégories sociales, hospitalière +aux «infirmes», et où la vie contemplative et la vie active +s’harmoniseraient dans un juste équilibre. «Sans beaucoup d’austérités +corporelles, écrivait-il, elles pratiquent toutes les vertus +essentielles de la dévotion. Elles disent l’office de Notre-Dame, font +l’oraison mentale. Elles ont le travail, le silence, l’obéissance, +l’humilité, l’exception de toute propriété, et, autant qu’en monastère +du monde, leur vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande +édification; après leur profession, elles iront servir les malades, Dieu +aidant, avec une grande humilité.» Pas de vœux solennels, une simple +demi-clôture, qui interdirait l’entrée du couvent aux profanes, mais +n’empêcherait pas les sœurs de sortir. «Mon dessein avait toujours été, +disait saint François de Sales, d’unir ces deux choses,--vie intérieure +et œuvres de charité,--par un tempérament si juste qu’au lieu de se +détruire, elles s’aidassent mutuellement et que les sœurs, _en +travaillant à leur propre sanctification, procurassent en même temps le +soulagement et le salut du prochain_. Leur prescrire aujourd’hui la +clôture, _ce serait détruire une partie essentielle de l’Institut_.» + +Mais comme tous les vrais hommes d’action, l’évêque de Genève ne +s’obstinait pas dans ses idées personnelles; il les lançait dans la vie, +laissant à la réalité le soin de les vérifier, de les éprouver, de les +démentir ou de les modifier, bref, de les faire vivre, si elles étaient +viables, de les ruiner, si elles ne l’étaient pas. Les objections, +l’autorité surtout du cardinal de Marquemont, qui semble avoir été un +esprit fort étroit, autoritaire et très fermé aux nouveautés, peut-être +aussi les aspirations intimes de quelques-unes des premières +visitandines l’ayant amené à capituler, à revenir sur un point qu’il +jugeait «essentiel», il le fit «sans un brin de répugnance». Si, dans +son for intérieur, il a pu regretter parfois son premier rêve, sa haute +idée d’un centre féminin d’amour divin qui rayonnerait et s’épanouirait +dans la société laïque en œuvres vives de charité et de bienfaisance, il +dut se dire qu’un autre réaliserait son idéal, et triompherait des +obstacles auxquels il s’était lui-même heurté. «Je ne sais pourquoi, +déclarait-il en souriant, on m’appelle fondateur d’ordre: car je n’ai +pas fait ce que je voulais, et j’ai fait ce que je ne voulais pas.» Il a +sacrifié Marthe à Marie, mais en pensant comme le divin Maître que Marie +avait pris la meilleure part. + +Aux directions qu’elle recevait du saint évêque, la mère de Chantal +obéissait avec une si scrupuleuse docilité que, la transformation de la +Visitation une fois accomplie, elle ne nous laisse jamais percevoir +l’écho, même affaibli, de ses préférences personnelles. On peut +conjecturer cependant qu’elle a dû soutenir et encourager l’évêque de +Genève dans ses longues résistances, et que, parmi les devoirs de sa +charge, les œuvres charitables étaient celles qui coûtaient peut-être le +moins à l’ardente bonté de son cœur. Elle avait littéralement le génie +de la charité. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy les +détails saintement réalistes qu’elle nous donne sur l’activité déployée +par l’admirable femme pour soulager les maux de l’âme et du corps qui +lui étaient signalés. Il y a notamment une histoire de pauvre fille +perdue qu’elle a sauvée d’une effroyable misère physique et morale et +qu’on ne saurait lire sans se sentir ému jusqu’aux larmes. Les plaies +les plus hideuses, les ordures et les odeurs les plus repoussantes, les +maladies les plus contagieuses, rien ne la rebute: son héroïsme, son +amour du Christ miséricordieux lui fait braver toutes les prescriptions +de la délicatesse ou de l’hygiène la plus élémentaire. Elle a rempli +plus d’une page du livre d’or de la charité chrétienne. + +Au mois de mai ou de juin 1613 mourait à son tour, âgé de quatre-vingt +quatre ans, le vieux baron Guy de Chantal. Assisté du franciscain auquel +sa belle-fille l’avait confié, il fit une fin repentante et chrétienne; +mais il laissait une succession fort embrouillée; et sur le conseil de +saint François de Sales, la mère de Chantal crut devoir repartir en +Bourgogne pour régler la situation au mieux des intérêts de ses enfants. +Son fils, le charmant Celse-Bénigne, vint la chercher à Annecy. «Que je +suis marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu’il recevra d’une +mère insensible à tout ce qui est l’amour naturel!» écrivait en souriant +l’évêque de Genève, lequel recommandait bien à «sa fille» de n’être pas +«si cruelle» et de laisser parler librement la nature, «car l’amitié, +disait-il, descend plus qu’elle ne monte». Françoise fut confiée à sa +sœur Marie-Aimée, et Mme de Chantal, accompagnée de son fils, de son +gendre, et de la sœur de Châtel, se mit en route pour Monthelon. La +maîtresse-servante était là encore, inquiète sans doute du sort qui lui +était réservé. La sainte l’embrassa, l’entretint fort aimablement, la +récompensa largement des services qu’elle avait pu rendre; elle devait +emmener même à Annecy une de ses filles pour l’y marier fort +avantageusement. Depuis plusieurs années, on avait négligé de faire +rentrer rentes et fermages. Installée dès le matin après la messe et ses +exercices spirituels, dans la grande salle du château, la baronne +examinait tous les comptes, discutant avec les paysans, qui admiraient +sa «douce force», son équité, sa générosité, et, si astucieux, âpres au +gain et parfois violents qu’ils fussent, finissaient par se rendre à ses +raisons. Elle se rendit à Bourbilly, qui échut à Celse-Bénigne, fit +vendre une partie des meubles, ne conservant, ainsi qu’à Monthelon, qui +revint à Françoise, que quelques chambres garnies. Marie-Aimée reçut sa +part en argent. Et quand tous les comptes furent réglés, les dettes +payées, de bons fermiers et régisseurs installés partout, elle put, au +bout de six semaines, repartir pour Annecy. Elle eut du reste bien soin +de se faire adresser régulièrement, jusqu’à la majorité de ses enfants, +le compte des dépenses et revenus des divers domaines, et de loin elle +administra si bien la fortune de sa famille, qu’elle la doubla en +quelques années. + +A son retour à Annecy, elle tomba très gravement malade. Miraculeusement +sauvée par saint François de Sales qui lui appliqua les reliques de +saint Blaise, elle reprit en mains toute la conduite de sa maison. La +communauté s’accroissant, on avait dû quitter, l’année précédente, la +petite maison de la Galerie, devenue trop étroite et qui d’ailleurs +était assez malsaine, pour une maison plus grande située à l’intérieur +de la ville. Celle-ci devenant trop petite à son tour, on résolut de +construire un véritable monastère. La duchesse de Mantoue, fille du duc +de Savoie, accepta d’en être la protectrice; le duc et son fils +favorisèrent de leur mieux la fondation nouvelle, laquelle rencontra +beaucoup d’obstacles et se heurta à toute sorte d’oppositions locales. +Les travaux n’en furent pas moins activement poussés, et à la fin de +1614, vingt-six visitandines,--dix-huit professes, et huit +novices,--purent s’installer dans leur définitive demeure. Le premier +monastère d’Annecy, qui porte le nom de la _Sainte Source_, conserve +depuis trois siècles l’esprit et les traditions de la Visitation +naissante et par sa douce influence il a puissamment contribué à les +perpétuer sans altération dans toutes les maisons de l’ordre. + +Cependant la réputation de la congrégation nouvelle commençait à se +répandre au dehors. Un essai malheureux d’une fondation rivale, la +congrégation de la Présentation, ayant eu lieu à Lyon, l’archevêque, Mgr +de Marquemont écrivit à saint François de Sales pour lui demander des +religieuses qui l’aideraient à fonder une maison sur le modèle de celle +d’Annecy. L’évêque de Genève y consentit avec joie, mais il tint à +envoyer à son confrère «la crème de sa congrégation», la mère de +Chantal, «la plus aimée mère qui soit au monde», les mères +Marie-Jacqueline Favre, Marie-Péronne de Châtel, Marie-Aimée de Blonay, +Marie-Élisabeth de Gouffier. Elles étaient toutes, surtout la mère de +Chantal, désolées de le quitter; il les accompagna jusqu’au delà des +portes de la ville, leur prodiguant les plus tendres bénédictions qui +les faisaient fondre en larmes. Ce fut le 26 janvier 1615 qu’elles +partirent d’Annecy sous la conduite du vicaire général de Lyon, qui +était venu les chercher en carrosse. + +Les débuts de la Visitation de Lyon auraient été assez faciles, si Mgr +de Marquemont n’avait pas voulu modifier l’organisation qu’avait fait +adopter saint François de Sales. Il interdit la visite des pauvres, +prescrivit la clôture, exigea des vœux solennels et insista pour que la +Visitation, qu’il voulait débaptiser, et appeler la Présentation, de +simple «congrégation» qu’elle était jusqu’alors, fût constituée à l’état +d’ordre religieux véritable,--de «religion», comme on disait alors,--sur +le modèle des ordres féminins existants. Entre le dogmatique archevêque +de Lyon et le doux, le conciliant évêque de Genève, il y eut de nombreux +échanges de visites, de lettres, de mémoires. Sur la plupart des points +en discussion, saint François de Sales finit par céder, et, en 1617, +l’ordre nouveau put recevoir son régime définitif. + +Au bout de neuf mois, saint François de Sales avait rappelé la mère de +Chantal auprès de lui. De Moulins, de Grenoble et de Bourges on lui +écrivait pour réclamer des visitandines. «Nos basses et petites +violettes sont désirées en plusieurs jardins, écrivait-il. Revenez donc, +ma chère mère, pour tirer d’ici ces plantes de bénédictions et les +transplanter ailleurs.» Il avait d’ailleurs besoin d’elle pour l’aider à +rédiger les règles et constitutions de l’institut, pour diriger et +dresser les novices qui, de plus en plus nombreuses, se présentaient au +monastère d’Annecy. Souffrante, presque toujours au lit, elle n’en +déploie pas moins une activité considérable, veillant à tout, songeant à +tout, voyant les choses de très haut et, en même temps, descendant au +dernier détail. C’est un chef, mais le plus attentif, le plus dévoué, le +plus tendre des chefs. Les lettres qu’elle écrit, en courant, et presque +toujours, «à perte d’haleine», à ses religieuses, n’ont peut-être rien +de très littéraire; elles n’ont pas, en tout cas, la grâce fleurie et le +«vermeil riant» de celles de saint François de Sales. Mais elles sont +bien mieux que «littéraires»: elles ont le mouvement et elles ont la +vie. Fond et forme, cela court droit au but. Et quelle chaude cordialité +elles respirent! On y sent une âme qui se donne, un cœur débordant +d’affection spirituelle et humaine tout ensemble. Comme elle les aime, +ses chères religieuses, en Dieu, assurément, mais aussi, pour +elles-mêmes, individuellement! Pour leur exprimer sa tendresse, les mots +câlins, délicieux, comme en savent trouver les mères, se pressent sous +sa plume. A la mère Favre: «Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur +toute parfaitement aimée, ma petite.» «Ma chère sœur, ma mie.» A la mère +de Bréchard: «Certes, si je vous tenais, je vous embrasserais _bien +serrée_ pour vous mortifier.» A la même: «Je ne pensais pas vous tant +écrire; mais c’est notre coutume quand nous nous parlons, nous ne savons +finir, aussi êtes-vous, ma très chère Sœur que j’aime uniquement.» «Mes +filles chèrement aimées», «ma fille toute chère», «ma vraie fille tout +uniquement chère», voilà quelques-unes de ses formules. Et comme l’on +sent que ce ne sont pas simples formules, et qu’elle voudrait faire dire +aux mots plus de choses qu’ils n’en peuvent exprimer! Cette femme au +grand cœur se trahit dans ses effusions verbales: elle aime à aimer et à +être aimée: son grand moyen de domination et de séduction, c’est son +immense amour des âmes. + +Parmi tous ces êtres qu’elle chérit, il en est un qu’il faut mettre à +part, parce qu’il est «tout son bien spirituel en Jésus-Christ», c’est +l’évêque de Genève. En quels termes émus, profonds, tendrement +recueillis elle parle de lui ou s’adresse à lui! Il est «l’unique trésor +de son cœur». «Mon très cher Seigneur, écrit-elle à la sœur de Bréchard, +vous dira toutes nos nouvelles, et vous continuerez à baiser sa chère +bénite main _que j’aime tant_, toutes les fois qu’il ira chez vous. +Hélas! qu’est-ce qu’il y a au monde de comparable à ce tant digne Père? +_Vous êtes bien heureuse de le voir de vos yeux_, et je me console en ce +bonheur, attendant que j’en jouisse moi-même.» Une autre fois: «Ma très +chère amie, je vais tous les jours plus découvrant l’incomparable grâce +que Notre-Seigneur nous a faite de nous avoir rangées, soumises et +remises à ce trésor de sainteté, mon très digne, très unique et très +aimé Père. Je vous prie, ne cessons jamais d’en remercier, louer et +aimer cette souveraine bonté. Oh! quelle grâce! Dieu nous en fasse jouir +longuement et saintement! Vrai Dieu, ma mie! comme je la ressens et +l’estime! mais aussi comme je chéris ce seigneur! _Qui le comprendra?_» +Et encore: «Enfin vous avez trouvé que le cœur de mon Père est un cœur +qui n’a point d’égal que soi-même en amour plus que paternel... De vrai, +ce Seigneur est tout admirable en sa bonté, en sa confiance; mais, comme +vous me dites, l’on ne peut écrire à ce sujet.» Quand elle lui écrit +directement à lui-même,--car on nous a heureusement conservé +quelques-unes de ses lettres,--la chaleur de sa tendresse, la ferveur de +sa reconnaissante admiration percent à toutes les lignes: «Notre bon +Sauveur vous comble de ses très douces bénédictions, lui mandait-elle un +jour, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et très honoré +Seigneur, _que j’aime de toutes mes forces_!» «Bonsoir, mon très cher +Père, _tout uniquement et chèrement bien-aimé_.» Tendresse singulière où +presque tous les sentiments que peut éprouver un cœur féminin se sont +donné rendez-vous, mais transposés dans l’ordre surnaturel. Comme une +mère, comme une sœur, comme une fille, comme la plus dévouée et la plus +tendre des amies, elle veille sur sa santé et sur son travail; elle le +supplie de ne pas trop se surmener et se mortifier, de ménager ses +forces pour son œuvre, pour la composition de ce _Traité de l’amour de +Dieu_ qui lui tient au cœur plus que tout le reste et dont elle attend +un bien extraordinaire; elle recommande avec instance qu’on le dérange +et qu’on l’importune le moins possible; elle-même s’interdit de lui +écrire ou de l’entretenir aussi souvent et aussi longuement qu’elle le +souhaiterait. Comme il ne cesse de le lui rappeler, ils vivent tous deux +de la même vie intérieure: leurs deux âmes sont fondues dans «l’unité» +de l’amour divin. + +Sa vie nouvelle, ses nouveaux devoirs ne font pas oublier à sainte +Jeanne de Chantal qu’elle est mère, mère très attentive, très inquiète +et très tendre. Celse-Bénigne et Françoise lui donneront bien des +préoccupations; Marie-Aimée ne lui donnera que des joies. Fort jolie, +aimable et douce, extrêmement pieuse, la «petite baronne» de Thorens +ressemblait à sa mère. L’évêque de Genève, qui l’aimait fort, et qui la +considérait comme «une âme choisie», lui servait de père spirituel. +Quand son mari, colonel d’un régiment du duc de Savoie, partait pour +l’armée, elle venait au monastère d’Annecy, où elle avait sa petite +cellule. «Tous les matins, raconte la mère de Chaugy, lorsque l’on +sonnait l’oraison, elle se mettait sur le seuil de la porte de sa +chambre pour donner le bonjour à sa chère mère. Mais comme c’était le +temps où il était défendu de parler, celle-ci, sans dire un mot, le lui +rendait en silence par un regard aimable et un petit enclin de tête.» + +En 1617, la guerre ayant éclaté entre le duc de Savoie et l’Espagne, +Thorens dut rejoindre son régiment. Il avait quitté sa jeune femme avec +larmes, en proie à de sombres pressentiments. Au bout de trois semaines, +il était emporté par une fièvre pestilentielle. Grande désolation à +Annecy. «Grandement ému», saint François de Sales se rendit au monastère +pour y porter la funèbre nouvelle. Il demanda la mère de Chantal. +Celle-ci, qui aimait son gendre comme un fils, atterrée et tremblante, +ne put prendre sur elle d’avertir sa fille. Mais elle eut pourtant la +force, devant la pauvre jeune femme, de contenir son émotion, d’affecter +un visage serein, se contentant, au cours de la conversation, de prêcher +discrètement, et sans préméditation apparente, l’entier abandon à la +volonté divine. Le lendemain matin, en confession, aux discours pleins +de ménagement que lui tint le saint évêque, Marie-Aimée devina, plus +qu’on ne lui révéla, l’atroce vérité. Aux sanglots qu’elle poussa, la +mère de Chantal, qui était à la porte, accourut pour la soutenir. Mais +la douleur fut la plus forte et elle-même tomba évanouie à son tour. A +genoux, tout en larmes, saint François de Sales se préparait au divin +sacrifice qu’il allait offrir pour le cher disparu. + +Revenues à elles, les deux malheureuses femmes entendirent la messe dans +la sacristie. Les gémissements, les paroles entrecoupées de Marie-Aimée +faisaient peine à entendre. A la communion, soutenue par sa mère, elle +s’approcha de la sainte table, et fit secrètement un vœu de chasteté +perpétuelle. Plus calme désormais, sa douleur ne s’apaisait pas. Elle +redoubla de piété, d’austérité, vécut comme une véritable religieuse. +Elle était enceinte. Le fils dont elle accoucha avant terme ne vécut que +pour recevoir le baptême des mains de sainte Chantal. La pauvre jeune +veuve, qui se sentait mourir, dicta son testament, et, au milieu des +pleurs de tous les siens, «demanda en toute humilité de prendre le saint +habit de la Visitation». On lui mit l’habit de novice; saint François de +Sales lui donna l’extrême-onction, reçut ses vœux solennels et lui mit +le voile noir et la croix d’argent. Elle souffrait beaucoup, prononçait +les paroles les plus touchantes, consolait sa mère dont la douleur était +déchirante. Enfin elle expira, en prononçant par trois fois le nom de +Jésus. Elle n’avait pas vingt ans. Sainte Chantal eut encore la force de +lui fermer l’un des deux yeux, tandis que l’évêque lui fermait l’autre; +puis elle tomba évanouie. Saint François de Sales ne put en supporter +davantage. Il se fit conduire à Belley, auprès de son ami Mgr Camus. +Celui-ci, gagné par son émotion, pleura avec lui, le réconforta de son +mieux. Un peu rasséréné, le saint repartit pour Annecy, et bien vite se +rendit au couvent. + +Très abattue, la mère de Chantal se rongeait d’inquiétude; elle +craignait de n’avoir pas baptisé selon les règles son petit-fils. +Rassurée par son grand ami, elle tomba dans un morne silence. Absorbée +par une douloureuse idée fixe, perpétuellement absente, elle filait sa +quenouille sans rien dire. Bien que «son esprit demeurât tout plein de +douceur et de suavité dans la soumission à la volonté divine», bien +qu’elle pût dire «de toute son âme, en paix et en douceur»: «Dieu soit +loué de nous avoir donné une telle enfant, et de l’avoir attirée à soi +si heureusement», elle ne pouvait s’empêcher de déclarer: «Je vois et je +sens combien cette fille était véritablement l’enfant parfaitement aimée +de mon cœur, combien elle le sera toujours, et avec justice, ce me +semble.» Et, toujours scrupuleuse, elle ajoutait: «Il me semble que je +devrais me retrancher de tant parler de feu notre pauvre petite; car le +contentement que j’y prends me laisse toujours de l’attendrissement, mon +père, mon unique père, et tout ce que vous savez que vous m’êtes.» De +retranchement en retranchement, elle tomba gravement malade. On crut +qu’elle allait mourir. Saint François de Sales l’administra et plaça sur +ses lèvres des reliques de saint Charles Borromée, qu’on venait de +canoniser. Instantanément guérie, elle put reprendre, au bout de +quelques jours, le cours de ses occupations ordinaires. Comme toutes +«les âmes vraiment royales», elle avait converti sa douleur en sainteté. + +Une autre fille lui restait, Marie-Françoise, qu’on appelait Françon +dans l’intimité. Françon ne ressemblait guère à Marie-Aimée. Françon +était une Rabutin: le sang chaud, l’humeur indépendante, hautaine et +caustique de sa race revivaient en elle. Elle séduisait et elle +inquiétait tout ensemble: elle inquiétait surtout sa mère, qui disait +d’elle: «Elle me sert d’épine.» «Elle était, dit un contemporain, gaie, +enjouée, bien faite, toute d’esprit et de feu; un air grand, des +manières agréables; elle n’avait pas ces traits fins et délicats qui +charment, mais elle avait je ne sais quoi de noble et de bien fait qu’on +admire. Enfin, elle avait de quoi éblouir les autres et s’aveugler +elle-même.» Sa mère aurait souhaité faire d’elle une visitandine. Elle +l’avait emmenée dans son couvent, où elle lui avait aménagé une cellule +à côté de la sienne: les religieuses, les jeunes novices surtout, ses +compagnes de jeu, raffolaient de cette espiègle enfant dont les rires +sonores, les oiseaux, les écureuils remplissaient la sainte maison d’une +jeune et franche gaîté! Choyée par tout le monde, même par François de +Sales, qui était son confesseur et son directeur de conscience, Françon +n’était point malheureuse. «Chaque matin, nous dit-on, elle se levait de +bonne heure et allait _en sautillant_ devant l’avant-chœur au-devant de +sa sainte mère, qui descendait à l’oraison. La bienheureuse, d’un air +gracieux, la caressait un peu, et lui donnait sa bénédiction en silence; +puis la jeune enfant s’en allait satisfaite.» Elle avait, à la +rencontre, de vifs accès de piété et des élans d’ascétisme: à quinze +ans, ayant la fièvre, elle se faisait apporter des orties pour se donner +la discipline. Mais, avec l’âge, cette belle ferveur tomba, et François +de Sales, tout le premier, dut bien se rendre compte que Françon n’était +point faite pour le cloître. Elle vit le monde, l’aima et en fut aimée. +La toilette, les conversations et les distractions mondaines, la lecture +des romans, tout cela lui fit un peu oublier qu’elle était la fille +d’une sainte. Au sortir du couvent, elle allait dans une maison amie +compléter sa parure. «Françon, lui disait en souriant l’évêque de +Genève, je suis bien assuré que ce n’est pas votre mère qui vous a ainsi +habillée»; et quand il lui voyait la gorge trop découverte, il lui +donnait des épingles pour fermer son mouchoir. «Sa jeunesse lui fait du +bruit», eût-il dit volontiers d’elle, comme Mme de Sévigné dira plus +tard de son propre fils; et, trop habile manieur d’âmes pour ne pas +proportionner ses exigences à «la faiblesse présente» de sa «bien-aimée +fille Françoise», il se bornait à lui demander de dire chaque jour un +_Ave Maria_ «de bon cœur»: ce qu’elle fit d’ailleurs très exactement. + +Sa mère songeait à la marier. François de Sales s’entremit pour lui +faire épouser un de ses jeunes amis, M. de Foras, qui lui paraissait +présenter toutes les qualités requises. L’affaire n’aboutit pas: Françon +trouva-t-elle le gentilhomme savoyard trop provincial ou trop pauvre? En +tout cas, elle n’eut qu’à se féliciter de l’avoir rebuté, car, peu +après, le prétendant évincé s’avisa d’épouser une jeune veuve contre la +volonté de ses parents, et cette aventure, qui fit grand bruit, le +conduisit en prison. L’année suivante, un autre parti se présenta, qui +eut tout de suite l’agrément de Mme de Chantal. Antoine de Toulonjon, +d’une grande famille de Bourgogne, avait quarante-huit ans. C’était un +beau soldat, fort bien vu à la cour, riche avec cela, de manières +agréables et nobles: il faisait oublier son âge, si l’on en juge par +cette lettre de la sainte à sa fille: «Certes, je suis bien contente que +ce soient vos parents et moi qui ayons fait ce mariage sans vous. C’est +ainsi que se gouvernent les sages. Au reste, votre frère, qui a bon +jugement, est ravi de cette alliance. M. de Toulonjon, il est vrai, a +quelque quinze ans plus que vous; mais, mon enfant, vous serez bien plus +heureuse avec lui que d’avoir un jeune fou, étourdi, débauché, comme +sont les jeunes gens d’aujourd’hui. Vous épouserez un homme qui n’est +rien de tout cela, qui n’est point joueur, qui a passé sa vie avec +honneur à la cour et à la guerre, qui a de grands appointements du roi. +Vous n’auriez pas le bon jugement que je vous crois si vous ne le +receviez avec cordialité et franchise. Je vous en prie, ma fille, +faites-le de bonne grâce, et soyez assurée que Dieu a pensé à vous.» Mme +de Chantal tenait fort à ce mariage, mais elle «craignait l’irrésolution +de sa fille», ou plutôt encore son humeur indépendante et capricieuse. +«Pour Dieu, ma mie, lui écrivait-elle, ne vous laissez préoccuper par +aucune sorte de niaiseries, ni vaines appréhensions et considérations; +laissez-vous faire, car votre bonheur nous est plus cher qu’à +vous-même.» Françon se laissa faire. En dépit des vingt-sept ans qu’il +avait bel et bien de plus qu’elle, M. de Toulonjon sut lui plaire sans +doute. Très épris apparemment, il ne négligea rien de ce qui pouvait +être agréable à la jeune fille, prodigua les bijoux et les cadeaux, et +il fallut que la mère rappelât sa fille à la simplicité, lui conseillât +de «ménager discrètement et sagement», et exprimât très fermement le +désir qu’on «épousât sans bruit». «Il irait de ma réputation encore, +déclarait-elle; car, étant ma fille, vous êtes plus obligée à la +discrétion et modestie.» + +Le mariage eut lieu à Paris le 12 juin 1620. Comme la plupart des +destinées humaines, il ne fut pas exempt d’épreuves,--de sept enfants, +deux seulement survécurent,--mais il fut heureux. Toulonjon était +souvent à la guerre, et sa femme vivait alors dans l’austère château +d’Alone; mais elle parut quelquefois à la cour, et elle y eut des succès +qui ne laissèrent pas d’inquiéter Mme de Chantal. Sans lui obéir +toujours, Françoise aimait pourtant bien sa sainte mère et la vénérait +profondément. En 1622, cette dernière était venue à Alone au moment où +l’on venait de recevoir les plus mauvaises nouvelles de Toulonjon, très +grièvement blessé au siège de Négreplisse: folle de terreur, cette +mauvaise tête de Françon se traîna à genoux au-devant d’elle, la +suppliant d’intercéder par ses prières, pour que Dieu lui conservât son +mari. Toulonjon guérit en effet et put reprendre le cours de sa vie +guerrière et des vaillants services qui lui valurent la faveur royale. +Et Françon recommence de plus belle à désoler et, parfois, à scandaliser +sa mère. Elle se plaint d’avoir trop d’enfants; elle se plaint que son +oncle, l’archevêque de Bourges, veuille laisser toute sa fortune à son +frère Celse-Bénigne; quand Celse-Bénigne meurt à l’île de Ré, elle +proteste, au détriment de sa «pauvre petite» nièce,--la future Mme de +Sévigné,--contre le règlement de la succession; et quand elle s’attire +de sa mère, par son âpreté chicanière, de vertes répliques, elle boude. + +Enfin, la trentaine passée, après une retraite faite à la Visitation +d’Autun, elle s’amende: les rapports entre la mère et la fille +deviennent plus tendres et plus confiants. Quand Toulonjon meurt à +Pignerol en 1633, la chaude et pieuse tendresse maternelle devient pour +la jeune veuve l’unique refuge. Elle passe tout un hiver à Annecy, puis +regagne son manoir d’Alone. C’est là, dans la retraite, que s’écoula +tout le reste de sa vie, qui fut longue et aussi austère que le début en +avait été brillant et agité: l’éducation de ses deux enfants, le soin +parcimonieux donné à ses affaires, les bonnes œuvres absorbèrent tout +son temps. La vertu sympathique et rayonnante de sa mère semble lui +avoir toujours un peu manqué. + +Si préoccupée qu’elle fût parfois de sa fille, sainte Chantal l’était +encore davantage de son fils. Celui-ci, Celse-Bénigne, était charmant. +Il séduisait littéralement tous ceux qui rapprochaient: son grand-père, +le président Frémyot, son oncle, l’archevêque de Bourges, raffolaient de +lui et lui passaient jusqu’à ses défauts; je soupçonne même sa mère, +qui, certes, ne s’aveuglait pas sur son compte, d’avoir eu pour lui, +tout au fond du cœur, une secrète préférence. Beau cavalier, plein +d’allant, de grâce et de mordant,--comme tous les Rabutin,--spirituel et +hardi, d’une bravoure à toute épreuve, il était allé de trop bonne heure +à la cour du jeune roi Louis XIII, et il y avait eu les succès les plus +flatteurs. Il plaisait au roi; il plaisait aux femmes; on ne comptait +plus ses duels et ses bonnes fortunes. Mme de Chantal gémissait au fond +de son couvent. «L’âme de votre cousin, écrivait-elle à son neveu, me +donne une affliction de désolation et en suis si infiniment touchée que +je ne sais où me tourner, sinon du côté de la divine Providence, et là, +abîmer toutes mes volontés, renonçant même entre ses mains le salut et +l’honneur de _cet enfant à demi perdu_. Oh! douleur et affliction +incomparables, mon très cher neveu! Il n’y en a quasi point d’égale. Si +je n’étais arrêtée d’une violente fièvre quarte, je fusse déjà partie +pour l’aller ôter de là où il est. Je lui mande qu’il me vienne +trouver... Je ne puis passer outre, tant les larmes m’aveuglent, et la +douleur de toutes parts me saisit.» Celse-Bénigne vint à Annecy en 1618, +et, suivant son habitude, enjôla tout le monde, jusqu’aux visitandines. +Sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle et le faire entrer au +service du duc de Nemours. François de Sales s’y employa de son mieux, +mais sans succès. «La maison du prince était un monastère», et elle dut +sembler bien provinciale et bien morose au brillant échappé de la cour +de France. «Il est bon, disait sa mère et a de bons mouvements, mais la +jeunesse l’emporte.» Elle l’emporta loin d’Annecy. + +Il rentre donc à Paris, et la vie de fêtes, de plaisirs, de +duels recommence de plus belle. Celse-Bénigne a pour amis +Montmorency-Bouteville, Chalais, Toiras, les plus turbulents d’entre +tous ces jeunes gens qui entourent le roi, et qui se moquent avec +insolence des sévères prescriptions du tout-puissant cardinal. Il va +combattre, avec sa bravoure habituelle, les huguenots assiégés dans +Montauban. Mme de Chantal craint pour sa vie, mais elle craint plus +encore pour son âme, qu’elle recommande instamment aux prières de ses +religieuses: elle voudrait fixer ce mauvais sujet qui lui est une croix +perpétuelle, et elle songe à le marier. Plusieurs années durant, elle +multiplie les recherches et les démarches infructueuses. Enfin, en 1623, +elle réussit à lui faire épouser Marie de Coulanges, la fille d’un +conseiller d’État, secrétaire des finances. La jeune fille était riche, +aimable, pieuse, extrêmement douce: Mme de Chantal l’aima de tout son +cœur; mais, si enchantée qu’elle fût de ce mariage, elle ne voulut pas y +assister, quoiqu’on l’en priât instamment, afin de ne pas donner +l’exemple d’une dérogation, même légitime, aux règles de la vie +religieuse. + +Cette trop courte union fut très heureuse. Mais l’incorrigible +Celse-Bénigne ne tarda pas à faire des siennes. Le jour de Pâques, il +quitta l’église pour aller assister Bouteville dans une affaire +d’honneur. Les édits contre le duel étaient très sévères. Les +prédicateurs fulminèrent contre les duellistes, et le Parlement de Paris +les condamna à être pendus. Chantal dut se réfugier à Alone, plongeant +tous les siens dans l’inquiétude et l’affliction. L’orage passé, il put +reparaître sans danger à la cour. Mais le terrible cardinal ne souffrait +pas qu’on le raillât ou qu’on lui désobéît. Chalais, Bouteville +montèrent sur l’échafaud. A l’attitude du roi, Celse-Bénigne sentait que +la disgrâce était proche. Pour l’éviter, il alla rejoindre son ami +Toiras qui s’était enfermé dans l’île de Ré pour repousser l’attaque de +la puissante flotte anglaise que les protestants de La Rochelle avaient +appelée à leur secours. Le 22 juillet 1627, dans un sanglant combat, +après des prodiges de valeur, il tomba, percé de vingt-sept coups de +piques: il avait trente et un ans. + +Il fallait apprendre la douloureuse nouvelle à la mère de Chantal qui ne +cessait de trembler pour la vie et pour l’âme de son fils: elle lui +avait écrit de très belles lettres qui l’avaient préparé à une fin très +chrétienne; de toutes parts, elle faisait prier pour lui. Un jour, après +la messe, l’évêque de Genève, Jean-François de Sales, frère et +successeur de saint François, la fait appeler au parloir: «Ma Mère, lui +dit-il, nous avons des nouvelles de guerre à vous dire; il s’est donné +un rude choc en l’île de Ré; le baron de Chantal, avant que d’y aller, a +ouï messe, s’est confessé et communié.--Et enfin, Monseigneur, dit cette +digne mère, il est mort!» Le bon prélat se mit à pleurer, sans pouvoir +répondre une seule parole, et ce fut un gémissement universel dans le +parloir.» Seule tranquille parmi tous ces sanglots, à genoux, les mains +jointes, les yeux levés au ciel, sainte Chantal pleurait doucement, et +elle disait (ce sont ses propres paroles, que la mère de Chantal a +immédiatement transcrites): «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je +parle pour donner un peu d’essor à ma douleur; et que dirai-je, mon +Dieu, sinon vous rendre grâces de l’honneur que vous avez fait à cet +unique fils de le prendre lorsqu’il combattait pour l’Église romaine?» +Puis elle prit un crucifix et baisant les deux mains clouées sur la +croix: «Mon Rédempteur, dit-elle, je reçois vos coups avec toute la +soumission de mon âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les +bras de votre infinie miséricorde.» «O mon cher fils, ajouta-t-elle, que +vous êtes heureux d’avoir scellé par votre sang la fidélité que vos +aïeux ont toujours eue pour l’Église romaine! En cela je m’estime bien +heureuse, et rends grâce à Dieu d’avoir été votre mère.» Et enfin elle +se tourna vers la mère de Châtel, et elles dirent ensemble un _De +Profundis_. + +Après quoi, étant sortie du parloir, elle alla prier longuement devant +le Saint-Sacrement, «jusqu’à ce que la supérieure la priât d’aller +prendre un peu de nourriture: ce qu’elle fit, se levant de sa prière +toute tranquille et toute résignée. Elle se mit à la suite des exercices +religieux et à poursuivre les affaires commencées, comme si de rien +n’eût été.» Mais, si résignée qu’elle fût, si heureuse même que son fils +ne fût pas mort en duel, mais au service de l’Église, la nature +reprenait ses droits. Son silence et son accablement «faisaient peur +pour sa vie». En récréation, les yeux fermés, elle filait sa quenouille +sans dire un mot, comme absente. Elle avait peine, disait-elle, à monter +toute seule «où Dieu la tirait»; et elle mit quelque temps à retrouver +son équilibre intérieur et l’entière sérénité de son âme. Elle n’y +parvint qu’en prenant encore sur elle la douleur des autres, celle de +son frère l’archevêque, celle de sa belle-fille, et en leur prodiguant +les consolations de son ardente foi chrétienne. + +Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq ans après son mari, +la jeune veuve de Celse-Bénigne mourait à son tour, laissant une «pauvre +petite fille» qui allait être Mme de Sévigné. La mère de Chantal fut +profondément affectée de cette mort: elle «aimait tendrement» sa +belle-fille. «Voilà comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous +tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas.» Un mois +après, elle apprenait la mort de son gendre, M. de Toulonjon, qu’elle +aimait beaucoup lui aussi. Elle pâlit affreusement: «Voilà bien des +morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent de gagner le +logis éternel.» De ses six enfants, de sa bru, de ses gendres, il ne lui +restait plus que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle +avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable guide et ami +saint François de Sales. Elle demeurait seule, à soixante ans, vestale +douloureuse et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu frappait +à coups redoublés sur cette âme héroïque et tendre, comme s’il voulait +la détacher entièrement de la terre et «l’attirer davantage à lui». Les +enseignements et l’exemple du saint évêque de Genève avaient bien +produit leur fruit. Et si parfois elle avait eu quelques doutes ou +quelques scrupules,--et elle en a eu,--touchant le meilleur emploi de sa +vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de mère et les +impérieuses exigences de sa vocation religieuse, elle pouvait, au soir +de son existence, se rendre ce témoignage que lui rendit un jour +Celse-Bénigne,--ce charmant Celse-Bénigne qui, jadis, avait voulu +l’écarter du cloître: «J’admire, lui écrivait donc ce dernier au +lendemain de son mariage, j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand +vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, et que vous auriez +pris les soins de nous avancer que votre amour maternel et votre +non-pareille prudence auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas +pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant donné en mon mariage +tous les avantages souhaitables à ceux de ma condition, de mon âge et de +mon humeur.» + +Le fait est que la mère de Chantal avait su tout concilier et mener de +front les multiples obligations de sa double vie. Si vives et +absorbantes qu’aient été ses préoccupations familiales, elles n’ont +jamais nui aux minutieuses charges qu’elle assume; et, réciproquement, +sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice ne l’empêche +nullement de se dépenser en lettres, conseils, démarches de toute sorte +pour le bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade et, +néanmoins, toujours prodigieusement active, on est émerveillé de tout ce +qu’elle a pu faire tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte +enceinte d’une pauvre vie humaine. + +A peine relevée de la maladie qui avait suivi la mort de sa fille +Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble par saint François de Sales +pour y fonder, comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison de la +Visitation. Les voies lui avaient été préparées par une fervente +chrétienne, la présidente Le Blanc, dont la «sainte ardeur» était son +œuvre. «Je vous prie, lui écrivait saint François, ma très chère mère, +de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au +premier beau jour et venir travailler dans la nouvelle ruche pour +laquelle le Ciel prépare bien de la rosée.» Les débuts du nouveau +monastère furent beaucoup moins rudes que ceux du monastère de Moulins, +où la mère de Bréchard, la fondatrice, avait éprouvé de terribles +difficultés. Il suffit de quelques jours à la mère de Chantal pour tout +régler à la satisfaction générale. Après avoir assisté, le 8 avril 1618, +à la consécration solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques +novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel comme supérieure, elle +put repartir pour Annecy, où son «bien-aimé Père» l’attendait avec +quelque impatience. + +Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du pape Paul V qui le +déléguait pour ériger la congrégation de la Visitation en ordre +religieux, sous la règle de saint Augustin. Assisté de la mère de +Chantal, il examina longuement et minutieusement les constitutions de +l’institut, en arrêta le texte définitif, déclarant qu’elles «devaient +être à perpétuité inviolablement observées et gardées», et, le 16 +octobre, dans une cérémonie solennelle, la congrégation de Sainte Marie +était élevée à la dignité d’un ordre religieux, contrairement aux +intentions premières de ses saints fondateurs. + +Le lendemain même, la mère de Chantal partait pour Bourges, où son frère +l’archevêque avait tout disposé pour l’érection d’un cinquième +monastère. Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir modérer +la ferveur ascétique de la mère de Bréchard. A Bourges, on lui fit fête, +et bien que la négligence des serviteurs de Mgr Frémyot lui «donnât +souvent matière d’exercer la pauvreté», elle trouvait qu’elle était +servie avec trop d’appareil: saint François de Sales dut calmer ses +scrupules à cet égard. A Paris, où il était alors, «plusieurs bonnes +âmes désiraient un établissement de Sainte Marie»: tout en prévoyant +«des difficultés innombrables», il crut qu’«il fallait seconder leurs +désirs», et il priait «sa très chère Mère» de venir le rejoindre. +L’archevêque de Bourges aurait voulu garder sa sœur auprès de lui +plusieurs années: il s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris, +et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère de Chantal +«qu’il avait partout défendu qu’on lui donnât aucun équipage». Mais +elle, sans se troubler, et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui +ne l’abandonnait jamais: «Monseigneur, lui dit-elle, cela n’importe s’il +n’y a point d’équipage, l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort +bien à pied.» Retourné par cette réponse, l’archevêque lui prêta son +carrosse pour la conduire jusqu’à Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant +comme supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset, elle s’achemina +vers Paris avec quatre professes et une novice, n’ayant que dix-neuf +_testons_ dans sa bourse. + +Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore, la veille de +Quasimodo 1619. Avec raison l’évêque de Genève attachait une extrême +importance à la fondation d’un nouveau monastère de la Visitation dans +la grande ville bruissante et affairée, déjà ouverte aux quatre vents de +l’esprit, et où se dépensait généreusement l’activité de vaillants +ouvriers d’une renaissance religieuse: Bourdoise, Bérulle, Condren, M. +Olier, M. Vincent. Mais la fondation n’alla pas toute seule: railleries +mondaines, calomnies et médisances, méprises et étroitesses +ecclésiastiques, jalousies de certaines communautés religieuses, on +n’épargna rien pour décourager saint François de Sales et sainte Chantal +de leur projet: par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur +patiente et souriante, ils finirent par désarmer toutes les hostilités. +Au bout de quelques semaines, l’orage s’apaisa: le cardinal de Retz +donna son consentement; et, le lendemain, 1er mai 1619, l’évêque de +Genève présida la cérémonie d’établissement, fit un sermon, exposa le +Saint-Sacrement, établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui +sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction spirituelle du +nouveau monastère. Quatre mois après, le 13 septembre, il repartait pour +Annecy: la mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec la mère +Angélique, devait rester trois ans sans le revoir, et il n’allait la +revoir que pour mourir. + +Les épreuves allaient fondre sur la communauté nouvelle. La maison où +l’on s’était logé, au faubourg Saint-Michel, était trop petite, +incommode, placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer la +remplacer. Grave problème pour des religieuses qu’on croyait riches et +qui, les aumônes venant à manquer, connurent l’extrême pauvreté: la mère +de Chantal n’avait pas même de linge pour en changer. Ses compagnes +étant tombées malades, elle était seule, avec deux novices, pour suffire +à tout; et elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à +l’infirmerie, et «chantant l’office avec ses deux novices l’une voix si +forte et soutenante, que l’on eût jugé qu’il y avait bon nombre de voix +au chœur». On commençait à respirer quand la peste éclata à Paris: tout +le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était plus qu’un désert; +l’herbe poussait haute dans les rues. Abandonnée de tous, ne sachant +comment nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait dire son +_Pater_ avec larmes devant le Saint-Sacrement, implorant le pain +quotidien. L’hiver venu, la misère redoubla: on n’avait pas de sièges, +et il fallait s’asseoir par terre; on n’avait ni bois, ni couvertures: +plusieurs religieuses, réduites à coucher au grenier sur des fagots, se +réveillaient au matin couvertes de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa +confiance dans la Providence, son humilité, et, pour dire le mot, sa +sainteté, la mère de Chantal soutenait tous les courages, et, dans ce +complet dénuement, les nobles femmes s’estimaient parfaitement +heureuses. + +Tant de vertus méritaient leur récompense. La réputation de la mère de +Chantal s’étendait; des novices appartenant aux meilleures familles et +aux plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une d’elles, la +sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put acquérir les écuries de l’hôtel +Zamet, qu’on transforma en un monastère. Mais en songeant aux +tribulations qui avaient précédé cette acquisition, la Sainte déclarait +«qu’elle avait plus acheté la maison de Paris par larmes et prières que +par argent». + +Les fondations se multipliaient: à Montferrand, à Nevers, à Valence, à +Orléans; et chaque fondation nouvelle était, pour la mère de Chantal, un +nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on s’adresse à elle +pour les détails d’organisation pratique, pour la conduite à suivre en +telle ou telle délicate conjoncture, pour la direction spirituelle: +toujours d’accord avec saint François de Sales, elle veille à tout, et +elle a réponse à tout. Et ses conseils, ses prescriptions même les plus +rapides sont toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus tendre +affection. Elle veut que chaque supérieure «se rende communicative, +attrayante et gracieuse envers ses filles»; «il faut, ajoute-t-elle, +qu’elles retrouvent en nous ce qu’elles ont laissé, que nous leur soyons +mère, amie, sœur, toutes choses; car si elles n’ont de l’amitié et +cordialité de nous, et les unes avec les autres, elles seront sans +soutien extérieur.» Elle-même prêche d’exemple: toute «tracassée» +qu’elle soit, «accablée d’affaires et d’écritures», elle n’oublie +personne, et les plus humbles de ses religieuses ont leur part dans les +salutations, affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son +cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le nombre de ses +enfants. + +Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris qu’ailleurs, elle +songe à quitter la maison dont la fondation lui a coûté tant de peine. +Une maladie la retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait +procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit des instances dont +elle est l’objet de la part des trente-quatre religieuses qu’elle +laisse, en dépit du froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut +une scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. La mère de Chantal +prononça de fortes, tendres et pieuses paroles qui nous ont été +conservées. «Adieu, mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous +laisse sans vous laisser; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction, +au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» Et elle embrassa toutes les +sœurs qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses +l’attendaient. + +Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait la mère +Angélique. Celle-ci, après avoir réformé le monastère de Port-Royal, +dont elle était abbesse, entreprenait la réforme du couvent de +Maubuisson. Elle s’était profondément attachée à saint François de Sales +et à la mère de Chantal, qu’elle vénérait comme de saints personnages. +L’évêque de Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très belles +lettres, disait d’elle «qu’elle n’avait point le cœur, l’esprit ni le +courage de son sexe, tellement il lui trouvait une âme généreuse et +relevée au service de Dieu». Elle aurait voulu quitter son abbaye et +entrer à la Visitation. Mme de Chantal, qui avait pour elle une vive +affection, appuyait fort ce dessein. Saint François de Sales hésitait +beaucoup; finalement, il proposa d’en référer à Rome; mais comme il +mourut sur ces entrefaites, l’affaire en resta là. La mère Angélique +demeura la grande abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à saint +François de Sales dans la direction de cette «âme d’insigne et +extraordinaire vertu». + +En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et ses cinq compagnes +allèrent en pèlerinage à Pontoise, sur le tombeau de la bienheureuse +Marie de l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, puis à +Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la sainte passait, elle usait +de son autorité temporelle et spirituelle pour réformer les abus ou les +imperfections qui s’étaient glissés dans la vie matérielle ou religieuse +des divers monastères, pour rappeler à la stricte observance de la +règle, pour ranimer la piété, exalter les courages. A tout le monde elle +communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à Alone, auprès de sa +fille Françoise, où elle attendit les sœurs que saint François de Sales +devait lui envoyer d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une maison +à Dijon. + +A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très partagés touchant +l’opportunité d’accueillir les filles de la Visitation. Tandis que, dans +les milieux populaires, où le nom et la réputation de la fille du +président Frémyot étaient très répandus, on souhaitait passionnément +leur venue, le Parlement et, en tête, son premier président Brûlart, +faisait une sourde et parfois violente opposition. Deux humbles filles, +Marie Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le roi, +obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées par une riche +veuve, la présidente Le Grand, firent lever les derniers obstacles. Au +mois d’avril 1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal arriva +dans la vieille ville où, cinquante ans plus tôt, elle était née, le +menu peuple lui fit une réception triomphale. Marchands et artisans +avaient d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus dans les +rues, manifestant une joie extraordinaire. «On n’entendait ni l’on ne +sentait rouler le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le +portassent à bras; aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire bien peu +de chemin, n’étant pas possible de fendre la presse.» Enfin, l’on arriva +dans la petite maison louée qui devait servir de monastère: «Ce nouveau +monastère, dit Jeanne en y entrant, est destiné à honorer la vie cachée +de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth.» Nombre de +personnes de la ville vinrent lui rendre leurs devoirs. Sur le soir, +plus de deux cents villageois et villageoises des environs vinrent lui +souhaiter la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche qu’elle +fit venir les sœurs dans une grande cour et,--geste charmant qui la +peint tout entière,--elle les fit dévoiler pour accueillir plus +cordialement ces rustiques visiteurs. Elle les «caressa fort», leur +adressa quelques pieuses paroles, et dut leur donner sa bénédiction, +«car ils se mirent à genoux et ne voulurent point se lever qu’elle ne la +leur eût baillée». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, évêque +de Langres, vint faire l’établissement. La mère de Chantal venait de +réaliser l’un de ses plus chers désirs. + +Bientôt les novices se présentèrent: Claire Parise, qui avait si bien su +déjouer les manœuvres hostiles du Parlement; la présidente Le Grand, +dont les soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et +d’humiliations; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une riche parente de la +mère de Chantal. Celle-ci n’était arrivée à Dijon qu’avec quatorze +livres, fruit de ses économies; elle avait refusé l’argent que lui avait +offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent: au bout de six +mois, elle avait acheté et meublé une maison spacieuse, bâti l’église, +le chœur et la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, pleines +de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, saint François de +Sales, qui comptait se rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon. +Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la mère Favre, et le 28 +octobre 1622, elle partait pour Lyon. + +La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à l’évêque de Genève n’avait +subi aucune éclipse, et l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés +terrestres, n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes les +vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté des aspirations +morales, mais, plus encore peut-être, sur des oppositions de tempérament +et de caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient par +leurs contrastes mêmes. L’un, doux, calme, lent, circonspect, très +volontaire, énergique et ferme sous ses apparences ondoyantes; l’autre, +vive, ardente, franche et directe, très tendrement et finement femme +sous ses apparences viriles. La psychologie de cette amitié, c’est +peut-être saint François de Sales qui en a donné la plus juste formule +dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal vers la fin de sa +vie: «Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, lui disait-il, qui +chérissent plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la +bonne foi, plus amoureusement que moi; car il a plu à Dieu de faire mon +cœur ainsi. Mais néanmoins, _j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses +et qui ne sont pas femelles_; car cette si grande tendreté brouille le +cœur, l’inquiète et le distrait de l’oraison amoureuse envers Dieu, +empêche l’entière résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. Ce +qui n’est point Dieu n’est rien pour nous. Comme se peut-il faire que je +sente ces choses, _moi qui suis le plus affectif du monde_, comme vous +savez, ma très chère Mère? En vérité, je le sens pourtant; mais _c’est +merveille comme j’accommode tout cela ensemble_, car il m’est avis que +_je n’aime rien du tout que Dieu_ et toutes les âmes pour Dieu.» Sainte +Chantal réalisait pleinement tout son idéal d’amitié. + +«N’aimer rien du tout que Dieu»: saint François de Sales n’en était pas +arrivé là du premier coup; mais de très bonne heure il avait conçu que +tel devait être l’objet de la vie chrétienne; et ce détachement complet +de soi-même et des créatures, ce parfait dépouillement intérieur, cette +«nudité» de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de prêcher dans +ses lettres de direction et ce qu’il a pratiqué lui-même avec une +admirable constance. Au prix de quels sacrifices intimes? Il nous l’a +soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer qu’une âme +profondément «affective» comme la sienne ne s’est pas détachée en un +jour, ni sans douleur, de certaines créatures. «Je le veux bien, +Seigneur, s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout ce qui revêt +mon cœur. _O Seigneur, non, je n’excepte rien, arrachez-moi à moi-même._ +O moi-même, je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur me +commande de te reprendre.» + +Dans cette «voie royale», guidée par lui, sainte Chantal l’avait +scrupuleusement suivi. «Je suis bien aise, lui écrivait-elle en 1616, de +ce que vous garderez votre solitude, parce qu’elle sera encore employée +au service de votre cher esprit. Je n’ai pu dire _notre_, car il me +semble n’y avoir plus de part, _tant je me trouve dénuée et dépouillée +de tout ce qui m’était le plus précieux_.» Et elle ajoute, +douloureusement: «Mon Dieu! mon vrai Père, _que le rasoir a pénétré +avant!_ Pourrai-je demeurer longtemps dans ce sentiment? Au moins notre +bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le +désire... O Dieu! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous! +mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la +moelle, _qui est, ce me semble, ce que nous avons fait_, c’est une chose +grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu.» + +Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement séparée de «son unique +Père», ne recevant de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves, +elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement mutuel, cette +mort apparente de leur amitié. De loin en loin, cependant, cet héroïsme +s’attendrit, s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la sainte, avec +son désir d’affection humaine, son besoin d’une présence réelle: on sent +que le feu sacré n’a fait que couver sous la cendre. «Que vous êtes +heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur de saint François, +_que vous êtes heureux au-dessus de tout le reste du monde_, de voir +toujours les actions de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur +et souverain Maître; mais faites-en bien votre profit... Et si vous avez +l’_incomparable bonheur_ de le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en +mander souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que vous +pourrez, le conjurant par soi-même et _par tout ce que Dieu a voulu que +je lui sois_, de faire tout ce qui sera possible pour conserver sa +santé.» Et au saint lui-même: «Il faut encore dire tout ceci: c’est que +_cette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ressente +quelquefois une inclination et penchement du côté du retour vers vous_; +et ne sens ni inclination ni affection _qu’à cela_; toutefois, je ne m’y +amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de +cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’élire, +_l’incomparable bonheur de me voir à vos pieds_ et recevoir votre sainte +bénédiction se passe dans mon esprit, _incontinent je m’attendris et les +larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me +fera cette miséricorde_. Mais je me divertis tout promptement, et il +m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement _à Dieu +et à vous_ la disposition de tout ce qui me regarde.» Que ce chaste +mélange de scrupules mystiques et de tendresse humaine est donc +touchant! Et enfin ce beau cri d’humanité: «Vous n’avez point de +nouvelles à m’écrire, dites-vous? _Eh! n’avez-vous point quelques mots à +tirer de votre cœur? car il y a si longtemps que vous ne m’en avez rien +dit!_ Bon Jésus! quelle consolation d’en parler un jour cœur à cœur!» +Cette consolation devait lui être refusée. + +Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait pour Avignon. Il +avait comme un pressentiment, qui lui fut confirmé sur sa route, de sa +fin prochaine. «Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité», dit-il en les +quittant aux visitandines d’Annecy. Il s’arrêta à Belley où s’était +fondé, deux mois auparavant, le treizième monastère de la Visitation. A +Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère de Chantal; il la +pria d’aller visiter les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand +et remit à son prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens +«cœur à cœur». Quand il fut de retour, assiégé par mille audiences, il +eut toutes les peines du monde à se ménager un peu de liberté pour +conférer avec «sa très bonne et très chère Mère». «Ma Mère, lui dit-il +enfin, nous aurons quelques heures libres; qui commencera de nous deux à +dire ce qu’il a à dire?--Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle +avec vivacité, mon cœur a grand besoin d’être revu par vous.