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+The Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Michel Strogoff
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: March 17, 2012 [EBook #7442]
+Release Date: February, 2005
+[This file was first posted on April 30, 2003]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES
+
+
+MICHEL STROGOFF
+
+DE MOSCOU A IRKOUTSK
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I.--Une fête au Palais-Neuf
+
+II.--Russes et Tartares
+
+III.--Michel Strogoff
+
+IV.--De Moscou à Nijni-Novgorod
+
+V.--Un arrêté en deux articles
+
+VI.--Frère et sœur
+
+VII.--En descendant le Volga
+
+VIII.--En remontant la Kama
+
+IX.--En tarentass nuit et jour
+
+X.--Un orage dans les monts Ourals
+
+XI.--Voyageurs en détresse
+
+XII.--Une provocation
+
+XIII.--Au-dessus de tout, le devoir
+
+XIV.--Mère et fils
+
+XV.--Le marais de Baraba
+
+XVI.--Un dernier effort
+
+XVII.--Versets et chansons
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I.--Un camp Tartare.
+
+II.--Une attitude d'Alcide Jolivet.
+
+III.--Coup pour coup.
+
+IV.--L'entrée triomphale.
+
+V.--Regarde de tous tes yeux, regarde!
+
+VI.--Un ami de grande route.
+
+VII.--Le passage de l'Yeniseï
+
+VIII.--Un lièvre qui traverse la route.
+
+IX.--Dans la steppe.
+
+X.--Baïkal et Angara.
+
+XI.--Entre deux rives
+
+XII.--Irkoutsk.
+
+XIII.--Un courrier du Czar.
+
+XIV.--La nuit du 5 au 6 Octobre.
+
+XV.--Conclusion.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+UNE FÊTE AU PALAIS-NEUF.
+
+
+«Sire, une nouvelle dépêche.
+
+--D'où vient-elle?
+
+--De Tomsk.
+
+--Le fil est coupé au delà de cette ville?
+
+--Il est coupé depuis hier.
+
+--D'heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que
+l'on me tienne au courant.
+
+--Oui, sire,» répondit le général Kissoff.
+
+Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la
+fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.
+
+Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de
+Paulowsky n'avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
+scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire.
+Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l'infini à
+travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la
+«vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s'étaient
+accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là,
+pour répercuter des motifs de quadrilles.
+
+Le grand maréchal de la cour était, d'ailleurs, bien secondé dans ses
+délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
+chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à
+l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants,
+les dames d'atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient
+vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et
+civils de l'ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le
+signal de la «polonaise» retentit, quand les invités de tout rang
+prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce
+genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mélange des
+longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de
+décorations offrit-il un coup d'œil indescriptible, sous la lumière de
+cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.
+
+Ce fut un éblouissement.
+
+D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le
+Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes
+splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche
+voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était
+comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
+portières, accidentés de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds,
+qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.
+
+A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
+lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère,
+se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait
+vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce
+palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux
+des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu'ils s'arrêtaient
+aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers,
+confusément estompés dans l'ombre, qui profilaient çà et là leurs
+énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se
+promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil
+horizontalement couché sur l'épaule, et dont le casque pointu
+s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'éclat des feux lancés au
+dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la
+mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le
+pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri
+des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel
+de trompette, se mêlant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes
+claires au milieu de l'harmonie générale.
+
+Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur
+les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf.
+C'étaient des bateaux qui descendaient le cours d'une rivière, dont les
+eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les
+premières assises des terrasses.
+
+Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel
+le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux
+souverains, était simplement vêtu d'un uniforme d'officier des chasseurs
+de la garde. Ce n'était point affectation de sa part, mais habitude d'un
+homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait
+donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et
+c'est même ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de
+son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants
+escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.
+
+Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le
+front soucieux cependant, allait d'un groupe à l'autre, mais il parlait
+peu, et même il ne semblait prêter qu'une vague attention, soit aux
+propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts
+fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient
+près de lui les principaux États de l'Europe. Deux ou trois de ces
+perspicaces hommes politiques--physionomistes par état--avaient bien cru
+observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d'inquiétude, dont
+la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de
+l'interroger à ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des
+chasseurs de la garde était, à n'en pas douter, que ses secrètes
+préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il
+était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est
+habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent
+pas un instant.
+
+Cependant, le général Kissoff attendait que l'officier auquel il venait
+de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l'ordre de se
+retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme,
+il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta même
+involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux,
+qu'elle voila un instant. On eût dit que l'éclat des lumières le
+blessait et qu'il recherchait l'obscurité pour mieux voir en lui-même.
+
+«Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans
+l'embrasure d'une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication
+avec le grand-duc mon frère?
+
+--Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne
+puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.
+
+--Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que
+celles de la Transbaikalie, ont reçu l'ordre de marcher immédiatement
+sur Irkoutsk?
+
+--Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu
+faire parvenir au delà du lac Baïkal.
+
+--Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Sémipalatinsk, de
+Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
+le début de l'invasion?
+
+--Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude,
+à l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au delà de
+l'Irtyche et de l'Obi.
+
+--Et du traître Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?
+
+--Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne
+saurait affirmer s'il a passé ou non la frontière.
+
+--Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à
+Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à Élamsk,
+à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le
+fil correspond encore!
+
+--Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l'instant, répondit
+le général Kissoff.
+
+--Silence sur tout ceci!»
+
+Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après
+s'être incliné, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientôt
+les salons, sans que son départ eût été remarqué.
+
+Quant à l'officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et
+lorsqu'il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d'hommes
+politiques qui s'étaient formés sur plusieurs points des salons, son
+visage avait repris tout le calme dont il s'était un moment départi.
+
+Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement
+échangées, n'était pas aussi ignoré que l'officier des chasseurs de la
+garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas
+officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les langues
+n'étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts personnages
+avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui
+s'accomplissaient au delà de la frontière. En tout cas, ce qu'ils ne
+savaient peut-être qu'à peu près, ce dont ils ne s'entretenaient pas,
+même entre membres du corps diplomatique, deux invités qu'aucun
+uniforme, aucune décoration ne signalait à cette réception du
+Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient avoir reçu des
+informations assez précises.
+
+Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples
+mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus
+considérables, soupçonnaient à peine? on n'eût pu le dire. Était-ce chez
+eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens
+supplémentaire, qui leur permettait de voir au delà de cet horizon
+limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair
+particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes? Grâce à cette
+habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l'information
+et par l'information, leur nature s'était-elle donc transformée? on eût
+été tenté de l'admettre.
+
+De ces deux hommes, l'un était Anglais, l'autre Français, tous deux
+grands et maigres,--celui-ci brun comme les méridionaux de la
+Provence,--celui-là roux comme un gentleman du Lancashire.
+L'Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et
+de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d'un
+ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le
+Gallo-Romain, vif, pétulant, s'exprimait tout à la fois des lèvres, des
+yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque son
+interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement
+stéréotypée dans son cerveau.
+
+Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins
+observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu
+près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste
+physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était
+«tout yeux», l'Anglais était «tout oreilles».
+
+En effet, l'appareil optique de l'un avait été singulièrement
+perfectionné par l'usage. La sensibilité de sa rétine devait être aussi
+instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une
+carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement à la
+disposition d'un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait
+donc au plus haut degré ce que l'on appelle «la mémoire de l'œil».
+
+L'Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter
+et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son
+d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt
+ans, il l'eût reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement
+pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont
+pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont
+constaté que les oreilles humaines ne sont «qu'à peu près» immobiles, on
+aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant,
+se tordant, s'obliquant, cherchaient à percevoir les sons d'une façon
+quelque peu apparente pour le naturaliste.
+
+Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de
+l'ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur
+métier, car l'Anglais était un correspondant du _Daily-Telegraph_, et le
+Français, un correspondant du.... De quel journal ou de quels journaux,
+il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il répondait
+plaisamment qu'il correspondait avec «sa cousine Madeleine». Au fond, ce
+Français, sous son apparence légère, était très-perspicace et très-fin.
+Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher
+son désir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le
+servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que
+son confrère du _Daily-Telegraph_.
+
+Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la
+nuit du 15 au 16 juillet, c'était en qualité de journalistes, et pour la
+plus grande édification de leurs lecteurs.
+
+Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission
+en ce monde, qu'ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste
+des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les
+rebutait pour réussir, qu'ils possédaient l'imperturbable sang-froid et
+la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce
+steeple-chase, de cette chasse à l'information, ils enjambaient les
+haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes
+avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver
+«bons premiers» ou mourir!
+
+D'ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l'argent,--le plus
+sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d'information connu jusqu'à
+ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l'un ni
+l'autre ne regardaient ni n'écoutaient jamais par-dessus les murs de la
+vie privée, et qu'ils n'opéraient que lorsque des intérêts politiques ou
+sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu'on appelle depuis
+quelques années «le grand reportage politique et militaire».
+
+Seulement, on verra, en les suivant de près, qu'ils avaient la plupart
+du temps une singulière façon d'envisager les faits et surtout leurs
+conséquences, ayant chacun «leur manière à eux» de voir et d'apprécier.
+Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s'épargnaient
+en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les en blâmer.
+
+Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était
+le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la
+première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés
+de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractère,
+jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu
+sympathiques l'un à l'autre. Cependant, ils ne s'évitèrent pas et
+cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les nouvelles du
+jour. C'étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur le même
+territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l'un manquait pouvait être
+avantageusement tiré par l'autre, et leur intérêt même voulait qu'ils
+fussent à portée de se voir et de s'entendre.
+
+Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l'affût. Il y avait, en
+effet, quelque chose dans l'air.
+
+«Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide Jolivet,
+ça vaut son coup de fusil!»
+
+Les deux correspondants furent donc amenés à causer l'un avec l'autre
+pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff, et
+ils le firent en se tâtant un peu.
+
+«Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante! dit d'un air
+aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette
+phrase éminemment française.
+
+--J'ai déjà télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount, en
+employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l'admiration
+quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.
+
+--Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en même
+temps à ma cousine....
+
+--Votre cousine?... répéta Harry Blount d'un ton surpris, en
+interrompant son confrère.
+
+--Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C'est avec elle
+que je corresponds! Elle aime à être informée vite et bien, ma
+cousine!... J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une
+sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.
+
+--Pour moi, il m'a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait
+peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.
+
+--Et, naturellement, vous l'avez fait «rayonner» dans les colonnes du
+_Daily-Telegraph_.
+
+--Précisément.
+
+--Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s'est
+passé à Zakret en 1812?
+
+--Je me le rappelle comme si j'y avais été, monsieur, répondit le
+correspondant anglais.
+
+--Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fête
+donnée en son honneur, on annonça à l'empereur Alexandre que Napoléon
+venait de passer le Niémen avec l'avant-garde française. Cependant,
+l'empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l'extrême gravité d'une
+nouvelle qui pouvait lui coûter l'empire, il ne laissa pas percer plus
+d'inquiétude....
+
+--Que ne vient d'en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a
+appris que les fils télégraphiques venaient d'être coupés entre la
+frontière et le gouvernement d'Irkoutsk.
+
+--Ah! vous connaissez ce détail?
+
+--Je le connais.
+
+--Quant à moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon dernier
+télégramme est allé jusqu'à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec
+une certaine satisfaction.
+
+--Et le mien jusqu'à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d'un
+ton non moins satisfait.
+
+--Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de
+Nikolaevsk?
+
+--Oui, monsieur, en même temps qu'on télégraphiait aux Cosaques du
+gouvernement de Tobolsk de se concentrer.
+
+--Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'étaient également
+connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain
+quelque chose!
+
+--Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du
+_Daily-Telegraph_, monsieur Jolivet.
+
+--Voilà! Quand on voit tout ce qui se passe!...
+
+--Et quand on écoute tout ce qui se dit!...
+
+--Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.
+
+--Je la suivrai, monsieur Jolivet.
+
+--Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins
+sûr peut-être que le parquet de ce salon!
+
+--Moins sûr, oui, mais....
+
+--Mais aussi moins glissant!» répondit Alcide Jolivet, qui retint son
+collègue, au moment où celui-ci allait perdre l'équilibre en se
+reculant.
+
+Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents, en
+somme, de savoir que l'un n'avait pas distancé l'autre. En effet, ils
+étaient à deux de jeu.
+
+En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent
+ouvertes. Là se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement
+servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de
+vaisselle d'or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux
+princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout
+d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce
+chef-d'œuvre d'orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les
+mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des
+manufactures de Sèvres.
+
+Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les
+salles du souper.
+
+A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha
+rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.
+
+«Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la
+première fois.
+
+--Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.
+
+--Un courrier à l'instant!»
+
+L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y
+attenant. C'était un cabinet de travail, très-simplement meublé en vieux
+chêne, et situé à l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre
+autres plusieurs toiles signées d'Horace Vernet, étaient suspendus au
+mur.
+
+L'officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l'oxygène eût manqué à
+ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que
+distillait une belle nuit de juillet.
+
+Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s'arrondissait une
+enceinte fortifiée, dans laquelle s'élevaient deux cathédrales, trois
+palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois
+villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses
+quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les
+clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes
+verts, surmontés de croix d'argent. Une petite rivière, au cours
+sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble
+formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui
+s'enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.
+
+Cette rivière, c'était la Moskowa, cette ville, c'était Moscou, cette
+enceinte fortifiée, c'était le Kremlin, et l'officier des chasseurs de
+la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le
+bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c'était le
+czar.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+RUSSES ET TARTARES
+
+
+Si le czar avait si inopinément quitté les salons du Palais-Neuf, au
+moment où la fête qu'il donnait aux autorités civiles et militaires et
+aux principaux notables de Moscou était dans tout son éclat, c'est que
+de graves événements s'accomplissaient alors au delà des frontières de
+l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaçait
+de soustraire à l'autonomie russe les provinces sibériennes.
+
+La Russie asiatique ou Sibérie couvre une aire superficielle de cinq
+cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d'habitants.
+Elle s'étend depuis les monts Ourals, qui la séparent de la Russie
+d'Europe, jusqu'au littoral de l'océan Pacifique. Au sud, c'est le
+Turkestan et l'empire chinois qui la délimitent suivant une frontière
+assez indéterminée; au nord, c'est l'océan Glacial depuis la mer de Kara
+jusqu'au détroit de Behring. Elle est divisée en gouvernements ou
+provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Omsk, de
+Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux d'Okhotsk et de
+Kamtschatka, et possède deux pays, maintenant soumis à la domination
+moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.
+
+Cette immense étendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrés
+de l'ouest à l'est, est à la fois une terre de déportation pour les
+criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frappés d'expulsion.
+
+Deux gouverneurs généraux représentent l'autorité suprême des czars en
+ce vaste pays. L'un réside à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale;
+l'autre réside à Tobolsk, capitale de la Sibérie occidentale. La rivière
+Tchouna; un affluent du fleuve Yeniseï, sépare les deux Sibéries.
+
+Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont
+quelques-unes sont véritablement d'une extrême fertilité. Aucune voie
+ferrée ne dessert les mines précieuses qui font, sur de vastes étendues,
+le sol sibérien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa surface. On y
+voyage en tarentass ou en télègue, l'été; en traîneau, l'hiver.
+
+Une seule communication, mais une communication électrique, joint les
+deux frontières ouest et est de la Sibérie au moyen d'un fil qui mesure
+plus de huit mille verstes de long (8,536 kilomètres). [La verste vaut
+1067 mètres, c'est-à-dire un peu plus d'un kilomètre.] A sa sortie de
+l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk,
+Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk,
+Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya,
+Alexandrowskoë, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par
+chaque mot lancé à son extrême limite. [Environ 27 francs. Le rouble
+(argent) vaut 3 francs 75 centimes. Le kopek (cuivre) vaut 4 centimes.]
+D'Irkoutsk un embranchement va se souder à Kiakhta sur la frontière
+mongole, et de là, à trente kopeks par mot, la poste transporte les
+dépêches à Péking en quatorze jours.
+
+C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg à Nikolaevsk, qui avait été coupé,
+d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et
+Kolyvan.
+
+C'est pourquoi le czar, après la communication que venait de lui faire
+pour la seconde fois le général Kissoff, n'avait-il répondu que par ces
+seuls mots: «Un courrier à l'instant!»
+
+Le czar était, depuis quelques instants, immobile à la fenêtre de son
+cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le
+grand maître de police apparut sur le seuil.
+
+«Entre, général, dit le czar d'une voix brève, et dis-moi tout ce que tu
+sais d'Ivan Ogareff.
+
+--C'est un homme extrêmement dangereux, sire, répondit le grand maître
+de police.
+
+--Il avait rang de colonel?
+
+--Oui, sire.
+
+--C'était un officier intelligent?
+
+--Très-intelligent, mais impossible à maîtriser, et d'une ambition
+effrénée qui ne reculait devant rien. Il s'est bientôt jeté dans de
+secrètes intrigues, et c'est alors qu'il a été cassé de son grade par
+Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie.
+
+--A quelle époque?
+
+--Il y a deux ans. Gracié après six mois d'exil par la faveur de Votre
+Majesté, il est rentré en Russie.
+
+--Et, depuis cette époque, n'est-il pas retourné en Sibérie?
+
+--Oui, sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois,»
+répondit le grand maître de police.
+
+Et il ajouta, en baissant un peu la voix:
+
+«Il fut un temps, sire, où, quand on allait en Sibérie, on n'en revenait
+pas!
+
+--Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!»
+
+Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable
+fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe
+savait pardonner.
+
+Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu'il
+n'était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait
+passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les
+franchir. Or, il n'en était pas ainsi sous le nouveau règne, et le grand
+maître de police le déplorait sincèrement! Comment! plus de condamnation
+à perpétuité pour d'autres crimes que les crimes de droit commun!
+Comment! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk,
+d'Irkoutsk! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions
+autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait
+admettre cette façon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar
+l'interrogeât de nouveau.
+
+Les questions ne se firent pas attendre.
+
+«Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentré une seconde fois en
+Russie après ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le
+véritable but est resté inconnu?
+
+--Il y est rentré.
+
+--Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?
+
+--Non, sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du
+jour où il a été gracié!»
+
+Le front du czar se plissa un instant. Peut-être le grand maître de
+police put-il craindre d'avoir été trop loin,--bien que son entêtement
+dans ses idées fût au moins égal au dévouement sans bornes qu'il avait
+pour son maître; mais le czar, dédaignant ces reproches indirects
+touchant sa politique intérieure, continua brièvement la série de ses
+questions:
+
+«En dernier lieu, où était Ivan Ogareff?
+
+--Dans le gouvernement de Perm.
+
+--En quelle ville?
+
+--A Perm même.
+
+--Qu'y faisait-il?
+
+--Il semblait inoccupé, et sa conduite n'offrait rien de suspect.
+
+--Il n'était pas sous la surveillance de la haute police?
+
+--Non, sire.
+
+--A quel moment a-t-il quitté Perm?
+
+--Vers le mois de mars.
+
+--Pour aller?...
+
+--On l'ignore.
+
+--Et, depuis cette époque, on ne sait ce qu'il est devenu?
+
+--On ne le sait.
+
+--Eh bien, je le sais, moi! répondit le czar. Des avis anonymes, qui
+n'ont pas passé par les bureaux de la police, m'ont été adressés, et, en
+présence des faits qui s'accomplissent maintenant au delà de la
+frontière, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!
+
+--Voulez-vous dire, sire, s'écria le grand maître de police, qu'Ivan
+Ogareff a la main dans l'invasion tartare?
+
+--Oui, général, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff,
+après avoir quitté le gouvernement de Perm, a passé les monts Ourals. Il
+s'est jeté en Sibérie, dans les steppes kirghises, et, là, il a tenté,
+non sans succès, de soulever ces populations nomades. Il est alors
+descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. Là, aux khanats de
+Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouvé des chefs disposés à
+jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibériennes et à
+provoquer une invasion générale de l'empire russe en Asie. Le mouvement
+a été fomenté secrètement, mais il vient d'éclater comme un coup de
+foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coupés
+entre la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale! De plus, Ivan
+Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter à la vie de mon frère!»
+
+Le czar s'était animé en parlant et marchait à pas précipités. Le grand
+maître de police ne répondit rien, mais il se disait, à part lui, qu'au
+temps où les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exilé, les
+projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se réaliser.
+
+Quelques instants s'écoulèrent, pendant lesquels il garda le silence.
+Puis, s'approchant du czar, qui s'était jeté sur un fauteuil:
+
+«Votre Majesté, dit-il, a sans doute donné des ordres pour que cette
+invasion fût repoussée au plus vite?
+
+--Oui, répondit le czar. Le dernier télégramme qui a pu passer à
+Nijni-Oudinsk a dû mettre en mouvement les troupes des gouvernements
+d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour et
+du lac Baïkal. En même temps, les régiments de Perm et de Nijni-Novgorod
+et les Cosaques de la frontière se dirigent à marche forcée vers les
+monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant
+qu'ils puissent se trouver en face des colonnes tartares!
+
+--Et le frère de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, en ce moment
+isolé dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication
+directe avec Moscou?
+
+--Non.
+
+--Mais il doit savoir, par les dernières dépêches, quelles sont les
+mesures prises par Votre Majesté et quels secours il doit attendre des
+gouvernements les plus rapprochés de celui d'Irkoutsk?
+
+--Il le sait, répondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan
+Ogareff, en même temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de
+traître, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharné. C'est au
+grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa première disgrâce, et, ce qu'il y a de
+plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet d'Ivan
+Ogareff est donc de se rendre à Irkoutsk, et là, sous un faux nom,
+d'offrir ses services au grand-duc. Puis, après qu'il aura capté sa
+confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la
+ville, et avec elle mon frère, dont la vie est directement menacée.
+Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le
+grand-duc, et voilà ce qu'il faut qu'il sache!
+
+--Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux....
+
+--Je l'attends.
+
+--Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand maître de police, car
+permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux
+rébellions que cette terre sibérienne!
+
+--Veux-tu dire, général, que les exilés feraient cause commune avec les
+envahisseurs? s'écria le czar, qui ne fut pas maître de lui-même devant
+cette insinuation du grand maître de police.
+
+--Que Votre Majesté m'excuse!... répondit en balbutiant le grand maître
+de police, car c'était bien véritablement la pensée que lui avait
+suggérée son esprit inquiet et défiant.
+
+--Je crois aux exilés plus de patriotisme! reprit le czar.
+
+--Il y a d'autres condamnés que les exilés politiques en Sibérie,
+répondit le grand maître de police.
+
+--Les criminels! Oh! général, ceux-là je te les abandonne! C'est le
+rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulèvement, ou
+plutôt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre la
+Russie, contre ce pays, que les exilés n'ont pas perdu toute espérance
+de revoir... et qu'ils reverront!... Non, jamais un Russe ne se liguera
+avec un Tartare pour affaiblir, ne fût-ce qu'une heure, la puissance
+moscovite!»
+
+Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique
+tenait momentanément éloignés. La clémence, qui était le fond de sa
+justice, quand il pouvait en diriger lui-même les effets, les
+adoucissements considérables qu'il avait adoptés dans l'application des
+ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne pouvait se
+méprendre. Mais, même sans ce puissant élément de succès apporté à
+l'invasion tartare, les circonstances n'en étaient pas moins
+très-graves, car il était à craindre qu'une grande partie de la
+population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.
+
+Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la
+moyenne, et comptent environ quatre cent mille «tentes», soit deux
+millions d'âmes. De ces diverses tribus, les unes sont indépendantes, et
+les autres reconnaissent la souveraineté, soit de la Russie, soit des
+khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est-à-dire des plus
+redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en
+même temps la plus considérable, et ses campements occupent tout
+l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche, de
+l'Ichim supérieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde,
+qui occupe les contrées situées dans l'est de la moyenne, s'étend
+jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations
+kirghises se soulevaient, c'était l'envahissement de la Russie
+asiatique, et, tout d'abord, la séparation de la Sibérie, à l'est de
+l'Yeniseï.
+
+Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre, sont
+plutôt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats
+réguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, «un front serré ou un carré de
+bonne infanterie résiste à une masse de Kirghis dix fois plus nombreux,
+et un seul canon peut on détruire une quantité effroyable.»
+
+Soit, mais encore faut-il que ce carré de bonne infanterie arrive dans
+le pays soulevé, et que les bouches à feu quittent les parcs des
+provinces russes, qui sont éloignées de deux ou trois mille verstes. Or,
+sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg à Irkoutsk, les
+steppes, souvent marécageuses, ne sont pas aisément praticables, et
+plusieurs semaines s'écouleraient certainement avant que les troupes
+russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.
+
+Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibérie occidentale
+qui est destinée à tenir en respect les populations kirghises. Là sont
+les limites que ces nomades, incomplètement soumis, ont plus d'une fois
+insultées, et, au ministère de la guerre, on avait tout lieu de penser
+qu'Omsk était déjà très-menacé. La ligne des colonies militaires,
+c'est-à-dire de ces postes de Cosaques qui sont échelonnés depuis Omsk
+jusqu'à Sémipalatinsk, devait avoir été forcée en plusieurs points. Or,
+il était à craindre que les «grands sultans» qui gouvernent les
+districts kirghis n'eussent accepté volontairement ou subi
+involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et
+qu'à la haine provoquée par l'asservissement ne se fût jointe la haine
+due à l'antagonisme des religions grecque et musulmane.
+
+Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement
+ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient,
+aussi bien par la force que par la persuasion, à soustraire les hordes
+kirghises à la domination moscovite.
+
+Quelques mots seulement sur ces Tartares.
+
+Les Tartares appartiennent plus spécialement à deux races distinctes, la
+race caucasique et la race mongole.
+
+La race caucasique, celle, a dit Abel de Rémusat, «qui est regardée en
+Europe comme le type de la beauté de notre espèce, parce que tous les
+peuples de cette partie du monde en sont issus,» réunit sous une même
+dénomination les Turcs et les indigènes de souche persane.
+
+La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les
+Thibétains.
+
+Les Tartares, qui menaçaient alors l'empire russe, étaient de race
+caucasique et occupaient plus particulièrement le Turkestan. Ce vaste
+pays est divisé en différents États, qui sont gouvernés par des khans,
+d'où la dénomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de
+Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.
+
+A cette époque, le khanat le plus important et le plus redoutable était
+celui de Boukhara. La Russie avait déjà eu à lutter plusieurs fois avec
+ses chefs, qui, dans un intérêt personnel et pour leur imposer un autre
+joug, avaient soutenu l'indépendance des Kirghis contre la domination
+moscovite. Le chef actuel, Féofar-Khan, marchait sur les traces de ses
+prédécesseurs.
+
+Ce Khanat de Boukhara s'étend du nord au sud, entre les trente-septième
+et quarante et unième parallèles, et de l'est à l'ouest, entre les
+soixante et unième et soixante-sixième degrés de longitude, c'est-à-dire
+sur une surface d'environ dix mille lieues carrées.
+
+On compte dans cet État une population de deux millions cinq cent mille
+habitants, une armée de soixante mille hommes, portée au triple en temps
+de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche, varié dans
+ses productions animales, végétales, minérales, et qui a été agrandi par
+l'accession des territoires de Balkh, d'Aukoï et de Meïmaneh. Il possède
+dix-neuf villes considérables. Boukhara, ceinte d'une muraille mesurant
+plus de huit milles anglais et flanquée de tours, cité glorieuse qui fut
+illustrée par les Avicenne et autres savants du Xè siècle, est regardée
+comme le centre de la science musulmane et rangée parmi les plus
+célèbres de l'Asie centrale; Samarcande, qui possède le tombeau de
+Tamerlan et palais célèbre où l'on garde cette pierre bleue sur laquelle
+chaque nouveau khan doit venir s'asseoir à son avènement, est défendue
+par une citadelle extrêmement forte; Karschi, avec sa triple enceinte,
+située dans une oasis qu'entoure un marais peuplé de tortues et de
+lézards, est presque imprenable; Tschardjoui est défendue par une
+population de près de vingt mille âmes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata,
+Djizah, Païkande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes
+difficiles à réduire. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes,
+isolé par ses steppes, est donc un État véritablement redoutable, et la
+Russie serait forcée de lui opposer des forces importantes.
+
+Or, c'était l'ambitieux et farouche Féofar qui gouvernait alors ce coin
+de la Tartarie. Appuyé sur les autres khans,--principalement ceux de
+Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposés à
+se jeter dans des entreprises chères à l'instinct tartare,--aidé des
+chefs qui commandaient à toutes les hordes de l'Asie centrale, il
+s'était mis à la tête de cette invasion, dont Ivan Ogareff était l'âme.
+Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine,
+avait régularisé le mouvement de manière à couper la grande route
+sibérienne. Fou, en vérité, s'il croyait pouvoir entamer l'empire
+moscovite! Sous son inspiration, l'émir--c'est le titre que prennent les
+khans de Boukhara--avait lancé ses hordes au delà de la frontière russe.
+Il avait envahi le gouvernement de Sémipalatinsk, et les Cosaques, qui
+se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient dû reculer
+devant lui. Il s'était avancé plus loin que le lac Balkhach, entraînant
+les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrôlant
+ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui résistaient, il se
+transportait d'une ville à l'autre, suivi de ces impedimenta de
+souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes
+et ses esclaves,--le tout avec l'audace impudente d'un Gengis-Khan
+moderne.
+
+Où était-il en ce moment? Jusqu'où ses soldats étaient-ils parvenus à
+l'heure où la nouvelle de l'invasion arrivait à Moscou? À quel point de
+la Sibérie les troupes russes avaient-elles dû reculer? on ne pouvait le
+savoir. Les communications étaient interrompues. Le fil, entre Kolyvan
+et Tomsk, avait-il été brisé par quelques éclaireurs de l'armée tartare,
+ou l'émir était-il arrivé jusqu'aux provinces de l'Yeniseisk? Toute la
+basse Sibérie occidentale était-elle en feu? Le soulèvement
+s'étendait-il déjà jusqu'aux régions de l'est? on ne pouvait le dire. Le
+seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les
+rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l'été ne peuvent arrêter, qui
+vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne pouvait
+plus se propager à travers la steppe, et il n'était plus possible de
+prévenir le grand-duc, enfermé dans Irkoutsk, du danger dont le menaçait
+la trahison d'Ivan Ogareff.
+
+Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait, à
+cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents
+verstes (5,323 kilomètres) qui séparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait,
+pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer à la
+fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais,
+avec de la tête et du cœur, on va loin!
+
+«Trouverai-je cette tête et ce cœur?» se demandait le czar.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+MICHEL STROGOFF
+
+
+La porte du cabinet impérial s'ouvrit bientôt, et l'huissier annonça le
+général Kissoff.
+
+«Ce courrier? demanda vivement le czar.
+
+--Il est là, sire, répondit le général Kissoff.
+
+--Tu as trouvé l'homme qu'il fallait?
+
+--J'ose en répondre à Votre Majesté.
+
+--Il était de service au palais?
+
+--Oui, sire.
+
+--Tu le connais?
+
+--Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succès des
+missions difficiles.
+
+--A l'étranger?
+
+--En Sibérie même.
+
+--D'où est-il?
+
+--D'Omsk. C'est un Sibérien.
+
+--Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?
+
+--Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour réussir là où d'autres
+échoueraient peut-être.
+
+--Son âge?
+
+--Trente ans.
+
+--C'est un homme vigoureux?
+
+--Sire, il peut supporter jusqu'aux dernières limites le froid, la faim,
+la soif, la fatigue.
+
+--Il a un corps de fer?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et un cœur?...
+
+--Un cœur d'or.
+
+--Il se nomme?...
+
+--Michel Strogoff.
+
+--Est-il prêt à partir?
+
+--Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté.
+
+--Qu'il vienne,» dit le czar.
+
+Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le
+cabinet impérial.
+
+Michel Strogoff était haut de taille, vigoureux, épaules larges,
+poitrine vaste. Sa tête puissante présentait les beaux caractères de la
+race caucasique.
+
+Ses membres, bien attachés, étaient autant de leviers, disposés
+mécaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce
+beau et solide garçon, bien campé, bien planté, n'eût pas été facile à
+déplacer malgré lui, car, lorsqu'il avait posé ses deux pieds sur le
+sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracinés. Sur sa tête, carrée du
+haut, large de front, se crépelait une chevelure abondante, qui
+s'échappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite.
+Lorsque sa face, ordinairement pâle, venait à se modifier, c'était
+uniquement sous un battement plus rapide du cœur, sous l'influence
+d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artérielle. Ses
+yeux étaient d'un bleu foncé, avec un regard droit, franc, inaltérable,
+et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers,
+contractés faiblement, témoignaient d'un courage élevé, «ce courage sans
+colère des héros», suivant l'expression des physiologistes. Son nez
+puissant, large de narines, dominait une bouche symétrique avec les
+lèvres un peu saillantes de l'être généreux et bon.
+
+Michel Strogoff avait le tempérament de l'homme décidé, qui prend
+rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l'incertitude,
+qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne piétine pas dans
+l'indécision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester
+immobile comme un soldat devant son supérieur; mais, lorsqu'il marchait,
+son allure dénotait une grande aisance, une remarquable netteté de
+mouvements,--ce qui prouvait à la fois la confiance et la volonté vivace
+de son esprit. C'était un de ces hommes dont la main semble toujours
+«pleine des cheveux de l'occasion», figure un peu forcée, mais qui les
+peint d'un trait.
+
+Michel Strogoff était vêtu d'un élégant uniforme militaire, qui se
+rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne,
+bottes, éperons, pantalon demi-collant, pelisse bordée de fourrure et
+agrémentée de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine
+brillaient une croix et plusieurs médailles.
+
+Michel Strogoff appartenait au corps spécial des courriers du czar, et
+il avait rang d'officier parmi ces hommes d'élite. Ce qui se sentait
+particulièrement dans sa démarche, dans sa physionomie, dans toute sa
+personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il était «un
+exécuteur d'ordres». Il possédait donc l'une des qualités les plus
+recommandables en Russie, suivant l'observation du célèbre romancier
+Tourguèneff, qualité qui conduit aux plus hautes positions de l'empire
+moscovite.
+
+En vérité, si un homme pouvait mener à bien ce voyage de Moscou à
+Irkoutsk, à travers une contrée envahie, surmonter les obstacles et
+braver les périls de toutes sortes, c'était, entre tous, Michel
+Strogoff.
+
+Circonstance très-favorable à la réussite de ses projets, Michel
+Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et il
+en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir déjà
+parcouru, mais parce qu'il était d'origine sibérienne.
+
+Son père, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la
+ville d'Omsk, située dans le gouvernement de ce nom, et sa mère, Marfa
+Strogoff, y demeurait encore. C'était là, au milieu des steppes sauvages
+des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibérien
+avait élevé son fils Michel «à la dure», suivant l'expression populaire.
+De sa véritable profession, Pierre Strogoff était chasseur. Été comme
+hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui
+dépassent quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, il courait la
+plaine durcie, les halliers de mélèzes et de bouleaux, les forêts de
+sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le
+gros gibier à la fourche ou au couteau. Le gros gibier n'était rien de
+moins que l'ours sibérien, redoutable et féroce animal dont la taille
+égale celle de ses congénères des mers glaciales. Pierre Strogoff avait
+tué plus de trente-neuf ours, c'est-à-dire que le quarantième était
+tombé sous ses coups,--et l'on sait, à en croire les légendes
+cynégétiques de la Russie, combien de chasseurs ont été heureux jusqu'au
+trente-neuvième ours, qui ont succombé devant le quarantième!
+
+Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu même une égratignure
+le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne
+manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina»,
+c'est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement
+du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours,
+tout seul,--ce qui n'était rien;--mais, après l'avoir dépouillé, il
+avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'à la maison paternelle,
+distante de plusieurs verstes,--ce qui indiquait chez l'enfant une
+vigueur peu commune.
+
+Cette vie lui profita, et, arrivé à l'âge de l'homme fait, il était
+capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la
+fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un
+homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix
+nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d'autres
+se fussent morfondus à l'air. Doué de sens d'une finesse extrême, guidé
+par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le
+brouillard interceptait tout horizon, lors même qu'il se trouvait dans
+le pays des hautes latitudes, où la nuit polaires se prolonge pendant de
+longs jours, il retrouvait son chemin, là où d'autres n'eussent pu
+diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il
+avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles,
+projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches
+d'arbre, émanations apportées des dernières limites de l'horizon, foulée
+d'herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l'air, détonations
+lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphère embrumée, mille détails
+qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé
+dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une
+santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était
+non moins vrai, un cœur d'or.
+
+L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille
+Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff,
+à Omsk, sur les bords de l'Irtyche, là où le vieux chasseur et elle
+vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le
+cœur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le
+pourrait,--promesse qui fut toujours religieusement tenue.
+
+Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au
+service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers
+du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite,
+eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au
+Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants
+successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission
+qui l'entraîna jusqu'à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l'extrême
+limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya
+des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui
+lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit
+rapidement son chemin.
+
+Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines
+missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille
+mère,--fût-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver
+rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois,
+Michel Strogoff, qui venait d'être très-employé dans le sud de l'empire,
+n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles! Or,
+son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et
+il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se
+produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc
+introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que
+l'empereur attendait de lui.
+
+Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques
+instants et l'observa d'un œil pénétrant, tandis que Michel Strogoff
+demeurait absolument immobile.
+
+Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son
+bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il
+lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.
+
+La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il
+la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,»
+qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle
+des empereurs de Russie.
+
+La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet
+aux armes impériales.
+
+Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s'approcher.
+
+Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau
+immobile, prêt à répondre.
+
+Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux.
+Puis, d'une voix brève:
+
+«Ton nom? demanda-t-il.
+
+--Michel Strogoff, sire.
+
+--Ton grade?
+
+--Capitaine au corps des courriers du czar.
+
+--Tu connais la Sibérie?
+
+--Je suis Sibérien.
+
+--Tu es né?...
+
+--A Omsk.
+
+--As-tu des parents à Omsk?
+
+--Oui, sire.
+
+--Quels parents?
+
+--Ma vieille mère.
+
+Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant
+la lettre qu'il tenait à la main:
+
+«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de
+remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.
+
+--Je la remettrai, sire.
+
+--Le grand-duc est à Irkoutsk.
+
+--J'irai à Irkoutsk.
+
+--Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par
+des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.
+
+--Je le traverserai.
+
+--Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera
+peut-être sur ta route.
+
+--Je m'en méfierai.
+
+--Passeras-tu par Omsk?
+
+--C'est mon chemin, sire.
+
+--Si tu vois ta mère, tu risques d'être reconnu. Il ne faut pas que tu
+voies ta mère!»
+
+Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.
+
+«Je ne la verrai pas, dit-il.
+
+--Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas!
+
+--Je le jure.
+
+--Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune
+courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute
+la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.
+
+--Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.
+
+--Ainsi tu passeras quand même?
+
+Je passerai, ou l'on me tuera.
+
+--J'ai besoin que tu vives!
+
+--Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut
+satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff
+lui avait répondu.
+
+«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour
+mon frère et pour moi!»
+
+Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet
+impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.
+
+«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.
+
+--Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut
+être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.
+
+--C'est un homme, en effet,» dit le czar.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.
+
+
+La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk
+était de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomètres). Lorsque le
+fil télégraphique n'était pas encore tendu entre les monts Ourals et la
+frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait
+par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se
+rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c'était là l'exception, et cette
+traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq
+semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la
+disposition de ces envoyés du czar.
+
+En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût
+préféré voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le
+traînage sur toute l'étendue du parcours. Alors les difficultés
+inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur
+ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d'eau a
+franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse
+facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels
+sont-ils a redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité
+des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables,
+dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes
+entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim,
+couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, eût valu courir ces
+risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de
+préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas
+couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et
+Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n'avait à choisir ni
+son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait
+les accepter et partir.
+
+Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement,
+et il se prépara à lui faire face.
+
+D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un
+courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne put la
+soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions
+fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui
+remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le
+faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il
+aucun ordre écrit portant cette mention: service de l'empereur, qui est
+le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d'un «podaroshna».
+
+Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant,
+demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire
+accompagner, le cas échéant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre,
+il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le
+gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la
+Russie.
+
+Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de
+poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas où ce
+permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c'est-à-dire
+tant qu'il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de
+cette circonstance, qu'en Sibérie, c'est-à-dire lorsqu'il traverserait
+les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les
+relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous
+autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage
+personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'était plus un
+courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de
+Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d'un
+voyage ordinaire.
+
+Passer inaperçu,--plus ou moins rapidement,--mais passer, tel devait
+être son programme.
+
+Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualité ne comprenait pas
+moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq
+cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux,
+vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel
+était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.
+
+Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins,
+ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le
+pourrait; à pied, s'il fallait aller à pied.
+
+Les quatorze cents premières verstes (1,493 kilomètres), mesurant la
+distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir
+aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur,
+chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par
+conséquent, à la disposition du courrier du czar.
+
+Donc, ce matin même du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme,
+muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vêtu d'un simple
+costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du
+moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel
+Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne
+portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se
+dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas
+qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur
+sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse
+fourrure.
+
+Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les
+gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion
+très-fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de
+ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.
+
+Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à
+Nijni-Novgorod. Là s'arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui,
+reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu'à la
+frontière russe. C'était un trajet de quatre cents verstes environ (426
+kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures.
+Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant
+les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du
+Volga, afin d'atteindre au plus tôt les montagnes de l'Oural.
+
+Michel Strogoff s'étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois
+que ses affaires n'inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le
+temps par le sommeil.
+
+Néanmoins, comme il n'était pas seul dans son compartiment, il ne dormit
+que d'un œil et il écouta de ses deux oreilles.
+
+En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l'invasion
+tartare n'était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs,
+dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non
+sans quelque circonspection.
+
+Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train,
+étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de
+Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très-mêlé, composé de Juifs, de
+Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais
+presque tous parlant la langue nationale.
+
+On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui
+s'accomplissaient alors au delà de l'Oural, et ces marchands semblaient
+craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques
+mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la
+frontière,--mesures dont le commerce souffrirait certainement.
+
+Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c'est-à-dire
+la répression de la révolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul
+point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d'un simple soldat,
+revêtu de son uniforme,--et l'on sait combien l'importance de l'uniforme
+est grande en Russie,--eût certainement suffi à contenir les langues de
+ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff,
+rien ne pouvait faire soupçonner la présence d'un militaire, et le
+courrier du czar, voué à l'incognito, n'était pas homme à se trahir.
+
+Il écoutait donc.
+
+«On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan,
+reconnaissable à son bonnet fourni d'astrakan et à sa robe brune à
+larges plis, usée par le frottement.
+
+--Oh! les thés n'ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux
+Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod
+s'expédieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement
+pas de même des tapis de Boukhara!
+
+--Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le
+Persan.
+
+--Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus exposé!
+Comptez donc sur les expéditions d'un pays qui est soulevé par les khans
+depuis Khiva jusqu'à la frontière chinoise!
+
+--Bon! répondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites
+n'arriveront pas davantage, je suppose!
+
+--Et le bénéfice, Dieu d'Israël! s'écria le petit Juif, le comptez-vous
+pour rien?
+
+--Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie
+centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis
+de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d'Orient.
+
+--Eh! prenez garde, mon petit père! répondit un voyageur russe à l'air
+goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les
+mêlez avec vos suifs!
+
+--Cela vous fait rire! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu
+ce genre de plaisanteries.
+
+--Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de
+cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses?
+Non! pas plus que le cours des marchandises!
+
+--On voit bien que vous n'êtes pas marchand! fit observer le petit Juif.
+
+--Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni
+édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni
+bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni
+pelleteries!....
+
+--Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la
+nomenclature du voyageur.
+
+--Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière,
+répondit celui-ci en clignant de l'œil.
+
+--C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.
+
+--Ou un espion! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et
+ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le
+temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!
+
+Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits
+mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fâcheuses
+conséquences.
+
+Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et
+les communications deviendront bien difficiles entre les diverses
+provinces de l'Asie centrale!
+
+--Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde
+moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?
+
+--On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se
+flatter de savoir quelque chose dans ce pays!
+
+--J'ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les
+Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les
+opposer aux Kirghis révoltés.
+
+--Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk
+ne doit pas être sûre! répondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu
+envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est à
+craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isolé la Sibérie
+orientale!
+
+--En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands
+ont raison d'être inquiets pour leur commerce et leurs transactions.
+Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux,
+les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment où il ne
+sera plus permis de faire un pas sur toute l'étendue de l'empire.
+
+--Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi
+brillamment qu'elle a commencé! répondit le second interlocuteur, en
+secouant la tête. Mais la sûreté et l'intégrité du territoire russe
+avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!
+
+Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne
+variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du
+train; mais partout un observateur eût observé une extrême
+circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux.
+Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils
+n'allaient jamais jusqu'à pressentir les intentions du gouvernement
+moscovite, ni à les apprécier.
+
+C'est ce qui fut très-justement remarqué par l'un des voyageurs d'un
+wagon placé en tête du train. Ce voyageur--évidemment un
+étranger--regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions
+auxquelles on ne répondait que très-évasivement. A chaque instant penché
+hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément
+de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de
+l'horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus
+insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur
+industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par
+sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet déjà surchargé de
+notes.
+
+C'était le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de
+questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de réponses
+qu'elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant
+«pour sa cousine». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et
+on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.
+
+Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion
+tartare, écrivit-il sur son carnet:
+
+«Voyageurs d'une discrétion absolue. En matière politique, très-durs à
+la détente.»
+
+Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de
+voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et
+voyageant dans le même but, se livrait au même travail d'observation
+dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rencontrés,
+ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu'ils
+fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.
+
+Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n'avait
+point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu'Alcide
+Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins,
+sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus
+loin que leur circonspection naturelle n'aurait dû le comporter. Le
+correspondant du _Daily-Telegraph_ avait donc pu observer combien les
+événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à
+Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l'Asie centrale était
+menacé dans son transit.
+
+Aussi n'hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne
+peut plus juste:
+
+«Voyageurs extrêmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et
+ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la
+Vistule!»
+
+Les lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne pouvaient manquer d'être aussi bien
+renseignés que la «cousine» d'Alcide Jolivet.
+
+Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n'avait vu
+qu'une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner
+la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il
+ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:
+
+«Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.»
+
+Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de
+ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à
+l'intérieur de l'empire. Le soulèvement n'avait pas franchi la frontière
+sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays
+kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.
+
+En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan
+Ogareff. Ce traître, appelant l'étranger pour venger ses rancunes
+personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à
+fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette
+époque de l'année, renfermait une population composée de tant d'éléments
+divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks,
+qui affluaient au grand marché, des affidés, chargés de provoquer un
+mouvement à l'intérieur? Toutes ces hypothèses étaient possibles,
+surtout dans un pays tel que la Russie.
+
+En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomètres
+carrés, ne peut pas avoir l'homogénéité des États de l'Europe
+occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe
+forcément plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en Asie,
+en Amérique, s'étend du quinzième degré de longitude est au cent
+trente-troisième degré de longitude ouest, soit un développement de près
+de deux cents degrés [Soit 2,500 lieues environ.], et du trente-huitième
+parallèle sud au quatre-vingt-unième parallèle nord, soit quarante-trois
+degrés [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de soixante-dix millions
+d'habitants. On y parle trente langues différentes. La race slave y
+domine sans doute, mais elle comprend, avec les Russes, des Polonais,
+des Lithuaniens, des Courlandais. Que l'on y ajoute les Finnois, les
+Esthoniens, les Lapons, les Tchérémisses, les Tchouvaches, les Permiaks,
+les Allemands, les Grecs, les Tartares, les tribus caucasiennes, les
+hordes mongoles, kalmoukes, samoyèdes, kamtschadales, aléoutes, et l'on
+comprendra que l'unité d'un aussi vaste État ait été difficile à
+maintenir et qu'elle n'ait pu être que l'œuvre du temps, aidée par la
+sagesse des gouvernements.
+
+Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, échapper à
+toutes les recherches, et, très-probablement, il devait avoir rejoint
+l'armée tartare. Mais, à chaque station où s'arrêtait le train, des
+inspecteurs se présentaient qui examinaient les voyageurs et leur
+faisaient subir à tous une inspection minutieuse, car, par ordre du
+grand maître de police, ils étaient à la recherche d'Ivan Ogareff. Le
+gouvernement, en effet, croyait savoir que ce traître n'avait pas encore
+pu quitter la Russie européenne. Un voyageur paraissait-il suspect, il
+allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps, le train
+repartait sans s'inquiéter en aucune façon du retardataire.
+
+Avec la police russe, qui est très-péremptoire, il est absolument
+inutile de vouloir raisonner. Ses employés sont revêtus de grades
+militaires, et ils opèrent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne
+pas obéir sans souffler mot à des ordres émanant d'un souverain qui a le
+droit d'employer cette formule en tête de ses ukases: «Nous, par la
+grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou,
+Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de Pologne,
+czar de Sibérie, czar de la Chersonèse Taurique, seigneur de Pskof,
+grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie et de
+Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semigallie,
+de Bialystok, de Karélie, de Iougrie, de Perm, de Viatka, de Bolgarie et
+de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du territoire de
+Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de Rostof, de
+Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de Kondinie, de Vitepsk,
+de Mstislaf, dominateur des régions hyperboréennes, seigneur des pays
+d'Ivérie, de Kartalinie, de Grouzinie, de Kabardinie, d'Arménie,
+seigneur héréditaire et suzerain des princes tcherkesses, de ceux des
+montagnes et autres, héritier de la Norwége, duc de Schleswig-Holstein,
+de Stormarn, de Dittmarsen et d'Oldenbourg.» Puissant souverain, en
+vérité, que celui dont les armes sont un aigle à deux têtes, tenant un
+sceptre et un globe, qu'entourent les écussons de Novgorod, de Wladimir,
+de Kief, de Kazan, d'Astrakan, de Sibérie, et qu'enveloppe le collier de
+l'ordre de Saint-André, surmonté d'une couronne royale!
+
+Quant à Michel Strogoff, il était en règle, et, par conséquent, à l'abri
+de toute mesure de police.
+
+A la station de Wladimir, le train s'arrêta pendant quelques
+minutes,--ce-qui parut suffire au correspondant du _Daily-Telegraph_
+pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperçu
+extrêmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.
+
+A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montèrent dans le train.
+Entre autres, une jeune fille se présenta à la portière du compartiment
+occupé par Michel Strogoff.
+
+Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille
+s'y plaça, après avoir déposé près d'elle un modeste sac de voyage en
+cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux baissés,
+sans même avoir regardé les compagnons de route que le hasard lui
+donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore quelques
+heures.
+
+Michel Strogoff ne put s'empêcher de considérer attentivement sa
+nouvelle voisine. Comme elle se trouvait placée de manière à aller en
+arrière, il lui offrit même sa place, qu'elle pouvait préférer, mais
+elle le remercia en s'inclinant légèrement.
+
+Cette jeune fille devait avoir de seize à dix-sept ans. Sa tête,
+véritablement charmante, présentait le type slave dans toute sa
+pureté,--type un peu sévère, qui la destinait à devenir plutôt belle que
+jolie, lorsque quelques années de plus auraient fixé définitivement ses
+traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait, s'échappaient à
+profusion des cheveux d'un blond doré. Ses yeux étaient bruns avec un
+regard velouté d'une douceur infinie. Son nez droit se rattachait à ses
+joues, un peu maigres et pâles, par des ailes légèrement mobiles, Sa
+bouche était finement dessinée, mais il semblait qu'elle eût, depuis
+longtemps, désappris de sourire.
+
+La jeune voyageuse était grande, élancée, autant qu'on pouvait juger de
+sa taille sous l'ample pelisse très-simple qui la recouvrait. Bien que
+ce fût encore une «très-jeune fille», dans toute la pureté de
+l'expression, le développement de son front élevé, la forme nette de la
+partie inférieure de sa figure, donnait l'idée d'une grande énergie
+morale,--détail qui n'échappa point à Michel Strogoff. Évidemment, cette
+jeune fille avait déjà souffert dans le passé, et l'avenir, sans doute,
+ne s'offrait pas à elle sous des couleurs riantes, mais il était non
+moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle était résolue à lutter
+encore contre les difficultés de la vie. Sa volonté devait être vivace,
+persistante, et son calme inaltérable, même dans des circonstances où un
+homme serait exposé à fléchir ou à s'irriter.
+
+Telle était l'impression que faisait naître cette jeune fille, à
+première vue. Michel Strogoff, étant lui-même «d'une nature énergique,
+devait être frappé du caractère de cette physionomie, et, tout en
+prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard,
+il observa sa voisine avec une certaine attention.
+
+Le costume de la jeune voyageuse était à la fois d'une simplicité et
+d'une propreté extrêmes. Elle n'était pas riche, cela se devinait
+aisément, mais on eût vainement cherché sur ses vêtements quelque marque
+de négligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir, fermé à clef,
+et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.
+
+Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui se
+rajustait gracieusement à son cou par un liseré bleu. Sous cette
+pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui
+tombait aux chevilles, et dont le pli inférieur était orné de quelques
+broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvragé, assez fortes de
+semelles, comme si elles eussent été choisies en prévision d'un long
+voyage, chaussaient ses pieds, qui étaient petits.
+
+Michel Strogoff, à certains détails, crut reconnaître dans ces habits la
+coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait être
+originaire des provinces baltiques.
+
+Mais où allait cette jeune fille, seule, à cet âge où l'appui d'un père
+ou d'une mère, la protection d'un frère, sont pour ainsi dire obligés?
+Venait-elle donc, après un trajet déjà long, des provinces de la Russie
+occidentale? Se rendait-elle seulement à Nijni-Novgorod, ou bien le but
+de son voyage était-il au delà des frontières orientales de l'empire?
+Quelque parent, quoique ami l'attendait-il à l'arrivée du train?
+N'était-il pas plus probable, au contraire, qu'à sa descente du wagon,
+elle se trouverait aussi isolée dans la ville que dans ce compartiment,
+où personne--elle devait le croire--ne semblait se soucier d'elle? Cela
+était probable.
+
+En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se
+montraient d'une façon très-visible dans la manière d'être de la jeune
+voyageuse. La façon dont elle entra dans le wagon et dont elle se
+disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour
+d'elle, le soin qu'elle prit de ne déranger et de ne gêner personne,
+tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'être seule et de ne compter
+que sur elle-même.
+
+Michel Strogoff l'observait avec intérêt, mais, réservé lui-même, il ne
+chercha pas à faire naître une occasion de lui parler, bien que
+plusieurs heures dussent s'écouler avant l'arrivée du train à
+Nijni-Novgorod.
+
+Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille--ce marchand qui
+mélangeait si imprudemment les suifs et les châles--s'étant endormi et
+menaçant sa voisine de sa grosse tête qui vacillait d'une épaule à
+l'autre, Michel Strogoff le réveilla assez brusquement et lui fit
+comprendre qu'il eût à se tenir droit et d'une façon plus convenable.
+
+Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles
+contre «les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas»; mais
+Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur
+s'appuya du côté opposé et délivra la jeune voyageuse de son incommode
+voisinage.
+
+Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercîment
+muet et modeste dans son regard.
+
+Mais une circonstance se présenta, qui donna à Michel Strogoff une idée
+juste du caractère de cette jeune fille.
+
+Douze verstes avant d'arriver à la gare de Nijni-Novgorod, à une brusque
+courbe de la voie ferrée, le train éprouva un choc très-violent. Puis,
+pendant une minute, il courut sur la pente d'un remblai.
+
+Voyageurs plus ou moins culbutés, cris, confusion, désordre général dans
+les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait craindre
+que quelque accident grave ne se produisît. Aussi, avant même que le
+train fût arrêté, les portières s'ouvrirent-elles, et les voyageurs,
+effarés, n'eurent-ils qu'une pensée: quitter les voitures et chercher
+refuge sur la voie.
+
+Michel Strogoff songea tout d'abord à sa voisine; mais, tandis que les
+voyageurs de son compartiment se précipitaient au dehors, criant et se
+bousculant, la jeune fille était restée tranquillement à sa place, le
+visage à peine altéré par une légère pâleur.
+
+Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.
+
+Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne bougea
+pas non plus.
+
+Tous deux demeurèrent impassibles.
+
+«Une énergique nature!» pensa Michel Strogoff.
+
+Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du bandage
+du wagon de bagages avait provoqué d'abord le choc, puis l'arrêt du
+train, mais peu s'en était fallu que, rejeté hors des rails, il n'eût
+été précipité du haut du remblai dans une fondrière. Il y eut là une
+heure de retard. Enfin, la voie dégagée, le train reprit sa marche, et,
+à huit heures et demie du soir, il arrivait en gare à Nijni-Novgorod.
+
+Avant que personne eût pu descendre des wagons, les inspecteurs de
+police se présentèrent aux portières et examinèrent les voyageurs.
+
+Michel Strogoff montra son podaroshna, libellé au nom de Nicolas
+Korpanoff. Donc, nulle difficulté.
+
+Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous à destination de
+Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.
+
+La jeune fille, elle, présenta, non pas un passeport, puisque le
+passeport n'est plus exigé en Russie, mais un permis revêtu d'un cachet
+particulier et qui semblait être d'une nature spéciale.
+
+L'inspecteur le lut avec attention. Puis, après avoir examiné
+attentivement celle dont il contenait le signalement:
+
+«Tu es de Riga? dit-il.
+
+--Oui, répondit la jeune fille.
+
+--Tu vas à Irkoutsk?
+
+--Oui.
+
+--Par quelle route?
+
+--Par la route de Perm.
+
+--Bien, répondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis à la
+maison de police de Nijni-Novgorod.»
+
+La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.
+
+En entendant ces demandes et ces réponses, Michel Strogoff éprouva à la
+fois un sentiment de surprise et de pitié. Quoi! cette jeune fille
+seule, en route pour cette lointaine Sibérie, et cela, lorsque, à ses
+dangers habituels, se joignaient tous les périls d'un pays envahi et
+soulevé! Comment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...
+
+L'inspection finie, les portières des wagons furent alors ouvertes,
+mais, avant que Michel Strogoff eût pu faire un mouvement vers elle, la
+jeune Livonienne, descendue la première, avait disparu dans la foule qui
+encombrait les quais de la gare.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+UN ARRÊTÉ EN DEUX ARTICLES.
+
+
+Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, située au confluent du Volga et de
+l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'était là que Michel
+Strogoff devait abandonner la voie ferrée, qui, à cette époque, ne se
+prolongeait pas au delà de cette ville. Ainsi donc, à mesure qu'il
+avançait, les moyens de communication devenaient d'abord moins rapides,
+ensuite moins sûrs.
+
+Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente à
+trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent
+mille, c'est-à-dire que sa population était décuplée. Cet accroissement
+était dû à la célèbre foire qui se tient dans ses murs pendant une
+période de trois semaines. Autrefois, c'était Makariew qui bénéficiait
+de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a été
+transportée à Nijni-Novgorod.
+
+La ville, assez morne d'habitude, présentait donc une animation
+extraordinaire. Dix races différentes de négociants, européens ou
+asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions
+commerciales.
+
+Bien que l'heure à laquelle Michel Strogoff quitta la gare fût déjà
+avancée, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux
+villes, séparées par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod, et
+dont la plus haute, bâtie sur un roc escarpé, est défendue par un de ces
+forts qu'on appelle «kreml» en Russie.
+
+Si Michel Strogoff eût été forcé de séjourner à Nijni-Novgorod, il
+aurait eu quelque peine à découvrir un hôtel ou même une auberge à peu
+près convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne pouvait
+partir immédiatement, puisqu'il lui fallait prendre le steam-boat du
+Volga, il dut s'enquérir d'un gîte quelconque. Mais, auparavant, il
+voulut connaître exactement l'heure du départ, et il se rendit aux
+bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service entre
+Nijni-Novgorod et Perm.
+
+Là, à son grand déplaisir, il apprit que le _Caucase_--c'était le nom du
+steam-boat--ne partait pour Perm que le lendemain, à midi. Dix-sept
+heures à attendre! c'était fâcheux pour un homme aussi pressé, et,
+cependant, il lui fallut se résigner. Ce qu'il fit, car il ne
+récriminait jamais inutilement.
+
+D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, télègue ou
+tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'eût
+conduit plus vite, soit à Perm, soit à Kazan. Mieux valait donc attendre
+le départ du steam-boat,--véhicule plus rapide qu'aucun autre, et qui
+devait lui faire regagner le temps perdu.
+
+Voilà donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans trop
+s'en inquiéter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de cela il
+ne s'embarrassait guère, et, sans la faim qui le talonnait, il eût
+probablement erré jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod. Ce
+dont il se mit en quête, ce fut d'un souper plutôt que d'un lit. Or il
+trouva les deux à l'enseigne de la _Ville de Constantinople_.
+
+Là, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie de
+meubles, mais à laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni les
+portraits de quelques saints, auxquels une étoffe dorée servait de
+cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlisé dans une crème épaisse,
+du pain d'orge, du lait caillé, du sucre en poudre mélangé de cannelle,
+un pot de kwass, sorte de bière très-commune en Russie, lui furent
+servis aussitôt, et il ne lui en fallait pas tant pour se rassasier. Il
+se rassasia donc, et mieux même que son voisin de table, qui, en qualité
+de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant fait vœu
+d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette et se gardait
+bien de sucrer son thé.
+
+Son souper terminé, Michel Strogoff, au lieu de monter à sa chambre,
+reprit machinalement sa promenade à travers la ville. Mais, bien que le
+long crépuscule se prolongeât encore, déjà la foule se dissipait, les
+rues se faisaient peu à peu désertes, et chacun regagnait son logis.
+
+Pourquoi Michel Strogoff ne s'était-il pas mis tout bonnement au lit,
+comme il convient après toute une journée passée en chemin de fer?
+Pensait-il donc à cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures,
+avait été sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux à faire, il y
+pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle ne
+fût exposée à quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de le
+craindre. Espérait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire le
+protecteur? Non. La rencontrer était difficile. Quant à la'protéger....
+de quel droit?
+
+«Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les
+dangers présents ne sont-ils rien auprès de ceux que l'avenir lui
+réserve! La Sibérie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et
+le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle est
+autorisée à franchir la frontière! Et le pays au delà est soulevé! Des
+bandes tartares courent les steppes!...»
+
+Michel Strogoff s'arrêtait par instants et se prenait à réfléchir.
+
+«Sans doute, pensa-t-il, cette idée de voyager lui est venue avant
+l'invasion! Peut-être elle-même ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais
+non, ces marchands ont causé devant elle des troubles de la Sibérie...
+et elle n'a pas paru étonnée.... Elle n'a même demandé aucune
+explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!... La
+pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entraîne soit bien puissant!
+Mais, si courageuse qu'elle soit,--et elle l'est assurément--ses forces
+la trahiront en route, et, sans parler des dangers et des obstacles,
+elle ne pourra supporter les fatigues d'un tel voyage!... Jamais elle ne
+pourra atteindre Irkoutsk!»
+
+Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il
+connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait être
+embarrassant pour lui.
+
+Après avoir marché pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un
+banc adossé à une grande case de bois, qui s'élevait, au milieu de
+beaucoup d'autres, sur une très-vaste place.
+
+Il était là depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement sur
+son épaule.
+
+«Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de haute
+taille qu'il n'avait pas vu venir.
+
+--Je me repose, répondit Michel Strogoff.
+
+--Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc? reprit
+l'homme.
+
+--Oui, si cela me convient, répliqua Michel Strogoff d'un ton un peu
+trop accentué pour le simple marchand qu'il devait être.
+
+--Approche donc qu'on te voie!» dit l'homme. Michel Strogoff, se
+rappelant qu'il fallait être prudent avant tout, recula instinctivement.
+
+«On n'a pas besoin de me voir,» répondit-il.
+
+Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre son
+interlocuteur et lui.
+
+Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire à une
+sorte de bohémien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et
+dont il n'est pas agréable de subir le contact ni physique ni moral.
+Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commençait à
+s'épaissir, il aperçut près de la case un vaste chariot, demeure
+habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en
+Russie, partout où il y a quelques kopeks à gagner.
+
+Cependant, le bohémien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se
+préparait à interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la porte
+de la case s'ouvrit. Une femme, à peine visible, s'avança vivement, et
+dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut être un mélange
+de mongol et de sibérien:
+
+«Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le
+«papluka» [Sorte de gâteau feuilleté] attend.»
+
+Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire de la qualification dont on
+le gratifiait, lui qui redoutait particulièrement les espions.
+
+Mais, dans la même langue, bien que l'accent de celui qui l'employait
+fût très-différent de celui de la femme, le bohémien répondit quelques
+mots qui signifiaient:
+
+«Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!»
+
+--Demain? répliqua à mi-voix la femme d'un ton qui dénotait une certaine
+surprise.
+
+--Oui, Sangarre, répondit le bohémien, demain, et c'est le Père lui-même
+qui nous envoie... où nous voulons aller!»
+
+Là-dessus, l'homme et la femme rentrèrent dans la case, dont la porte
+fut fermée avec soin.
+
+«Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohémiens tiennent à ne pas être
+compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer
+une autre langue!»
+
+En sa qualité de Sibérien, et pour avoir passé son enfance dans la
+steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces idiomes
+usités depuis la Tartarie jusqu'à la mer Glaciale. Quant à la
+signification précise des paroles échangées entre le bohémien et sa
+compagne, il ne s'en préoccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il
+l'intéresser?
+
+L'heure étant déjà fort avancée, il songea alors à rentrer à l'auberge,
+afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant, le cours du
+Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse d'innombrables
+bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors reconnaître quel était
+l'endroit qu'il venait de quitter. Cette agglomération de chariots et de
+cases occupait précisément la vaste place où se tenait, chaque année, le
+principal marché de Nijni-Novgorod,--ce qui expliquait, en cet endroit,
+le rassemblement de ces bateleurs et bohémiens venus, de tous les coins
+du monde.
+
+Michel Strogoff, une heure après, dormait d'un sommeil quelque peu agité
+sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux étrangers, et le
+lendemain, 17 juillet, il se réveillait au grand jour.
+
+Cinq heures encore à passer à Nijni-Novgorod, cela lui semblait un
+siècle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matinée, si ce n'était
+d'errer comme la veille à travers les rues de la ville. Une fois son
+déjeuner fini, son sac bouclé, son podaroshna visé à la maison de
+police, il n'aurait plus qu'à partir. Mais, n'étant point homme à se
+lever après le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaça
+soigneusement la lettre aux armes impériales au fond d'une poche
+pratiquée dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa
+ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela fait,
+ne voulant pas revenir à la _Ville de Constantinople_, et comptant
+déjeuner sur les bords du Volga, près de l'embarcadère, il régla sa
+dépense et quitta l'auberge.
+
+Par surcroît de précaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux
+bureaux des steam-boats, et, là, il s'assura que le _Caucase_ partait
+bien à l'heure dite. La pensée lui vint alors pour la première fois que,
+puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il était
+fort possible que son projet fût aussi de s'embarquer sur le _Caucase_,
+auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la route avec
+elle.
+
+La ville haute, avec son kremlin, dont la circonférence mesure deux
+verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, était alors fort
+abandonnée. Le gouverneur n'y demeurait même plus. Mais, autant la ville
+haute était morte, autant la ville basse était vivante!
+
+Michel Strogoff, après avoir traversé le Volga sur un pont de bateaux,
+gardé par des Cosaques à cheval, arriva à l'emplacement même où, la
+veille, il s'était heurté à quelque campement de bohémiens. C'était un
+peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod,
+avec laquelle celle de Leipzig elle-même ne saurait rivaliser. Dans une
+vaste plaine, située au delà du Volga, s'élevait le palais provisoire du
+gouverneur général, et c'est là, par ordre, que réside ce haut
+fonctionnaire pendant toute la durée de la foire, qui, grâce aux
+éléments dont elle se compose, nécessite une surveillance de tous les
+instants.
+
+Cette plaine était alors couverte de maisons de bois, symétriquement
+disposées, de manière à laisser entre elles des avenues assez larges
+pour permettre à la foule d'y circuler aisément. Une certaine
+agglomération de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les
+formes, formait un quartier différent, affecté à un genre spécial de
+commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures, le
+quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus, le
+quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons étaient même
+construites en matériaux de haute fantaisie, les unes avec du thé en
+briques, d'autres avec des moellons de viande salée, c'est-à-dire avec
+les échantillons des marchandises que leurs propriétaires y débitaient
+aux acheteurs. Singulière réclame, tant soit peu américaine!
+
+Dans ces avenues, le long de ces allées, le soleil étant fort au-dessus
+de l'horizon, puisque, ce matin-là, il s'était levé avant quatre heures,
+l'affluence était déjà considérable. Russes, Sibériens, Allemands,
+Cosaques, Turcomans, Persans, Géorgiens, Grecs, Ottomans, Indous,
+Chinois, mélange extraordinaire d'Européens et d'Asiatiques, causaient,
+discutaient, péroraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend ou s'achète
+semblait avoir été entassé sur cette place. Porteurs, chevaux, chameaux,
+ânes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au transport des
+marchandises, était accumulé sur ce champ de foire. Fourrures, pierres
+précieuses, étoffes de soie, cachemires des Indes, tapis turcs, armes du
+Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures de Tiflis, thés de la
+caravane, bronzes européens, horlogerie de la Suisse, velours et
+soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de carrosserie, fruits,
+légumes, minerais de l'Oural, malachites, lapis-lazuli, aromates,
+parfums, plantes médicinales, bois, goudrons, cordages, cornes,
+citrouilles, pastèques, etc., tous les produits de l'Inde, de la Chine,
+de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceux de
+l'Amérique et de l'Europe, étaient réunis sur ce point du globe.
+
+C'était un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on ne
+saurait donner une idée, les indigènes de classe inférieure étant fort
+démonstratifs, et les étrangers ne leur cédant guère sur ce point. Il y
+avait là des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis un an à
+traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui
+ne devaient pas revoir d'une année leurs boutiques ou leurs comptoirs.
+Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le
+chiffre des transactions ne s'y élève pas à moins de cent millions de
+roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.]
+
+Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvisée,
+c'était une agglomération de bateleurs de toute espèce: saltimbanques et
+acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les
+vociférations de leur parade; bohémiens, venus des montagnes et disant
+la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvelé; zingaris
+ou tsiganes,--nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les
+anciens descendants des Cophtes,--chantant leurs airs les plus colorés
+et dansant leurs danses les plus originales; comédiens de théâtres
+forains, représentant des drames de Shakspeare, appropriés au goût des
+spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues,
+des montreurs d'ours promenaient en liberté leurs équilibristes à quatre
+pattes, des ménageries retentissaient de rauques cris d'animaux,
+stimulés par le fouet acéré ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au
+milieu de la grande place centrale, encadré par un quadruple cercle de
+dilettanti enthousiastes, un chœur de «mariniers du Volga», assis sur
+le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer,
+sous le bâton d'un chef d'orchestre, véritable timonier de ce bateau
+imaginaire!
+
+Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nuée
+d'oiseaux s'échappaient des cages dans lesquelles on les avait apportés.
+Suivant un usage très-suivi à la foire de Nijni-Novgorod, en échange de
+quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes âmes, les geôliers
+ouvraient la porta à leurs prisonniers, et c'était par centaines qu'ils
+s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....
+
+Tel était l'aspect de la plaine, tel il devait être pendant les six
+semaines que dure ordinairement la célèbre foire de Nijni-Novgorod.
+Puis, après cette assourdissante période, l'immense brouhaha
+s'éteindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son
+caractère officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie
+ordinaire, et, de cette énorme affluence de marchands, appartenant à
+toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait
+ni un seul vendeur qui eût quoi que ce soit à vendre encore, ni un seul
+acheteur qui eût encore quoi que ce soit à acheter.
+
+Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et
+l'Angleterre étaient chacune représentées au grand marché de
+Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingués de la
+civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.
+
+En effet, les deux correspondants étaient venus chercher là des
+impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur
+mieux les quelques heures qu'ils avaient à perdre, car, eux aussi, ils
+allaient prendre passage sur le _Caucase_.
+
+Ils se rencontrèrent précisément l'un et l'autre sur le champ de foire,
+et n'en furent que médiocrement étonnés, puisqu'un même instinct devait
+les entraîner sur la même piste; mais, cette fois, ils ne se parlèrent
+pas et se bornèrent à se saluer assez froidement.
+
+Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que
+tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait
+heureusement fourni la table et le gîte, il avait jeté sur son carnet
+quelques notes particulièrement honnêtes pour la ville de
+Nijni-Novgorod.
+
+Au contraire, Harry Blount, après avoir vainement cherché à souper,
+s'était vu forcé de coucher à la belle étoile. Il avait donc envisagé
+les choses à un tout autre point de vue, et méditait un article
+foudroyant contre une ville dans laquelle les hôteliers refusaient de
+recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu'à se laisser écorcher «au
+moral et au physique!»
+
+Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue
+pipe à tuyau de merisier, semblait être le plus indifférent et le moins
+impatient des hommes. Cependant, à une certaine contraction de ses
+muscles sourciliers, un observateur eût facilement reconnu qu'il
+rongeait son frein.
+
+Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir
+invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes,
+il observait qu'une réelle inquiétude se montrait chez tous les
+marchands venus des contrées voisines de l'Asie. Les transactions en
+souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et équilibristes
+fissent grand bruit devant leurs échoppes, cela se concevait, car ces
+pauvres diables n'avaient rien à risquer dans une entreprise
+commerciale, mais les négociants hésitaient à s'engager avec les
+trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays était troublé par
+l'invasion tartare.
+
+Autre symptôme, aussi, qui devait être remarqué. En Russie, l'uniforme
+militaire apparaît en toute occasion. Les soldats se mêlent volontiers à
+la foule, et précisément, à Nijni-Novgorod, pendant cette période de la
+foire, les agents de la police sont habituellement aidés par de nombreux
+Cosaques, qui, la lance sur l'épaule, maintiennent l'ordre dans cette
+agglomération de trois cent mille étrangers.
+
+Or, ce jour-là, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient défaut au
+grand marché. Sans doute, en prévision d'un départ subit, ils avaient
+été consignés à leurs casernes.
+
+Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en était pas ainsi
+des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du
+gouverneur général, s'élançaient en toutes directions. Il se faisait
+donc un mouvement inaccoutumé, que la gravité des événements pouvait
+seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la
+province, soit du côté de Wladimir, soit du côté des monts Ourals.
+L'échange de dépêches télégraphiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg
+était incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la
+frontière sibérienne, exigeait évidemment de sérieuses précautions. On
+ne pouvait pas oublier qu'au XIVe siècle la ville avait été deux fois
+prise par les ancêtres de ces Tartares, que l'ambition de Féofar-Khan
+jetait à travers les steppes kirghises.
+
+Un haut personnage, non moins occupé que le gouverneur général, était le
+maître de police. Ses inspecteurs et lui, chargés de maintenir l'ordre,
+de recevoir les réclamations, de veiller à l'exécution des règlements,
+ne chômaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour,
+étaient incessamment assiégés, aussi bien par les habitants de la ville
+que par les étrangers, européens ou asiatiques.
+
+Or, Michel Strogoff se trouvait précisément sur la place centrale,
+lorsque le bruit se répandit que le maître de police venait d'être mandé
+par estafette au palais du gouverneur général. Une importante dépêche,
+arrivée de Moscou, disait-on, motivait ce déplacement.
+
+Le maître de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitôt,
+comme par un pressentiment général, la nouvelle circula que quelque
+mesure grave, en dehors de toute prévision, de toute habitude, allait
+être prise.
+
+Michel Strogoff écoutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas
+échéant.
+
+«On va fermer la foire! s'écriait l'un.
+
+--Le régiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de départ!
+répondait l'autre.
+
+--On dit que les Tartares menacent Tomsk!
+
+--Voici le maître de police!» cria-t-on de toutes parts.
+
+Un fort brouhaha s'était élevé subitement, qui se dissipa peu à peu, et
+auquel succéda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave
+communication de la part du gouvernement.
+
+Le maître de police, précédé de ses agents, venait de quitter le palais
+du gouverneur général. Un détachement de Cosaques l'accompagnait et
+faisait ranger la foule à force de bourrades, violemment données et
+patiemment reçues.
+
+Le maître de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put
+voir qu'il tenait une dépêche à la main.
+
+Alors, d'une voix haute, il lut la déclaration suivante:
+
+«ARRÊTÉ DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.
+
+«1° Défense à tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque
+cause que ce soit.
+
+«2° Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province
+dans les vingt-quatre heures.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+FRÈRE ET SŒUR.
+
+
+
+Ces mesures, très-funestes pour les intérêts privés, les circonstances
+les justifiaient absolument.
+
+«Défense à tout sujet russe de sortir de la province», si Ivan Ogareff
+était encore dans la province, c'était l'empêcher, non sans d'extrêmes
+difficultés tout au moins, de rejoindre Féofar-Khan, et enlever au chef
+tartare un lieutenant redoutable.
+
+«Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans
+les vingt-quatre heures», c'était éloigner eh bloc ces trafiquants venus
+de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohémiens, de gypsies, de
+tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinités avec les populations
+tartares ou mongoles et que la foire y avait réunis. Autant de têtes,
+autant d'espions, et leur expulsion était certainement commandée par
+l'état des choses.
+
+Mais on comprend aisément l'effet de ces deux coups de foudre, tombant
+sur la ville de Nijni-Novgorod, nécessairement plus visée et plus
+atteinte qu'aucune autre.
+
+Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appelés au delà des
+frontières sibériennes ne pouvaient plus quitter la province,
+momentanément du moins. La teneur du premier article de l'arrêté était
+formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intérêt privé devait
+s'effacer devant l'intérêt général.
+
+Quant au second article de l'arrêté, l'ordre d'expulsion qu'il contenait
+était aussi sans réplique. Il ne concernait point d'autres étrangers que
+ceux qui étaient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'à
+réemballer leurs marchandises et à reprendre la route qu'ils venaient de
+parcourir. Quant à tous ces saltimbanques, dont le nombre était
+considérable, et qui avaient près de mille verstes à franchir pour
+atteindre la frontière la plus rapprochée, c'était pour eux la misère à
+bref délai!
+
+--Aussi s'éleva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un
+murmure de protestation, un cri de désespoir, que la présence des
+Cosaques et des agents de la police eut promptement réprimé.
+
+Et presque aussitôt ce qu'on pourrait appeler le déménagement de cette
+vaste plaine commença. Les toiles tendues devant les échoppes se
+replièrent; les théâtres forains s'en allèrent par morceaux; les danses
+et les chants cessèrent; les parades se turent; les feux s'éteignirent;
+les cordes des équilibristes se détendirent; les vieux chevaux poussifs
+de ces demeures ambulantes revinrent des écuries aux brancards. Agents
+et soldats, le fouet ou la baguette à la main, stimulaient les
+retardataires et ne se gênaient point d'abattre les tentes, avant même
+que les pauvres bohèmes les eussent quittées. Évidemment, sous
+l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod
+serait entièrement évacuée, et au tumulte du grand marché succéderait le
+silence du désert.
+
+Et encore faut-il le répéter,--car c'était une aggravation obligée de
+ces mesures,--à tous ces nomades que le décret d'exclusion frappait
+directement, les steppes de la Sibérie étaient même interdites, et il
+leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse,
+soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de
+l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve
+sur la frontière russe ne leur eussent pas permis de passer. C'était
+donc un millier de verstes qu'ils étaient dans la nécessité de
+parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.
+
+Au moment où la lecture de l'arrêté avait été faite par le maître de
+police, Michel Strogoff fut frappé d'un rapprochement qui surgit
+instinctivement dans son esprit.
+
+«Singulière coïncidence! pensa-t-il, entre cet arrêté qui expulse les
+étrangers originaires de l'Asie et les paroles échangées cette nuit
+entre ces deux bohémiens de race tsigane. «C'est le Père lui-même qui
+nous envoie où nous voulons aller!» a dit ce vieillard. Mais «le Père»,
+c'est l'empereur! On ne le désigne pas autrement dans le peuple! Comment
+ces bohémiens pouvaient-ils prévoir la mesure prise contre eux, comment
+l'ont-ils connue d'avance, et où veulent-ils donc aller? Voilà des gens
+suspects, et auxquels l'arrêté du gouverneur me paraît, cependant,
+devoir être plus utile que nuisible!»
+
+Mais cette réflexion, fort juste à coup sûr, fut coupée net par une
+autre qui devait chasser toute autre pensée de l'esprit de Michel
+Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'étrange
+coïncidence qui résultait de la publication de l'arrêté.... Le souvenir
+de la jeune Livonienne venait de se présenter soudain à lui.
+
+«La pauvre enfant! s'écria-t-il comme malgré lui. Elle ne pourra plus
+franchir la frontière!»
+
+En effet, la jeune fille était de Riga, elle était Livonienne, Russe par
+conséquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce
+permis, qui lui avait été délivré avant les nouvelles mesures, n'était
+évidemment plus valable. Toutes les routes de la Sibérie venaient de lui
+être impitoyablement fermées, et, quel que fût le motif qui la conduisît
+à Irkoutsk, il lui était dès a présent interdit de s'y rendre.
+
+Cette pensée préoccupa vivement Michel Strogoff. Il s'était dit,
+vaguement d'abord, que, sans rien négliger de ce qu'exigeait de lui son
+importante mission, il lui serait possible, peut-être, d'être de quelque
+secours à cette brave enfant, et cette idée lui avait souri. Connaissant
+les dangers qu'il aurait personnellement à affronter, lui, homme
+énergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui étaient
+cependant familières, il ne pouvait pas méconnaître que ces dangers
+seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle
+se rendait à Irkoutsk, elle aurait a suivre la même route que lui, elle
+serait obligée de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il
+allait tenter de le faire lui-même. Si, en outre, et selon toute
+probabilité, elle n'avait à sa disposition que les ressources
+nécessaires à un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires,
+comment parviendrait-elle à l'accomplir dans les conditions que les
+évènements allaient rendre non-seulement périlleuses, mais coûteuses?
+
+«Eh bien! s'était-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est
+presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller
+sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'être
+aussi pressée que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun
+retard.»
+
+Mais une pensée en amène une autre. Michel Strogoff n'avait raisonné
+jusque-là que dans l'hypothèse d'une bonne action à faire, d'un service
+à rendre. Une idée nouvelle venait de naître dans son cerveau, et la
+question se présenta à lui sous un tout autre aspect.
+
+«Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle
+n'aurait besoin de moi. Sa présence peut ne pas m'être inutile et
+servirait à déjouer tout soupçon à mon égard. Dans l'homme courant seul
+à travers la steppe, on peut plus aisément deviner le courrier du czar.
+Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux
+aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut
+qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu'à tout prix je la retrouve! Il
+n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque
+voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me
+conduise!»
+
+Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, où le tumulte,
+produit par l'exécution des mesures prescrites, atteignait en ce moment
+à son comble. Récriminations des étrangers proscrits, cris des agents et
+des Cosaques qui les brutalisaient, c'était un tumulte indescriptible.
+La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait être là.
+
+Il était neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu'à midi.
+Michel Strogoff avait donc environ deux heures à employer pour retrouver
+celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.
+
+Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre
+rive, où la foule était bien moins considérable. Il visita, on pourrait
+dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les
+églises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre.
+Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.
+
+«Et cependant, répétait-il, elle ne peut encore avoir quitté
+Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!»
+
+Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans
+s'arrêter, il ne sentait pas la fatigue, il obéissait à un sentiment
+impérieux qui ne lui permettait plus de réfléchir. Le tout vainement.
+
+Il lui vint alors, à l'esprit que la jeune fille n'avait peut-être pas
+en connaissance de l'arrêté,--circonstance improbable, cependant, car un
+tel coup de foudre n'avait pu éclater sans être entendu de tous.
+Intéressée, évidemment, à connaître les moindres nouvelles qui venaient
+de la Sibérie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le
+gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?
+
+Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques
+heures, au quai d'embarquement, et, là, quelque agent impitoyable lui
+refuserait brutalement passage! Il fallait à tout prix que Michel
+Strogoff la vît auparavant, et qu'elle put, grâce à lui, éviter cet
+échec.
+
+Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientôt perdu tout espoir
+de la retrouver.
+
+Il était alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre
+circonstance cela eût été inutile, songea à présenter son podaroshna aux
+bureaux du maître de police. L'arrêté ne pouvait évidemment le
+concerner, puisque le cas était prévu pour lui, mais il voulait
+s'assurer que rien ne s'opposerait à sa sortie de la ville.
+
+Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le
+quartier où se trouvaient les bureaux du maître de police.
+
+Là, il y avait grande affluence, car si les étrangers avaient ordre de
+quitter la province, ils n'en étaient pas moins soumis à certaines
+formalités pour partir. Sans cette précaution, quelque Russe, plus ou
+moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grâce à un
+déguisement, passer la frontière,--ce que l'arrêté prétendait empêcher.
+On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission
+de vous en aller.
+
+Donc, bateleurs, bohémiens, zingaris, tsiganes, mêlés aux marchands de
+la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine,
+encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.
+
+Chacun se hâtait, car les moyens de transport allaient être
+singulièrement recherchés de cette foule de gens expulsés, et ceux qui
+s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas être en
+mesure de quitter la ville dans le délai prescrit,--ce qui les eût
+exposés à quelque brutale intervention des agents du gouverneur.
+
+Michel Strogoff, grâce à la vigueur de ses coudes, put traverser la
+cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des
+employés, c'était une besogne bien autrement difficile. Cependant, un
+mot qu'il dit à l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donnés à
+propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage.
+
+L'agent, après l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prévenir
+un employé supérieur.
+
+Michel Strogoff ne pouvait donc tarder à être en règle avec la police et
+libre de ses mouvements.
+
+En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?
+
+Là, sur un banc, tombée plutôt qu'assise, une jeune fille, en proie à un
+muet désespoir, bien qu'il put à peine voir sa figure, dont le profil
+seul se dessinait sur la muraille.
+
+Michel Strogoff ne s'était pas trompé. Il venait de reconnaître la jeune
+Livonienne.
+
+Ne connaissant pas l'arrêté du gouverneur, elle était venue au bureau de
+police pour faire viser son permis!... On lui avait refusé le visa! Sans
+doute elle était autorisée à se rendre à Irkoutsk, mais l'arrêté était
+formel, il annulait toutes autorisations antérieures, et les routes de
+la Sibérie lui étaient fermées.
+
+Michel Strogoff, très-heureux de l'avoir enfin retrouvée, s'approcha de
+la jeune fille.
+
+Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'éclaira d'une lueur
+fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par
+instinct, et, comme un naufragé qui se raccroche à une épave, elle
+allait lui demander assistance....
+
+En ce moment, l'agent toucha l'épaule de Michel Strogoff.
+
+«Le maître de police vous attend, dit-il.
+
+--Bien,» répondit Michel Strogoff.
+
+Et, sans dire un mot à celle qu'il avait tant cherchée depuis la veille,
+sans la rassurer d'un geste qui eût pu compromettre et elle et lui-même,
+il suivit l'agent à travers les groupes compactes.
+
+La jeune Livonienne, voyant disparaître celui-là seul qui eût pu
+peut-être lui venir en aide, retomba sur son banc.
+
+Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Michel Strogoff
+reparaissait dans la salle, accompagné d'un agent.
+
+Il tenait à la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de
+la Sibérie.
+
+Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:
+
+«Sœur....» dit-il.
+
+Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui
+eût pas permis d'hésiter!
+
+«Sœur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre
+voyage à Irkoutsk. Viens-tu?
+
+--Je te suis, frère,» répondit la jeune fille, en mettant sa main dans
+la main de Michel Strogoff.
+
+Et tous deux quittèrent la maison de police.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+EN DESCENDANT LE VOLGA.
+
+
+Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait à l'embarcadère du
+Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait là ceux qui
+partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudières du _Caucase_
+étaient en pression suffisante. Sa cheminée ne laissait plus échapper
+qu'une fumée légère, tandis que l'extrémité du tuyau d'échappement et le
+couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche.
+
+Il va sans dire que la police surveillait le départ du _Caucase_, et se
+montrait impitoyable à ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans
+les conditions voulues pour quitter la ville.
+
+De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prêts à prêter
+main-forte aux agents, mais ils n'eurent point à intervenir, et les
+choses se passèrent sans résistance.
+
+A l'heure réglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres
+furent larguées, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de
+leurs palettes articulées, et le _Caucase_ fila rapidement entre les
+deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.
+
+Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage à bord du
+_Caucase_. Leur embarquement s'était fait sans aucune difficulté. On le
+sait, le podaroshna, libellé au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce
+négociant à être accompagné pendant son voyage en Sibérie. C'était donc
+un frère et une sœur qui voyageaient sous la garantie de la police
+impériale.
+
+Tous deux, assis à l'arrière, regardaient fuir la ville, si profondément
+troublée par l'arrêté du gouverneur.
+
+Michel Strogoff n'avait rien dit à la jeune fille, il ne l'avait pas
+interrogée. Il attendait qu'elle parlât, s'il lui convenait de parler.
+Celle-ci avait hâte d'avoir quitté cette ville, dans laquelle, sans
+l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle fût
+restée prisonnière. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour
+elle.
+
+Le Volga, le Rha des anciens, est considéré comme le fleuve le plus
+considérable de toute l'Europe, et son cours n'est pas inférieur à
+quatre mille verstes (4,300 kilomètres). Ses eaux, assez insalubres dans
+sa partie supérieure, sont modifiées à Nijni-Novgorod par celles de
+l'Oka, affluent rapide qui s'échappe des provinces centrales de la
+Russie.
+
+On a assez justement comparé l'ensemble des canaux et fleuves russes à
+un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les
+parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et
+il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'épanouissent sur le
+littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du
+gouvernement de Tver, c'est-à-dire sur la plus grande partie de son
+cours.
+
+Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod
+font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomètres)
+qui séparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces
+steam-boats n'ont qu'à descendre le Volga, lequel ajoute environ deux
+milles de courant à leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivés
+au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcés
+d'abandonner le fleuve pour la rivière, dont ils doivent alors remonter
+le cours jusqu'à Perm. Donc, tout compte établi, et bien que sa machine
+fût puissante, le _Caucase_ ne devait pas faire plus de seize verstes à
+l'heure. En réservant une heure d'arrêt à Kazan, le voyage de
+Nijni-Novgorod à Perm devait donc durer soixante à soixante-deux heures
+environ.
+
+Ce steam-boat, d'ailleurs, était fort bien aménagé, et les passagers,
+suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes
+distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de
+première classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans
+la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.
+
+Le _Caucase_ était très-encombré de passagers de toutes catégories. Un
+certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jugé bon de quitter
+immédiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat réservée à la
+première classe se voyaient des Arméniens en longues robes et coiffés
+d'espèces de mitres,--des Juifs, reconnaissables à leurs bonnets
+coniques,--de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe
+très-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrière, et
+recouverte d'une seconde robe à larges manches dont la coupe rappelle
+celle des popes,--des Turcs, qui portaient encore le turban
+national,--des Indous, à bonnet carré, avec un simple cordon pour
+ceinture, et dont quelques-uns, plus spécialement désignés sous le nom
+de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie
+centrale,--enfin des Tartares, chaussés de bottes agrémentées de
+soutaches multicolores, et la poitrine plastronnée de broderies. Tous
+ces négociants avaient dû entasser dans la cale et sur le pont leurs
+nombreux bagages, dont le transport devait leur coûter cher, car,
+réglementairement, ils n'avaient droit qu'à un poids de vingt livres par
+personne.
+
+A l'avant du _Caucase_ étaient groupés des passagers plus nombreux,
+non-seulement des étrangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrêté ne
+défendait pas de regagner les villes de la province.
+
+Il y avait là des moujiks, coiffés de bonnets ou de casquettes, vêtus
+d'une chemise à petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans
+du Volga, pantalon bleu fourré dans leurs bottes, chemise de coton rose
+serrée par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques
+femmes, vêtues de robes de cotonnade à fleurs, portaient le tablier à
+couleurs vives et le mouchoir à dessins rouges sur la tête. C'étaient
+principalement des passagers de troisième classe, que,
+très-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne
+préoccupait pas. En somme, cette partie du pont était fort encombrée.
+Aussi les passagers de l'arrière ne s'aventuraient-ils guère parmi ces
+groupes très-mélanges, dont la place était marquée sur l'avant des
+tambours.
+
+Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les
+rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs
+faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes
+sortes de marchandises à Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de
+bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique,
+et des chalands chargés à couler bas, noyés jusqu'au plat-bord. Voyage
+inutile à présent, puisque la foire venait d'être brusquement dissoute à
+son début.
+
+Les rives du Volga, éclaboussées par le sillage du steam-boat, se
+couronnaient de volées de canards qui fuyaient en poussant des cris
+assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sèches, bordées
+d'aunes, de saules, de trembles, s'éparpillaient quelques vaches d'un
+rouge foncé, des troupeaux de moutons à toison brune, de nombreuses
+agglomérations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques
+champs, semés de maigre sarrasin et de seigle, s'étendaient jusqu'à
+l'arrière-plan de coteaux à demi cultivés, mais qui, en somme,
+n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones,
+le crayon d'un dessinateur, en quête de quelque site pittoresque, n'eût
+rien trouvé à reproduire.
+
+Deux heures après le départ du _Caucase_, la jeune Livonienne,
+s'adressant à Michel Strogoff, lui dit:
+
+«Tu vas à Irkoutsk, frère?
+
+--Oui, sœur, répondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la
+même route. Par conséquent, partout où je passerai, tu passeras.
+
+--Demain, frère, tu sauras pourquoi j'ai quitté les rives de la Baltique
+pour aller au delà des monts Ourals.
+
+--Je ne te demande rien, sœur.
+
+--Tu sauras tout, répondit la jeune fille, dont les lèvres ébauchèrent
+un triste sourire. Une sœur ne doit rien cacher à son frère. Mais,
+aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le désespoir m'avaient
+brisée!
+
+--Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.
+
+--Oui... oui... et demain....
+
+--Viens donc....»
+
+Il hésitait à finir sa phrase, comme s'il eût voulu l'achever par le nom
+de sa compagne, qu'il ignorait encore.
+
+«Nadia, dit-elle en lui tendant la main.
+
+--Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère
+Nicolas Korpanoff.»
+
+Et il conduisit la jeune fille à la cabine qui avait été retenue pour
+elle sur le salon de l'arrière.
+
+Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui
+pouvaient peut-être modifier son itinéraire, il se mêla aux groupes de
+passagers, écoutant, mais ne prenant point part aux conversations.
+D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il fût interrogé et dans
+l'obligation de répondre, il se donnerait pour le négociant Nicolas
+Korpanoff, que le _Caucase_ reconduisait à la frontière, car il ne
+voulait pas que l'on pût se douter qu'une permission spéciale
+l'autorisait à voyager en Sibérie.
+
+Les étrangers que le steam-boat transportait ne pouvaient évidemment
+parler que des événements du jour, de l'arrêté et de ses conséquences.
+Ces pauvres gens, à peine remis des fatigues d'un voyage à travers
+l'Asie centrale, se voyaient forcés de revenir, et s'ils n'exhalaient
+pas hautement leur colère et leur désespoir, c'est qu'ils ne l'osaient.
+Une peur, mêlée de respect, les retenait. Il était possible que des
+inspecteurs de police, chargés de surveiller les passagers, fussent
+secrètement embarqués à bord du _Caucase_, et mieux valait tenir sa
+langue, l'expulsion, après tout, étant encore préférable à
+l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on
+se taisait, ou les propos s'échangeaient avec une telle circonspection,
+qu'on ne pouvait guère en tirer quelque utile renseignement.
+
+Mais si Michel Strogoff n'eut rien à apprendre de ce côté, si même les
+bouches se fermèrent plus d'une fois à son approche,--car on ne le
+connaissait pas,--ses oreilles furent bientôt frappeés par les éclats
+d'une voix peu soucieuse d'être ou non entendue.
+
+L'homme à la voix gaie parlait russe, mais avec un accent étranger, et
+son interlocuteur, plus réservé, lui répondait dans la même langue, qui
+n'était pas non plus sa langue originelle.
+
+«Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher
+confrère, vous que j'ai vu a la fête impériale de Moscou, et seulement
+entrevu a Nijni-Novgorod?
+
+--Moi-même, répondit le second d'un ton sec.
+
+--Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a être immédiatement suivi
+par vous, et de si près!
+
+--Je ne vous suis pas, monsieur, je vous précède!
+
+--Précède! précède! Mettons que nous marchons de front, du même pas,
+comme deux soldats à la parade, et, provisoirement du moins, convenons,
+si vous le voulez, que l'un ne dépassera pas l'autre!
+
+--Je vous dépasserai, au contraire.
+
+--Nous verrons cela, quand nous serons sur le théâtre de la guerre; mais
+jusque-là, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous
+aurons bien le temps et l'occasion d'être rivaux!
+
+--Ennemis.
+
+--Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrère, une
+précision qui m'est tout particulièrement agréable. Avec vous, au moins,
+on sait à quoi s'en tenir!
+
+--Où est le mal?
+
+--Il n'y en a aucun. Aussi, à mon tour, je vous demanderai la permission
+de préciser notre situation réciproque.
+
+--Précisez.
+
+--Vous allez a Perm... comme moi?
+
+--Comme vous.
+
+--Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg,
+puisque c'est la route la meilleure et la plus sûre par laquelle on
+puisse franchir les monts Ourals?
+
+--Probablement.
+
+--Une fois la frontière passée, nous serons en Sibérie, c'est-à-dire en
+pleine invasion.
+
+--Nous y serons!
+
+--Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire:
+«Chacun pour soi, et Dieu pour....»
+
+--Dieu pour moi!
+
+--Dieu pour vous, tout seul! Très-bien! Mais, puisque nous avons devant
+nous une huitaine de jours neutres, et puisque très-certainement les
+nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment où nous
+redeviendrons rivaux.
+
+--Ennemis.
+
+--Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-là, agissons de concert et ne
+nous entre-dévorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi
+tout ce que je pourrai voir....
+
+--Et moi, tout ce que je pourrai entendre.
+
+--Est-ce dit?
+
+--C'est dit.
+
+--Votre main?
+
+--La voilà.»
+
+Et la main du premier interlocuteur, c'est-à-dire cinq doigts largement
+ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit
+flegmatiquement le second.
+
+«A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, télégraphier à ma cousine
+le texte même de l'arrêté dès dix heures dix-sept minutes.
+
+--Et moi je l'ai adressé au _Daily-Telegraph_ dès dix heures treize.
+
+--Bravo, monsieur Blount.
+
+-Trop bon, monsieur Jolivet.
+
+--A charge de revanche!
+
+--Ce sera difficile!
+
+--On essayera pourtant!»
+
+Ce disant, le correspondant français salua familièrement le
+correspondant anglais, qui, inclinant sa tête, lui rendit son salut avec
+une raideur toute britannique.
+
+Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrêté du gouverneur ne les
+concernait pas, puisqu'ils n'étaient ni Russes, ni étrangers d'origine
+asiatique. Ils étaient donc partis, et s'ils avaient quitté ensemble
+Nijni-Novgorod, c'est que le même instinct les poussait en avant. Il
+était donc naturel qu'ils eussent pris le même moyen de transport et
+qu'ils suivissent la même route jusqu'aux, steppes sibériennes.
+Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours
+avant «que la chasse fût ouverte». Et alors au plus adroit! Alcide
+Jolivet avait fait les premières avances, et, si froidement que ce fût,
+Harry Blount les avait acceptées.
+
+Quoi qu'il en soit, au dîner de ce jour, le Français, toujours ouvert et
+même un peu loquace, l'Anglais, toujours fermé, toujours gourmé,
+trinquaient à la même table, en buvant un Cliquot authentique, à six
+roubles la bouteille, généreusement fait avec la sève fraîche des
+bouleaux du voisinage.
+
+En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel
+Strogoff s'était dit:
+
+«Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement
+sur ma route. Il me parait prudent de les tenir à distance.»
+
+La jeune Livonienne ne vint pas dîner. Elle dormait dans sa cabine, et
+Michel Strogoff ne voulut pas la faire réveiller. Le soir arriva donc
+sans qu'elle eût reparu sur le pont du _Caucase_.
+
+Le long crépuscule imprégnait alors l'atmosphère d'une fraîcheur que les
+passagers recherchèrent avidement après l'accablante chaleur du jour.
+Quand l'heure fut avancée, la plupart ne songèrent même pas à regagner
+les salons ou les cabines. Étendus sur les bancs, ils respiraient avec
+délices un peu de cette brise que développait la vitesse du steam-boat.
+Le ciel, à cette époque de l'année et sous cette latitude, devait à
+peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier
+toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui
+descendaient ou remontaient le Volga.
+
+Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune étant
+nouvelle, il fit à peu près nuit. Presque tous les passagers du pont
+dormaient alors, et le silence n'était plus troublé que par le bruit des
+palettes, frappant l'eau à intervalles réguliers.
+
+Une sorte d'inquiétude tenait éveillé Michel Strogoff. Il allait et
+venait, mais toujours à l'arrière du steam-boat. Une fois, cependant, il
+lui arriva de dépasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur
+la partie réservée aux voyageurs de seconde et de troisième classe.
+
+Là, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots,
+les colis et même sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart
+sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte,
+l'autre rouge, projetées par les fanaux de tribord et de bâbord,
+envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat.
+
+Il fallait une certaine attention pour ne pas piétiner les dormeurs,
+capricieusement étendus ça et là. C'étaient pour la plupart des moujiks,
+habitués de coucher à la dure et auxquels les planches d'un pont
+devaient suffire. Néanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans
+doute, le maladroit qui les eût éveillés à coups de botte.
+
+Michel Strogoff faisait donc attention à ne heurter personne. En allant
+ainsi vers l'extrémité du bateau, il n'avait d'autre idée que de
+combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.
+
+Or, il était arrivé à la partie antérieure du pont, et il montait déjà
+l'échelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler près de lui. Il
+s'arrêta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, enveloppés
+de châles et de couvertures, qu'il était impossible de reconnaître dans
+l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la cheminée du steam-boat, au
+milieu des volutes de fumée, s'empanachait de flammes rougeâtres, que
+des étincelles semblaient courir à travers le groupe, comme si des
+milliers de paillettes se fussent subitement allumées sous un rayon
+lumineux.
+
+Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus
+distinctement certaines paroles, prononcées en cette langue bizarre qui
+avait déjà frappé son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire.
+
+Instinctivement, il eut la pensée d'écouter. Protégé par l'ombre du
+gaillard, il ne pouvait être aperçu. Quant à voir les passagers qui
+causaient, cela lui était impossible. Il dut donc se borner à prêter
+l'oreille.
+
+Les premiers mots qui furent échangés n'avaient aucune importance,--du
+moins pour lui,--mais ils lui permirent de reconnaître précisément les
+deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues à Nijni-Novgorod.
+Dès lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'était pas
+impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau
+de conversation, maintenant expulsés avec tous leurs congénères, ne
+fussent à bord du _Caucase_.
+
+Et bien lui en prit d'écouter, car ce fut assez distinctement qu'il
+entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare:
+
+«On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!
+
+--On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il
+n'arrivera pas!»
+
+Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le
+visait si directement. Il essaya de reconnaître si l'homme et la femme
+qui venaient de parler étaient bien ceux qu'il soupçonnait, mais l'ombre
+était alors trop épaisse, et il n'y put réussir.
+
+Quelques instants après, Michel Strogoff, sans avoir été aperçu, avait
+regagné l'arrière du steam-boat, et, la tête dans les mains, il
+s'asseyait à l'écart. On eût pu croire qu'il dormait.
+
+Il ne dormait pas et ne songeait pas à dormir. Il réfléchissait à ceci,
+non sans une assez vive appréhension:
+
+«Qui donc sait mon départ, et qui donc a intérêt à le savoir?»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+EN REMONTANT LA KAMA.
+
+
+Le lendemain, 18 juillet, à six heures quarante du matin, le _Caucase_
+arrivait à l'embarcadère de Kazan, que sept verstes (7 kilomètres et
+demi) séparent de la ville.
+
+Kazan est située au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un
+important chef-lieu de gouvernement et d'archevêché grec, en même temps
+qu'un siège d'université. La population variée de cette «goubernie» se
+compose de Tchérémisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de
+Vigoulitches, de Tartares,--cette dernière race ayant conservé plus
+spécialement le caractère asiatique.
+
+Bien que la ville fut assez éloignée du débarcadère, une foule nombreuse
+se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la
+province avait pris un arrêté identique à celui de son collègue de
+Nijni-Novgorod. On voyait là des Tartares vêtus d'un cafetan à manches
+courtes et coiffés de bonnets pointus dont les larges bords rappellent
+celui du Pierrot traditionnel. D'autres, enveloppés d'une longue
+houppelande, la tête couverte d'une petite calotte, ressemblaient à des
+Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronnée de clinquant, la
+tête couronnée d'un diadème relevé en forme de croissant, formaient
+divers groupes dans lesquels on discutait.
+
+Des officiers de police, mêlés à cette foule, quelques Cosaques, la
+lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien
+aux passagers qui débarquaient du _Caucase_ qu'à ceux qui y
+embarquaient, mais après avoir minutieusement examiné ces deux
+catégories de voyageurs. C'étaient, d'une part, des Asiatiques frappés
+du décret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui
+s'arrêtaient à Kazan.
+
+Michel Strogoff regardait d'un air assez indifférent ce va-et-vient
+particulier à tout embarcadère auquel vient d'accoster un steam-boat. Le
+_Caucase_ devait faire escale à Kazan pendant une heure, temps
+nécessaire au renouvellement de son combustible.
+
+Quant à débarquer, Michel Strogoff n'en eut pas même l'idée. Il n'aurait
+pas voulu laisser seule à bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas
+encore reparu sur le pont.
+
+Les deux journalistes, eux, s'étaient levés dès l'aube, comme il
+convient à tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du
+fleuve et se mêlèrent à la foule, chacun de son côté. Michel Strogoff
+aperçut, d'un côté, Harry Blount, le carnet à la main, crayonnant
+quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide
+Jolivet, se contentant de parler, sûr de sa mémoire, qui ne pouvait rien
+oublier.
+
+Le bruit courait, sur toute la frontière orientale de la Russie, que le
+soulèvement et l'invasion prenaient des proportions considérables. Les
+communications entre la Sibérie et l'empire étaient déjà extrêmement
+difficiles. Voilà ce que Michel Strogoff, sans avoir quitté le pont du
+_Caucase_, entendait dire aux nouveaux embarqués.
+
+Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une véritable inquiétude,
+et ils excitaient l'impérieux désir qu'il avait d'être au delà des monts
+Ourals, afin de juger par lui-même de la gravité des événements et de se
+mettre en mesure de parer à toute éventualité. Peut-être allait-il même
+demander des renseignements plus précis à quelque indigène de Kazun,
+lorsque son attention fut tout à coup distraite.
+
+Parmi les voyageurs qui quittaient le _Caucase_, Michel Strogoff
+reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore
+sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. Là, sur le pont du steam-boat,
+se trouvaient et le vieux bohémien et la femme qui l'avait traité
+d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, débarquaient une
+vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze à vingt ans,
+enveloppées de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes à
+paillettes.
+
+Ces étoffes, piquées alors par les premiers rayons du soleil,
+rappelèrent à Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observé
+pendant la nuit. C'était tout ce paillon de bohème qui étincelait dans
+l'ombre, lorsque la cheminée du steam-boat vomissait quelques flammes.
+
+«Il est évident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, après être
+restée sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le
+gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc à se montrer le moins
+possible, ces bohémiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de
+leur race!»
+
+Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait
+directement ne fût parti de ce groupe noir, pailleté par les lueurs du
+bord, et n'eût été échangé entre le vieux tsigane et la femme à laquelle
+il avait donné le nom mongol de Sangarre.
+
+Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la
+coupée du steam-boat, au moment où la troupe bohémienne allait le
+quitter pour n'y plus revenir.
+
+Le vieux bohémien était là, dans une humble attitude, peu conforme avec
+l'effronterie naturelle à ses congénères. On eût dit qu'il cherchait
+plutôt à éviter les regards qu'à les attirer. Son lamentable chapeau,
+rôti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondément sur sa face
+ridée. Son dos voûté se bombait sous une vieille souquenille dont il
+s'enveloppait étroitement, malgré la chaleur. Il eût été difficile, sous
+ce misérable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure.
+
+Près de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau,
+grande, bien campée, les yeux magnifiques, les cheveux dorés, se tenait
+dans une pose superbe.
+
+De ces jeunes danseuses, plusieurs étaient remarquablement jolies, tout
+en ayant le type franchement accusé de leur race. Les tsiganes sont
+généralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes,
+qui font profession de lutter d'excentricité avec les Anglais, n'a pas
+hésité à choisir sa femme parmi ces bohémiennes.
+
+L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme étrange, dont les
+premiers vers peuvent se traduire ainsi:
+
+ Le corail luit sur ma peau brune,
+ L'épingle d'or à mon chignon!
+ Je vais chercher fortune
+ Au pays de....
+
+La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne
+l'écoutait plus.
+
+En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une
+insistance singulière. On eût dit que cette bohémienne voulait
+ineffaçablement graver ses traits dans sa mémoire.
+
+Puis, quelques instants après, Sangarre débarquait la dernière, lorsque
+le vieillard et sa troupe avaient déjà quitté le _Caucase_.
+
+«Voilà une effrontée bohémienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle
+m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a traité d'espion à
+Nijni-Novgorod? Ces damnées tsiganes ont des yeux de chat! Elles y
+voient clair la nuit, et celle-là pourrait bien savoir....»
+
+Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais
+il se retint.
+
+«Non, pensa-t-il, pas de démarche irréfléchie! Si je fais arrêter ce
+vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'être
+dévoilé. Les voilà débarqués, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient passé
+la frontière, je serai déjà loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent
+prendre la route de Kazam à Ichim, mais elle n'offre aucune ressource,
+et un tarentass, attelé de bons chevaux de Sibérie, devancera toujours
+un chariot de bohémiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!»
+
+D'ailleurs, à ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu
+dans la foule.
+
+Si Kazan est justement appelée «la porte de l'Asie», si cette ville est
+considérée comme le centre de tout le transit du commerce sibérien et
+boukharien, c'est que deux routes viennent s'y amorcer, qui donnent
+passage à travers les monts Ourals. Mais Michel Strogoff avait choisi
+très-judicieusement en prenant celle qui va par Perm, Ekaterinbourg et
+Tioumen. C'est la grande route de poste, bien fournie de relais
+entretenus aux frais de l'État, et elle se prolonge depuis Ichim jusqu'à
+Irkoutsk.
+
+Il est vrai qu'une seconde route,--celle dont Michel Strogoff venait de
+parler,--évitant le léger détour de Perm, relie également Kazan à Ichim,
+en passant par Iélabouga, Menzelinsk, Birsk, Zlatoouste, où elle quitte
+l'Europe, Tchélabinsk, Chadrinsk et Kourganno. Peut-être même est-elle
+un peu plus courte que l'autre, mais cet avantage est singulièrement
+diminué par l'absence des maisons de poste, le mauvais entretien du sol,
+la rareté des villages. Michel Strogoff, avec raison, ne pouvait être
+qu'approuvé du choix qu'il avait fait, et si, ce qui paraissait
+probable, ces bohémiens suivaient cette seconde route de Kazan à Ichim,
+il avait toutes chances d'y arriver avant eux.
+
+Une heure après, la cloche sonnait a l'avant du _Caucase_, appelant les
+nouveaux passagers, rappelant les anciens. Il était sept heures du
+matin. Le chargement du combustible venait d'être achevé. Les tôles des
+chaudières frissonnaient sous la pression de la vapeur. Le steam-boat
+était prêt à partir.
+
+Les voyageurs, qui allaient de Kazan à Perm, occupaient déjà leurs
+places a bord.
+
+En ce moment, Michel Strogoff remarqua que, des deux journalistes, Harry
+Blount était le seul qui eût rejoint le steam-boat.
+
+Alcide Jolivet allait-il donc manquer le départ?
+
+Mais, à l'instant où l'on détachait les amarres, apparut Alcide Jolivet,
+tout courant. Le steam-boat avait déjà débordé, la passerelle était même
+retirée sur le quai, mais Alcide Jolivet ne s'embarrassa pas de si peu,
+et, sautant avec la légèreté d'un clown, il retomba sur le pont du
+_Caucase_, presque dans les bras de son confrère.
+
+«J'ai cru que le _Caucase_ allait partir sans vous, dit celui-ci d'un
+air moitié figue, moitié raisin.
+
+--Bah! répondit Alcide Jolivet, j'aurais bien su vous rattraper, quand
+j'aurais dû fréter un bateau aux frais de ma cousine, ou courir la poste
+à vingt kopeks par verste et par cheval. Que voulez-vous? Il y avait
+loin de l'embarcadère au télégraphe!
+
+--Vous êtes allé au télégraphe? demanda Harry Blount, dont les lèvres se
+pinceront aussitôt.
+
+--J'y suis allé! répondit Alcide Jolivet avec son plus aimable sourire.
+
+--Et il fonctionne toujours jusqu'à Kolyvan?
+
+--Cela, je l'ignore, mais je puis vous assurer, par exemple, qu'il
+fonctionne de Kazan à Paris!
+
+--Vous avez adressé une dépêche... à votre cousine?...
+
+--Avec enthousiasme.
+
+--Vous avez donc appris?...
+
+--Tenez, mon petit père, pour parler comme les Russes, répondit Alcide
+Jolivet, je suis bon enfant, moi, et je ne veux rien avoir de caché pour
+vous. Les Tartares, Féofar-Kan à leur tête, ont dépassé Sémipalatinsk et
+descendent le cours de l'Irtyche. Faites-en votre profit!»
+
+Comment! Une si grave nouvelle, et Harry Blount ne la connaissait pas,
+et son rival, qui l'avait vraisemblablement apprise de quelque habitant
+de Kazan, l'avait aussitôt transmise à Paris! Le journal anglais était
+distancé! Aussi, Harry Blount, croisant ses mains derrière son dos,
+alla-t-il s'asseoir à l'arrière du steam-boat, sans ajouter une parole.
+
+Vers dix heures du matin, la jeune Livonienne, ayant quitté sa cabine,
+monta sur le pont.
+
+Michel Strogoff, allant à elle, lui tendit la main.
+
+«Regarde, sœur,» lui dit-il après l'avoir amenée jusque sur l'avant du
+_Caucase_.
+
+Et, en effet, le site valait qu'on l'examinât avec quelque attention.
+
+Le _Caucase_ arrivait, en ce moment, au confluent du Volga et de la
+Kama. C'est la qu'il allait quitter le grand fleuve, après l'avoir
+descendu pendant plus de quatre cents verstes, pour remonter
+l'importante rivière sur un parcours de quatre cent soixante verstes
+(490 kilomètres).
+
+En cet endroit, les eaux des deux courants mêlaient leurs teintes un peu
+différentes, et la Kama, rendant à la rive gauche le même service que
+l'Oka avait rendu à sa rive droite en traversant Nijni-Novgorod,
+l'assainissait encore de son limpide affluent.
+
+La Kama s'ouvrait largement alors, et ses rives boisées étaient
+charmantes. Quelques voiles blanches animaient ses belles eaux, tout
+imprégnées de rayons solaires. Les coteaux, plantés de trembles, d'aunes
+et parfois de grands chênes, fermaient l'horizon par une ligne
+harmonieuse, que l'éclatante lumière de midi confondait en certaine
+points avec le fond du ciel.
+
+Mais ces beautés naturelles ne semblaient pas pouvoir détourner, même un
+instant, les pensées de la jeune Livonienne. Elle ne voyait qu'une
+chose, le but à atteindre, et la Kama n'était pour elle qu'un chemin
+plus facile pour y arriver. Ses yeux brillaient extraordinairement en
+regardant vers l'est, comme si elle eût voulu percer de son regard cet
+impénétrable horizon.
+
+Nadia avait laissé sa main dans la main de son compagnon, et bientôt, se
+retournant vers lui:
+
+«A quelle distance sommes-nous de Moscou? lui demanda-t-elle.
+
+--A neuf cents verstes! répondit Michel Strogoff.
+
+--Neuf cents sur sept mille!» murmura la jeune fille.
+
+C'était l'heure du déjeuner, qui fut annoncé par quelques tintements de
+la cloche. Nadia suivit Michel Strogoff au restaurant du steam-boat.
+Elle ne voulut point toucher à ces hors-d'œuvre, servis à part, tels
+que caviar, harengs coupés par petites tranches, eau-de-vie de seigle
+anisée destinés à stimuler l'appétit, suivant un usage commun à tous les
+pays du Nord, en Russie comme en Suède ou en Norwége. Nadia mangea peu,
+et peut-être comme une pauvre fille dont les ressources sont
+très-restreintes. Michel Strogoff crut donc devoir se contenter du menu
+qui allait suffire à sa compagne, c'est-à-dire d'un peu de «koulbat»,
+sorte de pâté fait avec des jaunes d'œufs, du riz et de la viande
+pilée, de choux rouges farcis au caviar [Le caviar est un mets russe qui
+se compose d'œufs d'esturgeon salés.] et de thé pour toute boisson.
+
+Ce repas ne fut donc ni long ni coûteux, et, moins de vingt minutes
+après s'être mis tous les deux a table, Michel Strogoff et Nadia
+remontaient ensemble sur le pont du _Caucase_.
+
+Alors, ils s'assirent à l'arrière, et, sans autre préambule, Nadia,
+baissant la voix de manière à n'être entendue que de lui seul:
+
+«Frère, dit-elle, je suis la fille d'un exilé. Je me nomme Nadia Fédor.
+Ma mère est morte à Riga, il y a un mois à peine, et je vais à Irkoutsk
+rejoindre mon père pour partager son exil.
+
+--Je vais moi-même à Irkoutsk, répondit Michel Strogoff, et je
+regarderai comme une faveur du ciel de remettre Nadia Fédor, saine et
+sauve, entre les mains de son père.
+
+--Merci, frère!» répondit Nadia.
+
+Michel Strogoff ajouta alors qu'il avait obtenu un podaroshna spécial
+pour la Sibérie, et que, du côté des autorités russes, rien ne pourrait
+entraver sa marche.
+
+Nadia n'en demanda pas davantage. Elle ne voyait qu'une chose dans la
+rencontre providentielle de ce jeune homme simple et bon: le moyen pour
+elle d'arriver jusqu'à son père.
+
+«J'avais, lui dit-elle, un permis qui me donnait l'autorisation de me
+rendra a Irkoutsk; mais l'arrêté du gouverneur de Nijni-Novgorod est
+venu l'annuler, et sans toi, frère, je n'aurais pu quitter la ville où
+tu m'as trouvée, et dans laquelle, bien sûr, je serais morte!
+
+--Et seule, Nadia, répondit Michel Strogoff, seule, tu osais t'aventurer
+à travers les steppes de la Sibérie!
+
+--C'était mon devoir, frère.
+
+--Mais ne savais-tu pas que le pays, soulevé et envahi, était devenu
+presque infranchissable?
+
+--L'invasion tartare n'était pas connue quand je quittai Riga, répondit
+la jeune Livonienne. C'est à Moscou seulement que j'ai appris cette
+nouvelle!
+
+--Et, malgré cela, tu as poursuivi ta route?
+
+--C'était mon devoir.»
+
+Ce mot résumait tout le caractère de cette courageuse jeune fille. Ce
+qui était son devoir, Nadia n'hésitait jamais à le faire.
+
+Elle parla alors de son père, Wassili Fédor. C'était un médecin estimé
+de Riga. Il exerçait sa profession avec succès et vivait heureux au
+milieu des siens. Mais son affiliation à une société secrète étrangère
+ayant été établie, il reçut l'ordre de partir pour Irkoutsk, et les
+gendarmes, qui lui apportaient cet ordre, le conduisirent sans délai au
+delà de la frontière.
+
+Wassili Fédor n'eut que le temps d'embrasser sa femme, déjà bien
+souffrante, sa fille, qui allait peut-être rester sans appui, et,
+pleurant sur ces deux êtres qu'il aimait, il partit.
+
+Depuis deux ans, il habitait la capitale de la Sibérie orientale, et,
+là, il avait pu continuer, mais presque sans profit, sa profession de
+médecin. Néanmoins, peut-être eût-il été heureux, autant qu'un exilé
+peut l'être, si sa femme et sa fille eussent été près de lui. Mais Mme
+Fédor, déjà bien affaiblie, n'aurait pu quitter Riga. Vingt mois après
+le départ de son mari, elle mourut dans les bras de sa fille, qu'elle
+laissait seule et presque sans ressource. Nadia Fédor demanda alors et
+obtint facilement du gouvernement russe l'autorisation de rejoindre son
+père à Irkoutsk. Elle lui écrivit qu'elle partait. A peine avait-elle de
+quoi suffire à ce long voyage, et, cependant, elle n'hésita pas à
+l'entreprendre. Elle faisait ce qu'elle pouvait!... Dieu ferait le
+reste.
+
+Pendant ce temps, le _Caucase_ remontait le courant de la rivière. La
+nuit était venue, et l'air s'imprégnait d'une délicieuse fraîcheur. Des
+étincelles s'échappaient par milliers de la cheminée du steam-boat,
+chauffée au bois de pin, et, au murmure des eaux brisées sous son
+étrave, se mêlaient les rugissements des loups qui infestaient dans
+l'ombre la rive droite de la Kama.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+EN TARENTASS NUIT ET JOUR.
+
+
+Le lendemain, 18 juillet, le _Caucase_ s'arrêtait au débarcadère de
+Perm, dernière station qu'il desservît sur la Kama.
+
+Ce gouvernement, dont Perm est la capitale, est l'un des plus vastes de
+l'empire russe, et, franchissant les monts Ourals, il empiète sur le
+territoire de la Sibérie. Carrières de marbre, salines, gisements de
+platine et d'or, mines de charbon y sont exploités sur une grande
+échelle. En attendant que Perm, par sa situation, devienne une ville de
+premier ordre, elle est fort peu attrayante, très-sale, très-boueuse et
+n'offre aucune ressource. A ceux qui vont de Russie en Sibérie, ce
+manque de confort est assez indifférent, car ils viennent de l'intérieur
+et sont munis de tout le nécessaire; mais à ceux qui arrivent des
+contrées de l'Asie centrale, après un long et fatigant voyage, il ne
+déplairait pas, sans doute, que la première ville européenne de
+l'empire, située à la frontière asiatique, fût mieux approvisionnée.
+
+C'est a Perm que les voyageurs revendent leurs véhicules, plus ou moins
+endommagés par une longue traversée au milieu des plaines de la Sibérie.
+C'est là aussi que ceux qui passent d'Europe en Asie achètent des
+voitures pendant l'été, des traîneaux pendant l'hiver, avant de se
+lancer pour plusieurs mois au milieu des steppes.
+
+Michel Strogoff avait déjà arrêté son programme de voyage, et il n'était
+plus question que de l'exécuter.
+
+Il existe un service de malle-poste qui franchit assez rapidement la
+chaîne des monts Ourals, mais, les circonstances étant données, ce
+service était désorganisé. Ne l'eût-il pas été, que Michel Strogoff,
+voulant aller rapidement, sans dépendre de personne, n'aurait pas pris
+la malle-poste. Il préférait, avec raison, acheter une voiture et courir
+de relais en relais, en activant par des «na vodkou» [Pourboires]
+supplémentaires le zèle de ces postillons appelés iemschiks dans le
+pays.
+
+Malheureusement, par suite des mesures prises contre les étrangers
+d'origine asiatique, un grand nombre de voyageurs avaient déjà quitté
+Perm, et, par conséquent, les moyens de transport étaient extrêmement
+rares. Michel Strogoff serait donc dans la nécessité de se contenter du
+rebut des autres. Quant aux chevaux, tant que le courrier du czar ne
+serait pas en Sibérie, il pourrait sans danger exhiber son podaroshna,
+et les maîtres de poste attelleraient pour lui de préférence. Mais,
+ensuite, une fois hors de la Russie européenne, il ne pourrait plus
+compter que sur la puissance des roubles.
+
+Mais à quel genre de véhicule atteler ces chevaux? A une télègue ou à un
+tarentass?
+
+La télègue n'est qu'un véritable chariot découvert, à quatre roues, dans
+la confection duquel il n'entre absolument que du bois. Roues, essieux,
+chevilles, caisse, brancards, les arbres du voisinage ont tout fourni,
+et l'ajustement des diverses pièces dont la télègue se compose n'est
+obtenu qu'au moyen de cordes grossières. Rien de plus primitif, rien de
+moins confortable, mais aussi rien de plus facile à réparer, si quelque
+accident se produit en route. Les sapins ne manquent pas sur la
+frontière russe, et les essieux poussent naturellement dans les forêts.
+C'est au moyen de la télègue que se fait la poste extraordinaire, connue
+sous le nom de «perekladnoï», et pour laquelle toutes routes sont
+bonnes. Quelquefois, il faut bien l'avouer, les liens qui attachent
+l'appareil se rompent, et, tandis que le train de derrière reste
+embourbé dans quelque fondrière, le train de devant arrive au relais sur
+ses deux roues,--mais ce résultat est considéré déjà comme satisfaisant.
+
+Michel Strogoff aurait bien été forcé d'employer la télègue, s'il n'eût
+été assez heureux pour découvrir un tarentass.
+
+Ce n'est pas que ce dernier véhicule soit le dernier mot du progrès de
+l'industrie carrossière. Les ressorts lui manquent aussi bien qu'à la
+télègue; le bois, à défaut du fer, n'y est pas épargné; mais ses quatre
+roues, écartées de huit à neuf pieds à l'extrémité de chaque essieu, lui
+assurent un certain équilibre sur des routes cahoteuses et trop souvent
+dénivelées. Un garde-crotte protège ses voyageurs contre les boues du
+chemin, et une forte capote de cuir, pouvant se rabaisser et le fermer
+presque hermétiquement, en rend l'occupation moins désagréable par les
+grandes chaleurs et les violentes bourrasque de l'été. Le tarentass est
+d'ailleurs aussi solide, aussi facile à réparer que la télègue, et,
+d'autre part, il est moins sujet à laisser son train d'arrière en
+détresse sur les grands chemins.
+
+Du reste, ce ne fut pas sans de minutieuses recherches que Michel
+Strogoff parvint à découvrir ce tarentass, et il était probable qu'on
+n'en eût pas trouvé un second dans toute la ville de Perm. Malgré cela,
+il en débattit sévèrement le prix, pour la forme, afin de rester dans
+son rôle de Nicolas Korpanoff, simple négociant d'Irkoutsk.
+
+Nadia avait suivi son compagnon dans ses courses à la recherche d'un
+véhicule. Bien que le but à atteindre fût différent, tous deux avaient
+une égale hâte d'arriver, et, par conséquent, de partir. On eût dit
+qu'une même volonté les animait.
+
+«Sœur, dit Michel Strogoff, j'aurais voulu trouver pour toi quelque
+voiture plus confortable.
+
+--Tu me dis cela, frère, à moi qui serais allée, même à pied, s'il
+l'avait fallu, rejoindre mon père!
+
+--Je ne doute pas de ton courage, Nadia, mais il est des fatigues
+physiques qu'une femme ne peut supporter.
+
+--Je les supporterai, quelles qu'elles soient, répondit la jeune fille.
+Si tu entends une plainte s'échapper de mes lèvres, laisse-moi en route
+et continue seul ton voyage!»
+
+Une demi-heure plus tard, sur la présentation du podaroshna, trois
+chevaux de peste étaient attelés au tarentass. Ces animaux, couverts
+d'un long poil, ressemblaient à des ours hauts sur pattes. Ils étaient
+petits, mais ardents, étant de race sibérienne.
+
+Voici comment le postillon, l'iemschik, les avait attelés: l'un, le plus
+grand, était maintenu entre deux longs brancards qui portaient à leur
+extrémité antérieure un cerceau, appelé «douga», chargé de houppes et de
+sonnettes; les deux autres étaient simplement attachés par des cordes
+aux marchepieds du tarentass. Du reste, pas de harnais, et pour guides,
+rien qu'une simple ficelle.
+
+Ni Michel Strogoff, ni la jeune Livonienne n'emportaient de bagages. Les
+conditions de rapidité dans lesquelles devait se faire le voyage de
+l'un, les ressources plus que modestes de l'autre, leur avaient interdit
+de s'embarrasser de colis. Dans cette circonstance, c'était heureux, car
+ou le tarentass n'aurait pu prendre les bagages, ou il n'aurait pu
+prendre les voyageurs. Il n'était fait que pour deux personnes, sans
+compter l'iemschik, qui ne se tient sur son siège étroit que par un
+miracle d'équilibre.
+
+Cet iemschik change, d'ailleurs, à chaque relais. Celui auquel revenait
+la conduite du tarentass pendant la première étape était Sibérien, comme
+ses chevaux, et non moins poilu qu'eux, cheveux longs, coupés carrément
+sur le front, chapeau à bords relevés, ceinture rouge, capote à
+parements croisés sur des boutons frappés au chiffre impérial.
+
+L'iemschik, en arrivant avec son attelage, avait tout d'abord jeté un
+regard inquisiteur sur les voyageurs du tarentass. Pas de bagages!--et
+où diable les aurait-il fourrés?--Donc, apparence peu fortunée. Il fit
+une moue des plus significatives.
+
+«Des corbeaux, dit-il sans se soucier d'être entendu ou non, des
+corbeaux à six kopeks par verste!
+
+--Non! des aigles, répondit Michel Strogoff, qui comprenait parfaitement
+l'argot des iemschiks, des aigles, entends-tu, à neuf kopeks par verste,
+le pourboire en sus!»
+
+Un joyeux claquement de fouet lui répondit. Le «corbeau», dans la langue
+des postillons russes, c'est le voyageur avare ou indigent, qui, aux
+relais de paysans, ne paye les chevaux qu'à deux ou trois kopeks par
+verste. L'«aigle», c'est le voyageur qui ne recule pas devant les hauts
+prix, sans compter les généreux pourboires. Aussi le corbeau ne peut-il
+avoir la prétention de voler aussi rapidement que l'oiseau impérial.
+
+Nadia et Michel Strogoff prirent immédiatement place dans le tarentass.
+Quelques provisions, peu encombrantes et mises en réserve dans le
+caisson, devaient leur permettre, en cas de retard, d'atteindre les
+maisons de poste, qui sont très-confortablement installées, sous la
+surveillance de l'État. La capote fut rabattue, car la chaleur était
+insoutenable, et, à midi, le tarentass, enlevé par ses trois chevaux,
+quittait Perm au milieu d'un nuage de poussière.
+
+La façon dont l'iemschik maintenait l'allure de son attelage eût été
+certainement remarquée de tous autres voyageurs qui, n'étant ni Russes
+ni Sibériens, n'eussent pas été habitués à ces façons d'agir. En effet,
+le cheval de brancard, régulateur de la marche, un peu plus grand que
+ses congénères, gardait imperturbablement, et quelles que fussent les
+pentes de la route, un trot très-allongé, mais d'une régularité
+parfaite. Les deux autres chevaux ne semblaient connaître d'autre allure
+que le galop et se démenaient avec mille fantaisies fort amusantes.
+L'iemschik, d'ailleurs, ne les frappait pas. Tout au plus les
+stimulait-il par les mousquetades éclatantes de son fouet. Mais que
+d'épithètes il leur prodiguait, lorsqu'ils se conduisaient en bêtes
+dociles et consciencieuses, sans compter les noms de saints dont il les
+affublait! La ficelle qui lui servait de guides n'aurait eu aucune
+action sur des animaux à demi emportés, mais, «napravo», à droite, «na
+lèvo», à gauche,--ces mots, prononcés d'une voix gutturale, faisaient
+meilleur effet que bride ou bridon.
+
+Et que d'aimables interpellations suivant la circonstance!
