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diff --git a/7442-h/7442-h.htm b/7442-h/7442-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e26e77d --- /dev/null +++ b/7442-h/7442-h.htm @@ -0,0 +1,14352 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Michel Strogoff, par Jules Verne. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.nind {text-indent:0%;} + +small {font-size: 70%;} + + h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both;} + + h2 {margin-top:5%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; + font-size:120%;} + + hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-top:5%;margin-bottom:5%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + + sup {font-size:75%;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Michel Strogoff + +Author: Jules Verne + +Posting Date: March 18, 2012 [EBook #7442] +Release Date: February, 2005 +[This file was first posted on April 30, 2003] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. +HTML version by Chuck Greif. + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cb">LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES</p> + +<h1>MICHEL STROGOFF<br /><br /> +<small>DE MOSCOU A IRKOUTSK</small></h1> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td align="center" colspan="2"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I-a">I.</a></td><td>—Une fête au Palais-Neuf</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II-a">II.</a></td><td>—Russes et Tartares</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III-a">III.</a></td><td>—Michel Strogoff</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV-a">IV.</a></td><td>—De Moscou à Nijni-Novgorod</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V-a">V.</a></td><td>—Un arrêté en deux articles</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI-a">VI.</a></td><td>—Frère et sœur</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII-a">VII.</a></td><td>—En descendant le Volga</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII-a">VIII.</a></td><td>—En remontant la Kama</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX-a">IX.</a></td><td>—En tarentass nuit et jour</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X-a">X.</a></td><td>—Un orage dans les monts Ourals</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI-a">XI.</a></td><td>—Voyageurs en détresse</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII-a">XII.</a></td><td>—Une provocation</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII-a">XIII.</a></td><td>—Au-dessus de tout, le devoir</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV-a">XIV.</a></td><td>—Mère et fils</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV-a">XV.</a></td><td>—Le marais de Baraba</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI-a">XVI.</a></td><td>—Un dernier effort</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII-a">XVII.</a></td><td>—Versets et chansons</td></tr> + +<tr><td align="center" colspan="2"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I-b">I.</a></td><td>—Un camp Tartare.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II-b">II.</a></td><td>—Une attitude d'Alcide Jolivet.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III-b">III.</a></td><td>—Coup pour coup.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV-b">IV.</a></td><td>—L'entrée triomphale.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V-b">V.</a></td><td>—Regarde de tous tes yeux, regarde!</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI-b">VI.</a></td><td>—Un ami de grande route.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII-b">VII.</a></td><td>—Le passage de l'Yeniseï</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII-b">VIII.</a></td><td>—Un lièvre qui traverse la route.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX-b">IX.</a></td><td>—Dans la steppe.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X-b">X.</a></td><td>—Baïkal et Angara.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI-b">XI.</a></td><td>—Entre deux rives</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII-b">XII.</a></td><td>—Irkoutsk.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII-b">XIII.</a></td><td>—Un courrier du Czar.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV-b">XIV.</a></td><td>—La nuit du 5 au 6 Octobre.</td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV-b">XV.</a></td><td>—Conclusion.</td></tr> +</table> + +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h2><a name="CHAPITRE_I-a" id="CHAPITRE_I-a"></a>CHAPITRE I<sup>er</sup><br /><br /> +<small>UNE FÊTE AU PALAIS-NEUF.</small></h2> + +<p>«Sire, une nouvelle dépêche.</p> + +<p>—D'où vient-elle?</p> + +<p>—De Tomsk.</p> + +<p>—Le fil est coupé au delà de cette ville?</p> + +<p>—Il est coupé depuis hier.</p> + +<p>—D'heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que +l'on me tienne au courant.</p> + +<p>—Oui, sire,» répondit le général Kissoff.</p> + +<p>Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la +fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.</p> + +<p>Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de +Paulowsky n'avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses +scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire. +Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l'infini à +travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la +«vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s'étaient +accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là, +pour répercuter des motifs de quadrilles.</p> + +<p>Le grand maréchal de la cour était, d'ailleurs, bien secondé dans ses +délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les +chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à +l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants, +les dames d'atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient +vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et +civils de l'ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le +signal de la «polonaise» retentit, quand les invités de tout rang +prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce +genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mélange des +longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de +décorations offrit-il un coup d'œil indescriptible, sous la lumière de +cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.</p> + +<p>Ce fut un éblouissement.</p> + +<p>D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le +Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes +splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche +voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était +comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des +portières, accidentés de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds, +qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.</p> + +<p>A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la +lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère, +se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait +vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce +palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux +des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu'ils s'arrêtaient +aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers, +confusément estompés dans l'ombre, qui profilaient çà et là leurs +énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se +promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil +horizontalement couché sur l'épaule, et dont le casque pointu +s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'éclat des feux lancés au +dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la +mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le +pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri +des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel +de trompette, se mêlant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes +claires au milieu de l'harmonie générale.</p> + +<p>Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur +les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf. +C'étaient des bateaux qui descendaient le cours d'une rivière, dont les +eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les +premières assises des terrasses.</p> + +<p>Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel +le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux +souverains, était simplement vêtu d'un uniforme d'officier des chasseurs +de la garde. Ce n'était point affectation de sa part, mais habitude d'un +homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait +donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et +c'est même ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de +son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants +escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.</p> + +<p>Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le +front soucieux cependant, allait d'un groupe à l'autre, mais il parlait +peu, et même il ne semblait prêter qu'une vague attention, soit aux +propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts +fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient +près de lui les principaux États de l'Europe. Deux ou trois de ces +perspicaces hommes politiques—physionomistes par état—avaient bien cru +observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d'inquiétude, dont +la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de +l'interroger à ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des +chasseurs de la garde était, à n'en pas douter, que ses secrètes +préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il +était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est +habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent +pas un instant.</p> + +<p>Cependant, le général Kissoff attendait que l'officier auquel il venait +de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l'ordre de se +retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme, +il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta même +involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux, +qu'elle voila un instant. On eût dit que l'éclat des lumières le +blessait et qu'il recherchait l'obscurité pour mieux voir en lui-même.</p> + +<p>«Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans +l'embrasure d'une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication +avec le grand-duc mon frère?</p> + +<p>—Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne +puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.</p> + +<p>—Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que +celles de la Transbaikalie, ont reçu l'ordre de marcher immédiatement +sur Irkoutsk?</p> + +<p>—Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu +faire parvenir au delà du lac Baïkal.</p> + +<p>—Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Sémipalatinsk, de +Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis +le début de l'invasion?</p> + +<p>—Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude, +à l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au delà de +l'Irtyche et de l'Obi.</p> + +<p>—Et du traître Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?</p> + +<p>—Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne +saurait affirmer s'il a passé ou non la frontière.</p> + +<p>—Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à +Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à Élamsk, +à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le +fil correspond encore!</p> + +<p>—Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l'instant, répondit +le général Kissoff.</p> + +<p>—Silence sur tout ceci!»</p> + +<p>Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après +s'être incliné, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientôt +les salons, sans que son départ eût été remarqué.</p> + +<p>Quant à l'officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et +lorsqu'il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d'hommes +politiques qui s'étaient formés sur plusieurs points des salons, son +visage avait repris tout le calme dont il s'était un moment départi.</p> + +<p>Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement +échangées, n'était pas aussi ignoré que l'officier des chasseurs de la +garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas +officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les langues +n'étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts personnages +avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui +s'accomplissaient au delà de la frontière. En tout cas, ce qu'ils ne +savaient peut-être qu'à peu près, ce dont ils ne s'entretenaient pas, +même entre membres du corps diplomatique, deux invités qu'aucun +uniforme, aucune décoration ne signalait à cette réception du +Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient avoir reçu des +informations assez précises.</p> + +<p>Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples +mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus +considérables, soupçonnaient à peine? on n'eût pu le dire. Était-ce chez +eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens +supplémentaire, qui leur permettait de voir au delà de cet horizon +limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair +particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes? Grâce à cette +habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l'information +et par l'information, leur nature s'était-elle donc transformée? on eût +été tenté de l'admettre.</p> + +<p>De ces deux hommes, l'un était Anglais, l'autre Français, tous deux +grands et maigres,—celui-ci brun comme les méridionaux de la +Provence,—celui-là roux comme un gentleman du Lancashire. +L'Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et +de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d'un +ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le +Gallo-Romain, vif, pétulant, s'exprimait tout à la fois des lèvres, des +yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque son +interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement +stéréotypée dans son cerveau.</p> + +<p>Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins +observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu +près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste +physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était +«tout yeux», l'Anglais était «tout oreilles».</p> + +<p>En effet, l'appareil optique de l'un avait été singulièrement +perfectionné par l'usage. La sensibilité de sa rétine devait être aussi +instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une +carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement à la +disposition d'un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait +donc au plus haut degré ce que l'on appelle «la mémoire de l'œil».</p> + +<p>L'Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter +et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son +d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt +ans, il l'eût reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement +pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont +pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont +constaté que les oreilles humaines ne sont «qu'à peu près» immobiles, on +aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant, +se tordant, s'obliquant, cherchaient à percevoir les sons d'une façon +quelque peu apparente pour le naturaliste.</p> + +<p>Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de +l'ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur +métier, car l'Anglais était un correspondant du <i>Daily-Telegraph</i>, et le +Français, un correspondant du.... De quel journal ou de quels journaux, +il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il répondait +plaisamment qu'il correspondait avec «sa cousine Madeleine». Au fond, ce +Français, sous son apparence légère, était très-perspicace et très-fin. +Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher +son désir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le +servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que +son confrère du <i>Daily-Telegraph</i>.</p> + +<p>Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la +nuit du 15 au 16 juillet, c'était en qualité de journalistes, et pour la +plus grande édification de leurs lecteurs.</p> + +<p>Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission +en ce monde, qu'ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste +des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les +rebutait pour réussir, qu'ils possédaient l'imperturbable sang-froid et +la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce +steeple-chase, de cette chasse à l'information, ils enjambaient les +haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes +avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver +«bons premiers» ou mourir!</p> + +<p>D'ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l'argent,—le plus +sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d'information connu jusqu'à +ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l'un ni +l'autre ne regardaient ni n'écoutaient jamais par-dessus les murs de la +vie privée, et qu'ils n'opéraient que lorsque des intérêts politiques ou +sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu'on appelle depuis +quelques années «le grand reportage politique et militaire».</p> + +<p>Seulement, on verra, en les suivant de près, qu'ils avaient la plupart +du temps une singulière façon d'envisager les faits et surtout leurs +conséquences, ayant chacun «leur manière à eux» de voir et d'apprécier. +Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s'épargnaient +en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les en blâmer.</p> + +<p>Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était +le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la +première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés +de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractère, +jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu +sympathiques l'un à l'autre. Cependant, ils ne s'évitèrent pas et +cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les nouvelles du +jour. C'étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur le même +territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l'un manquait pouvait être +avantageusement tiré par l'autre, et leur intérêt même voulait qu'ils +fussent à portée de se voir et de s'entendre.</p> + +<p>Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l'affût. Il y avait, en +effet, quelque chose dans l'air.</p> + +<p>«Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide Jolivet, +ça vaut son coup de fusil!»</p> + +<p>Les deux correspondants furent donc amenés à causer l'un avec l'autre +pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff, et +ils le firent en se tâtant un peu.</p> + +<p>«Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante! dit d'un air +aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette +phrase éminemment française.</p> + +<p>—J'ai déjà télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount, en +employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l'admiration +quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.</p> + +<p>—Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en même +temps à ma cousine....</p> + +<p>—Votre cousine?... répéta Harry Blount d'un ton surpris, en +interrompant son confrère.</p> + +<p>—Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C'est avec elle +que je corresponds! Elle aime à être informée vite et bien, ma +cousine!... J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une +sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.</p> + +<p>—Pour moi, il m'a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait +peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.</p> + +<p>—Et, naturellement, vous l'avez fait «rayonner» dans les colonnes du +<i>Daily-Telegraph</i>.</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s'est +passé à Zakret en 1812?</p> + +<p>—Je me le rappelle comme si j'y avais été, monsieur, répondit le +correspondant anglais.</p> + +<p>—Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fête +donnée en son honneur, on annonça à l'empereur Alexandre que Napoléon +venait de passer le Niémen avec l'avant-garde française. Cependant, +l'empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l'extrême gravité d'une +nouvelle qui pouvait lui coûter l'empire, il ne laissa pas percer plus +d'inquiétude....</p> + +<p>—Que ne vient d'en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a +appris que les fils télégraphiques venaient d'être coupés entre la +frontière et le gouvernement d'Irkoutsk.</p> + +<p>—Ah! vous connaissez ce détail?</p> + +<p>—Je le connais.</p> + +<p>—Quant à moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon dernier +télégramme est allé jusqu'à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec +une certaine satisfaction.</p> + +<p>—Et le mien jusqu'à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d'un +ton non moins satisfait.</p> + +<p>—Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de +Nikolaevsk?</p> + +<p>—Oui, monsieur, en même temps qu'on télégraphiait aux Cosaques du +gouvernement de Tobolsk de se concentrer.</p> + +<p>—Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'étaient également +connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain +quelque chose!</p> + +<p>—Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du +<i>Daily-Telegraph</i>, monsieur Jolivet.</p> + +<p>—Voilà! Quand on voit tout ce qui se passe!...</p> + +<p>—Et quand on écoute tout ce qui se dit!...</p> + +<p>—Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.</p> + +<p>—Je la suivrai, monsieur Jolivet.</p> + +<p>—Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins +sûr peut-être que le parquet de ce salon!</p> + +<p>—Moins sûr, oui, mais....</p> + +<p>—Mais aussi moins glissant!» répondit Alcide Jolivet, qui retint son +collègue, au moment où celui-ci allait perdre l'équilibre en se +reculant.</p> + +<p>Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents, en +somme, de savoir que l'un n'avait pas distancé l'autre. En effet, ils +étaient à deux de jeu.</p> + +<p>En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent +ouvertes. Là se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement +servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de +vaisselle d'or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux +princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout +d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce +chef-d'œuvre d'orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les +mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des +manufactures de Sèvres.</p> + +<p>Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les +salles du souper.</p> + +<p>A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha +rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.</p> + +<p>«Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la +première fois.</p> + +<p>—Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.</p> + +<p>—Un courrier à l'instant!»</p> + +<p>L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y +attenant. C'était un cabinet de travail, très-simplement meublé en vieux +chêne, et situé à l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre +autres plusieurs toiles signées d'Horace Vernet, étaient suspendus au +mur.</p> + +<p>L'officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l'oxygène eût manqué à +ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que +distillait une belle nuit de juillet.</p> + +<p>Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s'arrondissait une +enceinte fortifiée, dans laquelle s'élevaient deux cathédrales, trois +palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois +villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses +quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les +clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes +verts, surmontés de croix d'argent. Une petite rivière, au cours +sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble +formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui +s'enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.</p> + +<p>Cette rivière, c'était la Moskowa, cette ville, c'était Moscou, cette +enceinte fortifiée, c'était le Kremlin, et l'officier des chasseurs de +la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le +bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c'était le +czar.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II-a" id="CHAPITRE_II-a"></a>CHAPITRE II<br /><br /> +<small>RUSSES ET TARTARES</small></h2> + +<p>Si le czar avait si inopinément quitté les salons du Palais-Neuf, au +moment où la fête qu'il donnait aux autorités civiles et militaires et +aux principaux notables de Moscou était dans tout son éclat, c'est que +de graves événements s'accomplissaient alors au delà des frontières de +l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaçait +de soustraire à l'autonomie russe les provinces sibériennes.</p> + +<p>La Russie asiatique ou Sibérie couvre une aire superficielle de cinq +cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d'habitants. +Elle s'étend depuis les monts Ourals, qui la séparent de la Russie +d'Europe, jusqu'au littoral de l'océan Pacifique. Au sud, c'est le +Turkestan et l'empire chinois qui la délimitent suivant une frontière +assez indéterminée; au nord, c'est l'océan Glacial depuis la mer de Kara +jusqu'au détroit de Behring. Elle est divisée en gouvernements ou +provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Omsk, de +Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux d'Okhotsk et de +Kamtschatka, et possède deux pays, maintenant soumis à la domination +moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.</p> + +<p>Cette immense étendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrés +de l'ouest à l'est, est à la fois une terre de déportation pour les +criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frappés d'expulsion.</p> + +<p>Deux gouverneurs généraux représentent l'autorité suprême des czars en +ce vaste pays. L'un réside à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale; +l'autre réside à Tobolsk, capitale de la Sibérie occidentale. La rivière +Tchouna; un affluent du fleuve Yeniseï, sépare les deux Sibéries.</p> + +<p>Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont +quelques-unes sont véritablement d'une extrême fertilité. Aucune voie +ferrée ne dessert les mines précieuses qui font, sur de vastes étendues, +le sol sibérien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa surface. On y +voyage en tarentass ou en télègue, l'été; en traîneau, l'hiver.</p> + +<p>Une seule communication, mais une communication électrique, joint les +deux frontières ouest et est de la Sibérie au moyen d'un fil qui mesure +plus de huit mille verstes de long (8,536 kilomètres). [La verste vaut +1067 mètres, c'est-à-dire un peu plus d'un kilomètre.] A sa sortie de +l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk, +Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk, +Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya, +Alexandrowskoë, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par +chaque mot lancé à son extrême limite. [Environ 27 francs. Le rouble +(argent) vaut 3 francs 75 centimes. Le kopek (cuivre) vaut 4 centimes.] +D'Irkoutsk un embranchement va se souder à Kiakhta sur la frontière +mongole, et de là, à trente kopeks par mot, la poste transporte les +dépêches à Péking en quatorze jours.</p> + +<p>C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg à Nikolaevsk, qui avait été coupé, +d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et +Kolyvan.</p> + +<p>C'est pourquoi le czar, après la communication que venait de lui faire +pour la seconde fois le général Kissoff, n'avait-il répondu que par ces +seuls mots: «Un courrier à l'instant!»</p> + +<p>Le czar était, depuis quelques instants, immobile à la fenêtre de son +cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le +grand maître de police apparut sur le seuil.</p> + +<p>«Entre, général, dit le czar d'une voix brève, et dis-moi tout ce que tu +sais d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>—C'est un homme extrêmement dangereux, sire, répondit le grand maître +de police.</p> + +<p>—Il avait rang de colonel?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—C'était un officier intelligent?</p> + +<p>—Très-intelligent, mais impossible à maîtriser, et d'une ambition +effrénée qui ne reculait devant rien. Il s'est bientôt jeté dans de +secrètes intrigues, et c'est alors qu'il a été cassé de son grade par +Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie.</p> + +<p>—A quelle époque?</p> + +<p>—Il y a deux ans. Gracié après six mois d'exil par la faveur de Votre +Majesté, il est rentré en Russie.</p> + +<p>—Et, depuis cette époque, n'est-il pas retourné en Sibérie?</p> + +<p>—Oui, sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois,» +répondit le grand maître de police.</p> + +<p>Et il ajouta, en baissant un peu la voix:</p> + +<p>«Il fut un temps, sire, où, quand on allait en Sibérie, on n'en revenait +pas!</p> + +<p>—Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!»</p> + +<p>Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable +fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe +savait pardonner.</p> + +<p>Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu'il +n'était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait +passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les +franchir. Or, il n'en était pas ainsi sous le nouveau règne, et le grand +maître de police le déplorait sincèrement! Comment! plus de condamnation +à perpétuité pour d'autres crimes que les crimes de droit commun! +Comment! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk, +d'Irkoutsk! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions +autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait +admettre cette façon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar +l'interrogeât de nouveau.</p> + +<p>Les questions ne se firent pas attendre.</p> + +<p>«Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentré une seconde fois en +Russie après ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le +véritable but est resté inconnu?</p> + +<p>—Il y est rentré.</p> + +<p>—Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?</p> + +<p>—Non, sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du +jour où il a été gracié!»</p> + +<p>Le front du czar se plissa un instant. Peut-être le grand maître de +police put-il craindre d'avoir été trop loin,—bien que son entêtement +dans ses idées fût au moins égal au dévouement sans bornes qu'il avait +pour son maître; mais le czar, dédaignant ces reproches indirects +touchant sa politique intérieure, continua brièvement la série de ses +questions:</p> + +<p>«En dernier lieu, où était Ivan Ogareff?</p> + +<p>—Dans le gouvernement de Perm.</p> + +<p>—En quelle ville?</p> + +<p>—A Perm même.</p> + +<p>—Qu'y faisait-il?</p> + +<p>—Il semblait inoccupé, et sa conduite n'offrait rien de suspect.</p> + +<p>—Il n'était pas sous la surveillance de la haute police?</p> + +<p>—Non, sire.</p> + +<p>—A quel moment a-t-il quitté Perm?</p> + +<p>—Vers le mois de mars.</p> + +<p>—Pour aller?...</p> + +<p>—On l'ignore.</p> + +<p>—Et, depuis cette époque, on ne sait ce qu'il est devenu?</p> + +<p>—On ne le sait.</p> + +<p>—Eh bien, je le sais, moi! répondit le czar. Des avis anonymes, qui +n'ont pas passé par les bureaux de la police, m'ont été adressés, et, en +présence des faits qui s'accomplissent maintenant au delà de la +frontière, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!</p> + +<p>—Voulez-vous dire, sire, s'écria le grand maître de police, qu'Ivan +Ogareff a la main dans l'invasion tartare?</p> + +<p>—Oui, général, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff, +après avoir quitté le gouvernement de Perm, a passé les monts Ourals. Il +s'est jeté en Sibérie, dans les steppes kirghises, et, là, il a tenté, +non sans succès, de soulever ces populations nomades. Il est alors +descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. Là, aux khanats de +Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouvé des chefs disposés à +jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibériennes et à +provoquer une invasion générale de l'empire russe en Asie. Le mouvement +a été fomenté secrètement, mais il vient d'éclater comme un coup de +foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coupés +entre la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale! De plus, Ivan +Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter à la vie de mon frère!»</p> + +<p>Le czar s'était animé en parlant et marchait à pas précipités. Le grand +maître de police ne répondit rien, mais il se disait, à part lui, qu'au +temps où les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exilé, les +projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se réaliser.</p> + +<p>Quelques instants s'écoulèrent, pendant lesquels il garda le silence. +Puis, s'approchant du czar, qui s'était jeté sur un fauteuil:</p> + +<p>«Votre Majesté, dit-il, a sans doute donné des ordres pour que cette +invasion fût repoussée au plus vite?</p> + +<p>—Oui, répondit le czar. Le dernier télégramme qui a pu passer à +Nijni-Oudinsk a dû mettre en mouvement les troupes des gouvernements +d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour et +du lac Baïkal. En même temps, les régiments de Perm et de Nijni-Novgorod +et les Cosaques de la frontière se dirigent à marche forcée vers les +monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant +qu'ils puissent se trouver en face des colonnes tartares!</p> + +<p>—Et le frère de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, en ce moment +isolé dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication +directe avec Moscou?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Mais il doit savoir, par les dernières dépêches, quelles sont les +mesures prises par Votre Majesté et quels secours il doit attendre des +gouvernements les plus rapprochés de celui d'Irkoutsk?</p> + +<p>—Il le sait, répondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan +Ogareff, en même temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de +traître, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharné. C'est au +grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa première disgrâce, et, ce qu'il y a de +plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet d'Ivan +Ogareff est donc de se rendre à Irkoutsk, et là, sous un faux nom, +d'offrir ses services au grand-duc. Puis, après qu'il aura capté sa +confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la +ville, et avec elle mon frère, dont la vie est directement menacée. +Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le +grand-duc, et voilà ce qu'il faut qu'il sache!</p> + +<p>—Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux....</p> + +<p>—Je l'attends.</p> + +<p>—Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand maître de police, car +permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux +rébellions que cette terre sibérienne!</p> + +<p>—Veux-tu dire, général, que les exilés feraient cause commune avec les +envahisseurs? s'écria le czar, qui ne fut pas maître de lui-même devant +cette insinuation du grand maître de police.</p> + +<p>—Que Votre Majesté m'excuse!... répondit en balbutiant le grand maître +de police, car c'était bien véritablement la pensée que lui avait +suggérée son esprit inquiet et défiant.</p> + +<p>—Je crois aux exilés plus de patriotisme! reprit le czar.</p> + +<p>—Il y a d'autres condamnés que les exilés politiques en Sibérie, +répondit le grand maître de police.</p> + +<p>—Les criminels! Oh! général, ceux-là je te les abandonne! C'est le +rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulèvement, ou +plutôt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre la +Russie, contre ce pays, que les exilés n'ont pas perdu toute espérance +de revoir... et qu'ils reverront!... Non, jamais un Russe ne se liguera +avec un Tartare pour affaiblir, ne fût-ce qu'une heure, la puissance +moscovite!»</p> + +<p>Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique +tenait momentanément éloignés. La clémence, qui était le fond de sa +justice, quand il pouvait en diriger lui-même les effets, les +adoucissements considérables qu'il avait adoptés dans l'application des +ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne pouvait se +méprendre. Mais, même sans ce puissant élément de succès apporté à +l'invasion tartare, les circonstances n'en étaient pas moins +très-graves, car il était à craindre qu'une grande partie de la +population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.</p> + +<p>Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la +moyenne, et comptent environ quatre cent mille «tentes», soit deux +millions d'âmes. De ces diverses tribus, les unes sont indépendantes, et +les autres reconnaissent la souveraineté, soit de la Russie, soit des +khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est-à-dire des plus +redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en +même temps la plus considérable, et ses campements occupent tout +l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche, de +l'Ichim supérieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde, +qui occupe les contrées situées dans l'est de la moyenne, s'étend +jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations +kirghises se soulevaient, c'était l'envahissement de la Russie +asiatique, et, tout d'abord, la séparation de la Sibérie, à l'est de +l'Yeniseï.</p> + +<p>Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre, sont +plutôt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats +réguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, «un front serré ou un carré de +bonne infanterie résiste à une masse de Kirghis dix fois plus nombreux, +et un seul canon peut on détruire une quantité effroyable.»</p> + +<p>Soit, mais encore faut-il que ce carré de bonne infanterie arrive dans +le pays soulevé, et que les bouches à feu quittent les parcs des +provinces russes, qui sont éloignées de deux ou trois mille verstes. Or, +sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg à Irkoutsk, les +steppes, souvent marécageuses, ne sont pas aisément praticables, et +plusieurs semaines s'écouleraient certainement avant que les troupes +russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.</p> + +<p>Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibérie occidentale +qui est destinée à tenir en respect les populations kirghises. Là sont +les limites que ces nomades, incomplètement soumis, ont plus d'une fois +insultées, et, au ministère de la guerre, on avait tout lieu de penser +qu'Omsk était déjà très-menacé. La ligne des colonies militaires, +c'est-à-dire de ces postes de Cosaques qui sont échelonnés depuis Omsk +jusqu'à Sémipalatinsk, devait avoir été forcée en plusieurs points. Or, +il était à craindre que les «grands sultans» qui gouvernent les +districts kirghis n'eussent accepté volontairement ou subi +involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et +qu'à la haine provoquée par l'asservissement ne se fût jointe la haine +due à l'antagonisme des religions grecque et musulmane.</p> + +<p>Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement +ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient, +aussi bien par la force que par la persuasion, à soustraire les hordes +kirghises à la domination moscovite.</p> + +<p>Quelques mots seulement sur ces Tartares.</p> + +<p>Les Tartares appartiennent plus spécialement à deux races distinctes, la +race caucasique et la race mongole.</p> + +<p>La race caucasique, celle, a dit Abel de Rémusat, «qui est regardée en +Europe comme le type de la beauté de notre espèce, parce que tous les +peuples de cette partie du monde en sont issus,» réunit sous une même +dénomination les Turcs et les indigènes de souche persane.</p> + +<p>La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les +Thibétains.</p> + +<p>Les Tartares, qui menaçaient alors l'empire russe, étaient de race +caucasique et occupaient plus particulièrement le Turkestan. Ce vaste +pays est divisé en différents États, qui sont gouvernés par des khans, +d'où la dénomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de +Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.</p> + +<p>A cette époque, le khanat le plus important et le plus redoutable était +celui de Boukhara. La Russie avait déjà eu à lutter plusieurs fois avec +ses chefs, qui, dans un intérêt personnel et pour leur imposer un autre +joug, avaient soutenu l'indépendance des Kirghis contre la domination +moscovite. Le chef actuel, Féofar-Khan, marchait sur les traces de ses +prédécesseurs.</p> + +<p>Ce Khanat de Boukhara s'étend du nord au sud, entre les trente-septième +et quarante et unième parallèles, et de l'est à l'ouest, entre les +soixante et unième et soixante-sixième degrés de longitude, c'est-à-dire +sur une surface d'environ dix mille lieues carrées.</p> + +<p>On compte dans cet État une population de deux millions cinq cent mille +habitants, une armée de soixante mille hommes, portée au triple en temps +de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche, varié dans +ses productions animales, végétales, minérales, et qui a été agrandi par +l'accession des territoires de Balkh, d'Aukoï et de Meïmaneh. Il possède +dix-neuf villes considérables. Boukhara, ceinte d'une muraille mesurant +plus de huit milles anglais et flanquée de tours, cité glorieuse qui fut +illustrée par les Avicenne et autres savants du Xè siècle, est regardée +comme le centre de la science musulmane et rangée parmi les plus +célèbres de l'Asie centrale; Samarcande, qui possède le tombeau de +Tamerlan et palais célèbre où l'on garde cette pierre bleue sur laquelle +chaque nouveau khan doit venir s'asseoir à son avènement, est défendue +par une citadelle extrêmement forte; Karschi, avec sa triple enceinte, +située dans une oasis qu'entoure un marais peuplé de tortues et de +lézards, est presque imprenable; Tschardjoui est défendue par une +population de près de vingt mille âmes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata, +Djizah, Païkande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes +difficiles à réduire. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes, +isolé par ses steppes, est donc un État véritablement redoutable, et la +Russie serait forcée de lui opposer des forces importantes.</p> + +<p>Or, c'était l'ambitieux et farouche Féofar qui gouvernait alors ce coin +de la Tartarie. Appuyé sur les autres khans,—principalement ceux de +Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposés à +se jeter dans des entreprises chères à l'instinct tartare,—aidé des +chefs qui commandaient à toutes les hordes de l'Asie centrale, il +s'était mis à la tête de cette invasion, dont Ivan Ogareff était l'âme. +Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine, +avait régularisé le mouvement de manière à couper la grande route +sibérienne. Fou, en vérité, s'il croyait pouvoir entamer l'empire +moscovite! Sous son inspiration, l'émir—c'est le titre que prennent les +khans de Boukhara—avait lancé ses hordes au delà de la frontière russe. +Il avait envahi le gouvernement de Sémipalatinsk, et les Cosaques, qui +se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient dû reculer +devant lui. Il s'était avancé plus loin que le lac Balkhach, entraînant +les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrôlant +ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui résistaient, il se +transportait d'une ville à l'autre, suivi de ces impedimenta de +souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes +et ses esclaves,—le tout avec l'audace impudente d'un Gengis-Khan +moderne.</p> + +<p>Où était-il en ce moment? Jusqu'où ses soldats étaient-ils parvenus à +l'heure où la nouvelle de l'invasion arrivait à Moscou? À quel point de +la Sibérie les troupes russes avaient-elles dû reculer? on ne pouvait le +savoir. Les communications étaient interrompues. Le fil, entre Kolyvan +et Tomsk, avait-il été brisé par quelques éclaireurs de l'armée tartare, +ou l'émir était-il arrivé jusqu'aux provinces de l'Yeniseisk? Toute la +basse Sibérie occidentale était-elle en feu? Le soulèvement +s'étendait-il déjà jusqu'aux régions de l'est? on ne pouvait le dire. Le +seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les +rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l'été ne peuvent arrêter, qui +vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne pouvait +plus se propager à travers la steppe, et il n'était plus possible de +prévenir le grand-duc, enfermé dans Irkoutsk, du danger dont le menaçait +la trahison d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait, à +cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents +verstes (5,323 kilomètres) qui séparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait, +pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer à la +fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais, +avec de la tête et du cœur, on va loin!</p> + +<p>«Trouverai-je cette tête et ce cœur?» se demandait le czar.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III-a" id="CHAPITRE_III-a"></a>CHAPITRE III<br /><br /> +<small>MICHEL STROGOFF</small></h2> + +<p>La porte du cabinet impérial s'ouvrit bientôt, et l'huissier annonça le +général Kissoff.</p> + +<p>«Ce courrier? demanda vivement le czar.</p> + +<p>—Il est là, sire, répondit le général Kissoff.</p> + +<p>—Tu as trouvé l'homme qu'il fallait?</p> + +<p>—J'ose en répondre à Votre Majesté.</p> + +<p>—Il était de service au palais?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Tu le connais?</p> + +<p>—Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succès des +missions difficiles.</p> + +<p>—A l'étranger?</p> + +<p>—En Sibérie même.</p> + +<p>—D'où est-il?</p> + +<p>—D'Omsk. C'est un Sibérien.</p> + +<p>—Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?</p> + +<p>—Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour réussir là où d'autres +échoueraient peut-être.</p> + +<p>—Son âge?</p> + +<p>—Trente ans.</p> + +<p>—C'est un homme vigoureux?</p> + +<p>—Sire, il peut supporter jusqu'aux dernières limites le froid, la faim, +la soif, la fatigue.</p> + +<p>—Il a un corps de fer?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Et un cœur?...</p> + +<p>—Un cœur d'or.</p> + +<p>—Il se nomme?...</p> + +<p>—Michel Strogoff.</p> + +<p>—Est-il prêt à partir?</p> + +<p>—Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté.</p> + +<p>—Qu'il vienne,» dit le czar.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le +cabinet impérial.</p> + +<p>Michel Strogoff était haut de taille, vigoureux, épaules larges, +poitrine vaste. Sa tête puissante présentait les beaux caractères de la +race caucasique.</p> + +<p>Ses membres, bien attachés, étaient autant de leviers, disposés +mécaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce +beau et solide garçon, bien campé, bien planté, n'eût pas été facile à +déplacer malgré lui, car, lorsqu'il avait posé ses deux pieds sur le +sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracinés. Sur sa tête, carrée du +haut, large de front, se crépelait une chevelure abondante, qui +s'échappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite. +Lorsque sa face, ordinairement pâle, venait à se modifier, c'était +uniquement sous un battement plus rapide du cœur, sous l'influence +d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artérielle. Ses +yeux étaient d'un bleu foncé, avec un regard droit, franc, inaltérable, +et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers, +contractés faiblement, témoignaient d'un courage élevé, «ce courage sans +colère des héros», suivant l'expression des physiologistes. Son nez +puissant, large de narines, dominait une bouche symétrique avec les +lèvres un peu saillantes de l'être généreux et bon.</p> + +<p>Michel Strogoff avait le tempérament de l'homme décidé, qui prend +rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l'incertitude, +qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne piétine pas dans +l'indécision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester +immobile comme un soldat devant son supérieur; mais, lorsqu'il marchait, +son allure dénotait une grande aisance, une remarquable netteté de +mouvements,—ce qui prouvait à la fois la confiance et la volonté vivace +de son esprit. C'était un de ces hommes dont la main semble toujours +«pleine des cheveux de l'occasion», figure un peu forcée, mais qui les +peint d'un trait.</p> + +<p>Michel Strogoff était vêtu d'un élégant uniforme militaire, qui se +rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne, +bottes, éperons, pantalon demi-collant, pelisse bordée de fourrure et +agrémentée de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine +brillaient une croix et plusieurs médailles.</p> + +<p>Michel Strogoff appartenait au corps spécial des courriers du czar, et +il avait rang d'officier parmi ces hommes d'élite. Ce qui se sentait +particulièrement dans sa démarche, dans sa physionomie, dans toute sa +personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il était «un +exécuteur d'ordres». Il possédait donc l'une des qualités les plus +recommandables en Russie, suivant l'observation du célèbre romancier +Tourguèneff, qualité qui conduit aux plus hautes positions de l'empire +moscovite.</p> + +<p>En vérité, si un homme pouvait mener à bien ce voyage de Moscou à +Irkoutsk, à travers une contrée envahie, surmonter les obstacles et +braver les périls de toutes sortes, c'était, entre tous, Michel +Strogoff.</p> + +<p>Circonstance très-favorable à la réussite de ses projets, Michel +Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et il +en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir déjà +parcouru, mais parce qu'il était d'origine sibérienne.</p> + +<p>Son père, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la +ville d'Omsk, située dans le gouvernement de ce nom, et sa mère, Marfa +Strogoff, y demeurait encore. C'était là, au milieu des steppes sauvages +des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibérien +avait élevé son fils Michel «à la dure», suivant l'expression populaire. +De sa véritable profession, Pierre Strogoff était chasseur. Été comme +hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui +dépassent quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, il courait la +plaine durcie, les halliers de mélèzes et de bouleaux, les forêts de +sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le +gros gibier à la fourche ou au couteau. Le gros gibier n'était rien de +moins que l'ours sibérien, redoutable et féroce animal dont la taille +égale celle de ses congénères des mers glaciales. Pierre Strogoff avait +tué plus de trente-neuf ours, c'est-à-dire que le quarantième était +tombé sous ses coups,—et l'on sait, à en croire les légendes +cynégétiques de la Russie, combien de chasseurs ont été heureux jusqu'au +trente-neuvième ours, qui ont succombé devant le quarantième!</p> + +<p>Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu même une égratignure +le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne +manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina», +c'est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement +du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours, +tout seul,—ce qui n'était rien;—mais, après l'avoir dépouillé, il +avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'à la maison paternelle, +distante de plusieurs verstes,—ce qui indiquait chez l'enfant une +vigueur peu commune.</p> + +<p>Cette vie lui profita, et, arrivé à l'âge de l'homme fait, il était +capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la +fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un +homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix +nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d'autres +se fussent morfondus à l'air. Doué de sens d'une finesse extrême, guidé +par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le +brouillard interceptait tout horizon, lors même qu'il se trouvait dans +le pays des hautes latitudes, où la nuit polaires se prolonge pendant de +longs jours, il retrouvait son chemin, là où d'autres n'eussent pu +diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il +avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles, +projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches +d'arbre, émanations apportées des dernières limites de l'horizon, foulée +d'herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l'air, détonations +lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphère embrumée, mille détails +qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé +dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une +santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était +non moins vrai, un cœur d'or.</p> + +<p>L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille +Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff, +à Omsk, sur les bords de l'Irtyche, là où le vieux chasseur et elle +vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le +cœur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le +pourrait,—promesse qui fut toujours religieusement tenue.</p> + +<p>Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au +service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers +du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite, +eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au +Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants +successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission +qui l'entraîna jusqu'à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l'extrême +limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya +des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui +lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit +rapidement son chemin.</p> + +<p>Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines +missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille +mère,—fût-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver +rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois, +Michel Strogoff, qui venait d'être très-employé dans le sud de l'empire, +n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles! Or, +son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et +il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se +produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc +introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que +l'empereur attendait de lui.</p> + +<p>Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques +instants et l'observa d'un œil pénétrant, tandis que Michel Strogoff +demeurait absolument immobile.</p> + +<p>Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son +bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il +lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.</p> + +<p>La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il +la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,» +qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle +des empereurs de Russie.</p> + +<p>La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet +aux armes impériales.</p> + +<p>Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s'approcher.</p> + +<p>Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau +immobile, prêt à répondre.</p> + +<p>Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux. +Puis, d'une voix brève:</p> + +<p>«Ton nom? demanda-t-il.</p> + +<p>—Michel Strogoff, sire.</p> + +<p>—Ton grade?</p> + +<p>—Capitaine au corps des courriers du czar.</p> + +<p>—Tu connais la Sibérie?</p> + +<p>—Je suis Sibérien.</p> + +<p>—Tu es né?...</p> + +<p>—A Omsk.</p> + +<p>—As-tu des parents à Omsk?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Quels parents?</p> + +<p>—Ma vieille mère.</p> + +<p>Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant +la lettre qu'il tenait à la main:</p> + +<p>«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de +remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.</p> + +<p>—Je la remettrai, sire.</p> + +<p>—Le grand-duc est à Irkoutsk.</p> + +<p>—J'irai à Irkoutsk.</p> + +<p>—Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par +des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.</p> + +<p>—Je le traverserai.</p> + +<p>—Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera +peut-être sur ta route.</p> + +<p>—Je m'en méfierai.</p> + +<p>—Passeras-tu par Omsk?</p> + +<p>—C'est mon chemin, sire.</p> + +<p>—Si tu vois ta mère, tu risques d'être reconnu. Il ne faut pas que tu +voies ta mère!»</p> + +<p>Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.</p> + +<p>«Je ne la verrai pas, dit-il.</p> + +<p>—Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas!</p> + +<p>—Je le jure.</p> + +<p>—Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune +courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute +la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.</p> + +<p>—Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.</p> + +<p>—Ainsi tu passeras quand même?</p> + +<p>Je passerai, ou l'on me tuera.</p> + +<p>—J'ai besoin que tu vives!</p> + +<p>—Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut +satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff +lui avait répondu.</p> + +<p>«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour +mon frère et pour moi!»</p> + +<p>Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet +impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.</p> + +<p>«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.</p> + +<p>—Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut +être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.</p> + +<p>—C'est un homme, en effet,» dit le czar.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV-a" id="CHAPITRE_IV-a"></a>CHAPITRE IV<br /><br /> +<small>DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.</small></h2> + +<p>La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk +était de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomètres). Lorsque le +fil télégraphique n'était pas encore tendu entre les monts Ourals et la +frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait +par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se +rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c'était là l'exception, et cette +traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq +semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la +disposition de ces envoyés du czar.</p> + +<p>En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût +préféré voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le +traînage sur toute l'étendue du parcours. Alors les difficultés +inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur +ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d'eau a +franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse +facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels +sont-ils a redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité +des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables, +dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes +entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim, +couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, eût valu courir ces +risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de +préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas +couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et +Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n'avait à choisir ni +son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait +les accepter et partir.</p> + +<p>Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement, +et il se prépara à lui faire face.</p> + +<p>D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un +courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne put la +soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions +fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui +remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le +faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il +aucun ordre écrit portant cette mention: service de l'empereur, qui est +le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d'un «podaroshna».</p> + +<p>Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant, +demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire +accompagner, le cas échéant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre, +il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le +gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la +Russie.</p> + +<p>Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de +poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas où ce +permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c'est-à-dire +tant qu'il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de +cette circonstance, qu'en Sibérie, c'est-à-dire lorsqu'il traverserait +les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les +relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous +autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage +personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'était plus un +courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de +Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d'un +voyage ordinaire.</p> + +<p>Passer inaperçu,—plus ou moins rapidement,—mais passer, tel devait +être son programme.</p> + +<p>Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualité ne comprenait pas +moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq +cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux, +vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel +était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.</p> + +<p>Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins, +ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le +pourrait; à pied, s'il fallait aller à pied.</p> + +<p>Les quatorze cents premières verstes (1,493 kilomètres), mesurant la +distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir +aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur, +chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par +conséquent, à la disposition du courrier du czar.</p> + +<p>Donc, ce matin même du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme, +muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vêtu d'un simple +costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du +moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel +Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne +portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se +dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas +qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur +sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse +fourrure.</p> + +<p>Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les +gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion +très-fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de +ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.</p> + +<p>Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à +Nijni-Novgorod. Là s'arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui, +reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu'à la +frontière russe. C'était un trajet de quatre cents verstes environ (426 +kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures. +Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant +les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du +Volga, afin d'atteindre au plus tôt les montagnes de l'Oural.</p> + +<p>Michel Strogoff s'étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois +que ses affaires n'inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le +temps par le sommeil.</p> + +<p>Néanmoins, comme il n'était pas seul dans son compartiment, il ne dormit +que d'un œil et il écouta de ses deux oreilles.</p> + +<p>En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l'invasion +tartare n'était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs, +dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non +sans quelque circonspection.</p> + +<p>Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train, +étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de +Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très-mêlé, composé de Juifs, de +Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais +presque tous parlant la langue nationale.</p> + +<p>On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui +s'accomplissaient alors au delà de l'Oural, et ces marchands semblaient +craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques +mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la +frontière,—mesures dont le commerce souffrirait certainement.</p> + +<p>Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c'est-à-dire +la répression de la révolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul +point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d'un simple soldat, +revêtu de son uniforme,—et l'on sait combien l'importance de l'uniforme +est grande en Russie,—eût certainement suffi à contenir les langues de +ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff, +rien ne pouvait faire soupçonner la présence d'un militaire, et le +courrier du czar, voué à l'incognito, n'était pas homme à se trahir.</p> + +<p>Il écoutait donc.</p> + +<p>«On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan, +reconnaissable à son bonnet fourni d'astrakan et à sa robe brune à +larges plis, usée par le frottement.</p> + +<p>—Oh! les thés n'ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux +Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod +s'expédieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement +pas de même des tapis de Boukhara!</p> + +<p>—Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le +Persan.</p> + +<p>—Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus exposé! +Comptez donc sur les expéditions d'un pays qui est soulevé par les khans +depuis Khiva jusqu'à la frontière chinoise!</p> + +<p>—Bon! répondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites +n'arriveront pas davantage, je suppose!</p> + +<p>—Et le bénéfice, Dieu d'Israël! s'écria le petit Juif, le comptez-vous +pour rien?</p> + +<p>—Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie +centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis +de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d'Orient.</p> + +<p>—Eh! prenez garde, mon petit père! répondit un voyageur russe à l'air +goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les +mêlez avec vos suifs!</p> + +<p>—Cela vous fait rire! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu +ce genre de plaisanteries.</p> + +<p>—Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de +cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses? +Non! pas plus que le cours des marchandises!</p> + +<p>—On voit bien que vous n'êtes pas marchand! fit observer le petit Juif.</p> + +<p>—Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni +édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni +bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni +pelleteries!....</p> + +<p>—Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la +nomenclature du voyageur.</p> + +<p>—Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière, +répondit celui-ci en clignant de l'œil.</p> + +<p>—C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.</p> + +<p>—Ou un espion! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et +ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le +temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!</p> + +<p>Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits +mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fâcheuses +conséquences.</p> + +<p>Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et +les communications deviendront bien difficiles entre les diverses +provinces de l'Asie centrale!</p> + +<p>—Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde +moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?</p> + +<p>—On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se +flatter de savoir quelque chose dans ce pays!</p> + +<p>—J'ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les +Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les +opposer aux Kirghis révoltés.</p> + +<p>—Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk +ne doit pas être sûre! répondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu +envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est à +craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isolé la Sibérie +orientale!</p> + +<p>—En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands +ont raison d'être inquiets pour leur commerce et leurs transactions. +Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux, +les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment où il ne +sera plus permis de faire un pas sur toute l'étendue de l'empire.</p> + +<p>—Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi +brillamment qu'elle a commencé! répondit le second interlocuteur, en +secouant la tête. Mais la sûreté et l'intégrité du territoire russe +avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!</p> + +<p>Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne +variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du +train; mais partout un observateur eût observé une extrême +circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux. +Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils +n'allaient jamais jusqu'à pressentir les intentions du gouvernement +moscovite, ni à les apprécier.</p> + +<p>C'est ce qui fut très-justement remarqué par l'un des voyageurs d'un +wagon placé en tête du train. Ce voyageur—évidemment un +étranger—regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions +auxquelles on ne répondait que très-évasivement. A chaque instant penché +hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément +de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de +l'horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus +insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur +industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par +sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet déjà surchargé de +notes.</p> + +<p>C'était le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de +questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de réponses +qu'elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant +«pour sa cousine». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et +on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.</p> + +<p>Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion +tartare, écrivit-il sur son carnet:</p> + +<p>«Voyageurs d'une discrétion absolue. En matière politique, très-durs à +la détente.»</p> + +<p>Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de +voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et +voyageant dans le même but, se livrait au même travail d'observation +dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rencontrés, +ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu'ils +fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.</p> + +<p>Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n'avait +point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu'Alcide +Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins, +sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus +loin que leur circonspection naturelle n'aurait dû le comporter. Le +correspondant du <i>Daily-Telegraph</i> avait donc pu observer combien les +événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à +Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l'Asie centrale était +menacé dans son transit.</p> + +<p>Aussi n'hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne +peut plus juste:</p> + +<p>«Voyageurs extrêmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et +ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la +Vistule!»</p> + +<p>Les lecteurs du <i>Daily-Telegraph</i> ne pouvaient manquer d'être aussi bien +renseignés que la «cousine» d'Alcide Jolivet.</p> + +<p>Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n'avait vu +qu'une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner +la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il +ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:</p> + +<p>«Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.»</p> + +<p>Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de +ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à +l'intérieur de l'empire. Le soulèvement n'avait pas franchi la frontière +sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays +kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.</p> + +<p>En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan +Ogareff. Ce traître, appelant l'étranger pour venger ses rancunes +personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à +fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette +époque de l'année, renfermait une population composée de tant d'éléments +divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks, +qui affluaient au grand marché, des affidés, chargés de provoquer un +mouvement à l'intérieur? Toutes ces hypothèses étaient possibles, +surtout dans un pays tel que la Russie.</p> + +<p>En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomètres +carrés, ne peut pas avoir l'homogénéité des États de l'Europe +occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe +forcément plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en Asie, +en Amérique, s'étend du quinzième degré de longitude est au cent +trente-troisième degré de longitude ouest, soit un développement de près +de deux cents degrés [Soit 2,500 lieues environ.], et du trente-huitième +parallèle sud au quatre-vingt-unième parallèle nord, soit quarante-trois +degrés [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de soixante-dix millions +d'habitants. On y parle trente langues différentes. La race slave y +domine sans doute, mais elle comprend, avec les Russes, des Polonais, +des Lithuaniens, des Courlandais. Que l'on y ajoute les Finnois, les +Esthoniens, les Lapons, les Tchérémisses, les Tchouvaches, les Permiaks, +les Allemands, les Grecs, les Tartares, les tribus caucasiennes, les +hordes mongoles, kalmoukes, samoyèdes, kamtschadales, aléoutes, et l'on +comprendra que l'unité d'un aussi vaste État ait été difficile à +maintenir et qu'elle n'ait pu être que l'œuvre du temps, aidée par la +sagesse des gouvernements.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, échapper à +toutes les recherches, et, très-probablement, il devait avoir rejoint +l'armée tartare. Mais, à chaque station où s'arrêtait le train, des +inspecteurs se présentaient qui examinaient les voyageurs et leur +faisaient subir à tous une inspection minutieuse, car, par ordre du +grand maître de police, ils étaient à la recherche d'Ivan Ogareff. Le +gouvernement, en effet, croyait savoir que ce traître n'avait pas encore +pu quitter la Russie européenne. Un voyageur paraissait-il suspect, il +allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps, le train +repartait sans s'inquiéter en aucune façon du retardataire.</p> + +<p>Avec la police russe, qui est très-péremptoire, il est absolument +inutile de vouloir raisonner. Ses employés sont revêtus de grades +militaires, et ils opèrent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne +pas obéir sans souffler mot à des ordres émanant d'un souverain qui a le +droit d'employer cette formule en tête de ses ukases: «Nous, par la +grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou, +Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de Pologne, +czar de Sibérie, czar de la Chersonèse Taurique, seigneur de Pskof, +grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie et de +Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semigallie, +de Bialystok, de Karélie, de Iougrie, de Perm, de Viatka, de Bolgarie et +de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du territoire de +Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de Rostof, de +Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de Kondinie, de Vitepsk, +de Mstislaf, dominateur des régions hyperboréennes, seigneur des pays +d'Ivérie, de Kartalinie, de Grouzinie, de Kabardinie, d'Arménie, +seigneur héréditaire et suzerain des princes tcherkesses, de ceux des +montagnes et autres, héritier de la Norwége, duc de Schleswig-Holstein, +de Stormarn, de Dittmarsen et d'Oldenbourg.» Puissant souverain, en +vérité, que celui dont les armes sont un aigle à deux têtes, tenant un +sceptre et un globe, qu'entourent les écussons de Novgorod, de Wladimir, +de Kief, de Kazan, d'Astrakan, de Sibérie, et qu'enveloppe le collier de +l'ordre de Saint-André, surmonté d'une couronne royale!</p> + +<p>Quant à Michel Strogoff, il était en règle, et, par conséquent, à l'abri +de toute mesure de police.</p> + +<p>A la station de Wladimir, le train s'arrêta pendant quelques +minutes,—ce-qui parut suffire au correspondant du <i>Daily-Telegraph</i> +pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperçu +extrêmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.</p> + +<p>A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montèrent dans le train. +Entre autres, une jeune fille se présenta à la portière du compartiment +occupé par Michel Strogoff.</p> + +<p>Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille +s'y plaça, après avoir déposé près d'elle un modeste sac de voyage en +cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux baissés, +sans même avoir regardé les compagnons de route que le hasard lui +donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore quelques +heures.</p> + +<p>Michel Strogoff ne put s'empêcher de considérer attentivement sa +nouvelle voisine. Comme elle se trouvait placée de manière à aller en +arrière, il lui offrit même sa place, qu'elle pouvait préférer, mais +elle le remercia en s'inclinant légèrement.</p> + +<p>Cette jeune fille devait avoir de seize à dix-sept ans. Sa tête, +véritablement charmante, présentait le type slave dans toute sa +pureté,—type un peu sévère, qui la destinait à devenir plutôt belle que +jolie, lorsque quelques années de plus auraient fixé définitivement ses +traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait, s'échappaient à +profusion des cheveux d'un blond doré. Ses yeux étaient bruns avec un +regard velouté d'une douceur infinie. Son nez droit se rattachait à ses +joues, un peu maigres et pâles, par des ailes légèrement mobiles, Sa +bouche était finement dessinée, mais il semblait qu'elle eût, depuis +longtemps, désappris de sourire.</p> + +<p>La jeune voyageuse était grande, élancée, autant qu'on pouvait juger de +sa taille sous l'ample pelisse très-simple qui la recouvrait. Bien que +ce fût encore une «très-jeune fille», dans toute la pureté de +l'expression, le développement de son front élevé, la forme nette de la +partie inférieure de sa figure, donnait l'idée d'une grande énergie +morale,—détail qui n'échappa point à Michel Strogoff. Évidemment, cette +jeune fille avait déjà souffert dans le passé, et l'avenir, sans doute, +ne s'offrait pas à elle sous des couleurs riantes, mais il était non +moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle était résolue à lutter +encore contre les difficultés de la vie. Sa volonté devait être vivace, +persistante, et son calme inaltérable, même dans des circonstances où un +homme serait exposé à fléchir ou à s'irriter.</p> + +<p>Telle était l'impression que faisait naître cette jeune fille, à +première vue. Michel Strogoff, étant lui-même «d'une nature énergique, +devait être frappé du caractère de cette physionomie, et, tout en +prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard, +il observa sa voisine avec une certaine attention.</p> + +<p>Le costume de la jeune voyageuse était à la fois d'une simplicité et +d'une propreté extrêmes. Elle n'était pas riche, cela se devinait +aisément, mais on eût vainement cherché sur ses vêtements quelque marque +de négligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir, fermé à clef, +et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.</p> + +<p>Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui se +rajustait gracieusement à son cou par un liseré bleu. Sous cette +pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui +tombait aux chevilles, et dont le pli inférieur était orné de quelques +broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvragé, assez fortes de +semelles, comme si elles eussent été choisies en prévision d'un long +voyage, chaussaient ses pieds, qui étaient petits.</p> + +<p>Michel Strogoff, à certains détails, crut reconnaître dans ces habits la +coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait être +originaire des provinces baltiques.</p> + +<p>Mais où allait cette jeune fille, seule, à cet âge où l'appui d'un père +ou d'une mère, la protection d'un frère, sont pour ainsi dire obligés? +Venait-elle donc, après un trajet déjà long, des provinces de la Russie +occidentale? Se rendait-elle seulement à Nijni-Novgorod, ou bien le but +de son voyage était-il au delà des frontières orientales de l'empire? +Quelque parent, quoique ami l'attendait-il à l'arrivée du train? +N'était-il pas plus probable, au contraire, qu'à sa descente du wagon, +elle se trouverait aussi isolée dans la ville que dans ce compartiment, +où personne—elle devait le croire—ne semblait se soucier d'elle? Cela +était probable.</p> + +<p>En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se +montraient d'une façon très-visible dans la manière d'être de la jeune +voyageuse. La façon dont elle entra dans le wagon et dont elle se +disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour +d'elle, le soin qu'elle prit de ne déranger et de ne gêner personne, +tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'être seule et de ne compter +que sur elle-même.</p> + +<p>Michel Strogoff l'observait avec intérêt, mais, réservé lui-même, il ne +chercha pas à faire naître une occasion de lui parler, bien que +plusieurs heures dussent s'écouler avant l'arrivée du train à +Nijni-Novgorod.</p> + +<p>Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille—ce marchand qui +mélangeait si imprudemment les suifs et les châles—s'étant endormi et +menaçant sa voisine de sa grosse tête qui vacillait d'une épaule à +l'autre, Michel Strogoff le réveilla assez brusquement et lui fit +comprendre qu'il eût à se tenir droit et d'une façon plus convenable.</p> + +<p>Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles +contre «les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas»; mais +Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur +s'appuya du côté opposé et délivra la jeune voyageuse de son incommode +voisinage.</p> + +<p>Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercîment +muet et modeste dans son regard.</p> + +<p>Mais une circonstance se présenta, qui donna à Michel Strogoff une idée +juste du caractère de cette jeune fille.</p> + +<p>Douze verstes avant d'arriver à la gare de Nijni-Novgorod, à une brusque +courbe de la voie ferrée, le train éprouva un choc très-violent. Puis, +pendant une minute, il courut sur la pente d'un remblai.</p> + +<p>Voyageurs plus ou moins culbutés, cris, confusion, désordre général dans +les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait craindre +que quelque accident grave ne se produisît. Aussi, avant même que le +train fût arrêté, les portières s'ouvrirent-elles, et les voyageurs, +effarés, n'eurent-ils qu'une pensée: quitter les voitures et chercher +refuge sur la voie.</p> + +<p>Michel Strogoff songea tout d'abord à sa voisine; mais, tandis que les +voyageurs de son compartiment se précipitaient au dehors, criant et se +bousculant, la jeune fille était restée tranquillement à sa place, le +visage à peine altéré par une légère pâleur.</p> + +<p>Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.</p> + +<p>Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne bougea +pas non plus.