--Eh quoi! +ma Mère, reprit-il avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs +empressés et du choix? Je vous croyais trouver tout angélique.» Puis, +sachant bien qu’il allait décevoir une âme qui lui était pourtant si +chère, mais qu’il voulait préparer au suprême sacrifice: «Ma Mère, nous +parlerons de nous-mêmes à Annecy; maintenant, achevons les affaires de +notre Congrégation. Oh! que je l’aime, notre petit institut, parce que +Dieu est beaucoup aimé en iceluy!» Sans répliquer, sainte Chantal mit de +côté le mémoire qu’elle avait préparé pour exposer l’état de son âme, et +prit celui qui concernait les affaires de l’institut; et, quatre heures +durant, les deux saints réglèrent ensemble les questions qui étaient +encore en suspens. Après quoi, l’évêque de Genève «ordonna» à la mère de +Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, de Valence et de +Belley; il la pria aussi de passer à Chambéry et à Remilly, et lui donna +rendez-vous à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après avoir reçu +sa dernière bénédiction. + +En route, «il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce +que son Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler de son +intérieur; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser sur ce +qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte d’abandonnement +d’elle-même à la divine volonté, et prenant son livre des Psaumes, elle +se mit à chanter dans la litière le psaume 26»: _Quoniam pater meus et +mater mea dereliquerunt me; Dominus autem assumpsit me_, «Mon père et ma +mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection»; et +le calme revint dans son âme endolorie. + +A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints Innocents et priant pour +son bienheureux Père, elle entendit «une voix très distincte» qui lui +dit: _Il n’est plus._ Repoussant l’idée qu’il pouvait être mort, et +prenant ce mot dans un sens tout mystique, elle partit de Grenoble +«toute joyeuse» et arriva à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel +Favre qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui apprît la +funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, elle se dit «en peine que +l’on n’eût point de nouvelles de Monseigneur». M. Michel Favre lui ayant +dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara vivement que dès le +lendemain elle allait repartir pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant +une lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François de Sales: +«Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine +de voir cette lettre.» Mais laissons-la nous raconter elle-même comment +elle reçut ce terrible coup: + +«Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de Mgr de Genève, le cœur me +battait extrêmement; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me +doutant bien qu’il y avait quelque chose de douloureux dans cette +lettre. En ce peu d’espace que je me tins retirée, j’eus l’intelligence +de la parole qui m’avait été dite à Grenoble: _Il n’est plus_: vérité +dont je fus toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais à +genoux, adorant la divine Providence et embrassant au mieux qu’il me fut +possible la très sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable +affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute la nuit +jusqu’après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande +paix et tranquillité dans cette volonté divine, et dans la gloire dont +jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en donna beaucoup de sentiments avec +des lumières fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui +avait conférés, et des grands désirs de vivre meshuy (désormais) selon +ce que j’ai reçu de cet homme de Dieu.» + +On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre quelque nourriture. +Le soir, elle se rendit, comme de coutume, à la récréation, «mais sans +pouvoir dire un mot»: son silence, ses larmes, son maintien tristement +résigné, tout manifestait «sa très âpre douleur». Puis elle se retira, +dit matines, se fit lire un chapitre de l’_Imitation_, et se coucha, +«voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur». Une sœur qui, +au passage du saint évêque à Belley, lui avait prédit sa mort, vint +passer la nuit auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux +s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. Le lendemain +matin, la mère de Chantal se leva avec la communauté, et après avoir +communié, «d’un esprit tranquille, quoique affligé», elle écrivit +quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne résignation +et sa profonde douleur. Au nouvel évêque de Genève: «Oui, Monseigneur, +j’adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet +incomparable Père; mais, ô Dieu! non pas sans une extrême douleur, dans +laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle +Providence sur moi qui mérite si bien ce châtiment... Oh! mon bon et +cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai +rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans +réserve.» A la mère de Blonay, supérieure à Lyon: «Bénie soit-elle à +jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue +en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne +peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir! J’entends que +messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps; je sais +bon gré à leur dévotion; _mais nous mourrons à la poursuite de ce +trésor..._ Donc, ma fille, qu’il ne vous reste ni force ni courage que +vous ne l’employiez pour nous le faire venir: mais cela sans différer, +je vous en conjure, _et, si je l’ose, je vous le commande_, selon le +pouvoir que Dieu m’a donné sur vous...» + +Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la longue, douloureuse et +chrétienne agonie du saint, et qui avaient admiré qu’il fût doux envers +la mort comme il l’était envers tout le monde, finirent par déférer au +désir de sainte Chantal et au vœu de saint François de Sales lui-même. +Le corps du défunt fut envoyé à Annecy: partout où il passait, les plus +grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, le 22 janvier, après une +cérémonie à l’église, il fut transporté dans la chapelle de la +Visitation où la mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes +avec des prières, le reçurent dans les sentiments d’ardente et tendre +piété qu’il aurait lui-même souhaités. En attendant qu’on lui dressât un +tombeau digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, tout +près de la grille du chœur des religieuses,--c’est là qu’il voulait être +enterré,--et on le couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais du +voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, avaient été brodés +les deux noms de Jésus et de Marie. + +Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, la mère de Chantal vint +s’agenouiller auprès du corps de son unique Père; et là, «lui parlant +comme si elle l’eût vu de ses yeux», elle lui rendit compte de son +intérieur, comme à Lyon elle s’était promis de le faire. Suprême +dialogue de deux âmes saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère +de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était radieuse et comme +transfigurée. + + + + +CHAPITRE VI + +L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES + + +«Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et +j’espère y travailler moi-même», avait dit la mère de Chantal à saint +François de Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint évêque +avait protesté avec son humilité coutumière. Mais elle qui, du premier +jour où elle le vit, l’avait «appelé saint du fond de son cœur», dès +qu’il n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter l’heure,--qu’elle +ne verra pas,--de la canonisation officielle. Elle «ramasse les saintes +paroles et lettres de son bienheureux Père»; elle recueille et fait +recueillir tous les témoignages concernant sa biographie, ses travaux, +ses vertus, les miracles qu’il a accomplis; elle prépare une première +édition de ses œuvres; elle fait écrire sa _Vie_ par son propre neveu, +Charles-Auguste de Sales, et le Père de la Rivière; elle les documente, +les assiste de ses conseils et de ses prières, revoit et discute leurs +moindres pages; elle tient en haleine tous ceux qui, de près ou de loin, +peuvent servir la cause à laquelle elle s’est consacrée. A Dom Goulu +qui, préparant une _Vie_ du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était +adressé à elle pour se faire renseigner de première main, elle écrit une +longue et très belle lettre, que Sainte-Beuve admirait fort et qui +forme, selon lui, le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé du +pieux évêque de Genève. «On n’a jamais mieux fait, écrit-il, le portrait +d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent +inexprimables. Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et +dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans cette âme, +tout s’y présente et s’y peint d’un trait ferme et distinct.» Enfin, +quand en 1627, Rome eut nommé trois commissaires apostoliques,--au +nombre desquels était l’archevêque de Bourges, Mgr André Frémyot,--pour +procéder à de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de saint +François de Sales, la mère de Chantal fit une longue déposition qu’on +nous a heureusement fait connaître, et qui est un modèle de précision, +de clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude. Nul doute que +cette déposition n’ait fortement pesé dans la balance au moment du +procès de béatification. Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François +de Sales aurait assurément été canonisé un jour ou l’autre: elle a sans +contredit fait avancer l’heure où pleine justice a été rendue à «son +unique Père». + +«Il ne me reste en cette vie, déclarait-elle, que le désir ardent de +voir nos monastères en la parfaite et très amoureuse observance des +choses que ce très heureux et très saint Père nous a laissées.» Or saint +François de Sales n’avait laissé que des notes et des matériaux épars en +vue d’un règlement définitif qu’il n’avait pas eu le loisir d’élaborer. +En s’aidant de ses souvenirs personnels, des souvenirs et des avis des +Mères qui avaient le mieux connu l’évêque de Genève, enfin et surtout +des papiers de ce dernier, la mère de Chantal rédigea un _Coutumier_ +qui, de l’avis de toutes les religieuses, exprimait dans la perfection +l’esprit et les directions de leur saint fondateur. Ce fut la charte +fondamentale de l’institut, et tous les monastères de l’ordre se firent +un devoir de l’adopter et d’en suivre scrupuleusement les dispositions. +Mais ce code ne pouvait pas prévoir tous les cas, fournir une solution à +toutes les difficultés qui se présentaient. Au fur et à mesure que des +questions nouvelles se posaient, les sœurs interrogeaient celle qui se +considérait simplement «comme la sœur aînée de la famille, qui a plus +pratiqué et communiqué avec le Père que les autres». Celle-ci se prêtait +avec plaisir à leurs demandes d’explications. «Mes filles, aimait-elle à +dire, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous savez; je ne sais +presque parler qu’en répondant.» Mais elle répondait fort bien, et son +bon sens, sa riche expérience de la vie et des âmes, son ardente piété, +sa longue et docile intimité avec saint François lui dictaient les +réponses appropriées. On recueillait à son insu ses propos et ses +conseils: à la fin, cela forma tout un _Commentaire des règles de la +Visitation_; on fit violence à son humilité; on la força à revoir, à +ordonner, à mettre en forme ces réponses un peu décousues. L’œuvre +législative des deux fondateurs de la Visitation était désormais +complète; et elle était si solide que, depuis trois siècles, elle n’a +pas eu besoin de retouches. + +Ces règles qu’elle avait élaborées et formulées avec tant de soin et une +si scrupuleuse conscience, la mère de Chantal n’admettait pas, sous +quelque prétexte que ce fût, qu’on les transgressât. «J’ai tant dans mon +cœur, écrivait-elle, que l’on observe les règles ponctuellement, que je +donnerais de grande affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes +nos sœurs.» Et ses lettres sont pleines des plus vives objurgations à +cet égard. Elle, si douce, si bonne, si tendre, elle se révèle, toutes +les fois que l’intérêt de la règle est en jeu, la plus rigide, la plus +impérieusement sévère des directrices et fondatrices d’ordres. Ce n’est +pas seulement son œuvre qu’elle défend,--les préoccupations personnelles +sont depuis longtemps mortes en elle,--c’est celle du grand saint dont +elle a été la confidente; c’est la cause des innombrables âmes qui lui +doivent et lui devront leur salut; c’est la cause même de Dieu. Et, bien +entendu, elle prêchera d’exemple. Les règles de la Visitation veulent +que tous les trois ans la supérieure en titre soit solennellement +déposée; elle peut être réélue, mais elle ne peut conserver le pouvoir +que pendant six années consécutives. Jusqu’ici, conformément à +l’expresse volonté de saint François de Sales, on n’avait pas appliqué +la règle à la mère de Chantal, et sans déposition préalable, de trois +ans en trois ans, elle avait été constamment réélue. Avant même que le +_Coutumier_ fût rédigé, le 27 mai 1623, à la grande surprise générale, +en présence de toutes les sœurs assemblées et du prévôt de Sales, elle +se démit de ses fonctions et avec une résolution et une humilité +incomparables, elle alla se mettre au dernier rang. On dut accepter +cette déposition; la sœur assistante prit en mains le pouvoir, et +l’élection fut renvoyée au jeudi 1er juin. Mais les sœurs «tinrent +conseil entre elles, sans en rien dire» à l’intéressée, qui, le jour de +l’élection, fut toute surprise d’être élue à l’unanimité supérieure +perpétuelle. Elle refusa énergiquement cet honneur. En vain elle +s’évertua à convaincre les sœurs de la faute qu’elles avaient commise: +«il n’y eut pas moyen, avoue-t-elle, de leur persuader qu’il y en eût; +qu’au contraire elles étaient honteuses de ne pas s’être opposées +sur-le-champ; que je n’étais point comme les autres supérieures; +qu’elles me reconnaissaient pour ceci et pour cela: des belles +lanternes...» De guerre lasse, elle n’accepta la charge, «selon la +règle», que pour trois ans. Mais ces trois années devaient «faire coup» +dans l’histoire de l’ordre. + +Un peu plus tard, à la Visitation de Grenoble, la mère de Châtel, qui +avait, six ans de suite, rempli les fonctions de supérieure, est réélue, +malgré elle, à l’unanimité, pour trois ans encore. A cette nouvelle, et +en dépit des supplications dont elle est l’objet, la mère de Chantal, +inflexible, exige l’annulation solennelle de l’élection et fait agir sur +l’évêque pour l’y décider. Celui-ci ne s’étant pas laissé convaincre, +elle part pour Grenoble, voit l’évêque, obtient de lui tout ce qu’elle +veut, fait casser l’élection et procéder à une élection nouvelle, et +aménage si bien toutes choses, qu’au bout de trois semaines elle peut +partir pour Chambéry, laissant tout le couvent pacifié et heureux. La +mère de Châtel qui, dans toute cette affaire, s’est montrée d’un +désintéressement et d’une humilité admirables et a constamment soutenu +sa sainte amie, a été envoyée à Aix pour présider à une fondation +nouvelle. + +En deux autres circonstances, la mère de Chantal eut à déployer, pour +réformer d’évidents abus, une énergie inusitée. A Moulins, une +religieuse veut se prévaloir de la dot considérable qu’elle a apportée +au couvent pour y continuer sa vie mondaine; elle résiste à la +supérieure qu’elle calomnie sans vergogne, donne à tous le plus +déplorable exemple. D’Annecy, la mère de Chantal écrit à l’évêque +d’Autun pour éclairer sa religion, à la supérieure pour la réconforter, +la conseiller et la soutenir, à la religieuse coupable pour la +réprimander et la ramener dans le droit chemin: lettres admirables, où +la sévérité s’allie à la douleur et à la tendresse: «Ma très chère +fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections et misères +jusqu’à la connaissance des sœurs, je ne puis plus me taire et +m’empêcher de vous plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux +dans la maison... Mais je vois bien que cette félonie veut être matée. +Croyez que, si j’étais auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce +de Dieu, je vous rangerais à la soumission et vous empêcherais bien de +tenir le dessus comme vous faites.» «Il faut que je vous avoue la +vérité, que vous me faites jeter bien des larmes... Je ne vous écris pas +davantage à cause de ma douleur de tête. Faites profit de ceci, ma +fille, et croyez que c’est d’un cœur de mère que je vous le dis. Je fais +beaucoup prier pour vous, et prie beaucoup moi-même, car j’ai pitié de +l’état où vous êtes.» + +Une autre religieuse, supérieure celle-là d’un des monastères de +l’ordre, a rompu la clôture et s’est rendue «avec deux carrosses» aux +eaux de Bourbon où elle a «tenu maison ouverte». Malade et hors d’état +de voyager, la mère de Chantal écrit à la coupable pour se faire +exactement renseigner et pour la rappeler à l’ordre: «Au reste, ma chère +fille, je ne puis m’empêcher de vous dire, selon ma confiance ordinaire, +que je vous admire, vu que vous faites profession d’avoir une si +particulière confiance envers moi, comme quoi vous faites des coups si +importants à l’institut, sans m’en rien dire qu’après qu’ils sont +faits... Ce n’est pas que je veuille que vous vous assujettissiez à me +les communiquer; mais c’est pour vous faire voir que je ne suis pas +encore si grue que je ne connaisse bien que vous ne me demandez mon avis +qu’en de petites choses, pour m’entretenir, et qu’ès importantes où je +pourrais dire ce qui vous serait utile, vous les faites comme bon vous +semble, et après, vous me les demandez... Pardonnez-moi, ma chère fille, +si je vous parle ainsi, je ne puis pas m’empêcher de dire la vérité à +toutes celles de l’institut, tant que je vivrai. Qu’on le prenne bien ou +mal, je n’y saurais que faire.» Ces lettres «de bonne encre» n’ayant pas +été suffisantes pour rappeler à son devoir la supérieure égarée, la mère +de Chantal écrit sans se lasser à l’évêque pour le supplier de faire un +exemple. On lui donne enfin satisfaction: la supérieure insubordonnée +est canoniquement déposée, transférée dans un autre monastère, et les +religieuses qu’elle a séduites dispersées dans d’autres couvents. De +sincères et touchants repentirs furent d’ailleurs la suite de ces +exécutions énergiques. + +Devons-nous penser là-dessus que la mère de Chantal fût une de ces +femmes que leur goût inné de commandement entraîne aisément à des coups +d’autorité? Une phrase assez énigmatique et peut-être un peu imprudente +de la mère de Chaugy pourrait nous le faire croire: «Comme +naturellement, écrit-elle, notre bienheureuse Mère avait un grand +courage et, comme dit notre Bienheureux, _l’humeur impérieuse plutôt que +tendante à l’impériosité_, il fallut que la grâce puissante abattît en +elle ce qui était de la nature, et, certes, _il lui coûta beaucoup_.» +Mais, d’autre part,--et l’abbé Bremond a eu grandement raison d’appuyer +sur ce trait,--il y a un mot d’elle à saint Vincent de Paul qui nous +éclaire sur les dispositions profondes et permanentes de son âme: «J’ai +un surcroît d’ennui pour ma charge, lui écrivait-elle un jour, _car mon +esprit hait grandement l’action_, et _me forçant pour agir dans la +nécessité_, mon corps et mon esprit en demeurent abattus.»--La mère de +Chantal haïr l’action, dira-t-on, elle dont la vie de fondatrice,--les +deux mille lettres que nous avons d’elle nous le prouvent assez,--a été +une action perpétuelle, une action comparable en somme à celle des plus +grands hommes d’État!--Mais oui! Et pourquoi pas? Résignons-nous donc, +une bonne fois, à ne pas trop simplifier--et mutiler--l’humaine réalité. +La vérité, ce me semble, est celle-ci. Dans cette riche et complexe +nature, admirablement équilibrée,--les médecins qui firent l’autopsie +déclarèrent «n’avoir jamais vu un cerveau si sain ni une tête si bien +faite, et qu’il ne fallait pas s’émerveiller si elle avait le jugement +si bon et l’esprit si bien composé»,--des tendances diverses et presque +contradictoires se faisaient jour, se combattaient peut-être et +finissaient par composer une souple et vivante harmonie. Elle était +certes armée pour l’action, la lutte, la prompte et ferme décision, +bref, pour le commandement. Mais, tout au fond d’elle-même, je crois +discerner surtout un infini besoin de tendresse, de paix intérieure, +d’humilité, de détachement intime, de contemplation mystique. C’est ce +besoin qui l’a inclinée à la vie religieuse, et que la vie religieuse +n’a fait qu’accroître et développer. Elle eût aspiré à n’être que la +plus humble moniale, perdue et abîmée en Dieu, dégagée de toute +responsabilité, uniquement vouée à la stricte obéissance, à la +méditation, à la prière. Seulement, elle avait un impérieux sentiment du +devoir. Destinée par saint François de Sales, et par son propre génie, à +diriger les autres, elle obéit docilement; elle «se força pour agir»; +pour ne pas tromper la confiance qu’on mettait en elle, pour être à la +hauteur de la tâche qui lui était imposée, elle fit appel aux facultés +d’action qu’elle eût volontiers laissé sommeiller éternellement en elle; +elle sacrifia à l’œuvre commune, à l’œuvre divine toute une partie +d’elle-même, ne se réservant que le minimum de vie intérieure qui lui +était strictement indispensable pour retremper ses forces et se préparer +à de nouveaux travaux. + +Et ce fut, presque contre son gré, une admirable femme d’action, une +merveilleuse organisatrice et directrice d’âmes. Du fond de son couvent +d’Annecy, elle dirige, instruit, conseille, redresse, édifie toute son +armée, de plus en plus nombreuse, de visitandines: à la mort de saint +François de Sales, treize monastères étaient déjà fondés; vingt ans plus +tard, à la mort de sainte Jeanne de Chantal, on en compte +quatre-vingt-dix. Elle connaît, directement ou indirectement, toutes ses +religieuses, retient leurs noms, leur physionomie morale, et, non +contente de les envelopper toutes dans la même tendresse collective, +elle les aime individuellement, et, à l’occasion, ne manque jamais de +prononcer le mot qui convient, et qu’elles attendent, «à l’oreille de +leur cœur». Surchargée d’affaires, grandes et petites, de préoccupations +de toute sorte, souvent malade, ce dont elle bénit Dieu, qui lui fait +ainsi comprendre et accueillir les santés fragiles, assaillie de mille +peines intérieures, elle trouve le moyen d’entretenir, surtout avec ses +religieuses, mais avec bien d’autres personnages, une énorme +correspondance, que nous sommes très loin sans doute d’avoir tout +entière. N’y pouvant suffire toute seule, elle a de bonne heure recours +à des secrétaires. L’une d’elles, la plus intime, la mère de Chaugy, ne +se lasse pas d’admirer «ce grand don, pour toute sorte d’affaires, +quelles qu’elles fussent, et cela, avec une telle promptitude, +ajoute-t-elle, que quelquefois nous étions trois qu’elle faisait écrire, +en même temps, des choses diverses. Elle dictait des lettres très +importantes, avec autant de facilité qu’elle parlait d’autres choses; et +après, si la secrétaire y avait manqué tant soit peu ou ajouté du sien, +elle disait: «Ce n’est pas ici mon style, mais le vôtre est meilleur.» +D’autres fois, quand elle trouvait le style de sa secrétaire «trop sec», +vite elle prenait la plume, et ajoutait un petit mot de gentillesse et +d’affection. Et chacune de ces lettres, dans leur brièveté précise, +lumineuse et allante, révèle un esprit clair, vigoureux, courant droit à +l’essentiel, une imagination robuste et drue qui se contient et s’arrête +aux faits concrets, aux détails positifs, mais qui, sans y tâcher, sans +se piquer de littérature, trouve aisément le mot juste et même +pittoresque, la formule saisissante et parlante, par-dessus tout un cœur +chaud, ardent, généreux, qui se donne inlassablement et ne réserve rien +de lui-même. On conçoit aisément, en lisant cette correspondance, la +prise extraordinaire qu’une pareille femme a dû avoir sur les âmes. + +Écrire, d’ailleurs, ne lui suffit pas: elle sait fort bien que si +précise, détaillée, affectueuse que soit une lettre, on n’y saurait tout +dire, ni tout faire entendre; elle sait que, pour s’attacher des êtres +humains et leur insuffler un même esprit, rien ne vaut la présence +réelle, le contact personnel, la parole directe et vivante. Toutes les +fois qu’elle le peut, sans nuire à ses multiples obligations, elle monte +à cheval ou, quand, à cinquante-quatre ans, sentant qu’elle «s’affaiblit +trop», elle est obligée de renoncer à ce mode de voyage, elle part en +litière ou en carrosse, et elle va visiter tel ou tel de ses couvents où +l’on réclame sa présence, présider à une fondation nouvelle, régler sur +place des questions qui s’éternisent. Et partout où elle passe, elle +séduit, elle persuade, elle relève, elle apaise; elle laisse les cœurs +plus ardents au bien, les volontés plus fortes, les âmes plus saintes. +«Ce visage toujours enflammé, toujours doux, toujours recueilli» laisse +à tous ceux qui l’ont vu une impression ineffaçable. + +Partout où elle passe aussi, précédée par sa réputation croissante de +sainteté, elle est reçue, à sa grande confusion, avec les plus grands +honneurs, et chacun s’empresse pour la voir, pour l’entendre, pour lui +demander une bénédiction, qu’elle se juge indigne de donner: princes, +princesses, seigneurs et grandes dames ne sont pas les derniers à lui +rendre visite, à la consulter sur leurs intérêts temporels et +spirituels. En 1626, elle est appelée par le duc et la duchesse de +Lorraine pour fonder à Pont-à-Mousson une de ses maisons. Elle s’arrête +quelques jours à Besançon où, en dépit d’innombrables difficultés, un +monastère sera définitivement établi quatre ans plus tard; et là, le +chapitre lui fait l’insigne faveur et la très grande joie de lui montrer +le Saint Suaire. De Pont-à-Mousson, les trois années de sa «supériorité» +venant à expiration, elle envoie à l’évêque de Genève sa déposition que +les sœurs d’Annecy, cette fois, sont bien obligées d’accepter: la mère +de Châtel est élue à sa place; et la mère de Chantal, tout heureuse +d’être enfin déposée et d’être remplacée par une religieuse dont elle +connaît les éminentes qualités et que «son cœur chérit comme lui-même», +peut, en rentrant à Annecy, s’arrêter en diverses villes où sa présence +était très vivement souhaitée: elle ne s’est démise de sa charge que +pour mieux et plus librement agir. + +Le monastère d’Orléans, apprenant qu’elle n’est plus supérieure +d’Annecy, l’a élue supérieure. Pour se conformer à la volonté de saint +François de Sales, elle refuse, mais par obéissance, elle ira, après un +court séjour à Annecy, passer trois mois à Orléans pour y faire l’office +de supérieure intérimaire. Sur sa route, elle s’arrête à Crémieux où +elle préside à une fondation nouvelle, à Paray-le-Monial, à Autun, où on +lui ménage une entrée triomphale: chacun voulait voir «la sainte» qui, +confuse et rougissante, essayait de se dérober à toutes ces +démonstrations mais qui, comme son divin Maître, laissait venir à elle +les petits enfants; elle levait son voile pour qu’ils pussent voir son +visage, et leur prodiguait caresses et douces paroles. + +D’Orléans, la mère de Chantal se rendit à Paris. La mère Anne de +Beaumont y avait fondé un second monastère, au prix des plus grands +sacrifices: ses vertus, ses succès, ses hautes relations avaient excité +contre elle mille jalousies. Pour tout apaiser la mère de Chantal lui +donna l’ordre de partir pour Annecy: cet ordre lui «brisa le cœur»; mais +c’était «une âme vertueuse», elle obéit avec une extrême humilité et une +«très grande promptitude». La mère Favre la remplaça, et tout rentra +dans l’ordre. + +Cette année 1628 devait être employée par sainte Chantal à visiter ses +divers monastères: on en comptait déjà trente. La peste qui désola la +France l’empêcha de réaliser tout son dessein. Les ravages du terrible +fléau furent effroyables. A Lyon, il fit, assure-t-on, 80.000 victimes. +On fuyait les villes contaminées; on laissait les malades sans secours, +les morts sans sépulture; les rues étaient encombrées de cadavres. L’air +était empoisonné et propageait la contagion. Partout des scènes de +deuil, d’abattement, de panique et de désolation: on abandonnait les +travaux des champs et la famine venait joindre ses habituelles misères à +celles de la sinistre maladie. Derrière leurs clôtures, qu’elles se +refusaient le plus souvent à quitter, les pauvres sœurs de la +Visitation, délaissées de tous, sans secours, souffraient du froid, de +la faim et payaient largement leur tribut au fléau. A Lyon, au monastère +de l’Antiquaille, dès les premiers jours, la moitié des sœurs +succombèrent. Le monastère de Bellecour avait été épargné: la supérieure +demanda qu’on lui envoyât les pestiférées, qui seraient soignées jusqu’à +la mort: on refusa. Enfin, le mal empirant, il fallut bien se rendre aux +instantes prières de la mère de Blonay: les religieuses survivantes +partirent pour Bellecour, traversant à pied la ville déserte, le voile +baissé, heurtant des cadavres. Les sœurs de Bellecour les accueillirent +avec un tendre empressement, sans se préoccuper de la contagion, et tant +que les deux communautés furent réunies, elles n’eurent pas une seule +mort à déplorer. + +A Autun, à Moulins, à Paray, à Montferrand, à Valence, à Grenoble, à +Nevers, à Crémieux, à Crest, la peste aussi fit rage. Partout, dans tous +les couvents de la Visitation se multipliaient les beaux exemples de la +plus chrétienne résignation, du plus noble dévouement, de la plus +héroïque charité. Mais partout la misère était grande, et la mort +frappait à coups redoublés. Atteinte au cœur par toutes ces nouvelles, +la mère de Chantal aurait voulu être partout à la fois. «Nos pauvres +sœurs sont en de telles nécessités, écrit-elle, que, quand je vois cela, +je me voudrais vendre, si je pouvais, pour les aider.» Elle leur écrit +lettres sur lettres pour les réconforter, les encourager, les consoler. +Elle organise les secours. De Paris, elle envoie du blé, des souliers, +des robes, des remèdes, et jusqu’à du bétail. Elle demande des +consultations de médecins, rédige des circulaires indiquant les +meilleurs moyens de se préserver de la contagion ou d’y remédier. Elle +se prodigue sans compter, se lamente de ne pouvoir mieux faire, met tout +en œuvre pour venir en aide à ses pauvres filles si cruellement +éprouvées. Que n’eût-elle pas fait, si on l’eût laissée entièrement +libre de suivre l’inspiration de son cœur? + +Mais voici qu’elle reçoit à Paris de l’évêque de Genève l’ordre de +revenir à Annecy par le plus court chemin, avec défense de s’arrêter +dans aucune ville atteinte du fléau. Elle obéit à contre-cœur, «bien +marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles», quêtant sur sa route +«pour les pauvres Visitations pestiférées», leur écrivant de longues +lettres pour relever leur courage et leur exprimer la «mortification» +qu’elle ressent de ne pas les voir. A son passage près d’Autun, la mère +de Chastelluz obtient la permission d’aller lui parler de loin en pleine +campagne. Ce que voyant, la mère de Chantal «invoqua le secours de +Notre-Seigneur, demeura un peu en oraison, puis, faisant le signe de +croix: «Assemblons-nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera au milieu de +nous, et nous défendra du mal.» Cela dit, elle va à grands pas vers la +chère supérieure, qui n’osait s’approcher, l’embrassa tendrement et la +fit monter en carrosse et s’asseoir proche d’elle.» Mme de Toulonjon, +qui redoutait la contagion pour sa fille de six ans, disait: +«Véritablement, si je n’étais assurée en mon âme que ma mère est une +sainte, je transirais d’appréhension.» + +Elle n’était pas la seule à croire à la sainteté de la mère de Chantal. +A Châlon, où elle séjourna quelques jours chez l’évêque, son neveu, les +Ursulines «lui coupèrent une partie de la queue de son voile», et son +humilité était telle que le soir, en se déshabillant, «elle pleura +tendrement», confuse d’«une chose si déraisonnable». De toutes parts on +venait la consulter: «elle se tenait si proche contre une muraille, +qu’on ne pouvait passer derrière elle pour couper ses habits, et malgré +cela, elle ne put empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne lui +en coupât tous les jours quelque pièce». + +Elle fut de retour à Annecy le 30 octobre 1628. Jusqu’alors, la peste +n’avait pas encore pénétré en Savoie. L’hiver terminé, elle fit son +apparition à Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy, peu après +Pâques. Quelques jours après, le 31 mai 1629, les visitandines d’Annecy +élisaient de nouveau comme supérieure la mère de Chantal. De tous côtés, +on aurait voulu soustraire cette dernière aux dangers qui la menaçaient, +et des interventions princières se produisirent pour lui faire quitter +«son petit Nessi». C’était bien mal la connaître! Elle se refusa +obstinément à «abandonner son troupeau». «Se voyant environnée de toutes +parts de la mort», elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui +exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen de conserver et de +perpétuer, après elle, le véritable esprit de l’institut: exacte +observance des règles; étroite union spirituelle avec le monastère +d’Annecy; pas de supérieure générale «sous l’autorité de laquelle l’on +met les maisons, _cela me serait_, déclare-t-elle, _en abomination d’y +penser_», mais «une Mère commune qui après moi fasse ce que Dieu a voulu +que j’aie fait». Ainsi rassurée sur l’avenir de son œuvre, de tout son +grand cœur elle se donne à son devoir présent. La misère était grande à +Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent, la sainte fait donner sans +compter tout ce qu’on lui a donné à elle-même; de l’argent, des remèdes, +du blé; les provisions épuisées se renouvellent comme par miracle. Pour +augmenter la part des malheureux, elle diminue celle des sœurs; elle +leur persuade aisément de se contenter de gros pain noir. Désolée de ne +pouvoir, comme autrefois, à cause de la clôture, elle et ses filles, +assister les malades, elle anime de son zèle, de son ardente charité, de +sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats qui viennent, au +parloir du couvent, se retremper auprès d’elle. Tous les matins, +l’évêque de Genève, dont la conduite fut admirable, «venait prendre +ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout le jour»: «O ma digne +Mère, lui disait-il avec des larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je +suis votre Josué; tandis que vous tenez vos mains élevées au ciel, je +bataille avec nos gens contre la calamité de mon cher peuple.» «Les +discours embrasés de cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès +de canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient +d’enthousiasme.» Et, par toute son attitude de courageuse résignation et +de religieuse confiance, elle maintenait les sœurs «dans leur +tranquillité ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans la communauté ni +effroi, ni trouble, ni crainte». Sous sa direction et à son exemple, les +religieuses s’imposaient des mortifications extraordinaires: jeûnes, +macérations, disciplines, processions autour du cloître pieds nus et la +corde au cou. Et c’était, nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir +la mère de Chantal, «le visage à la fois triste et enflammé, les yeux +baignés de larmes, se traînant à genoux nus, la corde au cou et criant: +«Grâce, grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs!» + +Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs, un regret la +hantait toujours que la conception primitive de la Visitation, celle qui +associait la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative +de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle s’en soit souvent ouverte, +dans ses lettres et ses entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en +pouvons guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer saint François +de Sales, c’eût été M. Vincent, que, dans l’une des trop rares lettres +qui nous aient été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle +«mon très unique Père». Si M. Vincent n’avait pas été converti d’avance +aux vues de la mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des +misères sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait engendrées. Quatre +ans plus tard, l’Institut des Filles de la Charité était fondé, et, pour +bien marquer la part de la sainte dans cette fondation mémorable, saint +Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation nouvelle était +l’héritage de Mme de Chantal. + +Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint François de Sales. +Devançant la décision pontificale, la voix populaire attribuait à ce +dernier une foule de miracles et réclamait une canonisation officielle. +Une première enquête autorisée par Rome avait eu lieu en 1627. Il +fallut, pour la poursuivre et l’achever, attendre que la peste eût cessé +ses ravages. Le 4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et +d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques firent ouvrir +le tombeau. Le corps était dans un parfait état de conservation et +dégageait une odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort, on +avait bien des fois respirée dans le monastère. Et pendant que sainte +Chantal, à genoux contre la grille, éperdue et comme en extase, +contemplait ces restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait +l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps du saint. Le +soir, quand tout le monde fut retiré, la mère de Chantal alla avec toute +la communauté «vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison +devant icelui, avec un visage si enflammé, et une façon et action si +rabaissées, que l’on n’eût su discerner ce qui la tirait hors +d’elle-même, ou l’amour ou l’humilité et anéantissement». Prenant pour +elle-même une défense faite par les commissaires, elle s’abstint de +baiser la main de son Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la +permission, «elle baissa la tête, et fit poser cette sainte main sur +icelle; et ce Bienheureux, comme s’il eût été en vie, étendit la main +sur la tête de son unique fille, et la lui serra, comme lui faisant une +paternelle caresse». + +Leur œuvre commune allait prospérant chaque jour davantage. De 1630 à +1640, quarante-quatre couvents de la Visitation sont fondés un peu +partout: Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun, Angers, Poitiers, +Tours, Bordeaux, Amiens,--combien d’autres villes encore!--voient +successivement dans leurs murs les filles de sainte Chantal organiser +des foyers de vie spirituelle. L’ordre même commence à essaimer hors de +France: Nancy, Fribourg, Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour à +celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de tant de pieuses +maisons et dont la réputation devenait européenne. Et par elle l’esprit +de ferveur, d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était celui +de saint François de Sales se maintenait intact dans toutes les +communautés nouvelles. L’ordre se recrutait dans toutes les classes: il +accueillait des pauvres et des infirmes, même des filles repenties; il +ne se contentait pas de prier et d’expier pour les péchés du monde; il +ouvrait des pensionnats féminins. La mère de Chantal était à la fois +heureuse et inquiète de cette prodigieuse fructification; elle aurait +voulu que l’institut «s’étendît du côté de la racine plutôt que du côté +des branches»: mais elle était bien obligée de se prêter à son temps et +aux impérieux besoins des âmes; et toujours docile à la volonté divine, +elle trouvait le moyen, quelque absorbantes et diverses que fussent ses +occupations croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne rien +laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute «sa troupe», si +dispersée qu’elle fût dans l’espace, et de la pénétrer de sa pensée +profonde. + +De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait à elle. Reines et +princesses, bourgeoises et nobles dames, religieuses et laïques, prêtres +même se soumettaient à sa direction, venaient la consulter sur «leur +intérieur». Au nombre de ses «dirigés», elle compta son propre frère, +Mgr André Frémyot, l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien +plus que grand chrétien, ne ressemblait guère à sa sœur. Il n’avait pas +hérité du stoïcisme de leur père. C’était un prélat aimable, lettré et +mondain, qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal et qui +préférait la résidence à la cour: il aimait la vie large et facile, les +réceptions, les compagnies élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme +n’étaient point son fait. Mme de Chantal lui aurait souhaité une vie +plus sainte et plus mortifiée. A la suite d’une maladie qui avait failli +l’emporter en 1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de +réformer son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur qui lui traça +tout un programme de vie spirituelle: il fit de son mieux pour le +suivre, et fort des conseils de la sainte femme, il y réussit quelque +temps; mais il était faible, et il se laissait reprendre à toutes les +sollicitations qui venaient «le distraire de la dévotion intérieure». Il +ne sut pas pratiquer le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on +lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût de l’autorité d’un +frère qu’elle appelait «son très honoré Seigneur», la mère de Chantal +devait trouver qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons. + +Il en fut tout autrement d’un certain nombre d’âmes qui l’approchèrent, +et qui, pour la plupart, subirent profondément son généreux ascendant. +Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide Michel Favre, +qui fut le confesseur de saint François de Sales et de sainte Jeanne de +Chantal, douce âme innocente et simple qui comprenait et admirait +pleinement le génie et la vertu de sa pénitente; le commandeur de +Sillery, qui, frère d’un chancelier, avait été ambassadeur du Roi en +Espagne et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant mis à +l’école de saint François de Sales et de la mère de Chantal, travailla +très activement à la béatification et aux publications posthumes du +premier et rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers, les +plus grands, les plus signalés services. Elle les aimait très tendrement +tous les deux, et leur mort lui fit verser bien des larmes. Si détachée +qu’elle fût de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la perte +de ceux qui lui étaient chers. + +Ses amitiés et ses directions féminines étaient innombrables. Elle a +aimé en Dieu toutes «ses filles», et en toutes elle a fait passer un peu +de son âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est naturel, +quelques-unes d’entre elles ont été plus près de son cœur que les +autres. D’abord, celles qui avaient été ses premières collaboratrices, +et auxquelles l’unissaient tant de communs souvenirs de difficultés +vaincues, d’épreuves saintement supportées, la mère Favre, la mère de +Châtel, la mère de Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour +«sa pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille», était comme +elle une âme ardente, héroïque et pure. Bourguignonnes toutes deux et un +peu parentes, elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient +compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée que la mère de +Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises déléguée pour fonder de +nouvelles maisons, la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle +réputation de vertu que son procès de canonisation a été commencé en +même temps que celui de sa grande amie. Huit ans après sa mort, son +corps a été trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant, +exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit entendre qu’elle +allait mourir, elle embrassa la supérieure qui lui annonçait cette +joyeuse nouvelle, infiniment heureuse d’«aller voir bientôt son Dieu». +Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre 1637: elle avait +cinquante-sept ans.--A son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande +joie d’être assistée par «sa mère, sa bonne mère» de Chantal. Rien ne +faisait prévoir sa fin; mais elle-même sentait qu’elle n’avait plus +beaucoup de jours à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle +mit très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement +interroger par la mère de Chaugy sur les origines et la fondatrice de la +Visitation, dont elle avait été la confidente et, à certains moments, la +tendre et sage directrice; puis elle s’alita et, après une longue agonie +dont la mère de Chantal nous a laissé l’édifiant détail dans une lettre +circulaire adressée aux supérieures de la Visitation, «cette bénite âme +s’envola hors de ce chétif monde, n’étant âgée que de cinquante et un +ans et quatre jours». Toute sa vie, elle avait été «gratifiée de grands +dons intérieurs et de hautes oraisons»; sa sincérité, sa droiture, sa +candeur étaient très aimées de saint François de Sales. «C’était, écrit +sainte Chantal, l’une de mes douces consolations de penser que je +laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère maison et dans +l’institut. Elle m’était plus chère que mes yeux et que ma propre +vie.»--Non moins chère au cœur de la mère de Chantal était la mère +Favre; son «grand cœur», sa «générosité royale», son admirable courage +et ses épreuves intérieures faisaient d’elle comme un double de la +sainte. Celle-ci lui confiait les plus délicates missions, et l’avait +employée à de nombreuses fondations. Quand sa santé la força de revenir +en Savoie, la mère de Chantal écrivait: «Mon Dieu! quelle consolation en +la pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait de l’aimable +présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement +chérie de mon cœur... _Tout m’en rit en cette espérance._» On lui avait +prescrit les eaux; elle se refusa énergiquement à rompre la clôture. +C’était choisir la mort: et, en effet, elle mourut à Chambéry dans +d’atroces crises de foie: elle n’avait que quarante-huit ans. + +En six mois, la mère de Chantal venait de perdre coup sur coup ses trois +plus intimes amies, celles qui l’avaient le mieux aidée à supporter le +poids de l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle avait le +mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait vieille, seule et faible, +en proie aux plus grands troubles intérieurs. Elle écrivait en pleurant +à l’une des supérieures de son ordre «que sa chétive vieillesse était +bien dépouillée; que ses chères premières compagnes s’en allaient au +ciel, et la laissaient en terre pleine de misères, qu’elles étaient des +fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste; mais qu’elle +était demeurée sur la branche, parce qu’elle était encore toute verte, +ou peut-être pourrie ou vermoulue.» Touchante humilité de la part d’une +telle femme. + +Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines ne pouvaient +manquer. Parmi celles qui vinrent ensoleiller la fin de cette noble vie, +il faut mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de Montmorency. +Jacqueline de Chaugy était la nièce d’Antoine de Toulonjon. Peu faite +pour vivre avec une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le +sera plus tard Mme de Sévigné, par une grand-mère et un oncle abbé, qui +lui apprit le latin. Très cultivée, vive et charmante, quand, en 1628, +Mme de Chantal la vit pour la première fois, elle était fort désemparée. +Une déception sentimentale l’avait jetée au cloître, mais elle n’avait +pas tardé à quitter le couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie +religieuse. Elle consentit à accompagner à Annecy, mais uniquement pour +se distraire, la mère de Chantal, dont la bonne grâce l’avait vite +séduite. Au bout de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer au +noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner un peu cette vive +et fière nature; et la mère de Chantal, qui «aimait son âme», et qui, je +crois, se reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, tout son +tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle affection. Elle fit +d’elle sa secrétaire préférée et la dépositaire de sa pensée. Sœur +Françoise-Madeleine de Chaugy devint ainsi l’historiographe de sainte +Chantal et des premiers temps de la Visitation; nommée supérieure du +monastère d’Annecy, ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification +de saint François de Sales. La prédilection de la mère de Chantal avait +été bien placée. + +Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de Montmorency. Celle-ci, +d’origine italienne, avait épousé à quatorze ans Henri de Montmorency, +filleul de Henri IV, l’un des plus braves et des plus séduisants +seigneurs de la cour. Elle adorait son mari et lui passait toutes ses +folies. Impliqué dans la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité +toute-puissante de Richelieu, le duc paya de sa tête, en 1632, sa +téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut exilée à Moulins. Très +pieuse et, dans son désespoir, se sentant de plus en plus attirée vers +la vie religieuse, la duchesse désirait passionnément faire la +connaissance de la mère de Chantal. Après quelques lettres échangées, +les relations directes entre les deux femmes s’ébauchèrent en 1635. +Elles étaient admirablement faites pour se comprendre. «Entre toutes les +amitiés que Dieu m’a données, écrivait Mme de Chantal, il n’y en a point +que j’estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute +précieuse.» La duchesse aurait voulu recevoir le voile des visitandines +des mains de sa grande amie; elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle +qui ferma les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant aimée. + +En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant tout le temps que la +peste a sévi, en qualité de supérieure du monastère d’Annecy, elle a +présidé aux destinées de la Visitation; elle a vu s’ouvrir le tombeau du +saint fondateur de son ordre et été témoin de quelques-uns de ses +miracles; elle a la ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son +«triennal» est achevé; elle croit que sa fin est proche, et elle +voudrait se préparer à la mort. Le 22 mai, en présence des sœurs réunies +dans le chœur, elle se met à genoux, «fait sa coulpe» de toutes les +fautes commises pendant son administration, et, déposant son pouvoir, +avec une merveilleuse humilité, elle va se mettre à la dernière place. +En vain elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune charge: +elle est réélue le 27 mai. «Voyez-vous, ma fille, déclarait-elle à une +religieuse, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent +à cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu; +car, hélas! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j’ai besoin de +penser à moi.» Elle n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles +années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement +active qu’elle avait toujours été: les deuils qui l’affligent +profondément,--celui de sa belle-fille Marie de Coulanges, celui de son +gendre Toulonjon, celui de M. Michel Favre,--et les préoccupations qui +en sont la suite assombrissent sa vie sans nuire aux multiples devoirs +quotidiens qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent +augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance: jamais elle ne +perd pied ni courage. Depuis longtemps il était question d’établir un +second monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la mère de Chantal +voit se conjurer contre elle toute sorte de difficultés, d’objections et +même de calomnies locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein et +surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai 1635, toute joyeuse d’être +enfin délivrée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa +le pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes qu’elle avait +commises pendant le temps de son administration, Mgr de Genève put lui +dire avec vérité que «grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il n’y +eût rien dans la maison qui n’allât bien». + +Une grave question se posait, qui préoccupait beaucoup d’évêques et de +pieux ecclésiastiques, saint Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de +la Visitation s’étant développé au delà de toute espérance, n’était-il +pas à craindre que, la mère de Chantal une fois morte, l’union que sa +forte personnalité maintenait entre tous les monastères vînt à se +relâcher, et n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres ordres, +de les grouper sous l’autorité d’une supérieure générale? Il fut décidé +que la question serait discutée lors de l’assemblée générale du clergé +qui devait se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, Mgr +Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la mère de Chantal; et quand +celle-ci eut été déposée, l’évêque d’ailleurs étant mort dans +l’intervalle, elle se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un peu +à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet. + +Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu la conférence +projetée. Humble et les yeux baissés, la mère de Chantal laissa parler +tout le monde; puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté +expresse de saint François de Sales, docile interprète de la volonté +divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure générale, que, pour +conserver l’esprit de la Visitation et l’union entre les divers +monastères, il avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et que +donc «il fallait demeurer comme l’on était». Il y avait dans sa parole +un tel accent, une netteté si persuasive, que chacun se rallia à son +opinion: il fut simplement décidé «que le monastère d’Annecy serait +toujours reconnu pour l’origine des autres, et que, par une charitable +révérence et dépendance, les autres s’adresseraient toujours à lui pour +recevoir ses conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout +conformes aux observances qui s’y gardent». + +Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à Paris et de faire une +visite générale des maisons de son ordre, qui toutes sollicitaient sa +venue, la mère de Chantal se mit en route au mois de septembre et se +rend successivement à Montargis, à Blois, à Orléans et à Tours. Elle +aurait voulu pousser jusqu’en Bretagne: la maladie et l’hiver la +contraignirent de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée de son +confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, elle reprend ses +voyages interrompus. A Troyes, où elle fut accueillie avec des +transports de joie extraordinaires, elle revit, au monastère du Carmel, +sa vieille amie, la mère Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux +saintes âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. De là elle +se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, à Lyon, à Valence, au +Pont-Saint-Esprit, à Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à +Montpellier, à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de l’évêque +de Genève qui, la sachant fatiguée par tous ces déplacements, la +rappelait à Annecy. + +Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était reçue avec des +démonstrations d’allégresse et de vénération auxquelles son humilité ne +pouvait se dérober. Les religieuses, le clergé, les autorités, le peuple +lui faisaient fête: on recueillait ses moindres paroles; on la suppliait +d’entrer dans les maisons où il y avait des malades; on conservait comme +des reliques les objets qu’elle avait touchés; on lui coupait des +fragments de son voile ou de ses vêtements. «Voici la sainte! voici la +sainte!» s’écriait-on sur son passage. Et aux beaux discours qu’on lui +adressait, elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant au +supplice d’entendre prononcer son éloge. Bien vite, elle courait +s’enfermer au monastère. Et là, sans négliger aucun de ses devoirs de +piété, elle se faisait toute à tous, prodiguant conseils, +encouragements, recueillant les confidences, redressant quelquefois, +examinant les questions d’organisation pratique, aussi bien que les plus +hautes questions de spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par +les discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la pauvreté, +répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit de la Visitation, et +laissant partout des traces fulgurantes et durables de son passage. + +N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, elle en avait +convoqué les supérieures à Aix. Là, deux semaines durant, elle régla, de +concert avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, qui +étaient en suspens; surtout elle les anima toutes de son esprit, les +faisant bénéficier de son expérience, leur communiquant la flamme sacrée +qui brûlait en elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de +sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté un souvenir +impérissable. Quand il fallut se séparer, bien des larmes coulèrent: ces +quelques jours d’intimité avec leur sainte fondatrice avaient été pour +«ses filles» la révélation du parfait bonheur. + +Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté cachaient de grands +troubles intimes et une agonie morale qui devait se prolonger neuf +longues années,--dernière et suprême épreuve infligée par Dieu à son +héroïque servante. On éprouve quelques scrupules à évoquer, même +brièvement et d’une plume incompétente, l’état d’une pareille +conscience. Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. C’est +vers 1632 que commença pour sainte Chantal ce «martyre d’amour» qui ne +devait cesser qu’un mois avant sa mort. Elle était assaillie de +tentations terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas +d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent à son +esprit, et qu’elle ne parvenait pas à repousser. Tous les péchés dont on +l’entretenait, il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. Elle +prenait en dégoût tous ses exercices religieux et les devoirs de sa +charge. Elle avait horreur d’elle-même et du lamentable état de son âme. +Elle se sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. De loin en loin +de douloureux aveux lui échappaient sur ses intimes angoisses, et ses +larmes, ses profonds soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait +éperdûment à la mort. Elle ne retrouvait un peu de tranquillité qu’en +s’abandonnant humblement aux directions et aux sages conseils de la mère +de Châtel. Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et la +mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois plus intimes amies, allait +redoubler sa peine et aggraver sa solitude morale. Chose singulière, il +se faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. A +l’ordinaire, rien ne transparaissait au dehors de ses tourments +intérieurs, du secret désespoir qui l’étreignait, et sa sérénité, sa +gaîté même, la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient +inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la parfaite santé morale +de cette conductrice d’âmes sans se douter de l’inquiétude, du trouble +et des sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur. + +La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure du premier +monastère d’Annecy. Elle morte, il fallut la remplacer. En vain la mère +de Chantal supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle +charge: elle fut élue une fois encore. Elle pleura: mais, se +ressaisissant bien vite, elle se soumit avec son habituelle docilité à +la divine volonté. On nous a conservé le texte des paroles qu’elle +adressa à ses filles en cette mémorable circonstance; elle s’y peint +tout entière: + + «Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin particulier de + vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser + en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que + c’est Dieu qui m’a donné cette charge; car j’ai grandement prié en + cette occasion; sa bonté sait que ce n’était pas par inclination, et + que je n’y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères + sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, _ce sera + mon dernier triennal_, pendant lequel, Dieu aidant, _je me consacrerai + à votre service_; je vous consacre mon âme à cet effet, et + j’emploierai les forces de mon corps et le peu d’esprit que Dieu m’a + donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendais de tant vivre, + ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas; personne ne le + croyait; mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je fasse + encore ce triennal, _je mettrai ma dernière main à cette vigne_ et + consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne + sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant + tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine; mais + soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou à la fin, cela + m’est du tout indifférent: soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera + bon. Toutefois, sa bonté me donne espérance qu’après ce triennal il + m’accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu’il + lui plaira, _pour penser à moi. Car, hélas! mes sœurs, il y a + vingt-sept ans que je pense aux autres, et n’ai presque pas le loisir + de penser à moi._ Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort + selon sa sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine; mais je vous + dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez _plus veillante + sur vous que jamais_; car j’ai ce sentiment au cœur _qu’il faut que ce + triennal porte coup_, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce + consentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur + vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié.» + +On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire ces paroles si +virilement chrétiennes, et en même temps si profondément humaines, si +féminines même. On devine comment elles furent accueillies par celles +qui les entendirent et quelle ferveur de piété et d’émulation elles +provoquèrent dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé la mère +de Chantal, ce dernier triennal a «porté coup». + +Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses tâches. La reine Anne +d’Autriche, enceinte du futur Louis XIV, lui demandait de faire prier +tout l’institut pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne +Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De nouveaux couvents +se fondaient, et chaque fois, l’on s’adressait à elle pour tous les +détails d’organisation que comportait toujours une fondation nouvelle; +elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa prudence +habituelles; et, si surchargée et pressée qu’elle fût, elle ne manquait +pas de joindre à ses conseils et à ses directions un mot de piété et +d’affection; sa correspondance allait croissant, et ce n’était pas trop +de ses trois secrétaires pour l’aider à en venir à bout. En un mot, elle +était l’âme vivante de cette vaste famille religieuse dont les membres, +dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et italien, +recevaient d’elle l’impulsion première et la pensée directrice. + +Depuis longtemps, il était question de fonder un monastère de la +Visitation à Turin; mais les circonstances jusqu’alors ne s’y étaient +point prêtées. Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient +vivement que la mère de Chantal en personne vînt faire cette fondation. +En 1638, leur insistance fut telle que l’évêque de Genève consentit à +laisser partir la vieille religieuse pour ce long et difficile voyage. +Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au val d’Aoste, et arriva enfin à +Turin le 30 septembre. Sur sa route, elle était l’objet de la vénération +universelle. On sonnait les cloches, on ornait les églises, on tirait le +canon; le peuple en foule allait au-devant d’elle et, s’agenouillant sur +son passage, lui demandait sa bénédiction; évêques et archevêques lui +rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient conseil, lui +soumettaient leur conscience. A Turin, il fallut sept mois pour aplanir +les difficultés qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation +projetée et pour mettre sur pied le nouveau monastère. Avec son habileté +et sa fermeté coutumières la mère de Chantal y parvint, et quand, au +mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant surgi, elle dut, pour +obéir aux ordres de l’évêque de Genève, quitter Turin et regagner +Annecy, elle laissait un couvent de visitandines bien constitué, tout +fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très profondément pénétré de +l’esprit de l’ordre. Turin, Pignerol furent pris par les Français +luttant contre les Espagnols; la mère de Chantal tremblait fort pour ses +filles: elle apprit avec grande joie que les deux monastères avaient été +épargnés. Revenue à Annecy en passant par Embrun où elle laissa le +souvenir d’une âme perpétuellement en contact avec le divin, elle +s’occupa très activement d’établir dans la petite ville une maison de +lazaristes. C’était là un de ses rêves; et elle eût été parfaitement +heureuse de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris la fin +très chrétienne de son frère l’archevêque de Bourges. Elle le pleura +amèrement, en se disant qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre, +ainsi que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans son cœur. +C’est le triste lot des vies qui se prolongent de voir se multiplier les +tombes autour d’elles. + +Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant les devants, elle +supplia l’évêque de Genève d’intervenir pour que plus jamais on ne +l’élût supérieure. On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641,--elle +avait soixante-neuf ans,--elle réunit le chapitre, déposa pour toujours +le pouvoir dont on l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur +de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes les fautes +qu’elle avait commises à l’égard des unes et des autres. Puis, se +relevant, ce qu’elle n’avait jamais fait, elle vint embrasser +maternellement toutes les religieuses l’une après l’autre, leur disant +un dernier adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant de +prononcer la moindre parole d’attendrissement. Elle ne cesserait jamais +de les aimer, ajoutait-elle, car elle éprouvait pour elles «l’affection +tendre des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants». +Enfin elle leur recommanda, en termes brefs, substantiels et chaleureux, +la mère de Blonay, que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue. + +Quelques jours après, la mère de Blonay était élue supérieure à la +presque unanimité. Profondément heureuse de ce choix, la mère de Chantal +remercia avec effusion les sœurs du témoignage de confiance qu’elles lui +avaient donné. Enfin elle allait pouvoir penser à elle-même et se +préparer à la mort sous la direction d’une religieuse très aimée, qui +avait été l’une de ses premières collaboratrices, et qui allait lui +remplacer ses trois vieilles amies disparues. Femme supérieure, «la +crème de la Visitation», au dire de saint François de Sales, qui, de +bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay était supérieure à +Bourg. «Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de +Chantal, régir notre chère maison, et _en particulier ma pauvre âme_. Je +vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera +faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les +ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront +chassés par cette bénite et tant attendue venue.» A cette perspective +elle ne se sentait pas d’aise; elle instruisait les sœurs de leurs +devoirs à l’égard des supérieures nouvellement élues, leur disait tout +le bien possible de leur future supérieure, dont elle leur avait peu +parlé auparavant, pour ne pas exercer de pression sur elles; elle +faisait préparer elle-même son lit et sa chambre; elle ne se lassait +point de recommander aux religieuses, «aux récréations et ailleurs», de +bien aimer leur nouvelle Mère et de lui obéir; de s’aimer bien +tendrement les unes les autres; et quand elle les rencontrait, elle leur +disait «avec un visage enflammé»: «Mes chères Sœurs, amour, amour, +amour!» + +A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à la porte «avec une +allégresse et vitesse incroyables»; et se jetant à genoux devant elle, +elle l’embrassa tendrement, disant: «Voici ma Mère, ma fille, ma sœur, +mon propre cœur et mon âme.» Sa «chère cadette» était tombée à genoux +elle aussi. Elles se relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la +mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à Notre-Seigneur et à +saint François de Sales. Se tournant en souriant vers l’une de ses +filles, elle lui dit: «Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon +cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je la désirais?» Et à la +mère de Blonay: «Ma très chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais +envie de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf mois entiers +que je vous demande à Dieu.» + +La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la mère de Chantal, dans sa +passion d’humilité et d’obéissance, se ravalât au dernier rang des +religieuses. A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, et +il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le différend. Prévenus +par Mme de Chantal, l’évêque de Genève et le Père spirituel du couvent +lui donnèrent raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction, +s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle ne voulut plus s’occuper +d’aucune affaire temporelle, les choses de la terre lui étant à charge: +la seule liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui lui +étaient adressées des divers monastères et d’y répondre ou d’y faire +répondre par ses secrétaires. Elle ne vivait plus en ce monde; elle +était tout entière absorbée dans la contemplation des choses éternelles. +Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours été grandes, étaient +devenues merveilleuses. «Dans son dernier triennal, écrit la mère de +Chaugy, elle parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et +si ravissante qu’il semblait que cette divine qualité de bonté et de +douceur eût submergé la force éminente de son naturel.» Il y avait dans +la sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection qu’on en +frémissait autour d’elle, et qu’on craignait que ce ne fût le dernier +éclat d’un flambeau qui allait s’éteindre. + +Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots ravissants que ses +filles recueillaient et qui alimentaient leur piété. «Elle nous disait, +raconte l’une d’elles, que, dans les premières années de l’institut, les +fondations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes de +peine, au temps de la moisson. Le père de famille leur dit: «Venez ici, +allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre.» Mais quand ces +pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne peuvent plus que +filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants du +père de famille, auquel elles ont survécu: «Votre père ne faisait pas +ainsi, votre père voulait que l’on fît de telle et telle sorte»; puis, +s’appliquant à elle-même sa comparaison: «Au commencement, disait-elle, +comme la servante de l’institut, notre bienheureux Père me disait: +«Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à +Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez à Dijon.» Ainsi +j’ai été plusieurs années que je ne faisais qu’aller et venir, tantôt en +l’un des champs, tantôt en un autre, de ce cher père de famille; +maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq ans +(c’était l’âge qu’elle avait alors); il me semble que je ne sers plus de +rien du tout dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions du +Père.» Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu de pensées qui lui +agréassent plus que celle-là.» + +Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de 1636, nous la rendent +telle qu’elle était à cette époque: l’un qui se trouve au second +monastère de la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la +Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs préfèrent. +Sous l’austérité du costume monastique la physionomie a gardé bien du +charme et même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est large, les +pommettes saillantes, le nez finement aquilin, la bouche menue, le +menton énergique et décidé. Le regard est franc, direct, profond, un peu +douloureux et comme chargé d’expérience et de bonté. Le sourire est +exquis de vivacité spirituelle et en même temps d’indulgence et +d’infinie douceur. Ce délicieux sourire où les plus rares qualités d’une +âme de femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait +longtemps à le contempler: à lui tout seul, il nous fait comprendre que +sa grâce était la plus forte, et qu’on ne résistait pas à Mme de +Chantal. + +A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. Mme de Montmorency +voulait recevoir le voile de sa main. La sainte remettait toutes choses +entre les mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de Moulins +l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle refusa, «renonçant à toute +supériorité». «Ma très chère Mère, lui écrivait Mme de Montmorency, tous +ces refus ne me rebutent point: vous viendrez, et Dieu fera pour moi ce +que les hommes ne veulent pas faire.» Les magistrats d’Annecy +s’opposaient à tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant que, +si elle venait à mourir en France, on ne pût avoir son corps. Enfin +l’évêque de Genève lui ayant demandé si elle jugeait ce voyage +nécessaire, sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation de +partir. «Brûlant du désir d’aller faire un dernier effort pour le bien +de son institut», heureuse peut-être, tout au fond d’elle-même, de +revoir sa patrie, elle se prépara à ce voyage «avec une allégresse +admirable», assurant que «vive ou morte, elle reviendrait». Mais, contre +son habitude, elle envoyait chercher les amis et amies du monastère pour +les entretenir une fois encore et prendre congé d’eux. Elle faisait +écrire à presque toutes les maisons de l’ordre pour leur demander des +prières et leur dire adieu. Elle disait «que jamais elle n’avait fait +voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait certains biens fort +grands pour quelques maisons, et pour son âme en particulier, ayant +grande envie de conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque +de Sens et M. Vincent; que cette maison était en si bon train et avait +une si bonne Mère, qu’il fallait qu’elle allât travailler ailleurs, et +qu’elle n’avait point de plus grande suavité que de penser qu’elle +laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy». + +Enfin le jour du départ arriva. Après avoir «parlé à toutes les sœurs en +particulier», elle voulut encore «parler en général». «Mes très chères +filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en la dilection +de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu’il soit +lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez-vous les unes les +autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps de Dieu; et +si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine. +Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes +unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur et qu’une âme en +Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; _je vous aime toutes; je +vous connais toutes_. Il me semble que je vous laisse en la grâce de +Dieu; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa +bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. _Adieu, +mes chères filles, adieu, encore un coup, mes chères filles._ Je ne sais +si nous nous verrons encore dans cette vie; il faut tout laisser à la +divine Providence. Si ce n’est en ce monde, ce sera en la sainte +éternité. _Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort +présentes._ Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connais toutes +si bien...» + +Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, faisant ranger toutes +les sœurs le long de la chambre des assemblées, sans vouloir qu’elles se +missent à genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant à +chacune un mot à l’oreille «selon leur besoin intérieur». Puis, elle +leur donna sa bénédiction à toutes. La mère de Blonay n’était pas là; +elle accourut, fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent quelques +instants ensemble: la mère de Chantal demanda à «sa chère cadette» +quelques conseils pour son intérieur et lui confia que depuis trois +jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. On s’étonnait +qu’elle ne pleurât pas comme à son ordinaire. «Ma Mère, lui dit une des +sœurs, nous ne nous reverrons plus.--Si ferons, ma fille, lui +dit-elle gaiement.--Mais, lui dit la sœur, demandez-le donc à +Notre-Seigneur.--Non, pas cela, dit-elle, sa volonté soit faite; nous +nous reverrons en cette vie ou en l’autre.» + +Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet 1641. Une foule +immense l’attendait à la porte. On se pressait dans les rues pour lui +dire adieu. Les malades se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir +passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une chose qu’elle +n’avait jamais faite: faisant relever sa litière de tous les côtés, elle +tendait les mains à qui voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si +bien portante que les médecins lui donnaient encore pour quinze ans de +vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, à Montluel et à Lyon, faisant +partout admirer la sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on +l’accueillit avec des transports de joie indicibles. Entre Mme de +Montmorency et elle l’intimité spirituelle était si parfaite qu’au +témoignage de la mère de Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient +toutes deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre à la place de +la supérieure, et en «gardant partout jalousement son dernier rang», +elle s’employa de toute son activité au service de la communauté, +préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts des diverses +maisons les aptitudes individuelles. + +Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir. La reine écrivit à +l’évêque de Genève, et, la sainte ayant reçu licence de partir, elle lui +envoya une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à Saint-Germain, +où se trouvait la cour. Elle alla à sa rencontre avec ses deux fils, le +Dauphin et le duc d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la +plus grande vénération, l’entretint pendant deux heures, et, lui +présentant ses enfants, les fit mettre à genoux, et lui demanda avec +instance de les bénir. A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le +monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher. Elle se prêtait à +tout avec une bonté, une modestie, une douceur admirables: de ses +paroles, de ses attitudes, de son visage enflammé, de toute sa personne +enfin, il émanait une telle impression de sainteté qu’on ne se lassait +pas de la regarder. Pour satisfaire tous ceux qui s’adressaient à elle, +elle se levait à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun de +ses exercices de piété, mais ne refusant aucun travail, et, malgré la +fatigue, écoutant et parlant toute la journée. Elle disait que +«Notre-Seigneur lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter +de tant parler, ce qui lui était pénible et nuisible». On attribua à son +intervention deux guérisons miraculeuses qui signalèrent son séjour à +Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement M. Vincent: et +l’on imagine aisément les suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes, +pleines de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles planait, sans +nul doute, le souvenir attendri de l’âme élue de saint François de +Sales. + +Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put voir aussi l’archevêque +de Sens, Mgr de Bellegarde, avec qui «elle conféra amplement de son +intérieur»: elle fit devant lui «une revue générale de toute sa vie et +de toute son âme», et l’interrogea longuement sur la meilleure manière +de se préparer à la mort. A la suite de ces entretiens, le long «martyre +d’amour» dont elle souffrait depuis neuf ans cessa enfin, et elle put +désormais goûter «une paix amoureuse et victorieuse», prélude manifeste +du bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin prochaine se +multipliaient. Dans une visite qu’elle fit aux Carmélites de Paris, elle +apprit de la bouche de la fille de Mme Acarie, la sœur Marguerite du +Saint-Sacrement, que sa mort était proche. «Que dites-vous, ma mère? +s’écria-t-elle. O Dieu! la bonne nouvelle!» Et toute joyeuse, elle ne +parlait que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal, auprès de +la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre, elle quittait Paris pour +retourner à Moulins. En prenant congé des sœurs, elle leur dit: «Adieu, +mes filles, jusqu’à l’éternité.» Elle s’arrêta à Melun, à Montargis, où +elle retrouva l’archevêque de Sens, qui, une fois de plus, admira +l’extraordinaire pureté de cette âme de cristal. En le quittant, elle le +prit à part pour lui demander: «Dites-moi encore, mon père, en quel état +et en quelle disposition je dois mourir, car je ne le veux pas oublier.» + +A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui inquiéta les médecins, +elle ne voulut prendre aucun repos et n’en persista pas moins à se lever +à cinq heures et demie du matin; elle se dérobait aux prévenances qu’on +avait pour elle. «Non, non, laissez cela, disait-elle: pauvreté, +humilité, simplicité, voilà nos règles.» Elle blâma fort les +raffinements qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et la +construction d’un portail qu’elle jugeait trop beau et dont elle eût +souhaité la vente. La règle, l’observance, l’amour mutuel, l’humilité, +la soumission absolue à la volonté de Dieu, le «dépouillement sans +bornes», elle n’avait que ces mots-là à la bouche; et rien n’égalait son +ardeur à prêcher le complet détachement qu’elle pratiquait. + +Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore. A son arrivée, on la +trouva très changée; elle-même sentait bien que la mort n’était pas +loin. Le samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception, bien que +plus souffrante, elle se rendit au réfectoire, et là, pendant la +collation des Sœurs, à genoux et les bras en croix, elle pria la Sainte +Vierge «de l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de sa mort». +A la récréation du soir, elle s’entretint comme de coutume avec Mme de +Montmorency. Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant une grande +cour froide, aller à l’infirmerie consoler une sœur malade qui redoutait +la mort: on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à cinq +heures, elle descendit au chœur pour son oraison: le froid de la fièvre +la prit; elle n’en continua pas moins ses prières et alla réconforter la +sœur malade. La fièvre augmentait: on voulait la faire coucher, ou, tout +au moins, la faire communier avant toutes les autres. Elle s’y refusa, +demandant en grâce qu’on la laissât communier avec la communauté, car, +disait-elle, «ce jour m’est bien particulier: il y a aujourd’hui trente +et un ans accomplis que, par le commandement de notre bienheureux Père, +je communie tous les jours, indigne que je suis de cette grâce.» Après +la messe, il fallut l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de Mme de +Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt «une fièvre dangereuse avec +inflammation de poitrine». + +Ce fut, dans tout le couvent, une émotion profonde. Mme de Montmorency, +la supérieure et toutes les religieuses offrent aussitôt leur vie pour +sauver celle de la sainte. Le Saint-Sacrement est exposé dans la +chapelle. Tous les couvents de la ville se mettent en prières: +neuvaines, vœux, messes, aumônes, tout ce que la piété des fidèles peut +inventer pour conjurer le destin est mis en œuvre. Le quatrième jour, on +ne conservait plus aucun espoir: le médecin conseilla de donner le +viatique. Mme de Montmorency, qui ne quittait pas la malade, fondant en +larmes, la supplia de prendre des reliques de saint François de Sales. +Elle y consentit, par pure affection pour la duchesse: «Je ne crois pas, +disait-elle, qu’il me veuille guérir.» Elle fit appeler le père de +Lingendes, et à quatre heures du matin, ayant fait une revue de sa +conscience, elle se confessa à lui. Mais elle ne voulut pas qu’on lui +apportât le Saint-Sacrement avant le réveil de la communauté: elle +appela ses deux compagnons de voyage et les pria de transmettre ses +adieux et ses dernières recommandations à son cher monastère d’Annecy. + +La cloche du réveil ayant sonné, elle se prépara à la communion en +demandant pardon aux sœurs des fautes qu’elle avait commises dans +l’observance des règles. Puis, le prêtre s’approchant, toute faible +qu’elle fût, elle se souleva sur son lit pour recevoir son Sauveur, et, +faisant effort sur elle-même, à haute et forte voix, elle affirma son +ardente foi «au très Saint Sacrement de l’autel», déclarant qu’«elle +donnerait de bon cœur sa vie pour cette créance». Après quoi, elle +supplia qu’on lui donnât les saintes huiles «quand il serait temps». +Cette même matinée du 12, elle conféra longuement avec le père de +Lingendes au sujet de la lettre qu’elle voulait écrire à toute la +congrégation: sa lucidité d’esprit était admirable. + +Sur le soir, on lui proposa de lui donner la communion à minuit, car +ayant communié le matin en viatique, elle devait communier à jeun: elle +répondit «qu’il ne fallait pas faire ce remuement la nuit», et, pour ne +pas troubler «la tranquillité de la nuit et du silence monastique», elle +se priva de communier ce jour-là. Son mal augmentait; on lui demanda +s’il ne faudrait pas lui donner les saintes huiles: «Non, pas encore, +dit-elle, il n’y a rien qui presse, je suis assez forte pour attendre.» + +Sur les deux heures après-midi, elle s’assit sur son lit, et d’un visage +serein, d’un œil ferme et d’une voix assez forte, elle dicta la lettre +testamentaire qu’elle voulait adresser à son ordre tout entier: + + «Mes très chères et bien-aimées filles, disait-elle, me trouvant sur + le lit du trépas, nonobstant et avec un très grand désir de ne plus + penser à chose quelconque qu’à faire ce passage en la bonté et + miséricorde de Dieu, je vous conjure, mes très chères filles, que, + pour des affaires de l’Institut, l’on ne s’y précipite point, et que + personne ne prétende d’y présider, mais de suivre en cette occasion, + comme en toute autre, les intentions de notre Bienheureux Père, qui a + voulu que le monastère de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de + tout l’Institut.» + +Elle leur recommandait instamment «l’union charitable entre les +monastères», la «très grande fidélité à leurs observances». «Gardez, +poursuivait-elle, la sincérité de cœur en son entier, la simplicité et +la pauvreté de vie, et la charité à ne dire et faire à vos sœurs, je dis +universellement, que ce que vous voudriez qu’elles disent et fassent +pour vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi dans l’extrémité +de mon mal.» + +Elle ajoutait cependant, avec une délicatesse touchante, et qui prouve +toute la place que sa grande amie la duchesse de Montmorency tenait dans +son cœur: + + «Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je vous supplie et + conjure d’avoir confiance pour Mme de Montmorency, qui est une âme + sainte que Dieu manie à son gré, et à qui tout l’Institut a des + obligations infinies pour les biens spirituels et temporels qu’elle y + fait. Je vous estime heureuses de l’inspiration que Dieu lui a donnée: + c’est une grâce très grande pour tout l’Ordre et pour cette maison en + particulier. Elle vit parmi nos sœurs avec plus d’humilité, bassesse, + simplicité et innocence que si c’était une petite paysanne. Rien ne me + touche à l’égal de la tendresse où elle est pour mon départ de cette + vie: _elle croit que vous la blâmerez de ma mort_. Mais, mes chères + filles, vous savez que la divine Providence a ordonné de nos jours, et + qu’ils n’en eussent pas été plus longs d’un quart d’heure. _Ce voyage + a été d’un grand bien pour les maisons où nous avons passé et pour + tout l’Institut._ + + «Ne soyez point en peine des lettres que vous m’aurez écrites depuis + mon départ de cette vie; elles seront toutes jetées au feu sans être + vues. + + «Je me recommande de tout mon cœur à vos plus cordiales prières. + J’espère en l’infinie Bonté qu’elle m’assistera en ce passage, et + qu’elle me donnera part en ses infinies miséricordes et vérités; et si + je ne suis point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux de + vous obtenir l’esprit d’humilité et bassesse, qui seul vous fera + conserver cet Institut. C’est tout le bonheur que je vous souhaite, et + non point de plus grande perfection. Je demeure de tout mon cœur en la + vie et en la mort, mes très chères et bien-aimées sœurs, votre très + humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur, + + «SŒUR JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT, + + _de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni!_» + +Quand la lettre eut été transcrite au net, elle la signa, «elle dit que +sa conscience était en extrême paix et qu’elle n’avait plus rien à +dire». Et la journée se passa, avec des alternatives d’assoupissement et +de pleine lucidité, où elle consolait la duchesse et les sœurs qui +pleuraient à son chevet. + +La nuit qui suivit, la dernière, ne pouvant dormir, elle se fit lire le +récit de la mort de sainte Paule par saint Jérôme. «Qui sommes-nous, +nous autres! répétait-elle; nous ne sommes que des atomes auprès de ces +grandes et saintes religieuses.» Puis elle se fit lire le récit de la +mort de saint François de Sales, «pour se conformer à lui aussi bien à +la mort qu’à la vie», un chapitre du Traité de _l’Amour de Dieu_, et +dans les _Confessions_ de saint Augustin, le récit de la mort de sainte +Monique, entremêlant ces lectures d’affectueuses réflexions pour les +unes ou pour les autres. + +Vers les quatre heures du matin, le vendredi 13, on lui demanda comment +elle se trouvait. «La nature rend son combat et l’esprit souffre», +répondit-elle. Puis elle entretint longuement Mme de Montmorency. Vers +les huit heures, elle demanda le père de Lingendes, à qui elle exposa +toute sa vie, et, se sentant faiblir, elle le pria de lui donner les +saintes huiles. Elle reçut l’extrême-onction avec une merveilleuse +ferveur, répondant elle-même à toutes les prières. Le père lui demanda +alors sa bénédiction pour lui et pour toutes les sœurs présentes et +absentes. Elle s’en excusa d’abord humblement, demandant plutôt la +bénédiction du père; puis, joignant les mains et les yeux au ciel, elle +bénit les sœurs agenouillées, leur recommandant avec insistance «l’union +des cœurs». Elle était très émue; les sœurs fondaient en larmes. Le père +leur fit signe de se retirer. «Il est donc temps de se séparer, mes +filles, dit-elle, et de se dire le dernier adieu.» Toutes, rang par +rang, s’approchèrent d’elle pour lui baiser la main; elle les regardait +d’un œil tout maternel, «_leur disant à toutes, à l’oreille, un mot pour +leur perfection_». Sur la demande du père de Lingendes, elle en fit +autant pour lui. + +Après quoi, tout entière en Dieu, les yeux fixés sur l’image du crucifix +et sur celle de la Vierge, écoutant avec une religieuse attention les +lectures pieuses qu’on lui faisait, elle s’associait à toutes les +prières. «Jésus, que ces oraisons sont belles!» disait-elle. «O mon +Père, s’écria-t-elle encore, que les jugements de Dieu sont +effroyables!» Le père lui demanda si elle avait peur. «Non pas, +dit-elle, mais je vous assure que les jugements de Dieu sont bien +effroyables!» Il lui demanda encore si elle n’espérait pas que saint +François de Sales, avec les mères et sœurs décédées, viendrait au-devant +d’elle. Elle répondit avec une grande assurance: «Oui, je m’y fie, il me +l’a ainsi promis.» Elle renouvela solennellement ses vœux. On lui +apporta à baiser une mitre du saint évêque de Genève. Il était cinq +heures du soir. La vie baissait. On fit rentrer la communauté pour faire +de nouveau les prières de la recommandation de l’âme. On lui mit dans la +main gauche le cierge bénit, dans la main droite le crucifix et le petit +sachet qu’elle portait au cou, et qui contenait sa profession de foi, +ses vœux écrits de son sang, et les derniers avis de saint François de +Sales, «pour aller, ainsi parée, au-devant de son Bien-aimé».--«Le voilà +qui vient, lui dit le Père. Ne voulez-vous pas aller au-devant de +lui?--Oui, mon Père, dit-elle, distinctement, je m’en vais. Jésus, +Jésus, Jésus!...» Et sur ces trois mots, elle expira. + +En ce moment même, à Paris, saint Vincent de Paul était en prières. «Il +lui parut,--c’est lui qui l’atteste,--un petit globe comme du feu, qui +s’élevait de terre et s’alla joindre, en la supérieure région de l’air, +à un autre globe plus grand et plus lumineux que les autres; et il lui +fut dit intérieurement que ce globe était l’âme de notre digne mère, le +deuxième de notre bienheureux Père, et l’autre de l’essence divine; que +l’âme de notre digne mère s’était réunie à celle de notre bienheureux +Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe.» + +Quand la mère de Chantal eut rendu le dernier soupir, Mme de Montmorency +lui ferma les yeux. Elle la fit embaumer et, de peur que la piété des +fidèles ne voulût confisquer ces restes sacrés, elle la fit transporter +secrètement à Annecy. Quand le corps pénétra dans le monastère, les +sœurs qui, depuis la nouvelle de la mort, ne pouvaient se regarder sans +pleurer furent soudain saisies d’une grande joie intérieure. Le tombeau +fut placé en face de celui de saint François de Sales. A Moulins, Mme de +Montmorency avait conservé le cœur de sa vieille amie et le lit où elle +était morte et où, disait-elle, «elle avait vu comment meurent les +saints». + + * * * * * + +Quelle belle vie, à ne la considérer même qu’à un point de vue purement +humain! Qu’on songe à tout le bien répandu, à tous les grands exemples +donnés, à toutes les vertus pratiquées, à toute cette prodigieuse +activité uniquement dépensée pour autrui. Qu’on songe aux innombrables +âmes meurtries par la vie ou détachées de la vie, auxquelles les +fondations et les initiatives de sainte Jeanne de Chantal ont donné la +paix et procuré, avec un refuge, de nouvelles raisons de vivre. De +telles vies, de telles âmes, qui ne se conçoivent pas en dehors du +christianisme, sont la meilleure des apologétiques. Dans ce XVIIe siècle +français qui, certes, a eu ses faiblesses et ses tares, mais qui, dans +son ensemble, a tant de gravité et de grandeur, supprimez par la pensée +un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, une sainte +Chantal, et essayez d’entrevoir ce qui lui manque. Épouse et mère, veuve +et religieuse, sainte Jeanne de Chantal a connu toutes les vicissitudes, +vécu toutes les variétés de la destinée féminine, et son œuvre a +largement bénéficié de la richesse, de la multiplicité de ses +expériences. Cette œuvre, qu’elle a marquée du sceau de son robuste +génie et surtout de son grand cœur, qui pourrait, à travers trois +siècles de notre histoire morale, en démêler la secrète, la douce et +profonde influence? Qu’elle ait puissamment contribué à perpétuer +l’idéal chrétien dans le monde, c’est ce qu’aucun esprit de bonne foi ne +saurait nier. Et parmi ceux qui ne croiraient ni au surnaturel, ni à +l’efficacité de la prière, ni à la communion des saints, en est-il +beaucoup qui, mis en présence d’une telle vie, transfigurée par le +christianisme, pourraient ne pas souscrire à ces lignes célèbres de +Taine: «Quand on s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer +l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu’il y +introduit de pudeur, de douceur et d’humanité, ce qu’il y maintient +d’honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni +la culture artistique et littéraire, ni même l’honneur féodal, militaire +et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement +ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y a que lui pour nous +retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible +par lequel incessamment, et de tout son poids originel, notre race +rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil Évangile, quelle que soit son +enveloppe présente, est encore aujourd’hui le meilleur auxiliaire de +l’instinct social.» + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Chapitre I.--Jeune fille d’autrefois 7 + -- II.--La châtelaine de Bourbilly 22 + -- III.--Une veuve chrétienne 34 + -- IV.--A l’école de la sainteté 44 + -- V.--Le détachement de l’amour divin 99 + -- VI.--L’héritage de saint François de Sales 160 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + LE TRENTE NOVEMBRE + MIL NEUF CENT + VINGT-NEUF SUR + LES PRESSES DE + EMMANUEL GREVIN + A LAGNY-S-MARNE. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 *** diff --git a/75198-h/75198-h.htm b/75198-h/75198-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b67c1df --- /dev/null +++ b/75198-h/75198-h.htm @@ -0,0 +1,6438 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Sainte Jeanne de Chantal | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } + +p.r { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***</div> +<p class="c top2em i">LES GRANDS CŒURS</p> + +<p class="c large i">VICTOR GIRAUD</p> + +<h1 class="i">SAINTE JEANNE<br> +<span class="large">DE CHANTAL</span></h1> + +<blockquote class="epi"> +<p>« Un cas humain représenté au vif. »</p> + +<p class="sign sc">(Amyot.)</p> + +<p>« Je vous vois avec votre cœur vigoureux +qui aime et qui veut puissamment, et je lui +en sais bon gré : car ces cœurs à demi +morts, à quoi sont-ils bons ? »</p> + +<p class="sign"><span class="blk">(Lettre de <span class="sc">saint François de Sales</span><br> +à <span class="sc">sainte Jeanne de Chantal</span>.)</span></p> + +</blockquote> + +<p class="c gap i">E. FLAMMARION, ÉDITEUR</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c i large top2em">LES GRANDS CŒURS</p> + + +<p class="c"><span class="xsmall">VOLUMES PARUS</span> :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap">RENÉ BAZIN<br> +<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></td> +<td class="r i"><div>PIE X</div></td></tr> +<tr><td class="drap">MARIE GASQUET</td> +<td class="r i"><div>SAINTE JEANNE D’ARC</div></td></tr> +<tr><td class="drap">HENRI GHÉON</td> +<td class="r i"><div>LE SAINT CURÉ D’ARS</div></td></tr> +<tr><td class="drap">VICTOR GIRAUD</td> +<td class="r i"><div>SAINTE JEANNE DE CHANTAL</div></td></tr> +<tr><td class="drap">GEORGES GOYAU<br> +<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></td> +<td class="r i"><div>SAINT BERNARD</div></td></tr> +<tr><td class="drap">HENRI-ROBERT<br> +<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></td> +<td class="r i"><div>LOUIS XVI</div></td></tr> +<tr><td class="c"><div>— </div></td> +<td class="r i"><div>MALESHERBES</div></td></tr> +<tr><td class="drap">FRANCIS JAMMES</td> +<td class="r i"><div>LAVIGERIE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Mgr JULIEN<br> +<span class="xsmall">Évêque d’Arras. Membre de l’Institut.</span></td> +<td class="r i"><div>SAINT FRANÇOIS DE SALES</div></td></tr> +<tr><td class="drap">CHARLES LE GOFFIC</td> +<td class="r i"><div>LA TOUR D’AUVERGNE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">M.-D. ROLAND-GOSSELIN, O. P.</td> +<td class="r i"><div>ARISTOTE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">GÉNÉRAL WEYGAND</td> +<td class="r i"><div>TURENNE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">COLETTE YVER</td> +<td class="r i"><div>SAINT PIERRE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">RENÉE ZELLER</td> +<td class="r i"><div>LACORDAIRE</div></td></tr> +</table> +</div> +<p>La Collection « Les Grands Cœurs » publiera des ouvrages +de Mgr Grente, évêque du Mans ; M. Pierre de +Nolhac, de l’Académie française ; Duc de la Force, de +l’Académie française ; R. P. Sertillanges, de l’Institut ; +R. P. Janvier, A. Chérel, René Johannet, Édouard Schneider, +José Vincent, etc.</p> + +<div class="break"></div> + +<blockquote class="epi"> +<p class="i top4em">C’est le propre des grands cœurs de +découvrir le principal besoin des +temps où ils vivent et de s’y consacrer.</p> + +<p class="sign i sc">P. Lacordaire.</p> + +</blockquote> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em i">Il a été tiré de cet ouvrage :<br> +dix exemplaires sur papier de Hollande<br> +numérotés de 1 à 10,<br> +et soixante-quinze exemplaires sur papier teinté<br> +vélin pur fil Lafuma<br> +numérotés de 11 à 85.</p> + + +<div class="break"></div> + + +<p class="top4em"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la"><i>Nihil obstat :</i><br> +Lutetiæ Parisiorum<br> +die XXVI junii anno MCMXXIX<br> +<span class="sc">Yvo de la Brière</span>,<br> +cens. dep.</span></p> + + +<p class="gap r"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la"><i>Imprimatur :</i><br> +Lutetiæ Parisiorum<br> +die 16<sup>a</sup> novembris 1929<br> +<span class="sc">V. Dupin</span>,<br> +v. g.</span></p> + + + +<p class="c gap small">Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction +réservés pour tous les pays.<br> +<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1929,<br> +by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em i">A MA FEMME</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1" title="CHAPITRE PREMIER JEUNE FILLE D’AUTREFOIS">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="small">JEUNE FILLE D’AUTREFOIS<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></span></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce petit livre doit beaucoup à ses devanciers : au volume +récent, sagace et bien informé de M. le vicomte du Jeu (Perrin), +à la copieuse biographie classique de Mgr Bougaud (Poussielgue), +au livre si vivant, si fin et si pénétrant de l’abbé Bremond +(Gabalda), aux travaux de MM. Henry Bordeaux et +F. Strowski (Plon). Et, bien entendu, on s’est reporté aux +sources proprement dites, à la délicieuse Vie de sainte Chantal +par sa secrétaire, la mère de Chaugy, aux œuvres et aux lettres +de la Sainte, à la correspondance de saint François de Sales, +dans les admirables éditions qu’en ont procurées les visitandines +du premier monastère d’Annecy.</p> +</div> + +<p>Elle est née à Dijon, comme saint Bernard et +comme Bossuet. Comme eux de vieille souche bourguignonne, +elle est bien de cette race où le sang est +chaud, dru, généreux, où l’ardeur idéaliste s’accompagne +toujours d’un ferme bon sens, d’une forte +attache aux réalités de la vie et du sol, d’un magnifique +besoin d’action. Par son père, le président +Frémyot, elle appartient à une famille de parlementaires +où le loyalisme monarchique et catholique est +une vivante et constante tradition. Par sa mère, +Marguerite de Berbisey, — les Berbisey se sont +alliés à la famille de saint Bernard, — elle a comme +recueilli une parcelle de l’héritage moral de +l’homme étonnant qui fut en son temps le fondé de +pouvoirs de la papauté. « Bon sang ne peut mentir », +disait-elle ; et ce n’est pas elle qui eût fait +mentir le proverbe.</p> + +<p>Comme les Pascal, comme les Bossuet, comme +nombre de familles de l’ancienne France, les Frémyot +ont progressivement franchi « l’étape ». Sortis +probablement du peuple, ils s’élèvent peu à peu jusqu’aux +plus hautes magistratures provinciales. Le +bisaïeul du président Frémyot était un simple officier +de la maison du Téméraire ; son grand-père fut +clerc et auditeur des comptes ; son père, conseiller +au Parlement de Bourgogne ; lui-même fut successivement +conseiller maître à la Chambre des +Comptes, avocat général, président à mortier du +Parlement, maire de Dijon. De génération en génération, +on le voit, ces Frémyot montent et se poussent. +Leur activité, leur intelligence, leur esprit +d’ordre, leur sens des affaires ont assuré leur fortune, +donné l’essor à leurs légitimes ambitions. Robustes +et fervents chrétiens, d’ailleurs, ils n’entendent pas +plaisanterie sur le chapitre de la religion ; ils n’ont +aucune complaisance pour les hérétiques. M<sup>me</sup> de +Chantal pourra dire avec vérité qu’elle « rendait +tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais aucun +de sa race, à ce que l’on ait su, n’a été que très +bon catholique ». Et c’est elle, sans doute, qui a +conté à sa confidente, la charmante mère de +Chaugy, la savoureuse et symbolique anecdote que +voici :</p> + +<p>Son grand-père, le conseiller Jean Frémyot, à +l’âge de soixante-quinze ans, « eut révélation du +jour et de l’heure de son décès ». La veille, il alla +dire adieu à ses parents et amis, « leur disant, avec +une sainte simplicité, qu’il était sur son départ pour +aller au voyage éternel ». Mais il était trop faible +pour monter sur sa petite mule. Alors, « cette bête, +comme si elle eût connu la nécessité de son maître, +étend ses quatre jambes, s’abaisse jusque quasi à +toucher la terre avec son ventre, et demeure dans +cette posture jusqu’à ce que ce bon vieillard fût bien +agencé sur sa selle, que tout doucement elle se releva +tirant ses pieds l’un après l’autre, et au retour de ce +petit voyage, elle se mit dans la même posture pour +laisser descendre commodément son bon maître. » +Celui-ci, rentré chez lui, se mit au lit, passa la nuit +en prières, et, le matin venu, après s’être confessé, +avoir communié, reçu l’extrême-onction, se fit dire +une messe qu’il entendit pieusement de son lit. Au +moment où le prêtre levait le calice, il expira comme +il l’avait prédit, « disant, en latin, ce verset de +David : <i lang="la" xml:lang="la">Quando consolaberis me ?</i> O Dieu ! quand +me consolerez-vous ? »</p> + +<p>Plus anciennement connus que les Frémyot, les +Berbisey se sont élevés comme eux aux premières +charges du Parlement de Bourgogne. Là aussi les +traditions de foi et de vertus chrétiennes sont restées +très vivaces. De Marguerite de Berbisey, la mère de +sainte Chantal, morte au bout de quatre ans de mariage, +nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elle +fut « regrettée de tous et surtout des pauvres, qui +l’accompagnèrent à sa dernière demeure, en pleurant +et en l’appelant tout haut leur bienfaitrice ».</p> + +<p>Resté veuf à trente-six ans avec deux filles et un +fils en bas âge, Bénigne Frémyot partagea son temps +entre ses occupations professionnelles et l’éducation +de ses enfants. Sa plus jeune sœur, veuve, elle aussi, +vint habiter avec lui et tenir sa maison. Ce foyer +ainsi reconstitué ne paraît pas avoir été trop austère. +Dans ce pays de vie plantureuse et facile on n’est pas +très morose, et le monde parlementaire en particulier +a presque toujours su fort bien concilier la +gravité des idées et des mœurs avec les libres agréments +de la vie sociale.</p> + +<p>Le président Frémyot n’aimait pas les protestants, +et dès sa jeunesse il ne perdait pas une occasion +de combattre leur influence. Soir et matin, +il réunissait ses enfants et, dans des entretiens +familiers, il veillait à leur instruction religieuse, +les mettant en garde contre l’hérésie, réchauffant +et entretenant leur foi dans la véritable Église. Ces +leçons n’ont point été perdues.</p> + +<p>C’était une haute et forte personnalité que celle +du président Frémyot. La netteté de son esprit, la +droiture de son jugement, l’élévation et l’énergie de +son caractère s’étaient de bonne heure imposées à +tous ses collègues, et telle était son autorité, comme +avocat général, que la cour ne manquait jamais de +se rallier à ses conclusions. Il est à croire qu’il approuva +vigoureusement la généreuse attitude du +lieutenant-général de la province, Léonor de Chabot-Charny +qui, sous l’influence de Pierre Jeannin, +avocat-conseil de la ville, au moment de la Saint-Barthélemy, +refusa d’exécuter les ordres sanguinaires +qu’il avait reçus. Bien que l’heureuse ville de +Dijon, derrière ses fortes murailles, fût à l’abri des +coups de main, le zèle catholique et le patriotisme +de Bénigne Frémyot s’attristaient des maux sans +nombre que les funestes guerres religieuses déchaînaient +sur tout le pays. Les bandes de Coligny, surtout +leurs alliés, les reîtres et lansquenets venus +d’Allemagne, à plus d’une reprise parcourent la +Bourgogne, pillant, brûlant, violant, massacrant, en +dignes successeurs des hordes d’Attila. Partout des +scènes de meurtre et de désolation : les hommes se +jetant à l’eau ou sautant par-dessus les murs, les +femmes « se sauvant toutes nues en chemise par les +chemins avec leurs petits enfants » ; plus de quatre +cents villages brûlés en 1569 ; nouvelle invasion dévastatrice +en 1576 : il semblait que ces effroyables +misères ne dussent jamais prendre fin.</p> + +<p>Vingt ans encore les guerres civiles vont déchirer +la France. Sous l’impopulaire Henri III, la Bourgogne, +longtemps fidèle à son roi, adhère bruyamment +à la Ligue : en 1588, le Parlement enregistre +solennellement l’édit. Persécuté, honni pour son obstiné +loyalisme, M. Frémyot se retire à Flavigny +avec les rares parlementaires, — un Bossuet, note +l’abbé Bremond, était du nombre, — auxquels il a +fait partager ses convictions ; et là, muni des pleins +pouvoirs du roi, il oppose un Parlement légal au +Parlement rebelle. Menacé par les ligueurs de recevoir +« dedans un sac » la tête de son fils, leur prisonnier, +il adresse au lieutenant-général une lettre +très digne sans raideur et très ferme, empreinte du +plus noble stoïcisme, et qu’on nous a heureusement +conservée : « Ni les tourments que l’on pourrait me +donner, y disait-il, ni ceux que l’on fera à mon fils, +que je sentirai plus que les miens, ne me pourraient +ébranler à faire chose contre mon honneur et le +devoir d’un homme de bien. J’aime mieux mourir +tôt, ayant la réputation entière, que vivre longuement +sans réputation. » Ce langage cornélien dut +toucher le lieutenant-général : les ligueurs se contentèrent +d’une « très grosse rançon ».</p> + +<p>Henri III meurt assassiné : le roi légitime est un +huguenot. Grave crise de conscience pour le président +Frémyot : « en une nuit, il devint tout blanc +du côté sur lequel il s’était couché ». Mais son parti +est pris : il n’abjurera pas sa foi monarchique. A +Flavigny, à Semur, il organise la résistance à la +Ligue : il paie de ses deniers les soldats du roi de +France, lui recrute partout des partisans, leur fait +prêter serment, « à la condition qu’il se ferait catholique », +sacrifiant tout, son temps, sa santé, sa +situation, sa fortune, à la cause qu’il avait embrassée. +Quand, le 20 juin 1595, Henri IV, converti, sacré +roi de France, vainqueur des Espagnols à Fontaine-Française +et rentré dans sa bonne ville de Dijon +enfin soumise, se fit présenter le petit parlement de +Semur qu’il avait immédiatement convoqué, ce dut +être pour M. Frémyot une grande joie. Il n’abusa +pas de sa victoire. Henri IV lui « départit ses caresses +royales avec profusion » et voulut faire de ce +juste un premier Président : il refusa et se fit accorder +simplement la grâce d’un de ses plus mortels ennemis +que le roi allait envoyer au supplice. « Sire, +lui déclara-t-il un jour, je vous confesse que si Votre +Majesté n’eût crié de bon cœur : Vive l’Église romaine ! +je n’aurais jamais crié : Vive le roi +Henri IV ! » Henri IV, qui aimait cette chrétienne +franchise, eût été heureux d’avoir sous la main à +Paris le président Frémyot. Celui-ci ne voulut pas +quitter Dijon. Son expérience de la vie et des +hommes, tous les deuils qui l’avaient accablé l’avaient +sans doute détaché du monde : il voulait se +faire prêtre ; il ne le put, ayant été marié deux fois, +et la seconde avec une veuve. Redevenu très populaire, +comblé de faveurs et de bénéfices par le roi, +nommé par le Parlement, puis confirmé par le +peuple, maire de Dijon, il fut, quinze années durant, +dans sa province natale, l’un de ceux qui, par +leur zèle et leur dévouement, collaborèrent le plus +activement à l’œuvre réparatrice que l’autorité +royale avait entreprise.</p> + +<p>De ce grand chrétien, de ce père héroïque et sage +qu’elle aimait et respectait profondément, Jeanne de +Chantal sera la digne fille. Elle avait une sœur aînée, +Marguerite, d’un an plus âgée qu’elle, et un frère +cadet, André, plus tard archevêque de Bourges, dont +la naissance coûta la vie à sa mère. Elle était née le +23 janvier 1572, — l’année de la Saint-Barthélemy, — tout +près du Palais, dans le vaste hôtel, aujourd’hui +détruit, des Frémyot. Elle fut baptisée le jour +même et appelée Jeanne, du nom de saint Jean +l’Aumônier, dont c’était la fête. L’éducation à la +fois virile et tendre qu’elle reçut de son père et de +sa tante suppléa, dans la mesure du possible, à l’absence +d’une direction maternelle, et il en fut pour +elle, nous dit-on, « non guère moins que si elle eût +été au sein de sa défunte mère ». C’était une enfant +vive et pieuse, et les mots d’enfant qu’on nous cite +d’elle nous donnent à croire qu’elle avait de bonne +heure hérité du peu de sympathie de son père pour +les protestants. Il ne semble pas qu’on ait beaucoup +poussé son instruction : son intelligence, ses lectures, +ses observations personnelles feront le reste. « Elle +apprenait, nous dit la mère de Chaugy, avec une +grande souplesse et vivacité d’esprit tout ce qu’on +lui enseignait, et on l’instruisait de tout ce qui est +convenable à une demoiselle de sa condition et de +son bon esprit : à lire, écrire, danser, sonner des +instruments, chanter en musique, faire des ouvrages, +etc., etc. »</p> + +<p>Et, bien entendu, dans ce milieu très profondément +religieux, on cultivait et on encourageait ses +précoces dispositions à la piété. Elle avait une dévotion +toute particulière pour la Vierge, « se nommant +elle-même son enfant ». Elle pleurait à la vue d’un +malheureux. « Si je n’aimais pas les pauvres, disait-elle, +il me semble que je n’aimerais plus le bon +Dieu. » Et de sa confirmation date un désir « qui ne +la quitte plus, de faire de grandes choses pour Dieu, +et même de souffrir le martyre ».</p> + +<p>N’allons pas croire, cependant, que d’austères +pensées de cloître hantaient déjà cette vive jeunesse. +Dans ces vieilles familles bourguignonnes de magistrats +humanistes et bons vivants on savait concilier +les devoirs et les plaisirs, Dieu et le monde. Un mot, +un simple mot de la mère de Chantal nous ouvre à +cet égard les plus aimables perspectives. « Moi, dit-elle, +<i>qui ai été fille à toute folie</i>, quand je donnais +aux étourneaux que je nourrissais un petit morceau +de sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout +où je voulais. » Je la vois, pleine de vie, de +santé et de bonne humeur, jolie d’ailleurs et le +sachant peut-être, rieuse et même un peu espiègle, +aimant toutes les belles et bonnes choses de la nature +et de la vie, délicieusement primesautière, charmante +en un mot et « traînant tous les cœurs après +soi » : car j’imagine que ce n’étaient pas les seuls +étourneaux qui la suivaient « en haut et en bas, +partout où elle voulait ». Et elle me fait un peu +songer à Jacqueline Pascal enfant.</p> + +<p>En 1587, sa sœur aînée, Marguerite, épousait, à +seize ans, Jean-Jacques de Neuchaize, seigneur des +Francs, âgé de quarante. Les Neuchaize étaient de +bons gentilshommes du Poitou, apparentés aux +Saulx-Tavanes, une des plus grandes familles de +Bourgogne : par ce brillant mariage, les Frémyot +gravissaient un nouvel échelon de la hiérarchie sociale. +Le jeune ménage retourna peu après en +Poitou, emmenant Jeanne, qui devait s’entendre à +merveille avec sa sœur et qui, probablement, son +père étant sur le point de se remarier, ne se souciait +guère de rester seule avec une belle-mère. M. Frémyot +« souhaitait fort de la garder auprès de soi », +mais « il s’en dépouilla néanmoins pour le contentement +de sa fille aînée ». Peut-être aussi, songeant +à son prochain remariage, aux troubles croissants +qui menaçaient de désoler la Bourgogne, jugeait-il +plus sage et plus prudent d’éloigner quelque temps +la jeune fille. Cet éloignement devait durer cinq ans.</p> + +<p>Chez le baron des Francs servait « une vieille demoiselle », +une gouvernante sans doute, un peu sorcière, +à ce qu’il paraît, et qui « n’oublia rien pour +flétrir par ses artifices cette belle fleur croissante ». +Jeanne, sauvegardée par sa piété, sut se dérober à +toutes ces manœuvres corruptrices, et elle finit par +obtenir de son beau-frère qu’il congédiât « cette +mauvaise créature ». M. des Francs aurait voulu +marier sa jeune belle-sœur dont le sérieux et la grâce +avenante séduisaient tout le monde. Elle repoussa +deux demandes de mariage en apparence très avantageuses, +l’une avec un gentilhomme huguenot qui +d’abord avait essayé de donner le change sur ses +opinions, mais dont elle devina les véritables sentiments, +l’autre avec un aventurier qui avait fort +habilement réussi à en imposer à toute sorte de gens, +mais contre lequel un sûr instinct l’avait bien vite +mise en garde.</p> + +<p>Le Poitou n’avait pas été épargné par la fureur +iconoclaste des protestants. Partout des monastères, +des églises, des chapelles ruinées, profanées ou brûlées. +La ferveur religieuse de Jeanne s’attristait profondément +à la vue de toutes ces ruines, dont, sa +vie durant, elle garda le vivace et douloureux souvenir. +« Elle avait, disait-elle souvent, un tel regret +de voir ces églises en ce piteux état, qu’elle ne pouvait +s’empêcher de pleurer en les voyant et que +<i>parfois elle n’osait ôter son masque</i>, parce que l’on +connaissait qu’elle avait pleuré ; et l’on faisait des +enquêtes, quel mécontentement elle pouvait avoir +chez Monsieur son beau-frère. » Bien qu’elle ne se +dérobât pas au monde, à « toutes les honnêtes libertés +et divertissements permis aux demoiselles de +sa condition », il semble, à en juger par un portrait +que nous avons d’elle, qu’elle ait scrupuleusement +évité dans sa mise les excentricités provocantes des +modes d’alors : la modestie et la simplicité de ses +toilettes rehaussaient encore le charme original et +très prenant de toute sa personne.</p> + +<p>Jeanne allait avoir vingt ans. A Semur, où il +bataillait contre les ligueurs, M. Frémyot devait +trouver son foyer bien désert : sa seconde femme +était morte en donnant le jour à un fils qui ne +vécut pas ; son fils André poursuivait à Paris ses +études. Profitant de l’interruption des opérations militaires, +il fit revenir auprès de lui sa seconde fille. +Les deux sœurs eurent quelque peine à se quitter, +au témoignage de la mère de Chaugy. « Elles se +séparèrent, nous dit cette dernière, avec de grands +ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si +grande union et bonne intelligence, qu’elles n’avaient +jamais eu une parole de travers ni de conteste ; +aussi notre bienheureuse Mère la regardant +comme sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu’elle eût +fait à sa propre mère. » Peut-être s’entendait-elle +moins bien avec son beau-frère, dont les vues ne +concordaient pas toujours avec les siennes.