+
+«Allez, mes colombes! répétait l'iemschik. Allez, gentilles hirondelles!
+Volez, mes petits pigeons! Hardi, mon cousin de gauche! Pousse, mon
+petit père de droite!»
+
+Mais aussi, quand la marche se ralentissait, que d'expressions
+insultantes, dont les susceptibles animaux semblaient comprendre la
+valeur!
+
+«Va donc, escargot du diable! Malheur a toi, limace! Je t'écorcherai
+vive, tortue, et tu seras damnée dans l'autre monde!»
+
+Quoi qu'il en soit de ces façons de conduire, qui exigent plus de
+solidité au gosier que de vigueur au bras des iemschiks, le tarentass
+volait sur la route et dévorait de douze à quatorze verstes à l'heure.
+
+Michel Strogoff était habitué à ce genre de véhicule et à ce mode de
+transport. Ni les soubresauts, ni les cahots ne pouvaient l'incommoder.
+Il savait qu'un attelage russe n'évite ni les cailloux, ni les ornières,
+ni les fondrières, ni les arbres renversés, ni les fossés qui ravinent
+la route. Il était fait à cela. Sa compagne risquait d'être blessée par
+les contre-coups du tarentass, mais elle ne se plaignit pas.
+
+Pendant les premiers instants du voyage, Nadia, ainsi emportée à toute
+vitesse, demeura sans parler. Puis, toujours obsédée de cette pensée
+unique, arriver, arriver:
+
+«J'ai compté trois cents verstes entre Perm et Ekaterinbourg, frère!
+dit-elle. Me suis-je trompée?»
+
+--Tu ne t'es pas trompée, Nadia, répondit Michel Strogoff, et lorsque
+nous aurons atteint Ekaterinbourg, nous serons au pied même des monts
+Ourals, sur leur versant opposé.
+
+--Que durera cette traversée dans la montagne?
+
+--Quarante-huit heures, car nous voyagerons nuit et jour.--Je dis nuit
+et jour, Nadia, ajouta-t-il, car je ne peux pas m'arrêter même un
+instant, et il faut que je marche sans relâche vers Irkoutsk.
+
+--Je ne te retarderai pas, frère, non, pas même une heure, et nous
+voyagerons nuit et jour.
+
+--Eh bien, alors, Nadia, puisse l'invasion tartare nous laisser le
+chemin libre, et, avant vingt jours, nous serons arrivés!
+
+--Tu as déjà fait ce voyage? demanda Nadia.
+
+--Plusieurs fois.
+
+--Pendant l'hiver, nous aurions été plus rapidement et plus sûrement,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, plus rapidement surtout, mais tu aurais bien souffert du froid et
+des neiges!
+
+--Qu'importe! L'hiver est l'ami du Russe.
+
+--Oui, Nadia, mais quel tempérament à toute épreuve il faut pour
+résister à une telle amitié! J'ai vu souvent la température tomber dans
+les steppes sibériennes à plus de quarante degrés au-dessous de glace!
+J'ai senti, malgré mon vêtement de peau de renne, [Ce vêtement se nomme
+«dakha»: il est très-léger et, cependant, absolument imperméable au
+froid.] mon cœur se glacer, mes membres se tordre, mes pieds se geler
+sous leurs triples chaussettes de laine! J'ai vu les chevaux de mon
+traîneau recouverts d'une carapace de glace, leur respiration figée aux
+naseaux! J'ai vu l'eau-de-vie de ma gourde se changer en pierre dure que
+le couteau ne pouvait entamer!... Mais mon traîneau filait comme
+l'ouragan! Plus d'obstacles sur la plaine nivelée et blanche à perte de
+vue! Plus de cours d'eau dont on est obligé de chercher les passages
+guéables! Plus de lacs qu'il faut traverser en bateau! Partout la glace
+dure, la route libre, le chemin assuré! Mais au prix de quelles
+souffrances, Nadia! Ceux-là seuls pourraient le dire, qui ne sont pas
+revenus, et dont le chasse-neige a bientôt recouvert les cadavres!
+
+--Cependant, tu es revenu, frère, dit Nadia.
+
+--Oui, mais je suis Sibérien, et tout enfant, quand je suivais mon père
+dans ses chasses, je m'accoutumais à ces dures épreuves. Mais toi,
+lorsque tu m'as dit, Nadia, que l'hiver ne t'aurait pas arrêtée, que tu
+serais partie seule, prête à lutter contre les redoutables intempéries
+du climat sibérien, il m'a semblé te voir perdue dans les neiges et
+tombant pour ne plus te relever!
+
+--Combien de fois as-tu traversé la steppe pendant l'hiver? demanda la
+jeune Livonienne.
+
+--Trois fois, Nadia, lorsque j'allais a Omsk,
+
+--Et qu'allais-tu faire à Omsk?
+
+--Voir ma mère, qui m'attendait!
+
+--Et moi, je vais à Irkoutsk, où m'attend mon père! Je vais lui porter
+les dernières paroles de ma mère! C'est te dire, frère, que rien
+n'aurait pu m'empêcher de partir!
+
+--Tu es une brave enfant, Nadia, répondit Michel Strogoff, et Dieu
+lui-même t'aurait conduite!»
+
+Pendant cette journée, le tarentass fut mené rapidement par les
+iemschiks qui se succédèrent à chaque relais. Les aigles de la montagne
+n'eussent pas trouvé leur nom déshonoré par ces «aigles» de la grande
+route. Le haut prix payé par chaque cheval, les pourboires largement
+octroyés, recommandaient les voyageurs d'une façon toute spéciale.
+Peut-être les maîtres de poste trouvèrent-ils singulier, après la
+publication de l'arrêté, qu'un jeune homme et sa sœur, évidemment
+Russes tous les deux, pussent courir librement à travers la Sibérie,
+fermée à tous autres, mais leurs papiers étaient en règle, et ils
+avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilométriques
+restaient-ils rapidement on arrière du tarentass.
+
+Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'étaient pas seuls à suivre la route
+de Perm à Ekaterinbourg. Dès les premiers relais, le courrier du czar
+avait appris qu'une voiture le précédait; mais, comme les chevaux ne lui
+manquaient pas, il ne s'en préoccupa pas autrement.
+
+Pendant cette journée, les quelques haltes, durant lesquelles se reposa
+le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas. Aux
+maisons de poste, on trouve à se loger et à se nourrir. D'ailleurs, à
+défaut de relais, la maison du paysan russe n'eût pas été moins
+hospitalière. Dans ces villages, qui se ressemblent presque tous, avec
+leur chapelle à murailles blanches et à toitures vertes, le voyageur
+peut frapper à toutes les portes. Elles lui seront ouvertes. Le moujik
+viendra, la figure souriante, et tendra la main à son hôte. On lui
+offrira le pain et le sel, on mettra le «samovar» sur le feu, et il sera
+comme chez lui. La famille déménagera plutôt, afin de lui faire place.
+L'étranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est «celui que
+Dieu envoie».
+
+En arrivant le soir, Michel Strogoff, poussé par une sorte d'instinct,
+demanda au maître de poste depuis combien d'heures la voiture qui le
+précédait avait passé au relais.
+
+«Depuis deux heures, petit père, lui répondit le maître de poste.
+
+--C'est une berline?
+
+--Non, une télègue.
+
+--Combien de voyageurs?
+
+--Deux.
+
+--Et ils vont grand train?
+
+--Des aigles!
+
+--Qu'on attelle rapidement.»
+
+Michel Strogoff et Nadia, décidés à ne pas s'arrêter une heure,
+voyagèrent toute la nuit.
+
+Le temps continuait à être beau, mais on sentait que l'atmosphère,
+devenue pesante, se saturait peu à peu d'électricité. Aucun nuage
+n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de
+buée chaude s'élevât du sol. Il était à craindre que quelque orage ne se
+déchaînât dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel Strogoff,
+habitué à reconnaître les symptômes atmosphériques, pressentait une
+prochaine lutte des éléments, qui ne laissa pas de le préoccuper.
+
+La nuit se passa sans incident. Malgré les cahots du tarentass, Nadia
+put dormir pendant quelques heures. La capote, à demi relevée,
+permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient avidement
+dans cette atmosphère étouffante.
+
+Michel Strogoff veilla toute la nuit, se défiant des iemschiks, qui
+s'endorment trop volontiers sur leur siège, et pas une heure ne fut
+perdue aux relais, pas une heure sur la route.
+
+Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers
+profils des monts Ourals se dessinèrent dans l'est. Cependant, cette
+importante chaîne, qui sépare la Russie d'Europe de la Sibérie, se
+trouvait encore à une assez grande distance, et on ne pouvait compter
+l'atteindre avant la fin de la journée. Le passage des montagnes devrait
+donc nécessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.
+
+Durant cette journée, le ciel resta constamment couvert, et, par
+conséquent, la température fut un peu plus supportable, mais le temps
+était extrêmement orageux.
+
+Peut-être, avec cette apparence, eût-il été plus prudent de ne pas
+s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait
+Michel Strogoff, s'il lui eût été permis d'attendre; mais quand, au
+dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui
+roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:
+
+«Une télègue nous précède toujours?
+
+--Oui.
+
+--Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?
+
+--Une heure environ.
+
+--En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin à
+Ekaterinbourg!»
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.
+
+
+Les monts Ourals se développent sur une étendue de près de trois mille
+verstes (3,200 kilomètres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle
+de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas,
+suivant la dénomination russe, ils sont justement nommés, puisque ces
+deux noms signifient «ceinture» dans les deux langues. Nés sur le
+littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la
+Caspienne.
+
+Telle était la frontière que Michel Strogoff devait franchir pour passer
+de Russie en Sibérie, et, on l'a dit, en prenant la route qui va de Perm
+à Ekaterinbourg, située sur le versant oriental des monts Ourals, il
+avait agi sagement. C'était la voie la plus facile et la plus sûre,
+celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie centrale.
+
+La nuit devait suffire à cette traversée des montagnes, si aucun
+accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du
+tonnerre annonçaient un orage que l'état particulier de l'atmosphère
+devait rendre redoutable. La tension électrique était telle, qu'elle ne
+pouvait se résoudre que par un éclat violent.
+
+Michel Strogoff veilla à ce que sa jeune compagne fût installée aussi
+bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement
+arrachée, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se
+croisaient au-dessus et à l'arrière. On doubla les traits des chevaux,
+et, par surcroît de précaution, le heurtequin des moyeux fut rembourré
+de paille, autant pour assurer la solidité des roues que pour adoucir
+les chocs, difficiles à éviter dans une nuit obscure. Enfin,
+l'avant-train et l'arrière-train, dont les essieux étaient simplement
+chevillés à la caisse du tarentass, furent reliés l'un à l'autre par une
+traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'écrous. Cette
+traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines
+suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un à
+l'autre.
+
+Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit
+près d'elle. Devant la capote, complètement abaissée, pendaient deux
+rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les
+voyageurs contre la pluie et les rafales.
+
+Deux grosses lanternes avaient été fixées au côté gauche du siège de
+l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres à
+éclairer la route. Mais c'étaient les feux de position du véhicule, et,
+s'ils dissipaient à peine l'obscurité, du moins pouvaient-ils empêcher
+l'abordage de quelque autre voiture courant à contre-bord.
+
+On le voit, toutes les précautions étaient prises, et, devant cette nuit
+menaçante, il était bon qu'elles le fussent.
+
+«Nadia, nous sommes prêts, dit Michel Strogoff.
+
+--Partons,» répondit la jeune fille.
+
+L'ordre fut donné à l'iemschik, et le tarentass s'ébranla en remontant
+les premières rampes des monts Ourals.
+
+Il était huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps
+était déjà très-sombre, malgré le crépuscule qui se prolonge sous cette
+latitude. D'énormes vapeurs semblaient surbaisser la voûte du ciel, mais
+aucun vent; ne les déplaçait encore. Toutefois, si elles demeuraient
+immobiles dans le sens d'un horizon à l'autre, il n'en était pas ainsi
+du zénith au nadir, et la distance qui les séparait du sol diminuait
+visiblement. Quelques-unes de ces bandes répandaient une sorte de
+lumière phosphorescente et sous-tendaient à l'œil des arcs de soixante
+à quatre-vingts degrés. Leurs zones semblaient se rapprocher peu à peu
+du sol, et elles resserraient leur réseau, de manière à bientôt
+étreindre la montagne, comme si quelque ouragan supérieur les eût
+chassées de haut en bas. D'ailleurs, la route montait vers ces grosses
+nuées, très-denses et presque arrivées déjà au degré de condensation.
+Avant peu, route et vapeurs se confondraient, et si, en ce moment, les
+nuages ne se résolvaient pas en pluie, le brouillard serait tel que le
+tarentass ne pourrait plus avancer, sans risquer de tomber dans quelque
+précipice.
+
+Cependant, la chaîne des monts Ourals n'atteint qu'une médiocre hauteur.
+L'altitude de leur plus haut sommet ne dépasse pas cinq mille pieds. Les
+neiges éternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver sibérien
+entasse à leurs cimes se dissolvent entièrement au soleil de l'été. Les
+plantes et les arbres y poussent à toute hauteur. Ainsi que
+l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de
+pierres précieuses nécessite un concours assez considérable d'ouvriers.
+Aussi, ces villages qu'on appelle «zavody» s'y rencontrent assez
+fréquemment, et la route, percée à travers les grands défilés, est
+aisément praticable aux voitures de poste.
+
+Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumière offre
+difficultés et périls, lorsque les éléments luttent violemment entre eux
+et qu'on est pris dans la lutte.
+
+Michel Strogoff savait, pour l'avoir éprouvé déjà, ce qu'est un orage
+dans la montagne, et peut-être trouvait-il, avec raison, ce météore
+aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver,
+s'y déchaînent avec une incomparable violence.
+
+Au départ, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait soulevé
+les rideaux de cuir qui protégeaient l'intérieur du tarentass, et il
+regardait devant lui, tout en observant les côtés de la route, que la
+lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques silhouettes.
+
+Nadia, immobile, les bras croisés, regardait aussi, mais sans se
+pencher, tandis que son compagnon, le corps à demi hors de la caisse,
+interrogeait à la fois le ciel et la terre.
+
+L'atmosphère était absolument tranquille, mais d'un calme menaçant. Pas
+une molécule d'air ne se déplaçait encore. On eût dit que la nature, à
+demi étouffée, ne respirait plus, et que ses poumons, c'est-à-dire ces
+nuages mornes et denses, atrophiés par quelque cause, ne pouvaient plus
+fonctionner. Le silence eût été absolu sans le grincement des roues du
+tarentass qui broyaient le gravier de la route, le gémissement des
+moyeux et des ais de la machine, l'aspiration bruyante des chevaux
+auxquels manquait l'haleine, et le claquement de leurs pieds ferrés sur
+les cailloux qui étincelaient au choc.
+
+Du reste, route absolument déserte. Le tarentass ne croisait ni un
+piéton, ni un cavalier, ni un véhicule quelconque, dans ces étroits
+défilés de l'Oural, par cette nuit menaçante. Pas un feu de charbonnier
+dans les bois, pas un campement de mineurs dans les carrières
+exploitées, pas une hutte perdue sous les taillis. Il fallait de ces
+raisons qui ne permettent ni une hésitation ni un retard pour
+entreprendre la traversée de la chaîne dans ces conditions. Michel
+Strogoff n'avait pas hésité. Cela ne lui était pas possible; mais
+alors--et cela commençait à le préoccuper singulièrement--quels
+pouvaient donc être ces voyageurs dont la télègue précédait son
+tarentass, et quelles raisons majeures avaient-ils d'être si imprudents?
+
+Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation. Vers
+onze heures, les éclairs commencèrent à illuminer le ciel et ne
+discontinuèrent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparaître et
+disparaître la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers
+points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait à raser la
+bordure du chemin, de profonds gouffres s'éclairaient sous la
+déflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du
+véhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers à peine
+équarris, jeté sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler
+au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas à s'emplir de
+bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils
+montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se
+mêlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantôt flattant,
+tantôt gourmandant ses pauvres bêtes, plus fatiguées de la lourdeur de
+l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne
+pouvaient même plus les animer, et, par instants, elles fléchissaient
+sur leurs jambes.
+
+«A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel
+Strogoff à l'iemschik.
+
+--A une heure du matin,... si nous y arrivons! répondit celui-ci en
+secouant la tête.
+
+--Dis donc, l'ami, tu n'en es pas à ton premier orage dans la montagne,
+n'est-ce pas?
+
+--Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!
+
+--As-tu donc peur?
+
+--Je n'ai pas peur, mais je te répète que tu as eu tort de partir.
+
+--J'aurais eu plus grand tort de rester.
+
+--Va donc, mes pigeons!» répliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas là
+pour discuter, mais pour obéir.
+
+En ce moment, un frémissement lointain se fit entendre. C'était comme un
+millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient
+l'atmosphère, calme jusqu'alors. A la lueur d'un éblouissant éclair qui
+fut presque aussitôt suivi d'un éclat de tonnerre terrible, Michel
+Strogoff aperçut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent
+se déchaînait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de
+l'air. Quelques bruits secs indiquèrent que certains arbres, vieux ou
+mal enracinés, n'avaient pu résister à la première attaque de la
+bourrasque. Une avalanche de troncs brisés traversa la route, après
+avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans
+l'abîme de gauche, à deux cents pas en avant du tarentass.
+
+Les chevaux s'étaient arrêtés court.
+
+«Va donc, mes jolies colombes!» cria l'iemschik en mêlant les
+claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.
+
+Michel Strogoff saisit la main de Nadia.
+
+«Dors-tu, sœur? lui demanda-t-il.
+
+--Non, frère.
+
+--Sois prête à tout. Voici l'orage!
+
+--Je suis prête.»
+
+Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du
+tarentass.
+
+La bourrasque arrivait en foudre.
+
+L'iemschik, sautant de son siège, se jeta à la tête de ses chevaux, afin
+de les maintenir, car un immense danger menaçait tout l'attelage.
+
+En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors à un tournant de la
+route par lequel débouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tête
+au vent, sans quoi, pris de côté, il eût immanquablement chaviré et eût
+été précipité dans un profond abîme que le chemin côtoyait sur la
+gauche. Les chevaux, repoussés par les rafales, se cabraient, et leur
+conducteur ne pouvait parvenir à les calmer. Aux interpellations
+amicales avaient succédé dans sa bouche les qualifications les plus
+insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses bêtes, aveuglées par les
+décharges électriques, épouvantées par les éclats incessants de la
+foudre, qui étaient comparables à des détonations d'artillerie,
+menaçaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'était
+plus maître de son attelage.
+
+A ce moment, Michel Strogoff, s'élançant d'un bond hors du tarentass,
+lui vint en aide. Doué d'une force peu commune, il parvint, non sans
+peine, à maîtriser les chevaux.
+
+Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit,
+s'évasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y engouffrer,
+comme elle eût fait dans ces manches d'aération tendues au vent à bord
+des steamers. En même temps, une avalanche de pierres et de troncs
+d'arbres commençait à rouler du haut des talus.
+
+«Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.
+
+--Nous n'y resterons pas non plus! s'écria l'iemschik, tout effaré, en
+se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable déplacement des
+couches d'air. L'ouragan aura bientôt fait de nous envoyer au bas de la
+montagne, et par le plus court!
+
+--Prends le cheval de droite, poltron! répondit Michel Strogoff. Moi, je
+réponds de celui de gauche!»
+
+Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur
+et lui durent se courber jusqu'à terre pour ne pas être renversés; mais
+la voiture, malgré leurs efforts et ceux des chevaux qu'ils maintenaient
+debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d'arbre
+qui l'arrêta, elle était précipitée hors de la route.
+
+«N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.
+
+--Je n'ai pas peur,» répondit la jeune Livonienne, sans que sa voix
+trahît la moindre émotion.
+
+Les roulements de tonnerre avaient cessé un instant, et l'effroyable
+bourrasque, après avoir franchi le tournant, se perdait dans les
+profondeurs du défilé.
+
+«Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.
+
+--Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous
+aurons l'abri du talus!
+
+--Mais les chevaux refusent!
+
+--Fais comme moi, et tire-les en avant!
+
+--La bourrasque va revenir!
+
+--Obéiras-tu?
+
+--Tu le veux!
+
+--C'est le Père qui l'ordonne! répondit Michel Strogoff, qui invoqua
+pour la première fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant,
+maintenant, sur trois parties du monde.
+
+--Va donc, mes hirondelles!» s'écria l'iemschik, saisissant le cheval de
+droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de
+gauche.
+
+Les chevaux, ainsi tenus, reprirent péniblement la route. Ils ne
+pouvaient plus se jeter de côté, et le cheval de brancard, n'étant plus
+tiraillé sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais, hommes et
+bêtes, pris debout par les rafales, ne faisaient guère trois pas sans en
+perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils tombaient, ils se
+relevaient. A ce jeu, le véhicule risquait fort de se détraquer. Si la
+capote n'eût pas été solidement assujettie, le tarentass eût été
+décoiffé du premier coup.
+
+Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures à remonter
+cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui était
+si directement exposée au fouet de la bourrasque. Le danger alors
+n'était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre
+l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de
+pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur
+eux.
+
+Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l'épanouissement d'un éclair,
+se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du
+tarentass.
+
+L'iemschik poussa un cri.
+
+Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer
+l'attelage, qui refusa.
+
+Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière!...
+
+Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass
+atteint, sa compagne écrasée! Il comprit qu'il n'avait plus le temps de
+l'arracher vivante du véhicule!...
+
+Mais alors, se jetant à l'arrière, trouvant dans cet immense péril
+une-force surhumaine, le dos à l'essieu, les pieds arc-boutés au sol, il
+repoussa de quelques pieds la lourde voiture.
+
+L'énorme bloc, en passant, frôla la poitrine du jeune homme et lui coupa
+la respiration, comme eût fait un boulet de canon, en broyant les silex
+de la route, qui étincelèrent au choc.
+
+«Frère! s'était écriée Nadia épouvantée, qui avait vu toute cette scène
+à la lueur de l'éclair.
+
+--Nadia! répondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...
+
+--Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!
+
+--Dieu est avec nous, sœur!
+
+--Avec moi, bien sûr, frère, puisqu'il t'a mis sur ma route!» murmura la
+jeune fille.
+
+La poussée du tarentass, due à l'effort de Michel Strogoff, ne devait
+pas être perdue. Ce fut l'élan donné qui permit aux chevaux affolés de
+reprendre leur première direction. Traînés, pour ainsi dire, par Michel
+Strogoff et l'iemschik, ils remontèrent la route jusqu'à un col étroit,
+orienté sud et nord, où ils devaient être abrités contre les assauts
+directs de la tourmente. Le talus de droite faisait là une sorte de
+redan, dû à la saillie d'un énorme rocher qui occupait le centre d'un
+remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y était
+tenable, tandis qu'à la circonférence de ce cyclone ni hommes ni chevaux
+n'eussent pu résister.
+
+Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dépassait l'arête du rocher,
+furent étêtés en un clin d'œil, comme si une faux gigantesque eût
+nivelé le talus au ras de leur ramure.
+
+L'orage était alors dans toute sa fureur. Les éclairs emplissaient le
+défilé, et les éclats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol,
+frémissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif
+de l'Oural eût été soumis à une trépidation générale.
+
+Très-heureusement, le tarentass avait pu être, pour ainsi dire, remisé
+dans une profonde anfractuosité que la bourrasque ne frappait que
+d'écharpe. Mais il n'était pas si bien défendu que quelques
+contre-courants obliques, déviés par des saillies du talus, ne
+l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la
+paroi du rocher, à faire craindre qu'il ne fût brisé en mille pièces.
+
+Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff, après
+avoir cherché à la lueur d'une des lanternes, découvrit une excavation,
+due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y blottir, en
+attendant que le voyage pût être repris.
+
+En ce moment,--il était une heure du matin,--la pluie commença à tomber,
+et bientôt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une violence
+extrême, sans pouvoir cependant éteindre les feux du ciel. Cette
+complication rendait tout départ impossible.
+
+Donc, quelle que fût l'impatience de Michel Strogoff,--et l'on comprend
+qu'elle fût grande,--il lui fallut laisser passer le plus fort de la
+tourmente. Arrivé d'ailleurs au col même qui franchit la route de Perm à
+Ekaterinbourg, il n'avait plus qu'à descendre les pentes des monts
+Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol raviné par les
+mille torrents de la montagne, au milieu des tourbillons d'air et d'eau,
+c'était absolument jouer sa vie, c'était courir à l'abîme.
+
+«Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans doute
+éviter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait espérer
+qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera à reparaître,
+et la descente, que nous ne pouvons risquer dans l'obscurité, deviendra,
+sinon facile, du moins possible après le lever du soleil.
+
+--Attendons, frère, répondit Nadia, mais si tu retardes ton départ, que
+ce ne soit pas pour m'épargner une fatigue ou un danger!
+
+--Nadia, je sais que tu es décidée à tout braver, mais, en nous
+compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la
+tienne, je manquerais à la tâche, au devoir que j'ai avant tout à
+accomplir!
+
+--Un devoir!...» murmura Nadia.
+
+En ce moment, un violent éclair déchira le ciel, et sembla, pour ainsi
+dire, volatiliser la pluie. Aussitôt un coup sec retentit. L'air fut
+rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de
+grands pins, frappé par le fluide électrique à vingt pas du tarentass,
+s'enflamma comme une torche gigantesque.
+
+L'iemschik, jeté à terre par une sorte de choc en retour, se releva
+heureusement sans blessures.
+
+Puis, après que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus
+dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de
+Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces
+mots à son oreille:
+
+«Des cris, frère! Écoute!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+VOYAGEURS EN DÉTRESSE.
+
+
+En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre
+vers la partie supérieure de la route, et à une distance assez
+rapprochée de l'anfractuosité qui abritait le tarentass.
+
+C'était comme un appel désespéré, évidemment jeté par quelque voyageur
+en détresse.
+
+Michel Strogoff, prêtant l'oreille, écoutait.
+
+L'iemschik écoutait aussi, mais en secouant la tête, comme s'il lui eût
+semblé impossible de répondre à cet appel.
+
+«Des voyageurs qui demandent du secours! s'écria Nadia.
+
+--S'ils ne comptent que sur nous!... répondit l'iemschik.
+
+--Pourquoi non? s'écria Michel Strogoff. Ce qu'ils feraient pour nous en
+pareille circonstance, ne devons-nous pas le faire pour eux?
+
+--Mais vous n'allez pas exposer la voiture et les chevaux!...
+
+--J'irai à pied, répondit Michel Strogoff, en interrompant l'iemschik.
+
+--Je t'accompagne, frère, dit la jeune Livonienne.
+
+--Non, reste, Nadia. L'iemschik demeurera près de toi. Je ne veux pas le
+laisser seul....
+
+--Je resterai, répondit Nadia.
+
+--Quoi qu'il arrive, ne quitte pas cet abri!
+
+--Tu me retrouveras là où je suis.»
+
+Michel Strogoff serra la main de sa compagne, et, franchissant le
+tournant du talus, il disparut aussitôt dans l'ombre.
+
+«Ton frère a tort, dit l'iemschik à la jeune fille.
+
+--Il a raison,» répondit simplement Nadia.
+
+Cependant, Michel Strogoff remontait rapidement la route. S'il avait
+grande hâte de porter secours à ceux qui jetaient ces cris de détresse,
+il avait grand désir aussi de savoir quels pouvaient être ces voyageurs
+que l'orage n'avait pas empêchés de s'aventurer dans la montagne, car il
+ne doutait pas que ce ne fussent ceux dont la télègue précédait toujours
+son tarentass.
+
+La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de violence. Les
+cris, apportés par le courant atmosphérique, devenaient de plus en plus
+distincts. De l'endroit où Michel Strogoff avait laissé Nadia, on ne
+pouvait rien voir. La route était sinueuse, et la lueur des éclairs ne
+laissait apparaître que le saillant des talus qui coupaient le lacet du
+chemin. Les rafales, brusquement brisées à tous ces angles, formaient
+des remous difficiles à franchir, et il fallait à Michel Strogoff une
+force peu commune pour leur résister.
+
+Mais il fut bientôt évident que les voyageurs, dont les cris se
+faisaient entendre, ne devaient plus être éloignés. Bien que Michel
+Strogoff ne pût encore les voir, soit qu'ils eussent été rejetés hors de
+la route, soit que l'obscurité les dérobât à ses regards, leurs paroles,
+cependant, arrivaient assez distinctement à son oreille.
+
+Or, voici ce qu'il entendit,--ce qui ne laissa pas de lui causer une
+certaine surprise:
+
+«Butor! reviendras-tu?
+
+--Je te ferai knouter au prochain relais!
+
+--Entends-tu, postillon du diable! Eh! là-bas!
+
+--Voilà comme ils vous conduisent dans ce pays!...
+
+--Et ce qu'ils appellent une télègue!
+
+--Eh! triple brute! Il détale toujours et ne paraît pas s'apercevoir
+qu'il nous laisse en route!
+
+--Me traiter ainsi, moi! un Anglais accrédité! Je me plaindrai à la
+chancellerie, et je le ferai pendre!»
+
+Celui qui parlait ainsi était véritablement dans une grosse colère. Mais
+tout à coup, il sembla à Michel Strogoff que le second interlocuteur
+prenait son parti de ce qui se passait, car l'éclat de rire le plus
+inattendu, au milieu d'une telle scène, retentit soudain et fut suivi de
+ces paroles:
+
+«Eh bien! non! décidément, c'est trop drôle!
+
+--Vous osez rire! répondit d'un ton passablement aigre le citoyen du
+Royaume-Uni.
+
+--Certes oui, cher confrère, et de bon cœur, et c'est ce que j'ai de
+mieux à faire! Je vous engage à en faire autant! Parole d'honneur, c'est
+trop drôle, ça ne s'est jamais vu!...»
+
+En ce moment, un violent coup de tonnerre remplit le défilé d'un fracas
+effroyable, que les échos de la montagne multiplièrent dans une
+proportion grandiose. Puis, après que le dernier roulement se fût
+éteint, la voix joyeuse retentit encore, disant:
+
+«Oui, extraordinairement drôle! Voilà certainement qui n'arriverait pas
+en France!
+
+--Ni en Angleterre!» répondit l'Anglais.
+
+Sur la route, largement éclairée alors par les éclairs, Michel Strogoff
+aperçut, à vingt pas, deux voyageurs, juchés l'un près de l'autre sur le
+banc de derrière d'un singulier véhicule, qui paraissait âtre
+profondément embourbé dans quelque ornière.
+
+Michel Strogoff s'approcha des deux voyageurs, dont l'un continuait de
+rire et l'autre de maugréer, et il reconnut les deux correspondants de
+journaux, qui, embarqués sur le _Caucase_, avaient fait en sa compagnie
+la route de Nijni-Novgorod à Perm.
+
+«Eh! bonjour, monsieur! s'écria le Français. Enchanté de vous voir dans
+cette circonstance! Permettez-moi de vous présenter mon ennemi intime,
+monsieur Blount.»
+
+Le reporter anglais salua, et peut-être allait-il, à son tour, présenter
+son confrère Alcide Jolivet, conformément aux règles de la politesse,
+quand Michel Strogoff lui dit:
+
+«Inutile, messieurs, nous nous connaissons, puisque nous avons déjà
+voyagé ensemble sur le Volga.
+
+--Ah! très-bien! Parfait! monsieur...?
+
+--Nicolas Korpanoff, négociant d'Irkoutsk, répondit Michel Strogoff.
+Mais m'apprendrez-vous quelle aventure, si lamentable pour l'un, si
+plaisante pour l'autre, vous est arrivée?
+
+--Je vous fais juge, monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet.
+Imaginez-vous que notre postillon est parti avec l'avant-train de son
+infernal véhicule, nous laissant en panne sur l'arrière-train de son
+absurde équipage! La pire moitié d'une télègue pour deux, plus de guide,
+plus de chevaux! N'est-ce pas absolument et superlativement drôle?
+
+--Pas drôle du tout! répondit l'Anglais.
+
+--Mais si, confrère! Vous ne savez vraiment pas prendre les choses par
+leur bon côté!
+
+--Et comment, s'il vous plaît, pourrons-nous continuer notre route?
+demanda Harry Blount.
+
+--Rien n'est plus simple, répondit Alcide Jolivet. Vous allez vous
+atteler à ce qui nous reste de voiture; moi, je prendrai les guides, je
+vous appellerai mon petit pigeon, comme un véritable iemschik, et vous
+marcherez comme un vrai postier!
+
+--Monsieur Jolivet, répondit l'Anglais, cette plaisanterie passe les
+bornes, et....
+
+--Soyez calme, confrère. Quand vous serez fourbu, je vous remplacerai,
+et vous aurez droit de me traiter d'escargot poussif ou de tortue qui se
+pâme, si je ne vous mène pas d'un train d'enfer!»
+
+Alcide Jolivet disait toutes ces choses avec une telle bonne humeur, que
+Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire.
+
+«Messieurs, dit-il alors, il y a mieux à faire. Nous sommes arrivés,
+ici, au col supérieur de la chaîne de l'Oural, et, par conséquent, nous
+n'avons plus maintenant qu'à descendre les pentes de la montagne. Ma
+voiture est là, à cinq cents pas en arrière. Je vous prêterai un de mes
+chevaux, on l'attellera à la caisse de votre télègue, et demain, si
+aucun accident ne se produit, nous arriverons ensemble à Ekaterinbourg.
+
+--Monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet, voici une proposition qui
+part d'un cœur généreux!
+
+--J'ajoute, monsieur, répondit Michel Strogoff, que si je ne vous offre
+pas de monter dans mon tarentass, c'est qu'il ne contient que deux
+places, et que ma sœur et moi, nous les occupons déjà.
+
+--Comment donc, monsieur, répondit Alcide Jolivet, mais mon confrère et
+moi, avec votre cheval et l'arrière-train de notre demi-télègue, nous
+irions au bout du monde!
+
+--Monsieur, reprit Harry Blount, nous acceptons votre offre obligeante.
+Quant à cet iemschik!...
+
+--Oh! croyez bien que ce n'est pas la première fois que pareille
+aventure lui arrive! répondit Michel Strogoff.
+
+--Mais, alors, pourquoi ne revient-il pas? Il sait parfaitement qu'il
+nous a laissés en arrière, le misérable!
+
+--Lui! Il ne s'en doute même pas!
+
+--Quoi! Ce brave homme ignore qu'une scission s'est opérée entre les
+deux parties de sa télègue?
+
+--Il l'ignore, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il conduit son
+avant-train à Ekaterinbourg!
+
+--Quand je vous disais que c'était tout ce qu'il y a de plus plaisant,
+confrère! s'écria Alcide Jolivet.
+
+--Si donc, messieurs, vous voulez me suivre, reprit Michel Strogoff,
+nous rejoindrons ma voiture, et....
+
+--Mais la télègue? fit observer l'Anglais.
+
+--Ne craignez pas qu'elle s'envole, mon cher Blount! s'écria Alcide
+Jolivet. La voilà si bien enracinée dans le sol, que si on l'y laissait,
+au printemps prochain il y pousserait des feuilles!
+
+--Venez donc, messieurs, dit Michel Strogoff, et nous ramènerons ici le
+tarentass.»
+
+Le Français et l'Anglais, descendant de la banquette de fond, devenue
+ainsi siège de devant, suivirent Michel Strogoff.
+
+Tout en marchant, Alcide Jolivet, suivant son habitude, causait avec sa
+bonne humeur, que rien ne pouvait altérer.
+
+«Ma foi, monsieur Korpanoff, dit-il à Michel Strogoff, vous nous tirez
+là d'un fier embarras!
+
+--Je n'ai fait, monsieur, répondit Michel Strogoff, que ce que tout
+autre eût fait à ma place. Si les voyageurs ne s'entre-aidaient pas, il
+n'y aurait plus qu'à barrer les routes!
+
+--A charge de revanche, monsieur. Si vous allez loin dans les steppes,
+il est possible que nous nous rencontrions encore, et....»
+
+Alcide Jolivet ne demandait pas d'une façon formelle à Michel Strogoff
+où il allait, mais celui-ci, ne voulant pas avoir l'air de dissimuler,
+répondit aussitôt:
+
+«Je vais à Omsk, messieurs.
+
+--Et monsieur Blount et moi, reprit Alcide Jolivet, nous allons un peu
+devant nous, là où il y aura peut-être quelque balle, mais, à coup sûr,
+quelque nouvelle à attraper.
+
+--Dans les provinces envahies? demanda Michel Strogoff avec un certain
+empressement.
+
+--Précisément, monsieur Korpanoff, et il est probable que nous ne nous y
+rencontrerons pas!
+
+--En effet, monsieur, répondit Michel Strogoff. Je suis peu friand de
+coups de fusil ou de coups de lance, et trop pacifique de mon naturel
+pour m'aventurer là où l'on se bat.
+
+--Désolé, monsieur, désolé, et, véritablement, nous ne pourrons que
+regretter de nous séparer sitôt! Mais, en quittant Ekaterinbourg,
+peut-être notre bonne étoile voudra-t-elle que nous voyagions encore
+ensemble, ne fût-ce que pendant quelques jours?
+
+--Vous vous dirigez sur Omsk? demanda Michel Strogoff, après avoir
+réfléchi un instant.
+
+--Nous n'en savons rien encore, répondit Alcide Jolivet, mais
+très-certainement nous irons directement jusqu'à Ichim, et, une fois là,
+nous agirons selon les événements.
+
+--Eh bien, messieurs, dit Michel Strogoff, nous irons de conserve
+jusqu'à Ichim.»
+
+Michel Strogoff eût évidemment mieux aimé voyager seul, mais il ne
+pouvait, sans que cela parût au moins singulier, chercher à se séparer
+de deux voyageurs qui allaient suivre la même route que lui. D'ailleurs,
+puisqu'Alcide Jolivet et son compagnon avaient l'intention de s'arrêter
+à Ichim, sans immédiatement continuer sur Omsk, il n'y avait aucun
+inconvénient à faire avec eux cette partie du voyage.
+
+«Eh bien, messieurs, répondit-il, voilà qui est convenu. Nous ferons
+route ensemble.»
+
+Puis, du ton le plus indifférent:
+
+«Savez-vous avec quelque certitude où en est l'invasion tartare?
+demanda-t-il.
+
+--Ma foi, monsieur, nous n'en savons que ce qu'on en disait à Perm,
+répondit Alcide Jolivet. Les Tartares de Féofar-Khan ont envahi toute la
+province de Sémipalatinsk, et, depuis quelques jours, ils descendent à
+marche forcée le cours de l'Irtyche. Il faut donc vous hâter si vous
+voulez les devancer à Omsk.
+
+--En effet, répondit Michel Strogoff.
+
+--On ajoutait aussi que le colonel Ogareff avait réussi à passer la
+frontière sous un déguisement, et qu'il ne pouvait tarder à rejoindre le
+chef tartare au centre même du pays soulevé.
+
+--Mais comment l'aurait-on su? demanda Michel Strogoff, que ces
+nouvelles, plus ou moins véridiques, intéressaient directement.
+
+--Eh! comme on sait toutes ces choses, répondit Alcide Jolivet. C'est
+dans l'air.
+
+--Et vous avez des raisons sérieuses de penser que le colonel Ogareff
+est en Sibérie?
+
+--J'ai même entendu dire qu'il avait dû prendre la route de Kazan à
+Ekaterinbourg.
+
+--Ah! vous saviez cela, monsieur Jolivet? dit alors Harry Blount, que
+l'observation du correspondant français tira de son mutisme.
+
+--Je le savais, répondit Alcide Jolivet.
+
+--Et saviez-vous qu'il devait être déguisé en bohémien? demanda Harry
+Blount.
+
+--En bohémien! s'écria presque involontairement Michel Strogoff, qui se
+rappela la présence du vieux tsigane à Nijni-Novgorod, son voyage à bord
+du _Caucase_ et son débarquement à Kazan.
+
+--Je le savais assez pour en faire l'objet d'une lettre à ma cousine,
+répondit en souriant Alcide Jolivet.
+
+--Vous n'avez pas perdu votre temps à Kazan! fit observer l'Anglais d'un
+ton sec.
+
+--Mais non, cher confrère, et, pendant que le _Caucase_
+s'approvisionnait, je faisais comme le _Caucase_!»
+
+Michel Strogoff n'écoutait plus les réparties qu'Harry Blount et Alcide
+Jolivet échangeaient entre eux. Il songeait à cette troupe de bohémiens,
+à ce vieux tsigane dont il n'avait pu voir le visage, à la femme étrange
+qui l'accompagnait, au singulier regard qu'elle avait jeté sur lui, et
+il cherchait à rassembler dans son esprit tous les détails de cette
+rencontre, lorsqu'une détonation se fit entendre à une courte distance.
+
+«Ah! messieurs, en avant! s'écria Michel Strogoff.
+
+--Tiens! pour un digne négociant qui fuit les coups de feu, se dit
+Alcide Jolivet, il court bien vite à l'endroit où ils éclatent!»
+
+Et, suivi d'Harry Blount, qui n'était pas homme à rester en arrière, il
+se précipita sur les pas de Michel Strogoff.
+
+Quelques instants après, tous trois étaient en face du saillant qui
+abritait le tarentass au tournant du chemin.
+
+Le bouquet de pins allumé par la foudre brûlait, encore. La route était
+déserte. Cependant, Michel Strogoff n'avait pu se tromper. Le bruit
+d'une arme à feu était bien arrivé jusqu'à lui.
+
+Soudain, un formidable grognement se fit entendre, et une seconde
+détonation éclata au delà du talus.
+
+«Un ours! s'écria Michel Strogoff, qui ne pouvait se méprendre à ce
+grognement. Nadia! Nadia!»
+
+Et, tirant son coutelas de sa ceinture, Michel Strogoff s'élança par un
+bond formidable et tourna le contrefort derrière lequel la jeune fille
+avait promis de l'attendre.
+
+Les pins, alors dévorés par les flammes du tronc à la cime, éclairaient
+largement la scène.
+
+Au moment où Michel Strogoff atteignit le tarentass, une masse énorme
+recula jusqu'à lui.
+
+C'était un ours de grande taille. La tempête l'avait chassé des bois qui
+hérissaient ce talus de l'Oural, et il était venu chercher refuge dans
+cette excavation, sa retraite habituelle, sans doute, que Nadia occupait
+alors.
+
+Deux des chevaux, effrayés de la présence de l'énorme animal, brisant
+leurs traits, avaient pris la fuite, et l'iemschik, ne pensant qu'à ses
+bêtes, oubliant que la jeune fille allait rester seule en présence de
+l'ours, s'était jeté à leur poursuite.
+
+La courageuse Nadia n'avait pas perdu la tête. L'animal, qui ne l'avait
+pas vue tout d'abord, s'était attaqué à l'autre cheval de l'attelage.
+Nadia, quittant alors l'anfractuosité dans laquelle elle s'était
+blottie, avait couru à la voiture, pris un des revolvers de Michel
+Strogoff, et, marchant hardiment sur l'ours, elle avait fait feu à bout
+portant.
+
+L'animal, légèrement blessé à l'épaule, s'était retourné contre la jeune
+fille, qui avait cherché d'abord à l'éviter en tournant autour du
+tarentass, dont le cheval cherchait à briser ses liens. Mais ces
+chevaux, une fois perdus dans la montagne, c'était tout le voyage
+compromis. Nadia était donc revenue droit à l'ours, et, avec un
+sang-froid surprenant, au moment même où les pattes de l'animal allaient
+s'abattre sur sa tête, elle avait fait feu sur lui une seconde fois.
+
+C'était cette seconde détonation qui venait d'éclater à quelques pas de
+Michel Strogoff. Mais il était là. D'un bond il se jeta entre l'ours et
+la jeune fille. Son bras ne fit qu'un seul mouvement de bas en haut, et
+l'énorme bête, fendue du ventre à la gorge, tomba sur le sol comme une
+masse inerte.»
+
+C'était un beau spécimen de ce fameux coup des chasseurs sibériens, qui
+tiennent à ne pas endommager cette précieuse fourrure des ours, dont ils
+tirent un haut prix.
+
+«Tu n'es pas blessée, sœur? dit Michel Strogoff, en se précipitant vers
+la jeune fille.
+
+--Non, frère,» répondit Nadia.
+
+En ce moment apparurent les deux journalistes.
+
+Alcide Jolivet se jeta à la tête du cheval, et il faut croire qu'il
+avait le poignet solide, car il parvint à le contenir. Son compagnon et
+lui avaient vu la rapide manœuvre de Michel Strogoff.
+
+«Diable! s'écria Alcide Jolivet, pour un simple négociant, monsieur
+Korpanoff, vous maniez joliment le couteau du chasseur!
+
+--Très-joliment même, ajouta Harry Blount.
+
+--En Sibérie, messieurs, répondit Michel Strogoff, nous sommes forcés de
+faire un peu de tout!»
+
+Alcide Jolivet regarda alors le jeune homme.
+
+Vu en pleine lumière, le couteau sanglant à la main, avec sa haute
+taille, son air résolu, le pied posé sur le corps de l'ours qu'il venait
+d'abattre, Michel Strogoff était beau à voir.
+
+«Un rude gaillard!» se dit Alcide Jolivet.
+
+S'avançant alors respectueusement, son chapeau à la main, il vint saluer
+la jeune fille.
+
+Nadia s'inclina légèrement.
+
+Alcide Jolivet, se tournant alors vers son compagnon:
+
+«La sœur vaut le frère! dit-il. Si j'étais ours, je ne me frotterais
+pas à ce couple redoutable et charmant!»
+
+Harry Blount, droit comme un piquet, se tenait, chapeau bas, à quelque
+distance. La désinvolture de son compagnon avait pour effet d'ajouter
+encore à sa raideur habituelle.
+
+En ce moment reparut l'iemschik, qui était parvenu à rattraper ses deux
+chevaux. Il jeta tout d'abord un œil de regret sur le magnifique
+animal, gisant sur le sol, qu'il allait être obligé d'abandonner aux
+oiseaux de proie, et il s'occupa de réinstaller son attelage.
+
+Michel Strogoff lui fit alors connaître la situation des deux voyageurs
+et son projet de mettre un des chevaux du tarentass à leur disposition.
+
+«Comme il te plaira, répondit l'iemschik. Seulement, deux voitures au
+lieu d'une....
+
+--Bon! l'ami, répondit Alcide Jolivet, qui comprit l'insinuation, on te
+payera double.
+
+--Va donc, mes tourtereaux!» cria l'iemschik.
+
+Nadia était remontée dans le tarentass, que suivaient à pied Michel
+Strogoff et ses deux compagnons.
+
+Il était trois heures. La bourrasque, alors dans sa période
+décroissante, ne se déchaînait plus aussi violemment à travers le
+défilé, et la route fut remontée rapidement.
+
+Aux premières lueurs de, l'aube, le tarentass avait rejoint la télègue,
+qui était consciencieusement embourbée jusqu'au moyeu de ses roues. On
+comprenait parfaitement qu'un vigoureux coup de collier de son attelage
+eût opéré la séparation des deux trains.
+
+Un des chevaux de flanc du tarentass fut attelé à l'aide de cordes à la
+caisse de la télègue. Les deux journalistes reprirent place sur le banc
+de leur singulier équipage, et les voitures se mirent aussitôt en
+mouvement. Du reste, elles n'avaient plus qu'à descendre les pentes de
+l'Oural,--ce qui n'offrait aucune difficulté.
+
+Six heures après, les deux véhicules, l'un suivant l'autre, arrivaient à
+Ekaterinbourg, sans qu'aucun incident fâcheux eût marqué la seconde
+partie de leur voyage.
+
+Le premier individu que les journalistes aperçurent sur la porte de la
+maison de poste, ce fut leur iemschik, qui semblait les attendre.
+
+Ce digne Russe avait vraiment une bonne figure, et, sans plus
+d'embarras, l'œil souriant, il s'avança vers ses voyageurs, et, leur
+tendant la main, il réclama son pourboire.
+
+La vérité oblige à dire que la fureur d'Harry Blount éclata avec une
+violence toute britannique, et si l'iemschik ne se fût prudemment
+reculé, un coup de poing, porté suivant toutes les règles de la boxe,
+lui eût payé son «na vodkou» en pleine figure.
+
+Alcide Jolivet, lui, voyant cette colère, riait à se tordre, et comme il
+n'avait jamais ri peut-être.
+
+«Mais il a raison, ce pauvre diable! s'écriait-il. Il est dans son
+droit, mon cher confrère! Ce n'est pas sa faute si nous n'avons pas
+trouvé le moyen de le suivre!».
+
+Et tirant quelques kopeks de sa poche:
+
+«Tiens, l'ami, dit-il en les remettant à l'iemschik, empoche! Si tu ne
+les as pas gagnés, ce n'est pas ta faute!»
+
+Ceci redoubla l'irritation d'Harry Blount, qui voulait s'en prendre au
+maître de poste et lui faire un procès.
+
+«Un procès, en Russie! s'écria Alcide Jolivet. Mais si les choses n'ont
+pas changé, confrère, vous n'en verriez pas la fin! Vous ne savez donc
+pas l'histoire de cette nourrice russe qui réclamait douze mois
+d'allaitement à la famille de son nourrisson?
+
+--Je ne la sais pas, répondit Harry Blount.
+
+--Alors, vous ne savez pas non plus ce qu'était devenu ce nourrisson,
+quand fut rendu le jugement qui lui donnait gain de cause?
+
+--Et qu'était-il, s'il vous plaît?
+
+--Colonel des hussards de la garde!»
+
+Et, sur cette réponse, tous d'éclater de rire.
+
+Quant à Alcide Jolivet, enchanté de sa repartie, il tira son carnet de
+sa poche et y inscrivit en souriant cette note, destinée à figurer au
+dictionnaire moscovite:
+
+«Télègue, voiture russe à quatre roues, quand elle part,--et à deux
+roues, quand elle arrive!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+UNE PROVOCATION.
+
+
+Ekaterinbourg, géographiquement, est une ville d'Asie, car elle est
+située au delà des monts Ourals, sur les dernières pentes orientales de
+la chaîne. Néanmoins, elle dépend du gouvernement de Perm, et, par
+conséquent, elle est comprise dans une des grandes divisions de la
+Russie d'Europe. Cet empiétement administratif doit avoir sa raison
+d'être. C'est comme un morceau de la Sibérie qui reste entre les
+mâchoires russes.
+
+Ni Michel Strogoff ni les deux correspondants ne pouvaient être
+embarrassés de trouver des moyens de locomotion dans une ville aussi
+considérable, fondée depuis 1723. A Ekaterinbourg, s'élève le premier
+Hôtel des monnaies de tout l'empire; là est concentrée la direction
+générale des mines. Cette ville est donc un centre industriel important,
+dans un pays où abondent les usines métallurgiques et autres
+exploitations où se lavent le platine et l'or.
+
+A cette époque, la population d'Ekaterinbourg s'était fort accrue.
+Russes ou Sibériens, menacés par l'invasion tartare, y avaient afflué,
+après avoir fui les provinces déjà envahies par les hordes de
+Féofar-Khan, et principalement le pays kirghis, qui s'étend dans le
+sud-ouest de l'Irtyche jusqu'aux frontières du Turkestan.
+
+Si donc les moyens de locomotion avaient dû être rares pour atteindre
+Ekaterinbourg, ils abondaient, au contraire, pour quitter cette ville.
+Dans les conjonctures actuelles, les voyageurs se souciaient peu, en
+effet, de s'aventurer sur les routes sibériennes.
+
+De ce concours de circonstances, il résulta qu'Harry Blount et Alcide
+Jolivet trouvèrent facilement à remplacer par une télègue complète la
+fameuse demi-télègue qui les avait transportés tant bien que mal à
+Ekaterinbourg. Quant à Michel Strogoff, le tarentass lui appartenait, il
+n'avait pas trop souffert du voyage à travers les monts Ourals, et il
+suffisait d'y atteler trois bons chevaux pour l'entraîner rapidement sur
+la route d'Irkoutsk.
+
+Jusqu'à Tioumen et même jusqu'à Novo-Zaimskoë, cette route devait être
+assez accidentée, car elle se développait encore sur ces capricieuses
+ondulations du sol qui donnent naissance aux premières pentes de
+l'Oural. Mais, après l'étape de Novo-Zaimskoë, commençait l'immense
+steppe, qui s'étend jusqu'aux approches de Krasnoiarsk, sur un espace de
+dix-sept cents verstes environ (1,815 kilomètres).
+
+C'était à Ichim, on le sait, que les deux correspondants avaient
+l'intention de se rendre, c'est-à-dire à six cent trente verstes
+d'Ekaterinbourg. Là, ils devaient prendre conseil des événements, puis
+se diriger à travers les régions envahies, soit ensemble, soit
+séparément, suivant que leur instinct de chasseurs les jetterait sur une
+piste ou sur une autre.
+
+Or, cette route d'Ekaterinbourg à Ichim--qui se dirige vers
+Irkoutsk--était la seule que pût prendre Michel Strogoff. Seulement, lui
+qui ne courait pas après les nouvelles, et qui aurait voulu éviter, au
+contraire, le pays dévasté par les envahisseurs, il était bien résolu à
+ne s'arrêter nulle part.
+
+«Messieurs, dit-il donc à ses nouveaux compagnons, je serai
+très-satisfait de faire avec vous une partie de mon voyage, mais je dois
+vous prévenir que je suis extrêmement pressé d'arriver à Omsk, car ma
+sœur et moi nous y allons rejoindre notre mère. Qui sait même si nous
+arriverons avant que les Tartares aient envahi la ville! Je ne
+m'arrêterai donc aux relais que le temps de changer de chevaux, et je
+voyagerai jour et nuit!
+
+--Nous comptons bien en agir ainsi, répondit Harry Blount.
+
+--Soit, reprit Michel Strogoff, mais ne perdez pas un instant. Louez ou
+achetez une voiture dont....
+
+--Dont l'arrière-train, ajouta Alcide Jolivet, veuille bien arriver en
+même temps que l'avant-train à Ichim.»
+
+Une demi-heure après, le diligent Français avait trouvé, facilement
+d'ailleurs, un tarentass, à peu près semblable à celui de Michel
+Strogoff, et dans lequel son compagnon et lui s'installèrent aussitôt.
+
+Michel Strogoff et Nadia reprirent place dans leur véhicule, et, à midi,
+les deux attelages quittèrent de conserve la ville d'Ekaterinbourg.
+
+Nadia était enfin en Sibérie et sur cette longue route qui conduit à
+Irkoutsk! Quelles devaient être alors les pensées de la jeune
+Livonienne? Trois rapides chevaux l'emportaient à travers cette terre de
+l'exil, où son père était condamné à vivre, longtemps peut-être, et si
+loin de son pays natal! Mais c'était a peine si elle voyait se dérouler
+devant ses yeux ces longues steppes, qui, un instant, lui avaient été
+fermées, car son regard allait plus loin que l'horizon, derrière lequel
+il cherchait le visage de l'exilé! Elle n'observait rien du pays qu'elle
+traversait avec cette vitesse de quinze verstes à l'heure, rien de ces
+contrées de la Sibérie occidentale, si différentes des contrées de
+l'est. Ici, en effet, peu de champs cultivés, un sol pauvre, au moins à
+sa surface, car, dans ses entrailles, il recèle abondamment le fer, le
+cuivre, le platine et l'or. Aussi partout des exploitations
+industrielles, mais rarement des établissements agricoles. Comment
+trouverait-on des bras pour cultiver la terre, ensemencer les champs,
+récolter les moissons, lorsqu'il est plus productif de touiller le sol à
+coups de mine, à coups de pic? Ici, le paysan a fait place au mineur. La
+pioche est partout, la bêche nulle part.
+
+Cependant, la pensée de Nadia abandonnait quelquefois les lointaines
+provinces du lac Baïkal, et se reportait alors à sa situation présente.
+L'image de son père s'effaçait un peu, et elle revoyait son généreux
+compagnon, tout d'abord sur le chemin de fer de Wladimir, où quelque
+providentiel dessein le lui avait fait rencontrer pour là première fois.
+Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son arrivée à la
+maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale simplicité avec laquelle
+il lui avait parlé en l'appelant du nom de sœur, son empressement près
+d'elle pendant la descente du Volga, enfin tout ce qu'il avait fait,
+dans cette terrible nuit d'orage à travers les monts Ourals, pour
+défendre sa vie au péril de la sienne!
+
+Nadia songeait donc à Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d'avoir
+placé à point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami généreux et
+discret. Elle se sentait en sûreté près de lui, sous sa garde. Un vrai
+frère n'eût pu mieux faire! Elle ne redoutait plus aucun obstacle, elle
+se croyait maintenant certaine d'atteindre son but.
+
+Quant à Michel Strogoff, il parlait peu et réfléchissait beaucoup. Il
+remerciait Dieu de son côté de lui avoir donné dans cette rencontre de
+Nadia, en même temps que le moyen de dissimuler sa véritable
+individualité, une bonne action à faire. L'intrépidité calme de la jeune
+fille était pour plaire à son âme vaillante. Que n'était-elle sa sœur
+en effet? Il éprouvait autant de respect que d'affection pour sa belle
+et héroïque compagne. Il sentait que c'était là un de ces cœurs purs et
+rares sur lesquels on peut compter.
+
+Cependant, depuis qu'il foulait le sol sibérien, les vrais dangers
+commençaient pour Michel Strogoff. Si les deux journalistes, ne se
+trompaient pas, si Ivan Ogareff avait passé la frontière, il fallait
+agir avec la plus extrême circonspection. Les circonstances étaient
+maintenant changées, car les espions tartares devaient fourmiller dans
+les provinces sibériennes. Son incognito dévoilé, sa qualité de courrier
+du czar reconnue, c'en était fait de sa mission, de sa vie peut-être!
+Michel Strogoff sentit plus lourdement alors le poids de la
+responsabilité qui pesait sur lui.
+
+Pendant que les choses étaient ainsi dans la première voiture, que se
+passait-il dans la seconde? Rien que de fort ordinaire. Alcide Jolivet
+parlait par phrases, Harry Blount répondait par monosyllabes. Chacun
+envisageait les choses à sa façon et prenait des notes sur les quelques
+incidents du voyage,--incidents qui furent d'ailleurs peu variés pendant
+cette traversée des premières provinces de la Sibérie occidentale.
+
+A chaque relais, les deux correspondants descendaient et se retrouvaient
+avec Michel Strogoff. Lorsqu'aucun repas ne devait être pris dans la
+maison de poste, Nadia ne quittait pas le tarentass. Lorsqu'il fallait
+déjeuner ou dîner, elle venait s'asseoir à table; mais, toujours
+très-réservée, elle ne se mêlait que fort peu à la conversation.
+
+Alcide Jolivet, sans jamais sortir d'ailleurs des bornes d'une parfaite
+convenance, ne laissait pas d'être empressé près de la jeune Livonienne,
+qu'il trouvait charmante. Il admirait l'énergie silencieuse qu'elle
+montrait au milieu des fatigues d'un voyage fait dans de si dures
+conditions.
+
+Ces temps d'arrêt forcés ne plaisaient que médiocrement à Michel
+Strogoff. Aussi pressait-il le départ à chaque relais, excitant les
+maîtres de poste, stimulant les iemschiks, hâtant l'attellement des
+tarentass. Puis, le repas rapidement terminé,--trop rapidement toujours
+au gré d'Harry Blount, qui était un mangeur méthodique,--on partait, et
+les journalistes, eux aussi, étaient menés comme des aigles, car ils
+payaient princièrement, et, ainsi que disait Alcide Jolivet, «en aigles
+de Russie». [Monnaie d'or russe qui vaut 5 roubles. Le rouble est une
+monnaie d'argent qui vaut, 100 kopeks, soit 3 fr. 92.]
+
+Il va sans dire qu'Harry Blount ne faisait aucuns frais vis-à-vis de la
+jeune fille. C'était un des rares sujets de conversation sur lesquels il
+ne cherchait pas à discuter avec son compagnon. Cet honorable gentleman
+n'avait pas pour habitude de faire deux choses à la fois.
+
+Et Alcide Jolivet lui ayant demandé, une fois, quel pouvait être l'âge
+de la jeune Livonienne:
+
+«Quelle jeune Livonienne? répondit-il le plus sérieusement du monde, en
+fermant à demi les yeux.
+
+--Eh parbleu! la sœur de Nicolas Korpanoff!
+
+--C'est sa sœur?
+
+--Non, sa grand'mère! répliqua Alcide Jolivet, démonté par tant
+d'indifférence.--Quel âge lui donnez-vous?
+
+--Si je l'avais vue naître, je le saurais!» répondit simplement Harry
+Blount, en homme qui ne voulait pas s'engager.
+
+Le pays alors parcouru par les deux tarentass était presque désert. Le
+temps était assez beau, le ciel couvert à demi, la température plus
+supportable. Avec des véhicules mieux suspendus, les voyageurs
+n'auraient pas eu à se plaindre du voyage. Ils allaient comme vont les
+berlines de poste en Russie, c'est-à-dire avec une vitesse merveilleuse.
+
+Mais si le pays semblait abandonné, cet abandon tenait aux circonstances
+actuelles. Dans les champs, peu ou pas de ces paysans sibériens, à
+figure pâle et grave, qu'une célèbre voyageuse a justement comparés aux
+Castillans, moins la morgue. Ça et là, quelques villages déjà évacués,
+ce qui indiquait l'approche des troupes tartares. Les habitants,
+emmenant leurs troupeaux de moutons, leurs chameaux, leurs chevaux,
+s'étaient réfugiés dans les plaines du nord. Quelques tribus de la
+grande horde des Kirghis nomades, restées fidèles, avaient aussi
+transporté leurs tentes au delà de l'Irtyche ou de l'Obi, pour échapper
+aux déprédations des envahisseurs.
+
+Fort heureusement, le service de la poste se faisait toujours
+régulièrement. De même, le service du télégraphe, jusqu'aux points que
+raccordait encore le fil. A chaque relais, les maîtres de poste
+fournissaient les chevaux dans les conditions réglementaires. A chaque
+station aussi, les employés, assis à leur guichet, transmettaient les
+dépêches qui leur étaient confiées, ne les retardant que pour les
+télégrammes de l'État. Aussi Harry Blount et Alcide Jolivet en
+usaient-ils largement.
+
+Ainsi donc, jusqu'ici, le voyage de Michel Strogoff s'accomplissait dans
+des conditions satisfaisantes. Le courrier du czar n'avait éprouvé aucun
+retard, et, s'il parvenait à tourner la pointe faite en avant de
+Krasnoiarsk par les Tartares de Féofar-Khan, il était certain d'arriver
+avant eux à Irkoutsk et dans le minimum de temps obtenu jusqu'alors.
+
+Le lendemain du jour où les deux tarentass avaient quitté Ekaterinbourg,
+ils atteignaient la petite ville de Toulouguisk, à sept heures du matin,
+après avoir franchi une distance de deux cent vingt verstes, sans
+incident digne d'être relaté.
+
+Là, une demi-heure fut consacrée au déjeuner. Cela fait, les voyageurs
+repartirent avec une vitesse que la promesse d'un certain nombre de
+kopeks rendait seule explicable.
+
+Le même jour, 22 juillet, à une heure du soir, les deux tarentass
+arrivaient, soixante verstes plus loin, a Tioumen.
+
+Tioumen, dont la population normale est de dix mille habitants, en
+comptait alors le double. Cette ville, premier centre industriel que les
+Russes créèrent, en Sibérie, dont on remarque les belles usines
+métallurgiques et la fonderie de cloches, n'avait jamais présenté une
+telle animation.
+
+Les deux correspondants allèrent aussitôt aux nouvelles. Celles que les
+fugitifs sibériens apportaient du théâtre de la guerre n'étaient pas
+rassurantes.
+
+On disait, entre autres choses, que l'armée de Féofar-Khan s'approchait
+rapidement de la vallée de l'Ichim, et l'on confirmait que le chef
+tartare allait être bientôt rejoint par le colonel Ivan Ogareff, s'il ne
+l'était déjà. D'où cette conclusion naturelle que les opérations
+seraient alors poussées dans l'est de la Sibérie avec la plus grande
+activité.
+
+Quant aux troupes russes, il avait fallu les appeler principalement des
+provinces européennes de la Russie, et, étant encore assez éloignées,
+elles ne pouvaient s'opposer à l'invasion. Cependant, les Cosaques du
+gouvernement de Tobolsk se dirigeaient à marche forcée sur Tomsk, dans
+l'espoir de couper les colonnes tartares.
+
+A huit heures du soir, soixante-quinze verstes de plus avaient été
+dévorées pas les deux tarentass, et ils arrivaient à Yaloutorowsk.
+
+On relaya rapidement, et, au sortir de la ville, la rivière Tobol fut
+passée dans un bac. Son cours, très-paisible, rendit facile cette
+opération, qui devait se renouveler plus d'une fois sur le parcours, et
+probablement dans des conditions moins favorables.
+
+A minuit, cinquante-cinq verstes au delà (58 kilomètres et demi), le
+bourg de Novo-Saimsk était atteint, et les voyageurs laissaient enfin
+derrière eux ce sol légèrement accidenté par des coteaux couverts
+d'arbres, dernières racines de montagnes de l'Oural.
+
+Ici commençait véritablement ce qu'on appelle la steppe sibérienne, qui
+se prolonge jusqu'aux environs de Krasnoiarsk. C'était la plaine sans
+limites, une sorte de vaste désert herbeux, à la circonférence duquel
+venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu'on eût dit
+nettement tracée au compas. Cette steppe ne présentait aux regards
+d'autre saillie que le profil des poteaux télégraphiques disposés sur
+chaque côté de la route, et dont les fils vibraient sous la brise comme
+des cordes de harpe. La route elle-même ne se distinguait du reste de la
+plaine que par la fine poussière qui s'enlevait sous la roue des
+tarentass. Sans ce ruban blanchâtre, qui se déroulait à perte de vue, on
+eût pu se croire au désert.
+
+Michel Strogoff et ses compagnons se lancèrent avec une vitesse plus
+grande encore à travers la steppe. Les chevaux, excités par l'iemschik
+et qu'aucun obstacle ne pouvait retarder, dévoraient l'espace. Les
+tarentass couraient directement sur Ichim, là où les deux correspondants
+devaient s'arrêter, si aucun événement ne venait modifier leur
+itinéraire.
+
+Deux cents verstes environ séparent Novo-Saimsk de la ville d'Ichim, et
+le lendemain, avant huit heures du soir, elles devaient et pouvaient
+être franchies, a la condition de ne pas perdre un instant. Dans la
+pensée des iemschiks, si les voyageurs n'étaient pas de grands seigneurs
+ou de hauts fonctionnaires, ils étaient dignes de l'être, ne fût-ce que
+par leur générosité dans le règlement des pourboires.
+
+Le lendemain, 23 juillet, en effet, les deux tarentass n'étaient plus
+qu'à trente verstes d'Ichim.
+
+En ce moment, Michel Strogoff aperçut sur la route, et à peine visible
+au milieu des volutes de poussière, une voiture qui précédait la sienne.
+Comme ses chevaux, moins fatigués, couraient avec une rapidité plus
+grande, il ne devait pas tarder à l'atteindre.
+
+Ce n'était ni un tarentass, ni une télègue, mais une berline de poste,
+toute poudreuse, et qui devait avoir déjà fait un long voyage. Le
+postillon frappait son attelage a tour de bras et ne le maintenait au
+galop qu'à force d'injures et de coups. Cette berline n'était
+certainement pas passée par Novo-Saimsk, et elle n'avait dû rejoindre la
+route d'Irkoutsk que par quelque route perdue de la steppe.
+
+Michel Strogoff et ses compagnons, en voyant cette berline qui courait
+sur Ichim, n'eurent qu'une même pensée, la devancer et arriver avant
+elle au relais, afin de s'assurer avant tout des chevaux disponibles.
+Ils dirent donc un mot a leurs iemschiks, qui se trouvèrent bientôt en
+ligne avec l'attelage surmené de la berline.
+
+Ce fut Michel Strogoff qui arriva le premier.
+
+A ce moment, une tête parut a la portière de la berline.
+
+Michel Strogoff eut à peine le temps de l'observer. Cependant, si vite
+qu'il passât, il entendit très-distinctement ce mot, prononcé d'une voix
+impérieuse, qui lui fut adressé:
+
+«Arrêtez!»
+
+On ne s'arrêta pas. Au contraire, et la berline fut bientôt devancée par
+les deux tarentass.
+
+Ce fut alors une course de vitesse, car l'attelage de la berline, excité
+sans doute par la présence et l'allure des chevaux qui le dépassaient,
+retrouva des forces pour se maintenir pendant quelques minutes. Les
+trois voitures avaient disparu dans un nuage du poussière. De ces nuages
+blanchâtres s'échappaient, comme une pétarade, des claquements de fouet,
+mêlés de cris d'excitation et d'interjections de colère.
+
+Néanmoins, l'avantage resta à Michel Strogoff et à ses
+compagnons,--avantage qui pouvait être très-important, si le relais
+était peu fourni de chevaux. Deux voitures à atteler, c'était peut-être
+plus que ne pourrait faire le maître de poste, du moins dans un court
+délai.
+
+Une demi-heure après, la berline, restée en arrière, n'était plus qu'un
+point à peine visible à l'horizon de la steppe.
+
+Il était huit heures du soir, lorsque les deux tarentass arrivèrent au
+relais de poste, à l'entrée d'Ichim.
+
+Les nouvelles de l'invasion étaient de plus en plus mauvaises. La ville
+était directement menacée par l'avant-garde des colonnes tartares, et,
+depuis deux jours, les autorités avaient dû se replier sur Tobolsk.
+Ichim n'avait plus ni un fonctionnaire ni un soldat.
+
+Michel Strogoff, arrivé au relais, demanda immédiatement, des chevaux
+pour lui.
+
+Il avait été bien avisé de devancer la berline. Trois chevaux seulement
+étaient en état d'être immédiatement attelés. Les autres rentraient
+fatigués de quelque longue étape.
+
+Le maître de poste donna l'ordre d'atteler.
+
+Quant aux deux correspondants, auxquels il parut bon de s'arrêter à
+Ichim, ils n'avaient pas à se préoccuper d'un moyen de transport
+immédiat, et ils firent remiser leur voiture.
+
+Dix minutes après son arrivée au relais, Michel Strogoff fut prévenu que
+son tarentass était prêt à partir.
+
+«Bien,» répondit-il.
+
+Puis, allant aux deux journalistes:
+
+«Maintenant, messieurs, puisque vous restez à Ichim, le moment est venu
+de nous séparer.
+
+--Quoi, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, ne resterez-vous pas
+même une heure à Ichim?
+
+--Non, monsieur, et je désire même avoir quitté la maison de poste avant
+l'arrivée de cette berline que nous avons devancée.
+
+--Craignez-vous donc que ce voyageur ne cherche à vous disputer les
+chevaux du relais?
+
+--Je tiens surtout à éviter toute difficulté.
+
+--Alors, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, il ne nous reste plus
+qu'à vous remercier encore une fois du service que vous nous avez rendu
+et du plaisir que nous avons eu à voyager en votre compagnie.
+
+--Il est possible, d'ailleurs, que nous nous retrouvions dans quelques
+jours à Omsk, ajouta Harry Blount.
+
+--C'est possible, en effet, répondit Michel Strogoff, puisque j'y vais
+directement.
+
+--Eh bien! bon voyage, monsieur Korpanoff, dit alors Alcide Jolivet, et
+Dieu vous garde des télègues.»
+
+Les deux correspondants tendaient la main à Michel Strogoff avec
+l'intention de la lui serrer le plus cordialement possible, lorsque le
+bruit d'une voiture se fit entendre au dehors.
+
+Presque aussitôt, la porte de la maison de poste s'ouvrit brusquement,
+et un homme parut.
+
+C'était le voyageur de la berline, un individu à tournure militaire, âgé
+d'une quarantaine d'années, grand, robuste, tête forte, épaules larges,
+épaisses moustaches se raccordant avec ses favoris roux. Il portait un
+uniforme sans insignes. Un sabre de cavalerie traînait à sa ceinture, et
+il tenait à la main un fouet à manche court.
+
+«Des chevaux, demanda-t-il avec l'air impérieux d'un homme habitué à
+commander.
+
+--Je n'ai plus de chevaux disponibles, répondit le maître de poste, en
+s'inclinant.
+
+--Il m'en faut à l'instant.
+
+--C'est impossible.
+
+--Quels sont donc ces chevaux qui viennent d'être attelés au tarentass
+que j'ai vu à la porte du relais?
+
+--Ils appartiennent à ce voyageur, répondit le maître de poste en
+montrant Michel Strogoff.
+
+--Qu'on les dételle!...» dit le voyageur d'un ton qui n'admettait pas de
+réplique.
+
+Michel Strogoff s'avança alors.
+
+«Ces chevaux sont retenus par moi, dit-il.
+
+--Peu m'importe! Il me les faut. Allons! Vivement! Je n'ai pas de temps
+à perdre!
+
+--Je n'ai pas de temps à perdre non plus,» répondit Michel Strogoff, qui
+voulait être calme et se contenait non sans peine.
+
+Nadia était près de lui, calme aussi, mais secrètement inquiète d'une
+scène qu'il eût mieux valu éviter.
+
+«Assez!» répéta le voyageur.
+
+Puis, allant au maître de poste:
+
+«Qu'on dételle ce tarentass, s'écria-t-il avec un geste de menace, et
+que les chevaux soient mis à ma berline!»
+
+Le maître de poste, très-embarrassé, ne savait à qui obéir, et il
+regardait Michel Strogoff, dont c'était évidemment le droit de résister
+aux injustes exigences du voyageur.
+
+Michel Strogoff hésita un instant. Il ne voulait pas faire usage de son
+podaroshna, qui eût attiré l'attention sur lui, il ne voulait pas non
+plus, en cédant les chevaux, retarder son voyage, et, cependant, il ne
+voulait pas engager une lutte qui eût pu compromettre sa mission.
+
+Les deux journalistes le regardaient, prêts d'ailleurs à le soutenir,
+s'il faisait appel à eux.
+
+«Mes chevaux resteront à ma voiture,» dit Michel Strogoff, mais sans
+élever le ton plus qu'il ne convenait à un simple marchand d'Irkoutsk.
+
+Le voyageur s'avança alors vers Michel Strogoff, et lui posant rudement
+la main sur l'épaule:
+
+«C'est comme cela! dit-il d'une voix éclatante. Tu ne veux pas me céder
+tes chevaux?
+
+--Non, répondit Michel Strogoff.
+
+--Eh bien, ils seront à celui de nous deux qui va pouvoir repartir!
+Défends-toi, car je ne te ménagerai pas!»
+
+Et, en parlant ainsi, le voyageur tira vivement son sabre du fourreau et
+se mit en garde.
+
+Nadia s'était jetée devant Michel Strogoff.
+
+Harry Blount et Alcide Jolivet s'avancèrent vers lui.
+
+«Je ne me battrai pas, dit simplement Michel Strogoff, qui, pour mieux
+se contenir, croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+--Tu ne te battras pas?
+
+--Non.
+
+--Même après ceci?» s'écria le voyageur.
+
+Et, avant qu'on eût pu le retenir, le manche de son fouet frappa
+l'épaule de Michel Strogoff.
+
+A cette insulte, Michel Strogoff pâlit affreusement, Ses mains se
+levèrent toutes ouvertes, comme si elles allaient broyer ce brutal
+personnage. Mais, par un suprême effort, il parvint à se maîtriser. Un
+duel, c'était plus qu'un retard, c'était peut-être sa mission
+manquée!... Mieux valait perdre quelques heures!... Oui! mais dévorer
+cet affront!
+
+«Te battras-tu, maintenant, lâche? répéta le voyageur, en ajoutant la
+grossièreté à la brutalité.
+
+--Non! répondit Michel Strogoff, qui ne bougea pas, mais qui regarda le
+voyageur les yeux dans les yeux.
+
+--Les chevaux, et à l'instant!» dit alors celui-ci. Et il sortit de la
+salle.
+
+Le maître de poste le suivit aussitôt, non sans avoir haussé les
+épaules, après avoir examiné Michel Strogoff d'un air peu approbateur.
+
+L'effet produit sur les journalistes par cet incident ne pouvait pas
+être à l'avantage de Michel Strogoff. Leur déconvenue était visible. Ce
+robuste jeune homme se laisser frapper ainsi et ne pas demander raison
+d'une pareille insulte! Ils se contentèrent donc de le saluer et se
+retirèrent, Alcide Jolivet disant à Harry Blount:
+
+«Je n'aurais pas cru cela d'un homme qui découd si proprement les ours
+de l'Oural! Serait-il donc vrai que le courage a ses heures et ses
+formes? C'est à n'y rien comprendre! Après cela, il nous manque
+peut-être, à nous autres, d'avoir jamais été serfs!»
+
+Un instant après, un bruit de roues et le claquement d'un fouet
+indiquaient que la berline, attelée des chevaux du tarentass, quittait
+rapidement la maison de poste.
+
+Nadia, impassible, Michel Strogoff, encore frémissant, restèrent seuls
+dans la salle du relais.
+
+Le courrier du czar, les bras toujours croisés sur sa poitrine, s'était
+assis. On eût dit une statue. Toutefois, une rougeur, qui ne devait pas
+être la rougeur de la honte, avait remplacé la pâleur sur son mâle
+visage.
+
+Nadia ne doutait pas que de formidables raisons eussent pu seules faire
+dévorer à un tel homme une telle humiliation.
+
+Donc, allant à lui, comme il était venu à elle à la maison de police de
+Nijni-Novgorod:
+
+«Ta main, frère!» dit-elle.
+
+Et, en même temps, son doigt, par un geste quasi-maternel, essuya une
+larme qui allait jaillir de l'œil de son compagnon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+AU-DESSUS DE TOUT, LE DEVOIR.
+
+
+Nadia avait deviné qu'un mobile secret dirigeait tous les actes de
+Michel Strogoff, que celui-ci, pour quelque raison inconnue d'elle, ne
+s'appartenait pas, qu'il n'avait pas le droit de disposer de sa
+personne, et que, dans cette circonstance, il venait d'immoler
+héroïquement au devoir jusqu'au ressentiment d'une mortelle injure.
+
+Nadia ne demanda, d'ailleurs, aucune explication à Michel Strogoff. La
+main qu'elle lui avait tendue ne répondait-elle pas d'avance à tout ce
+qu'il eût pu lui dire?
+
+Michel Strogoff demeura muet pendant toute cette soirée. Le maître de
+poste ne pouvant plus fournir de chevaux frais que le lendemain matin,
+c'était une nuit entière à passer au relais. Nadia dut donc en profiter
+pour prendre quelque repos, et une chambre fut préparée pour elle.
+
+La jeune fille eût préféré, sans doute, ne pas quitter son compagnon,
+mais elle sentait qu'il avait besoin d'être seul, et elle se disposa à
+gagner la chambre qui lui était destinée.
+
+Cependant, au moment où elle allait se retirer, elle ne put s'empêcher
+de lui dire adieu.
+
+«Frère,...» murmura-t-elle.
+
+Mais Michel Strogoff, d'un geste, l'arrêta. Un soupir gonfla la poitrine
+de la jeune fille, et elle quitta la salle.
+
+Michel Strogoff ne se coucha pas. Il n'aurait pu dormir, même une heure.
+À cette place que le fouet du brutal voyageur avait touchée, il
+ressentait comme une brûlure.
+
+«Pour la patrie et pour le Père!» murmura-t-il enfin en terminant sa
+prière du soir.
+
+Toutefois, il éprouva alors un insurmontable besoin de savoir quel était
+cet homme qui l'avait frappé, d'où il venait, où il allait. Quant à sa
+figure, les traits en étaient si bien gravés dans sa mémoire, qu'il ne
+pouvait craindre de les oublier jamais.
+
+Michel Strogoff fit demander le maître de poste.
+
+Celui-ci, un Sibérien de vieille roche, vint aussitôt, et, regardant le
+jeune homme d'un peu haut, il attendit d'être interrogé.
+
+«Tu es du pays? lui demanda Michel Strogoff.
+
+--Oui.
+
+--Connais-tu cet homme qui a pris mes chevaux?
+
+--Non.
+
+--Tu ne l'as jamais vu?
+
+--Jamais!
+
+--Qui crois-tu que soit cet homme?
+
+--Un seigneur qui sait se faire obéir!»
+
+Le regard de Michel Strogoff entra comme un poignard dans le cœur du
+Sibérien, mais la paupière du maître de poste ne se baissa pas.
+
+«Tu te permets de me juger! s'écria Michel Strogoff.
+
+--Oui, répondit le Sibérien, car il est des choses qu'un simple marchand
+lui-même ne reçoit pas sans les rendre!
+
+--Les coups de fouet?
+
+--Les coups de fouet, jeune homme! Je suis d'âge et de force à te le
+dire!»
+
+Michel Strogoff s'approcha du maître de poste et lui posa ses deux
+puissantes mains sur les épaules.
+
+Puis, d'une voix singulièrement calme:
+
+«Va-t'en, mon ami, lui dit-il, va-t'en! Je te tuerais!»
+
+Le maître de poste, cette fois, avait compris.
+
+«Je l'aime mieux comme ça,» murmura-t-il.
+
+Et il se retira sans ajouter un mot.
+
+Le lendemain, 24 juillet, à huit heures du matin, le tarentass était
+attelé de trois vigoureux chevaux. Michel Strogoff et Nadia y prirent
+place, et Ichim, dont tous les deux devaient garder un si terrible
+souvenir, eut bientôt disparu derrière un coude de la route.
+
+Aux divers relais où il s'arrêta pendant cette journée, Michel Strogoff
+put constater que la berline le précédait toujours sur la route
+d'Irkoutsk, et que le voyageur, aussi pressé que lui, ne perdait pas un
+instant en traversant la steppe.
+
+À quatre heures du soir, soixante-quinze verstes plus loin, à la station
+d'Abatskaia, la rivière d'Ichim, l'un des principaux affluents de
+l'Irtyche, dut être franchie.
+
+Ce passage fut un peu plus difficile que celui du Tobol. En effet, le
+courant de l'Ichim était assez rapide en cet endroit. Pendant l'hiver
+sibérien, tous ces cours d'eau de la steppe, gelés sur une épaisseur de
+plusieurs pieds, sont aisément praticables, et le voyageur les traverse
+même sans s'en apercevoir, car leur lit a disparu sous l'immense nappe
+blanche qui recouvre uniformément la steppe, mais, en été, les
+difficultés peuvent être grandes à les franchir.
+
+En effet, deux heures furent employées au passage de l'Ichim,--ce qui
+exaspéra Michel Strogoff, d'autant plus que les bateliers lui donnèrent
+d'inquiétantes nouvelles de l'invasion tartare.
+
+Voici ce qui se disait:
+
+Quelques éclaireurs de Féofar-Khan auraient déjà paru sur les deux rives
+de l'Ichim inférieur, dans les contrées méridionales du gouvernement de
+Tobolsk. Omsk était très-menacé. On parlait d'un engagement qui avait eu
+lieu entre les troupes sibériennes et tartares sur la frontière des
+grandes hordes kirghises,--engagement qui n'avait pas été à l'avantage
+des Russes, trop faibles sur ce point. De là, repliement de ces troupes,
+et, par suite, émigration générale des paysans de la province. On
+racontait d'horribles atrocités commises par les envahisseurs, pillage,
+vol, incendie, meurtres. C'était le système de la guerre à la tartare.
+On fuyait donc de tous côtés l'avant-garde de Féofar-Khan. Aussi, devant
+ce dépeuplement des bourgs et des hameaux, la plus grande crainte de
+Michel Strogoff était-elle que les moyens de transport ne vinssent à lui
+manquer. Il avait donc une hâte extrême d'arriver à Omsk. Peut-être, au
+sortir de cette ville, pourrait-il prendre l'avance sur les délateurs
+tartares qui descendaient la vallée de l'Irtyche, et retrouver la route
+libre jusqu'à Irkoutsk.
+
+C'est à cet endroit même, où le tarentass venait de franchir le fleuve,
+que se termine ce qu'on appelle en langage militaire la «chaîne
+d'Ichim», chaîne de tours ou de fortins en bois, qui s'étend depuis la
+frontière sud de la Sibérie sur un espace de quatre cents verstes
+environ (427 kilomètres). Autrefois, ces fortins étaient occupés par des
+détachements de Cosaques, et ils protégeaient la contrée aussi bien
+contre les Kirghis que contre les Tartares. Mais, abandonnés, depuis que
+le gouvernement moscovite croyait ces hordes réduites à une soumission
+absolue, ils ne pouvaient plus servir, précisément alors qu'ils auraient
+été si utiles. La plupart de ces fortins venaient d'être réduits en
+cendres, et quelques fumées que les bateliers montrèrent à Michel
+Strogoff, tourbillonnant au-dessus de l'horizon méridional, témoignaient
+de l'approche de l'avant-garde tartare.
+
+Dès que le bac eut déposé le tarentass et son attelage sur la rive
+droite de l'Ichim, la route de la steppe fut reprise à toute vitesse.
+
+Il était sept heures du soir. Le temps était très-couvert. Aussi, à
+plusieurs reprises, tomba-t-il une pluie d'orage, qui eut pour résultat
+d'abattre la poussière et de rendre les chemins meilleurs.
+
+Michel Strogoff, depuis le relais d'Ichim, était demeuré taciturne.
+Cependant il était toujours attentif à préserver Nadia des fatigues de
+cette course sans trêve ni repos, mais la jeune fille ne se plaignait
+pas. Elle eût voulu donner des ailes aux chevaux du tarentass. Quelque
+chose lui criait que son compagnon avait plus de hâte encore
+qu'elle-même d'arriver à Irkoutsk, et combien de verstes les en
+séparaient encore!
+
+Il lui vint aussi à la pensée que si Omsk était envahie par les
+Tartares, la mère de Michel Strogoff, qui habitait cette ville, courrait
+des dangers dont son fils devait extrêmement s'inquiéter, et que cela
+suffisait à expliquer son impatience d'arriver près d'elle.
+
+Nadia crut donc, à un certain moment, devoir lui parler de la vieille
+Marfa, de l'isolement où elle pourrait se trouver au milieu de ces
+graves événements.
+
+«Tu n'as reçu aucune nouvelle de ta mère depuis le début de l'invasion?
+lui demanda-t-elle.
+
+--Aucune, Nadia. La dernière lettre que ma mère m'a écrite date déjà de
+deux mois, mais elle m'apportait de bonnes nouvelles. Marfa est une
+femme énergique, une vaillante Sibérienne. Malgré son âge, elle a
+conservé toute sa force morale. Elle sait souffrir.
+
+--J'irai la voir, frère, dit Nadia vivement. Puisque tu me donnes ce nom
+de sœur, je suis la fille de Marfa!»
+
+Et, comme Michel Strogoff ne répondait pas: «Peut-être, ajouta-t-elle,
+ta mère a-t-elle pu quitter Omsk?
+
+--Cela est possible, Nadia, répondit Michel Strogoff, et même j'espère
+qu'elle aura gagné Tobolsk. La vieille Marfa a la haine du Tartare. Elle
+connaît la steppe, elle n'a pas peur, et je souhaite qu'elle ait pris
+son bâton et redescendu les rives de l'Irtyche. Il n'y a pas un endroit
+de la province qui ne soit connu d'elle. Combien de fois a-t-elle
+parcouru tout le pays avec le vieux père, et combien de fois, moi-même
+enfant, les ai-je suivis dans leurs courses à travers le désert
+sibérien! Oui, Nadia, j'espère que ma mère aura quitté Omsk!
+
+--Et quand la verras-tu?
+
+--Je la verrai... au retour.
+
+--Cependant, si ta mère est à Omsk, tu prendras bien une heure pour
+aller l'embrasser?
+
+--Je n'irai pas l'embrasser!
+
+--Tu ne la verras pas?
+
+--Non, Nadia...! répondit Michel Strogoff, dont la poitrine se gonflait
+et qui comprenait qu'il ne pourrait continuer de répondre aux questions
+de la jeune fille.
+
+--Tu dis: non! Ah! frère, pour quelles raisons, si ta mère est à Omsk,
+peux-tu refuser de la voir?
+
+--Pour quelles raisons, Nadia! Tu me demandes pour quelles raisons!
+s'écria Michel Strogoff d'une voix si profondément altérée que la jeune
+fille en tressaillit. Mais pour les raisons qui m'ont fait patient
+jusqu'à la lâcheté avec le misérable dont...»
+
+Il ne put achever sa phrase.
+
+«Calme-toi, frère, dit Nadia de sa voix la plus douce. Je ne sais qu'une
+chose, ou plutôt je ne la sais pas, je la sens! C'est qu'un sentiment
+domine maintenant toute ta conduite: celui d'un devoir plus sacré, s'il
+en peut être un, que celui qui lie le fils à la mère!»
+
+Nadia se tut, et, de ce moment, elle évita tout sujet de conversation
+qui pût se rapporter à la situation particulière de Michel Strogoff. Il
+y avait là quelque secret à respecter. Elle le respecta.
+
+Le lendemain, 25 juillet, à trois heures du matin, le tarentass arrivait
+au relais de poste de Tioukalinsk, après avoir franchi une distance de
+cent vingt verstes depuis le passage de l'Ichim.
+
+On relaya rapidement. Cependant, et pour la première fois, l'iemschik
+fit quelques difficultés pour partir, affirmant que des détachements
+tartares battaient la steppe, et que voyageurs, chevaux et voitures
+seraient de bonne prise pour ces pillards.
+
+Michel Strogoff ne triompha du mauvais vouloir de l'iemschik qu'à prix
+d'argent, car, en cette circonstance comme en plusieurs autres, il ne
+voulut pas faire usage de son podaroshna. Le dernier ukase, transmis par
+le fil télégraphique, était connu dans les provinces sibériennes, et un
+Russe, par cela même qu'il était spécialement dispensé d'obéir à ses
+prescriptions, se fût certainement signalé à l'attention publique,--ce
+que le courrier du czar devait par-dessus tout éviter. Quant aux
+hésitations de l'iemschik, peut-être le drôle spéculait-il sur
+l'impatience du voyageur? Peut-être aussi avait-il réellement raison de
+craindre quelque mauvaise aventure?
+
+Enfin, le tarentass partit, et fit si bien diligence qu'à trois heures
+du soir, quatre-vingts verstes plus loin, il atteignait Koulatsinskoë.
+Puis, une heure après, il se trouvait sur les bords de l'Irtyche. Omsk
+n'était plus qu'à une vingtaine de verstes.
+
+C'est un large fleuve que l'Irtyche, et l'une des principales artères
+sibériennes qui roulent leurs eaux vers le nord de l'Asie. Né sur les
+monts Altaï, il se dirige obliquement du sud-est au nord-ouest et va se
+jeter dans l'Obi, après un parcours de près de sept mille verstes.
+
+A cette époque de l'année, qui est celle de la crue des rivières de tout
+le bassin sibérien, le niveau des eaux de l'Irtyche était excessivement
+élevé. Par suite, le courant, violemment établi, presque torrentiel,
+rendait assez difficile le passage du fleuve. Un nageur, si bon qu'il
+fût, n'aurait pu le franchir, et, même au moyen d'un bac, cette
+traversée de l'Irtyche n'était pas sans offrir quelque danger.
+
+Mais ces dangers, comme tous autres, ne pouvaient arrêter, même un
+instant, Michel Strogoff et Nadia, décidés à les braver, quels qu'ils
+fussent.
+
+Cependant, Michel Strogoff proposa à sa jeune compagne d'opérer d'abord
+lui-même le passage du fleuve, en s'embarquant dans le bac chargé du
+tarentass et de l'attelage, car il craignait que le poids de ce
+chargement ne rendit le bac moins sûr. Après avoir déposé chevaux et
+voiture sur l'autre rive, il reviendrait prendre Nadia.
+
+Nadia refusa. C'eût été un retard d'une heure, et elle ne voulait pas,
+pour sa seule sûreté, être la cause d'un retard.
+
+L'embarquement se fit non sans peine, car les berges étaient en partie
+inondées, et le bac ne pouvait pas les accoster d'assez près.
+
+Toutefois, après une demi-heure d'efforts, le batelier eut installé dans
+le bac le tarentass et les trois chevaux. Michel Strogoff, Nadia et
+l'iemschik s'y embarquèrent alors, et l'on déborda.
+
+Pendant les premières minutes, tout alla bien. Le courant de l'Irtyche,
+brisé en amont par une longue pointe de la rive, formait un remous que
+le bac traversa facilement. Les deux bateliers poussaient avec de
+longues gaffes qu'ils maniaient très-adroitement; mais, à mesure qu'ils
+gagnaient le large, le fond du lit du fleuve s'abaissant, il ne leur
+resta bientôt presque plus de bout pour y appuyer leur épaule.
+L'extrémité des gaffes ne dépassait pas d'un pied la surface des
+eaux,--ce qui en rendait l'emploi pénible et insuffisant.
+
+Michel Strogoff et Nadia, assis à l'arrière du bac, et toujours portés à
+craindre quelque retard, observaient avec une certaine inquiétude la
+manœuvre des bateliers.
+
+«Attention!» cria l'un d'eux à son camarade.
+
+Ce cri était motivé par la nouvelle direction que venait de prendre le
+bac avec une extrême vitesse. Il subissait alors l'action directe du
+courant et descendait rapidement le fleuve. Il s'agissait donc, en
+employant utilement les gaffes, de le mettre en situation de biaiser
+avec le fil des eaux. C'est pourquoi, en appuyant le bout de leurs
+gaffes dans une suite d'entailles ménagées au-dessous du plat-bord, les
+bateliers parvinrent-ils à faire obliquer le bac, et il gagna peu à peu
+vers la rive droite.
+
+On pouvait certainement calculer qu'il l'atteindrait à cinq ou six
+verstes en aval du point d'embarquement, mais il n'importait après tout,
+si bêtes et gens débarquaient sans accident.
+
+Les deux bateliers, hommes vigoureux, stimulés en outre par la promesse
+d'un haut péage, ne doutaient pas d'ailleurs de mener à bien cette
+difficile traversée de l'Irtyche.
+
+Mais ils comptaient sans un incident qu'ils étaient impuissants à
+prévenir, et ni leur zèle ni leur habileté n'auraient rien pu faire en
+cette circonstance.
+
+Le bac se trouvait engagé dans le milieu du courant, à égale distance
+environ des deux rives, et il descendait avec une vitesse de deux
+verstes à l'heure, lorsque Michel Strogoff, se levant, regarda
+attentivement en amont du fleuve.
+
+Il aperçut alors plusieurs barques que le courant emportait avec une
+grande rapidité, car à l'action de l'eau se joignait celle des avirons
+dont elles étaient armées.
+
+La figure de Michel Strogoff se contracta tout à coup, et une
+exclamation lui échappa.
+
+«Qu'y a-t-il?» demanda la jeune fille.
+
+Mais avant que Michel Strogoff eût eu le temps de lui répondre, un des
+bateliers s'écriait avec l'accent de l'épouvante:
+
+«Les Tartares! les Tartares!»
+
+C'étaient, en effet, des barques, chargées de soldats, qui descendaient
+rapidement l'Irtyche, et, avant quelques minutes, elles devaient avoir
+atteint le bac, trop pesamment encombré pour fuir devant elles.
+
+Les bateliers, terrifiés par cette apparition, poussèrent des cris de
+désespoir et abandonnèrent leurs gaffes.
+
+«Du courage, mes amis! s'écria Michel Strogoff, du courage! Cinquante
+roubles pour vous si nous atteignons la rive droite avant l'arrivée de
+ces barques!»
+
+Les bateliers, ranimés par ces paroles, reprirent la manœuvre et
+continuèrent à biaiser avec le courant, mais il fut bientôt évident
+qu'ils ne pourraient éviter l'abordage des Tartares.
+
+Ceux-ci passeraient-ils sans les inquiéter? c'était peu probable! On
+devait tout craindre, au contraire, de ces pillards!
+
+«N'aie pas peur, Nadia, dit Michel Strogoff, mais sois prête à tout!
+
+--Je suis prête, répondit Nadia.
+
+--Même à te jeter dans le fleuve, quand je te le dirai?
+
+--Quand tu me le diras.
+
+--Aie confiance en moi, Nadia.
+
+--J'ai confiance!»
+
+Les barques tartares n'étaient plus qu'à une distance de cent pieds.
+Elles portaient un détachement de soldats boukhariens, qui allaient
+tenter une reconnaissance sur Omsk.
+
+Le bac se trouvait encore à deux longueurs de la rive. Les bateliers
+redoublèrent d'efforts. Michel Strogoff se joignit à eux et saisit une
+gaffe, qu'il manœuvra avec une force surhumaine. S'il pouvait débarquer
+le tarentass et l'enlever au galop de l'attelage, il avait quelques
+chances d'échapper à ces Tartares, qui n'étaient pas montés.
+
+Mais tant d'efforts devaient être inutiles!
+
+«Saryn na kitchou!» crièrent les soldats de la première barque.
+
+Michel Strogoff reconnut ce cri de guerre des pirates tartares, auquel
+on ne devait répondre qu'en se couchant à plat ventre.
+
+Et comme ni les bateliers ni lui n'obéirent à cette injonction, une
+violente décharge eut lieu, et deux des chevaux furent atteints
+mortellement.
+
+En ce moment, un choc se produisit... Les barques avaient abordé le bac
+par le travers.
+
+«Viens, Nadia!» s'écria Michel Strogoff, prêt à se jeter par-dessus le
+bord.
+
+La jeune fille allait le suivre, quand Michel Strogoff, frappé d'un coup
+de lance, fut précipité dans le fleuve. Le courant l'entraîna, sa main
+s'agita un instant au-dessus des eaux, et il disparut.
+
+Nadia avait poussé un cri, mais, avant qu'elle eût le temps de se jeter
+à la suite de Michel Strogoff, elle était saisie, enlevée, et déposée
+dans une des barques.
+
+Un instant après, les bateliers avaient été tués à coups de lance, et le
+bac dérivait à l'aventure, pendant que les Tartares continuaient à
+descendre le cours de l'Irtyche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+MÈRE ET FILS.
+
+
+Omsk est la capitale officielle de la Sibérie occidentale. Ce n'est pas
+la ville la plus importante du gouvernement de ce nom, puisque Tomsk est
+plus peuplée et plus considérable, mais c'est à Omsk que réside le
+gouverneur général de cette première moitié de la Russie asiatique.
+
+Omsk, à proprement parler, se compose de deux villes distinctes, l'une
+qui est uniquement habitée par les autorités et les fonctionnaires,
+l'autre où demeurent plus spécialement les marchands sibériens, bien
+qu'elle soit peu commerçante cependant.
+
+Cette ville compte environ douze à treize mille habitants. Elle est
+défendue par une enceinte flanquée de bastions, mais ces fortifications
+sont en terre, et elles ne pouvaient la protéger que
+très-insuffisamment. Aussi les Tartares, qui le savaient bien,
+tentèrent-ils à cette époque de l'enlever de vive force, et ils y
+réussirent après quelques jours d'investissement.
+
+La garnison d'Omsk, réduite à deux mille hommes, avait vaillamment
+résisté. Mais, accablée par les troupes de l'émir, repoussée peu à peu
+de la ville marchande, elle avait dû se réfugier dans la ville haute.
+
+C'est la que le gouverneur général, ses officiers, ses soldats s'étaient
+retranchés. Ils avaient fait du haut quartier d'Omsk une sorte de
+citadelle, après en avoir crénelé les maisons et les églises, et,
+jusqu'alors, ils tenaient bon dans cette sorte de kreml improvisé, sans
+grand espoir d'être secourus à temps. En effet, les troupes tartares,
+qui descendaient le cours de l'Irtyche, recevaient chaque jour de
+nouveaux renforts, et, circonstance plus grave, elles étaient alors
+dirigées par un officier, traître à son pays, mais homme de grand mérite
+et d'une audace à toute épreuve.
+
+C'était le colonel Ivan Ogareff.
+
+Ivan Ogareff, terrible comme un de ces chefs tartares qu'il poussait en
+avant, était un militaire instruit, qui était d'origine asiatique, il
+aimait la ruse, il se plaisait à imaginer des embûches, et ne répugnait
+à aucun moyen lorsqu'il voulait surprendre quelque secret ou tendre
+quelque piège. Fourbe par nature, il avait volontiers recours aux plus
+vils déguisements, se faisant mendiant à l'occasion, excellant à prendre
+toutes les formes et toutes les allures. De plus, il était cruel, et il
+se fût fait bourreau au besoin. Féofar-Khan avait en lui un lieutenant
+digne de le seconder dans cette guerre sauvage.
+
+Or, quand Michel Strogoff arriva sur les bords de l'Irtyche, Ivan
+Ogareff était déjà maître d'Omsk, et il pressait d'autant plus le siège
+du haut quartier de la ville, qu'il avait hâte de rejoindre Tomsk, où le
+gros de l'armée tartare venait de se concentrer.
+
+Tomsk, en effet, avait été prise par Féofar-Khan depuis quelques jours,
+et c'est de là que les envahisseurs, maîtres de la Sibérie centrale,
+devaient marcher sur Irkoutsk.
+
+Irkoutsk était le véritable objectif d'Ivan Ogareff.
+
+Le plan de ce traître était de se faire agréer du grand-duc sous un faux
+nom, de capter sa confiance, et, l'heure venue, de livrer aux Tartares
+la ville et le grand-duc lui-même.
+
+Avec une telle ville et un tel otage, toute la Sibérie asiatique devait
+tomber aux mains des envahisseurs.
+
+Or, on le suit, ce complot était connu du czar, et c'était pour le
+déjouer qu'avait été confiée à Michel Strogoff l'importante missive dont
+il était porteur. De là aussi, les instructions les plus sévères qui
+avaient été données au jeune courrier, de passer incognito à travers la
+contrée envahie.
+
+Cette mission, il l'avait fidèlement exécutée jusqu'ici, mais,
+maintenant, pourrait-il en poursuivre l'accomplissement?
+
+Le coup qui avait frappé Michel Strogoff n'était pas mortel. En nageant
+de manière à éviter d'être vu, il avait atteint la rive droite, où il
+tomba évanoui entre les roseaux.
+
+Quand il revint à lui, il se trouva dans la cabane d'un moujik qui
+l'avait recueilli et soigné, et auquel il devait d'être encore vivant.
+Depuis combien de temps était-il l'hôte de ce brave Sibérien? il n'eût
+pu le dire. Mais, lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit une bonne figure
+barbue, penchée sur lui, qui le regardait d'un œil compatissant. Il
+allait demander où il était, lorsque le moujik, le prévenant, lui dit:
+
+«Ne parle pas, petit père, ne parle pas! Tu es encore trop faible. Je
+vais te dire où tu es et tout ce qui s'est passé depuis que je t'ai
+rapporté dans ma cabane.»
+
+Et le moujik raconta à Michel Strogoff les divers incidents de la lutte
+dont il avait été témoin, l'attaque du bac par les barques tartares, le
+pillage du tarentass, le massacre des bateliers!...
+
+Mais Michel Strogoff ne l'écoutait plus, et, portant la main à son
+vêtement, il sentit la lettre impériale, toujours serrée sur sa
+poitrine.
+
+Il respira, mais ce n'était pas tout.
+
+«Une jeune fille m'accompagnait! dit-il.
+
+--Ils ne l'ont pas tuée! répondit le moujik, allant au-devant de
+l'inquiétude qu'il lisait dans les yeux de son hôte. Ils l'ont emmenée
+dans leur barque, et ils ont continué de descendre l'Irtyche! C'est une
+prisonnière de plus à joindre à tant d'autres que l'on conduit à Tomsk!»
+
+Michel Strogoff ne put répondre. Il mit la main sur son cœur pour en
+comprimer les battements.
+
+Mais, malgré tant d'épreuves, le sentiment du devoir dominait son âme
+tout entière.
+
+«Où suis-je? demanda-t-il.
+
+--Sur la rive droite de l'Irtyche, et seulement à cinq verstes d'Omsk,
+répondit le moujik.
+
+--Quelle blessure ai-je donc reçue, qui ait pu me foudroyer ainsi? Ce
+n'est pas un coup de feu?
+
+--Non, un coup de lance à la tête, cicatrisé maintenant, répondit le
+moujik. Après quelques jours de repos, petit père, tu pourras continuer
+ta route. Tu es tombé dans le fleuve, mais les Tartares ne l'ont ni
+touché ni fouillé, et ta bourse est toujours dans ta poche.»
+
+Michel Strogoff tendit la main au moujik. Puis, se redressant par un
+subit effort:
+
+«Ami, dit-il, depuis combien de temps suis-je dans ta cabane?
+
+--Depuis trois jours.
+
+--Trois jours perdus!
+
+--Trois jours pendant lesquels tu as été sans connaissance!
+
+--As-tu un cheval à me vendre?
+
+--Tu veux partir?
+
+--A l'instant.
+
+--Je n'ai ni cheval ni voiture, petit père! Où les Tartares ont passé,
+il ne reste plus rien!
+
+--Eh bien, j'irai a pied à Omsk chercher un cheval...
+
+--Quelques heures de repos encore, et tu seras mieux en état de
+continuer ton voyage!
+
+--Pas une heure!
+
+--Viens donc! répondit le moujik, comprenant qu'il n'y avait pas à
+lutter contre la volonté de son hôte. Je te conduirai moi-même,
+ajouta-t-il. D'ailleurs, les Russes sont encore en grand nombre à Omsk,
+et tu pourras peut-être passer inaperçu.
+
+--Ami, répondit Michel Strogoff, que le ciel te récompense de tout ce
+que tu as fait pour moi!
+
+--Une récompense! Les fous seuls en attendent sur la terre,» répondit le
+moujik.
+
+Michel Strogoff sortit de la cabane. Lorsqu'il voulut marcher, il fut
+pris d'un éblouissement tel que, sans le secours du moujik, il serait
+tombé, mais le grand air le remit promptement. Il ressentit alors le
+coup qui lui avait été porté à la tête, et dont son bonnet de fourrure
+avait heureusement amorti la violence. Avec l'énergie qu'on lui connaît,
+il n'était pas homme à se laisser abattre pour si peu. Un seul but se
+dressait devant ses yeux, c'était cette lointaine Irkoutsk qu'il lui
+fallait atteindre! Mais il lui fallait traverser Omsk sans s'y arrêter.
+
+«Dieu protège ma mère et Nadia! murmura-t-il. Je n'ai pas encore le
+droit de penser à elles!»
+
+Michel Strogoff et le moujik arrivèrent bientôt au quartier marchand de
+la ville basse, et, bien qu'elle fût occupée militairement, ils y
+entrèrent sans difficulté. L'enceinte de terre avait été détruite en
+maint endroit, et c'étaient autant de brèches par lesquelles pénétraient
+ces maraudeurs qui suivaient les armées de Féofar-Khan.
+
+A l'intérieur d'Omsk, dans les rues, sur les places, fourmillaient les
+soldats tartares, mais on pouvait remarquer qu'une main de fer leur
+imposait une discipline à laquelle ils étaient peu accoutumés. En effet,
+ils ne marchaient point isolément, mais par groupes armés, en mesure de
+se défendre contre toute agression.
+
+Sur la grande place, transformée en camp que gardaient de nombreuses
+sentinelles, deux mille Tartares bivouaquaient en bon ordre. Les
+chevaux, attachés à des piquets, mais toujours harnachés, étaient prêts
+à partir au premier ordre. Omsk ne pouvait être qu'une halte provisoire
+pour cette cavalerie tartare, qui devait lui préférer les riches plaines
+de la Sibérie orientale, là où les villes sont plus opulentes, les
+campagnes plus fertiles, et, par conséquent, le pillage plus fructueux.
+
+Au-dessus de la ville marchande s'étageait le haut quartier, qu'Ivan
+Ogareff, malgré plusieurs assauts vigoureusement donnés, mais bravement
+repoussés, n'avait encore pu réduire. Sur ses murailles crénelées
+flottait le drapeau national aux couleurs de la Russie.
+
+Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que Michel Strogoff et son guide
+le saluèrent de leurs vœux.
+
+Michel Strogoff connaissait parfaitement la ville d'Omsk, et, tout en
+suivant son guide, il évita les rues trop fréquentées. Ce n'était pas
+qu'il pût craindre d'être reconnu. Dans cette ville, sa vieille mère
+aurait seule pu l'appeler de son vrai nom, mais il avait juré de ne pas
+la voir, et il ne la verrait pas. D'ailleurs,--il le souhaitait de tout
+cœur,--peut-être avait-elle fui dans quelque portion tranquille de la
+steppe.
+
+Le moujik, très-heureusement, connaissait un maître de poste qui, en le
+payant bien, ne refuserait pas, suivant lui, soit de louer, soit de
+vendre voiture ou chevaux. Resterait la difficulté de quitter la ville,
+mais les brèches, pratiquées à l'enceinte, devaient faciliter la sortie
+de Michel Strogoff.
+
+Le moujik conduisait donc son hôte directement au relais, lorsque, dans
+une rue étroite, Michel Strogoff s'arrêta soudain et se rejeta derrière
+un pan de mur.
+
+«Qu'as-tu? lui demanda vivement le moujik, très-étonné de ce brusque
+mouvement.
+
+--Silence,» se hâta de répondre Michel Strogoff, en mettant un doigt sur
+ses lèvres.
+
+En ce moment, un détachement de Tartares débouchait de la place
+principale et prenait la rue que Michel Strogoff et son compagnon
+venaient de suivre pendant quelques instants.
+
+En tête du détachement, composé d'une vingtaine de cavaliers, marchait
+un officier vêtu d'un uniforme très-simple. Bien que ses regards se
+portassent rapidement de côté et d'autre, il ne pouvait avoir vu Michel
+Strogoff, qui avait précipitamment opéré sa retraite.
+
+Le détachement allait au grand trot dans cette rue étroite. Ni
+l'officier, ni son escorte ne prenaient garde aux habitants. Ces
+malheureux avaient à peine le temps de se ranger à leur passage. Aussi y
+eut-il quelques cris à demi étouffés, auxquels répondirent immédiatement
+des coups de lance, et la rue fut dégagée en un instant.
+
+Quand l'escorte eut disparu:
+
+«Quel est cet officier?» demanda Michel Strogoff en se retournant vers
+le moujik.
+
+Et, pendant qu'il faisait cette question, son visage était pâle comme
+celui d'un mort.
+
+«C'est Ivan Ogareff, répondit le Sibérien, mais d'une voix basse qui
+respirait la haine.
+
+--Lui!» s'écria Michel Strogoff, auquel ce mot échappa avec un accent de
+rage qu'il ne put maîtriser.
+
+Il venait de reconnaître dans cet officier le voyageur qui l'avait
+frappé au relais d'Ichim!
+
+Et, fût-ce une illumination de son esprit, ce voyageur, bien qu'il n'eût
+fait que l'entrevoir, lui rappela en même temps le vieux tsigane, dont
+il avait surpris les paroles au marché de Nijni-Novgorod.
+
+Michel Strogoff ne se trompait pas. Ces deux hommes n'en faisaient
+qu'un. C'était sous le vêtement d'un tsigane, mêlé à la troupe de
+Sangarre, qu'Ivan Ogareff avait pu quitter la province de
+Nijni-Novgorod, où il était allé chercher, parmi les étrangers si
+nombreux que la foire avait amenés de l'Asie centrale, les affidés qu'il
+voulait associer à l'accomplissement de son œuvre maudite. Sangarre et
+ses tsiganes, véritables espions à sa solde, lui étaient absolument
+dévoués. C'était lui qui, pendant la nuit, sur le champ de foire, avait
+prononcé cette phrase singulière dont Michel Strogoff pouvait maintenant
+comprendre le sens, c'était lui qui voyageait à bord du Caucase avec
+toute la bande bohémienne, c'était lui qui, par cette autre route de
+Kazan à Ichim à travers l'Oural, avait gagné Omsk, où maintenant il
+commandait en maître.
+
+Il y avait à peine trois jours qu'Ivan Ogareff était arrivé à Omsk, et,
+sans leur funeste rencontre à Ichim, sans l'événement qui venait de le
+retenir trois jours sur les bords de l'Irtyche, Michel Strogoff l'eût
+évidemment devancé sur la route d'Irkoutsk!
+
+Et qui sait combien de malheurs eussent été évités dans l'avenir!
+
+En tout cas, et plus que jamais, Michel Strogoff devait fuir Ivan
+Ogareff et faire en sorte de ne point en être vu. Lorsque le moment
+serait venu de se rencontrer avec lui face à face, il saurait le
+retrouver,--fut-il maître de la Sibérie toute entière!
+
+Le moujik et lui reprirent donc leur course à travers la ville, et ils
+arrivèrent à la maison de poste. Quitter Omsk par une des brèches de
+l'enceinte ne serait pas difficile, la nuit venue. Quant à racheter une
+voiture pour remplacer le tarentass, ce fut impossible. Il n'y en avait
+ni à louer ni à vendre. Mais quel besoin Michel Strogoff avait-il d'une
+voiture maintenant? N'était-il pas seul, hélas! à voyager? Un cheval
+devait lui suffire, et, très-heureusement, ce cheval, il put se le
+procurer. C'était un animal de fond, apte à supporter de longues
+fatigues, et dont Michel Strogoff, habile cavalier, pourrait tirer un
+bon parti.
+
+Le cheval fut payé un haut prix, et, quelques minutes plus tard, il
+était prêt à partir.
+
+Il était alors quatre heures du soir.
+
+Michel Strogoff, obligé d'attendre la nuit pour franchir l'enceinte,
+mais ne voulant pas se montrer dans les rues d'Omsk, resta dans la
+maison de poste, et, là, il se fit servir quelque nourriture.
+
+Il y avait grande affluence dans la salle commune. Ainsi que cela se
+passait dans les gares russes, les habitants, très-anxieux, venaient y
+chercher des nouvelles. On parlait de l'arrivée prochaine d'un corps de
+troupes moscovites, non pas à Omsk, mais à Tomsk,--corps destiné à
+reprendre cette ville sur les Tartares de Féofar-Khan.
+
+Michel Strogoff prêtait une oreille attentive à tout ce qui se disait,
+mais il ne se mêlait point aux conversations.
+
+Tout à coup, un cri le fit tressaillir, un cri qui le pénétra jusqu'au
+fond de l'âme, et ces deux mots furent pour ainsi dire jetés à son
+oreille:
+
+«Mon fils!
+
+Sa mère, la vieille Marfa, était devant lui! Elle lui souriait, toute
+tremblante! Elle lui tendait les bras!...
+
+Michel Strogoff se leva. Il allait s'élancer...
+
+La pensée du devoir, le danger sérieux qu'il y avait pour sa mère et
+pour lui dans cette regrettable rencontre, l'arrêtèrent soudain, et tel
+fut son empire sur lui-même, que pas un muscle de sa figure ne remua.
+
+Vingt personnes étaient réunies dans la salle commune. Parmi elles, il y
+avait peut-être des espions, et ne savait-on pas dans la ville que le
+fils de Maria Strogoff appartenait au corps des courriers du czar?
+
+Michel Strogoff ne bougea pas.
+
+«Michel! s'écria sa mère.
+
+--Qui êtes-vous, ma brave dame? demanda Michel Strogoff, balbutiant ces
+mots plutôt qu'il ne les prononça.
+
+--Qui je suis? tu le demandes! Mon enfant, est-ce que tu ne reconnais
+plus ta mère?
+
+--Vous vous trompez!... répondit froidement Michel Strogoff. Une
+ressemblance vous abuse...»
+
+La vieille Marfa alla droit à lui, et là, les yeux dans les yeux:
+
+«Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff?» dit-elle.
+
+Michel Strogoff aurait donné sa vie pour pouvoir serrer librement sa
+mère dans ses bras!... mais s'il cédait, c'en était fait de lui, d'elle,
+de sa mission, de son serment!... Se dominant tout entier, il ferma les
+yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui contractaient le
+visage vénéré de sa mère, il retira ses mains pour ne pas étreindre les
+mains frémissantes qui le cherchaient.
+
+«Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, ma bonne femme,
+répondit-il en reculant de quelques pas.
+
+--Michel! cria encore la vieille mère.
+
+--Je ne me nomme pas Michel! Je n'ai jamais été votre fils! Je suis
+Nicolas Korpanoff, marchand à Irkoutsk!...»
+
+Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots
+retentissaient une dernière fois: «Mon fils! mon fils!»
+
+Michel Strogoff, à bout d'efforts, était parti. Il ne vit pas sa vieille
+mère, qui était retombée presque inanimée sur un banc. Mais, au moment
+où le maître de poste se précipitait pour la secourir, la vieille femme
+se releva. Une révélation subite s'était faite dans son esprit. Elle,
+reniée par son fils! ce n'était pas possible! Quant à s'être trompée et
+à prendre un autre pour lui, impossible également. C'était bien son fils
+qu'elle venait de voir, et, s'il ne l'avait pas reconnue, c'est qu'il ne
+voulait pas, c'est qu'il ne devait pas la reconnaître, c'est qu'il avait
+des raisons terribles pour en agir ainsi! Et alors, refoulant en elle
+ses sentiments de mère, elle n'eut plus qu'une pensée: «L'aurai-je perdu
+sans le vouloir?»
+
+«Je suis folle! dit-elle à ceux qui l'interrogeaient. Mes yeux m'ont
+trompée! Ce jeune homme n'est pas mon enfant! Il n'avait pas sa voix!
+N'y pensons plus! Je finirais par le voir partout.»
+
+Moins de dix minutes après, un officier tartare se présentait à la
+maison de poste.
+
+«Marfa Strogoff? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, répondit la vieille femme d'un ton si calme et le visage si
+tranquille, que les témoins de la rencontre qui venait de se produire ne
+l'auraient pas reconnue.
+
+--Viens,» dit l'officier.
+
+Marfa Strogoff, d'un pas assuré, suivit l'officier tartare et quitta la
+maison de poste.
+
+Quelques instants après, Marfa Strogoff se trouvait au bivouac de la
+grande place, en présence d'Ivan Ogareff, auquel tous les détails de
+cette scène avaient été rapportés immédiatement.
+
+Ivan Ogareff, soupçonnant la vérité, avait voulu interroger lui-même la
+vieille Sibérienne.
+
+«Ton nom? demanda-t-il d'un ton rude.
+
+--Marfa Strogoff.
+
+--Tu as un fils?
+
+--Oui.
+
+--Il est courrier du czar?
+
+--Oui.
+
+--Où est-il?
+
+--A Moscou.
+
+--Tu es sans nouvelles de lui?
+
+--Sans nouvelles.
+
+--Depuis combien de temps?
+
+--Depuis deux mois.
+
+--Quel est donc ce jeune homme que tu appelais ton fils, il y a quelques
+instants, au relais de poste?
+
+--Un jeune Sibérien que j'ai pris pour lui, répondit Marfa Strogoff.
+C'est le dixième en qui je crois retrouver mon fils depuis que la ville
+est pleine d'étrangers! Je crois le voir partout!
+
+--Ainsi ce jeune homme n'était pas Michel Strogoff?
+
+--Ce n'était pas Michel Strogoff.
+
+--Sais-tu, vieille femme, que je puis te faire torturer jusqu'à ce que
+tu avoues la vérité?
+
+--J'ai dit la vérité, et la torture ne me fera rien changer à mes
+paroles.
+
+--Ce Sibérien n'était pas Michel Strogoff? demanda une seconde fois Ivan
+Ogareff.
+
+--Non! Ce n'était pas lui, répondit une seconde fois Marfa Strogoff.
+Croyez-vous que pour rien au monde je renierais un fils comme celui que
+Dieu m'a donné?»
+
+Ivan Ogareff regarda d'un œil méchant la vieille femme qui le bravait
+en face. Il ne doutait pas qu'elle n'eût reconnu son fils dans ce jeune
+Sibérien. Or, si ce fils avait d'abord renié sa mère, et si sa mère le
+reniait à son tour, ce ne pouvait être que par un motif des plus graves.
+
+Donc, pour Ivan Ogareff, il n'était plus douteux que le prétendu Nicolas
+Korpanoff ne fût Michel Strogoff, courrier du czar, se cachant sous un
+faux nom, et chargé de quelque mission qu'il eût été capital pour lui de
+connaître. Aussi donna-t-il immédiatement ordre de se mettre à sa
+poursuite. Puis:
+
+«Que cette femme soit dirigée sur Tomsk,» dit-il en se retournant vers
+Marfa Strogoff.
+
+Et, pendant que les soldats l'entraînaient avec brutalité, il ajouta
+entre ses dents:
+
+«Quand le moment sera venu, je saurai bien la faire parler, cette
+vieille sorcière!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LES MARAIS DE LA BARABA.
+
+
+Il était heureux que Michel Strogoff eût si brusquement quitté le
+relais. Les ordres d'Ivan Ogareff avaient été aussitôt transmis à toutes
+les issues de la ville, et son signalement envoyé à tous les chefs de
+poste, afin qu'il ne pût sortir d'Omsk. Mais, à ce moment, il avait déjà
+franchi une des brèches de l'enceinte, son cheval courait la steppe, et,
+n'ayant pas été immédiatement poursuivi, il devait réussir à s'échapper.
+
+C'était le 29 juillet, à huit heures du soir, que Michel Strogoff avait
+quitté Omsk. Cette ville se trouve à peu près à mi-route de Moscou a
+Irkoutsk, où il lui fallait arriver sous dix jours, s'il voulait
+devancer les colonnes tartares. Évidemment, le déplorable hasard qui
+l'avait mis en présence de sa mère avait trahi son incognito. Ivan
+Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar venait de passer
+à Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dépêches que portait ce courrier
+devaient avoir une importance extrême. Michel Strogoff savait donc que
+l'on ferait tout pour s'emparer de lui.
+
+Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que Marfa
+Strogoff était aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait payer, de sa
+vie peut-être, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en se trouvant
+soudain en présence de son fils! Et il était heureux qu'il l'ignorât!
+Eût-il pu résister à cette nouvelle épreuve!
+
+Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute
+l'impatience fiévreuse qui le dévorait, ne lui demandant qu'une chose,
+c'était de le porter rapidement jusqu'à un nouveau relais, où il pût
+l'échanger contre un attelage plus rapide.
+
+A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrêtait à la
+station de Koulikovo. Mais là, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva ni
+chevaux, ni voitures. Quelques détachements tartares avaient dépassé la
+grande route de la steppe. Tout avait été volé ou réquisitionné, soit
+dans les villages, soit dans les maisons de poste. C'est à peine si
+Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour
+lui.
+
+Il lui importait donc de le ménager, ce cheval, car il ne savait plus
+quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le
+plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan Ogareff
+devait avoir lancés à sa poursuite, il résolut de pousser plus avant.
+Après une heure de repos, il reprit donc sa course à travers la steppe.
+
+Jusqu'alors les circonstances atmosphériques avaient heureusement
+favorisé le voyage du courrier du czar. La température était
+supportable. La nuit, très-courte à cette époque, mais éclairée de cette
+demi-clarté de la lune qui se tamise a travers les nuages, rendait la
+route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en homme sûr de
+son chemin, sans un doute, sans une hésitation. Malgré les pensées
+douloureuses qui l'obsédaient, il avait conservé une extrême lucidité
+d'esprit et marchait à son but, comme si ce but eût été visible à
+l'horizon. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, à quelque tournant de la
+route, c'était pour laisser reprendre haleine à son cheval Alors, il
+mettait pied à terre, pour le soulager un instant, puis il posait son
+oreille sur le sol et écoutait si quelque bruit de galop ne se
+propageait pas à la surface de la steppe. Quand il n'avait perçu aucun
+son suspect, il reprenait sa marche en avant.
+
+Ah! si toute cette contrée sibérienne eût été envahie par la nuit
+polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en était à le
+désirer, pour la franchir plus sûrement.
+
+Le 30 juillet, à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la
+station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la
+Baraba.
+
+La, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles
+pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi
+qu'il les surmonterait quand même.
+
+Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le
+soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à
+toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi, ni
+vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dépression est entièrement
+argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y
+séjournent et en font une région très-difficile à traverser pendant la
+saison chaude.
+
+Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares,
+d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons
+malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent
+pour le plus grand danger du voyageur.
+
+En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque
+la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes, les traîneaux peuvent
+facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les
+chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée, à la
+poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards dont la
+fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient
+fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est
+trop élevé.
+
+Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse, que
+ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses
+troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la
+prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de végétaux
+arborescents.
+
+Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait
+fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la
+chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient
+principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau
+inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs,
+remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles
+brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées
+chaudes qui s'évaporaient du sol.
+
+Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus
+visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient
+plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol
+d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du
+chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du
+ciel.
+
+Cependant, la route était nettement tracée. Ici, elle s'allongeait
+directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle
+contournait les rives sinueuses de vastes étangs, dont quelques-uns,
+mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom
+de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas été possible d'éviter les
+eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur
+des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et
+dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée
+au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se
+prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d'une
+fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y
+ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.
+
+Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses
+pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui
+s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent,
+le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes
+diptères, qui infestent ce pays marécageux.
+
+Les voyageurs obligés de traverser la Baraba, pendant l'été, ont le soin
+de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de
+mailles en fil de fer très-ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces
+précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la
+figure, le cou, les mains criblés de points rouges. L'atmosphère semble
+y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une
+armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces
+diptères. C'est là une funeste région, que l'homme dispute chèrement aux
+tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des
+milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'œil
+nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables
+piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont
+jamais pu se faire.
+
+Le cheval de Michel Strogoff, taonné par ces venimeux diptères,
+bondissait comme si les molettes de mille éperons lui fussent entrées
+dans le flanc. Pris d'une rage folle, il s'emportait, il s'emballait, il
+franchissait verste sur verste, avec la vitesse d'un express, se battant
+les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidité de sa course un
+adoucissement à son supplice.
+
+Il fallait être un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas
+être désarçonné par les réactions de son cheval, ses arrêts brusques,
+les sauts qu'il faisait pour échapper à l'aiguillon des diptères. Devenu
+insensible, pour ainsi dire, à la douleur physique, comme s'il eût été
+sous l'influence d'une anesthésie permanente, ne vivant plus que par le
+désir d'arriver à son but, coûte que coûte, il ne voyait qu'une chose
+dans cette course insensée, c'est que la route fuyait rapidement
+derrière lui.
+
+Qui croirait que cette contrée de la Baraba, si malsaine pendant les
+chaleurs, pût donner asile à une population quelconque?
+
+Cela était, cependant. Quelques hameaux sibériens apparaissaient de loin
+en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants,
+vieillards, revêtus de peaux de bêtes, la figure recouverte de vessies
+enduites de poix, faisaient paître de maigres troupeaux de moutons;
+mais, pour préserver ces animaux de l'atteinte des insectes, ils les
+tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu'ils alimentaient nuit
+et jour, et dont l'acre fumée se propageait lentement au-dessus de
+l'immense marécage.
+
+Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue, était
+sur le point de s'abattre, il s'arrêtait à l'un de ces misérables
+hameaux, et là, oublieux de ses propres fatigues, il frottait lui-même
+les piqûres du pauvre animal avec de la graisse chaude, selon la coutume
+sibérienne; puis, il lui donnait une bonne ration de fourrage, et ce
+n'était qu'après l'avoir bien pansé, bien pourvu, qu'il songeait à
+lui-même, qu'il réparait ses forces, en mangeant quelque morceau de pain
+et de viande, en buvant quelque verre de kwass. Une heure après, deux
+heures au plus, il reprenait à toute vitesse l'interminable route
+d'Irkoutsk.
+
+Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et le
+30 juillet, à quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible à toute
+fatigue, arrivait à Elamsk.
+
+Là, il fallut donner une nuit de repos à son cheval. Le courageux animal
+n'eût pu continuer plus longtemps ce voyage.
+
+À Elamsk, pas plus qu'ailleurs, il n'existait aucun moyen de transport.
+Pour les mêmes raisons qu'aux bourgades précédentes, voitures ou
+chevaux, tout manquait.
+
+Elamsk, petite ville que les Tartares n'avaient pas encore visitée,
+était presque entièrement dépeuplée, car elle pouvait être facilement
+envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi, relais
+de poste, bureaux de police, hôtel du gouvernement, étaient-ils
+abandonnés par ordre supérieur, et, d'une part les fonctionnaires, de
+l'autre les habitants en mesure d'émigrer, s'étaient-ils retirés à
+Kamsk, au centre de la Baraba.
+
+Michel Strogoff dut donc se résigner à passer la nuit à Elamsk, pour
+permettre à son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se
+rappelait les recommandations qui lui avaient été faites à Moscou:
+traverser la Sibérie incognito, arriver quand même à Irkoutsk, mais,
+dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la réussite à la rapidité du
+voyage, et, par conséquent, il devait ménager l'unique moyen de
+transport qui lui restât.
+
+Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment où l'on
+signalait les premiers éclaireurs tartares, à dix verstes en arrière,
+sur la route de la Baraba, et il s'élançait de nouveau à travers la
+marécageuse contrée. La route était plane, ce qui la rendait plus
+facile, mais très-sinueuse, ce qui l'allongeait. Impossible, d'ailleurs,
+de la quitter pour courir en droite ligne à travers cet infranchissable
+réseau des étangs et des mares.
+
+Le surlendemain, 1er août, cent vingt verstes plus loin, à midi, Michel
+Strogoff arrivait au bourg de Spaskoë, et, à deux heures, il faisait
+halte à celui de Pokrowskoë.
+
+Son cheval, surmené depuis son départ d'Elamsk, n'aurait pas pu faire un
+pas de plus.
+
+Là, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forcé, la fin de
+cette journée et la nuit tout entière; mais, reparti le lendemain matin,
+toujours courant à travers le sol à demi inondé, le 2 août, à quatre
+heures du soir, après une étape de soixante-quinze verstes, il atteignit
+Kamsk.
+
+Le pays avait changé. Cette petite bourgade de Kamsk est comme une île,
+habitable et saine, située au milieu de l'inhabitable contrée. Elle
+occupe le centre même de la Baraba. Là, grâce aux assainissements
+obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l'Irtyche qui passe à
+Kamsk, les marécages pestilentiels se sont transformés en pâturages de
+la plus grande richesse. Cependant, ces améliorations n'ont pas encore
+tout à fait triomphé des fièvres qui, pendant l'automne, rendent
+dangereux le séjour de cette ville. Mais c'est encore là que les
+indigènes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes
+paludéens les chassent des autres parties de la province.
+
+L'émigration provoquée par l'invasion tartare n'avait pas encore
+dépeuplé la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient
+probablement en sûreté au centre de la Baraba, ou, du moins, ils
+pensaient avoir le temps de fuir, s'ils étaient directement menacés.
+
+Michel Strogoff, quelque désir qu'il en eût, ne pu donc apprendre aucune
+nouvelle en cet endroit. C'est à lui, plutôt, que le gouverneur se fût
+adressé, s'il eût connu la véritable qualité du prétendu marchand
+d'Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation même, semblait être en
+dehors du monde sibérien et des graves événements qui le troublaient.
+
+D'ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. Être inaperçu
+ne lui suffisait plus, il eût voulu être invisible. L'expérience du
+passé le rendait de plus en plus circonspect pour le présent et
+l'avenir. Aussi se tint-il à l'écart et, peu soucieux de courir les rues
+de la bourgade, ne voulut-il même pas quitter l'auberge dans laquelle il
+était descendu.
+
+Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture à Kamsk et remplacer par
+un véhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais,
+après mûre réflexion, il craignit que l'achat d'un tarentass n'attirât
+l'attention sur lui, et, tant qu'il n'aurait pas dépassé la ligne
+maintenant occupée par les Tartares, ligne qui coupait la Sibérie à peu
+près suivant la vallée de l'Irtyche, il ne voulait pas risquer de donner
+prise aux soupçons.