</p> + +<p>Tous deux demeurèrent impassibles.</p> + +<p>«Une énergique nature!» pensa Michel Strogoff.</p> + +<p>Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du bandage +du wagon de bagages avait provoqué d'abord le choc, puis l'arrêt du +train, mais peu s'en était fallu que, rejeté hors des rails, il n'eût +été précipité du haut du remblai dans une fondrière. Il y eut là une +heure de retard. Enfin, la voie dégagée, le train reprit sa marche, et, +à huit heures et demie du soir, il arrivait en gare à Nijni-Novgorod.</p> + +<p>Avant que personne eût pu descendre des wagons, les inspecteurs de +police se présentèrent aux portières et examinèrent les voyageurs.</p> + +<p>Michel Strogoff montra son podaroshna, libellé au nom de Nicolas +Korpanoff. Donc, nulle difficulté.</p> + +<p>Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous à destination de +Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.</p> + +<p>La jeune fille, elle, présenta, non pas un passeport, puisque le +passeport n'est plus exigé en Russie, mais un permis revêtu d'un cachet +particulier et qui semblait être d'une nature spéciale.</p> + +<p>L'inspecteur le lut avec attention. Puis, après avoir examiné +attentivement celle dont il contenait le signalement:</p> + +<p>«Tu es de Riga? dit-il.</p> + +<p>—Oui, répondit la jeune fille.</p> + +<p>—Tu vas à Irkoutsk?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Par quelle route?</p> + +<p>—Par la route de Perm.</p> + +<p>—Bien, répondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis à la +maison de police de Nijni-Novgorod.»</p> + +<p>La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.</p> + +<p>En entendant ces demandes et ces réponses, Michel Strogoff éprouva à la +fois un sentiment de surprise et de pitié. Quoi! cette jeune fille +seule, en route pour cette lointaine Sibérie, et cela, lorsque, à ses +dangers habituels, se joignaient tous les périls d'un pays envahi et +soulevé! Comment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...</p> + +<p>L'inspection finie, les portières des wagons furent alors ouvertes, +mais, avant que Michel Strogoff eût pu faire un mouvement vers elle, la +jeune Livonienne, descendue la première, avait disparu dans la foule qui +encombrait les quais de la gare.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V-a" id="CHAPITRE_V-a"></a>CHAPITRE V<br /><br /> +<small>UN ARRÊTÉ EN DEUX ARTICLES.</small></h2> + +<p>Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, située au confluent du Volga et de +l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'était là que Michel +Strogoff devait abandonner la voie ferrée, qui, à cette époque, ne se +prolongeait pas au delà de cette ville. Ainsi donc, à mesure qu'il +avançait, les moyens de communication devenaient d'abord moins rapides, +ensuite moins sûrs.</p> + +<p>Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente à +trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent +mille, c'est-à-dire que sa population était décuplée. Cet accroissement +était dû à la célèbre foire qui se tient dans ses murs pendant une +période de trois semaines. Autrefois, c'était Makariew qui bénéficiait +de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a été +transportée à Nijni-Novgorod.</p> + +<p>La ville, assez morne d'habitude, présentait donc une animation +extraordinaire. Dix races différentes de négociants, européens ou +asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions +commerciales.</p> + +<p>Bien que l'heure à laquelle Michel Strogoff quitta la gare fût déjà +avancée, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux +villes, séparées par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod, et +dont la plus haute, bâtie sur un roc escarpé, est défendue par un de ces +forts qu'on appelle «kreml» en Russie.</p> + +<p>Si Michel Strogoff eût été forcé de séjourner à Nijni-Novgorod, il +aurait eu quelque peine à découvrir un hôtel ou même une auberge à peu +près convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne pouvait +partir immédiatement, puisqu'il lui fallait prendre le steam-boat du +Volga, il dut s'enquérir d'un gîte quelconque. Mais, auparavant, il +voulut connaître exactement l'heure du départ, et il se rendit aux +bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service entre +Nijni-Novgorod et Perm.</p> + +<p>Là, à son grand déplaisir, il apprit que le <i>Caucase</i>—c'était le nom du +steam-boat—ne partait pour Perm que le lendemain, à midi. Dix-sept +heures à attendre! c'était fâcheux pour un homme aussi pressé, et, +cependant, il lui fallut se résigner. Ce qu'il fit, car il ne +récriminait jamais inutilement.</p> + +<p>D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, télègue ou +tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'eût +conduit plus vite, soit à Perm, soit à Kazan. Mieux valait donc attendre +le départ du steam-boat,—véhicule plus rapide qu'aucun autre, et qui +devait lui faire regagner le temps perdu.</p> + +<p>Voilà donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans trop +s'en inquiéter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de cela il +ne s'embarrassait guère, et, sans la faim qui le talonnait, il eût +probablement erré jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod. Ce +dont il se mit en quête, ce fut d'un souper plutôt que d'un lit. Or il +trouva les deux à l'enseigne de la <i>Ville de Constantinople</i>.</p> + +<p>Là, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie de +meubles, mais à laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni les +portraits de quelques saints, auxquels une étoffe dorée servait de +cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlisé dans une crème épaisse, +du pain d'orge, du lait caillé, du sucre en poudre mélangé de cannelle, +un pot de kwass, sorte de bière très-commune en Russie, lui furent +servis aussitôt, et il ne lui en fallait pas tant pour se rassasier. Il +se rassasia donc, et mieux même que son voisin de table, qui, en qualité +de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant fait vœu +d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette et se gardait +bien de sucrer son thé.</p> + +<p>Son souper terminé, Michel Strogoff, au lieu de monter à sa chambre, +reprit machinalement sa promenade à travers la ville. Mais, bien que le +long crépuscule se prolongeât encore, déjà la foule se dissipait, les +rues se faisaient peu à peu désertes, et chacun regagnait son logis.</p> + +<p>Pourquoi Michel Strogoff ne s'était-il pas mis tout bonnement au lit, +comme il convient après toute une journée passée en chemin de fer? +Pensait-il donc à cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures, +avait été sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux à faire, il y +pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle ne +fût exposée à quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de le +craindre. Espérait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire le +protecteur? Non. La rencontrer était difficile. Quant à la'protéger.... +de quel droit?</p> + +<p>«Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les +dangers présents ne sont-ils rien auprès de ceux que l'avenir lui +réserve! La Sibérie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et +le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle est +autorisée à franchir la frontière! Et le pays au delà est soulevé! Des +bandes tartares courent les steppes!...»</p> + +<p>Michel Strogoff s'arrêtait par instants et se prenait à réfléchir.</p> + +<p>«Sans doute, pensa-t-il, cette idée de voyager lui est venue avant +l'invasion! Peut-être elle-même ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais +non, ces marchands ont causé devant elle des troubles de la Sibérie... +et elle n'a pas paru étonnée.... Elle n'a même demandé aucune +explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!... La +pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entraîne soit bien puissant! +Mais, si courageuse qu'elle soit,—et elle l'est assurément—ses forces +la trahiront en route, et, sans parler des dangers et des obstacles, +elle ne pourra supporter les fatigues d'un tel voyage!... Jamais elle ne +pourra atteindre Irkoutsk!»</p> + +<p>Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il +connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait être +embarrassant pour lui.</p> + +<p>Après avoir marché pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un +banc adossé à une grande case de bois, qui s'élevait, au milieu de +beaucoup d'autres, sur une très-vaste place.</p> + +<p>Il était là depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement sur +son épaule.</p> + +<p>«Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de haute +taille qu'il n'avait pas vu venir.</p> + +<p>—Je me repose, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc? reprit +l'homme.</p> + +<p>—Oui, si cela me convient, répliqua Michel Strogoff d'un ton un peu +trop accentué pour le simple marchand qu'il devait être.</p> + +<p>—Approche donc qu'on te voie!» dit l'homme. Michel Strogoff, se +rappelant qu'il fallait être prudent avant tout, recula instinctivement.</p> + +<p>«On n'a pas besoin de me voir,» répondit-il.</p> + +<p>Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre son +interlocuteur et lui.</p> + +<p>Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire à une +sorte de bohémien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et +dont il n'est pas agréable de subir le contact ni physique ni moral. +Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commençait à +s'épaissir, il aperçut près de la case un vaste chariot, demeure +habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en +Russie, partout où il y a quelques kopeks à gagner.</p> + +<p>Cependant, le bohémien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se +préparait à interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la porte +de la case s'ouvrit. Une femme, à peine visible, s'avança vivement, et +dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut être un mélange +de mongol et de sibérien:</p> + +<p>«Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le +«papluka» [Sorte de gâteau feuilleté] attend.»</p> + +<p>Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire de la qualification dont on +le gratifiait, lui qui redoutait particulièrement les espions.</p> + +<p>Mais, dans la même langue, bien que l'accent de celui qui l'employait +fût très-différent de celui de la femme, le bohémien répondit quelques +mots qui signifiaient:</p> + +<p>«Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!»</p> + +<p>—Demain? répliqua à mi-voix la femme d'un ton qui dénotait une certaine +surprise.</p> + +<p>—Oui, Sangarre, répondit le bohémien, demain, et c'est le Père lui-même +qui nous envoie... où nous voulons aller!»</p> + +<p>Là-dessus, l'homme et la femme rentrèrent dans la case, dont la porte +fut fermée avec soin.</p> + +<p>«Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohémiens tiennent à ne pas être +compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer +une autre langue!»</p> + +<p>En sa qualité de Sibérien, et pour avoir passé son enfance dans la +steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces idiomes +usités depuis la Tartarie jusqu'à la mer Glaciale. Quant à la +signification précise des paroles échangées entre le bohémien et sa +compagne, il ne s'en préoccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il +l'intéresser?</p> + +<p>L'heure étant déjà fort avancée, il songea alors à rentrer à l'auberge, +afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant, le cours du +Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse d'innombrables +bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors reconnaître quel était +l'endroit qu'il venait de quitter. Cette agglomération de chariots et de +cases occupait précisément la vaste place où se tenait, chaque année, le +principal marché de Nijni-Novgorod,—ce qui expliquait, en cet endroit, +le rassemblement de ces bateleurs et bohémiens venus, de tous les coins +du monde.</p> + +<p>Michel Strogoff, une heure après, dormait d'un sommeil quelque peu agité +sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux étrangers, et le +lendemain, 17 juillet, il se réveillait au grand jour.</p> + +<p>Cinq heures encore à passer à Nijni-Novgorod, cela lui semblait un +siècle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matinée, si ce n'était +d'errer comme la veille à travers les rues de la ville. Une fois son +déjeuner fini, son sac bouclé, son podaroshna visé à la maison de +police, il n'aurait plus qu'à partir. Mais, n'étant point homme à se +lever après le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaça +soigneusement la lettre aux armes impériales au fond d'une poche +pratiquée dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa +ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela fait, +ne voulant pas revenir à la <i>Ville de Constantinople</i>, et comptant +déjeuner sur les bords du Volga, près de l'embarcadère, il régla sa +dépense et quitta l'auberge.</p> + +<p>Par surcroît de précaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux +bureaux des steam-boats, et, là, il s'assura que le <i>Caucase</i> partait +bien à l'heure dite. La pensée lui vint alors pour la première fois que, +puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il était +fort possible que son projet fût aussi de s'embarquer sur le <i>Caucase</i>, +auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la route avec +elle.</p> + +<p>La ville haute, avec son kremlin, dont la circonférence mesure deux +verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, était alors fort +abandonnée. Le gouverneur n'y demeurait même plus. Mais, autant la ville +haute était morte, autant la ville basse était vivante!</p> + +<p>Michel Strogoff, après avoir traversé le Volga sur un pont de bateaux, +gardé par des Cosaques à cheval, arriva à l'emplacement même où, la +veille, il s'était heurté à quelque campement de bohémiens. C'était un +peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod, +avec laquelle celle de Leipzig elle-même ne saurait rivaliser. Dans une +vaste plaine, située au delà du Volga, s'élevait le palais provisoire du +gouverneur général, et c'est là, par ordre, que réside ce haut +fonctionnaire pendant toute la durée de la foire, qui, grâce aux +éléments dont elle se compose, nécessite une surveillance de tous les +instants.</p> + +<p>Cette plaine était alors couverte de maisons de bois, symétriquement +disposées, de manière à laisser entre elles des avenues assez larges +pour permettre à la foule d'y circuler aisément. Une certaine +agglomération de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les +formes, formait un quartier différent, affecté à un genre spécial de +commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures, le +quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus, le +quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons étaient même +construites en matériaux de haute fantaisie, les unes avec du thé en +briques, d'autres avec des moellons de viande salée, c'est-à-dire avec +les échantillons des marchandises que leurs propriétaires y débitaient +aux acheteurs. Singulière réclame, tant soit peu américaine!</p> + +<p>Dans ces avenues, le long de ces allées, le soleil étant fort au-dessus +de l'horizon, puisque, ce matin-là, il s'était levé avant quatre heures, +l'affluence était déjà considérable. Russes, Sibériens, Allemands, +Cosaques, Turcomans, Persans, Géorgiens, Grecs, Ottomans, Indous, +Chinois, mélange extraordinaire d'Européens et d'Asiatiques, causaient, +discutaient, péroraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend ou s'achète +semblait avoir été entassé sur cette place. Porteurs, chevaux, chameaux, +ânes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au transport des +marchandises, était accumulé sur ce champ de foire. Fourrures, pierres +précieuses, étoffes de soie, cachemires des Indes, tapis turcs, armes du +Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures de Tiflis, thés de la +caravane, bronzes européens, horlogerie de la Suisse, velours et +soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de carrosserie, fruits, +légumes, minerais de l'Oural, malachites, lapis-lazuli, aromates, +parfums, plantes médicinales, bois, goudrons, cordages, cornes, +citrouilles, pastèques, etc., tous les produits de l'Inde, de la Chine, +de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceux de +l'Amérique et de l'Europe, étaient réunis sur ce point du globe.</p> + +<p>C'était un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on ne +saurait donner une idée, les indigènes de classe inférieure étant fort +démonstratifs, et les étrangers ne leur cédant guère sur ce point. Il y +avait là des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis un an à +traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui +ne devaient pas revoir d'une année leurs boutiques ou leurs comptoirs. +Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le +chiffre des transactions ne s'y élève pas à moins de cent millions de +roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.]</p> + +<p>Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvisée, +c'était une agglomération de bateleurs de toute espèce: saltimbanques et +acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les +vociférations de leur parade; bohémiens, venus des montagnes et disant +la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvelé; zingaris +ou tsiganes,—nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les +anciens descendants des Cophtes,—chantant leurs airs les plus colorés +et dansant leurs danses les plus originales; comédiens de théâtres +forains, représentant des drames de Shakspeare, appropriés au goût des +spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues, +des montreurs d'ours promenaient en liberté leurs équilibristes à quatre +pattes, des ménageries retentissaient de rauques cris d'animaux, +stimulés par le fouet acéré ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au +milieu de la grande place centrale, encadré par un quadruple cercle de +dilettanti enthousiastes, un chœur de «mariniers du Volga», assis sur +le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer, +sous le bâton d'un chef d'orchestre, véritable timonier de ce bateau +imaginaire!</p> + +<p>Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nuée +d'oiseaux s'échappaient des cages dans lesquelles on les avait apportés. +Suivant un usage très-suivi à la foire de Nijni-Novgorod, en échange de +quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes âmes, les geôliers +ouvraient la porta à leurs prisonniers, et c'était par centaines qu'ils +s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....</p> + +<p>Tel était l'aspect de la plaine, tel il devait être pendant les six +semaines que dure ordinairement la célèbre foire de Nijni-Novgorod. +Puis, après cette assourdissante période, l'immense brouhaha +s'éteindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son +caractère officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie +ordinaire, et, de cette énorme affluence de marchands, appartenant à +toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait +ni un seul vendeur qui eût quoi que ce soit à vendre encore, ni un seul +acheteur qui eût encore quoi que ce soit à acheter.</p> + +<p>Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et +l'Angleterre étaient chacune représentées au grand marché de +Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingués de la +civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.</p> + +<p>En effet, les deux correspondants étaient venus chercher là des +impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur +mieux les quelques heures qu'ils avaient à perdre, car, eux aussi, ils +allaient prendre passage sur le <i>Caucase</i>.</p> + +<p>Ils se rencontrèrent précisément l'un et l'autre sur le champ de foire, +et n'en furent que médiocrement étonnés, puisqu'un même instinct devait +les entraîner sur la même piste; mais, cette fois, ils ne se parlèrent +pas et se bornèrent à se saluer assez froidement.</p> + +<p>Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que +tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait +heureusement fourni la table et le gîte, il avait jeté sur son carnet +quelques notes particulièrement honnêtes pour la ville de +Nijni-Novgorod.</p> + +<p>Au contraire, Harry Blount, après avoir vainement cherché à souper, +s'était vu forcé de coucher à la belle étoile. Il avait donc envisagé +les choses à un tout autre point de vue, et méditait un article +foudroyant contre une ville dans laquelle les hôteliers refusaient de +recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu'à se laisser écorcher «au +moral et au physique!»</p> + +<p>Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue +pipe à tuyau de merisier, semblait être le plus indifférent et le moins +impatient des hommes. Cependant, à une certaine contraction de ses +muscles sourciliers, un observateur eût facilement reconnu qu'il +rongeait son frein.</p> + +<p>Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir +invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes, +il observait qu'une réelle inquiétude se montrait chez tous les +marchands venus des contrées voisines de l'Asie. Les transactions en +souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et équilibristes +fissent grand bruit devant leurs échoppes, cela se concevait, car ces +pauvres diables n'avaient rien à risquer dans une entreprise +commerciale, mais les négociants hésitaient à s'engager avec les +trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays était troublé par +l'invasion tartare.</p> + +<p>Autre symptôme, aussi, qui devait être remarqué. En Russie, l'uniforme +militaire apparaît en toute occasion. Les soldats se mêlent volontiers à +la foule, et précisément, à Nijni-Novgorod, pendant cette période de la +foire, les agents de la police sont habituellement aidés par de nombreux +Cosaques, qui, la lance sur l'épaule, maintiennent l'ordre dans cette +agglomération de trois cent mille étrangers.</p> + +<p>Or, ce jour-là, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient défaut au +grand marché. Sans doute, en prévision d'un départ subit, ils avaient +été consignés à leurs casernes.</p> + +<p>Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en était pas ainsi +des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du +gouverneur général, s'élançaient en toutes directions. Il se faisait +donc un mouvement inaccoutumé, que la gravité des événements pouvait +seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la +province, soit du côté de Wladimir, soit du côté des monts Ourals. +L'échange de dépêches télégraphiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg +était incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la +frontière sibérienne, exigeait évidemment de sérieuses précautions. On +ne pouvait pas oublier qu'au XIVe siècle la ville avait été deux fois +prise par les ancêtres de ces Tartares, que l'ambition de Féofar-Khan +jetait à travers les steppes kirghises.</p> + +<p>Un haut personnage, non moins occupé que le gouverneur général, était le +maître de police. Ses inspecteurs et lui, chargés de maintenir l'ordre, +de recevoir les réclamations, de veiller à l'exécution des règlements, +ne chômaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour, +étaient incessamment assiégés, aussi bien par les habitants de la ville +que par les étrangers, européens ou asiatiques.</p> + +<p>Or, Michel Strogoff se trouvait précisément sur la place centrale, +lorsque le bruit se répandit que le maître de police venait d'être mandé +par estafette au palais du gouverneur général. Une importante dépêche, +arrivée de Moscou, disait-on, motivait ce déplacement.</p> + +<p>Le maître de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitôt, +comme par un pressentiment général, la nouvelle circula que quelque +mesure grave, en dehors de toute prévision, de toute habitude, allait +être prise.</p> + +<p>Michel Strogoff écoutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas +échéant.</p> + +<p>«On va fermer la foire! s'écriait l'un.</p> + +<p>—Le régiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de départ! +répondait l'autre.</p> + +<p>—On dit que les Tartares menacent Tomsk!</p> + +<p>—Voici le maître de police!» cria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>Un fort brouhaha s'était élevé subitement, qui se dissipa peu à peu, et +auquel succéda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave +communication de la part du gouvernement.</p> + +<p>Le maître de police, précédé de ses agents, venait de quitter le palais +du gouverneur général. Un détachement de Cosaques l'accompagnait et +faisait ranger la foule à force de bourrades, violemment données et +patiemment reçues.</p> + +<p>Le maître de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put +voir qu'il tenait une dépêche à la main.</p> + +<p>Alors, d'une voix haute, il lut la déclaration suivante:</p> + +<p>«ARRÊTÉ DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.</p> + +<p>«1° Défense à tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque +cause que ce soit.</p> + +<p>«2° Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province +dans les vingt-quatre heures.»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI-a" id="CHAPITRE_VI-a"></a>CHAPITRE VI<br /><br /> +<small>FRÈRE ET SŒUR.</small></h2> + +<p>Ces mesures, très-funestes pour les intérêts privés, les circonstances +les justifiaient absolument.</p> + +<p>«Défense à tout sujet russe de sortir de la province», si Ivan Ogareff +était encore dans la province, c'était l'empêcher, non sans d'extrêmes +difficultés tout au moins, de rejoindre Féofar-Khan, et enlever au chef +tartare un lieutenant redoutable.</p> + +<p>«Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans +les vingt-quatre heures», c'était éloigner eh bloc ces trafiquants venus +de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohémiens, de gypsies, de +tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinités avec les populations +tartares ou mongoles et que la foire y avait réunis. Autant de têtes, +autant d'espions, et leur expulsion était certainement commandée par +l'état des choses.</p> + +<p>Mais on comprend aisément l'effet de ces deux coups de foudre, tombant +sur la ville de Nijni-Novgorod, nécessairement plus visée et plus +atteinte qu'aucune autre.</p> + +<p>Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appelés au delà des +frontières sibériennes ne pouvaient plus quitter la province, +momentanément du moins. La teneur du premier article de l'arrêté était +formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intérêt privé devait +s'effacer devant l'intérêt général.</p> + +<p>Quant au second article de l'arrêté, l'ordre d'expulsion qu'il contenait +était aussi sans réplique. Il ne concernait point d'autres étrangers que +ceux qui étaient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'à +réemballer leurs marchandises et à reprendre la route qu'ils venaient de +parcourir. Quant à tous ces saltimbanques, dont le nombre était +considérable, et qui avaient près de mille verstes à franchir pour +atteindre la frontière la plus rapprochée, c'était pour eux la misère à +bref délai!</p> + +<p>—Aussi s'éleva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un +murmure de protestation, un cri de désespoir, que la présence des +Cosaques et des agents de la police eut promptement réprimé.</p> + +<p>Et presque aussitôt ce qu'on pourrait appeler le déménagement de cette +vaste plaine commença. Les toiles tendues devant les échoppes se +replièrent; les théâtres forains s'en allèrent par morceaux; les danses +et les chants cessèrent; les parades se turent; les feux s'éteignirent; +les cordes des équilibristes se détendirent; les vieux chevaux poussifs +de ces demeures ambulantes revinrent des écuries aux brancards. Agents +et soldats, le fouet ou la baguette à la main, stimulaient les +retardataires et ne se gênaient point d'abattre les tentes, avant même +que les pauvres bohèmes les eussent quittées. Évidemment, sous +l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod +serait entièrement évacuée, et au tumulte du grand marché succéderait le +silence du désert.</p> + +<p>Et encore faut-il le répéter,—car c'était une aggravation obligée de +ces mesures,—à tous ces nomades que le décret d'exclusion frappait +directement, les steppes de la Sibérie étaient même interdites, et il +leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse, +soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de +l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve +sur la frontière russe ne leur eussent pas permis de passer. C'était +donc un millier de verstes qu'ils étaient dans la nécessité de +parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.</p> + +<p>Au moment où la lecture de l'arrêté avait été faite par le maître de +police, Michel Strogoff fut frappé d'un rapprochement qui surgit +instinctivement dans son esprit.</p> + +<p>«Singulière coïncidence! pensa-t-il, entre cet arrêté qui expulse les +étrangers originaires de l'Asie et les paroles échangées cette nuit +entre ces deux bohémiens de race tsigane. «C'est le Père lui-même qui +nous envoie où nous voulons aller!» a dit ce vieillard. Mais «le Père», +c'est l'empereur! On ne le désigne pas autrement dans le peuple! Comment +ces bohémiens pouvaient-ils prévoir la mesure prise contre eux, comment +l'ont-ils connue d'avance, et où veulent-ils donc aller? Voilà des gens +suspects, et auxquels l'arrêté du gouverneur me paraît, cependant, +devoir être plus utile que nuisible!»</p> + +<p>Mais cette réflexion, fort juste à coup sûr, fut coupée net par une +autre qui devait chasser toute autre pensée de l'esprit de Michel +Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'étrange +coïncidence qui résultait de la publication de l'arrêté.... Le souvenir +de la jeune Livonienne venait de se présenter soudain à lui.</p> + +<p>«La pauvre enfant! s'écria-t-il comme malgré lui. Elle ne pourra plus +franchir la frontière!»</p> + +<p>En effet, la jeune fille était de Riga, elle était Livonienne, Russe par +conséquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce +permis, qui lui avait été délivré avant les nouvelles mesures, n'était +évidemment plus valable. Toutes les routes de la Sibérie venaient de lui +être impitoyablement fermées, et, quel que fût le motif qui la conduisît +à Irkoutsk, il lui était dès a présent interdit de s'y rendre.</p> + +<p>Cette pensée préoccupa vivement Michel Strogoff. Il s'était dit, +vaguement d'abord, que, sans rien négliger de ce qu'exigeait de lui son +importante mission, il lui serait possible, peut-être, d'être de quelque +secours à cette brave enfant, et cette idée lui avait souri. Connaissant +les dangers qu'il aurait personnellement à affronter, lui, homme +énergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui étaient +cependant familières, il ne pouvait pas méconnaître que ces dangers +seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle +se rendait à Irkoutsk, elle aurait a suivre la même route que lui, elle +serait obligée de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il +allait tenter de le faire lui-même. Si, en outre, et selon toute +probabilité, elle n'avait à sa disposition que les ressources +nécessaires à un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires, +comment parviendrait-elle à l'accomplir dans les conditions que les +évènements allaient rendre non-seulement périlleuses, mais coûteuses?</p> + +<p>«Eh bien! s'était-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est +presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller +sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'être +aussi pressée que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun +retard.»</p> + +<p>Mais une pensée en amène une autre. Michel Strogoff n'avait raisonné +jusque-là que dans l'hypothèse d'une bonne action à faire, d'un service +à rendre. Une idée nouvelle venait de naître dans son cerveau, et la +question se présenta à lui sous un tout autre aspect.</p> + +<p>«Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle +n'aurait besoin de moi. Sa présence peut ne pas m'être inutile et +servirait à déjouer tout soupçon à mon égard. Dans l'homme courant seul +à travers la steppe, on peut plus aisément deviner le courrier du czar. +Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux +aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut +qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu'à tout prix je la retrouve! Il +n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque +voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me +conduise!»</p> + +<p>Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, où le tumulte, +produit par l'exécution des mesures prescrites, atteignait en ce moment +à son comble. Récriminations des étrangers proscrits, cris des agents et +des Cosaques qui les brutalisaient, c'était un tumulte indescriptible. +La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait être là.</p> + +<p>Il était neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu'à midi. +Michel Strogoff avait donc environ deux heures à employer pour retrouver +celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.</p> + +<p>Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre +rive, où la foule était bien moins considérable. Il visita, on pourrait +dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les +églises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre. +Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.</p> + +<p>«Et cependant, répétait-il, elle ne peut encore avoir quitté +Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!»</p> + +<p>Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans +s'arrêter, il ne sentait pas la fatigue, il obéissait à un sentiment +impérieux qui ne lui permettait plus de réfléchir. Le tout vainement.</p> + +<p>Il lui vint alors, à l'esprit que la jeune fille n'avait peut-être pas +en connaissance de l'arrêté,—circonstance improbable, cependant, car un +tel coup de foudre n'avait pu éclater sans être entendu de tous. +Intéressée, évidemment, à connaître les moindres nouvelles qui venaient +de la Sibérie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le +gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?</p> + +<p>Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques +heures, au quai d'embarquement, et, là, quelque agent impitoyable lui +refuserait brutalement passage! Il fallait à tout prix que Michel +Strogoff la vît auparavant, et qu'elle put, grâce à lui, éviter cet +échec.</p> + +<p>Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientôt perdu tout espoir +de la retrouver.</p> + +<p>Il était alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre +circonstance cela eût été inutile, songea à présenter son podaroshna aux +bureaux du maître de police. L'arrêté ne pouvait évidemment le +concerner, puisque le cas était prévu pour lui, mais il voulait +s'assurer que rien ne s'opposerait à sa sortie de la ville.</p> + +<p>Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le +quartier où se trouvaient les bureaux du maître de police.</p> + +<p>Là, il y avait grande affluence, car si les étrangers avaient ordre de +quitter la province, ils n'en étaient pas moins soumis à certaines +formalités pour partir. Sans cette précaution, quelque Russe, plus ou +moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grâce à un +déguisement, passer la frontière,—ce que l'arrêté prétendait empêcher. +On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission +de vous en aller.</p> + +<p>Donc, bateleurs, bohémiens, zingaris, tsiganes, mêlés aux marchands de +la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine, +encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.</p> + +<p>Chacun se hâtait, car les moyens de transport allaient être +singulièrement recherchés de cette foule de gens expulsés, et ceux qui +s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas être en +mesure de quitter la ville dans le délai prescrit,—ce qui les eût +exposés à quelque brutale intervention des agents du gouverneur.</p> + +<p>Michel Strogoff, grâce à la vigueur de ses coudes, put traverser la +cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des +employés, c'était une besogne bien autrement difficile. Cependant, un +mot qu'il dit à l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donnés à +propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage.</p> + +<p>L'agent, après l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prévenir +un employé supérieur.</p> + +<p>Michel Strogoff ne pouvait donc tarder à être en règle avec la police et +libre de ses mouvements.</p> + +<p>En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?</p> + +<p>Là, sur un banc, tombée plutôt qu'assise, une jeune fille, en proie à un +muet désespoir, bien qu'il put à peine voir sa figure, dont le profil +seul se dessinait sur la muraille.</p> + +<p>Michel Strogoff ne s'était pas trompé. Il venait de reconnaître la jeune +Livonienne.</p> + +<p>Ne connaissant pas l'arrêté du gouverneur, elle était venue au bureau de +police pour faire viser son permis!... On lui avait refusé le visa! Sans +doute elle était autorisée à se rendre à Irkoutsk, mais l'arrêté était +formel, il annulait toutes autorisations antérieures, et les routes de +la Sibérie lui étaient fermées.</p> + +<p>Michel Strogoff, très-heureux de l'avoir enfin retrouvée, s'approcha de +la jeune fille.</p> + +<p>Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'éclaira d'une lueur +fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par +instinct, et, comme un naufragé qui se raccroche à une épave, elle +allait lui demander assistance....</p> + +<p>En ce moment, l'agent toucha l'épaule de Michel Strogoff.</p> + +<p>«Le maître de police vous attend, dit-il.</p> + +<p>—Bien,» répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>Et, sans dire un mot à celle qu'il avait tant cherchée depuis la veille, +sans la rassurer d'un geste qui eût pu compromettre et elle et lui-même, +il suivit l'agent à travers les groupes compactes.</p> + +<p>La jeune Livonienne, voyant disparaître celui-là seul qui eût pu +peut-être lui venir en aide, retomba sur son banc.</p> + +<p>Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Michel Strogoff +reparaissait dans la salle, accompagné d'un agent.</p> + +<p>Il tenait à la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de +la Sibérie.</p> + +<p>Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:</p> + +<p>«Sœur....» dit-il.</p> + +<p>Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui +eût pas permis d'hésiter!</p> + +<p>«Sœur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre +voyage à Irkoutsk. Viens-tu?</p> + +<p>—Je te suis, frère,» répondit la jeune fille, en mettant sa main dans +la main de Michel Strogoff.</p> + +<p>Et tous deux quittèrent la maison de police.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII-a" id="CHAPITRE_VII-a"></a>CHAPITRE VII<br /><br /> +<small>EN DESCENDANT LE VOLGA.</small></h2> + +<p>Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait à l'embarcadère du +Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait là ceux qui +partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudières du <i>Caucase</i> +étaient en pression suffisante. Sa cheminée ne laissait plus échapper +qu'une fumée légère, tandis que l'extrémité du tuyau d'échappement et le +couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche.</p> + +<p>Il va sans dire que la police surveillait le départ du <i>Caucase</i>, et se +montrait impitoyable à ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans +les conditions voulues pour quitter la ville.</p> + +<p>De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prêts à prêter +main-forte aux agents, mais ils n'eurent point à intervenir, et les +choses se passèrent sans résistance.</p> + +<p>A l'heure réglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres +furent larguées, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de +leurs palettes articulées, et le <i>Caucase</i> fila rapidement entre les +deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.</p> + +<p>Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage à bord du +<i>Caucase</i>. Leur embarquement s'était fait sans aucune difficulté. On le +sait, le podaroshna, libellé au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce +négociant à être accompagné pendant son voyage en Sibérie. C'était donc +un frère et une sœur qui voyageaient sous la garantie de la police +impériale.</p> + +<p>Tous deux, assis à l'arrière, regardaient fuir la ville, si profondément +troublée par l'arrêté du gouverneur.</p> + +<p>Michel Strogoff n'avait rien dit à la jeune fille, il ne l'avait pas +interrogée. Il attendait qu'elle parlât, s'il lui convenait de parler. +Celle-ci avait hâte d'avoir quitté cette ville, dans laquelle, sans +l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle fût +restée prisonnière. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour +elle.</p> + +<p>Le Volga, le Rha des anciens, est considéré comme le fleuve le plus +considérable de toute l'Europe, et son cours n'est pas inférieur à +quatre mille verstes (4,300 kilomètres). Ses eaux, assez insalubres dans +sa partie supérieure, sont modifiées à Nijni-Novgorod par celles de +l'Oka, affluent rapide qui s'échappe des provinces centrales de la +Russie.</p> + +<p>On a assez justement comparé l'ensemble des canaux et fleuves russes à +un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les +parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et +il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'épanouissent sur le +littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du +gouvernement de Tver, c'est-à-dire sur la plus grande partie de son +cours.</p> + +<p>Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod +font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomètres) +qui séparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces +steam-boats n'ont qu'à descendre le Volga, lequel ajoute environ deux +milles de courant à leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivés +au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcés +d'abandonner le fleuve pour la rivière, dont ils doivent alors remonter +le cours jusqu'à Perm. Donc, tout compte établi, et bien que sa machine +fût puissante, le <i>Caucase</i> ne devait pas faire plus de seize verstes à +l'heure. En réservant une heure d'arrêt à Kazan, le voyage de +Nijni-Novgorod à Perm devait donc durer soixante à soixante-deux heures +environ.</p> + +<p>Ce steam-boat, d'ailleurs, était fort bien aménagé, et les passagers, +suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes +distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de +première classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans +la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.</p> + +<p>Le <i>Caucase</i> était très-encombré de passagers de toutes catégories. Un +certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jugé bon de quitter +immédiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat réservée à la +première classe se voyaient des Arméniens en longues robes et coiffés +d'espèces de mitres,—des Juifs, reconnaissables à leurs bonnets +coniques,—de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe +très-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrière, et +recouverte d'une seconde robe à larges manches dont la coupe rappelle +celle des popes,—des Turcs, qui portaient encore le turban +national,—des Indous, à bonnet carré, avec un simple cordon pour +ceinture, et dont quelques-uns, plus spécialement désignés sous le nom +de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie +centrale,—enfin des Tartares, chaussés de bottes agrémentées de +soutaches multicolores, et la poitrine plastronnée de broderies. Tous +ces négociants avaient dû entasser dans la cale et sur le pont leurs +nombreux bagages, dont le transport devait leur coûter cher, car, +réglementairement, ils n'avaient droit qu'à un poids de vingt livres par +personne.</p> + +<p>A l'avant du <i>Caucase</i> étaient groupés des passagers plus nombreux, +non-seulement des étrangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrêté ne +défendait pas de regagner les villes de la province.</p> + +<p>Il y avait là des moujiks, coiffés de bonnets ou de casquettes, vêtus +d'une chemise à petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans +du Volga, pantalon bleu fourré dans leurs bottes, chemise de coton rose +serrée par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques +femmes, vêtues de robes de cotonnade à fleurs, portaient le tablier à +couleurs vives et le mouchoir à dessins rouges sur la tête. C'étaient +principalement des passagers de troisième classe, que, +très-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne +préoccupait pas. En somme, cette partie du pont était fort encombrée. +Aussi les passagers de l'arrière ne s'aventuraient-ils guère parmi ces +groupes très-mélanges, dont la place était marquée sur l'avant des +tambours.</p> + +<p>Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les +rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs +faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes +sortes de marchandises à Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de +bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique, +et des chalands chargés à couler bas, noyés jusqu'au plat-bord. Voyage +inutile à présent, puisque la foire venait d'être brusquement dissoute à +son début.</p> + +<p>Les rives du Volga, éclaboussées par le sillage du steam-boat, se +couronnaient de volées de canards qui fuyaient en poussant des cris +assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sèches, bordées +d'aunes, de saules, de trembles, s'éparpillaient quelques vaches d'un +rouge foncé, des troupeaux de moutons à toison brune, de nombreuses +agglomérations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques +champs, semés de maigre sarrasin et de seigle, s'étendaient jusqu'à +l'arrière-plan de coteaux à demi cultivés, mais qui, en somme, +n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones, +le crayon d'un dessinateur, en quête de quelque site pittoresque, n'eût +rien trouvé à reproduire.</p> + +<p>Deux heures après le départ du <i>Caucase</i>, la jeune Livonienne, +s'adressant à Michel Strogoff, lui dit:</p> + +<p>«Tu vas à Irkoutsk, frère?</p> + +<p>—Oui, sœur, répondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la +même route. Par conséquent, partout où je passerai, tu passeras.</p> + +<p>—Demain, frère, tu sauras pourquoi j'ai quitté les rives de la Baltique +pour aller au delà des monts Ourals.</p> + +<p>—Je ne te demande rien, sœur.</p> + +<p>—Tu sauras tout, répondit la jeune fille, dont les lèvres ébauchèrent +un triste sourire. Une sœur ne doit rien cacher à son frère. Mais, +aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le désespoir m'avaient +brisée!</p> + +<p>—Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Oui... oui... et demain....</p> + +<p>—Viens donc....»</p> + +<p>Il hésitait à finir sa phrase, comme s'il eût voulu l'achever par le nom +de sa compagne, qu'il ignorait encore.</p> + +<p>«Nadia, dit-elle en lui tendant la main.</p> + +<p>—Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère +Nicolas Korpanoff.»</p> + +<p>Et il conduisit la jeune fille à la cabine qui avait été retenue pour +elle sur le salon de l'arrière.</p> + +<p>Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui +pouvaient peut-être modifier son itinéraire, il se mêla aux groupes de +passagers, écoutant, mais ne prenant point part aux conversations. +D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il fût interrogé et dans +l'obligation de répondre, il se donnerait pour le négociant Nicolas +Korpanoff, que le <i>Caucase</i> reconduisait à la frontière, car il ne +voulait pas que l'on pût se douter qu'une permission spéciale +l'autorisait à voyager en Sibérie.</p> + +<p>Les étrangers que le steam-boat transportait ne pouvaient évidemment +parler que des événements du jour, de l'arrêté et de ses conséquences. +Ces pauvres gens, à peine remis des fatigues d'un voyage à travers +l'Asie centrale, se voyaient forcés de revenir, et s'ils n'exhalaient +pas hautement leur colère et leur désespoir, c'est qu'ils ne l'osaient. +Une peur, mêlée de respect, les retenait. Il était possible que des +inspecteurs de police, chargés de surveiller les passagers, fussent +secrètement embarqués à bord du <i>Caucase</i>, et mieux valait tenir sa +langue, l'expulsion, après tout, étant encore préférable à +l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on +se taisait, ou les propos s'échangeaient avec une telle circonspection, +qu'on ne pouvait guère en tirer quelque utile renseignement.</p> + +<p>Mais si Michel Strogoff n'eut rien à apprendre de ce côté, si même les +bouches se fermèrent plus d'une fois à son approche,—car on ne le +connaissait pas,—ses oreilles furent bientôt frappeés par les éclats +d'une voix peu soucieuse d'être ou non entendue.</p> + +<p>L'homme à la voix gaie parlait russe, mais avec un accent étranger, et +son interlocuteur, plus réservé, lui répondait dans la même langue, qui +n'était pas non plus sa langue originelle.</p> + +<p>«Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher +confrère, vous que j'ai vu a la fête impériale de Moscou, et seulement +entrevu a Nijni-Novgorod?</p> + +<p>—Moi-même, répondit le second d'un ton sec.</p> + +<p>—Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a être immédiatement suivi +par vous, et de si près!</p> + +<p>—Je ne vous suis pas, monsieur, je vous précède!</p> + +<p>—Précède! précède! Mettons que nous marchons de front, du même pas, +comme deux soldats à la parade, et, provisoirement du moins, convenons, +si vous le voulez, que l'un ne dépassera pas l'autre!</p> + +<p>—Je vous dépasserai, au contraire.</p> + +<p>—Nous verrons cela, quand nous serons sur le théâtre de la guerre; mais +jusque-là, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous +aurons bien le temps et l'occasion d'être rivaux!</p> + +<p>—Ennemis.</p> + +<p>—Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrère, une +précision qui m'est tout particulièrement agréable. Avec vous, au moins, +on sait à quoi s'en tenir!</p> + +<p>—Où est le mal?</p> + +<p>—Il n'y en a aucun. Aussi, à mon tour, je vous demanderai la permission +de préciser notre situation réciproque.</p> + +<p>—Précisez.</p> + +<p>—Vous allez a Perm... comme moi?</p> + +<p>—Comme vous.</p> + +<p>—Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg, +puisque c'est la route la meilleure et la plus sûre par laquelle on +puisse franchir les monts Ourals?</p> + +<p>—Probablement.</p> + +<p>—Une fois la frontière passée, nous serons en Sibérie, c'est-à-dire en +pleine invasion.</p> + +<p>—Nous y serons!</p> + +<p>—Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire: +«Chacun pour soi, et Dieu pour....»</p> + +<p>—Dieu pour moi!</p> + +<p>—Dieu pour vous, tout seul! Très-bien! Mais, puisque nous avons devant +nous une huitaine de jours neutres, et puisque très-certainement les +nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment où nous +redeviendrons rivaux.</p> + +<p>—Ennemis.</p> + +<p>—Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-là, agissons de concert et ne +nous entre-dévorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi +tout ce que je pourrai voir....</p> + +<p>—Et moi, tout ce que je pourrai entendre.</p> + +<p>—Est-ce dit?</p> + +<p>—C'est dit.</p> + +<p>—Votre main?</p> + +<p>—La voilà.»</p> + +<p>Et la main du premier interlocuteur, c'est-à-dire cinq doigts largement +ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit +flegmatiquement le second.</p> + +<p>«A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, télégraphier à ma cousine +le texte même de l'arrêté dès dix heures dix-sept minutes.</p> + +<p>—Et moi je l'ai adressé au <i>Daily-Telegraph</i> dès dix heures treize.</p> + +<p>—Bravo, monsieur Blount.</p> + +<p>-Trop bon, monsieur Jolivet.</p> + +<p>—A charge de revanche!</p> + +<p>—Ce sera difficile!</p> + +<p>—On essayera pourtant!»</p> + +<p>Ce disant, le correspondant français salua familièrement le +correspondant anglais, qui, inclinant sa tête, lui rendit son salut avec +une raideur toute britannique.</p> + +<p>Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrêté du gouverneur ne les +concernait pas, puisqu'ils n'étaient ni Russes, ni étrangers d'origine +asiatique. Ils étaient donc partis, et s'ils avaient quitté ensemble +Nijni-Novgorod, c'est que le même instinct les poussait en avant. Il +était donc naturel qu'ils eussent pris le même moyen de transport et +qu'ils suivissent la même route jusqu'aux, steppes sibériennes. +Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours +avant «que la chasse fût ouverte». Et alors au plus adroit! Alcide +Jolivet avait fait les premières avances, et, si froidement que ce fût, +Harry Blount les avait acceptées.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, au dîner de ce jour, le Français, toujours ouvert et +même un peu loquace, l'Anglais, toujours fermé, toujours gourmé, +trinquaient à la même table, en buvant un Cliquot authentique, à six +roubles la bouteille, généreusement fait avec la sève fraîche des +bouleaux du voisinage.</p> + +<p>En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel +Strogoff s'était dit:</p> + +<p>«Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement +sur ma route. Il me parait prudent de les tenir à distance.»</p> + +<p>La jeune Livonienne ne vint pas dîner. Elle dormait dans sa cabine, et +Michel Strogoff ne voulut pas la faire réveiller. Le soir arriva donc +sans qu'elle eût reparu sur le pont du <i>Caucase</i>.</p> + +<p>Le long crépuscule imprégnait alors l'atmosphère d'une fraîcheur que les +passagers recherchèrent avidement après l'accablante chaleur du jour. +Quand l'heure fut avancée, la plupart ne songèrent même pas à regagner +les salons ou les cabines. Étendus sur les bancs, ils respiraient avec +délices un peu de cette brise que développait la vitesse du steam-boat. +Le ciel, à cette époque de l'année et sous cette latitude, devait à +peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier +toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui +descendaient ou remontaient le Volga.</p> + +<p>Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune étant +nouvelle, il fit à peu près nuit. Presque tous les passagers du pont +dormaient alors, et le silence n'était plus troublé que par le bruit des +palettes, frappant l'eau à intervalles réguliers.</p> + +<p>Une sorte d'inquiétude tenait éveillé Michel Strogoff. Il allait et +venait, mais toujours à l'arrière du steam-boat. Une fois, cependant, il +lui arriva de dépasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur +la partie réservée aux voyageurs de seconde et de troisième classe.</p> + +<p>Là, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots, +les colis et même sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart +sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte, +l'autre rouge, projetées par les fanaux de tribord et de bâbord, +envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat.</p> + +<p>Il fallait une certaine attention pour ne pas piétiner les dormeurs, +capricieusement étendus ça et là. C'étaient pour la plupart des moujiks, +habitués de coucher à la dure et auxquels les planches d'un pont +devaient suffire. Néanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans +doute, le maladroit qui les eût éveillés à coups de botte.</p> + +<p>Michel Strogoff faisait donc attention à ne heurter personne. En allant +ainsi vers l'extrémité du bateau, il n'avait d'autre idée que de +combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.</p> + +<p>Or, il était arrivé à la partie antérieure du pont, et il montait déjà +l'échelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler près de lui. Il +s'arrêta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, enveloppés +de châles et de couvertures, qu'il était impossible de reconnaître dans +l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la cheminée du steam-boat, au +milieu des volutes de fumée, s'empanachait de flammes rougeâtres, que +des étincelles semblaient courir à travers le groupe, comme si des +milliers de paillettes se fussent subitement allumées sous un rayon +lumineux.</p> + +<p>Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus +distinctement certaines paroles, prononcées en cette langue bizarre qui +avait déjà frappé son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire.</p> + +<p>Instinctivement, il eut la pensée d'écouter. Protégé par l'ombre du +gaillard, il ne pouvait être aperçu. Quant à voir les passagers qui +causaient, cela lui était impossible. Il dut donc se borner à prêter +l'oreille.</p> + +<p>Les premiers mots qui furent échangés n'avaient aucune importance,—du +moins pour lui,—mais ils lui permirent de reconnaître précisément les +deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues à Nijni-Novgorod. +Dès lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'était pas +impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau +de conversation, maintenant expulsés avec tous leurs congénères, ne +fussent à bord du <i>Caucase</i>.</p> + +<p>Et bien lui en prit d'écouter, car ce fut assez distinctement qu'il +entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare:</p> + +<p>«On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!</p> + +<p>—On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il +n'arrivera pas!»</p> + +<p>Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le +visait si directement. Il essaya de reconnaître si l'homme et la femme +qui venaient de parler étaient bien ceux qu'il soupçonnait, mais l'ombre +était alors trop épaisse, et il n'y put réussir.</p> + +<p>Quelques instants après, Michel Strogoff, sans avoir été aperçu, avait +regagné l'arrière du steam-boat, et, la tête dans les mains, il +s'asseyait à l'écart. On eût pu croire qu'il dormait.</p> + +<p>Il ne dormait pas et ne songeait pas à dormir. Il réfléchissait à ceci, +non sans une assez vive appréhension:</p> + +<p>«Qui donc sait mon départ, et qui donc a intérêt à le savoir?»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII-a" id="CHAPITRE_VIII-a"></a>CHAPITRE VIII<br /><br /> +<small>EN REMONTANT LA KAMA.</small></h2> + +<p>Le lendemain, 18 juillet, à six heures quarante du matin, le <i>Caucase</i> +arrivait à l'embarcadère de Kazan, que sept verstes (7 kilomètres et +demi) séparent de la ville.</p> + +<p>Kazan est située au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un +important chef-lieu de gouvernement et d'archevêché grec, en même temps +qu'un siège d'université. La population variée de cette «goubernie» se +compose de Tchérémisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de +Vigoulitches, de Tartares,—cette dernière race ayant conservé plus +spécialement le caractère asiatique.</p> + +<p>Bien que la ville fut assez éloignée du débarcadère, une foule nombreuse +se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la +province avait pris un arrêté identique à celui de son collègue de +Nijni-Novgorod. On voyait là des Tartares vêtus d'un cafetan à manches +courtes et coiffés de bonnets pointus dont les larges bords rappellent +celui du Pierrot traditionnel. D'autres, enveloppés d'une longue +houppelande, la tête couverte d'une petite calotte, ressemblaient à des +Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronnée de clinquant, la +tête couronnée d'un diadème relevé en forme de croissant, formaient +divers groupes dans lesquels on discutait.</p> + +<p>Des officiers de police, mêlés à cette foule, quelques Cosaques, la +lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien +aux passagers qui débarquaient du <i>Caucase</i> qu'à ceux qui y +embarquaient, mais après avoir minutieusement examiné ces deux +catégories de voyageurs. C'étaient, d'une part, des Asiatiques frappés +du décret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui +s'arrêtaient à Kazan.</p> + +<p>Michel Strogoff regardait d'un air assez indifférent ce va-et-vient +particulier à tout embarcadère auquel vient d'accoster un steam-boat. Le +<i>Caucase</i> devait faire escale à Kazan pendant une heure, temps +nécessaire au renouvellement de son combustible.</p> + +<p>Quant à débarquer, Michel Strogoff n'en eut pas même l'idée. Il n'aurait +pas voulu laisser seule à bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas +encore reparu sur le pont.</p> + +<p>Les deux journalistes, eux, s'étaient levés dès l'aube, comme il +convient à tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du +fleuve et se mêlèrent à la foule, chacun de son côté. Michel Strogoff +aperçut, d'un côté, Harry Blount, le carnet à la main, crayonnant +quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide +Jolivet, se contentant de parler, sûr de sa mémoire, qui ne pouvait rien +oublier.</p> + +<p>Le bruit courait, sur toute la frontière orientale de la Russie, que le +soulèvement et l'invasion prenaient des proportions considérables. Les +communications entre la Sibérie et l'empire étaient déjà extrêmement +difficiles. Voilà ce que Michel Strogoff, sans avoir quitté le pont du +<i>Caucase</i>, entendait dire aux nouveaux embarqués.</p> + +<p>Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une véritable inquiétude, +et ils excitaient l'impérieux désir qu'il avait d'être au delà des monts +Ourals, afin de juger par lui-même de la gravité des événements et de se +mettre en mesure de parer à toute éventualité. Peut-être allait-il même +demander des renseignements plus précis à quelque indigène de Kazun, +lorsque son attention fut tout à coup distraite.</p> + +<p>Parmi les voyageurs qui quittaient le <i>Caucase</i>, Michel Strogoff +reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore +sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. Là, sur le pont du steam-boat, +se trouvaient et le vieux bohémien et la femme qui l'avait traité +d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, débarquaient une +vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze à vingt ans, +enveloppées de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes à +paillettes.</p> + +<p>Ces étoffes, piquées alors par les premiers rayons du soleil, +rappelèrent à Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observé +pendant la nuit. C'était tout ce paillon de bohème qui étincelait dans +l'ombre, lorsque la cheminée du steam-boat vomissait quelques flammes.</p> + +<p>«Il est évident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, après être +restée sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le +gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc à se montrer le moins +possible, ces bohémiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de +leur race!»</p> + +<p>Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait +directement ne fût parti de ce groupe noir, pailleté par les lueurs du +bord, et n'eût été échangé entre le vieux tsigane et la femme à laquelle +il avait donné le nom mongol de Sangarre.</p> + +<p>Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la +coupée du steam-boat, au moment où la troupe bohémienne allait le +quitter pour n'y plus revenir.</p> + +<p>Le vieux bohémien était là, dans une humble attitude, peu conforme avec +l'effronterie naturelle à ses congénères. On eût dit qu'il cherchait +plutôt à éviter les regards qu'à les attirer. Son lamentable chapeau, +rôti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondément sur sa face +ridée. Son dos voûté se bombait sous une vieille souquenille dont il +s'enveloppait étroitement, malgré la chaleur. Il eût été difficile, sous +ce misérable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure.</p> + +<p>Près de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau, +grande, bien campée, les yeux magnifiques, les cheveux dorés, se tenait +dans une pose superbe.</p> + +<p>De ces jeunes danseuses, plusieurs étaient remarquablement jolies, tout +en ayant le type franchement accusé de leur race. Les tsiganes sont +généralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes, +qui font profession de lutter d'excentricité avec les Anglais, n'a pas +hésité à choisir sa femme parmi ces bohémiennes.</p> + +<p>L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme étrange, dont les +premiers vers peuvent se traduire ainsi:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le corail luit sur ma peau brune,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'épingle d'or à mon chignon!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je vais chercher fortune</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Au pays de....</span></td></tr> +</table> + +<p>La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne +l'écoutait plus.</p> + +<p>En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une +insistance singulière. On eût dit que cette bohémienne voulait +ineffaçablement graver ses traits dans sa mémoire.</p> + +<p>Puis, quelques instants après, Sangarre débarquait la dernière, lorsque +le vieillard et sa troupe avaient déjà quitté le <i>Caucase</i>.</p> + +<p>«Voilà une effrontée bohémienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle +m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a traité d'espion à +Nijni-Novgorod? Ces damnées tsiganes ont des yeux de chat! Elles y +voient clair la nuit, et celle-là pourrait bien savoir....»</p> + +<p>Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais +il se retint.</p> + +<p>«Non, pensa-t-il, pas de démarche irréfléchie! Si je fais arrêter ce +vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'être +dévoilé. Les voilà débarqués, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient passé +la frontière, je serai déjà loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent +prendre la route de Kazam à Ichim, mais elle n'offre aucune ressource, +et un tarentass, attelé de bons chevaux de Sibérie, devancera toujours +un chariot de bohémiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!»</p> + +<p>D'ailleurs, à ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu +dans la foule.</p> + +<p>Si Kazan est justement appelée «la porte de l'Asie», si cette ville est +considérée comme le centre de tout le transit du commerce sibérien et +boukharien, c'est que deux routes viennent s'y amorcer, qui donnent +passage à travers les monts Ourals. Mais Michel Strogoff avait choisi +très-judicieusement en prenant celle qui va par Perm, Ekaterinbourg et +Tioumen. C'est la grande route de poste, bien fournie de relais +entretenus aux frais de l'État, et elle se prolonge depuis Ichim jusqu'à +Irkoutsk.</p> + +<p>Il est vrai qu'une seconde route,—celle dont Michel Strogoff venait de +parler,—évitant le léger détour de Perm, relie également Kazan à Ichim, +en passant par Iélabouga, Menzelinsk, Birsk, Zlatoouste, où elle quitte +l'Europe, Tchélabinsk, Chadrinsk et Kourganno. Peut-être même est-elle +un peu plus courte que l'autre, mais cet avantage est singulièrement +diminué par l'absence des maisons de poste, le mauvais entretien du sol, +la rareté des villages. Michel Strogoff, avec raison, ne pouvait être +qu'approuvé du choix qu'il avait fait, et si, ce qui paraissait +probable, ces bohémiens suivaient cette seconde route de Kazan à Ichim, +il avait toutes chances d'y arriver avant eux.</p> + +<p>Une heure après, la cloche sonnait a l'avant du <i>Caucase</i>, appelant les +nouveaux passagers, rappelant les anciens. Il était sept heures du +matin. Le chargement du combustible venait d'être achevé. Les tôles des +chaudières frissonnaient sous la pression de la vapeur. Le steam-boat +était prêt à partir.</p> + +<p>Les voyageurs, qui allaient de Kazan à Perm, occupaient déjà leurs +places a bord.</p> + +<p>En ce moment, Michel Strogoff remarqua que, des deux journalistes, Harry +Blount était le seul qui eût rejoint le steam-boat.</p> + +<p>Alcide Jolivet allait-il donc manquer le départ?</p> + +<p>Mais, à l'instant où l'on détachait les amarres, apparut Alcide Jolivet, +tout courant. Le steam-boat avait déjà débordé, la passerelle était même +retirée sur le quai, mais Alcide Jolivet ne s'embarrassa pas de si peu, +et, sautant avec la légèreté d'un clown, il retomba sur le pont du +<i>Caucase</i>, presque dans les bras de son confrère.</p> + +<p>«J'ai cru que le <i>Caucase</i> allait partir sans vous, dit celui-ci d'un +air moitié figue, moitié raisin.</p> + +<p>—Bah! répondit Alcide Jolivet, j'aurais bien su vous rattraper, quand +j'aurais dû fréter un bateau aux frais de ma cousine, ou courir la poste +à vingt kopeks par verste et par cheval. Que voulez-vous? Il y avait +loin de l'embarcadère au télégraphe!</p> + +<p>—Vous êtes allé au télégraphe? demanda Harry Blount, dont les lèvres se +pinceront aussitôt.</p> + +<p>—J'y suis allé! répondit Alcide Jolivet avec son plus aimable sourire.</p> + +<p>—Et il fonctionne toujours jusqu'à Kolyvan?</p> + +<p>—Cela, je l'ignore, mais je puis vous assurer, par exemple, qu'il +fonctionne de Kazan à Paris!</p> + +<p>—Vous avez adressé une dépêche... à votre cousine?...</p> + +<p>—Avec enthousiasme.</p> + +<p>—Vous avez donc appris?...</p> + +<p>—Tenez, mon petit père, pour parler comme les Russes, répondit Alcide +Jolivet, je suis bon enfant, moi, et je ne veux rien avoir de caché pour +vous. Les Tartares, Féofar-Kan à leur tête, ont dépassé Sémipalatinsk et +descendent le cours de l'Irtyche. Faites-en votre profit!»</p> + +<p>Comment! Une si grave nouvelle, et Harry Blount ne la connaissait pas, +et son rival, qui l'avait vraisemblablement apprise de quelque habitant +de Kazan, l'avait aussitôt transmise à Paris! Le journal anglais était +distancé! Aussi, Harry Blount, croisant ses mains derrière son dos, +alla-t-il s'asseoir à l'arrière du steam-boat, sans ajouter une parole.</p> + +<p>Vers dix heures du matin, la jeune Livonienne, ayant quitté sa cabine, +monta sur le pont.</p> + +<p>Michel Strogoff, allant à elle, lui tendit la main.</p> + +<p>«Regarde, sœur,» lui dit-il après l'avoir amenée jusque sur l'avant du +<i>Caucase</i>.</p> + +<p>Et, en effet, le site valait qu'on l'examinât avec quelque attention.</p> + +<p>Le <i>Caucase</i> arrivait, en ce moment, au confluent du Volga et de la +Kama. C'est la qu'il allait quitter le grand fleuve, après l'avoir +descendu pendant plus de quatre cents verstes, pour remonter +l'importante rivière sur un parcours de quatre cent soixante verstes +(490 kilomètres).</p> + +<p>En cet endroit, les eaux des deux courants mêlaient leurs teintes un peu +différentes, et la Kama, rendant à la rive gauche le même service que +l'Oka avait rendu à sa rive droite en traversant Nijni-Novgorod, +l'assainissait encore de son limpide affluent.</p> + +<p>La Kama s'ouvrait largement alors, et ses rives boisées étaient +charmantes. Quelques voiles blanches animaient ses belles eaux, tout +imprégnées de rayons solaires. Les coteaux, plantés de trembles, d'aunes +et parfois de grands chênes, fermaient l'horizon par une ligne +harmonieuse, que l'éclatante lumière de midi confondait en certaine +points avec le fond du ciel.</p> + +<p>Mais ces beautés naturelles ne semblaient pas pouvoir détourner, même un +instant, les pensées de la jeune Livonienne. Elle ne voyait qu'une +chose, le but à atteindre, et la Kama n'était pour elle qu'un chemin +plus facile pour y arriver. Ses yeux brillaient extraordinairement en +regardant vers l'est, comme si elle eût voulu percer de son regard cet +impénétrable horizon.</p> + +<p>Nadia avait laissé sa main dans la main de son compagnon, et bientôt, se +retournant vers lui:</p> + +<p>«A quelle distance sommes-nous de Moscou? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—A neuf cents verstes! répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Neuf cents sur sept mille!» murmura la jeune fille.</p> + +<p>C'était l'heure du déjeuner, qui fut annoncé par quelques tintements de +la cloche. Nadia suivit Michel Strogoff au restaurant du steam-boat. +Elle ne voulut point toucher à ces hors-d'œuvre, servis à part, tels +que caviar, harengs coupés par petites tranches, eau-de-vie de seigle +anisée destinés à stimuler l'appétit, suivant un usage commun à tous les +pays du Nord, en Russie comme en Suède ou en Norwége. Nadia mangea peu, +et peut-être comme une pauvre fille dont les ressources sont +très-restreintes. Michel Strogoff crut donc devoir se contenter du menu +qui allait suffire à sa compagne, c'est-à-dire d'un peu de «koulbat», +sorte de pâté fait avec des jaunes d'œufs, du riz et de la viande +pilée, de choux rouges farcis au caviar [Le caviar est un mets russe qui +se compose d'œufs d'esturgeon salés.] et de thé pour toute boisson.</p> + +<p>Ce repas ne fut donc ni long ni coûteux, et, moins de vingt minutes +après s'être mis tous les deux a table, Michel Strogoff et Nadia +remontaient ensemble sur le pont du <i>Caucase</i>.</p> + +<p>Alors, ils s'assirent à l'arrière, et, sans autre préambule, Nadia, +baissant la voix de manière à n'être entendue que de lui seul:</p> + +<p>«Frère, dit-elle, je suis la fille d'un exilé. Je me nomme Nadia Fédor. +Ma mère est morte à Riga, il y a un mois à peine, et je vais à Irkoutsk +rejoindre mon père pour partager son exil.</p> + +<p>—Je vais moi-même à Irkoutsk, répondit Michel Strogoff, et je +regarderai comme une faveur du ciel de remettre Nadia Fédor, saine et +sauve, entre les mains de son père.</p> + +<p>—Merci, frère!» répondit Nadia.</p> + +<p>Michel Strogoff ajouta alors qu'il avait obtenu un podaroshna spécial +pour la Sibérie, et que, du côté des autorités russes, rien ne pourrait +entraver sa marche.</p> + +<p>Nadia n'en demanda pas davantage. Elle ne voyait qu'une chose dans la +rencontre providentielle de ce jeune homme simple et bon: le moyen pour +elle d'arriver jusqu'à son père.</p> + +<p>«J'avais, lui dit-elle, un permis qui me donnait l'autorisation de me +rendra a Irkoutsk; mais l'arrêté du gouverneur de Nijni-Novgorod est +venu l'annuler, et sans toi, frère, je n'aurais pu quitter la ville où +tu m'as trouvée, et dans laquelle, bien sûr, je serais morte!</p> + +<p>—Et seule, Nadia, répondit Michel Strogoff, seule, tu osais t'aventurer +à travers les steppes de la Sibérie!</p> + +<p>—C'était mon devoir, frère.</p> + +<p>—Mais ne savais-tu pas que le pays, soulevé et envahi, était devenu +presque infranchissable?</p> + +<p>—L'invasion tartare n'était pas connue quand je quittai Riga, répondit +la jeune Livonienne. C'est à Moscou seulement que j'ai appris cette +nouvelle!</p> + +<p>—Et, malgré cela, tu as poursuivi ta route?</p> + +<p>—C'était mon devoir.»</p> + +<p>Ce mot résumait tout le caractère de cette courageuse jeune fille. Ce +qui était son devoir, Nadia n'hésitait jamais à le faire.</p> + +<p>Elle parla alors de son père, Wassili Fédor. C'était un médecin estimé +de Riga. Il exerçait sa profession avec succès et vivait heureux au +milieu des siens. Mais son affiliation à une société secrète étrangère +ayant été établie, il reçut l'ordre de partir pour Irkoutsk, et les +gendarmes, qui lui apportaient cet ordre, le conduisirent sans délai au +delà de la frontière.</p> + +<p>Wassili Fédor n'eut que le temps d'embrasser sa femme, déjà bien +souffrante, sa fille, qui allait peut-être rester sans appui, et, +pleurant sur ces deux êtres qu'il aimait, il partit.</p> + +<p>Depuis deux ans, il habitait la capitale de la Sibérie orientale, et, +là, il avait pu continuer, mais presque sans profit, sa profession de +médecin. Néanmoins, peut-être eût-il été heureux, autant qu'un exilé +peut l'être, si sa femme et sa fille eussent été près de lui. Mais Mme +Fédor, déjà bien affaiblie, n'aurait pu quitter Riga. Vingt mois après +le départ de son mari, elle mourut dans les bras de sa fille, qu'elle +laissait seule et presque sans ressource. Nadia Fédor demanda alors et +obtint facilement du gouvernement russe l'autorisation de rejoindre son +père à Irkoutsk. Elle lui écrivit qu'elle partait. A peine avait-elle de +quoi suffire à ce long voyage, et, cependant, elle n'hésita pas à +l'entreprendre. Elle faisait ce qu'elle pouvait!... Dieu ferait le +reste.</p> + +<p>Pendant ce temps, le <i>Caucase</i> remontait le courant de la rivière. La +nuit était venue, et l'air s'imprégnait d'une délicieuse fraîcheur. Des +étincelles s'échappaient par milliers de la cheminée du steam-boat, +chauffée au bois de pin, et, au murmure des eaux brisées sous son +étrave, se mêlaient les rugissements des loups qui infestaient dans +l'ombre la rive droite de la Kama.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX-a" id="CHAPITRE_IX-a"></a>CHAPITRE IX<br /><br /> +<small>EN TARENTASS NUIT ET JOUR.</small></h2> + +<p>Le lendemain, 18 juillet, le <i>Caucase</i> s'arrêtait au débarcadère de +Perm, dernière station qu'il desservît sur la Kama.</p> + +<p>Ce gouvernement, dont Perm est la capitale, est l'un des plus vastes de +l'empire russe, et, franchissant les monts Ourals, il empiète sur le +territoire de la Sibérie. Carrières de marbre, salines, gisements de +platine et d'or, mines de charbon y sont exploités sur une grande +échelle. En attendant que Perm, par sa situation, devienne une ville de +premier ordre, elle est fort peu attrayante, très-sale, très-boueuse et +n'offre aucune ressource. A ceux qui vont de Russie en Sibérie, ce +manque de confort est assez indifférent, car ils viennent de l'intérieur +et sont munis de tout le nécessaire; mais à ceux qui arrivent des +contrées de l'Asie centrale, après un long et fatigant voyage, il ne +déplairait pas, sans doute, que la première ville européenne de +l'empire, située à la frontière asiatique, fût mieux approvisionnée.</p> + +<p>C'est a Perm que les voyageurs revendent leurs véhicules, plus ou moins +endommagés par une longue traversée au milieu des plaines de la Sibérie. +C'est là aussi que ceux qui passent d'Europe en Asie achètent des +voitures pendant l'été, des traîneaux pendant l'hiver, avant de se +lancer pour plusieurs mois au milieu des steppes.</p> + +<p>Michel Strogoff avait déjà arrêté son programme de voyage, et il n'était +plus question que de l'exécuter.</p> + +<p>Il existe un service de malle-poste qui franchit assez rapidement la +chaîne des monts Ourals, mais, les circonstances étant données, ce +service était désorganisé. Ne l'eût-il pas été, que Michel Strogoff, +voulant aller rapidement, sans dépendre de personne, n'aurait pas pris +la malle-poste. Il préférait, avec raison, acheter une voiture et courir +de relais en relais, en activant par des «na vodkou» [Pourboires] +supplémentaires le zèle de ces postillons appelés iemschiks dans le +pays.</p> + +<p>Malheureusement, par suite des mesures prises contre les étrangers +d'origine asiatique, un grand nombre de voyageurs avaient déjà quitté +Perm, et, par conséquent, les moyens de transport étaient extrêmement +rares. Michel Strogoff serait donc dans la nécessité de se contenter du +rebut des autres. Quant aux chevaux, tant que le courrier du czar ne +serait pas en Sibérie, il pourrait sans danger exhiber son podaroshna, +et les maîtres de poste attelleraient pour lui de préférence. Mais, +ensuite, une fois hors de la Russie européenne, il ne pourrait plus +compter que sur la puissance des roubles.</p> + +<p>Mais à quel genre de véhicule atteler ces chevaux? A une télègue ou à un +tarentass?</p> + +<p>La télègue n'est qu'un véritable chariot découvert, à quatre roues, dans +la confection duquel il n'entre absolument que du bois. Roues, essieux, +chevilles, caisse, brancards, les arbres du voisinage ont tout fourni, +et l'ajustement des diverses pièces dont la télègue se compose n'est +obtenu qu'au moyen de cordes grossières. Rien de plus primitif, rien de +moins confortable, mais aussi rien de plus facile à réparer, si quelque +accident se produit en route. Les sapins ne manquent pas sur la +frontière russe, et les essieux poussent naturellement dans les forêts. +C'est au moyen de la télègue que se fait la poste extraordinaire, connue +sous le nom de «perekladnoï», et pour laquelle toutes routes sont +bonnes. Quelquefois, il faut bien l'avouer, les liens qui attachent +l'appareil se rompent, et, tandis que le train de derrière reste +embourbé dans quelque fondrière, le train de devant arrive au relais sur +ses deux roues,—mais ce résultat est considéré déjà comme satisfaisant.</p> + +<p>Michel Strogoff aurait bien été forcé d'employer la télègue, s'il n'eût +été assez heureux pour découvrir un tarentass.</p> + +<p>Ce n'est pas que ce dernier véhicule soit le dernier mot du progrès de +l'industrie carrossière. Les ressorts lui manquent aussi bien qu'à la +télègue; le bois, à défaut du fer, n'y est pas épargné; mais ses quatre +roues, écartées de huit à neuf pieds à l'extrémité de chaque essieu, lui +assurent un certain équilibre sur des routes cahoteuses et trop souvent +dénivelées. Un garde-crotte protège ses voyageurs contre les boues du +chemin, et une forte capote de cuir, pouvant se rabaisser et le fermer +presque hermétiquement, en rend l'occupation moins désagréable par les +grandes chaleurs et les violentes bourrasque de l'été. Le tarentass est +d'ailleurs aussi solide, aussi facile à réparer que la télègue, et, +d'autre part, il est moins sujet à laisser son train d'arrière en +détresse sur les grands chemins.</p> + +<p>Du reste, ce ne fut pas sans de minutieuses recherches que Michel +Strogoff parvint à découvrir ce tarentass, et il était probable qu'on +n'en eût pas trouvé un second dans toute la ville de Perm. Malgré cela, +il en débattit sévèrement le prix, pour la forme, afin de rester dans +son rôle de Nicolas Korpanoff, simple négociant d'Irkoutsk.</p> + +<p>Nadia avait suivi son compagnon dans ses courses à la recherche d'un +véhicule. Bien que le but à atteindre fût différent, tous deux avaient +une égale hâte d'arriver, et, par conséquent, de partir. On eût dit +qu'une même volonté les animait.</p> + +<p>«Sœur, dit Michel Strogoff, j'aurais voulu trouver pour toi quelque +voiture plus confortable.</p> + +<p>—Tu me dis cela, frère, à moi qui serais allée, même à pied, s'il +l'avait fallu, rejoindre mon père!</p> + +<p>—Je ne doute pas de ton courage, Nadia, mais il est des fatigues +physiques qu'une femme ne peut supporter.</p> + +<p>—Je les supporterai, quelles qu'elles soient, répondit la jeune fille. +Si tu entends une plainte s'échapper de mes lèvres, laisse-moi en route +et continue seul ton voyage!»</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, sur la présentation du podaroshna, trois +chevaux de peste étaient attelés au tarentass. Ces animaux, couverts +d'un long poil, ressemblaient à des ours hauts sur pattes. Ils étaient +petits, mais ardents, étant de race sibérienne.</p> + +<p>Voici comment le postillon, l'iemschik, les avait attelés: l'un, le plus +grand, était maintenu entre deux longs brancards qui portaient à leur +extrémité antérieure un cerceau, appelé «douga», chargé de houppes et de +sonnettes; les deux autres étaient simplement attachés par des cordes +aux marchepieds du tarentass. Du reste, pas de harnais, et pour guides, +rien qu'une simple ficelle.</p> + +<p>Ni Michel Strogoff, ni la jeune Livonienne n'emportaient de bagages. Les +conditions de rapidité dans lesquelles devait se faire le voyage de +l'un, les ressources plus que modestes de l'autre, leur avaient interdit +de s'embarrasser de colis. Dans cette circonstance, c'était heureux, car +ou le tarentass n'aurait pu prendre les bagages, ou il n'aurait pu +prendre les voyageurs. Il n'était fait que pour deux personnes, sans +compter l'iemschik, qui ne se tient sur son siège étroit que par un +miracle d'équilibre.</p> + +<p>Cet iemschik change, d'ailleurs, à chaque relais. Celui auquel revenait +la conduite du tarentass pendant la première étape était Sibérien, comme +ses chevaux, et non moins poilu qu'eux, cheveux longs, coupés carrément +sur le front, chapeau à bords relevés, ceinture rouge, capote à +parements croisés sur des boutons frappés au chiffre impérial.</p> + +<p>L'iemschik, en arrivant avec son attelage, avait tout d'abord jeté un +regard inquisiteur sur les voyageurs du tarentass. Pas de bagages!—et +où diable les aurait-il fourrés?—Donc, apparence peu fortunée. Il fit +une moue des plus significatives.</p> + +<p>«Des corbeaux, dit-il sans se soucier d'être entendu ou non, des +corbeaux à six kopeks par verste!