</p> + +<p>De retour en Bourgogne, « elle fut beaucoup recherchée +en mariage ». Il ne semble pas qu’elle ait +alors songé à se faire religieuse ; mais, si l’on en +croit le décret de canonisation, elle n’avait point la +vocation conjugale et elle aurait voulu rester fille. +En ce temps-là, on ne se préoccupait guère de consulter +les enfants sur leurs goûts personnels. Le président +Frémyot avait en vue, pour sa fille, un parti +fort brillant. Il avait distingué un jeune gentilhomme, +le baron Christophe de Rabutin-Chantal, +et l’avait fait nommer capitaine de la garnison de +Semur. C’était le fils d’un vieux soldat des armées +royales, le baron Guy de Chantal, dont la vie accidentée +et romanesque avait été traversée de tragiques +aventures. La famille des Rabutin était très +ancienne. Par sa mère, le baron Christophe était le +dernier descendant de la famille de saint Bernard. Il +était aimable, fin, poète à ses heures, très doux et +fort séduisant ; très brave avec cela ; il était sorti +victorieux de dix-huit duels, mais sans avoir, dit +Bussy, « jamais tué personne ». Le portrait qu’on +croit avoir de lui au musée de Versailles évoque +l’image d’un charmant et beau cavalier. Le choix du +président Frémyot était heureux, et Jeanne n’eut +pas beaucoup de peine à s’abandonner à la volonté +paternelle. Elle aima de tout son jeune cœur « ce +brave seigneur » qui lui rendait pleinement sa tendresse. +Elle était, dit un manuscrit, « d’une taille au-dessus +de la médiocre. Ses yeux étaient noirs et vifs, +le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles +et le sourire charmant ; la physionomie majestueuse +tempérée par un grand air de douceur. » +« Elle était, écrit de son côté la mère de Chaugy, de +riche taille, d’un port généreux et majestueux, sa +face ornée de grâces, et d’une beauté naturelle fort +attrayante, sans artifice et sans mollesse ; son humeur +vive et gaie, son esprit clair, prompt et net, +son jugement solide ; il n’y avait rien en elle de +changeant ni de léger. Bref, elle était telle qu’on la +surnomma la Dame parfaite ; et ce fut avec regret +universel qu’on la vit sortir de Dijon [ou plutôt de +Semur] pour aller demeurer à Bourbilly, qui est le +château où résidait d’ordinaire le baron de Chantal. » +En un mot, la solidité dans la grâce : comment +Chantal, même s’il avait été, comme le prétend +Bussy, « fort galant » dans sa prime jeunesse, +n’aurait-il pas été le plus épris des maris ?</p> + +<p>Le mariage, — « l’un des plus accomplis qui +aient été vus », — fut célébré dans la chapelle de +Bourbilly, le 28 décembre 1592. En des temps moins +troublés, il l’eût été sans doute à Dijon, au milieu +d’une nombreuse assistance. Seuls les Neuchaize et +quelques parents et amis y assistaient. Se marier +en pleine guerre civile, c’était un bel acte de foi dans +l’avenir, mais on était brave chez les Frémyot, +comme chez les Chantal, et dans ce généreux pays +de Bourgogne on ignorait la peur de vivre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br> +<span class="small">LA CHATELAINE DE BOURBILLY</span></h2> + + +<p>A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant +vallon que traverse une petite rivière, le +Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly, vaste +masse carrée flanquée de tours, défendue par de +hautes murailles, entourée de fossés, et à laquelle on +accédait par un pont-levis. Des salles immenses et +glaciales, que chauffaient de hautes cheminées sculptées, +et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin. +C’est là que la jeune baronne est appelée à +vivre. Le domaine était riche, et M<sup>me</sup> de Sévigné +l’estimera plus tard cent mille écus ; mais le malheur +des temps, l’incurie des Rabutin qui « brûlaient la +chandelle par les deux bouts », l’un à Monthelon, +l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis « les +affaires de la maison ». En mariant son fils à la +riche héritière des Frémyot, le vieux baron Guy, +spéculant sans doute sur le goût du président pour +la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron +Christophe avouait 8.000 écus de dettes : il en avait +15.000. C’était presque toute la dot de Jeanne.</p> + +<p>Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur +elle « tout le soin de sa maison ». Elle était jeune, +aimable et aimée, un peu insouciante peut-être, et, +comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un +peu de sa jeunesse et de la vie. L’administration +d’une maison « où il n’y avait pas peu de besogne » +n’était point son fait. « <i>Elle y eut une extrême répugnance</i>, +car elle n’avait jamais su ce que c’était que +soucis, sinon par ouï-dire ; et <i>il lui fâchait extrêmement +de sacrifier sa liberté innocente</i> aux tracas +embarrassants du soin d’un ménage. » Mais on ne +résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un +mari dont on veut mériter la confiance. Christophe +de Chantal allégua l’exemple de sa propre mère. +C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui +avait dû avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence +avec son violent et capricieux mari : l’héroïsme +chrétien avec lequel elle avait supporté et +longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer +au sein semble un chapitre de la vie des martyrs. La +jeune femme était une âme de la même famille. +Elle « fut si touchée du récit de la vertu de cette +belle-mère, que, dans le regret de n’avoir pas joui +de sa conduite et de sa douce présence, elle se résolut, +dès ce jour-là même, de se rendre son imitatrice, +et, sans plus disputer, se chargea des affaires +et des soins de la maison ».</p> + +<p>Et avec cette générosité, cette fermeté de décision +qui la caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, +« ceignant ses reins de force et fortifiant son bras ». +Tous les matins elle fait dire la messe à la chapelle +du château, et, le dimanche, pour l’édification du +voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit +éloignée d’une demi-lieue : elle veille à ce que tous +les gens de sa maison assistent, autant que possible, +à l’office matinal ; la prière du matin et du soir est +faite en commun ; elle-même se charge des instructions +pour les domestiques. Elle proscrit ou brûle +tous les « mauvais livres » qu’elle a trouvés à Bourbilly, +et fait sa lecture habituelle de la <i>Vie des +Saints</i> ou des <i>Annales de France</i>. Levée tous les +jours de grand matin, elle a vaqué aux soins du +ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au travail +quand se lève M. de Chantal « qui aime fort à +dormir la grasse matinée ». Elle a l’œil à tout, visite +à cheval les fermes les plus éloignées, dirige et surveille +tout, travaux et serviteurs, se fait rendre des +comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais +inactive, à l’ordinaire cousant ou filant parmi ses +domestiques, toujours vêtue de laine, sauf quand +quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de +revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout +de quelque temps de ce régime, les créanciers +étaient payés, le domaine avait repris son ancienne +valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle +ruche d’autrefois, féconde en miel et en bonnes +œuvres.</p> + +<p>Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point +une vertu morose. On recevait, on chassait à Bourbilly. +La jeune châtelaine savait se faire obéir, mais +elle savait encore mieux se faire aimer. « Elle n’était +point crieuse, ni maussade parmi ses domestiques » : +en dix-huit ans, « elle n’a presque point changé de +serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle congédia +pour ne les pouvoir faire amender ». Il n’est +pas vrai, comme on se l’imagine dans nos fausses +démocraties, que les humbles n’aiment point l’autorité. +Le peuple aime à être bien commandé ; il +déteste l’anarchie et le caprice ; il n’a que du mépris +pour ceux qui flattent ses bas instincts ; il est tout +naturellement l’ami d’une règle intelligente et qui +se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont +l’âme d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par +sa fermeté, sa netteté d’esprit et sa douceur, se concilier +les volontés les plus rebelles. On l’aimait pour +son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et +bonne. Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. +Elle n’avait point, avec l’âge, dépouillé sa grâce +mutine d’enfant espiègle « à toute folie », et son +profond sentiment du devoir s’accommodait fort +bien des vifs élans d’une verve malicieuse et parfois +bien ingénieusement spirituelle. Écoutez-la longtemps +après conter à ses religieuses, avec un sourire +encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire +lever M. de Chantal : « Lorsqu’il commençait d’être +tard, et que j’étais revenue dans la chambre, y faisant +assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît +la messe à la chapelle pour faire après les affaires +qui restaient, l’impatience me venait. J’allais tirer +les rideaux du lit en lui criant qu’il était tard, qu’il +se levât, que le chapelain allait commencer la +messe ; enfin, je prenais une bougie allumée et la +lui mettais sous les yeux et le tourmentais tant +qu’enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du +lit. »</p> + +<p>Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit +la visite d’un ami de ce dernier, qui depuis +longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive ; l’ami +ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher, +la fine baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir +compagnie ; elle lui dit « qu’il fallait qu’elle allât +pour quelque affaire chez une demoiselle sa voisine, +qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce +soir-là et là-dessus monte à cheval pour aller coucher +ailleurs ». Grande confusion du galant qui repart +aussitôt. — La voyez-vous, à ce souvenir, rire +encore sous cape ? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne +de Chantal quelque chose de l’Elmire de Molière. +Il n’y a qu’une Française pour être ainsi vertueuse, +avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos.</p> + +<p>Dans cette vie si active et si remplie, les grands +devoirs chrétiens de la charité occupent une place +privilégiée. Je ne sais rien de plus touchant que +l’amour de M<sup>me</sup> de Chantal pour les pauvres, sa sollicitude +toute maternelle pour les souffrants et les +déshérités de la vie. Elle est vraiment la providence +de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à vivre. Visites +multipliées aux malades, soins donnés à tous +ceux qui souffrent, soins minutieux et qui ne craignent +pas de descendre aux plus répugnants détails, +aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et ces +mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses +et compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont +un don de toute la personne, et qui, plus que tout +le reste, vont au cœur des humbles, la châtelaine de +Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les +misères autour d’elle. « Il y avait plaisir, disait-on, +à être malade, pour avoir les visites de la sainte +baronne. » Un soir, on l’appelle auprès d’une +femme en couches, dont l’état semble désespéré. +Elle accourt, passe une partie de la nuit auprès de la +malade, à laquelle elle prodigue ses soins. Enfin, +elle consent à se retirer pour prendre un peu de +repos. Peu après son départ, un mieux sensible se +produit, et l’accouchement a lieu comme par miracle. +Transporté de joie, le père, en sortant, aperçoit +par terre, à sa porte, à genoux et en prières, +la baronne qu’on croyait partie.</p> + +<p>En ces temps de guerres civiles, la misère était +grande dans les campagnes françaises. Il suffisait +d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise récolte pour +plonger dans la désolation toute une province. En +ces occurrences la charité de M<sup>me</sup> de Chantal opérait +des prodiges. Dans une grande chambre du château +où elle avait fait dresser des lits, elle recueillait les +malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A +leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter +secrètement du pain tous les jours. Elle faisait +construire un très vaste « four des pauvres » qu’on +chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à +tous ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même +du potage et du pain, remplissant les écuelles, +puisant dans les corbeilles, renvoyant chacun avec +une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde, +les pauvres accouraient. On les faisait entrer par une +porte et sortir par l’autre. Souvent quelques-uns, +leur aumône reçue, faisaient le tour du château, +puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans +doute, mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle +aussi une mendiante spirituelle, et que Dieu ne la +repoussait pas. A deux reprises, la provision de +grains étant sur le point d’être épuisée, « elle se +confia à Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la +farine de froment et le peu de seigle furent multipliés +six mois durant que la famine continua ». +Mais elle, par humilité, déclarait « qu’elle avait +toujours attribué cette grâce à la grande vertu et +dévotion d’une sienne servante, nommée dame +Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement ».</p> + +<p>La vraie charité chrétienne ne va pas sans une +extrême indulgence à l’égard des faiblesses humaines. +M<sup>me</sup> de Chantal s’ingéniait de mille manières +à tempérer les sévérités de son mari et presque +toujours elle obtenait gain de cause : « Si je suis +trop prompt, lui disait-il, vous êtes trop charitable. » +Elle faisait sortir la nuit de leur humide +prison les paysans que le baron y avait fait enfermer, +et les envoyait coucher dans un lit ; « et le lendemain, +de grand matin, pour ne pas déplaire à son +mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et +en allant donner le bonjour à M. de Chantal, elle +lui demandait si aimablement congé d’ouvrir à ces +pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi toujours +elle l’obtenait. » Toujours un peu de malice +et d’espièglerie mêlées à la plus active bonté.</p> + +<p>Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus +vive, la plus confiante tendresse. M<sup>me</sup> de Chantal +s’est reproché plus tard, d’« oublier ses dévotions » +quand son mari était auprès d’elle, et de « faire +quasi aboutir toutes ses pensées et ses prières pour +la conservation et retour de M. de Chantal ». Peut-être +y a-t-il là quelque excès de scrupule rétrospectif. Il +semble bien que, durant tout le temps de son mariage, +avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait +en toutes choses, elle ait su fort bien concilier ses +devoirs de très pieuse chrétienne et ses devoirs +d’épouse, de maîtresse de maison et même de +femme du monde, et qu’elle n’ait pas eu à souffrir +d’une sorte de conflit intérieur. Mais il paraît certain +aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait +en elle comme une grande recrudescence de piété. +« Dès que je ne voyais pas M. de Chantal, disait-elle, +je sentais en mon cœur de grands attraits d’être +toute à Dieu. » Et le malicieux Bussy écrit de son +côté : « Quand M. de Chantal était à l’armée ou à +la cour, elle donnait tout à Dieu ; quand il retournait +auprès d’elle, elle se donnait toute à lui. »</p> + +<p>Le baron Christophe était souvent absent. A +peine marié depuis trois mois, il avait dû reprendre +son service auprès du roi Henri et partager sa vie +guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie +de son escorte. Quelques jours après, au combat +de Fontaine-Française, sa très brillante conduite lui +valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il avait +été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans +doute avec sa femme, à la triomphale entrée du +Béarnais victorieux dans la vieille cité bourguignonne +et à l’émouvante réception du président +Frémyot. Une belle carrière s’ouvrait devant lui. Il +la suivit quelque temps, peut-être avec l’espoir de +conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600, pour +des raisons restées obscures, il prend le parti de se +retirer définitivement dans son château de Bourbilly. +Comme il était poète, il fit « une chanson d’adieu +aux dames de la cour ». La mère de Chaugy qui l’a +vue nous assure qu’« il protestait au dernier couplet +que la seule pensée des vertus de sa chère moitié gravait +dans son âme le mépris des vanités et grandeurs +de la cour ». Peut-être « les tendresses extraordinaires » +qu’il avait pour sa femme et une préoccupation +religieuse croissante suffisent-elles à expliquer +cette retraite prématurée qui dut profondément +réjouir M<sup>me</sup> de Chantal, toujours tremblante pour +la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas +des tristesses qui allaient suivre.</p> + +<p>Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur +ne lui était point chose étrangère. Peu après son +mariage, elle avait perdu presque subitement sa +sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont +le mari, grièvement blessé à Fontaine-Française, +ne tarda pas à la suivre. Ses deux premiers enfants +moururent en bas âge, et quand on la connaît un +peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond +chagrin. Quatre autres enfants, un fils et trois filles, +lui naquirent, et ses joies maternelles furent une diversion +aux soucis que lui causaient les fréquents +départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à +l’automne de l’année 1600, il était fort malade : il +passa cinq ou six mois au lit ou à la chambre. +Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa +femme lui prodigua les soins les plus tendres. « Elle +passait, nous dit Bussy, les jours au chevet de son +lit et les nuits à la chapelle. » Des pensées funèbres +se présentaient souvent à l’esprit du malade. « Il +voulait qu’ils se fissent une promesse réciproque, +que le premier libre par la mort de l’autre consacrât +le reste de ses jours au service de Dieu. » Mais +elle « ne pouvait ouïr parler de division, et détournait +ce propos de mort, dès qu’il était entamé. »</p> + +<p>Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie +passé, M. de Chantal se rétablit à vue d’œil. La vie +ordinaire de réunions et de chasses reprenait son +cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout +à elle, revenait à la joie : un quatrième enfant, une +fille, lui était née. Elle était encore au lit, n’étant +accouchée que depuis quinze jours, quand on lui +annonce que, dans un accident de chasse, son mari +a été blessé à la cuisse. « Ah ! dit-elle, on me dore la +pilule. » Elle se lève précipitamment, et accourt +auprès du blessé. « Ma mie, lui dit-il, l’arrêt du ciel +est juste ; il le faut aimer, il faut mourir. — Non, +non, dit-elle, il faut chercher guérison. — Ce sera +en vain », dit le malade. <i>Elle voulut dire quelques +paroles sur l’imprudence de celui qui avait fait ce +funeste coup</i> : « Ah ! lui dit le malade ! honorons +la céleste Providence, regardons ce coup de plus +haut ! » Et il se confesse, rappelle au sentiment du +devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait +se tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant +sa femme, l’exhortant au pardon et à la résignation. +La douleur de la malheureuse baronne +était si grande « qu’elle ne put jamais faire venir +son cœur jusqu’à prononcer le <i>oui</i> de cette résignation, +mais se dérobait de la chambre du malade, et +allait crier tout haut en certain lieu écarté : « Seigneur, +prenez tout ce que j’ai au monde, parents, +biens et enfants, mais laissez-moi ce cher époux que +vous m’avez donné. » Tout fut inutile : la blessure +était grave ; elle fut peut-être mal soignée par des +médecins que troublaient et intimidaient les objurgations +passionnées de M<sup>me</sup> de Chantal. La plaie +s’infecta et au bout de huit jours, le baron Christophe +mourait, « avec une fermeté, dit Bussy, et +une résignation aux volontés de Dieu dignes du +mari d’une sainte ». Il avait trente-cinq ans : il +n’avait été marié que huit ans.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br> +<span class="small">UNE VEUVE CHRÉTIENNE</span></h2> + + +<p>Le désespoir de la pauvre veuve fut terrible. Elle +avait vingt-huit ans ; elle avait été parfaitement +heureuse, et elle aimait de toute son âme ardente et +profonde ce charmant, ce délicieux mari qu’avait été +Chantal. « Elle rendit, nous dit-on, les devoirs funèbres +à son cher défunt avec beaucoup d’honneur +et de courage, mais avec des déluges de larmes incomparables. » +Elle dut aller jusqu’au fond de cet +abîme de douleur qui est la réalité tragique de la +sombre destinée humaine. « Elle passait, écrit +Bussy, les nuits à genoux à prier et à pleurer, de +sorte qu’on fut obligé de veiller pour la faire au +moins tenir au lit. » Au bout de trois ou quatre +mois, « elle était devenue comme un squelette », +et l’on commençait à craindre pour sa vie.</p> + +<p>Elle était dans un état de trouble profond. En la +frappant, Dieu lui avait fait violemment sentir tout +le « néant de cette vie » et lui avait inspiré, ou +plutôt avait réveillé en elle le désir, déjà ancien, de +se consacrer toute à lui. Elle fait vœu de chasteté, et +d’abord se contente de « vivre chrétiennement dans +sa viduité en élevant vertueusement ses enfants ». +Mais bientôt elle est en proie à des tentations si violentes, — tentations +qui n’avaient pas attendu son +veuvage pour se manifester, mais dont la vraie +nature nous échappe<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, — que, « dans la fureur +de cette tempête », elle fut sur le point de périr et +« se dessécha » d’une manière pitoyable. En même +temps, elle éprouvait pour le service de Dieu un tel +attrait que, dit-elle, « j’eusse voulu quitter tout et +m’en aller dans un désert pour le faire plus entièrement +et parfaitement, et hors de tous les obstacles +extérieurs, et je crois que <i>si le lien de mes quatre +petits enfants ne m’eût retenue</i> par obligation de +conscience, <i>je m’en fusse enfuie</i>, inconnue, dans la +Terre Sainte, pour y finir mes jours. » Elle avait un +immense désir de connaître la volonté de Dieu et +de la suivre, et ce désir, qui s’exhalait « par une +certaine clameur intérieure », la « consumait et dévorait +au dedans ». Les tentations redoublaient, +rendues plus intolérables encore par l’attrait divin +qui les accompagnait. Et dans cette crise redoutable +où les sentiments les plus divers, exaspérés par la +douleur, se livraient un mortel assaut, elle languissait, +maudissant les visites, se plaignant qu’« on ne +la laissât pas pleurer à son aise, et qu’en croyant la +soulager, on la martyrisât », ayant pour unique +plaisir « de s’aller promener seule dans un petit +bois, pour répandre à souhait son cœur et ses larmes +devant Dieu ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Il semble pourtant qu’il s’agit surtout de tentations contre +la foi, si du moins nous interprétons bien quelques mots +d’elle, que nous rapporte la mère de Chaugy (<i>Mémoires</i>, p. 55). +Plus tard, après le départ de saint François de Sales, elle est +« saisie d’une nouvelle tempête et affliction d’esprit ». « Je +souffrais, dit-elle, ce me semble, un martyre qui dura environ +trente-six heures, durant lesquelles je ne pris ni sommeil ni +nourriture, et dans le susdit temps, je fus délivrée de toutes +mes autres tentations, et <i>avais une grande clarté aux choses +de la sainte foi : je m’en émerveillais, car c’était ma plus +grande peine</i>. » — A la mère de Blonay, elle déclara un jour +(<i>Mémoires</i>, p. 445) « qu’elle avait été attaquée de toute sorte +de tentations, excepté de celles contre la pureté ».</p> +</div> +<p>Aux ardentes prières, aux actes de la piété la +plus fervente, elle joint tous les scrupules et toutes +les rigueurs de l’ascétisme chrétien. Elle distribue +aux pauvres et aux églises les vêtements de son mari +et les siens propres, congédie « avec d’honnêtes récompenses » +la plupart de ses serviteurs, se réduit +au train de vie le plus modeste, s’interdit toute distraction, +consacrant tout son temps à la prière, à la +lecture et aux bonnes œuvres. Elle jeûne, se donne la +discipline, se couvre d’un cilice. Et quoiqu’elle +« n’eût jamais ouï parler de directeur, de maître +spirituel », voilà qu’elle est prise d’un intense désir +d’en posséder un, « parlant à Dieu comme si elle +l’eût vu de ses yeux corporels », le conjurant de +« lui donner un homme qui fût vraiment saint ». +« Je vous promets et jure en votre face, s’écriait-elle, +que je ferai tout ce qu’il me dira de votre part. »</p> + +<p>Or, un jour qu’elle « allait aux champs, à cheval, +priant toujours Notre-Seigneur au fond de son +cœur de lui montrer ce guide fidèle qui la devait +conduire à lui, passant par un grand chemin au-dessous +d’un pré, dans une belle et grande plaine, +elle vit, tout à coup, au bas d’une petite colline, non +guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et +ressemblance de notre Bienheureux Père François +de Sales, évêque de Genève, vêtu d’une soutane +noire, du rochet et le bonnet en tête, tout comme il +était la première fois qu’elle le vit dans Dijon. » Et +en même temps qu’elle se sentait l’âme inondée de +joie et de certitude, elle entendit une voix qui lui +disait : « Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et des +hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta +conscience. » La vision, « disparue aux yeux du +corps », resta si présente aux yeux de son âme que, +trente-cinq ans après, elle déclarait la retrouver en +elle-même, aussi nette, aussi vivante qu’au premier +jour.</p> + +<p>D’autres visions suivirent. Un jour, dans l’église +de Monthelon, il lui fut révélé « que l’amour céleste +voulait consumer en elle tout ce qui lui était propre, +et qu’elle aurait des travaux intérieurs et extérieurs +en grand nombre ». « Une autre fois, écrit-elle, dans +la chapelle de Bourbilly, Dieu me montra une +troupe innombrable de filles et de veuves qui venaient +à moi et m’environnaient, et il me fut dit : +« Mon vrai serviteur et vous, aurez cette génération : +ce me sera une troupe élue, mais je veux qu’elle +soit sainte. » Le sens de tous ces appels lui échappait ; +et les tentations continuant toujours, « elle +flottait de la joie à la douleur » ; elle déclarait plus +tard « que jamais elle n’aurait soupçonné qu’on +pût à la fois être si heureuse et tant souffrir ».</p> + +<p>Et vers le temps où M<sup>me</sup> de Chantal avait eu la vision +anticipée de celui qui allait être son guide spirituel, +voici que Dieu, écrit la mère de Chaugy, +« découvrait à notre Bienheureux Père, en un ravissement, +dans la chapelle du château de Sales, les +principes de notre Congrégation, et lui fit voir en +esprit celle qu’il avait choisie pour première pierre +fondamentale d’icelle ». Quand pour la première +fois les deux saints se virent, ils se reconnurent.</p> + +<p>La première année de veuvage étant expirée, +M. Frémyot, pour donner quelque diversion à la +douleur de sa fille, la fit venir auprès de lui à +Dijon. Là, bien des larmes furent encore versées : +M<sup>me</sup> de Chantal n’osait pas révéler à son père, — qu’elle +aimait pourtant tendrement, mais dont elle +redoutait peut-être le rude bon sens autoritaire et +l’inexpérience mystique, — le véritable état de son +âme, son aversion du monde et son ardent désir +d’être toute à Dieu. Dans les familles les plus unies, +les représentants de deux générations successives ont +bien rarement pensé et senti de la même manière. +Dans son impatience d’une direction spirituelle, +M<sup>me</sup> de Chantal se mit alors entre les mains d’un +religieux « docte et vertueux », mais farouchement +étroit, dur et despotique, peu expert au maniement +des âmes. « Il chargea son esprit de quantité de +prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, +pratiques et observances diverses, de considérations +et ratiocinations extrêmement laborieuses. +Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit, +des jeûnes, disciplines et autres macérations en +quantité. » Chose plus bizarre peut-être encore, il +« l’attacha à sa direction par quatre vœux : le premier, +qu’elle lui obéirait ; le second, qu’elle ne le +changerait jamais ; le troisième, de lui garder la +fidélité du secret en ce qu’il lui dirait ; le quatrième, +de ne conférer de son intérieur qu’avec lui ». Victime +obéissante, la pauvre veuve n’éprouvait que +déception et dégoût ; elle « voyait clairement que +ce n’était pas celui qui lui avait été montré » ; mais +elle se soumettait docilement à tout, attribuant ses +répugnances à « son peu de vertu ». Deux ans et +quelques mois elle subit cet absurde « martyre » ; +son âme « comme empigée », abreuvée d’amertume +et d’inquiétude, se débattait dans l’obscurité +et la contrainte.</p> + +<p>Elle n’était pas au bout de ses épreuves. Pendant +l’été de 1602, elle venait à peine de rentrer à Bourbilly, +où ses intérêts l’appelaient, quand elle reçut +une lettre de son beau-père, lui enjoignant de venir +demeurer auprès de lui, dans son vieux château rustique +de Monthelon, menaçant, si on ne lui obéissait +pas, de se remarier et de déshériter ses petits-enfants. +Le vieux gentilhomme avait soixante-quinze +ans. C’était un « homme sévère et chagrin ». +Orgueilleux et violent, comme tous les Rabutin, +entiché de son nom, il était la terreur de tout +son entourage. Ses mœurs étaient loin d’être +exemplaires. Il avait installé à Monthelon une maîtresse-servante +dont il avait eu cinq enfants, et qui +faisait la loi au château. C’était une de ces natures +grossières, criardes, avides et tracassières dont le +contact devrait être insupportable à toute âme bien +née. Jeanne de Chantal n’ignorait probablement +rien de cette situation. On juge de sa désolation en +lisant la lettre du vieux baron. « Joignant son cœur +à cette croix », elle accepta pourtant de se rendre à +l’impérieux désir de son beau-père, d’abord dans +l’intérêt de ses propres enfants, puis, et sans doute en +souvenir de son mari et de la sainte belle-mère +qu’elle n’avait pas connue, enfin, dans une pensée +d’humilité et de mortification personnelle, et avec +le désir et l’espoir de faire quelque bien là où Dieu +l’appelait, d’amener le rude vieillard à une vie plus +régulière et de l’acheminer à une fin vraiment chrétienne. +Et elle partit pour Monthelon avec ses quatre +enfants, en plein hiver, vers la fin de 1602.</p> + +<p>Avant de quitter Bourbilly, où elle avait été si +heureuse et où elle ne devait plus revenir qu’en passant, +elle avait multiplié dans toute la région les +bienfaits et les actes de charité. Elle fit distribuer aux +pauvres tous les grains et toutes les provisions qui se +trouvaient au château. Quand elle partit, « il y avait +un grand nombre de pauvres, tant veuves, orphelins +qu’autres, qui pleuraient et gémissaient d’une manière +pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu’ils +perdaient leur bonne mère ». Le « purgatoire » vers +lequel elle se rendait devait durer sept ans et demi.</p> + +<p>Monthelon est à trois lieues d’Autun. Le manoir, +simple ferme aujourd’hui, qui faisait soupirer plus +tard M<sup>me</sup> de Sévigné, a moins grand air que Bourbilly. +Au milieu de vastes prairies, des tours rondes, +encadrant une galerie qui ouvre sur une cour. La +vie qu’allait y mener cette jeune veuve de trente ans, +et dont, par avance, elle se promettait peu de joies +humaines, dépassera encore ses peu optimistes prévisions. +Mal accueillie par la toute-puissante maîtresse, +qui n’avait pas dû conseiller et approuver sa +venue, elle se heurta bien vite à une hostilité de tous +les instants. Médisances, faux rapports, allusions +blessantes, aigreurs, reproches, « injures » même, on +n’épargna rien pour rendre intolérable à la pauvre +baronne le séjour de Monthelon et pour lui aliéner +l’affection de son trop crédule et faible beau-père. +« Naturellement vive et impérieuse », comme toutes +les personnalités supérieures, Jeanne de Chantal eut +beaucoup à souffrir de toutes ces misères. En admirable +maîtresse de maison qu’elle était, elle vit avec +peine le désordre et le gaspillage qui régnaient au +château, et elle essaya tout d’abord d’y porter remède. +Des scènes pénibles furent sa récompense. +Désavouée par son indigne beau-père, elle se résigna +au rôle effacé où on voulait la confiner. On +assurait sa nourriture et « son petit train » ; « le +reste de l’entretien se prenait sur les revenus de +Bourbilly ». « Elle n’eût osé faire donner un verre +de vin à un messager » sans la permission de +l’autre. Elle poussait l’abnégation jusqu’à supporter +que l’on traitât les enfants de cette créature sur le +même pied que les siens propres, « leur apprenant +à lire, les peignant et les habillant de ses +propres mains ». Jamais une plainte ni un +signe d’impatience. Tout son temps libre, elle le +réservait aux pauvres, pour lesquels elle travaillait +sans cesse. Dans une chambre écartée, elle avait +organisé une abondante pharmacie ; et de toutes +parts, pauvres et malades accouraient vers elle.</p> + +<p>Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures +d’une nature ardente, plus disposée à dominer qu’à +s’humilier. La religion pacifiait tout cela, ramenait +dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et +la sérénité. En 1603, M<sup>me</sup> de Chantal s’était fait +affilier à la congrégation des Franciscains, « afin de +participer aux biens qui se font en icelle ». Elle +avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation +de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et +qu’on la lui dît tous les jours. Pendant le carême, +elle se levait de grand matin, montait à cheval, et +allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait +à cheval, et passant par de petites rues pour +n’être ni vue, ni arrêtée, elle repartait au grand trot +pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure où le +vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa +présence, avait coutume de se mettre à table. « Elle +se contentait, nous dit sa biographe, d’ouïr la parole +de Dieu et la cacher en son cœur, pour la réduire +en pratique. » Tant de ferveur, de patience, de +courage et d’humble résignation n’allait pas tarder +à recevoir leur mystique récompense.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br> +<span class="small">A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ</span></h2> + + +<p>Il était d’usage, à Dijon, que le « corps de ville » +fît appel à quelque prédicateur réputé pour prêcher +le carême et l’avent. Or, le 3 août 1603, sur proposition +du maire, on décida de s’adresser pour +l’année suivante à « messire François de Sales, +prince-évêque de Genève », « personnage de +grande doctrine en la théologie », et dont le renom +ne faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes +les difficultés qui semblaient se conjurer pour +mettre obstacle à ce dessein, se sentit « l’âme tirée +par Dieu » et « secrètement forcé » de répondre à +cet appel qui semble « l’avoir fort surpris », et, par +une lettre charmante qui nous a été conservée, il +accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent, +mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et, +au début du mois de mars 1604, M. de Sales s’acheminait +vers la vieille cité bourguignonne.</p> + +<p>De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à +venir à Dijon passer le temps du carême et entendre +un orateur dont on disait tant de bien. M<sup>me</sup> de +Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père +et elle se mit en route avec ses enfants pour la +maison paternelle, heureuse de s’y retrouver et, à +son insu, marchant vers son destin.</p> + +<p>Elle n’arriva que le premier vendredi de carême +(5 mars 1604), et, le jour même, elle se rendit à la +Sainte-Chapelle pour entendre le sermon. Quand +François de Sales monta en chaire, elle « connut, au +premier regard qu’elle jeta sur lui », — on devine +avec quel émoi ! — « que c’était celui-là même que +Dieu lui avait montré pour directeur ».</p> + +<p>L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était +grand, d’aspect robuste, le visage plein, allongé par +la barbe, la lèvre fine, prête au sourire, le regard +pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement +découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu +rendre, c’est, quand il priait, prêchait ou officiait, +l’espèce de splendeur diffuse qui irradiait de tout +son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange +de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée +et de gravité, de majesté même. Sa voix avait un +charme de douceur incomparable. Son débit grave +et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la +souriante familiarité, l’accent intime, la flamme secrète +de sa parole, tout cela enlevait, conquérait les +cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme +« céleste », qui s’adressait à d’autres âmes, plus +humbles, et qui peu à peu les élevait jusqu’à elle. +A Paris, où, deux années auparavant, il avait prêché +plus de cent fois, il avait connu de grands succès, +et la chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs. +A Dijon, il devait retrouver des triomphes +analogues : avec une humilité parfaite il en rapportait +tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu.</p> + +<p>En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel +fut le sujet de son discours ? Nous l’ignorons, — car +les quatre ou cinq brefs sommaires en latin qui +nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons +de ce même carême ; — mais nous ne pouvons +douter que l’impression produite sur M<sup>me</sup> de +Chantal ne fût très vive. « J’admirais tout ce qu’il +faisait et disait, a-t-elle déclaré, et le regardais +comme un ange du Seigneur. » « Tous les jours, +elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire +du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait. » +Et lui, tout absorbé qu’il fût par son sermon, avait +bien remarqué cette pieuse auditrice, et reconnu en +elle « celle que Dieu lui avait autrefois montrée ». +Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre +frère de la baronne, l’archevêque de Bourges, avec +lequel il avait eu, au sujet de biens ecclésiastiques, +conférés par le Roi, une contestation, vite apaisée +d’ailleurs : « Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il, +quelle est cette jeune dame, <i>claire-brune</i>, vêtue +en veuve, qui se met à mon opposite au sermon, et +qui écoute si attentivement la parole de vérité ? »</p> + +<p>Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près. +L’évêque de Genève était descendu chez un ami +intime du président Frémyot, M. de Villers, avocat +du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et +chez son fils. Là, et chez d’autres amis communs, il +rencontrait M<sup>me</sup> de Chantal qui « le suivait partout, +tant qu’elle pouvait ». Il se plaisait chez les Frémyot, +qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux. +Il aimait « d’une affection totalement filiale » le président, +dont il admirait et consultait « la belle bibliothèque », +et qui, de son côté, « ne pouvait assez +hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation ». +Et surtout il se sentait tout particulièrement +attiré vers cette âme, qu’il devinait unique, de +jeune femme, sur laquelle il avait sans doute déjà +des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière. +Un jour il lui demanda si elle songeait à +se remarier, et sur sa réponse négative : « Eh bien ! +dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne. » Innocente +coquetterie ou simple habitude mondaine, « elle +portait encore certaines parures et gentillesses permises +aux dames de qualité après leur second +deuil ». Dès le lendemain, les « gentillesses » disparurent, +au grand contentement de l’évêque. Mais le +sacrifice, à son gré, n’avait pas été complet. En dînant, +il remarqua encore « des petites dentelles de +soie à son attifet de crêpe » : « Madame, observa-t-il, +si ces dentelles n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être +propre ? » Le soir même, en se déshabillant, elle les +décousit elle-même. Un autre jour, « voyant des +glands au cordon de son collet », il lui dit : « Madame, +votre collet laisserait-il d’être bien attaché, +si cette invention n’était pas au bout du cordon ? » +Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les +glands. L’épreuve, cette fois, était décisive.</p> + +<p>Bien qu’elle « mourût d’envie » de se confier à +un aussi saint personnage, elle n’osait le faire à cause +des engagements que son autre directeur lui avait +fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque +temps, de peur qu’elle ne lui échappât, avait placé +auprès d’elle, comme surveillante, une de ses filles +spirituelles qui avait pour mission de ne la point +quitter d’une semelle. Le mercredi saint, M<sup>me</sup> de +Chantal subit « une si furieuse attaque de tentation » +qu’elle dut aller chercher quelque calme +auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa +surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à +moitié, — car ses scrupules ne l’abandonnaient pas, — son +frère, l’archevêque de Bourges, gardait la +porte de la salle, pour que personne ne pût entrer. +Scène d’un haut comique dans sa gravité, et que la +rieuse Jeanne devait plus tard, j’imagine, conter +avec un demi-sourire. De cet entretien « elle sortit +tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui +avait parlé ». La semaine suivante, elle exprima au +pieux évêque son grand désir de recevoir les sacrements +par lui. Il y fit, « pour l’éprouver », quelque +difficulté ; mais enfin il y consentit, « et Dieu lui +donna dans cette confession de si grands sentiments +et lumières pour le bien et la conduite de sa pénitente, +et <i>sentit loger cette âme si intimement dans la +sienne</i>, que lui-même entrait en profonde considération, +ainsi qu’il dit par après ». Cependant, elle +n’osait pas encore se dégager de son jaloux directeur ; +et François de Sales, toujours prudent et +discret, la rassurait, la calmait, s’accommodant d’un +partage qui conciliait tout, et où elle crut tout +d’abord « trouver son compte ».</p> + +<p>Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait +l’admiration et la gratitude universelles par son +ardent, son inlassable amour des âmes. Il se faisait +tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de +prêcher le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni +aux Ursulines les dames pieuses de la ville et il leur +faisait des instructions familières sur la vie dévote. +M<sup>me</sup> de Chantal ne manquait point de s’y rendre. +Du premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré. +« <i>Dès le commencement</i> que j’eus l’honneur de le +connaître, a-t-elle dit, je l’admirais comme un oracle, +<i>je l’appelais saint du fond de mon cœur</i> et le tenais +pour tel. » Et ailleurs : « Son maintien si digne et +si saint me touchait à ce point que <i>je ne pouvais +retirer mes yeux de dessus lui</i>. Ses paroles ne m’édifiaient +pas moins : il parlait peu, mais d’une manière +si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui +le consultaient, que <i>je n’estimais aucun bonheur +comparable à celui d’être auprès de lui</i>, d’entendre +les paroles de sagesse qui sortaient de sa bouche, et +pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, +<i>je me serais estimée trop heureuse d’être la dernière +de ses domestiques</i>. »</p> + +<p>Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges +disait sa première messe ; l’évêque de Genève l’assistait, +et comme tous les autres prêtres, devait +communier de sa main. « Il se mit à genoux au bas +du marchepied, et se traîna en cette posture jusqu’à +l’endroit du milieu de l’autel pour recevoir la sainte +communion avec tant de dévotion, qu’il tira les +larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de +toute la tête, surtout au moment où le jeune Frémyot, +le cœur ému et les yeux en larmes, déposa la +sainte hostie sur les lèvres du saint évêque. » M<sup>me</sup> de +Chantal fut témoin du prodige, qu’elle signala à +l’une de ses cousines, et l’on juge de son émotion +quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait +se rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit +François de Sales lui proposer de s’y retrouver : elle +« sentit une grande joie de cette espérance ».</p> + +<p>Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple +« qui était fort content de lui » s’assembla en foule +dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne, qu’occupait +l’archevêque de Bourges et lui prodigua les +témoignages les plus touchants de la plus respectueuse +gratitude. On ne voulait pas le laisser partir ; +on sollicitait sa bénédiction ; on proposait même +de le porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le +maire et les échevins vinrent le remercier de sa +peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux +présents, qu’il refusa, « ayant fait vœu contraire ». +« Je ne veux que vos cœurs », protestait-il. Il les +emportait avec lui. « Je ne rencontrai jamais, écrivait-il +un peu plus tard, un si bon et si gracieux +peuple, ni si doux à recevoir les saintes impressions. » +La voiture put enfin s’ébranler. On le +reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de +Losne.</p> + +<p>La veille, il était venu faire ses adieux à la famille +du président Frémyot. « Madame, dit-il à +Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous parler +en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès +que j’ai le visage tourné du côté de l’autel pour +célébrer la sainte messe, je n’ai plus de pensées de +distraction ; <i>mais depuis quelque temps vous me +venez toujours autour de l’esprit, non pas pour me +distraire, ains pour me plus attacher à Dieu</i> ; je ne +sais ce qu’il me veut faire entendre par là. » Et au +premier relais, il lui envoya ce court billet : « Dieu, +ce me semble, m’a donné à vous. Je m’en assure +toutes les heures plus fort. C’est tout ce que je vous +puis dire ; recommandez-moi à votre bon ange. » +Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux.</p> + +<p>La veille de la Pentecôte, M<sup>me</sup> de Chantal fut +prise d’une mortelle angoisse : pour suivre la volonté +de Dieu, devait-elle « se ranger totalement +sous la conduite du saint Évêque », ou bien revenir +à son ancien directeur ? De guerre lasse, elle fait +appel à son confesseur, le Père de Villars, recteur des +Jésuites, « homme profond en science, et d’une éminente +piété et religion », lequel lui affirme « avec +des sentiments de Dieu extraordinaires » que sans +hésitation possible elle devait accepter la direction +de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces discours, +elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier +directeur était revenu : sans la blâmer de ce +qu’elle avait fait, et même en l’autorisant à écrire +à François de Sales, il insistait sur la nécessité d’un +directeur unique et la pressait de renouveler ses +vœux. Le saint évêque, comme s’il hésitait un peu +à contracter les derniers engagements, à moins que +ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne rien +brusquer et de mieux connaître la vraie volonté +divine, le saint évêque écrivait de fort belles lettres, +charmantes et affectueuses, demandant le nom et +l’âge des enfants « qu’il tient pour siens devant +Dieu », mais se tenant dans les généralités, ne disant +ni oui ni non, et se gardant bien de trancher dans +le vif. Enfin il déclara qu’il fallait se revoir, d’abord +à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait +fait vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de +Chantal n’eut que le temps d’aller à Fontaine-lez-Dijon +prier saint Bernard, pour lequel elle avait une +dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir +d’une vision qu’elle avait eue naguère, accompagnée +de la présidente Brulart et de l’abbesse du Puy +d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude « avec une +grande allégresse intérieure ».</p> + +<p>Elle arriva le 21 août dans la charmante petite +ville qu’encadre de façon si pittoresque tout un +cirque de verdoyantes montagnes. François de Sales, +de son côté, y arrivait avec sa mère, M<sup>me</sup> de Boisy, +et sa jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et +présentations faites, l’évêque laisse les quatre autres +femmes ensemble et, prenant Jeanne de Chantal à +part, « il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en +elle, ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité +et candeur, qu’elle n’oublia rien ». Lui écoute +attentivement, mais ne répond rien, et ils se séparent. +Le lendemain matin, il va la trouver. « Il paraissait +tout las et abattu : « Asseyons-nous, lui dit-il, +<i>je suis tout las et n’ai point dormi, j’ai travaillé +toute la nuit à votre affaire</i>. Il est fort vrai que c’est +la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite +spirituelle, et que vous suiviez mes avis. » Un +instant de silence ; puis, levant les yeux au ciel : +« Madame, vous le dirai-je ? Il le faut dire, puisque +c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents +ne valent rien qu’à détruire la paix d’une +conscience. Ne vous étonnez pas si j’ai tant retardé à +vous donner une résolution : je voulais bien connaître +la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de +fait en cette affaire que ce que sa main ferait. » — « J’écoutais, +a dit Jeanne, le saint prélat, comme si +une voix du ciel m’eût parlé ; <i>il semblait être dans +un ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir +ses paroles l’une après l’autre, comme ayant peine à +parler.</i> » Le même jour, à la messe, tandis qu’elle +renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de +chasteté, lui-même, « élevant le très saint sacrement +de l’autel, à la vue de la divine Majesté, de la très +sainte Vierge Notre-Dame, de son bon ange, et de +celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très +chère fille, et de toute la cour céleste », « réitérait et +confirmait son vœu solennel de perpétuelle chasteté », +et il « promettait de conduire, aider, servir et +avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le +plus soigneusement, fidèlement et saintement qu’il +saurait en l’amour de Dieu et perfection de son +âme ». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte +écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles. +Le même jour, elle commençait sa confession générale, +qui fut terminée le 25. Il lui donna une règle +de vie ; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse +d’être enfin affranchie de cette « captivité intérieure » +où son âme était tenue jusqu’alors.</p> + +<p>Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage +à l’église de Notre-Dame de l’Étang où, +quelques mois auparavant, elle avait accompagné +François de Sales, et, « en présence de la glorieuse +Vierge Marie », elle y renouvelle ses vœux, et en +dresse l’acte qu’elle signe de son sang sur l’autel. +Ses troubles étaient revenus : inquiétude au sujet de +son premier directeur, « tentations de la foi ». Il +fallut que l’évêque de Genève lui écrivît une longue +et admirable lettre pour la rassurer, la prémunir et +la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur +« mollet » : il libère, mais il mortifie : « Il +sera bon d’appliquer quelquefois cinquante ou +soixante coups de discipline, ou trente, selon que +vous serez disposée. C’est grand cas comme cette +recette s’est trouvée bonne en une âme que je connais… +Mais de ce troisième remède, il en faut user +modérément, et selon le profit que vous en verrez +réussir par l’expérience de quelques jours. » Et il +entre dans le détail des exercices de piété, des devoirs +quotidiens, des règles à suivre pour l’éducation des +enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond, +nous paraître sa direction, elle n’est point rude, +inhumaine et contraignante ; elle est toute parfumée +de tendresse. Sa grande règle, qu’il écrit « en grosses +lettres » est la suivante : « <i>Il faut tout faire par +amour et rien par force ; il faut plus aimer l’obéissance +que craindre la désobéissance.</i> » Et pour apaiser +tous les scrupules de sa pénitente, écoutez de +quel ton il lui parle et l’encourage : « Ma très chère +sœur, sachez que dès le commencement que vous +conférâtes avec moi de votre intérieur, Dieu me +donna un grand amour de votre esprit. Quand vous +vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut +un lien admirable à mon âme <i>pour chérir de plus +en plus la vôtre</i>, ce qui me fit vous écrire que Dieu +m’avait donné à vous, ne croyant pas <i>qu’il se pût +plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon +esprit</i>, et surtout en priant Dieu pour vous… Chaque +affection a sa particulière différence d’avec les +autres. <i>Celle que je vous ai a une certaine particularité +qui me console infiniment</i>, et, pour dire tout, +qui m’est extrêmement profitable… <i>Je n’en voulais +pas tant dire, mais un mot tire l’autre</i>, et puis je +pense que vous le ménagerez bien. » Et à propos de +l’Église qui « ne nous enseigne point de prier pour +nous en particulier, mais toujours pour nous et nos +frères chrétiens » : « Il ne m’était jamais arrivé, dit-il, +sous cette forme de pensée générale, de porter +mon esprit à aucune personne particulière : depuis +que je suis sorti de Dijon, sous cette parole de <i>nous</i>, +plusieurs personnes qui se sont recommandées à moi +me viennent en mémoire ; <i>mais vous, presque ordinairement +la première</i>, et quand ce n’est pas la première, +<i>qui est rarement, c’est la dernière pour m’y +arrêter davantage</i>. Se peut-il dire que cela ? Mais, à +l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique +point à personne ; <i>car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec +toute vérité et pureté</i>. »</p> + +<p>Il faudrait, pour commenter une telle page, où +l’amitié la plus tendre et la plus chastement spirituelle +s’enveloppe de tant de pudeur et la ferveur +religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement +délicate que celle du saint évêque de +Genève. Et l’on conçoit que M<sup>me</sup> de Chantal ait pu +dire : « Je l’avais en telle vénération que, quand je +recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à +genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et +recevais ce qu’il me disait, comme provenant de +l’esprit de Dieu. »</p> + +<p>En même temps qu’à M<sup>me</sup> de Chantal, il écrivait +à son frère, l’archevêque de Bourges, qui lui avait +demandé des conseils sur la prédication, à son père, +le président Frémyot qui lui demandait des conseils +de direction. « Je vous supplie, disait-il à ce dernier, +d’ôter le plus de vos affections de ce monde que vous +pouvez, et, à mesure que vous les arracherez, de les +transplanter au Ciel. » Voulait-il déjà préparer le +vieillard aux séparations qui allaient suivre et que +déjà il prévoyait ? En tout cas, M. Frémyot devait +plus tard se rappeler ces pressantes exhortations.</p> + +<p>Ainsi intimement associée à la vie intérieure de +François de Sales, M<sup>me</sup> de Chantal n’a pourtant pas, +du premier coup, trouvé la paix de l’âme à laquelle +elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle +a fait de son saint directeur est le bon. Ses tentations, +surtout contre la foi et contre l’Église, redoublent. +Éprise de perfection comme elle l’est, mais +trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler +les étapes et s’élever sans coup férir, d’un premier +élan, jusqu’au sommet de la vie mystique. Et elle +retombe sur elle-même : elle a des défaillances, des +chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des +amertumes ; les sources de la sensibilité religieuse +semblent taries en elle. Elle souffre, elle dépérit, +même physiquement, et elle s’applique à la lettre +la divine parole : « Mon âme est triste jusqu’à la +mort. » Dans cette nouvelle crise, l’évêque de Genève +la soutient, l’éclaire de ses conseils, de son +expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure, +la calme, lui prêche la patience, qui « est d’autant +plus parfaite qu’elle est moins mêlée d’inquiétude +et d’empressement » ; il lui indique les meilleurs +moyens de repousser l’assaut de « l’ennemi » ; il +la conjure d’« acquiescer entièrement » à la volonté +de Dieu : « il veut que vous le serviez sans goût, +sans sentiment, avec des répugnances et convulsions +d’esprit » ; il lui prodigue les témoignages de la +plus touchante affection. « Et courage, <i>ma chère +âme</i>, s’écrie-t-il… Voyez-vous, <i>ma fille, mon âme</i>,… +ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner +aucune peine ; car je proteste que ce m’est une +extrême consolation d’être pressé de vous rendre +quelque service… » Enfin, ils décidèrent de se revoir +encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte +de 1605.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait +obtenu « assez difficilement » de son père et de son +beau-père « la permission » de faire ce voyage. Le +saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange +où, trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, +« il avait eu de hautes pensées sur sa venue ». +Il lui fit faire une confession générale, lui +fit renouveler ses vœux. Il était « ravi de joie » des +dispositions où il la voyait. A la fin, ce dialogue +s’engagea entre eux, que la mère de Chaugy nous +a heureusement conservé : « C’est donc tout de bon +que vous voulez servir à Jésus-Christ ? — Tout de +bon, dit-elle. — Donc, vous vous dédiez toute au +pur amour. — Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me +consume et qu’il me transforme en soi. — Est-ce +sans réserve que vous vous y consacrez ? — Oui, +sans réserve, je m’y consacre. — Méprisez-vous donc +tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir +Jésus-Christ et sa bonne grâce ? — Je le méprise, +dit-elle, de toute mon âme ; et il m’est en horreur. — Pour +conclusion, ma fille, vous ne voulez donc +que Dieu ? — Non, répliqua-t-elle, je ne veux que +lui, pour le temps et l’éternité. »</p> + +<p>Ces quelques jours passés dans une entière intimité +d’âme furent, pour l’un et pour l’autre, « de +grandes bénédictions ». Souvent Jeanne de Chantal +avait eu le vif désir de se faire religieuse. « O mon +Dieu, mon Père, disait-elle, hé ! ne m’arracherez-vous +point au monde et à moi-même ? » L’évêque +de Genève calmait de son mieux cette ferveur. Manifestement, +il avait des vues, et depuis longtemps, sur +sa fille spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les +laissait mûrir et se préciser ; il avait horreur d’agir +avec précipitation ; une vocation ne lui paraissait +sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve +du temps. « Il y a quelques années, déclara-t-il +un jour à sa pénitente, que Dieu m’a communiqué +quelque chose pour une manière de vie ; mais +je ne vous le veux dire d’un an. » Il ne s’expliqua +pas davantage, et elle s’abstint toujours de l’interroger. +Mais un autre jour qu’elle exprimait vivement +son ardent désir de quitter le monde, il lui +fit une réponse tardive, grave et sérieuse : « Oui, +dit-il, un jour vous quitterez toutes choses, vous +viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total +dépouillement et nudité de tout pour Dieu. » Mais +il n’estimait pas le moment venu. « Il me renvoya, +disait-elle plus tard, avec cette recommandation, de +ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale. » +Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement +à cette auguste volonté.