+
+D'ailleurs, pour achever la difficile traversée de la Baraba, pour fuir
+à travers le marécage, au cas où quelque danger l'eût menacé trop
+directement, pour distancer des cavaliers lancés à sa poursuite, pour se
+jeter, s'il le fallait, même au plus épais du fourré des joncs, un
+cheval valait évidemment mieux qu'une voiture. Plus tard, au delà de
+Tomsk, ou même de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la
+Sibérie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu'il conviendrait de
+faire.
+
+Quant à son cheval, il n'eut même pas la pensée de l'échanger contre un
+autre. Il était fait à ce vaillant animal. Il savait ce qu'il en pouvait
+tirer. En l'achetant à Omsk, il avait eu la main heureuse, et, en
+l'amenant chez ce maître de poste, c'était un grand service que lui
+avait rendu le généreux moujik. D'ailleurs, si Michel Strogoff s'était
+déjà attaché à son cheval, celui-ci semblait se faire peu à peu aux
+fatigues d'un tel voyage, et, à la condition de lui réserver quelques
+heures de repos, son cavalier pouvait espérer qu'il irait jusqu'au delà
+des provinces envahies.
+
+Donc, pendant la soirée et pendant la nuit du 2 au 3 août, Michel
+Strogoff resta confiné dans son auberge, à l'entrée de la ville, auberge
+peu fréquentée et à l'abri des importuns ou des curieux.
+
+Brisé par la fatigue, il se coucha, après avoir veillé à ce que son
+cheval ne manquât de rien; mais il ne put dormir que d'un sommeil
+intermittent. Trop de souvenirs, trop d'inquiétudes l'assaillaient à la
+fois. L'image de sa vieille mère, celle de sa jeune et intrépide
+compagne, laissées derrière lui, sans protection, passaient
+alternativement devant son esprit et s'y confondaient souvent dans une
+même pensée.
+
+Puis, il revenait à la mission qu'il avait juré de remplir. Ce qu'il
+voyait depuis son départ de Moscou lui en montrait de plus en plus
+l'importance. Le mouvement était extrêmement grave, et la complicité
+d'Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards
+tombaient sur la lettre revêtue du cachet impérial,--cette lettre, qui
+sans doute contenait le remède à tant de maux, le salut de tout ce pays
+déchiré par la guerre,--Michel Strogoff sentait en lui comme un désir
+farouche de s'élancer à travers la steppe, de franchir à vol d'oiseau la
+distance qui le séparait d'Irkoutsk, d'être aigle pour s'élever
+au-dessus des obstacles, d'être ouragan pour passer à travers les airs
+avec une rapidité de cent verstes à l'heure, d'arriver enfin en face du
+grand-duc et de lui crier: «Altesse, de la part de Sa Majesté le czar!»
+
+Le lendemain matin, à six heures, Michel Strogoff repartit avec
+l'intention de faire dans cette journée les quatre-vingts verstes (85
+kilomètres) qui séparent Kamsk du hameau d'Oubinsk. Au delà d'un rayon
+de vingt verstes, il retrouva la marécageuse Baraba, qu'aucune
+dérivation n'asséchait plus, et dont le sol était souvent noyé sous un
+pied d'eau. La route était alors difficile a reconnaître, mais, grâce à
+son extrême prudence, cette traversée ne fut marquée par aucun accident.
+
+Michel Strogoff, arrivé à Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant
+toute la nuit, car il voulait, dans la journée suivante, enlever sans
+débrider les cent verstes qui se développent entre Oubinsk et Ikoulskoë.
+Il partit donc dès l'aube, mais, malheureusement, dans cette partie, le
+sol de la Baraba fut de plus en plus détestable.
+
+En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, très-abondantes
+quelques semaines auparavant, s'étaient conservées dans cette étroite
+dépression comme dans une imperméable cuvette. Il n'y avait même plus
+solution de continuité à cet interminable réseau des mares, des étangs
+et des lacs. L'un de ces lacs,--assez considérable pour avoir mérité
+d'être admis à la nomenclature géographique,--ce Tchang, chinois par son
+nom, dut être côtoyé sur une largeur de plus de vingt verstes et au prix
+de difficultés extrêmes. De là quelques retards que toute l'impatience
+de Michel Strogoff ne pouvait empêcher. Il avait d'ailleurs été bien
+avisé on ne prenant pas une voiture à Kamsk, car son cheval passa là où
+aucun véhicule n'aurait pu passer.
+
+Le soir, à neuf heures, Michel Strogoff, arrivé a Ikoulskoë, s'y arrêta
+pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les nouvelles
+de la guerre faisaient absolument défaut. Par sa nature même, cette
+portion de la province, placée dans la fourche que formaient les deux
+colonnes tartares en se bifurquant l'une sur Omsk, l'autre sur Tomsk,
+avait échappé jusqu'ici aux horreurs de l'invasion.
+
+Mais les difficultés naturelles allaient enfin s'amoindrir, car, s'il
+n'éprouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, dès le lendemain,
+avoir quitté la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable,
+lors-qu'il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomètres)
+qui le séparaient encore de Kolyvan.
+
+Arrivé à ce bourg important, il ne serait plus qu'à une égale distance
+de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et,
+très-probablement, il se déciderait à tourner cette ville, que
+Féofar-Khan occupait, si les nouvelles étaient exactes.
+
+Mais si ces bourgs, tels qu'Ikoulskoë, tels que Karguinsk, qu'il dépassa
+le lendemain, étaient relativement tranquilles, grâce à leur situation
+dans la Baraba, où les colonnes tartares eussent difficilement
+manœuvré, n'était-il pas à craindre que, sur les rives plus riches de
+l'Obi, Michel Strogoff, n'ayant plus à redouter d'obstacles physiques,
+n'eût tout à appréhender de l'homme? cela était vraisemblable.
+Toutefois, s'il le fallait, il n'hésiterait pas à se jeter hors de la
+route d'Irkoutsk. A voyager alors à travers la steppe, il risquerait
+évidemment de se trouver sans ressource. Là, en effet, plus de chemin
+tracé, plus de villes ni de villages. À peine quelques fermes isolées,
+ou simples huttes de pauvres gens, hospitaliers sans doute, mais chez
+lesquels se trouverait à peine le nécessaire! Cependant, il n'y aurait
+pas à hésiter.
+
+Enfin, vers trois heures et demie du soir, après avoir dépassé la
+station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernières dépressions
+de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibérien sonnait de
+nouveau sous le pied de son cheval.
+
+Il avait quitté Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-là, 5 août, en y
+comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de
+i'Irtyche, vingt et un jours s'étaient écoulés depuis son départ.
+
+Quinze cents verstes le séparaient encore d'Irkoutsk.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+UN DERNIER EFFORT.
+
+
+Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre dans
+ces plaines qui se prolongent au delà de la Baraba. Les champs, foulés
+du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient passé, et de
+ces barbares on pouvait dire ce que l'on a dit des Turcs: «Là où le Turc
+passe, l'herbe ne repousse jamais!»
+
+Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses précautions en
+traversant cette contrée. Quelques volutes de fumée qui se tordaient
+au-dessus de l'horizon indiquaient que bourgs et hameaux brûlaient
+encore. Ces incendies avaient-ils été allumés par l'avant-garde, ou
+l'armée de l'émir s'était-elle déjà avancé jusqu'aux dernières limites
+de la province? Féofar Khan se trouvait-il de sa personne dans le
+gouvernement de l'Yeniseisk? Michel Strogoff ne le savait et ne pouvait
+rien décider sans être fixé à cet égard. Le pays était-il donc si
+abandonné qu'il ne s'y trouvât plus un seul Sibérien pour le renseigner?
+
+Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument déserte. Il
+cherchait du regard, à droite et à gauche, quelque maison qui n'eût pas
+été délaissée. Toutes celles qu'il visita étaient vides.
+
+Une hutte, cependant, qu'il aperçut entre les arbres, fumait encore.
+Lorsqu'il en approcha, il vit, à quelques pas des restes de sa maison,
+un vieillard, entouré d'enfants qui pleuraient. Une femme, jeune encore,
+sa fille sans doute, la mère de ces petits, agenouillée sur le sol,
+regardait d'un œil hagard cette scène de désolation. Elle allaitait un
+enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer bientôt. Tout,
+autour de cette famille, n'était que ruines et dénuement!
+
+Michel Strogoff alla au vieillard.
+
+«Peux-tu me répondre? lui dit-il d'une voix grave.
+
+--Parle, répondit le vieillard.
+
+--Les Tartares ont passé par ici?
+
+--Oui, puisque ma maison est en flammes!
+
+--Était-ce une armée ou un détachement?
+
+--Une armée, puisque, si loin que ta vue s'étende, nos champs sont
+dévastés!
+
+--Commandée par l'émir?...
+
+--Par l'émir, puisque les eaux de l'Obi sont devenues rouges!
+
+--Et Féofar-Khan est entré à Tomsk?
+
+--A Tomsk.
+
+--Sais-tu si les Tartares se sont emparés de Kolyvan?
+
+--Non, puisque Kolyvan ne brûle pas encore!
+
+--Merci, ami.--Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens?
+
+--Rien.
+
+--Au revoir.
+
+--Adieu.»
+
+Et Michel Strogoff, après avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux de
+la malheureuse femme, qui n'eut même pas la force de le remercier,
+pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant.
+
+Il savait maintenant une chose, c'est qu'à tout prix il devait éviter de
+passer à Tomsk. Aller à Kolyvan, où les Tartares n'étaient pas encore,
+c'était possible. S'y ravitailler pour une longue étape, c'était ce
+qu'il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route d'Irkoutsk pour
+tourner Tomsk, après avoir franchi l'Obi, il n'y avait pas d'autre parti
+à prendre.
+
+Ce nouvel itinéraire décidé, Michel Strogoff ne devait pas hésiter un
+instant. Il n'hésita pas, et, imprimant à son cheval une allure rapide
+et régulière, il suivit la route directe qui aboutissait à la rive
+gauche de l'Obi, dont quarante verstes le séparaient encore.
+Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant détruit
+les bateaux du fleuve, serait-il forcé de le passer à la nage? Il
+aviserait.
+
+Quant à son cheval, bien épuisé alors, Michel Strogoff, après lui avoir
+demandé ce qui lui restait de force pour cette dernière étape, devrait
+chercher à l'échanger contre un autre à Kolyvan. Il sentait bien
+qu'avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait donc
+être comme un nouveau point de départ, car, à partir de cette ville, son
+voyage s'effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant qu'il
+parcourrait le pays ravagé, les difficultés seraient grandes encore,
+mais si, après avoir évité Tomsk, il pouvait reprendre la route
+d'Irkoutsk à travers la province d'Yeniseisk, que les envahisseurs ne
+désolaient pas encore, il devait avoir atteint son but en quelques
+jours.
+
+La nuit était venue, après une assez chaude journée. Une assez profonde
+obscurité, à minuit, enveloppa la steppe. Le vent, complètement tombé au
+coucher du soleil, laissait à l'atmosphère un calme complet. Seul, le
+bruit des pas du cheval se faisait entendre sur la route déserte, et
+aussi quelques paroles avec lesquelles son maître l'encourageait. Au
+milieu de ces ténèbres, il fallait une extrême attention pour ne pas se
+jeter hors du chemin, bordé d'étangs et de petits cours d'eau,
+tributaires de l'Obi.
+
+Michel Strogoff s'avançait donc aussi rapidement que possible, mais avec
+une certaine circonspection. Il s'en rapportait non moins à l'excellence
+de ses yeux, qui perçaient l'ombre, qu'à la prudence de son cheval, dont
+il connaissait la sagacité.
+
+A ce moment, Michel Strogoff, ayant mis pied à terre, cherchait à
+reconnaître exactement la direction de la route, lorsqu'il lui sembla
+entendre un murmure confus qui venait de l'ouest. C'était comme le bruit
+d'une chevauchée lointaine sur la terre sèche. Pas de doute. Il se
+produisait, à une ou deux verstes en arrière, un certain cadencement de
+pas qui frappaient régulièrement le sol.
+
+Michel Strogoff écouta avec plus d'attention, après avoir posé son
+oreille à l'axe même du chemin.
+
+«C'est un détachement de cavaliers qui vient par la route d'Omsk, se
+dit-il. Il marche rapidement, car le bruit augmente. Sont-ce des Russes
+ou des Tartares?»
+
+Michel Strogoff écouta encore.
+
+«Oui, dit-il, ces cavaliers viennent au grand trot!
+
+Avant dix minutes, ils seront ici! Mon cheval ne saurait les devancer.
+Si ce sont des Russes, je me joindrai à eux. Si ce sont des Tartares, il
+faut les éviter! Mais comment? Où me cacher dans cette steppe?»
+
+Michel Strogoff regarda autour de lui, et son œil si pénétrant
+découvrit une masse confusément estompée dans l'ombre, à une centaine de
+pas en avant, sur la gauche de la route.
+
+«Il y a là quelque taillis, se dit-il. Y chercher refuge, c'est
+m'exposer peut-être à être pris, si ces cavaliers le fouillent, mais je
+n'ai pas le choix! Les voilà! les voilà!»
+
+Quelques instants après, Michel Strogoff, traînant son cheval par la
+bride, arrivait à un petit bois de mélèzes, auquel la route donnait
+accès. Au delà et en deçà, complètement dégarnie d'arbres, elle se
+développait entre des fondrières et des étangs, que séparaient des
+buissons nains, faits d'ajoncs et de bruyères. Des deux côtés, le
+terrain était donc absolument impraticable, et le détachement devait
+forcément passer devant ce petit bois, puisqu'il suivait le grand chemin
+d'Irkoutsk.
+
+Michel Strogoff se jeta sous le couvert des mélèzes, et, s'y étant
+enfoncé d'une quarantaine de pas, il fut arrêté par un cours d'eau qui
+fermait ce taillis par une enceinte semi-circulaire.
+
+Mais l'ombre était si épaisse, que Michel Strogoff ne courait aucun
+risque d'être vu, à moins que ce petit bois ne fût minutieusement
+fouillé. Il conduisit donc son cheval jusqu'au cours d'eau, et il
+l'attacha à un arbre, puis, il revint s'étendre à la lisière du bois,
+afin de reconnaître à quel parti il avait affaire.
+
+A peine Michel Strogoff avait-il pris place derrière un bouquet de
+mélèzes, qu'une lueur assez confuse apparut, sur laquelle tranchaient ça
+et là quelques points brillants qui s'agitaient dans l'ombre.
+
+«Des torches!» se dit-il.
+
+Et il recula vivement, en se glissant comme un sauvage dans la portion
+la plus épaisse du taillis.
+
+En approchant du bois, le pas des chevaux commença à se ralentir. Ces
+cavaliers éclairaient-ils donc la route avec l'intention d'en observer
+les moindres détours?
+
+Michel Strogoff dut le craindre, et, instinctivement, il recula jusqu'à
+la berge du cours d'eau, prêt à s'y plonger, s'il le fallait.
+
+Le détachement, arrivé à la hauteur du taillis, s'arrêta. Les cavaliers
+mirent pied à terre. Ils étaient cinquante environ. Une dizaine d'entre
+eux portaient des torches, qui éclairaient la route dans un large rayon.
+
+A certains préparatifs, Michel Strogoff reconnut que, par un bonheur
+inattendu, le détachement ne songeait aucunement à visiter la taillis,
+mais à bivouaquer en cet endroit, pour faire reposer les chevaux et
+permettre aux hommes de prendre quelque nourriture.
+
+En effet, les chevaux, débridés, commencèrent à paître l'herbe épaisse
+qui tapissait le sol. Quant aux cavaliers, ils s'étendirent au long de
+la route et se partagèrent les provisions de leurs havre-sacs.
+
+Michel Strogoff avait conservé tout son sang-froid, et, se glissant
+entre les hautes herbes, il chercha à voir, puis à entendre.
+
+C'était un détachement qui venait d'Omsk. Il se composait de cavaliers
+usbecks, race dominante en Tartarie, que leur type rapproche
+sensiblement des Mongols. Ces hommes, bien constitués, d'une taille
+au-dessus de la moyenne, aux traits rudes et sauvages, étaient coiffés
+du «talpak», sorte de bonnet de peau de mouton noir, et chaussés de
+bottes jaunes à hauts talons, dont le bout se relevait en pointe, comme
+aux souliers du moyen âge. Leur pelisse, faite d'indienne ouatée avec du
+coton écru, les serrait à la taille par une ceinture de cuir soutachée
+de rouge. Ils étaient armés, défensivement d'un bouclier, et
+offensivement d'un sabre courbe, d'un long coutelas et d'un fusil à
+pierre suspendu à l'arçon de la selle. Sur leurs épaules se drapait un
+manteau de feutre de couleur éclatante.
+
+Les chevaux, qui paissaient en toute liberté sur la lisière du taillis,
+étaient de race usbèque, comme ceux qui les montaient. Cela se voyait
+parfaitement à la lueur des torches qui projetaient un vif éclat sous la
+ramure des mélèzes. Ces animaux, un peu plus petits que le cheval
+turcoman, mais doués d'une force remarquable, sont des bêtes de fond qui
+ne connaissent pas d'autre allure que celle du galop.
+
+Ce détachement était conduit par un «pendja-baschi», c'est-à-dire un
+commandant de cinquante hommes, ayant en sous-ordre un «deh-baschi»,
+simple commandant de dix hommes. Ces deux officiers portaient un casque
+et une demi-cotte de mailles; de petites trompettes, attachées à l'arçon
+de leur selle, formaient le signe distinctif de leur grade.
+
+Le pendja-baschi avait dû faire reposer ses hommes, fatigués d'une
+longue étape. Tout en causant, le second officier et lui, fumant le
+«beng», feuille de chanvre qui forme la base du «haschisch» dont les
+Asiatiques font un si grand usage, allaient et venaient dans le bois, de
+sorte que Michel Strogoff, sans être vu, put saisir et comprendre leur
+conversation, car ils s'exprimaient en langue tartare.
+
+Dès les premiers mots de cette conversation, l'attention de Michel
+Strogoff fut singulièrement surexcitée. En effet, c'était de lui qu'il
+s'agissait.
+
+«Ce courrier ne saurait avoir une telle avance sur nous, dit le
+pendja-baschi, et, d'autre part, il est absolument impossible qu'il ait
+suivi d'autre route que celle de la Baraba.
+
+--Qui sait s'il a quitté Omsk? répondit le deh-baschi. Peut-être est-il
+encore caché dans quelque maison de la ville?
+
+--Ce serait à souhaiter, vraiment! Le colonel Ogareff n'aurait plus à
+craindre que les dépêches dont ce courrier est évidemment porteur
+n'arrivassent à destination!
+
+--On dit que c'est un homme du pays, un Sibérien, reprit le deh-baschi.
+Comme tel, il doit connaître la contrée, et il est possible qu'il ait
+quitté la route d'Irkoutsk, sauf à la rejoindre plus tard!
+
+--Mais alors nous serions en avance sur lui, répondit le pendja-baschi,
+car nous avons quitté Omsk moins d'une heure après son départ, et nous
+avons suivi le chemin le plus court de toute la vitesse de nos chevaux.
+Donc, ou il est resté à Omsk, ou nous arriverons avant lui à Tomsk, de
+manière à lui couper la retraite, et, dans les deux cas, il n'atteindra
+pas Irkoutsk.
+
+--Une rude femme, cette vieille Sibérienne, qui est évidemment sa mère!»
+dit le deh-baschi.
+
+A cette phrase, le cœur de Michel Strogoff battit à se briser.
+
+«Oui, répondit le pendja-baschi, elle a bien soutenu que ce prétendu
+marchand n'était pas son fils, mais il était trop tard. Le colonel
+Ogareff ne s'y est pas laissé prendre, et, comme il l'a dit, il saura
+bien faire parler la vieille sorcière, quand le moment en sera venu.»
+
+Autant de mots, autant de coups de poignard pour Michel Strogoff! Il
+était reconnu pour être un courrier du czar! Un détachement de
+cavaliers, lancé à sa poursuite, ne pouvait manquer de lui couper la
+route! Et, suprême douleur! sa mère était entre les mains des Tartares,
+et le cruel Ogareff se faisait fort de la faire parler lorsqu'il le
+voudrait!
+
+Michel Strogoff savait bien que l'énergique Sibérienne ne parlerait pas,
+et qu'il lui en coûterait la vie!...
+
+Michel Strogoff ne croyait pas pouvoir haïr Ivan Ogareff plus qu'il ne
+l'avait haï jusqu'à ce moment, et, cependant, un flot de haine nouvelle
+monta jusqu'à son cœur. L'infâme qui trahissait son pays menaçait
+maintenant de torturer sa mère!
+
+La conversation continua entre les deux officiers, et Michel Strogoff
+crut comprendre qu'aux environs de Kolyvan un engagement était imminent
+entre les troupes moscovites venant du nord et les troupes tartares. Un
+petit corps russe de deux mille hommes, signalé sur le cours inférieur
+de l'Obi, venait à marche forcée vers Tomsk. Si cela était, ce corps,
+qui allait se trouver aux prises avec le gros des troupes de
+Féofar-Khan, serait inévitablement anéanti, et la route d'Irkoutsk
+appartiendrait tout entière aux envahisseurs.
+
+Quant à lui-même, Michel Strogoff apprit, par quelques mots du
+pendja-baschi, que sa tête était mise à prix, et qu'ordre était donné de
+le prendre mort ou vif.
+
+Donc, il y avait nécessité immédiate de devancer les cavaliers usbecks
+sur la route d'Irkoutsk et de mettre l'Obi entre eux et lui. Mais, pour
+cela, il fallait fuir avant que le bivouac fût levé.
+
+Cette résolution prise, Michel Strogoff se prépara à l'exécuter.
+
+En effet, la halte ne pouvait se prolonger, et le pendja-baschi ne
+comptait pas donner à ses hommes plus d'une heure de repos, bien que
+leurs chevaux n'eussent pu être échangés contre des chevaux frais depuis
+Omsk, et qu'ils dussent être fatigués dans la même mesure et pour les
+mêmes raisons que celui de Michel Strogoff.
+
+Il n'y avait donc pas un instant à perdre. Il était une heure du matin.
+Il fallait profiter de l'obscurité que l'aube allait chasser bientôt,
+pour quitter le petit bois et se jeter sur la route; mais, bien que la
+nuit dût la favoriser, le succès d'une telle fuite paraissait presque
+impossible.
+
+Michel Strogoff, ne voulant rien donner au hasard, prit le temps de
+réfléchir et pesa attentivement les chances pour et contre, afin de
+mettre les meilleures dans son jeu.
+
+De la disposition des lieux, il résultait ceci: c'est qu'il ne pourrait
+s'échapper par l'arrière-plan du taillis, fermé par un arc de mélèzes
+dont la grande route traçait la corde. Le cours d'eau qui bordait cet
+arc était non-seulement profond, mais assez large et très-boueux. De
+grands ajoncs en rendaient le passage absolument impraticable. Sous
+cette eau trouble, on sentait une fondrière vaseuse, sur laquelle le
+pied ne pouvait prendre un point d'appui. En outre, au delà du cours
+d'eau, le sol, coupé de buissons, ne se fût prêté que très-difficilement
+aux manœuvres d'une fuite rapide. L'alerte une fois donnée, Michel
+Strogoff, poursuivi à outrance et bientôt cerné, devait immanquablement
+tomber aux mains des cavaliers tartares.
+
+Il n'y avait donc qu'une seule voie praticable, une seule, la grande
+route. Chercher à l'atteindre en contournant la lisière du bois, et,
+sans éveiller l'attention, franchir un quart de verste avant d'avoir été
+aperçu, demander à son cheval ce qui lui restait d'énergie et de
+vigueur, dût-il tomber mort en arrivant aux rives de l'Obi, puis, soit
+par un bac, soit à la nage, si tout autre moyen de transport manquait,
+traverser cet important fleuve, voilà ce que devait tenter Michel
+Strogoff.
+
+Son énergie, son courage s'étaient décuplés en face du danger. Il y
+allait de sa vie, de sa mission, de l'honneur de son pays, peut-être du
+salut de sa mère. Il ne pouvait hésiter et se mit à l'œuvre.
+
+Il n'y avait plus un seul instant à perdre. Déjà un certain mouvement se
+produisait parmi les hommes du détachement. Quelques cavaliers allaient
+et venaient sur le talus de la route, devant la lisière du bois. Les
+autres étaient encore couchés au pied des arbres, mais leurs chevaux se
+rassemblaient peu à peu vers la partie centrale du taillis.
+
+Michel Strogoff eut d'abord la pensée de s'emparer de l'un de ces
+chevaux, mais il se dit avec raison qu'ils devaient être aussi fatigués
+que le sien. Mieux valait donc se confier à celui dont il était sûr, et
+qui lui avait rendu tant de bons services. Cette courageuse bête, cachée
+par un haut buisson de bruyères, avait échappé aux regards des Usbecks.
+Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'étaient pas enfoncés jusqu'à l'extrême limite
+du bois.
+
+Michel Strogoff, en rampant sous l'herbe, s'approcha de son cheval, qui
+était couché sur le sol. Il le flatta de la main, il lui parla
+doucement, il parvint à le faire lever sans bruit.
+
+En ce moment,--circonstance favorable,--les torches, entièrement
+consumées, étaient éteintes, et l'obscurité restait encore assez
+profonde, au moins sous le couvert des mélèzes.
+
+Michel Strogoff, après avoir remis le mors, assuré la sangle de la
+selle, éprouvé la courroie des étriers, commença à tirer doucement son
+cheval par la bride. Du reste, l'intelligent animal, comme s'il eût
+compris ce que l'on voulait de lui, suivit docilement son maître, sans
+faire entendre le plus léger hennissement.
+
+Toutefois, quelques chevaux usbecks dressèrent la tête et se dirigèrent
+peu à peu vers la lisière du taillis.
+
+Michel Strogoff tenait de la main droite son revolver, prêt à casser la
+tête au premier cavalier tartare qui s'approcherait. Mais,
+très-heureusement, l'éveil ne fut pas donné, et il put atteindre l'angle
+que le bois faisait à droite en rejoignant la route.
+
+L'intention de Michel Strogoff, pour éviter d'être vu, était de ne se
+mettre en selle que le plus tard possible, et seulement après avoir
+dépassé un tournant qui se trouvait à deux cents pas du taillis.
+
+Malheureusement, au moment où Michel Strogoff allait franchir la lisière
+du taillis, le cheval d'un Usbeck, le flairant, hennit et s'élança sur
+la route.
+
+Son maître courut à lui pour le ramener, mais, apercevant une silhouette
+qui se détachait confusément aux premières lueurs de l'aube: «Alerte!»
+cria-t-il.
+
+A ce cri, tous les hommes du bivouac se relevèrent et se précipitèrent
+sur la route.
+
+Michel Strogoff n'avait plus qu'à enfourcher son cheval et à l'enlever
+au galop.
+
+Les deux officiers du détachement s'étaient portés en avant et
+excitaient leurs hommes.
+
+Mais déjà Michel Strogoff s'était mis en selle.
+
+En ce moment, une détonation éclata, et il sentit une balle qui
+traversait sa pelisse.
+
+Sans tourner la tête, sans répondre, il piqua des deux, et, franchissant
+la lisière du taillis par un bond formidable, il s'élança bride abattue
+dans la direction de l'Obi.
+
+Les chevaux usbecks étant déharnachés, il allait donc pouvoir prendre
+une certaine avance sur les cavaliers du détachement; mais ceux-ci ne
+pouvaient tarder à se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de deux
+minutes après qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de
+plusieurs chevaux qui, peu à peu, gagnaient sur lui.
+
+Le jour commençait à se faire alors, et les objets devenaient visibles
+dans un plus large rayon.
+
+Michel Strogoff, tournant la tête, aperçut un cavalier qui l'approchait
+rapidement.
+
+C'était le deh-baschi. Cet officier, supérieurement monté, tenait la
+tête du détachement et menaçait d'atteindre le fugitif.
+
+Sans s'arrêter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et, d'une
+main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier usbeck,
+atteint en pleine poitrine, roula sur le sol.
+
+Mais les autres cavaliers le suivaient de près, et, sans s'attarder près
+du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vociférations, enfonçant
+l'éperon dans le flanc de leurs chevaux, ils diminuèrent peu à peu la
+distance qui les séparait de Michel Strogoff.
+
+Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de
+portée des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval
+faiblissait, et, à chaque instant, il craignait que, buttant contre
+quelque, obstacle, il ne tombât pour ne plus se relever.
+
+Le jour était assez clair alors, bien que le soleil ne se fût pas encore
+montré au-dessus de l'horizon.
+
+A deux verstes au plus se développait une ligne pâle que bordaient
+quelques arbres assez espacés.
+
+C'était l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du
+sol, et dont la vallée n'était que la steppe elle-même.
+
+Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirés sur Michel Strogoff,
+mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut décharger son
+revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop près. Chaque
+fois, un Usbeck roula à terre, au milieu des cris de rage de ses
+compagnons.
+
+Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au désavantage de Michel
+Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il parvint à
+l'enlever jusqu'à la berge du fleuve.
+
+Le détachement usbeck, à ce moment, n'était plus qu'à cinquante pas en
+arrière de lui.
+
+Sur l'Obi, absolument désert, pas de bac, pas un bateau qui pût servir à
+passer le fleuve.
+
+«Courage, mon brave cheval! s'écria Michel Strogoff. Allons! Un dernier
+effort!»
+
+Et il se précipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une
+demi-verste de largeur.
+
+Le courant, très-vif, était extrêmement difficile à remonter. Le cheval
+de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point d'appui,
+c'était à la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme celles d'un
+torrent. Les braver, c'était, pour Michel Strogoff, faire un miracle de
+courage.
+
+Les cavaliers s'étaient arrêtés sur la berge du fleuve, et ils
+hésitaient à s'y précipiter.
+
+Mais, à ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec
+soin le fugitif, qui se trouvait déjà au milieu du courant. Le coup
+partit, et le cheval de Michel Strogoff, frappé au flanc, s'engloutit
+sous son maître.
+
+Celui-ci se débarrassa vivement de ses étriers, au moment où l'animal
+disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant à propos au
+milieu d'une grêle de balles, il parvint à atteindre la rive droite du
+fleuve et disparut dans les roseaux qui hérissaient la berge de l'Obi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+VERSETS ET CHANSONS.
+
+
+Michel Strogoff était relativement en sûreté. Toutefois, sa situation
+restait encore terrible.
+
+Maintenant que le fidèle animal, qui l'avait si courageusement servi,
+venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui,
+pourrait-il continuer son voyage?
+
+Il était à pied, sans vivres, dans un pays ruiné par l'invasion, battu
+par les éclaireurs de l'émir, et il se trouvait encore à une distance
+considérable du but qu'il fallait atteindre.
+
+«Par le ciel, j'arriverai! s'écria-t-il, répondant ainsi à toutes les
+raisons de défaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir.
+Dieu protège la sainte Russie!»
+
+Michel Strogoff était alors hors de portée des cavaliers usbecks.
+Ceux-ci n'avaient point osé le poursuivre à travers le fleuve, et,
+d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'était noyé, car, après sa
+disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive
+droite de l'Obi.
+
+Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la
+berge, avait gagné une partie plus élevée de la rive, non sans peine,
+cependant, car un épais limon, déposé à l'époque du débordement des
+eaux, la rendait peu praticable.
+
+Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrêta ce qu'il
+convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'était éviter Tomsk,
+occupée par les troupes tartares. Néanmoins, il lui fallait gagner
+quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, où il pût se
+procurer un cheval. Ce cheval trouvé, il se jetterait en dehors des
+chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux environs
+de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se hâtait, il espérait
+trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au sud-est les
+provinces du lac Baïkal.
+
+Tout d'abord, Michel Strogoff commença par s'orienter.
+
+A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite ville,
+pittoresquement étagée, s'élevait sur une légère intumescence du sol.
+Quelques églises, à coupoles byzantines, coloriées de vert et d'or, se
+profilaient sur le fond gris du ciel.
+
+C'était Kolyvan, où les fonctionnaires et les employés du Kumsk et
+autres villes vont se réfugier pendant l'été pour fuir le climat malsain
+de la Baraba. Kolyvan, d'après les nouvelles que le courrier du czar
+avait apprises, ne devait pas être encore aux mains des envahisseurs.
+Les troupes tartares, scindées en deux colonnes, s'étaient portées à
+gauche sur Omsk, à droite sur Tomsk, négligeant le pays intermédiaire.
+
+Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de
+gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la rive
+gauche de l'Obi, y fussent arrivés. Là, dût-il en payer dix fois la
+valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la route
+d'Irkoutsk à travers la steppe méridionale.
+
+Il était trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement
+calmes alors, semblaient être absolument abandonnés. Évidemment, la
+population des campagnes, fuyant l'invasion, à laquelle elle ne pouvait
+résister, s'était portée au nord dans les provinces de l'Yeniseisk.
+
+Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan, lorsque
+des détonations lointaines arrivèrent jusqu'à lui.
+
+Il s'arrêta et distingua nettement de sourds roulements qui ébranlaient
+les couches d'air, et, au-dessus, une crépitation plus sèche dont la
+nature ne pouvait le tromper.
+
+«C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe
+est-il donc aux prises avec l'armée tartare! Ah! fasse le ciel que
+j'arrive avant eux à Kolyvan!»
+
+Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientôt, les détonations
+s'accentuèrent peu à peu, et, en arrière, sur la gauche de Kolyvan, des
+vapeurs se condensèrent au-dessus de l'horizon,--non pas des nuages de
+fumée, mais de ces grosses volutes blanchâtres, très-nettement
+profilées, que produisent les décharges d'artillerie.
+
+Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'étaient arrêtés pour
+attendre le résultat de la bataille.
+
+De ce côté, Michel Strogoff n'avait plus rien à craindre. Aussi
+hâta-t-il sa marche vers la ville.
+
+Cependant, les détonations redoublaient et se rapprochaient
+sensiblement. Ce n'était plus un roulement confus, mais une suite de
+coups de canon distincts. En même temps, la fumée, ramenée par le vent,
+s'élevait dans l'air, et il fut même évident que les combattants
+gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait être évidemment attaquée par
+sa partie septentrionale. Mais les Russes la défendaient-ils contre les
+troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les soldats de
+Féofar-Khan? c'est ce qu'il était impossible de savoir. De là, grand
+embarras pour Michel Strogoff.
+
+Il n'était plus qu'à une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de
+feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une église
+s'écroula au milieu de torrents de poussière et de flammes.
+
+La lutte était-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser,
+et, dans ce cas, il était évident que Russes et Tartares se battaient
+dans les rues de la ville. Était-ce donc le moment d'y chercher refuge?
+Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y être pris, et réussirait-il à
+s'échapper de Kolyvan, comme il s'était échappé d'Omsk?
+
+Toutes ces éventualités se présentèrent à son esprit. Il hésita, il
+s'arrêta un instant. Ne valait-il pas mieux, même à pied, gagner au sud
+et à l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et là se
+procurer à tout prix un cheval?
+
+C'était le seul parti à prendre, et aussitôt, abandonnant les rives de
+l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan.
+
+En ce moment, les détonations étaient extrêmement violentes. Bientôt des
+flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dévorait tout
+un quartier de Kolyvan.
+
+Michel Strogoff courait à travers la steppe, cherchant à gagner le
+couvert de quelques arbres, disséminés ça et la, lorsqu'un détachement
+de cavalerie tartare apparut sur la droite.
+
+Michel Strogoff ne pouvait évidemment plus continuer à fuir dans cette
+direction. Les cavaliers s'avançaient rapidement vers la ville, et il
+lui eût été difficile de leur échapper.
+
+Soudain, à l'angle d'un épais bouquet d'arbres, il vit une maison isolée
+qu'il lui était possible d'atteindre avant d'avoir été aperçu.
+
+Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire
+ses forces, car il était épuisé de fatigue et de faim, Michel Strogoff
+n'avait pas autre chose à faire.
+
+Il se précipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au
+plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison était un poste
+télégraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et est,
+et un troisième fil était tendu vers Kolyvan.
+
+Que cette station fût abandonnée dans les circonstances actuelles, on
+devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait
+s'y réfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de
+nouveau à travers la steppe, que battaient les éclaireurs tartares.
+
+Michel Strogoff s'élança aussitôt vers la porte de la maison et la
+repoussa violemment.
+
+Une seule personne se trouvait dans la salle où se faisaient les
+transmissions télégraphiques.
+
+C'était un employé, calme, flegmatique, indifférent à ce qui se passait
+au dehors. Fidèle à son poste, il attendait derrière son guichet que le
+public vint réclamer ses services.
+
+Michel Strogoff courut à lui, et d'une voix brisée par la fatigue:
+
+«Que savez-vous? lui demanda-t-il.
+
+--Rien, répondit l'employé en souriant.
+
+--Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?
+
+--On le dit.
+
+--Mais quels sont les vainqueurs?
+
+--Je l'ignore.»
+
+Tant de placidité au milieu de ces terribles conjonctures, tant
+d'indifférence même étaient à peine croyables.
+
+«Et le fil n'est pas coupé? demanda Michel Strogoff.
+
+--Il est coupé entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore
+entre Kolyvan et la frontière russe.
+
+--Pour le gouvernement?
+
+--Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public,
+lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.--Quand vous voudrez,
+monsieur?»
+
+Michel Strogoff allait répondre à cet étrange employé qu'il n'avait
+aucune dépêche à expédier, qu'il ne réclamait qu'un peu de pain et
+d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.
+
+Michel Strogoff, croyant que le poste était envahi par les Tartares,
+s'apprêtait à sauter par la fenêtre, quand il reconnut que deux hommes
+seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien moins
+que la mine de soldats tartares.
+
+L'un d'eux tenait à la main une dépêche écrite au crayon, et, devançant
+l'autre, il se précipita au guichet de l'impassible employé.
+
+Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un étonnement que
+chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait guère et
+qu'il ne croyait plus jamais revoir.
+
+C'étaient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus
+compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils
+opéraient sur le champ de bataille.
+
+Ils avaient quitté Ichim quelques heures seulement après le départ de
+Michel Strogoff, et, s'ils étaient arrivés avant lui à Kolyvan, en
+suivant la même route, s'ils l'avaient même dépassé, c'est que Michel
+Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.
+
+Et maintenant, après avoir assisté tous deux à l'engagement des Russes
+et des Tartares devant la ville, après avoir quitté Kolyvan au moment où
+la lutte se livrait dans ses rues, ils étaient accourus à la station
+télégraphique, afin de lancer à l'Europe leurs dépêches rivales et de
+s'enlever l'un à l'autre la primeur des événements.
+
+Michel Strogoff s'était mis à l'écart, dans l'ombre, et, sans être vu,
+il pouvait tout voir et tout entendre, il allait évidemment apprendre
+des nouvelles intéressantes pour lui et savoir s'il devait ou non entrer
+dans Kolyvan.
+
+Harry Blount, plus pressé que son collègue, avait pris possession du
+guichet, et il tendait sa dépêche, pendant qu'Alcide Jolivet,
+contrairement à ses habitudes, piétinait d'impatience.
+
+«C'est dix kopeks par mot,» dit l'employé en prenant la dépêche.
+
+Harry Blount déposa sur la tablette une pile de roubles, que son
+confrère regarda avec une certaine stupéfaction.
+
+«Bien,» dit l'employé.
+
+Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commença à télégraphier
+la dépêche suivante:
+
+_«Daily Telegraph, Londres. «De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6
+août. «Engagement des troupes russes et tartares...»_
+
+Cette lecture étant faite à haute voix, Michel Strogoff entendait tout
+ce que le correspondant anglais adressait à son journal.
+
+_«Troupes russes repoussées avec grandes pertes, Tartares entrés dans
+Kolyvan ce jour même...»_
+
+Ces mots terminaient la dépêche.
+
+«À mon tour maintenant,» s'écria Alcide Jolivet, qui voulut passer la
+dépêche adressée à sa cousine du faubourg Montmartre.
+
+Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne
+comptait pas abandonner le guichet, afin d'être toujours à même de
+transmettre les nouvelles, au fur et à mesure qu'elles se produiraient.
+Aussi ne fit-il point place à son confrère.
+
+«Mais vous avez fini!... s'écria Alcide Jolivet.
+
+--Je n'ai pas fini,» répondit simplement Harry Blount.
+
+Et il continua à écrire une suite de mots qu'il passa ensuite à
+l'employé, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:
+
+_«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre!...»_
+
+C'étaient les versets de la Bible qu'Harry Blount télégraphiait, pour
+employer le temps et ne pas céder sa place à son rival. Il en coûterait
+peut-être quelques milliers de roubles à son journal, mais son journal
+serait le premier informé. La France attendrait!
+
+On conçoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre circonstance,
+eût trouvé que c'était de bonne guerre. Il voulut même obliger l'employé
+à recevoir sa dépêche, de préférence à celle de son confrère.
+
+«C'est le droit de monsieur,» répondit tranquillement l'employé, en
+montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.
+
+Et il continua de transmettre fidèlement au _Daily-Telegraph_ le premier
+verset du livre saint.
+
+Pendant qu'il opérait, Harry Blount alla tranquillement à la fenêtre,
+et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs de
+Kolyvan, afin de compléter ses informations.
+
+Quelques instants après, il reprit sa place au guichet et ajouta à son
+télégramme:
+
+_«Deux églises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la droite.
+La terre était informe et toute nue; les ténèbres couvraient la face de
+l'abîme....»_
+
+Alcide Jolivet eut tout simplement une envie féroce d'étrangler
+l'honorable correspondant du _Daily-Telegraph._
+
+Il interpella encore une fois l'employé, qui, toujours impassible, lui
+répondit simplement:
+
+«C'est son droit, monsieur, c'est son droit... à dix kopeks par mot.»
+
+Et il télégraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:
+
+_«Des fuyards russes s'échappent de la ville. Or, Dieu dit que la
+lumière soit faite, et la lumière fut faite!...»_
+
+Alcide Jolivet enrageait littéralement.
+
+Cependant, Harry Blount était retourné près de la fenêtre, mais, cette
+fois, distrait sans doute par l'intérêt du spectacle qu'il avait sous
+les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi,
+lorsque l'employé eut fini de télégraphier le troisième verset de la
+Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet,
+et, ainsi qu'avait fait son confrère, après avoir déposé tout doucement
+une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa dépêche,
+que l'employé lut à haute voix:
+
+_«Madeleine Jolivet, «10, Faubourg-Montmartre (Paris). «De Kolyvan,
+gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 août. «Les fuyards s'échappent de la
+ville. Russes battus. Poursuite acharnée de la cavalerie tartare....»_
+
+Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui complétait
+son télégramme en chantonnant d'une voix moqueuse:
+
+ Il est un petit homme,
+ Tout habillé de gris,
+ Dans Paris!...
+
+Trouvant inconvenant de mêler, comme l'avait osé faire son confrère, le
+sacré au profane, Alcide Jolivet répondait par un joyeux refrain de
+Béranger aux versets de la Bible.
+
+«Aoh! fit Harry Blount.
+
+--C'est comme cela,» répondit Alcide Jolivet.
+
+Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se
+rapprochait, et les détonations éclataient avec une violence extrême.
+
+En ce moment, une commotion ébranla le poste télégraphique.
+
+Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussière
+emplissait la salle des transmissions.
+
+Alcide Jolivet finissait alors d'écrire ces vers:
+
+ Joufflu comme une pomme,
+ Qui, sans un sou comptant...
+
+mais, s'arrêter, se précipiter sur l'obus, le prendre à deux mains avant
+qu'il eût éclaté, le jeter par la fenêtre et revenir au guichet, ce fut
+pour lui l'affaire d'un instant.
+
+Cinq secondes plus tard, l'obus éclatait au dehors.
+
+Mais, continuant à libeller son télégramme avec le plus beau sang-froid
+du monde, Alcide Jolivet écrivit:
+
+_«Obus de six a fait sauter la muraille du poste télégraphique. En
+attendons quelques autres du même calibre....»_
+
+Pour Michel Strogoff, il n'était pas douteux que les Russes ne fussent
+repoussés de Kolyvan. Sa dernière ressource était donc de se jeter à
+travers la steppe méridionale.
+
+Mais alors une fusillade terrible éclata près du poste télégraphique, et
+une grêle de balles fit sauter les vitres de la fenêtre.
+
+Harry Blount, frappé à l'épaule, tomba à terre.
+
+Alcide Jolivet allait, à ce moment même, transmettre ce supplément de
+dépêche:
+
+_«Harry Blount, correspondant du _Daily Telegraph_, tombe à mon côté,
+frappé d'un éclat de muraille....»_ quand l'impassible employé lui dit
+avec son calme inaltérable:
+
+«Monsieur, le fil est brisé.»
+
+Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il
+brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte que
+Michel Strogoff n'avait pas aperçue.
+
+Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel
+Strogoff, ni les journalistes ne purent opérer leur retraite.
+
+Alcide Jolivet, sa dépêche inutile à la main, s'était précipité vers
+Harry Blount, étendu sur le sol, et, en brave cœur qu'il était, il
+l'avait chargé sur ses épaules dans l'intention de fuir avec lui.... Il
+était trop tard!
+
+Tous deux étaient prisonniers, et, en même temps qu'eux, Michel
+Strogoff, surpris à l'improviste au moment où il allait s'élancer par la
+fenêtre, tombait entre les mains des Tartares!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+UN CAMP TARTARE.
+
+
+A une journée de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg
+de Diachinsk, s'étend une vaste plaine que dominent quelques grands
+arbres, principalement des pins et des cèdres.
+
+Cette portion de la steppe est ordinairement occupée, pendant la saison
+chaude, par des Sibériens pasteurs, et elle suffit à la nourriture de
+leurs nombreux troupeaux. Mais, à cette époque, on y eût vainement
+cherché un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette plaine fût
+déserte. Elle présentait, au contraire, une extraordinaire animation.
+
+Là, en effet, se dressaient les tentes tartares, là campait Féofar-Khan,
+le farouche émir de Boukhara, et c'est là que le lendemain, 7 août,
+furent amenés les prisonniers faits à Kolyvan, après l'anéantissement du
+petit corps russe. De ces deux mille hommes, qui s'étaient engagés entre
+les deux colonnes ennemies, appuyées à la fois sur Omsk et sur Tomsk, il
+ne restait plus que quelques centaines de soldats. Les événements
+tournaient donc mal, et le gouvernement impérial semblait être compromis
+au delà des frontières de l'Oural,--au moins momentanément, car les
+Russes ne pouvaient manquer de repousser tôt ou tard ces hordes
+d'envahisseurs. Mais enfin l'invasion avait atteint le centre de la
+Sibérie, et elle allait, à travers le pays soulevé, se propager soit sur
+les provinces de l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk
+était maintenant coupée de toute communication avec l'Europe. Si les
+troupes de l'Amour et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas à temps
+pour l'occuper, cette capitale de la Russie asiatique, réduite à des
+forces insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant
+qu'elle eût pu être reprise, le grand-duc, frère de l'empereur, aurait
+été livré à la vengeance d'Ivan Ogareff.
+
+Que devenait Michel Strogoff? Fléchissait-il enfin sous le poids de tant
+d'épreuves? Se regardait-il comme vaincu par cette série de mauvaises
+chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours été en empirant?
+Considérait-il la partie comme perdue, sa mission manquée, son mandat
+impossible à accomplir?
+
+Michel Strogoff était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où
+ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas même été blessé, la
+lettre impériale était toujours sur lui, son incognito avait été
+respecté. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les
+Tartares entraînaient comme un vil bétail; mais, en se rapprochant de
+Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devançait toujours
+Ivan Ogareff.
+
+«J'arriverai!» se répétait-il.
+
+Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette
+pensée unique: redevenir libre! Comment échapperait-il aux soldats de
+l'émir? Le moment venu, il verrait.
+
+Le camp de Féofar présentait un spectacle superbe. De nombreuses tentes,
+faites de peaux, de feutre ou d'étoffes de soie, chatoyaient aux rayons
+du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur pointe conique, se
+balançaient au milieu de fanions, de guidons et d'étendards
+multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient aux seides et
+aux khodjas, qui sont les premiers personnages du khanat. Un pavillon
+spécial, orné d'une queue de cheval, dont la hampe s'élançait d'une
+gerbe de bâtons rouges et blancs, artistement entrelacés, indiquait le
+haut rang de ces chefs tartares. Puis, à l'infini s'élevaient dans la
+plaine quelques milliers de ces tentes turcomanes que l'on appelle
+«karaoy» et qui avaient été transportées à dos de chameaux.
+
+Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant fantassins
+que cavaliers, rassemblés sous le nom d'alamanes. Parmi eux, et comme
+types principaux du Turkestan, on remarquait tout d'abord ces Tadjiks
+aux traits réguliers, à la peau blanche, à la taille élevée, aux yeux et
+aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l'armée tartare, et dont les
+khanats de Khokhand et de Koundouze avaient fourni un contingent presque
+égal à celui de Boukhara. Puis, à ces Tadjiks se mêlaient d'autres
+échantillons de ces races diverses qui résident au Turkestan ou dont le
+pays originaire y confine. C'étaient des Usbecks, petits de taille, roux
+de barbe, semblables à ceux qui s'étaient jetés à la poursuite de Michel
+Strogoff. C'étaient des Kirghis, au visage plat comme celui des
+Kalmouks, revêtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc
+et les flèches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le
+fusil à mèche et le «tschakane», petite hache à manche court qui ne fait
+que des blessures mortelles. C'étaient des Mongols, taille moyenne,
+cheveux noirs et réunis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure
+ronde, teint basané, yeux enfoncés et vifs, barbe rare, habillés de
+robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cerclés de ceinturons de
+cuir à boucles d'argent, chaussés de bottes à soutaches voyantes, et
+coiffés de bonnets de soie bordés de fourrure avec trois rubans qui
+voltigeaient en arrière. Enfin on y voyait aussi des Afghans, à peau
+bistrée, des Arabes, ayant le type primitif des belles races sémitiques,
+et des Turcomans, avec ces yeux bridés auxquels semble manquer la
+paupière,--tous enrôlés sous le drapeau de l'émir, drapeau des
+incendiaires et des dévastateurs.
+
+Auprès de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de
+soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des
+officiers de même origine, et ce n'étaient certainement pas les moins
+estimés de l'armée de Féofar-Khan.
+
+Que l'on ajoute à cette nomenclature des Juifs servant comme
+domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tête coiffée, au lieu du
+turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap
+sombre; que l'on mêle à ces groupes des centaines de «kalenders», sortes
+de religieux mendiants aux vêtements en lambeaux que recouvre une peau
+de léopard, et on aura une idée a peu près complète de ces énormes
+agglomérations de tribus diverses, comprises sous la dénomination
+générale d'armées tartares.
+
+Cinquante mille de ces soldats étaient montés, et les chevaux n'étaient
+pas moins variés que les hommes. Parmi ces animaux, attachés par dix a
+deux cordes fixées parallèlement l'une à l'autre, la queue nouée, la
+croupe recouverte d'un réseau de soie noire, on distinguait les
+turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles
+d'encolure; les usbecks, qui sont des bêtes de fond; les khokhandiens,
+qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de
+cuisine; les kirghis, à robe claire, venus des bords du fleuve Emba, où
+on les prend avec l'«arcane», ce lasso des Tartares, et bien d'autres
+produits de races croisées, qui sont de qualité inférieure.
+
+Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C'étaient des chameaux de
+petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur
+retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le
+dromadaire; des «nars» à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils
+se roulent en boucles; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair,
+très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.
+
+Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense
+agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges
+bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée
+des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour
+lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de
+sa palette.
+
+Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de
+Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au
+champ, les trompettes sonnèrent. A ces bruits déjà formidables se
+mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des
+canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'émir.
+
+L'installation de Féofar était purement militaire. Ce qu'on pourrait
+appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à
+Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.
+
+Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l'émir, jusqu'au
+moment où il l'échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie
+orientale.
+
+La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans
+d'une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines
+d'or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des
+éventails, elle occupait le centre d'une vaste clairière, fermée par un
+rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette
+tente, sur une table laquée et incrustée de pierres précieuses,
+s'ouvrait le livre sacré du Koran, dont les pages étaient de minces
+feuilles d'or, finement gravées. Au-dessus, battait le pavillon tartare,
+écartelé des armes de l'émir.
+
+Autour de la clairière, s'élevaient en demi-cercle les tentes des grands
+fonctionnaires de Boukhara. Là résidaient le chef d'écurie, qui a le
+droit de suivre à cheval l'émir jusque dans la cour de son palais, le
+grand fauconnier, le «housch-bégui», porteur du sceau royal, le
+«toptschi-baschi», grand maître de l'artillerie, le «khodja», chef du
+conseil qui reçoit le baiser du prince et peut se présenter devant lui
+ceinture dénouée, le «scheikh-oul-islam», chef des ulémas, représentant
+des prêtres, le «cazi-askev», qui, en l'absence de l'émir, juge toutes
+contestations soulevées entre militaires, et enfin le chef des
+astrologues, dont la grande affaire est de consulter les étoiles, toutes
+les fois que le khan songe à se déplacer.
+
+L'émir, au moment où les prisonniers furent amenés au camp, était dans
+sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste,
+un mot de lui n'auraient pu être que le signal de quelque sanglante
+exécution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en
+partie la majesté des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et
+surtout on le craint.
+
+Quant aux prisonniers, ils allaient être parqués dans quelque enclos,
+où, maltraités, a peine nourris, exposés a toutes les intempéries du
+climat, ils attendraient le bon plaisir de Féofar.
+
+De tous, le plus docile, sinon le plus patient, était certainement
+Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait là où il
+voulait aller, et dans des conditions de sécurité que, libre, il n'eût
+pu trouver sur cette route de Kolyvan à Tomsk. S'échapper avant d'être
+arrivé dans cette ville, c'était s'exposer à retomber entre les mains
+des éclaireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale,
+occupée alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas située au
+delà du quatre-vingt-deuxième méridien qui traverse Tomsk. Donc, ce
+méridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait en dehors
+des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yeniseï sans danger, et
+gagner Krasnoiarsk, avant que Féofar-Khan eût envahi la province.
+
+«Une fois à Tomsk, se répétait-il pour réprimer quelques mouvements
+d'impatience dont il n'était pas toujours maître, en quelques minutes,
+je serai au delà des avant-postes, et douze heures gagnées sur Féofar,
+douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a Irkoutsk!
+
+Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'était et
+ce devait être la présence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le
+danger d'être reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que c'était
+ce traître sur lequel il lui importait surtout de prendre l'avance. Il
+comprenait aussi que la réunion des troupes d'Ivan Ogareff à celles de
+Féofar porterait au complet l'effectif de l'armée envahissante, et que,
+la jonction opérée, cette armée marcherait en masse sur la capitale de
+la Sibérie orientale. Aussi, toutes ses appréhensions venaient-elles de
+ce côté, et, à chaque instant, écoutait-il si quelque fanfare
+n'annonçait pas l'arrivée du lieutenant de l'émir.
+
+À cette pensée se joignait le souvenir de sa mère, celui de Nadia, l'une
+retenue à Omsk, l'autre enlevée sur les barques de l'Irtyche et sans
+doute captive comme l'était Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien pour
+elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait résoudre,
+son cœur se serrait affreusement.
+
+En même temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry
+Blount et Alcide Jolivet avaient été conduits au camp tartare. Leur
+ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste télégraphique, savait
+qu'ils étaient parqués comme lui dans cet enclos que surveillaient de
+nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherché à se rapprocher
+d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu'ils pouvaient
+penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim. D'ailleurs, il voulait
+être seul pour agir seul, le cas échéant. Il s'était donc tenu a
+l'écart.
+
+Alcide Jolivet, depuis le moment où son confrère était tombé près de
+lui, ne lui avait pas ménagé ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au
+camp, c'est-à-dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount,
+appuyé au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers.
+Sa qualité de sujet anglais, il voulut d'abord la faire valoir, mais
+elle ne le servit en aucune façon vis-à-vis de barbares qui ne
+répondaient qu'à coups de lance ou de sabre. Le correspondant du
+_Daily-Telegraph_ dut donc subir le sort commun, quitte à réclamer plus
+tard et à obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce trajet
+n'en fut pas moins très-pénible pour lui, car sa blessure le faisait
+souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-être n'eût-il pu
+atteindre le camp.
+
+Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais, avait
+physiquement et moralement réconforté son confrère par tous les moyens
+en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit définitivement
+enfermé dans l'enclos, fut de visiter la blessure d'Harry Blount. Il
+parvint à lui retirer très-adroitement son habit et reconnut que son
+épaule avait été seulement frôlée par un éclat de mitraille.
+
+«Ce n'est rien, dit-il. Une simple éraflure! Après deux ou trois
+pansements, cher confrère, il n'y paraîtra plus!
+
+--Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.
+
+--Je vous les ferai moi-même!
+
+--Vous êtes donc un peu médecin?
+
+--Tous les Français sont un peu médecins!»
+
+Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, déchirant son mouchoir, fit de
+la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de l'eau à
+un puits creusé au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui, fort
+heureusement, n'était pas grave, et disposa avec beaucoup d'adresse les
+linges mouillés sur l'épaule d'Harry Blount.
+
+«Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sédatif le
+plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et il
+est le plus employé maintenant. Les médecins ont mis six mille ans à
+découvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!
+
+--Je vous remercie, monsieur Jolivet, répondit Harry Blount, en
+s'étendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui
+arrangea à l'ombre d'un bouleau.
+
+--Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant à ma place!
+
+--Je n'en sais rien... répondit un peu naïvement Harry Blount.
+
+--Farceur, va! Tous les Anglais sont généreux!
+
+--Sans doute, mais les Français....?
+
+--Eh bien, les Français sont bons, ils sont même bêtes, si vous voulez!
+Mais ce qui les rachète, c'est qu'ils sont Français! Ne parlons plus de
+cela, et même, si vous m'en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos
+vous est absolument nécessaire.»
+
+Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le blessé devait,
+par prudence, songer au repos, le correspondant du _Daily-Telegraph_
+n'était pas homme à s'écouter.
+
+«Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernières dépêches
+aient pu passer la frontière russe?
+
+--Et pourquoi pas? répondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je vous
+assure que ma bienheureuse cousine sait à quoi s'en tenir sur l'affaire
+de Kolyvan!
+
+--A combien d'exemplaires tire t-elle ses dépêches, votre cousine?
+demanda Harry Blount, qui, pour la première fois, posa cette question
+directe à son confrère.
+
+--Bon! répondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne
+fort discrète, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait
+désespérée si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.
+
+--Je ne veux pas dormir, répondit l'Anglais.--Que doit penser votre
+cousine des affaires de la Russie?
+
+--Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le
+gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiéter
+d'une invasion de barbares, et la Sibérie ne lui échappera pas.
+
+--Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! répondit Harry
+Blount, qui n'était pas exempt d'une certaine jalousie «anglaise» à
+l'endroit des prétentions russes dans l'Asie centrale.
+
+--Oh! ne parlons pas politique! s'écria Alcide Jolivet. C'est défendu
+par la Faculté! Rien de plus mauvais pour les blessures à l'épaule!... à
+moins que ce ne soit pour vous endormir!
+
+--Parlons alors de ce qu'il nous reste à faire, répondit Harry Blount.
+Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester indéfiniment
+prisonnier de ces Tartares.
+
+--Ni moi, pardieu!
+
+--Nous sauverons-nous à la première occasion?
+
+--Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre liberté.
+
+--En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son
+compagnon.
+
+--Certainement! Nous ne sommes pas des belligérants, nous sommes des
+neutres, et nous réclamerons!
+
+--Près de cette brute de Féofar-Khan?
+
+--Non, il ne comprendrait pas, répondit Alcide Jolivet, mais près de son
+lieutenant Ivan Ogareff.
+
+--C'est un coquin!
+
+--Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas
+badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intérêt à nous retenir,
+au contraire. Seulement, demander quelque chose à ce monsieur-là, ça ne
+me va pas beaucoup!
+
+--Mais ce monsieur-là n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas
+vu, fit observer Harry Blount.
+
+--Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'émir. La
+Sibérie est coupée en deux maintenant, et très-certainement l'armée de
+Féofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.
+
+--Et une fois libres, que ferons-nous?
+
+--Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons
+les Tartares, jusqu'au moment où les événements nous permettront de
+passer dans le camp opposé. Il ne faut pas abandonner la partie, que
+diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrère, vous avez déjà eu
+la chance d'être blessé au service du _Daily-Telegraph_, tandis que moi,
+je n'ai encore rien reçu au service de ma cousine. Allons, allons!--Bon,
+murmura Alcide Jolivet, le voilà qui s'endort! Quelques heures de
+sommeil et quelques compresses d'eau fraîche, il n'en faut pas plus pour
+remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqués en tôle!»
+
+Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla près de lui,
+après avoir tiré son carnet, qu'il chargea de notes, très-décidé,
+d'ailleurs, à les partager avec son confrère, pour la plus grande
+satisfaction des lecteurs du _Daily-Telegraph_. Les événements les
+avaient réunis l'un à l'autre. Ils n'en étaient plus à se jalouser.
+
+Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff était
+précisément l'objet des plus vifs désirs des deux journalistes.
+L'arrivée d'Ivan Ogareff pouvait évidemment servir ceux-ci, car, leur
+qualité de correspondants anglais et français une fois reconnue, rien de
+plus probable qu'ils fussent mis en liberté. Le lieutenant de l'émir
+saurait faire entendre raison à Féofar, qui n'eût pas manqué de traiter
+des journalistes comme de simples espions. L'intérêt d'Alcide Jolivet et
+d'Harry Blount était donc contraire à l'intérêt de Michel Strogoff.
+Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle
+raison, ajoutée à plusieurs autres, qui le porta a éviter tout
+rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s'arrangea donc
+de manière à ne pas être aperçu d'eux.
+
+Quatre jours se passèrent, pendant lesquels l'état de choses ne fut
+aucunement modifié. Les prisonniers n'entendirent point parler de la
+levée du camp tartare. Ils étaient surveillés sévèrement. Il leur eût
+été impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui
+les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur était
+attribuée, elle leur suffisait à peine. Deux fois par vingt-quatre
+heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chèvres, grillés sur
+les charbons, ou quelques portions de ce fromage appelé «kroute»,
+fabriqué avec du lait aigre de brebis, et qui, trempé de lait de jument,
+forme le mets kinghis le plus communément nommé «koumyss». Et c'était
+tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint détestable. Il se
+produisit de grandes perturbations atmosphériques, qui amenèrent des
+bourrasques mêlées de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent
+supporter ces intempéries malsaines, et aucun adoucissement ne fut
+apporté à leurs misères. Quelques blessés, des femmes, des enfants
+moururent, et les prisonniers eux-mêmes durent enterrer ces cadavres,
+auxquels leurs gardiens ne voulaient même pas donner la sépulture.
+
+Pendant ces dures épreuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se
+multiplièrent, chacun de son côté. Ils rendirent tous les services
+qu'ils pouvaient rendre. Moins éprouvés que tant d'autres, valides,
+vigoureux, ils devaient mieux résister, et par leurs conseils, par leurs
+soins, ils purent se rendre utiles à ceux qui souffraient et se
+désespéraient.
+
+Cet état de choses allait-il durer? Féofar-Khan, satisfait de ses
+premiers succès, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher
+sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien. L'événement
+tant souhaité d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant redouté de Michel
+Strogoff, se produisit dans la matinée du 12 août.
+
+Ce jour-là, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la
+mousquetade éclata. Un énorme nuage de poussière se déroulait au-dessus
+de la route de Kolyvan.
+
+Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entrée
+au camp tartare.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+UNE ATTITUDE D'ALCIDE JOLIVET.
+
+
+C'était tout un corps d'armée qu'Ivan Ogareff amenait à l'émir. Ces
+cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'était
+emparée d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu réduire la ville haute, dans
+laquelle--on ne l'a point oublié--le gouverneur et la garnison avaient
+cherché refuge, s'était décidé à passer outre, ne voulant pas retarder
+les opérations qui devaient amener la conquête de la Sibérie orientale.
+Il avait donc laissé une garnison suffisante à Omsk. Puis, entraînant
+ses hordes, se renforçant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait
+faire sa jonction avec l'armée de Féofar.
+
+Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrêtèrent aux avant-postes du camp. Ils ne
+reçurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef était, sans
+doute, de ne pas s'arrêter, mais de se porter en avant et de gagner,
+dans le plus bref délai, Tomsk, ville importante, naturellement destinée
+à devenir le centre des opérations futures.
+
+En même temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de
+prisonniers russes et sibériens, capturés soit à Omsk, soit à Kolyvan.
+Ces malheureux ne furent pas conduits à l'enclos, déjà trop petit pour
+ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri,
+presque sans nourriture. Quel sort Féofar-Khan réservait-il à ces
+infortunés? Les internerait-il à Tomsk, ou quelque sanglante exécution,
+familière aux chefs tartares, les décimerait-elle? C'était le secret du
+capricieux émir.
+
+Ce corps d'armée n'était pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans entraîner à
+sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de
+bohémiens qui forment habituellement l'arrière-garde d'une armée en
+marche. Tout ce monde vivait sur les pays traversés et laissait peu de
+chose à piller après lui. Donc, nécessité de se porter en avant, ne
+fût-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expéditionnaires.
+Toute la région comprise entre les cours de l'Ichim et de l'Obi,
+radicalement dévastée, n'offrait plus aucune ressource. C'était un
+désert que les Tartares faisaient derrière eux, et les Russes ne
+l'auraient pas franchi sans peine.
+
+Au nombre de ces bohémiens, accourus des provinces de l'ouest, figurait
+la troupe tsigane qui avait accompagné Michel Strogoff jusqu'à Perm.
+Sangarre était la. Cette sauvage espionne, âme damnée d'Ivan Ogareff, ne
+quittait pas son maître. On les a vus, tous deux, préparant leurs
+machinations, en Russie même, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod.
+Après la traversée de l'Oural, ils s'étaient séparés pour quelques jours
+seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagné Ichim, tandis que
+Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.
+
+On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait à Ivan
+Ogareff. Par ses bohémiennes, elle pénétrait en tout lieu, entendant et
+rapportant tout. Ivan Ogareff était tenu au courant de ce qui se faisait
+jusque dans le cœur des provinces envahies. C'étaient cent yeux, cent
+oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il payait
+largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.
+
+Sangarre, autrefois compromise dans une très-grave affaire, avait été
+sauvée par l'officier russe. Elle n'avait point oublié ce qu'elle lui
+devait et s’était donnée à lui, corps et âme. Ivan Ogareff, entré dans
+la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de
+cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnât, Sangarre l'exécutait. Un
+instinct inexplicable, plus impérieux encore que celui de la
+reconnaissance, l'avait poussée à se faire l'esclave du traître, auquel
+elle était attachée depuis les premiers temps de son exil en Sibérie.
+Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s'était plu
+à mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu'Ivan Ogareff
+allait jeter sur la Sibérie. A la prodigieuse astuce naturelle à sa
+race, elle joignait une énergie farouche, qui ne connaissait ni le
+pardon ni la pitié. C'était une sauvage, digne de partager le wigwam
+d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.
+
+Depuis son arrivée à Omsk, où elle l'avait rejoint avec ses tsiganes,
+Sangarre n'avait plus quitté Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis
+en présence Michel et Marfa Strogoff lui était connue. Les craintes
+d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar, elle les
+savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnière, elle eût été femme
+à la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge, afin de lui
+arracher son secret. Mais l'heure n'était pas venue à laquelle Ivan
+Ogareff voulait faire parler la vieille Sibérienne. Sangarre devait
+attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu'elle
+espionnait à son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres
+paroles, l'observant jour et nuit, cherchant à entendre ce mot de "fils"
+s'échapper de sa bouche, mais déjouée jusqu'alors par l'inaltérable
+impassibilité de Marfa Strogoff.
+
+Cependant, au premier éclat des fanfares, le grand maître de
+l'artillerie tartare et le chef des écuries de l'émir, suivis d'une
+brillante escorte de cavaliers usbecks, s'étaient portés au front du
+camp afin de recevoir Ivan Ogareff.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés en sa présence, ils lui rendirent les plus
+grands honneurs et l'invitèrent à les accompagner à la tente de
+Féofar-Khan.
+
+Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, répondit froidement aux
+déférences des hauts fonctionnaires envoyés à sa rencontre. Il était
+très-simplement vêtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il
+portait encore un uniforme d'officier russe.
+
+Au moment où il rendait la main à son cheval pour franchir l'enceinte du
+camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte, s'approcha de
+lui et demeura immobile.
+
+«Rien? demanda Ivan Ogareff.
+
+--Rien.
+
+--Sois patiente.
+
+--L'heure approche-t-elle où tu forceras la vieille femme à parler?
+
+--Elle approche, Sangarre,
+
+--Quand la vieille femme parlera-t-elle?
+
+--Lorsque nous serons à Tomsk.
+
+--Et nous y serons?...
+
+--Dans trois jours.»
+
+Les grands yeux noirs de Sangarre jetèrent un éclat extraordinaire, et
+elle se retira d'un pas tranquille.
+
+Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son
+état-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l'émir.
+
+Féofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, composé du porteur du
+sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris
+place sous la tente.
+
+Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'émir.
+
+Féofar-Khan était un homme de quarante ans, haut de stature, le visage
+assez pâle, les yeux méchants, la physionomie farouche. Une barbe noire,
+étagée par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume
+de guerre, cotte à mailles d'or et d'argent, baudrier étincelant de
+pierres précieuses, fourreau de sabre courbé comme un yatagan et serti
+de gemmes éblouissantes, bottes ergotées d'un éperon d'or, casque orné
+d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Féofar offrait au regard
+l'aspect plutôt étrange qu'imposant d'un Sardanapale tartare, souverain
+indiscuté qui dispose à son gré de la vie et de la fortune de ses
+sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilège
+spécial, on donne, à Boukhara, la qualification d'émir.
+
+Au moment où Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurèrent
+assis sur leurs coussins festonnés d'or; mais Féofar se leva d'un riche
+divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous
+l'épaisse moquette d'un tapis boukharien.
+
+L'émir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser, à la
+signification duquel il n'y avait pas à se méprendre. Ce baiser faisait
+du lieutenant le chef du conseil et le plaçait temporairement au-dessus
+du khodja.
+
+Puis, Féofar, s'adressant à Ivan Ogareff: «Je n'ai point à t'interroger,
+dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposées
+à t'entendre.
+
+--Takhsir [C'est l'équivalent du nom de «Sire», qui est donné aux
+sultans de Boukhara], répondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai à te
+faire connaître.»
+
+Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait à ses phrases la
+tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.
+
+«Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait, à
+la tête de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de
+l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans
+peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les
+hordes kirghises se sont soulevées à la voix de Féofar-Khan, et la
+principale route sibérienne t'appartient depuis Ichim jusqu'à Tomsk. Tu
+peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient où le soleil se
+lève, que vers l'occident où il se couche.
+
+--Et si je marche avec le soleil? demanda l'émir, qui écoutait sans que
+son visage trahit aucune de ses pensées.
+
+--Marcher avec le soleil, répondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers
+l'Europe, c'est conquérir rapidement les provinces sibériennes de
+Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.
+
+--Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?
+
+--C'est soumettre à la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus
+riches contrées de l'Asie centrale.
+
+--Mais, les armées du sultan de Pétersbourg? dit Féofar-Khan, en
+désignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.
+
+--Tu n'as rien à en craindre, ni au levant ni au couchant, répondit Ivan
+Ogareff. L'invasion a été soudaine, et, avant que l'armée russe ait pu
+les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombées en ton pouvoir. Les
+troupes du czar ont été écrasées à Kolyvan, comme elles le seront
+partout où les tiens lutteront contre ces soldats insensés de
+l'Occident.
+
+--Et quel avis t'inspire ton dévouement à la cause tartare? demanda
+l'émir, après quelques instants de silence.
+
+--Mon avis, répondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant
+du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales à dévorer aux
+chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces
+de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut toute une
+contrée. Il faut que, à défaut du czar, le grand-duc son frère tombe
+entre tes mains.»
+
+C'était là le suprême résultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'eût
+pris, à l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan
+Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVIIIe
+siècle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans pitié, c'était pleine
+satisfaction donnée à sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait
+passer immédiatement sous la domination tartare toute la Sibérie
+orientale.
+
+«Il sera fait ainsi, Ivan, répondit Féofar.
+
+--Quels sont tes ordres, Takhsir?
+
+--Aujourd'hui même, notre quartier général sera transporté à Tomsk.»
+
+Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bégui, il se retira pour
+faire exécuter les ordres de l'émir.
+
+Au moment où il allait monter à cheval, afin de regagner les
+avant-postes, un certain tumulte se produisit à quelque distance, dans
+la partie du camp affectée aux prisonniers. Des cris se firent entendre,
+et deux ou trois coups de fusil éclatèrent. Etait-ce une tentative de
+révolte ou d'évasion qui allait être sommairement réprimée?
+
+Ivan Ogareff et le housch-bégui firent quelques pas en avant, et,
+presque aussitôt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir,
+parurent devant eux.
+
+Le housch-bégui, sans plus d'information, fit un geste qui était un
+ordre de mort, et la tête de ces deux prisonniers allait rouler à terre,
+lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrêtèrent le sabre déjà levé
+sur eux.
+
+Le Russe avait reconnu que ces prisonniers étaient étrangers, et il
+donna l'ordre qu'on les lui amenât.
+
+C'étaient Harry Blount et Alcide Jolivet.
+
+Dès l'arrivée d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demandé à être
+conduits en sa présence. Les soldats avaient refusé. De là, lutte,
+tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement point
+les deux journalistes, mais leur exécution ne se fût point fait
+attendre, n'eût été l'intervention du lieutenant de l'émir.
+
+Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui
+étaient absolument inconnus. Ils étaient présents, cependant, à cette
+scène du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut
+frappé par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait
+attention aux personnes réunies alors dans la salle commune.
+
+Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent
+parfaitement, et celui-ci dit à mi-voix:
+
+«Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage
+d'Ichim ne font qu'un!»
+
+Puis, il ajouta à l'oreille de son compagnon:
+
+«Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel
+russe au milieu d'un camp tartare me dégoûte, et bien que, grâce à lui,
+ma tête soit encore sur mes épaules, mes yeux se détourneraient avec
+mépris plutôt que de le regarder en face!»
+
+Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complète et la plus hautaine
+indifférence.
+
+Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait
+d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paraître.
+
+«Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton très-froid,
+mais exempt de sa rudesse habituelle.
+
+--Deux correspondants de journaux anglais et français, répondit
+laconiquement Harry Blount.
+
+--Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'établir votre
+identité?
+
+--Voici des lettres qui nous accréditent en Russie près des
+chancelleries anglaise et française.»
+
+Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les
+lut avec attention. Puis:
+
+«Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos opérations
+militaires en Sibérie?
+
+--Nous demandons à être libres, voilà tout, répondit sèchement le
+correspondant anglais.
+
+--Vous l'êtes, messieurs, répondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de
+lire vos chroniques dans le _Daily-Telegraph_.
+
+--Monsieur, répliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable,
+c'est six pence le numéro, les frais de poste en sus.»
+
+Et, là-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut
+approuver complètement sa réponse.
+
+Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la
+tête de son escorte et disparut bientôt dans un nuage de poussière.
+
+«Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff,
+général en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.
+
+--Je pense, mon cher confrère, répondit en souriant Alcide Jolivet, que
+cet housch-bégui a eu un bien beau geste, quand il a donné l'ordre de
+nous couper la tête!»
+
+Quoi qu'il en soit et quel que fût le motif qui eût porté Ivan Ogareff à
+agir ainsi à l'égard des deux journalistes, ceux-ci étaient libres et
+ils pouvaient parcourir à leur gré le théâtre de la guerre. Aussi, leur
+intention était-elle bien de ne point abandonner la partie. L'espèce
+d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre avait fait
+place à une amitié sincère. Rapprochés par les circonstances, ils ne
+songeaient plus à se séparer. Les mesquines questions de rivalité
+étaient à jamais éteintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu'il
+devait à son compagnon, lequel ne cherchait aucunement à s'en souvenir,
+et en somme, ce rapprochement, facilitant les opérations de reportage,
+devait tourner à l'avantage de leurs lecteurs.
+
+«Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire de
+notre liberté?
+
+--En abuser, parbleu! répondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement à
+Tomsk voir ce qui s'y passe.
+
+--Jusqu'au moment, très-prochain, je l'espère, où nous pourrons
+rejoindre quelque corps russe?...
+
+--Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se tartariser!
+Le beau rôle est encore à ceux dont les armes civilisent, et il est
+évident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout à perdre et
+absolument rien à gagner à cette invasion, mais les Russes sauront bien
+la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!»
+
+Cependant, l'arrivée d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre à la liberté
+Alcide Jolivet et Harry Blount, était au contraire un grave péril pour
+Michel Strogoff. Que le hasard vînt à mettre le courrier du czar en
+présence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnaître
+pour le voyageur qu'il avait si brutalement traité au relais d'Ichim, et
+bien que Michel Strogoff n'eût pas répondu à l'insulte comme il l'eût
+fait en toute autre circonstance, l'attention aurait été attirée sur
+lui,--ce qui eût rendu difficile l'exécution de ses projets.
+
+Là était le côté fâcheux de la présence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une
+conséquence heureuse de son arrivée, ce fut l'ordre qui fut donné de
+lever le camp le jour même et de transporter à Tomsk le quartier
+général.
+
+C'était l'accomplissement du plus vif désir de Michel Strogoff. Son
+intention, on le sait, était d'atteindre Tomsk, confondu avec les autres
+prisonniers, c'est-à-dire sans risquer de tomber entre les mains des
+éclaireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville.
+Cependant, par suite de l'arrivée d'Ivan Ogareff, et dans la crainte
+d'être reconnu de lui, il dut se demander s'il ne conviendrait pas de
+renoncer à ce premier projet et de tenter de s'échapper pendant le
+voyage.
+
+Michel Strogoff allait sans doute s'arrêter à ce dernier parti,
+lorsqu'il apprit que Féofar-Khan et Ivan Ogareff étaient déjà partis
+pour la ville à la tête de quelques milliers de cavaliers.
+
+«J'attendrai donc, se dit-il, à moins qu'il ne se présente quelque
+occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses
+en deçà de Tomsk, tandis qu'au delà les bonnes s'accroîtront, puisque
+j'aurai, en quelques heures, dépassé les postes tartares les plus
+avancés dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me
+vienne en aide!»
+
+C'était, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la
+surveillance d'un nombreux détachement de Tartares, devaient faire à
+travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes séparaient le camp
+de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'émir, qui ne manquaient
+de rien, mais pénible pour des malheureux, affaiblis par les privations.
+Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibérienne!
+
+Ce fut à deux heures de l'après-midi, ce 12 août, par une température
+fort élevée et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna
+l'ordre de départ.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant acheté des chevaux, avaient déjà
+pris la route de Tomsk, où la logique des événements allait réunir les
+principaux personnages de cette histoire.
+
+Au nombre des prisonniers amenés par Ivan Ogareff au camp tartare, était
+une vieille femme que sa taciturnité même semblait mettre à part au
+milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne
+sortait de ses lèvres. On eût dit une statue de la douleur. Cette femme,
+presque toujours immobile, plus étroitement gardée qu'aucune autre,
+était, sans qu'elle parût s'en douter ou s'en soucier, observée par la
+tsigane Sangarre. Malgré son âge, elle avait dû suivre à pied le convoi
+des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement eût été apporté à ses
+misères.
+
+Toutefois, quelque providentiel dessein avait placé à ses côtés un être
+courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister. Parmi ses
+compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa beauté et par
+une impassibilité qui ne le cédait en rien à celle de la Sibérienne,
+semblait s'être donné la tâche de veiller sur elle. Aucune parole
+n'avait été échangée entre les deux captives, mais la jeune fille se
+trouvait toujours à point nommé auprès de la vieille femme, quand son
+secours pouvait lui être utile. Celle-ci n'avait pas tout d'abord
+accepté sans méfiance les soins muets de cette inconnue. Peu à peu,
+cependant, l'évidente droiture du regard de cette jeune fille, sa
+réserve et la mystérieuse sympathie qu'une communauté de douleurs
+établit entre d'égales infortunes, avaient eu raison de la froideur
+hautaine de Marfa Strogoff. Nadia--car c'était elle--avait pu ainsi,
+sans la connaître, rendre à la mère les soins qu'elle-même avait reçus
+de son fils. Son instinctive bonté l'avait doublement bien inspirée. En
+se vouant à la servir, Nadia assurait à sa jeunesse et à sa beauté la
+protection de l'âge de la vieille prisonnière. Au milieu de cette foule
+d'infortunés, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux
+femmes, dont l'une semblait être l'aïeule, l'autre la petite-fille,
+imposait à tous une sorte de respect.
+
+Nadia, après avoir été enlevée par les éclaireurs tartares sur les
+barques de l'Irtyche, avait été conduite à Omsk. Retenue prisonnière
+dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d'Ivan
+Ogareff avait capturés jusqu'alors, et, par conséquent, celui de Marfa
+Strogoff.
+
+Nadia, si elle eût été moins énergique, aurait succombé à ce double coup
+qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort de
+Michel Strogoff l'avaient à la fois désespérée et révoltée. Éloignée à
+jamais peut-être de son père, après tant d'efforts déjà heureux qui l'en
+avaient rapprochée, et, pour comble de douleur, séparée de l'intrépide
+compagnon que Dieu même semblait avoir mis sur sa route pour la conduire
+au but, elle avait à la fois et du même coup tout perdu. L'image de
+Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un coup de lance et
+disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait plus sa pensée. Un
+tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui Dieu réservait-il ses
+miracles, si ce juste, qu'un noble dessein poussait à coup sur, avait pu
+être si misérablement arrêté dans sa marche? Quelquefois la colère
+l'emportait sur la douleur. La scène de l'affront si étrangement subi
+par son compagnon au relais d'Ichim lui revenait à la mémoire. Son sang
+bouillait à ce souvenir.
+
+«Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-même?» se
+disait-elle.
+
+Et dans son cœur, la jeune fille, s'adressant à Dieu même, s'écriait:
+
+«Seigneur, faites que ce soit moi!»
+
+Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confié son secret,
+si, toute femme, tout enfant qu'elle était, elle eût pu mener à bonne
+fin la tâche interrompue de ce frère que Dieu n'aurait pas dû lui
+donner, puisqu'il devait sitôt le lui reprendre!...
+
+Absorbée dans ces pensées, on comprend que Nadia fût demeurée comme
+insensible aux misères mêmes de sa captivité.
+
+C'était alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pût en avoir le
+moindre soupçon, réunie à Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu
+imaginer que cette vieille femme, prisonnière comme elle, fût la mère de
+son compagnon, qui n'avait jamais été pour elle que le marchand Nicolas
+Korpanoff? Et, de son côté, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu'un
+lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue à son fils?
+
+Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de
+conformité secrète dans la façon dont chacune, de son côté, subissait sa
+dure condition. Cette indifférence stoïque de la vieille femme aux
+douleurs matérielles de leur vie quotidienne, ce mépris des souffrances
+du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale égale
+à la sienne. Voilà ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce
+fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misères que
+Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d'abord Nadia vers elle.
+Cette façon de supporter son mal allait à l'âme fière de la jeune fille.
+Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n'eut ni
+à refuser ni à accepter. Dans les passages difficiles de la route, la
+jeune fille était là et l'aidait de son bras. Aux heures des
+distributions de vivres, la vieille femme n'eût pas bougé, mais Nadia
+partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c'est ainsi que ce
+pénible voyage s'était opéré pour l'une en même temps que pour l'autre.
+Grâce à sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui
+convoyaient la troupe des prisonniers sans être attachée à l'arçon d'une
+selle, comme tant d'autres malheureuses, ainsi traînées sur ce chemin de
+douleur.
+
+«Que Dieu te récompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux
+ans!» lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait été, pendant
+quelque temps, la seule parole prononcée entre les deux infortunées.
+
+Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des siècles, la
+vieille femme et la jeune fille--il le semblait du moins--auraient dû
+être amenées à causer de leur situation réciproque. Mais Marfa Strogoff,
+par une circonspection facile à comprendre, n'avait parlé, et encore
+avec une grande brièveté, que d'elle-même. Elle n'avait fait aucune
+allusion ni à son fils ni à la funeste rencontre qui les avait mis face
+à face.
+
+Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de toute
+parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu'elle avait devant elle
+une âme simple et haute, son cœur avait débordé, et elle avait raconté,
+sans en rien cacher, tous les événements qui s'étaient accomplis depuis
+son départ de Wladimir jusqu'à la mort de Nicolas Korpanoff. Ce qu'elle
+dit de son jeune compagnon intéressa vivement la vieille Sibérienne.
+
+«Nicolas Korpanoff! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas! Je ne sais
+qu'un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une telle
+conduite ne m'eût pas étonnée! Nicolas Korpanoff, était-ce bien son nom?
+En es-tu sûre, ma fille?
+
+--Pourquoi m'aurait-il trompée sur ce point, répondit Nadia, lui qui ne
+m'a trompée sur aucun autre?»
+
+Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait à
+Nadia questions sur questions.
+
+«Tu m'as dit qu'il était intrépide, ma fille! Tu m'as prouvé qu'il
+l'avait été! dit-elle.
+
+--Oui, intrépide! répondit Nadia.
+
+--C'est bien ainsi qu'eut été mon fils,» se répétait Marfa Strogoff à
+part elle.
+
+Puis elle reprenait:
+
+«Tu m'as dit encore que rien ne l'arrêtait, que rien ne l'étonnait,
+qu'il était si doux dans sa force même, que tu avais une sœur aussi
+bien qu'un frère en lui, et qu'il a veillé sur toi comme une mère?
+
+--Oui, oui! dit Nadia. Frère, sœur, mère, il a été tout pour moi!
+
+--Et aussi un lion pour te défendre?
+
+--Un lion, en vérité! répondit Nadia. Oui, un lion, un héros!
+
+--Mon fils, mon fils! pensait la vieille Sibérienne.
+
+--Mais tu dis, cependant, qu'il a supporté un terrible affront dans
+cette maison de poste d'Ichim?
+
+--Il l'a supporté! répondit Nadia en baissant la tête.
+
+--Il l'a supporté? murmura Maria Strogoff, frémissante.
+
+--Mère! mère! s'écria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait là un
+secret, un secret dont Dieu seul, à l'heure qu'il est, est le juge!
+
+--Et, dit Marfa, relevant la tête et regardant Nadia comme si elle eût
+voulu lire jusqu'au plus profond de son âme, dans cette heure
+d'humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l'as méprisé?
+
+--Je l'ai admiré sans le comprendre! répondit la jeune fille. Je ne l'ai
+jamais senti plus digne de respect!»
+
+La vieille femme se tut un instant.
+
+«Il était grand? demanda-t-elle.
+
+--Très-grand.
+
+--Et très-beau, n'est-ce pas? Allons, parle, ma fille.
+
+--Il était très beau, répondit Nadia toute rougissante.
+
+--C'était mon fils! Je te dis que c'était mon fils! s'écria la vieille
+femme en embrassant Nadia.
+
+--Ton fils! répondit Nadia tout interdite, ton fils!
+
+--Allons! dit Marfa, va jusqu'au bout, mon enfant! Ton compagnon, ton
+ami, ton protecteur, il avait une mère! Est-ce qu'il ne t'aurait jamais
+parlé de sa mère?
+
+--De sa mère? dit Nadia. Il m'a parlé de sa mère comme je lui ai parlé
+de mon père, souvent, toujours! Cette mère, il l'adorait!
+
+--Nadia, Nadia! Tu viens de me raconter l'histoire même de mon fils,»
+dit la vieille femme.
+
+Et elle ajouta impétueusement:
+
+«Ne devait-il donc pas la voir en passant à Omsk, cette mère que tu dis
+qu'il aimait?
+
+--Non, répondit Nadia, non, il ne le devait pas.
+
+--Non? s'écria Marfa. Tu as osé me dire non?
+
+--Je te l'ai dit, mais il me reste à t'apprendre que, pour des motifs
+qui devaient remporter sur tout, des motifs que je ne connais pas, j'ai
+cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays dans le
+plus absolu secret. C'était pour lui une question de vie et de mort, et,
+mieux encore, une question de devoir et d'honneur.
+
+--De devoir, en effet, de devoir impérieux, dit la vieille Sibérienne,
+de ceux auxquels on sacrifie tout, pour l'accomplissement desquels on
+refuse tout, même la joie de venir donner un baiser, le dernier
+peut-être, à sa vieille mère! Tout ce que tu ne sais pas, Nadia, tout ce
+que je ne savais pas moi-même, je le sais à l'heure qu'il est! Tu m'as
+tout fait comprendre! Mais la lumière que tu as jetée au plus profond
+des ténèbres de mon cœur, cette lumière, je ne puis la faire entrer
+dans le tien. Le secret de mon fils, Nadia, puisqu'il ne te l'a pas dit,
+il faut que je le lui garde! Pardonne-moi, Nadia! Le bien que tu m'as
+fait, je ne puis te le rendre!
+
+--Mère, je ne vous demande rien,» répondit Nadia.
+
+Tout s'était expliqué ainsi pour la vieille Sibérienne, tout, jusqu'à
+l'inexplicable conduite de son fils à son égard, dans l'auberge d'Omsk,
+en présence des témoins de leur rencontre. Il n'y avait plus à douter
+que le compagnon de la jeune fille n'eût été Michel Strogoff, et qu'une
+mission secrète, quelque importante dépêche à porter à travers la
+contrée envahie, ne l'obligeât à cacher sa qualité de courrier du czar.
+
+«Ah! mon brave enfant, pensa Marfa Strogoff. Non! Je ne te trahirai pas,
+et les tortures ne m'arracheront jamais l'aveu que c'est bien toi que
+j'ai vu à Omsk!»
+
+Marfa Strogoff aurait pu, d'un mot, payer Nadia de tout son dévouement
+pour elle. Elle aurait pu lui apprendre que son compagnon, Nicolas
+Korpanoff, ou plutôt Michel Strogoff, n'avait pas péri dans les eaux de
+l'Irtyche, puisque c'était quelques jours après cet incident qu'elle
+l'avait rencontré, qu'elle lui avait parlé!...
+
+Mais elle se contint, elle se tut, et se borna à dire:
+
+«Espère, mon enfant! Le malheur ne s'acharnera pas toujours sur toi! Tu
+reverras ton père, j'en ai le pressentiment, et, peut-être, celui qui te
+donnait le nom de sœur n'est-il pas mort! Dieu ne peut pas permettre
+que ton brave compagnon ait péri!... Espère, ma fille! espère! Fais
+comme moi! Le deuil que je porte n'est pas encore celui de mon fils!».
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COUP POUR COUP.
+
+
+Telle était maintenant la situation de Marfa Strogoff et de Nadia l'une
+vis-à-vis de l'autre. La vieille Sibérienne avait tout compris, et si la
+jeune fille ignorait que son compagnon tant regretté vécût encore, elle
+savait, du moins, ce qu'il était à celle dont elle avait fait sa mère,
+et elle remerciait Dieu de lui avoir donné cette joie de pouvoir
+remplacer auprès de la prisonnière le fils qu'elle avait perdu.
+
+Mais ce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient savoir, c'est que Michel
+Strogoff, pris à Kolyvan, faisait partie du même convoi et qu'il était
+dirigé sur Tomsk avec elles.
+
+Les prisonniers amenés par Ivan Ogareff avaient été réunis à ceux que
+l'émir gardait déjà au camp tartare. Ces malheureux, Russes ou
+Sibériens, militaires ou civils, étaient au nombre de quelques milliers,
+et ils formaient une colonne qui s'étendait sur une longueur de
+plusieurs verstes. Parmi eux, il en était qui, considérés comme plus
+dangereux, avaient été attachés par des menottes à une longue chaîne. Il
+y avait aussi des femmes, des enfants, liés ou suspendus aux pommeaux
+des selles, et impitoyablement traînés sur les routes! On les poussait
+tous comme un bétail humain. Les cavaliers qui les escortaient les
+obligeaient à garder un certain ordre, et il n'y avait de retardataires
+que ceux qui tombaient pour ne plus se relever.
+
+De cette disposition, il était résulté ceci: c'est que Michel Strogoff,
+rangé dans les premiers rangs de ceux qui avaient quitté le camp
+tartare, c'est-à-dire parmi les prisonniers de Kolyvan, ne devait pas
+être mêlé aux prisonniers venus d'Omsk en dernier lieu. Il ne pouvait
+donc soupçonner dans ce convoi la présence de sa mère et de Nadia, pas
+plus que celles-ci ne pouvaient soupçonner la sienne.
+
+Ce voyage, du camp à Tomsk, fait dans ces conditions, sous le fouet des
+soldats, fut mortel pour un grand nombre, terrible pour tous. On allait
+à travers la steppe, sur une route rendue plus poussiéreuse encore par
+le passage de l'émir et de son avant-garde. Ordre avait été donné de
+marcher vite. Les haltes, très-courtes, étaient rares. Ces cent
+cinquante verstes à franchir sous un soleil ardent, si rapidement
+qu'elles fussent parcourues, devaient sembler interminables!
+
+C'est une contrée stérile que celle qui s'étend sur la droite de l'Obi
+jusqu'à la base de ce contrefort, détaché des monts Sayansk, dont
+l'orientation est nord et sud. A peine quelques buissons maigres et
+brûlés rompent-ils çà et là la monotonie de l'immense plaine. Il n'y a
+pas de culture, parce qu'il n'y a pas d'eau, et c'est l'eau qui manqua
+le plus aux prisonniers, altérés par une marche pénible. Pour trouver un
+affluent, il eût fallu se porter d'une cinquantaine de verstes dans
+l'est, jusqu'au pied même du contrefort qui détermine le partage des
+eaux entre les bassins de l'Obi et de l'Yeniseï. Là, coule le Tom, petit
+affluent de l'Obi, qui passe à Tomsk avant de se perdre dans une des
+grandes artères du nord. Là, l'eau eût été abondante, la steppe moins
+aride, la température moins ardente. Mais les plus étroites
+prescriptions avaient été données aux chefs du convoi de gagner Tomsk
+par le plus court, car l'émir pouvait toujours craindre d'être pris de
+flanc et coupé par quelque colonne russe qui fût descendue des provinces
+du nord. Or, la grande route sibérienne ne côtoyait pas les rives du
+Tom, du moins dans sa partie comprise entre Kolyvan et une petite
+bourgade nommée Zabédiero, et il fallait suivre la grande route
+sibérienne.
+
+Il est inutile de s'appesantir sur les souffrances de tant de malheureux
+prisonniers. Plusieurs centaines tombèrent sur la steppe, et leurs
+cadavres y devaient rester jusqu'au moment où les loups, ramenés par
+l'hiver, en dévoreraient les derniers ossements.
+
+De même que Nadia était toujours là, prête à secourir la vieille
+Sibérienne, de même Michel Strogoff, libre de ses mouvements, rendait à
+des compagnons d'infortune plus faibles que lui tous les services que sa
+situation lui permettait. Il encourageait les uns, il soutenait les
+autres, il se prodiguait, il allait et venait, jusqu'à ce que la lance
+d'un cavalier l'obligeât à reprendre sa place au rang qui lui était
+assigné.
+
+Pourquoi ne cherchait-il pas à fuir? C'est que son projet était bien
+arrêté, maintenant, de ne se lancer à travers la steppe que lorsqu'elle
+serait sûre pour lui. Il s'était entêté dans cette idée d'aller jusqu'à
+Tomsk «aux frais de l'émir», et, en somme, il avait raison. A voir les
+nombreux détachements qui battaient la plaine sur les flancs du convoi,
+tantôt au sud, tantôt au nord, il était évident qu'il n'eût pas fait
+deux verstes sans avoir été repris. Les cavaliers tartares pullulaient,
+et, parfois, il semblait qu'ils sortissent de terre, comme ces insectes
+nuisibles qu'une pluie d'orage fait fourmiller à la surface du sol. En
+outre, la fuite dans ces conditions eût été extrêmement difficile, sinon
+impossible. Les soldats de l'escorte déployaient une extrême vigilance,
+car il y allait pour eux de la tête, si leur surveillance eût été mise
+en défaut.
+
+Enfin, le 15 août, à la tombée du jour, le convoi atteignit la petite
+bourgade de Zabédiero, à une trentaine de verstes de Tomsk. En cet
+endroit, la route rejoignait le cours du Tom.
+
+Le premier mouvement des prisonniers eût été de se précipiter dans les
+eaux de cette rivière; mais leurs gardiens ne leur permirent pas de
+rompre les rangs avant que la halte fût organisée. Bien que le courant
+du Tom fût presque torrentiel à cette époque, il pouvait favoriser la
+fuite de quelque audacieux ou de quelque désespéré, et les plus sévères
+mesures de vigilance allaient être prises. Des barques, réquisitionnées
+à Zabédiero, furent embossées sur le Tom et formèrent un chapelet
+d'obstacles impossible à franchir. Quant à la ligne du campement,
+appuyée aux premières maisons de la bourgade, elle fut gardée par un
+cordon de sentinelles impossible à briser.
+
+Michel Strogoff, qui aurait pu songer dès ce moment à se jeter dans la
+steppe, comprit, après avoir soigneusement observé la situation, que ses
+projets de fuite étaient presque inexécutables dans ces conditions, et,
+ne voulant rien compromettre, il attendit.
+
+Cette nuit là tout entière, les prisonniers devaient camper sur les
+bords du Tom. L'émir, en effet, avait remis au lendemain l'installation
+de ses troupes à Tomsk. Il avait été décidé qu'une fête militaire
+marquerait l'inauguration du quartier général tartare dans cette
+importante cité. Féofar-Khan en occupait déjà la forteresse, mais le
+gros de son armée bivouaquait sous les murs, attendant le moment d'y
+faire une entrée solennelle.
+
+Ivan Ogareff avait laissé l'émir à Tomsk, où tous deux étaient arrivés
+la veille, et il était revenu au campement de Zabédiero. C'est de ce
+point qu'il devait partir le lendemain avec l'arrière-garde de l'armée
+tartare. Une maison avait été disposée pour qu'il pût y passer la nuit.
+Au soleil levant, sous son commandement, cavaliers et fantassins se
+dirigeraient sur Tomsk, où l'émir voulait les recevoir avec la pompe
+habituelle aux souverains asiatiques.
+
+Dès que la halte eut été organisée, les prisonniers, brisés par ces
+trois jours de voyage, en proie à une soif ardente, purent se désaltérer
+enfin et prendre un peu de repos.
+
+Le soleil était déjà couché, mais l'horizon s'éclairait encore des
+lueurs crépusculaires, lorsque Nadia, soutenant Marfa Strogoff, arriva
+sur les bords du Tom. Toutes deux n'avaient pu, jusqu'alors, percer les
+rangs de ceux qui encombraient la berge, et elles venaient boire à leur
+tour.
+
+La vieille Sibérienne se pencha sur ce courant frais, et Nadia, y
+plongeant sa main, la porta aux lèvres de Marfa. Puis elle se rafraîchit
+à son tour. Ce fut la vie que la vieille femme et la jeune fille
+retrouvèrent dans ces eaux bienfaisantes.
+
+Soudain, Nadia, au moment de quitter la rive, se redressa. Un cri
+involontaire venait de lui échapper.
+
+Michel Strogoff était là, à quelques pas d'elle! C'était lui!... Les
+dernières lueurs du jour l'éclairaient encore!
+
+Au cri de Nadia, Michel Strogoff avait tressailli.... Mais il eut assez
+d'empire sur lui-même pour ne pas prononcer un mot qui pût le
+compromettre.
+
+Et cependant, en même temps que Nadia, il avait reconnu sa mère!...
+
+Michel Strogoff, à cette rencontre inattendue, ne se sentant plus maître
+de lui, porta la main à ses yeux et s'éloigna aussitôt.
+
+Nadia s'était élancée instinctivement pour le rejoindre, mais la vieille
+Sibérienne lui murmura ces mots à l'oreille:
+
+«Reste, ma fille!
+
+--C'est lui! répondit Nadia d'une voix coupée par l'émotion. Il vit,
+mère! c'est lui!
+
+--C'est mon fils, répondit Marfa Strogoff, c'est Michel Strogoff, et tu
+vois que je ne fais pas un pas vers lui! Imite-moi, ma fille!»
+
+Michel Strogoff venait d'éprouver l'une des plus violentes émotions
+qu'il soit donné à un homme de ressentir. Sa mère et Nadia étaient là.
+Ces deux prisonnières, qui se confondaient presque dans son cœur, Dieu
+les avait poussées l'une vers l'autre en cette commune infortune! Nadia
+savait-elle donc qui il était? Non, car il avait vu le geste de Marfa
+Strogoff, la retenant au moment où elle allait s'élancer vers lui! Marfa
+Strogoff avait donc tout compris et gardé son secret.
+
+Pendant cette nuit, Michel Strogoff fut vingt fois sur le point de
+chercher à rejoindre sa mère, mais il comprit qu'il devait résister à
+cet immense désir de la serrer dans ses bras, de presser encore une fois
+la main de sa jeune compagne! La moindre imprudence pouvait le perdre.
+Il avait juré, d'ailleurs, de ne pas voir sa mère... il ne la verrait
+pas, volontairement! Une fois arrivé à Tomsk, puisqu'il ne pouvait fuir
+cette nuit même, il se jetterait à travers la steppe sans même avoir
+embrassé les deux êtres en qui se résumait toute sa vie et qu'il
+laissait exposés à tant de périls!
+
+Michel Strogoff pouvait donc espérer que cette nouvelle rencontre au
+campement de Zabédiero n'aurait de conséquence fâcheuse, ni pour sa
+mère, ni pour lui. Mais il ne savait pas que certains détails de cette
+scène, si rapidement qu'elle se fût passée, venaient d'être surpris par
+Sangarre, l'espionne d'Ivan Ogareff.
+
+La tsigane était la, à quelques pas, sur la berge, épiant comme toujours
+la vieille Sibérienne, et sans que celle-ci s'en doutât. Elle n'avait pu
+apercevoir Michel Strogoff, qui avait déjà disparu lorsqu'elle se
+retourna; mais le geste de la mère, retenant Nadia, ne lui avait pas
+échappé, et un éclair des yeux de Marfa venait de tout lui apprendre.
+
+Il était désormais hors de doute que le fils de Marfa Strogoff, le
+courrier du czar, se trouvait en ce moment, à Zabédiero, au nombre des
+prisonniers d'Ivan Ogareff!
+
+Sangarre ne le connaissait pas, mais elle savait qu'il était là! Elle ne
+chercha donc pas à le découvrir, ce qui eût été impossible dans l'ombre
+et au milieu de cette nombreuse foule.
+
+Quant à espionner de nouveau Nadia et Marfa Strogoff, c'était également
+inutile. Il était évident que ces deux femmes se tiendraient sur leurs
+gardes, et il serait impossible de rien surprendre qui fût de nature à
+compromettre le courrier du czar.
+
+La tsigane n'eut donc plus qu'une pensée: prévenir Ivan Ogareff. Elle
+quitta donc aussitôt le campement.
+
+Un quart d'heure après, elle arrivait à Zabédiero et était introduite
+dans la maison qu'occupait le lieutenant de l'émir.
+
+Ivan Ogareff reçut immédiatement la tsigane.
+
+«Que me veux-tu, Sangarre? lui demanda-t-il.
+
+--Le fils de Marfa Strogoff est au campement, répondit Sangarre.
+
+--Prisonnier?
+
+--Prisonnier!
+
+--Ah! s'écria Ivan Ogareff, je saurai....
+
+--Tu ne sauras rien, Ivan, répondit la tsigane, car tu ne le connais
+même pas!
+
+--Mais tu le connais, toi! Tu l'as vu, Sangarre!
+
+--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu sa mère se trahir par un mouvement qui
+m'a tout appris.
+
+--Ne te trompes-tu pas?
+
+--Je ne me trompe pas.
+
+--Tu sais l'importance que j'attache à l'arrestation de ce courrier, dit
+Ivan Ogareff. Si la lettre qui lui a été remise à Moscou parvient à
+Irkoutsk, si elle est remise au grand-duc, le grand-duc sera sur ses
+gardes, et je ne pourrai arriver à lui! Cette lettre, il me la faut donc
+à tout prix! Or, tu viens me dire que le porteur de cette lettre est en
+mon pouvoir! Je te le répète, Sangarre, ne te trompes-tu pas?»
+
+Ivan Ogareff avait parlé avec une grande animation. Son émotion
+témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à la possession de
+cette lettre. Sangarre ne fut aucunement troublée de l'insistance avec
+laquelle Ivan Ogareff précisa de nouveau sa demande.
+
+«Je ne me trompe pas, Ivan, répondit-elle.
+
+--Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de prisonniers,
+et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff!
+
+--Non, répondit la tsigane, dont le regard s'imprégna d'une joie
+sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mère le connaît! Ivan, il
+faudra faire parler sa mère!
+
+--Demain, elle parlera!» s'écria Ivan Ogareff.
+
+Puis, il tendit sa main à la tsigane, et celle-ci la baisa, sans que
+dans cet acte de respect, habituel aux races du Nord, il y eût rien de
+servile.
+
+Sangarre rentra au campement. Elle retrouva la place occupée par Nadia
+et Marfa Strogoff, et passa la nuit à les observer toutes deux. La
+vieille femme et la jeune fille ne dormirent pas, bien que la fatigue
+les accablât. Trop d'inquiétudes devaient les tenir éveillées. Michel
+Strogoff était vivant, mais prisonnier comme elles! Ivan Ogareff le
+savait-il, et, s'il ne le savait pas, ne viendrait-il pas à l'apprendre?
+Nadia était tout à cette pensée, que son compagnon vivait, lui qu'elle
+avait cru mort! Mais Marfa Strogoff voyait plus loin dans l'avenir, et
+si elle faisait bon marché d'elle-même, elle avait raison de tout
+craindre pour son fils.
+
+Sangarre, qui s'était glissée dans l'ombre jusqu'auprès de ces deux
+femmes, resta à cette place pendant plusieurs heures, prêtant
+l'oreille.... Elle ne put rien entendre. Par un sentiment instinctif de
+prudence, pas un mot ne fut échangé entre Nadia et Marfa Strogoff.
+
+Le lendemain 16 août, vers dix heures du matin, d'éclatantes fanfares
+retentirent à la lisière du campement. Les soldats tartares se mirent
+immédiatement sous les armes.
+
+Ivan Ogareff, après avoir quitté Zabédiero, arrivait au milieu d'un
+nombreux état-major d'officiers tartares. Son visage était plus sombre
+que d'habitude, et ses traits contractés indiquaient en lui une sourde
+colère, qui ne cherchait qu'une occasion d'éclater.
+
+Michel Strogoff, perdu dans un groupe de prisonniers, vit passer cet
+homme. Il eut le pressentiment que quelque catastrophe allait se
+produire, car Ivan Ogareff savait maintenant que Marfa Strogoff était la
+mère de Michel Strogoff, capitaine au corps des courriers du czar.
+
+Ivan Ogareff, arrivé au centre du campement, descendit de cheval, et les
+cavaliers de son escorte firent faire un large cercle autour de lui.
+
+En ce moment, Sangarre s'approcha et dit:
+
+«Je n'ai rien de nouveau à t'apprendre, Ivan!»
+
+Ivan Ogareff ne répondit qu'en donnant brièvement un ordre à l'un de ses
+officiers.
+
+Aussitôt, les rangs des prisonniers furent brutalement parcourus par des
+soldats. Ces malheureux, stimulés à coups de fouet ou poussés du bois
+des lances, durent se relever en hâte et se ranger sur la circonférence
+du campement. Un quadruple cordon de fantassins et de cavaliers, disposé
+en arrière, rendait toute évasion impossible.
+
+Le silence se fit aussitôt, et, sur un signe d'Ivan Ogareff, Sangarre se
+dirigea vers le groupe au milieu duquel se tenait Marfa Strogoff.
+
+La vieille Sibérienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se
+passer. Un sourire dédaigneux apparut sur ses lèvres. Puis, se penchant
+vers Nadia, elle lui dit à voix basse:
+
+«Tu ne me connais plus, ma fille! Quoi qu'il arrive, et si dure que
+puisse être cette épreuve, pas un mot, pas un geste! C'est de lui et non
+de moi qu'il s'agit!»
+
+A ce moment, Sangarre, après l'avoir regardée un instant, mit sa main
+sur l'épaule de la vieille Sibérienne.
+
+«Que me veux-tu? dit Marfa Strogoff.
+
+--Viens!» répondit Sangarre.
+
+Et, la poussant de la main, elle la conduisit, au milieu de l'espace
+réservé devant Ivan Ogareff.
+
+Michel Strogoff tenait ses paupières à demi fermées, pour n'être pas
+trahi par l'éclair de ses yeux.
+
+Marfa Strogoff, arrivée en face d'Ivan Ogareff, redressa sa taille,
+croisa ses bras et attendit.
+
+«Tu es bien Marfa Strogoff? lui demanda Ivan Ogareff.
+
+--Oui, répondit la vieille Sibérienne avec calme.
+
+--Reviens-tu sur ce que tu m'as répondu lorsque, il y a trois jours, je
+t'ai interrogée à Omsk?
+
+--Non.
+
+--Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a
+passé à Omsk?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Et l'homme que tu avais cru reconnaître pour ton fils au relais de
+poste, ce n'était pas lui, ce n'était pas ton fils?
+
+--Ce n'était pas mon fils.
+
+--Et depuis, tu ne l'as pas vu au milieu de ces prisonniers?
+
+--Non.
+
+--Et si l'on te le montrait, le reconnaîtrais-tu?
+
+--Non.»
+
+A cette réponse, qui dénotait une inébranlable résolution de ne rien
+avouer, un murmure se fit entendre dans la foule.
+
+Ivan Ogareff ne put retenir un geste menaçant.
+
+«Écoute, dit-il à Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas
+immédiatement le désigner.
+
+--Non.
+
+--Tous ces hommes, pris à Omsk et à Kolyvan, vont défiler sous tes yeux,
+et si tu ne désignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de coups de
+knout qu'il sera passé d'hommes devant toi!»
+
+Ivan Ogareff avait compris que, quelles que fussent ses menaces, quelles
+que fussent les tortures auxquelles on la soumettrait, l'indomptable
+Sibérienne ne parlerait pas. Pour découvrir le courrier du czar, il
+comptait donc, non sur elle, mais sur Michel Strogoff lui-même. Il ne
+croyait pas possible que, lorsque la mère et le fils seraient en
+présence l'un de l'autre, un mouvement irrésistible ne les trahît pas.
+Certainement, s'il n'avait voulu que saisir la lettre impériale, il
+aurait simplement donné l'ordre de fouiller tous ces prisonniers; mais
+Michel Strogoff pouvait avoir détruit cette lettre, après en avoir pris
+connaissance, et s'il n'était pas reconnu, s'il parvenait à gagner
+Irkoutsk, les plans d'Ivan Ogareff seraient déjoués. Ce n'était donc pas
+seulement la lettre qu'il fallait au traître, c'était le porteur
+lui-même.
+
+Nadia avait tout entendu, et elle savait maintenant ce qu'était Michel
+Strogoff et pourquoi il avait voulu traverser sans être reconnu les
+provinces envahies de la Sibérie!
+
+Sur l'ordre d'Ivan Ogareff, les prisonniers défilèrent un à un devant
+Marfa Strogoff, qui resta immobile comme une statue et dont le regard
+n'exprima que la plus complète indifférence.
+
+Son fils se trouvait dans les derniers rangs. Quand, à son tour, il
+passa devant sa mère, Nadia ferma les yeux pour ne pas voir!
+
+Michel Strogoff était demeuré impassible en apparence, mais la paume de
+ses mains saigna sous ses ongles, qui s'y étaient incrustés.
+
+Ivan Ogareff était vaincu par le fils et la mère!
+
+Sangarre, placée près de lui, ne dit qu'un mot:
+
+«Le knout!
+
+--Oui! s'écria Ivan Ogareff, qui ne se possédait plus, le knout à cette
+vieille coquine, et jusqu'à ce qu'elle meure!»
+
+Un soldat tartare, portant ce terrible instrument de supplice,
+s'approcha de Marfa Strogoff.
+
+Le knout se compose d'un certain nombre de lanières de cuir, à
+l'extrémité desquelles sont attachés des fils de fer tordus. On estime
+qu'une condamnation à cent vingt coups de ce fouet équivaut à une
+condamnation à mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi
+qu'aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice
+de sa vie.
+
+Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jetée à genoux sur le sol.
+Sa robe, déchirée, montra son dos à nu. Un sabre fut posé devant sa
+poitrine, à quelques pouces seulement. Au cas où elle eût fléchi sous la
+douleur, sa poitrine était percée de cette pointe aiguë.
+
+Le Tartare se tint debout.
+
+Il attendait.
+
+«Va!» dit Ivan Ogareff.
+
+Le fouet siffla dans l'air....
+
+Mais, avant qu'il eût frappé, une main puissante l'avait arraché à la
+main du Tartare.
+
+Michel Strogoff était là! Il avait bondi devant cette horrible scène!
+Si, au relais d'Ichim, il s'était contenu lorsque le fouet d'Ivan
+Ogareff l'avait atteint, ici, devant sa mère qui allait être frappée, il
+n'avait pu se maîtriser.
+
+Ivan Ogareff avait réussi.
+
+«Michel Strogoff!» s'écria-t-il.
+
+Puis, s'avançant:
+
+«Ah! fit-il, l'homme d'Ichim?
+
+--Lui-même!» dit Michel Strogoff.
+
+Et, levant le knout, il en déchira la figure d'Ivan Ogareff.
+
+«Coup pour coup! dit-il.
+
+--Bien rendu!» s'écria la voix d'un spectateur, qui se perdit
+heureusement dans le tumulte.
+
+Vingt soldats se jetèrent sur Michel Strogoff, et ils allaient le
+tuer....
+
+Mais, Ivan Ogareff, auquel un cri de rage et de douleur avait échappé,
+les arrêta d'un geste.
+
+«Cet homme est réservé à la justice de l'émir! dit-il. Qu'on le
+fouille!»
+
+La lettre aux armes impériales fut trouvée sur la poitrine de Michel
+Strogoff, qui n'avait pas eu le temps de la détruire, et on la remit à
+Ivan Ogareff.
+
+Le spectateur qui avait prononcé ces mots: «Bien rendu!» n'était autre
+qu'Alcide Jolivet. Son confrère et lui, s'étant arrêtés au camp de
+Zabédiero, assistaient à cette scène.
+
+«Pardieu! dit-il à Harry Blount, ces gens du Nord sont de rudes hommes!
+Avouez que nous devons une réparation à notre compagnon de route!
+Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire d'Ichim!
+
+--Oui, revanche, en effet, répondit Harry Blount, mais Strogoff est un
+homme mort. Dans son intérêt, il aurait peut-être mieux fait de ne pas
+se souvenir encore!
+
+--Et de laisser périr sa mère sous le knout!
+
+--Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement, à
+elle et à sa sœur?
+
+--Je ne crois rien, je ne sais rien, répondit Alcide Jolivet, si ce
+n'est que je n'aurais pas mieux fait à sa place! Quelle balafre! Eh! que
+diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de l'eau
+dans les veines et non du sang, s'il nous eût voulus toujours et partout
+imperturbables!
+
+--Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff
+voulait seulement nous communiquer cette lettre!...»
+
+Cette lettre, Ivan Ogareff, après avoir étanché le sang qui lui couvrait
+le visage, en avait brisé le cachet. Il la lut et la relut longuement,
+comme s'il eût voulu se bien pénétrer de tout ce qu'elle contenait.
+
+Puis, après avoir donné ses ordres pour que Michel Strogoff, étroitement
+garrotté, fût dirigé sur Tomsk avec les autres prisonniers, il prit le
+commandement des troupes campées à Zabédiero, et, au bruit assourdissant
+des tambours et des trompettes, il se dirigea vers la ville, où
+l'attendait l'émir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ENTRÉE TRIOMPHALE.
+
+
+Tomsk, fondée en 1604, presque au cœur des provinces sibériennes, est
+l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk,
+située au-dessus du soixantième parallèle, Irkoutsk, bâtie au delà du
+centième méridien, ont vu Tomsk s'accroître à leurs dépens.
+
+Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette
+importante province. C'est à Omsk que résident le gouverneur général de
+la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus considérable
+ville de ce territoire qui confine aux monts Altaï, c'est-à-dire à la
+frontière chinoise du pays des Khalkas. Sur les pentes de ces montagnes
+roulent incessamment jusque dans la vallée du Tom le platine, l'or,
+l'argent, le cuivre, le plomb aurifère. Le pays étant riche, la ville
+l'est aussi, car elle est au centre d'exploitations fructueuses. Aussi,
+le luxe de ses maisons, de ses ameublements, de ses équipages, peut-il
+rivaliser avec celui des grandes capitales de l'Europe. C'est une cité
+de millionnaires, enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas
+l'honneur de servir de résidence au représentant du czar, elle s'en
+console en comptant au premier rang de ses notables le chef des
+marchands de la ville, principal concessionnaire des mines du
+gouvernement impérial.
+
+Autrefois, Tomsk passait pour être située à l'extrémité du monde.
+Voulait-on s'y rendre, c'était tout un voyage à faire. Maintenant, ce
+n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foulée
+par le pied des envahisseurs. Bientôt même sera construit le chemin de
+fer qui doit la relier à Perm en traversant la chaîne de l'Oural.
+
+Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne
+sont pas d'accord à cet égard. Mme de Bourboulon, qui y a demeuré
+quelques jours pendant son voyage de Shang-Haï à Moscou, en fait une
+localité peu pittoresque. A s'en rapporter à sa description, ce n'est
+qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de
+brique, des rues fort étroites et bien différentes de celles qui percent
+ordinairement les grandes cités sibériennes, de sales quartiers où
+s'entassent plus particulièrement les Tartares, et dans laquelle
+pullulent de tranquilles ivrognes, «dont l'ivresse elle-même est
+apathique, comme chez tous les peuples du Nord!»
+
+Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans
+son admiration pour Tomsk. Cela tient-il à ce qu'il a vu en plein hiver,
+sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n'a
+visitée que pendant l'été? Cela est possible et confirmerait cette
+opinion que certains pays froids ne peuvent être appréciés que dans la
+saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.
+
+Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est
+non-seulement la plus jolie ville de la Sibérie, mais encore une des
+plus jolies villes du monde, avec ses maisons à colonnades et à
+péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, et ses
+quinze magnifiques églises que reflètent les eaux du Tom, plus large
+qu'aucune rivière de France.
+
+La vérité est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq
+mille habitants, est pittoresquement étagée sur une longue colline dont
+l'escarpement est assez raide.
+
+Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque les
+envahisseurs l'occupent. Qui eût voulu l'admirer à cette époque?
+Défendue par quelques bataillons de Cosaques à pied qui y résident en
+permanence, elle n'avait pu résister à l'attaque des colonnes de l'émir.
+Une certaine partie de sa population, qui est d'origine tartare, n'avait
+point fait mauvais accueil à ces hordes, tartares comme elle, et, pour
+le moment, Tomsk ne semblait guère être ni plus russe ni plus sibérienne
+que si elle eût été transportée au centre des khanats de Khokhand ou de
+Boukhara.
+
+C'était à Tomsk que l'émir allait recevoir ses troupes victorieuses. Une
+fête avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque bruyante
+orgie, devait être donnée en leur honneur.
+
+Le théâtre choisi pour cette cérémonie, réglée suivant le goût
+asiatique, était un vaste plateau situé sur une portion de la colline
+qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon,
+avec sa longue perspective de maisons élégantes et d'églises aux
+coupoles ventrues, les nombreux méandres du fleuve, les arrière-plans de
+forêts noyés dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre de
+verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de
+cèdres gigantesques.
+
+A la gauche du plateau, une sorte d'éblouissant décor représentant un
+palais d'une architecture bizarre--quelque spécimen sans doute de ces
+monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares--avait été
+provisoirement élevé sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais, à
+la pointe des minarets qui le hérissaient de toutes parts, entre les
+hautes branches des arbres dont le plateau était ombragé, des cigognes
+apprivoisées, venues de Boukhara avec l'armée tartare, tourbillonnaient
+par centaines.
+
+Ces terrasses avaient été réservées à la cour de l'émir, aux khans ses
+alliés, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de
+ces souverains du Turkestan.
+
+De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetées
+sur les marchés de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient le
+visage découvert, les autres portaient un voile qui les dérobait au
+regard. Toutes étaient vêtues avec un luxe extrême. D'élégantes
+pelisses, dont les manches relevées en arrière se rattachaient à la
+façon du pouf européen, laissaient voir leurs bras nus, chargés de
+bracelets réunis par des chaînes de pierres précieuses, et leurs petites
+mains, dont les doigts étaient teints aux ongles du suc du «henneh». Au
+moindre mouvement de ces pelisses, les unes en étoffes de soie,
+comparables pour la finesse à des toiles d'araignée, les autres faites
+d'un souple «aladja», qui est un tissu de coton à rayures étroites, il
+se produisait ce frou-frou si agréable aux oreilles des Orientaux. Sous
+ce premier vêtement chatoyaient des jupes de brocart, recouvrant le
+pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de fines bottes,
+gracieusement échancrées et brodées de perles. De celles de ces femmes
+qu'aucun voile ne cachait, on eût admiré les longues nattes s'échappant
+de turbans aux couleurs variées, les yeux admirables, les dents
+magnifiques, le teint éblouissant, relevé encore par la noirceur de
+leurs sourcils que reliait un léger trait tracé au collyre, et par
+l'estompe de leurs paupières, touchées d'un peu de plombagine.
+
+Au pied des terrasses abritées sous les étendards et les oriflammes,
+veillaient les gardes particuliers de l'émir, double sabre recourbé au
+flanc, poignard à la ceinture, lance longue de dix pieds au poing.
+Quelques-uns de ces Tartares portaient des bâtons blancs, d'autres
+d'énormes hallebardes, ornées de houppes faites de fils d'argent et
+d'or.
+
+Tout autour, jusqu'aux arrière-plans de ce vaste plateau, sur les talus
+escarpés dont le Tom baignait la base, se massait une foule cosmopolite,
+composée de tous les éléments indigènes de l'Asie centrale. Les Usbecks
+étaient là avec leurs grands bonnets de peau de brebis noire, leur barbe
+rouge, leurs yeux gris, leur «arkalouk», sorte de tunique taillée à la
+mode tartare. Là se pressaient des Turcomans, revêtus du costume
+national, large pantalon de couleur voyante avec veste et manteau tissus
+de poil de chameau, bonnets rouges coniques ou évasés, hautes bottes en
+cuir de Russie, le briquet et le couteau suspendus à la taille par une
+lanière; là, près de leurs maîtres, se montraient ces femmes turcomanes,
+aux cheveux allongés par des ganses en poils de chèvre, la chemise
+ouverte sous le «djouba», rayé de bleu, de pourpre, de vert, les jambes
+lacées de bandelettes coloriées qui se croisaient jusqu'à leur socque de
+cuir. Là aussi,--comme si toutes les populations de la frontière
+russo-chinoise se fussent levées à la voix de l'émir,--on voyait des
+Mandchoux, rasés au front et aux tempes, cheveux nattés, robes longues,
+ceinture serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de
+satin cerise à bordure noire et frange rouge; puis, avec eux,
+d'admirables types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement
+coiffées de fleurs artificielles que maintenaient des épingles d'or et
+des papillons délicatement posés sur leurs cheveux noirs. Enfin des
+Mongols, des Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan
+complétaient cette foule conviée à la fête tartare.
+
+Seuls, les Sibériens manquaient à cette réception des envahisseurs. Ceux
+qui n'avaient pu fuir étaient confinés dans leurs maisons, avec la
+crainte du pillage que Féofar-Khan allait peut-être ordonner, pour
+terminer dignement cette cérémonie triomphale.
+
+Ce fut à quatre heures seulement que l'émir fit son entrée sur la place,
+au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des décharges d'artillerie
+et de mousqueterie.
+
+Féofar montait son cheval favori, qui portait sur la tête une aigrette
+de diamant. L'émir avait conservé son costume de guerre. A ses côtés
+marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands dignitaires
+des khanats, et il était accompagné d'un nombreux état-major.
+
+A ce moment apparut sur la terrasse la première des femmes de Féofar, la
+reine, si cette qualification pouvait être donnée aux sultanes des États
+de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine persane,
+était admirablement belle. Contrairement à la coutume mahométane et par
+un caprice de l'émir sans doute, elle avait le visage découvert. Sa
+chevelure, divisée en quatre nattes, caressait ses épaules éblouissantes
+de blancheur, à peine couvertes d'un voile de soie lamé d'or qui se
+rajustait en arrière à un bonnet constellé de gemmes du plus haut prix.
+Sous sa jupe de soie bleue, à larges rayures plus foncées, tombait le
+«zir-djameh» en gaze de soie, et, au-dessus de sa ceinture, se
+chiffonnait le «pirahn», chemise de même tissu, qui s'échancrait
+gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa tête jusqu'à
+ses pieds, chaussés de pantoufles persanes, telle était la profusion des
+bijoux, tomans d'or enfilés de fils d'argent, chapelets de turquoises,
+«firouzehs» tirés des célèbres mines d'Elbourz, colliers de cornalines,
+d'agates, d'émeraudes, d'opales et de saphirs, que son corsage et sa
+jupe semblaient être tissus de pierres précieuses. Quant aux milliers de
+diamants qui étincelaient à son cou, à ses bras, à ses mains, à sa
+ceinture, à ses pieds, des millions de roubles n'en eussent pas payé la
+valeur, et, à l'intensité des feux qu'ils jetaient, on eût pu croire
+que, au centre de chacun d'eux, quelque courant allumait un arc
+voltaïque fait d'un rayon de soleil.
+
+L'émir et les khans mirent pied à terre, ainsi que les dignitaires qui
+leur faisaient cortège. Tous prirent place sous une tente magnifique,
+élevée au centre de la première terrasse. Devant la tente, comme
+toujours, le Koran était déposé sur la table sacrée.
+
+Le lieutenant de Féofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures,
+d'éclatantes fanfares annoncèrent son arrivée.
+
+Ivan Ogareff,--le Balafré, comme on le nommait déjà,--portant, cette
+fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva à cheval devant la tente de
+l'émir. Il était accompagné d'une partie des soldats du camp de
+Zabédiero, qui se rangèrent sur les côtés de la place, au milieu de
+laquelle il ne resta plus que l'espace réservé aux divertissements. On
+voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du traître.
+
+Ivan Ogareff présenta à l'émir ses principaux officiers, et Féofar-Khan,
+sans se départir de la froideur qui faisait le fond de sa dignité, les
+accueillit de façon qu'ils fussent satisfaits de son accueil.
+
+Ce fut ainsi du moins que l'interprétèrent Harry Blount et Alcide
+Jolivet, les deux inséparables, associés maintenant pour la chasse aux
+nouvelles. Après avoir quitté Zabédiero, ils avaient rapidement gagné
+Tomsk. Leur projet bien arrêté était de fausser compagnie aux Tartares,
+de rejoindre au plus tôt quelque corps russe, et, si cela était
+possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient vu de
+l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres, les
+avait profondément écœurés, et ils avaient hâte d'être dans les rangs
+de l'armée sibérienne.
+
+Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre à son confrère qu'il ne
+pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette entrée
+triomphale des troupes tartares,--ne fût-ce que pour satisfaire la
+curiosité de sa cousine,--et Harry Blount s'était décidé à rester
+pendant quelques heures; mais, le soir même, tous deux devaient
+reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien montés, ils espéraient devancer
+les éclaireurs de l'émir.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount s'étaient donc mêlés à la foule et
+regardaient, de manière à ne perdre aucun détail d'une fête qui devait
+leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirèrent donc
+Féofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses gardes,
+et toute cette pompe orientale, dont les cérémonies d'Europe ne peuvent
+donner aucune idée. Mais ils se détournèrent avec mépris, lorsqu'Ivan
+Ogareff se présenta devant l'émir, et ils attendirent, non sans quelque
+impatience, que la fête commençât.
+
+«Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus trop
+tôt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent! Tout cela,
+ce n'est qu'un lever de rideau, et il eût été de meilleur goût de
+n'arriver que pour le ballet.
+
+--Quel ballet? demanda Harry Blount.
+
+--Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se
+lever.»
+
+Alcide Jolivet parlait comme s'il eût été à l'Opéra, et, tirant sa
+lorgnette de son étui, il se prépara à observer en connaisseur «les
+premiers sujets de la troupe de Féofar».
+
+Mais une pénible cérémonie allait précéder les divertissements.
+
+En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait être complet sans
+l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines
+de prisonniers furent amenés sous le fouet des soldats. Ils étaient
+destinés à défiler devant Féofar-Khan et ses alliés, avant d'être
+entassés avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.
+
+Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff.
+Conformément aux ordres d'Ivan Ogareff, il était spécialement gardé par
+un peloton de soldats. Sa mère et Nadia étaient là aussi.
+
+La vieille Sibérienne, toujours énergique quand il ne s'agissait que
+d'elle, avait le visage horriblement pâle. Elle s'attendait à quelque
+terrible scène. Ce n'était pas sans raison que son fils avait été
+conduit devant l'émir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff,
+frappé publiquement de ce knout levé sur elle, n'était pas homme à
+pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque épouvantable
+supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaçait
+certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait épargné au moment
+où ses soldats s'étaient jetés sur lui, c'est parce qu'il savait bien ce
+qu'il faisait en le réservant à la justice de l'émir.
+
+D'ailleurs, ni la mère ni le fils n'avaient pu se parler depuis la
+funeste scène du camp de Zabédiero. On les avait impitoyablement séparés
+l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misères, car c'eût été un
+adoucissement pour eux que d'être réunis pendant ces quelques jours de
+captivité! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon à son fils de
+tout le mal qu'elle lui avait involontairement causé, car elle
+s'accusait de n'avoir pu maîtriser ses sentiments maternels! Si elle
+avait su se contenir à Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle se
+trouva face à face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir été
+reconnu, et que de malheurs eussent été évités!
+
+Et, de son côté, Michel Strogoff pensait que si sa mère était là, si
+Ivan Ogareff l'avait mise en sa présence, c'était pour qu'elle souffrit
+de son propre supplice, peut-être aussi parce que quelque épouvantable
+mort lui était réservée à elle comme à lui!
+
+Quant à Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les
+sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et à la mère. Elle
+ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait avant
+tout éviter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se dissimuler,
+se faire petite! Peut-être alors pourrait-elle ronger les mailles qui
+emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion d'agir lui
+était donnée, elle agirait, dût-elle se sacrifier pour le fils de Maria
+Strogoff.
+
+Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant l'émir,
+et, en passant, chacun d'eux avait dû se prosterner, le front dans la
+poussière, en signe de servilité. C'était l'esclavage qui commençait par
+l'humiliation! Lorsque ces infortunés étaient trop lents à se courber,
+la rude main des gardes les jetait violemment à terre.
+
+Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister à un pareil
+spectacle sans éprouver une véritable indignation.
+
+«C'est lâche! Partons! dit Alcide Jolivet.
+
+--Non! répondit Harry Blount. Il faut tout voir!
+
+--Tout voir!... Ah! s'écria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le
+bras de son compagnon.
+
+--Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.
+
+--Regardez, Blount! C'est elle!
+
+--Elle?
+
+--La sœur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnière! Il faut
+la sauver....
+
+--Contenez-vous, répondit froidement Harry Blount. Notre intervention en
+faveur de cette jeune fille pourrait lui être plus nuisible qu'utile.»
+
+Alcide Jolivet, prêt à s'élancer, s'arrêta, et Nadia, qui ne les avait
+pas aperçus, étant à demi voilée par ses cheveux, passa à son tour
+devant l'émir sans attirer son attention.
+
+Cependant, après Nadia, Marfa Strogoff était arrivée, et, comme elle ne
+se jeta pas assez promptement dans la poussière, les gardes la
+poussèrent brutalement.
