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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***
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+ LES GRANDS CŒURS
+
+ VICTOR GIRAUD
+
+ SAINTE JEANNE
+ DE CHANTAL
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+ «Un cas humain représenté au vif.»
+ (AMYOT.)
+
+ «Je vous vois avec votre cœur vigoureux qui aime et qui veut
+ puissamment, et je lui en sais bon gré: car ces cœurs à demi
+ morts, à quoi sont-ils bons?»
+ (Lettre de SAINT FRANÇOIS DE SALES à SAINTE JEANNE DE CHANTAL.)
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+ E. FLAMMARION, ÉDITEUR
+
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+
+LES GRANDS CŒURS
+
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+VOLUMES PARUS:
+
+ RENÉ BAZIN PIE X
+ de l’Académie française.
+ MARIE GASQUET SAINTE JEANNE D’ARC
+ HENRI GHÉON LE SAINT CURÉ D’ARS
+ VICTOR GIRAUD SAINTE JEANNE DE CHANTAL
+ GEORGES GOYAU SAINT BERNARD
+ de l’Académie française.
+ HENRI-ROBERT LOUIS XVI
+ de l’Académie française.
+ -- MALESHERBES
+ FRANCIS JAMMES LAVIGERIE
+ Mgr JULIEN SAINT FRANÇOIS DE SALES
+ Évêque d’Arras. Membre de l’Institut.
+ CHARLES LE GOFFIC LA TOUR D’AUVERGNE
+ M.-D. ROLAND-GOSSELIN, O. P. ARISTOTE
+ GÉNÉRAL WEYGAND TURENNE
+ COLETTE YVER SAINT PIERRE
+ RENÉE ZELLER LACORDAIRE
+
+La Collection «Les Grands Cœurs» publiera des ouvrages de Mgr Grente,
+évêque du Mans; M. Pierre de Nolhac, de l’Académie française; Duc de la
+Force, de l’Académie française; R. P. Sertillanges, de l’Institut; R. P.
+Janvier, A. Chérel, René Johannet, Édouard Schneider, José Vincent, etc.
+
+
+
+
+ C’est le propre des grands cœurs de découvrir le principal
+ besoin des temps où ils vivent et de s’y consacrer.
+
+ P. Lacordaire.
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+
+
+
+ Il a été tiré de cet ouvrage:
+ dix exemplaires sur papier de Hollande
+ numérotés de 1 à 10,
+ et soixante-quinze exemplaires sur papier teinté
+ vélin pur fil Lafuma
+ numérotés de 11 à 85.
+
+
+
+
+ _Nihil obstat:_
+ Lutetiæ Parisiorum
+ die XXVI junii anno MCMXXIX
+ YVO DE LA BRIÈRE,
+ cens. dep.
+
+
+ _Imprimatur:_
+ Lutetiæ Parisiorum
+ die 16a novembris 1929
+ V. DUPIN,
+ v. g.
+
+
+Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous
+les pays.
+
+Copyright 1929, by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+A MA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+JEUNE FILLE D’AUTREFOIS[1]
+
+ [1] Ce petit livre doit beaucoup à ses devanciers: au volume récent,
+ sagace et bien informé de M. le vicomte du Jeu (Perrin), à la
+ copieuse biographie classique de Mgr Bougaud (Poussielgue), au livre
+ si vivant, si fin et si pénétrant de l’abbé Bremond (Gabalda), aux
+ travaux de MM. Henry Bordeaux et F. Strowski (Plon). Et, bien
+ entendu, on s’est reporté aux sources proprement dites, à la
+ délicieuse Vie de sainte Chantal par sa secrétaire, la mère de
+ Chaugy, aux œuvres et aux lettres de la Sainte, à la correspondance
+ de saint François de Sales, dans les admirables éditions qu’en ont
+ procurées les visitandines du premier monastère d’Annecy.
+
+
+Elle est née à Dijon, comme saint Bernard et comme Bossuet. Comme eux de
+vieille souche bourguignonne, elle est bien de cette race où le sang est
+chaud, dru, généreux, où l’ardeur idéaliste s’accompagne toujours d’un
+ferme bon sens, d’une forte attache aux réalités de la vie et du sol,
+d’un magnifique besoin d’action. Par son père, le président Frémyot,
+elle appartient à une famille de parlementaires où le loyalisme
+monarchique et catholique est une vivante et constante tradition. Par sa
+mère, Marguerite de Berbisey,--les Berbisey se sont alliés à la famille
+de saint Bernard,--elle a comme recueilli une parcelle de l’héritage
+moral de l’homme étonnant qui fut en son temps le fondé de pouvoirs de
+la papauté. «Bon sang ne peut mentir», disait-elle; et ce n’est pas elle
+qui eût fait mentir le proverbe.
+
+Comme les Pascal, comme les Bossuet, comme nombre de familles de
+l’ancienne France, les Frémyot ont progressivement franchi «l’étape».
+Sortis probablement du peuple, ils s’élèvent peu à peu jusqu’aux plus
+hautes magistratures provinciales. Le bisaïeul du président Frémyot
+était un simple officier de la maison du Téméraire; son grand-père fut
+clerc et auditeur des comptes; son père, conseiller au Parlement de
+Bourgogne; lui-même fut successivement conseiller maître à la Chambre
+des Comptes, avocat général, président à mortier du Parlement, maire de
+Dijon. De génération en génération, on le voit, ces Frémyot montent et
+se poussent. Leur activité, leur intelligence, leur esprit d’ordre, leur
+sens des affaires ont assuré leur fortune, donné l’essor à leurs
+légitimes ambitions. Robustes et fervents chrétiens, d’ailleurs, ils
+n’entendent pas plaisanterie sur le chapitre de la religion; ils n’ont
+aucune complaisance pour les hérétiques. Mme de Chantal pourra dire avec
+vérité qu’elle «rendait tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais
+aucun de sa race, à ce que l’on ait su, n’a été que très bon
+catholique». Et c’est elle, sans doute, qui a conté à sa confidente, la
+charmante mère de Chaugy, la savoureuse et symbolique anecdote que
+voici:
+
+Son grand-père, le conseiller Jean Frémyot, à l’âge de soixante-quinze
+ans, «eut révélation du jour et de l’heure de son décès». La veille, il
+alla dire adieu à ses parents et amis, «leur disant, avec une sainte
+simplicité, qu’il était sur son départ pour aller au voyage éternel».
+Mais il était trop faible pour monter sur sa petite mule. Alors, «cette
+bête, comme si elle eût connu la nécessité de son maître, étend ses
+quatre jambes, s’abaisse jusque quasi à toucher la terre avec son
+ventre, et demeure dans cette posture jusqu’à ce que ce bon vieillard
+fût bien agencé sur sa selle, que tout doucement elle se releva tirant
+ses pieds l’un après l’autre, et au retour de ce petit voyage, elle se
+mit dans la même posture pour laisser descendre commodément son bon
+maître.» Celui-ci, rentré chez lui, se mit au lit, passa la nuit en
+prières, et, le matin venu, après s’être confessé, avoir communié, reçu
+l’extrême-onction, se fit dire une messe qu’il entendit pieusement de
+son lit. Au moment où le prêtre levait le calice, il expira comme il
+l’avait prédit, «disant, en latin, ce verset de David: _Quando
+consolaberis me?_ O Dieu! quand me consolerez-vous?»
+
+Plus anciennement connus que les Frémyot, les Berbisey se sont élevés
+comme eux aux premières charges du Parlement de Bourgogne. Là aussi les
+traditions de foi et de vertus chrétiennes sont restées très vivaces. De
+Marguerite de Berbisey, la mère de sainte Chantal, morte au bout de
+quatre ans de mariage, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elle fut
+«regrettée de tous et surtout des pauvres, qui l’accompagnèrent à sa
+dernière demeure, en pleurant et en l’appelant tout haut leur
+bienfaitrice».
+
+Resté veuf à trente-six ans avec deux filles et un fils en bas âge,
+Bénigne Frémyot partagea son temps entre ses occupations
+professionnelles et l’éducation de ses enfants. Sa plus jeune sœur,
+veuve, elle aussi, vint habiter avec lui et tenir sa maison. Ce foyer
+ainsi reconstitué ne paraît pas avoir été trop austère. Dans ce pays de
+vie plantureuse et facile on n’est pas très morose, et le monde
+parlementaire en particulier a presque toujours su fort bien concilier
+la gravité des idées et des mœurs avec les libres agréments de la vie
+sociale.
+
+Le président Frémyot n’aimait pas les protestants, et dès sa jeunesse il
+ne perdait pas une occasion de combattre leur influence. Soir et matin,
+il réunissait ses enfants et, dans des entretiens familiers, il veillait
+à leur instruction religieuse, les mettant en garde contre l’hérésie,
+réchauffant et entretenant leur foi dans la véritable Église. Ces leçons
+n’ont point été perdues.
+
+C’était une haute et forte personnalité que celle du président Frémyot.
+La netteté de son esprit, la droiture de son jugement, l’élévation et
+l’énergie de son caractère s’étaient de bonne heure imposées à tous ses
+collègues, et telle était son autorité, comme avocat général, que la
+cour ne manquait jamais de se rallier à ses conclusions. Il est à
+croire qu’il approuva vigoureusement la généreuse attitude du
+lieutenant-général de la province, Léonor de Chabot-Charny qui, sous
+l’influence de Pierre Jeannin, avocat-conseil de la ville, au moment de
+la Saint-Barthélemy, refusa d’exécuter les ordres sanguinaires qu’il
+avait reçus. Bien que l’heureuse ville de Dijon, derrière ses fortes
+murailles, fût à l’abri des coups de main, le zèle catholique et le
+patriotisme de Bénigne Frémyot s’attristaient des maux sans nombre que
+les funestes guerres religieuses déchaînaient sur tout le pays. Les
+bandes de Coligny, surtout leurs alliés, les reîtres et lansquenets
+venus d’Allemagne, à plus d’une reprise parcourent la Bourgogne,
+pillant, brûlant, violant, massacrant, en dignes successeurs des hordes
+d’Attila. Partout des scènes de meurtre et de désolation: les hommes se
+jetant à l’eau ou sautant par-dessus les murs, les femmes «se sauvant
+toutes nues en chemise par les chemins avec leurs petits enfants»; plus
+de quatre cents villages brûlés en 1569; nouvelle invasion dévastatrice
+en 1576: il semblait que ces effroyables misères ne dussent jamais
+prendre fin.
+
+Vingt ans encore les guerres civiles vont déchirer la France. Sous
+l’impopulaire Henri III, la Bourgogne, longtemps fidèle à son roi,
+adhère bruyamment à la Ligue: en 1588, le Parlement enregistre
+solennellement l’édit. Persécuté, honni pour son obstiné loyalisme, M.
+Frémyot se retire à Flavigny avec les rares parlementaires,--un Bossuet,
+note l’abbé Bremond, était du nombre,--auxquels il a fait partager ses
+convictions; et là, muni des pleins pouvoirs du roi, il oppose un
+Parlement légal au Parlement rebelle. Menacé par les ligueurs de
+recevoir «dedans un sac» la tête de son fils, leur prisonnier, il
+adresse au lieutenant-général une lettre très digne sans raideur et très
+ferme, empreinte du plus noble stoïcisme, et qu’on nous a heureusement
+conservée: «Ni les tourments que l’on pourrait me donner, y disait-il,
+ni ceux que l’on fera à mon fils, que je sentirai plus que les miens, ne
+me pourraient ébranler à faire chose contre mon honneur et le devoir
+d’un homme de bien. J’aime mieux mourir tôt, ayant la réputation
+entière, que vivre longuement sans réputation.» Ce langage cornélien dut
+toucher le lieutenant-général: les ligueurs se contentèrent d’une «très
+grosse rançon».
+
+Henri III meurt assassiné: le roi légitime est un huguenot. Grave crise
+de conscience pour le président Frémyot: «en une nuit, il devint tout
+blanc du côté sur lequel il s’était couché». Mais son parti est pris: il
+n’abjurera pas sa foi monarchique. A Flavigny, à Semur, il organise la
+résistance à la Ligue: il paie de ses deniers les soldats du roi de
+France, lui recrute partout des partisans, leur fait prêter serment, «à
+la condition qu’il se ferait catholique», sacrifiant tout, son temps, sa
+santé, sa situation, sa fortune, à la cause qu’il avait embrassée.
+Quand, le 20 juin 1595, Henri IV, converti, sacré roi de France,
+vainqueur des Espagnols à Fontaine-Française et rentré dans sa bonne
+ville de Dijon enfin soumise, se fit présenter le petit parlement de
+Semur qu’il avait immédiatement convoqué, ce dut être pour M. Frémyot
+une grande joie. Il n’abusa pas de sa victoire. Henri IV lui «départit
+ses caresses royales avec profusion» et voulut faire de ce juste un
+premier Président: il refusa et se fit accorder simplement la grâce d’un
+de ses plus mortels ennemis que le roi allait envoyer au supplice.
+«Sire, lui déclara-t-il un jour, je vous confesse que si Votre Majesté
+n’eût crié de bon cœur: Vive l’Église romaine! je n’aurais jamais crié:
+Vive le roi Henri IV!» Henri IV, qui aimait cette chrétienne franchise,
+eût été heureux d’avoir sous la main à Paris le président Frémyot.
+Celui-ci ne voulut pas quitter Dijon. Son expérience de la vie et des
+hommes, tous les deuils qui l’avaient accablé l’avaient sans doute
+détaché du monde: il voulait se faire prêtre; il ne le put, ayant été
+marié deux fois, et la seconde avec une veuve. Redevenu très populaire,
+comblé de faveurs et de bénéfices par le roi, nommé par le Parlement,
+puis confirmé par le peuple, maire de Dijon, il fut, quinze années
+durant, dans sa province natale, l’un de ceux qui, par leur zèle et leur
+dévouement, collaborèrent le plus activement à l’œuvre réparatrice que
+l’autorité royale avait entreprise.
+
+De ce grand chrétien, de ce père héroïque et sage qu’elle aimait et
+respectait profondément, Jeanne de Chantal sera la digne fille. Elle
+avait une sœur aînée, Marguerite, d’un an plus âgée qu’elle, et un frère
+cadet, André, plus tard archevêque de Bourges, dont la naissance coûta
+la vie à sa mère. Elle était née le 23 janvier 1572,--l’année de la
+Saint-Barthélemy,--tout près du Palais, dans le vaste hôtel, aujourd’hui
+détruit, des Frémyot. Elle fut baptisée le jour même et appelée Jeanne,
+du nom de saint Jean l’Aumônier, dont c’était la fête. L’éducation à la
+fois virile et tendre qu’elle reçut de son père et de sa tante suppléa,
+dans la mesure du possible, à l’absence d’une direction maternelle, et
+il en fut pour elle, nous dit-on, «non guère moins que si elle eût été
+au sein de sa défunte mère». C’était une enfant vive et pieuse, et les
+mots d’enfant qu’on nous cite d’elle nous donnent à croire qu’elle avait
+de bonne heure hérité du peu de sympathie de son père pour les
+protestants. Il ne semble pas qu’on ait beaucoup poussé son instruction:
+son intelligence, ses lectures, ses observations personnelles feront le
+reste. «Elle apprenait, nous dit la mère de Chaugy, avec une grande
+souplesse et vivacité d’esprit tout ce qu’on lui enseignait, et on
+l’instruisait de tout ce qui est convenable à une demoiselle de sa
+condition et de son bon esprit: à lire, écrire, danser, sonner des
+instruments, chanter en musique, faire des ouvrages, etc., etc.»
+
+Et, bien entendu, dans ce milieu très profondément religieux, on
+cultivait et on encourageait ses précoces dispositions à la piété. Elle
+avait une dévotion toute particulière pour la Vierge, «se nommant
+elle-même son enfant». Elle pleurait à la vue d’un malheureux. «Si je
+n’aimais pas les pauvres, disait-elle, il me semble que je n’aimerais
+plus le bon Dieu.» Et de sa confirmation date un désir «qui ne la quitte
+plus, de faire de grandes choses pour Dieu, et même de souffrir le
+martyre».
+
+N’allons pas croire, cependant, que d’austères pensées de cloître
+hantaient déjà cette vive jeunesse. Dans ces vieilles familles
+bourguignonnes de magistrats humanistes et bons vivants on savait
+concilier les devoirs et les plaisirs, Dieu et le monde. Un mot, un
+simple mot de la mère de Chantal nous ouvre à cet égard les plus
+aimables perspectives. «Moi, dit-elle, _qui ai été fille à toute folie_,
+quand je donnais aux étourneaux que je nourrissais un petit morceau de
+sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout où je voulais.»
+Je la vois, pleine de vie, de santé et de bonne humeur, jolie d’ailleurs
+et le sachant peut-être, rieuse et même un peu espiègle, aimant toutes
+les belles et bonnes choses de la nature et de la vie, délicieusement
+primesautière, charmante en un mot et «traînant tous les cœurs après
+soi»: car j’imagine que ce n’étaient pas les seuls étourneaux qui la
+suivaient «en haut et en bas, partout où elle voulait». Et elle me fait
+un peu songer à Jacqueline Pascal enfant.
+
+En 1587, sa sœur aînée, Marguerite, épousait, à seize ans, Jean-Jacques
+de Neuchaize, seigneur des Francs, âgé de quarante. Les Neuchaize
+étaient de bons gentilshommes du Poitou, apparentés aux Saulx-Tavanes,
+une des plus grandes familles de Bourgogne: par ce brillant mariage, les
+Frémyot gravissaient un nouvel échelon de la hiérarchie sociale. Le
+jeune ménage retourna peu après en Poitou, emmenant Jeanne, qui devait
+s’entendre à merveille avec sa sœur et qui, probablement, son père étant
+sur le point de se remarier, ne se souciait guère de rester seule avec
+une belle-mère. M. Frémyot «souhaitait fort de la garder auprès de soi»,
+mais «il s’en dépouilla néanmoins pour le contentement de sa fille
+aînée». Peut-être aussi, songeant à son prochain remariage, aux troubles
+croissants qui menaçaient de désoler la Bourgogne, jugeait-il plus sage
+et plus prudent d’éloigner quelque temps la jeune fille. Cet éloignement
+devait durer cinq ans.
+
+Chez le baron des Francs servait «une vieille demoiselle», une
+gouvernante sans doute, un peu sorcière, à ce qu’il paraît, et qui
+«n’oublia rien pour flétrir par ses artifices cette belle fleur
+croissante». Jeanne, sauvegardée par sa piété, sut se dérober à toutes
+ces manœuvres corruptrices, et elle finit par obtenir de son beau-frère
+qu’il congédiât «cette mauvaise créature». M. des Francs aurait voulu
+marier sa jeune belle-sœur dont le sérieux et la grâce avenante
+séduisaient tout le monde. Elle repoussa deux demandes de mariage en
+apparence très avantageuses, l’une avec un gentilhomme huguenot qui
+d’abord avait essayé de donner le change sur ses opinions, mais dont
+elle devina les véritables sentiments, l’autre avec un aventurier qui
+avait fort habilement réussi à en imposer à toute sorte de gens, mais
+contre lequel un sûr instinct l’avait bien vite mise en garde.
+
+Le Poitou n’avait pas été épargné par la fureur iconoclaste des
+protestants. Partout des monastères, des églises, des chapelles ruinées,
+profanées ou brûlées. La ferveur religieuse de Jeanne s’attristait
+profondément à la vue de toutes ces ruines, dont, sa vie durant, elle
+garda le vivace et douloureux souvenir. «Elle avait, disait-elle
+souvent, un tel regret de voir ces églises en ce piteux état, qu’elle ne
+pouvait s’empêcher de pleurer en les voyant et que _parfois elle n’osait
+ôter son masque_, parce que l’on connaissait qu’elle avait pleuré; et
+l’on faisait des enquêtes, quel mécontentement elle pouvait avoir chez
+Monsieur son beau-frère.» Bien qu’elle ne se dérobât pas au monde, à
+«toutes les honnêtes libertés et divertissements permis aux demoiselles
+de sa condition», il semble, à en juger par un portrait que nous avons
+d’elle, qu’elle ait scrupuleusement évité dans sa mise les excentricités
+provocantes des modes d’alors: la modestie et la simplicité de ses
+toilettes rehaussaient encore le charme original et très prenant de
+toute sa personne.
+
+Jeanne allait avoir vingt ans. A Semur, où il bataillait contre les
+ligueurs, M. Frémyot devait trouver son foyer bien désert: sa seconde
+femme était morte en donnant le jour à un fils qui ne vécut pas; son
+fils André poursuivait à Paris ses études. Profitant de l’interruption
+des opérations militaires, il fit revenir auprès de lui sa seconde
+fille. Les deux sœurs eurent quelque peine à se quitter, au témoignage
+de la mère de Chaugy. «Elles se séparèrent, nous dit cette dernière,
+avec de grands ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si grande
+union et bonne intelligence, qu’elles n’avaient jamais eu une parole de
+travers ni de conteste; aussi notre bienheureuse Mère la regardant comme
+sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu’elle eût fait à sa propre mère.»
+Peut-être s’entendait-elle moins bien avec son beau-frère, dont les vues
+ne concordaient pas toujours avec les siennes.
+
+De retour en Bourgogne, «elle fut beaucoup recherchée en mariage». Il ne
+semble pas qu’elle ait alors songé à se faire religieuse; mais, si l’on
+en croit le décret de canonisation, elle n’avait point la vocation
+conjugale et elle aurait voulu rester fille. En ce temps-là, on ne se
+préoccupait guère de consulter les enfants sur leurs goûts personnels.
+Le président Frémyot avait en vue, pour sa fille, un parti fort
+brillant. Il avait distingué un jeune gentilhomme, le baron Christophe
+de Rabutin-Chantal, et l’avait fait nommer capitaine de la garnison de
+Semur. C’était le fils d’un vieux soldat des armées royales, le baron
+Guy de Chantal, dont la vie accidentée et romanesque avait été traversée
+de tragiques aventures. La famille des Rabutin était très ancienne. Par
+sa mère, le baron Christophe était le dernier descendant de la famille
+de saint Bernard. Il était aimable, fin, poète à ses heures, très doux
+et fort séduisant; très brave avec cela; il était sorti victorieux de
+dix-huit duels, mais sans avoir, dit Bussy, «jamais tué personne». Le
+portrait qu’on croit avoir de lui au musée de Versailles évoque l’image
+d’un charmant et beau cavalier. Le choix du président Frémyot était
+heureux, et Jeanne n’eut pas beaucoup de peine à s’abandonner à la
+volonté paternelle. Elle aima de tout son jeune cœur «ce brave seigneur»
+qui lui rendait pleinement sa tendresse. Elle était, dit un manuscrit,
+«d’une taille au-dessus de la médiocre. Ses yeux étaient noirs et vifs,
+le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles et le
+sourire charmant; la physionomie majestueuse tempérée par un grand air
+de douceur.» «Elle était, écrit de son côté la mère de Chaugy, de riche
+taille, d’un port généreux et majestueux, sa face ornée de grâces, et
+d’une beauté naturelle fort attrayante, sans artifice et sans mollesse;
+son humeur vive et gaie, son esprit clair, prompt et net, son jugement
+solide; il n’y avait rien en elle de changeant ni de léger. Bref, elle
+était telle qu’on la surnomma la Dame parfaite; et ce fut avec regret
+universel qu’on la vit sortir de Dijon [ou plutôt de Semur] pour aller
+demeurer à Bourbilly, qui est le château où résidait d’ordinaire le
+baron de Chantal.» En un mot, la solidité dans la grâce: comment
+Chantal, même s’il avait été, comme le prétend Bussy, «fort galant» dans
+sa prime jeunesse, n’aurait-il pas été le plus épris des maris?
+
+Le mariage,--«l’un des plus accomplis qui aient été vus»,--fut célébré
+dans la chapelle de Bourbilly, le 28 décembre 1592. En des temps moins
+troublés, il l’eût été sans doute à Dijon, au milieu d’une nombreuse
+assistance. Seuls les Neuchaize et quelques parents et amis y
+assistaient. Se marier en pleine guerre civile, c’était un bel acte de
+foi dans l’avenir, mais on était brave chez les Frémyot, comme chez les
+Chantal, et dans ce généreux pays de Bourgogne on ignorait la peur de
+vivre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA CHATELAINE DE BOURBILLY
+
+
+A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant vallon que traverse
+une petite rivière, le Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly,
+vaste masse carrée flanquée de tours, défendue par de hautes murailles,
+entourée de fossés, et à laquelle on accédait par un pont-levis. Des
+salles immenses et glaciales, que chauffaient de hautes cheminées
+sculptées, et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin. C’est là
+que la jeune baronne est appelée à vivre. Le domaine était riche, et Mme
+de Sévigné l’estimera plus tard cent mille écus; mais le malheur des
+temps, l’incurie des Rabutin qui «brûlaient la chandelle par les deux
+bouts», l’un à Monthelon, l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis
+«les affaires de la maison». En mariant son fils à la riche héritière
+des Frémyot, le vieux baron Guy, spéculant sans doute sur le goût du
+président pour la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron
+Christophe avouait 8.000 écus de dettes: il en avait 15.000. C’était
+presque toute la dot de Jeanne.
+
+Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur elle «tout le soin de
+sa maison». Elle était jeune, aimable et aimée, un peu insouciante
+peut-être, et, comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un peu de
+sa jeunesse et de la vie. L’administration d’une maison «où il n’y avait
+pas peu de besogne» n’était point son fait. «_Elle y eut une extrême
+répugnance_, car elle n’avait jamais su ce que c’était que soucis, sinon
+par ouï-dire; et _il lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté
+innocente_ aux tracas embarrassants du soin d’un ménage.» Mais on ne
+résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un mari dont on veut
+mériter la confiance. Christophe de Chantal allégua l’exemple de sa
+propre mère. C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui avait dû
+avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence avec son violent et
+capricieux mari: l’héroïsme chrétien avec lequel elle avait supporté et
+longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer au sein semble un
+chapitre de la vie des martyrs. La jeune femme était une âme de la même
+famille. Elle «fut si touchée du récit de la vertu de cette belle-mère,
+que, dans le regret de n’avoir pas joui de sa conduite et de sa douce
+présence, elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son
+imitatrice, et, sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins
+de la maison».
+
+Et avec cette générosité, cette fermeté de décision qui la
+caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, «ceignant ses reins de
+force et fortifiant son bras». Tous les matins elle fait dire la messe à
+la chapelle du château, et, le dimanche, pour l’édification du
+voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit éloignée d’une
+demi-lieue: elle veille à ce que tous les gens de sa maison assistent,
+autant que possible, à l’office matinal; la prière du matin et du soir
+est faite en commun; elle-même se charge des instructions pour les
+domestiques. Elle proscrit ou brûle tous les «mauvais livres» qu’elle a
+trouvés à Bourbilly, et fait sa lecture habituelle de la _Vie des
+Saints_ ou des _Annales de France_. Levée tous les jours de grand matin,
+elle a vaqué aux soins du ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au
+travail quand se lève M. de Chantal «qui aime fort à dormir la grasse
+matinée». Elle a l’œil à tout, visite à cheval les fermes les plus
+éloignées, dirige et surveille tout, travaux et serviteurs, se fait
+rendre des comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais inactive, à
+l’ordinaire cousant ou filant parmi ses domestiques, toujours vêtue de
+laine, sauf quand quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de
+revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout de quelque temps de ce
+régime, les créanciers étaient payés, le domaine avait repris son
+ancienne valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle ruche
+d’autrefois, féconde en miel et en bonnes œuvres.
+
+Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point une vertu morose. On
+recevait, on chassait à Bourbilly. La jeune châtelaine savait se faire
+obéir, mais elle savait encore mieux se faire aimer. «Elle n’était point
+crieuse, ni maussade parmi ses domestiques»: en dix-huit ans, «elle n’a
+presque point changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle
+congédia pour ne les pouvoir faire amender». Il n’est pas vrai, comme on
+se l’imagine dans nos fausses démocraties, que les humbles n’aiment
+point l’autorité. Le peuple aime à être bien commandé; il déteste
+l’anarchie et le caprice; il n’a que du mépris pour ceux qui flattent
+ses bas instincts; il est tout naturellement l’ami d’une règle
+intelligente et qui se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont l’âme
+d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par sa fermeté, sa netteté
+d’esprit et sa douceur, se concilier les volontés les plus rebelles. On
+l’aimait pour son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et bonne.
+Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. Elle n’avait point, avec
+l’âge, dépouillé sa grâce mutine d’enfant espiègle «à toute folie», et
+son profond sentiment du devoir s’accommodait fort bien des vifs élans
+d’une verve malicieuse et parfois bien ingénieusement spirituelle.
+Écoutez-la longtemps après conter à ses religieuses, avec un sourire
+encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire lever M. de Chantal:
+«Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la
+chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît la
+messe à la chapelle pour faire après les affaires qui restaient,
+l’impatience me venait. J’allais tirer les rideaux du lit en lui criant
+qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain allait commencer la
+messe; enfin, je prenais une bougie allumée et la lui mettais sous les
+yeux et le tourmentais tant qu’enfin je le faisais quitter son sommeil
+et sortir du lit.»
+
+Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit la visite d’un ami
+de ce dernier, qui depuis longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive;
+l’ami ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher, la fine
+baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir compagnie; elle lui dit «qu’il
+fallait qu’elle allât pour quelque affaire chez une demoiselle sa
+voisine, qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce soir-là et
+là-dessus monte à cheval pour aller coucher ailleurs». Grande confusion
+du galant qui repart aussitôt.--La voyez-vous, à ce souvenir, rire
+encore sous cape? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne de Chantal quelque
+chose de l’Elmire de Molière. Il n’y a qu’une Française pour être ainsi
+vertueuse, avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos.
+
+Dans cette vie si active et si remplie, les grands devoirs chrétiens de
+la charité occupent une place privilégiée. Je ne sais rien de plus
+touchant que l’amour de Mme de Chantal pour les pauvres, sa sollicitude
+toute maternelle pour les souffrants et les déshérités de la vie. Elle
+est vraiment la providence de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à
+vivre. Visites multipliées aux malades, soins donnés à tous ceux qui
+souffrent, soins minutieux et qui ne craignent pas de descendre aux plus
+répugnants détails, aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et
+ces mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses et
+compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont un don de toute la
+personne, et qui, plus que tout le reste, vont au cœur des humbles, la
+châtelaine de Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les
+misères autour d’elle. «Il y avait plaisir, disait-on, à être malade,
+pour avoir les visites de la sainte baronne.» Un soir, on l’appelle
+auprès d’une femme en couches, dont l’état semble désespéré. Elle
+accourt, passe une partie de la nuit auprès de la malade, à laquelle
+elle prodigue ses soins. Enfin, elle consent à se retirer pour prendre
+un peu de repos. Peu après son départ, un mieux sensible se produit, et
+l’accouchement a lieu comme par miracle. Transporté de joie, le père, en
+sortant, aperçoit par terre, à sa porte, à genoux et en prières, la
+baronne qu’on croyait partie.
+
+En ces temps de guerres civiles, la misère était grande dans les
+campagnes françaises. Il suffisait d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise
+récolte pour plonger dans la désolation toute une province. En ces
+occurrences la charité de Mme de Chantal opérait des prodiges. Dans une
+grande chambre du château où elle avait fait dresser des lits, elle
+recueillait les malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A
+leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter secrètement du
+pain tous les jours. Elle faisait construire un très vaste «four des
+pauvres» qu’on chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à tous
+ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même du potage et du
+pain, remplissant les écuelles, puisant dans les corbeilles, renvoyant
+chacun avec une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde, les
+pauvres accouraient. On les faisait entrer par une porte et sortir par
+l’autre. Souvent quelques-uns, leur aumône reçue, faisaient le tour du
+château, puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans doute,
+mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle aussi une mendiante
+spirituelle, et que Dieu ne la repoussait pas. A deux reprises, la
+provision de grains étant sur le point d’être épuisée, «elle se confia à
+Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la farine de froment et le peu de
+seigle furent multipliés six mois durant que la famine continua». Mais
+elle, par humilité, déclarait «qu’elle avait toujours attribué cette
+grâce à la grande vertu et dévotion d’une sienne servante, nommée dame
+Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement».
+
+La vraie charité chrétienne ne va pas sans une extrême indulgence à
+l’égard des faiblesses humaines. Mme de Chantal s’ingéniait de mille
+manières à tempérer les sévérités de son mari et presque toujours elle
+obtenait gain de cause: «Si je suis trop prompt, lui disait-il, vous
+êtes trop charitable.» Elle faisait sortir la nuit de leur humide prison
+les paysans que le baron y avait fait enfermer, et les envoyait coucher
+dans un lit; «et le lendemain, de grand matin, pour ne pas déplaire à
+son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et en allant
+donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si aimablement
+congé d’ouvrir à ces pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi
+toujours elle l’obtenait.» Toujours un peu de malice et d’espièglerie
+mêlées à la plus active bonté.
+
+Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus vive, la plus confiante
+tendresse. Mme de Chantal s’est reproché plus tard, d’«oublier ses
+dévotions» quand son mari était auprès d’elle, et de «faire quasi
+aboutir toutes ses pensées et ses prières pour la conservation et retour
+de M. de Chantal». Peut-être y a-t-il là quelque excès de scrupule
+rétrospectif. Il semble bien que, durant tout le temps de son mariage,
+avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait en toutes choses, elle
+ait su fort bien concilier ses devoirs de très pieuse chrétienne et ses
+devoirs d’épouse, de maîtresse de maison et même de femme du monde, et
+qu’elle n’ait pas eu à souffrir d’une sorte de conflit intérieur. Mais
+il paraît certain aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait
+en elle comme une grande recrudescence de piété. «Dès que je ne voyais
+pas M. de Chantal, disait-elle, je sentais en mon cœur de grands
+attraits d’être toute à Dieu.» Et le malicieux Bussy écrit de son côté:
+«Quand M. de Chantal était à l’armée ou à la cour, elle donnait tout à
+Dieu; quand il retournait auprès d’elle, elle se donnait toute à lui.»
+
+Le baron Christophe était souvent absent. A peine marié depuis trois
+mois, il avait dû reprendre son service auprès du roi Henri et partager
+sa vie guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie de son
+escorte. Quelques jours après, au combat de Fontaine-Française, sa très
+brillante conduite lui valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il
+avait été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans doute avec
+sa femme, à la triomphale entrée du Béarnais victorieux dans la vieille
+cité bourguignonne et à l’émouvante réception du président Frémyot. Une
+belle carrière s’ouvrait devant lui. Il la suivit quelque temps,
+peut-être avec l’espoir de conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600,
+pour des raisons restées obscures, il prend le parti de se retirer
+définitivement dans son château de Bourbilly. Comme il était poète, il
+fit «une chanson d’adieu aux dames de la cour». La mère de Chaugy qui
+l’a vue nous assure qu’«il protestait au dernier couplet que la seule
+pensée des vertus de sa chère moitié gravait dans son âme le mépris des
+vanités et grandeurs de la cour». Peut-être «les tendresses
+extraordinaires» qu’il avait pour sa femme et une préoccupation
+religieuse croissante suffisent-elles à expliquer cette retraite
+prématurée qui dut profondément réjouir Mme de Chantal, toujours
+tremblante pour la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas des
+tristesses qui allaient suivre.
+
+Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur ne lui était point
+chose étrangère. Peu après son mariage, elle avait perdu presque
+subitement sa sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont le
+mari, grièvement blessé à Fontaine-Française, ne tarda pas à la suivre.
+Ses deux premiers enfants moururent en bas âge, et quand on la connaît
+un peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond chagrin. Quatre
+autres enfants, un fils et trois filles, lui naquirent, et ses joies
+maternelles furent une diversion aux soucis que lui causaient les
+fréquents départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à l’automne de
+l’année 1600, il était fort malade: il passa cinq ou six mois au lit ou
+à la chambre. Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa femme
+lui prodigua les soins les plus tendres. «Elle passait, nous dit Bussy,
+les jours au chevet de son lit et les nuits à la chapelle.» Des pensées
+funèbres se présentaient souvent à l’esprit du malade. «Il voulait
+qu’ils se fissent une promesse réciproque, que le premier libre par la
+mort de l’autre consacrât le reste de ses jours au service de Dieu.»
+Mais elle «ne pouvait ouïr parler de division, et détournait ce propos
+de mort, dès qu’il était entamé.»
+
+Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie passé, M. de Chantal se
+rétablit à vue d’œil. La vie ordinaire de réunions et de chasses
+reprenait son cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout à elle,
+revenait à la joie: un quatrième enfant, une fille, lui était née. Elle
+était encore au lit, n’étant accouchée que depuis quinze jours, quand on
+lui annonce que, dans un accident de chasse, son mari a été blessé à la
+cuisse. «Ah! dit-elle, on me dore la pilule.» Elle se lève
+précipitamment, et accourt auprès du blessé. «Ma mie, lui dit-il,
+l’arrêt du ciel est juste; il le faut aimer, il faut mourir.--Non, non,
+dit-elle, il faut chercher guérison.--Ce sera en vain», dit le malade.
+_Elle voulut dire quelques paroles sur l’imprudence de celui qui avait
+fait ce funeste coup_: «Ah! lui dit le malade! honorons la céleste
+Providence, regardons ce coup de plus haut!» Et il se confesse, rappelle
+au sentiment du devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait se
+tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant sa femme,
+l’exhortant au pardon et à la résignation. La douleur de la malheureuse
+baronne était si grande «qu’elle ne put jamais faire venir son cœur
+jusqu’à prononcer le _oui_ de cette résignation, mais se dérobait de la
+chambre du malade, et allait crier tout haut en certain lieu écarté:
+«Seigneur, prenez tout ce que j’ai au monde, parents, biens et enfants,
+mais laissez-moi ce cher époux que vous m’avez donné.» Tout fut inutile:
+la blessure était grave; elle fut peut-être mal soignée par des médecins
+que troublaient et intimidaient les objurgations passionnées de Mme de
+Chantal. La plaie s’infecta et au bout de huit jours, le baron
+Christophe mourait, «avec une fermeté, dit Bussy, et une résignation aux
+volontés de Dieu dignes du mari d’une sainte». Il avait trente-cinq ans:
+il n’avait été marié que huit ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+UNE VEUVE CHRÉTIENNE
+
+
+Le désespoir de la pauvre veuve fut terrible. Elle avait vingt-huit ans;
+elle avait été parfaitement heureuse, et elle aimait de toute son âme
+ardente et profonde ce charmant, ce délicieux mari qu’avait été Chantal.
+«Elle rendit, nous dit-on, les devoirs funèbres à son cher défunt avec
+beaucoup d’honneur et de courage, mais avec des déluges de larmes
+incomparables.» Elle dut aller jusqu’au fond de cet abîme de douleur qui
+est la réalité tragique de la sombre destinée humaine. «Elle passait,
+écrit Bussy, les nuits à genoux à prier et à pleurer, de sorte qu’on fut
+obligé de veiller pour la faire au moins tenir au lit.» Au bout de trois
+ou quatre mois, «elle était devenue comme un squelette», et l’on
+commençait à craindre pour sa vie.
+
+Elle était dans un état de trouble profond. En la frappant, Dieu lui
+avait fait violemment sentir tout le «néant de cette vie» et lui avait
+inspiré, ou plutôt avait réveillé en elle le désir, déjà ancien, de se
+consacrer toute à lui. Elle fait vœu de chasteté, et d’abord se contente
+de «vivre chrétiennement dans sa viduité en élevant vertueusement ses
+enfants». Mais bientôt elle est en proie à des tentations si
+violentes,--tentations qui n’avaient pas attendu son veuvage pour se
+manifester, mais dont la vraie nature nous échappe[2],--que, «dans la
+fureur de cette tempête», elle fut sur le point de périr et «se
+dessécha» d’une manière pitoyable. En même temps, elle éprouvait pour le
+service de Dieu un tel attrait que, dit-elle, «j’eusse voulu quitter
+tout et m’en aller dans un désert pour le faire plus entièrement et
+parfaitement, et hors de tous les obstacles extérieurs, et je crois que
+_si le lien de mes quatre petits enfants ne m’eût retenue_ par
+obligation de conscience, _je m’en fusse enfuie_, inconnue, dans la
+Terre Sainte, pour y finir mes jours.» Elle avait un immense désir de
+connaître la volonté de Dieu et de la suivre, et ce désir, qui
+s’exhalait «par une certaine clameur intérieure», la «consumait et
+dévorait au dedans». Les tentations redoublaient, rendues plus
+intolérables encore par l’attrait divin qui les accompagnait. Et dans
+cette crise redoutable où les sentiments les plus divers, exaspérés par
+la douleur, se livraient un mortel assaut, elle languissait, maudissant
+les visites, se plaignant qu’«on ne la laissât pas pleurer à son aise,
+et qu’en croyant la soulager, on la martyrisât», ayant pour unique
+plaisir «de s’aller promener seule dans un petit bois, pour répandre à
+souhait son cœur et ses larmes devant Dieu».
+
+ [2] Il semble pourtant qu’il s’agit surtout de tentations contre la
+ foi, si du moins nous interprétons bien quelques mots d’elle, que
+ nous rapporte la mère de Chaugy (_Mémoires_, p. 55). Plus tard,
+ après le départ de saint François de Sales, elle est «saisie d’une
+ nouvelle tempête et affliction d’esprit». «Je souffrais, dit-elle,
+ ce me semble, un martyre qui dura environ trente-six heures, durant
+ lesquelles je ne pris ni sommeil ni nourriture, et dans le susdit
+ temps, je fus délivrée de toutes mes autres tentations, et _avais
+ une grande clarté aux choses de la sainte foi: je m’en émerveillais,
+ car c’était ma plus grande peine_.»--A la mère de Blonay, elle
+ déclara un jour (_Mémoires_, p. 445) «qu’elle avait été attaquée de
+ toute sorte de tentations, excepté de celles contre la pureté».
+
+Aux ardentes prières, aux actes de la piété la plus fervente, elle joint
+tous les scrupules et toutes les rigueurs de l’ascétisme chrétien. Elle
+distribue aux pauvres et aux églises les vêtements de son mari et les
+siens propres, congédie «avec d’honnêtes récompenses» la plupart de ses
+serviteurs, se réduit au train de vie le plus modeste, s’interdit toute
+distraction, consacrant tout son temps à la prière, à la lecture et aux
+bonnes œuvres. Elle jeûne, se donne la discipline, se couvre d’un
+cilice. Et quoiqu’elle «n’eût jamais ouï parler de directeur, de maître
+spirituel», voilà qu’elle est prise d’un intense désir d’en posséder un,
+«parlant à Dieu comme si elle l’eût vu de ses yeux corporels», le
+conjurant de «lui donner un homme qui fût vraiment saint». «Je vous
+promets et jure en votre face, s’écriait-elle, que je ferai tout ce
+qu’il me dira de votre part.»
+
+Or, un jour qu’elle «allait aux champs, à cheval, priant toujours
+Notre-Seigneur au fond de son cœur de lui montrer ce guide fidèle qui la
+devait conduire à lui, passant par un grand chemin au-dessous d’un pré,
+dans une belle et grande plaine, elle vit, tout à coup, au bas d’une
+petite colline, non guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et
+ressemblance de notre Bienheureux Père François de Sales, évêque de
+Genève, vêtu d’une soutane noire, du rochet et le bonnet en tête, tout
+comme il était la première fois qu’elle le vit dans Dijon.» Et en même
+temps qu’elle se sentait l’âme inondée de joie et de certitude, elle
+entendit une voix qui lui disait: «Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et
+des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience.» La
+vision, «disparue aux yeux du corps», resta si présente aux yeux de son
+âme que, trente-cinq ans après, elle déclarait la retrouver en
+elle-même, aussi nette, aussi vivante qu’au premier jour.
+
+D’autres visions suivirent. Un jour, dans l’église de Monthelon, il lui
+fut révélé «que l’amour céleste voulait consumer en elle tout ce qui lui
+était propre, et qu’elle aurait des travaux intérieurs et extérieurs en
+grand nombre». «Une autre fois, écrit-elle, dans la chapelle de
+Bourbilly, Dieu me montra une troupe innombrable de filles et de veuves
+qui venaient à moi et m’environnaient, et il me fut dit: «Mon vrai
+serviteur et vous, aurez cette génération: ce me sera une troupe élue,
+mais je veux qu’elle soit sainte.» Le sens de tous ces appels lui
+échappait; et les tentations continuant toujours, «elle flottait de la
+joie à la douleur»; elle déclarait plus tard «que jamais elle n’aurait
+soupçonné qu’on pût à la fois être si heureuse et tant souffrir».
+
+Et vers le temps où Mme de Chantal avait eu la vision anticipée de celui
+qui allait être son guide spirituel, voici que Dieu, écrit la mère de
+Chaugy, «découvrait à notre Bienheureux Père, en un ravissement, dans la
+chapelle du château de Sales, les principes de notre Congrégation, et
+lui fit voir en esprit celle qu’il avait choisie pour première pierre
+fondamentale d’icelle». Quand pour la première fois les deux saints se
+virent, ils se reconnurent.
+
+La première année de veuvage étant expirée, M. Frémyot, pour donner
+quelque diversion à la douleur de sa fille, la fit venir auprès de lui à
+Dijon. Là, bien des larmes furent encore versées: Mme de Chantal n’osait
+pas révéler à son père,--qu’elle aimait pourtant tendrement, mais dont
+elle redoutait peut-être le rude bon sens autoritaire et l’inexpérience
+mystique,--le véritable état de son âme, son aversion du monde et son
+ardent désir d’être toute à Dieu. Dans les familles les plus unies, les
+représentants de deux générations successives ont bien rarement pensé et
+senti de la même manière. Dans son impatience d’une direction
+spirituelle, Mme de Chantal se mit alors entre les mains d’un religieux
+«docte et vertueux», mais farouchement étroit, dur et despotique, peu
+expert au maniement des âmes. «Il chargea son esprit de quantité de
+prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, pratiques et
+observances diverses, de considérations et ratiocinations extrêmement
+laborieuses. Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit, des
+jeûnes, disciplines et autres macérations en quantité.» Chose plus
+bizarre peut-être encore, il «l’attacha à sa direction par quatre vœux:
+le premier, qu’elle lui obéirait; le second, qu’elle ne le changerait
+jamais; le troisième, de lui garder la fidélité du secret en ce qu’il
+lui dirait; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu’avec lui».
+Victime obéissante, la pauvre veuve n’éprouvait que déception et dégoût;
+elle «voyait clairement que ce n’était pas celui qui lui avait été
+montré»; mais elle se soumettait docilement à tout, attribuant ses
+répugnances à «son peu de vertu». Deux ans et quelques mois elle subit
+cet absurde «martyre»; son âme «comme empigée», abreuvée d’amertume et
+d’inquiétude, se débattait dans l’obscurité et la contrainte.
+
+Elle n’était pas au bout de ses épreuves. Pendant l’été de 1602, elle
+venait à peine de rentrer à Bourbilly, où ses intérêts l’appelaient,
+quand elle reçut une lettre de son beau-père, lui enjoignant de venir
+demeurer auprès de lui, dans son vieux château rustique de Monthelon,
+menaçant, si on ne lui obéissait pas, de se remarier et de déshériter
+ses petits-enfants. Le vieux gentilhomme avait soixante-quinze ans.
+C’était un «homme sévère et chagrin». Orgueilleux et violent, comme tous
+les Rabutin, entiché de son nom, il était la terreur de tout son
+entourage. Ses mœurs étaient loin d’être exemplaires. Il avait installé
+à Monthelon une maîtresse-servante dont il avait eu cinq enfants, et qui
+faisait la loi au château. C’était une de ces natures grossières,
+criardes, avides et tracassières dont le contact devrait être
+insupportable à toute âme bien née. Jeanne de Chantal n’ignorait
+probablement rien de cette situation. On juge de sa désolation en lisant
+la lettre du vieux baron. «Joignant son cœur à cette croix», elle
+accepta pourtant de se rendre à l’impérieux désir de son beau-père,
+d’abord dans l’intérêt de ses propres enfants, puis, et sans doute en
+souvenir de son mari et de la sainte belle-mère qu’elle n’avait pas
+connue, enfin, dans une pensée d’humilité et de mortification
+personnelle, et avec le désir et l’espoir de faire quelque bien là où
+Dieu l’appelait, d’amener le rude vieillard à une vie plus régulière et
+de l’acheminer à une fin vraiment chrétienne. Et elle partit pour
+Monthelon avec ses quatre enfants, en plein hiver, vers la fin de 1602.
+
+Avant de quitter Bourbilly, où elle avait été si heureuse et où elle ne
+devait plus revenir qu’en passant, elle avait multiplié dans toute la
+région les bienfaits et les actes de charité. Elle fit distribuer aux
+pauvres tous les grains et toutes les provisions qui se trouvaient au
+château. Quand elle partit, «il y avait un grand nombre de pauvres, tant
+veuves, orphelins qu’autres, qui pleuraient et gémissaient d’une manière
+pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu’ils perdaient leur bonne
+mère». Le «purgatoire» vers lequel elle se rendait devait durer sept ans
+et demi.
+
+Monthelon est à trois lieues d’Autun. Le manoir, simple ferme
+aujourd’hui, qui faisait soupirer plus tard Mme de Sévigné, a moins
+grand air que Bourbilly. Au milieu de vastes prairies, des tours rondes,
+encadrant une galerie qui ouvre sur une cour. La vie qu’allait y mener
+cette jeune veuve de trente ans, et dont, par avance, elle se promettait
+peu de joies humaines, dépassera encore ses peu optimistes prévisions.
+Mal accueillie par la toute-puissante maîtresse, qui n’avait pas dû
+conseiller et approuver sa venue, elle se heurta bien vite à une
+hostilité de tous les instants. Médisances, faux rapports, allusions
+blessantes, aigreurs, reproches, «injures» même, on n’épargna rien pour
+rendre intolérable à la pauvre baronne le séjour de Monthelon et pour
+lui aliéner l’affection de son trop crédule et faible beau-père.
+«Naturellement vive et impérieuse», comme toutes les personnalités
+supérieures, Jeanne de Chantal eut beaucoup à souffrir de toutes ces
+misères. En admirable maîtresse de maison qu’elle était, elle vit avec
+peine le désordre et le gaspillage qui régnaient au château, et elle
+essaya tout d’abord d’y porter remède. Des scènes pénibles furent sa
+récompense. Désavouée par son indigne beau-père, elle se résigna au rôle
+effacé où on voulait la confiner. On assurait sa nourriture et «son
+petit train»; «le reste de l’entretien se prenait sur les revenus de
+Bourbilly». «Elle n’eût osé faire donner un verre de vin à un messager»
+sans la permission de l’autre. Elle poussait l’abnégation jusqu’à
+supporter que l’on traitât les enfants de cette créature sur le même
+pied que les siens propres, «leur apprenant à lire, les peignant et les
+habillant de ses propres mains». Jamais une plainte ni un signe
+d’impatience. Tout son temps libre, elle le réservait aux pauvres, pour
+lesquels elle travaillait sans cesse. Dans une chambre écartée, elle
+avait organisé une abondante pharmacie; et de toutes parts, pauvres et
+malades accouraient vers elle.
+
+Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures d’une nature ardente,
+plus disposée à dominer qu’à s’humilier. La religion pacifiait tout
+cela, ramenait dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et la
+sérénité. En 1603, Mme de Chantal s’était fait affilier à la
+congrégation des Franciscains, «afin de participer aux biens qui se font
+en icelle». Elle avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation
+de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et qu’on la lui dît tous les
+jours. Pendant le carême, elle se levait de grand matin, montait à
+cheval, et allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait à
+cheval, et passant par de petites rues pour n’être ni vue, ni arrêtée,
+elle repartait au grand trot pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure
+où le vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa présence,
+avait coutume de se mettre à table. «Elle se contentait, nous dit sa
+biographe, d’ouïr la parole de Dieu et la cacher en son cœur, pour la
+réduire en pratique.» Tant de ferveur, de patience, de courage et
+d’humble résignation n’allait pas tarder à recevoir leur mystique
+récompense.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ
+
+
+Il était d’usage, à Dijon, que le «corps de ville» fît appel à quelque
+prédicateur réputé pour prêcher le carême et l’avent. Or, le 3 août
+1603, sur proposition du maire, on décida de s’adresser pour l’année
+suivante à «messire François de Sales, prince-évêque de Genève»,
+«personnage de grande doctrine en la théologie», et dont le renom ne
+faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes les difficultés qui
+semblaient se conjurer pour mettre obstacle à ce dessein, se sentit
+«l’âme tirée par Dieu» et «secrètement forcé» de répondre à cet appel
+qui semble «l’avoir fort surpris», et, par une lettre charmante qui nous
+a été conservée, il accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent,
+mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et, au début du mois de
+mars 1604, M. de Sales s’acheminait vers la vieille cité bourguignonne.
+
+De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à venir à Dijon passer le
+temps du carême et entendre un orateur dont on disait tant de bien. Mme
+de Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père et elle se mit
+en route avec ses enfants pour la maison paternelle, heureuse de s’y
+retrouver et, à son insu, marchant vers son destin.
+
+Elle n’arriva que le premier vendredi de carême (5 mars 1604), et, le
+jour même, elle se rendit à la Sainte-Chapelle pour entendre le sermon.
+Quand François de Sales monta en chaire, elle «connut, au premier regard
+qu’elle jeta sur lui»,--on devine avec quel émoi!--«que c’était celui-là
+même que Dieu lui avait montré pour directeur».
+
+L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était grand, d’aspect
+robuste, le visage plein, allongé par la barbe, la lèvre fine, prête au
+sourire, le regard pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement
+découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu rendre, c’est, quand il
+priait, prêchait ou officiait, l’espèce de splendeur diffuse qui
+irradiait de tout son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange
+de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée et de gravité, de majesté
+même. Sa voix avait un charme de douceur incomparable. Son débit grave
+et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la souriante
+familiarité, l’accent intime, la flamme secrète de sa parole, tout cela
+enlevait, conquérait les cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme
+«céleste», qui s’adressait à d’autres âmes, plus humbles, et qui peu à
+peu les élevait jusqu’à elle. A Paris, où, deux années auparavant, il
+avait prêché plus de cent fois, il avait connu de grands succès, et la
+chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs. A Dijon, il
+devait retrouver des triomphes analogues: avec une humilité parfaite il
+en rapportait tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu.
+
+En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel fut le sujet de son
+discours? Nous l’ignorons,--car les quatre ou cinq brefs sommaires en
+latin qui nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons de ce
+même carême;--mais nous ne pouvons douter que l’impression produite sur
+Mme de Chantal ne fût très vive. «J’admirais tout ce qu’il faisait et
+disait, a-t-elle déclaré, et le regardais comme un ange du Seigneur.»
+«Tous les jours, elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire
+du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait.» Et lui, tout
+absorbé qu’il fût par son sermon, avait bien remarqué cette pieuse
+auditrice, et reconnu en elle «celle que Dieu lui avait autrefois
+montrée». Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre frère de
+la baronne, l’archevêque de Bourges, avec lequel il avait eu, au sujet
+de biens ecclésiastiques, conférés par le Roi, une contestation, vite
+apaisée d’ailleurs: «Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il, quelle
+est cette jeune dame, _claire-brune_, vêtue en veuve, qui se met à mon
+opposite au sermon, et qui écoute si attentivement la parole de vérité?»
+
+Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près. L’évêque de Genève
+était descendu chez un ami intime du président Frémyot, M. de Villers,
+avocat du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et chez son fils.
+Là, et chez d’autres amis communs, il rencontrait Mme de Chantal qui «le
+suivait partout, tant qu’elle pouvait». Il se plaisait chez les Frémyot,
+qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux. Il aimait «d’une
+affection totalement filiale» le président, dont il admirait et
+consultait «la belle bibliothèque», et qui, de son côté, «ne pouvait
+assez hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation».
+Et surtout il se sentait tout particulièrement attiré vers cette âme,
+qu’il devinait unique, de jeune femme, sur laquelle il avait sans doute
+déjà des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière. Un
+jour il lui demanda si elle songeait à se remarier, et sur sa réponse
+négative: «Eh bien! dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne.»
+Innocente coquetterie ou simple habitude mondaine, «elle portait encore
+certaines parures et gentillesses permises aux dames de qualité après
+leur second deuil». Dès le lendemain, les «gentillesses» disparurent, au
+grand contentement de l’évêque. Mais le sacrifice, à son gré, n’avait
+pas été complet. En dînant, il remarqua encore «des petites dentelles de
+soie à son attifet de crêpe»: «Madame, observa-t-il, si ces dentelles
+n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être propre?» Le soir même, en se
+déshabillant, elle les décousit elle-même. Un autre jour, «voyant des
+glands au cordon de son collet», il lui dit: «Madame, votre collet
+laisserait-il d’être bien attaché, si cette invention n’était pas au
+bout du cordon?» Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les
+glands. L’épreuve, cette fois, était décisive.
+
+Bien qu’elle «mourût d’envie» de se confier à un aussi saint personnage,
+elle n’osait le faire à cause des engagements que son autre directeur
+lui avait fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque temps, de
+peur qu’elle ne lui échappât, avait placé auprès d’elle, comme
+surveillante, une de ses filles spirituelles qui avait pour mission de
+ne la point quitter d’une semelle. Le mercredi saint, Mme de Chantal
+subit «une si furieuse attaque de tentation» qu’elle dut aller chercher
+quelque calme auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa
+surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à moitié,--car ses
+scrupules ne l’abandonnaient pas,--son frère, l’archevêque de Bourges,
+gardait la porte de la salle, pour que personne ne pût entrer. Scène
+d’un haut comique dans sa gravité, et que la rieuse Jeanne devait plus
+tard, j’imagine, conter avec un demi-sourire. De cet entretien «elle
+sortit tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui avait
+parlé». La semaine suivante, elle exprima au pieux évêque son grand
+désir de recevoir les sacrements par lui. Il y fit, «pour l’éprouver»,
+quelque difficulté; mais enfin il y consentit, «et Dieu lui donna dans
+cette confession de si grands sentiments et lumières pour le bien et la
+conduite de sa pénitente, et _sentit loger cette âme si intimement dans
+la sienne_, que lui-même entrait en profonde considération, ainsi qu’il
+dit par après». Cependant, elle n’osait pas encore se dégager de son
+jaloux directeur; et François de Sales, toujours prudent et discret, la
+rassurait, la calmait, s’accommodant d’un partage qui conciliait tout,
+et où elle crut tout d’abord «trouver son compte».
+
+Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait l’admiration et la
+gratitude universelles par son ardent, son inlassable amour des âmes. Il
+se faisait tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de prêcher
+le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni aux Ursulines les dames
+pieuses de la ville et il leur faisait des instructions familières sur
+la vie dévote. Mme de Chantal ne manquait point de s’y rendre. Du
+premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré. «_Dès le
+commencement_ que j’eus l’honneur de le connaître, a-t-elle dit, je
+l’admirais comme un oracle, _je l’appelais saint du fond de mon cœur_ et
+le tenais pour tel.» Et ailleurs: «Son maintien si digne et si saint me
+touchait à ce point que _je ne pouvais retirer mes yeux de dessus lui_.
+Ses paroles ne m’édifiaient pas moins: il parlait peu, mais d’une
+manière si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui le
+consultaient, que _je n’estimais aucun bonheur comparable à celui d’être
+auprès de lui_, d’entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa
+bouche, et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, _je me
+serais estimée trop heureuse d’être la dernière de ses domestiques_.»
+
+Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges disait sa première messe;
+l’évêque de Genève l’assistait, et comme tous les autres prêtres, devait
+communier de sa main. «Il se mit à genoux au bas du marchepied, et se
+traîna en cette posture jusqu’à l’endroit du milieu de l’autel pour
+recevoir la sainte communion avec tant de dévotion, qu’il tira les
+larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de toute la tête, surtout
+au moment où le jeune Frémyot, le cœur ému et les yeux en larmes, déposa
+la sainte hostie sur les lèvres du saint évêque.» Mme de Chantal fut
+témoin du prodige, qu’elle signala à l’une de ses cousines, et l’on juge
+de son émotion quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait se
+rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit François de Sales lui
+proposer de s’y retrouver: elle «sentit une grande joie de cette
+espérance».
+
+Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple «qui était fort content
+de lui» s’assembla en foule dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne,
+qu’occupait l’archevêque de Bourges et lui prodigua les témoignages les
+plus touchants de la plus respectueuse gratitude. On ne voulait pas le
+laisser partir; on sollicitait sa bénédiction; on proposait même de le
+porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le maire et les échevins vinrent
+le remercier de sa peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux
+présents, qu’il refusa, «ayant fait vœu contraire». «Je ne veux que vos
+cœurs», protestait-il. Il les emportait avec lui. «Je ne rencontrai
+jamais, écrivait-il un peu plus tard, un si bon et si gracieux peuple,
+ni si doux à recevoir les saintes impressions.» La voiture put enfin
+s’ébranler. On le reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de Losne.
+
+La veille, il était venu faire ses adieux à la famille du président
+Frémyot. «Madame, dit-il à Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous
+parler en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès que j’ai le
+visage tourné du côté de l’autel pour célébrer la sainte messe, je n’ai
+plus de pensées de distraction; _mais depuis quelque temps vous me venez
+toujours autour de l’esprit, non pas pour me distraire, ains pour me
+plus attacher à Dieu_; je ne sais ce qu’il me veut faire entendre par
+là.» Et au premier relais, il lui envoya ce court billet: «Dieu, ce me
+semble, m’a donné à vous. Je m’en assure toutes les heures plus fort.
+C’est tout ce que je vous puis dire; recommandez-moi à votre bon ange.»
+Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux.
+
+La veille de la Pentecôte, Mme de Chantal fut prise d’une mortelle
+angoisse: pour suivre la volonté de Dieu, devait-elle «se ranger
+totalement sous la conduite du saint Évêque», ou bien revenir à son
+ancien directeur? De guerre lasse, elle fait appel à son confesseur, le
+Père de Villars, recteur des Jésuites, «homme profond en science, et
+d’une éminente piété et religion», lequel lui affirme «avec des
+sentiments de Dieu extraordinaires» que sans hésitation possible elle
+devait accepter la direction de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces
+discours, elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier directeur
+était revenu: sans la blâmer de ce qu’elle avait fait, et même en
+l’autorisant à écrire à François de Sales, il insistait sur la nécessité
+d’un directeur unique et la pressait de renouveler ses vœux. Le saint
+évêque, comme s’il hésitait un peu à contracter les derniers
+engagements, à moins que ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne
+rien brusquer et de mieux connaître la vraie volonté divine, le saint
+évêque écrivait de fort belles lettres, charmantes et affectueuses,
+demandant le nom et l’âge des enfants «qu’il tient pour siens devant
+Dieu», mais se tenant dans les généralités, ne disant ni oui ni non, et
+se gardant bien de trancher dans le vif. Enfin il déclara qu’il fallait
+se revoir, d’abord à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait fait
+vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de Chantal n’eut que le temps
+d’aller à Fontaine-lez-Dijon prier saint Bernard, pour lequel elle avait
+une dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir d’une vision
+qu’elle avait eue naguère, accompagnée de la présidente Brulart et de
+l’abbesse du Puy d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude «avec une grande
+allégresse intérieure».
+
+Elle arriva le 21 août dans la charmante petite ville qu’encadre de
+façon si pittoresque tout un cirque de verdoyantes montagnes. François
+de Sales, de son côté, y arrivait avec sa mère, Mme de Boisy, et sa
+jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et présentations faites,
+l’évêque laisse les quatre autres femmes ensemble et, prenant Jeanne de
+Chantal à part, «il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en elle,
+ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité et candeur, qu’elle
+n’oublia rien». Lui écoute attentivement, mais ne répond rien, et ils se
+séparent. Le lendemain matin, il va la trouver. «Il paraissait tout las
+et abattu: «Asseyons-nous, lui dit-il, _je suis tout las et n’ai point
+dormi, j’ai travaillé toute la nuit à votre affaire_. Il est fort vrai
+que c’est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite
+spirituelle, et que vous suiviez mes avis.» Un instant de silence; puis,
+levant les yeux au ciel: «Madame, vous le dirai-je? Il le faut dire,
+puisque c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents ne
+valent rien qu’à détruire la paix d’une conscience. Ne vous étonnez pas
+si j’ai tant retardé à vous donner une résolution: je voulais bien
+connaître la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de fait en cette
+affaire que ce que sa main ferait.»--«J’écoutais, a dit Jeanne, le saint
+prélat, comme si une voix du ciel m’eût parlé; _il semblait être dans un
+ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles l’une
+après l’autre, comme ayant peine à parler._» Le même jour, à la messe,
+tandis qu’elle renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de
+chasteté, lui-même, «élevant le très saint sacrement de l’autel, à la
+vue de la divine Majesté, de la très sainte Vierge Notre-Dame, de son
+bon ange, et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très chère
+fille, et de toute la cour céleste», «réitérait et confirmait son vœu
+solennel de perpétuelle chasteté», et il «promettait de conduire, aider,
+servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le plus
+soigneusement, fidèlement et saintement qu’il saurait en l’amour de Dieu
+et perfection de son âme». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte
+écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles. Le même jour, elle
+commençait sa confession générale, qui fut terminée le 25. Il lui donna
+une règle de vie; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse d’être
+enfin affranchie de cette «captivité intérieure» où son âme était tenue
+jusqu’alors.
+
+Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage à l’église de
+Notre-Dame de l’Étang où, quelques mois auparavant, elle avait
+accompagné François de Sales, et, «en présence de la glorieuse Vierge
+Marie», elle y renouvelle ses vœux, et en dresse l’acte qu’elle signe de
+son sang sur l’autel. Ses troubles étaient revenus: inquiétude au sujet
+de son premier directeur, «tentations de la foi». Il fallut que l’évêque
+de Genève lui écrivît une longue et admirable lettre pour la rassurer,
+la prémunir et la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur
+«mollet»: il libère, mais il mortifie: «Il sera bon d’appliquer
+quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon
+que vous serez disposée. C’est grand cas comme cette recette s’est
+trouvée bonne en une âme que je connais... Mais de ce troisième remède,
+il en faut user modérément, et selon le profit que vous en verrez
+réussir par l’expérience de quelques jours.» Et il entre dans le détail
+des exercices de piété, des devoirs quotidiens, des règles à suivre pour
+l’éducation des enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond,
+nous paraître sa direction, elle n’est point rude, inhumaine et
+contraignante; elle est toute parfumée de tendresse. Sa grande règle,
+qu’il écrit «en grosses lettres» est la suivante: «_Il faut tout faire
+par amour et rien par force; il faut plus aimer l’obéissance que
+craindre la désobéissance._» Et pour apaiser tous les scrupules de sa
+pénitente, écoutez de quel ton il lui parle et l’encourage: «Ma très
+chère sœur, sachez que dès le commencement que vous conférâtes avec moi
+de votre intérieur, Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand
+vous vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut un lien
+admirable à mon âme _pour chérir de plus en plus la vôtre_, ce qui me
+fit vous écrire que Dieu m’avait donné à vous, ne croyant pas _qu’il se
+pût plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon esprit_, et
+surtout en priant Dieu pour vous... Chaque affection a sa particulière
+différence d’avec les autres. _Celle que je vous ai a une certaine
+particularité qui me console infiniment_, et, pour dire tout, qui m’est
+extrêmement profitable... _Je n’en voulais pas tant dire, mais un mot
+tire l’autre_, et puis je pense que vous le ménagerez bien.» Et à propos
+de l’Église qui «ne nous enseigne point de prier pour nous en
+particulier, mais toujours pour nous et nos frères chrétiens»: «Il ne
+m’était jamais arrivé, dit-il, sous cette forme de pensée générale, de
+porter mon esprit à aucune personne particulière: depuis que je suis
+sorti de Dijon, sous cette parole de _nous_, plusieurs personnes qui se
+sont recommandées à moi me viennent en mémoire; _mais vous, presque
+ordinairement la première_, et quand ce n’est pas la première, _qui est
+rarement, c’est la dernière pour m’y arrêter davantage_. Se peut-il dire
+que cela? Mais, à l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique point à
+personne; _car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec toute vérité et
+pureté_.»
+
+Il faudrait, pour commenter une telle page, où l’amitié la plus tendre
+et la plus chastement spirituelle s’enveloppe de tant de pudeur et la
+ferveur religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement
+délicate que celle du saint évêque de Genève. Et l’on conçoit que Mme de
+Chantal ait pu dire: «Je l’avais en telle vénération que, quand je
+recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à genoux, et les
+baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu’il me disait, comme
+provenant de l’esprit de Dieu.»
+
+En même temps qu’à Mme de Chantal, il écrivait à son frère, l’archevêque
+de Bourges, qui lui avait demandé des conseils sur la prédication, à son
+père, le président Frémyot qui lui demandait des conseils de direction.
+«Je vous supplie, disait-il à ce dernier, d’ôter le plus de vos
+affections de ce monde que vous pouvez, et, à mesure que vous les
+arracherez, de les transplanter au Ciel.» Voulait-il déjà préparer le
+vieillard aux séparations qui allaient suivre et que déjà il prévoyait?
+En tout cas, M. Frémyot devait plus tard se rappeler ces pressantes
+exhortations.
+
+Ainsi intimement associée à la vie intérieure de François de Sales, Mme
+de Chantal n’a pourtant pas, du premier coup, trouvé la paix de l’âme à
+laquelle elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle a fait
+de son saint directeur est le bon. Ses tentations, surtout contre la foi
+et contre l’Église, redoublent. Éprise de perfection comme elle l’est,
+mais trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler les étapes et
+s’élever sans coup férir, d’un premier élan, jusqu’au sommet de la vie
+mystique. Et elle retombe sur elle-même: elle a des défaillances, des
+chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des amertumes; les
+sources de la sensibilité religieuse semblent taries en elle. Elle
+souffre, elle dépérit, même physiquement, et elle s’applique à la lettre
+la divine parole: «Mon âme est triste jusqu’à la mort.» Dans cette
+nouvelle crise, l’évêque de Genève la soutient, l’éclaire de ses
+conseils, de son expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure,
+la calme, lui prêche la patience, qui «est d’autant plus parfaite
+qu’elle est moins mêlée d’inquiétude et d’empressement»; il lui indique
+les meilleurs moyens de repousser l’assaut de «l’ennemi»; il la conjure
+d’«acquiescer entièrement» à la volonté de Dieu: «il veut que vous le
+serviez sans goût, sans sentiment, avec des répugnances et convulsions
+d’esprit»; il lui prodigue les témoignages de la plus touchante
+affection. «Et courage, _ma chère âme_, s’écrie-t-il... Voyez-vous, _ma
+fille, mon âme_,... ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner
+aucune peine; car je proteste que ce m’est une extrême consolation
+d’être pressé de vous rendre quelque service...» Enfin, ils décidèrent
+de se revoir encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte de
+1605.
+
+Mme de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait obtenu «assez
+difficilement» de son père et de son beau-père «la permission» de faire
+ce voyage. Le saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange où,
+trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, «il avait eu de
+hautes pensées sur sa venue». Il lui fit faire une confession générale,
+lui fit renouveler ses vœux. Il était «ravi de joie» des dispositions où
+il la voyait. A la fin, ce dialogue s’engagea entre eux, que la mère de
+Chaugy nous a heureusement conservé: «C’est donc tout de bon que vous
+voulez servir à Jésus-Christ?--Tout de bon, dit-elle.--Donc, vous vous
+dédiez toute au pur amour.--Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me
+consume et qu’il me transforme en soi.--Est-ce sans réserve que vous
+vous y consacrez?--Oui, sans réserve, je m’y consacre.--Méprisez-vous
+donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa
+bonne grâce?--Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme; et il m’est en
+horreur.--Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu?--Non,
+répliqua-t-elle, je ne veux que lui, pour le temps et l’éternité.»
+
+Ces quelques jours passés dans une entière intimité d’âme furent, pour
+l’un et pour l’autre, «de grandes bénédictions». Souvent Jeanne de
+Chantal avait eu le vif désir de se faire religieuse. «O mon Dieu, mon
+Père, disait-elle, hé! ne m’arracherez-vous point au monde et à
+moi-même?» L’évêque de Genève calmait de son mieux cette ferveur.
+Manifestement, il avait des vues, et depuis longtemps, sur sa fille
+spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les laissait mûrir et se
+préciser; il avait horreur d’agir avec précipitation; une vocation ne
+lui paraissait sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve
+du temps. «Il y a quelques années, déclara-t-il un jour à sa pénitente,
+que Dieu m’a communiqué quelque chose pour une manière de vie; mais je
+ne vous le veux dire d’un an.» Il ne s’expliqua pas davantage, et elle
+s’abstint toujours de l’interroger. Mais un autre jour qu’elle exprimait
+vivement son ardent désir de quitter le monde, il lui fit une réponse
+tardive, grave et sérieuse: «Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes
+choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total
+dépouillement et nudité de tout pour Dieu.» Mais il n’estimait pas le
+moment venu. «Il me renvoya, disait-elle plus tard, avec cette
+recommandation, de ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale.»
+Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement à cette auguste
+volonté.
+
+Non content de lui tracer tout un programme de vie, il ne perdait pas
+une occasion de la mortifier dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle
+n’aimait pas de certains mets: olives, limaces fricassées; il lui en
+servait, «de quoi son estomac se souleva». Ayant appris qu’elle appelait
+sa femme de chambre de grand matin, quand elle se levait pour faire son
+oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas que sa dévotion fût
+importune à personne. Et elle suivit si bien ses avis que ses
+domestiques disaient d’elle: «Le premier conducteur de Madame ne la
+faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés;
+mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et
+cela n’incommode personne.»
+
+Après dix jours de grandes joies spirituelles passés au château de
+Sales, elle revint à Monthelon où bien des tracas d’affaires
+l’attendaient. Elle partageait à peu près également son temps entre son
+père et son beau-père. Dès lors, «on vit reluire en elle une sainte
+liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités».