</p> + +<p>—Non! des aigles, répondit Michel Strogoff, qui comprenait parfaitement +l'argot des iemschiks, des aigles, entends-tu, à neuf kopeks par verste, +le pourboire en sus!»</p> + +<p>Un joyeux claquement de fouet lui répondit. Le «corbeau», dans la langue +des postillons russes, c'est le voyageur avare ou indigent, qui, aux +relais de paysans, ne paye les chevaux qu'à deux ou trois kopeks par +verste. L'«aigle», c'est le voyageur qui ne recule pas devant les hauts +prix, sans compter les généreux pourboires. Aussi le corbeau ne peut-il +avoir la prétention de voler aussi rapidement que l'oiseau impérial.</p> + +<p>Nadia et Michel Strogoff prirent immédiatement place dans le tarentass. +Quelques provisions, peu encombrantes et mises en réserve dans le +caisson, devaient leur permettre, en cas de retard, d'atteindre les +maisons de poste, qui sont très-confortablement installées, sous la +surveillance de l'État. La capote fut rabattue, car la chaleur était +insoutenable, et, à midi, le tarentass, enlevé par ses trois chevaux, +quittait Perm au milieu d'un nuage de poussière.</p> + +<p>La façon dont l'iemschik maintenait l'allure de son attelage eût été +certainement remarquée de tous autres voyageurs qui, n'étant ni Russes +ni Sibériens, n'eussent pas été habitués à ces façons d'agir. En effet, +le cheval de brancard, régulateur de la marche, un peu plus grand que +ses congénères, gardait imperturbablement, et quelles que fussent les +pentes de la route, un trot très-allongé, mais d'une régularité +parfaite. Les deux autres chevaux ne semblaient connaître d'autre allure +que le galop et se démenaient avec mille fantaisies fort amusantes. +L'iemschik, d'ailleurs, ne les frappait pas. Tout au plus les +stimulait-il par les mousquetades éclatantes de son fouet. Mais que +d'épithètes il leur prodiguait, lorsqu'ils se conduisaient en bêtes +dociles et consciencieuses, sans compter les noms de saints dont il les +affublait! La ficelle qui lui servait de guides n'aurait eu aucune +action sur des animaux à demi emportés, mais, «napravo», à droite, «na +lèvo», à gauche,—ces mots, prononcés d'une voix gutturale, faisaient +meilleur effet que bride ou bridon.</p> + +<p>Et que d'aimables interpellations suivant la circonstance!</p> + +<p>«Allez, mes colombes! répétait l'iemschik. Allez, gentilles hirondelles! +Volez, mes petits pigeons! Hardi, mon cousin de gauche! Pousse, mon +petit père de droite!»</p> + +<p>Mais aussi, quand la marche se ralentissait, que d'expressions +insultantes, dont les susceptibles animaux semblaient comprendre la +valeur!</p> + +<p>«Va donc, escargot du diable! Malheur a toi, limace! Je t'écorcherai +vive, tortue, et tu seras damnée dans l'autre monde!»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de ces façons de conduire, qui exigent plus de +solidité au gosier que de vigueur au bras des iemschiks, le tarentass +volait sur la route et dévorait de douze à quatorze verstes à l'heure.</p> + +<p>Michel Strogoff était habitué à ce genre de véhicule et à ce mode de +transport. Ni les soubresauts, ni les cahots ne pouvaient l'incommoder. +Il savait qu'un attelage russe n'évite ni les cailloux, ni les ornières, +ni les fondrières, ni les arbres renversés, ni les fossés qui ravinent +la route. Il était fait à cela. Sa compagne risquait d'être blessée par +les contre-coups du tarentass, mais elle ne se plaignit pas.</p> + +<p>Pendant les premiers instants du voyage, Nadia, ainsi emportée à toute +vitesse, demeura sans parler. Puis, toujours obsédée de cette pensée +unique, arriver, arriver:</p> + +<p>«J'ai compté trois cents verstes entre Perm et Ekaterinbourg, frère! +dit-elle. Me suis-je trompée?»</p> + +<p>—Tu ne t'es pas trompée, Nadia, répondit Michel Strogoff, et lorsque +nous aurons atteint Ekaterinbourg, nous serons au pied même des monts +Ourals, sur leur versant opposé.</p> + +<p>—Que durera cette traversée dans la montagne?</p> + +<p>—Quarante-huit heures, car nous voyagerons nuit et jour.—Je dis nuit +et jour, Nadia, ajouta-t-il, car je ne peux pas m'arrêter même un +instant, et il faut que je marche sans relâche vers Irkoutsk.</p> + +<p>—Je ne te retarderai pas, frère, non, pas même une heure, et nous +voyagerons nuit et jour.</p> + +<p>—Eh bien, alors, Nadia, puisse l'invasion tartare nous laisser le +chemin libre, et, avant vingt jours, nous serons arrivés!</p> + +<p>—Tu as déjà fait ce voyage? demanda Nadia.</p> + +<p>—Plusieurs fois.</p> + +<p>—Pendant l'hiver, nous aurions été plus rapidement et plus sûrement, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, plus rapidement surtout, mais tu aurais bien souffert du froid et +des neiges!</p> + +<p>—Qu'importe! L'hiver est l'ami du Russe.</p> + +<p>—Oui, Nadia, mais quel tempérament à toute épreuve il faut pour +résister à une telle amitié! J'ai vu souvent la température tomber dans +les steppes sibériennes à plus de quarante degrés au-dessous de glace! +J'ai senti, malgré mon vêtement de peau de renne, [Ce vêtement se nomme +«dakha»: il est très-léger et, cependant, absolument imperméable au +froid.] mon cœur se glacer, mes membres se tordre, mes pieds se geler +sous leurs triples chaussettes de laine! J'ai vu les chevaux de mon +traîneau recouverts d'une carapace de glace, leur respiration figée aux +naseaux! J'ai vu l'eau-de-vie de ma gourde se changer en pierre dure que +le couteau ne pouvait entamer!... Mais mon traîneau filait comme +l'ouragan! Plus d'obstacles sur la plaine nivelée et blanche à perte de +vue! Plus de cours d'eau dont on est obligé de chercher les passages +guéables! Plus de lacs qu'il faut traverser en bateau! Partout la glace +dure, la route libre, le chemin assuré! Mais au prix de quelles +souffrances, Nadia! Ceux-là seuls pourraient le dire, qui ne sont pas +revenus, et dont le chasse-neige a bientôt recouvert les cadavres!</p> + +<p>—Cependant, tu es revenu, frère, dit Nadia.</p> + +<p>—Oui, mais je suis Sibérien, et tout enfant, quand je suivais mon père +dans ses chasses, je m'accoutumais à ces dures épreuves. Mais toi, +lorsque tu m'as dit, Nadia, que l'hiver ne t'aurait pas arrêtée, que tu +serais partie seule, prête à lutter contre les redoutables intempéries +du climat sibérien, il m'a semblé te voir perdue dans les neiges et +tombant pour ne plus te relever!</p> + +<p>—Combien de fois as-tu traversé la steppe pendant l'hiver? demanda la +jeune Livonienne.</p> + +<p>—Trois fois, Nadia, lorsque j'allais a Omsk,</p> + +<p>—Et qu'allais-tu faire à Omsk?</p> + +<p>—Voir ma mère, qui m'attendait!</p> + +<p>—Et moi, je vais à Irkoutsk, où m'attend mon père! Je vais lui porter +les dernières paroles de ma mère! C'est te dire, frère, que rien +n'aurait pu m'empêcher de partir!</p> + +<p>—Tu es une brave enfant, Nadia, répondit Michel Strogoff, et Dieu +lui-même t'aurait conduite!»</p> + +<p>Pendant cette journée, le tarentass fut mené rapidement par les +iemschiks qui se succédèrent à chaque relais. Les aigles de la montagne +n'eussent pas trouvé leur nom déshonoré par ces «aigles» de la grande +route. Le haut prix payé par chaque cheval, les pourboires largement +octroyés, recommandaient les voyageurs d'une façon toute spéciale. +Peut-être les maîtres de poste trouvèrent-ils singulier, après la +publication de l'arrêté, qu'un jeune homme et sa sœur, évidemment +Russes tous les deux, pussent courir librement à travers la Sibérie, +fermée à tous autres, mais leurs papiers étaient en règle, et ils +avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilométriques +restaient-ils rapidement on arrière du tarentass.</p> + +<p>Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'étaient pas seuls à suivre la route +de Perm à Ekaterinbourg. Dès les premiers relais, le courrier du czar +avait appris qu'une voiture le précédait; mais, comme les chevaux ne lui +manquaient pas, il ne s'en préoccupa pas autrement.</p> + +<p>Pendant cette journée, les quelques haltes, durant lesquelles se reposa +le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas. Aux +maisons de poste, on trouve à se loger et à se nourrir. D'ailleurs, à +défaut de relais, la maison du paysan russe n'eût pas été moins +hospitalière. Dans ces villages, qui se ressemblent presque tous, avec +leur chapelle à murailles blanches et à toitures vertes, le voyageur +peut frapper à toutes les portes. Elles lui seront ouvertes. Le moujik +viendra, la figure souriante, et tendra la main à son hôte. On lui +offrira le pain et le sel, on mettra le «samovar» sur le feu, et il sera +comme chez lui. La famille déménagera plutôt, afin de lui faire place. +L'étranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est «celui que +Dieu envoie».</p> + +<p>En arrivant le soir, Michel Strogoff, poussé par une sorte d'instinct, +demanda au maître de poste depuis combien d'heures la voiture qui le +précédait avait passé au relais.</p> + +<p>«Depuis deux heures, petit père, lui répondit le maître de poste.</p> + +<p>—C'est une berline?</p> + +<p>—Non, une télègue.</p> + +<p>—Combien de voyageurs?</p> + +<p>—Deux.</p> + +<p>—Et ils vont grand train?</p> + +<p>—Des aigles!</p> + +<p>—Qu'on attelle rapidement.»</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia, décidés à ne pas s'arrêter une heure, +voyagèrent toute la nuit.</p> + +<p>Le temps continuait à être beau, mais on sentait que l'atmosphère, +devenue pesante, se saturait peu à peu d'électricité. Aucun nuage +n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de +buée chaude s'élevât du sol. Il était à craindre que quelque orage ne se +déchaînât dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel Strogoff, +habitué à reconnaître les symptômes atmosphériques, pressentait une +prochaine lutte des éléments, qui ne laissa pas de le préoccuper.</p> + +<p>La nuit se passa sans incident. Malgré les cahots du tarentass, Nadia +put dormir pendant quelques heures. La capote, à demi relevée, +permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient avidement +dans cette atmosphère étouffante.</p> + +<p>Michel Strogoff veilla toute la nuit, se défiant des iemschiks, qui +s'endorment trop volontiers sur leur siège, et pas une heure ne fut +perdue aux relais, pas une heure sur la route.</p> + +<p>Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers +profils des monts Ourals se dessinèrent dans l'est. Cependant, cette +importante chaîne, qui sépare la Russie d'Europe de la Sibérie, se +trouvait encore à une assez grande distance, et on ne pouvait compter +l'atteindre avant la fin de la journée. Le passage des montagnes devrait +donc nécessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.</p> + +<p>Durant cette journée, le ciel resta constamment couvert, et, par +conséquent, la température fut un peu plus supportable, mais le temps +était extrêmement orageux.</p> + +<p>Peut-être, avec cette apparence, eût-il été plus prudent de ne pas +s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait +Michel Strogoff, s'il lui eût été permis d'attendre; mais quand, au +dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui +roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:</p> + +<p>«Une télègue nous précède toujours?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?</p> + +<p>—Une heure environ.</p> + +<p>—En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin à +Ekaterinbourg!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_X-a" id="CHAPITRE_X-a"></a>CHAPITRE X<br /><br /> +<small>UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.</small></h2> + +<p>Les monts Ourals se développent sur une étendue de près de trois mille +verstes (3,200 kilomètres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle +de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas, +suivant la dénomination russe, ils sont justement nommés, puisque ces +deux noms signifient «ceinture» dans les deux langues. Nés sur le +littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la +Caspienne.</p> + +<p>Telle était la frontière que Michel Strogoff devait franchir pour passer +de Russie en Sibérie, et, on l'a dit, en prenant la route qui va de Perm +à Ekaterinbourg, située sur le versant oriental des monts Ourals, il +avait agi sagement. C'était la voie la plus facile et la plus sûre, +celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie centrale.</p> + +<p>La nuit devait suffire à cette traversée des montagnes, si aucun +accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du +tonnerre annonçaient un orage que l'état particulier de l'atmosphère +devait rendre redoutable. La tension électrique était telle, qu'elle ne +pouvait se résoudre que par un éclat violent.</p> + +<p>Michel Strogoff veilla à ce que sa jeune compagne fût installée aussi +bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement +arrachée, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se +croisaient au-dessus et à l'arrière. On doubla les traits des chevaux, +et, par surcroît de précaution, le heurtequin des moyeux fut rembourré +de paille, autant pour assurer la solidité des roues que pour adoucir +les chocs, difficiles à éviter dans une nuit obscure. Enfin, +l'avant-train et l'arrière-train, dont les essieux étaient simplement +chevillés à la caisse du tarentass, furent reliés l'un à l'autre par une +traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'écrous. Cette +traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines +suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un à +l'autre.</p> + +<p>Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit +près d'elle. Devant la capote, complètement abaissée, pendaient deux +rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les +voyageurs contre la pluie et les rafales.</p> + +<p>Deux grosses lanternes avaient été fixées au côté gauche du siège de +l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres à +éclairer la route. Mais c'étaient les feux de position du véhicule, et, +s'ils dissipaient à peine l'obscurité, du moins pouvaient-ils empêcher +l'abordage de quelque autre voiture courant à contre-bord.</p> + +<p>On le voit, toutes les précautions étaient prises, et, devant cette nuit +menaçante, il était bon qu'elles le fussent.</p> + +<p>«Nadia, nous sommes prêts, dit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Partons,» répondit la jeune fille.</p> + +<p>L'ordre fut donné à l'iemschik, et le tarentass s'ébranla en remontant +les premières rampes des monts Ourals.</p> + +<p>Il était huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps +était déjà très-sombre, malgré le crépuscule qui se prolonge sous cette +latitude. D'énormes vapeurs semblaient surbaisser la voûte du ciel, mais +aucun vent; ne les déplaçait encore. Toutefois, si elles demeuraient +immobiles dans le sens d'un horizon à l'autre, il n'en était pas ainsi +du zénith au nadir, et la distance qui les séparait du sol diminuait +visiblement. Quelques-unes de ces bandes répandaient une sorte de +lumière phosphorescente et sous-tendaient à l'œil des arcs de soixante +à quatre-vingts degrés. Leurs zones semblaient se rapprocher peu à peu +du sol, et elles resserraient leur réseau, de manière à bientôt +étreindre la montagne, comme si quelque ouragan supérieur les eût +chassées de haut en bas. D'ailleurs, la route montait vers ces grosses +nuées, très-denses et presque arrivées déjà au degré de condensation. +Avant peu, route et vapeurs se confondraient, et si, en ce moment, les +nuages ne se résolvaient pas en pluie, le brouillard serait tel que le +tarentass ne pourrait plus avancer, sans risquer de tomber dans quelque +précipice.</p> + +<p>Cependant, la chaîne des monts Ourals n'atteint qu'une médiocre hauteur. +L'altitude de leur plus haut sommet ne dépasse pas cinq mille pieds. Les +neiges éternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver sibérien +entasse à leurs cimes se dissolvent entièrement au soleil de l'été. Les +plantes et les arbres y poussent à toute hauteur. Ainsi que +l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de +pierres précieuses nécessite un concours assez considérable d'ouvriers. +Aussi, ces villages qu'on appelle «zavody» s'y rencontrent assez +fréquemment, et la route, percée à travers les grands défilés, est +aisément praticable aux voitures de poste.</p> + +<p>Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumière offre +difficultés et périls, lorsque les éléments luttent violemment entre eux +et qu'on est pris dans la lutte.</p> + +<p>Michel Strogoff savait, pour l'avoir éprouvé déjà, ce qu'est un orage +dans la montagne, et peut-être trouvait-il, avec raison, ce météore +aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver, +s'y déchaînent avec une incomparable violence.</p> + +<p>Au départ, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait soulevé +les rideaux de cuir qui protégeaient l'intérieur du tarentass, et il +regardait devant lui, tout en observant les côtés de la route, que la +lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques silhouettes.</p> + +<p>Nadia, immobile, les bras croisés, regardait aussi, mais sans se +pencher, tandis que son compagnon, le corps à demi hors de la caisse, +interrogeait à la fois le ciel et la terre.</p> + +<p>L'atmosphère était absolument tranquille, mais d'un calme menaçant. Pas +une molécule d'air ne se déplaçait encore. On eût dit que la nature, à +demi étouffée, ne respirait plus, et que ses poumons, c'est-à-dire ces +nuages mornes et denses, atrophiés par quelque cause, ne pouvaient plus +fonctionner. Le silence eût été absolu sans le grincement des roues du +tarentass qui broyaient le gravier de la route, le gémissement des +moyeux et des ais de la machine, l'aspiration bruyante des chevaux +auxquels manquait l'haleine, et le claquement de leurs pieds ferrés sur +les cailloux qui étincelaient au choc.</p> + +<p>Du reste, route absolument déserte. Le tarentass ne croisait ni un +piéton, ni un cavalier, ni un véhicule quelconque, dans ces étroits +défilés de l'Oural, par cette nuit menaçante. Pas un feu de charbonnier +dans les bois, pas un campement de mineurs dans les carrières +exploitées, pas une hutte perdue sous les taillis. Il fallait de ces +raisons qui ne permettent ni une hésitation ni un retard pour +entreprendre la traversée de la chaîne dans ces conditions. Michel +Strogoff n'avait pas hésité. Cela ne lui était pas possible; mais +alors—et cela commençait à le préoccuper singulièrement—quels +pouvaient donc être ces voyageurs dont la télègue précédait son +tarentass, et quelles raisons majeures avaient-ils d'être si imprudents?</p> + +<p>Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation. Vers +onze heures, les éclairs commencèrent à illuminer le ciel et ne +discontinuèrent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparaître et +disparaître la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers +points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait à raser la +bordure du chemin, de profonds gouffres s'éclairaient sous la +déflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du +véhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers à peine +équarris, jeté sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler +au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas à s'emplir de +bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils +montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se +mêlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantôt flattant, +tantôt gourmandant ses pauvres bêtes, plus fatiguées de la lourdeur de +l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne +pouvaient même plus les animer, et, par instants, elles fléchissaient +sur leurs jambes.</p> + +<p>«A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel +Strogoff à l'iemschik.</p> + +<p>—A une heure du matin,... si nous y arrivons! répondit celui-ci en +secouant la tête.</p> + +<p>—Dis donc, l'ami, tu n'en es pas à ton premier orage dans la montagne, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!</p> + +<p>—As-tu donc peur?</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, mais je te répète que tu as eu tort de partir.</p> + +<p>—J'aurais eu plus grand tort de rester.</p> + +<p>—Va donc, mes pigeons!» répliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas là +pour discuter, mais pour obéir.</p> + +<p>En ce moment, un frémissement lointain se fit entendre. C'était comme un +millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient +l'atmosphère, calme jusqu'alors. A la lueur d'un éblouissant éclair qui +fut presque aussitôt suivi d'un éclat de tonnerre terrible, Michel +Strogoff aperçut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent +se déchaînait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de +l'air. Quelques bruits secs indiquèrent que certains arbres, vieux ou +mal enracinés, n'avaient pu résister à la première attaque de la +bourrasque. Une avalanche de troncs brisés traversa la route, après +avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans +l'abîme de gauche, à deux cents pas en avant du tarentass.</p> + +<p>Les chevaux s'étaient arrêtés court.</p> + +<p>«Va donc, mes jolies colombes!» cria l'iemschik en mêlant les +claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.</p> + +<p>Michel Strogoff saisit la main de Nadia.</p> + +<p>«Dors-tu, sœur? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Non, frère.</p> + +<p>—Sois prête à tout. Voici l'orage!</p> + +<p>—Je suis prête.»</p> + +<p>Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du +tarentass.</p> + +<p>La bourrasque arrivait en foudre.</p> + +<p>L'iemschik, sautant de son siège, se jeta à la tête de ses chevaux, afin +de les maintenir, car un immense danger menaçait tout l'attelage.</p> + +<p>En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors à un tournant de la +route par lequel débouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tête +au vent, sans quoi, pris de côté, il eût immanquablement chaviré et eût +été précipité dans un profond abîme que le chemin côtoyait sur la +gauche. Les chevaux, repoussés par les rafales, se cabraient, et leur +conducteur ne pouvait parvenir à les calmer. Aux interpellations +amicales avaient succédé dans sa bouche les qualifications les plus +insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses bêtes, aveuglées par les +décharges électriques, épouvantées par les éclats incessants de la +foudre, qui étaient comparables à des détonations d'artillerie, +menaçaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'était +plus maître de son attelage.</p> + +<p>A ce moment, Michel Strogoff, s'élançant d'un bond hors du tarentass, +lui vint en aide. Doué d'une force peu commune, il parvint, non sans +peine, à maîtriser les chevaux.</p> + +<p>Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit, +s'évasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y engouffrer, +comme elle eût fait dans ces manches d'aération tendues au vent à bord +des steamers. En même temps, une avalanche de pierres et de troncs +d'arbres commençait à rouler du haut des talus.</p> + +<p>«Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Nous n'y resterons pas non plus! s'écria l'iemschik, tout effaré, en +se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable déplacement des +couches d'air. L'ouragan aura bientôt fait de nous envoyer au bas de la +montagne, et par le plus court!</p> + +<p>—Prends le cheval de droite, poltron! répondit Michel Strogoff. Moi, je +réponds de celui de gauche!»</p> + +<p>Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur +et lui durent se courber jusqu'à terre pour ne pas être renversés; mais +la voiture, malgré leurs efforts et ceux des chevaux qu'ils maintenaient +debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d'arbre +qui l'arrêta, elle était précipitée hors de la route.</p> + +<p>«N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur,» répondit la jeune Livonienne, sans que sa voix +trahît la moindre émotion.</p> + +<p>Les roulements de tonnerre avaient cessé un instant, et l'effroyable +bourrasque, après avoir franchi le tournant, se perdait dans les +profondeurs du défilé.</p> + +<p>«Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.</p> + +<p>—Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous +aurons l'abri du talus!</p> + +<p>—Mais les chevaux refusent!</p> + +<p>—Fais comme moi, et tire-les en avant!</p> + +<p>—La bourrasque va revenir!</p> + +<p>—Obéiras-tu?</p> + +<p>—Tu le veux!</p> + +<p>—C'est le Père qui l'ordonne! répondit Michel Strogoff, qui invoqua +pour la première fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant, +maintenant, sur trois parties du monde.</p> + +<p>—Va donc, mes hirondelles!» s'écria l'iemschik, saisissant le cheval de +droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de +gauche.</p> + +<p>Les chevaux, ainsi tenus, reprirent péniblement la route. Ils ne +pouvaient plus se jeter de côté, et le cheval de brancard, n'étant plus +tiraillé sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais, hommes et +bêtes, pris debout par les rafales, ne faisaient guère trois pas sans en +perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils tombaient, ils se +relevaient. A ce jeu, le véhicule risquait fort de se détraquer. Si la +capote n'eût pas été solidement assujettie, le tarentass eût été +décoiffé du premier coup.</p> + +<p>Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures à remonter +cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui était +si directement exposée au fouet de la bourrasque. Le danger alors +n'était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre +l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de +pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur +eux.</p> + +<p>Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l'épanouissement d'un éclair, +se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du +tarentass.</p> + +<p>L'iemschik poussa un cri.</p> + +<p>Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer +l'attelage, qui refusa.</p> + +<p>Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière!...</p> + +<p>Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass +atteint, sa compagne écrasée! Il comprit qu'il n'avait plus le temps de +l'arracher vivante du véhicule!...</p> + +<p>Mais alors, se jetant à l'arrière, trouvant dans cet immense péril +une-force surhumaine, le dos à l'essieu, les pieds arc-boutés au sol, il +repoussa de quelques pieds la lourde voiture.</p> + +<p>L'énorme bloc, en passant, frôla la poitrine du jeune homme et lui coupa +la respiration, comme eût fait un boulet de canon, en broyant les silex +de la route, qui étincelèrent au choc.</p> + +<p>«Frère! s'était écriée Nadia épouvantée, qui avait vu toute cette scène +à la lueur de l'éclair.</p> + +<p>—Nadia! répondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...</p> + +<p>—Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!</p> + +<p>—Dieu est avec nous, sœur!</p> + +<p>—Avec moi, bien sûr, frère, puisqu'il t'a mis sur ma route!» murmura la +jeune fille.</p> + +<p>La poussée du tarentass, due à l'effort de Michel Strogoff, ne devait +pas être perdue. Ce fut l'élan donné qui permit aux chevaux affolés de +reprendre leur première direction. Traînés, pour ainsi dire, par Michel +Strogoff et l'iemschik, ils remontèrent la route jusqu'à un col étroit, +orienté sud et nord, où ils devaient être abrités contre les assauts +directs de la tourmente. Le talus de droite faisait là une sorte de +redan, dû à la saillie d'un énorme rocher qui occupait le centre d'un +remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y était +tenable, tandis qu'à la circonférence de ce cyclone ni hommes ni chevaux +n'eussent pu résister.</p> + +<p>Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dépassait l'arête du rocher, +furent étêtés en un clin d'œil, comme si une faux gigantesque eût +nivelé le talus au ras de leur ramure.</p> + +<p>L'orage était alors dans toute sa fureur. Les éclairs emplissaient le +défilé, et les éclats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol, +frémissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif +de l'Oural eût été soumis à une trépidation générale.</p> + +<p>Très-heureusement, le tarentass avait pu être, pour ainsi dire, remisé +dans une profonde anfractuosité que la bourrasque ne frappait que +d'écharpe. Mais il n'était pas si bien défendu que quelques +contre-courants obliques, déviés par des saillies du talus, ne +l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la +paroi du rocher, à faire craindre qu'il ne fût brisé en mille pièces.</p> + +<p>Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff, après +avoir cherché à la lueur d'une des lanternes, découvrit une excavation, +due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y blottir, en +attendant que le voyage pût être repris.</p> + +<p>En ce moment,—il était une heure du matin,—la pluie commença à tomber, +et bientôt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une violence +extrême, sans pouvoir cependant éteindre les feux du ciel. Cette +complication rendait tout départ impossible.</p> + +<p>Donc, quelle que fût l'impatience de Michel Strogoff,—et l'on comprend +qu'elle fût grande,—il lui fallut laisser passer le plus fort de la +tourmente. Arrivé d'ailleurs au col même qui franchit la route de Perm à +Ekaterinbourg, il n'avait plus qu'à descendre les pentes des monts +Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol raviné par les +mille torrents de la montagne, au milieu des tourbillons d'air et d'eau, +c'était absolument jouer sa vie, c'était courir à l'abîme.</p> + +<p>«Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans doute +éviter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait espérer +qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera à reparaître, +et la descente, que nous ne pouvons risquer dans l'obscurité, deviendra, +sinon facile, du moins possible après le lever du soleil.</p> + +<p>—Attendons, frère, répondit Nadia, mais si tu retardes ton départ, que +ce ne soit pas pour m'épargner une fatigue ou un danger!</p> + +<p>—Nadia, je sais que tu es décidée à tout braver, mais, en nous +compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la +tienne, je manquerais à la tâche, au devoir que j'ai avant tout à +accomplir!</p> + +<p>—Un devoir!...» murmura Nadia.</p> + +<p>En ce moment, un violent éclair déchira le ciel, et sembla, pour ainsi +dire, volatiliser la pluie. Aussitôt un coup sec retentit. L'air fut +rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de +grands pins, frappé par le fluide électrique à vingt pas du tarentass, +s'enflamma comme une torche gigantesque.</p> + +<p>L'iemschik, jeté à terre par une sorte de choc en retour, se releva +heureusement sans blessures.</p> + +<p>Puis, après que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus +dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de +Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces +mots à son oreille:</p> + +<p>«Des cris, frère! Écoute!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XI-a" id="CHAPITRE_XI-a"></a>CHAPITRE XI<br /><br /> +<small>VOYAGEURS EN DÉTRESSE.</small></h2> + +<p>En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre +vers la partie supérieure de la route, et à une distance assez +rapprochée de l'anfractuosité qui abritait le tarentass.</p> + +<p>C'était comme un appel désespéré, évidemment jeté par quelque voyageur +en détresse.</p> + +<p>Michel Strogoff, prêtant l'oreille, écoutait.</p> + +<p>L'iemschik écoutait aussi, mais en secouant la tête, comme s'il lui eût +semblé impossible de répondre à cet appel.</p> + +<p>«Des voyageurs qui demandent du secours! s'écria Nadia.</p> + +<p>—S'ils ne comptent que sur nous!... répondit l'iemschik.</p> + +<p>—Pourquoi non? s'écria Michel Strogoff. Ce qu'ils feraient pour nous en +pareille circonstance, ne devons-nous pas le faire pour eux?</p> + +<p>—Mais vous n'allez pas exposer la voiture et les chevaux!...</p> + +<p>—J'irai à pied, répondit Michel Strogoff, en interrompant l'iemschik.</p> + +<p>—Je t'accompagne, frère, dit la jeune Livonienne.</p> + +<p>—Non, reste, Nadia. L'iemschik demeurera près de toi. Je ne veux pas le +laisser seul....</p> + +<p>—Je resterai, répondit Nadia.</p> + +<p>—Quoi qu'il arrive, ne quitte pas cet abri!</p> + +<p>—Tu me retrouveras là où je suis.»</p> + +<p>Michel Strogoff serra la main de sa compagne, et, franchissant le +tournant du talus, il disparut aussitôt dans l'ombre.</p> + +<p>«Ton frère a tort, dit l'iemschik à la jeune fille.</p> + +<p>—Il a raison,» répondit simplement Nadia.</p> + +<p>Cependant, Michel Strogoff remontait rapidement la route. S'il avait +grande hâte de porter secours à ceux qui jetaient ces cris de détresse, +il avait grand désir aussi de savoir quels pouvaient être ces voyageurs +que l'orage n'avait pas empêchés de s'aventurer dans la montagne, car il +ne doutait pas que ce ne fussent ceux dont la télègue précédait toujours +son tarentass.</p> + +<p>La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de violence. Les +cris, apportés par le courant atmosphérique, devenaient de plus en plus +distincts. De l'endroit où Michel Strogoff avait laissé Nadia, on ne +pouvait rien voir. La route était sinueuse, et la lueur des éclairs ne +laissait apparaître que le saillant des talus qui coupaient le lacet du +chemin. Les rafales, brusquement brisées à tous ces angles, formaient +des remous difficiles à franchir, et il fallait à Michel Strogoff une +force peu commune pour leur résister.</p> + +<p>Mais il fut bientôt évident que les voyageurs, dont les cris se +faisaient entendre, ne devaient plus être éloignés. Bien que Michel +Strogoff ne pût encore les voir, soit qu'ils eussent été rejetés hors de +la route, soit que l'obscurité les dérobât à ses regards, leurs paroles, +cependant, arrivaient assez distinctement à son oreille.</p> + +<p>Or, voici ce qu'il entendit,—ce qui ne laissa pas de lui causer une +certaine surprise:</p> + +<p>«Butor! reviendras-tu?</p> + +<p>—Je te ferai knouter au prochain relais!</p> + +<p>—Entends-tu, postillon du diable! Eh! là-bas!</p> + +<p>—Voilà comme ils vous conduisent dans ce pays!...</p> + +<p>—Et ce qu'ils appellent une télègue!</p> + +<p>—Eh! triple brute! Il détale toujours et ne paraît pas s'apercevoir +qu'il nous laisse en route!</p> + +<p>—Me traiter ainsi, moi! un Anglais accrédité! Je me plaindrai à la +chancellerie, et je le ferai pendre!»</p> + +<p>Celui qui parlait ainsi était véritablement dans une grosse colère. Mais +tout à coup, il sembla à Michel Strogoff que le second interlocuteur +prenait son parti de ce qui se passait, car l'éclat de rire le plus +inattendu, au milieu d'une telle scène, retentit soudain et fut suivi de +ces paroles:</p> + +<p>«Eh bien! non! décidément, c'est trop drôle!</p> + +<p>—Vous osez rire! répondit d'un ton passablement aigre le citoyen du +Royaume-Uni.</p> + +<p>—Certes oui, cher confrère, et de bon cœur, et c'est ce que j'ai de +mieux à faire! Je vous engage à en faire autant! Parole d'honneur, c'est +trop drôle, ça ne s'est jamais vu!...»</p> + +<p>En ce moment, un violent coup de tonnerre remplit le défilé d'un fracas +effroyable, que les échos de la montagne multiplièrent dans une +proportion grandiose. Puis, après que le dernier roulement se fût +éteint, la voix joyeuse retentit encore, disant:</p> + +<p>«Oui, extraordinairement drôle! Voilà certainement qui n'arriverait pas +en France!</p> + +<p>—Ni en Angleterre!» répondit l'Anglais.</p> + +<p>Sur la route, largement éclairée alors par les éclairs, Michel Strogoff +aperçut, à vingt pas, deux voyageurs, juchés l'un près de l'autre sur le +banc de derrière d'un singulier véhicule, qui paraissait âtre +profondément embourbé dans quelque ornière.</p> + +<p>Michel Strogoff s'approcha des deux voyageurs, dont l'un continuait de +rire et l'autre de maugréer, et il reconnut les deux correspondants de +journaux, qui, embarqués sur le <i>Caucase</i>, avaient fait en sa compagnie +la route de Nijni-Novgorod à Perm.</p> + +<p>«Eh! bonjour, monsieur! s'écria le Français. Enchanté de vous voir dans +cette circonstance! Permettez-moi de vous présenter mon ennemi intime, +monsieur Blount.»</p> + +<p>Le reporter anglais salua, et peut-être allait-il, à son tour, présenter +son confrère Alcide Jolivet, conformément aux règles de la politesse, +quand Michel Strogoff lui dit:</p> + +<p>«Inutile, messieurs, nous nous connaissons, puisque nous avons déjà +voyagé ensemble sur le Volga.</p> + +<p>—Ah! très-bien! Parfait! monsieur...?</p> + +<p>—Nicolas Korpanoff, négociant d'Irkoutsk, répondit Michel Strogoff. +Mais m'apprendrez-vous quelle aventure, si lamentable pour l'un, si +plaisante pour l'autre, vous est arrivée?</p> + +<p>—Je vous fais juge, monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet. +Imaginez-vous que notre postillon est parti avec l'avant-train de son +infernal véhicule, nous laissant en panne sur l'arrière-train de son +absurde équipage! La pire moitié d'une télègue pour deux, plus de guide, +plus de chevaux! N'est-ce pas absolument et superlativement drôle?</p> + +<p>—Pas drôle du tout! répondit l'Anglais.</p> + +<p>—Mais si, confrère! Vous ne savez vraiment pas prendre les choses par +leur bon côté!</p> + +<p>—Et comment, s'il vous plaît, pourrons-nous continuer notre route? +demanda Harry Blount.</p> + +<p>—Rien n'est plus simple, répondit Alcide Jolivet. Vous allez vous +atteler à ce qui nous reste de voiture; moi, je prendrai les guides, je +vous appellerai mon petit pigeon, comme un véritable iemschik, et vous +marcherez comme un vrai postier!</p> + +<p>—Monsieur Jolivet, répondit l'Anglais, cette plaisanterie passe les +bornes, et....</p> + +<p>—Soyez calme, confrère. Quand vous serez fourbu, je vous remplacerai, +et vous aurez droit de me traiter d'escargot poussif ou de tortue qui se +pâme, si je ne vous mène pas d'un train d'enfer!»</p> + +<p>Alcide Jolivet disait toutes ces choses avec une telle bonne humeur, que +Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il alors, il y a mieux à faire. Nous sommes arrivés, +ici, au col supérieur de la chaîne de l'Oural, et, par conséquent, nous +n'avons plus maintenant qu'à descendre les pentes de la montagne. Ma +voiture est là, à cinq cents pas en arrière. Je vous prêterai un de mes +chevaux, on l'attellera à la caisse de votre télègue, et demain, si +aucun accident ne se produit, nous arriverons ensemble à Ekaterinbourg.</p> + +<p>—Monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet, voici une proposition qui +part d'un cœur généreux!</p> + +<p>—J'ajoute, monsieur, répondit Michel Strogoff, que si je ne vous offre +pas de monter dans mon tarentass, c'est qu'il ne contient que deux +places, et que ma sœur et moi, nous les occupons déjà.</p> + +<p>—Comment donc, monsieur, répondit Alcide Jolivet, mais mon confrère et +moi, avec votre cheval et l'arrière-train de notre demi-télègue, nous +irions au bout du monde!</p> + +<p>—Monsieur, reprit Harry Blount, nous acceptons votre offre obligeante. +Quant à cet iemschik!...</p> + +<p>—Oh! croyez bien que ce n'est pas la première fois que pareille +aventure lui arrive! répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Mais, alors, pourquoi ne revient-il pas? Il sait parfaitement qu'il +nous a laissés en arrière, le misérable!</p> + +<p>—Lui! Il ne s'en doute même pas!</p> + +<p>—Quoi! Ce brave homme ignore qu'une scission s'est opérée entre les +deux parties de sa télègue?</p> + +<p>—Il l'ignore, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il conduit son +avant-train à Ekaterinbourg!</p> + +<p>—Quand je vous disais que c'était tout ce qu'il y a de plus plaisant, +confrère! s'écria Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Si donc, messieurs, vous voulez me suivre, reprit Michel Strogoff, +nous rejoindrons ma voiture, et....</p> + +<p>—Mais la télègue? fit observer l'Anglais.</p> + +<p>—Ne craignez pas qu'elle s'envole, mon cher Blount! s'écria Alcide +Jolivet. La voilà si bien enracinée dans le sol, que si on l'y laissait, +au printemps prochain il y pousserait des feuilles!</p> + +<p>—Venez donc, messieurs, dit Michel Strogoff, et nous ramènerons ici le +tarentass.»</p> + +<p>Le Français et l'Anglais, descendant de la banquette de fond, devenue +ainsi siège de devant, suivirent Michel Strogoff.</p> + +<p>Tout en marchant, Alcide Jolivet, suivant son habitude, causait avec sa +bonne humeur, que rien ne pouvait altérer.</p> + +<p>«Ma foi, monsieur Korpanoff, dit-il à Michel Strogoff, vous nous tirez +là d'un fier embarras!</p> + +<p>—Je n'ai fait, monsieur, répondit Michel Strogoff, que ce que tout +autre eût fait à ma place. Si les voyageurs ne s'entre-aidaient pas, il +n'y aurait plus qu'à barrer les routes!</p> + +<p>—A charge de revanche, monsieur. Si vous allez loin dans les steppes, +il est possible que nous nous rencontrions encore, et....»</p> + +<p>Alcide Jolivet ne demandait pas d'une façon formelle à Michel Strogoff +où il allait, mais celui-ci, ne voulant pas avoir l'air de dissimuler, +répondit aussitôt:</p> + +<p>«Je vais à Omsk, messieurs.</p> + +<p>—Et monsieur Blount et moi, reprit Alcide Jolivet, nous allons un peu +devant nous, là où il y aura peut-être quelque balle, mais, à coup sûr, +quelque nouvelle à attraper.</p> + +<p>—Dans les provinces envahies? demanda Michel Strogoff avec un certain +empressement.</p> + +<p>—Précisément, monsieur Korpanoff, et il est probable que nous ne nous y +rencontrerons pas!</p> + +<p>—En effet, monsieur, répondit Michel Strogoff. Je suis peu friand de +coups de fusil ou de coups de lance, et trop pacifique de mon naturel +pour m'aventurer là où l'on se bat.</p> + +<p>—Désolé, monsieur, désolé, et, véritablement, nous ne pourrons que +regretter de nous séparer sitôt! Mais, en quittant Ekaterinbourg, +peut-être notre bonne étoile voudra-t-elle que nous voyagions encore +ensemble, ne fût-ce que pendant quelques jours?</p> + +<p>—Vous vous dirigez sur Omsk? demanda Michel Strogoff, après avoir +réfléchi un instant.</p> + +<p>—Nous n'en savons rien encore, répondit Alcide Jolivet, mais +très-certainement nous irons directement jusqu'à Ichim, et, une fois là, +nous agirons selon les événements.</p> + +<p>—Eh bien, messieurs, dit Michel Strogoff, nous irons de conserve +jusqu'à Ichim.»</p> + +<p>Michel Strogoff eût évidemment mieux aimé voyager seul, mais il ne +pouvait, sans que cela parût au moins singulier, chercher à se séparer +de deux voyageurs qui allaient suivre la même route que lui. D'ailleurs, +puisqu'Alcide Jolivet et son compagnon avaient l'intention de s'arrêter +à Ichim, sans immédiatement continuer sur Omsk, il n'y avait aucun +inconvénient à faire avec eux cette partie du voyage.</p> + +<p>«Eh bien, messieurs, répondit-il, voilà qui est convenu. Nous ferons +route ensemble.»</p> + +<p>Puis, du ton le plus indifférent:</p> + +<p>«Savez-vous avec quelque certitude où en est l'invasion tartare? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, nous n'en savons que ce qu'on en disait à Perm, +répondit Alcide Jolivet. Les Tartares de Féofar-Khan ont envahi toute la +province de Sémipalatinsk, et, depuis quelques jours, ils descendent à +marche forcée le cours de l'Irtyche. Il faut donc vous hâter si vous +voulez les devancer à Omsk.</p> + +<p>—En effet, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—On ajoutait aussi que le colonel Ogareff avait réussi à passer la +frontière sous un déguisement, et qu'il ne pouvait tarder à rejoindre le +chef tartare au centre même du pays soulevé.</p> + +<p>—Mais comment l'aurait-on su? demanda Michel Strogoff, que ces +nouvelles, plus ou moins véridiques, intéressaient directement.</p> + +<p>—Eh! comme on sait toutes ces choses, répondit Alcide Jolivet. C'est +dans l'air.</p> + +<p>—Et vous avez des raisons sérieuses de penser que le colonel Ogareff +est en Sibérie?</p> + +<p>—J'ai même entendu dire qu'il avait dû prendre la route de Kazan à +Ekaterinbourg.</p> + +<p>—Ah! vous saviez cela, monsieur Jolivet? dit alors Harry Blount, que +l'observation du correspondant français tira de son mutisme.</p> + +<p>—Je le savais, répondit Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Et saviez-vous qu'il devait être déguisé en bohémien? demanda Harry +Blount.</p> + +<p>—En bohémien! s'écria presque involontairement Michel Strogoff, qui se +rappela la présence du vieux tsigane à Nijni-Novgorod, son voyage à bord +du <i>Caucase</i> et son débarquement à Kazan.</p> + +<p>—Je le savais assez pour en faire l'objet d'une lettre à ma cousine, +répondit en souriant Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Vous n'avez pas perdu votre temps à Kazan! fit observer l'Anglais d'un +ton sec.</p> + +<p>—Mais non, cher confrère, et, pendant que le <i>Caucase</i> +s'approvisionnait, je faisais comme le <i>Caucase</i>!»</p> + +<p>Michel Strogoff n'écoutait plus les réparties qu'Harry Blount et Alcide +Jolivet échangeaient entre eux. Il songeait à cette troupe de bohémiens, +à ce vieux tsigane dont il n'avait pu voir le visage, à la femme étrange +qui l'accompagnait, au singulier regard qu'elle avait jeté sur lui, et +il cherchait à rassembler dans son esprit tous les détails de cette +rencontre, lorsqu'une détonation se fit entendre à une courte distance.</p> + +<p>«Ah! messieurs, en avant! s'écria Michel Strogoff.</p> + +<p>—Tiens! pour un digne négociant qui fuit les coups de feu, se dit +Alcide Jolivet, il court bien vite à l'endroit où ils éclatent!»</p> + +<p>Et, suivi d'Harry Blount, qui n'était pas homme à rester en arrière, il +se précipita sur les pas de Michel Strogoff.</p> + +<p>Quelques instants après, tous trois étaient en face du saillant qui +abritait le tarentass au tournant du chemin.</p> + +<p>Le bouquet de pins allumé par la foudre brûlait, encore. La route était +déserte. Cependant, Michel Strogoff n'avait pu se tromper. Le bruit +d'une arme à feu était bien arrivé jusqu'à lui.</p> + +<p>Soudain, un formidable grognement se fit entendre, et une seconde +détonation éclata au delà du talus.</p> + +<p>«Un ours! s'écria Michel Strogoff, qui ne pouvait se méprendre à ce +grognement. Nadia! Nadia!»</p> + +<p>Et, tirant son coutelas de sa ceinture, Michel Strogoff s'élança par un +bond formidable et tourna le contrefort derrière lequel la jeune fille +avait promis de l'attendre.</p> + +<p>Les pins, alors dévorés par les flammes du tronc à la cime, éclairaient +largement la scène.</p> + +<p>Au moment où Michel Strogoff atteignit le tarentass, une masse énorme +recula jusqu'à lui.</p> + +<p>C'était un ours de grande taille. La tempête l'avait chassé des bois qui +hérissaient ce talus de l'Oural, et il était venu chercher refuge dans +cette excavation, sa retraite habituelle, sans doute, que Nadia occupait +alors.</p> + +<p>Deux des chevaux, effrayés de la présence de l'énorme animal, brisant +leurs traits, avaient pris la fuite, et l'iemschik, ne pensant qu'à ses +bêtes, oubliant que la jeune fille allait rester seule en présence de +l'ours, s'était jeté à leur poursuite.</p> + +<p>La courageuse Nadia n'avait pas perdu la tête. L'animal, qui ne l'avait +pas vue tout d'abord, s'était attaqué à l'autre cheval de l'attelage. +Nadia, quittant alors l'anfractuosité dans laquelle elle s'était +blottie, avait couru à la voiture, pris un des revolvers de Michel +Strogoff, et, marchant hardiment sur l'ours, elle avait fait feu à bout +portant.</p> + +<p>L'animal, légèrement blessé à l'épaule, s'était retourné contre la jeune +fille, qui avait cherché d'abord à l'éviter en tournant autour du +tarentass, dont le cheval cherchait à briser ses liens. Mais ces +chevaux, une fois perdus dans la montagne, c'était tout le voyage +compromis. Nadia était donc revenue droit à l'ours, et, avec un +sang-froid surprenant, au moment même où les pattes de l'animal allaient +s'abattre sur sa tête, elle avait fait feu sur lui une seconde fois.</p> + +<p>C'était cette seconde détonation qui venait d'éclater à quelques pas de +Michel Strogoff. Mais il était là. D'un bond il se jeta entre l'ours et +la jeune fille. Son bras ne fit qu'un seul mouvement de bas en haut, et +l'énorme bête, fendue du ventre à la gorge, tomba sur le sol comme une +masse inerte.»</p> + +<p>C'était un beau spécimen de ce fameux coup des chasseurs sibériens, qui +tiennent à ne pas endommager cette précieuse fourrure des ours, dont ils +tirent un haut prix.</p> + +<p>«Tu n'es pas blessée, sœur? dit Michel Strogoff, en se précipitant vers +la jeune fille.</p> + +<p>—Non, frère,» répondit Nadia.</p> + +<p>En ce moment apparurent les deux journalistes.</p> + +<p>Alcide Jolivet se jeta à la tête du cheval, et il faut croire qu'il +avait le poignet solide, car il parvint à le contenir. Son compagnon et +lui avaient vu la rapide manœuvre de Michel Strogoff.</p> + +<p>«Diable! s'écria Alcide Jolivet, pour un simple négociant, monsieur +Korpanoff, vous maniez joliment le couteau du chasseur!</p> + +<p>—Très-joliment même, ajouta Harry Blount.</p> + +<p>—En Sibérie, messieurs, répondit Michel Strogoff, nous sommes forcés de +faire un peu de tout!»</p> + +<p>Alcide Jolivet regarda alors le jeune homme.</p> + +<p>Vu en pleine lumière, le couteau sanglant à la main, avec sa haute +taille, son air résolu, le pied posé sur le corps de l'ours qu'il venait +d'abattre, Michel Strogoff était beau à voir.</p> + +<p>«Un rude gaillard!» se dit Alcide Jolivet.</p> + +<p>S'avançant alors respectueusement, son chapeau à la main, il vint saluer +la jeune fille.</p> + +<p>Nadia s'inclina légèrement.</p> + +<p>Alcide Jolivet, se tournant alors vers son compagnon:</p> + +<p>«La sœur vaut le frère! dit-il. Si j'étais ours, je ne me frotterais +pas à ce couple redoutable et charmant!»</p> + +<p>Harry Blount, droit comme un piquet, se tenait, chapeau bas, à quelque +distance. La désinvolture de son compagnon avait pour effet d'ajouter +encore à sa raideur habituelle.</p> + +<p>En ce moment reparut l'iemschik, qui était parvenu à rattraper ses deux +chevaux. Il jeta tout d'abord un œil de regret sur le magnifique +animal, gisant sur le sol, qu'il allait être obligé d'abandonner aux +oiseaux de proie, et il s'occupa de réinstaller son attelage.</p> + +<p>Michel Strogoff lui fit alors connaître la situation des deux voyageurs +et son projet de mettre un des chevaux du tarentass à leur disposition.</p> + +<p>«Comme il te plaira, répondit l'iemschik. Seulement, deux voitures au +lieu d'une....</p> + +<p>—Bon! l'ami, répondit Alcide Jolivet, qui comprit l'insinuation, on te +payera double.</p> + +<p>—Va donc, mes tourtereaux!» cria l'iemschik.</p> + +<p>Nadia était remontée dans le tarentass, que suivaient à pied Michel +Strogoff et ses deux compagnons.</p> + +<p>Il était trois heures. La bourrasque, alors dans sa période +décroissante, ne se déchaînait plus aussi violemment à travers le +défilé, et la route fut remontée rapidement.</p> + +<p>Aux premières lueurs de, l'aube, le tarentass avait rejoint la télègue, +qui était consciencieusement embourbée jusqu'au moyeu de ses roues. On +comprenait parfaitement qu'un vigoureux coup de collier de son attelage +eût opéré la séparation des deux trains.</p> + +<p>Un des chevaux de flanc du tarentass fut attelé à l'aide de cordes à la +caisse de la télègue. Les deux journalistes reprirent place sur le banc +de leur singulier équipage, et les voitures se mirent aussitôt en +mouvement. Du reste, elles n'avaient plus qu'à descendre les pentes de +l'Oural,—ce qui n'offrait aucune difficulté.</p> + +<p>Six heures après, les deux véhicules, l'un suivant l'autre, arrivaient à +Ekaterinbourg, sans qu'aucun incident fâcheux eût marqué la seconde +partie de leur voyage.</p> + +<p>Le premier individu que les journalistes aperçurent sur la porte de la +maison de poste, ce fut leur iemschik, qui semblait les attendre.</p> + +<p>Ce digne Russe avait vraiment une bonne figure, et, sans plus +d'embarras, l'œil souriant, il s'avança vers ses voyageurs, et, leur +tendant la main, il réclama son pourboire.</p> + +<p>La vérité oblige à dire que la fureur d'Harry Blount éclata avec une +violence toute britannique, et si l'iemschik ne se fût prudemment +reculé, un coup de poing, porté suivant toutes les règles de la boxe, +lui eût payé son «na vodkou» en pleine figure.</p> + +<p>Alcide Jolivet, lui, voyant cette colère, riait à se tordre, et comme il +n'avait jamais ri peut-être.</p> + +<p>«Mais il a raison, ce pauvre diable! s'écriait-il. Il est dans son +droit, mon cher confrère! Ce n'est pas sa faute si nous n'avons pas +trouvé le moyen de le suivre!».</p> + +<p>Et tirant quelques kopeks de sa poche:</p> + +<p>«Tiens, l'ami, dit-il en les remettant à l'iemschik, empoche! Si tu ne +les as pas gagnés, ce n'est pas ta faute!»</p> + +<p>Ceci redoubla l'irritation d'Harry Blount, qui voulait s'en prendre au +maître de poste et lui faire un procès.</p> + +<p>«Un procès, en Russie! s'écria Alcide Jolivet. Mais si les choses n'ont +pas changé, confrère, vous n'en verriez pas la fin! Vous ne savez donc +pas l'histoire de cette nourrice russe qui réclamait douze mois +d'allaitement à la famille de son nourrisson?</p> + +<p>—Je ne la sais pas, répondit Harry Blount.</p> + +<p>—Alors, vous ne savez pas non plus ce qu'était devenu ce nourrisson, +quand fut rendu le jugement qui lui donnait gain de cause?</p> + +<p>—Et qu'était-il, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Colonel des hussards de la garde!»</p> + +<p>Et, sur cette réponse, tous d'éclater de rire.</p> + +<p>Quant à Alcide Jolivet, enchanté de sa repartie, il tira son carnet de +sa poche et y inscrivit en souriant cette note, destinée à figurer au +dictionnaire moscovite:</p> + +<p>«Télègue, voiture russe à quatre roues, quand elle part,—et à deux +roues, quand elle arrive!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XII-a" id="CHAPITRE_XII-a"></a>CHAPITRE XII<br /><br /> +<small>UNE PROVOCATION.</small></h2> + +<p>Ekaterinbourg, géographiquement, est une ville d'Asie, car elle est +située au delà des monts Ourals, sur les dernières pentes orientales de +la chaîne. Néanmoins, elle dépend du gouvernement de Perm, et, par +conséquent, elle est comprise dans une des grandes divisions de la +Russie d'Europe. Cet empiétement administratif doit avoir sa raison +d'être. C'est comme un morceau de la Sibérie qui reste entre les +mâchoires russes.</p> + +<p>Ni Michel Strogoff ni les deux correspondants ne pouvaient être +embarrassés de trouver des moyens de locomotion dans une ville aussi +considérable, fondée depuis 1723. A Ekaterinbourg, s'élève le premier +Hôtel des monnaies de tout l'empire; là est concentrée la direction +générale des mines. Cette ville est donc un centre industriel important, +dans un pays où abondent les usines métallurgiques et autres +exploitations où se lavent le platine et l'or.</p> + +<p>A cette époque, la population d'Ekaterinbourg s'était fort accrue. +Russes ou Sibériens, menacés par l'invasion tartare, y avaient afflué, +après avoir fui les provinces déjà envahies par les hordes de +Féofar-Khan, et principalement le pays kirghis, qui s'étend dans le +sud-ouest de l'Irtyche jusqu'aux frontières du Turkestan.</p> + +<p>Si donc les moyens de locomotion avaient dû être rares pour atteindre +Ekaterinbourg, ils abondaient, au contraire, pour quitter cette ville. +Dans les conjonctures actuelles, les voyageurs se souciaient peu, en +effet, de s'aventurer sur les routes sibériennes.</p> + +<p>De ce concours de circonstances, il résulta qu'Harry Blount et Alcide +Jolivet trouvèrent facilement à remplacer par une télègue complète la +fameuse demi-télègue qui les avait transportés tant bien que mal à +Ekaterinbourg. Quant à Michel Strogoff, le tarentass lui appartenait, il +n'avait pas trop souffert du voyage à travers les monts Ourals, et il +suffisait d'y atteler trois bons chevaux pour l'entraîner rapidement sur +la route d'Irkoutsk.</p> + +<p>Jusqu'à Tioumen et même jusqu'à Novo-Zaimskoë, cette route devait être +assez accidentée, car elle se développait encore sur ces capricieuses +ondulations du sol qui donnent naissance aux premières pentes de +l'Oural. Mais, après l'étape de Novo-Zaimskoë, commençait l'immense +steppe, qui s'étend jusqu'aux approches de Krasnoiarsk, sur un espace de +dix-sept cents verstes environ (1,815 kilomètres).</p> + +<p>C'était à Ichim, on le sait, que les deux correspondants avaient +l'intention de se rendre, c'est-à-dire à six cent trente verstes +d'Ekaterinbourg. Là, ils devaient prendre conseil des événements, puis +se diriger à travers les régions envahies, soit ensemble, soit +séparément, suivant que leur instinct de chasseurs les jetterait sur une +piste ou sur une autre.</p> + +<p>Or, cette route d'Ekaterinbourg à Ichim—qui se dirige vers +Irkoutsk—était la seule que pût prendre Michel Strogoff. Seulement, lui +qui ne courait pas après les nouvelles, et qui aurait voulu éviter, au +contraire, le pays dévasté par les envahisseurs, il était bien résolu à +ne s'arrêter nulle part.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il donc à ses nouveaux compagnons, je serai +très-satisfait de faire avec vous une partie de mon voyage, mais je dois +vous prévenir que je suis extrêmement pressé d'arriver à Omsk, car ma +sœur et moi nous y allons rejoindre notre mère. Qui sait même si nous +arriverons avant que les Tartares aient envahi la ville! Je ne +m'arrêterai donc aux relais que le temps de changer de chevaux, et je +voyagerai jour et nuit!</p> + +<p>—Nous comptons bien en agir ainsi, répondit Harry Blount.</p> + +<p>—Soit, reprit Michel Strogoff, mais ne perdez pas un instant. Louez ou +achetez une voiture dont....</p> + +<p>—Dont l'arrière-train, ajouta Alcide Jolivet, veuille bien arriver en +même temps que l'avant-train à Ichim.»</p> + +<p>Une demi-heure après, le diligent Français avait trouvé, facilement +d'ailleurs, un tarentass, à peu près semblable à celui de Michel +Strogoff, et dans lequel son compagnon et lui s'installèrent aussitôt.</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia reprirent place dans leur véhicule, et, à midi, +les deux attelages quittèrent de conserve la ville d'Ekaterinbourg.</p> + +<p>Nadia était enfin en Sibérie et sur cette longue route qui conduit à +Irkoutsk! Quelles devaient être alors les pensées de la jeune +Livonienne? Trois rapides chevaux l'emportaient à travers cette terre de +l'exil, où son père était condamné à vivre, longtemps peut-être, et si +loin de son pays natal! Mais c'était a peine si elle voyait se dérouler +devant ses yeux ces longues steppes, qui, un instant, lui avaient été +fermées, car son regard allait plus loin que l'horizon, derrière lequel +il cherchait le visage de l'exilé! Elle n'observait rien du pays qu'elle +traversait avec cette vitesse de quinze verstes à l'heure, rien de ces +contrées de la Sibérie occidentale, si différentes des contrées de +l'est. Ici, en effet, peu de champs cultivés, un sol pauvre, au moins à +sa surface, car, dans ses entrailles, il recèle abondamment le fer, le +cuivre, le platine et l'or. Aussi partout des exploitations +industrielles, mais rarement des établissements agricoles. Comment +trouverait-on des bras pour cultiver la terre, ensemencer les champs, +récolter les moissons, lorsqu'il est plus productif de touiller le sol à +coups de mine, à coups de pic? Ici, le paysan a fait place au mineur. La +pioche est partout, la bêche nulle part.</p> + +<p>Cependant, la pensée de Nadia abandonnait quelquefois les lointaines +provinces du lac Baïkal, et se reportait alors à sa situation présente. +L'image de son père s'effaçait un peu, et elle revoyait son généreux +compagnon, tout d'abord sur le chemin de fer de Wladimir, où quelque +providentiel dessein le lui avait fait rencontrer pour là première fois. +Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son arrivée à la +maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale simplicité avec laquelle +il lui avait parlé en l'appelant du nom de sœur, son empressement près +d'elle pendant la descente du Volga, enfin tout ce qu'il avait fait, +dans cette terrible nuit d'orage à travers les monts Ourals, pour +défendre sa vie au péril de la sienne!</p> + +<p>Nadia songeait donc à Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d'avoir +placé à point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami généreux et +discret. Elle se sentait en sûreté près de lui, sous sa garde. Un vrai +frère n'eût pu mieux faire! Elle ne redoutait plus aucun obstacle, elle +se croyait maintenant certaine d'atteindre son but.</p> + +<p>Quant à Michel Strogoff, il parlait peu et réfléchissait beaucoup. Il +remerciait Dieu de son côté de lui avoir donné dans cette rencontre de +Nadia, en même temps que le moyen de dissimuler sa véritable +individualité, une bonne action à faire. L'intrépidité calme de la jeune +fille était pour plaire à son âme vaillante. Que n'était-elle sa sœur +en effet? Il éprouvait autant de respect que d'affection pour sa belle +et héroïque compagne. Il sentait que c'était là un de ces cœurs purs et +rares sur lesquels on peut compter.</p> + +<p>Cependant, depuis qu'il foulait le sol sibérien, les vrais dangers +commençaient pour Michel Strogoff. Si les deux journalistes, ne se +trompaient pas, si Ivan Ogareff avait passé la frontière, il fallait +agir avec la plus extrême circonspection. Les circonstances étaient +maintenant changées, car les espions tartares devaient fourmiller dans +les provinces sibériennes. Son incognito dévoilé, sa qualité de courrier +du czar reconnue, c'en était fait de sa mission, de sa vie peut-être! +Michel Strogoff sentit plus lourdement alors le poids de la +responsabilité qui pesait sur lui.</p> + +<p>Pendant que les choses étaient ainsi dans la première voiture, que se +passait-il dans la seconde? Rien que de fort ordinaire. Alcide Jolivet +parlait par phrases, Harry Blount répondait par monosyllabes. Chacun +envisageait les choses à sa façon et prenait des notes sur les quelques +incidents du voyage,—incidents qui furent d'ailleurs peu variés pendant +cette traversée des premières provinces de la Sibérie occidentale.</p> + +<p>A chaque relais, les deux correspondants descendaient et se retrouvaient +avec Michel Strogoff. Lorsqu'aucun repas ne devait être pris dans la +maison de poste, Nadia ne quittait pas le tarentass. Lorsqu'il fallait +déjeuner ou dîner, elle venait s'asseoir à table; mais, toujours +très-réservée, elle ne se mêlait que fort peu à la conversation.</p> + +<p>Alcide Jolivet, sans jamais sortir d'ailleurs des bornes d'une parfaite +convenance, ne laissait pas d'être empressé près de la jeune Livonienne, +qu'il trouvait charmante. Il admirait l'énergie silencieuse qu'elle +montrait au milieu des fatigues d'un voyage fait dans de si dures +conditions.</p> + +<p>Ces temps d'arrêt forcés ne plaisaient que médiocrement à Michel +Strogoff. Aussi pressait-il le départ à chaque relais, excitant les +maîtres de poste, stimulant les iemschiks, hâtant l'attellement des +tarentass. Puis, le repas rapidement terminé,—trop rapidement toujours +au gré d'Harry Blount, qui était un mangeur méthodique,—on partait, et +les journalistes, eux aussi, étaient menés comme des aigles, car ils +payaient princièrement, et, ainsi que disait Alcide Jolivet, «en aigles +de Russie». [Monnaie d'or russe qui vaut 5 roubles. Le rouble est une +monnaie d'argent qui vaut, 100 kopeks, soit 3 fr. 92.]</p> + +<p>Il va sans dire qu'Harry Blount ne faisait aucuns frais vis-à-vis de la +jeune fille. C'était un des rares sujets de conversation sur lesquels il +ne cherchait pas à discuter avec son compagnon. Cet honorable gentleman +n'avait pas pour habitude de faire deux choses à la fois.</p> + +<p>Et Alcide Jolivet lui ayant demandé, une fois, quel pouvait être l'âge +de la jeune Livonienne:</p> + +<p>«Quelle jeune Livonienne? répondit-il le plus sérieusement du monde, en +fermant à demi les yeux.</p> + +<p>—Eh parbleu! la sœur de Nicolas Korpanoff!</p> + +<p>—C'est sa sœur?</p> + +<p>—Non, sa grand'mère! répliqua Alcide Jolivet, démonté par tant +d'indifférence.—Quel âge lui donnez-vous?</p> + +<p>—Si je l'avais vue naître, je le saurais!» répondit simplement Harry +Blount, en homme qui ne voulait pas s'engager.</p> + +<p>Le pays alors parcouru par les deux tarentass était presque désert. Le +temps était assez beau, le ciel couvert à demi, la température plus +supportable. Avec des véhicules mieux suspendus, les voyageurs +n'auraient pas eu à se plaindre du voyage. Ils allaient comme vont les +berlines de poste en Russie, c'est-à-dire avec une vitesse merveilleuse.</p> + +<p>Mais si le pays semblait abandonné, cet abandon tenait aux circonstances +actuelles. Dans les champs, peu ou pas de ces paysans sibériens, à +figure pâle et grave, qu'une célèbre voyageuse a justement comparés aux +Castillans, moins la morgue. Ça et là, quelques villages déjà évacués, +ce qui indiquait l'approche des troupes tartares. Les habitants, +emmenant leurs troupeaux de moutons, leurs chameaux, leurs chevaux, +s'étaient réfugiés dans les plaines du nord. Quelques tribus de la +grande horde des Kirghis nomades, restées fidèles, avaient aussi +transporté leurs tentes au delà de l'Irtyche ou de l'Obi, pour échapper +aux déprédations des envahisseurs.</p> + +<p>Fort heureusement, le service de la poste se faisait toujours +régulièrement. De même, le service du télégraphe, jusqu'aux points que +raccordait encore le fil. A chaque relais, les maîtres de poste +fournissaient les chevaux dans les conditions réglementaires. A chaque +station aussi, les employés, assis à leur guichet, transmettaient les +dépêches qui leur étaient confiées, ne les retardant que pour les +télégrammes de l'État. Aussi Harry Blount et Alcide Jolivet en +usaient-ils largement.</p> + +<p>Ainsi donc, jusqu'ici, le voyage de Michel Strogoff s'accomplissait dans +des conditions satisfaisantes. Le courrier du czar n'avait éprouvé aucun +retard, et, s'il parvenait à tourner la pointe faite en avant de +Krasnoiarsk par les Tartares de Féofar-Khan, il était certain d'arriver +avant eux à Irkoutsk et dans le minimum de temps obtenu jusqu'alors.</p> + +<p>Le lendemain du jour où les deux tarentass avaient quitté Ekaterinbourg, +ils atteignaient la petite ville de Toulouguisk, à sept heures du matin, +après avoir franchi une distance de deux cent vingt verstes, sans +incident digne d'être relaté.</p> + +<p>Là, une demi-heure fut consacrée au déjeuner. Cela fait, les voyageurs +repartirent avec une vitesse que la promesse d'un certain nombre de +kopeks rendait seule explicable.</p> + +<p>Le même jour, 22 juillet, à une heure du soir, les deux tarentass +arrivaient, soixante verstes plus loin, a Tioumen.</p> + +<p>Tioumen, dont la population normale est de dix mille habitants, en +comptait alors le double. Cette ville, premier centre industriel que les +Russes créèrent, en Sibérie, dont on remarque les belles usines +métallurgiques et la fonderie de cloches, n'avait jamais présenté une +telle animation.</p> + +<p>Les deux correspondants allèrent aussitôt aux nouvelles. Celles que les +fugitifs sibériens apportaient du théâtre de la guerre n'étaient pas +rassurantes.</p> + +<p>On disait, entre autres choses, que l'armée de Féofar-Khan s'approchait +rapidement de la vallée de l'Ichim, et l'on confirmait que le chef +tartare allait être bientôt rejoint par le colonel Ivan Ogareff, s'il ne +l'était déjà. D'où cette conclusion naturelle que les opérations +seraient alors poussées dans l'est de la Sibérie avec la plus grande +activité.</p> + +<p>Quant aux troupes russes, il avait fallu les appeler principalement des +provinces européennes de la Russie, et, étant encore assez éloignées, +elles ne pouvaient s'opposer à l'invasion. Cependant, les Cosaques du +gouvernement de Tobolsk se dirigeaient à marche forcée sur Tomsk, dans +l'espoir de couper les colonnes tartares.</p> + +<p>A huit heures du soir, soixante-quinze verstes de plus avaient été +dévorées pas les deux tarentass, et ils arrivaient à Yaloutorowsk.</p> + +<p>On relaya rapidement, et, au sortir de la ville, la rivière Tobol fut +passée dans un bac. Son cours, très-paisible, rendit facile cette +opération, qui devait se renouveler plus d'une fois sur le parcours, et +probablement dans des conditions moins favorables.</p> + +<p>A minuit, cinquante-cinq verstes au delà (58 kilomètres et demi), le +bourg de Novo-Saimsk était atteint, et les voyageurs laissaient enfin +derrière eux ce sol légèrement accidenté par des coteaux couverts +d'arbres, dernières racines de montagnes de l'Oural.</p> + +<p>Ici commençait véritablement ce qu'on appelle la steppe sibérienne, qui +se prolonge jusqu'aux environs de Krasnoiarsk. C'était la plaine sans +limites, une sorte de vaste désert herbeux, à la circonférence duquel +venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu'on eût dit +nettement tracée au compas. Cette steppe ne présentait aux regards +d'autre saillie que le profil des poteaux télégraphiques disposés sur +chaque côté de la route, et dont les fils vibraient sous la brise comme +des cordes de harpe. La route elle-même ne se distinguait du reste de la +plaine que par la fine poussière qui s'enlevait sous la roue des +tarentass. Sans ce ruban blanchâtre, qui se déroulait à perte de vue, on +eût pu se croire au désert.</p> + +<p>Michel Strogoff et ses compagnons se lancèrent avec une vitesse plus +grande encore à travers la steppe. Les chevaux, excités par l'iemschik +et qu'aucun obstacle ne pouvait retarder, dévoraient l'espace. Les +tarentass couraient directement sur Ichim, là où les deux correspondants +devaient s'arrêter, si aucun événement ne venait modifier leur +itinéraire.</p> + +<p>Deux cents verstes environ séparent Novo-Saimsk de la ville d'Ichim, et +le lendemain, avant huit heures du soir, elles devaient et pouvaient +être franchies, a la condition de ne pas perdre un instant. Dans la +pensée des iemschiks, si les voyageurs n'étaient pas de grands seigneurs +ou de hauts fonctionnaires, ils étaient dignes de l'être, ne fût-ce que +par leur générosité dans le règlement des pourboires.</p> + +<p>Le lendemain, 23 juillet, en effet, les deux tarentass n'étaient plus +qu'à trente verstes d'Ichim.</p> + +<p>En ce moment, Michel Strogoff aperçut sur la route, et à peine visible +au milieu des volutes de poussière, une voiture qui précédait la sienne. +Comme ses chevaux, moins fatigués, couraient avec une rapidité plus +grande, il ne devait pas tarder à l'atteindre.</p> + +<p>Ce n'était ni un tarentass, ni une télègue, mais une berline de poste, +toute poudreuse, et qui devait avoir déjà fait un long voyage. Le +postillon frappait son attelage a tour de bras et ne le maintenait au +galop qu'à force d'injures et de coups. Cette berline n'était +certainement pas passée par Novo-Saimsk, et elle n'avait dû rejoindre la +route d'Irkoutsk que par quelque route perdue de la steppe.</p> + +<p>Michel Strogoff et ses compagnons, en voyant cette berline qui courait +sur Ichim, n'eurent qu'une même pensée, la devancer et arriver avant +elle au relais, afin de s'assurer avant tout des chevaux disponibles. +Ils dirent donc un mot a leurs iemschiks, qui se trouvèrent bientôt en +ligne avec l'attelage surmené de la berline.</p> + +<p>Ce fut Michel Strogoff qui arriva le premier.</p> + +<p>A ce moment, une tête parut a la portière de la berline.</p> + +<p>Michel Strogoff eut à peine le temps de l'observer. Cependant, si vite +qu'il passât, il entendit très-distinctement ce mot, prononcé d'une voix +impérieuse, qui lui fut adressé:</p> + +<p>«Arrêtez!»</p> + +<p>On ne s'arrêta pas. Au contraire, et la berline fut bientôt devancée par +les deux tarentass.</p> + +<p>Ce fut alors une course de vitesse, car l'attelage de la berline, excité +sans doute par la présence et l'allure des chevaux qui le dépassaient, +retrouva des forces pour se maintenir pendant quelques minutes. Les +trois voitures avaient disparu dans un nuage du poussière. De ces nuages +blanchâtres s'échappaient, comme une pétarade, des claquements de fouet, +mêlés de cris d'excitation et d'interjections de colère.</p> + +<p>Néanmoins, l'avantage resta à Michel Strogoff et à ses +compagnons,—avantage qui pouvait être très-important, si le relais +était peu fourni de chevaux. Deux voitures à atteler, c'était peut-être +plus que ne pourrait faire le maître de poste, du moins dans un court +délai.</p> + +<p>Une demi-heure après, la berline, restée en arrière, n'était plus qu'un +point à peine visible à l'horizon de la steppe.</p> + +<p>Il était huit heures du soir, lorsque les deux tarentass arrivèrent au +relais de poste, à l'entrée d'Ichim.</p> + +<p>Les nouvelles de l'invasion étaient de plus en plus mauvaises. La ville +était directement menacée par l'avant-garde des colonnes tartares, et, +depuis deux jours, les autorités avaient dû se replier sur Tobolsk. +Ichim n'avait plus ni un fonctionnaire ni un soldat.</p> + +<p>Michel Strogoff, arrivé au relais, demanda immédiatement, des chevaux +pour lui.</p> + +<p>Il avait été bien avisé de devancer la berline. Trois chevaux seulement +étaient en état d'être immédiatement attelés. Les autres rentraient +fatigués de quelque longue étape.</p> + +<p>Le maître de poste donna l'ordre d'atteler.</p> + +<p>Quant aux deux correspondants, auxquels il parut bon de s'arrêter à +Ichim, ils n'avaient pas à se préoccuper d'un moyen de transport +immédiat, et ils firent remiser leur voiture.</p> + +<p>Dix minutes après son arrivée au relais, Michel Strogoff fut prévenu que +son tarentass était prêt à partir.</p> + +<p>«Bien,» répondit-il.</p> + +<p>Puis, allant aux deux journalistes:</p> + +<p>«Maintenant, messieurs, puisque vous restez à Ichim, le moment est venu +de nous séparer.</p> + +<p>—Quoi, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, ne resterez-vous pas +même une heure à Ichim?</p> + +<p>—Non, monsieur, et je désire même avoir quitté la maison de poste avant +l'arrivée de cette berline que nous avons devancée.</p> + +<p>—Craignez-vous donc que ce voyageur ne cherche à vous disputer les +chevaux du relais?</p> + +<p>—Je tiens surtout à éviter toute difficulté.</p> + +<p>—Alors, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, il ne nous reste plus +qu'à vous remercier encore une fois du service que vous nous avez rendu +et du plaisir que nous avons eu à voyager en votre compagnie.</p> + +<p>—Il est possible, d'ailleurs, que nous nous retrouvions dans quelques +jours à Omsk, ajouta Harry Blount.</p> + +<p>—C'est possible, en effet, répondit Michel Strogoff, puisque j'y vais +directement.</p> + +<p>—Eh bien! bon voyage, monsieur Korpanoff, dit alors Alcide Jolivet, et +Dieu vous garde des télègues.»</p> + +<p>Les deux correspondants tendaient la main à Michel Strogoff avec +l'intention de la lui serrer le plus cordialement possible, lorsque le +bruit d'une voiture se fit entendre au dehors.</p> + +<p>Presque aussitôt, la porte de la maison de poste s'ouvrit brusquement, +et un homme parut.</p> + +<p>C'était le voyageur de la berline, un individu à tournure militaire, âgé +d'une quarantaine d'années, grand, robuste, tête forte, épaules larges, +épaisses moustaches se raccordant avec ses favoris roux. Il portait un +uniforme sans insignes. Un sabre de cavalerie traînait à sa ceinture, et +il tenait à la main un fouet à manche court.</p> + +<p>«Des chevaux, demanda-t-il avec l'air impérieux d'un homme habitué à +commander.</p> + +<p>—Je n'ai plus de chevaux disponibles, répondit le maître de poste, en +s'inclinant.</p> + +<p>—Il m'en faut à l'instant.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Quels sont donc ces chevaux qui viennent d'être attelés au tarentass +que j'ai vu à la porte du relais?</p> + +<p>—Ils appartiennent à ce voyageur, répondit le maître de poste en +montrant Michel Strogoff.</p> + +<p>—Qu'on les dételle!...» dit le voyageur d'un ton qui n'admettait pas de +réplique.</p> + +<p>Michel Strogoff s'avança alors.</p> + +<p>«Ces chevaux sont retenus par moi, dit-il.</p> + +<p>—Peu m'importe! Il me les faut. Allons! Vivement! Je n'ai pas de temps +à perdre!</p> + +<p>—Je n'ai pas de temps à perdre non plus,» répondit Michel Strogoff, qui +voulait être calme et se contenait non sans peine.</p> + +<p>Nadia était près de lui, calme aussi, mais secrètement inquiète d'une +scène qu'il eût mieux valu éviter.</p> + +<p>«Assez!» répéta le voyageur.</p> + +<p>Puis, allant au maître de poste:</p> + +<p>«Qu'on dételle ce tarentass, s'écria-t-il avec un geste de menace, et +que les chevaux soient mis à ma berline!»</p> + +<p>Le maître de poste, très-embarrassé, ne savait à qui obéir, et il +regardait Michel Strogoff, dont c'était évidemment le droit de résister +aux injustes exigences du voyageur.</p> + +<p>Michel Strogoff hésita un instant. Il ne voulait pas faire usage de son +podaroshna, qui eût attiré l'attention sur lui, il ne voulait pas non +plus, en cédant les chevaux, retarder son voyage, et, cependant, il ne +voulait pas engager une lutte qui eût pu compromettre sa mission.</p> + +<p>Les deux journalistes le regardaient, prêts d'ailleurs à le soutenir, +s'il faisait appel à eux.</p> + +<p>«Mes chevaux resteront à ma voiture,» dit Michel Strogoff, mais sans +élever le ton plus qu'il ne convenait à un simple marchand d'Irkoutsk.</p> + +<p>Le voyageur s'avança alors vers Michel Strogoff, et lui posant rudement +la main sur l'épaule:</p> + +<p>«C'est comme cela! dit-il d'une voix éclatante. Tu ne veux pas me céder +tes chevaux?</p> + +<p>—Non, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Eh bien, ils seront à celui de nous deux qui va pouvoir repartir! +Défends-toi, car je ne te ménagerai pas!»</p> + +<p>Et, en parlant ainsi, le voyageur tira vivement son sabre du fourreau et +se mit en garde.</p> + +<p>Nadia s'était jetée devant Michel Strogoff.</p> + +<p>Harry Blount et Alcide Jolivet s'avancèrent vers lui.</p> + +<p>«Je ne me battrai pas, dit simplement Michel Strogoff, qui, pour mieux +se contenir, croisa ses bras sur sa poitrine.</p> + +<p>—Tu ne te battras pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Même après ceci?» s'écria le voyageur.</p> + +<p>Et, avant qu'on eût pu le retenir, le manche de son fouet frappa +l'épaule de Michel Strogoff.</p> + +<p>A cette insulte, Michel Strogoff pâlit affreusement, Ses mains se +levèrent toutes ouvertes, comme si elles allaient broyer ce brutal +personnage. Mais, par un suprême effort, il parvint à se maîtriser. Un +duel, c'était plus qu'un retard, c'était peut-être sa mission +manquée!... Mieux valait perdre quelques heures!... Oui! mais dévorer +cet affront!</p> + +<p>«Te battras-tu, maintenant, lâche? répéta le voyageur, en ajoutant la +grossièreté à la brutalité.</p> + +<p>—Non! répondit Michel Strogoff, qui ne bougea pas, mais qui regarda le +voyageur les yeux dans les yeux.</p> + +<p>—Les chevaux, et à l'instant!» dit alors celui-ci. Et il sortit de la +salle.</p> + +<p>Le maître de poste le suivit aussitôt, non sans avoir haussé les +épaules, après avoir examiné Michel Strogoff d'un air peu approbateur.</p> + +<p>L'effet produit sur les journalistes par cet incident ne pouvait pas +être à l'avantage de Michel Strogoff. Leur déconvenue était visible. Ce +robuste jeune homme se laisser frapper ainsi et ne pas demander raison +d'une pareille insulte! Ils se contentèrent donc de le saluer et se +retirèrent, Alcide Jolivet disant à Harry Blount:</p> + +<p>«Je n'aurais pas cru cela d'un homme qui découd si proprement les ours +de l'Oural! Serait-il donc vrai que le courage a ses heures et ses +formes? C'est à n'y rien comprendre! Après cela, il nous manque +peut-être, à nous autres, d'avoir jamais été serfs!»</p> + +<p>Un instant après, un bruit de roues et le claquement d'un fouet +indiquaient que la berline, attelée des chevaux du tarentass, quittait +rapidement la maison de poste.</p> + +<p>Nadia, impassible, Michel Strogoff, encore frémissant, restèrent seuls +dans la salle du relais.</p> + +<p>Le courrier du czar, les bras toujours croisés sur sa poitrine, s'était +assis. On eût dit une statue. Toutefois, une rougeur, qui ne devait pas +être la rougeur de la honte, avait remplacé la pâleur sur son mâle +visage.</p> + +<p>Nadia ne doutait pas que de formidables raisons eussent pu seules faire +dévorer à un tel homme une telle humiliation.</p> + +<p>Donc, allant à lui, comme il était venu à elle à la maison de police de +Nijni-Novgorod:</p> + +<p>«Ta main, frère!» dit-elle.</p> + +<p>Et, en même temps, son doigt, par un geste quasi-maternel, essuya une +larme qui allait jaillir de l'œil de son compagnon.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIII-a" id="CHAPITRE_XIII-a"></a>CHAPITRE XIII<br /><br /> +<small>AU-DESSUS DE TOUT, LE DEVOIR.</small></h2> + +<p>Nadia avait deviné qu'un mobile secret dirigeait tous les actes de +Michel Strogoff, que celui-ci, pour quelque raison inconnue d'elle, ne +s'appartenait pas, qu'il n'avait pas le droit de disposer de sa +personne, et que, dans cette circonstance, il venait d'immoler +héroïquement au devoir jusqu'au ressentiment d'une mortelle injure.</p> + +<p>Nadia ne demanda, d'ailleurs, aucune explication à Michel Strogoff. La +main qu'elle lui avait tendue ne répondait-elle pas d'avance à tout ce +qu'il eût pu lui dire?</p> + +<p>Michel Strogoff demeura muet pendant toute cette soirée. Le maître de +poste ne pouvant plus fournir de chevaux frais que le lendemain matin, +c'était une nuit entière à passer au relais. Nadia dut donc en profiter +pour prendre quelque repos, et une chambre fut préparée pour elle.</p> + +<p>La jeune fille eût préféré, sans doute, ne pas quitter son compagnon, +mais elle sentait qu'il avait besoin d'être seul, et elle se disposa à +gagner la chambre qui lui était destinée.</p> + +<p>Cependant, au moment où elle allait se retirer, elle ne put s'empêcher +de lui dire adieu.</p> + +<p>«Frère,...» murmura-t-elle.</p> + +<p>Mais Michel Strogoff, d'un geste, l'arrêta. Un soupir gonfla la poitrine +de la jeune fille, et elle quitta la salle.</p> + +<p>Michel Strogoff ne se coucha pas. Il n'aurait pu dormir, même une heure. +À cette place que le fouet du brutal voyageur avait touchée, il +ressentait comme une brûlure.</p> + +<p>«Pour la patrie et pour le Père!» murmura-t-il enfin en terminant sa +prière du soir.</p> + +<p>Toutefois, il éprouva alors un insurmontable besoin de savoir quel était +cet homme qui l'avait frappé, d'où il venait, où il allait. Quant à sa +figure, les traits en étaient si bien gravés dans sa mémoire, qu'il ne +pouvait craindre de les oublier jamais.</p> + +<p>Michel Strogoff fit demander le maître de poste.</p> + +<p>Celui-ci, un Sibérien de vieille roche, vint aussitôt, et, regardant le +jeune homme d'un peu haut, il attendit d'être interrogé.</p> + +<p>«Tu es du pays? lui demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Connais-tu cet homme qui a pris mes chevaux?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Tu ne l'as jamais vu?</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Qui crois-tu que soit cet homme?</p> + +<p>—Un seigneur qui sait se faire obéir!»</p> + +<p>Le regard de Michel Strogoff entra comme un poignard dans le cœur du +Sibérien, mais la paupière du maître de poste ne se baissa pas.</p> + +<p>«Tu te permets de me juger! s'écria Michel Strogoff.</p> + +<p>—Oui, répondit le Sibérien, car il est des choses qu'un simple marchand +lui-même ne reçoit pas sans les rendre!</p> + +<p>—Les coups de fouet?</p> + +<p>—Les coups de fouet, jeune homme! Je suis d'âge et de force à te le +dire!»</p> + +<p>Michel Strogoff s'approcha du maître de poste et lui posa ses deux +puissantes mains sur les épaules.</p> + +<p>Puis, d'une voix singulièrement calme:</p> + +<p>«Va-t'en, mon ami, lui dit-il, va-t'en! Je te tuerais!»</p> + +<p>Le maître de poste, cette fois, avait compris.</p> + +<p>«Je l'aime mieux comme ça,» murmura-t-il.</p> + +<p>Et il se retira sans ajouter un mot.</p> + +<p>Le lendemain, 24 juillet, à huit heures du matin, le tarentass était +attelé de trois vigoureux chevaux. Michel Strogoff et Nadia y prirent +place, et Ichim, dont tous les deux devaient garder un si terrible +souvenir, eut bientôt disparu derrière un coude de la route.</p> + +<p>Aux divers relais où il s'arrêta pendant cette journée, Michel Strogoff +put constater que la berline le précédait toujours sur la route +d'Irkoutsk, et que le voyageur, aussi pressé que lui, ne perdait pas un +instant en traversant la steppe.</p> + +<p>À quatre heures du soir, soixante-quinze verstes plus loin, à la station +d'Abatskaia, la rivière d'Ichim, l'un des principaux affluents de +l'Irtyche, dut être franchie.</p> + +<p>Ce passage fut un peu plus difficile que celui du Tobol. En effet, le +courant de l'Ichim était assez rapide en cet endroit. Pendant l'hiver +sibérien, tous ces cours d'eau de la steppe, gelés sur une épaisseur de +plusieurs pieds, sont aisément praticables, et le voyageur les traverse +même sans s'en apercevoir, car leur lit a disparu sous l'immense nappe +blanche qui recouvre uniformément la steppe, mais, en été, les +difficultés peuvent être grandes à les franchir.