+
+Marfa Strogoff tomba.
+
+Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient
+purent à peine maîtriser.
+
+Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraîner, lorsqu'Ivan
+Ogareff intervint, disant:
+
+«Que cette femme reste!»
+
+Quant à Nadia, elle fut rejetée dans la foule des prisonniers. Le regard
+d'Ivan Ogareff ne s'était pas arrêté sur elle.
+
+Michel Strogoff fut alors amené devant l'émir, et là, il resta debout,
+sans baisser les yeux.
+
+«Le front à terre! lui cria Ivan Ogareff.
+
+--Non!» répondit Michel Strogoff.
+
+Deux gardes voulurent le contraindre à se courber, mais ce furent eux
+qui furent couchés sur le sol par la main du robuste jeune homme.
+
+Ivan Ogareff s'avança vers Michel Strogoff.
+
+«Tu vas mourir! dit-il.
+
+--Je mourrai, répondit fièrement Michel Strogoff, mais ta face de
+traître, Ivan, n'en portera pas moins et à jamais la marque infamante du
+knout!»
+
+Ivan Ogareff, à cette réponse, pâlit affreusement.
+
+«Quel est ce prisonnier? demanda l'émir de cette voix qui était d'autant
+plus menaçante qu'elle était calme.
+
+--Un espion russe,» répondit Ivan Ogareff.
+
+En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence
+prononcée contre lui serait terrible.
+
+Michel Strogoff avait marché sur Ivan Ogareff.
+
+Les soldats l'arrêtèrent.
+
+L'émir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis,
+il désigna de la main le Koran, qui lui fut apporté. Il ouvrit le livre
+sacré et posa son doigt sur une des pages.
+
+C'était le hasard, ou plutôt, dans la pensée de ces Orientaux, Dieu même
+qui allait décider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie
+centrale donnent le nom de «fal» à cette pratique. Après avoir
+interprété le sens du verset touché par le doigt du juge, ils appliquent
+la sentence, quelle qu'elle soit.
+
+L'émir avait laissé son doigt appuyé sur la page du Koran. Le chef des
+ulémas, s'approchant alors, lut à haute voix un verset qui se terminait
+par ces mots:
+
+«Et il ne verra plus les choses de la terre.»
+
+«Espion russe, dit Féofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au
+camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!»
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!
+
+
+Michel Strogoff, les mains liées, fut maintenu en face du trône de
+l'émir, au pied de la terrasse.
+
+Sa mère, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales,
+s'était affaissée, n'osant plus regarder, n'osant plus écouter.
+
+«Regarde de tous tes yeux! regarde!» avait dit Féofar-Khan, en tendant
+sa main menaçante vers Michel Strogoff.
+
+Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des mœurs tartares, avait compris
+la portée de cette parole, car ses lèvres s'étaient un instant
+desserrées dans un cruel sourire. Puis, il avait été se placer auprès de
+Féofar-Khan.
+
+Un appel de trompettes se fit aussitôt entendre. C'était le signal des
+divertissements.
+
+«Voilà le ballet, dit Alcide Jolivet à Harry Blount, mais, contrairement
+à tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame!»
+
+Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.
+
+Une nuée de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers
+instruments tartares, la «doutare», mandoline au long manche en bois de
+mûrier, à deux cordes de soie tordue et accordées par quarte, le
+«kobize», sorte de violoncelle ouvert à sa partie antérieure, garni de
+crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la «tschibyzga»,
+longue flûte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams,
+unis à la voix gutturale des chanteurs, formèrent une harmonie étrange.
+Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre aérien, composé
+d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes à leur partie
+centrale, résonnaient sous la brise comme des harpes éoliennes.
+
+Aussitôt les danses commencèrent.
+
+Ces ballerines étaient toutes d'origine persane. Elles n'étaient point
+esclaves et exerçaient leur profession en liberté. Autrefois, elles
+figuraient officiellement dans les cérémonies à la cour de Téhéran; mais
+depuis l'événement au trône de la famille régnante, bannies ou à peu
+près du royaume, elles avaient dû chercher fortune ailleurs. Elles
+portaient le costume national, et des bijoux les ornaient à profusion.
+De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balançaient à
+leurs oreilles, des cercles d'argent niellés s'enroulaient à leur cou,
+des bracelets formés d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras
+et leurs jambes, des pendants, richement entremêlés de perles, de
+turquoises et de cornalines, frémissaient à l'extrémité de leurs longues
+nattes. La ceinture qui les pressait à la taille était fixée par une
+brillante agrafe, ressemblant à la plaque des grand croix européennes.
+
+Ces ballerines exécutèrent très-gracieusement des danses variées, tantôt
+isolées, tantôt par groupes. Elles avaient le visage découvert, mais, de
+temps en temps, elles ramenaient un voile léger sur leur figure, et on
+eût dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux éclatants, comme
+une vapeur sur un ciel constellé. Quelques-unes de ces Persanes
+portaient en écharpe un baudrier de cuir brodé de perles, auquel pendait
+un sachet de forme triangulaire, la pointe en bas, et qu'elles ouvrirent
+à un certain moment. De ces sachets, tissus d'un filigrane d'or, elles
+tirèrent de longues et étroites bandes de soie écarlate, sur lesquelles
+étaient brodés les versets du Koran. Ces bandes, qu'elles tendirent
+entre elles, formèrent une ceinture sous laquelle d'autres danseuses se
+glissèrent sans interrompre leurs pas, et, en passant devant chaque
+verset, suivant le précepte qu'il contenait, ou elles se prosternaient
+jusqu'à terre, ou elles s'envolaient par un bond léger, comme pour aller
+prendre place parmi les houris du ciel de Mahomet.
+
+Mais, ce qui était remarquable, ce dont fut frappé Alcide Jolivet, c'est
+que ces Persanes se montrèrent plutôt indolentes que fougueuses. La
+furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par
+l'exécution, elles rappelaient plutôt les bayadères calmes et décentes
+de l'Inde que les aimées passionnées de l'Egypte.
+
+Lorsque ce premier divertissement fut achevé, une voix grave se fit
+entendre qui disait:
+
+«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
+
+L'homme qui répétait les paroles de l'émir, Tartare de haute taille,
+était l'exécuteur des hautes œuvres de Féofar-Khan. Il avait pris place
+derrière Michel Strogoff et tenait à la main un sabre à large lame
+courbe, une de ces lames damassées qui ont été trempées par les célèbres
+armuriers de Karschi ou d'Hissar.
+
+Près de lui, des gardes avaient apporté un trépied sur lequel reposait
+un réchaud où brûlaient, sans donner aucune fumée, quelques charbons
+ardents. La buée légère qui les couronnait n'était due qu'à
+l'incinération d'une substance résineuse et aromatique, mélange d'oliban
+et de benjoin, que l'on projetait à leur surface.
+
+Cependant, aux Persanes avait immédiatement succédé un autre groupe de
+ballerines, de race très-différente, que Michel Strogoff reconnut
+aussitôt.
+
+Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi,
+car Harry Blount dit à son confrère:
+
+«Ce sont les tsiganes de Nijni-Novgorod!
+
+--Elles-mêmes! s'écria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux doivent
+rapporter à ces espionnes plus d'argent que leurs jambes!»
+
+En en faisant des agents au service de l'émir, Alcide Jolivet, on le
+sait, ne se trompait pas.
+
+Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe costume
+étrange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beauté.
+
+Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de ses
+ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays que leur
+race parcourt en Europe, de la Bohême, de l'Égypte, de l'Italie, de
+l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui cliquetaient à
+leurs bras, et aux ronflements des «daïrés», sorte de tambours de
+basque, dont leurs doigts éraillaient la peau stridente.
+
+Sangarre, tenant un de ces daïrés qui frémissait entre ses mains,
+excitait cette troupe de véritables corybantes.
+
+Alors s'avança un tsigane, âgé de quinze ans au plus. Il tenait à la
+main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple
+glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson
+d'un rhythme très-bizarre, une danseuse vint se placer près de lui et
+demeura immobile, l'écoutant; mais chaque fois que le refrain revenait
+aux lèvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue,
+secouant près de lui son daïré et l'étourdissant du cliquetis de ses
+crotales.
+
+Puis, après le dernier refrain, les ballerines enlacèrent le tsigane
+dans les mille replis de leurs danses.
+
+En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'émir et de ses alliés,
+des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des piécettes
+qui frappaient les cymbales des danseuses, se mêlaient encore les
+derniers murmures des doutares et des tambourins.
+
+«Prodigues comme des pillards!» dit Alcide Jolivet à l'oreille de son
+compagnon.
+
+Et c'était bien l'argent volé, en effet, qui tombait à flots, car, avec
+les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les
+roubles moscovites.
+
+Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'exécuteur, posant sa
+main sur l'épaule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur
+répétition rendait de plus en plus sinistres:
+
+«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
+
+Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'exécuteur ne tenait plus
+son sabre nu à la main.
+
+Cependant, le soleil s'abaissait déjà au-dessous de l'horizon. Une
+demi-obscurité commençait à envahir les arrière-plans de la campagne. La
+masse des cèdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les
+eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premières
+brumes. L'ombre ne pouvait tarder à se glisser jusqu'au plateau qui
+dominait la ville.
+
+Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des
+torches enflammées, envahirent la place. Entraînées par Sangarre,
+tsiganes et Persanes réapparurent devant le trône de l'émir et firent
+valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les
+instruments de l'orchestre tartare se déchaînèrent dans une harmonie
+plus sauvage, accompagnée des cris gutturaux des chanteurs. Les
+cerfs-volants, qui avaient été ramenés à terre, reprirent leur vol,
+enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous la
+brise plus fraîche, leurs harpes vibrèrent avec plus d'intensité au
+milieu de cette illumination aérienne.
+
+Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se
+mêler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commença une
+fantasia pédestre, qui produisit le plus étrange effet.
+
+Ces soldats, armés de sabres nus et de longs pistolets, tout en
+exécutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de détonations
+éclatantes, de mousquetades continues qui se détachaient sur le
+roulement des tambourins, le ronflement des daïrés, le grincement des
+doutares. Leurs armes, chargées d'une poudre colorée, à la mode
+chinoise, par quelque ingrédient métallique, lançaient de longs jets
+rouges, verts, bleus, et on eût dit alors que tous ces groupes
+s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains côtés, ce
+divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse
+militaire dont les coryphées manœuvraient au milieu de pointes d'épée
+et de poignards, et il est possible que la tradition en ait été léguée
+aux peuples de l'Asie centrale; mais cette cybistique tartare était
+rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient
+au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points
+ignés. C'était comme un kaléidoscope d'étincelles, dont les combinaisons
+se variaient à l'infini à chaque mouvement des danseuses.
+
+Si blasé que dût être un journaliste parisien sur ces effets que la mise
+en scène moderne a portés loin. Alcide Jolivet ne put retenir un léger
+mouvement de tête qui, entre le boulevard Montmartre et la Madeleine,
+eut voulu dire: «Pas mal! pas mal!»
+
+Puis, soudain, comme à un signal, tous les feux de la fantasia
+s'éteignirent, les danses cessèrent, les ballerines disparurent. La
+cérémonie était terminée, et les torches seulement éclairaient ce
+plateau, quelques instants auparavant si plein de lumières.
+
+Sur un signe de l'émir, Michel Strogoff fut amené au milieu de la place.
+
+«Blount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez à
+voir la fin de tout cela?
+
+--Pas le moins du monde, répondit Henry Blount.
+
+--Vos lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne sont pas friands, je l'espère,
+des détails d'une exécution à la mode tartare?
+
+--Pas plus que votre cousine.
+
+--Pauvre garçon! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff. Le
+vaillant soldat eût mérité de tomber sur le champ de bataille!
+
+--Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver? dit Harry Blount.
+
+--Nous ne pouvons rien.»
+
+Les deux journalistes se rappelaient la conduite généreuse de Michel
+Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles épreuves,
+esclave de son devoir, il avait dû passer, et, au milieu de ces
+Tartares, auxquels toute pitié est inconnue, ils ne pouvaient rien pour
+lui!
+
+Peu désireux d'assister au supplice réservé à cet infortuné, ils
+rentrèrent donc dans la ville.
+
+Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'était
+parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet
+appelait par anticipation «la campagne de la revanche».
+
+Cependant, Michel Strogoff était debout, ayant le regard hautain pour
+l'émir, méprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait à mourir, et,
+cependant, on eût vainement cherché en lui un symptôme de faiblesse.
+
+Les spectateurs, restés aux abords de la place, ainsi que l'état-major
+de Féofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'était qu'un attrait de plus,
+attendaient que l'exécution fût accomplie. Puis, sa curiosité assouvie,
+toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.
+
+L'émir fit un geste. Michel Strogoff, poussé par les gardes, s'approcha
+de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il comprenait,
+Féofar lui dit:
+
+«Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernière
+fois. Dans un instant, tes yeux seront à jamais fermés à la lumière!»
+
+Ce n'était pas de mort, mais de cécité, qu'allait être frappé Michel
+Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-être que la perte de la
+vie! La malheureux était condamné à être aveuglé.
+
+Cependant, en entendant la peine prononcée par l'émir, Michel Strogoff
+ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme
+s'il eût voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard. Supplier
+ces hommes féroces, c'était inutile, et, d'ailleurs, indigne de lui. Il
+n'y songea même pas. Toute sa pensée se condensa sur sa mission
+irrévocablement manquée, sur sa mère, sur Nadia, qu'il ne reverrait
+plus! Mais il ne laissa rien paraîtra de l'émotion qu'il ressentait.
+
+Puis, le sentiment d'une vengeance à accomplir quand même envahit tout
+son être. Il se retourna vers Ivan Ogareff.
+
+«Ivan, dit-il d'une voix menaçante, Ivan le traître, la dernière menace
+de mes yeux sera pour toi!»
+
+Ivan Ogareff haussa les épaules.
+
+Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'était pas en regardant Ivan
+Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'éteindre.
+
+Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.
+
+«Ma mère! s'écria-t-il. Oui! oui! à toi mon suprême regard, et non à ce
+misérable! Reste là, devant moi! Que je voie encore ta figure
+bien-aimée! Que mes yeux se ferment en te regardant!....»
+
+La vieille Sibérienne, sans prononcer une parole, s'avançait....
+
+«Chassez cette femme!» dit Ivan Ogareff.
+
+Deux soldats repoussèrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta
+debout, a quelques pas de son fils.
+
+L'exécuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu à la main, et ce
+sabre, chauffé à blanc, il venait de le retirer du réchaud où brûlaient
+les charbons parfumés.
+
+Michel Strogoff allait être aveuglé suivant la coutume tartare, avec une
+lame ardente, passée devant ses yeux!
+
+Michel Strogoff ne chercha pas a résister. Plus rien n'existait à ses
+yeux que sa mère, qu'il dévorait alors du regard! Toute sa vie était
+dans cette dernière vision!
+
+Marfa Strogoff, l'œil démesurément ouvert, les bras tendus vers lui, le
+regardait!...
+
+La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.
+
+Un cri de désespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimée sur le
+sol!
+
+Michel Strogoff était aveugle.
+
+Ses ordres exécutés, l'émir se retira avec toute sa maison. Il ne resta
+bientôt plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de torches.
+
+Le misérable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, après
+l'exécuteur, lui porter le dernier coup?
+
+Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit
+venir et se redressa.
+
+Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impériale, il l'ouvrit, et, par
+une suprême ironie, il la plaça devant les yeux éteints du courrier du
+czar, disant:
+
+«Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire à Irkoutsk ce que
+tu auras lu! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff!»
+
+Cela dit, le traître serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se
+retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.
+
+Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mère, inanimée,
+peut-être morte.
+
+Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie.
+Tomsk, illuminée, brillait comme une ville en fête.
+
+Michel Strogoff prêta l'oreille. La place était silencieuse et déserte.
+
+Il se traîna, en tâtonnant, vers l'endroit où sa mère était tombée. Il
+la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de la
+sienne, il écouta les battements de son cœur. Puis, on eût dit qu'il
+lui parlait tout bas.
+
+La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit son
+fils?
+
+En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.
+
+Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se
+releva, et, tâtant du pied, cherchant à tendre ses mains pour se guider,
+il marcha peu à peu vers l'extrémité de la place.
+
+Soudain, Nadia parut.
+
+Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit à
+couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.
+
+Celui-ci, aveugle, ne savait qui le déliait, car Nadia n'avait pas
+prononcé une parole.
+
+Mais cela fait:
+
+«Frère! dit-elle.
+
+--Nadia! murmura Michel Strogoff, Nadia!
+
+--Viens! frère, répondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux désormais, et
+c'est moi qui te conduirai à Irkoutsk!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+UN AMI DE GRANDE ROUTE.
+
+
+Une demi-heure après, Michel Strogoff et Nadia avaient quitté Tomsk.
+
+Un certain nombre de prisonniers, cette nuit-là, purent aussi échapper
+aux Tartares, car officiers ou soldats, tous plus ou moins abrutis,
+s'étaient, inconsciemment relâchés de la surveillance sévère qu'ils
+avaient maintenue jusqu'alors, soit au camp de Zabédiero, soit pendant
+la marche des convois. Nadia, après avoir été emmenée tout d'abord avec
+les autres prisonniers, avait donc pu fuir et revenir au plateau, au
+moment où Michel Strogoff était conduit devant l'émir.
+
+La, mêlée à la foule, elle avait tout vu. Pas un cri ne lui échappa
+lorsque la lame, chauffée à blanc, passa devant les yeux de son
+compagnon. Elle eut la force de rester immobile et muette. Une
+providentielle inspiration lui dit de se réserver, libre encore, pour
+guider le fils de Marfa Strogoff au but qu'il avait juré d'atteindre.
+Son cœur, un moment, cessa de battre, lorsque la vieille Sibérienne
+tomba inanimée, mais une pensée lui rendit toute son énergie.
+
+«Je serai le chien de l'aveugle!» se dit-elle.
+
+Après le départ d'Ivan Ogareff, Nadia s'était dissimulée dans l'ombre.
+Elle avait attendu que la foule eût quitté le plateau. Michel Strogoff,
+abandonné comme un misérable être dont on ne doit plus rien craindre,
+était seul. Elle le vit se traîner jusqu'à sa mère, se courber sur elle,
+la baiser au front, puis se relever, tâtonner pour fuir...
+
+Quelques instants plus tard, elle et lui, la main dans la main, avaient
+descendu le talus escarpé, et, après avoir suivi les berges du Tom
+jusqu'à l'extrémité de la ville, ils franchissaient heureusement une
+brèche de l'enceinte.
+
+La route d'Irkoutsk était la seule qui s'enfonçât dans l'est, il n'y
+avait pas à se tromper. Nadia entraîna rapidement Michel Strogoff. Il
+était possible que dès le lendemain, après quelques heures d'orgie, les
+éclaireurs de l'émir, se jetant de nouveau sur la steppe, coupassent
+toute communication. Il importait donc de les devancer, d'atteindre
+avant eux Krasnoiarsk, que cinq cents verstes (533 kilomètres)
+séparaient de Tomsk, enfin de ne quitter que le plus tard possible la
+grande route. Se lancer hors du chemin tracé, c'était l'incertain,
+l'inconnu, c'était la mort à bref délai.
+
+Comment Nadia put-elle supporter les fatigues de cette nuit du 16 au 17
+août? Comment trouva-t-elle la force physique nécessaire à fournir une
+si longue étape? Comment ses pieds, saignant d'une marche forcée,
+purent-ils la porter jusque-là? c'est presque incompréhensible. Mais il
+n'en est pas moins vrai que le lendemain matin, douze heures après leur
+départ de Tomsk, Michel Strogoff et elle atteignaient le bourg de
+Sémilowskoë, après une course de cinquante verstes.
+
+Michel Strogoff n'avait pas prononcé une seule parole. Ce n'était pas
+Nadia qui tenait sa main, ce fut lui qui tint celle de sa compagne
+pendant toute cette nuit; mais, grâce à cette main qui le guidait rien
+que par ses frémissements, il avait marché avec son allure ordinaire.
+
+Sémilowskoë était presque entièrement abandonnée. Les habitants,
+redoutant les Tartares, avaient fui dans la province d'Yeniseisk. A
+peine deux ou trois maisons étaient elles encore occupées. Tout ce que
+la ville contenait d'utile ou de précieux avait été enlevé sur des
+charrettes.
+
+Cependant, Nadia était dans la nécessité de faire là une halte de
+quelques heures. Il leur fallait à tous deux nourriture et repos.
+
+La jeune fille conduisit donc son compagnon à l'extrémité de la
+bourgade. Une maison vide, la porte ouverte, était là. Ils y entrèrent.
+Un mauvais banc de bois se trouvait au milieu de la chambre; près de ce
+haut poêle commun à toutes les demeures sibériennes. Ils s'y assirent.
+
+Nadia regarda alors bien en face son compagnon aveugle, et comme elle ne
+l'avait jamais regardé jusqu'alors. Il y avait plus que de la
+reconnaissance, plus que de la pitié dans son regard. Si Michel Strogoff
+avait pu la voir, il aurait lu dans ce beau regard désolé l'expression
+d'un dévouement et d'une tendresse infinis.
+
+Les paupières de l'aveugle, rougies par la lame incandescente,
+recouvraient à demi ses yeux, absolument secs. La sclérotique en était
+légèrement plissée et comme raccornie, la pupille singulièrement
+agrandie; l'iris semblait d'un bleu plus foncé qu'il n'était auparavant;
+les cils et les sourcils étaient en partie brûlés; mais, en apparence du
+moins, le regard si pénétrant du jeune homme ne semblait avoir subi
+aucun changement. S'il n'y voyait plus, si sa cécité était complète,
+c'est que la sensibilité de la rétine et du nerf optique avait été
+radicalement détruite par l'ardente chaleur de l'acier.
+
+En ce moment, Michel Strogoff étendit les mains. «Tu es là, Nadia?
+demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit la jeune fille, je suis près de toi, et je ne te
+quitterai plus, Michel.»
+
+A son nom, prononcé par Nadia pour la première fois, Michel Strogoff
+tressaillit. Il comprit que sa compagne savait tout, ce qu'il était,
+quels liens l'unissaient à la vieille Marfa.
+
+«Nadia, reprit-il, il va falloir nous séparer!
+
+--Nous séparer? Pourquoi cela, Michel?
+
+--Je ne veux pas être un obstacle à ton voyage! Ton père t'attend à
+Irkoutsk! Il faut que tu rejoignes ton père!
+
+--Mon père me maudirait, Michel, si je t'abandonnais, après ce que tu as
+fait pour moi!
+
+--Nadia! Nadia! répondit Michel Strogoff, en pressant la main que la
+jeune fille avait posée sur la sienne, tu ne dois penser qu'à ton père!
+
+--Michel, reprit Nadia, tu as plus besoin de moi que mon père! Dois-tu
+donc renoncer à aller à Irkoutsk?
+
+--Jamais! s'écria Michel Strogoff d'un ton qui montrait qu'il n'avait
+rien perdu de son énergie.
+
+--Cependant, tu n'as plus cette lettre!....
+
+--Cette lettre qu'Ivan Ogareff m'a volée!... Eh bien! je saurai m'en
+passer, Nadia! Ils m'ont traité comme un espion! J'agirai comme un
+espion! J'irai dire à Irkoutsk tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai
+entendu, et, j'en jure par la Dieu vivant! le traître me retrouvera un
+jour face à face! Mais il faut que j'arrive avant lui à Irkoutsk.
+
+--Et tu parles de nous séparer, Michel?
+
+--Nadia, les misérables m'ont tout pris!
+
+--Il me reste quelques roubles, et mes yeux! Je puis y voir pour toi,
+Michel, et te conduire là où tu ne peux plus aller seul!
+
+--Et comment irons-nous?
+
+--A pied.
+
+--Et comment vivrons-nous?
+
+--En mendiant.
+
+--Partons, Nadia!
+
+--Viens, Michel.»
+
+Les deux jeunes gens ne se donnaient plus le nom de frère et de sœur.
+Dans leur misère commune, ils se sentaient plus étroitement unis encore
+l'un à l'autre. Tous deux quittèrent la maison, après avoir pris une
+heure de repos. Nadia, courant les rues de la bourgade, s'était procuré
+quelques morceaux de «tchorne-khleb», sorte de pain fait avec de l'orge,
+et un peu de cet hydromel connu sous le nom de «méod» en Russie. Cela ne
+lui avait rien coûté, car elle avait commencé son métier de mendiante.
+Ce pain et cet hydromel avaient, tant bien que mal, apaisé la faim et la
+soif de Michel Strogoff. Nadia lui avait réservé la plus grande portion
+de cette insuffisante nourriture. Il mangeait les morceaux de pain que
+sa compagne lui présentait l'un après l'autre. Il buvait à la gourde
+qu'elle portait à ses lèvres.
+
+«Manges-tu, Nadia? lui demanda-t-il à plusieurs reprises.
+
+--Oui, Michel,» répondit toujours la jeune fille, qui se contentait des
+restes de son compagnon.
+
+Michel et Nadia quittèrent Sémilowskoë et reprirent cette pénible route
+d'Irkoutsk. La jeune fille résistait énergiquement à la fatigue. Si
+Michel Strogoff l'eût vue, peut-être n'aurait-il pas eu le courage
+d'aller plus loin. Mais Nadia ne se plaignait pas, et Michel Strogoff,
+n'entendant pas un soupir, marchait avec une hâte qu'il n'était pas
+maître de réprimer. Et pourquoi? Pouvait-il donc espérer de devancer
+encore les Tartares? Il était à pied, sans argent, il était aveugle, et
+si Nadia, son seul guide, venait à lui manquer, il n'aurait plus qu'à se
+coucher sur un des côtés de la route et à y mourir misérablement! Mais
+enfin, si, à force d'énergie, il arrivait à Krasnoiarsk, tout n'était
+peut-être pas perdu, puisque le gouverneur, auquel il se ferait
+connaître, n'hésiterait pas à lui donner les moyens d'atteindre
+Irkoutsk.
+
+Michel Strogoff allait donc, parlant peu, absorbé dans ses pensées. Il
+tenait la main de Nadia. Tous deux étaient en communication incessante.
+Il leur semblait qu'ils n'avaient plus besoin de la parole pour échanger
+leurs pensées. De temps en temps, Michel Strogoff disait:
+
+«Parle-moi, Nadia.
+
+--A quoi bon, Michel? Nous pensons ensemble!» répondait la jeune fille,
+et elle faisait en sorte que sa voix ne décelât aucune fatigue.
+
+Mais quelquefois, comme si son cœur eût cessé de battre un instant, ses
+jambes fléchissaient, son pas se ralentissait, son bras se tendait, elle
+restait en arrière. Michel Strogoff s'arrêtait alors, il fixait ses yeux
+sur la pauvre fille, comme s'il eût essayé de l'apercevoir à travers
+cette ombre qu'il portait en lui. Sa poitrine se gonflait; puis,
+soutenant plus vivement sa compagne, il reprenait sa marche en avant.
+
+Cependant, au milieu de toutes ces misères sans trêve, ce jour-là, une
+circonstance heureuse allait se produire, qui devait leur épargner bien
+des fatigues à tous les deux.
+
+Ils avaient quitté Sémilowskoë depuis deux heures environ, lorsque
+Michel Strogoff s'arrêta.
+
+«La route est déserte? demanda-t-il.
+
+--Absolument déserte, répondit Nadia.
+
+--Est-ce que tu n'entends pas quelque bruit en arrière?
+
+--En effet.
+
+--Si ce sont les Tartares, il faut nous cacher. Regarde bien.
+
+--Attends, Michel!» répondit Nadia en remontant le chemin, qui se
+coudait à quelques pas sur la droite.
+
+Michel Strogoff resta un instant seul, tendant l'oreille.
+
+Nadia revint presque aussitôt et dit:
+
+«C'est une charrette. Un jeune homme la conduit.
+
+--Il est seul?
+
+--Seul.»
+
+Michel Strogoff hésita un instant. Devait-il se cacher? Devait-il, au
+contraire, tenter la chance de trouver place dans ce véhicule, sinon
+pour lui, du moins pour elle? Lui, il se contenterait de s'appuyer d'une
+main à la charrette, il la pousserait au besoin, car ses jambes
+n'étaient pas près de lui manquer, mais il sentait bien que Nadia,
+traînée à pied depuis le passage de l'Obi, c'est-à-dire depuis plus de
+huit jours, était à bout de forces.
+
+Il attendit.
+
+La charrette arriva bientôt au tournant de la route.
+
+C'était un véhicule fort délabré, pouvant à la rigueur contenir trois
+personnes, ce qu'on appelle dans le pays une kibitka.
+
+Ordinairement, la kibitka est attelée de trois chevaux, mais celle-ci
+n'était traînée que par un seul cheval à long poil, à longue queue, et
+auquel son sang mongol assurait vigueur et courage.
+
+Un jeune homme la conduisait, ayant un chien près de lui.
+
+Nadia reconnut que ce jeune homme était Russe. Il avait une figure douce
+et flegmatique qui inspirait la confiance. D'ailleurs, il ne paraissait
+pas pressé le moins du monde. Il marchait d'un pas tranquille, pour ne
+pas surmener son cheval, et, à le voir, on n'eût jamais cru qu'il
+suivait une route que les Tartares pouvaient couper d'un moment à
+l'autre.
+
+Nadia, tenant Michel Strogoff par la main, s'était rangée de côté.
+
+La kibitka s'arrêta, et le conducteur regarda la jeune fille en
+souriant.
+
+«Et où donc allez-vous comme cela?» lui demanda-t-il en faisant de bons
+yeux tout ronds.
+
+Au son de cette voix, Michel Strogoff se dit qu'il l'avait entendue
+quelque part. Et, sans doute, elle suffit à lui faire reconnaître le
+conducteur de la kibitka, car son front se rasséréna aussitôt.
+
+«Eh bien, où donc allez-vous? répéta le jeune homme, en s'adressant plus
+directement à Michel Strogoff.
+
+--Nous allons à Irkoutsk, répondit celui-ci.
+
+--Oh! petit père, tu ne sais donc pas qu'il y a encore bien des verstes
+et des verstes jusqu'à Irkoutsk?
+
+--Je le sais.
+
+--Et tu vas à pied?
+
+--A pied.
+
+--Toi, bien! mais la demoiselle?....
+
+--C'est ma sœur, dit Michel Strogoff, qui jugea prudent de redonner ce
+nom à Nadia.
+
+--Oui, ta sœur, petit père! Mais, crois-moi, elle ne pourra jamais
+atteindre Irkoutsk!
+
+--Ami, répondit Michel Strogoff en s'approchant, les Tartares nous ont
+dépouillés, et je n'ai pas un kopek à t'offrir; mais si tu veux prendre
+ma sœur près de toi, je suivrai ta voiture à pied, je courrai s'il le
+faut, je ne te retarderai pas d'une heure....
+
+--Frère, s'écria Nadia... je ne veux pas... je ne veux pas!--Monsieur,
+mon frère est aveugle!
+
+--Aveugle! répondit le jeune homme d'une voix émue.
+
+--Les Tartares lui ont brûlé les yeux! répondit Nadia, en tendant ses
+mains comme pour implorer la pitié.
+
+--Brûlé les yeux? Oh! pauvre petit père! Moi, je vais a Krasnoiarsk. Eh
+bien, pourquoi ne monterais-tu pas avec ta sœur dans la kibitka? En
+nous serrant un peu, nous y tiendrons tous les trois. D'ailleurs, mon
+chien ne refusera pas d'aller à pied. Seulement, je ne vais pas vite,
+pour ménager mon cheval.
+
+--Ami, comment te nommes-tu? demanda Michel Strogoff.
+
+--Je me nomme Nicolas Pigassof.
+
+--C'est un nom que je n'oublierai plus, répondit Michel Strogoff.
+
+--Eh bien, monte, petit père aveugle. Ta sœur sera près de toi, au fond
+de la charrette, moi devant pour conduire. Il y a de la bonne écorce de
+bouleau et de la paille d'orge dans le fond. C'est comme un
+nid.--Allons, Serko, fais-nous place!»
+
+Le chien descendit sans se faire prier. C'était un animal de race
+sibérienne, à poil gris, de moyenne taille, avec une bonne grosse tête
+caressante, et qui semblait être très-attaché à son maître.
+
+Michel Strogoff et Nadia, en un instant, furent installés dans la
+kibitka. Michel Strogoff avait tendu ses mains comme pour chercher
+celles de Nicolas Pigassof.
+
+«Ce sont mes mains que tu veux serrer! dit Nicolas. Les voilà, petit
+père! Serre-les tant que cela te fera plaisir!».
+
+La kibitka se remit en marche. Le cheval, que Nicolas ne frappait
+jamais, allait l'amble. Si Michel Strogoff ne devait pas gagner en
+rapidité, du moins de nouvelles fatigues seraient-elles épargnées à
+Nadia.
+
+Et tel était l'épuisement de la jeune fille, que, bercée par le
+mouvement monotone de la kibitka, elle tomba bientôt dans un sommeil qui
+ressemblait à une complète prostration. Michel Strogoff et Nicolas la
+couchèrent sur le feuillage de bouleau du mieux qu'il leur fut possible.
+Le compatissant jeune homme était tout ému, et si pas une larme ne
+s'échappa des yeux de Michel Strogoff, en vérité, c'est parce que le fer
+incandescent avait brûlé la dernière!
+
+«Elle est gentille, dit Nicolas.
+
+--Oui, répondit Michel Strogoff.
+
+--Ça veut être fort, petit père, c'est courageux, mais au fond, c'est
+faible, ces mignonnes-là!--Est-ce que vous venez de loin?
+
+--De très-loin.
+
+--Pauvres jeunes gens!--Cela a dû te faire bien mal, quand ils t'ont
+brûlé les yeux!
+
+--Bien mal, répondit Michel Strogoff, en se tournant comme s'il eût pu
+voir Nicolas.
+
+--Tu n'as pas pleuré?
+
+--Si.
+
+--Moi aussi, j'aurais pleuré. Penser qu'on ne reverra plus ceux qu'on
+aime! Mais enfin, ils vous voient. C'est peut-être une consolation!
+
+--Oui, peut-être!--Dis-moi, ami, demanda Michel Strogoff, est-ce que tu
+ne m'as jamais vu quelque part?
+
+--Toi, petit père? Non, jamais.
+
+--C'est que le son de ta voix ne m'est pas inconnu.
+
+--Voyez-vous! répondit Nicolas en souriant. Il connaît le son de ma
+voix! peut-être me demandes-tu cela pour savoir d'où je viens. Oh! je
+vais te le dire. Je viens de Kolyvan.
+
+--De Kolyvan? dit Michel Strogoff. Mais alors c'est là que je t'ai
+rencontré. Tu étais au poste télégraphique?
+
+--Cela se peut, répondit Nicolas. J'y demeurais. J'étais l'employé
+chargé des transmissions.
+
+--Et tu es resté à ton poste jusqu'au dernier moment?
+
+--Eh! c'est surtout à ce moment-là qu'il faut y être!
+
+--C'était le jour où un Anglais et un Français se disputaient, roubles
+en main, la place à ton guichet, et où l'Anglais a télégraphié les
+premiers verses de la Bible?
+
+--Ça, petit père, c'est possible, mais je ne me le rappelle pas!
+
+--Comment! tu ne te le rappelles pas?
+
+--Je ne lis jamais les dépêches que je transmets. Mon devoir étant de
+les oublier, le plus court est de les ignorer.»
+
+Cette réponse peignait Nicolas Pigassof.
+
+Cependant, la kibitka allait son petit train, que Michel Strogoff aurait
+voulu rendre plus rapide. Mais Nicolas et son cheval étaient accoutumés
+à une allure dont ils n'auraient pu se départir ni l'un ni l'autre. Le
+cheval marchait pendant trois heures et se reposait pendant une,--cela
+jour et nuit. Durant les haltes, le cheval paissait, les voyageurs de la
+kibitka mangeaient en compagnie du fidèle Serko. La kibitka était
+approvisionnée pour vingt personnes au moins, et Nicolas avait mis
+généreusement ses réserves à la disposition de ses deux hôtes, qu'il
+croyait frère et sœur.
+
+Après une journée de repos, Nadia eut recouvré une partie de ses forces.
+Nicolas veillait à ce qu'elle fût aussi bien que possible. Le voyage se
+faisait dans des conditions supportables, lentement sans doute, mais
+régulièrement. Il arrivait bien parfois que, pendant la nuit, Nicolas,
+tout en conduisant, s'endormait et ronflait avec une conviction qui
+témoignait du calme de sa conscience. Peut-être alors, en regardant
+bien, eût-on vu la main de Michel Strogoff chercher les guides du cheval
+et lui faire prendre une allure plus rapide, au grand étonnement de
+Serko, qui ne disait rien cependant. Puis, ce trot revenait
+immédiatement à l'amble, dès que Nicolas se réveillait, mais la Kibitka
+n'en avait pas moins gagné quelques verstes sur sa vitesse
+réglementaire.
+
+C'est ainsi que l'on traversa la rivière d'Ichimsk, les bourgades
+d'Ichimskoë, Berikylskoë, Kuskoë, la rivière de Mariinsk, la bourgade du
+même nom, Bogotowlskoë et enfin la Tchoula, petit cours d'eau qui sépare
+la Sibérie occidentale de la Sibérie orientale. La route se développait
+tantôt à travers d'immenses landes, qui laissaient un champ vaste aux
+regards, tantôt sous d'épaisses et interminables forêts de sapins, dont
+on croyait ne jamais sortir.
+
+Tout était désert. Les bourgades étaient presque entièrement
+abandonnées. Les paysans avaient fui au delà de l'Yeniseï, estimant que
+ce large fleuve arrêterait peut-être les Tartares.
+
+Le 22 août, la kibitka atteignit le bourg d'Atchinsk, à trois cent
+quatre-vingts verstes de Tomsk. Cent vingt verstes la séparaient encore
+de Krasnoiarsk. Aucun incident n'avait marqué ce voyage. Depuis six
+jours qu'ils étaient ensemble, Nicolas, Michel Strogoff et Nadia étaient
+restés les mêmes, l'un confit dans son calme inaltérable, les deux
+autres inquiets, et songeant au moment où leur compagnon viendrait à se
+séparer d'eux.
+
+Michel Strogoff, on peut le dire, voyait le pays parcouru par les yeux
+de Nicolas et de la jeune fille. A tour de rôle, tous deux lui
+peignaient les sites en vue desquels passait la kibitka. Il savait s'il
+était en forêt ou en plaine, si quelque hutte se montrait sur la steppe,
+si quelque Sibérien apparaissait a l'horizon. Nicolas ne tarissait pas.
+Il aimait à causer, et, quelle que fût sa façon d'envisager les choses,
+on aimait à l'entendre.
+
+Un jour, Michel Strogoff lui demanda quel temps il faisait.
+
+«Assez beau, petit père, répondit-il, mais ce sont les derniers jours de
+l'été. L'automne est court en Sibérie, et, bientôt, nous subirons les
+premiers froids de l'hiver. Peut-être les Tartares songeront-ils à se
+cantonner pendant la mauvaise saison?»
+
+Michel Strogoff secoua la tête d'un air de doute.
+
+«Tu ne le crois pas, petit père, répondit Nicolas. Tu penses qu'ils se
+porteront sur Irkoutsk?
+
+--Je le crains, répondit Michel Strogoff.
+
+--Oui... tu as raison. Ils ont avec eux un mauvais homme qui ne les
+laissera pas refroidir en route.--Tu as entendu parler d'Ivan Ogareff?
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu que ce n'est pas bien de trahir son pays!
+
+--Non... ce n'est pas bien... répondit Michel Strogoff, qui voulut
+rester impassible.
+
+--Petit père, reprit Nicolas, je trouve que tu ne t'indignes pas assez
+lorsqu'on parle devant toi d'Ivan Ogareff! Tout cœur russe doit bondir,
+quand on prononce ce nom!
+
+--Crois-moi, ami, je le hais plus que tu ne pourras jamais le haïr, dit
+Michel Strogoff.
+
+--Ce n'est pas possible, répondit Nicolas, non, ce n'est pas possible!
+Quand je songe à Ivan Ogareff, au mal qu'il fait à notre sainte Russie,
+la colère me prend, et si je le tenais....
+
+--Si tu le tenais, ami?....
+
+--Je crois que je le tuerais.
+
+--Et moi, j'en suis sûr,» répondit tranquillement Michel Strogoff.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE PASSAGE DE L'YENISEÏ
+
+
+Le 23 août, à là tombée du jour, la kibitka arrivait en vue de
+Krasnoiarsk. Le voyage depuis Tomsk avait duré huit jours. S'il ne
+s'était pas accompli plus rapidement, quoi qu'eût pu faire Michel
+Strogoff, cela tenait surtout à ce que Nicolas avait peu dormi. De là,
+impossibilité d'activer l'allure de son cheval, qui, en d'autres mains,
+n'eût mis que soixante heures à faire ce parcours.
+
+Très-heureusement, il n'était pas encore question des Tartares. Aucun
+éclaireur n'avait paru sur la route que venait de suivre la kibitka.
+Cela devait sembler assez inexplicable, et il fallait évidemment qu'une
+grave circonstance eût empêché les troupes de l'émir de sa porter sans
+retard sur Irkoutsk.
+
+Cette circonstance s'était produite, en effet. Un nouveau corps russe,
+rassemblé en toute hâte dans le gouvernement d'Yeniseisk, avait marché
+sur Tomsk afin d'essayer de reprendre la ville. Mais, trop faible contre
+les troupes de l'émir, maintenant concentrées, il avait dû opérer sa
+retraite. Féofar-Khan, en comprenant ses propres soldats et ceux des
+khanats de Khokhand et de Koundouze, comptait alors sous ses ordres deux
+cent cinquante mille hommes, auxquels le gouvernement russe ne pouvait
+pas encore opposer de forces suffisantes. L'invasion ne semblait donc
+pas devoir être enrayée de sitôt, et toute la masse tartare allait
+pouvoir marcher sur Irkoutsk.
+
+La bataille de Tomsk était du 22 août,--ce que Michel Strogoff
+ignorait,--mais ce qui expliquait pourquoi l'avant-garde de l'émir
+n'avait pas encore paru à Krasnoiarsk à la date du 25.
+
+Toutefois, si Michel Strogoff ne pouvait connaître les derniers
+événements qui s'étaient accomplis depuis son départ, du moins savait-il
+ceci: c'est qu'il devançait les Tartares de plusieurs jours, c'est qu'il
+ne devait pas désespérer d'atteindre avant eux la ville d'Irkoutsk,
+distante encore de huit cent cinquante verstes (900 kilomètres).
+
+D'ailleurs, à Krasnoiarsk, dont la population est de douze mille âmes
+environ, il comptait bien que les moyens de transport ne pourraient lui
+manquer. Puisque Nicolas Pigassof devait s'arrêter dans cette ville, il
+serait nécessaire de le remplacer par un guide, et de changer la kibitka
+pour un autre véhicule plus rapide. Michel Strogoff, après s'être
+adressé au gouverneur de la ville et avoir établi son identité et sa
+qualité de courrier du czar,--ce qui lui serait aisé,--ne doutait pas
+qu'il ne fût mis à même d'atteindre Irkoutsk dans le plus court délai.
+Il n'aurait plus alors qu'à remercier ce brave Nicolas Pigassof et à
+partir immédiatement avec Nadia, car il ne voulait pas la quitter avant
+de l'avoir remise entre les mains de son père.
+
+Cependant, si Nicolas avait résolu de s'arrêter à Krasnoiarsk, c'était,
+comme il le dit, «à la condition d'y trouver de l'emploi.»
+
+En effet, cet employé modèle, après avoir tenu, jusqu'à la dernière
+minute au poste de Kolyvan, cherchait à se mettre de nouveau à la
+disposition de l'administration.
+
+«Pourquoi toucherais-je des appointements que je n'aurais pas gagné?»
+répétait-il.
+
+Aussi, au cas où ses services ne pourraient pas être utilisés à
+Krasnoiarsk, qui devait toujours se trouver en communication
+télégraphique avec Irkoutsk, il se proposait d'aller soit au poste
+d'Oudinsk, soit même jusqu'à la capitale de la Sibérie. Donc, dans ce
+cas, il continuerait à voyager avec le frère et la sœur, et en qui
+trouveraient-ils un guide plus sûr, un ami plus dévoué?
+
+La kibitka n'était plus qu'à une demi-verste de Krasnoiarsk. On voyait à
+droite et à gauche les nombreuses croix de bois qui se dressent sur le
+chemin aux approches de la ville. Il était sept heures du soir. Sur le
+ciel clair se dessinaient la silhouette des églises et le profil des
+maisons construites sur la haute falaise de l'Yeniseï. Les eaux du
+fleuve miroitaient sous les dernières lueurs éparses dans l'atmosphère.
+
+La kibitka s'était arrêtée.
+
+«Où sommes-nous, sœur? demanda Michel Strogoff.
+
+--A une demi-verste au plus des premières maisons, répondit Nadia.
+
+--Est-ce donc une ville endormie? reprit Michel Strogoff. Nul bruit
+n'arrive à mon oreille.
+
+--Et je ne vois pas une lumière briller dans l'ombre, pas une fumée
+monter dans l'air, ajouta Nadia.
+
+--La singulière ville! dit Nicolas. On n'y fait pas de bruit et on s'y
+couche de bonne heure!»
+
+Michel Strogoff eut l'esprit traversé d'un pressentiment de mauvais
+augure. Il n'avait point dit à Nadia tout ce qu'il avait concentré
+d'espérances sur Krasnoiarsk, où il comptait trouver les moyens
+d'achever sûrement son voyage. Il craignait tant que son espoir ne fût
+encore une fois déçu! Mais Nadia avait deviné sa pensée, bien qu'elle ne
+comprit plus pourquoi son compagnon avait hâte d'arriver à Irkoutsk,
+maintenant que la lettre impériale lui manquait. Un jour même, elle
+l'avait pressenti à cet égard.
+
+«J'ai juré d'aller à Irkoutsk,» s'était-il contenté de lui répondre.
+
+Mais, pour accomplir sa mission, encore fallait-il qu'il trouvât à
+Krasnoiarsk quelque rapide mode de locomotion.
+
+«Eh bien, ami, dit-il a Nicolas, pourquoi n'avançons-nous pas?
+
+--C'est que je crains de réveiller les habitants de la ville avec le
+bruit de ma charrette!»
+
+Et, d'un léger coup de fouet, Nicolas stimula son cheval. Serko poussa
+quelques aboiements, et la kibitka descendit au petit trot la route qui
+s'engageait dans Krasnoiarsk.
+
+Dix minutes après, elle entrait dans la grande rue. Krasnoiarsk était
+déserte! Il n'y avait plus un Athénien dans cette «Athènes du Nord»,
+ainsi que l'appelle Mme de Bourboulon. Pas un de ses équipages, si
+brillamment attelés, n'en parcourait les rues propres et larges. Pas un
+passant ne suivait les trottoirs établis à la base de ses magnifiques
+maisons de bois, d'un aspect monumental! Pas une élégante Sibérienne,
+habillée aux dernières modes de France, ne se promenait au milieu de cet
+admirable parc, taillé dans une forêt de bouleaux, qui se prolonge
+jusqu'aux berges de l'Yeniseï! La grosse cloche de la cathédrale était
+muette, les carillons des églises se taisaient, et il est rare,
+cependant, qu'une ville russe ne soit pas emplie du son de ses cloches!
+Mais, ici, c'était l'abandon complet. Il n'y avait plus un être vivant
+dans cette ville, naguère si vivante!
+
+Le dernier télégramme parti du cabinet du czar, avant la rupture du fil,
+avait donné ordre au gouverneur, à la garnison, aux habitants, quels
+qu'ils fussent d'abandonner Krasnoiarsk, d'emporter tout objet ayant
+quelque valeur ou qui aurait pu être de quelque utilité aux Tartares, et
+de se réfugier à Irkoutsk. Même injonction à tous les habitants des
+bourgades de la province. C'était le désert que le gouvernement
+moscovite voulait faire devant les envahisseurs. Ces ordres à la
+Rostopschine, on ne songea pas à les discuter, même un instant. Ils
+furent exécutés, et c'est pourquoi il ne restait plus un seul être
+vivant à Krasnoiarsk.
+
+Michel Strogoff, Nadia et Nicolas parcoururent silencieusement les rues
+de la ville. Ils éprouvaient une involontaire impression de stupeur. Eux
+seuls produisaient le seul bruit qui se fit alors dans cette cité morte.
+Michel Strogoff ne laissa rien paraître de ce qu'il ressentait alors,
+mais il dut éprouver comme un mouvement de rage contre la mauvaise
+chance qui le poursuivait, car ses espérances étaient encore une fois
+trompées.
+
+«Bon Dieu! s'écria Nicolas, jamais je ne gagnerai mes appointements dans
+ce désert!
+
+--Ami, dit Nadia, il faut reprendre avec nous la route d'Irkoutsk.
+
+--Il le faut, en vérité! répondit Nicolas. Le fil doit encore
+fonctionner entre Oudinsk et Irkoutsk, et la... Partons-nous, petit
+père?
+
+--Attendons à demain, répondit Michel Strogoff.
+
+--Tu as raison, répondit Nicolas. Nous avons l'Yeniseï à traverser, et
+il est nécessaire d'y voir!....
+
+--Y voir!» murmura Nadia, en songeant à son compagnon aveugle.
+
+Nicolas l'avait entendue, et, se retournant vers Michel Strogoff:
+
+«Pardon, petit père, dit-il. Hélas! la nuit et le jour, il est vrai que
+c'est tout un pour toi!
+
+--Ne te reproche rien, ami, répondit Michel Strogoff, qui passa sa main
+sur ses yeux. Avec toi pour guide, je puis agir encore. Prends donc
+quelques heures de repos. Que Nadia se repose aussi. Demain, il fera
+jour!»
+
+Michel Strogoff, Nadia et Nicolas n'eurent pas à chercher longtemps pour
+trouver un lieu de repos. La première maison dont ils poussèrent la
+porte était vide, aussi bien que toutes les autres. Il ne s'y trouvait
+que quelques bottes de feuillage. Faute de mieux, le cheval dut se
+contenter de cette maigre nourriture. Quant aux provisions de la
+kibitka, elles n'étaient pas épuisées, et chacun en prit sa part. Puis,
+après s'être agenouillés devant une modeste image de la Panaghia
+suspendue a la muraille, et que la dernière flamme d'une lampe éclairait
+encore, Nicolas et la jeune fille s'endormirent, tandis que veillait
+Michel Strogoff, sur qui le sommeil ne pouvait avoir prise.
+
+Le lendemain, 26 août, avant l'aube, la kibitka, réattelée, traversait
+le parc de bouleaux pour atteindre la berge de l'Yeniseï.
+
+Michel Strogoff était vivement préoccupé. Comment ferait-il pour
+traverser le fleuve, si, ce qui était probable, toute barque ou bac
+avaient été détruits afin de retarder la marche des Tartares? Il
+connaissait l'Yeniseï, l'ayant déjà franchi plusieurs fois. Il savait
+que sa largeur est considérable, que les rapides sont violents dans le
+double lit qu'il s'est creusé entre les îles. En des circonstances
+ordinaires, au moyen de ces bacs spécialement établis pour le transport
+des voyageurs, des voitures et des chevaux, le passage de l'Yeniseï
+exige un laps de trois heures, et ce n'est qu'au prix d'extrêmes
+difficultés que ces bacs atteignent sa rive droite. Or, en l'absence de
+toute embarcation, comment la kibitka irait-elle d'une rive à l'autre?
+
+«Je passerai quand même!» répéta Michel Strogoff.
+
+Le jour commençait à se lever, lorsque la kibitka arriva sur la rive
+gauche, la même où aboutissait une des grandes allées du parc. En cet
+endroit, les berges dominaient d'une centaine de pieds le cours de
+l'Yeniseï. On pouvait donc l'observer sur une vaste étendue.
+
+«Voyez-vous un bac? demanda Michel Strogoff, en portant avidement ses
+yeux d'un côté et de l'autre, par une habitude machinale, sans doute, et
+comme s'il eût pu voir lui-même.
+
+--Il fait à peine jour, frère, répondit Nadia. La brume est encore
+épaisse sur le fleuve, et on ne peut en distinguer les eaux.
+
+--Mais je les entends mugir?» répondit Michel Strogoff.
+
+En effet, des couches inférieures de ce brouillard sortait un sourd
+tumulte de courants et de contre-courants qui s'entrechoquaient. Les
+eaux, très-hautes à cette époque de l'année, devaient couler avec une
+torrentueuse violence. Tous trois écoutaient, attendant que le rideau de
+brumes se levât. Le soleil montait rapidement au-dessus de l'horizon, et
+ses premiers rayons n'allaient pas tarder à pomper ces vapeurs.
+
+«Eh bien? demanda Michel Strogoff.
+
+--Les brumes commencent à rouler, frère, répondit Nadia, et le jour les
+pénètre déjà.
+
+--Tu ne vois pas encore le niveau du fleuve, sœur?
+
+--Pas encore.
+
+--Un peu de patience, petit père, dit Nicolas. Tout cela va se fondre!
+Tiens! voilà le vent qui souffle! Il commence à dissiper ce brouillard.
+Les hautes collines de la rive droite montrent déjà leurs rangées
+d'arbres! Tout s'en va! Tout s'envole! Les bons rayons du soleil ont
+condensé cet amas de brumes! Ah! que c'est beau, mon pauvre aveugle, et
+quel malheur pour toi de ne pas pouvoir contempler un tel spectacle!
+
+--Vois-tu un bateau? demanda Michel Strogoff.
+
+--Je n'en vois aucun, répondit Nicolas.
+
+--Regarde bien, ami, sur cette rive et sur la rive opposée, aussi loin
+que puisse aller ta vue! Un bateau, une barque, un canot d'écorce!»
+
+Nicolas et Nadia, se retenant aux derniers bouleaux de la falaise,
+s'étaient penchés au-dessus du fleuve. Le champ offert à leurs regards
+était immense alors. L'Yeniseï, en cet endroit, ne mesure pas moins
+d'une verste et demie, et forme deux bras, d'importance inégale, que les
+eaux suivaient avec rapidité. Entre ces bras reposent plusieurs îles,
+plantées d'aunes, de saules et de peupliers, qui semblaient être autant
+de navires verdoyants, ancrés dans le fleuve. Au delà s'étageaient les
+hautes collines de la rive orientale, couronnées de forêts dont les
+cimes s'empourpraient alors de lumière. En amont et en aval, l'Yeniseï
+s'enfuyait à perte de vue. Tout cet admirable panorama s'arrondissait
+pour le regard sur un périmètre de cinquante verstes.
+
+Mais, pas une embarcation, ni sur la rive gauche, ni sur la rive droite,
+ni à la berge des îles. Toutes avaient été emmenées ou détruites par
+ordre. Très-certainement, si les Tartares ne faisaient pas venir du sud
+le matériel nécessaire à l'établissement d'un pont de bateaux, leur
+marche vers Irkoutsk serait arrêtée pendant un certain temps devant
+cette barrière de l'Yeniseï.
+
+«Je me souviens, dit alors Michel Strogoff. Il y a plus haut, aux
+dernières maisons de Krasnoiarsk, un petit port d'embarquement. C'est là
+que les bacs accostent. Ami, remontons le cours du fleuve, et vois si
+quelque barque n'a pas été oubliée sur la rive.»
+
+Nicolas s'élança dans la direction indiquée. Nadia avait pris Michel
+Strogoff par la main et le guidait d'un pas rapide. Une barque, un
+simple canot assez grand pour porter la kibitka, ou, à son défaut, ceux
+qu'elle avait amenés jusqu'ici, et Michel Strogoff n'hésiterait pas à
+tenter le passage!
+
+Vingt minutes après, tous trois avaient atteint le petit port
+d'embarquement, dont les dernières maisons s'abaissaient au niveau du
+fleuve. C'était une sorte de village placé au bas de Krasnoiarsk.
+
+Mais il n'y avait pas une embarcation sur la grève, pas un canot à
+l'estacade qui servait d'embarcadère, rien même dont on pût construire
+un radeau suffisant pour trois personnes.
+
+Michel Strogoff avait interrogé Nicolas, et celui-ci lui avait fait
+cette décourageante réponse que la traversée du fleuve lui semblait être
+absolument impraticable.
+
+«Nous passerons,» répondit Michel Strogoff.
+
+Et les recherches continuèrent. On fouilla les quelques maisons assises
+sur la berge et abandonnées comme toutes celles de Krasnoiarsk. Il n'y
+avait qu'à en pousser les portes. C'étaient des cabanes de pauvres gens,
+entièrement vides. Nicolas visitait l'une, Nadia parcourait l'autre.
+Michel Strogoff, lui-même, entrait ça et là et cherchait à reconnaître
+de la main quelque objet qui pût lui être utile.
+
+Nicolas et la jeune fille, chacun de son côté, avaient vainement fureté
+dans ces cabanes, et ils se disposaient à abandonner leurs recherches,
+lorsqu'ils s'entendirent appeler.
+
+Tous deux regagnèrent la berge et aperçurent Michel Strogoff sur le
+seuil d'une porte.
+
+«Venez!» leur cria-t-il.
+
+Nicolas et Nadia allèrent aussitôt vers lui, et, à sa suite, ils
+entrèrent dans la cabane.
+
+«Qu'est-ce que cela? demanda Michel Strogoff, en touchant de la main
+divers objets entassés au fond d'un cellier.
+
+--Ce sont des outres, répondit Nicolas, et il y en a, ma foi, une
+demi-douzaine!
+
+--Elles sont pleines?...
+
+--Oui, pleines de koumyss, et voilà qui vient à propos pour renouveler
+notre provision!»
+
+Le «koumyss» est une boisson fabriquée avec du lait de jument ou de
+chamelle, boisson fortifiante, enivrante même, et Nicolas ne pouvait que
+se féliciter de la trouvaille.
+
+«Mets-en une à part, lui dit Michel Strogoff, mais vide toutes les
+autres.
+
+--A l'instant, petit père.
+
+--Voilà qui nous aidera à traverser l'Yeniseï.
+
+--Et le radeau?
+
+--Ce sera la kibitka elle-même, qui est assez légère pour flotter.
+D'ailleurs, nous la soutiendrons, ainsi que le cheval, avec ces outres.
+
+--Bien imaginé, petit père, s'écria Nicolas, et, Dieu aidant, nous
+arriverons à bon port.... peut-être pas en droite ligne, car le courant
+est rapide!
+
+--Qu'importe! répondit Michel Strogoff. Passons d'abord, et nous saurons
+bien retrouver la route d'Irkoutsk au delà du fleuve.
+
+--A l'ouvrage,» dit Nicolas, qui commença à vider les outres et à les
+transporter jusqu'à la kibitka.
+
+Une outre, pleine de koumyss, fut réservée, et les autres, refermées
+avec soin après avoir été préalablement remplies d'air, furent employées
+comme appareils flottants. Deux de ces outres, attachées au flanc du
+cheval, étaient destinées à le soutenir à la surface du fleuve. Deux
+autres, placées aux brancards de la kibitka, entre les roues, eurent
+pour but d'assurer la ligne de flottaison de sa caisse, qui se
+transformerait ainsi en radeau.
+
+Cet ouvrage fut bientôt achevé.
+
+«Tu n'auras pas peur, Nadia? demanda Michel Strogoff.
+
+--Non, frère, répondit la jeune fille.
+
+--Et toi, ami?
+
+--Moi! s'écria Nicolas. Je réalise enfin un de mes rêves: naviguer en
+charrette!»
+
+En cet endroit, la berge, assez déclive, était favorable au lancement de
+la kibitka. Le cheval la traîna jusqu'à la lisière des eaux, et bientôt
+l'appareil et son moteur flottèrent à la surface du fleuve. Quant à
+Serko, il s'était bravement mis à la nage.
+
+Les trois passagers, debout sur la caisse, s'étaient déchaussés par
+précaution, mais, grâce aux outres, ils n'eurent pas même d'eau
+jusqu'aux chevilles.
+
+Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications
+que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l'animal, mais en le
+ménageant, car il ne voulait pas l'épuiser à lutter contre le courant.
+Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au bout
+de quelques minutes, elle avait dépassé les quais de Krasnoiarsk. Elle
+dérivait vers le nord, et il était déjà évident qu'elle n'accosterait
+l'autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu importait.
+
+La traversée de l'Yeniseï se serait donc faite sans grandes difficultés,
+même sur cet appareil imparfait, si le courant eut été établi d'une
+manière régulière. Mais, très-malheureusement, plusieurs tourbillons se
+creusaient à la surface des eaux tumultueuses, et, bientôt, la kibitka,
+malgré toute la vigueur qu'employa Michel Strogoff à la faire dévier,
+fut irrésistiblement entraînée dans un de ces entonnoirs.
+
+Là, le danger devint très-grand. La kibitka n'obliquait plus vers la
+rive orientale, elle ne dérivait plus, elle tournait avec une extrême
+rapidité, s'inclinant vers le centre du remous, comme un écuyer sur la
+piste d'un cirque. Sa vitesse était extrême. Le cheval pouvait à peine
+maintenir sa tête hors de l'eau et risquait d'être asphyxié dans le
+tourbillon. Serko avait dû prendre un point d'appui sur la kibitka.
+
+Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entraîné suivant
+une ligne circulaire qui se rétrécissait peu à peu et dont il ne pouvait
+plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient voulu voir le
+péril, pour mieux l'éviter.... Ils ne le pouvaient plus!
+
+Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnées aux ridelles de la
+charrette, la soutenaient contre les mouvements désordonnés de
+l'appareil, qui s'inclinait de plus en plus vers le centre de
+dépression.
+
+Quant à Nicolas, ne comprenait-il pas la gravité de la situation?
+Était-ce chez lui flegme ou mépris du danger, courage ou indifférence?
+La vie était-elle sans valeur à ses yeux, et, suivant l'expression des
+Orientaux, «une hôtellerie de cinq jours», que, bon gré mal gré, il faut
+quitter le sixième? En tout cas, sa souriante figure ne se démentit pas
+un instant.
+
+La kibitka restait donc engagée dans ce tourbillon, et le cheval était à
+bout d'efforts. Tout à coup, Michel Strogoff, se défaisant de ceux de
+ses vêtements qui pouvaient le gêner, se jeta à l'eau; puis, empoignant
+d'un bras vigoureux la bride du cheval effaré, il lui donna une telle
+impulsion, qu'il parvint à le rejeter hors du rayon d'attraction, et,
+reprise aussitôt par le rapide courant, la kibitka dériva avec une
+nouvelle vitesse.
+
+«Hurrah!» s'écria Nicolas.
+
+Deux heures seulement après avoir quitté le port d'embarquement, la
+kibitka avait traversé le grand bras du fleuve et venait accoster la
+berge d'une île, à plus de six verstes au-dessous de son point de
+départ.
+
+Là, le cheval remonta la charrette sur la rive, et une heure de repos
+fut donnée au courageux animal. Puis, l'île ayant été traversée dans
+toute sa largeur sous le couvert de ses magnifiques bouleaux, la kibitka
+se trouva au bord du petit bras de l'Yeniseï.
+
+Cette traversée se fit plus facilement. Aucun tourbillon ne rompait le
+cours du fleuve dans ce second lit, mais le courant y était tellement
+rapide, que la kibitka n'accosta la rive droite qu'à cinq verstes en
+aval. C'était, en tout, onze verstes dont elle avait dérivé.
+
+Ces grands cours d'eau du territoire sibérien, sur lesquels aucun pont
+n'est jeté encore, sont de sérieux obstacles à la facilité des
+communications. Tous avaient été plus ou moins funestes à Michel
+Strogoff. Sur l'Irtyche, le bac qui le portait avec Nadia avait été
+attaqué par les Tartares. Sur l'Obi, après que son cheval eut été frappé
+d'une balle, il n'avait échappé que par miracle aux cavaliers qui le
+poursuivaient. En somme, c'était encore ce passage de l'Yeniseï qui
+s'était opéré le moins malheureusement.
+
+«Cela n'aurait pas été si amusant, s'écria Nicolas en se frottant les
+mains, lorsqu'il débarqua sur la rive droite du fleuve, si cela n'avait
+pas été si difficile!
+
+--Ce qui n'a été que difficile pour nous, ami, répondit Michel Strogoff,
+sera peut-être impossible aux Tartares!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+UN LIÈVRE QUI TRAVERSE LA ROUTE.
+
+
+Michel Strogoff pouvait enfin croire que la route était libre jusqu'à
+Irkoutsk. Il avait devancé les Tartares, retenus à Tomsk, et lorsque les
+soldats de l'émir arriveraient à Krasnoiarsk, ils ne trouveraient plus
+qu'une ville abandonnée. Là, aucun moyen de communication immédiat entre
+les deux rives de l'Yeniseï. Donc, retard de quelques jours, jusqu'au
+moment où un pont de bateaux, difficile à établir, leur livrerait
+passage.
+
+Pour la première fois depuis la funeste rencontre d'Ivan Ogareff à Omsk,
+le courrier du czar se sentit moins inquiet et put espérer qu'aucun
+nouvel obstacle ne surgirait entre le but et lui.
+
+La kibitka, après être redescendue obliquement vers le sud-est pendant
+une quinzaine de verstes, retrouva et reprit la longue voie tracée à
+travers la steppe.
+
+La route était bonne, et même cette portion du chemin, qui s'étend entre
+Krasnoiarsk et Irkoutsk, est considérée comme la meilleure de tout le
+parcours. Moins de cahots pour les voyageurs, de vastes ombrages qui les
+protègent contre les ardeurs du soleil, quelquefois des forêts de pins
+ou de cèdres qui couvrent un espace de cent verstes. Ce n'est plus
+l'immense steppe dont la ligne circulaire se confond à l'horizon avec
+celle du ciel. Mais ce riche pays était vide alors. Partout des
+bourgades abandonnées. Plus de ces paysans sibériens, parmi lesquels
+domine le type slave. C'était le désert, et, comme on le sait, le désert
+par ordre.
+
+Le temps était beau, mais déjà l'air, rafraîchi pendant les nuits, ne se
+réchauffait que plus difficilement aux rayons du soleil. En effet, on
+arrivait aux premiers jours de septembre, et dans cette région, élevée
+en latitude, l'arc diurne se raccourcit visiblement au dessus de
+l'horizon. L'automne y est de peu de durée, bien que cette portion du
+territoire sibérien ne soit pas située au-dessus du cinquante-cinquième
+parallèle, qui est celui d'Édimbourg et de Copenhague. Quelque-fois
+même, l'hiver succède presque inopinément à l'été. C'est qu'ils doivent
+être précoces, ces hivers de la Russie asiatique, pendant lesquels la
+colonne thermométrique s'abaisse jusqu'au point de congélation du
+mercure [Environ 42 degrés au-dessous de zéro], et où l'on considère
+comme une température supportable des moyennes de vingt degrés
+centigrades au-dessous de zéro.
+
+Le temps favorisait donc les voyageurs. Il n'était ni orageux ni
+pluvieux. La chaleur était modérée, les nuits fraîches. La santé de
+Nadia, celle de Michel Strogoff se maintenaient, et, depuis qu'ils
+avaient quitté Tomsk, ils s'étaient peu à peu remis de leurs fatigues
+passées.
+
+Quant à Nicolas Pigassof, il ne s'était jamais mieux porté. C'était une
+promenade pour lui que ce voyage, une excursion agréable, à laquelle il
+employait ses vacances de fonctionnaire sans fonction.
+
+«Décidément, disait-il, cela vaut mieux que de rester douze heures par
+jour, perché sur une chaise, à manœuvrer un manipulateur!»
+
+Cependant, Michel Strogoff avait pu obtenir de Nicolas qu'il imprimât à
+son cheval une allure plus rapide. Pour arriver à ce résultat, il lui
+avait confié que Nadia et lui allaient rejoindre leur père, exilé à
+Irkoutsk, et qu'ils avaient grande hâte d'être rendus. Certes, il ne
+fallait pas surmener ce cheval, puisque très-probablement on ne
+trouverait pas à l'échanger pour un autre; mais, en lui ménageant des
+haltes assez fréquentes,--par exemple à chaque quinzaine de verstes,--on
+pouvait franchir aisément soixante verstes par vingt-quatre heures.
+D'ailleurs, ce cheval était vigoureux et, par sa race même, très-apte a
+supporter les longues fatigues. Les gras pâturages ne lui manquaient pas
+le long de la route, l'herbe y était abondante et forte. Donc,
+possibilité de lui demander un surcroît de travail.
+
+Nicolas s'était rendu a ces raisons. Il avait été très-ému de la
+situation de ces deux jeunes gens qui allaient partager l'exil de leur
+père. Rien ne lui paraissait plus touchant. Aussi, avec quel sourire il
+disait à Nadia:
+
+«Bonté divine! quelle joie éprouvera M. Korpanoff, lorsque ses yeux vous
+apercevront, quand ses bras s'ouvriront pour vous recevoir! Si je vais
+jusqu'à Irkoutsk,--et cela me paraît bien probable maintenant,--me
+permettrez-vous d'être présent a cette entrevue! Oui, n'est-ce pas?»
+
+Puis, se frappant le front:
+
+«Mais, j'y pense, quelle douleur aussi, quand il s'apercevra que son
+pauvre grand fils est aveugle! Ah! tout est bien mêlé en ce monde!»
+
+Enfin, de tout cela, il était résulté que la kibitka marchait plus vite,
+et, suivant les calculs de Michel Strogoff, elle faisait maintenant dix
+à douze verstes à l'heure.
+
+Il s'ensuit donc que, le 28 août, les voyageurs dépassaient le bourg de
+Balaisk, à quatre-vingts verstes de Krasnoiarsk, et le 29, celui de
+Ribinsk, à quarante verstes de Balaisk.
+
+Le lendemain, trente-cinq verstes au delà, elle arrivait à Kamsk,
+bourgade plus considérable, arrosée par la rivière du même nom, petit
+affluent de l'Yeniseï, qui descend des monts Sayansk. Ce n'est qu'une
+ville peu importante, dont les maisons de bois sont pittoresquement
+groupées autour d'une place; mais elle est dominée par le haut clocher
+de sa cathédrale, dont la croix dorée resplendissait au soleil.
+
+Maisons vides, église déserte. Plus un relais, plus une auberge habitée.
+Pas un cheval aux écuries. Pas un animal domestique dans la steppe. Les
+ordres du gouvernement moscovite avaient été exécutés avec une rigueur
+absolue. Ce qui n'avait pu être emporté avait été détruit.
+
+Au sortir de Kamsk, Michel Strogoff apprit à Nadia et à Nicolas qu'ils
+ne trouveraient plus qu'une petite ville de quelque importance,
+Nijni-Oudinsk, avant Irkoutsk. Nicolas répondit qu'il le savait d'autant
+mieux qu'une station télégraphique existait dans cette bourgade. Donc,
+si Nijni Oudinsk était abandonnée comme Kamsk, il serait bien obligé
+d'aller chercher quelque occupation jusqu'à la capitale de la Sibérie
+orientale.
+
+La kibitka put traverser à gué, et sans trop de mal, la petite rivière
+qui coupe la route au delà de Kamsk. D'ailleurs, entre l'Yeniseï et l'un
+de ses grands tributaires, l'Angara, qui arrose Irkoutsk, il n'y avait
+plus à redouter l'obstacle de quelque considérable cours d'eau, si ce
+n'est peut-être le Dinka. Le voyage ne pourrait donc être retardé de ce
+chef.
+
+De Kamsk à la bourgade prochaine, l'étape fut très-longue, environ cent
+trente verstes. Il va sans dire que les haltes réglementaires furent
+observées, «sans quoi, disait Nicolas, on se serait attiré quelque juste
+réclamation de la part du cheval.» Il avait été convenu avec cette
+courageuse bête qu'elle se reposerait après quinze verstes, et, quand on
+contracte, même avec des animaux, l'équité veut qu'on se tienne dans les
+termes du contrat.
+
+Après avoir franchi la petite rivière de Biriousa, la kibitka atteignit
+Biriousinsk dans la matinée du 4 septembre.
+
+Là, très-heureusement, Nicolas, qui voyait s'épuiser ses provisions,
+trouva dans un four abandonné une douzaine de «pogatchas», sorte de
+gâteaux préparés avec de la graisse de mouton, et une forte provision de
+riz cuit à l'eau. Ce surcroît alla rejoindre à propos la réserve de
+koumyss, dont la kibitka était suffisamment approvisionnée depuis
+Krasnoiarsk.
+
+Après une halte convenable, la route fut reprise dans l'après-dînée du 8
+septembre. La distance jusqu'à Irkoutsk n'était plus que de cinq cents
+verstes. Rien en arrière ne signalait l'avant-garde tartare. Michel
+Strogoff était donc fondé à penser que son voyage ne serait plus
+entravé, et que dans huit jours, dans dix au plus, il serait en présence
+du grand-duc.
+
+En sortant de Biriousinsk, un lièvre vint à traverser le chemin, à
+trente pas en avant de la kibitka.
+
+«Ah! fit Nicolas.
+
+--Qu'as-tu, ami? demanda vivement Michel Strogoff, comme un aveugle que
+le moindre bruit tient en éveil.
+
+--Tu n'as pas vu?....» dit Nicolas, dont la souriante figure s'était
+subitement assombrie.
+
+Puis il ajouta:
+
+«Ah! non! tu n'as pu voir, et c'est heureux pour toi, petit père!
+
+--Mais je n'ai rien vu, dit Nadia.
+
+--Tant mieux! tant mieux! Mais moi... j'ai vu!....
+
+--Qu'était-ce donc? demanda Michel Strogoff.
+
+--Un lièvre qui vient de croiser notre route!» répondit Nicolas.
+
+En Russie, lorsqu'un lièvre croise la route d'un voyageur, la croyance
+populaire veut que ce soit le signe d'un malheur prochain.
+
+Nicolas, superstitieux comme le sont la plupart des Russes, avait arrêté
+la kibitka.
+
+Michel Strogoff comprit l'hésitation de son compagnon, bien qu'il ne
+partageât aucunement sa crédulité a l'endroit des lièvres qui passent,
+et il voulut le rassurer.
+
+«Il n'y a rien à craindre, ami, lui dit-il.
+
+--Rien pour toi, ni pour elle, je le sais, petit père, répondit Nicolas,
+mais pour moi!»
+
+Et reprenant:
+
+«C'est la destinée,» dit-il.
+
+Et il remit son cheval au trot.
+
+Cependant, en dépit du fâcheux pronostic, la journée s'écoula sans aucun
+accident.
+
+Le lendemain, 6 septembre, à midi, la kibitka fit halte au bourg
+d'Alsalevsk, aussi désert que l'était toute la contrée environnante.
+
+Là, sur le seuil d'une maison, Nadia trouva deux de ces couteaux à lame
+solide, qui servent aux chasseurs sibériens. Elle en remit un à Michel
+Strogoff, qui le cacha sous ses vêtements, et elle garda l'autre pour
+elle. La kibitka n'était plus qu'à soixante-quinze verstes de
+Nijni-Oudinsk.
+
+Nicolas, pendant ces deux journées, n'avait pu reprendre sa bonne humeur
+habituelle. Le mauvais présage l'avait affecté plus qu'on ne le pourrait
+croire, et lui, qui jusqu'alors n'était jamais resté une heure sans
+parler, tombait parfois dans de longs mutismes dont Nadia avait peine à
+le tirer. Ces symptômes étaient véritablement ceux d'un esprit frappé,
+et cela s'explique, quand il s'agit de ces hommes appartenant aux races
+du Nord, dont les superstitieux ancêtres ont été les fondateurs de la
+mythologie hyperboréenne.
+
+A partir d'Ekaterinbourg, la route d'Irkoutsk suit presque parallèlement
+le cinquante-cinquième degré de latitude, mais, en sortant de
+Biriousinsk, elle oblique franchement vers le sud-est, de manière à
+couper de biais le centième méridien. Elle prend le plus court pour
+atteindre la capitale de la Sibérie orientale, en franchissant les
+dernières rampes des monts Sayansk. Ces montagnes ne sont elles-mêmes
+qu'une dérivation de la grande chaîne des Altaï; qui est visible à une
+distance de deux cents verstes.
+
+La kibitka courait donc sur cette route. Oui, courait! On sentait bien
+que Nicolas ne songeait plus à ménager son cheval, et que lui aussi
+avait maintenant hâte d'arriver. Malgré toute sa résignation un peu
+fataliste, il ne se croirait plus en sûreté que dans les murs
+d'Irkoutsk. Bien des Russes eussent pensé comme lui, et plus d'un,
+tournant les guides de son cheval, fût revenu en arrière, après le
+passage du lièvre sur sa route!
+
+Cependant, quelques observations qu'il fit, et dont Nadia contrôla la
+justesse en les transmettant a Michel Strogoff, donneront a croire que
+la série des épreuves n'était peut-être pas close pour eux.
+
+En effet, si le territoire avait été depuis Krasnoiarsk respecté dans
+ses productions naturelles, ses forêts portaient maintenant trace du feu
+et du fer, les prairies qui s'étendaient latéralement à la route étaient
+dévastées, et il était évident que quelque troupe importante avait passé
+par là.
+
+Trente verstes avant Nijni-Oudinsk, les indices d'une dévastation
+récente ne purent plus être méconnus, et il était impossible de les
+attribuer à d'autres qu'aux Tartares.
+
+En effet, ce n'étaient plus seulement des champs foulés du pied des
+chevaux, des forêts entamées à la hache. Les quelques maisons éparses au
+long de la route n'étaient pas seulement vides: les unes avaient été en
+partie démolies, les autres à demi incendiées. Des empreintes de balles
+se voyaient sur leurs murs.
+
+On conçoit quelles furent les inquiétudes de Michel Strogoff. Il ne
+pouvait plus douter qu'un corps de Tartares n'eût récemment franchi
+cette partie de la route, et, cependant, il était impossible que ce
+fussent les soldats de l'émir, car ils n'auraient pu le devancer sans
+qu'il s'en fût aperçu. Mais alors quels étaient donc ces nouveaux
+envahisseurs, et par quel chemin détourné de la steppe avaient-ils pu
+rejoindre la grande route d'Irkoutsk? A quels nouveaux ennemis le
+courrier du czar allait-il se heurter encore?
+
+Ces appréhensions, Michel Strogoff ne les communiqua ni à Nicolas, ni à
+Nadia, ne voulant pas les inquiéter. D'ailleurs, il était résolu à
+continuer sa route, tant qu'un infranchissable obstacle ne l'arrêterait
+pas. Plus tard, il verrait ce qu'il conviendrait de faire.
+
+Pendant la journée suivante, le passage récent d'une importante troupe
+de cavaliers et de fantassins s'accusa de plus en plus. Des fumées
+furent aperçues au-dessus de l'horizon. La kibitka marcha avec
+précaution. Quelques maisons des bourgades abandonnées brûlaient encore,
+et, certainement, l'incendie n'y avait pas été allumé depuis plus de
+vingt-quatre heures.
+
+Enfin, dans la journée du 8 septembre, la kibitka s'arrêta. Le cheval
+refusait d'avancer. Serko aboyait lamentablement.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Michel Strogoff.
+
+--Un cadavre!» répondit Nicolas, qui se jeta hors de la kibitka.
+
+Ce cadavre était celui d'un moujik, horriblement mutilé et déjà froid.
+
+Nicolas se signa. Puis, aidé de Michel Strogoff, il transporta ce
+cadavre sur le talus de la route. Il aurait voulu lui donner une
+sépulture décente, l'enterrer profondément, afin que les carnassiers de
+la steppe ne pussent s'acharner sur ses misérables restes, mais Michel
+Strogoff ne lui en laissa pas le temps.
+
+«Partons, ami, partons! s'écria-t-il. Nous ne pouvons nous retarder,
+même d'une heure!»
+
+Et la kibitka reprit sa marche.
+
+D'ailleurs, si Nicolas eût voulu rendre les derniers devoirs à tous les
+morts qu'il allait maintenant rencontrer sur la grande route sibérienne,
+il n'aurait pu y suffire! Aux approches de Nijni-Oudinsk, ce fut par
+vingtaines que l'on trouva de ces corps, étendus sur le sol.
+
+Il fallait pourtant continuer à suivre ce chemin jusqu'au moment où il
+serait manifestement impossible de le faire, sans tomber entre les mains
+des envahisseurs. L'itinéraire ne fut donc pas modifié, et pourtant,
+dévastations et ruines s'accumulaient à chaque bourgade. Tous ces
+villages, dont les noms indiquent qu'ils ont été fondés par des exilés
+polonais, avaient été livrés aux horreurs du pillage et de l'incendie.
+Le sang des victimes n'était pas même encore complètement figé. Quant à
+savoir dans quelles conditions ces funestes événements venaient d'être
+accomplis, on ne le pouvait. Il ne restait plus un être vivant pour le
+dire.
+
+Ce jour-là, vers quatre heures du soir, Nicolas signala à l'horizon les
+hauts clochers des églises de Nijni-Oudinsk. Ils étaient couronnés de
+grosses volutes de vapeurs qui ne devaient pas être des nuages.
+
+Nicolas et Nadia regardaient et communiquaient à Michel Strogoff le
+résultat de leurs observations. Il fallait prendre un parti. Si la ville
+était abandonnée, on pouvait la traverser sans risque, mais si, par un
+mouvement inexplicable, les Tartares l'occupaient, on devait à tout prix
+la tourner.
+
+«Avançons prudemment, dit Michel Strogoff, mais avançons!»
+
+Une verste fut encore parcourue.
+
+«Ce ne sont pas des nuages, ce sont des fumées! s'écria Nadia. Frère, on
+incendie la ville!»
+
+Ce n'était que trop visible, en effet. Des lueurs fuligineuses
+apparaissaient au milieu des vapeurs. Ces tourbillons devenaient de plus
+en plus épais et montaient dans le ciel. Aucun fuyard, d'ailleurs. Il
+était probable que les incendiaires avaient trouvé la ville abandonnée
+et qu'ils la brûlaient. Mais étaient-ce des Tartares qui agissaient
+ainsi? Étaient-ce des Russes qui obéissaient aux ordres du grand-duc? Le
+gouvernement du czar avait-il voulu que depuis Krasnoiarsk, depuis
+l'Yeniseï, pas une ville, pas une bourgade ne pût offrir un refuge aux
+soldats de l'émir? En ce qui concernait Michel Strogoff, devait-il
+s'arrêter, devait-il continuer sa route?
+
+Il était indécis. Toutefois, après avoir pesé le pour et le contre, il
+pensa que, quelles que fussent les fatigues d'un voyage à travers la
+steppe, sans chemin frayé, il ne devait pas risquer de tomber une
+seconde fois entre les mains des Tartares. Il allait donc proposer à
+Nicolas de quitter la route et, s'il le fallait absolument, de ne la
+reprendre qu'après avoir tourné Nijni-Oudinsk, lorsqu'un coup de feu
+retentit sur la droite. Une balle siffla, et le cheval de la kibitka,
+frappé à la tête, tomba mort.
+
+Au même instant, une douzaine de cavaliers se jetaient sur la route, et
+la kibitka était entourée. Michel Strogoff, Nadia et Nicolas, sans même
+avoir eu le temps de se reconnaître, étaient prisonniers et entraînés
+rapidement vers Nijni-Oudinsk.
+
+Michel Strogoff, dans cette soudaine attaque, n'avait rien perdu de son
+sang-froid. N'ayant pu voir ses ennemis, il n'avait pu songer à se
+défendre. Eût-il eu l'usage de ses yeux, il ne l'aurait pas tenté. C'eût
+été courir au-devant d'un massacre. Mais, s'il ne voyait pas, il pouvait
+écouter ce qu'ils disaient et le comprendre.
+
+En effet, à leur langage, il reconnut que ces soldats étaient des
+Tartares, et, à leurs paroles, qu'ils précédaient l'armée des
+envahisseurs.
+
+Voici, d'ailleurs, ce que Michel Strogoff apprit, autant par les propos
+qui furent tenus en ce moment devant lui que par les lambeaux de
+conversation qu'il surprit plus tard.
+
+Ces soldats n'étaient pas directement sous les ordres de l'émir, retenu
+encore en arrière de l'Yeniseï. Ils faisaient partie d'une troisième
+colonne, plus spécialement composée de Tartares des khanats de Khokhand
+et de Koundouze, avec laquelle l'armée de Féofar devait opérer
+prochainement sa jonction aux environs d'Irkoutsk.
+
+C'était sur les conseils d'Ivan Ogareff, et afin d'assurer le succès de
+l'invasion dans les provinces de l'est, que cette colonne, après avoir
+franchi la frontière du gouvernement de Sémipalatinsk et passé au sud du
+lac Balkhach, avait longé la base des monts Altaï. Pillant et ravageant
+sous la conduite d'un officier du khan de Koundouze, elle avait gagné le
+haut cours de l'Yeniseï. Là, dans la prévision de ce qui s'était fait à
+Krasnoiarsk par ordre du czar, et pour faciliter le passage du fleuve
+aux troupes de l'émir, cet officier avait lancé au courant une flottille
+de barques qui, soit comme embarcations, soit comme matériel de pont,
+permettraient a Féofar de reprendre sur la rive droite la route
+d'Irkoutsk. Puis, cette troisième colonne, après avoir contourné le pied
+des montagnes, avait descendu la vallée de l'Yeniseï et rejoint cette
+route à la hauteur d'Alsalevsk. De là, depuis cette petite ville,
+l'effroyable accumulation de ruines, qui fait le fond des guerres
+tartares. Nijni-Oudinsk venait de subir le sort commun, et les Tartares,
+au nombre de cinquante mille, l'avaient déjà quittée pour aller occuper
+les premières positions devant Irkoutsk. Avant peu, ils devraient avoir
+été ralliés par les troupes de l'émir.
+
+Telle était la situation à cette date,--situation des plus graves pour
+cette partie de la Sibérie orientale, complètement isolée, et pour les
+défenseurs, relativement peu nombreux, de sa capitale.
+
+Voilà donc ce dont Michel Strogoff fut informé: arrivée devant Irkoutsk
+d'une troisième colonne de Tartares, et jonction prochaine de l'émir et
+d'Ivan Ogareff avec le gros de leurs troupes. Conséquemment,
+l'investissement d'Irkoutsk, et, par suite, sa reddition n'étaient plus
+qu'une affaire de temps, peut-être d'un temps très court.
+
+On comprend de quelles pensées dut être assiégé Michel Strogoff! Qui
+s'étonnerait si, dans cette situation, il eût enfin perdu tout courage,
+tout espoir? Il n'en fut rien, cependant, et ses lèvres ne murmurèrent
+pas d'autres paroles que celles-ci:
+
+«J'arriverai!»
+
+Une demi-heure après l'attaque des cavaliers tartares, Michel Strogoff,
+Nicolas et Nadia entraient à Nijni-Oudinsk. Le fidèle chien les avait
+suivis, mais de loin. Ils ne devaient pas séjourner dans la ville, qui
+était en flammes et que les derniers maraudeurs allaient quitter.
+
+Les prisonniers furent donc jetés sur des chevaux et entraînés
+rapidement, Nicolas, résigné comme toujours, Nadia, nullement ébranlée
+dans sa foi en Michel Strogoff, Michel Strogoff, indifférent en
+apparence, mais prêt à saisir toute occasion de s'échapper.
+
+Les Tartares n'avaient pas été sans s'apercevoir que l'un de leurs
+prisonniers était aveugle, et leur barbarie naturelle les porta à se
+faire un jeu de cet infortuné. On marchait vite. Le cheval de Michel
+Strogoff, n'ayant d'autre guide que lui et allant au hasard, faisait
+souvent des écarts qui portaient le désordre dans le détachement. De là,
+des injures, des brutalités qui brisaient le cœur de la jeune fille et
+indignaient Nicolas. Mais que pouvaient-ils faire? Ils ne parlaient pas
+la langue de ces Tartares, et leur intervention fut impitoyablement
+repoussée.
+
+Bientôt même, ces soldats, par un raffinement de barbarie, eurent l'idée
+d'échanger ce cheval que montait Michel Strogoff pour un autre qui était
+aveugle. Ce qui motiva ce changement, ce fut la réflexion d'un des
+cavaliers, auquel Michel Strogoff avait entendu dire:
+
+«Mais il y voit peut-être, ce Russe là!»
+
+Ceci se passait à soixante verstes de Nijni-Oudinsk, entre les bourgades
+de Tatan et de Chibarlinskoë. On avait donc placé Michel Strogoff sur ce
+cheval, en lui mettant ironiquement les rênes à la main. Puis, à coups
+de fouet, à coups de pierres, en l'excitant par des cris, on le lança au
+galop.
+
+L'animal, ne pouvant être maintenu en droite ligne par son cavalier,
+aveugle comme lui, tantôt se heurtait à quelque arbre, tantôt se jetait
+hors de la route. De là, des chocs, des chutes même qui pouvaient être
+extrêmement funestes.
+
+Michel Strogoff ne protesta pas. Il ne fit pas entendre une plainte. Son
+cheval tombait-il, il attendait qu'on vînt le relever. On le relevait,
+en effet, et le cruel jeu continuait.
+
+Nicolas, devant ces mauvais traitements, ne pouvait se contenir. Il
+voulait courir au secours de son compagnon. On l'arrêtait, on le
+brutalisait.
+
+Enfin, ce jeu se fût longtemps prolongé, sans doute, et à la grande joie
+des Tartares, si un accident plus grave n'y eût mis fin.
+
+A un certain moment, dans la journée du 10 septembre, le cheval aveugle
+s'emporta et courut droit à une fondrière, profonde de trente à quarante
+pieds, qui bordait la route.
+
+Nicolas voulut s'élancer! On le retint. Le cheval, n'étant pas guidé, se
+précipita avec son cavalier dans cette fondrière.
+
+Nadia et Nicolas poussèrent un cri d'épouvante!... Ils durent croire que
+leur malheureux compagnon avait été broyé dans cette chute!
+
+Lorsqu'on alla le relever, Michel Strogoff, ayant pu se jeter hors de
+selle, n'avait aucune blessure, mais le malheureux cheval était rompu de
+deux jambes et hors de service.
+
+On le laissa mourir là, sans même lui donner le coup de grâce, et Michel
+Strogoff, attaché à la selle d'un Tartare, dut suivre à pied le
+détachement.
+
+Pas une plainte encore, pas une protestation! Il marcha d'un pas rapide,
+à peine tiré par cette corde qui le liait. C'était toujours «l'homme de
+fer» dont le général Kissoff avait parlé au czar!
+
+Le lendemain, 11 septembre, le détachement franchissait la bourgade de
+Chibarlinskoë.
+
+Alors un incident se produisit, qui devait avoir des conséquences
+très-graves.
+
+La nuit était venue. Les cavaliers tartares, ayant fait halte, s'étaient
+plus ou moins enivrés. Ils allaient repartir.
+
+Nadia, qui jusqu'alors, et comme par miracle, avait été respectée de ces
+soldats, fut insultée par l'un d'eux.
+
+Michel Strogoff n'avait pu voir ni l'insulte, ni l'insulteur, mais
+Nicolas avait vu pour lui.
+
+Alors, tranquillement, sans avoir réfléchi, sans peut-être avoir la
+conscience de son action, Nicolas alla droit au soldat, et, avant que
+celui-ci eût pu faire un mouvement pour l'arrêter, saisissant un
+pistolet aux fontes de sa selle, il le lui déchargea en pleine poitrine.
+
+L'officier qui commandait le détachement accourut aussitôt au bruit de
+la détonation.
+
+Les cavaliers allaient écharper le malheureux Nicolas, mais, à un signe
+de l'officier, on le garrotta, on le mit en travers sur un cheval, et le
+détachement repartit au galop.
+
+La corde qui attachait Michel Strogoff, rongée par lui, se brisa dans
+l'élan inattendu du cheval, et son cavalier, à demi ivre, emporté dans
+une course rapide, ne s'en aperçut même pas.
+
+Michel Strogoff et Nadia se trouvèrent seuls sur la route.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+DANS LA STEPPE.
+
+
+Michel Strogoff et Nadia étaient donc libres encore une fois, ainsi
+qu'ils l'avaient été pendant le trajet de Perm aux rives de l'Irtyche.
+Mais combien les conditions du voyage étaient changées! Alors, un
+confortable tarentass, des attelages fréquemment renouvelés, des relais
+de poste bien entretenus, leur assuraient la rapidité du voyage.
+Maintenant, ils étaient à pied, dans l'impossibilité de se procurer
+aucun moyen de locomotion, sans ressource, ne sachant même comment
+subvenir aux moindres besoins de la vie, et il leur restait encore
+quatre cents verstes à faire! Et, de plus, Michel Strogoff ne voyait
+plus que par les yeux de Nadia.
+
+Quant à cet ami que leur avait donné le hasard, ils venaient de le
+perdre dans les plus funestes circonstances.
+
+Michel Strogoff s'était jeté sur le talus de la route. Nadia, debout,
+attendait un mot de lui pour se remettre en marche.
+
+Il était dix heures du soir. Depuis trois heures et demie, le soleil
+avait disparu derrière l'horizon. Il n'y avait pas une maison, pas une
+hutte en vue. Les derniers Tartares se perdaient dans le lointain.
+Michel Strogoff et Nadia étaient bien seuls.
+
+«Que vont-ils faire de notre ami? s'écria la jeune fille. Pauvre
+Nicolas! Notre rencontre lui aura été fatale!»
+
+Michel Strogoff ne répondit pas.
+
+«Michel, reprit Nadia, ne sais-tu pas qu'il t'a défendu lorsque tu étais
+le jouet des Tartares, qu'il a risqué sa vie pour moi?»
+
+Michel Strogoff se taisait toujours. Immobile, la tête appuyée sur ses
+mains, à quoi pensait il? Bien qu'il ne lui répondit pas, entendait-il
+même Nadia lui parler?
+
+Oui! il l'entendait, car, lorsque la jeune fille ajouta:
+
+«Où te conduirai-je, Michel?
+
+--A Irkoutsk! répondit-il.
+
+--Par la grande route?
+
+--Oui, Nadia.»
+
+Michel Strogoff était resté l'homme qui s'était juré d'arriver quand
+même à son but. Suivre la grande route, c'était y aller par le plus
+court chemin. Si l'avant-garde des troupes de Féofar-Khan apparaissait,
+il serait temps alors de se jeter par la traverse.
+
+Nadia reprit la main de Michel Strogoff, et ils partirent.
+
+Le lendemain matin, 12 septembre, vingt verstes plus loin, au bourg de
+Toulounovskoë, tous deux faisaient une courte halte. Le bourg était
+incendié et désert. Pendant toute la nuit, Nadia avait cherché si le
+cadavre de Nicolas n'avait pas été abandonné sur la route, mais ce fut
+en vain qu'elle fouilla les ruines et qu'elle regarda parmi les morts.
+Jusqu'alors, Nicolas semblait avoir été épargné. Mais ne le réservait-on
+pas pour quelque cruel supplice, lorsqu'il serait arrivé au camp
+d'Irkoutsk?
+
+Nadia, épuisée par la faim, dont son compagnon souffrait cruellement
+aussi, fut assez heureuse pour trouver dans une maison du bourg une
+certaine quantité de viande sèche et de «soukharis», morceaux de pain
+qui, desséchés par évaporation, peuvent conserver indéfiniment leurs
+qualités nutritives. Michel Strogoff et la jeune fille se chargèrent de
+tout ce qu'ils purent emporter. Leur nourriture était ainsi assurée pour
+plusieurs jours, et, quant à l'eau, elle ne devait pas leur manquer dans
+une contrée que sillonnent mille petits affluents de l'Angara.
+
+Ils se remirent en route. Michel Strogoff allait d'un pas assuré et ne
+le ralentissait que pour sa compagne. Nadia, ne voulant pas rester en
+arrière, se forçait à marcher. Heureusement, son compagnon ne pouvait
+voir à quel état misérable la fatigue l'avait réduite.
+
+Cependant, Michel Strogoff le sentait.
+
+«Tu es à bout de forces, pauvre enfant, lui disait-il quelquefois.
+
+--Non, répondait elle.
+
+--Quand tu ne pourras plus marcher, je te porterai, Nadia.
+
+--Oui, Michel.»
+
+Pendant cette journée, il fallut passer le petit cours d'eau de l'Oka,
+mais il était guéable, et ce passage n'offrit aucune difficulté.
+
+Le ciel était couvert, la température supportable. On pouvait craindre,
+toutefois, que le temps ne tournât à la pluie, ce qui eût été un
+surcroit de misère. Il y eut même quelques averses, mais elles ne
+durèrent pas.
+
+Ils allaient toujours ainsi, la main dans la main, parlant peu, Nadia
+regardant en avant et en arrière. Deux fois par jour, ils faisaient
+halte. Ils se reposaient six heures par nuit. Dans quelques cabanes,
+Nadia trouva encore un peu de cette viande de mouton, si commune en ce
+pays qu'elle ne vaut pas plus de deux kopeks et demi la livre.
+
+Mais, contrairement à ce qu'avait peut-être espéré Michel Strogoff, il
+n'y avait plus une seule bête de somme dans la contrée. Cheval, chameau,
+tout avait été massacré ou pris. C'était donc à pied qu'il lui fallait
+continuer à travers cette interminable steppe.
+
+Les traces de la troisième colonne tartare, qui se dirigeait sur
+Irkoutsk, n'y manquaient pas. Ici quelque cheval mort, là un chariot
+abandonné. Les corps de malheureux Sibériens jalonnaient aussi la route,
+principalement à l'entrée des villages. Nadia, domptant sa répugnance,
+regardait tous ces cadavres!...
+
+En somme, le danger n'était pas en avant, il était en arrière.
+L'avant-garde de la principale armée de l'émir, que dirigeait Ivan
+Ogareff, pouvait apparaître d'un instant à l'autre. Les barques,
+expédiées de l'Yeniseï inférieur, avaient dû arriver à Krasnoiarsk et
+servir aussitôt au passage du fleuve. Le chemin était libre alors pour
+les envahisseurs. Aucun corps russe ne pouvait le barrer entre
+Krasnoiarsk et le lac Baïkal. Michel Strogoff s'attendait donc à
+l'arrivée des éclaireurs tartares.
+
+Aussi, à chaque halte, Nadia montait sur quelque hauteur et regardait
+attentivement du côté de l'ouest mais nul tourbillon de poussière ne
+signalait encore l'apparition d'une troupe à cheval.
+
+Puis, la marche était reprise, et lorsque Michel Strogoff sentait que
+c'était lui qui traînait la pauvre Nadia, il allait d'un pas moins
+rapide. Ils causaient peu, et seulement de Nicolas. La jeune fille
+rappelait tout ce qu'avait été pour eux ce compagnon de quelques jours.
+
+En lui répondant, Michel Strogoff cherchait à donner à Nadia quelque
+espoir, dont on n'eût pas trouvé trace en lui-même, car il savait bien
+que l'infortuné n'échapperait pas à la mort.
+
+Un jour, Michel Strogoff dit à la jeune fille:
+
+«Tu ne me parles jamais de ma mère, Nadia?»
+
+Sa mère! Nadia ne l'eût pas voulu. Pourquoi renouveler ses douleurs? La
+vieille Sibérienne n'était-elle pas morte? Son fils n'avait-il pas donné
+le dernier baiser à ce cadavre étendu sur le plateau de Tomsk?
+
+«Parle-moi d'elle, Nadia, dit cependant Michel Strogoff. Parle! Tu me
+feras plaisir!»
+
+Et, alors, Nadia fit ce qu'elle n'avait pas fait jusque-là. Elle raconta
+tout ce qui s'était passé entre Marfa et elle depuis leur rencontre à
+Omsk, où toutes deux s'étaient vues pour la première fois. Elle dit
+comment un inexplicable instinct l'avait poussée vers la vieille
+prisonnière sans la connaître, quels soins elle lui avait donnés, quels
+encouragements elle en avait reçus. A cette époque, Michel Strogoff
+n'était encore pour elle que Nicolas Korpanoff.
+
+«Ce que j'aurais dû toujours être!» répondit Michel Strogoff, dont le
+front s'assombrit.
+
+Puis, plus tard, il ajouta:
+
+«J'ai manqué à mon serment, Nadia. J'avais juré de ne pas voir ma mère!
+
+--Mais tu n'as pas cherché à la voir, Michel! répondit Nadia. Le hasard
+seul t'a mis en sa présence!
+
+--J'avais juré, quoi qu'il arrivât, de ne point me trahir!
+
+--Michel, Michel! A la vue du fouet levé sur Marfa Strogoff, pouvais-tu
+résister? Non! Il n'y a pas de serment qui puisse empêcher un fils de
+secourir sa mère!
+
+--J'ai manqué à mon serment, Nadia, répondit Michel Strogoff. Que Dieu
+et le Père me le pardonnent!
+
+--Michel, dit alors la jeune fille, j'ai une question à te faire. Ne me
+réponds pas, si tu ne crois pas devoir me répondre. De toi, rien ne me
+blessera.
+
+--Parle, Nadia.
+
+--Pourquoi, maintenant que la lettre du czar t'a été enlevée, es-tu si
+pressé d'arriver à Irkoutsk?»
+
+Michel Strogoff serra plus fortement la main de sa compagne, mais il ne
+répondit pas.
+
+«Connaissais-tu donc le contenu de cette lettre avant de quitter Moscou?
+reprit Nadia.
+
+--Non, je ne le connaissais pas.
+
+--Dois-je penser, Michel, que le seul désir de me remettre entre les
+mains de mon père t'entraîne vers Irkoutsk?
+
+--Non, Nadia, répondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si
+je te laissais croire qu'il en est ainsi. Je vais là où mon devoir
+m'ordonne d'aller! Quant à te conduire à Irkoutsk, n'est-ce pas toi,
+Nadia, qui m'y conduit maintenant? N'est-ce pas par tes yeux que je
+vois, n'est-ce pas ta main qui me guide? Ne m'as-tu pas rendu au
+centuple les services que j'ai pu d'abord te rendre? Je ne sais si le
+sort cessera de nous accabler, mais le jour où tu me remercieras de
+t'avoir remise entre les mains de ton père, je te remercierai, moi, de
+m'avoir conduit à Irkoutsk!
+
+--Pauvre Michel! répondit Nadia tout émue. Ne parle pas ainsi! Ce n'est
+pas la réponse que je te demande. Michel, pourquoi, maintenant, as-tu
+tant de hâte d'atteindre Irkoutsk?
+
+--Parce qu'il faut que j'y sois avant Ivan Ogareff! s'écria Michel
+Strogoff.
+
+--Même encore?
+
+--Même encore, et j'y serai!»
+
+Et, en prononçant ces derniers mots, Michel Strogoff ne parlait pas
+seulement par haine du traître. Mais Nadia comprit que son compagnon ne
+lui disait pas tout, et qu'il ne pouvait pas tout lui dire.
+
+Le 15 septembre, trois jours plus tard, tous deux atteignaient la
+bourgade de Kouitounskoë, à soixante-dix verstes de Toulounovskoë. La
+jeune fille ne marchait plus sans d'extrêmes souffrances. Ses pieds
+endoloris pouvaient à peine la soutenir. Mais elle résistait, elle
+luttait contre la fatigue, et sa seule pensée était celle-ci:
+
+«Puisqu'il ne peut pas me voir, j'irai jusqu'à ce que je tombe!»
+
+D'ailleurs, nul obstacle sur cette partie de la route, nul danger non
+plus, dans cette période du voyage, depuis le départ des Tartares.
+Beaucoup de fatigue seulement.
+
+Pendant trois jours, ce fut ainsi. Il était visible que la troisième
+colonne d'envahisseurs gagnait rapidement dans l'est. Cela se
+reconnaissait aux ruines qu'ils laissaient après eux, aux cendres qui ne
+fumaient plus, aux cadavres déjà décomposés qui gisaient sur le sol.
+
+Dans l'ouest, rien non plus. L'avant-garde de l'émir ne paraissait pas.
+Michel Strogoff en arrivait à faire les suppositions les plus
+invraisemblables pour expliquer ce retard. Les Russes, en forces
+suffisantes, menaçaient-ils directement Tomsk ou Krasnoiarsk?
+
+La troisième colonne, isolée des deux autres, risquait-elle donc d'être
+coupée? S'il en était ainsi, il serait facile au grand-duc de défendre
+Irkoutsk, et, du temps gagné contre une invasion, c'est un acheminement
+à la repousser.
+
+Michel Strogoff se laissait aller parfois à ces espérances, mais bientôt
+il comprenait tout ce qu'elles avaient de chimérique, et il ne comptait
+plus que sur lui-même, comme si le salut du grand-duc eût été dans ses
+seules mains!
+
+Soixante verstes séparent Kouitounskoë de Kimilteiskoë, petite bourgade
+située à peu de distance du Dinka, tributaire de l'Angara. Michel
+Strogoff ne songeait pas sans appréhension à l'obstacle que cet affluent
+d'une certaine importance plaçait sur sa route. De bacs ou de barques,
+il ne pouvait être question d'en trouver, et il se souvenait, pour
+l'avoir déjà traversé en des temps plus heureux, qu'il était
+difficilement guéable. Mais, ce cours d'eau une fois franchi, aucun
+fleuve, aucune rivière n'interromprait plus la route qui rejoignait
+Irkoutsk à deux cent trente verstes de là.
+
+Il ne fallut pas moins de trois jours pour atteindre Kimilteiskoë. Nadia
+se traînait. Quelle que fût son énergie morale, la force physique allait
+lui manquer. Michel Strogoff ne le savait que trop!
+
+S'il n'eût pas été aveugle, Nadia lui aurait dit sans doute:
+
+«Va, Michel, laisse-moi dans quelque hutte! Gagne Irkoutsk! Accomplis ta
+mission! Vois mon père! Dis-lui où je suis! Dis-lui que je l'attends, et
+tous deux, vous saurez bien me retrouver! Pars! Je n'ai pas peur! Je me
+cacherai des Tartares! Je me conserverai pour lui, pour toi! Va, Michel!
+Je ne peux plus aller!...»
+
+Plusieurs fois, Nadia fut forcée de s'arrêter. Michel Strogoff la
+prenait alors dans ses bras, et n'ayant pas à penser à la fatigue de la
+jeune fille du moment où il la portait, il marchait plus rapidement et
+de son pas infatigable.
+
+Le 18 septembre, à dix heures du soir, tous deux atteignirent enfin
+Kimilteiskoë. Du haut d'une colline, Nadia aperçut une ligne un peu
+moins sombre à l'horizon. C'était le Dinka. Quelques éclairs se
+réfléchissaient dans ses eaux, éclairs sans tonnerre qui illuminaient
+l'espace.
+
+Nadia conduisit son compagnon à travers la bourgade ruinée. La cendre
+des incendies était froide. Il y avait au moins cinq ou six jours que
+les derniers Tartares étaient passés.
+
+Arrivée aux dernières maisons de la bourgade, Nadia se laissa tomber sur
+un banc de pierre.
+
+«Nous faisons halte? lui demanda Michel Strogoff.
+
+--La nuit est venue, Michel, répondit Nadia. Ne veux-tu pas te reposer
+quelques heures?
+
+--J'aurais voulu passer le Dinka, répondit Michel Strogoff, j'aurais
+voulu le mettre entre nous et l'avant-garde de l'émir. Mais tu ne peux
+plus même te traîner, ma pauvre Nadia!
+
+--Viens, Michel,» répondit Nadia, qui saisit la main de son compagnon et
+l'entraîna.
+
+C'était à deux ou trois verstes de là que le Dinka coupait la route
+d'Irkoutsk. Ce dernier effort que lui demandait son compagnon, la jeune
+fille voulut le tenter. Tous deux marchèrent donc à la lueur des
+éclairs. Ils traversaient alors un désert sans limites, au milieu duquel
+se perdait la petite rivière. Pas un arbre, pas un monticule ne faisait
+saillie sur cette vaste plaine, qui recommençait la steppe sibérienne.
+Pas un souffle ne traversait l'atmosphère, dont le calme eût laissé le
+moindre son se propager à une distance infinie.
+
+Soudain, Michel Strogoff et Nadia s'arrêtèrent, comme si leurs pieds
+eussent été saisis dans quelque crevasse du sol.
+
+Un aboiement avait traversé la steppe.
+
+«Entends-tu?» dit Nadia.
+
+Puis, un cri lamentable lui succéda, un cri désespéré, comme le dernier
+appel d'un être humain qui va mourir.
+
+«Nicolas! Nicolas!» s'écria la jeune fille, poussée par quelque sinistre
+pressentiment.
+
+Michel Strogoff, qui écoutait, secoua la tête.
+
+«Viens, Michel, viens,» dit Nadia.
+
+Et elle, qui tout à l'heure se traînait à peine, recouvra soudain ses
+forces sous l'empire d'une violente surexcitation.
+
+«Nous avons quitté la route? dit Michel Strogoff, sentant qu'il foulait,
+non plus un sol poudreux, mais une herbe rase.
+
+--Oui... il le faut!, répondit Nadia. C'est de là, sur la droite, que le
+cri est venu!»
+
+Quelques minutes après, tous deux n'étaient plus qu'à une demi-verste de
+la rivière.
+
+Un second aboiement se fit entendre, mais, quoique plus faible, il était
+certainement plus rapproché.
+
+Nadia s'arrêta.
+
+«Oui! dit Michel. C'est Serko qui aboie!... Il a suivi son maître!
+
+--Nicolas!» cria la jeune fille. Son appel resta sans réponse.
+
+Quelques oiseaux de proie seulement s'enlevèrent et disparurent dans les
+hauteurs du ciel.
+
+Michel Strogoff prêtait l'oreille. Nadia regardait cette plaine,
+imprégnée d'effluves lumineuses, qui miroitait comme une glace, mais
+elle ne vit rien.
+
+Et, cependant, une voix s'éleva encore, qui, cette fois, murmura d'un
+ton plaintif: «Michel!...»
+
+Puis, un chien, tout sanglant, bondit jusqu'à Nadia. C'était Serko.
+
+Nicolas ne pouvait être loin! Lui seul avait pu murmurer ce nom de
+Michel! Où était-il? Nadia n'avait même plus la force de l'appeler.
+
+Michel Strogoff, rampant sur le sol, cherchait de la main.
+
+Soudain, Serko poussa un nouvel aboiement et s'élança vers un
+gigantesque oiseau qui rasait la terre.
+
+C'était un vautour. Lorsque Serko se précipita vers lui, il s'enleva,
+mais, revenant à la charge, il frappa le chien! Celui-ci bondit encore
+vers le vautour!... Un coup du formidable bec s'abattit sur sa tête, et,
+cette fois, Serko retomba sans vie sur le sol.
+
+En même temps, un cri d'horreur échappait à Nadia!
+
+«Là... là!» dit-elle.
+
+Une tête sortait du sol! Elle l'eût heurtée du pied, sans l'intense
+clarté que le ciel jetait sur la steppe.
+
+Nadia tomba, à genoux, près de cette tête.
+
+Nicolas, enterré jusqu'au cou, suivant l'atroce coutume tartare, avait
+été abandonné dans la steppe, pour y mourir de faim et de soif, et
+peut-être sous la dent des loups ou le bec des oiseaux de proie.
+Supplice horrible pour cette victime que le sol emprisonne, que presse
+cette terre qu'elle ne peut rejeter, ayant les bras attachés et collés
+au corps, comme ceux d'un cadavre dans son cercueil! Le supplicié,
+vivant dans ce moule d'argile qu'il est impuissant à briser, n'a plus
+qu'à implorer la mort, trop lente à venir!
+
+C'était là que les Tartares avaient enterré leur prisonnier depuis trois
+jours!... Depuis trois jours, Nicolas attendait un secours qui devait
+arriver trop tard!
+
+Les vautours avaient aperçu cette tête au ras du sol, et, depuis
+quelques heures, le chien défendait son maître contre ces féroces
+oiseaux!
+
+Michel Strogoff creusa la terre avec son couteau pour en exhumer ce
+vivant!
+
+Les yeux de Nicolas, fermés jusqu'alors, se rouvrirent.
+
+Il reconnut Michel et Nadia. Puis:
+
+«Adieu, amis, murmura-t-il. Je suis content de vous avoir revus! Priez
+pour moi!...»
+
+Et ces paroles furent les dernières.
+
+Michel Strogoff continua de creuser ce sol, qui, fortement foulé, avait
+la dureté du roc, et il parvint enfin à en retirer le corps de
+l'infortuné. Il écouta si son cour battait encore!... Il ne battait
+plus.
+
+Il voulut alors l'ensevelir, afin qu'il ne restât pas exposé sur la
+steppe, et ce trou, dans lequel Nicolas avait été enfoui vivant, il
+l'élargit, il l'agrandit de manière à pouvoir l'y coucher mort! Le
+fidèle Serko devait être placé près de son maître!
+
+En ce moment, un grand tumulte se produisit sur la route, distante au
+plus d'une demi-verste.
+
+Michel Strogoff écouta.
+
+Au bruit, il reconnut qu'un détachement d'hommes à cheval s'avançait
+vers le Dinka.
+
+«Nadia! Nadia!» dit-il à voix basse.
+
+A sa voix, Nadia, demeurée en prière, se redressa.
+
+«Vois! vois! lui dit-il.
+
+--Les Tartares!» murmura-t-elle.
+
+C'était, en effet, l'avant-garde de l'émir, qui défilait rapidement sur
+la route d'Irkoutsk.
+
+«Ils ne m'empêcheront pas de l'enterrer!» dit Michel Strogoff.
+
+Et il continua sa besogne.
+
+Bientôt, le corps de Nicolas, les mains jointes sur la poitrine, fut
+couché dans cette tombe. Michel Strogoff et Nadia, agenouillés, prièrent
+une dernière fois pour le pauvre être, inoffensif et bon, qui avait payé
+de sa vie son dévouement envers eux.
+
+«Et maintenant, dit Michel Strogoff, en rejetant la terre, les loups de
+la steppe ne le dévoreront pas!»
+
+Puis, sa main menaçante s'étendit vers la troupe de cavaliers qui
+passait:
+
+«En route, Nadia!» dit-il.
+
+Michel Strogoff ne pouvait plus suivre le chemin, maintenant occupé par
+les Tartares. Il lui fallait se jeter à travers la steppe et tourner
+Irkoutsk. Il n'avait donc pas à se préoccuper de franchir le Dinka.
+
+Nadia ne pouvait plus se traîner, mais elle pouvait voir pour lui. Il la
+prit dans ses bras et s'enfonça dans le sud-ouest de la province.
+
+Plus de deux cents verstes lui restaient à parcourir. Comment les
+fit-il? Comment ne succomba-t-il pas à tant de fatigues? Comment put-il
+se nourrir en route? Par quelle surhumaine énergie arriva-t-il à passer
+les premières rampes des monts Sayansk? Ni Nadia ni lui n'auraient pu le
+dire!
+
+Et cependant, douze jours après, le 2 octobre, à six heures du soir, une
+immense nappe d'eau se déroulait aux pieds de Michel Strogoff.
+
+C'était le lac Baïkal.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+BAÏKAL ET ANGARA.
+
+
+Le lac Baïkal est situé à dix-sept cents pieds au-dessus du niveau de la
+mer. Sa longueur est environ de neuf cents verstes, sa largeur de cent.
+Sa profondeur n'est pas connue. Mme de Bourboulon rapporte, au dire des
+mariniers, qu'il veut être appelé «madame la mer». Si on l'appelle
+«monsieur le lac», il entre aussitôt en fureur. Cependant, suivant la
+légende, jamais un Russe ne s'y est noyé.
+
+Cet immense bassin d'eau douce, alimenté par plus de trois cents
+rivières, est encadré dans un magnifique circuit de montagnes
+volcaniques. Il n'a d'autre déversoir que l'Angara, qui, après avoir
+passé à Irkoutsk, va se jeter dans l'Yeniseï, un peu en amont de la
+ville d'Yeniseïsk. Quant aux monts qui lui font ceinture, ils forment
+une branche des Toungouzes et dérivent du vaste système orographique des
+Altaï.
+
+Déjà, à cette époque, les froids s'étaient fait sentir. Ainsi qu'il
+arrive sur ce territoire, soumis à des conditions climatériques
+particulières, l'automne paraissait devoir s'absorber dans un précoce
+hiver. On était aux premiers jours d'octobre. Le soleil quittait
+maintenant l'horizon à cinq heures du soir, et les longues nuits
+laissaient tomber la température au zéro des thermomètres. Les premières
+neiges, qui devaient persister jusqu'à l'été, blanchissaient déjà les
+cimes voisines du Baïkal. Pendant l'hiver sibérien, cette mer
+intérieure, glacée sur une épaisseur de plusieurs pieds, est sillonnée
+par les traîneaux des courriers et des caravanes.
+
+Que ce soit parce qu'on manque aux bienséances en l'appelant «monsieur
+le lac» ou pour toute autre raison plus météorologique, le Baïkal est
+sujet à des tempêtes violentes. Ses lames, courtes comme celles de
+toutes les Méditerranées, sont très redoutées des radeaux, des prames,
+des steam-boats, qui le sillonnent pendant l'été.
+
+C'était à la pointe sud-ouest du lac que Michel Strogoff venait
+d'arriver, portant Nadia, dont toute la vie, pour ainsi dire, se
+concentrait dans les yeux. Que pouvaient-ils attendre tous deux dans
+cette partie sauvage de la province, si ce n'est d'y mourir d'épuisement
+et de dénuement? Et, cependant, que restait-il à faire de ce long
+parcours de six mille verstes pour que le courrier du czar eût atteint
+son but? Rien que soixante verstes sur le littoral du lac jusqu'à
+l'embouchure de l'Angara, et quatre-vingts verstes de l'embouchure de
+l'Angara jusqu'à Irkoutsk: en tout, cent quarante verstes, soit trois
+jours de voyage pour un homme valide, vigoureux, même à pied.
+
+Michel Strogoff pouvait-il être encore cet homme-là?
+
+Le ciel, sans doute, ne voulut pas le soumettre à cette épreuve. La
+fatalité qui s'acharnait sur lui sembla vouloir l'épargner un instant.
+Cette extrémité du Baikal, cette portion de la steppe qu'il croyait
+déserte, qui l'est en tout temps, ne l'était pas alors.
+
+Une cinquantaine d'individus se trouvaient réunis à l'angle que forme la
+pointe sud-ouest du lac.
+
+Nadia aperçut tout d'abord ce groupe, lorsque Michel Strogoff, la
+portant entre ses bras, déboucha du défilé des montagnes.
+
+La jeune fille dut craindre un instant que ce ne fût un détachement
+tartare, envoyé pour battre les rives du Baïkal, auquel cas la fuite
+leur eût été interdite à tous deux.
+
+Mais Nadia fut promptement rassurée à cet égard.
+
+«Des Russes!» s'écria-t-elle.
+
+Et, après ce dernier effort, ses paupières se fermèrent et sa tête
+retomba sur la poitrine de Michel Strogoff.
+
+Mais ils avaient été aperçus, et quelques-uns de ces Russes, courant à
+eux, amenèrent l'aveugle et la jeune fille au bord d'une petite grève à
+laquelle était amarré un radeau.
+
+Le radeau allait partir.
+
+Ces Russes étaient des fugitifs, de conditions diverses, que le même
+intérêt avait réunis en ce point du Baïkal. Repoussés par les éclaireurs
+tartares, ils cherchaient à se réfugier dans Irkoutsk, et ne pouvant y
+arriver par terre, depuis que les envahisseurs avaient pris position sur
+les deux rives de l'Angara, ils espéraient l'atteindre en descendant le
+cours du fleuve qui traverse la ville.
+
+Leur projet fit bondir le cœur de Michel Strogoff. Une dernière chance
+entrait dans son jeu. Mais il eut la force de dissimuler, voulant garder
+plus sévèrement que jamais son incognito.
+
+Le plan des fugitifs était très-simple. Un courant du Baïkal longe la
+rive supérieure du lac jusqu'à l'embouchure de l'Angara. C'est ce
+courant qu'ils comptaient utiliser pour atteindre tout d'abord le
+déversoir du Baïkal. De ce point à Irkoutsk, les eaux rapides du fleuve
+les entraîneraient avec une vitesse de dix à douze verstes à l'heure. En
+un jour et demi, ils devaient donc être en vue de la ville.
+
+Toute embarcation manquait en cet endroit. Il avait fallu y suppléer. Un
+radeau, ou plutôt un train de bois, semblable à ceux qui dérivent
+ordinairement sur les rivières sibériennes, avait été construit. Une
+forêt de sapins, qui s'élevait sur la rive, avait fourni l'appareil
+flottant. Les troncs, reliés entre eux par des branches d'osier,
+formaient une plate-forme sur laquelle cent personnes eussent aisément
+trouvé place.
+
+C'est sur ce radeau que Michel Strogoff et Nadia furent transportés. La
+jeune fille était revenue à elle. On lui donna quelque nourriture, ainsi
+qu'à son compagnon. Puis, couchée sur un lit de feuillage, elle tomba
+aussitôt dans un profond sommeil.
+
+A ceux qui l'interrogèrent, Michel Strogoff ne dit rien des faits qui
+s'étaient passés à Tomsk. Il se donna pour un habitant de Krasnoiarsk
+qui n'avait pu gagner Irkoutsk avant que les troupes de l'émir fussent
+arrivées sur la rive gauche du Dinka, et il ajouta que,
+très-probablement, le gros des forces tartares avait pris position
+devant la capitale de la Sibérie.
+
+Il n'y avait donc pas un instant à perdre. D'ailleurs, le froid devenait
+de plus en plus vif. La température, pendant la nuit, tombait au-dessous
+de zéro. Quelques glaçons s'étaient déjà formés à la surface du Baïkal.
+Si le radeau pouvait facilement manœuvrer sur le lac, il n'en serait
+pas de même entre les rives de l'Angara, au cas où les glaçons
+viendraient à encombrer son cours.
+
+Donc, pour toutes ces raisons, il fallait que les fugitifs partissent
+sans retard.
+
+A huit heures du soir, les amarres furent larguées, et, sous l'action du
+courant, le radeau suivit le littoral. De grandes perches, maniées par
+quelques robustes moujiks, suffisaient à rectifier sa direction.
+
+Un vieux marinier du Baïkal avait pris le commandement du radeau.
+C'était un homme de soixante-cinq ans, tout hâlé par les brises du lac.
+Une barbe blanche, très-épaisse, descendait sur sa poitrine. Un bonnet
+de fourrure coiffait sa tête, d'aspect grave et austère. Sa large et
+longue houppelande, serrée à la ceinture, lui tombait jusqu'aux talons.
+Ce vieillard taciturne, assis à l'arrière, commandait du geste et ne
+prononçait pas dix paroles en dix heures. D'ailleurs, toute la manœuvre
+se réduisait à maintenir le radeau dans le courant, qui filait le long
+du littoral, sans gagner au large.
+
+On a dit que des Russes de conditions diverses avaient pris place sur le
+radeau. En effet, aux moujiks indigènes, hommes, femmes, vieillards et
+enfants, s'étaient joints deux ou trois pèlerins, surpris par l'invasion
+pendant leur voyage, quelques moines et un pope. Les pèlerins portaient
+le bâton de voyage, la gourde suspendue à la ceinture, et ils
+psalmodiaient d'une voix plaintive. L'un venait de l'Ukraine, l'autre de
+la mer Jaune, un troisième des provinces de Finlande. Ce dernier, fort
+âgé déjà, portait à la ceinture un petit tronc cadenassé, comme s'il eût
+été appendu au pilier d'une église. De ce qu'il récoltait pendant sa
+longue et fatigante tournée, rien n'était pour son compte, et il ne
+possédait même pas la clef de ce cadenas, qui ne s'ouvrait qu'à son
+retour.
+
+Les moines venaient du nord de l'empire. Ils avaient depuis trois mois
+quitté cette ville d'Arkhangel, à laquelle certains voyageurs ont
+justement trouvé la physionomie d'une cité de l'Orient. Ils avaient
+visité les îles Saintes, près de la côte de Carélie, le couvent de
+Solovetsk, le couvent de Troïtsa, ceux de Saint-Antoine et de
+Sainte-Théodosie à Kiev, cette ancienne favorite des Jagellons, le
+monastère de Siméonof à Moscou, celui de Kazan ainsi que son église des
+Vieux-Croyants, et ils se rendaient à Irkoutsk, portant la robe, le
+capuchon et les vêtements de serge.
+
+Quant au pope, c'était un simple prêtre de village, un de ces six cent
+mille pasteurs populaires que compte l'empire russe. Il était vêtu aussi
+misérablement que les moujiks, n'étant pas plus qu'eux, en vérité,
+n'ayant ni rang ni pouvoir dans l'Église, laborant comme un paysan sa
+pièce de terre, baptisant, mariant, enterrant. Ses enfants et sa femme,
+il avait pu les soustraire aux brutalités des Tartares, en les reléguant
+dans les provinces du Nord. Lui était resté dans sa paroisse jusqu'au
+dernier moment. Puis, il avait dû fuir, et la route d'Irkoutsk étant
+fermée, il lui avait fallu gagner le lac Baïkal.
+
+Ces divers religieux, groupés à l'avant du radeau, priaient à
+intervalles réguliers, élevant la voix au milieu de cette silencieuse
+nuit, et, à la fin de chaque verset de leur prière, le «Slava Bogu»,
+Gloire à Dieu, s'échappait de leurs lèvres.
+
+Aucun incident ne marqua cette navigation. Nadia était restée plongée
+dans un assoupissement profond. Michel Strogoff avait veillé près
+d'elle. Le sommeil n'avait prise sur lui qu'à de longs intervalles
+seulement, et encore sa pensée veillait-elle toujours.
+
+Au jour naissant, le radeau, retardé par une brise assez violente qui
+contrariait l'action du courant, était encore à quarante verstes de
+l'embouchure de l'Angara. Très-vraisemblablement, il ne pourrait pas
+l'atteindre avant trois ou quatre heures du soir. Ce n'était pas un
+inconvénient, au contraire, car les fugitifs descendraient alors le
+fleuve pendant la nuit, et l'ombre devait favoriser leur arrivée à
+Irkoutsk.
+
+La seule crainte que manifesta plusieurs fois le vieux marinier fut
+relative à la formation des glaces à la surface des eaux. La nuit avait
+été extrêmement froide. On voyait des glaçons assez nombreux filer vers
+l'ouest sous l'impulsion du vent. Ceux-là n'étaient pas à redouter,
+puisqu'ils ne pouvaient dériver dans l'Angara, dont ils avaient
+maintenant dépassé l'embouchure. Mais on devait penser que ceux qui
+venaient des portions orientales du lac pouvaient être attirés par le
+courant et s'engager entre les deux rives du fleuve. De là, des
+difficultés, des retards possibles, peut-être même un insurmontable
+obstacle qui arrêterait le radeau.
+
+Michel Strogoff avait donc un immense intérêt à savoir quel était l'état
+du lac, et si les glaçons apparaissaient en grand nombre. Nadia étant
+réveillée, il l'interrogeait souvent, et elle lui rendait compte de tout
+ce qui se passait à la surface des eaux.
+
+Pendant que les glaçons dérivaient ainsi, des phénomènes curieux se
+produisaient à la surface du Baïkal. C'étaient de magnifiques
+jaillissements de sources d'eau bouillante, sorties de quelques-uns de
+ces puits artésiens, que la nature a forés dans le lit même du lac. Ces
+jets s'élevaient à une grande hauteur et s'épanchaient en vapeurs,
+irisées par les rayons solaires, que le froid condensait presque
+aussitôt. Ce curieux spectacle eût certainement émerveillé le regard
+d'un touriste, qui eût voyagé en pleine paix et pour son agrément sur
+cette mer sibérienne.
+
+A quatre heures du soir, l'embouchure de l'Angara fut signalée par le
+vieux marinier entre les hautes roches granitiques du littoral. On
+apercevait sur la rive droite le petit port de Livenitchnaia, son
+église, ses quelques maisons bâties sur la berge.
+
+Mais, circonstance très-grave, les premiers glaçons, venus de l'est,
+dérivaient déjà entre les rives de l'Angara, et, par conséquent, ils
+descendaient vers Irkoutsk. Cependant, leur nombre ne pouvait pas être
+encore assez grand pour obstruer le fleuve, ni le froid assez
+considérable pour les agréger.
+
+Le radeau arriva au petit port et il s'y arrêta. Là, le vieux marinier
+avait décidé de relâcher pendant une heure, afin de faire quelques
+réparations indispensables. Les troncs, disjoints, menaçaient de se
+séparer, et il importait de les relier entre eux plus solidement pour
+résister au courant de l'Angara, qui est très-rapide.
+
+Pendant la belle saison, le port de Livenitchnaia est une station
+d'embarquement ou de débarquement pour les voyageurs du lac Baïkal, soit
+qu'ils se rendent à Kiakhta, dernière ville de la frontière
+russo-chinoise, soit qu'ils en reviennent. Il est donc très-fréquenté
+par les steam-boats et tous les petits caboteurs du lac.
+
+Mais, en ce moment, Livenitchnaia était abandonnée. Ses habitants
+n'avaient pu rester exposés aux déprédations des Tartares, qui couraient
+maintenant les deux rives de l'Angara. Ils avaient envoyé à Irkoutsk la
+flottille de bateaux et de barques, qui hiverne ordinairement dans leur
+port, et, munis de tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils s'étaient
+réfugiés à temps dans la capitale de la Sibérie orientale.
+
+Le vieux marinier ne s'attendait donc pas à recueillir de nouveaux
+fugitifs au port de Livenitchnaia, et cependant, au moment où le radeau
+accostait, deux passagers, sortant d'une maison déserte, accoururent à
+toutes jambes sur la berge.
+
+Nadia, assise à l'arrière, regardait d'un œil distrait.
+
+Un cri faillit lui échapper. Elle saisit la main de Michel Strogoff,
+qui, à ce mouvement, releva la tête.
+
+«Qu'as-tu, Nadia? demanda-t-il.
+
+--Nos deux compagnons de route, Michel.
+
+--Ce Français et cet Anglais que nous avons rencontrés dans les défilés
+de l'Oural?
+
+--Oui.»
+
+Michel Strogoff tressaillit, car le sévère incognito dont il ne voulait
+pas se départir risquait d'être dévoilé.
+
+En effet, ce n'était plus Nicolas Korpanoff qu'Alcide Jolivet et Harry
+Blount allaient voir en lui maintenant, mais bien le vrai Michel
+Strogoff, courrier du czar. Les deux journalistes l'avaient déjà
+rencontré deux fois depuis leur séparation qui s'était faite au relais
+d'Ichim, la première au camp de Zabédiero, quand il coupa d'un coup de
+knout la face d'Ivan Ogareff, la seconde à Tomsk, lorsqu'il fut condamné
+par l'émir. Ils savaient donc à quoi s'en tenir à son égard et sur sa
+véritable qualité.
+
+Michel Strogoff prit rapidement son parti.
+
+«Nadia, dit-il, dès que ce Français et cet Anglais seront embarqués,
+prie-les de venir près de moi!»
+
+C'étaient, en effet, Harry Blount et Alcide Jolivet, que, non le hasard,
+mais la force des événements avait conduits au port de Livenitchnaia,
+comme ils y avaient amené Michel Strogoff.
+
+On le sait, après avoir assisté à l'entrée des Tartares à Tomsk, ils
+étaient partis avant la sauvage exécution qui termina la fête. Ils ne
+doutaient donc pas que leur ancien compagnon de voyage n'eût été mis à
+mort, et ils ignoraient qu'il eût été seulement aveuglé par ordre de
+l'émir.