+Conformément aux prescriptions de l’évêque de Genève, elle régla sa vie
+avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du matin, et l’été même,
+plus tôt encore, au premier coup de son réveil, sans le secours de
+personne, elle allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait dans
+son oratoire et faisait une heure d’oraison mentale, puis ses prières
+quotidiennes. Après quoi, elle se peignait et s’habillait seule et sans
+feu, quelque froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, elle
+présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. Puis elle allait
+donner le bonjour à son beau-père et l’aider à s’habiller, «quand il le
+voulait souffrir, car il n’en était pas toujours d’humeur». Tous les
+jours elle entendait la messe. A table, elle veillait à ce que les
+conversations fussent toujours édifiantes. Après le repas, elle se
+faisait apporter son ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à
+ses enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait le
+catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. Avant le souper, une
+méditation pieuse, le chapelet; après, «quand il n’y avait pas
+compagnie, et que son beau-père l’agréait», devant toute la famille
+réunie, elle lisait «quelque bonne instruction». Puis elle se retirait
+dans sa chambre avec ses enfants et «sa petite suite», présidait aux
+prières en commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à ses
+enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher elle-même, restait
+encore une demi-heure en prières, et lisait quelques-uns des avis de son
+saint directeur et le «point de méditation» du lendemain. Dieu humanisé,
+tel était l’objet perpétuel de sa méditation pieuse: elle faisait de
+l’exposition des Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture
+quotidienne. «Sa plus chère récréation, nous dit-on, était de chanter
+des chansons spirituelles: surtout elle aimait les Psaumes de David mis
+en vers par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce
+livre avec elle, même quand elle allait par les champs; _elle le faisait
+pendre dans un petit sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer
+Dieu le long du chemin_.»
+
+A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte de mortifications
+corporelles et spirituelles. Elle se servait elle-même, et ses femmes de
+chambre ne pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer son
+cabinet. Se souvenant sans doute des premières observations de François
+de Sales, elle bannit de sa mise toute coquetterie. «Elle prit une
+coiffure sans façon, des nages noires; un bandeau de crêpe et une coiffe
+de taffetas noir; son collet fort petit, _joignant au cou_, de toile
+épaisse sans empois, et _des manchettes basses_, larges de deux doigts;
+sa robe d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement y souffrir
+un galon; sa jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de
+soie.» Enfin, suprême sacrifice, et qui dut lui coûter: elle avait de
+très beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et poudrés:
+«_elle y avait de l’attache_»; pour se punir de cette vanité, elle les
+coupa et les jeta au feu. L’évêque de Genève n’aurait guère pu
+reconnaître cette élégante et jolie veuve _claire-brune_, qui avait
+naguère attiré son attention.
+
+A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait les grands jeûnes.
+Elle s’ingéniait à se faire servir et elle mangeait de préférence les
+mets qu’elle n’aimait pas, «tournant son goût à toutes mains», et sans
+qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait réserver pour ses pauvres
+les viandes délicates ou recherchées qui garnissaient son assiette. Elle
+jeûnait le vendredi et le samedi; elle faisait un fréquent usage de la
+discipline et de la ceinture. Elle qui eût été aisément si vive et si
+autoritaire, elle se domptait au point de n’être que douceur. La
+maîtresse-servante, qui la jalousait sans doute, et que tant de
+perfection chrétienne devait irriter et exaspérer au dernier degré,
+multipliait les «aigreurs» à son égard et «lui faisait mille niches»: la
+pauvre baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience
+inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant même contre ceux qui
+la détestaient la défense de l’odieuse créature, acceptant cette croix
+et s’efforçant d’en tirer moralement profit.
+
+Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes était
+inépuisable. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy le
+détail, émouvant comme les plus belles pages de la vie des saints, de
+cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les plus affreuses,
+les maladies les plus repoussantes, les soins les plus répugnants, rien
+ne rebute cette humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains
+délicates, elle lave, elle panse, «ôtant le pus et la chair pourrie,
+faisant quelquefois cette charité à genoux». «Des personnes qui étaient
+alors à son service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent
+baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses bénites lèvres sur des
+plaies si horribles qu’elles frémissaient d’y appliquer leurs regards.
+_Tous les jours_ elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des
+malades du village... Tous les dimanches et fêtes, un peu après le
+dîner, elle prenait congé de son beau-père, et allait à pied, avec deux
+de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les malades»,
+lisant et chantant les Psaumes traduits par Desportes. C’est elle qui se
+réservait le soin de laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse.
+C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables qui venaient à
+elle, qui les faisait bouillir dans l’eau pour en ôter la vermine, qui
+les recousait et les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus grande
+joie que de lui amener des malheureux abandonnés sur les grands chemins.
+
+Un jour, on lui amène un pauvre garçon «tout ladre» (lépreux) et atteint
+de «haute rache» (teigne). Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie,
+va elle-même brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs mois
+durant, lui prodigue les soins les plus minutieux, «ne se bouchant
+jamais le nez», l’instruisant, le veillant, vers la fin, des nuits
+entières, et quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant et le
+bénissant avec de douces paroles, puis le lavant et l’ensevelissant, en
+dépit des paroles de blâme que lui adresse son entourage.
+
+Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée de son mari, et dont un
+cancer ronge le visage: «c’était une chose effroyable à voir et
+insupportable à sentir». Trois fois par jour, pendant près de trois ans
+et demi, Mme de Chantal va la panser. De tous côtés on essaie de la
+détourner de ce charitable office. Son père lui écrit: «En vertu de
+toute l’autorité et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous
+défends de ne plus toucher cette femme chancreuse; que si vous ne vous
+souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que
+Dieu vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte.» Elle obéit,
+mais elle continue à préparer les pansements et à les porter à la
+malheureuse, «s’abstenant seulement de la toucher». Au moment de la
+mort, elle s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure une fin
+douce et chrétienne.--Dans tout le pays sa charité l’a rendue célèbre.
+On vient à elle de toutes parts; on ne l’appelle plus, d’un beau nom qui
+s’est perpétué, que _notre bonne Dame_.
+
+Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly pour présider à ses
+vendanges. Une violente épidémie de dysenterie s’étant déclarée dans la
+région, elle se consacre entièrement au service des malades. Tous les
+matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son heure d’oraison mentale, et
+elle va porter des remèdes dans le village, et, en dépit de ses
+«répugnances», «nettoyer les immondices». Après quoi, elle entend la
+messe, prend un peu de repos et de nourriture, et se remet en route pour
+porter des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, nouvelle
+visite aux malades du village: puis on lui rend compte de tout ce qui
+s’est fait dans la journée: elle a l’œil à tout, «et jamais ses
+dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et accroître les
+biens de ses enfants». Le soir, retirée dans son oratoire, on vient
+souvent l’appeler pour assister des moribonds, et elle passe une partie
+de la nuit à genoux auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. En
+sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle n’eût à laver et à
+ensevelir deux et parfois trois ou quatre cadavres. Enfin, à bout de
+forces, elle tomba elle-même gravement malade. On la crut et elle se
+crut perdue: «Dans cette pensée, elle se força d’écrire à son beau-père
+pour lui demander pardon et lui recommander ses orphelins.» Ce fut
+partout un émoi et une désolation indicibles: tout le monde l’aimait et
+la vénérait comme une sainte. Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu
+à la Sainte Vierge: la guérison fut si prompte que, le lendemain matin,
+ayant mis rapidement ordre à ses affaires, elle put monter à cheval et
+repartir au grand trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants
+se lamentaient et où elle fut reçue «avec une grande jubilation, et
+comme une personne ressuscitée». Elle ramenait avec elle une pauvresse
+et son enfant ramassés sur la route: le vieux baron l’autorisa à les
+garder à la maison.
+
+Il semble que ce fut peu après son retour de Sales que, dans son ardent
+désir d’être toute à Dieu et de mettre entre le monde et elle une
+barrière définitive et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma plus
+tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification suprême. Un jour,
+devant son crucifix, avec un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le
+nom de _Jésus_, «et cela si profondément, qu’elle ne pouvait étancher le
+sang qui sortait de cette plaie». De son sang, elle écrivit de «nouveaux
+vœux et promesses à Dieu». Elle était désormais, s’il en était besoin,
+bien protégée contre elle-même.
+
+De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. Saint François de
+Sales ne voulait pas encore se prononcer; il inclinait même au _non_.
+«Et qu’ai-je appris jusques à présent? disait-il. Qu’un jour, ma fille,
+vous devez tout quitter; c’est-à-dire, afin que vous n’entendiez pas
+autrement que moi, j’ai appris que je vous dois un jour conseiller de
+tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en religion,
+c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en être d’avis.» Dieu
+sans doute l’éclairerait un jour. Pour l’instant, il conseille la
+résignation, le calme, la soumission au devoir présent. Mais il suit, il
+encourage, il soutient dans son ascension cette âme éprise de
+perfection, qu’il admire et qu’il aime de plus en plus. Affection
+«blanche plus que la neige, pure plus que le soleil», profonde pourtant,
+et qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus tendres, les
+mots les plus caressants: «Non, il ne sera jamais possible que chose
+aucune me sépare de votre âme; le lien est trop fort. La mort même
+n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe
+qui dure éternellement.» «Ma chère fille, ma très chère fille, à qui je
+suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut
+dire...» «Que mon âme aime la vôtre!» Mme de Chantal ayant détruit, par
+humilité, et peut-être aussi par un sentiment bien naturel de pudeur
+féminine, la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, nous nous
+représentons moins exactement son affection pour lui; mais nous la
+devinons et, à travers les lettres du saint, nous en percevons l’écho.
+Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en violet et qu’elle
+lui envoie pour ses étrennes, afin qu’il s’en fasse faire une soutane;
+elle se préoccupe de sa santé, et en termes qui durent être très
+pressants, puisqu’il lui promet de se ménager; elle souhaite de mourir
+avant lui. Elle accepte tout de lui avec une docilité admirable, sans
+doute parce qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la volonté
+divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, «parce que c’était lui,
+parce que c’était moi». Et lui, cet «amoureux des âmes», il est si sûr
+de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux «sans mesure», ses
+fatigues, ses lassitudes physiques et morales, ses peines et ses joies
+de convertisseur, et même, sinon ses succès, tout au moins ses intimes
+émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même de ces confidences: «A
+quel propos dis-je ceci? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher de
+vous le dire.» Et encore: «O mon Dieu, à qui dirais-je ces choses, sinon
+à ma chère fille?» Un jour, il a été «dix semaines entières» sans
+recevoir «un seul brin de ses nouvelles»: il s’alarme, et «sa belle
+patience perd presque contenance dedans son cœur». Enfin, un paquet de
+lettres arrive: «Oh! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai!» Car
+«sa conscience se tiendrait pour fort coupable, si elle ne correspondait
+au cœur d’une _fille si uniquement aimée_».
+
+Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir s’élever au plus
+haut sommet de la perfection chrétienne. Elle était toujours charmante,
+et plus d’un songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, et il
+s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un peu: «Eh bien! il s’est
+passé _un peu de vanité, un peu de complaisance_, un peu de je ne sais
+quoi: or, cela n’est rien. Ferme, courage; nos colonnes sont, ce me
+semble, bien fondées; un peu de vent ne les aura pas ébranlées. C’est
+bien dit, ma fille, _il faut couper court et trancher net en ces
+occasions, il ne faut point amuser les chalands_; puisque nous n’avons
+point la marchandise qu’ils demandent, il le leur faut dire
+détroussément, afin qu’ils aillent ailleurs. Et vraiment ce sont des
+braves gens: ne voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que nous
+avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde? Il est
+vrai, notre corps n’est plus nôtre...» Conseils peut-être superflus: Mme
+de Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier et à «amuser
+les chalands». Mais la pensée de son mari lui était toujours présente,
+et elle n’avait pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. Le
+saint évêque lui conseille de ne pas rechercher l’occasion d’une
+rencontre; mais si cette occasion se présente, il «veut» qu’elle «y
+porte un cœur doux, gracieux et compatissant»; il sait bien que ce cœur
+«se remuera et renversera», que «son sang bouillonnera». Mais il la
+croit capable de cette nécessaire victoire sur elle-même. Il faut «aimer
+toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de votre mari; oui, celle
+de vos père, enfants et plus proches; oui, la vôtre, en la mort et en
+l’amour de notre doux Sauveur.» Jeanne de Chantal obéit à la lettre: et
+elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à être la marraine d’un enfant du
+malheureux Louis d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de
+Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a dit si joliment
+l’abbé Bremond, «abaissent le Thabor». Il savait rudoyer à l’occasion:
+«Ne soyez pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh bien!
+sur des nouvelles scabreuses il ressent du trouble? Ce n’est pas grande
+merveille qu’un esprit _d’une pauvre petite veuve soit faible et
+misérable_. Mais que voudriez-vous qu’il fût? Quelque esprit
+clairvoyant, fort, constant et subsistant? Agréez que votre esprit soit
+assortissant à votre condition: _un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et
+abject de toute abjection, hormis celle de l’offense de Dieu_.» Il est
+vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter: «_Suis-je point trop dur, ma
+fille?_» Et ce mot, où l’on sent passer comme un frémissement d’humanité
+et de délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.
+
+Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait; les idées se
+précisaient; les vocations s’affermissaient. Définitivement éclairé d’en
+haut, le saint jugea le moment venu de «prendre une résolution finale»;
+mais auparavant, il estima «qu’il fallait encore se voir». Et au mois de
+mai 1607, Mme de Chantal se mit en route pour Annecy, la «petite
+villette» du bon prélat, «sans aucun désir que d’embrasser fidèlement ce
+que Dieu lui ordonnerait par son entremise». «J’arrivai, a-t-elle
+raconté, vers ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte,
+pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout
+ce qui s’était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de
+ses desseins, mais seulement me disait de bien prier Dieu, et me
+remettre entièrement entre ses bénites mains; ce que je tâchais de faire
+incessamment.»
+
+Le lundi de la Pentecôte, «l’ayant retirée après la sainte messe, avec
+un visage grave et sérieux, et _une façon de personne tout engloutie en
+Dieu_, il lui dit: «Eh bien! ma fille, je suis résolu de ce que je veux
+faire de vous.--Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis
+résolue d’obéir.» Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l’y
+laissa, et se tint debout à deux pas d’elle: «Oui-dà, lui répondit-il;
+or sus, il faut entrer à Sainte-Claire.--Mon Père, dit-elle, je suis
+toute prête.--Non, dit-il, vous n’êtes pas assez robuste, il faut être
+sœur de l’hôpital de Beaune.--Tout ce qu’il vous plaira.--Ce n’est pas
+encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite.--Je suis prête
+d’obéir», répondit-elle. Ensuite, il lui proposa diverses autres
+conditions pour l’éprouver, et il trouva que c’était une cire amollie
+par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d’une
+vie religieuse telle qu’il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui
+dit que ce n’était point en toutes ces manières de vie, dont il lui
+avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara très
+amplement le dessein qu’il avait de notre cher Institut. «A cette
+proposition, dit notre Bienheureuse Mère, _je sentis soudain une grande
+correspondance intérieure_, avec une douce satisfaction et lumière, qui
+m’assurait que cela était la volonté de Dieu, ce que je n’avais point
+senti aux autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement
+soumise.»
+
+La belle scène! Et comme, à travers la directe et vivante prose de la
+mère de Chaugy, on voit nettement se dresser devant les yeux de notre
+âme, dans la vérité simple et grave de leur attitude morale, les deux
+saints personnages! Elle, à genoux, abîmée dans sa prière, dépouillée de
+toute volonté particulière, cire molle entre les mains de Dieu et de son
+bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas d’elle, le regard
+éperdu, le visage éclairé par l’émotion intérieure, de sa voix basse,
+douce et lente, il la soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la
+voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre la volonté divine, il
+lui dévoile tout son dessein. Il a bien compris, l’admirable manieur
+d’âmes, qu’une personnalité de cette envergure n’est pas faite pour
+s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. «C’est merveille, ma
+fille, lui écrivait-il un jour, comme mon esprit est ferme en cet avis
+de ne point semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a
+besoin.» Quand on est une Jeanne de Chantal, on n’entre pas dans un
+ordre fondé par une autre, fût-ce par une sainte Thérèse; on en fonde un
+soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra aux âmes qui nous
+ressemblent.
+
+La décision prise, il restait à la mettre à exécution. Si fermement
+attaché qu’il y fût, François de Sales y voyait toute sorte de
+difficultés. «Je n’y vois goutte pour les démêler, disait-il; mais je
+m’assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux
+créatures.» Comment faire, notamment, pour «arracher d’entre ses
+proches», un père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants encore
+bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement aimée, aussi
+scrupuleuse à remplir tous ses devoirs que l’était Jeanne de Chantal? Et
+comment enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, sous la main de
+son fondateur, la congrégation nouvelle? La pieuse baronne partageait à
+cet égard toutes les perplexités de l’évêque; et tous deux pensaient
+qu’il leur faudrait bien attendre au moins six ou sept ans pour réaliser
+leur dessein.
+
+«La céleste Providence» en décida autrement. La mère de François de
+Sales, Mme de Boisy, qui «avait une âme généreuse et noble, mais pure,
+innocente et simple», aimait très tendrement Mme de Chantal: elle rêvait
+d’un mariage entre la fille aînée de la baronne, Marie-Aimée, et son
+propre fils, le jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son intime
+désir un mot aimable, mais sans conséquence, échappé à la charmante
+veuve, elle persécuta l’évêque, pour que celui-ci, en dépit de sa
+«répugnance», mît sans tarder «le discours sur le tapis». Grand fut
+l’étonnement de Mme de Chantal qui, tout de suite, entrevit «des
+difficultés impossibles à vaincre pour ce mariage», prévoyant «combien
+il fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de la voir sortir de
+France». Était-ce là l’unique raison de sa prudente réserve? Les de
+Sales étaient peu fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et les
+deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même pouvaient trouver que
+Bernard de Sales était pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La
+bonne Mme de Boisy était très pressante. Droite et adroite comme
+toujours, Mme de Chantal, sans désobliger personne, sut se dérober aux
+formels engagements.
+
+Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu qu’elle prendrait avec
+elle la plus jeune sœur de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui,
+pensionnaire depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe, ne se sentait pas
+attirée par la vie religieuse. Peu après son arrivée à Thôtes, chez le
+président Frémyot, Jeanne de Sales tombait malade et mourait entre les
+bras de Mme de Chantal, à qui elle était «infiniment chère», et dont la
+désolation fut extrême: la future sainte était allée jusqu’à offrir à
+Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants en échange de
+celle de la petite morte, ce dont François de Sales, tout affligé qu’il
+fût et meurtri dans son «cœur de chair», car il s’avouait «tant homme
+que rien plus», ne laissa pas de la blâmer affectueusement. «Je vous
+vois _avec votre cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment_, lui
+écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car ces cœurs à demi
+morts, à quoi sont-ils bons?» Mais il croyait devoir calmer, pacifier,
+assagir cette âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations
+portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre, Mme de Chantal écrivait sur
+son livret ces belles paroles, qu’elle relisait tous les jours, soir et
+matin: «O Seigneur Jésus! je ne veux plus de choix! touchez quelle corde
+de mon luth qu’il vous plaira, à jamais et pour jamais il ne sonnera que
+cette seule harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants, sur
+toutes choses et sur moi-même.»
+
+Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si généreusement offerts
+allait lui être demandé. Devant le cadavre de cette enfant de quinze ans
+qui venait d’expirer, elle avait, «à la chaude», fait le vœu de donner à
+la maison de Sales une de ses filles en échange. Sur-le-champ elle se
+sentit consolée, et en même temps,--car chez elle le sens pratique ne
+perd jamais ses droits,--elle vit là «le moyen que la Providence avait
+choisi pour faciliter sa retraite en Savoie et lui servir de planche et
+de prétexte». Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci,
+fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections; mais elle «tint si
+ferme sur le point de sa conscience qui était engagée», qu’il finit par
+consentir, et même, sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de
+Genève pour lui dire toute sa profonde satisfaction de cette alliance.
+«Mais il faut que je confesse, Monseigneur, ajoutait-il, que jamais
+d’autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantal,
+ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux, d’entre
+mes bras, ni de devant mes yeux.» La fine baronne était arrivée à ses
+fins.
+
+Il lui restait à faire le siège des parents du côté paternel qui, ne
+connaissant pas François de Sales, ne pouvaient admettre qu’on se mariât
+hors de France et si loin. A force d’adresse et de patience, elle obtint
+leur agrément. Moins de deux mois après, nous le voyons par une habile
+et charmante lettre de l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal,
+celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable femme. A
+Annecy, tout le monde était ravi de ce projet d’union. «Ma mère ne pense
+qu’à cela, toute la fraternité y conspire», écrivait «notre bon et saint
+évêque», comme l’appelait, à la grande confusion de l’intéressé, Mme de
+Chantal; lui-même se déclarait tout prêt à reporter sur «cette autre
+encore plus petite sœur»,--Marie-Aimée n’avait que dix ans,--toute
+«l’amitié non seulement fraternelle, mais encore paternelle» qu’il
+portait à la chère disparue; et ses lettres sont pleines de mots très
+délicatement tendres à l’adresse de «notre Marie-Aimée et très aimée».
+Évidemment, il se félicite, humainement et mystiquement, de ce nouveau
+lien qui va l’unir à «sa fille, sa fille très chère et très aimée»:
+comme elle, dans toute cette suite d’événements, il adore «la sainte
+main» de la Providence.
+
+L’année suivante, vers la fin d’août 1608, François de Sales, accompagné
+de son frère, le jeune baron de Thorens, se rend en Bourgogne pour
+présenter aux deux familles le futur mari de la petite Marie-Aimée. Sa
+bonne grâce, sa sagesse enchantèrent tout le monde, et le vieux
+gentilhomme ne fut pas le moins «ravi de joie». Le président Frémyot dut
+revoir avec grand plaisir le saint personnage dont il appréciait tout le
+mérite, et qui, après sa petite-fille,--il l’ignorait encore,--allait
+lui enlever sa fille. Quelques mois plus tard, au début de janvier 1609,
+le contrat fut signé à Thôtes, dans la maison de campagne du président,
+à la grande satisfaction générale, et à celle de Mme de Chantal en
+particulier. Mais «l’insolente coquine» qui régnait à Monthelon ne
+désarmait pas: furieuse d’un mariage qui contrariait ses visées
+personnelles, elle indisposa le vieux baron contre sa belle-fille; et
+celle-ci, pour se défendre auprès de son propre père des faux rapports
+qui lui avaient été adressés, dut «lui découvrir quelque chose de ce
+qu’elle souffrait là-dedans depuis environ sept ans». M. Frémyot, qui ne
+se doutait de rien, et à qui sa fille «n’avait jamais donné le moindre
+signe de sa longue souffrance», bouleversé par ces révélations, ne put
+dormir de la nuit et le lendemain, dès l’aube, il envoyait à sa fille
+une lettre très tendre où, lui reprochant un peu son long et trop
+vertueux silence, il déclarait «qu’absolument il voulait la tirer de
+là». Toujours prudente et charitable, mais non moins habile que
+charitable, Mme de Chantal ne jugea pas opportun d’en venir à cette
+extrémité; mais elle profita de la situation pour faire agréer son
+dessein de se rendre avec deux de ses filles à Annecy, afin d’y suivre
+le carême prêché par l’évêque de Genève et d’y présenter la petite
+fiancée à sa nouvelle famille.
+
+On partit donc à cheval, et, par les mauvais chemins d’alors, on se mit
+gaiement en route pour la vieille petite ville savoyarde. La rieuse et
+vive Françoise, la seconde fille de Mme de Chantal, était de la partie.
+Partout où elles passaient, les trois charmantes Bourguignonnes
+faisaient sensation. A Annecy de même. «On les trouvait si aimables, si
+bien nourries et si modestes, que l’on se pressait dans les églises et
+dans les maisons pour les voir.» Mme de Boisy raffola vite de sa future
+belle-fille, et aurait voulu dès lors la garder auprès d’elle. Mme de
+Chantal, suivant son habitude, conquérait tous les cœurs. Comme pendant
+son précédent séjour, les dames de la ville s’empressaient auprès
+d’elle, lui demandaient directions et conseils: tant de grâce, unie à
+tant de piété, les ravissait; cette vivacité toute française, ce bon
+goût, ce bon sens, cet esprit de mesure jusque dans les rigueurs de
+l’ascétisme, tout cela séduisait au plus haut point ces âmes plus lentes
+de montagnardes. Les pénitentes ou les familières de François de
+Sales,--une Mme de Charmoisy, une Marie-Jacqueline Favre, combien
+d’autres encore!--étaient éperdues d’admiration pour cette riche et
+haute nature où la sainteté se faisait si simple, si cordiale et si
+humaine. Elles aspiraient à suivre, à imiter de leur mieux cette
+perfection si finement aimable. Elle, n’usait de son ascendant, de ses
+beaux dons de séduction que pour prêcher avec une efficace discrétion,
+et par l’exemple plus que par les discours, la vraie «vie dévote», la
+charité, la bonne humeur, la modestie dans les propos et dans les
+toilettes. Pour écrire l’_Introduction_ que François de Sales publiait
+vers le même temps, il est peu douteux qu’il s’était plus d’une fois
+inspiré d’elle.
+
+Ces quelques semaines passées à Annecy, sous la direction et comme à
+l’ombre du saint évêque de Genève furent à Mme de Chantal un délicieux
+avant-goût de la vie religieuse à laquelle elle aspirait: elle ne
+manquait aucun de ses sermons, aucune de ses instructions, recueillait
+ses avis et ses directions pour leur œuvre future, renouvelait ses vœux
+entre les mains de son «bienheureux Père», et, bien entendu,
+s’astreignait à toutes les pratiques et exercices de dévotion que sa
+piété lui suggérait. De retour à Dijon où son père l’accueillit «avec
+une joie non pareille», et où elle séjourna plusieurs mois, elle édifia
+tout le monde par l’éclat rayonnant de sa vertu. Le président Frémyot ne
+se lassait pas d’entendre parler de François de Sales, qu’il «honorait
+comme un saint». «C’est ma délicieuse suavité lui écrivait-il, de
+m’entretenir avec ma fille de Chantal, car elle ne nourrit mon âme que
+du miel céleste qu’elle a cueilli auprès de vous.»
+
+Les deux futurs saints s’écrivaient le plus souvent possible, et, si
+l’on en juge par les lettres de l’évêque de Genève, avec une tendresse
+et une confiance croissantes. Sans sortir de son rôle de directeur, et
+tout en maintenant au premier plan les conseils de spiritualité,
+François de Sales se laisse aller aux confidences, au plaisir de causer,
+de se détendre, d’associer à toute sa vie l’amie incomparable que Dieu
+lui a envoyée: «Vous me venez presque toujours à la traverse en ces
+exercices divins, lui écrivait-il un jour, sans néanmoins les traverser
+ni divertir, grâce à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère fille, de vous
+dire mes pensées? _Je pense qu’au moins ne fais-je pas mal_, et que vous
+les prendrez pour telles qu’elles sont.» Une autre fois: «Mon Dieu, ma
+bonne fille, que vos lettres me consolent et qu’elles me représentent
+vivement votre cœur et confiance en mon endroit, _mais avec une si pure
+pureté_, que je suis forcé de croire que cela vient de la même main de
+Dieu.» Et l’on sent que les mots lui manquent pour exprimer ce qu’il y a
+véritablement d’unique et de sacré dans cette affection que Dieu lui a
+mise au cœur: «Courage, courage, Jésus est nôtre: qu’à jamais nos cœurs
+soient à lui. Il m’a rendu, ma chère fille, et me rend tous les jours
+plus, ce me semble, au moins _plus sensiblement, plus suavement, du tout
+en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement vôtre_; mais vôtre
+en lui et par lui, à qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles,
+et à sa sainte Mère.»--A quelques jours de là: «Vous ne sauriez croire
+combien mon cœur s’affermit en nos résolutions, et comme toutes choses
+concourent à cet affermissement. Je m’en sens une suavité
+extraordinaire, comme aussi de l’amour que je vous porte; _car j’aime
+cet amour incomparablement. Il est fort, impliable et sans réserve, mais
+doux, facile, tout pur, tout tranquille; bref, si je ne me trompe, tout
+en Dieu. Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas? Mais où vais-je? Si ne
+rayerai-je pas ces paroles; elles sont trop véritables et hors de
+danger_. Dieu, qui voit les intimes replis de mon cœur, sait qu’il n’y a
+rien en ceci que pour lui et selon lui, sans lequel je veux, moyennant
+sa grâce, n’être rien à personne et que nul ne me soit rien; mais, en
+lui, je veux non seulement garder, mais je veux nourrir, et bien
+tendrement, cette unique affection. Mais, je le confesse, mon esprit
+n’avait pas congé de s’épancher comme cela; _il s’est échappé_; il lui
+faut pardonner pour cette fois, à la charge qu’il n’en dira plus mot.»
+
+Cette sainte affection, à la différence des affections purement
+humaines, n’abolit pas les autres tendresses; elle les épure, et les
+élève, voilà tout. Saint François de Sales a aimé d’autres âmes de
+femmes, que celle de Jeanne de Chantal, et celle-ci n’a pas été jalouse.
+Pareillement, l’amitié très tendre qu’elle professe pour l’évêque de
+Genève n’a nui à aucune de ses autres affections de femme. La mort n’a
+point effacé l’amour qu’elle portait à son mari; elle parle de lui si
+souvent qu’elle a peur d’être indiscrète, et il faut que François de
+Sales la rassure à ce sujet, et lui demande simplement, quand elle
+parlera du baron de Chantal, de le faire «avec sentiment d’un amour non
+point affaibli par le temps, mais bien affranchi et épuré par l’amour
+supérieur».
+
+Cet amour supérieur transfigure si bien tous les sentiments de la
+commune humanité que le saint évêque de Genève n’éprouve aucun scrupule
+à exprimer en toute simplicité ceux que lui inspire sa fille
+spirituelle. «Mon désir de vous aimer et d’être aimé de vous n’a point
+d’autre mesure que l’éternité», lui écrit-il. Et encore: «A Dieu, ma
+chère fille, que mon âme aime et chérit incomparablement, absolument,
+uniquement en Celui qui, pour nous aimer et se rendre notre amour, s’est
+rendu à la mort.» Quand le voyage à Annecy est décidé: «Mon Dieu,
+s’écrie-t-il, que vous serez la bienvenue, ma chère fille, et comme il
+m’est avis que mon âme embrasse la vôtre chèrement!» Un autre jour: «O
+Dieu, pourquoi vous dis-je tout ceci, sinon parce que mon cœur se met
+toujours au large et s’épanche sans borne quand il est avec le vôtre?»
+«Je vous dis tout», lui déclare-t-il encore. «Je voudrais que je ne
+fisse rien sans que vous le sussiez.» Lui, si humble, un jour qu’il est
+assez content d’un de ses sermons, il va jusqu’à lui avouer: «Il me
+semble que j’ai dit de belles choses.» Il est vrai qu’il s’empresse
+aussitôt d’ajouter avec sa bonhomie charmante: «Fallait-il pas que je
+vous disse cela? Mais non, ce n’est pas par vantance; oh! ce n’est que
+par liberté.» Liberté qui s’impose parfois des limites, mais comme à
+regret. Un jour, il écrit tout naïvement: «Oui, mon âme, ma fille...» A
+la réflexion, le premier vocatif lui paraît un peu fort, et il efface:
+«mon âme». Mais il se repent, et il écrit en marge: «_Je raye ce mot non
+pas de mon cœur, mais du papier._» Ne voyez-vous pas le sourire ému de
+Mme de Chantal en lisant cette lettre? Nul doute,--et si nous possédions
+ses lettres détruites, nous le saurions mieux encore,--nul doute qu’elle
+ne correspondît pleinement à cette pure et touchante tendresse. Quand
+mourut Mme de Boisy, François de Sales écrit à «sa fille bien-aimée» une
+fort belle lettre: «Car c’est à vous, à qui je parle, lui disait-il; à
+vous, à qui j’ai donné la place de cette mère en mon mémorial de la
+messe, _sans vous ôter celle que vous aviez, car je n’ai su le faire_,
+tant vous tenez ferme à ce que vous tenez en mon cœur; et par ainsi
+_vous y êtes la première et la dernière_.» Quel plus éloquent témoignage
+d’amour tout spirituel aurait-il pu donner?
+
+Pendant les mois qui suivirent son retour d’Annecy, Mme de Chantal avait
+grandement besoin d’être soutenue et réconfortée par les conseils et la
+tendre sollicitude du saint évêque de Genève. Le président Frémyot
+ignorait toujours les engagements sacrés qu’elle avait souscrits. On
+attendait, pour les lui révéler, une occasion favorable, et, comme il
+arrive si souvent en pareil cas, on ajournait perpétuellement, dans la
+crainte du coup qu’on allait lui porter. Lui, de son côté, peut-être
+pour l’arracher au triste milieu de Monthelon, aurait souhaité que sa
+fille se remariât. Un beau parti s’était présenté: un grand seigneur,
+ami du président, veuf, «extrêmement riche», et dont les enfants
+auraient pu épouser ceux de la baronne. «Cent et cent fois» rebuté, mais
+soutenu par les deux familles, il ne se décourageait pas. M. Frémyot
+«s’offensait» de ces refus, que toute la parenté blâmait sans
+indulgence. La pauvre veuve «souffrait un martyre», auprès duquel les
+persécutions dont elle avait été l’objet à Monthelon lui «semblaient des
+roses». Non qu’elle fût tentée de céder; mais faire de la peine à autrui
+lui était une douleur, et, scrupuleuse comme elle était, elle craignait
+«que tant de voix charmeresses ne fissent endormir son cœur en quelques
+complaisances mondaines». «Tant que je pouvais, dit-elle, je me tenais
+serrée à l’arbre de la Sainte Croix». Son «ferme courage» allait encore
+être soumis à une autre épreuve.
+
+L’époque fixée pour le mariage de Marie-Aimée et pour l’exode à Annecy
+approchait, et il était temps de mettre enfin le président au courant de
+ce qui avait été projeté. Tous les jours, Mme de Chantal se rendait
+auprès de son père, épiant l’heure propice, et tous les jours elle
+remettait sa résolution. Enfin, le jour de la saint Jean, voyant M.
+Frémyot seul, elle se décida. L’idée de la douleur qu’elle allait causer
+la torturait. Elle se mit à genoux, invoqua du plus profond de son cœur
+le secours divin, et elle entra dans la chambre paternelle. Faisant
+venir fort habilement les choses de très loin, elle commença par dire
+«qu’il lui fâchait fort d’élever ses filles chez son beau-père, parce
+que cette maison n’était pas conduite comme elle eût désiré». La réponse
+ne se fit pas attendre. La fille aînée allait se marier et on la
+confierait à Mme de Boisy. Les deux cadettes étaient d’âge à entrer chez
+les Ursulines, où elles étudieraient leur vocation. Quant à
+Celse-Bénigne, le président s’en était déjà chargé, et sous la direction
+de l’ancien précepteur de son oncle André, le bon abbé Robert, il
+poursuivait ses études. Alors, prenant son courage à deux mains, et,
+«avec grand battement de cœur», la baronne déclara: «Monsieur, mon très
+bon père, ne trouvez pas mauvais si je vous dis que par cette bonne
+disposition je me vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui
+m’appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde, et à me consacrer
+entièrement au divin service.»
+
+A ces mots, le vieillard,--il avait soixante et onze ans,--fondit en
+larmes. En entendant les «remontrances si paternellement tendres» qu’il
+lui adressa, Mme de Chantal était au supplice et, sans l’aide de Dieu,
+elle eût senti son courage faiblir. Pour apaiser cette grande douleur,
+elle déclara «qu’il n’y avait encore rien de fait», qu’elle avait cru
+devoir s’ouvrir de cette «inspiration» à son bon père, comme elle s’en
+était ouverte à Monseigneur de Genève, lequel lui avait dit «qu’elle
+était d’en haut» et «qu’il fallait prendre garde à la conscience». «A
+cela, ce bon père se ramassa un peu auprès de Notre-Seigneur», puis il
+dit: «Il faut confesser que Monseigneur de Genève a l’esprit de Dieu;
+d’une chose, je vous prie, que vous ne résolviez rien avec lui que je ne
+lui aie parlé.» Elle promit tout, ajoutant que «n’ayant point d’attache»
+à ses propres sentiments, elle s’en remettrait à leur décision commune.
+M. Frémyot fut «ravi d’aise» de l’entendre parler ainsi, «et ils
+demeurèrent aussi satisfaits que devant». Elle était d’ailleurs tout
+heureuse du tour qu’avait pris ce premier et décisif entretien.
+
+Peu après, elle retourna à Monthelon; et là, «sans faire semblant de
+rien», elle mit ordre à toutes ses affaires et redoubla d’attentions
+pour se concilier ceux qu’elle présumait devoir s’opposer à ses projets.
+En même temps, elle faisait prier de toutes parts, et en compagnie de
+plusieurs personnes dévotes, elle s’entraînait à divers exercices de vie
+religieuse. Son père et son frère, l’archevêque de Bourges, étaient
+allés passer leurs vacances à Thôtes; elle s’y rendit, peut-être dans
+l’espoir de les gagner définitivement à sa cause. «Monseigneur de
+Bourges, qui l’aimait uniquement, lui dit sans préface que jamais, au
+grand jamais elle ne devait penser à se retirer d’avec eux.» Le
+président Frémyot l’entretint plus à loisir et «avec des tendresses
+paternelles incomparables» lui dit que, toutes réflexions faites, il
+estimait qu’elle devait «se contenter de la liberté qu’on lui laissait
+de vivre tant dévotement qu’il lui plairait» dans sa condition viduale.
+Elle, «sans faire de l’étonnée ni de la pressante», répondait «avec une
+humble soumission» que, tout en «exposant ses inspirations à ceux qui en
+devaient juger», elle ne demandait qu’à obéir. Son père «ajustait à son
+désir» toute sorte de raisons tirées de l’Écriture et lui prodiguait des
+tendresses sensibles et des paroles affectives plus qu’il n’en avait
+jamais eu»; elle-même éprouvait «de grandes tendretés d’amour pour son
+père et pour ses enfants». Mais, redoublant de prières, elle reconnut,
+«par une lumière surnaturelle», que tout cela n’était que «malice du
+diable»; et, se redisant sans cesse: «Si je plaisais aux hommes, je ne
+serais pas servante de Jésus-Christ», elle se sentait, «en sa partie
+supérieure», prise d’un si ardent désir de Dieu, qu’elle ne parvenait
+plus à dissimuler. Son père s’en apercevant, pria l’archevêque de
+Bourges de la «divertir de ses desseins»; mais elle, plus libre avec un
+frère qu’avec un père, lui déclara qu’elle «ne pouvait pas _trahir son
+âme_» et donner pour une simple imagination l’inspiration divine; que
+d’ailleurs elle ne recherchait que la volonté de Dieu, et que, quand
+cette volonté lui serait dévoilée par l’évêque de Genève, elle s’y
+soumettrait docilement, quelle qu’elle fût. Monseigneur Frémyot fut très
+frappé de ce discours; il communiqua ses impressions à son père. Et,
+d’un commun accord, on ne revint plus sur cette question, et l’on
+attendit la prochaine arrivée de François de Sales.
+
+Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il devait bénir le
+mariage, arriva à Monthelon vers le 10 octobre 1609. Le 13, devant toute
+la famille réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux:
+Marie-Aimée n’avait que douze ans. Ces mariages si précoces entre
+enfants, qui vivaient ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on
+sait, fréquents alors dans la haute société. A cette fête familiale «on
+se réjouit modérément, et la présence du saint prélat et de Mme de
+Chantal inspirèrent tant de respect que, contre l’usage, tout y fut
+honnête et modeste». Le surlendemain, une longue conférence eut lieu
+entre le président Frémyot, son fils André et l’évêque de Genève.
+Pendant ce temps-là, Mme de Chantal priait Dieu «à chaudes larmes» pour
+qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence achevée, on la fit
+appeler, et avec un grand courage, elle alla «comparaître devant ses
+juges». A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit avec une
+fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration François de Sales,
+lequel, «se tenant fort recueilli en soi-même», «ne sonnait mot». Elle
+exposa «l’état auquel elle avait mis le bien de ses enfants, et comme
+elle les laisserait sans procès, sans brouilleries et sans dettes». Fier
+de sa fille, le président ne put s’empêcher de dire: «Cette femme a
+considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point mangé son pain en
+oisiveté.» Elle retraça toute l’histoire de sa vocation, et elle conclut
+«que, lorsque, comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul, ils
+trouveraient des abîmes de raisons pour approuver son dessein». En un
+mot, elle eut réponse à tout, et il fallut bien «se ranger aux volontés
+de Dieu».
+
+Restait la grande question de savoir où s’établirait la congrégation
+nouvelle. M. Frémyot penchait pour Dijon, son fils pour Autun ou
+Bourges. Mme de Chantal reprit alors la parole et se dit «obligée»
+d’accompagner à Annecy «sa petite baronne si jeunette»; la liberté dont
+elle jouirait au début lui permettrait de veiller aux intérêts de tous
+ses enfants; aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières filles et
+les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé. Ce que voyant, François
+de Sales intervint et, esquissant tout son projet, il affirma que, «pour
+quelques années», il serait loisible à la fondatrice de l’ordre futur de
+faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle jugerait nécessaires. Cette
+promesse «ravit d’aise» le président et son fils. Appréciant comme il
+convenait «l’esprit tout divin» qui animait le saint évêque, «ils
+donnèrent un absolu consentement à ses propositions, et se séparèrent,
+bénissant Dieu d’une si sainte entreprise».
+
+Le lendemain, «voulant battre le fer tandis qu’il était chaud», Mme de
+Chantal demanda qu’on lui fixât la date de sa «retraite». On décida
+qu’au bout de six semaines ou deux mois «elle pourrait se retirer». Très
+heureuse de cette décision, elle pria son père d’informer son beau-père.
+Celui-ci, qui avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa
+manière cette grave et charmante belle-fille, poussa les hauts cris,
+versa d’abondantes larmes et ne voulut rien entendre. Très touché et
+cédant sans doute au désir très humain de se séparer de sa fille le plus
+tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière qu’on ne pouvait
+causer une telle peine au vieux gentilhomme et qu’il lui faudrait
+«absolument» retarder son départ d’un an ou deux. Mme de Chantal
+répondit que les ordres de Dieu n’admettaient point de délai, et qu’elle
+«prendrait soin de gagner son beau-père»: «ce qu’elle fit, nous dit-on,
+fort sagement et heureusement». A cette ferme et lucide volonté, à cette
+sagesse illuminée de piété, alliée à tant de tact et de bonne grâce, nul
+ne savait résister.
+
+Le dimanche suivant, par les soins de Mme de Chantal, tous les gens de
+la maison et beaucoup du voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève
+et communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la messe paroissiale, et
+l’allocution qu’il prononça à cette occasion fut si touchante qu’elle
+détermina une conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil du
+saint, une jeune fille d’excellente famille, Jeanne-Charlotte de
+Bréchard, se résolut à «courir même fortune que Mme de Chantal», son
+amie. Et quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction
+générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie, avec son jeune
+frère. Le président Frémyot, son fils et sa fille les accompagnèrent
+jusqu’à Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François de Sales
+visita et bénit les malades; et là, «entre les pauvres de
+Notre-Seigneur», on se sépara.
+
+La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne put avoir lieu qu’au
+printemps suivant. A la veille de ce voyage, un double deuil simultané
+vint frapper au cœur, dans leurs plus chères affections, le saint évêque
+et «sa fille bien-aimée». Celle-ci perdit assez subitement sa dernière
+fille, Charlotte, âgée de dix ans, qui annonçait les plus heureuses
+dispositions, et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière. Nous
+imaginons aisément la douleur de cette «vraie mère». Quand François de
+Sales en reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa mère: nous
+avons la lettre très chrétiennement résignée, mais fort humainement
+douloureuse qu’il écrivit à cette occasion à Mme de Chantal: «Au
+demourant, encore faut-il vous dire que j’eus le courage de lui donner
+la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la bouche et lui donner
+le dernier baiser de paix à l’instant de son trépas. _Après quoi, le
+cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n’avais
+fait dès que je suis d’Église_; mais ce fut sans amertume spirituelle,
+grâces à Dieu.» Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur
+meurtri de son amie qui voyait disparaître une femme excellente, sur
+laquelle elle comptait pour servir de seconde mère à sa petite baronne!
+Raison de plus pour partir avec elle et ne la point quitter.
+
+Le départ de Monthelon fut fixé «au jour des brandons», c’est-à-dire au
+premier dimanche de carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu
+chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts les gens du pays,
+éplorés, étaient accourus pour dire adieu à «leur bonne dame». Des
+scènes émouvantes eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a vivement
+décrites. «Les pauvres faisaient un escadron si lamentable, qu’ils
+arrachaient des larmes des plus assurés, criant à haute voix; aussi,
+certes, chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère; ceux du logis
+faisaient des cris si hauts, que des capucins, qui étaient présents,
+avaient prou à faire aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire,
+afin que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un enfant
+d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement, et en pleurant bien fort,
+s’adressant à ceux qui avaient été contraires à cette digne Mère: «La
+lumière vous est ôtée, parce que vous avez voulu l’éteindre; faites
+pénitence.» Quand parut le vieux baron de Chantal, l’émotion redoubla:
+il versait d’abondantes larmes, «il pâmait presque». Sa belle-fille se
+jeta à ses genoux, lui demandant pardon des mécontentements qu’elle
+avait pu lui donner, lui recommandant son petit-fils. Le vieillard ne
+put répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait. Et elle,
+sereine et douce, dit adieu à tous, «les caressant tous les uns après
+les autres», avec des paroles d’affection et de piété. «_Spécialement
+elle embrassa les pauvres_, les conjurant fort de bien prier
+Notre-Seigneur pour elle.» Après quoi, elle monta en carrosse avec son
+gendre, ses deux filles et Mlle de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun
+d’une grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés, secourus,
+soulagés, et qui garderont pieusement et fidèlement son vivant souvenir.
+
+A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de dévotion de la
+ville, fit ses adieux au couvent des capucins,--l’un d’entre eux reçut
+d’elle la mission de préparer son beau-père à la mort,--et à l’hôpital,
+où elle laissa des aumônes; et deux jours après, elle arrivait à Dijon.
+
+Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant et les
+consolant par sa présence, visitant tous les sanctuaires de la ville et
+des environs et y priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son
+départ, tous ses proches se réunirent dans la maison du président
+Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter l’émotion générale par la vue de
+ses larmes qu’il ne pouvait pas retenir, s’était retiré dans son
+cabinet. Mme de Chantal embrassa tous ses parents l’un après l’autre:
+tous pleuraient amèrement; elle seule ne pleurait pas, mais son visage
+trahissait sa douleur. Quand vint le tour de son fils, le charmant
+Celse-Bénigne, âgé de quinze ans, et qu’elle «aimait amoureusement»,
+celui-ci se jeta à ses pieds et lui tint un discours émouvant, auquel
+elle eut la force de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au
+moment où elle allait se rendre chez son père, dans un mouvement de
+gracieux enfantillage, il alla se coucher sur le seuil de la porte,
+disant que, puisqu’il ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui
+passât sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater, s’arrêta et
+versa quelques larmes.--«Madame, eh quoi! lui dit l’importun abbé
+Robert, les larmes d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à
+votre constance?» Mais, elle, souriant à travers ses pleurs: «Nullement;
+mais que voulez-vous? je suis mère!...» Et elle passa. Une grande pitié
+la saisit quand elle vit venir à elle son père tout en larmes, et elle
+dut faire appel à tout son courage et à l’assistance divine pour ne pas
+défaillir. Ils s’entretinrent longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils
+avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se revoir. Enfin elle
+se mit à genoux et demanda la bénédiction paternelle. Lui, «levant ses
+mains, ses yeux et son cœur au ciel», prononça ces paroles: «Il ne
+m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à redire à ce que votre
+Providence a conclu en son décret éternel; j’y acquiesce de tout mon
+cœur, et consacre de mes propres mains, sur l’autel de votre volonté,
+cette unique fille, qui m’est aussi chère qu’Isaac était à votre
+serviteur Abraham.» Puis il releva son enfant, et, chrétien stoïque
+jusqu’au bout, en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit:
+«Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux
+le cours de nos justes larmes, pour faire plus d’hommage à la divine
+volonté, et encore _afin que le monde ne pense point que notre constance
+soit ébranlée_.»
+
+Après quoi, la pieuse caravane se mit en route. Mme de Chantal se
+sentait si heureuse qu’au sortir des portes de Dijon, elle chanta, avec
+Mme de Bréchard, les psaumes de la délivrance. Sur la route, elle
+s’enquérait des malades et leur prodiguait ses soins, en se recommandant
+à leurs prières. On passa par Genève, mais sans se faire connaître.
+Quand l’approche de la petite troupe fut signalée, saint François de
+Sales et vingt-cinq seigneurs et dames montèrent à cheval et allèrent
+au-devant de «celle qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur».
+Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice de la Visitation
+faisait son entrée dans Annecy le jour des Rameaux, 4 avril 1610.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE DÉTACHEMENT DE L’AMOUR DIVIN
+
+
+Mme de Chantal apportait à saint François de Sales une très belle lettre
+du président Frémyot. Le grand vieillard s’y peignait tout entier, avec
+ce mélange mélancolique de tendresse, de virile résignation chrétienne,
+de dignité fière qui l’apparente de très près aux héros de Corneille.
+«Monseigneur, y disait-il, ce papier devrait être marqué de plus de
+larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle, pour ce monde,
+j’avais mis la meilleure partie de ma consolation et du repos de ma
+misérable vieillesse, s’en va et me laisse père sans enfants.»
+Toutefois, à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a trouvé si
+saintement résigné, «il se résout et conforme à ce qui plaît à Dieu; et
+puisqu’il veut avoir ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que
+j’aime mieux son contentement avec le repos de sa conscience, que mes
+propres affections. Elle s’en va donc consacrer à Dieu, _mais c’est à la
+charge qu’elle n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et
+tendrement aimée._» Elle emmène comme gages ses deux filles. «Pour son
+fils, j’en aurai le soin qu’un bon père doit aux siens; et tant que Dieu
+aura agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misères, _je
+le ferai instituer en tout honneur et vertu_.» Ah! que c’est bien là le
+langage qui convient au père de Jeanne de Chantal!
+
+Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû être insensible au
+charme du joli coin de Savoie qui va être le berceau de sa congrégation
+naissante. Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au loin de
+hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes collines, avec son
+mur d’enceinte, ses multiples canaux, ses rues à arcades, ses maisons à
+galeries de bois, son vieux et massif château aux puissantes tours
+crénelées qui la surplombe, la petite ville, résidence du duc de
+Nemours, avait un aspect mi-italien, mi-français qui lui donnait la
+physionomie la plus avenante du monde. Mme de Chantal s’attacha vite à
+son «petit Nessy».
+
+La semaine sainte s’y passa en exercices de piété et en conférences. Les
+fêtes de Pâques terminées, Mme de Chantal se rendit avec ses filles au
+château de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune ménage.
+Après quoi, elle revint à Annecy, où François de Sales l’attendait pour
+lui préparer un «havre de grâce et de consolation». Il aurait voulu
+«commencer la congrégation» le jour de la Pentecôte. Des difficultés
+s’étant présentées, on dut ajourner. L’évêque avait acheté moitié à
+crédit une petite maison bien modeste, presque au bord du lac, dans un
+faubourg de la ville. Une cour d’un côté; un verger de l’autre, séparé
+de la maison par une route, mais communiquant avec elle par une galerie
+en bois, couverte, et qui formait comme un pont au-dessus du chemin. Il
+était tout heureux de son acquisition, et d’avoir «trouvé une ruche pour
+ses pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes».
+Bien vite, on aménagea la maison, et on y dressa un oratoire; le saint,
+de son côté, jetait les bases d’un règlement spirituel. Mme de Chantal
+avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses biens, même à son
+douaire, se contentant d’une petite pension viagère que lui servait
+l’archevêque de Bourges. Elle n’avait gardé que «dix écus qu’elle avait
+dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en ôter». Enfin, le 6 juin,
+jour de la sainte Trinité et fête de saint Claude, la «délivrance du
+monde» fut un fait accompli.
+
+La petite maison du faubourg de la Perrière n’abrita tout d’abord que
+trois religieuses: Mme de Chantal, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Une
+humble fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait de
+tourière. Après une communion fervente, les trois visitandines, en
+compagnie des filles spirituelles de l’évêque, visitèrent les églises de
+la ville, puis, vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la
+bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles émues et remit à
+la mère de Chantal un abrégé des constitutions de l’ordre, écrit de sa
+propre main. Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et l’heure
+de cette «retraite», une grande foule s’était assemblée, sur le passage
+des futures religieuses qui étaient conduites par trois des frères de
+l’évêque à leur demeure définitive; tout le reste de la noblesse et du
+peuple suivait. Il fallut fendre toute cette presse pour entrer dans la
+petite chapelle où s’étaient réunies nombre de dames de la ville qui
+voulaient embrasser encore une fois celles qui les quittaient. Enfin, la
+nuit venue, les trois femmes, restées seules, se mirent à genoux pour
+rendre grâces à Dieu; puis elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les
+deux plus jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance et
+se jurant entre elles «une éternelle et sainte dilection».
+
+Après la prière et «le salut à ses deux chères premières filles», la
+mère de Chantal leur lut les règlements que l’évêque lui avait remis et
+qui, depuis, ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de ses
+constantes méditations. Il était assez tard: les trois religieuses
+firent leur examen, dirent les litanies de la Sainte Vierge, et
+quittèrent avec une joie indicible leur modeste habit du monde, l’une
+d’elles, la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur certains
+«attifets» qu’elle avait conservés. Dès ce premier soir, elles
+commencèrent à observer le grand silence. Jamais Mlle de Bréchard et
+Mlle Favre n’avaient dormi d’un aussi doux sommeil que cette première
+nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement de la mère de Chantal,
+qui dormit fort peu cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine
+présence, la joie profonde et reconnaissante qu’elle éprouvait la
+tinrent éveillée. Puis, vers deux heures du matin, au moment où elle
+s’endormait, son «ennemi» qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut
+formidable, revint à la charge, lui représentant toutes les difficultés
+de sa tâche. Deux heures durant, elle fut en proie aux troubles les plus
+douloureux. Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement, lui
+rendit, avec «de grandes lumières», «sa sainte, joyeuse et amoureuse
+paix». Cinq heures sonnèrent: la mère de Chantal se leva la première et
+alla réveiller «ses deux filles». Chacune se revêtit avec une joie
+extrême de son habit de noviciat, qui n’était qu’un habit commun, «mais
+ravalé à l’extrémité de la modestie et humilité chrétienne». Après
+s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans leur petit chœur
+faire leur oraison mentale. A la douce joie qu’elles éprouvaient, au
+courage surhumain dont elles se sentaient animées, elles sentaient bien
+que la divine Bonté avait répondu à leur appel.
+
+A huit heures, François de Sales vint dire la messe et donner la
+communion à la communauté naissante. Après la messe, «il leur donna la
+clôture pour toute cette première année de leur noviciat». Elles
+quittèrent leur nom de dames, donnèrent à Mme de Chantal le nom de Mère
+et prirent entre elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à
+étudier le petit Office de la Vierge que, quelques jours après, elles
+purent dire en public. La mère de Chantal s’exerçait fort péniblement à
+bien prononcer le latin; elle y avait, paraît-il, une difficulté
+extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François de Sales, et
+futur évêque de Genève, venait apprendre aux trois visitandines les
+cérémonies de l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué; l’évêque
+lui-même mit la main aux chants que devaient adopter «ses petites
+colombes», et qu’il ne trouvait jamais assez simples. On n’avait fait,
+dans la petite maison de la galerie, aucune espèce de provision: des
+dons, des aumônes y suppléèrent; un petit baril de vin dura plus d’un
+an. En dépit des privations, des accidents de santé, les «cloîtrières»,
+comblées de grâces divines, se trouvaient parfaitement heureuses et
+auraient voulu prolonger indéfiniment l’adorable idylle. Ce temps de
+noviciat, ce fut vraiment la lune de miel de la congrégation naissante.
+Saint François de Sales aimait dire que «si on eût voulu dépeindre au
+naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total oubli des choses de
+la terre, à cela joindre une protection visible de la Providence
+céleste, il n’y avait qu’à regarder la première naissance de la maison
+de la Visitation de Sainte-Marie».
+
+Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de Savoie, en particulier,
+des vocations nouvelles surgissaient. Bientôt la petite maison du
+faubourg de la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de
+complexion fort délicate; l’une d’elles même ne devait pas tarder à
+mourir. On murmurait de ces admissions: «Que voulez-vous? disait
+l’évêque de Genève, je suis partisan des infirmes.» Il savait bien, le
+saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas venu uniquement pour les
+privilégiés de la vigueur physique et de la santé.
+
+Telle était aussi la persuasion intime de la mère de Chantal, qui,
+pendant ces premières années de vie religieuse, fut très souvent malade.
+François de Sales estimait que cet état était particulièrement favorable
+à «la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations et maladies sont
+fort propres pour donner de l’avancement, à cause de tant de solides
+résignations qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur». A ces progrès
+spirituels il travaillait lui-même, par ses entretiens, ses conseils,
+ses exhortations, par tout le minutieux détail d’une direction très
+vigilante et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le
+fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de désobéissance, ou
+plutôt de faiblesse qui peut nous sembler bien insignifiant,--il
+s’agissait de quelques pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la
+mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à utiliser pour
+l’ornement de la chapelle,--il lui exprima son déplaisir «d’une façon
+grave et d’une voix puissante», et la laissa pleurer longuement avant de
+la consoler. Cette âme lui était si chère, qu’il la voulait parfaite. Le
+plus souvent possible il va voir «sa toute chère fille», s’intéresse à
+tous les menus faits de sa vie, la console et la réconforte quand meurt
+son père ou quand elle s’inquiète trop vivement de son fils. Quand il ne
+peut aller la voir, il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la
+plus chaude et de la plus pure tendresse: «Bonsoir, la fille de mon
+cœur, ou plutôt ma fille et mon cœur...» «Bonsoir, mon cher courage, mon
+enfant. Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon cœur et le cœur de
+mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu...» A
+la lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme, toute consumée
+de l’amour divin.
+
+Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude, fut fixé pour la
+profession. Saint François de Sales régla tous les détails de la
+cérémonie. Une grave question fut celle du voile. La mère de Chantal
+proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis un voile de crêpe:
+l’évêque trouva cela «trop délicat et trop riche» et choisit l’étamine.
+Comme on n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en tailla dans
+une ancienne robe de la mère de Chantal. On ajusta l’un des voiles sur
+la tête de la mère de Bréchard, et, entre plusieurs «façons», François
+de Sales adopta «la plus simple et moins façonnée»; lui-même, «prenant
+des ciseaux, arrondit le voile par derrière comme il est à présent».
+Après quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut des plus
+modestes: de simples draps blancs sur lesquels on avait piqué de petits
+bouquets de fleurs rustiques servaient de tapisseries.
+
+Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses trois chères filles et
+leur adresser ses exhortations paternelles. «Son visage était en feu. On
+voyait reluire sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une
+majestueuse gravité tout extraordinaire.» La mère de Chantal, sa
+confession faite, renouvelle ses vœux en ces termes: «Je renouvelle et
+reconfirme mes vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre divine
+Majesté, en la personne de Messire François de Sales, votre bien-aimé et
+très digne évêque de Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en ce
+monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne très irrévocablement et
+sans réserve à votre divine Majesté, en la présence de Messire François
+et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise de ce grand
+Père de mon âme que vous m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait
+amour à l’obéissance.» Après l’évangile, saint François de Sales, en
+habits pontificaux, monte en chaire et prononce une touchante
+allocution: «Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que la
+Providence de Dieu a semées dans ce petit coin de terre, se
+multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d’une
+grande prospérité et sera glorifiée en elles.» Assises par terre dans le
+sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole sacrée avec un
+ravissement qui se peint sur leur visage. Puis, elles s’agenouillent sur
+le marchepied de l’autel; on chante le _Veni Creator_, et les cérémonies
+de la profession commencent.
+
+Les cérémonies rituelles, saint François de Sales les a acceptées, mais
+en les adaptant à son dessein particulier, à la grande pensée d’amour
+qui est son génie même; il a rédigé lui-même les prières. Il prie
+d’abord un moment; puis les trois religieuses, successivement, les mains
+étendues, d’une voix grave et tremblante d’émotion, prononcent l’acte de
+profession. Après quoi, elles s’agenouillent aux pieds du saint évêque
+qui leur met au cou une petite croix d’argent et qui, dépliant les
+voiles, les dispose sur leurs têtes, en disant: «Ceci vous sera un voile
+sur vos yeux, contre tous les regards des hommes, et un signe sacré,
+afin que vous ne receviez jamais aucun signe d’amour que celui de
+Jésus-Christ.»
+
+Puis, toutes trois se courbent le visage contre terre; on les recouvre
+d’un drap de mort: on prononce sur elles les douloureuses paroles de
+Job; et tandis que l’assistance récite le _De profundis_, l’évêque les
+asperge d’eau bénite comme il ferait d’un cadavre. Elles se relèvent
+alors; et tandis que des chants joyeux se font entendre, François de
+Sales place dans leurs mains un crucifix. «Mon bien-aimé est tout mien,
+dit la mère de Chantal, et je suis toute sienne. Je ne pourrai jamais
+l’abandonner pour regarder aucun homme; car à lui je suis tout unie par
+charité, et sa bonté surpasse tous les amours du monde. O mon Dieu,
+détournez mes yeux de la vanité, et que nulle injustice ne me domine!»
+Cela fait, on lui donne un cierge allumé, et elle ajoute: «O Seigneur,
+votre parole est une lampe à mes pieds et une lumière dans mon chemin.
+Votre lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse à mon cœur.»
+La cérémonie est achevée: les sœurs se retirent dans le chœur des
+religieuses. En y entrant, la mère de Chantal s’écrie spontanément:
+«C’est ici le lieu de mon repos; j’y habiterai à jamais», et cette
+parole fut depuis ajoutée aux formules de la profession. Quelques-uns
+des assistants furent autorisés par l’évêque à saluer, mais très
+brièvement, les nouvelles religieuses, et on les laissa «en paix
+savourer le don de Dieu».
+
+La clôture étant levée, la question se posait maintenant pour la mère de
+Chantal d’aller en Bourgogne pour régler la succession paternelle et
+mettre ordre aux affaires de ses enfants. Elle partit le 23 août,
+accompagnée de la mère Favre et de son gendre, bénie du saint évêque,
+entre les mains duquel elle avait prononcé le vœu de pauvreté. Elle
+avait auparavant reçu l’oblation de deux nouvelles religieuses, la mère
+Roget et la mère de Châtel, et elle laissait, pour diriger la petite
+communauté, la mère de Bréchard. Son absence dura quatre mois. A Dijon,
+à Monthelon, à Bourbilly, elle fut accueillie à bras ouverts par tous
+ceux qui la connaissaient: elle ne sortait guère que pour aller aux
+églises, mais elle recevait et voyait beaucoup de monde, qu’elle
+édifiait par sa piété, sa vertu, son avenante et fine bonté, et qu’elle
+émerveillait aussi par son sens des affaires et l’alerte souplesse de
+son esprit. Elle mit son fils au collège des Godrans, à Dijon, elle le
+confia à son oncle, Claude Frémyot, président aux Comptes. A Dijon et à
+Monthelon elle eut fort à se défendre contre les instances de ses
+parents qui, sous toute sorte de prétextes, auraient voulu qu’elle
+rentrât dans le siècle, ou tout au moins qu’elle prolongeât son séjour
+parmi eux. Soutenue par les conseils de saint François de Sales qui ne
+se lassait pas d’écrire à celle qu’il appelait «ma chère fille toute
+mienne», elle se dérobait avec une douce obstination et, ses affaires
+une fois réglées, elle repartait pour Annecy, où elle arrivait la veille
+de Noël.
+
+Bien qu’elle fût très lasse de son long voyage fait à cheval et en plein
+hiver, elle voulut, après avoir longuement conféré avec l’évêque,
+officier à l’office de la nuit, où elle assista tout au long. La joie et
+la dévotion des autres religieuses étaient grandes. Elles avaient été
+fort éprouvées en son absence: elles avaient presque toutes été malades,
+et l’une d’elles, la mère Péronne de Châtel, avait été sur le point de
+mourir, donnant aux sœurs qui la soignaient avec un dévouement
+inlassable d’admirables exemples de vertu chrétienne, de courage et de
+résignation. «Comblées de beaucoup de grâces surnaturelles», heureuses
+d’avoir pu sauver leur chère sœur Péronne, elles attendaient avec
+quelque impatience le retour de la mère de Chantal. Celle-ci, joignant à
+tous ses autres vœux celui «de faire toujours ce qu’elle connaîtrait
+être le plus parfait et agréable à Dieu», tint, le dernier jour de
+l’année, le premier chapitre annuel: elle-même fut nommée supérieure; la
+sœur Favre assistante, et les autres «officières» reçurent leurs
+attributions respectives. Cela fait, la mère Favre se mit à genoux et
+dit: «Ma Mère, nous demandons l’obédience pour visiter les malades.» Le
+lendemain, 1er janvier 1612, après les grâces du dîner, la Mère de
+Chantal désigna telle et telle religieuse pour aller visiter les
+pauvres; elle-même, accompagnée de la mère Favre, fit ce jour même les
+premières visites. Elle se retrouvait, plus compatissante encore s’il
+est possible, l’admirable servante des pauvres et des malades qu’elle
+avait été naguère à Monthelon et à Bourbilly, descendant aux soins les
+plus répugnants, toujours aimable, «avec un visage doux, recueilli en
+Dieu, affable et joyeux». Et elle allait par la ville, «le voile baissé
+sur le visage», édifiant tous les passants, accompagnée d’une ou deux
+religieuses, l’une portant des vivres et des remèdes, l’autre du linge
+et des vêtements chauds. «J’ai toujours cru, disait-elle, qu’en la
+personne de ces pauvres, j’essuie les plaies de Jésus-Christ.» Et «cet
+exercice de charité était son occupation quotidienne et les délices de
+sa ferveur».
+
+Ces exercices de charité n’eurent qu’un temps: au bout de quelques
+années, sur les instances du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon,
+la clôture fut rétablie et les religieuses de la Visitation rendues à la
+vie purement contemplative. Peut-être était-ce là le génie secret, la
+vocation intime de la congrégation nouvelle, et c’est bien dans ce sens
+qu’elle s’est ultérieurement développée. Mais il semble pourtant que
+saint François de Sales tout d’abord n’ait pas conçu les choses ainsi.
+Il serait assurément un peu excessif de prétendre, comme on l’a fait,
+qu’il ait eu l’idée d’un ordre féminin qui fût comme le prototype des
+futures sœurs de Saint Vincent de Paul. Mais il attachait une grande
+importance aux œuvres, et il avait d’abord voulu mettre «ses chères
+filles» sous le patronage de sainte Marthe. Puis il avait changé d’avis,
+et, conformément au vœu secret de Mme de Chantal, il les avait
+consacrées à la Sainte Vierge et décidé qu’elles s’appelleraient les
+filles de la Visitation Sainte Marie: «la Visitation», ce mot lui
+paraissait symboliser à la fois la visite des pauvres et des malades et
+les sentiments de la Sainte Vierge quand, s’arrachant à la solitude,
+elle alla voir sainte Élisabeth. Le double aspect de sa conception
+primitive, la tendance mystique, la principale apparemment, et la
+tendance active, se trouvaient ainsi exprimées. Il avait rêvé d’une
+congrégation fort différente de celles qui existaient jusqu’alors, d’une
+congrégation ouverte à toute sorte de catégories sociales, hospitalière
+aux «infirmes», et où la vie contemplative et la vie active
+s’harmoniseraient dans un juste équilibre. «Sans beaucoup d’austérités
+corporelles, écrivait-il, elles pratiquent toutes les vertus
+essentielles de la dévotion. Elles disent l’office de Notre-Dame, font
+l’oraison mentale. Elles ont le travail, le silence, l’obéissance,
+l’humilité, l’exception de toute propriété, et, autant qu’en monastère
+du monde, leur vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande
+édification; après leur profession, elles iront servir les malades, Dieu
+aidant, avec une grande humilité.» Pas de vœux solennels, une simple
+demi-clôture, qui interdirait l’entrée du couvent aux profanes, mais
+n’empêcherait pas les sœurs de sortir. «Mon dessein avait toujours été,
+disait saint François de Sales, d’unir ces deux choses,--vie intérieure
+et œuvres de charité,--par un tempérament si juste qu’au lieu de se
+détruire, elles s’aidassent mutuellement et que les sœurs, _en
+travaillant à leur propre sanctification, procurassent en même temps le
+soulagement et le salut du prochain_. Leur prescrire aujourd’hui la
+clôture, _ce serait détruire une partie essentielle de l’Institut_.»
+
+Mais comme tous les vrais hommes d’action, l’évêque de Genève ne
+s’obstinait pas dans ses idées personnelles; il les lançait dans la vie,
+laissant à la réalité le soin de les vérifier, de les éprouver, de les
+démentir ou de les modifier, bref, de les faire vivre, si elles étaient
+viables, de les ruiner, si elles ne l’étaient pas. Les objections,
+l’autorité surtout du cardinal de Marquemont, qui semble avoir été un
+esprit fort étroit, autoritaire et très fermé aux nouveautés, peut-être
+aussi les aspirations intimes de quelques-unes des premières
+visitandines l’ayant amené à capituler, à revenir sur un point qu’il
+jugeait «essentiel», il le fit «sans un brin de répugnance». Si, dans
+son for intérieur, il a pu regretter parfois son premier rêve, sa haute
+idée d’un centre féminin d’amour divin qui rayonnerait et s’épanouirait
+dans la société laïque en œuvres vives de charité et de bienfaisance, il
+dut se dire qu’un autre réaliserait son idéal, et triompherait des
+obstacles auxquels il s’était lui-même heurté. «Je ne sais pourquoi,
+déclarait-il en souriant, on m’appelle fondateur d’ordre: car je n’ai
+pas fait ce que je voulais, et j’ai fait ce que je ne voulais pas.» Il a
+sacrifié Marthe à Marie, mais en pensant comme le divin Maître que Marie
+avait pris la meilleure part.
+
+Aux directions qu’elle recevait du saint évêque, la mère de Chantal
+obéissait avec une si scrupuleuse docilité que, la transformation de la
+Visitation une fois accomplie, elle ne nous laisse jamais percevoir
+l’écho, même affaibli, de ses préférences personnelles. On peut
+conjecturer cependant qu’elle a dû soutenir et encourager l’évêque de
+Genève dans ses longues résistances, et que, parmi les devoirs de sa
+charge, les œuvres charitables étaient celles qui coûtaient peut-être le
+moins à l’ardente bonté de son cœur. Elle avait littéralement le génie
+de la charité. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy les
+détails saintement réalistes qu’elle nous donne sur l’activité déployée
+par l’admirable femme pour soulager les maux de l’âme et du corps qui
+lui étaient signalés. Il y a notamment une histoire de pauvre fille
+perdue qu’elle a sauvée d’une effroyable misère physique et morale et
+qu’on ne saurait lire sans se sentir ému jusqu’aux larmes. Les plaies
+les plus hideuses, les ordures et les odeurs les plus repoussantes, les
+maladies les plus contagieuses, rien ne la rebute: son héroïsme, son
+amour du Christ miséricordieux lui fait braver toutes les prescriptions
+de la délicatesse ou de l’hygiène la plus élémentaire. Elle a rempli
+plus d’une page du livre d’or de la charité chrétienne.
+
+Au mois de mai ou de juin 1613 mourait à son tour, âgé de quatre-vingt
+quatre ans, le vieux baron Guy de Chantal. Assisté du franciscain auquel
+sa belle-fille l’avait confié, il fit une fin repentante et chrétienne;
+mais il laissait une succession fort embrouillée; et sur le conseil de
+saint François de Sales, la mère de Chantal crut devoir repartir en
+Bourgogne pour régler la situation au mieux des intérêts de ses enfants.
+Son fils, le charmant Celse-Bénigne, vint la chercher à Annecy. «Que je
+suis marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu’il recevra d’une
+mère insensible à tout ce qui est l’amour naturel!» écrivait en souriant
+l’évêque de Genève, lequel recommandait bien à «sa fille» de n’être pas
+«si cruelle» et de laisser parler librement la nature, «car l’amitié,
+disait-il, descend plus qu’elle ne monte». Françoise fut confiée à sa
+sœur Marie-Aimée, et Mme de Chantal, accompagnée de son fils, de son
+gendre, et de la sœur de Châtel, se mit en route pour Monthelon. La
+maîtresse-servante était là encore, inquiète sans doute du sort qui lui
+était réservé. La sainte l’embrassa, l’entretint fort aimablement, la
+récompensa largement des services qu’elle avait pu rendre; elle devait
+emmener même à Annecy une de ses filles pour l’y marier fort
+avantageusement. Depuis plusieurs années, on avait négligé de faire
+rentrer rentes et fermages. Installée dès le matin après la messe et ses
+exercices spirituels, dans la grande salle du château, la baronne
+examinait tous les comptes, discutant avec les paysans, qui admiraient
+sa «douce force», son équité, sa générosité, et, si astucieux, âpres au
+gain et parfois violents qu’ils fussent, finissaient par se rendre à ses
+raisons. Elle se rendit à Bourbilly, qui échut à Celse-Bénigne, fit
+vendre une partie des meubles, ne conservant, ainsi qu’à Monthelon, qui
+revint à Françoise, que quelques chambres garnies. Marie-Aimée reçut sa
+part en argent. Et quand tous les comptes furent réglés, les dettes
+payées, de bons fermiers et régisseurs installés partout, elle put, au
+bout de six semaines, repartir pour Annecy. Elle eut du reste bien soin
+de se faire adresser régulièrement, jusqu’à la majorité de ses enfants,
+le compte des dépenses et revenus des divers domaines, et de loin elle
+administra si bien la fortune de sa famille, qu’elle la doubla en
+quelques années.