</p> + +<p>Non content de lui tracer tout un programme +de vie, il ne perdait pas une occasion de la mortifier +dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle n’aimait +pas de certains mets : olives, limaces fricassées ; il +lui en servait, « de quoi son estomac se souleva ». +Ayant appris qu’elle appelait sa femme de chambre +de grand matin, quand elle se levait pour faire son +oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas +que sa dévotion fût importune à personne. Et elle +suivit si bien ses avis que ses domestiques disaient +d’elle : « Le premier conducteur de Madame ne la +faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions +tous ennuyés ; mais Monseigneur de Genève la fait +prier à toutes les heures du jour, et cela n’incommode +personne. »</p> + +<p>Après dix jours de grandes joies spirituelles passés +au château de Sales, elle revint à Monthelon où +bien des tracas d’affaires l’attendaient. Elle partageait +à peu près également son temps entre son père +et son beau-père. Dès lors, « on vit reluire en elle +une sainte liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée +de grandes suavités ». Conformément aux prescriptions +de l’évêque de Genève, elle régla sa vie +avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du +matin, et l’été même, plus tôt encore, au premier +coup de son réveil, sans le secours de personne, elle +allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait +dans son oratoire et faisait une heure d’oraison +mentale, puis ses prières quotidiennes. Après quoi, +elle se peignait et s’habillait seule et sans feu, quelque +froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, +elle présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. +Puis elle allait donner le bonjour à son beau-père +et l’aider à s’habiller, « quand il le voulait souffrir, +car il n’en était pas toujours d’humeur ». Tous +les jours elle entendait la messe. A table, elle veillait +à ce que les conversations fussent toujours édifiantes. +Après le repas, elle se faisait apporter son +ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à ses +enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait +le catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. +Avant le souper, une méditation pieuse, le chapelet ; +après, « quand il n’y avait pas compagnie, et que +son beau-père l’agréait », devant toute la famille +réunie, elle lisait « quelque bonne instruction ». +Puis elle se retirait dans sa chambre avec ses enfants +et « sa petite suite », présidait aux prières en +commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à +ses enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher +elle-même, restait encore une demi-heure en +prières, et lisait quelques-uns des avis de son saint +directeur et le « point de méditation » du lendemain. +Dieu humanisé, tel était l’objet perpétuel de +sa méditation pieuse : elle faisait de l’exposition des +Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture +quotidienne. « Sa plus chère récréation, nous dit-on, +était de chanter des chansons spirituelles : surtout +elle aimait les Psaumes de David mis en vers par +M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait +toujours ce livre avec elle, même quand elle allait +par les champs ; <i>elle le faisait pendre dans un petit +sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer Dieu +le long du chemin</i>. »</p> + +<p>A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte +de mortifications corporelles et spirituelles. Elle se +servait elle-même, et ses femmes de chambre ne +pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer +son cabinet. Se souvenant sans doute des premières +observations de François de Sales, elle bannit de sa +mise toute coquetterie. « Elle prit une coiffure sans +façon, des nages noires ; un bandeau de crêpe et +une coiffe de taffetas noir ; son collet fort petit, <i>joignant +au cou</i>, de toile épaisse sans empois, et <i>des +manchettes basses</i>, larges de deux doigts ; sa robe +d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement +y souffrir un galon ; sa jupe de sergette noire, et ne +voulut jamais user de bas de soie. » Enfin, suprême +sacrifice, et qui dut lui coûter : elle avait de très +beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et +poudrés : « <i>elle y avait de l’attache</i> » ; pour se punir +de cette vanité, elle les coupa et les jeta au feu. +L’évêque de Genève n’aurait guère pu reconnaître +cette élégante et jolie veuve <i>claire-brune</i>, qui avait +naguère attiré son attention.</p> + +<p>A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait +les grands jeûnes. Elle s’ingéniait à se faire +servir et elle mangeait de préférence les mets qu’elle +n’aimait pas, « tournant son goût à toutes mains », +et sans qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait +réserver pour ses pauvres les viandes délicates ou +recherchées qui garnissaient son assiette. Elle jeûnait +le vendredi et le samedi ; elle faisait un fréquent +usage de la discipline et de la ceinture. Elle +qui eût été aisément si vive et si autoritaire, elle se +domptait au point de n’être que douceur. La maîtresse-servante, +qui la jalousait sans doute, et que +tant de perfection chrétienne devait irriter et exaspérer +au dernier degré, multipliait les « aigreurs » +à son égard et « lui faisait mille niches » : la pauvre +baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience +inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant +même contre ceux qui la détestaient la défense +de l’odieuse créature, acceptant cette croix et +s’efforçant d’en tirer moralement profit.</p> + +<p>Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes +était inépuisable. Il faut lire dans les <i>Mémoires</i> +de la mère de Chaugy le détail, émouvant +comme les plus belles pages de la vie des saints, de +cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les +plus affreuses, les maladies les plus repoussantes, les +soins les plus répugnants, rien ne rebute cette +humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains +délicates, elle lave, elle panse, « ôtant le pus et la +chair pourrie, faisant quelquefois cette charité à +genoux ». « Des personnes qui étaient alors à son +service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent +baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses +bénites lèvres sur des plaies si horribles qu’elles frémissaient +d’y appliquer leurs regards. <i>Tous les jours</i> +elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des +malades du village… Tous les dimanches et fêtes, +un peu après le dîner, elle prenait congé de son +beau-père, et allait à pied, avec deux de ses servantes, +par les maisons de la paroisse, visiter les +malades », lisant et chantant les Psaumes traduits +par Desportes. C’est elle qui se réservait le soin de +laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse. +C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables +qui venaient à elle, qui les faisait bouillir dans +l’eau pour en ôter la vermine, qui les recousait et +les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus +grande joie que de lui amener des malheureux abandonnés +sur les grands chemins.</p> + +<p>Un jour, on lui amène un pauvre garçon « tout +ladre » (lépreux) et atteint de « haute rache » (teigne). +Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie, va elle-même +brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs +mois durant, lui prodigue les soins les plus +minutieux, « ne se bouchant jamais le nez », l’instruisant, +le veillant, vers la fin, des nuits entières, et +quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant +et le bénissant avec de douces paroles, puis le lavant +et l’ensevelissant, en dépit des paroles de blâme que +lui adresse son entourage.</p> + +<p>Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée +de son mari, et dont un cancer ronge le visage : +« c’était une chose effroyable à voir et insupportable +à sentir ». Trois fois par jour, pendant près de trois +ans et demi, M<sup>me</sup> de Chantal va la panser. De tous +côtés on essaie de la détourner de ce charitable office. +Son père lui écrit : « En vertu de toute l’autorité +et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous défends +de ne plus toucher cette femme chancreuse ; +que si vous ne vous souciez pas de vous-même, ayez +pitié de ces quatre beaux enfants que Dieu vous a +laissés et desquels il vous fera rendre compte. » Elle +obéit, mais elle continue à préparer les pansements +et à les porter à la malheureuse, « s’abstenant seulement +de la toucher ». Au moment de la mort, elle +s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure +une fin douce et chrétienne. — Dans tout le pays +sa charité l’a rendue célèbre. On vient à elle de +toutes parts ; on ne l’appelle plus, d’un beau nom +qui s’est perpétué, que <i>notre bonne Dame</i>.</p> + +<p>Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly +pour présider à ses vendanges. Une violente épidémie +de dysenterie s’étant déclarée dans la région, +elle se consacre entièrement au service des malades. +Tous les matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son +heure d’oraison mentale, et elle va porter des remèdes +dans le village, et, en dépit de ses « répugnances », +« nettoyer les immondices ». Après +quoi, elle entend la messe, prend un peu de repos +et de nourriture, et se remet en route pour porter +des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, +nouvelle visite aux malades du village : puis on lui +rend compte de tout ce qui s’est fait dans la journée : +elle a l’œil à tout, « et jamais ses dévotions ne +la rendirent moins vigilante à conserver et accroître +les biens de ses enfants ». Le soir, retirée dans son +oratoire, on vient souvent l’appeler pour assister des +moribonds, et elle passe une partie de la nuit à genoux +auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. +En sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle +n’eût à laver et à ensevelir deux et parfois trois ou +quatre cadavres. Enfin, à bout de forces, elle tomba +elle-même gravement malade. On la crut et elle se +crut perdue : « Dans cette pensée, elle se força +d’écrire à son beau-père pour lui demander pardon +et lui recommander ses orphelins. » Ce fut partout +un émoi et une désolation indicibles : tout le +monde l’aimait et la vénérait comme une sainte. +Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu à la Sainte +Vierge : la guérison fut si prompte que, le lendemain +matin, ayant mis rapidement ordre à ses +affaires, elle put monter à cheval et repartir au grand +trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants +se lamentaient et où elle fut reçue « avec une grande +jubilation, et comme une personne ressuscitée ». +Elle ramenait avec elle une pauvresse et son enfant +ramassés sur la route : le vieux baron l’autorisa à +les garder à la maison.</p> + +<p>Il semble que ce fut peu après son retour de +Sales que, dans son ardent désir d’être toute à Dieu +et de mettre entre le monde et elle une barrière définitive +et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma +plus tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification +suprême. Un jour, devant son crucifix, avec +un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le nom de +<i>Jésus</i>, « et cela si profondément, qu’elle ne pouvait +étancher le sang qui sortait de cette plaie ». De son +sang, elle écrivit de « nouveaux vœux et promesses +à Dieu ». Elle était désormais, s’il en était besoin, +bien protégée contre elle-même.</p> + +<p>De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. +Saint François de Sales ne voulait pas encore se +prononcer ; il inclinait même au <i>non</i>. « Et qu’ai-je +appris jusques à présent ? disait-il. Qu’un jour, ma +fille, vous devez tout quitter ; c’est-à-dire, afin que +vous n’entendiez pas autrement que moi, j’ai appris +que je vous dois un jour conseiller de tout quitter. +Je dis tout ; mais que ce soit pour entrer en religion, +c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en +être d’avis. » Dieu sans doute l’éclairerait un jour. +Pour l’instant, il conseille la résignation, le calme, +la soumission au devoir présent. Mais il suit, il +encourage, il soutient dans son ascension cette âme +éprise de perfection, qu’il admire et qu’il aime de +plus en plus. Affection « blanche plus que la neige, +pure plus que le soleil », profonde pourtant, et +qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus +tendres, les mots les plus caressants : « Non, il ne +sera jamais possible que chose aucune me sépare de +votre âme ; le lien est trop fort. La mort même +n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il +est d’une étoffe qui dure éternellement. » « Ma +chère fille, ma très chère fille, à qui je suis ce que sa +divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut +dire… » « Que mon âme aime la vôtre ! » M<sup>me</sup> de +Chantal ayant détruit, par humilité, et peut-être +aussi par un sentiment bien naturel de pudeur féminine, +la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, +nous nous représentons moins exactement son +affection pour lui ; mais nous la devinons et, à travers +les lettres du saint, nous en percevons l’écho. +Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en +violet et qu’elle lui envoie pour ses étrennes, afin +qu’il s’en fasse faire une soutane ; elle se préoccupe +de sa santé, et en termes qui durent être très pressants, +puisqu’il lui promet de se ménager ; elle +souhaite de mourir avant lui. Elle accepte tout de +lui avec une docilité admirable, sans doute parce +qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la +volonté divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, +« parce que c’était lui, parce que c’était +moi ». Et lui, cet « amoureux des âmes », il est si +sûr de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux +« sans mesure », ses fatigues, ses lassitudes physiques +et morales, ses peines et ses joies de convertisseur, +et même, sinon ses succès, tout au moins ses +intimes émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même +de ces confidences : « A quel propos dis-je +ceci ? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher +de vous le dire. » Et encore : « O mon Dieu, à qui +dirais-je ces choses, sinon à ma chère fille ? » Un +jour, il a été « dix semaines entières » sans recevoir +« un seul brin de ses nouvelles » : il s’alarme, et +« sa belle patience perd presque contenance dedans +son cœur ». Enfin, un paquet de lettres arrive : +« Oh ! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai ! » +Car « sa conscience se tiendrait pour fort coupable, +si elle ne correspondait au cœur d’une <i>fille si uniquement +aimée</i> ».</p> + +<p>Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir +s’élever au plus haut sommet de la perfection chrétienne. +Elle était toujours charmante, et plus d’un +songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, +et il s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un +peu : « Eh bien ! il s’est passé <i>un peu de vanité, un +peu de complaisance</i>, un peu de je ne sais quoi : +or, cela n’est rien. Ferme, courage ; nos colonnes +sont, ce me semble, bien fondées ; un peu de vent +ne les aura pas ébranlées. C’est bien dit, ma fille, +<i>il faut couper court et trancher net en ces occasions, +il ne faut point amuser les chalands</i> ; puisque nous +n’avons point la marchandise qu’ils demandent, il +le leur faut dire détroussément, afin qu’ils aillent +ailleurs. Et vraiment ce sont des braves gens : ne +voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que +nous avons rompu le trafic que nous pouvions avoir +avec le monde ? Il est vrai, notre corps n’est plus +nôtre… » Conseils peut-être superflus : M<sup>me</sup> de +Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier +et à « amuser les chalands ». Mais la pensée de +son mari lui était toujours présente, et elle n’avait +pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. +Le saint évêque lui conseille de ne pas rechercher +l’occasion d’une rencontre ; mais si cette occasion +se présente, il « veut » qu’elle « y porte un cœur +doux, gracieux et compatissant » ; il sait bien que +ce cœur « se remuera et renversera », que « son +sang bouillonnera ». Mais il la croit capable de cette +nécessaire victoire sur elle-même. Il faut « aimer +toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de +votre mari ; oui, celle de vos père, enfants et plus +proches ; oui, la vôtre, en la mort et en l’amour de +notre doux Sauveur. » Jeanne de Chantal obéit à +la lettre : et elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à +être la marraine d’un enfant du malheureux Louis +d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de +Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a +dit si joliment l’abbé Bremond, « abaissent le Thabor ». +Il savait rudoyer à l’occasion : « Ne soyez +pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh +bien ! sur des nouvelles scabreuses il ressent du +trouble ? Ce n’est pas grande merveille qu’un esprit +<i>d’une pauvre petite veuve soit faible et misérable</i>. +Mais que voudriez-vous qu’il fût ? Quelque esprit +clairvoyant, fort, constant et subsistant ? Agréez +que votre esprit soit assortissant à votre condition : +<i>un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et abject de toute +abjection, hormis celle de l’offense de Dieu</i>. » Il est +vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter : « <i>Suis-je +point trop dur, ma fille ?</i> » Et ce mot, où l’on sent +passer comme un frémissement d’humanité et de +délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.</p> + +<p>Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait ; +les idées se précisaient ; les vocations s’affermissaient. +Définitivement éclairé d’en haut, le saint jugea +le moment venu de « prendre une résolution +finale » ; mais auparavant, il estima « qu’il fallait +encore se voir ». Et au mois de mai 1607, M<sup>me</sup> de +Chantal se mit en route pour Annecy, la « petite +villette » du bon prélat, « sans aucun désir que +d’embrasser fidèlement ce que Dieu lui ordonnerait +par son entremise ». « J’arrivai, a-t-elle raconté, vers +ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte, +pendant lequel temps il me parla beaucoup, +me fit rendre compte de tout ce qui s’était passé et +se passait en mon âme, sans rien me déclarer de ses +desseins, mais seulement me disait de bien prier +Dieu, et me remettre entièrement entre ses bénites +mains ; ce que je tâchais de faire incessamment. »</p> + +<p>Le lundi de la Pentecôte, « l’ayant retirée après +la sainte messe, avec un visage grave et sérieux, et +<i>une façon de personne tout engloutie en Dieu</i>, il lui +dit : « Eh bien ! ma fille, je suis résolu de ce que je +veux faire de vous. — Et moi, dit-elle, Monseigneur +et mon Père, je suis résolue d’obéir. » Sur cela, elle +se mit à genoux. Le Bienheureux l’y laissa, et se +tint debout à deux pas d’elle : « Oui-dà, lui répondit-il ; +or sus, il faut entrer à Sainte-Claire. — Mon +Père, dit-elle, je suis toute prête. — Non, dit-il, +vous n’êtes pas assez robuste, il faut être sœur de +l’hôpital de Beaune. — Tout ce qu’il vous plaira. — Ce +n’est pas encore ce que je veux, dit-il, il faut +être carmélite. — Je suis prête d’obéir », répondit-elle. +Ensuite, il lui proposa diverses autres conditions +pour l’éprouver, et il trouva que c’était une +cire amollie par la chaleur divine, et disposée à recevoir +toutes les formes d’une vie religieuse telle qu’il +lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui dit que ce +n’était point en toutes ces manières de vie, dont il +lui avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui +déclara très amplement le dessein qu’il avait de +notre cher Institut. « A cette proposition, dit notre +Bienheureuse Mère, <i>je sentis soudain une grande +correspondance intérieure</i>, avec une douce satisfaction +et lumière, qui m’assurait que cela était la volonté +de Dieu, ce que je n’avais point senti aux +autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement +soumise. »</p> + +<p>La belle scène ! Et comme, à travers la directe et +vivante prose de la mère de Chaugy, on voit nettement +se dresser devant les yeux de notre âme, dans +la vérité simple et grave de leur attitude morale, les +deux saints personnages ! Elle, à genoux, abîmée +dans sa prière, dépouillée de toute volonté particulière, +cire molle entre les mains de Dieu et de son +bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas +d’elle, le regard éperdu, le visage éclairé par l’émotion +intérieure, de sa voix basse, douce et lente, il la +soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la +voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre +la volonté divine, il lui dévoile tout son dessein. Il +a bien compris, l’admirable manieur d’âmes, qu’une +personnalité de cette envergure n’est pas faite pour +s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. « C’est +merveille, ma fille, lui écrivait-il un jour, comme +mon esprit est ferme en cet avis de ne point semer +au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en +a besoin. » Quand on est une Jeanne de Chantal, +on n’entre pas dans un ordre fondé par une autre, +fût-ce par une sainte Thérèse ; on en fonde un +soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra +aux âmes qui nous ressemblent.</p> + +<p>La décision prise, il restait à la mettre à exécution. +Si fermement attaché qu’il y fût, François de +Sales y voyait toute sorte de difficultés. « Je n’y vois +goutte pour les démêler, disait-il ; mais je m’assure +que la divine Providence le fera par des moyens +inconnus aux créatures. » Comment faire, notamment, +pour « arracher d’entre ses proches », un +père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants +encore bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement +aimée, aussi scrupuleuse à remplir tous ses +devoirs que l’était Jeanne de Chantal ? Et comment +enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, +sous la main de son fondateur, la congrégation nouvelle ? +La pieuse baronne partageait à cet égard +toutes les perplexités de l’évêque ; et tous deux pensaient +qu’il leur faudrait bien attendre au moins six +ou sept ans pour réaliser leur dessein.</p> + +<p>« La céleste Providence » en décida autrement. +La mère de François de Sales, M<sup>me</sup> de Boisy, qui +« avait une âme généreuse et noble, mais pure, innocente +et simple », aimait très tendrement M<sup>me</sup> de +Chantal : elle rêvait d’un mariage entre la fille aînée +de la baronne, Marie-Aimée, et son propre fils, le +jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son +intime désir un mot aimable, mais sans conséquence, +échappé à la charmante veuve, elle persécuta l’évêque, +pour que celui-ci, en dépit de sa « répugnance », +mît sans tarder « le discours sur le tapis ». +Grand fut l’étonnement de M<sup>me</sup> de Chantal qui, +tout de suite, entrevit « des difficultés impossibles à +vaincre pour ce mariage », prévoyant « combien il +fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de +la voir sortir de France ». Était-ce là l’unique raison +de sa prudente réserve ? Les de Sales étaient peu +fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et +les deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même +pouvaient trouver que Bernard de Sales était +pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La +bonne M<sup>me</sup> de Boisy était très pressante. Droite et +adroite comme toujours, M<sup>me</sup> de Chantal, sans désobliger +personne, sut se dérober aux formels engagements.</p> + +<p>Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu +qu’elle prendrait avec elle la plus jeune sœur +de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui, pensionnaire +depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe, +ne se sentait pas attirée par la vie religieuse. Peu +après son arrivée à Thôtes, chez le président Frémyot, +Jeanne de Sales tombait malade et mourait +entre les bras de M<sup>me</sup> de Chantal, à qui elle était +« infiniment chère », et dont la désolation fut extrême : +la future sainte était allée jusqu’à offrir à +Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants +en échange de celle de la petite morte, ce dont +François de Sales, tout affligé qu’il fût et meurtri dans +son « cœur de chair », car il s’avouait « tant +homme que rien plus », ne laissa pas de la blâmer +affectueusement. « Je vous vois <i>avec votre cœur vigoureux, +qui aime et qui veut puissamment</i>, lui +écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car +ces cœurs à demi morts, à quoi sont-ils bons ? » +Mais il croyait devoir calmer, pacifier, assagir cette +âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations +portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre, +M<sup>me</sup> de Chantal écrivait sur son livret ces belles paroles, +qu’elle relisait tous les jours, soir et matin : +« O Seigneur Jésus ! je ne veux plus de choix ! touchez +quelle corde de mon luth qu’il vous plaira, à +jamais et pour jamais il ne sonnera que cette seule +harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants, +sur toutes choses et sur moi-même. »</p> + +<p>Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si +généreusement offerts allait lui être demandé. Devant +le cadavre de cette enfant de quinze ans qui +venait d’expirer, elle avait, « à la chaude », fait le +vœu de donner à la maison de Sales une de ses filles +en échange. Sur-le-champ elle se sentit consolée, et +en même temps, — car chez elle le sens pratique ne +perd jamais ses droits, — elle vit là « le moyen que +la Providence avait choisi pour faciliter sa retraite +en Savoie et lui servir de planche et de prétexte ». +Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci, +fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections ; mais +elle « tint si ferme sur le point de sa conscience qui +était engagée », qu’il finit par consentir, et même, +sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de Genève +pour lui dire toute sa profonde satisfaction de +cette alliance. « Mais il faut que je confesse, Monseigneur, +ajoutait-il, que jamais d’autres forces que +celles que Dieu a données à la baronne de Chantal, +ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes +genoux, d’entre mes bras, ni de devant mes yeux. » +La fine baronne était arrivée à ses fins.</p> + +<p>Il lui restait à faire le siège des parents du côté +paternel qui, ne connaissant pas François de Sales, +ne pouvaient admettre qu’on se mariât hors de +France et si loin. A force d’adresse et de patience, +elle obtint leur agrément. Moins de deux mois après, +nous le voyons par une habile et charmante lettre de +l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal, +celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable +femme. A Annecy, tout le monde était ravi +de ce projet d’union. « Ma mère ne pense qu’à cela, +toute la fraternité y conspire », écrivait « notre bon +et saint évêque », comme l’appelait, à la grande confusion +de l’intéressé, M<sup>me</sup> de Chantal ; lui-même se +déclarait tout prêt à reporter sur « cette autre encore +plus petite sœur », — Marie-Aimée n’avait que dix +ans, — toute « l’amitié non seulement fraternelle, +mais encore paternelle » qu’il portait à la chère disparue ; +et ses lettres sont pleines de mots très délicatement +tendres à l’adresse de « notre Marie-Aimée +et très aimée ». Évidemment, il se félicite, humainement +et mystiquement, de ce nouveau lien qui va +l’unir à « sa fille, sa fille très chère et très aimée » : +comme elle, dans toute cette suite d’événements, +il adore « la sainte main » de la Providence.</p> + +<p>L’année suivante, vers la fin d’août 1608, François +de Sales, accompagné de son frère, le jeune +baron de Thorens, se rend en Bourgogne pour présenter +aux deux familles le futur mari de la petite +Marie-Aimée. Sa bonne grâce, sa sagesse enchantèrent +tout le monde, et le vieux gentilhomme ne fut +pas le moins « ravi de joie ». Le président Frémyot +dut revoir avec grand plaisir le saint personnage dont +il appréciait tout le mérite, et qui, après sa petite-fille, — il +l’ignorait encore, — allait lui enlever sa +fille. Quelques mois plus tard, au début de janvier +1609, le contrat fut signé à Thôtes, dans la maison +de campagne du président, à la grande satisfaction +générale, et à celle de M<sup>me</sup> de Chantal en particulier. +Mais « l’insolente coquine » qui régnait à Monthelon +ne désarmait pas : furieuse d’un mariage qui +contrariait ses visées personnelles, elle indisposa le +vieux baron contre sa belle-fille ; et celle-ci, pour se +défendre auprès de son propre père des faux rapports +qui lui avaient été adressés, dut « lui découvrir +quelque chose de ce qu’elle souffrait là-dedans +depuis environ sept ans ». M. Frémyot, qui ne se +doutait de rien, et à qui sa fille « n’avait jamais +donné le moindre signe de sa longue souffrance », +bouleversé par ces révélations, ne put dormir de la +nuit et le lendemain, dès l’aube, il envoyait à sa +fille une lettre très tendre où, lui reprochant un peu +son long et trop vertueux silence, il déclarait +« qu’absolument il voulait la tirer de là ». Toujours +prudente et charitable, mais non moins habile que +charitable, M<sup>me</sup> de Chantal ne jugea pas opportun +d’en venir à cette extrémité ; mais elle profita de la +situation pour faire agréer son dessein de se rendre +avec deux de ses filles à Annecy, afin d’y suivre le +carême prêché par l’évêque de Genève et d’y présenter +la petite fiancée à sa nouvelle famille.</p> + +<p>On partit donc à cheval, et, par les mauvais chemins +d’alors, on se mit gaiement en route pour la +vieille petite ville savoyarde. La rieuse et vive Françoise, +la seconde fille de M<sup>me</sup> de Chantal, était de +la partie. Partout où elles passaient, les trois charmantes +Bourguignonnes faisaient sensation. A Annecy +de même. « On les trouvait si aimables, si bien +nourries et si modestes, que l’on se pressait dans les +églises et dans les maisons pour les voir. » M<sup>me</sup> de +Boisy raffola vite de sa future belle-fille, et aurait +voulu dès lors la garder auprès d’elle. M<sup>me</sup> de Chantal, +suivant son habitude, conquérait tous les cœurs. +Comme pendant son précédent séjour, les dames +de la ville s’empressaient auprès d’elle, lui demandaient +directions et conseils : tant de grâce, unie à +tant de piété, les ravissait ; cette vivacité toute française, +ce bon goût, ce bon sens, cet esprit de mesure +jusque dans les rigueurs de l’ascétisme, tout cela +séduisait au plus haut point ces âmes plus lentes de +montagnardes. Les pénitentes ou les familières de +François de Sales, — une M<sup>me</sup> de Charmoisy, une +Marie-Jacqueline Favre, combien d’autres encore ! — étaient +éperdues d’admiration pour cette riche +et haute nature où la sainteté se faisait si simple, +si cordiale et si humaine. Elles aspiraient à suivre, +à imiter de leur mieux cette perfection si finement +aimable. Elle, n’usait de son ascendant, de ses beaux +dons de séduction que pour prêcher avec une efficace +discrétion, et par l’exemple plus que par les discours, +la vraie « vie dévote », la charité, la bonne humeur, +la modestie dans les propos et dans les toilettes. Pour +écrire l’<i>Introduction</i> que François de Sales publiait +vers le même temps, il est peu douteux qu’il s’était +plus d’une fois inspiré d’elle.</p> + +<p>Ces quelques semaines passées à Annecy, sous la +direction et comme à l’ombre du saint évêque de +Genève furent à M<sup>me</sup> de Chantal un délicieux avant-goût +de la vie religieuse à laquelle elle aspirait : elle +ne manquait aucun de ses sermons, aucune de ses +instructions, recueillait ses avis et ses directions pour +leur œuvre future, renouvelait ses vœux entre les +mains de son « bienheureux Père », et, bien entendu, +s’astreignait à toutes les pratiques et exercices +de dévotion que sa piété lui suggérait. De retour à +Dijon où son père l’accueillit « avec une joie non +pareille », et où elle séjourna plusieurs mois, elle +édifia tout le monde par l’éclat rayonnant de sa +vertu. Le président Frémyot ne se lassait pas d’entendre +parler de François de Sales, qu’il « honorait +comme un saint ». « C’est ma délicieuse suavité +lui écrivait-il, de m’entretenir avec ma fille de Chantal, +car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste +qu’elle a cueilli auprès de vous. »</p> + +<p>Les deux futurs saints s’écrivaient le plus souvent +possible, et, si l’on en juge par les lettres de l’évêque +de Genève, avec une tendresse et une confiance croissantes. +Sans sortir de son rôle de directeur, et tout +en maintenant au premier plan les conseils de spiritualité, +François de Sales se laisse aller aux confidences, +au plaisir de causer, de se détendre, d’associer +à toute sa vie l’amie incomparable que Dieu lui +a envoyée : « Vous me venez presque toujours à la +traverse en ces exercices divins, lui écrivait-il un +jour, sans néanmoins les traverser ni divertir, grâce +à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère fille, de vous +dire mes pensées ? <i>Je pense qu’au moins ne fais-je +pas mal</i>, et que vous les prendrez pour telles qu’elles +sont. » Une autre fois : « Mon Dieu, ma bonne +fille, que vos lettres me consolent et qu’elles me +représentent vivement votre cœur et confiance en +mon endroit, <i>mais avec une si pure pureté</i>, que je +suis forcé de croire que cela vient de la même main +de Dieu. » Et l’on sent que les mots lui manquent +pour exprimer ce qu’il y a véritablement d’unique +et de sacré dans cette affection que Dieu lui a mise +au cœur : « Courage, courage, Jésus est nôtre : qu’à +jamais nos cœurs soient à lui. Il m’a rendu, ma chère +fille, et me rend tous les jours plus, ce me semble, +au moins <i>plus sensiblement, plus suavement, du +tout en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement +vôtre</i> ; mais vôtre en lui et par lui, à qui soit +honneur et gloire aux siècles des siècles, et à sa +sainte Mère. » — A quelques jours de là : « Vous +ne sauriez croire combien mon cœur s’affermit en +nos résolutions, et comme toutes choses concourent +à cet affermissement. Je m’en sens une suavité extraordinaire, +comme aussi de l’amour que je vous +porte ; <i>car j’aime cet amour incomparablement. Il +est fort, impliable et sans réserve, mais doux, facile, +tout pur, tout tranquille ; bref, si je ne me trompe, +tout en Dieu. Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas ? +Mais où vais-je ? Si ne rayerai-je pas ces paroles ; +elles sont trop véritables et hors de danger</i>. Dieu, +qui voit les intimes replis de mon cœur, sait qu’il +n’y a rien en ceci que pour lui et selon lui, sans lequel +je veux, moyennant sa grâce, n’être rien à +personne et que nul ne me soit rien ; mais, en lui, +je veux non seulement garder, mais je veux nourrir, +et bien tendrement, cette unique affection. Mais, je +le confesse, mon esprit n’avait pas congé de s’épancher +comme cela ; <i>il s’est échappé</i> ; il lui faut pardonner +pour cette fois, à la charge qu’il n’en dira +plus mot. »</p> + +<p>Cette sainte affection, à la différence des affections +purement humaines, n’abolit pas les autres tendresses ; +elle les épure, et les élève, voilà tout. Saint +François de Sales a aimé d’autres âmes de femmes, +que celle de Jeanne de Chantal, et celle-ci n’a pas +été jalouse. Pareillement, l’amitié très tendre qu’elle +professe pour l’évêque de Genève n’a nui à aucune +de ses autres affections de femme. La mort n’a point +effacé l’amour qu’elle portait à son mari ; elle parle +de lui si souvent qu’elle a peur d’être indiscrète, et +il faut que François de Sales la rassure à ce sujet, +et lui demande simplement, quand elle parlera du +baron de Chantal, de le faire « avec sentiment d’un +amour non point affaibli par le temps, mais bien +affranchi et épuré par l’amour supérieur ».</p> + +<p>Cet amour supérieur transfigure si bien tous les +sentiments de la commune humanité que le saint +évêque de Genève n’éprouve aucun scrupule à exprimer +en toute simplicité ceux que lui inspire sa +fille spirituelle. « Mon désir de vous aimer et d’être +aimé de vous n’a point d’autre mesure que l’éternité », +lui écrit-il. Et encore : « A Dieu, ma chère +fille, que mon âme aime et chérit incomparablement, +absolument, uniquement en Celui qui, pour +nous aimer et se rendre notre amour, s’est rendu à +la mort. » Quand le voyage à Annecy est décidé : +« Mon Dieu, s’écrie-t-il, que vous serez la bienvenue, +ma chère fille, et comme il m’est avis que +mon âme embrasse la vôtre chèrement ! » Un autre +jour : « O Dieu, pourquoi vous dis-je tout ceci, +sinon parce que mon cœur se met toujours au large +et s’épanche sans borne quand il est avec le vôtre ? » +« Je vous dis tout », lui déclare-t-il encore. « Je voudrais +que je ne fisse rien sans que vous le sussiez. » +Lui, si humble, un jour qu’il est assez content d’un +de ses sermons, il va jusqu’à lui avouer : « Il me +semble que j’ai dit de belles choses. » Il est vrai +qu’il s’empresse aussitôt d’ajouter avec sa bonhomie +charmante : « Fallait-il pas que je vous disse cela ? +Mais non, ce n’est pas par vantance ; oh ! ce n’est +que par liberté. » Liberté qui s’impose parfois des +limites, mais comme à regret. Un jour, il écrit tout +naïvement : « Oui, mon âme, ma fille… » A la +réflexion, le premier vocatif lui paraît un peu fort, +et il efface : « mon âme ». Mais il se repent, et il +écrit en marge : « <i>Je raye ce mot non pas de mon +cœur, mais du papier.</i> » Ne voyez-vous pas le sourire +ému de M<sup>me</sup> de Chantal en lisant cette lettre ? Nul +doute, — et si nous possédions ses lettres détruites, +nous le saurions mieux encore, — nul doute qu’elle +ne correspondît pleinement à cette pure et touchante +tendresse. Quand mourut M<sup>me</sup> de Boisy, François de +Sales écrit à « sa fille bien-aimée » une fort belle +lettre : « Car c’est à vous, à qui je parle, lui disait-il ; +à vous, à qui j’ai donné la place de cette mère en +mon mémorial de la messe, <i>sans vous ôter celle que +vous aviez, car je n’ai su le faire</i>, tant vous tenez +ferme à ce que vous tenez en mon cœur ; et par +ainsi <i>vous y êtes la première et la dernière</i>. » Quel +plus éloquent témoignage d’amour tout spirituel aurait-il +pu donner ?</p> + +<p>Pendant les mois qui suivirent son retour d’Annecy, +M<sup>me</sup> de Chantal avait grandement besoin +d’être soutenue et réconfortée par les conseils et la +tendre sollicitude du saint évêque de Genève. Le +président Frémyot ignorait toujours les engagements +sacrés qu’elle avait souscrits. On attendait, pour les +lui révéler, une occasion favorable, et, comme il +arrive si souvent en pareil cas, on ajournait perpétuellement, +dans la crainte du coup qu’on allait lui +porter. Lui, de son côté, peut-être pour l’arracher au +triste milieu de Monthelon, aurait souhaité que sa +fille se remariât. Un beau parti s’était présenté : un +grand seigneur, ami du président, veuf, « extrêmement +riche », et dont les enfants auraient pu épouser +ceux de la baronne. « Cent et cent fois » rebuté, +mais soutenu par les deux familles, il ne se décourageait +pas. M. Frémyot « s’offensait » de ces refus, +que toute la parenté blâmait sans indulgence. La +pauvre veuve « souffrait un martyre », auprès duquel +les persécutions dont elle avait été l’objet à +Monthelon lui « semblaient des roses ». Non qu’elle +fût tentée de céder ; mais faire de la peine à autrui +lui était une douleur, et, scrupuleuse comme elle +était, elle craignait « que tant de voix charmeresses +ne fissent endormir son cœur en quelques complaisances +mondaines ». « Tant que je pouvais, dit-elle, +je me tenais serrée à l’arbre de la Sainte Croix ». Son +« ferme courage » allait encore être soumis à une +autre épreuve.</p> + +<p>L’époque fixée pour le mariage de Marie-Aimée +et pour l’exode à Annecy approchait, et il était temps +de mettre enfin le président au courant de ce qui +avait été projeté. Tous les jours, M<sup>me</sup> de Chantal se +rendait auprès de son père, épiant l’heure propice, +et tous les jours elle remettait sa résolution. Enfin, +le jour de la saint Jean, voyant M. Frémyot seul, elle +se décida. L’idée de la douleur qu’elle allait causer +la torturait. Elle se mit à genoux, invoqua du plus +profond de son cœur le secours divin, et elle entra +dans la chambre paternelle. Faisant venir fort habilement +les choses de très loin, elle commença par +dire « qu’il lui fâchait fort d’élever ses filles chez +son beau-père, parce que cette maison n’était pas +conduite comme elle eût désiré ». La réponse ne se +fit pas attendre. La fille aînée allait se marier et on +la confierait à M<sup>me</sup> de Boisy. Les deux cadettes +étaient d’âge à entrer chez les Ursulines, où elles +étudieraient leur vocation. Quant à Celse-Bénigne, +le président s’en était déjà chargé, et sous la direction +de l’ancien précepteur de son oncle André, le +bon abbé Robert, il poursuivait ses études. Alors, +prenant son courage à deux mains, et, « avec grand +battement de cœur », la baronne déclara : « Monsieur, +mon très bon père, ne trouvez pas mauvais si +je vous dis que par cette bonne disposition je me +vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui +m’appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde, +et à me consacrer entièrement au divin service. »</p> + +<p>A ces mots, le vieillard, — il avait soixante et +onze ans, — fondit en larmes. En entendant les +« remontrances si paternellement tendres » qu’il lui +adressa, M<sup>me</sup> de Chantal était au supplice et, sans +l’aide de Dieu, elle eût senti son courage faiblir. +Pour apaiser cette grande douleur, elle déclara +« qu’il n’y avait encore rien de fait », qu’elle avait +cru devoir s’ouvrir de cette « inspiration » à son +bon père, comme elle s’en était ouverte à Monseigneur +de Genève, lequel lui avait dit « qu’elle était +d’en haut » et « qu’il fallait prendre garde à la +conscience ». « A cela, ce bon père se ramassa un +peu auprès de Notre-Seigneur », puis il dit : « Il +faut confesser que Monseigneur de Genève a l’esprit +de Dieu ; d’une chose, je vous prie, que vous ne +résolviez rien avec lui que je ne lui aie parlé. » Elle +promit tout, ajoutant que « n’ayant point d’attache » +à ses propres sentiments, elle s’en remettrait +à leur décision commune. M. Frémyot fut « ravi +d’aise » de l’entendre parler ainsi, « et ils demeurèrent +aussi satisfaits que devant ». Elle était d’ailleurs +tout heureuse du tour qu’avait pris ce premier +et décisif entretien.</p> + +<p>Peu après, elle retourna à Monthelon ; et là, +« sans faire semblant de rien », elle mit ordre à +toutes ses affaires et redoubla d’attentions pour se +concilier ceux qu’elle présumait devoir s’opposer à +ses projets. En même temps, elle faisait prier de +toutes parts, et en compagnie de plusieurs personnes +dévotes, elle s’entraînait à divers exercices de vie +religieuse. Son père et son frère, l’archevêque de +Bourges, étaient allés passer leurs vacances à Thôtes ; +elle s’y rendit, peut-être dans l’espoir de les gagner +définitivement à sa cause. « Monseigneur de Bourges, +qui l’aimait uniquement, lui dit sans préface que +jamais, au grand jamais elle ne devait penser à se +retirer d’avec eux. » Le président Frémyot l’entretint +plus à loisir et « avec des tendresses paternelles +incomparables » lui dit que, toutes réflexions faites, +il estimait qu’elle devait « se contenter de la liberté +qu’on lui laissait de vivre tant dévotement qu’il lui +plairait » dans sa condition viduale. Elle, « sans +faire de l’étonnée ni de la pressante », répondait +« avec une humble soumission » que, tout en « exposant +ses inspirations à ceux qui en devaient juger », +elle ne demandait qu’à obéir. Son père +« ajustait à son désir » toute sorte de raisons tirées +de l’Écriture et lui prodiguait des tendresses sensibles +et des paroles affectives plus qu’il n’en avait +jamais eu » ; elle-même éprouvait « de grandes +tendretés d’amour pour son père et pour ses enfants ». +Mais, redoublant de prières, elle reconnut, +« par une lumière surnaturelle », que tout cela +n’était que « malice du diable » ; et, se redisant sans +cesse : « Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas +servante de Jésus-Christ », elle se sentait, « en sa partie +supérieure », prise d’un si ardent désir de Dieu, +qu’elle ne parvenait plus à dissimuler. Son père s’en +apercevant, pria l’archevêque de Bourges de la « divertir +de ses desseins » ; mais elle, plus libre avec un +frère qu’avec un père, lui déclara qu’elle « ne pouvait +pas <i>trahir son âme</i> » et donner pour une simple +imagination l’inspiration divine ; que d’ailleurs elle +ne recherchait que la volonté de Dieu, et que, quand +cette volonté lui serait dévoilée par l’évêque de +Genève, elle s’y soumettrait docilement, quelle +qu’elle fût. Monseigneur Frémyot fut très frappé +de ce discours ; il communiqua ses impressions à son +père. Et, d’un commun accord, on ne revint plus +sur cette question, et l’on attendit la prochaine arrivée +de François de Sales.</p> + +<p>Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il +devait bénir le mariage, arriva à Monthelon vers le +10 octobre 1609. Le 13, devant toute la famille +réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux +jeunes époux : Marie-Aimée n’avait que douze ans. +Ces mariages si précoces entre enfants, qui vivaient +ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on +sait, fréquents alors dans la haute société. A cette +fête familiale « on se réjouit modérément, et la présence +du saint prélat et de M<sup>me</sup> de Chantal inspirèrent +tant de respect que, contre l’usage, tout y fut +honnête et modeste ». Le surlendemain, une longue +conférence eut lieu entre le président Frémyot, son +fils André et l’évêque de Genève. Pendant ce temps-là, +M<sup>me</sup> de Chantal priait Dieu « à chaudes larmes » +pour qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence +achevée, on la fit appeler, et avec un grand +courage, elle alla « comparaître devant ses juges ». +A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit +avec une fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration +François de Sales, lequel, « se tenant fort +recueilli en soi-même », « ne sonnait mot ». Elle +exposa « l’état auquel elle avait mis le bien de ses +enfants, et comme elle les laisserait sans procès, sans +brouilleries et sans dettes ». Fier de sa fille, le président +ne put s’empêcher de dire : « Cette femme a +considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point +mangé son pain en oisiveté. » Elle retraça toute +l’histoire de sa vocation, et elle conclut « que, lorsque, +comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul, +ils trouveraient des abîmes de raisons pour approuver +son dessein ». En un mot, elle eut réponse à tout, +et il fallut bien « se ranger aux volontés de Dieu ».</p> + +<p>Restait la grande question de savoir où s’établirait +la congrégation nouvelle. M. Frémyot penchait pour +Dijon, son fils pour Autun ou Bourges. M<sup>me</sup> de +Chantal reprit alors la parole et se dit « obligée » +d’accompagner à Annecy « sa petite baronne si +jeunette » ; la liberté dont elle jouirait au début lui +permettrait de veiller aux intérêts de tous ses enfants ; +aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières +filles et les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé. +Ce que voyant, François de Sales intervint et, esquissant +tout son projet, il affirma que, « pour quelques +années », il serait loisible à la fondatrice de l’ordre +futur de faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle +jugerait nécessaires. Cette promesse « ravit d’aise » +le président et son fils. Appréciant comme il convenait +« l’esprit tout divin » qui animait le saint +évêque, « ils donnèrent un absolu consentement à +ses propositions, et se séparèrent, bénissant Dieu +d’une si sainte entreprise ».</p> + +<p>Le lendemain, « voulant battre le fer tandis qu’il +était chaud », M<sup>me</sup> de Chantal demanda qu’on lui +fixât la date de sa « retraite ». On décida qu’au +bout de six semaines ou deux mois « elle pourrait +se retirer ». Très heureuse de cette décision, elle pria +son père d’informer son beau-père. Celui-ci, qui +avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa +manière cette grave et charmante belle-fille, poussa +les hauts cris, versa d’abondantes larmes et ne voulut +rien entendre. Très touché et cédant sans doute au +désir très humain de se séparer de sa fille le plus +tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière +qu’on ne pouvait causer une telle peine au vieux +gentilhomme et qu’il lui faudrait « absolument » +retarder son départ d’un an ou deux. M<sup>me</sup> de Chantal +répondit que les ordres de Dieu n’admettaient +point de délai, et qu’elle « prendrait soin de gagner +son beau-père » : « ce qu’elle fit, nous dit-on, fort +sagement et heureusement ». A cette ferme et lucide +volonté, à cette sagesse illuminée de piété, alliée à +tant de tact et de bonne grâce, nul ne savait résister.</p> + +<p>Le dimanche suivant, par les soins de M<sup>me</sup> de +Chantal, tous les gens de la maison et beaucoup du +voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève et +communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la +messe paroissiale, et l’allocution qu’il prononça à +cette occasion fut si touchante qu’elle détermina une +conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil +du saint, une jeune fille d’excellente famille, +Jeanne-Charlotte de Bréchard, se résolut à « courir +même fortune que M<sup>me</sup> de Chantal », son amie. Et +quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction +générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie, +avec son jeune frère. Le président Frémyot, +son fils et sa fille les accompagnèrent jusqu’à +Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François +de Sales visita et bénit les malades ; et là, « entre +les pauvres de Notre-Seigneur », on se sépara.</p> + +<p>La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne +put avoir lieu qu’au printemps suivant. A la veille +de ce voyage, un double deuil simultané vint frapper +au cœur, dans leurs plus chères affections, le +saint évêque et « sa fille bien-aimée ». Celle-ci perdit +assez subitement sa dernière fille, Charlotte, âgée de +dix ans, qui annonçait les plus heureuses dispositions, +et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière. +Nous imaginons aisément la douleur de +cette « vraie mère ». Quand François de Sales en +reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa +mère : nous avons la lettre très chrétiennement résignée, +mais fort humainement douloureuse qu’il +écrivit à cette occasion à M<sup>me</sup> de Chantal : « Au demourant, +encore faut-il vous dire que j’eus le courage +de lui donner la dernière bénédiction, lui fermer +les yeux et la bouche et lui donner le dernier +baiser de paix à l’instant de son trépas. <i>Après quoi, +le cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère +plus que je n’avais fait dès que je suis d’Église</i> ; mais +ce fut sans amertume spirituelle, grâces à Dieu. » +Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur +meurtri de son amie qui voyait disparaître une +femme excellente, sur laquelle elle comptait pour +servir de seconde mère à sa petite baronne ! Raison +de plus pour partir avec elle et ne la point quitter.</p> + +<p>Le départ de Monthelon fut fixé « au jour des +brandons », c’est-à-dire au premier dimanche de +carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu +chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts +les gens du pays, éplorés, étaient accourus pour dire +adieu à « leur bonne dame ». Des scènes émouvantes +eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a +vivement décrites. « Les pauvres faisaient un escadron +si lamentable, qu’ils arrachaient des larmes +des plus assurés, criant à haute voix ; aussi, certes, +chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère ; +ceux du logis faisaient des cris si hauts, que des capucins, +qui étaient présents, avaient prou à faire +aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire, afin +que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un +enfant d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement, +et en pleurant bien fort, s’adressant à ceux qui +avaient été contraires à cette digne Mère : « La lumière +vous est ôtée, parce que vous avez voulu +l’éteindre ; faites pénitence. » Quand parut le vieux +baron de Chantal, l’émotion redoubla : il versait +d’abondantes larmes, « il pâmait presque ». Sa +belle-fille se jeta à ses genoux, lui demandant pardon +des mécontentements qu’elle avait pu lui donner, lui +recommandant son petit-fils. Le vieillard ne put +répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait. +Et elle, sereine et douce, dit adieu à tous, « les +caressant tous les uns après les autres », avec des +paroles d’affection et de piété. « <i>Spécialement elle +embrassa les pauvres</i>, les conjurant fort de bien +prier Notre-Seigneur pour elle. » Après quoi, elle +monta en carrosse avec son gendre, ses deux filles et +M<sup>lle</sup> de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun d’une +grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés, +secourus, soulagés, et qui garderont pieusement +et fidèlement son vivant souvenir.</p> + +<p>A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de +dévotion de la ville, fit ses adieux au couvent des +capucins, — l’un d’entre eux reçut d’elle la mission +de préparer son beau-père à la mort, — et à l’hôpital, +où elle laissa des aumônes ; et deux jours +après, elle arrivait à Dijon.</p> + +<p>Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant +et les consolant par sa présence, visitant +tous les sanctuaires de la ville et des environs et y +priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son +départ, tous ses proches se réunirent dans la maison +du président Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter +l’émotion générale par la vue de ses larmes qu’il ne +pouvait pas retenir, s’était retiré dans son cabinet. +M<sup>me</sup> de Chantal embrassa tous ses parents l’un après +l’autre : tous pleuraient amèrement ; elle seule ne +pleurait pas, mais son visage trahissait sa douleur. +Quand vint le tour de son fils, le charmant Celse-Bénigne, +âgé de quinze ans, et qu’elle « aimait +amoureusement », celui-ci se jeta à ses pieds et lui +tint un discours émouvant, auquel elle eut la force +de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au +moment où elle allait se rendre chez son père, dans +un mouvement de gracieux enfantillage, il alla se +coucher sur le seuil de la porte, disant que, puisqu’il +ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui passât +sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater, +s’arrêta et versa quelques larmes. — « Madame, eh +quoi ! lui dit l’importun abbé Robert, les larmes +d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à +votre constance ? » Mais, elle, souriant à travers ses +pleurs : « Nullement ; mais que voulez-vous ? je +suis mère !… » Et elle passa. Une grande pitié la +saisit quand elle vit venir à elle son père tout en +larmes, et elle dut faire appel à tout son courage et +à l’assistance divine pour ne pas défaillir. Ils s’entretinrent +longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils +avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se +revoir. Enfin elle se mit à genoux et demanda la +bénédiction paternelle. Lui, « levant ses mains, ses +yeux et son cœur au ciel », prononça ces paroles : +« Il ne m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à +redire à ce que votre Providence a conclu en son +décret éternel ; j’y acquiesce de tout mon cœur, et +consacre de mes propres mains, sur l’autel de +votre volonté, cette unique fille, qui m’est aussi chère +qu’Isaac était à votre serviteur Abraham. » Puis il +releva son enfant, et, chrétien stoïque jusqu’au bout, +en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit : +« Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle, +et arrêtons tous deux le cours de nos justes larmes, +pour faire plus d’hommage à la divine volonté, et +encore <i>afin que le monde ne pense point que notre +constance soit ébranlée</i>. »</p> + +<p>Après quoi, la pieuse caravane se mit en route. +M<sup>me</sup> de Chantal se sentait si heureuse qu’au sortir +des portes de Dijon, elle chanta, avec M<sup>me</sup> de Bréchard, +les psaumes de la délivrance. Sur la route, +elle s’enquérait des malades et leur prodiguait ses +soins, en se recommandant à leurs prières. On passa +par Genève, mais sans se faire connaître. Quand +l’approche de la petite troupe fut signalée, saint +François de Sales et vingt-cinq seigneurs et dames +montèrent à cheval et allèrent au-devant de « celle +qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur ». +Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice +de la Visitation faisait son entrée dans Annecy +le jour des Rameaux, 4 avril 1610.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br> +<span class="small">LE DÉTACHEMENT DE L’AMOUR DIVIN</span></h2> + + +<p>M<sup>me</sup> de Chantal apportait à saint François de Sales +une très belle lettre du président Frémyot. Le grand +vieillard s’y peignait tout entier, avec ce mélange +mélancolique de tendresse, de virile résignation +chrétienne, de dignité fière qui l’apparente de très +près aux héros de Corneille. « Monseigneur, y disait-il, +ce papier devrait être marqué de plus de +larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle, +pour ce monde, j’avais mis la meilleure partie de ma +consolation et du repos de ma misérable vieillesse, +s’en va et me laisse père sans enfants. » Toutefois, +à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a +trouvé si saintement résigné, « il se résout et conforme +à ce qui plaît à Dieu ; et puisqu’il veut avoir +ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que +j’aime mieux son contentement avec le repos de sa +conscience, que mes propres affections. Elle s’en va +donc consacrer à Dieu, <i>mais c’est à la charge qu’elle +n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et tendrement +aimée.</i> » Elle emmène comme gages ses +deux filles. « Pour son fils, j’en aurai le soin qu’un +bon père doit aux siens ; et tant que Dieu aura +agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de +misères, <i>je le ferai instituer en tout honneur et +vertu</i>. » Ah ! que c’est bien là le langage qui convient +au père de Jeanne de Chantal !</p> + +<p>Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû +être insensible au charme du joli coin de Savoie qui +va être le berceau de sa congrégation naissante. +Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au +loin de hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes +collines, avec son mur d’enceinte, ses multiples +canaux, ses rues à arcades, ses maisons à galeries +de bois, son vieux et massif château aux puissantes +tours crénelées qui la surplombe, la petite +ville, résidence du duc de Nemours, avait un aspect +mi-italien, mi-français qui lui donnait la physionomie +la plus avenante du monde. M<sup>me</sup> de Chantal +s’attacha vite à son « petit Nessy ».</p> + +<p>La semaine sainte s’y passa en exercices de piété +et en conférences. Les fêtes de Pâques terminées, +M<sup>me</sup> de Chantal se rendit avec ses filles au château +de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune +ménage. Après quoi, elle revint à Annecy, où François +de Sales l’attendait pour lui préparer un « havre +de grâce et de consolation ». Il aurait voulu « commencer +la congrégation » le jour de la Pentecôte. +Des difficultés s’étant présentées, on dut ajourner. +L’évêque avait acheté moitié à crédit une petite maison +bien modeste, presque au bord du lac, dans un +faubourg de la ville. Une cour d’un côté ; un verger +de l’autre, séparé de la maison par une route, mais +communiquant avec elle par une galerie en bois, +couverte, et qui formait comme un pont au-dessus +du chemin. Il était tout heureux de son acquisition, +et d’avoir « trouvé une ruche pour ses pauvres +abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes ». +Bien vite, on aménagea la maison, et on +y dressa un oratoire ; le saint, de son côté, jetait +les bases d’un règlement spirituel. M<sup>me</sup> de Chantal +avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses +biens, même à son douaire, se contentant d’une +petite pension viagère que lui servait l’archevêque +de Bourges. Elle n’avait gardé que « dix écus qu’elle +avait dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en +ôter ». Enfin, le 6 juin, jour de la sainte Trinité et +fête de saint Claude, la « délivrance du monde » +fut un fait accompli.