+
+Donc, s'étant procuré des chevaux, ils avaient abandonné Tomsk le soir
+même, avec l'intention bien arrêtée de dater désormais leurs chroniques
+des campements russes de la Sibérie orientale.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount se dirigèrent à marche forcée vers
+Irkoutsk. Ils espéraient bien y devancer Féofar-Khan, et ils l'eussent
+certainement fait, sans l'apparition inopinée de cette troisième
+colonne, venue des contrées du sud par la vallée de l'Yeniseï. Ainsi que
+Michel Strogoff, ils furent coupés avant même d'avoir pu atteindre le
+Dinka. De là, nécessité pour eux de redescendre jusqu'au lac Baïkal.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à Livenitchnaia, ils trouvèrent le port déjà
+désert. D'un autre côté, il leur était impossible d'entrer dans
+Irkoutsk, qu'investissaient les armées tartares. Ils étaient donc là
+depuis trois jours, et très embarrassés, lorsque le radeau arriva.
+
+Le dessein des fugitifs leur fut alors communiqué. Il y avait
+certainement des chances pour qu'ils pussent passer inaperçus pendant la
+nuit et pénétrer dans Irkoutsk. Ils résolurent donc de tenter l'affaire.
+
+Alcide Jolivet se mit aussitôt en rapport avec le vieux marinier, et il
+lui demanda passage pour son compagnon et lui, offrant de payer le prix
+qu'il exigerait, quel qu'il fût.
+
+«Ici, on ne paye pas, lui répondit gravement le vieux marinier, on
+risque sa vie, voilà tout.»
+
+Les deux journalistes s'embarquèrent, et Nadia les vit prendre place à
+l'avant du radeau.
+
+Harry Blount était toujours le froid Anglais, qui lui avait à peine
+adressé la parole pendant toute la traversée des monts Ourals.
+
+Alcide Jolivet semblait être un peu plus grave que d'ordinaire, et l'on
+conviendra que sa gravité se justifiait par celle des circonstances.
+
+Alcide Jolivet était donc installé à l'avant du radeau, lorsqu'il sentit
+une main s'appuyer sur son bras.
+
+Il se retourna et reconnut Nadia, la sœur de celui qui était, non plus
+Nicolas Korpanoff, mais Michel Strogoff, courrier du czar.
+
+Un cri de surprise allait lui échapper, lorsqu'il vit la jeune fille
+porter un doigt à ses lèvres.
+
+«Venez,» lui dit Nadia.
+
+Et, d'un air indifférent, Alcide Jolivet, faisant signe à Harry Blount
+de l'accompagner, la suivit.
+
+Mais, si la surprise des journalistes avait été grande à rencontrer
+Nadia sur ce radeau, elle fut sans bornes, quand ils aperçurent Michel
+Strogoff, qu'ils ne pouvaient croire vivant.
+
+A leur approche, Michel Strogoff n'avait pas bougé.
+
+Alcide Jolivet s'était retourné vers la jeune fille.
+
+«Il ne vous voit pas, messieurs, dit Nadia. Les Tartares lui ont brûlé
+les yeux! Mon pauvre frère est aveugle!»
+
+Un vif sentiment de pitié se peignit sur la figure d'Alcide Jolivet et
+de son compagnon.
+
+Un instant après, tous deux, assis près de Michel Strogoff, lui
+serraient la main et attendaient qu'il leur parlât.
+
+«Messieurs, dit Michel Strogoff à voix basse, vous ne devez pas savoir
+qui je suis, ni ce que je suis venu faire en Sibérie. Je vous demande de
+respecter mon secret. Me le promettez-vous?
+
+--Sur l'honneur, répondit Alcide Jolivet.
+
+--Sur ma foi de gentleman, ajouta Harry Blount.
+
+--Bien, messieurs.
+
+--Pouvons-nous vous être utile? demanda Harry Blount. Voulez-vous que
+nous vous aidions à accomplir votre tâche?
+
+--Je préfère agir seul, répondit Michel Strogoff.
+
+--Mais ces gueux-là vous ont brûlé la vue, dit Alcide Jolivet.
+
+--J'ai Nadia, et ses yeux me suffisent!»
+
+Une demi-heure plus tard, le radeau, après avoir quitté le petit port de
+Livenitchnaia, s'engageait dans le fleuve. Il était cinq heures du soir.
+La nuit allait venir. Elle devait être très-obscure et très-froide
+aussi, car la température était déjà au-dessous de zéro.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount, s'ils avaient promis le secret à Michel
+Strogoff, ne le quittèrent cependant pas. Ils causèrent à voix basse, et
+l'aveugle, complétant ce qu'il savait déjà par ce qu'ils lui apprirent,
+put se faire une idée exacte de l'état des choses.
+
+Il était certain que les Tartares investissaient actuellement Irkoutsk,
+et que les trois colonnes avaient opéré leur jonction. On ne pouvait
+donc douter que l'émir et Ivan Ogareff ne fussent devant la capitale.
+
+Mais pourquoi cette hâte d'y arriver que montrait le courrier du czar,
+maintenant que la lettre impériale ne pouvait plus être remise par lui
+au grand-duc, et qu'il n'en connaissait pas le contenu? Alcide Jolivet
+et Harry Blount ne le comprirent pas plus que ne l'avait compris Nadia.
+
+D'ailleurs, il ne fut question du passé qu'au moment où Alcide Jolivet
+crut devoir dire à Michel Strogoff:
+
+«Nous vous devons presque des excuses pour ne vous avoir pas serré la
+main avant notre séparation au relais d'Ichim.
+
+--Non, vous aviez droit de me croire un lâche!
+
+--En tout cas, ajouta Alcide Jolivet, vous avez magnifiquement knouté la
+figure de ce misérable, et il en portera longtemps la marque!
+
+--Non, pas longtemps!» répondit simplement Michel Strogoff.
+
+Une demi-heure après le départ de Livenitchnaia, Alcide Jolivet et son
+compagnon étaient au courant des cruelles épreuves par lesquelles
+avaient successivement passé Michel Strogoff et sa compagne. Ils ne
+pouvaient qu'admirer sans réserve une énergie que le dévouement de la
+jeune fille avait seul pu égaler. Et de Michel Strogoff ils pensèrent
+exactement ce qu'en avait dit le czar à Moscou: «En vérité, c'est un
+homme!»
+
+Au milieu des glaçons qu'entraînait le courant de l'Angara, le radeau
+filait avec rapidité. Un panorama mouvant se déployait latéralement sur
+les deux rives du fleuve, et, par une illusion d'optique, il semblait
+que ce fût l'appareil flottant qui restât immobile devant cette
+succession de points de vue pittoresques. Ici, c'étaient de hautes
+falaises granitiques, étrangement profilées; là, des gorges sauvages
+d'où s'échappait quelque torrentueuse rivière; quelquefois, une large
+coupée avec un village fumant encore, puis, d'épaisses forêts de pins
+qui projetaient d'éclatantes flammes. Mais si les Tartares avaient
+laissé partout des traces de leur passage, on ne les voyait pas encore,
+car ils s'étaient plus particulièrement massés aux approches d'Irkoutsk.
+
+Pendant ce temps, les pèlerins continuaient à haute voix leurs prières,
+et le vieux marinier, repoussant les glaçons qui le serraient de trop
+près, maintenait imperturbablement le radeau au milieu du rapide courant
+de l'Angara.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ENTRE DEUX RIVES
+
+
+A huit heures du soir, ainsi que l'état du ciel l'avait fait pressentir,
+une obscurité profonde enveloppa toute la contrée. La lune, étant
+nouvelle, ne devait pas se lever sur l'horizon. Du milieu du fleuve, les
+rives restaient invisibles. Les falaises se confondaient à une faible
+hauteur avec ces nuages lourds qui se déplaçaient à peine. Par
+intervalles, quelques souffles venaient de l'est et semblaient expirer
+sur cette étroite vallée de l'Angara.
+
+L'obscurité ne pouvait que favoriser dans une grande mesure les projets
+des fugitifs. En effet, bien que les avant-postes tartares dussent être
+échelonnés sur les deux rives, le radeau avait de sérieuses chances de
+passer inaperçu. Il n'était pas vraisemblable, non plus, que les
+assiégeants eussent barré le fleuve en amont d'Irkoutsk, puisqu'ils
+savaient que les Russes ne pouvaient attendre aucun secours par le sud
+de la province. Avant peu, d'ailleurs, la nature aurait elle-même établi
+ce barrage, en cimentant par le froid les glaçons accumulés entre les
+deux rives.
+
+A bord du radeau régnait maintenant un absolu silence. Depuis qu'il
+descendait le cours du fleuve, la voix des pèlerins ne se faisait plus
+entendre. Ils priaient encore, mais leur prière n'était qu'un murmure
+qui ne pouvait arriver jusqu'à la rive. Les fugitifs, étendus sur la
+plate-forme, rompaient à peine par la saillie de leurs corps la ligne
+horizontale des eaux. Le vieux marinier, couché à l'avant près de ses
+hommes, s'occupait seulement d'écarter les glaçons, manœuvre qui se
+faisait sans bruit.
+
+C'était aussi une circonstance favorable, cette dérive des glaçons, si
+elle ne devait pas opposer plus tard un insurmontable obstacle au
+passage du radeau. En effet, cet appareil, isolé sur les eaux libres du
+fleuve, aurait couru le risque d'être aperçu, même à travers l'ombre
+épaisse, tandis qu'il se confondait alors avec ces masses mouvantes de
+toutes grandeurs et de toutes formes, et le fracas, produit par le heurt
+des blocs qui s'entre-choquaient, couvrait aussi tout autre bruit
+suspect.
+
+Un froid très-aigu se propageait à travers l'atmosphère, les fugitifs en
+souffrirent cruellement, n'ayant d'autre abri que quelques branches de
+bouleau. Ils se pressaient les uns contre les autres, afin de mieux
+supporter l'abaissement de température, qui, pendant cette nuit, devait
+atteindre dix degrés au-dessous de zéro. Le peu de vent qui arrivait,
+après avoir effleuré les montagnes de l'est, tapissées de neige, piquait
+vivement.
+
+Michel Strogoff et Nadia, couchés à l'arrière, supportaient sans se
+plaindre ce surcroît de souffrance. Alcide Jolivet et Harry Blount,
+placés près d'eux, résistaient de leur mieux à ces premiers assauts de
+l'hiver sibérien. Ni les uns ni les autres ne causaient maintenant, même
+à voix basse. La situation, d'ailleurs, les absorbait tout entiers. A
+chaque instant, un incident pouvait se produire, un danger, une
+catastrophe même, dont ils ne se seraient pas tirés indemnes.
+
+Pour un homme qui comptait atteindre bientôt son but, Michel Strogoff
+semblait être singulièrement calme. D'ailleurs, dans les plus graves
+conjonctures, son énergie ne l'avait jamais abandonné. Il entrevoyait
+déjà le moment où il lui serait enfin permis de penser à sa mère, à
+Nadia, à lui-même! Il ne craignait plus qu'une dernière et mauvaise
+chance: c'était que le radeau ne fût absolument arrêté par un barrage de
+glaçons avant d'avoir atteint Irkoutsk, il ne songeait qu'à cela, bien
+décidé d'ailleurs, s'il le fallait, à tenter quelque suprême coup
+d'audace.
+
+Nadia, remise par ces quelques heures de repos, avait retrouvé cette
+énergie physique, que la misère avait pu briser quelquefois, sans avoir
+jamais ébranlé son énergie morale. Elle songeait aussi qu'au cas où
+Michel Strogoff ferait un nouvel effort pour atteindre son but, elle
+devrait être là pour le guider. Mais, en même temps qu'elle s'approchait
+d'Irkoutsk, l'image de son père se dessinait plus nettement à son
+esprit. Elle le voyait dans la ville investie, loin de ceux qu'il
+chérissait, mais--car elle n'en doutait pas--luttant contre les
+envahisseurs avec tout l'élan de son patriotisme. Avant quelques heures,
+si le ciel les favorisait enfin, elle serait dans ses bras, lui
+rapportant les dernières paroles de sa mère, et rien ne les séparerait
+plus. Si l'exil de Wassili Fédor ne devait pas avoir de terme, sa fille
+resterait exilée avec lui. Puis, par une pente naturelle, elle revenait
+à celui auquel elle devrait d'avoir revu son père, à ce généreux
+compagnon, à ce «frère», qui, les Tartares repoussés, reprendrait le
+chemin de Moscou, qu'elle ne reverrait plus peut-être!...
+
+Quant à Alcide Jolivet et à Harry Blount, ils n'avaient qu'une seule et
+même pensée: c'est que la situation était extrêmement dramatique, et
+que, bien mise en scène, elle fournirait une chronique des plus
+intéressantes. L'Anglais songeait donc aux lecteurs du
+_Daily-Telegraph_, et le Français à ceux de sa cousine Madeleine. Au
+fond, ils n'étaient pas sans éprouver quelque émotion tous les deux.
+
+«Eh! tant mieux! pensait Alcide Jolivet. Il faut être ému pour émouvoir!
+Je crois même qu'il y a un vers célèbre à ce sujet, mais, du diable! si
+je sais...»
+
+Et avec ses yeux si exercés, il cherchait à percer l'ombre épaisse qui
+enveloppait le fleuve.
+
+Cependant, de grands éclats de lumière rompaient parfois ces ténèbres et
+découpaient les divers massifs des rives sous un aspect fantastique.
+C'était quelque forêt en feu, quelque village brûlant encore, sinistre
+reproduction des tableaux du jour avec le contraste de la nuit en plus.
+L'Angara s'illuminait alors d'une berge à l'autre. Les glaçons formaient
+autant de miroirs qui, réverbérant la flamme sous tous les angles et
+sous toutes les couleurs, se déplaçaient suivant les caprices du
+courant. Le radeau, confondu au milieu de ces corps flottants, passait,
+sans être aperçu.
+
+Le danger n'était donc pas encore là.
+
+Mais un péril d'une autre nature menaçait les fugitifs. Celui-là, ils ne
+pouvaient le prévoir, et, surtout, ils ne pouvaient pas y parer. Ce fut
+à Alcide Jolivet que le hasard le signala, et voici dans quelle
+circonstance.
+
+Alcide Jolivet, couché du côté droit du radeau, avait laissé sa main
+pendre au fil de l'eau. Soudain, il fut surpris de l'impression que lui
+causa le contact du courant à sa surface. Il semblait être de
+consistance visqueuse, comme s'il eut été formé d'une huile minérale.
+
+Alcide Jolivet, contrôlant alors le toucher par l'odorat, ne put s'y
+tromper. C'était bien une couche de naphte liquide, qui surnageait à la
+partie supérieure du courant de l'Angara et coulait avec lui!
+
+Le radeau flottait-il donc réellement sur cette substance qui est si
+éminemment combustible? D'où venait ce naphte? Était-ce un phénomène
+naturel qui l'avait projeté à la surface de l'Angara, ou devait-il
+servir comme un engin destructeur, mis en œuvre par les Tartares?
+Ceux-ci voulaient-ils porter l'incendie jusque dans Irkoutsk par des
+moyens que les droits de la guerre ne justifient jamais entre nations
+civilisées?
+
+Telles furent les deux questions que se posa Alcide Jolivet, mais de cet
+incident il crut devoir n'instruire qu'Harry Blount, et tous deux furent
+d'accord pour ne point alarmer leurs compagnons en leur révélant ce
+nouveau danger.
+
+On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une éponge imprégnée de
+carbures d'hydrogène liquides. Au port de Bakou, sur la frontière
+persane, à la presqu'île d'Abchéron, sur la Caspienne, dans l'Asie
+Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources
+d'huiles minérales sourdent par milliers à la surface des terrains.
+C'est le «pays de l'huile», semblable à celui qui porte maintenant ce
+nom dans le Nord-Amérique.
+
+Durant certaines fêtes religieuses, principalement au port de Bakou, les
+indigènes, adorateurs du feu, lancent à la surface de la mer le naphte
+liquide, qui surnage, grâce à sa densité inférieure à celle de l'eau.
+Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minérale s'est ainsi
+répandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent l'incomparable
+spectacle d'un océan de feu qui ondule et déferle sous la brise.
+
+Mais ce qui n'est qu'une réjouissance à Bakou eût été un désastre sur
+les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou imprudence,
+en un clin d'œil l'inflammation se fût propagée jusqu'au delà
+d'Irkoutsk.
+
+En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'était à craindre; mais
+tout était à redouter de ces incendies allumés sur les deux rives de
+l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une étincelle, tombant dans
+le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.
+
+Ce que furent les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on
+le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas été
+préférable, en présence de ce nouveau péril, d'accoster l'une des rives,
+d'y débarquer, d'attendre? Ils se le demandèrent.
+
+«En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais
+quelqu'un qui ne débarquerait pas!»
+
+Et il faisait allusion à Michel Strogoff
+
+Cependant, le radeau dérivait rapidement au milieu des glaçons, dont les
+rangs se pressaient de plus en plus.
+
+Jusqu'alors, aucun détachement tartare n'avait été signalé sur les
+berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'était pas encore
+arrivé à la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures du
+soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se mouvaient à
+la surface des glaçons. Ces ombres, sautant de l'un à l'autre, se
+rapprochaient rapidement.
+
+«Des Tartares!» pensa-t-il.
+
+Et se glissant près du vieux marinier qui se tenait à l'avant, il lui
+montra ce mouvement suspect.
+
+Le vieux marinier regarda attentivement.
+
+«Ce ne sont que des loups, dit-il. J'aime mieux ça que des Tartares.
+Mais il faut se défendre, et sans bruit!»
+
+En effet, les fugitifs eurent à lutter contre ces féroces carnassiers,
+que la faim et le froid jetaient à travers la province. Les loups
+avaient senti le radeau, et bientôt ils l'attaquèrent. De là, nécessité
+pour les fugitifs d'engager la lutte, mais sans se servir d'armes à feu,
+car ils ne pouvaient être éloignés des postes tartares. Les femmes et
+les enfants se groupèrent au centre du radeau, et les hommes, les uns
+armés de perches, les autres de leur couteau, la plupart de bâtons, se
+mirent en mesure de repousser les assaillants. Ils ne faisaient pas
+entendre un cri, mais les hurlements des loups déchiraient l'air.
+
+Michel Strogoff n'avait pas voulu rester inactif. Il s'était étendu sur
+le côté du radeau attaqué par la bande des carnassiers. Il avait tiré
+son couteau, et, chaque fois qu'un loup passait à sa portée, sa main
+savait le lui enfoncer dans la gorge. Harry Blount et Alcide Jolivet ne
+chômèrent pas non plus, et ils firent une rude besogne. Leurs compagnons
+les secondaient courageusement. Tout ce massacre s'accomplissait en
+silence, bien que plusieurs des fugitifs n'eussent pu éviter de graves
+morsures.
+
+Cependant, la lutte ne semblait pas devoir se terminer de sitôt. La
+bande de loups se renouvelait sans cesse, et il fallait que la rive
+droite de l'Angara en fût infestée.
+
+«Ça ne finira donc jamais!» disait Alcide Jolivet, en manœuvrant son
+poignard, rouge de sang.
+
+Et, de fait, une demi-heure après le commencement de l'attaque, les
+loups couraient encore par centaines à travers les glaçons.
+
+Les fugitifs, épuisés, faiblissaient visiblement alors. Le combat
+tournait à leur désavantage. En ce moment, un groupe de dix loups de
+haute taille, rendus féroces par la colère et la faim, les yeux brillant
+dans l'ombre comme des braises, envahirent la plate-forme du radeau.
+Alcide Jolivet et son compagnon se jetèrent au milieu de ces redoutables
+animaux, et Michel Strogoff rampait vers eux, lorsqu'un changement de
+front se produisit soudain.
+
+En quelques secondes, les loups eurent abandonné non-seulement le
+radeau, mais aussi les glaçons épars sur le fleuve. Tous ces corps noirs
+se dispersèrent, et il fut bientôt constant qu'ils avaient en toute hâte
+regagné la rive droite du fleuve.
+
+C'est qu'il fallait à ces loups les ténèbres pour agir, et qu'alors une
+intense clarté éclairait tout le cours de l'Angara.
+
+C'était la lueur d'un immense incendie. La bourgade de Poshkavsk brûlait
+tout entière. Cette fois, les Tartares étaient là, accomplissant leur
+œuvre. Depuis ce point, ils occupaient les deux rives jusqu'au delà
+d'Irkoutsk. Les fugitifs arrivaient donc à la zone dangereuse de leur
+traversée, et ils se trouvaient encore à trente verstes de la capitale.
+
+Il était onze heures et demie du soir. Le radeau continuait à glisser
+dans l'ombre au milieu des glaçons, avec lesquels il se confondait
+absolument; mais de grandes plaques de lumière s'allongeaient parfois
+jusqu'à lui. Aussi, les fugitifs, étendus sur la plate-forme, ne se
+permettaient-ils pas un mouvement qui pût les trahir.
+
+La conflagration de la bourgade s'opérait avec une violence
+extraordinaire. Ces maisons, construites en sapin, flambaient comme des
+résines. Elles étaient là cent cinquante qui brûlaient à la fois. Aux
+crépitements de l'incendie se mêlaient les hurlements des Tartares. Le
+vieux marinier, en prenant un point d'appui sur les glaçons voisins du
+radeau, était parvenu à le repousser vers la rive droite, et une
+distance de trois à quatre cents pieds le séparait alors des berges
+flamboyantes de Poshkavsk.
+
+Néanmoins, les fugitifs, éclairés par instants, auraient été
+certainement aperçus, si les incendiaires n'eussent été trop occupés à
+la destruction de la bourgade. Mais on comprendra quelles devaient être
+alors les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, en songeant
+à ce liquide combustible sur lequel le radeau flottait.
+
+En effet, des gerbes d'étincelles s'échappaient des maisons qui
+formaient autant de fournaises ardentes. Au milieu des volutes de fumée,
+ces étincelles montaient dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
+pieds. Sur la rive droite, exposée de face à cette conflagration, les
+arbres et les falaises apparaissaient comme enflammés. Or, il suffisait
+d'une étincelle, tombant à la surface de l'Angara, pour que l'incendie
+se propageât au fil des eaux et portât le désastre d'une rive à l'autre.
+C'était, à bref délai, la destruction du radeau et de tous ceux qu'il
+entraînait.
+
+Mais, heureusement, les faibles brises de la nuit ne soufflaient pas de
+ce côté. Elles continuaient à venir de l'est et rabattaient les flammes
+vers la gauche. Il était donc possible que les fugitifs échappassent à
+ce nouveau danger.
+
+Et, en effet, la bourgade en flammes fut enfin dépassée. Peu à peu,
+l'éclat de l'incendie s'affaiblit, ses crépitements diminuèrent, et les
+dernières lueurs disparurent au delà des hautes falaises, qui se
+dressaient à un coude brusque de l'Angara.
+
+Il était environ minuit. L'ombre, redevenue épaisse, protégeait de
+nouveau le radeau. Les Tartares étaient toujours là, qui allaient et
+venaient sur les deux rives. On ne les voyait pas, mais on les
+entendait. Les feux des postes avancés brillaient extraordinairement.
+
+Cependant, il devenait nécessaire de manœuvrer avec plus de précision
+au milieu des glaçons qui se resserraient.
+
+Le vieux marinier se releva, et les moujiks reprirent leurs gaffes. Tous
+avaient fort à faire, et la conduite du radeau devenait de plus en plus
+difficile, car le lit du fleuve s'obstruait visiblement.
+
+Michel Strogoff s'était glissé jusqu'à l'avant.
+
+Alcide Jolivet l'avait suivi.
+
+Tous deux écoutaient ce que disaient le vieux marinier et ses hommes.
+
+«Veille sur la droite!
+
+--Voilà les glaçons qui se prennent à gauche!
+
+--Défends! défends avec ta gaffe!
+
+--Avant une heure, nous serons arrêtés!...
+
+--Si Dieu le veut! répondit le vieux marinier. Contre sa volonté, il n'y
+a rien à faire.
+
+--Vous les entendez, dit Alcide Jolivet.
+
+--Oui, répondit Michel Strogoff, mais Dieu est avec nous!»
+
+Cependant, la situation s'aggravait de plus en plus. Si la dérive du
+radeau venait à être suspendue, non-seulement les fugitifs
+n'arriveraient pas à Irkoutsk, mais ils seraient obligés d'abandonner
+leur appareil flottant, qui, écrasé par les glaçons, ne tarderait pas à
+manquer sous eux. Les cordes d'osier se briseraient alors, les troncs de
+sapins, séparés violemment, s'engageraient sous la croûte durcie, et les
+malheureux n'auraient plus d'autre refuge que les glaçons eux-mêmes. Or,
+le jour venu, ils seraient aperçus des Tartares et massacrés sans pitié!
+
+Michel Strogoff revint à l'arrière, là où Nadia l'attendait. Il
+s'approcha de la jeune fille, il lui prit la main et lui posa cette
+invariable question: «Nadia, es-tu prête?» à laquelle elle répondit
+comme toujours:
+
+«Je suis prête!»
+
+Pendant quelques verstes encore, le radeau continua de dériver au milieu
+des glaces flottantes. Si l'Angara se resserrait, il se formerait un
+barrage, et, conséquemment, il y aurait impossibilité de suivre le
+courant. Déjà la dérive se faisait beaucoup plus lentement. A chaque
+instant, c'étaient des chocs ou des détours. Ici, un abordage à éviter,
+là, une passe à prendre. Enfin, retards très-inquiétants.
+
+En effet, il n'y avait plus que quelques heures de nuit. Si les fugitifs
+n'atteignaient pas Irkoutsk avant cinq heures du matin, ils devaient
+perdre tout espoir d'y entrer jamais.
+
+Or, à une heure et demie, malgré tous les efforts qui furent tentés, la
+radeau vint buter contre un épais barrage et s'arrêta définitivement.
+Les glaçons, qui dérivaient en amont, se jetèrent sur lui, le pressèrent
+contre l'obstacle et l'immobilisèrent, comme s'il eût été échoué sur un
+récif.
+
+En cet endroit, l'Angara se resserrait, et son lit était réduit à la
+moitié de sa largeur normale. De là, accumulation des glaces, qui
+s'étaient peu à peu soudées les unes aux autres sous la double influence
+de la pression, qui était considérable, et du froid, dont l'intensité
+redoublait. Cinq cents pas en aval, le lit du fleuve s'élargissait de
+nouveau, et les glaçons, se détachant peu à peu du bord inférieur de ce
+champ, continuaient à dériver vers Irkoutsk. Donc il est probable que,
+sans ce resserrement des rives, le barrage ne se fût pas formé, et que
+le radeau aurait pu continuer à descendre le courant. Mais le malheur
+était irréparable, et les fugitifs devaient renoncer à tout espoir
+d'atteindre leur but.
+
+S'ils avaient eu à leur disposition les outils qu'emploient
+ordinairement les baleiniers pour s'ouvrir des canaux à travers les
+ice-fields, s'ils avaient pu couper ce champ jusqu'à l'endroit où
+s'élargissait la rivière, peut-être le temps ne leur eût-il pas manqué?
+Mais pas une scie, pas un pic, rien qui permît d'entamer cette croûte,
+que l'extrême froid rendait dure comme du granit.
+
+Quel parti prendre?
+
+En ce moment, des coups de fusil éclatèrent sur la rive droite de
+l'Angara. Une pluie de balles fut dirigée sur le radeau. Les malheureux
+avaient-ils donc été aperçus. Évidemment, car d'autres détonations
+retentirent sur la rive gauche. Les fugitifs, pris entre deux feux,
+devinrent le point de mire des tireurs tartares. Quelques-uns furent
+blessés par ces balles, bien que, au milieu de cette obscurité, elles
+n'arrivassent qu'au hasard.
+
+«Viens, Nadia,» murmura Michel Strogoff à l'oreille de la jeune fille.
+
+Sans faire une seule observation, «prête à tout», Nadia prit la main de
+Michel Strogoff.
+
+«Il s'agit de traverser le barrage, lui dit-il tout bas. Guide-moi, mais
+que personne ne nous voie quitter le radeau!»
+
+Nadia obéit. Michel Strogoff et elle se glissèrent rapidement à la
+surface du champ, au milieu de cette profonde obscurité que déchiraient
+ça et là les coups de feu.
+
+Nadia rampait en avant de Michel Strogoff. Les balles tombaient autour
+d'eux comme une grêle violente et crépitaient sur les glaces. La surface
+du champ, raboteuse et sillonnée d'arêtes vives, leur mit les mains en
+sang, mais ils avançaient toujours.
+
+Dix minutes plus tard, le bord inférieur du barrage était atteint. Là,
+les eaux de l'Angara redevenaient libres. Quelques glaçons, détachés peu
+à peu du champ, reprenaient le courant et descendaient vers la ville.
+
+Nadia comprit ce que voulait tenter Michel Strogoff. Elle vit un de ces
+glaçons qui ne tenait plus que par une étroite langue.
+
+«Viens,» dit Nadia.
+
+Et tous deux se couchèrent sur ce morceau de glace, qu'un léger
+balancement dégagea du barrage.
+
+Le glaçon commença à dériver. Le lit du fleuve s'élargissant, la route
+était libre.
+
+Michel Strogoff et Nadia écoutaient les coups de feu, les cris de
+détresse, les hurlements de Tartares qui se faisaient entendre en
+amont... Puis, peu à peu, ces bruits de profonde angoisse et de joie
+féroce s'éteignirent dans l'éloignement.
+
+«Pauvres compagnons!» murmura Nadia.
+
+Pendant une demi-heure, le courant entraîna rapidement le glaçon qui
+portait Michel Strogoff et Nadia. A tout moment, ils pouvaient craindre
+qu'il ne s'effondrât sous eux. Pris dans le fil des eaux, il suivait le
+milieu du fleuve, et il ne serait nécessaire de lui imprimer une
+direction oblique que lorsqu'il s'agirait d'accoster les quais
+d'Irkoutsk.
+
+Michel Strogoff, les dents serrées, l'oreille au guet, ne prononçait pas
+une seule parole. Jamais il n'avait été si près du but. Il sentait qu'il
+allait l'atteindre!...
+
+Vers deux heures du matin, une double rangée de lumières étoila le
+sombre horizon dans lequel se confondaient les deux rives de l'Angara.
+
+A droite, c'étaient les lueurs jetées par Irkoutsk. A gauche, les feux
+du camp tartare.
+
+Michel Strogoff n'était plus qu'à une demi-verste de la ville.
+
+«Enfin!» murmura-t-il.
+
+Mais, soudain, Nadia poussa un cri.
+
+A ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaçon, qui vacillait. Sa
+main se tendit vers le haut de l'Angara. Sa figure, tout éclairée de
+reflets bleuâtres, devint effrayante à voir, et alors, comme si ses yeux
+se fussent rouverts à la lumière:
+
+«Ah! s'écria-t-il, Dieu lui-même est donc contre nous!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+IRKOUTSK.
+
+
+Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, est une ville peuplée, en
+temps ordinaire, de trente mille habitants. Une berge assez élevée, qui
+se dresse sur la rive droite de l'Angara, sert d'assise à ses églises,
+que domine une haute cathédrale, et à ses maisons, disposées dans un
+pittoresque désordre.
+
+Vue d'une certaine distance, du haut de la montagne qui se dresse à une
+vingtaine de verstes sur la grande route sibérienne, avec ses coupoles,
+ses clochetons, ses flèches élancées comme des minarets, ses dômes
+ventrus comme des potiches japonaises, elle prend un aspect quelque peu
+oriental. Mais cette physionomie disparaît aux yeux du voyageur, dès
+qu'il y a fait son entrée. La ville, moitié byzantine, moitié chinoise,
+redevient européenne par ses rues macadamisées, bordées de trottoirs,
+traversées de canaux, plantées de bouleaux gigantesques, par ses maisons
+de briques et de bois, dont quelques-unes ont plusieurs étages, par les
+équipages nombreux qui la sillonnent, non-seulement tarentass et
+télègues, mais coupés et calèches, enfin par toute une catégorie
+d'habitants très-avancés dans les progrès de la civilisation et auxquels
+les modes les plus nouvelles de Paris ne sont point étrangères.
+
+A cette époque, Irkoutsk, refuge de Sibériens de la province, était
+encombrée. Les ressources en toutes choses y abondaient. Irkoutsk, c'est
+l'entrepôt de ces innombrables marchandises qui s'échangent entre la
+Chine, l'Asie centrale et l'Europe. On n'avait donc pas craint d'y
+attirer les paysans de la vallée d'Angara, des Mongols-Khalkas, des
+Toungouzes, des Bourets, et de laisser s'étendre le désert entre les
+envahisseurs et la ville.
+
+Irkoutsk est la résidence du gouverneur général de la Sibérie orientale.
+Au-dessous de lui fonctionnent un gouverneur civil, aux mains duquel se
+concentre l'administration de la province, un maître de police, fort
+occupé dans une ville où les exilés abondent, et enfin un maire, chef
+des marchands, personnage considérable par son immense fortune et pour
+l'influence qu'il exerce sur ses administrés.
+
+La garnison d'Irkoutsk se composait alors d'un régiment de Cosaques à
+pied, qui comptait environ deux mille hommes, et d'un corps de gendarmes
+sédentaires, portant le casque et l'uniforme bleu galonné d'argent.
+
+En outre, on le sait, et par suite de circonstances particulières, le
+frère du czar était enfermé dans la ville depuis le début de l'invasion.
+
+Cette situation veut être précisée.
+
+C'était un voyage d'une importance politique qui avait conduit le
+grand-duc dans ces lointaines provinces de l'Asie orientale.
+
+Le grand-duc, après avoir parcouru les principales cités sibériennes,
+voyageant en militaire plutôt qu'en prince, sans aucun apparat,
+accompagné de ses officiers, escorté d'un détachement de Cosaques,
+s'était transporté jusqu'aux contrées transbaïkaliennes. Nikolaevsk, la
+dernière ville russe qui soit située au littoral de la mer d'Okhotsk,
+avait été honorée de sa visite.
+
+Arrivé aux confins de l'immense empire moscovite, le grand-duc revenait
+vers Irkoutsk, où il comptait reprendre la route de l'Europe, quand lui
+arrivèrent les nouvelles de cette invasion aussi menaçante que subite.
+Il se hâta de rentrer dans la capitale, mais, lorsqu'il y arriva, les
+communications avec la Russie allaient être interrompues. Il reçut
+encore quelques télégrammes de Pétersbourg et de Moscou, il put même y
+répondre. Puis, le fil fut coupé dans les circonstances que l'on
+connaît.
+
+Irkoutsk était isolée du reste du monde.
+
+Le grand-duc n'avait plus qu'à organiser la résistance, et c'est ce
+qu'il fit avec cette fermeté et ce sang-froid dont il a donné, en
+d'autres circonstances, d'incontestables preuves.
+
+Les nouvelles de la prise d'Ichim, d'Omsk, de Tomsk parvinrent
+successivement à Irkoutsk. Il fallait donc à tout prix sauver de
+l'occupation cette capitale de la Sibérie. On ne devait pas compter sur
+des secours prochains. Le peu de troupes disséminées dans les provinces
+de l'Amour et dans le gouvernement d'Irkoutsk ne pouvaient arriver en
+assez grand nombre pour arrêter les colonnes tartares. Or,
+puisqu'Irkoutsk était dans l'impossibilité d'échapper à
+l'investissement, ce qui importait avant tout, c'était de mettre la
+ville en état de soutenir un siège de quelque durée.
+
+Ces travaux furent commencés le jour où Tomsk tombait entre les mains
+des Tartares. En même temps que cette dernière nouvelle, le grand-duc
+apprenait que l'émir de Boukhara et les khans alliés dirigeaient en
+personne le mouvement, mais ce qu'il ignorait, c'était que le lieutenant
+de ces chefs barbares fût Ivan Ogareff, un officier russe qu'il avait
+lui-même cassé de ses grades et qu'il ne connaissait pas.
+
+Tout d'abord, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de la province
+d'Irkoutsk furent mis en demeure d'abandonner villes et bourgades. Ceux
+qui ne se réfugièrent pas dans la capitale durent se reporter en
+arrière, au delà du lac Baïkal, là où très-probablement l'invasion
+n'étendrait pas ses ravages. Les récoltes en blé et en fourrages furent
+réquisitionnées pour la ville, et ce dernier rempart de la puissance
+moscovite dans l'extrême Orient fut mis à même de résister pendant
+quelque temps.
+
+Irkoutsk, fondée en 1611, est située au confluent de l'Irkout et de
+l'Angara, sur la rive droite de ce fleuve. Deux ponts en bois, bâtis sur
+pilotis, disposés de manière à s'ouvrir dans toute la largeur du chenal
+pour les besoins de la navigation, réunissent la ville à ses faubourgs
+qui s'étendent sur la rive gauche. De ce côté, la défense était facile.
+Les faubourgs furent abandonnés, les ponts détruits. Le passage de
+l'Angara, fort large en cet endroit, n'eût pas été possible sous le feu
+des assiégés.
+
+Mais le fleuve pouvait être franchi en amont et en aval de la ville, et,
+par conséquent, Irkoutsk risquait d'être attaquée par sa partie est,
+qu'aucun mur d'enceinte ne protégeait.
+
+C'est donc à des travaux de fortification que les bras furent occupés
+tout d'abord. On travailla jour et nuit. Le grand-duc trouva une
+population zélée à la besogne, que, plus tard, il devait retrouver
+courageuse à la défense. Soldats, marchands, exilés, paysans, tous se
+dévouèrent au salut commun. Huit jours avant que les Tartares parussent
+sur l'Angara, des murailles en terre avaient été élevées. Un fossé,
+inondé par les eaux de l'Angara, était creusé entre l'escarpe et la
+contre-escarpe. La ville ne pouvait plus être enlevée par un coup de
+main. Il fallait l'investir et l'assiéger.
+
+La troisième colonne tartare--celle qui venait de remonter la vallée de
+l'Yeniseï--parut le 24 septembre en vue d'Irkoutsk. Elle occupa
+immédiatement les faubourgs abandonnés, dont les maisons mêmes avaient
+été détruites, afin de ne point gêner l'action de l'artillerie du
+grand-duc, malheureusement insuffisante.
+
+Les Tartares s'organisèrent donc en attendant l'arrivée des deux autres
+colonnes, commandées par l'émir et ses alliés.
+
+La jonction de ces divers corps s'opéra le 25 septembre, au camp de
+l'Angara, et toute l'armée, sauf les garnisons laissées dans les
+principales villes conquises, fut concentrée sous la main de
+Féofar-Khan.
+
+Le passage de l'Angara ayant été regardé par Ivan Ogareff comme
+impraticable devant Irkoutsk, une forte partie des troupes traversa le
+fleuve, à quelques verstes en aval, sur des ponts de bateaux qui furent
+établis à cet effet. Le grand-duc ne tenta pas de s'opposer à ce
+passage. Il n'eût pu que le gêner, non l'empêcher, n'ayant point
+d'artillerie de campagne à sa disposition, et c'est avec raison qu'il
+resta renfermé dans Irkoutsk.
+
+Les Tartares occupèrent donc la rive droite du fleuve; puis, ils
+remontèrent vers la ville, ils brûlèrent en passant la maison d'été du
+gouverneur général, située dans les bois qui dominent de haut le cours
+de l'Angara, et ils vinrent définitivement prendre position pour le
+siège, après avoir entièrement investi Irkoutsk.
+
+Ivan Ogareff, ingénieur habile, était très-certainement en état de
+diriger les opérations d'un siège régulier; mais les moyens matériels
+lui manquaient pour opérer rapidement. Aussi, avait-il espéré surprendre
+Irkoutsk, le but de tous ses efforts.
+
+On voit que les choses avaient tourné autrement qu'il ne comptait. D'une
+part, marche de l'armée tartare retardée par la bataille de Tomsk; de
+l'autre, rapidité imprimée par le grand-duc aux travaux de défense: ces
+deux raisons avaient suffi à faire échouer ses projets. Il se trouva
+donc dans la nécessité de faire un siège en règle.
+
+Cependant, sous son inspiration, l'émir essaya deux fois d'enlever la
+ville au prix d'un grand sacrifice d'hommes. Il jeta ses soldats sur les
+fortifications en terre qui présentaient quelques points faibles; mais
+ces deux assauts furent repoussés avec le plus grand courage. Le
+grand-duc et ses officiers ne se ménagèrent pas en cette occasion. Ils
+donnèrent de leur personne; ils entraînèrent la population civile aux
+remparts. Bourgeois et moujiks firent remarquablement leur devoir. Au
+second assaut, les Tartares étaient parvenus à forcer une des portes de
+l'enceinte. Un combat eut lieu en tête de cette grande rue de Bolchaïa,
+longue de deux verstes, qui vient aboutir aux rives de l'Angara. Mais
+les Cosaques, les gendarmes, les citoyens, leur opposèrent une vive
+résistance, et les Tartares durent rentrer dans leurs positions.
+
+Ivan Ogareff pensa alors à demander à la trahison ce que la force ne
+pouvait lui donner. On sait que son projet était de pénétrer dans la
+ville, d'arriver jusqu'au grand-duc, de capter sa confiance, et, le
+moment venu, de livrer une des portes aux assiégeants; puis, cela fait,
+d'assouvir sa vengeance sur le frère du czar.
+
+La tsigane Sangarre, qui l'avait accompagné au camp de l'Angara, le
+poussa à mettre ce projet à exécution.
+
+En effet, il convenait d'agir sans retard. Les troupes russes du
+gouvernement d'Irkoutsk marchaient sur Irkoutsk. Elles s'étaient
+concentrées sur le cours supérieur de la Lena, dont elles remontaient la
+vallée. Avant six jours, elles devaient être arrivées. Il fallait donc
+qu'avant six jours Irkoutsk fût livrée par trahison.
+
+Ivan Ogareff n'hésita plus.
+
+Un soir, le 2 octobre, un conseil de guerre fut tenu dans le grand salon
+du palais du gouverneur général. C'est là que résidait le grand-duc.
+
+Ce palais, élevé à l'extrémité de la rue de Bolchaïa, dominait le cours
+du fleuve sur un long parcours. A travers les fenêtres de sa principale
+façade, on apercevait le camp tartare, et une artillerie assiégeante de
+plus grande portée que celle des Tartares l'eût rendu inhabitable.
+
+Le grand-duc, le général Voranzoff et le gouverneur de la ville, le chef
+des marchands, auxquels s'étaient réunis un certain nombre d'officiers
+supérieurs, venaient d'arrêter diverses résolutions.
+
+«Messieurs, dit le grand-duc, vous connaissez exactement notre
+situation. J'ai le ferme espoir que nous pourrons tenir jusqu'à
+l'arrivée des troupes d'Irkoutsk. Nous saurons bien alors chasser ces
+hordes barbares, et il ne dépendra pas de moi qu'ils ne payent chèrement
+cet envahissement du territoire moscovite.
+
+--Votre Altesse sait qu'elle peut compter sur toute la population
+d'Irkoutsk, répondit le général Voranzoff.
+
+--Oui, général, répondit le grand-duc, et je rends hommage à son
+patriotisme. Grâce à Dieu, elle n'a pas encore été soumise aux horreurs
+de l'épidémie ou de la famine, et j'ai lieu de croire qu'elle y
+échappera, mais aux remparts, je n'ai pu qu'admirer son courage. Vous
+entendez mes paroles, monsieur le chef des marchands, et je vous prierai
+de les rapporter telles.
+
+--Je remercie Votre Altesse au nom de la ville, répondit le chef des
+marchands. Oserai-je lui demander quel délai extrême elle assigne à
+l'arrivée de l'armée de secours?
+
+--Six jours au plus, monsieur, répondit le grand-duc. Un émissaire
+adroit et courageux a pu pénétrer ce matin dans la ville, et il m'a
+appris que cinquante mille Russes s'avançaient à marche forcée sous les
+ordres du général Kisselef. Ils étaient, il y a deux jours, sur les
+rives de la Lena, à Kirensk, et, maintenant, ni le froid ni les neiges
+ne les empêcheront d'arriver. Cinquante mille hommes de bonnes troupes,
+prenant en flanc les Tartares, auront bientôt fait de nous dégager.
+
+--J'ajouterai, dit le chef des marchands, que le jour où Votre Altesse
+ordonnera une sortie, nous serons prêts à exécuter ses ordres.
+
+--Bien, monsieur, répondit le grand-duc. Attendons que nos têtes de
+colonnes aient paru sur les hauteurs, et nous écraserons les
+envahisseurs.»
+
+Puis, se retournant vers le général Voranzoff:
+
+«Nous visiterons demain, dit-il, les travaux de la rive droite. L'Angara
+charrie des glaçons, il ne tardera pas à se prendre, et, dans ce cas,
+les Tartares pourraient peut-être le passer.
+
+--Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le
+chef des marchands.
+
+--Faites, monsieur.
+
+--J'ai vu la température tomber plus d'une fois à trente et quarante
+degrés au-dessous de zéro, et l'Angara a toujours charrié sans se
+congeler entièrement. Cela tient sans doute à la rapidité de son cours.
+Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve, je puis
+garantir à Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans Irkoutsk.»
+
+Le gouverneur général confirma l'assertion du chef des marchands.
+
+«C'est une circonstance heureuse, répondit le grand-duc. Néanmoins, nous
+nous tiendrons prêts à tout événement.»
+
+Se retournant alors vers le maître de police:
+
+«Vous n'avez rien à me dire, monsieur? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai à faire connaître à Votre Altesse, répondit le maître de police,
+une supplique qui lui est adressée par mon intermédiaire.
+
+--Adressée par....?
+
+--Par les exilés de Sibérie, qui, Votre Altesse le sait, sont au nombre
+de cinq cents dans la ville.»
+
+Les exilés politiques, repartis dans toute la province, avaient été en
+effet concentrés à Irkoutsk depuis le début de l'invasion. Ils avaient
+obéi à l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades où ils
+exerçaient des professions diverses, ceux-ci médecins, ceux-là
+professeurs, soit au Gymnase, soit à l'École japonaise, soit à l'École
+de navigation. Dès le début, le grand-duc, se fiant, comme le czar, à
+leur patriotisme, les avait armés, et il avait trouvé en eux de braves
+défenseurs.
+
+«Que demandent les exilés? dit le grand-duc.
+
+--Ils demandent à Votre Altesse, répondit le maître de police,
+l'autorisation de former un corps spécial et d'être placés en tête à la
+première sortie.
+
+--Oui, répondit le grand duc avec une émotion qu'il ne chercha point à
+cacher, ces exilés sont des Russes, et c'est bien leur droit de se
+battre pour leur pays!
+
+--Je crois pouvoir affirmer à Votre Altesse, dit le gouverneur général,
+qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.
+
+--Mais il leur faut un chef, répondit le grand-duc. Quel sera-t-il?
+
+--Ils voudraient faire agréer à Votre Altesse, dit le maître de police,
+l'un d'eux qui s'est distingué en plusieurs occasions.
+
+--C'est un Russe?
+
+--Oui, un Russe des provinces baltiques.
+
+--Il se nomme....?
+
+--Wassili Fédor.»
+
+Cet exilé était le père de Nadia.
+
+Wassili Fédor, on le sait, exerçait à Irkoutsk la profession de médecin.
+C'était un homme instruit et charitable, et aussi un homme du plus grand
+courage et du plus sincère patriotisme. Tout le temps qu'il ne
+consacrait pas aux malades, il l'employait à organiser le résistance.
+C'est lui qui avait réuni ses compagnons d'exil dans une action commune.
+Les exilés, jusqu'alors mêlés aux rangs de la population, s'étaient
+comportés de manière à fixer l'attention du grand-duc. Dans plusieurs
+sorties, ils avaient payé de leur sang leur dette à la sainte
+Russie,--sainte, en vérité, et adorée de ses enfants! Wassili Fédor
+s'était conduit héroïquement. Son nom avait été cité à plusieurs
+reprises, mais il n'avait jamais demandé ni grâces ni faveurs, et
+lorsque les exilés d'Irkoutsk eurent la pensée de former un corps
+spécial, il ignorait même qu'ils eussent l'intention de le choisir pour
+leur chef.
+
+Lorsque le maître de police eut prononcé ce nom devant le grand-duc,
+celui-ci répondit qu'il ne lui était pas inconnu.
+
+«En effet, répondit le général Voranzoff, Wassili Fédor est un homme de
+valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours été
+très-grande.
+
+--Depuis quand est-il à Irkoutsk? demanda le grand-duc.
+
+--Depuis deux ans.
+
+--Et sa conduite....?
+
+--Sa conduite, répondit le maître de police, est celle d'un homme soumis
+aux lois spéciales qui le régissent.
+
+--Général, répondit le grand-duc, général, veuillez me le présenter
+immédiatement.»
+
+Les ordres du grand-duc furent exécutés, et une demi-heure ne s'était
+pas écoulée, que Wassili Fédor était introduit en sa présence.
+
+C'était un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie
+sévère et triste. On sentait que toute sa vie se résumait dans ce mot:
+la lutte, et qu'il avait lutté et souffert. Ses traits rappelaient
+remarquablement ceux de sa fille Nadia Fédor.
+
+Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frappé dans sa plus
+chère affection et ruiné la suprême espérance de ce père, exilé à huit
+mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort de
+sa femme, et, en même temps, le départ de sa fille, qui avait obtenu du
+gouvernement l'autorisation de le rejoindre à Irkoutsk.
+
+Nadia avait dû quitter Riga le 10 juillet. L'invasion était du 15
+juillet. Si, à cette époque, Nadia avait passé la frontière,
+qu'était-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conçoit que ce
+malheureux père fût dévoré d'inquiétudes, puisque, depuis cette époque,
+il était sans aucune nouvelle de sa fille.
+
+Wassili Fédor, en présence du grand duc, s'inclina et attendit d'être
+interrogé.
+
+«Wassili Fédor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont demandé
+à former un corps d'élite. Ils n'ignorent pas que, dans ces corps, il
+faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?
+
+--Ils ne l'ignorent pas, répondit Wassili Fédor.
+
+--Ils te veulent pour chef.
+
+--Moi, Altesse?
+
+--Consens-tu à te mettre à leur tête?
+
+--Oui, si le bien de la Russie l'exige.
+
+--Commandant Fédor, dit le grand-duc, tu n'es plus exilé.
+
+--Merci, Altesse, mais puis-je commander à ceux qui le sont encore?
+
+--Ils ne le sont plus!»
+
+C'était la grâce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses
+compagnons d'armes, que lui accordait le frère du czar!
+
+Wassili Fédor serra avec émotion la main que lui tendit le grand-duc, et
+il sortit.
+
+Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:
+
+«Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grâce que je tire sur
+lui! dit-il en souriant. Il nous faut des héros pour défendre la
+capitale de la Sibérie, et je viens d'en faire.»
+
+C'était, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que
+cette grâce si généreusement accordée aux exilés d'Irkoutsk.
+
+La nuit était arrivée alors. A travers les fenêtres du palais brillaient
+les feux du camp tartare, qui étincelaient au delà de l'Angara. Le
+fleuve charriait de nombreux glaçons, dont quelques-uns s'arrêtaient aux
+premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que le courant
+maintenait dans le chenal dérivaient avec une extrême rapidité. Il était
+évident, ainsi que l'avait fait observer le chef des marchands, que
+l'Angara ne pouvait que très-difficilement se congeler sur toute sa
+surface. Donc, le danger d'être assailli de ce côté n'était pas pour
+préoccuper les défenseurs d'Irkoutsk.
+
+Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congédier ses
+officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain tumulte
+se produisit en dehors du palais.
+
+Presque aussitôt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut, et,
+s'avançant vers le grand-duc:
+
+«Altesse, dit-il, un courrier du czar!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+UN COURRIER DU CZAR.
+
+
+Un mouvement simultané porta tous les membres du conseil vers la porte
+entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva à Irkoutsk! Si ces officiers
+eussent un instant réfléchi à l'improbabilité de ce fait, ils l'auraient
+certainement tenu pour impossible.
+
+Le grand-duc avait vivement marché vers son aide de camp.
+
+«Ce courrier!» dit-il.
+
+Un homme entra. Il avait l'air épuisé de fatigue. Il portait un costume
+de paysan sibérien, usé, déchiré même, et sur lequel on voyait quelques
+trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tête. Une balafre,
+mal cicatrisée, lui coupait la figure. Cet homme avait évidemment suivi
+une longue et pénible route. Ses chaussures, en mauvais état, prouvaient
+même qu'il avait dû faire à pied une partie de son voyage.
+
+«Son Altesse le grand-duc?» s'écria-t-il en entrant.
+
+Le grand-duc alla à lui:
+
+«Tu es courrier du czar? demanda-t-il.
+
+--Oui, Altesse.
+
+--Tu viens....?
+
+--De Moscou.
+
+--Tu as quitté Moscou....?
+
+--Le 15 juillet.
+
+--Tu te nommes....?
+
+--Michel Strogoff.»
+
+C'était Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualité de celui qu'il
+croyait réduit à l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne le
+connaissait à Irkoutsk, et il n'avait pas même eu besoin de déguiser ses
+traits. Comme il était en mesure de prouver sa prétendue identité, nul
+ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par une volonté de
+fer, précipiter par la trahison et par l'assassinat le dénouement du
+drame de l'invasion.
+
+Après la réponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous ses
+officiers se retirèrent.
+
+Le faux Michel Strogoff et lui restèrent seuls dans le salon.
+
+Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec une
+extrême attention. Puis:
+
+«Tu étais, le 15 juillet, à Moscou? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majesté le czar
+au Palais Neuf.
+
+--Tu as une lettre du czar?
+
+--La voici.»
+
+Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impériale, réduite à des
+dimensions presque microscopiques.
+
+«Cette lettre t'a été donnée dans cet état? demanda le grand-duc.
+
+--Non, Altesse, mais j'ai dû en déchirer l'enveloppe, afin de mieux la
+dérober aux soldats de l'émir.
+
+--As-tu donc été prisonnier des Tartares?
+
+--Oui, Altesse, pendant quelques jours, répondit Ivan Ogareff. De là
+vient que, parti le 15 juillet de Moscou, comme l'indique la date de
+cette lettre, je ne suis arrivé à Irkoutsk que le 2 octobre, après
+soixante-dix-neuf jours de voyage.»
+
+Le grand-duc prit la lettre. Il la déplia et reconnut la signature du
+czar, précédée de la formule sacramentelle, écrite de sa main. Donc, nul
+doute possible sur l'authenticité de cette lettre, ni même sur
+l'identité du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord inspiré
+une méfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette méfiance
+disparut tout à fait.
+
+Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement la
+lettre, afin de bien en pénétrer le sens.
+
+Reprenant ensuite la parole:
+
+«Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
+
+--Oui, Altesse. Je pouvais être forcé de la détruire pour qu'elle ne
+tombât pas entre les mains des Tartares, et, le cas échéant, je voulais
+en rapporter exactement le texte à Votre Altesse.
+
+--Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir à Irkoutsk plutôt que
+de rendre la ville?
+
+--Je le sais.
+
+--Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont été
+combinés pour arrêter l'invasion?
+
+--Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas réussi.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes
+importantes des deux Sibéries, ont été successivement occupées par les
+soldats de Féofar-Khan.
+
+--Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrés avec les
+Tartares?
+
+--Plusieurs fois, Altesse.
+
+--Et ils ont été repoussés?
+
+--Ils n'étaient pas en forces suffisantes.
+
+--Où ont eu lieu les rencontres dont tu parles?
+
+--A Kolyvan, à Tomsk....»
+
+Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vérité; mais, dans le but
+d'ébranler les défenseurs d'Irkoutsk en exagérant les avantages obtenus
+par les troupes de l'émir, il ajouta:
+
+«Et une troisième fois en avant de Krasnoiarsk.
+
+--Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lèvres
+serrées laissaient à peine passer les paroles.
+
+--Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, répondit Ivan Ogareff, ce fut
+une bataille.
+
+--Une bataille?
+
+--Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontière et du
+gouvernement de Tobolsk, se sont heurtés contre cent cinquante mille
+Tartares, et, malgré leur courage, ils ont été anéantis.
+
+--Tu mens! s'écria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de
+maîtriser sa colère.
+
+--Je dis la vérité, Altesse, répondit froidement Ivan Ogareff. J'étais
+présent à cette bataille de Krasnoiarsk, et c'est là que j'ai été fait
+prisonnier!»
+
+Le grand-duc se calma, et, d'un signe, il fit comprendre à Ivan Ogareff
+qu'il ne doutait pas de sa véracité.
+
+«Quel jour a eu lieu cette bataille de Krasnoiarsk? demanda-t-il.
+
+--Le 2 septembre.
+
+--Et maintenant toutes les troupes tartares sont concentrées autour
+d'Irkoutsk?
+
+--Toutes.
+
+--Et tu les évalues....?
+
+--A quatre cent mille hommes.»
+
+Nouvelle exagération d'Ivan Ogareff dans l'évaluation des armées
+tartares, et tendant toujours au même but.
+
+«Et je ne dois attendre aucun secours des provinces de l'ouest? demanda
+le grand-duc.
+
+--Aucun, Altesse, du moins avant la fin de l'hiver.
+
+--Eh bien, entends ceci, Michel Strogoff. Aucun secours ne dût-il jamais
+m'arriver ni de l'ouest ni de l'est, et ces barbares fussent-ils six
+cent mille, je ne rendrai pas Irkoutsk!»
+
+L'œil méchant d'Ivan Ogareff se plissa légèrement. Le traître semblait
+dire que le frère du czar comptait sans la trahison.
+
+Le grand-duc, d'un tempérament nerveux, avait grand'peine à conserver
+son calme en apprenant ces désastreuses nouvelles. Il allait et venait
+dans le salon, sous les yeux d'Ivan Ogareff, qui le couvaient comme une
+proie réservée à sa vengeance. Il s'arrêtait aux fenêtres, il regardait
+les feux du camp tartare, il cherchait à percevoir les bruits, dont la
+plupart provenaient du choc des glaçons entraînés par le courant de
+l'Angara.
+
+Un quart d'heure se passa sans qu'il fit aucune autre question. Puis,
+reprenant la lettre, il en relut un passage et dit:
+
+«Tu sais, Michel Strogoff, qu'il est question dans cette lettre d'un
+traître dont j'aurai à me méfier?
+
+--Oui, Altesse.
+
+--Il doit essayer d'entrer dans Irkoutsk sous un déguisement, de capter
+ma confiance, puis, l'heure venue, de livrer la ville aux Tartares.
+
+--Je sais tout cela, Altesse, et je sais aussi qu'Ivan Ogareff a juré de
+se venger personnellement du frère du czar.
+
+--Pourquoi?
+
+--On dit que cet officier a été condamné par le grand-duc à une
+dégradation humiliante.
+
+--Oui... je me souviens.... Mais il la méritait, ce misérable, qui
+devait plus tard servir contre son pays et y conduire une invasion de
+barbares!
+
+--Sa Majesté le czar, répondit Ivan Ogareff, tenait surtout à ce que
+vous fussiez prévenu des criminels projets d'Ivan Ogareff contre votre
+personne.
+
+--Oui... la lettre m'en informe....
+
+--Et Sa Majesté me l'a dit elle-même en m'avertissant que, pendant mon
+voyage à travers la Sibérie, j'eusse surtout à me méfier de ce traître.
+
+--Tu l'as rencontré?
+
+--Oui, Altesse, après la bataille de Krasnoiarsk. S'il avait pu
+soupçonner que je fusse porteur d'une lettre adressée à Votre Altesse et
+dans laquelle ses projets étaient dévoilés, il ne m'eût pas fait grâce.
+
+--Oui, tu étais perdu! répondit le grand-duc. Et comment as-tu pu
+t'échapper?
+
+--En me jetant dans l'Irtyche.
+
+--Et tu es entré à Irkoutsk?....
+
+--A la faveur d'une sortie qui a été faite ce soir même pour repousser
+un détachement tartare. Je me suis mêlé aux défenseurs de la ville, j'ai
+pu me faire reconnaître, et l'on m'a aussitôt conduit devant Votre
+Altesse.
+
+--Bien, Michel Strogoff, répondit le grand-duc. Tu as montré du courage
+et du zèle pendant cette difficile mission. Je ne t'oublierai
+pas.--As-tu quelque faveur à me demander?
+
+--Aucune, si ce n'est celle de me battre à côté de Votre Altesse,
+répondit Ivan Ogareff.
+
+--Soit, Michel Strogoff. Je t'attache dès aujourd'hui à ma personne, et
+tu seras logé dans ce palais.
+
+--Et si, conformément à l'intention qu'on lui prête, Ivan Ogareff se
+présente à Votre Altesse sous un faux nom?....
+
+--Nous le démasquerons, grâce à toi, qui le connais, et je le ferai
+mourir sous le knout. Va.»
+
+Ivan Ogareff salua militairement le grand duc, n'oubliant pas qu'il
+était capitaine au corps des courriers du czar, et il se retira.
+
+Ivan Ogareff venait donc de jouer avec succès son indigne rôle. La
+confiance du grand-duc lui était accordée pleine et entière. Il pourrait
+en abuser où et quand il lui conviendrait. Il habiterait ce palais même.
+Il serait dans le secret des opérations de la défense. Il tenait donc la
+situation dans sa main. Personne dans Irkoutsk ne le connaissait,
+personne ne pouvait lui arracher son masque. Il résolut donc de se
+mettre à l'œuvre sans retard.
+
+En effet, le temps pressait. Il fallait que la ville fût rendue avant
+l'arrivée des Russes du nord et de l'est, et c'était une question de
+quelques jours. Les Tartares une fois maîtres d'Irkoutsk, il ne serait
+pas facile de la leur reprendre. En tout cas, s'ils devaient
+l'abandonner plus tard, ils ne le feraient pas sans l'avoir ruinée de
+fond en comble, sans que la tête du grand-duc eût roulé aux pieds de
+Féofar-Khan.
+
+Ivan Ogareff, ayant toute facilité de voir, d'observer, d'agir, s'occupa
+dès le lendemain de visiter les remparts. Partout il fut accueilli avec
+de cordiales félicitations par les officiers, les soldats, les citoyens.
+Ce courrier du czar était pour eux comme un lien qui venait de les
+rattacher à l'empire. Ivan Ogareff raconta donc, avec un aplomb qui ne
+se démentit jamais, les fausses péripéties de son voyage. Puis,
+adroitement, sans trop y insister d'abord, il parla de la gravité de la
+situation, exagérant, et les succès des Tartares, ainsi qu'il l'avait
+fait en s'adressant au grand-duc, et les forces dont ces barbares
+disposaient. A l'entendre, les secours attendus seraient insuffisants,
+si même ils arrivaient, et il était à craindre qu'une bataille livrée
+sous les murs d'Irkoutsk ne fût aussi funeste que les batailles de
+Kolyvan, de Tomsk et de Krasnoiarsk.
+
+Ces fâcheuses insinuations, Ivan Ogareff ne les prodiguait pas. Il
+mettait une certaine circonspection à les faire pénétrer peu à peu dans
+l'esprit des défenseurs d'Irkoutsk. Il semblait ne répondre que
+lorsqu'il était trop pressé de questions, et comme à regret. En tout
+cas, il ajoutait toujours qu'il fallait se défendre jusqu'au dernier
+homme et faire plutôt sauter la ville que la rendre!
+
+Le mal n'en eût pas été moins fait, s'il avait pu se faire. Mais la
+garnison et la population d'Irkoutsk étaient trop patriotes pour se
+laisser ébranler. De ces soldats, de ces citoyens enfermés dans une
+ville isolée au bout du monde asiatique, pas un n'eût songé à parler de
+capitulation. Le mépris du Russe pour ces barbares était sans bornes.
+
+En tout cas, personne non plus ne soupçonna le rôle odieux que jouait
+Ivan Ogareff, personne ne pouvait deviner que le prétendu courrier du
+czar ne fût qu'un traître.
+
+Une circonstance toute naturelle fit que, dès son arrivée à Irkoutsk,
+des rapports fréquents s'établirent entre Ivan Ogareff et l'un des plus
+braves défenseurs de la ville, Wassili Fédor.
+
+On sait de quelles inquiétudes ce malheureux père était dévoré. Si sa
+fille, Nadia Fédor, avait quitté la Russie à la date assignée par la
+dernière lettre qu'il avait reçue de Riga, qu'était-elle devenue?
+Essayait-elle maintenant encore de traverser les provinces envahies, ou
+bien était-elle depuis longtemps déjà prisonnière? Wassili Fédor ne
+trouvait quelque apaisement à sa douleur que lorsqu'il avait quelque
+occasion de se battre contre les Tartares,--occasions trop rares à son
+gré.
+
+Or, quand Wassili Fédor apprit cette arrivée si inattendue d'un courrier
+du czar, il eut comme un pressentiment que ce courrier pourrait lui
+donner des nouvelles de sa fille. Ce n'était qu'un espoir chimérique,
+probablement, mais il s'y rattacha. Ce courrier n'avait-il pas été
+prisonnier, comme Nadia l'était peut-être alors?
+
+Wassili Fédor alla trouver Ivan Ogareff, qui saisit cette occasion
+d'entrer en relations quotidiennes avec le commandant. Ce renégat
+pensait-il donc à exploiter cette circonstance? Jugeait-il tous les
+hommes d'après lui? Croyait-il qu'un Russe, même un exilé politique, pût
+être assez misérable pour trahir son pays?
+
+Quoi qu'il en fût, Ivan Ogareff répondit avec un empressement habilement
+feint aux avances que lui fit le père de Nadia. Celui-ci, le lendemain
+même de l'arrivée du prétendu courrier, se rendit au palais du
+gouverneur général. Là, il fit connaître à Ivan Ogareff les
+circonstances dans lesquelles sa fille avait dû quitter la Russie
+européenne et lui dit quelles étaient maintenant ses inquiétudes à son
+égard.
+
+Ivan Ogareff ne connaissait pas Nadia, bien qu'il l'eût rencontrée au
+relais d'Ichim le jour où elle s'y trouvait avec Michel Strogoff. Mais
+alors, il n'avait pas plus fait attention à elle qu'aux deux
+journalistes qui étaient en même temps dans la maison de poste. Il ne
+put donc donner aucune nouvelle de sa fille à Wassili Fédor.
+
+«Mais à quelle époque, demanda Ivan Ogareff, votre fille a-t-elle dû
+sortir du territoire russe?
+
+--A peu près en même temps que vous, répondit Wassili Fédor,
+
+--J'ai quitté Moscou le 15 juillet.
+
+--Nadia a dû, elle aussi, quitter Moscou à cette époque. Sa lettre me le
+disait formellement.
+
+--Elle était à Moscou le 15 juillet? demanda Ivan Ogareff.
+
+--Oui, certainement, à cette date.
+
+--Eh bien!...» répondit Ivan Ogareff. Puis se reprenant:
+
+«Mais non, je me trompe.... J'allais confondre les dates... ajouta-t-il.
+Il est malheureusement trop probable que votre fille a dû franchir la
+frontière, et vous ne pouvez avoir qu'un seul espoir, c'est qu'elle se
+soit arrêtée en apprenant les nouvelles de l'invasion tartare!»
+
+Wassili Fédor baissa la tête! Il connaissait Nadia, et il savait bien
+que rien n'avait pu l'empêcher de partir.
+
+Ivan Ogareff venait de commettre là, gratuitement, un acte de cruauté
+véritable. D'un mot il pouvait rassurer Wassili Fédor. Bien que Nadia
+eût passé la frontière sibérienne dans les circonstances que l'on sait,
+Wassili Fédor, en rapprochant la date à laquelle sa fille se trouvait à
+Nijni-Novgorod et la date de l'arrêté qui interdisait d'en sortir, en
+eût sans doute conclu ceci: c'est que Nadia n'avait pas pu être exposée
+aux dangers de l'invasion, et qu'elle était encore, malgré elle, sur le
+territoire européen de l'empire.
+
+Ivan Ogareff, obéissant à sa nature, en homme que ne savaient plus
+émouvoir les souffrances des autres, pouvait dire ce mot.... Il ne le
+dit pas.
+
+Wassili Fédor se retira le cœur brisé. Après cet entretien, son dernier
+espoir venait de s'anéantir.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent, 3 et 4 octobre, le grand-duc
+demanda plusieurs fois le prétendu Michel Strogoff et lui fit répéter
+tout ce qu'il avait entendu dans le cabinet impérial du Palais-Neuf.
+Ivan Ogareff, préparé à toutes ces questions, répondit sans jamais
+hésiter. Il ne cacha pas, à dessein, que le gouvernement du czar avait
+été absolument surpris par l'invasion, que le soulèvement avait été
+préparé dans le plus grand secret, que les Tartares étaient déjà maîtres
+de la ligne de l'Obi, quand les nouvelles arrivèrent à Moscou, et,
+enfin, que rien n'était prêt dans les provinces russes pour jeter en
+Sibérie les troupes nécessaires à repousser les envahisseurs.
+
+Puis, Ivan Ogareff, entièrement libre de ses mouvements, commença à
+étudier Irkoutsk, l'état de ses fortifications, leurs points faibles,
+afin de profiter ultérieurement de ses observations, au cas où quelque
+circonstance l'empêcherait de consommer son acte de trahison. Il
+s'attacha plus particulièrement à examiner la porte de Bolchnïa, qu'il
+voulait livrer.
+
+Deux fois, le soir, il vint sur les glacis de cette porte. Il s'y
+promenait, sans crainte de se découvrir aux coups des assiégeants, dont
+les premiers postes étaient à moins d'une verste des remparts. Il savait
+bien qu'il n'était pas exposé, et même qu'il était reconnu. Il avait
+entrevu une ombre qui se glissait jusqu'au pied des terrassements.
+
+Sangarre, risquant sa vie, venait essayer de se mettre en communication
+avec Ivan Ogareff.
+
+D'ailleurs, les assiégés, depuis deux jours, jouissaient d'une
+tranquillité à laquelle les Tartares ne les avaient point habitués
+depuis le début de l'investissement.
+
+C'était par ordre d'Ivan Ogareff. Le lieutenant de Féofar-Khan avait
+voulu que toutes tentatives pour emporter la ville de vive force fussent
+suspendues. Aussi, depuis son arrivée à Irkoutsk, l'artillerie se
+taisait-elle absolument. Peut-être--du moins il l'espérait--la
+surveillance des assiégés se relâcherait-elle? En tout cas, aux
+avant-postes, plusieurs milliers de Tartares se tenaient prêts à
+s'élancer vers la porte dégarnie de ses défenseurs, lorsqu'Ivan Ogareff
+leur aurait fait connaître l'heure d'agir.
+
+Cela ne pouvait tarder, cependant. Il fallait en finir avant que les
+corps russes arrivassent en vue d'Irkoutsk. Le parti d'Ivan Ogareff fut
+pris, et ce soir-là, du haut des glacis, un billet tomba entre les mains
+de Sangarre.
+
+C'était le lendemain, dans la nuit du 5 au 6 octobre, à deux heures du
+matin, qu'Ivan Ogareff avait résolu de livrer Irkoutsk.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LA NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.
+
+
+Le plan d'Ivan Ogareff avait été combiné avec le plus grand soin, et,
+sauf des chances improbables, il devait réussir. Il importait que la
+porte de Bolchaïa fût libre au moment où il la livrerait. Aussi, à ce
+moment, était-il indispensable que l'attention des assiégés fût attirée
+sur un autre point de la ville. De là, une diversion convenue avec
+l'émir.
+
+Cette diversion devait s'opérer du côté du faubourg d'Irkoutsk, en amont
+et en avant du fleuve, sur sa rive droite. L'attaque sur ces deux points
+serait très-sérieusement conduite, et, en même temps, une tentative de
+passage de l'Angara serait feinte sur la rive gauche. La porte de
+Bolchaïa serait donc probablement abandonnée, d'autant plus que, de ce
+côté, les avant-postes tartares, reportés en arrière, sembleraient avoir
+été levés.
+
+On était au 5 octobre. Avant vingt-quatre heures, la capitale de la
+Sibérie orientale devait être entre les mains de l'émir, et le grand-duc
+au pouvoir d'Ivan Ogareff.
+
+Pendant cette journée, un mouvement inaccoutumé se produisit au camp de
+l'Angara. Des fenêtres du palais et des maisons de la rive droite, on
+voyait distinctement des préparatifs importants se faire sur la berge
+opposée. De nombreux détachements tartares convergeaient vers le camp et
+venaient d'heure en heure renforcer les troupes de l'émir. C'était la
+diversion convenue qui se préparait, et d'une manière très-ostensible.
+
+D'ailleurs, Ivan Ogareff ne cacha point au grand-duc qu'il y avait
+quelque attaque à craindre de ce côté. Il savait, disait-il, qu'un
+assaut devait être donné, en amont et en aval de la ville, et il
+conseilla au grand-duc de renforcer ces deux points plus directement
+menacés.
+
+Les préparatifs observés venant à l'appui des recommandations faites par
+Ivan Ogareff, il était urgent d'en tenir compte. Aussi, après un conseil
+de guerre qui se réunit au palais, des ordres furent donnés de
+concentrer la défense sur la rive droite de l'Angara et aux deux
+extrémités de la ville, où les terrassements venaient s'appuyer sur le
+fleuve.
+
+C'était précisément ce que voulait Ivan Ogareff. Il ne comptait
+évidemment pas que la porte de Bolchaïa resterait sans défenseurs, mais
+ceux-ci n'y seraient plus qu'en petit nombre. D'ailleurs, Ivan Ogareff
+allait donner à la diversion une importance telle que le grand-duc
+serait obligé d'y opposer toutes ses forces disponibles.
+
+En effet, un incident d'une gravité exceptionnelle, imaginé par Ivan
+Ogareff, devait aider puissamment à l'accomplissement de ses projets.
+Lors même qu'Irkoutsk n'eût pas été attaquée sur des points éloignés de
+la porte de Bolchaïa et par la rive droite du fleuve, cet incident
+aurait suffi à attirer le concours de tous les défenseurs là où Ivan
+Ogareff voulait précisément les amener. Il devait provoquer en même
+temps une catastrophe épouvantable.
+
+Toutes les chances étaient donc pour que la porte, libre à l'heure
+indiquée, fût livrée aux milliers de Tartares qui attendaient sous
+l'épais couvert des forêts de l'est.
+
+Pendant cette journée, la garnison et la population d'Irkoutsk furent
+constamment sur le qui-vive. Toutes les mesures que commandait une
+attaque imminente des points jusqu'alors respectés avaient été prises.
+Le grand-duc et le général Voranzoff visitèrent les postes, renforcés
+par leurs ordres. Le corps d'élite de Wassili Fédor occupait le nord de
+la ville, mais avec injonction de se porter où le danger serait le plus
+pressant. La rive droite de l'Angara avait été garnie du peu
+d'artillerie dont on avait pu disposer. Avec ces mesures, prises à
+temps, grâce aux recommandations faites si à propos par Ivan Ogareff, il
+y avait lieu d'espérer que l'attaque préparée ne réussirait pas. Dans ce
+cas, les Tartares, momentanément découragés, remettraient sans doute à
+quelques jours une nouvelle tentative contre la ville. Or, les troupes
+attendues par le grand-duc pouvaient arriver d'une heure à l'autre. Le
+salut ou la perte d'Irkoutsk ne tenait donc qu'à un fil.
+
+Ce jour là, le soleil, qui s'était levé à six heures vingt minutes, se
+couchait à cinq heures quarante, après avoir tracé pendant onze heures
+son arc diurne au-dessus de l'horizon. Le crépuscule devait lutter
+contre la nuit pendant deux heures encore. Puis, l'espace s'emplirait
+d'épaisses ténèbres, car de gros nuages s'immobilisaient dans l'air, et
+la lune, en conjonction, ne devait pas paraître.
+
+Cette profonde obscurité allait favoriser plus complètement les projets
+d'Ivan Ogareff.
+
+Depuis quelques jours déjà, un froid extrêmement vif préludait aux
+rigueurs de l'hiver sibérien, et, ce soir-là, il était plus sensible.
+Les soldats, postés sur la rive droite de l'Angara, forcés de dissimuler
+leur présence, n'avaient point allumé de feux. Ils souffraient donc
+cruellement de ce redoutable abaissement de la température. A quelques
+pieds au-dessous d'eux, passaient les glaçons qui suivaient le courant
+du fleuve. Pendant toute cette journée, on les avait vus, en rangs
+pressés, dériver rapidement entre les deux rives. Cette circonstance,
+observée par le grand-duc et ses officiers, avait été considérée comme
+heureuse. Il était évident, en effet, que si le lit de l'Angara était
+obstrué, le passage deviendrait tout à fait impraticable. Les Tartares
+ne pourraient manœuvrer ni radeaux ni barques. Quant à admettre qu'ils
+pussent franchir le fleuve sur ces glaçons, au cas où le froid les
+aurait agrégés, ce n'était pas possible. Le champ, nouvellement cimenté,
+n'eût pas offert de consistance suffisante au passage d'une colonne
+d'assaut.
+
+Mais cette circonstance, par cela même qu'elle paraissait être favorable
+aux défenseurs d'Irkoutsk, Ivan Ogareff aurait dû regretter qu'elle se
+fût produite. Il n'en fut rien, cependant! C'est que le traître savait
+bien que les Tartares ne chercheraient pas à passer l'Angara, et que, de
+ce côté du moins, leur tentative ne serait qu'une feinte.
+
+Toutefois, vers dix heures du soir, l'état du fleuve se modifia
+sensiblement, à l'extrême surprise des assiégés et maintenant à leur
+désavantage. Le passage, impraticable jusqu'alors, devint possible tout
+à coup. Le lit de l'Angara se refit libre. Les glaçons, qui avaient
+dérivé en grand nombre depuis quelques jours, disparurent en aval, et
+c'est à peine si cinq ou six occupèrent alors l'espace compris entre les
+deux rives. Ils ne présentaient même plus la structure de ceux qui se
+forment dans les conditions ordinaires et sous l'influence d'un froid
+régulier. Ce n'étaient que de simples morceaux, arrachés à quelque
+ice-field, dont les brisures, nettement coupées, ne se relevaient pas en
+bourrelets rugueux.
+
+Les officiers russes, qui constatèrent cette modification dans l'état du
+fleuve, la firent connaître au grand-duc. Elle s'expliquait, d'ailleurs,
+par ce motif que, dans quelque portion rétrécie de l'Angara, les glaçons
+avaient dû s'accumuler de manière à former un barrage.
+
+On sait qu'il en était ainsi.
+
+Le passage de l'Angara était donc ouvert aux assiégeants. De là,
+nécessité pour les Russes de veiller avec plus d'attention que jamais.
+
+Aucun incident ne se produisit jusqu'à minuit. Du côté de l'est, au delà
+de la porte de Bolchaïa, calme complet. Pas un feu dans ce massif des
+forêts qui se confondaient à l'horizon avec les basses nuées du ciel.
+
+Au camp de l'Angara, agitation assez grande, attestée par le fréquent
+déplacement des lumières.
+
+A une verste en amont et en aval du point où l'escarpe venait s'appuyer
+aux berges de la rivière, il se faisait un sourd murmure, qui prouvait
+que les Tartares étaient sur pied, attendant un signal quelconque.
+
+Une heure s'écoula encore. Rien de nouveau.
+
+Deux heures du matin allaient sonner au clocher de la cathédrale
+d'Irkoutsk, et pas un mouvement n'avait encore trahi chez les
+assiégeants d'intentions hostiles.
+
+Le grand-duc et ses officiers se demandaient s'ils n'avaient pas été
+induits en erreur, s'il entrait réellement dans le plan des Tartares
+d'essayer de surprendre la ville. Les nuits précédentes n'avaient pas
+été aussi calmes, à beaucoup près. La fusillade éclatait dans la
+direction des avant-postes, les obus sillonnaient l'air, et, cette fois,
+rien.
+
+Le grand-duc, le général Voranzoff, leurs aides de camp, attendaient
+donc, prêts à donner leurs ordres suivant les circonstances.
+
+On sait qu'Ivan Ogareff occupait une chambre du palais. C'était une
+assez vaste salle, située au rez-de-chaussée et dont les fenêtres
+s'ouvraient sur une terrasse latérale. Il suffisait de faire quelques
+pas sur cette terrasse pour dominer le cours de l'Angara.
+
+Une profonde obscurité régnait dans cette salle.
+
+Ivan Ogareff, debout près d'une fenêtre, attendait que l'heure d'agir
+fût arrivée. Évidemment, le signal ne pouvait venir que de lui. Une fois
+ce signal donné, lorsque la plupart des défenseurs d'Irkoutsk auraient
+été appelés aux points attaqués ouvertement, son projet était de quitter
+le palais et d'aller accomplir son œuvre.
+
+Il attendait donc, dans les ténèbres, comme un fauve prêt à s'élancer
+sur une proie.
+
+Cependant, quelques minutes avant deux heures, le grand-duc demanda que
+Michel Strogoff--c'était le seul nom qu'il pût donner à Ivan
+Ogareff--lui fût amené. Un aide de camp vint jusqu'à sa chambre, dont la
+porte était fermée. Il l'appela....
+
+Ivan Ogareff, immobile près de la fenêtre et invisible dans l'ombre, se
+garda bien de répondre.
+
+On rapporta donc au grand-duc que le courrier du czar n'était pas en ce
+moment au palais.
+
+Deux heures sonnèrent. C'était le moment de provoquer la diversion
+convenue avec les Tartares, disposés pour l'assaut.
+
+Ivan Ogareff ouvrit la fenêtre de sa chambre, et il alla se poster à
+l'angle nord de la terrasse latérale.
+
+Au-dessous de lui, dans l'ombre, passaient les eaux de l'Angara, qui
+mugissaient en se brisant aux arêtes des piliers.
+
+Ivan Ogareff tira une amorce de sa poche, il l'enflamma, et il alluma un
+peu d'étoupe, imprégnée de pulvérin, qu'il lança dans le fleuve....
+
+C'était par ordre d'Ivan Ogareff que des torrents d'huile minérale
+avaient été lancés à la surface de l'Angara!
+
+Des sources de naphte étaient exploitées au-dessus d'Irkoutsk, sur la
+rive droite, entre la bourgade de Poshkavsk et la ville. Ivan Ogareff
+avait résolu d'employer ce moyen terrible de porter l'incendie dans
+Irkoutsk. Il s'empara donc des immenses réservoirs qui renfermaient le
+liquide combustible. Il suffisait de démolir un pan de mur pour en
+provoquer l'écoulement à grands flots.
+
+C'est ce qui avait été fait dans cette nuit, quelques heures auparavant,
+et c'est pourquoi le radeau qui portait le vrai courrier du czar, Nadia
+et les fugitifs, flottait sur un courant d'huile minérale. A travers les
+brèches de ces réservoirs, contenant des millions de mètres cubes, le
+naphte s'était précipité comme un torrent, et, suivant les pentes
+naturelles du sol, il s'était répandu à la surface du fleuve, où sa
+densité le fit surnager.
+
+Voilà comment Ivan Ogareff entendait la guerre! Allié des Tartares, il
+agissait comme un Tartare, et contre ses propres compatriotes!
+
+L'étoupe avait été lancée sur les eaux de l'Angara. En un instant, comme
+si le courant eût été fait d'alcool, tout le fleuve s'enflamma, en amont
+et en aval, avec une rapidité électrique. Des volutes de flammes
+bleuâtres couraient entre les deux rives. De grosses vapeurs
+fuligineuses se tordaient au-dessus. Les quelques glaçons qui s'en
+allaient en dérive, saisis par le liquide igné, fondaient comme de la
+cire à la surface d'une fournaise, et l'eau vaporisée s'échappait dans
+l'air en sifflets assourdissants.
+
+A ce moment même, la fusillade éclata au nord et au sud de la ville. Les
+batteries du camp de l'Angara tirèrent à toute volée. Plusieurs milliers
+de Tartares se précipitèrent à l'assaut des terrassements. Les maisons
+des berges, construites en bois, prirent feu de toutes parts. Une
+immense clarté dissipa les ombres de la nuit.
+
+«Enfin!» dit Ivan Ogareff.
+
+Et il pouvait s'applaudir à bon droit! La diversion qu'il avait imaginée
+était terrible. Les défenseurs d'Irkoutsk se voyaient entre l'attaque
+des Tartares et les désastres de l'incendie. Les cloches sonnèrent, et
+tout ce qui était valide dans la population se porta aux points attaqués
+et aux maisons dévorées par le feu, qui menaçait de se communiquer à la
+ville entière.
+
+La porte de Bolchaïa était presque libre. C'est à peine si l'on y avait
+laissé quelques défenseurs. Et même, sous l'inspiration du traître, et
+pour que l'événement accompli put s'expliquer en dehors de lui et par
+des haines politiques, ces rares défenseurs avaient-ils été choisis dans
+le petit corps des exilés.
+
+Ivan Ogareff rentra dans sa chambre, alors brillamment éclairée par les
+flammes de l'Angara, qui dépassaient la balustrade des terrasses. Puis,
+il se disposa à sortir.
+
+Mais, à peine avait-il ouvert la porte, qu'une femme se précipitait dans
+cette chambre, les vêtements trempés, les cheveux en désordre.
+
+«Sangarre!» s'écria Ivan Ogareff, dans le premier moment de surprise, et
+n'imaginant pas que ce pût être une autre femme que la tsigane.
+
+Ce n'était pas Sangarre, c'était Nadia.
+
+Au moment où, réfugiée sur le glaçon, la jeune fille avait jeté un cri
+en voyant l'incendie se propager avec le courant de l'Angara, Michel
+Strogoff l'avait saisie dans ses bras, et il avait plongé avec elle pour
+chercher dans les profondeurs mêmes du fleuve un abri contre les
+flammes. On sait que le glaçon qui les portait ne se trouvait plus alors
+qu'à une trentaine de brasses du premier quai, en amont d'Irkoutsk.
+
+Après avoir nagé sous les eaux, Michel Strogoff était parvenu à prendre
+pied sur le quai avec Nadia.
+
+Michel Strogoff touchait enfin au but! Il était à Irkoutsk!
+
+«Au palais du gouverneur!» dit-il à Nadia.
+
+Moins de dix minutes après, tous deux arrivaient à l'entrée de ce
+palais, dont les longues flammes de l'Angara léchaient les assises de
+pierre, mais que l'incendie ne pouvait atteindre.
+
+Au delà, les maisons de la berge flambaient toutes.
+
+Michel Strogoff et Nadia entrèrent sans difficulté dans ce palais,
+ouvert à tous. Au milieu de la confusion générale, nul ne les remarqua,
+bien que leurs vêtements fussent trempés.
+
+Une foule d'officiers venant chercher des ordres, et de soldats courant
+les exécuter, encombrait la grande salle du rez-de-chaussée. Là, Michel
+Strogoff et la jeune fille, dans un brusque remous de la multitude
+affolée, se trouvèrent séparés l'un de l'autre.
+
+Nadia courait, éperdue, à travers les salles basses, appelant son
+compagnon, demandant à être conduite devant le grand-duc.
+
+Une porte, donnant sur une chambre inondée de lumière, s'ouvrit devant
+elle. Elle entra, et elle se trouva inopinément en face de celui qu'elle
+avait vu à Ichim, qu'elle avait vu à Tomsk, en face de celui dont, un
+instant plus tard, la main scélérate allait livrer la ville!
+
+«Ivan Ogareff!» s'écria-t-elle.
+
+En entendant prononcer son nom, le misérable frémit. Son vrai nom connu,
+tous ses plans échouaient. Il n'avait qu'une chose à faire: tuer l'être,
+quel qu'il fût, qui venait de le prononcer.
+
+Ivan Ogareff se jeta sur Nadia; mais la jeune fille, un couteau à la
+main, s'adossa au mur, décidée à se défendre.
+
+«Ivan Ogareff! cria encore Nadia, sachant bien que ce nom détesté ferait
+venir à son secours.
+
+--Ah! tu te tairas! dit le traître.
+
+--Ivan Ogareff!» cria une troisième fois l'intrépide jeune fille, et
+d'une voix dont la haine avait décuplé la force.
+
+Ivre de fureur, Ivan Ogareff tira un poignard de sa ceinture, s'élança
+sur Nadia et l'accula dans un angle de la salle.
+
+C'en était fait d'elle, lorsque le misérable, soulevé soudain par une
+force irrésistible, alla rouler à terre.
+
+«Michel!» s'écria Nadia.
+
+C'était Michel Strogoff.
+
+Michel Strogoff avait entendu l'appel de Nadia. Guidé par sa voix, il
+était arrivé jusqu'à la chambre d'Ivan Ogareff et il était entré par la
+porte demeurée ouverte.
+
+«Ne crains rien, Nadia, dit-il, en se plaçant entre elle et Ivan
+Ogareff.
+
+--Ah! s'écria la jeune fille, prends garde, frère!.... Le traître est
+armé!.... Il voit clair, lui!....»
+
+Ivan Ogareff s'était relevé, et, croyant avoir bon marché de l'aveugle,
+il se précipita sur Michel Strogoff.
+
+Mais, d'une main, l'aveugle saisit le bras du clair-voyant, et de
+l'autre, détournant son arme, il le rejeta une seconde fois à terre.
+
+Ivan Ogareff, pâle de fureur et de honte, se souvint qu'il portait une
+épée. Il la tira du fourreau et revint à la charge.
+
+Il avait reconnu, lui aussi, Michel Strogoff. Un aveugle! Il n'avait, en
+somme, affaire qu'à un aveugle! La partie était belle pour lui!
+
+Nadia, épouvantée du danger qui menaçait son compagnon dans une lutte si
+inégale, se jeta sur la porte en appelant au secours!
+
+«Ferme cette porte, Nadia! dit Michel Strogoff. N'appelle personne et
+laisse-moi faire! Le courrier du czar n'a rien à craindre aujourd'hui de
+ce misérable! Qu'il vienne à moi, s'il l'ose! Je l'attends.»
+
+Cependant, Ivan Ogareff, ramassé sur lui-même comme un tigre, ne
+proférait pas un mot. Le bruit de son pas, de sa respiration même, il
+eût voulu le soustraire à l'oreille de l'aveugle. Il voulait le frapper
+avant même qu'il fût averti de son approche, le frapper à coup sûr. Le
+traître ne songeait pas à se battre, mais à assassiner celui dont il
+avait volé le nom.
+
+Nadia, épouvantée et confiante à la fois, contemplait avec une sorte
+d'admiration cette scène terrible. Il semblait que le calme de Michel
+Strogoff l'eût gagnée subitement. Michel Strogoff n'avait que son
+couteau sibérien pour toute arme, il ne voyait pas son adversaire, armé
+d'une épée, c'est vrai. Mais par quelle grâce du ciel semblait-il le
+dominer, et de si haut? Comment, sans presque bouger, faisait-il face
+toujours à la pointe même de son épée?
+
+Ivan Ogareff épiait avec une anxiété visible son étrange adversaire. Ce
+calme surhumain agissait sur lui. En vain, faisant appel à sa raison, se
+disait-il que, dans l'inégalité d'un tel combat, tout l'avantage était
+en sa faveur! Cette immobilité de l'aveugle le glaçait. Il avait cherché
+des yeux la place où il devait frapper sa victime.... Il l'avait
+trouvée!.... Qui donc le retenait d'en finir?
+
+Enfin, il fit un bond et porta en pleine poitrine un coup de son épée à
+Michel Strogoff.
+
+Un mouvement imperceptible du couteau de l'aveugle détourna le coup.
+Michel Strogoff n'avait pas été touché, et, froidement, il sembla
+attendre, sans même la défier, une seconde attaque.
+
+Une sueur glacée coulait du front d'Ivan Ogareff. Il recula d'un pas,
+puis fonça de nouveau. Mais, pas plus que le premier, ce second coup ne
+porta. Une simple parade du large couteau avait suffi à faire dévier
+l'inutile épée du traître.
+
+Celui-ci, fou de rage et de terreur en face de cette vivante statue,
+arrêta ses regards épouvantés sur les yeux tout grands ouverts de
+l'aveugle. Ces yeux, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme et qui
+ne voyaient pas, qui ne pouvaient pas voir, ces yeux opéraient sur lui
+une sorte d'effroyable fascination.
+
+Tout à coup, Ivan Ogareff jeta un cri. Une lumière inattendue s'était
+faite dans son cerveau.
+
+«Il voit, s'écria-t-il, il voit!...»
+
+Et, comme un fauve essayant de rentrer dans son antre, pas à pas,
+terrifié, il recula jusqu'au fond de la salle.
+
+Alors, la statue s'anima, l'aveugle marcha droit à Ivan Ogareff, et se
+plaçant en face de lui:
+
+«Oui, je vois! dit-il. Je vois le coup de knout dont je t'ai marqué,
+traître et lâche! Je vois la place où je vais te frapper! Défends ta
+vie! C'est un duel que je daigne t'offrir! Mon couteau me suffira contre
+ton épée!
+
+--Il voit! se disait Nadia. Dieu secourable, est-ce possible!»
+
+Ivan Ogareff se sentit perdu. Mais, par un sursaut de sa volonté,
+reprenant courage, il se précipita l'épée en avant sur son impassible
+adversaire. Les deux lames se croisèrent, mais au choc du couteau de
+Michel Strogoff, manié par cette main de chasseur sibérien, l'épée vola
+en éclats, et le misérable, atteint au cœur, tomba sans vie sur le sol.
+
+A ce moment, la porte de la chambre, repoussée du dehors, s'ouvrit. Le
+grand-duc, accompagné de quelques officiers, se montra sur le seuil.
+
+Le grand-duc s'avança, il reconnut à terre le cadavre de celui qu'il
+croyait être le courrier du czar.
+
+Et alors, d'une voix menaçante:
+
+«Qui a tué cet homme? demanda-t-il.
+
+--Moi,» répondit Michel Strogoff.
+
+Un des officiers lui posa son revolver sur la tempe, prêt à faire feu.
+
+«Ton nom? demanda le grand-duc, avant de donner l'ordre de lui fracasser
+tête.
+
+--Altesse, répondit Michel Strogoff, demandez-moi plutôt le nom de
+l'homme étendu à vos pieds!
+
+--Cet homme, je le reconnais! C'est un serviteur de mon frère! C'est le
+courrier du czar!
+
+--Cet homme, Altesse, n'est pas un courrier du czar! C'est Ivan Ogareff!
+
+--Ivan Ogareff? s'écria le grand-duc.
+
+--Oui, Ivan le traître!
+
+--Mais toi, qui es-tu donc?
+
+--Michel Strogoff!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+CONCLUSION.
+
+
+Michel Strogoff n'était pas, n'avait jamais été aveugle. Un phénomène
+purement humain, à la fois moral et physique, avait neutralisé l'action
+de la lame incandescente que l'exécuteur de Féofar avait fait passer
+devant ses yeux.
+
+On se rappelle qu'au moment du supplice, Marfa Strogoff était là,
+tendant les mains vers son fils. Michel Strogoff la regardait comme un
+fils peut regarder sa mère, quand c'est pour la dernière fois. Remontant
+à flots de son cœur à ses yeux, des larmes, que sa fierté essayait en
+vain de retenir, s'étaient amassées sous ses paupières et, en se
+volatilisant sur la cornée, lui avaient sauvé la vue. La couche de
+vapeur formée par ses larmes, s'interposant entra le sabre ardent et ses
+prunelles, avait suffi à annihiler l'action de la chaleur. C'est un
+effet identique à celui qui se produit, lorsqu'un ouvrier fondeur, après
+avoir trempé sa main dans l'eau, lui fait impunément traverser un jet de
+fonte en fusion.
+
+Michel Strogoff avait immédiatement compris le danger qu'il aurait couru
+à faire connaître son secret à qui que ce fût. Il avait senti le parti
+qu'il pourrait, au contraire, tirer de cette situation pour
+l'accomplissement de ses projets. C'est parce qu'on le croirait aveugle,
+qu'on le laisserait libre. Il fallait donc qu'il fût aveugle, qu'il le
+fût pour tous, même pour Nadia, qu'il le fût partout en un mot, et que
+pas un geste, à aucun moment, ne pût faire douter de la sincérité de son
+rôle. Sa résolution était prise. Sa vie même, il devait la risquer pour
+donner à tous la preuve de sa cécité, et on sait comment il la risqua.
+
+Seule, sa mère connaissait la vérité, et c'était sur la place même de
+Tomsk qu'il la lui avait dite à l'oreille, quand, penché dans l'ombre
+sur elle, il la couvrait de ses baisers.
+
+On comprend, dès lors, que lorsqu'Ivan Ogareff avait, par une cruelle
+ironie, placé la lettre impériale devant ses yeux qu'il croyait éteints,
+Michel Strogoff avait pu lire, avait lu cette lettre qui dévoilait les
+odieux desseins du traître. De là, cette énergie qu'il déploya pendant
+la seconde partie de son voyage. De là, cette indestructible volonté
+d'atteindre Irkoutsk et d'en arriver à remplir de vive voix sa mission.
+Il savait que la ville devait être livrée! Il savait que la vie du
+grand-duc était menacée! Le salut du frère du czar et de la Sibérie
+était donc encore dans ses mains.
+
+En quelques mots, toute cette histoire fut racontée au grand-duc, et
+Michel Strogoff dit aussi, et avec quelle émotion! la part que Nadia
+avait prise à ces événements.
+
+«Quelle est cette jeune fille? demanda le grand-duc.
+
+--La fille de l'exilé Wassili Fédor, répondit Michel Strogoff.
+
+--La fille du commandant Fédor, dit le grand-duc, a cessé d'être la
+fille d'un exilé. Il n'y a plus d'exilés à Irkoutsk!»
+
+Nadia, moins forte dans la joie qu'elle ne l'avait été dans la douleur,
+tomba aux genoux du grand-duc, qui la releva d'une main, pendant qu'il
+tendait l'autre à Michel Strogoff.
+
+Une heure après, Nadia était dans les bras de son père.
+
+Michel Strogoff, Nadia, Wassili Fédor étaient réunis. Ce fut, de part et
+d'autre, le plein épanouissement du bonheur.
+
+Les Tartares avaient été repoussés dans leur double attaque contre la
+ville. Wassili Fédor, avec sa petite troupe, avait écrasé les premiers
+assaillants qui s'étaient présentés à la porte de Bolchaïa, comptant
+qu'elle leur serait ouverte, et dont, par un instinctif pressentiment,
+il s'était obstiné à rester le défenseur.
+
+En même temps que les Tartares étaient refoulés, les assiégés se
+rendaient maîtres de l'incendie. Le naphte liquide ayant rapidement
+brûlé à la surface de l'Angara, les flammes, concentrées sur les maisons
+de la rive, avaient respecté les autres quartiers de la ville.
+
+Avant le jour, les troupes de Féofar-Khan étaient rentrées dans leurs
+campements, laissant bon nombre de morts sur le revers des remparts.
+
+Au nombre des morts était la tsigane Sangarre, qui avait essayé
+vainement de rejoindre Ivan Ogareff.
+
+Pendant deux jours, les assiégeants ne tentèrent aucun nouvel assaut.
+Ils étaient découragés par la mort d'Ivan Ogareff. Cet homme était l'âme
+de l'invasion, et lui seul, par ses trames depuis longtemps ourdies,
+avait eu assez d'influence sur les khans et sur leurs hordes pour les
+entraîner à la conquête de la Russie asiatique.
+
+Cependant, les défenseurs d'Irkoutsk se tinrent sur leurs gardes, et
+l'investissement durait toujours.
+
+Mais le 7 octobre, dès les premières lueurs du jour, le canon retentit
+sur les hauteurs qui environnent Irkoutsk.
+
+C'était l'armée de secours qui arrivait sous les ordres du général
+Kisselef et signalait ainsi sa présence au grand duc.
+
+Les Tartares n'attendirent pas plus longtemps. Ils ne voulaient pas
+courir la chance d'une bataille livrée sous les murs de la ville, et le
+camp de l'Angara fut immédiatement levé.
+
+Irkoutsk était enfin délivrée.
+
+Avec les premiers soldats russes, deux amis de Michel Strogoff étaient
+entrés, eux aussi, dans la ville. C'étaient les inséparables Blount et
+Jolivet. En gagnant la rive droite de l'Angara par le barrage de glace,
+ils avaient pu s'échapper, ainsi que les autres fugitifs, avant que les
+flammes de l'Angara eussent atteint le radeau. Ce qui avait été noté par
+Alcide Jolivet sur son carnet, et de cette façon:
+
+«Failli finir comme un citron dans un bol de punch!»
+
+Leur joie fut grande à retrouver sains et saufs Nadia et Michel
+Strogoff, surtout lorsqu'ils apprirent que leur vaillant compagnon
+n'était pas aveugle. Ce qui amena Harry Blount à libeller ainsi cette
+observation:
+
+«Fer rouge peut-être insuffisant pour détruire la sensibilité du nerf
+optique. A modifier!»
+
+Puis, les deux correspondants, bien installés à Irkoutsk, s'occupèrent à
+mettre en ordre leurs impressions de voyage. De là, l'envoi à Londres et
+à Paris de deux intéressantes chroniques relatives à l'invasion tartare,
+et qui, chose rare, ne se contredisaient guère que sur les points les
+moins importants.
+
+La campagne, du reste, fut mauvaise pour l'émir et ses alliés. Cette
+invasion, inutile comme toutes celles qui s'attaquent au colosse russe,
+leur fut très funeste. Ils se trouvèrent bientôt coupés par les troupes
+du czar, qui reprirent successivement toutes les villes conquises. En
+outre, l'hiver fut terrible, et de ces hordes, décimées par le froid, il
+ne rentra qu'une faible partie dans les steppes de la Tartarie.
+
+La route d'Irkoutsk aux monts Ourals était donc libre. Le grand-duc
+avait hâte de retourner à Moscou, mais il retarda son voyage pour
+assister à une touchante cérémonie, qui eut lieu quelques jours après
+l'entrée des troupes russes.
+
+Michel Strogoff avait été trouver Nadia, et, devant son père, il lui
+avait dit:
+
+«Nadia, ma sœur encore, lorsque tu as quitté Riga pour venir à
+Irkoutsk, avais-tu laissé derrière toi un autre regret que celui de ta
+mère?
+
+--Non, répondit Nadia, aucun et d'aucune sorte.
+
+--Ainsi, rien de ton cœur n'est resté là-bas?
+
+--Rien, frère.
+
+--Alors, Nadia, dit Michel Strogoff, je ne crois pas que Dieu, en nous
+mettant en présence, en nous faisant traverser ensemble de si rudes
+épreuves, ait voulu nous réunir autrement que pour jamais.
+
+--Ah!» fit Nadia, en tombant dans les bras de Michel Strogoff.
+
+Et se tournant vers Wassili Fédor:
+
+«Mon père! dit-elle toute rougissante.
+
+--Nadia, lui répondit Wassili Fédor, ma joie sera de vous appeler tous
+les deux mes enfants!»
+
+La cérémonie du mariage se fit à la cathédrale d'Irkoutsk. Elle fut
+très-simple dans ses détails, très-belle par le concours de toute la
+population militaire et civile, qui voulut témoigner de sa profonde
+reconnaissance pour les deux jeunes gens, dont l'odyssée était déjà
+devenue légendaire.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount assistaient naturellement à ce mariage,
+dont ils voulaient rendre compte à leurs lecteurs.
+
+«Et cela ne vous donne pas envie de les imiter? demanda Alcide Jolivet à
+son confrère.
+
+--Peuh! fit Harry Blount. Si, comme vous, j'avais une cousine!....
+
+--Ma cousine n'est plus à marier! répondit en riant Alcide Jolivet.
+
+--Tant mieux, ajouta Harry Blount, car on parle de difficultés qui vont
+surgir entre Londres et Péking.--Est-ce que vous n'avez pas envie
+d'aller voir ce qui se passe par là?
+
+--Eh parbleu, mon cher Blount, s'écria Alcide Jolivet, j'allais vous le
+proposer!»
+
+Et voilà comment les deux inséparables partirent pour la Chine!
+
+Quelques jours après la cérémonie, Michel et Nadia Strogoff, accompagnés
+de Wassili Fédor, reprirent la route d'Europe. Ce chemin de douleurs à
+l'aller fut un chemin de bonheur au retour. Ils voyagèrent avec une
+extrême vitesse, dans un de ces traîneaux qui glissent comme un express
+sur les steppes glacées de la Sibérie.
+
+Cependant, arrivés aux rives du Dinka, en avant de Birskoë, ils
+s'arrêtèrent un jour.
+
+Michel Strogoff retrouva la place où il avait enterré le pauvre Nicolas.
+Une croix y fut plantée, et Nadia pria une dernière fois sur la tombe de
+l'humble et héroïque ami que ni l'un ni l'autre ne devaient jamais
+oublier.
+
+A Omsk, la vieille Marfa les attendait dans la petite maison des
+Strogoff. Elle pressa dans ses bras et avec passion celle qu'elle avait
+déjà cent fois dans son cœur nommée sa fille. La courageuse Sibérienne
+eut, ce jour-là, le droit de reconnaître son fils et de se dire fière de
+lui.
+
+Après quelques jours passés à Omsk, Michel et Nadia Strogoff rentrèrent
+en Europe, et, Wassili Fédor s'étant fixé à Saint-Pétersbourg, ni son
+fils ni sa fille n'eurent d'autre occasion de le quitter que pour aller
+voir leur vieille mère.
+
+Le jeune courrier avait été reçu par le czar, qui l'attacha spécialement
+à sa personne et lui remit la croix de Saint-Georges.
+
+Michel Strogoff arriva, par la suite, à une haute situation dans
+l'empire. Mais ce n'est pas l'histoire de ses succès, c'est l'histoire
+de ses épreuves qui méritait d'être racontée.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,14460 @@
+The Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Michel Strogoff
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: March 17, 2012 [EBook #7442]
+Release Date: February, 2005
+[This file was first posted on April 30, 2003]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES
+
+
+MICHEL STROGOFF
+
+DE MOSCOU A IRKOUTSK
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I.--Une fête au Palais-Neuf
+
+II.--Russes et Tartares
+
+III.--Michel Strogoff
+
+IV.--De Moscou à Nijni-Novgorod
+
+V.--Un arrêté en deux articles
+
+VI.--Frère et soeur
+
+VII.--En descendant le Volga
+
+VIII.--En remontant la Kama
+
+IX.--En tarentass nuit et jour
+
+X.--Un orage dans les monts Ourals
+
+XI.--Voyageurs en détresse
+
+XII.--Une provocation
+
+XIII.--Au-dessus de tout, le devoir
+
+XIV.--Mère et fils
+
+XV.--Le marais de Baraba
+
+XVI.--Un dernier effort
+
+XVII.--Versets et chansons
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I.--Un camp Tartare.
+
+II.--Une attitude d'Alcide Jolivet.
+
+III.--Coup pour coup.
+
+IV.--L'entrée triomphale.
+
+V.--Regarde de tous tes yeux, regarde!
+
+VI.--Un ami de grande route.
+
+VII.--Le passage de l'Yeniseï
+
+VIII.--Un lièvre qui traverse la route.
+
+IX.--Dans la steppe.
+
+X.--Baïkal et Angara.
+
+XI.--Entre deux rives
+
+XII.--Irkoutsk.
+
+XIII.--Un courrier du Czar.
+
+XIV.--La nuit du 5 au 6 Octobre.
+
+XV.--Conclusion.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+UNE FÊTE AU PALAIS-NEUF.
+
+
+«Sire, une nouvelle dépêche.
+
+--D'où vient-elle?
+
+--De Tomsk.
+
+--Le fil est coupé au delà de cette ville?
+
+--Il est coupé depuis hier.
+
+--D'heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que
+l'on me tienne au courant.
+
+--Oui, sire,» répondit le général Kissoff.
+
+Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la
+fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.
+
+Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de
+Paulowsky n'avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
+scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire.
+Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l'infini à
+travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la
+«vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s'étaient
+accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là,
+pour répercuter des motifs de quadrilles.
+
+Le grand maréchal de la cour était, d'ailleurs, bien secondé dans ses
+délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
+chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à
+l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants,
+les dames d'atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient
+vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et
+civils de l'ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le
+signal de la «polonaise» retentit, quand les invités de tout rang
+prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce
+genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mélange des
+longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de
+décorations offrit-il un coup d'oeil indescriptible, sous la lumière de
+cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.
+
+Ce fut un éblouissement.
+
+D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le
+Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes
+splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche
+voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était
+comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
+portières, accidentés de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds,
+qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.
+
+A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
+lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère,
+se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait
+vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce
+palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux
+des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu'ils s'arrêtaient
+aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers,
+confusément estompés dans l'ombre, qui profilaient çà et là leurs
+énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se
+promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil
+horizontalement couché sur l'épaule, et dont le casque pointu
+s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'éclat des feux lancés au
+dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la
+mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le
+pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri
+des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel
+de trompette, se mêlant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes
+claires au milieu de l'harmonie générale.
+
+Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur
+les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf.
+C'étaient des bateaux qui descendaient le cours d'une rivière, dont les
+eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les
+premières assises des terrasses.
+
+Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel
+le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux
+souverains, était simplement vêtu d'un uniforme d'officier des chasseurs
+de la garde. Ce n'était point affectation de sa part, mais habitude d'un
+homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait
+donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et
+c'est même ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de
+son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants
+escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.
+
+Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le
+front soucieux cependant, allait d'un groupe à l'autre, mais il parlait
+peu, et même il ne semblait prêter qu'une vague attention, soit aux
+propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts
+fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient
+près de lui les principaux États de l'Europe. Deux ou trois de ces
+perspicaces hommes politiques--physionomistes par état--avaient bien cru
+observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d'inquiétude, dont
+la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de
+l'interroger à ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des
+chasseurs de la garde était, à n'en pas douter, que ses secrètes
+préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il
+était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est
+habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent
+pas un instant.
+
+Cependant, le général Kissoff attendait que l'officier auquel il venait
+de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l'ordre de se
+retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme,
+il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta même
+involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux,
+qu'elle voila un instant. On eût dit que l'éclat des lumières le
+blessait et qu'il recherchait l'obscurité pour mieux voir en lui-même.
+
+«Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans
+l'embrasure d'une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication
+avec le grand-duc mon frère?
+
+--Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne
+puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.
+
+--Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que
+celles de la Transbaikalie, ont reçu l'ordre de marcher immédiatement
+sur Irkoutsk?
+
+--Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu
+faire parvenir au delà du lac Baïkal.
+
+--Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Sémipalatinsk, de
+Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
+le début de l'invasion?
+
+--Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude,
+à l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au delà de
+l'Irtyche et de l'Obi.
+
+--Et du traître Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?
+
+--Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne
+saurait affirmer s'il a passé ou non la frontière.
+
+--Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à
+Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à Élamsk,
+à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le
+fil correspond encore!
+
+--Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l'instant, répondit
+le général Kissoff.
+
+--Silence sur tout ceci!»
+
+Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après
+s'être incliné, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientôt
+les salons, sans que son départ eût été remarqué.
+
+Quant à l'officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et
+lorsqu'il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d'hommes
+politiques qui s'étaient formés sur plusieurs points des salons, son
+visage avait repris tout le calme dont il s'était un moment départi.
+
+Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement
+échangées, n'était pas aussi ignoré que l'officier des chasseurs de la
+garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas
+officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les langues
+n'étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts personnages
+avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui
+s'accomplissaient au delà de la frontière. En tout cas, ce qu'ils ne
+savaient peut-être qu'à peu près, ce dont ils ne s'entretenaient pas,
+même entre membres du corps diplomatique, deux invités qu'aucun
+uniforme, aucune décoration ne signalait à cette réception du
+Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient avoir reçu des
+informations assez précises.
+
+Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples
+mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus
+considérables, soupçonnaient à peine? on n'eût pu le dire. Était-ce chez
+eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens
+supplémentaire, qui leur permettait de voir au delà de cet horizon
+limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair
+particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes? Grâce à cette
+habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l'information
+et par l'information, leur nature s'était-elle donc transformée? on eût
+été tenté de l'admettre.
+
+De ces deux hommes, l'un était Anglais, l'autre Français, tous deux
+grands et maigres,--celui-ci brun comme les méridionaux de la
+Provence,--celui-là roux comme un gentleman du Lancashire.
+L'Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et
+de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d'un
+ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le
+Gallo-Romain, vif, pétulant, s'exprimait tout à la fois des lèvres, des
+yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque son
+interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement
+stéréotypée dans son cerveau.
+
+Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins
+observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu
+près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste
+physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était
+«tout yeux», l'Anglais était «tout oreilles».
+
+En effet, l'appareil optique de l'un avait été singulièrement
+perfectionné par l'usage. La sensibilité de sa rétine devait être aussi
+instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une
+carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement à la
+disposition d'un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait
+donc au plus haut degré ce que l'on appelle «la mémoire de l'oeil».
+
+L'Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter
+et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son
+d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt
+ans, il l'eût reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement
+pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont
+pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont
+constaté que les oreilles humaines ne sont «qu'à peu près» immobiles, on
+aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant,
+se tordant, s'obliquant, cherchaient à percevoir les sons d'une façon
+quelque peu apparente pour le naturaliste.
+
+Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de
+l'ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur
+métier, car l'Anglais était un correspondant du _Daily-Telegraph_, et le
+Français, un correspondant du.... De quel journal ou de quels journaux,
+il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il répondait
+plaisamment qu'il correspondait avec «sa cousine Madeleine». Au fond, ce
+Français, sous son apparence légère, était très-perspicace et très-fin.
+Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher
+son désir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le
+servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que
+son confrère du _Daily-Telegraph_.
+
+Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la
+nuit du 15 au 16 juillet, c'était en qualité de journalistes, et pour la
+plus grande édification de leurs lecteurs.
+
+Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission
+en ce monde, qu'ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste
+des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les
+rebutait pour réussir, qu'ils possédaient l'imperturbable sang-froid et
+la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce
+steeple-chase, de cette chasse à l'information, ils enjambaient les
+haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes
+avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver
+«bons premiers» ou mourir!
+
+D'ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l'argent,--le plus
+sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d'information connu jusqu'à
+ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l'un ni
+l'autre ne regardaient ni n'écoutaient jamais par-dessus les murs de la
+vie privée, et qu'ils n'opéraient que lorsque des intérêts politiques ou
+sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu'on appelle depuis
+quelques années «le grand reportage politique et militaire».
+
+Seulement, on verra, en les suivant de près, qu'ils avaient la plupart
+du temps une singulière façon d'envisager les faits et surtout leurs
+conséquences, ayant chacun «leur manière à eux» de voir et d'apprécier.
+Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s'épargnaient
+en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les en blâmer.
+
+Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était
+le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la
+première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés
+de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractère,
+jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu
+sympathiques l'un à l'autre. Cependant, ils ne s'évitèrent pas et
+cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les nouvelles du
+jour. C'étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur le même
+territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l'un manquait pouvait être
+avantageusement tiré par l'autre, et leur intérêt même voulait qu'ils
+fussent à portée de se voir et de s'entendre.
+
+Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l'affût. Il y avait, en
+effet, quelque chose dans l'air.
+
+«Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide Jolivet,
+ça vaut son coup de fusil!»
+
+Les deux correspondants furent donc amenés à causer l'un avec l'autre
+pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff, et
+ils le firent en se tâtant un peu.
+
+«Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante! dit d'un air
+aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette
+phrase éminemment française.
+
+--J'ai déjà télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount, en
+employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l'admiration
+quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.
+
+--Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en même
+temps à ma cousine....
+
+--Votre cousine?... répéta Harry Blount d'un ton surpris, en
+interrompant son confrère.
+
+--Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C'est avec elle
+que je corresponds! Elle aime à être informée vite et bien, ma
+cousine!... J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une
+sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.
+
+--Pour moi, il m'a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait
+peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.
+
+--Et, naturellement, vous l'avez fait «rayonner» dans les colonnes du
+_Daily-Telegraph_.
+
+--Précisément.
+
+--Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s'est
+passé à Zakret en 1812?
+
+--Je me le rappelle comme si j'y avais été, monsieur, répondit le
+correspondant anglais.
+
+--Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fête
+donnée en son honneur, on annonça à l'empereur Alexandre que Napoléon
+venait de passer le Niémen avec l'avant-garde française. Cependant,
+l'empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l'extrême gravité d'une
+nouvelle qui pouvait lui coûter l'empire, il ne laissa pas percer plus
+d'inquiétude....
+
+--Que ne vient d'en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a
+appris que les fils télégraphiques venaient d'être coupés entre la
+frontière et le gouvernement d'Irkoutsk.
+
+--Ah! vous connaissez ce détail?
+
+--Je le connais.
+
+--Quant à moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon dernier
+télégramme est allé jusqu'à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec
+une certaine satisfaction.
+
+--Et le mien jusqu'à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d'un
+ton non moins satisfait.
+
+--Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de
+Nikolaevsk?
+
+--Oui, monsieur, en même temps qu'on télégraphiait aux Cosaques du
+gouvernement de Tobolsk de se concentrer.
+
+--Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'étaient également
+connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain
+quelque chose!
+
+--Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du
+_Daily-Telegraph_, monsieur Jolivet.
+
+--Voilà! Quand on voit tout ce qui se passe!...
+
+--Et quand on écoute tout ce qui se dit!...
+
+--Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.
+
+--Je la suivrai, monsieur Jolivet.
+
+--Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins
+sûr peut-être que le parquet de ce salon!
+
+--Moins sûr, oui, mais....
+
+--Mais aussi moins glissant!» répondit Alcide Jolivet, qui retint son
+collègue, au moment où celui-ci allait perdre l'équilibre en se
+reculant.
+
+Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents, en
+somme, de savoir que l'un n'avait pas distancé l'autre. En effet, ils
+étaient à deux de jeu.
+
+En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent
+ouvertes. Là se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement
+servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de
+vaisselle d'or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux
+princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout
+d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce
+chef-d'oeuvre d'orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les
+mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des
+manufactures de Sèvres.
+
+Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les
+salles du souper.
+
+A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha
+rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.
+
+«Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la
+première fois.
+
+--Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.
+
+--Un courrier à l'instant!»
+
+L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y
+attenant. C'était un cabinet de travail, très-simplement meublé en vieux
+chêne, et situé à l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre
+autres plusieurs toiles signées d'Horace Vernet, étaient suspendus au
+mur.
+
+L'officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l'oxygène eût manqué à
+ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que
+distillait une belle nuit de juillet.
+
+Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s'arrondissait une
+enceinte fortifiée, dans laquelle s'élevaient deux cathédrales, trois
+palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois
+villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses
+quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les
+clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes
+verts, surmontés de croix d'argent. Une petite rivière, au cours
+sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble
+formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui
+s'enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.
+
+Cette rivière, c'était la Moskowa, cette ville, c'était Moscou, cette
+enceinte fortifiée, c'était le Kremlin, et l'officier des chasseurs de
+la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le
+bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c'était le
+czar.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+RUSSES ET TARTARES
+
+
+Si le czar avait si inopinément quitté les salons du Palais-Neuf, au
+moment où la fête qu'il donnait aux autorités civiles et militaires et
+aux principaux notables de Moscou était dans tout son éclat, c'est que
+de graves événements s'accomplissaient alors au delà des frontières de
+l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaçait
+de soustraire à l'autonomie russe les provinces sibériennes.
+
+La Russie asiatique ou Sibérie couvre une aire superficielle de cinq
+cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d'habitants.
+Elle s'étend depuis les monts Ourals, qui la séparent de la Russie
+d'Europe, jusqu'au littoral de l'océan Pacifique. Au sud, c'est le
+Turkestan et l'empire chinois qui la délimitent suivant une frontière
+assez indéterminée; au nord, c'est l'océan Glacial depuis la mer de Kara
+jusqu'au détroit de Behring. Elle est divisée en gouvernements ou
+provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Omsk, de
+Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux d'Okhotsk et de
+Kamtschatka, et possède deux pays, maintenant soumis à la domination
+moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.
+
+Cette immense étendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrés
+de l'ouest à l'est, est à la fois une terre de déportation pour les
+criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frappés d'expulsion.
+
+Deux gouverneurs généraux représentent l'autorité suprême des czars en
+ce vaste pays. L'un réside à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale;
+l'autre réside à Tobolsk, capitale de la Sibérie occidentale. La rivière
+Tchouna; un affluent du fleuve Yeniseï, sépare les deux Sibéries.
+
+Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont
+quelques-unes sont véritablement d'une extrême fertilité. Aucune voie
+ferrée ne dessert les mines précieuses qui font, sur de vastes étendues,
+le sol sibérien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa surface. On y
+voyage en tarentass ou en télègue, l'été; en traîneau, l'hiver.
+
+Une seule communication, mais une communication électrique, joint les
+deux frontières ouest et est de la Sibérie au moyen d'un fil qui mesure
+plus de huit mille verstes de long (8,536 kilomètres). [La verste vaut
+1067 mètres, c'est-à-dire un peu plus d'un kilomètre.] A sa sortie de
+l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk,
+Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk,
+Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya,
+Alexandrowskoë, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par
+chaque mot lancé à son extrême limite. [Environ 27 francs. Le rouble
+(argent) vaut 3 francs 75 centimes. Le kopek (cuivre) vaut 4 centimes.]
+D'Irkoutsk un embranchement va se souder à Kiakhta sur la frontière
+mongole, et de là, à trente kopeks par mot, la poste transporte les
+dépêches à Péking en quatorze jours.
+
+C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg à Nikolaevsk, qui avait été coupé,
+d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et
+Kolyvan.
+
+C'est pourquoi le czar, après la communication que venait de lui faire
+pour la seconde fois le général Kissoff, n'avait-il répondu que par ces
+seuls mots: «Un courrier à l'instant!»
+
+Le czar était, depuis quelques instants, immobile à la fenêtre de son
+cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le
+grand maître de police apparut sur le seuil.
+
+«Entre, général, dit le czar d'une voix brève, et dis-moi tout ce que tu
+sais d'Ivan Ogareff.
+
+--C'est un homme extrêmement dangereux, sire, répondit le grand maître
+de police.
+
+--Il avait rang de colonel?
+
+--Oui, sire.
+
+--C'était un officier intelligent?
+
+--Très-intelligent, mais impossible à maîtriser, et d'une ambition
+effrénée qui ne reculait devant rien. Il s'est bientôt jeté dans de
+secrètes intrigues, et c'est alors qu'il a été cassé de son grade par
+Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie.
+
+--A quelle époque?
+
+--Il y a deux ans. Gracié après six mois d'exil par la faveur de Votre
+Majesté, il est rentré en Russie.
+
+--Et, depuis cette époque, n'est-il pas retourné en Sibérie?
+
+--Oui, sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois,»
+répondit le grand maître de police.
+
+Et il ajouta, en baissant un peu la voix:
+
+«Il fut un temps, sire, où, quand on allait en Sibérie, on n'en revenait
+pas!
+
+--Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!»
+
+Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable
+fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe
+savait pardonner.
+
+Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu'il
+n'était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait
+passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les
+franchir. Or, il n'en était pas ainsi sous le nouveau règne, et le grand
+maître de police le déplorait sincèrement! Comment! plus de condamnation
+à perpétuité pour d'autres crimes que les crimes de droit commun!
+Comment! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk,
+d'Irkoutsk! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions
+autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait
+admettre cette façon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar
+l'interrogeât de nouveau.
+
+Les questions ne se firent pas attendre.
+
+«Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentré une seconde fois en
+Russie après ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le
+véritable but est resté inconnu?
+
+--Il y est rentré.
+
+--Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?
+
+--Non, sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du
+jour où il a été gracié!»
+
+Le front du czar se plissa un instant. Peut-être le grand maître de
+police put-il craindre d'avoir été trop loin,--bien que son entêtement
+dans ses idées fût au moins égal au dévouement sans bornes qu'il avait
+pour son maître; mais le czar, dédaignant ces reproches indirects
+touchant sa politique intérieure, continua brièvement la série de ses
+questions:
+
+«En dernier lieu, où était Ivan Ogareff?
+
+--Dans le gouvernement de Perm.
+
+--En quelle ville?
+
+--A Perm même.
+
+--Qu'y faisait-il?
+
+--Il semblait inoccupé, et sa conduite n'offrait rien de suspect.
+
+--Il n'était pas sous la surveillance de la haute police?
+
+--Non, sire.
+
+--A quel moment a-t-il quitté Perm?
+
+--Vers le mois de mars.
+
+--Pour aller?...
+
+--On l'ignore.
+
+--Et, depuis cette époque, on ne sait ce qu'il est devenu?
+
+--On ne le sait.
+
+--Eh bien, je le sais, moi! répondit le czar. Des avis anonymes, qui
+n'ont pas passé par les bureaux de la police, m'ont été adressés, et, en
+présence des faits qui s'accomplissent maintenant au delà de la
+frontière, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!
+
+--Voulez-vous dire, sire, s'écria le grand maître de police, qu'Ivan
+Ogareff a la main dans l'invasion tartare?
+
+--Oui, général, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff,
+après avoir quitté le gouvernement de Perm, a passé les monts Ourals. Il
+s'est jeté en Sibérie, dans les steppes kirghises, et, là, il a tenté,
+non sans succès, de soulever ces populations nomades. Il est alors
+descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. Là, aux khanats de
+Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouvé des chefs disposés à
+jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibériennes et à
+provoquer une invasion générale de l'empire russe en Asie. Le mouvement
+a été fomenté secrètement, mais il vient d'éclater comme un coup de
+foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coupés
+entre la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale! De plus, Ivan
+Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter à la vie de mon frère!»
+
+Le czar s'était animé en parlant et marchait à pas précipités. Le grand
+maître de police ne répondit rien, mais il se disait, à part lui, qu'au
+temps où les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exilé, les
+projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se réaliser.
+
+Quelques instants s'écoulèrent, pendant lesquels il garda le silence.
+Puis, s'approchant du czar, qui s'était jeté sur un fauteuil:
+
+«Votre Majesté, dit-il, a sans doute donné des ordres pour que cette
+invasion fût repoussée au plus vite?
+
+--Oui, répondit le czar. Le dernier télégramme qui a pu passer à
+Nijni-Oudinsk a dû mettre en mouvement les troupes des gouvernements
+d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour et
+du lac Baïkal. En même temps, les régiments de Perm et de Nijni-Novgorod
+et les Cosaques de la frontière se dirigent à marche forcée vers les
+monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant
+qu'ils puissent se trouver en face des colonnes tartares!
+
+--Et le frère de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, en ce moment
+isolé dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication
+directe avec Moscou?
+
+--Non.
+
+--Mais il doit savoir, par les dernières dépêches, quelles sont les
+mesures prises par Votre Majesté et quels secours il doit attendre des
+gouvernements les plus rapprochés de celui d'Irkoutsk?
+
+--Il le sait, répondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan
+Ogareff, en même temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de
+traître, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharné. C'est au
+grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa première disgrâce, et, ce qu'il y a de
+plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet d'Ivan
+Ogareff est donc de se rendre à Irkoutsk, et là, sous un faux nom,
+d'offrir ses services au grand-duc. Puis, après qu'il aura capté sa
+confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la
+ville, et avec elle mon frère, dont la vie est directement menacée.
+Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le
+grand-duc, et voilà ce qu'il faut qu'il sache!
+
+--Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux....
+
+--Je l'attends.
+
+--Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand maître de police, car
+permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux
+rébellions que cette terre sibérienne!
+
+--Veux-tu dire, général, que les exilés feraient cause commune avec les
+envahisseurs? s'écria le czar, qui ne fut pas maître de lui-même devant
+cette insinuation du grand maître de police.
+
+--Que Votre Majesté m'excuse!... répondit en balbutiant le grand maître
+de police, car c'était bien véritablement la pensée que lui avait
+suggérée son esprit inquiet et défiant.
+
+--Je crois aux exilés plus de patriotisme! reprit le czar.
+
+--Il y a d'autres condamnés que les exilés politiques en Sibérie,
+répondit le grand maître de police.
+
+--Les criminels! Oh! général, ceux-là je te les abandonne! C'est le
+rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulèvement, ou
+plutôt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre la
+Russie, contre ce pays, que les exilés n'ont pas perdu toute espérance
+de revoir... et qu'ils reverront!... Non, jamais un Russe ne se liguera
+avec un Tartare pour affaiblir, ne fût-ce qu'une heure, la puissance
+moscovite!»
+
+Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique
+tenait momentanément éloignés. La clémence, qui était le fond de sa
+justice, quand il pouvait en diriger lui-même les effets, les
+adoucissements considérables qu'il avait adoptés dans l'application des
+ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne pouvait se
+méprendre. Mais, même sans ce puissant élément de succès apporté à
+l'invasion tartare, les circonstances n'en étaient pas moins
+très-graves, car il était à craindre qu'une grande partie de la
+population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.
+
+Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la
+moyenne, et comptent environ quatre cent mille «tentes», soit deux
+millions d'âmes. De ces diverses tribus, les unes sont indépendantes, et
+les autres reconnaissent la souveraineté, soit de la Russie, soit des
+khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est-à-dire des plus
+redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en
+même temps la plus considérable, et ses campements occupent tout
+l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche, de
+l'Ichim supérieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde,
+qui occupe les contrées situées dans l'est de la moyenne, s'étend
+jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations
+kirghises se soulevaient, c'était l'envahissement de la Russie
+asiatique, et, tout d'abord, la séparation de la Sibérie, à l'est de
+l'Yeniseï.
+
+Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre, sont
+plutôt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats
+réguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, «un front serré ou un carré de
+bonne infanterie résiste à une masse de Kirghis dix fois plus nombreux,
+et un seul canon peut on détruire une quantité effroyable.»
+
+Soit, mais encore faut-il que ce carré de bonne infanterie arrive dans
+le pays soulevé, et que les bouches à feu quittent les parcs des
+provinces russes, qui sont éloignées de deux ou trois mille verstes. Or,
+sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg à Irkoutsk, les
+steppes, souvent marécageuses, ne sont pas aisément praticables, et
+plusieurs semaines s'écouleraient certainement avant que les troupes
+russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.
+
+Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibérie occidentale
+qui est destinée à tenir en respect les populations kirghises. Là sont
+les limites que ces nomades, incomplètement soumis, ont plus d'une fois
+insultées, et, au ministère de la guerre, on avait tout lieu de penser
+qu'Omsk était déjà très-menacé. La ligne des colonies militaires,
+c'est-à-dire de ces postes de Cosaques qui sont échelonnés depuis Omsk
+jusqu'à Sémipalatinsk, devait avoir été forcée en plusieurs points. Or,
+il était à craindre que les «grands sultans» qui gouvernent les
+districts kirghis n'eussent accepté volontairement ou subi
+involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et
+qu'à la haine provoquée par l'asservissement ne se fût jointe la haine
+due à l'antagonisme des religions grecque et musulmane.
+
+Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement
+ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient,
+aussi bien par la force que par la persuasion, à soustraire les hordes
+kirghises à la domination moscovite.
+
+Quelques mots seulement sur ces Tartares.
+
+Les Tartares appartiennent plus spécialement à deux races distinctes, la
+race caucasique et la race mongole.
+
+La race caucasique, celle, a dit Abel de Rémusat, «qui est regardée en
+Europe comme le type de la beauté de notre espèce, parce que tous les
+peuples de cette partie du monde en sont issus,» réunit sous une même
+dénomination les Turcs et les indigènes de souche persane.
+
+La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les
+Thibétains.
+
+Les Tartares, qui menaçaient alors l'empire russe, étaient de race
+caucasique et occupaient plus particulièrement le Turkestan. Ce vaste
+pays est divisé en différents États, qui sont gouvernés par des khans,
+d'où la dénomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de
+Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.
+
+A cette époque, le khanat le plus important et le plus redoutable était
+celui de Boukhara. La Russie avait déjà eu à lutter plusieurs fois avec
+ses chefs, qui, dans un intérêt personnel et pour leur imposer un autre
+joug, avaient soutenu l'indépendance des Kirghis contre la domination
+moscovite. Le chef actuel, Féofar-Khan, marchait sur les traces de ses
+prédécesseurs.
+
+Ce Khanat de Boukhara s'étend du nord au sud, entre les trente-septième
+et quarante et unième parallèles, et de l'est à l'ouest, entre les
+soixante et unième et soixante-sixième degrés de longitude, c'est-à-dire
+sur une surface d'environ dix mille lieues carrées.