+
+A son retour à Annecy, elle tomba très gravement malade. Miraculeusement
+sauvée par saint François de Sales qui lui appliqua les reliques de
+saint Blaise, elle reprit en mains toute la conduite de sa maison. La
+communauté s’accroissant, on avait dû quitter, l’année précédente, la
+petite maison de la Galerie, devenue trop étroite et qui d’ailleurs
+était assez malsaine, pour une maison plus grande située à l’intérieur
+de la ville. Celle-ci devenant trop petite à son tour, on résolut de
+construire un véritable monastère. La duchesse de Mantoue, fille du duc
+de Savoie, accepta d’en être la protectrice; le duc et son fils
+favorisèrent de leur mieux la fondation nouvelle, laquelle rencontra
+beaucoup d’obstacles et se heurta à toute sorte d’oppositions locales.
+Les travaux n’en furent pas moins activement poussés, et à la fin de
+1614, vingt-six visitandines,--dix-huit professes, et huit
+novices,--purent s’installer dans leur définitive demeure. Le premier
+monastère d’Annecy, qui porte le nom de la _Sainte Source_, conserve
+depuis trois siècles l’esprit et les traditions de la Visitation
+naissante et par sa douce influence il a puissamment contribué à les
+perpétuer sans altération dans toutes les maisons de l’ordre.
+
+Cependant la réputation de la congrégation nouvelle commençait à se
+répandre au dehors. Un essai malheureux d’une fondation rivale, la
+congrégation de la Présentation, ayant eu lieu à Lyon, l’archevêque, Mgr
+de Marquemont écrivit à saint François de Sales pour lui demander des
+religieuses qui l’aideraient à fonder une maison sur le modèle de celle
+d’Annecy. L’évêque de Genève y consentit avec joie, mais il tint à
+envoyer à son confrère «la crème de sa congrégation», la mère de
+Chantal, «la plus aimée mère qui soit au monde», les mères
+Marie-Jacqueline Favre, Marie-Péronne de Châtel, Marie-Aimée de Blonay,
+Marie-Élisabeth de Gouffier. Elles étaient toutes, surtout la mère de
+Chantal, désolées de le quitter; il les accompagna jusqu’au delà des
+portes de la ville, leur prodiguant les plus tendres bénédictions qui
+les faisaient fondre en larmes. Ce fut le 26 janvier 1615 qu’elles
+partirent d’Annecy sous la conduite du vicaire général de Lyon, qui
+était venu les chercher en carrosse.
+
+Les débuts de la Visitation de Lyon auraient été assez faciles, si Mgr
+de Marquemont n’avait pas voulu modifier l’organisation qu’avait fait
+adopter saint François de Sales. Il interdit la visite des pauvres,
+prescrivit la clôture, exigea des vœux solennels et insista pour que la
+Visitation, qu’il voulait débaptiser, et appeler la Présentation, de
+simple «congrégation» qu’elle était jusqu’alors, fût constituée à l’état
+d’ordre religieux véritable,--de «religion», comme on disait alors,--sur
+le modèle des ordres féminins existants. Entre le dogmatique archevêque
+de Lyon et le doux, le conciliant évêque de Genève, il y eut de nombreux
+échanges de visites, de lettres, de mémoires. Sur la plupart des points
+en discussion, saint François de Sales finit par céder, et, en 1617,
+l’ordre nouveau put recevoir son régime définitif.
+
+Au bout de neuf mois, saint François de Sales avait rappelé la mère de
+Chantal auprès de lui. De Moulins, de Grenoble et de Bourges on lui
+écrivait pour réclamer des visitandines. «Nos basses et petites
+violettes sont désirées en plusieurs jardins, écrivait-il. Revenez donc,
+ma chère mère, pour tirer d’ici ces plantes de bénédictions et les
+transplanter ailleurs.» Il avait d’ailleurs besoin d’elle pour l’aider à
+rédiger les règles et constitutions de l’institut, pour diriger et
+dresser les novices qui, de plus en plus nombreuses, se présentaient au
+monastère d’Annecy. Souffrante, presque toujours au lit, elle n’en
+déploie pas moins une activité considérable, veillant à tout, songeant à
+tout, voyant les choses de très haut et, en même temps, descendant au
+dernier détail. C’est un chef, mais le plus attentif, le plus dévoué, le
+plus tendre des chefs. Les lettres qu’elle écrit, en courant, et presque
+toujours, «à perte d’haleine», à ses religieuses, n’ont peut-être rien
+de très littéraire; elles n’ont pas, en tout cas, la grâce fleurie et le
+«vermeil riant» de celles de saint François de Sales. Mais elles sont
+bien mieux que «littéraires»: elles ont le mouvement et elles ont la
+vie. Fond et forme, cela court droit au but. Et quelle chaude cordialité
+elles respirent! On y sent une âme qui se donne, un cœur débordant
+d’affection spirituelle et humaine tout ensemble. Comme elle les aime,
+ses chères religieuses, en Dieu, assurément, mais aussi, pour
+elles-mêmes, individuellement! Pour leur exprimer sa tendresse, les mots
+câlins, délicieux, comme en savent trouver les mères, se pressent sous
+sa plume. A la mère Favre: «Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur
+toute parfaitement aimée, ma petite.» «Ma chère sœur, ma mie.» A la mère
+de Bréchard: «Certes, si je vous tenais, je vous embrasserais _bien
+serrée_ pour vous mortifier.» A la même: «Je ne pensais pas vous tant
+écrire; mais c’est notre coutume quand nous nous parlons, nous ne savons
+finir, aussi êtes-vous, ma très chère Sœur que j’aime uniquement.» «Mes
+filles chèrement aimées», «ma fille toute chère», «ma vraie fille tout
+uniquement chère», voilà quelques-unes de ses formules. Et comme l’on
+sent que ce ne sont pas simples formules, et qu’elle voudrait faire dire
+aux mots plus de choses qu’ils n’en peuvent exprimer! Cette femme au
+grand cœur se trahit dans ses effusions verbales: elle aime à aimer et à
+être aimée: son grand moyen de domination et de séduction, c’est son
+immense amour des âmes.
+
+Parmi tous ces êtres qu’elle chérit, il en est un qu’il faut mettre à
+part, parce qu’il est «tout son bien spirituel en Jésus-Christ», c’est
+l’évêque de Genève. En quels termes émus, profonds, tendrement
+recueillis elle parle de lui ou s’adresse à lui! Il est «l’unique trésor
+de son cœur». «Mon très cher Seigneur, écrit-elle à la sœur de Bréchard,
+vous dira toutes nos nouvelles, et vous continuerez à baiser sa chère
+bénite main _que j’aime tant_, toutes les fois qu’il ira chez vous.
+Hélas! qu’est-ce qu’il y a au monde de comparable à ce tant digne Père?
+_Vous êtes bien heureuse de le voir de vos yeux_, et je me console en ce
+bonheur, attendant que j’en jouisse moi-même.» Une autre fois: «Ma très
+chère amie, je vais tous les jours plus découvrant l’incomparable grâce
+que Notre-Seigneur nous a faite de nous avoir rangées, soumises et
+remises à ce trésor de sainteté, mon très digne, très unique et très
+aimé Père. Je vous prie, ne cessons jamais d’en remercier, louer et
+aimer cette souveraine bonté. Oh! quelle grâce! Dieu nous en fasse jouir
+longuement et saintement! Vrai Dieu, ma mie! comme je la ressens et
+l’estime! mais aussi comme je chéris ce seigneur! _Qui le comprendra?_»
+Et encore: «Enfin vous avez trouvé que le cœur de mon Père est un cœur
+qui n’a point d’égal que soi-même en amour plus que paternel... De vrai,
+ce Seigneur est tout admirable en sa bonté, en sa confiance; mais, comme
+vous me dites, l’on ne peut écrire à ce sujet.» Quand elle lui écrit
+directement à lui-même,--car on nous a heureusement conservé
+quelques-unes de ses lettres,--la chaleur de sa tendresse, la ferveur de
+sa reconnaissante admiration percent à toutes les lignes: «Notre bon
+Sauveur vous comble de ses très douces bénédictions, lui mandait-elle un
+jour, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et très honoré
+Seigneur, _que j’aime de toutes mes forces_!» «Bonsoir, mon très cher
+Père, _tout uniquement et chèrement bien-aimé_.» Tendresse singulière où
+presque tous les sentiments que peut éprouver un cœur féminin se sont
+donné rendez-vous, mais transposés dans l’ordre surnaturel. Comme une
+mère, comme une sœur, comme une fille, comme la plus dévouée et la plus
+tendre des amies, elle veille sur sa santé et sur son travail; elle le
+supplie de ne pas trop se surmener et se mortifier, de ménager ses
+forces pour son œuvre, pour la composition de ce _Traité de l’amour de
+Dieu_ qui lui tient au cœur plus que tout le reste et dont elle attend
+un bien extraordinaire; elle recommande avec instance qu’on le dérange
+et qu’on l’importune le moins possible; elle-même s’interdit de lui
+écrire ou de l’entretenir aussi souvent et aussi longuement qu’elle le
+souhaiterait. Comme il ne cesse de le lui rappeler, ils vivent tous deux
+de la même vie intérieure: leurs deux âmes sont fondues dans «l’unité»
+de l’amour divin.
+
+Sa vie nouvelle, ses nouveaux devoirs ne font pas oublier à sainte
+Jeanne de Chantal qu’elle est mère, mère très attentive, très inquiète
+et très tendre. Celse-Bénigne et Françoise lui donneront bien des
+préoccupations; Marie-Aimée ne lui donnera que des joies. Fort jolie,
+aimable et douce, extrêmement pieuse, la «petite baronne» de Thorens
+ressemblait à sa mère. L’évêque de Genève, qui l’aimait fort, et qui la
+considérait comme «une âme choisie», lui servait de père spirituel.
+Quand son mari, colonel d’un régiment du duc de Savoie, partait pour
+l’armée, elle venait au monastère d’Annecy, où elle avait sa petite
+cellule. «Tous les matins, raconte la mère de Chaugy, lorsque l’on
+sonnait l’oraison, elle se mettait sur le seuil de la porte de sa
+chambre pour donner le bonjour à sa chère mère. Mais comme c’était le
+temps où il était défendu de parler, celle-ci, sans dire un mot, le lui
+rendait en silence par un regard aimable et un petit enclin de tête.»
+
+En 1617, la guerre ayant éclaté entre le duc de Savoie et l’Espagne,
+Thorens dut rejoindre son régiment. Il avait quitté sa jeune femme avec
+larmes, en proie à de sombres pressentiments. Au bout de trois semaines,
+il était emporté par une fièvre pestilentielle. Grande désolation à
+Annecy. «Grandement ému», saint François de Sales se rendit au monastère
+pour y porter la funèbre nouvelle. Il demanda la mère de Chantal.
+Celle-ci, qui aimait son gendre comme un fils, atterrée et tremblante,
+ne put prendre sur elle d’avertir sa fille. Mais elle eut pourtant la
+force, devant la pauvre jeune femme, de contenir son émotion, d’affecter
+un visage serein, se contentant, au cours de la conversation, de prêcher
+discrètement, et sans préméditation apparente, l’entier abandon à la
+volonté divine. Le lendemain matin, en confession, aux discours pleins
+de ménagement que lui tint le saint évêque, Marie-Aimée devina, plus
+qu’on ne lui révéla, l’atroce vérité. Aux sanglots qu’elle poussa, la
+mère de Chantal, qui était à la porte, accourut pour la soutenir. Mais
+la douleur fut la plus forte et elle-même tomba évanouie à son tour. A
+genoux, tout en larmes, saint François de Sales se préparait au divin
+sacrifice qu’il allait offrir pour le cher disparu.
+
+Revenues à elles, les deux malheureuses femmes entendirent la messe dans
+la sacristie. Les gémissements, les paroles entrecoupées de Marie-Aimée
+faisaient peine à entendre. A la communion, soutenue par sa mère, elle
+s’approcha de la sainte table, et fit secrètement un vœu de chasteté
+perpétuelle. Plus calme désormais, sa douleur ne s’apaisait pas. Elle
+redoubla de piété, d’austérité, vécut comme une véritable religieuse.
+Elle était enceinte. Le fils dont elle accoucha avant terme ne vécut que
+pour recevoir le baptême des mains de sainte Chantal. La pauvre jeune
+veuve, qui se sentait mourir, dicta son testament, et, au milieu des
+pleurs de tous les siens, «demanda en toute humilité de prendre le saint
+habit de la Visitation». On lui mit l’habit de novice; saint François de
+Sales lui donna l’extrême-onction, reçut ses vœux solennels et lui mit
+le voile noir et la croix d’argent. Elle souffrait beaucoup, prononçait
+les paroles les plus touchantes, consolait sa mère dont la douleur était
+déchirante. Enfin elle expira, en prononçant par trois fois le nom de
+Jésus. Elle n’avait pas vingt ans. Sainte Chantal eut encore la force de
+lui fermer l’un des deux yeux, tandis que l’évêque lui fermait l’autre;
+puis elle tomba évanouie. Saint François de Sales ne put en supporter
+davantage. Il se fit conduire à Belley, auprès de son ami Mgr Camus.
+Celui-ci, gagné par son émotion, pleura avec lui, le réconforta de son
+mieux. Un peu rasséréné, le saint repartit pour Annecy, et bien vite se
+rendit au couvent.
+
+Très abattue, la mère de Chantal se rongeait d’inquiétude; elle
+craignait de n’avoir pas baptisé selon les règles son petit-fils.
+Rassurée par son grand ami, elle tomba dans un morne silence. Absorbée
+par une douloureuse idée fixe, perpétuellement absente, elle filait sa
+quenouille sans rien dire. Bien que «son esprit demeurât tout plein de
+douceur et de suavité dans la soumission à la volonté divine», bien
+qu’elle pût dire «de toute son âme, en paix et en douceur»: «Dieu soit
+loué de nous avoir donné une telle enfant, et de l’avoir attirée à soi
+si heureusement», elle ne pouvait s’empêcher de déclarer: «Je vois et je
+sens combien cette fille était véritablement l’enfant parfaitement aimée
+de mon cœur, combien elle le sera toujours, et avec justice, ce me
+semble.» Et, toujours scrupuleuse, elle ajoutait: «Il me semble que je
+devrais me retrancher de tant parler de feu notre pauvre petite; car le
+contentement que j’y prends me laisse toujours de l’attendrissement, mon
+père, mon unique père, et tout ce que vous savez que vous m’êtes.» De
+retranchement en retranchement, elle tomba gravement malade. On crut
+qu’elle allait mourir. Saint François de Sales l’administra et plaça sur
+ses lèvres des reliques de saint Charles Borromée, qu’on venait de
+canoniser. Instantanément guérie, elle put reprendre, au bout de
+quelques jours, le cours de ses occupations ordinaires. Comme toutes
+«les âmes vraiment royales», elle avait converti sa douleur en sainteté.
+
+Une autre fille lui restait, Marie-Françoise, qu’on appelait Françon
+dans l’intimité. Françon ne ressemblait guère à Marie-Aimée. Françon
+était une Rabutin: le sang chaud, l’humeur indépendante, hautaine et
+caustique de sa race revivaient en elle. Elle séduisait et elle
+inquiétait tout ensemble: elle inquiétait surtout sa mère, qui disait
+d’elle: «Elle me sert d’épine.» «Elle était, dit un contemporain, gaie,
+enjouée, bien faite, toute d’esprit et de feu; un air grand, des
+manières agréables; elle n’avait pas ces traits fins et délicats qui
+charment, mais elle avait je ne sais quoi de noble et de bien fait qu’on
+admire. Enfin, elle avait de quoi éblouir les autres et s’aveugler
+elle-même.» Sa mère aurait souhaité faire d’elle une visitandine. Elle
+l’avait emmenée dans son couvent, où elle lui avait aménagé une cellule
+à côté de la sienne: les religieuses, les jeunes novices surtout, ses
+compagnes de jeu, raffolaient de cette espiègle enfant dont les rires
+sonores, les oiseaux, les écureuils remplissaient la sainte maison d’une
+jeune et franche gaîté! Choyée par tout le monde, même par François de
+Sales, qui était son confesseur et son directeur de conscience, Françon
+n’était point malheureuse. «Chaque matin, nous dit-on, elle se levait de
+bonne heure et allait _en sautillant_ devant l’avant-chœur au-devant de
+sa sainte mère, qui descendait à l’oraison. La bienheureuse, d’un air
+gracieux, la caressait un peu, et lui donnait sa bénédiction en silence;
+puis la jeune enfant s’en allait satisfaite.» Elle avait, à la
+rencontre, de vifs accès de piété et des élans d’ascétisme: à quinze
+ans, ayant la fièvre, elle se faisait apporter des orties pour se donner
+la discipline. Mais, avec l’âge, cette belle ferveur tomba, et François
+de Sales, tout le premier, dut bien se rendre compte que Françon n’était
+point faite pour le cloître. Elle vit le monde, l’aima et en fut aimée.
+La toilette, les conversations et les distractions mondaines, la lecture
+des romans, tout cela lui fit un peu oublier qu’elle était la fille
+d’une sainte. Au sortir du couvent, elle allait dans une maison amie
+compléter sa parure. «Françon, lui disait en souriant l’évêque de
+Genève, je suis bien assuré que ce n’est pas votre mère qui vous a ainsi
+habillée»; et quand il lui voyait la gorge trop découverte, il lui
+donnait des épingles pour fermer son mouchoir. «Sa jeunesse lui fait du
+bruit», eût-il dit volontiers d’elle, comme Mme de Sévigné dira plus
+tard de son propre fils; et, trop habile manieur d’âmes pour ne pas
+proportionner ses exigences à «la faiblesse présente» de sa «bien-aimée
+fille Françoise», il se bornait à lui demander de dire chaque jour un
+_Ave Maria_ «de bon cœur»: ce qu’elle fit d’ailleurs très exactement.
+
+Sa mère songeait à la marier. François de Sales s’entremit pour lui
+faire épouser un de ses jeunes amis, M. de Foras, qui lui paraissait
+présenter toutes les qualités requises. L’affaire n’aboutit pas: Françon
+trouva-t-elle le gentilhomme savoyard trop provincial ou trop pauvre? En
+tout cas, elle n’eut qu’à se féliciter de l’avoir rebuté, car, peu
+après, le prétendant évincé s’avisa d’épouser une jeune veuve contre la
+volonté de ses parents, et cette aventure, qui fit grand bruit, le
+conduisit en prison. L’année suivante, un autre parti se présenta, qui
+eut tout de suite l’agrément de Mme de Chantal. Antoine de Toulonjon,
+d’une grande famille de Bourgogne, avait quarante-huit ans. C’était un
+beau soldat, fort bien vu à la cour, riche avec cela, de manières
+agréables et nobles: il faisait oublier son âge, si l’on en juge par
+cette lettre de la sainte à sa fille: «Certes, je suis bien contente que
+ce soient vos parents et moi qui ayons fait ce mariage sans vous. C’est
+ainsi que se gouvernent les sages. Au reste, votre frère, qui a bon
+jugement, est ravi de cette alliance. M. de Toulonjon, il est vrai, a
+quelque quinze ans plus que vous; mais, mon enfant, vous serez bien plus
+heureuse avec lui que d’avoir un jeune fou, étourdi, débauché, comme
+sont les jeunes gens d’aujourd’hui. Vous épouserez un homme qui n’est
+rien de tout cela, qui n’est point joueur, qui a passé sa vie avec
+honneur à la cour et à la guerre, qui a de grands appointements du roi.
+Vous n’auriez pas le bon jugement que je vous crois si vous ne le
+receviez avec cordialité et franchise. Je vous en prie, ma fille,
+faites-le de bonne grâce, et soyez assurée que Dieu a pensé à vous.» Mme
+de Chantal tenait fort à ce mariage, mais elle «craignait l’irrésolution
+de sa fille», ou plutôt encore son humeur indépendante et capricieuse.
+«Pour Dieu, ma mie, lui écrivait-elle, ne vous laissez préoccuper par
+aucune sorte de niaiseries, ni vaines appréhensions et considérations;
+laissez-vous faire, car votre bonheur nous est plus cher qu’à
+vous-même.» Françon se laissa faire. En dépit des vingt-sept ans qu’il
+avait bel et bien de plus qu’elle, M. de Toulonjon sut lui plaire sans
+doute. Très épris apparemment, il ne négligea rien de ce qui pouvait
+être agréable à la jeune fille, prodigua les bijoux et les cadeaux, et
+il fallut que la mère rappelât sa fille à la simplicité, lui conseillât
+de «ménager discrètement et sagement», et exprimât très fermement le
+désir qu’on «épousât sans bruit». «Il irait de ma réputation encore,
+déclarait-elle; car, étant ma fille, vous êtes plus obligée à la
+discrétion et modestie.»
+
+Le mariage eut lieu à Paris le 12 juin 1620. Comme la plupart des
+destinées humaines, il ne fut pas exempt d’épreuves,--de sept enfants,
+deux seulement survécurent,--mais il fut heureux. Toulonjon était
+souvent à la guerre, et sa femme vivait alors dans l’austère château
+d’Alone; mais elle parut quelquefois à la cour, et elle y eut des succès
+qui ne laissèrent pas d’inquiéter Mme de Chantal. Sans lui obéir
+toujours, Françoise aimait pourtant bien sa sainte mère et la vénérait
+profondément. En 1622, cette dernière était venue à Alone au moment où
+l’on venait de recevoir les plus mauvaises nouvelles de Toulonjon, très
+grièvement blessé au siège de Négreplisse: folle de terreur, cette
+mauvaise tête de Françon se traîna à genoux au-devant d’elle, la
+suppliant d’intercéder par ses prières, pour que Dieu lui conservât son
+mari. Toulonjon guérit en effet et put reprendre le cours de sa vie
+guerrière et des vaillants services qui lui valurent la faveur royale.
+Et Françon recommence de plus belle à désoler et, parfois, à scandaliser
+sa mère. Elle se plaint d’avoir trop d’enfants; elle se plaint que son
+oncle, l’archevêque de Bourges, veuille laisser toute sa fortune à son
+frère Celse-Bénigne; quand Celse-Bénigne meurt à l’île de Ré, elle
+proteste, au détriment de sa «pauvre petite» nièce,--la future Mme de
+Sévigné,--contre le règlement de la succession; et quand elle s’attire
+de sa mère, par son âpreté chicanière, de vertes répliques, elle boude.
+
+Enfin, la trentaine passée, après une retraite faite à la Visitation
+d’Autun, elle s’amende: les rapports entre la mère et la fille
+deviennent plus tendres et plus confiants. Quand Toulonjon meurt à
+Pignerol en 1633, la chaude et pieuse tendresse maternelle devient pour
+la jeune veuve l’unique refuge. Elle passe tout un hiver à Annecy, puis
+regagne son manoir d’Alone. C’est là, dans la retraite, que s’écoula
+tout le reste de sa vie, qui fut longue et aussi austère que le début en
+avait été brillant et agité: l’éducation de ses deux enfants, le soin
+parcimonieux donné à ses affaires, les bonnes œuvres absorbèrent tout
+son temps. La vertu sympathique et rayonnante de sa mère semble lui
+avoir toujours un peu manqué.
+
+Si préoccupée qu’elle fût parfois de sa fille, sainte Chantal l’était
+encore davantage de son fils. Celui-ci, Celse-Bénigne, était charmant.
+Il séduisait littéralement tous ceux qui rapprochaient: son grand-père,
+le président Frémyot, son oncle, l’archevêque de Bourges, raffolaient de
+lui et lui passaient jusqu’à ses défauts; je soupçonne même sa mère,
+qui, certes, ne s’aveuglait pas sur son compte, d’avoir eu pour lui,
+tout au fond du cœur, une secrète préférence. Beau cavalier, plein
+d’allant, de grâce et de mordant,--comme tous les Rabutin,--spirituel et
+hardi, d’une bravoure à toute épreuve, il était allé de trop bonne heure
+à la cour du jeune roi Louis XIII, et il y avait eu les succès les plus
+flatteurs. Il plaisait au roi; il plaisait aux femmes; on ne comptait
+plus ses duels et ses bonnes fortunes. Mme de Chantal gémissait au fond
+de son couvent. «L’âme de votre cousin, écrivait-elle à son neveu, me
+donne une affliction de désolation et en suis si infiniment touchée que
+je ne sais où me tourner, sinon du côté de la divine Providence, et là,
+abîmer toutes mes volontés, renonçant même entre ses mains le salut et
+l’honneur de _cet enfant à demi perdu_. Oh! douleur et affliction
+incomparables, mon très cher neveu! Il n’y en a quasi point d’égale. Si
+je n’étais arrêtée d’une violente fièvre quarte, je fusse déjà partie
+pour l’aller ôter de là où il est. Je lui mande qu’il me vienne
+trouver... Je ne puis passer outre, tant les larmes m’aveuglent, et la
+douleur de toutes parts me saisit.» Celse-Bénigne vint à Annecy en 1618,
+et, suivant son habitude, enjôla tout le monde, jusqu’aux visitandines.
+Sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle et le faire entrer au
+service du duc de Nemours. François de Sales s’y employa de son mieux,
+mais sans succès. «La maison du prince était un monastère», et elle dut
+sembler bien provinciale et bien morose au brillant échappé de la cour
+de France. «Il est bon, disait sa mère et a de bons mouvements, mais la
+jeunesse l’emporte.» Elle l’emporta loin d’Annecy.
+
+Il rentre donc à Paris, et la vie de fêtes, de plaisirs, de
+duels recommence de plus belle. Celse-Bénigne a pour amis
+Montmorency-Bouteville, Chalais, Toiras, les plus turbulents d’entre
+tous ces jeunes gens qui entourent le roi, et qui se moquent avec
+insolence des sévères prescriptions du tout-puissant cardinal. Il va
+combattre, avec sa bravoure habituelle, les huguenots assiégés dans
+Montauban. Mme de Chantal craint pour sa vie, mais elle craint plus
+encore pour son âme, qu’elle recommande instamment aux prières de ses
+religieuses: elle voudrait fixer ce mauvais sujet qui lui est une croix
+perpétuelle, et elle songe à le marier. Plusieurs années durant, elle
+multiplie les recherches et les démarches infructueuses. Enfin, en 1623,
+elle réussit à lui faire épouser Marie de Coulanges, la fille d’un
+conseiller d’État, secrétaire des finances. La jeune fille était riche,
+aimable, pieuse, extrêmement douce: Mme de Chantal l’aima de tout son
+cœur; mais, si enchantée qu’elle fût de ce mariage, elle ne voulut pas y
+assister, quoiqu’on l’en priât instamment, afin de ne pas donner
+l’exemple d’une dérogation, même légitime, aux règles de la vie
+religieuse.
+
+Cette trop courte union fut très heureuse. Mais l’incorrigible
+Celse-Bénigne ne tarda pas à faire des siennes. Le jour de Pâques, il
+quitta l’église pour aller assister Bouteville dans une affaire
+d’honneur. Les édits contre le duel étaient très sévères. Les
+prédicateurs fulminèrent contre les duellistes, et le Parlement de Paris
+les condamna à être pendus. Chantal dut se réfugier à Alone, plongeant
+tous les siens dans l’inquiétude et l’affliction. L’orage passé, il put
+reparaître sans danger à la cour. Mais le terrible cardinal ne souffrait
+pas qu’on le raillât ou qu’on lui désobéît. Chalais, Bouteville
+montèrent sur l’échafaud. A l’attitude du roi, Celse-Bénigne sentait que
+la disgrâce était proche. Pour l’éviter, il alla rejoindre son ami
+Toiras qui s’était enfermé dans l’île de Ré pour repousser l’attaque de
+la puissante flotte anglaise que les protestants de La Rochelle avaient
+appelée à leur secours. Le 22 juillet 1627, dans un sanglant combat,
+après des prodiges de valeur, il tomba, percé de vingt-sept coups de
+piques: il avait trente et un ans.
+
+Il fallait apprendre la douloureuse nouvelle à la mère de Chantal qui ne
+cessait de trembler pour la vie et pour l’âme de son fils: elle lui
+avait écrit de très belles lettres qui l’avaient préparé à une fin très
+chrétienne; de toutes parts, elle faisait prier pour lui. Un jour, après
+la messe, l’évêque de Genève, Jean-François de Sales, frère et
+successeur de saint François, la fait appeler au parloir: «Ma Mère, lui
+dit-il, nous avons des nouvelles de guerre à vous dire; il s’est donné
+un rude choc en l’île de Ré; le baron de Chantal, avant que d’y aller, a
+ouï messe, s’est confessé et communié.--Et enfin, Monseigneur, dit cette
+digne mère, il est mort!» Le bon prélat se mit à pleurer, sans pouvoir
+répondre une seule parole, et ce fut un gémissement universel dans le
+parloir.» Seule tranquille parmi tous ces sanglots, à genoux, les mains
+jointes, les yeux levés au ciel, sainte Chantal pleurait doucement, et
+elle disait (ce sont ses propres paroles, que la mère de Chantal a
+immédiatement transcrites): «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je
+parle pour donner un peu d’essor à ma douleur; et que dirai-je, mon
+Dieu, sinon vous rendre grâces de l’honneur que vous avez fait à cet
+unique fils de le prendre lorsqu’il combattait pour l’Église romaine?»
+Puis elle prit un crucifix et baisant les deux mains clouées sur la
+croix: «Mon Rédempteur, dit-elle, je reçois vos coups avec toute la
+soumission de mon âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les
+bras de votre infinie miséricorde.» «O mon cher fils, ajouta-t-elle, que
+vous êtes heureux d’avoir scellé par votre sang la fidélité que vos
+aïeux ont toujours eue pour l’Église romaine! En cela je m’estime bien
+heureuse, et rends grâce à Dieu d’avoir été votre mère.» Et enfin elle
+se tourna vers la mère de Châtel, et elles dirent ensemble un _De
+Profundis_.
+
+Après quoi, étant sortie du parloir, elle alla prier longuement devant
+le Saint-Sacrement, «jusqu’à ce que la supérieure la priât d’aller
+prendre un peu de nourriture: ce qu’elle fit, se levant de sa prière
+toute tranquille et toute résignée. Elle se mit à la suite des exercices
+religieux et à poursuivre les affaires commencées, comme si de rien
+n’eût été.» Mais, si résignée qu’elle fût, si heureuse même que son fils
+ne fût pas mort en duel, mais au service de l’Église, la nature
+reprenait ses droits. Son silence et son accablement «faisaient peur
+pour sa vie». En récréation, les yeux fermés, elle filait sa quenouille
+sans dire un mot, comme absente. Elle avait peine, disait-elle, à monter
+toute seule «où Dieu la tirait»; et elle mit quelque temps à retrouver
+son équilibre intérieur et l’entière sérénité de son âme. Elle n’y
+parvint qu’en prenant encore sur elle la douleur des autres, celle de
+son frère l’archevêque, celle de sa belle-fille, et en leur prodiguant
+les consolations de son ardente foi chrétienne.
+
+Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq ans après son mari,
+la jeune veuve de Celse-Bénigne mourait à son tour, laissant une «pauvre
+petite fille» qui allait être Mme de Sévigné. La mère de Chantal fut
+profondément affectée de cette mort: elle «aimait tendrement» sa
+belle-fille. «Voilà comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous
+tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas.» Un mois
+après, elle apprenait la mort de son gendre, M. de Toulonjon, qu’elle
+aimait beaucoup lui aussi. Elle pâlit affreusement: «Voilà bien des
+morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent de gagner le
+logis éternel.» De ses six enfants, de sa bru, de ses gendres, il ne lui
+restait plus que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle
+avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable guide et ami
+saint François de Sales. Elle demeurait seule, à soixante ans, vestale
+douloureuse et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu frappait
+à coups redoublés sur cette âme héroïque et tendre, comme s’il voulait
+la détacher entièrement de la terre et «l’attirer davantage à lui». Les
+enseignements et l’exemple du saint évêque de Genève avaient bien
+produit leur fruit. Et si parfois elle avait eu quelques doutes ou
+quelques scrupules,--et elle en a eu,--touchant le meilleur emploi de sa
+vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de mère et les
+impérieuses exigences de sa vocation religieuse, elle pouvait, au soir
+de son existence, se rendre ce témoignage que lui rendit un jour
+Celse-Bénigne,--ce charmant Celse-Bénigne qui, jadis, avait voulu
+l’écarter du cloître: «J’admire, lui écrivait donc ce dernier au
+lendemain de son mariage, j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand
+vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, et que vous auriez
+pris les soins de nous avancer que votre amour maternel et votre
+non-pareille prudence auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas
+pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant donné en mon mariage
+tous les avantages souhaitables à ceux de ma condition, de mon âge et de
+mon humeur.»
+
+Le fait est que la mère de Chantal avait su tout concilier et mener de
+front les multiples obligations de sa double vie. Si vives et
+absorbantes qu’aient été ses préoccupations familiales, elles n’ont
+jamais nui aux minutieuses charges qu’elle assume; et, réciproquement,
+sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice ne l’empêche
+nullement de se dépenser en lettres, conseils, démarches de toute sorte
+pour le bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade et,
+néanmoins, toujours prodigieusement active, on est émerveillé de tout ce
+qu’elle a pu faire tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte
+enceinte d’une pauvre vie humaine.
+
+A peine relevée de la maladie qui avait suivi la mort de sa fille
+Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble par saint François de Sales
+pour y fonder, comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison de la
+Visitation. Les voies lui avaient été préparées par une fervente
+chrétienne, la présidente Le Blanc, dont la «sainte ardeur» était son
+œuvre. «Je vous prie, lui écrivait saint François, ma très chère mère,
+de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au
+premier beau jour et venir travailler dans la nouvelle ruche pour
+laquelle le Ciel prépare bien de la rosée.» Les débuts du nouveau
+monastère furent beaucoup moins rudes que ceux du monastère de Moulins,
+où la mère de Bréchard, la fondatrice, avait éprouvé de terribles
+difficultés. Il suffit de quelques jours à la mère de Chantal pour tout
+régler à la satisfaction générale. Après avoir assisté, le 8 avril 1618,
+à la consécration solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques
+novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel comme supérieure, elle
+put repartir pour Annecy, où son «bien-aimé Père» l’attendait avec
+quelque impatience.
+
+Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du pape Paul V qui le
+déléguait pour ériger la congrégation de la Visitation en ordre
+religieux, sous la règle de saint Augustin. Assisté de la mère de
+Chantal, il examina longuement et minutieusement les constitutions de
+l’institut, en arrêta le texte définitif, déclarant qu’elles «devaient
+être à perpétuité inviolablement observées et gardées», et, le 16
+octobre, dans une cérémonie solennelle, la congrégation de Sainte Marie
+était élevée à la dignité d’un ordre religieux, contrairement aux
+intentions premières de ses saints fondateurs.
+
+Le lendemain même, la mère de Chantal partait pour Bourges, où son frère
+l’archevêque avait tout disposé pour l’érection d’un cinquième
+monastère. Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir modérer
+la ferveur ascétique de la mère de Bréchard. A Bourges, on lui fit fête,
+et bien que la négligence des serviteurs de Mgr Frémyot lui «donnât
+souvent matière d’exercer la pauvreté», elle trouvait qu’elle était
+servie avec trop d’appareil: saint François de Sales dut calmer ses
+scrupules à cet égard. A Paris, où il était alors, «plusieurs bonnes
+âmes désiraient un établissement de Sainte Marie»: tout en prévoyant
+«des difficultés innombrables», il crut qu’«il fallait seconder leurs
+désirs», et il priait «sa très chère Mère» de venir le rejoindre.
+L’archevêque de Bourges aurait voulu garder sa sœur auprès de lui
+plusieurs années: il s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris,
+et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère de Chantal
+«qu’il avait partout défendu qu’on lui donnât aucun équipage». Mais
+elle, sans se troubler, et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui
+ne l’abandonnait jamais: «Monseigneur, lui dit-elle, cela n’importe s’il
+n’y a point d’équipage, l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort
+bien à pied.» Retourné par cette réponse, l’archevêque lui prêta son
+carrosse pour la conduire jusqu’à Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant
+comme supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset, elle s’achemina
+vers Paris avec quatre professes et une novice, n’ayant que dix-neuf
+_testons_ dans sa bourse.
+
+Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore, la veille de
+Quasimodo 1619. Avec raison l’évêque de Genève attachait une extrême
+importance à la fondation d’un nouveau monastère de la Visitation dans
+la grande ville bruissante et affairée, déjà ouverte aux quatre vents de
+l’esprit, et où se dépensait généreusement l’activité de vaillants
+ouvriers d’une renaissance religieuse: Bourdoise, Bérulle, Condren, M.
+Olier, M. Vincent. Mais la fondation n’alla pas toute seule: railleries
+mondaines, calomnies et médisances, méprises et étroitesses
+ecclésiastiques, jalousies de certaines communautés religieuses, on
+n’épargna rien pour décourager saint François de Sales et sainte Chantal
+de leur projet: par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur
+patiente et souriante, ils finirent par désarmer toutes les hostilités.
+Au bout de quelques semaines, l’orage s’apaisa: le cardinal de Retz
+donna son consentement; et, le lendemain, 1er mai 1619, l’évêque de
+Genève présida la cérémonie d’établissement, fit un sermon, exposa le
+Saint-Sacrement, établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui
+sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction spirituelle du
+nouveau monastère. Quatre mois après, le 13 septembre, il repartait pour
+Annecy: la mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec la mère
+Angélique, devait rester trois ans sans le revoir, et il n’allait la
+revoir que pour mourir.
+
+Les épreuves allaient fondre sur la communauté nouvelle. La maison où
+l’on s’était logé, au faubourg Saint-Michel, était trop petite,
+incommode, placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer la
+remplacer. Grave problème pour des religieuses qu’on croyait riches et
+qui, les aumônes venant à manquer, connurent l’extrême pauvreté: la mère
+de Chantal n’avait pas même de linge pour en changer. Ses compagnes
+étant tombées malades, elle était seule, avec deux novices, pour suffire
+à tout; et elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à
+l’infirmerie, et «chantant l’office avec ses deux novices l’une voix si
+forte et soutenante, que l’on eût jugé qu’il y avait bon nombre de voix
+au chœur». On commençait à respirer quand la peste éclata à Paris: tout
+le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était plus qu’un désert;
+l’herbe poussait haute dans les rues. Abandonnée de tous, ne sachant
+comment nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait dire son
+_Pater_ avec larmes devant le Saint-Sacrement, implorant le pain
+quotidien. L’hiver venu, la misère redoubla: on n’avait pas de sièges,
+et il fallait s’asseoir par terre; on n’avait ni bois, ni couvertures:
+plusieurs religieuses, réduites à coucher au grenier sur des fagots, se
+réveillaient au matin couvertes de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa
+confiance dans la Providence, son humilité, et, pour dire le mot, sa
+sainteté, la mère de Chantal soutenait tous les courages, et, dans ce
+complet dénuement, les nobles femmes s’estimaient parfaitement
+heureuses.
+
+Tant de vertus méritaient leur récompense. La réputation de la mère de
+Chantal s’étendait; des novices appartenant aux meilleures familles et
+aux plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une d’elles, la
+sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put acquérir les écuries de l’hôtel
+Zamet, qu’on transforma en un monastère. Mais en songeant aux
+tribulations qui avaient précédé cette acquisition, la Sainte déclarait
+«qu’elle avait plus acheté la maison de Paris par larmes et prières que
+par argent».
+
+Les fondations se multipliaient: à Montferrand, à Nevers, à Valence, à
+Orléans; et chaque fondation nouvelle était, pour la mère de Chantal, un
+nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on s’adresse à elle
+pour les détails d’organisation pratique, pour la conduite à suivre en
+telle ou telle délicate conjoncture, pour la direction spirituelle:
+toujours d’accord avec saint François de Sales, elle veille à tout, et
+elle a réponse à tout. Et ses conseils, ses prescriptions même les plus
+rapides sont toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus tendre
+affection. Elle veut que chaque supérieure «se rende communicative,
+attrayante et gracieuse envers ses filles»; «il faut, ajoute-t-elle,
+qu’elles retrouvent en nous ce qu’elles ont laissé, que nous leur soyons
+mère, amie, sœur, toutes choses; car si elles n’ont de l’amitié et
+cordialité de nous, et les unes avec les autres, elles seront sans
+soutien extérieur.» Elle-même prêche d’exemple: toute «tracassée»
+qu’elle soit, «accablée d’affaires et d’écritures», elle n’oublie
+personne, et les plus humbles de ses religieuses ont leur part dans les
+salutations, affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son
+cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le nombre de ses
+enfants.
+
+Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris qu’ailleurs, elle
+songe à quitter la maison dont la fondation lui a coûté tant de peine.
+Une maladie la retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait
+procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit des instances dont
+elle est l’objet de la part des trente-quatre religieuses qu’elle
+laisse, en dépit du froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut
+une scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. La mère de Chantal
+prononça de fortes, tendres et pieuses paroles qui nous ont été
+conservées. «Adieu, mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous
+laisse sans vous laisser; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction,
+au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» Et elle embrassa toutes les
+sœurs qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses
+l’attendaient.
+
+Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait la mère
+Angélique. Celle-ci, après avoir réformé le monastère de Port-Royal,
+dont elle était abbesse, entreprenait la réforme du couvent de
+Maubuisson. Elle s’était profondément attachée à saint François de Sales
+et à la mère de Chantal, qu’elle vénérait comme de saints personnages.
+L’évêque de Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très belles
+lettres, disait d’elle «qu’elle n’avait point le cœur, l’esprit ni le
+courage de son sexe, tellement il lui trouvait une âme généreuse et
+relevée au service de Dieu». Elle aurait voulu quitter son abbaye et
+entrer à la Visitation. Mme de Chantal, qui avait pour elle une vive
+affection, appuyait fort ce dessein. Saint François de Sales hésitait
+beaucoup; finalement, il proposa d’en référer à Rome; mais comme il
+mourut sur ces entrefaites, l’affaire en resta là. La mère Angélique
+demeura la grande abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à saint
+François de Sales dans la direction de cette «âme d’insigne et
+extraordinaire vertu».
+
+En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et ses cinq compagnes
+allèrent en pèlerinage à Pontoise, sur le tombeau de la bienheureuse
+Marie de l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, puis à
+Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la sainte passait, elle usait
+de son autorité temporelle et spirituelle pour réformer les abus ou les
+imperfections qui s’étaient glissés dans la vie matérielle ou religieuse
+des divers monastères, pour rappeler à la stricte observance de la
+règle, pour ranimer la piété, exalter les courages. A tout le monde elle
+communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à Alone, auprès de sa
+fille Françoise, où elle attendit les sœurs que saint François de Sales
+devait lui envoyer d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une maison
+à Dijon.
+
+A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très partagés touchant
+l’opportunité d’accueillir les filles de la Visitation. Tandis que, dans
+les milieux populaires, où le nom et la réputation de la fille du
+président Frémyot étaient très répandus, on souhaitait passionnément
+leur venue, le Parlement et, en tête, son premier président Brûlart,
+faisait une sourde et parfois violente opposition. Deux humbles filles,
+Marie Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le roi,
+obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées par une riche
+veuve, la présidente Le Grand, firent lever les derniers obstacles. Au
+mois d’avril 1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal arriva
+dans la vieille ville où, cinquante ans plus tôt, elle était née, le
+menu peuple lui fit une réception triomphale. Marchands et artisans
+avaient d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus dans les
+rues, manifestant une joie extraordinaire. «On n’entendait ni l’on ne
+sentait rouler le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le
+portassent à bras; aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire bien peu
+de chemin, n’étant pas possible de fendre la presse.» Enfin, l’on arriva
+dans la petite maison louée qui devait servir de monastère: «Ce nouveau
+monastère, dit Jeanne en y entrant, est destiné à honorer la vie cachée
+de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth.» Nombre de
+personnes de la ville vinrent lui rendre leurs devoirs. Sur le soir,
+plus de deux cents villageois et villageoises des environs vinrent lui
+souhaiter la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche qu’elle
+fit venir les sœurs dans une grande cour et,--geste charmant qui la
+peint tout entière,--elle les fit dévoiler pour accueillir plus
+cordialement ces rustiques visiteurs. Elle les «caressa fort», leur
+adressa quelques pieuses paroles, et dut leur donner sa bénédiction,
+«car ils se mirent à genoux et ne voulurent point se lever qu’elle ne la
+leur eût baillée». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, évêque
+de Langres, vint faire l’établissement. La mère de Chantal venait de
+réaliser l’un de ses plus chers désirs.
+
+Bientôt les novices se présentèrent: Claire Parise, qui avait si bien su
+déjouer les manœuvres hostiles du Parlement; la présidente Le Grand,
+dont les soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et
+d’humiliations; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une riche parente de la
+mère de Chantal. Celle-ci n’était arrivée à Dijon qu’avec quatorze
+livres, fruit de ses économies; elle avait refusé l’argent que lui avait
+offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent: au bout de six
+mois, elle avait acheté et meublé une maison spacieuse, bâti l’église,
+le chœur et la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, pleines
+de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, saint François de
+Sales, qui comptait se rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon.
+Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la mère Favre, et le 28
+octobre 1622, elle partait pour Lyon.
+
+La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à l’évêque de Genève n’avait
+subi aucune éclipse, et l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés
+terrestres, n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes les
+vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté des aspirations
+morales, mais, plus encore peut-être, sur des oppositions de tempérament
+et de caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient par
+leurs contrastes mêmes. L’un, doux, calme, lent, circonspect, très
+volontaire, énergique et ferme sous ses apparences ondoyantes; l’autre,
+vive, ardente, franche et directe, très tendrement et finement femme
+sous ses apparences viriles. La psychologie de cette amitié, c’est
+peut-être saint François de Sales qui en a donné la plus juste formule
+dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal vers la fin de sa
+vie: «Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, lui disait-il, qui
+chérissent plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la
+bonne foi, plus amoureusement que moi; car il a plu à Dieu de faire mon
+cœur ainsi. Mais néanmoins, _j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses
+et qui ne sont pas femelles_; car cette si grande tendreté brouille le
+cœur, l’inquiète et le distrait de l’oraison amoureuse envers Dieu,
+empêche l’entière résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. Ce
+qui n’est point Dieu n’est rien pour nous. Comme se peut-il faire que je
+sente ces choses, _moi qui suis le plus affectif du monde_, comme vous
+savez, ma très chère Mère? En vérité, je le sens pourtant; mais _c’est
+merveille comme j’accommode tout cela ensemble_, car il m’est avis que
+_je n’aime rien du tout que Dieu_ et toutes les âmes pour Dieu.» Sainte
+Chantal réalisait pleinement tout son idéal d’amitié.
+
+«N’aimer rien du tout que Dieu»: saint François de Sales n’en était pas
+arrivé là du premier coup; mais de très bonne heure il avait conçu que
+tel devait être l’objet de la vie chrétienne; et ce détachement complet
+de soi-même et des créatures, ce parfait dépouillement intérieur, cette
+«nudité» de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de prêcher dans
+ses lettres de direction et ce qu’il a pratiqué lui-même avec une
+admirable constance. Au prix de quels sacrifices intimes? Il nous l’a
+soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer qu’une âme
+profondément «affective» comme la sienne ne s’est pas détachée en un
+jour, ni sans douleur, de certaines créatures. «Je le veux bien,
+Seigneur, s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout ce qui revêt
+mon cœur. _O Seigneur, non, je n’excepte rien, arrachez-moi à moi-même._
+O moi-même, je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur me
+commande de te reprendre.»
+
+Dans cette «voie royale», guidée par lui, sainte Chantal l’avait
+scrupuleusement suivi. «Je suis bien aise, lui écrivait-elle en 1616, de
+ce que vous garderez votre solitude, parce qu’elle sera encore employée
+au service de votre cher esprit. Je n’ai pu dire _notre_, car il me
+semble n’y avoir plus de part, _tant je me trouve dénuée et dépouillée
+de tout ce qui m’était le plus précieux_.» Et elle ajoute,
+douloureusement: «Mon Dieu! mon vrai Père, _que le rasoir a pénétré
+avant!_ Pourrai-je demeurer longtemps dans ce sentiment? Au moins notre
+bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le
+désire... O Dieu! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous!
+mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la
+moelle, _qui est, ce me semble, ce que nous avons fait_, c’est une chose
+grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu.»
+
+Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement séparée de «son unique
+Père», ne recevant de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves,
+elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement mutuel, cette
+mort apparente de leur amitié. De loin en loin, cependant, cet héroïsme
+s’attendrit, s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la sainte, avec
+son désir d’affection humaine, son besoin d’une présence réelle: on sent
+que le feu sacré n’a fait que couver sous la cendre. «Que vous êtes
+heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur de saint François,
+_que vous êtes heureux au-dessus de tout le reste du monde_, de voir
+toujours les actions de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur
+et souverain Maître; mais faites-en bien votre profit... Et si vous avez
+l’_incomparable bonheur_ de le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en
+mander souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que vous
+pourrez, le conjurant par soi-même et _par tout ce que Dieu a voulu que
+je lui sois_, de faire tout ce qui sera possible pour conserver sa
+santé.» Et au saint lui-même: «Il faut encore dire tout ceci: c’est que
+_cette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ressente
+quelquefois une inclination et penchement du côté du retour vers vous_;
+et ne sens ni inclination ni affection _qu’à cela_; toutefois, je ne m’y
+amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de
+cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’élire,
+_l’incomparable bonheur de me voir à vos pieds_ et recevoir votre sainte
+bénédiction se passe dans mon esprit, _incontinent je m’attendris et les
+larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me
+fera cette miséricorde_. Mais je me divertis tout promptement, et il
+m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement _à Dieu
+et à vous_ la disposition de tout ce qui me regarde.» Que ce chaste
+mélange de scrupules mystiques et de tendresse humaine est donc
+touchant! Et enfin ce beau cri d’humanité: «Vous n’avez point de
+nouvelles à m’écrire, dites-vous? _Eh! n’avez-vous point quelques mots à
+tirer de votre cœur? car il y a si longtemps que vous ne m’en avez rien
+dit!_ Bon Jésus! quelle consolation d’en parler un jour cœur à cœur!»
+Cette consolation devait lui être refusée.
+
+Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait pour Avignon. Il
+avait comme un pressentiment, qui lui fut confirmé sur sa route, de sa
+fin prochaine. «Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité», dit-il en les
+quittant aux visitandines d’Annecy. Il s’arrêta à Belley où s’était
+fondé, deux mois auparavant, le treizième monastère de la Visitation. A
+Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère de Chantal; il la
+pria d’aller visiter les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand
+et remit à son prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens
+«cœur à cœur». Quand il fut de retour, assiégé par mille audiences, il
+eut toutes les peines du monde à se ménager un peu de liberté pour
+conférer avec «sa très bonne et très chère Mère». «Ma Mère, lui dit-il
+enfin, nous aurons quelques heures libres; qui commencera de nous deux à
+dire ce qu’il a à dire?--Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle
+avec vivacité, mon cœur a grand besoin d’être revu par vous.--Eh quoi!
+ma Mère, reprit-il avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs
+empressés et du choix? Je vous croyais trouver tout angélique.» Puis,
+sachant bien qu’il allait décevoir une âme qui lui était pourtant si
+chère, mais qu’il voulait préparer au suprême sacrifice: «Ma Mère, nous
+parlerons de nous-mêmes à Annecy; maintenant, achevons les affaires de
+notre Congrégation. Oh! que je l’aime, notre petit institut, parce que
+Dieu est beaucoup aimé en iceluy!» Sans répliquer, sainte Chantal mit de
+côté le mémoire qu’elle avait préparé pour exposer l’état de son âme, et
+prit celui qui concernait les affaires de l’institut; et, quatre heures
+durant, les deux saints réglèrent ensemble les questions qui étaient
+encore en suspens. Après quoi, l’évêque de Genève «ordonna» à la mère de
+Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, de Valence et de
+Belley; il la pria aussi de passer à Chambéry et à Remilly, et lui donna
+rendez-vous à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après avoir reçu
+sa dernière bénédiction.
+
+En route, «il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce
+que son Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler de son
+intérieur; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser sur ce
+qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte d’abandonnement
+d’elle-même à la divine volonté, et prenant son livre des Psaumes, elle
+se mit à chanter dans la litière le psaume 26»: _Quoniam pater meus et
+mater mea dereliquerunt me; Dominus autem assumpsit me_, «Mon père et ma
+mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection»; et
+le calme revint dans son âme endolorie.
+
+A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints Innocents et priant pour
+son bienheureux Père, elle entendit «une voix très distincte» qui lui
+dit: _Il n’est plus._ Repoussant l’idée qu’il pouvait être mort, et
+prenant ce mot dans un sens tout mystique, elle partit de Grenoble
+«toute joyeuse» et arriva à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel
+Favre qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui apprît la
+funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, elle se dit «en peine que
+l’on n’eût point de nouvelles de Monseigneur». M. Michel Favre lui ayant
+dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara vivement que dès le
+lendemain elle allait repartir pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant
+une lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François de Sales:
+«Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine
+de voir cette lettre.» Mais laissons-la nous raconter elle-même comment
+elle reçut ce terrible coup:
+
+«Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de Mgr de Genève, le cœur me
+battait extrêmement; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me
+doutant bien qu’il y avait quelque chose de douloureux dans cette
+lettre. En ce peu d’espace que je me tins retirée, j’eus l’intelligence
+de la parole qui m’avait été dite à Grenoble: _Il n’est plus_: vérité
+dont je fus toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais à
+genoux, adorant la divine Providence et embrassant au mieux qu’il me fut
+possible la très sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable
+affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute la nuit
+jusqu’après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande
+paix et tranquillité dans cette volonté divine, et dans la gloire dont
+jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en donna beaucoup de sentiments avec
+des lumières fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui
+avait conférés, et des grands désirs de vivre meshuy (désormais) selon
+ce que j’ai reçu de cet homme de Dieu.»
+
+On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre quelque nourriture.
+Le soir, elle se rendit, comme de coutume, à la récréation, «mais sans
+pouvoir dire un mot»: son silence, ses larmes, son maintien tristement
+résigné, tout manifestait «sa très âpre douleur». Puis elle se retira,
+dit matines, se fit lire un chapitre de l’_Imitation_, et se coucha,
+«voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur». Une sœur qui,
+au passage du saint évêque à Belley, lui avait prédit sa mort, vint
+passer la nuit auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux
+s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. Le lendemain
+matin, la mère de Chantal se leva avec la communauté, et après avoir
+communié, «d’un esprit tranquille, quoique affligé», elle écrivit
+quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne résignation
+et sa profonde douleur. Au nouvel évêque de Genève: «Oui, Monseigneur,
+j’adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet
+incomparable Père; mais, ô Dieu! non pas sans une extrême douleur, dans
+laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle
+Providence sur moi qui mérite si bien ce châtiment... Oh! mon bon et
+cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai
+rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans
+réserve.» A la mère de Blonay, supérieure à Lyon: «Bénie soit-elle à
+jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue
+en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne
+peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir! J’entends que
+messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps; je sais
+bon gré à leur dévotion; _mais nous mourrons à la poursuite de ce
+trésor..._ Donc, ma fille, qu’il ne vous reste ni force ni courage que
+vous ne l’employiez pour nous le faire venir: mais cela sans différer,
+je vous en conjure, _et, si je l’ose, je vous le commande_, selon le
+pouvoir que Dieu m’a donné sur vous...»
+
+Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la longue, douloureuse et
+chrétienne agonie du saint, et qui avaient admiré qu’il fût doux envers
+la mort comme il l’était envers tout le monde, finirent par déférer au
+désir de sainte Chantal et au vœu de saint François de Sales lui-même.
+Le corps du défunt fut envoyé à Annecy: partout où il passait, les plus
+grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, le 22 janvier, après une
+cérémonie à l’église, il fut transporté dans la chapelle de la
+Visitation où la mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes
+avec des prières, le reçurent dans les sentiments d’ardente et tendre
+piété qu’il aurait lui-même souhaités. En attendant qu’on lui dressât un
+tombeau digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, tout
+près de la grille du chœur des religieuses,--c’est là qu’il voulait être
+enterré,--et on le couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais du
+voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, avaient été brodés
+les deux noms de Jésus et de Marie.
+
+Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, la mère de Chantal vint
+s’agenouiller auprès du corps de son unique Père; et là, «lui parlant
+comme si elle l’eût vu de ses yeux», elle lui rendit compte de son
+intérieur, comme à Lyon elle s’était promis de le faire. Suprême
+dialogue de deux âmes saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère
+de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était radieuse et comme
+transfigurée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
+
+
+«Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et
+j’espère y travailler moi-même», avait dit la mère de Chantal à saint
+François de Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint évêque
+avait protesté avec son humilité coutumière. Mais elle qui, du premier
+jour où elle le vit, l’avait «appelé saint du fond de son cœur», dès
+qu’il n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter l’heure,--qu’elle
+ne verra pas,--de la canonisation officielle. Elle «ramasse les saintes
+paroles et lettres de son bienheureux Père»; elle recueille et fait
+recueillir tous les témoignages concernant sa biographie, ses travaux,
+ses vertus, les miracles qu’il a accomplis; elle prépare une première
+édition de ses œuvres; elle fait écrire sa _Vie_ par son propre neveu,
+Charles-Auguste de Sales, et le Père de la Rivière; elle les documente,
+les assiste de ses conseils et de ses prières, revoit et discute leurs
+moindres pages; elle tient en haleine tous ceux qui, de près ou de loin,
+peuvent servir la cause à laquelle elle s’est consacrée. A Dom Goulu
+qui, préparant une _Vie_ du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était
+adressé à elle pour se faire renseigner de première main, elle écrit une
+longue et très belle lettre, que Sainte-Beuve admirait fort et qui
+forme, selon lui, le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé du
+pieux évêque de Genève. «On n’a jamais mieux fait, écrit-il, le portrait
+d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent
+inexprimables. Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et
+dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans cette âme,
+tout s’y présente et s’y peint d’un trait ferme et distinct.» Enfin,
+quand en 1627, Rome eut nommé trois commissaires apostoliques,--au
+nombre desquels était l’archevêque de Bourges, Mgr André Frémyot,--pour
+procéder à de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de saint
+François de Sales, la mère de Chantal fit une longue déposition qu’on
+nous a heureusement fait connaître, et qui est un modèle de précision,
+de clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude. Nul doute que
+cette déposition n’ait fortement pesé dans la balance au moment du
+procès de béatification. Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François
+de Sales aurait assurément été canonisé un jour ou l’autre: elle a sans
+contredit fait avancer l’heure où pleine justice a été rendue à «son
+unique Père».
+
+«Il ne me reste en cette vie, déclarait-elle, que le désir ardent de
+voir nos monastères en la parfaite et très amoureuse observance des
+choses que ce très heureux et très saint Père nous a laissées.» Or saint
+François de Sales n’avait laissé que des notes et des matériaux épars en
+vue d’un règlement définitif qu’il n’avait pas eu le loisir d’élaborer.
+En s’aidant de ses souvenirs personnels, des souvenirs et des avis des
+Mères qui avaient le mieux connu l’évêque de Genève, enfin et surtout
+des papiers de ce dernier, la mère de Chantal rédigea un _Coutumier_
+qui, de l’avis de toutes les religieuses, exprimait dans la perfection
+l’esprit et les directions de leur saint fondateur. Ce fut la charte
+fondamentale de l’institut, et tous les monastères de l’ordre se firent
+un devoir de l’adopter et d’en suivre scrupuleusement les dispositions.
+Mais ce code ne pouvait pas prévoir tous les cas, fournir une solution à
+toutes les difficultés qui se présentaient. Au fur et à mesure que des
+questions nouvelles se posaient, les sœurs interrogeaient celle qui se
+considérait simplement «comme la sœur aînée de la famille, qui a plus
+pratiqué et communiqué avec le Père que les autres». Celle-ci se prêtait
+avec plaisir à leurs demandes d’explications. «Mes filles, aimait-elle à
+dire, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous savez; je ne sais
+presque parler qu’en répondant.» Mais elle répondait fort bien, et son
+bon sens, sa riche expérience de la vie et des âmes, son ardente piété,
+sa longue et docile intimité avec saint François lui dictaient les
+réponses appropriées. On recueillait à son insu ses propos et ses
+conseils: à la fin, cela forma tout un _Commentaire des règles de la
+Visitation_; on fit violence à son humilité; on la força à revoir, à
+ordonner, à mettre en forme ces réponses un peu décousues. L’œuvre
+législative des deux fondateurs de la Visitation était désormais
+complète; et elle était si solide que, depuis trois siècles, elle n’a
+pas eu besoin de retouches.
+
+Ces règles qu’elle avait élaborées et formulées avec tant de soin et une
+si scrupuleuse conscience, la mère de Chantal n’admettait pas, sous
+quelque prétexte que ce fût, qu’on les transgressât. «J’ai tant dans mon
+cœur, écrivait-elle, que l’on observe les règles ponctuellement, que je
+donnerais de grande affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes
+nos sœurs.» Et ses lettres sont pleines des plus vives objurgations à
+cet égard. Elle, si douce, si bonne, si tendre, elle se révèle, toutes
+les fois que l’intérêt de la règle est en jeu, la plus rigide, la plus
+impérieusement sévère des directrices et fondatrices d’ordres. Ce n’est
+pas seulement son œuvre qu’elle défend,--les préoccupations personnelles
+sont depuis longtemps mortes en elle,--c’est celle du grand saint dont
+elle a été la confidente; c’est la cause des innombrables âmes qui lui
+doivent et lui devront leur salut; c’est la cause même de Dieu. Et, bien
+entendu, elle prêchera d’exemple. Les règles de la Visitation veulent
+que tous les trois ans la supérieure en titre soit solennellement
+déposée; elle peut être réélue, mais elle ne peut conserver le pouvoir
+que pendant six années consécutives. Jusqu’ici, conformément à
+l’expresse volonté de saint François de Sales, on n’avait pas appliqué
+la règle à la mère de Chantal, et sans déposition préalable, de trois
+ans en trois ans, elle avait été constamment réélue. Avant même que le
+_Coutumier_ fût rédigé, le 27 mai 1623, à la grande surprise générale,
+en présence de toutes les sœurs assemblées et du prévôt de Sales, elle
+se démit de ses fonctions et avec une résolution et une humilité
+incomparables, elle alla se mettre au dernier rang. On dut accepter
+cette déposition; la sœur assistante prit en mains le pouvoir, et
+l’élection fut renvoyée au jeudi 1er juin. Mais les sœurs «tinrent
+conseil entre elles, sans en rien dire» à l’intéressée, qui, le jour de
+l’élection, fut toute surprise d’être élue à l’unanimité supérieure
+perpétuelle. Elle refusa énergiquement cet honneur. En vain elle
+s’évertua à convaincre les sœurs de la faute qu’elles avaient commise:
+«il n’y eut pas moyen, avoue-t-elle, de leur persuader qu’il y en eût;
+qu’au contraire elles étaient honteuses de ne pas s’être opposées
+sur-le-champ; que je n’étais point comme les autres supérieures;
+qu’elles me reconnaissaient pour ceci et pour cela: des belles
+lanternes...» De guerre lasse, elle n’accepta la charge, «selon la
+règle», que pour trois ans. Mais ces trois années devaient «faire coup»
+dans l’histoire de l’ordre.
+
+Un peu plus tard, à la Visitation de Grenoble, la mère de Châtel, qui
+avait, six ans de suite, rempli les fonctions de supérieure, est réélue,
+malgré elle, à l’unanimité, pour trois ans encore. A cette nouvelle, et
+en dépit des supplications dont elle est l’objet, la mère de Chantal,
+inflexible, exige l’annulation solennelle de l’élection et fait agir sur
+l’évêque pour l’y décider. Celui-ci ne s’étant pas laissé convaincre,
+elle part pour Grenoble, voit l’évêque, obtient de lui tout ce qu’elle
+veut, fait casser l’élection et procéder à une élection nouvelle, et
+aménage si bien toutes choses, qu’au bout de trois semaines elle peut
+partir pour Chambéry, laissant tout le couvent pacifié et heureux. La
+mère de Châtel qui, dans toute cette affaire, s’est montrée d’un
+désintéressement et d’une humilité admirables et a constamment soutenu
+sa sainte amie, a été envoyée à Aix pour présider à une fondation
+nouvelle.
+
+En deux autres circonstances, la mère de Chantal eut à déployer, pour
+réformer d’évidents abus, une énergie inusitée. A Moulins, une
+religieuse veut se prévaloir de la dot considérable qu’elle a apportée
+au couvent pour y continuer sa vie mondaine; elle résiste à la
+supérieure qu’elle calomnie sans vergogne, donne à tous le plus
+déplorable exemple. D’Annecy, la mère de Chantal écrit à l’évêque
+d’Autun pour éclairer sa religion, à la supérieure pour la réconforter,
+la conseiller et la soutenir, à la religieuse coupable pour la
+réprimander et la ramener dans le droit chemin: lettres admirables, où
+la sévérité s’allie à la douleur et à la tendresse: «Ma très chère
+fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections et misères
+jusqu’à la connaissance des sœurs, je ne puis plus me taire et
+m’empêcher de vous plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux
+dans la maison... Mais je vois bien que cette félonie veut être matée.
+Croyez que, si j’étais auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce
+de Dieu, je vous rangerais à la soumission et vous empêcherais bien de
+tenir le dessus comme vous faites.» «Il faut que je vous avoue la
+vérité, que vous me faites jeter bien des larmes... Je ne vous écris pas
+davantage à cause de ma douleur de tête. Faites profit de ceci, ma
+fille, et croyez que c’est d’un cœur de mère que je vous le dis. Je fais
+beaucoup prier pour vous, et prie beaucoup moi-même, car j’ai pitié de
+l’état où vous êtes.»
+
+Une autre religieuse, supérieure celle-là d’un des monastères de
+l’ordre, a rompu la clôture et s’est rendue «avec deux carrosses» aux
+eaux de Bourbon où elle a «tenu maison ouverte». Malade et hors d’état
+de voyager, la mère de Chantal écrit à la coupable pour se faire
+exactement renseigner et pour la rappeler à l’ordre: «Au reste, ma chère
+fille, je ne puis m’empêcher de vous dire, selon ma confiance ordinaire,
+que je vous admire, vu que vous faites profession d’avoir une si
+particulière confiance envers moi, comme quoi vous faites des coups si
+importants à l’institut, sans m’en rien dire qu’après qu’ils sont
+faits... Ce n’est pas que je veuille que vous vous assujettissiez à me
+les communiquer; mais c’est pour vous faire voir que je ne suis pas
+encore si grue que je ne connaisse bien que vous ne me demandez mon avis
+qu’en de petites choses, pour m’entretenir, et qu’ès importantes où je
+pourrais dire ce qui vous serait utile, vous les faites comme bon vous
+semble, et après, vous me les demandez... Pardonnez-moi, ma chère fille,
+si je vous parle ainsi, je ne puis pas m’empêcher de dire la vérité à
+toutes celles de l’institut, tant que je vivrai. Qu’on le prenne bien ou
+mal, je n’y saurais que faire.» Ces lettres «de bonne encre» n’ayant pas
+été suffisantes pour rappeler à son devoir la supérieure égarée, la mère
+de Chantal écrit sans se lasser à l’évêque pour le supplier de faire un
+exemple. On lui donne enfin satisfaction: la supérieure insubordonnée
+est canoniquement déposée, transférée dans un autre monastère, et les
+religieuses qu’elle a séduites dispersées dans d’autres couvents. De
+sincères et touchants repentirs furent d’ailleurs la suite de ces
+exécutions énergiques.
+
+Devons-nous penser là-dessus que la mère de Chantal fût une de ces
+femmes que leur goût inné de commandement entraîne aisément à des coups
+d’autorité? Une phrase assez énigmatique et peut-être un peu imprudente
+de la mère de Chaugy pourrait nous le faire croire: «Comme
+naturellement, écrit-elle, notre bienheureuse Mère avait un grand
+courage et, comme dit notre Bienheureux, _l’humeur impérieuse plutôt que
+tendante à l’impériosité_, il fallut que la grâce puissante abattît en
+elle ce qui était de la nature, et, certes, _il lui coûta beaucoup_.»
+Mais, d’autre part,--et l’abbé Bremond a eu grandement raison d’appuyer
+sur ce trait,--il y a un mot d’elle à saint Vincent de Paul qui nous
+éclaire sur les dispositions profondes et permanentes de son âme: «J’ai
+un surcroît d’ennui pour ma charge, lui écrivait-elle un jour, _car mon
+esprit hait grandement l’action_, et _me forçant pour agir dans la
+nécessité_, mon corps et mon esprit en demeurent abattus.»--La mère de
+Chantal haïr l’action, dira-t-on, elle dont la vie de fondatrice,--les
+deux mille lettres que nous avons d’elle nous le prouvent assez,--a été
+une action perpétuelle, une action comparable en somme à celle des plus
+grands hommes d’État!--Mais oui! Et pourquoi pas? Résignons-nous donc,
+une bonne fois, à ne pas trop simplifier--et mutiler--l’humaine réalité.
+La vérité, ce me semble, est celle-ci. Dans cette riche et complexe
+nature, admirablement équilibrée,--les médecins qui firent l’autopsie
+déclarèrent «n’avoir jamais vu un cerveau si sain ni une tête si bien
+faite, et qu’il ne fallait pas s’émerveiller si elle avait le jugement
+si bon et l’esprit si bien composé»,--des tendances diverses et presque
+contradictoires se faisaient jour, se combattaient peut-être et
+finissaient par composer une souple et vivante harmonie. Elle était
+certes armée pour l’action, la lutte, la prompte et ferme décision,
+bref, pour le commandement. Mais, tout au fond d’elle-même, je crois
+discerner surtout un infini besoin de tendresse, de paix intérieure,
+d’humilité, de détachement intime, de contemplation mystique. C’est ce
+besoin qui l’a inclinée à la vie religieuse, et que la vie religieuse
+n’a fait qu’accroître et développer. Elle eût aspiré à n’être que la
+plus humble moniale, perdue et abîmée en Dieu, dégagée de toute
+responsabilité, uniquement vouée à la stricte obéissance, à la
+méditation, à la prière. Seulement, elle avait un impérieux sentiment du
+devoir. Destinée par saint François de Sales, et par son propre génie, à
+diriger les autres, elle obéit docilement; elle «se força pour agir»;
+pour ne pas tromper la confiance qu’on mettait en elle, pour être à la
+hauteur de la tâche qui lui était imposée, elle fit appel aux facultés
+d’action qu’elle eût volontiers laissé sommeiller éternellement en elle;
+elle sacrifia à l’œuvre commune, à l’œuvre divine toute une partie
+d’elle-même, ne se réservant que le minimum de vie intérieure qui lui
+était strictement indispensable pour retremper ses forces et se préparer
+à de nouveaux travaux.
+
+Et ce fut, presque contre son gré, une admirable femme d’action, une
+merveilleuse organisatrice et directrice d’âmes. Du fond de son couvent
+d’Annecy, elle dirige, instruit, conseille, redresse, édifie toute son
+armée, de plus en plus nombreuse, de visitandines: à la mort de saint
+François de Sales, treize monastères étaient déjà fondés; vingt ans plus
+tard, à la mort de sainte Jeanne de Chantal, on en compte
+quatre-vingt-dix. Elle connaît, directement ou indirectement, toutes ses
+religieuses, retient leurs noms, leur physionomie morale, et, non
+contente de les envelopper toutes dans la même tendresse collective,
+elle les aime individuellement, et, à l’occasion, ne manque jamais de
+prononcer le mot qui convient, et qu’elles attendent, «à l’oreille de
+leur cœur». Surchargée d’affaires, grandes et petites, de préoccupations
+de toute sorte, souvent malade, ce dont elle bénit Dieu, qui lui fait
+ainsi comprendre et accueillir les santés fragiles, assaillie de mille
+peines intérieures, elle trouve le moyen d’entretenir, surtout avec ses
+religieuses, mais avec bien d’autres personnages, une énorme
+correspondance, que nous sommes très loin sans doute d’avoir tout
+entière. N’y pouvant suffire toute seule, elle a de bonne heure recours
+à des secrétaires. L’une d’elles, la plus intime, la mère de Chaugy, ne
+se lasse pas d’admirer «ce grand don, pour toute sorte d’affaires,
+quelles qu’elles fussent, et cela, avec une telle promptitude,
+ajoute-t-elle, que quelquefois nous étions trois qu’elle faisait écrire,
+en même temps, des choses diverses. Elle dictait des lettres très
+importantes, avec autant de facilité qu’elle parlait d’autres choses; et
+après, si la secrétaire y avait manqué tant soit peu ou ajouté du sien,
+elle disait: «Ce n’est pas ici mon style, mais le vôtre est meilleur.»
+D’autres fois, quand elle trouvait le style de sa secrétaire «trop sec»,
+vite elle prenait la plume, et ajoutait un petit mot de gentillesse et
+d’affection. Et chacune de ces lettres, dans leur brièveté précise,
+lumineuse et allante, révèle un esprit clair, vigoureux, courant droit à
+l’essentiel, une imagination robuste et drue qui se contient et s’arrête
+aux faits concrets, aux détails positifs, mais qui, sans y tâcher, sans
+se piquer de littérature, trouve aisément le mot juste et même
+pittoresque, la formule saisissante et parlante, par-dessus tout un cœur
+chaud, ardent, généreux, qui se donne inlassablement et ne réserve rien
+de lui-même. On conçoit aisément, en lisant cette correspondance, la
+prise extraordinaire qu’une pareille femme a dû avoir sur les âmes.