</p> + +<p>La petite maison du faubourg de la Perrière +n’abrita tout d’abord que trois religieuses : M<sup>me</sup> de +Chantal, M<sup>lle</sup> de Bréchard et M<sup>lle</sup> Favre. Une humble +fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait +de tourière. Après une communion fervente, les +trois visitandines, en compagnie des filles spirituelles +de l’évêque, visitèrent les églises de la ville, puis, +vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la +bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles +émues et remit à la mère de Chantal un abrégé +des constitutions de l’ordre, écrit de sa propre main. +Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et +l’heure de cette « retraite », une grande foule s’était +assemblée, sur le passage des futures religieuses qui +étaient conduites par trois des frères de l’évêque à +leur demeure définitive ; tout le reste de la noblesse +et du peuple suivait. Il fallut fendre toute cette +presse pour entrer dans la petite chapelle où s’étaient +réunies nombre de dames de la ville qui voulaient +embrasser encore une fois celles qui les quittaient. +Enfin, la nuit venue, les trois femmes, restées seules, +se mirent à genoux pour rendre grâces à Dieu ; puis +elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les deux plus +jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance +et se jurant entre elles « une éternelle et sainte +dilection ».</p> + +<p>Après la prière et « le salut à ses deux chères +premières filles », la mère de Chantal leur lut les +règlements que l’évêque lui avait remis et qui, depuis, +ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de +ses constantes méditations. Il était assez tard : les +trois religieuses firent leur examen, dirent les litanies +de la Sainte Vierge, et quittèrent avec une joie +indicible leur modeste habit du monde, l’une d’elles, +la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur +certains « attifets » qu’elle avait conservés. Dès ce +premier soir, elles commencèrent à observer le grand +silence. Jamais M<sup>lle</sup> de Bréchard et M<sup>lle</sup> Favre n’avaient +dormi d’un aussi doux sommeil que cette +première nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement +de la mère de Chantal, qui dormit fort peu +cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine présence, +la joie profonde et reconnaissante qu’elle +éprouvait la tinrent éveillée. Puis, vers deux heures +du matin, au moment où elle s’endormait, son « ennemi » +qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut +formidable, revint à la charge, lui représentant +toutes les difficultés de sa tâche. Deux heures durant, +elle fut en proie aux troubles les plus douloureux. +Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement, +lui rendit, avec « de grandes lumières », « sa sainte, +joyeuse et amoureuse paix ». Cinq heures sonnèrent : +la mère de Chantal se leva la première et alla +réveiller « ses deux filles ». Chacune se revêtit avec +une joie extrême de son habit de noviciat, qui n’était +qu’un habit commun, « mais ravalé à l’extrémité +de la modestie et humilité chrétienne ». Après +s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans +leur petit chœur faire leur oraison mentale. A la +douce joie qu’elles éprouvaient, au courage surhumain +dont elles se sentaient animées, elles sentaient +bien que la divine Bonté avait répondu à leur appel.</p> + +<p>A huit heures, François de Sales vint dire la +messe et donner la communion à la communauté +naissante. Après la messe, « il leur donna la clôture +pour toute cette première année de leur noviciat ». +Elles quittèrent leur nom de dames, donnèrent à +M<sup>me</sup> de Chantal le nom de Mère et prirent entre +elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à étudier +le petit Office de la Vierge que, quelques jours +après, elles purent dire en public. La mère de +Chantal s’exerçait fort péniblement à bien prononcer +le latin ; elle y avait, paraît-il, une difficulté +extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François +de Sales, et futur évêque de Genève, venait +apprendre aux trois visitandines les cérémonies de +l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué ; l’évêque lui-même +mit la main aux chants que devaient adopter +« ses petites colombes », et qu’il ne trouvait jamais +assez simples. On n’avait fait, dans la petite maison +de la galerie, aucune espèce de provision : des dons, +des aumônes y suppléèrent ; un petit baril de vin +dura plus d’un an. En dépit des privations, des accidents +de santé, les « cloîtrières », comblées de grâces +divines, se trouvaient parfaitement heureuses et auraient +voulu prolonger indéfiniment l’adorable +idylle. Ce temps de noviciat, ce fut vraiment la lune +de miel de la congrégation naissante. Saint François +de Sales aimait dire que « si on eût voulu dépeindre +au naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total +oubli des choses de la terre, à cela joindre une +protection visible de la Providence céleste, il n’y +avait qu’à regarder la première naissance de la maison +de la Visitation de Sainte-Marie ».</p> + +<p>Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de +Savoie, en particulier, des vocations nouvelles surgissaient. +Bientôt la petite maison du faubourg de +la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de +complexion fort délicate ; l’une d’elles même ne +devait pas tarder à mourir. On murmurait de ces +admissions : « Que voulez-vous ? disait l’évêque de +Genève, je suis partisan des infirmes. » Il savait +bien, le saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas +venu uniquement pour les privilégiés de la vigueur +physique et de la santé.</p> + +<p>Telle était aussi la persuasion intime de la mère +de Chantal, qui, pendant ces premières années de +vie religieuse, fut très souvent malade. François de +Sales estimait que cet état était particulièrement favorable +à « la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations +et maladies sont fort propres pour donner +de l’avancement, à cause de tant de solides résignations +qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur ». +A ces progrès spirituels il travaillait lui-même, par +ses entretiens, ses conseils, ses exhortations, par tout +le minutieux détail d’une direction très vigilante +et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le +fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de +désobéissance, ou plutôt de faiblesse qui peut nous +sembler bien insignifiant, — il s’agissait de quelques +pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la +mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à +utiliser pour l’ornement de la chapelle, — il lui exprima +son déplaisir « d’une façon grave et d’une +voix puissante », et la laissa pleurer longuement +avant de la consoler. Cette âme lui était si chère, +qu’il la voulait parfaite. Le plus souvent possible il +va voir « sa toute chère fille », s’intéresse à tous les +menus faits de sa vie, la console et la réconforte +quand meurt son père ou quand elle s’inquiète trop +vivement de son fils. Quand il ne peut aller la voir, +il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la +plus chaude et de la plus pure tendresse : « Bonsoir, +la fille de mon cœur, ou plutôt ma fille et mon +cœur… » « Bonsoir, mon cher courage, mon enfant. +Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon +cœur et le cœur de mon courage en ce doux et +triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu… » A la +lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme, +toute consumée de l’amour divin.</p> + +<p>Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude, +fut fixé pour la profession. Saint François de Sales +régla tous les détails de la cérémonie. Une grave +question fut celle du voile. La mère de Chantal +proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis +un voile de crêpe : l’évêque trouva cela « trop délicat +et trop riche » et choisit l’étamine. Comme on +n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en +tailla dans une ancienne robe de la mère de Chantal. +On ajusta l’un des voiles sur la tête de la mère de +Bréchard, et, entre plusieurs « façons », François +de Sales adopta « la plus simple et moins façonnée » ; +lui-même, « prenant des ciseaux, arrondit le +voile par derrière comme il est à présent ». Après +quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut +des plus modestes : de simples draps blancs sur lesquels +on avait piqué de petits bouquets de fleurs +rustiques servaient de tapisseries.</p> + +<p>Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses +trois chères filles et leur adresser ses exhortations paternelles. +« Son visage était en feu. On voyait reluire +sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une majestueuse +gravité tout extraordinaire. » La mère de +Chantal, sa confession faite, renouvelle ses vœux en +ces termes : « Je renouvelle et reconfirme mes +vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre +divine Majesté, en la personne de Messire François +de Sales, votre bien-aimé et très digne évêque de +Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en +ce monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne +très irrévocablement et sans réserve à votre +divine Majesté, en la présence de Messire François +et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise +de ce grand Père de mon âme que vous +m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait +amour à l’obéissance. » Après l’évangile, saint +François de Sales, en habits pontificaux, monte en +chaire et prononce une touchante allocution : +« Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que +la Providence de Dieu a semées dans ce petit coin +de terre, se multiplieront sans nombre, et que la +miséricorde divine les bénira d’une grande prospérité +et sera glorifiée en elles. » Assises par terre dans +le sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole +sacrée avec un ravissement qui se peint sur leur +visage. Puis, elles s’agenouillent sur le marchepied +de l’autel ; on chante le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i>, et les cérémonies +de la profession commencent.</p> + +<p>Les cérémonies rituelles, saint François de Sales +les a acceptées, mais en les adaptant à son dessein +particulier, à la grande pensée d’amour qui est son +génie même ; il a rédigé lui-même les prières. Il +prie d’abord un moment ; puis les trois religieuses, +successivement, les mains étendues, d’une voix +grave et tremblante d’émotion, prononcent l’acte +de profession. Après quoi, elles s’agenouillent aux +pieds du saint évêque qui leur met au cou une petite +croix d’argent et qui, dépliant les voiles, les dispose +sur leurs têtes, en disant : « Ceci vous sera un voile +sur vos yeux, contre tous les regards des hommes, +et un signe sacré, afin que vous ne receviez jamais +aucun signe d’amour que celui de Jésus-Christ. »</p> + +<p>Puis, toutes trois se courbent le visage contre +terre ; on les recouvre d’un drap de mort : on prononce +sur elles les douloureuses paroles de Job ; et +tandis que l’assistance récite le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, +l’évêque les asperge d’eau bénite comme il ferait +d’un cadavre. Elles se relèvent alors ; et tandis que +des chants joyeux se font entendre, François de Sales +place dans leurs mains un crucifix. « Mon bien-aimé +est tout mien, dit la mère de Chantal, et je +suis toute sienne. Je ne pourrai jamais l’abandonner +pour regarder aucun homme ; car à lui je suis tout +unie par charité, et sa bonté surpasse tous les amours +du monde. O mon Dieu, détournez mes yeux de +la vanité, et que nulle injustice ne me domine ! » +Cela fait, on lui donne un cierge allumé, et elle +ajoute : « O Seigneur, votre parole est une lampe +à mes pieds et une lumière dans mon chemin. Votre +lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse +à mon cœur. » La cérémonie est achevée : les sœurs +se retirent dans le chœur des religieuses. En y entrant, +la mère de Chantal s’écrie spontanément : +« C’est ici le lieu de mon repos ; j’y habiterai à +jamais », et cette parole fut depuis ajoutée aux formules +de la profession. Quelques-uns des assistants +furent autorisés par l’évêque à saluer, mais très +brièvement, les nouvelles religieuses, et on les laissa +« en paix savourer le don de Dieu ».</p> + +<p>La clôture étant levée, la question se posait +maintenant pour la mère de Chantal d’aller en +Bourgogne pour régler la succession paternelle et +mettre ordre aux affaires de ses enfants. Elle partit +le 23 août, accompagnée de la mère Favre et de son +gendre, bénie du saint évêque, entre les mains duquel +elle avait prononcé le vœu de pauvreté. Elle +avait auparavant reçu l’oblation de deux nouvelles +religieuses, la mère Roget et la mère de Châtel, et +elle laissait, pour diriger la petite communauté, la +mère de Bréchard. Son absence dura quatre mois. A +Dijon, à Monthelon, à Bourbilly, elle fut accueillie +à bras ouverts par tous ceux qui la connaissaient : +elle ne sortait guère que pour aller aux églises, mais +elle recevait et voyait beaucoup de monde, qu’elle +édifiait par sa piété, sa vertu, son avenante et fine +bonté, et qu’elle émerveillait aussi par son sens des +affaires et l’alerte souplesse de son esprit. Elle mit +son fils au collège des Godrans, à Dijon, elle le +confia à son oncle, Claude Frémyot, président aux +Comptes. A Dijon et à Monthelon elle eut fort à +se défendre contre les instances de ses parents qui, +sous toute sorte de prétextes, auraient voulu qu’elle +rentrât dans le siècle, ou tout au moins qu’elle prolongeât +son séjour parmi eux. Soutenue par les conseils +de saint François de Sales qui ne se lassait pas +d’écrire à celle qu’il appelait « ma chère fille toute +mienne », elle se dérobait avec une douce obstination +et, ses affaires une fois réglées, elle repartait +pour Annecy, où elle arrivait la veille de Noël.</p> + +<p>Bien qu’elle fût très lasse de son long voyage fait +à cheval et en plein hiver, elle voulut, après avoir +longuement conféré avec l’évêque, officier à l’office +de la nuit, où elle assista tout au long. La joie et la +dévotion des autres religieuses étaient grandes. Elles +avaient été fort éprouvées en son absence : elles +avaient presque toutes été malades, et l’une d’elles, +la mère Péronne de Châtel, avait été sur le point de +mourir, donnant aux sœurs qui la soignaient avec +un dévouement inlassable d’admirables exemples de +vertu chrétienne, de courage et de résignation. +« Comblées de beaucoup de grâces surnaturelles », +heureuses d’avoir pu sauver leur chère sœur Péronne, +elles attendaient avec quelque impatience le +retour de la mère de Chantal. Celle-ci, joignant à +tous ses autres vœux celui « de faire toujours ce +qu’elle connaîtrait être le plus parfait et agréable à +Dieu », tint, le dernier jour de l’année, le premier +chapitre annuel : elle-même fut nommée supérieure ; +la sœur Favre assistante, et les autres « officières » +reçurent leurs attributions respectives. Cela +fait, la mère Favre se mit à genoux et dit : « Ma +Mère, nous demandons l’obédience pour visiter les +malades. » Le lendemain, 1<sup>er</sup> janvier 1612, après les +grâces du dîner, la Mère de Chantal désigna telle +et telle religieuse pour aller visiter les pauvres ; elle-même, +accompagnée de la mère Favre, fit ce jour +même les premières visites. Elle se retrouvait, plus +compatissante encore s’il est possible, l’admirable +servante des pauvres et des malades qu’elle avait été +naguère à Monthelon et à Bourbilly, descendant aux +soins les plus répugnants, toujours aimable, « avec +un visage doux, recueilli en Dieu, affable et +joyeux ». Et elle allait par la ville, « le voile baissé +sur le visage », édifiant tous les passants, accompagnée +d’une ou deux religieuses, l’une portant des +vivres et des remèdes, l’autre du linge et des vêtements +chauds. « J’ai toujours cru, disait-elle, qu’en +la personne de ces pauvres, j’essuie les plaies de +Jésus-Christ. » Et « cet exercice de charité était son +occupation quotidienne et les délices de sa ferveur ».</p> + +<p>Ces exercices de charité n’eurent qu’un temps : +au bout de quelques années, sur les instances du cardinal +de Marquemont, archevêque de Lyon, la clôture +fut rétablie et les religieuses de la Visitation +rendues à la vie purement contemplative. Peut-être +était-ce là le génie secret, la vocation intime de la +congrégation nouvelle, et c’est bien dans ce sens +qu’elle s’est ultérieurement développée. Mais il +semble pourtant que saint François de Sales tout +d’abord n’ait pas conçu les choses ainsi. Il serait +assurément un peu excessif de prétendre, comme on +l’a fait, qu’il ait eu l’idée d’un ordre féminin qui +fût comme le prototype des futures sœurs de Saint +Vincent de Paul. Mais il attachait une grande importance +aux œuvres, et il avait d’abord voulu mettre +« ses chères filles » sous le patronage de sainte +Marthe. Puis il avait changé d’avis, et, conformément +au vœu secret de M<sup>me</sup> de Chantal, il les avait +consacrées à la Sainte Vierge et décidé qu’elles s’appelleraient +les filles de la Visitation Sainte Marie : +« la Visitation », ce mot lui paraissait symboliser +à la fois la visite des pauvres et des malades et les +sentiments de la Sainte Vierge quand, s’arrachant à +la solitude, elle alla voir sainte Élisabeth. Le double +aspect de sa conception primitive, la tendance mystique, +la principale apparemment, et la tendance +active, se trouvaient ainsi exprimées. Il avait rêvé +d’une congrégation fort différente de celles qui +existaient jusqu’alors, d’une congrégation ouverte à +toute sorte de catégories sociales, hospitalière aux +« infirmes », et où la vie contemplative et la vie +active s’harmoniseraient dans un juste équilibre. +« Sans beaucoup d’austérités corporelles, écrivait-il, +elles pratiquent toutes les vertus essentielles de la +dévotion. Elles disent l’office de Notre-Dame, font +l’oraison mentale. Elles ont le travail, le silence, +l’obéissance, l’humilité, l’exception de toute propriété, +et, autant qu’en monastère du monde, leur +vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande +édification ; après leur profession, elles iront servir +les malades, Dieu aidant, avec une grande humilité. » +Pas de vœux solennels, une simple demi-clôture, +qui interdirait l’entrée du couvent aux profanes, +mais n’empêcherait pas les sœurs de sortir. +« Mon dessein avait toujours été, disait saint François +de Sales, d’unir ces deux choses, — vie intérieure +et œuvres de charité, — par un tempérament +si juste qu’au lieu de se détruire, elles s’aidassent +mutuellement et que les sœurs, <i>en travaillant à leur +propre sanctification, procurassent en même temps +le soulagement et le salut du prochain</i>. Leur prescrire +aujourd’hui la clôture, <i>ce serait détruire une +partie essentielle de l’Institut</i>. »</p> + +<p>Mais comme tous les vrais hommes d’action, +l’évêque de Genève ne s’obstinait pas dans ses idées +personnelles ; il les lançait dans la vie, laissant à la +réalité le soin de les vérifier, de les éprouver, de les +démentir ou de les modifier, bref, de les faire vivre, +si elles étaient viables, de les ruiner, si elles ne +l’étaient pas. Les objections, l’autorité surtout du +cardinal de Marquemont, qui semble avoir été un +esprit fort étroit, autoritaire et très fermé aux nouveautés, +peut-être aussi les aspirations intimes de +quelques-unes des premières visitandines l’ayant +amené à capituler, à revenir sur un point qu’il +jugeait « essentiel », il le fit « sans un brin de répugnance ». +Si, dans son for intérieur, il a pu regretter +parfois son premier rêve, sa haute idée d’un centre +féminin d’amour divin qui rayonnerait et s’épanouirait +dans la société laïque en œuvres vives de charité +et de bienfaisance, il dut se dire qu’un autre +réaliserait son idéal, et triompherait des obstacles +auxquels il s’était lui-même heurté. « Je ne sais +pourquoi, déclarait-il en souriant, on m’appelle fondateur +d’ordre : car je n’ai pas fait ce que je voulais, +et j’ai fait ce que je ne voulais pas. » Il a +sacrifié Marthe à Marie, mais en pensant comme le +divin Maître que Marie avait pris la meilleure part.</p> + +<p>Aux directions qu’elle recevait du saint évêque, +la mère de Chantal obéissait avec une si scrupuleuse +docilité que, la transformation de la Visitation une +fois accomplie, elle ne nous laisse jamais percevoir +l’écho, même affaibli, de ses préférences personnelles. +On peut conjecturer cependant qu’elle a dû +soutenir et encourager l’évêque de Genève dans ses +longues résistances, et que, parmi les devoirs de sa +charge, les œuvres charitables étaient celles qui coûtaient +peut-être le moins à l’ardente bonté de son +cœur. Elle avait littéralement le génie de la charité. +Il faut lire dans les <i>Mémoires</i> de la mère de Chaugy +les détails saintement réalistes qu’elle nous donne +sur l’activité déployée par l’admirable femme pour +soulager les maux de l’âme et du corps qui lui +étaient signalés. Il y a notamment une histoire de +pauvre fille perdue qu’elle a sauvée d’une effroyable +misère physique et morale et qu’on ne saurait lire +sans se sentir ému jusqu’aux larmes. Les plaies les +plus hideuses, les ordures et les odeurs les plus repoussantes, +les maladies les plus contagieuses, rien +ne la rebute : son héroïsme, son amour du Christ +miséricordieux lui fait braver toutes les prescriptions +de la délicatesse ou de l’hygiène la plus élémentaire. +Elle a rempli plus d’une page du livre d’or +de la charité chrétienne.</p> + +<p>Au mois de mai ou de juin 1613 mourait à son +tour, âgé de quatre-vingt quatre ans, le vieux baron +Guy de Chantal. Assisté du franciscain auquel sa +belle-fille l’avait confié, il fit une fin repentante et +chrétienne ; mais il laissait une succession fort embrouillée ; +et sur le conseil de saint François de +Sales, la mère de Chantal crut devoir repartir en +Bourgogne pour régler la situation au mieux des +intérêts de ses enfants. Son fils, le charmant Celse-Bénigne, +vint la chercher à Annecy. « Que je suis +marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu’il +recevra d’une mère insensible à tout ce qui est l’amour +naturel ! » écrivait en souriant l’évêque de +Genève, lequel recommandait bien à « sa fille » de +n’être pas « si cruelle » et de laisser parler librement +la nature, « car l’amitié, disait-il, descend plus +qu’elle ne monte ». Françoise fut confiée à sa sœur +Marie-Aimée, et M<sup>me</sup> de Chantal, accompagnée de +son fils, de son gendre, et de la sœur de Châtel, se +mit en route pour Monthelon. La maîtresse-servante +était là encore, inquiète sans doute du sort qui lui +était réservé. La sainte l’embrassa, l’entretint fort +aimablement, la récompensa largement des services +qu’elle avait pu rendre ; elle devait emmener +même à Annecy une de ses filles pour l’y marier fort +avantageusement. Depuis plusieurs années, on avait +négligé de faire rentrer rentes et fermages. Installée +dès le matin après la messe et ses exercices spirituels, +dans la grande salle du château, la baronne examinait +tous les comptes, discutant avec les paysans, +qui admiraient sa « douce force », son équité, sa générosité, +et, si astucieux, âpres au gain et parfois violents +qu’ils fussent, finissaient par se rendre à ses +raisons. Elle se rendit à Bourbilly, qui échut à Celse-Bénigne, +fit vendre une partie des meubles, ne conservant, +ainsi qu’à Monthelon, qui revint à Françoise, +que quelques chambres garnies. Marie-Aimée +reçut sa part en argent. Et quand tous les comptes +furent réglés, les dettes payées, de bons fermiers et +régisseurs installés partout, elle put, au bout de six +semaines, repartir pour Annecy. Elle eut du reste +bien soin de se faire adresser régulièrement, jusqu’à +la majorité de ses enfants, le compte des dépenses +et revenus des divers domaines, et de loin elle administra +si bien la fortune de sa famille, qu’elle la +doubla en quelques années.</p> + +<p>A son retour à Annecy, elle tomba très gravement +malade. Miraculeusement sauvée par saint François +de Sales qui lui appliqua les reliques de saint Blaise, +elle reprit en mains toute la conduite de sa maison. +La communauté s’accroissant, on avait dû quitter, +l’année précédente, la petite maison de la Galerie, +devenue trop étroite et qui d’ailleurs était assez malsaine, +pour une maison plus grande située à l’intérieur +de la ville. Celle-ci devenant trop petite à son +tour, on résolut de construire un véritable monastère. +La duchesse de Mantoue, fille du duc de Savoie, +accepta d’en être la protectrice ; le duc et son +fils favorisèrent de leur mieux la fondation nouvelle, +laquelle rencontra beaucoup d’obstacles et se heurta +à toute sorte d’oppositions locales. Les travaux n’en +furent pas moins activement poussés, et à la fin de +1614, vingt-six visitandines, — dix-huit professes, et +huit novices, — purent s’installer dans leur définitive +demeure. Le premier monastère d’Annecy, qui +porte le nom de la <i>Sainte Source</i>, conserve depuis +trois siècles l’esprit et les traditions de la Visitation +naissante et par sa douce influence il a puissamment +contribué à les perpétuer sans altération dans toutes +les maisons de l’ordre.</p> + +<p>Cependant la réputation de la congrégation nouvelle +commençait à se répandre au dehors. Un essai +malheureux d’une fondation rivale, la congrégation +de la Présentation, ayant eu lieu à Lyon, l’archevêque, +Mgr de Marquemont écrivit à saint François +de Sales pour lui demander des religieuses +qui l’aideraient à fonder une maison sur le modèle +de celle d’Annecy. L’évêque de Genève y consentit +avec joie, mais il tint à envoyer à son confrère +« la crème de sa congrégation », la mère de Chantal, +« la plus aimée mère qui soit au monde », +les mères Marie-Jacqueline Favre, Marie-Péronne de +Châtel, Marie-Aimée de Blonay, Marie-Élisabeth de +Gouffier. Elles étaient toutes, surtout la mère de +Chantal, désolées de le quitter ; il les accompagna +jusqu’au delà des portes de la ville, leur prodiguant +les plus tendres bénédictions qui les faisaient fondre +en larmes. Ce fut le 26 janvier 1615 qu’elles partirent +d’Annecy sous la conduite du vicaire général +de Lyon, qui était venu les chercher en carrosse.</p> + +<p>Les débuts de la Visitation de Lyon auraient été +assez faciles, si Mgr de Marquemont n’avait pas +voulu modifier l’organisation qu’avait fait adopter +saint François de Sales. Il interdit la visite des +pauvres, prescrivit la clôture, exigea des vœux solennels +et insista pour que la Visitation, qu’il voulait +débaptiser, et appeler la Présentation, de simple +« congrégation » qu’elle était jusqu’alors, fût constituée +à l’état d’ordre religieux véritable, — de +« religion », comme on disait alors, — sur le modèle +des ordres féminins existants. Entre le dogmatique +archevêque de Lyon et le doux, le conciliant +évêque de Genève, il y eut de nombreux échanges +de visites, de lettres, de mémoires. Sur la plupart +des points en discussion, saint François de Sales finit +par céder, et, en 1617, l’ordre nouveau put recevoir +son régime définitif.</p> + +<p>Au bout de neuf mois, saint François de Sales +avait rappelé la mère de Chantal auprès de lui. De +Moulins, de Grenoble et de Bourges on lui écrivait +pour réclamer des visitandines. « Nos basses et +petites violettes sont désirées en plusieurs jardins, +écrivait-il. Revenez donc, ma chère mère, pour tirer +d’ici ces plantes de bénédictions et les transplanter +ailleurs. » Il avait d’ailleurs besoin d’elle pour +l’aider à rédiger les règles et constitutions de l’institut, +pour diriger et dresser les novices qui, de plus +en plus nombreuses, se présentaient au monastère +d’Annecy. Souffrante, presque toujours au lit, elle +n’en déploie pas moins une activité considérable, +veillant à tout, songeant à tout, voyant les choses de +très haut et, en même temps, descendant au dernier +détail. C’est un chef, mais le plus attentif, le plus +dévoué, le plus tendre des chefs. Les lettres qu’elle +écrit, en courant, et presque toujours, « à perte d’haleine », +à ses religieuses, n’ont peut-être rien de +très littéraire ; elles n’ont pas, en tout cas, la grâce +fleurie et le « vermeil riant » de celles de saint +François de Sales. Mais elles sont bien mieux que +« littéraires » : elles ont le mouvement et elles ont +la vie. Fond et forme, cela court droit au but. Et +quelle chaude cordialité elles respirent ! On y sent +une âme qui se donne, un cœur débordant d’affection +spirituelle et humaine tout ensemble. Comme +elle les aime, ses chères religieuses, en Dieu, assurément, +mais aussi, pour elles-mêmes, individuellement ! +Pour leur exprimer sa tendresse, les mots +câlins, délicieux, comme en savent trouver les +mères, se pressent sous sa plume. A la mère Favre : +« Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur toute +parfaitement aimée, ma petite. » « Ma chère sœur, +ma mie. » A la mère de Bréchard : « Certes, si je +vous tenais, je vous embrasserais <i>bien serrée</i> pour +vous mortifier. » A la même : « Je ne pensais pas +vous tant écrire ; mais c’est notre coutume quand +nous nous parlons, nous ne savons finir, aussi êtes-vous, +ma très chère Sœur que j’aime uniquement. » +« Mes filles chèrement aimées », « ma fille toute +chère », « ma vraie fille tout uniquement chère », +voilà quelques-unes de ses formules. Et comme l’on +sent que ce ne sont pas simples formules, et qu’elle +voudrait faire dire aux mots plus de choses qu’ils +n’en peuvent exprimer ! Cette femme au grand +cœur se trahit dans ses effusions verbales : elle aime +à aimer et à être aimée : son grand moyen de domination +et de séduction, c’est son immense amour des +âmes.</p> + +<p>Parmi tous ces êtres qu’elle chérit, il en est un +qu’il faut mettre à part, parce qu’il est « tout son +bien spirituel en Jésus-Christ », c’est l’évêque de +Genève. En quels termes émus, profonds, tendrement +recueillis elle parle de lui ou s’adresse à lui ! +Il est « l’unique trésor de son cœur ». « Mon très +cher Seigneur, écrit-elle à la sœur de Bréchard, vous +dira toutes nos nouvelles, et vous continuerez à +baiser sa chère bénite main <i>que j’aime tant</i>, toutes +les fois qu’il ira chez vous. Hélas ! qu’est-ce qu’il y +a au monde de comparable à ce tant digne Père ? +<i>Vous êtes bien heureuse de le voir de vos yeux</i>, et +je me console en ce bonheur, attendant que j’en +jouisse moi-même. » Une autre fois : « Ma très +chère amie, je vais tous les jours plus découvrant +l’incomparable grâce que Notre-Seigneur nous a +faite de nous avoir rangées, soumises et remises à ce +trésor de sainteté, mon très digne, très unique et +très aimé Père. Je vous prie, ne cessons jamais d’en +remercier, louer et aimer cette souveraine bonté. +Oh ! quelle grâce ! Dieu nous en fasse jouir longuement +et saintement ! Vrai Dieu, ma mie ! comme je +la ressens et l’estime ! mais aussi comme je chéris +ce seigneur ! <i>Qui le comprendra ?</i> » Et encore : +« Enfin vous avez trouvé que le cœur de mon Père +est un cœur qui n’a point d’égal que soi-même en +amour plus que paternel… De vrai, ce Seigneur est +tout admirable en sa bonté, en sa confiance ; mais, +comme vous me dites, l’on ne peut écrire à ce +sujet. » Quand elle lui écrit directement à lui-même, — car +on nous a heureusement conservé quelques-unes +de ses lettres, — la chaleur de sa tendresse, la +ferveur de sa reconnaissante admiration percent à +toutes les lignes : « Notre bon Sauveur vous comble +de ses très douces bénédictions, lui mandait-elle un +jour, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et +très honoré Seigneur, <i>que j’aime de toutes mes +forces</i> ! » « Bonsoir, mon très cher Père, <i>tout uniquement +et chèrement bien-aimé</i>. » Tendresse singulière +où presque tous les sentiments que peut +éprouver un cœur féminin se sont donné rendez-vous, +mais transposés dans l’ordre surnaturel. +Comme une mère, comme une sœur, comme une +fille, comme la plus dévouée et la plus tendre des +amies, elle veille sur sa santé et sur son travail ; elle +le supplie de ne pas trop se surmener et se mortifier, +de ménager ses forces pour son œuvre, pour +la composition de ce <i>Traité de l’amour de Dieu</i> qui +lui tient au cœur plus que tout le reste et dont elle +attend un bien extraordinaire ; elle recommande +avec instance qu’on le dérange et qu’on l’importune +le moins possible ; elle-même s’interdit de lui +écrire ou de l’entretenir aussi souvent et aussi longuement +qu’elle le souhaiterait. Comme il ne cesse +de le lui rappeler, ils vivent tous deux de la même +vie intérieure : leurs deux âmes sont fondues dans +« l’unité » de l’amour divin.</p> + +<p>Sa vie nouvelle, ses nouveaux devoirs ne font pas +oublier à sainte Jeanne de Chantal qu’elle est mère, +mère très attentive, très inquiète et très tendre. +Celse-Bénigne et Françoise lui donneront bien des +préoccupations ; Marie-Aimée ne lui donnera que +des joies. Fort jolie, aimable et douce, extrêmement +pieuse, la « petite baronne » de Thorens ressemblait +à sa mère. L’évêque de Genève, qui l’aimait fort, +et qui la considérait comme « une âme choisie », +lui servait de père spirituel. Quand son mari, colonel +d’un régiment du duc de Savoie, partait pour l’armée, +elle venait au monastère d’Annecy, où elle +avait sa petite cellule. « Tous les matins, raconte la +mère de Chaugy, lorsque l’on sonnait l’oraison, elle +se mettait sur le seuil de la porte de sa chambre +pour donner le bonjour à sa chère mère. Mais +comme c’était le temps où il était défendu de parler, +celle-ci, sans dire un mot, le lui rendait en silence +par un regard aimable et un petit enclin de +tête. »</p> + +<p>En 1617, la guerre ayant éclaté entre le duc de +Savoie et l’Espagne, Thorens dut rejoindre son régiment. +Il avait quitté sa jeune femme avec larmes, en +proie à de sombres pressentiments. Au bout de trois +semaines, il était emporté par une fièvre pestilentielle. +Grande désolation à Annecy. « Grandement +ému », saint François de Sales se rendit au monastère +pour y porter la funèbre nouvelle. Il demanda +la mère de Chantal. Celle-ci, qui aimait son gendre +comme un fils, atterrée et tremblante, ne put prendre +sur elle d’avertir sa fille. Mais elle eut pourtant la +force, devant la pauvre jeune femme, de contenir +son émotion, d’affecter un visage serein, se contentant, +au cours de la conversation, de prêcher discrètement, +et sans préméditation apparente, l’entier +abandon à la volonté divine. Le lendemain matin, +en confession, aux discours pleins de ménagement +que lui tint le saint évêque, Marie-Aimée devina, +plus qu’on ne lui révéla, l’atroce vérité. Aux sanglots +qu’elle poussa, la mère de Chantal, qui était +à la porte, accourut pour la soutenir. Mais la douleur +fut la plus forte et elle-même tomba évanouie +à son tour. A genoux, tout en larmes, saint François +de Sales se préparait au divin sacrifice qu’il allait +offrir pour le cher disparu.</p> + +<p>Revenues à elles, les deux malheureuses femmes +entendirent la messe dans la sacristie. Les gémissements, +les paroles entrecoupées de Marie-Aimée faisaient +peine à entendre. A la communion, soutenue +par sa mère, elle s’approcha de la sainte table, et +fit secrètement un vœu de chasteté perpétuelle. Plus +calme désormais, sa douleur ne s’apaisait pas. Elle +redoubla de piété, d’austérité, vécut comme une véritable +religieuse. Elle était enceinte. Le fils dont +elle accoucha avant terme ne vécut que pour recevoir +le baptême des mains de sainte Chantal. La +pauvre jeune veuve, qui se sentait mourir, dicta son +testament, et, au milieu des pleurs de tous les siens, +« demanda en toute humilité de prendre le saint +habit de la Visitation ». On lui mit l’habit de novice ; +saint François de Sales lui donna l’extrême-onction, +reçut ses vœux solennels et lui mit le voile +noir et la croix d’argent. Elle souffrait beaucoup, +prononçait les paroles les plus touchantes, consolait +sa mère dont la douleur était déchirante. Enfin elle +expira, en prononçant par trois fois le nom de Jésus. +Elle n’avait pas vingt ans. Sainte Chantal eut encore +la force de lui fermer l’un des deux yeux, tandis que +l’évêque lui fermait l’autre ; puis elle tomba évanouie. +Saint François de Sales ne put en supporter +davantage. Il se fit conduire à Belley, auprès de son +ami Mgr Camus. Celui-ci, gagné par son émotion, +pleura avec lui, le réconforta de son mieux. Un peu +rasséréné, le saint repartit pour Annecy, et bien +vite se rendit au couvent.</p> + +<p>Très abattue, la mère de Chantal se rongeait +d’inquiétude ; elle craignait de n’avoir pas baptisé +selon les règles son petit-fils. Rassurée par son +grand ami, elle tomba dans un morne silence. Absorbée +par une douloureuse idée fixe, perpétuellement +absente, elle filait sa quenouille sans rien dire. +Bien que « son esprit demeurât tout plein de douceur +et de suavité dans la soumission à la volonté +divine », bien qu’elle pût dire « de toute son âme, +en paix et en douceur » : « Dieu soit loué de nous +avoir donné une telle enfant, et de l’avoir attirée à +soi si heureusement », elle ne pouvait s’empêcher de +déclarer : « Je vois et je sens combien cette fille était +véritablement l’enfant parfaitement aimée de mon +cœur, combien elle le sera toujours, et avec justice, +ce me semble. » Et, toujours scrupuleuse, elle ajoutait : +« Il me semble que je devrais me retrancher +de tant parler de feu notre pauvre petite ; car le +contentement que j’y prends me laisse toujours de +l’attendrissement, mon père, mon unique père, et +tout ce que vous savez que vous m’êtes. » De retranchement +en retranchement, elle tomba gravement +malade. On crut qu’elle allait mourir. Saint François +de Sales l’administra et plaça sur ses lèvres des +reliques de saint Charles Borromée, qu’on venait +de canoniser. Instantanément guérie, elle put reprendre, +au bout de quelques jours, le cours de ses +occupations ordinaires. Comme toutes « les âmes +vraiment royales », elle avait converti sa douleur en +sainteté.</p> + +<p>Une autre fille lui restait, Marie-Françoise, qu’on +appelait Françon dans l’intimité. Françon ne ressemblait +guère à Marie-Aimée. Françon était une +Rabutin : le sang chaud, l’humeur indépendante, +hautaine et caustique de sa race revivaient en elle. +Elle séduisait et elle inquiétait tout ensemble : elle +inquiétait surtout sa mère, qui disait d’elle : « Elle +me sert d’épine. » « Elle était, dit un contemporain, +gaie, enjouée, bien faite, toute d’esprit et de +feu ; un air grand, des manières agréables ; elle +n’avait pas ces traits fins et délicats qui charment, +mais elle avait je ne sais quoi de noble et de bien +fait qu’on admire. Enfin, elle avait de quoi éblouir +les autres et s’aveugler elle-même. » Sa mère aurait +souhaité faire d’elle une visitandine. Elle l’avait +emmenée dans son couvent, où elle lui avait aménagé +une cellule à côté de la sienne : les religieuses, +les jeunes novices surtout, ses compagnes de jeu, +raffolaient de cette espiègle enfant dont les rires +sonores, les oiseaux, les écureuils remplissaient la +sainte maison d’une jeune et franche gaîté ! Choyée +par tout le monde, même par François de Sales, qui +était son confesseur et son directeur de conscience, +Françon n’était point malheureuse. « Chaque matin, +nous dit-on, elle se levait de bonne heure et +allait <i>en sautillant</i> devant l’avant-chœur au-devant +de sa sainte mère, qui descendait à l’oraison. La +bienheureuse, d’un air gracieux, la caressait un peu, +et lui donnait sa bénédiction en silence ; puis la +jeune enfant s’en allait satisfaite. » Elle avait, à la +rencontre, de vifs accès de piété et des élans d’ascétisme : +à quinze ans, ayant la fièvre, elle se faisait +apporter des orties pour se donner la discipline. +Mais, avec l’âge, cette belle ferveur tomba, et François +de Sales, tout le premier, dut bien se rendre +compte que Françon n’était point faite pour le +cloître. Elle vit le monde, l’aima et en fut aimée. +La toilette, les conversations et les distractions mondaines, +la lecture des romans, tout cela lui fit un +peu oublier qu’elle était la fille d’une sainte. Au +sortir du couvent, elle allait dans une maison amie +compléter sa parure. « Françon, lui disait en souriant +l’évêque de Genève, je suis bien assuré que +ce n’est pas votre mère qui vous a ainsi habillée » ; +et quand il lui voyait la gorge trop découverte, il +lui donnait des épingles pour fermer son mouchoir. +« Sa jeunesse lui fait du bruit », eût-il dit volontiers +d’elle, comme M<sup>me</sup> de Sévigné dira plus tard +de son propre fils ; et, trop habile manieur d’âmes +pour ne pas proportionner ses exigences à « la faiblesse +présente » de sa « bien-aimée fille Françoise », +il se bornait à lui demander de dire chaque jour un +<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> « de bon cœur » : ce qu’elle fit d’ailleurs +très exactement.</p> + +<p>Sa mère songeait à la marier. François de Sales +s’entremit pour lui faire épouser un de ses jeunes +amis, M. de Foras, qui lui paraissait présenter toutes +les qualités requises. L’affaire n’aboutit pas : Françon +trouva-t-elle le gentilhomme savoyard trop provincial +ou trop pauvre ? En tout cas, elle n’eut qu’à +se féliciter de l’avoir rebuté, car, peu après, le prétendant +évincé s’avisa d’épouser une jeune veuve +contre la volonté de ses parents, et cette aventure, +qui fit grand bruit, le conduisit en prison. L’année +suivante, un autre parti se présenta, qui eut tout de +suite l’agrément de M<sup>me</sup> de Chantal. Antoine de +Toulonjon, d’une grande famille de Bourgogne, +avait quarante-huit ans. C’était un beau soldat, fort +bien vu à la cour, riche avec cela, de manières +agréables et nobles : il faisait oublier son âge, si l’on +en juge par cette lettre de la sainte à sa fille : +« Certes, je suis bien contente que ce soient vos +parents et moi qui ayons fait ce mariage sans vous. +C’est ainsi que se gouvernent les sages. Au reste, +votre frère, qui a bon jugement, est ravi de cette +alliance. M. de Toulonjon, il est vrai, a quelque +quinze ans plus que vous ; mais, mon enfant, vous +serez bien plus heureuse avec lui que d’avoir un +jeune fou, étourdi, débauché, comme sont les jeunes +gens d’aujourd’hui. Vous épouserez un homme qui +n’est rien de tout cela, qui n’est point joueur, qui +a passé sa vie avec honneur à la cour et à la guerre, +qui a de grands appointements du roi. Vous n’auriez +pas le bon jugement que je vous crois si vous ne +le receviez avec cordialité et franchise. Je vous en +prie, ma fille, faites-le de bonne grâce, et soyez +assurée que Dieu a pensé à vous. » M<sup>me</sup> de Chantal +tenait fort à ce mariage, mais elle « craignait l’irrésolution +de sa fille », ou plutôt encore son humeur +indépendante et capricieuse. « Pour Dieu, ma mie, +lui écrivait-elle, ne vous laissez préoccuper par aucune +sorte de niaiseries, ni vaines appréhensions et +considérations ; laissez-vous faire, car votre bonheur +nous est plus cher qu’à vous-même. » Françon se +laissa faire. En dépit des vingt-sept ans qu’il avait +bel et bien de plus qu’elle, M. de Toulonjon sut lui +plaire sans doute. Très épris apparemment, il ne +négligea rien de ce qui pouvait être agréable à la +jeune fille, prodigua les bijoux et les cadeaux, et il +fallut que la mère rappelât sa fille à la simplicité, lui +conseillât de « ménager discrètement et sagement », +et exprimât très fermement le désir qu’on « épousât +sans bruit ». « Il irait de ma réputation encore, déclarait-elle ; +car, étant ma fille, vous êtes plus +obligée à la discrétion et modestie. »</p> + +<p>Le mariage eut lieu à Paris le 12 juin 1620. +Comme la plupart des destinées humaines, il ne fut +pas exempt d’épreuves, — de sept enfants, deux seulement +survécurent, — mais il fut heureux. Toulonjon +était souvent à la guerre, et sa femme vivait alors +dans l’austère château d’Alone ; mais elle parut +quelquefois à la cour, et elle y eut des succès qui +ne laissèrent pas d’inquiéter M<sup>me</sup> de Chantal. Sans +lui obéir toujours, Françoise aimait pourtant bien +sa sainte mère et la vénérait profondément. En 1622, +cette dernière était venue à Alone au moment où +l’on venait de recevoir les plus mauvaises nouvelles +de Toulonjon, très grièvement blessé au siège de +Négreplisse : folle de terreur, cette mauvaise tête +de Françon se traîna à genoux au-devant d’elle, la +suppliant d’intercéder par ses prières, pour que Dieu +lui conservât son mari. Toulonjon guérit en effet et +put reprendre le cours de sa vie guerrière et des vaillants +services qui lui valurent la faveur royale. Et +Françon recommence de plus belle à désoler et, +parfois, à scandaliser sa mère. Elle se plaint d’avoir +trop d’enfants ; elle se plaint que son oncle, l’archevêque +de Bourges, veuille laisser toute sa fortune à +son frère Celse-Bénigne ; quand Celse-Bénigne +meurt à l’île de Ré, elle proteste, au détriment de +sa « pauvre petite » nièce, — la future M<sup>me</sup> de Sévigné, — contre +le règlement de la succession ; et +quand elle s’attire de sa mère, par son âpreté chicanière, +de vertes répliques, elle boude.</p> + +<p>Enfin, la trentaine passée, après une retraite faite +à la Visitation d’Autun, elle s’amende : les rapports +entre la mère et la fille deviennent plus tendres et +plus confiants. Quand Toulonjon meurt à Pignerol +en 1633, la chaude et pieuse tendresse maternelle +devient pour la jeune veuve l’unique refuge. Elle +passe tout un hiver à Annecy, puis regagne son manoir +d’Alone. C’est là, dans la retraite, que s’écoula +tout le reste de sa vie, qui fut longue et aussi austère +que le début en avait été brillant et agité : +l’éducation de ses deux enfants, le soin parcimonieux +donné à ses affaires, les bonnes œuvres absorbèrent +tout son temps. La vertu sympathique et +rayonnante de sa mère semble lui avoir toujours +un peu manqué.</p> + +<p>Si préoccupée qu’elle fût parfois de sa fille, sainte +Chantal l’était encore davantage de son fils. Celui-ci, +Celse-Bénigne, était charmant. Il séduisait littéralement +tous ceux qui rapprochaient : son grand-père, +le président Frémyot, son oncle, l’archevêque +de Bourges, raffolaient de lui et lui passaient jusqu’à +ses défauts ; je soupçonne même sa mère, qui, +certes, ne s’aveuglait pas sur son compte, d’avoir eu +pour lui, tout au fond du cœur, une secrète préférence. +Beau cavalier, plein d’allant, de grâce et de +mordant, — comme tous les Rabutin, — spirituel +et hardi, d’une bravoure à toute épreuve, il était allé +de trop bonne heure à la cour du jeune roi +Louis XIII, et il y avait eu les succès les plus flatteurs. +Il plaisait au roi ; il plaisait aux femmes ; on +ne comptait plus ses duels et ses bonnes fortunes. +M<sup>me</sup> de Chantal gémissait au fond de son couvent. +« L’âme de votre cousin, écrivait-elle à son neveu, +me donne une affliction de désolation et en suis si +infiniment touchée que je ne sais où me tourner, +sinon du côté de la divine Providence, et là, abîmer +toutes mes volontés, renonçant même entre ses +mains le salut et l’honneur de <i>cet enfant à demi +perdu</i>. Oh ! douleur et affliction incomparables, +mon très cher neveu ! Il n’y en a quasi point +d’égale. Si je n’étais arrêtée d’une violente fièvre +quarte, je fusse déjà partie pour l’aller ôter de là où +il est. Je lui mande qu’il me vienne trouver… Je +ne puis passer outre, tant les larmes m’aveuglent, +et la douleur de toutes parts me saisit. » Celse-Bénigne +vint à Annecy en 1618, et, suivant son +habitude, enjôla tout le monde, jusqu’aux visitandines. +Sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle +et le faire entrer au service du duc de Nemours. +François de Sales s’y employa de son mieux, mais +sans succès. « La maison du prince était un monastère », +et elle dut sembler bien provinciale et bien +morose au brillant échappé de la cour de France. +« Il est bon, disait sa mère et a de bons mouvements, +mais la jeunesse l’emporte. » Elle l’emporta +loin d’Annecy.</p> + +<p>Il rentre donc à Paris, et la vie de fêtes, de plaisirs, +de duels recommence de plus belle. Celse-Bénigne +a pour amis Montmorency-Bouteville, Chalais, +Toiras, les plus turbulents d’entre tous ces +jeunes gens qui entourent le roi, et qui se moquent +avec insolence des sévères prescriptions du tout-puissant +cardinal. Il va combattre, avec sa bravoure +habituelle, les huguenots assiégés dans Montauban. +M<sup>me</sup> de Chantal craint pour sa vie, mais elle craint +plus encore pour son âme, qu’elle recommande instamment +aux prières de ses religieuses : elle voudrait +fixer ce mauvais sujet qui lui est une croix +perpétuelle, et elle songe à le marier. Plusieurs années +durant, elle multiplie les recherches et les +démarches infructueuses. Enfin, en 1623, elle réussit +à lui faire épouser Marie de Coulanges, la fille d’un +conseiller d’État, secrétaire des finances. La jeune +fille était riche, aimable, pieuse, extrêmement +douce : M<sup>me</sup> de Chantal l’aima de tout son cœur ; +mais, si enchantée qu’elle fût de ce mariage, elle ne +voulut pas y assister, quoiqu’on l’en priât instamment, +afin de ne pas donner l’exemple d’une dérogation, +même légitime, aux règles de la vie religieuse.</p> + +<p>Cette trop courte union fut très heureuse. +Mais l’incorrigible Celse-Bénigne ne tarda pas à +faire des siennes. Le jour de Pâques, il quitta l’église +pour aller assister Bouteville dans une affaire d’honneur. +Les édits contre le duel étaient très sévères. Les +prédicateurs fulminèrent contre les duellistes, et le +Parlement de Paris les condamna à être pendus. +Chantal dut se réfugier à Alone, plongeant tous les +siens dans l’inquiétude et l’affliction. L’orage passé, +il put reparaître sans danger à la cour. Mais le terrible +cardinal ne souffrait pas qu’on le raillât ou +qu’on lui désobéît. Chalais, Bouteville montèrent sur +l’échafaud. A l’attitude du roi, Celse-Bénigne sentait +que la disgrâce était proche. Pour l’éviter, il +alla rejoindre son ami Toiras qui s’était enfermé +dans l’île de Ré pour repousser l’attaque de la +puissante flotte anglaise que les protestants de +La Rochelle avaient appelée à leur secours. Le +22 juillet 1627, dans un sanglant combat, après +des prodiges de valeur, il tomba, percé de vingt-sept +coups de piques : il avait trente et un ans.</p> + +<p>Il fallait apprendre la douloureuse nouvelle à la +mère de Chantal qui ne cessait de trembler pour la +vie et pour l’âme de son fils : elle lui avait écrit +de très belles lettres qui l’avaient préparé à une fin +très chrétienne ; de toutes parts, elle faisait prier pour +lui. Un jour, après la messe, l’évêque de Genève, +Jean-François de Sales, frère et successeur de saint +François, la fait appeler au parloir : « Ma Mère, lui +dit-il, nous avons des nouvelles de guerre à vous +dire ; il s’est donné un rude choc en l’île de Ré ; le +baron de Chantal, avant que d’y aller, a ouï messe, +s’est confessé et communié. — Et enfin, Monseigneur, +dit cette digne mère, il est mort ! » Le bon +prélat se mit à pleurer, sans pouvoir répondre une +seule parole, et ce fut un gémissement universel +dans le parloir. » Seule tranquille parmi tous ces +sanglots, à genoux, les mains jointes, les yeux levés +au ciel, sainte Chantal pleurait doucement, et elle +disait (ce sont ses propres paroles, que la mère de +Chantal a immédiatement transcrites) : « Mon Seigneur +et mon Dieu, souffrez que je parle pour donner +un peu d’essor à ma douleur ; et que dirai-je, +mon Dieu, sinon vous rendre grâces de l’honneur +que vous avez fait à cet unique fils de le prendre +lorsqu’il combattait pour l’Église romaine ? » Puis +elle prit un crucifix et baisant les deux mains +clouées sur la croix : « Mon Rédempteur, dit-elle, +je reçois vos coups avec toute la soumission de mon +âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les +bras de votre infinie miséricorde. » « O mon cher +fils, ajouta-t-elle, que vous êtes heureux d’avoir +scellé par votre sang la fidélité que vos aïeux ont +toujours eue pour l’Église romaine ! En cela je +m’estime bien heureuse, et rends grâce à Dieu d’avoir +été votre mère. » Et enfin elle se tourna vers la +mère de Châtel, et elles dirent ensemble un <i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i>.</p> + +<p>Après quoi, étant sortie du parloir, elle alla prier +longuement devant le Saint-Sacrement, « jusqu’à +ce que la supérieure la priât d’aller prendre +un peu de nourriture : ce qu’elle fit, se +levant de sa prière toute tranquille et toute +résignée. Elle se mit à la suite des exercices +religieux et à poursuivre les affaires commencées, +comme si de rien n’eût été. » Mais, si résignée +qu’elle fût, si heureuse même que son fils +ne fût pas mort en duel, mais au service de l’Église, +la nature reprenait ses droits. Son silence et son accablement +« faisaient peur pour sa vie ». En récréation, +les yeux fermés, elle filait sa quenouille sans +dire un mot, comme absente. Elle avait peine, disait-elle, +à monter toute seule « où Dieu la tirait » ; +et elle mit quelque temps à retrouver son équilibre +intérieur et l’entière sérénité de son âme. Elle n’y +parvint qu’en prenant encore sur elle la douleur des +autres, celle de son frère l’archevêque, celle de sa +belle-fille, et en leur prodiguant les consolations de +son ardente foi chrétienne.</p> + +<p>Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq +ans après son mari, la jeune veuve de Celse-Bénigne +mourait à son tour, laissant une « pauvre petite +fille » qui allait être M<sup>me</sup> de Sévigné. La mère de +Chantal fut profondément affectée de cette mort : +elle « aimait tendrement » sa belle-fille. « Voilà +comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous +tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas. » +Un mois après, elle apprenait la mort de son +gendre, M. de Toulonjon, qu’elle aimait beaucoup +lui aussi. Elle pâlit affreusement : « Voilà bien des +morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se +hâtent de gagner le logis éternel. » De ses six enfants, +de sa bru, de ses gendres, il ne lui restait plus +que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle +avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable +guide et ami saint François de Sales. Elle +demeurait seule, à soixante ans, vestale douloureuse +et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu +frappait à coups redoublés sur cette âme héroïque et +tendre, comme s’il voulait la détacher entièrement +de la terre et « l’attirer davantage à lui ». Les enseignements +et l’exemple du saint évêque de Genève +avaient bien produit leur fruit. Et si parfois elle +avait eu quelques doutes ou quelques scrupules, — et +elle en a eu, — touchant le meilleur emploi de sa +vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de +mère et les impérieuses exigences de sa vocation religieuse, +elle pouvait, au soir de son existence, se +rendre ce témoignage que lui rendit un jour Celse-Bénigne, — ce +charmant Celse-Bénigne qui, jadis, +avait voulu l’écarter du cloître : « J’admire, lui +écrivait donc ce dernier au lendemain de son mariage, +j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand +vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, +et que vous auriez pris les soins de nous avancer que +votre amour maternel et votre non-pareille prudence +auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas +pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant +donné en mon mariage tous les avantages souhaitables +à ceux de ma condition, de mon âge et de +mon humeur. »</p> + +<p>Le fait est que la mère de Chantal avait su tout +concilier et mener de front les multiples obligations +de sa double vie. Si vives et absorbantes qu’aient été +ses préoccupations familiales, elles n’ont jamais nui +aux minutieuses charges qu’elle assume ; et, réciproquement, +sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice +ne l’empêche nullement de se dépenser +en lettres, conseils, démarches de toute sorte pour le +bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade +et, néanmoins, toujours prodigieusement active, +on est émerveillé de tout ce qu’elle a pu faire +tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte enceinte +d’une pauvre vie humaine.</p> + +<p>A peine relevée de la maladie qui avait suivi la +mort de sa fille Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble +par saint François de Sales pour y fonder, +comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison +de la Visitation. Les voies lui avaient été préparées +par une fervente chrétienne, la présidente Le Blanc, +dont la « sainte ardeur » était son œuvre. « Je vous +prie, lui écrivait saint François, ma très chère +mère, de préparer doucement nos petites avettes, +pour faire une sortie au premier beau jour et venir +travailler dans la nouvelle ruche pour laquelle le +Ciel prépare bien de la rosée. » Les débuts du nouveau +monastère furent beaucoup moins rudes que +ceux du monastère de Moulins, où la mère de Bréchard, +la fondatrice, avait éprouvé de terribles difficultés. +Il suffit de quelques jours à la mère de +Chantal pour tout régler à la satisfaction générale. +Après avoir assisté, le 8 avril 1618, à la consécration +solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques +novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel +comme supérieure, elle put repartir pour Annecy, +où son « bien-aimé Père » l’attendait avec quelque +impatience.</p> + +<p>Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du +pape Paul V qui le déléguait pour ériger la congrégation +de la Visitation en ordre religieux, sous la +règle de saint Augustin. Assisté de la mère de +Chantal, il examina longuement et minutieusement +les constitutions de l’institut, en arrêta le texte définitif, +déclarant qu’elles « devaient être à perpétuité +inviolablement observées et gardées », et, le 16 octobre, +dans une cérémonie solennelle, la congrégation +de Sainte Marie était élevée à la dignité d’un +ordre religieux, contrairement aux intentions premières +de ses saints fondateurs.</p> + +<p>Le lendemain même, la mère de Chantal partait +pour Bourges, où son frère l’archevêque avait tout +disposé pour l’érection d’un cinquième monastère. +Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir +modérer la ferveur ascétique de la mère de Bréchard. +A Bourges, on lui fit fête, et bien que la négligence +des serviteurs de Mgr Frémyot lui « donnât +souvent matière d’exercer la pauvreté », elle +trouvait qu’elle était servie avec trop d’appareil : +saint François de Sales dut calmer ses scrupules à +cet égard. A Paris, où il était alors, « plusieurs +bonnes âmes désiraient un établissement de Sainte +Marie » : tout en prévoyant « des difficultés innombrables », +il crut qu’« il fallait seconder leurs +désirs », et il priait « sa très chère Mère » de venir +le rejoindre. L’archevêque de Bourges aurait voulu +garder sa sœur auprès de lui plusieurs années : il +s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris, +et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère +de Chantal « qu’il avait partout défendu qu’on lui +donnât aucun équipage ». Mais elle, sans se troubler, +et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui +ne l’abandonnait jamais : « Monseigneur, lui dit-elle, +cela n’importe s’il n’y a point d’équipage, +l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort +bien à pied. » Retourné par cette réponse, l’archevêque +lui prêta son carrosse pour la conduire jusqu’à +Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant comme +supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset, +elle s’achemina vers Paris avec quatre professes et +une novice, n’ayant que dix-neuf <i>testons</i> dans sa +bourse.