+
+On compte dans cet État une population de deux millions cinq cent mille
+habitants, une armée de soixante mille hommes, portée au triple en temps
+de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche, varié dans
+ses productions animales, végétales, minérales, et qui a été agrandi par
+l'accession des territoires de Balkh, d'Aukoï et de Meïmaneh. Il possède
+dix-neuf villes considérables. Boukhara, ceinte d'une muraille mesurant
+plus de huit milles anglais et flanquée de tours, cité glorieuse qui fut
+illustrée par les Avicenne et autres savants du Xè siècle, est regardée
+comme le centre de la science musulmane et rangée parmi les plus
+célèbres de l'Asie centrale; Samarcande, qui possède le tombeau de
+Tamerlan et palais célèbre où l'on garde cette pierre bleue sur laquelle
+chaque nouveau khan doit venir s'asseoir à son avènement, est défendue
+par une citadelle extrêmement forte; Karschi, avec sa triple enceinte,
+située dans une oasis qu'entoure un marais peuplé de tortues et de
+lézards, est presque imprenable; Tschardjoui est défendue par une
+population de près de vingt mille âmes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata,
+Djizah, Païkande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes
+difficiles à réduire. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes,
+isolé par ses steppes, est donc un État véritablement redoutable, et la
+Russie serait forcée de lui opposer des forces importantes.
+
+Or, c'était l'ambitieux et farouche Féofar qui gouvernait alors ce coin
+de la Tartarie. Appuyé sur les autres khans,--principalement ceux de
+Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposés à
+se jeter dans des entreprises chères à l'instinct tartare,--aidé des
+chefs qui commandaient à toutes les hordes de l'Asie centrale, il
+s'était mis à la tête de cette invasion, dont Ivan Ogareff était l'âme.
+Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine,
+avait régularisé le mouvement de manière à couper la grande route
+sibérienne. Fou, en vérité, s'il croyait pouvoir entamer l'empire
+moscovite! Sous son inspiration, l'émir--c'est le titre que prennent les
+khans de Boukhara--avait lancé ses hordes au delà de la frontière russe.
+Il avait envahi le gouvernement de Sémipalatinsk, et les Cosaques, qui
+se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient dû reculer
+devant lui. Il s'était avancé plus loin que le lac Balkhach, entraînant
+les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrôlant
+ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui résistaient, il se
+transportait d'une ville à l'autre, suivi de ces impedimenta de
+souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes
+et ses esclaves,--le tout avec l'audace impudente d'un Gengis-Khan
+moderne.
+
+Où était-il en ce moment? Jusqu'où ses soldats étaient-ils parvenus à
+l'heure où la nouvelle de l'invasion arrivait à Moscou? À quel point de
+la Sibérie les troupes russes avaient-elles dû reculer? on ne pouvait le
+savoir. Les communications étaient interrompues. Le fil, entre Kolyvan
+et Tomsk, avait-il été brisé par quelques éclaireurs de l'armée tartare,
+ou l'émir était-il arrivé jusqu'aux provinces de l'Yeniseisk? Toute la
+basse Sibérie occidentale était-elle en feu? Le soulèvement
+s'étendait-il déjà jusqu'aux régions de l'est? on ne pouvait le dire. Le
+seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les
+rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l'été ne peuvent arrêter, qui
+vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne pouvait
+plus se propager à travers la steppe, et il n'était plus possible de
+prévenir le grand-duc, enfermé dans Irkoutsk, du danger dont le menaçait
+la trahison d'Ivan Ogareff.
+
+Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait, à
+cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents
+verstes (5,323 kilomètres) qui séparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait,
+pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer à la
+fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais,
+avec de la tête et du coeur, on va loin!
+
+«Trouverai-je cette tête et ce coeur?» se demandait le czar.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+MICHEL STROGOFF
+
+
+La porte du cabinet impérial s'ouvrit bientôt, et l'huissier annonça le
+général Kissoff.
+
+«Ce courrier? demanda vivement le czar.
+
+--Il est là, sire, répondit le général Kissoff.
+
+--Tu as trouvé l'homme qu'il fallait?
+
+--J'ose en répondre à Votre Majesté.
+
+--Il était de service au palais?
+
+--Oui, sire.
+
+--Tu le connais?
+
+--Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succès des
+missions difficiles.
+
+--A l'étranger?
+
+--En Sibérie même.
+
+--D'où est-il?
+
+--D'Omsk. C'est un Sibérien.
+
+--Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?
+
+--Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour réussir là où d'autres
+échoueraient peut-être.
+
+--Son âge?
+
+--Trente ans.
+
+--C'est un homme vigoureux?
+
+--Sire, il peut supporter jusqu'aux dernières limites le froid, la faim,
+la soif, la fatigue.
+
+--Il a un corps de fer?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et un coeur?...
+
+--Un coeur d'or.
+
+--Il se nomme?...
+
+--Michel Strogoff.
+
+--Est-il prêt à partir?
+
+--Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté.
+
+--Qu'il vienne,» dit le czar.
+
+Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le
+cabinet impérial.
+
+Michel Strogoff était haut de taille, vigoureux, épaules larges,
+poitrine vaste. Sa tête puissante présentait les beaux caractères de la
+race caucasique.
+
+Ses membres, bien attachés, étaient autant de leviers, disposés
+mécaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce
+beau et solide garçon, bien campé, bien planté, n'eût pas été facile à
+déplacer malgré lui, car, lorsqu'il avait posé ses deux pieds sur le
+sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracinés. Sur sa tête, carrée du
+haut, large de front, se crépelait une chevelure abondante, qui
+s'échappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite.
+Lorsque sa face, ordinairement pâle, venait à se modifier, c'était
+uniquement sous un battement plus rapide du coeur, sous l'influence
+d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artérielle. Ses
+yeux étaient d'un bleu foncé, avec un regard droit, franc, inaltérable,
+et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers,
+contractés faiblement, témoignaient d'un courage élevé, «ce courage sans
+colère des héros», suivant l'expression des physiologistes. Son nez
+puissant, large de narines, dominait une bouche symétrique avec les
+lèvres un peu saillantes de l'être généreux et bon.
+
+Michel Strogoff avait le tempérament de l'homme décidé, qui prend
+rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l'incertitude,
+qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne piétine pas dans
+l'indécision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester
+immobile comme un soldat devant son supérieur; mais, lorsqu'il marchait,
+son allure dénotait une grande aisance, une remarquable netteté de
+mouvements,--ce qui prouvait à la fois la confiance et la volonté vivace
+de son esprit. C'était un de ces hommes dont la main semble toujours
+«pleine des cheveux de l'occasion», figure un peu forcée, mais qui les
+peint d'un trait.
+
+Michel Strogoff était vêtu d'un élégant uniforme militaire, qui se
+rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne,
+bottes, éperons, pantalon demi-collant, pelisse bordée de fourrure et
+agrémentée de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine
+brillaient une croix et plusieurs médailles.
+
+Michel Strogoff appartenait au corps spécial des courriers du czar, et
+il avait rang d'officier parmi ces hommes d'élite. Ce qui se sentait
+particulièrement dans sa démarche, dans sa physionomie, dans toute sa
+personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il était «un
+exécuteur d'ordres». Il possédait donc l'une des qualités les plus
+recommandables en Russie, suivant l'observation du célèbre romancier
+Tourguèneff, qualité qui conduit aux plus hautes positions de l'empire
+moscovite.
+
+En vérité, si un homme pouvait mener à bien ce voyage de Moscou à
+Irkoutsk, à travers une contrée envahie, surmonter les obstacles et
+braver les périls de toutes sortes, c'était, entre tous, Michel
+Strogoff.
+
+Circonstance très-favorable à la réussite de ses projets, Michel
+Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et il
+en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir déjà
+parcouru, mais parce qu'il était d'origine sibérienne.
+
+Son père, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la
+ville d'Omsk, située dans le gouvernement de ce nom, et sa mère, Marfa
+Strogoff, y demeurait encore. C'était là, au milieu des steppes sauvages
+des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibérien
+avait élevé son fils Michel «à la dure», suivant l'expression populaire.
+De sa véritable profession, Pierre Strogoff était chasseur. Été comme
+hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui
+dépassent quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, il courait la
+plaine durcie, les halliers de mélèzes et de bouleaux, les forêts de
+sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le
+gros gibier à la fourche ou au couteau. Le gros gibier n'était rien de
+moins que l'ours sibérien, redoutable et féroce animal dont la taille
+égale celle de ses congénères des mers glaciales. Pierre Strogoff avait
+tué plus de trente-neuf ours, c'est-à-dire que le quarantième était
+tombé sous ses coups,--et l'on sait, à en croire les légendes
+cynégétiques de la Russie, combien de chasseurs ont été heureux jusqu'au
+trente-neuvième ours, qui ont succombé devant le quarantième!
+
+Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu même une égratignure
+le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne
+manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina»,
+c'est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement
+du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours,
+tout seul,--ce qui n'était rien;--mais, après l'avoir dépouillé, il
+avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'à la maison paternelle,
+distante de plusieurs verstes,--ce qui indiquait chez l'enfant une
+vigueur peu commune.
+
+Cette vie lui profita, et, arrivé à l'âge de l'homme fait, il était
+capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la
+fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un
+homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix
+nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d'autres
+se fussent morfondus à l'air. Doué de sens d'une finesse extrême, guidé
+par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le
+brouillard interceptait tout horizon, lors même qu'il se trouvait dans
+le pays des hautes latitudes, où la nuit polaires se prolonge pendant de
+longs jours, il retrouvait son chemin, là où d'autres n'eussent pu
+diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il
+avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles,
+projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches
+d'arbre, émanations apportées des dernières limites de l'horizon, foulée
+d'herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l'air, détonations
+lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphère embrumée, mille détails
+qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé
+dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une
+santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était
+non moins vrai, un coeur d'or.
+
+L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille
+Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff,
+à Omsk, sur les bords de l'Irtyche, là où le vieux chasseur et elle
+vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le
+coeur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le
+pourrait,--promesse qui fut toujours religieusement tenue.
+
+Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au
+service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers
+du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite,
+eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au
+Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants
+successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission
+qui l'entraîna jusqu'à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l'extrême
+limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya
+des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui
+lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit
+rapidement son chemin.
+
+Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines
+missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille
+mère,--fût-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver
+rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois,
+Michel Strogoff, qui venait d'être très-employé dans le sud de l'empire,
+n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles! Or,
+son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et
+il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se
+produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc
+introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que
+l'empereur attendait de lui.
+
+Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques
+instants et l'observa d'un oeil pénétrant, tandis que Michel Strogoff
+demeurait absolument immobile.
+
+Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son
+bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il
+lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.
+
+La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il
+la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,»
+qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle
+des empereurs de Russie.
+
+La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet
+aux armes impériales.
+
+Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s'approcher.
+
+Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau
+immobile, prêt à répondre.
+
+Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux.
+Puis, d'une voix brève:
+
+«Ton nom? demanda-t-il.
+
+--Michel Strogoff, sire.
+
+--Ton grade?
+
+--Capitaine au corps des courriers du czar.
+
+--Tu connais la Sibérie?
+
+--Je suis Sibérien.
+
+--Tu es né?...
+
+--A Omsk.
+
+--As-tu des parents à Omsk?
+
+--Oui, sire.
+
+--Quels parents?
+
+--Ma vieille mère.
+
+Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant
+la lettre qu'il tenait à la main:
+
+«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de
+remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.
+
+--Je la remettrai, sire.
+
+--Le grand-duc est à Irkoutsk.
+
+--J'irai à Irkoutsk.
+
+--Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par
+des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.
+
+--Je le traverserai.
+
+--Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera
+peut-être sur ta route.
+
+--Je m'en méfierai.
+
+--Passeras-tu par Omsk?
+
+--C'est mon chemin, sire.
+
+--Si tu vois ta mère, tu risques d'être reconnu. Il ne faut pas que tu
+voies ta mère!»
+
+Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.
+
+«Je ne la verrai pas, dit-il.
+
+--Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas!
+
+--Je le jure.
+
+--Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune
+courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute
+la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.
+
+--Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.
+
+--Ainsi tu passeras quand même?
+
+Je passerai, ou l'on me tuera.
+
+--J'ai besoin que tu vives!
+
+--Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut
+satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff
+lui avait répondu.
+
+«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour
+mon frère et pour moi!»
+
+Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet
+impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.
+
+«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.
+
+--Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut
+être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.
+
+--C'est un homme, en effet,» dit le czar.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.
+
+
+La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk
+était de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomètres). Lorsque le
+fil télégraphique n'était pas encore tendu entre les monts Ourals et la
+frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait
+par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se
+rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c'était là l'exception, et cette
+traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq
+semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la
+disposition de ces envoyés du czar.
+
+En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût
+préféré voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le
+traînage sur toute l'étendue du parcours. Alors les difficultés
+inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur
+ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d'eau a
+franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse
+facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels
+sont-ils a redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité
+des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables,
+dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes
+entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim,
+couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, eût valu courir ces
+risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de
+préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas
+couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et
+Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n'avait à choisir ni
+son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait
+les accepter et partir.
+
+Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement,
+et il se prépara à lui faire face.
+
+D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un
+courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne put la
+soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions
+fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui
+remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le
+faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il
+aucun ordre écrit portant cette mention: service de l'empereur, qui est
+le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d'un «podaroshna».
+
+Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant,
+demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire
+accompagner, le cas échéant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre,
+il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le
+gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la
+Russie.
+
+Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de
+poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas où ce
+permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c'est-à-dire
+tant qu'il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de
+cette circonstance, qu'en Sibérie, c'est-à-dire lorsqu'il traverserait
+les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les
+relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous
+autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage
+personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'était plus un
+courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de
+Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d'un
+voyage ordinaire.
+
+Passer inaperçu,--plus ou moins rapidement,--mais passer, tel devait
+être son programme.
+
+Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualité ne comprenait pas
+moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq
+cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux,
+vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel
+était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.
+
+Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins,
+ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le
+pourrait; à pied, s'il fallait aller à pied.
+
+Les quatorze cents premières verstes (1,493 kilomètres), mesurant la
+distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir
+aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur,
+chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par
+conséquent, à la disposition du courrier du czar.
+
+Donc, ce matin même du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme,
+muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vêtu d'un simple
+costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du
+moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel
+Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne
+portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se
+dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas
+qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur
+sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse
+fourrure.
+
+Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les
+gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion
+très-fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de
+ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.
+
+Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à
+Nijni-Novgorod. Là s'arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui,
+reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu'à la
+frontière russe. C'était un trajet de quatre cents verstes environ (426
+kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures.
+Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant
+les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du
+Volga, afin d'atteindre au plus tôt les montagnes de l'Oural.
+
+Michel Strogoff s'étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois
+que ses affaires n'inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le
+temps par le sommeil.
+
+Néanmoins, comme il n'était pas seul dans son compartiment, il ne dormit
+que d'un oeil et il écouta de ses deux oreilles.
+
+En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l'invasion
+tartare n'était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs,
+dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non
+sans quelque circonspection.
+
+Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train,
+étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de
+Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très-mêlé, composé de Juifs, de
+Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais
+presque tous parlant la langue nationale.
+
+On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui
+s'accomplissaient alors au delà de l'Oural, et ces marchands semblaient
+craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques
+mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la
+frontière,--mesures dont le commerce souffrirait certainement.
+
+Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c'est-à-dire
+la répression de la révolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul
+point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d'un simple soldat,
+revêtu de son uniforme,--et l'on sait combien l'importance de l'uniforme
+est grande en Russie,--eût certainement suffi à contenir les langues de
+ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff,
+rien ne pouvait faire soupçonner la présence d'un militaire, et le
+courrier du czar, voué à l'incognito, n'était pas homme à se trahir.
+
+Il écoutait donc.
+
+«On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan,
+reconnaissable à son bonnet fourni d'astrakan et à sa robe brune à
+larges plis, usée par le frottement.
+
+--Oh! les thés n'ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux
+Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod
+s'expédieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement
+pas de même des tapis de Boukhara!
+
+--Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le
+Persan.
+
+--Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus exposé!
+Comptez donc sur les expéditions d'un pays qui est soulevé par les khans
+depuis Khiva jusqu'à la frontière chinoise!
+
+--Bon! répondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites
+n'arriveront pas davantage, je suppose!
+
+--Et le bénéfice, Dieu d'Israël! s'écria le petit Juif, le comptez-vous
+pour rien?
+
+--Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie
+centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis
+de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d'Orient.
+
+--Eh! prenez garde, mon petit père! répondit un voyageur russe à l'air
+goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les
+mêlez avec vos suifs!
+
+--Cela vous fait rire! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu
+ce genre de plaisanteries.
+
+--Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de
+cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses?
+Non! pas plus que le cours des marchandises!
+
+--On voit bien que vous n'êtes pas marchand! fit observer le petit Juif.
+
+--Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni
+édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni
+bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni
+pelleteries!....
+
+--Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la
+nomenclature du voyageur.
+
+--Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière,
+répondit celui-ci en clignant de l'oeil.
+
+--C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.
+
+--Ou un espion! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et
+ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le
+temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!
+
+Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits
+mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fâcheuses
+conséquences.
+
+Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et
+les communications deviendront bien difficiles entre les diverses
+provinces de l'Asie centrale!
+
+--Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde
+moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?
+
+--On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se
+flatter de savoir quelque chose dans ce pays!
+
+--J'ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les
+Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les
+opposer aux Kirghis révoltés.
+
+--Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk
+ne doit pas être sûre! répondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu
+envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est à
+craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isolé la Sibérie
+orientale!
+
+--En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands
+ont raison d'être inquiets pour leur commerce et leurs transactions.
+Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux,
+les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment où il ne
+sera plus permis de faire un pas sur toute l'étendue de l'empire.
+
+--Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi
+brillamment qu'elle a commencé! répondit le second interlocuteur, en
+secouant la tête. Mais la sûreté et l'intégrité du territoire russe
+avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!
+
+Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne
+variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du
+train; mais partout un observateur eût observé une extrême
+circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux.
+Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils
+n'allaient jamais jusqu'à pressentir les intentions du gouvernement
+moscovite, ni à les apprécier.
+
+C'est ce qui fut très-justement remarqué par l'un des voyageurs d'un
+wagon placé en tête du train. Ce voyageur--évidemment un
+étranger--regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions
+auxquelles on ne répondait que très-évasivement. A chaque instant penché
+hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément
+de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de
+l'horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus
+insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur
+industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par
+sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet déjà surchargé de
+notes.
+
+C'était le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de
+questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de réponses
+qu'elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant
+«pour sa cousine». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et
+on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.
+
+Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion
+tartare, écrivit-il sur son carnet:
+
+«Voyageurs d'une discrétion absolue. En matière politique, très-durs à
+la détente.»
+
+Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de
+voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et
+voyageant dans le même but, se livrait au même travail d'observation
+dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rencontrés,
+ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu'ils
+fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.
+
+Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n'avait
+point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu'Alcide
+Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins,
+sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus
+loin que leur circonspection naturelle n'aurait dû le comporter. Le
+correspondant du _Daily-Telegraph_ avait donc pu observer combien les
+événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à
+Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l'Asie centrale était
+menacé dans son transit.
+
+Aussi n'hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne
+peut plus juste:
+
+«Voyageurs extrêmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et
+ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la
+Vistule!»
+
+Les lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne pouvaient manquer d'être aussi bien
+renseignés que la «cousine» d'Alcide Jolivet.
+
+Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n'avait vu
+qu'une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner
+la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il
+ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:
+
+«Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.»
+
+Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de
+ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à
+l'intérieur de l'empire. Le soulèvement n'avait pas franchi la frontière
+sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays
+kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.
+
+En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan
+Ogareff. Ce traître, appelant l'étranger pour venger ses rancunes
+personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à
+fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette
+époque de l'année, renfermait une population composée de tant d'éléments
+divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks,
+qui affluaient au grand marché, des affidés, chargés de provoquer un
+mouvement à l'intérieur? Toutes ces hypothèses étaient possibles,
+surtout dans un pays tel que la Russie.
+
+En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomètres
+carrés, ne peut pas avoir l'homogénéité des États de l'Europe
+occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe
+forcément plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en Asie,
+en Amérique, s'étend du quinzième degré de longitude est au cent
+trente-troisième degré de longitude ouest, soit un développement de près
+de deux cents degrés [Soit 2,500 lieues environ.], et du trente-huitième
+parallèle sud au quatre-vingt-unième parallèle nord, soit quarante-trois
+degrés [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de soixante-dix millions
+d'habitants. On y parle trente langues différentes. La race slave y
+domine sans doute, mais elle comprend, avec les Russes, des Polonais,
+des Lithuaniens, des Courlandais. Que l'on y ajoute les Finnois, les
+Esthoniens, les Lapons, les Tchérémisses, les Tchouvaches, les Permiaks,
+les Allemands, les Grecs, les Tartares, les tribus caucasiennes, les
+hordes mongoles, kalmoukes, samoyèdes, kamtschadales, aléoutes, et l'on
+comprendra que l'unité d'un aussi vaste État ait été difficile à
+maintenir et qu'elle n'ait pu être que l'oeuvre du temps, aidée par la
+sagesse des gouvernements.
+
+Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, échapper à
+toutes les recherches, et, très-probablement, il devait avoir rejoint
+l'armée tartare. Mais, à chaque station où s'arrêtait le train, des
+inspecteurs se présentaient qui examinaient les voyageurs et leur
+faisaient subir à tous une inspection minutieuse, car, par ordre du
+grand maître de police, ils étaient à la recherche d'Ivan Ogareff. Le
+gouvernement, en effet, croyait savoir que ce traître n'avait pas encore
+pu quitter la Russie européenne. Un voyageur paraissait-il suspect, il
+allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps, le train
+repartait sans s'inquiéter en aucune façon du retardataire.
+
+Avec la police russe, qui est très-péremptoire, il est absolument
+inutile de vouloir raisonner. Ses employés sont revêtus de grades
+militaires, et ils opèrent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne
+pas obéir sans souffler mot à des ordres émanant d'un souverain qui a le
+droit d'employer cette formule en tête de ses ukases: «Nous, par la
+grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou,
+Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de Pologne,
+czar de Sibérie, czar de la Chersonèse Taurique, seigneur de Pskof,
+grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie et de
+Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semigallie,
+de Bialystok, de Karélie, de Iougrie, de Perm, de Viatka, de Bolgarie et
+de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du territoire de
+Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de Rostof, de
+Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de Kondinie, de Vitepsk,
+de Mstislaf, dominateur des régions hyperboréennes, seigneur des pays
+d'Ivérie, de Kartalinie, de Grouzinie, de Kabardinie, d'Arménie,
+seigneur héréditaire et suzerain des princes tcherkesses, de ceux des
+montagnes et autres, héritier de la Norwége, duc de Schleswig-Holstein,
+de Stormarn, de Dittmarsen et d'Oldenbourg.» Puissant souverain, en
+vérité, que celui dont les armes sont un aigle à deux têtes, tenant un
+sceptre et un globe, qu'entourent les écussons de Novgorod, de Wladimir,
+de Kief, de Kazan, d'Astrakan, de Sibérie, et qu'enveloppe le collier de
+l'ordre de Saint-André, surmonté d'une couronne royale!
+
+Quant à Michel Strogoff, il était en règle, et, par conséquent, à l'abri
+de toute mesure de police.
+
+A la station de Wladimir, le train s'arrêta pendant quelques
+minutes,--ce-qui parut suffire au correspondant du _Daily-Telegraph_
+pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperçu
+extrêmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.
+
+A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montèrent dans le train.
+Entre autres, une jeune fille se présenta à la portière du compartiment
+occupé par Michel Strogoff.
+
+Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille
+s'y plaça, après avoir déposé près d'elle un modeste sac de voyage en
+cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux baissés,
+sans même avoir regardé les compagnons de route que le hasard lui
+donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore quelques
+heures.
+
+Michel Strogoff ne put s'empêcher de considérer attentivement sa
+nouvelle voisine. Comme elle se trouvait placée de manière à aller en
+arrière, il lui offrit même sa place, qu'elle pouvait préférer, mais
+elle le remercia en s'inclinant légèrement.
+
+Cette jeune fille devait avoir de seize à dix-sept ans. Sa tête,
+véritablement charmante, présentait le type slave dans toute sa
+pureté,--type un peu sévère, qui la destinait à devenir plutôt belle que
+jolie, lorsque quelques années de plus auraient fixé définitivement ses
+traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait, s'échappaient à
+profusion des cheveux d'un blond doré. Ses yeux étaient bruns avec un
+regard velouté d'une douceur infinie. Son nez droit se rattachait à ses
+joues, un peu maigres et pâles, par des ailes légèrement mobiles, Sa
+bouche était finement dessinée, mais il semblait qu'elle eût, depuis
+longtemps, désappris de sourire.
+
+La jeune voyageuse était grande, élancée, autant qu'on pouvait juger de
+sa taille sous l'ample pelisse très-simple qui la recouvrait. Bien que
+ce fût encore une «très-jeune fille», dans toute la pureté de
+l'expression, le développement de son front élevé, la forme nette de la
+partie inférieure de sa figure, donnait l'idée d'une grande énergie
+morale,--détail qui n'échappa point à Michel Strogoff. Évidemment, cette
+jeune fille avait déjà souffert dans le passé, et l'avenir, sans doute,
+ne s'offrait pas à elle sous des couleurs riantes, mais il était non
+moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle était résolue à lutter
+encore contre les difficultés de la vie. Sa volonté devait être vivace,
+persistante, et son calme inaltérable, même dans des circonstances où un
+homme serait exposé à fléchir ou à s'irriter.
+
+Telle était l'impression que faisait naître cette jeune fille, à
+première vue. Michel Strogoff, étant lui-même «d'une nature énergique,
+devait être frappé du caractère de cette physionomie, et, tout en
+prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard,
+il observa sa voisine avec une certaine attention.
+
+Le costume de la jeune voyageuse était à la fois d'une simplicité et
+d'une propreté extrêmes. Elle n'était pas riche, cela se devinait
+aisément, mais on eût vainement cherché sur ses vêtements quelque marque
+de négligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir, fermé à clef,
+et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.
+
+Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui se
+rajustait gracieusement à son cou par un liseré bleu. Sous cette
+pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui
+tombait aux chevilles, et dont le pli inférieur était orné de quelques
+broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvragé, assez fortes de
+semelles, comme si elles eussent été choisies en prévision d'un long
+voyage, chaussaient ses pieds, qui étaient petits.
+
+Michel Strogoff, à certains détails, crut reconnaître dans ces habits la
+coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait être
+originaire des provinces baltiques.
+
+Mais où allait cette jeune fille, seule, à cet âge où l'appui d'un père
+ou d'une mère, la protection d'un frère, sont pour ainsi dire obligés?
+Venait-elle donc, après un trajet déjà long, des provinces de la Russie
+occidentale? Se rendait-elle seulement à Nijni-Novgorod, ou bien le but
+de son voyage était-il au delà des frontières orientales de l'empire?
+Quelque parent, quoique ami l'attendait-il à l'arrivée du train?
+N'était-il pas plus probable, au contraire, qu'à sa descente du wagon,
+elle se trouverait aussi isolée dans la ville que dans ce compartiment,
+où personne--elle devait le croire--ne semblait se soucier d'elle? Cela
+était probable.
+
+En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se
+montraient d'une façon très-visible dans la manière d'être de la jeune
+voyageuse. La façon dont elle entra dans le wagon et dont elle se
+disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour
+d'elle, le soin qu'elle prit de ne déranger et de ne gêner personne,
+tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'être seule et de ne compter
+que sur elle-même.
+
+Michel Strogoff l'observait avec intérêt, mais, réservé lui-même, il ne
+chercha pas à faire naître une occasion de lui parler, bien que
+plusieurs heures dussent s'écouler avant l'arrivée du train à
+Nijni-Novgorod.
+
+Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille--ce marchand qui
+mélangeait si imprudemment les suifs et les châles--s'étant endormi et
+menaçant sa voisine de sa grosse tête qui vacillait d'une épaule à
+l'autre, Michel Strogoff le réveilla assez brusquement et lui fit
+comprendre qu'il eût à se tenir droit et d'une façon plus convenable.
+
+Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles
+contre «les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas»; mais
+Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur
+s'appuya du côté opposé et délivra la jeune voyageuse de son incommode
+voisinage.
+
+Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercîment
+muet et modeste dans son regard.
+
+Mais une circonstance se présenta, qui donna à Michel Strogoff une idée
+juste du caractère de cette jeune fille.
+
+Douze verstes avant d'arriver à la gare de Nijni-Novgorod, à une brusque
+courbe de la voie ferrée, le train éprouva un choc très-violent. Puis,
+pendant une minute, il courut sur la pente d'un remblai.
+
+Voyageurs plus ou moins culbutés, cris, confusion, désordre général dans
+les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait craindre
+que quelque accident grave ne se produisît. Aussi, avant même que le
+train fût arrêté, les portières s'ouvrirent-elles, et les voyageurs,
+effarés, n'eurent-ils qu'une pensée: quitter les voitures et chercher
+refuge sur la voie.
+
+Michel Strogoff songea tout d'abord à sa voisine; mais, tandis que les
+voyageurs de son compartiment se précipitaient au dehors, criant et se
+bousculant, la jeune fille était restée tranquillement à sa place, le
+visage à peine altéré par une légère pâleur.
+
+Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.
+
+Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne bougea
+pas non plus.
+
+Tous deux demeurèrent impassibles.
+
+«Une énergique nature!» pensa Michel Strogoff.
+
+Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du bandage
+du wagon de bagages avait provoqué d'abord le choc, puis l'arrêt du
+train, mais peu s'en était fallu que, rejeté hors des rails, il n'eût
+été précipité du haut du remblai dans une fondrière. Il y eut là une
+heure de retard. Enfin, la voie dégagée, le train reprit sa marche, et,
+à huit heures et demie du soir, il arrivait en gare à Nijni-Novgorod.
+
+Avant que personne eût pu descendre des wagons, les inspecteurs de
+police se présentèrent aux portières et examinèrent les voyageurs.
+
+Michel Strogoff montra son podaroshna, libellé au nom de Nicolas
+Korpanoff. Donc, nulle difficulté.
+
+Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous à destination de
+Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.
+
+La jeune fille, elle, présenta, non pas un passeport, puisque le
+passeport n'est plus exigé en Russie, mais un permis revêtu d'un cachet
+particulier et qui semblait être d'une nature spéciale.
+
+L'inspecteur le lut avec attention. Puis, après avoir examiné
+attentivement celle dont il contenait le signalement:
+
+«Tu es de Riga? dit-il.
+
+--Oui, répondit la jeune fille.
+
+--Tu vas à Irkoutsk?
+
+--Oui.
+
+--Par quelle route?
+
+--Par la route de Perm.
+
+--Bien, répondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis à la
+maison de police de Nijni-Novgorod.»
+
+La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.
+
+En entendant ces demandes et ces réponses, Michel Strogoff éprouva à la
+fois un sentiment de surprise et de pitié. Quoi! cette jeune fille
+seule, en route pour cette lointaine Sibérie, et cela, lorsque, à ses
+dangers habituels, se joignaient tous les périls d'un pays envahi et
+soulevé! Comment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...
+
+L'inspection finie, les portières des wagons furent alors ouvertes,
+mais, avant que Michel Strogoff eût pu faire un mouvement vers elle, la
+jeune Livonienne, descendue la première, avait disparu dans la foule qui
+encombrait les quais de la gare.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+UN ARRÊTÉ EN DEUX ARTICLES.
+
+
+Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, située au confluent du Volga et de
+l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'était là que Michel
+Strogoff devait abandonner la voie ferrée, qui, à cette époque, ne se
+prolongeait pas au delà de cette ville. Ainsi donc, à mesure qu'il
+avançait, les moyens de communication devenaient d'abord moins rapides,
+ensuite moins sûrs.
+
+Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente à
+trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent
+mille, c'est-à-dire que sa population était décuplée. Cet accroissement
+était dû à la célèbre foire qui se tient dans ses murs pendant une
+période de trois semaines. Autrefois, c'était Makariew qui bénéficiait
+de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a été
+transportée à Nijni-Novgorod.
+
+La ville, assez morne d'habitude, présentait donc une animation
+extraordinaire. Dix races différentes de négociants, européens ou
+asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions
+commerciales.
+
+Bien que l'heure à laquelle Michel Strogoff quitta la gare fût déjà
+avancée, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux
+villes, séparées par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod, et
+dont la plus haute, bâtie sur un roc escarpé, est défendue par un de ces
+forts qu'on appelle «kreml» en Russie.
+
+Si Michel Strogoff eût été forcé de séjourner à Nijni-Novgorod, il
+aurait eu quelque peine à découvrir un hôtel ou même une auberge à peu
+près convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne pouvait
+partir immédiatement, puisqu'il lui fallait prendre le steam-boat du
+Volga, il dut s'enquérir d'un gîte quelconque. Mais, auparavant, il
+voulut connaître exactement l'heure du départ, et il se rendit aux
+bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service entre
+Nijni-Novgorod et Perm.
+
+Là, à son grand déplaisir, il apprit que le _Caucase_--c'était le nom du
+steam-boat--ne partait pour Perm que le lendemain, à midi. Dix-sept
+heures à attendre! c'était fâcheux pour un homme aussi pressé, et,
+cependant, il lui fallut se résigner. Ce qu'il fit, car il ne
+récriminait jamais inutilement.
+
+D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, télègue ou
+tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'eût
+conduit plus vite, soit à Perm, soit à Kazan. Mieux valait donc attendre
+le départ du steam-boat,--véhicule plus rapide qu'aucun autre, et qui
+devait lui faire regagner le temps perdu.
+
+Voilà donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans trop
+s'en inquiéter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de cela il
+ne s'embarrassait guère, et, sans la faim qui le talonnait, il eût
+probablement erré jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod. Ce
+dont il se mit en quête, ce fut d'un souper plutôt que d'un lit. Or il
+trouva les deux à l'enseigne de la _Ville de Constantinople_.
+
+Là, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie de
+meubles, mais à laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni les
+portraits de quelques saints, auxquels une étoffe dorée servait de
+cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlisé dans une crème épaisse,
+du pain d'orge, du lait caillé, du sucre en poudre mélangé de cannelle,
+un pot de kwass, sorte de bière très-commune en Russie, lui furent
+servis aussitôt, et il ne lui en fallait pas tant pour se rassasier. Il
+se rassasia donc, et mieux même que son voisin de table, qui, en qualité
+de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant fait voeu
+d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette et se gardait
+bien de sucrer son thé.
+
+Son souper terminé, Michel Strogoff, au lieu de monter à sa chambre,
+reprit machinalement sa promenade à travers la ville. Mais, bien que le
+long crépuscule se prolongeât encore, déjà la foule se dissipait, les
+rues se faisaient peu à peu désertes, et chacun regagnait son logis.
+
+Pourquoi Michel Strogoff ne s'était-il pas mis tout bonnement au lit,
+comme il convient après toute une journée passée en chemin de fer?
+Pensait-il donc à cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures,
+avait été sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux à faire, il y
+pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle ne
+fût exposée à quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de le
+craindre. Espérait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire le
+protecteur? Non. La rencontrer était difficile. Quant à la'protéger....
+de quel droit?
+
+«Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les
+dangers présents ne sont-ils rien auprès de ceux que l'avenir lui
+réserve! La Sibérie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et
+le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle est
+autorisée à franchir la frontière! Et le pays au delà est soulevé! Des
+bandes tartares courent les steppes!...»
+
+Michel Strogoff s'arrêtait par instants et se prenait à réfléchir.
+
+«Sans doute, pensa-t-il, cette idée de voyager lui est venue avant
+l'invasion! Peut-être elle-même ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais
+non, ces marchands ont causé devant elle des troubles de la Sibérie...
+et elle n'a pas paru étonnée.... Elle n'a même demandé aucune
+explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!... La
+pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entraîne soit bien puissant!
+Mais, si courageuse qu'elle soit,--et elle l'est assurément--ses forces
+la trahiront en route, et, sans parler des dangers et des obstacles,
+elle ne pourra supporter les fatigues d'un tel voyage!... Jamais elle ne
+pourra atteindre Irkoutsk!»
+
+Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il
+connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait être
+embarrassant pour lui.
+
+Après avoir marché pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un
+banc adossé à une grande case de bois, qui s'élevait, au milieu de
+beaucoup d'autres, sur une très-vaste place.
+
+Il était là depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement sur
+son épaule.
+
+«Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de haute
+taille qu'il n'avait pas vu venir.
+
+--Je me repose, répondit Michel Strogoff.
+
+--Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc? reprit
+l'homme.
+
+--Oui, si cela me convient, répliqua Michel Strogoff d'un ton un peu
+trop accentué pour le simple marchand qu'il devait être.
+
+--Approche donc qu'on te voie!» dit l'homme. Michel Strogoff, se
+rappelant qu'il fallait être prudent avant tout, recula instinctivement.
+
+«On n'a pas besoin de me voir,» répondit-il.
+
+Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre son
+interlocuteur et lui.
+
+Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire à une
+sorte de bohémien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et
+dont il n'est pas agréable de subir le contact ni physique ni moral.
+Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commençait à
+s'épaissir, il aperçut près de la case un vaste chariot, demeure
+habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en
+Russie, partout où il y a quelques kopeks à gagner.
+
+Cependant, le bohémien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se
+préparait à interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la porte
+de la case s'ouvrit. Une femme, à peine visible, s'avança vivement, et
+dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut être un mélange
+de mongol et de sibérien:
+
+«Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le
+«papluka» [Sorte de gâteau feuilleté] attend.»
+
+Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire de la qualification dont on
+le gratifiait, lui qui redoutait particulièrement les espions.
+
+Mais, dans la même langue, bien que l'accent de celui qui l'employait
+fût très-différent de celui de la femme, le bohémien répondit quelques
+mots qui signifiaient:
+
+«Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!»
+
+--Demain? répliqua à mi-voix la femme d'un ton qui dénotait une certaine
+surprise.
+
+--Oui, Sangarre, répondit le bohémien, demain, et c'est le Père lui-même
+qui nous envoie... où nous voulons aller!»
+
+Là-dessus, l'homme et la femme rentrèrent dans la case, dont la porte
+fut fermée avec soin.
+
+«Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohémiens tiennent à ne pas être
+compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer
+une autre langue!»
+
+En sa qualité de Sibérien, et pour avoir passé son enfance dans la
+steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces idiomes
+usités depuis la Tartarie jusqu'à la mer Glaciale. Quant à la
+signification précise des paroles échangées entre le bohémien et sa
+compagne, il ne s'en préoccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il
+l'intéresser?
+
+L'heure étant déjà fort avancée, il songea alors à rentrer à l'auberge,
+afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant, le cours du
+Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse d'innombrables
+bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors reconnaître quel était
+l'endroit qu'il venait de quitter. Cette agglomération de chariots et de
+cases occupait précisément la vaste place où se tenait, chaque année, le
+principal marché de Nijni-Novgorod,--ce qui expliquait, en cet endroit,
+le rassemblement de ces bateleurs et bohémiens venus, de tous les coins
+du monde.
+
+Michel Strogoff, une heure après, dormait d'un sommeil quelque peu agité
+sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux étrangers, et le
+lendemain, 17 juillet, il se réveillait au grand jour.
+
+Cinq heures encore à passer à Nijni-Novgorod, cela lui semblait un
+siècle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matinée, si ce n'était
+d'errer comme la veille à travers les rues de la ville. Une fois son
+déjeuner fini, son sac bouclé, son podaroshna visé à la maison de
+police, il n'aurait plus qu'à partir. Mais, n'étant point homme à se
+lever après le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaça
+soigneusement la lettre aux armes impériales au fond d'une poche
+pratiquée dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa
+ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela fait,
+ne voulant pas revenir à la _Ville de Constantinople_, et comptant
+déjeuner sur les bords du Volga, près de l'embarcadère, il régla sa
+dépense et quitta l'auberge.
+
+Par surcroît de précaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux
+bureaux des steam-boats, et, là, il s'assura que le _Caucase_ partait
+bien à l'heure dite. La pensée lui vint alors pour la première fois que,
+puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il était
+fort possible que son projet fût aussi de s'embarquer sur le _Caucase_,
+auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la route avec
+elle.
+
+La ville haute, avec son kremlin, dont la circonférence mesure deux
+verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, était alors fort
+abandonnée. Le gouverneur n'y demeurait même plus. Mais, autant la ville
+haute était morte, autant la ville basse était vivante!
+
+Michel Strogoff, après avoir traversé le Volga sur un pont de bateaux,
+gardé par des Cosaques à cheval, arriva à l'emplacement même où, la
+veille, il s'était heurté à quelque campement de bohémiens. C'était un
+peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod,
+avec laquelle celle de Leipzig elle-même ne saurait rivaliser. Dans une
+vaste plaine, située au delà du Volga, s'élevait le palais provisoire du
+gouverneur général, et c'est là, par ordre, que réside ce haut
+fonctionnaire pendant toute la durée de la foire, qui, grâce aux
+éléments dont elle se compose, nécessite une surveillance de tous les
+instants.
+
+Cette plaine était alors couverte de maisons de bois, symétriquement
+disposées, de manière à laisser entre elles des avenues assez larges
+pour permettre à la foule d'y circuler aisément. Une certaine
+agglomération de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les
+formes, formait un quartier différent, affecté à un genre spécial de
+commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures, le
+quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus, le
+quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons étaient même
+construites en matériaux de haute fantaisie, les unes avec du thé en
+briques, d'autres avec des moellons de viande salée, c'est-à-dire avec
+les échantillons des marchandises que leurs propriétaires y débitaient
+aux acheteurs. Singulière réclame, tant soit peu américaine!
+
+Dans ces avenues, le long de ces allées, le soleil étant fort au-dessus
+de l'horizon, puisque, ce matin-là, il s'était levé avant quatre heures,
+l'affluence était déjà considérable. Russes, Sibériens, Allemands,
+Cosaques, Turcomans, Persans, Géorgiens, Grecs, Ottomans, Indous,
+Chinois, mélange extraordinaire d'Européens et d'Asiatiques, causaient,
+discutaient, péroraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend ou s'achète
+semblait avoir été entassé sur cette place. Porteurs, chevaux, chameaux,
+ânes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au transport des
+marchandises, était accumulé sur ce champ de foire. Fourrures, pierres
+précieuses, étoffes de soie, cachemires des Indes, tapis turcs, armes du
+Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures de Tiflis, thés de la
+caravane, bronzes européens, horlogerie de la Suisse, velours et
+soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de carrosserie, fruits,
+légumes, minerais de l'Oural, malachites, lapis-lazuli, aromates,
+parfums, plantes médicinales, bois, goudrons, cordages, cornes,
+citrouilles, pastèques, etc., tous les produits de l'Inde, de la Chine,
+de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceux de
+l'Amérique et de l'Europe, étaient réunis sur ce point du globe.
+
+C'était un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on ne
+saurait donner une idée, les indigènes de classe inférieure étant fort
+démonstratifs, et les étrangers ne leur cédant guère sur ce point. Il y
+avait là des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis un an à
+traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui
+ne devaient pas revoir d'une année leurs boutiques ou leurs comptoirs.
+Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le
+chiffre des transactions ne s'y élève pas à moins de cent millions de
+roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.]
+
+Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvisée,
+c'était une agglomération de bateleurs de toute espèce: saltimbanques et
+acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les
+vociférations de leur parade; bohémiens, venus des montagnes et disant
+la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvelé; zingaris
+ou tsiganes,--nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les
+anciens descendants des Cophtes,--chantant leurs airs les plus colorés
+et dansant leurs danses les plus originales; comédiens de théâtres
+forains, représentant des drames de Shakspeare, appropriés au goût des
+spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues,
+des montreurs d'ours promenaient en liberté leurs équilibristes à quatre
+pattes, des ménageries retentissaient de rauques cris d'animaux,
+stimulés par le fouet acéré ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au
+milieu de la grande place centrale, encadré par un quadruple cercle de
+dilettanti enthousiastes, un choeur de «mariniers du Volga», assis sur
+le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer,
+sous le bâton d'un chef d'orchestre, véritable timonier de ce bateau
+imaginaire!
+
+Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nuée
+d'oiseaux s'échappaient des cages dans lesquelles on les avait apportés.
+Suivant un usage très-suivi à la foire de Nijni-Novgorod, en échange de
+quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes âmes, les geôliers
+ouvraient la porta à leurs prisonniers, et c'était par centaines qu'ils
+s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....
+
+Tel était l'aspect de la plaine, tel il devait être pendant les six
+semaines que dure ordinairement la célèbre foire de Nijni-Novgorod.
+Puis, après cette assourdissante période, l'immense brouhaha
+s'éteindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son
+caractère officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie
+ordinaire, et, de cette énorme affluence de marchands, appartenant à
+toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait
+ni un seul vendeur qui eût quoi que ce soit à vendre encore, ni un seul
+acheteur qui eût encore quoi que ce soit à acheter.
+
+Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et
+l'Angleterre étaient chacune représentées au grand marché de
+Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingués de la
+civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.
+
+En effet, les deux correspondants étaient venus chercher là des
+impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur
+mieux les quelques heures qu'ils avaient à perdre, car, eux aussi, ils
+allaient prendre passage sur le _Caucase_.
+
+Ils se rencontrèrent précisément l'un et l'autre sur le champ de foire,
+et n'en furent que médiocrement étonnés, puisqu'un même instinct devait
+les entraîner sur la même piste; mais, cette fois, ils ne se parlèrent
+pas et se bornèrent à se saluer assez froidement.
+
+Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que
+tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait
+heureusement fourni la table et le gîte, il avait jeté sur son carnet
+quelques notes particulièrement honnêtes pour la ville de
+Nijni-Novgorod.
+
+Au contraire, Harry Blount, après avoir vainement cherché à souper,
+s'était vu forcé de coucher à la belle étoile. Il avait donc envisagé
+les choses à un tout autre point de vue, et méditait un article
+foudroyant contre une ville dans laquelle les hôteliers refusaient de
+recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu'à se laisser écorcher «au
+moral et au physique!»
+
+Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue
+pipe à tuyau de merisier, semblait être le plus indifférent et le moins
+impatient des hommes. Cependant, à une certaine contraction de ses
+muscles sourciliers, un observateur eût facilement reconnu qu'il
+rongeait son frein.
+
+Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir
+invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes,
+il observait qu'une réelle inquiétude se montrait chez tous les
+marchands venus des contrées voisines de l'Asie. Les transactions en
+souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et équilibristes
+fissent grand bruit devant leurs échoppes, cela se concevait, car ces
+pauvres diables n'avaient rien à risquer dans une entreprise
+commerciale, mais les négociants hésitaient à s'engager avec les
+trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays était troublé par
+l'invasion tartare.
+
+Autre symptôme, aussi, qui devait être remarqué. En Russie, l'uniforme
+militaire apparaît en toute occasion. Les soldats se mêlent volontiers à
+la foule, et précisément, à Nijni-Novgorod, pendant cette période de la
+foire, les agents de la police sont habituellement aidés par de nombreux
+Cosaques, qui, la lance sur l'épaule, maintiennent l'ordre dans cette
+agglomération de trois cent mille étrangers.
+
+Or, ce jour-là, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient défaut au
+grand marché. Sans doute, en prévision d'un départ subit, ils avaient
+été consignés à leurs casernes.
+
+Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en était pas ainsi
+des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du
+gouverneur général, s'élançaient en toutes directions. Il se faisait
+donc un mouvement inaccoutumé, que la gravité des événements pouvait
+seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la
+province, soit du côté de Wladimir, soit du côté des monts Ourals.
+L'échange de dépêches télégraphiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg
+était incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la
+frontière sibérienne, exigeait évidemment de sérieuses précautions. On
+ne pouvait pas oublier qu'au XIVe siècle la ville avait été deux fois
+prise par les ancêtres de ces Tartares, que l'ambition de Féofar-Khan
+jetait à travers les steppes kirghises.
+
+Un haut personnage, non moins occupé que le gouverneur général, était le
+maître de police. Ses inspecteurs et lui, chargés de maintenir l'ordre,
+de recevoir les réclamations, de veiller à l'exécution des règlements,
+ne chômaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour,
+étaient incessamment assiégés, aussi bien par les habitants de la ville
+que par les étrangers, européens ou asiatiques.
+
+Or, Michel Strogoff se trouvait précisément sur la place centrale,
+lorsque le bruit se répandit que le maître de police venait d'être mandé
+par estafette au palais du gouverneur général. Une importante dépêche,
+arrivée de Moscou, disait-on, motivait ce déplacement.
+
+Le maître de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitôt,
+comme par un pressentiment général, la nouvelle circula que quelque
+mesure grave, en dehors de toute prévision, de toute habitude, allait
+être prise.
+
+Michel Strogoff écoutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas
+échéant.
+
+«On va fermer la foire! s'écriait l'un.
+
+--Le régiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de départ!
+répondait l'autre.
+
+--On dit que les Tartares menacent Tomsk!
+
+--Voici le maître de police!» cria-t-on de toutes parts.
+
+Un fort brouhaha s'était élevé subitement, qui se dissipa peu à peu, et
+auquel succéda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave
+communication de la part du gouvernement.
+
+Le maître de police, précédé de ses agents, venait de quitter le palais
+du gouverneur général. Un détachement de Cosaques l'accompagnait et
+faisait ranger la foule à force de bourrades, violemment données et
+patiemment reçues.
+
+Le maître de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put
+voir qu'il tenait une dépêche à la main.
+
+Alors, d'une voix haute, il lut la déclaration suivante:
+
+«ARRÊTÉ DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.
+
+«1° Défense à tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque
+cause que ce soit.
+
+«2° Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province
+dans les vingt-quatre heures.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+FRÈRE ET SOEUR.
+
+
+
+Ces mesures, très-funestes pour les intérêts privés, les circonstances
+les justifiaient absolument.
+
+«Défense à tout sujet russe de sortir de la province», si Ivan Ogareff
+était encore dans la province, c'était l'empêcher, non sans d'extrêmes
+difficultés tout au moins, de rejoindre Féofar-Khan, et enlever au chef
+tartare un lieutenant redoutable.
+
+«Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans
+les vingt-quatre heures», c'était éloigner eh bloc ces trafiquants venus
+de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohémiens, de gypsies, de
+tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinités avec les populations
+tartares ou mongoles et que la foire y avait réunis. Autant de têtes,
+autant d'espions, et leur expulsion était certainement commandée par
+l'état des choses.
+
+Mais on comprend aisément l'effet de ces deux coups de foudre, tombant
+sur la ville de Nijni-Novgorod, nécessairement plus visée et plus
+atteinte qu'aucune autre.
+
+Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appelés au delà des
+frontières sibériennes ne pouvaient plus quitter la province,
+momentanément du moins. La teneur du premier article de l'arrêté était
+formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intérêt privé devait
+s'effacer devant l'intérêt général.
+
+Quant au second article de l'arrêté, l'ordre d'expulsion qu'il contenait
+était aussi sans réplique. Il ne concernait point d'autres étrangers que
+ceux qui étaient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'à
+réemballer leurs marchandises et à reprendre la route qu'ils venaient de
+parcourir. Quant à tous ces saltimbanques, dont le nombre était
+considérable, et qui avaient près de mille verstes à franchir pour
+atteindre la frontière la plus rapprochée, c'était pour eux la misère à
+bref délai!
+
+--Aussi s'éleva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un
+murmure de protestation, un cri de désespoir, que la présence des
+Cosaques et des agents de la police eut promptement réprimé.
+
+Et presque aussitôt ce qu'on pourrait appeler le déménagement de cette
+vaste plaine commença. Les toiles tendues devant les échoppes se
+replièrent; les théâtres forains s'en allèrent par morceaux; les danses
+et les chants cessèrent; les parades se turent; les feux s'éteignirent;
+les cordes des équilibristes se détendirent; les vieux chevaux poussifs
+de ces demeures ambulantes revinrent des écuries aux brancards. Agents
+et soldats, le fouet ou la baguette à la main, stimulaient les
+retardataires et ne se gênaient point d'abattre les tentes, avant même
+que les pauvres bohèmes les eussent quittées. Évidemment, sous
+l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod
+serait entièrement évacuée, et au tumulte du grand marché succéderait le
+silence du désert.
+
+Et encore faut-il le répéter,--car c'était une aggravation obligée de
+ces mesures,--à tous ces nomades que le décret d'exclusion frappait
+directement, les steppes de la Sibérie étaient même interdites, et il
+leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse,
+soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de
+l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve
+sur la frontière russe ne leur eussent pas permis de passer. C'était
+donc un millier de verstes qu'ils étaient dans la nécessité de
+parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.
+
+Au moment où la lecture de l'arrêté avait été faite par le maître de
+police, Michel Strogoff fut frappé d'un rapprochement qui surgit
+instinctivement dans son esprit.
+
+«Singulière coïncidence! pensa-t-il, entre cet arrêté qui expulse les
+étrangers originaires de l'Asie et les paroles échangées cette nuit
+entre ces deux bohémiens de race tsigane. «C'est le Père lui-même qui
+nous envoie où nous voulons aller!» a dit ce vieillard. Mais «le Père»,
+c'est l'empereur! On ne le désigne pas autrement dans le peuple! Comment
+ces bohémiens pouvaient-ils prévoir la mesure prise contre eux, comment
+l'ont-ils connue d'avance, et où veulent-ils donc aller? Voilà des gens
+suspects, et auxquels l'arrêté du gouverneur me paraît, cependant,
+devoir être plus utile que nuisible!»
+
+Mais cette réflexion, fort juste à coup sûr, fut coupée net par une
+autre qui devait chasser toute autre pensée de l'esprit de Michel
+Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'étrange
+coïncidence qui résultait de la publication de l'arrêté.... Le souvenir
+de la jeune Livonienne venait de se présenter soudain à lui.
+
+«La pauvre enfant! s'écria-t-il comme malgré lui. Elle ne pourra plus
+franchir la frontière!»
+
+En effet, la jeune fille était de Riga, elle était Livonienne, Russe par
+conséquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce
+permis, qui lui avait été délivré avant les nouvelles mesures, n'était
+évidemment plus valable. Toutes les routes de la Sibérie venaient de lui
+être impitoyablement fermées, et, quel que fût le motif qui la conduisît
+à Irkoutsk, il lui était dès a présent interdit de s'y rendre.
+
+Cette pensée préoccupa vivement Michel Strogoff. Il s'était dit,
+vaguement d'abord, que, sans rien négliger de ce qu'exigeait de lui son
+importante mission, il lui serait possible, peut-être, d'être de quelque
+secours à cette brave enfant, et cette idée lui avait souri. Connaissant
+les dangers qu'il aurait personnellement à affronter, lui, homme
+énergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui étaient
+cependant familières, il ne pouvait pas méconnaître que ces dangers
+seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle
+se rendait à Irkoutsk, elle aurait a suivre la même route que lui, elle
+serait obligée de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il
+allait tenter de le faire lui-même. Si, en outre, et selon toute
+probabilité, elle n'avait à sa disposition que les ressources
+nécessaires à un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires,
+comment parviendrait-elle à l'accomplir dans les conditions que les
+évènements allaient rendre non-seulement périlleuses, mais coûteuses?
+
+«Eh bien! s'était-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est
+presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller
+sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'être
+aussi pressée que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun
+retard.»
+
+Mais une pensée en amène une autre. Michel Strogoff n'avait raisonné
+jusque-là que dans l'hypothèse d'une bonne action à faire, d'un service
+à rendre. Une idée nouvelle venait de naître dans son cerveau, et la
+question se présenta à lui sous un tout autre aspect.
+
+«Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle
+n'aurait besoin de moi. Sa présence peut ne pas m'être inutile et
+servirait à déjouer tout soupçon à mon égard. Dans l'homme courant seul
+à travers la steppe, on peut plus aisément deviner le courrier du czar.
+Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux
+aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut
+qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu'à tout prix je la retrouve! Il
+n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque
+voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me
+conduise!»
+
+Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, où le tumulte,
+produit par l'exécution des mesures prescrites, atteignait en ce moment
+à son comble. Récriminations des étrangers proscrits, cris des agents et
+des Cosaques qui les brutalisaient, c'était un tumulte indescriptible.
+La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait être là.
+
+Il était neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu'à midi.
+Michel Strogoff avait donc environ deux heures à employer pour retrouver
+celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.
+
+Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre
+rive, où la foule était bien moins considérable. Il visita, on pourrait
+dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les
+églises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre.
+Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.
+
+«Et cependant, répétait-il, elle ne peut encore avoir quitté
+Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!»
+
+Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans
+s'arrêter, il ne sentait pas la fatigue, il obéissait à un sentiment
+impérieux qui ne lui permettait plus de réfléchir. Le tout vainement.
+
+Il lui vint alors, à l'esprit que la jeune fille n'avait peut-être pas
+en connaissance de l'arrêté,--circonstance improbable, cependant, car un
+tel coup de foudre n'avait pu éclater sans être entendu de tous.
+Intéressée, évidemment, à connaître les moindres nouvelles qui venaient
+de la Sibérie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le
+gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?
+
+Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques
+heures, au quai d'embarquement, et, là, quelque agent impitoyable lui
+refuserait brutalement passage! Il fallait à tout prix que Michel
+Strogoff la vît auparavant, et qu'elle put, grâce à lui, éviter cet
+échec.
+
+Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientôt perdu tout espoir
+de la retrouver.
+
+Il était alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre
+circonstance cela eût été inutile, songea à présenter son podaroshna aux
+bureaux du maître de police. L'arrêté ne pouvait évidemment le
+concerner, puisque le cas était prévu pour lui, mais il voulait
+s'assurer que rien ne s'opposerait à sa sortie de la ville.
+
+Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le
+quartier où se trouvaient les bureaux du maître de police.
+
+Là, il y avait grande affluence, car si les étrangers avaient ordre de
+quitter la province, ils n'en étaient pas moins soumis à certaines
+formalités pour partir. Sans cette précaution, quelque Russe, plus ou
+moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grâce à un
+déguisement, passer la frontière,--ce que l'arrêté prétendait empêcher.
+On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission
+de vous en aller.
+
+Donc, bateleurs, bohémiens, zingaris, tsiganes, mêlés aux marchands de
+la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine,
+encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.
+
+Chacun se hâtait, car les moyens de transport allaient être
+singulièrement recherchés de cette foule de gens expulsés, et ceux qui
+s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas être en
+mesure de quitter la ville dans le délai prescrit,--ce qui les eût
+exposés à quelque brutale intervention des agents du gouverneur.
+
+Michel Strogoff, grâce à la vigueur de ses coudes, put traverser la
+cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des
+employés, c'était une besogne bien autrement difficile. Cependant, un
+mot qu'il dit à l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donnés à
+propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage.
+
+L'agent, après l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prévenir
+un employé supérieur.
+
+Michel Strogoff ne pouvait donc tarder à être en règle avec la police et
+libre de ses mouvements.
+
+En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?
+
+Là, sur un banc, tombée plutôt qu'assise, une jeune fille, en proie à un
+muet désespoir, bien qu'il put à peine voir sa figure, dont le profil
+seul se dessinait sur la muraille.
+
+Michel Strogoff ne s'était pas trompé. Il venait de reconnaître la jeune
+Livonienne.
+
+Ne connaissant pas l'arrêté du gouverneur, elle était venue au bureau de
+police pour faire viser son permis!... On lui avait refusé le visa! Sans
+doute elle était autorisée à se rendre à Irkoutsk, mais l'arrêté était
+formel, il annulait toutes autorisations antérieures, et les routes de
+la Sibérie lui étaient fermées.
+
+Michel Strogoff, très-heureux de l'avoir enfin retrouvée, s'approcha de
+la jeune fille.
+
+Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'éclaira d'une lueur
+fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par
+instinct, et, comme un naufragé qui se raccroche à une épave, elle
+allait lui demander assistance....
+
+En ce moment, l'agent toucha l'épaule de Michel Strogoff.
+
+«Le maître de police vous attend, dit-il.
+
+--Bien,» répondit Michel Strogoff.
+
+Et, sans dire un mot à celle qu'il avait tant cherchée depuis la veille,
+sans la rassurer d'un geste qui eût pu compromettre et elle et lui-même,
+il suivit l'agent à travers les groupes compactes.
+
+La jeune Livonienne, voyant disparaître celui-là seul qui eût pu
+peut-être lui venir en aide, retomba sur son banc.
+
+Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Michel Strogoff
+reparaissait dans la salle, accompagné d'un agent.
+
+Il tenait à la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de
+la Sibérie.
+
+Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:
+
+«Soeur....» dit-il.
+
+Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui
+eût pas permis d'hésiter!
+
+«Soeur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre
+voyage à Irkoutsk. Viens-tu?
+
+--Je te suis, frère,» répondit la jeune fille, en mettant sa main dans
+la main de Michel Strogoff.
+
+Et tous deux quittèrent la maison de police.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+EN DESCENDANT LE VOLGA.
+
+
+Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait à l'embarcadère du
+Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait là ceux qui
+partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudières du _Caucase_
+étaient en pression suffisante. Sa cheminée ne laissait plus échapper
+qu'une fumée légère, tandis que l'extrémité du tuyau d'échappement et le
+couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche.
+
+Il va sans dire que la police surveillait le départ du _Caucase_, et se
+montrait impitoyable à ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans
+les conditions voulues pour quitter la ville.
+
+De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prêts à prêter
+main-forte aux agents, mais ils n'eurent point à intervenir, et les
+choses se passèrent sans résistance.
+
+A l'heure réglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres
+furent larguées, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de
+leurs palettes articulées, et le _Caucase_ fila rapidement entre les
+deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.
+
+Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage à bord du
+_Caucase_. Leur embarquement s'était fait sans aucune difficulté. On le
+sait, le podaroshna, libellé au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce
+négociant à être accompagné pendant son voyage en Sibérie. C'était donc
+un frère et une soeur qui voyageaient sous la garantie de la police
+impériale.
+
+Tous deux, assis à l'arrière, regardaient fuir la ville, si profondément
+troublée par l'arrêté du gouverneur.
+
+Michel Strogoff n'avait rien dit à la jeune fille, il ne l'avait pas
+interrogée. Il attendait qu'elle parlât, s'il lui convenait de parler.
+Celle-ci avait hâte d'avoir quitté cette ville, dans laquelle, sans
+l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle fût
+restée prisonnière. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour
+elle.
+
+Le Volga, le Rha des anciens, est considéré comme le fleuve le plus
+considérable de toute l'Europe, et son cours n'est pas inférieur à
+quatre mille verstes (4,300 kilomètres). Ses eaux, assez insalubres dans
+sa partie supérieure, sont modifiées à Nijni-Novgorod par celles de
+l'Oka, affluent rapide qui s'échappe des provinces centrales de la
+Russie.
+
+On a assez justement comparé l'ensemble des canaux et fleuves russes à
+un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les
+parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et
+il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'épanouissent sur le
+littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du
+gouvernement de Tver, c'est-à-dire sur la plus grande partie de son
+cours.
+
+Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod
+font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomètres)
+qui séparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces
+steam-boats n'ont qu'à descendre le Volga, lequel ajoute environ deux
+milles de courant à leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivés
+au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcés
+d'abandonner le fleuve pour la rivière, dont ils doivent alors remonter
+le cours jusqu'à Perm. Donc, tout compte établi, et bien que sa machine
+fût puissante, le _Caucase_ ne devait pas faire plus de seize verstes à
+l'heure. En réservant une heure d'arrêt à Kazan, le voyage de
+Nijni-Novgorod à Perm devait donc durer soixante à soixante-deux heures
+environ.
+
+Ce steam-boat, d'ailleurs, était fort bien aménagé, et les passagers,
+suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes
+distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de
+première classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans
+la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.
+
+Le _Caucase_ était très-encombré de passagers de toutes catégories. Un
+certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jugé bon de quitter
+immédiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat réservée à la
+première classe se voyaient des Arméniens en longues robes et coiffés
+d'espèces de mitres,--des Juifs, reconnaissables à leurs bonnets
+coniques,--de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe
+très-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrière, et
+recouverte d'une seconde robe à larges manches dont la coupe rappelle
+celle des popes,--des Turcs, qui portaient encore le turban
+national,--des Indous, à bonnet carré, avec un simple cordon pour
+ceinture, et dont quelques-uns, plus spécialement désignés sous le nom
+de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie
+centrale,--enfin des Tartares, chaussés de bottes agrémentées de
+soutaches multicolores, et la poitrine plastronnée de broderies. Tous
+ces négociants avaient dû entasser dans la cale et sur le pont leurs
+nombreux bagages, dont le transport devait leur coûter cher, car,
+réglementairement, ils n'avaient droit qu'à un poids de vingt livres par
+personne.
+
+A l'avant du _Caucase_ étaient groupés des passagers plus nombreux,
+non-seulement des étrangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrêté ne
+défendait pas de regagner les villes de la province.
+
+Il y avait là des moujiks, coiffés de bonnets ou de casquettes, vêtus
+d'une chemise à petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans
+du Volga, pantalon bleu fourré dans leurs bottes, chemise de coton rose
+serrée par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques
+femmes, vêtues de robes de cotonnade à fleurs, portaient le tablier à
+couleurs vives et le mouchoir à dessins rouges sur la tête. C'étaient
+principalement des passagers de troisième classe, que,
+très-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne
+préoccupait pas. En somme, cette partie du pont était fort encombrée.
+Aussi les passagers de l'arrière ne s'aventuraient-ils guère parmi ces
+groupes très-mélanges, dont la place était marquée sur l'avant des
+tambours.
+
+Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les
+rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs
+faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes
+sortes de marchandises à Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de
+bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique,
+et des chalands chargés à couler bas, noyés jusqu'au plat-bord. Voyage
+inutile à présent, puisque la foire venait d'être brusquement dissoute à
+son début.
+
+Les rives du Volga, éclaboussées par le sillage du steam-boat, se
+couronnaient de volées de canards qui fuyaient en poussant des cris
+assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sèches, bordées
+d'aunes, de saules, de trembles, s'éparpillaient quelques vaches d'un
+rouge foncé, des troupeaux de moutons à toison brune, de nombreuses
+agglomérations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques
+champs, semés de maigre sarrasin et de seigle, s'étendaient jusqu'à
+l'arrière-plan de coteaux à demi cultivés, mais qui, en somme,
+n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones,
+le crayon d'un dessinateur, en quête de quelque site pittoresque, n'eût
+rien trouvé à reproduire.
+
+Deux heures après le départ du _Caucase_, la jeune Livonienne,
+s'adressant à Michel Strogoff, lui dit:
+
+«Tu vas à Irkoutsk, frère?
+
+--Oui, soeur, répondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la
+même route. Par conséquent, partout où je passerai, tu passeras.
+
+--Demain, frère, tu sauras pourquoi j'ai quitté les rives de la Baltique
+pour aller au delà des monts Ourals.
+
+--Je ne te demande rien, soeur.
+
+--Tu sauras tout, répondit la jeune fille, dont les lèvres ébauchèrent
+un triste sourire. Une soeur ne doit rien cacher à son frère. Mais,
+aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le désespoir m'avaient
+brisée!
+
+--Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.
+
+--Oui... oui... et demain....
+
+--Viens donc....»
+
+Il hésitait à finir sa phrase, comme s'il eût voulu l'achever par le nom
+de sa compagne, qu'il ignorait encore.
+
+«Nadia, dit-elle en lui tendant la main.
+
+--Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère
+Nicolas Korpanoff.»
+
+Et il conduisit la jeune fille à la cabine qui avait été retenue pour
+elle sur le salon de l'arrière.
+
+Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui
+pouvaient peut-être modifier son itinéraire, il se mêla aux groupes de
+passagers, écoutant, mais ne prenant point part aux conversations.
+D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il fût interrogé et dans
+l'obligation de répondre, il se donnerait pour le négociant Nicolas
+Korpanoff, que le _Caucase_ reconduisait à la frontière, car il ne
+voulait pas que l'on pût se douter qu'une permission spéciale
+l'autorisait à voyager en Sibérie.
+
+Les étrangers que le steam-boat transportait ne pouvaient évidemment
+parler que des événements du jour, de l'arrêté et de ses conséquences.
+Ces pauvres gens, à peine remis des fatigues d'un voyage à travers
+l'Asie centrale, se voyaient forcés de revenir, et s'ils n'exhalaient
+pas hautement leur colère et leur désespoir, c'est qu'ils ne l'osaient.
+Une peur, mêlée de respect, les retenait. Il était possible que des
+inspecteurs de police, chargés de surveiller les passagers, fussent
+secrètement embarqués à bord du _Caucase_, et mieux valait tenir sa
+langue, l'expulsion, après tout, étant encore préférable à
+l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on
+se taisait, ou les propos s'échangeaient avec une telle circonspection,
+qu'on ne pouvait guère en tirer quelque utile renseignement.
+
+Mais si Michel Strogoff n'eut rien à apprendre de ce côté, si même les
+bouches se fermèrent plus d'une fois à son approche,--car on ne le
+connaissait pas,--ses oreilles furent bientôt frappeés par les éclats
+d'une voix peu soucieuse d'être ou non entendue.
+
+L'homme à la voix gaie parlait russe, mais avec un accent étranger, et
+son interlocuteur, plus réservé, lui répondait dans la même langue, qui
+n'était pas non plus sa langue originelle.
+
+«Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher
+confrère, vous que j'ai vu a la fête impériale de Moscou, et seulement
+entrevu a Nijni-Novgorod?
+
+--Moi-même, répondit le second d'un ton sec.
+
+--Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a être immédiatement suivi
+par vous, et de si près!
+
+--Je ne vous suis pas, monsieur, je vous précède!
+
+--Précède! précède! Mettons que nous marchons de front, du même pas,
+comme deux soldats à la parade, et, provisoirement du moins, convenons,
+si vous le voulez, que l'un ne dépassera pas l'autre!
+
+--Je vous dépasserai, au contraire.
+
+--Nous verrons cela, quand nous serons sur le théâtre de la guerre; mais
+jusque-là, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous
+aurons bien le temps et l'occasion d'être rivaux!
+
+--Ennemis.
+
+--Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrère, une
+précision qui m'est tout particulièrement agréable. Avec vous, au moins,
+on sait à quoi s'en tenir!
+
+--Où est le mal?
+
+--Il n'y en a aucun. Aussi, à mon tour, je vous demanderai la permission
+de préciser notre situation réciproque.
+
+--Précisez.
+
+--Vous allez a Perm... comme moi?
+
+--Comme vous.
+
+--Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg,
+puisque c'est la route la meilleure et la plus sûre par laquelle on
+puisse franchir les monts Ourals?
+
+--Probablement.
+
+--Une fois la frontière passée, nous serons en Sibérie, c'est-à-dire en
+pleine invasion.
+
+--Nous y serons!
+
+--Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire:
+«Chacun pour soi, et Dieu pour....»
+
+--Dieu pour moi!
+
+--Dieu pour vous, tout seul! Très-bien! Mais, puisque nous avons devant
+nous une huitaine de jours neutres, et puisque très-certainement les
+nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment où nous
+redeviendrons rivaux.
+
+--Ennemis.
+
+--Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-là, agissons de concert et ne
+nous entre-dévorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi
+tout ce que je pourrai voir....
+
+--Et moi, tout ce que je pourrai entendre.
+
+--Est-ce dit?
+
+--C'est dit.
+
+--Votre main?
+
+--La voilà.»
+
+Et la main du premier interlocuteur, c'est-à-dire cinq doigts largement
+ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit
+flegmatiquement le second.
+
+«A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, télégraphier à ma cousine
+le texte même de l'arrêté dès dix heures dix-sept minutes.
+
+--Et moi je l'ai adressé au _Daily-Telegraph_ dès dix heures treize.
+
+--Bravo, monsieur Blount.
+
+-Trop bon, monsieur Jolivet.
+
+--A charge de revanche!
+
+--Ce sera difficile!
+
+--On essayera pourtant!»
+
+Ce disant, le correspondant français salua familièrement le
+correspondant anglais, qui, inclinant sa tête, lui rendit son salut avec
+une raideur toute britannique.
+
+Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrêté du gouverneur ne les
+concernait pas, puisqu'ils n'étaient ni Russes, ni étrangers d'origine
+asiatique. Ils étaient donc partis, et s'ils avaient quitté ensemble
+Nijni-Novgorod, c'est que le même instinct les poussait en avant. Il
+était donc naturel qu'ils eussent pris le même moyen de transport et
+qu'ils suivissent la même route jusqu'aux, steppes sibériennes.
+Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours
+avant «que la chasse fût ouverte». Et alors au plus adroit! Alcide
+Jolivet avait fait les premières avances, et, si froidement que ce fût,
+Harry Blount les avait acceptées.
+
+Quoi qu'il en soit, au dîner de ce jour, le Français, toujours ouvert et
+même un peu loquace, l'Anglais, toujours fermé, toujours gourmé,
+trinquaient à la même table, en buvant un Cliquot authentique, à six
+roubles la bouteille, généreusement fait avec la sève fraîche des
+bouleaux du voisinage.
+
+En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel
+Strogoff s'était dit:
+
+«Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement
+sur ma route. Il me parait prudent de les tenir à distance.»
+
+La jeune Livonienne ne vint pas dîner. Elle dormait dans sa cabine, et
+Michel Strogoff ne voulut pas la faire réveiller. Le soir arriva donc
+sans qu'elle eût reparu sur le pont du _Caucase_.
+
+Le long crépuscule imprégnait alors l'atmosphère d'une fraîcheur que les
+passagers recherchèrent avidement après l'accablante chaleur du jour.
+Quand l'heure fut avancée, la plupart ne songèrent même pas à regagner
+les salons ou les cabines. Étendus sur les bancs, ils respiraient avec
+délices un peu de cette brise que développait la vitesse du steam-boat.
+Le ciel, à cette époque de l'année et sous cette latitude, devait à
+peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier
+toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui
+descendaient ou remontaient le Volga.
+
+Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune étant
+nouvelle, il fit à peu près nuit. Presque tous les passagers du pont
+dormaient alors, et le silence n'était plus troublé que par le bruit des
+palettes, frappant l'eau à intervalles réguliers.
+
+Une sorte d'inquiétude tenait éveillé Michel Strogoff. Il allait et
+venait, mais toujours à l'arrière du steam-boat. Une fois, cependant, il
+lui arriva de dépasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur
+la partie réservée aux voyageurs de seconde et de troisième classe.
+
+Là, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots,
+les colis et même sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart
+sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte,
+l'autre rouge, projetées par les fanaux de tribord et de bâbord,
+envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat.
+
+Il fallait une certaine attention pour ne pas piétiner les dormeurs,
+capricieusement étendus ça et là. C'étaient pour la plupart des moujiks,
+habitués de coucher à la dure et auxquels les planches d'un pont
+devaient suffire. Néanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans
+doute, le maladroit qui les eût éveillés à coups de botte.
+
+Michel Strogoff faisait donc attention à ne heurter personne. En allant
+ainsi vers l'extrémité du bateau, il n'avait d'autre idée que de
+combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.
+
+Or, il était arrivé à la partie antérieure du pont, et il montait déjà
+l'échelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler près de lui. Il
+s'arrêta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, enveloppés
+de châles et de couvertures, qu'il était impossible de reconnaître dans
+l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la cheminée du steam-boat, au
+milieu des volutes de fumée, s'empanachait de flammes rougeâtres, que
+des étincelles semblaient courir à travers le groupe, comme si des
+milliers de paillettes se fussent subitement allumées sous un rayon
+lumineux.
+
+Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus
+distinctement certaines paroles, prononcées en cette langue bizarre qui
+avait déjà frappé son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire.
+
+Instinctivement, il eut la pensée d'écouter. Protégé par l'ombre du
+gaillard, il ne pouvait être aperçu. Quant à voir les passagers qui
+causaient, cela lui était impossible. Il dut donc se borner à prêter
+l'oreille.
+
+Les premiers mots qui furent échangés n'avaient aucune importance,--du
+moins pour lui,--mais ils lui permirent de reconnaître précisément les
+deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues à Nijni-Novgorod.
+Dès lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'était pas
+impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau
+de conversation, maintenant expulsés avec tous leurs congénères, ne
+fussent à bord du _Caucase_.
+
+Et bien lui en prit d'écouter, car ce fut assez distinctement qu'il
+entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare:
+
+«On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!
+
+--On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il
+n'arrivera pas!»
+
+Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le
+visait si directement. Il essaya de reconnaître si l'homme et la femme
+qui venaient de parler étaient bien ceux qu'il soupçonnait, mais l'ombre
+était alors trop épaisse, et il n'y put réussir.
+
+Quelques instants après, Michel Strogoff, sans avoir été aperçu, avait
+regagné l'arrière du steam-boat, et, la tête dans les mains, il
+s'asseyait à l'écart. On eût pu croire qu'il dormait.
+
+Il ne dormait pas et ne songeait pas à dormir. Il réfléchissait à ceci,
+non sans une assez vive appréhension:
+
+«Qui donc sait mon départ, et qui donc a intérêt à le savoir?»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+EN REMONTANT LA KAMA.
+
+
+Le lendemain, 18 juillet, à six heures quarante du matin, le _Caucase_
+arrivait à l'embarcadère de Kazan, que sept verstes (7 kilomètres et
+demi) séparent de la ville.
+
+Kazan est située au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un
+important chef-lieu de gouvernement et d'archevêché grec, en même temps
+qu'un siège d'université. La population variée de cette «goubernie» se
+compose de Tchérémisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de
+Vigoulitches, de Tartares,--cette dernière race ayant conservé plus
+spécialement le caractère asiatique.
+
+Bien que la ville fut assez éloignée du débarcadère, une foule nombreuse
+se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la
+province avait pris un arrêté identique à celui de son collègue de
+Nijni-Novgorod. On voyait là des Tartares vêtus d'un cafetan à manches
+courtes et coiffés de bonnets pointus dont les larges bords rappellent
+celui du Pierrot traditionnel. D'autres, enveloppés d'une longue
+houppelande, la tête couverte d'une petite calotte, ressemblaient à des
+Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronnée de clinquant, la
+tête couronnée d'un diadème relevé en forme de croissant, formaient
+divers groupes dans lesquels on discutait.
+
+Des officiers de police, mêlés à cette foule, quelques Cosaques, la
+lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien
+aux passagers qui débarquaient du _Caucase_ qu'à ceux qui y
+embarquaient, mais après avoir minutieusement examiné ces deux
+catégories de voyageurs. C'étaient, d'une part, des Asiatiques frappés
+du décret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui
+s'arrêtaient à Kazan.
+
+Michel Strogoff regardait d'un air assez indifférent ce va-et-vient
+particulier à tout embarcadère auquel vient d'accoster un steam-boat. Le
+_Caucase_ devait faire escale à Kazan pendant une heure, temps
+nécessaire au renouvellement de son combustible.
+
+Quant à débarquer, Michel Strogoff n'en eut pas même l'idée. Il n'aurait
+pas voulu laisser seule à bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas
+encore reparu sur le pont.
+
+Les deux journalistes, eux, s'étaient levés dès l'aube, comme il
+convient à tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du
+fleuve et se mêlèrent à la foule, chacun de son côté. Michel Strogoff
+aperçut, d'un côté, Harry Blount, le carnet à la main, crayonnant
+quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide
+Jolivet, se contentant de parler, sûr de sa mémoire, qui ne pouvait rien
+oublier.
+
+Le bruit courait, sur toute la frontière orientale de la Russie, que le
+soulèvement et l'invasion prenaient des proportions considérables. Les
+communications entre la Sibérie et l'empire étaient déjà extrêmement
+difficiles. Voilà ce que Michel Strogoff, sans avoir quitté le pont du
+_Caucase_, entendait dire aux nouveaux embarqués.
+
+Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une véritable inquiétude,
+et ils excitaient l'impérieux désir qu'il avait d'être au delà des monts
+Ourals, afin de juger par lui-même de la gravité des événements et de se
+mettre en mesure de parer à toute éventualité. Peut-être allait-il même
+demander des renseignements plus précis à quelque indigène de Kazun,
+lorsque son attention fut tout à coup distraite.
+
+Parmi les voyageurs qui quittaient le _Caucase_, Michel Strogoff
+reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore
+sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. Là, sur le pont du steam-boat,
+se trouvaient et le vieux bohémien et la femme qui l'avait traité
+d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, débarquaient une
+vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze à vingt ans,
+enveloppées de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes à
+paillettes.
+
+Ces étoffes, piquées alors par les premiers rayons du soleil,
+rappelèrent à Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observé
+pendant la nuit. C'était tout ce paillon de bohème qui étincelait dans
+l'ombre, lorsque la cheminée du steam-boat vomissait quelques flammes.
+
+«Il est évident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, après être
+restée sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le
+gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc à se montrer le moins
+possible, ces bohémiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de
+leur race!»
+
+Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait
+directement ne fût parti de ce groupe noir, pailleté par les lueurs du
+bord, et n'eût été échangé entre le vieux tsigane et la femme à laquelle
+il avait donné le nom mongol de Sangarre.
+
+Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la
+coupée du steam-boat, au moment où la troupe bohémienne allait le
+quitter pour n'y plus revenir.
+
+Le vieux bohémien était là, dans une humble attitude, peu conforme avec
+l'effronterie naturelle à ses congénères. On eût dit qu'il cherchait
+plutôt à éviter les regards qu'à les attirer. Son lamentable chapeau,
+rôti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondément sur sa face
+ridée. Son dos voûté se bombait sous une vieille souquenille dont il
+s'enveloppait étroitement, malgré la chaleur. Il eût été difficile, sous
+ce misérable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure.
+
+Près de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau,
+grande, bien campée, les yeux magnifiques, les cheveux dorés, se tenait
+dans une pose superbe.
+
+De ces jeunes danseuses, plusieurs étaient remarquablement jolies, tout
+en ayant le type franchement accusé de leur race. Les tsiganes sont
+généralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes,
+qui font profession de lutter d'excentricité avec les Anglais, n'a pas
+hésité à choisir sa femme parmi ces bohémiennes.
+
+L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme étrange, dont les
+premiers vers peuvent se traduire ainsi:
+
+ Le corail luit sur ma peau brune,
+ L'épingle d'or à mon chignon!
+ Je vais chercher fortune
+ Au pays de....
+
+La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne
+l'écoutait plus.
+
+En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une
+insistance singulière. On eût dit que cette bohémienne voulait
+ineffaçablement graver ses traits dans sa mémoire.
+
+Puis, quelques instants après, Sangarre débarquait la dernière, lorsque
+le vieillard et sa troupe avaient déjà quitté le _Caucase_.
+
+«Voilà une effrontée bohémienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle
+m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a traité d'espion à
+Nijni-Novgorod? Ces damnées tsiganes ont des yeux de chat! Elles y
+voient clair la nuit, et celle-là pourrait bien savoir....»
+
+Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais
+il se retint.
+
+«Non, pensa-t-il, pas de démarche irréfléchie! Si je fais arrêter ce
+vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'être
+dévoilé. Les voilà débarqués, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient passé
+la frontière, je serai déjà loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent
+prendre la route de Kazam à Ichim, mais elle n'offre aucune ressource,
+et un tarentass, attelé de bons chevaux de Sibérie, devancera toujours
+un chariot de bohémiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!»
+
+D'ailleurs, à ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu
+dans la foule.
+
+Si Kazan est justement appelée «la porte de l'Asie», si cette ville est
+considérée comme le centre de tout le transit du commerce sibérien et
+boukharien, c'est que deux routes viennent s'y amorcer, qui donnent
+passage à travers les monts Ourals. Mais Michel Strogoff avait choisi
+très-judicieusement en prenant celle qui va par Perm, Ekaterinbourg et
+Tioumen. C'est la grande route de poste, bien fournie de relais
+entretenus aux frais de l'État, et elle se prolonge depuis Ichim jusqu'à
+Irkoutsk.
+
+Il est vrai qu'une seconde route,--celle dont Michel Strogoff venait de
+parler,--évitant le léger détour de Perm, relie également Kazan à Ichim,
+en passant par Iélabouga, Menzelinsk, Birsk, Zlatoouste, où elle quitte
+l'Europe, Tchélabinsk, Chadrinsk et Kourganno. Peut-être même est-elle
+un peu plus courte que l'autre, mais cet avantage est singulièrement
+diminué par l'absence des maisons de poste, le mauvais entretien du sol,
+la rareté des villages. Michel Strogoff, avec raison, ne pouvait être
+qu'approuvé du choix qu'il avait fait, et si, ce qui paraissait
+probable, ces bohémiens suivaient cette seconde route de Kazan à Ichim,
+il avait toutes chances d'y arriver avant eux.
+
+Une heure après, la cloche sonnait a l'avant du _Caucase_, appelant les
+nouveaux passagers, rappelant les anciens. Il était sept heures du
+matin. Le chargement du combustible venait d'être achevé. Les tôles des
+chaudières frissonnaient sous la pression de la vapeur. Le steam-boat
+était prêt à partir.
+
+Les voyageurs, qui allaient de Kazan à Perm, occupaient déjà leurs
+places a bord.
+
+En ce moment, Michel Strogoff remarqua que, des deux journalistes, Harry
+Blount était le seul qui eût rejoint le steam-boat.
+
+Alcide Jolivet allait-il donc manquer le départ?
+
+Mais, à l'instant où l'on détachait les amarres, apparut Alcide Jolivet,
+tout courant. Le steam-boat avait déjà débordé, la passerelle était même
+retirée sur le quai, mais Alcide Jolivet ne s'embarrassa pas de si peu,
+et, sautant avec la légèreté d'un clown, il retomba sur le pont du
+_Caucase_, presque dans les bras de son confrère.
+
+«J'ai cru que le _Caucase_ allait partir sans vous, dit celui-ci d'un
+air moitié figue, moitié raisin.
+
+--Bah! répondit Alcide Jolivet, j'aurais bien su vous rattraper, quand
+j'aurais dû fréter un bateau aux frais de ma cousine, ou courir la poste
+à vingt kopeks par verste et par cheval. Que voulez-vous? Il y avait
+loin de l'embarcadère au télégraphe!
+
+--Vous êtes allé au télégraphe? demanda Harry Blount, dont les lèvres se
+pinceront aussitôt.
+
+--J'y suis allé! répondit Alcide Jolivet avec son plus aimable sourire.
+
+--Et il fonctionne toujours jusqu'à Kolyvan?
+
+--Cela, je l'ignore, mais je puis vous assurer, par exemple, qu'il
+fonctionne de Kazan à Paris!
+
+--Vous avez adressé une dépêche... à votre cousine?...
+
+--Avec enthousiasme.
+
+--Vous avez donc appris?...
+
+--Tenez, mon petit père, pour parler comme les Russes, répondit Alcide
+Jolivet, je suis bon enfant, moi, et je ne veux rien avoir de caché pour
+vous. Les Tartares, Féofar-Kan à leur tête, ont dépassé Sémipalatinsk et
+descendent le cours de l'Irtyche. Faites-en votre profit!»
+
+Comment! Une si grave nouvelle, et Harry Blount ne la connaissait pas,
+et son rival, qui l'avait vraisemblablement apprise de quelque habitant
+de Kazan, l'avait aussitôt transmise à Paris! Le journal anglais était
+distancé! Aussi, Harry Blount, croisant ses mains derrière son dos,
+alla-t-il s'asseoir à l'arrière du steam-boat, sans ajouter une parole.
+
+Vers dix heures du matin, la jeune Livonienne, ayant quitté sa cabine,
+monta sur le pont.
+
+Michel Strogoff, allant à elle, lui tendit la main.
+
+«Regarde, soeur,» lui dit-il après l'avoir amenée jusque sur l'avant du
+_Caucase_.
+
+Et, en effet, le site valait qu'on l'examinât avec quelque attention.
+
+Le _Caucase_ arrivait, en ce moment, au confluent du Volga et de la
+Kama. C'est la qu'il allait quitter le grand fleuve, après l'avoir
+descendu pendant plus de quatre cents verstes, pour remonter
+l'importante rivière sur un parcours de quatre cent soixante verstes
+(490 kilomètres).
+
+En cet endroit, les eaux des deux courants mêlaient leurs teintes un peu
+différentes, et la Kama, rendant à la rive gauche le même service que
+l'Oka avait rendu à sa rive droite en traversant Nijni-Novgorod,
+l'assainissait encore de son limpide affluent.
+
+La Kama s'ouvrait largement alors, et ses rives boisées étaient
+charmantes. Quelques voiles blanches animaient ses belles eaux, tout
+imprégnées de rayons solaires. Les coteaux, plantés de trembles, d'aunes
+et parfois de grands chênes, fermaient l'horizon par une ligne
+harmonieuse, que l'éclatante lumière de midi confondait en certaine
+points avec le fond du ciel.
+
+Mais ces beautés naturelles ne semblaient pas pouvoir détourner, même un
+instant, les pensées de la jeune Livonienne. Elle ne voyait qu'une
+chose, le but à atteindre, et la Kama n'était pour elle qu'un chemin
+plus facile pour y arriver. Ses yeux brillaient extraordinairement en
+regardant vers l'est, comme si elle eût voulu percer de son regard cet
+impénétrable horizon.
+
+Nadia avait laissé sa main dans la main de son compagnon, et bientôt, se
+retournant vers lui:
+
+«A quelle distance sommes-nous de Moscou? lui demanda-t-elle.
+
+--A neuf cents verstes! répondit Michel Strogoff.
+
+--Neuf cents sur sept mille!» murmura la jeune fille.
+
+C'était l'heure du déjeuner, qui fut annoncé par quelques tintements de
+la cloche. Nadia suivit Michel Strogoff au restaurant du steam-boat.
+Elle ne voulut point toucher à ces hors-d'oeuvre, servis à part, tels
+que caviar, harengs coupés par petites tranches, eau-de-vie de seigle
+anisée destinés à stimuler l'appétit, suivant un usage commun à tous les
+pays du Nord, en Russie comme en Suède ou en Norwége. Nadia mangea peu,
+et peut-être comme une pauvre fille dont les ressources sont
+très-restreintes. Michel Strogoff crut donc devoir se contenter du menu
+qui allait suffire à sa compagne, c'est-à-dire d'un peu de «koulbat»,
+sorte de pâté fait avec des jaunes d'oeufs, du riz et de la viande
+pilée, de choux rouges farcis au caviar [Le caviar est un mets russe qui
+se compose d'oeufs d'esturgeon salés.] et de thé pour toute boisson.
+
+Ce repas ne fut donc ni long ni coûteux, et, moins de vingt minutes
+après s'être mis tous les deux a table, Michel Strogoff et Nadia
+remontaient ensemble sur le pont du _Caucase_.
+
+Alors, ils s'assirent à l'arrière, et, sans autre préambule, Nadia,
+baissant la voix de manière à n'être entendue que de lui seul:
+
+«Frère, dit-elle, je suis la fille d'un exilé. Je me nomme Nadia Fédor.
+Ma mère est morte à Riga, il y a un mois à peine, et je vais à Irkoutsk
+rejoindre mon père pour partager son exil.
+
+--Je vais moi-même à Irkoutsk, répondit Michel Strogoff, et je
+regarderai comme une faveur du ciel de remettre Nadia Fédor, saine et
+sauve, entre les mains de son père.
+
+--Merci, frère!» répondit Nadia.
+
+Michel Strogoff ajouta alors qu'il avait obtenu un podaroshna spécial
+pour la Sibérie, et que, du côté des autorités russes, rien ne pourrait
+entraver sa marche.
+
+Nadia n'en demanda pas davantage. Elle ne voyait qu'une chose dans la
+rencontre providentielle de ce jeune homme simple et bon: le moyen pour
+elle d'arriver jusqu'à son père.
+
+«J'avais, lui dit-elle, un permis qui me donnait l'autorisation de me
+rendra a Irkoutsk; mais l'arrêté du gouverneur de Nijni-Novgorod est
+venu l'annuler, et sans toi, frère, je n'aurais pu quitter la ville où
+tu m'as trouvée, et dans laquelle, bien sûr, je serais morte!
+
+--Et seule, Nadia, répondit Michel Strogoff, seule, tu osais t'aventurer
+à travers les steppes de la Sibérie!
+
+--C'était mon devoir, frère.
+
+--Mais ne savais-tu pas que le pays, soulevé et envahi, était devenu
+presque infranchissable?
+
+--L'invasion tartare n'était pas connue quand je quittai Riga, répondit
+la jeune Livonienne. C'est à Moscou seulement que j'ai appris cette
+nouvelle!
+
+--Et, malgré cela, tu as poursuivi ta route?
+
+--C'était mon devoir.»
+
+Ce mot résumait tout le caractère de cette courageuse jeune fille. Ce
+qui était son devoir, Nadia n'hésitait jamais à le faire.
+
+Elle parla alors de son père, Wassili Fédor. C'était un médecin estimé
+de Riga. Il exerçait sa profession avec succès et vivait heureux au
+milieu des siens. Mais son affiliation à une société secrète étrangère
+ayant été établie, il reçut l'ordre de partir pour Irkoutsk, et les
+gendarmes, qui lui apportaient cet ordre, le conduisirent sans délai au
+delà de la frontière.
+
+Wassili Fédor n'eut que le temps d'embrasser sa femme, déjà bien
+souffrante, sa fille, qui allait peut-être rester sans appui, et,
+pleurant sur ces deux êtres qu'il aimait, il partit.
+
+Depuis deux ans, il habitait la capitale de la Sibérie orientale, et,
+là, il avait pu continuer, mais presque sans profit, sa profession de
+médecin. Néanmoins, peut-être eût-il été heureux, autant qu'un exilé
+peut l'être, si sa femme et sa fille eussent été près de lui. Mais Mme
+Fédor, déjà bien affaiblie, n'aurait pu quitter Riga. Vingt mois après
+le départ de son mari, elle mourut dans les bras de sa fille, qu'elle
+laissait seule et presque sans ressource. Nadia Fédor demanda alors et
+obtint facilement du gouvernement russe l'autorisation de rejoindre son
+père à Irkoutsk. Elle lui écrivit qu'elle partait. A peine avait-elle de
+quoi suffire à ce long voyage, et, cependant, elle n'hésita pas à
+l'entreprendre. Elle faisait ce qu'elle pouvait!... Dieu ferait le
+reste.
+
+Pendant ce temps, le _Caucase_ remontait le courant de la rivière. La
+nuit était venue, et l'air s'imprégnait d'une délicieuse fraîcheur. Des
+étincelles s'échappaient par milliers de la cheminée du steam-boat,
+chauffée au bois de pin, et, au murmure des eaux brisées sous son
+étrave, se mêlaient les rugissements des loups qui infestaient dans
+l'ombre la rive droite de la Kama.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+EN TARENTASS NUIT ET JOUR.
+
+
+Le lendemain, 18 juillet, le _Caucase_ s'arrêtait au débarcadère de
+Perm, dernière station qu'il desservît sur la Kama.
+
+Ce gouvernement, dont Perm est la capitale, est l'un des plus vastes de
+l'empire russe, et, franchissant les monts Ourals, il empiète sur le
+territoire de la Sibérie. Carrières de marbre, salines, gisements de
+platine et d'or, mines de charbon y sont exploités sur une grande
+échelle. En attendant que Perm, par sa situation, devienne une ville de
+premier ordre, elle est fort peu attrayante, très-sale, très-boueuse et
+n'offre aucune ressource. A ceux qui vont de Russie en Sibérie, ce
+manque de confort est assez indifférent, car ils viennent de l'intérieur
+et sont munis de tout le nécessaire; mais à ceux qui arrivent des
+contrées de l'Asie centrale, après un long et fatigant voyage, il ne
+déplairait pas, sans doute, que la première ville européenne de
+l'empire, située à la frontière asiatique, fût mieux approvisionnée.
+
+C'est a Perm que les voyageurs revendent leurs véhicules, plus ou moins
+endommagés par une longue traversée au milieu des plaines de la Sibérie.
+C'est là aussi que ceux qui passent d'Europe en Asie achètent des
+voitures pendant l'été, des traîneaux pendant l'hiver, avant de se
+lancer pour plusieurs mois au milieu des steppes.
+
+Michel Strogoff avait déjà arrêté son programme de voyage, et il n'était
+plus question que de l'exécuter.
+
+Il existe un service de malle-poste qui franchit assez rapidement la
+chaîne des monts Ourals, mais, les circonstances étant données, ce
+service était désorganisé. Ne l'eût-il pas été, que Michel Strogoff,
+voulant aller rapidement, sans dépendre de personne, n'aurait pas pris
+la malle-poste. Il préférait, avec raison, acheter une voiture et courir
+de relais en relais, en activant par des «na vodkou» [Pourboires]
+supplémentaires le zèle de ces postillons appelés iemschiks dans le
+pays.
+
+Malheureusement, par suite des mesures prises contre les étrangers
+d'origine asiatique, un grand nombre de voyageurs avaient déjà quitté
+Perm, et, par conséquent, les moyens de transport étaient extrêmement
+rares. Michel Strogoff serait donc dans la nécessité de se contenter du
+rebut des autres. Quant aux chevaux, tant que le courrier du czar ne
+serait pas en Sibérie, il pourrait sans danger exhiber son podaroshna,
+et les maîtres de poste attelleraient pour lui de préférence. Mais,
+ensuite, une fois hors de la Russie européenne, il ne pourrait plus
+compter que sur la puissance des roubles.
+
+Mais à quel genre de véhicule atteler ces chevaux? A une télègue ou à un
+tarentass?
+
+La télègue n'est qu'un véritable chariot découvert, à quatre roues, dans
+la confection duquel il n'entre absolument que du bois. Roues, essieux,
+chevilles, caisse, brancards, les arbres du voisinage ont tout fourni,
+et l'ajustement des diverses pièces dont la télègue se compose n'est
+obtenu qu'au moyen de cordes grossières. Rien de plus primitif, rien de
+moins confortable, mais aussi rien de plus facile à réparer, si quelque
+accident se produit en route. Les sapins ne manquent pas sur la
+frontière russe, et les essieux poussent naturellement dans les forêts.
+C'est au moyen de la télègue que se fait la poste extraordinaire, connue
+sous le nom de «perekladnoï», et pour laquelle toutes routes sont
+bonnes. Quelquefois, il faut bien l'avouer, les liens qui attachent
+l'appareil se rompent, et, tandis que le train de derrière reste
+embourbé dans quelque fondrière, le train de devant arrive au relais sur
+ses deux roues,--mais ce résultat est considéré déjà comme satisfaisant.
+
+Michel Strogoff aurait bien été forcé d'employer la télègue, s'il n'eût
+été assez heureux pour découvrir un tarentass.
+
+Ce n'est pas que ce dernier véhicule soit le dernier mot du progrès de
+l'industrie carrossière. Les ressorts lui manquent aussi bien qu'à la
+télègue; le bois, à défaut du fer, n'y est pas épargné; mais ses quatre
+roues, écartées de huit à neuf pieds à l'extrémité de chaque essieu, lui
+assurent un certain équilibre sur des routes cahoteuses et trop souvent
+dénivelées. Un garde-crotte protège ses voyageurs contre les boues du
+chemin, et une forte capote de cuir, pouvant se rabaisser et le fermer
+presque hermétiquement, en rend l'occupation moins désagréable par les
+grandes chaleurs et les violentes bourrasque de l'été. Le tarentass est
+d'ailleurs aussi solide, aussi facile à réparer que la télègue, et,
+d'autre part, il est moins sujet à laisser son train d'arrière en
+détresse sur les grands chemins.
+
+Du reste, ce ne fut pas sans de minutieuses recherches que Michel
+Strogoff parvint à découvrir ce tarentass, et il était probable qu'on
+n'en eût pas trouvé un second dans toute la ville de Perm. Malgré cela,
+il en débattit sévèrement le prix, pour la forme, afin de rester dans
+son rôle de Nicolas Korpanoff, simple négociant d'Irkoutsk.
+
+Nadia avait suivi son compagnon dans ses courses à la recherche d'un
+véhicule. Bien que le but à atteindre fût différent, tous deux avaient
+une égale hâte d'arriver, et, par conséquent, de partir. On eût dit
+qu'une même volonté les animait.
+
+«Soeur, dit Michel Strogoff, j'aurais voulu trouver pour toi quelque
+voiture plus confortable.
+
+--Tu me dis cela, frère, à moi qui serais allée, même à pied, s'il
+l'avait fallu, rejoindre mon père!
+
+--Je ne doute pas de ton courage, Nadia, mais il est des fatigues
+physiques qu'une femme ne peut supporter.
+
+--Je les supporterai, quelles qu'elles soient, répondit la jeune fille.
+Si tu entends une plainte s'échapper de mes lèvres, laisse-moi en route
+et continue seul ton voyage!»
+
+Une demi-heure plus tard, sur la présentation du podaroshna, trois
+chevaux de peste étaient attelés au tarentass. Ces animaux, couverts
+d'un long poil, ressemblaient à des ours hauts sur pattes. Ils étaient
+petits, mais ardents, étant de race sibérienne.
+
+Voici comment le postillon, l'iemschik, les avait attelés: l'un, le plus
+grand, était maintenu entre deux longs brancards qui portaient à leur
+extrémité antérieure un cerceau, appelé «douga», chargé de houppes et de
+sonnettes; les deux autres étaient simplement attachés par des cordes
+aux marchepieds du tarentass. Du reste, pas de harnais, et pour guides,
+rien qu'une simple ficelle.
+
+Ni Michel Strogoff, ni la jeune Livonienne n'emportaient de bagages. Les
+conditions de rapidité dans lesquelles devait se faire le voyage de
+l'un, les ressources plus que modestes de l'autre, leur avaient interdit
+de s'embarrasser de colis. Dans cette circonstance, c'était heureux, car
+ou le tarentass n'aurait pu prendre les bagages, ou il n'aurait pu
+prendre les voyageurs. Il n'était fait que pour deux personnes, sans
+compter l'iemschik, qui ne se tient sur son siège étroit que par un
+miracle d'équilibre.
+
+Cet iemschik change, d'ailleurs, à chaque relais. Celui auquel revenait
+la conduite du tarentass pendant la première étape était Sibérien, comme
+ses chevaux, et non moins poilu qu'eux, cheveux longs, coupés carrément
+sur le front, chapeau à bords relevés, ceinture rouge, capote à
+parements croisés sur des boutons frappés au chiffre impérial.
+
+L'iemschik, en arrivant avec son attelage, avait tout d'abord jeté un
+regard inquisiteur sur les voyageurs du tarentass. Pas de bagages!--et
+où diable les aurait-il fourrés?--Donc, apparence peu fortunée. Il fit
+une moue des plus significatives.
+
+«Des corbeaux, dit-il sans se soucier d'être entendu ou non, des
+corbeaux à six kopeks par verste!
+
+--Non! des aigles, répondit Michel Strogoff, qui comprenait parfaitement
+l'argot des iemschiks, des aigles, entends-tu, à neuf kopeks par verste,
+le pourboire en sus!»
+
+Un joyeux claquement de fouet lui répondit. Le «corbeau», dans la langue
+des postillons russes, c'est le voyageur avare ou indigent, qui, aux
+relais de paysans, ne paye les chevaux qu'à deux ou trois kopeks par
+verste. L'«aigle», c'est le voyageur qui ne recule pas devant les hauts
+prix, sans compter les généreux pourboires. Aussi le corbeau ne peut-il
+avoir la prétention de voler aussi rapidement que l'oiseau impérial.
+
+Nadia et Michel Strogoff prirent immédiatement place dans le tarentass.
+Quelques provisions, peu encombrantes et mises en réserve dans le
+caisson, devaient leur permettre, en cas de retard, d'atteindre les
+maisons de poste, qui sont très-confortablement installées, sous la
+surveillance de l'État. La capote fut rabattue, car la chaleur était
+insoutenable, et, à midi, le tarentass, enlevé par ses trois chevaux,
+quittait Perm au milieu d'un nuage de poussière.
+
+La façon dont l'iemschik maintenait l'allure de son attelage eût été
+certainement remarquée de tous autres voyageurs qui, n'étant ni Russes
+ni Sibériens, n'eussent pas été habitués à ces façons d'agir. En effet,
+le cheval de brancard, régulateur de la marche, un peu plus grand que
+ses congénères, gardait imperturbablement, et quelles que fussent les
+pentes de la route, un trot très-allongé, mais d'une régularité
+parfaite. Les deux autres chevaux ne semblaient connaître d'autre allure
+que le galop et se démenaient avec mille fantaisies fort amusantes.
+L'iemschik, d'ailleurs, ne les frappait pas. Tout au plus les
+stimulait-il par les mousquetades éclatantes de son fouet. Mais que
+d'épithètes il leur prodiguait, lorsqu'ils se conduisaient en bêtes
+dociles et consciencieuses, sans compter les noms de saints dont il les
+affublait! La ficelle qui lui servait de guides n'aurait eu aucune
+action sur des animaux à demi emportés, mais, «napravo», à droite, «na
+lèvo», à gauche,--ces mots, prononcés d'une voix gutturale, faisaient
+meilleur effet que bride ou bridon.
+
+Et que d'aimables interpellations suivant la circonstance!
+
+«Allez, mes colombes! répétait l'iemschik. Allez, gentilles hirondelles!
+Volez, mes petits pigeons! Hardi, mon cousin de gauche! Pousse, mon
+petit père de droite!»
+
+Mais aussi, quand la marche se ralentissait, que d'expressions
+insultantes, dont les susceptibles animaux semblaient comprendre la
+valeur!
+
+«Va donc, escargot du diable! Malheur a toi, limace! Je t'écorcherai
+vive, tortue, et tu seras damnée dans l'autre monde!»
+
+Quoi qu'il en soit de ces façons de conduire, qui exigent plus de
+solidité au gosier que de vigueur au bras des iemschiks, le tarentass
+volait sur la route et dévorait de douze à quatorze verstes à l'heure.
+
+Michel Strogoff était habitué à ce genre de véhicule et à ce mode de
+transport. Ni les soubresauts, ni les cahots ne pouvaient l'incommoder.
+Il savait qu'un attelage russe n'évite ni les cailloux, ni les ornières,
+ni les fondrières, ni les arbres renversés, ni les fossés qui ravinent
+la route. Il était fait à cela. Sa compagne risquait d'être blessée par
+les contre-coups du tarentass, mais elle ne se plaignit pas.
+
+Pendant les premiers instants du voyage, Nadia, ainsi emportée à toute
+vitesse, demeura sans parler. Puis, toujours obsédée de cette pensée
+unique, arriver, arriver:
+
+«J'ai compté trois cents verstes entre Perm et Ekaterinbourg, frère!
+dit-elle. Me suis-je trompée?»
+
+--Tu ne t'es pas trompée, Nadia, répondit Michel Strogoff, et lorsque
+nous aurons atteint Ekaterinbourg, nous serons au pied même des monts
+Ourals, sur leur versant opposé.
+
+--Que durera cette traversée dans la montagne?
+
+--Quarante-huit heures, car nous voyagerons nuit et jour.--Je dis nuit
+et jour, Nadia, ajouta-t-il, car je ne peux pas m'arrêter même un
+instant, et il faut que je marche sans relâche vers Irkoutsk.
+
+--Je ne te retarderai pas, frère, non, pas même une heure, et nous
+voyagerons nuit et jour.
+
+--Eh bien, alors, Nadia, puisse l'invasion tartare nous laisser le
+chemin libre, et, avant vingt jours, nous serons arrivés!
+
+--Tu as déjà fait ce voyage? demanda Nadia.
+
+--Plusieurs fois.
+
+--Pendant l'hiver, nous aurions été plus rapidement et plus sûrement,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, plus rapidement surtout, mais tu aurais bien souffert du froid et
+des neiges!
+
+--Qu'importe! L'hiver est l'ami du Russe.
+
+--Oui, Nadia, mais quel tempérament à toute épreuve il faut pour
+résister à une telle amitié! J'ai vu souvent la température tomber dans
+les steppes sibériennes à plus de quarante degrés au-dessous de glace!
+J'ai senti, malgré mon vêtement de peau de renne, [Ce vêtement se nomme
+«dakha»: il est très-léger et, cependant, absolument imperméable au
+froid.] mon coeur se glacer, mes membres se tordre, mes pieds se geler
+sous leurs triples chaussettes de laine! J'ai vu les chevaux de mon
+traîneau recouverts d'une carapace de glace, leur respiration figée aux
+naseaux! J'ai vu l'eau-de-vie de ma gourde se changer en pierre dure que
+le couteau ne pouvait entamer!... Mais mon traîneau filait comme
+l'ouragan! Plus d'obstacles sur la plaine nivelée et blanche à perte de
+vue! Plus de cours d'eau dont on est obligé de chercher les passages
+guéables! Plus de lacs qu'il faut traverser en bateau! Partout la glace
+dure, la route libre, le chemin assuré! Mais au prix de quelles
+souffrances, Nadia! Ceux-là seuls pourraient le dire, qui ne sont pas
+revenus, et dont le chasse-neige a bientôt recouvert les cadavres!
+
+--Cependant, tu es revenu, frère, dit Nadia.
+
+--Oui, mais je suis Sibérien, et tout enfant, quand je suivais mon père
+dans ses chasses, je m'accoutumais à ces dures épreuves. Mais toi,
+lorsque tu m'as dit, Nadia, que l'hiver ne t'aurait pas arrêtée, que tu
+serais partie seule, prête à lutter contre les redoutables intempéries
+du climat sibérien, il m'a semblé te voir perdue dans les neiges et
+tombant pour ne plus te relever!
+
+--Combien de fois as-tu traversé la steppe pendant l'hiver? demanda la
+jeune Livonienne.
+
+--Trois fois, Nadia, lorsque j'allais a Omsk,
+
+--Et qu'allais-tu faire à Omsk?
+
+--Voir ma mère, qui m'attendait!
+
+--Et moi, je vais à Irkoutsk, où m'attend mon père! Je vais lui porter
+les dernières paroles de ma mère! C'est te dire, frère, que rien
+n'aurait pu m'empêcher de partir!
+
+--Tu es une brave enfant, Nadia, répondit Michel Strogoff, et Dieu
+lui-même t'aurait conduite!»
+
+Pendant cette journée, le tarentass fut mené rapidement par les
+iemschiks qui se succédèrent à chaque relais. Les aigles de la montagne
+n'eussent pas trouvé leur nom déshonoré par ces «aigles» de la grande
+route. Le haut prix payé par chaque cheval, les pourboires largement
+octroyés, recommandaient les voyageurs d'une façon toute spéciale.
+Peut-être les maîtres de poste trouvèrent-ils singulier, après la
+publication de l'arrêté, qu'un jeune homme et sa soeur, évidemment
+Russes tous les deux, pussent courir librement à travers la Sibérie,
+fermée à tous autres, mais leurs papiers étaient en règle, et ils
+avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilométriques
+restaient-ils rapidement on arrière du tarentass.
+
+Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'étaient pas seuls à suivre la route
+de Perm à Ekaterinbourg. Dès les premiers relais, le courrier du czar
+avait appris qu'une voiture le précédait; mais, comme les chevaux ne lui
+manquaient pas, il ne s'en préoccupa pas autrement.
+
+Pendant cette journée, les quelques haltes, durant lesquelles se reposa
+le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas. Aux
+maisons de poste, on trouve à se loger et à se nourrir. D'ailleurs, à
+défaut de relais, la maison du paysan russe n'eût pas été moins
+hospitalière. Dans ces villages, qui se ressemblent presque tous, avec
+leur chapelle à murailles blanches et à toitures vertes, le voyageur
+peut frapper à toutes les portes. Elles lui seront ouvertes. Le moujik
+viendra, la figure souriante, et tendra la main à son hôte. On lui
+offrira le pain et le sel, on mettra le «samovar» sur le feu, et il sera
+comme chez lui. La famille déménagera plutôt, afin de lui faire place.
+L'étranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est «celui que
+Dieu envoie».
+
+En arrivant le soir, Michel Strogoff, poussé par une sorte d'instinct,
+demanda au maître de poste depuis combien d'heures la voiture qui le
+précédait avait passé au relais.
+
+«Depuis deux heures, petit père, lui répondit le maître de poste.
+
+--C'est une berline?
+
+--Non, une télègue.
+
+--Combien de voyageurs?
+
+--Deux.
+
+--Et ils vont grand train?
+
+--Des aigles!
+
+--Qu'on attelle rapidement.»
+
+Michel Strogoff et Nadia, décidés à ne pas s'arrêter une heure,
+voyagèrent toute la nuit.
+
+Le temps continuait à être beau, mais on sentait que l'atmosphère,
+devenue pesante, se saturait peu à peu d'électricité. Aucun nuage
+n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de
+buée chaude s'élevât du sol. Il était à craindre que quelque orage ne se
+déchaînât dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel Strogoff,
+habitué à reconnaître les symptômes atmosphériques, pressentait une
+prochaine lutte des éléments, qui ne laissa pas de le préoccuper.
+
+La nuit se passa sans incident. Malgré les cahots du tarentass, Nadia
+put dormir pendant quelques heures. La capote, à demi relevée,
+permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient avidement
+dans cette atmosphère étouffante.
+
+Michel Strogoff veilla toute la nuit, se défiant des iemschiks, qui
+s'endorment trop volontiers sur leur siège, et pas une heure ne fut
+perdue aux relais, pas une heure sur la route.
+
+Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers
+profils des monts Ourals se dessinèrent dans l'est. Cependant, cette
+importante chaîne, qui sépare la Russie d'Europe de la Sibérie, se
+trouvait encore à une assez grande distance, et on ne pouvait compter
+l'atteindre avant la fin de la journée. Le passage des montagnes devrait
+donc nécessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.
+
+Durant cette journée, le ciel resta constamment couvert, et, par
+conséquent, la température fut un peu plus supportable, mais le temps
+était extrêmement orageux.
+
+Peut-être, avec cette apparence, eût-il été plus prudent de ne pas
+s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait
+Michel Strogoff, s'il lui eût été permis d'attendre; mais quand, au
+dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui
+roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:
+
+«Une télègue nous précède toujours?
+
+--Oui.
+
+--Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?
+
+--Une heure environ.
+
+--En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin à
+Ekaterinbourg!»
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.
+
+
+Les monts Ourals se développent sur une étendue de près de trois mille
+verstes (3,200 kilomètres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle
+de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas,
+suivant la dénomination russe, ils sont justement nommés, puisque ces
+deux noms signifient «ceinture» dans les deux langues. Nés sur le
+littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la
+Caspienne.
+
+Telle était la frontière que Michel Strogoff devait franchir pour passer
+de Russie en Sibérie, et, on l'a dit, en prenant la route qui va de Perm
+à Ekaterinbourg, située sur le versant oriental des monts Ourals, il
+avait agi sagement. C'était la voie la plus facile et la plus sûre,
+celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie centrale.
+
+La nuit devait suffire à cette traversée des montagnes, si aucun
+accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du
+tonnerre annonçaient un orage que l'état particulier de l'atmosphère
+devait rendre redoutable. La tension électrique était telle, qu'elle ne
+pouvait se résoudre que par un éclat violent.
+
+Michel Strogoff veilla à ce que sa jeune compagne fût installée aussi
+bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement
+arrachée, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se
+croisaient au-dessus et à l'arrière. On doubla les traits des chevaux,
+et, par surcroît de précaution, le heurtequin des moyeux fut rembourré
+de paille, autant pour assurer la solidité des roues que pour adoucir
+les chocs, difficiles à éviter dans une nuit obscure. Enfin,
+l'avant-train et l'arrière-train, dont les essieux étaient simplement
+chevillés à la caisse du tarentass, furent reliés l'un à l'autre par une
+traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'écrous. Cette
+traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines
+suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un à
+l'autre.
+
+Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit
+près d'elle. Devant la capote, complètement abaissée, pendaient deux
+rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les
+voyageurs contre la pluie et les rafales.
+
+Deux grosses lanternes avaient été fixées au côté gauche du siège de
+l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres à
+éclairer la route. Mais c'étaient les feux de position du véhicule, et,
+s'ils dissipaient à peine l'obscurité, du moins pouvaient-ils empêcher
+l'abordage de quelque autre voiture courant à contre-bord.
+
+On le voit, toutes les précautions étaient prises, et, devant cette nuit
+menaçante, il était bon qu'elles le fussent.
+
+«Nadia, nous sommes prêts, dit Michel Strogoff.
+
+--Partons,» répondit la jeune fille.
+
+L'ordre fut donné à l'iemschik, et le tarentass s'ébranla en remontant
+les premières rampes des monts Ourals.
+
+Il était huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps
+était déjà très-sombre, malgré le crépuscule qui se prolonge sous cette
+latitude. D'énormes vapeurs semblaient surbaisser la voûte du ciel, mais
+aucun vent; ne les déplaçait encore. Toutefois, si elles demeuraient
+immobiles dans le sens d'un horizon à l'autre, il n'en était pas ainsi
+du zénith au nadir, et la distance qui les séparait du sol diminuait
+visiblement. Quelques-unes de ces bandes répandaient une sorte de
+lumière phosphorescente et sous-tendaient à l'oeil des arcs de soixante
+à quatre-vingts degrés. Leurs zones semblaient se rapprocher peu à peu
+du sol, et elles resserraient leur réseau, de manière à bientôt
+étreindre la montagne, comme si quelque ouragan supérieur les eût
+chassées de haut en bas. D'ailleurs, la route montait vers ces grosses
+nuées, très-denses et presque arrivées déjà au degré de condensation.
+Avant peu, route et vapeurs se confondraient, et si, en ce moment, les
+nuages ne se résolvaient pas en pluie, le brouillard serait tel que le
+tarentass ne pourrait plus avancer, sans risquer de tomber dans quelque
+précipice.
+
+Cependant, la chaîne des monts Ourals n'atteint qu'une médiocre hauteur.
+L'altitude de leur plus haut sommet ne dépasse pas cinq mille pieds. Les
+neiges éternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver sibérien
+entasse à leurs cimes se dissolvent entièrement au soleil de l'été. Les
+plantes et les arbres y poussent à toute hauteur. Ainsi que
+l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de
+pierres précieuses nécessite un concours assez considérable d'ouvriers.
+Aussi, ces villages qu'on appelle «zavody» s'y rencontrent assez
+fréquemment, et la route, percée à travers les grands défilés, est
+aisément praticable aux voitures de poste.
+
+Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumière offre
+difficultés et périls, lorsque les éléments luttent violemment entre eux
+et qu'on est pris dans la lutte.
+
+Michel Strogoff savait, pour l'avoir éprouvé déjà, ce qu'est un orage
+dans la montagne, et peut-être trouvait-il, avec raison, ce météore
+aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver,
+s'y déchaînent avec une incomparable violence.
+
+Au départ, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait soulevé
+les rideaux de cuir qui protégeaient l'intérieur du tarentass, et il
+regardait devant lui, tout en observant les côtés de la route, que la
+lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques silhouettes.
+
+Nadia, immobile, les bras croisés, regardait aussi, mais sans se
+pencher, tandis que son compagnon, le corps à demi hors de la caisse,
+interrogeait à la fois le ciel et la terre.
+
+L'atmosphère était absolument tranquille, mais d'un calme menaçant. Pas
+une molécule d'air ne se déplaçait encore. On eût dit que la nature, à
+demi étouffée, ne respirait plus, et que ses poumons, c'est-à-dire ces
+nuages mornes et denses, atrophiés par quelque cause, ne pouvaient plus
+fonctionner. Le silence eût été absolu sans le grincement des roues du
+tarentass qui broyaient le gravier de la route, le gémissement des
+moyeux et des ais de la machine, l'aspiration bruyante des chevaux
+auxquels manquait l'haleine, et le claquement de leurs pieds ferrés sur
+les cailloux qui étincelaient au choc.
+
+Du reste, route absolument déserte. Le tarentass ne croisait ni un
+piéton, ni un cavalier, ni un véhicule quelconque, dans ces étroits
+défilés de l'Oural, par cette nuit menaçante. Pas un feu de charbonnier
+dans les bois, pas un campement de mineurs dans les carrières
+exploitées, pas une hutte perdue sous les taillis. Il fallait de ces
+raisons qui ne permettent ni une hésitation ni un retard pour
+entreprendre la traversée de la chaîne dans ces conditions. Michel
+Strogoff n'avait pas hésité. Cela ne lui était pas possible; mais
+alors--et cela commençait à le préoccuper singulièrement--quels
+pouvaient donc être ces voyageurs dont la télègue précédait son
+tarentass, et quelles raisons majeures avaient-ils d'être si imprudents?
+
+Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation. Vers
+onze heures, les éclairs commencèrent à illuminer le ciel et ne
+discontinuèrent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparaître et
+disparaître la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers
+points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait à raser la
+bordure du chemin, de profonds gouffres s'éclairaient sous la
+déflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du
+véhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers à peine
+équarris, jeté sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler
+au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas à s'emplir de
+bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils
+montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se
+mêlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantôt flattant,
+tantôt gourmandant ses pauvres bêtes, plus fatiguées de la lourdeur de
+l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne
+pouvaient même plus les animer, et, par instants, elles fléchissaient
+sur leurs jambes.
+
+«A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel
+Strogoff à l'iemschik.
+
+--A une heure du matin,... si nous y arrivons! répondit celui-ci en
+secouant la tête.
+
+--Dis donc, l'ami, tu n'en es pas à ton premier orage dans la montagne,
+n'est-ce pas?
+
+--Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!
+
+--As-tu donc peur?
+
+--Je n'ai pas peur, mais je te répète que tu as eu tort de partir.
+
+--J'aurais eu plus grand tort de rester.
+
+--Va donc, mes pigeons!» répliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas là
+pour discuter, mais pour obéir.
+
+En ce moment, un frémissement lointain se fit entendre. C'était comme un
+millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient
+l'atmosphère, calme jusqu'alors. A la lueur d'un éblouissant éclair qui
+fut presque aussitôt suivi d'un éclat de tonnerre terrible, Michel
+Strogoff aperçut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent
+se déchaînait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de
+l'air. Quelques bruits secs indiquèrent que certains arbres, vieux ou
+mal enracinés, n'avaient pu résister à la première attaque de la
+bourrasque. Une avalanche de troncs brisés traversa la route, après
+avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans
+l'abîme de gauche, à deux cents pas en avant du tarentass.
+
+Les chevaux s'étaient arrêtés court.
+
+«Va donc, mes jolies colombes!» cria l'iemschik en mêlant les
+claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.
+
+Michel Strogoff saisit la main de Nadia.
+
+«Dors-tu, soeur? lui demanda-t-il.
+
+--Non, frère.
+
+--Sois prête à tout. Voici l'orage!
+
+--Je suis prête.»
+
+Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du
+tarentass.
+
+La bourrasque arrivait en foudre.
+
+L'iemschik, sautant de son siège, se jeta à la tête de ses chevaux, afin
+de les maintenir, car un immense danger menaçait tout l'attelage.
+
+En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors à un tournant de la
+route par lequel débouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tête
+au vent, sans quoi, pris de côté, il eût immanquablement chaviré et eût
+été précipité dans un profond abîme que le chemin côtoyait sur la
+gauche. Les chevaux, repoussés par les rafales, se cabraient, et leur
+conducteur ne pouvait parvenir à les calmer. Aux interpellations
+amicales avaient succédé dans sa bouche les qualifications les plus
+insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses bêtes, aveuglées par les
+décharges électriques, épouvantées par les éclats incessants de la
+foudre, qui étaient comparables à des détonations d'artillerie,
+menaçaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'était
+plus maître de son attelage.
+
+A ce moment, Michel Strogoff, s'élançant d'un bond hors du tarentass,
+lui vint en aide. Doué d'une force peu commune, il parvint, non sans
+peine, à maîtriser les chevaux.
+
+Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit,
+s'évasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y engouffrer,
+comme elle eût fait dans ces manches d'aération tendues au vent à bord
+des steamers. En même temps, une avalanche de pierres et de troncs
+d'arbres commençait à rouler du haut des talus.
+
+«Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.
+
+--Nous n'y resterons pas non plus! s'écria l'iemschik, tout effaré, en
+se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable déplacement des
+couches d'air. L'ouragan aura bientôt fait de nous envoyer au bas de la
+montagne, et par le plus court!
+
+--Prends le cheval de droite, poltron! répondit Michel Strogoff. Moi, je
+réponds de celui de gauche!»
+
+Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur
+et lui durent se courber jusqu'à terre pour ne pas être renversés; mais
+la voiture, malgré leurs efforts et ceux des chevaux qu'ils maintenaient
+debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d'arbre
+qui l'arrêta, elle était précipitée hors de la route.
+
+«N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.
+
+--Je n'ai pas peur,» répondit la jeune Livonienne, sans que sa voix
+trahît la moindre émotion.
+
+Les roulements de tonnerre avaient cessé un instant, et l'effroyable
+bourrasque, après avoir franchi le tournant, se perdait dans les
+profondeurs du défilé.
+
+«Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.
+
+--Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous
+aurons l'abri du talus!
+
+--Mais les chevaux refusent!
+
+--Fais comme moi, et tire-les en avant!
+
+--La bourrasque va revenir!
+
+--Obéiras-tu?
+
+--Tu le veux!
+
+--C'est le Père qui l'ordonne! répondit Michel Strogoff, qui invoqua
+pour la première fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant,
+maintenant, sur trois parties du monde.
+
+--Va donc, mes hirondelles!» s'écria l'iemschik, saisissant le cheval de
+droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de
+gauche.
+
+Les chevaux, ainsi tenus, reprirent péniblement la route. Ils ne
+pouvaient plus se jeter de côté, et le cheval de brancard, n'étant plus
+tiraillé sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais, hommes et
+bêtes, pris debout par les rafales, ne faisaient guère trois pas sans en
+perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils tombaient, ils se
+relevaient. A ce jeu, le véhicule risquait fort de se détraquer. Si la
+capote n'eût pas été solidement assujettie, le tarentass eût été
+décoiffé du premier coup.
+
+Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures à remonter
+cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui était
+si directement exposée au fouet de la bourrasque. Le danger alors
+n'était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre
+l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de
+pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur
+eux.
+
+Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l'épanouissement d'un éclair,
+se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du
+tarentass.
+
+L'iemschik poussa un cri.
+
+Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer
+l'attelage, qui refusa.
+
+Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière!...
+
+Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass
+atteint, sa compagne écrasée! Il comprit qu'il n'avait plus le temps de
+l'arracher vivante du véhicule!...
+
+Mais alors, se jetant à l'arrière, trouvant dans cet immense péril
+une-force surhumaine, le dos à l'essieu, les pieds arc-boutés au sol, il
+repoussa de quelques pieds la lourde voiture.
+
+L'énorme bloc, en passant, frôla la poitrine du jeune homme et lui coupa
+la respiration, comme eût fait un boulet de canon, en broyant les silex
+de la route, qui étincelèrent au choc.
+
+«Frère! s'était écriée Nadia épouvantée, qui avait vu toute cette scène
+à la lueur de l'éclair.
+
+--Nadia! répondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...
+
+--Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!
+
+--Dieu est avec nous, soeur!
+
+--Avec moi, bien sûr, frère, puisqu'il t'a mis sur ma route!» murmura la
+jeune fille.
+
+La poussée du tarentass, due à l'effort de Michel Strogoff, ne devait
+pas être perdue. Ce fut l'élan donné qui permit aux chevaux affolés de
+reprendre leur première direction. Traînés, pour ainsi dire, par Michel
+Strogoff et l'iemschik, ils remontèrent la route jusqu'à un col étroit,
+orienté sud et nord, où ils devaient être abrités contre les assauts
+directs de la tourmente. Le talus de droite faisait là une sorte de
+redan, dû à la saillie d'un énorme rocher qui occupait le centre d'un
+remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y était
+tenable, tandis qu'à la circonférence de ce cyclone ni hommes ni chevaux
+n'eussent pu résister.
+
+Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dépassait l'arête du rocher,
+furent étêtés en un clin d'oeil, comme si une faux gigantesque eût
+nivelé le talus au ras de leur ramure.
+
+L'orage était alors dans toute sa fureur. Les éclairs emplissaient le
+défilé, et les éclats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol,
+frémissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif
+de l'Oural eût été soumis à une trépidation générale.
+
+Très-heureusement, le tarentass avait pu être, pour ainsi dire, remisé
+dans une profonde anfractuosité que la bourrasque ne frappait que
+d'écharpe. Mais il n'était pas si bien défendu que quelques
+contre-courants obliques, déviés par des saillies du talus, ne
+l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la
+paroi du rocher, à faire craindre qu'il ne fût brisé en mille pièces.
+
+Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff, après
+avoir cherché à la lueur d'une des lanternes, découvrit une excavation,
+due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y blottir, en
+attendant que le voyage pût être repris.
+
+En ce moment,--il était une heure du matin,--la pluie commença à tomber,
+et bientôt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une violence
+extrême, sans pouvoir cependant éteindre les feux du ciel. Cette
+complication rendait tout départ impossible.
+
+Donc, quelle que fût l'impatience de Michel Strogoff,--et l'on comprend
+qu'elle fût grande,--il lui fallut laisser passer le plus fort de la
+tourmente. Arrivé d'ailleurs au col même qui franchit la route de Perm à
+Ekaterinbourg, il n'avait plus qu'à descendre les pentes des monts
+Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol raviné par les
+mille torrents de la montagne, au milieu des tourbillons d'air et d'eau,
+c'était absolument jouer sa vie, c'était courir à l'abîme.
+
+«Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans doute
+éviter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait espérer
+qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera à reparaître,
+et la descente, que nous ne pouvons risquer dans l'obscurité, deviendra,
+sinon facile, du moins possible après le lever du soleil.
+
+--Attendons, frère, répondit Nadia, mais si tu retardes ton départ, que
+ce ne soit pas pour m'épargner une fatigue ou un danger!
+
+--Nadia, je sais que tu es décidée à tout braver, mais, en nous
+compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la
+tienne, je manquerais à la tâche, au devoir que j'ai avant tout à
+accomplir!
+
+--Un devoir!...» murmura Nadia.
+
+En ce moment, un violent éclair déchira le ciel, et sembla, pour ainsi
+dire, volatiliser la pluie. Aussitôt un coup sec retentit. L'air fut
+rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de
+grands pins, frappé par le fluide électrique à vingt pas du tarentass,
+s'enflamma comme une torche gigantesque.
+
+L'iemschik, jeté à terre par une sorte de choc en retour, se releva
+heureusement sans blessures.
+
+Puis, après que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus
+dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de
+Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces
+mots à son oreille:
+
+«Des cris, frère! Écoute!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+VOYAGEURS EN DÉTRESSE.
+
+
+En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre
+vers la partie supérieure de la route, et à une distance assez
+rapprochée de l'anfractuosité qui abritait le tarentass.
+
+C'était comme un appel désespéré, évidemment jeté par quelque voyageur
+en détresse.
+
+Michel Strogoff, prêtant l'oreille, écoutait.
+
+L'iemschik écoutait aussi, mais en secouant la tête, comme s'il lui eût
+semblé impossible de répondre à cet appel.
+
+«Des voyageurs qui demandent du secours! s'écria Nadia.
+
+--S'ils ne comptent que sur nous!... répondit l'iemschik.
+
+--Pourquoi non? s'écria Michel Strogoff. Ce qu'ils feraient pour nous en
+pareille circonstance, ne devons-nous pas le faire pour eux?
+
+--Mais vous n'allez pas exposer la voiture et les chevaux!...
+
+--J'irai à pied, répondit Michel Strogoff, en interrompant l'iemschik.
+
+--Je t'accompagne, frère, dit la jeune Livonienne.
+
+--Non, reste, Nadia. L'iemschik demeurera près de toi. Je ne veux pas le
+laisser seul....
+
+--Je resterai, répondit Nadia.
+
+--Quoi qu'il arrive, ne quitte pas cet abri!
+
+--Tu me retrouveras là où je suis.»