</p> + +<p>En effet, deux heures furent employées au passage de l'Ichim,—ce qui +exaspéra Michel Strogoff, d'autant plus que les bateliers lui donnèrent +d'inquiétantes nouvelles de l'invasion tartare.</p> + +<p>Voici ce qui se disait:</p> + +<p>Quelques éclaireurs de Féofar-Khan auraient déjà paru sur les deux rives +de l'Ichim inférieur, dans les contrées méridionales du gouvernement de +Tobolsk. Omsk était très-menacé. On parlait d'un engagement qui avait eu +lieu entre les troupes sibériennes et tartares sur la frontière des +grandes hordes kirghises,—engagement qui n'avait pas été à l'avantage +des Russes, trop faibles sur ce point. De là, repliement de ces troupes, +et, par suite, émigration générale des paysans de la province. On +racontait d'horribles atrocités commises par les envahisseurs, pillage, +vol, incendie, meurtres. C'était le système de la guerre à la tartare. +On fuyait donc de tous côtés l'avant-garde de Féofar-Khan. Aussi, devant +ce dépeuplement des bourgs et des hameaux, la plus grande crainte de +Michel Strogoff était-elle que les moyens de transport ne vinssent à lui +manquer. Il avait donc une hâte extrême d'arriver à Omsk. Peut-être, au +sortir de cette ville, pourrait-il prendre l'avance sur les délateurs +tartares qui descendaient la vallée de l'Irtyche, et retrouver la route +libre jusqu'à Irkoutsk.</p> + +<p>C'est à cet endroit même, où le tarentass venait de franchir le fleuve, +que se termine ce qu'on appelle en langage militaire la «chaîne +d'Ichim», chaîne de tours ou de fortins en bois, qui s'étend depuis la +frontière sud de la Sibérie sur un espace de quatre cents verstes +environ (427 kilomètres). Autrefois, ces fortins étaient occupés par des +détachements de Cosaques, et ils protégeaient la contrée aussi bien +contre les Kirghis que contre les Tartares. Mais, abandonnés, depuis que +le gouvernement moscovite croyait ces hordes réduites à une soumission +absolue, ils ne pouvaient plus servir, précisément alors qu'ils auraient +été si utiles. La plupart de ces fortins venaient d'être réduits en +cendres, et quelques fumées que les bateliers montrèrent à Michel +Strogoff, tourbillonnant au-dessus de l'horizon méridional, témoignaient +de l'approche de l'avant-garde tartare.</p> + +<p>Dès que le bac eut déposé le tarentass et son attelage sur la rive +droite de l'Ichim, la route de la steppe fut reprise à toute vitesse.</p> + +<p>Il était sept heures du soir. Le temps était très-couvert. Aussi, à +plusieurs reprises, tomba-t-il une pluie d'orage, qui eut pour résultat +d'abattre la poussière et de rendre les chemins meilleurs.</p> + +<p>Michel Strogoff, depuis le relais d'Ichim, était demeuré taciturne. +Cependant il était toujours attentif à préserver Nadia des fatigues de +cette course sans trêve ni repos, mais la jeune fille ne se plaignait +pas. Elle eût voulu donner des ailes aux chevaux du tarentass. Quelque +chose lui criait que son compagnon avait plus de hâte encore +qu'elle-même d'arriver à Irkoutsk, et combien de verstes les en +séparaient encore!</p> + +<p>Il lui vint aussi à la pensée que si Omsk était envahie par les +Tartares, la mère de Michel Strogoff, qui habitait cette ville, courrait +des dangers dont son fils devait extrêmement s'inquiéter, et que cela +suffisait à expliquer son impatience d'arriver près d'elle.</p> + +<p>Nadia crut donc, à un certain moment, devoir lui parler de la vieille +Marfa, de l'isolement où elle pourrait se trouver au milieu de ces +graves événements.</p> + +<p>«Tu n'as reçu aucune nouvelle de ta mère depuis le début de l'invasion? +lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—Aucune, Nadia. La dernière lettre que ma mère m'a écrite date déjà de +deux mois, mais elle m'apportait de bonnes nouvelles. Marfa est une +femme énergique, une vaillante Sibérienne. Malgré son âge, elle a +conservé toute sa force morale. Elle sait souffrir.</p> + +<p>—J'irai la voir, frère, dit Nadia vivement. Puisque tu me donnes ce nom +de sœur, je suis la fille de Marfa!»</p> + +<p>Et, comme Michel Strogoff ne répondait pas: «Peut-être, ajouta-t-elle, +ta mère a-t-elle pu quitter Omsk?</p> + +<p>—Cela est possible, Nadia, répondit Michel Strogoff, et même j'espère +qu'elle aura gagné Tobolsk. La vieille Marfa a la haine du Tartare. Elle +connaît la steppe, elle n'a pas peur, et je souhaite qu'elle ait pris +son bâton et redescendu les rives de l'Irtyche. Il n'y a pas un endroit +de la province qui ne soit connu d'elle. Combien de fois a-t-elle +parcouru tout le pays avec le vieux père, et combien de fois, moi-même +enfant, les ai-je suivis dans leurs courses à travers le désert +sibérien! Oui, Nadia, j'espère que ma mère aura quitté Omsk!</p> + +<p>—Et quand la verras-tu?</p> + +<p>—Je la verrai... au retour.</p> + +<p>—Cependant, si ta mère est à Omsk, tu prendras bien une heure pour +aller l'embrasser?</p> + +<p>—Je n'irai pas l'embrasser!</p> + +<p>—Tu ne la verras pas?</p> + +<p>—Non, Nadia...! répondit Michel Strogoff, dont la poitrine se gonflait +et qui comprenait qu'il ne pourrait continuer de répondre aux questions +de la jeune fille.</p> + +<p>—Tu dis: non! Ah! frère, pour quelles raisons, si ta mère est à Omsk, +peux-tu refuser de la voir?</p> + +<p>—Pour quelles raisons, Nadia! Tu me demandes pour quelles raisons! +s'écria Michel Strogoff d'une voix si profondément altérée que la jeune +fille en tressaillit. Mais pour les raisons qui m'ont fait patient +jusqu'à la lâcheté avec le misérable dont...»</p> + +<p>Il ne put achever sa phrase.</p> + +<p>«Calme-toi, frère, dit Nadia de sa voix la plus douce. Je ne sais qu'une +chose, ou plutôt je ne la sais pas, je la sens! C'est qu'un sentiment +domine maintenant toute ta conduite: celui d'un devoir plus sacré, s'il +en peut être un, que celui qui lie le fils à la mère!»</p> + +<p>Nadia se tut, et, de ce moment, elle évita tout sujet de conversation +qui pût se rapporter à la situation particulière de Michel Strogoff. Il +y avait là quelque secret à respecter. Elle le respecta.</p> + +<p>Le lendemain, 25 juillet, à trois heures du matin, le tarentass arrivait +au relais de poste de Tioukalinsk, après avoir franchi une distance de +cent vingt verstes depuis le passage de l'Ichim.</p> + +<p>On relaya rapidement. Cependant, et pour la première fois, l'iemschik +fit quelques difficultés pour partir, affirmant que des détachements +tartares battaient la steppe, et que voyageurs, chevaux et voitures +seraient de bonne prise pour ces pillards.</p> + +<p>Michel Strogoff ne triompha du mauvais vouloir de l'iemschik qu'à prix +d'argent, car, en cette circonstance comme en plusieurs autres, il ne +voulut pas faire usage de son podaroshna. Le dernier ukase, transmis par +le fil télégraphique, était connu dans les provinces sibériennes, et un +Russe, par cela même qu'il était spécialement dispensé d'obéir à ses +prescriptions, se fût certainement signalé à l'attention publique,—ce +que le courrier du czar devait par-dessus tout éviter. Quant aux +hésitations de l'iemschik, peut-être le drôle spéculait-il sur +l'impatience du voyageur? Peut-être aussi avait-il réellement raison de +craindre quelque mauvaise aventure?</p> + +<p>Enfin, le tarentass partit, et fit si bien diligence qu'à trois heures +du soir, quatre-vingts verstes plus loin, il atteignait Koulatsinskoë. +Puis, une heure après, il se trouvait sur les bords de l'Irtyche. Omsk +n'était plus qu'à une vingtaine de verstes.</p> + +<p>C'est un large fleuve que l'Irtyche, et l'une des principales artères +sibériennes qui roulent leurs eaux vers le nord de l'Asie. Né sur les +monts Altaï, il se dirige obliquement du sud-est au nord-ouest et va se +jeter dans l'Obi, après un parcours de près de sept mille verstes.</p> + +<p>A cette époque de l'année, qui est celle de la crue des rivières de tout +le bassin sibérien, le niveau des eaux de l'Irtyche était excessivement +élevé. Par suite, le courant, violemment établi, presque torrentiel, +rendait assez difficile le passage du fleuve. Un nageur, si bon qu'il +fût, n'aurait pu le franchir, et, même au moyen d'un bac, cette +traversée de l'Irtyche n'était pas sans offrir quelque danger.</p> + +<p>Mais ces dangers, comme tous autres, ne pouvaient arrêter, même un +instant, Michel Strogoff et Nadia, décidés à les braver, quels qu'ils +fussent.</p> + +<p>Cependant, Michel Strogoff proposa à sa jeune compagne d'opérer d'abord +lui-même le passage du fleuve, en s'embarquant dans le bac chargé du +tarentass et de l'attelage, car il craignait que le poids de ce +chargement ne rendit le bac moins sûr. Après avoir déposé chevaux et +voiture sur l'autre rive, il reviendrait prendre Nadia.</p> + +<p>Nadia refusa. C'eût été un retard d'une heure, et elle ne voulait pas, +pour sa seule sûreté, être la cause d'un retard.</p> + +<p>L'embarquement se fit non sans peine, car les berges étaient en partie +inondées, et le bac ne pouvait pas les accoster d'assez près.</p> + +<p>Toutefois, après une demi-heure d'efforts, le batelier eut installé dans +le bac le tarentass et les trois chevaux. Michel Strogoff, Nadia et +l'iemschik s'y embarquèrent alors, et l'on déborda.</p> + +<p>Pendant les premières minutes, tout alla bien. Le courant de l'Irtyche, +brisé en amont par une longue pointe de la rive, formait un remous que +le bac traversa facilement. Les deux bateliers poussaient avec de +longues gaffes qu'ils maniaient très-adroitement; mais, à mesure qu'ils +gagnaient le large, le fond du lit du fleuve s'abaissant, il ne leur +resta bientôt presque plus de bout pour y appuyer leur épaule. +L'extrémité des gaffes ne dépassait pas d'un pied la surface des +eaux,—ce qui en rendait l'emploi pénible et insuffisant.</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia, assis à l'arrière du bac, et toujours portés à +craindre quelque retard, observaient avec une certaine inquiétude la +manœuvre des bateliers.</p> + +<p>«Attention!» cria l'un d'eux à son camarade.</p> + +<p>Ce cri était motivé par la nouvelle direction que venait de prendre le +bac avec une extrême vitesse. Il subissait alors l'action directe du +courant et descendait rapidement le fleuve. Il s'agissait donc, en +employant utilement les gaffes, de le mettre en situation de biaiser +avec le fil des eaux. C'est pourquoi, en appuyant le bout de leurs +gaffes dans une suite d'entailles ménagées au-dessous du plat-bord, les +bateliers parvinrent-ils à faire obliquer le bac, et il gagna peu à peu +vers la rive droite.</p> + +<p>On pouvait certainement calculer qu'il l'atteindrait à cinq ou six +verstes en aval du point d'embarquement, mais il n'importait après tout, +si bêtes et gens débarquaient sans accident.</p> + +<p>Les deux bateliers, hommes vigoureux, stimulés en outre par la promesse +d'un haut péage, ne doutaient pas d'ailleurs de mener à bien cette +difficile traversée de l'Irtyche.</p> + +<p>Mais ils comptaient sans un incident qu'ils étaient impuissants à +prévenir, et ni leur zèle ni leur habileté n'auraient rien pu faire en +cette circonstance.</p> + +<p>Le bac se trouvait engagé dans le milieu du courant, à égale distance +environ des deux rives, et il descendait avec une vitesse de deux +verstes à l'heure, lorsque Michel Strogoff, se levant, regarda +attentivement en amont du fleuve.</p> + +<p>Il aperçut alors plusieurs barques que le courant emportait avec une +grande rapidité, car à l'action de l'eau se joignait celle des avirons +dont elles étaient armées.</p> + +<p>La figure de Michel Strogoff se contracta tout à coup, et une +exclamation lui échappa.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» demanda la jeune fille.</p> + +<p>Mais avant que Michel Strogoff eût eu le temps de lui répondre, un des +bateliers s'écriait avec l'accent de l'épouvante:</p> + +<p>«Les Tartares! les Tartares!»</p> + +<p>C'étaient, en effet, des barques, chargées de soldats, qui descendaient +rapidement l'Irtyche, et, avant quelques minutes, elles devaient avoir +atteint le bac, trop pesamment encombré pour fuir devant elles.</p> + +<p>Les bateliers, terrifiés par cette apparition, poussèrent des cris de +désespoir et abandonnèrent leurs gaffes.</p> + +<p>«Du courage, mes amis! s'écria Michel Strogoff, du courage! Cinquante +roubles pour vous si nous atteignons la rive droite avant l'arrivée de +ces barques!»</p> + +<p>Les bateliers, ranimés par ces paroles, reprirent la manœuvre et +continuèrent à biaiser avec le courant, mais il fut bientôt évident +qu'ils ne pourraient éviter l'abordage des Tartares.</p> + +<p>Ceux-ci passeraient-ils sans les inquiéter? c'était peu probable! On +devait tout craindre, au contraire, de ces pillards!</p> + +<p>«N'aie pas peur, Nadia, dit Michel Strogoff, mais sois prête à tout!</p> + +<p>—Je suis prête, répondit Nadia.</p> + +<p>—Même à te jeter dans le fleuve, quand je te le dirai?</p> + +<p>—Quand tu me le diras.</p> + +<p>—Aie confiance en moi, Nadia.</p> + +<p>—J'ai confiance!»</p> + +<p>Les barques tartares n'étaient plus qu'à une distance de cent pieds. +Elles portaient un détachement de soldats boukhariens, qui allaient +tenter une reconnaissance sur Omsk.</p> + +<p>Le bac se trouvait encore à deux longueurs de la rive. Les bateliers +redoublèrent d'efforts. Michel Strogoff se joignit à eux et saisit une +gaffe, qu'il manœuvra avec une force surhumaine. S'il pouvait débarquer +le tarentass et l'enlever au galop de l'attelage, il avait quelques +chances d'échapper à ces Tartares, qui n'étaient pas montés.</p> + +<p>Mais tant d'efforts devaient être inutiles!</p> + +<p>«Saryn na kitchou!» crièrent les soldats de la première barque.</p> + +<p>Michel Strogoff reconnut ce cri de guerre des pirates tartares, auquel +on ne devait répondre qu'en se couchant à plat ventre.</p> + +<p>Et comme ni les bateliers ni lui n'obéirent à cette injonction, une +violente décharge eut lieu, et deux des chevaux furent atteints +mortellement.</p> + +<p>En ce moment, un choc se produisit... Les barques avaient abordé le bac +par le travers.</p> + +<p>«Viens, Nadia!» s'écria Michel Strogoff, prêt à se jeter par-dessus le +bord.</p> + +<p>La jeune fille allait le suivre, quand Michel Strogoff, frappé d'un coup +de lance, fut précipité dans le fleuve. Le courant l'entraîna, sa main +s'agita un instant au-dessus des eaux, et il disparut.</p> + +<p>Nadia avait poussé un cri, mais, avant qu'elle eût le temps de se jeter +à la suite de Michel Strogoff, elle était saisie, enlevée, et déposée +dans une des barques.</p> + +<p>Un instant après, les bateliers avaient été tués à coups de lance, et le +bac dérivait à l'aventure, pendant que les Tartares continuaient à +descendre le cours de l'Irtyche.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIV-a" id="CHAPITRE_XIV-a"></a>CHAPITRE XIV<br /><br /> +<small>MÈRE ET FILS.</small></h2> + +<p>Omsk est la capitale officielle de la Sibérie occidentale. Ce n'est pas +la ville la plus importante du gouvernement de ce nom, puisque Tomsk est +plus peuplée et plus considérable, mais c'est à Omsk que réside le +gouverneur général de cette première moitié de la Russie asiatique.</p> + +<p>Omsk, à proprement parler, se compose de deux villes distinctes, l'une +qui est uniquement habitée par les autorités et les fonctionnaires, +l'autre où demeurent plus spécialement les marchands sibériens, bien +qu'elle soit peu commerçante cependant.</p> + +<p>Cette ville compte environ douze à treize mille habitants. Elle est +défendue par une enceinte flanquée de bastions, mais ces fortifications +sont en terre, et elles ne pouvaient la protéger que +très-insuffisamment. Aussi les Tartares, qui le savaient bien, +tentèrent-ils à cette époque de l'enlever de vive force, et ils y +réussirent après quelques jours d'investissement.</p> + +<p>La garnison d'Omsk, réduite à deux mille hommes, avait vaillamment +résisté. Mais, accablée par les troupes de l'émir, repoussée peu à peu +de la ville marchande, elle avait dû se réfugier dans la ville haute.</p> + +<p>C'est la que le gouverneur général, ses officiers, ses soldats s'étaient +retranchés. Ils avaient fait du haut quartier d'Omsk une sorte de +citadelle, après en avoir crénelé les maisons et les églises, et, +jusqu'alors, ils tenaient bon dans cette sorte de kreml improvisé, sans +grand espoir d'être secourus à temps. En effet, les troupes tartares, +qui descendaient le cours de l'Irtyche, recevaient chaque jour de +nouveaux renforts, et, circonstance plus grave, elles étaient alors +dirigées par un officier, traître à son pays, mais homme de grand mérite +et d'une audace à toute épreuve.</p> + +<p>C'était le colonel Ivan Ogareff.</p> + +<p>Ivan Ogareff, terrible comme un de ces chefs tartares qu'il poussait en +avant, était un militaire instruit, qui était d'origine asiatique, il +aimait la ruse, il se plaisait à imaginer des embûches, et ne répugnait +à aucun moyen lorsqu'il voulait surprendre quelque secret ou tendre +quelque piège. Fourbe par nature, il avait volontiers recours aux plus +vils déguisements, se faisant mendiant à l'occasion, excellant à prendre +toutes les formes et toutes les allures. De plus, il était cruel, et il +se fût fait bourreau au besoin. Féofar-Khan avait en lui un lieutenant +digne de le seconder dans cette guerre sauvage.</p> + +<p>Or, quand Michel Strogoff arriva sur les bords de l'Irtyche, Ivan +Ogareff était déjà maître d'Omsk, et il pressait d'autant plus le siège +du haut quartier de la ville, qu'il avait hâte de rejoindre Tomsk, où le +gros de l'armée tartare venait de se concentrer.</p> + +<p>Tomsk, en effet, avait été prise par Féofar-Khan depuis quelques jours, +et c'est de là que les envahisseurs, maîtres de la Sibérie centrale, +devaient marcher sur Irkoutsk.</p> + +<p>Irkoutsk était le véritable objectif d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>Le plan de ce traître était de se faire agréer du grand-duc sous un faux +nom, de capter sa confiance, et, l'heure venue, de livrer aux Tartares +la ville et le grand-duc lui-même.</p> + +<p>Avec une telle ville et un tel otage, toute la Sibérie asiatique devait +tomber aux mains des envahisseurs.</p> + +<p>Or, on le suit, ce complot était connu du czar, et c'était pour le +déjouer qu'avait été confiée à Michel Strogoff l'importante missive dont +il était porteur. De là aussi, les instructions les plus sévères qui +avaient été données au jeune courrier, de passer incognito à travers la +contrée envahie.</p> + +<p>Cette mission, il l'avait fidèlement exécutée jusqu'ici, mais, +maintenant, pourrait-il en poursuivre l'accomplissement?</p> + +<p>Le coup qui avait frappé Michel Strogoff n'était pas mortel. En nageant +de manière à éviter d'être vu, il avait atteint la rive droite, où il +tomba évanoui entre les roseaux.</p> + +<p>Quand il revint à lui, il se trouva dans la cabane d'un moujik qui +l'avait recueilli et soigné, et auquel il devait d'être encore vivant. +Depuis combien de temps était-il l'hôte de ce brave Sibérien? il n'eût +pu le dire. Mais, lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit une bonne figure +barbue, penchée sur lui, qui le regardait d'un œil compatissant. Il +allait demander où il était, lorsque le moujik, le prévenant, lui dit:</p> + +<p>«Ne parle pas, petit père, ne parle pas! Tu es encore trop faible. Je +vais te dire où tu es et tout ce qui s'est passé depuis que je t'ai +rapporté dans ma cabane.»</p> + +<p>Et le moujik raconta à Michel Strogoff les divers incidents de la lutte +dont il avait été témoin, l'attaque du bac par les barques tartares, le +pillage du tarentass, le massacre des bateliers!...</p> + +<p>Mais Michel Strogoff ne l'écoutait plus, et, portant la main à son +vêtement, il sentit la lettre impériale, toujours serrée sur sa +poitrine.</p> + +<p>Il respira, mais ce n'était pas tout.</p> + +<p>«Une jeune fille m'accompagnait! dit-il.</p> + +<p>—Ils ne l'ont pas tuée! répondit le moujik, allant au-devant de +l'inquiétude qu'il lisait dans les yeux de son hôte. Ils l'ont emmenée +dans leur barque, et ils ont continué de descendre l'Irtyche! C'est une +prisonnière de plus à joindre à tant d'autres que l'on conduit à Tomsk!»</p> + +<p>Michel Strogoff ne put répondre. Il mit la main sur son cœur pour en +comprimer les battements.</p> + +<p>Mais, malgré tant d'épreuves, le sentiment du devoir dominait son âme +tout entière.</p> + +<p>«Où suis-je? demanda-t-il.</p> + +<p>—Sur la rive droite de l'Irtyche, et seulement à cinq verstes d'Omsk, +répondit le moujik.</p> + +<p>—Quelle blessure ai-je donc reçue, qui ait pu me foudroyer ainsi? Ce +n'est pas un coup de feu?</p> + +<p>—Non, un coup de lance à la tête, cicatrisé maintenant, répondit le +moujik. Après quelques jours de repos, petit père, tu pourras continuer +ta route. Tu es tombé dans le fleuve, mais les Tartares ne l'ont ni +touché ni fouillé, et ta bourse est toujours dans ta poche.»</p> + +<p>Michel Strogoff tendit la main au moujik. Puis, se redressant par un +subit effort:</p> + +<p>«Ami, dit-il, depuis combien de temps suis-je dans ta cabane?</p> + +<p>—Depuis trois jours.</p> + +<p>—Trois jours perdus!</p> + +<p>—Trois jours pendant lesquels tu as été sans connaissance!</p> + +<p>—As-tu un cheval à me vendre?</p> + +<p>—Tu veux partir?</p> + +<p>—A l'instant.</p> + +<p>—Je n'ai ni cheval ni voiture, petit père! Où les Tartares ont passé, +il ne reste plus rien!</p> + +<p>—Eh bien, j'irai a pied à Omsk chercher un cheval...</p> + +<p>—Quelques heures de repos encore, et tu seras mieux en état de +continuer ton voyage!</p> + +<p>—Pas une heure!</p> + +<p>—Viens donc! répondit le moujik, comprenant qu'il n'y avait pas à +lutter contre la volonté de son hôte. Je te conduirai moi-même, +ajouta-t-il. D'ailleurs, les Russes sont encore en grand nombre à Omsk, +et tu pourras peut-être passer inaperçu.</p> + +<p>—Ami, répondit Michel Strogoff, que le ciel te récompense de tout ce +que tu as fait pour moi!</p> + +<p>—Une récompense! Les fous seuls en attendent sur la terre,» répondit le +moujik.</p> + +<p>Michel Strogoff sortit de la cabane. Lorsqu'il voulut marcher, il fut +pris d'un éblouissement tel que, sans le secours du moujik, il serait +tombé, mais le grand air le remit promptement. Il ressentit alors le +coup qui lui avait été porté à la tête, et dont son bonnet de fourrure +avait heureusement amorti la violence. Avec l'énergie qu'on lui connaît, +il n'était pas homme à se laisser abattre pour si peu. Un seul but se +dressait devant ses yeux, c'était cette lointaine Irkoutsk qu'il lui +fallait atteindre! Mais il lui fallait traverser Omsk sans s'y arrêter.</p> + +<p>«Dieu protège ma mère et Nadia! murmura-t-il. Je n'ai pas encore le +droit de penser à elles!»</p> + +<p>Michel Strogoff et le moujik arrivèrent bientôt au quartier marchand de +la ville basse, et, bien qu'elle fût occupée militairement, ils y +entrèrent sans difficulté. L'enceinte de terre avait été détruite en +maint endroit, et c'étaient autant de brèches par lesquelles pénétraient +ces maraudeurs qui suivaient les armées de Féofar-Khan.</p> + +<p>A l'intérieur d'Omsk, dans les rues, sur les places, fourmillaient les +soldats tartares, mais on pouvait remarquer qu'une main de fer leur +imposait une discipline à laquelle ils étaient peu accoutumés. En effet, +ils ne marchaient point isolément, mais par groupes armés, en mesure de +se défendre contre toute agression.</p> + +<p>Sur la grande place, transformée en camp que gardaient de nombreuses +sentinelles, deux mille Tartares bivouaquaient en bon ordre. Les +chevaux, attachés à des piquets, mais toujours harnachés, étaient prêts +à partir au premier ordre. Omsk ne pouvait être qu'une halte provisoire +pour cette cavalerie tartare, qui devait lui préférer les riches plaines +de la Sibérie orientale, là où les villes sont plus opulentes, les +campagnes plus fertiles, et, par conséquent, le pillage plus fructueux.</p> + +<p>Au-dessus de la ville marchande s'étageait le haut quartier, qu'Ivan +Ogareff, malgré plusieurs assauts vigoureusement donnés, mais bravement +repoussés, n'avait encore pu réduire. Sur ses murailles crénelées +flottait le drapeau national aux couleurs de la Russie.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que Michel Strogoff et son guide +le saluèrent de leurs vœux.</p> + +<p>Michel Strogoff connaissait parfaitement la ville d'Omsk, et, tout en +suivant son guide, il évita les rues trop fréquentées. Ce n'était pas +qu'il pût craindre d'être reconnu. Dans cette ville, sa vieille mère +aurait seule pu l'appeler de son vrai nom, mais il avait juré de ne pas +la voir, et il ne la verrait pas. D'ailleurs,—il le souhaitait de tout +cœur,—peut-être avait-elle fui dans quelque portion tranquille de la +steppe.</p> + +<p>Le moujik, très-heureusement, connaissait un maître de poste qui, en le +payant bien, ne refuserait pas, suivant lui, soit de louer, soit de +vendre voiture ou chevaux. Resterait la difficulté de quitter la ville, +mais les brèches, pratiquées à l'enceinte, devaient faciliter la sortie +de Michel Strogoff.</p> + +<p>Le moujik conduisait donc son hôte directement au relais, lorsque, dans +une rue étroite, Michel Strogoff s'arrêta soudain et se rejeta derrière +un pan de mur.</p> + +<p>«Qu'as-tu? lui demanda vivement le moujik, très-étonné de ce brusque +mouvement.</p> + +<p>—Silence,» se hâta de répondre Michel Strogoff, en mettant un doigt sur +ses lèvres.</p> + +<p>En ce moment, un détachement de Tartares débouchait de la place +principale et prenait la rue que Michel Strogoff et son compagnon +venaient de suivre pendant quelques instants.</p> + +<p>En tête du détachement, composé d'une vingtaine de cavaliers, marchait +un officier vêtu d'un uniforme très-simple. Bien que ses regards se +portassent rapidement de côté et d'autre, il ne pouvait avoir vu Michel +Strogoff, qui avait précipitamment opéré sa retraite.</p> + +<p>Le détachement allait au grand trot dans cette rue étroite. Ni +l'officier, ni son escorte ne prenaient garde aux habitants. Ces +malheureux avaient à peine le temps de se ranger à leur passage. Aussi y +eut-il quelques cris à demi étouffés, auxquels répondirent immédiatement +des coups de lance, et la rue fut dégagée en un instant.</p> + +<p>Quand l'escorte eut disparu:</p> + +<p>«Quel est cet officier?» demanda Michel Strogoff en se retournant vers +le moujik.</p> + +<p>Et, pendant qu'il faisait cette question, son visage était pâle comme +celui d'un mort.</p> + +<p>«C'est Ivan Ogareff, répondit le Sibérien, mais d'une voix basse qui +respirait la haine.</p> + +<p>—Lui!» s'écria Michel Strogoff, auquel ce mot échappa avec un accent de +rage qu'il ne put maîtriser.</p> + +<p>Il venait de reconnaître dans cet officier le voyageur qui l'avait +frappé au relais d'Ichim!</p> + +<p>Et, fût-ce une illumination de son esprit, ce voyageur, bien qu'il n'eût +fait que l'entrevoir, lui rappela en même temps le vieux tsigane, dont +il avait surpris les paroles au marché de Nijni-Novgorod.</p> + +<p>Michel Strogoff ne se trompait pas. Ces deux hommes n'en faisaient +qu'un. C'était sous le vêtement d'un tsigane, mêlé à la troupe de +Sangarre, qu'Ivan Ogareff avait pu quitter la province de +Nijni-Novgorod, où il était allé chercher, parmi les étrangers si +nombreux que la foire avait amenés de l'Asie centrale, les affidés qu'il +voulait associer à l'accomplissement de son œuvre maudite. Sangarre et +ses tsiganes, véritables espions à sa solde, lui étaient absolument +dévoués. C'était lui qui, pendant la nuit, sur le champ de foire, avait +prononcé cette phrase singulière dont Michel Strogoff pouvait maintenant +comprendre le sens, c'était lui qui voyageait à bord du Caucase avec +toute la bande bohémienne, c'était lui qui, par cette autre route de +Kazan à Ichim à travers l'Oural, avait gagné Omsk, où maintenant il +commandait en maître.</p> + +<p>Il y avait à peine trois jours qu'Ivan Ogareff était arrivé à Omsk, et, +sans leur funeste rencontre à Ichim, sans l'événement qui venait de le +retenir trois jours sur les bords de l'Irtyche, Michel Strogoff l'eût +évidemment devancé sur la route d'Irkoutsk!</p> + +<p>Et qui sait combien de malheurs eussent été évités dans l'avenir!</p> + +<p>En tout cas, et plus que jamais, Michel Strogoff devait fuir Ivan +Ogareff et faire en sorte de ne point en être vu. Lorsque le moment +serait venu de se rencontrer avec lui face à face, il saurait le +retrouver,—fut-il maître de la Sibérie toute entière!</p> + +<p>Le moujik et lui reprirent donc leur course à travers la ville, et ils +arrivèrent à la maison de poste. Quitter Omsk par une des brèches de +l'enceinte ne serait pas difficile, la nuit venue. Quant à racheter une +voiture pour remplacer le tarentass, ce fut impossible. Il n'y en avait +ni à louer ni à vendre. Mais quel besoin Michel Strogoff avait-il d'une +voiture maintenant? N'était-il pas seul, hélas! à voyager? Un cheval +devait lui suffire, et, très-heureusement, ce cheval, il put se le +procurer. C'était un animal de fond, apte à supporter de longues +fatigues, et dont Michel Strogoff, habile cavalier, pourrait tirer un +bon parti.</p> + +<p>Le cheval fut payé un haut prix, et, quelques minutes plus tard, il +était prêt à partir.</p> + +<p>Il était alors quatre heures du soir.</p> + +<p>Michel Strogoff, obligé d'attendre la nuit pour franchir l'enceinte, +mais ne voulant pas se montrer dans les rues d'Omsk, resta dans la +maison de poste, et, là, il se fit servir quelque nourriture.</p> + +<p>Il y avait grande affluence dans la salle commune. Ainsi que cela se +passait dans les gares russes, les habitants, très-anxieux, venaient y +chercher des nouvelles. On parlait de l'arrivée prochaine d'un corps de +troupes moscovites, non pas à Omsk, mais à Tomsk,—corps destiné à +reprendre cette ville sur les Tartares de Féofar-Khan.</p> + +<p>Michel Strogoff prêtait une oreille attentive à tout ce qui se disait, +mais il ne se mêlait point aux conversations.</p> + +<p>Tout à coup, un cri le fit tressaillir, un cri qui le pénétra jusqu'au +fond de l'âme, et ces deux mots furent pour ainsi dire jetés à son +oreille:</p> + +<p>«Mon fils!</p> + +<p>Sa mère, la vieille Marfa, était devant lui! Elle lui souriait, toute +tremblante! Elle lui tendait les bras!...</p> + +<p>Michel Strogoff se leva. Il allait s'élancer...</p> + +<p>La pensée du devoir, le danger sérieux qu'il y avait pour sa mère et +pour lui dans cette regrettable rencontre, l'arrêtèrent soudain, et tel +fut son empire sur lui-même, que pas un muscle de sa figure ne remua.</p> + +<p>Vingt personnes étaient réunies dans la salle commune. Parmi elles, il y +avait peut-être des espions, et ne savait-on pas dans la ville que le +fils de Maria Strogoff appartenait au corps des courriers du czar?</p> + +<p>Michel Strogoff ne bougea pas.</p> + +<p>«Michel! s'écria sa mère.</p> + +<p>—Qui êtes-vous, ma brave dame? demanda Michel Strogoff, balbutiant ces +mots plutôt qu'il ne les prononça.</p> + +<p>—Qui je suis? tu le demandes! Mon enfant, est-ce que tu ne reconnais +plus ta mère?</p> + +<p>—Vous vous trompez!... répondit froidement Michel Strogoff. Une +ressemblance vous abuse...»</p> + +<p>La vieille Marfa alla droit à lui, et là, les yeux dans les yeux:</p> + +<p>«Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff?» dit-elle.</p> + +<p>Michel Strogoff aurait donné sa vie pour pouvoir serrer librement sa +mère dans ses bras!... mais s'il cédait, c'en était fait de lui, d'elle, +de sa mission, de son serment!... Se dominant tout entier, il ferma les +yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui contractaient le +visage vénéré de sa mère, il retira ses mains pour ne pas étreindre les +mains frémissantes qui le cherchaient.</p> + +<p>«Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, ma bonne femme, +répondit-il en reculant de quelques pas.</p> + +<p>—Michel! cria encore la vieille mère.</p> + +<p>—Je ne me nomme pas Michel! Je n'ai jamais été votre fils! Je suis +Nicolas Korpanoff, marchand à Irkoutsk!...»</p> + +<p>Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots +retentissaient une dernière fois: «Mon fils! mon fils!»</p> + +<p>Michel Strogoff, à bout d'efforts, était parti. Il ne vit pas sa vieille +mère, qui était retombée presque inanimée sur un banc. Mais, au moment +où le maître de poste se précipitait pour la secourir, la vieille femme +se releva. Une révélation subite s'était faite dans son esprit. Elle, +reniée par son fils! ce n'était pas possible! Quant à s'être trompée et +à prendre un autre pour lui, impossible également. C'était bien son fils +qu'elle venait de voir, et, s'il ne l'avait pas reconnue, c'est qu'il ne +voulait pas, c'est qu'il ne devait pas la reconnaître, c'est qu'il avait +des raisons terribles pour en agir ainsi! Et alors, refoulant en elle +ses sentiments de mère, elle n'eut plus qu'une pensée: «L'aurai-je perdu +sans le vouloir?»</p> + +<p>«Je suis folle! dit-elle à ceux qui l'interrogeaient. Mes yeux m'ont +trompée! Ce jeune homme n'est pas mon enfant! Il n'avait pas sa voix! +N'y pensons plus! Je finirais par le voir partout.»</p> + +<p>Moins de dix minutes après, un officier tartare se présentait à la +maison de poste.</p> + +<p>«Marfa Strogoff? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est moi, répondit la vieille femme d'un ton si calme et le visage si +tranquille, que les témoins de la rencontre qui venait de se produire ne +l'auraient pas reconnue.</p> + +<p>—Viens,» dit l'officier.</p> + +<p>Marfa Strogoff, d'un pas assuré, suivit l'officier tartare et quitta la +maison de poste.</p> + +<p>Quelques instants après, Marfa Strogoff se trouvait au bivouac de la +grande place, en présence d'Ivan Ogareff, auquel tous les détails de +cette scène avaient été rapportés immédiatement.</p> + +<p>Ivan Ogareff, soupçonnant la vérité, avait voulu interroger lui-même la +vieille Sibérienne.</p> + +<p>«Ton nom? demanda-t-il d'un ton rude.</p> + +<p>—Marfa Strogoff.</p> + +<p>—Tu as un fils?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il est courrier du czar?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—A Moscou.</p> + +<p>—Tu es sans nouvelles de lui?</p> + +<p>—Sans nouvelles.</p> + +<p>—Depuis combien de temps?</p> + +<p>—Depuis deux mois.</p> + +<p>—Quel est donc ce jeune homme que tu appelais ton fils, il y a quelques +instants, au relais de poste?</p> + +<p>—Un jeune Sibérien que j'ai pris pour lui, répondit Marfa Strogoff. +C'est le dixième en qui je crois retrouver mon fils depuis que la ville +est pleine d'étrangers! Je crois le voir partout!</p> + +<p>—Ainsi ce jeune homme n'était pas Michel Strogoff?</p> + +<p>—Ce n'était pas Michel Strogoff.</p> + +<p>—Sais-tu, vieille femme, que je puis te faire torturer jusqu'à ce que +tu avoues la vérité?</p> + +<p>—J'ai dit la vérité, et la torture ne me fera rien changer à mes +paroles.</p> + +<p>—Ce Sibérien n'était pas Michel Strogoff? demanda une seconde fois Ivan +Ogareff.</p> + +<p>—Non! Ce n'était pas lui, répondit une seconde fois Marfa Strogoff. +Croyez-vous que pour rien au monde je renierais un fils comme celui que +Dieu m'a donné?»</p> + +<p>Ivan Ogareff regarda d'un œil méchant la vieille femme qui le bravait +en face. Il ne doutait pas qu'elle n'eût reconnu son fils dans ce jeune +Sibérien. Or, si ce fils avait d'abord renié sa mère, et si sa mère le +reniait à son tour, ce ne pouvait être que par un motif des plus graves.</p> + +<p>Donc, pour Ivan Ogareff, il n'était plus douteux que le prétendu Nicolas +Korpanoff ne fût Michel Strogoff, courrier du czar, se cachant sous un +faux nom, et chargé de quelque mission qu'il eût été capital pour lui de +connaître. Aussi donna-t-il immédiatement ordre de se mettre à sa +poursuite. Puis:</p> + +<p>«Que cette femme soit dirigée sur Tomsk,» dit-il en se retournant vers +Marfa Strogoff.</p> + +<p>Et, pendant que les soldats l'entraînaient avec brutalité, il ajouta +entre ses dents:</p> + +<p>«Quand le moment sera venu, je saurai bien la faire parler, cette +vieille sorcière!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XV-a" id="CHAPITRE_XV-a"></a>CHAPITRE XV<br /><br /> +<small>LES MARAIS DE LA BARABA.</small></h2> + +<p>Il était heureux que Michel Strogoff eût si brusquement quitté le +relais. Les ordres d'Ivan Ogareff avaient été aussitôt transmis à toutes +les issues de la ville, et son signalement envoyé à tous les chefs de +poste, afin qu'il ne pût sortir d'Omsk. Mais, à ce moment, il avait déjà +franchi une des brèches de l'enceinte, son cheval courait la steppe, et, +n'ayant pas été immédiatement poursuivi, il devait réussir à s'échapper.</p> + +<p>C'était le 29 juillet, à huit heures du soir, que Michel Strogoff avait +quitté Omsk. Cette ville se trouve à peu près à mi-route de Moscou a +Irkoutsk, où il lui fallait arriver sous dix jours, s'il voulait +devancer les colonnes tartares. Évidemment, le déplorable hasard qui +l'avait mis en présence de sa mère avait trahi son incognito. Ivan +Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar venait de passer +à Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dépêches que portait ce courrier +devaient avoir une importance extrême. Michel Strogoff savait donc que +l'on ferait tout pour s'emparer de lui.</p> + +<p>Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que Marfa +Strogoff était aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait payer, de sa +vie peut-être, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en se trouvant +soudain en présence de son fils! Et il était heureux qu'il l'ignorât! +Eût-il pu résister à cette nouvelle épreuve!</p> + +<p>Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute +l'impatience fiévreuse qui le dévorait, ne lui demandant qu'une chose, +c'était de le porter rapidement jusqu'à un nouveau relais, où il pût +l'échanger contre un attelage plus rapide.</p> + +<p>A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrêtait à la +station de Koulikovo. Mais là, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva ni +chevaux, ni voitures. Quelques détachements tartares avaient dépassé la +grande route de la steppe. Tout avait été volé ou réquisitionné, soit +dans les villages, soit dans les maisons de poste. C'est à peine si +Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour +lui.</p> + +<p>Il lui importait donc de le ménager, ce cheval, car il ne savait plus +quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le +plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan Ogareff +devait avoir lancés à sa poursuite, il résolut de pousser plus avant. +Après une heure de repos, il reprit donc sa course à travers la steppe.</p> + +<p>Jusqu'alors les circonstances atmosphériques avaient heureusement +favorisé le voyage du courrier du czar. La température était +supportable. La nuit, très-courte à cette époque, mais éclairée de cette +demi-clarté de la lune qui se tamise a travers les nuages, rendait la +route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en homme sûr de +son chemin, sans un doute, sans une hésitation. Malgré les pensées +douloureuses qui l'obsédaient, il avait conservé une extrême lucidité +d'esprit et marchait à son but, comme si ce but eût été visible à +l'horizon. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, à quelque tournant de la +route, c'était pour laisser reprendre haleine à son cheval Alors, il +mettait pied à terre, pour le soulager un instant, puis il posait son +oreille sur le sol et écoutait si quelque bruit de galop ne se +propageait pas à la surface de la steppe. Quand il n'avait perçu aucun +son suspect, il reprenait sa marche en avant.</p> + +<p>Ah! si toute cette contrée sibérienne eût été envahie par la nuit +polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en était à le +désirer, pour la franchir plus sûrement.</p> + +<p>Le 30 juillet, à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la +station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la +Baraba.</p> + +<p>La, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles +pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi +qu'il les surmonterait quand même.</p> + +<p>Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le +soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à +toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi, ni +vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dépression est entièrement +argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y +séjournent et en font une région très-difficile à traverser pendant la +saison chaude.</p> + +<p>Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares, +d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons +malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent +pour le plus grand danger du voyageur.</p> + +<p>En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque +la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes, les traîneaux peuvent +facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les +chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée, à la +poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards dont la +fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient +fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est +trop élevé.</p> + +<p>Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse, que +ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses +troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la +prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de végétaux +arborescents.</p> + +<p>Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait +fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la +chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient +principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau +inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs, +remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles +brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées +chaudes qui s'évaporaient du sol.</p> + +<p>Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus +visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient +plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol +d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du +chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du +ciel.</p> + +<p>Cependant, la route était nettement tracée. Ici, elle s'allongeait +directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle +contournait les rives sinueuses de vastes étangs, dont quelques-uns, +mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom +de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas été possible d'éviter les +eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur +des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et +dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée +au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se +prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d'une +fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y +ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.</p> + +<p>Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses +pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui +s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent, +le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes +diptères, qui infestent ce pays marécageux.</p> + +<p>Les voyageurs obligés de traverser la Baraba, pendant l'été, ont le soin +de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de +mailles en fil de fer très-ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces +précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la +figure, le cou, les mains criblés de points rouges. L'atmosphère semble +y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une +armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces +diptères. C'est là une funeste région, que l'homme dispute chèrement aux +tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des +milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'œil +nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables +piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont +jamais pu se faire.</p> + +<p>Le cheval de Michel Strogoff, taonné par ces venimeux diptères, +bondissait comme si les molettes de mille éperons lui fussent entrées +dans le flanc. Pris d'une rage folle, il s'emportait, il s'emballait, il +franchissait verste sur verste, avec la vitesse d'un express, se battant +les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidité de sa course un +adoucissement à son supplice.</p> + +<p>Il fallait être un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas +être désarçonné par les réactions de son cheval, ses arrêts brusques, +les sauts qu'il faisait pour échapper à l'aiguillon des diptères. Devenu +insensible, pour ainsi dire, à la douleur physique, comme s'il eût été +sous l'influence d'une anesthésie permanente, ne vivant plus que par le +désir d'arriver à son but, coûte que coûte, il ne voyait qu'une chose +dans cette course insensée, c'est que la route fuyait rapidement +derrière lui.</p> + +<p>Qui croirait que cette contrée de la Baraba, si malsaine pendant les +chaleurs, pût donner asile à une population quelconque?</p> + +<p>Cela était, cependant. Quelques hameaux sibériens apparaissaient de loin +en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants, +vieillards, revêtus de peaux de bêtes, la figure recouverte de vessies +enduites de poix, faisaient paître de maigres troupeaux de moutons; +mais, pour préserver ces animaux de l'atteinte des insectes, ils les +tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu'ils alimentaient nuit +et jour, et dont l'acre fumée se propageait lentement au-dessus de +l'immense marécage.</p> + +<p>Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue, était +sur le point de s'abattre, il s'arrêtait à l'un de ces misérables +hameaux, et là, oublieux de ses propres fatigues, il frottait lui-même +les piqûres du pauvre animal avec de la graisse chaude, selon la coutume +sibérienne; puis, il lui donnait une bonne ration de fourrage, et ce +n'était qu'après l'avoir bien pansé, bien pourvu, qu'il songeait à +lui-même, qu'il réparait ses forces, en mangeant quelque morceau de pain +et de viande, en buvant quelque verre de kwass. Une heure après, deux +heures au plus, il reprenait à toute vitesse l'interminable route +d'Irkoutsk.</p> + +<p>Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et le +30 juillet, à quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible à toute +fatigue, arrivait à Elamsk.</p> + +<p>Là, il fallut donner une nuit de repos à son cheval. Le courageux animal +n'eût pu continuer plus longtemps ce voyage.</p> + +<p>À Elamsk, pas plus qu'ailleurs, il n'existait aucun moyen de transport. +Pour les mêmes raisons qu'aux bourgades précédentes, voitures ou +chevaux, tout manquait.</p> + +<p>Elamsk, petite ville que les Tartares n'avaient pas encore visitée, +était presque entièrement dépeuplée, car elle pouvait être facilement +envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi, relais +de poste, bureaux de police, hôtel du gouvernement, étaient-ils +abandonnés par ordre supérieur, et, d'une part les fonctionnaires, de +l'autre les habitants en mesure d'émigrer, s'étaient-ils retirés à +Kamsk, au centre de la Baraba.</p> + +<p>Michel Strogoff dut donc se résigner à passer la nuit à Elamsk, pour +permettre à son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se +rappelait les recommandations qui lui avaient été faites à Moscou: +traverser la Sibérie incognito, arriver quand même à Irkoutsk, mais, +dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la réussite à la rapidité du +voyage, et, par conséquent, il devait ménager l'unique moyen de +transport qui lui restât.</p> + +<p>Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment où l'on +signalait les premiers éclaireurs tartares, à dix verstes en arrière, +sur la route de la Baraba, et il s'élançait de nouveau à travers la +marécageuse contrée. La route était plane, ce qui la rendait plus +facile, mais très-sinueuse, ce qui l'allongeait. Impossible, d'ailleurs, +de la quitter pour courir en droite ligne à travers cet infranchissable +réseau des étangs et des mares.</p> + +<p>Le surlendemain, 1<sup>er</sup> août, cent vingt verstes plus loin, à midi, Michel +Strogoff arrivait au bourg de Spaskoë, et, à deux heures, il faisait +halte à celui de Pokrowskoë.</p> + +<p>Son cheval, surmené depuis son départ d'Elamsk, n'aurait pas pu faire un +pas de plus.</p> + +<p>Là, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forcé, la fin de +cette journée et la nuit tout entière; mais, reparti le lendemain matin, +toujours courant à travers le sol à demi inondé, le 2 août, à quatre +heures du soir, après une étape de soixante-quinze verstes, il atteignit +Kamsk.</p> + +<p>Le pays avait changé. Cette petite bourgade de Kamsk est comme une île, +habitable et saine, située au milieu de l'inhabitable contrée. Elle +occupe le centre même de la Baraba. Là, grâce aux assainissements +obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l'Irtyche qui passe à +Kamsk, les marécages pestilentiels se sont transformés en pâturages de +la plus grande richesse. Cependant, ces améliorations n'ont pas encore +tout à fait triomphé des fièvres qui, pendant l'automne, rendent +dangereux le séjour de cette ville. Mais c'est encore là que les +indigènes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes +paludéens les chassent des autres parties de la province.</p> + +<p>L'émigration provoquée par l'invasion tartare n'avait pas encore +dépeuplé la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient +probablement en sûreté au centre de la Baraba, ou, du moins, ils +pensaient avoir le temps de fuir, s'ils étaient directement menacés.</p> + +<p>Michel Strogoff, quelque désir qu'il en eût, ne pu donc apprendre aucune +nouvelle en cet endroit. C'est à lui, plutôt, que le gouverneur se fût +adressé, s'il eût connu la véritable qualité du prétendu marchand +d'Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation même, semblait être en +dehors du monde sibérien et des graves événements qui le troublaient.</p> + +<p>D'ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. Être inaperçu +ne lui suffisait plus, il eût voulu être invisible. L'expérience du +passé le rendait de plus en plus circonspect pour le présent et +l'avenir. Aussi se tint-il à l'écart et, peu soucieux de courir les rues +de la bourgade, ne voulut-il même pas quitter l'auberge dans laquelle il +était descendu.</p> + +<p>Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture à Kamsk et remplacer par +un véhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais, +après mûre réflexion, il craignit que l'achat d'un tarentass n'attirât +l'attention sur lui, et, tant qu'il n'aurait pas dépassé la ligne +maintenant occupée par les Tartares, ligne qui coupait la Sibérie à peu +près suivant la vallée de l'Irtyche, il ne voulait pas risquer de donner +prise aux soupçons.</p> + +<p>D'ailleurs, pour achever la difficile traversée de la Baraba, pour fuir +à travers le marécage, au cas où quelque danger l'eût menacé trop +directement, pour distancer des cavaliers lancés à sa poursuite, pour se +jeter, s'il le fallait, même au plus épais du fourré des joncs, un +cheval valait évidemment mieux qu'une voiture. Plus tard, au delà de +Tomsk, ou même de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la +Sibérie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu'il conviendrait de +faire.</p> + +<p>Quant à son cheval, il n'eut même pas la pensée de l'échanger contre un +autre. Il était fait à ce vaillant animal. Il savait ce qu'il en pouvait +tirer. En l'achetant à Omsk, il avait eu la main heureuse, et, en +l'amenant chez ce maître de poste, c'était un grand service que lui +avait rendu le généreux moujik. D'ailleurs, si Michel Strogoff s'était +déjà attaché à son cheval, celui-ci semblait se faire peu à peu aux +fatigues d'un tel voyage, et, à la condition de lui réserver quelques +heures de repos, son cavalier pouvait espérer qu'il irait jusqu'au delà +des provinces envahies.</p> + +<p>Donc, pendant la soirée et pendant la nuit du 2 au 3 août, Michel +Strogoff resta confiné dans son auberge, à l'entrée de la ville, auberge +peu fréquentée et à l'abri des importuns ou des curieux.</p> + +<p>Brisé par la fatigue, il se coucha, après avoir veillé à ce que son +cheval ne manquât de rien; mais il ne put dormir que d'un sommeil +intermittent. Trop de souvenirs, trop d'inquiétudes l'assaillaient à la +fois. L'image de sa vieille mère, celle de sa jeune et intrépide +compagne, laissées derrière lui, sans protection, passaient +alternativement devant son esprit et s'y confondaient souvent dans une +même pensée.</p> + +<p>Puis, il revenait à la mission qu'il avait juré de remplir. Ce qu'il +voyait depuis son départ de Moscou lui en montrait de plus en plus +l'importance. Le mouvement était extrêmement grave, et la complicité +d'Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards +tombaient sur la lettre revêtue du cachet impérial,—cette lettre, qui +sans doute contenait le remède à tant de maux, le salut de tout ce pays +déchiré par la guerre,—Michel Strogoff sentait en lui comme un désir +farouche de s'élancer à travers la steppe, de franchir à vol d'oiseau la +distance qui le séparait d'Irkoutsk, d'être aigle pour s'élever +au-dessus des obstacles, d'être ouragan pour passer à travers les airs +avec une rapidité de cent verstes à l'heure, d'arriver enfin en face du +grand-duc et de lui crier: «Altesse, de la part de Sa Majesté le czar!»</p> + +<p>Le lendemain matin, à six heures, Michel Strogoff repartit avec +l'intention de faire dans cette journée les quatre-vingts verstes (85 +kilomètres) qui séparent Kamsk du hameau d'Oubinsk. Au delà d'un rayon +de vingt verstes, il retrouva la marécageuse Baraba, qu'aucune +dérivation n'asséchait plus, et dont le sol était souvent noyé sous un +pied d'eau. La route était alors difficile a reconnaître, mais, grâce à +son extrême prudence, cette traversée ne fut marquée par aucun accident.</p> + +<p>Michel Strogoff, arrivé à Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant +toute la nuit, car il voulait, dans la journée suivante, enlever sans +débrider les cent verstes qui se développent entre Oubinsk et Ikoulskoë. +Il partit donc dès l'aube, mais, malheureusement, dans cette partie, le +sol de la Baraba fut de plus en plus détestable.</p> + +<p>En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, très-abondantes +quelques semaines auparavant, s'étaient conservées dans cette étroite +dépression comme dans une imperméable cuvette. Il n'y avait même plus +solution de continuité à cet interminable réseau des mares, des étangs +et des lacs. L'un de ces lacs,—assez considérable pour avoir mérité +d'être admis à la nomenclature géographique,—ce Tchang, chinois par son +nom, dut être côtoyé sur une largeur de plus de vingt verstes et au prix +de difficultés extrêmes. De là quelques retards que toute l'impatience +de Michel Strogoff ne pouvait empêcher. Il avait d'ailleurs été bien +avisé on ne prenant pas une voiture à Kamsk, car son cheval passa là où +aucun véhicule n'aurait pu passer.</p> + +<p>Le soir, à neuf heures, Michel Strogoff, arrivé a Ikoulskoë, s'y arrêta +pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les nouvelles +de la guerre faisaient absolument défaut. Par sa nature même, cette +portion de la province, placée dans la fourche que formaient les deux +colonnes tartares en se bifurquant l'une sur Omsk, l'autre sur Tomsk, +avait échappé jusqu'ici aux horreurs de l'invasion.</p> + +<p>Mais les difficultés naturelles allaient enfin s'amoindrir, car, s'il +n'éprouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, dès le lendemain, +avoir quitté la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable, +lors-qu'il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomètres) +qui le séparaient encore de Kolyvan.</p> + +<p>Arrivé à ce bourg important, il ne serait plus qu'à une égale distance +de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et, +très-probablement, il se déciderait à tourner cette ville, que +Féofar-Khan occupait, si les nouvelles étaient exactes.</p> + +<p>Mais si ces bourgs, tels qu'Ikoulskoë, tels que Karguinsk, qu'il dépassa +le lendemain, étaient relativement tranquilles, grâce à leur situation +dans la Baraba, où les colonnes tartares eussent difficilement +manœuvré, n'était-il pas à craindre que, sur les rives plus riches de +l'Obi, Michel Strogoff, n'ayant plus à redouter d'obstacles physiques, +n'eût tout à appréhender de l'homme? cela était vraisemblable. +Toutefois, s'il le fallait, il n'hésiterait pas à se jeter hors de la +route d'Irkoutsk. A voyager alors à travers la steppe, il risquerait +évidemment de se trouver sans ressource. Là, en effet, plus de chemin +tracé, plus de villes ni de villages. À peine quelques fermes isolées, +ou simples huttes de pauvres gens, hospitaliers sans doute, mais chez +lesquels se trouverait à peine le nécessaire! Cependant, il n'y aurait +pas à hésiter.</p> + +<p>Enfin, vers trois heures et demie du soir, après avoir dépassé la +station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernières dépressions +de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibérien sonnait de +nouveau sous le pied de son cheval.</p> + +<p>Il avait quitté Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-là, 5 août, en y +comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de +i'Irtyche, vingt et un jours s'étaient écoulés depuis son départ.</p> + +<p>Quinze cents verstes le séparaient encore d'Irkoutsk.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVI-a" id="CHAPITRE_XVI-a"></a>CHAPITRE XVI<br /><br /> +<small>UN DERNIER EFFORT.</small></h2> + +<p>Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre dans +ces plaines qui se prolongent au delà de la Baraba. Les champs, foulés +du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient passé, et de +ces barbares on pouvait dire ce que l'on a dit des Turcs: «Là où le Turc +passe, l'herbe ne repousse jamais!»</p> + +<p>Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses précautions en +traversant cette contrée. Quelques volutes de fumée qui se tordaient +au-dessus de l'horizon indiquaient que bourgs et hameaux brûlaient +encore. Ces incendies avaient-ils été allumés par l'avant-garde, ou +l'armée de l'émir s'était-elle déjà avancé jusqu'aux dernières limites +de la province? Féofar Khan se trouvait-il de sa personne dans le +gouvernement de l'Yeniseisk? Michel Strogoff ne le savait et ne pouvait +rien décider sans être fixé à cet égard. Le pays était-il donc si +abandonné qu'il ne s'y trouvât plus un seul Sibérien pour le renseigner?</p> + +<p>Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument déserte. Il +cherchait du regard, à droite et à gauche, quelque maison qui n'eût pas +été délaissée. Toutes celles qu'il visita étaient vides.</p> + +<p>Une hutte, cependant, qu'il aperçut entre les arbres, fumait encore. +Lorsqu'il en approcha, il vit, à quelques pas des restes de sa maison, +un vieillard, entouré d'enfants qui pleuraient. Une femme, jeune encore, +sa fille sans doute, la mère de ces petits, agenouillée sur le sol, +regardait d'un œil hagard cette scène de désolation. Elle allaitait un +enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer bientôt. Tout, +autour de cette famille, n'était que ruines et dénuement!</p> + +<p>Michel Strogoff alla au vieillard.</p> + +<p>«Peux-tu me répondre? lui dit-il d'une voix grave.</p> + +<p>—Parle, répondit le vieillard.</p> + +<p>—Les Tartares ont passé par ici?</p> + +<p>—Oui, puisque ma maison est en flammes!</p> + +<p>—Était-ce une armée ou un détachement?</p> + +<p>—Une armée, puisque, si loin que ta vue s'étende, nos champs sont +dévastés!</p> + +<p>—Commandée par l'émir?...</p> + +<p>—Par l'émir, puisque les eaux de l'Obi sont devenues rouges!</p> + +<p>—Et Féofar-Khan est entré à Tomsk?</p> + +<p>—A Tomsk.</p> + +<p>—Sais-tu si les Tartares se sont emparés de Kolyvan?</p> + +<p>—Non, puisque Kolyvan ne brûle pas encore!</p> + +<p>—Merci, ami.—Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Au revoir.</p> + +<p>—Adieu.»</p> + +<p>Et Michel Strogoff, après avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux de +la malheureuse femme, qui n'eut même pas la force de le remercier, +pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant.</p> + +<p>Il savait maintenant une chose, c'est qu'à tout prix il devait éviter de +passer à Tomsk. Aller à Kolyvan, où les Tartares n'étaient pas encore, +c'était possible. S'y ravitailler pour une longue étape, c'était ce +qu'il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route d'Irkoutsk pour +tourner Tomsk, après avoir franchi l'Obi, il n'y avait pas d'autre parti +à prendre.</p> + +<p>Ce nouvel itinéraire décidé, Michel Strogoff ne devait pas hésiter un +instant. Il n'hésita pas, et, imprimant à son cheval une allure rapide +et régulière, il suivit la route directe qui aboutissait à la rive +gauche de l'Obi, dont quarante verstes le séparaient encore. +Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant détruit +les bateaux du fleuve, serait-il forcé de le passer à la nage? Il +aviserait.</p> + +<p>Quant à son cheval, bien épuisé alors, Michel Strogoff, après lui avoir +demandé ce qui lui restait de force pour cette dernière étape, devrait +chercher à l'échanger contre un autre à Kolyvan. Il sentait bien +qu'avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait donc +être comme un nouveau point de départ, car, à partir de cette ville, son +voyage s'effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant qu'il +parcourrait le pays ravagé, les difficultés seraient grandes encore, +mais si, après avoir évité Tomsk, il pouvait reprendre la route +d'Irkoutsk à travers la province d'Yeniseisk, que les envahisseurs ne +désolaient pas encore, il devait avoir atteint son but en quelques +jours.</p> + +<p>La nuit était venue, après une assez chaude journée. Une assez profonde +obscurité, à minuit, enveloppa la steppe. Le vent, complètement tombé au +coucher du soleil, laissait à l'atmosphère un calme complet. Seul, le +bruit des pas du cheval se faisait entendre sur la route déserte, et +aussi quelques paroles avec lesquelles son maître l'encourageait. Au +milieu de ces ténèbres, il fallait une extrême attention pour ne pas se +jeter hors du chemin, bordé d'étangs et de petits cours d'eau, +tributaires de l'Obi.</p> + +<p>Michel Strogoff s'avançait donc aussi rapidement que possible, mais avec +une certaine circonspection. Il s'en rapportait non moins à l'excellence +de ses yeux, qui perçaient l'ombre, qu'à la prudence de son cheval, dont +il connaissait la sagacité.</p> + +<p>A ce moment, Michel Strogoff, ayant mis pied à terre, cherchait à +reconnaître exactement la direction de la route, lorsqu'il lui sembla +entendre un murmure confus qui venait de l'ouest. C'était comme le bruit +d'une chevauchée lointaine sur la terre sèche. Pas de doute. Il se +produisait, à une ou deux verstes en arrière, un certain cadencement de +pas qui frappaient régulièrement le sol.</p> + +<p>Michel Strogoff écouta avec plus d'attention, après avoir posé son +oreille à l'axe même du chemin.</p> + +<p>«C'est un détachement de cavaliers qui vient par la route d'Omsk, se +dit-il. Il marche rapidement, car le bruit augmente. Sont-ce des Russes +ou des Tartares?»</p> + +<p>Michel Strogoff écouta encore.</p> + +<p>«Oui, dit-il, ces cavaliers viennent au grand trot!</p> + +<p>Avant dix minutes, ils seront ici! Mon cheval ne saurait les devancer. +Si ce sont des Russes, je me joindrai à eux. Si ce sont des Tartares, il +faut les éviter! Mais comment? Où me cacher dans cette steppe?»</p> + +<p>Michel Strogoff regarda autour de lui, et son œil si pénétrant +découvrit une masse confusément estompée dans l'ombre, à une centaine de +pas en avant, sur la gauche de la route.</p> + +<p>«Il y a là quelque taillis, se dit-il. Y chercher refuge, c'est +m'exposer peut-être à être pris, si ces cavaliers le fouillent, mais je +n'ai pas le choix! Les voilà! les voilà!»</p> + +<p>Quelques instants après, Michel Strogoff, traînant son cheval par la +bride, arrivait à un petit bois de mélèzes, auquel la route donnait +accès. Au delà et en deçà, complètement dégarnie d'arbres, elle se +développait entre des fondrières et des étangs, que séparaient des +buissons nains, faits d'ajoncs et de bruyères. Des deux côtés, le +terrain était donc absolument impraticable, et le détachement devait +forcément passer devant ce petit bois, puisqu'il suivait le grand chemin +d'Irkoutsk.</p> + +<p>Michel Strogoff se jeta sous le couvert des mélèzes, et, s'y étant +enfoncé d'une quarantaine de pas, il fut arrêté par un cours d'eau qui +fermait ce taillis par une enceinte semi-circulaire.</p> + +<p>Mais l'ombre était si épaisse, que Michel Strogoff ne courait aucun +risque d'être vu, à moins que ce petit bois ne fût minutieusement +fouillé. Il conduisit donc son cheval jusqu'au cours d'eau, et il +l'attacha à un arbre, puis, il revint s'étendre à la lisière du bois, +afin de reconnaître à quel parti il avait affaire.</p> + +<p>A peine Michel Strogoff avait-il pris place derrière un bouquet de +mélèzes, qu'une lueur assez confuse apparut, sur laquelle tranchaient ça +et là quelques points brillants qui s'agitaient dans l'ombre.</p> + +<p>«Des torches!» se dit-il.</p> + +<p>Et il recula vivement, en se glissant comme un sauvage dans la portion +la plus épaisse du taillis.</p> + +<p>En approchant du bois, le pas des chevaux commença à se ralentir. Ces +cavaliers éclairaient-ils donc la route avec l'intention d'en observer +les moindres détours?</p> + +<p>Michel Strogoff dut le craindre, et, instinctivement, il recula jusqu'à +la berge du cours d'eau, prêt à s'y plonger, s'il le fallait.</p> + +<p>Le détachement, arrivé à la hauteur du taillis, s'arrêta. Les cavaliers +mirent pied à terre. Ils étaient cinquante environ. Une dizaine d'entre +eux portaient des torches, qui éclairaient la route dans un large rayon.</p> + +<p>A certains préparatifs, Michel Strogoff reconnut que, par un bonheur +inattendu, le détachement ne songeait aucunement à visiter la taillis, +mais à bivouaquer en cet endroit, pour faire reposer les chevaux et +permettre aux hommes de prendre quelque nourriture.</p> + +<p>En effet, les chevaux, débridés, commencèrent à paître l'herbe épaisse +qui tapissait le sol. Quant aux cavaliers, ils s'étendirent au long de +la route et se partagèrent les provisions de leurs havre-sacs.</p> + +<p>Michel Strogoff avait conservé tout son sang-froid, et, se glissant +entre les hautes herbes, il chercha à voir, puis à entendre.</p> + +<p>C'était un détachement qui venait d'Omsk. Il se composait de cavaliers +usbecks, race dominante en Tartarie, que leur type rapproche +sensiblement des Mongols. Ces hommes, bien constitués, d'une taille +au-dessus de la moyenne, aux traits rudes et sauvages, étaient coiffés +du «talpak», sorte de bonnet de peau de mouton noir, et chaussés de +bottes jaunes à hauts talons, dont le bout se relevait en pointe, comme +aux souliers du moyen âge. Leur pelisse, faite d'indienne ouatée avec du +coton écru, les serrait à la taille par une ceinture de cuir soutachée +de rouge. Ils étaient armés, défensivement d'un bouclier, et +offensivement d'un sabre courbe, d'un long coutelas et d'un fusil à +pierre suspendu à l'arçon de la selle. Sur leurs épaules se drapait un +manteau de feutre de couleur éclatante.</p> + +<p>Les chevaux, qui paissaient en toute liberté sur la lisière du taillis, +étaient de race usbèque, comme ceux qui les montaient. Cela se voyait +parfaitement à la lueur des torches qui projetaient un vif éclat sous la +ramure des mélèzes. Ces animaux, un peu plus petits que le cheval +turcoman, mais doués d'une force remarquable, sont des bêtes de fond qui +ne connaissent pas d'autre allure que celle du galop.</p> + +<p>Ce détachement était conduit par un «pendja-baschi», c'est-à-dire un +commandant de cinquante hommes, ayant en sous-ordre un «deh-baschi», +simple commandant de dix hommes. Ces deux officiers portaient un casque +et une demi-cotte de mailles; de petites trompettes, attachées à l'arçon +de leur selle, formaient le signe distinctif de leur grade.</p> + +<p>Le pendja-baschi avait dû faire reposer ses hommes, fatigués d'une +longue étape. Tout en causant, le second officier et lui, fumant le +«beng», feuille de chanvre qui forme la base du «haschisch» dont les +Asiatiques font un si grand usage, allaient et venaient dans le bois, de +sorte que Michel Strogoff, sans être vu, put saisir et comprendre leur +conversation, car ils s'exprimaient en langue tartare.</p> + +<p>Dès les premiers mots de cette conversation, l'attention de Michel +Strogoff fut singulièrement surexcitée. En effet, c'était de lui qu'il +s'agissait.</p> + +<p>«Ce courrier ne saurait avoir une telle avance sur nous, dit le +pendja-baschi, et, d'autre part, il est absolument impossible qu'il ait +suivi d'autre route que celle de la Baraba.</p> + +<p>—Qui sait s'il a quitté Omsk? répondit le deh-baschi. Peut-être est-il +encore caché dans quelque maison de la ville?</p> + +<p>—Ce serait à souhaiter, vraiment! Le colonel Ogareff n'aurait plus à +craindre que les dépêches dont ce courrier est évidemment porteur +n'arrivassent à destination!</p> + +<p>—On dit que c'est un homme du pays, un Sibérien, reprit le deh-baschi. +Comme tel, il doit connaître la contrée, et il est possible qu'il ait +quitté la route d'Irkoutsk, sauf à la rejoindre plus tard!</p> + +<p>—Mais alors nous serions en avance sur lui, répondit le pendja-baschi, +car nous avons quitté Omsk moins d'une heure après son départ, et nous +avons suivi le chemin le plus court de toute la vitesse de nos chevaux. +Donc, ou il est resté à Omsk, ou nous arriverons avant lui à Tomsk, de +manière à lui couper la retraite, et, dans les deux cas, il n'atteindra +pas Irkoutsk.</p> + +<p>—Une rude femme, cette vieille Sibérienne, qui est évidemment sa mère!» +dit le deh-baschi.</p> + +<p>A cette phrase, le cœur de Michel Strogoff battit à se briser.</p> + +<p>«Oui, répondit le pendja-baschi, elle a bien soutenu que ce prétendu +marchand n'était pas son fils, mais il était trop tard. Le colonel +Ogareff ne s'y est pas laissé prendre, et, comme il l'a dit, il saura +bien faire parler la vieille sorcière, quand le moment en sera venu.»</p> + +<p>Autant de mots, autant de coups de poignard pour Michel Strogoff! Il +était reconnu pour être un courrier du czar! Un détachement de +cavaliers, lancé à sa poursuite, ne pouvait manquer de lui couper la +route! Et, suprême douleur! sa mère était entre les mains des Tartares, +et le cruel Ogareff se faisait fort de la faire parler lorsqu'il le +voudrait!</p> + +<p>Michel Strogoff savait bien que l'énergique Sibérienne ne parlerait pas, +et qu'il lui en coûterait la vie!...</p> + +<p>Michel Strogoff ne croyait pas pouvoir haïr Ivan Ogareff plus qu'il ne +l'avait haï jusqu'à ce moment, et, cependant, un flot de haine nouvelle +monta jusqu'à son cœur. L'infâme qui trahissait son pays menaçait +maintenant de torturer sa mère!</p> + +<p>La conversation continua entre les deux officiers, et Michel Strogoff +crut comprendre qu'aux environs de Kolyvan un engagement était imminent +entre les troupes moscovites venant du nord et les troupes tartares. Un +petit corps russe de deux mille hommes, signalé sur le cours inférieur +de l'Obi, venait à marche forcée vers Tomsk. Si cela était, ce corps, +qui allait se trouver aux prises avec le gros des troupes de +Féofar-Khan, serait inévitablement anéanti, et la route d'Irkoutsk +appartiendrait tout entière aux envahisseurs.</p> + +<p>Quant à lui-même, Michel Strogoff apprit, par quelques mots du +pendja-baschi, que sa tête était mise à prix, et qu'ordre était donné de +le prendre mort ou vif.</p> + +<p>Donc, il y avait nécessité immédiate de devancer les cavaliers usbecks +sur la route d'Irkoutsk et de mettre l'Obi entre eux et lui. Mais, pour +cela, il fallait fuir avant que le bivouac fût levé.</p> + +<p>Cette résolution prise, Michel Strogoff se prépara à l'exécuter.</p> + +<p>En effet, la halte ne pouvait se prolonger, et le pendja-baschi ne +comptait pas donner à ses hommes plus d'une heure de repos, bien que +leurs chevaux n'eussent pu être échangés contre des chevaux frais depuis +Omsk, et qu'ils dussent être fatigués dans la même mesure et pour les +mêmes raisons que celui de Michel Strogoff.</p> + +<p>Il n'y avait donc pas un instant à perdre. Il était une heure du matin. +Il fallait profiter de l'obscurité que l'aube allait chasser bientôt, +pour quitter le petit bois et se jeter sur la route; mais, bien que la +nuit dût la favoriser, le succès d'une telle fuite paraissait presque +impossible.</p> + +<p>Michel Strogoff, ne voulant rien donner au hasard, prit le temps de +réfléchir et pesa attentivement les chances pour et contre, afin de +mettre les meilleures dans son jeu.</p> + +<p>De la disposition des lieux, il résultait ceci: c'est qu'il ne pourrait +s'échapper par l'arrière-plan du taillis, fermé par un arc de mélèzes +dont la grande route traçait la corde. Le cours d'eau qui bordait cet +arc était non-seulement profond, mais assez large et très-boueux. De +grands ajoncs en rendaient le passage absolument impraticable. Sous +cette eau trouble, on sentait une fondrière vaseuse, sur laquelle le +pied ne pouvait prendre un point d'appui. En outre, au delà du cours +d'eau, le sol, coupé de buissons, ne se fût prêté que très-difficilement +aux manœuvres d'une fuite rapide. L'alerte une fois donnée, Michel +Strogoff, poursuivi à outrance et bientôt cerné, devait immanquablement +tomber aux mains des cavaliers tartares.</p> + +<p>Il n'y avait donc qu'une seule voie praticable, une seule, la grande +route. Chercher à l'atteindre en contournant la lisière du bois, et, +sans éveiller l'attention, franchir un quart de verste avant d'avoir été +aperçu, demander à son cheval ce qui lui restait d'énergie et de +vigueur, dût-il tomber mort en arrivant aux rives de l'Obi, puis, soit +par un bac, soit à la nage, si tout autre moyen de transport manquait, +traverser cet important fleuve, voilà ce que devait tenter Michel +Strogoff.</p> + +<p>Son énergie, son courage s'étaient décuplés en face du danger. Il y +allait de sa vie, de sa mission, de l'honneur de son pays, peut-être du +salut de sa mère. Il ne pouvait hésiter et se mit à l'œuvre.</p> + +<p>Il n'y avait plus un seul instant à perdre. Déjà un certain mouvement se +produisait parmi les hommes du détachement. Quelques cavaliers allaient +et venaient sur le talus de la route, devant la lisière du bois. Les +autres étaient encore couchés au pied des arbres, mais leurs chevaux se +rassemblaient peu à peu vers la partie centrale du taillis.</p> + +<p>Michel Strogoff eut d'abord la pensée de s'emparer de l'un de ces +chevaux, mais il se dit avec raison qu'ils devaient être aussi fatigués +que le sien. Mieux valait donc se confier à celui dont il était sûr, et +qui lui avait rendu tant de bons services. Cette courageuse bête, cachée +par un haut buisson de bruyères, avait échappé aux regards des Usbecks. +Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'étaient pas enfoncés jusqu'à l'extrême limite +du bois.</p> + +<p>Michel Strogoff, en rampant sous l'herbe, s'approcha de son cheval, qui +était couché sur le sol. Il le flatta de la main, il lui parla +doucement, il parvint à le faire lever sans bruit.</p> + +<p>En ce moment,—circonstance favorable,—les torches, entièrement +consumées, étaient éteintes, et l'obscurité restait encore assez +profonde, au moins sous le couvert des mélèzes.</p> + +<p>Michel Strogoff, après avoir remis le mors, assuré la sangle de la +selle, éprouvé la courroie des étriers, commença à tirer doucement son +cheval par la bride. Du reste, l'intelligent animal, comme s'il eût +compris ce que l'on voulait de lui, suivit docilement son maître, sans +faire entendre le plus léger hennissement.</p> + +<p>Toutefois, quelques chevaux usbecks dressèrent la tête et se dirigèrent +peu à peu vers la lisière du taillis.</p> + +<p>Michel Strogoff tenait de la main droite son revolver, prêt à casser la +tête au premier cavalier tartare qui s'approcherait. Mais, +très-heureusement, l'éveil ne fut pas donné, et il put atteindre l'angle +que le bois faisait à droite en rejoignant la route.</p> + +<p>L'intention de Michel Strogoff, pour éviter d'être vu, était de ne se +mettre en selle que le plus tard possible, et seulement après avoir +dépassé un tournant qui se trouvait à deux cents pas du taillis.</p> + +<p>Malheureusement, au moment où Michel Strogoff allait franchir la lisière +du taillis, le cheval d'un Usbeck, le flairant, hennit et s'élança sur +la route.</p> + +<p>Son maître courut à lui pour le ramener, mais, apercevant une silhouette +qui se détachait confusément aux premières lueurs de l'aube: «Alerte!» +cria-t-il.</p> + +<p>A ce cri, tous les hommes du bivouac se relevèrent et se précipitèrent +sur la route.</p> + +<p>Michel Strogoff n'avait plus qu'à enfourcher son cheval et à l'enlever +au galop.</p> + +<p>Les deux officiers du détachement s'étaient portés en avant et +excitaient leurs hommes.</p> + +<p>Mais déjà Michel Strogoff s'était mis en selle.</p> + +<p>En ce moment, une détonation éclata, et il sentit une balle qui +traversait sa pelisse.</p> + +<p>Sans tourner la tête, sans répondre, il piqua des deux, et, franchissant +la lisière du taillis par un bond formidable, il s'élança bride abattue +dans la direction de l'Obi.</p> + +<p>Les chevaux usbecks étant déharnachés, il allait donc pouvoir prendre +une certaine avance sur les cavaliers du détachement; mais ceux-ci ne +pouvaient tarder à se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de deux +minutes après qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de +plusieurs chevaux qui, peu à peu, gagnaient sur lui.</p> + +<p>Le jour commençait à se faire alors, et les objets devenaient visibles +dans un plus large rayon.</p> + +<p>Michel Strogoff, tournant la tête, aperçut un cavalier qui l'approchait +rapidement.</p> + +<p>C'était le deh-baschi. Cet officier, supérieurement monté, tenait la +tête du détachement et menaçait d'atteindre le fugitif.</p> + +<p>Sans s'arrêter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et, d'une +main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier usbeck, +atteint en pleine poitrine, roula sur le sol.</p> + +<p>Mais les autres cavaliers le suivaient de près, et, sans s'attarder près +du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vociférations, enfonçant +l'éperon dans le flanc de leurs chevaux, ils diminuèrent peu à peu la +distance qui les séparait de Michel Strogoff.</p> + +<p>Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de +portée des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval +faiblissait, et, à chaque instant, il craignait que, buttant contre +quelque, obstacle, il ne tombât pour ne plus se relever.</p> + +<p>Le jour était assez clair alors, bien que le soleil ne se fût pas encore +montré au-dessus de l'horizon.</p> + +<p>A deux verstes au plus se développait une ligne pâle que bordaient +quelques arbres assez espacés.</p> + +<p>C'était l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du +sol, et dont la vallée n'était que la steppe elle-même.</p> + +<p>Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirés sur Michel Strogoff, +mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut décharger son +revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop près. Chaque +fois, un Usbeck roula à terre, au milieu des cris de rage de ses +compagnons.</p> + +<p>Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au désavantage de Michel +Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il parvint à +l'enlever jusqu'à la berge du fleuve.</p> + +<p>Le détachement usbeck, à ce moment, n'était plus qu'à cinquante pas en +arrière de lui.</p> + +<p>Sur l'Obi, absolument désert, pas de bac, pas un bateau qui pût servir à +passer le fleuve.</p> + +<p>«Courage, mon brave cheval! s'écria Michel Strogoff. Allons! Un dernier +effort!»</p> + +<p>Et il se précipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une +demi-verste de largeur.</p> + +<p>Le courant, très-vif, était extrêmement difficile à remonter. Le cheval +de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point d'appui, +c'était à la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme celles d'un +torrent. Les braver, c'était, pour Michel Strogoff, faire un miracle de +courage.</p> + +<p>Les cavaliers s'étaient arrêtés sur la berge du fleuve, et ils +hésitaient à s'y précipiter.</p> + +<p>Mais, à ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec +soin le fugitif, qui se trouvait déjà au milieu du courant. Le coup +partit, et le cheval de Michel Strogoff, frappé au flanc, s'engloutit +sous son maître.</p> + +<p>Celui-ci se débarrassa vivement de ses étriers, au moment où l'animal +disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant à propos au +milieu d'une grêle de balles, il parvint à atteindre la rive droite du +fleuve et disparut dans les roseaux qui hérissaient la berge de l'Obi.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVII-a" id="CHAPITRE_XVII-a"></a>CHAPITRE XVII<br /><br /> +<small>VERSETS ET CHANSONS.</small></h2> + +<p>Michel Strogoff était relativement en sûreté. Toutefois, sa situation +restait encore terrible.</p> + +<p>Maintenant que le fidèle animal, qui l'avait si courageusement servi, +venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui, +pourrait-il continuer son voyage?</p> + +<p>Il était à pied, sans vivres, dans un pays ruiné par l'invasion, battu +par les éclaireurs de l'émir, et il se trouvait encore à une distance +considérable du but qu'il fallait atteindre.</p> + +<p>«Par le ciel, j'arriverai! s'écria-t-il, répondant ainsi à toutes les +raisons de défaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir. +Dieu protège la sainte Russie!»</p> + +<p>Michel Strogoff était alors hors de portée des cavaliers usbecks. +Ceux-ci n'avaient point osé le poursuivre à travers le fleuve, et, +d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'était noyé, car, après sa +disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive +droite de l'Obi.</p> + +<p>Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la +berge, avait gagné une partie plus élevée de la rive, non sans peine, +cependant, car un épais limon, déposé à l'époque du débordement des +eaux, la rendait peu praticable.</p> + +<p>Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrêta ce qu'il +convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'était éviter Tomsk, +occupée par les troupes tartares. Néanmoins, il lui fallait gagner +quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, où il pût se +procurer un cheval. Ce cheval trouvé, il se jetterait en dehors des +chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux environs +de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se hâtait, il espérait +trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au sud-est les +provinces du lac Baïkal.</p> + +<p>Tout d'abord, Michel Strogoff commença par s'orienter.</p> + +<p>A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite ville, +pittoresquement étagée, s'élevait sur une légère intumescence du sol. +Quelques églises, à coupoles byzantines, coloriées de vert et d'or, se +profilaient sur le fond gris du ciel.</p> + +<p>C'était Kolyvan, où les fonctionnaires et les employés du Kumsk et +autres villes vont se réfugier pendant l'été pour fuir le climat malsain +de la Baraba. Kolyvan, d'après les nouvelles que le courrier du czar +avait apprises, ne devait pas être encore aux mains des envahisseurs. +Les troupes tartares, scindées en deux colonnes, s'étaient portées à +gauche sur Omsk, à droite sur Tomsk, négligeant le pays intermédiaire.</p> + +<p>Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de +gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la rive +gauche de l'Obi, y fussent arrivés. Là, dût-il en payer dix fois la +valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la route +d'Irkoutsk à travers la steppe méridionale.</p> + +<p>Il était trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement +calmes alors, semblaient être absolument abandonnés. Évidemment, la +population des campagnes, fuyant l'invasion, à laquelle elle ne pouvait +résister, s'était portée au nord dans les provinces de l'Yeniseisk.</p> + +<p>Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan, lorsque +des détonations lointaines arrivèrent jusqu'à lui.</p> + +<p>Il s'arrêta et distingua nettement de sourds roulements qui ébranlaient +les couches d'air, et, au-dessus, une crépitation plus sèche dont la +nature ne pouvait le tromper.</p> + +<p>«C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe +est-il donc aux prises avec l'armée tartare! Ah! fasse le ciel que +j'arrive avant eux à Kolyvan!»