+
+Écrire, d’ailleurs, ne lui suffit pas: elle sait fort bien que si
+précise, détaillée, affectueuse que soit une lettre, on n’y saurait tout
+dire, ni tout faire entendre; elle sait que, pour s’attacher des êtres
+humains et leur insuffler un même esprit, rien ne vaut la présence
+réelle, le contact personnel, la parole directe et vivante. Toutes les
+fois qu’elle le peut, sans nuire à ses multiples obligations, elle monte
+à cheval ou, quand, à cinquante-quatre ans, sentant qu’elle «s’affaiblit
+trop», elle est obligée de renoncer à ce mode de voyage, elle part en
+litière ou en carrosse, et elle va visiter tel ou tel de ses couvents où
+l’on réclame sa présence, présider à une fondation nouvelle, régler sur
+place des questions qui s’éternisent. Et partout où elle passe, elle
+séduit, elle persuade, elle relève, elle apaise; elle laisse les cœurs
+plus ardents au bien, les volontés plus fortes, les âmes plus saintes.
+«Ce visage toujours enflammé, toujours doux, toujours recueilli» laisse
+à tous ceux qui l’ont vu une impression ineffaçable.
+
+Partout où elle passe aussi, précédée par sa réputation croissante de
+sainteté, elle est reçue, à sa grande confusion, avec les plus grands
+honneurs, et chacun s’empresse pour la voir, pour l’entendre, pour lui
+demander une bénédiction, qu’elle se juge indigne de donner: princes,
+princesses, seigneurs et grandes dames ne sont pas les derniers à lui
+rendre visite, à la consulter sur leurs intérêts temporels et
+spirituels. En 1626, elle est appelée par le duc et la duchesse de
+Lorraine pour fonder à Pont-à-Mousson une de ses maisons. Elle s’arrête
+quelques jours à Besançon où, en dépit d’innombrables difficultés, un
+monastère sera définitivement établi quatre ans plus tard; et là, le
+chapitre lui fait l’insigne faveur et la très grande joie de lui montrer
+le Saint Suaire. De Pont-à-Mousson, les trois années de sa «supériorité»
+venant à expiration, elle envoie à l’évêque de Genève sa déposition que
+les sœurs d’Annecy, cette fois, sont bien obligées d’accepter: la mère
+de Châtel est élue à sa place; et la mère de Chantal, tout heureuse
+d’être enfin déposée et d’être remplacée par une religieuse dont elle
+connaît les éminentes qualités et que «son cœur chérit comme lui-même»,
+peut, en rentrant à Annecy, s’arrêter en diverses villes où sa présence
+était très vivement souhaitée: elle ne s’est démise de sa charge que
+pour mieux et plus librement agir.
+
+Le monastère d’Orléans, apprenant qu’elle n’est plus supérieure
+d’Annecy, l’a élue supérieure. Pour se conformer à la volonté de saint
+François de Sales, elle refuse, mais par obéissance, elle ira, après un
+court séjour à Annecy, passer trois mois à Orléans pour y faire l’office
+de supérieure intérimaire. Sur sa route, elle s’arrête à Crémieux où
+elle préside à une fondation nouvelle, à Paray-le-Monial, à Autun, où on
+lui ménage une entrée triomphale: chacun voulait voir «la sainte» qui,
+confuse et rougissante, essayait de se dérober à toutes ces
+démonstrations mais qui, comme son divin Maître, laissait venir à elle
+les petits enfants; elle levait son voile pour qu’ils pussent voir son
+visage, et leur prodiguait caresses et douces paroles.
+
+D’Orléans, la mère de Chantal se rendit à Paris. La mère Anne de
+Beaumont y avait fondé un second monastère, au prix des plus grands
+sacrifices: ses vertus, ses succès, ses hautes relations avaient excité
+contre elle mille jalousies. Pour tout apaiser la mère de Chantal lui
+donna l’ordre de partir pour Annecy: cet ordre lui «brisa le cœur»; mais
+c’était «une âme vertueuse», elle obéit avec une extrême humilité et une
+«très grande promptitude». La mère Favre la remplaça, et tout rentra
+dans l’ordre.
+
+Cette année 1628 devait être employée par sainte Chantal à visiter ses
+divers monastères: on en comptait déjà trente. La peste qui désola la
+France l’empêcha de réaliser tout son dessein. Les ravages du terrible
+fléau furent effroyables. A Lyon, il fit, assure-t-on, 80.000 victimes.
+On fuyait les villes contaminées; on laissait les malades sans secours,
+les morts sans sépulture; les rues étaient encombrées de cadavres. L’air
+était empoisonné et propageait la contagion. Partout des scènes de
+deuil, d’abattement, de panique et de désolation: on abandonnait les
+travaux des champs et la famine venait joindre ses habituelles misères à
+celles de la sinistre maladie. Derrière leurs clôtures, qu’elles se
+refusaient le plus souvent à quitter, les pauvres sœurs de la
+Visitation, délaissées de tous, sans secours, souffraient du froid, de
+la faim et payaient largement leur tribut au fléau. A Lyon, au monastère
+de l’Antiquaille, dès les premiers jours, la moitié des sœurs
+succombèrent. Le monastère de Bellecour avait été épargné: la supérieure
+demanda qu’on lui envoyât les pestiférées, qui seraient soignées jusqu’à
+la mort: on refusa. Enfin, le mal empirant, il fallut bien se rendre aux
+instantes prières de la mère de Blonay: les religieuses survivantes
+partirent pour Bellecour, traversant à pied la ville déserte, le voile
+baissé, heurtant des cadavres. Les sœurs de Bellecour les accueillirent
+avec un tendre empressement, sans se préoccuper de la contagion, et tant
+que les deux communautés furent réunies, elles n’eurent pas une seule
+mort à déplorer.
+
+A Autun, à Moulins, à Paray, à Montferrand, à Valence, à Grenoble, à
+Nevers, à Crémieux, à Crest, la peste aussi fit rage. Partout, dans tous
+les couvents de la Visitation se multipliaient les beaux exemples de la
+plus chrétienne résignation, du plus noble dévouement, de la plus
+héroïque charité. Mais partout la misère était grande, et la mort
+frappait à coups redoublés. Atteinte au cœur par toutes ces nouvelles,
+la mère de Chantal aurait voulu être partout à la fois. «Nos pauvres
+sœurs sont en de telles nécessités, écrit-elle, que, quand je vois cela,
+je me voudrais vendre, si je pouvais, pour les aider.» Elle leur écrit
+lettres sur lettres pour les réconforter, les encourager, les consoler.
+Elle organise les secours. De Paris, elle envoie du blé, des souliers,
+des robes, des remèdes, et jusqu’à du bétail. Elle demande des
+consultations de médecins, rédige des circulaires indiquant les
+meilleurs moyens de se préserver de la contagion ou d’y remédier. Elle
+se prodigue sans compter, se lamente de ne pouvoir mieux faire, met tout
+en œuvre pour venir en aide à ses pauvres filles si cruellement
+éprouvées. Que n’eût-elle pas fait, si on l’eût laissée entièrement
+libre de suivre l’inspiration de son cœur?
+
+Mais voici qu’elle reçoit à Paris de l’évêque de Genève l’ordre de
+revenir à Annecy par le plus court chemin, avec défense de s’arrêter
+dans aucune ville atteinte du fléau. Elle obéit à contre-cœur, «bien
+marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles», quêtant sur sa route
+«pour les pauvres Visitations pestiférées», leur écrivant de longues
+lettres pour relever leur courage et leur exprimer la «mortification»
+qu’elle ressent de ne pas les voir. A son passage près d’Autun, la mère
+de Chastelluz obtient la permission d’aller lui parler de loin en pleine
+campagne. Ce que voyant, la mère de Chantal «invoqua le secours de
+Notre-Seigneur, demeura un peu en oraison, puis, faisant le signe de
+croix: «Assemblons-nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera au milieu de
+nous, et nous défendra du mal.» Cela dit, elle va à grands pas vers la
+chère supérieure, qui n’osait s’approcher, l’embrassa tendrement et la
+fit monter en carrosse et s’asseoir proche d’elle.» Mme de Toulonjon,
+qui redoutait la contagion pour sa fille de six ans, disait:
+«Véritablement, si je n’étais assurée en mon âme que ma mère est une
+sainte, je transirais d’appréhension.»
+
+Elle n’était pas la seule à croire à la sainteté de la mère de Chantal.
+A Châlon, où elle séjourna quelques jours chez l’évêque, son neveu, les
+Ursulines «lui coupèrent une partie de la queue de son voile», et son
+humilité était telle que le soir, en se déshabillant, «elle pleura
+tendrement», confuse d’«une chose si déraisonnable». De toutes parts on
+venait la consulter: «elle se tenait si proche contre une muraille,
+qu’on ne pouvait passer derrière elle pour couper ses habits, et malgré
+cela, elle ne put empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne lui
+en coupât tous les jours quelque pièce».
+
+Elle fut de retour à Annecy le 30 octobre 1628. Jusqu’alors, la peste
+n’avait pas encore pénétré en Savoie. L’hiver terminé, elle fit son
+apparition à Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy, peu après
+Pâques. Quelques jours après, le 31 mai 1629, les visitandines d’Annecy
+élisaient de nouveau comme supérieure la mère de Chantal. De tous côtés,
+on aurait voulu soustraire cette dernière aux dangers qui la menaçaient,
+et des interventions princières se produisirent pour lui faire quitter
+«son petit Nessi». C’était bien mal la connaître! Elle se refusa
+obstinément à «abandonner son troupeau». «Se voyant environnée de toutes
+parts de la mort», elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui
+exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen de conserver et de
+perpétuer, après elle, le véritable esprit de l’institut: exacte
+observance des règles; étroite union spirituelle avec le monastère
+d’Annecy; pas de supérieure générale «sous l’autorité de laquelle l’on
+met les maisons, _cela me serait_, déclare-t-elle, _en abomination d’y
+penser_», mais «une Mère commune qui après moi fasse ce que Dieu a voulu
+que j’aie fait». Ainsi rassurée sur l’avenir de son œuvre, de tout son
+grand cœur elle se donne à son devoir présent. La misère était grande à
+Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent, la sainte fait donner sans
+compter tout ce qu’on lui a donné à elle-même; de l’argent, des remèdes,
+du blé; les provisions épuisées se renouvellent comme par miracle. Pour
+augmenter la part des malheureux, elle diminue celle des sœurs; elle
+leur persuade aisément de se contenter de gros pain noir. Désolée de ne
+pouvoir, comme autrefois, à cause de la clôture, elle et ses filles,
+assister les malades, elle anime de son zèle, de son ardente charité, de
+sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats qui viennent, au
+parloir du couvent, se retremper auprès d’elle. Tous les matins,
+l’évêque de Genève, dont la conduite fut admirable, «venait prendre
+ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout le jour»: «O ma digne
+Mère, lui disait-il avec des larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je
+suis votre Josué; tandis que vous tenez vos mains élevées au ciel, je
+bataille avec nos gens contre la calamité de mon cher peuple.» «Les
+discours embrasés de cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès
+de canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient
+d’enthousiasme.» Et, par toute son attitude de courageuse résignation et
+de religieuse confiance, elle maintenait les sœurs «dans leur
+tranquillité ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans la communauté ni
+effroi, ni trouble, ni crainte». Sous sa direction et à son exemple, les
+religieuses s’imposaient des mortifications extraordinaires: jeûnes,
+macérations, disciplines, processions autour du cloître pieds nus et la
+corde au cou. Et c’était, nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir
+la mère de Chantal, «le visage à la fois triste et enflammé, les yeux
+baignés de larmes, se traînant à genoux nus, la corde au cou et criant:
+«Grâce, grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs!»
+
+Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs, un regret la
+hantait toujours que la conception primitive de la Visitation, celle qui
+associait la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative
+de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle s’en soit souvent ouverte,
+dans ses lettres et ses entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en
+pouvons guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer saint François
+de Sales, c’eût été M. Vincent, que, dans l’une des trop rares lettres
+qui nous aient été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle
+«mon très unique Père». Si M. Vincent n’avait pas été converti d’avance
+aux vues de la mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des
+misères sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait engendrées. Quatre
+ans plus tard, l’Institut des Filles de la Charité était fondé, et, pour
+bien marquer la part de la sainte dans cette fondation mémorable, saint
+Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation nouvelle était
+l’héritage de Mme de Chantal.
+
+Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint François de Sales.
+Devançant la décision pontificale, la voix populaire attribuait à ce
+dernier une foule de miracles et réclamait une canonisation officielle.
+Une première enquête autorisée par Rome avait eu lieu en 1627. Il
+fallut, pour la poursuivre et l’achever, attendre que la peste eût cessé
+ses ravages. Le 4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et
+d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques firent ouvrir
+le tombeau. Le corps était dans un parfait état de conservation et
+dégageait une odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort, on
+avait bien des fois respirée dans le monastère. Et pendant que sainte
+Chantal, à genoux contre la grille, éperdue et comme en extase,
+contemplait ces restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait
+l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps du saint. Le
+soir, quand tout le monde fut retiré, la mère de Chantal alla avec toute
+la communauté «vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison
+devant icelui, avec un visage si enflammé, et une façon et action si
+rabaissées, que l’on n’eût su discerner ce qui la tirait hors
+d’elle-même, ou l’amour ou l’humilité et anéantissement». Prenant pour
+elle-même une défense faite par les commissaires, elle s’abstint de
+baiser la main de son Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la
+permission, «elle baissa la tête, et fit poser cette sainte main sur
+icelle; et ce Bienheureux, comme s’il eût été en vie, étendit la main
+sur la tête de son unique fille, et la lui serra, comme lui faisant une
+paternelle caresse».
+
+Leur œuvre commune allait prospérant chaque jour davantage. De 1630 à
+1640, quarante-quatre couvents de la Visitation sont fondés un peu
+partout: Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun, Angers, Poitiers,
+Tours, Bordeaux, Amiens,--combien d’autres villes encore!--voient
+successivement dans leurs murs les filles de sainte Chantal organiser
+des foyers de vie spirituelle. L’ordre même commence à essaimer hors de
+France: Nancy, Fribourg, Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour à
+celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de tant de pieuses
+maisons et dont la réputation devenait européenne. Et par elle l’esprit
+de ferveur, d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était celui
+de saint François de Sales se maintenait intact dans toutes les
+communautés nouvelles. L’ordre se recrutait dans toutes les classes: il
+accueillait des pauvres et des infirmes, même des filles repenties; il
+ne se contentait pas de prier et d’expier pour les péchés du monde; il
+ouvrait des pensionnats féminins. La mère de Chantal était à la fois
+heureuse et inquiète de cette prodigieuse fructification; elle aurait
+voulu que l’institut «s’étendît du côté de la racine plutôt que du côté
+des branches»: mais elle était bien obligée de se prêter à son temps et
+aux impérieux besoins des âmes; et toujours docile à la volonté divine,
+elle trouvait le moyen, quelque absorbantes et diverses que fussent ses
+occupations croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne rien
+laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute «sa troupe», si
+dispersée qu’elle fût dans l’espace, et de la pénétrer de sa pensée
+profonde.
+
+De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait à elle. Reines et
+princesses, bourgeoises et nobles dames, religieuses et laïques, prêtres
+même se soumettaient à sa direction, venaient la consulter sur «leur
+intérieur». Au nombre de ses «dirigés», elle compta son propre frère,
+Mgr André Frémyot, l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien
+plus que grand chrétien, ne ressemblait guère à sa sœur. Il n’avait pas
+hérité du stoïcisme de leur père. C’était un prélat aimable, lettré et
+mondain, qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal et qui
+préférait la résidence à la cour: il aimait la vie large et facile, les
+réceptions, les compagnies élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme
+n’étaient point son fait. Mme de Chantal lui aurait souhaité une vie
+plus sainte et plus mortifiée. A la suite d’une maladie qui avait failli
+l’emporter en 1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de
+réformer son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur qui lui traça
+tout un programme de vie spirituelle: il fit de son mieux pour le
+suivre, et fort des conseils de la sainte femme, il y réussit quelque
+temps; mais il était faible, et il se laissait reprendre à toutes les
+sollicitations qui venaient «le distraire de la dévotion intérieure». Il
+ne sut pas pratiquer le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on
+lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût de l’autorité d’un
+frère qu’elle appelait «son très honoré Seigneur», la mère de Chantal
+devait trouver qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons.
+
+Il en fut tout autrement d’un certain nombre d’âmes qui l’approchèrent,
+et qui, pour la plupart, subirent profondément son généreux ascendant.
+Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide Michel Favre,
+qui fut le confesseur de saint François de Sales et de sainte Jeanne de
+Chantal, douce âme innocente et simple qui comprenait et admirait
+pleinement le génie et la vertu de sa pénitente; le commandeur de
+Sillery, qui, frère d’un chancelier, avait été ambassadeur du Roi en
+Espagne et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant mis à
+l’école de saint François de Sales et de la mère de Chantal, travailla
+très activement à la béatification et aux publications posthumes du
+premier et rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers, les
+plus grands, les plus signalés services. Elle les aimait très tendrement
+tous les deux, et leur mort lui fit verser bien des larmes. Si détachée
+qu’elle fût de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la perte
+de ceux qui lui étaient chers.
+
+Ses amitiés et ses directions féminines étaient innombrables. Elle a
+aimé en Dieu toutes «ses filles», et en toutes elle a fait passer un peu
+de son âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est naturel,
+quelques-unes d’entre elles ont été plus près de son cœur que les
+autres. D’abord, celles qui avaient été ses premières collaboratrices,
+et auxquelles l’unissaient tant de communs souvenirs de difficultés
+vaincues, d’épreuves saintement supportées, la mère Favre, la mère de
+Châtel, la mère de Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour
+«sa pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille», était comme
+elle une âme ardente, héroïque et pure. Bourguignonnes toutes deux et un
+peu parentes, elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient
+compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée que la mère de
+Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises déléguée pour fonder de
+nouvelles maisons, la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle
+réputation de vertu que son procès de canonisation a été commencé en
+même temps que celui de sa grande amie. Huit ans après sa mort, son
+corps a été trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant,
+exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit entendre qu’elle
+allait mourir, elle embrassa la supérieure qui lui annonçait cette
+joyeuse nouvelle, infiniment heureuse d’«aller voir bientôt son Dieu».
+Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre 1637: elle avait
+cinquante-sept ans.--A son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande
+joie d’être assistée par «sa mère, sa bonne mère» de Chantal. Rien ne
+faisait prévoir sa fin; mais elle-même sentait qu’elle n’avait plus
+beaucoup de jours à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle
+mit très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement
+interroger par la mère de Chaugy sur les origines et la fondatrice de la
+Visitation, dont elle avait été la confidente et, à certains moments, la
+tendre et sage directrice; puis elle s’alita et, après une longue agonie
+dont la mère de Chantal nous a laissé l’édifiant détail dans une lettre
+circulaire adressée aux supérieures de la Visitation, «cette bénite âme
+s’envola hors de ce chétif monde, n’étant âgée que de cinquante et un
+ans et quatre jours». Toute sa vie, elle avait été «gratifiée de grands
+dons intérieurs et de hautes oraisons»; sa sincérité, sa droiture, sa
+candeur étaient très aimées de saint François de Sales. «C’était, écrit
+sainte Chantal, l’une de mes douces consolations de penser que je
+laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère maison et dans
+l’institut. Elle m’était plus chère que mes yeux et que ma propre
+vie.»--Non moins chère au cœur de la mère de Chantal était la mère
+Favre; son «grand cœur», sa «générosité royale», son admirable courage
+et ses épreuves intérieures faisaient d’elle comme un double de la
+sainte. Celle-ci lui confiait les plus délicates missions, et l’avait
+employée à de nombreuses fondations. Quand sa santé la força de revenir
+en Savoie, la mère de Chantal écrivait: «Mon Dieu! quelle consolation en
+la pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait de l’aimable
+présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement
+chérie de mon cœur... _Tout m’en rit en cette espérance._» On lui avait
+prescrit les eaux; elle se refusa énergiquement à rompre la clôture.
+C’était choisir la mort: et, en effet, elle mourut à Chambéry dans
+d’atroces crises de foie: elle n’avait que quarante-huit ans.
+
+En six mois, la mère de Chantal venait de perdre coup sur coup ses trois
+plus intimes amies, celles qui l’avaient le mieux aidée à supporter le
+poids de l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle avait le
+mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait vieille, seule et faible,
+en proie aux plus grands troubles intérieurs. Elle écrivait en pleurant
+à l’une des supérieures de son ordre «que sa chétive vieillesse était
+bien dépouillée; que ses chères premières compagnes s’en allaient au
+ciel, et la laissaient en terre pleine de misères, qu’elles étaient des
+fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste; mais qu’elle
+était demeurée sur la branche, parce qu’elle était encore toute verte,
+ou peut-être pourrie ou vermoulue.» Touchante humilité de la part d’une
+telle femme.
+
+Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines ne pouvaient
+manquer. Parmi celles qui vinrent ensoleiller la fin de cette noble vie,
+il faut mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de Montmorency.
+Jacqueline de Chaugy était la nièce d’Antoine de Toulonjon. Peu faite
+pour vivre avec une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le
+sera plus tard Mme de Sévigné, par une grand-mère et un oncle abbé, qui
+lui apprit le latin. Très cultivée, vive et charmante, quand, en 1628,
+Mme de Chantal la vit pour la première fois, elle était fort désemparée.
+Une déception sentimentale l’avait jetée au cloître, mais elle n’avait
+pas tardé à quitter le couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie
+religieuse. Elle consentit à accompagner à Annecy, mais uniquement pour
+se distraire, la mère de Chantal, dont la bonne grâce l’avait vite
+séduite. Au bout de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer au
+noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner un peu cette vive
+et fière nature; et la mère de Chantal, qui «aimait son âme», et qui, je
+crois, se reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, tout son
+tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle affection. Elle fit
+d’elle sa secrétaire préférée et la dépositaire de sa pensée. Sœur
+Françoise-Madeleine de Chaugy devint ainsi l’historiographe de sainte
+Chantal et des premiers temps de la Visitation; nommée supérieure du
+monastère d’Annecy, ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification
+de saint François de Sales. La prédilection de la mère de Chantal avait
+été bien placée.
+
+Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de Montmorency. Celle-ci,
+d’origine italienne, avait épousé à quatorze ans Henri de Montmorency,
+filleul de Henri IV, l’un des plus braves et des plus séduisants
+seigneurs de la cour. Elle adorait son mari et lui passait toutes ses
+folies. Impliqué dans la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité
+toute-puissante de Richelieu, le duc paya de sa tête, en 1632, sa
+téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut exilée à Moulins. Très
+pieuse et, dans son désespoir, se sentant de plus en plus attirée vers
+la vie religieuse, la duchesse désirait passionnément faire la
+connaissance de la mère de Chantal. Après quelques lettres échangées,
+les relations directes entre les deux femmes s’ébauchèrent en 1635.
+Elles étaient admirablement faites pour se comprendre. «Entre toutes les
+amitiés que Dieu m’a données, écrivait Mme de Chantal, il n’y en a point
+que j’estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute
+précieuse.» La duchesse aurait voulu recevoir le voile des visitandines
+des mains de sa grande amie; elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle
+qui ferma les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant aimée.
+
+En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant tout le temps que la
+peste a sévi, en qualité de supérieure du monastère d’Annecy, elle a
+présidé aux destinées de la Visitation; elle a vu s’ouvrir le tombeau du
+saint fondateur de son ordre et été témoin de quelques-uns de ses
+miracles; elle a la ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son
+«triennal» est achevé; elle croit que sa fin est proche, et elle
+voudrait se préparer à la mort. Le 22 mai, en présence des sœurs réunies
+dans le chœur, elle se met à genoux, «fait sa coulpe» de toutes les
+fautes commises pendant son administration, et, déposant son pouvoir,
+avec une merveilleuse humilité, elle va se mettre à la dernière place.
+En vain elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune charge:
+elle est réélue le 27 mai. «Voyez-vous, ma fille, déclarait-elle à une
+religieuse, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent
+à cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu;
+car, hélas! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j’ai besoin de
+penser à moi.» Elle n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles
+années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement
+active qu’elle avait toujours été: les deuils qui l’affligent
+profondément,--celui de sa belle-fille Marie de Coulanges, celui de son
+gendre Toulonjon, celui de M. Michel Favre,--et les préoccupations qui
+en sont la suite assombrissent sa vie sans nuire aux multiples devoirs
+quotidiens qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent
+augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance: jamais elle ne
+perd pied ni courage. Depuis longtemps il était question d’établir un
+second monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la mère de Chantal
+voit se conjurer contre elle toute sorte de difficultés, d’objections et
+même de calomnies locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein et
+surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai 1635, toute joyeuse d’être
+enfin délivrée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa
+le pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes qu’elle avait
+commises pendant le temps de son administration, Mgr de Genève put lui
+dire avec vérité que «grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il n’y
+eût rien dans la maison qui n’allât bien».
+
+Une grave question se posait, qui préoccupait beaucoup d’évêques et de
+pieux ecclésiastiques, saint Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de
+la Visitation s’étant développé au delà de toute espérance, n’était-il
+pas à craindre que, la mère de Chantal une fois morte, l’union que sa
+forte personnalité maintenait entre tous les monastères vînt à se
+relâcher, et n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres ordres,
+de les grouper sous l’autorité d’une supérieure générale? Il fut décidé
+que la question serait discutée lors de l’assemblée générale du clergé
+qui devait se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, Mgr
+Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la mère de Chantal; et quand
+celle-ci eut été déposée, l’évêque d’ailleurs étant mort dans
+l’intervalle, elle se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un peu
+à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.
+
+Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu la conférence
+projetée. Humble et les yeux baissés, la mère de Chantal laissa parler
+tout le monde; puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté
+expresse de saint François de Sales, docile interprète de la volonté
+divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure générale, que, pour
+conserver l’esprit de la Visitation et l’union entre les divers
+monastères, il avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et que
+donc «il fallait demeurer comme l’on était». Il y avait dans sa parole
+un tel accent, une netteté si persuasive, que chacun se rallia à son
+opinion: il fut simplement décidé «que le monastère d’Annecy serait
+toujours reconnu pour l’origine des autres, et que, par une charitable
+révérence et dépendance, les autres s’adresseraient toujours à lui pour
+recevoir ses conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout
+conformes aux observances qui s’y gardent».
+
+Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à Paris et de faire une
+visite générale des maisons de son ordre, qui toutes sollicitaient sa
+venue, la mère de Chantal se mit en route au mois de septembre et se
+rend successivement à Montargis, à Blois, à Orléans et à Tours. Elle
+aurait voulu pousser jusqu’en Bretagne: la maladie et l’hiver la
+contraignirent de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée de son
+confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, elle reprend ses
+voyages interrompus. A Troyes, où elle fut accueillie avec des
+transports de joie extraordinaires, elle revit, au monastère du Carmel,
+sa vieille amie, la mère Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux
+saintes âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. De là elle
+se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, à Lyon, à Valence, au
+Pont-Saint-Esprit, à Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à
+Montpellier, à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de l’évêque
+de Genève qui, la sachant fatiguée par tous ces déplacements, la
+rappelait à Annecy.
+
+Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était reçue avec des
+démonstrations d’allégresse et de vénération auxquelles son humilité ne
+pouvait se dérober. Les religieuses, le clergé, les autorités, le peuple
+lui faisaient fête: on recueillait ses moindres paroles; on la suppliait
+d’entrer dans les maisons où il y avait des malades; on conservait comme
+des reliques les objets qu’elle avait touchés; on lui coupait des
+fragments de son voile ou de ses vêtements. «Voici la sainte! voici la
+sainte!» s’écriait-on sur son passage. Et aux beaux discours qu’on lui
+adressait, elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant au
+supplice d’entendre prononcer son éloge. Bien vite, elle courait
+s’enfermer au monastère. Et là, sans négliger aucun de ses devoirs de
+piété, elle se faisait toute à tous, prodiguant conseils,
+encouragements, recueillant les confidences, redressant quelquefois,
+examinant les questions d’organisation pratique, aussi bien que les plus
+hautes questions de spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par
+les discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la pauvreté,
+répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit de la Visitation, et
+laissant partout des traces fulgurantes et durables de son passage.
+
+N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, elle en avait
+convoqué les supérieures à Aix. Là, deux semaines durant, elle régla, de
+concert avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, qui
+étaient en suspens; surtout elle les anima toutes de son esprit, les
+faisant bénéficier de son expérience, leur communiquant la flamme sacrée
+qui brûlait en elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de
+sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté un souvenir
+impérissable. Quand il fallut se séparer, bien des larmes coulèrent: ces
+quelques jours d’intimité avec leur sainte fondatrice avaient été pour
+«ses filles» la révélation du parfait bonheur.
+
+Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté cachaient de grands
+troubles intimes et une agonie morale qui devait se prolonger neuf
+longues années,--dernière et suprême épreuve infligée par Dieu à son
+héroïque servante. On éprouve quelques scrupules à évoquer, même
+brièvement et d’une plume incompétente, l’état d’une pareille
+conscience. Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. C’est
+vers 1632 que commença pour sainte Chantal ce «martyre d’amour» qui ne
+devait cesser qu’un mois avant sa mort. Elle était assaillie de
+tentations terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas
+d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent à son
+esprit, et qu’elle ne parvenait pas à repousser. Tous les péchés dont on
+l’entretenait, il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. Elle
+prenait en dégoût tous ses exercices religieux et les devoirs de sa
+charge. Elle avait horreur d’elle-même et du lamentable état de son âme.
+Elle se sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. De loin en loin
+de douloureux aveux lui échappaient sur ses intimes angoisses, et ses
+larmes, ses profonds soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait
+éperdûment à la mort. Elle ne retrouvait un peu de tranquillité qu’en
+s’abandonnant humblement aux directions et aux sages conseils de la mère
+de Châtel. Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et la
+mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois plus intimes amies, allait
+redoubler sa peine et aggraver sa solitude morale. Chose singulière, il
+se faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. A
+l’ordinaire, rien ne transparaissait au dehors de ses tourments
+intérieurs, du secret désespoir qui l’étreignait, et sa sérénité, sa
+gaîté même, la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient
+inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la parfaite santé morale
+de cette conductrice d’âmes sans se douter de l’inquiétude, du trouble
+et des sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.
+
+La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure du premier
+monastère d’Annecy. Elle morte, il fallut la remplacer. En vain la mère
+de Chantal supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle
+charge: elle fut élue une fois encore. Elle pleura: mais, se
+ressaisissant bien vite, elle se soumit avec son habituelle docilité à
+la divine volonté. On nous a conservé le texte des paroles qu’elle
+adressa à ses filles en cette mémorable circonstance; elle s’y peint
+tout entière:
+
+ «Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin particulier de
+ vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser
+ en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que
+ c’est Dieu qui m’a donné cette charge; car j’ai grandement prié en
+ cette occasion; sa bonté sait que ce n’était pas par inclination, et
+ que je n’y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères
+ sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, _ce sera
+ mon dernier triennal_, pendant lequel, Dieu aidant, _je me consacrerai
+ à votre service_; je vous consacre mon âme à cet effet, et
+ j’emploierai les forces de mon corps et le peu d’esprit que Dieu m’a
+ donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendais de tant vivre,
+ ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas; personne ne le
+ croyait; mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je fasse
+ encore ce triennal, _je mettrai ma dernière main à cette vigne_ et
+ consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne
+ sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant
+ tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine; mais
+ soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou à la fin, cela
+ m’est du tout indifférent: soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera
+ bon. Toutefois, sa bonté me donne espérance qu’après ce triennal il
+ m’accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu’il
+ lui plaira, _pour penser à moi. Car, hélas! mes sœurs, il y a
+ vingt-sept ans que je pense aux autres, et n’ai presque pas le loisir
+ de penser à moi._ Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort
+ selon sa sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine; mais je vous
+ dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez _plus veillante
+ sur vous que jamais_; car j’ai ce sentiment au cœur _qu’il faut que ce
+ triennal porte coup_, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce
+ consentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur
+ vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié.»
+
+On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire ces paroles si
+virilement chrétiennes, et en même temps si profondément humaines, si
+féminines même. On devine comment elles furent accueillies par celles
+qui les entendirent et quelle ferveur de piété et d’émulation elles
+provoquèrent dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé la mère
+de Chantal, ce dernier triennal a «porté coup».
+
+Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses tâches. La reine Anne
+d’Autriche, enceinte du futur Louis XIV, lui demandait de faire prier
+tout l’institut pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne
+Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De nouveaux couvents
+se fondaient, et chaque fois, l’on s’adressait à elle pour tous les
+détails d’organisation que comportait toujours une fondation nouvelle;
+elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa prudence
+habituelles; et, si surchargée et pressée qu’elle fût, elle ne manquait
+pas de joindre à ses conseils et à ses directions un mot de piété et
+d’affection; sa correspondance allait croissant, et ce n’était pas trop
+de ses trois secrétaires pour l’aider à en venir à bout. En un mot, elle
+était l’âme vivante de cette vaste famille religieuse dont les membres,
+dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et italien,
+recevaient d’elle l’impulsion première et la pensée directrice.
+
+Depuis longtemps, il était question de fonder un monastère de la
+Visitation à Turin; mais les circonstances jusqu’alors ne s’y étaient
+point prêtées. Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient
+vivement que la mère de Chantal en personne vînt faire cette fondation.
+En 1638, leur insistance fut telle que l’évêque de Genève consentit à
+laisser partir la vieille religieuse pour ce long et difficile voyage.
+Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au val d’Aoste, et arriva enfin à
+Turin le 30 septembre. Sur sa route, elle était l’objet de la vénération
+universelle. On sonnait les cloches, on ornait les églises, on tirait le
+canon; le peuple en foule allait au-devant d’elle et, s’agenouillant sur
+son passage, lui demandait sa bénédiction; évêques et archevêques lui
+rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient conseil, lui
+soumettaient leur conscience. A Turin, il fallut sept mois pour aplanir
+les difficultés qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation
+projetée et pour mettre sur pied le nouveau monastère. Avec son habileté
+et sa fermeté coutumières la mère de Chantal y parvint, et quand, au
+mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant surgi, elle dut, pour
+obéir aux ordres de l’évêque de Genève, quitter Turin et regagner
+Annecy, elle laissait un couvent de visitandines bien constitué, tout
+fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très profondément pénétré de
+l’esprit de l’ordre. Turin, Pignerol furent pris par les Français
+luttant contre les Espagnols; la mère de Chantal tremblait fort pour ses
+filles: elle apprit avec grande joie que les deux monastères avaient été
+épargnés. Revenue à Annecy en passant par Embrun où elle laissa le
+souvenir d’une âme perpétuellement en contact avec le divin, elle
+s’occupa très activement d’établir dans la petite ville une maison de
+lazaristes. C’était là un de ses rêves; et elle eût été parfaitement
+heureuse de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris la fin
+très chrétienne de son frère l’archevêque de Bourges. Elle le pleura
+amèrement, en se disant qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre,
+ainsi que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans son cœur.
+C’est le triste lot des vies qui se prolongent de voir se multiplier les
+tombes autour d’elles.
+
+Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant les devants, elle
+supplia l’évêque de Genève d’intervenir pour que plus jamais on ne
+l’élût supérieure. On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641,--elle
+avait soixante-neuf ans,--elle réunit le chapitre, déposa pour toujours
+le pouvoir dont on l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur
+de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes les fautes
+qu’elle avait commises à l’égard des unes et des autres. Puis, se
+relevant, ce qu’elle n’avait jamais fait, elle vint embrasser
+maternellement toutes les religieuses l’une après l’autre, leur disant
+un dernier adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant de
+prononcer la moindre parole d’attendrissement. Elle ne cesserait jamais
+de les aimer, ajoutait-elle, car elle éprouvait pour elles «l’affection
+tendre des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants».
+Enfin elle leur recommanda, en termes brefs, substantiels et chaleureux,
+la mère de Blonay, que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.
+
+Quelques jours après, la mère de Blonay était élue supérieure à la
+presque unanimité. Profondément heureuse de ce choix, la mère de Chantal
+remercia avec effusion les sœurs du témoignage de confiance qu’elles lui
+avaient donné. Enfin elle allait pouvoir penser à elle-même et se
+préparer à la mort sous la direction d’une religieuse très aimée, qui
+avait été l’une de ses premières collaboratrices, et qui allait lui
+remplacer ses trois vieilles amies disparues. Femme supérieure, «la
+crème de la Visitation», au dire de saint François de Sales, qui, de
+bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay était supérieure à
+Bourg. «Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de
+Chantal, régir notre chère maison, et _en particulier ma pauvre âme_. Je
+vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera
+faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les
+ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront
+chassés par cette bénite et tant attendue venue.» A cette perspective
+elle ne se sentait pas d’aise; elle instruisait les sœurs de leurs
+devoirs à l’égard des supérieures nouvellement élues, leur disait tout
+le bien possible de leur future supérieure, dont elle leur avait peu
+parlé auparavant, pour ne pas exercer de pression sur elles; elle
+faisait préparer elle-même son lit et sa chambre; elle ne se lassait
+point de recommander aux religieuses, «aux récréations et ailleurs», de
+bien aimer leur nouvelle Mère et de lui obéir; de s’aimer bien
+tendrement les unes les autres; et quand elle les rencontrait, elle leur
+disait «avec un visage enflammé»: «Mes chères Sœurs, amour, amour,
+amour!»
+
+A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à la porte «avec une
+allégresse et vitesse incroyables»; et se jetant à genoux devant elle,
+elle l’embrassa tendrement, disant: «Voici ma Mère, ma fille, ma sœur,
+mon propre cœur et mon âme.» Sa «chère cadette» était tombée à genoux
+elle aussi. Elles se relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la
+mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à Notre-Seigneur et à
+saint François de Sales. Se tournant en souriant vers l’une de ses
+filles, elle lui dit: «Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon
+cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je la désirais?» Et à la
+mère de Blonay: «Ma très chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais
+envie de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf mois entiers
+que je vous demande à Dieu.»
+
+La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la mère de Chantal, dans sa
+passion d’humilité et d’obéissance, se ravalât au dernier rang des
+religieuses. A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, et
+il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le différend. Prévenus
+par Mme de Chantal, l’évêque de Genève et le Père spirituel du couvent
+lui donnèrent raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction,
+s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle ne voulut plus s’occuper
+d’aucune affaire temporelle, les choses de la terre lui étant à charge:
+la seule liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui lui
+étaient adressées des divers monastères et d’y répondre ou d’y faire
+répondre par ses secrétaires. Elle ne vivait plus en ce monde; elle
+était tout entière absorbée dans la contemplation des choses éternelles.
+Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours été grandes, étaient
+devenues merveilleuses. «Dans son dernier triennal, écrit la mère de
+Chaugy, elle parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et
+si ravissante qu’il semblait que cette divine qualité de bonté et de
+douceur eût submergé la force éminente de son naturel.» Il y avait dans
+la sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection qu’on en
+frémissait autour d’elle, et qu’on craignait que ce ne fût le dernier
+éclat d’un flambeau qui allait s’éteindre.
+
+Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots ravissants que ses
+filles recueillaient et qui alimentaient leur piété. «Elle nous disait,
+raconte l’une d’elles, que, dans les premières années de l’institut, les
+fondations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes de
+peine, au temps de la moisson. Le père de famille leur dit: «Venez ici,
+allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre.» Mais quand ces
+pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne peuvent plus que
+filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants du
+père de famille, auquel elles ont survécu: «Votre père ne faisait pas
+ainsi, votre père voulait que l’on fît de telle et telle sorte»; puis,
+s’appliquant à elle-même sa comparaison: «Au commencement, disait-elle,
+comme la servante de l’institut, notre bienheureux Père me disait:
+«Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à
+Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez à Dijon.» Ainsi
+j’ai été plusieurs années que je ne faisais qu’aller et venir, tantôt en
+l’un des champs, tantôt en un autre, de ce cher père de famille;
+maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq ans
+(c’était l’âge qu’elle avait alors); il me semble que je ne sers plus de
+rien du tout dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions du
+Père.» Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu de pensées qui lui
+agréassent plus que celle-là.»
+
+Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de 1636, nous la rendent
+telle qu’elle était à cette époque: l’un qui se trouve au second
+monastère de la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la
+Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs préfèrent.
+Sous l’austérité du costume monastique la physionomie a gardé bien du
+charme et même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est large, les
+pommettes saillantes, le nez finement aquilin, la bouche menue, le
+menton énergique et décidé. Le regard est franc, direct, profond, un peu
+douloureux et comme chargé d’expérience et de bonté. Le sourire est
+exquis de vivacité spirituelle et en même temps d’indulgence et
+d’infinie douceur. Ce délicieux sourire où les plus rares qualités d’une
+âme de femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait
+longtemps à le contempler: à lui tout seul, il nous fait comprendre que
+sa grâce était la plus forte, et qu’on ne résistait pas à Mme de
+Chantal.
+
+A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. Mme de Montmorency
+voulait recevoir le voile de sa main. La sainte remettait toutes choses
+entre les mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de Moulins
+l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle refusa, «renonçant à toute
+supériorité». «Ma très chère Mère, lui écrivait Mme de Montmorency, tous
+ces refus ne me rebutent point: vous viendrez, et Dieu fera pour moi ce
+que les hommes ne veulent pas faire.» Les magistrats d’Annecy
+s’opposaient à tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant que,
+si elle venait à mourir en France, on ne pût avoir son corps. Enfin
+l’évêque de Genève lui ayant demandé si elle jugeait ce voyage
+nécessaire, sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation de
+partir. «Brûlant du désir d’aller faire un dernier effort pour le bien
+de son institut», heureuse peut-être, tout au fond d’elle-même, de
+revoir sa patrie, elle se prépara à ce voyage «avec une allégresse
+admirable», assurant que «vive ou morte, elle reviendrait». Mais, contre
+son habitude, elle envoyait chercher les amis et amies du monastère pour
+les entretenir une fois encore et prendre congé d’eux. Elle faisait
+écrire à presque toutes les maisons de l’ordre pour leur demander des
+prières et leur dire adieu. Elle disait «que jamais elle n’avait fait
+voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait certains biens fort
+grands pour quelques maisons, et pour son âme en particulier, ayant
+grande envie de conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque
+de Sens et M. Vincent; que cette maison était en si bon train et avait
+une si bonne Mère, qu’il fallait qu’elle allât travailler ailleurs, et
+qu’elle n’avait point de plus grande suavité que de penser qu’elle
+laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy».
+
+Enfin le jour du départ arriva. Après avoir «parlé à toutes les sœurs en
+particulier», elle voulut encore «parler en général». «Mes très chères
+filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en la dilection
+de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu’il soit
+lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez-vous les unes les
+autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps de Dieu; et
+si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine.
+Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes
+unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur et qu’une âme en
+Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; _je vous aime toutes; je
+vous connais toutes_. Il me semble que je vous laisse en la grâce de
+Dieu; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa
+bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. _Adieu,
+mes chères filles, adieu, encore un coup, mes chères filles._ Je ne sais
+si nous nous verrons encore dans cette vie; il faut tout laisser à la
+divine Providence. Si ce n’est en ce monde, ce sera en la sainte
+éternité. _Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort
+présentes._ Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connais toutes
+si bien...»
+
+Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, faisant ranger toutes
+les sœurs le long de la chambre des assemblées, sans vouloir qu’elles se
+missent à genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant à
+chacune un mot à l’oreille «selon leur besoin intérieur». Puis, elle
+leur donna sa bénédiction à toutes. La mère de Blonay n’était pas là;
+elle accourut, fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent quelques
+instants ensemble: la mère de Chantal demanda à «sa chère cadette»
+quelques conseils pour son intérieur et lui confia que depuis trois
+jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. On s’étonnait
+qu’elle ne pleurât pas comme à son ordinaire. «Ma Mère, lui dit une des
+sœurs, nous ne nous reverrons plus.--Si ferons, ma fille, lui
+dit-elle gaiement.--Mais, lui dit la sœur, demandez-le donc à
+Notre-Seigneur.--Non, pas cela, dit-elle, sa volonté soit faite; nous
+nous reverrons en cette vie ou en l’autre.»
+
+Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet 1641. Une foule
+immense l’attendait à la porte. On se pressait dans les rues pour lui
+dire adieu. Les malades se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir
+passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une chose qu’elle
+n’avait jamais faite: faisant relever sa litière de tous les côtés, elle
+tendait les mains à qui voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si
+bien portante que les médecins lui donnaient encore pour quinze ans de
+vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, à Montluel et à Lyon, faisant
+partout admirer la sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on
+l’accueillit avec des transports de joie indicibles. Entre Mme de
+Montmorency et elle l’intimité spirituelle était si parfaite qu’au
+témoignage de la mère de Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient
+toutes deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre à la place de
+la supérieure, et en «gardant partout jalousement son dernier rang»,
+elle s’employa de toute son activité au service de la communauté,
+préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts des diverses
+maisons les aptitudes individuelles.
+
+Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir. La reine écrivit à
+l’évêque de Genève, et, la sainte ayant reçu licence de partir, elle lui
+envoya une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à Saint-Germain,
+où se trouvait la cour. Elle alla à sa rencontre avec ses deux fils, le
+Dauphin et le duc d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la
+plus grande vénération, l’entretint pendant deux heures, et, lui
+présentant ses enfants, les fit mettre à genoux, et lui demanda avec
+instance de les bénir. A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le
+monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher. Elle se prêtait à
+tout avec une bonté, une modestie, une douceur admirables: de ses
+paroles, de ses attitudes, de son visage enflammé, de toute sa personne
+enfin, il émanait une telle impression de sainteté qu’on ne se lassait
+pas de la regarder. Pour satisfaire tous ceux qui s’adressaient à elle,
+elle se levait à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun de
+ses exercices de piété, mais ne refusant aucun travail, et, malgré la
+fatigue, écoutant et parlant toute la journée. Elle disait que
+«Notre-Seigneur lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter
+de tant parler, ce qui lui était pénible et nuisible». On attribua à son
+intervention deux guérisons miraculeuses qui signalèrent son séjour à
+Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement M. Vincent: et
+l’on imagine aisément les suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes,
+pleines de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles planait, sans
+nul doute, le souvenir attendri de l’âme élue de saint François de
+Sales.
+
+Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put voir aussi l’archevêque
+de Sens, Mgr de Bellegarde, avec qui «elle conféra amplement de son
+intérieur»: elle fit devant lui «une revue générale de toute sa vie et
+de toute son âme», et l’interrogea longuement sur la meilleure manière
+de se préparer à la mort. A la suite de ces entretiens, le long «martyre
+d’amour» dont elle souffrait depuis neuf ans cessa enfin, et elle put
+désormais goûter «une paix amoureuse et victorieuse», prélude manifeste
+du bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin prochaine se
+multipliaient. Dans une visite qu’elle fit aux Carmélites de Paris, elle
+apprit de la bouche de la fille de Mme Acarie, la sœur Marguerite du
+Saint-Sacrement, que sa mort était proche. «Que dites-vous, ma mère?
+s’écria-t-elle. O Dieu! la bonne nouvelle!» Et toute joyeuse, elle ne
+parlait que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal, auprès de
+la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre, elle quittait Paris pour
+retourner à Moulins. En prenant congé des sœurs, elle leur dit: «Adieu,
+mes filles, jusqu’à l’éternité.» Elle s’arrêta à Melun, à Montargis, où
+elle retrouva l’archevêque de Sens, qui, une fois de plus, admira
+l’extraordinaire pureté de cette âme de cristal. En le quittant, elle le
+prit à part pour lui demander: «Dites-moi encore, mon père, en quel état
+et en quelle disposition je dois mourir, car je ne le veux pas oublier.»
+
+A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui inquiéta les médecins,
+elle ne voulut prendre aucun repos et n’en persista pas moins à se lever
+à cinq heures et demie du matin; elle se dérobait aux prévenances qu’on
+avait pour elle. «Non, non, laissez cela, disait-elle: pauvreté,
+humilité, simplicité, voilà nos règles.» Elle blâma fort les
+raffinements qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et la
+construction d’un portail qu’elle jugeait trop beau et dont elle eût
+souhaité la vente. La règle, l’observance, l’amour mutuel, l’humilité,
+la soumission absolue à la volonté de Dieu, le «dépouillement sans
+bornes», elle n’avait que ces mots-là à la bouche; et rien n’égalait son
+ardeur à prêcher le complet détachement qu’elle pratiquait.
+
+Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore. A son arrivée, on la
+trouva très changée; elle-même sentait bien que la mort n’était pas
+loin. Le samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception, bien que
+plus souffrante, elle se rendit au réfectoire, et là, pendant la
+collation des Sœurs, à genoux et les bras en croix, elle pria la Sainte
+Vierge «de l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de sa mort».
+A la récréation du soir, elle s’entretint comme de coutume avec Mme de
+Montmorency. Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant une grande
+cour froide, aller à l’infirmerie consoler une sœur malade qui redoutait
+la mort: on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à cinq
+heures, elle descendit au chœur pour son oraison: le froid de la fièvre
+la prit; elle n’en continua pas moins ses prières et alla réconforter la
+sœur malade. La fièvre augmentait: on voulait la faire coucher, ou, tout
+au moins, la faire communier avant toutes les autres. Elle s’y refusa,
+demandant en grâce qu’on la laissât communier avec la communauté, car,
+disait-elle, «ce jour m’est bien particulier: il y a aujourd’hui trente
+et un ans accomplis que, par le commandement de notre bienheureux Père,
+je communie tous les jours, indigne que je suis de cette grâce.» Après
+la messe, il fallut l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de Mme de
+Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt «une fièvre dangereuse avec
+inflammation de poitrine».
+
+Ce fut, dans tout le couvent, une émotion profonde. Mme de Montmorency,
+la supérieure et toutes les religieuses offrent aussitôt leur vie pour
+sauver celle de la sainte. Le Saint-Sacrement est exposé dans la
+chapelle. Tous les couvents de la ville se mettent en prières:
+neuvaines, vœux, messes, aumônes, tout ce que la piété des fidèles peut
+inventer pour conjurer le destin est mis en œuvre. Le quatrième jour, on
+ne conservait plus aucun espoir: le médecin conseilla de donner le
+viatique. Mme de Montmorency, qui ne quittait pas la malade, fondant en
+larmes, la supplia de prendre des reliques de saint François de Sales.
+Elle y consentit, par pure affection pour la duchesse: «Je ne crois pas,
+disait-elle, qu’il me veuille guérir.» Elle fit appeler le père de
+Lingendes, et à quatre heures du matin, ayant fait une revue de sa
+conscience, elle se confessa à lui. Mais elle ne voulut pas qu’on lui
+apportât le Saint-Sacrement avant le réveil de la communauté: elle
+appela ses deux compagnons de voyage et les pria de transmettre ses
+adieux et ses dernières recommandations à son cher monastère d’Annecy.
+
+La cloche du réveil ayant sonné, elle se prépara à la communion en
+demandant pardon aux sœurs des fautes qu’elle avait commises dans
+l’observance des règles. Puis, le prêtre s’approchant, toute faible
+qu’elle fût, elle se souleva sur son lit pour recevoir son Sauveur, et,
+faisant effort sur elle-même, à haute et forte voix, elle affirma son
+ardente foi «au très Saint Sacrement de l’autel», déclarant qu’«elle
+donnerait de bon cœur sa vie pour cette créance». Après quoi, elle
+supplia qu’on lui donnât les saintes huiles «quand il serait temps».
+Cette même matinée du 12, elle conféra longuement avec le père de
+Lingendes au sujet de la lettre qu’elle voulait écrire à toute la
+congrégation: sa lucidité d’esprit était admirable.
+
+Sur le soir, on lui proposa de lui donner la communion à minuit, car
+ayant communié le matin en viatique, elle devait communier à jeun: elle
+répondit «qu’il ne fallait pas faire ce remuement la nuit», et, pour ne
+pas troubler «la tranquillité de la nuit et du silence monastique», elle
+se priva de communier ce jour-là. Son mal augmentait; on lui demanda
+s’il ne faudrait pas lui donner les saintes huiles: «Non, pas encore,
+dit-elle, il n’y a rien qui presse, je suis assez forte pour attendre.»
+
+Sur les deux heures après-midi, elle s’assit sur son lit, et d’un visage
+serein, d’un œil ferme et d’une voix assez forte, elle dicta la lettre
+testamentaire qu’elle voulait adresser à son ordre tout entier:
+
+ «Mes très chères et bien-aimées filles, disait-elle, me trouvant sur
+ le lit du trépas, nonobstant et avec un très grand désir de ne plus
+ penser à chose quelconque qu’à faire ce passage en la bonté et
+ miséricorde de Dieu, je vous conjure, mes très chères filles, que,
+ pour des affaires de l’Institut, l’on ne s’y précipite point, et que
+ personne ne prétende d’y présider, mais de suivre en cette occasion,
+ comme en toute autre, les intentions de notre Bienheureux Père, qui a
+ voulu que le monastère de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de
+ tout l’Institut.»
+
+Elle leur recommandait instamment «l’union charitable entre les
+monastères», la «très grande fidélité à leurs observances». «Gardez,
+poursuivait-elle, la sincérité de cœur en son entier, la simplicité et
+la pauvreté de vie, et la charité à ne dire et faire à vos sœurs, je dis
+universellement, que ce que vous voudriez qu’elles disent et fassent
+pour vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi dans l’extrémité
+de mon mal.»
+
+Elle ajoutait cependant, avec une délicatesse touchante, et qui prouve
+toute la place que sa grande amie la duchesse de Montmorency tenait dans
+son cœur:
+
+ «Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je vous supplie et
+ conjure d’avoir confiance pour Mme de Montmorency, qui est une âme
+ sainte que Dieu manie à son gré, et à qui tout l’Institut a des
+ obligations infinies pour les biens spirituels et temporels qu’elle y
+ fait. Je vous estime heureuses de l’inspiration que Dieu lui a donnée:
+ c’est une grâce très grande pour tout l’Ordre et pour cette maison en
+ particulier. Elle vit parmi nos sœurs avec plus d’humilité, bassesse,
+ simplicité et innocence que si c’était une petite paysanne. Rien ne me
+ touche à l’égal de la tendresse où elle est pour mon départ de cette
+ vie: _elle croit que vous la blâmerez de ma mort_. Mais, mes chères
+ filles, vous savez que la divine Providence a ordonné de nos jours, et
+ qu’ils n’en eussent pas été plus longs d’un quart d’heure. _Ce voyage
+ a été d’un grand bien pour les maisons où nous avons passé et pour
+ tout l’Institut._
+
+ «Ne soyez point en peine des lettres que vous m’aurez écrites depuis
+ mon départ de cette vie; elles seront toutes jetées au feu sans être
+ vues.
+
+ «Je me recommande de tout mon cœur à vos plus cordiales prières.
+ J’espère en l’infinie Bonté qu’elle m’assistera en ce passage, et
+ qu’elle me donnera part en ses infinies miséricordes et vérités; et si
+ je ne suis point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux de
+ vous obtenir l’esprit d’humilité et bassesse, qui seul vous fera
+ conserver cet Institut. C’est tout le bonheur que je vous souhaite, et
+ non point de plus grande perfection. Je demeure de tout mon cœur en la
+ vie et en la mort, mes très chères et bien-aimées sœurs, votre très
+ humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur,
+
+ «SŒUR JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT,
+
+ _de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni!_»
+
+Quand la lettre eut été transcrite au net, elle la signa, «elle dit que
+sa conscience était en extrême paix et qu’elle n’avait plus rien à
+dire». Et la journée se passa, avec des alternatives d’assoupissement et
+de pleine lucidité, où elle consolait la duchesse et les sœurs qui
+pleuraient à son chevet.
+
+La nuit qui suivit, la dernière, ne pouvant dormir, elle se fit lire le
+récit de la mort de sainte Paule par saint Jérôme. «Qui sommes-nous,
+nous autres! répétait-elle; nous ne sommes que des atomes auprès de ces
+grandes et saintes religieuses.» Puis elle se fit lire le récit de la
+mort de saint François de Sales, «pour se conformer à lui aussi bien à
+la mort qu’à la vie», un chapitre du Traité de _l’Amour de Dieu_, et
+dans les _Confessions_ de saint Augustin, le récit de la mort de sainte
+Monique, entremêlant ces lectures d’affectueuses réflexions pour les
+unes ou pour les autres.
+
+Vers les quatre heures du matin, le vendredi 13, on lui demanda comment
+elle se trouvait. «La nature rend son combat et l’esprit souffre»,
+répondit-elle. Puis elle entretint longuement Mme de Montmorency. Vers
+les huit heures, elle demanda le père de Lingendes, à qui elle exposa
+toute sa vie, et, se sentant faiblir, elle le pria de lui donner les
+saintes huiles. Elle reçut l’extrême-onction avec une merveilleuse
+ferveur, répondant elle-même à toutes les prières. Le père lui demanda
+alors sa bénédiction pour lui et pour toutes les sœurs présentes et
+absentes. Elle s’en excusa d’abord humblement, demandant plutôt la
+bénédiction du père; puis, joignant les mains et les yeux au ciel, elle
+bénit les sœurs agenouillées, leur recommandant avec insistance «l’union
+des cœurs». Elle était très émue; les sœurs fondaient en larmes. Le père
+leur fit signe de se retirer. «Il est donc temps de se séparer, mes
+filles, dit-elle, et de se dire le dernier adieu.» Toutes, rang par
+rang, s’approchèrent d’elle pour lui baiser la main; elle les regardait
+d’un œil tout maternel, «_leur disant à toutes, à l’oreille, un mot pour
+leur perfection_». Sur la demande du père de Lingendes, elle en fit
+autant pour lui.
+
+Après quoi, tout entière en Dieu, les yeux fixés sur l’image du crucifix
+et sur celle de la Vierge, écoutant avec une religieuse attention les
+lectures pieuses qu’on lui faisait, elle s’associait à toutes les
+prières. «Jésus, que ces oraisons sont belles!» disait-elle. «O mon
+Père, s’écria-t-elle encore, que les jugements de Dieu sont
+effroyables!» Le père lui demanda si elle avait peur. «Non pas,
+dit-elle, mais je vous assure que les jugements de Dieu sont bien
+effroyables!» Il lui demanda encore si elle n’espérait pas que saint
+François de Sales, avec les mères et sœurs décédées, viendrait au-devant
+d’elle. Elle répondit avec une grande assurance: «Oui, je m’y fie, il me
+l’a ainsi promis.» Elle renouvela solennellement ses vœux. On lui
+apporta à baiser une mitre du saint évêque de Genève. Il était cinq
+heures du soir. La vie baissait. On fit rentrer la communauté pour faire
+de nouveau les prières de la recommandation de l’âme. On lui mit dans la
+main gauche le cierge bénit, dans la main droite le crucifix et le petit
+sachet qu’elle portait au cou, et qui contenait sa profession de foi,
+ses vœux écrits de son sang, et les derniers avis de saint François de
+Sales, «pour aller, ainsi parée, au-devant de son Bien-aimé».--«Le voilà
+qui vient, lui dit le Père. Ne voulez-vous pas aller au-devant de
+lui?--Oui, mon Père, dit-elle, distinctement, je m’en vais. Jésus,
+Jésus, Jésus!...» Et sur ces trois mots, elle expira.
+
+En ce moment même, à Paris, saint Vincent de Paul était en prières. «Il
+lui parut,--c’est lui qui l’atteste,--un petit globe comme du feu, qui
+s’élevait de terre et s’alla joindre, en la supérieure région de l’air,
+à un autre globe plus grand et plus lumineux que les autres; et il lui
+fut dit intérieurement que ce globe était l’âme de notre digne mère, le
+deuxième de notre bienheureux Père, et l’autre de l’essence divine; que
+l’âme de notre digne mère s’était réunie à celle de notre bienheureux
+Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe.»
+
+Quand la mère de Chantal eut rendu le dernier soupir, Mme de Montmorency
+lui ferma les yeux. Elle la fit embaumer et, de peur que la piété des
+fidèles ne voulût confisquer ces restes sacrés, elle la fit transporter
+secrètement à Annecy. Quand le corps pénétra dans le monastère, les
+sœurs qui, depuis la nouvelle de la mort, ne pouvaient se regarder sans
+pleurer furent soudain saisies d’une grande joie intérieure. Le tombeau
+fut placé en face de celui de saint François de Sales. A Moulins, Mme de
+Montmorency avait conservé le cœur de sa vieille amie et le lit où elle
+était morte et où, disait-elle, «elle avait vu comment meurent les
+saints».
+
+ * * * * *
+
+Quelle belle vie, à ne la considérer même qu’à un point de vue purement
+humain! Qu’on songe à tout le bien répandu, à tous les grands exemples
+donnés, à toutes les vertus pratiquées, à toute cette prodigieuse
+activité uniquement dépensée pour autrui. Qu’on songe aux innombrables
+âmes meurtries par la vie ou détachées de la vie, auxquelles les
+fondations et les initiatives de sainte Jeanne de Chantal ont donné la
+paix et procuré, avec un refuge, de nouvelles raisons de vivre. De
+telles vies, de telles âmes, qui ne se conçoivent pas en dehors du
+christianisme, sont la meilleure des apologétiques. Dans ce XVIIe siècle
+français qui, certes, a eu ses faiblesses et ses tares, mais qui, dans
+son ensemble, a tant de gravité et de grandeur, supprimez par la pensée
+un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, une sainte
+Chantal, et essayez d’entrevoir ce qui lui manque. Épouse et mère, veuve
+et religieuse, sainte Jeanne de Chantal a connu toutes les vicissitudes,
+vécu toutes les variétés de la destinée féminine, et son œuvre a
+largement bénéficié de la richesse, de la multiplicité de ses
+expériences. Cette œuvre, qu’elle a marquée du sceau de son robuste
+génie et surtout de son grand cœur, qui pourrait, à travers trois
+siècles de notre histoire morale, en démêler la secrète, la douce et
+profonde influence? Qu’elle ait puissamment contribué à perpétuer
+l’idéal chrétien dans le monde, c’est ce qu’aucun esprit de bonne foi ne
+saurait nier. Et parmi ceux qui ne croiraient ni au surnaturel, ni à
+l’efficacité de la prière, ni à la communion des saints, en est-il
+beaucoup qui, mis en présence d’une telle vie, transfigurée par le
+christianisme, pourraient ne pas souscrire à ces lignes célèbres de
+Taine: «Quand on s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer
+l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu’il y
+introduit de pudeur, de douceur et d’humanité, ce qu’il y maintient
+d’honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni
+la culture artistique et littéraire, ni même l’honneur féodal, militaire
+et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement
+ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y a que lui pour nous
+retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible
+par lequel incessamment, et de tout son poids originel, notre race
+rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil Évangile, quelle que soit son
+enveloppe présente, est encore aujourd’hui le meilleur auxiliaire de
+l’instinct social.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Chapitre I.--Jeune fille d’autrefois 7
+ -- II.--La châtelaine de Bourbilly 22
+ -- III.--Une veuve chrétienne 34
+ -- IV.--A l’école de la sainteté 44
+ -- V.--Le détachement de l’amour divin 99
+ -- VI.--L’héritage de saint François de Sales 160
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE TRENTE NOVEMBRE
+ MIL NEUF CENT
+ VINGT-NEUF SUR
+ LES PRESSES DE
+ EMMANUEL GREVIN
+ A LAGNY-S-MARNE.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***
diff --git a/75198-h/75198-h.htm b/75198-h/75198-h.htm
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+<!DOCTYPE html>
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+ <title>Sainte Jeanne de Chantal | Project Gutenberg</title>
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+td.c div { text-align: center; }
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+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***</div>
+<p class="c top2em i">LES GRANDS CŒURS</p>
+
+<p class="c large i">VICTOR GIRAUD</p>
+
+<h1 class="i">SAINTE JEANNE<br>
+<span class="large">DE CHANTAL</span></h1>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Un cas humain représenté au vif. »</p>
+
+<p class="sign sc">(Amyot.)</p>
+
+<p>« Je vous vois avec votre cœur vigoureux
+qui aime et qui veut puissamment, et je lui
+en sais bon gré : car ces cœurs à demi
+morts, à quoi sont-ils bons ? »</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">(Lettre de <span class="sc">saint François de Sales</span><br>
+à <span class="sc">sainte Jeanne de Chantal</span>.)</span></p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="c gap i">E. FLAMMARION, ÉDITEUR</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c i large top2em">LES GRANDS CŒURS</p>
+
+
+<p class="c"><span class="xsmall">VOLUMES PARUS</span> :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">RENÉ BAZIN<br>
+<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></td>
+<td class="r i"><div>PIE X</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">MARIE GASQUET</td>
+<td class="r i"><div>SAINTE JEANNE D’ARC</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">HENRI GHÉON</td>
+<td class="r i"><div>LE SAINT CURÉ D’ARS</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">VICTOR GIRAUD</td>
+<td class="r i"><div>SAINTE JEANNE DE CHANTAL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">GEORGES GOYAU<br>
+<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></td>
+<td class="r i"><div>SAINT BERNARD</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">HENRI-ROBERT<br>
+<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></td>
+<td class="r i"><div>LOUIS XVI</div></td></tr>
+<tr><td class="c"><div>— </div></td>
+<td class="r i"><div>MALESHERBES</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">FRANCIS JAMMES</td>
+<td class="r i"><div>LAVIGERIE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Mgr JULIEN<br>
+<span class="xsmall">Évêque d’Arras. Membre de l’Institut.</span></td>
+<td class="r i"><div>SAINT FRANÇOIS DE SALES</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">CHARLES LE GOFFIC</td>
+<td class="r i"><div>LA TOUR D’AUVERGNE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">M.-D. ROLAND-GOSSELIN, O. P.</td>
+<td class="r i"><div>ARISTOTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">GÉNÉRAL WEYGAND</td>
+<td class="r i"><div>TURENNE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">COLETTE YVER</td>
+<td class="r i"><div>SAINT PIERRE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">RENÉE ZELLER</td>
+<td class="r i"><div>LACORDAIRE</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<p>La Collection « Les Grands Cœurs » publiera des ouvrages
+de Mgr Grente, évêque du Mans ; M. Pierre de
+Nolhac, de l’Académie française ; Duc de la Force, de
+l’Académie française ; R. P. Sertillanges, de l’Institut ;
+R. P. Janvier, A. Chérel, René Johannet, Édouard Schneider,
+José Vincent, etc.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i top4em">C’est le propre des grands cœurs de
+découvrir le principal besoin des
+temps où ils vivent et de s’y consacrer.</p>
+
+<p class="sign i sc">P. Lacordaire.</p>
+
+</blockquote>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em i">Il a été tiré de cet ouvrage :<br>
+dix exemplaires sur papier de Hollande<br>
+numérotés de 1 à 10,<br>
+et soixante-quinze exemplaires sur papier teinté<br>
+vélin pur fil Lafuma<br>
+numérotés de 11 à 85.</p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="top4em"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la"><i>Nihil obstat :</i><br>
+Lutetiæ Parisiorum<br>
+die XXVI junii anno MCMXXIX<br>
+<span class="sc">Yvo de la Brière</span>,<br>
+cens. dep.</span></p>
+
+
+<p class="gap r"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la"><i>Imprimatur :</i><br>
+Lutetiæ Parisiorum<br>
+die 16<sup>a</sup> novembris 1929<br>
+<span class="sc">V. Dupin</span>,<br>
+v. g.</span></p>
+
+
+
+<p class="c gap small">Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction
+réservés pour tous les pays.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1929,<br>
+by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em i">A MA FEMME</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1" title="CHAPITRE PREMIER JEUNE FILLE D’AUTREFOIS">CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="small">JEUNE FILLE D’AUTREFOIS<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></span></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce petit livre doit beaucoup à ses devanciers : au volume
+récent, sagace et bien informé de M. le vicomte du Jeu (Perrin),
+à la copieuse biographie classique de Mgr Bougaud (Poussielgue),
+au livre si vivant, si fin et si pénétrant de l’abbé Bremond
+(Gabalda), aux travaux de MM. Henry Bordeaux et
+F. Strowski (Plon). Et, bien entendu, on s’est reporté aux
+sources proprement dites, à la délicieuse Vie de sainte Chantal
+par sa secrétaire, la mère de Chaugy, aux œuvres et aux lettres
+de la Sainte, à la correspondance de saint François de Sales,
+dans les admirables éditions qu’en ont procurées les visitandines
+du premier monastère d’Annecy.</p>
+</div>
+
+<p>Elle est née à Dijon, comme saint Bernard et
+comme Bossuet. Comme eux de vieille souche bourguignonne,
+elle est bien de cette race où le sang est
+chaud, dru, généreux, où l’ardeur idéaliste s’accompagne
+toujours d’un ferme bon sens, d’une forte
+attache aux réalités de la vie et du sol, d’un magnifique
+besoin d’action. Par son père, le président
+Frémyot, elle appartient à une famille de parlementaires
+où le loyalisme monarchique et catholique est
+une vivante et constante tradition. Par sa mère,
+Marguerite de Berbisey, — les Berbisey se sont
+alliés à la famille de saint Bernard, — elle a comme
+recueilli une parcelle de l’héritage moral de
+l’homme étonnant qui fut en son temps le fondé de
+pouvoirs de la papauté. « Bon sang ne peut mentir »,
+disait-elle ; et ce n’est pas elle qui eût fait
+mentir le proverbe.</p>
+
+<p>Comme les Pascal, comme les Bossuet, comme
+nombre de familles de l’ancienne France, les Frémyot
+ont progressivement franchi « l’étape ». Sortis
+probablement du peuple, ils s’élèvent peu à peu jusqu’aux
+plus hautes magistratures provinciales. Le
+bisaïeul du président Frémyot était un simple officier
+de la maison du Téméraire ; son grand-père fut
+clerc et auditeur des comptes ; son père, conseiller
+au Parlement de Bourgogne ; lui-même fut successivement
+conseiller maître à la Chambre des
+Comptes, avocat général, président à mortier du
+Parlement, maire de Dijon. De génération en génération,
+on le voit, ces Frémyot montent et se poussent.
+Leur activité, leur intelligence, leur esprit
+d’ordre, leur sens des affaires ont assuré leur fortune,
+donné l’essor à leurs légitimes ambitions. Robustes
+et fervents chrétiens, d’ailleurs, ils n’entendent pas
+plaisanterie sur le chapitre de la religion ; ils n’ont
+aucune complaisance pour les hérétiques. M<sup>me</sup> de
+Chantal pourra dire avec vérité qu’elle « rendait
+tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais aucun
+de sa race, à ce que l’on ait su, n’a été que très
+bon catholique ». Et c’est elle, sans doute, qui a
+conté à sa confidente, la charmante mère de
+Chaugy, la savoureuse et symbolique anecdote que
+voici :</p>
+
+<p>Son grand-père, le conseiller Jean Frémyot, à
+l’âge de soixante-quinze ans, « eut révélation du
+jour et de l’heure de son décès ». La veille, il alla
+dire adieu à ses parents et amis, « leur disant, avec
+une sainte simplicité, qu’il était sur son départ pour
+aller au voyage éternel ». Mais il était trop faible
+pour monter sur sa petite mule. Alors, « cette bête,
+comme si elle eût connu la nécessité de son maître,
+étend ses quatre jambes, s’abaisse jusque quasi à
+toucher la terre avec son ventre, et demeure dans
+cette posture jusqu’à ce que ce bon vieillard fût bien
+agencé sur sa selle, que tout doucement elle se releva
+tirant ses pieds l’un après l’autre, et au retour de ce
+petit voyage, elle se mit dans la même posture pour
+laisser descendre commodément son bon maître. »
+Celui-ci, rentré chez lui, se mit au lit, passa la nuit
+en prières, et, le matin venu, après s’être confessé,
+avoir communié, reçu l’extrême-onction, se fit dire
+une messe qu’il entendit pieusement de son lit. Au
+moment où le prêtre levait le calice, il expira comme
+il l’avait prédit, « disant, en latin, ce verset de
+David : <i lang="la" xml:lang="la">Quando consolaberis me ?</i> O Dieu ! quand
+me consolerez-vous ? »</p>
+
+<p>Plus anciennement connus que les Frémyot, les
+Berbisey se sont élevés comme eux aux premières
+charges du Parlement de Bourgogne. Là aussi les
+traditions de foi et de vertus chrétiennes sont restées
+très vivaces. De Marguerite de Berbisey, la mère de
+sainte Chantal, morte au bout de quatre ans de mariage,
+nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elle
+fut « regrettée de tous et surtout des pauvres, qui
+l’accompagnèrent à sa dernière demeure, en pleurant
+et en l’appelant tout haut leur bienfaitrice ».</p>
+
+<p>Resté veuf à trente-six ans avec deux filles et un
+fils en bas âge, Bénigne Frémyot partagea son temps
+entre ses occupations professionnelles et l’éducation
+de ses enfants. Sa plus jeune sœur, veuve, elle aussi,
+vint habiter avec lui et tenir sa maison. Ce foyer
+ainsi reconstitué ne paraît pas avoir été trop austère.