+
+Michel Strogoff serra la main de sa compagne, et, franchissant le
+tournant du talus, il disparut aussitôt dans l'ombre.
+
+«Ton frère a tort, dit l'iemschik à la jeune fille.
+
+--Il a raison,» répondit simplement Nadia.
+
+Cependant, Michel Strogoff remontait rapidement la route. S'il avait
+grande hâte de porter secours à ceux qui jetaient ces cris de détresse,
+il avait grand désir aussi de savoir quels pouvaient être ces voyageurs
+que l'orage n'avait pas empêchés de s'aventurer dans la montagne, car il
+ne doutait pas que ce ne fussent ceux dont la télègue précédait toujours
+son tarentass.
+
+La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de violence. Les
+cris, apportés par le courant atmosphérique, devenaient de plus en plus
+distincts. De l'endroit où Michel Strogoff avait laissé Nadia, on ne
+pouvait rien voir. La route était sinueuse, et la lueur des éclairs ne
+laissait apparaître que le saillant des talus qui coupaient le lacet du
+chemin. Les rafales, brusquement brisées à tous ces angles, formaient
+des remous difficiles à franchir, et il fallait à Michel Strogoff une
+force peu commune pour leur résister.
+
+Mais il fut bientôt évident que les voyageurs, dont les cris se
+faisaient entendre, ne devaient plus être éloignés. Bien que Michel
+Strogoff ne pût encore les voir, soit qu'ils eussent été rejetés hors de
+la route, soit que l'obscurité les dérobât à ses regards, leurs paroles,
+cependant, arrivaient assez distinctement à son oreille.
+
+Or, voici ce qu'il entendit,--ce qui ne laissa pas de lui causer une
+certaine surprise:
+
+«Butor! reviendras-tu?
+
+--Je te ferai knouter au prochain relais!
+
+--Entends-tu, postillon du diable! Eh! là-bas!
+
+--Voilà comme ils vous conduisent dans ce pays!...
+
+--Et ce qu'ils appellent une télègue!
+
+--Eh! triple brute! Il détale toujours et ne paraît pas s'apercevoir
+qu'il nous laisse en route!
+
+--Me traiter ainsi, moi! un Anglais accrédité! Je me plaindrai à la
+chancellerie, et je le ferai pendre!»
+
+Celui qui parlait ainsi était véritablement dans une grosse colère. Mais
+tout à coup, il sembla à Michel Strogoff que le second interlocuteur
+prenait son parti de ce qui se passait, car l'éclat de rire le plus
+inattendu, au milieu d'une telle scène, retentit soudain et fut suivi de
+ces paroles:
+
+«Eh bien! non! décidément, c'est trop drôle!
+
+--Vous osez rire! répondit d'un ton passablement aigre le citoyen du
+Royaume-Uni.
+
+--Certes oui, cher confrère, et de bon coeur, et c'est ce que j'ai de
+mieux à faire! Je vous engage à en faire autant! Parole d'honneur, c'est
+trop drôle, ça ne s'est jamais vu!...»
+
+En ce moment, un violent coup de tonnerre remplit le défilé d'un fracas
+effroyable, que les échos de la montagne multiplièrent dans une
+proportion grandiose. Puis, après que le dernier roulement se fût
+éteint, la voix joyeuse retentit encore, disant:
+
+«Oui, extraordinairement drôle! Voilà certainement qui n'arriverait pas
+en France!
+
+--Ni en Angleterre!» répondit l'Anglais.
+
+Sur la route, largement éclairée alors par les éclairs, Michel Strogoff
+aperçut, à vingt pas, deux voyageurs, juchés l'un près de l'autre sur le
+banc de derrière d'un singulier véhicule, qui paraissait âtre
+profondément embourbé dans quelque ornière.
+
+Michel Strogoff s'approcha des deux voyageurs, dont l'un continuait de
+rire et l'autre de maugréer, et il reconnut les deux correspondants de
+journaux, qui, embarqués sur le _Caucase_, avaient fait en sa compagnie
+la route de Nijni-Novgorod à Perm.
+
+«Eh! bonjour, monsieur! s'écria le Français. Enchanté de vous voir dans
+cette circonstance! Permettez-moi de vous présenter mon ennemi intime,
+monsieur Blount.»
+
+Le reporter anglais salua, et peut-être allait-il, à son tour, présenter
+son confrère Alcide Jolivet, conformément aux règles de la politesse,
+quand Michel Strogoff lui dit:
+
+«Inutile, messieurs, nous nous connaissons, puisque nous avons déjà
+voyagé ensemble sur le Volga.
+
+--Ah! très-bien! Parfait! monsieur...?
+
+--Nicolas Korpanoff, négociant d'Irkoutsk, répondit Michel Strogoff.
+Mais m'apprendrez-vous quelle aventure, si lamentable pour l'un, si
+plaisante pour l'autre, vous est arrivée?
+
+--Je vous fais juge, monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet.
+Imaginez-vous que notre postillon est parti avec l'avant-train de son
+infernal véhicule, nous laissant en panne sur l'arrière-train de son
+absurde équipage! La pire moitié d'une télègue pour deux, plus de guide,
+plus de chevaux! N'est-ce pas absolument et superlativement drôle?
+
+--Pas drôle du tout! répondit l'Anglais.
+
+--Mais si, confrère! Vous ne savez vraiment pas prendre les choses par
+leur bon côté!
+
+--Et comment, s'il vous plaît, pourrons-nous continuer notre route?
+demanda Harry Blount.
+
+--Rien n'est plus simple, répondit Alcide Jolivet. Vous allez vous
+atteler à ce qui nous reste de voiture; moi, je prendrai les guides, je
+vous appellerai mon petit pigeon, comme un véritable iemschik, et vous
+marcherez comme un vrai postier!
+
+--Monsieur Jolivet, répondit l'Anglais, cette plaisanterie passe les
+bornes, et....
+
+--Soyez calme, confrère. Quand vous serez fourbu, je vous remplacerai,
+et vous aurez droit de me traiter d'escargot poussif ou de tortue qui se
+pâme, si je ne vous mène pas d'un train d'enfer!»
+
+Alcide Jolivet disait toutes ces choses avec une telle bonne humeur, que
+Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire.
+
+«Messieurs, dit-il alors, il y a mieux à faire. Nous sommes arrivés,
+ici, au col supérieur de la chaîne de l'Oural, et, par conséquent, nous
+n'avons plus maintenant qu'à descendre les pentes de la montagne. Ma
+voiture est là, à cinq cents pas en arrière. Je vous prêterai un de mes
+chevaux, on l'attellera à la caisse de votre télègue, et demain, si
+aucun accident ne se produit, nous arriverons ensemble à Ekaterinbourg.
+
+--Monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet, voici une proposition qui
+part d'un coeur généreux!
+
+--J'ajoute, monsieur, répondit Michel Strogoff, que si je ne vous offre
+pas de monter dans mon tarentass, c'est qu'il ne contient que deux
+places, et que ma soeur et moi, nous les occupons déjà.
+
+--Comment donc, monsieur, répondit Alcide Jolivet, mais mon confrère et
+moi, avec votre cheval et l'arrière-train de notre demi-télègue, nous
+irions au bout du monde!
+
+--Monsieur, reprit Harry Blount, nous acceptons votre offre obligeante.
+Quant à cet iemschik!...
+
+--Oh! croyez bien que ce n'est pas la première fois que pareille
+aventure lui arrive! répondit Michel Strogoff.
+
+--Mais, alors, pourquoi ne revient-il pas? Il sait parfaitement qu'il
+nous a laissés en arrière, le misérable!
+
+--Lui! Il ne s'en doute même pas!
+
+--Quoi! Ce brave homme ignore qu'une scission s'est opérée entre les
+deux parties de sa télègue?
+
+--Il l'ignore, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il conduit son
+avant-train à Ekaterinbourg!
+
+--Quand je vous disais que c'était tout ce qu'il y a de plus plaisant,
+confrère! s'écria Alcide Jolivet.
+
+--Si donc, messieurs, vous voulez me suivre, reprit Michel Strogoff,
+nous rejoindrons ma voiture, et....
+
+--Mais la télègue? fit observer l'Anglais.
+
+--Ne craignez pas qu'elle s'envole, mon cher Blount! s'écria Alcide
+Jolivet. La voilà si bien enracinée dans le sol, que si on l'y laissait,
+au printemps prochain il y pousserait des feuilles!
+
+--Venez donc, messieurs, dit Michel Strogoff, et nous ramènerons ici le
+tarentass.»
+
+Le Français et l'Anglais, descendant de la banquette de fond, devenue
+ainsi siège de devant, suivirent Michel Strogoff.
+
+Tout en marchant, Alcide Jolivet, suivant son habitude, causait avec sa
+bonne humeur, que rien ne pouvait altérer.
+
+«Ma foi, monsieur Korpanoff, dit-il à Michel Strogoff, vous nous tirez
+là d'un fier embarras!
+
+--Je n'ai fait, monsieur, répondit Michel Strogoff, que ce que tout
+autre eût fait à ma place. Si les voyageurs ne s'entre-aidaient pas, il
+n'y aurait plus qu'à barrer les routes!
+
+--A charge de revanche, monsieur. Si vous allez loin dans les steppes,
+il est possible que nous nous rencontrions encore, et....»
+
+Alcide Jolivet ne demandait pas d'une façon formelle à Michel Strogoff
+où il allait, mais celui-ci, ne voulant pas avoir l'air de dissimuler,
+répondit aussitôt:
+
+«Je vais à Omsk, messieurs.
+
+--Et monsieur Blount et moi, reprit Alcide Jolivet, nous allons un peu
+devant nous, là où il y aura peut-être quelque balle, mais, à coup sûr,
+quelque nouvelle à attraper.
+
+--Dans les provinces envahies? demanda Michel Strogoff avec un certain
+empressement.
+
+--Précisément, monsieur Korpanoff, et il est probable que nous ne nous y
+rencontrerons pas!
+
+--En effet, monsieur, répondit Michel Strogoff. Je suis peu friand de
+coups de fusil ou de coups de lance, et trop pacifique de mon naturel
+pour m'aventurer là où l'on se bat.
+
+--Désolé, monsieur, désolé, et, véritablement, nous ne pourrons que
+regretter de nous séparer sitôt! Mais, en quittant Ekaterinbourg,
+peut-être notre bonne étoile voudra-t-elle que nous voyagions encore
+ensemble, ne fût-ce que pendant quelques jours?
+
+--Vous vous dirigez sur Omsk? demanda Michel Strogoff, après avoir
+réfléchi un instant.
+
+--Nous n'en savons rien encore, répondit Alcide Jolivet, mais
+très-certainement nous irons directement jusqu'à Ichim, et, une fois là,
+nous agirons selon les événements.
+
+--Eh bien, messieurs, dit Michel Strogoff, nous irons de conserve
+jusqu'à Ichim.»
+
+Michel Strogoff eût évidemment mieux aimé voyager seul, mais il ne
+pouvait, sans que cela parût au moins singulier, chercher à se séparer
+de deux voyageurs qui allaient suivre la même route que lui. D'ailleurs,
+puisqu'Alcide Jolivet et son compagnon avaient l'intention de s'arrêter
+à Ichim, sans immédiatement continuer sur Omsk, il n'y avait aucun
+inconvénient à faire avec eux cette partie du voyage.
+
+«Eh bien, messieurs, répondit-il, voilà qui est convenu. Nous ferons
+route ensemble.»
+
+Puis, du ton le plus indifférent:
+
+«Savez-vous avec quelque certitude où en est l'invasion tartare?
+demanda-t-il.
+
+--Ma foi, monsieur, nous n'en savons que ce qu'on en disait à Perm,
+répondit Alcide Jolivet. Les Tartares de Féofar-Khan ont envahi toute la
+province de Sémipalatinsk, et, depuis quelques jours, ils descendent à
+marche forcée le cours de l'Irtyche. Il faut donc vous hâter si vous
+voulez les devancer à Omsk.
+
+--En effet, répondit Michel Strogoff.
+
+--On ajoutait aussi que le colonel Ogareff avait réussi à passer la
+frontière sous un déguisement, et qu'il ne pouvait tarder à rejoindre le
+chef tartare au centre même du pays soulevé.
+
+--Mais comment l'aurait-on su? demanda Michel Strogoff, que ces
+nouvelles, plus ou moins véridiques, intéressaient directement.
+
+--Eh! comme on sait toutes ces choses, répondit Alcide Jolivet. C'est
+dans l'air.
+
+--Et vous avez des raisons sérieuses de penser que le colonel Ogareff
+est en Sibérie?
+
+--J'ai même entendu dire qu'il avait dû prendre la route de Kazan à
+Ekaterinbourg.
+
+--Ah! vous saviez cela, monsieur Jolivet? dit alors Harry Blount, que
+l'observation du correspondant français tira de son mutisme.
+
+--Je le savais, répondit Alcide Jolivet.
+
+--Et saviez-vous qu'il devait être déguisé en bohémien? demanda Harry
+Blount.
+
+--En bohémien! s'écria presque involontairement Michel Strogoff, qui se
+rappela la présence du vieux tsigane à Nijni-Novgorod, son voyage à bord
+du _Caucase_ et son débarquement à Kazan.
+
+--Je le savais assez pour en faire l'objet d'une lettre à ma cousine,
+répondit en souriant Alcide Jolivet.
+
+--Vous n'avez pas perdu votre temps à Kazan! fit observer l'Anglais d'un
+ton sec.
+
+--Mais non, cher confrère, et, pendant que le _Caucase_
+s'approvisionnait, je faisais comme le _Caucase_!»
+
+Michel Strogoff n'écoutait plus les réparties qu'Harry Blount et Alcide
+Jolivet échangeaient entre eux. Il songeait à cette troupe de bohémiens,
+à ce vieux tsigane dont il n'avait pu voir le visage, à la femme étrange
+qui l'accompagnait, au singulier regard qu'elle avait jeté sur lui, et
+il cherchait à rassembler dans son esprit tous les détails de cette
+rencontre, lorsqu'une détonation se fit entendre à une courte distance.
+
+«Ah! messieurs, en avant! s'écria Michel Strogoff.
+
+--Tiens! pour un digne négociant qui fuit les coups de feu, se dit
+Alcide Jolivet, il court bien vite à l'endroit où ils éclatent!»
+
+Et, suivi d'Harry Blount, qui n'était pas homme à rester en arrière, il
+se précipita sur les pas de Michel Strogoff.
+
+Quelques instants après, tous trois étaient en face du saillant qui
+abritait le tarentass au tournant du chemin.
+
+Le bouquet de pins allumé par la foudre brûlait, encore. La route était
+déserte. Cependant, Michel Strogoff n'avait pu se tromper. Le bruit
+d'une arme à feu était bien arrivé jusqu'à lui.
+
+Soudain, un formidable grognement se fit entendre, et une seconde
+détonation éclata au delà du talus.
+
+«Un ours! s'écria Michel Strogoff, qui ne pouvait se méprendre à ce
+grognement. Nadia! Nadia!»
+
+Et, tirant son coutelas de sa ceinture, Michel Strogoff s'élança par un
+bond formidable et tourna le contrefort derrière lequel la jeune fille
+avait promis de l'attendre.
+
+Les pins, alors dévorés par les flammes du tronc à la cime, éclairaient
+largement la scène.
+
+Au moment où Michel Strogoff atteignit le tarentass, une masse énorme
+recula jusqu'à lui.
+
+C'était un ours de grande taille. La tempête l'avait chassé des bois qui
+hérissaient ce talus de l'Oural, et il était venu chercher refuge dans
+cette excavation, sa retraite habituelle, sans doute, que Nadia occupait
+alors.
+
+Deux des chevaux, effrayés de la présence de l'énorme animal, brisant
+leurs traits, avaient pris la fuite, et l'iemschik, ne pensant qu'à ses
+bêtes, oubliant que la jeune fille allait rester seule en présence de
+l'ours, s'était jeté à leur poursuite.
+
+La courageuse Nadia n'avait pas perdu la tête. L'animal, qui ne l'avait
+pas vue tout d'abord, s'était attaqué à l'autre cheval de l'attelage.
+Nadia, quittant alors l'anfractuosité dans laquelle elle s'était
+blottie, avait couru à la voiture, pris un des revolvers de Michel
+Strogoff, et, marchant hardiment sur l'ours, elle avait fait feu à bout
+portant.
+
+L'animal, légèrement blessé à l'épaule, s'était retourné contre la jeune
+fille, qui avait cherché d'abord à l'éviter en tournant autour du
+tarentass, dont le cheval cherchait à briser ses liens. Mais ces
+chevaux, une fois perdus dans la montagne, c'était tout le voyage
+compromis. Nadia était donc revenue droit à l'ours, et, avec un
+sang-froid surprenant, au moment même où les pattes de l'animal allaient
+s'abattre sur sa tête, elle avait fait feu sur lui une seconde fois.
+
+C'était cette seconde détonation qui venait d'éclater à quelques pas de
+Michel Strogoff. Mais il était là. D'un bond il se jeta entre l'ours et
+la jeune fille. Son bras ne fit qu'un seul mouvement de bas en haut, et
+l'énorme bête, fendue du ventre à la gorge, tomba sur le sol comme une
+masse inerte.»
+
+C'était un beau spécimen de ce fameux coup des chasseurs sibériens, qui
+tiennent à ne pas endommager cette précieuse fourrure des ours, dont ils
+tirent un haut prix.
+
+«Tu n'es pas blessée, soeur? dit Michel Strogoff, en se précipitant vers
+la jeune fille.
+
+--Non, frère,» répondit Nadia.
+
+En ce moment apparurent les deux journalistes.
+
+Alcide Jolivet se jeta à la tête du cheval, et il faut croire qu'il
+avait le poignet solide, car il parvint à le contenir. Son compagnon et
+lui avaient vu la rapide manoeuvre de Michel Strogoff.
+
+«Diable! s'écria Alcide Jolivet, pour un simple négociant, monsieur
+Korpanoff, vous maniez joliment le couteau du chasseur!
+
+--Très-joliment même, ajouta Harry Blount.
+
+--En Sibérie, messieurs, répondit Michel Strogoff, nous sommes forcés de
+faire un peu de tout!»
+
+Alcide Jolivet regarda alors le jeune homme.
+
+Vu en pleine lumière, le couteau sanglant à la main, avec sa haute
+taille, son air résolu, le pied posé sur le corps de l'ours qu'il venait
+d'abattre, Michel Strogoff était beau à voir.
+
+«Un rude gaillard!» se dit Alcide Jolivet.
+
+S'avançant alors respectueusement, son chapeau à la main, il vint saluer
+la jeune fille.
+
+Nadia s'inclina légèrement.
+
+Alcide Jolivet, se tournant alors vers son compagnon:
+
+«La soeur vaut le frère! dit-il. Si j'étais ours, je ne me frotterais
+pas à ce couple redoutable et charmant!»
+
+Harry Blount, droit comme un piquet, se tenait, chapeau bas, à quelque
+distance. La désinvolture de son compagnon avait pour effet d'ajouter
+encore à sa raideur habituelle.
+
+En ce moment reparut l'iemschik, qui était parvenu à rattraper ses deux
+chevaux. Il jeta tout d'abord un oeil de regret sur le magnifique
+animal, gisant sur le sol, qu'il allait être obligé d'abandonner aux
+oiseaux de proie, et il s'occupa de réinstaller son attelage.
+
+Michel Strogoff lui fit alors connaître la situation des deux voyageurs
+et son projet de mettre un des chevaux du tarentass à leur disposition.
+
+«Comme il te plaira, répondit l'iemschik. Seulement, deux voitures au
+lieu d'une....
+
+--Bon! l'ami, répondit Alcide Jolivet, qui comprit l'insinuation, on te
+payera double.
+
+--Va donc, mes tourtereaux!» cria l'iemschik.
+
+Nadia était remontée dans le tarentass, que suivaient à pied Michel
+Strogoff et ses deux compagnons.
+
+Il était trois heures. La bourrasque, alors dans sa période
+décroissante, ne se déchaînait plus aussi violemment à travers le
+défilé, et la route fut remontée rapidement.
+
+Aux premières lueurs de, l'aube, le tarentass avait rejoint la télègue,
+qui était consciencieusement embourbée jusqu'au moyeu de ses roues. On
+comprenait parfaitement qu'un vigoureux coup de collier de son attelage
+eût opéré la séparation des deux trains.
+
+Un des chevaux de flanc du tarentass fut attelé à l'aide de cordes à la
+caisse de la télègue. Les deux journalistes reprirent place sur le banc
+de leur singulier équipage, et les voitures se mirent aussitôt en
+mouvement. Du reste, elles n'avaient plus qu'à descendre les pentes de
+l'Oural,--ce qui n'offrait aucune difficulté.
+
+Six heures après, les deux véhicules, l'un suivant l'autre, arrivaient à
+Ekaterinbourg, sans qu'aucun incident fâcheux eût marqué la seconde
+partie de leur voyage.
+
+Le premier individu que les journalistes aperçurent sur la porte de la
+maison de poste, ce fut leur iemschik, qui semblait les attendre.
+
+Ce digne Russe avait vraiment une bonne figure, et, sans plus
+d'embarras, l'oeil souriant, il s'avança vers ses voyageurs, et, leur
+tendant la main, il réclama son pourboire.
+
+La vérité oblige à dire que la fureur d'Harry Blount éclata avec une
+violence toute britannique, et si l'iemschik ne se fût prudemment
+reculé, un coup de poing, porté suivant toutes les règles de la boxe,
+lui eût payé son «na vodkou» en pleine figure.
+
+Alcide Jolivet, lui, voyant cette colère, riait à se tordre, et comme il
+n'avait jamais ri peut-être.
+
+«Mais il a raison, ce pauvre diable! s'écriait-il. Il est dans son
+droit, mon cher confrère! Ce n'est pas sa faute si nous n'avons pas
+trouvé le moyen de le suivre!».
+
+Et tirant quelques kopeks de sa poche:
+
+«Tiens, l'ami, dit-il en les remettant à l'iemschik, empoche! Si tu ne
+les as pas gagnés, ce n'est pas ta faute!»
+
+Ceci redoubla l'irritation d'Harry Blount, qui voulait s'en prendre au
+maître de poste et lui faire un procès.
+
+«Un procès, en Russie! s'écria Alcide Jolivet. Mais si les choses n'ont
+pas changé, confrère, vous n'en verriez pas la fin! Vous ne savez donc
+pas l'histoire de cette nourrice russe qui réclamait douze mois
+d'allaitement à la famille de son nourrisson?
+
+--Je ne la sais pas, répondit Harry Blount.
+
+--Alors, vous ne savez pas non plus ce qu'était devenu ce nourrisson,
+quand fut rendu le jugement qui lui donnait gain de cause?
+
+--Et qu'était-il, s'il vous plaît?
+
+--Colonel des hussards de la garde!»
+
+Et, sur cette réponse, tous d'éclater de rire.
+
+Quant à Alcide Jolivet, enchanté de sa repartie, il tira son carnet de
+sa poche et y inscrivit en souriant cette note, destinée à figurer au
+dictionnaire moscovite:
+
+«Télègue, voiture russe à quatre roues, quand elle part,--et à deux
+roues, quand elle arrive!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+UNE PROVOCATION.
+
+
+Ekaterinbourg, géographiquement, est une ville d'Asie, car elle est
+située au delà des monts Ourals, sur les dernières pentes orientales de
+la chaîne. Néanmoins, elle dépend du gouvernement de Perm, et, par
+conséquent, elle est comprise dans une des grandes divisions de la
+Russie d'Europe. Cet empiétement administratif doit avoir sa raison
+d'être. C'est comme un morceau de la Sibérie qui reste entre les
+mâchoires russes.
+
+Ni Michel Strogoff ni les deux correspondants ne pouvaient être
+embarrassés de trouver des moyens de locomotion dans une ville aussi
+considérable, fondée depuis 1723. A Ekaterinbourg, s'élève le premier
+Hôtel des monnaies de tout l'empire; là est concentrée la direction
+générale des mines. Cette ville est donc un centre industriel important,
+dans un pays où abondent les usines métallurgiques et autres
+exploitations où se lavent le platine et l'or.
+
+A cette époque, la population d'Ekaterinbourg s'était fort accrue.
+Russes ou Sibériens, menacés par l'invasion tartare, y avaient afflué,
+après avoir fui les provinces déjà envahies par les hordes de
+Féofar-Khan, et principalement le pays kirghis, qui s'étend dans le
+sud-ouest de l'Irtyche jusqu'aux frontières du Turkestan.
+
+Si donc les moyens de locomotion avaient dû être rares pour atteindre
+Ekaterinbourg, ils abondaient, au contraire, pour quitter cette ville.
+Dans les conjonctures actuelles, les voyageurs se souciaient peu, en
+effet, de s'aventurer sur les routes sibériennes.
+
+De ce concours de circonstances, il résulta qu'Harry Blount et Alcide
+Jolivet trouvèrent facilement à remplacer par une télègue complète la
+fameuse demi-télègue qui les avait transportés tant bien que mal à
+Ekaterinbourg. Quant à Michel Strogoff, le tarentass lui appartenait, il
+n'avait pas trop souffert du voyage à travers les monts Ourals, et il
+suffisait d'y atteler trois bons chevaux pour l'entraîner rapidement sur
+la route d'Irkoutsk.
+
+Jusqu'à Tioumen et même jusqu'à Novo-Zaimskoë, cette route devait être
+assez accidentée, car elle se développait encore sur ces capricieuses
+ondulations du sol qui donnent naissance aux premières pentes de
+l'Oural. Mais, après l'étape de Novo-Zaimskoë, commençait l'immense
+steppe, qui s'étend jusqu'aux approches de Krasnoiarsk, sur un espace de
+dix-sept cents verstes environ (1,815 kilomètres).
+
+C'était à Ichim, on le sait, que les deux correspondants avaient
+l'intention de se rendre, c'est-à-dire à six cent trente verstes
+d'Ekaterinbourg. Là, ils devaient prendre conseil des événements, puis
+se diriger à travers les régions envahies, soit ensemble, soit
+séparément, suivant que leur instinct de chasseurs les jetterait sur une
+piste ou sur une autre.
+
+Or, cette route d'Ekaterinbourg à Ichim--qui se dirige vers
+Irkoutsk--était la seule que pût prendre Michel Strogoff. Seulement, lui
+qui ne courait pas après les nouvelles, et qui aurait voulu éviter, au
+contraire, le pays dévasté par les envahisseurs, il était bien résolu à
+ne s'arrêter nulle part.
+
+«Messieurs, dit-il donc à ses nouveaux compagnons, je serai
+très-satisfait de faire avec vous une partie de mon voyage, mais je dois
+vous prévenir que je suis extrêmement pressé d'arriver à Omsk, car ma
+soeur et moi nous y allons rejoindre notre mère. Qui sait même si nous
+arriverons avant que les Tartares aient envahi la ville! Je ne
+m'arrêterai donc aux relais que le temps de changer de chevaux, et je
+voyagerai jour et nuit!
+
+--Nous comptons bien en agir ainsi, répondit Harry Blount.
+
+--Soit, reprit Michel Strogoff, mais ne perdez pas un instant. Louez ou
+achetez une voiture dont....
+
+--Dont l'arrière-train, ajouta Alcide Jolivet, veuille bien arriver en
+même temps que l'avant-train à Ichim.»
+
+Une demi-heure après, le diligent Français avait trouvé, facilement
+d'ailleurs, un tarentass, à peu près semblable à celui de Michel
+Strogoff, et dans lequel son compagnon et lui s'installèrent aussitôt.
+
+Michel Strogoff et Nadia reprirent place dans leur véhicule, et, à midi,
+les deux attelages quittèrent de conserve la ville d'Ekaterinbourg.
+
+Nadia était enfin en Sibérie et sur cette longue route qui conduit à
+Irkoutsk! Quelles devaient être alors les pensées de la jeune
+Livonienne? Trois rapides chevaux l'emportaient à travers cette terre de
+l'exil, où son père était condamné à vivre, longtemps peut-être, et si
+loin de son pays natal! Mais c'était a peine si elle voyait se dérouler
+devant ses yeux ces longues steppes, qui, un instant, lui avaient été
+fermées, car son regard allait plus loin que l'horizon, derrière lequel
+il cherchait le visage de l'exilé! Elle n'observait rien du pays qu'elle
+traversait avec cette vitesse de quinze verstes à l'heure, rien de ces
+contrées de la Sibérie occidentale, si différentes des contrées de
+l'est. Ici, en effet, peu de champs cultivés, un sol pauvre, au moins à
+sa surface, car, dans ses entrailles, il recèle abondamment le fer, le
+cuivre, le platine et l'or. Aussi partout des exploitations
+industrielles, mais rarement des établissements agricoles. Comment
+trouverait-on des bras pour cultiver la terre, ensemencer les champs,
+récolter les moissons, lorsqu'il est plus productif de touiller le sol à
+coups de mine, à coups de pic? Ici, le paysan a fait place au mineur. La
+pioche est partout, la bêche nulle part.
+
+Cependant, la pensée de Nadia abandonnait quelquefois les lointaines
+provinces du lac Baïkal, et se reportait alors à sa situation présente.
+L'image de son père s'effaçait un peu, et elle revoyait son généreux
+compagnon, tout d'abord sur le chemin de fer de Wladimir, où quelque
+providentiel dessein le lui avait fait rencontrer pour là première fois.
+Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son arrivée à la
+maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale simplicité avec laquelle
+il lui avait parlé en l'appelant du nom de soeur, son empressement près
+d'elle pendant la descente du Volga, enfin tout ce qu'il avait fait,
+dans cette terrible nuit d'orage à travers les monts Ourals, pour
+défendre sa vie au péril de la sienne!
+
+Nadia songeait donc à Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d'avoir
+placé à point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami généreux et
+discret. Elle se sentait en sûreté près de lui, sous sa garde. Un vrai
+frère n'eût pu mieux faire! Elle ne redoutait plus aucun obstacle, elle
+se croyait maintenant certaine d'atteindre son but.
+
+Quant à Michel Strogoff, il parlait peu et réfléchissait beaucoup. Il
+remerciait Dieu de son côté de lui avoir donné dans cette rencontre de
+Nadia, en même temps que le moyen de dissimuler sa véritable
+individualité, une bonne action à faire. L'intrépidité calme de la jeune
+fille était pour plaire à son âme vaillante. Que n'était-elle sa soeur
+en effet? Il éprouvait autant de respect que d'affection pour sa belle
+et héroïque compagne. Il sentait que c'était là un de ces coeurs purs et
+rares sur lesquels on peut compter.
+
+Cependant, depuis qu'il foulait le sol sibérien, les vrais dangers
+commençaient pour Michel Strogoff. Si les deux journalistes, ne se
+trompaient pas, si Ivan Ogareff avait passé la frontière, il fallait
+agir avec la plus extrême circonspection. Les circonstances étaient
+maintenant changées, car les espions tartares devaient fourmiller dans
+les provinces sibériennes. Son incognito dévoilé, sa qualité de courrier
+du czar reconnue, c'en était fait de sa mission, de sa vie peut-être!
+Michel Strogoff sentit plus lourdement alors le poids de la
+responsabilité qui pesait sur lui.
+
+Pendant que les choses étaient ainsi dans la première voiture, que se
+passait-il dans la seconde? Rien que de fort ordinaire. Alcide Jolivet
+parlait par phrases, Harry Blount répondait par monosyllabes. Chacun
+envisageait les choses à sa façon et prenait des notes sur les quelques
+incidents du voyage,--incidents qui furent d'ailleurs peu variés pendant
+cette traversée des premières provinces de la Sibérie occidentale.
+
+A chaque relais, les deux correspondants descendaient et se retrouvaient
+avec Michel Strogoff. Lorsqu'aucun repas ne devait être pris dans la
+maison de poste, Nadia ne quittait pas le tarentass. Lorsqu'il fallait
+déjeuner ou dîner, elle venait s'asseoir à table; mais, toujours
+très-réservée, elle ne se mêlait que fort peu à la conversation.
+
+Alcide Jolivet, sans jamais sortir d'ailleurs des bornes d'une parfaite
+convenance, ne laissait pas d'être empressé près de la jeune Livonienne,
+qu'il trouvait charmante. Il admirait l'énergie silencieuse qu'elle
+montrait au milieu des fatigues d'un voyage fait dans de si dures
+conditions.
+
+Ces temps d'arrêt forcés ne plaisaient que médiocrement à Michel
+Strogoff. Aussi pressait-il le départ à chaque relais, excitant les
+maîtres de poste, stimulant les iemschiks, hâtant l'attellement des
+tarentass. Puis, le repas rapidement terminé,--trop rapidement toujours
+au gré d'Harry Blount, qui était un mangeur méthodique,--on partait, et
+les journalistes, eux aussi, étaient menés comme des aigles, car ils
+payaient princièrement, et, ainsi que disait Alcide Jolivet, «en aigles
+de Russie». [Monnaie d'or russe qui vaut 5 roubles. Le rouble est une
+monnaie d'argent qui vaut, 100 kopeks, soit 3 fr. 92.]
+
+Il va sans dire qu'Harry Blount ne faisait aucuns frais vis-à-vis de la
+jeune fille. C'était un des rares sujets de conversation sur lesquels il
+ne cherchait pas à discuter avec son compagnon. Cet honorable gentleman
+n'avait pas pour habitude de faire deux choses à la fois.
+
+Et Alcide Jolivet lui ayant demandé, une fois, quel pouvait être l'âge
+de la jeune Livonienne:
+
+«Quelle jeune Livonienne? répondit-il le plus sérieusement du monde, en
+fermant à demi les yeux.
+
+--Eh parbleu! la soeur de Nicolas Korpanoff!
+
+--C'est sa soeur?
+
+--Non, sa grand'mère! répliqua Alcide Jolivet, démonté par tant
+d'indifférence.--Quel âge lui donnez-vous?
+
+--Si je l'avais vue naître, je le saurais!» répondit simplement Harry
+Blount, en homme qui ne voulait pas s'engager.
+
+Le pays alors parcouru par les deux tarentass était presque désert. Le
+temps était assez beau, le ciel couvert à demi, la température plus
+supportable. Avec des véhicules mieux suspendus, les voyageurs
+n'auraient pas eu à se plaindre du voyage. Ils allaient comme vont les
+berlines de poste en Russie, c'est-à-dire avec une vitesse merveilleuse.
+
+Mais si le pays semblait abandonné, cet abandon tenait aux circonstances
+actuelles. Dans les champs, peu ou pas de ces paysans sibériens, à
+figure pâle et grave, qu'une célèbre voyageuse a justement comparés aux
+Castillans, moins la morgue. Ça et là, quelques villages déjà évacués,
+ce qui indiquait l'approche des troupes tartares. Les habitants,
+emmenant leurs troupeaux de moutons, leurs chameaux, leurs chevaux,
+s'étaient réfugiés dans les plaines du nord. Quelques tribus de la
+grande horde des Kirghis nomades, restées fidèles, avaient aussi
+transporté leurs tentes au delà de l'Irtyche ou de l'Obi, pour échapper
+aux déprédations des envahisseurs.
+
+Fort heureusement, le service de la poste se faisait toujours
+régulièrement. De même, le service du télégraphe, jusqu'aux points que
+raccordait encore le fil. A chaque relais, les maîtres de poste
+fournissaient les chevaux dans les conditions réglementaires. A chaque
+station aussi, les employés, assis à leur guichet, transmettaient les
+dépêches qui leur étaient confiées, ne les retardant que pour les
+télégrammes de l'État. Aussi Harry Blount et Alcide Jolivet en
+usaient-ils largement.
+
+Ainsi donc, jusqu'ici, le voyage de Michel Strogoff s'accomplissait dans
+des conditions satisfaisantes. Le courrier du czar n'avait éprouvé aucun
+retard, et, s'il parvenait à tourner la pointe faite en avant de
+Krasnoiarsk par les Tartares de Féofar-Khan, il était certain d'arriver
+avant eux à Irkoutsk et dans le minimum de temps obtenu jusqu'alors.
+
+Le lendemain du jour où les deux tarentass avaient quitté Ekaterinbourg,
+ils atteignaient la petite ville de Toulouguisk, à sept heures du matin,
+après avoir franchi une distance de deux cent vingt verstes, sans
+incident digne d'être relaté.
+
+Là, une demi-heure fut consacrée au déjeuner. Cela fait, les voyageurs
+repartirent avec une vitesse que la promesse d'un certain nombre de
+kopeks rendait seule explicable.
+
+Le même jour, 22 juillet, à une heure du soir, les deux tarentass
+arrivaient, soixante verstes plus loin, a Tioumen.
+
+Tioumen, dont la population normale est de dix mille habitants, en
+comptait alors le double. Cette ville, premier centre industriel que les
+Russes créèrent, en Sibérie, dont on remarque les belles usines
+métallurgiques et la fonderie de cloches, n'avait jamais présenté une
+telle animation.
+
+Les deux correspondants allèrent aussitôt aux nouvelles. Celles que les
+fugitifs sibériens apportaient du théâtre de la guerre n'étaient pas
+rassurantes.
+
+On disait, entre autres choses, que l'armée de Féofar-Khan s'approchait
+rapidement de la vallée de l'Ichim, et l'on confirmait que le chef
+tartare allait être bientôt rejoint par le colonel Ivan Ogareff, s'il ne
+l'était déjà. D'où cette conclusion naturelle que les opérations
+seraient alors poussées dans l'est de la Sibérie avec la plus grande
+activité.
+
+Quant aux troupes russes, il avait fallu les appeler principalement des
+provinces européennes de la Russie, et, étant encore assez éloignées,
+elles ne pouvaient s'opposer à l'invasion. Cependant, les Cosaques du
+gouvernement de Tobolsk se dirigeaient à marche forcée sur Tomsk, dans
+l'espoir de couper les colonnes tartares.
+
+A huit heures du soir, soixante-quinze verstes de plus avaient été
+dévorées pas les deux tarentass, et ils arrivaient à Yaloutorowsk.
+
+On relaya rapidement, et, au sortir de la ville, la rivière Tobol fut
+passée dans un bac. Son cours, très-paisible, rendit facile cette
+opération, qui devait se renouveler plus d'une fois sur le parcours, et
+probablement dans des conditions moins favorables.
+
+A minuit, cinquante-cinq verstes au delà (58 kilomètres et demi), le
+bourg de Novo-Saimsk était atteint, et les voyageurs laissaient enfin
+derrière eux ce sol légèrement accidenté par des coteaux couverts
+d'arbres, dernières racines de montagnes de l'Oural.
+
+Ici commençait véritablement ce qu'on appelle la steppe sibérienne, qui
+se prolonge jusqu'aux environs de Krasnoiarsk. C'était la plaine sans
+limites, une sorte de vaste désert herbeux, à la circonférence duquel
+venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu'on eût dit
+nettement tracée au compas. Cette steppe ne présentait aux regards
+d'autre saillie que le profil des poteaux télégraphiques disposés sur
+chaque côté de la route, et dont les fils vibraient sous la brise comme
+des cordes de harpe. La route elle-même ne se distinguait du reste de la
+plaine que par la fine poussière qui s'enlevait sous la roue des
+tarentass. Sans ce ruban blanchâtre, qui se déroulait à perte de vue, on
+eût pu se croire au désert.
+
+Michel Strogoff et ses compagnons se lancèrent avec une vitesse plus
+grande encore à travers la steppe. Les chevaux, excités par l'iemschik
+et qu'aucun obstacle ne pouvait retarder, dévoraient l'espace. Les
+tarentass couraient directement sur Ichim, là où les deux correspondants
+devaient s'arrêter, si aucun événement ne venait modifier leur
+itinéraire.
+
+Deux cents verstes environ séparent Novo-Saimsk de la ville d'Ichim, et
+le lendemain, avant huit heures du soir, elles devaient et pouvaient
+être franchies, a la condition de ne pas perdre un instant. Dans la
+pensée des iemschiks, si les voyageurs n'étaient pas de grands seigneurs
+ou de hauts fonctionnaires, ils étaient dignes de l'être, ne fût-ce que
+par leur générosité dans le règlement des pourboires.
+
+Le lendemain, 23 juillet, en effet, les deux tarentass n'étaient plus
+qu'à trente verstes d'Ichim.
+
+En ce moment, Michel Strogoff aperçut sur la route, et à peine visible
+au milieu des volutes de poussière, une voiture qui précédait la sienne.
+Comme ses chevaux, moins fatigués, couraient avec une rapidité plus
+grande, il ne devait pas tarder à l'atteindre.
+
+Ce n'était ni un tarentass, ni une télègue, mais une berline de poste,
+toute poudreuse, et qui devait avoir déjà fait un long voyage. Le
+postillon frappait son attelage a tour de bras et ne le maintenait au
+galop qu'à force d'injures et de coups. Cette berline n'était
+certainement pas passée par Novo-Saimsk, et elle n'avait dû rejoindre la
+route d'Irkoutsk que par quelque route perdue de la steppe.
+
+Michel Strogoff et ses compagnons, en voyant cette berline qui courait
+sur Ichim, n'eurent qu'une même pensée, la devancer et arriver avant
+elle au relais, afin de s'assurer avant tout des chevaux disponibles.
+Ils dirent donc un mot a leurs iemschiks, qui se trouvèrent bientôt en
+ligne avec l'attelage surmené de la berline.
+
+Ce fut Michel Strogoff qui arriva le premier.
+
+A ce moment, une tête parut a la portière de la berline.
+
+Michel Strogoff eut à peine le temps de l'observer. Cependant, si vite
+qu'il passât, il entendit très-distinctement ce mot, prononcé d'une voix
+impérieuse, qui lui fut adressé:
+
+«Arrêtez!»
+
+On ne s'arrêta pas. Au contraire, et la berline fut bientôt devancée par
+les deux tarentass.
+
+Ce fut alors une course de vitesse, car l'attelage de la berline, excité
+sans doute par la présence et l'allure des chevaux qui le dépassaient,
+retrouva des forces pour se maintenir pendant quelques minutes. Les
+trois voitures avaient disparu dans un nuage du poussière. De ces nuages
+blanchâtres s'échappaient, comme une pétarade, des claquements de fouet,
+mêlés de cris d'excitation et d'interjections de colère.
+
+Néanmoins, l'avantage resta à Michel Strogoff et à ses
+compagnons,--avantage qui pouvait être très-important, si le relais
+était peu fourni de chevaux. Deux voitures à atteler, c'était peut-être
+plus que ne pourrait faire le maître de poste, du moins dans un court
+délai.
+
+Une demi-heure après, la berline, restée en arrière, n'était plus qu'un
+point à peine visible à l'horizon de la steppe.
+
+Il était huit heures du soir, lorsque les deux tarentass arrivèrent au
+relais de poste, à l'entrée d'Ichim.
+
+Les nouvelles de l'invasion étaient de plus en plus mauvaises. La ville
+était directement menacée par l'avant-garde des colonnes tartares, et,
+depuis deux jours, les autorités avaient dû se replier sur Tobolsk.
+Ichim n'avait plus ni un fonctionnaire ni un soldat.
+
+Michel Strogoff, arrivé au relais, demanda immédiatement, des chevaux
+pour lui.
+
+Il avait été bien avisé de devancer la berline. Trois chevaux seulement
+étaient en état d'être immédiatement attelés. Les autres rentraient
+fatigués de quelque longue étape.
+
+Le maître de poste donna l'ordre d'atteler.
+
+Quant aux deux correspondants, auxquels il parut bon de s'arrêter à
+Ichim, ils n'avaient pas à se préoccuper d'un moyen de transport
+immédiat, et ils firent remiser leur voiture.
+
+Dix minutes après son arrivée au relais, Michel Strogoff fut prévenu que
+son tarentass était prêt à partir.
+
+«Bien,» répondit-il.
+
+Puis, allant aux deux journalistes:
+
+«Maintenant, messieurs, puisque vous restez à Ichim, le moment est venu
+de nous séparer.
+
+--Quoi, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, ne resterez-vous pas
+même une heure à Ichim?
+
+--Non, monsieur, et je désire même avoir quitté la maison de poste avant
+l'arrivée de cette berline que nous avons devancée.
+
+--Craignez-vous donc que ce voyageur ne cherche à vous disputer les
+chevaux du relais?
+
+--Je tiens surtout à éviter toute difficulté.
+
+--Alors, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, il ne nous reste plus
+qu'à vous remercier encore une fois du service que vous nous avez rendu
+et du plaisir que nous avons eu à voyager en votre compagnie.
+
+--Il est possible, d'ailleurs, que nous nous retrouvions dans quelques
+jours à Omsk, ajouta Harry Blount.
+
+--C'est possible, en effet, répondit Michel Strogoff, puisque j'y vais
+directement.
+
+--Eh bien! bon voyage, monsieur Korpanoff, dit alors Alcide Jolivet, et
+Dieu vous garde des télègues.»
+
+Les deux correspondants tendaient la main à Michel Strogoff avec
+l'intention de la lui serrer le plus cordialement possible, lorsque le
+bruit d'une voiture se fit entendre au dehors.
+
+Presque aussitôt, la porte de la maison de poste s'ouvrit brusquement,
+et un homme parut.
+
+C'était le voyageur de la berline, un individu à tournure militaire, âgé
+d'une quarantaine d'années, grand, robuste, tête forte, épaules larges,
+épaisses moustaches se raccordant avec ses favoris roux. Il portait un
+uniforme sans insignes. Un sabre de cavalerie traînait à sa ceinture, et
+il tenait à la main un fouet à manche court.
+
+«Des chevaux, demanda-t-il avec l'air impérieux d'un homme habitué à
+commander.
+
+--Je n'ai plus de chevaux disponibles, répondit le maître de poste, en
+s'inclinant.
+
+--Il m'en faut à l'instant.
+
+--C'est impossible.
+
+--Quels sont donc ces chevaux qui viennent d'être attelés au tarentass
+que j'ai vu à la porte du relais?
+
+--Ils appartiennent à ce voyageur, répondit le maître de poste en
+montrant Michel Strogoff.
+
+--Qu'on les dételle!...» dit le voyageur d'un ton qui n'admettait pas de
+réplique.
+
+Michel Strogoff s'avança alors.
+
+«Ces chevaux sont retenus par moi, dit-il.
+
+--Peu m'importe! Il me les faut. Allons! Vivement! Je n'ai pas de temps
+à perdre!
+
+--Je n'ai pas de temps à perdre non plus,» répondit Michel Strogoff, qui
+voulait être calme et se contenait non sans peine.
+
+Nadia était près de lui, calme aussi, mais secrètement inquiète d'une
+scène qu'il eût mieux valu éviter.
+
+«Assez!» répéta le voyageur.
+
+Puis, allant au maître de poste:
+
+«Qu'on dételle ce tarentass, s'écria-t-il avec un geste de menace, et
+que les chevaux soient mis à ma berline!»
+
+Le maître de poste, très-embarrassé, ne savait à qui obéir, et il
+regardait Michel Strogoff, dont c'était évidemment le droit de résister
+aux injustes exigences du voyageur.
+
+Michel Strogoff hésita un instant. Il ne voulait pas faire usage de son
+podaroshna, qui eût attiré l'attention sur lui, il ne voulait pas non
+plus, en cédant les chevaux, retarder son voyage, et, cependant, il ne
+voulait pas engager une lutte qui eût pu compromettre sa mission.
+
+Les deux journalistes le regardaient, prêts d'ailleurs à le soutenir,
+s'il faisait appel à eux.
+
+«Mes chevaux resteront à ma voiture,» dit Michel Strogoff, mais sans
+élever le ton plus qu'il ne convenait à un simple marchand d'Irkoutsk.
+
+Le voyageur s'avança alors vers Michel Strogoff, et lui posant rudement
+la main sur l'épaule:
+
+«C'est comme cela! dit-il d'une voix éclatante. Tu ne veux pas me céder
+tes chevaux?
+
+--Non, répondit Michel Strogoff.
+
+--Eh bien, ils seront à celui de nous deux qui va pouvoir repartir!
+Défends-toi, car je ne te ménagerai pas!»
+
+Et, en parlant ainsi, le voyageur tira vivement son sabre du fourreau et
+se mit en garde.
+
+Nadia s'était jetée devant Michel Strogoff.
+
+Harry Blount et Alcide Jolivet s'avancèrent vers lui.
+
+«Je ne me battrai pas, dit simplement Michel Strogoff, qui, pour mieux
+se contenir, croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+--Tu ne te battras pas?
+
+--Non.
+
+--Même après ceci?» s'écria le voyageur.
+
+Et, avant qu'on eût pu le retenir, le manche de son fouet frappa
+l'épaule de Michel Strogoff.
+
+A cette insulte, Michel Strogoff pâlit affreusement, Ses mains se
+levèrent toutes ouvertes, comme si elles allaient broyer ce brutal
+personnage. Mais, par un suprême effort, il parvint à se maîtriser. Un
+duel, c'était plus qu'un retard, c'était peut-être sa mission
+manquée!... Mieux valait perdre quelques heures!... Oui! mais dévorer
+cet affront!
+
+«Te battras-tu, maintenant, lâche? répéta le voyageur, en ajoutant la
+grossièreté à la brutalité.
+
+--Non! répondit Michel Strogoff, qui ne bougea pas, mais qui regarda le
+voyageur les yeux dans les yeux.
+
+--Les chevaux, et à l'instant!» dit alors celui-ci. Et il sortit de la
+salle.
+
+Le maître de poste le suivit aussitôt, non sans avoir haussé les
+épaules, après avoir examiné Michel Strogoff d'un air peu approbateur.
+
+L'effet produit sur les journalistes par cet incident ne pouvait pas
+être à l'avantage de Michel Strogoff. Leur déconvenue était visible. Ce
+robuste jeune homme se laisser frapper ainsi et ne pas demander raison
+d'une pareille insulte! Ils se contentèrent donc de le saluer et se
+retirèrent, Alcide Jolivet disant à Harry Blount:
+
+«Je n'aurais pas cru cela d'un homme qui découd si proprement les ours
+de l'Oural! Serait-il donc vrai que le courage a ses heures et ses
+formes? C'est à n'y rien comprendre! Après cela, il nous manque
+peut-être, à nous autres, d'avoir jamais été serfs!»
+
+Un instant après, un bruit de roues et le claquement d'un fouet
+indiquaient que la berline, attelée des chevaux du tarentass, quittait
+rapidement la maison de poste.
+
+Nadia, impassible, Michel Strogoff, encore frémissant, restèrent seuls
+dans la salle du relais.
+
+Le courrier du czar, les bras toujours croisés sur sa poitrine, s'était
+assis. On eût dit une statue. Toutefois, une rougeur, qui ne devait pas
+être la rougeur de la honte, avait remplacé la pâleur sur son mâle
+visage.
+
+Nadia ne doutait pas que de formidables raisons eussent pu seules faire
+dévorer à un tel homme une telle humiliation.
+
+Donc, allant à lui, comme il était venu à elle à la maison de police de
+Nijni-Novgorod:
+
+«Ta main, frère!» dit-elle.
+
+Et, en même temps, son doigt, par un geste quasi-maternel, essuya une
+larme qui allait jaillir de l'oeil de son compagnon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+AU-DESSUS DE TOUT, LE DEVOIR.
+
+
+Nadia avait deviné qu'un mobile secret dirigeait tous les actes de
+Michel Strogoff, que celui-ci, pour quelque raison inconnue d'elle, ne
+s'appartenait pas, qu'il n'avait pas le droit de disposer de sa
+personne, et que, dans cette circonstance, il venait d'immoler
+héroïquement au devoir jusqu'au ressentiment d'une mortelle injure.
+
+Nadia ne demanda, d'ailleurs, aucune explication à Michel Strogoff. La
+main qu'elle lui avait tendue ne répondait-elle pas d'avance à tout ce
+qu'il eût pu lui dire?
+
+Michel Strogoff demeura muet pendant toute cette soirée. Le maître de
+poste ne pouvant plus fournir de chevaux frais que le lendemain matin,
+c'était une nuit entière à passer au relais. Nadia dut donc en profiter
+pour prendre quelque repos, et une chambre fut préparée pour elle.
+
+La jeune fille eût préféré, sans doute, ne pas quitter son compagnon,
+mais elle sentait qu'il avait besoin d'être seul, et elle se disposa à
+gagner la chambre qui lui était destinée.
+
+Cependant, au moment où elle allait se retirer, elle ne put s'empêcher
+de lui dire adieu.
+
+«Frère,...» murmura-t-elle.
+
+Mais Michel Strogoff, d'un geste, l'arrêta. Un soupir gonfla la poitrine
+de la jeune fille, et elle quitta la salle.
+
+Michel Strogoff ne se coucha pas. Il n'aurait pu dormir, même une heure.
+À cette place que le fouet du brutal voyageur avait touchée, il
+ressentait comme une brûlure.
+
+«Pour la patrie et pour le Père!» murmura-t-il enfin en terminant sa
+prière du soir.
+
+Toutefois, il éprouva alors un insurmontable besoin de savoir quel était
+cet homme qui l'avait frappé, d'où il venait, où il allait. Quant à sa
+figure, les traits en étaient si bien gravés dans sa mémoire, qu'il ne
+pouvait craindre de les oublier jamais.
+
+Michel Strogoff fit demander le maître de poste.
+
+Celui-ci, un Sibérien de vieille roche, vint aussitôt, et, regardant le
+jeune homme d'un peu haut, il attendit d'être interrogé.
+
+«Tu es du pays? lui demanda Michel Strogoff.
+
+--Oui.
+
+--Connais-tu cet homme qui a pris mes chevaux?
+
+--Non.
+
+--Tu ne l'as jamais vu?
+
+--Jamais!
+
+--Qui crois-tu que soit cet homme?
+
+--Un seigneur qui sait se faire obéir!»
+
+Le regard de Michel Strogoff entra comme un poignard dans le coeur du
+Sibérien, mais la paupière du maître de poste ne se baissa pas.
+
+«Tu te permets de me juger! s'écria Michel Strogoff.
+
+--Oui, répondit le Sibérien, car il est des choses qu'un simple marchand
+lui-même ne reçoit pas sans les rendre!
+
+--Les coups de fouet?
+
+--Les coups de fouet, jeune homme! Je suis d'âge et de force à te le
+dire!»
+
+Michel Strogoff s'approcha du maître de poste et lui posa ses deux
+puissantes mains sur les épaules.
+
+Puis, d'une voix singulièrement calme:
+
+«Va-t'en, mon ami, lui dit-il, va-t'en! Je te tuerais!»
+
+Le maître de poste, cette fois, avait compris.
+
+«Je l'aime mieux comme ça,» murmura-t-il.
+
+Et il se retira sans ajouter un mot.
+
+Le lendemain, 24 juillet, à huit heures du matin, le tarentass était
+attelé de trois vigoureux chevaux. Michel Strogoff et Nadia y prirent
+place, et Ichim, dont tous les deux devaient garder un si terrible
+souvenir, eut bientôt disparu derrière un coude de la route.
+
+Aux divers relais où il s'arrêta pendant cette journée, Michel Strogoff
+put constater que la berline le précédait toujours sur la route
+d'Irkoutsk, et que le voyageur, aussi pressé que lui, ne perdait pas un
+instant en traversant la steppe.
+
+À quatre heures du soir, soixante-quinze verstes plus loin, à la station
+d'Abatskaia, la rivière d'Ichim, l'un des principaux affluents de
+l'Irtyche, dut être franchie.
+
+Ce passage fut un peu plus difficile que celui du Tobol. En effet, le
+courant de l'Ichim était assez rapide en cet endroit. Pendant l'hiver
+sibérien, tous ces cours d'eau de la steppe, gelés sur une épaisseur de
+plusieurs pieds, sont aisément praticables, et le voyageur les traverse
+même sans s'en apercevoir, car leur lit a disparu sous l'immense nappe
+blanche qui recouvre uniformément la steppe, mais, en été, les
+difficultés peuvent être grandes à les franchir.
+
+En effet, deux heures furent employées au passage de l'Ichim,--ce qui
+exaspéra Michel Strogoff, d'autant plus que les bateliers lui donnèrent
+d'inquiétantes nouvelles de l'invasion tartare.
+
+Voici ce qui se disait:
+
+Quelques éclaireurs de Féofar-Khan auraient déjà paru sur les deux rives
+de l'Ichim inférieur, dans les contrées méridionales du gouvernement de
+Tobolsk. Omsk était très-menacé. On parlait d'un engagement qui avait eu
+lieu entre les troupes sibériennes et tartares sur la frontière des
+grandes hordes kirghises,--engagement qui n'avait pas été à l'avantage
+des Russes, trop faibles sur ce point. De là, repliement de ces troupes,
+et, par suite, émigration générale des paysans de la province. On
+racontait d'horribles atrocités commises par les envahisseurs, pillage,
+vol, incendie, meurtres. C'était le système de la guerre à la tartare.
+On fuyait donc de tous côtés l'avant-garde de Féofar-Khan. Aussi, devant
+ce dépeuplement des bourgs et des hameaux, la plus grande crainte de
+Michel Strogoff était-elle que les moyens de transport ne vinssent à lui
+manquer. Il avait donc une hâte extrême d'arriver à Omsk. Peut-être, au
+sortir de cette ville, pourrait-il prendre l'avance sur les délateurs
+tartares qui descendaient la vallée de l'Irtyche, et retrouver la route
+libre jusqu'à Irkoutsk.
+
+C'est à cet endroit même, où le tarentass venait de franchir le fleuve,
+que se termine ce qu'on appelle en langage militaire la «chaîne
+d'Ichim», chaîne de tours ou de fortins en bois, qui s'étend depuis la
+frontière sud de la Sibérie sur un espace de quatre cents verstes
+environ (427 kilomètres). Autrefois, ces fortins étaient occupés par des
+détachements de Cosaques, et ils protégeaient la contrée aussi bien
+contre les Kirghis que contre les Tartares. Mais, abandonnés, depuis que
+le gouvernement moscovite croyait ces hordes réduites à une soumission
+absolue, ils ne pouvaient plus servir, précisément alors qu'ils auraient
+été si utiles. La plupart de ces fortins venaient d'être réduits en
+cendres, et quelques fumées que les bateliers montrèrent à Michel
+Strogoff, tourbillonnant au-dessus de l'horizon méridional, témoignaient
+de l'approche de l'avant-garde tartare.
+
+Dès que le bac eut déposé le tarentass et son attelage sur la rive
+droite de l'Ichim, la route de la steppe fut reprise à toute vitesse.
+
+Il était sept heures du soir. Le temps était très-couvert. Aussi, à
+plusieurs reprises, tomba-t-il une pluie d'orage, qui eut pour résultat
+d'abattre la poussière et de rendre les chemins meilleurs.
+
+Michel Strogoff, depuis le relais d'Ichim, était demeuré taciturne.
+Cependant il était toujours attentif à préserver Nadia des fatigues de
+cette course sans trêve ni repos, mais la jeune fille ne se plaignait
+pas. Elle eût voulu donner des ailes aux chevaux du tarentass. Quelque
+chose lui criait que son compagnon avait plus de hâte encore
+qu'elle-même d'arriver à Irkoutsk, et combien de verstes les en
+séparaient encore!
+
+Il lui vint aussi à la pensée que si Omsk était envahie par les
+Tartares, la mère de Michel Strogoff, qui habitait cette ville, courrait
+des dangers dont son fils devait extrêmement s'inquiéter, et que cela
+suffisait à expliquer son impatience d'arriver près d'elle.
+
+Nadia crut donc, à un certain moment, devoir lui parler de la vieille
+Marfa, de l'isolement où elle pourrait se trouver au milieu de ces
+graves événements.
+
+«Tu n'as reçu aucune nouvelle de ta mère depuis le début de l'invasion?
+lui demanda-t-elle.
+
+--Aucune, Nadia. La dernière lettre que ma mère m'a écrite date déjà de
+deux mois, mais elle m'apportait de bonnes nouvelles. Marfa est une
+femme énergique, une vaillante Sibérienne. Malgré son âge, elle a
+conservé toute sa force morale. Elle sait souffrir.
+
+--J'irai la voir, frère, dit Nadia vivement. Puisque tu me donnes ce nom
+de soeur, je suis la fille de Marfa!»
+
+Et, comme Michel Strogoff ne répondait pas: «Peut-être, ajouta-t-elle,
+ta mère a-t-elle pu quitter Omsk?
+
+--Cela est possible, Nadia, répondit Michel Strogoff, et même j'espère
+qu'elle aura gagné Tobolsk. La vieille Marfa a la haine du Tartare. Elle
+connaît la steppe, elle n'a pas peur, et je souhaite qu'elle ait pris
+son bâton et redescendu les rives de l'Irtyche. Il n'y a pas un endroit
+de la province qui ne soit connu d'elle. Combien de fois a-t-elle
+parcouru tout le pays avec le vieux père, et combien de fois, moi-même
+enfant, les ai-je suivis dans leurs courses à travers le désert
+sibérien! Oui, Nadia, j'espère que ma mère aura quitté Omsk!
+
+--Et quand la verras-tu?
+
+--Je la verrai... au retour.
+
+--Cependant, si ta mère est à Omsk, tu prendras bien une heure pour
+aller l'embrasser?
+
+--Je n'irai pas l'embrasser!
+
+--Tu ne la verras pas?
+
+--Non, Nadia...! répondit Michel Strogoff, dont la poitrine se gonflait
+et qui comprenait qu'il ne pourrait continuer de répondre aux questions
+de la jeune fille.
+
+--Tu dis: non! Ah! frère, pour quelles raisons, si ta mère est à Omsk,
+peux-tu refuser de la voir?
+
+--Pour quelles raisons, Nadia! Tu me demandes pour quelles raisons!
+s'écria Michel Strogoff d'une voix si profondément altérée que la jeune
+fille en tressaillit. Mais pour les raisons qui m'ont fait patient
+jusqu'à la lâcheté avec le misérable dont...»
+
+Il ne put achever sa phrase.
+
+«Calme-toi, frère, dit Nadia de sa voix la plus douce. Je ne sais qu'une
+chose, ou plutôt je ne la sais pas, je la sens! C'est qu'un sentiment
+domine maintenant toute ta conduite: celui d'un devoir plus sacré, s'il
+en peut être un, que celui qui lie le fils à la mère!»
+
+Nadia se tut, et, de ce moment, elle évita tout sujet de conversation
+qui pût se rapporter à la situation particulière de Michel Strogoff. Il
+y avait là quelque secret à respecter. Elle le respecta.
+
+Le lendemain, 25 juillet, à trois heures du matin, le tarentass arrivait
+au relais de poste de Tioukalinsk, après avoir franchi une distance de
+cent vingt verstes depuis le passage de l'Ichim.
+
+On relaya rapidement. Cependant, et pour la première fois, l'iemschik
+fit quelques difficultés pour partir, affirmant que des détachements
+tartares battaient la steppe, et que voyageurs, chevaux et voitures
+seraient de bonne prise pour ces pillards.
+
+Michel Strogoff ne triompha du mauvais vouloir de l'iemschik qu'à prix
+d'argent, car, en cette circonstance comme en plusieurs autres, il ne
+voulut pas faire usage de son podaroshna. Le dernier ukase, transmis par
+le fil télégraphique, était connu dans les provinces sibériennes, et un
+Russe, par cela même qu'il était spécialement dispensé d'obéir à ses
+prescriptions, se fût certainement signalé à l'attention publique,--ce
+que le courrier du czar devait par-dessus tout éviter. Quant aux
+hésitations de l'iemschik, peut-être le drôle spéculait-il sur
+l'impatience du voyageur? Peut-être aussi avait-il réellement raison de
+craindre quelque mauvaise aventure?
+
+Enfin, le tarentass partit, et fit si bien diligence qu'à trois heures
+du soir, quatre-vingts verstes plus loin, il atteignait Koulatsinskoë.
+Puis, une heure après, il se trouvait sur les bords de l'Irtyche. Omsk
+n'était plus qu'à une vingtaine de verstes.
+
+C'est un large fleuve que l'Irtyche, et l'une des principales artères
+sibériennes qui roulent leurs eaux vers le nord de l'Asie. Né sur les
+monts Altaï, il se dirige obliquement du sud-est au nord-ouest et va se
+jeter dans l'Obi, après un parcours de près de sept mille verstes.
+
+A cette époque de l'année, qui est celle de la crue des rivières de tout
+le bassin sibérien, le niveau des eaux de l'Irtyche était excessivement
+élevé. Par suite, le courant, violemment établi, presque torrentiel,
+rendait assez difficile le passage du fleuve. Un nageur, si bon qu'il
+fût, n'aurait pu le franchir, et, même au moyen d'un bac, cette
+traversée de l'Irtyche n'était pas sans offrir quelque danger.
+
+Mais ces dangers, comme tous autres, ne pouvaient arrêter, même un
+instant, Michel Strogoff et Nadia, décidés à les braver, quels qu'ils
+fussent.
+
+Cependant, Michel Strogoff proposa à sa jeune compagne d'opérer d'abord
+lui-même le passage du fleuve, en s'embarquant dans le bac chargé du
+tarentass et de l'attelage, car il craignait que le poids de ce
+chargement ne rendit le bac moins sûr. Après avoir déposé chevaux et
+voiture sur l'autre rive, il reviendrait prendre Nadia.
+
+Nadia refusa. C'eût été un retard d'une heure, et elle ne voulait pas,
+pour sa seule sûreté, être la cause d'un retard.
+
+L'embarquement se fit non sans peine, car les berges étaient en partie
+inondées, et le bac ne pouvait pas les accoster d'assez près.
+
+Toutefois, après une demi-heure d'efforts, le batelier eut installé dans
+le bac le tarentass et les trois chevaux. Michel Strogoff, Nadia et
+l'iemschik s'y embarquèrent alors, et l'on déborda.
+
+Pendant les premières minutes, tout alla bien. Le courant de l'Irtyche,
+brisé en amont par une longue pointe de la rive, formait un remous que
+le bac traversa facilement. Les deux bateliers poussaient avec de
+longues gaffes qu'ils maniaient très-adroitement; mais, à mesure qu'ils
+gagnaient le large, le fond du lit du fleuve s'abaissant, il ne leur
+resta bientôt presque plus de bout pour y appuyer leur épaule.
+L'extrémité des gaffes ne dépassait pas d'un pied la surface des
+eaux,--ce qui en rendait l'emploi pénible et insuffisant.
+
+Michel Strogoff et Nadia, assis à l'arrière du bac, et toujours portés à
+craindre quelque retard, observaient avec une certaine inquiétude la
+manoeuvre des bateliers.
+
+«Attention!» cria l'un d'eux à son camarade.
+
+Ce cri était motivé par la nouvelle direction que venait de prendre le
+bac avec une extrême vitesse. Il subissait alors l'action directe du
+courant et descendait rapidement le fleuve. Il s'agissait donc, en
+employant utilement les gaffes, de le mettre en situation de biaiser
+avec le fil des eaux. C'est pourquoi, en appuyant le bout de leurs
+gaffes dans une suite d'entailles ménagées au-dessous du plat-bord, les
+bateliers parvinrent-ils à faire obliquer le bac, et il gagna peu à peu
+vers la rive droite.
+
+On pouvait certainement calculer qu'il l'atteindrait à cinq ou six
+verstes en aval du point d'embarquement, mais il n'importait après tout,
+si bêtes et gens débarquaient sans accident.
+
+Les deux bateliers, hommes vigoureux, stimulés en outre par la promesse
+d'un haut péage, ne doutaient pas d'ailleurs de mener à bien cette
+difficile traversée de l'Irtyche.
+
+Mais ils comptaient sans un incident qu'ils étaient impuissants à
+prévenir, et ni leur zèle ni leur habileté n'auraient rien pu faire en
+cette circonstance.
+
+Le bac se trouvait engagé dans le milieu du courant, à égale distance
+environ des deux rives, et il descendait avec une vitesse de deux
+verstes à l'heure, lorsque Michel Strogoff, se levant, regarda
+attentivement en amont du fleuve.
+
+Il aperçut alors plusieurs barques que le courant emportait avec une
+grande rapidité, car à l'action de l'eau se joignait celle des avirons
+dont elles étaient armées.
+
+La figure de Michel Strogoff se contracta tout à coup, et une
+exclamation lui échappa.
+
+«Qu'y a-t-il?» demanda la jeune fille.
+
+Mais avant que Michel Strogoff eût eu le temps de lui répondre, un des
+bateliers s'écriait avec l'accent de l'épouvante:
+
+«Les Tartares! les Tartares!»
+
+C'étaient, en effet, des barques, chargées de soldats, qui descendaient
+rapidement l'Irtyche, et, avant quelques minutes, elles devaient avoir
+atteint le bac, trop pesamment encombré pour fuir devant elles.
+
+Les bateliers, terrifiés par cette apparition, poussèrent des cris de
+désespoir et abandonnèrent leurs gaffes.
+
+«Du courage, mes amis! s'écria Michel Strogoff, du courage! Cinquante
+roubles pour vous si nous atteignons la rive droite avant l'arrivée de
+ces barques!»
+
+Les bateliers, ranimés par ces paroles, reprirent la manoeuvre et
+continuèrent à biaiser avec le courant, mais il fut bientôt évident
+qu'ils ne pourraient éviter l'abordage des Tartares.
+
+Ceux-ci passeraient-ils sans les inquiéter? c'était peu probable! On
+devait tout craindre, au contraire, de ces pillards!
+
+«N'aie pas peur, Nadia, dit Michel Strogoff, mais sois prête à tout!
+
+--Je suis prête, répondit Nadia.
+
+--Même à te jeter dans le fleuve, quand je te le dirai?
+
+--Quand tu me le diras.
+
+--Aie confiance en moi, Nadia.
+
+--J'ai confiance!»
+
+Les barques tartares n'étaient plus qu'à une distance de cent pieds.
+Elles portaient un détachement de soldats boukhariens, qui allaient
+tenter une reconnaissance sur Omsk.
+
+Le bac se trouvait encore à deux longueurs de la rive. Les bateliers
+redoublèrent d'efforts. Michel Strogoff se joignit à eux et saisit une
+gaffe, qu'il manoeuvra avec une force surhumaine. S'il pouvait débarquer
+le tarentass et l'enlever au galop de l'attelage, il avait quelques
+chances d'échapper à ces Tartares, qui n'étaient pas montés.
+
+Mais tant d'efforts devaient être inutiles!
+
+«Saryn na kitchou!» crièrent les soldats de la première barque.
+
+Michel Strogoff reconnut ce cri de guerre des pirates tartares, auquel
+on ne devait répondre qu'en se couchant à plat ventre.
+
+Et comme ni les bateliers ni lui n'obéirent à cette injonction, une
+violente décharge eut lieu, et deux des chevaux furent atteints
+mortellement.
+
+En ce moment, un choc se produisit... Les barques avaient abordé le bac
+par le travers.
+
+«Viens, Nadia!» s'écria Michel Strogoff, prêt à se jeter par-dessus le
+bord.
+
+La jeune fille allait le suivre, quand Michel Strogoff, frappé d'un coup
+de lance, fut précipité dans le fleuve. Le courant l'entraîna, sa main
+s'agita un instant au-dessus des eaux, et il disparut.
+
+Nadia avait poussé un cri, mais, avant qu'elle eût le temps de se jeter
+à la suite de Michel Strogoff, elle était saisie, enlevée, et déposée
+dans une des barques.
+
+Un instant après, les bateliers avaient été tués à coups de lance, et le
+bac dérivait à l'aventure, pendant que les Tartares continuaient à
+descendre le cours de l'Irtyche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+MÈRE ET FILS.
+
+
+Omsk est la capitale officielle de la Sibérie occidentale. Ce n'est pas
+la ville la plus importante du gouvernement de ce nom, puisque Tomsk est
+plus peuplée et plus considérable, mais c'est à Omsk que réside le
+gouverneur général de cette première moitié de la Russie asiatique.
+
+Omsk, à proprement parler, se compose de deux villes distinctes, l'une
+qui est uniquement habitée par les autorités et les fonctionnaires,
+l'autre où demeurent plus spécialement les marchands sibériens, bien
+qu'elle soit peu commerçante cependant.
+
+Cette ville compte environ douze à treize mille habitants. Elle est
+défendue par une enceinte flanquée de bastions, mais ces fortifications
+sont en terre, et elles ne pouvaient la protéger que
+très-insuffisamment. Aussi les Tartares, qui le savaient bien,
+tentèrent-ils à cette époque de l'enlever de vive force, et ils y
+réussirent après quelques jours d'investissement.
+
+La garnison d'Omsk, réduite à deux mille hommes, avait vaillamment
+résisté. Mais, accablée par les troupes de l'émir, repoussée peu à peu
+de la ville marchande, elle avait dû se réfugier dans la ville haute.
+
+C'est la que le gouverneur général, ses officiers, ses soldats s'étaient
+retranchés. Ils avaient fait du haut quartier d'Omsk une sorte de
+citadelle, après en avoir crénelé les maisons et les églises, et,
+jusqu'alors, ils tenaient bon dans cette sorte de kreml improvisé, sans
+grand espoir d'être secourus à temps. En effet, les troupes tartares,
+qui descendaient le cours de l'Irtyche, recevaient chaque jour de
+nouveaux renforts, et, circonstance plus grave, elles étaient alors
+dirigées par un officier, traître à son pays, mais homme de grand mérite
+et d'une audace à toute épreuve.
+
+C'était le colonel Ivan Ogareff.
+
+Ivan Ogareff, terrible comme un de ces chefs tartares qu'il poussait en
+avant, était un militaire instruit, qui était d'origine asiatique, il
+aimait la ruse, il se plaisait à imaginer des embûches, et ne répugnait
+à aucun moyen lorsqu'il voulait surprendre quelque secret ou tendre
+quelque piège. Fourbe par nature, il avait volontiers recours aux plus
+vils déguisements, se faisant mendiant à l'occasion, excellant à prendre
+toutes les formes et toutes les allures. De plus, il était cruel, et il
+se fût fait bourreau au besoin. Féofar-Khan avait en lui un lieutenant
+digne de le seconder dans cette guerre sauvage.
+
+Or, quand Michel Strogoff arriva sur les bords de l'Irtyche, Ivan
+Ogareff était déjà maître d'Omsk, et il pressait d'autant plus le siège
+du haut quartier de la ville, qu'il avait hâte de rejoindre Tomsk, où le
+gros de l'armée tartare venait de se concentrer.
+
+Tomsk, en effet, avait été prise par Féofar-Khan depuis quelques jours,
+et c'est de là que les envahisseurs, maîtres de la Sibérie centrale,
+devaient marcher sur Irkoutsk.
+
+Irkoutsk était le véritable objectif d'Ivan Ogareff.
+
+Le plan de ce traître était de se faire agréer du grand-duc sous un faux
+nom, de capter sa confiance, et, l'heure venue, de livrer aux Tartares
+la ville et le grand-duc lui-même.
+
+Avec une telle ville et un tel otage, toute la Sibérie asiatique devait
+tomber aux mains des envahisseurs.
+
+Or, on le suit, ce complot était connu du czar, et c'était pour le
+déjouer qu'avait été confiée à Michel Strogoff l'importante missive dont
+il était porteur. De là aussi, les instructions les plus sévères qui
+avaient été données au jeune courrier, de passer incognito à travers la
+contrée envahie.
+
+Cette mission, il l'avait fidèlement exécutée jusqu'ici, mais,
+maintenant, pourrait-il en poursuivre l'accomplissement?
+
+Le coup qui avait frappé Michel Strogoff n'était pas mortel. En nageant
+de manière à éviter d'être vu, il avait atteint la rive droite, où il
+tomba évanoui entre les roseaux.
+
+Quand il revint à lui, il se trouva dans la cabane d'un moujik qui
+l'avait recueilli et soigné, et auquel il devait d'être encore vivant.
+Depuis combien de temps était-il l'hôte de ce brave Sibérien? il n'eût
+pu le dire. Mais, lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit une bonne figure
+barbue, penchée sur lui, qui le regardait d'un oeil compatissant. Il
+allait demander où il était, lorsque le moujik, le prévenant, lui dit:
+
+«Ne parle pas, petit père, ne parle pas! Tu es encore trop faible. Je
+vais te dire où tu es et tout ce qui s'est passé depuis que je t'ai
+rapporté dans ma cabane.»
+
+Et le moujik raconta à Michel Strogoff les divers incidents de la lutte
+dont il avait été témoin, l'attaque du bac par les barques tartares, le
+pillage du tarentass, le massacre des bateliers!...
+
+Mais Michel Strogoff ne l'écoutait plus, et, portant la main à son
+vêtement, il sentit la lettre impériale, toujours serrée sur sa
+poitrine.
+
+Il respira, mais ce n'était pas tout.
+
+«Une jeune fille m'accompagnait! dit-il.
+
+--Ils ne l'ont pas tuée! répondit le moujik, allant au-devant de
+l'inquiétude qu'il lisait dans les yeux de son hôte. Ils l'ont emmenée
+dans leur barque, et ils ont continué de descendre l'Irtyche! C'est une
+prisonnière de plus à joindre à tant d'autres que l'on conduit à Tomsk!»
+
+Michel Strogoff ne put répondre. Il mit la main sur son coeur pour en
+comprimer les battements.
+
+Mais, malgré tant d'épreuves, le sentiment du devoir dominait son âme
+tout entière.
+
+«Où suis-je? demanda-t-il.
+
+--Sur la rive droite de l'Irtyche, et seulement à cinq verstes d'Omsk,
+répondit le moujik.
+
+--Quelle blessure ai-je donc reçue, qui ait pu me foudroyer ainsi? Ce
+n'est pas un coup de feu?
+
+--Non, un coup de lance à la tête, cicatrisé maintenant, répondit le
+moujik. Après quelques jours de repos, petit père, tu pourras continuer
+ta route. Tu es tombé dans le fleuve, mais les Tartares ne l'ont ni
+touché ni fouillé, et ta bourse est toujours dans ta poche.»
+
+Michel Strogoff tendit la main au moujik. Puis, se redressant par un
+subit effort:
+
+«Ami, dit-il, depuis combien de temps suis-je dans ta cabane?
+
+--Depuis trois jours.
+
+--Trois jours perdus!
+
+--Trois jours pendant lesquels tu as été sans connaissance!
+
+--As-tu un cheval à me vendre?
+
+--Tu veux partir?
+
+--A l'instant.
+
+--Je n'ai ni cheval ni voiture, petit père! Où les Tartares ont passé,
+il ne reste plus rien!
+
+--Eh bien, j'irai a pied à Omsk chercher un cheval...
+
+--Quelques heures de repos encore, et tu seras mieux en état de
+continuer ton voyage!
+
+--Pas une heure!
+
+--Viens donc! répondit le moujik, comprenant qu'il n'y avait pas à
+lutter contre la volonté de son hôte. Je te conduirai moi-même,
+ajouta-t-il. D'ailleurs, les Russes sont encore en grand nombre à Omsk,
+et tu pourras peut-être passer inaperçu.
+
+--Ami, répondit Michel Strogoff, que le ciel te récompense de tout ce
+que tu as fait pour moi!
+
+--Une récompense! Les fous seuls en attendent sur la terre,» répondit le
+moujik.
+
+Michel Strogoff sortit de la cabane. Lorsqu'il voulut marcher, il fut
+pris d'un éblouissement tel que, sans le secours du moujik, il serait
+tombé, mais le grand air le remit promptement. Il ressentit alors le
+coup qui lui avait été porté à la tête, et dont son bonnet de fourrure
+avait heureusement amorti la violence. Avec l'énergie qu'on lui connaît,
+il n'était pas homme à se laisser abattre pour si peu. Un seul but se
+dressait devant ses yeux, c'était cette lointaine Irkoutsk qu'il lui
+fallait atteindre! Mais il lui fallait traverser Omsk sans s'y arrêter.
+
+«Dieu protège ma mère et Nadia! murmura-t-il. Je n'ai pas encore le
+droit de penser à elles!»
+
+Michel Strogoff et le moujik arrivèrent bientôt au quartier marchand de
+la ville basse, et, bien qu'elle fût occupée militairement, ils y
+entrèrent sans difficulté. L'enceinte de terre avait été détruite en
+maint endroit, et c'étaient autant de brèches par lesquelles pénétraient
+ces maraudeurs qui suivaient les armées de Féofar-Khan.
+
+A l'intérieur d'Omsk, dans les rues, sur les places, fourmillaient les
+soldats tartares, mais on pouvait remarquer qu'une main de fer leur
+imposait une discipline à laquelle ils étaient peu accoutumés. En effet,
+ils ne marchaient point isolément, mais par groupes armés, en mesure de
+se défendre contre toute agression.
+
+Sur la grande place, transformée en camp que gardaient de nombreuses
+sentinelles, deux mille Tartares bivouaquaient en bon ordre. Les
+chevaux, attachés à des piquets, mais toujours harnachés, étaient prêts
+à partir au premier ordre. Omsk ne pouvait être qu'une halte provisoire
+pour cette cavalerie tartare, qui devait lui préférer les riches plaines
+de la Sibérie orientale, là où les villes sont plus opulentes, les
+campagnes plus fertiles, et, par conséquent, le pillage plus fructueux.
+
+Au-dessus de la ville marchande s'étageait le haut quartier, qu'Ivan
+Ogareff, malgré plusieurs assauts vigoureusement donnés, mais bravement
+repoussés, n'avait encore pu réduire. Sur ses murailles crénelées
+flottait le drapeau national aux couleurs de la Russie.
+
+Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que Michel Strogoff et son guide
+le saluèrent de leurs voeux.
+
+Michel Strogoff connaissait parfaitement la ville d'Omsk, et, tout en
+suivant son guide, il évita les rues trop fréquentées. Ce n'était pas
+qu'il pût craindre d'être reconnu. Dans cette ville, sa vieille mère
+aurait seule pu l'appeler de son vrai nom, mais il avait juré de ne pas
+la voir, et il ne la verrait pas. D'ailleurs,--il le souhaitait de tout
+coeur,--peut-être avait-elle fui dans quelque portion tranquille de la
+steppe.
+
+Le moujik, très-heureusement, connaissait un maître de poste qui, en le
+payant bien, ne refuserait pas, suivant lui, soit de louer, soit de
+vendre voiture ou chevaux. Resterait la difficulté de quitter la ville,
+mais les brèches, pratiquées à l'enceinte, devaient faciliter la sortie
+de Michel Strogoff.
+
+Le moujik conduisait donc son hôte directement au relais, lorsque, dans
+une rue étroite, Michel Strogoff s'arrêta soudain et se rejeta derrière
+un pan de mur.
+
+«Qu'as-tu? lui demanda vivement le moujik, très-étonné de ce brusque
+mouvement.
+
+--Silence,» se hâta de répondre Michel Strogoff, en mettant un doigt sur
+ses lèvres.
+
+En ce moment, un détachement de Tartares débouchait de la place
+principale et prenait la rue que Michel Strogoff et son compagnon
+venaient de suivre pendant quelques instants.
+
+En tête du détachement, composé d'une vingtaine de cavaliers, marchait
+un officier vêtu d'un uniforme très-simple. Bien que ses regards se
+portassent rapidement de côté et d'autre, il ne pouvait avoir vu Michel
+Strogoff, qui avait précipitamment opéré sa retraite.
+
+Le détachement allait au grand trot dans cette rue étroite. Ni
+l'officier, ni son escorte ne prenaient garde aux habitants. Ces
+malheureux avaient à peine le temps de se ranger à leur passage. Aussi y
+eut-il quelques cris à demi étouffés, auxquels répondirent immédiatement
+des coups de lance, et la rue fut dégagée en un instant.
+
+Quand l'escorte eut disparu:
+
+«Quel est cet officier?» demanda Michel Strogoff en se retournant vers
+le moujik.
+
+Et, pendant qu'il faisait cette question, son visage était pâle comme
+celui d'un mort.
+
+«C'est Ivan Ogareff, répondit le Sibérien, mais d'une voix basse qui
+respirait la haine.
+
+--Lui!» s'écria Michel Strogoff, auquel ce mot échappa avec un accent de
+rage qu'il ne put maîtriser.
+
+Il venait de reconnaître dans cet officier le voyageur qui l'avait
+frappé au relais d'Ichim!
+
+Et, fût-ce une illumination de son esprit, ce voyageur, bien qu'il n'eût
+fait que l'entrevoir, lui rappela en même temps le vieux tsigane, dont
+il avait surpris les paroles au marché de Nijni-Novgorod.
+
+Michel Strogoff ne se trompait pas. Ces deux hommes n'en faisaient
+qu'un. C'était sous le vêtement d'un tsigane, mêlé à la troupe de
+Sangarre, qu'Ivan Ogareff avait pu quitter la province de
+Nijni-Novgorod, où il était allé chercher, parmi les étrangers si
+nombreux que la foire avait amenés de l'Asie centrale, les affidés qu'il
+voulait associer à l'accomplissement de son oeuvre maudite. Sangarre et
+ses tsiganes, véritables espions à sa solde, lui étaient absolument
+dévoués. C'était lui qui, pendant la nuit, sur le champ de foire, avait
+prononcé cette phrase singulière dont Michel Strogoff pouvait maintenant
+comprendre le sens, c'était lui qui voyageait à bord du Caucase avec
+toute la bande bohémienne, c'était lui qui, par cette autre route de
+Kazan à Ichim à travers l'Oural, avait gagné Omsk, où maintenant il
+commandait en maître.
+
+Il y avait à peine trois jours qu'Ivan Ogareff était arrivé à Omsk, et,
+sans leur funeste rencontre à Ichim, sans l'événement qui venait de le
+retenir trois jours sur les bords de l'Irtyche, Michel Strogoff l'eût
+évidemment devancé sur la route d'Irkoutsk!
+
+Et qui sait combien de malheurs eussent été évités dans l'avenir!
+
+En tout cas, et plus que jamais, Michel Strogoff devait fuir Ivan
+Ogareff et faire en sorte de ne point en être vu. Lorsque le moment
+serait venu de se rencontrer avec lui face à face, il saurait le
+retrouver,--fut-il maître de la Sibérie toute entière!
+
+Le moujik et lui reprirent donc leur course à travers la ville, et ils
+arrivèrent à la maison de poste. Quitter Omsk par une des brèches de
+l'enceinte ne serait pas difficile, la nuit venue. Quant à racheter une
+voiture pour remplacer le tarentass, ce fut impossible. Il n'y en avait
+ni à louer ni à vendre. Mais quel besoin Michel Strogoff avait-il d'une
+voiture maintenant? N'était-il pas seul, hélas! à voyager? Un cheval
+devait lui suffire, et, très-heureusement, ce cheval, il put se le
+procurer. C'était un animal de fond, apte à supporter de longues
+fatigues, et dont Michel Strogoff, habile cavalier, pourrait tirer un
+bon parti.
+
+Le cheval fut payé un haut prix, et, quelques minutes plus tard, il
+était prêt à partir.
+
+Il était alors quatre heures du soir.
+
+Michel Strogoff, obligé d'attendre la nuit pour franchir l'enceinte,
+mais ne voulant pas se montrer dans les rues d'Omsk, resta dans la
+maison de poste, et, là, il se fit servir quelque nourriture.
+
+Il y avait grande affluence dans la salle commune. Ainsi que cela se
+passait dans les gares russes, les habitants, très-anxieux, venaient y
+chercher des nouvelles. On parlait de l'arrivée prochaine d'un corps de
+troupes moscovites, non pas à Omsk, mais à Tomsk,--corps destiné à
+reprendre cette ville sur les Tartares de Féofar-Khan.
+
+Michel Strogoff prêtait une oreille attentive à tout ce qui se disait,
+mais il ne se mêlait point aux conversations.
+
+Tout à coup, un cri le fit tressaillir, un cri qui le pénétra jusqu'au
+fond de l'âme, et ces deux mots furent pour ainsi dire jetés à son
+oreille:
+
+«Mon fils!
+
+Sa mère, la vieille Marfa, était devant lui! Elle lui souriait, toute
+tremblante! Elle lui tendait les bras!...
+
+Michel Strogoff se leva. Il allait s'élancer...
+
+La pensée du devoir, le danger sérieux qu'il y avait pour sa mère et
+pour lui dans cette regrettable rencontre, l'arrêtèrent soudain, et tel
+fut son empire sur lui-même, que pas un muscle de sa figure ne remua.
+
+Vingt personnes étaient réunies dans la salle commune. Parmi elles, il y
+avait peut-être des espions, et ne savait-on pas dans la ville que le
+fils de Maria Strogoff appartenait au corps des courriers du czar?
+
+Michel Strogoff ne bougea pas.
+
+«Michel! s'écria sa mère.
+
+--Qui êtes-vous, ma brave dame? demanda Michel Strogoff, balbutiant ces
+mots plutôt qu'il ne les prononça.
+
+--Qui je suis? tu le demandes! Mon enfant, est-ce que tu ne reconnais
+plus ta mère?
+
+--Vous vous trompez!... répondit froidement Michel Strogoff. Une
+ressemblance vous abuse...»
+
+La vieille Marfa alla droit à lui, et là, les yeux dans les yeux:
+
+«Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff?» dit-elle.
+
+Michel Strogoff aurait donné sa vie pour pouvoir serrer librement sa
+mère dans ses bras!... mais s'il cédait, c'en était fait de lui, d'elle,
+de sa mission, de son serment!... Se dominant tout entier, il ferma les
+yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui contractaient le
+visage vénéré de sa mère, il retira ses mains pour ne pas étreindre les
+mains frémissantes qui le cherchaient.
+
+«Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, ma bonne femme,
+répondit-il en reculant de quelques pas.
+
+--Michel! cria encore la vieille mère.
+
+--Je ne me nomme pas Michel! Je n'ai jamais été votre fils! Je suis
+Nicolas Korpanoff, marchand à Irkoutsk!...»
+
+Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots
+retentissaient une dernière fois: «Mon fils! mon fils!»
+
+Michel Strogoff, à bout d'efforts, était parti. Il ne vit pas sa vieille
+mère, qui était retombée presque inanimée sur un banc. Mais, au moment
+où le maître de poste se précipitait pour la secourir, la vieille femme
+se releva. Une révélation subite s'était faite dans son esprit. Elle,
+reniée par son fils! ce n'était pas possible! Quant à s'être trompée et
+à prendre un autre pour lui, impossible également. C'était bien son fils
+qu'elle venait de voir, et, s'il ne l'avait pas reconnue, c'est qu'il ne
+voulait pas, c'est qu'il ne devait pas la reconnaître, c'est qu'il avait
+des raisons terribles pour en agir ainsi! Et alors, refoulant en elle
+ses sentiments de mère, elle n'eut plus qu'une pensée: «L'aurai-je perdu
+sans le vouloir?»
+
+«Je suis folle! dit-elle à ceux qui l'interrogeaient. Mes yeux m'ont
+trompée! Ce jeune homme n'est pas mon enfant! Il n'avait pas sa voix!
+N'y pensons plus! Je finirais par le voir partout.»
+
+Moins de dix minutes après, un officier tartare se présentait à la
+maison de poste.
+
+«Marfa Strogoff? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, répondit la vieille femme d'un ton si calme et le visage si
+tranquille, que les témoins de la rencontre qui venait de se produire ne
+l'auraient pas reconnue.
+
+--Viens,» dit l'officier.
+
+Marfa Strogoff, d'un pas assuré, suivit l'officier tartare et quitta la
+maison de poste.
+
+Quelques instants après, Marfa Strogoff se trouvait au bivouac de la
+grande place, en présence d'Ivan Ogareff, auquel tous les détails de
+cette scène avaient été rapportés immédiatement.
+
+Ivan Ogareff, soupçonnant la vérité, avait voulu interroger lui-même la
+vieille Sibérienne.
+
+«Ton nom? demanda-t-il d'un ton rude.
+
+--Marfa Strogoff.
+
+--Tu as un fils?
+
+--Oui.
+
+--Il est courrier du czar?
+
+--Oui.
+
+--Où est-il?
+
+--A Moscou.
+
+--Tu es sans nouvelles de lui?
+
+--Sans nouvelles.
+
+--Depuis combien de temps?
+
+--Depuis deux mois.
+
+--Quel est donc ce jeune homme que tu appelais ton fils, il y a quelques
+instants, au relais de poste?
+
+--Un jeune Sibérien que j'ai pris pour lui, répondit Marfa Strogoff.
+C'est le dixième en qui je crois retrouver mon fils depuis que la ville
+est pleine d'étrangers! Je crois le voir partout!
+
+--Ainsi ce jeune homme n'était pas Michel Strogoff?
+
+--Ce n'était pas Michel Strogoff.
+
+--Sais-tu, vieille femme, que je puis te faire torturer jusqu'à ce que
+tu avoues la vérité?
+
+--J'ai dit la vérité, et la torture ne me fera rien changer à mes
+paroles.
+
+--Ce Sibérien n'était pas Michel Strogoff? demanda une seconde fois Ivan
+Ogareff.
+
+--Non! Ce n'était pas lui, répondit une seconde fois Marfa Strogoff.
+Croyez-vous que pour rien au monde je renierais un fils comme celui que
+Dieu m'a donné?»
+
+Ivan Ogareff regarda d'un oeil méchant la vieille femme qui le bravait
+en face. Il ne doutait pas qu'elle n'eût reconnu son fils dans ce jeune
+Sibérien. Or, si ce fils avait d'abord renié sa mère, et si sa mère le
+reniait à son tour, ce ne pouvait être que par un motif des plus graves.
+
+Donc, pour Ivan Ogareff, il n'était plus douteux que le prétendu Nicolas
+Korpanoff ne fût Michel Strogoff, courrier du czar, se cachant sous un
+faux nom, et chargé de quelque mission qu'il eût été capital pour lui de
+connaître. Aussi donna-t-il immédiatement ordre de se mettre à sa
+poursuite. Puis:
+
+«Que cette femme soit dirigée sur Tomsk,» dit-il en se retournant vers
+Marfa Strogoff.
+
+Et, pendant que les soldats l'entraînaient avec brutalité, il ajouta
+entre ses dents:
+
+«Quand le moment sera venu, je saurai bien la faire parler, cette
+vieille sorcière!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LES MARAIS DE LA BARABA.
+
+
+Il était heureux que Michel Strogoff eût si brusquement quitté le
+relais. Les ordres d'Ivan Ogareff avaient été aussitôt transmis à toutes
+les issues de la ville, et son signalement envoyé à tous les chefs de
+poste, afin qu'il ne pût sortir d'Omsk. Mais, à ce moment, il avait déjà
+franchi une des brèches de l'enceinte, son cheval courait la steppe, et,
+n'ayant pas été immédiatement poursuivi, il devait réussir à s'échapper.
+
+C'était le 29 juillet, à huit heures du soir, que Michel Strogoff avait
+quitté Omsk. Cette ville se trouve à peu près à mi-route de Moscou a
+Irkoutsk, où il lui fallait arriver sous dix jours, s'il voulait
+devancer les colonnes tartares. Évidemment, le déplorable hasard qui
+l'avait mis en présence de sa mère avait trahi son incognito. Ivan
+Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar venait de passer
+à Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dépêches que portait ce courrier
+devaient avoir une importance extrême. Michel Strogoff savait donc que
+l'on ferait tout pour s'emparer de lui.
+
+Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que Marfa
+Strogoff était aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait payer, de sa
+vie peut-être, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en se trouvant
+soudain en présence de son fils! Et il était heureux qu'il l'ignorât!
+Eût-il pu résister à cette nouvelle épreuve!
+
+Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute
+l'impatience fiévreuse qui le dévorait, ne lui demandant qu'une chose,
+c'était de le porter rapidement jusqu'à un nouveau relais, où il pût
+l'échanger contre un attelage plus rapide.
+
+A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrêtait à la
+station de Koulikovo. Mais là, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva ni
+chevaux, ni voitures. Quelques détachements tartares avaient dépassé la
+grande route de la steppe. Tout avait été volé ou réquisitionné, soit
+dans les villages, soit dans les maisons de poste. C'est à peine si
+Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour
+lui.
+
+Il lui importait donc de le ménager, ce cheval, car il ne savait plus
+quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le
+plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan Ogareff
+devait avoir lancés à sa poursuite, il résolut de pousser plus avant.
+Après une heure de repos, il reprit donc sa course à travers la steppe.
+
+Jusqu'alors les circonstances atmosphériques avaient heureusement
+favorisé le voyage du courrier du czar. La température était
+supportable. La nuit, très-courte à cette époque, mais éclairée de cette
+demi-clarté de la lune qui se tamise a travers les nuages, rendait la
+route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en homme sûr de
+son chemin, sans un doute, sans une hésitation. Malgré les pensées
+douloureuses qui l'obsédaient, il avait conservé une extrême lucidité
+d'esprit et marchait à son but, comme si ce but eût été visible à
+l'horizon. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, à quelque tournant de la
+route, c'était pour laisser reprendre haleine à son cheval Alors, il
+mettait pied à terre, pour le soulager un instant, puis il posait son
+oreille sur le sol et écoutait si quelque bruit de galop ne se
+propageait pas à la surface de la steppe. Quand il n'avait perçu aucun
+son suspect, il reprenait sa marche en avant.
+
+Ah! si toute cette contrée sibérienne eût été envahie par la nuit
+polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en était à le
+désirer, pour la franchir plus sûrement.
+
+Le 30 juillet, à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la
+station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la
+Baraba.
+
+La, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles
+pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi
+qu'il les surmonterait quand même.
+
+Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le
+soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à
+toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi, ni
+vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dépression est entièrement
+argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y
+séjournent et en font une région très-difficile à traverser pendant la
+saison chaude.
+
+Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares,
+d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons
+malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent
+pour le plus grand danger du voyageur.
+
+En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque
+la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes, les traîneaux peuvent
+facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les
+chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée, à la
+poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards dont la
+fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient
+fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est
+trop élevé.
+
+Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse, que
+ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses
+troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la
+prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de végétaux
+arborescents.
+
+Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait
+fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la
+chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient
+principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau
+inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs,
+remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles
+brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées
+chaudes qui s'évaporaient du sol.
+
+Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus
+visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient
+plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol
+d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du
+chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du
+ciel.
+
+Cependant, la route était nettement tracée. Ici, elle s'allongeait
+directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle
+contournait les rives sinueuses de vastes étangs, dont quelques-uns,
+mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom
+de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas été possible d'éviter les
+eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur
+des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et
+dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée
+au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se
+prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d'une
+fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y
+ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.
+
+Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses
+pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui
+s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent,
+le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes
+diptères, qui infestent ce pays marécageux.
+
+Les voyageurs obligés de traverser la Baraba, pendant l'été, ont le soin
+de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de
+mailles en fil de fer très-ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces
+précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la
+figure, le cou, les mains criblés de points rouges. L'atmosphère semble
+y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une
+armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces
+diptères. C'est là une funeste région, que l'homme dispute chèrement aux
+tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des
+milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'oeil
+nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables
+piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont
+jamais pu se faire.
+
+Le cheval de Michel Strogoff, taonné par ces venimeux diptères,
+bondissait comme si les molettes de mille éperons lui fussent entrées
+dans le flanc. Pris d'une rage folle, il s'emportait, il s'emballait, il
+franchissait verste sur verste, avec la vitesse d'un express, se battant
+les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidité de sa course un
+adoucissement à son supplice.
+
+Il fallait être un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas
+être désarçonné par les réactions de son cheval, ses arrêts brusques,
+les sauts qu'il faisait pour échapper à l'aiguillon des diptères. Devenu
+insensible, pour ainsi dire, à la douleur physique, comme s'il eût été
+sous l'influence d'une anesthésie permanente, ne vivant plus que par le
+désir d'arriver à son but, coûte que coûte, il ne voyait qu'une chose
+dans cette course insensée, c'est que la route fuyait rapidement
+derrière lui.
+
+Qui croirait que cette contrée de la Baraba, si malsaine pendant les
+chaleurs, pût donner asile à une population quelconque?
+
+Cela était, cependant. Quelques hameaux sibériens apparaissaient de loin
+en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants,
+vieillards, revêtus de peaux de bêtes, la figure recouverte de vessies
+enduites de poix, faisaient paître de maigres troupeaux de moutons;
+mais, pour préserver ces animaux de l'atteinte des insectes, ils les
+tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu'ils alimentaient nuit
+et jour, et dont l'acre fumée se propageait lentement au-dessus de
+l'immense marécage.
+
+Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue, était
+sur le point de s'abattre, il s'arrêtait à l'un de ces misérables
+hameaux, et là, oublieux de ses propres fatigues, il frottait lui-même
+les piqûres du pauvre animal avec de la graisse chaude, selon la coutume
+sibérienne; puis, il lui donnait une bonne ration de fourrage, et ce
+n'était qu'après l'avoir bien pansé, bien pourvu, qu'il songeait à
+lui-même, qu'il réparait ses forces, en mangeant quelque morceau de pain
+et de viande, en buvant quelque verre de kwass. Une heure après, deux
+heures au plus, il reprenait à toute vitesse l'interminable route
+d'Irkoutsk.
+
+Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et le
+30 juillet, à quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible à toute
+fatigue, arrivait à Elamsk.
+
+Là, il fallut donner une nuit de repos à son cheval. Le courageux animal
+n'eût pu continuer plus longtemps ce voyage.
+
+À Elamsk, pas plus qu'ailleurs, il n'existait aucun moyen de transport.
+Pour les mêmes raisons qu'aux bourgades précédentes, voitures ou
+chevaux, tout manquait.
+
+Elamsk, petite ville que les Tartares n'avaient pas encore visitée,
+était presque entièrement dépeuplée, car elle pouvait être facilement
+envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi, relais
+de poste, bureaux de police, hôtel du gouvernement, étaient-ils
+abandonnés par ordre supérieur, et, d'une part les fonctionnaires, de
+l'autre les habitants en mesure d'émigrer, s'étaient-ils retirés à
+Kamsk, au centre de la Baraba.
+
+Michel Strogoff dut donc se résigner à passer la nuit à Elamsk, pour
+permettre à son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se
+rappelait les recommandations qui lui avaient été faites à Moscou:
+traverser la Sibérie incognito, arriver quand même à Irkoutsk, mais,
+dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la réussite à la rapidité du
+voyage, et, par conséquent, il devait ménager l'unique moyen de
+transport qui lui restât.
+
+Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment où l'on
+signalait les premiers éclaireurs tartares, à dix verstes en arrière,
+sur la route de la Baraba, et il s'élançait de nouveau à travers la
+marécageuse contrée. La route était plane, ce qui la rendait plus
+facile, mais très-sinueuse, ce qui l'allongeait. Impossible, d'ailleurs,
+de la quitter pour courir en droite ligne à travers cet infranchissable
+réseau des étangs et des mares.
+
+Le surlendemain, 1er août, cent vingt verstes plus loin, à midi, Michel
+Strogoff arrivait au bourg de Spaskoë, et, à deux heures, il faisait
+halte à celui de Pokrowskoë.
+
+Son cheval, surmené depuis son départ d'Elamsk, n'aurait pas pu faire un
+pas de plus.
+
+Là, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forcé, la fin de
+cette journée et la nuit tout entière; mais, reparti le lendemain matin,
+toujours courant à travers le sol à demi inondé, le 2 août, à quatre
+heures du soir, après une étape de soixante-quinze verstes, il atteignit
+Kamsk.
+
+Le pays avait changé. Cette petite bourgade de Kamsk est comme une île,
+habitable et saine, située au milieu de l'inhabitable contrée. Elle
+occupe le centre même de la Baraba. Là, grâce aux assainissements
+obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l'Irtyche qui passe à
+Kamsk, les marécages pestilentiels se sont transformés en pâturages de
+la plus grande richesse. Cependant, ces améliorations n'ont pas encore
+tout à fait triomphé des fièvres qui, pendant l'automne, rendent
+dangereux le séjour de cette ville. Mais c'est encore là que les
+indigènes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes
+paludéens les chassent des autres parties de la province.
+
+L'émigration provoquée par l'invasion tartare n'avait pas encore
+dépeuplé la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient
+probablement en sûreté au centre de la Baraba, ou, du moins, ils
+pensaient avoir le temps de fuir, s'ils étaient directement menacés.
+
+Michel Strogoff, quelque désir qu'il en eût, ne pu donc apprendre aucune
+nouvelle en cet endroit. C'est à lui, plutôt, que le gouverneur se fût
+adressé, s'il eût connu la véritable qualité du prétendu marchand
+d'Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation même, semblait être en
+dehors du monde sibérien et des graves événements qui le troublaient.
+
+D'ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. Être inaperçu
+ne lui suffisait plus, il eût voulu être invisible. L'expérience du
+passé le rendait de plus en plus circonspect pour le présent et
+l'avenir. Aussi se tint-il à l'écart et, peu soucieux de courir les rues
+de la bourgade, ne voulut-il même pas quitter l'auberge dans laquelle il
+était descendu.
+
+Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture à Kamsk et remplacer par
+un véhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais,
+après mûre réflexion, il craignit que l'achat d'un tarentass n'attirât
+l'attention sur lui, et, tant qu'il n'aurait pas dépassé la ligne
+maintenant occupée par les Tartares, ligne qui coupait la Sibérie à peu
+près suivant la vallée de l'Irtyche, il ne voulait pas risquer de donner
+prise aux soupçons.
+
+D'ailleurs, pour achever la difficile traversée de la Baraba, pour fuir
+à travers le marécage, au cas où quelque danger l'eût menacé trop
+directement, pour distancer des cavaliers lancés à sa poursuite, pour se
+jeter, s'il le fallait, même au plus épais du fourré des joncs, un
+cheval valait évidemment mieux qu'une voiture. Plus tard, au delà de
+Tomsk, ou même de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la
+Sibérie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu'il conviendrait de
+faire.
+
+Quant à son cheval, il n'eut même pas la pensée de l'échanger contre un
+autre. Il était fait à ce vaillant animal. Il savait ce qu'il en pouvait
+tirer. En l'achetant à Omsk, il avait eu la main heureuse, et, en
+l'amenant chez ce maître de poste, c'était un grand service que lui
+avait rendu le généreux moujik. D'ailleurs, si Michel Strogoff s'était
+déjà attaché à son cheval, celui-ci semblait se faire peu à peu aux
+fatigues d'un tel voyage, et, à la condition de lui réserver quelques
+heures de repos, son cavalier pouvait espérer qu'il irait jusqu'au delà
+des provinces envahies.
+
+Donc, pendant la soirée et pendant la nuit du 2 au 3 août, Michel
+Strogoff resta confiné dans son auberge, à l'entrée de la ville, auberge
+peu fréquentée et à l'abri des importuns ou des curieux.
+
+Brisé par la fatigue, il se coucha, après avoir veillé à ce que son
+cheval ne manquât de rien; mais il ne put dormir que d'un sommeil
+intermittent. Trop de souvenirs, trop d'inquiétudes l'assaillaient à la
+fois. L'image de sa vieille mère, celle de sa jeune et intrépide
+compagne, laissées derrière lui, sans protection, passaient
+alternativement devant son esprit et s'y confondaient souvent dans une
+même pensée.
+
+Puis, il revenait à la mission qu'il avait juré de remplir. Ce qu'il
+voyait depuis son départ de Moscou lui en montrait de plus en plus
+l'importance. Le mouvement était extrêmement grave, et la complicité
+d'Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards
+tombaient sur la lettre revêtue du cachet impérial,--cette lettre, qui
+sans doute contenait le remède à tant de maux, le salut de tout ce pays
+déchiré par la guerre,--Michel Strogoff sentait en lui comme un désir
+farouche de s'élancer à travers la steppe, de franchir à vol d'oiseau la
+distance qui le séparait d'Irkoutsk, d'être aigle pour s'élever
+au-dessus des obstacles, d'être ouragan pour passer à travers les airs
+avec une rapidité de cent verstes à l'heure, d'arriver enfin en face du
+grand-duc et de lui crier: «Altesse, de la part de Sa Majesté le czar!»
+
+Le lendemain matin, à six heures, Michel Strogoff repartit avec
+l'intention de faire dans cette journée les quatre-vingts verstes (85
+kilomètres) qui séparent Kamsk du hameau d'Oubinsk. Au delà d'un rayon
+de vingt verstes, il retrouva la marécageuse Baraba, qu'aucune
+dérivation n'asséchait plus, et dont le sol était souvent noyé sous un
+pied d'eau. La route était alors difficile a reconnaître, mais, grâce à
+son extrême prudence, cette traversée ne fut marquée par aucun accident.
+
+Michel Strogoff, arrivé à Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant
+toute la nuit, car il voulait, dans la journée suivante, enlever sans
+débrider les cent verstes qui se développent entre Oubinsk et Ikoulskoë.
+Il partit donc dès l'aube, mais, malheureusement, dans cette partie, le
+sol de la Baraba fut de plus en plus détestable.
+
+En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, très-abondantes
+quelques semaines auparavant, s'étaient conservées dans cette étroite
+dépression comme dans une imperméable cuvette. Il n'y avait même plus
+solution de continuité à cet interminable réseau des mares, des étangs
+et des lacs. L'un de ces lacs,--assez considérable pour avoir mérité
+d'être admis à la nomenclature géographique,--ce Tchang, chinois par son
+nom, dut être côtoyé sur une largeur de plus de vingt verstes et au prix
+de difficultés extrêmes. De là quelques retards que toute l'impatience
+de Michel Strogoff ne pouvait empêcher. Il avait d'ailleurs été bien
+avisé on ne prenant pas une voiture à Kamsk, car son cheval passa là où
+aucun véhicule n'aurait pu passer.
+
+Le soir, à neuf heures, Michel Strogoff, arrivé a Ikoulskoë, s'y arrêta
+pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les nouvelles
+de la guerre faisaient absolument défaut. Par sa nature même, cette
+portion de la province, placée dans la fourche que formaient les deux
+colonnes tartares en se bifurquant l'une sur Omsk, l'autre sur Tomsk,
+avait échappé jusqu'ici aux horreurs de l'invasion.
+
+Mais les difficultés naturelles allaient enfin s'amoindrir, car, s'il
+n'éprouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, dès le lendemain,
+avoir quitté la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable,
+lors-qu'il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomètres)
+qui le séparaient encore de Kolyvan.
+
+Arrivé à ce bourg important, il ne serait plus qu'à une égale distance
+de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et,
+très-probablement, il se déciderait à tourner cette ville, que
+Féofar-Khan occupait, si les nouvelles étaient exactes.
+
+Mais si ces bourgs, tels qu'Ikoulskoë, tels que Karguinsk, qu'il dépassa
+le lendemain, étaient relativement tranquilles, grâce à leur situation
+dans la Baraba, où les colonnes tartares eussent difficilement
+manoeuvré, n'était-il pas à craindre que, sur les rives plus riches de
+l'Obi, Michel Strogoff, n'ayant plus à redouter d'obstacles physiques,
+n'eût tout à appréhender de l'homme? cela était vraisemblable.
+Toutefois, s'il le fallait, il n'hésiterait pas à se jeter hors de la
+route d'Irkoutsk. A voyager alors à travers la steppe, il risquerait
+évidemment de se trouver sans ressource. Là, en effet, plus de chemin
+tracé, plus de villes ni de villages. À peine quelques fermes isolées,
+ou simples huttes de pauvres gens, hospitaliers sans doute, mais chez
+lesquels se trouverait à peine le nécessaire! Cependant, il n'y aurait
+pas à hésiter.
+
+Enfin, vers trois heures et demie du soir, après avoir dépassé la
+station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernières dépressions
+de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibérien sonnait de
+nouveau sous le pied de son cheval.
+
+Il avait quitté Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-là, 5 août, en y
+comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de
+i'Irtyche, vingt et un jours s'étaient écoulés depuis son départ.
+
+Quinze cents verstes le séparaient encore d'Irkoutsk.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+UN DERNIER EFFORT.
+
+
+Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre dans
+ces plaines qui se prolongent au delà de la Baraba. Les champs, foulés
+du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient passé, et de
+ces barbares on pouvait dire ce que l'on a dit des Turcs: «Là où le Turc
+passe, l'herbe ne repousse jamais!»
+
+Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses précautions en
+traversant cette contrée. Quelques volutes de fumée qui se tordaient
+au-dessus de l'horizon indiquaient que bourgs et hameaux brûlaient
+encore. Ces incendies avaient-ils été allumés par l'avant-garde, ou
+l'armée de l'émir s'était-elle déjà avancé jusqu'aux dernières limites
+de la province? Féofar Khan se trouvait-il de sa personne dans le
+gouvernement de l'Yeniseisk? Michel Strogoff ne le savait et ne pouvait
+rien décider sans être fixé à cet égard. Le pays était-il donc si
+abandonné qu'il ne s'y trouvât plus un seul Sibérien pour le renseigner?
+
+Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument déserte. Il
+cherchait du regard, à droite et à gauche, quelque maison qui n'eût pas
+été délaissée. Toutes celles qu'il visita étaient vides.
+
+Une hutte, cependant, qu'il aperçut entre les arbres, fumait encore.
+Lorsqu'il en approcha, il vit, à quelques pas des restes de sa maison,
+un vieillard, entouré d'enfants qui pleuraient. Une femme, jeune encore,
+sa fille sans doute, la mère de ces petits, agenouillée sur le sol,
+regardait d'un oeil hagard cette scène de désolation. Elle allaitait un
+enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer bientôt. Tout,
+autour de cette famille, n'était que ruines et dénuement!
+
+Michel Strogoff alla au vieillard.
+
+«Peux-tu me répondre? lui dit-il d'une voix grave.
+
+--Parle, répondit le vieillard.
+
+--Les Tartares ont passé par ici?
+
+--Oui, puisque ma maison est en flammes!
+
+--Était-ce une armée ou un détachement?
+
+--Une armée, puisque, si loin que ta vue s'étende, nos champs sont
+dévastés!
+
+--Commandée par l'émir?...
+
+--Par l'émir, puisque les eaux de l'Obi sont devenues rouges!
+
+--Et Féofar-Khan est entré à Tomsk?
+
+--A Tomsk.
+
+--Sais-tu si les Tartares se sont emparés de Kolyvan?
+
+--Non, puisque Kolyvan ne brûle pas encore!
+
+--Merci, ami.--Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens?
+
+--Rien.
+
+--Au revoir.
+
+--Adieu.»
+
+Et Michel Strogoff, après avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux de
+la malheureuse femme, qui n'eut même pas la force de le remercier,
+pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant.
+
+Il savait maintenant une chose, c'est qu'à tout prix il devait éviter de
+passer à Tomsk. Aller à Kolyvan, où les Tartares n'étaient pas encore,
+c'était possible. S'y ravitailler pour une longue étape, c'était ce
+qu'il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route d'Irkoutsk pour
+tourner Tomsk, après avoir franchi l'Obi, il n'y avait pas d'autre parti
+à prendre.
+
+Ce nouvel itinéraire décidé, Michel Strogoff ne devait pas hésiter un
+instant. Il n'hésita pas, et, imprimant à son cheval une allure rapide
+et régulière, il suivit la route directe qui aboutissait à la rive
+gauche de l'Obi, dont quarante verstes le séparaient encore.
+Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant détruit
+les bateaux du fleuve, serait-il forcé de le passer à la nage? Il
+aviserait.
+
+Quant à son cheval, bien épuisé alors, Michel Strogoff, après lui avoir
+demandé ce qui lui restait de force pour cette dernière étape, devrait
+chercher à l'échanger contre un autre à Kolyvan. Il sentait bien
+qu'avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait donc
+être comme un nouveau point de départ, car, à partir de cette ville, son
+voyage s'effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant qu'il
+parcourrait le pays ravagé, les difficultés seraient grandes encore,
+mais si, après avoir évité Tomsk, il pouvait reprendre la route
+d'Irkoutsk à travers la province d'Yeniseisk, que les envahisseurs ne
+désolaient pas encore, il devait avoir atteint son but en quelques
+jours.
+
+La nuit était venue, après une assez chaude journée. Une assez profonde
+obscurité, à minuit, enveloppa la steppe. Le vent, complètement tombé au
+coucher du soleil, laissait à l'atmosphère un calme complet. Seul, le
+bruit des pas du cheval se faisait entendre sur la route déserte, et
+aussi quelques paroles avec lesquelles son maître l'encourageait. Au
+milieu de ces ténèbres, il fallait une extrême attention pour ne pas se
+jeter hors du chemin, bordé d'étangs et de petits cours d'eau,
+tributaires de l'Obi.
+
+Michel Strogoff s'avançait donc aussi rapidement que possible, mais avec
+une certaine circonspection. Il s'en rapportait non moins à l'excellence
+de ses yeux, qui perçaient l'ombre, qu'à la prudence de son cheval, dont
+il connaissait la sagacité.
+
+A ce moment, Michel Strogoff, ayant mis pied à terre, cherchait à
+reconnaître exactement la direction de la route, lorsqu'il lui sembla
+entendre un murmure confus qui venait de l'ouest. C'était comme le bruit
+d'une chevauchée lointaine sur la terre sèche. Pas de doute. Il se
+produisait, à une ou deux verstes en arrière, un certain cadencement de
+pas qui frappaient régulièrement le sol.
+
+Michel Strogoff écouta avec plus d'attention, après avoir posé son
+oreille à l'axe même du chemin.
+
+«C'est un détachement de cavaliers qui vient par la route d'Omsk, se
+dit-il. Il marche rapidement, car le bruit augmente. Sont-ce des Russes
+ou des Tartares?»
+
+Michel Strogoff écouta encore.
+
+«Oui, dit-il, ces cavaliers viennent au grand trot!
+
+Avant dix minutes, ils seront ici! Mon cheval ne saurait les devancer.
+Si ce sont des Russes, je me joindrai à eux. Si ce sont des Tartares, il
+faut les éviter! Mais comment? Où me cacher dans cette steppe?»
+
+Michel Strogoff regarda autour de lui, et son oeil si pénétrant
+découvrit une masse confusément estompée dans l'ombre, à une centaine de
+pas en avant, sur la gauche de la route.
+
+«Il y a là quelque taillis, se dit-il. Y chercher refuge, c'est
+m'exposer peut-être à être pris, si ces cavaliers le fouillent, mais je
+n'ai pas le choix! Les voilà! les voilà!»
+
+Quelques instants après, Michel Strogoff, traînant son cheval par la
+bride, arrivait à un petit bois de mélèzes, auquel la route donnait
+accès. Au delà et en deçà, complètement dégarnie d'arbres, elle se
+développait entre des fondrières et des étangs, que séparaient des
+buissons nains, faits d'ajoncs et de bruyères. Des deux côtés, le
+terrain était donc absolument impraticable, et le détachement devait
+forcément passer devant ce petit bois, puisqu'il suivait le grand chemin
+d'Irkoutsk.
+
+Michel Strogoff se jeta sous le couvert des mélèzes, et, s'y étant
+enfoncé d'une quarantaine de pas, il fut arrêté par un cours d'eau qui
+fermait ce taillis par une enceinte semi-circulaire.
+
+Mais l'ombre était si épaisse, que Michel Strogoff ne courait aucun
+risque d'être vu, à moins que ce petit bois ne fût minutieusement
+fouillé. Il conduisit donc son cheval jusqu'au cours d'eau, et il
+l'attacha à un arbre, puis, il revint s'étendre à la lisière du bois,
+afin de reconnaître à quel parti il avait affaire.
+
+A peine Michel Strogoff avait-il pris place derrière un bouquet de
+mélèzes, qu'une lueur assez confuse apparut, sur laquelle tranchaient ça
+et là quelques points brillants qui s'agitaient dans l'ombre.
+
+«Des torches!» se dit-il.
+
+Et il recula vivement, en se glissant comme un sauvage dans la portion
+la plus épaisse du taillis.
+
+En approchant du bois, le pas des chevaux commença à se ralentir. Ces
+cavaliers éclairaient-ils donc la route avec l'intention d'en observer
+les moindres détours?
+
+Michel Strogoff dut le craindre, et, instinctivement, il recula jusqu'à
+la berge du cours d'eau, prêt à s'y plonger, s'il le fallait.
+
+Le détachement, arrivé à la hauteur du taillis, s'arrêta. Les cavaliers
+mirent pied à terre. Ils étaient cinquante environ. Une dizaine d'entre
+eux portaient des torches, qui éclairaient la route dans un large rayon.
+
+A certains préparatifs, Michel Strogoff reconnut que, par un bonheur
+inattendu, le détachement ne songeait aucunement à visiter la taillis,
+mais à bivouaquer en cet endroit, pour faire reposer les chevaux et
+permettre aux hommes de prendre quelque nourriture.
+
+En effet, les chevaux, débridés, commencèrent à paître l'herbe épaisse
+qui tapissait le sol. Quant aux cavaliers, ils s'étendirent au long de
+la route et se partagèrent les provisions de leurs havre-sacs.
+
+Michel Strogoff avait conservé tout son sang-froid, et, se glissant
+entre les hautes herbes, il chercha à voir, puis à entendre.
+
+C'était un détachement qui venait d'Omsk. Il se composait de cavaliers
+usbecks, race dominante en Tartarie, que leur type rapproche
+sensiblement des Mongols. Ces hommes, bien constitués, d'une taille
+au-dessus de la moyenne, aux traits rudes et sauvages, étaient coiffés
+du «talpak», sorte de bonnet de peau de mouton noir, et chaussés de
+bottes jaunes à hauts talons, dont le bout se relevait en pointe, comme
+aux souliers du moyen âge. Leur pelisse, faite d'indienne ouatée avec du
+coton écru, les serrait à la taille par une ceinture de cuir soutachée
+de rouge. Ils étaient armés, défensivement d'un bouclier, et
+offensivement d'un sabre courbe, d'un long coutelas et d'un fusil à
+pierre suspendu à l'arçon de la selle. Sur leurs épaules se drapait un
+manteau de feutre de couleur éclatante.
+
+Les chevaux, qui paissaient en toute liberté sur la lisière du taillis,
+étaient de race usbèque, comme ceux qui les montaient. Cela se voyait
+parfaitement à la lueur des torches qui projetaient un vif éclat sous la
+ramure des mélèzes. Ces animaux, un peu plus petits que le cheval
+turcoman, mais doués d'une force remarquable, sont des bêtes de fond qui
+ne connaissent pas d'autre allure que celle du galop.
+
+Ce détachement était conduit par un «pendja-baschi», c'est-à-dire un
+commandant de cinquante hommes, ayant en sous-ordre un «deh-baschi»,
+simple commandant de dix hommes. Ces deux officiers portaient un casque
+et une demi-cotte de mailles; de petites trompettes, attachées à l'arçon
+de leur selle, formaient le signe distinctif de leur grade.
+
+Le pendja-baschi avait dû faire reposer ses hommes, fatigués d'une
+longue étape. Tout en causant, le second officier et lui, fumant le
+«beng», feuille de chanvre qui forme la base du «haschisch» dont les
+Asiatiques font un si grand usage, allaient et venaient dans le bois, de
+sorte que Michel Strogoff, sans être vu, put saisir et comprendre leur
+conversation, car ils s'exprimaient en langue tartare.
+
+Dès les premiers mots de cette conversation, l'attention de Michel
+Strogoff fut singulièrement surexcitée. En effet, c'était de lui qu'il
+s'agissait.
+
+«Ce courrier ne saurait avoir une telle avance sur nous, dit le
+pendja-baschi, et, d'autre part, il est absolument impossible qu'il ait
+suivi d'autre route que celle de la Baraba.
+
+--Qui sait s'il a quitté Omsk? répondit le deh-baschi. Peut-être est-il
+encore caché dans quelque maison de la ville?
+
+--Ce serait à souhaiter, vraiment! Le colonel Ogareff n'aurait plus à
+craindre que les dépêches dont ce courrier est évidemment porteur
+n'arrivassent à destination!
+
+--On dit que c'est un homme du pays, un Sibérien, reprit le deh-baschi.
+Comme tel, il doit connaître la contrée, et il est possible qu'il ait
+quitté la route d'Irkoutsk, sauf à la rejoindre plus tard!
+
+--Mais alors nous serions en avance sur lui, répondit le pendja-baschi,
+car nous avons quitté Omsk moins d'une heure après son départ, et nous
+avons suivi le chemin le plus court de toute la vitesse de nos chevaux.
+Donc, ou il est resté à Omsk, ou nous arriverons avant lui à Tomsk, de
+manière à lui couper la retraite, et, dans les deux cas, il n'atteindra
+pas Irkoutsk.
+
+--Une rude femme, cette vieille Sibérienne, qui est évidemment sa mère!»
+dit le deh-baschi.
+
+A cette phrase, le coeur de Michel Strogoff battit à se briser.
+
+«Oui, répondit le pendja-baschi, elle a bien soutenu que ce prétendu
+marchand n'était pas son fils, mais il était trop tard. Le colonel
+Ogareff ne s'y est pas laissé prendre, et, comme il l'a dit, il saura
+bien faire parler la vieille sorcière, quand le moment en sera venu.»
+
+Autant de mots, autant de coups de poignard pour Michel Strogoff! Il
+était reconnu pour être un courrier du czar! Un détachement de
+cavaliers, lancé à sa poursuite, ne pouvait manquer de lui couper la
+route! Et, suprême douleur! sa mère était entre les mains des Tartares,
+et le cruel Ogareff se faisait fort de la faire parler lorsqu'il le
+voudrait!
+
+Michel Strogoff savait bien que l'énergique Sibérienne ne parlerait pas,
+et qu'il lui en coûterait la vie!...
+
+Michel Strogoff ne croyait pas pouvoir haïr Ivan Ogareff plus qu'il ne
+l'avait haï jusqu'à ce moment, et, cependant, un flot de haine nouvelle
+monta jusqu'à son coeur. L'infâme qui trahissait son pays menaçait
+maintenant de torturer sa mère!
+
+La conversation continua entre les deux officiers, et Michel Strogoff
+crut comprendre qu'aux environs de Kolyvan un engagement était imminent
+entre les troupes moscovites venant du nord et les troupes tartares. Un
+petit corps russe de deux mille hommes, signalé sur le cours inférieur
+de l'Obi, venait à marche forcée vers Tomsk. Si cela était, ce corps,
+qui allait se trouver aux prises avec le gros des troupes de
+Féofar-Khan, serait inévitablement anéanti, et la route d'Irkoutsk
+appartiendrait tout entière aux envahisseurs.
+
+Quant à lui-même, Michel Strogoff apprit, par quelques mots du
+pendja-baschi, que sa tête était mise à prix, et qu'ordre était donné de
+le prendre mort ou vif.
+
+Donc, il y avait nécessité immédiate de devancer les cavaliers usbecks
+sur la route d'Irkoutsk et de mettre l'Obi entre eux et lui. Mais, pour
+cela, il fallait fuir avant que le bivouac fût levé.
+
+Cette résolution prise, Michel Strogoff se prépara à l'exécuter.
+
+En effet, la halte ne pouvait se prolonger, et le pendja-baschi ne
+comptait pas donner à ses hommes plus d'une heure de repos, bien que
+leurs chevaux n'eussent pu être échangés contre des chevaux frais depuis
+Omsk, et qu'ils dussent être fatigués dans la même mesure et pour les
+mêmes raisons que celui de Michel Strogoff.
+
+Il n'y avait donc pas un instant à perdre. Il était une heure du matin.
+Il fallait profiter de l'obscurité que l'aube allait chasser bientôt,
+pour quitter le petit bois et se jeter sur la route; mais, bien que la
+nuit dût la favoriser, le succès d'une telle fuite paraissait presque
+impossible.
+
+Michel Strogoff, ne voulant rien donner au hasard, prit le temps de
+réfléchir et pesa attentivement les chances pour et contre, afin de
+mettre les meilleures dans son jeu.
+
+De la disposition des lieux, il résultait ceci: c'est qu'il ne pourrait
+s'échapper par l'arrière-plan du taillis, fermé par un arc de mélèzes
+dont la grande route traçait la corde. Le cours d'eau qui bordait cet
+arc était non-seulement profond, mais assez large et très-boueux. De
+grands ajoncs en rendaient le passage absolument impraticable. Sous
+cette eau trouble, on sentait une fondrière vaseuse, sur laquelle le
+pied ne pouvait prendre un point d'appui. En outre, au delà du cours
+d'eau, le sol, coupé de buissons, ne se fût prêté que très-difficilement
+aux manoeuvres d'une fuite rapide. L'alerte une fois donnée, Michel
+Strogoff, poursuivi à outrance et bientôt cerné, devait immanquablement
+tomber aux mains des cavaliers tartares.
+
+Il n'y avait donc qu'une seule voie praticable, une seule, la grande
+route. Chercher à l'atteindre en contournant la lisière du bois, et,
+sans éveiller l'attention, franchir un quart de verste avant d'avoir été
+aperçu, demander à son cheval ce qui lui restait d'énergie et de
+vigueur, dût-il tomber mort en arrivant aux rives de l'Obi, puis, soit
+par un bac, soit à la nage, si tout autre moyen de transport manquait,
+traverser cet important fleuve, voilà ce que devait tenter Michel
+Strogoff.
+
+Son énergie, son courage s'étaient décuplés en face du danger. Il y
+allait de sa vie, de sa mission, de l'honneur de son pays, peut-être du
+salut de sa mère. Il ne pouvait hésiter et se mit à l'oeuvre.
+
+Il n'y avait plus un seul instant à perdre. Déjà un certain mouvement se
+produisait parmi les hommes du détachement. Quelques cavaliers allaient
+et venaient sur le talus de la route, devant la lisière du bois. Les
+autres étaient encore couchés au pied des arbres, mais leurs chevaux se
+rassemblaient peu à peu vers la partie centrale du taillis.
+
+Michel Strogoff eut d'abord la pensée de s'emparer de l'un de ces
+chevaux, mais il se dit avec raison qu'ils devaient être aussi fatigués
+que le sien. Mieux valait donc se confier à celui dont il était sûr, et
+qui lui avait rendu tant de bons services. Cette courageuse bête, cachée
+par un haut buisson de bruyères, avait échappé aux regards des Usbecks.
+Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'étaient pas enfoncés jusqu'à l'extrême limite
+du bois.
+
+Michel Strogoff, en rampant sous l'herbe, s'approcha de son cheval, qui
+était couché sur le sol. Il le flatta de la main, il lui parla
+doucement, il parvint à le faire lever sans bruit.
+
+En ce moment,--circonstance favorable,--les torches, entièrement
+consumées, étaient éteintes, et l'obscurité restait encore assez
+profonde, au moins sous le couvert des mélèzes.
+
+Michel Strogoff, après avoir remis le mors, assuré la sangle de la
+selle, éprouvé la courroie des étriers, commença à tirer doucement son
+cheval par la bride. Du reste, l'intelligent animal, comme s'il eût
+compris ce que l'on voulait de lui, suivit docilement son maître, sans
+faire entendre le plus léger hennissement.
+
+Toutefois, quelques chevaux usbecks dressèrent la tête et se dirigèrent
+peu à peu vers la lisière du taillis.
+
+Michel Strogoff tenait de la main droite son revolver, prêt à casser la
+tête au premier cavalier tartare qui s'approcherait. Mais,
+très-heureusement, l'éveil ne fut pas donné, et il put atteindre l'angle
+que le bois faisait à droite en rejoignant la route.
+
+L'intention de Michel Strogoff, pour éviter d'être vu, était de ne se
+mettre en selle que le plus tard possible, et seulement après avoir
+dépassé un tournant qui se trouvait à deux cents pas du taillis.
+
+Malheureusement, au moment où Michel Strogoff allait franchir la lisière
+du taillis, le cheval d'un Usbeck, le flairant, hennit et s'élança sur
+la route.
+
+Son maître courut à lui pour le ramener, mais, apercevant une silhouette
+qui se détachait confusément aux premières lueurs de l'aube: «Alerte!»
+cria-t-il.
+
+A ce cri, tous les hommes du bivouac se relevèrent et se précipitèrent
+sur la route.
+
+Michel Strogoff n'avait plus qu'à enfourcher son cheval et à l'enlever
+au galop.
+
+Les deux officiers du détachement s'étaient portés en avant et
+excitaient leurs hommes.
+
+Mais déjà Michel Strogoff s'était mis en selle.
+
+En ce moment, une détonation éclata, et il sentit une balle qui
+traversait sa pelisse.