</p> + +<p>Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientôt, les détonations +s'accentuèrent peu à peu, et, en arrière, sur la gauche de Kolyvan, des +vapeurs se condensèrent au-dessus de l'horizon,—non pas des nuages de +fumée, mais de ces grosses volutes blanchâtres, très-nettement +profilées, que produisent les décharges d'artillerie.</p> + +<p>Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'étaient arrêtés pour +attendre le résultat de la bataille.</p> + +<p>De ce côté, Michel Strogoff n'avait plus rien à craindre. Aussi +hâta-t-il sa marche vers la ville.</p> + +<p>Cependant, les détonations redoublaient et se rapprochaient +sensiblement. Ce n'était plus un roulement confus, mais une suite de +coups de canon distincts. En même temps, la fumée, ramenée par le vent, +s'élevait dans l'air, et il fut même évident que les combattants +gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait être évidemment attaquée par +sa partie septentrionale. Mais les Russes la défendaient-ils contre les +troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les soldats de +Féofar-Khan? c'est ce qu'il était impossible de savoir. De là, grand +embarras pour Michel Strogoff.</p> + +<p>Il n'était plus qu'à une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de +feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une église +s'écroula au milieu de torrents de poussière et de flammes.</p> + +<p>La lutte était-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser, +et, dans ce cas, il était évident que Russes et Tartares se battaient +dans les rues de la ville. Était-ce donc le moment d'y chercher refuge? +Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y être pris, et réussirait-il à +s'échapper de Kolyvan, comme il s'était échappé d'Omsk?</p> + +<p>Toutes ces éventualités se présentèrent à son esprit. Il hésita, il +s'arrêta un instant. Ne valait-il pas mieux, même à pied, gagner au sud +et à l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et là se +procurer à tout prix un cheval?</p> + +<p>C'était le seul parti à prendre, et aussitôt, abandonnant les rives de +l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan.</p> + +<p>En ce moment, les détonations étaient extrêmement violentes. Bientôt des +flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dévorait tout +un quartier de Kolyvan.</p> + +<p>Michel Strogoff courait à travers la steppe, cherchant à gagner le +couvert de quelques arbres, disséminés ça et la, lorsqu'un détachement +de cavalerie tartare apparut sur la droite.</p> + +<p>Michel Strogoff ne pouvait évidemment plus continuer à fuir dans cette +direction. Les cavaliers s'avançaient rapidement vers la ville, et il +lui eût été difficile de leur échapper.</p> + +<p>Soudain, à l'angle d'un épais bouquet d'arbres, il vit une maison isolée +qu'il lui était possible d'atteindre avant d'avoir été aperçu.</p> + +<p>Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire +ses forces, car il était épuisé de fatigue et de faim, Michel Strogoff +n'avait pas autre chose à faire.</p> + +<p>Il se précipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au +plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison était un poste +télégraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et est, +et un troisième fil était tendu vers Kolyvan.</p> + +<p>Que cette station fût abandonnée dans les circonstances actuelles, on +devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait +s'y réfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de +nouveau à travers la steppe, que battaient les éclaireurs tartares.</p> + +<p>Michel Strogoff s'élança aussitôt vers la porte de la maison et la +repoussa violemment.</p> + +<p>Une seule personne se trouvait dans la salle où se faisaient les +transmissions télégraphiques.</p> + +<p>C'était un employé, calme, flegmatique, indifférent à ce qui se passait +au dehors. Fidèle à son poste, il attendait derrière son guichet que le +public vint réclamer ses services.</p> + +<p>Michel Strogoff courut à lui, et d'une voix brisée par la fatigue:</p> + +<p>«Que savez-vous? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Rien, répondit l'employé en souriant.</p> + +<p>—Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?</p> + +<p>—On le dit.</p> + +<p>—Mais quels sont les vainqueurs?</p> + +<p>—Je l'ignore.»</p> + +<p>Tant de placidité au milieu de ces terribles conjonctures, tant +d'indifférence même étaient à peine croyables.</p> + +<p>«Et le fil n'est pas coupé? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Il est coupé entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore +entre Kolyvan et la frontière russe.</p> + +<p>—Pour le gouvernement?</p> + +<p>—Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public, +lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.—Quand vous voudrez, +monsieur?»</p> + +<p>Michel Strogoff allait répondre à cet étrange employé qu'il n'avait +aucune dépêche à expédier, qu'il ne réclamait qu'un peu de pain et +d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.</p> + +<p>Michel Strogoff, croyant que le poste était envahi par les Tartares, +s'apprêtait à sauter par la fenêtre, quand il reconnut que deux hommes +seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien moins +que la mine de soldats tartares.</p> + +<p>L'un d'eux tenait à la main une dépêche écrite au crayon, et, devançant +l'autre, il se précipita au guichet de l'impassible employé.</p> + +<p>Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un étonnement que +chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait guère et +qu'il ne croyait plus jamais revoir.</p> + +<p>C'étaient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus +compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils +opéraient sur le champ de bataille.</p> + +<p>Ils avaient quitté Ichim quelques heures seulement après le départ de +Michel Strogoff, et, s'ils étaient arrivés avant lui à Kolyvan, en +suivant la même route, s'ils l'avaient même dépassé, c'est que Michel +Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.</p> + +<p>Et maintenant, après avoir assisté tous deux à l'engagement des Russes +et des Tartares devant la ville, après avoir quitté Kolyvan au moment où +la lutte se livrait dans ses rues, ils étaient accourus à la station +télégraphique, afin de lancer à l'Europe leurs dépêches rivales et de +s'enlever l'un à l'autre la primeur des événements.</p> + +<p>Michel Strogoff s'était mis à l'écart, dans l'ombre, et, sans être vu, +il pouvait tout voir et tout entendre, il allait évidemment apprendre +des nouvelles intéressantes pour lui et savoir s'il devait ou non entrer +dans Kolyvan.</p> + +<p>Harry Blount, plus pressé que son collègue, avait pris possession du +guichet, et il tendait sa dépêche, pendant qu'Alcide Jolivet, +contrairement à ses habitudes, piétinait d'impatience.</p> + +<p>«C'est dix kopeks par mot,» dit l'employé en prenant la dépêche.</p> + +<p>Harry Blount déposa sur la tablette une pile de roubles, que son +confrère regarda avec une certaine stupéfaction.</p> + +<p>«Bien,» dit l'employé.</p> + +<p>Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commença à télégraphier +la dépêche suivante:</p> + +<p><i>«Daily Telegraph, Londres. «De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 +août. «Engagement des troupes russes et tartares...»</i></p> + +<p>Cette lecture étant faite à haute voix, Michel Strogoff entendait tout +ce que le correspondant anglais adressait à son journal.</p> + +<p><i>«Troupes russes repoussées avec grandes pertes, Tartares entrés dans +Kolyvan ce jour même...»</i></p> + +<p>Ces mots terminaient la dépêche.</p> + +<p>«À mon tour maintenant,» s'écria Alcide Jolivet, qui voulut passer la +dépêche adressée à sa cousine du faubourg Montmartre.</p> + +<p>Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne +comptait pas abandonner le guichet, afin d'être toujours à même de +transmettre les nouvelles, au fur et à mesure qu'elles se produiraient. +Aussi ne fit-il point place à son confrère.</p> + +<p>«Mais vous avez fini!... s'écria Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Je n'ai pas fini,» répondit simplement Harry Blount.</p> + +<p>Et il continua à écrire une suite de mots qu'il passa ensuite à +l'employé, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:</p> + +<p><i>«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre!...»</i></p> + +<p>C'étaient les versets de la Bible qu'Harry Blount télégraphiait, pour +employer le temps et ne pas céder sa place à son rival. Il en coûterait +peut-être quelques milliers de roubles à son journal, mais son journal +serait le premier informé. La France attendrait!</p> + +<p>On conçoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre circonstance, +eût trouvé que c'était de bonne guerre. Il voulut même obliger l'employé +à recevoir sa dépêche, de préférence à celle de son confrère.</p> + +<p>«C'est le droit de monsieur,» répondit tranquillement l'employé, en +montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.</p> + +<p>Et il continua de transmettre fidèlement au <i>Daily-Telegraph</i> le premier +verset du livre saint.</p> + +<p>Pendant qu'il opérait, Harry Blount alla tranquillement à la fenêtre, +et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs de +Kolyvan, afin de compléter ses informations.</p> + +<p>Quelques instants après, il reprit sa place au guichet et ajouta à son +télégramme:</p> + +<p><i>«Deux églises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la droite. +La terre était informe et toute nue; les ténèbres couvraient la face de +l'abîme....»</i></p> + +<p>Alcide Jolivet eut tout simplement une envie féroce d'étrangler +l'honorable correspondant du <i>Daily-Telegraph.</i></p> + +<p>Il interpella encore une fois l'employé, qui, toujours impassible, lui +répondit simplement:</p> + +<p>«C'est son droit, monsieur, c'est son droit... à dix kopeks par mot.»</p> + +<p>Et il télégraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:</p> + +<p><i>«Des fuyards russes s'échappent de la ville. Or, Dieu dit que la +lumière soit faite, et la lumière fut faite!...»</i></p> + +<p>Alcide Jolivet enrageait littéralement.</p> + +<p>Cependant, Harry Blount était retourné près de la fenêtre, mais, cette +fois, distrait sans doute par l'intérêt du spectacle qu'il avait sous +les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi, +lorsque l'employé eut fini de télégraphier le troisième verset de la +Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet, +et, ainsi qu'avait fait son confrère, après avoir déposé tout doucement +une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa dépêche, +que l'employé lut à haute voix:</p> + +<p><i>«Madeleine Jolivet, «10, Faubourg-Montmartre (Paris). «De Kolyvan, +gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 août. «Les fuyards s'échappent de la +ville. Russes battus. Poursuite acharnée de la cavalerie tartare....»</i></p> + +<p>Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui complétait +son télégramme en chantonnant d'une voix moqueuse:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il est un petit homme,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout habillé de gris,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans Paris!...</span></td></tr> +</table> + +<p>Trouvant inconvenant de mêler, comme l'avait osé faire son confrère, le +sacré au profane, Alcide Jolivet répondait par un joyeux refrain de +Béranger aux versets de la Bible.</p> + +<p>«Aoh! fit Harry Blount.</p> + +<p>—C'est comme cela,» répondit Alcide Jolivet.</p> + +<p>Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se +rapprochait, et les détonations éclataient avec une violence extrême.</p> + +<p>En ce moment, une commotion ébranla le poste télégraphique.</p> + +<p>Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussière +emplissait la salle des transmissions.</p> + +<p>Alcide Jolivet finissait alors d'écrire ces vers:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Joufflu comme une pomme,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui, sans un sou comptant...</span></td></tr> +</table> + +<p class="nind">mais, s'arrêter, se précipiter sur l'obus, le prendre à deux mains avant +qu'il eût éclaté, le jeter par la fenêtre et revenir au guichet, ce fut +pour lui l'affaire d'un instant.</p> + +<p>Cinq secondes plus tard, l'obus éclatait au dehors.</p> + +<p>Mais, continuant à libeller son télégramme avec le plus beau sang-froid +du monde, Alcide Jolivet écrivit:</p> + +<p><i>«Obus de six a fait sauter la muraille du poste télégraphique. En +attendons quelques autres du même calibre....»</i></p> + +<p>Pour Michel Strogoff, il n'était pas douteux que les Russes ne fussent +repoussés de Kolyvan. Sa dernière ressource était donc de se jeter à +travers la steppe méridionale.</p> + +<p>Mais alors une fusillade terrible éclata près du poste télégraphique, et +une grêle de balles fit sauter les vitres de la fenêtre.</p> + +<p>Harry Blount, frappé à l'épaule, tomba à terre.</p> + +<p>Alcide Jolivet allait, à ce moment même, transmettre ce supplément de +dépêche:</p> + +<p><i>«Harry Blount, correspondant du </i>Daily Telegraph<i>, tombe à mon côté, +frappé d'un éclat de muraille....»</i> quand l'impassible employé lui dit +avec son calme inaltérable:</p> + +<p>«Monsieur, le fil est brisé.»</p> + +<p>Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il +brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte que +Michel Strogoff n'avait pas aperçue.</p> + +<p>Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel +Strogoff, ni les journalistes ne purent opérer leur retraite.</p> + +<p>Alcide Jolivet, sa dépêche inutile à la main, s'était précipité vers +Harry Blount, étendu sur le sol, et, en brave cœur qu'il était, il +l'avait chargé sur ses épaules dans l'intention de fuir avec lui.... Il +était trop tard!</p> + +<p>Tous deux étaient prisonniers, et, en même temps qu'eux, Michel +Strogoff, surpris à l'improviste au moment où il allait s'élancer par la +fenêtre, tombait entre les mains des Tartares!</p> + +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h2><a name="CHAPITRE_I-b" id="CHAPITRE_I-b"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br /> +<small>UN CAMP TARTARE.</small></h2> + +<p>A une journée de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg +de Diachinsk, s'étend une vaste plaine que dominent quelques grands +arbres, principalement des pins et des cèdres.</p> + +<p>Cette portion de la steppe est ordinairement occupée, pendant la saison +chaude, par des Sibériens pasteurs, et elle suffit à la nourriture de +leurs nombreux troupeaux. Mais, à cette époque, on y eût vainement +cherché un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette plaine fût +déserte. Elle présentait, au contraire, une extraordinaire animation.</p> + +<p>Là, en effet, se dressaient les tentes tartares, là campait Féofar-Khan, +le farouche émir de Boukhara, et c'est là que le lendemain, 7 août, +furent amenés les prisonniers faits à Kolyvan, après l'anéantissement du +petit corps russe. De ces deux mille hommes, qui s'étaient engagés entre +les deux colonnes ennemies, appuyées à la fois sur Omsk et sur Tomsk, il +ne restait plus que quelques centaines de soldats. Les événements +tournaient donc mal, et le gouvernement impérial semblait être compromis +au delà des frontières de l'Oural,—au moins momentanément, car les +Russes ne pouvaient manquer de repousser tôt ou tard ces hordes +d'envahisseurs. Mais enfin l'invasion avait atteint le centre de la +Sibérie, et elle allait, à travers le pays soulevé, se propager soit sur +les provinces de l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk +était maintenant coupée de toute communication avec l'Europe. Si les +troupes de l'Amour et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas à temps +pour l'occuper, cette capitale de la Russie asiatique, réduite à des +forces insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant +qu'elle eût pu être reprise, le grand-duc, frère de l'empereur, aurait +été livré à la vengeance d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>Que devenait Michel Strogoff? Fléchissait-il enfin sous le poids de tant +d'épreuves? Se regardait-il comme vaincu par cette série de mauvaises +chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours été en empirant? +Considérait-il la partie comme perdue, sa mission manquée, son mandat +impossible à accomplir?</p> + +<p>Michel Strogoff était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où +ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas même été blessé, la +lettre impériale était toujours sur lui, son incognito avait été +respecté. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les +Tartares entraînaient comme un vil bétail; mais, en se rapprochant de +Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devançait toujours +Ivan Ogareff.</p> + +<p>«J'arriverai!» se répétait-il.</p> + +<p>Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette +pensée unique: redevenir libre! Comment échapperait-il aux soldats de +l'émir? Le moment venu, il verrait.</p> + +<p>Le camp de Féofar présentait un spectacle superbe. De nombreuses tentes, +faites de peaux, de feutre ou d'étoffes de soie, chatoyaient aux rayons +du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur pointe conique, se +balançaient au milieu de fanions, de guidons et d'étendards +multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient aux seides et +aux khodjas, qui sont les premiers personnages du khanat. Un pavillon +spécial, orné d'une queue de cheval, dont la hampe s'élançait d'une +gerbe de bâtons rouges et blancs, artistement entrelacés, indiquait le +haut rang de ces chefs tartares. Puis, à l'infini s'élevaient dans la +plaine quelques milliers de ces tentes turcomanes que l'on appelle +«karaoy» et qui avaient été transportées à dos de chameaux.</p> + +<p>Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant fantassins +que cavaliers, rassemblés sous le nom d'alamanes. Parmi eux, et comme +types principaux du Turkestan, on remarquait tout d'abord ces Tadjiks +aux traits réguliers, à la peau blanche, à la taille élevée, aux yeux et +aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l'armée tartare, et dont les +khanats de Khokhand et de Koundouze avaient fourni un contingent presque +égal à celui de Boukhara. Puis, à ces Tadjiks se mêlaient d'autres +échantillons de ces races diverses qui résident au Turkestan ou dont le +pays originaire y confine. C'étaient des Usbecks, petits de taille, roux +de barbe, semblables à ceux qui s'étaient jetés à la poursuite de Michel +Strogoff. C'étaient des Kirghis, au visage plat comme celui des +Kalmouks, revêtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc +et les flèches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le +fusil à mèche et le «tschakane», petite hache à manche court qui ne fait +que des blessures mortelles. C'étaient des Mongols, taille moyenne, +cheveux noirs et réunis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure +ronde, teint basané, yeux enfoncés et vifs, barbe rare, habillés de +robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cerclés de ceinturons de +cuir à boucles d'argent, chaussés de bottes à soutaches voyantes, et +coiffés de bonnets de soie bordés de fourrure avec trois rubans qui +voltigeaient en arrière. Enfin on y voyait aussi des Afghans, à peau +bistrée, des Arabes, ayant le type primitif des belles races sémitiques, +et des Turcomans, avec ces yeux bridés auxquels semble manquer la +paupière,—tous enrôlés sous le drapeau de l'émir, drapeau des +incendiaires et des dévastateurs.</p> + +<p>Auprès de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de +soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des +officiers de même origine, et ce n'étaient certainement pas les moins +estimés de l'armée de Féofar-Khan.</p> + +<p>Que l'on ajoute à cette nomenclature des Juifs servant comme +domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tête coiffée, au lieu du +turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap +sombre; que l'on mêle à ces groupes des centaines de «kalenders», sortes +de religieux mendiants aux vêtements en lambeaux que recouvre une peau +de léopard, et on aura une idée a peu près complète de ces énormes +agglomérations de tribus diverses, comprises sous la dénomination +générale d'armées tartares.</p> + +<p>Cinquante mille de ces soldats étaient montés, et les chevaux n'étaient +pas moins variés que les hommes. Parmi ces animaux, attachés par dix a +deux cordes fixées parallèlement l'une à l'autre, la queue nouée, la +croupe recouverte d'un réseau de soie noire, on distinguait les +turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles +d'encolure; les usbecks, qui sont des bêtes de fond; les khokhandiens, +qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de +cuisine; les kirghis, à robe claire, venus des bords du fleuve Emba, où +on les prend avec l'«arcane», ce lasso des Tartares, et bien d'autres +produits de races croisées, qui sont de qualité inférieure.</p> + +<p>Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C'étaient des chameaux de +petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur +retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le +dromadaire; des «nars» à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils +se roulent en boucles; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair, +très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.</p> + +<p>Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense +agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges +bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée +des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour +lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de +sa palette.</p> + +<p>Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de +Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au +champ, les trompettes sonnèrent. A ces bruits déjà formidables se +mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des +canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'émir.</p> + +<p>L'installation de Féofar était purement militaire. Ce qu'on pourrait +appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à +Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.</p> + +<p>Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l'émir, jusqu'au +moment où il l'échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie +orientale.</p> + +<p>La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans +d'une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines +d'or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des +éventails, elle occupait le centre d'une vaste clairière, fermée par un +rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette +tente, sur une table laquée et incrustée de pierres précieuses, +s'ouvrait le livre sacré du Koran, dont les pages étaient de minces +feuilles d'or, finement gravées. Au-dessus, battait le pavillon tartare, +écartelé des armes de l'émir.</p> + +<p>Autour de la clairière, s'élevaient en demi-cercle les tentes des grands +fonctionnaires de Boukhara. Là résidaient le chef d'écurie, qui a le +droit de suivre à cheval l'émir jusque dans la cour de son palais, le +grand fauconnier, le «housch-bégui», porteur du sceau royal, le +«toptschi-baschi», grand maître de l'artillerie, le «khodja», chef du +conseil qui reçoit le baiser du prince et peut se présenter devant lui +ceinture dénouée, le «scheikh-oul-islam», chef des ulémas, représentant +des prêtres, le «cazi-askev», qui, en l'absence de l'émir, juge toutes +contestations soulevées entre militaires, et enfin le chef des +astrologues, dont la grande affaire est de consulter les étoiles, toutes +les fois que le khan songe à se déplacer.</p> + +<p>L'émir, au moment où les prisonniers furent amenés au camp, était dans +sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste, +un mot de lui n'auraient pu être que le signal de quelque sanglante +exécution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en +partie la majesté des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et +surtout on le craint.</p> + +<p>Quant aux prisonniers, ils allaient être parqués dans quelque enclos, +où, maltraités, a peine nourris, exposés a toutes les intempéries du +climat, ils attendraient le bon plaisir de Féofar.</p> + +<p>De tous, le plus docile, sinon le plus patient, était certainement +Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait là où il +voulait aller, et dans des conditions de sécurité que, libre, il n'eût +pu trouver sur cette route de Kolyvan à Tomsk. S'échapper avant d'être +arrivé dans cette ville, c'était s'exposer à retomber entre les mains +des éclaireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale, +occupée alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas située au +delà du quatre-vingt-deuxième méridien qui traverse Tomsk. Donc, ce +méridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait en dehors +des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yeniseï sans danger, et +gagner Krasnoiarsk, avant que Féofar-Khan eût envahi la province.</p> + +<p>«Une fois à Tomsk, se répétait-il pour réprimer quelques mouvements +d'impatience dont il n'était pas toujours maître, en quelques minutes, +je serai au delà des avant-postes, et douze heures gagnées sur Féofar, +douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a Irkoutsk!</p> + +<p>Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'était et +ce devait être la présence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le +danger d'être reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que c'était +ce traître sur lequel il lui importait surtout de prendre l'avance. Il +comprenait aussi que la réunion des troupes d'Ivan Ogareff à celles de +Féofar porterait au complet l'effectif de l'armée envahissante, et que, +la jonction opérée, cette armée marcherait en masse sur la capitale de +la Sibérie orientale. Aussi, toutes ses appréhensions venaient-elles de +ce côté, et, à chaque instant, écoutait-il si quelque fanfare +n'annonçait pas l'arrivée du lieutenant de l'émir.</p> + +<p>À cette pensée se joignait le souvenir de sa mère, celui de Nadia, l'une +retenue à Omsk, l'autre enlevée sur les barques de l'Irtyche et sans +doute captive comme l'était Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien pour +elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait résoudre, +son cœur se serrait affreusement.</p> + +<p>En même temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry +Blount et Alcide Jolivet avaient été conduits au camp tartare. Leur +ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste télégraphique, savait +qu'ils étaient parqués comme lui dans cet enclos que surveillaient de +nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherché à se rapprocher +d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu'ils pouvaient +penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim. D'ailleurs, il voulait +être seul pour agir seul, le cas échéant. Il s'était donc tenu a +l'écart.</p> + +<p>Alcide Jolivet, depuis le moment où son confrère était tombé près de +lui, ne lui avait pas ménagé ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au +camp, c'est-à-dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount, +appuyé au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers. +Sa qualité de sujet anglais, il voulut d'abord la faire valoir, mais +elle ne le servit en aucune façon vis-à-vis de barbares qui ne +répondaient qu'à coups de lance ou de sabre. Le correspondant du +<i>Daily-Telegraph</i> dut donc subir le sort commun, quitte à réclamer plus +tard et à obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce trajet +n'en fut pas moins très-pénible pour lui, car sa blessure le faisait +souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-être n'eût-il pu +atteindre le camp.</p> + +<p>Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais, avait +physiquement et moralement réconforté son confrère par tous les moyens +en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit définitivement +enfermé dans l'enclos, fut de visiter la blessure d'Harry Blount. Il +parvint à lui retirer très-adroitement son habit et reconnut que son +épaule avait été seulement frôlée par un éclat de mitraille.</p> + +<p>«Ce n'est rien, dit-il. Une simple éraflure! Après deux ou trois +pansements, cher confrère, il n'y paraîtra plus!</p> + +<p>—Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.</p> + +<p>—Je vous les ferai moi-même!</p> + +<p>—Vous êtes donc un peu médecin?</p> + +<p>—Tous les Français sont un peu médecins!»</p> + +<p>Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, déchirant son mouchoir, fit de +la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de l'eau à +un puits creusé au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui, fort +heureusement, n'était pas grave, et disposa avec beaucoup d'adresse les +linges mouillés sur l'épaule d'Harry Blount.</p> + +<p>«Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sédatif le +plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et il +est le plus employé maintenant. Les médecins ont mis six mille ans à +découvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur Jolivet, répondit Harry Blount, en +s'étendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui +arrangea à l'ombre d'un bouleau.</p> + +<p>—Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant à ma place!</p> + +<p>—Je n'en sais rien... répondit un peu naïvement Harry Blount.</p> + +<p>—Farceur, va! Tous les Anglais sont généreux!</p> + +<p>—Sans doute, mais les Français....?</p> + +<p>—Eh bien, les Français sont bons, ils sont même bêtes, si vous voulez! +Mais ce qui les rachète, c'est qu'ils sont Français! Ne parlons plus de +cela, et même, si vous m'en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos +vous est absolument nécessaire.»</p> + +<p>Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le blessé devait, +par prudence, songer au repos, le correspondant du <i>Daily-Telegraph</i> +n'était pas homme à s'écouter.</p> + +<p>«Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernières dépêches +aient pu passer la frontière russe?</p> + +<p>—Et pourquoi pas? répondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je vous +assure que ma bienheureuse cousine sait à quoi s'en tenir sur l'affaire +de Kolyvan!</p> + +<p>—A combien d'exemplaires tire t-elle ses dépêches, votre cousine? +demanda Harry Blount, qui, pour la première fois, posa cette question +directe à son confrère.</p> + +<p>—Bon! répondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne +fort discrète, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait +désespérée si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.</p> + +<p>—Je ne veux pas dormir, répondit l'Anglais.—Que doit penser votre +cousine des affaires de la Russie?</p> + +<p>—Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le +gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiéter +d'une invasion de barbares, et la Sibérie ne lui échappera pas.</p> + +<p>—Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! répondit Harry +Blount, qui n'était pas exempt d'une certaine jalousie «anglaise» à +l'endroit des prétentions russes dans l'Asie centrale.</p> + +<p>—Oh! ne parlons pas politique! s'écria Alcide Jolivet. C'est défendu +par la Faculté! Rien de plus mauvais pour les blessures à l'épaule!... à +moins que ce ne soit pour vous endormir!</p> + +<p>—Parlons alors de ce qu'il nous reste à faire, répondit Harry Blount. +Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester indéfiniment +prisonnier de ces Tartares.</p> + +<p>—Ni moi, pardieu!</p> + +<p>—Nous sauverons-nous à la première occasion?</p> + +<p>—Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre liberté.</p> + +<p>—En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son +compagnon.</p> + +<p>—Certainement! Nous ne sommes pas des belligérants, nous sommes des +neutres, et nous réclamerons!</p> + +<p>—Près de cette brute de Féofar-Khan?</p> + +<p>—Non, il ne comprendrait pas, répondit Alcide Jolivet, mais près de son +lieutenant Ivan Ogareff.</p> + +<p>—C'est un coquin!</p> + +<p>—Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas +badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intérêt à nous retenir, +au contraire. Seulement, demander quelque chose à ce monsieur-là, ça ne +me va pas beaucoup!</p> + +<p>—Mais ce monsieur-là n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas +vu, fit observer Harry Blount.</p> + +<p>—Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'émir. La +Sibérie est coupée en deux maintenant, et très-certainement l'armée de +Féofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.</p> + +<p>—Et une fois libres, que ferons-nous?</p> + +<p>—Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons +les Tartares, jusqu'au moment où les événements nous permettront de +passer dans le camp opposé. Il ne faut pas abandonner la partie, que +diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrère, vous avez déjà eu +la chance d'être blessé au service du <i>Daily-Telegraph</i>, tandis que moi, +je n'ai encore rien reçu au service de ma cousine. Allons, allons!—Bon, +murmura Alcide Jolivet, le voilà qui s'endort! Quelques heures de +sommeil et quelques compresses d'eau fraîche, il n'en faut pas plus pour +remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqués en tôle!»</p> + +<p>Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla près de lui, +après avoir tiré son carnet, qu'il chargea de notes, très-décidé, +d'ailleurs, à les partager avec son confrère, pour la plus grande +satisfaction des lecteurs du <i>Daily-Telegraph</i>. Les événements les +avaient réunis l'un à l'autre. Ils n'en étaient plus à se jalouser.</p> + +<p>Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff était +précisément l'objet des plus vifs désirs des deux journalistes. +L'arrivée d'Ivan Ogareff pouvait évidemment servir ceux-ci, car, leur +qualité de correspondants anglais et français une fois reconnue, rien de +plus probable qu'ils fussent mis en liberté. Le lieutenant de l'émir +saurait faire entendre raison à Féofar, qui n'eût pas manqué de traiter +des journalistes comme de simples espions. L'intérêt d'Alcide Jolivet et +d'Harry Blount était donc contraire à l'intérêt de Michel Strogoff. +Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle +raison, ajoutée à plusieurs autres, qui le porta a éviter tout +rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s'arrangea donc +de manière à ne pas être aperçu d'eux.</p> + +<p>Quatre jours se passèrent, pendant lesquels l'état de choses ne fut +aucunement modifié. Les prisonniers n'entendirent point parler de la +levée du camp tartare. Ils étaient surveillés sévèrement. Il leur eût +été impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui +les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur était +attribuée, elle leur suffisait à peine. Deux fois par vingt-quatre +heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chèvres, grillés sur +les charbons, ou quelques portions de ce fromage appelé «kroute», +fabriqué avec du lait aigre de brebis, et qui, trempé de lait de jument, +forme le mets kinghis le plus communément nommé «koumyss». Et c'était +tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint détestable. Il se +produisit de grandes perturbations atmosphériques, qui amenèrent des +bourrasques mêlées de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent +supporter ces intempéries malsaines, et aucun adoucissement ne fut +apporté à leurs misères. Quelques blessés, des femmes, des enfants +moururent, et les prisonniers eux-mêmes durent enterrer ces cadavres, +auxquels leurs gardiens ne voulaient même pas donner la sépulture.</p> + +<p>Pendant ces dures épreuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se +multiplièrent, chacun de son côté. Ils rendirent tous les services +qu'ils pouvaient rendre. Moins éprouvés que tant d'autres, valides, +vigoureux, ils devaient mieux résister, et par leurs conseils, par leurs +soins, ils purent se rendre utiles à ceux qui souffraient et se +désespéraient.</p> + +<p>Cet état de choses allait-il durer? Féofar-Khan, satisfait de ses +premiers succès, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher +sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien. L'événement +tant souhaité d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant redouté de Michel +Strogoff, se produisit dans la matinée du 12 août.</p> + +<p>Ce jour-là, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la +mousquetade éclata. Un énorme nuage de poussière se déroulait au-dessus +de la route de Kolyvan.</p> + +<p>Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entrée +au camp tartare.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II-b" id="CHAPITRE_II-b"></a>CHAPITRE II<br /><br /> +<small>UNE ATTITUDE D'ALCIDE JOLIVET.</small></h2> + +<p>C'était tout un corps d'armée qu'Ivan Ogareff amenait à l'émir. Ces +cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'était +emparée d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu réduire la ville haute, dans +laquelle—on ne l'a point oublié—le gouverneur et la garnison avaient +cherché refuge, s'était décidé à passer outre, ne voulant pas retarder +les opérations qui devaient amener la conquête de la Sibérie orientale. +Il avait donc laissé une garnison suffisante à Omsk. Puis, entraînant +ses hordes, se renforçant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait +faire sa jonction avec l'armée de Féofar.</p> + +<p>Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrêtèrent aux avant-postes du camp. Ils ne +reçurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef était, sans +doute, de ne pas s'arrêter, mais de se porter en avant et de gagner, +dans le plus bref délai, Tomsk, ville importante, naturellement destinée +à devenir le centre des opérations futures.</p> + +<p>En même temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de +prisonniers russes et sibériens, capturés soit à Omsk, soit à Kolyvan. +Ces malheureux ne furent pas conduits à l'enclos, déjà trop petit pour +ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri, +presque sans nourriture. Quel sort Féofar-Khan réservait-il à ces +infortunés? Les internerait-il à Tomsk, ou quelque sanglante exécution, +familière aux chefs tartares, les décimerait-elle? C'était le secret du +capricieux émir.</p> + +<p>Ce corps d'armée n'était pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans entraîner à +sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de +bohémiens qui forment habituellement l'arrière-garde d'une armée en +marche. Tout ce monde vivait sur les pays traversés et laissait peu de +chose à piller après lui. Donc, nécessité de se porter en avant, ne +fût-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expéditionnaires. +Toute la région comprise entre les cours de l'Ichim et de l'Obi, +radicalement dévastée, n'offrait plus aucune ressource. C'était un +désert que les Tartares faisaient derrière eux, et les Russes ne +l'auraient pas franchi sans peine.</p> + +<p>Au nombre de ces bohémiens, accourus des provinces de l'ouest, figurait +la troupe tsigane qui avait accompagné Michel Strogoff jusqu'à Perm. +Sangarre était la. Cette sauvage espionne, âme damnée d'Ivan Ogareff, ne +quittait pas son maître. On les a vus, tous deux, préparant leurs +machinations, en Russie même, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. +Après la traversée de l'Oural, ils s'étaient séparés pour quelques jours +seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagné Ichim, tandis que +Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.</p> + +<p>On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait à Ivan +Ogareff. Par ses bohémiennes, elle pénétrait en tout lieu, entendant et +rapportant tout. Ivan Ogareff était tenu au courant de ce qui se faisait +jusque dans le cœur des provinces envahies. C'étaient cent yeux, cent +oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il payait +largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.</p> + +<p>Sangarre, autrefois compromise dans une très-grave affaire, avait été +sauvée par l'officier russe. Elle n'avait point oublié ce qu'elle lui +devait et s’était donnée à lui, corps et âme. Ivan Ogareff, entré dans +la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de +cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnât, Sangarre l'exécutait. Un +instinct inexplicable, plus impérieux encore que celui de la +reconnaissance, l'avait poussée à se faire l'esclave du traître, auquel +elle était attachée depuis les premiers temps de son exil en Sibérie. +Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s'était plu +à mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu'Ivan Ogareff +allait jeter sur la Sibérie. A la prodigieuse astuce naturelle à sa +race, elle joignait une énergie farouche, qui ne connaissait ni le +pardon ni la pitié. C'était une sauvage, digne de partager le wigwam +d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.</p> + +<p>Depuis son arrivée à Omsk, où elle l'avait rejoint avec ses tsiganes, +Sangarre n'avait plus quitté Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis +en présence Michel et Marfa Strogoff lui était connue. Les craintes +d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar, elle les +savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnière, elle eût été femme +à la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge, afin de lui +arracher son secret. Mais l'heure n'était pas venue à laquelle Ivan +Ogareff voulait faire parler la vieille Sibérienne. Sangarre devait +attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu'elle +espionnait à son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres +paroles, l'observant jour et nuit, cherchant à entendre ce mot de "fils" +s'échapper de sa bouche, mais déjouée jusqu'alors par l'inaltérable +impassibilité de Marfa Strogoff.</p> + +<p>Cependant, au premier éclat des fanfares, le grand maître de +l'artillerie tartare et le chef des écuries de l'émir, suivis d'une +brillante escorte de cavaliers usbecks, s'étaient portés au front du +camp afin de recevoir Ivan Ogareff.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent arrivés en sa présence, ils lui rendirent les plus +grands honneurs et l'invitèrent à les accompagner à la tente de +Féofar-Khan.</p> + +<p>Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, répondit froidement aux +déférences des hauts fonctionnaires envoyés à sa rencontre. Il était +très-simplement vêtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il +portait encore un uniforme d'officier russe.</p> + +<p>Au moment où il rendait la main à son cheval pour franchir l'enceinte du +camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte, s'approcha de +lui et demeura immobile.</p> + +<p>«Rien? demanda Ivan Ogareff.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Sois patiente.</p> + +<p>—L'heure approche-t-elle où tu forceras la vieille femme à parler?</p> + +<p>—Elle approche, Sangarre,</p> + +<p>—Quand la vieille femme parlera-t-elle?</p> + +<p>—Lorsque nous serons à Tomsk.</p> + +<p>—Et nous y serons?...</p> + +<p>—Dans trois jours.»</p> + +<p>Les grands yeux noirs de Sangarre jetèrent un éclat extraordinaire, et +elle se retira d'un pas tranquille.</p> + +<p>Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son +état-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l'émir.</p> + +<p>Féofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, composé du porteur du +sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris +place sous la tente.</p> + +<p>Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'émir.</p> + +<p>Féofar-Khan était un homme de quarante ans, haut de stature, le visage +assez pâle, les yeux méchants, la physionomie farouche. Une barbe noire, +étagée par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume +de guerre, cotte à mailles d'or et d'argent, baudrier étincelant de +pierres précieuses, fourreau de sabre courbé comme un yatagan et serti +de gemmes éblouissantes, bottes ergotées d'un éperon d'or, casque orné +d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Féofar offrait au regard +l'aspect plutôt étrange qu'imposant d'un Sardanapale tartare, souverain +indiscuté qui dispose à son gré de la vie et de la fortune de ses +sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilège +spécial, on donne, à Boukhara, la qualification d'émir.</p> + +<p>Au moment où Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurèrent +assis sur leurs coussins festonnés d'or; mais Féofar se leva d'un riche +divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous +l'épaisse moquette d'un tapis boukharien.</p> + +<p>L'émir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser, à la +signification duquel il n'y avait pas à se méprendre. Ce baiser faisait +du lieutenant le chef du conseil et le plaçait temporairement au-dessus +du khodja.</p> + +<p>Puis, Féofar, s'adressant à Ivan Ogareff: «Je n'ai point à t'interroger, +dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposées +à t'entendre.</p> + +<p>—Takhsir [C'est l'équivalent du nom de «Sire», qui est donné aux +sultans de Boukhara], répondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai à te +faire connaître.»</p> + +<p>Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait à ses phrases la +tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.</p> + +<p>«Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait, à +la tête de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de +l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans +peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les +hordes kirghises se sont soulevées à la voix de Féofar-Khan, et la +principale route sibérienne t'appartient depuis Ichim jusqu'à Tomsk. Tu +peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient où le soleil se +lève, que vers l'occident où il se couche.</p> + +<p>—Et si je marche avec le soleil? demanda l'émir, qui écoutait sans que +son visage trahit aucune de ses pensées.</p> + +<p>—Marcher avec le soleil, répondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers +l'Europe, c'est conquérir rapidement les provinces sibériennes de +Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.</p> + +<p>—Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?</p> + +<p>—C'est soumettre à la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus +riches contrées de l'Asie centrale.</p> + +<p>—Mais, les armées du sultan de Pétersbourg? dit Féofar-Khan, en +désignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.</p> + +<p>—Tu n'as rien à en craindre, ni au levant ni au couchant, répondit Ivan +Ogareff. L'invasion a été soudaine, et, avant que l'armée russe ait pu +les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombées en ton pouvoir. Les +troupes du czar ont été écrasées à Kolyvan, comme elles le seront +partout où les tiens lutteront contre ces soldats insensés de +l'Occident.</p> + +<p>—Et quel avis t'inspire ton dévouement à la cause tartare? demanda +l'émir, après quelques instants de silence.</p> + +<p>—Mon avis, répondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant +du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales à dévorer aux +chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces +de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut toute une +contrée. Il faut que, à défaut du czar, le grand-duc son frère tombe +entre tes mains.»</p> + +<p>C'était là le suprême résultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'eût +pris, à l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan +Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVIIIe +siècle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans pitié, c'était pleine +satisfaction donnée à sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait +passer immédiatement sous la domination tartare toute la Sibérie +orientale.</p> + +<p>«Il sera fait ainsi, Ivan, répondit Féofar.</p> + +<p>—Quels sont tes ordres, Takhsir?</p> + +<p>—Aujourd'hui même, notre quartier général sera transporté à Tomsk.»</p> + +<p>Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bégui, il se retira pour +faire exécuter les ordres de l'émir.</p> + +<p>Au moment où il allait monter à cheval, afin de regagner les +avant-postes, un certain tumulte se produisit à quelque distance, dans +la partie du camp affectée aux prisonniers. Des cris se firent entendre, +et deux ou trois coups de fusil éclatèrent. Etait-ce une tentative de +révolte ou d'évasion qui allait être sommairement réprimée?</p> + +<p>Ivan Ogareff et le housch-bégui firent quelques pas en avant, et, +presque aussitôt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir, +parurent devant eux.</p> + +<p>Le housch-bégui, sans plus d'information, fit un geste qui était un +ordre de mort, et la tête de ces deux prisonniers allait rouler à terre, +lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrêtèrent le sabre déjà levé +sur eux.</p> + +<p>Le Russe avait reconnu que ces prisonniers étaient étrangers, et il +donna l'ordre qu'on les lui amenât.</p> + +<p>C'étaient Harry Blount et Alcide Jolivet.</p> + +<p>Dès l'arrivée d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demandé à être +conduits en sa présence. Les soldats avaient refusé. De là, lutte, +tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement point +les deux journalistes, mais leur exécution ne se fût point fait +attendre, n'eût été l'intervention du lieutenant de l'émir.</p> + +<p>Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui +étaient absolument inconnus. Ils étaient présents, cependant, à cette +scène du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut +frappé par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait +attention aux personnes réunies alors dans la salle commune.</p> + +<p>Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent +parfaitement, et celui-ci dit à mi-voix:</p> + +<p>«Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage +d'Ichim ne font qu'un!»</p> + +<p>Puis, il ajouta à l'oreille de son compagnon:</p> + +<p>«Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel +russe au milieu d'un camp tartare me dégoûte, et bien que, grâce à lui, +ma tête soit encore sur mes épaules, mes yeux se détourneraient avec +mépris plutôt que de le regarder en face!»</p> + +<p>Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complète et la plus hautaine +indifférence.</p> + +<p>Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait +d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paraître.</p> + +<p>«Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton très-froid, +mais exempt de sa rudesse habituelle.</p> + +<p>—Deux correspondants de journaux anglais et français, répondit +laconiquement Harry Blount.</p> + +<p>—Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'établir votre +identité?</p> + +<p>—Voici des lettres qui nous accréditent en Russie près des +chancelleries anglaise et française.»</p> + +<p>Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les +lut avec attention. Puis:</p> + +<p>«Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos opérations +militaires en Sibérie?</p> + +<p>—Nous demandons à être libres, voilà tout, répondit sèchement le +correspondant anglais.</p> + +<p>—Vous l'êtes, messieurs, répondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de +lire vos chroniques dans le <i>Daily-Telegraph</i>.</p> + +<p>—Monsieur, répliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable, +c'est six pence le numéro, les frais de poste en sus.»</p> + +<p>Et, là-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut +approuver complètement sa réponse.</p> + +<p>Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la +tête de son escorte et disparut bientôt dans un nuage de poussière.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff, +général en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.</p> + +<p>—Je pense, mon cher confrère, répondit en souriant Alcide Jolivet, que +cet housch-bégui a eu un bien beau geste, quand il a donné l'ordre de +nous couper la tête!»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit et quel que fût le motif qui eût porté Ivan Ogareff à +agir ainsi à l'égard des deux journalistes, ceux-ci étaient libres et +ils pouvaient parcourir à leur gré le théâtre de la guerre. Aussi, leur +intention était-elle bien de ne point abandonner la partie. L'espèce +d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre avait fait +place à une amitié sincère. Rapprochés par les circonstances, ils ne +songeaient plus à se séparer. Les mesquines questions de rivalité +étaient à jamais éteintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu'il +devait à son compagnon, lequel ne cherchait aucunement à s'en souvenir, +et en somme, ce rapprochement, facilitant les opérations de reportage, +devait tourner à l'avantage de leurs lecteurs.</p> + +<p>«Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire de +notre liberté?</p> + +<p>—En abuser, parbleu! répondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement à +Tomsk voir ce qui s'y passe.</p> + +<p>—Jusqu'au moment, très-prochain, je l'espère, où nous pourrons +rejoindre quelque corps russe?...</p> + +<p>—Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se tartariser! +Le beau rôle est encore à ceux dont les armes civilisent, et il est +évident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout à perdre et +absolument rien à gagner à cette invasion, mais les Russes sauront bien +la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!»</p> + +<p>Cependant, l'arrivée d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre à la liberté +Alcide Jolivet et Harry Blount, était au contraire un grave péril pour +Michel Strogoff. Que le hasard vînt à mettre le courrier du czar en +présence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnaître +pour le voyageur qu'il avait si brutalement traité au relais d'Ichim, et +bien que Michel Strogoff n'eût pas répondu à l'insulte comme il l'eût +fait en toute autre circonstance, l'attention aurait été attirée sur +lui,—ce qui eût rendu difficile l'exécution de ses projets.</p> + +<p>Là était le côté fâcheux de la présence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une +conséquence heureuse de son arrivée, ce fut l'ordre qui fut donné de +lever le camp le jour même et de transporter à Tomsk le quartier +général.</p> + +<p>C'était l'accomplissement du plus vif désir de Michel Strogoff. Son +intention, on le sait, était d'atteindre Tomsk, confondu avec les autres +prisonniers, c'est-à-dire sans risquer de tomber entre les mains des +éclaireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville. +Cependant, par suite de l'arrivée d'Ivan Ogareff, et dans la crainte +d'être reconnu de lui, il dut se demander s'il ne conviendrait pas de +renoncer à ce premier projet et de tenter de s'échapper pendant le +voyage.</p> + +<p>Michel Strogoff allait sans doute s'arrêter à ce dernier parti, +lorsqu'il apprit que Féofar-Khan et Ivan Ogareff étaient déjà partis +pour la ville à la tête de quelques milliers de cavaliers.</p> + +<p>«J'attendrai donc, se dit-il, à moins qu'il ne se présente quelque +occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses +en deçà de Tomsk, tandis qu'au delà les bonnes s'accroîtront, puisque +j'aurai, en quelques heures, dépassé les postes tartares les plus +avancés dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me +vienne en aide!»</p> + +<p>C'était, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la +surveillance d'un nombreux détachement de Tartares, devaient faire à +travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes séparaient le camp +de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'émir, qui ne manquaient +de rien, mais pénible pour des malheureux, affaiblis par les privations. +Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibérienne!</p> + +<p>Ce fut à deux heures de l'après-midi, ce 12 août, par une température +fort élevée et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna +l'ordre de départ.</p> + +<p>Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant acheté des chevaux, avaient déjà +pris la route de Tomsk, où la logique des événements allait réunir les +principaux personnages de cette histoire.</p> + +<p>Au nombre des prisonniers amenés par Ivan Ogareff au camp tartare, était +une vieille femme que sa taciturnité même semblait mettre à part au +milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne +sortait de ses lèvres. On eût dit une statue de la douleur. Cette femme, +presque toujours immobile, plus étroitement gardée qu'aucune autre, +était, sans qu'elle parût s'en douter ou s'en soucier, observée par la +tsigane Sangarre. Malgré son âge, elle avait dû suivre à pied le convoi +des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement eût été apporté à ses +misères.</p> + +<p>Toutefois, quelque providentiel dessein avait placé à ses côtés un être +courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister. Parmi ses +compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa beauté et par +une impassibilité qui ne le cédait en rien à celle de la Sibérienne, +semblait s'être donné la tâche de veiller sur elle. Aucune parole +n'avait été échangée entre les deux captives, mais la jeune fille se +trouvait toujours à point nommé auprès de la vieille femme, quand son +secours pouvait lui être utile. Celle-ci n'avait pas tout d'abord +accepté sans méfiance les soins muets de cette inconnue. Peu à peu, +cependant, l'évidente droiture du regard de cette jeune fille, sa +réserve et la mystérieuse sympathie qu'une communauté de douleurs +établit entre d'égales infortunes, avaient eu raison de la froideur +hautaine de Marfa Strogoff. Nadia—car c'était elle—avait pu ainsi, +sans la connaître, rendre à la mère les soins qu'elle-même avait reçus +de son fils. Son instinctive bonté l'avait doublement bien inspirée. En +se vouant à la servir, Nadia assurait à sa jeunesse et à sa beauté la +protection de l'âge de la vieille prisonnière. Au milieu de cette foule +d'infortunés, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux +femmes, dont l'une semblait être l'aïeule, l'autre la petite-fille, +imposait à tous une sorte de respect.</p> + +<p>Nadia, après avoir été enlevée par les éclaireurs tartares sur les +barques de l'Irtyche, avait été conduite à Omsk. Retenue prisonnière +dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d'Ivan +Ogareff avait capturés jusqu'alors, et, par conséquent, celui de Marfa +Strogoff.</p> + +<p>Nadia, si elle eût été moins énergique, aurait succombé à ce double coup +qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort de +Michel Strogoff l'avaient à la fois désespérée et révoltée. Éloignée à +jamais peut-être de son père, après tant d'efforts déjà heureux qui l'en +avaient rapprochée, et, pour comble de douleur, séparée de l'intrépide +compagnon que Dieu même semblait avoir mis sur sa route pour la conduire +au but, elle avait à la fois et du même coup tout perdu. L'image de +Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un coup de lance et +disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait plus sa pensée. Un +tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui Dieu réservait-il ses +miracles, si ce juste, qu'un noble dessein poussait à coup sur, avait pu +être si misérablement arrêté dans sa marche? Quelquefois la colère +l'emportait sur la douleur. La scène de l'affront si étrangement subi +par son compagnon au relais d'Ichim lui revenait à la mémoire. Son sang +bouillait à ce souvenir.</p> + +<p>«Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-même?» se +disait-elle.</p> + +<p>Et dans son cœur, la jeune fille, s'adressant à Dieu même, s'écriait:</p> + +<p>«Seigneur, faites que ce soit moi!»</p> + +<p>Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confié son secret, +si, toute femme, tout enfant qu'elle était, elle eût pu mener à bonne +fin la tâche interrompue de ce frère que Dieu n'aurait pas dû lui +donner, puisqu'il devait sitôt le lui reprendre!...</p> + +<p>Absorbée dans ces pensées, on comprend que Nadia fût demeurée comme +insensible aux misères mêmes de sa captivité.</p> + +<p>C'était alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pût en avoir le +moindre soupçon, réunie à Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu +imaginer que cette vieille femme, prisonnière comme elle, fût la mère de +son compagnon, qui n'avait jamais été pour elle que le marchand Nicolas +Korpanoff? Et, de son côté, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu'un +lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue à son fils?</p> + +<p>Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de +conformité secrète dans la façon dont chacune, de son côté, subissait sa +dure condition. Cette indifférence stoïque de la vieille femme aux +douleurs matérielles de leur vie quotidienne, ce mépris des souffrances +du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale égale +à la sienne. Voilà ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce +fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misères que +Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d'abord Nadia vers elle. +Cette façon de supporter son mal allait à l'âme fière de la jeune fille. +Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n'eut ni +à refuser ni à accepter. Dans les passages difficiles de la route, la +jeune fille était là et l'aidait de son bras. Aux heures des +distributions de vivres, la vieille femme n'eût pas bougé, mais Nadia +partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c'est ainsi que ce +pénible voyage s'était opéré pour l'une en même temps que pour l'autre. +Grâce à sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui +convoyaient la troupe des prisonniers sans être attachée à l'arçon d'une +selle, comme tant d'autres malheureuses, ainsi traînées sur ce chemin de +douleur.</p> + +<p>«Que Dieu te récompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux +ans!» lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait été, pendant +quelque temps, la seule parole prononcée entre les deux infortunées.</p> + +<p>Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des siècles, la +vieille femme et la jeune fille—il le semblait du moins—auraient dû +être amenées à causer de leur situation réciproque. Mais Marfa Strogoff, +par une circonspection facile à comprendre, n'avait parlé, et encore +avec une grande brièveté, que d'elle-même. Elle n'avait fait aucune +allusion ni à son fils ni à la funeste rencontre qui les avait mis face +à face.</p> + +<p>Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de toute +parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu'elle avait devant elle +une âme simple et haute, son cœur avait débordé, et elle avait raconté, +sans en rien cacher, tous les événements qui s'étaient accomplis depuis +son départ de Wladimir jusqu'à la mort de Nicolas Korpanoff. Ce qu'elle +dit de son jeune compagnon intéressa vivement la vieille Sibérienne.</p> + +<p>«Nicolas Korpanoff! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas! Je ne sais +qu'un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une telle +conduite ne m'eût pas étonnée! Nicolas Korpanoff, était-ce bien son nom? +En es-tu sûre, ma fille?</p> + +<p>—Pourquoi m'aurait-il trompée sur ce point, répondit Nadia, lui qui ne +m'a trompée sur aucun autre?»</p> + +<p>Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait à +Nadia questions sur questions.</p> + +<p>«Tu m'as dit qu'il était intrépide, ma fille! Tu m'as prouvé qu'il +l'avait été! dit-elle.</p> + +<p>—Oui, intrépide! répondit Nadia.</p> + +<p>—C'est bien ainsi qu'eut été mon fils,» se répétait Marfa Strogoff à +part elle.</p> + +<p>Puis elle reprenait:</p> + +<p>«Tu m'as dit encore que rien ne l'arrêtait, que rien ne l'étonnait, +qu'il était si doux dans sa force même, que tu avais une sœur aussi +bien qu'un frère en lui, et qu'il a veillé sur toi comme une mère?</p> + +<p>—Oui, oui! dit Nadia. Frère, sœur, mère, il a été tout pour moi!</p> + +<p>—Et aussi un lion pour te défendre?</p> + +<p>—Un lion, en vérité! répondit Nadia. Oui, un lion, un héros!</p> + +<p>—Mon fils, mon fils! pensait la vieille Sibérienne.</p> + +<p>—Mais tu dis, cependant, qu'il a supporté un terrible affront dans +cette maison de poste d'Ichim?</p> + +<p>—Il l'a supporté! répondit Nadia en baissant la tête.</p> + +<p>—Il l'a supporté? murmura Maria Strogoff, frémissante.</p> + +<p>—Mère! mère! s'écria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait là un +secret, un secret dont Dieu seul, à l'heure qu'il est, est le juge!</p> + +<p>—Et, dit Marfa, relevant la tête et regardant Nadia comme si elle eût +voulu lire jusqu'au plus profond de son âme, dans cette heure +d'humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l'as méprisé?</p> + +<p>—Je l'ai admiré sans le comprendre! répondit la jeune fille. Je ne l'ai +jamais senti plus digne de respect!»</p> + +<p>La vieille femme se tut un instant.</p> + +<p>«Il était grand? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Très-grand.</p> + +<p>—Et très-beau, n'est-ce pas? Allons, parle, ma fille.</p> + +<p>—Il était très beau, répondit Nadia toute rougissante.</p> + +<p>—C'était mon fils! Je te dis que c'était mon fils! s'écria la vieille +femme en embrassant Nadia.</p> + +<p>—Ton fils! répondit Nadia tout interdite, ton fils!</p> + +<p>—Allons! dit Marfa, va jusqu'au bout, mon enfant! Ton compagnon, ton +ami, ton protecteur, il avait une mère! Est-ce qu'il ne t'aurait jamais +parlé de sa mère?</p> + +<p>—De sa mère? dit Nadia. Il m'a parlé de sa mère comme je lui ai parlé +de mon père, souvent, toujours! Cette mère, il l'adorait!</p> + +<p>—Nadia, Nadia! Tu viens de me raconter l'histoire même de mon fils,» +dit la vieille femme.</p> + +<p>Et elle ajouta impétueusement:</p> + +<p>«Ne devait-il donc pas la voir en passant à Omsk, cette mère que tu dis +qu'il aimait?</p> + +<p>—Non, répondit Nadia, non, il ne le devait pas.</p> + +<p>—Non? s'écria Marfa. Tu as osé me dire non?</p> + +<p>—Je te l'ai dit, mais il me reste à t'apprendre que, pour des motifs +qui devaient remporter sur tout, des motifs que je ne connais pas, j'ai +cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays dans le +plus absolu secret. C'était pour lui une question de vie et de mort, et, +mieux encore, une question de devoir et d'honneur.</p> + +<p>—De devoir, en effet, de devoir impérieux, dit la vieille Sibérienne, +de ceux auxquels on sacrifie tout, pour l'accomplissement desquels on +refuse tout, même la joie de venir donner un baiser, le dernier +peut-être, à sa vieille mère! Tout ce que tu ne sais pas, Nadia, tout ce +que je ne savais pas moi-même, je le sais à l'heure qu'il est! Tu m'as +tout fait comprendre! Mais la lumière que tu as jetée au plus profond +des ténèbres de mon cœur, cette lumière, je ne puis la faire entrer +dans le tien. Le secret de mon fils, Nadia, puisqu'il ne te l'a pas dit, +il faut que je le lui garde! Pardonne-moi, Nadia! Le bien que tu m'as +fait, je ne puis te le rendre!</p> + +<p>—Mère, je ne vous demande rien,» répondit Nadia.</p> + +<p>Tout s'était expliqué ainsi pour la vieille Sibérienne, tout, jusqu'à +l'inexplicable conduite de son fils à son égard, dans l'auberge d'Omsk, +en présence des témoins de leur rencontre. Il n'y avait plus à douter +que le compagnon de la jeune fille n'eût été Michel Strogoff, et qu'une +mission secrète, quelque importante dépêche à porter à travers la +contrée envahie, ne l'obligeât à cacher sa qualité de courrier du czar.</p> + +<p>«Ah! mon brave enfant, pensa Marfa Strogoff. Non! Je ne te trahirai pas, +et les tortures ne m'arracheront jamais l'aveu que c'est bien toi que +j'ai vu à Omsk!»</p> + +<p>Marfa Strogoff aurait pu, d'un mot, payer Nadia de tout son dévouement +pour elle. Elle aurait pu lui apprendre que son compagnon, Nicolas +Korpanoff, ou plutôt Michel Strogoff, n'avait pas péri dans les eaux de +l'Irtyche, puisque c'était quelques jours après cet incident qu'elle +l'avait rencontré, qu'elle lui avait parlé!...</p> + +<p>Mais elle se contint, elle se tut, et se borna à dire:</p> + +<p>«Espère, mon enfant! Le malheur ne s'acharnera pas toujours sur toi! Tu +reverras ton père, j'en ai le pressentiment, et, peut-être, celui qui te +donnait le nom de sœur n'est-il pas mort! Dieu ne peut pas permettre +que ton brave compagnon ait péri!... Espère, ma fille! espère! Fais +comme moi! Le deuil que je porte n'est pas encore celui de mon fils!».</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III-b" id="CHAPITRE_III-b"></a>CHAPITRE III<br /><br /> +<small>COUP POUR COUP.</small></h2> + +<p>Telle était maintenant la situation de Marfa Strogoff et de Nadia l'une +vis-à-vis de l'autre. La vieille Sibérienne avait tout compris, et si la +jeune fille ignorait que son compagnon tant regretté vécût encore, elle +savait, du moins, ce qu'il était à celle dont elle avait fait sa mère, +et elle remerciait Dieu de lui avoir donné cette joie de pouvoir +remplacer auprès de la prisonnière le fils qu'elle avait perdu.</p> + +<p>Mais ce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient savoir, c'est que Michel +Strogoff, pris à Kolyvan, faisait partie du même convoi et qu'il était +dirigé sur Tomsk avec elles.</p> + +<p>Les prisonniers amenés par Ivan Ogareff avaient été réunis à ceux que +l'émir gardait déjà au camp tartare. Ces malheureux, Russes ou +Sibériens, militaires ou civils, étaient au nombre de quelques milliers, +et ils formaient une colonne qui s'étendait sur une longueur de +plusieurs verstes. Parmi eux, il en était qui, considérés comme plus +dangereux, avaient été attachés par des menottes à une longue chaîne. Il +y avait aussi des femmes, des enfants, liés ou suspendus aux pommeaux +des selles, et impitoyablement traînés sur les routes! On les poussait +tous comme un bétail humain. Les cavaliers qui les escortaient les +obligeaient à garder un certain ordre, et il n'y avait de retardataires +que ceux qui tombaient pour ne plus se relever.</p> + +<p>De cette disposition, il était résulté ceci: c'est que Michel Strogoff, +rangé dans les premiers rangs de ceux qui avaient quitté le camp +tartare, c'est-à-dire parmi les prisonniers de Kolyvan, ne devait pas +être mêlé aux prisonniers venus d'Omsk en dernier lieu. Il ne pouvait +donc soupçonner dans ce convoi la présence de sa mère et de Nadia, pas +plus que celles-ci ne pouvaient soupçonner la sienne.</p> + +<p>Ce voyage, du camp à Tomsk, fait dans ces conditions, sous le fouet des +soldats, fut mortel pour un grand nombre, terrible pour tous. On allait +à travers la steppe, sur une route rendue plus poussiéreuse encore par +le passage de l'émir et de son avant-garde. Ordre avait été donné de +marcher vite. Les haltes, très-courtes, étaient rares. Ces cent +cinquante verstes à franchir sous un soleil ardent, si rapidement +qu'elles fussent parcourues, devaient sembler interminables!</p> + +<p>C'est une contrée stérile que celle qui s'étend sur la droite de l'Obi +jusqu'à la base de ce contrefort, détaché des monts Sayansk, dont +l'orientation est nord et sud. A peine quelques buissons maigres et +brûlés rompent-ils çà et là la monotonie de l'immense plaine. Il n'y a +pas de culture, parce qu'il n'y a pas d'eau, et c'est l'eau qui manqua +le plus aux prisonniers, altérés par une marche pénible. Pour trouver un +affluent, il eût fallu se porter d'une cinquantaine de verstes dans +l'est, jusqu'au pied même du contrefort qui détermine le partage des +eaux entre les bassins de l'Obi et de l'Yeniseï. Là, coule le Tom, petit +affluent de l'Obi, qui passe à Tomsk avant de se perdre dans une des +grandes artères du nord. Là, l'eau eût été abondante, la steppe moins +aride, la température moins ardente. Mais les plus étroites +prescriptions avaient été données aux chefs du convoi de gagner Tomsk +par le plus court, car l'émir pouvait toujours craindre d'être pris de +flanc et coupé par quelque colonne russe qui fût descendue des provinces +du nord. Or, la grande route sibérienne ne côtoyait pas les rives du +Tom, du moins dans sa partie comprise entre Kolyvan et une petite +bourgade nommée Zabédiero, et il fallait suivre la grande route +sibérienne.</p> + +<p>Il est inutile de s'appesantir sur les souffrances de tant de malheureux +prisonniers. Plusieurs centaines tombèrent sur la steppe, et leurs +cadavres y devaient rester jusqu'au moment où les loups, ramenés par +l'hiver, en dévoreraient les derniers ossements.</p> + +<p>De même que Nadia était toujours là, prête à secourir la vieille +Sibérienne, de même Michel Strogoff, libre de ses mouvements, rendait à +des compagnons d'infortune plus faibles que lui tous les services que sa +situation lui permettait. Il encourageait les uns, il soutenait les +autres, il se prodiguait, il allait et venait, jusqu'à ce que la lance +d'un cavalier l'obligeât à reprendre sa place au rang qui lui était +assigné.</p> + +<p>Pourquoi ne cherchait-il pas à fuir? C'est que son projet était bien +arrêté, maintenant, de ne se lancer à travers la steppe que lorsqu'elle +serait sûre pour lui. Il s'était entêté dans cette idée d'aller jusqu'à +Tomsk «aux frais de l'émir», et, en somme, il avait raison. A voir les +nombreux détachements qui battaient la plaine sur les flancs du convoi, +tantôt au sud, tantôt au nord, il était évident qu'il n'eût pas fait +deux verstes sans avoir été repris. Les cavaliers tartares pullulaient, +et, parfois, il semblait qu'ils sortissent de terre, comme ces insectes +nuisibles qu'une pluie d'orage fait fourmiller à la surface du sol. En +outre, la fuite dans ces conditions eût été extrêmement difficile, sinon +impossible. Les soldats de l'escorte déployaient une extrême vigilance, +car il y allait pour eux de la tête, si leur surveillance eût été mise +en défaut.</p> + +<p>Enfin, le 15 août, à la tombée du jour, le convoi atteignit la petite +bourgade de Zabédiero, à une trentaine de verstes de Tomsk. En cet +endroit, la route rejoignait le cours du Tom.</p> + +<p>Le premier mouvement des prisonniers eût été de se précipiter dans les +eaux de cette rivière; mais leurs gardiens ne leur permirent pas de +rompre les rangs avant que la halte fût organisée. Bien que le courant +du Tom fût presque torrentiel à cette époque, il pouvait favoriser la +fuite de quelque audacieux ou de quelque désespéré, et les plus sévères +mesures de vigilance allaient être prises. Des barques, réquisitionnées +à Zabédiero, furent embossées sur le Tom et formèrent un chapelet +d'obstacles impossible à franchir. Quant à la ligne du campement, +appuyée aux premières maisons de la bourgade, elle fut gardée par un +cordon de sentinelles impossible à briser.</p> + +<p>Michel Strogoff, qui aurait pu songer dès ce moment à se jeter dans la +steppe, comprit, après avoir soigneusement observé la situation, que ses +projets de fuite étaient presque inexécutables dans ces conditions, et, +ne voulant rien compromettre, il attendit.</p> + +<p>Cette nuit là tout entière, les prisonniers devaient camper sur les +bords du Tom. L'émir, en effet, avait remis au lendemain l'installation +de ses troupes à Tomsk. Il avait été décidé qu'une fête militaire +marquerait l'inauguration du quartier général tartare dans cette +importante cité. Féofar-Khan en occupait déjà la forteresse, mais le +gros de son armée bivouaquait sous les murs, attendant le moment d'y +faire une entrée solennelle.</p> + +<p>Ivan Ogareff avait laissé l'émir à Tomsk, où tous deux étaient arrivés +la veille, et il était revenu au campement de Zabédiero. C'est de ce +point qu'il devait partir le lendemain avec l'arrière-garde de l'armée +tartare. Une maison avait été disposée pour qu'il pût y passer la nuit. +Au soleil levant, sous son commandement, cavaliers et fantassins se +dirigeraient sur Tomsk, où l'émir voulait les recevoir avec la pompe +habituelle aux souverains asiatiques.</p> + +<p>Dès que la halte eut été organisée, les prisonniers, brisés par ces +trois jours de voyage, en proie à une soif ardente, purent se désaltérer +enfin et prendre un peu de repos.</p> + +<p>Le soleil était déjà couché, mais l'horizon s'éclairait encore des +lueurs crépusculaires, lorsque Nadia, soutenant Marfa Strogoff, arriva +sur les bords du Tom. Toutes deux n'avaient pu, jusqu'alors, percer les +rangs de ceux qui encombraient la berge, et elles venaient boire à leur +tour.</p> + +<p>La vieille Sibérienne se pencha sur ce courant frais, et Nadia, y +plongeant sa main, la porta aux lèvres de Marfa. Puis elle se rafraîchit +à son tour. Ce fut la vie que la vieille femme et la jeune fille +retrouvèrent dans ces eaux bienfaisantes.</p> + +<p>Soudain, Nadia, au moment de quitter la rive, se redressa. Un cri +involontaire venait de lui échapper.</p> + +<p>Michel Strogoff était là, à quelques pas d'elle! C'était lui!... Les +dernières lueurs du jour l'éclairaient encore!</p> + +<p>Au cri de Nadia, Michel Strogoff avait tressailli.... Mais il eut assez +d'empire sur lui-même pour ne pas prononcer un mot qui pût le +compromettre.</p> + +<p>Et cependant, en même temps que Nadia, il avait reconnu sa mère!...</p> + +<p>Michel Strogoff, à cette rencontre inattendue, ne se sentant plus maître +de lui, porta la main à ses yeux et s'éloigna aussitôt.</p> + +<p>Nadia s'était élancée instinctivement pour le rejoindre, mais la vieille +Sibérienne lui murmura ces mots à l'oreille:</p> + +<p>«Reste, ma fille!</p> + +<p>—C'est lui! répondit Nadia d'une voix coupée par l'émotion. Il vit, +mère! c'est lui!</p> + +<p>—C'est mon fils, répondit Marfa Strogoff, c'est Michel Strogoff, et tu +vois que je ne fais pas un pas vers lui! Imite-moi, ma fille!»</p> + +<p>Michel Strogoff venait d'éprouver l'une des plus violentes émotions +qu'il soit donné à un homme de ressentir. Sa mère et Nadia étaient là. +Ces deux prisonnières, qui se confondaient presque dans son cœur, Dieu +les avait poussées l'une vers l'autre en cette commune infortune! Nadia +savait-elle donc qui il était? Non, car il avait vu le geste de Marfa +Strogoff, la retenant au moment où elle allait s'élancer vers lui! Marfa +Strogoff avait donc tout compris et gardé son secret.</p> + +<p>Pendant cette nuit, Michel Strogoff fut vingt fois sur le point de +chercher à rejoindre sa mère, mais il comprit qu'il devait résister à +cet immense désir de la serrer dans ses bras, de presser encore une fois +la main de sa jeune compagne! La moindre imprudence pouvait le perdre. +Il avait juré, d'ailleurs, de ne pas voir sa mère... il ne la verrait +pas, volontairement! Une fois arrivé à Tomsk, puisqu'il ne pouvait fuir +cette nuit même, il se jetterait à travers la steppe sans même avoir +embrassé les deux êtres en qui se résumait toute sa vie et qu'il +laissait exposés à tant de périls!</p> + +<p>Michel Strogoff pouvait donc espérer que cette nouvelle rencontre au +campement de Zabédiero n'aurait de conséquence fâcheuse, ni pour sa +mère, ni pour lui. Mais il ne savait pas que certains détails de cette +scène, si rapidement qu'elle se fût passée, venaient d'être surpris par +Sangarre, l'espionne d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>La tsigane était la, à quelques pas, sur la berge, épiant comme toujours +la vieille Sibérienne, et sans que celle-ci s'en doutât. Elle n'avait pu +apercevoir Michel Strogoff, qui avait déjà disparu lorsqu'elle se +retourna; mais le geste de la mère, retenant Nadia, ne lui avait pas +échappé, et un éclair des yeux de Marfa venait de tout lui apprendre.</p> + +<p>Il était désormais hors de doute que le fils de Marfa Strogoff, le +courrier du czar, se trouvait en ce moment, à Zabédiero, au nombre des +prisonniers d'Ivan Ogareff!</p> + +<p>Sangarre ne le connaissait pas, mais elle savait qu'il était là! Elle ne +chercha donc pas à le découvrir, ce qui eût été impossible dans l'ombre +et au milieu de cette nombreuse foule.</p> + +<p>Quant à espionner de nouveau Nadia et Marfa Strogoff, c'était également +inutile. Il était évident que ces deux femmes se tiendraient sur leurs +gardes, et il serait impossible de rien surprendre qui fût de nature à +compromettre le courrier du czar.</p> + +<p>La tsigane n'eut donc plus qu'une pensée: prévenir Ivan Ogareff. Elle +quitta donc aussitôt le campement.</p> + +<p>Un quart d'heure après, elle arrivait à Zabédiero et était introduite +dans la maison qu'occupait le lieutenant de l'émir.</p> + +<p>Ivan Ogareff reçut immédiatement la tsigane.</p> + +<p>«Que me veux-tu, Sangarre? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Le fils de Marfa Strogoff est au campement, répondit Sangarre.</p> + +<p>—Prisonnier?</p> + +<p>—Prisonnier!</p> + +<p>—Ah! s'écria Ivan Ogareff, je saurai....</p> + +<p>—Tu ne sauras rien, Ivan, répondit la tsigane, car tu ne le connais +même pas!</p> + +<p>—Mais tu le connais, toi! Tu l'as vu, Sangarre!</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu sa mère se trahir par un mouvement qui +m'a tout appris.</p> + +<p>—Ne te trompes-tu pas?</p> + +<p>—Je ne me trompe pas.</p> + +<p>—Tu sais l'importance que j'attache à l'arrestation de ce courrier, dit +Ivan Ogareff. Si la lettre qui lui a été remise à Moscou parvient à +Irkoutsk, si elle est remise au grand-duc, le grand-duc sera sur ses +gardes, et je ne pourrai arriver à lui! Cette lettre, il me la faut donc +à tout prix! Or, tu viens me dire que le porteur de cette lettre est en +mon pouvoir! Je te le répète, Sangarre, ne te trompes-tu pas?»</p> + +<p>Ivan Ogareff avait parlé avec une grande animation. Son émotion +témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à la possession de +cette lettre. Sangarre ne fut aucunement troublée de l'insistance avec +laquelle Ivan Ogareff précisa de nouveau sa demande.</p> + +<p>«Je ne me trompe pas, Ivan, répondit-elle.</p> + +<p>—Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de prisonniers, +et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff!</p> + +<p>—Non, répondit la tsigane, dont le regard s'imprégna d'une joie +sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mère le connaît! Ivan, il +faudra faire parler sa mère!</p> + +<p>—Demain, elle parlera!» s'écria Ivan Ogareff.</p> + +<p>Puis, il tendit sa main à la tsigane, et celle-ci la baisa, sans que +dans cet acte de respect, habituel aux races du Nord, il y eût rien de +servile.</p> + +<p>Sangarre rentra au campement. Elle retrouva la place occupée par Nadia +et Marfa Strogoff, et passa la nuit à les observer toutes deux. La +vieille femme et la jeune fille ne dormirent pas, bien que la fatigue +les accablât. Trop d'inquiétudes devaient les tenir éveillées. Michel +Strogoff était vivant, mais prisonnier comme elles! Ivan Ogareff le +savait-il, et, s'il ne le savait pas, ne viendrait-il pas à l'apprendre? +Nadia était tout à cette pensée, que son compagnon vivait, lui qu'elle +avait cru mort! Mais Marfa Strogoff voyait plus loin dans l'avenir, et +si elle faisait bon marché d'elle-même, elle avait raison de tout +craindre pour son fils.</p> + +<p>Sangarre, qui s'était glissée dans l'ombre jusqu'auprès de ces deux +femmes, resta à cette place pendant plusieurs heures, prêtant +l'oreille.... Elle ne put rien entendre. Par un sentiment instinctif de +prudence, pas un mot ne fut échangé entre Nadia et Marfa Strogoff.</p> + +<p>Le lendemain 16 août, vers dix heures du matin, d'éclatantes fanfares +retentirent à la lisière du campement. Les soldats tartares se mirent +immédiatement sous les armes.</p> + +<p>Ivan Ogareff, après avoir quitté Zabédiero, arrivait au milieu d'un +nombreux état-major d'officiers tartares. Son visage était plus sombre +que d'habitude, et ses traits contractés indiquaient en lui une sourde +colère, qui ne cherchait qu'une occasion d'éclater.</p> + +<p>Michel Strogoff, perdu dans un groupe de prisonniers, vit passer cet +homme. Il eut le pressentiment que quelque catastrophe allait se +produire, car Ivan Ogareff savait maintenant que Marfa Strogoff était la +mère de Michel Strogoff, capitaine au corps des courriers du czar.</p> + +<p>Ivan Ogareff, arrivé au centre du campement, descendit de cheval, et les +cavaliers de son escorte firent faire un large cercle autour de lui.</p> + +<p>En ce moment, Sangarre s'approcha et dit:</p> + +<p>«Je n'ai rien de nouveau à t'apprendre, Ivan!»</p> + +<p>Ivan Ogareff ne répondit qu'en donnant brièvement un ordre à l'un de ses +officiers.