</p> + +<p>Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore, +la veille de Quasimodo 1619. Avec raison +l’évêque de Genève attachait une extrême importance +à la fondation d’un nouveau monastère de la +Visitation dans la grande ville bruissante et affairée, +déjà ouverte aux quatre vents de l’esprit, et où se +dépensait généreusement l’activité de vaillants ouvriers +d’une renaissance religieuse : Bourdoise, Bérulle, +Condren, M. Olier, M. Vincent. Mais la fondation +n’alla pas toute seule : railleries mondaines, +calomnies et médisances, méprises et étroitesses ecclésiastiques, +jalousies de certaines communautés +religieuses, on n’épargna rien pour décourager saint +François de Sales et sainte Chantal de leur projet : +par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur +patiente et souriante, ils finirent par désarmer +toutes les hostilités. Au bout de quelques semaines, +l’orage s’apaisa : le cardinal de Retz donna son +consentement ; et, le lendemain, 1<sup>er</sup> mai 1619, l’évêque +de Genève présida la cérémonie d’établissement, +fit un sermon, exposa le Saint-Sacrement, +établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui +sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction +spirituelle du nouveau monastère. Quatre mois +après, le 13 septembre, il repartait pour Annecy : la +mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec +la mère Angélique, devait rester trois ans sans le +revoir, et il n’allait la revoir que pour mourir.</p> + +<p>Les épreuves allaient fondre sur la communauté +nouvelle. La maison où l’on s’était logé, au faubourg +Saint-Michel, était trop petite, incommode, +placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer +la remplacer. Grave problème pour des religieuses +qu’on croyait riches et qui, les aumônes venant à +manquer, connurent l’extrême pauvreté : la mère +de Chantal n’avait pas même de linge pour en +changer. Ses compagnes étant tombées malades, elle +était seule, avec deux novices, pour suffire à tout ; et +elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à l’infirmerie, +et « chantant l’office avec ses deux novices +l’une voix si forte et soutenante, que l’on eût jugé +qu’il y avait bon nombre de voix au chœur ». On +commençait à respirer quand la peste éclata à Paris : +tout le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était +plus qu’un désert ; l’herbe poussait haute dans les +rues. Abandonnée de tous, ne sachant comment +nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait +dire son <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> avec larmes devant le Saint-Sacrement, +implorant le pain quotidien. L’hiver venu, la +misère redoubla : on n’avait pas de sièges, et il fallait +s’asseoir par terre ; on n’avait ni bois, ni couvertures : +plusieurs religieuses, réduites à coucher au +grenier sur des fagots, se réveillaient au matin couvertes +de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa confiance +dans la Providence, son humilité, et, pour dire +le mot, sa sainteté, la mère de Chantal soutenait tous +les courages, et, dans ce complet dénuement, les +nobles femmes s’estimaient parfaitement heureuses.</p> + +<p>Tant de vertus méritaient leur récompense. La +réputation de la mère de Chantal s’étendait ; des +novices appartenant aux meilleures familles et aux +plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une +d’elles, la sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put +acquérir les écuries de l’hôtel Zamet, qu’on transforma +en un monastère. Mais en songeant aux tribulations +qui avaient précédé cette acquisition, la +Sainte déclarait « qu’elle avait plus acheté la maison +de Paris par larmes et prières que par argent ».</p> + +<p>Les fondations se multipliaient : à Montferrand, +à Nevers, à Valence, à Orléans ; et chaque fondation +nouvelle était, pour la mère de Chantal, un +nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on +s’adresse à elle pour les détails d’organisation pratique, +pour la conduite à suivre en telle ou telle +délicate conjoncture, pour la direction spirituelle : +toujours d’accord avec saint François de Sales, elle +veille à tout, et elle a réponse à tout. Et ses conseils, +ses prescriptions même les plus rapides sont +toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus +tendre affection. Elle veut que chaque supérieure +« se rende communicative, attrayante et gracieuse +envers ses filles » ; « il faut, ajoute-t-elle, qu’elles retrouvent +en nous ce qu’elles ont laissé, que nous +leur soyons mère, amie, sœur, toutes choses ; car si +elles n’ont de l’amitié et cordialité de nous, et les +unes avec les autres, elles seront sans soutien extérieur. » +Elle-même prêche d’exemple : toute « tracassée » +qu’elle soit, « accablée d’affaires et d’écritures », +elle n’oublie personne, et les plus humbles +de ses religieuses ont leur part dans les salutations, +affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son +cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le +nombre de ses enfants.</p> + +<p>Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris +qu’ailleurs, elle songe à quitter la maison dont la +fondation lui a coûté tant de peine. Une maladie la +retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait +procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit +des instances dont elle est l’objet de la part des +trente-quatre religieuses qu’elle laisse, en dépit du +froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut une +scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. +La mère de Chantal prononça de fortes, tendres et +pieuses paroles qui nous ont été conservées. « Adieu, +mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous laisse +sans vous laisser ; je vous donne de très bon cœur +ma bénédiction, au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit. » Et elle embrassa toutes les sœurs qui +l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses +l’attendaient.</p> + +<p>Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait +la mère Angélique. Celle-ci, après avoir réformé +le monastère de Port-Royal, dont elle était +abbesse, entreprenait la réforme du couvent de Maubuisson. +Elle s’était profondément attachée à saint +François de Sales et à la mère de Chantal, qu’elle +vénérait comme de saints personnages. L’évêque de +Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très +belles lettres, disait d’elle « qu’elle n’avait point +le cœur, l’esprit ni le courage de son sexe, tellement +il lui trouvait une âme généreuse et relevée au service +de Dieu ». Elle aurait voulu quitter son abbaye +et entrer à la Visitation. M<sup>me</sup> de Chantal, qui avait +pour elle une vive affection, appuyait fort ce dessein. +Saint François de Sales hésitait beaucoup ; +finalement, il proposa d’en référer à Rome ; mais +comme il mourut sur ces entrefaites, l’affaire en +resta là. La mère Angélique demeura la grande +abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à +saint François de Sales dans la direction de cette +« âme d’insigne et extraordinaire vertu ».</p> + +<p>En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et +ses cinq compagnes allèrent en pèlerinage à Pontoise, +sur le tombeau de la bienheureuse Marie de +l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, +puis à Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la +sainte passait, elle usait de son autorité temporelle +et spirituelle pour réformer les abus ou les imperfections +qui s’étaient glissés dans la vie matérielle +ou religieuse des divers monastères, pour rappeler à +la stricte observance de la règle, pour ranimer la +piété, exalter les courages. A tout le monde elle +communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à +Alone, auprès de sa fille Françoise, où elle attendit +les sœurs que saint François de Sales devait lui envoyer +d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une +maison à Dijon.</p> + +<p>A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très +partagés touchant l’opportunité d’accueillir les filles +de la Visitation. Tandis que, dans les milieux populaires, +où le nom et la réputation de la fille du président +Frémyot étaient très répandus, on souhaitait +passionnément leur venue, le Parlement et, en tête, +son premier président Brûlart, faisait une sourde et +parfois violente opposition. Deux humbles filles, Marie +Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le +roi, obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées +par une riche veuve, la présidente Le Grand, +firent lever les derniers obstacles. Au mois d’avril +1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal +arriva dans la vieille ville où, cinquante ans plus +tôt, elle était née, le menu peuple lui fit une réception +triomphale. Marchands et artisans avaient +d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus +dans les rues, manifestant une joie extraordinaire. +« On n’entendait ni l’on ne sentait rouler +le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le portassent +à bras ; aussi demeura-t-on beaucoup de +temps à faire bien peu de chemin, n’étant pas possible +de fendre la presse. » Enfin, l’on arriva dans +la petite maison louée qui devait servir de monastère : +« Ce nouveau monastère, dit Jeanne en y +entrant, est destiné à honorer la vie cachée de Jésus, +Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth. » +Nombre de personnes de la ville vinrent lui rendre +leurs devoirs. Sur le soir, plus de deux cents villageois +et villageoises des environs vinrent lui souhaiter +la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche +qu’elle fit venir les sœurs dans une grande +cour et, — geste charmant qui la peint tout entière, — elle +les fit dévoiler pour accueillir plus cordialement +ces rustiques visiteurs. Elle les « caressa fort », +leur adressa quelques pieuses paroles, et dut leur +donner sa bénédiction, « car ils se mirent à genoux et +ne voulurent point se lever qu’elle ne la leur eût +baillée ». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, +évêque de Langres, vint faire l’établissement. +La mère de Chantal venait de réaliser l’un de ses +plus chers désirs.</p> + +<p>Bientôt les novices se présentèrent : Claire Parise, +qui avait si bien su déjouer les manœuvres hostiles +du Parlement ; la présidente Le Grand, dont les +soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et +d’humiliations ; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une +riche parente de la mère de Chantal. Celle-ci n’était +arrivée à Dijon qu’avec quatorze livres, fruit de ses +économies ; elle avait refusé l’argent que lui avait +offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent : +au bout de six mois, elle avait acheté et meublé +une maison spacieuse, bâti l’église, le chœur et +la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, +pleines de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, +saint François de Sales, qui comptait se +rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon. +Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la +mère Favre, et le 28 octobre 1622, elle partait pour +Lyon.</p> + +<p>La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à +l’évêque de Genève n’avait subi aucune éclipse, et +l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés terrestres, +n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes +les vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté +des aspirations morales, mais, plus encore +peut-être, sur des oppositions de tempérament et de +caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient +par leurs contrastes mêmes. L’un, doux, +calme, lent, circonspect, très volontaire, énergique +et ferme sous ses apparences ondoyantes ; l’autre, +vive, ardente, franche et directe, très tendrement et +finement femme sous ses apparences viriles. La psychologie +de cette amitié, c’est peut-être saint François +de Sales qui en a donné la plus juste formule +dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal +vers la fin de sa vie : « Il n’y a point d’âmes au +monde, comme je pense, lui disait-il, qui chérissent +plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout +à la bonne foi, plus amoureusement que moi ; car il +a plu à Dieu de faire mon cœur ainsi. Mais néanmoins, +<i>j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses +et qui ne sont pas femelles</i> ; car cette si grande tendreté +brouille le cœur, l’inquiète et le distrait de +l’oraison amoureuse envers Dieu, empêche l’entière +résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. +Ce qui n’est point Dieu n’est rien pour nous. +Comme se peut-il faire que je sente ces choses, <i>moi +qui suis le plus affectif du monde</i>, comme vous savez, +ma très chère Mère ? En vérité, je le sens pourtant ; +mais <i>c’est merveille comme j’accommode tout +cela ensemble</i>, car il m’est avis que <i>je n’aime rien +du tout que Dieu</i> et toutes les âmes pour Dieu. » +Sainte Chantal réalisait pleinement tout son idéal +d’amitié.</p> + +<p>« N’aimer rien du tout que Dieu » : saint François +de Sales n’en était pas arrivé là du premier +coup ; mais de très bonne heure il avait conçu que +tel devait être l’objet de la vie chrétienne ; et ce +détachement complet de soi-même et des créatures, +ce parfait dépouillement intérieur, cette « nudité » +de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de +prêcher dans ses lettres de direction et ce qu’il a +pratiqué lui-même avec une admirable constance. +Au prix de quels sacrifices intimes ? Il nous l’a +soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer +qu’une âme profondément « affective » comme la +sienne ne s’est pas détachée en un jour, ni sans douleur, +de certaines créatures. « Je le veux bien, Seigneur, +s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout +ce qui revêt mon cœur. <i>O Seigneur, non, je n’excepte +rien, arrachez-moi à moi-même.</i> O moi-même, +je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur +me commande de te reprendre. »</p> + +<p>Dans cette « voie royale », guidée par lui, sainte +Chantal l’avait scrupuleusement suivi. « Je suis bien +aise, lui écrivait-elle en 1616, de ce que vous garderez +votre solitude, parce qu’elle sera encore employée +au service de votre cher esprit. Je n’ai pu +dire <i>notre</i>, car il me semble n’y avoir plus de part, +<i>tant je me trouve dénuée et dépouillée de tout ce +qui m’était le plus précieux</i>. » Et elle ajoute, douloureusement : +« Mon Dieu ! mon vrai Père, <i>que le +rasoir a pénétré avant !</i> Pourrai-je demeurer longtemps +dans ce sentiment ? Au moins notre bon Dieu +me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme +je le désire… O Dieu ! qu’il est aisé de quitter ce +qui est autour de nous ! mais quitter sa peau, sa +chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la moelle, +<i>qui est, ce me semble, ce que nous avons fait</i>, c’est +une chose grande, difficile et impossible, sinon à +la grâce de Dieu. »</p> + +<p>Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement +séparée de « son unique Père », ne recevant +de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves, +elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement +mutuel, cette mort apparente de leur amitié. +De loin en loin, cependant, cet héroïsme s’attendrit, +s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la +sainte, avec son désir d’affection humaine, son besoin +d’une présence réelle : on sent que le feu sacré +n’a fait que couver sous la cendre. « Que vous êtes +heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur +de saint François, <i>que vous êtes heureux au-dessus +de tout le reste du monde</i>, de voir toujours les actions +de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur +et souverain Maître ; mais faites-en bien votre +profit… Et si vous avez l’<i>incomparable bonheur</i> de +le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en mander +souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que +vous pourrez, le conjurant par soi-même et <i>par tout +ce que Dieu a voulu que je lui sois</i>, de faire tout ce +qui sera possible pour conserver sa santé. » Et au +saint lui-même : « Il faut encore dire tout ceci : +c’est que <i>cette unité n’empêche pas que tout le reste +de l’âme ressente quelquefois une inclination et penchement +du côté du retour vers vous</i> ; et ne sens ni +inclination ni affection <i>qu’à cela</i> ; toutefois, je ne +m’y amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, +grâce à Dieu, à cause de cette unité en la pointe de +l’esprit. Mais quand, par manière d’élire, <i>l’incomparable +bonheur de me voir à vos pieds</i> et recevoir +votre sainte bénédiction se passe dans mon esprit, +<i>incontinent je m’attendris et les larmes sont émues, +me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu +me fera cette miséricorde</i>. Mais je me divertis tout +promptement, et il m’est impossible de rien souhaiter +pour cela, laissant purement <i>à Dieu et à vous</i> +la disposition de tout ce qui me regarde. » Que ce +chaste mélange de scrupules mystiques et de tendresse +humaine est donc touchant ! Et enfin ce beau +cri d’humanité : « Vous n’avez point de nouvelles +à m’écrire, dites-vous ? <i>Eh ! n’avez-vous point quelques +mots à tirer de votre cœur ? car il y a si longtemps +que vous ne m’en avez rien dit !</i> Bon Jésus ! +quelle consolation d’en parler un jour cœur à +cœur ! » Cette consolation devait lui être refusée.</p> + +<p>Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait +pour Avignon. Il avait comme un pressentiment, +qui lui fut confirmé sur sa route, de sa fin +prochaine. « Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité », +dit-il en les quittant aux visitandines d’Annecy. Il +s’arrêta à Belley où s’était fondé, deux mois auparavant, +le treizième monastère de la Visitation. A +Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère +de Chantal ; il la pria d’aller visiter les monastères +de Saint-Étienne et de Montferrand et remit à son +prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens +« cœur à cœur ». Quand il fut de retour, +assiégé par mille audiences, il eut toutes les peines +du monde à se ménager un peu de liberté pour conférer +avec « sa très bonne et très chère Mère ». « Ma +Mère, lui dit-il enfin, nous aurons quelques heures +libres ; qui commencera de nous deux à dire ce qu’il +a à dire ? — Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle +avec vivacité, mon cœur a grand besoin +d’être revu par vous. — Eh quoi ! ma Mère, reprit-il +avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs +empressés et du choix ? Je vous croyais trouver tout +angélique. » Puis, sachant bien qu’il allait décevoir +une âme qui lui était pourtant si chère, mais qu’il +voulait préparer au suprême sacrifice : « Ma Mère, +nous parlerons de nous-mêmes à Annecy ; maintenant, +achevons les affaires de notre Congrégation. +Oh ! que je l’aime, notre petit institut, parce que +Dieu est beaucoup aimé en iceluy ! » Sans répliquer, +sainte Chantal mit de côté le mémoire qu’elle avait +préparé pour exposer l’état de son âme, et prit celui +qui concernait les affaires de l’institut ; et, quatre +heures durant, les deux saints réglèrent ensemble +les questions qui étaient encore en suspens. Après +quoi, l’évêque de Genève « ordonna » à la mère de +Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, +de Valence et de Belley ; il la pria aussi de passer à +Chambéry et à Remilly, et lui donna rendez-vous +à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après +avoir reçu sa dernière bénédiction.</p> + +<p>En route, « il lui prit une grande tristesse et serrement +de cœur de ce que son Père ne lui avait pas +voulu permettre de lui parler de son intérieur ; +mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser +sur ce qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte +d’abandonnement d’elle-même à la divine volonté, +et prenant son livre des Psaumes, elle se mit à chanter +dans la litière le psaume 26 » : <i lang="la" xml:lang="la">Quoniam pater +meus et mater mea dereliquerunt me ; Dominus +autem assumpsit me</i>, « Mon père et ma mère m’ont +abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection » ; +et le calme revint dans son âme endolorie.</p> + +<p>A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints +Innocents et priant pour son bienheureux Père, elle +entendit « une voix très distincte » qui lui dit : +<i>Il n’est plus.</i> Repoussant l’idée qu’il pouvait être +mort, et prenant ce mot dans un sens tout mystique, +elle partit de Grenoble « toute joyeuse » et arriva +à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel Favre +qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui +apprît la funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, +elle se dit « en peine que l’on n’eût point de nouvelles +de Monseigneur ». M. Michel Favre lui ayant +dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara +vivement que dès le lendemain elle allait repartir +pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant une +lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François +de Sales : « Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir +ce que Dieu veut ; prenez la peine de voir cette +lettre. » Mais laissons-la nous raconter elle-même +comment elle reçut ce terrible coup :</p> + +<p>« Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de +Mgr de Genève, le cœur me battait extrêmement ; +je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me doutant +bien qu’il y avait quelque chose de douloureux +dans cette lettre. En ce peu d’espace que je me tins +retirée, j’eus l’intelligence de la parole qui m’avait +été dite à Grenoble : <i>Il n’est plus</i> : vérité dont je fus +toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais +à genoux, adorant la divine Providence et embrassant +au mieux qu’il me fut possible la très sainte +volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable +affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, +et toute la nuit jusqu’après la sainte communion, +mais fort doucement, et avec une grande paix et +tranquillité dans cette volonté divine, et dans la +gloire dont jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en +donna beaucoup de sentiments avec des lumières +fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté +lui avait conférés, et des grands désirs de vivre +meshuy (désormais) selon ce que j’ai reçu de cet +homme de Dieu. »</p> + +<p>On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre +quelque nourriture. Le soir, elle se rendit, comme +de coutume, à la récréation, « mais sans pouvoir +dire un mot » : son silence, ses larmes, son maintien +tristement résigné, tout manifestait « sa très +âpre douleur ». Puis elle se retira, dit matines, se fit +lire un chapitre de l’<i>Imitation</i>, et se coucha, « voulant +être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur ». +Une sœur qui, au passage du saint évêque +à Belley, lui avait prédit sa mort, vint passer la nuit +auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux +s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. +Le lendemain matin, la mère de Chantal se leva +avec la communauté, et après avoir communié, +« d’un esprit tranquille, quoique affligé », elle écrivit +quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne +résignation et sa profonde douleur. Au nouvel +évêque de Genève : « Oui, Monseigneur, j’adore +de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet +incomparable Père ; mais, ô Dieu ! non pas sans une +extrême douleur, dans laquelle je veux ainsi aimer +et révérer les décrets de son éternelle Providence sur +moi qui mérite si bien ce châtiment… Oh ! mon +bon et cher Seigneur, ce sera désormais et plus que +jamais que je ne chercherai rien en la terre, sinon +mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans +réserve. » A la mère de Blonay, supérieure à Lyon : +« Bénie soit-elle à jamais cette douce volonté de +mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue en +toutes les parties de mon âme, excepté en la fine +pointe où elle ne peut vouloir ni aimer que les +effets de son bon plaisir ! J’entends que messieurs de +Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps ; +je sais bon gré à leur dévotion ; <i>mais nous mourrons +à la poursuite de ce trésor…</i> Donc, ma fille, qu’il ne +vous reste ni force ni courage que vous ne l’employiez +pour nous le faire venir : mais cela sans différer, +je vous en conjure, <i>et, si je l’ose, je vous le +commande</i>, selon le pouvoir que Dieu m’a donné +sur vous… »</p> + +<p>Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la +longue, douloureuse et chrétienne agonie du saint, +et qui avaient admiré qu’il fût doux envers la mort +comme il l’était envers tout le monde, finirent par +déférer au désir de sainte Chantal et au vœu de +saint François de Sales lui-même. Le corps du défunt +fut envoyé à Annecy : partout où il passait, les +plus grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, +le 22 janvier, après une cérémonie à l’église, il fut +transporté dans la chapelle de la Visitation où la +mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes +avec des prières, le reçurent dans les sentiments +d’ardente et tendre piété qu’il aurait lui-même souhaités. +En attendant qu’on lui dressât un tombeau +digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, +tout près de la grille du chœur des religieuses, — c’est +là qu’il voulait être enterré, — et on le +couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais +du voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, +avaient été brodés les deux noms de Jésus et de +Marie.</p> + +<p>Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, +la mère de Chantal vint s’agenouiller auprès du +corps de son unique Père ; et là, « lui parlant +comme si elle l’eût vu de ses yeux », elle lui rendit +compte de son intérieur, comme à Lyon elle s’était +promis de le faire. Suprême dialogue de deux âmes +saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère +de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était +radieuse et comme transfigurée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br> +<span class="small">L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES</span></h2> + + +<p>« Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez +un jour canonisé, et j’espère y travailler moi-même », +avait dit la mère de Chantal à saint François de +Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint +évêque avait protesté avec son humilité coutumière. +Mais elle qui, du premier jour où elle le vit, l’avait +« appelé saint du fond de son cœur », dès qu’il +n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter +l’heure, — qu’elle ne verra pas, — de la canonisation +officielle. Elle « ramasse les saintes paroles +et lettres de son bienheureux Père » ; elle recueille +et fait recueillir tous les témoignages concernant sa +biographie, ses travaux, ses vertus, les miracles qu’il +a accomplis ; elle prépare une première édition de +ses œuvres ; elle fait écrire sa <i>Vie</i> par son propre +neveu, Charles-Auguste de Sales, et le Père de la +Rivière ; elle les documente, les assiste de ses conseils +et de ses prières, revoit et discute leurs moindres +pages ; elle tient en haleine tous ceux qui, de +près ou de loin, peuvent servir la cause à laquelle +elle s’est consacrée. A Dom Goulu qui, préparant +une <i>Vie</i> du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était +adressé à elle pour se faire renseigner de première +main, elle écrit une longue et très belle lettre, que +Sainte-Beuve admirait fort et qui forme, selon lui, +le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé +du pieux évêque de Genève. « On n’a jamais mieux +fait, écrit-il, le portrait d’un esprit, ni rendu aussi +sensiblement des choses qui semblent inexprimables. +Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et +dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus +dans cette âme, tout s’y présente et s’y peint d’un +trait ferme et distinct. » Enfin, quand en 1627, +Rome eut nommé trois commissaires apostoliques, — au +nombre desquels était l’archevêque de +Bourges, Mgr André Frémyot, — pour procéder à +de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de +saint François de Sales, la mère de Chantal fit +une longue déposition qu’on nous a heureusement +fait connaître, et qui est un modèle de précision, de +clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude. +Nul doute que cette déposition n’ait fortement +pesé dans la balance au moment du procès de béatification. +Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François +de Sales aurait assurément été canonisé un jour +ou l’autre : elle a sans contredit fait avancer l’heure +où pleine justice a été rendue à « son unique Père ».</p> + +<p>« Il ne me reste en cette vie, déclarait-elle, que le +désir ardent de voir nos monastères en la parfaite et +très amoureuse observance des choses que ce très +heureux et très saint Père nous a laissées. » Or saint +François de Sales n’avait laissé que des notes et des +matériaux épars en vue d’un règlement définitif +qu’il n’avait pas eu le loisir d’élaborer. En s’aidant +de ses souvenirs personnels, des souvenirs et des +avis des Mères qui avaient le mieux connu l’évêque +de Genève, enfin et surtout des papiers de ce dernier, +la mère de Chantal rédigea un <i>Coutumier</i> qui, +de l’avis de toutes les religieuses, exprimait dans la +perfection l’esprit et les directions de leur saint fondateur. +Ce fut la charte fondamentale de l’institut, +et tous les monastères de l’ordre se firent un devoir +de l’adopter et d’en suivre scrupuleusement les dispositions. +Mais ce code ne pouvait pas prévoir tous +les cas, fournir une solution à toutes les difficultés +qui se présentaient. Au fur et à mesure que des +questions nouvelles se posaient, les sœurs interrogeaient +celle qui se considérait simplement +« comme la sœur aînée de la famille, qui a plus +pratiqué et communiqué avec le Père que les +autres ». Celle-ci se prêtait avec plaisir à leurs demandes +d’explications. « Mes filles, aimait-elle à +dire, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous +savez ; je ne sais presque parler qu’en répondant. » +Mais elle répondait fort bien, et son bon sens, sa +riche expérience de la vie et des âmes, son ardente +piété, sa longue et docile intimité avec saint François +lui dictaient les réponses appropriées. On recueillait +à son insu ses propos et ses conseils : à la +fin, cela forma tout un <i>Commentaire des règles de +la Visitation</i> ; on fit violence à son humilité ; on la +força à revoir, à ordonner, à mettre en forme ces +réponses un peu décousues. L’œuvre législative des +deux fondateurs de la Visitation était désormais +complète ; et elle était si solide que, depuis trois +siècles, elle n’a pas eu besoin de retouches.</p> + +<p>Ces règles qu’elle avait élaborées et formulées +avec tant de soin et une si scrupuleuse conscience, +la mère de Chantal n’admettait pas, sous quelque +prétexte que ce fût, qu’on les transgressât. « J’ai +tant dans mon cœur, écrivait-elle, que l’on observe +les règles ponctuellement, que je donnerais de grande +affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes +nos sœurs. » Et ses lettres sont pleines des plus vives +objurgations à cet égard. Elle, si douce, si bonne, si +tendre, elle se révèle, toutes les fois que l’intérêt de +la règle est en jeu, la plus rigide, la plus impérieusement +sévère des directrices et fondatrices d’ordres. +Ce n’est pas seulement son œuvre qu’elle défend, — les +préoccupations personnelles sont depuis longtemps +mortes en elle, — c’est celle du grand saint +dont elle a été la confidente ; c’est la cause des innombrables +âmes qui lui doivent et lui devront leur +salut ; c’est la cause même de Dieu. Et, bien entendu, +elle prêchera d’exemple. Les règles de la +Visitation veulent que tous les trois ans la supérieure +en titre soit solennellement déposée ; elle peut être +réélue, mais elle ne peut conserver le pouvoir que +pendant six années consécutives. Jusqu’ici, conformément +à l’expresse volonté de saint François de Sales, +on n’avait pas appliqué la règle à la mère de Chantal, +et sans déposition préalable, de trois ans en +trois ans, elle avait été constamment réélue. Avant +même que le <i>Coutumier</i> fût rédigé, le 27 mai 1623, +à la grande surprise générale, en présence de toutes +les sœurs assemblées et du prévôt de Sales, elle se +démit de ses fonctions et avec une résolution et une +humilité incomparables, elle alla se mettre au dernier +rang. On dut accepter cette déposition ; la sœur +assistante prit en mains le pouvoir, et l’élection fut +renvoyée au jeudi 1<sup>er</sup> juin. Mais les sœurs « tinrent +conseil entre elles, sans en rien dire » à l’intéressée, +qui, le jour de l’élection, fut toute surprise d’être +élue à l’unanimité supérieure perpétuelle. Elle refusa +énergiquement cet honneur. En vain elle s’évertua +à convaincre les sœurs de la faute qu’elles +avaient commise : « il n’y eut pas moyen, avoue-t-elle, +de leur persuader qu’il y en eût ; qu’au contraire +elles étaient honteuses de ne pas s’être opposées +sur-le-champ ; que je n’étais point comme les +autres supérieures ; qu’elles me reconnaissaient pour +ceci et pour cela : des belles lanternes… » De guerre +lasse, elle n’accepta la charge, « selon la règle », +que pour trois ans. Mais ces trois années devaient +« faire coup » dans l’histoire de l’ordre.</p> + +<p>Un peu plus tard, à la Visitation de Grenoble, la +mère de Châtel, qui avait, six ans de suite, rempli +les fonctions de supérieure, est réélue, malgré elle, à +l’unanimité, pour trois ans encore. A cette nouvelle, +et en dépit des supplications dont elle est +l’objet, la mère de Chantal, inflexible, exige l’annulation +solennelle de l’élection et fait agir sur +l’évêque pour l’y décider. Celui-ci ne s’étant pas +laissé convaincre, elle part pour Grenoble, voit +l’évêque, obtient de lui tout ce qu’elle veut, fait +casser l’élection et procéder à une élection nouvelle, +et aménage si bien toutes choses, qu’au bout +de trois semaines elle peut partir pour Chambéry, +laissant tout le couvent pacifié et heureux. La mère +de Châtel qui, dans toute cette affaire, s’est montrée +d’un désintéressement et d’une humilité admirables +et a constamment soutenu sa sainte amie, a été +envoyée à Aix pour présider à une fondation nouvelle.</p> + +<p>En deux autres circonstances, la mère de Chantal +eut à déployer, pour réformer d’évidents abus, une +énergie inusitée. A Moulins, une religieuse veut se +prévaloir de la dot considérable qu’elle a apportée +au couvent pour y continuer sa vie mondaine ; elle +résiste à la supérieure qu’elle calomnie sans vergogne, +donne à tous le plus déplorable exemple. +D’Annecy, la mère de Chantal écrit à l’évêque +d’Autun pour éclairer sa religion, à la supérieure +pour la réconforter, la conseiller et la soutenir, à la +religieuse coupable pour la réprimander et la ramener +dans le droit chemin : lettres admirables, où +la sévérité s’allie à la douleur et à la tendresse : « Ma +très chère fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections +et misères jusqu’à la connaissance des +sœurs, je ne puis plus me taire et m’empêcher de +vous plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux +dans la maison… Mais je vois bien que cette +félonie veut être matée. Croyez que, si j’étais auprès +de vous, à mon avis et aidée de la grâce de Dieu, je +vous rangerais à la soumission et vous empêcherais +bien de tenir le dessus comme vous faites. » « Il +faut que je vous avoue la vérité, que vous me faites +jeter bien des larmes… Je ne vous écris pas davantage +à cause de ma douleur de tête. Faites profit de +ceci, ma fille, et croyez que c’est d’un cœur de +mère que je vous le dis. Je fais beaucoup prier pour +vous, et prie beaucoup moi-même, car j’ai pitié de +l’état où vous êtes. »</p> + +<p>Une autre religieuse, supérieure celle-là d’un des +monastères de l’ordre, a rompu la clôture et s’est +rendue « avec deux carrosses » aux eaux de Bourbon +où elle a « tenu maison ouverte ». Malade et hors +d’état de voyager, la mère de Chantal écrit à la +coupable pour se faire exactement renseigner et +pour la rappeler à l’ordre : « Au reste, ma chère +fille, je ne puis m’empêcher de vous dire, selon ma +confiance ordinaire, que je vous admire, vu que vous +faites profession d’avoir une si particulière confiance +envers moi, comme quoi vous faites des coups si +importants à l’institut, sans m’en rien dire qu’après +qu’ils sont faits… Ce n’est pas que je veuille que +vous vous assujettissiez à me les communiquer ; +mais c’est pour vous faire voir que je ne suis pas +encore si grue que je ne connaisse bien que vous ne +me demandez mon avis qu’en de petites choses, +pour m’entretenir, et qu’ès importantes où je pourrais +dire ce qui vous serait utile, vous les faites +comme bon vous semble, et après, vous me les demandez… +Pardonnez-moi, ma chère fille, si je vous +parle ainsi, je ne puis pas m’empêcher de dire la +vérité à toutes celles de l’institut, tant que je vivrai. +Qu’on le prenne bien ou mal, je n’y saurais que +faire. » Ces lettres « de bonne encre » n’ayant pas +été suffisantes pour rappeler à son devoir la supérieure +égarée, la mère de Chantal écrit sans se lasser +à l’évêque pour le supplier de faire un exemple. On +lui donne enfin satisfaction : la supérieure insubordonnée +est canoniquement déposée, transférée dans +un autre monastère, et les religieuses qu’elle a séduites +dispersées dans d’autres couvents. De sincères +et touchants repentirs furent d’ailleurs la suite de +ces exécutions énergiques.</p> + +<p>Devons-nous penser là-dessus que la mère de +Chantal fût une de ces femmes que leur goût inné +de commandement entraîne aisément à des coups +d’autorité ? Une phrase assez énigmatique et peut-être +un peu imprudente de la mère de Chaugy pourrait +nous le faire croire : « Comme naturellement, +écrit-elle, notre bienheureuse Mère avait un grand +courage et, comme dit notre Bienheureux, <i>l’humeur +impérieuse plutôt que tendante à l’impériosité</i>, il +fallut que la grâce puissante abattît en elle ce qui +était de la nature, et, certes, <i>il lui coûta beaucoup</i>. » +Mais, d’autre part, — et l’abbé Bremond a eu grandement +raison d’appuyer sur ce trait, — il y a un +mot d’elle à saint Vincent de Paul qui nous éclaire +sur les dispositions profondes et permanentes de son +âme : « J’ai un surcroît d’ennui pour ma charge, lui +écrivait-elle un jour, <i>car mon esprit hait grandement +l’action</i>, et <i>me forçant pour agir dans la nécessité</i>, +mon corps et mon esprit en demeurent abattus. » — La +mère de Chantal haïr l’action, dira-t-on, elle +dont la vie de fondatrice, — les deux mille lettres +que nous avons d’elle nous le prouvent assez, — a +été une action perpétuelle, une action comparable +en somme à celle des plus grands hommes d’État ! — Mais +oui ! Et pourquoi pas ? Résignons-nous +donc, une bonne fois, à ne pas trop simplifier — et +mutiler — l’humaine réalité. La vérité, ce me +semble, est celle-ci. Dans cette riche et complexe +nature, admirablement équilibrée, — les médecins +qui firent l’autopsie déclarèrent « n’avoir jamais vu +un cerveau si sain ni une tête si bien faite, et qu’il +ne fallait pas s’émerveiller si elle avait le jugement +si bon et l’esprit si bien composé », — des tendances +diverses et presque contradictoires se faisaient jour, +se combattaient peut-être et finissaient par composer +une souple et vivante harmonie. Elle était certes +armée pour l’action, la lutte, la prompte et ferme +décision, bref, pour le commandement. Mais, tout +au fond d’elle-même, je crois discerner surtout un +infini besoin de tendresse, de paix intérieure, d’humilité, +de détachement intime, de contemplation +mystique. C’est ce besoin qui l’a inclinée à la vie +religieuse, et que la vie religieuse n’a fait qu’accroître +et développer. Elle eût aspiré à n’être que la +plus humble moniale, perdue et abîmée en Dieu, +dégagée de toute responsabilité, uniquement vouée +à la stricte obéissance, à la méditation, à la prière. +Seulement, elle avait un impérieux sentiment du +devoir. Destinée par saint François de Sales, et par +son propre génie, à diriger les autres, elle obéit +docilement ; elle « se força pour agir » ; pour ne +pas tromper la confiance qu’on mettait en elle, pour +être à la hauteur de la tâche qui lui était imposée, +elle fit appel aux facultés d’action qu’elle eût volontiers +laissé sommeiller éternellement en elle ; elle +sacrifia à l’œuvre commune, à l’œuvre divine toute +une partie d’elle-même, ne se réservant que le minimum +de vie intérieure qui lui était strictement indispensable +pour retremper ses forces et se préparer +à de nouveaux travaux.</p> + +<p>Et ce fut, presque contre son gré, une admirable +femme d’action, une merveilleuse organisatrice et +directrice d’âmes. Du fond de son couvent d’Annecy, +elle dirige, instruit, conseille, redresse, édifie +toute son armée, de plus en plus nombreuse, de visitandines : +à la mort de saint François de Sales, +treize monastères étaient déjà fondés ; vingt ans +plus tard, à la mort de sainte Jeanne de Chantal, on +en compte quatre-vingt-dix. Elle connaît, directement +ou indirectement, toutes ses religieuses, retient +leurs noms, leur physionomie morale, et, non contente +de les envelopper toutes dans la même tendresse +collective, elle les aime individuellement, et, +à l’occasion, ne manque jamais de prononcer le mot +qui convient, et qu’elles attendent, « à l’oreille de +leur cœur ». Surchargée d’affaires, grandes et petites, +de préoccupations de toute sorte, souvent malade, +ce dont elle bénit Dieu, qui lui fait ainsi comprendre +et accueillir les santés fragiles, assaillie de +mille peines intérieures, elle trouve le moyen d’entretenir, +surtout avec ses religieuses, mais avec bien +d’autres personnages, une énorme correspondance, +que nous sommes très loin sans doute d’avoir tout +entière. N’y pouvant suffire toute seule, elle a de +bonne heure recours à des secrétaires. L’une d’elles, +la plus intime, la mère de Chaugy, ne se lasse pas +d’admirer « ce grand don, pour toute sorte d’affaires, +quelles qu’elles fussent, et cela, avec une telle +promptitude, ajoute-t-elle, que quelquefois nous +étions trois qu’elle faisait écrire, en même temps, +des choses diverses. Elle dictait des lettres très importantes, +avec autant de facilité qu’elle parlait +d’autres choses ; et après, si la secrétaire y avait +manqué tant soit peu ou ajouté du sien, elle disait : +« Ce n’est pas ici mon style, mais le vôtre est meilleur. » +D’autres fois, quand elle trouvait le style de +sa secrétaire « trop sec », vite elle prenait la plume, +et ajoutait un petit mot de gentillesse et d’affection. +Et chacune de ces lettres, dans leur brièveté précise, +lumineuse et allante, révèle un esprit clair, vigoureux, +courant droit à l’essentiel, une imagination robuste +et drue qui se contient et s’arrête aux faits +concrets, aux détails positifs, mais qui, sans y tâcher, +sans se piquer de littérature, trouve aisément le mot +juste et même pittoresque, la formule saisissante et +parlante, par-dessus tout un cœur chaud, ardent, +généreux, qui se donne inlassablement et ne réserve +rien de lui-même. On conçoit aisément, en lisant +cette correspondance, la prise extraordinaire qu’une +pareille femme a dû avoir sur les âmes.</p> + +<p>Écrire, d’ailleurs, ne lui suffit pas : elle sait fort +bien que si précise, détaillée, affectueuse que soit une +lettre, on n’y saurait tout dire, ni tout faire entendre ; +elle sait que, pour s’attacher des êtres humains +et leur insuffler un même esprit, rien ne vaut +la présence réelle, le contact personnel, la parole +directe et vivante. Toutes les fois qu’elle le peut, +sans nuire à ses multiples obligations, elle monte à +cheval ou, quand, à cinquante-quatre ans, sentant +qu’elle « s’affaiblit trop », elle est obligée de renoncer +à ce mode de voyage, elle part en litière ou en +carrosse, et elle va visiter tel ou tel de ses couvents où +l’on réclame sa présence, présider à une fondation +nouvelle, régler sur place des questions qui s’éternisent. +Et partout où elle passe, elle séduit, elle persuade, +elle relève, elle apaise ; elle laisse les cœurs +plus ardents au bien, les volontés plus fortes, les +âmes plus saintes. « Ce visage toujours enflammé, +toujours doux, toujours recueilli » laisse à tous ceux +qui l’ont vu une impression ineffaçable.</p> + +<p>Partout où elle passe aussi, précédée par sa réputation +croissante de sainteté, elle est reçue, à sa +grande confusion, avec les plus grands honneurs, et +chacun s’empresse pour la voir, pour l’entendre, +pour lui demander une bénédiction, qu’elle se juge +indigne de donner : princes, princesses, seigneurs +et grandes dames ne sont pas les derniers à lui +rendre visite, à la consulter sur leurs intérêts temporels +et spirituels. En 1626, elle est appelée par le +duc et la duchesse de Lorraine pour fonder à Pont-à-Mousson +une de ses maisons. Elle s’arrête quelques +jours à Besançon où, en dépit d’innombrables difficultés, +un monastère sera définitivement établi +quatre ans plus tard ; et là, le chapitre lui fait l’insigne +faveur et la très grande joie de lui montrer +le Saint Suaire. De Pont-à-Mousson, les trois années +de sa « supériorité » venant à expiration, elle envoie +à l’évêque de Genève sa déposition que les sœurs +d’Annecy, cette fois, sont bien obligées d’accepter : +la mère de Châtel est élue à sa place ; et la mère de +Chantal, tout heureuse d’être enfin déposée et d’être +remplacée par une religieuse dont elle connaît les +éminentes qualités et que « son cœur chérit comme +lui-même », peut, en rentrant à Annecy, s’arrêter +en diverses villes où sa présence était très vivement +souhaitée : elle ne s’est démise de sa charge +que pour mieux et plus librement agir.</p> + +<p>Le monastère d’Orléans, apprenant qu’elle n’est +plus supérieure d’Annecy, l’a élue supérieure. Pour +se conformer à la volonté de saint François de Sales, +elle refuse, mais par obéissance, elle ira, après un +court séjour à Annecy, passer trois mois à Orléans +pour y faire l’office de supérieure intérimaire. Sur +sa route, elle s’arrête à Crémieux où elle préside à +une fondation nouvelle, à Paray-le-Monial, à Autun, +où on lui ménage une entrée triomphale : chacun +voulait voir « la sainte » qui, confuse et rougissante, +essayait de se dérober à toutes ces démonstrations +mais qui, comme son divin Maître, laissait venir à +elle les petits enfants ; elle levait son voile pour +qu’ils pussent voir son visage, et leur prodiguait caresses +et douces paroles.</p> + +<p>D’Orléans, la mère de Chantal se rendit à Paris. +La mère Anne de Beaumont y avait fondé un second +monastère, au prix des plus grands sacrifices : +ses vertus, ses succès, ses hautes relations avaient +excité contre elle mille jalousies. Pour tout apaiser +la mère de Chantal lui donna l’ordre de partir pour +Annecy : cet ordre lui « brisa le cœur » ; mais +c’était « une âme vertueuse », elle obéit avec une extrême +humilité et une « très grande promptitude ». +La mère Favre la remplaça, et tout rentra dans +l’ordre.</p> + +<p>Cette année 1628 devait être employée par sainte +Chantal à visiter ses divers monastères : on en comptait +déjà trente. La peste qui désola la France l’empêcha +de réaliser tout son dessein. Les ravages du +terrible fléau furent effroyables. A Lyon, il fit, assure-t-on, +80.000 victimes. On fuyait les villes contaminées ; +on laissait les malades sans secours, les +morts sans sépulture ; les rues étaient encombrées de +cadavres. L’air était empoisonné et propageait la +contagion. Partout des scènes de deuil, d’abattement, +de panique et de désolation : on abandonnait +les travaux des champs et la famine venait joindre +ses habituelles misères à celles de la sinistre maladie. +Derrière leurs clôtures, qu’elles se refusaient le plus +souvent à quitter, les pauvres sœurs de la Visitation, +délaissées de tous, sans secours, souffraient du froid, +de la faim et payaient largement leur tribut au +fléau. A Lyon, au monastère de l’Antiquaille, dès +les premiers jours, la moitié des sœurs succombèrent. +Le monastère de Bellecour avait été épargné : +la supérieure demanda qu’on lui envoyât les pestiférées, +qui seraient soignées jusqu’à la mort : on +refusa. Enfin, le mal empirant, il fallut bien se +rendre aux instantes prières de la mère de Blonay : +les religieuses survivantes partirent pour Bellecour, +traversant à pied la ville déserte, le voile baissé, +heurtant des cadavres. Les sœurs de Bellecour les +accueillirent avec un tendre empressement, sans se +préoccuper de la contagion, et tant que les deux +communautés furent réunies, elles n’eurent pas une +seule mort à déplorer.</p> + +<p>A Autun, à Moulins, à Paray, à Montferrand, à +Valence, à Grenoble, à Nevers, à Crémieux, à Crest, +la peste aussi fit rage. Partout, dans tous les couvents +de la Visitation se multipliaient les beaux exemples +de la plus chrétienne résignation, du plus noble dévouement, +de la plus héroïque charité. Mais partout +la misère était grande, et la mort frappait à coups +redoublés. Atteinte au cœur par toutes ces nouvelles, +la mère de Chantal aurait voulu être partout +à la fois. « Nos pauvres sœurs sont en de telles nécessités, +écrit-elle, que, quand je vois cela, je me voudrais +vendre, si je pouvais, pour les aider. » Elle +leur écrit lettres sur lettres pour les réconforter, les +encourager, les consoler. Elle organise les secours. +De Paris, elle envoie du blé, des souliers, des robes, +des remèdes, et jusqu’à du bétail. Elle demande des +consultations de médecins, rédige des circulaires indiquant +les meilleurs moyens de se préserver de la +contagion ou d’y remédier. Elle se prodigue sans +compter, se lamente de ne pouvoir mieux faire, met +tout en œuvre pour venir en aide à ses pauvres filles +si cruellement éprouvées. Que n’eût-elle pas fait, si +on l’eût laissée entièrement libre de suivre l’inspiration +de son cœur ?</p> + +<p>Mais voici qu’elle reçoit à Paris de l’évêque de +Genève l’ordre de revenir à Annecy par le plus +court chemin, avec défense de s’arrêter dans aucune +ville atteinte du fléau. Elle obéit à contre-cœur, +« bien marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles », +quêtant sur sa route « pour les pauvres Visitations +pestiférées », leur écrivant de longues lettres pour +relever leur courage et leur exprimer la « mortification » +qu’elle ressent de ne pas les voir. A son +passage près d’Autun, la mère de Chastelluz obtient +la permission d’aller lui parler de loin en pleine +campagne. Ce que voyant, la mère de Chantal « invoqua +le secours de Notre-Seigneur, demeura un +peu en oraison, puis, faisant le signe de croix : +« Assemblons-nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera +au milieu de nous, et nous défendra du mal. » Cela +dit, elle va à grands pas vers la chère supérieure, +qui n’osait s’approcher, l’embrassa tendrement et la +fit monter en carrosse et s’asseoir proche d’elle. » +M<sup>me</sup> de Toulonjon, qui redoutait la contagion pour +sa fille de six ans, disait : « Véritablement, si je +n’étais assurée en mon âme que ma mère est une +sainte, je transirais d’appréhension. »</p> + +<p>Elle n’était pas la seule à croire à la sainteté de +la mère de Chantal. A Châlon, où elle séjourna +quelques jours chez l’évêque, son neveu, les Ursulines +« lui coupèrent une partie de la queue de son +voile », et son humilité était telle que le soir, en se +déshabillant, « elle pleura tendrement », confuse +d’« une chose si déraisonnable ». De toutes parts on +venait la consulter : « elle se tenait si proche contre +une muraille, qu’on ne pouvait passer derrière elle +pour couper ses habits, et malgré cela, elle ne put +empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne +lui en coupât tous les jours quelque pièce ».</p> + +<p>Elle fut de retour à Annecy le 30 octobre 1628. +Jusqu’alors, la peste n’avait pas encore pénétré en +Savoie. L’hiver terminé, elle fit son apparition à +Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy, +peu après Pâques. Quelques jours après, le 31 mai +1629, les visitandines d’Annecy élisaient de nouveau +comme supérieure la mère de Chantal. De tous +côtés, on aurait voulu soustraire cette dernière aux +dangers qui la menaçaient, et des interventions princières +se produisirent pour lui faire quitter « son +petit Nessi ». C’était bien mal la connaître ! Elle se +refusa obstinément à « abandonner son troupeau ». +« Se voyant environnée de toutes parts de la mort », +elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui +exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen +de conserver et de perpétuer, après elle, le véritable +esprit de l’institut : exacte observance des règles ; +étroite union spirituelle avec le monastère d’Annecy ; +pas de supérieure générale « sous l’autorité +de laquelle l’on met les maisons, <i>cela me serait</i>, +déclare-t-elle, <i>en abomination d’y penser</i> », mais +« une Mère commune qui après moi fasse ce que +Dieu a voulu que j’aie fait ». Ainsi rassurée sur +l’avenir de son œuvre, de tout son grand cœur elle +se donne à son devoir présent. La misère était +grande à Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent, +la sainte fait donner sans compter tout ce +qu’on lui a donné à elle-même ; de l’argent, des +remèdes, du blé ; les provisions épuisées se renouvellent +comme par miracle. Pour augmenter la part +des malheureux, elle diminue celle des sœurs ; elle +leur persuade aisément de se contenter de gros pain +noir. Désolée de ne pouvoir, comme autrefois, à +cause de la clôture, elle et ses filles, assister les malades, +elle anime de son zèle, de son ardente charité, +de sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats +qui viennent, au parloir du couvent, se retremper +auprès d’elle. Tous les matins, l’évêque de Genève, +dont la conduite fut admirable, « venait +prendre ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout +le jour » : « O ma digne Mère, lui disait-il avec des +larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je suis votre +Josué ; tandis que vous tenez vos mains élevées au +ciel, je bataille avec nos gens contre la calamité de +mon cher peuple. » « Les discours embrasés de +cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès de +canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient +d’enthousiasme. » Et, par toute son attitude +de courageuse résignation et de religieuse confiance, +elle maintenait les sœurs « dans leur tranquillité +ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans +la communauté ni effroi, ni trouble, ni crainte ». +Sous sa direction et à son exemple, les religieuses +s’imposaient des mortifications extraordinaires : +jeûnes, macérations, disciplines, processions autour +du cloître pieds nus et la corde au cou. Et c’était, +nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir la +mère de Chantal, « le visage à la fois triste et enflammé, +les yeux baignés de larmes, se traînant à +genoux nus, la corde au cou et criant : « Grâce, +grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs ! »</p> + +<p>Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs, +un regret la hantait toujours que la conception +primitive de la Visitation, celle qui associait +la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative +de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle +s’en soit souvent ouverte, dans ses lettres et ses +entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en pouvons +guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer +saint François de Sales, c’eût été M. Vincent, +que, dans l’une des trop rares lettres qui nous aient +été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle +« mon très unique Père ». Si M. Vincent +n’avait pas été converti d’avance aux vues de la +mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des misères +sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait +engendrées. Quatre ans plus tard, l’Institut des Filles +de la Charité était fondé, et, pour bien marquer la +part de la sainte dans cette fondation mémorable, +saint Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation +nouvelle était l’héritage de M<sup>me</sup> de Chantal.</p> + +<p>Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint +François de Sales. Devançant la décision pontificale, +la voix populaire attribuait à ce dernier une foule +de miracles et réclamait une canonisation officielle. +Une première enquête autorisée par Rome avait eu +lieu en 1627. Il fallut, pour la poursuivre et l’achever, +attendre que la peste eût cessé ses ravages. Le +4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et +d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques +firent ouvrir le tombeau. Le corps était dans +un parfait état de conservation et dégageait une +odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort, +on avait bien des fois respirée dans le monastère. Et +pendant que sainte Chantal, à genoux contre la +grille, éperdue et comme en extase, contemplait ces +restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait +l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps +du saint. Le soir, quand tout le monde fut retiré, la +mère de Chantal alla avec toute la communauté +« vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison +devant icelui, avec un visage si enflammé, et +une façon et action si rabaissées, que l’on n’eût +su discerner ce qui la tirait hors d’elle-même, ou +l’amour ou l’humilité et anéantissement ». Prenant +pour elle-même une défense faite par les commissaires, +elle s’abstint de baiser la main de son +Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la permission, +« elle baissa la tête, et fit poser cette sainte +main sur icelle ; et ce Bienheureux, comme s’il eût +été en vie, étendit la main sur la tête de son unique +fille, et la lui serra, comme lui faisant une paternelle +caresse ».</p> + +<p>Leur œuvre commune allait prospérant chaque +jour davantage. De 1630 à 1640, quarante-quatre +couvents de la Visitation sont fondés un peu partout : +Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun, +Angers, Poitiers, Tours, Bordeaux, Amiens, — combien +d’autres villes encore ! — voient successivement +dans leurs murs les filles de sainte Chantal +organiser des foyers de vie spirituelle. L’ordre même +commence à essaimer hors de France : Nancy, Fribourg, +Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour +à celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de +tant de pieuses maisons et dont la réputation devenait +européenne. Et par elle l’esprit de ferveur, +d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était +celui de saint François de Sales se maintenait intact +dans toutes les communautés nouvelles. L’ordre +se recrutait dans toutes les classes : il accueillait des +pauvres et des infirmes, même des filles repenties ; +il ne se contentait pas de prier et d’expier pour les +péchés du monde ; il ouvrait des pensionnats féminins. +La mère de Chantal était à la fois heureuse et +inquiète de cette prodigieuse fructification ; elle aurait +voulu que l’institut « s’étendît du côté de la +racine plutôt que du côté des branches » : mais elle +était bien obligée de se prêter à son temps et aux +impérieux besoins des âmes ; et toujours docile à la +volonté divine, elle trouvait le moyen, quelque absorbantes +et diverses que fussent ses occupations +croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne +rien laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute +« sa troupe », si dispersée qu’elle fût dans l’espace, +et de la pénétrer de sa pensée profonde.