+Dans ce pays de vie plantureuse et facile on n’est pas
+très morose, et le monde parlementaire en particulier
+a presque toujours su fort bien concilier la
+gravité des idées et des mœurs avec les libres agréments
+de la vie sociale.</p>
+
+<p>Le président Frémyot n’aimait pas les protestants,
+et dès sa jeunesse il ne perdait pas une occasion
+de combattre leur influence. Soir et matin,
+il réunissait ses enfants et, dans des entretiens
+familiers, il veillait à leur instruction religieuse,
+les mettant en garde contre l’hérésie, réchauffant
+et entretenant leur foi dans la véritable Église. Ces
+leçons n’ont point été perdues.</p>
+
+<p>C’était une haute et forte personnalité que celle
+du président Frémyot. La netteté de son esprit, la
+droiture de son jugement, l’élévation et l’énergie de
+son caractère s’étaient de bonne heure imposées à
+tous ses collègues, et telle était son autorité, comme
+avocat général, que la cour ne manquait jamais de
+se rallier à ses conclusions. Il est à croire qu’il approuva
+vigoureusement la généreuse attitude du
+lieutenant-général de la province, Léonor de Chabot-Charny
+qui, sous l’influence de Pierre Jeannin,
+avocat-conseil de la ville, au moment de la Saint-Barthélemy,
+refusa d’exécuter les ordres sanguinaires
+qu’il avait reçus. Bien que l’heureuse ville de
+Dijon, derrière ses fortes murailles, fût à l’abri des
+coups de main, le zèle catholique et le patriotisme
+de Bénigne Frémyot s’attristaient des maux sans
+nombre que les funestes guerres religieuses déchaînaient
+sur tout le pays. Les bandes de Coligny, surtout
+leurs alliés, les reîtres et lansquenets venus
+d’Allemagne, à plus d’une reprise parcourent la
+Bourgogne, pillant, brûlant, violant, massacrant, en
+dignes successeurs des hordes d’Attila. Partout des
+scènes de meurtre et de désolation : les hommes se
+jetant à l’eau ou sautant par-dessus les murs, les
+femmes « se sauvant toutes nues en chemise par les
+chemins avec leurs petits enfants » ; plus de quatre
+cents villages brûlés en 1569 ; nouvelle invasion dévastatrice
+en 1576 : il semblait que ces effroyables
+misères ne dussent jamais prendre fin.</p>
+
+<p>Vingt ans encore les guerres civiles vont déchirer
+la France. Sous l’impopulaire Henri III, la Bourgogne,
+longtemps fidèle à son roi, adhère bruyamment
+à la Ligue : en 1588, le Parlement enregistre
+solennellement l’édit. Persécuté, honni pour son obstiné
+loyalisme, M. Frémyot se retire à Flavigny
+avec les rares parlementaires, — un Bossuet, note
+l’abbé Bremond, était du nombre, — auxquels il a
+fait partager ses convictions ; et là, muni des pleins
+pouvoirs du roi, il oppose un Parlement légal au
+Parlement rebelle. Menacé par les ligueurs de recevoir
+« dedans un sac » la tête de son fils, leur prisonnier,
+il adresse au lieutenant-général une lettre
+très digne sans raideur et très ferme, empreinte du
+plus noble stoïcisme, et qu’on nous a heureusement
+conservée : « Ni les tourments que l’on pourrait me
+donner, y disait-il, ni ceux que l’on fera à mon fils,
+que je sentirai plus que les miens, ne me pourraient
+ébranler à faire chose contre mon honneur et le
+devoir d’un homme de bien. J’aime mieux mourir
+tôt, ayant la réputation entière, que vivre longuement
+sans réputation. » Ce langage cornélien dut
+toucher le lieutenant-général : les ligueurs se contentèrent
+d’une « très grosse rançon ».</p>
+
+<p>Henri III meurt assassiné : le roi légitime est un
+huguenot. Grave crise de conscience pour le président
+Frémyot : « en une nuit, il devint tout blanc
+du côté sur lequel il s’était couché ». Mais son parti
+est pris : il n’abjurera pas sa foi monarchique. A
+Flavigny, à Semur, il organise la résistance à la
+Ligue : il paie de ses deniers les soldats du roi de
+France, lui recrute partout des partisans, leur fait
+prêter serment, « à la condition qu’il se ferait catholique »,
+sacrifiant tout, son temps, sa santé, sa
+situation, sa fortune, à la cause qu’il avait embrassée.
+Quand, le 20 juin 1595, Henri IV, converti, sacré
+roi de France, vainqueur des Espagnols à Fontaine-Française
+et rentré dans sa bonne ville de Dijon
+enfin soumise, se fit présenter le petit parlement de
+Semur qu’il avait immédiatement convoqué, ce dut
+être pour M. Frémyot une grande joie. Il n’abusa
+pas de sa victoire. Henri IV lui « départit ses caresses
+royales avec profusion » et voulut faire de ce
+juste un premier Président : il refusa et se fit accorder
+simplement la grâce d’un de ses plus mortels ennemis
+que le roi allait envoyer au supplice. « Sire,
+lui déclara-t-il un jour, je vous confesse que si Votre
+Majesté n’eût crié de bon cœur : Vive l’Église romaine !
+je n’aurais jamais crié : Vive le roi
+Henri IV ! » Henri IV, qui aimait cette chrétienne
+franchise, eût été heureux d’avoir sous la main à
+Paris le président Frémyot. Celui-ci ne voulut pas
+quitter Dijon. Son expérience de la vie et des
+hommes, tous les deuils qui l’avaient accablé l’avaient
+sans doute détaché du monde : il voulait se
+faire prêtre ; il ne le put, ayant été marié deux fois,
+et la seconde avec une veuve. Redevenu très populaire,
+comblé de faveurs et de bénéfices par le roi,
+nommé par le Parlement, puis confirmé par le
+peuple, maire de Dijon, il fut, quinze années durant,
+dans sa province natale, l’un de ceux qui, par
+leur zèle et leur dévouement, collaborèrent le plus
+activement à l’œuvre réparatrice que l’autorité
+royale avait entreprise.</p>
+
+<p>De ce grand chrétien, de ce père héroïque et sage
+qu’elle aimait et respectait profondément, Jeanne de
+Chantal sera la digne fille. Elle avait une sœur aînée,
+Marguerite, d’un an plus âgée qu’elle, et un frère
+cadet, André, plus tard archevêque de Bourges, dont
+la naissance coûta la vie à sa mère. Elle était née le
+23 janvier 1572, — l’année de la Saint-Barthélemy, — tout
+près du Palais, dans le vaste hôtel, aujourd’hui
+détruit, des Frémyot. Elle fut baptisée le jour
+même et appelée Jeanne, du nom de saint Jean
+l’Aumônier, dont c’était la fête. L’éducation à la
+fois virile et tendre qu’elle reçut de son père et de
+sa tante suppléa, dans la mesure du possible, à l’absence
+d’une direction maternelle, et il en fut pour
+elle, nous dit-on, « non guère moins que si elle eût
+été au sein de sa défunte mère ». C’était une enfant
+vive et pieuse, et les mots d’enfant qu’on nous cite
+d’elle nous donnent à croire qu’elle avait de bonne
+heure hérité du peu de sympathie de son père pour
+les protestants. Il ne semble pas qu’on ait beaucoup
+poussé son instruction : son intelligence, ses lectures,
+ses observations personnelles feront le reste. « Elle
+apprenait, nous dit la mère de Chaugy, avec une
+grande souplesse et vivacité d’esprit tout ce qu’on
+lui enseignait, et on l’instruisait de tout ce qui est
+convenable à une demoiselle de sa condition et de
+son bon esprit : à lire, écrire, danser, sonner des
+instruments, chanter en musique, faire des ouvrages,
+etc., etc. »</p>
+
+<p>Et, bien entendu, dans ce milieu très profondément
+religieux, on cultivait et on encourageait ses
+précoces dispositions à la piété. Elle avait une dévotion
+toute particulière pour la Vierge, « se nommant
+elle-même son enfant ». Elle pleurait à la vue d’un
+malheureux. « Si je n’aimais pas les pauvres, disait-elle,
+il me semble que je n’aimerais plus le bon
+Dieu. » Et de sa confirmation date un désir « qui ne
+la quitte plus, de faire de grandes choses pour Dieu,
+et même de souffrir le martyre ».</p>
+
+<p>N’allons pas croire, cependant, que d’austères
+pensées de cloître hantaient déjà cette vive jeunesse.
+Dans ces vieilles familles bourguignonnes de magistrats
+humanistes et bons vivants on savait concilier
+les devoirs et les plaisirs, Dieu et le monde. Un mot,
+un simple mot de la mère de Chantal nous ouvre à
+cet égard les plus aimables perspectives. « Moi, dit-elle,
+<i>qui ai été fille à toute folie</i>, quand je donnais
+aux étourneaux que je nourrissais un petit morceau
+de sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout
+où je voulais. » Je la vois, pleine de vie, de
+santé et de bonne humeur, jolie d’ailleurs et le
+sachant peut-être, rieuse et même un peu espiègle,
+aimant toutes les belles et bonnes choses de la nature
+et de la vie, délicieusement primesautière, charmante
+en un mot et « traînant tous les cœurs après
+soi » : car j’imagine que ce n’étaient pas les seuls
+étourneaux qui la suivaient « en haut et en bas,
+partout où elle voulait ». Et elle me fait un peu
+songer à Jacqueline Pascal enfant.</p>
+
+<p>En 1587, sa sœur aînée, Marguerite, épousait, à
+seize ans, Jean-Jacques de Neuchaize, seigneur des
+Francs, âgé de quarante. Les Neuchaize étaient de
+bons gentilshommes du Poitou, apparentés aux
+Saulx-Tavanes, une des plus grandes familles de
+Bourgogne : par ce brillant mariage, les Frémyot
+gravissaient un nouvel échelon de la hiérarchie sociale.
+Le jeune ménage retourna peu après en
+Poitou, emmenant Jeanne, qui devait s’entendre à
+merveille avec sa sœur et qui, probablement, son
+père étant sur le point de se remarier, ne se souciait
+guère de rester seule avec une belle-mère. M. Frémyot
+« souhaitait fort de la garder auprès de soi »,
+mais « il s’en dépouilla néanmoins pour le contentement
+de sa fille aînée ». Peut-être aussi, songeant
+à son prochain remariage, aux troubles croissants
+qui menaçaient de désoler la Bourgogne, jugeait-il
+plus sage et plus prudent d’éloigner quelque temps
+la jeune fille. Cet éloignement devait durer cinq ans.</p>
+
+<p>Chez le baron des Francs servait « une vieille demoiselle »,
+une gouvernante sans doute, un peu sorcière,
+à ce qu’il paraît, et qui « n’oublia rien pour
+flétrir par ses artifices cette belle fleur croissante ».
+Jeanne, sauvegardée par sa piété, sut se dérober à
+toutes ces manœuvres corruptrices, et elle finit par
+obtenir de son beau-frère qu’il congédiât « cette
+mauvaise créature ». M. des Francs aurait voulu
+marier sa jeune belle-sœur dont le sérieux et la grâce
+avenante séduisaient tout le monde. Elle repoussa
+deux demandes de mariage en apparence très avantageuses,
+l’une avec un gentilhomme huguenot qui
+d’abord avait essayé de donner le change sur ses
+opinions, mais dont elle devina les véritables sentiments,
+l’autre avec un aventurier qui avait fort
+habilement réussi à en imposer à toute sorte de gens,
+mais contre lequel un sûr instinct l’avait bien vite
+mise en garde.</p>
+
+<p>Le Poitou n’avait pas été épargné par la fureur
+iconoclaste des protestants. Partout des monastères,
+des églises, des chapelles ruinées, profanées ou brûlées.
+La ferveur religieuse de Jeanne s’attristait profondément
+à la vue de toutes ces ruines, dont, sa
+vie durant, elle garda le vivace et douloureux souvenir.
+« Elle avait, disait-elle souvent, un tel regret
+de voir ces églises en ce piteux état, qu’elle ne pouvait
+s’empêcher de pleurer en les voyant et que
+<i>parfois elle n’osait ôter son masque</i>, parce que l’on
+connaissait qu’elle avait pleuré ; et l’on faisait des
+enquêtes, quel mécontentement elle pouvait avoir
+chez Monsieur son beau-frère. » Bien qu’elle ne se
+dérobât pas au monde, à « toutes les honnêtes libertés
+et divertissements permis aux demoiselles de
+sa condition », il semble, à en juger par un portrait
+que nous avons d’elle, qu’elle ait scrupuleusement
+évité dans sa mise les excentricités provocantes des
+modes d’alors : la modestie et la simplicité de ses
+toilettes rehaussaient encore le charme original et
+très prenant de toute sa personne.</p>
+
+<p>Jeanne allait avoir vingt ans. A Semur, où il
+bataillait contre les ligueurs, M. Frémyot devait
+trouver son foyer bien désert : sa seconde femme
+était morte en donnant le jour à un fils qui ne
+vécut pas ; son fils André poursuivait à Paris ses
+études. Profitant de l’interruption des opérations militaires,
+il fit revenir auprès de lui sa seconde fille.
+Les deux sœurs eurent quelque peine à se quitter,
+au témoignage de la mère de Chaugy. « Elles se
+séparèrent, nous dit cette dernière, avec de grands
+ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si
+grande union et bonne intelligence, qu’elles n’avaient
+jamais eu une parole de travers ni de conteste ;
+aussi notre bienheureuse Mère la regardant
+comme sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu’elle eût
+fait à sa propre mère. » Peut-être s’entendait-elle
+moins bien avec son beau-frère, dont les vues ne
+concordaient pas toujours avec les siennes.</p>
+
+<p>De retour en Bourgogne, « elle fut beaucoup recherchée
+en mariage ». Il ne semble pas qu’elle ait
+alors songé à se faire religieuse ; mais, si l’on en
+croit le décret de canonisation, elle n’avait point la
+vocation conjugale et elle aurait voulu rester fille.
+En ce temps-là, on ne se préoccupait guère de consulter
+les enfants sur leurs goûts personnels. Le président
+Frémyot avait en vue, pour sa fille, un parti
+fort brillant. Il avait distingué un jeune gentilhomme,
+le baron Christophe de Rabutin-Chantal,
+et l’avait fait nommer capitaine de la garnison de
+Semur. C’était le fils d’un vieux soldat des armées
+royales, le baron Guy de Chantal, dont la vie accidentée
+et romanesque avait été traversée de tragiques
+aventures. La famille des Rabutin était très
+ancienne. Par sa mère, le baron Christophe était le
+dernier descendant de la famille de saint Bernard. Il
+était aimable, fin, poète à ses heures, très doux et
+fort séduisant ; très brave avec cela ; il était sorti
+victorieux de dix-huit duels, mais sans avoir, dit
+Bussy, « jamais tué personne ». Le portrait qu’on
+croit avoir de lui au musée de Versailles évoque
+l’image d’un charmant et beau cavalier. Le choix du
+président Frémyot était heureux, et Jeanne n’eut
+pas beaucoup de peine à s’abandonner à la volonté
+paternelle. Elle aima de tout son jeune cœur « ce
+brave seigneur » qui lui rendait pleinement sa tendresse.
+Elle était, dit un manuscrit, « d’une taille au-dessus
+de la médiocre. Ses yeux étaient noirs et vifs,
+le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles
+et le sourire charmant ; la physionomie majestueuse
+tempérée par un grand air de douceur. »
+« Elle était, écrit de son côté la mère de Chaugy, de
+riche taille, d’un port généreux et majestueux, sa
+face ornée de grâces, et d’une beauté naturelle fort
+attrayante, sans artifice et sans mollesse ; son humeur
+vive et gaie, son esprit clair, prompt et net,
+son jugement solide ; il n’y avait rien en elle de
+changeant ni de léger. Bref, elle était telle qu’on la
+surnomma la Dame parfaite ; et ce fut avec regret
+universel qu’on la vit sortir de Dijon [ou plutôt de
+Semur] pour aller demeurer à Bourbilly, qui est le
+château où résidait d’ordinaire le baron de Chantal. »
+En un mot, la solidité dans la grâce : comment
+Chantal, même s’il avait été, comme le prétend
+Bussy, « fort galant » dans sa prime jeunesse,
+n’aurait-il pas été le plus épris des maris ?</p>
+
+<p>Le mariage, — « l’un des plus accomplis qui
+aient été vus », — fut célébré dans la chapelle de
+Bourbilly, le 28 décembre 1592. En des temps moins
+troublés, il l’eût été sans doute à Dijon, au milieu
+d’une nombreuse assistance. Seuls les Neuchaize et
+quelques parents et amis y assistaient. Se marier
+en pleine guerre civile, c’était un bel acte de foi dans
+l’avenir, mais on était brave chez les Frémyot,
+comme chez les Chantal, et dans ce généreux pays
+de Bourgogne on ignorait la peur de vivre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br>
+<span class="small">LA CHATELAINE DE BOURBILLY</span></h2>
+
+
+<p>A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant
+vallon que traverse une petite rivière, le
+Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly, vaste
+masse carrée flanquée de tours, défendue par de
+hautes murailles, entourée de fossés, et à laquelle on
+accédait par un pont-levis. Des salles immenses et
+glaciales, que chauffaient de hautes cheminées sculptées,
+et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin.
+C’est là que la jeune baronne est appelée à
+vivre. Le domaine était riche, et M<sup>me</sup> de Sévigné
+l’estimera plus tard cent mille écus ; mais le malheur
+des temps, l’incurie des Rabutin qui « brûlaient la
+chandelle par les deux bouts », l’un à Monthelon,
+l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis « les
+affaires de la maison ». En mariant son fils à la
+riche héritière des Frémyot, le vieux baron Guy,
+spéculant sans doute sur le goût du président pour
+la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron
+Christophe avouait 8.000 écus de dettes : il en avait
+15.000. C’était presque toute la dot de Jeanne.</p>
+
+<p>Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur
+elle « tout le soin de sa maison ». Elle était jeune,
+aimable et aimée, un peu insouciante peut-être, et,
+comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un
+peu de sa jeunesse et de la vie. L’administration
+d’une maison « où il n’y avait pas peu de besogne »
+n’était point son fait. « <i>Elle y eut une extrême répugnance</i>,
+car elle n’avait jamais su ce que c’était que
+soucis, sinon par ouï-dire ; et <i>il lui fâchait extrêmement
+de sacrifier sa liberté innocente</i> aux tracas
+embarrassants du soin d’un ménage. » Mais on ne
+résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un
+mari dont on veut mériter la confiance. Christophe
+de Chantal allégua l’exemple de sa propre mère.
+C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui
+avait dû avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence
+avec son violent et capricieux mari : l’héroïsme
+chrétien avec lequel elle avait supporté et
+longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer
+au sein semble un chapitre de la vie des martyrs. La
+jeune femme était une âme de la même famille.
+Elle « fut si touchée du récit de la vertu de cette
+belle-mère, que, dans le regret de n’avoir pas joui
+de sa conduite et de sa douce présence, elle se résolut,
+dès ce jour-là même, de se rendre son imitatrice,
+et, sans plus disputer, se chargea des affaires
+et des soins de la maison ».</p>
+
+<p>Et avec cette générosité, cette fermeté de décision
+qui la caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre,
+« ceignant ses reins de force et fortifiant son bras ».
+Tous les matins elle fait dire la messe à la chapelle
+du château, et, le dimanche, pour l’édification du
+voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit
+éloignée d’une demi-lieue : elle veille à ce que tous
+les gens de sa maison assistent, autant que possible,
+à l’office matinal ; la prière du matin et du soir est
+faite en commun ; elle-même se charge des instructions
+pour les domestiques. Elle proscrit ou brûle
+tous les « mauvais livres » qu’elle a trouvés à Bourbilly,
+et fait sa lecture habituelle de la <i>Vie des
+Saints</i> ou des <i>Annales de France</i>. Levée tous les
+jours de grand matin, elle a vaqué aux soins du
+ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au travail
+quand se lève M. de Chantal « qui aime fort à
+dormir la grasse matinée ». Elle a l’œil à tout, visite
+à cheval les fermes les plus éloignées, dirige et surveille
+tout, travaux et serviteurs, se fait rendre des
+comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais
+inactive, à l’ordinaire cousant ou filant parmi ses
+domestiques, toujours vêtue de laine, sauf quand
+quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de
+revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout
+de quelque temps de ce régime, les créanciers
+étaient payés, le domaine avait repris son ancienne
+valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle
+ruche d’autrefois, féconde en miel et en bonnes
+œuvres.</p>
+
+<p>Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point
+une vertu morose. On recevait, on chassait à Bourbilly.
+La jeune châtelaine savait se faire obéir, mais
+elle savait encore mieux se faire aimer. « Elle n’était
+point crieuse, ni maussade parmi ses domestiques » :
+en dix-huit ans, « elle n’a presque point changé de
+serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle congédia
+pour ne les pouvoir faire amender ». Il n’est
+pas vrai, comme on se l’imagine dans nos fausses
+démocraties, que les humbles n’aiment point l’autorité.
+Le peuple aime à être bien commandé ; il
+déteste l’anarchie et le caprice ; il n’a que du mépris
+pour ceux qui flattent ses bas instincts ; il est tout
+naturellement l’ami d’une règle intelligente et qui
+se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont
+l’âme d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par
+sa fermeté, sa netteté d’esprit et sa douceur, se concilier
+les volontés les plus rebelles. On l’aimait pour
+son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et
+bonne. Rien en elle de compassé, de figé, de tendu.
+Elle n’avait point, avec l’âge, dépouillé sa grâce
+mutine d’enfant espiègle « à toute folie », et son
+profond sentiment du devoir s’accommodait fort
+bien des vifs élans d’une verve malicieuse et parfois
+bien ingénieusement spirituelle. Écoutez-la longtemps
+après conter à ses religieuses, avec un sourire
+encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire
+lever M. de Chantal : « Lorsqu’il commençait d’être
+tard, et que j’étais revenue dans la chambre, y faisant
+assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît
+la messe à la chapelle pour faire après les affaires
+qui restaient, l’impatience me venait. J’allais tirer
+les rideaux du lit en lui criant qu’il était tard, qu’il
+se levât, que le chapelain allait commencer la
+messe ; enfin, je prenais une bougie allumée et la
+lui mettais sous les yeux et le tourmentais tant
+qu’enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du
+lit. »</p>
+
+<p>Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit
+la visite d’un ami de ce dernier, qui depuis
+longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive ; l’ami
+ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher,
+la fine baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir
+compagnie ; elle lui dit « qu’il fallait qu’elle allât
+pour quelque affaire chez une demoiselle sa voisine,
+qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce
+soir-là et là-dessus monte à cheval pour aller coucher
+ailleurs ». Grande confusion du galant qui repart
+aussitôt. — La voyez-vous, à ce souvenir, rire
+encore sous cape ? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne
+de Chantal quelque chose de l’Elmire de Molière.
+Il n’y a qu’une Française pour être ainsi vertueuse,
+avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos.</p>
+
+<p>Dans cette vie si active et si remplie, les grands
+devoirs chrétiens de la charité occupent une place
+privilégiée. Je ne sais rien de plus touchant que
+l’amour de M<sup>me</sup> de Chantal pour les pauvres, sa sollicitude
+toute maternelle pour les souffrants et les
+déshérités de la vie. Elle est vraiment la providence
+de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à vivre. Visites
+multipliées aux malades, soins donnés à tous
+ceux qui souffrent, soins minutieux et qui ne craignent
+pas de descendre aux plus répugnants détails,
+aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et ces
+mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses
+et compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont
+un don de toute la personne, et qui, plus que tout
+le reste, vont au cœur des humbles, la châtelaine de
+Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les
+misères autour d’elle. « Il y avait plaisir, disait-on,
+à être malade, pour avoir les visites de la sainte
+baronne. » Un soir, on l’appelle auprès d’une
+femme en couches, dont l’état semble désespéré.
+Elle accourt, passe une partie de la nuit auprès de la
+malade, à laquelle elle prodigue ses soins. Enfin,
+elle consent à se retirer pour prendre un peu de
+repos. Peu après son départ, un mieux sensible se
+produit, et l’accouchement a lieu comme par miracle.
+Transporté de joie, le père, en sortant, aperçoit
+par terre, à sa porte, à genoux et en prières,
+la baronne qu’on croyait partie.</p>
+
+<p>En ces temps de guerres civiles, la misère était
+grande dans les campagnes françaises. Il suffisait
+d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise récolte pour
+plonger dans la désolation toute une province. En
+ces occurrences la charité de M<sup>me</sup> de Chantal opérait
+des prodiges. Dans une grande chambre du château
+où elle avait fait dresser des lits, elle recueillait les
+malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A
+leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter
+secrètement du pain tous les jours. Elle faisait
+construire un très vaste « four des pauvres » qu’on
+chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à
+tous ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même
+du potage et du pain, remplissant les écuelles,
+puisant dans les corbeilles, renvoyant chacun avec
+une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde,
+les pauvres accouraient. On les faisait entrer par une
+porte et sortir par l’autre. Souvent quelques-uns,
+leur aumône reçue, faisaient le tour du château,
+puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans
+doute, mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle
+aussi une mendiante spirituelle, et que Dieu ne la
+repoussait pas. A deux reprises, la provision de
+grains étant sur le point d’être épuisée, « elle se
+confia à Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la
+farine de froment et le peu de seigle furent multipliés
+six mois durant que la famine continua ».
+Mais elle, par humilité, déclarait « qu’elle avait
+toujours attribué cette grâce à la grande vertu et
+dévotion d’une sienne servante, nommée dame
+Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement ».</p>
+
+<p>La vraie charité chrétienne ne va pas sans une
+extrême indulgence à l’égard des faiblesses humaines.
+M<sup>me</sup> de Chantal s’ingéniait de mille manières
+à tempérer les sévérités de son mari et presque
+toujours elle obtenait gain de cause : « Si je suis
+trop prompt, lui disait-il, vous êtes trop charitable. »
+Elle faisait sortir la nuit de leur humide
+prison les paysans que le baron y avait fait enfermer,
+et les envoyait coucher dans un lit ; « et le lendemain,
+de grand matin, pour ne pas déplaire à son
+mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et
+en allant donner le bonjour à M. de Chantal, elle
+lui demandait si aimablement congé d’ouvrir à ces
+pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi toujours
+elle l’obtenait. » Toujours un peu de malice
+et d’espièglerie mêlées à la plus active bonté.</p>
+
+<p>Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus
+vive, la plus confiante tendresse. M<sup>me</sup> de Chantal
+s’est reproché plus tard, d’« oublier ses dévotions »
+quand son mari était auprès d’elle, et de « faire
+quasi aboutir toutes ses pensées et ses prières pour
+la conservation et retour de M. de Chantal ». Peut-être
+y a-t-il là quelque excès de scrupule rétrospectif. Il
+semble bien que, durant tout le temps de son mariage,
+avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait
+en toutes choses, elle ait su fort bien concilier ses
+devoirs de très pieuse chrétienne et ses devoirs
+d’épouse, de maîtresse de maison et même de
+femme du monde, et qu’elle n’ait pas eu à souffrir
+d’une sorte de conflit intérieur. Mais il paraît certain
+aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait
+en elle comme une grande recrudescence de piété.
+« Dès que je ne voyais pas M. de Chantal, disait-elle,
+je sentais en mon cœur de grands attraits d’être
+toute à Dieu. » Et le malicieux Bussy écrit de son
+côté : « Quand M. de Chantal était à l’armée ou à
+la cour, elle donnait tout à Dieu ; quand il retournait
+auprès d’elle, elle se donnait toute à lui. »</p>
+
+<p>Le baron Christophe était souvent absent. A
+peine marié depuis trois mois, il avait dû reprendre
+son service auprès du roi Henri et partager sa vie
+guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie
+de son escorte. Quelques jours après, au combat
+de Fontaine-Française, sa très brillante conduite lui
+valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il avait
+été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans
+doute avec sa femme, à la triomphale entrée du
+Béarnais victorieux dans la vieille cité bourguignonne
+et à l’émouvante réception du président
+Frémyot. Une belle carrière s’ouvrait devant lui. Il
+la suivit quelque temps, peut-être avec l’espoir de
+conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600, pour
+des raisons restées obscures, il prend le parti de se
+retirer définitivement dans son château de Bourbilly.
+Comme il était poète, il fit « une chanson d’adieu
+aux dames de la cour ». La mère de Chaugy qui l’a
+vue nous assure qu’« il protestait au dernier couplet
+que la seule pensée des vertus de sa chère moitié gravait
+dans son âme le mépris des vanités et grandeurs
+de la cour ». Peut-être « les tendresses extraordinaires »
+qu’il avait pour sa femme et une préoccupation
+religieuse croissante suffisent-elles à expliquer
+cette retraite prématurée qui dut profondément
+réjouir M<sup>me</sup> de Chantal, toujours tremblante pour
+la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas
+des tristesses qui allaient suivre.</p>
+
+<p>Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur
+ne lui était point chose étrangère. Peu après son
+mariage, elle avait perdu presque subitement sa
+sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont
+le mari, grièvement blessé à Fontaine-Française,
+ne tarda pas à la suivre. Ses deux premiers enfants
+moururent en bas âge, et quand on la connaît un
+peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond
+chagrin. Quatre autres enfants, un fils et trois filles,
+lui naquirent, et ses joies maternelles furent une diversion
+aux soucis que lui causaient les fréquents
+départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à
+l’automne de l’année 1600, il était fort malade : il
+passa cinq ou six mois au lit ou à la chambre.
+Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa
+femme lui prodigua les soins les plus tendres. « Elle
+passait, nous dit Bussy, les jours au chevet de son
+lit et les nuits à la chapelle. » Des pensées funèbres
+se présentaient souvent à l’esprit du malade. « Il
+voulait qu’ils se fissent une promesse réciproque,
+que le premier libre par la mort de l’autre consacrât
+le reste de ses jours au service de Dieu. » Mais
+elle « ne pouvait ouïr parler de division, et détournait
+ce propos de mort, dès qu’il était entamé. »</p>
+
+<p>Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie
+passé, M. de Chantal se rétablit à vue d’œil. La vie
+ordinaire de réunions et de chasses reprenait son
+cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout
+à elle, revenait à la joie : un quatrième enfant, une
+fille, lui était née. Elle était encore au lit, n’étant
+accouchée que depuis quinze jours, quand on lui
+annonce que, dans un accident de chasse, son mari
+a été blessé à la cuisse. « Ah ! dit-elle, on me dore la
+pilule. » Elle se lève précipitamment, et accourt
+auprès du blessé. « Ma mie, lui dit-il, l’arrêt du ciel
+est juste ; il le faut aimer, il faut mourir. — Non,
+non, dit-elle, il faut chercher guérison. — Ce sera
+en vain », dit le malade. <i>Elle voulut dire quelques
+paroles sur l’imprudence de celui qui avait fait ce
+funeste coup</i> : « Ah ! lui dit le malade ! honorons
+la céleste Providence, regardons ce coup de plus
+haut ! » Et il se confesse, rappelle au sentiment du
+devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait
+se tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant
+sa femme, l’exhortant au pardon et à la résignation.
+La douleur de la malheureuse baronne
+était si grande « qu’elle ne put jamais faire venir
+son cœur jusqu’à prononcer le <i>oui</i> de cette résignation,
+mais se dérobait de la chambre du malade, et
+allait crier tout haut en certain lieu écarté : « Seigneur,
+prenez tout ce que j’ai au monde, parents,
+biens et enfants, mais laissez-moi ce cher époux que
+vous m’avez donné. » Tout fut inutile : la blessure
+était grave ; elle fut peut-être mal soignée par des
+médecins que troublaient et intimidaient les objurgations
+passionnées de M<sup>me</sup> de Chantal. La plaie
+s’infecta et au bout de huit jours, le baron Christophe
+mourait, « avec une fermeté, dit Bussy, et
+une résignation aux volontés de Dieu dignes du
+mari d’une sainte ». Il avait trente-cinq ans : il
+n’avait été marié que huit ans.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br>
+<span class="small">UNE VEUVE CHRÉTIENNE</span></h2>
+
+
+<p>Le désespoir de la pauvre veuve fut terrible. Elle
+avait vingt-huit ans ; elle avait été parfaitement
+heureuse, et elle aimait de toute son âme ardente et
+profonde ce charmant, ce délicieux mari qu’avait été
+Chantal. « Elle rendit, nous dit-on, les devoirs funèbres
+à son cher défunt avec beaucoup d’honneur
+et de courage, mais avec des déluges de larmes incomparables. »
+Elle dut aller jusqu’au fond de cet
+abîme de douleur qui est la réalité tragique de la
+sombre destinée humaine. « Elle passait, écrit
+Bussy, les nuits à genoux à prier et à pleurer, de
+sorte qu’on fut obligé de veiller pour la faire au
+moins tenir au lit. » Au bout de trois ou quatre
+mois, « elle était devenue comme un squelette »,
+et l’on commençait à craindre pour sa vie.</p>
+
+<p>Elle était dans un état de trouble profond. En la
+frappant, Dieu lui avait fait violemment sentir tout
+le « néant de cette vie » et lui avait inspiré, ou
+plutôt avait réveillé en elle le désir, déjà ancien, de
+se consacrer toute à lui. Elle fait vœu de chasteté, et
+d’abord se contente de « vivre chrétiennement dans
+sa viduité en élevant vertueusement ses enfants ».
+Mais bientôt elle est en proie à des tentations si violentes, — tentations
+qui n’avaient pas attendu son
+veuvage pour se manifester, mais dont la vraie
+nature nous échappe<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, — que, « dans la fureur
+de cette tempête », elle fut sur le point de périr et
+« se dessécha » d’une manière pitoyable. En même
+temps, elle éprouvait pour le service de Dieu un tel
+attrait que, dit-elle, « j’eusse voulu quitter tout et
+m’en aller dans un désert pour le faire plus entièrement
+et parfaitement, et hors de tous les obstacles
+extérieurs, et je crois que <i>si le lien de mes quatre
+petits enfants ne m’eût retenue</i> par obligation de
+conscience, <i>je m’en fusse enfuie</i>, inconnue, dans la
+Terre Sainte, pour y finir mes jours. » Elle avait un
+immense désir de connaître la volonté de Dieu et
+de la suivre, et ce désir, qui s’exhalait « par une
+certaine clameur intérieure », la « consumait et dévorait
+au dedans ». Les tentations redoublaient,
+rendues plus intolérables encore par l’attrait divin
+qui les accompagnait. Et dans cette crise redoutable
+où les sentiments les plus divers, exaspérés par la
+douleur, se livraient un mortel assaut, elle languissait,
+maudissant les visites, se plaignant qu’« on ne
+la laissât pas pleurer à son aise, et qu’en croyant la
+soulager, on la martyrisât », ayant pour unique
+plaisir « de s’aller promener seule dans un petit
+bois, pour répandre à souhait son cœur et ses larmes
+devant Dieu ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Il semble pourtant qu’il s’agit surtout de tentations contre
+la foi, si du moins nous interprétons bien quelques mots
+d’elle, que nous rapporte la mère de Chaugy (<i>Mémoires</i>, p. 55).
+Plus tard, après le départ de saint François de Sales, elle est
+« saisie d’une nouvelle tempête et affliction d’esprit ». « Je
+souffrais, dit-elle, ce me semble, un martyre qui dura environ
+trente-six heures, durant lesquelles je ne pris ni sommeil ni
+nourriture, et dans le susdit temps, je fus délivrée de toutes
+mes autres tentations, et <i>avais une grande clarté aux choses
+de la sainte foi : je m’en émerveillais, car c’était ma plus
+grande peine</i>. » — A la mère de Blonay, elle déclara un jour
+(<i>Mémoires</i>, p. 445) « qu’elle avait été attaquée de toute sorte
+de tentations, excepté de celles contre la pureté ».</p>
+</div>
+<p>Aux ardentes prières, aux actes de la piété la
+plus fervente, elle joint tous les scrupules et toutes
+les rigueurs de l’ascétisme chrétien. Elle distribue
+aux pauvres et aux églises les vêtements de son mari
+et les siens propres, congédie « avec d’honnêtes récompenses »
+la plupart de ses serviteurs, se réduit
+au train de vie le plus modeste, s’interdit toute distraction,
+consacrant tout son temps à la prière, à la
+lecture et aux bonnes œuvres. Elle jeûne, se donne la
+discipline, se couvre d’un cilice. Et quoiqu’elle
+« n’eût jamais ouï parler de directeur, de maître
+spirituel », voilà qu’elle est prise d’un intense désir
+d’en posséder un, « parlant à Dieu comme si elle
+l’eût vu de ses yeux corporels », le conjurant de
+« lui donner un homme qui fût vraiment saint ».
+« Je vous promets et jure en votre face, s’écriait-elle,
+que je ferai tout ce qu’il me dira de votre part. »</p>
+
+<p>Or, un jour qu’elle « allait aux champs, à cheval,
+priant toujours Notre-Seigneur au fond de son
+cœur de lui montrer ce guide fidèle qui la devait
+conduire à lui, passant par un grand chemin au-dessous
+d’un pré, dans une belle et grande plaine,
+elle vit, tout à coup, au bas d’une petite colline, non
+guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et
+ressemblance de notre Bienheureux Père François
+de Sales, évêque de Genève, vêtu d’une soutane
+noire, du rochet et le bonnet en tête, tout comme il
+était la première fois qu’elle le vit dans Dijon. » Et
+en même temps qu’elle se sentait l’âme inondée de
+joie et de certitude, elle entendit une voix qui lui
+disait : « Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et des
+hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta
+conscience. » La vision, « disparue aux yeux du
+corps », resta si présente aux yeux de son âme que,
+trente-cinq ans après, elle déclarait la retrouver en
+elle-même, aussi nette, aussi vivante qu’au premier
+jour.</p>
+
+<p>D’autres visions suivirent. Un jour, dans l’église
+de Monthelon, il lui fut révélé « que l’amour céleste
+voulait consumer en elle tout ce qui lui était propre,
+et qu’elle aurait des travaux intérieurs et extérieurs
+en grand nombre ». « Une autre fois, écrit-elle, dans
+la chapelle de Bourbilly, Dieu me montra une
+troupe innombrable de filles et de veuves qui venaient
+à moi et m’environnaient, et il me fut dit :
+« Mon vrai serviteur et vous, aurez cette génération :
+ce me sera une troupe élue, mais je veux qu’elle
+soit sainte. » Le sens de tous ces appels lui échappait ;
+et les tentations continuant toujours, « elle
+flottait de la joie à la douleur » ; elle déclarait plus
+tard « que jamais elle n’aurait soupçonné qu’on
+pût à la fois être si heureuse et tant souffrir ».</p>
+
+<p>Et vers le temps où M<sup>me</sup> de Chantal avait eu la vision
+anticipée de celui qui allait être son guide spirituel,
+voici que Dieu, écrit la mère de Chaugy,
+« découvrait à notre Bienheureux Père, en un ravissement,
+dans la chapelle du château de Sales, les
+principes de notre Congrégation, et lui fit voir en
+esprit celle qu’il avait choisie pour première pierre
+fondamentale d’icelle ». Quand pour la première
+fois les deux saints se virent, ils se reconnurent.</p>
+
+<p>La première année de veuvage étant expirée,
+M. Frémyot, pour donner quelque diversion à la
+douleur de sa fille, la fit venir auprès de lui à
+Dijon. Là, bien des larmes furent encore versées :
+M<sup>me</sup> de Chantal n’osait pas révéler à son père, — qu’elle
+aimait pourtant tendrement, mais dont elle
+redoutait peut-être le rude bon sens autoritaire et
+l’inexpérience mystique, — le véritable état de son
+âme, son aversion du monde et son ardent désir
+d’être toute à Dieu. Dans les familles les plus unies,
+les représentants de deux générations successives ont
+bien rarement pensé et senti de la même manière.
+Dans son impatience d’une direction spirituelle,
+M<sup>me</sup> de Chantal se mit alors entre les mains d’un
+religieux « docte et vertueux », mais farouchement
+étroit, dur et despotique, peu expert au maniement
+des âmes. « Il chargea son esprit de quantité de
+prières, méditations, spéculations, actions, méthodes,
+pratiques et observances diverses, de considérations
+et ratiocinations extrêmement laborieuses.
+Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit,
+des jeûnes, disciplines et autres macérations en
+quantité. » Chose plus bizarre peut-être encore, il
+« l’attacha à sa direction par quatre vœux : le premier,
+qu’elle lui obéirait ; le second, qu’elle ne le
+changerait jamais ; le troisième, de lui garder la
+fidélité du secret en ce qu’il lui dirait ; le quatrième,
+de ne conférer de son intérieur qu’avec lui ». Victime
+obéissante, la pauvre veuve n’éprouvait que
+déception et dégoût ; elle « voyait clairement que
+ce n’était pas celui qui lui avait été montré » ; mais
+elle se soumettait docilement à tout, attribuant ses
+répugnances à « son peu de vertu ». Deux ans et
+quelques mois elle subit cet absurde « martyre » ;
+son âme « comme empigée », abreuvée d’amertume
+et d’inquiétude, se débattait dans l’obscurité
+et la contrainte.</p>
+
+<p>Elle n’était pas au bout de ses épreuves. Pendant
+l’été de 1602, elle venait à peine de rentrer à Bourbilly,
+où ses intérêts l’appelaient, quand elle reçut
+une lettre de son beau-père, lui enjoignant de venir
+demeurer auprès de lui, dans son vieux château rustique
+de Monthelon, menaçant, si on ne lui obéissait
+pas, de se remarier et de déshériter ses petits-enfants.
+Le vieux gentilhomme avait soixante-quinze
+ans. C’était un « homme sévère et chagrin ».
+Orgueilleux et violent, comme tous les Rabutin,
+entiché de son nom, il était la terreur de tout
+son entourage. Ses mœurs étaient loin d’être
+exemplaires. Il avait installé à Monthelon une maîtresse-servante
+dont il avait eu cinq enfants, et qui
+faisait la loi au château. C’était une de ces natures
+grossières, criardes, avides et tracassières dont le
+contact devrait être insupportable à toute âme bien
+née. Jeanne de Chantal n’ignorait probablement
+rien de cette situation. On juge de sa désolation en
+lisant la lettre du vieux baron. « Joignant son cœur
+à cette croix », elle accepta pourtant de se rendre à
+l’impérieux désir de son beau-père, d’abord dans
+l’intérêt de ses propres enfants, puis, et sans doute en
+souvenir de son mari et de la sainte belle-mère
+qu’elle n’avait pas connue, enfin, dans une pensée
+d’humilité et de mortification personnelle, et avec
+le désir et l’espoir de faire quelque bien là où Dieu
+l’appelait, d’amener le rude vieillard à une vie plus
+régulière et de l’acheminer à une fin vraiment chrétienne.
+Et elle partit pour Monthelon avec ses quatre
+enfants, en plein hiver, vers la fin de 1602.</p>
+
+<p>Avant de quitter Bourbilly, où elle avait été si
+heureuse et où elle ne devait plus revenir qu’en passant,
+elle avait multiplié dans toute la région les
+bienfaits et les actes de charité. Elle fit distribuer aux
+pauvres tous les grains et toutes les provisions qui se
+trouvaient au château. Quand elle partit, « il y avait
+un grand nombre de pauvres, tant veuves, orphelins
+qu’autres, qui pleuraient et gémissaient d’une manière
+pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu’ils
+perdaient leur bonne mère ». Le « purgatoire » vers
+lequel elle se rendait devait durer sept ans et demi.</p>
+
+<p>Monthelon est à trois lieues d’Autun. Le manoir,
+simple ferme aujourd’hui, qui faisait soupirer plus
+tard M<sup>me</sup> de Sévigné, a moins grand air que Bourbilly.
+Au milieu de vastes prairies, des tours rondes,
+encadrant une galerie qui ouvre sur une cour. La
+vie qu’allait y mener cette jeune veuve de trente ans,
+et dont, par avance, elle se promettait peu de joies
+humaines, dépassera encore ses peu optimistes prévisions.
+Mal accueillie par la toute-puissante maîtresse,
+qui n’avait pas dû conseiller et approuver sa
+venue, elle se heurta bien vite à une hostilité de tous
+les instants. Médisances, faux rapports, allusions
+blessantes, aigreurs, reproches, « injures » même, on
+n’épargna rien pour rendre intolérable à la pauvre
+baronne le séjour de Monthelon et pour lui aliéner
+l’affection de son trop crédule et faible beau-père.
+« Naturellement vive et impérieuse », comme toutes
+les personnalités supérieures, Jeanne de Chantal eut
+beaucoup à souffrir de toutes ces misères. En admirable
+maîtresse de maison qu’elle était, elle vit avec
+peine le désordre et le gaspillage qui régnaient au
+château, et elle essaya tout d’abord d’y porter remède.
+Des scènes pénibles furent sa récompense.
+Désavouée par son indigne beau-père, elle se résigna
+au rôle effacé où on voulait la confiner. On
+assurait sa nourriture et « son petit train » ; « le
+reste de l’entretien se prenait sur les revenus de
+Bourbilly ». « Elle n’eût osé faire donner un verre
+de vin à un messager » sans la permission de
+l’autre. Elle poussait l’abnégation jusqu’à supporter
+que l’on traitât les enfants de cette créature sur le
+même pied que les siens propres, « leur apprenant
+à lire, les peignant et les habillant de ses
+propres mains ». Jamais une plainte ni un
+signe d’impatience. Tout son temps libre, elle le
+réservait aux pauvres, pour lesquels elle travaillait
+sans cesse. Dans une chambre écartée, elle avait
+organisé une abondante pharmacie ; et de toutes
+parts, pauvres et malades accouraient vers elle.</p>
+
+<p>Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures
+d’une nature ardente, plus disposée à dominer qu’à
+s’humilier. La religion pacifiait tout cela, ramenait
+dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et
+la sérénité. En 1603, M<sup>me</sup> de Chantal s’était fait
+affilier à la congrégation des Franciscains, « afin de
+participer aux biens qui se font en icelle ». Elle
+avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation
+de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et
+qu’on la lui dît tous les jours. Pendant le carême,
+elle se levait de grand matin, montait à cheval, et
+allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait
+à cheval, et passant par de petites rues pour
+n’être ni vue, ni arrêtée, elle repartait au grand trot
+pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure où le
+vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa
+présence, avait coutume de se mettre à table. « Elle
+se contentait, nous dit sa biographe, d’ouïr la parole
+de Dieu et la cacher en son cœur, pour la réduire
+en pratique. » Tant de ferveur, de patience, de
+courage et d’humble résignation n’allait pas tarder
+à recevoir leur mystique récompense.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br>
+<span class="small">A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ</span></h2>
+
+
+<p>Il était d’usage, à Dijon, que le « corps de ville »
+fît appel à quelque prédicateur réputé pour prêcher
+le carême et l’avent. Or, le 3 août 1603, sur proposition
+du maire, on décida de s’adresser pour
+l’année suivante à « messire François de Sales,
+prince-évêque de Genève », « personnage de
+grande doctrine en la théologie », et dont le renom
+ne faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes
+les difficultés qui semblaient se conjurer pour
+mettre obstacle à ce dessein, se sentit « l’âme tirée
+par Dieu » et « secrètement forcé » de répondre à
+cet appel qui semble « l’avoir fort surpris », et, par
+une lettre charmante qui nous a été conservée, il
+accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent,
+mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et,
+au début du mois de mars 1604, M. de Sales s’acheminait
+vers la vieille cité bourguignonne.</p>
+
+<p>De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à
+venir à Dijon passer le temps du carême et entendre
+un orateur dont on disait tant de bien. M<sup>me</sup> de
+Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père
+et elle se mit en route avec ses enfants pour la
+maison paternelle, heureuse de s’y retrouver et, à
+son insu, marchant vers son destin.</p>
+
+<p>Elle n’arriva que le premier vendredi de carême
+(5 mars 1604), et, le jour même, elle se rendit à la
+Sainte-Chapelle pour entendre le sermon. Quand
+François de Sales monta en chaire, elle « connut, au
+premier regard qu’elle jeta sur lui », — on devine
+avec quel émoi ! — « que c’était celui-là même que
+Dieu lui avait montré pour directeur ».</p>
+
+<p>L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était
+grand, d’aspect robuste, le visage plein, allongé par
+la barbe, la lèvre fine, prête au sourire, le regard
+pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement
+découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu
+rendre, c’est, quand il priait, prêchait ou officiait,
+l’espèce de splendeur diffuse qui irradiait de tout
+son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange
+de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée
+et de gravité, de majesté même. Sa voix avait un
+charme de douceur incomparable. Son débit grave
+et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la
+souriante familiarité, l’accent intime, la flamme secrète
+de sa parole, tout cela enlevait, conquérait les
+cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme
+« céleste », qui s’adressait à d’autres âmes, plus
+humbles, et qui peu à peu les élevait jusqu’à elle.
+A Paris, où, deux années auparavant, il avait prêché
+plus de cent fois, il avait connu de grands succès,
+et la chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs.
+A Dijon, il devait retrouver des triomphes
+analogues : avec une humilité parfaite il en rapportait
+tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu.</p>
+
+<p>En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel
+fut le sujet de son discours ? Nous l’ignorons, — car
+les quatre ou cinq brefs sommaires en latin qui
+nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons
+de ce même carême ; — mais nous ne pouvons
+douter que l’impression produite sur M<sup>me</sup> de
+Chantal ne fût très vive. « J’admirais tout ce qu’il
+faisait et disait, a-t-elle déclaré, et le regardais
+comme un ange du Seigneur. » « Tous les jours,
+elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire
+du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait. »
+Et lui, tout absorbé qu’il fût par son sermon, avait
+bien remarqué cette pieuse auditrice, et reconnu en
+elle « celle que Dieu lui avait autrefois montrée ».
+Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre
+frère de la baronne, l’archevêque de Bourges, avec
+lequel il avait eu, au sujet de biens ecclésiastiques,
+conférés par le Roi, une contestation, vite apaisée
+d’ailleurs : « Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il,
+quelle est cette jeune dame, <i>claire-brune</i>, vêtue
+en veuve, qui se met à mon opposite au sermon, et
+qui écoute si attentivement la parole de vérité ? »</p>
+
+<p>Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près.
+L’évêque de Genève était descendu chez un ami
+intime du président Frémyot, M. de Villers, avocat
+du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et
+chez son fils. Là, et chez d’autres amis communs, il
+rencontrait M<sup>me</sup> de Chantal qui « le suivait partout,
+tant qu’elle pouvait ». Il se plaisait chez les Frémyot,
+qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux.
+Il aimait « d’une affection totalement filiale » le président,
+dont il admirait et consultait « la belle bibliothèque »,
+et qui, de son côté, « ne pouvait assez
+hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation ».
+Et surtout il se sentait tout particulièrement
+attiré vers cette âme, qu’il devinait unique, de
+jeune femme, sur laquelle il avait sans doute déjà
+des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière.
+Un jour il lui demanda si elle songeait à
+se remarier, et sur sa réponse négative : « Eh bien !
+dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne. » Innocente
+coquetterie ou simple habitude mondaine, « elle
+portait encore certaines parures et gentillesses permises
+aux dames de qualité après leur second
+deuil ». Dès le lendemain, les « gentillesses » disparurent,
+au grand contentement de l’évêque. Mais le
+sacrifice, à son gré, n’avait pas été complet. En dînant,
+il remarqua encore « des petites dentelles de
+soie à son attifet de crêpe » : « Madame, observa-t-il,
+si ces dentelles n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être
+propre ? » Le soir même, en se déshabillant, elle les
+décousit elle-même. Un autre jour, « voyant des
+glands au cordon de son collet », il lui dit : « Madame,
+votre collet laisserait-il d’être bien attaché,
+si cette invention n’était pas au bout du cordon ? »
+Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les
+glands. L’épreuve, cette fois, était décisive.</p>
+
+<p>Bien qu’elle « mourût d’envie » de se confier à
+un aussi saint personnage, elle n’osait le faire à cause
+des engagements que son autre directeur lui avait
+fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque
+temps, de peur qu’elle ne lui échappât, avait placé
+auprès d’elle, comme surveillante, une de ses filles
+spirituelles qui avait pour mission de ne la point
+quitter d’une semelle. Le mercredi saint, M<sup>me</sup> de
+Chantal subit « une si furieuse attaque de tentation »
+qu’elle dut aller chercher quelque calme
+auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa
+surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à
+moitié, — car ses scrupules ne l’abandonnaient pas, — son
+frère, l’archevêque de Bourges, gardait la
+porte de la salle, pour que personne ne pût entrer.
+Scène d’un haut comique dans sa gravité, et que la
+rieuse Jeanne devait plus tard, j’imagine, conter
+avec un demi-sourire. De cet entretien « elle sortit
+tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui
+avait parlé ». La semaine suivante, elle exprima au
+pieux évêque son grand désir de recevoir les sacrements
+par lui. Il y fit, « pour l’éprouver », quelque
+difficulté ; mais enfin il y consentit, « et Dieu lui
+donna dans cette confession de si grands sentiments
+et lumières pour le bien et la conduite de sa pénitente,
+et <i>sentit loger cette âme si intimement dans la
+sienne</i>, que lui-même entrait en profonde considération,
+ainsi qu’il dit par après ». Cependant, elle
+n’osait pas encore se dégager de son jaloux directeur ;
+et François de Sales, toujours prudent et
+discret, la rassurait, la calmait, s’accommodant d’un
+partage qui conciliait tout, et où elle crut tout
+d’abord « trouver son compte ».</p>
+
+<p>Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait
+l’admiration et la gratitude universelles par son
+ardent, son inlassable amour des âmes. Il se faisait
+tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de
+prêcher le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni
+aux Ursulines les dames pieuses de la ville et il leur
+faisait des instructions familières sur la vie dévote.
+M<sup>me</sup> de Chantal ne manquait point de s’y rendre.
+Du premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré.
+« <i>Dès le commencement</i> que j’eus l’honneur de le
+connaître, a-t-elle dit, je l’admirais comme un oracle,
+<i>je l’appelais saint du fond de mon cœur</i> et le tenais
+pour tel. » Et ailleurs : « Son maintien si digne et
+si saint me touchait à ce point que <i>je ne pouvais
+retirer mes yeux de dessus lui</i>. Ses paroles ne m’édifiaient
+pas moins : il parlait peu, mais d’une manière
+si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui
+le consultaient, que <i>je n’estimais aucun bonheur
+comparable à celui d’être auprès de lui</i>, d’entendre
+les paroles de sagesse qui sortaient de sa bouche, et
+pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions,
+<i>je me serais estimée trop heureuse d’être la dernière
+de ses domestiques</i>. »</p>
+
+<p>Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges
+disait sa première messe ; l’évêque de Genève l’assistait,
+et comme tous les autres prêtres, devait
+communier de sa main. « Il se mit à genoux au bas
+du marchepied, et se traîna en cette posture jusqu’à
+l’endroit du milieu de l’autel pour recevoir la sainte
+communion avec tant de dévotion, qu’il tira les
+larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de
+toute la tête, surtout au moment où le jeune Frémyot,
+le cœur ému et les yeux en larmes, déposa la
+sainte hostie sur les lèvres du saint évêque. » M<sup>me</sup> de
+Chantal fut témoin du prodige, qu’elle signala à
+l’une de ses cousines, et l’on juge de son émotion
+quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait
+se rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit
+François de Sales lui proposer de s’y retrouver : elle
+« sentit une grande joie de cette espérance ».</p>
+
+<p>Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple
+« qui était fort content de lui » s’assembla en foule
+dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne, qu’occupait
+l’archevêque de Bourges et lui prodigua les
+témoignages les plus touchants de la plus respectueuse
+gratitude. On ne voulait pas le laisser partir ;
+on sollicitait sa bénédiction ; on proposait même
+de le porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le
+maire et les échevins vinrent le remercier de sa
+peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux
+présents, qu’il refusa, « ayant fait vœu contraire ».
+« Je ne veux que vos cœurs », protestait-il. Il les
+emportait avec lui. « Je ne rencontrai jamais, écrivait-il
+un peu plus tard, un si bon et si gracieux
+peuple, ni si doux à recevoir les saintes impressions. »
+La voiture put enfin s’ébranler. On le
+reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de
+Losne.</p>
+
+<p>La veille, il était venu faire ses adieux à la famille
+du président Frémyot. « Madame, dit-il à
+Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous parler
+en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès
+que j’ai le visage tourné du côté de l’autel pour
+célébrer la sainte messe, je n’ai plus de pensées de
+distraction ; <i>mais depuis quelque temps vous me
+venez toujours autour de l’esprit, non pas pour me
+distraire, ains pour me plus attacher à Dieu</i> ; je ne
+sais ce qu’il me veut faire entendre par là. » Et au
+premier relais, il lui envoya ce court billet : « Dieu,
+ce me semble, m’a donné à vous. Je m’en assure
+toutes les heures plus fort. C’est tout ce que je vous
+puis dire ; recommandez-moi à votre bon ange. »
+Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux.</p>
+
+<p>La veille de la Pentecôte, M<sup>me</sup> de Chantal fut
+prise d’une mortelle angoisse : pour suivre la volonté
+de Dieu, devait-elle « se ranger totalement
+sous la conduite du saint Évêque », ou bien revenir
+à son ancien directeur ? De guerre lasse, elle fait
+appel à son confesseur, le Père de Villars, recteur des
+Jésuites, « homme profond en science, et d’une éminente
+piété et religion », lequel lui affirme « avec
+des sentiments de Dieu extraordinaires » que sans
+hésitation possible elle devait accepter la direction
+de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces discours,
+elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier
+directeur était revenu : sans la blâmer de ce
+qu’elle avait fait, et même en l’autorisant à écrire
+à François de Sales, il insistait sur la nécessité d’un
+directeur unique et la pressait de renouveler ses
+vœux. Le saint évêque, comme s’il hésitait un peu
+à contracter les derniers engagements, à moins que
+ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne rien
+brusquer et de mieux connaître la vraie volonté
+divine, le saint évêque écrivait de fort belles lettres,
+charmantes et affectueuses, demandant le nom et
+l’âge des enfants « qu’il tient pour siens devant
+Dieu », mais se tenant dans les généralités, ne disant
+ni oui ni non, et se gardant bien de trancher dans
+le vif. Enfin il déclara qu’il fallait se revoir, d’abord
+à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait
+fait vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de
+Chantal n’eut que le temps d’aller à Fontaine-lez-Dijon
+prier saint Bernard, pour lequel elle avait une
+dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir
+d’une vision qu’elle avait eue naguère, accompagnée
+de la présidente Brulart et de l’abbesse du Puy
+d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude « avec une
+grande allégresse intérieure ».</p>
+
+<p>Elle arriva le 21 août dans la charmante petite
+ville qu’encadre de façon si pittoresque tout un
+cirque de verdoyantes montagnes. François de Sales,
+de son côté, y arrivait avec sa mère, M<sup>me</sup> de Boisy,
+et sa jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et
+présentations faites, l’évêque laisse les quatre autres
+femmes ensemble et, prenant Jeanne de Chantal à
+part, « il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en
+elle, ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité
+et candeur, qu’elle n’oublia rien ». Lui écoute
+attentivement, mais ne répond rien, et ils se séparent.
+Le lendemain matin, il va la trouver. « Il paraissait
+tout las et abattu : « Asseyons-nous, lui dit-il,
+<i>je suis tout las et n’ai point dormi, j’ai travaillé
+toute la nuit à votre affaire</i>. Il est fort vrai que c’est
+la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite
+spirituelle, et que vous suiviez mes avis. » Un
+instant de silence ; puis, levant les yeux au ciel :
+« Madame, vous le dirai-je ? Il le faut dire, puisque
+c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents
+ne valent rien qu’à détruire la paix d’une
+conscience. Ne vous étonnez pas si j’ai tant retardé à
+vous donner une résolution : je voulais bien connaître
+la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de
+fait en cette affaire que ce que sa main ferait. » — « J’écoutais,
+a dit Jeanne, le saint prélat, comme si
+une voix du ciel m’eût parlé ; <i>il semblait être dans
+un ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir
+ses paroles l’une après l’autre, comme ayant peine à
+parler.</i> » Le même jour, à la messe, tandis qu’elle
+renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de
+chasteté, lui-même, « élevant le très saint sacrement
+de l’autel, à la vue de la divine Majesté, de la très
+sainte Vierge Notre-Dame, de son bon ange, et de
+celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très
+chère fille, et de toute la cour céleste », « réitérait et
+confirmait son vœu solennel de perpétuelle chasteté »,
+et il « promettait de conduire, aider, servir et
+avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le
+plus soigneusement, fidèlement et saintement qu’il
+saurait en l’amour de Dieu et perfection de son
+âme ». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte
+écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles.
+Le même jour, elle commençait sa confession générale,
+qui fut terminée le 25. Il lui donna une règle
+de vie ; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse
+d’être enfin affranchie de cette « captivité intérieure »
+où son âme était tenue jusqu’alors.</p>
+
+<p>Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage
+à l’église de Notre-Dame de l’Étang où,
+quelques mois auparavant, elle avait accompagné
+François de Sales, et, « en présence de la glorieuse
+Vierge Marie », elle y renouvelle ses vœux, et en
+dresse l’acte qu’elle signe de son sang sur l’autel.
+Ses troubles étaient revenus : inquiétude au sujet de
+son premier directeur, « tentations de la foi ». Il
+fallut que l’évêque de Genève lui écrivît une longue
+et admirable lettre pour la rassurer, la prémunir et
+la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur
+« mollet » : il libère, mais il mortifie : « Il
+sera bon d’appliquer quelquefois cinquante ou
+soixante coups de discipline, ou trente, selon que
+vous serez disposée. C’est grand cas comme cette
+recette s’est trouvée bonne en une âme que je connais…
+Mais de ce troisième remède, il en faut user
+modérément, et selon le profit que vous en verrez
+réussir par l’expérience de quelques jours. » Et il
+entre dans le détail des exercices de piété, des devoirs
+quotidiens, des règles à suivre pour l’éducation des
+enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond,
+nous paraître sa direction, elle n’est point rude,
+inhumaine et contraignante ; elle est toute parfumée
+de tendresse. Sa grande règle, qu’il écrit « en grosses
+lettres » est la suivante : « <i>Il faut tout faire par
+amour et rien par force ; il faut plus aimer l’obéissance
+que craindre la désobéissance.</i> » Et pour apaiser
+tous les scrupules de sa pénitente, écoutez de
+quel ton il lui parle et l’encourage : « Ma très chère
+sœur, sachez que dès le commencement que vous
+conférâtes avec moi de votre intérieur, Dieu me
+donna un grand amour de votre esprit. Quand vous
+vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut
+un lien admirable à mon âme <i>pour chérir de plus
+en plus la vôtre</i>, ce qui me fit vous écrire que Dieu
+m’avait donné à vous, ne croyant pas <i>qu’il se pût
+plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon
+esprit</i>, et surtout en priant Dieu pour vous… Chaque
+affection a sa particulière différence d’avec les
+autres. <i>Celle que je vous ai a une certaine particularité
+qui me console infiniment</i>, et, pour dire tout,
+qui m’est extrêmement profitable… <i>Je n’en voulais
+pas tant dire, mais un mot tire l’autre</i>, et puis je
+pense que vous le ménagerez bien. » Et à propos de
+l’Église qui « ne nous enseigne point de prier pour
+nous en particulier, mais toujours pour nous et nos
+frères chrétiens » : « Il ne m’était jamais arrivé, dit-il,
+sous cette forme de pensée générale, de porter
+mon esprit à aucune personne particulière : depuis
+que je suis sorti de Dijon, sous cette parole de <i>nous</i>,
+plusieurs personnes qui se sont recommandées à moi
+me viennent en mémoire ; <i>mais vous, presque ordinairement
+la première</i>, et quand ce n’est pas la première,
+<i>qui est rarement, c’est la dernière pour m’y
+arrêter davantage</i>. Se peut-il dire que cela ? Mais, à
+l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique
+point à personne ; <i>car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec
+toute vérité et pureté</i>. »</p>
+
+<p>Il faudrait, pour commenter une telle page, où
+l’amitié la plus tendre et la plus chastement spirituelle
+s’enveloppe de tant de pudeur et la ferveur
+religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement
+délicate que celle du saint évêque de
+Genève. Et l’on conçoit que M<sup>me</sup> de Chantal ait pu
+dire : « Je l’avais en telle vénération que, quand je
+recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à
+genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et
+recevais ce qu’il me disait, comme provenant de
+l’esprit de Dieu. »</p>
+
+<p>En même temps qu’à M<sup>me</sup> de Chantal, il écrivait
+à son frère, l’archevêque de Bourges, qui lui avait
+demandé des conseils sur la prédication, à son père,
+le président Frémyot qui lui demandait des conseils
+de direction. « Je vous supplie, disait-il à ce dernier,
+d’ôter le plus de vos affections de ce monde que vous
+pouvez, et, à mesure que vous les arracherez, de les
+transplanter au Ciel. » Voulait-il déjà préparer le
+vieillard aux séparations qui allaient suivre et que
+déjà il prévoyait ? En tout cas, M. Frémyot devait
+plus tard se rappeler ces pressantes exhortations.</p>
+
+<p>Ainsi intimement associée à la vie intérieure de
+François de Sales, M<sup>me</sup> de Chantal n’a pourtant pas,
+du premier coup, trouvé la paix de l’âme à laquelle
+elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle
+a fait de son saint directeur est le bon. Ses tentations,
+surtout contre la foi et contre l’Église, redoublent.
+Éprise de perfection comme elle l’est, mais
+trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler
+les étapes et s’élever sans coup férir, d’un premier
+élan, jusqu’au sommet de la vie mystique. Et elle
+retombe sur elle-même : elle a des défaillances, des
+chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des
+amertumes ; les sources de la sensibilité religieuse
+semblent taries en elle. Elle souffre, elle dépérit,
+même physiquement, et elle s’applique à la lettre
+la divine parole : « Mon âme est triste jusqu’à la
+mort. » Dans cette nouvelle crise, l’évêque de Genève
+la soutient, l’éclaire de ses conseils, de son
+expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure,
+la calme, lui prêche la patience, qui « est d’autant
+plus parfaite qu’elle est moins mêlée d’inquiétude
+et d’empressement » ; il lui indique les meilleurs
+moyens de repousser l’assaut de « l’ennemi » ; il
+la conjure d’« acquiescer entièrement » à la volonté
+de Dieu : « il veut que vous le serviez sans goût,
+sans sentiment, avec des répugnances et convulsions
+d’esprit » ; il lui prodigue les témoignages de la
+plus touchante affection. « Et courage, <i>ma chère
+âme</i>, s’écrie-t-il… Voyez-vous, <i>ma fille, mon âme</i>,…
+ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner
+aucune peine ; car je proteste que ce m’est une
+extrême consolation d’être pressé de vous rendre
+quelque service… » Enfin, ils décidèrent de se revoir
+encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte
+de 1605.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait
+obtenu « assez difficilement » de son père et de son
+beau-père « la permission » de faire ce voyage. Le
+saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange
+où, trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre,
+« il avait eu de hautes pensées sur sa venue ».
+Il lui fit faire une confession générale, lui
+fit renouveler ses vœux. Il était « ravi de joie » des
+dispositions où il la voyait. A la fin, ce dialogue
+s’engagea entre eux, que la mère de Chaugy nous
+a heureusement conservé : « C’est donc tout de bon
+que vous voulez servir à Jésus-Christ ? — Tout de
+bon, dit-elle. — Donc, vous vous dédiez toute au
+pur amour. — Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me
+consume et qu’il me transforme en soi. — Est-ce
+sans réserve que vous vous y consacrez ? — Oui,
+sans réserve, je m’y consacre. — Méprisez-vous donc
+tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir
+Jésus-Christ et sa bonne grâce ? — Je le méprise,
+dit-elle, de toute mon âme ; et il m’est en horreur. — Pour
+conclusion, ma fille, vous ne voulez donc
+que Dieu ? — Non, répliqua-t-elle, je ne veux que
+lui, pour le temps et l’éternité. »</p>
+
+<p>Ces quelques jours passés dans une entière intimité
+d’âme furent, pour l’un et pour l’autre, « de
+grandes bénédictions ». Souvent Jeanne de Chantal
+avait eu le vif désir de se faire religieuse. « O mon
+Dieu, mon Père, disait-elle, hé ! ne m’arracherez-vous
+point au monde et à moi-même ? » L’évêque
+de Genève calmait de son mieux cette ferveur. Manifestement,
+il avait des vues, et depuis longtemps, sur
+sa fille spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les
+laissait mûrir et se préciser ; il avait horreur d’agir
+avec précipitation ; une vocation ne lui paraissait
+sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve
+du temps. « Il y a quelques années, déclara-t-il
+un jour à sa pénitente, que Dieu m’a communiqué
+quelque chose pour une manière de vie ; mais
+je ne vous le veux dire d’un an. » Il ne s’expliqua
+pas davantage, et elle s’abstint toujours de l’interroger.
+Mais un autre jour qu’elle exprimait vivement
+son ardent désir de quitter le monde, il lui
+fit une réponse tardive, grave et sérieuse : « Oui,
+dit-il, un jour vous quitterez toutes choses, vous
+viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total
+dépouillement et nudité de tout pour Dieu. » Mais
+il n’estimait pas le moment venu. « Il me renvoya,
+disait-elle plus tard, avec cette recommandation, de
+ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale. »
+Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement
+à cette auguste volonté.</p>
+
+<p>Non content de lui tracer tout un programme
+de vie, il ne perdait pas une occasion de la mortifier
+dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle n’aimait
+pas de certains mets : olives, limaces fricassées ; il
+lui en servait, « de quoi son estomac se souleva ».
+Ayant appris qu’elle appelait sa femme de chambre
+de grand matin, quand elle se levait pour faire son
+oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas
+que sa dévotion fût importune à personne. Et elle
+suivit si bien ses avis que ses domestiques disaient
+d’elle : « Le premier conducteur de Madame ne la
+faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions
+tous ennuyés ; mais Monseigneur de Genève la fait
+prier à toutes les heures du jour, et cela n’incommode
+personne. »</p>
+
+<p>Après dix jours de grandes joies spirituelles passés
+au château de Sales, elle revint à Monthelon où
+bien des tracas d’affaires l’attendaient. Elle partageait
+à peu près également son temps entre son père
+et son beau-père. Dès lors, « on vit reluire en elle
+une sainte liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée
+de grandes suavités ». Conformément aux prescriptions
+de l’évêque de Genève, elle régla sa vie
+avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du
+matin, et l’été même, plus tôt encore, au premier
+coup de son réveil, sans le secours de personne, elle
+allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait
+dans son oratoire et faisait une heure d’oraison
+mentale, puis ses prières quotidiennes. Après quoi,
+elle se peignait et s’habillait seule et sans feu, quelque
+froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés,
+elle présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété.
+Puis elle allait donner le bonjour à son beau-père
+et l’aider à s’habiller, « quand il le voulait souffrir,
+car il n’en était pas toujours d’humeur ». Tous
+les jours elle entendait la messe. A table, elle veillait
+à ce que les conversations fussent toujours édifiantes.
+Après le repas, elle se faisait apporter son
+ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à ses
+enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait
+le catéchisme, lisait elle-même une demi-heure.
+Avant le souper, une méditation pieuse, le chapelet ;
+après, « quand il n’y avait pas compagnie, et que
+son beau-père l’agréait », devant toute la famille
+réunie, elle lisait « quelque bonne instruction ».
+Puis elle se retirait dans sa chambre avec ses enfants
+et « sa petite suite », présidait aux prières en
+commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à
+ses enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher
+elle-même, restait encore une demi-heure en
+prières, et lisait quelques-uns des avis de son saint
+directeur et le « point de méditation » du lendemain.
+Dieu humanisé, tel était l’objet perpétuel de
+sa méditation pieuse : elle faisait de l’exposition des
+Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture
+quotidienne. « Sa plus chère récréation, nous dit-on,
+était de chanter des chansons spirituelles : surtout
+elle aimait les Psaumes de David mis en vers par
+M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait
+toujours ce livre avec elle, même quand elle allait
+par les champs ; <i>elle le faisait pendre dans un petit
+sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer Dieu
+le long du chemin</i>. »</p>
+
+<p>A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte
+de mortifications corporelles et spirituelles. Elle se
+servait elle-même, et ses femmes de chambre ne
+pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer
+son cabinet. Se souvenant sans doute des premières
+observations de François de Sales, elle bannit de sa
+mise toute coquetterie. « Elle prit une coiffure sans
+façon, des nages noires ; un bandeau de crêpe et
+une coiffe de taffetas noir ; son collet fort petit, <i>joignant
+au cou</i>, de toile épaisse sans empois, et <i>des
+manchettes basses</i>, larges de deux doigts ; sa robe
+d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement
+y souffrir un galon ; sa jupe de sergette noire, et ne
+voulut jamais user de bas de soie. » Enfin, suprême
+sacrifice, et qui dut lui coûter : elle avait de très
+beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et
+poudrés : « <i>elle y avait de l’attache</i> » ; pour se punir
+de cette vanité, elle les coupa et les jeta au feu.
+L’évêque de Genève n’aurait guère pu reconnaître
+cette élégante et jolie veuve <i>claire-brune</i>, qui avait
+naguère attiré son attention.</p>
+
+<p>A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait
+les grands jeûnes. Elle s’ingéniait à se faire
+servir et elle mangeait de préférence les mets qu’elle
+n’aimait pas, « tournant son goût à toutes mains »,
+et sans qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait
+réserver pour ses pauvres les viandes délicates ou
+recherchées qui garnissaient son assiette. Elle jeûnait
+le vendredi et le samedi ; elle faisait un fréquent
+usage de la discipline et de la ceinture. Elle
+qui eût été aisément si vive et si autoritaire, elle se
+domptait au point de n’être que douceur. La maîtresse-servante,
+qui la jalousait sans doute, et que
+tant de perfection chrétienne devait irriter et exaspérer
+au dernier degré, multipliait les « aigreurs »
+à son égard et « lui faisait mille niches » : la pauvre
+baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience
+inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant
+même contre ceux qui la détestaient la défense
+de l’odieuse créature, acceptant cette croix et
+s’efforçant d’en tirer moralement profit.</p>
+
+<p>Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes
+était inépuisable. Il faut lire dans les <i>Mémoires</i>
+de la mère de Chaugy le détail, émouvant
+comme les plus belles pages de la vie des saints, de
+cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les
+plus affreuses, les maladies les plus repoussantes, les
+soins les plus répugnants, rien ne rebute cette
+humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains
+délicates, elle lave, elle panse, « ôtant le pus et la
+chair pourrie, faisant quelquefois cette charité à
+genoux ». « Des personnes qui étaient alors à son
+service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent
+baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses
+bénites lèvres sur des plaies si horribles qu’elles frémissaient
+d’y appliquer leurs regards. <i>Tous les jours</i>
+elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des
+malades du village… Tous les dimanches et fêtes,
+un peu après le dîner, elle prenait congé de son
+beau-père, et allait à pied, avec deux de ses servantes,
+par les maisons de la paroisse, visiter les
+malades », lisant et chantant les Psaumes traduits
+par Desportes. C’est elle qui se réservait le soin de
+laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse.