</p> + +<p>Aussitôt, les rangs des prisonniers furent brutalement parcourus par des +soldats. Ces malheureux, stimulés à coups de fouet ou poussés du bois +des lances, durent se relever en hâte et se ranger sur la circonférence +du campement. Un quadruple cordon de fantassins et de cavaliers, disposé +en arrière, rendait toute évasion impossible.</p> + +<p>Le silence se fit aussitôt, et, sur un signe d'Ivan Ogareff, Sangarre se +dirigea vers le groupe au milieu duquel se tenait Marfa Strogoff.</p> + +<p>La vieille Sibérienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se +passer. Un sourire dédaigneux apparut sur ses lèvres. Puis, se penchant +vers Nadia, elle lui dit à voix basse:</p> + +<p>«Tu ne me connais plus, ma fille! Quoi qu'il arrive, et si dure que +puisse être cette épreuve, pas un mot, pas un geste! C'est de lui et non +de moi qu'il s'agit!»</p> + +<p>A ce moment, Sangarre, après l'avoir regardée un instant, mit sa main +sur l'épaule de la vieille Sibérienne.</p> + +<p>«Que me veux-tu? dit Marfa Strogoff.</p> + +<p>—Viens!» répondit Sangarre.</p> + +<p>Et, la poussant de la main, elle la conduisit, au milieu de l'espace +réservé devant Ivan Ogareff.</p> + +<p>Michel Strogoff tenait ses paupières à demi fermées, pour n'être pas +trahi par l'éclair de ses yeux.</p> + +<p>Marfa Strogoff, arrivée en face d'Ivan Ogareff, redressa sa taille, +croisa ses bras et attendit.</p> + +<p>«Tu es bien Marfa Strogoff? lui demanda Ivan Ogareff.</p> + +<p>—Oui, répondit la vieille Sibérienne avec calme.</p> + +<p>—Reviens-tu sur ce que tu m'as répondu lorsque, il y a trois jours, je +t'ai interrogée à Omsk?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a +passé à Omsk?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Et l'homme que tu avais cru reconnaître pour ton fils au relais de +poste, ce n'était pas lui, ce n'était pas ton fils?</p> + +<p>—Ce n'était pas mon fils.</p> + +<p>—Et depuis, tu ne l'as pas vu au milieu de ces prisonniers?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et si l'on te le montrait, le reconnaîtrais-tu?</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p>A cette réponse, qui dénotait une inébranlable résolution de ne rien +avouer, un murmure se fit entendre dans la foule.</p> + +<p>Ivan Ogareff ne put retenir un geste menaçant.</p> + +<p>«Écoute, dit-il à Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas +immédiatement le désigner.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Tous ces hommes, pris à Omsk et à Kolyvan, vont défiler sous tes yeux, +et si tu ne désignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de coups de +knout qu'il sera passé d'hommes devant toi!»</p> + +<p>Ivan Ogareff avait compris que, quelles que fussent ses menaces, quelles +que fussent les tortures auxquelles on la soumettrait, l'indomptable +Sibérienne ne parlerait pas. Pour découvrir le courrier du czar, il +comptait donc, non sur elle, mais sur Michel Strogoff lui-même. Il ne +croyait pas possible que, lorsque la mère et le fils seraient en +présence l'un de l'autre, un mouvement irrésistible ne les trahît pas. +Certainement, s'il n'avait voulu que saisir la lettre impériale, il +aurait simplement donné l'ordre de fouiller tous ces prisonniers; mais +Michel Strogoff pouvait avoir détruit cette lettre, après en avoir pris +connaissance, et s'il n'était pas reconnu, s'il parvenait à gagner +Irkoutsk, les plans d'Ivan Ogareff seraient déjoués. Ce n'était donc pas +seulement la lettre qu'il fallait au traître, c'était le porteur +lui-même.</p> + +<p>Nadia avait tout entendu, et elle savait maintenant ce qu'était Michel +Strogoff et pourquoi il avait voulu traverser sans être reconnu les +provinces envahies de la Sibérie!</p> + +<p>Sur l'ordre d'Ivan Ogareff, les prisonniers défilèrent un à un devant +Marfa Strogoff, qui resta immobile comme une statue et dont le regard +n'exprima que la plus complète indifférence.</p> + +<p>Son fils se trouvait dans les derniers rangs. Quand, à son tour, il +passa devant sa mère, Nadia ferma les yeux pour ne pas voir!</p> + +<p>Michel Strogoff était demeuré impassible en apparence, mais la paume de +ses mains saigna sous ses ongles, qui s'y étaient incrustés.</p> + +<p>Ivan Ogareff était vaincu par le fils et la mère!</p> + +<p>Sangarre, placée près de lui, ne dit qu'un mot:</p> + +<p>«Le knout!</p> + +<p>—Oui! s'écria Ivan Ogareff, qui ne se possédait plus, le knout à cette +vieille coquine, et jusqu'à ce qu'elle meure!»</p> + +<p>Un soldat tartare, portant ce terrible instrument de supplice, +s'approcha de Marfa Strogoff.</p> + +<p>Le knout se compose d'un certain nombre de lanières de cuir, à +l'extrémité desquelles sont attachés des fils de fer tordus. On estime +qu'une condamnation à cent vingt coups de ce fouet équivaut à une +condamnation à mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi +qu'aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice +de sa vie.</p> + +<p>Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jetée à genoux sur le sol. +Sa robe, déchirée, montra son dos à nu. Un sabre fut posé devant sa +poitrine, à quelques pouces seulement. Au cas où elle eût fléchi sous la +douleur, sa poitrine était percée de cette pointe aiguë.</p> + +<p>Le Tartare se tint debout.</p> + +<p>Il attendait.</p> + +<p>«Va!» dit Ivan Ogareff.</p> + +<p>Le fouet siffla dans l'air....</p> + +<p>Mais, avant qu'il eût frappé, une main puissante l'avait arraché à la +main du Tartare.</p> + +<p>Michel Strogoff était là! Il avait bondi devant cette horrible scène! +Si, au relais d'Ichim, il s'était contenu lorsque le fouet d'Ivan +Ogareff l'avait atteint, ici, devant sa mère qui allait être frappée, il +n'avait pu se maîtriser.</p> + +<p>Ivan Ogareff avait réussi.</p> + +<p>«Michel Strogoff!» s'écria-t-il.</p> + +<p>Puis, s'avançant:</p> + +<p>«Ah! fit-il, l'homme d'Ichim?</p> + +<p>—Lui-même!» dit Michel Strogoff.</p> + +<p>Et, levant le knout, il en déchira la figure d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>«Coup pour coup! dit-il.</p> + +<p>—Bien rendu!» s'écria la voix d'un spectateur, qui se perdit +heureusement dans le tumulte.</p> + +<p>Vingt soldats se jetèrent sur Michel Strogoff, et ils allaient le +tuer....</p> + +<p>Mais, Ivan Ogareff, auquel un cri de rage et de douleur avait échappé, +les arrêta d'un geste.</p> + +<p>«Cet homme est réservé à la justice de l'émir! dit-il. Qu'on le +fouille!»</p> + +<p>La lettre aux armes impériales fut trouvée sur la poitrine de Michel +Strogoff, qui n'avait pas eu le temps de la détruire, et on la remit à +Ivan Ogareff.</p> + +<p>Le spectateur qui avait prononcé ces mots: «Bien rendu!» n'était autre +qu'Alcide Jolivet. Son confrère et lui, s'étant arrêtés au camp de +Zabédiero, assistaient à cette scène.</p> + +<p>«Pardieu! dit-il à Harry Blount, ces gens du Nord sont de rudes hommes! +Avouez que nous devons une réparation à notre compagnon de route! +Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire d'Ichim!</p> + +<p>—Oui, revanche, en effet, répondit Harry Blount, mais Strogoff est un +homme mort. Dans son intérêt, il aurait peut-être mieux fait de ne pas +se souvenir encore!</p> + +<p>—Et de laisser périr sa mère sous le knout!</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement, à +elle et à sa sœur?</p> + +<p>—Je ne crois rien, je ne sais rien, répondit Alcide Jolivet, si ce +n'est que je n'aurais pas mieux fait à sa place! Quelle balafre! Eh! que +diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de l'eau +dans les veines et non du sang, s'il nous eût voulus toujours et partout +imperturbables!</p> + +<p>—Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff +voulait seulement nous communiquer cette lettre!...»</p> + +<p>Cette lettre, Ivan Ogareff, après avoir étanché le sang qui lui couvrait +le visage, en avait brisé le cachet. Il la lut et la relut longuement, +comme s'il eût voulu se bien pénétrer de tout ce qu'elle contenait.</p> + +<p>Puis, après avoir donné ses ordres pour que Michel Strogoff, étroitement +garrotté, fût dirigé sur Tomsk avec les autres prisonniers, il prit le +commandement des troupes campées à Zabédiero, et, au bruit assourdissant +des tambours et des trompettes, il se dirigea vers la ville, où +l'attendait l'émir.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV-b" id="CHAPITRE_IV-b"></a>CHAPITRE IV<br /><br /> +<small>L'ENTRÉE TRIOMPHALE.</small></h2> + +<p>Tomsk, fondée en 1604, presque au cœur des provinces sibériennes, est +l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk, +située au-dessus du soixantième parallèle, Irkoutsk, bâtie au delà du +centième méridien, ont vu Tomsk s'accroître à leurs dépens.</p> + +<p>Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette +importante province. C'est à Omsk que résident le gouverneur général de +la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus considérable +ville de ce territoire qui confine aux monts Altaï, c'est-à-dire à la +frontière chinoise du pays des Khalkas. Sur les pentes de ces montagnes +roulent incessamment jusque dans la vallée du Tom le platine, l'or, +l'argent, le cuivre, le plomb aurifère. Le pays étant riche, la ville +l'est aussi, car elle est au centre d'exploitations fructueuses. Aussi, +le luxe de ses maisons, de ses ameublements, de ses équipages, peut-il +rivaliser avec celui des grandes capitales de l'Europe. C'est une cité +de millionnaires, enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas +l'honneur de servir de résidence au représentant du czar, elle s'en +console en comptant au premier rang de ses notables le chef des +marchands de la ville, principal concessionnaire des mines du +gouvernement impérial.</p> + +<p>Autrefois, Tomsk passait pour être située à l'extrémité du monde. +Voulait-on s'y rendre, c'était tout un voyage à faire. Maintenant, ce +n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foulée +par le pied des envahisseurs. Bientôt même sera construit le chemin de +fer qui doit la relier à Perm en traversant la chaîne de l'Oural.</p> + +<p>Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne +sont pas d'accord à cet égard. Mme de Bourboulon, qui y a demeuré +quelques jours pendant son voyage de Shang-Haï à Moscou, en fait une +localité peu pittoresque. A s'en rapporter à sa description, ce n'est +qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de +brique, des rues fort étroites et bien différentes de celles qui percent +ordinairement les grandes cités sibériennes, de sales quartiers où +s'entassent plus particulièrement les Tartares, et dans laquelle +pullulent de tranquilles ivrognes, «dont l'ivresse elle-même est +apathique, comme chez tous les peuples du Nord!»</p> + +<p>Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans +son admiration pour Tomsk. Cela tient-il à ce qu'il a vu en plein hiver, +sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n'a +visitée que pendant l'été? Cela est possible et confirmerait cette +opinion que certains pays froids ne peuvent être appréciés que dans la +saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est +non-seulement la plus jolie ville de la Sibérie, mais encore une des +plus jolies villes du monde, avec ses maisons à colonnades et à +péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, et ses +quinze magnifiques églises que reflètent les eaux du Tom, plus large +qu'aucune rivière de France.</p> + +<p>La vérité est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq +mille habitants, est pittoresquement étagée sur une longue colline dont +l'escarpement est assez raide.</p> + +<p>Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque les +envahisseurs l'occupent. Qui eût voulu l'admirer à cette époque? +Défendue par quelques bataillons de Cosaques à pied qui y résident en +permanence, elle n'avait pu résister à l'attaque des colonnes de l'émir. +Une certaine partie de sa population, qui est d'origine tartare, n'avait +point fait mauvais accueil à ces hordes, tartares comme elle, et, pour +le moment, Tomsk ne semblait guère être ni plus russe ni plus sibérienne +que si elle eût été transportée au centre des khanats de Khokhand ou de +Boukhara.</p> + +<p>C'était à Tomsk que l'émir allait recevoir ses troupes victorieuses. Une +fête avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque bruyante +orgie, devait être donnée en leur honneur.</p> + +<p>Le théâtre choisi pour cette cérémonie, réglée suivant le goût +asiatique, était un vaste plateau situé sur une portion de la colline +qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon, +avec sa longue perspective de maisons élégantes et d'églises aux +coupoles ventrues, les nombreux méandres du fleuve, les arrière-plans de +forêts noyés dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre de +verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de +cèdres gigantesques.</p> + +<p>A la gauche du plateau, une sorte d'éblouissant décor représentant un +palais d'une architecture bizarre—quelque spécimen sans doute de ces +monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares—avait été +provisoirement élevé sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais, à +la pointe des minarets qui le hérissaient de toutes parts, entre les +hautes branches des arbres dont le plateau était ombragé, des cigognes +apprivoisées, venues de Boukhara avec l'armée tartare, tourbillonnaient +par centaines.</p> + +<p>Ces terrasses avaient été réservées à la cour de l'émir, aux khans ses +alliés, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de +ces souverains du Turkestan.</p> + +<p>De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetées +sur les marchés de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient le +visage découvert, les autres portaient un voile qui les dérobait au +regard. Toutes étaient vêtues avec un luxe extrême. D'élégantes +pelisses, dont les manches relevées en arrière se rattachaient à la +façon du pouf européen, laissaient voir leurs bras nus, chargés de +bracelets réunis par des chaînes de pierres précieuses, et leurs petites +mains, dont les doigts étaient teints aux ongles du suc du «henneh». Au +moindre mouvement de ces pelisses, les unes en étoffes de soie, +comparables pour la finesse à des toiles d'araignée, les autres faites +d'un souple «aladja», qui est un tissu de coton à rayures étroites, il +se produisait ce frou-frou si agréable aux oreilles des Orientaux. Sous +ce premier vêtement chatoyaient des jupes de brocart, recouvrant le +pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de fines bottes, +gracieusement échancrées et brodées de perles. De celles de ces femmes +qu'aucun voile ne cachait, on eût admiré les longues nattes s'échappant +de turbans aux couleurs variées, les yeux admirables, les dents +magnifiques, le teint éblouissant, relevé encore par la noirceur de +leurs sourcils que reliait un léger trait tracé au collyre, et par +l'estompe de leurs paupières, touchées d'un peu de plombagine.</p> + +<p>Au pied des terrasses abritées sous les étendards et les oriflammes, +veillaient les gardes particuliers de l'émir, double sabre recourbé au +flanc, poignard à la ceinture, lance longue de dix pieds au poing. +Quelques-uns de ces Tartares portaient des bâtons blancs, d'autres +d'énormes hallebardes, ornées de houppes faites de fils d'argent et +d'or.</p> + +<p>Tout autour, jusqu'aux arrière-plans de ce vaste plateau, sur les talus +escarpés dont le Tom baignait la base, se massait une foule cosmopolite, +composée de tous les éléments indigènes de l'Asie centrale. Les Usbecks +étaient là avec leurs grands bonnets de peau de brebis noire, leur barbe +rouge, leurs yeux gris, leur «arkalouk», sorte de tunique taillée à la +mode tartare. Là se pressaient des Turcomans, revêtus du costume +national, large pantalon de couleur voyante avec veste et manteau tissus +de poil de chameau, bonnets rouges coniques ou évasés, hautes bottes en +cuir de Russie, le briquet et le couteau suspendus à la taille par une +lanière; là, près de leurs maîtres, se montraient ces femmes turcomanes, +aux cheveux allongés par des ganses en poils de chèvre, la chemise +ouverte sous le «djouba», rayé de bleu, de pourpre, de vert, les jambes +lacées de bandelettes coloriées qui se croisaient jusqu'à leur socque de +cuir. Là aussi,—comme si toutes les populations de la frontière +russo-chinoise se fussent levées à la voix de l'émir,—on voyait des +Mandchoux, rasés au front et aux tempes, cheveux nattés, robes longues, +ceinture serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de +satin cerise à bordure noire et frange rouge; puis, avec eux, +d'admirables types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement +coiffées de fleurs artificielles que maintenaient des épingles d'or et +des papillons délicatement posés sur leurs cheveux noirs. Enfin des +Mongols, des Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan +complétaient cette foule conviée à la fête tartare.</p> + +<p>Seuls, les Sibériens manquaient à cette réception des envahisseurs. Ceux +qui n'avaient pu fuir étaient confinés dans leurs maisons, avec la +crainte du pillage que Féofar-Khan allait peut-être ordonner, pour +terminer dignement cette cérémonie triomphale.</p> + +<p>Ce fut à quatre heures seulement que l'émir fit son entrée sur la place, +au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des décharges d'artillerie +et de mousqueterie.</p> + +<p>Féofar montait son cheval favori, qui portait sur la tête une aigrette +de diamant. L'émir avait conservé son costume de guerre. A ses côtés +marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands dignitaires +des khanats, et il était accompagné d'un nombreux état-major.</p> + +<p>A ce moment apparut sur la terrasse la première des femmes de Féofar, la +reine, si cette qualification pouvait être donnée aux sultanes des États +de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine persane, +était admirablement belle. Contrairement à la coutume mahométane et par +un caprice de l'émir sans doute, elle avait le visage découvert. Sa +chevelure, divisée en quatre nattes, caressait ses épaules éblouissantes +de blancheur, à peine couvertes d'un voile de soie lamé d'or qui se +rajustait en arrière à un bonnet constellé de gemmes du plus haut prix. +Sous sa jupe de soie bleue, à larges rayures plus foncées, tombait le +«zir-djameh» en gaze de soie, et, au-dessus de sa ceinture, se +chiffonnait le «pirahn», chemise de même tissu, qui s'échancrait +gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa tête jusqu'à +ses pieds, chaussés de pantoufles persanes, telle était la profusion des +bijoux, tomans d'or enfilés de fils d'argent, chapelets de turquoises, +«firouzehs» tirés des célèbres mines d'Elbourz, colliers de cornalines, +d'agates, d'émeraudes, d'opales et de saphirs, que son corsage et sa +jupe semblaient être tissus de pierres précieuses. Quant aux milliers de +diamants qui étincelaient à son cou, à ses bras, à ses mains, à sa +ceinture, à ses pieds, des millions de roubles n'en eussent pas payé la +valeur, et, à l'intensité des feux qu'ils jetaient, on eût pu croire +que, au centre de chacun d'eux, quelque courant allumait un arc +voltaïque fait d'un rayon de soleil.</p> + +<p>L'émir et les khans mirent pied à terre, ainsi que les dignitaires qui +leur faisaient cortège. Tous prirent place sous une tente magnifique, +élevée au centre de la première terrasse. Devant la tente, comme +toujours, le Koran était déposé sur la table sacrée.</p> + +<p>Le lieutenant de Féofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures, +d'éclatantes fanfares annoncèrent son arrivée.</p> + +<p>Ivan Ogareff,—le Balafré, comme on le nommait déjà,—portant, cette +fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva à cheval devant la tente de +l'émir. Il était accompagné d'une partie des soldats du camp de +Zabédiero, qui se rangèrent sur les côtés de la place, au milieu de +laquelle il ne resta plus que l'espace réservé aux divertissements. On +voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du traître.</p> + +<p>Ivan Ogareff présenta à l'émir ses principaux officiers, et Féofar-Khan, +sans se départir de la froideur qui faisait le fond de sa dignité, les +accueillit de façon qu'ils fussent satisfaits de son accueil.</p> + +<p>Ce fut ainsi du moins que l'interprétèrent Harry Blount et Alcide +Jolivet, les deux inséparables, associés maintenant pour la chasse aux +nouvelles. Après avoir quitté Zabédiero, ils avaient rapidement gagné +Tomsk. Leur projet bien arrêté était de fausser compagnie aux Tartares, +de rejoindre au plus tôt quelque corps russe, et, si cela était +possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient vu de +l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres, les +avait profondément écœurés, et ils avaient hâte d'être dans les rangs +de l'armée sibérienne.</p> + +<p>Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre à son confrère qu'il ne +pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette entrée +triomphale des troupes tartares,—ne fût-ce que pour satisfaire la +curiosité de sa cousine,—et Harry Blount s'était décidé à rester +pendant quelques heures; mais, le soir même, tous deux devaient +reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien montés, ils espéraient devancer +les éclaireurs de l'émir.</p> + +<p>Alcide Jolivet et Harry Blount s'étaient donc mêlés à la foule et +regardaient, de manière à ne perdre aucun détail d'une fête qui devait +leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirèrent donc +Féofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses gardes, +et toute cette pompe orientale, dont les cérémonies d'Europe ne peuvent +donner aucune idée. Mais ils se détournèrent avec mépris, lorsqu'Ivan +Ogareff se présenta devant l'émir, et ils attendirent, non sans quelque +impatience, que la fête commençât.</p> + +<p>«Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus trop +tôt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent! Tout cela, +ce n'est qu'un lever de rideau, et il eût été de meilleur goût de +n'arriver que pour le ballet.</p> + +<p>—Quel ballet? demanda Harry Blount.</p> + +<p>—Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se +lever.»</p> + +<p>Alcide Jolivet parlait comme s'il eût été à l'Opéra, et, tirant sa +lorgnette de son étui, il se prépara à observer en connaisseur «les +premiers sujets de la troupe de Féofar».</p> + +<p>Mais une pénible cérémonie allait précéder les divertissements.</p> + +<p>En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait être complet sans +l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines +de prisonniers furent amenés sous le fouet des soldats. Ils étaient +destinés à défiler devant Féofar-Khan et ses alliés, avant d'être +entassés avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.</p> + +<p>Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff. +Conformément aux ordres d'Ivan Ogareff, il était spécialement gardé par +un peloton de soldats. Sa mère et Nadia étaient là aussi.</p> + +<p>La vieille Sibérienne, toujours énergique quand il ne s'agissait que +d'elle, avait le visage horriblement pâle. Elle s'attendait à quelque +terrible scène. Ce n'était pas sans raison que son fils avait été +conduit devant l'émir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff, +frappé publiquement de ce knout levé sur elle, n'était pas homme à +pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque épouvantable +supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaçait +certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait épargné au moment +où ses soldats s'étaient jetés sur lui, c'est parce qu'il savait bien ce +qu'il faisait en le réservant à la justice de l'émir.</p> + +<p>D'ailleurs, ni la mère ni le fils n'avaient pu se parler depuis la +funeste scène du camp de Zabédiero. On les avait impitoyablement séparés +l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misères, car c'eût été un +adoucissement pour eux que d'être réunis pendant ces quelques jours de +captivité! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon à son fils de +tout le mal qu'elle lui avait involontairement causé, car elle +s'accusait de n'avoir pu maîtriser ses sentiments maternels! Si elle +avait su se contenir à Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle se +trouva face à face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir été +reconnu, et que de malheurs eussent été évités!</p> + +<p>Et, de son côté, Michel Strogoff pensait que si sa mère était là, si +Ivan Ogareff l'avait mise en sa présence, c'était pour qu'elle souffrit +de son propre supplice, peut-être aussi parce que quelque épouvantable +mort lui était réservée à elle comme à lui!</p> + +<p>Quant à Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les +sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et à la mère. Elle +ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait avant +tout éviter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se dissimuler, +se faire petite! Peut-être alors pourrait-elle ronger les mailles qui +emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion d'agir lui +était donnée, elle agirait, dût-elle se sacrifier pour le fils de Maria +Strogoff.</p> + +<p>Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant l'émir, +et, en passant, chacun d'eux avait dû se prosterner, le front dans la +poussière, en signe de servilité. C'était l'esclavage qui commençait par +l'humiliation! Lorsque ces infortunés étaient trop lents à se courber, +la rude main des gardes les jetait violemment à terre.</p> + +<p>Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister à un pareil +spectacle sans éprouver une véritable indignation.</p> + +<p>«C'est lâche! Partons! dit Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Non! répondit Harry Blount. Il faut tout voir!</p> + +<p>—Tout voir!... Ah! s'écria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le +bras de son compagnon.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.</p> + +<p>—Regardez, Blount! C'est elle!</p> + +<p>—Elle?</p> + +<p>—La sœur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnière! Il faut +la sauver....</p> + +<p>—Contenez-vous, répondit froidement Harry Blount. Notre intervention en +faveur de cette jeune fille pourrait lui être plus nuisible qu'utile.»</p> + +<p>Alcide Jolivet, prêt à s'élancer, s'arrêta, et Nadia, qui ne les avait +pas aperçus, étant à demi voilée par ses cheveux, passa à son tour +devant l'émir sans attirer son attention.</p> + +<p>Cependant, après Nadia, Marfa Strogoff était arrivée, et, comme elle ne +se jeta pas assez promptement dans la poussière, les gardes la +poussèrent brutalement.</p> + +<p>Marfa Strogoff tomba.</p> + +<p>Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient +purent à peine maîtriser.</p> + +<p>Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraîner, lorsqu'Ivan +Ogareff intervint, disant:</p> + +<p>«Que cette femme reste!»</p> + +<p>Quant à Nadia, elle fut rejetée dans la foule des prisonniers. Le regard +d'Ivan Ogareff ne s'était pas arrêté sur elle.</p> + +<p>Michel Strogoff fut alors amené devant l'émir, et là, il resta debout, +sans baisser les yeux.</p> + +<p>«Le front à terre! lui cria Ivan Ogareff.</p> + +<p>—Non!» répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>Deux gardes voulurent le contraindre à se courber, mais ce furent eux +qui furent couchés sur le sol par la main du robuste jeune homme.</p> + +<p>Ivan Ogareff s'avança vers Michel Strogoff.</p> + +<p>«Tu vas mourir! dit-il.</p> + +<p>—Je mourrai, répondit fièrement Michel Strogoff, mais ta face de +traître, Ivan, n'en portera pas moins et à jamais la marque infamante du +knout!»</p> + +<p>Ivan Ogareff, à cette réponse, pâlit affreusement.</p> + +<p>«Quel est ce prisonnier? demanda l'émir de cette voix qui était d'autant +plus menaçante qu'elle était calme.</p> + +<p>—Un espion russe,» répondit Ivan Ogareff.</p> + +<p>En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence +prononcée contre lui serait terrible.</p> + +<p>Michel Strogoff avait marché sur Ivan Ogareff.</p> + +<p>Les soldats l'arrêtèrent.</p> + +<p>L'émir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis, +il désigna de la main le Koran, qui lui fut apporté. Il ouvrit le livre +sacré et posa son doigt sur une des pages.</p> + +<p>C'était le hasard, ou plutôt, dans la pensée de ces Orientaux, Dieu même +qui allait décider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie +centrale donnent le nom de «fal» à cette pratique. Après avoir +interprété le sens du verset touché par le doigt du juge, ils appliquent +la sentence, quelle qu'elle soit.</p> + +<p>L'émir avait laissé son doigt appuyé sur la page du Koran. Le chef des +ulémas, s'approchant alors, lut à haute voix un verset qui se terminait +par ces mots:</p> + +<p>«Et il ne verra plus les choses de la terre.»</p> + +<p>«Espion russe, dit Féofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au +camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V-b" id="CHAPITRE_V-b"></a>CHAPITRE V<br /><br /> +<small>REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!</small></h2> + +<p>Michel Strogoff, les mains liées, fut maintenu en face du trône de +l'émir, au pied de la terrasse.</p> + +<p>Sa mère, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales, +s'était affaissée, n'osant plus regarder, n'osant plus écouter.</p> + +<p>«Regarde de tous tes yeux! regarde!» avait dit Féofar-Khan, en tendant +sa main menaçante vers Michel Strogoff.</p> + +<p>Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des mœurs tartares, avait compris +la portée de cette parole, car ses lèvres s'étaient un instant +desserrées dans un cruel sourire. Puis, il avait été se placer auprès de +Féofar-Khan.</p> + +<p>Un appel de trompettes se fit aussitôt entendre. C'était le signal des +divertissements.</p> + +<p>«Voilà le ballet, dit Alcide Jolivet à Harry Blount, mais, contrairement +à tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame!»</p> + +<p>Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.</p> + +<p>Une nuée de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers +instruments tartares, la «doutare», mandoline au long manche en bois de +mûrier, à deux cordes de soie tordue et accordées par quarte, le +«kobize», sorte de violoncelle ouvert à sa partie antérieure, garni de +crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la «tschibyzga», +longue flûte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams, +unis à la voix gutturale des chanteurs, formèrent une harmonie étrange. +Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre aérien, composé +d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes à leur partie +centrale, résonnaient sous la brise comme des harpes éoliennes.</p> + +<p>Aussitôt les danses commencèrent.</p> + +<p>Ces ballerines étaient toutes d'origine persane. Elles n'étaient point +esclaves et exerçaient leur profession en liberté. Autrefois, elles +figuraient officiellement dans les cérémonies à la cour de Téhéran; mais +depuis l'événement au trône de la famille régnante, bannies ou à peu +près du royaume, elles avaient dû chercher fortune ailleurs. Elles +portaient le costume national, et des bijoux les ornaient à profusion. +De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balançaient à +leurs oreilles, des cercles d'argent niellés s'enroulaient à leur cou, +des bracelets formés d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras +et leurs jambes, des pendants, richement entremêlés de perles, de +turquoises et de cornalines, frémissaient à l'extrémité de leurs longues +nattes. La ceinture qui les pressait à la taille était fixée par une +brillante agrafe, ressemblant à la plaque des grand croix européennes.</p> + +<p>Ces ballerines exécutèrent très-gracieusement des danses variées, tantôt +isolées, tantôt par groupes. Elles avaient le visage découvert, mais, de +temps en temps, elles ramenaient un voile léger sur leur figure, et on +eût dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux éclatants, comme +une vapeur sur un ciel constellé. Quelques-unes de ces Persanes +portaient en écharpe un baudrier de cuir brodé de perles, auquel pendait +un sachet de forme triangulaire, la pointe en bas, et qu'elles ouvrirent +à un certain moment. De ces sachets, tissus d'un filigrane d'or, elles +tirèrent de longues et étroites bandes de soie écarlate, sur lesquelles +étaient brodés les versets du Koran. Ces bandes, qu'elles tendirent +entre elles, formèrent une ceinture sous laquelle d'autres danseuses se +glissèrent sans interrompre leurs pas, et, en passant devant chaque +verset, suivant le précepte qu'il contenait, ou elles se prosternaient +jusqu'à terre, ou elles s'envolaient par un bond léger, comme pour aller +prendre place parmi les houris du ciel de Mahomet.</p> + +<p>Mais, ce qui était remarquable, ce dont fut frappé Alcide Jolivet, c'est +que ces Persanes se montrèrent plutôt indolentes que fougueuses. La +furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par +l'exécution, elles rappelaient plutôt les bayadères calmes et décentes +de l'Inde que les aimées passionnées de l'Egypte.</p> + +<p>Lorsque ce premier divertissement fut achevé, une voix grave se fit +entendre qui disait:</p> + +<p>«Regarde de tous tes yeux, regarde!»</p> + +<p>L'homme qui répétait les paroles de l'émir, Tartare de haute taille, +était l'exécuteur des hautes œuvres de Féofar-Khan. Il avait pris place +derrière Michel Strogoff et tenait à la main un sabre à large lame +courbe, une de ces lames damassées qui ont été trempées par les célèbres +armuriers de Karschi ou d'Hissar.</p> + +<p>Près de lui, des gardes avaient apporté un trépied sur lequel reposait +un réchaud où brûlaient, sans donner aucune fumée, quelques charbons +ardents. La buée légère qui les couronnait n'était due qu'à +l'incinération d'une substance résineuse et aromatique, mélange d'oliban +et de benjoin, que l'on projetait à leur surface.</p> + +<p>Cependant, aux Persanes avait immédiatement succédé un autre groupe de +ballerines, de race très-différente, que Michel Strogoff reconnut +aussitôt.</p> + +<p>Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi, +car Harry Blount dit à son confrère:</p> + +<p>«Ce sont les tsiganes de Nijni-Novgorod!</p> + +<p>—Elles-mêmes! s'écria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux doivent +rapporter à ces espionnes plus d'argent que leurs jambes!»</p> + +<p>En en faisant des agents au service de l'émir, Alcide Jolivet, on le +sait, ne se trompait pas.</p> + +<p>Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe costume +étrange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beauté.</p> + +<p>Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de ses +ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays que leur +race parcourt en Europe, de la Bohême, de l'Égypte, de l'Italie, de +l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui cliquetaient à +leurs bras, et aux ronflements des «daïrés», sorte de tambours de +basque, dont leurs doigts éraillaient la peau stridente.</p> + +<p>Sangarre, tenant un de ces daïrés qui frémissait entre ses mains, +excitait cette troupe de véritables corybantes.</p> + +<p>Alors s'avança un tsigane, âgé de quinze ans au plus. Il tenait à la +main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple +glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson +d'un rhythme très-bizarre, une danseuse vint se placer près de lui et +demeura immobile, l'écoutant; mais chaque fois que le refrain revenait +aux lèvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue, +secouant près de lui son daïré et l'étourdissant du cliquetis de ses +crotales.</p> + +<p>Puis, après le dernier refrain, les ballerines enlacèrent le tsigane +dans les mille replis de leurs danses.</p> + +<p>En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'émir et de ses alliés, +des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des piécettes +qui frappaient les cymbales des danseuses, se mêlaient encore les +derniers murmures des doutares et des tambourins.</p> + +<p>«Prodigues comme des pillards!» dit Alcide Jolivet à l'oreille de son +compagnon.</p> + +<p>Et c'était bien l'argent volé, en effet, qui tombait à flots, car, avec +les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les +roubles moscovites.</p> + +<p>Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'exécuteur, posant sa +main sur l'épaule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur +répétition rendait de plus en plus sinistres:</p> + +<p>«Regarde de tous tes yeux, regarde!»</p> + +<p>Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'exécuteur ne tenait plus +son sabre nu à la main.</p> + +<p>Cependant, le soleil s'abaissait déjà au-dessous de l'horizon. Une +demi-obscurité commençait à envahir les arrière-plans de la campagne. La +masse des cèdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les +eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premières +brumes. L'ombre ne pouvait tarder à se glisser jusqu'au plateau qui +dominait la ville.</p> + +<p>Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des +torches enflammées, envahirent la place. Entraînées par Sangarre, +tsiganes et Persanes réapparurent devant le trône de l'émir et firent +valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les +instruments de l'orchestre tartare se déchaînèrent dans une harmonie +plus sauvage, accompagnée des cris gutturaux des chanteurs. Les +cerfs-volants, qui avaient été ramenés à terre, reprirent leur vol, +enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous la +brise plus fraîche, leurs harpes vibrèrent avec plus d'intensité au +milieu de cette illumination aérienne.</p> + +<p>Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se +mêler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commença une +fantasia pédestre, qui produisit le plus étrange effet.</p> + +<p>Ces soldats, armés de sabres nus et de longs pistolets, tout en +exécutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de détonations +éclatantes, de mousquetades continues qui se détachaient sur le +roulement des tambourins, le ronflement des daïrés, le grincement des +doutares. Leurs armes, chargées d'une poudre colorée, à la mode +chinoise, par quelque ingrédient métallique, lançaient de longs jets +rouges, verts, bleus, et on eût dit alors que tous ces groupes +s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains côtés, ce +divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse +militaire dont les coryphées manœuvraient au milieu de pointes d'épée +et de poignards, et il est possible que la tradition en ait été léguée +aux peuples de l'Asie centrale; mais cette cybistique tartare était +rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient +au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points +ignés. C'était comme un kaléidoscope d'étincelles, dont les combinaisons +se variaient à l'infini à chaque mouvement des danseuses.</p> + +<p>Si blasé que dût être un journaliste parisien sur ces effets que la mise +en scène moderne a portés loin. Alcide Jolivet ne put retenir un léger +mouvement de tête qui, entre le boulevard Montmartre et la Madeleine, +eut voulu dire: «Pas mal! pas mal!»</p> + +<p>Puis, soudain, comme à un signal, tous les feux de la fantasia +s'éteignirent, les danses cessèrent, les ballerines disparurent. La +cérémonie était terminée, et les torches seulement éclairaient ce +plateau, quelques instants auparavant si plein de lumières.</p> + +<p>Sur un signe de l'émir, Michel Strogoff fut amené au milieu de la place.</p> + +<p>«Blount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez à +voir la fin de tout cela?</p> + +<p>—Pas le moins du monde, répondit Henry Blount.</p> + +<p>—Vos lecteurs du <i>Daily-Telegraph</i> ne sont pas friands, je l'espère, +des détails d'une exécution à la mode tartare?</p> + +<p>—Pas plus que votre cousine.</p> + +<p>—Pauvre garçon! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff. Le +vaillant soldat eût mérité de tomber sur le champ de bataille!</p> + +<p>—Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver? dit Harry Blount.</p> + +<p>—Nous ne pouvons rien.»</p> + +<p>Les deux journalistes se rappelaient la conduite généreuse de Michel +Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles épreuves, +esclave de son devoir, il avait dû passer, et, au milieu de ces +Tartares, auxquels toute pitié est inconnue, ils ne pouvaient rien pour +lui!</p> + +<p>Peu désireux d'assister au supplice réservé à cet infortuné, ils +rentrèrent donc dans la ville.</p> + +<p>Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'était +parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet +appelait par anticipation «la campagne de la revanche».</p> + +<p>Cependant, Michel Strogoff était debout, ayant le regard hautain pour +l'émir, méprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait à mourir, et, +cependant, on eût vainement cherché en lui un symptôme de faiblesse.</p> + +<p>Les spectateurs, restés aux abords de la place, ainsi que l'état-major +de Féofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'était qu'un attrait de plus, +attendaient que l'exécution fût accomplie. Puis, sa curiosité assouvie, +toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.</p> + +<p>L'émir fit un geste. Michel Strogoff, poussé par les gardes, s'approcha +de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il comprenait, +Féofar lui dit:</p> + +<p>«Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernière +fois. Dans un instant, tes yeux seront à jamais fermés à la lumière!»</p> + +<p>Ce n'était pas de mort, mais de cécité, qu'allait être frappé Michel +Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-être que la perte de la +vie! La malheureux était condamné à être aveuglé.</p> + +<p>Cependant, en entendant la peine prononcée par l'émir, Michel Strogoff +ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme +s'il eût voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard. Supplier +ces hommes féroces, c'était inutile, et, d'ailleurs, indigne de lui. Il +n'y songea même pas. Toute sa pensée se condensa sur sa mission +irrévocablement manquée, sur sa mère, sur Nadia, qu'il ne reverrait +plus! Mais il ne laissa rien paraîtra de l'émotion qu'il ressentait.</p> + +<p>Puis, le sentiment d'une vengeance à accomplir quand même envahit tout +son être. Il se retourna vers Ivan Ogareff.</p> + +<p>«Ivan, dit-il d'une voix menaçante, Ivan le traître, la dernière menace +de mes yeux sera pour toi!»</p> + +<p>Ivan Ogareff haussa les épaules.</p> + +<p>Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'était pas en regardant Ivan +Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'éteindre.</p> + +<p>Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.</p> + +<p>«Ma mère! s'écria-t-il. Oui! oui! à toi mon suprême regard, et non à ce +misérable! Reste là, devant moi! Que je voie encore ta figure +bien-aimée! Que mes yeux se ferment en te regardant!....»</p> + +<p>La vieille Sibérienne, sans prononcer une parole, s'avançait....</p> + +<p>«Chassez cette femme!» dit Ivan Ogareff.</p> + +<p>Deux soldats repoussèrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta +debout, a quelques pas de son fils.</p> + +<p>L'exécuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu à la main, et ce +sabre, chauffé à blanc, il venait de le retirer du réchaud où brûlaient +les charbons parfumés.</p> + +<p>Michel Strogoff allait être aveuglé suivant la coutume tartare, avec une +lame ardente, passée devant ses yeux!</p> + +<p>Michel Strogoff ne chercha pas a résister. Plus rien n'existait à ses +yeux que sa mère, qu'il dévorait alors du regard! Toute sa vie était +dans cette dernière vision!</p> + +<p>Marfa Strogoff, l'œil démesurément ouvert, les bras tendus vers lui, le +regardait!...</p> + +<p>La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.</p> + +<p>Un cri de désespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimée sur le +sol!</p> + +<p>Michel Strogoff était aveugle.</p> + +<p>Ses ordres exécutés, l'émir se retira avec toute sa maison. Il ne resta +bientôt plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de torches.</p> + +<p>Le misérable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, après +l'exécuteur, lui porter le dernier coup?</p> + +<p>Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit +venir et se redressa.</p> + +<p>Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impériale, il l'ouvrit, et, par +une suprême ironie, il la plaça devant les yeux éteints du courrier du +czar, disant:</p> + +<p>«Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire à Irkoutsk ce que +tu auras lu! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff!»</p> + +<p>Cela dit, le traître serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se +retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.</p> + +<p>Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mère, inanimée, +peut-être morte.</p> + +<p>Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie. +Tomsk, illuminée, brillait comme une ville en fête.</p> + +<p>Michel Strogoff prêta l'oreille. La place était silencieuse et déserte.</p> + +<p>Il se traîna, en tâtonnant, vers l'endroit où sa mère était tombée. Il +la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de la +sienne, il écouta les battements de son cœur. Puis, on eût dit qu'il +lui parlait tout bas.</p> + +<p>La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit son +fils?</p> + +<p>En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.</p> + +<p>Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se +releva, et, tâtant du pied, cherchant à tendre ses mains pour se guider, +il marcha peu à peu vers l'extrémité de la place.</p> + +<p>Soudain, Nadia parut.</p> + +<p>Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit à +couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.</p> + +<p>Celui-ci, aveugle, ne savait qui le déliait, car Nadia n'avait pas +prononcé une parole.</p> + +<p>Mais cela fait:</p> + +<p>«Frère! dit-elle.</p> + +<p>—Nadia! murmura Michel Strogoff, Nadia!</p> + +<p>—Viens! frère, répondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux désormais, et +c'est moi qui te conduirai à Irkoutsk!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI-b" id="CHAPITRE_VI-b"></a>CHAPITRE VI<br /><br /> +<small>UN AMI DE GRANDE ROUTE.</small></h2> + +<p>Une demi-heure après, Michel Strogoff et Nadia avaient quitté Tomsk.</p> + +<p>Un certain nombre de prisonniers, cette nuit-là, purent aussi échapper +aux Tartares, car officiers ou soldats, tous plus ou moins abrutis, +s'étaient, inconsciemment relâchés de la surveillance sévère qu'ils +avaient maintenue jusqu'alors, soit au camp de Zabédiero, soit pendant +la marche des convois. Nadia, après avoir été emmenée tout d'abord avec +les autres prisonniers, avait donc pu fuir et revenir au plateau, au +moment où Michel Strogoff était conduit devant l'émir.</p> + +<p>La, mêlée à la foule, elle avait tout vu. Pas un cri ne lui échappa +lorsque la lame, chauffée à blanc, passa devant les yeux de son +compagnon. Elle eut la force de rester immobile et muette. Une +providentielle inspiration lui dit de se réserver, libre encore, pour +guider le fils de Marfa Strogoff au but qu'il avait juré d'atteindre. +Son cœur, un moment, cessa de battre, lorsque la vieille Sibérienne +tomba inanimée, mais une pensée lui rendit toute son énergie.</p> + +<p>«Je serai le chien de l'aveugle!» se dit-elle.</p> + +<p>Après le départ d'Ivan Ogareff, Nadia s'était dissimulée dans l'ombre. +Elle avait attendu que la foule eût quitté le plateau. Michel Strogoff, +abandonné comme un misérable être dont on ne doit plus rien craindre, +était seul. Elle le vit se traîner jusqu'à sa mère, se courber sur elle, +la baiser au front, puis se relever, tâtonner pour fuir...</p> + +<p>Quelques instants plus tard, elle et lui, la main dans la main, avaient +descendu le talus escarpé, et, après avoir suivi les berges du Tom +jusqu'à l'extrémité de la ville, ils franchissaient heureusement une +brèche de l'enceinte.</p> + +<p>La route d'Irkoutsk était la seule qui s'enfonçât dans l'est, il n'y +avait pas à se tromper. Nadia entraîna rapidement Michel Strogoff. Il +était possible que dès le lendemain, après quelques heures d'orgie, les +éclaireurs de l'émir, se jetant de nouveau sur la steppe, coupassent +toute communication. Il importait donc de les devancer, d'atteindre +avant eux Krasnoiarsk, que cinq cents verstes (533 kilomètres) +séparaient de Tomsk, enfin de ne quitter que le plus tard possible la +grande route. Se lancer hors du chemin tracé, c'était l'incertain, +l'inconnu, c'était la mort à bref délai.</p> + +<p>Comment Nadia put-elle supporter les fatigues de cette nuit du 16 au 17 +août? Comment trouva-t-elle la force physique nécessaire à fournir une +si longue étape? Comment ses pieds, saignant d'une marche forcée, +purent-ils la porter jusque-là? c'est presque incompréhensible. Mais il +n'en est pas moins vrai que le lendemain matin, douze heures après leur +départ de Tomsk, Michel Strogoff et elle atteignaient le bourg de +Sémilowskoë, après une course de cinquante verstes.</p> + +<p>Michel Strogoff n'avait pas prononcé une seule parole. Ce n'était pas +Nadia qui tenait sa main, ce fut lui qui tint celle de sa compagne +pendant toute cette nuit; mais, grâce à cette main qui le guidait rien +que par ses frémissements, il avait marché avec son allure ordinaire.</p> + +<p>Sémilowskoë était presque entièrement abandonnée. Les habitants, +redoutant les Tartares, avaient fui dans la province d'Yeniseisk. A +peine deux ou trois maisons étaient elles encore occupées. Tout ce que +la ville contenait d'utile ou de précieux avait été enlevé sur des +charrettes.</p> + +<p>Cependant, Nadia était dans la nécessité de faire là une halte de +quelques heures. Il leur fallait à tous deux nourriture et repos.</p> + +<p>La jeune fille conduisit donc son compagnon à l'extrémité de la +bourgade. Une maison vide, la porte ouverte, était là. Ils y entrèrent. +Un mauvais banc de bois se trouvait au milieu de la chambre; près de ce +haut poêle commun à toutes les demeures sibériennes. Ils s'y assirent.</p> + +<p>Nadia regarda alors bien en face son compagnon aveugle, et comme elle ne +l'avait jamais regardé jusqu'alors. Il y avait plus que de la +reconnaissance, plus que de la pitié dans son regard. Si Michel Strogoff +avait pu la voir, il aurait lu dans ce beau regard désolé l'expression +d'un dévouement et d'une tendresse infinis.</p> + +<p>Les paupières de l'aveugle, rougies par la lame incandescente, +recouvraient à demi ses yeux, absolument secs. La sclérotique en était +légèrement plissée et comme raccornie, la pupille singulièrement +agrandie; l'iris semblait d'un bleu plus foncé qu'il n'était auparavant; +les cils et les sourcils étaient en partie brûlés; mais, en apparence du +moins, le regard si pénétrant du jeune homme ne semblait avoir subi +aucun changement. S'il n'y voyait plus, si sa cécité était complète, +c'est que la sensibilité de la rétine et du nerf optique avait été +radicalement détruite par l'ardente chaleur de l'acier.</p> + +<p>En ce moment, Michel Strogoff étendit les mains. «Tu es là, Nadia? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit la jeune fille, je suis près de toi, et je ne te +quitterai plus, Michel.»</p> + +<p>A son nom, prononcé par Nadia pour la première fois, Michel Strogoff +tressaillit. Il comprit que sa compagne savait tout, ce qu'il était, +quels liens l'unissaient à la vieille Marfa.</p> + +<p>«Nadia, reprit-il, il va falloir nous séparer!</p> + +<p>—Nous séparer? Pourquoi cela, Michel?</p> + +<p>—Je ne veux pas être un obstacle à ton voyage! Ton père t'attend à +Irkoutsk! Il faut que tu rejoignes ton père!</p> + +<p>—Mon père me maudirait, Michel, si je t'abandonnais, après ce que tu as +fait pour moi!</p> + +<p>—Nadia! Nadia! répondit Michel Strogoff, en pressant la main que la +jeune fille avait posée sur la sienne, tu ne dois penser qu'à ton père!</p> + +<p>—Michel, reprit Nadia, tu as plus besoin de moi que mon père! Dois-tu +donc renoncer à aller à Irkoutsk?</p> + +<p>—Jamais! s'écria Michel Strogoff d'un ton qui montrait qu'il n'avait +rien perdu de son énergie.</p> + +<p>—Cependant, tu n'as plus cette lettre!....</p> + +<p>—Cette lettre qu'Ivan Ogareff m'a volée!... Eh bien! je saurai m'en +passer, Nadia! Ils m'ont traité comme un espion! J'agirai comme un +espion! J'irai dire à Irkoutsk tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai +entendu, et, j'en jure par la Dieu vivant! le traître me retrouvera un +jour face à face! Mais il faut que j'arrive avant lui à Irkoutsk.</p> + +<p>—Et tu parles de nous séparer, Michel?</p> + +<p>—Nadia, les misérables m'ont tout pris!</p> + +<p>—Il me reste quelques roubles, et mes yeux! Je puis y voir pour toi, +Michel, et te conduire là où tu ne peux plus aller seul!</p> + +<p>—Et comment irons-nous?</p> + +<p>—A pied.</p> + +<p>—Et comment vivrons-nous?</p> + +<p>—En mendiant.</p> + +<p>—Partons, Nadia!</p> + +<p>—Viens, Michel.»</p> + +<p>Les deux jeunes gens ne se donnaient plus le nom de frère et de sœur. +Dans leur misère commune, ils se sentaient plus étroitement unis encore +l'un à l'autre. Tous deux quittèrent la maison, après avoir pris une +heure de repos. Nadia, courant les rues de la bourgade, s'était procuré +quelques morceaux de «tchorne-khleb», sorte de pain fait avec de l'orge, +et un peu de cet hydromel connu sous le nom de «méod» en Russie. Cela ne +lui avait rien coûté, car elle avait commencé son métier de mendiante. +Ce pain et cet hydromel avaient, tant bien que mal, apaisé la faim et la +soif de Michel Strogoff. Nadia lui avait réservé la plus grande portion +de cette insuffisante nourriture. Il mangeait les morceaux de pain que +sa compagne lui présentait l'un après l'autre. Il buvait à la gourde +qu'elle portait à ses lèvres.</p> + +<p>«Manges-tu, Nadia? lui demanda-t-il à plusieurs reprises.</p> + +<p>—Oui, Michel,» répondit toujours la jeune fille, qui se contentait des +restes de son compagnon.</p> + +<p>Michel et Nadia quittèrent Sémilowskoë et reprirent cette pénible route +d'Irkoutsk. La jeune fille résistait énergiquement à la fatigue. Si +Michel Strogoff l'eût vue, peut-être n'aurait-il pas eu le courage +d'aller plus loin. Mais Nadia ne se plaignait pas, et Michel Strogoff, +n'entendant pas un soupir, marchait avec une hâte qu'il n'était pas +maître de réprimer. Et pourquoi? Pouvait-il donc espérer de devancer +encore les Tartares? Il était à pied, sans argent, il était aveugle, et +si Nadia, son seul guide, venait à lui manquer, il n'aurait plus qu'à se +coucher sur un des côtés de la route et à y mourir misérablement! Mais +enfin, si, à force d'énergie, il arrivait à Krasnoiarsk, tout n'était +peut-être pas perdu, puisque le gouverneur, auquel il se ferait +connaître, n'hésiterait pas à lui donner les moyens d'atteindre +Irkoutsk.</p> + +<p>Michel Strogoff allait donc, parlant peu, absorbé dans ses pensées. Il +tenait la main de Nadia. Tous deux étaient en communication incessante. +Il leur semblait qu'ils n'avaient plus besoin de la parole pour échanger +leurs pensées. De temps en temps, Michel Strogoff disait:</p> + +<p>«Parle-moi, Nadia.</p> + +<p>—A quoi bon, Michel? Nous pensons ensemble!» répondait la jeune fille, +et elle faisait en sorte que sa voix ne décelât aucune fatigue.</p> + +<p>Mais quelquefois, comme si son cœur eût cessé de battre un instant, ses +jambes fléchissaient, son pas se ralentissait, son bras se tendait, elle +restait en arrière. Michel Strogoff s'arrêtait alors, il fixait ses yeux +sur la pauvre fille, comme s'il eût essayé de l'apercevoir à travers +cette ombre qu'il portait en lui. Sa poitrine se gonflait; puis, +soutenant plus vivement sa compagne, il reprenait sa marche en avant.</p> + +<p>Cependant, au milieu de toutes ces misères sans trêve, ce jour-là, une +circonstance heureuse allait se produire, qui devait leur épargner bien +des fatigues à tous les deux.</p> + +<p>Ils avaient quitté Sémilowskoë depuis deux heures environ, lorsque +Michel Strogoff s'arrêta.</p> + +<p>«La route est déserte? demanda-t-il.</p> + +<p>—Absolument déserte, répondit Nadia.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'entends pas quelque bruit en arrière?</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—Si ce sont les Tartares, il faut nous cacher. Regarde bien.</p> + +<p>—Attends, Michel!» répondit Nadia en remontant le chemin, qui se +coudait à quelques pas sur la droite.</p> + +<p>Michel Strogoff resta un instant seul, tendant l'oreille.</p> + +<p>Nadia revint presque aussitôt et dit:</p> + +<p>«C'est une charrette. Un jeune homme la conduit.</p> + +<p>—Il est seul?</p> + +<p>—Seul.»</p> + +<p>Michel Strogoff hésita un instant. Devait-il se cacher? Devait-il, au +contraire, tenter la chance de trouver place dans ce véhicule, sinon +pour lui, du moins pour elle? Lui, il se contenterait de s'appuyer d'une +main à la charrette, il la pousserait au besoin, car ses jambes +n'étaient pas près de lui manquer, mais il sentait bien que Nadia, +traînée à pied depuis le passage de l'Obi, c'est-à-dire depuis plus de +huit jours, était à bout de forces.</p> + +<p>Il attendit.</p> + +<p>La charrette arriva bientôt au tournant de la route.</p> + +<p>C'était un véhicule fort délabré, pouvant à la rigueur contenir trois +personnes, ce qu'on appelle dans le pays une kibitka.</p> + +<p>Ordinairement, la kibitka est attelée de trois chevaux, mais celle-ci +n'était traînée que par un seul cheval à long poil, à longue queue, et +auquel son sang mongol assurait vigueur et courage.</p> + +<p>Un jeune homme la conduisait, ayant un chien près de lui.</p> + +<p>Nadia reconnut que ce jeune homme était Russe. Il avait une figure douce +et flegmatique qui inspirait la confiance. D'ailleurs, il ne paraissait +pas pressé le moins du monde. Il marchait d'un pas tranquille, pour ne +pas surmener son cheval, et, à le voir, on n'eût jamais cru qu'il +suivait une route que les Tartares pouvaient couper d'un moment à +l'autre.</p> + +<p>Nadia, tenant Michel Strogoff par la main, s'était rangée de côté.</p> + +<p>La kibitka s'arrêta, et le conducteur regarda la jeune fille en +souriant.</p> + +<p>«Et où donc allez-vous comme cela?» lui demanda-t-il en faisant de bons +yeux tout ronds.</p> + +<p>Au son de cette voix, Michel Strogoff se dit qu'il l'avait entendue +quelque part. Et, sans doute, elle suffit à lui faire reconnaître le +conducteur de la kibitka, car son front se rasséréna aussitôt.</p> + +<p>«Eh bien, où donc allez-vous? répéta le jeune homme, en s'adressant plus +directement à Michel Strogoff.</p> + +<p>—Nous allons à Irkoutsk, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Oh! petit père, tu ne sais donc pas qu'il y a encore bien des verstes +et des verstes jusqu'à Irkoutsk?</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Et tu vas à pied?</p> + +<p>—A pied.</p> + +<p>—Toi, bien! mais la demoiselle?....</p> + +<p>—C'est ma sœur, dit Michel Strogoff, qui jugea prudent de redonner ce +nom à Nadia.</p> + +<p>—Oui, ta sœur, petit père! Mais, crois-moi, elle ne pourra jamais +atteindre Irkoutsk!</p> + +<p>—Ami, répondit Michel Strogoff en s'approchant, les Tartares nous ont +dépouillés, et je n'ai pas un kopek à t'offrir; mais si tu veux prendre +ma sœur près de toi, je suivrai ta voiture à pied, je courrai s'il le +faut, je ne te retarderai pas d'une heure....</p> + +<p>—Frère, s'écria Nadia... je ne veux pas... je ne veux pas!—Monsieur, +mon frère est aveugle!</p> + +<p>—Aveugle! répondit le jeune homme d'une voix émue.</p> + +<p>—Les Tartares lui ont brûlé les yeux! répondit Nadia, en tendant ses +mains comme pour implorer la pitié.</p> + +<p>—Brûlé les yeux? Oh! pauvre petit père! Moi, je vais a Krasnoiarsk. Eh +bien, pourquoi ne monterais-tu pas avec ta sœur dans la kibitka? En +nous serrant un peu, nous y tiendrons tous les trois. D'ailleurs, mon +chien ne refusera pas d'aller à pied. Seulement, je ne vais pas vite, +pour ménager mon cheval.</p> + +<p>—Ami, comment te nommes-tu? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Je me nomme Nicolas Pigassof.</p> + +<p>—C'est un nom que je n'oublierai plus, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Eh bien, monte, petit père aveugle. Ta sœur sera près de toi, au fond +de la charrette, moi devant pour conduire. Il y a de la bonne écorce de +bouleau et de la paille d'orge dans le fond. C'est comme un +nid.—Allons, Serko, fais-nous place!»</p> + +<p>Le chien descendit sans se faire prier. C'était un animal de race +sibérienne, à poil gris, de moyenne taille, avec une bonne grosse tête +caressante, et qui semblait être très-attaché à son maître.</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia, en un instant, furent installés dans la +kibitka. Michel Strogoff avait tendu ses mains comme pour chercher +celles de Nicolas Pigassof.</p> + +<p>«Ce sont mes mains que tu veux serrer! dit Nicolas. Les voilà, petit +père! Serre-les tant que cela te fera plaisir!».</p> + +<p>La kibitka se remit en marche. Le cheval, que Nicolas ne frappait +jamais, allait l'amble. Si Michel Strogoff ne devait pas gagner en +rapidité, du moins de nouvelles fatigues seraient-elles épargnées à +Nadia.</p> + +<p>Et tel était l'épuisement de la jeune fille, que, bercée par le +mouvement monotone de la kibitka, elle tomba bientôt dans un sommeil qui +ressemblait à une complète prostration. Michel Strogoff et Nicolas la +couchèrent sur le feuillage de bouleau du mieux qu'il leur fut possible. +Le compatissant jeune homme était tout ému, et si pas une larme ne +s'échappa des yeux de Michel Strogoff, en vérité, c'est parce que le fer +incandescent avait brûlé la dernière!</p> + +<p>«Elle est gentille, dit Nicolas.</p> + +<p>—Oui, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Ça veut être fort, petit père, c'est courageux, mais au fond, c'est +faible, ces mignonnes-là!—Est-ce que vous venez de loin?</p> + +<p>—De très-loin.</p> + +<p>—Pauvres jeunes gens!—Cela a dû te faire bien mal, quand ils t'ont +brûlé les yeux!</p> + +<p>—Bien mal, répondit Michel Strogoff, en se tournant comme s'il eût pu +voir Nicolas.</p> + +<p>—Tu n'as pas pleuré?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Moi aussi, j'aurais pleuré. Penser qu'on ne reverra plus ceux qu'on +aime! Mais enfin, ils vous voient. C'est peut-être une consolation!</p> + +<p>—Oui, peut-être!—Dis-moi, ami, demanda Michel Strogoff, est-ce que tu +ne m'as jamais vu quelque part?</p> + +<p>—Toi, petit père? Non, jamais.</p> + +<p>—C'est que le son de ta voix ne m'est pas inconnu.</p> + +<p>—Voyez-vous! répondit Nicolas en souriant. Il connaît le son de ma +voix! peut-être me demandes-tu cela pour savoir d'où je viens. Oh! je +vais te le dire. Je viens de Kolyvan.</p> + +<p>—De Kolyvan? dit Michel Strogoff. Mais alors c'est là que je t'ai +rencontré. Tu étais au poste télégraphique?</p> + +<p>—Cela se peut, répondit Nicolas. J'y demeurais. J'étais l'employé +chargé des transmissions.</p> + +<p>—Et tu es resté à ton poste jusqu'au dernier moment?</p> + +<p>—Eh! c'est surtout à ce moment-là qu'il faut y être!</p> + +<p>—C'était le jour où un Anglais et un Français se disputaient, roubles +en main, la place à ton guichet, et où l'Anglais a télégraphié les +premiers verses de la Bible?</p> + +<p>—Ça, petit père, c'est possible, mais je ne me le rappelle pas!</p> + +<p>—Comment! tu ne te le rappelles pas?</p> + +<p>—Je ne lis jamais les dépêches que je transmets. Mon devoir étant de +les oublier, le plus court est de les ignorer.»</p> + +<p>Cette réponse peignait Nicolas Pigassof.</p> + +<p>Cependant, la kibitka allait son petit train, que Michel Strogoff aurait +voulu rendre plus rapide. Mais Nicolas et son cheval étaient accoutumés +à une allure dont ils n'auraient pu se départir ni l'un ni l'autre. Le +cheval marchait pendant trois heures et se reposait pendant une,—cela +jour et nuit. Durant les haltes, le cheval paissait, les voyageurs de la +kibitka mangeaient en compagnie du fidèle Serko. La kibitka était +approvisionnée pour vingt personnes au moins, et Nicolas avait mis +généreusement ses réserves à la disposition de ses deux hôtes, qu'il +croyait frère et sœur.</p> + +<p>Après une journée de repos, Nadia eut recouvré une partie de ses forces. +Nicolas veillait à ce qu'elle fût aussi bien que possible. Le voyage se +faisait dans des conditions supportables, lentement sans doute, mais +régulièrement. Il arrivait bien parfois que, pendant la nuit, Nicolas, +tout en conduisant, s'endormait et ronflait avec une conviction qui +témoignait du calme de sa conscience. Peut-être alors, en regardant +bien, eût-on vu la main de Michel Strogoff chercher les guides du cheval +et lui faire prendre une allure plus rapide, au grand étonnement de +Serko, qui ne disait rien cependant. Puis, ce trot revenait +immédiatement à l'amble, dès que Nicolas se réveillait, mais la Kibitka +n'en avait pas moins gagné quelques verstes sur sa vitesse +réglementaire.</p> + +<p>C'est ainsi que l'on traversa la rivière d'Ichimsk, les bourgades +d'Ichimskoë, Berikylskoë, Kuskoë, la rivière de Mariinsk, la bourgade du +même nom, Bogotowlskoë et enfin la Tchoula, petit cours d'eau qui sépare +la Sibérie occidentale de la Sibérie orientale. La route se développait +tantôt à travers d'immenses landes, qui laissaient un champ vaste aux +regards, tantôt sous d'épaisses et interminables forêts de sapins, dont +on croyait ne jamais sortir.</p> + +<p>Tout était désert. Les bourgades étaient presque entièrement +abandonnées. Les paysans avaient fui au delà de l'Yeniseï, estimant que +ce large fleuve arrêterait peut-être les Tartares.</p> + +<p>Le 22 août, la kibitka atteignit le bourg d'Atchinsk, à trois cent +quatre-vingts verstes de Tomsk. Cent vingt verstes la séparaient encore +de Krasnoiarsk. Aucun incident n'avait marqué ce voyage. Depuis six +jours qu'ils étaient ensemble, Nicolas, Michel Strogoff et Nadia étaient +restés les mêmes, l'un confit dans son calme inaltérable, les deux +autres inquiets, et songeant au moment où leur compagnon viendrait à se +séparer d'eux.</p> + +<p>Michel Strogoff, on peut le dire, voyait le pays parcouru par les yeux +de Nicolas et de la jeune fille. A tour de rôle, tous deux lui +peignaient les sites en vue desquels passait la kibitka. Il savait s'il +était en forêt ou en plaine, si quelque hutte se montrait sur la steppe, +si quelque Sibérien apparaissait a l'horizon. Nicolas ne tarissait pas. +Il aimait à causer, et, quelle que fût sa façon d'envisager les choses, +on aimait à l'entendre.</p> + +<p>Un jour, Michel Strogoff lui demanda quel temps il faisait.</p> + +<p>«Assez beau, petit père, répondit-il, mais ce sont les derniers jours de +l'été. L'automne est court en Sibérie, et, bientôt, nous subirons les +premiers froids de l'hiver. Peut-être les Tartares songeront-ils à se +cantonner pendant la mauvaise saison?»</p> + +<p>Michel Strogoff secoua la tête d'un air de doute.</p> + +<p>«Tu ne le crois pas, petit père, répondit Nicolas. Tu penses qu'ils se +porteront sur Irkoutsk?</p> + +<p>—Je le crains, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Oui... tu as raison. Ils ont avec eux un mauvais homme qui ne les +laissera pas refroidir en route.—Tu as entendu parler d'Ivan Ogareff?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Sais-tu que ce n'est pas bien de trahir son pays!</p> + +<p>—Non... ce n'est pas bien... répondit Michel Strogoff, qui voulut +rester impassible.</p> + +<p>—Petit père, reprit Nicolas, je trouve que tu ne t'indignes pas assez +lorsqu'on parle devant toi d'Ivan Ogareff! Tout cœur russe doit bondir, +quand on prononce ce nom!</p> + +<p>—Crois-moi, ami, je le hais plus que tu ne pourras jamais le haïr, dit +Michel Strogoff.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible, répondit Nicolas, non, ce n'est pas possible! +Quand je songe à Ivan Ogareff, au mal qu'il fait à notre sainte Russie, +la colère me prend, et si je le tenais....</p> + +<p>—Si tu le tenais, ami?....</p> + +<p>—Je crois que je le tuerais.</p> + +<p>—Et moi, j'en suis sûr,» répondit tranquillement Michel Strogoff.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII-b" id="CHAPITRE_VII-b"></a>CHAPITRE VII<br /><br /> +<small>LE PASSAGE DE L'YENISEÏ</small></h2> + +<p>Le 23 août, à là tombée du jour, la kibitka arrivait en vue de +Krasnoiarsk. Le voyage depuis Tomsk avait duré huit jours. S'il ne +s'était pas accompli plus rapidement, quoi qu'eût pu faire Michel +Strogoff, cela tenait surtout à ce que Nicolas avait peu dormi. De là, +impossibilité d'activer l'allure de son cheval, qui, en d'autres mains, +n'eût mis que soixante heures à faire ce parcours.</p> + +<p>Très-heureusement, il n'était pas encore question des Tartares. Aucun +éclaireur n'avait paru sur la route que venait de suivre la kibitka. +Cela devait sembler assez inexplicable, et il fallait évidemment qu'une +grave circonstance eût empêché les troupes de l'émir de sa porter sans +retard sur Irkoutsk.</p> + +<p>Cette circonstance s'était produite, en effet. Un nouveau corps russe, +rassemblé en toute hâte dans le gouvernement d'Yeniseisk, avait marché +sur Tomsk afin d'essayer de reprendre la ville. Mais, trop faible contre +les troupes de l'émir, maintenant concentrées, il avait dû opérer sa +retraite. Féofar-Khan, en comprenant ses propres soldats et ceux des +khanats de Khokhand et de Koundouze, comptait alors sous ses ordres deux +cent cinquante mille hommes, auxquels le gouvernement russe ne pouvait +pas encore opposer de forces suffisantes. L'invasion ne semblait donc +pas devoir être enrayée de sitôt, et toute la masse tartare allait +pouvoir marcher sur Irkoutsk.</p> + +<p>La bataille de Tomsk était du 22 août,—ce que Michel Strogoff +ignorait,—mais ce qui expliquait pourquoi l'avant-garde de l'émir +n'avait pas encore paru à Krasnoiarsk à la date du 25.</p> + +<p>Toutefois, si Michel Strogoff ne pouvait connaître les derniers +événements qui s'étaient accomplis depuis son départ, du moins savait-il +ceci: c'est qu'il devançait les Tartares de plusieurs jours, c'est qu'il +ne devait pas désespérer d'atteindre avant eux la ville d'Irkoutsk, +distante encore de huit cent cinquante verstes (900 kilomètres).</p> + +<p>D'ailleurs, à Krasnoiarsk, dont la population est de douze mille âmes +environ, il comptait bien que les moyens de transport ne pourraient lui +manquer. Puisque Nicolas Pigassof devait s'arrêter dans cette ville, il +serait nécessaire de le remplacer par un guide, et de changer la kibitka +pour un autre véhicule plus rapide. Michel Strogoff, après s'être +adressé au gouverneur de la ville et avoir établi son identité et sa +qualité de courrier du czar,—ce qui lui serait aisé,—ne doutait pas +qu'il ne fût mis à même d'atteindre Irkoutsk dans le plus court délai. +Il n'aurait plus alors qu'à remercier ce brave Nicolas Pigassof et à +partir immédiatement avec Nadia, car il ne voulait pas la quitter avant +de l'avoir remise entre les mains de son père.</p> + +<p>Cependant, si Nicolas avait résolu de s'arrêter à Krasnoiarsk, c'était, +comme il le dit, «à la condition d'y trouver de l'emploi.»</p> + +<p>En effet, cet employé modèle, après avoir tenu, jusqu'à la dernière +minute au poste de Kolyvan, cherchait à se mettre de nouveau à la +disposition de l'administration.</p> + +<p>«Pourquoi toucherais-je des appointements que je n'aurais pas gagné?» +répétait-il.</p> + +<p>Aussi, au cas où ses services ne pourraient pas être utilisés à +Krasnoiarsk, qui devait toujours se trouver en communication +télégraphique avec Irkoutsk, il se proposait d'aller soit au poste +d'Oudinsk, soit même jusqu'à la capitale de la Sibérie. Donc, dans ce +cas, il continuerait à voyager avec le frère et la sœur, et en qui +trouveraient-ils un guide plus sûr, un ami plus dévoué?</p> + +<p>La kibitka n'était plus qu'à une demi-verste de Krasnoiarsk. On voyait à +droite et à gauche les nombreuses croix de bois qui se dressent sur le +chemin aux approches de la ville. Il était sept heures du soir. Sur le +ciel clair se dessinaient la silhouette des églises et le profil des +maisons construites sur la haute falaise de l'Yeniseï. Les eaux du +fleuve miroitaient sous les dernières lueurs éparses dans l'atmosphère.</p> + +<p>La kibitka s'était arrêtée.</p> + +<p>«Où sommes-nous, sœur? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—A une demi-verste au plus des premières maisons, répondit Nadia.</p> + +<p>—Est-ce donc une ville endormie? reprit Michel Strogoff. Nul bruit +n'arrive à mon oreille.</p> + +<p>—Et je ne vois pas une lumière briller dans l'ombre, pas une fumée +monter dans l'air, ajouta Nadia.</p> + +<p>—La singulière ville! dit Nicolas. On n'y fait pas de bruit et on s'y +couche de bonne heure!»</p> + +<p>Michel Strogoff eut l'esprit traversé d'un pressentiment de mauvais +augure. Il n'avait point dit à Nadia tout ce qu'il avait concentré +d'espérances sur Krasnoiarsk, où il comptait trouver les moyens +d'achever sûrement son voyage. Il craignait tant que son espoir ne fût +encore une fois déçu! Mais Nadia avait deviné sa pensée, bien qu'elle ne +comprit plus pourquoi son compagnon avait hâte d'arriver à Irkoutsk, +maintenant que la lettre impériale lui manquait. Un jour même, elle +l'avait pressenti à cet égard.</p> + +<p>«J'ai juré d'aller à Irkoutsk,» s'était-il contenté de lui répondre.</p> + +<p>Mais, pour accomplir sa mission, encore fallait-il qu'il trouvât à +Krasnoiarsk quelque rapide mode de locomotion.</p> + +<p>«Eh bien, ami, dit-il a Nicolas, pourquoi n'avançons-nous pas?</p> + +<p>—C'est que je crains de réveiller les habitants de la ville avec le +bruit de ma charrette!»</p> + +<p>Et, d'un léger coup de fouet, Nicolas stimula son cheval. Serko poussa +quelques aboiements, et la kibitka descendit au petit trot la route qui +s'engageait dans Krasnoiarsk.</p> + +<p>Dix minutes après, elle entrait dans la grande rue. Krasnoiarsk était +déserte! Il n'y avait plus un Athénien dans cette «Athènes du Nord», +ainsi que l'appelle Mme de Bourboulon. Pas un de ses équipages, si +brillamment attelés, n'en parcourait les rues propres et larges. Pas un +passant ne suivait les trottoirs établis à la base de ses magnifiques +maisons de bois, d'un aspect monumental! Pas une élégante Sibérienne, +habillée aux dernières modes de France, ne se promenait au milieu de cet +admirable parc, taillé dans une forêt de bouleaux, qui se prolonge +jusqu'aux berges de l'Yeniseï! La grosse cloche de la cathédrale était +muette, les carillons des églises se taisaient, et il est rare, +cependant, qu'une ville russe ne soit pas emplie du son de ses cloches! +Mais, ici, c'était l'abandon complet. Il n'y avait plus un être vivant +dans cette ville, naguère si vivante!</p> + +<p>Le dernier télégramme parti du cabinet du czar, avant la rupture du fil, +avait donné ordre au gouverneur, à la garnison, aux habitants, quels +qu'ils fussent d'abandonner Krasnoiarsk, d'emporter tout objet ayant +quelque valeur ou qui aurait pu être de quelque utilité aux Tartares, et +de se réfugier à Irkoutsk. Même injonction à tous les habitants des +bourgades de la province. C'était le désert que le gouvernement +moscovite voulait faire devant les envahisseurs. Ces ordres à la +Rostopschine, on ne songea pas à les discuter, même un instant. Ils +furent exécutés, et c'est pourquoi il ne restait plus un seul être +vivant à Krasnoiarsk.</p> + +<p>Michel Strogoff, Nadia et Nicolas parcoururent silencieusement les rues +de la ville. Ils éprouvaient une involontaire impression de stupeur. Eux +seuls produisaient le seul bruit qui se fit alors dans cette cité morte. +Michel Strogoff ne laissa rien paraître de ce qu'il ressentait alors, +mais il dut éprouver comme un mouvement de rage contre la mauvaise +chance qui le poursuivait, car ses espérances étaient encore une fois +trompées.</p> + +<p>«Bon Dieu! s'écria Nicolas, jamais je ne gagnerai mes appointements dans +ce désert!</p> + +<p>—Ami, dit Nadia, il faut reprendre avec nous la route d'Irkoutsk.</p> + +<p>—Il le faut, en vérité! répondit Nicolas. Le fil doit encore +fonctionner entre Oudinsk et Irkoutsk, et la... Partons-nous, petit +père?</p> + +<p>—Attendons à demain, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Tu as raison, répondit Nicolas. Nous avons l'Yeniseï à traverser, et +il est nécessaire d'y voir!....</p> + +<p>—Y voir!» murmura Nadia, en songeant à son compagnon aveugle.</p> + +<p>Nicolas l'avait entendue, et, se retournant vers Michel Strogoff:</p> + +<p>«Pardon, petit père, dit-il. Hélas! la nuit et le jour, il est vrai que +c'est tout un pour toi!</p> + +<p>—Ne te reproche rien, ami, répondit Michel Strogoff, qui passa sa main +sur ses yeux. Avec toi pour guide, je puis agir encore. Prends donc +quelques heures de repos. Que Nadia se repose aussi. Demain, il fera +jour!»</p> + +<p>Michel Strogoff, Nadia et Nicolas n'eurent pas à chercher longtemps pour +trouver un lieu de repos. La première maison dont ils poussèrent la +porte était vide, aussi bien que toutes les autres. Il ne s'y trouvait +que quelques bottes de feuillage. Faute de mieux, le cheval dut se +contenter de cette maigre nourriture. Quant aux provisions de la +kibitka, elles n'étaient pas épuisées, et chacun en prit sa part. Puis, +après s'être agenouillés devant une modeste image de la Panaghia +suspendue a la muraille, et que la dernière flamme d'une lampe éclairait +encore, Nicolas et la jeune fille s'endormirent, tandis que veillait +Michel Strogoff, sur qui le sommeil ne pouvait avoir prise.</p> + +<p>Le lendemain, 26 août, avant l'aube, la kibitka, réattelée, traversait +le parc de bouleaux pour atteindre la berge de l'Yeniseï.</p> + +<p>Michel Strogoff était vivement préoccupé. Comment ferait-il pour +traverser le fleuve, si, ce qui était probable, toute barque ou bac +avaient été détruits afin de retarder la marche des Tartares? Il +connaissait l'Yeniseï, l'ayant déjà franchi plusieurs fois. Il savait +que sa largeur est considérable, que les rapides sont violents dans le +double lit qu'il s'est creusé entre les îles. En des circonstances +ordinaires, au moyen de ces bacs spécialement établis pour le transport +des voyageurs, des voitures et des chevaux, le passage de l'Yeniseï +exige un laps de trois heures, et ce n'est qu'au prix d'extrêmes +difficultés que ces bacs atteignent sa rive droite. Or, en l'absence de +toute embarcation, comment la kibitka irait-elle d'une rive à l'autre?</p> + +<p>«Je passerai quand même!» répéta Michel Strogoff.</p> + +<p>Le jour commençait à se lever, lorsque la kibitka arriva sur la rive +gauche, la même où aboutissait une des grandes allées du parc. En cet +endroit, les berges dominaient d'une centaine de pieds le cours de +l'Yeniseï. On pouvait donc l'observer sur une vaste étendue.</p> + +<p>«Voyez-vous un bac? demanda Michel Strogoff, en portant avidement ses +yeux d'un côté et de l'autre, par une habitude machinale, sans doute, et +comme s'il eût pu voir lui-même.</p> + +<p>—Il fait à peine jour, frère, répondit Nadia. La brume est encore +épaisse sur le fleuve, et on ne peut en distinguer les eaux.</p> + +<p>—Mais je les entends mugir?» répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>En effet, des couches inférieures de ce brouillard sortait un sourd +tumulte de courants et de contre-courants qui s'entrechoquaient. Les +eaux, très-hautes à cette époque de l'année, devaient couler avec une +torrentueuse violence. Tous trois écoutaient, attendant que le rideau de +brumes se levât. Le soleil montait rapidement au-dessus de l'horizon, et +ses premiers rayons n'allaient pas tarder à pomper ces vapeurs.</p> + +<p>«Eh bien? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Les brumes commencent à rouler, frère, répondit Nadia, et le jour les +pénètre déjà.</p> + +<p>—Tu ne vois pas encore le niveau du fleuve, sœur?</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Un peu de patience, petit père, dit Nicolas. Tout cela va se fondre! +Tiens! voilà le vent qui souffle! Il commence à dissiper ce brouillard. +Les hautes collines de la rive droite montrent déjà leurs rangées +d'arbres! Tout s'en va! Tout s'envole! Les bons rayons du soleil ont +condensé cet amas de brumes! Ah! que c'est beau, mon pauvre aveugle, et +quel malheur pour toi de ne pas pouvoir contempler un tel spectacle!</p> + +<p>—Vois-tu un bateau? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Je n'en vois aucun, répondit Nicolas.</p> + +<p>—Regarde bien, ami, sur cette rive et sur la rive opposée, aussi loin +que puisse aller ta vue! Un bateau, une barque, un canot d'écorce!»</p> + +<p>Nicolas et Nadia, se retenant aux derniers bouleaux de la falaise, +s'étaient penchés au-dessus du fleuve. Le champ offert à leurs regards +était immense alors. L'Yeniseï, en cet endroit, ne mesure pas moins +d'une verste et demie, et forme deux bras, d'importance inégale, que les +eaux suivaient avec rapidité. Entre ces bras reposent plusieurs îles, +plantées d'aunes, de saules et de peupliers, qui semblaient être autant +de navires verdoyants, ancrés dans le fleuve. Au delà s'étageaient les +hautes collines de la rive orientale, couronnées de forêts dont les +cimes s'empourpraient alors de lumière. En amont et en aval, l'Yeniseï +s'enfuyait à perte de vue. Tout cet admirable panorama s'arrondissait +pour le regard sur un périmètre de cinquante verstes.</p> + +<p>Mais, pas une embarcation, ni sur la rive gauche, ni sur la rive droite, +ni à la berge des îles. Toutes avaient été emmenées ou détruites par +ordre. Très-certainement, si les Tartares ne faisaient pas venir du sud +le matériel nécessaire à l'établissement d'un pont de bateaux, leur +marche vers Irkoutsk serait arrêtée pendant un certain temps devant +cette barrière de l'Yeniseï.</p> + +<p>«Je me souviens, dit alors Michel Strogoff. Il y a plus haut, aux +dernières maisons de Krasnoiarsk, un petit port d'embarquement. C'est là +que les bacs accostent. Ami, remontons le cours du fleuve, et vois si +quelque barque n'a pas été oubliée sur la rive.»</p> + +<p>Nicolas s'élança dans la direction indiquée. Nadia avait pris Michel +Strogoff par la main et le guidait d'un pas rapide. Une barque, un +simple canot assez grand pour porter la kibitka, ou, à son défaut, ceux +qu'elle avait amenés jusqu'ici, et Michel Strogoff n'hésiterait pas à +tenter le passage!</p> + +<p>Vingt minutes après, tous trois avaient atteint le petit port +d'embarquement, dont les dernières maisons s'abaissaient au niveau du +fleuve. C'était une sorte de village placé au bas de Krasnoiarsk.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas une embarcation sur la grève, pas un canot à +l'estacade qui servait d'embarcadère, rien même dont on pût construire +un radeau suffisant pour trois personnes.</p> + +<p>Michel Strogoff avait interrogé Nicolas, et celui-ci lui avait fait +cette décourageante réponse que la traversée du fleuve lui semblait être +absolument impraticable.</p> + +<p>«Nous passerons,» répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>Et les recherches continuèrent. On fouilla les quelques maisons assises +sur la berge et abandonnées comme toutes celles de Krasnoiarsk. Il n'y +avait qu'à en pousser les portes. C'étaient des cabanes de pauvres gens, +entièrement vides. Nicolas visitait l'une, Nadia parcourait l'autre. +Michel Strogoff, lui-même, entrait ça et là et cherchait à reconnaître +de la main quelque objet qui pût lui être utile.</p> + +<p>Nicolas et la jeune fille, chacun de son côté, avaient vainement fureté +dans ces cabanes, et ils se disposaient à abandonner leurs recherches, +lorsqu'ils s'entendirent appeler.</p> + +<p>Tous deux regagnèrent la berge et aperçurent Michel Strogoff sur le +seuil d'une porte.</p> + +<p>«Venez!» leur cria-t-il.</p> + +<p>Nicolas et Nadia allèrent aussitôt vers lui, et, à sa suite, ils +entrèrent dans la cabane.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela? demanda Michel Strogoff, en touchant de la main +divers objets entassés au fond d'un cellier.</p> + +<p>—Ce sont des outres, répondit Nicolas, et il y en a, ma foi, une +demi-douzaine!</p> + +<p>—Elles sont pleines?...</p> + +<p>—Oui, pleines de koumyss, et voilà qui vient à propos pour renouveler +notre provision!»</p> + +<p>Le «koumyss» est une boisson fabriquée avec du lait de jument ou de +chamelle, boisson fortifiante, enivrante même, et Nicolas ne pouvait que +se féliciter de la trouvaille.</p> + +<p>«Mets-en une à part, lui dit Michel Strogoff, mais vide toutes les +autres.</p> + +<p>—A l'instant, petit père.</p> + +<p>—Voilà qui nous aidera à traverser l'Yeniseï.</p> + +<p>—Et le radeau?</p> + +<p>—Ce sera la kibitka elle-même, qui est assez légère pour flotter. +D'ailleurs, nous la soutiendrons, ainsi que le cheval, avec ces outres.</p> + +<p>—Bien imaginé, petit père, s'écria Nicolas, et, Dieu aidant, nous +arriverons à bon port.... peut-être pas en droite ligne, car le courant +est rapide!