</p> + +<p>De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait +à elle. Reines et princesses, bourgeoises et nobles +dames, religieuses et laïques, prêtres même se soumettaient +à sa direction, venaient la consulter sur +« leur intérieur ». Au nombre de ses « dirigés », +elle compta son propre frère, Mgr André Frémyot, +l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien +plus que grand chrétien, ne ressemblait guère +à sa sœur. Il n’avait pas hérité du stoïcisme de leur +père. C’était un prélat aimable, lettré et mondain, +qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal +et qui préférait la résidence à la cour : il +aimait la vie large et facile, les réceptions, les compagnies +élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme +n’étaient point son fait. M<sup>me</sup> de Chantal lui aurait +souhaité une vie plus sainte et plus mortifiée. A la +suite d’une maladie qui avait failli l’emporter en +1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de réformer +son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur +qui lui traça tout un programme de vie spirituelle : +il fit de son mieux pour le suivre, et fort des +conseils de la sainte femme, il y réussit quelque +temps ; mais il était faible, et il se laissait reprendre +à toutes les sollicitations qui venaient « le distraire +de la dévotion intérieure ». Il ne sut pas pratiquer +le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on +lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût +de l’autorité d’un frère qu’elle appelait « son très +honoré Seigneur », la mère de Chantal devait trouver +qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons.</p> + +<p>Il en fut tout autrement d’un certain nombre +d’âmes qui l’approchèrent, et qui, pour la plupart, +subirent profondément son généreux ascendant. +Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide +Michel Favre, qui fut le confesseur de saint +François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal, +douce âme innocente et simple qui comprenait et +admirait pleinement le génie et la vertu de sa pénitente ; +le commandeur de Sillery, qui, frère d’un +chancelier, avait été ambassadeur du Roi en Espagne +et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant +mis à l’école de saint François de Sales et de la mère +de Chantal, travailla très activement à la béatification +et aux publications posthumes du premier et +rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers, +les plus grands, les plus signalés services. Elle les +aimait très tendrement tous les deux, et leur mort +lui fit verser bien des larmes. Si détachée qu’elle fût +de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la +perte de ceux qui lui étaient chers.</p> + +<p>Ses amitiés et ses directions féminines étaient +innombrables. Elle a aimé en Dieu toutes « ses +filles », et en toutes elle a fait passer un peu de son +âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est +naturel, quelques-unes d’entre elles ont été plus près +de son cœur que les autres. D’abord, celles qui +avaient été ses premières collaboratrices, et auxquelles +l’unissaient tant de communs souvenirs de +difficultés vaincues, d’épreuves saintement supportées, +la mère Favre, la mère de Châtel, la mère de +Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour « sa +pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille », +était comme elle une âme ardente, héroïque et pure. +Bourguignonnes toutes deux et un peu parentes, +elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient +compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée +que la mère de Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises +déléguée pour fonder de nouvelles maisons, +la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle +réputation de vertu que son procès de canonisation +a été commencé en même temps que celui de sa +grande amie. Huit ans après sa mort, son corps a été +trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant, +exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit +entendre qu’elle allait mourir, elle embrassa la supérieure +qui lui annonçait cette joyeuse nouvelle, infiniment +heureuse d’« aller voir bientôt son Dieu ». +Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre +1637 : elle avait cinquante-sept ans. — A +son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande +joie d’être assistée par « sa mère, sa bonne mère » +de Chantal. Rien ne faisait prévoir sa fin ; mais elle-même +sentait qu’elle n’avait plus beaucoup de jours +à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle mit +très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement +interroger par la mère de Chaugy sur les +origines et la fondatrice de la Visitation, dont elle +avait été la confidente et, à certains moments, la +tendre et sage directrice ; puis elle s’alita et, après +une longue agonie dont la mère de Chantal nous a +laissé l’édifiant détail dans une lettre circulaire +adressée aux supérieures de la Visitation, « cette bénite +âme s’envola hors de ce chétif monde, n’étant +âgée que de cinquante et un ans et quatre jours ». +Toute sa vie, elle avait été « gratifiée de grands dons +intérieurs et de hautes oraisons » ; sa sincérité, sa +droiture, sa candeur étaient très aimées de saint +François de Sales. « C’était, écrit sainte Chantal, +l’une de mes douces consolations de penser que je +laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère +maison et dans l’institut. Elle m’était plus chère +que mes yeux et que ma propre vie. » — Non moins +chère au cœur de la mère de Chantal était la mère +Favre ; son « grand cœur », sa « générosité royale », +son admirable courage et ses épreuves intérieures +faisaient d’elle comme un double de la sainte. Celle-ci +lui confiait les plus délicates missions, et l’avait +employée à de nombreuses fondations. Quand sa +santé la força de revenir en Savoie, la mère de Chantal +écrivait : « Mon Dieu ! quelle consolation en la +pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait +de l’aimable présence de mon unique grande fille, +si parfaitement et intimement chérie de mon cœur… +<i>Tout m’en rit en cette espérance.</i> » On lui avait prescrit +les eaux ; elle se refusa énergiquement à rompre +la clôture. C’était choisir la mort : et, en effet, elle +mourut à Chambéry dans d’atroces crises de foie : +elle n’avait que quarante-huit ans.</p> + +<p>En six mois, la mère de Chantal venait de perdre +coup sur coup ses trois plus intimes amies, celles qui +l’avaient le mieux aidée à supporter le poids de +l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle +avait le mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait +vieille, seule et faible, en proie aux plus grands troubles +intérieurs. Elle écrivait en pleurant à l’une des +supérieures de son ordre « que sa chétive vieillesse +était bien dépouillée ; que ses chères premières compagnes +s’en allaient au ciel, et la laissaient en terre +pleine de misères, qu’elles étaient des fruits mûrs +prêts à être servis à la table du Roi céleste ; mais +qu’elle était demeurée sur la branche, parce qu’elle +était encore toute verte, ou peut-être pourrie ou vermoulue. » +Touchante humilité de la part d’une +telle femme.</p> + +<p>Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines +ne pouvaient manquer. Parmi celles qui vinrent +ensoleiller la fin de cette noble vie, il faut +mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de +Montmorency. Jacqueline de Chaugy était la nièce +d’Antoine de Toulonjon. Peu faite pour vivre avec +une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le +sera plus tard M<sup>me</sup> de Sévigné, par une grand-mère +et un oncle abbé, qui lui apprit le latin. Très cultivée, +vive et charmante, quand, en 1628, M<sup>me</sup> de +Chantal la vit pour la première fois, elle était fort +désemparée. Une déception sentimentale l’avait jetée +au cloître, mais elle n’avait pas tardé à quitter le +couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie religieuse. +Elle consentit à accompagner à Annecy, +mais uniquement pour se distraire, la mère de Chantal, +dont la bonne grâce l’avait vite séduite. Au bout +de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer +au noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner +un peu cette vive et fière nature ; et la mère de +Chantal, qui « aimait son âme », et qui, je crois, se +reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, +tout son tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle +affection. Elle fit d’elle sa secrétaire préférée +et la dépositaire de sa pensée. Sœur Françoise-Madeleine +de Chaugy devint ainsi l’historiographe de +sainte Chantal et des premiers temps de la Visitation ; +nommée supérieure du monastère d’Annecy, +ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification de +saint François de Sales. La prédilection de la mère +de Chantal avait été bien placée.</p> + +<p>Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de +Montmorency. Celle-ci, d’origine italienne, avait +épousé à quatorze ans Henri de Montmorency, filleul +de Henri IV, l’un des plus braves et des plus +séduisants seigneurs de la cour. Elle adorait son +mari et lui passait toutes ses folies. Impliqué dans +la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité toute-puissante +de Richelieu, le duc paya de sa tête, en +1632, sa téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut +exilée à Moulins. Très pieuse et, dans son désespoir, +se sentant de plus en plus attirée vers la vie +religieuse, la duchesse désirait passionnément faire +la connaissance de la mère de Chantal. Après quelques +lettres échangées, les relations directes entre +les deux femmes s’ébauchèrent en 1635. Elles étaient +admirablement faites pour se comprendre. « Entre +toutes les amitiés que Dieu m’a données, écrivait +M<sup>me</sup> de Chantal, il n’y en a point que j’estime et +désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute +précieuse. » La duchesse aurait voulu recevoir le +voile des visitandines des mains de sa grande amie ; +elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle qui ferma +les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant +aimée.</p> + +<p>En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant +tout le temps que la peste a sévi, en qualité de +supérieure du monastère d’Annecy, elle a présidé +aux destinées de la Visitation ; elle a vu s’ouvrir le +tombeau du saint fondateur de son ordre et été témoin +de quelques-uns de ses miracles ; elle a la +ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son +« triennal » est achevé ; elle croit que sa fin est +proche, et elle voudrait se préparer à la mort. Le +22 mai, en présence des sœurs réunies dans le chœur, +elle se met à genoux, « fait sa coulpe » de toutes les +fautes commises pendant son administration, et, +déposant son pouvoir, avec une merveilleuse humilité, +elle va se mettre à la dernière place. En vain +elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune +charge : elle est réélue le 27 mai. « Voyez-vous, ma +fille, déclarait-elle à une religieuse, tous mes sens, +tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent à +cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon +plaisir de Dieu ; car, hélas ! ma fille, je suis sur la +fin de ma vie, et j’ai besoin de penser à moi. » Elle +n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles +années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement +active qu’elle avait toujours été : les +deuils qui l’affligent profondément, — celui de sa +belle-fille Marie de Coulanges, celui de son gendre +Toulonjon, celui de M. Michel Favre, — et les +préoccupations qui en sont la suite assombrissent sa +vie sans nuire aux multiples devoirs quotidiens +qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent +augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance : +jamais elle ne perd pied ni courage. Depuis +longtemps il était question d’établir un second +monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la +mère de Chantal voit se conjurer contre elle toute +sorte de difficultés, d’objections et même de calomnies +locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein +et surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai +1635, toute joyeuse d’être enfin délivrée du lourd +fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa le +pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes +qu’elle avait commises pendant le temps de son administration, +Mgr de Genève put lui dire avec vérité +que « grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il +n’y eût rien dans la maison qui n’allât bien ».</p> + +<p>Une grave question se posait, qui préoccupait +beaucoup d’évêques et de pieux ecclésiastiques, saint +Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de la Visitation +s’étant développé au delà de toute espérance, +n’était-il pas à craindre que, la mère de Chantal une +fois morte, l’union que sa forte personnalité maintenait +entre tous les monastères vînt à se relâcher, et +n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres +ordres, de les grouper sous l’autorité d’une supérieure +générale ? Il fut décidé que la question serait discutée +lors de l’assemblée générale du clergé qui devait +se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, +Mgr Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la +mère de Chantal ; et quand celle-ci eut été déposée, +l’évêque d’ailleurs étant mort dans l’intervalle, elle +se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un +peu à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.</p> + +<p>Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu +la conférence projetée. Humble et les yeux baissés, +la mère de Chantal laissa parler tout le monde ; +puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté +expresse de saint François de Sales, docile interprète +de la volonté divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure +générale, que, pour conserver l’esprit de la +Visitation et l’union entre les divers monastères, il +avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et +que donc « il fallait demeurer comme l’on était ». +Il y avait dans sa parole un tel accent, une netteté +si persuasive, que chacun se rallia à son opinion : il +fut simplement décidé « que le monastère d’Annecy +serait toujours reconnu pour l’origine des autres, et +que, par une charitable révérence et dépendance, les +autres s’adresseraient toujours à lui pour recevoir ses +conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout +conformes aux observances qui s’y gardent ».</p> + +<p>Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à +Paris et de faire une visite générale des maisons de +son ordre, qui toutes sollicitaient sa venue, la mère +de Chantal se mit en route au mois de septembre +et se rend successivement à Montargis, à Blois, à +Orléans et à Tours. Elle aurait voulu pousser jusqu’en +Bretagne : la maladie et l’hiver la contraignirent +de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée +de son confesseur, de la mère Favre et +de la sœur de Chaugy, elle reprend ses voyages interrompus. +A Troyes, où elle fut accueillie avec des +transports de joie extraordinaires, elle revit, +au monastère du Carmel, sa vieille amie, la mère +Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux saintes +âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. +De là elle se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, +à Lyon, à Valence, au Pont-Saint-Esprit, à +Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à Montpellier, +à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de +l’évêque de Genève qui, la sachant fatiguée par +tous ces déplacements, la rappelait à Annecy.</p> + +<p>Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était +reçue avec des démonstrations d’allégresse et de +vénération auxquelles son humilité ne pouvait se dérober. +Les religieuses, le clergé, les autorités, le +peuple lui faisaient fête : on recueillait ses moindres +paroles ; on la suppliait d’entrer dans les maisons où +il y avait des malades ; on conservait comme des +reliques les objets qu’elle avait touchés ; on lui coupait +des fragments de son voile ou de ses vêtements. +« Voici la sainte ! voici la sainte ! » s’écriait-on sur +son passage. Et aux beaux discours qu’on lui adressait, +elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant +au supplice d’entendre prononcer son éloge. +Bien vite, elle courait s’enfermer au monastère. Et +là, sans négliger aucun de ses devoirs de piété, elle +se faisait toute à tous, prodiguant conseils, encouragements, +recueillant les confidences, redressant quelquefois, +examinant les questions d’organisation pratique, +aussi bien que les plus hautes questions de +spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par les +discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la +pauvreté, répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit +de la Visitation, et laissant partout des traces +fulgurantes et durables de son passage.</p> + +<p>N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, +elle en avait convoqué les supérieures à Aix. +Là, deux semaines durant, elle régla, de concert +avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, +qui étaient en suspens ; surtout elle les anima toutes +de son esprit, les faisant bénéficier de son expérience, +leur communiquant la flamme sacrée qui brûlait en +elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de +sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté +un souvenir impérissable. Quand il fallut se séparer, +bien des larmes coulèrent : ces quelques jours d’intimité +avec leur sainte fondatrice avaient été pour +« ses filles » la révélation du parfait bonheur.</p> + +<p>Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté +cachaient de grands troubles intimes et une +agonie morale qui devait se prolonger neuf longues +années, — dernière et suprême épreuve infligée par +Dieu à son héroïque servante. On éprouve quelques +scrupules à évoquer, même brièvement et d’une +plume incompétente, l’état d’une pareille conscience. +Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. +C’est vers 1632 que commença pour sainte Chantal +ce « martyre d’amour » qui ne devait cesser qu’un +mois avant sa mort. Elle était assaillie de tentations +terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas +d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent +à son esprit, et qu’elle ne parvenait pas +à repousser. Tous les péchés dont on l’entretenait, +il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. +Elle prenait en dégoût tous ses exercices religieux et +les devoirs de sa charge. Elle avait horreur d’elle-même +et du lamentable état de son âme. Elle se +sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. +De loin en loin de douloureux aveux lui échappaient +sur ses intimes angoisses, et ses larmes, ses profonds +soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait éperdûment +à la mort. Elle ne retrouvait un peu de +tranquillité qu’en s’abandonnant humblement aux +directions et aux sages conseils de la mère de Châtel. +Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et +la mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois +plus intimes amies, allait redoubler sa peine et aggraver +sa solitude morale. Chose singulière, il se +faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. +A l’ordinaire, rien ne transparaissait au +dehors de ses tourments intérieurs, du secret désespoir +qui l’étreignait, et sa sérénité, sa gaîté même, +la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient +inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la +parfaite santé morale de cette conductrice d’âmes +sans se douter de l’inquiétude, du trouble et des +sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.</p> + +<p>La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure +du premier monastère d’Annecy. Elle morte, +il fallut la remplacer. En vain la mère de Chantal +supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle +charge : elle fut élue une fois encore. Elle +pleura : mais, se ressaisissant bien vite, elle se soumit +avec son habituelle docilité à la divine volonté. +On nous a conservé le texte des paroles qu’elle +adressa à ses filles en cette mémorable circonstance ; +elle s’y peint tout entière :</p> + +<blockquote> +<p>« Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin +particulier de vous, je me résous, moyennant la divine +assistance, de ne rien laisser en arrière pour votre +avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que c’est +Dieu qui m’a donné cette charge ; car j’ai grandement +prié en cette occasion ; sa bonté sait que ce n’était pas +par inclination, et que je n’y vois que sa seule et pure +volonté. Mais, mes très chères sœurs, je ne vous le +cèle pas, je vous le dis ouvertement, <i>ce sera mon dernier +triennal</i>, pendant lequel, Dieu aidant, <i>je me consacrerai +à votre service</i> ; je vous consacre mon âme à cet +effet, et j’emploierai les forces de mon corps et le peu +d’esprit que Dieu m’a donné pour vous aider et vous +servir. Je ne prétendais de tant vivre, ni que mon pèlerinage +fût tant prolongé çà bas ; personne ne le croyait ; +mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je +fasse encore ce triennal, <i>je mettrai ma dernière main à +cette vigne</i> et consumerai toute ma force et ma substance +à la faire fructifier. Je ne sais pas, mes chères sœurs, +si Dieu me laissera vous servir pendant tout ce triennal, +car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine ; mais +soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou +à la fin, cela m’est du tout indifférent : soit fait ce que +Notre-Seigneur trouvera bon. Toutefois, sa bonté me +donne espérance qu’après ce triennal il m’accordera +quelques mois ou quelques années de repos, selon ce +qu’il lui plaira, <i>pour penser à moi. Car, hélas ! mes +sœurs, il y a vingt-sept ans que je pense aux autres, et +n’ai presque pas le loisir de penser à moi.</i> Dieu disposera +de mes ans, de ma vie et de ma mort selon sa +sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine ; mais +je vous dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous +me voyez <i>plus veillante sur vous que jamais</i> ; car j’ai +ce sentiment au cœur <i>qu’il faut que ce triennal porte +coup</i>, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce +consentement de vous voir coopérer davantage aux +desseins de Dieu sur vous, et à mon petit service, ce +qui vous est tout dédié. »</p> +</blockquote> + +<p>On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire +ces paroles si virilement chrétiennes, et en +même temps si profondément humaines, si féminines +même. On devine comment elles furent accueillies +par celles qui les entendirent et quelle ferveur +de piété et d’émulation elles provoquèrent +dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé +la mère de Chantal, ce dernier triennal a « porté +coup ».</p> + +<p>Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses +tâches. La reine Anne d’Autriche, enceinte du futur +Louis XIV, lui demandait de faire prier tout l’institut +pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne +Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De +nouveaux couvents se fondaient, et chaque fois, l’on +s’adressait à elle pour tous les détails d’organisation +que comportait toujours une fondation nouvelle ; +elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa +prudence habituelles ; et, si surchargée et pressée +qu’elle fût, elle ne manquait pas de joindre à ses +conseils et à ses directions un mot de piété et d’affection ; +sa correspondance allait croissant, et ce +n’était pas trop de ses trois secrétaires pour l’aider à +en venir à bout. En un mot, elle était l’âme vivante +de cette vaste famille religieuse dont les membres, +dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et +italien, recevaient d’elle l’impulsion première et la +pensée directrice.</p> + +<p>Depuis longtemps, il était question de fonder un +monastère de la Visitation à Turin ; mais les circonstances +jusqu’alors ne s’y étaient point prêtées. +Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient +vivement que la mère de Chantal en personne vînt +faire cette fondation. En 1638, leur insistance fut +telle que l’évêque de Genève consentit à laisser partir +la vieille religieuse pour ce long et difficile +voyage. Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au +val d’Aoste, et arriva enfin à Turin le 30 septembre. +Sur sa route, elle était l’objet de la vénération universelle. +On sonnait les cloches, on ornait les églises, +on tirait le canon ; le peuple en foule allait au-devant +d’elle et, s’agenouillant sur son passage, lui +demandait sa bénédiction ; évêques et archevêques +lui rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient +conseil, lui soumettaient leur conscience. A +Turin, il fallut sept mois pour aplanir les difficultés +qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation +projetée et pour mettre sur pied le nouveau +monastère. Avec son habileté et sa fermeté coutumières +la mère de Chantal y parvint, et quand, au +mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant +surgi, elle dut, pour obéir aux ordres de l’évêque de +Genève, quitter Turin et regagner Annecy, elle +laissait un couvent de visitandines bien constitué, +tout fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très +profondément pénétré de l’esprit de l’ordre. Turin, +Pignerol furent pris par les Français luttant contre +les Espagnols ; la mère de Chantal tremblait fort +pour ses filles : elle apprit avec grande joie que les +deux monastères avaient été épargnés. Revenue à +Annecy en passant par Embrun où elle laissa le souvenir +d’une âme perpétuellement en contact avec le +divin, elle s’occupa très activement d’établir dans la +petite ville une maison de lazaristes. C’était là un +de ses rêves ; et elle eût été parfaitement heureuse +de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris +la fin très chrétienne de son frère l’archevêque de +Bourges. Elle le pleura amèrement, en se disant +qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre, ainsi +que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans +son cœur. C’est le triste lot des vies qui se prolongent +de voir se multiplier les tombes autour d’elles.</p> + +<p>Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant +les devants, elle supplia l’évêque de Genève d’intervenir +pour que plus jamais on ne l’élût supérieure. +On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641, — elle +avait soixante-neuf ans, — elle réunit le chapitre, +déposa pour toujours le pouvoir dont on +l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur +de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes +les fautes qu’elle avait commises à l’égard des unes +et des autres. Puis, se relevant, ce qu’elle n’avait jamais +fait, elle vint embrasser maternellement toutes +les religieuses l’une après l’autre, leur disant un dernier +adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant +de prononcer la moindre parole d’attendrissement. +Elle ne cesserait jamais de les aimer, ajoutait-elle, +car elle éprouvait pour elles « l’affection tendre +des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants ». +Enfin elle leur recommanda, en termes +brefs, substantiels et chaleureux, la mère de Blonay, +que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.</p> + +<p>Quelques jours après, la mère de Blonay était +élue supérieure à la presque unanimité. Profondément +heureuse de ce choix, la mère de Chantal remercia +avec effusion les sœurs du témoignage de +confiance qu’elles lui avaient donné. Enfin elle allait +pouvoir penser à elle-même et se préparer à la mort +sous la direction d’une religieuse très aimée, qui +avait été l’une de ses premières collaboratrices, et +qui allait lui remplacer ses trois vieilles amies disparues. +Femme supérieure, « la crème de la Visitation », +au dire de saint François de Sales, qui, de +bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay +était supérieure à Bourg. « Venez donc, au nom +de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de Chantal, +régir notre chère maison, et <i>en particulier ma +pauvre âme</i>. Je vous supplie de partir de Bourg aussitôt +que la nouvelle élection sera faite. Ne retardez +point ma satisfaction. Il me semble que tous les +ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse +me donnent seront chassés par cette bénite et tant +attendue venue. » A cette perspective elle ne se sentait +pas d’aise ; elle instruisait les sœurs de leurs devoirs +à l’égard des supérieures nouvellement élues, +leur disait tout le bien possible de leur future supérieure, +dont elle leur avait peu parlé auparavant, +pour ne pas exercer de pression sur elles ; elle faisait +préparer elle-même son lit et sa chambre ; elle ne se +lassait point de recommander aux religieuses, « aux +récréations et ailleurs », de bien aimer leur nouvelle +Mère et de lui obéir ; de s’aimer bien tendrement +les unes les autres ; et quand elle les rencontrait, +elle leur disait « avec un visage enflammé » : « Mes +chères Sœurs, amour, amour, amour ! »</p> + +<p>A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à +la porte « avec une allégresse et vitesse incroyables » ; +et se jetant à genoux devant elle, elle l’embrassa +tendrement, disant : « Voici ma Mère, ma fille, ma +sœur, mon propre cœur et mon âme. » Sa « chère +cadette » était tombée à genoux elle aussi. Elles se +relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la +mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à +Notre-Seigneur et à saint François de Sales. Se tournant +en souriant vers l’une de ses filles, elle lui dit : +« Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon +cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je +la désirais ? » Et à la mère de Blonay : « Ma très +chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais envie +de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf +mois entiers que je vous demande à Dieu. »</p> + +<p>La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la +mère de Chantal, dans sa passion d’humilité et d’obéissance, +se ravalât au dernier rang des religieuses. +A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, +et il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le +différend. Prévenus par M<sup>me</sup> de Chantal, l’évêque de +Genève et le Père spirituel du couvent lui donnèrent +raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction, +s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle +ne voulut plus s’occuper d’aucune affaire temporelle, +les choses de la terre lui étant à charge : la seule +liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui +lui étaient adressées des divers monastères et d’y +répondre ou d’y faire répondre par ses secrétaires. +Elle ne vivait plus en ce monde ; elle était tout entière +absorbée dans la contemplation des choses éternelles. +Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours +été grandes, étaient devenues merveilleuses. +« Dans son dernier triennal, écrit la mère de Chaugy, +elle parut dans une douceur si extraordinaire, si +accomplie et si ravissante qu’il semblait que cette +divine qualité de bonté et de douceur eût submergé +la force éminente de son naturel. » Il y avait dans la +sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection +qu’on en frémissait autour d’elle, et qu’on craignait +que ce ne fût le dernier éclat d’un flambeau +qui allait s’éteindre.</p> + +<p>Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots +ravissants que ses filles recueillaient et qui alimentaient +leur piété. « Elle nous disait, raconte l’une +d’elles, que, dans les premières années de l’institut, +les fondations étant fréquentes, elle était comme ces +grosses servantes de peine, au temps de la moisson. +Le père de famille leur dit : « Venez ici, allez là, +retournez en ce champ, allez en cet autre. » Mais +quand ces pauvres paysannes sont devenues fort +vieilles, elles ne peuvent plus que filer leurs quenouilles, +et ne se peuvent tenir de dire aux enfants +du père de famille, auquel elles ont survécu : « Votre +père ne faisait pas ainsi, votre père voulait que l’on +fît de telle et telle sorte » ; puis, s’appliquant à elle-même +sa comparaison : « Au commencement, disait-elle, +comme la servante de l’institut, notre bienheureux +Père me disait : « Allez fonder à Lyon, +allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à +Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez +à Dijon. » Ainsi j’ai été plusieurs années que je ne +faisais qu’aller et venir, tantôt en l’un des champs, +tantôt en un autre, de ce cher père de famille ; +maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de +soixante-cinq ans (c’était l’âge qu’elle avait alors) ; +il me semble que je ne sers plus de rien du tout +dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions +du Père. » Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu +de pensées qui lui agréassent plus que celle-là. »</p> + +<p>Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de +1636, nous la rendent telle qu’elle était à cette +époque : l’un qui se trouve au second monastère de +la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la +Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs +préfèrent. Sous l’austérité du costume monastique +la physionomie a gardé bien du charme et +même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est +large, les pommettes saillantes, le nez finement aquilin, +la bouche menue, le menton énergique et décidé. +Le regard est franc, direct, profond, un peu douloureux +et comme chargé d’expérience et de bonté. Le +sourire est exquis de vivacité spirituelle et en même +temps d’indulgence et d’infinie douceur. Ce délicieux +sourire où les plus rares qualités d’une âme de +femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait +longtemps à le contempler : à lui tout +seul, il nous fait comprendre que sa grâce était la +plus forte, et qu’on ne résistait pas à M<sup>me</sup> de Chantal.</p> + +<p>A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. +M<sup>me</sup> de Montmorency voulait recevoir le voile de +sa main. La sainte remettait toutes choses entre les +mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de +Moulins l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle +refusa, « renonçant à toute supériorité ». « Ma très +chère Mère, lui écrivait M<sup>me</sup> de Montmorency, tous +ces refus ne me rebutent point : vous viendrez, et +Dieu fera pour moi ce que les hommes ne veulent +pas faire. » Les magistrats d’Annecy s’opposaient à +tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant +que, si elle venait à mourir en France, on ne +pût avoir son corps. Enfin l’évêque de Genève lui +ayant demandé si elle jugeait ce voyage nécessaire, +sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation +de partir. « Brûlant du désir d’aller faire un +dernier effort pour le bien de son institut », heureuse +peut-être, tout au fond d’elle-même, de revoir +sa patrie, elle se prépara à ce voyage « avec une allégresse +admirable », assurant que « vive ou morte, +elle reviendrait ». Mais, contre son habitude, elle +envoyait chercher les amis et amies du monastère +pour les entretenir une fois encore et prendre congé +d’eux. Elle faisait écrire à presque toutes les maisons +de l’ordre pour leur demander des prières et leur +dire adieu. Elle disait « que jamais elle n’avait fait +voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait +certains biens fort grands pour quelques maisons, et +pour son âme en particulier, ayant grande envie de +conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque +de Sens et M. Vincent ; que cette maison était +en si bon train et avait une si bonne Mère, qu’il fallait +qu’elle allât travailler ailleurs, et qu’elle n’avait +point de plus grande suavité que de penser qu’elle +laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de +Blonay dans Annecy ».</p> + +<p>Enfin le jour du départ arriva. Après avoir +« parlé à toutes les sœurs en particulier », elle voulut +encore « parler en général ». « Mes très chères +filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en +la dilection de notre bon Sauveur et de vous aimer +cordialement en lui. Qu’il soit lui-même le lien sacré +de votre dilection. Honorez-vous les unes les autres, +ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps +de Dieu ; et si vous faites cela, mes chères filles, +votre union sera toute divine. Vous honorerez Dieu +en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes +unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur +et qu’une âme en Dieu. Priez-le pour moi, mes +chères filles ; <i>je vous aime toutes ; je vous connais +toutes</i>. Il me semble que je vous laisse en la +grâce de Dieu ; je prie sa bonté de vous y maintenir +et de vous donner sa bénédiction. Ne vous départez +jamais de nos saintes observances. <i>Adieu, mes chères +filles, adieu, encore un coup, mes chères filles.</i> Je ne +sais si nous nous verrons encore dans cette vie ; il +faut tout laisser à la divine Providence. Si ce n’est +en ce monde, ce sera en la sainte éternité. <i>Je vous +verrai souvent en esprit, car je vous ai fort présentes.</i> +Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les +connais toutes si bien… »</p> + +<p>Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, +faisant ranger toutes les sœurs le long de la chambre +des assemblées, sans vouloir qu’elles se missent à +genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant +à chacune un mot à l’oreille « selon leur besoin +intérieur ». Puis, elle leur donna sa bénédiction à +toutes. La mère de Blonay n’était pas là ; elle accourut, +fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent +quelques instants ensemble : la mère de +Chantal demanda à « sa chère cadette » quelques +conseils pour son intérieur et lui confia que depuis +trois jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. +On s’étonnait qu’elle ne pleurât pas comme à +son ordinaire. « Ma Mère, lui dit une des sœurs, +nous ne nous reverrons plus. — Si ferons, ma fille, +lui dit-elle gaiement. — Mais, lui dit la sœur, +demandez-le donc à Notre-Seigneur. — Non, pas +cela, dit-elle, sa volonté soit faite ; nous nous reverrons +en cette vie ou en l’autre. »</p> + +<p>Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet +1641. Une foule immense l’attendait à la porte. On +se pressait dans les rues pour lui dire adieu. Les malades +se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir +passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une +chose qu’elle n’avait jamais faite : faisant relever +sa litière de tous les côtés, elle tendait les mains à qui +voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si bien portante +que les médecins lui donnaient encore pour +quinze ans de vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, +à Montluel et à Lyon, faisant partout admirer la +sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on l’accueillit +avec des transports de joie indicibles. Entre +M<sup>me</sup> de Montmorency et elle l’intimité spirituelle +était si parfaite qu’au témoignage de la mère de +Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient toutes +deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre +à la place de la supérieure, et en « gardant partout +jalousement son dernier rang », elle s’employa +de toute son activité au service de la communauté, +préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts +des diverses maisons les aptitudes individuelles.</p> + +<p>Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir. +La reine écrivit à l’évêque de Genève, et, la +sainte ayant reçu licence de partir, elle lui envoya +une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à +Saint-Germain, où se trouvait la cour. Elle alla à sa +rencontre avec ses deux fils, le Dauphin et le duc +d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la +plus grande vénération, l’entretint pendant deux +heures, et, lui présentant ses enfants, les fit mettre +à genoux, et lui demanda avec instance de les bénir. +A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le +monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher. +Elle se prêtait à tout avec une bonté, une modestie, +une douceur admirables : de ses paroles, de ses attitudes, +de son visage enflammé, de toute sa personne +enfin, il émanait une telle impression de sainteté +qu’on ne se lassait pas de la regarder. Pour satisfaire +tous ceux qui s’adressaient à elle, elle se levait +à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun +de ses exercices de piété, mais ne refusant aucun +travail, et, malgré la fatigue, écoutant et parlant +toute la journée. Elle disait que « Notre-Seigneur +lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter +de tant parler, ce qui lui était pénible et +nuisible ». On attribua à son intervention deux guérisons +miraculeuses qui signalèrent son séjour à +Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement +M. Vincent : et l’on imagine aisément les +suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes, pleines +de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles +planait, sans nul doute, le souvenir attendri de l’âme +élue de saint François de Sales.</p> + +<p>Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put +voir aussi l’archevêque de Sens, Mgr de Bellegarde, +avec qui « elle conféra amplement de son intérieur » : +elle fit devant lui « une revue générale de +toute sa vie et de toute son âme », et l’interrogea +longuement sur la meilleure manière de se préparer +à la mort. A la suite de ces entretiens, le long « martyre +d’amour » dont elle souffrait depuis neuf ans +cessa enfin, et elle put désormais goûter « une paix +amoureuse et victorieuse », prélude manifeste du +bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin +prochaine se multipliaient. Dans une visite qu’elle +fit aux Carmélites de Paris, elle apprit de la bouche +de la fille de M<sup>me</sup> Acarie, la sœur Marguerite du +Saint-Sacrement, que sa mort était proche. « Que +dites-vous, ma mère ? s’écria-t-elle. O Dieu ! la +bonne nouvelle ! » Et toute joyeuse, elle ne parlait +que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal, +auprès de la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre, +elle quittait Paris pour retourner à Moulins. +En prenant congé des sœurs, elle leur dit : « Adieu, +mes filles, jusqu’à l’éternité. » Elle s’arrêta à Melun, +à Montargis, où elle retrouva l’archevêque de Sens, +qui, une fois de plus, admira l’extraordinaire pureté +de cette âme de cristal. En le quittant, elle le prit à +part pour lui demander : « Dites-moi encore, mon +père, en quel état et en quelle disposition je dois +mourir, car je ne le veux pas oublier. »</p> + +<p>A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui +inquiéta les médecins, elle ne voulut prendre aucun +repos et n’en persista pas moins à se lever à cinq +heures et demie du matin ; elle se dérobait aux prévenances +qu’on avait pour elle. « Non, non, laissez +cela, disait-elle : pauvreté, humilité, simplicité, +voilà nos règles. » Elle blâma fort les raffinements +qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et +la construction d’un portail qu’elle jugeait trop +beau et dont elle eût souhaité la vente. La règle, +l’observance, l’amour mutuel, l’humilité, la soumission +absolue à la volonté de Dieu, le « dépouillement +sans bornes », elle n’avait que ces mots-là à la +bouche ; et rien n’égalait son ardeur à prêcher le +complet détachement qu’elle pratiquait.</p> + +<p>Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore. +A son arrivée, on la trouva très changée ; elle-même +sentait bien que la mort n’était pas loin. Le +samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception, +bien que plus souffrante, elle se rendit au réfectoire, +et là, pendant la collation des Sœurs, à genoux +et les bras en croix, elle pria la Sainte Vierge « de +l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de +sa mort ». A la récréation du soir, elle s’entretint +comme de coutume avec M<sup>me</sup> de Montmorency. +Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant +une grande cour froide, aller à l’infirmerie +consoler une sœur malade qui redoutait la mort : +on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à +cinq heures, elle descendit au chœur pour son oraison : +le froid de la fièvre la prit ; elle n’en continua +pas moins ses prières et alla réconforter la sœur malade. +La fièvre augmentait : on voulait la faire coucher, +ou, tout au moins, la faire communier avant +toutes les autres. Elle s’y refusa, demandant en +grâce qu’on la laissât communier avec la communauté, +car, disait-elle, « ce jour m’est bien particulier : +il y a aujourd’hui trente et un ans accomplis +que, par le commandement de notre bienheureux +Père, je communie tous les jours, indigne que +je suis de cette grâce. » Après la messe, il fallut +l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de M<sup>me</sup> de +Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt « une +fièvre dangereuse avec inflammation de poitrine ».</p> + +<p>Ce fut, dans tout le couvent, une émotion profonde. +M<sup>me</sup> de Montmorency, la supérieure et toutes +les religieuses offrent aussitôt leur vie pour sauver +celle de la sainte. Le Saint-Sacrement est exposé dans +la chapelle. Tous les couvents de la ville se mettent +en prières : neuvaines, vœux, messes, aumônes, tout +ce que la piété des fidèles peut inventer pour conjurer +le destin est mis en œuvre. Le quatrième jour, +on ne conservait plus aucun espoir : le médecin conseilla +de donner le viatique. M<sup>me</sup> de Montmorency, +qui ne quittait pas la malade, fondant en larmes, la +supplia de prendre des reliques de saint François +de Sales. Elle y consentit, par pure affection pour la +duchesse : « Je ne crois pas, disait-elle, qu’il me +veuille guérir. » Elle fit appeler le père de Lingendes, +et à quatre heures du matin, ayant fait une +revue de sa conscience, elle se confessa à lui. Mais +elle ne voulut pas qu’on lui apportât le Saint-Sacrement +avant le réveil de la communauté : elle appela +ses deux compagnons de voyage et les pria de transmettre +ses adieux et ses dernières recommandations +à son cher monastère d’Annecy.</p> + +<p>La cloche du réveil ayant sonné, elle se prépara +à la communion en demandant pardon aux sœurs +des fautes qu’elle avait commises dans l’observance +des règles. Puis, le prêtre s’approchant, toute faible +qu’elle fût, elle se souleva sur son lit pour recevoir +son Sauveur, et, faisant effort sur elle-même, à +haute et forte voix, elle affirma son ardente foi « au +très Saint Sacrement de l’autel », déclarant qu’« elle +donnerait de bon cœur sa vie pour cette créance ». +Après quoi, elle supplia qu’on lui donnât les saintes +huiles « quand il serait temps ». Cette même matinée +du 12, elle conféra longuement avec le père +de Lingendes au sujet de la lettre qu’elle voulait +écrire à toute la congrégation : sa lucidité d’esprit +était admirable.</p> + +<p>Sur le soir, on lui proposa de lui donner la communion +à minuit, car ayant communié le matin en +viatique, elle devait communier à jeun : elle répondit +« qu’il ne fallait pas faire ce remuement la +nuit », et, pour ne pas troubler « la tranquillité de +la nuit et du silence monastique », elle se priva de +communier ce jour-là. Son mal augmentait ; on lui +demanda s’il ne faudrait pas lui donner les saintes +huiles : « Non, pas encore, dit-elle, il n’y a rien +qui presse, je suis assez forte pour attendre. »</p> + +<p>Sur les deux heures après-midi, elle s’assit sur son +lit, et d’un visage serein, d’un œil ferme et d’une +voix assez forte, elle dicta la lettre testamentaire +qu’elle voulait adresser à son ordre tout entier :</p> + +<blockquote> +<p>« Mes très chères et bien-aimées filles, disait-elle, +me trouvant sur le lit du trépas, nonobstant et avec un +très grand désir de ne plus penser à chose quelconque +qu’à faire ce passage en la bonté et miséricorde de +Dieu, je vous conjure, mes très chères filles, que, pour +des affaires de l’Institut, l’on ne s’y précipite point, et +que personne ne prétende d’y présider, mais de suivre +en cette occasion, comme en toute autre, les intentions +de notre Bienheureux Père, qui a voulu que le monastère +de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de tout +l’Institut. »</p> +</blockquote> + +<p>Elle leur recommandait instamment « l’union +charitable entre les monastères », la « très grande +fidélité à leurs observances ». « Gardez, poursuivait-elle, +la sincérité de cœur en son entier, la simplicité +et la pauvreté de vie, et la charité à ne dire +et faire à vos sœurs, je dis universellement, que ce +que vous voudriez qu’elles disent et fassent pour +vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi +dans l’extrémité de mon mal. »</p> + +<p>Elle ajoutait cependant, avec une délicatesse touchante, +et qui prouve toute la place que sa grande +amie la duchesse de Montmorency tenait dans son +cœur :</p> + +<blockquote> +<p>« Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je +vous supplie et conjure d’avoir confiance pour M<sup>me</sup> de +Montmorency, qui est une âme sainte que Dieu manie +à son gré, et à qui tout l’Institut a des obligations infinies +pour les biens spirituels et temporels qu’elle y fait. +Je vous estime heureuses de l’inspiration que Dieu lui +a donnée : c’est une grâce très grande pour tout l’Ordre +et pour cette maison en particulier. Elle vit parmi nos +sœurs avec plus d’humilité, bassesse, simplicité et innocence +que si c’était une petite paysanne. Rien ne me +touche à l’égal de la tendresse où elle est pour mon +départ de cette vie : <i>elle croit que vous la blâmerez de +ma mort</i>. Mais, mes chères filles, vous savez que la +divine Providence a ordonné de nos jours, et qu’ils +n’en eussent pas été plus longs d’un quart d’heure. +<i>Ce voyage a été d’un grand bien pour les maisons où +nous avons passé et pour tout l’Institut.</i></p> + +<p>« Ne soyez point en peine des lettres que vous m’aurez +écrites depuis mon départ de cette vie ; elles seront +toutes jetées au feu sans être vues.</p> + +<p>« Je me recommande de tout mon cœur à vos plus +cordiales prières. J’espère en l’infinie Bonté qu’elle +m’assistera en ce passage, et qu’elle me donnera part +en ses infinies miséricordes et vérités ; et si je ne suis +point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux +de vous obtenir l’esprit d’humilité et bassesse, +qui seul vous fera conserver cet Institut. C’est tout le +bonheur que je vous souhaite, et non point de plus +grande perfection. Je demeure de tout mon cœur en +la vie et en la mort, mes très chères et bien-aimées +sœurs, votre très humble et indigne sœur et servante en +Notre-Seigneur,</p> + +<p class="sign"><span class="blk">« <span class="sc">Sœur Jeanne-Françoise Frémyot</span>,<br> +<i>de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni !</i> »</span></p> +</blockquote> + +<p>Quand la lettre eut été transcrite au net, elle la +signa, « elle dit que sa conscience était en extrême +paix et qu’elle n’avait plus rien à dire ». Et la journée +se passa, avec des alternatives d’assoupissement +et de pleine lucidité, où elle consolait la duchesse et +les sœurs qui pleuraient à son chevet.</p> + +<p>La nuit qui suivit, la dernière, ne pouvant dormir, +elle se fit lire le récit de la mort de sainte Paule +par saint Jérôme. « Qui sommes-nous, nous autres ! +répétait-elle ; nous ne sommes que des atomes auprès +de ces grandes et saintes religieuses. » Puis elle +se fit lire le récit de la mort de saint François de +Sales, « pour se conformer à lui aussi bien à la mort +qu’à la vie », un chapitre du Traité de <i>l’Amour de +Dieu</i>, et dans les <i>Confessions</i> de saint Augustin, le +récit de la mort de sainte Monique, entremêlant ces +lectures d’affectueuses réflexions pour les unes ou +pour les autres.</p> + +<p>Vers les quatre heures du matin, le vendredi 13, +on lui demanda comment elle se trouvait. « La nature +rend son combat et l’esprit souffre », répondit-elle. +Puis elle entretint longuement M<sup>me</sup> de Montmorency. +Vers les huit heures, elle demanda le père +de Lingendes, à qui elle exposa toute sa vie, et, se +sentant faiblir, elle le pria de lui donner les saintes +huiles. Elle reçut l’extrême-onction avec une merveilleuse +ferveur, répondant elle-même à toutes les +prières. Le père lui demanda alors sa bénédiction +pour lui et pour toutes les sœurs présentes et absentes. +Elle s’en excusa d’abord humblement, demandant +plutôt la bénédiction du père ; puis, joignant +les mains et les yeux au ciel, elle bénit les +sœurs agenouillées, leur recommandant avec insistance +« l’union des cœurs ». Elle était très émue ; +les sœurs fondaient en larmes. Le père leur fit signe +de se retirer. « Il est donc temps de se séparer, mes +filles, dit-elle, et de se dire le dernier adieu. » Toutes, +rang par rang, s’approchèrent d’elle pour lui baiser +la main ; elle les regardait d’un œil tout maternel, +« <i>leur disant à toutes, à l’oreille, un mot pour leur +perfection</i> ». Sur la demande du père de Lingendes, +elle en fit autant pour lui.</p> + +<p>Après quoi, tout entière en Dieu, les yeux fixés +sur l’image du crucifix et sur celle de la Vierge, +écoutant avec une religieuse attention les lectures +pieuses qu’on lui faisait, elle s’associait à toutes les +prières. « Jésus, que ces oraisons sont belles ! » +disait-elle. « O mon Père, s’écria-t-elle encore, que +les jugements de Dieu sont effroyables ! » Le père +lui demanda si elle avait peur. « Non pas, dit-elle, +mais je vous assure que les jugements de Dieu sont +bien effroyables ! » Il lui demanda encore si elle +n’espérait pas que saint François de Sales, avec les +mères et sœurs décédées, viendrait au-devant d’elle. +Elle répondit avec une grande assurance : « Oui, +je m’y fie, il me l’a ainsi promis. » Elle renouvela +solennellement ses vœux. On lui apporta à baiser +une mitre du saint évêque de Genève. Il était cinq +heures du soir. La vie baissait. On fit rentrer la communauté +pour faire de nouveau les prières de la +recommandation de l’âme. On lui mit dans la main +gauche le cierge bénit, dans la main droite le crucifix +et le petit sachet qu’elle portait au cou, et qui +contenait sa profession de foi, ses vœux écrits de +son sang, et les derniers avis de saint François de +Sales, « pour aller, ainsi parée, au-devant de son +Bien-aimé ». — « Le voilà qui vient, lui dit le +Père. Ne voulez-vous pas aller au-devant de lui ? — Oui, +mon Père, dit-elle, distinctement, je m’en vais. +Jésus, Jésus, Jésus !… » Et sur ces trois mots, elle +expira.</p> + +<p>En ce moment même, à Paris, saint Vincent de +Paul était en prières. « Il lui parut, — c’est lui qui +l’atteste, — un petit globe comme du feu, qui s’élevait +de terre et s’alla joindre, en la supérieure région +de l’air, à un autre globe plus grand et plus lumineux +que les autres ; et il lui fut dit intérieurement +que ce globe était l’âme de notre digne mère, le +deuxième de notre bienheureux Père, et l’autre de +l’essence divine ; que l’âme de notre digne mère +s’était réunie à celle de notre bienheureux Père, et +les deux à Dieu, leur souverain principe. »</p> + +<p>Quand la mère de Chantal eut rendu le dernier +soupir, M<sup>me</sup> de Montmorency lui ferma les yeux. +Elle la fit embaumer et, de peur que la piété des +fidèles ne voulût confisquer ces restes sacrés, elle la +fit transporter secrètement à Annecy. Quand le +corps pénétra dans le monastère, les sœurs qui, depuis +la nouvelle de la mort, ne pouvaient se regarder +sans pleurer furent soudain saisies d’une grande +joie intérieure. Le tombeau fut placé en face de celui +de saint François de Sales. A Moulins, M<sup>me</sup> de Montmorency +avait conservé le cœur de sa vieille amie +et le lit où elle était morte et où, disait-elle, « elle +avait vu comment meurent les saints ».</p> + +<hr> + + +<p>Quelle belle vie, à ne la considérer même qu’à +un point de vue purement humain ! Qu’on songe à +tout le bien répandu, à tous les grands exemples +donnés, à toutes les vertus pratiquées, à toute cette +prodigieuse activité uniquement dépensée pour autrui. +Qu’on songe aux innombrables âmes meurtries +par la vie ou détachées de la vie, auxquelles les +fondations et les initiatives de sainte Jeanne de +Chantal ont donné la paix et procuré, avec un refuge, +de nouvelles raisons de vivre. De telles vies, +de telles âmes, qui ne se conçoivent pas en dehors du +christianisme, sont la meilleure des apologétiques. +Dans ce <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle français qui, certes, a eu ses faiblesses +et ses tares, mais qui, dans son ensemble, a +tant de gravité et de grandeur, supprimez par la +pensée un saint François de Sales, un saint Vincent +de Paul, une sainte Chantal, et essayez d’entrevoir ce +qui lui manque. Épouse et mère, veuve et religieuse, +sainte Jeanne de Chantal a connu toutes les +vicissitudes, vécu toutes les variétés de la destinée +féminine, et son œuvre a largement bénéficié de la +richesse, de la multiplicité de ses expériences. Cette +œuvre, qu’elle a marquée du sceau de son robuste +génie et surtout de son grand cœur, qui pourrait, à +travers trois siècles de notre histoire morale, en démêler +la secrète, la douce et profonde influence ? +Qu’elle ait puissamment contribué à perpétuer l’idéal +chrétien dans le monde, c’est ce qu’aucun esprit de +bonne foi ne saurait nier. Et parmi ceux qui ne +croiraient ni au surnaturel, ni à l’efficacité de la +prière, ni à la communion des saints, en est-il beaucoup +qui, mis en présence d’une telle vie, transfigurée +par le christianisme, pourraient ne pas souscrire +à ces lignes célèbres de Taine : « Quand on +s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer +l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes, +ce qu’il y introduit de pudeur, de douceur +et d’humanité, ce qu’il y maintient d’honnêteté, +de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, +ni la culture artistique et littéraire, ni +même l’honneur féodal, militaire et chevaleresque, +aucun code, aucune administration, aucun gouvernement +ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y +a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, +pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment, +et de tout son poids originel, notre race +rétrograde vers ses bas-fonds ; et le vieil Évangile, +quelle que soit son enveloppe présente, est encore +aujourd’hui le meilleur auxiliaire de l’instinct social. »</p> + + +<p class="c gap xsmall">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="sc">Chapitre</td> +<td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— Jeune fille d’autrefois</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— La châtelaine de Bourbilly</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">22</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Une veuve chrétienne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">34</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— A l’école de la sainteté</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">44</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— Le détachement de l’amour divin</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">99</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— L’héritage de saint François de Sales</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">160</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +LE TRENTE NOVEMBRE<br> +MIL NEUF CENT<br> +VINGT-NEUF SUR<br> +LES PRESSES DE<br> +EMMANUEL GREVIN<br> +A LAGNY-S-MARNE.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75198-h/images/cover.jpg b/75198-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7fa6189 --- /dev/null +++ b/75198-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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