+C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables
+qui venaient à elle, qui les faisait bouillir dans
+l’eau pour en ôter la vermine, qui les recousait et
+les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus
+grande joie que de lui amener des malheureux abandonnés
+sur les grands chemins.</p>
+
+<p>Un jour, on lui amène un pauvre garçon « tout
+ladre » (lépreux) et atteint de « haute rache » (teigne).
+Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie, va elle-même
+brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs
+mois durant, lui prodigue les soins les plus
+minutieux, « ne se bouchant jamais le nez », l’instruisant,
+le veillant, vers la fin, des nuits entières, et
+quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant
+et le bénissant avec de douces paroles, puis le lavant
+et l’ensevelissant, en dépit des paroles de blâme que
+lui adresse son entourage.</p>
+
+<p>Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée
+de son mari, et dont un cancer ronge le visage :
+« c’était une chose effroyable à voir et insupportable
+à sentir ». Trois fois par jour, pendant près de trois
+ans et demi, M<sup>me</sup> de Chantal va la panser. De tous
+côtés on essaie de la détourner de ce charitable office.
+Son père lui écrit : « En vertu de toute l’autorité
+et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous défends
+de ne plus toucher cette femme chancreuse ;
+que si vous ne vous souciez pas de vous-même, ayez
+pitié de ces quatre beaux enfants que Dieu vous a
+laissés et desquels il vous fera rendre compte. » Elle
+obéit, mais elle continue à préparer les pansements
+et à les porter à la malheureuse, « s’abstenant seulement
+de la toucher ». Au moment de la mort, elle
+s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure
+une fin douce et chrétienne. — Dans tout le pays
+sa charité l’a rendue célèbre. On vient à elle de
+toutes parts ; on ne l’appelle plus, d’un beau nom
+qui s’est perpétué, que <i>notre bonne Dame</i>.</p>
+
+<p>Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly
+pour présider à ses vendanges. Une violente épidémie
+de dysenterie s’étant déclarée dans la région,
+elle se consacre entièrement au service des malades.
+Tous les matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son
+heure d’oraison mentale, et elle va porter des remèdes
+dans le village, et, en dépit de ses « répugnances »,
+« nettoyer les immondices ». Après
+quoi, elle entend la messe, prend un peu de repos
+et de nourriture, et se remet en route pour porter
+des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu,
+nouvelle visite aux malades du village : puis on lui
+rend compte de tout ce qui s’est fait dans la journée :
+elle a l’œil à tout, « et jamais ses dévotions ne
+la rendirent moins vigilante à conserver et accroître
+les biens de ses enfants ». Le soir, retirée dans son
+oratoire, on vient souvent l’appeler pour assister des
+moribonds, et elle passe une partie de la nuit à genoux
+auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant.
+En sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle
+n’eût à laver et à ensevelir deux et parfois trois ou
+quatre cadavres. Enfin, à bout de forces, elle tomba
+elle-même gravement malade. On la crut et elle se
+crut perdue : « Dans cette pensée, elle se força
+d’écrire à son beau-père pour lui demander pardon
+et lui recommander ses orphelins. » Ce fut partout
+un émoi et une désolation indicibles : tout le
+monde l’aimait et la vénérait comme une sainte.
+Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu à la Sainte
+Vierge : la guérison fut si prompte que, le lendemain
+matin, ayant mis rapidement ordre à ses
+affaires, elle put monter à cheval et repartir au grand
+trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants
+se lamentaient et où elle fut reçue « avec une grande
+jubilation, et comme une personne ressuscitée ».
+Elle ramenait avec elle une pauvresse et son enfant
+ramassés sur la route : le vieux baron l’autorisa à
+les garder à la maison.</p>
+
+<p>Il semble que ce fut peu après son retour de
+Sales que, dans son ardent désir d’être toute à Dieu
+et de mettre entre le monde et elle une barrière définitive
+et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma
+plus tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification
+suprême. Un jour, devant son crucifix, avec
+un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le nom de
+<i>Jésus</i>, « et cela si profondément, qu’elle ne pouvait
+étancher le sang qui sortait de cette plaie ». De son
+sang, elle écrivit de « nouveaux vœux et promesses
+à Dieu ». Elle était désormais, s’il en était besoin,
+bien protégée contre elle-même.</p>
+
+<p>De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse.
+Saint François de Sales ne voulait pas encore se
+prononcer ; il inclinait même au <i>non</i>. « Et qu’ai-je
+appris jusques à présent ? disait-il. Qu’un jour, ma
+fille, vous devez tout quitter ; c’est-à-dire, afin que
+vous n’entendiez pas autrement que moi, j’ai appris
+que je vous dois un jour conseiller de tout quitter.
+Je dis tout ; mais que ce soit pour entrer en religion,
+c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en
+être d’avis. » Dieu sans doute l’éclairerait un jour.
+Pour l’instant, il conseille la résignation, le calme,
+la soumission au devoir présent. Mais il suit, il
+encourage, il soutient dans son ascension cette âme
+éprise de perfection, qu’il admire et qu’il aime de
+plus en plus. Affection « blanche plus que la neige,
+pure plus que le soleil », profonde pourtant, et
+qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus
+tendres, les mots les plus caressants : « Non, il ne
+sera jamais possible que chose aucune me sépare de
+votre âme ; le lien est trop fort. La mort même
+n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il
+est d’une étoffe qui dure éternellement. » « Ma
+chère fille, ma très chère fille, à qui je suis ce que sa
+divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut
+dire… » « Que mon âme aime la vôtre ! » M<sup>me</sup> de
+Chantal ayant détruit, par humilité, et peut-être
+aussi par un sentiment bien naturel de pudeur féminine,
+la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève,
+nous nous représentons moins exactement son
+affection pour lui ; mais nous la devinons et, à travers
+les lettres du saint, nous en percevons l’écho.
+Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en
+violet et qu’elle lui envoie pour ses étrennes, afin
+qu’il s’en fasse faire une soutane ; elle se préoccupe
+de sa santé, et en termes qui durent être très pressants,
+puisqu’il lui promet de se ménager ; elle
+souhaite de mourir avant lui. Elle accepte tout de
+lui avec une docilité admirable, sans doute parce
+qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la
+volonté divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne,
+« parce que c’était lui, parce que c’était
+moi ». Et lui, cet « amoureux des âmes », il est si
+sûr de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux
+« sans mesure », ses fatigues, ses lassitudes physiques
+et morales, ses peines et ses joies de convertisseur,
+et même, sinon ses succès, tout au moins ses
+intimes émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même
+de ces confidences : « A quel propos dis-je
+ceci ? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher
+de vous le dire. » Et encore : « O mon Dieu, à qui
+dirais-je ces choses, sinon à ma chère fille ? » Un
+jour, il a été « dix semaines entières » sans recevoir
+« un seul brin de ses nouvelles » : il s’alarme, et
+« sa belle patience perd presque contenance dedans
+son cœur ». Enfin, un paquet de lettres arrive :
+« Oh ! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai ! »
+Car « sa conscience se tiendrait pour fort coupable,
+si elle ne correspondait au cœur d’une <i>fille si uniquement
+aimée</i> ».</p>
+
+<p>Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir
+s’élever au plus haut sommet de la perfection chrétienne.
+Elle était toujours charmante, et plus d’un
+songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend,
+et il s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un
+peu : « Eh bien ! il s’est passé <i>un peu de vanité, un
+peu de complaisance</i>, un peu de je ne sais quoi :
+or, cela n’est rien. Ferme, courage ; nos colonnes
+sont, ce me semble, bien fondées ; un peu de vent
+ne les aura pas ébranlées. C’est bien dit, ma fille,
+<i>il faut couper court et trancher net en ces occasions,
+il ne faut point amuser les chalands</i> ; puisque nous
+n’avons point la marchandise qu’ils demandent, il
+le leur faut dire détroussément, afin qu’ils aillent
+ailleurs. Et vraiment ce sont des braves gens : ne
+voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que
+nous avons rompu le trafic que nous pouvions avoir
+avec le monde ? Il est vrai, notre corps n’est plus
+nôtre… » Conseils peut-être superflus : M<sup>me</sup> de
+Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier
+et à « amuser les chalands ». Mais la pensée de
+son mari lui était toujours présente, et elle n’avait
+pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire.
+Le saint évêque lui conseille de ne pas rechercher
+l’occasion d’une rencontre ; mais si cette occasion
+se présente, il « veut » qu’elle « y porte un cœur
+doux, gracieux et compatissant » ; il sait bien que
+ce cœur « se remuera et renversera », que « son
+sang bouillonnera ». Mais il la croit capable de cette
+nécessaire victoire sur elle-même. Il faut « aimer
+toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de
+votre mari ; oui, celle de vos père, enfants et plus
+proches ; oui, la vôtre, en la mort et en l’amour de
+notre doux Sauveur. » Jeanne de Chantal obéit à
+la lettre : et elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à
+être la marraine d’un enfant du malheureux Louis
+d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de
+Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a
+dit si joliment l’abbé Bremond, « abaissent le Thabor ».
+Il savait rudoyer à l’occasion : « Ne soyez
+pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh
+bien ! sur des nouvelles scabreuses il ressent du
+trouble ? Ce n’est pas grande merveille qu’un esprit
+<i>d’une pauvre petite veuve soit faible et misérable</i>.
+Mais que voudriez-vous qu’il fût ? Quelque esprit
+clairvoyant, fort, constant et subsistant ? Agréez
+que votre esprit soit assortissant à votre condition :
+<i>un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et abject de toute
+abjection, hormis celle de l’offense de Dieu</i>. » Il est
+vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter : « <i>Suis-je
+point trop dur, ma fille ?</i> » Et ce mot, où l’on sent
+passer comme un frémissement d’humanité et de
+délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.</p>
+
+<p>Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait ;
+les idées se précisaient ; les vocations s’affermissaient.
+Définitivement éclairé d’en haut, le saint jugea
+le moment venu de « prendre une résolution
+finale » ; mais auparavant, il estima « qu’il fallait
+encore se voir ». Et au mois de mai 1607, M<sup>me</sup> de
+Chantal se mit en route pour Annecy, la « petite
+villette » du bon prélat, « sans aucun désir que
+d’embrasser fidèlement ce que Dieu lui ordonnerait
+par son entremise ». « J’arrivai, a-t-elle raconté, vers
+ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte,
+pendant lequel temps il me parla beaucoup,
+me fit rendre compte de tout ce qui s’était passé et
+se passait en mon âme, sans rien me déclarer de ses
+desseins, mais seulement me disait de bien prier
+Dieu, et me remettre entièrement entre ses bénites
+mains ; ce que je tâchais de faire incessamment. »</p>
+
+<p>Le lundi de la Pentecôte, « l’ayant retirée après
+la sainte messe, avec un visage grave et sérieux, et
+<i>une façon de personne tout engloutie en Dieu</i>, il lui
+dit : « Eh bien ! ma fille, je suis résolu de ce que je
+veux faire de vous. — Et moi, dit-elle, Monseigneur
+et mon Père, je suis résolue d’obéir. » Sur cela, elle
+se mit à genoux. Le Bienheureux l’y laissa, et se
+tint debout à deux pas d’elle : « Oui-dà, lui répondit-il ;
+or sus, il faut entrer à Sainte-Claire. — Mon
+Père, dit-elle, je suis toute prête. — Non, dit-il,
+vous n’êtes pas assez robuste, il faut être sœur de
+l’hôpital de Beaune. — Tout ce qu’il vous plaira. — Ce
+n’est pas encore ce que je veux, dit-il, il faut
+être carmélite. — Je suis prête d’obéir », répondit-elle.
+Ensuite, il lui proposa diverses autres conditions
+pour l’éprouver, et il trouva que c’était une
+cire amollie par la chaleur divine, et disposée à recevoir
+toutes les formes d’une vie religieuse telle qu’il
+lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui dit que ce
+n’était point en toutes ces manières de vie, dont il
+lui avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui
+déclara très amplement le dessein qu’il avait de
+notre cher Institut. « A cette proposition, dit notre
+Bienheureuse Mère, <i>je sentis soudain une grande
+correspondance intérieure</i>, avec une douce satisfaction
+et lumière, qui m’assurait que cela était la volonté
+de Dieu, ce que je n’avais point senti aux
+autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement
+soumise. »</p>
+
+<p>La belle scène ! Et comme, à travers la directe et
+vivante prose de la mère de Chaugy, on voit nettement
+se dresser devant les yeux de notre âme, dans
+la vérité simple et grave de leur attitude morale, les
+deux saints personnages ! Elle, à genoux, abîmée
+dans sa prière, dépouillée de toute volonté particulière,
+cire molle entre les mains de Dieu et de son
+bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas
+d’elle, le regard éperdu, le visage éclairé par l’émotion
+intérieure, de sa voix basse, douce et lente, il la
+soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la
+voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre
+la volonté divine, il lui dévoile tout son dessein. Il
+a bien compris, l’admirable manieur d’âmes, qu’une
+personnalité de cette envergure n’est pas faite pour
+s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. « C’est
+merveille, ma fille, lui écrivait-il un jour, comme
+mon esprit est ferme en cet avis de ne point semer
+au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en
+a besoin. » Quand on est une Jeanne de Chantal,
+on n’entre pas dans un ordre fondé par une autre,
+fût-ce par une sainte Thérèse ; on en fonde un
+soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra
+aux âmes qui nous ressemblent.</p>
+
+<p>La décision prise, il restait à la mettre à exécution.
+Si fermement attaché qu’il y fût, François de
+Sales y voyait toute sorte de difficultés. « Je n’y vois
+goutte pour les démêler, disait-il ; mais je m’assure
+que la divine Providence le fera par des moyens
+inconnus aux créatures. » Comment faire, notamment,
+pour « arracher d’entre ses proches », un
+père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants
+encore bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement
+aimée, aussi scrupuleuse à remplir tous ses
+devoirs que l’était Jeanne de Chantal ? Et comment
+enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même,
+sous la main de son fondateur, la congrégation nouvelle ?
+La pieuse baronne partageait à cet égard
+toutes les perplexités de l’évêque ; et tous deux pensaient
+qu’il leur faudrait bien attendre au moins six
+ou sept ans pour réaliser leur dessein.</p>
+
+<p>« La céleste Providence » en décida autrement.
+La mère de François de Sales, M<sup>me</sup> de Boisy, qui
+« avait une âme généreuse et noble, mais pure, innocente
+et simple », aimait très tendrement M<sup>me</sup> de
+Chantal : elle rêvait d’un mariage entre la fille aînée
+de la baronne, Marie-Aimée, et son propre fils, le
+jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son
+intime désir un mot aimable, mais sans conséquence,
+échappé à la charmante veuve, elle persécuta l’évêque,
+pour que celui-ci, en dépit de sa « répugnance »,
+mît sans tarder « le discours sur le tapis ».
+Grand fut l’étonnement de M<sup>me</sup> de Chantal qui,
+tout de suite, entrevit « des difficultés impossibles à
+vaincre pour ce mariage », prévoyant « combien il
+fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de
+la voir sortir de France ». Était-ce là l’unique raison
+de sa prudente réserve ? Les de Sales étaient peu
+fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et
+les deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même
+pouvaient trouver que Bernard de Sales était
+pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La
+bonne M<sup>me</sup> de Boisy était très pressante. Droite et
+adroite comme toujours, M<sup>me</sup> de Chantal, sans désobliger
+personne, sut se dérober aux formels engagements.</p>
+
+<p>Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu
+qu’elle prendrait avec elle la plus jeune sœur
+de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui, pensionnaire
+depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe,
+ne se sentait pas attirée par la vie religieuse. Peu
+après son arrivée à Thôtes, chez le président Frémyot,
+Jeanne de Sales tombait malade et mourait
+entre les bras de M<sup>me</sup> de Chantal, à qui elle était
+« infiniment chère », et dont la désolation fut extrême :
+la future sainte était allée jusqu’à offrir à
+Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants
+en échange de celle de la petite morte, ce dont
+François de Sales, tout affligé qu’il fût et meurtri dans
+son « cœur de chair », car il s’avouait « tant
+homme que rien plus », ne laissa pas de la blâmer
+affectueusement. « Je vous vois <i>avec votre cœur vigoureux,
+qui aime et qui veut puissamment</i>, lui
+écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car
+ces cœurs à demi morts, à quoi sont-ils bons ? »
+Mais il croyait devoir calmer, pacifier, assagir cette
+âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations
+portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre,
+M<sup>me</sup> de Chantal écrivait sur son livret ces belles paroles,
+qu’elle relisait tous les jours, soir et matin :
+« O Seigneur Jésus ! je ne veux plus de choix ! touchez
+quelle corde de mon luth qu’il vous plaira, à
+jamais et pour jamais il ne sonnera que cette seule
+harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants,
+sur toutes choses et sur moi-même. »</p>
+
+<p>Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si
+généreusement offerts allait lui être demandé. Devant
+le cadavre de cette enfant de quinze ans qui
+venait d’expirer, elle avait, « à la chaude », fait le
+vœu de donner à la maison de Sales une de ses filles
+en échange. Sur-le-champ elle se sentit consolée, et
+en même temps, — car chez elle le sens pratique ne
+perd jamais ses droits, — elle vit là « le moyen que
+la Providence avait choisi pour faciliter sa retraite
+en Savoie et lui servir de planche et de prétexte ».
+Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci,
+fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections ; mais
+elle « tint si ferme sur le point de sa conscience qui
+était engagée », qu’il finit par consentir, et même,
+sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de Genève
+pour lui dire toute sa profonde satisfaction de
+cette alliance. « Mais il faut que je confesse, Monseigneur,
+ajoutait-il, que jamais d’autres forces que
+celles que Dieu a données à la baronne de Chantal,
+ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes
+genoux, d’entre mes bras, ni de devant mes yeux. »
+La fine baronne était arrivée à ses fins.</p>
+
+<p>Il lui restait à faire le siège des parents du côté
+paternel qui, ne connaissant pas François de Sales,
+ne pouvaient admettre qu’on se mariât hors de
+France et si loin. A force d’adresse et de patience,
+elle obtint leur agrément. Moins de deux mois après,
+nous le voyons par une habile et charmante lettre de
+l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal,
+celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable
+femme. A Annecy, tout le monde était ravi
+de ce projet d’union. « Ma mère ne pense qu’à cela,
+toute la fraternité y conspire », écrivait « notre bon
+et saint évêque », comme l’appelait, à la grande confusion
+de l’intéressé, M<sup>me</sup> de Chantal ; lui-même se
+déclarait tout prêt à reporter sur « cette autre encore
+plus petite sœur », — Marie-Aimée n’avait que dix
+ans, — toute « l’amitié non seulement fraternelle,
+mais encore paternelle » qu’il portait à la chère disparue ;
+et ses lettres sont pleines de mots très délicatement
+tendres à l’adresse de « notre Marie-Aimée
+et très aimée ». Évidemment, il se félicite, humainement
+et mystiquement, de ce nouveau lien qui va
+l’unir à « sa fille, sa fille très chère et très aimée » :
+comme elle, dans toute cette suite d’événements,
+il adore « la sainte main » de la Providence.</p>
+
+<p>L’année suivante, vers la fin d’août 1608, François
+de Sales, accompagné de son frère, le jeune
+baron de Thorens, se rend en Bourgogne pour présenter
+aux deux familles le futur mari de la petite
+Marie-Aimée. Sa bonne grâce, sa sagesse enchantèrent
+tout le monde, et le vieux gentilhomme ne fut
+pas le moins « ravi de joie ». Le président Frémyot
+dut revoir avec grand plaisir le saint personnage dont
+il appréciait tout le mérite, et qui, après sa petite-fille, — il
+l’ignorait encore, — allait lui enlever sa
+fille. Quelques mois plus tard, au début de janvier
+1609, le contrat fut signé à Thôtes, dans la maison
+de campagne du président, à la grande satisfaction
+générale, et à celle de M<sup>me</sup> de Chantal en particulier.
+Mais « l’insolente coquine » qui régnait à Monthelon
+ne désarmait pas : furieuse d’un mariage qui
+contrariait ses visées personnelles, elle indisposa le
+vieux baron contre sa belle-fille ; et celle-ci, pour se
+défendre auprès de son propre père des faux rapports
+qui lui avaient été adressés, dut « lui découvrir
+quelque chose de ce qu’elle souffrait là-dedans
+depuis environ sept ans ». M. Frémyot, qui ne se
+doutait de rien, et à qui sa fille « n’avait jamais
+donné le moindre signe de sa longue souffrance »,
+bouleversé par ces révélations, ne put dormir de la
+nuit et le lendemain, dès l’aube, il envoyait à sa
+fille une lettre très tendre où, lui reprochant un peu
+son long et trop vertueux silence, il déclarait
+« qu’absolument il voulait la tirer de là ». Toujours
+prudente et charitable, mais non moins habile que
+charitable, M<sup>me</sup> de Chantal ne jugea pas opportun
+d’en venir à cette extrémité ; mais elle profita de la
+situation pour faire agréer son dessein de se rendre
+avec deux de ses filles à Annecy, afin d’y suivre le
+carême prêché par l’évêque de Genève et d’y présenter
+la petite fiancée à sa nouvelle famille.</p>
+
+<p>On partit donc à cheval, et, par les mauvais chemins
+d’alors, on se mit gaiement en route pour la
+vieille petite ville savoyarde. La rieuse et vive Françoise,
+la seconde fille de M<sup>me</sup> de Chantal, était de
+la partie. Partout où elles passaient, les trois charmantes
+Bourguignonnes faisaient sensation. A Annecy
+de même. « On les trouvait si aimables, si bien
+nourries et si modestes, que l’on se pressait dans les
+églises et dans les maisons pour les voir. » M<sup>me</sup> de
+Boisy raffola vite de sa future belle-fille, et aurait
+voulu dès lors la garder auprès d’elle. M<sup>me</sup> de Chantal,
+suivant son habitude, conquérait tous les cœurs.
+Comme pendant son précédent séjour, les dames
+de la ville s’empressaient auprès d’elle, lui demandaient
+directions et conseils : tant de grâce, unie à
+tant de piété, les ravissait ; cette vivacité toute française,
+ce bon goût, ce bon sens, cet esprit de mesure
+jusque dans les rigueurs de l’ascétisme, tout cela
+séduisait au plus haut point ces âmes plus lentes de
+montagnardes. Les pénitentes ou les familières de
+François de Sales, — une M<sup>me</sup> de Charmoisy, une
+Marie-Jacqueline Favre, combien d’autres encore ! — étaient
+éperdues d’admiration pour cette riche
+et haute nature où la sainteté se faisait si simple,
+si cordiale et si humaine. Elles aspiraient à suivre,
+à imiter de leur mieux cette perfection si finement
+aimable. Elle, n’usait de son ascendant, de ses beaux
+dons de séduction que pour prêcher avec une efficace
+discrétion, et par l’exemple plus que par les discours,
+la vraie « vie dévote », la charité, la bonne humeur,
+la modestie dans les propos et dans les toilettes. Pour
+écrire l’<i>Introduction</i> que François de Sales publiait
+vers le même temps, il est peu douteux qu’il s’était
+plus d’une fois inspiré d’elle.</p>
+
+<p>Ces quelques semaines passées à Annecy, sous la
+direction et comme à l’ombre du saint évêque de
+Genève furent à M<sup>me</sup> de Chantal un délicieux avant-goût
+de la vie religieuse à laquelle elle aspirait : elle
+ne manquait aucun de ses sermons, aucune de ses
+instructions, recueillait ses avis et ses directions pour
+leur œuvre future, renouvelait ses vœux entre les
+mains de son « bienheureux Père », et, bien entendu,
+s’astreignait à toutes les pratiques et exercices
+de dévotion que sa piété lui suggérait. De retour à
+Dijon où son père l’accueillit « avec une joie non
+pareille », et où elle séjourna plusieurs mois, elle
+édifia tout le monde par l’éclat rayonnant de sa
+vertu. Le président Frémyot ne se lassait pas d’entendre
+parler de François de Sales, qu’il « honorait
+comme un saint ». « C’est ma délicieuse suavité
+lui écrivait-il, de m’entretenir avec ma fille de Chantal,
+car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste
+qu’elle a cueilli auprès de vous. »</p>
+
+<p>Les deux futurs saints s’écrivaient le plus souvent
+possible, et, si l’on en juge par les lettres de l’évêque
+de Genève, avec une tendresse et une confiance croissantes.
+Sans sortir de son rôle de directeur, et tout
+en maintenant au premier plan les conseils de spiritualité,
+François de Sales se laisse aller aux confidences,
+au plaisir de causer, de se détendre, d’associer
+à toute sa vie l’amie incomparable que Dieu lui
+a envoyée : « Vous me venez presque toujours à la
+traverse en ces exercices divins, lui écrivait-il un
+jour, sans néanmoins les traverser ni divertir, grâce
+à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère fille, de vous
+dire mes pensées ? <i>Je pense qu’au moins ne fais-je
+pas mal</i>, et que vous les prendrez pour telles qu’elles
+sont. » Une autre fois : « Mon Dieu, ma bonne
+fille, que vos lettres me consolent et qu’elles me
+représentent vivement votre cœur et confiance en
+mon endroit, <i>mais avec une si pure pureté</i>, que je
+suis forcé de croire que cela vient de la même main
+de Dieu. » Et l’on sent que les mots lui manquent
+pour exprimer ce qu’il y a véritablement d’unique
+et de sacré dans cette affection que Dieu lui a mise
+au cœur : « Courage, courage, Jésus est nôtre : qu’à
+jamais nos cœurs soient à lui. Il m’a rendu, ma chère
+fille, et me rend tous les jours plus, ce me semble,
+au moins <i>plus sensiblement, plus suavement, du
+tout en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement
+vôtre</i> ; mais vôtre en lui et par lui, à qui soit
+honneur et gloire aux siècles des siècles, et à sa
+sainte Mère. » — A quelques jours de là : « Vous
+ne sauriez croire combien mon cœur s’affermit en
+nos résolutions, et comme toutes choses concourent
+à cet affermissement. Je m’en sens une suavité extraordinaire,
+comme aussi de l’amour que je vous
+porte ; <i>car j’aime cet amour incomparablement. Il
+est fort, impliable et sans réserve, mais doux, facile,
+tout pur, tout tranquille ; bref, si je ne me trompe,
+tout en Dieu. Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas ?
+Mais où vais-je ? Si ne rayerai-je pas ces paroles ;
+elles sont trop véritables et hors de danger</i>. Dieu,
+qui voit les intimes replis de mon cœur, sait qu’il
+n’y a rien en ceci que pour lui et selon lui, sans lequel
+je veux, moyennant sa grâce, n’être rien à
+personne et que nul ne me soit rien ; mais, en lui,
+je veux non seulement garder, mais je veux nourrir,
+et bien tendrement, cette unique affection. Mais, je
+le confesse, mon esprit n’avait pas congé de s’épancher
+comme cela ; <i>il s’est échappé</i> ; il lui faut pardonner
+pour cette fois, à la charge qu’il n’en dira
+plus mot. »</p>
+
+<p>Cette sainte affection, à la différence des affections
+purement humaines, n’abolit pas les autres tendresses ;
+elle les épure, et les élève, voilà tout. Saint
+François de Sales a aimé d’autres âmes de femmes,
+que celle de Jeanne de Chantal, et celle-ci n’a pas
+été jalouse. Pareillement, l’amitié très tendre qu’elle
+professe pour l’évêque de Genève n’a nui à aucune
+de ses autres affections de femme. La mort n’a point
+effacé l’amour qu’elle portait à son mari ; elle parle
+de lui si souvent qu’elle a peur d’être indiscrète, et
+il faut que François de Sales la rassure à ce sujet,
+et lui demande simplement, quand elle parlera du
+baron de Chantal, de le faire « avec sentiment d’un
+amour non point affaibli par le temps, mais bien
+affranchi et épuré par l’amour supérieur ».</p>
+
+<p>Cet amour supérieur transfigure si bien tous les
+sentiments de la commune humanité que le saint
+évêque de Genève n’éprouve aucun scrupule à exprimer
+en toute simplicité ceux que lui inspire sa
+fille spirituelle. « Mon désir de vous aimer et d’être
+aimé de vous n’a point d’autre mesure que l’éternité »,
+lui écrit-il. Et encore : « A Dieu, ma chère
+fille, que mon âme aime et chérit incomparablement,
+absolument, uniquement en Celui qui, pour
+nous aimer et se rendre notre amour, s’est rendu à
+la mort. » Quand le voyage à Annecy est décidé :
+« Mon Dieu, s’écrie-t-il, que vous serez la bienvenue,
+ma chère fille, et comme il m’est avis que
+mon âme embrasse la vôtre chèrement ! » Un autre
+jour : « O Dieu, pourquoi vous dis-je tout ceci,
+sinon parce que mon cœur se met toujours au large
+et s’épanche sans borne quand il est avec le vôtre ? »
+« Je vous dis tout », lui déclare-t-il encore. « Je voudrais
+que je ne fisse rien sans que vous le sussiez. »
+Lui, si humble, un jour qu’il est assez content d’un
+de ses sermons, il va jusqu’à lui avouer : « Il me
+semble que j’ai dit de belles choses. » Il est vrai
+qu’il s’empresse aussitôt d’ajouter avec sa bonhomie
+charmante : « Fallait-il pas que je vous disse cela ?
+Mais non, ce n’est pas par vantance ; oh ! ce n’est
+que par liberté. » Liberté qui s’impose parfois des
+limites, mais comme à regret. Un jour, il écrit tout
+naïvement : « Oui, mon âme, ma fille… » A la
+réflexion, le premier vocatif lui paraît un peu fort,
+et il efface : « mon âme ». Mais il se repent, et il
+écrit en marge : « <i>Je raye ce mot non pas de mon
+cœur, mais du papier.</i> » Ne voyez-vous pas le sourire
+ému de M<sup>me</sup> de Chantal en lisant cette lettre ? Nul
+doute, — et si nous possédions ses lettres détruites,
+nous le saurions mieux encore, — nul doute qu’elle
+ne correspondît pleinement à cette pure et touchante
+tendresse. Quand mourut M<sup>me</sup> de Boisy, François de
+Sales écrit à « sa fille bien-aimée » une fort belle
+lettre : « Car c’est à vous, à qui je parle, lui disait-il ;
+à vous, à qui j’ai donné la place de cette mère en
+mon mémorial de la messe, <i>sans vous ôter celle que
+vous aviez, car je n’ai su le faire</i>, tant vous tenez
+ferme à ce que vous tenez en mon cœur ; et par
+ainsi <i>vous y êtes la première et la dernière</i>. » Quel
+plus éloquent témoignage d’amour tout spirituel aurait-il
+pu donner ?</p>
+
+<p>Pendant les mois qui suivirent son retour d’Annecy,
+M<sup>me</sup> de Chantal avait grandement besoin
+d’être soutenue et réconfortée par les conseils et la
+tendre sollicitude du saint évêque de Genève. Le
+président Frémyot ignorait toujours les engagements
+sacrés qu’elle avait souscrits. On attendait, pour les
+lui révéler, une occasion favorable, et, comme il
+arrive si souvent en pareil cas, on ajournait perpétuellement,
+dans la crainte du coup qu’on allait lui
+porter. Lui, de son côté, peut-être pour l’arracher au
+triste milieu de Monthelon, aurait souhaité que sa
+fille se remariât. Un beau parti s’était présenté : un
+grand seigneur, ami du président, veuf, « extrêmement
+riche », et dont les enfants auraient pu épouser
+ceux de la baronne. « Cent et cent fois » rebuté,
+mais soutenu par les deux familles, il ne se décourageait
+pas. M. Frémyot « s’offensait » de ces refus,
+que toute la parenté blâmait sans indulgence. La
+pauvre veuve « souffrait un martyre », auprès duquel
+les persécutions dont elle avait été l’objet à
+Monthelon lui « semblaient des roses ». Non qu’elle
+fût tentée de céder ; mais faire de la peine à autrui
+lui était une douleur, et, scrupuleuse comme elle
+était, elle craignait « que tant de voix charmeresses
+ne fissent endormir son cœur en quelques complaisances
+mondaines ». « Tant que je pouvais, dit-elle,
+je me tenais serrée à l’arbre de la Sainte Croix ». Son
+« ferme courage » allait encore être soumis à une
+autre épreuve.</p>
+
+<p>L’époque fixée pour le mariage de Marie-Aimée
+et pour l’exode à Annecy approchait, et il était temps
+de mettre enfin le président au courant de ce qui
+avait été projeté. Tous les jours, M<sup>me</sup> de Chantal se
+rendait auprès de son père, épiant l’heure propice,
+et tous les jours elle remettait sa résolution. Enfin,
+le jour de la saint Jean, voyant M. Frémyot seul, elle
+se décida. L’idée de la douleur qu’elle allait causer
+la torturait. Elle se mit à genoux, invoqua du plus
+profond de son cœur le secours divin, et elle entra
+dans la chambre paternelle. Faisant venir fort habilement
+les choses de très loin, elle commença par
+dire « qu’il lui fâchait fort d’élever ses filles chez
+son beau-père, parce que cette maison n’était pas
+conduite comme elle eût désiré ». La réponse ne se
+fit pas attendre. La fille aînée allait se marier et on
+la confierait à M<sup>me</sup> de Boisy. Les deux cadettes
+étaient d’âge à entrer chez les Ursulines, où elles
+étudieraient leur vocation. Quant à Celse-Bénigne,
+le président s’en était déjà chargé, et sous la direction
+de l’ancien précepteur de son oncle André, le
+bon abbé Robert, il poursuivait ses études. Alors,
+prenant son courage à deux mains, et, « avec grand
+battement de cœur », la baronne déclara : « Monsieur,
+mon très bon père, ne trouvez pas mauvais si
+je vous dis que par cette bonne disposition je me
+vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui
+m’appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde,
+et à me consacrer entièrement au divin service. »</p>
+
+<p>A ces mots, le vieillard, — il avait soixante et
+onze ans, — fondit en larmes. En entendant les
+« remontrances si paternellement tendres » qu’il lui
+adressa, M<sup>me</sup> de Chantal était au supplice et, sans
+l’aide de Dieu, elle eût senti son courage faiblir.
+Pour apaiser cette grande douleur, elle déclara
+« qu’il n’y avait encore rien de fait », qu’elle avait
+cru devoir s’ouvrir de cette « inspiration » à son
+bon père, comme elle s’en était ouverte à Monseigneur
+de Genève, lequel lui avait dit « qu’elle était
+d’en haut » et « qu’il fallait prendre garde à la
+conscience ». « A cela, ce bon père se ramassa un
+peu auprès de Notre-Seigneur », puis il dit : « Il
+faut confesser que Monseigneur de Genève a l’esprit
+de Dieu ; d’une chose, je vous prie, que vous ne
+résolviez rien avec lui que je ne lui aie parlé. » Elle
+promit tout, ajoutant que « n’ayant point d’attache »
+à ses propres sentiments, elle s’en remettrait
+à leur décision commune. M. Frémyot fut « ravi
+d’aise » de l’entendre parler ainsi, « et ils demeurèrent
+aussi satisfaits que devant ». Elle était d’ailleurs
+tout heureuse du tour qu’avait pris ce premier
+et décisif entretien.</p>
+
+<p>Peu après, elle retourna à Monthelon ; et là,
+« sans faire semblant de rien », elle mit ordre à
+toutes ses affaires et redoubla d’attentions pour se
+concilier ceux qu’elle présumait devoir s’opposer à
+ses projets. En même temps, elle faisait prier de
+toutes parts, et en compagnie de plusieurs personnes
+dévotes, elle s’entraînait à divers exercices de vie
+religieuse. Son père et son frère, l’archevêque de
+Bourges, étaient allés passer leurs vacances à Thôtes ;
+elle s’y rendit, peut-être dans l’espoir de les gagner
+définitivement à sa cause. « Monseigneur de Bourges,
+qui l’aimait uniquement, lui dit sans préface que
+jamais, au grand jamais elle ne devait penser à se
+retirer d’avec eux. » Le président Frémyot l’entretint
+plus à loisir et « avec des tendresses paternelles
+incomparables » lui dit que, toutes réflexions faites,
+il estimait qu’elle devait « se contenter de la liberté
+qu’on lui laissait de vivre tant dévotement qu’il lui
+plairait » dans sa condition viduale. Elle, « sans
+faire de l’étonnée ni de la pressante », répondait
+« avec une humble soumission » que, tout en « exposant
+ses inspirations à ceux qui en devaient juger »,
+elle ne demandait qu’à obéir. Son père
+« ajustait à son désir » toute sorte de raisons tirées
+de l’Écriture et lui prodiguait des tendresses sensibles
+et des paroles affectives plus qu’il n’en avait
+jamais eu » ; elle-même éprouvait « de grandes
+tendretés d’amour pour son père et pour ses enfants ».
+Mais, redoublant de prières, elle reconnut,
+« par une lumière surnaturelle », que tout cela
+n’était que « malice du diable » ; et, se redisant sans
+cesse : « Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas
+servante de Jésus-Christ », elle se sentait, « en sa partie
+supérieure », prise d’un si ardent désir de Dieu,
+qu’elle ne parvenait plus à dissimuler. Son père s’en
+apercevant, pria l’archevêque de Bourges de la « divertir
+de ses desseins » ; mais elle, plus libre avec un
+frère qu’avec un père, lui déclara qu’elle « ne pouvait
+pas <i>trahir son âme</i> » et donner pour une simple
+imagination l’inspiration divine ; que d’ailleurs elle
+ne recherchait que la volonté de Dieu, et que, quand
+cette volonté lui serait dévoilée par l’évêque de
+Genève, elle s’y soumettrait docilement, quelle
+qu’elle fût. Monseigneur Frémyot fut très frappé
+de ce discours ; il communiqua ses impressions à son
+père. Et, d’un commun accord, on ne revint plus
+sur cette question, et l’on attendit la prochaine arrivée
+de François de Sales.</p>
+
+<p>Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il
+devait bénir le mariage, arriva à Monthelon vers le
+10 octobre 1609. Le 13, devant toute la famille
+réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux
+jeunes époux : Marie-Aimée n’avait que douze ans.
+Ces mariages si précoces entre enfants, qui vivaient
+ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on
+sait, fréquents alors dans la haute société. A cette
+fête familiale « on se réjouit modérément, et la présence
+du saint prélat et de M<sup>me</sup> de Chantal inspirèrent
+tant de respect que, contre l’usage, tout y fut
+honnête et modeste ». Le surlendemain, une longue
+conférence eut lieu entre le président Frémyot, son
+fils André et l’évêque de Genève. Pendant ce temps-là,
+M<sup>me</sup> de Chantal priait Dieu « à chaudes larmes »
+pour qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence
+achevée, on la fit appeler, et avec un grand
+courage, elle alla « comparaître devant ses juges ».
+A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit
+avec une fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration
+François de Sales, lequel, « se tenant fort
+recueilli en soi-même », « ne sonnait mot ». Elle
+exposa « l’état auquel elle avait mis le bien de ses
+enfants, et comme elle les laisserait sans procès, sans
+brouilleries et sans dettes ». Fier de sa fille, le président
+ne put s’empêcher de dire : « Cette femme a
+considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point
+mangé son pain en oisiveté. » Elle retraça toute
+l’histoire de sa vocation, et elle conclut « que, lorsque,
+comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul,
+ils trouveraient des abîmes de raisons pour approuver
+son dessein ». En un mot, elle eut réponse à tout,
+et il fallut bien « se ranger aux volontés de Dieu ».</p>
+
+<p>Restait la grande question de savoir où s’établirait
+la congrégation nouvelle. M. Frémyot penchait pour
+Dijon, son fils pour Autun ou Bourges. M<sup>me</sup> de
+Chantal reprit alors la parole et se dit « obligée »
+d’accompagner à Annecy « sa petite baronne si
+jeunette » ; la liberté dont elle jouirait au début lui
+permettrait de veiller aux intérêts de tous ses enfants ;
+aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières
+filles et les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé.
+Ce que voyant, François de Sales intervint et, esquissant
+tout son projet, il affirma que, « pour quelques
+années », il serait loisible à la fondatrice de l’ordre
+futur de faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle
+jugerait nécessaires. Cette promesse « ravit d’aise »
+le président et son fils. Appréciant comme il convenait
+« l’esprit tout divin » qui animait le saint
+évêque, « ils donnèrent un absolu consentement à
+ses propositions, et se séparèrent, bénissant Dieu
+d’une si sainte entreprise ».</p>
+
+<p>Le lendemain, « voulant battre le fer tandis qu’il
+était chaud », M<sup>me</sup> de Chantal demanda qu’on lui
+fixât la date de sa « retraite ». On décida qu’au
+bout de six semaines ou deux mois « elle pourrait
+se retirer ». Très heureuse de cette décision, elle pria
+son père d’informer son beau-père. Celui-ci, qui
+avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa
+manière cette grave et charmante belle-fille, poussa
+les hauts cris, versa d’abondantes larmes et ne voulut
+rien entendre. Très touché et cédant sans doute au
+désir très humain de se séparer de sa fille le plus
+tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière
+qu’on ne pouvait causer une telle peine au vieux
+gentilhomme et qu’il lui faudrait « absolument »
+retarder son départ d’un an ou deux. M<sup>me</sup> de Chantal
+répondit que les ordres de Dieu n’admettaient
+point de délai, et qu’elle « prendrait soin de gagner
+son beau-père » : « ce qu’elle fit, nous dit-on, fort
+sagement et heureusement ». A cette ferme et lucide
+volonté, à cette sagesse illuminée de piété, alliée à
+tant de tact et de bonne grâce, nul ne savait résister.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, par les soins de M<sup>me</sup> de
+Chantal, tous les gens de la maison et beaucoup du
+voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève et
+communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la
+messe paroissiale, et l’allocution qu’il prononça à
+cette occasion fut si touchante qu’elle détermina une
+conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil
+du saint, une jeune fille d’excellente famille,
+Jeanne-Charlotte de Bréchard, se résolut à « courir
+même fortune que M<sup>me</sup> de Chantal », son amie. Et
+quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction
+générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie,
+avec son jeune frère. Le président Frémyot,
+son fils et sa fille les accompagnèrent jusqu’à
+Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François
+de Sales visita et bénit les malades ; et là, « entre
+les pauvres de Notre-Seigneur », on se sépara.</p>
+
+<p>La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne
+put avoir lieu qu’au printemps suivant. A la veille
+de ce voyage, un double deuil simultané vint frapper
+au cœur, dans leurs plus chères affections, le
+saint évêque et « sa fille bien-aimée ». Celle-ci perdit
+assez subitement sa dernière fille, Charlotte, âgée de
+dix ans, qui annonçait les plus heureuses dispositions,
+et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière.
+Nous imaginons aisément la douleur de
+cette « vraie mère ». Quand François de Sales en
+reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa
+mère : nous avons la lettre très chrétiennement résignée,
+mais fort humainement douloureuse qu’il
+écrivit à cette occasion à M<sup>me</sup> de Chantal : « Au demourant,
+encore faut-il vous dire que j’eus le courage
+de lui donner la dernière bénédiction, lui fermer
+les yeux et la bouche et lui donner le dernier
+baiser de paix à l’instant de son trépas. <i>Après quoi,
+le cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère
+plus que je n’avais fait dès que je suis d’Église</i> ; mais
+ce fut sans amertume spirituelle, grâces à Dieu. »
+Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur
+meurtri de son amie qui voyait disparaître une
+femme excellente, sur laquelle elle comptait pour
+servir de seconde mère à sa petite baronne ! Raison
+de plus pour partir avec elle et ne la point quitter.</p>
+
+<p>Le départ de Monthelon fut fixé « au jour des
+brandons », c’est-à-dire au premier dimanche de
+carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu
+chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts
+les gens du pays, éplorés, étaient accourus pour dire
+adieu à « leur bonne dame ». Des scènes émouvantes
+eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a
+vivement décrites. « Les pauvres faisaient un escadron
+si lamentable, qu’ils arrachaient des larmes
+des plus assurés, criant à haute voix ; aussi, certes,
+chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère ;
+ceux du logis faisaient des cris si hauts, que des capucins,
+qui étaient présents, avaient prou à faire
+aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire, afin
+que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un
+enfant d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement,
+et en pleurant bien fort, s’adressant à ceux qui
+avaient été contraires à cette digne Mère : « La lumière
+vous est ôtée, parce que vous avez voulu
+l’éteindre ; faites pénitence. » Quand parut le vieux
+baron de Chantal, l’émotion redoubla : il versait
+d’abondantes larmes, « il pâmait presque ». Sa
+belle-fille se jeta à ses genoux, lui demandant pardon
+des mécontentements qu’elle avait pu lui donner, lui
+recommandant son petit-fils. Le vieillard ne put
+répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait.
+Et elle, sereine et douce, dit adieu à tous, « les
+caressant tous les uns après les autres », avec des
+paroles d’affection et de piété. « <i>Spécialement elle
+embrassa les pauvres</i>, les conjurant fort de bien
+prier Notre-Seigneur pour elle. » Après quoi, elle
+monta en carrosse avec son gendre, ses deux filles et
+M<sup>lle</sup> de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun d’une
+grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés,
+secourus, soulagés, et qui garderont pieusement
+et fidèlement son vivant souvenir.</p>
+
+<p>A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de
+dévotion de la ville, fit ses adieux au couvent des
+capucins, — l’un d’entre eux reçut d’elle la mission
+de préparer son beau-père à la mort, — et à l’hôpital,
+où elle laissa des aumônes ; et deux jours
+après, elle arrivait à Dijon.</p>
+
+<p>Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant
+et les consolant par sa présence, visitant
+tous les sanctuaires de la ville et des environs et y
+priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son
+départ, tous ses proches se réunirent dans la maison
+du président Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter
+l’émotion générale par la vue de ses larmes qu’il ne
+pouvait pas retenir, s’était retiré dans son cabinet.
+M<sup>me</sup> de Chantal embrassa tous ses parents l’un après
+l’autre : tous pleuraient amèrement ; elle seule ne
+pleurait pas, mais son visage trahissait sa douleur.
+Quand vint le tour de son fils, le charmant Celse-Bénigne,
+âgé de quinze ans, et qu’elle « aimait
+amoureusement », celui-ci se jeta à ses pieds et lui
+tint un discours émouvant, auquel elle eut la force
+de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au
+moment où elle allait se rendre chez son père, dans
+un mouvement de gracieux enfantillage, il alla se
+coucher sur le seuil de la porte, disant que, puisqu’il
+ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui passât
+sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater,
+s’arrêta et versa quelques larmes. — « Madame, eh
+quoi ! lui dit l’importun abbé Robert, les larmes
+d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à
+votre constance ? » Mais, elle, souriant à travers ses
+pleurs : « Nullement ; mais que voulez-vous ? je
+suis mère !… » Et elle passa. Une grande pitié la
+saisit quand elle vit venir à elle son père tout en
+larmes, et elle dut faire appel à tout son courage et
+à l’assistance divine pour ne pas défaillir. Ils s’entretinrent
+longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils
+avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se
+revoir. Enfin elle se mit à genoux et demanda la
+bénédiction paternelle. Lui, « levant ses mains, ses
+yeux et son cœur au ciel », prononça ces paroles :
+« Il ne m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à
+redire à ce que votre Providence a conclu en son
+décret éternel ; j’y acquiesce de tout mon cœur, et
+consacre de mes propres mains, sur l’autel de
+votre volonté, cette unique fille, qui m’est aussi chère
+qu’Isaac était à votre serviteur Abraham. » Puis il
+releva son enfant, et, chrétien stoïque jusqu’au bout,
+en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit :
+« Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle,
+et arrêtons tous deux le cours de nos justes larmes,
+pour faire plus d’hommage à la divine volonté, et
+encore <i>afin que le monde ne pense point que notre
+constance soit ébranlée</i>. »</p>
+
+<p>Après quoi, la pieuse caravane se mit en route.
+M<sup>me</sup> de Chantal se sentait si heureuse qu’au sortir
+des portes de Dijon, elle chanta, avec M<sup>me</sup> de Bréchard,
+les psaumes de la délivrance. Sur la route,
+elle s’enquérait des malades et leur prodiguait ses
+soins, en se recommandant à leurs prières. On passa
+par Genève, mais sans se faire connaître. Quand
+l’approche de la petite troupe fut signalée, saint
+François de Sales et vingt-cinq seigneurs et dames
+montèrent à cheval et allèrent au-devant de « celle
+qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur ».
+Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice
+de la Visitation faisait son entrée dans Annecy
+le jour des Rameaux, 4 avril 1610.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br>
+<span class="small">LE DÉTACHEMENT DE L’AMOUR DIVIN</span></h2>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chantal apportait à saint François de Sales
+une très belle lettre du président Frémyot. Le grand
+vieillard s’y peignait tout entier, avec ce mélange
+mélancolique de tendresse, de virile résignation
+chrétienne, de dignité fière qui l’apparente de très
+près aux héros de Corneille. « Monseigneur, y disait-il,
+ce papier devrait être marqué de plus de
+larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle,
+pour ce monde, j’avais mis la meilleure partie de ma
+consolation et du repos de ma misérable vieillesse,
+s’en va et me laisse père sans enfants. » Toutefois,
+à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a
+trouvé si saintement résigné, « il se résout et conforme
+à ce qui plaît à Dieu ; et puisqu’il veut avoir
+ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que
+j’aime mieux son contentement avec le repos de sa
+conscience, que mes propres affections. Elle s’en va
+donc consacrer à Dieu, <i>mais c’est à la charge qu’elle
+n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et tendrement
+aimée.</i> » Elle emmène comme gages ses
+deux filles. « Pour son fils, j’en aurai le soin qu’un
+bon père doit aux siens ; et tant que Dieu aura
+agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de
+misères, <i>je le ferai instituer en tout honneur et
+vertu</i>. » Ah ! que c’est bien là le langage qui convient
+au père de Jeanne de Chantal !</p>
+
+<p>Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû
+être insensible au charme du joli coin de Savoie qui
+va être le berceau de sa congrégation naissante.
+Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au
+loin de hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes
+collines, avec son mur d’enceinte, ses multiples
+canaux, ses rues à arcades, ses maisons à galeries
+de bois, son vieux et massif château aux puissantes
+tours crénelées qui la surplombe, la petite
+ville, résidence du duc de Nemours, avait un aspect
+mi-italien, mi-français qui lui donnait la physionomie
+la plus avenante du monde. M<sup>me</sup> de Chantal
+s’attacha vite à son « petit Nessy ».</p>
+
+<p>La semaine sainte s’y passa en exercices de piété
+et en conférences. Les fêtes de Pâques terminées,
+M<sup>me</sup> de Chantal se rendit avec ses filles au château
+de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune
+ménage. Après quoi, elle revint à Annecy, où François
+de Sales l’attendait pour lui préparer un « havre
+de grâce et de consolation ». Il aurait voulu « commencer
+la congrégation » le jour de la Pentecôte.
+Des difficultés s’étant présentées, on dut ajourner.
+L’évêque avait acheté moitié à crédit une petite maison
+bien modeste, presque au bord du lac, dans un
+faubourg de la ville. Une cour d’un côté ; un verger
+de l’autre, séparé de la maison par une route, mais
+communiquant avec elle par une galerie en bois,
+couverte, et qui formait comme un pont au-dessus
+du chemin. Il était tout heureux de son acquisition,
+et d’avoir « trouvé une ruche pour ses pauvres
+abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes ».
+Bien vite, on aménagea la maison, et on
+y dressa un oratoire ; le saint, de son côté, jetait
+les bases d’un règlement spirituel. M<sup>me</sup> de Chantal
+avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses
+biens, même à son douaire, se contentant d’une
+petite pension viagère que lui servait l’archevêque
+de Bourges. Elle n’avait gardé que « dix écus qu’elle
+avait dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en
+ôter ». Enfin, le 6 juin, jour de la sainte Trinité et
+fête de saint Claude, la « délivrance du monde »
+fut un fait accompli.</p>
+
+<p>La petite maison du faubourg de la Perrière
+n’abrita tout d’abord que trois religieuses : M<sup>me</sup> de
+Chantal, M<sup>lle</sup> de Bréchard et M<sup>lle</sup> Favre. Une humble
+fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait
+de tourière. Après une communion fervente, les
+trois visitandines, en compagnie des filles spirituelles
+de l’évêque, visitèrent les églises de la ville, puis,
+vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la
+bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles
+émues et remit à la mère de Chantal un abrégé
+des constitutions de l’ordre, écrit de sa propre main.
+Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et
+l’heure de cette « retraite », une grande foule s’était
+assemblée, sur le passage des futures religieuses qui
+étaient conduites par trois des frères de l’évêque à
+leur demeure définitive ; tout le reste de la noblesse
+et du peuple suivait. Il fallut fendre toute cette
+presse pour entrer dans la petite chapelle où s’étaient
+réunies nombre de dames de la ville qui voulaient
+embrasser encore une fois celles qui les quittaient.
+Enfin, la nuit venue, les trois femmes, restées seules,
+se mirent à genoux pour rendre grâces à Dieu ; puis
+elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les deux plus
+jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance
+et se jurant entre elles « une éternelle et sainte
+dilection ».</p>
+
+<p>Après la prière et « le salut à ses deux chères
+premières filles », la mère de Chantal leur lut les
+règlements que l’évêque lui avait remis et qui, depuis,
+ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de
+ses constantes méditations. Il était assez tard : les
+trois religieuses firent leur examen, dirent les litanies
+de la Sainte Vierge, et quittèrent avec une joie
+indicible leur modeste habit du monde, l’une d’elles,
+la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur
+certains « attifets » qu’elle avait conservés. Dès ce
+premier soir, elles commencèrent à observer le grand
+silence. Jamais M<sup>lle</sup> de Bréchard et M<sup>lle</sup> Favre n’avaient
+dormi d’un aussi doux sommeil que cette
+première nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement
+de la mère de Chantal, qui dormit fort peu
+cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine présence,
+la joie profonde et reconnaissante qu’elle
+éprouvait la tinrent éveillée. Puis, vers deux heures
+du matin, au moment où elle s’endormait, son « ennemi »
+qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut
+formidable, revint à la charge, lui représentant
+toutes les difficultés de sa tâche. Deux heures durant,
+elle fut en proie aux troubles les plus douloureux.
+Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement,
+lui rendit, avec « de grandes lumières », « sa sainte,
+joyeuse et amoureuse paix ». Cinq heures sonnèrent :
+la mère de Chantal se leva la première et alla
+réveiller « ses deux filles ». Chacune se revêtit avec
+une joie extrême de son habit de noviciat, qui n’était
+qu’un habit commun, « mais ravalé à l’extrémité
+de la modestie et humilité chrétienne ». Après
+s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans
+leur petit chœur faire leur oraison mentale. A la
+douce joie qu’elles éprouvaient, au courage surhumain
+dont elles se sentaient animées, elles sentaient
+bien que la divine Bonté avait répondu à leur appel.</p>
+
+<p>A huit heures, François de Sales vint dire la
+messe et donner la communion à la communauté
+naissante. Après la messe, « il leur donna la clôture
+pour toute cette première année de leur noviciat ».
+Elles quittèrent leur nom de dames, donnèrent à
+M<sup>me</sup> de Chantal le nom de Mère et prirent entre
+elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à étudier
+le petit Office de la Vierge que, quelques jours
+après, elles purent dire en public. La mère de
+Chantal s’exerçait fort péniblement à bien prononcer
+le latin ; elle y avait, paraît-il, une difficulté
+extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François
+de Sales, et futur évêque de Genève, venait
+apprendre aux trois visitandines les cérémonies de
+l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué ; l’évêque lui-même
+mit la main aux chants que devaient adopter
+« ses petites colombes », et qu’il ne trouvait jamais
+assez simples. On n’avait fait, dans la petite maison
+de la galerie, aucune espèce de provision : des dons,
+des aumônes y suppléèrent ; un petit baril de vin
+dura plus d’un an. En dépit des privations, des accidents
+de santé, les « cloîtrières », comblées de grâces
+divines, se trouvaient parfaitement heureuses et auraient
+voulu prolonger indéfiniment l’adorable
+idylle. Ce temps de noviciat, ce fut vraiment la lune
+de miel de la congrégation naissante. Saint François
+de Sales aimait dire que « si on eût voulu dépeindre
+au naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total
+oubli des choses de la terre, à cela joindre une
+protection visible de la Providence céleste, il n’y
+avait qu’à regarder la première naissance de la maison
+de la Visitation de Sainte-Marie ».</p>
+
+<p>Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de
+Savoie, en particulier, des vocations nouvelles surgissaient.
+Bientôt la petite maison du faubourg de
+la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de
+complexion fort délicate ; l’une d’elles même ne
+devait pas tarder à mourir. On murmurait de ces
+admissions : « Que voulez-vous ? disait l’évêque de
+Genève, je suis partisan des infirmes. » Il savait
+bien, le saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas
+venu uniquement pour les privilégiés de la vigueur
+physique et de la santé.</p>
+
+<p>Telle était aussi la persuasion intime de la mère
+de Chantal, qui, pendant ces premières années de
+vie religieuse, fut très souvent malade. François de
+Sales estimait que cet état était particulièrement favorable
+à « la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations
+et maladies sont fort propres pour donner
+de l’avancement, à cause de tant de solides résignations
+qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur ».
+A ces progrès spirituels il travaillait lui-même, par
+ses entretiens, ses conseils, ses exhortations, par tout
+le minutieux détail d’une direction très vigilante
+et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le
+fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de
+désobéissance, ou plutôt de faiblesse qui peut nous
+sembler bien insignifiant, — il s’agissait de quelques
+pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la
+mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à
+utiliser pour l’ornement de la chapelle, — il lui exprima
+son déplaisir « d’une façon grave et d’une
+voix puissante », et la laissa pleurer longuement
+avant de la consoler. Cette âme lui était si chère,
+qu’il la voulait parfaite. Le plus souvent possible il
+va voir « sa toute chère fille », s’intéresse à tous les
+menus faits de sa vie, la console et la réconforte
+quand meurt son père ou quand elle s’inquiète trop
+vivement de son fils. Quand il ne peut aller la voir,
+il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la
+plus chaude et de la plus pure tendresse : « Bonsoir,
+la fille de mon cœur, ou plutôt ma fille et mon
+cœur… » « Bonsoir, mon cher courage, mon enfant.
+Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon
+cœur et le cœur de mon courage en ce doux et
+triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu… » A la
+lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme,
+toute consumée de l’amour divin.</p>
+
+<p>Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude,
+fut fixé pour la profession. Saint François de Sales
+régla tous les détails de la cérémonie. Une grave
+question fut celle du voile. La mère de Chantal
+proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis
+un voile de crêpe : l’évêque trouva cela « trop délicat
+et trop riche » et choisit l’étamine. Comme on
+n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en
+tailla dans une ancienne robe de la mère de Chantal.
+On ajusta l’un des voiles sur la tête de la mère de
+Bréchard, et, entre plusieurs « façons », François
+de Sales adopta « la plus simple et moins façonnée » ;
+lui-même, « prenant des ciseaux, arrondit le
+voile par derrière comme il est à présent ». Après
+quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut
+des plus modestes : de simples draps blancs sur lesquels
+on avait piqué de petits bouquets de fleurs
+rustiques servaient de tapisseries.</p>
+
+<p>Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses
+trois chères filles et leur adresser ses exhortations paternelles.
+« Son visage était en feu. On voyait reluire
+sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une majestueuse
+gravité tout extraordinaire. » La mère de
+Chantal, sa confession faite, renouvelle ses vœux en
+ces termes : « Je renouvelle et reconfirme mes
+vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre
+divine Majesté, en la personne de Messire François
+de Sales, votre bien-aimé et très digne évêque de
+Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en
+ce monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne
+très irrévocablement et sans réserve à votre
+divine Majesté, en la présence de Messire François
+et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise
+de ce grand Père de mon âme que vous
+m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait
+amour à l’obéissance. » Après l’évangile, saint
+François de Sales, en habits pontificaux, monte en
+chaire et prononce une touchante allocution :
+« Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que
+la Providence de Dieu a semées dans ce petit coin
+de terre, se multiplieront sans nombre, et que la
+miséricorde divine les bénira d’une grande prospérité
+et sera glorifiée en elles. » Assises par terre dans
+le sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole
+sacrée avec un ravissement qui se peint sur leur
+visage. Puis, elles s’agenouillent sur le marchepied
+de l’autel ; on chante le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i>, et les cérémonies
+de la profession commencent.</p>
+
+<p>Les cérémonies rituelles, saint François de Sales
+les a acceptées, mais en les adaptant à son dessein
+particulier, à la grande pensée d’amour qui est son
+génie même ; il a rédigé lui-même les prières. Il
+prie d’abord un moment ; puis les trois religieuses,
+successivement, les mains étendues, d’une voix
+grave et tremblante d’émotion, prononcent l’acte
+de profession. Après quoi, elles s’agenouillent aux
+pieds du saint évêque qui leur met au cou une petite
+croix d’argent et qui, dépliant les voiles, les dispose
+sur leurs têtes, en disant : « Ceci vous sera un voile
+sur vos yeux, contre tous les regards des hommes,
+et un signe sacré, afin que vous ne receviez jamais
+aucun signe d’amour que celui de Jésus-Christ. »</p>
+
+<p>Puis, toutes trois se courbent le visage contre
+terre ; on les recouvre d’un drap de mort : on prononce
+sur elles les douloureuses paroles de Job ; et
+tandis que l’assistance récite le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>,
+l’évêque les asperge d’eau bénite comme il ferait
+d’un cadavre. Elles se relèvent alors ; et tandis que
+des chants joyeux se font entendre, François de Sales
+place dans leurs mains un crucifix. « Mon bien-aimé
+est tout mien, dit la mère de Chantal, et je
+suis toute sienne. Je ne pourrai jamais l’abandonner
+pour regarder aucun homme ; car à lui je suis tout
+unie par charité, et sa bonté surpasse tous les amours
+du monde. O mon Dieu, détournez mes yeux de
+la vanité, et que nulle injustice ne me domine ! »
+Cela fait, on lui donne un cierge allumé, et elle
+ajoute : « O Seigneur, votre parole est une lampe
+à mes pieds et une lumière dans mon chemin. Votre
+lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse
+à mon cœur. » La cérémonie est achevée : les sœurs
+se retirent dans le chœur des religieuses. En y entrant,
+la mère de Chantal s’écrie spontanément :
+« C’est ici le lieu de mon repos ; j’y habiterai à
+jamais », et cette parole fut depuis ajoutée aux formules
+de la profession. Quelques-uns des assistants
+furent autorisés par l’évêque à saluer, mais très
+brièvement, les nouvelles religieuses, et on les laissa
+« en paix savourer le don de Dieu ».</p>
+
+<p>La clôture étant levée, la question se posait
+maintenant pour la mère de Chantal d’aller en
+Bourgogne pour régler la succession paternelle et
+mettre ordre aux affaires de ses enfants. Elle partit
+le 23 août, accompagnée de la mère Favre et de son
+gendre, bénie du saint évêque, entre les mains duquel
+elle avait prononcé le vœu de pauvreté. Elle
+avait auparavant reçu l’oblation de deux nouvelles
+religieuses, la mère Roget et la mère de Châtel, et
+elle laissait, pour diriger la petite communauté, la
+mère de Bréchard. Son absence dura quatre mois. A
+Dijon, à Monthelon, à Bourbilly, elle fut accueillie
+à bras ouverts par tous ceux qui la connaissaient :
+elle ne sortait guère que pour aller aux églises, mais
+elle recevait et voyait beaucoup de monde, qu’elle
+édifiait par sa piété, sa vertu, son avenante et fine
+bonté, et qu’elle émerveillait aussi par son sens des
+affaires et l’alerte souplesse de son esprit. Elle mit
+son fils au collège des Godrans, à Dijon, elle le
+confia à son oncle, Claude Frémyot, président aux
+Comptes. A Dijon et à Monthelon elle eut fort à
+se défendre contre les instances de ses parents qui,
+sous toute sorte de prétextes, auraient voulu qu’elle
+rentrât dans le siècle, ou tout au moins qu’elle prolongeât
+son séjour parmi eux. Soutenue par les conseils
+de saint François de Sales qui ne se lassait pas
+d’écrire à celle qu’il appelait « ma chère fille toute
+mienne », elle se dérobait avec une douce obstination
+et, ses affaires une fois réglées, elle repartait
+pour Annecy, où elle arrivait la veille de Noël.</p>
+
+<p>Bien qu’elle fût très lasse de son long voyage fait
+à cheval et en plein hiver, elle voulut, après avoir
+longuement conféré avec l’évêque, officier à l’office
+de la nuit, où elle assista tout au long. La joie et la
+dévotion des autres religieuses étaient grandes. Elles
+avaient été fort éprouvées en son absence : elles
+avaient presque toutes été malades, et l’une d’elles,
+la mère Péronne de Châtel, avait été sur le point de
+mourir, donnant aux sœurs qui la soignaient avec
+un dévouement inlassable d’admirables exemples de
+vertu chrétienne, de courage et de résignation.
+« Comblées de beaucoup de grâces surnaturelles »,
+heureuses d’avoir pu sauver leur chère sœur Péronne,
+elles attendaient avec quelque impatience le
+retour de la mère de Chantal. Celle-ci, joignant à
+tous ses autres vœux celui « de faire toujours ce
+qu’elle connaîtrait être le plus parfait et agréable à
+Dieu », tint, le dernier jour de l’année, le premier
+chapitre annuel : elle-même fut nommée supérieure ;
+la sœur Favre assistante, et les autres « officières »
+reçurent leurs attributions respectives. Cela
+fait, la mère Favre se mit à genoux et dit : « Ma
+Mère, nous demandons l’obédience pour visiter les
+malades. » Le lendemain, 1<sup>er</sup> janvier 1612, après les
+grâces du dîner, la Mère de Chantal désigna telle
+et telle religieuse pour aller visiter les pauvres ; elle-même,
+accompagnée de la mère Favre, fit ce jour
+même les premières visites. Elle se retrouvait, plus
+compatissante encore s’il est possible, l’admirable
+servante des pauvres et des malades qu’elle avait été
+naguère à Monthelon et à Bourbilly, descendant aux
+soins les plus répugnants, toujours aimable, « avec
+un visage doux, recueilli en Dieu, affable et
+joyeux ». Et elle allait par la ville, « le voile baissé
+sur le visage », édifiant tous les passants, accompagnée
+d’une ou deux religieuses, l’une portant des
+vivres et des remèdes, l’autre du linge et des vêtements
+chauds. « J’ai toujours cru, disait-elle, qu’en
+la personne de ces pauvres, j’essuie les plaies de
+Jésus-Christ. » Et « cet exercice de charité était son
+occupation quotidienne et les délices de sa ferveur ».</p>
+
+<p>Ces exercices de charité n’eurent qu’un temps :
+au bout de quelques années, sur les instances du cardinal
+de Marquemont, archevêque de Lyon, la clôture
+fut rétablie et les religieuses de la Visitation
+rendues à la vie purement contemplative. Peut-être
+était-ce là le génie secret, la vocation intime de la
+congrégation nouvelle, et c’est bien dans ce sens
+qu’elle s’est ultérieurement développée. Mais il
+semble pourtant que saint François de Sales tout
+d’abord n’ait pas conçu les choses ainsi. Il serait
+assurément un peu excessif de prétendre, comme on
+l’a fait, qu’il ait eu l’idée d’un ordre féminin qui
+fût comme le prototype des futures sœurs de Saint
+Vincent de Paul. Mais il attachait une grande importance
+aux œuvres, et il avait d’abord voulu mettre
+« ses chères filles » sous le patronage de sainte
+Marthe. Puis il avait changé d’avis, et, conformément
+au vœu secret de M<sup>me</sup> de Chantal, il les avait
+consacrées à la Sainte Vierge et décidé qu’elles s’appelleraient
+les filles de la Visitation Sainte Marie :
+« la Visitation », ce mot lui paraissait symboliser
+à la fois la visite des pauvres et des malades et les
+sentiments de la Sainte Vierge quand, s’arrachant à
+la solitude, elle alla voir sainte Élisabeth. Le double
+aspect de sa conception primitive, la tendance mystique,
+la principale apparemment, et la tendance
+active, se trouvaient ainsi exprimées. Il avait rêvé
+d’une congrégation fort différente de celles qui
+existaient jusqu’alors, d’une congrégation ouverte à
+toute sorte de catégories sociales, hospitalière aux
+« infirmes », et où la vie contemplative et la vie
+active s’harmoniseraient dans un juste équilibre.
+« Sans beaucoup d’austérités corporelles, écrivait-il,
+elles pratiquent toutes les vertus essentielles de la
+dévotion. Elles disent l’office de Notre-Dame, font
+l’oraison mentale. Elles ont le travail, le silence,
+l’obéissance, l’humilité, l’exception de toute propriété,
+et, autant qu’en monastère du monde, leur
+vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande
+édification ; après leur profession, elles iront servir
+les malades, Dieu aidant, avec une grande humilité. »
+Pas de vœux solennels, une simple demi-clôture,
+qui interdirait l’entrée du couvent aux profanes,
+mais n’empêcherait pas les sœurs de sortir.
+« Mon dessein avait toujours été, disait saint François
+de Sales, d’unir ces deux choses, — vie intérieure
+et œuvres de charité, — par un tempérament
+si juste qu’au lieu de se détruire, elles s’aidassent
+mutuellement et que les sœurs, <i>en travaillant à leur
+propre sanctification, procurassent en même temps
+le soulagement et le salut du prochain</i>. Leur prescrire
+aujourd’hui la clôture, <i>ce serait détruire une
+partie essentielle de l’Institut</i>. »</p>
+
+<p>Mais comme tous les vrais hommes d’action,
+l’évêque de Genève ne s’obstinait pas dans ses idées
+personnelles ; il les lançait dans la vie, laissant à la
+réalité le soin de les vérifier, de les éprouver, de les
+démentir ou de les modifier, bref, de les faire vivre,
+si elles étaient viables, de les ruiner, si elles ne
+l’étaient pas. Les objections, l’autorité surtout du
+cardinal de Marquemont, qui semble avoir été un
+esprit fort étroit, autoritaire et très fermé aux nouveautés,
+peut-être aussi les aspirations intimes de
+quelques-unes des premières visitandines l’ayant
+amené à capituler, à revenir sur un point qu’il
+jugeait « essentiel », il le fit « sans un brin de répugnance ».
+Si, dans son for intérieur, il a pu regretter
+parfois son premier rêve, sa haute idée d’un centre
+féminin d’amour divin qui rayonnerait et s’épanouirait
+dans la société laïque en œuvres vives de charité
+et de bienfaisance, il dut se dire qu’un autre
+réaliserait son idéal, et triompherait des obstacles
+auxquels il s’était lui-même heurté. « Je ne sais
+pourquoi, déclarait-il en souriant, on m’appelle fondateur
+d’ordre : car je n’ai pas fait ce que je voulais,
+et j’ai fait ce que je ne voulais pas. » Il a
+sacrifié Marthe à Marie, mais en pensant comme le
+divin Maître que Marie avait pris la meilleure part.</p>
+
+<p>Aux directions qu’elle recevait du saint évêque,
+la mère de Chantal obéissait avec une si scrupuleuse
+docilité que, la transformation de la Visitation une
+fois accomplie, elle ne nous laisse jamais percevoir
+l’écho, même affaibli, de ses préférences personnelles.
+On peut conjecturer cependant qu’elle a dû
+soutenir et encourager l’évêque de Genève dans ses
+longues résistances, et que, parmi les devoirs de sa
+charge, les œuvres charitables étaient celles qui coûtaient
+peut-être le moins à l’ardente bonté de son
+cœur. Elle avait littéralement le génie de la charité.
+Il faut lire dans les <i>Mémoires</i> de la mère de Chaugy
+les détails saintement réalistes qu’elle nous donne
+sur l’activité déployée par l’admirable femme pour
+soulager les maux de l’âme et du corps qui lui
+étaient signalés. Il y a notamment une histoire de
+pauvre fille perdue qu’elle a sauvée d’une effroyable
+misère physique et morale et qu’on ne saurait lire
+sans se sentir ému jusqu’aux larmes. Les plaies les
+plus hideuses, les ordures et les odeurs les plus repoussantes,
+les maladies les plus contagieuses, rien
+ne la rebute : son héroïsme, son amour du Christ
+miséricordieux lui fait braver toutes les prescriptions
+de la délicatesse ou de l’hygiène la plus élémentaire.
+Elle a rempli plus d’une page du livre d’or
+de la charité chrétienne.</p>
+
+<p>Au mois de mai ou de juin 1613 mourait à son
+tour, âgé de quatre-vingt quatre ans, le vieux baron
+Guy de Chantal. Assisté du franciscain auquel sa
+belle-fille l’avait confié, il fit une fin repentante et
+chrétienne ; mais il laissait une succession fort embrouillée ;
+et sur le conseil de saint François de
+Sales, la mère de Chantal crut devoir repartir en
+Bourgogne pour régler la situation au mieux des
+intérêts de ses enfants. Son fils, le charmant Celse-Bénigne,
+vint la chercher à Annecy. « Que je suis
+marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu’il
+recevra d’une mère insensible à tout ce qui est l’amour
+naturel ! » écrivait en souriant l’évêque de
+Genève, lequel recommandait bien à « sa fille » de
+n’être pas « si cruelle » et de laisser parler librement
+la nature, « car l’amitié, disait-il, descend plus
+qu’elle ne monte ». Françoise fut confiée à sa sœur
+Marie-Aimée, et M<sup>me</sup> de Chantal, accompagnée de
+son fils, de son gendre, et de la sœur de Châtel, se
+mit en route pour Monthelon. La maîtresse-servante
+était là encore, inquiète sans doute du sort qui lui
+était réservé. La sainte l’embrassa, l’entretint fort
+aimablement, la récompensa largement des services
+qu’elle avait pu rendre ; elle devait emmener
+même à Annecy une de ses filles pour l’y marier fort
+avantageusement. Depuis plusieurs années, on avait
+négligé de faire rentrer rentes et fermages. Installée
+dès le matin après la messe et ses exercices spirituels,
+dans la grande salle du château, la baronne examinait
+tous les comptes, discutant avec les paysans,
+qui admiraient sa « douce force », son équité, sa générosité,
+et, si astucieux, âpres au gain et parfois violents
+qu’ils fussent, finissaient par se rendre à ses
+raisons. Elle se rendit à Bourbilly, qui échut à Celse-Bénigne,
+fit vendre une partie des meubles, ne conservant,
+ainsi qu’à Monthelon, qui revint à Françoise,
+que quelques chambres garnies. Marie-Aimée
+reçut sa part en argent. Et quand tous les comptes
+furent réglés, les dettes payées, de bons fermiers et
+régisseurs installés partout, elle put, au bout de six
+semaines, repartir pour Annecy. Elle eut du reste
+bien soin de se faire adresser régulièrement, jusqu’à
+la majorité de ses enfants, le compte des dépenses
+et revenus des divers domaines, et de loin elle administra
+si bien la fortune de sa famille, qu’elle la
+doubla en quelques années.</p>
+
+<p>A son retour à Annecy, elle tomba très gravement
+malade. Miraculeusement sauvée par saint François
+de Sales qui lui appliqua les reliques de saint Blaise,
+elle reprit en mains toute la conduite de sa maison.