</p> + +<p>—Qu'importe! répondit Michel Strogoff. Passons d'abord, et nous saurons +bien retrouver la route d'Irkoutsk au delà du fleuve.</p> + +<p>—A l'ouvrage,» dit Nicolas, qui commença à vider les outres et à les +transporter jusqu'à la kibitka.</p> + +<p>Une outre, pleine de koumyss, fut réservée, et les autres, refermées +avec soin après avoir été préalablement remplies d'air, furent employées +comme appareils flottants. Deux de ces outres, attachées au flanc du +cheval, étaient destinées à le soutenir à la surface du fleuve. Deux +autres, placées aux brancards de la kibitka, entre les roues, eurent +pour but d'assurer la ligne de flottaison de sa caisse, qui se +transformerait ainsi en radeau.</p> + +<p>Cet ouvrage fut bientôt achevé.</p> + +<p>«Tu n'auras pas peur, Nadia? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Non, frère, répondit la jeune fille.</p> + +<p>—Et toi, ami?</p> + +<p>—Moi! s'écria Nicolas. Je réalise enfin un de mes rêves: naviguer en +charrette!»</p> + +<p>En cet endroit, la berge, assez déclive, était favorable au lancement de +la kibitka. Le cheval la traîna jusqu'à la lisière des eaux, et bientôt +l'appareil et son moteur flottèrent à la surface du fleuve. Quant à +Serko, il s'était bravement mis à la nage.</p> + +<p>Les trois passagers, debout sur la caisse, s'étaient déchaussés par +précaution, mais, grâce aux outres, ils n'eurent pas même d'eau +jusqu'aux chevilles.</p> + +<p>Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications +que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l'animal, mais en le +ménageant, car il ne voulait pas l'épuiser à lutter contre le courant. +Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au bout +de quelques minutes, elle avait dépassé les quais de Krasnoiarsk. Elle +dérivait vers le nord, et il était déjà évident qu'elle n'accosterait +l'autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu importait.</p> + +<p>La traversée de l'Yeniseï se serait donc faite sans grandes difficultés, +même sur cet appareil imparfait, si le courant eut été établi d'une +manière régulière. Mais, très-malheureusement, plusieurs tourbillons se +creusaient à la surface des eaux tumultueuses, et, bientôt, la kibitka, +malgré toute la vigueur qu'employa Michel Strogoff à la faire dévier, +fut irrésistiblement entraînée dans un de ces entonnoirs.</p> + +<p>Là, le danger devint très-grand. La kibitka n'obliquait plus vers la +rive orientale, elle ne dérivait plus, elle tournait avec une extrême +rapidité, s'inclinant vers le centre du remous, comme un écuyer sur la +piste d'un cirque. Sa vitesse était extrême. Le cheval pouvait à peine +maintenir sa tête hors de l'eau et risquait d'être asphyxié dans le +tourbillon. Serko avait dû prendre un point d'appui sur la kibitka.</p> + +<p>Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entraîné suivant +une ligne circulaire qui se rétrécissait peu à peu et dont il ne pouvait +plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient voulu voir le +péril, pour mieux l'éviter.... Ils ne le pouvaient plus!</p> + +<p>Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnées aux ridelles de la +charrette, la soutenaient contre les mouvements désordonnés de +l'appareil, qui s'inclinait de plus en plus vers le centre de +dépression.</p> + +<p>Quant à Nicolas, ne comprenait-il pas la gravité de la situation? +Était-ce chez lui flegme ou mépris du danger, courage ou indifférence? +La vie était-elle sans valeur à ses yeux, et, suivant l'expression des +Orientaux, «une hôtellerie de cinq jours», que, bon gré mal gré, il faut +quitter le sixième? En tout cas, sa souriante figure ne se démentit pas +un instant.</p> + +<p>La kibitka restait donc engagée dans ce tourbillon, et le cheval était à +bout d'efforts. Tout à coup, Michel Strogoff, se défaisant de ceux de +ses vêtements qui pouvaient le gêner, se jeta à l'eau; puis, empoignant +d'un bras vigoureux la bride du cheval effaré, il lui donna une telle +impulsion, qu'il parvint à le rejeter hors du rayon d'attraction, et, +reprise aussitôt par le rapide courant, la kibitka dériva avec une +nouvelle vitesse.</p> + +<p>«Hurrah!» s'écria Nicolas.</p> + +<p>Deux heures seulement après avoir quitté le port d'embarquement, la +kibitka avait traversé le grand bras du fleuve et venait accoster la +berge d'une île, à plus de six verstes au-dessous de son point de +départ.</p> + +<p>Là, le cheval remonta la charrette sur la rive, et une heure de repos +fut donnée au courageux animal. Puis, l'île ayant été traversée dans +toute sa largeur sous le couvert de ses magnifiques bouleaux, la kibitka +se trouva au bord du petit bras de l'Yeniseï.</p> + +<p>Cette traversée se fit plus facilement. Aucun tourbillon ne rompait le +cours du fleuve dans ce second lit, mais le courant y était tellement +rapide, que la kibitka n'accosta la rive droite qu'à cinq verstes en +aval. C'était, en tout, onze verstes dont elle avait dérivé.</p> + +<p>Ces grands cours d'eau du territoire sibérien, sur lesquels aucun pont +n'est jeté encore, sont de sérieux obstacles à la facilité des +communications. Tous avaient été plus ou moins funestes à Michel +Strogoff. Sur l'Irtyche, le bac qui le portait avec Nadia avait été +attaqué par les Tartares. Sur l'Obi, après que son cheval eut été frappé +d'une balle, il n'avait échappé que par miracle aux cavaliers qui le +poursuivaient. En somme, c'était encore ce passage de l'Yeniseï qui +s'était opéré le moins malheureusement.</p> + +<p>«Cela n'aurait pas été si amusant, s'écria Nicolas en se frottant les +mains, lorsqu'il débarqua sur la rive droite du fleuve, si cela n'avait +pas été si difficile!</p> + +<p>—Ce qui n'a été que difficile pour nous, ami, répondit Michel Strogoff, +sera peut-être impossible aux Tartares!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII-b" id="CHAPITRE_VIII-b"></a>CHAPITRE VIII<br /><br /> +<small>UN LIÈVRE QUI TRAVERSE LA ROUTE.</small></h2> + +<p>Michel Strogoff pouvait enfin croire que la route était libre jusqu'à +Irkoutsk. Il avait devancé les Tartares, retenus à Tomsk, et lorsque les +soldats de l'émir arriveraient à Krasnoiarsk, ils ne trouveraient plus +qu'une ville abandonnée. Là, aucun moyen de communication immédiat entre +les deux rives de l'Yeniseï. Donc, retard de quelques jours, jusqu'au +moment où un pont de bateaux, difficile à établir, leur livrerait +passage.</p> + +<p>Pour la première fois depuis la funeste rencontre d'Ivan Ogareff à Omsk, +le courrier du czar se sentit moins inquiet et put espérer qu'aucun +nouvel obstacle ne surgirait entre le but et lui.</p> + +<p>La kibitka, après être redescendue obliquement vers le sud-est pendant +une quinzaine de verstes, retrouva et reprit la longue voie tracée à +travers la steppe.</p> + +<p>La route était bonne, et même cette portion du chemin, qui s'étend entre +Krasnoiarsk et Irkoutsk, est considérée comme la meilleure de tout le +parcours. Moins de cahots pour les voyageurs, de vastes ombrages qui les +protègent contre les ardeurs du soleil, quelquefois des forêts de pins +ou de cèdres qui couvrent un espace de cent verstes. Ce n'est plus +l'immense steppe dont la ligne circulaire se confond à l'horizon avec +celle du ciel. Mais ce riche pays était vide alors. Partout des +bourgades abandonnées. Plus de ces paysans sibériens, parmi lesquels +domine le type slave. C'était le désert, et, comme on le sait, le désert +par ordre.</p> + +<p>Le temps était beau, mais déjà l'air, rafraîchi pendant les nuits, ne se +réchauffait que plus difficilement aux rayons du soleil. En effet, on +arrivait aux premiers jours de septembre, et dans cette région, élevée +en latitude, l'arc diurne se raccourcit visiblement au dessus de +l'horizon. L'automne y est de peu de durée, bien que cette portion du +territoire sibérien ne soit pas située au-dessus du cinquante-cinquième +parallèle, qui est celui d'Édimbourg et de Copenhague. Quelque-fois +même, l'hiver succède presque inopinément à l'été. C'est qu'ils doivent +être précoces, ces hivers de la Russie asiatique, pendant lesquels la +colonne thermométrique s'abaisse jusqu'au point de congélation du +mercure [Environ 42 degrés au-dessous de zéro], et où l'on considère +comme une température supportable des moyennes de vingt degrés +centigrades au-dessous de zéro.</p> + +<p>Le temps favorisait donc les voyageurs. Il n'était ni orageux ni +pluvieux. La chaleur était modérée, les nuits fraîches. La santé de +Nadia, celle de Michel Strogoff se maintenaient, et, depuis qu'ils +avaient quitté Tomsk, ils s'étaient peu à peu remis de leurs fatigues +passées.</p> + +<p>Quant à Nicolas Pigassof, il ne s'était jamais mieux porté. C'était une +promenade pour lui que ce voyage, une excursion agréable, à laquelle il +employait ses vacances de fonctionnaire sans fonction.</p> + +<p>«Décidément, disait-il, cela vaut mieux que de rester douze heures par +jour, perché sur une chaise, à manœuvrer un manipulateur!»</p> + +<p>Cependant, Michel Strogoff avait pu obtenir de Nicolas qu'il imprimât à +son cheval une allure plus rapide. Pour arriver à ce résultat, il lui +avait confié que Nadia et lui allaient rejoindre leur père, exilé à +Irkoutsk, et qu'ils avaient grande hâte d'être rendus. Certes, il ne +fallait pas surmener ce cheval, puisque très-probablement on ne +trouverait pas à l'échanger pour un autre; mais, en lui ménageant des +haltes assez fréquentes,—par exemple à chaque quinzaine de verstes,—on +pouvait franchir aisément soixante verstes par vingt-quatre heures. +D'ailleurs, ce cheval était vigoureux et, par sa race même, très-apte a +supporter les longues fatigues. Les gras pâturages ne lui manquaient pas +le long de la route, l'herbe y était abondante et forte. Donc, +possibilité de lui demander un surcroît de travail.</p> + +<p>Nicolas s'était rendu a ces raisons. Il avait été très-ému de la +situation de ces deux jeunes gens qui allaient partager l'exil de leur +père. Rien ne lui paraissait plus touchant. Aussi, avec quel sourire il +disait à Nadia:</p> + +<p>«Bonté divine! quelle joie éprouvera M. Korpanoff, lorsque ses yeux vous +apercevront, quand ses bras s'ouvriront pour vous recevoir! Si je vais +jusqu'à Irkoutsk,—et cela me paraît bien probable maintenant,—me +permettrez-vous d'être présent a cette entrevue! Oui, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Puis, se frappant le front:</p> + +<p>«Mais, j'y pense, quelle douleur aussi, quand il s'apercevra que son +pauvre grand fils est aveugle! Ah! tout est bien mêlé en ce monde!»</p> + +<p>Enfin, de tout cela, il était résulté que la kibitka marchait plus vite, +et, suivant les calculs de Michel Strogoff, elle faisait maintenant dix +à douze verstes à l'heure.</p> + +<p>Il s'ensuit donc que, le 28 août, les voyageurs dépassaient le bourg de +Balaisk, à quatre-vingts verstes de Krasnoiarsk, et le 29, celui de +Ribinsk, à quarante verstes de Balaisk.</p> + +<p>Le lendemain, trente-cinq verstes au delà, elle arrivait à Kamsk, +bourgade plus considérable, arrosée par la rivière du même nom, petit +affluent de l'Yeniseï, qui descend des monts Sayansk. Ce n'est qu'une +ville peu importante, dont les maisons de bois sont pittoresquement +groupées autour d'une place; mais elle est dominée par le haut clocher +de sa cathédrale, dont la croix dorée resplendissait au soleil.</p> + +<p>Maisons vides, église déserte. Plus un relais, plus une auberge habitée. +Pas un cheval aux écuries. Pas un animal domestique dans la steppe. Les +ordres du gouvernement moscovite avaient été exécutés avec une rigueur +absolue. Ce qui n'avait pu être emporté avait été détruit.</p> + +<p>Au sortir de Kamsk, Michel Strogoff apprit à Nadia et à Nicolas qu'ils +ne trouveraient plus qu'une petite ville de quelque importance, +Nijni-Oudinsk, avant Irkoutsk. Nicolas répondit qu'il le savait d'autant +mieux qu'une station télégraphique existait dans cette bourgade. Donc, +si Nijni Oudinsk était abandonnée comme Kamsk, il serait bien obligé +d'aller chercher quelque occupation jusqu'à la capitale de la Sibérie +orientale.</p> + +<p>La kibitka put traverser à gué, et sans trop de mal, la petite rivière +qui coupe la route au delà de Kamsk. D'ailleurs, entre l'Yeniseï et l'un +de ses grands tributaires, l'Angara, qui arrose Irkoutsk, il n'y avait +plus à redouter l'obstacle de quelque considérable cours d'eau, si ce +n'est peut-être le Dinka. Le voyage ne pourrait donc être retardé de ce +chef.</p> + +<p>De Kamsk à la bourgade prochaine, l'étape fut très-longue, environ cent +trente verstes. Il va sans dire que les haltes réglementaires furent +observées, «sans quoi, disait Nicolas, on se serait attiré quelque juste +réclamation de la part du cheval.» Il avait été convenu avec cette +courageuse bête qu'elle se reposerait après quinze verstes, et, quand on +contracte, même avec des animaux, l'équité veut qu'on se tienne dans les +termes du contrat.</p> + +<p>Après avoir franchi la petite rivière de Biriousa, la kibitka atteignit +Biriousinsk dans la matinée du 4 septembre.</p> + +<p>Là, très-heureusement, Nicolas, qui voyait s'épuiser ses provisions, +trouva dans un four abandonné une douzaine de «pogatchas», sorte de +gâteaux préparés avec de la graisse de mouton, et une forte provision de +riz cuit à l'eau. Ce surcroît alla rejoindre à propos la réserve de +koumyss, dont la kibitka était suffisamment approvisionnée depuis +Krasnoiarsk.</p> + +<p>Après une halte convenable, la route fut reprise dans l'après-dînée du 8 +septembre. La distance jusqu'à Irkoutsk n'était plus que de cinq cents +verstes. Rien en arrière ne signalait l'avant-garde tartare. Michel +Strogoff était donc fondé à penser que son voyage ne serait plus +entravé, et que dans huit jours, dans dix au plus, il serait en présence +du grand-duc.</p> + +<p>En sortant de Biriousinsk, un lièvre vint à traverser le chemin, à +trente pas en avant de la kibitka.</p> + +<p>«Ah! fit Nicolas.</p> + +<p>—Qu'as-tu, ami? demanda vivement Michel Strogoff, comme un aveugle que +le moindre bruit tient en éveil.</p> + +<p>—Tu n'as pas vu?....» dit Nicolas, dont la souriante figure s'était +subitement assombrie.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>«Ah! non! tu n'as pu voir, et c'est heureux pour toi, petit père!</p> + +<p>—Mais je n'ai rien vu, dit Nadia.</p> + +<p>—Tant mieux! tant mieux! Mais moi... j'ai vu!....</p> + +<p>—Qu'était-ce donc? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Un lièvre qui vient de croiser notre route!» répondit Nicolas.</p> + +<p>En Russie, lorsqu'un lièvre croise la route d'un voyageur, la croyance +populaire veut que ce soit le signe d'un malheur prochain.</p> + +<p>Nicolas, superstitieux comme le sont la plupart des Russes, avait arrêté +la kibitka.</p> + +<p>Michel Strogoff comprit l'hésitation de son compagnon, bien qu'il ne +partageât aucunement sa crédulité a l'endroit des lièvres qui passent, +et il voulut le rassurer.</p> + +<p>«Il n'y a rien à craindre, ami, lui dit-il.</p> + +<p>—Rien pour toi, ni pour elle, je le sais, petit père, répondit Nicolas, +mais pour moi!»</p> + +<p>Et reprenant:</p> + +<p>«C'est la destinée,» dit-il.</p> + +<p>Et il remit son cheval au trot.</p> + +<p>Cependant, en dépit du fâcheux pronostic, la journée s'écoula sans aucun +accident.</p> + +<p>Le lendemain, 6 septembre, à midi, la kibitka fit halte au bourg +d'Alsalevsk, aussi désert que l'était toute la contrée environnante.</p> + +<p>Là, sur le seuil d'une maison, Nadia trouva deux de ces couteaux à lame +solide, qui servent aux chasseurs sibériens. Elle en remit un à Michel +Strogoff, qui le cacha sous ses vêtements, et elle garda l'autre pour +elle. La kibitka n'était plus qu'à soixante-quinze verstes de +Nijni-Oudinsk.</p> + +<p>Nicolas, pendant ces deux journées, n'avait pu reprendre sa bonne humeur +habituelle. Le mauvais présage l'avait affecté plus qu'on ne le pourrait +croire, et lui, qui jusqu'alors n'était jamais resté une heure sans +parler, tombait parfois dans de longs mutismes dont Nadia avait peine à +le tirer. Ces symptômes étaient véritablement ceux d'un esprit frappé, +et cela s'explique, quand il s'agit de ces hommes appartenant aux races +du Nord, dont les superstitieux ancêtres ont été les fondateurs de la +mythologie hyperboréenne.</p> + +<p>A partir d'Ekaterinbourg, la route d'Irkoutsk suit presque parallèlement +le cinquante-cinquième degré de latitude, mais, en sortant de +Biriousinsk, elle oblique franchement vers le sud-est, de manière à +couper de biais le centième méridien. Elle prend le plus court pour +atteindre la capitale de la Sibérie orientale, en franchissant les +dernières rampes des monts Sayansk. Ces montagnes ne sont elles-mêmes +qu'une dérivation de la grande chaîne des Altaï; qui est visible à une +distance de deux cents verstes.</p> + +<p>La kibitka courait donc sur cette route. Oui, courait! On sentait bien +que Nicolas ne songeait plus à ménager son cheval, et que lui aussi +avait maintenant hâte d'arriver. Malgré toute sa résignation un peu +fataliste, il ne se croirait plus en sûreté que dans les murs +d'Irkoutsk. Bien des Russes eussent pensé comme lui, et plus d'un, +tournant les guides de son cheval, fût revenu en arrière, après le +passage du lièvre sur sa route!</p> + +<p>Cependant, quelques observations qu'il fit, et dont Nadia contrôla la +justesse en les transmettant a Michel Strogoff, donneront a croire que +la série des épreuves n'était peut-être pas close pour eux.</p> + +<p>En effet, si le territoire avait été depuis Krasnoiarsk respecté dans +ses productions naturelles, ses forêts portaient maintenant trace du feu +et du fer, les prairies qui s'étendaient latéralement à la route étaient +dévastées, et il était évident que quelque troupe importante avait passé +par là.</p> + +<p>Trente verstes avant Nijni-Oudinsk, les indices d'une dévastation +récente ne purent plus être méconnus, et il était impossible de les +attribuer à d'autres qu'aux Tartares.</p> + +<p>En effet, ce n'étaient plus seulement des champs foulés du pied des +chevaux, des forêts entamées à la hache. Les quelques maisons éparses au +long de la route n'étaient pas seulement vides: les unes avaient été en +partie démolies, les autres à demi incendiées. Des empreintes de balles +se voyaient sur leurs murs.</p> + +<p>On conçoit quelles furent les inquiétudes de Michel Strogoff. Il ne +pouvait plus douter qu'un corps de Tartares n'eût récemment franchi +cette partie de la route, et, cependant, il était impossible que ce +fussent les soldats de l'émir, car ils n'auraient pu le devancer sans +qu'il s'en fût aperçu. Mais alors quels étaient donc ces nouveaux +envahisseurs, et par quel chemin détourné de la steppe avaient-ils pu +rejoindre la grande route d'Irkoutsk? A quels nouveaux ennemis le +courrier du czar allait-il se heurter encore?</p> + +<p>Ces appréhensions, Michel Strogoff ne les communiqua ni à Nicolas, ni à +Nadia, ne voulant pas les inquiéter. D'ailleurs, il était résolu à +continuer sa route, tant qu'un infranchissable obstacle ne l'arrêterait +pas. Plus tard, il verrait ce qu'il conviendrait de faire.</p> + +<p>Pendant la journée suivante, le passage récent d'une importante troupe +de cavaliers et de fantassins s'accusa de plus en plus. Des fumées +furent aperçues au-dessus de l'horizon. La kibitka marcha avec +précaution. Quelques maisons des bourgades abandonnées brûlaient encore, +et, certainement, l'incendie n'y avait pas été allumé depuis plus de +vingt-quatre heures.</p> + +<p>Enfin, dans la journée du 8 septembre, la kibitka s'arrêta. Le cheval +refusait d'avancer. Serko aboyait lamentablement.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—Un cadavre!» répondit Nicolas, qui se jeta hors de la kibitka.</p> + +<p>Ce cadavre était celui d'un moujik, horriblement mutilé et déjà froid.</p> + +<p>Nicolas se signa. Puis, aidé de Michel Strogoff, il transporta ce +cadavre sur le talus de la route. Il aurait voulu lui donner une +sépulture décente, l'enterrer profondément, afin que les carnassiers de +la steppe ne pussent s'acharner sur ses misérables restes, mais Michel +Strogoff ne lui en laissa pas le temps.</p> + +<p>«Partons, ami, partons! s'écria-t-il. Nous ne pouvons nous retarder, +même d'une heure!»</p> + +<p>Et la kibitka reprit sa marche.</p> + +<p>D'ailleurs, si Nicolas eût voulu rendre les derniers devoirs à tous les +morts qu'il allait maintenant rencontrer sur la grande route sibérienne, +il n'aurait pu y suffire! Aux approches de Nijni-Oudinsk, ce fut par +vingtaines que l'on trouva de ces corps, étendus sur le sol.</p> + +<p>Il fallait pourtant continuer à suivre ce chemin jusqu'au moment où il +serait manifestement impossible de le faire, sans tomber entre les mains +des envahisseurs. L'itinéraire ne fut donc pas modifié, et pourtant, +dévastations et ruines s'accumulaient à chaque bourgade. Tous ces +villages, dont les noms indiquent qu'ils ont été fondés par des exilés +polonais, avaient été livrés aux horreurs du pillage et de l'incendie. +Le sang des victimes n'était pas même encore complètement figé. Quant à +savoir dans quelles conditions ces funestes événements venaient d'être +accomplis, on ne le pouvait. Il ne restait plus un être vivant pour le +dire.</p> + +<p>Ce jour-là, vers quatre heures du soir, Nicolas signala à l'horizon les +hauts clochers des églises de Nijni-Oudinsk. Ils étaient couronnés de +grosses volutes de vapeurs qui ne devaient pas être des nuages.</p> + +<p>Nicolas et Nadia regardaient et communiquaient à Michel Strogoff le +résultat de leurs observations. Il fallait prendre un parti. Si la ville +était abandonnée, on pouvait la traverser sans risque, mais si, par un +mouvement inexplicable, les Tartares l'occupaient, on devait à tout prix +la tourner.</p> + +<p>«Avançons prudemment, dit Michel Strogoff, mais avançons!»</p> + +<p>Une verste fut encore parcourue.</p> + +<p>«Ce ne sont pas des nuages, ce sont des fumées! s'écria Nadia. Frère, on +incendie la ville!»</p> + +<p>Ce n'était que trop visible, en effet. Des lueurs fuligineuses +apparaissaient au milieu des vapeurs. Ces tourbillons devenaient de plus +en plus épais et montaient dans le ciel. Aucun fuyard, d'ailleurs. Il +était probable que les incendiaires avaient trouvé la ville abandonnée +et qu'ils la brûlaient. Mais étaient-ce des Tartares qui agissaient +ainsi? Étaient-ce des Russes qui obéissaient aux ordres du grand-duc? Le +gouvernement du czar avait-il voulu que depuis Krasnoiarsk, depuis +l'Yeniseï, pas une ville, pas une bourgade ne pût offrir un refuge aux +soldats de l'émir? En ce qui concernait Michel Strogoff, devait-il +s'arrêter, devait-il continuer sa route?</p> + +<p>Il était indécis. Toutefois, après avoir pesé le pour et le contre, il +pensa que, quelles que fussent les fatigues d'un voyage à travers la +steppe, sans chemin frayé, il ne devait pas risquer de tomber une +seconde fois entre les mains des Tartares. Il allait donc proposer à +Nicolas de quitter la route et, s'il le fallait absolument, de ne la +reprendre qu'après avoir tourné Nijni-Oudinsk, lorsqu'un coup de feu +retentit sur la droite. Une balle siffla, et le cheval de la kibitka, +frappé à la tête, tomba mort.</p> + +<p>Au même instant, une douzaine de cavaliers se jetaient sur la route, et +la kibitka était entourée. Michel Strogoff, Nadia et Nicolas, sans même +avoir eu le temps de se reconnaître, étaient prisonniers et entraînés +rapidement vers Nijni-Oudinsk.</p> + +<p>Michel Strogoff, dans cette soudaine attaque, n'avait rien perdu de son +sang-froid. N'ayant pu voir ses ennemis, il n'avait pu songer à se +défendre. Eût-il eu l'usage de ses yeux, il ne l'aurait pas tenté. C'eût +été courir au-devant d'un massacre. Mais, s'il ne voyait pas, il pouvait +écouter ce qu'ils disaient et le comprendre.</p> + +<p>En effet, à leur langage, il reconnut que ces soldats étaient des +Tartares, et, à leurs paroles, qu'ils précédaient l'armée des +envahisseurs.</p> + +<p>Voici, d'ailleurs, ce que Michel Strogoff apprit, autant par les propos +qui furent tenus en ce moment devant lui que par les lambeaux de +conversation qu'il surprit plus tard.</p> + +<p>Ces soldats n'étaient pas directement sous les ordres de l'émir, retenu +encore en arrière de l'Yeniseï. Ils faisaient partie d'une troisième +colonne, plus spécialement composée de Tartares des khanats de Khokhand +et de Koundouze, avec laquelle l'armée de Féofar devait opérer +prochainement sa jonction aux environs d'Irkoutsk.</p> + +<p>C'était sur les conseils d'Ivan Ogareff, et afin d'assurer le succès de +l'invasion dans les provinces de l'est, que cette colonne, après avoir +franchi la frontière du gouvernement de Sémipalatinsk et passé au sud du +lac Balkhach, avait longé la base des monts Altaï. Pillant et ravageant +sous la conduite d'un officier du khan de Koundouze, elle avait gagné le +haut cours de l'Yeniseï. Là, dans la prévision de ce qui s'était fait à +Krasnoiarsk par ordre du czar, et pour faciliter le passage du fleuve +aux troupes de l'émir, cet officier avait lancé au courant une flottille +de barques qui, soit comme embarcations, soit comme matériel de pont, +permettraient a Féofar de reprendre sur la rive droite la route +d'Irkoutsk. Puis, cette troisième colonne, après avoir contourné le pied +des montagnes, avait descendu la vallée de l'Yeniseï et rejoint cette +route à la hauteur d'Alsalevsk. De là, depuis cette petite ville, +l'effroyable accumulation de ruines, qui fait le fond des guerres +tartares. Nijni-Oudinsk venait de subir le sort commun, et les Tartares, +au nombre de cinquante mille, l'avaient déjà quittée pour aller occuper +les premières positions devant Irkoutsk. Avant peu, ils devraient avoir +été ralliés par les troupes de l'émir.</p> + +<p>Telle était la situation à cette date,—situation des plus graves pour +cette partie de la Sibérie orientale, complètement isolée, et pour les +défenseurs, relativement peu nombreux, de sa capitale.</p> + +<p>Voilà donc ce dont Michel Strogoff fut informé: arrivée devant Irkoutsk +d'une troisième colonne de Tartares, et jonction prochaine de l'émir et +d'Ivan Ogareff avec le gros de leurs troupes. Conséquemment, +l'investissement d'Irkoutsk, et, par suite, sa reddition n'étaient plus +qu'une affaire de temps, peut-être d'un temps très court.</p> + +<p>On comprend de quelles pensées dut être assiégé Michel Strogoff! Qui +s'étonnerait si, dans cette situation, il eût enfin perdu tout courage, +tout espoir? Il n'en fut rien, cependant, et ses lèvres ne murmurèrent +pas d'autres paroles que celles-ci:</p> + +<p>«J'arriverai!»</p> + +<p>Une demi-heure après l'attaque des cavaliers tartares, Michel Strogoff, +Nicolas et Nadia entraient à Nijni-Oudinsk. Le fidèle chien les avait +suivis, mais de loin. Ils ne devaient pas séjourner dans la ville, qui +était en flammes et que les derniers maraudeurs allaient quitter.</p> + +<p>Les prisonniers furent donc jetés sur des chevaux et entraînés +rapidement, Nicolas, résigné comme toujours, Nadia, nullement ébranlée +dans sa foi en Michel Strogoff, Michel Strogoff, indifférent en +apparence, mais prêt à saisir toute occasion de s'échapper.</p> + +<p>Les Tartares n'avaient pas été sans s'apercevoir que l'un de leurs +prisonniers était aveugle, et leur barbarie naturelle les porta à se +faire un jeu de cet infortuné. On marchait vite. Le cheval de Michel +Strogoff, n'ayant d'autre guide que lui et allant au hasard, faisait +souvent des écarts qui portaient le désordre dans le détachement. De là, +des injures, des brutalités qui brisaient le cœur de la jeune fille et +indignaient Nicolas. Mais que pouvaient-ils faire? Ils ne parlaient pas +la langue de ces Tartares, et leur intervention fut impitoyablement +repoussée.</p> + +<p>Bientôt même, ces soldats, par un raffinement de barbarie, eurent l'idée +d'échanger ce cheval que montait Michel Strogoff pour un autre qui était +aveugle. Ce qui motiva ce changement, ce fut la réflexion d'un des +cavaliers, auquel Michel Strogoff avait entendu dire:</p> + +<p>«Mais il y voit peut-être, ce Russe là!»</p> + +<p>Ceci se passait à soixante verstes de Nijni-Oudinsk, entre les bourgades +de Tatan et de Chibarlinskoë. On avait donc placé Michel Strogoff sur ce +cheval, en lui mettant ironiquement les rênes à la main. Puis, à coups +de fouet, à coups de pierres, en l'excitant par des cris, on le lança au +galop.</p> + +<p>L'animal, ne pouvant être maintenu en droite ligne par son cavalier, +aveugle comme lui, tantôt se heurtait à quelque arbre, tantôt se jetait +hors de la route. De là, des chocs, des chutes même qui pouvaient être +extrêmement funestes.</p> + +<p>Michel Strogoff ne protesta pas. Il ne fit pas entendre une plainte. Son +cheval tombait-il, il attendait qu'on vînt le relever. On le relevait, +en effet, et le cruel jeu continuait.</p> + +<p>Nicolas, devant ces mauvais traitements, ne pouvait se contenir. Il +voulait courir au secours de son compagnon. On l'arrêtait, on le +brutalisait.</p> + +<p>Enfin, ce jeu se fût longtemps prolongé, sans doute, et à la grande joie +des Tartares, si un accident plus grave n'y eût mis fin.</p> + +<p>A un certain moment, dans la journée du 10 septembre, le cheval aveugle +s'emporta et courut droit à une fondrière, profonde de trente à quarante +pieds, qui bordait la route.</p> + +<p>Nicolas voulut s'élancer! On le retint. Le cheval, n'étant pas guidé, se +précipita avec son cavalier dans cette fondrière.</p> + +<p>Nadia et Nicolas poussèrent un cri d'épouvante!... Ils durent croire que +leur malheureux compagnon avait été broyé dans cette chute!</p> + +<p>Lorsqu'on alla le relever, Michel Strogoff, ayant pu se jeter hors de +selle, n'avait aucune blessure, mais le malheureux cheval était rompu de +deux jambes et hors de service.</p> + +<p>On le laissa mourir là, sans même lui donner le coup de grâce, et Michel +Strogoff, attaché à la selle d'un Tartare, dut suivre à pied le +détachement.</p> + +<p>Pas une plainte encore, pas une protestation! Il marcha d'un pas rapide, +à peine tiré par cette corde qui le liait. C'était toujours «l'homme de +fer» dont le général Kissoff avait parlé au czar!</p> + +<p>Le lendemain, 11 septembre, le détachement franchissait la bourgade de +Chibarlinskoë.</p> + +<p>Alors un incident se produisit, qui devait avoir des conséquences +très-graves.</p> + +<p>La nuit était venue. Les cavaliers tartares, ayant fait halte, s'étaient +plus ou moins enivrés. Ils allaient repartir.</p> + +<p>Nadia, qui jusqu'alors, et comme par miracle, avait été respectée de ces +soldats, fut insultée par l'un d'eux.</p> + +<p>Michel Strogoff n'avait pu voir ni l'insulte, ni l'insulteur, mais +Nicolas avait vu pour lui.</p> + +<p>Alors, tranquillement, sans avoir réfléchi, sans peut-être avoir la +conscience de son action, Nicolas alla droit au soldat, et, avant que +celui-ci eût pu faire un mouvement pour l'arrêter, saisissant un +pistolet aux fontes de sa selle, il le lui déchargea en pleine poitrine.</p> + +<p>L'officier qui commandait le détachement accourut aussitôt au bruit de +la détonation.</p> + +<p>Les cavaliers allaient écharper le malheureux Nicolas, mais, à un signe +de l'officier, on le garrotta, on le mit en travers sur un cheval, et le +détachement repartit au galop.</p> + +<p>La corde qui attachait Michel Strogoff, rongée par lui, se brisa dans +l'élan inattendu du cheval, et son cavalier, à demi ivre, emporté dans +une course rapide, ne s'en aperçut même pas.</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia se trouvèrent seuls sur la route.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX-b" id="CHAPITRE_IX-b"></a>CHAPITRE IX<br /><br /> +<small>DANS LA STEPPE.</small></h2> + +<p>Michel Strogoff et Nadia étaient donc libres encore une fois, ainsi +qu'ils l'avaient été pendant le trajet de Perm aux rives de l'Irtyche. +Mais combien les conditions du voyage étaient changées! Alors, un +confortable tarentass, des attelages fréquemment renouvelés, des relais +de poste bien entretenus, leur assuraient la rapidité du voyage. +Maintenant, ils étaient à pied, dans l'impossibilité de se procurer +aucun moyen de locomotion, sans ressource, ne sachant même comment +subvenir aux moindres besoins de la vie, et il leur restait encore +quatre cents verstes à faire! Et, de plus, Michel Strogoff ne voyait +plus que par les yeux de Nadia.</p> + +<p>Quant à cet ami que leur avait donné le hasard, ils venaient de le +perdre dans les plus funestes circonstances.</p> + +<p>Michel Strogoff s'était jeté sur le talus de la route. Nadia, debout, +attendait un mot de lui pour se remettre en marche.</p> + +<p>Il était dix heures du soir. Depuis trois heures et demie, le soleil +avait disparu derrière l'horizon. Il n'y avait pas une maison, pas une +hutte en vue. Les derniers Tartares se perdaient dans le lointain. +Michel Strogoff et Nadia étaient bien seuls.</p> + +<p>«Que vont-ils faire de notre ami? s'écria la jeune fille. Pauvre +Nicolas! Notre rencontre lui aura été fatale!»</p> + +<p>Michel Strogoff ne répondit pas.</p> + +<p>«Michel, reprit Nadia, ne sais-tu pas qu'il t'a défendu lorsque tu étais +le jouet des Tartares, qu'il a risqué sa vie pour moi?»</p> + +<p>Michel Strogoff se taisait toujours. Immobile, la tête appuyée sur ses +mains, à quoi pensait il? Bien qu'il ne lui répondit pas, entendait-il +même Nadia lui parler?</p> + +<p>Oui! il l'entendait, car, lorsque la jeune fille ajouta:</p> + +<p>«Où te conduirai-je, Michel?</p> + +<p>—A Irkoutsk! répondit-il.</p> + +<p>—Par la grande route?</p> + +<p>—Oui, Nadia.»</p> + +<p>Michel Strogoff était resté l'homme qui s'était juré d'arriver quand +même à son but. Suivre la grande route, c'était y aller par le plus +court chemin. Si l'avant-garde des troupes de Féofar-Khan apparaissait, +il serait temps alors de se jeter par la traverse.</p> + +<p>Nadia reprit la main de Michel Strogoff, et ils partirent.</p> + +<p>Le lendemain matin, 12 septembre, vingt verstes plus loin, au bourg de +Toulounovskoë, tous deux faisaient une courte halte. Le bourg était +incendié et désert. Pendant toute la nuit, Nadia avait cherché si le +cadavre de Nicolas n'avait pas été abandonné sur la route, mais ce fut +en vain qu'elle fouilla les ruines et qu'elle regarda parmi les morts. +Jusqu'alors, Nicolas semblait avoir été épargné. Mais ne le réservait-on +pas pour quelque cruel supplice, lorsqu'il serait arrivé au camp +d'Irkoutsk?</p> + +<p>Nadia, épuisée par la faim, dont son compagnon souffrait cruellement +aussi, fut assez heureuse pour trouver dans une maison du bourg une +certaine quantité de viande sèche et de «soukharis», morceaux de pain +qui, desséchés par évaporation, peuvent conserver indéfiniment leurs +qualités nutritives. Michel Strogoff et la jeune fille se chargèrent de +tout ce qu'ils purent emporter. Leur nourriture était ainsi assurée pour +plusieurs jours, et, quant à l'eau, elle ne devait pas leur manquer dans +une contrée que sillonnent mille petits affluents de l'Angara.</p> + +<p>Ils se remirent en route. Michel Strogoff allait d'un pas assuré et ne +le ralentissait que pour sa compagne. Nadia, ne voulant pas rester en +arrière, se forçait à marcher. Heureusement, son compagnon ne pouvait +voir à quel état misérable la fatigue l'avait réduite.</p> + +<p>Cependant, Michel Strogoff le sentait.</p> + +<p>«Tu es à bout de forces, pauvre enfant, lui disait-il quelquefois.</p> + +<p>—Non, répondait elle.</p> + +<p>—Quand tu ne pourras plus marcher, je te porterai, Nadia.</p> + +<p>—Oui, Michel.»</p> + +<p>Pendant cette journée, il fallut passer le petit cours d'eau de l'Oka, +mais il était guéable, et ce passage n'offrit aucune difficulté.</p> + +<p>Le ciel était couvert, la température supportable. On pouvait craindre, +toutefois, que le temps ne tournât à la pluie, ce qui eût été un +surcroit de misère. Il y eut même quelques averses, mais elles ne +durèrent pas.</p> + +<p>Ils allaient toujours ainsi, la main dans la main, parlant peu, Nadia +regardant en avant et en arrière. Deux fois par jour, ils faisaient +halte. Ils se reposaient six heures par nuit. Dans quelques cabanes, +Nadia trouva encore un peu de cette viande de mouton, si commune en ce +pays qu'elle ne vaut pas plus de deux kopeks et demi la livre.</p> + +<p>Mais, contrairement à ce qu'avait peut-être espéré Michel Strogoff, il +n'y avait plus une seule bête de somme dans la contrée. Cheval, chameau, +tout avait été massacré ou pris. C'était donc à pied qu'il lui fallait +continuer à travers cette interminable steppe.</p> + +<p>Les traces de la troisième colonne tartare, qui se dirigeait sur +Irkoutsk, n'y manquaient pas. Ici quelque cheval mort, là un chariot +abandonné. Les corps de malheureux Sibériens jalonnaient aussi la route, +principalement à l'entrée des villages. Nadia, domptant sa répugnance, +regardait tous ces cadavres!...</p> + +<p>En somme, le danger n'était pas en avant, il était en arrière. +L'avant-garde de la principale armée de l'émir, que dirigeait Ivan +Ogareff, pouvait apparaître d'un instant à l'autre. Les barques, +expédiées de l'Yeniseï inférieur, avaient dû arriver à Krasnoiarsk et +servir aussitôt au passage du fleuve. Le chemin était libre alors pour +les envahisseurs. Aucun corps russe ne pouvait le barrer entre +Krasnoiarsk et le lac Baïkal. Michel Strogoff s'attendait donc à +l'arrivée des éclaireurs tartares.</p> + +<p>Aussi, à chaque halte, Nadia montait sur quelque hauteur et regardait +attentivement du côté de l'ouest mais nul tourbillon de poussière ne +signalait encore l'apparition d'une troupe à cheval.</p> + +<p>Puis, la marche était reprise, et lorsque Michel Strogoff sentait que +c'était lui qui traînait la pauvre Nadia, il allait d'un pas moins +rapide. Ils causaient peu, et seulement de Nicolas. La jeune fille +rappelait tout ce qu'avait été pour eux ce compagnon de quelques jours.</p> + +<p>En lui répondant, Michel Strogoff cherchait à donner à Nadia quelque +espoir, dont on n'eût pas trouvé trace en lui-même, car il savait bien +que l'infortuné n'échapperait pas à la mort.</p> + +<p>Un jour, Michel Strogoff dit à la jeune fille:</p> + +<p>«Tu ne me parles jamais de ma mère, Nadia?»</p> + +<p>Sa mère! Nadia ne l'eût pas voulu. Pourquoi renouveler ses douleurs? La +vieille Sibérienne n'était-elle pas morte? Son fils n'avait-il pas donné +le dernier baiser à ce cadavre étendu sur le plateau de Tomsk?</p> + +<p>«Parle-moi d'elle, Nadia, dit cependant Michel Strogoff. Parle! Tu me +feras plaisir!»</p> + +<p>Et, alors, Nadia fit ce qu'elle n'avait pas fait jusque-là. Elle raconta +tout ce qui s'était passé entre Marfa et elle depuis leur rencontre à +Omsk, où toutes deux s'étaient vues pour la première fois. Elle dit +comment un inexplicable instinct l'avait poussée vers la vieille +prisonnière sans la connaître, quels soins elle lui avait donnés, quels +encouragements elle en avait reçus. A cette époque, Michel Strogoff +n'était encore pour elle que Nicolas Korpanoff.</p> + +<p>«Ce que j'aurais dû toujours être!» répondit Michel Strogoff, dont le +front s'assombrit.</p> + +<p>Puis, plus tard, il ajouta:</p> + +<p>«J'ai manqué à mon serment, Nadia. J'avais juré de ne pas voir ma mère!</p> + +<p>—Mais tu n'as pas cherché à la voir, Michel! répondit Nadia. Le hasard +seul t'a mis en sa présence!</p> + +<p>—J'avais juré, quoi qu'il arrivât, de ne point me trahir!</p> + +<p>—Michel, Michel! A la vue du fouet levé sur Marfa Strogoff, pouvais-tu +résister? Non! Il n'y a pas de serment qui puisse empêcher un fils de +secourir sa mère!</p> + +<p>—J'ai manqué à mon serment, Nadia, répondit Michel Strogoff. Que Dieu +et le Père me le pardonnent!</p> + +<p>—Michel, dit alors la jeune fille, j'ai une question à te faire. Ne me +réponds pas, si tu ne crois pas devoir me répondre. De toi, rien ne me +blessera.</p> + +<p>—Parle, Nadia.</p> + +<p>—Pourquoi, maintenant que la lettre du czar t'a été enlevée, es-tu si +pressé d'arriver à Irkoutsk?»</p> + +<p>Michel Strogoff serra plus fortement la main de sa compagne, mais il ne +répondit pas.</p> + +<p>«Connaissais-tu donc le contenu de cette lettre avant de quitter Moscou? +reprit Nadia.</p> + +<p>—Non, je ne le connaissais pas.</p> + +<p>—Dois-je penser, Michel, que le seul désir de me remettre entre les +mains de mon père t'entraîne vers Irkoutsk?</p> + +<p>—Non, Nadia, répondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si +je te laissais croire qu'il en est ainsi. Je vais là où mon devoir +m'ordonne d'aller! Quant à te conduire à Irkoutsk, n'est-ce pas toi, +Nadia, qui m'y conduit maintenant? N'est-ce pas par tes yeux que je +vois, n'est-ce pas ta main qui me guide? Ne m'as-tu pas rendu au +centuple les services que j'ai pu d'abord te rendre? Je ne sais si le +sort cessera de nous accabler, mais le jour où tu me remercieras de +t'avoir remise entre les mains de ton père, je te remercierai, moi, de +m'avoir conduit à Irkoutsk!</p> + +<p>—Pauvre Michel! répondit Nadia tout émue. Ne parle pas ainsi! Ce n'est +pas la réponse que je te demande. Michel, pourquoi, maintenant, as-tu +tant de hâte d'atteindre Irkoutsk?</p> + +<p>—Parce qu'il faut que j'y sois avant Ivan Ogareff! s'écria Michel +Strogoff.</p> + +<p>—Même encore?</p> + +<p>—Même encore, et j'y serai!»</p> + +<p>Et, en prononçant ces derniers mots, Michel Strogoff ne parlait pas +seulement par haine du traître. Mais Nadia comprit que son compagnon ne +lui disait pas tout, et qu'il ne pouvait pas tout lui dire.</p> + +<p>Le 15 septembre, trois jours plus tard, tous deux atteignaient la +bourgade de Kouitounskoë, à soixante-dix verstes de Toulounovskoë. La +jeune fille ne marchait plus sans d'extrêmes souffrances. Ses pieds +endoloris pouvaient à peine la soutenir. Mais elle résistait, elle +luttait contre la fatigue, et sa seule pensée était celle-ci:</p> + +<p>«Puisqu'il ne peut pas me voir, j'irai jusqu'à ce que je tombe!»</p> + +<p>D'ailleurs, nul obstacle sur cette partie de la route, nul danger non +plus, dans cette période du voyage, depuis le départ des Tartares. +Beaucoup de fatigue seulement.</p> + +<p>Pendant trois jours, ce fut ainsi. Il était visible que la troisième +colonne d'envahisseurs gagnait rapidement dans l'est. Cela se +reconnaissait aux ruines qu'ils laissaient après eux, aux cendres qui ne +fumaient plus, aux cadavres déjà décomposés qui gisaient sur le sol.</p> + +<p>Dans l'ouest, rien non plus. L'avant-garde de l'émir ne paraissait pas. +Michel Strogoff en arrivait à faire les suppositions les plus +invraisemblables pour expliquer ce retard. Les Russes, en forces +suffisantes, menaçaient-ils directement Tomsk ou Krasnoiarsk?</p> + +<p>La troisième colonne, isolée des deux autres, risquait-elle donc d'être +coupée? S'il en était ainsi, il serait facile au grand-duc de défendre +Irkoutsk, et, du temps gagné contre une invasion, c'est un acheminement +à la repousser.</p> + +<p>Michel Strogoff se laissait aller parfois à ces espérances, mais bientôt +il comprenait tout ce qu'elles avaient de chimérique, et il ne comptait +plus que sur lui-même, comme si le salut du grand-duc eût été dans ses +seules mains!</p> + +<p>Soixante verstes séparent Kouitounskoë de Kimilteiskoë, petite bourgade +située à peu de distance du Dinka, tributaire de l'Angara. Michel +Strogoff ne songeait pas sans appréhension à l'obstacle que cet affluent +d'une certaine importance plaçait sur sa route. De bacs ou de barques, +il ne pouvait être question d'en trouver, et il se souvenait, pour +l'avoir déjà traversé en des temps plus heureux, qu'il était +difficilement guéable. Mais, ce cours d'eau une fois franchi, aucun +fleuve, aucune rivière n'interromprait plus la route qui rejoignait +Irkoutsk à deux cent trente verstes de là.</p> + +<p>Il ne fallut pas moins de trois jours pour atteindre Kimilteiskoë. Nadia +se traînait. Quelle que fût son énergie morale, la force physique allait +lui manquer. Michel Strogoff ne le savait que trop!</p> + +<p>S'il n'eût pas été aveugle, Nadia lui aurait dit sans doute:</p> + +<p>«Va, Michel, laisse-moi dans quelque hutte! Gagne Irkoutsk! Accomplis ta +mission! Vois mon père! Dis-lui où je suis! Dis-lui que je l'attends, et +tous deux, vous saurez bien me retrouver! Pars! Je n'ai pas peur! Je me +cacherai des Tartares! Je me conserverai pour lui, pour toi! Va, Michel! +Je ne peux plus aller!...»</p> + +<p>Plusieurs fois, Nadia fut forcée de s'arrêter. Michel Strogoff la +prenait alors dans ses bras, et n'ayant pas à penser à la fatigue de la +jeune fille du moment où il la portait, il marchait plus rapidement et +de son pas infatigable.</p> + +<p>Le 18 septembre, à dix heures du soir, tous deux atteignirent enfin +Kimilteiskoë. Du haut d'une colline, Nadia aperçut une ligne un peu +moins sombre à l'horizon. C'était le Dinka. Quelques éclairs se +réfléchissaient dans ses eaux, éclairs sans tonnerre qui illuminaient +l'espace.</p> + +<p>Nadia conduisit son compagnon à travers la bourgade ruinée. La cendre +des incendies était froide. Il y avait au moins cinq ou six jours que +les derniers Tartares étaient passés.</p> + +<p>Arrivée aux dernières maisons de la bourgade, Nadia se laissa tomber sur +un banc de pierre.</p> + +<p>«Nous faisons halte? lui demanda Michel Strogoff.</p> + +<p>—La nuit est venue, Michel, répondit Nadia. Ne veux-tu pas te reposer +quelques heures?</p> + +<p>—J'aurais voulu passer le Dinka, répondit Michel Strogoff, j'aurais +voulu le mettre entre nous et l'avant-garde de l'émir. Mais tu ne peux +plus même te traîner, ma pauvre Nadia!</p> + +<p>—Viens, Michel,» répondit Nadia, qui saisit la main de son compagnon et +l'entraîna.</p> + +<p>C'était à deux ou trois verstes de là que le Dinka coupait la route +d'Irkoutsk. Ce dernier effort que lui demandait son compagnon, la jeune +fille voulut le tenter. Tous deux marchèrent donc à la lueur des +éclairs. Ils traversaient alors un désert sans limites, au milieu duquel +se perdait la petite rivière. Pas un arbre, pas un monticule ne faisait +saillie sur cette vaste plaine, qui recommençait la steppe sibérienne. +Pas un souffle ne traversait l'atmosphère, dont le calme eût laissé le +moindre son se propager à une distance infinie.</p> + +<p>Soudain, Michel Strogoff et Nadia s'arrêtèrent, comme si leurs pieds +eussent été saisis dans quelque crevasse du sol.</p> + +<p>Un aboiement avait traversé la steppe.</p> + +<p>«Entends-tu?» dit Nadia.</p> + +<p>Puis, un cri lamentable lui succéda, un cri désespéré, comme le dernier +appel d'un être humain qui va mourir.</p> + +<p>«Nicolas! Nicolas!» s'écria la jeune fille, poussée par quelque sinistre +pressentiment.</p> + +<p>Michel Strogoff, qui écoutait, secoua la tête.</p> + +<p>«Viens, Michel, viens,» dit Nadia.</p> + +<p>Et elle, qui tout à l'heure se traînait à peine, recouvra soudain ses +forces sous l'empire d'une violente surexcitation.</p> + +<p>«Nous avons quitté la route? dit Michel Strogoff, sentant qu'il foulait, +non plus un sol poudreux, mais une herbe rase.</p> + +<p>—Oui... il le faut!, répondit Nadia. C'est de là, sur la droite, que le +cri est venu!»</p> + +<p>Quelques minutes après, tous deux n'étaient plus qu'à une demi-verste de +la rivière.</p> + +<p>Un second aboiement se fit entendre, mais, quoique plus faible, il était +certainement plus rapproché.</p> + +<p>Nadia s'arrêta.</p> + +<p>«Oui! dit Michel. C'est Serko qui aboie!... Il a suivi son maître!</p> + +<p>—Nicolas!» cria la jeune fille. Son appel resta sans réponse.</p> + +<p>Quelques oiseaux de proie seulement s'enlevèrent et disparurent dans les +hauteurs du ciel.</p> + +<p>Michel Strogoff prêtait l'oreille. Nadia regardait cette plaine, +imprégnée d'effluves lumineuses, qui miroitait comme une glace, mais +elle ne vit rien.</p> + +<p>Et, cependant, une voix s'éleva encore, qui, cette fois, murmura d'un +ton plaintif: «Michel!...»</p> + +<p>Puis, un chien, tout sanglant, bondit jusqu'à Nadia. C'était Serko.</p> + +<p>Nicolas ne pouvait être loin! Lui seul avait pu murmurer ce nom de +Michel! Où était-il? Nadia n'avait même plus la force de l'appeler.</p> + +<p>Michel Strogoff, rampant sur le sol, cherchait de la main.</p> + +<p>Soudain, Serko poussa un nouvel aboiement et s'élança vers un +gigantesque oiseau qui rasait la terre.</p> + +<p>C'était un vautour. Lorsque Serko se précipita vers lui, il s'enleva, +mais, revenant à la charge, il frappa le chien! Celui-ci bondit encore +vers le vautour!... Un coup du formidable bec s'abattit sur sa tête, et, +cette fois, Serko retomba sans vie sur le sol.</p> + +<p>En même temps, un cri d'horreur échappait à Nadia!</p> + +<p>«Là... là!» dit-elle.</p> + +<p>Une tête sortait du sol! Elle l'eût heurtée du pied, sans l'intense +clarté que le ciel jetait sur la steppe.</p> + +<p>Nadia tomba, à genoux, près de cette tête.</p> + +<p>Nicolas, enterré jusqu'au cou, suivant l'atroce coutume tartare, avait +été abandonné dans la steppe, pour y mourir de faim et de soif, et +peut-être sous la dent des loups ou le bec des oiseaux de proie. +Supplice horrible pour cette victime que le sol emprisonne, que presse +cette terre qu'elle ne peut rejeter, ayant les bras attachés et collés +au corps, comme ceux d'un cadavre dans son cercueil! Le supplicié, +vivant dans ce moule d'argile qu'il est impuissant à briser, n'a plus +qu'à implorer la mort, trop lente à venir!</p> + +<p>C'était là que les Tartares avaient enterré leur prisonnier depuis trois +jours!... Depuis trois jours, Nicolas attendait un secours qui devait +arriver trop tard!</p> + +<p>Les vautours avaient aperçu cette tête au ras du sol, et, depuis +quelques heures, le chien défendait son maître contre ces féroces +oiseaux!</p> + +<p>Michel Strogoff creusa la terre avec son couteau pour en exhumer ce +vivant!</p> + +<p>Les yeux de Nicolas, fermés jusqu'alors, se rouvrirent.</p> + +<p>Il reconnut Michel et Nadia. Puis:</p> + +<p>«Adieu, amis, murmura-t-il. Je suis content de vous avoir revus! Priez +pour moi!...»</p> + +<p>Et ces paroles furent les dernières.</p> + +<p>Michel Strogoff continua de creuser ce sol, qui, fortement foulé, avait +la dureté du roc, et il parvint enfin à en retirer le corps de +l'infortuné. Il écouta si son cour battait encore!... Il ne battait +plus.</p> + +<p>Il voulut alors l'ensevelir, afin qu'il ne restât pas exposé sur la +steppe, et ce trou, dans lequel Nicolas avait été enfoui vivant, il +l'élargit, il l'agrandit de manière à pouvoir l'y coucher mort! Le +fidèle Serko devait être placé près de son maître!</p> + +<p>En ce moment, un grand tumulte se produisit sur la route, distante au +plus d'une demi-verste.</p> + +<p>Michel Strogoff écouta.</p> + +<p>Au bruit, il reconnut qu'un détachement d'hommes à cheval s'avançait +vers le Dinka.</p> + +<p>«Nadia! Nadia!» dit-il à voix basse.</p> + +<p>A sa voix, Nadia, demeurée en prière, se redressa.</p> + +<p>«Vois! vois! lui dit-il.</p> + +<p>—Les Tartares!» murmura-t-elle.</p> + +<p>C'était, en effet, l'avant-garde de l'émir, qui défilait rapidement sur +la route d'Irkoutsk.</p> + +<p>«Ils ne m'empêcheront pas de l'enterrer!» dit Michel Strogoff.</p> + +<p>Et il continua sa besogne.</p> + +<p>Bientôt, le corps de Nicolas, les mains jointes sur la poitrine, fut +couché dans cette tombe. Michel Strogoff et Nadia, agenouillés, prièrent +une dernière fois pour le pauvre être, inoffensif et bon, qui avait payé +de sa vie son dévouement envers eux.</p> + +<p>«Et maintenant, dit Michel Strogoff, en rejetant la terre, les loups de +la steppe ne le dévoreront pas!»</p> + +<p>Puis, sa main menaçante s'étendit vers la troupe de cavaliers qui +passait:</p> + +<p>«En route, Nadia!» dit-il.</p> + +<p>Michel Strogoff ne pouvait plus suivre le chemin, maintenant occupé par +les Tartares. Il lui fallait se jeter à travers la steppe et tourner +Irkoutsk. Il n'avait donc pas à se préoccuper de franchir le Dinka.</p> + +<p>Nadia ne pouvait plus se traîner, mais elle pouvait voir pour lui. Il la +prit dans ses bras et s'enfonça dans le sud-ouest de la province.</p> + +<p>Plus de deux cents verstes lui restaient à parcourir. Comment les +fit-il? Comment ne succomba-t-il pas à tant de fatigues? Comment put-il +se nourrir en route? Par quelle surhumaine énergie arriva-t-il à passer +les premières rampes des monts Sayansk? Ni Nadia ni lui n'auraient pu le +dire!</p> + +<p>Et cependant, douze jours après, le 2 octobre, à six heures du soir, une +immense nappe d'eau se déroulait aux pieds de Michel Strogoff.</p> + +<p>C'était le lac Baïkal.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_X-b" id="CHAPITRE_X-b"></a>CHAPITRE X<br /><br /> +<small>BAÏKAL ET ANGARA.</small></h2> + +<p>Le lac Baïkal est situé à dix-sept cents pieds au-dessus du niveau de la +mer. Sa longueur est environ de neuf cents verstes, sa largeur de cent. +Sa profondeur n'est pas connue. Mme de Bourboulon rapporte, au dire des +mariniers, qu'il veut être appelé «madame la mer». Si on l'appelle +«monsieur le lac», il entre aussitôt en fureur. Cependant, suivant la +légende, jamais un Russe ne s'y est noyé.</p> + +<p>Cet immense bassin d'eau douce, alimenté par plus de trois cents +rivières, est encadré dans un magnifique circuit de montagnes +volcaniques. Il n'a d'autre déversoir que l'Angara, qui, après avoir +passé à Irkoutsk, va se jeter dans l'Yeniseï, un peu en amont de la +ville d'Yeniseïsk. Quant aux monts qui lui font ceinture, ils forment +une branche des Toungouzes et dérivent du vaste système orographique des +Altaï.</p> + +<p>Déjà, à cette époque, les froids s'étaient fait sentir. Ainsi qu'il +arrive sur ce territoire, soumis à des conditions climatériques +particulières, l'automne paraissait devoir s'absorber dans un précoce +hiver. On était aux premiers jours d'octobre. Le soleil quittait +maintenant l'horizon à cinq heures du soir, et les longues nuits +laissaient tomber la température au zéro des thermomètres. Les premières +neiges, qui devaient persister jusqu'à l'été, blanchissaient déjà les +cimes voisines du Baïkal. Pendant l'hiver sibérien, cette mer +intérieure, glacée sur une épaisseur de plusieurs pieds, est sillonnée +par les traîneaux des courriers et des caravanes.</p> + +<p>Que ce soit parce qu'on manque aux bienséances en l'appelant «monsieur +le lac» ou pour toute autre raison plus météorologique, le Baïkal est +sujet à des tempêtes violentes. Ses lames, courtes comme celles de +toutes les Méditerranées, sont très redoutées des radeaux, des prames, +des steam-boats, qui le sillonnent pendant l'été.</p> + +<p>C'était à la pointe sud-ouest du lac que Michel Strogoff venait +d'arriver, portant Nadia, dont toute la vie, pour ainsi dire, se +concentrait dans les yeux. Que pouvaient-ils attendre tous deux dans +cette partie sauvage de la province, si ce n'est d'y mourir d'épuisement +et de dénuement? Et, cependant, que restait-il à faire de ce long +parcours de six mille verstes pour que le courrier du czar eût atteint +son but? Rien que soixante verstes sur le littoral du lac jusqu'à +l'embouchure de l'Angara, et quatre-vingts verstes de l'embouchure de +l'Angara jusqu'à Irkoutsk: en tout, cent quarante verstes, soit trois +jours de voyage pour un homme valide, vigoureux, même à pied.</p> + +<p>Michel Strogoff pouvait-il être encore cet homme-là?</p> + +<p>Le ciel, sans doute, ne voulut pas le soumettre à cette épreuve. La +fatalité qui s'acharnait sur lui sembla vouloir l'épargner un instant. +Cette extrémité du Baikal, cette portion de la steppe qu'il croyait +déserte, qui l'est en tout temps, ne l'était pas alors.</p> + +<p>Une cinquantaine d'individus se trouvaient réunis à l'angle que forme la +pointe sud-ouest du lac.</p> + +<p>Nadia aperçut tout d'abord ce groupe, lorsque Michel Strogoff, la +portant entre ses bras, déboucha du défilé des montagnes.</p> + +<p>La jeune fille dut craindre un instant que ce ne fût un détachement +tartare, envoyé pour battre les rives du Baïkal, auquel cas la fuite +leur eût été interdite à tous deux.</p> + +<p>Mais Nadia fut promptement rassurée à cet égard.</p> + +<p>«Des Russes!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et, après ce dernier effort, ses paupières se fermèrent et sa tête +retomba sur la poitrine de Michel Strogoff.</p> + +<p>Mais ils avaient été aperçus, et quelques-uns de ces Russes, courant à +eux, amenèrent l'aveugle et la jeune fille au bord d'une petite grève à +laquelle était amarré un radeau.</p> + +<p>Le radeau allait partir.</p> + +<p>Ces Russes étaient des fugitifs, de conditions diverses, que le même +intérêt avait réunis en ce point du Baïkal. Repoussés par les éclaireurs +tartares, ils cherchaient à se réfugier dans Irkoutsk, et ne pouvant y +arriver par terre, depuis que les envahisseurs avaient pris position sur +les deux rives de l'Angara, ils espéraient l'atteindre en descendant le +cours du fleuve qui traverse la ville.</p> + +<p>Leur projet fit bondir le cœur de Michel Strogoff. Une dernière chance +entrait dans son jeu. Mais il eut la force de dissimuler, voulant garder +plus sévèrement que jamais son incognito.</p> + +<p>Le plan des fugitifs était très-simple. Un courant du Baïkal longe la +rive supérieure du lac jusqu'à l'embouchure de l'Angara. C'est ce +courant qu'ils comptaient utiliser pour atteindre tout d'abord le +déversoir du Baïkal. De ce point à Irkoutsk, les eaux rapides du fleuve +les entraîneraient avec une vitesse de dix à douze verstes à l'heure. En +un jour et demi, ils devaient donc être en vue de la ville.</p> + +<p>Toute embarcation manquait en cet endroit. Il avait fallu y suppléer. Un +radeau, ou plutôt un train de bois, semblable à ceux qui dérivent +ordinairement sur les rivières sibériennes, avait été construit. Une +forêt de sapins, qui s'élevait sur la rive, avait fourni l'appareil +flottant. Les troncs, reliés entre eux par des branches d'osier, +formaient une plate-forme sur laquelle cent personnes eussent aisément +trouvé place.</p> + +<p>C'est sur ce radeau que Michel Strogoff et Nadia furent transportés. La +jeune fille était revenue à elle. On lui donna quelque nourriture, ainsi +qu'à son compagnon. Puis, couchée sur un lit de feuillage, elle tomba +aussitôt dans un profond sommeil.</p> + +<p>A ceux qui l'interrogèrent, Michel Strogoff ne dit rien des faits qui +s'étaient passés à Tomsk. Il se donna pour un habitant de Krasnoiarsk +qui n'avait pu gagner Irkoutsk avant que les troupes de l'émir fussent +arrivées sur la rive gauche du Dinka, et il ajouta que, +très-probablement, le gros des forces tartares avait pris position +devant la capitale de la Sibérie.</p> + +<p>Il n'y avait donc pas un instant à perdre. D'ailleurs, le froid devenait +de plus en plus vif. La température, pendant la nuit, tombait au-dessous +de zéro. Quelques glaçons s'étaient déjà formés à la surface du Baïkal. +Si le radeau pouvait facilement manœuvrer sur le lac, il n'en serait +pas de même entre les rives de l'Angara, au cas où les glaçons +viendraient à encombrer son cours.</p> + +<p>Donc, pour toutes ces raisons, il fallait que les fugitifs partissent +sans retard.</p> + +<p>A huit heures du soir, les amarres furent larguées, et, sous l'action du +courant, le radeau suivit le littoral. De grandes perches, maniées par +quelques robustes moujiks, suffisaient à rectifier sa direction.</p> + +<p>Un vieux marinier du Baïkal avait pris le commandement du radeau. +C'était un homme de soixante-cinq ans, tout hâlé par les brises du lac. +Une barbe blanche, très-épaisse, descendait sur sa poitrine. Un bonnet +de fourrure coiffait sa tête, d'aspect grave et austère. Sa large et +longue houppelande, serrée à la ceinture, lui tombait jusqu'aux talons. +Ce vieillard taciturne, assis à l'arrière, commandait du geste et ne +prononçait pas dix paroles en dix heures. D'ailleurs, toute la manœuvre +se réduisait à maintenir le radeau dans le courant, qui filait le long +du littoral, sans gagner au large.</p> + +<p>On a dit que des Russes de conditions diverses avaient pris place sur le +radeau. En effet, aux moujiks indigènes, hommes, femmes, vieillards et +enfants, s'étaient joints deux ou trois pèlerins, surpris par l'invasion +pendant leur voyage, quelques moines et un pope. Les pèlerins portaient +le bâton de voyage, la gourde suspendue à la ceinture, et ils +psalmodiaient d'une voix plaintive. L'un venait de l'Ukraine, l'autre de +la mer Jaune, un troisième des provinces de Finlande. Ce dernier, fort +âgé déjà, portait à la ceinture un petit tronc cadenassé, comme s'il eût +été appendu au pilier d'une église. De ce qu'il récoltait pendant sa +longue et fatigante tournée, rien n'était pour son compte, et il ne +possédait même pas la clef de ce cadenas, qui ne s'ouvrait qu'à son +retour.</p> + +<p>Les moines venaient du nord de l'empire. Ils avaient depuis trois mois +quitté cette ville d'Arkhangel, à laquelle certains voyageurs ont +justement trouvé la physionomie d'une cité de l'Orient. Ils avaient +visité les îles Saintes, près de la côte de Carélie, le couvent de +Solovetsk, le couvent de Troïtsa, ceux de Saint-Antoine et de +Sainte-Théodosie à Kiev, cette ancienne favorite des Jagellons, le +monastère de Siméonof à Moscou, celui de Kazan ainsi que son église des +Vieux-Croyants, et ils se rendaient à Irkoutsk, portant la robe, le +capuchon et les vêtements de serge.</p> + +<p>Quant au pope, c'était un simple prêtre de village, un de ces six cent +mille pasteurs populaires que compte l'empire russe. Il était vêtu aussi +misérablement que les moujiks, n'étant pas plus qu'eux, en vérité, +n'ayant ni rang ni pouvoir dans l'Église, laborant comme un paysan sa +pièce de terre, baptisant, mariant, enterrant. Ses enfants et sa femme, +il avait pu les soustraire aux brutalités des Tartares, en les reléguant +dans les provinces du Nord. Lui était resté dans sa paroisse jusqu'au +dernier moment. Puis, il avait dû fuir, et la route d'Irkoutsk étant +fermée, il lui avait fallu gagner le lac Baïkal.</p> + +<p>Ces divers religieux, groupés à l'avant du radeau, priaient à +intervalles réguliers, élevant la voix au milieu de cette silencieuse +nuit, et, à la fin de chaque verset de leur prière, le «Slava Bogu», +Gloire à Dieu, s'échappait de leurs lèvres.</p> + +<p>Aucun incident ne marqua cette navigation. Nadia était restée plongée +dans un assoupissement profond. Michel Strogoff avait veillé près +d'elle. Le sommeil n'avait prise sur lui qu'à de longs intervalles +seulement, et encore sa pensée veillait-elle toujours.</p> + +<p>Au jour naissant, le radeau, retardé par une brise assez violente qui +contrariait l'action du courant, était encore à quarante verstes de +l'embouchure de l'Angara. Très-vraisemblablement, il ne pourrait pas +l'atteindre avant trois ou quatre heures du soir. Ce n'était pas un +inconvénient, au contraire, car les fugitifs descendraient alors le +fleuve pendant la nuit, et l'ombre devait favoriser leur arrivée à +Irkoutsk.</p> + +<p>La seule crainte que manifesta plusieurs fois le vieux marinier fut +relative à la formation des glaces à la surface des eaux. La nuit avait +été extrêmement froide. On voyait des glaçons assez nombreux filer vers +l'ouest sous l'impulsion du vent. Ceux-là n'étaient pas à redouter, +puisqu'ils ne pouvaient dériver dans l'Angara, dont ils avaient +maintenant dépassé l'embouchure. Mais on devait penser que ceux qui +venaient des portions orientales du lac pouvaient être attirés par le +courant et s'engager entre les deux rives du fleuve. De là, des +difficultés, des retards possibles, peut-être même un insurmontable +obstacle qui arrêterait le radeau.</p> + +<p>Michel Strogoff avait donc un immense intérêt à savoir quel était l'état +du lac, et si les glaçons apparaissaient en grand nombre. Nadia étant +réveillée, il l'interrogeait souvent, et elle lui rendait compte de tout +ce qui se passait à la surface des eaux.</p> + +<p>Pendant que les glaçons dérivaient ainsi, des phénomènes curieux se +produisaient à la surface du Baïkal. C'étaient de magnifiques +jaillissements de sources d'eau bouillante, sorties de quelques-uns de +ces puits artésiens, que la nature a forés dans le lit même du lac. Ces +jets s'élevaient à une grande hauteur et s'épanchaient en vapeurs, +irisées par les rayons solaires, que le froid condensait presque +aussitôt. Ce curieux spectacle eût certainement émerveillé le regard +d'un touriste, qui eût voyagé en pleine paix et pour son agrément sur +cette mer sibérienne.</p> + +<p>A quatre heures du soir, l'embouchure de l'Angara fut signalée par le +vieux marinier entre les hautes roches granitiques du littoral. On +apercevait sur la rive droite le petit port de Livenitchnaia, son +église, ses quelques maisons bâties sur la berge.</p> + +<p>Mais, circonstance très-grave, les premiers glaçons, venus de l'est, +dérivaient déjà entre les rives de l'Angara, et, par conséquent, ils +descendaient vers Irkoutsk. Cependant, leur nombre ne pouvait pas être +encore assez grand pour obstruer le fleuve, ni le froid assez +considérable pour les agréger.</p> + +<p>Le radeau arriva au petit port et il s'y arrêta. Là, le vieux marinier +avait décidé de relâcher pendant une heure, afin de faire quelques +réparations indispensables. Les troncs, disjoints, menaçaient de se +séparer, et il importait de les relier entre eux plus solidement pour +résister au courant de l'Angara, qui est très-rapide.</p> + +<p>Pendant la belle saison, le port de Livenitchnaia est une station +d'embarquement ou de débarquement pour les voyageurs du lac Baïkal, soit +qu'ils se rendent à Kiakhta, dernière ville de la frontière +russo-chinoise, soit qu'ils en reviennent. Il est donc très-fréquenté +par les steam-boats et tous les petits caboteurs du lac.</p> + +<p>Mais, en ce moment, Livenitchnaia était abandonnée. Ses habitants +n'avaient pu rester exposés aux déprédations des Tartares, qui couraient +maintenant les deux rives de l'Angara. Ils avaient envoyé à Irkoutsk la +flottille de bateaux et de barques, qui hiverne ordinairement dans leur +port, et, munis de tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils s'étaient +réfugiés à temps dans la capitale de la Sibérie orientale.</p> + +<p>Le vieux marinier ne s'attendait donc pas à recueillir de nouveaux +fugitifs au port de Livenitchnaia, et cependant, au moment où le radeau +accostait, deux passagers, sortant d'une maison déserte, accoururent à +toutes jambes sur la berge.</p> + +<p>Nadia, assise à l'arrière, regardait d'un œil distrait.</p> + +<p>Un cri faillit lui échapper. Elle saisit la main de Michel Strogoff, +qui, à ce mouvement, releva la tête.</p> + +<p>«Qu'as-tu, Nadia? demanda-t-il.</p> + +<p>—Nos deux compagnons de route, Michel.</p> + +<p>—Ce Français et cet Anglais que nous avons rencontrés dans les défilés +de l'Oural?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Michel Strogoff tressaillit, car le sévère incognito dont il ne voulait +pas se départir risquait d'être dévoilé.</p> + +<p>En effet, ce n'était plus Nicolas Korpanoff qu'Alcide Jolivet et Harry +Blount allaient voir en lui maintenant, mais bien le vrai Michel +Strogoff, courrier du czar. Les deux journalistes l'avaient déjà +rencontré deux fois depuis leur séparation qui s'était faite au relais +d'Ichim, la première au camp de Zabédiero, quand il coupa d'un coup de +knout la face d'Ivan Ogareff, la seconde à Tomsk, lorsqu'il fut condamné +par l'émir. Ils savaient donc à quoi s'en tenir à son égard et sur sa +véritable qualité.</p> + +<p>Michel Strogoff prit rapidement son parti.</p> + +<p>«Nadia, dit-il, dès que ce Français et cet Anglais seront embarqués, +prie-les de venir près de moi!»</p> + +<p>C'étaient, en effet, Harry Blount et Alcide Jolivet, que, non le hasard, +mais la force des événements avait conduits au port de Livenitchnaia, +comme ils y avaient amené Michel Strogoff.</p> + +<p>On le sait, après avoir assisté à l'entrée des Tartares à Tomsk, ils +étaient partis avant la sauvage exécution qui termina la fête. Ils ne +doutaient donc pas que leur ancien compagnon de voyage n'eût été mis à +mort, et ils ignoraient qu'il eût été seulement aveuglé par ordre de +l'émir.</p> + +<p>Donc, s'étant procuré des chevaux, ils avaient abandonné Tomsk le soir +même, avec l'intention bien arrêtée de dater désormais leurs chroniques +des campements russes de la Sibérie orientale.</p> + +<p>Alcide Jolivet et Harry Blount se dirigèrent à marche forcée vers +Irkoutsk. Ils espéraient bien y devancer Féofar-Khan, et ils l'eussent +certainement fait, sans l'apparition inopinée de cette troisième +colonne, venue des contrées du sud par la vallée de l'Yeniseï. Ainsi que +Michel Strogoff, ils furent coupés avant même d'avoir pu atteindre le +Dinka. De là, nécessité pour eux de redescendre jusqu'au lac Baïkal.</p> + +<p>Lorsqu'ils arrivèrent à Livenitchnaia, ils trouvèrent le port déjà +désert. D'un autre côté, il leur était impossible d'entrer dans +Irkoutsk, qu'investissaient les armées tartares. Ils étaient donc là +depuis trois jours, et très embarrassés, lorsque le radeau arriva.</p> + +<p>Le dessein des fugitifs leur fut alors communiqué. Il y avait +certainement des chances pour qu'ils pussent passer inaperçus pendant la +nuit et pénétrer dans Irkoutsk. Ils résolurent donc de tenter l'affaire.</p> + +<p>Alcide Jolivet se mit aussitôt en rapport avec le vieux marinier, et il +lui demanda passage pour son compagnon et lui, offrant de payer le prix +qu'il exigerait, quel qu'il fût.</p> + +<p>«Ici, on ne paye pas, lui répondit gravement le vieux marinier, on +risque sa vie, voilà tout.»</p> + +<p>Les deux journalistes s'embarquèrent, et Nadia les vit prendre place à +l'avant du radeau.</p> + +<p>Harry Blount était toujours le froid Anglais, qui lui avait à peine +adressé la parole pendant toute la traversée des monts Ourals.</p> + +<p>Alcide Jolivet semblait être un peu plus grave que d'ordinaire, et l'on +conviendra que sa gravité se justifiait par celle des circonstances.</p> + +<p>Alcide Jolivet était donc installé à l'avant du radeau, lorsqu'il sentit +une main s'appuyer sur son bras.</p> + +<p>Il se retourna et reconnut Nadia, la sœur de celui qui était, non plus +Nicolas Korpanoff, mais Michel Strogoff, courrier du czar.</p> + +<p>Un cri de surprise allait lui échapper, lorsqu'il vit la jeune fille +porter un doigt à ses lèvres.</p> + +<p>«Venez,» lui dit Nadia.</p> + +<p>Et, d'un air indifférent, Alcide Jolivet, faisant signe à Harry Blount +de l'accompagner, la suivit.</p> + +<p>Mais, si la surprise des journalistes avait été grande à rencontrer +Nadia sur ce radeau, elle fut sans bornes, quand ils aperçurent Michel +Strogoff, qu'ils ne pouvaient croire vivant.</p> + +<p>A leur approche, Michel Strogoff n'avait pas bougé.</p> + +<p>Alcide Jolivet s'était retourné vers la jeune fille.</p> + +<p>«Il ne vous voit pas, messieurs, dit Nadia. Les Tartares lui ont brûlé +les yeux! Mon pauvre frère est aveugle!»</p> + +<p>Un vif sentiment de pitié se peignit sur la figure d'Alcide Jolivet et +de son compagnon.</p> + +<p>Un instant après, tous deux, assis près de Michel Strogoff, lui +serraient la main et attendaient qu'il leur parlât.</p> + +<p>«Messieurs, dit Michel Strogoff à voix basse, vous ne devez pas savoir +qui je suis, ni ce que je suis venu faire en Sibérie. Je vous demande de +respecter mon secret. Me le promettez-vous?</p> + +<p>—Sur l'honneur, répondit Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Sur ma foi de gentleman, ajouta Harry Blount.</p> + +<p>—Bien, messieurs.</p> + +<p>—Pouvons-nous vous être utile? demanda Harry Blount. Voulez-vous que +nous vous aidions à accomplir votre tâche?</p> + +<p>—Je préfère agir seul, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—Mais ces gueux-là vous ont brûlé la vue, dit Alcide Jolivet.</p> + +<p>—J'ai Nadia, et ses yeux me suffisent!»</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, le radeau, après avoir quitté le petit port de +Livenitchnaia, s'engageait dans le fleuve. Il était cinq heures du soir. +La nuit allait venir. Elle devait être très-obscure et très-froide +aussi, car la température était déjà au-dessous de zéro.</p> + +<p>Alcide Jolivet et Harry Blount, s'ils avaient promis le secret à Michel +Strogoff, ne le quittèrent cependant pas. Ils causèrent à voix basse, et +l'aveugle, complétant ce qu'il savait déjà par ce qu'ils lui apprirent, +put se faire une idée exacte de l'état des choses.</p> + +<p>Il était certain que les Tartares investissaient actuellement Irkoutsk, +et que les trois colonnes avaient opéré leur jonction. On ne pouvait +donc douter que l'émir et Ivan Ogareff ne fussent devant la capitale.</p> + +<p>Mais pourquoi cette hâte d'y arriver que montrait le courrier du czar, +maintenant que la lettre impériale ne pouvait plus être remise par lui +au grand-duc, et qu'il n'en connaissait pas le contenu? Alcide Jolivet +et Harry Blount ne le comprirent pas plus que ne l'avait compris Nadia.</p> + +<p>D'ailleurs, il ne fut question du passé qu'au moment où Alcide Jolivet +crut devoir dire à Michel Strogoff:</p> + +<p>«Nous vous devons presque des excuses pour ne vous avoir pas serré la +main avant notre séparation au relais d'Ichim.</p> + +<p>—Non, vous aviez droit de me croire un lâche!</p> + +<p>—En tout cas, ajouta Alcide Jolivet, vous avez magnifiquement knouté la +figure de ce misérable, et il en portera longtemps la marque!</p> + +<p>—Non, pas longtemps!» répondit simplement Michel Strogoff.</p> + +<p>Une demi-heure après le départ de Livenitchnaia, Alcide Jolivet et son +compagnon étaient au courant des cruelles épreuves par lesquelles +avaient successivement passé Michel Strogoff et sa compagne. Ils ne +pouvaient qu'admirer sans réserve une énergie que le dévouement de la +jeune fille avait seul pu égaler. Et de Michel Strogoff ils pensèrent +exactement ce qu'en avait dit le czar à Moscou: «En vérité, c'est un +homme!»</p> + +<p>Au milieu des glaçons qu'entraînait le courant de l'Angara, le radeau +filait avec rapidité. Un panorama mouvant se déployait latéralement sur +les deux rives du fleuve, et, par une illusion d'optique, il semblait +que ce fût l'appareil flottant qui restât immobile devant cette +succession de points de vue pittoresques. Ici, c'étaient de hautes +falaises granitiques, étrangement profilées; là, des gorges sauvages +d'où s'échappait quelque torrentueuse rivière; quelquefois, une large +coupée avec un village fumant encore, puis, d'épaisses forêts de pins +qui projetaient d'éclatantes flammes. Mais si les Tartares avaient +laissé partout des traces de leur passage, on ne les voyait pas encore, +car ils s'étaient plus particulièrement massés aux approches d'Irkoutsk.</p> + +<p>Pendant ce temps, les pèlerins continuaient à haute voix leurs prières, +et le vieux marinier, repoussant les glaçons qui le serraient de trop +près, maintenait imperturbablement le radeau au milieu du rapide courant +de l'Angara.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XI-b" id="CHAPITRE_XI-b"></a>CHAPITRE XI<br /><br /> +<small>ENTRE DEUX RIVES</small></h2> + +<p>A huit heures du soir, ainsi que l'état du ciel l'avait fait pressentir, +une obscurité profonde enveloppa toute la contrée. La lune, étant +nouvelle, ne devait pas se lever sur l'horizon. Du milieu du fleuve, les +rives restaient invisibles. Les falaises se confondaient à une faible +hauteur avec ces nuages lourds qui se déplaçaient à peine. Par +intervalles, quelques souffles venaient de l'est et semblaient expirer +sur cette étroite vallée de l'Angara.</p> + +<p>L'obscurité ne pouvait que favoriser dans une grande mesure les projets +des fugitifs. En effet, bien que les avant-postes tartares dussent être +échelonnés sur les deux rives, le radeau avait de sérieuses chances de +passer inaperçu. Il n'était pas vraisemblable, non plus, que les +assiégeants eussent barré le fleuve en amont d'Irkoutsk, puisqu'ils +savaient que les Russes ne pouvaient attendre aucun secours par le sud +de la province. Avant peu, d'ailleurs, la nature aurait elle-même établi +ce barrage, en cimentant par le froid les glaçons accumulés entre les +deux rives.</p> + +<p>A bord du radeau régnait maintenant un absolu silence. Depuis qu'il +descendait le cours du fleuve, la voix des pèlerins ne se faisait plus +entendre. Ils priaient encore, mais leur prière n'était qu'un murmure +qui ne pouvait arriver jusqu'à la rive. Les fugitifs, étendus sur la +plate-forme, rompaient à peine par la saillie de leurs corps la ligne +horizontale des eaux. Le vieux marinier, couché à l'avant près de ses +hommes, s'occupait seulement d'écarter les glaçons, manœuvre qui se +faisait sans bruit.</p> + +<p>C'était aussi une circonstance favorable, cette dérive des glaçons, si +elle ne devait pas opposer plus tard un insurmontable obstacle au +passage du radeau. En effet, cet appareil, isolé sur les eaux libres du +fleuve, aurait couru le risque d'être aperçu, même à travers l'ombre +épaisse, tandis qu'il se confondait alors avec ces masses mouvantes de +toutes grandeurs et de toutes formes, et le fracas, produit par le heurt +des blocs qui s'entre-choquaient, couvrait aussi tout autre bruit +suspect.</p> + +<p>Un froid très-aigu se propageait à travers l'atmosphère, les fugitifs en +souffrirent cruellement, n'ayant d'autre abri que quelques branches de +bouleau. Ils se pressaient les uns contre les autres, afin de mieux +supporter l'abaissement de température, qui, pendant cette nuit, devait +atteindre dix degrés au-dessous de zéro. Le peu de vent qui arrivait, +après avoir effleuré les montagnes de l'est, tapissées de neige, piquait +vivement.</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia, couchés à l'arrière, supportaient sans se +plaindre ce surcroît de souffrance. Alcide Jolivet et Harry Blount, +placés près d'eux, résistaient de leur mieux à ces premiers assauts de +l'hiver sibérien. Ni les uns ni les autres ne causaient maintenant, même +à voix basse. La situation, d'ailleurs, les absorbait tout entiers. A +chaque instant, un incident pouvait se produire, un danger, une +catastrophe même, dont ils ne se seraient pas tirés indemnes.</p> + +<p>Pour un homme qui comptait atteindre bientôt son but, Michel Strogoff +semblait être singulièrement calme. D'ailleurs, dans les plus graves +conjonctures, son énergie ne l'avait jamais abandonné. Il entrevoyait +déjà le moment où il lui serait enfin permis de penser à sa mère, à +Nadia, à lui-même! Il ne craignait plus qu'une dernière et mauvaise +chance: c'était que le radeau ne fût absolument arrêté par un barrage de +glaçons avant d'avoir atteint Irkoutsk, il ne songeait qu'à cela, bien +décidé d'ailleurs, s'il le fallait, à tenter quelque suprême coup +d'audace.</p> + +<p>Nadia, remise par ces quelques heures de repos, avait retrouvé cette +énergie physique, que la misère avait pu briser quelquefois, sans avoir +jamais ébranlé son énergie morale. Elle songeait aussi qu'au cas où +Michel Strogoff ferait un nouvel effort pour atteindre son but, elle +devrait être là pour le guider. Mais, en même temps qu'elle s'approchait +d'Irkoutsk, l'image de son père se dessinait plus nettement à son +esprit. Elle le voyait dans la ville investie, loin de ceux qu'il +chérissait, mais—car elle n'en doutait pas—luttant contre les +envahisseurs avec tout l'élan de son patriotisme. Avant quelques heures, +si le ciel les favorisait enfin, elle serait dans ses bras, lui +rapportant les dernières paroles de sa mère, et rien ne les séparerait +plus. Si l'exil de Wassili Fédor ne devait pas avoir de terme, sa fille +resterait exilée avec lui. Puis, par une pente naturelle, elle revenait +à celui auquel elle devrait d'avoir revu son père, à ce généreux +compagnon, à ce «frère», qui, les Tartares repoussés, reprendrait le +chemin de Moscou, qu'elle ne reverrait plus peut-être!...</p> + +<p>Quant à Alcide Jolivet et à Harry Blount, ils n'avaient qu'une seule et +même pensée: c'est que la situation était extrêmement dramatique, et +que, bien mise en scène, elle fournirait une chronique des plus +intéressantes. L'Anglais songeait donc aux lecteurs du +<i>Daily-Telegraph</i>, et le Français à ceux de sa cousine Madeleine. Au +fond, ils n'étaient pas sans éprouver quelque émotion tous les deux.</p> + +<p>«Eh! tant mieux! pensait Alcide Jolivet. Il faut être ému pour émouvoir! +Je crois même qu'il y a un vers célèbre à ce sujet, mais, du diable! si +je sais...»</p> + +<p>Et avec ses yeux si exercés, il cherchait à percer l'ombre épaisse qui +enveloppait le fleuve.</p> + +<p>Cependant, de grands éclats de lumière rompaient parfois ces ténèbres et +découpaient les divers massifs des rives sous un aspect fantastique. +C'était quelque forêt en feu, quelque village brûlant encore, sinistre +reproduction des tableaux du jour avec le contraste de la nuit en plus. +L'Angara s'illuminait alors d'une berge à l'autre. Les glaçons formaient +autant de miroirs qui, réverbérant la flamme sous tous les angles et +sous toutes les couleurs, se déplaçaient suivant les caprices du +courant. Le radeau, confondu au milieu de ces corps flottants, passait, +sans être aperçu.</p> + +<p>Le danger n'était donc pas encore là.</p> + +<p>Mais un péril d'une autre nature menaçait les fugitifs. Celui-là, ils ne +pouvaient le prévoir, et, surtout, ils ne pouvaient pas y parer. Ce fut +à Alcide Jolivet que le hasard le signala, et voici dans quelle +circonstance.</p> + +<p>Alcide Jolivet, couché du côté droit du radeau, avait laissé sa main +pendre au fil de l'eau. Soudain, il fut surpris de l'impression que lui +causa le contact du courant à sa surface. Il semblait être de +consistance visqueuse, comme s'il eut été formé d'une huile minérale.</p> + +<p>Alcide Jolivet, contrôlant alors le toucher par l'odorat, ne put s'y +tromper. C'était bien une couche de naphte liquide, qui surnageait à la +partie supérieure du courant de l'Angara et coulait avec lui!</p> + +<p>Le radeau flottait-il donc réellement sur cette substance qui est si +éminemment combustible? D'où venait ce naphte? Était-ce un phénomène +naturel qui l'avait projeté à la surface de l'Angara, ou devait-il +servir comme un engin destructeur, mis en œuvre par les Tartares? +Ceux-ci voulaient-ils porter l'incendie jusque dans Irkoutsk par des +moyens que les droits de la guerre ne justifient jamais entre nations +civilisées?</p> + +<p>Telles furent les deux questions que se posa Alcide Jolivet, mais de cet +incident il crut devoir n'instruire qu'Harry Blount, et tous deux furent +d'accord pour ne point alarmer leurs compagnons en leur révélant ce +nouveau danger.</p> + +<p>On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une éponge imprégnée de +carbures d'hydrogène liquides. Au port de Bakou, sur la frontière +persane, à la presqu'île d'Abchéron, sur la Caspienne, dans l'Asie +Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources +d'huiles minérales sourdent par milliers à la surface des terrains. +C'est le «pays de l'huile», semblable à celui qui porte maintenant ce +nom dans le Nord-Amérique.</p> + +<p>Durant certaines fêtes religieuses, principalement au port de Bakou, les +indigènes, adorateurs du feu, lancent à la surface de la mer le naphte +liquide, qui surnage, grâce à sa densité inférieure à celle de l'eau. +Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minérale s'est ainsi +répandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent l'incomparable +spectacle d'un océan de feu qui ondule et déferle sous la brise.</p> + +<p>Mais ce qui n'est qu'une réjouissance à Bakou eût été un désastre sur +les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou imprudence, +en un clin d'œil l'inflammation se fût propagée jusqu'au delà +d'Irkoutsk.</p> + +<p>En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'était à craindre; mais +tout était à redouter de ces incendies allumés sur les deux rives de +l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une étincelle, tombant dans +le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.</p> + +<p>Ce que furent les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on +le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas été +préférable, en présence de ce nouveau péril, d'accoster l'une des rives, +d'y débarquer, d'attendre? Ils se le demandèrent.</p> + +<p>«En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais +quelqu'un qui ne débarquerait pas!»</p> + +<p>Et il faisait allusion à Michel Strogoff</p> + +<p>Cependant, le radeau dérivait rapidement au milieu des glaçons, dont les +rangs se pressaient de plus en plus.</p> + +<p>Jusqu'alors, aucun détachement tartare n'avait été signalé sur les +berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'était pas encore +arrivé à la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures du +soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se mouvaient à +la surface des glaçons. Ces ombres, sautant de l'un à l'autre, se +rapprochaient rapidement.</p> + +<p>«Des Tartares!» pensa-t-il.</p> + +<p>Et se glissant près du vieux marinier qui se tenait à l'avant, il lui +montra ce mouvement suspect.</p> + +<p>Le vieux marinier regarda attentivement.</p> + +<p>«Ce ne sont que des loups, dit-il. J'aime mieux ça que des Tartares. +Mais il faut se défendre, et sans bruit!»