+La communauté s’accroissant, on avait dû quitter,
+l’année précédente, la petite maison de la Galerie,
+devenue trop étroite et qui d’ailleurs était assez malsaine,
+pour une maison plus grande située à l’intérieur
+de la ville. Celle-ci devenant trop petite à son
+tour, on résolut de construire un véritable monastère.
+La duchesse de Mantoue, fille du duc de Savoie,
+accepta d’en être la protectrice ; le duc et son
+fils favorisèrent de leur mieux la fondation nouvelle,
+laquelle rencontra beaucoup d’obstacles et se heurta
+à toute sorte d’oppositions locales. Les travaux n’en
+furent pas moins activement poussés, et à la fin de
+1614, vingt-six visitandines, — dix-huit professes, et
+huit novices, — purent s’installer dans leur définitive
+demeure. Le premier monastère d’Annecy, qui
+porte le nom de la <i>Sainte Source</i>, conserve depuis
+trois siècles l’esprit et les traditions de la Visitation
+naissante et par sa douce influence il a puissamment
+contribué à les perpétuer sans altération dans toutes
+les maisons de l’ordre.</p>
+
+<p>Cependant la réputation de la congrégation nouvelle
+commençait à se répandre au dehors. Un essai
+malheureux d’une fondation rivale, la congrégation
+de la Présentation, ayant eu lieu à Lyon, l’archevêque,
+Mgr de Marquemont écrivit à saint François
+de Sales pour lui demander des religieuses
+qui l’aideraient à fonder une maison sur le modèle
+de celle d’Annecy. L’évêque de Genève y consentit
+avec joie, mais il tint à envoyer à son confrère
+« la crème de sa congrégation », la mère de Chantal,
+« la plus aimée mère qui soit au monde »,
+les mères Marie-Jacqueline Favre, Marie-Péronne de
+Châtel, Marie-Aimée de Blonay, Marie-Élisabeth de
+Gouffier. Elles étaient toutes, surtout la mère de
+Chantal, désolées de le quitter ; il les accompagna
+jusqu’au delà des portes de la ville, leur prodiguant
+les plus tendres bénédictions qui les faisaient fondre
+en larmes. Ce fut le 26 janvier 1615 qu’elles partirent
+d’Annecy sous la conduite du vicaire général
+de Lyon, qui était venu les chercher en carrosse.</p>
+
+<p>Les débuts de la Visitation de Lyon auraient été
+assez faciles, si Mgr de Marquemont n’avait pas
+voulu modifier l’organisation qu’avait fait adopter
+saint François de Sales. Il interdit la visite des
+pauvres, prescrivit la clôture, exigea des vœux solennels
+et insista pour que la Visitation, qu’il voulait
+débaptiser, et appeler la Présentation, de simple
+« congrégation » qu’elle était jusqu’alors, fût constituée
+à l’état d’ordre religieux véritable, — de
+« religion », comme on disait alors, — sur le modèle
+des ordres féminins existants. Entre le dogmatique
+archevêque de Lyon et le doux, le conciliant
+évêque de Genève, il y eut de nombreux échanges
+de visites, de lettres, de mémoires. Sur la plupart
+des points en discussion, saint François de Sales finit
+par céder, et, en 1617, l’ordre nouveau put recevoir
+son régime définitif.</p>
+
+<p>Au bout de neuf mois, saint François de Sales
+avait rappelé la mère de Chantal auprès de lui. De
+Moulins, de Grenoble et de Bourges on lui écrivait
+pour réclamer des visitandines. « Nos basses et
+petites violettes sont désirées en plusieurs jardins,
+écrivait-il. Revenez donc, ma chère mère, pour tirer
+d’ici ces plantes de bénédictions et les transplanter
+ailleurs. » Il avait d’ailleurs besoin d’elle pour
+l’aider à rédiger les règles et constitutions de l’institut,
+pour diriger et dresser les novices qui, de plus
+en plus nombreuses, se présentaient au monastère
+d’Annecy. Souffrante, presque toujours au lit, elle
+n’en déploie pas moins une activité considérable,
+veillant à tout, songeant à tout, voyant les choses de
+très haut et, en même temps, descendant au dernier
+détail. C’est un chef, mais le plus attentif, le plus
+dévoué, le plus tendre des chefs. Les lettres qu’elle
+écrit, en courant, et presque toujours, « à perte d’haleine »,
+à ses religieuses, n’ont peut-être rien de
+très littéraire ; elles n’ont pas, en tout cas, la grâce
+fleurie et le « vermeil riant » de celles de saint
+François de Sales. Mais elles sont bien mieux que
+« littéraires » : elles ont le mouvement et elles ont
+la vie. Fond et forme, cela court droit au but. Et
+quelle chaude cordialité elles respirent ! On y sent
+une âme qui se donne, un cœur débordant d’affection
+spirituelle et humaine tout ensemble. Comme
+elle les aime, ses chères religieuses, en Dieu, assurément,
+mais aussi, pour elles-mêmes, individuellement !
+Pour leur exprimer sa tendresse, les mots
+câlins, délicieux, comme en savent trouver les
+mères, se pressent sous sa plume. A la mère Favre :
+« Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur toute
+parfaitement aimée, ma petite. » « Ma chère sœur,
+ma mie. » A la mère de Bréchard : « Certes, si je
+vous tenais, je vous embrasserais <i>bien serrée</i> pour
+vous mortifier. » A la même : « Je ne pensais pas
+vous tant écrire ; mais c’est notre coutume quand
+nous nous parlons, nous ne savons finir, aussi êtes-vous,
+ma très chère Sœur que j’aime uniquement. »
+« Mes filles chèrement aimées », « ma fille toute
+chère », « ma vraie fille tout uniquement chère »,
+voilà quelques-unes de ses formules. Et comme l’on
+sent que ce ne sont pas simples formules, et qu’elle
+voudrait faire dire aux mots plus de choses qu’ils
+n’en peuvent exprimer ! Cette femme au grand
+cœur se trahit dans ses effusions verbales : elle aime
+à aimer et à être aimée : son grand moyen de domination
+et de séduction, c’est son immense amour des
+âmes.</p>
+
+<p>Parmi tous ces êtres qu’elle chérit, il en est un
+qu’il faut mettre à part, parce qu’il est « tout son
+bien spirituel en Jésus-Christ », c’est l’évêque de
+Genève. En quels termes émus, profonds, tendrement
+recueillis elle parle de lui ou s’adresse à lui !
+Il est « l’unique trésor de son cœur ». « Mon très
+cher Seigneur, écrit-elle à la sœur de Bréchard, vous
+dira toutes nos nouvelles, et vous continuerez à
+baiser sa chère bénite main <i>que j’aime tant</i>, toutes
+les fois qu’il ira chez vous. Hélas ! qu’est-ce qu’il y
+a au monde de comparable à ce tant digne Père ?
+<i>Vous êtes bien heureuse de le voir de vos yeux</i>, et
+je me console en ce bonheur, attendant que j’en
+jouisse moi-même. » Une autre fois : « Ma très
+chère amie, je vais tous les jours plus découvrant
+l’incomparable grâce que Notre-Seigneur nous a
+faite de nous avoir rangées, soumises et remises à ce
+trésor de sainteté, mon très digne, très unique et
+très aimé Père. Je vous prie, ne cessons jamais d’en
+remercier, louer et aimer cette souveraine bonté.
+Oh ! quelle grâce ! Dieu nous en fasse jouir longuement
+et saintement ! Vrai Dieu, ma mie ! comme je
+la ressens et l’estime ! mais aussi comme je chéris
+ce seigneur ! <i>Qui le comprendra ?</i> » Et encore :
+« Enfin vous avez trouvé que le cœur de mon Père
+est un cœur qui n’a point d’égal que soi-même en
+amour plus que paternel… De vrai, ce Seigneur est
+tout admirable en sa bonté, en sa confiance ; mais,
+comme vous me dites, l’on ne peut écrire à ce
+sujet. » Quand elle lui écrit directement à lui-même, — car
+on nous a heureusement conservé quelques-unes
+de ses lettres, — la chaleur de sa tendresse, la
+ferveur de sa reconnaissante admiration percent à
+toutes les lignes : « Notre bon Sauveur vous comble
+de ses très douces bénédictions, lui mandait-elle un
+jour, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et
+très honoré Seigneur, <i>que j’aime de toutes mes
+forces</i> ! » « Bonsoir, mon très cher Père, <i>tout uniquement
+et chèrement bien-aimé</i>. » Tendresse singulière
+où presque tous les sentiments que peut
+éprouver un cœur féminin se sont donné rendez-vous,
+mais transposés dans l’ordre surnaturel.
+Comme une mère, comme une sœur, comme une
+fille, comme la plus dévouée et la plus tendre des
+amies, elle veille sur sa santé et sur son travail ; elle
+le supplie de ne pas trop se surmener et se mortifier,
+de ménager ses forces pour son œuvre, pour
+la composition de ce <i>Traité de l’amour de Dieu</i> qui
+lui tient au cœur plus que tout le reste et dont elle
+attend un bien extraordinaire ; elle recommande
+avec instance qu’on le dérange et qu’on l’importune
+le moins possible ; elle-même s’interdit de lui
+écrire ou de l’entretenir aussi souvent et aussi longuement
+qu’elle le souhaiterait. Comme il ne cesse
+de le lui rappeler, ils vivent tous deux de la même
+vie intérieure : leurs deux âmes sont fondues dans
+« l’unité » de l’amour divin.</p>
+
+<p>Sa vie nouvelle, ses nouveaux devoirs ne font pas
+oublier à sainte Jeanne de Chantal qu’elle est mère,
+mère très attentive, très inquiète et très tendre.
+Celse-Bénigne et Françoise lui donneront bien des
+préoccupations ; Marie-Aimée ne lui donnera que
+des joies. Fort jolie, aimable et douce, extrêmement
+pieuse, la « petite baronne » de Thorens ressemblait
+à sa mère. L’évêque de Genève, qui l’aimait fort,
+et qui la considérait comme « une âme choisie »,
+lui servait de père spirituel. Quand son mari, colonel
+d’un régiment du duc de Savoie, partait pour l’armée,
+elle venait au monastère d’Annecy, où elle
+avait sa petite cellule. « Tous les matins, raconte la
+mère de Chaugy, lorsque l’on sonnait l’oraison, elle
+se mettait sur le seuil de la porte de sa chambre
+pour donner le bonjour à sa chère mère. Mais
+comme c’était le temps où il était défendu de parler,
+celle-ci, sans dire un mot, le lui rendait en silence
+par un regard aimable et un petit enclin de
+tête. »</p>
+
+<p>En 1617, la guerre ayant éclaté entre le duc de
+Savoie et l’Espagne, Thorens dut rejoindre son régiment.
+Il avait quitté sa jeune femme avec larmes, en
+proie à de sombres pressentiments. Au bout de trois
+semaines, il était emporté par une fièvre pestilentielle.
+Grande désolation à Annecy. « Grandement
+ému », saint François de Sales se rendit au monastère
+pour y porter la funèbre nouvelle. Il demanda
+la mère de Chantal. Celle-ci, qui aimait son gendre
+comme un fils, atterrée et tremblante, ne put prendre
+sur elle d’avertir sa fille. Mais elle eut pourtant la
+force, devant la pauvre jeune femme, de contenir
+son émotion, d’affecter un visage serein, se contentant,
+au cours de la conversation, de prêcher discrètement,
+et sans préméditation apparente, l’entier
+abandon à la volonté divine. Le lendemain matin,
+en confession, aux discours pleins de ménagement
+que lui tint le saint évêque, Marie-Aimée devina,
+plus qu’on ne lui révéla, l’atroce vérité. Aux sanglots
+qu’elle poussa, la mère de Chantal, qui était
+à la porte, accourut pour la soutenir. Mais la douleur
+fut la plus forte et elle-même tomba évanouie
+à son tour. A genoux, tout en larmes, saint François
+de Sales se préparait au divin sacrifice qu’il allait
+offrir pour le cher disparu.</p>
+
+<p>Revenues à elles, les deux malheureuses femmes
+entendirent la messe dans la sacristie. Les gémissements,
+les paroles entrecoupées de Marie-Aimée faisaient
+peine à entendre. A la communion, soutenue
+par sa mère, elle s’approcha de la sainte table, et
+fit secrètement un vœu de chasteté perpétuelle. Plus
+calme désormais, sa douleur ne s’apaisait pas. Elle
+redoubla de piété, d’austérité, vécut comme une véritable
+religieuse. Elle était enceinte. Le fils dont
+elle accoucha avant terme ne vécut que pour recevoir
+le baptême des mains de sainte Chantal. La
+pauvre jeune veuve, qui se sentait mourir, dicta son
+testament, et, au milieu des pleurs de tous les siens,
+« demanda en toute humilité de prendre le saint
+habit de la Visitation ». On lui mit l’habit de novice ;
+saint François de Sales lui donna l’extrême-onction,
+reçut ses vœux solennels et lui mit le voile
+noir et la croix d’argent. Elle souffrait beaucoup,
+prononçait les paroles les plus touchantes, consolait
+sa mère dont la douleur était déchirante. Enfin elle
+expira, en prononçant par trois fois le nom de Jésus.
+Elle n’avait pas vingt ans. Sainte Chantal eut encore
+la force de lui fermer l’un des deux yeux, tandis que
+l’évêque lui fermait l’autre ; puis elle tomba évanouie.
+Saint François de Sales ne put en supporter
+davantage. Il se fit conduire à Belley, auprès de son
+ami Mgr Camus. Celui-ci, gagné par son émotion,
+pleura avec lui, le réconforta de son mieux. Un peu
+rasséréné, le saint repartit pour Annecy, et bien
+vite se rendit au couvent.</p>
+
+<p>Très abattue, la mère de Chantal se rongeait
+d’inquiétude ; elle craignait de n’avoir pas baptisé
+selon les règles son petit-fils. Rassurée par son
+grand ami, elle tomba dans un morne silence. Absorbée
+par une douloureuse idée fixe, perpétuellement
+absente, elle filait sa quenouille sans rien dire.
+Bien que « son esprit demeurât tout plein de douceur
+et de suavité dans la soumission à la volonté
+divine », bien qu’elle pût dire « de toute son âme,
+en paix et en douceur » : « Dieu soit loué de nous
+avoir donné une telle enfant, et de l’avoir attirée à
+soi si heureusement », elle ne pouvait s’empêcher de
+déclarer : « Je vois et je sens combien cette fille était
+véritablement l’enfant parfaitement aimée de mon
+cœur, combien elle le sera toujours, et avec justice,
+ce me semble. » Et, toujours scrupuleuse, elle ajoutait :
+« Il me semble que je devrais me retrancher
+de tant parler de feu notre pauvre petite ; car le
+contentement que j’y prends me laisse toujours de
+l’attendrissement, mon père, mon unique père, et
+tout ce que vous savez que vous m’êtes. » De retranchement
+en retranchement, elle tomba gravement
+malade. On crut qu’elle allait mourir. Saint François
+de Sales l’administra et plaça sur ses lèvres des
+reliques de saint Charles Borromée, qu’on venait
+de canoniser. Instantanément guérie, elle put reprendre,
+au bout de quelques jours, le cours de ses
+occupations ordinaires. Comme toutes « les âmes
+vraiment royales », elle avait converti sa douleur en
+sainteté.</p>
+
+<p>Une autre fille lui restait, Marie-Françoise, qu’on
+appelait Françon dans l’intimité. Françon ne ressemblait
+guère à Marie-Aimée. Françon était une
+Rabutin : le sang chaud, l’humeur indépendante,
+hautaine et caustique de sa race revivaient en elle.
+Elle séduisait et elle inquiétait tout ensemble : elle
+inquiétait surtout sa mère, qui disait d’elle : « Elle
+me sert d’épine. » « Elle était, dit un contemporain,
+gaie, enjouée, bien faite, toute d’esprit et de
+feu ; un air grand, des manières agréables ; elle
+n’avait pas ces traits fins et délicats qui charment,
+mais elle avait je ne sais quoi de noble et de bien
+fait qu’on admire. Enfin, elle avait de quoi éblouir
+les autres et s’aveugler elle-même. » Sa mère aurait
+souhaité faire d’elle une visitandine. Elle l’avait
+emmenée dans son couvent, où elle lui avait aménagé
+une cellule à côté de la sienne : les religieuses,
+les jeunes novices surtout, ses compagnes de jeu,
+raffolaient de cette espiègle enfant dont les rires
+sonores, les oiseaux, les écureuils remplissaient la
+sainte maison d’une jeune et franche gaîté ! Choyée
+par tout le monde, même par François de Sales, qui
+était son confesseur et son directeur de conscience,
+Françon n’était point malheureuse. « Chaque matin,
+nous dit-on, elle se levait de bonne heure et
+allait <i>en sautillant</i> devant l’avant-chœur au-devant
+de sa sainte mère, qui descendait à l’oraison. La
+bienheureuse, d’un air gracieux, la caressait un peu,
+et lui donnait sa bénédiction en silence ; puis la
+jeune enfant s’en allait satisfaite. » Elle avait, à la
+rencontre, de vifs accès de piété et des élans d’ascétisme :
+à quinze ans, ayant la fièvre, elle se faisait
+apporter des orties pour se donner la discipline.
+Mais, avec l’âge, cette belle ferveur tomba, et François
+de Sales, tout le premier, dut bien se rendre
+compte que Françon n’était point faite pour le
+cloître. Elle vit le monde, l’aima et en fut aimée.
+La toilette, les conversations et les distractions mondaines,
+la lecture des romans, tout cela lui fit un
+peu oublier qu’elle était la fille d’une sainte. Au
+sortir du couvent, elle allait dans une maison amie
+compléter sa parure. « Françon, lui disait en souriant
+l’évêque de Genève, je suis bien assuré que
+ce n’est pas votre mère qui vous a ainsi habillée » ;
+et quand il lui voyait la gorge trop découverte, il
+lui donnait des épingles pour fermer son mouchoir.
+« Sa jeunesse lui fait du bruit », eût-il dit volontiers
+d’elle, comme M<sup>me</sup> de Sévigné dira plus tard
+de son propre fils ; et, trop habile manieur d’âmes
+pour ne pas proportionner ses exigences à « la faiblesse
+présente » de sa « bien-aimée fille Françoise »,
+il se bornait à lui demander de dire chaque jour un
+<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> « de bon cœur » : ce qu’elle fit d’ailleurs
+très exactement.</p>
+
+<p>Sa mère songeait à la marier. François de Sales
+s’entremit pour lui faire épouser un de ses jeunes
+amis, M. de Foras, qui lui paraissait présenter toutes
+les qualités requises. L’affaire n’aboutit pas : Françon
+trouva-t-elle le gentilhomme savoyard trop provincial
+ou trop pauvre ? En tout cas, elle n’eut qu’à
+se féliciter de l’avoir rebuté, car, peu après, le prétendant
+évincé s’avisa d’épouser une jeune veuve
+contre la volonté de ses parents, et cette aventure,
+qui fit grand bruit, le conduisit en prison. L’année
+suivante, un autre parti se présenta, qui eut tout de
+suite l’agrément de M<sup>me</sup> de Chantal. Antoine de
+Toulonjon, d’une grande famille de Bourgogne,
+avait quarante-huit ans. C’était un beau soldat, fort
+bien vu à la cour, riche avec cela, de manières
+agréables et nobles : il faisait oublier son âge, si l’on
+en juge par cette lettre de la sainte à sa fille :
+« Certes, je suis bien contente que ce soient vos
+parents et moi qui ayons fait ce mariage sans vous.
+C’est ainsi que se gouvernent les sages. Au reste,
+votre frère, qui a bon jugement, est ravi de cette
+alliance. M. de Toulonjon, il est vrai, a quelque
+quinze ans plus que vous ; mais, mon enfant, vous
+serez bien plus heureuse avec lui que d’avoir un
+jeune fou, étourdi, débauché, comme sont les jeunes
+gens d’aujourd’hui. Vous épouserez un homme qui
+n’est rien de tout cela, qui n’est point joueur, qui
+a passé sa vie avec honneur à la cour et à la guerre,
+qui a de grands appointements du roi. Vous n’auriez
+pas le bon jugement que je vous crois si vous ne
+le receviez avec cordialité et franchise. Je vous en
+prie, ma fille, faites-le de bonne grâce, et soyez
+assurée que Dieu a pensé à vous. » M<sup>me</sup> de Chantal
+tenait fort à ce mariage, mais elle « craignait l’irrésolution
+de sa fille », ou plutôt encore son humeur
+indépendante et capricieuse. « Pour Dieu, ma mie,
+lui écrivait-elle, ne vous laissez préoccuper par aucune
+sorte de niaiseries, ni vaines appréhensions et
+considérations ; laissez-vous faire, car votre bonheur
+nous est plus cher qu’à vous-même. » Françon se
+laissa faire. En dépit des vingt-sept ans qu’il avait
+bel et bien de plus qu’elle, M. de Toulonjon sut lui
+plaire sans doute. Très épris apparemment, il ne
+négligea rien de ce qui pouvait être agréable à la
+jeune fille, prodigua les bijoux et les cadeaux, et il
+fallut que la mère rappelât sa fille à la simplicité, lui
+conseillât de « ménager discrètement et sagement »,
+et exprimât très fermement le désir qu’on « épousât
+sans bruit ». « Il irait de ma réputation encore, déclarait-elle ;
+car, étant ma fille, vous êtes plus
+obligée à la discrétion et modestie. »</p>
+
+<p>Le mariage eut lieu à Paris le 12 juin 1620.
+Comme la plupart des destinées humaines, il ne fut
+pas exempt d’épreuves, — de sept enfants, deux seulement
+survécurent, — mais il fut heureux. Toulonjon
+était souvent à la guerre, et sa femme vivait alors
+dans l’austère château d’Alone ; mais elle parut
+quelquefois à la cour, et elle y eut des succès qui
+ne laissèrent pas d’inquiéter M<sup>me</sup> de Chantal. Sans
+lui obéir toujours, Françoise aimait pourtant bien
+sa sainte mère et la vénérait profondément. En 1622,
+cette dernière était venue à Alone au moment où
+l’on venait de recevoir les plus mauvaises nouvelles
+de Toulonjon, très grièvement blessé au siège de
+Négreplisse : folle de terreur, cette mauvaise tête
+de Françon se traîna à genoux au-devant d’elle, la
+suppliant d’intercéder par ses prières, pour que Dieu
+lui conservât son mari. Toulonjon guérit en effet et
+put reprendre le cours de sa vie guerrière et des vaillants
+services qui lui valurent la faveur royale. Et
+Françon recommence de plus belle à désoler et,
+parfois, à scandaliser sa mère. Elle se plaint d’avoir
+trop d’enfants ; elle se plaint que son oncle, l’archevêque
+de Bourges, veuille laisser toute sa fortune à
+son frère Celse-Bénigne ; quand Celse-Bénigne
+meurt à l’île de Ré, elle proteste, au détriment de
+sa « pauvre petite » nièce, — la future M<sup>me</sup> de Sévigné, — contre
+le règlement de la succession ; et
+quand elle s’attire de sa mère, par son âpreté chicanière,
+de vertes répliques, elle boude.</p>
+
+<p>Enfin, la trentaine passée, après une retraite faite
+à la Visitation d’Autun, elle s’amende : les rapports
+entre la mère et la fille deviennent plus tendres et
+plus confiants. Quand Toulonjon meurt à Pignerol
+en 1633, la chaude et pieuse tendresse maternelle
+devient pour la jeune veuve l’unique refuge. Elle
+passe tout un hiver à Annecy, puis regagne son manoir
+d’Alone. C’est là, dans la retraite, que s’écoula
+tout le reste de sa vie, qui fut longue et aussi austère
+que le début en avait été brillant et agité :
+l’éducation de ses deux enfants, le soin parcimonieux
+donné à ses affaires, les bonnes œuvres absorbèrent
+tout son temps. La vertu sympathique et
+rayonnante de sa mère semble lui avoir toujours
+un peu manqué.</p>
+
+<p>Si préoccupée qu’elle fût parfois de sa fille, sainte
+Chantal l’était encore davantage de son fils. Celui-ci,
+Celse-Bénigne, était charmant. Il séduisait littéralement
+tous ceux qui rapprochaient : son grand-père,
+le président Frémyot, son oncle, l’archevêque
+de Bourges, raffolaient de lui et lui passaient jusqu’à
+ses défauts ; je soupçonne même sa mère, qui,
+certes, ne s’aveuglait pas sur son compte, d’avoir eu
+pour lui, tout au fond du cœur, une secrète préférence.
+Beau cavalier, plein d’allant, de grâce et de
+mordant, — comme tous les Rabutin, — spirituel
+et hardi, d’une bravoure à toute épreuve, il était allé
+de trop bonne heure à la cour du jeune roi
+Louis XIII, et il y avait eu les succès les plus flatteurs.
+Il plaisait au roi ; il plaisait aux femmes ; on
+ne comptait plus ses duels et ses bonnes fortunes.
+M<sup>me</sup> de Chantal gémissait au fond de son couvent.
+« L’âme de votre cousin, écrivait-elle à son neveu,
+me donne une affliction de désolation et en suis si
+infiniment touchée que je ne sais où me tourner,
+sinon du côté de la divine Providence, et là, abîmer
+toutes mes volontés, renonçant même entre ses
+mains le salut et l’honneur de <i>cet enfant à demi
+perdu</i>. Oh ! douleur et affliction incomparables,
+mon très cher neveu ! Il n’y en a quasi point
+d’égale. Si je n’étais arrêtée d’une violente fièvre
+quarte, je fusse déjà partie pour l’aller ôter de là où
+il est. Je lui mande qu’il me vienne trouver… Je
+ne puis passer outre, tant les larmes m’aveuglent,
+et la douleur de toutes parts me saisit. » Celse-Bénigne
+vint à Annecy en 1618, et, suivant son
+habitude, enjôla tout le monde, jusqu’aux visitandines.
+Sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle
+et le faire entrer au service du duc de Nemours.
+François de Sales s’y employa de son mieux, mais
+sans succès. « La maison du prince était un monastère »,
+et elle dut sembler bien provinciale et bien
+morose au brillant échappé de la cour de France.
+« Il est bon, disait sa mère et a de bons mouvements,
+mais la jeunesse l’emporte. » Elle l’emporta
+loin d’Annecy.</p>
+
+<p>Il rentre donc à Paris, et la vie de fêtes, de plaisirs,
+de duels recommence de plus belle. Celse-Bénigne
+a pour amis Montmorency-Bouteville, Chalais,
+Toiras, les plus turbulents d’entre tous ces
+jeunes gens qui entourent le roi, et qui se moquent
+avec insolence des sévères prescriptions du tout-puissant
+cardinal. Il va combattre, avec sa bravoure
+habituelle, les huguenots assiégés dans Montauban.
+M<sup>me</sup> de Chantal craint pour sa vie, mais elle craint
+plus encore pour son âme, qu’elle recommande instamment
+aux prières de ses religieuses : elle voudrait
+fixer ce mauvais sujet qui lui est une croix
+perpétuelle, et elle songe à le marier. Plusieurs années
+durant, elle multiplie les recherches et les
+démarches infructueuses. Enfin, en 1623, elle réussit
+à lui faire épouser Marie de Coulanges, la fille d’un
+conseiller d’État, secrétaire des finances. La jeune
+fille était riche, aimable, pieuse, extrêmement
+douce : M<sup>me</sup> de Chantal l’aima de tout son cœur ;
+mais, si enchantée qu’elle fût de ce mariage, elle ne
+voulut pas y assister, quoiqu’on l’en priât instamment,
+afin de ne pas donner l’exemple d’une dérogation,
+même légitime, aux règles de la vie religieuse.</p>
+
+<p>Cette trop courte union fut très heureuse.
+Mais l’incorrigible Celse-Bénigne ne tarda pas à
+faire des siennes. Le jour de Pâques, il quitta l’église
+pour aller assister Bouteville dans une affaire d’honneur.
+Les édits contre le duel étaient très sévères. Les
+prédicateurs fulminèrent contre les duellistes, et le
+Parlement de Paris les condamna à être pendus.
+Chantal dut se réfugier à Alone, plongeant tous les
+siens dans l’inquiétude et l’affliction. L’orage passé,
+il put reparaître sans danger à la cour. Mais le terrible
+cardinal ne souffrait pas qu’on le raillât ou
+qu’on lui désobéît. Chalais, Bouteville montèrent sur
+l’échafaud. A l’attitude du roi, Celse-Bénigne sentait
+que la disgrâce était proche. Pour l’éviter, il
+alla rejoindre son ami Toiras qui s’était enfermé
+dans l’île de Ré pour repousser l’attaque de la
+puissante flotte anglaise que les protestants de
+La Rochelle avaient appelée à leur secours. Le
+22 juillet 1627, dans un sanglant combat, après
+des prodiges de valeur, il tomba, percé de vingt-sept
+coups de piques : il avait trente et un ans.</p>
+
+<p>Il fallait apprendre la douloureuse nouvelle à la
+mère de Chantal qui ne cessait de trembler pour la
+vie et pour l’âme de son fils : elle lui avait écrit
+de très belles lettres qui l’avaient préparé à une fin
+très chrétienne ; de toutes parts, elle faisait prier pour
+lui. Un jour, après la messe, l’évêque de Genève,
+Jean-François de Sales, frère et successeur de saint
+François, la fait appeler au parloir : « Ma Mère, lui
+dit-il, nous avons des nouvelles de guerre à vous
+dire ; il s’est donné un rude choc en l’île de Ré ; le
+baron de Chantal, avant que d’y aller, a ouï messe,
+s’est confessé et communié. — Et enfin, Monseigneur,
+dit cette digne mère, il est mort ! » Le bon
+prélat se mit à pleurer, sans pouvoir répondre une
+seule parole, et ce fut un gémissement universel
+dans le parloir. » Seule tranquille parmi tous ces
+sanglots, à genoux, les mains jointes, les yeux levés
+au ciel, sainte Chantal pleurait doucement, et elle
+disait (ce sont ses propres paroles, que la mère de
+Chantal a immédiatement transcrites) : « Mon Seigneur
+et mon Dieu, souffrez que je parle pour donner
+un peu d’essor à ma douleur ; et que dirai-je,
+mon Dieu, sinon vous rendre grâces de l’honneur
+que vous avez fait à cet unique fils de le prendre
+lorsqu’il combattait pour l’Église romaine ? » Puis
+elle prit un crucifix et baisant les deux mains
+clouées sur la croix : « Mon Rédempteur, dit-elle,
+je reçois vos coups avec toute la soumission de mon
+âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les
+bras de votre infinie miséricorde. » « O mon cher
+fils, ajouta-t-elle, que vous êtes heureux d’avoir
+scellé par votre sang la fidélité que vos aïeux ont
+toujours eue pour l’Église romaine ! En cela je
+m’estime bien heureuse, et rends grâce à Dieu d’avoir
+été votre mère. » Et enfin elle se tourna vers la
+mère de Châtel, et elles dirent ensemble un <i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i>.</p>
+
+<p>Après quoi, étant sortie du parloir, elle alla prier
+longuement devant le Saint-Sacrement, « jusqu’à
+ce que la supérieure la priât d’aller prendre
+un peu de nourriture : ce qu’elle fit, se
+levant de sa prière toute tranquille et toute
+résignée. Elle se mit à la suite des exercices
+religieux et à poursuivre les affaires commencées,
+comme si de rien n’eût été. » Mais, si résignée
+qu’elle fût, si heureuse même que son fils
+ne fût pas mort en duel, mais au service de l’Église,
+la nature reprenait ses droits. Son silence et son accablement
+« faisaient peur pour sa vie ». En récréation,
+les yeux fermés, elle filait sa quenouille sans
+dire un mot, comme absente. Elle avait peine, disait-elle,
+à monter toute seule « où Dieu la tirait » ;
+et elle mit quelque temps à retrouver son équilibre
+intérieur et l’entière sérénité de son âme. Elle n’y
+parvint qu’en prenant encore sur elle la douleur des
+autres, celle de son frère l’archevêque, celle de sa
+belle-fille, et en leur prodiguant les consolations de
+son ardente foi chrétienne.</p>
+
+<p>Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq
+ans après son mari, la jeune veuve de Celse-Bénigne
+mourait à son tour, laissant une « pauvre petite
+fille » qui allait être M<sup>me</sup> de Sévigné. La mère de
+Chantal fut profondément affectée de cette mort :
+elle « aimait tendrement » sa belle-fille. « Voilà
+comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous
+tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas. »
+Un mois après, elle apprenait la mort de son
+gendre, M. de Toulonjon, qu’elle aimait beaucoup
+lui aussi. Elle pâlit affreusement : « Voilà bien des
+morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se
+hâtent de gagner le logis éternel. » De ses six enfants,
+de sa bru, de ses gendres, il ne lui restait plus
+que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle
+avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable
+guide et ami saint François de Sales. Elle
+demeurait seule, à soixante ans, vestale douloureuse
+et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu
+frappait à coups redoublés sur cette âme héroïque et
+tendre, comme s’il voulait la détacher entièrement
+de la terre et « l’attirer davantage à lui ». Les enseignements
+et l’exemple du saint évêque de Genève
+avaient bien produit leur fruit. Et si parfois elle
+avait eu quelques doutes ou quelques scrupules, — et
+elle en a eu, — touchant le meilleur emploi de sa
+vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de
+mère et les impérieuses exigences de sa vocation religieuse,
+elle pouvait, au soir de son existence, se
+rendre ce témoignage que lui rendit un jour Celse-Bénigne, — ce
+charmant Celse-Bénigne qui, jadis,
+avait voulu l’écarter du cloître : « J’admire, lui
+écrivait donc ce dernier au lendemain de son mariage,
+j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand
+vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits,
+et que vous auriez pris les soins de nous avancer que
+votre amour maternel et votre non-pareille prudence
+auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas
+pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant
+donné en mon mariage tous les avantages souhaitables
+à ceux de ma condition, de mon âge et de
+mon humeur. »</p>
+
+<p>Le fait est que la mère de Chantal avait su tout
+concilier et mener de front les multiples obligations
+de sa double vie. Si vives et absorbantes qu’aient été
+ses préoccupations familiales, elles n’ont jamais nui
+aux minutieuses charges qu’elle assume ; et, réciproquement,
+sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice
+ne l’empêche nullement de se dépenser
+en lettres, conseils, démarches de toute sorte pour le
+bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade
+et, néanmoins, toujours prodigieusement active,
+on est émerveillé de tout ce qu’elle a pu faire
+tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte enceinte
+d’une pauvre vie humaine.</p>
+
+<p>A peine relevée de la maladie qui avait suivi la
+mort de sa fille Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble
+par saint François de Sales pour y fonder,
+comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison
+de la Visitation. Les voies lui avaient été préparées
+par une fervente chrétienne, la présidente Le Blanc,
+dont la « sainte ardeur » était son œuvre. « Je vous
+prie, lui écrivait saint François, ma très chère
+mère, de préparer doucement nos petites avettes,
+pour faire une sortie au premier beau jour et venir
+travailler dans la nouvelle ruche pour laquelle le
+Ciel prépare bien de la rosée. » Les débuts du nouveau
+monastère furent beaucoup moins rudes que
+ceux du monastère de Moulins, où la mère de Bréchard,
+la fondatrice, avait éprouvé de terribles difficultés.
+Il suffit de quelques jours à la mère de
+Chantal pour tout régler à la satisfaction générale.
+Après avoir assisté, le 8 avril 1618, à la consécration
+solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques
+novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel
+comme supérieure, elle put repartir pour Annecy,
+où son « bien-aimé Père » l’attendait avec quelque
+impatience.</p>
+
+<p>Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du
+pape Paul V qui le déléguait pour ériger la congrégation
+de la Visitation en ordre religieux, sous la
+règle de saint Augustin. Assisté de la mère de
+Chantal, il examina longuement et minutieusement
+les constitutions de l’institut, en arrêta le texte définitif,
+déclarant qu’elles « devaient être à perpétuité
+inviolablement observées et gardées », et, le 16 octobre,
+dans une cérémonie solennelle, la congrégation
+de Sainte Marie était élevée à la dignité d’un
+ordre religieux, contrairement aux intentions premières
+de ses saints fondateurs.</p>
+
+<p>Le lendemain même, la mère de Chantal partait
+pour Bourges, où son frère l’archevêque avait tout
+disposé pour l’érection d’un cinquième monastère.
+Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir
+modérer la ferveur ascétique de la mère de Bréchard.
+A Bourges, on lui fit fête, et bien que la négligence
+des serviteurs de Mgr Frémyot lui « donnât
+souvent matière d’exercer la pauvreté », elle
+trouvait qu’elle était servie avec trop d’appareil :
+saint François de Sales dut calmer ses scrupules à
+cet égard. A Paris, où il était alors, « plusieurs
+bonnes âmes désiraient un établissement de Sainte
+Marie » : tout en prévoyant « des difficultés innombrables »,
+il crut qu’« il fallait seconder leurs
+désirs », et il priait « sa très chère Mère » de venir
+le rejoindre. L’archevêque de Bourges aurait voulu
+garder sa sœur auprès de lui plusieurs années : il
+s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris,
+et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère
+de Chantal « qu’il avait partout défendu qu’on lui
+donnât aucun équipage ». Mais elle, sans se troubler,
+et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui
+ne l’abandonnait jamais : « Monseigneur, lui dit-elle,
+cela n’importe s’il n’y a point d’équipage,
+l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort
+bien à pied. » Retourné par cette réponse, l’archevêque
+lui prêta son carrosse pour la conduire jusqu’à
+Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant comme
+supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset,
+elle s’achemina vers Paris avec quatre professes et
+une novice, n’ayant que dix-neuf <i>testons</i> dans sa
+bourse.</p>
+
+<p>Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore,
+la veille de Quasimodo 1619. Avec raison
+l’évêque de Genève attachait une extrême importance
+à la fondation d’un nouveau monastère de la
+Visitation dans la grande ville bruissante et affairée,
+déjà ouverte aux quatre vents de l’esprit, et où se
+dépensait généreusement l’activité de vaillants ouvriers
+d’une renaissance religieuse : Bourdoise, Bérulle,
+Condren, M. Olier, M. Vincent. Mais la fondation
+n’alla pas toute seule : railleries mondaines,
+calomnies et médisances, méprises et étroitesses ecclésiastiques,
+jalousies de certaines communautés
+religieuses, on n’épargna rien pour décourager saint
+François de Sales et sainte Chantal de leur projet :
+par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur
+patiente et souriante, ils finirent par désarmer
+toutes les hostilités. Au bout de quelques semaines,
+l’orage s’apaisa : le cardinal de Retz donna son
+consentement ; et, le lendemain, 1<sup>er</sup> mai 1619, l’évêque
+de Genève présida la cérémonie d’établissement,
+fit un sermon, exposa le Saint-Sacrement,
+établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui
+sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction
+spirituelle du nouveau monastère. Quatre mois
+après, le 13 septembre, il repartait pour Annecy : la
+mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec
+la mère Angélique, devait rester trois ans sans le
+revoir, et il n’allait la revoir que pour mourir.</p>
+
+<p>Les épreuves allaient fondre sur la communauté
+nouvelle. La maison où l’on s’était logé, au faubourg
+Saint-Michel, était trop petite, incommode,
+placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer
+la remplacer. Grave problème pour des religieuses
+qu’on croyait riches et qui, les aumônes venant à
+manquer, connurent l’extrême pauvreté : la mère
+de Chantal n’avait pas même de linge pour en
+changer. Ses compagnes étant tombées malades, elle
+était seule, avec deux novices, pour suffire à tout ; et
+elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à l’infirmerie,
+et « chantant l’office avec ses deux novices
+l’une voix si forte et soutenante, que l’on eût jugé
+qu’il y avait bon nombre de voix au chœur ». On
+commençait à respirer quand la peste éclata à Paris :
+tout le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était
+plus qu’un désert ; l’herbe poussait haute dans les
+rues. Abandonnée de tous, ne sachant comment
+nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait
+dire son <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> avec larmes devant le Saint-Sacrement,
+implorant le pain quotidien. L’hiver venu, la
+misère redoubla : on n’avait pas de sièges, et il fallait
+s’asseoir par terre ; on n’avait ni bois, ni couvertures :
+plusieurs religieuses, réduites à coucher au
+grenier sur des fagots, se réveillaient au matin couvertes
+de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa confiance
+dans la Providence, son humilité, et, pour dire
+le mot, sa sainteté, la mère de Chantal soutenait tous
+les courages, et, dans ce complet dénuement, les
+nobles femmes s’estimaient parfaitement heureuses.</p>
+
+<p>Tant de vertus méritaient leur récompense. La
+réputation de la mère de Chantal s’étendait ; des
+novices appartenant aux meilleures familles et aux
+plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une
+d’elles, la sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put
+acquérir les écuries de l’hôtel Zamet, qu’on transforma
+en un monastère. Mais en songeant aux tribulations
+qui avaient précédé cette acquisition, la
+Sainte déclarait « qu’elle avait plus acheté la maison
+de Paris par larmes et prières que par argent ».</p>
+
+<p>Les fondations se multipliaient : à Montferrand,
+à Nevers, à Valence, à Orléans ; et chaque fondation
+nouvelle était, pour la mère de Chantal, un
+nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on
+s’adresse à elle pour les détails d’organisation pratique,
+pour la conduite à suivre en telle ou telle
+délicate conjoncture, pour la direction spirituelle :
+toujours d’accord avec saint François de Sales, elle
+veille à tout, et elle a réponse à tout. Et ses conseils,
+ses prescriptions même les plus rapides sont
+toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus
+tendre affection. Elle veut que chaque supérieure
+« se rende communicative, attrayante et gracieuse
+envers ses filles » ; « il faut, ajoute-t-elle, qu’elles retrouvent
+en nous ce qu’elles ont laissé, que nous
+leur soyons mère, amie, sœur, toutes choses ; car si
+elles n’ont de l’amitié et cordialité de nous, et les
+unes avec les autres, elles seront sans soutien extérieur. »
+Elle-même prêche d’exemple : toute « tracassée »
+qu’elle soit, « accablée d’affaires et d’écritures »,
+elle n’oublie personne, et les plus humbles
+de ses religieuses ont leur part dans les salutations,
+affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son
+cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le
+nombre de ses enfants.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris
+qu’ailleurs, elle songe à quitter la maison dont la
+fondation lui a coûté tant de peine. Une maladie la
+retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait
+procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit
+des instances dont elle est l’objet de la part des
+trente-quatre religieuses qu’elle laisse, en dépit du
+froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut une
+scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait.
+La mère de Chantal prononça de fortes, tendres et
+pieuses paroles qui nous ont été conservées. « Adieu,
+mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous laisse
+sans vous laisser ; je vous donne de très bon cœur
+ma bénédiction, au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit. » Et elle embrassa toutes les sœurs qui
+l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses
+l’attendaient.</p>
+
+<p>Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait
+la mère Angélique. Celle-ci, après avoir réformé
+le monastère de Port-Royal, dont elle était
+abbesse, entreprenait la réforme du couvent de Maubuisson.
+Elle s’était profondément attachée à saint
+François de Sales et à la mère de Chantal, qu’elle
+vénérait comme de saints personnages. L’évêque de
+Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très
+belles lettres, disait d’elle « qu’elle n’avait point
+le cœur, l’esprit ni le courage de son sexe, tellement
+il lui trouvait une âme généreuse et relevée au service
+de Dieu ». Elle aurait voulu quitter son abbaye
+et entrer à la Visitation. M<sup>me</sup> de Chantal, qui avait
+pour elle une vive affection, appuyait fort ce dessein.
+Saint François de Sales hésitait beaucoup ;
+finalement, il proposa d’en référer à Rome ; mais
+comme il mourut sur ces entrefaites, l’affaire en
+resta là. La mère Angélique demeura la grande
+abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à
+saint François de Sales dans la direction de cette
+« âme d’insigne et extraordinaire vertu ».</p>
+
+<p>En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et
+ses cinq compagnes allèrent en pèlerinage à Pontoise,
+sur le tombeau de la bienheureuse Marie de
+l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans,
+puis à Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la
+sainte passait, elle usait de son autorité temporelle
+et spirituelle pour réformer les abus ou les imperfections
+qui s’étaient glissés dans la vie matérielle
+ou religieuse des divers monastères, pour rappeler à
+la stricte observance de la règle, pour ranimer la
+piété, exalter les courages. A tout le monde elle
+communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à
+Alone, auprès de sa fille Françoise, où elle attendit
+les sœurs que saint François de Sales devait lui envoyer
+d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une
+maison à Dijon.</p>
+
+<p>A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très
+partagés touchant l’opportunité d’accueillir les filles
+de la Visitation. Tandis que, dans les milieux populaires,
+où le nom et la réputation de la fille du président
+Frémyot étaient très répandus, on souhaitait
+passionnément leur venue, le Parlement et, en tête,
+son premier président Brûlart, faisait une sourde et
+parfois violente opposition. Deux humbles filles, Marie
+Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le
+roi, obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées
+par une riche veuve, la présidente Le Grand,
+firent lever les derniers obstacles. Au mois d’avril
+1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal
+arriva dans la vieille ville où, cinquante ans plus
+tôt, elle était née, le menu peuple lui fit une réception
+triomphale. Marchands et artisans avaient
+d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus
+dans les rues, manifestant une joie extraordinaire.
+« On n’entendait ni l’on ne sentait rouler
+le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le portassent
+à bras ; aussi demeura-t-on beaucoup de
+temps à faire bien peu de chemin, n’étant pas possible
+de fendre la presse. » Enfin, l’on arriva dans
+la petite maison louée qui devait servir de monastère :
+« Ce nouveau monastère, dit Jeanne en y
+entrant, est destiné à honorer la vie cachée de Jésus,
+Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth. »
+Nombre de personnes de la ville vinrent lui rendre
+leurs devoirs. Sur le soir, plus de deux cents villageois
+et villageoises des environs vinrent lui souhaiter
+la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche
+qu’elle fit venir les sœurs dans une grande
+cour et, — geste charmant qui la peint tout entière, — elle
+les fit dévoiler pour accueillir plus cordialement
+ces rustiques visiteurs. Elle les « caressa fort »,
+leur adressa quelques pieuses paroles, et dut leur
+donner sa bénédiction, « car ils se mirent à genoux et
+ne voulurent point se lever qu’elle ne la leur eût
+baillée ». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet,
+évêque de Langres, vint faire l’établissement.
+La mère de Chantal venait de réaliser l’un de ses
+plus chers désirs.</p>
+
+<p>Bientôt les novices se présentèrent : Claire Parise,
+qui avait si bien su déjouer les manœuvres hostiles
+du Parlement ; la présidente Le Grand, dont les
+soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et
+d’humiliations ; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une
+riche parente de la mère de Chantal. Celle-ci n’était
+arrivée à Dijon qu’avec quatorze livres, fruit de ses
+économies ; elle avait refusé l’argent que lui avait
+offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent :
+au bout de six mois, elle avait acheté et meublé
+une maison spacieuse, bâti l’église, le chœur et
+la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices,
+pleines de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là,
+saint François de Sales, qui comptait se
+rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon.
+Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la
+mère Favre, et le 28 octobre 1622, elle partait pour
+Lyon.</p>
+
+<p>La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à
+l’évêque de Genève n’avait subi aucune éclipse, et
+l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés terrestres,
+n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes
+les vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté
+des aspirations morales, mais, plus encore
+peut-être, sur des oppositions de tempérament et de
+caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient
+par leurs contrastes mêmes. L’un, doux,
+calme, lent, circonspect, très volontaire, énergique
+et ferme sous ses apparences ondoyantes ; l’autre,
+vive, ardente, franche et directe, très tendrement et
+finement femme sous ses apparences viriles. La psychologie
+de cette amitié, c’est peut-être saint François
+de Sales qui en a donné la plus juste formule
+dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal
+vers la fin de sa vie : « Il n’y a point d’âmes au
+monde, comme je pense, lui disait-il, qui chérissent
+plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout
+à la bonne foi, plus amoureusement que moi ; car il
+a plu à Dieu de faire mon cœur ainsi. Mais néanmoins,
+<i>j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses
+et qui ne sont pas femelles</i> ; car cette si grande tendreté
+brouille le cœur, l’inquiète et le distrait de
+l’oraison amoureuse envers Dieu, empêche l’entière
+résignation et la parfaite mort de l’amour-propre.
+Ce qui n’est point Dieu n’est rien pour nous.
+Comme se peut-il faire que je sente ces choses, <i>moi
+qui suis le plus affectif du monde</i>, comme vous savez,
+ma très chère Mère ? En vérité, je le sens pourtant ;
+mais <i>c’est merveille comme j’accommode tout
+cela ensemble</i>, car il m’est avis que <i>je n’aime rien
+du tout que Dieu</i> et toutes les âmes pour Dieu. »
+Sainte Chantal réalisait pleinement tout son idéal
+d’amitié.</p>
+
+<p>« N’aimer rien du tout que Dieu » : saint François
+de Sales n’en était pas arrivé là du premier
+coup ; mais de très bonne heure il avait conçu que
+tel devait être l’objet de la vie chrétienne ; et ce
+détachement complet de soi-même et des créatures,
+ce parfait dépouillement intérieur, cette « nudité »
+de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de
+prêcher dans ses lettres de direction et ce qu’il a
+pratiqué lui-même avec une admirable constance.
+Au prix de quels sacrifices intimes ? Il nous l’a
+soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer
+qu’une âme profondément « affective » comme la
+sienne ne s’est pas détachée en un jour, ni sans douleur,
+de certaines créatures. « Je le veux bien, Seigneur,
+s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout
+ce qui revêt mon cœur. <i>O Seigneur, non, je n’excepte
+rien, arrachez-moi à moi-même.</i> O moi-même,
+je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur
+me commande de te reprendre. »</p>
+
+<p>Dans cette « voie royale », guidée par lui, sainte
+Chantal l’avait scrupuleusement suivi. « Je suis bien
+aise, lui écrivait-elle en 1616, de ce que vous garderez
+votre solitude, parce qu’elle sera encore employée
+au service de votre cher esprit. Je n’ai pu
+dire <i>notre</i>, car il me semble n’y avoir plus de part,
+<i>tant je me trouve dénuée et dépouillée de tout ce
+qui m’était le plus précieux</i>. » Et elle ajoute, douloureusement :
+« Mon Dieu ! mon vrai Père, <i>que le
+rasoir a pénétré avant !</i> Pourrai-je demeurer longtemps
+dans ce sentiment ? Au moins notre bon Dieu
+me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme
+je le désire… O Dieu ! qu’il est aisé de quitter ce
+qui est autour de nous ! mais quitter sa peau, sa
+chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la moelle,
+<i>qui est, ce me semble, ce que nous avons fait</i>, c’est
+une chose grande, difficile et impossible, sinon à
+la grâce de Dieu. »</p>
+
+<p>Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement
+séparée de « son unique Père », ne recevant
+de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves,
+elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement
+mutuel, cette mort apparente de leur amitié.
+De loin en loin, cependant, cet héroïsme s’attendrit,
+s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la
+sainte, avec son désir d’affection humaine, son besoin
+d’une présence réelle : on sent que le feu sacré
+n’a fait que couver sous la cendre. « Que vous êtes
+heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur
+de saint François, <i>que vous êtes heureux au-dessus
+de tout le reste du monde</i>, de voir toujours les actions
+de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur
+et souverain Maître ; mais faites-en bien votre
+profit… Et si vous avez l’<i>incomparable bonheur</i> de
+le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en mander
+souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que
+vous pourrez, le conjurant par soi-même et <i>par tout
+ce que Dieu a voulu que je lui sois</i>, de faire tout ce
+qui sera possible pour conserver sa santé. » Et au
+saint lui-même : « Il faut encore dire tout ceci :
+c’est que <i>cette unité n’empêche pas que tout le reste
+de l’âme ressente quelquefois une inclination et penchement
+du côté du retour vers vous</i> ; et ne sens ni
+inclination ni affection <i>qu’à cela</i> ; toutefois, je ne
+m’y amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude,
+grâce à Dieu, à cause de cette unité en la pointe de
+l’esprit. Mais quand, par manière d’élire, <i>l’incomparable
+bonheur de me voir à vos pieds</i> et recevoir
+votre sainte bénédiction se passe dans mon esprit,
+<i>incontinent je m’attendris et les larmes sont émues,
+me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu
+me fera cette miséricorde</i>. Mais je me divertis tout
+promptement, et il m’est impossible de rien souhaiter
+pour cela, laissant purement <i>à Dieu et à vous</i>
+la disposition de tout ce qui me regarde. » Que ce
+chaste mélange de scrupules mystiques et de tendresse
+humaine est donc touchant ! Et enfin ce beau
+cri d’humanité : « Vous n’avez point de nouvelles
+à m’écrire, dites-vous ? <i>Eh ! n’avez-vous point quelques
+mots à tirer de votre cœur ? car il y a si longtemps
+que vous ne m’en avez rien dit !</i> Bon Jésus !
+quelle consolation d’en parler un jour cœur à
+cœur ! » Cette consolation devait lui être refusée.</p>
+
+<p>Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait
+pour Avignon. Il avait comme un pressentiment,
+qui lui fut confirmé sur sa route, de sa fin
+prochaine. « Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité »,
+dit-il en les quittant aux visitandines d’Annecy. Il
+s’arrêta à Belley où s’était fondé, deux mois auparavant,
+le treizième monastère de la Visitation. A
+Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère
+de Chantal ; il la pria d’aller visiter les monastères
+de Saint-Étienne et de Montferrand et remit à son
+prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens
+« cœur à cœur ». Quand il fut de retour,
+assiégé par mille audiences, il eut toutes les peines
+du monde à se ménager un peu de liberté pour conférer
+avec « sa très bonne et très chère Mère ». « Ma
+Mère, lui dit-il enfin, nous aurons quelques heures
+libres ; qui commencera de nous deux à dire ce qu’il
+a à dire ? — Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle
+avec vivacité, mon cœur a grand besoin
+d’être revu par vous. — Eh quoi ! ma Mère, reprit-il
+avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs
+empressés et du choix ? Je vous croyais trouver tout
+angélique. » Puis, sachant bien qu’il allait décevoir
+une âme qui lui était pourtant si chère, mais qu’il
+voulait préparer au suprême sacrifice : « Ma Mère,
+nous parlerons de nous-mêmes à Annecy ; maintenant,
+achevons les affaires de notre Congrégation.
+Oh ! que je l’aime, notre petit institut, parce que
+Dieu est beaucoup aimé en iceluy ! » Sans répliquer,
+sainte Chantal mit de côté le mémoire qu’elle avait
+préparé pour exposer l’état de son âme, et prit celui
+qui concernait les affaires de l’institut ; et, quatre
+heures durant, les deux saints réglèrent ensemble
+les questions qui étaient encore en suspens. Après
+quoi, l’évêque de Genève « ordonna » à la mère de
+Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble,
+de Valence et de Belley ; il la pria aussi de passer à
+Chambéry et à Remilly, et lui donna rendez-vous
+à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après
+avoir reçu sa dernière bénédiction.</p>
+
+<p>En route, « il lui prit une grande tristesse et serrement
+de cœur de ce que son Père ne lui avait pas
+voulu permettre de lui parler de son intérieur ;
+mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser
+sur ce qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte
+d’abandonnement d’elle-même à la divine volonté,
+et prenant son livre des Psaumes, elle se mit à chanter
+dans la litière le psaume 26 » : <i lang="la" xml:lang="la">Quoniam pater
+meus et mater mea dereliquerunt me ; Dominus
+autem assumpsit me</i>, « Mon père et ma mère m’ont
+abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection » ;
+et le calme revint dans son âme endolorie.</p>
+
+<p>A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints
+Innocents et priant pour son bienheureux Père, elle
+entendit « une voix très distincte » qui lui dit :
+<i>Il n’est plus.</i> Repoussant l’idée qu’il pouvait être
+mort, et prenant ce mot dans un sens tout mystique,
+elle partit de Grenoble « toute joyeuse » et arriva
+à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel Favre
+qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui
+apprît la funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois,
+elle se dit « en peine que l’on n’eût point de nouvelles
+de Monseigneur ». M. Michel Favre lui ayant
+dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara
+vivement que dès le lendemain elle allait repartir
+pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant une
+lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François
+de Sales : « Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir
+ce que Dieu veut ; prenez la peine de voir cette
+lettre. » Mais laissons-la nous raconter elle-même
+comment elle reçut ce terrible coup :</p>
+
+<p>« Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de
+Mgr de Genève, le cœur me battait extrêmement ;
+je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me doutant
+bien qu’il y avait quelque chose de douloureux
+dans cette lettre. En ce peu d’espace que je me tins
+retirée, j’eus l’intelligence de la parole qui m’avait
+été dite à Grenoble : <i>Il n’est plus</i> : vérité dont je fus
+toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais
+à genoux, adorant la divine Providence et embrassant
+au mieux qu’il me fut possible la très sainte
+volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable
+affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour,
+et toute la nuit jusqu’après la sainte communion,
+mais fort doucement, et avec une grande paix et
+tranquillité dans cette volonté divine, et dans la
+gloire dont jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en
+donna beaucoup de sentiments avec des lumières
+fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté
+lui avait conférés, et des grands désirs de vivre
+meshuy (désormais) selon ce que j’ai reçu de cet
+homme de Dieu. »</p>
+
+<p>On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre
+quelque nourriture. Le soir, elle se rendit, comme
+de coutume, à la récréation, « mais sans pouvoir
+dire un mot » : son silence, ses larmes, son maintien
+tristement résigné, tout manifestait « sa très
+âpre douleur ». Puis elle se retira, dit matines, se fit
+lire un chapitre de l’<i>Imitation</i>, et se coucha, « voulant
+être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur ».
+Une sœur qui, au passage du saint évêque
+à Belley, lui avait prédit sa mort, vint passer la nuit
+auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux
+s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient.
+Le lendemain matin, la mère de Chantal se leva
+avec la communauté, et après avoir communié,
+« d’un esprit tranquille, quoique affligé », elle écrivit
+quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne
+résignation et sa profonde douleur. Au nouvel
+évêque de Genève : « Oui, Monseigneur, j’adore
+de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet
+incomparable Père ; mais, ô Dieu ! non pas sans une
+extrême douleur, dans laquelle je veux ainsi aimer
+et révérer les décrets de son éternelle Providence sur
+moi qui mérite si bien ce châtiment… Oh ! mon
+bon et cher Seigneur, ce sera désormais et plus que
+jamais que je ne chercherai rien en la terre, sinon
+mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans
+réserve. » A la mère de Blonay, supérieure à Lyon :
+« Bénie soit-elle à jamais cette douce volonté de
+mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue en
+toutes les parties de mon âme, excepté en la fine
+pointe où elle ne peut vouloir ni aimer que les
+effets de son bon plaisir ! J’entends que messieurs de
+Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps ;
+je sais bon gré à leur dévotion ; <i>mais nous mourrons
+à la poursuite de ce trésor…</i> Donc, ma fille, qu’il ne
+vous reste ni force ni courage que vous ne l’employiez
+pour nous le faire venir : mais cela sans différer,
+je vous en conjure, <i>et, si je l’ose, je vous le
+commande</i>, selon le pouvoir que Dieu m’a donné
+sur vous… »</p>
+
+<p>Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la
+longue, douloureuse et chrétienne agonie du saint,
+et qui avaient admiré qu’il fût doux envers la mort
+comme il l’était envers tout le monde, finirent par
+déférer au désir de sainte Chantal et au vœu de
+saint François de Sales lui-même. Le corps du défunt
+fut envoyé à Annecy : partout où il passait, les
+plus grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy,
+le 22 janvier, après une cérémonie à l’église, il fut
+transporté dans la chapelle de la Visitation où la
+mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes
+avec des prières, le reçurent dans les sentiments
+d’ardente et tendre piété qu’il aurait lui-même souhaités.
+En attendant qu’on lui dressât un tombeau
+digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire,
+tout près de la grille du chœur des religieuses, — c’est
+là qu’il voulait être enterré, — et on le
+couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais
+du voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or,
+avaient été brodés les deux noms de Jésus et de
+Marie.</p>
+
+<p>Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté,
+la mère de Chantal vint s’agenouiller auprès du
+corps de son unique Père ; et là, « lui parlant
+comme si elle l’eût vu de ses yeux », elle lui rendit
+compte de son intérieur, comme à Lyon elle s’était
+promis de le faire. Suprême dialogue de deux âmes
+saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère
+de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était
+radieuse et comme transfigurée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br>
+<span class="small">L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES</span></h2>
+
+
+<p>« Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez
+un jour canonisé, et j’espère y travailler moi-même »,
+avait dit la mère de Chantal à saint François de
+Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint
+évêque avait protesté avec son humilité coutumière.
+Mais elle qui, du premier jour où elle le vit, l’avait
+« appelé saint du fond de son cœur », dès qu’il
+n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter
+l’heure, — qu’elle ne verra pas, — de la canonisation
+officielle. Elle « ramasse les saintes paroles
+et lettres de son bienheureux Père » ; elle recueille
+et fait recueillir tous les témoignages concernant sa
+biographie, ses travaux, ses vertus, les miracles qu’il
+a accomplis ; elle prépare une première édition de
+ses œuvres ; elle fait écrire sa <i>Vie</i> par son propre
+neveu, Charles-Auguste de Sales, et le Père de la
+Rivière ; elle les documente, les assiste de ses conseils
+et de ses prières, revoit et discute leurs moindres
+pages ; elle tient en haleine tous ceux qui, de
+près ou de loin, peuvent servir la cause à laquelle
+elle s’est consacrée. A Dom Goulu qui, préparant
+une <i>Vie</i> du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était
+adressé à elle pour se faire renseigner de première
+main, elle écrit une longue et très belle lettre, que
+Sainte-Beuve admirait fort et qui forme, selon lui,
+le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé
+du pieux évêque de Genève. « On n’a jamais mieux
+fait, écrit-il, le portrait d’un esprit, ni rendu aussi
+sensiblement des choses qui semblent inexprimables.
+Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et
+dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus
+dans cette âme, tout s’y présente et s’y peint d’un
+trait ferme et distinct. » Enfin, quand en 1627,
+Rome eut nommé trois commissaires apostoliques, — au
+nombre desquels était l’archevêque de
+Bourges, Mgr André Frémyot, — pour procéder à
+de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de
+saint François de Sales, la mère de Chantal fit
+une longue déposition qu’on nous a heureusement
+fait connaître, et qui est un modèle de précision, de
+clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude.
+Nul doute que cette déposition n’ait fortement
+pesé dans la balance au moment du procès de béatification.
+Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François
+de Sales aurait assurément été canonisé un jour
+ou l’autre : elle a sans contredit fait avancer l’heure
+où pleine justice a été rendue à « son unique Père ».</p>
+
+<p>« Il ne me reste en cette vie, déclarait-elle, que le
+désir ardent de voir nos monastères en la parfaite et
+très amoureuse observance des choses que ce très
+heureux et très saint Père nous a laissées. » Or saint
+François de Sales n’avait laissé que des notes et des
+matériaux épars en vue d’un règlement définitif
+qu’il n’avait pas eu le loisir d’élaborer. En s’aidant
+de ses souvenirs personnels, des souvenirs et des
+avis des Mères qui avaient le mieux connu l’évêque
+de Genève, enfin et surtout des papiers de ce dernier,
+la mère de Chantal rédigea un <i>Coutumier</i> qui,
+de l’avis de toutes les religieuses, exprimait dans la
+perfection l’esprit et les directions de leur saint fondateur.
+Ce fut la charte fondamentale de l’institut,
+et tous les monastères de l’ordre se firent un devoir
+de l’adopter et d’en suivre scrupuleusement les dispositions.
+Mais ce code ne pouvait pas prévoir tous
+les cas, fournir une solution à toutes les difficultés
+qui se présentaient. Au fur et à mesure que des
+questions nouvelles se posaient, les sœurs interrogeaient
+celle qui se considérait simplement
+« comme la sœur aînée de la famille, qui a plus
+pratiqué et communiqué avec le Père que les
+autres ». Celle-ci se prêtait avec plaisir à leurs demandes
+d’explications. « Mes filles, aimait-elle à
+dire, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous
+savez ; je ne sais presque parler qu’en répondant. »
+Mais elle répondait fort bien, et son bon sens, sa
+riche expérience de la vie et des âmes, son ardente
+piété, sa longue et docile intimité avec saint François
+lui dictaient les réponses appropriées. On recueillait
+à son insu ses propos et ses conseils : à la
+fin, cela forma tout un <i>Commentaire des règles de
+la Visitation</i> ; on fit violence à son humilité ; on la
+força à revoir, à ordonner, à mettre en forme ces
+réponses un peu décousues. L’œuvre législative des
+deux fondateurs de la Visitation était désormais
+complète ; et elle était si solide que, depuis trois
+siècles, elle n’a pas eu besoin de retouches.</p>
+
+<p>Ces règles qu’elle avait élaborées et formulées
+avec tant de soin et une si scrupuleuse conscience,
+la mère de Chantal n’admettait pas, sous quelque
+prétexte que ce fût, qu’on les transgressât. « J’ai
+tant dans mon cœur, écrivait-elle, que l’on observe
+les règles ponctuellement, que je donnerais de grande
+affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes
+nos sœurs. » Et ses lettres sont pleines des plus vives
+objurgations à cet égard. Elle, si douce, si bonne, si
+tendre, elle se révèle, toutes les fois que l’intérêt de
+la règle est en jeu, la plus rigide, la plus impérieusement
+sévère des directrices et fondatrices d’ordres.
+Ce n’est pas seulement son œuvre qu’elle défend, — les
+préoccupations personnelles sont depuis longtemps
+mortes en elle, — c’est celle du grand saint
+dont elle a été la confidente ; c’est la cause des innombrables
+âmes qui lui doivent et lui devront leur
+salut ; c’est la cause même de Dieu. Et, bien entendu,
+elle prêchera d’exemple. Les règles de la
+Visitation veulent que tous les trois ans la supérieure
+en titre soit solennellement déposée ; elle peut être
+réélue, mais elle ne peut conserver le pouvoir que
+pendant six années consécutives. Jusqu’ici, conformément
+à l’expresse volonté de saint François de Sales,
+on n’avait pas appliqué la règle à la mère de Chantal,
+et sans déposition préalable, de trois ans en
+trois ans, elle avait été constamment réélue. Avant
+même que le <i>Coutumier</i> fût rédigé, le 27 mai 1623,
+à la grande surprise générale, en présence de toutes
+les sœurs assemblées et du prévôt de Sales, elle se
+démit de ses fonctions et avec une résolution et une
+humilité incomparables, elle alla se mettre au dernier
+rang. On dut accepter cette déposition ; la sœur
+assistante prit en mains le pouvoir, et l’élection fut
+renvoyée au jeudi 1<sup>er</sup> juin. Mais les sœurs « tinrent
+conseil entre elles, sans en rien dire » à l’intéressée,
+qui, le jour de l’élection, fut toute surprise d’être
+élue à l’unanimité supérieure perpétuelle. Elle refusa
+énergiquement cet honneur. En vain elle s’évertua
+à convaincre les sœurs de la faute qu’elles
+avaient commise : « il n’y eut pas moyen, avoue-t-elle,
+de leur persuader qu’il y en eût ; qu’au contraire
+elles étaient honteuses de ne pas s’être opposées
+sur-le-champ ; que je n’étais point comme les
+autres supérieures ; qu’elles me reconnaissaient pour
+ceci et pour cela : des belles lanternes… » De guerre
+lasse, elle n’accepta la charge, « selon la règle »,
+que pour trois ans. Mais ces trois années devaient
+« faire coup » dans l’histoire de l’ordre.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, à la Visitation de Grenoble, la
+mère de Châtel, qui avait, six ans de suite, rempli
+les fonctions de supérieure, est réélue, malgré elle, à
+l’unanimité, pour trois ans encore. A cette nouvelle,
+et en dépit des supplications dont elle est
+l’objet, la mère de Chantal, inflexible, exige l’annulation
+solennelle de l’élection et fait agir sur
+l’évêque pour l’y décider. Celui-ci ne s’étant pas
+laissé convaincre, elle part pour Grenoble, voit
+l’évêque, obtient de lui tout ce qu’elle veut, fait
+casser l’élection et procéder à une élection nouvelle,
+et aménage si bien toutes choses, qu’au bout
+de trois semaines elle peut partir pour Chambéry,
+laissant tout le couvent pacifié et heureux. La mère
+de Châtel qui, dans toute cette affaire, s’est montrée
+d’un désintéressement et d’une humilité admirables
+et a constamment soutenu sa sainte amie, a été
+envoyée à Aix pour présider à une fondation nouvelle.</p>
+
+<p>En deux autres circonstances, la mère de Chantal
+eut à déployer, pour réformer d’évidents abus, une
+énergie inusitée. A Moulins, une religieuse veut se
+prévaloir de la dot considérable qu’elle a apportée
+au couvent pour y continuer sa vie mondaine ; elle
+résiste à la supérieure qu’elle calomnie sans vergogne,
+donne à tous le plus déplorable exemple.
+D’Annecy, la mère de Chantal écrit à l’évêque
+d’Autun pour éclairer sa religion, à la supérieure
+pour la réconforter, la conseiller et la soutenir, à la
+religieuse coupable pour la réprimander et la ramener
+dans le droit chemin : lettres admirables, où
+la sévérité s’allie à la douleur et à la tendresse : « Ma
+très chère fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections
+et misères jusqu’à la connaissance des
+sœurs, je ne puis plus me taire et m’empêcher de
+vous plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux
+dans la maison… Mais je vois bien que cette
+félonie veut être matée. Croyez que, si j’étais auprès
+de vous, à mon avis et aidée de la grâce de Dieu, je
+vous rangerais à la soumission et vous empêcherais
+bien de tenir le dessus comme vous faites. » « Il
+faut que je vous avoue la vérité, que vous me faites
+jeter bien des larmes… Je ne vous écris pas davantage
+à cause de ma douleur de tête. Faites profit de
+ceci, ma fille, et croyez que c’est d’un cœur de
+mère que je vous le dis. Je fais beaucoup prier pour
+vous, et prie beaucoup moi-même, car j’ai pitié de
+l’état où vous êtes. »</p>
+
+<p>Une autre religieuse, supérieure celle-là d’un des
+monastères de l’ordre, a rompu la clôture et s’est
+rendue « avec deux carrosses » aux eaux de Bourbon
+où elle a « tenu maison ouverte ». Malade et hors
+d’état de voyager, la mère de Chantal écrit à la
+coupable pour se faire exactement renseigner et
+pour la rappeler à l’ordre : « Au reste, ma chère
+fille, je ne puis m’empêcher de vous dire, selon ma
+confiance ordinaire, que je vous admire, vu que vous
+faites profession d’avoir une si particulière confiance
+envers moi, comme quoi vous faites des coups si
+importants à l’institut, sans m’en rien dire qu’après
+qu’ils sont faits… Ce n’est pas que je veuille que
+vous vous assujettissiez à me les communiquer ;
+mais c’est pour vous faire voir que je ne suis pas
+encore si grue que je ne connaisse bien que vous ne
+me demandez mon avis qu’en de petites choses,
+pour m’entretenir, et qu’ès importantes où je pourrais
+dire ce qui vous serait utile, vous les faites
+comme bon vous semble, et après, vous me les demandez…
+Pardonnez-moi, ma chère fille, si je vous
+parle ainsi, je ne puis pas m’empêcher de dire la
+vérité à toutes celles de l’institut, tant que je vivrai.
+Qu’on le prenne bien ou mal, je n’y saurais que
+faire. » Ces lettres « de bonne encre » n’ayant pas
+été suffisantes pour rappeler à son devoir la supérieure
+égarée, la mère de Chantal écrit sans se lasser
+à l’évêque pour le supplier de faire un exemple. On
+lui donne enfin satisfaction : la supérieure insubordonnée
+est canoniquement déposée, transférée dans
+un autre monastère, et les religieuses qu’elle a séduites
+dispersées dans d’autres couvents. De sincères
+et touchants repentirs furent d’ailleurs la suite de
+ces exécutions énergiques.</p>
+
+<p>Devons-nous penser là-dessus que la mère de
+Chantal fût une de ces femmes que leur goût inné
+de commandement entraîne aisément à des coups
+d’autorité ? Une phrase assez énigmatique et peut-être
+un peu imprudente de la mère de Chaugy pourrait
+nous le faire croire : « Comme naturellement,
+écrit-elle, notre bienheureuse Mère avait un grand
+courage et, comme dit notre Bienheureux, <i>l’humeur
+impérieuse plutôt que tendante à l’impériosité</i>, il
+fallut que la grâce puissante abattît en elle ce qui
+était de la nature, et, certes, <i>il lui coûta beaucoup</i>. »
+Mais, d’autre part, — et l’abbé Bremond a eu grandement
+raison d’appuyer sur ce trait, — il y a un
+mot d’elle à saint Vincent de Paul qui nous éclaire
+sur les dispositions profondes et permanentes de son
+âme : « J’ai un surcroît d’ennui pour ma charge, lui
+écrivait-elle un jour, <i>car mon esprit hait grandement
+l’action</i>, et <i>me forçant pour agir dans la nécessité</i>,
+mon corps et mon esprit en demeurent abattus. » — La
+mère de Chantal haïr l’action, dira-t-on, elle
+dont la vie de fondatrice, — les deux mille lettres
+que nous avons d’elle nous le prouvent assez, — a
+été une action perpétuelle, une action comparable
+en somme à celle des plus grands hommes d’État ! — Mais
+oui ! Et pourquoi pas ? Résignons-nous
+donc, une bonne fois, à ne pas trop simplifier — et
+mutiler — l’humaine réalité. La vérité, ce me
+semble, est celle-ci. Dans cette riche et complexe
+nature, admirablement équilibrée, — les médecins
+qui firent l’autopsie déclarèrent « n’avoir jamais vu
+un cerveau si sain ni une tête si bien faite, et qu’il
+ne fallait pas s’émerveiller si elle avait le jugement
+si bon et l’esprit si bien composé », — des tendances
+diverses et presque contradictoires se faisaient jour,
+se combattaient peut-être et finissaient par composer
+une souple et vivante harmonie. Elle était certes
+armée pour l’action, la lutte, la prompte et ferme
+décision, bref, pour le commandement. Mais, tout
+au fond d’elle-même, je crois discerner surtout un
+infini besoin de tendresse, de paix intérieure, d’humilité,
+de détachement intime, de contemplation
+mystique. C’est ce besoin qui l’a inclinée à la vie
+religieuse, et que la vie religieuse n’a fait qu’accroître
+et développer. Elle eût aspiré à n’être que la
+plus humble moniale, perdue et abîmée en Dieu,
+dégagée de toute responsabilité, uniquement vouée
+à la stricte obéissance, à la méditation, à la prière.
+Seulement, elle avait un impérieux sentiment du
+devoir. Destinée par saint François de Sales, et par
+son propre génie, à diriger les autres, elle obéit
+docilement ; elle « se força pour agir » ; pour ne
+pas tromper la confiance qu’on mettait en elle, pour
+être à la hauteur de la tâche qui lui était imposée,
+elle fit appel aux facultés d’action qu’elle eût volontiers
+laissé sommeiller éternellement en elle ; elle
+sacrifia à l’œuvre commune, à l’œuvre divine toute
+une partie d’elle-même, ne se réservant que le minimum
+de vie intérieure qui lui était strictement indispensable
+pour retremper ses forces et se préparer
+à de nouveaux travaux.</p>
+
+<p>Et ce fut, presque contre son gré, une admirable
+femme d’action, une merveilleuse organisatrice et
+directrice d’âmes. Du fond de son couvent d’Annecy,
+elle dirige, instruit, conseille, redresse, édifie
+toute son armée, de plus en plus nombreuse, de visitandines :
+à la mort de saint François de Sales,
+treize monastères étaient déjà fondés ; vingt ans
+plus tard, à la mort de sainte Jeanne de Chantal, on
+en compte quatre-vingt-dix. Elle connaît, directement
+ou indirectement, toutes ses religieuses, retient
+leurs noms, leur physionomie morale, et, non contente
+de les envelopper toutes dans la même tendresse
+collective, elle les aime individuellement, et,
+à l’occasion, ne manque jamais de prononcer le mot
+qui convient, et qu’elles attendent, « à l’oreille de
+leur cœur ». Surchargée d’affaires, grandes et petites,
+de préoccupations de toute sorte, souvent malade,
+ce dont elle bénit Dieu, qui lui fait ainsi comprendre
+et accueillir les santés fragiles, assaillie de
+mille peines intérieures, elle trouve le moyen d’entretenir,
+surtout avec ses religieuses, mais avec bien
+d’autres personnages, une énorme correspondance,
+que nous sommes très loin sans doute d’avoir tout
+entière. N’y pouvant suffire toute seule, elle a de
+bonne heure recours à des secrétaires. L’une d’elles,
+la plus intime, la mère de Chaugy, ne se lasse pas
+d’admirer « ce grand don, pour toute sorte d’affaires,
+quelles qu’elles fussent, et cela, avec une telle
+promptitude, ajoute-t-elle, que quelquefois nous
+étions trois qu’elle faisait écrire, en même temps,
+des choses diverses. Elle dictait des lettres très importantes,
+avec autant de facilité qu’elle parlait
+d’autres choses ; et après, si la secrétaire y avait
+manqué tant soit peu ou ajouté du sien, elle disait :
+« Ce n’est pas ici mon style, mais le vôtre est meilleur. »
+D’autres fois, quand elle trouvait le style de
+sa secrétaire « trop sec », vite elle prenait la plume,
+et ajoutait un petit mot de gentillesse et d’affection.
+Et chacune de ces lettres, dans leur brièveté précise,
+lumineuse et allante, révèle un esprit clair, vigoureux,
+courant droit à l’essentiel, une imagination robuste
+et drue qui se contient et s’arrête aux faits
+concrets, aux détails positifs, mais qui, sans y tâcher,
+sans se piquer de littérature, trouve aisément le mot
+juste et même pittoresque, la formule saisissante et
+parlante, par-dessus tout un cœur chaud, ardent,
+généreux, qui se donne inlassablement et ne réserve
+rien de lui-même. On conçoit aisément, en lisant
+cette correspondance, la prise extraordinaire qu’une
+pareille femme a dû avoir sur les âmes.</p>
+
+<p>Écrire, d’ailleurs, ne lui suffit pas : elle sait fort
+bien que si précise, détaillée, affectueuse que soit une
+lettre, on n’y saurait tout dire, ni tout faire entendre ;
+elle sait que, pour s’attacher des êtres humains
+et leur insuffler un même esprit, rien ne vaut
+la présence réelle, le contact personnel, la parole
+directe et vivante. Toutes les fois qu’elle le peut,
+sans nuire à ses multiples obligations, elle monte à
+cheval ou, quand, à cinquante-quatre ans, sentant
+qu’elle « s’affaiblit trop », elle est obligée de renoncer
+à ce mode de voyage, elle part en litière ou en
+carrosse, et elle va visiter tel ou tel de ses couvents où
+l’on réclame sa présence, présider à une fondation
+nouvelle, régler sur place des questions qui s’éternisent.
+Et partout où elle passe, elle séduit, elle persuade,
+elle relève, elle apaise ; elle laisse les cœurs
+plus ardents au bien, les volontés plus fortes, les
+âmes plus saintes. « Ce visage toujours enflammé,
+toujours doux, toujours recueilli » laisse à tous ceux
+qui l’ont vu une impression ineffaçable.</p>
+
+<p>Partout où elle passe aussi, précédée par sa réputation
+croissante de sainteté, elle est reçue, à sa
+grande confusion, avec les plus grands honneurs, et
+chacun s’empresse pour la voir, pour l’entendre,
+pour lui demander une bénédiction, qu’elle se juge
+indigne de donner : princes, princesses, seigneurs
+et grandes dames ne sont pas les derniers à lui
+rendre visite, à la consulter sur leurs intérêts temporels
+et spirituels. En 1626, elle est appelée par le
+duc et la duchesse de Lorraine pour fonder à Pont-à-Mousson
+une de ses maisons. Elle s’arrête quelques
+jours à Besançon où, en dépit d’innombrables difficultés,
+un monastère sera définitivement établi
+quatre ans plus tard ; et là, le chapitre lui fait l’insigne
+faveur et la très grande joie de lui montrer
+le Saint Suaire. De Pont-à-Mousson, les trois années
+de sa « supériorité » venant à expiration, elle envoie
+à l’évêque de Genève sa déposition que les sœurs
+d’Annecy, cette fois, sont bien obligées d’accepter :
+la mère de Châtel est élue à sa place ; et la mère de
+Chantal, tout heureuse d’être enfin déposée et d’être
+remplacée par une religieuse dont elle connaît les
+éminentes qualités et que « son cœur chérit comme
+lui-même », peut, en rentrant à Annecy, s’arrêter
+en diverses villes où sa présence était très vivement
+souhaitée : elle ne s’est démise de sa charge
+que pour mieux et plus librement agir.</p>
+
+<p>Le monastère d’Orléans, apprenant qu’elle n’est
+plus supérieure d’Annecy, l’a élue supérieure. Pour
+se conformer à la volonté de saint François de Sales,
+elle refuse, mais par obéissance, elle ira, après un
+court séjour à Annecy, passer trois mois à Orléans
+pour y faire l’office de supérieure intérimaire. Sur
+sa route, elle s’arrête à Crémieux où elle préside à
+une fondation nouvelle, à Paray-le-Monial, à Autun,
+où on lui ménage une entrée triomphale : chacun
+voulait voir « la sainte » qui, confuse et rougissante,
+essayait de se dérober à toutes ces démonstrations
+mais qui, comme son divin Maître, laissait venir à
+elle les petits enfants ; elle levait son voile pour
+qu’ils pussent voir son visage, et leur prodiguait caresses
+et douces paroles.</p>
+
+<p>D’Orléans, la mère de Chantal se rendit à Paris.
+La mère Anne de Beaumont y avait fondé un second
+monastère, au prix des plus grands sacrifices :
+ses vertus, ses succès, ses hautes relations avaient
+excité contre elle mille jalousies. Pour tout apaiser
+la mère de Chantal lui donna l’ordre de partir pour
+Annecy : cet ordre lui « brisa le cœur » ; mais
+c’était « une âme vertueuse », elle obéit avec une extrême
+humilité et une « très grande promptitude ».
+La mère Favre la remplaça, et tout rentra dans
+l’ordre.</p>
+
+<p>Cette année 1628 devait être employée par sainte
+Chantal à visiter ses divers monastères : on en comptait
+déjà trente. La peste qui désola la France l’empêcha
+de réaliser tout son dessein. Les ravages du
+terrible fléau furent effroyables. A Lyon, il fit, assure-t-on,
+80.000 victimes. On fuyait les villes contaminées ;
+on laissait les malades sans secours, les
+morts sans sépulture ; les rues étaient encombrées de
+cadavres. L’air était empoisonné et propageait la
+contagion. Partout des scènes de deuil, d’abattement,
+de panique et de désolation : on abandonnait
+les travaux des champs et la famine venait joindre
+ses habituelles misères à celles de la sinistre maladie.
+Derrière leurs clôtures, qu’elles se refusaient le plus
+souvent à quitter, les pauvres sœurs de la Visitation,
+délaissées de tous, sans secours, souffraient du froid,
+de la faim et payaient largement leur tribut au
+fléau. A Lyon, au monastère de l’Antiquaille, dès
+les premiers jours, la moitié des sœurs succombèrent.
+Le monastère de Bellecour avait été épargné :
+la supérieure demanda qu’on lui envoyât les pestiférées,
+qui seraient soignées jusqu’à la mort : on
+refusa. Enfin, le mal empirant, il fallut bien se
+rendre aux instantes prières de la mère de Blonay :
+les religieuses survivantes partirent pour Bellecour,
+traversant à pied la ville déserte, le voile baissé,
+heurtant des cadavres. Les sœurs de Bellecour les
+accueillirent avec un tendre empressement, sans se
+préoccuper de la contagion, et tant que les deux
+communautés furent réunies, elles n’eurent pas une
+seule mort à déplorer.</p>
+
+<p>A Autun, à Moulins, à Paray, à Montferrand, à
+Valence, à Grenoble, à Nevers, à Crémieux, à Crest,
+la peste aussi fit rage. Partout, dans tous les couvents
+de la Visitation se multipliaient les beaux exemples
+de la plus chrétienne résignation, du plus noble dévouement,
+de la plus héroïque charité. Mais partout
+la misère était grande, et la mort frappait à coups
+redoublés. Atteinte au cœur par toutes ces nouvelles,
+la mère de Chantal aurait voulu être partout
+à la fois. « Nos pauvres sœurs sont en de telles nécessités,
+écrit-elle, que, quand je vois cela, je me voudrais
+vendre, si je pouvais, pour les aider. » Elle
+leur écrit lettres sur lettres pour les réconforter, les
+encourager, les consoler. Elle organise les secours.
+De Paris, elle envoie du blé, des souliers, des robes,
+des remèdes, et jusqu’à du bétail. Elle demande des
+consultations de médecins, rédige des circulaires indiquant
+les meilleurs moyens de se préserver de la
+contagion ou d’y remédier. Elle se prodigue sans
+compter, se lamente de ne pouvoir mieux faire, met
+tout en œuvre pour venir en aide à ses pauvres filles
+si cruellement éprouvées. Que n’eût-elle pas fait, si
+on l’eût laissée entièrement libre de suivre l’inspiration
+de son cœur ?</p>
+
+<p>Mais voici qu’elle reçoit à Paris de l’évêque de
+Genève l’ordre de revenir à Annecy par le plus
+court chemin, avec défense de s’arrêter dans aucune
+ville atteinte du fléau. Elle obéit à contre-cœur,
+« bien marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles »,
+quêtant sur sa route « pour les pauvres Visitations
+pestiférées », leur écrivant de longues lettres pour
+relever leur courage et leur exprimer la « mortification »
+qu’elle ressent de ne pas les voir. A son
+passage près d’Autun, la mère de Chastelluz obtient
+la permission d’aller lui parler de loin en pleine
+campagne. Ce que voyant, la mère de Chantal « invoqua
+le secours de Notre-Seigneur, demeura un
+peu en oraison, puis, faisant le signe de croix :
+« Assemblons-nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera
+au milieu de nous, et nous défendra du mal. » Cela
+dit, elle va à grands pas vers la chère supérieure,
+qui n’osait s’approcher, l’embrassa tendrement et la
+fit monter en carrosse et s’asseoir proche d’elle. »
+M<sup>me</sup> de Toulonjon, qui redoutait la contagion pour
+sa fille de six ans, disait : « Véritablement, si je
+n’étais assurée en mon âme que ma mère est une
+sainte, je transirais d’appréhension. »</p>
+
+<p>Elle n’était pas la seule à croire à la sainteté de
+la mère de Chantal. A Châlon, où elle séjourna
+quelques jours chez l’évêque, son neveu, les Ursulines
+« lui coupèrent une partie de la queue de son
+voile », et son humilité était telle que le soir, en se
+déshabillant, « elle pleura tendrement », confuse
+d’« une chose si déraisonnable ». De toutes parts on
+venait la consulter : « elle se tenait si proche contre
+une muraille, qu’on ne pouvait passer derrière elle
+pour couper ses habits, et malgré cela, elle ne put
+empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne
+lui en coupât tous les jours quelque pièce ».</p>
+
+<p>Elle fut de retour à Annecy le 30 octobre 1628.
+Jusqu’alors, la peste n’avait pas encore pénétré en
+Savoie. L’hiver terminé, elle fit son apparition à
+Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy,
+peu après Pâques. Quelques jours après, le 31 mai
+1629, les visitandines d’Annecy élisaient de nouveau
+comme supérieure la mère de Chantal. De tous
+côtés, on aurait voulu soustraire cette dernière aux
+dangers qui la menaçaient, et des interventions princières
+se produisirent pour lui faire quitter « son
+petit Nessi ». C’était bien mal la connaître ! Elle se
+refusa obstinément à « abandonner son troupeau ».
+« Se voyant environnée de toutes parts de la mort »,
+elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui
+exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen
+de conserver et de perpétuer, après elle, le véritable
+esprit de l’institut : exacte observance des règles ;
+étroite union spirituelle avec le monastère d’Annecy ;
+pas de supérieure générale « sous l’autorité
+de laquelle l’on met les maisons, <i>cela me serait</i>,
+déclare-t-elle, <i>en abomination d’y penser</i> », mais
+« une Mère commune qui après moi fasse ce que
+Dieu a voulu que j’aie fait ». Ainsi rassurée sur
+l’avenir de son œuvre, de tout son grand cœur elle
+se donne à son devoir présent. La misère était
+grande à Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent,
+la sainte fait donner sans compter tout ce
+qu’on lui a donné à elle-même ; de l’argent, des
+remèdes, du blé ; les provisions épuisées se renouvellent
+comme par miracle. Pour augmenter la part
+des malheureux, elle diminue celle des sœurs ; elle
+leur persuade aisément de se contenter de gros pain
+noir. Désolée de ne pouvoir, comme autrefois, à
+cause de la clôture, elle et ses filles, assister les malades,
+elle anime de son zèle, de son ardente charité,
+de sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats
+qui viennent, au parloir du couvent, se retremper
+auprès d’elle. Tous les matins, l’évêque de Genève,
+dont la conduite fut admirable, « venait
+prendre ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout
+le jour » : « O ma digne Mère, lui disait-il avec des
+larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je suis votre
+Josué ; tandis que vous tenez vos mains élevées au
+ciel, je bataille avec nos gens contre la calamité de
+mon cher peuple. » « Les discours embrasés de
+cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès de
+canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient
+d’enthousiasme. » Et, par toute son attitude
+de courageuse résignation et de religieuse confiance,
+elle maintenait les sœurs « dans leur tranquillité
+ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans
+la communauté ni effroi, ni trouble, ni crainte ».
+Sous sa direction et à son exemple, les religieuses
+s’imposaient des mortifications extraordinaires :
+jeûnes, macérations, disciplines, processions autour
+du cloître pieds nus et la corde au cou. Et c’était,
+nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir la
+mère de Chantal, « le visage à la fois triste et enflammé,
+les yeux baignés de larmes, se traînant à
+genoux nus, la corde au cou et criant : « Grâce,
+grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs ! »</p>
+
+<p>Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs,
+un regret la hantait toujours que la conception
+primitive de la Visitation, celle qui associait
+la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative
+de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle
+s’en soit souvent ouverte, dans ses lettres et ses
+entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en pouvons
+guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer
+saint François de Sales, c’eût été M. Vincent,
+que, dans l’une des trop rares lettres qui nous aient
+été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle
+« mon très unique Père ». Si M. Vincent
+n’avait pas été converti d’avance aux vues de la
+mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des misères
+sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait
+engendrées. Quatre ans plus tard, l’Institut des Filles
+de la Charité était fondé, et, pour bien marquer la
+part de la sainte dans cette fondation mémorable,
+saint Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation
+nouvelle était l’héritage de M<sup>me</sup> de Chantal.</p>
+
+<p>Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint
+François de Sales. Devançant la décision pontificale,
+la voix populaire attribuait à ce dernier une foule
+de miracles et réclamait une canonisation officielle.
+Une première enquête autorisée par Rome avait eu
+lieu en 1627. Il fallut, pour la poursuivre et l’achever,
+attendre que la peste eût cessé ses ravages. Le
+4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et
+d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques
+firent ouvrir le tombeau. Le corps était dans
+un parfait état de conservation et dégageait une
+odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort,
+on avait bien des fois respirée dans le monastère. Et
+pendant que sainte Chantal, à genoux contre la
+grille, éperdue et comme en extase, contemplait ces
+restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait
+l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps
+du saint. Le soir, quand tout le monde fut retiré, la
+mère de Chantal alla avec toute la communauté
+« vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison
+devant icelui, avec un visage si enflammé, et
+une façon et action si rabaissées, que l’on n’eût
+su discerner ce qui la tirait hors d’elle-même, ou
+l’amour ou l’humilité et anéantissement ». Prenant
+pour elle-même une défense faite par les commissaires,
+elle s’abstint de baiser la main de son
+Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la permission,
+« elle baissa la tête, et fit poser cette sainte
+main sur icelle ; et ce Bienheureux, comme s’il eût
+été en vie, étendit la main sur la tête de son unique
+fille, et la lui serra, comme lui faisant une paternelle
+caresse ».</p>
+
+<p>Leur œuvre commune allait prospérant chaque
+jour davantage. De 1630 à 1640, quarante-quatre
+couvents de la Visitation sont fondés un peu partout :
+Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun,
+Angers, Poitiers, Tours, Bordeaux, Amiens, — combien
+d’autres villes encore ! — voient successivement
+dans leurs murs les filles de sainte Chantal
+organiser des foyers de vie spirituelle. L’ordre même
+commence à essaimer hors de France : Nancy, Fribourg,
+Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour
+à celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de
+tant de pieuses maisons et dont la réputation devenait
+européenne. Et par elle l’esprit de ferveur,
+d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était
+celui de saint François de Sales se maintenait intact
+dans toutes les communautés nouvelles. L’ordre
+se recrutait dans toutes les classes : il accueillait des
+pauvres et des infirmes, même des filles repenties ;
+il ne se contentait pas de prier et d’expier pour les
+péchés du monde ; il ouvrait des pensionnats féminins.
+La mère de Chantal était à la fois heureuse et
+inquiète de cette prodigieuse fructification ; elle aurait
+voulu que l’institut « s’étendît du côté de la
+racine plutôt que du côté des branches » : mais elle
+était bien obligée de se prêter à son temps et aux
+impérieux besoins des âmes ; et toujours docile à la
+volonté divine, elle trouvait le moyen, quelque absorbantes
+et diverses que fussent ses occupations
+croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne
+rien laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute
+« sa troupe », si dispersée qu’elle fût dans l’espace,
+et de la pénétrer de sa pensée profonde.</p>
+
+<p>De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait
+à elle. Reines et princesses, bourgeoises et nobles
+dames, religieuses et laïques, prêtres même se soumettaient
+à sa direction, venaient la consulter sur
+« leur intérieur ». Au nombre de ses « dirigés »,
+elle compta son propre frère, Mgr André Frémyot,
+l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien
+plus que grand chrétien, ne ressemblait guère
+à sa sœur. Il n’avait pas hérité du stoïcisme de leur
+père. C’était un prélat aimable, lettré et mondain,
+qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal
+et qui préférait la résidence à la cour : il
+aimait la vie large et facile, les réceptions, les compagnies
+élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme
+n’étaient point son fait. M<sup>me</sup> de Chantal lui aurait
+souhaité une vie plus sainte et plus mortifiée. A la
+suite d’une maladie qui avait failli l’emporter en
+1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de réformer
+son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur
+qui lui traça tout un programme de vie spirituelle :
+il fit de son mieux pour le suivre, et fort des
+conseils de la sainte femme, il y réussit quelque
+temps ; mais il était faible, et il se laissait reprendre
+à toutes les sollicitations qui venaient « le distraire
+de la dévotion intérieure ». Il ne sut pas pratiquer
+le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on
+lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût
+de l’autorité d’un frère qu’elle appelait « son très
+honoré Seigneur », la mère de Chantal devait trouver
+qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons.</p>
+
+<p>Il en fut tout autrement d’un certain nombre
+d’âmes qui l’approchèrent, et qui, pour la plupart,
+subirent profondément son généreux ascendant.
+Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide
+Michel Favre, qui fut le confesseur de saint
+François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal,
+douce âme innocente et simple qui comprenait et
+admirait pleinement le génie et la vertu de sa pénitente ;
+le commandeur de Sillery, qui, frère d’un
+chancelier, avait été ambassadeur du Roi en Espagne
+et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant
+mis à l’école de saint François de Sales et de la mère
+de Chantal, travailla très activement à la béatification
+et aux publications posthumes du premier et
+rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers,
+les plus grands, les plus signalés services. Elle les
+aimait très tendrement tous les deux, et leur mort
+lui fit verser bien des larmes. Si détachée qu’elle fût
+de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la
+perte de ceux qui lui étaient chers.</p>
+
+<p>Ses amitiés et ses directions féminines étaient
+innombrables. Elle a aimé en Dieu toutes « ses
+filles », et en toutes elle a fait passer un peu de son
+âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est
+naturel, quelques-unes d’entre elles ont été plus près
+de son cœur que les autres. D’abord, celles qui
+avaient été ses premières collaboratrices, et auxquelles
+l’unissaient tant de communs souvenirs de
+difficultés vaincues, d’épreuves saintement supportées,
+la mère Favre, la mère de Châtel, la mère de
+Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour « sa
+pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille »,
+était comme elle une âme ardente, héroïque et pure.
+Bourguignonnes toutes deux et un peu parentes,
+elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient
+compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée
+que la mère de Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises
+déléguée pour fonder de nouvelles maisons,
+la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle
+réputation de vertu que son procès de canonisation
+a été commencé en même temps que celui de sa
+grande amie. Huit ans après sa mort, son corps a été
+trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant,
+exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit
+entendre qu’elle allait mourir, elle embrassa la supérieure
+qui lui annonçait cette joyeuse nouvelle, infiniment
+heureuse d’« aller voir bientôt son Dieu ».
+Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre
+1637 : elle avait cinquante-sept ans. — A
+son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande
+joie d’être assistée par « sa mère, sa bonne mère »
+de Chantal. Rien ne faisait prévoir sa fin ; mais elle-même
+sentait qu’elle n’avait plus beaucoup de jours
+à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle mit
+très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement
+interroger par la mère de Chaugy sur les
+origines et la fondatrice de la Visitation, dont elle
+avait été la confidente et, à certains moments, la
+tendre et sage directrice ; puis elle s’alita et, après
+une longue agonie dont la mère de Chantal nous a
+laissé l’édifiant détail dans une lettre circulaire
+adressée aux supérieures de la Visitation, « cette bénite
+âme s’envola hors de ce chétif monde, n’étant
+âgée que de cinquante et un ans et quatre jours ».
+Toute sa vie, elle avait été « gratifiée de grands dons
+intérieurs et de hautes oraisons » ; sa sincérité, sa
+droiture, sa candeur étaient très aimées de saint
+François de Sales. « C’était, écrit sainte Chantal,
+l’une de mes douces consolations de penser que je
+laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère
+maison et dans l’institut. Elle m’était plus chère
+que mes yeux et que ma propre vie. » — Non moins
+chère au cœur de la mère de Chantal était la mère
+Favre ; son « grand cœur », sa « générosité royale »,
+son admirable courage et ses épreuves intérieures
+faisaient d’elle comme un double de la sainte. Celle-ci
+lui confiait les plus délicates missions, et l’avait
+employée à de nombreuses fondations. Quand sa
+santé la força de revenir en Savoie, la mère de Chantal
+écrivait : « Mon Dieu ! quelle consolation en la
+pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait
+de l’aimable présence de mon unique grande fille,
+si parfaitement et intimement chérie de mon cœur…
+<i>Tout m’en rit en cette espérance.</i> » On lui avait prescrit
+les eaux ; elle se refusa énergiquement à rompre
+la clôture. C’était choisir la mort : et, en effet, elle
+mourut à Chambéry dans d’atroces crises de foie :
+elle n’avait que quarante-huit ans.</p>
+
+<p>En six mois, la mère de Chantal venait de perdre
+coup sur coup ses trois plus intimes amies, celles qui
+l’avaient le mieux aidée à supporter le poids de
+l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle
+avait le mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait
+vieille, seule et faible, en proie aux plus grands troubles
+intérieurs. Elle écrivait en pleurant à l’une des
+supérieures de son ordre « que sa chétive vieillesse
+était bien dépouillée ; que ses chères premières compagnes
+s’en allaient au ciel, et la laissaient en terre
+pleine de misères, qu’elles étaient des fruits mûrs
+prêts à être servis à la table du Roi céleste ; mais
+qu’elle était demeurée sur la branche, parce qu’elle
+était encore toute verte, ou peut-être pourrie ou vermoulue. »
+Touchante humilité de la part d’une
+telle femme.</p>
+
+<p>Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines
+ne pouvaient manquer. Parmi celles qui vinrent
+ensoleiller la fin de cette noble vie, il faut
+mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de
+Montmorency. Jacqueline de Chaugy était la nièce
+d’Antoine de Toulonjon. Peu faite pour vivre avec
+une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le
+sera plus tard M<sup>me</sup> de Sévigné, par une grand-mère
+et un oncle abbé, qui lui apprit le latin. Très cultivée,
+vive et charmante, quand, en 1628, M<sup>me</sup> de
+Chantal la vit pour la première fois, elle était fort
+désemparée. Une déception sentimentale l’avait jetée
+au cloître, mais elle n’avait pas tardé à quitter le
+couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie religieuse.
+Elle consentit à accompagner à Annecy,
+mais uniquement pour se distraire, la mère de Chantal,
+dont la bonne grâce l’avait vite séduite. Au bout
+de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer
+au noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner
+un peu cette vive et fière nature ; et la mère de
+Chantal, qui « aimait son âme », et qui, je crois, se
+reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art,
+tout son tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle
+affection. Elle fit d’elle sa secrétaire préférée
+et la dépositaire de sa pensée. Sœur Françoise-Madeleine
+de Chaugy devint ainsi l’historiographe de
+sainte Chantal et des premiers temps de la Visitation ;
+nommée supérieure du monastère d’Annecy,
+ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification de
+saint François de Sales. La prédilection de la mère
+de Chantal avait été bien placée.</p>
+
+<p>Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de
+Montmorency. Celle-ci, d’origine italienne, avait
+épousé à quatorze ans Henri de Montmorency, filleul
+de Henri IV, l’un des plus braves et des plus
+séduisants seigneurs de la cour. Elle adorait son
+mari et lui passait toutes ses folies. Impliqué dans
+la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité toute-puissante
+de Richelieu, le duc paya de sa tête, en
+1632, sa téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut
+exilée à Moulins. Très pieuse et, dans son désespoir,
+se sentant de plus en plus attirée vers la vie
+religieuse, la duchesse désirait passionnément faire
+la connaissance de la mère de Chantal. Après quelques
+lettres échangées, les relations directes entre
+les deux femmes s’ébauchèrent en 1635. Elles étaient
+admirablement faites pour se comprendre. « Entre
+toutes les amitiés que Dieu m’a données, écrivait
+M<sup>me</sup> de Chantal, il n’y en a point que j’estime et
+désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute
+précieuse. » La duchesse aurait voulu recevoir le
+voile des visitandines des mains de sa grande amie ;
+elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle qui ferma
+les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant
+aimée.</p>
+
+<p>En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant
+tout le temps que la peste a sévi, en qualité de
+supérieure du monastère d’Annecy, elle a présidé
+aux destinées de la Visitation ; elle a vu s’ouvrir le
+tombeau du saint fondateur de son ordre et été témoin
+de quelques-uns de ses miracles ; elle a la
+ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son
+« triennal » est achevé ; elle croit que sa fin est
+proche, et elle voudrait se préparer à la mort. Le
+22 mai, en présence des sœurs réunies dans le chœur,
+elle se met à genoux, « fait sa coulpe » de toutes les
+fautes commises pendant son administration, et,
+déposant son pouvoir, avec une merveilleuse humilité,
+elle va se mettre à la dernière place. En vain
+elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune
+charge : elle est réélue le 27 mai. « Voyez-vous, ma
+fille, déclarait-elle à une religieuse, tous mes sens,
+tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent à
+cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon
+plaisir de Dieu ; car, hélas ! ma fille, je suis sur la
+fin de ma vie, et j’ai besoin de penser à moi. » Elle
+n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles
+années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement
+active qu’elle avait toujours été : les
+deuils qui l’affligent profondément, — celui de sa
+belle-fille Marie de Coulanges, celui de son gendre
+Toulonjon, celui de M. Michel Favre, — et les
+préoccupations qui en sont la suite assombrissent sa
+vie sans nuire aux multiples devoirs quotidiens
+qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent
+augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance :
+jamais elle ne perd pied ni courage. Depuis
+longtemps il était question d’établir un second
+monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la
+mère de Chantal voit se conjurer contre elle toute
+sorte de difficultés, d’objections et même de calomnies
+locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein
+et surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai
+1635, toute joyeuse d’être enfin délivrée du lourd
+fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa le
+pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes
+qu’elle avait commises pendant le temps de son administration,
+Mgr de Genève put lui dire avec vérité
+que « grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il
+n’y eût rien dans la maison qui n’allât bien ».</p>
+
+<p>Une grave question se posait, qui préoccupait
+beaucoup d’évêques et de pieux ecclésiastiques, saint
+Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de la Visitation
+s’étant développé au delà de toute espérance,
+n’était-il pas à craindre que, la mère de Chantal une
+fois morte, l’union que sa forte personnalité maintenait
+entre tous les monastères vînt à se relâcher, et
+n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres
+ordres, de les grouper sous l’autorité d’une supérieure
+générale ? Il fut décidé que la question serait discutée
+lors de l’assemblée générale du clergé qui devait
+se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève,
+Mgr Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la
+mère de Chantal ; et quand celle-ci eut été déposée,
+l’évêque d’ailleurs étant mort dans l’intervalle, elle
+se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un
+peu à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.</p>
+
+<p>Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu
+la conférence projetée. Humble et les yeux baissés,
+la mère de Chantal laissa parler tout le monde ;
+puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté
+expresse de saint François de Sales, docile interprète
+de la volonté divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure
+générale, que, pour conserver l’esprit de la
+Visitation et l’union entre les divers monastères, il
+avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et
+que donc « il fallait demeurer comme l’on était ».
+Il y avait dans sa parole un tel accent, une netteté
+si persuasive, que chacun se rallia à son opinion : il
+fut simplement décidé « que le monastère d’Annecy
+serait toujours reconnu pour l’origine des autres, et
+que, par une charitable révérence et dépendance, les
+autres s’adresseraient toujours à lui pour recevoir ses
+conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout
+conformes aux observances qui s’y gardent ».</p>
+
+<p>Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à
+Paris et de faire une visite générale des maisons de
+son ordre, qui toutes sollicitaient sa venue, la mère
+de Chantal se mit en route au mois de septembre
+et se rend successivement à Montargis, à Blois, à
+Orléans et à Tours. Elle aurait voulu pousser jusqu’en
+Bretagne : la maladie et l’hiver la contraignirent
+de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée
+de son confesseur, de la mère Favre et
+de la sœur de Chaugy, elle reprend ses voyages interrompus.
+A Troyes, où elle fut accueillie avec des
+transports de joie extraordinaires, elle revit,
+au monastère du Carmel, sa vieille amie, la mère
+Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux saintes
+âmes très tendres, un échange de mystiques effusions.
+De là elle se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon,
+à Lyon, à Valence, au Pont-Saint-Esprit, à
+Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à Montpellier,
+à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de
+l’évêque de Genève qui, la sachant fatiguée par
+tous ces déplacements, la rappelait à Annecy.</p>
+
+<p>Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était
+reçue avec des démonstrations d’allégresse et de
+vénération auxquelles son humilité ne pouvait se dérober.
+Les religieuses, le clergé, les autorités, le
+peuple lui faisaient fête : on recueillait ses moindres
+paroles ; on la suppliait d’entrer dans les maisons où
+il y avait des malades ; on conservait comme des
+reliques les objets qu’elle avait touchés ; on lui coupait
+des fragments de son voile ou de ses vêtements.
+« Voici la sainte ! voici la sainte ! » s’écriait-on sur
+son passage. Et aux beaux discours qu’on lui adressait,
+elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant
+au supplice d’entendre prononcer son éloge.
+Bien vite, elle courait s’enfermer au monastère. Et
+là, sans négliger aucun de ses devoirs de piété, elle
+se faisait toute à tous, prodiguant conseils, encouragements,
+recueillant les confidences, redressant quelquefois,
+examinant les questions d’organisation pratique,
+aussi bien que les plus hautes questions de
+spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par les
+discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la
+pauvreté, répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit
+de la Visitation, et laissant partout des traces
+fulgurantes et durables de son passage.</p>
+
+<p>N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence,
+elle en avait convoqué les supérieures à Aix.
+Là, deux semaines durant, elle régla, de concert
+avec elles, toutes les questions, petites ou grandes,
+qui étaient en suspens ; surtout elle les anima toutes
+de son esprit, les faisant bénéficier de son expérience,
+leur communiquant la flamme sacrée qui brûlait en
+elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de
+sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté
+un souvenir impérissable. Quand il fallut se séparer,
+bien des larmes coulèrent : ces quelques jours d’intimité
+avec leur sainte fondatrice avaient été pour
+« ses filles » la révélation du parfait bonheur.</p>
+
+<p>Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté
+cachaient de grands troubles intimes et une
+agonie morale qui devait se prolonger neuf longues
+années, — dernière et suprême épreuve infligée par
+Dieu à son héroïque servante. On éprouve quelques
+scrupules à évoquer, même brièvement et d’une
+plume incompétente, l’état d’une pareille conscience.
+Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet.
+C’est vers 1632 que commença pour sainte Chantal
+ce « martyre d’amour » qui ne devait cesser qu’un
+mois avant sa mort. Elle était assaillie de tentations
+terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas
+d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent
+à son esprit, et qu’elle ne parvenait pas
+à repousser. Tous les péchés dont on l’entretenait,
+il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable.
+Elle prenait en dégoût tous ses exercices religieux et
+les devoirs de sa charge. Elle avait horreur d’elle-même
+et du lamentable état de son âme. Elle se
+sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu.
+De loin en loin de douloureux aveux lui échappaient
+sur ses intimes angoisses, et ses larmes, ses profonds
+soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait éperdûment
+à la mort. Elle ne retrouvait un peu de
+tranquillité qu’en s’abandonnant humblement aux
+directions et aux sages conseils de la mère de Châtel.
+Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et
+la mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois
+plus intimes amies, allait redoubler sa peine et aggraver
+sa solitude morale. Chose singulière, il se
+faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité.
+A l’ordinaire, rien ne transparaissait au
+dehors de ses tourments intérieurs, du secret désespoir
+qui l’étreignait, et sa sérénité, sa gaîté même,
+la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient
+inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la
+parfaite santé morale de cette conductrice d’âmes
+sans se douter de l’inquiétude, du trouble et des
+sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.</p>
+
+<p>La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure
+du premier monastère d’Annecy. Elle morte,
+il fallut la remplacer. En vain la mère de Chantal
+supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle
+charge : elle fut élue une fois encore. Elle
+pleura : mais, se ressaisissant bien vite, elle se soumit
+avec son habituelle docilité à la divine volonté.
+On nous a conservé le texte des paroles qu’elle
+adressa à ses filles en cette mémorable circonstance ;
+elle s’y peint tout entière :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin
+particulier de vous, je me résous, moyennant la divine
+assistance, de ne rien laisser en arrière pour votre
+avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que c’est
+Dieu qui m’a donné cette charge ; car j’ai grandement
+prié en cette occasion ; sa bonté sait que ce n’était pas
+par inclination, et que je n’y vois que sa seule et pure
+volonté. Mais, mes très chères sœurs, je ne vous le
+cèle pas, je vous le dis ouvertement, <i>ce sera mon dernier
+triennal</i>, pendant lequel, Dieu aidant, <i>je me consacrerai
+à votre service</i> ; je vous consacre mon âme à cet
+effet, et j’emploierai les forces de mon corps et le peu
+d’esprit que Dieu m’a donné pour vous aider et vous
+servir. Je ne prétendais de tant vivre, ni que mon pèlerinage
+fût tant prolongé çà bas ; personne ne le croyait ;
+mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je
+fasse encore ce triennal, <i>je mettrai ma dernière main à
+cette vigne</i> et consumerai toute ma force et ma substance
+à la faire fructifier. Je ne sais pas, mes chères sœurs,
+si Dieu me laissera vous servir pendant tout ce triennal,
+car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine ; mais
+soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou
+à la fin, cela m’est du tout indifférent : soit fait ce que
+Notre-Seigneur trouvera bon. Toutefois, sa bonté me
+donne espérance qu’après ce triennal il m’accordera
+quelques mois ou quelques années de repos, selon ce
+qu’il lui plaira, <i>pour penser à moi. Car, hélas ! mes
+sœurs, il y a vingt-sept ans que je pense aux autres, et
+n’ai presque pas le loisir de penser à moi.</i> Dieu disposera
+de mes ans, de ma vie et de ma mort selon sa
+sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine ; mais
+je vous dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous
+me voyez <i>plus veillante sur vous que jamais</i> ; car j’ai
+ce sentiment au cœur <i>qu’il faut que ce triennal porte
+coup</i>, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce
+consentement de vous voir coopérer davantage aux
+desseins de Dieu sur vous, et à mon petit service, ce
+qui vous est tout dédié. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire
+ces paroles si virilement chrétiennes, et en
+même temps si profondément humaines, si féminines
+même. On devine comment elles furent accueillies
+par celles qui les entendirent et quelle ferveur
+de piété et d’émulation elles provoquèrent
+dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé
+la mère de Chantal, ce dernier triennal a « porté
+coup ».</p>
+
+<p>Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses
+tâches. La reine Anne d’Autriche, enceinte du futur
+Louis XIV, lui demandait de faire prier tout l’institut
+pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne
+Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De
+nouveaux couvents se fondaient, et chaque fois, l’on
+s’adressait à elle pour tous les détails d’organisation
+que comportait toujours une fondation nouvelle ;
+elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa
+prudence habituelles ; et, si surchargée et pressée
+qu’elle fût, elle ne manquait pas de joindre à ses
+conseils et à ses directions un mot de piété et d’affection ;
+sa correspondance allait croissant, et ce
+n’était pas trop de ses trois secrétaires pour l’aider à
+en venir à bout. En un mot, elle était l’âme vivante
+de cette vaste famille religieuse dont les membres,
+dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et
+italien, recevaient d’elle l’impulsion première et la
+pensée directrice.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, il était question de fonder un
+monastère de la Visitation à Turin ; mais les circonstances
+jusqu’alors ne s’y étaient point prêtées.
+Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient
+vivement que la mère de Chantal en personne vînt
+faire cette fondation. En 1638, leur insistance fut
+telle que l’évêque de Genève consentit à laisser partir
+la vieille religieuse pour ce long et difficile
+voyage. Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au
+val d’Aoste, et arriva enfin à Turin le 30 septembre.
+Sur sa route, elle était l’objet de la vénération universelle.
+On sonnait les cloches, on ornait les églises,
+on tirait le canon ; le peuple en foule allait au-devant
+d’elle et, s’agenouillant sur son passage, lui
+demandait sa bénédiction ; évêques et archevêques
+lui rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient
+conseil, lui soumettaient leur conscience. A
+Turin, il fallut sept mois pour aplanir les difficultés
+qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation
+projetée et pour mettre sur pied le nouveau
+monastère. Avec son habileté et sa fermeté coutumières
+la mère de Chantal y parvint, et quand, au
+mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant
+surgi, elle dut, pour obéir aux ordres de l’évêque de
+Genève, quitter Turin et regagner Annecy, elle
+laissait un couvent de visitandines bien constitué,
+tout fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très
+profondément pénétré de l’esprit de l’ordre. Turin,
+Pignerol furent pris par les Français luttant contre
+les Espagnols ; la mère de Chantal tremblait fort
+pour ses filles : elle apprit avec grande joie que les
+deux monastères avaient été épargnés. Revenue à
+Annecy en passant par Embrun où elle laissa le souvenir
+d’une âme perpétuellement en contact avec le
+divin, elle s’occupa très activement d’établir dans la
+petite ville une maison de lazaristes. C’était là un
+de ses rêves ; et elle eût été parfaitement heureuse
+de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris
+la fin très chrétienne de son frère l’archevêque de
+Bourges. Elle le pleura amèrement, en se disant
+qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre, ainsi
+que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans
+son cœur. C’est le triste lot des vies qui se prolongent
+de voir se multiplier les tombes autour d’elles.</p>
+
+<p>Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant
+les devants, elle supplia l’évêque de Genève d’intervenir
+pour que plus jamais on ne l’élût supérieure.
+On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641, — elle
+avait soixante-neuf ans, — elle réunit le chapitre,
+déposa pour toujours le pouvoir dont on
+l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur
+de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes
+les fautes qu’elle avait commises à l’égard des unes
+et des autres. Puis, se relevant, ce qu’elle n’avait jamais
+fait, elle vint embrasser maternellement toutes
+les religieuses l’une après l’autre, leur disant un dernier
+adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant
+de prononcer la moindre parole d’attendrissement.
+Elle ne cesserait jamais de les aimer, ajoutait-elle,
+car elle éprouvait pour elles « l’affection tendre
+des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants ».
+Enfin elle leur recommanda, en termes
+brefs, substantiels et chaleureux, la mère de Blonay,
+que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.</p>
+
+<p>Quelques jours après, la mère de Blonay était
+élue supérieure à la presque unanimité. Profondément
+heureuse de ce choix, la mère de Chantal remercia
+avec effusion les sœurs du témoignage de
+confiance qu’elles lui avaient donné. Enfin elle allait
+pouvoir penser à elle-même et se préparer à la mort
+sous la direction d’une religieuse très aimée, qui
+avait été l’une de ses premières collaboratrices, et
+qui allait lui remplacer ses trois vieilles amies disparues.
+Femme supérieure, « la crème de la Visitation »,
+au dire de saint François de Sales, qui, de
+bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay
+était supérieure à Bourg. « Venez donc, au nom
+de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de Chantal,
+régir notre chère maison, et <i>en particulier ma
+pauvre âme</i>. Je vous supplie de partir de Bourg aussitôt
+que la nouvelle élection sera faite. Ne retardez
+point ma satisfaction. Il me semble que tous les
+ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse
+me donnent seront chassés par cette bénite et tant
+attendue venue. » A cette perspective elle ne se sentait
+pas d’aise ; elle instruisait les sœurs de leurs devoirs
+à l’égard des supérieures nouvellement élues,
+leur disait tout le bien possible de leur future supérieure,
+dont elle leur avait peu parlé auparavant,
+pour ne pas exercer de pression sur elles ; elle faisait
+préparer elle-même son lit et sa chambre ; elle ne se
+lassait point de recommander aux religieuses, « aux
+récréations et ailleurs », de bien aimer leur nouvelle
+Mère et de lui obéir ; de s’aimer bien tendrement
+les unes les autres ; et quand elle les rencontrait,
+elle leur disait « avec un visage enflammé » : « Mes
+chères Sœurs, amour, amour, amour ! »</p>
+
+<p>A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à
+la porte « avec une allégresse et vitesse incroyables » ;
+et se jetant à genoux devant elle, elle l’embrassa
+tendrement, disant : « Voici ma Mère, ma fille, ma
+sœur, mon propre cœur et mon âme. » Sa « chère
+cadette » était tombée à genoux elle aussi. Elles se
+relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la
+mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à
+Notre-Seigneur et à saint François de Sales. Se tournant
+en souriant vers l’une de ses filles, elle lui dit :
+« Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon
+cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je
+la désirais ? » Et à la mère de Blonay : « Ma très
+chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais envie
+de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf
+mois entiers que je vous demande à Dieu. »</p>
+
+<p>La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la
+mère de Chantal, dans sa passion d’humilité et d’obéissance,
+se ravalât au dernier rang des religieuses.
+A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles,
+et il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le
+différend. Prévenus par M<sup>me</sup> de Chantal, l’évêque de
+Genève et le Père spirituel du couvent lui donnèrent
+raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction,
+s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle
+ne voulut plus s’occuper d’aucune affaire temporelle,
+les choses de la terre lui étant à charge : la seule
+liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui
+lui étaient adressées des divers monastères et d’y
+répondre ou d’y faire répondre par ses secrétaires.
+Elle ne vivait plus en ce monde ; elle était tout entière
+absorbée dans la contemplation des choses éternelles.
+Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours
+été grandes, étaient devenues merveilleuses.
+« Dans son dernier triennal, écrit la mère de Chaugy,
+elle parut dans une douceur si extraordinaire, si
+accomplie et si ravissante qu’il semblait que cette
+divine qualité de bonté et de douceur eût submergé
+la force éminente de son naturel. » Il y avait dans la
+sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection
+qu’on en frémissait autour d’elle, et qu’on craignait
+que ce ne fût le dernier éclat d’un flambeau
+qui allait s’éteindre.</p>
+
+<p>Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots
+ravissants que ses filles recueillaient et qui alimentaient
+leur piété. « Elle nous disait, raconte l’une
+d’elles, que, dans les premières années de l’institut,
+les fondations étant fréquentes, elle était comme ces
+grosses servantes de peine, au temps de la moisson.
+Le père de famille leur dit : « Venez ici, allez là,
+retournez en ce champ, allez en cet autre. » Mais
+quand ces pauvres paysannes sont devenues fort
+vieilles, elles ne peuvent plus que filer leurs quenouilles,
+et ne se peuvent tenir de dire aux enfants
+du père de famille, auquel elles ont survécu : « Votre
+père ne faisait pas ainsi, votre père voulait que l’on
+fît de telle et telle sorte » ; puis, s’appliquant à elle-même
+sa comparaison : « Au commencement, disait-elle,
+comme la servante de l’institut, notre bienheureux
+Père me disait : « Allez fonder à Lyon,
+allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à
+Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez
+à Dijon. » Ainsi j’ai été plusieurs années que je ne
+faisais qu’aller et venir, tantôt en l’un des champs,
+tantôt en un autre, de ce cher père de famille ;
+maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de
+soixante-cinq ans (c’était l’âge qu’elle avait alors) ;
+il me semble que je ne sers plus de rien du tout
+dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions
+du Père. » Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu
+de pensées qui lui agréassent plus que celle-là. »</p>
+
+<p>Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de
+1636, nous la rendent telle qu’elle était à cette
+époque : l’un qui se trouve au second monastère de
+la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la
+Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs
+préfèrent. Sous l’austérité du costume monastique
+la physionomie a gardé bien du charme et
+même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est
+large, les pommettes saillantes, le nez finement aquilin,
+la bouche menue, le menton énergique et décidé.
+Le regard est franc, direct, profond, un peu douloureux
+et comme chargé d’expérience et de bonté. Le
+sourire est exquis de vivacité spirituelle et en même
+temps d’indulgence et d’infinie douceur. Ce délicieux
+sourire où les plus rares qualités d’une âme de
+femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait
+longtemps à le contempler : à lui tout
+seul, il nous fait comprendre que sa grâce était la
+plus forte, et qu’on ne résistait pas à M<sup>me</sup> de Chantal.</p>
+
+<p>A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore.
+M<sup>me</sup> de Montmorency voulait recevoir le voile de
+sa main. La sainte remettait toutes choses entre les
+mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de
+Moulins l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle
+refusa, « renonçant à toute supériorité ». « Ma très
+chère Mère, lui écrivait M<sup>me</sup> de Montmorency, tous
+ces refus ne me rebutent point : vous viendrez, et
+Dieu fera pour moi ce que les hommes ne veulent
+pas faire. » Les magistrats d’Annecy s’opposaient à
+tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant
+que, si elle venait à mourir en France, on ne
+pût avoir son corps. Enfin l’évêque de Genève lui
+ayant demandé si elle jugeait ce voyage nécessaire,
+sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation
+de partir. « Brûlant du désir d’aller faire un
+dernier effort pour le bien de son institut », heureuse
+peut-être, tout au fond d’elle-même, de revoir
+sa patrie, elle se prépara à ce voyage « avec une allégresse
+admirable », assurant que « vive ou morte,
+elle reviendrait ». Mais, contre son habitude, elle
+envoyait chercher les amis et amies du monastère
+pour les entretenir une fois encore et prendre congé
+d’eux. Elle faisait écrire à presque toutes les maisons
+de l’ordre pour leur demander des prières et leur
+dire adieu. Elle disait « que jamais elle n’avait fait
+voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait
+certains biens fort grands pour quelques maisons, et
+pour son âme en particulier, ayant grande envie de
+conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque
+de Sens et M. Vincent ; que cette maison était
+en si bon train et avait une si bonne Mère, qu’il fallait
+qu’elle allât travailler ailleurs, et qu’elle n’avait
+point de plus grande suavité que de penser qu’elle
+laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de
+Blonay dans Annecy ».</p>
+
+<p>Enfin le jour du départ arriva. Après avoir
+« parlé à toutes les sœurs en particulier », elle voulut
+encore « parler en général ». « Mes très chères
+filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en
+la dilection de notre bon Sauveur et de vous aimer
+cordialement en lui. Qu’il soit lui-même le lien sacré
+de votre dilection. Honorez-vous les unes les autres,
+ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps
+de Dieu ; et si vous faites cela, mes chères filles,
+votre union sera toute divine. Vous honorerez Dieu
+en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes
+unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur
+et qu’une âme en Dieu. Priez-le pour moi, mes
+chères filles ; <i>je vous aime toutes ; je vous connais
+toutes</i>. Il me semble que je vous laisse en la
+grâce de Dieu ; je prie sa bonté de vous y maintenir
+et de vous donner sa bénédiction. Ne vous départez
+jamais de nos saintes observances. <i>Adieu, mes chères
+filles, adieu, encore un coup, mes chères filles.</i> Je ne
+sais si nous nous verrons encore dans cette vie ; il
+faut tout laisser à la divine Providence. Si ce n’est
+en ce monde, ce sera en la sainte éternité. <i>Je vous
+verrai souvent en esprit, car je vous ai fort présentes.</i>
+Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les
+connais toutes si bien… »</p>
+
+<p>Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et,
+faisant ranger toutes les sœurs le long de la chambre
+des assemblées, sans vouloir qu’elles se missent à
+genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant
+à chacune un mot à l’oreille « selon leur besoin
+intérieur ». Puis, elle leur donna sa bénédiction à
+toutes. La mère de Blonay n’était pas là ; elle accourut,
+fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent
+quelques instants ensemble : la mère de
+Chantal demanda à « sa chère cadette » quelques
+conseils pour son intérieur et lui confia que depuis
+trois jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit.
+On s’étonnait qu’elle ne pleurât pas comme à
+son ordinaire. « Ma Mère, lui dit une des sœurs,
+nous ne nous reverrons plus. — Si ferons, ma fille,
+lui dit-elle gaiement. — Mais, lui dit la sœur,
+demandez-le donc à Notre-Seigneur. — Non, pas
+cela, dit-elle, sa volonté soit faite ; nous nous reverrons
+en cette vie ou en l’autre. »</p>
+
+<p>Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet
+1641. Une foule immense l’attendait à la porte. On
+se pressait dans les rues pour lui dire adieu. Les malades
+se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir
+passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une
+chose qu’elle n’avait jamais faite : faisant relever
+sa litière de tous les côtés, elle tendait les mains à qui
+voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si bien portante
+que les médecins lui donnaient encore pour
+quinze ans de vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley,
+à Montluel et à Lyon, faisant partout admirer la
+sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on l’accueillit
+avec des transports de joie indicibles. Entre
+M<sup>me</sup> de Montmorency et elle l’intimité spirituelle
+était si parfaite qu’au témoignage de la mère de
+Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient toutes
+deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre
+à la place de la supérieure, et en « gardant partout
+jalousement son dernier rang », elle s’employa
+de toute son activité au service de la communauté,
+préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts
+des diverses maisons les aptitudes individuelles.</p>
+
+<p>Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir.
+La reine écrivit à l’évêque de Genève, et, la
+sainte ayant reçu licence de partir, elle lui envoya
+une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à
+Saint-Germain, où se trouvait la cour. Elle alla à sa
+rencontre avec ses deux fils, le Dauphin et le duc
+d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la
+plus grande vénération, l’entretint pendant deux
+heures, et, lui présentant ses enfants, les fit mettre
+à genoux, et lui demanda avec instance de les bénir.
+A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le
+monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher.
+Elle se prêtait à tout avec une bonté, une modestie,
+une douceur admirables : de ses paroles, de ses attitudes,
+de son visage enflammé, de toute sa personne
+enfin, il émanait une telle impression de sainteté
+qu’on ne se lassait pas de la regarder. Pour satisfaire
+tous ceux qui s’adressaient à elle, elle se levait
+à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun
+de ses exercices de piété, mais ne refusant aucun
+travail, et, malgré la fatigue, écoutant et parlant
+toute la journée. Elle disait que « Notre-Seigneur
+lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter
+de tant parler, ce qui lui était pénible et
+nuisible ». On attribua à son intervention deux guérisons
+miraculeuses qui signalèrent son séjour à
+Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement
+M. Vincent : et l’on imagine aisément les
+suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes, pleines
+de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles
+planait, sans nul doute, le souvenir attendri de l’âme
+élue de saint François de Sales.</p>
+
+<p>Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put
+voir aussi l’archevêque de Sens, Mgr de Bellegarde,
+avec qui « elle conféra amplement de son intérieur » :
+elle fit devant lui « une revue générale de
+toute sa vie et de toute son âme », et l’interrogea
+longuement sur la meilleure manière de se préparer
+à la mort. A la suite de ces entretiens, le long « martyre
+d’amour » dont elle souffrait depuis neuf ans
+cessa enfin, et elle put désormais goûter « une paix
+amoureuse et victorieuse », prélude manifeste du
+bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin
+prochaine se multipliaient. Dans une visite qu’elle
+fit aux Carmélites de Paris, elle apprit de la bouche
+de la fille de M<sup>me</sup> Acarie, la sœur Marguerite du
+Saint-Sacrement, que sa mort était proche. « Que
+dites-vous, ma mère ? s’écria-t-elle. O Dieu ! la
+bonne nouvelle ! » Et toute joyeuse, elle ne parlait
+que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal,
+auprès de la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre,
+elle quittait Paris pour retourner à Moulins.
+En prenant congé des sœurs, elle leur dit : « Adieu,
+mes filles, jusqu’à l’éternité. » Elle s’arrêta à Melun,
+à Montargis, où elle retrouva l’archevêque de Sens,
+qui, une fois de plus, admira l’extraordinaire pureté
+de cette âme de cristal. En le quittant, elle le prit à
+part pour lui demander : « Dites-moi encore, mon
+père, en quel état et en quelle disposition je dois
+mourir, car je ne le veux pas oublier. »</p>
+
+<p>A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui
+inquiéta les médecins, elle ne voulut prendre aucun
+repos et n’en persista pas moins à se lever à cinq
+heures et demie du matin ; elle se dérobait aux prévenances
+qu’on avait pour elle. « Non, non, laissez
+cela, disait-elle : pauvreté, humilité, simplicité,
+voilà nos règles. » Elle blâma fort les raffinements
+qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et
+la construction d’un portail qu’elle jugeait trop
+beau et dont elle eût souhaité la vente. La règle,
+l’observance, l’amour mutuel, l’humilité, la soumission
+absolue à la volonté de Dieu, le « dépouillement
+sans bornes », elle n’avait que ces mots-là à la
+bouche ; et rien n’égalait son ardeur à prêcher le
+complet détachement qu’elle pratiquait.</p>
+
+<p>Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore.
+A son arrivée, on la trouva très changée ; elle-même
+sentait bien que la mort n’était pas loin. Le
+samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception,
+bien que plus souffrante, elle se rendit au réfectoire,
+et là, pendant la collation des Sœurs, à genoux
+et les bras en croix, elle pria la Sainte Vierge « de
+l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de
+sa mort ». A la récréation du soir, elle s’entretint
+comme de coutume avec M<sup>me</sup> de Montmorency.
+Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant
+une grande cour froide, aller à l’infirmerie
+consoler une sœur malade qui redoutait la mort :
+on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à
+cinq heures, elle descendit au chœur pour son oraison :
+le froid de la fièvre la prit ; elle n’en continua
+pas moins ses prières et alla réconforter la sœur malade.
+La fièvre augmentait : on voulait la faire coucher,
+ou, tout au moins, la faire communier avant
+toutes les autres. Elle s’y refusa, demandant en
+grâce qu’on la laissât communier avec la communauté,
+car, disait-elle, « ce jour m’est bien particulier :
+il y a aujourd’hui trente et un ans accomplis
+que, par le commandement de notre bienheureux
+Père, je communie tous les jours, indigne que
+je suis de cette grâce. » Après la messe, il fallut
+l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de M<sup>me</sup> de
+Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt « une
+fièvre dangereuse avec inflammation de poitrine ».</p>
+
+<p>Ce fut, dans tout le couvent, une émotion profonde.
+M<sup>me</sup> de Montmorency, la supérieure et toutes
+les religieuses offrent aussitôt leur vie pour sauver
+celle de la sainte. Le Saint-Sacrement est exposé dans
+la chapelle. Tous les couvents de la ville se mettent
+en prières : neuvaines, vœux, messes, aumônes, tout
+ce que la piété des fidèles peut inventer pour conjurer
+le destin est mis en œuvre. Le quatrième jour,
+on ne conservait plus aucun espoir : le médecin conseilla
+de donner le viatique. M<sup>me</sup> de Montmorency,
+qui ne quittait pas la malade, fondant en larmes, la
+supplia de prendre des reliques de saint François
+de Sales. Elle y consentit, par pure affection pour la
+duchesse : « Je ne crois pas, disait-elle, qu’il me
+veuille guérir. » Elle fit appeler le père de Lingendes,
+et à quatre heures du matin, ayant fait une
+revue de sa conscience, elle se confessa à lui. Mais
+elle ne voulut pas qu’on lui apportât le Saint-Sacrement
+avant le réveil de la communauté : elle appela
+ses deux compagnons de voyage et les pria de transmettre
+ses adieux et ses dernières recommandations
+à son cher monastère d’Annecy.</p>
+
+<p>La cloche du réveil ayant sonné, elle se prépara
+à la communion en demandant pardon aux sœurs
+des fautes qu’elle avait commises dans l’observance
+des règles. Puis, le prêtre s’approchant, toute faible
+qu’elle fût, elle se souleva sur son lit pour recevoir
+son Sauveur, et, faisant effort sur elle-même, à
+haute et forte voix, elle affirma son ardente foi « au
+très Saint Sacrement de l’autel », déclarant qu’« elle
+donnerait de bon cœur sa vie pour cette créance ».
+Après quoi, elle supplia qu’on lui donnât les saintes
+huiles « quand il serait temps ». Cette même matinée
+du 12, elle conféra longuement avec le père
+de Lingendes au sujet de la lettre qu’elle voulait
+écrire à toute la congrégation : sa lucidité d’esprit
+était admirable.</p>
+
+<p>Sur le soir, on lui proposa de lui donner la communion
+à minuit, car ayant communié le matin en
+viatique, elle devait communier à jeun : elle répondit
+« qu’il ne fallait pas faire ce remuement la
+nuit », et, pour ne pas troubler « la tranquillité de
+la nuit et du silence monastique », elle se priva de
+communier ce jour-là. Son mal augmentait ; on lui
+demanda s’il ne faudrait pas lui donner les saintes
+huiles : « Non, pas encore, dit-elle, il n’y a rien
+qui presse, je suis assez forte pour attendre. »</p>
+
+<p>Sur les deux heures après-midi, elle s’assit sur son
+lit, et d’un visage serein, d’un œil ferme et d’une
+voix assez forte, elle dicta la lettre testamentaire
+qu’elle voulait adresser à son ordre tout entier :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Mes très chères et bien-aimées filles, disait-elle,
+me trouvant sur le lit du trépas, nonobstant et avec un
+très grand désir de ne plus penser à chose quelconque
+qu’à faire ce passage en la bonté et miséricorde de
+Dieu, je vous conjure, mes très chères filles, que, pour
+des affaires de l’Institut, l’on ne s’y précipite point, et
+que personne ne prétende d’y présider, mais de suivre
+en cette occasion, comme en toute autre, les intentions
+de notre Bienheureux Père, qui a voulu que le monastère
+de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de tout
+l’Institut. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Elle leur recommandait instamment « l’union
+charitable entre les monastères », la « très grande
+fidélité à leurs observances ». « Gardez, poursuivait-elle,
+la sincérité de cœur en son entier, la simplicité
+et la pauvreté de vie, et la charité à ne dire
+et faire à vos sœurs, je dis universellement, que ce
+que vous voudriez qu’elles disent et fassent pour
+vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi
+dans l’extrémité de mon mal. »</p>
+
+<p>Elle ajoutait cependant, avec une délicatesse touchante,
+et qui prouve toute la place que sa grande
+amie la duchesse de Montmorency tenait dans son
+cœur :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je
+vous supplie et conjure d’avoir confiance pour M<sup>me</sup> de
+Montmorency, qui est une âme sainte que Dieu manie
+à son gré, et à qui tout l’Institut a des obligations infinies
+pour les biens spirituels et temporels qu’elle y fait.
+Je vous estime heureuses de l’inspiration que Dieu lui
+a donnée : c’est une grâce très grande pour tout l’Ordre
+et pour cette maison en particulier. Elle vit parmi nos
+sœurs avec plus d’humilité, bassesse, simplicité et innocence
+que si c’était une petite paysanne. Rien ne me
+touche à l’égal de la tendresse où elle est pour mon
+départ de cette vie : <i>elle croit que vous la blâmerez de
+ma mort</i>. Mais, mes chères filles, vous savez que la
+divine Providence a ordonné de nos jours, et qu’ils
+n’en eussent pas été plus longs d’un quart d’heure.
+<i>Ce voyage a été d’un grand bien pour les maisons où
+nous avons passé et pour tout l’Institut.</i></p>
+
+<p>« Ne soyez point en peine des lettres que vous m’aurez
+écrites depuis mon départ de cette vie ; elles seront
+toutes jetées au feu sans être vues.</p>
+
+<p>« Je me recommande de tout mon cœur à vos plus
+cordiales prières. J’espère en l’infinie Bonté qu’elle
+m’assistera en ce passage, et qu’elle me donnera part
+en ses infinies miséricordes et vérités ; et si je ne suis
+point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux
+de vous obtenir l’esprit d’humilité et bassesse,
+qui seul vous fera conserver cet Institut. C’est tout le
+bonheur que je vous souhaite, et non point de plus
+grande perfection. Je demeure de tout mon cœur en
+la vie et en la mort, mes très chères et bien-aimées
+sœurs, votre très humble et indigne sœur et servante en
+Notre-Seigneur,</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">« <span class="sc">Sœur Jeanne-Françoise Frémyot</span>,<br>
+<i>de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni !</i> »</span></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quand la lettre eut été transcrite au net, elle la
+signa, « elle dit que sa conscience était en extrême
+paix et qu’elle n’avait plus rien à dire ». Et la journée
+se passa, avec des alternatives d’assoupissement
+et de pleine lucidité, où elle consolait la duchesse et
+les sœurs qui pleuraient à son chevet.</p>
+
+<p>La nuit qui suivit, la dernière, ne pouvant dormir,
+elle se fit lire le récit de la mort de sainte Paule
+par saint Jérôme. « Qui sommes-nous, nous autres !
+répétait-elle ; nous ne sommes que des atomes auprès
+de ces grandes et saintes religieuses. » Puis elle
+se fit lire le récit de la mort de saint François de
+Sales, « pour se conformer à lui aussi bien à la mort
+qu’à la vie », un chapitre du Traité de <i>l’Amour de
+Dieu</i>, et dans les <i>Confessions</i> de saint Augustin, le
+récit de la mort de sainte Monique, entremêlant ces
+lectures d’affectueuses réflexions pour les unes ou
+pour les autres.</p>
+
+<p>Vers les quatre heures du matin, le vendredi 13,
+on lui demanda comment elle se trouvait. « La nature
+rend son combat et l’esprit souffre », répondit-elle.
+Puis elle entretint longuement M<sup>me</sup> de Montmorency.
+Vers les huit heures, elle demanda le père
+de Lingendes, à qui elle exposa toute sa vie, et, se
+sentant faiblir, elle le pria de lui donner les saintes
+huiles. Elle reçut l’extrême-onction avec une merveilleuse
+ferveur, répondant elle-même à toutes les
+prières. Le père lui demanda alors sa bénédiction
+pour lui et pour toutes les sœurs présentes et absentes.
+Elle s’en excusa d’abord humblement, demandant
+plutôt la bénédiction du père ; puis, joignant
+les mains et les yeux au ciel, elle bénit les
+sœurs agenouillées, leur recommandant avec insistance
+« l’union des cœurs ». Elle était très émue ;
+les sœurs fondaient en larmes. Le père leur fit signe
+de se retirer. « Il est donc temps de se séparer, mes
+filles, dit-elle, et de se dire le dernier adieu. » Toutes,
+rang par rang, s’approchèrent d’elle pour lui baiser
+la main ; elle les regardait d’un œil tout maternel,
+« <i>leur disant à toutes, à l’oreille, un mot pour leur
+perfection</i> ». Sur la demande du père de Lingendes,
+elle en fit autant pour lui.</p>
+
+<p>Après quoi, tout entière en Dieu, les yeux fixés
+sur l’image du crucifix et sur celle de la Vierge,
+écoutant avec une religieuse attention les lectures
+pieuses qu’on lui faisait, elle s’associait à toutes les
+prières. « Jésus, que ces oraisons sont belles ! »
+disait-elle. « O mon Père, s’écria-t-elle encore, que
+les jugements de Dieu sont effroyables ! » Le père
+lui demanda si elle avait peur. « Non pas, dit-elle,
+mais je vous assure que les jugements de Dieu sont
+bien effroyables ! » Il lui demanda encore si elle
+n’espérait pas que saint François de Sales, avec les
+mères et sœurs décédées, viendrait au-devant d’elle.
+Elle répondit avec une grande assurance : « Oui,
+je m’y fie, il me l’a ainsi promis. » Elle renouvela
+solennellement ses vœux. On lui apporta à baiser
+une mitre du saint évêque de Genève. Il était cinq
+heures du soir. La vie baissait. On fit rentrer la communauté
+pour faire de nouveau les prières de la
+recommandation de l’âme. On lui mit dans la main
+gauche le cierge bénit, dans la main droite le crucifix
+et le petit sachet qu’elle portait au cou, et qui
+contenait sa profession de foi, ses vœux écrits de
+son sang, et les derniers avis de saint François de
+Sales, « pour aller, ainsi parée, au-devant de son
+Bien-aimé ». — « Le voilà qui vient, lui dit le
+Père. Ne voulez-vous pas aller au-devant de lui ? — Oui,
+mon Père, dit-elle, distinctement, je m’en vais.
+Jésus, Jésus, Jésus !… » Et sur ces trois mots, elle
+expira.</p>
+
+<p>En ce moment même, à Paris, saint Vincent de
+Paul était en prières. « Il lui parut, — c’est lui qui
+l’atteste, — un petit globe comme du feu, qui s’élevait
+de terre et s’alla joindre, en la supérieure région
+de l’air, à un autre globe plus grand et plus lumineux
+que les autres ; et il lui fut dit intérieurement
+que ce globe était l’âme de notre digne mère, le
+deuxième de notre bienheureux Père, et l’autre de
+l’essence divine ; que l’âme de notre digne mère
+s’était réunie à celle de notre bienheureux Père, et
+les deux à Dieu, leur souverain principe. »</p>
+
+<p>Quand la mère de Chantal eut rendu le dernier
+soupir, M<sup>me</sup> de Montmorency lui ferma les yeux.
+Elle la fit embaumer et, de peur que la piété des
+fidèles ne voulût confisquer ces restes sacrés, elle la
+fit transporter secrètement à Annecy. Quand le
+corps pénétra dans le monastère, les sœurs qui, depuis
+la nouvelle de la mort, ne pouvaient se regarder
+sans pleurer furent soudain saisies d’une grande
+joie intérieure. Le tombeau fut placé en face de celui
+de saint François de Sales. A Moulins, M<sup>me</sup> de Montmorency
+avait conservé le cœur de sa vieille amie
+et le lit où elle était morte et où, disait-elle, « elle
+avait vu comment meurent les saints ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelle belle vie, à ne la considérer même qu’à
+un point de vue purement humain ! Qu’on songe à
+tout le bien répandu, à tous les grands exemples
+donnés, à toutes les vertus pratiquées, à toute cette
+prodigieuse activité uniquement dépensée pour autrui.
+Qu’on songe aux innombrables âmes meurtries
+par la vie ou détachées de la vie, auxquelles les
+fondations et les initiatives de sainte Jeanne de
+Chantal ont donné la paix et procuré, avec un refuge,
+de nouvelles raisons de vivre. De telles vies,
+de telles âmes, qui ne se conçoivent pas en dehors du
+christianisme, sont la meilleure des apologétiques.
+Dans ce <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle français qui, certes, a eu ses faiblesses
+et ses tares, mais qui, dans son ensemble, a
+tant de gravité et de grandeur, supprimez par la
+pensée un saint François de Sales, un saint Vincent
+de Paul, une sainte Chantal, et essayez d’entrevoir ce
+qui lui manque. Épouse et mère, veuve et religieuse,
+sainte Jeanne de Chantal a connu toutes les
+vicissitudes, vécu toutes les variétés de la destinée
+féminine, et son œuvre a largement bénéficié de la
+richesse, de la multiplicité de ses expériences. Cette
+œuvre, qu’elle a marquée du sceau de son robuste
+génie et surtout de son grand cœur, qui pourrait, à
+travers trois siècles de notre histoire morale, en démêler
+la secrète, la douce et profonde influence ?
+Qu’elle ait puissamment contribué à perpétuer l’idéal
+chrétien dans le monde, c’est ce qu’aucun esprit de
+bonne foi ne saurait nier. Et parmi ceux qui ne
+croiraient ni au surnaturel, ni à l’efficacité de la
+prière, ni à la communion des saints, en est-il beaucoup
+qui, mis en présence d’une telle vie, transfigurée
+par le christianisme, pourraient ne pas souscrire
+à ces lignes célèbres de Taine : « Quand on
+s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer
+l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes,
+ce qu’il y introduit de pudeur, de douceur
+et d’humanité, ce qu’il y maintient d’honnêteté,
+de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique,
+ni la culture artistique et littéraire, ni
+même l’honneur féodal, militaire et chevaleresque,
+aucun code, aucune administration, aucun gouvernement
+ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y
+a que lui pour nous retenir sur notre pente natale,
+pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment,
+et de tout son poids originel, notre race
+rétrograde vers ses bas-fonds ; et le vieil Évangile,
+quelle que soit son enveloppe présente, est encore
+aujourd’hui le meilleur auxiliaire de l’instinct social. »</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="sc">Chapitre</td>
+<td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— Jeune fille d’autrefois</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— La châtelaine de Bourbilly</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">22</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Une veuve chrétienne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">34</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— A l’école de la sainteté</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">44</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— Le détachement de l’amour divin</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">99</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— L’héritage de saint François de Sales</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">160</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
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+<p class="c top4em xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
+LE TRENTE NOVEMBRE<br>
+MIL NEUF CENT<br>
+VINGT-NEUF SUR<br>
+LES PRESSES DE<br>
+EMMANUEL GREVIN<br>
+A LAGNY-S-MARNE.</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75198 ***</div>
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