</p> + +<p>En effet, les fugitifs eurent à lutter contre ces féroces carnassiers, +que la faim et le froid jetaient à travers la province. Les loups +avaient senti le radeau, et bientôt ils l'attaquèrent. De là, nécessité +pour les fugitifs d'engager la lutte, mais sans se servir d'armes à feu, +car ils ne pouvaient être éloignés des postes tartares. Les femmes et +les enfants se groupèrent au centre du radeau, et les hommes, les uns +armés de perches, les autres de leur couteau, la plupart de bâtons, se +mirent en mesure de repousser les assaillants. Ils ne faisaient pas +entendre un cri, mais les hurlements des loups déchiraient l'air.</p> + +<p>Michel Strogoff n'avait pas voulu rester inactif. Il s'était étendu sur +le côté du radeau attaqué par la bande des carnassiers. Il avait tiré +son couteau, et, chaque fois qu'un loup passait à sa portée, sa main +savait le lui enfoncer dans la gorge. Harry Blount et Alcide Jolivet ne +chômèrent pas non plus, et ils firent une rude besogne. Leurs compagnons +les secondaient courageusement. Tout ce massacre s'accomplissait en +silence, bien que plusieurs des fugitifs n'eussent pu éviter de graves +morsures.</p> + +<p>Cependant, la lutte ne semblait pas devoir se terminer de sitôt. La +bande de loups se renouvelait sans cesse, et il fallait que la rive +droite de l'Angara en fût infestée.</p> + +<p>«Ça ne finira donc jamais!» disait Alcide Jolivet, en manœuvrant son +poignard, rouge de sang.</p> + +<p>Et, de fait, une demi-heure après le commencement de l'attaque, les +loups couraient encore par centaines à travers les glaçons.</p> + +<p>Les fugitifs, épuisés, faiblissaient visiblement alors. Le combat +tournait à leur désavantage. En ce moment, un groupe de dix loups de +haute taille, rendus féroces par la colère et la faim, les yeux brillant +dans l'ombre comme des braises, envahirent la plate-forme du radeau. +Alcide Jolivet et son compagnon se jetèrent au milieu de ces redoutables +animaux, et Michel Strogoff rampait vers eux, lorsqu'un changement de +front se produisit soudain.</p> + +<p>En quelques secondes, les loups eurent abandonné non-seulement le +radeau, mais aussi les glaçons épars sur le fleuve. Tous ces corps noirs +se dispersèrent, et il fut bientôt constant qu'ils avaient en toute hâte +regagné la rive droite du fleuve.</p> + +<p>C'est qu'il fallait à ces loups les ténèbres pour agir, et qu'alors une +intense clarté éclairait tout le cours de l'Angara.</p> + +<p>C'était la lueur d'un immense incendie. La bourgade de Poshkavsk brûlait +tout entière. Cette fois, les Tartares étaient là, accomplissant leur +œuvre. Depuis ce point, ils occupaient les deux rives jusqu'au delà +d'Irkoutsk. Les fugitifs arrivaient donc à la zone dangereuse de leur +traversée, et ils se trouvaient encore à trente verstes de la capitale.</p> + +<p>Il était onze heures et demie du soir. Le radeau continuait à glisser +dans l'ombre au milieu des glaçons, avec lesquels il se confondait +absolument; mais de grandes plaques de lumière s'allongeaient parfois +jusqu'à lui. Aussi, les fugitifs, étendus sur la plate-forme, ne se +permettaient-ils pas un mouvement qui pût les trahir.</p> + +<p>La conflagration de la bourgade s'opérait avec une violence +extraordinaire. Ces maisons, construites en sapin, flambaient comme des +résines. Elles étaient là cent cinquante qui brûlaient à la fois. Aux +crépitements de l'incendie se mêlaient les hurlements des Tartares. Le +vieux marinier, en prenant un point d'appui sur les glaçons voisins du +radeau, était parvenu à le repousser vers la rive droite, et une +distance de trois à quatre cents pieds le séparait alors des berges +flamboyantes de Poshkavsk.</p> + +<p>Néanmoins, les fugitifs, éclairés par instants, auraient été +certainement aperçus, si les incendiaires n'eussent été trop occupés à +la destruction de la bourgade. Mais on comprendra quelles devaient être +alors les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, en songeant +à ce liquide combustible sur lequel le radeau flottait.</p> + +<p>En effet, des gerbes d'étincelles s'échappaient des maisons qui +formaient autant de fournaises ardentes. Au milieu des volutes de fumée, +ces étincelles montaient dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents +pieds. Sur la rive droite, exposée de face à cette conflagration, les +arbres et les falaises apparaissaient comme enflammés. Or, il suffisait +d'une étincelle, tombant à la surface de l'Angara, pour que l'incendie +se propageât au fil des eaux et portât le désastre d'une rive à l'autre. +C'était, à bref délai, la destruction du radeau et de tous ceux qu'il +entraînait.</p> + +<p>Mais, heureusement, les faibles brises de la nuit ne soufflaient pas de +ce côté. Elles continuaient à venir de l'est et rabattaient les flammes +vers la gauche. Il était donc possible que les fugitifs échappassent à +ce nouveau danger.</p> + +<p>Et, en effet, la bourgade en flammes fut enfin dépassée. Peu à peu, +l'éclat de l'incendie s'affaiblit, ses crépitements diminuèrent, et les +dernières lueurs disparurent au delà des hautes falaises, qui se +dressaient à un coude brusque de l'Angara.</p> + +<p>Il était environ minuit. L'ombre, redevenue épaisse, protégeait de +nouveau le radeau. Les Tartares étaient toujours là, qui allaient et +venaient sur les deux rives. On ne les voyait pas, mais on les +entendait. Les feux des postes avancés brillaient extraordinairement.</p> + +<p>Cependant, il devenait nécessaire de manœuvrer avec plus de précision +au milieu des glaçons qui se resserraient.</p> + +<p>Le vieux marinier se releva, et les moujiks reprirent leurs gaffes. Tous +avaient fort à faire, et la conduite du radeau devenait de plus en plus +difficile, car le lit du fleuve s'obstruait visiblement.</p> + +<p>Michel Strogoff s'était glissé jusqu'à l'avant.</p> + +<p>Alcide Jolivet l'avait suivi.</p> + +<p>Tous deux écoutaient ce que disaient le vieux marinier et ses hommes.</p> + +<p>«Veille sur la droite!</p> + +<p>—Voilà les glaçons qui se prennent à gauche!</p> + +<p>—Défends! défends avec ta gaffe!</p> + +<p>—Avant une heure, nous serons arrêtés!...</p> + +<p>—Si Dieu le veut! répondit le vieux marinier. Contre sa volonté, il n'y +a rien à faire.</p> + +<p>—Vous les entendez, dit Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Oui, répondit Michel Strogoff, mais Dieu est avec nous!»</p> + +<p>Cependant, la situation s'aggravait de plus en plus. Si la dérive du +radeau venait à être suspendue, non-seulement les fugitifs +n'arriveraient pas à Irkoutsk, mais ils seraient obligés d'abandonner +leur appareil flottant, qui, écrasé par les glaçons, ne tarderait pas à +manquer sous eux. Les cordes d'osier se briseraient alors, les troncs de +sapins, séparés violemment, s'engageraient sous la croûte durcie, et les +malheureux n'auraient plus d'autre refuge que les glaçons eux-mêmes. Or, +le jour venu, ils seraient aperçus des Tartares et massacrés sans pitié!</p> + +<p>Michel Strogoff revint à l'arrière, là où Nadia l'attendait. Il +s'approcha de la jeune fille, il lui prit la main et lui posa cette +invariable question: «Nadia, es-tu prête?» à laquelle elle répondit +comme toujours:</p> + +<p>«Je suis prête!»</p> + +<p>Pendant quelques verstes encore, le radeau continua de dériver au milieu +des glaces flottantes. Si l'Angara se resserrait, il se formerait un +barrage, et, conséquemment, il y aurait impossibilité de suivre le +courant. Déjà la dérive se faisait beaucoup plus lentement. A chaque +instant, c'étaient des chocs ou des détours. Ici, un abordage à éviter, +là, une passe à prendre. Enfin, retards très-inquiétants.</p> + +<p>En effet, il n'y avait plus que quelques heures de nuit. Si les fugitifs +n'atteignaient pas Irkoutsk avant cinq heures du matin, ils devaient +perdre tout espoir d'y entrer jamais.</p> + +<p>Or, à une heure et demie, malgré tous les efforts qui furent tentés, la +radeau vint buter contre un épais barrage et s'arrêta définitivement. +Les glaçons, qui dérivaient en amont, se jetèrent sur lui, le pressèrent +contre l'obstacle et l'immobilisèrent, comme s'il eût été échoué sur un +récif.</p> + +<p>En cet endroit, l'Angara se resserrait, et son lit était réduit à la +moitié de sa largeur normale. De là, accumulation des glaces, qui +s'étaient peu à peu soudées les unes aux autres sous la double influence +de la pression, qui était considérable, et du froid, dont l'intensité +redoublait. Cinq cents pas en aval, le lit du fleuve s'élargissait de +nouveau, et les glaçons, se détachant peu à peu du bord inférieur de ce +champ, continuaient à dériver vers Irkoutsk. Donc il est probable que, +sans ce resserrement des rives, le barrage ne se fût pas formé, et que +le radeau aurait pu continuer à descendre le courant. Mais le malheur +était irréparable, et les fugitifs devaient renoncer à tout espoir +d'atteindre leur but.</p> + +<p>S'ils avaient eu à leur disposition les outils qu'emploient +ordinairement les baleiniers pour s'ouvrir des canaux à travers les +ice-fields, s'ils avaient pu couper ce champ jusqu'à l'endroit où +s'élargissait la rivière, peut-être le temps ne leur eût-il pas manqué? +Mais pas une scie, pas un pic, rien qui permît d'entamer cette croûte, +que l'extrême froid rendait dure comme du granit.</p> + +<p>Quel parti prendre?</p> + +<p>En ce moment, des coups de fusil éclatèrent sur la rive droite de +l'Angara. Une pluie de balles fut dirigée sur le radeau. Les malheureux +avaient-ils donc été aperçus. Évidemment, car d'autres détonations +retentirent sur la rive gauche. Les fugitifs, pris entre deux feux, +devinrent le point de mire des tireurs tartares. Quelques-uns furent +blessés par ces balles, bien que, au milieu de cette obscurité, elles +n'arrivassent qu'au hasard.</p> + +<p>«Viens, Nadia,» murmura Michel Strogoff à l'oreille de la jeune fille.</p> + +<p>Sans faire une seule observation, «prête à tout», Nadia prit la main de +Michel Strogoff.</p> + +<p>«Il s'agit de traverser le barrage, lui dit-il tout bas. Guide-moi, mais +que personne ne nous voie quitter le radeau!»</p> + +<p>Nadia obéit. Michel Strogoff et elle se glissèrent rapidement à la +surface du champ, au milieu de cette profonde obscurité que déchiraient +ça et là les coups de feu.</p> + +<p>Nadia rampait en avant de Michel Strogoff. Les balles tombaient autour +d'eux comme une grêle violente et crépitaient sur les glaces. La surface +du champ, raboteuse et sillonnée d'arêtes vives, leur mit les mains en +sang, mais ils avançaient toujours.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, le bord inférieur du barrage était atteint. Là, +les eaux de l'Angara redevenaient libres. Quelques glaçons, détachés peu +à peu du champ, reprenaient le courant et descendaient vers la ville.</p> + +<p>Nadia comprit ce que voulait tenter Michel Strogoff. Elle vit un de ces +glaçons qui ne tenait plus que par une étroite langue.</p> + +<p>«Viens,» dit Nadia.</p> + +<p>Et tous deux se couchèrent sur ce morceau de glace, qu'un léger +balancement dégagea du barrage.</p> + +<p>Le glaçon commença à dériver. Le lit du fleuve s'élargissant, la route +était libre.</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia écoutaient les coups de feu, les cris de +détresse, les hurlements de Tartares qui se faisaient entendre en +amont... Puis, peu à peu, ces bruits de profonde angoisse et de joie +féroce s'éteignirent dans l'éloignement.</p> + +<p>«Pauvres compagnons!» murmura Nadia.</p> + +<p>Pendant une demi-heure, le courant entraîna rapidement le glaçon qui +portait Michel Strogoff et Nadia. A tout moment, ils pouvaient craindre +qu'il ne s'effondrât sous eux. Pris dans le fil des eaux, il suivait le +milieu du fleuve, et il ne serait nécessaire de lui imprimer une +direction oblique que lorsqu'il s'agirait d'accoster les quais +d'Irkoutsk.</p> + +<p>Michel Strogoff, les dents serrées, l'oreille au guet, ne prononçait pas +une seule parole. Jamais il n'avait été si près du but. Il sentait qu'il +allait l'atteindre!...</p> + +<p>Vers deux heures du matin, une double rangée de lumières étoila le +sombre horizon dans lequel se confondaient les deux rives de l'Angara.</p> + +<p>A droite, c'étaient les lueurs jetées par Irkoutsk. A gauche, les feux +du camp tartare.</p> + +<p>Michel Strogoff n'était plus qu'à une demi-verste de la ville.</p> + +<p>«Enfin!» murmura-t-il.</p> + +<p>Mais, soudain, Nadia poussa un cri.</p> + +<p>A ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaçon, qui vacillait. Sa +main se tendit vers le haut de l'Angara. Sa figure, tout éclairée de +reflets bleuâtres, devint effrayante à voir, et alors, comme si ses yeux +se fussent rouverts à la lumière:</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-il, Dieu lui-même est donc contre nous!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XII-b" id="CHAPITRE_XII-b"></a>CHAPITRE XII<br /><br /> +<small>IRKOUTSK.</small></h2> + +<p>Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, est une ville peuplée, en +temps ordinaire, de trente mille habitants. Une berge assez élevée, qui +se dresse sur la rive droite de l'Angara, sert d'assise à ses églises, +que domine une haute cathédrale, et à ses maisons, disposées dans un +pittoresque désordre.</p> + +<p>Vue d'une certaine distance, du haut de la montagne qui se dresse à une +vingtaine de verstes sur la grande route sibérienne, avec ses coupoles, +ses clochetons, ses flèches élancées comme des minarets, ses dômes +ventrus comme des potiches japonaises, elle prend un aspect quelque peu +oriental. Mais cette physionomie disparaît aux yeux du voyageur, dès +qu'il y a fait son entrée. La ville, moitié byzantine, moitié chinoise, +redevient européenne par ses rues macadamisées, bordées de trottoirs, +traversées de canaux, plantées de bouleaux gigantesques, par ses maisons +de briques et de bois, dont quelques-unes ont plusieurs étages, par les +équipages nombreux qui la sillonnent, non-seulement tarentass et +télègues, mais coupés et calèches, enfin par toute une catégorie +d'habitants très-avancés dans les progrès de la civilisation et auxquels +les modes les plus nouvelles de Paris ne sont point étrangères.</p> + +<p>A cette époque, Irkoutsk, refuge de Sibériens de la province, était +encombrée. Les ressources en toutes choses y abondaient. Irkoutsk, c'est +l'entrepôt de ces innombrables marchandises qui s'échangent entre la +Chine, l'Asie centrale et l'Europe. On n'avait donc pas craint d'y +attirer les paysans de la vallée d'Angara, des Mongols-Khalkas, des +Toungouzes, des Bourets, et de laisser s'étendre le désert entre les +envahisseurs et la ville.</p> + +<p>Irkoutsk est la résidence du gouverneur général de la Sibérie orientale. +Au-dessous de lui fonctionnent un gouverneur civil, aux mains duquel se +concentre l'administration de la province, un maître de police, fort +occupé dans une ville où les exilés abondent, et enfin un maire, chef +des marchands, personnage considérable par son immense fortune et pour +l'influence qu'il exerce sur ses administrés.</p> + +<p>La garnison d'Irkoutsk se composait alors d'un régiment de Cosaques à +pied, qui comptait environ deux mille hommes, et d'un corps de gendarmes +sédentaires, portant le casque et l'uniforme bleu galonné d'argent.</p> + +<p>En outre, on le sait, et par suite de circonstances particulières, le +frère du czar était enfermé dans la ville depuis le début de l'invasion.</p> + +<p>Cette situation veut être précisée.</p> + +<p>C'était un voyage d'une importance politique qui avait conduit le +grand-duc dans ces lointaines provinces de l'Asie orientale.</p> + +<p>Le grand-duc, après avoir parcouru les principales cités sibériennes, +voyageant en militaire plutôt qu'en prince, sans aucun apparat, +accompagné de ses officiers, escorté d'un détachement de Cosaques, +s'était transporté jusqu'aux contrées transbaïkaliennes. Nikolaevsk, la +dernière ville russe qui soit située au littoral de la mer d'Okhotsk, +avait été honorée de sa visite.</p> + +<p>Arrivé aux confins de l'immense empire moscovite, le grand-duc revenait +vers Irkoutsk, où il comptait reprendre la route de l'Europe, quand lui +arrivèrent les nouvelles de cette invasion aussi menaçante que subite. +Il se hâta de rentrer dans la capitale, mais, lorsqu'il y arriva, les +communications avec la Russie allaient être interrompues. Il reçut +encore quelques télégrammes de Pétersbourg et de Moscou, il put même y +répondre. Puis, le fil fut coupé dans les circonstances que l'on +connaît.</p> + +<p>Irkoutsk était isolée du reste du monde.</p> + +<p>Le grand-duc n'avait plus qu'à organiser la résistance, et c'est ce +qu'il fit avec cette fermeté et ce sang-froid dont il a donné, en +d'autres circonstances, d'incontestables preuves.</p> + +<p>Les nouvelles de la prise d'Ichim, d'Omsk, de Tomsk parvinrent +successivement à Irkoutsk. Il fallait donc à tout prix sauver de +l'occupation cette capitale de la Sibérie. On ne devait pas compter sur +des secours prochains. Le peu de troupes disséminées dans les provinces +de l'Amour et dans le gouvernement d'Irkoutsk ne pouvaient arriver en +assez grand nombre pour arrêter les colonnes tartares. Or, +puisqu'Irkoutsk était dans l'impossibilité d'échapper à +l'investissement, ce qui importait avant tout, c'était de mettre la +ville en état de soutenir un siège de quelque durée.</p> + +<p>Ces travaux furent commencés le jour où Tomsk tombait entre les mains +des Tartares. En même temps que cette dernière nouvelle, le grand-duc +apprenait que l'émir de Boukhara et les khans alliés dirigeaient en +personne le mouvement, mais ce qu'il ignorait, c'était que le lieutenant +de ces chefs barbares fût Ivan Ogareff, un officier russe qu'il avait +lui-même cassé de ses grades et qu'il ne connaissait pas.</p> + +<p>Tout d'abord, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de la province +d'Irkoutsk furent mis en demeure d'abandonner villes et bourgades. Ceux +qui ne se réfugièrent pas dans la capitale durent se reporter en +arrière, au delà du lac Baïkal, là où très-probablement l'invasion +n'étendrait pas ses ravages. Les récoltes en blé et en fourrages furent +réquisitionnées pour la ville, et ce dernier rempart de la puissance +moscovite dans l'extrême Orient fut mis à même de résister pendant +quelque temps.</p> + +<p>Irkoutsk, fondée en 1611, est située au confluent de l'Irkout et de +l'Angara, sur la rive droite de ce fleuve. Deux ponts en bois, bâtis sur +pilotis, disposés de manière à s'ouvrir dans toute la largeur du chenal +pour les besoins de la navigation, réunissent la ville à ses faubourgs +qui s'étendent sur la rive gauche. De ce côté, la défense était facile. +Les faubourgs furent abandonnés, les ponts détruits. Le passage de +l'Angara, fort large en cet endroit, n'eût pas été possible sous le feu +des assiégés.</p> + +<p>Mais le fleuve pouvait être franchi en amont et en aval de la ville, et, +par conséquent, Irkoutsk risquait d'être attaquée par sa partie est, +qu'aucun mur d'enceinte ne protégeait.</p> + +<p>C'est donc à des travaux de fortification que les bras furent occupés +tout d'abord. On travailla jour et nuit. Le grand-duc trouva une +population zélée à la besogne, que, plus tard, il devait retrouver +courageuse à la défense. Soldats, marchands, exilés, paysans, tous se +dévouèrent au salut commun. Huit jours avant que les Tartares parussent +sur l'Angara, des murailles en terre avaient été élevées. Un fossé, +inondé par les eaux de l'Angara, était creusé entre l'escarpe et la +contre-escarpe. La ville ne pouvait plus être enlevée par un coup de +main. Il fallait l'investir et l'assiéger.</p> + +<p>La troisième colonne tartare—celle qui venait de remonter la vallée de +l'Yeniseï—parut le 24 septembre en vue d'Irkoutsk. Elle occupa +immédiatement les faubourgs abandonnés, dont les maisons mêmes avaient +été détruites, afin de ne point gêner l'action de l'artillerie du +grand-duc, malheureusement insuffisante.</p> + +<p>Les Tartares s'organisèrent donc en attendant l'arrivée des deux autres +colonnes, commandées par l'émir et ses alliés.</p> + +<p>La jonction de ces divers corps s'opéra le 25 septembre, au camp de +l'Angara, et toute l'armée, sauf les garnisons laissées dans les +principales villes conquises, fut concentrée sous la main de +Féofar-Khan.</p> + +<p>Le passage de l'Angara ayant été regardé par Ivan Ogareff comme +impraticable devant Irkoutsk, une forte partie des troupes traversa le +fleuve, à quelques verstes en aval, sur des ponts de bateaux qui furent +établis à cet effet. Le grand-duc ne tenta pas de s'opposer à ce +passage. Il n'eût pu que le gêner, non l'empêcher, n'ayant point +d'artillerie de campagne à sa disposition, et c'est avec raison qu'il +resta renfermé dans Irkoutsk.</p> + +<p>Les Tartares occupèrent donc la rive droite du fleuve; puis, ils +remontèrent vers la ville, ils brûlèrent en passant la maison d'été du +gouverneur général, située dans les bois qui dominent de haut le cours +de l'Angara, et ils vinrent définitivement prendre position pour le +siège, après avoir entièrement investi Irkoutsk.</p> + +<p>Ivan Ogareff, ingénieur habile, était très-certainement en état de +diriger les opérations d'un siège régulier; mais les moyens matériels +lui manquaient pour opérer rapidement. Aussi, avait-il espéré surprendre +Irkoutsk, le but de tous ses efforts.</p> + +<p>On voit que les choses avaient tourné autrement qu'il ne comptait. D'une +part, marche de l'armée tartare retardée par la bataille de Tomsk; de +l'autre, rapidité imprimée par le grand-duc aux travaux de défense: ces +deux raisons avaient suffi à faire échouer ses projets. Il se trouva +donc dans la nécessité de faire un siège en règle.</p> + +<p>Cependant, sous son inspiration, l'émir essaya deux fois d'enlever la +ville au prix d'un grand sacrifice d'hommes. Il jeta ses soldats sur les +fortifications en terre qui présentaient quelques points faibles; mais +ces deux assauts furent repoussés avec le plus grand courage. Le +grand-duc et ses officiers ne se ménagèrent pas en cette occasion. Ils +donnèrent de leur personne; ils entraînèrent la population civile aux +remparts. Bourgeois et moujiks firent remarquablement leur devoir. Au +second assaut, les Tartares étaient parvenus à forcer une des portes de +l'enceinte. Un combat eut lieu en tête de cette grande rue de Bolchaïa, +longue de deux verstes, qui vient aboutir aux rives de l'Angara. Mais +les Cosaques, les gendarmes, les citoyens, leur opposèrent une vive +résistance, et les Tartares durent rentrer dans leurs positions.</p> + +<p>Ivan Ogareff pensa alors à demander à la trahison ce que la force ne +pouvait lui donner. On sait que son projet était de pénétrer dans la +ville, d'arriver jusqu'au grand-duc, de capter sa confiance, et, le +moment venu, de livrer une des portes aux assiégeants; puis, cela fait, +d'assouvir sa vengeance sur le frère du czar.</p> + +<p>La tsigane Sangarre, qui l'avait accompagné au camp de l'Angara, le +poussa à mettre ce projet à exécution.</p> + +<p>En effet, il convenait d'agir sans retard. Les troupes russes du +gouvernement d'Irkoutsk marchaient sur Irkoutsk. Elles s'étaient +concentrées sur le cours supérieur de la Lena, dont elles remontaient la +vallée. Avant six jours, elles devaient être arrivées. Il fallait donc +qu'avant six jours Irkoutsk fût livrée par trahison.</p> + +<p>Ivan Ogareff n'hésita plus.</p> + +<p>Un soir, le 2 octobre, un conseil de guerre fut tenu dans le grand salon +du palais du gouverneur général. C'est là que résidait le grand-duc.</p> + +<p>Ce palais, élevé à l'extrémité de la rue de Bolchaïa, dominait le cours +du fleuve sur un long parcours. A travers les fenêtres de sa principale +façade, on apercevait le camp tartare, et une artillerie assiégeante de +plus grande portée que celle des Tartares l'eût rendu inhabitable.</p> + +<p>Le grand-duc, le général Voranzoff et le gouverneur de la ville, le chef +des marchands, auxquels s'étaient réunis un certain nombre d'officiers +supérieurs, venaient d'arrêter diverses résolutions.</p> + +<p>«Messieurs, dit le grand-duc, vous connaissez exactement notre +situation. J'ai le ferme espoir que nous pourrons tenir jusqu'à +l'arrivée des troupes d'Irkoutsk. Nous saurons bien alors chasser ces +hordes barbares, et il ne dépendra pas de moi qu'ils ne payent chèrement +cet envahissement du territoire moscovite.</p> + +<p>—Votre Altesse sait qu'elle peut compter sur toute la population +d'Irkoutsk, répondit le général Voranzoff.</p> + +<p>—Oui, général, répondit le grand-duc, et je rends hommage à son +patriotisme. Grâce à Dieu, elle n'a pas encore été soumise aux horreurs +de l'épidémie ou de la famine, et j'ai lieu de croire qu'elle y +échappera, mais aux remparts, je n'ai pu qu'admirer son courage. Vous +entendez mes paroles, monsieur le chef des marchands, et je vous prierai +de les rapporter telles.</p> + +<p>—Je remercie Votre Altesse au nom de la ville, répondit le chef des +marchands. Oserai-je lui demander quel délai extrême elle assigne à +l'arrivée de l'armée de secours?</p> + +<p>—Six jours au plus, monsieur, répondit le grand-duc. Un émissaire +adroit et courageux a pu pénétrer ce matin dans la ville, et il m'a +appris que cinquante mille Russes s'avançaient à marche forcée sous les +ordres du général Kisselef. Ils étaient, il y a deux jours, sur les +rives de la Lena, à Kirensk, et, maintenant, ni le froid ni les neiges +ne les empêcheront d'arriver. Cinquante mille hommes de bonnes troupes, +prenant en flanc les Tartares, auront bientôt fait de nous dégager.</p> + +<p>—J'ajouterai, dit le chef des marchands, que le jour où Votre Altesse +ordonnera une sortie, nous serons prêts à exécuter ses ordres.</p> + +<p>—Bien, monsieur, répondit le grand-duc. Attendons que nos têtes de +colonnes aient paru sur les hauteurs, et nous écraserons les +envahisseurs.»</p> + +<p>Puis, se retournant vers le général Voranzoff:</p> + +<p>«Nous visiterons demain, dit-il, les travaux de la rive droite. L'Angara +charrie des glaçons, il ne tardera pas à se prendre, et, dans ce cas, +les Tartares pourraient peut-être le passer.</p> + +<p>—Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le +chef des marchands.</p> + +<p>—Faites, monsieur.</p> + +<p>—J'ai vu la température tomber plus d'une fois à trente et quarante +degrés au-dessous de zéro, et l'Angara a toujours charrié sans se +congeler entièrement. Cela tient sans doute à la rapidité de son cours. +Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve, je puis +garantir à Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans Irkoutsk.»</p> + +<p>Le gouverneur général confirma l'assertion du chef des marchands.</p> + +<p>«C'est une circonstance heureuse, répondit le grand-duc. Néanmoins, nous +nous tiendrons prêts à tout événement.»</p> + +<p>Se retournant alors vers le maître de police:</p> + +<p>«Vous n'avez rien à me dire, monsieur? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—J'ai à faire connaître à Votre Altesse, répondit le maître de police, +une supplique qui lui est adressée par mon intermédiaire.</p> + +<p>—Adressée par....?</p> + +<p>—Par les exilés de Sibérie, qui, Votre Altesse le sait, sont au nombre +de cinq cents dans la ville.»</p> + +<p>Les exilés politiques, repartis dans toute la province, avaient été en +effet concentrés à Irkoutsk depuis le début de l'invasion. Ils avaient +obéi à l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades où ils +exerçaient des professions diverses, ceux-ci médecins, ceux-là +professeurs, soit au Gymnase, soit à l'École japonaise, soit à l'École +de navigation. Dès le début, le grand-duc, se fiant, comme le czar, à +leur patriotisme, les avait armés, et il avait trouvé en eux de braves +défenseurs.</p> + +<p>«Que demandent les exilés? dit le grand-duc.</p> + +<p>—Ils demandent à Votre Altesse, répondit le maître de police, +l'autorisation de former un corps spécial et d'être placés en tête à la +première sortie.</p> + +<p>—Oui, répondit le grand duc avec une émotion qu'il ne chercha point à +cacher, ces exilés sont des Russes, et c'est bien leur droit de se +battre pour leur pays!</p> + +<p>—Je crois pouvoir affirmer à Votre Altesse, dit le gouverneur général, +qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.</p> + +<p>—Mais il leur faut un chef, répondit le grand-duc. Quel sera-t-il?</p> + +<p>—Ils voudraient faire agréer à Votre Altesse, dit le maître de police, +l'un d'eux qui s'est distingué en plusieurs occasions.</p> + +<p>—C'est un Russe?</p> + +<p>—Oui, un Russe des provinces baltiques.</p> + +<p>—Il se nomme....?</p> + +<p>—Wassili Fédor.»</p> + +<p>Cet exilé était le père de Nadia.</p> + +<p>Wassili Fédor, on le sait, exerçait à Irkoutsk la profession de médecin. +C'était un homme instruit et charitable, et aussi un homme du plus grand +courage et du plus sincère patriotisme. Tout le temps qu'il ne +consacrait pas aux malades, il l'employait à organiser le résistance. +C'est lui qui avait réuni ses compagnons d'exil dans une action commune. +Les exilés, jusqu'alors mêlés aux rangs de la population, s'étaient +comportés de manière à fixer l'attention du grand-duc. Dans plusieurs +sorties, ils avaient payé de leur sang leur dette à la sainte +Russie,—sainte, en vérité, et adorée de ses enfants! Wassili Fédor +s'était conduit héroïquement. Son nom avait été cité à plusieurs +reprises, mais il n'avait jamais demandé ni grâces ni faveurs, et +lorsque les exilés d'Irkoutsk eurent la pensée de former un corps +spécial, il ignorait même qu'ils eussent l'intention de le choisir pour +leur chef.</p> + +<p>Lorsque le maître de police eut prononcé ce nom devant le grand-duc, +celui-ci répondit qu'il ne lui était pas inconnu.</p> + +<p>«En effet, répondit le général Voranzoff, Wassili Fédor est un homme de +valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours été +très-grande.</p> + +<p>—Depuis quand est-il à Irkoutsk? demanda le grand-duc.</p> + +<p>—Depuis deux ans.</p> + +<p>—Et sa conduite....?</p> + +<p>—Sa conduite, répondit le maître de police, est celle d'un homme soumis +aux lois spéciales qui le régissent.</p> + +<p>—Général, répondit le grand-duc, général, veuillez me le présenter +immédiatement.»</p> + +<p>Les ordres du grand-duc furent exécutés, et une demi-heure ne s'était +pas écoulée, que Wassili Fédor était introduit en sa présence.</p> + +<p>C'était un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie +sévère et triste. On sentait que toute sa vie se résumait dans ce mot: +la lutte, et qu'il avait lutté et souffert. Ses traits rappelaient +remarquablement ceux de sa fille Nadia Fédor.</p> + +<p>Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frappé dans sa plus +chère affection et ruiné la suprême espérance de ce père, exilé à huit +mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort de +sa femme, et, en même temps, le départ de sa fille, qui avait obtenu du +gouvernement l'autorisation de le rejoindre à Irkoutsk.</p> + +<p>Nadia avait dû quitter Riga le 10 juillet. L'invasion était du 15 +juillet. Si, à cette époque, Nadia avait passé la frontière, +qu'était-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conçoit que ce +malheureux père fût dévoré d'inquiétudes, puisque, depuis cette époque, +il était sans aucune nouvelle de sa fille.</p> + +<p>Wassili Fédor, en présence du grand duc, s'inclina et attendit d'être +interrogé.</p> + +<p>«Wassili Fédor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont demandé +à former un corps d'élite. Ils n'ignorent pas que, dans ces corps, il +faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?</p> + +<p>—Ils ne l'ignorent pas, répondit Wassili Fédor.</p> + +<p>—Ils te veulent pour chef.</p> + +<p>—Moi, Altesse?</p> + +<p>—Consens-tu à te mettre à leur tête?</p> + +<p>—Oui, si le bien de la Russie l'exige.</p> + +<p>—Commandant Fédor, dit le grand-duc, tu n'es plus exilé.</p> + +<p>—Merci, Altesse, mais puis-je commander à ceux qui le sont encore?</p> + +<p>—Ils ne le sont plus!»</p> + +<p>C'était la grâce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses +compagnons d'armes, que lui accordait le frère du czar!</p> + +<p>Wassili Fédor serra avec émotion la main que lui tendit le grand-duc, et +il sortit.</p> + +<p>Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:</p> + +<p>«Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grâce que je tire sur +lui! dit-il en souriant. Il nous faut des héros pour défendre la +capitale de la Sibérie, et je viens d'en faire.»</p> + +<p>C'était, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que +cette grâce si généreusement accordée aux exilés d'Irkoutsk.</p> + +<p>La nuit était arrivée alors. A travers les fenêtres du palais brillaient +les feux du camp tartare, qui étincelaient au delà de l'Angara. Le +fleuve charriait de nombreux glaçons, dont quelques-uns s'arrêtaient aux +premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que le courant +maintenait dans le chenal dérivaient avec une extrême rapidité. Il était +évident, ainsi que l'avait fait observer le chef des marchands, que +l'Angara ne pouvait que très-difficilement se congeler sur toute sa +surface. Donc, le danger d'être assailli de ce côté n'était pas pour +préoccuper les défenseurs d'Irkoutsk.</p> + +<p>Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congédier ses +officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain tumulte +se produisit en dehors du palais.</p> + +<p>Presque aussitôt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut, et, +s'avançant vers le grand-duc:</p> + +<p>«Altesse, dit-il, un courrier du czar!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIII-b" id="CHAPITRE_XIII-b"></a>CHAPITRE XIII<br /><br /> +<small>UN COURRIER DU CZAR.</small></h2> + +<p>Un mouvement simultané porta tous les membres du conseil vers la porte +entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva à Irkoutsk! Si ces officiers +eussent un instant réfléchi à l'improbabilité de ce fait, ils l'auraient +certainement tenu pour impossible.</p> + +<p>Le grand-duc avait vivement marché vers son aide de camp.</p> + +<p>«Ce courrier!» dit-il.</p> + +<p>Un homme entra. Il avait l'air épuisé de fatigue. Il portait un costume +de paysan sibérien, usé, déchiré même, et sur lequel on voyait quelques +trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tête. Une balafre, +mal cicatrisée, lui coupait la figure. Cet homme avait évidemment suivi +une longue et pénible route. Ses chaussures, en mauvais état, prouvaient +même qu'il avait dû faire à pied une partie de son voyage.</p> + +<p>«Son Altesse le grand-duc?» s'écria-t-il en entrant.</p> + +<p>Le grand-duc alla à lui:</p> + +<p>«Tu es courrier du czar? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, Altesse.</p> + +<p>—Tu viens....?</p> + +<p>—De Moscou.</p> + +<p>—Tu as quitté Moscou....?</p> + +<p>—Le 15 juillet.</p> + +<p>—Tu te nommes....?</p> + +<p>—Michel Strogoff.»</p> + +<p>C'était Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualité de celui qu'il +croyait réduit à l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne le +connaissait à Irkoutsk, et il n'avait pas même eu besoin de déguiser ses +traits. Comme il était en mesure de prouver sa prétendue identité, nul +ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par une volonté de +fer, précipiter par la trahison et par l'assassinat le dénouement du +drame de l'invasion.</p> + +<p>Après la réponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous ses +officiers se retirèrent.</p> + +<p>Le faux Michel Strogoff et lui restèrent seuls dans le salon.</p> + +<p>Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec une +extrême attention. Puis:</p> + +<p>«Tu étais, le 15 juillet, à Moscou? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majesté le czar +au Palais Neuf.</p> + +<p>—Tu as une lettre du czar?</p> + +<p>—La voici.»</p> + +<p>Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impériale, réduite à des +dimensions presque microscopiques.</p> + +<p>«Cette lettre t'a été donnée dans cet état? demanda le grand-duc.</p> + +<p>—Non, Altesse, mais j'ai dû en déchirer l'enveloppe, afin de mieux la +dérober aux soldats de l'émir.</p> + +<p>—As-tu donc été prisonnier des Tartares?</p> + +<p>—Oui, Altesse, pendant quelques jours, répondit Ivan Ogareff. De là +vient que, parti le 15 juillet de Moscou, comme l'indique la date de +cette lettre, je ne suis arrivé à Irkoutsk que le 2 octobre, après +soixante-dix-neuf jours de voyage.»</p> + +<p>Le grand-duc prit la lettre. Il la déplia et reconnut la signature du +czar, précédée de la formule sacramentelle, écrite de sa main. Donc, nul +doute possible sur l'authenticité de cette lettre, ni même sur +l'identité du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord inspiré +une méfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette méfiance +disparut tout à fait.</p> + +<p>Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement la +lettre, afin de bien en pénétrer le sens.</p> + +<p>Reprenant ensuite la parole:</p> + +<p>«Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, Altesse. Je pouvais être forcé de la détruire pour qu'elle ne +tombât pas entre les mains des Tartares, et, le cas échéant, je voulais +en rapporter exactement le texte à Votre Altesse.</p> + +<p>—Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir à Irkoutsk plutôt que +de rendre la ville?</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont été +combinés pour arrêter l'invasion?</p> + +<p>—Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas réussi.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes +importantes des deux Sibéries, ont été successivement occupées par les +soldats de Féofar-Khan.</p> + +<p>—Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrés avec les +Tartares?</p> + +<p>—Plusieurs fois, Altesse.</p> + +<p>—Et ils ont été repoussés?</p> + +<p>—Ils n'étaient pas en forces suffisantes.</p> + +<p>—Où ont eu lieu les rencontres dont tu parles?</p> + +<p>—A Kolyvan, à Tomsk....»</p> + +<p>Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vérité; mais, dans le but +d'ébranler les défenseurs d'Irkoutsk en exagérant les avantages obtenus +par les troupes de l'émir, il ajouta:</p> + +<p>«Et une troisième fois en avant de Krasnoiarsk.</p> + +<p>—Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lèvres +serrées laissaient à peine passer les paroles.</p> + +<p>—Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, répondit Ivan Ogareff, ce fut +une bataille.</p> + +<p>—Une bataille?</p> + +<p>—Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontière et du +gouvernement de Tobolsk, se sont heurtés contre cent cinquante mille +Tartares, et, malgré leur courage, ils ont été anéantis.</p> + +<p>—Tu mens! s'écria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de +maîtriser sa colère.</p> + +<p>—Je dis la vérité, Altesse, répondit froidement Ivan Ogareff. J'étais +présent à cette bataille de Krasnoiarsk, et c'est là que j'ai été fait +prisonnier!»</p> + +<p>Le grand-duc se calma, et, d'un signe, il fit comprendre à Ivan Ogareff +qu'il ne doutait pas de sa véracité.</p> + +<p>«Quel jour a eu lieu cette bataille de Krasnoiarsk? demanda-t-il.</p> + +<p>—Le 2 septembre.</p> + +<p>—Et maintenant toutes les troupes tartares sont concentrées autour +d'Irkoutsk?</p> + +<p>—Toutes.</p> + +<p>—Et tu les évalues....?</p> + +<p>—A quatre cent mille hommes.»</p> + +<p>Nouvelle exagération d'Ivan Ogareff dans l'évaluation des armées +tartares, et tendant toujours au même but.</p> + +<p>«Et je ne dois attendre aucun secours des provinces de l'ouest? demanda +le grand-duc.</p> + +<p>—Aucun, Altesse, du moins avant la fin de l'hiver.</p> + +<p>—Eh bien, entends ceci, Michel Strogoff. Aucun secours ne dût-il jamais +m'arriver ni de l'ouest ni de l'est, et ces barbares fussent-ils six +cent mille, je ne rendrai pas Irkoutsk!»</p> + +<p>L'œil méchant d'Ivan Ogareff se plissa légèrement. Le traître semblait +dire que le frère du czar comptait sans la trahison.</p> + +<p>Le grand-duc, d'un tempérament nerveux, avait grand'peine à conserver +son calme en apprenant ces désastreuses nouvelles. Il allait et venait +dans le salon, sous les yeux d'Ivan Ogareff, qui le couvaient comme une +proie réservée à sa vengeance. Il s'arrêtait aux fenêtres, il regardait +les feux du camp tartare, il cherchait à percevoir les bruits, dont la +plupart provenaient du choc des glaçons entraînés par le courant de +l'Angara.</p> + +<p>Un quart d'heure se passa sans qu'il fit aucune autre question. Puis, +reprenant la lettre, il en relut un passage et dit:</p> + +<p>«Tu sais, Michel Strogoff, qu'il est question dans cette lettre d'un +traître dont j'aurai à me méfier?</p> + +<p>—Oui, Altesse.</p> + +<p>—Il doit essayer d'entrer dans Irkoutsk sous un déguisement, de capter +ma confiance, puis, l'heure venue, de livrer la ville aux Tartares.</p> + +<p>—Je sais tout cela, Altesse, et je sais aussi qu'Ivan Ogareff a juré de +se venger personnellement du frère du czar.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—On dit que cet officier a été condamné par le grand-duc à une +dégradation humiliante.</p> + +<p>—Oui... je me souviens.... Mais il la méritait, ce misérable, qui +devait plus tard servir contre son pays et y conduire une invasion de +barbares!</p> + +<p>—Sa Majesté le czar, répondit Ivan Ogareff, tenait surtout à ce que +vous fussiez prévenu des criminels projets d'Ivan Ogareff contre votre +personne.</p> + +<p>—Oui... la lettre m'en informe....</p> + +<p>—Et Sa Majesté me l'a dit elle-même en m'avertissant que, pendant mon +voyage à travers la Sibérie, j'eusse surtout à me méfier de ce traître.</p> + +<p>—Tu l'as rencontré?</p> + +<p>—Oui, Altesse, après la bataille de Krasnoiarsk. S'il avait pu +soupçonner que je fusse porteur d'une lettre adressée à Votre Altesse et +dans laquelle ses projets étaient dévoilés, il ne m'eût pas fait grâce.</p> + +<p>—Oui, tu étais perdu! répondit le grand-duc. Et comment as-tu pu +t'échapper?</p> + +<p>—En me jetant dans l'Irtyche.</p> + +<p>—Et tu es entré à Irkoutsk?....</p> + +<p>—A la faveur d'une sortie qui a été faite ce soir même pour repousser +un détachement tartare. Je me suis mêlé aux défenseurs de la ville, j'ai +pu me faire reconnaître, et l'on m'a aussitôt conduit devant Votre +Altesse.</p> + +<p>—Bien, Michel Strogoff, répondit le grand-duc. Tu as montré du courage +et du zèle pendant cette difficile mission. Je ne t'oublierai +pas.—As-tu quelque faveur à me demander?</p> + +<p>—Aucune, si ce n'est celle de me battre à côté de Votre Altesse, +répondit Ivan Ogareff.</p> + +<p>—Soit, Michel Strogoff. Je t'attache dès aujourd'hui à ma personne, et +tu seras logé dans ce palais.</p> + +<p>—Et si, conformément à l'intention qu'on lui prête, Ivan Ogareff se +présente à Votre Altesse sous un faux nom?....</p> + +<p>—Nous le démasquerons, grâce à toi, qui le connais, et je le ferai +mourir sous le knout. Va.»</p> + +<p>Ivan Ogareff salua militairement le grand duc, n'oubliant pas qu'il +était capitaine au corps des courriers du czar, et il se retira.</p> + +<p>Ivan Ogareff venait donc de jouer avec succès son indigne rôle. La +confiance du grand-duc lui était accordée pleine et entière. Il pourrait +en abuser où et quand il lui conviendrait. Il habiterait ce palais même. +Il serait dans le secret des opérations de la défense. Il tenait donc la +situation dans sa main. Personne dans Irkoutsk ne le connaissait, +personne ne pouvait lui arracher son masque. Il résolut donc de se +mettre à l'œuvre sans retard.</p> + +<p>En effet, le temps pressait. Il fallait que la ville fût rendue avant +l'arrivée des Russes du nord et de l'est, et c'était une question de +quelques jours. Les Tartares une fois maîtres d'Irkoutsk, il ne serait +pas facile de la leur reprendre. En tout cas, s'ils devaient +l'abandonner plus tard, ils ne le feraient pas sans l'avoir ruinée de +fond en comble, sans que la tête du grand-duc eût roulé aux pieds de +Féofar-Khan.</p> + +<p>Ivan Ogareff, ayant toute facilité de voir, d'observer, d'agir, s'occupa +dès le lendemain de visiter les remparts. Partout il fut accueilli avec +de cordiales félicitations par les officiers, les soldats, les citoyens. +Ce courrier du czar était pour eux comme un lien qui venait de les +rattacher à l'empire. Ivan Ogareff raconta donc, avec un aplomb qui ne +se démentit jamais, les fausses péripéties de son voyage. Puis, +adroitement, sans trop y insister d'abord, il parla de la gravité de la +situation, exagérant, et les succès des Tartares, ainsi qu'il l'avait +fait en s'adressant au grand-duc, et les forces dont ces barbares +disposaient. A l'entendre, les secours attendus seraient insuffisants, +si même ils arrivaient, et il était à craindre qu'une bataille livrée +sous les murs d'Irkoutsk ne fût aussi funeste que les batailles de +Kolyvan, de Tomsk et de Krasnoiarsk.</p> + +<p>Ces fâcheuses insinuations, Ivan Ogareff ne les prodiguait pas. Il +mettait une certaine circonspection à les faire pénétrer peu à peu dans +l'esprit des défenseurs d'Irkoutsk. Il semblait ne répondre que +lorsqu'il était trop pressé de questions, et comme à regret. En tout +cas, il ajoutait toujours qu'il fallait se défendre jusqu'au dernier +homme et faire plutôt sauter la ville que la rendre!</p> + +<p>Le mal n'en eût pas été moins fait, s'il avait pu se faire. Mais la +garnison et la population d'Irkoutsk étaient trop patriotes pour se +laisser ébranler. De ces soldats, de ces citoyens enfermés dans une +ville isolée au bout du monde asiatique, pas un n'eût songé à parler de +capitulation. Le mépris du Russe pour ces barbares était sans bornes.</p> + +<p>En tout cas, personne non plus ne soupçonna le rôle odieux que jouait +Ivan Ogareff, personne ne pouvait deviner que le prétendu courrier du +czar ne fût qu'un traître.</p> + +<p>Une circonstance toute naturelle fit que, dès son arrivée à Irkoutsk, +des rapports fréquents s'établirent entre Ivan Ogareff et l'un des plus +braves défenseurs de la ville, Wassili Fédor.</p> + +<p>On sait de quelles inquiétudes ce malheureux père était dévoré. Si sa +fille, Nadia Fédor, avait quitté la Russie à la date assignée par la +dernière lettre qu'il avait reçue de Riga, qu'était-elle devenue? +Essayait-elle maintenant encore de traverser les provinces envahies, ou +bien était-elle depuis longtemps déjà prisonnière? Wassili Fédor ne +trouvait quelque apaisement à sa douleur que lorsqu'il avait quelque +occasion de se battre contre les Tartares,—occasions trop rares à son +gré.</p> + +<p>Or, quand Wassili Fédor apprit cette arrivée si inattendue d'un courrier +du czar, il eut comme un pressentiment que ce courrier pourrait lui +donner des nouvelles de sa fille. Ce n'était qu'un espoir chimérique, +probablement, mais il s'y rattacha. Ce courrier n'avait-il pas été +prisonnier, comme Nadia l'était peut-être alors?</p> + +<p>Wassili Fédor alla trouver Ivan Ogareff, qui saisit cette occasion +d'entrer en relations quotidiennes avec le commandant. Ce renégat +pensait-il donc à exploiter cette circonstance? Jugeait-il tous les +hommes d'après lui? Croyait-il qu'un Russe, même un exilé politique, pût +être assez misérable pour trahir son pays?</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, Ivan Ogareff répondit avec un empressement habilement +feint aux avances que lui fit le père de Nadia. Celui-ci, le lendemain +même de l'arrivée du prétendu courrier, se rendit au palais du +gouverneur général. Là, il fit connaître à Ivan Ogareff les +circonstances dans lesquelles sa fille avait dû quitter la Russie +européenne et lui dit quelles étaient maintenant ses inquiétudes à son +égard.</p> + +<p>Ivan Ogareff ne connaissait pas Nadia, bien qu'il l'eût rencontrée au +relais d'Ichim le jour où elle s'y trouvait avec Michel Strogoff. Mais +alors, il n'avait pas plus fait attention à elle qu'aux deux +journalistes qui étaient en même temps dans la maison de poste. Il ne +put donc donner aucune nouvelle de sa fille à Wassili Fédor.</p> + +<p>«Mais à quelle époque, demanda Ivan Ogareff, votre fille a-t-elle dû +sortir du territoire russe?</p> + +<p>—A peu près en même temps que vous, répondit Wassili Fédor,</p> + +<p>—J'ai quitté Moscou le 15 juillet.</p> + +<p>—Nadia a dû, elle aussi, quitter Moscou à cette époque. Sa lettre me le +disait formellement.</p> + +<p>—Elle était à Moscou le 15 juillet? demanda Ivan Ogareff.</p> + +<p>—Oui, certainement, à cette date.</p> + +<p>—Eh bien!...» répondit Ivan Ogareff. Puis se reprenant:</p> + +<p>«Mais non, je me trompe.... J'allais confondre les dates... ajouta-t-il. +Il est malheureusement trop probable que votre fille a dû franchir la +frontière, et vous ne pouvez avoir qu'un seul espoir, c'est qu'elle se +soit arrêtée en apprenant les nouvelles de l'invasion tartare!»</p> + +<p>Wassili Fédor baissa la tête! Il connaissait Nadia, et il savait bien +que rien n'avait pu l'empêcher de partir.</p> + +<p>Ivan Ogareff venait de commettre là, gratuitement, un acte de cruauté +véritable. D'un mot il pouvait rassurer Wassili Fédor. Bien que Nadia +eût passé la frontière sibérienne dans les circonstances que l'on sait, +Wassili Fédor, en rapprochant la date à laquelle sa fille se trouvait à +Nijni-Novgorod et la date de l'arrêté qui interdisait d'en sortir, en +eût sans doute conclu ceci: c'est que Nadia n'avait pas pu être exposée +aux dangers de l'invasion, et qu'elle était encore, malgré elle, sur le +territoire européen de l'empire.</p> + +<p>Ivan Ogareff, obéissant à sa nature, en homme que ne savaient plus +émouvoir les souffrances des autres, pouvait dire ce mot.... Il ne le +dit pas.</p> + +<p>Wassili Fédor se retira le cœur brisé. Après cet entretien, son dernier +espoir venait de s'anéantir.</p> + +<p>Pendant les deux jours qui suivirent, 3 et 4 octobre, le grand-duc +demanda plusieurs fois le prétendu Michel Strogoff et lui fit répéter +tout ce qu'il avait entendu dans le cabinet impérial du Palais-Neuf. +Ivan Ogareff, préparé à toutes ces questions, répondit sans jamais +hésiter. Il ne cacha pas, à dessein, que le gouvernement du czar avait +été absolument surpris par l'invasion, que le soulèvement avait été +préparé dans le plus grand secret, que les Tartares étaient déjà maîtres +de la ligne de l'Obi, quand les nouvelles arrivèrent à Moscou, et, +enfin, que rien n'était prêt dans les provinces russes pour jeter en +Sibérie les troupes nécessaires à repousser les envahisseurs.</p> + +<p>Puis, Ivan Ogareff, entièrement libre de ses mouvements, commença à +étudier Irkoutsk, l'état de ses fortifications, leurs points faibles, +afin de profiter ultérieurement de ses observations, au cas où quelque +circonstance l'empêcherait de consommer son acte de trahison. Il +s'attacha plus particulièrement à examiner la porte de Bolchnïa, qu'il +voulait livrer.</p> + +<p>Deux fois, le soir, il vint sur les glacis de cette porte. Il s'y +promenait, sans crainte de se découvrir aux coups des assiégeants, dont +les premiers postes étaient à moins d'une verste des remparts. Il savait +bien qu'il n'était pas exposé, et même qu'il était reconnu. Il avait +entrevu une ombre qui se glissait jusqu'au pied des terrassements.</p> + +<p>Sangarre, risquant sa vie, venait essayer de se mettre en communication +avec Ivan Ogareff.</p> + +<p>D'ailleurs, les assiégés, depuis deux jours, jouissaient d'une +tranquillité à laquelle les Tartares ne les avaient point habitués +depuis le début de l'investissement.</p> + +<p>C'était par ordre d'Ivan Ogareff. Le lieutenant de Féofar-Khan avait +voulu que toutes tentatives pour emporter la ville de vive force fussent +suspendues. Aussi, depuis son arrivée à Irkoutsk, l'artillerie se +taisait-elle absolument. Peut-être—du moins il l'espérait—la +surveillance des assiégés se relâcherait-elle? En tout cas, aux +avant-postes, plusieurs milliers de Tartares se tenaient prêts à +s'élancer vers la porte dégarnie de ses défenseurs, lorsqu'Ivan Ogareff +leur aurait fait connaître l'heure d'agir.</p> + +<p>Cela ne pouvait tarder, cependant. Il fallait en finir avant que les +corps russes arrivassent en vue d'Irkoutsk. Le parti d'Ivan Ogareff fut +pris, et ce soir-là, du haut des glacis, un billet tomba entre les mains +de Sangarre.</p> + +<p>C'était le lendemain, dans la nuit du 5 au 6 octobre, à deux heures du +matin, qu'Ivan Ogareff avait résolu de livrer Irkoutsk.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIV-b" id="CHAPITRE_XIV-b"></a>CHAPITRE XIV<br /><br /> +<small>LA NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.</small></h2> + +<p>Le plan d'Ivan Ogareff avait été combiné avec le plus grand soin, et, +sauf des chances improbables, il devait réussir. Il importait que la +porte de Bolchaïa fût libre au moment où il la livrerait. Aussi, à ce +moment, était-il indispensable que l'attention des assiégés fût attirée +sur un autre point de la ville. De là, une diversion convenue avec +l'émir.</p> + +<p>Cette diversion devait s'opérer du côté du faubourg d'Irkoutsk, en amont +et en avant du fleuve, sur sa rive droite. L'attaque sur ces deux points +serait très-sérieusement conduite, et, en même temps, une tentative de +passage de l'Angara serait feinte sur la rive gauche. La porte de +Bolchaïa serait donc probablement abandonnée, d'autant plus que, de ce +côté, les avant-postes tartares, reportés en arrière, sembleraient avoir +été levés.</p> + +<p>On était au 5 octobre. Avant vingt-quatre heures, la capitale de la +Sibérie orientale devait être entre les mains de l'émir, et le grand-duc +au pouvoir d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>Pendant cette journée, un mouvement inaccoutumé se produisit au camp de +l'Angara. Des fenêtres du palais et des maisons de la rive droite, on +voyait distinctement des préparatifs importants se faire sur la berge +opposée. De nombreux détachements tartares convergeaient vers le camp et +venaient d'heure en heure renforcer les troupes de l'émir. C'était la +diversion convenue qui se préparait, et d'une manière très-ostensible.</p> + +<p>D'ailleurs, Ivan Ogareff ne cacha point au grand-duc qu'il y avait +quelque attaque à craindre de ce côté. Il savait, disait-il, qu'un +assaut devait être donné, en amont et en aval de la ville, et il +conseilla au grand-duc de renforcer ces deux points plus directement +menacés.</p> + +<p>Les préparatifs observés venant à l'appui des recommandations faites par +Ivan Ogareff, il était urgent d'en tenir compte. Aussi, après un conseil +de guerre qui se réunit au palais, des ordres furent donnés de +concentrer la défense sur la rive droite de l'Angara et aux deux +extrémités de la ville, où les terrassements venaient s'appuyer sur le +fleuve.</p> + +<p>C'était précisément ce que voulait Ivan Ogareff. Il ne comptait +évidemment pas que la porte de Bolchaïa resterait sans défenseurs, mais +ceux-ci n'y seraient plus qu'en petit nombre. D'ailleurs, Ivan Ogareff +allait donner à la diversion une importance telle que le grand-duc +serait obligé d'y opposer toutes ses forces disponibles.</p> + +<p>En effet, un incident d'une gravité exceptionnelle, imaginé par Ivan +Ogareff, devait aider puissamment à l'accomplissement de ses projets. +Lors même qu'Irkoutsk n'eût pas été attaquée sur des points éloignés de +la porte de Bolchaïa et par la rive droite du fleuve, cet incident +aurait suffi à attirer le concours de tous les défenseurs là où Ivan +Ogareff voulait précisément les amener. Il devait provoquer en même +temps une catastrophe épouvantable.</p> + +<p>Toutes les chances étaient donc pour que la porte, libre à l'heure +indiquée, fût livrée aux milliers de Tartares qui attendaient sous +l'épais couvert des forêts de l'est.</p> + +<p>Pendant cette journée, la garnison et la population d'Irkoutsk furent +constamment sur le qui-vive. Toutes les mesures que commandait une +attaque imminente des points jusqu'alors respectés avaient été prises. +Le grand-duc et le général Voranzoff visitèrent les postes, renforcés +par leurs ordres. Le corps d'élite de Wassili Fédor occupait le nord de +la ville, mais avec injonction de se porter où le danger serait le plus +pressant. La rive droite de l'Angara avait été garnie du peu +d'artillerie dont on avait pu disposer. Avec ces mesures, prises à +temps, grâce aux recommandations faites si à propos par Ivan Ogareff, il +y avait lieu d'espérer que l'attaque préparée ne réussirait pas. Dans ce +cas, les Tartares, momentanément découragés, remettraient sans doute à +quelques jours une nouvelle tentative contre la ville. Or, les troupes +attendues par le grand-duc pouvaient arriver d'une heure à l'autre. Le +salut ou la perte d'Irkoutsk ne tenait donc qu'à un fil.</p> + +<p>Ce jour là, le soleil, qui s'était levé à six heures vingt minutes, se +couchait à cinq heures quarante, après avoir tracé pendant onze heures +son arc diurne au-dessus de l'horizon. Le crépuscule devait lutter +contre la nuit pendant deux heures encore. Puis, l'espace s'emplirait +d'épaisses ténèbres, car de gros nuages s'immobilisaient dans l'air, et +la lune, en conjonction, ne devait pas paraître.</p> + +<p>Cette profonde obscurité allait favoriser plus complètement les projets +d'Ivan Ogareff.</p> + +<p>Depuis quelques jours déjà, un froid extrêmement vif préludait aux +rigueurs de l'hiver sibérien, et, ce soir-là, il était plus sensible. +Les soldats, postés sur la rive droite de l'Angara, forcés de dissimuler +leur présence, n'avaient point allumé de feux. Ils souffraient donc +cruellement de ce redoutable abaissement de la température. A quelques +pieds au-dessous d'eux, passaient les glaçons qui suivaient le courant +du fleuve. Pendant toute cette journée, on les avait vus, en rangs +pressés, dériver rapidement entre les deux rives. Cette circonstance, +observée par le grand-duc et ses officiers, avait été considérée comme +heureuse. Il était évident, en effet, que si le lit de l'Angara était +obstrué, le passage deviendrait tout à fait impraticable. Les Tartares +ne pourraient manœuvrer ni radeaux ni barques. Quant à admettre qu'ils +pussent franchir le fleuve sur ces glaçons, au cas où le froid les +aurait agrégés, ce n'était pas possible. Le champ, nouvellement cimenté, +n'eût pas offert de consistance suffisante au passage d'une colonne +d'assaut.</p> + +<p>Mais cette circonstance, par cela même qu'elle paraissait être favorable +aux défenseurs d'Irkoutsk, Ivan Ogareff aurait dû regretter qu'elle se +fût produite. Il n'en fut rien, cependant! C'est que le traître savait +bien que les Tartares ne chercheraient pas à passer l'Angara, et que, de +ce côté du moins, leur tentative ne serait qu'une feinte.</p> + +<p>Toutefois, vers dix heures du soir, l'état du fleuve se modifia +sensiblement, à l'extrême surprise des assiégés et maintenant à leur +désavantage. Le passage, impraticable jusqu'alors, devint possible tout +à coup. Le lit de l'Angara se refit libre. Les glaçons, qui avaient +dérivé en grand nombre depuis quelques jours, disparurent en aval, et +c'est à peine si cinq ou six occupèrent alors l'espace compris entre les +deux rives. Ils ne présentaient même plus la structure de ceux qui se +forment dans les conditions ordinaires et sous l'influence d'un froid +régulier. Ce n'étaient que de simples morceaux, arrachés à quelque +ice-field, dont les brisures, nettement coupées, ne se relevaient pas en +bourrelets rugueux.</p> + +<p>Les officiers russes, qui constatèrent cette modification dans l'état du +fleuve, la firent connaître au grand-duc. Elle s'expliquait, d'ailleurs, +par ce motif que, dans quelque portion rétrécie de l'Angara, les glaçons +avaient dû s'accumuler de manière à former un barrage.</p> + +<p>On sait qu'il en était ainsi.</p> + +<p>Le passage de l'Angara était donc ouvert aux assiégeants. De là, +nécessité pour les Russes de veiller avec plus d'attention que jamais.</p> + +<p>Aucun incident ne se produisit jusqu'à minuit. Du côté de l'est, au delà +de la porte de Bolchaïa, calme complet. Pas un feu dans ce massif des +forêts qui se confondaient à l'horizon avec les basses nuées du ciel.</p> + +<p>Au camp de l'Angara, agitation assez grande, attestée par le fréquent +déplacement des lumières.</p> + +<p>A une verste en amont et en aval du point où l'escarpe venait s'appuyer +aux berges de la rivière, il se faisait un sourd murmure, qui prouvait +que les Tartares étaient sur pied, attendant un signal quelconque.</p> + +<p>Une heure s'écoula encore. Rien de nouveau.</p> + +<p>Deux heures du matin allaient sonner au clocher de la cathédrale +d'Irkoutsk, et pas un mouvement n'avait encore trahi chez les +assiégeants d'intentions hostiles.</p> + +<p>Le grand-duc et ses officiers se demandaient s'ils n'avaient pas été +induits en erreur, s'il entrait réellement dans le plan des Tartares +d'essayer de surprendre la ville. Les nuits précédentes n'avaient pas +été aussi calmes, à beaucoup près. La fusillade éclatait dans la +direction des avant-postes, les obus sillonnaient l'air, et, cette fois, +rien.</p> + +<p>Le grand-duc, le général Voranzoff, leurs aides de camp, attendaient +donc, prêts à donner leurs ordres suivant les circonstances.</p> + +<p>On sait qu'Ivan Ogareff occupait une chambre du palais. C'était une +assez vaste salle, située au rez-de-chaussée et dont les fenêtres +s'ouvraient sur une terrasse latérale. Il suffisait de faire quelques +pas sur cette terrasse pour dominer le cours de l'Angara.</p> + +<p>Une profonde obscurité régnait dans cette salle.</p> + +<p>Ivan Ogareff, debout près d'une fenêtre, attendait que l'heure d'agir +fût arrivée. Évidemment, le signal ne pouvait venir que de lui. Une fois +ce signal donné, lorsque la plupart des défenseurs d'Irkoutsk auraient +été appelés aux points attaqués ouvertement, son projet était de quitter +le palais et d'aller accomplir son œuvre.</p> + +<p>Il attendait donc, dans les ténèbres, comme un fauve prêt à s'élancer +sur une proie.</p> + +<p>Cependant, quelques minutes avant deux heures, le grand-duc demanda que +Michel Strogoff—c'était le seul nom qu'il pût donner à Ivan +Ogareff—lui fût amené. Un aide de camp vint jusqu'à sa chambre, dont la +porte était fermée. Il l'appela....</p> + +<p>Ivan Ogareff, immobile près de la fenêtre et invisible dans l'ombre, se +garda bien de répondre.</p> + +<p>On rapporta donc au grand-duc que le courrier du czar n'était pas en ce +moment au palais.</p> + +<p>Deux heures sonnèrent. C'était le moment de provoquer la diversion +convenue avec les Tartares, disposés pour l'assaut.</p> + +<p>Ivan Ogareff ouvrit la fenêtre de sa chambre, et il alla se poster à +l'angle nord de la terrasse latérale.</p> + +<p>Au-dessous de lui, dans l'ombre, passaient les eaux de l'Angara, qui +mugissaient en se brisant aux arêtes des piliers.</p> + +<p>Ivan Ogareff tira une amorce de sa poche, il l'enflamma, et il alluma un +peu d'étoupe, imprégnée de pulvérin, qu'il lança dans le fleuve....</p> + +<p>C'était par ordre d'Ivan Ogareff que des torrents d'huile minérale +avaient été lancés à la surface de l'Angara!</p> + +<p>Des sources de naphte étaient exploitées au-dessus d'Irkoutsk, sur la +rive droite, entre la bourgade de Poshkavsk et la ville. Ivan Ogareff +avait résolu d'employer ce moyen terrible de porter l'incendie dans +Irkoutsk. Il s'empara donc des immenses réservoirs qui renfermaient le +liquide combustible. Il suffisait de démolir un pan de mur pour en +provoquer l'écoulement à grands flots.</p> + +<p>C'est ce qui avait été fait dans cette nuit, quelques heures auparavant, +et c'est pourquoi le radeau qui portait le vrai courrier du czar, Nadia +et les fugitifs, flottait sur un courant d'huile minérale. A travers les +brèches de ces réservoirs, contenant des millions de mètres cubes, le +naphte s'était précipité comme un torrent, et, suivant les pentes +naturelles du sol, il s'était répandu à la surface du fleuve, où sa +densité le fit surnager.</p> + +<p>Voilà comment Ivan Ogareff entendait la guerre! Allié des Tartares, il +agissait comme un Tartare, et contre ses propres compatriotes!</p> + +<p>L'étoupe avait été lancée sur les eaux de l'Angara. En un instant, comme +si le courant eût été fait d'alcool, tout le fleuve s'enflamma, en amont +et en aval, avec une rapidité électrique. Des volutes de flammes +bleuâtres couraient entre les deux rives. De grosses vapeurs +fuligineuses se tordaient au-dessus. Les quelques glaçons qui s'en +allaient en dérive, saisis par le liquide igné, fondaient comme de la +cire à la surface d'une fournaise, et l'eau vaporisée s'échappait dans +l'air en sifflets assourdissants.</p> + +<p>A ce moment même, la fusillade éclata au nord et au sud de la ville. Les +batteries du camp de l'Angara tirèrent à toute volée. Plusieurs milliers +de Tartares se précipitèrent à l'assaut des terrassements. Les maisons +des berges, construites en bois, prirent feu de toutes parts. Une +immense clarté dissipa les ombres de la nuit.</p> + +<p>«Enfin!» dit Ivan Ogareff.</p> + +<p>Et il pouvait s'applaudir à bon droit! La diversion qu'il avait imaginée +était terrible. Les défenseurs d'Irkoutsk se voyaient entre l'attaque +des Tartares et les désastres de l'incendie. Les cloches sonnèrent, et +tout ce qui était valide dans la population se porta aux points attaqués +et aux maisons dévorées par le feu, qui menaçait de se communiquer à la +ville entière.</p> + +<p>La porte de Bolchaïa était presque libre. C'est à peine si l'on y avait +laissé quelques défenseurs. Et même, sous l'inspiration du traître, et +pour que l'événement accompli put s'expliquer en dehors de lui et par +des haines politiques, ces rares défenseurs avaient-ils été choisis dans +le petit corps des exilés.</p> + +<p>Ivan Ogareff rentra dans sa chambre, alors brillamment éclairée par les +flammes de l'Angara, qui dépassaient la balustrade des terrasses. Puis, +il se disposa à sortir.</p> + +<p>Mais, à peine avait-il ouvert la porte, qu'une femme se précipitait dans +cette chambre, les vêtements trempés, les cheveux en désordre.</p> + +<p>«Sangarre!» s'écria Ivan Ogareff, dans le premier moment de surprise, et +n'imaginant pas que ce pût être une autre femme que la tsigane.</p> + +<p>Ce n'était pas Sangarre, c'était Nadia.</p> + +<p>Au moment où, réfugiée sur le glaçon, la jeune fille avait jeté un cri +en voyant l'incendie se propager avec le courant de l'Angara, Michel +Strogoff l'avait saisie dans ses bras, et il avait plongé avec elle pour +chercher dans les profondeurs mêmes du fleuve un abri contre les +flammes. On sait que le glaçon qui les portait ne se trouvait plus alors +qu'à une trentaine de brasses du premier quai, en amont d'Irkoutsk.</p> + +<p>Après avoir nagé sous les eaux, Michel Strogoff était parvenu à prendre +pied sur le quai avec Nadia.</p> + +<p>Michel Strogoff touchait enfin au but! Il était à Irkoutsk!</p> + +<p>«Au palais du gouverneur!» dit-il à Nadia.</p> + +<p>Moins de dix minutes après, tous deux arrivaient à l'entrée de ce +palais, dont les longues flammes de l'Angara léchaient les assises de +pierre, mais que l'incendie ne pouvait atteindre.</p> + +<p>Au delà, les maisons de la berge flambaient toutes.</p> + +<p>Michel Strogoff et Nadia entrèrent sans difficulté dans ce palais, +ouvert à tous. Au milieu de la confusion générale, nul ne les remarqua, +bien que leurs vêtements fussent trempés.</p> + +<p>Une foule d'officiers venant chercher des ordres, et de soldats courant +les exécuter, encombrait la grande salle du rez-de-chaussée. Là, Michel +Strogoff et la jeune fille, dans un brusque remous de la multitude +affolée, se trouvèrent séparés l'un de l'autre.</p> + +<p>Nadia courait, éperdue, à travers les salles basses, appelant son +compagnon, demandant à être conduite devant le grand-duc.</p> + +<p>Une porte, donnant sur une chambre inondée de lumière, s'ouvrit devant +elle. Elle entra, et elle se trouva inopinément en face de celui qu'elle +avait vu à Ichim, qu'elle avait vu à Tomsk, en face de celui dont, un +instant plus tard, la main scélérate allait livrer la ville!</p> + +<p>«Ivan Ogareff!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>En entendant prononcer son nom, le misérable frémit. Son vrai nom connu, +tous ses plans échouaient. Il n'avait qu'une chose à faire: tuer l'être, +quel qu'il fût, qui venait de le prononcer.</p> + +<p>Ivan Ogareff se jeta sur Nadia; mais la jeune fille, un couteau à la +main, s'adossa au mur, décidée à se défendre.</p> + +<p>«Ivan Ogareff! cria encore Nadia, sachant bien que ce nom détesté ferait +venir à son secours.</p> + +<p>—Ah! tu te tairas! dit le traître.</p> + +<p>—Ivan Ogareff!» cria une troisième fois l'intrépide jeune fille, et +d'une voix dont la haine avait décuplé la force.</p> + +<p>Ivre de fureur, Ivan Ogareff tira un poignard de sa ceinture, s'élança +sur Nadia et l'accula dans un angle de la salle.</p> + +<p>C'en était fait d'elle, lorsque le misérable, soulevé soudain par une +force irrésistible, alla rouler à terre.</p> + +<p>«Michel!» s'écria Nadia.</p> + +<p>C'était Michel Strogoff.</p> + +<p>Michel Strogoff avait entendu l'appel de Nadia. Guidé par sa voix, il +était arrivé jusqu'à la chambre d'Ivan Ogareff et il était entré par la +porte demeurée ouverte.</p> + +<p>«Ne crains rien, Nadia, dit-il, en se plaçant entre elle et Ivan +Ogareff.</p> + +<p>—Ah! s'écria la jeune fille, prends garde, frère!.... Le traître est +armé!.... Il voit clair, lui!....»</p> + +<p>Ivan Ogareff s'était relevé, et, croyant avoir bon marché de l'aveugle, +il se précipita sur Michel Strogoff.</p> + +<p>Mais, d'une main, l'aveugle saisit le bras du clair-voyant, et de +l'autre, détournant son arme, il le rejeta une seconde fois à terre.</p> + +<p>Ivan Ogareff, pâle de fureur et de honte, se souvint qu'il portait une +épée. Il la tira du fourreau et revint à la charge.</p> + +<p>Il avait reconnu, lui aussi, Michel Strogoff. Un aveugle! Il n'avait, en +somme, affaire qu'à un aveugle! La partie était belle pour lui!</p> + +<p>Nadia, épouvantée du danger qui menaçait son compagnon dans une lutte si +inégale, se jeta sur la porte en appelant au secours!</p> + +<p>«Ferme cette porte, Nadia! dit Michel Strogoff. N'appelle personne et +laisse-moi faire! Le courrier du czar n'a rien à craindre aujourd'hui de +ce misérable! Qu'il vienne à moi, s'il l'ose! Je l'attends.»</p> + +<p>Cependant, Ivan Ogareff, ramassé sur lui-même comme un tigre, ne +proférait pas un mot. Le bruit de son pas, de sa respiration même, il +eût voulu le soustraire à l'oreille de l'aveugle. Il voulait le frapper +avant même qu'il fût averti de son approche, le frapper à coup sûr. Le +traître ne songeait pas à se battre, mais à assassiner celui dont il +avait volé le nom.</p> + +<p>Nadia, épouvantée et confiante à la fois, contemplait avec une sorte +d'admiration cette scène terrible. Il semblait que le calme de Michel +Strogoff l'eût gagnée subitement. Michel Strogoff n'avait que son +couteau sibérien pour toute arme, il ne voyait pas son adversaire, armé +d'une épée, c'est vrai. Mais par quelle grâce du ciel semblait-il le +dominer, et de si haut? Comment, sans presque bouger, faisait-il face +toujours à la pointe même de son épée?</p> + +<p>Ivan Ogareff épiait avec une anxiété visible son étrange adversaire. Ce +calme surhumain agissait sur lui. En vain, faisant appel à sa raison, se +disait-il que, dans l'inégalité d'un tel combat, tout l'avantage était +en sa faveur! Cette immobilité de l'aveugle le glaçait. Il avait cherché +des yeux la place où il devait frapper sa victime.... Il l'avait +trouvée!.... Qui donc le retenait d'en finir?</p> + +<p>Enfin, il fit un bond et porta en pleine poitrine un coup de son épée à +Michel Strogoff.</p> + +<p>Un mouvement imperceptible du couteau de l'aveugle détourna le coup. +Michel Strogoff n'avait pas été touché, et, froidement, il sembla +attendre, sans même la défier, une seconde attaque.</p> + +<p>Une sueur glacée coulait du front d'Ivan Ogareff. Il recula d'un pas, +puis fonça de nouveau. Mais, pas plus que le premier, ce second coup ne +porta. Une simple parade du large couteau avait suffi à faire dévier +l'inutile épée du traître.</p> + +<p>Celui-ci, fou de rage et de terreur en face de cette vivante statue, +arrêta ses regards épouvantés sur les yeux tout grands ouverts de +l'aveugle. Ces yeux, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme et qui +ne voyaient pas, qui ne pouvaient pas voir, ces yeux opéraient sur lui +une sorte d'effroyable fascination.</p> + +<p>Tout à coup, Ivan Ogareff jeta un cri. Une lumière inattendue s'était +faite dans son cerveau.</p> + +<p>«Il voit, s'écria-t-il, il voit!...»</p> + +<p>Et, comme un fauve essayant de rentrer dans son antre, pas à pas, +terrifié, il recula jusqu'au fond de la salle.</p> + +<p>Alors, la statue s'anima, l'aveugle marcha droit à Ivan Ogareff, et se +plaçant en face de lui:</p> + +<p>«Oui, je vois! dit-il. Je vois le coup de knout dont je t'ai marqué, +traître et lâche! Je vois la place où je vais te frapper! Défends ta +vie! C'est un duel que je daigne t'offrir! Mon couteau me suffira contre +ton épée!</p> + +<p>—Il voit! se disait Nadia. Dieu secourable, est-ce possible!»</p> + +<p>Ivan Ogareff se sentit perdu. Mais, par un sursaut de sa volonté, +reprenant courage, il se précipita l'épée en avant sur son impassible +adversaire. Les deux lames se croisèrent, mais au choc du couteau de +Michel Strogoff, manié par cette main de chasseur sibérien, l'épée vola +en éclats, et le misérable, atteint au cœur, tomba sans vie sur le sol.</p> + +<p>A ce moment, la porte de la chambre, repoussée du dehors, s'ouvrit. Le +grand-duc, accompagné de quelques officiers, se montra sur le seuil.</p> + +<p>Le grand-duc s'avança, il reconnut à terre le cadavre de celui qu'il +croyait être le courrier du czar.</p> + +<p>Et alors, d'une voix menaçante:</p> + +<p>«Qui a tué cet homme? demanda-t-il.</p> + +<p>—Moi,» répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>Un des officiers lui posa son revolver sur la tempe, prêt à faire feu.</p> + +<p>«Ton nom? demanda le grand-duc, avant de donner l'ordre de lui fracasser +tête.</p> + +<p>—Altesse, répondit Michel Strogoff, demandez-moi plutôt le nom de +l'homme étendu à vos pieds!</p> + +<p>—Cet homme, je le reconnais! C'est un serviteur de mon frère! C'est le +courrier du czar!</p> + +<p>—Cet homme, Altesse, n'est pas un courrier du czar! C'est Ivan Ogareff!</p> + +<p>—Ivan Ogareff? s'écria le grand-duc.</p> + +<p>—Oui, Ivan le traître!</p> + +<p>—Mais toi, qui es-tu donc?</p> + +<p>—Michel Strogoff!»</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XV-b" id="CHAPITRE_XV-b"></a>CHAPITRE XV<br /><br /> +<small>CONCLUSION.</small></h2> + +<p>Michel Strogoff n'était pas, n'avait jamais été aveugle. Un phénomène +purement humain, à la fois moral et physique, avait neutralisé l'action +de la lame incandescente que l'exécuteur de Féofar avait fait passer +devant ses yeux.</p> + +<p>On se rappelle qu'au moment du supplice, Marfa Strogoff était là, +tendant les mains vers son fils. Michel Strogoff la regardait comme un +fils peut regarder sa mère, quand c'est pour la dernière fois. Remontant +à flots de son cœur à ses yeux, des larmes, que sa fierté essayait en +vain de retenir, s'étaient amassées sous ses paupières et, en se +volatilisant sur la cornée, lui avaient sauvé la vue. La couche de +vapeur formée par ses larmes, s'interposant entra le sabre ardent et ses +prunelles, avait suffi à annihiler l'action de la chaleur. C'est un +effet identique à celui qui se produit, lorsqu'un ouvrier fondeur, après +avoir trempé sa main dans l'eau, lui fait impunément traverser un jet de +fonte en fusion.</p> + +<p>Michel Strogoff avait immédiatement compris le danger qu'il aurait couru +à faire connaître son secret à qui que ce fût. Il avait senti le parti +qu'il pourrait, au contraire, tirer de cette situation pour +l'accomplissement de ses projets. C'est parce qu'on le croirait aveugle, +qu'on le laisserait libre. Il fallait donc qu'il fût aveugle, qu'il le +fût pour tous, même pour Nadia, qu'il le fût partout en un mot, et que +pas un geste, à aucun moment, ne pût faire douter de la sincérité de son +rôle. Sa résolution était prise. Sa vie même, il devait la risquer pour +donner à tous la preuve de sa cécité, et on sait comment il la risqua.</p> + +<p>Seule, sa mère connaissait la vérité, et c'était sur la place même de +Tomsk qu'il la lui avait dite à l'oreille, quand, penché dans l'ombre +sur elle, il la couvrait de ses baisers.</p> + +<p>On comprend, dès lors, que lorsqu'Ivan Ogareff avait, par une cruelle +ironie, placé la lettre impériale devant ses yeux qu'il croyait éteints, +Michel Strogoff avait pu lire, avait lu cette lettre qui dévoilait les +odieux desseins du traître. De là, cette énergie qu'il déploya pendant +la seconde partie de son voyage. De là, cette indestructible volonté +d'atteindre Irkoutsk et d'en arriver à remplir de vive voix sa mission. +Il savait que la ville devait être livrée! Il savait que la vie du +grand-duc était menacée! Le salut du frère du czar et de la Sibérie +était donc encore dans ses mains.</p> + +<p>En quelques mots, toute cette histoire fut racontée au grand-duc, et +Michel Strogoff dit aussi, et avec quelle émotion! la part que Nadia +avait prise à ces événements.</p> + +<p>«Quelle est cette jeune fille? demanda le grand-duc.</p> + +<p>—La fille de l'exilé Wassili Fédor, répondit Michel Strogoff.</p> + +<p>—La fille du commandant Fédor, dit le grand-duc, a cessé d'être la +fille d'un exilé. Il n'y a plus d'exilés à Irkoutsk!»</p> + +<p>Nadia, moins forte dans la joie qu'elle ne l'avait été dans la douleur, +tomba aux genoux du grand-duc, qui la releva d'une main, pendant qu'il +tendait l'autre à Michel Strogoff.</p> + +<p>Une heure après, Nadia était dans les bras de son père.</p> + +<p>Michel Strogoff, Nadia, Wassili Fédor étaient réunis. Ce fut, de part et +d'autre, le plein épanouissement du bonheur.</p> + +<p>Les Tartares avaient été repoussés dans leur double attaque contre la +ville. Wassili Fédor, avec sa petite troupe, avait écrasé les premiers +assaillants qui s'étaient présentés à la porte de Bolchaïa, comptant +qu'elle leur serait ouverte, et dont, par un instinctif pressentiment, +il s'était obstiné à rester le défenseur.</p> + +<p>En même temps que les Tartares étaient refoulés, les assiégés se +rendaient maîtres de l'incendie. Le naphte liquide ayant rapidement +brûlé à la surface de l'Angara, les flammes, concentrées sur les maisons +de la rive, avaient respecté les autres quartiers de la ville.</p> + +<p>Avant le jour, les troupes de Féofar-Khan étaient rentrées dans leurs +campements, laissant bon nombre de morts sur le revers des remparts.</p> + +<p>Au nombre des morts était la tsigane Sangarre, qui avait essayé +vainement de rejoindre Ivan Ogareff.</p> + +<p>Pendant deux jours, les assiégeants ne tentèrent aucun nouvel assaut. +Ils étaient découragés par la mort d'Ivan Ogareff. Cet homme était l'âme +de l'invasion, et lui seul, par ses trames depuis longtemps ourdies, +avait eu assez d'influence sur les khans et sur leurs hordes pour les +entraîner à la conquête de la Russie asiatique.</p> + +<p>Cependant, les défenseurs d'Irkoutsk se tinrent sur leurs gardes, et +l'investissement durait toujours.</p> + +<p>Mais le 7 octobre, dès les premières lueurs du jour, le canon retentit +sur les hauteurs qui environnent Irkoutsk.</p> + +<p>C'était l'armée de secours qui arrivait sous les ordres du général +Kisselef et signalait ainsi sa présence au grand duc.</p> + +<p>Les Tartares n'attendirent pas plus longtemps. Ils ne voulaient pas +courir la chance d'une bataille livrée sous les murs de la ville, et le +camp de l'Angara fut immédiatement levé.</p> + +<p>Irkoutsk était enfin délivrée.</p> + +<p>Avec les premiers soldats russes, deux amis de Michel Strogoff étaient +entrés, eux aussi, dans la ville. C'étaient les inséparables Blount et +Jolivet. En gagnant la rive droite de l'Angara par le barrage de glace, +ils avaient pu s'échapper, ainsi que les autres fugitifs, avant que les +flammes de l'Angara eussent atteint le radeau. Ce qui avait été noté par +Alcide Jolivet sur son carnet, et de cette façon:</p> + +<p>«Failli finir comme un citron dans un bol de punch!»</p> + +<p>Leur joie fut grande à retrouver sains et saufs Nadia et Michel +Strogoff, surtout lorsqu'ils apprirent que leur vaillant compagnon +n'était pas aveugle. Ce qui amena Harry Blount à libeller ainsi cette +observation:</p> + +<p>«Fer rouge peut-être insuffisant pour détruire la sensibilité du nerf +optique. A modifier!»</p> + +<p>Puis, les deux correspondants, bien installés à Irkoutsk, s'occupèrent à +mettre en ordre leurs impressions de voyage. De là, l'envoi à Londres et +à Paris de deux intéressantes chroniques relatives à l'invasion tartare, +et qui, chose rare, ne se contredisaient guère que sur les points les +moins importants.</p> + +<p>La campagne, du reste, fut mauvaise pour l'émir et ses alliés. Cette +invasion, inutile comme toutes celles qui s'attaquent au colosse russe, +leur fut très funeste. Ils se trouvèrent bientôt coupés par les troupes +du czar, qui reprirent successivement toutes les villes conquises. En +outre, l'hiver fut terrible, et de ces hordes, décimées par le froid, il +ne rentra qu'une faible partie dans les steppes de la Tartarie.</p> + +<p>La route d'Irkoutsk aux monts Ourals était donc libre. Le grand-duc +avait hâte de retourner à Moscou, mais il retarda son voyage pour +assister à une touchante cérémonie, qui eut lieu quelques jours après +l'entrée des troupes russes.</p> + +<p>Michel Strogoff avait été trouver Nadia, et, devant son père, il lui +avait dit:</p> + +<p>«Nadia, ma sœur encore, lorsque tu as quitté Riga pour venir à +Irkoutsk, avais-tu laissé derrière toi un autre regret que celui de ta +mère?</p> + +<p>—Non, répondit Nadia, aucun et d'aucune sorte.</p> + +<p>—Ainsi, rien de ton cœur n'est resté là-bas?</p> + +<p>—Rien, frère.</p> + +<p>—Alors, Nadia, dit Michel Strogoff, je ne crois pas que Dieu, en nous +mettant en présence, en nous faisant traverser ensemble de si rudes +épreuves, ait voulu nous réunir autrement que pour jamais.</p> + +<p>—Ah!» fit Nadia, en tombant dans les bras de Michel Strogoff.</p> + +<p>Et se tournant vers Wassili Fédor:</p> + +<p>«Mon père! dit-elle toute rougissante.</p> + +<p>—Nadia, lui répondit Wassili Fédor, ma joie sera de vous appeler tous +les deux mes enfants!»</p> + +<p>La cérémonie du mariage se fit à la cathédrale d'Irkoutsk. Elle fut +très-simple dans ses détails, très-belle par le concours de toute la +population militaire et civile, qui voulut témoigner de sa profonde +reconnaissance pour les deux jeunes gens, dont l'odyssée était déjà +devenue légendaire.</p> + +<p>Alcide Jolivet et Harry Blount assistaient naturellement à ce mariage, +dont ils voulaient rendre compte à leurs lecteurs.</p> + +<p>«Et cela ne vous donne pas envie de les imiter? demanda Alcide Jolivet à +son confrère.</p> + +<p>—Peuh! fit Harry Blount. Si, comme vous, j'avais une cousine!....</p> + +<p>—Ma cousine n'est plus à marier! répondit en riant Alcide Jolivet.</p> + +<p>—Tant mieux, ajouta Harry Blount, car on parle de difficultés qui vont +surgir entre Londres et Péking.—Est-ce que vous n'avez pas envie +d'aller voir ce qui se passe par là?</p> + +<p>—Eh parbleu, mon cher Blount, s'écria Alcide Jolivet, j'allais vous le +proposer!»</p> + +<p>Et voilà comment les deux inséparables partirent pour la Chine!</p> + +<p>Quelques jours après la cérémonie, Michel et Nadia Strogoff, accompagnés +de Wassili Fédor, reprirent la route d'Europe. Ce chemin de douleurs à +l'aller fut un chemin de bonheur au retour. Ils voyagèrent avec une +extrême vitesse, dans un de ces traîneaux qui glissent comme un express +sur les steppes glacées de la Sibérie.</p> + +<p>Cependant, arrivés aux rives du Dinka, en avant de Birskoë, ils +s'arrêtèrent un jour.</p> + +<p>Michel Strogoff retrouva la place où il avait enterré le pauvre Nicolas. +Une croix y fut plantée, et Nadia pria une dernière fois sur la tombe de +l'humble et héroïque ami que ni l'un ni l'autre ne devaient jamais +oublier.</p> + +<p>A Omsk, la vieille Marfa les attendait dans la petite maison des +Strogoff. Elle pressa dans ses bras et avec passion celle qu'elle avait +déjà cent fois dans son cœur nommée sa fille. La courageuse Sibérienne +eut, ce jour-là, le droit de reconnaître son fils et de se dire fière de +lui.</p> + +<p>Après quelques jours passés à Omsk, Michel et Nadia Strogoff rentrèrent +en Europe, et, Wassili Fédor s'étant fixé à Saint-Pétersbourg, ni son +fils ni sa fille n'eurent d'autre occasion de le quitter que pour aller +voir leur vieille mère.</p> + +<p>Le jeune courrier avait été reçu par le czar, qui l'attacha spécialement +à sa personne et lui remit la croix de Saint-Georges.</p> + +<p>Michel Strogoff arriva, par la suite, à une haute situation dans +l'empire. Mais ce n'est pas l'histoire de ses succès, c'est l'histoire +de ses épreuves qui méritait d'être racontée.</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF *** + +***** This file should be named 7442-h.htm or 7442-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/4/4/7442/ + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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