+
+Sans tourner la tête, sans répondre, il piqua des deux, et, franchissant
+la lisière du taillis par un bond formidable, il s'élança bride abattue
+dans la direction de l'Obi.
+
+Les chevaux usbecks étant déharnachés, il allait donc pouvoir prendre
+une certaine avance sur les cavaliers du détachement; mais ceux-ci ne
+pouvaient tarder à se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de deux
+minutes après qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de
+plusieurs chevaux qui, peu à peu, gagnaient sur lui.
+
+Le jour commençait à se faire alors, et les objets devenaient visibles
+dans un plus large rayon.
+
+Michel Strogoff, tournant la tête, aperçut un cavalier qui l'approchait
+rapidement.
+
+C'était le deh-baschi. Cet officier, supérieurement monté, tenait la
+tête du détachement et menaçait d'atteindre le fugitif.
+
+Sans s'arrêter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et, d'une
+main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier usbeck,
+atteint en pleine poitrine, roula sur le sol.
+
+Mais les autres cavaliers le suivaient de près, et, sans s'attarder près
+du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vociférations, enfonçant
+l'éperon dans le flanc de leurs chevaux, ils diminuèrent peu à peu la
+distance qui les séparait de Michel Strogoff.
+
+Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de
+portée des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval
+faiblissait, et, à chaque instant, il craignait que, buttant contre
+quelque, obstacle, il ne tombât pour ne plus se relever.
+
+Le jour était assez clair alors, bien que le soleil ne se fût pas encore
+montré au-dessus de l'horizon.
+
+A deux verstes au plus se développait une ligne pâle que bordaient
+quelques arbres assez espacés.
+
+C'était l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du
+sol, et dont la vallée n'était que la steppe elle-même.
+
+Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirés sur Michel Strogoff,
+mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut décharger son
+revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop près. Chaque
+fois, un Usbeck roula à terre, au milieu des cris de rage de ses
+compagnons.
+
+Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au désavantage de Michel
+Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il parvint à
+l'enlever jusqu'à la berge du fleuve.
+
+Le détachement usbeck, à ce moment, n'était plus qu'à cinquante pas en
+arrière de lui.
+
+Sur l'Obi, absolument désert, pas de bac, pas un bateau qui pût servir à
+passer le fleuve.
+
+«Courage, mon brave cheval! s'écria Michel Strogoff. Allons! Un dernier
+effort!»
+
+Et il se précipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une
+demi-verste de largeur.
+
+Le courant, très-vif, était extrêmement difficile à remonter. Le cheval
+de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point d'appui,
+c'était à la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme celles d'un
+torrent. Les braver, c'était, pour Michel Strogoff, faire un miracle de
+courage.
+
+Les cavaliers s'étaient arrêtés sur la berge du fleuve, et ils
+hésitaient à s'y précipiter.
+
+Mais, à ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec
+soin le fugitif, qui se trouvait déjà au milieu du courant. Le coup
+partit, et le cheval de Michel Strogoff, frappé au flanc, s'engloutit
+sous son maître.
+
+Celui-ci se débarrassa vivement de ses étriers, au moment où l'animal
+disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant à propos au
+milieu d'une grêle de balles, il parvint à atteindre la rive droite du
+fleuve et disparut dans les roseaux qui hérissaient la berge de l'Obi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+VERSETS ET CHANSONS.
+
+
+Michel Strogoff était relativement en sûreté. Toutefois, sa situation
+restait encore terrible.
+
+Maintenant que le fidèle animal, qui l'avait si courageusement servi,
+venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui,
+pourrait-il continuer son voyage?
+
+Il était à pied, sans vivres, dans un pays ruiné par l'invasion, battu
+par les éclaireurs de l'émir, et il se trouvait encore à une distance
+considérable du but qu'il fallait atteindre.
+
+«Par le ciel, j'arriverai! s'écria-t-il, répondant ainsi à toutes les
+raisons de défaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir.
+Dieu protège la sainte Russie!»
+
+Michel Strogoff était alors hors de portée des cavaliers usbecks.
+Ceux-ci n'avaient point osé le poursuivre à travers le fleuve, et,
+d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'était noyé, car, après sa
+disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive
+droite de l'Obi.
+
+Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la
+berge, avait gagné une partie plus élevée de la rive, non sans peine,
+cependant, car un épais limon, déposé à l'époque du débordement des
+eaux, la rendait peu praticable.
+
+Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrêta ce qu'il
+convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'était éviter Tomsk,
+occupée par les troupes tartares. Néanmoins, il lui fallait gagner
+quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, où il pût se
+procurer un cheval. Ce cheval trouvé, il se jetterait en dehors des
+chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux environs
+de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se hâtait, il espérait
+trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au sud-est les
+provinces du lac Baïkal.
+
+Tout d'abord, Michel Strogoff commença par s'orienter.
+
+A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite ville,
+pittoresquement étagée, s'élevait sur une légère intumescence du sol.
+Quelques églises, à coupoles byzantines, coloriées de vert et d'or, se
+profilaient sur le fond gris du ciel.
+
+C'était Kolyvan, où les fonctionnaires et les employés du Kumsk et
+autres villes vont se réfugier pendant l'été pour fuir le climat malsain
+de la Baraba. Kolyvan, d'après les nouvelles que le courrier du czar
+avait apprises, ne devait pas être encore aux mains des envahisseurs.
+Les troupes tartares, scindées en deux colonnes, s'étaient portées à
+gauche sur Omsk, à droite sur Tomsk, négligeant le pays intermédiaire.
+
+Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de
+gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la rive
+gauche de l'Obi, y fussent arrivés. Là, dût-il en payer dix fois la
+valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la route
+d'Irkoutsk à travers la steppe méridionale.
+
+Il était trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement
+calmes alors, semblaient être absolument abandonnés. Évidemment, la
+population des campagnes, fuyant l'invasion, à laquelle elle ne pouvait
+résister, s'était portée au nord dans les provinces de l'Yeniseisk.
+
+Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan, lorsque
+des détonations lointaines arrivèrent jusqu'à lui.
+
+Il s'arrêta et distingua nettement de sourds roulements qui ébranlaient
+les couches d'air, et, au-dessus, une crépitation plus sèche dont la
+nature ne pouvait le tromper.
+
+«C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe
+est-il donc aux prises avec l'armée tartare! Ah! fasse le ciel que
+j'arrive avant eux à Kolyvan!»
+
+Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientôt, les détonations
+s'accentuèrent peu à peu, et, en arrière, sur la gauche de Kolyvan, des
+vapeurs se condensèrent au-dessus de l'horizon,--non pas des nuages de
+fumée, mais de ces grosses volutes blanchâtres, très-nettement
+profilées, que produisent les décharges d'artillerie.
+
+Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'étaient arrêtés pour
+attendre le résultat de la bataille.
+
+De ce côté, Michel Strogoff n'avait plus rien à craindre. Aussi
+hâta-t-il sa marche vers la ville.
+
+Cependant, les détonations redoublaient et se rapprochaient
+sensiblement. Ce n'était plus un roulement confus, mais une suite de
+coups de canon distincts. En même temps, la fumée, ramenée par le vent,
+s'élevait dans l'air, et il fut même évident que les combattants
+gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait être évidemment attaquée par
+sa partie septentrionale. Mais les Russes la défendaient-ils contre les
+troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les soldats de
+Féofar-Khan? c'est ce qu'il était impossible de savoir. De là, grand
+embarras pour Michel Strogoff.
+
+Il n'était plus qu'à une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de
+feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une église
+s'écroula au milieu de torrents de poussière et de flammes.
+
+La lutte était-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser,
+et, dans ce cas, il était évident que Russes et Tartares se battaient
+dans les rues de la ville. Était-ce donc le moment d'y chercher refuge?
+Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y être pris, et réussirait-il à
+s'échapper de Kolyvan, comme il s'était échappé d'Omsk?
+
+Toutes ces éventualités se présentèrent à son esprit. Il hésita, il
+s'arrêta un instant. Ne valait-il pas mieux, même à pied, gagner au sud
+et à l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et là se
+procurer à tout prix un cheval?
+
+C'était le seul parti à prendre, et aussitôt, abandonnant les rives de
+l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan.
+
+En ce moment, les détonations étaient extrêmement violentes. Bientôt des
+flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dévorait tout
+un quartier de Kolyvan.
+
+Michel Strogoff courait à travers la steppe, cherchant à gagner le
+couvert de quelques arbres, disséminés ça et la, lorsqu'un détachement
+de cavalerie tartare apparut sur la droite.
+
+Michel Strogoff ne pouvait évidemment plus continuer à fuir dans cette
+direction. Les cavaliers s'avançaient rapidement vers la ville, et il
+lui eût été difficile de leur échapper.
+
+Soudain, à l'angle d'un épais bouquet d'arbres, il vit une maison isolée
+qu'il lui était possible d'atteindre avant d'avoir été aperçu.
+
+Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire
+ses forces, car il était épuisé de fatigue et de faim, Michel Strogoff
+n'avait pas autre chose à faire.
+
+Il se précipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au
+plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison était un poste
+télégraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et est,
+et un troisième fil était tendu vers Kolyvan.
+
+Que cette station fût abandonnée dans les circonstances actuelles, on
+devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait
+s'y réfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de
+nouveau à travers la steppe, que battaient les éclaireurs tartares.
+
+Michel Strogoff s'élança aussitôt vers la porte de la maison et la
+repoussa violemment.
+
+Une seule personne se trouvait dans la salle où se faisaient les
+transmissions télégraphiques.
+
+C'était un employé, calme, flegmatique, indifférent à ce qui se passait
+au dehors. Fidèle à son poste, il attendait derrière son guichet que le
+public vint réclamer ses services.
+
+Michel Strogoff courut à lui, et d'une voix brisée par la fatigue:
+
+«Que savez-vous? lui demanda-t-il.
+
+--Rien, répondit l'employé en souriant.
+
+--Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?
+
+--On le dit.
+
+--Mais quels sont les vainqueurs?
+
+--Je l'ignore.»
+
+Tant de placidité au milieu de ces terribles conjonctures, tant
+d'indifférence même étaient à peine croyables.
+
+«Et le fil n'est pas coupé? demanda Michel Strogoff.
+
+--Il est coupé entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore
+entre Kolyvan et la frontière russe.
+
+--Pour le gouvernement?
+
+--Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public,
+lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.--Quand vous voudrez,
+monsieur?»
+
+Michel Strogoff allait répondre à cet étrange employé qu'il n'avait
+aucune dépêche à expédier, qu'il ne réclamait qu'un peu de pain et
+d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.
+
+Michel Strogoff, croyant que le poste était envahi par les Tartares,
+s'apprêtait à sauter par la fenêtre, quand il reconnut que deux hommes
+seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien moins
+que la mine de soldats tartares.
+
+L'un d'eux tenait à la main une dépêche écrite au crayon, et, devançant
+l'autre, il se précipita au guichet de l'impassible employé.
+
+Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un étonnement que
+chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait guère et
+qu'il ne croyait plus jamais revoir.
+
+C'étaient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus
+compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils
+opéraient sur le champ de bataille.
+
+Ils avaient quitté Ichim quelques heures seulement après le départ de
+Michel Strogoff, et, s'ils étaient arrivés avant lui à Kolyvan, en
+suivant la même route, s'ils l'avaient même dépassé, c'est que Michel
+Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.
+
+Et maintenant, après avoir assisté tous deux à l'engagement des Russes
+et des Tartares devant la ville, après avoir quitté Kolyvan au moment où
+la lutte se livrait dans ses rues, ils étaient accourus à la station
+télégraphique, afin de lancer à l'Europe leurs dépêches rivales et de
+s'enlever l'un à l'autre la primeur des événements.
+
+Michel Strogoff s'était mis à l'écart, dans l'ombre, et, sans être vu,
+il pouvait tout voir et tout entendre, il allait évidemment apprendre
+des nouvelles intéressantes pour lui et savoir s'il devait ou non entrer
+dans Kolyvan.
+
+Harry Blount, plus pressé que son collègue, avait pris possession du
+guichet, et il tendait sa dépêche, pendant qu'Alcide Jolivet,
+contrairement à ses habitudes, piétinait d'impatience.
+
+«C'est dix kopeks par mot,» dit l'employé en prenant la dépêche.
+
+Harry Blount déposa sur la tablette une pile de roubles, que son
+confrère regarda avec une certaine stupéfaction.
+
+«Bien,» dit l'employé.
+
+Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commença à télégraphier
+la dépêche suivante:
+
+_«Daily Telegraph, Londres. «De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6
+août. «Engagement des troupes russes et tartares...»_
+
+Cette lecture étant faite à haute voix, Michel Strogoff entendait tout
+ce que le correspondant anglais adressait à son journal.
+
+_«Troupes russes repoussées avec grandes pertes, Tartares entrés dans
+Kolyvan ce jour même...»_
+
+Ces mots terminaient la dépêche.
+
+«À mon tour maintenant,» s'écria Alcide Jolivet, qui voulut passer la
+dépêche adressée à sa cousine du faubourg Montmartre.
+
+Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne
+comptait pas abandonner le guichet, afin d'être toujours à même de
+transmettre les nouvelles, au fur et à mesure qu'elles se produiraient.
+Aussi ne fit-il point place à son confrère.
+
+«Mais vous avez fini!... s'écria Alcide Jolivet.
+
+--Je n'ai pas fini,» répondit simplement Harry Blount.
+
+Et il continua à écrire une suite de mots qu'il passa ensuite à
+l'employé, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:
+
+_«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre!...»_
+
+C'étaient les versets de la Bible qu'Harry Blount télégraphiait, pour
+employer le temps et ne pas céder sa place à son rival. Il en coûterait
+peut-être quelques milliers de roubles à son journal, mais son journal
+serait le premier informé. La France attendrait!
+
+On conçoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre circonstance,
+eût trouvé que c'était de bonne guerre. Il voulut même obliger l'employé
+à recevoir sa dépêche, de préférence à celle de son confrère.
+
+«C'est le droit de monsieur,» répondit tranquillement l'employé, en
+montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.
+
+Et il continua de transmettre fidèlement au _Daily-Telegraph_ le premier
+verset du livre saint.
+
+Pendant qu'il opérait, Harry Blount alla tranquillement à la fenêtre,
+et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs de
+Kolyvan, afin de compléter ses informations.
+
+Quelques instants après, il reprit sa place au guichet et ajouta à son
+télégramme:
+
+_«Deux églises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la droite.
+La terre était informe et toute nue; les ténèbres couvraient la face de
+l'abîme....»_
+
+Alcide Jolivet eut tout simplement une envie féroce d'étrangler
+l'honorable correspondant du _Daily-Telegraph._
+
+Il interpella encore une fois l'employé, qui, toujours impassible, lui
+répondit simplement:
+
+«C'est son droit, monsieur, c'est son droit... à dix kopeks par mot.»
+
+Et il télégraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:
+
+_«Des fuyards russes s'échappent de la ville. Or, Dieu dit que la
+lumière soit faite, et la lumière fut faite!...»_
+
+Alcide Jolivet enrageait littéralement.
+
+Cependant, Harry Blount était retourné près de la fenêtre, mais, cette
+fois, distrait sans doute par l'intérêt du spectacle qu'il avait sous
+les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi,
+lorsque l'employé eut fini de télégraphier le troisième verset de la
+Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet,
+et, ainsi qu'avait fait son confrère, après avoir déposé tout doucement
+une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa dépêche,
+que l'employé lut à haute voix:
+
+_«Madeleine Jolivet, «10, Faubourg-Montmartre (Paris). «De Kolyvan,
+gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 août. «Les fuyards s'échappent de la
+ville. Russes battus. Poursuite acharnée de la cavalerie tartare....»_
+
+Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui complétait
+son télégramme en chantonnant d'une voix moqueuse:
+
+ Il est un petit homme,
+ Tout habillé de gris,
+ Dans Paris!...
+
+Trouvant inconvenant de mêler, comme l'avait osé faire son confrère, le
+sacré au profane, Alcide Jolivet répondait par un joyeux refrain de
+Béranger aux versets de la Bible.
+
+«Aoh! fit Harry Blount.
+
+--C'est comme cela,» répondit Alcide Jolivet.
+
+Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se
+rapprochait, et les détonations éclataient avec une violence extrême.
+
+En ce moment, une commotion ébranla le poste télégraphique.
+
+Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussière
+emplissait la salle des transmissions.
+
+Alcide Jolivet finissait alors d'écrire ces vers:
+
+ Joufflu comme une pomme,
+ Qui, sans un sou comptant...
+
+mais, s'arrêter, se précipiter sur l'obus, le prendre à deux mains avant
+qu'il eût éclaté, le jeter par la fenêtre et revenir au guichet, ce fut
+pour lui l'affaire d'un instant.
+
+Cinq secondes plus tard, l'obus éclatait au dehors.
+
+Mais, continuant à libeller son télégramme avec le plus beau sang-froid
+du monde, Alcide Jolivet écrivit:
+
+_«Obus de six a fait sauter la muraille du poste télégraphique. En
+attendons quelques autres du même calibre....»_
+
+Pour Michel Strogoff, il n'était pas douteux que les Russes ne fussent
+repoussés de Kolyvan. Sa dernière ressource était donc de se jeter à
+travers la steppe méridionale.
+
+Mais alors une fusillade terrible éclata près du poste télégraphique, et
+une grêle de balles fit sauter les vitres de la fenêtre.
+
+Harry Blount, frappé à l'épaule, tomba à terre.
+
+Alcide Jolivet allait, à ce moment même, transmettre ce supplément de
+dépêche:
+
+_«Harry Blount, correspondant du _Daily Telegraph_, tombe à mon côté,
+frappé d'un éclat de muraille....»_ quand l'impassible employé lui dit
+avec son calme inaltérable:
+
+«Monsieur, le fil est brisé.»
+
+Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il
+brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte que
+Michel Strogoff n'avait pas aperçue.
+
+Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel
+Strogoff, ni les journalistes ne purent opérer leur retraite.
+
+Alcide Jolivet, sa dépêche inutile à la main, s'était précipité vers
+Harry Blount, étendu sur le sol, et, en brave coeur qu'il était, il
+l'avait chargé sur ses épaules dans l'intention de fuir avec lui.... Il
+était trop tard!
+
+Tous deux étaient prisonniers, et, en même temps qu'eux, Michel
+Strogoff, surpris à l'improviste au moment où il allait s'élancer par la
+fenêtre, tombait entre les mains des Tartares!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+UN CAMP TARTARE.
+
+
+A une journée de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg
+de Diachinsk, s'étend une vaste plaine que dominent quelques grands
+arbres, principalement des pins et des cèdres.
+
+Cette portion de la steppe est ordinairement occupée, pendant la saison
+chaude, par des Sibériens pasteurs, et elle suffit à la nourriture de
+leurs nombreux troupeaux. Mais, à cette époque, on y eût vainement
+cherché un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette plaine fût
+déserte. Elle présentait, au contraire, une extraordinaire animation.
+
+Là, en effet, se dressaient les tentes tartares, là campait Féofar-Khan,
+le farouche émir de Boukhara, et c'est là que le lendemain, 7 août,
+furent amenés les prisonniers faits à Kolyvan, après l'anéantissement du
+petit corps russe. De ces deux mille hommes, qui s'étaient engagés entre
+les deux colonnes ennemies, appuyées à la fois sur Omsk et sur Tomsk, il
+ne restait plus que quelques centaines de soldats. Les événements
+tournaient donc mal, et le gouvernement impérial semblait être compromis
+au delà des frontières de l'Oural,--au moins momentanément, car les
+Russes ne pouvaient manquer de repousser tôt ou tard ces hordes
+d'envahisseurs. Mais enfin l'invasion avait atteint le centre de la
+Sibérie, et elle allait, à travers le pays soulevé, se propager soit sur
+les provinces de l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk
+était maintenant coupée de toute communication avec l'Europe. Si les
+troupes de l'Amour et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas à temps
+pour l'occuper, cette capitale de la Russie asiatique, réduite à des
+forces insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant
+qu'elle eût pu être reprise, le grand-duc, frère de l'empereur, aurait
+été livré à la vengeance d'Ivan Ogareff.
+
+Que devenait Michel Strogoff? Fléchissait-il enfin sous le poids de tant
+d'épreuves? Se regardait-il comme vaincu par cette série de mauvaises
+chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours été en empirant?
+Considérait-il la partie comme perdue, sa mission manquée, son mandat
+impossible à accomplir?
+
+Michel Strogoff était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où
+ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas même été blessé, la
+lettre impériale était toujours sur lui, son incognito avait été
+respecté. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les
+Tartares entraînaient comme un vil bétail; mais, en se rapprochant de
+Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devançait toujours
+Ivan Ogareff.
+
+«J'arriverai!» se répétait-il.
+
+Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette
+pensée unique: redevenir libre! Comment échapperait-il aux soldats de
+l'émir? Le moment venu, il verrait.
+
+Le camp de Féofar présentait un spectacle superbe. De nombreuses tentes,
+faites de peaux, de feutre ou d'étoffes de soie, chatoyaient aux rayons
+du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur pointe conique, se
+balançaient au milieu de fanions, de guidons et d'étendards
+multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient aux seides et
+aux khodjas, qui sont les premiers personnages du khanat. Un pavillon
+spécial, orné d'une queue de cheval, dont la hampe s'élançait d'une
+gerbe de bâtons rouges et blancs, artistement entrelacés, indiquait le
+haut rang de ces chefs tartares. Puis, à l'infini s'élevaient dans la
+plaine quelques milliers de ces tentes turcomanes que l'on appelle
+«karaoy» et qui avaient été transportées à dos de chameaux.
+
+Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant fantassins
+que cavaliers, rassemblés sous le nom d'alamanes. Parmi eux, et comme
+types principaux du Turkestan, on remarquait tout d'abord ces Tadjiks
+aux traits réguliers, à la peau blanche, à la taille élevée, aux yeux et
+aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l'armée tartare, et dont les
+khanats de Khokhand et de Koundouze avaient fourni un contingent presque
+égal à celui de Boukhara. Puis, à ces Tadjiks se mêlaient d'autres
+échantillons de ces races diverses qui résident au Turkestan ou dont le
+pays originaire y confine. C'étaient des Usbecks, petits de taille, roux
+de barbe, semblables à ceux qui s'étaient jetés à la poursuite de Michel
+Strogoff. C'étaient des Kirghis, au visage plat comme celui des
+Kalmouks, revêtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc
+et les flèches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le
+fusil à mèche et le «tschakane», petite hache à manche court qui ne fait
+que des blessures mortelles. C'étaient des Mongols, taille moyenne,
+cheveux noirs et réunis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure
+ronde, teint basané, yeux enfoncés et vifs, barbe rare, habillés de
+robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cerclés de ceinturons de
+cuir à boucles d'argent, chaussés de bottes à soutaches voyantes, et
+coiffés de bonnets de soie bordés de fourrure avec trois rubans qui
+voltigeaient en arrière. Enfin on y voyait aussi des Afghans, à peau
+bistrée, des Arabes, ayant le type primitif des belles races sémitiques,
+et des Turcomans, avec ces yeux bridés auxquels semble manquer la
+paupière,--tous enrôlés sous le drapeau de l'émir, drapeau des
+incendiaires et des dévastateurs.
+
+Auprès de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de
+soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des
+officiers de même origine, et ce n'étaient certainement pas les moins
+estimés de l'armée de Féofar-Khan.
+
+Que l'on ajoute à cette nomenclature des Juifs servant comme
+domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tête coiffée, au lieu du
+turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap
+sombre; que l'on mêle à ces groupes des centaines de «kalenders», sortes
+de religieux mendiants aux vêtements en lambeaux que recouvre une peau
+de léopard, et on aura une idée a peu près complète de ces énormes
+agglomérations de tribus diverses, comprises sous la dénomination
+générale d'armées tartares.
+
+Cinquante mille de ces soldats étaient montés, et les chevaux n'étaient
+pas moins variés que les hommes. Parmi ces animaux, attachés par dix a
+deux cordes fixées parallèlement l'une à l'autre, la queue nouée, la
+croupe recouverte d'un réseau de soie noire, on distinguait les
+turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles
+d'encolure; les usbecks, qui sont des bêtes de fond; les khokhandiens,
+qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de
+cuisine; les kirghis, à robe claire, venus des bords du fleuve Emba, où
+on les prend avec l'«arcane», ce lasso des Tartares, et bien d'autres
+produits de races croisées, qui sont de qualité inférieure.
+
+Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C'étaient des chameaux de
+petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur
+retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le
+dromadaire; des «nars» à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils
+se roulent en boucles; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair,
+très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.
+
+Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense
+agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges
+bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée
+des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour
+lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de
+sa palette.
+
+Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de
+Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au
+champ, les trompettes sonnèrent. A ces bruits déjà formidables se
+mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des
+canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'émir.
+
+L'installation de Féofar était purement militaire. Ce qu'on pourrait
+appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à
+Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.
+
+Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l'émir, jusqu'au
+moment où il l'échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie
+orientale.
+
+La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans
+d'une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines
+d'or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des
+éventails, elle occupait le centre d'une vaste clairière, fermée par un
+rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette
+tente, sur une table laquée et incrustée de pierres précieuses,
+s'ouvrait le livre sacré du Koran, dont les pages étaient de minces
+feuilles d'or, finement gravées. Au-dessus, battait le pavillon tartare,
+écartelé des armes de l'émir.
+
+Autour de la clairière, s'élevaient en demi-cercle les tentes des grands
+fonctionnaires de Boukhara. Là résidaient le chef d'écurie, qui a le
+droit de suivre à cheval l'émir jusque dans la cour de son palais, le
+grand fauconnier, le «housch-bégui», porteur du sceau royal, le
+«toptschi-baschi», grand maître de l'artillerie, le «khodja», chef du
+conseil qui reçoit le baiser du prince et peut se présenter devant lui
+ceinture dénouée, le «scheikh-oul-islam», chef des ulémas, représentant
+des prêtres, le «cazi-askev», qui, en l'absence de l'émir, juge toutes
+contestations soulevées entre militaires, et enfin le chef des
+astrologues, dont la grande affaire est de consulter les étoiles, toutes
+les fois que le khan songe à se déplacer.
+
+L'émir, au moment où les prisonniers furent amenés au camp, était dans
+sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste,
+un mot de lui n'auraient pu être que le signal de quelque sanglante
+exécution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en
+partie la majesté des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et
+surtout on le craint.
+
+Quant aux prisonniers, ils allaient être parqués dans quelque enclos,
+où, maltraités, a peine nourris, exposés a toutes les intempéries du
+climat, ils attendraient le bon plaisir de Féofar.
+
+De tous, le plus docile, sinon le plus patient, était certainement
+Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait là où il
+voulait aller, et dans des conditions de sécurité que, libre, il n'eût
+pu trouver sur cette route de Kolyvan à Tomsk. S'échapper avant d'être
+arrivé dans cette ville, c'était s'exposer à retomber entre les mains
+des éclaireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale,
+occupée alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas située au
+delà du quatre-vingt-deuxième méridien qui traverse Tomsk. Donc, ce
+méridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait en dehors
+des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yeniseï sans danger, et
+gagner Krasnoiarsk, avant que Féofar-Khan eût envahi la province.
+
+«Une fois à Tomsk, se répétait-il pour réprimer quelques mouvements
+d'impatience dont il n'était pas toujours maître, en quelques minutes,
+je serai au delà des avant-postes, et douze heures gagnées sur Féofar,
+douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a Irkoutsk!
+
+Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'était et
+ce devait être la présence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le
+danger d'être reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que c'était
+ce traître sur lequel il lui importait surtout de prendre l'avance. Il
+comprenait aussi que la réunion des troupes d'Ivan Ogareff à celles de
+Féofar porterait au complet l'effectif de l'armée envahissante, et que,
+la jonction opérée, cette armée marcherait en masse sur la capitale de
+la Sibérie orientale. Aussi, toutes ses appréhensions venaient-elles de
+ce côté, et, à chaque instant, écoutait-il si quelque fanfare
+n'annonçait pas l'arrivée du lieutenant de l'émir.
+
+À cette pensée se joignait le souvenir de sa mère, celui de Nadia, l'une
+retenue à Omsk, l'autre enlevée sur les barques de l'Irtyche et sans
+doute captive comme l'était Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien pour
+elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait résoudre,
+son coeur se serrait affreusement.
+
+En même temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry
+Blount et Alcide Jolivet avaient été conduits au camp tartare. Leur
+ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste télégraphique, savait
+qu'ils étaient parqués comme lui dans cet enclos que surveillaient de
+nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherché à se rapprocher
+d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu'ils pouvaient
+penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim. D'ailleurs, il voulait
+être seul pour agir seul, le cas échéant. Il s'était donc tenu a
+l'écart.
+
+Alcide Jolivet, depuis le moment où son confrère était tombé près de
+lui, ne lui avait pas ménagé ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au
+camp, c'est-à-dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount,
+appuyé au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers.
+Sa qualité de sujet anglais, il voulut d'abord la faire valoir, mais
+elle ne le servit en aucune façon vis-à-vis de barbares qui ne
+répondaient qu'à coups de lance ou de sabre. Le correspondant du
+_Daily-Telegraph_ dut donc subir le sort commun, quitte à réclamer plus
+tard et à obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce trajet
+n'en fut pas moins très-pénible pour lui, car sa blessure le faisait
+souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-être n'eût-il pu
+atteindre le camp.
+
+Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais, avait
+physiquement et moralement réconforté son confrère par tous les moyens
+en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit définitivement
+enfermé dans l'enclos, fut de visiter la blessure d'Harry Blount. Il
+parvint à lui retirer très-adroitement son habit et reconnut que son
+épaule avait été seulement frôlée par un éclat de mitraille.
+
+«Ce n'est rien, dit-il. Une simple éraflure! Après deux ou trois
+pansements, cher confrère, il n'y paraîtra plus!
+
+--Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.
+
+--Je vous les ferai moi-même!
+
+--Vous êtes donc un peu médecin?
+
+--Tous les Français sont un peu médecins!»
+
+Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, déchirant son mouchoir, fit de
+la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de l'eau à
+un puits creusé au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui, fort
+heureusement, n'était pas grave, et disposa avec beaucoup d'adresse les
+linges mouillés sur l'épaule d'Harry Blount.
+
+«Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sédatif le
+plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et il
+est le plus employé maintenant. Les médecins ont mis six mille ans à
+découvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!
+
+--Je vous remercie, monsieur Jolivet, répondit Harry Blount, en
+s'étendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui
+arrangea à l'ombre d'un bouleau.
+
+--Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant à ma place!
+
+--Je n'en sais rien... répondit un peu naïvement Harry Blount.
+
+--Farceur, va! Tous les Anglais sont généreux!
+
+--Sans doute, mais les Français....?
+
+--Eh bien, les Français sont bons, ils sont même bêtes, si vous voulez!
+Mais ce qui les rachète, c'est qu'ils sont Français! Ne parlons plus de
+cela, et même, si vous m'en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos
+vous est absolument nécessaire.»
+
+Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le blessé devait,
+par prudence, songer au repos, le correspondant du _Daily-Telegraph_
+n'était pas homme à s'écouter.
+
+«Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernières dépêches
+aient pu passer la frontière russe?
+
+--Et pourquoi pas? répondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je vous
+assure que ma bienheureuse cousine sait à quoi s'en tenir sur l'affaire
+de Kolyvan!
+
+--A combien d'exemplaires tire t-elle ses dépêches, votre cousine?
+demanda Harry Blount, qui, pour la première fois, posa cette question
+directe à son confrère.
+
+--Bon! répondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne
+fort discrète, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait
+désespérée si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.
+
+--Je ne veux pas dormir, répondit l'Anglais.--Que doit penser votre
+cousine des affaires de la Russie?
+
+--Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le
+gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiéter
+d'une invasion de barbares, et la Sibérie ne lui échappera pas.
+
+--Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! répondit Harry
+Blount, qui n'était pas exempt d'une certaine jalousie «anglaise» à
+l'endroit des prétentions russes dans l'Asie centrale.
+
+--Oh! ne parlons pas politique! s'écria Alcide Jolivet. C'est défendu
+par la Faculté! Rien de plus mauvais pour les blessures à l'épaule!... à
+moins que ce ne soit pour vous endormir!
+
+--Parlons alors de ce qu'il nous reste à faire, répondit Harry Blount.
+Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester indéfiniment
+prisonnier de ces Tartares.
+
+--Ni moi, pardieu!
+
+--Nous sauverons-nous à la première occasion?
+
+--Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre liberté.
+
+--En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son
+compagnon.
+
+--Certainement! Nous ne sommes pas des belligérants, nous sommes des
+neutres, et nous réclamerons!
+
+--Près de cette brute de Féofar-Khan?
+
+--Non, il ne comprendrait pas, répondit Alcide Jolivet, mais près de son
+lieutenant Ivan Ogareff.
+
+--C'est un coquin!
+
+--Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas
+badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intérêt à nous retenir,
+au contraire. Seulement, demander quelque chose à ce monsieur-là, ça ne
+me va pas beaucoup!
+
+--Mais ce monsieur-là n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas
+vu, fit observer Harry Blount.
+
+--Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'émir. La
+Sibérie est coupée en deux maintenant, et très-certainement l'armée de
+Féofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.
+
+--Et une fois libres, que ferons-nous?
+
+--Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons
+les Tartares, jusqu'au moment où les événements nous permettront de
+passer dans le camp opposé. Il ne faut pas abandonner la partie, que
+diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrère, vous avez déjà eu
+la chance d'être blessé au service du _Daily-Telegraph_, tandis que moi,
+je n'ai encore rien reçu au service de ma cousine. Allons, allons!--Bon,
+murmura Alcide Jolivet, le voilà qui s'endort! Quelques heures de
+sommeil et quelques compresses d'eau fraîche, il n'en faut pas plus pour
+remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqués en tôle!»
+
+Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla près de lui,
+après avoir tiré son carnet, qu'il chargea de notes, très-décidé,
+d'ailleurs, à les partager avec son confrère, pour la plus grande
+satisfaction des lecteurs du _Daily-Telegraph_. Les événements les
+avaient réunis l'un à l'autre. Ils n'en étaient plus à se jalouser.
+
+Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff était
+précisément l'objet des plus vifs désirs des deux journalistes.
+L'arrivée d'Ivan Ogareff pouvait évidemment servir ceux-ci, car, leur
+qualité de correspondants anglais et français une fois reconnue, rien de
+plus probable qu'ils fussent mis en liberté. Le lieutenant de l'émir
+saurait faire entendre raison à Féofar, qui n'eût pas manqué de traiter
+des journalistes comme de simples espions. L'intérêt d'Alcide Jolivet et
+d'Harry Blount était donc contraire à l'intérêt de Michel Strogoff.
+Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle
+raison, ajoutée à plusieurs autres, qui le porta a éviter tout
+rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s'arrangea donc
+de manière à ne pas être aperçu d'eux.
+
+Quatre jours se passèrent, pendant lesquels l'état de choses ne fut
+aucunement modifié. Les prisonniers n'entendirent point parler de la
+levée du camp tartare. Ils étaient surveillés sévèrement. Il leur eût
+été impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui
+les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur était
+attribuée, elle leur suffisait à peine. Deux fois par vingt-quatre
+heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chèvres, grillés sur
+les charbons, ou quelques portions de ce fromage appelé «kroute»,
+fabriqué avec du lait aigre de brebis, et qui, trempé de lait de jument,
+forme le mets kinghis le plus communément nommé «koumyss». Et c'était
+tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint détestable. Il se
+produisit de grandes perturbations atmosphériques, qui amenèrent des
+bourrasques mêlées de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent
+supporter ces intempéries malsaines, et aucun adoucissement ne fut
+apporté à leurs misères. Quelques blessés, des femmes, des enfants
+moururent, et les prisonniers eux-mêmes durent enterrer ces cadavres,
+auxquels leurs gardiens ne voulaient même pas donner la sépulture.
+
+Pendant ces dures épreuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se
+multiplièrent, chacun de son côté. Ils rendirent tous les services
+qu'ils pouvaient rendre. Moins éprouvés que tant d'autres, valides,
+vigoureux, ils devaient mieux résister, et par leurs conseils, par leurs
+soins, ils purent se rendre utiles à ceux qui souffraient et se
+désespéraient.
+
+Cet état de choses allait-il durer? Féofar-Khan, satisfait de ses
+premiers succès, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher
+sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien. L'événement
+tant souhaité d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant redouté de Michel
+Strogoff, se produisit dans la matinée du 12 août.
+
+Ce jour-là, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la
+mousquetade éclata. Un énorme nuage de poussière se déroulait au-dessus
+de la route de Kolyvan.
+
+Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entrée
+au camp tartare.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+UNE ATTITUDE D'ALCIDE JOLIVET.
+
+
+C'était tout un corps d'armée qu'Ivan Ogareff amenait à l'émir. Ces
+cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'était
+emparée d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu réduire la ville haute, dans
+laquelle--on ne l'a point oublié--le gouverneur et la garnison avaient
+cherché refuge, s'était décidé à passer outre, ne voulant pas retarder
+les opérations qui devaient amener la conquête de la Sibérie orientale.
+Il avait donc laissé une garnison suffisante à Omsk. Puis, entraînant
+ses hordes, se renforçant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait
+faire sa jonction avec l'armée de Féofar.
+
+Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrêtèrent aux avant-postes du camp. Ils ne
+reçurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef était, sans
+doute, de ne pas s'arrêter, mais de se porter en avant et de gagner,
+dans le plus bref délai, Tomsk, ville importante, naturellement destinée
+à devenir le centre des opérations futures.
+
+En même temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de
+prisonniers russes et sibériens, capturés soit à Omsk, soit à Kolyvan.
+Ces malheureux ne furent pas conduits à l'enclos, déjà trop petit pour
+ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri,
+presque sans nourriture. Quel sort Féofar-Khan réservait-il à ces
+infortunés? Les internerait-il à Tomsk, ou quelque sanglante exécution,
+familière aux chefs tartares, les décimerait-elle? C'était le secret du
+capricieux émir.
+
+Ce corps d'armée n'était pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans entraîner à
+sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de
+bohémiens qui forment habituellement l'arrière-garde d'une armée en
+marche. Tout ce monde vivait sur les pays traversés et laissait peu de
+chose à piller après lui. Donc, nécessité de se porter en avant, ne
+fût-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expéditionnaires.
+Toute la région comprise entre les cours de l'Ichim et de l'Obi,
+radicalement dévastée, n'offrait plus aucune ressource. C'était un
+désert que les Tartares faisaient derrière eux, et les Russes ne
+l'auraient pas franchi sans peine.
+
+Au nombre de ces bohémiens, accourus des provinces de l'ouest, figurait
+la troupe tsigane qui avait accompagné Michel Strogoff jusqu'à Perm.
+Sangarre était la. Cette sauvage espionne, âme damnée d'Ivan Ogareff, ne
+quittait pas son maître. On les a vus, tous deux, préparant leurs
+machinations, en Russie même, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod.
+Après la traversée de l'Oural, ils s'étaient séparés pour quelques jours
+seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagné Ichim, tandis que
+Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.
+
+On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait à Ivan
+Ogareff. Par ses bohémiennes, elle pénétrait en tout lieu, entendant et
+rapportant tout. Ivan Ogareff était tenu au courant de ce qui se faisait
+jusque dans le coeur des provinces envahies. C'étaient cent yeux, cent
+oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il payait
+largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.
+
+Sangarre, autrefois compromise dans une très-grave affaire, avait été
+sauvée par l'officier russe. Elle n'avait point oublié ce qu'elle lui
+devait et s’était donnée à lui, corps et âme. Ivan Ogareff, entré dans
+la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de
+cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnât, Sangarre l'exécutait. Un
+instinct inexplicable, plus impérieux encore que celui de la
+reconnaissance, l'avait poussée à se faire l'esclave du traître, auquel
+elle était attachée depuis les premiers temps de son exil en Sibérie.
+Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s'était plu
+à mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu'Ivan Ogareff
+allait jeter sur la Sibérie. A la prodigieuse astuce naturelle à sa
+race, elle joignait une énergie farouche, qui ne connaissait ni le
+pardon ni la pitié. C'était une sauvage, digne de partager le wigwam
+d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.
+
+Depuis son arrivée à Omsk, où elle l'avait rejoint avec ses tsiganes,
+Sangarre n'avait plus quitté Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis
+en présence Michel et Marfa Strogoff lui était connue. Les craintes
+d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar, elle les
+savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnière, elle eût été femme
+à la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge, afin de lui
+arracher son secret. Mais l'heure n'était pas venue à laquelle Ivan
+Ogareff voulait faire parler la vieille Sibérienne. Sangarre devait
+attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu'elle
+espionnait à son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres
+paroles, l'observant jour et nuit, cherchant à entendre ce mot de "fils"
+s'échapper de sa bouche, mais déjouée jusqu'alors par l'inaltérable
+impassibilité de Marfa Strogoff.
+
+Cependant, au premier éclat des fanfares, le grand maître de
+l'artillerie tartare et le chef des écuries de l'émir, suivis d'une
+brillante escorte de cavaliers usbecks, s'étaient portés au front du
+camp afin de recevoir Ivan Ogareff.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés en sa présence, ils lui rendirent les plus
+grands honneurs et l'invitèrent à les accompagner à la tente de
+Féofar-Khan.
+
+Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, répondit froidement aux
+déférences des hauts fonctionnaires envoyés à sa rencontre. Il était
+très-simplement vêtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il
+portait encore un uniforme d'officier russe.
+
+Au moment où il rendait la main à son cheval pour franchir l'enceinte du
+camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte, s'approcha de
+lui et demeura immobile.
+
+«Rien? demanda Ivan Ogareff.
+
+--Rien.
+
+--Sois patiente.
+
+--L'heure approche-t-elle où tu forceras la vieille femme à parler?
+
+--Elle approche, Sangarre,
+
+--Quand la vieille femme parlera-t-elle?
+
+--Lorsque nous serons à Tomsk.
+
+--Et nous y serons?...
+
+--Dans trois jours.»
+
+Les grands yeux noirs de Sangarre jetèrent un éclat extraordinaire, et
+elle se retira d'un pas tranquille.
+
+Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son
+état-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l'émir.
+
+Féofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, composé du porteur du
+sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris
+place sous la tente.
+
+Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'émir.
+
+Féofar-Khan était un homme de quarante ans, haut de stature, le visage
+assez pâle, les yeux méchants, la physionomie farouche. Une barbe noire,
+étagée par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume
+de guerre, cotte à mailles d'or et d'argent, baudrier étincelant de
+pierres précieuses, fourreau de sabre courbé comme un yatagan et serti
+de gemmes éblouissantes, bottes ergotées d'un éperon d'or, casque orné
+d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Féofar offrait au regard
+l'aspect plutôt étrange qu'imposant d'un Sardanapale tartare, souverain
+indiscuté qui dispose à son gré de la vie et de la fortune de ses
+sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilège
+spécial, on donne, à Boukhara, la qualification d'émir.
+
+Au moment où Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurèrent
+assis sur leurs coussins festonnés d'or; mais Féofar se leva d'un riche
+divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous
+l'épaisse moquette d'un tapis boukharien.
+
+L'émir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser, à la
+signification duquel il n'y avait pas à se méprendre. Ce baiser faisait
+du lieutenant le chef du conseil et le plaçait temporairement au-dessus
+du khodja.
+
+Puis, Féofar, s'adressant à Ivan Ogareff: «Je n'ai point à t'interroger,
+dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposées
+à t'entendre.
+
+--Takhsir [C'est l'équivalent du nom de «Sire», qui est donné aux
+sultans de Boukhara], répondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai à te
+faire connaître.»
+
+Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait à ses phrases la
+tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.
+
+«Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait, à
+la tête de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de
+l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans
+peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les
+hordes kirghises se sont soulevées à la voix de Féofar-Khan, et la
+principale route sibérienne t'appartient depuis Ichim jusqu'à Tomsk. Tu
+peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient où le soleil se
+lève, que vers l'occident où il se couche.
+
+--Et si je marche avec le soleil? demanda l'émir, qui écoutait sans que
+son visage trahit aucune de ses pensées.
+
+--Marcher avec le soleil, répondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers
+l'Europe, c'est conquérir rapidement les provinces sibériennes de
+Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.
+
+--Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?
+
+--C'est soumettre à la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus
+riches contrées de l'Asie centrale.
+
+--Mais, les armées du sultan de Pétersbourg? dit Féofar-Khan, en
+désignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.
+
+--Tu n'as rien à en craindre, ni au levant ni au couchant, répondit Ivan
+Ogareff. L'invasion a été soudaine, et, avant que l'armée russe ait pu
+les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombées en ton pouvoir. Les
+troupes du czar ont été écrasées à Kolyvan, comme elles le seront
+partout où les tiens lutteront contre ces soldats insensés de
+l'Occident.
+
+--Et quel avis t'inspire ton dévouement à la cause tartare? demanda
+l'émir, après quelques instants de silence.
+
+--Mon avis, répondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant
+du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales à dévorer aux
+chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces
+de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut toute une
+contrée. Il faut que, à défaut du czar, le grand-duc son frère tombe
+entre tes mains.»
+
+C'était là le suprême résultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'eût
+pris, à l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan
+Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVIIIe
+siècle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans pitié, c'était pleine
+satisfaction donnée à sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait
+passer immédiatement sous la domination tartare toute la Sibérie
+orientale.
+
+«Il sera fait ainsi, Ivan, répondit Féofar.
+
+--Quels sont tes ordres, Takhsir?
+
+--Aujourd'hui même, notre quartier général sera transporté à Tomsk.»
+
+Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bégui, il se retira pour
+faire exécuter les ordres de l'émir.
+
+Au moment où il allait monter à cheval, afin de regagner les
+avant-postes, un certain tumulte se produisit à quelque distance, dans
+la partie du camp affectée aux prisonniers. Des cris se firent entendre,
+et deux ou trois coups de fusil éclatèrent. Etait-ce une tentative de
+révolte ou d'évasion qui allait être sommairement réprimée?
+
+Ivan Ogareff et le housch-bégui firent quelques pas en avant, et,
+presque aussitôt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir,
+parurent devant eux.
+
+Le housch-bégui, sans plus d'information, fit un geste qui était un
+ordre de mort, et la tête de ces deux prisonniers allait rouler à terre,
+lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrêtèrent le sabre déjà levé
+sur eux.
+
+Le Russe avait reconnu que ces prisonniers étaient étrangers, et il
+donna l'ordre qu'on les lui amenât.
+
+C'étaient Harry Blount et Alcide Jolivet.
+
+Dès l'arrivée d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demandé à être
+conduits en sa présence. Les soldats avaient refusé. De là, lutte,
+tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement point
+les deux journalistes, mais leur exécution ne se fût point fait
+attendre, n'eût été l'intervention du lieutenant de l'émir.
+
+Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui
+étaient absolument inconnus. Ils étaient présents, cependant, à cette
+scène du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut
+frappé par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait
+attention aux personnes réunies alors dans la salle commune.
+
+Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent
+parfaitement, et celui-ci dit à mi-voix:
+
+«Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage
+d'Ichim ne font qu'un!»
+
+Puis, il ajouta à l'oreille de son compagnon:
+
+«Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel
+russe au milieu d'un camp tartare me dégoûte, et bien que, grâce à lui,
+ma tête soit encore sur mes épaules, mes yeux se détourneraient avec
+mépris plutôt que de le regarder en face!»
+
+Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complète et la plus hautaine
+indifférence.
+
+Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait
+d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paraître.
+
+«Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton très-froid,
+mais exempt de sa rudesse habituelle.
+
+--Deux correspondants de journaux anglais et français, répondit
+laconiquement Harry Blount.
+
+--Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'établir votre
+identité?
+
+--Voici des lettres qui nous accréditent en Russie près des
+chancelleries anglaise et française.»
+
+Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les
+lut avec attention. Puis:
+
+«Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos opérations
+militaires en Sibérie?
+
+--Nous demandons à être libres, voilà tout, répondit sèchement le
+correspondant anglais.
+
+--Vous l'êtes, messieurs, répondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de
+lire vos chroniques dans le _Daily-Telegraph_.
+
+--Monsieur, répliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable,
+c'est six pence le numéro, les frais de poste en sus.»
+
+Et, là-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut
+approuver complètement sa réponse.
+
+Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la
+tête de son escorte et disparut bientôt dans un nuage de poussière.
+
+«Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff,
+général en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.
+
+--Je pense, mon cher confrère, répondit en souriant Alcide Jolivet, que
+cet housch-bégui a eu un bien beau geste, quand il a donné l'ordre de
+nous couper la tête!»
+
+Quoi qu'il en soit et quel que fût le motif qui eût porté Ivan Ogareff à
+agir ainsi à l'égard des deux journalistes, ceux-ci étaient libres et
+ils pouvaient parcourir à leur gré le théâtre de la guerre. Aussi, leur
+intention était-elle bien de ne point abandonner la partie. L'espèce
+d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre avait fait
+place à une amitié sincère. Rapprochés par les circonstances, ils ne
+songeaient plus à se séparer. Les mesquines questions de rivalité
+étaient à jamais éteintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu'il
+devait à son compagnon, lequel ne cherchait aucunement à s'en souvenir,
+et en somme, ce rapprochement, facilitant les opérations de reportage,
+devait tourner à l'avantage de leurs lecteurs.
+
+«Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire de
+notre liberté?
+
+--En abuser, parbleu! répondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement à
+Tomsk voir ce qui s'y passe.
+
+--Jusqu'au moment, très-prochain, je l'espère, où nous pourrons
+rejoindre quelque corps russe?...
+
+--Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se tartariser!
+Le beau rôle est encore à ceux dont les armes civilisent, et il est
+évident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout à perdre et
+absolument rien à gagner à cette invasion, mais les Russes sauront bien
+la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!»
+
+Cependant, l'arrivée d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre à la liberté
+Alcide Jolivet et Harry Blount, était au contraire un grave péril pour
+Michel Strogoff. Que le hasard vînt à mettre le courrier du czar en
+présence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnaître
+pour le voyageur qu'il avait si brutalement traité au relais d'Ichim, et
+bien que Michel Strogoff n'eût pas répondu à l'insulte comme il l'eût
+fait en toute autre circonstance, l'attention aurait été attirée sur
+lui,--ce qui eût rendu difficile l'exécution de ses projets.
+
+Là était le côté fâcheux de la présence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une
+conséquence heureuse de son arrivée, ce fut l'ordre qui fut donné de
+lever le camp le jour même et de transporter à Tomsk le quartier
+général.
+
+C'était l'accomplissement du plus vif désir de Michel Strogoff. Son
+intention, on le sait, était d'atteindre Tomsk, confondu avec les autres
+prisonniers, c'est-à-dire sans risquer de tomber entre les mains des
+éclaireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville.
+Cependant, par suite de l'arrivée d'Ivan Ogareff, et dans la crainte
+d'être reconnu de lui, il dut se demander s'il ne conviendrait pas de
+renoncer à ce premier projet et de tenter de s'échapper pendant le
+voyage.
+
+Michel Strogoff allait sans doute s'arrêter à ce dernier parti,
+lorsqu'il apprit que Féofar-Khan et Ivan Ogareff étaient déjà partis
+pour la ville à la tête de quelques milliers de cavaliers.
+
+«J'attendrai donc, se dit-il, à moins qu'il ne se présente quelque
+occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses
+en deçà de Tomsk, tandis qu'au delà les bonnes s'accroîtront, puisque
+j'aurai, en quelques heures, dépassé les postes tartares les plus
+avancés dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me
+vienne en aide!»
+
+C'était, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la
+surveillance d'un nombreux détachement de Tartares, devaient faire à
+travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes séparaient le camp
+de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'émir, qui ne manquaient
+de rien, mais pénible pour des malheureux, affaiblis par les privations.
+Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibérienne!
+
+Ce fut à deux heures de l'après-midi, ce 12 août, par une température
+fort élevée et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna
+l'ordre de départ.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant acheté des chevaux, avaient déjà
+pris la route de Tomsk, où la logique des événements allait réunir les
+principaux personnages de cette histoire.
+
+Au nombre des prisonniers amenés par Ivan Ogareff au camp tartare, était
+une vieille femme que sa taciturnité même semblait mettre à part au
+milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne
+sortait de ses lèvres. On eût dit une statue de la douleur. Cette femme,
+presque toujours immobile, plus étroitement gardée qu'aucune autre,
+était, sans qu'elle parût s'en douter ou s'en soucier, observée par la
+tsigane Sangarre. Malgré son âge, elle avait dû suivre à pied le convoi
+des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement eût été apporté à ses
+misères.
+
+Toutefois, quelque providentiel dessein avait placé à ses côtés un être
+courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister. Parmi ses
+compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa beauté et par
+une impassibilité qui ne le cédait en rien à celle de la Sibérienne,
+semblait s'être donné la tâche de veiller sur elle. Aucune parole
+n'avait été échangée entre les deux captives, mais la jeune fille se
+trouvait toujours à point nommé auprès de la vieille femme, quand son
+secours pouvait lui être utile. Celle-ci n'avait pas tout d'abord
+accepté sans méfiance les soins muets de cette inconnue. Peu à peu,
+cependant, l'évidente droiture du regard de cette jeune fille, sa
+réserve et la mystérieuse sympathie qu'une communauté de douleurs
+établit entre d'égales infortunes, avaient eu raison de la froideur
+hautaine de Marfa Strogoff. Nadia--car c'était elle--avait pu ainsi,
+sans la connaître, rendre à la mère les soins qu'elle-même avait reçus
+de son fils. Son instinctive bonté l'avait doublement bien inspirée. En
+se vouant à la servir, Nadia assurait à sa jeunesse et à sa beauté la
+protection de l'âge de la vieille prisonnière. Au milieu de cette foule
+d'infortunés, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux
+femmes, dont l'une semblait être l'aïeule, l'autre la petite-fille,
+imposait à tous une sorte de respect.
+
+Nadia, après avoir été enlevée par les éclaireurs tartares sur les
+barques de l'Irtyche, avait été conduite à Omsk. Retenue prisonnière
+dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d'Ivan
+Ogareff avait capturés jusqu'alors, et, par conséquent, celui de Marfa
+Strogoff.
+
+Nadia, si elle eût été moins énergique, aurait succombé à ce double coup
+qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort de
+Michel Strogoff l'avaient à la fois désespérée et révoltée. Éloignée à
+jamais peut-être de son père, après tant d'efforts déjà heureux qui l'en
+avaient rapprochée, et, pour comble de douleur, séparée de l'intrépide
+compagnon que Dieu même semblait avoir mis sur sa route pour la conduire
+au but, elle avait à la fois et du même coup tout perdu. L'image de
+Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un coup de lance et
+disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait plus sa pensée. Un
+tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui Dieu réservait-il ses
+miracles, si ce juste, qu'un noble dessein poussait à coup sur, avait pu
+être si misérablement arrêté dans sa marche? Quelquefois la colère
+l'emportait sur la douleur. La scène de l'affront si étrangement subi
+par son compagnon au relais d'Ichim lui revenait à la mémoire. Son sang
+bouillait à ce souvenir.
+
+«Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-même?» se
+disait-elle.
+
+Et dans son coeur, la jeune fille, s'adressant à Dieu même, s'écriait:
+
+«Seigneur, faites que ce soit moi!»
+
+Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confié son secret,
+si, toute femme, tout enfant qu'elle était, elle eût pu mener à bonne
+fin la tâche interrompue de ce frère que Dieu n'aurait pas dû lui
+donner, puisqu'il devait sitôt le lui reprendre!...
+
+Absorbée dans ces pensées, on comprend que Nadia fût demeurée comme
+insensible aux misères mêmes de sa captivité.
+
+C'était alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pût en avoir le
+moindre soupçon, réunie à Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu
+imaginer que cette vieille femme, prisonnière comme elle, fût la mère de
+son compagnon, qui n'avait jamais été pour elle que le marchand Nicolas
+Korpanoff? Et, de son côté, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu'un
+lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue à son fils?
+
+Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de
+conformité secrète dans la façon dont chacune, de son côté, subissait sa
+dure condition. Cette indifférence stoïque de la vieille femme aux
+douleurs matérielles de leur vie quotidienne, ce mépris des souffrances
+du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale égale
+à la sienne. Voilà ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce
+fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misères que
+Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d'abord Nadia vers elle.
+Cette façon de supporter son mal allait à l'âme fière de la jeune fille.
+Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n'eut ni
+à refuser ni à accepter. Dans les passages difficiles de la route, la
+jeune fille était là et l'aidait de son bras. Aux heures des
+distributions de vivres, la vieille femme n'eût pas bougé, mais Nadia
+partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c'est ainsi que ce
+pénible voyage s'était opéré pour l'une en même temps que pour l'autre.
+Grâce à sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui
+convoyaient la troupe des prisonniers sans être attachée à l'arçon d'une
+selle, comme tant d'autres malheureuses, ainsi traînées sur ce chemin de
+douleur.
+
+«Que Dieu te récompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux
+ans!» lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait été, pendant
+quelque temps, la seule parole prononcée entre les deux infortunées.
+
+Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des siècles, la
+vieille femme et la jeune fille--il le semblait du moins--auraient dû
+être amenées à causer de leur situation réciproque. Mais Marfa Strogoff,
+par une circonspection facile à comprendre, n'avait parlé, et encore
+avec une grande brièveté, que d'elle-même. Elle n'avait fait aucune
+allusion ni à son fils ni à la funeste rencontre qui les avait mis face
+à face.
+
+Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de toute
+parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu'elle avait devant elle
+une âme simple et haute, son coeur avait débordé, et elle avait raconté,
+sans en rien cacher, tous les événements qui s'étaient accomplis depuis
+son départ de Wladimir jusqu'à la mort de Nicolas Korpanoff. Ce qu'elle
+dit de son jeune compagnon intéressa vivement la vieille Sibérienne.
+
+«Nicolas Korpanoff! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas! Je ne sais
+qu'un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une telle
+conduite ne m'eût pas étonnée! Nicolas Korpanoff, était-ce bien son nom?
+En es-tu sûre, ma fille?
+
+--Pourquoi m'aurait-il trompée sur ce point, répondit Nadia, lui qui ne
+m'a trompée sur aucun autre?»
+
+Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait à
+Nadia questions sur questions.
+
+«Tu m'as dit qu'il était intrépide, ma fille! Tu m'as prouvé qu'il
+l'avait été! dit-elle.
+
+--Oui, intrépide! répondit Nadia.
+
+--C'est bien ainsi qu'eut été mon fils,» se répétait Marfa Strogoff à
+part elle.
+
+Puis elle reprenait:
+
+«Tu m'as dit encore que rien ne l'arrêtait, que rien ne l'étonnait,
+qu'il était si doux dans sa force même, que tu avais une soeur aussi
+bien qu'un frère en lui, et qu'il a veillé sur toi comme une mère?
+
+--Oui, oui! dit Nadia. Frère, soeur, mère, il a été tout pour moi!
+
+--Et aussi un lion pour te défendre?
+
+--Un lion, en vérité! répondit Nadia. Oui, un lion, un héros!
+
+--Mon fils, mon fils! pensait la vieille Sibérienne.
+
+--Mais tu dis, cependant, qu'il a supporté un terrible affront dans
+cette maison de poste d'Ichim?
+
+--Il l'a supporté! répondit Nadia en baissant la tête.
+
+--Il l'a supporté? murmura Maria Strogoff, frémissante.
+
+--Mère! mère! s'écria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait là un
+secret, un secret dont Dieu seul, à l'heure qu'il est, est le juge!
+
+--Et, dit Marfa, relevant la tête et regardant Nadia comme si elle eût
+voulu lire jusqu'au plus profond de son âme, dans cette heure
+d'humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l'as méprisé?
+
+--Je l'ai admiré sans le comprendre! répondit la jeune fille. Je ne l'ai
+jamais senti plus digne de respect!»
+
+La vieille femme se tut un instant.
+
+«Il était grand? demanda-t-elle.
+
+--Très-grand.
+
+--Et très-beau, n'est-ce pas? Allons, parle, ma fille.
+
+--Il était très beau, répondit Nadia toute rougissante.
+
+--C'était mon fils! Je te dis que c'était mon fils! s'écria la vieille
+femme en embrassant Nadia.
+
+--Ton fils! répondit Nadia tout interdite, ton fils!
+
+--Allons! dit Marfa, va jusqu'au bout, mon enfant! Ton compagnon, ton
+ami, ton protecteur, il avait une mère! Est-ce qu'il ne t'aurait jamais
+parlé de sa mère?
+
+--De sa mère? dit Nadia. Il m'a parlé de sa mère comme je lui ai parlé
+de mon père, souvent, toujours! Cette mère, il l'adorait!
+
+--Nadia, Nadia! Tu viens de me raconter l'histoire même de mon fils,»
+dit la vieille femme.
+
+Et elle ajouta impétueusement:
+
+«Ne devait-il donc pas la voir en passant à Omsk, cette mère que tu dis
+qu'il aimait?
+
+--Non, répondit Nadia, non, il ne le devait pas.
+
+--Non? s'écria Marfa. Tu as osé me dire non?
+
+--Je te l'ai dit, mais il me reste à t'apprendre que, pour des motifs
+qui devaient remporter sur tout, des motifs que je ne connais pas, j'ai
+cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays dans le
+plus absolu secret. C'était pour lui une question de vie et de mort, et,
+mieux encore, une question de devoir et d'honneur.
+
+--De devoir, en effet, de devoir impérieux, dit la vieille Sibérienne,
+de ceux auxquels on sacrifie tout, pour l'accomplissement desquels on
+refuse tout, même la joie de venir donner un baiser, le dernier
+peut-être, à sa vieille mère! Tout ce que tu ne sais pas, Nadia, tout ce
+que je ne savais pas moi-même, je le sais à l'heure qu'il est! Tu m'as
+tout fait comprendre! Mais la lumière que tu as jetée au plus profond
+des ténèbres de mon coeur, cette lumière, je ne puis la faire entrer
+dans le tien. Le secret de mon fils, Nadia, puisqu'il ne te l'a pas dit,
+il faut que je le lui garde! Pardonne-moi, Nadia! Le bien que tu m'as
+fait, je ne puis te le rendre!
+
+--Mère, je ne vous demande rien,» répondit Nadia.
+
+Tout s'était expliqué ainsi pour la vieille Sibérienne, tout, jusqu'à
+l'inexplicable conduite de son fils à son égard, dans l'auberge d'Omsk,
+en présence des témoins de leur rencontre. Il n'y avait plus à douter
+que le compagnon de la jeune fille n'eût été Michel Strogoff, et qu'une
+mission secrète, quelque importante dépêche à porter à travers la
+contrée envahie, ne l'obligeât à cacher sa qualité de courrier du czar.
+
+«Ah! mon brave enfant, pensa Marfa Strogoff. Non! Je ne te trahirai pas,
+et les tortures ne m'arracheront jamais l'aveu que c'est bien toi que
+j'ai vu à Omsk!»
+
+Marfa Strogoff aurait pu, d'un mot, payer Nadia de tout son dévouement
+pour elle. Elle aurait pu lui apprendre que son compagnon, Nicolas
+Korpanoff, ou plutôt Michel Strogoff, n'avait pas péri dans les eaux de
+l'Irtyche, puisque c'était quelques jours après cet incident qu'elle
+l'avait rencontré, qu'elle lui avait parlé!...
+
+Mais elle se contint, elle se tut, et se borna à dire:
+
+«Espère, mon enfant! Le malheur ne s'acharnera pas toujours sur toi! Tu
+reverras ton père, j'en ai le pressentiment, et, peut-être, celui qui te
+donnait le nom de soeur n'est-il pas mort! Dieu ne peut pas permettre
+que ton brave compagnon ait péri!... Espère, ma fille! espère! Fais
+comme moi! Le deuil que je porte n'est pas encore celui de mon fils!».
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COUP POUR COUP.
+
+
+Telle était maintenant la situation de Marfa Strogoff et de Nadia l'une
+vis-à-vis de l'autre. La vieille Sibérienne avait tout compris, et si la
+jeune fille ignorait que son compagnon tant regretté vécût encore, elle
+savait, du moins, ce qu'il était à celle dont elle avait fait sa mère,
+et elle remerciait Dieu de lui avoir donné cette joie de pouvoir
+remplacer auprès de la prisonnière le fils qu'elle avait perdu.
+
+Mais ce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient savoir, c'est que Michel
+Strogoff, pris à Kolyvan, faisait partie du même convoi et qu'il était
+dirigé sur Tomsk avec elles.
+
+Les prisonniers amenés par Ivan Ogareff avaient été réunis à ceux que
+l'émir gardait déjà au camp tartare. Ces malheureux, Russes ou
+Sibériens, militaires ou civils, étaient au nombre de quelques milliers,
+et ils formaient une colonne qui s'étendait sur une longueur de
+plusieurs verstes. Parmi eux, il en était qui, considérés comme plus
+dangereux, avaient été attachés par des menottes à une longue chaîne. Il
+y avait aussi des femmes, des enfants, liés ou suspendus aux pommeaux
+des selles, et impitoyablement traînés sur les routes! On les poussait
+tous comme un bétail humain. Les cavaliers qui les escortaient les
+obligeaient à garder un certain ordre, et il n'y avait de retardataires
+que ceux qui tombaient pour ne plus se relever.
+
+De cette disposition, il était résulté ceci: c'est que Michel Strogoff,
+rangé dans les premiers rangs de ceux qui avaient quitté le camp
+tartare, c'est-à-dire parmi les prisonniers de Kolyvan, ne devait pas
+être mêlé aux prisonniers venus d'Omsk en dernier lieu. Il ne pouvait
+donc soupçonner dans ce convoi la présence de sa mère et de Nadia, pas
+plus que celles-ci ne pouvaient soupçonner la sienne.
+
+Ce voyage, du camp à Tomsk, fait dans ces conditions, sous le fouet des
+soldats, fut mortel pour un grand nombre, terrible pour tous. On allait
+à travers la steppe, sur une route rendue plus poussiéreuse encore par
+le passage de l'émir et de son avant-garde. Ordre avait été donné de
+marcher vite. Les haltes, très-courtes, étaient rares. Ces cent
+cinquante verstes à franchir sous un soleil ardent, si rapidement
+qu'elles fussent parcourues, devaient sembler interminables!
+
+C'est une contrée stérile que celle qui s'étend sur la droite de l'Obi
+jusqu'à la base de ce contrefort, détaché des monts Sayansk, dont
+l'orientation est nord et sud. A peine quelques buissons maigres et
+brûlés rompent-ils çà et là la monotonie de l'immense plaine. Il n'y a
+pas de culture, parce qu'il n'y a pas d'eau, et c'est l'eau qui manqua
+le plus aux prisonniers, altérés par une marche pénible. Pour trouver un
+affluent, il eût fallu se porter d'une cinquantaine de verstes dans
+l'est, jusqu'au pied même du contrefort qui détermine le partage des
+eaux entre les bassins de l'Obi et de l'Yeniseï. Là, coule le Tom, petit
+affluent de l'Obi, qui passe à Tomsk avant de se perdre dans une des
+grandes artères du nord. Là, l'eau eût été abondante, la steppe moins
+aride, la température moins ardente. Mais les plus étroites
+prescriptions avaient été données aux chefs du convoi de gagner Tomsk
+par le plus court, car l'émir pouvait toujours craindre d'être pris de
+flanc et coupé par quelque colonne russe qui fût descendue des provinces
+du nord. Or, la grande route sibérienne ne côtoyait pas les rives du
+Tom, du moins dans sa partie comprise entre Kolyvan et une petite
+bourgade nommée Zabédiero, et il fallait suivre la grande route
+sibérienne.
+
+Il est inutile de s'appesantir sur les souffrances de tant de malheureux
+prisonniers. Plusieurs centaines tombèrent sur la steppe, et leurs
+cadavres y devaient rester jusqu'au moment où les loups, ramenés par
+l'hiver, en dévoreraient les derniers ossements.
+
+De même que Nadia était toujours là, prête à secourir la vieille
+Sibérienne, de même Michel Strogoff, libre de ses mouvements, rendait à
+des compagnons d'infortune plus faibles que lui tous les services que sa
+situation lui permettait. Il encourageait les uns, il soutenait les
+autres, il se prodiguait, il allait et venait, jusqu'à ce que la lance
+d'un cavalier l'obligeât à reprendre sa place au rang qui lui était
+assigné.
+
+Pourquoi ne cherchait-il pas à fuir? C'est que son projet était bien
+arrêté, maintenant, de ne se lancer à travers la steppe que lorsqu'elle
+serait sûre pour lui. Il s'était entêté dans cette idée d'aller jusqu'à
+Tomsk «aux frais de l'émir», et, en somme, il avait raison. A voir les
+nombreux détachements qui battaient la plaine sur les flancs du convoi,
+tantôt au sud, tantôt au nord, il était évident qu'il n'eût pas fait
+deux verstes sans avoir été repris. Les cavaliers tartares pullulaient,
+et, parfois, il semblait qu'ils sortissent de terre, comme ces insectes
+nuisibles qu'une pluie d'orage fait fourmiller à la surface du sol. En
+outre, la fuite dans ces conditions eût été extrêmement difficile, sinon
+impossible. Les soldats de l'escorte déployaient une extrême vigilance,
+car il y allait pour eux de la tête, si leur surveillance eût été mise
+en défaut.
+
+Enfin, le 15 août, à la tombée du jour, le convoi atteignit la petite
+bourgade de Zabédiero, à une trentaine de verstes de Tomsk. En cet
+endroit, la route rejoignait le cours du Tom.
+
+Le premier mouvement des prisonniers eût été de se précipiter dans les
+eaux de cette rivière; mais leurs gardiens ne leur permirent pas de
+rompre les rangs avant que la halte fût organisée. Bien que le courant
+du Tom fût presque torrentiel à cette époque, il pouvait favoriser la
+fuite de quelque audacieux ou de quelque désespéré, et les plus sévères
+mesures de vigilance allaient être prises. Des barques, réquisitionnées
+à Zabédiero, furent embossées sur le Tom et formèrent un chapelet
+d'obstacles impossible à franchir. Quant à la ligne du campement,
+appuyée aux premières maisons de la bourgade, elle fut gardée par un
+cordon de sentinelles impossible à briser.
+
+Michel Strogoff, qui aurait pu songer dès ce moment à se jeter dans la
+steppe, comprit, après avoir soigneusement observé la situation, que ses
+projets de fuite étaient presque inexécutables dans ces conditions, et,
+ne voulant rien compromettre, il attendit.
+
+Cette nuit là tout entière, les prisonniers devaient camper sur les
+bords du Tom. L'émir, en effet, avait remis au lendemain l'installation
+de ses troupes à Tomsk. Il avait été décidé qu'une fête militaire
+marquerait l'inauguration du quartier général tartare dans cette
+importante cité. Féofar-Khan en occupait déjà la forteresse, mais le
+gros de son armée bivouaquait sous les murs, attendant le moment d'y
+faire une entrée solennelle.
+
+Ivan Ogareff avait laissé l'émir à Tomsk, où tous deux étaient arrivés
+la veille, et il était revenu au campement de Zabédiero. C'est de ce
+point qu'il devait partir le lendemain avec l'arrière-garde de l'armée
+tartare. Une maison avait été disposée pour qu'il pût y passer la nuit.
+Au soleil levant, sous son commandement, cavaliers et fantassins se
+dirigeraient sur Tomsk, où l'émir voulait les recevoir avec la pompe
+habituelle aux souverains asiatiques.
+
+Dès que la halte eut été organisée, les prisonniers, brisés par ces
+trois jours de voyage, en proie à une soif ardente, purent se désaltérer
+enfin et prendre un peu de repos.
+
+Le soleil était déjà couché, mais l'horizon s'éclairait encore des
+lueurs crépusculaires, lorsque Nadia, soutenant Marfa Strogoff, arriva
+sur les bords du Tom. Toutes deux n'avaient pu, jusqu'alors, percer les
+rangs de ceux qui encombraient la berge, et elles venaient boire à leur
+tour.
+
+La vieille Sibérienne se pencha sur ce courant frais, et Nadia, y
+plongeant sa main, la porta aux lèvres de Marfa. Puis elle se rafraîchit
+à son tour. Ce fut la vie que la vieille femme et la jeune fille
+retrouvèrent dans ces eaux bienfaisantes.
+
+Soudain, Nadia, au moment de quitter la rive, se redressa. Un cri
+involontaire venait de lui échapper.
+
+Michel Strogoff était là, à quelques pas d'elle! C'était lui!... Les
+dernières lueurs du jour l'éclairaient encore!
+
+Au cri de Nadia, Michel Strogoff avait tressailli.... Mais il eut assez
+d'empire sur lui-même pour ne pas prononcer un mot qui pût le
+compromettre.
+
+Et cependant, en même temps que Nadia, il avait reconnu sa mère!...
+
+Michel Strogoff, à cette rencontre inattendue, ne se sentant plus maître
+de lui, porta la main à ses yeux et s'éloigna aussitôt.
+
+Nadia s'était élancée instinctivement pour le rejoindre, mais la vieille
+Sibérienne lui murmura ces mots à l'oreille:
+
+«Reste, ma fille!
+
+--C'est lui! répondit Nadia d'une voix coupée par l'émotion. Il vit,
+mère! c'est lui!
+
+--C'est mon fils, répondit Marfa Strogoff, c'est Michel Strogoff, et tu
+vois que je ne fais pas un pas vers lui! Imite-moi, ma fille!»
+
+Michel Strogoff venait d'éprouver l'une des plus violentes émotions
+qu'il soit donné à un homme de ressentir. Sa mère et Nadia étaient là.
+Ces deux prisonnières, qui se confondaient presque dans son coeur, Dieu
+les avait poussées l'une vers l'autre en cette commune infortune! Nadia
+savait-elle donc qui il était? Non, car il avait vu le geste de Marfa
+Strogoff, la retenant au moment où elle allait s'élancer vers lui! Marfa
+Strogoff avait donc tout compris et gardé son secret.
+
+Pendant cette nuit, Michel Strogoff fut vingt fois sur le point de
+chercher à rejoindre sa mère, mais il comprit qu'il devait résister à
+cet immense désir de la serrer dans ses bras, de presser encore une fois
+la main de sa jeune compagne! La moindre imprudence pouvait le perdre.
+Il avait juré, d'ailleurs, de ne pas voir sa mère... il ne la verrait
+pas, volontairement! Une fois arrivé à Tomsk, puisqu'il ne pouvait fuir
+cette nuit même, il se jetterait à travers la steppe sans même avoir
+embrassé les deux êtres en qui se résumait toute sa vie et qu'il
+laissait exposés à tant de périls!
+
+Michel Strogoff pouvait donc espérer que cette nouvelle rencontre au
+campement de Zabédiero n'aurait de conséquence fâcheuse, ni pour sa
+mère, ni pour lui. Mais il ne savait pas que certains détails de cette
+scène, si rapidement qu'elle se fût passée, venaient d'être surpris par
+Sangarre, l'espionne d'Ivan Ogareff.
+
+La tsigane était la, à quelques pas, sur la berge, épiant comme toujours
+la vieille Sibérienne, et sans que celle-ci s'en doutât. Elle n'avait pu
+apercevoir Michel Strogoff, qui avait déjà disparu lorsqu'elle se
+retourna; mais le geste de la mère, retenant Nadia, ne lui avait pas
+échappé, et un éclair des yeux de Marfa venait de tout lui apprendre.
+
+Il était désormais hors de doute que le fils de Marfa Strogoff, le
+courrier du czar, se trouvait en ce moment, à Zabédiero, au nombre des
+prisonniers d'Ivan Ogareff!
+
+Sangarre ne le connaissait pas, mais elle savait qu'il était là! Elle ne
+chercha donc pas à le découvrir, ce qui eût été impossible dans l'ombre
+et au milieu de cette nombreuse foule.
+
+Quant à espionner de nouveau Nadia et Marfa Strogoff, c'était également
+inutile. Il était évident que ces deux femmes se tiendraient sur leurs
+gardes, et il serait impossible de rien surprendre qui fût de nature à
+compromettre le courrier du czar.
+
+La tsigane n'eut donc plus qu'une pensée: prévenir Ivan Ogareff. Elle
+quitta donc aussitôt le campement.
+
+Un quart d'heure après, elle arrivait à Zabédiero et était introduite
+dans la maison qu'occupait le lieutenant de l'émir.
+
+Ivan Ogareff reçut immédiatement la tsigane.
+
+«Que me veux-tu, Sangarre? lui demanda-t-il.
+
+--Le fils de Marfa Strogoff est au campement, répondit Sangarre.
+
+--Prisonnier?
+
+--Prisonnier!
+
+--Ah! s'écria Ivan Ogareff, je saurai....
+
+--Tu ne sauras rien, Ivan, répondit la tsigane, car tu ne le connais
+même pas!
+
+--Mais tu le connais, toi! Tu l'as vu, Sangarre!
+
+--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu sa mère se trahir par un mouvement qui
+m'a tout appris.
+
+--Ne te trompes-tu pas?
+
+--Je ne me trompe pas.
+
+--Tu sais l'importance que j'attache à l'arrestation de ce courrier, dit
+Ivan Ogareff. Si la lettre qui lui a été remise à Moscou parvient à
+Irkoutsk, si elle est remise au grand-duc, le grand-duc sera sur ses
+gardes, et je ne pourrai arriver à lui! Cette lettre, il me la faut donc
+à tout prix! Or, tu viens me dire que le porteur de cette lettre est en
+mon pouvoir! Je te le répète, Sangarre, ne te trompes-tu pas?»
+
+Ivan Ogareff avait parlé avec une grande animation. Son émotion
+témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à la possession de
+cette lettre. Sangarre ne fut aucunement troublée de l'insistance avec
+laquelle Ivan Ogareff précisa de nouveau sa demande.
+
+«Je ne me trompe pas, Ivan, répondit-elle.
+
+--Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de prisonniers,
+et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff!
+
+--Non, répondit la tsigane, dont le regard s'imprégna d'une joie
+sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mère le connaît! Ivan, il
+faudra faire parler sa mère!
+
+--Demain, elle parlera!» s'écria Ivan Ogareff.
+
+Puis, il tendit sa main à la tsigane, et celle-ci la baisa, sans que
+dans cet acte de respect, habituel aux races du Nord, il y eût rien de
+servile.
+
+Sangarre rentra au campement. Elle retrouva la place occupée par Nadia
+et Marfa Strogoff, et passa la nuit à les observer toutes deux. La
+vieille femme et la jeune fille ne dormirent pas, bien que la fatigue
+les accablât. Trop d'inquiétudes devaient les tenir éveillées. Michel
+Strogoff était vivant, mais prisonnier comme elles! Ivan Ogareff le
+savait-il, et, s'il ne le savait pas, ne viendrait-il pas à l'apprendre?
+Nadia était tout à cette pensée, que son compagnon vivait, lui qu'elle
+avait cru mort! Mais Marfa Strogoff voyait plus loin dans l'avenir, et
+si elle faisait bon marché d'elle-même, elle avait raison de tout
+craindre pour son fils.
+
+Sangarre, qui s'était glissée dans l'ombre jusqu'auprès de ces deux
+femmes, resta à cette place pendant plusieurs heures, prêtant
+l'oreille.... Elle ne put rien entendre. Par un sentiment instinctif de
+prudence, pas un mot ne fut échangé entre Nadia et Marfa Strogoff.
+
+Le lendemain 16 août, vers dix heures du matin, d'éclatantes fanfares
+retentirent à la lisière du campement. Les soldats tartares se mirent
+immédiatement sous les armes.
+
+Ivan Ogareff, après avoir quitté Zabédiero, arrivait au milieu d'un
+nombreux état-major d'officiers tartares. Son visage était plus sombre
+que d'habitude, et ses traits contractés indiquaient en lui une sourde
+colère, qui ne cherchait qu'une occasion d'éclater.
+
+Michel Strogoff, perdu dans un groupe de prisonniers, vit passer cet
+homme. Il eut le pressentiment que quelque catastrophe allait se
+produire, car Ivan Ogareff savait maintenant que Marfa Strogoff était la
+mère de Michel Strogoff, capitaine au corps des courriers du czar.
+
+Ivan Ogareff, arrivé au centre du campement, descendit de cheval, et les
+cavaliers de son escorte firent faire un large cercle autour de lui.
+
+En ce moment, Sangarre s'approcha et dit:
+
+«Je n'ai rien de nouveau à t'apprendre, Ivan!»
+
+Ivan Ogareff ne répondit qu'en donnant brièvement un ordre à l'un de ses
+officiers.
+
+Aussitôt, les rangs des prisonniers furent brutalement parcourus par des
+soldats. Ces malheureux, stimulés à coups de fouet ou poussés du bois
+des lances, durent se relever en hâte et se ranger sur la circonférence
+du campement. Un quadruple cordon de fantassins et de cavaliers, disposé
+en arrière, rendait toute évasion impossible.
+
+Le silence se fit aussitôt, et, sur un signe d'Ivan Ogareff, Sangarre se
+dirigea vers le groupe au milieu duquel se tenait Marfa Strogoff.
+
+La vieille Sibérienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se
+passer. Un sourire dédaigneux apparut sur ses lèvres. Puis, se penchant
+vers Nadia, elle lui dit à voix basse:
+
+«Tu ne me connais plus, ma fille! Quoi qu'il arrive, et si dure que
+puisse être cette épreuve, pas un mot, pas un geste! C'est de lui et non
+de moi qu'il s'agit!»
+
+A ce moment, Sangarre, après l'avoir regardée un instant, mit sa main
+sur l'épaule de la vieille Sibérienne.
+
+«Que me veux-tu? dit Marfa Strogoff.
+
+--Viens!» répondit Sangarre.
+
+Et, la poussant de la main, elle la conduisit, au milieu de l'espace
+réservé devant Ivan Ogareff.
+
+Michel Strogoff tenait ses paupières à demi fermées, pour n'être pas
+trahi par l'éclair de ses yeux.
+
+Marfa Strogoff, arrivée en face d'Ivan Ogareff, redressa sa taille,
+croisa ses bras et attendit.
+
+«Tu es bien Marfa Strogoff? lui demanda Ivan Ogareff.
+
+--Oui, répondit la vieille Sibérienne avec calme.
+
+--Reviens-tu sur ce que tu m'as répondu lorsque, il y a trois jours, je
+t'ai interrogée à Omsk?
+
+--Non.
+
+--Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a
+passé à Omsk?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Et l'homme que tu avais cru reconnaître pour ton fils au relais de
+poste, ce n'était pas lui, ce n'était pas ton fils?
+
+--Ce n'était pas mon fils.
+
+--Et depuis, tu ne l'as pas vu au milieu de ces prisonniers?
+
+--Non.
+
+--Et si l'on te le montrait, le reconnaîtrais-tu?
+
+--Non.»
+
+A cette réponse, qui dénotait une inébranlable résolution de ne rien
+avouer, un murmure se fit entendre dans la foule.
+
+Ivan Ogareff ne put retenir un geste menaçant.
+
+«Écoute, dit-il à Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas
+immédiatement le désigner.
+
+--Non.
+
+--Tous ces hommes, pris à Omsk et à Kolyvan, vont défiler sous tes yeux,
+et si tu ne désignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de coups de
+knout qu'il sera passé d'hommes devant toi!»
+
+Ivan Ogareff avait compris que, quelles que fussent ses menaces, quelles
+que fussent les tortures auxquelles on la soumettrait, l'indomptable
+Sibérienne ne parlerait pas. Pour découvrir le courrier du czar, il
+comptait donc, non sur elle, mais sur Michel Strogoff lui-même. Il ne
+croyait pas possible que, lorsque la mère et le fils seraient en
+présence l'un de l'autre, un mouvement irrésistible ne les trahît pas.
+Certainement, s'il n'avait voulu que saisir la lettre impériale, il
+aurait simplement donné l'ordre de fouiller tous ces prisonniers; mais
+Michel Strogoff pouvait avoir détruit cette lettre, après en avoir pris
+connaissance, et s'il n'était pas reconnu, s'il parvenait à gagner
+Irkoutsk, les plans d'Ivan Ogareff seraient déjoués. Ce n'était donc pas
+seulement la lettre qu'il fallait au traître, c'était le porteur
+lui-même.
+
+Nadia avait tout entendu, et elle savait maintenant ce qu'était Michel
+Strogoff et pourquoi il avait voulu traverser sans être reconnu les
+provinces envahies de la Sibérie!
+
+Sur l'ordre d'Ivan Ogareff, les prisonniers défilèrent un à un devant
+Marfa Strogoff, qui resta immobile comme une statue et dont le regard
+n'exprima que la plus complète indifférence.
+
+Son fils se trouvait dans les derniers rangs. Quand, à son tour, il
+passa devant sa mère, Nadia ferma les yeux pour ne pas voir!
+
+Michel Strogoff était demeuré impassible en apparence, mais la paume de
+ses mains saigna sous ses ongles, qui s'y étaient incrustés.
+
+Ivan Ogareff était vaincu par le fils et la mère!
+
+Sangarre, placée près de lui, ne dit qu'un mot:
+
+«Le knout!
+
+--Oui! s'écria Ivan Ogareff, qui ne se possédait plus, le knout à cette
+vieille coquine, et jusqu'à ce qu'elle meure!»
+
+Un soldat tartare, portant ce terrible instrument de supplice,
+s'approcha de Marfa Strogoff.
+
+Le knout se compose d'un certain nombre de lanières de cuir, à
+l'extrémité desquelles sont attachés des fils de fer tordus. On estime
+qu'une condamnation à cent vingt coups de ce fouet équivaut à une
+condamnation à mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi
+qu'aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice
+de sa vie.
+
+Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jetée à genoux sur le sol.
+Sa robe, déchirée, montra son dos à nu. Un sabre fut posé devant sa
+poitrine, à quelques pouces seulement. Au cas où elle eût fléchi sous la
+douleur, sa poitrine était percée de cette pointe aiguë.
+
+Le Tartare se tint debout.
+
+Il attendait.
+
+«Va!» dit Ivan Ogareff.
+
+Le fouet siffla dans l'air....
+
+Mais, avant qu'il eût frappé, une main puissante l'avait arraché à la
+main du Tartare.
+
+Michel Strogoff était là! Il avait bondi devant cette horrible scène!
+Si, au relais d'Ichim, il s'était contenu lorsque le fouet d'Ivan
+Ogareff l'avait atteint, ici, devant sa mère qui allait être frappée, il
+n'avait pu se maîtriser.
+
+Ivan Ogareff avait réussi.
+
+«Michel Strogoff!» s'écria-t-il.
+
+Puis, s'avançant:
+
+«Ah! fit-il, l'homme d'Ichim?
+
+--Lui-même!» dit Michel Strogoff.
+
+Et, levant le knout, il en déchira la figure d'Ivan Ogareff.
+
+«Coup pour coup! dit-il.
+
+--Bien rendu!» s'écria la voix d'un spectateur, qui se perdit
+heureusement dans le tumulte.
+
+Vingt soldats se jetèrent sur Michel Strogoff, et ils allaient le
+tuer....
+
+Mais, Ivan Ogareff, auquel un cri de rage et de douleur avait échappé,
+les arrêta d'un geste.
+
+«Cet homme est réservé à la justice de l'émir! dit-il. Qu'on le
+fouille!»
+
+La lettre aux armes impériales fut trouvée sur la poitrine de Michel
+Strogoff, qui n'avait pas eu le temps de la détruire, et on la remit à
+Ivan Ogareff.
+
+Le spectateur qui avait prononcé ces mots: «Bien rendu!» n'était autre
+qu'Alcide Jolivet. Son confrère et lui, s'étant arrêtés au camp de
+Zabédiero, assistaient à cette scène.
+
+«Pardieu! dit-il à Harry Blount, ces gens du Nord sont de rudes hommes!
+Avouez que nous devons une réparation à notre compagnon de route!
+Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire d'Ichim!
+
+--Oui, revanche, en effet, répondit Harry Blount, mais Strogoff est un
+homme mort. Dans son intérêt, il aurait peut-être mieux fait de ne pas
+se souvenir encore!
+
+--Et de laisser périr sa mère sous le knout!
+
+--Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement, à
+elle et à sa soeur?
+
+--Je ne crois rien, je ne sais rien, répondit Alcide Jolivet, si ce
+n'est que je n'aurais pas mieux fait à sa place! Quelle balafre! Eh! que
+diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de l'eau
+dans les veines et non du sang, s'il nous eût voulus toujours et partout
+imperturbables!
+
+--Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff
+voulait seulement nous communiquer cette lettre!...»
+
+Cette lettre, Ivan Ogareff, après avoir étanché le sang qui lui couvrait
+le visage, en avait brisé le cachet. Il la lut et la relut longuement,
+comme s'il eût voulu se bien pénétrer de tout ce qu'elle contenait.
+
+Puis, après avoir donné ses ordres pour que Michel Strogoff, étroitement
+garrotté, fût dirigé sur Tomsk avec les autres prisonniers, il prit le
+commandement des troupes campées à Zabédiero, et, au bruit assourdissant
+des tambours et des trompettes, il se dirigea vers la ville, où
+l'attendait l'émir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ENTRÉE TRIOMPHALE.
+
+
+Tomsk, fondée en 1604, presque au coeur des provinces sibériennes, est
+l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk,
+située au-dessus du soixantième parallèle, Irkoutsk, bâtie au delà du
+centième méridien, ont vu Tomsk s'accroître à leurs dépens.
+
+Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette
+importante province. C'est à Omsk que résident le gouverneur général de
+la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus considérable
+ville de ce territoire qui confine aux monts Altaï, c'est-à-dire à la
+frontière chinoise du pays des Khalkas. Sur les pentes de ces montagnes
+roulent incessamment jusque dans la vallée du Tom le platine, l'or,
+l'argent, le cuivre, le plomb aurifère. Le pays étant riche, la ville
+l'est aussi, car elle est au centre d'exploitations fructueuses. Aussi,
+le luxe de ses maisons, de ses ameublements, de ses équipages, peut-il
+rivaliser avec celui des grandes capitales de l'Europe. C'est une cité
+de millionnaires, enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas
+l'honneur de servir de résidence au représentant du czar, elle s'en
+console en comptant au premier rang de ses notables le chef des
+marchands de la ville, principal concessionnaire des mines du
+gouvernement impérial.
+
+Autrefois, Tomsk passait pour être située à l'extrémité du monde.
+Voulait-on s'y rendre, c'était tout un voyage à faire. Maintenant, ce
+n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foulée
+par le pied des envahisseurs. Bientôt même sera construit le chemin de
+fer qui doit la relier à Perm en traversant la chaîne de l'Oural.
+
+Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne
+sont pas d'accord à cet égard. Mme de Bourboulon, qui y a demeuré
+quelques jours pendant son voyage de Shang-Haï à Moscou, en fait une
+localité peu pittoresque. A s'en rapporter à sa description, ce n'est
+qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de
+brique, des rues fort étroites et bien différentes de celles qui percent
+ordinairement les grandes cités sibériennes, de sales quartiers où
+s'entassent plus particulièrement les Tartares, et dans laquelle
+pullulent de tranquilles ivrognes, «dont l'ivresse elle-même est
+apathique, comme chez tous les peuples du Nord!»
+
+Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans
+son admiration pour Tomsk. Cela tient-il à ce qu'il a vu en plein hiver,
+sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n'a
+visitée que pendant l'été? Cela est possible et confirmerait cette
+opinion que certains pays froids ne peuvent être appréciés que dans la
+saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.
+
+Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est
+non-seulement la plus jolie ville de la Sibérie, mais encore une des
+plus jolies villes du monde, avec ses maisons à colonnades et à
+péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, et ses
+quinze magnifiques églises que reflètent les eaux du Tom, plus large
+qu'aucune rivière de France.
+
+La vérité est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq
+mille habitants, est pittoresquement étagée sur une longue colline dont
+l'escarpement est assez raide.
+
+Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque les
+envahisseurs l'occupent. Qui eût voulu l'admirer à cette époque?
+Défendue par quelques bataillons de Cosaques à pied qui y résident en
+permanence, elle n'avait pu résister à l'attaque des colonnes de l'émir.
+Une certaine partie de sa population, qui est d'origine tartare, n'avait
+point fait mauvais accueil à ces hordes, tartares comme elle, et, pour
+le moment, Tomsk ne semblait guère être ni plus russe ni plus sibérienne
+que si elle eût été transportée au centre des khanats de Khokhand ou de
+Boukhara.
+
+C'était à Tomsk que l'émir allait recevoir ses troupes victorieuses. Une
+fête avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque bruyante
+orgie, devait être donnée en leur honneur.
+
+Le théâtre choisi pour cette cérémonie, réglée suivant le goût
+asiatique, était un vaste plateau situé sur une portion de la colline
+qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon,
+avec sa longue perspective de maisons élégantes et d'églises aux
+coupoles ventrues, les nombreux méandres du fleuve, les arrière-plans de
+forêts noyés dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre de
+verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de
+cèdres gigantesques.
+
+A la gauche du plateau, une sorte d'éblouissant décor représentant un
+palais d'une architecture bizarre--quelque spécimen sans doute de ces
+monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares--avait été
+provisoirement élevé sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais, à
+la pointe des minarets qui le hérissaient de toutes parts, entre les
+hautes branches des arbres dont le plateau était ombragé, des cigognes
+apprivoisées, venues de Boukhara avec l'armée tartare, tourbillonnaient
+par centaines.
+
+Ces terrasses avaient été réservées à la cour de l'émir, aux khans ses
+alliés, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de
+ces souverains du Turkestan.
+
+De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetées
+sur les marchés de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient le
+visage découvert, les autres portaient un voile qui les dérobait au
+regard. Toutes étaient vêtues avec un luxe extrême. D'élégantes
+pelisses, dont les manches relevées en arrière se rattachaient à la
+façon du pouf européen, laissaient voir leurs bras nus, chargés de
+bracelets réunis par des chaînes de pierres précieuses, et leurs petites
+mains, dont les doigts étaient teints aux ongles du suc du «henneh». Au
+moindre mouvement de ces pelisses, les unes en étoffes de soie,
+comparables pour la finesse à des toiles d'araignée, les autres faites
+d'un souple «aladja», qui est un tissu de coton à rayures étroites, il
+se produisait ce frou-frou si agréable aux oreilles des Orientaux. Sous
+ce premier vêtement chatoyaient des jupes de brocart, recouvrant le
+pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de fines bottes,
+gracieusement échancrées et brodées de perles. De celles de ces femmes
+qu'aucun voile ne cachait, on eût admiré les longues nattes s'échappant
+de turbans aux couleurs variées, les yeux admirables, les dents
+magnifiques, le teint éblouissant, relevé encore par la noirceur de
+leurs sourcils que reliait un léger trait tracé au collyre, et par
+l'estompe de leurs paupières, touchées d'un peu de plombagine.
+
+Au pied des terrasses abritées sous les étendards et les oriflammes,
+veillaient les gardes particuliers de l'émir, double sabre recourbé au
+flanc, poignard à la ceinture, lance longue de dix pieds au poing.
+Quelques-uns de ces Tartares portaient des bâtons blancs, d'autres
+d'énormes hallebardes, ornées de houppes faites de fils d'argent et
+d'or.
+
+Tout autour, jusqu'aux arrière-plans de ce vaste plateau, sur les talus
+escarpés dont le Tom baignait la base, se massait une foule cosmopolite,
+composée de tous les éléments indigènes de l'Asie centrale. Les Usbecks
+étaient là avec leurs grands bonnets de peau de brebis noire, leur barbe
+rouge, leurs yeux gris, leur «arkalouk», sorte de tunique taillée à la
+mode tartare. Là se pressaient des Turcomans, revêtus du costume
+national, large pantalon de couleur voyante avec veste et manteau tissus
+de poil de chameau, bonnets rouges coniques ou évasés, hautes bottes en
+cuir de Russie, le briquet et le couteau suspendus à la taille par une
+lanière; là, près de leurs maîtres, se montraient ces femmes turcomanes,
+aux cheveux allongés par des ganses en poils de chèvre, la chemise
+ouverte sous le «djouba», rayé de bleu, de pourpre, de vert, les jambes
+lacées de bandelettes coloriées qui se croisaient jusqu'à leur socque de
+cuir. Là aussi,--comme si toutes les populations de la frontière
+russo-chinoise se fussent levées à la voix de l'émir,--on voyait des
+Mandchoux, rasés au front et aux tempes, cheveux nattés, robes longues,
+ceinture serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de
+satin cerise à bordure noire et frange rouge; puis, avec eux,
+d'admirables types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement
+coiffées de fleurs artificielles que maintenaient des épingles d'or et
+des papillons délicatement posés sur leurs cheveux noirs. Enfin des
+Mongols, des Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan
+complétaient cette foule conviée à la fête tartare.
+
+Seuls, les Sibériens manquaient à cette réception des envahisseurs. Ceux
+qui n'avaient pu fuir étaient confinés dans leurs maisons, avec la
+crainte du pillage que Féofar-Khan allait peut-être ordonner, pour
+terminer dignement cette cérémonie triomphale.
+
+Ce fut à quatre heures seulement que l'émir fit son entrée sur la place,
+au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des décharges d'artillerie
+et de mousqueterie.
+
+Féofar montait son cheval favori, qui portait sur la tête une aigrette
+de diamant. L'émir avait conservé son costume de guerre. A ses côtés
+marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands dignitaires
+des khanats, et il était accompagné d'un nombreux état-major.
+
+A ce moment apparut sur la terrasse la première des femmes de Féofar, la
+reine, si cette qualification pouvait être donnée aux sultanes des États
+de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine persane,
+était admirablement belle. Contrairement à la coutume mahométane et par
+un caprice de l'émir sans doute, elle avait le visage découvert. Sa
+chevelure, divisée en quatre nattes, caressait ses épaules éblouissantes
+de blancheur, à peine couvertes d'un voile de soie lamé d'or qui se
+rajustait en arrière à un bonnet constellé de gemmes du plus haut prix.
+Sous sa jupe de soie bleue, à larges rayures plus foncées, tombait le
+«zir-djameh» en gaze de soie, et, au-dessus de sa ceinture, se
+chiffonnait le «pirahn», chemise de même tissu, qui s'échancrait
+gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa tête jusqu'à
+ses pieds, chaussés de pantoufles persanes, telle était la profusion des
+bijoux, tomans d'or enfilés de fils d'argent, chapelets de turquoises,
+«firouzehs» tirés des célèbres mines d'Elbourz, colliers de cornalines,
+d'agates, d'émeraudes, d'opales et de saphirs, que son corsage et sa
+jupe semblaient être tissus de pierres précieuses. Quant aux milliers de
+diamants qui étincelaient à son cou, à ses bras, à ses mains, à sa
+ceinture, à ses pieds, des millions de roubles n'en eussent pas payé la
+valeur, et, à l'intensité des feux qu'ils jetaient, on eût pu croire
+que, au centre de chacun d'eux, quelque courant allumait un arc
+voltaïque fait d'un rayon de soleil.
+
+L'émir et les khans mirent pied à terre, ainsi que les dignitaires qui
+leur faisaient cortège. Tous prirent place sous une tente magnifique,
+élevée au centre de la première terrasse. Devant la tente, comme
+toujours, le Koran était déposé sur la table sacrée.
+
+Le lieutenant de Féofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures,
+d'éclatantes fanfares annoncèrent son arrivée.
+
+Ivan Ogareff,--le Balafré, comme on le nommait déjà,--portant, cette
+fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva à cheval devant la tente de
+l'émir. Il était accompagné d'une partie des soldats du camp de
+Zabédiero, qui se rangèrent sur les côtés de la place, au milieu de
+laquelle il ne resta plus que l'espace réservé aux divertissements. On
+voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du traître.
+
+Ivan Ogareff présenta à l'émir ses principaux officiers, et Féofar-Khan,
+sans se départir de la froideur qui faisait le fond de sa dignité, les
+accueillit de façon qu'ils fussent satisfaits de son accueil.
+
+Ce fut ainsi du moins que l'interprétèrent Harry Blount et Alcide
+Jolivet, les deux inséparables, associés maintenant pour la chasse aux
+nouvelles. Après avoir quitté Zabédiero, ils avaient rapidement gagné
+Tomsk. Leur projet bien arrêté était de fausser compagnie aux Tartares,
+de rejoindre au plus tôt quelque corps russe, et, si cela était
+possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient vu de
+l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres, les
+avait profondément écoeurés, et ils avaient hâte d'être dans les rangs
+de l'armée sibérienne.
+
+Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre à son confrère qu'il ne
+pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette entrée
+triomphale des troupes tartares,--ne fût-ce que pour satisfaire la
+curiosité de sa cousine,--et Harry Blount s'était décidé à rester
+pendant quelques heures; mais, le soir même, tous deux devaient
+reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien montés, ils espéraient devancer
+les éclaireurs de l'émir.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount s'étaient donc mêlés à la foule et
+regardaient, de manière à ne perdre aucun détail d'une fête qui devait
+leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirèrent donc
+Féofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses gardes,
+et toute cette pompe orientale, dont les cérémonies d'Europe ne peuvent
+donner aucune idée. Mais ils se détournèrent avec mépris, lorsqu'Ivan
+Ogareff se présenta devant l'émir, et ils attendirent, non sans quelque
+impatience, que la fête commençât.
+
+«Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus trop
+tôt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent! Tout cela,
+ce n'est qu'un lever de rideau, et il eût été de meilleur goût de
+n'arriver que pour le ballet.
+
+--Quel ballet? demanda Harry Blount.
+
+--Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se
+lever.»
+
+Alcide Jolivet parlait comme s'il eût été à l'Opéra, et, tirant sa
+lorgnette de son étui, il se prépara à observer en connaisseur «les
+premiers sujets de la troupe de Féofar».
+
+Mais une pénible cérémonie allait précéder les divertissements.
+
+En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait être complet sans
+l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines
+de prisonniers furent amenés sous le fouet des soldats. Ils étaient
+destinés à défiler devant Féofar-Khan et ses alliés, avant d'être
+entassés avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.
+
+Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff.
+Conformément aux ordres d'Ivan Ogareff, il était spécialement gardé par
+un peloton de soldats. Sa mère et Nadia étaient là aussi.
+
+La vieille Sibérienne, toujours énergique quand il ne s'agissait que
+d'elle, avait le visage horriblement pâle. Elle s'attendait à quelque
+terrible scène. Ce n'était pas sans raison que son fils avait été
+conduit devant l'émir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff,
+frappé publiquement de ce knout levé sur elle, n'était pas homme à
+pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque épouvantable
+supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaçait
+certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait épargné au moment
+où ses soldats s'étaient jetés sur lui, c'est parce qu'il savait bien ce
+qu'il faisait en le réservant à la justice de l'émir.
+
+D'ailleurs, ni la mère ni le fils n'avaient pu se parler depuis la
+funeste scène du camp de Zabédiero. On les avait impitoyablement séparés
+l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misères, car c'eût été un
+adoucissement pour eux que d'être réunis pendant ces quelques jours de
+captivité! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon à son fils de
+tout le mal qu'elle lui avait involontairement causé, car elle
+s'accusait de n'avoir pu maîtriser ses sentiments maternels! Si elle
+avait su se contenir à Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle se
+trouva face à face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir été
+reconnu, et que de malheurs eussent été évités!
+
+Et, de son côté, Michel Strogoff pensait que si sa mère était là, si
+Ivan Ogareff l'avait mise en sa présence, c'était pour qu'elle souffrit
+de son propre supplice, peut-être aussi parce que quelque épouvantable
+mort lui était réservée à elle comme à lui!
+
+Quant à Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les
+sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et à la mère. Elle
+ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait avant
+tout éviter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se dissimuler,
+se faire petite! Peut-être alors pourrait-elle ronger les mailles qui
+emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion d'agir lui
+était donnée, elle agirait, dût-elle se sacrifier pour le fils de Maria
+Strogoff.
+
+Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant l'émir,
+et, en passant, chacun d'eux avait dû se prosterner, le front dans la
+poussière, en signe de servilité. C'était l'esclavage qui commençait par
+l'humiliation! Lorsque ces infortunés étaient trop lents à se courber,
+la rude main des gardes les jetait violemment à terre.
+
+Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister à un pareil
+spectacle sans éprouver une véritable indignation.
+
+«C'est lâche! Partons! dit Alcide Jolivet.
+
+--Non! répondit Harry Blount. Il faut tout voir!
+
+--Tout voir!... Ah! s'écria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le
+bras de son compagnon.
+
+--Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.
+
+--Regardez, Blount! C'est elle!
+
+--Elle?
+
+--La soeur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnière! Il faut
+la sauver....
+
+--Contenez-vous, répondit froidement Harry Blount. Notre intervention en
+faveur de cette jeune fille pourrait lui être plus nuisible qu'utile.»
+
+Alcide Jolivet, prêt à s'élancer, s'arrêta, et Nadia, qui ne les avait
+pas aperçus, étant à demi voilée par ses cheveux, passa à son tour
+devant l'émir sans attirer son attention.
+
+Cependant, après Nadia, Marfa Strogoff était arrivée, et, comme elle ne
+se jeta pas assez promptement dans la poussière, les gardes la
+poussèrent brutalement.
+
+Marfa Strogoff tomba.
+
+Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient
+purent à peine maîtriser.
+
+Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraîner, lorsqu'Ivan
+Ogareff intervint, disant:
+
+«Que cette femme reste!»
+
+Quant à Nadia, elle fut rejetée dans la foule des prisonniers. Le regard
+d'Ivan Ogareff ne s'était pas arrêté sur elle.
+
+Michel Strogoff fut alors amené devant l'émir, et là, il resta debout,
+sans baisser les yeux.
+
+«Le front à terre! lui cria Ivan Ogareff.
+
+--Non!» répondit Michel Strogoff.
+
+Deux gardes voulurent le contraindre à se courber, mais ce furent eux
+qui furent couchés sur le sol par la main du robuste jeune homme.
+
+Ivan Ogareff s'avança vers Michel Strogoff.
+
+«Tu vas mourir! dit-il.
+
+--Je mourrai, répondit fièrement Michel Strogoff, mais ta face de
+traître, Ivan, n'en portera pas moins et à jamais la marque infamante du
+knout!»
+
+Ivan Ogareff, à cette réponse, pâlit affreusement.
+
+«Quel est ce prisonnier? demanda l'émir de cette voix qui était d'autant
+plus menaçante qu'elle était calme.
+
+--Un espion russe,» répondit Ivan Ogareff.
+
+En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence
+prononcée contre lui serait terrible.
+
+Michel Strogoff avait marché sur Ivan Ogareff.
+
+Les soldats l'arrêtèrent.
+
+L'émir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis,
+il désigna de la main le Koran, qui lui fut apporté. Il ouvrit le livre
+sacré et posa son doigt sur une des pages.
+
+C'était le hasard, ou plutôt, dans la pensée de ces Orientaux, Dieu même
+qui allait décider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie
+centrale donnent le nom de «fal» à cette pratique. Après avoir
+interprété le sens du verset touché par le doigt du juge, ils appliquent
+la sentence, quelle qu'elle soit.
+
+L'émir avait laissé son doigt appuyé sur la page du Koran. Le chef des
+ulémas, s'approchant alors, lut à haute voix un verset qui se terminait
+par ces mots:
+
+«Et il ne verra plus les choses de la terre.»
+
+«Espion russe, dit Féofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au
+camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!»
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!
+
+
+Michel Strogoff, les mains liées, fut maintenu en face du trône de
+l'émir, au pied de la terrasse.
+
+Sa mère, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales,
+s'était affaissée, n'osant plus regarder, n'osant plus écouter.
+
+«Regarde de tous tes yeux! regarde!» avait dit Féofar-Khan, en tendant
+sa main menaçante vers Michel Strogoff.
+
+Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des moeurs tartares, avait compris
+la portée de cette parole, car ses lèvres s'étaient un instant
+desserrées dans un cruel sourire. Puis, il avait été se placer auprès de
+Féofar-Khan.
+
+Un appel de trompettes se fit aussitôt entendre. C'était le signal des
+divertissements.
+
+«Voilà le ballet, dit Alcide Jolivet à Harry Blount, mais, contrairement
+à tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame!»
+
+Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.
+
+Une nuée de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers
+instruments tartares, la «doutare», mandoline au long manche en bois de
+mûrier, à deux cordes de soie tordue et accordées par quarte, le
+«kobize», sorte de violoncelle ouvert à sa partie antérieure, garni de
+crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la «tschibyzga»,
+longue flûte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams,
+unis à la voix gutturale des chanteurs, formèrent une harmonie étrange.
+Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre aérien, composé
+d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes à leur partie
+centrale, résonnaient sous la brise comme des harpes éoliennes.
+
+Aussitôt les danses commencèrent.
+
+Ces ballerines étaient toutes d'origine persane. Elles n'étaient point
+esclaves et exerçaient leur profession en liberté. Autrefois, elles
+figuraient officiellement dans les cérémonies à la cour de Téhéran; mais
+depuis l'événement au trône de la famille régnante, bannies ou à peu
+près du royaume, elles avaient dû chercher fortune ailleurs. Elles
+portaient le costume national, et des bijoux les ornaient à profusion.
+De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balançaient à
+leurs oreilles, des cercles d'argent niellés s'enroulaient à leur cou,
+des bracelets formés d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras
+et leurs jambes, des pendants, richement entremêlés de perles, de
+turquoises et de cornalines, frémissaient à l'extrémité de leurs longues
+nattes. La ceinture qui les pressait à la taille était fixée par une
+brillante agrafe, ressemblant à la plaque des grand croix européennes.
+
+Ces ballerines exécutèrent très-gracieusement des danses variées, tantôt
+isolées, tantôt par groupes. Elles avaient le visage découvert, mais, de
+temps en temps, elles ramenaient un voile léger sur leur figure, et on
+eût dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux éclatants, comme
+une vapeur sur un ciel constellé. Quelques-unes de ces Persanes
+portaient en écharpe un baudrier de cuir brodé de perles, auquel pendait
+un sachet de forme triangulaire, la pointe en bas, et qu'elles ouvrirent
+à un certain moment. De ces sachets, tissus d'un filigrane d'or, elles
+tirèrent de longues et étroites bandes de soie écarlate, sur lesquelles
+étaient brodés les versets du Koran. Ces bandes, qu'elles tendirent
+entre elles, formèrent une ceinture sous laquelle d'autres danseuses se
+glissèrent sans interrompre leurs pas, et, en passant devant chaque
+verset, suivant le précepte qu'il contenait, ou elles se prosternaient
+jusqu'à terre, ou elles s'envolaient par un bond léger, comme pour aller
+prendre place parmi les houris du ciel de Mahomet.
+
+Mais, ce qui était remarquable, ce dont fut frappé Alcide Jolivet, c'est
+que ces Persanes se montrèrent plutôt indolentes que fougueuses. La
+furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par
+l'exécution, elles rappelaient plutôt les bayadères calmes et décentes
+de l'Inde que les aimées passionnées de l'Egypte.
+
+Lorsque ce premier divertissement fut achevé, une voix grave se fit
+entendre qui disait:
+
+«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
+
+L'homme qui répétait les paroles de l'émir, Tartare de haute taille,
+était l'exécuteur des hautes oeuvres de Féofar-Khan. Il avait pris place
+derrière Michel Strogoff et tenait à la main un sabre à large lame
+courbe, une de ces lames damassées qui ont été trempées par les célèbres
+armuriers de Karschi ou d'Hissar.
+
+Près de lui, des gardes avaient apporté un trépied sur lequel reposait
+un réchaud où brûlaient, sans donner aucune fumée, quelques charbons
+ardents. La buée légère qui les couronnait n'était due qu'à
+l'incinération d'une substance résineuse et aromatique, mélange d'oliban
+et de benjoin, que l'on projetait à leur surface.
+
+Cependant, aux Persanes avait immédiatement succédé un autre groupe de
+ballerines, de race très-différente, que Michel Strogoff reconnut
+aussitôt.
+
+Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi,
+car Harry Blount dit à son confrère:
+
+«Ce sont les tsiganes de Nijni-Novgorod!
+
+--Elles-mêmes! s'écria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux doivent
+rapporter à ces espionnes plus d'argent que leurs jambes!»
+
+En en faisant des agents au service de l'émir, Alcide Jolivet, on le
+sait, ne se trompait pas.
+
+Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe costume
+étrange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beauté.
+
+Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de ses
+ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays que leur
+race parcourt en Europe, de la Bohême, de l'Égypte, de l'Italie, de
+l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui cliquetaient à
+leurs bras, et aux ronflements des «daïrés», sorte de tambours de
+basque, dont leurs doigts éraillaient la peau stridente.
+
+Sangarre, tenant un de ces daïrés qui frémissait entre ses mains,
+excitait cette troupe de véritables corybantes.
+
+Alors s'avança un tsigane, âgé de quinze ans au plus. Il tenait à la
+main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple
+glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson
+d'un rhythme très-bizarre, une danseuse vint se placer près de lui et
+demeura immobile, l'écoutant; mais chaque fois que le refrain revenait
+aux lèvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue,
+secouant près de lui son daïré et l'étourdissant du cliquetis de ses
+crotales.
+
+Puis, après le dernier refrain, les ballerines enlacèrent le tsigane
+dans les mille replis de leurs danses.
+
+En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'émir et de ses alliés,
+des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des piécettes
+qui frappaient les cymbales des danseuses, se mêlaient encore les
+derniers murmures des doutares et des tambourins.
+
+«Prodigues comme des pillards!» dit Alcide Jolivet à l'oreille de son
+compagnon.
+
+Et c'était bien l'argent volé, en effet, qui tombait à flots, car, avec
+les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les
+roubles moscovites.
+
+Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'exécuteur, posant sa
+main sur l'épaule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur
+répétition rendait de plus en plus sinistres:
+
+«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
+
+Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'exécuteur ne tenait plus
+son sabre nu à la main.
+
+Cependant, le soleil s'abaissait déjà au-dessous de l'horizon. Une
+demi-obscurité commençait à envahir les arrière-plans de la campagne. La
+masse des cèdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les
+eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premières
+brumes. L'ombre ne pouvait tarder à se glisser jusqu'au plateau qui
+dominait la ville.
+
+Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des
+torches enflammées, envahirent la place. Entraînées par Sangarre,
+tsiganes et Persanes réapparurent devant le trône de l'émir et firent
+valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les
+instruments de l'orchestre tartare se déchaînèrent dans une harmonie
+plus sauvage, accompagnée des cris gutturaux des chanteurs. Les
+cerfs-volants, qui avaient été ramenés à terre, reprirent leur vol,
+enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous la
+brise plus fraîche, leurs harpes vibrèrent avec plus d'intensité au
+milieu de cette illumination aérienne.
+
+Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se
+mêler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commença une
+fantasia pédestre, qui produisit le plus étrange effet.
+
+Ces soldats, armés de sabres nus et de longs pistolets, tout en
+exécutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de détonations
+éclatantes, de mousquetades continues qui se détachaient sur le
+roulement des tambourins, le ronflement des daïrés, le grincement des
+doutares. Leurs armes, chargées d'une poudre colorée, à la mode
+chinoise, par quelque ingrédient métallique, lançaient de longs jets
+rouges, verts, bleus, et on eût dit alors que tous ces groupes
+s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains côtés, ce
+divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse
+militaire dont les coryphées manoeuvraient au milieu de pointes d'épée
+et de poignards, et il est possible que la tradition en ait été léguée
+aux peuples de l'Asie centrale; mais cette cybistique tartare était
+rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient
+au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points
+ignés. C'était comme un kaléidoscope d'étincelles, dont les combinaisons
+se variaient à l'infini à chaque mouvement des danseuses.
+
+Si blasé que dût être un journaliste parisien sur ces effets que la mise
+en scène moderne a portés loin. Alcide Jolivet ne put retenir un léger
+mouvement de tête qui, entre le boulevard Montmartre et la Madeleine,
+eut voulu dire: «Pas mal! pas mal!»
+
+Puis, soudain, comme à un signal, tous les feux de la fantasia
+s'éteignirent, les danses cessèrent, les ballerines disparurent. La
+cérémonie était terminée, et les torches seulement éclairaient ce
+plateau, quelques instants auparavant si plein de lumières.
+
+Sur un signe de l'émir, Michel Strogoff fut amené au milieu de la place.
+
+«Blount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez à
+voir la fin de tout cela?
+
+--Pas le moins du monde, répondit Henry Blount.
+
+--Vos lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne sont pas friands, je l'espère,
+des détails d'une exécution à la mode tartare?
+
+--Pas plus que votre cousine.
+
+--Pauvre garçon! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff. Le
+vaillant soldat eût mérité de tomber sur le champ de bataille!
+
+--Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver? dit Harry Blount.
+
+--Nous ne pouvons rien.»
+
+Les deux journalistes se rappelaient la conduite généreuse de Michel
+Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles épreuves,
+esclave de son devoir, il avait dû passer, et, au milieu de ces
+Tartares, auxquels toute pitié est inconnue, ils ne pouvaient rien pour
+lui!
+
+Peu désireux d'assister au supplice réservé à cet infortuné, ils
+rentrèrent donc dans la ville.
+
+Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'était
+parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet
+appelait par anticipation «la campagne de la revanche».
+
+Cependant, Michel Strogoff était debout, ayant le regard hautain pour
+l'émir, méprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait à mourir, et,
+cependant, on eût vainement cherché en lui un symptôme de faiblesse.
+
+Les spectateurs, restés aux abords de la place, ainsi que l'état-major
+de Féofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'était qu'un attrait de plus,
+attendaient que l'exécution fût accomplie. Puis, sa curiosité assouvie,
+toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.
+
+L'émir fit un geste. Michel Strogoff, poussé par les gardes, s'approcha
+de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il comprenait,
+Féofar lui dit:
+
+«Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernière
+fois. Dans un instant, tes yeux seront à jamais fermés à la lumière!»
+
+Ce n'était pas de mort, mais de cécité, qu'allait être frappé Michel
+Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-être que la perte de la
+vie! La malheureux était condamné à être aveuglé.
+
+Cependant, en entendant la peine prononcée par l'émir, Michel Strogoff
+ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme
+s'il eût voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard. Supplier
+ces hommes féroces, c'était inutile, et, d'ailleurs, indigne de lui. Il
+n'y songea même pas. Toute sa pensée se condensa sur sa mission
+irrévocablement manquée, sur sa mère, sur Nadia, qu'il ne reverrait
+plus! Mais il ne laissa rien paraîtra de l'émotion qu'il ressentait.
+
+Puis, le sentiment d'une vengeance à accomplir quand même envahit tout
+son être. Il se retourna vers Ivan Ogareff.
+
+«Ivan, dit-il d'une voix menaçante, Ivan le traître, la dernière menace
+de mes yeux sera pour toi!»
+
+Ivan Ogareff haussa les épaules.
+
+Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'était pas en regardant Ivan
+Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'éteindre.
+
+Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.
+
+«Ma mère! s'écria-t-il. Oui! oui! à toi mon suprême regard, et non à ce
+misérable! Reste là, devant moi! Que je voie encore ta figure
+bien-aimée! Que mes yeux se ferment en te regardant!....»
+
+La vieille Sibérienne, sans prononcer une parole, s'avançait....
+
+«Chassez cette femme!» dit Ivan Ogareff.
+
+Deux soldats repoussèrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta
+debout, a quelques pas de son fils.
+
+L'exécuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu à la main, et ce
+sabre, chauffé à blanc, il venait de le retirer du réchaud où brûlaient
+les charbons parfumés.
+
+Michel Strogoff allait être aveuglé suivant la coutume tartare, avec une
+lame ardente, passée devant ses yeux!
+
+Michel Strogoff ne chercha pas a résister. Plus rien n'existait à ses
+yeux que sa mère, qu'il dévorait alors du regard! Toute sa vie était
+dans cette dernière vision!
+
+Marfa Strogoff, l'oeil démesurément ouvert, les bras tendus vers lui, le
+regardait!...
+
+La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.
+
+Un cri de désespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimée sur le
+sol!
+
+Michel Strogoff était aveugle.
+
+Ses ordres exécutés, l'émir se retira avec toute sa maison. Il ne resta
+bientôt plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de torches.
+
+Le misérable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, après
+l'exécuteur, lui porter le dernier coup?
+
+Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit
+venir et se redressa.
+
+Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impériale, il l'ouvrit, et, par
+une suprême ironie, il la plaça devant les yeux éteints du courrier du
+czar, disant:
+
+«Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire à Irkoutsk ce que
+tu auras lu! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff!»
+
+Cela dit, le traître serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se
+retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.
+
+Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mère, inanimée,
+peut-être morte.
+
+Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie.
+Tomsk, illuminée, brillait comme une ville en fête.
+
+Michel Strogoff prêta l'oreille. La place était silencieuse et déserte.
+
+Il se traîna, en tâtonnant, vers l'endroit où sa mère était tombée. Il
+la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de la
+sienne, il écouta les battements de son coeur. Puis, on eût dit qu'il
+lui parlait tout bas.
+
+La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit son
+fils?
+
+En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.
+
+Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se
+releva, et, tâtant du pied, cherchant à tendre ses mains pour se guider,
+il marcha peu à peu vers l'extrémité de la place.
+
+Soudain, Nadia parut.
+
+Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit à
+couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.
+
+Celui-ci, aveugle, ne savait qui le déliait, car Nadia n'avait pas
+prononcé une parole.
+
+Mais cela fait:
+
+«Frère! dit-elle.
+
+--Nadia! murmura Michel Strogoff, Nadia!
+
+--Viens! frère, répondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux désormais, et
+c'est moi qui te conduirai à Irkoutsk!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+UN AMI DE GRANDE ROUTE.
+
+
+Une demi-heure après, Michel Strogoff et Nadia avaient quitté Tomsk.
+
+Un certain nombre de prisonniers, cette nuit-là, purent aussi échapper
+aux Tartares, car officiers ou soldats, tous plus ou moins abrutis,
+s'étaient, inconsciemment relâchés de la surveillance sévère qu'ils
+avaient maintenue jusqu'alors, soit au camp de Zabédiero, soit pendant
+la marche des convois. Nadia, après avoir été emmenée tout d'abord avec
+les autres prisonniers, avait donc pu fuir et revenir au plateau, au
+moment où Michel Strogoff était conduit devant l'émir.
+
+La, mêlée à la foule, elle avait tout vu. Pas un cri ne lui échappa
+lorsque la lame, chauffée à blanc, passa devant les yeux de son
+compagnon. Elle eut la force de rester immobile et muette. Une
+providentielle inspiration lui dit de se réserver, libre encore, pour
+guider le fils de Marfa Strogoff au but qu'il avait juré d'atteindre.
+Son coeur, un moment, cessa de battre, lorsque la vieille Sibérienne
+tomba inanimée, mais une pensée lui rendit toute son énergie.
+
+«Je serai le chien de l'aveugle!» se dit-elle.
+
+Après le départ d'Ivan Ogareff, Nadia s'était dissimulée dans l'ombre.
+Elle avait attendu que la foule eût quitté le plateau. Michel Strogoff,
+abandonné comme un misérable être dont on ne doit plus rien craindre,
+était seul. Elle le vit se traîner jusqu'à sa mère, se courber sur elle,
+la baiser au front, puis se relever, tâtonner pour fuir...
+
+Quelques instants plus tard, elle et lui, la main dans la main, avaient
+descendu le talus escarpé, et, après avoir suivi les berges du Tom
+jusqu'à l'extrémité de la ville, ils franchissaient heureusement une
+brèche de l'enceinte.
+
+La route d'Irkoutsk était la seule qui s'enfonçât dans l'est, il n'y
+avait pas à se tromper. Nadia entraîna rapidement Michel Strogoff. Il
+était possible que dès le lendemain, après quelques heures d'orgie, les
+éclaireurs de l'émir, se jetant de nouveau sur la steppe, coupassent
+toute communication. Il importait donc de les devancer, d'atteindre
+avant eux Krasnoiarsk, que cinq cents verstes (533 kilomètres)
+séparaient de Tomsk, enfin de ne quitter que le plus tard possible la
+grande route. Se lancer hors du chemin tracé, c'était l'incertain,
+l'inconnu, c'était la mort à bref délai.
+
+Comment Nadia put-elle supporter les fatigues de cette nuit du 16 au 17
+août? Comment trouva-t-elle la force physique nécessaire à fournir une
+si longue étape? Comment ses pieds, saignant d'une marche forcée,
+purent-ils la porter jusque-là? c'est presque incompréhensible. Mais il
+n'en est pas moins vrai que le lendemain matin, douze heures après leur
+départ de Tomsk, Michel Strogoff et elle atteignaient le bourg de
+Sémilowskoë, après une course de cinquante verstes.
+
+Michel Strogoff n'avait pas prononcé une seule parole. Ce n'était pas
+Nadia qui tenait sa main, ce fut lui qui tint celle de sa compagne
+pendant toute cette nuit; mais, grâce à cette main qui le guidait rien
+que par ses frémissements, il avait marché avec son allure ordinaire.
+
+Sémilowskoë était presque entièrement abandonnée. Les habitants,
+redoutant les Tartares, avaient fui dans la province d'Yeniseisk. A
+peine deux ou trois maisons étaient elles encore occupées. Tout ce que
+la ville contenait d'utile ou de précieux avait été enlevé sur des
+charrettes.
+
+Cependant, Nadia était dans la nécessité de faire là une halte de
+quelques heures. Il leur fallait à tous deux nourriture et repos.
+
+La jeune fille conduisit donc son compagnon à l'extrémité de la
+bourgade. Une maison vide, la porte ouverte, était là. Ils y entrèrent.
+Un mauvais banc de bois se trouvait au milieu de la chambre; près de ce
+haut poêle commun à toutes les demeures sibériennes. Ils s'y assirent.
+
+Nadia regarda alors bien en face son compagnon aveugle, et comme elle ne
+l'avait jamais regardé jusqu'alors. Il y avait plus que de la
+reconnaissance, plus que de la pitié dans son regard. Si Michel Strogoff
+avait pu la voir, il aurait lu dans ce beau regard désolé l'expression
+d'un dévouement et d'une tendresse infinis.
+
+Les paupières de l'aveugle, rougies par la lame incandescente,
+recouvraient à demi ses yeux, absolument secs. La sclérotique en était
+légèrement plissée et comme raccornie, la pupille singulièrement
+agrandie; l'iris semblait d'un bleu plus foncé qu'il n'était auparavant;
+les cils et les sourcils étaient en partie brûlés; mais, en apparence du
+moins, le regard si pénétrant du jeune homme ne semblait avoir subi
+aucun changement. S'il n'y voyait plus, si sa cécité était complète,
+c'est que la sensibilité de la rétine et du nerf optique avait été
+radicalement détruite par l'ardente chaleur de l'acier.
+
+En ce moment, Michel Strogoff étendit les mains. «Tu es là, Nadia?
+demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit la jeune fille, je suis près de toi, et je ne te
+quitterai plus, Michel.»
+
+A son nom, prononcé par Nadia pour la première fois, Michel Strogoff
+tressaillit. Il comprit que sa compagne savait tout, ce qu'il était,
+quels liens l'unissaient à la vieille Marfa.
+
+«Nadia, reprit-il, il va falloir nous séparer!
+
+--Nous séparer? Pourquoi cela, Michel?
+
+--Je ne veux pas être un obstacle à ton voyage! Ton père t'attend à
+Irkoutsk! Il faut que tu rejoignes ton père!
+
+--Mon père me maudirait, Michel, si je t'abandonnais, après ce que tu as
+fait pour moi!
+
+--Nadia! Nadia! répondit Michel Strogoff, en pressant la main que la
+jeune fille avait posée sur la sienne, tu ne dois penser qu'à ton père!
+
+--Michel, reprit Nadia, tu as plus besoin de moi que mon père! Dois-tu
+donc renoncer à aller à Irkoutsk?
+
+--Jamais! s'écria Michel Strogoff d'un ton qui montrait qu'il n'avait
+rien perdu de son énergie.
+
+--Cependant, tu n'as plus cette lettre!....
+
+--Cette lettre qu'Ivan Ogareff m'a volée!... Eh bien! je saurai m'en
+passer, Nadia! Ils m'ont traité comme un espion! J'agirai comme un
+espion! J'irai dire à Irkoutsk tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai
+entendu, et, j'en jure par la Dieu vivant! le traître me retrouvera un
+jour face à face! Mais il faut que j'arrive avant lui à Irkoutsk.
+
+--Et tu parles de nous séparer, Michel?
+
+--Nadia, les misérables m'ont tout pris!
+
+--Il me reste quelques roubles, et mes yeux! Je puis y voir pour toi,
+Michel, et te conduire là où tu ne peux plus aller seul!
+
+--Et comment irons-nous?
+
+--A pied.
+
+--Et comment vivrons-nous?
+
+--En mendiant.
+
+--Partons, Nadia!
+
+--Viens, Michel.»
+
+Les deux jeunes gens ne se donnaient plus le nom de frère et de soeur.
+Dans leur misère commune, ils se sentaient plus étroitement unis encore
+l'un à l'autre. Tous deux quittèrent la maison, après avoir pris une
+heure de repos. Nadia, courant les rues de la bourgade, s'était procuré
+quelques morceaux de «tchorne-khleb», sorte de pain fait avec de l'orge,
+et un peu de cet hydromel connu sous le nom de «méod» en Russie. Cela ne
+lui avait rien coûté, car elle avait commencé son métier de mendiante.
+Ce pain et cet hydromel avaient, tant bien que mal, apaisé la faim et la
+soif de Michel Strogoff. Nadia lui avait réservé la plus grande portion
+de cette insuffisante nourriture. Il mangeait les morceaux de pain que
+sa compagne lui présentait l'un après l'autre. Il buvait à la gourde
+qu'elle portait à ses lèvres.
+
+«Manges-tu, Nadia? lui demanda-t-il à plusieurs reprises.
+
+--Oui, Michel,» répondit toujours la jeune fille, qui se contentait des
+restes de son compagnon.
+
+Michel et Nadia quittèrent Sémilowskoë et reprirent cette pénible route
+d'Irkoutsk. La jeune fille résistait énergiquement à la fatigue. Si
+Michel Strogoff l'eût vue, peut-être n'aurait-il pas eu le courage
+d'aller plus loin. Mais Nadia ne se plaignait pas, et Michel Strogoff,
+n'entendant pas un soupir, marchait avec une hâte qu'il n'était pas
+maître de réprimer. Et pourquoi? Pouvait-il donc espérer de devancer
+encore les Tartares? Il était à pied, sans argent, il était aveugle, et
+si Nadia, son seul guide, venait à lui manquer, il n'aurait plus qu'à se
+coucher sur un des côtés de la route et à y mourir misérablement! Mais
+enfin, si, à force d'énergie, il arrivait à Krasnoiarsk, tout n'était
+peut-être pas perdu, puisque le gouverneur, auquel il se ferait
+connaître, n'hésiterait pas à lui donner les moyens d'atteindre
+Irkoutsk.
+
+Michel Strogoff allait donc, parlant peu, absorbé dans ses pensées. Il
+tenait la main de Nadia. Tous deux étaient en communication incessante.
+Il leur semblait qu'ils n'avaient plus besoin de la parole pour échanger
+leurs pensées. De temps en temps, Michel Strogoff disait:
+
+«Parle-moi, Nadia.
+
+--A quoi bon, Michel? Nous pensons ensemble!» répondait la jeune fille,
+et elle faisait en sorte que sa voix ne décelât aucune fatigue.
+
+Mais quelquefois, comme si son coeur eût cessé de battre un instant, ses
+jambes fléchissaient, son pas se ralentissait, son bras se tendait, elle
+restait en arrière. Michel Strogoff s'arrêtait alors, il fixait ses yeux
+sur la pauvre fille, comme s'il eût essayé de l'apercevoir à travers
+cette ombre qu'il portait en lui. Sa poitrine se gonflait; puis,
+soutenant plus vivement sa compagne, il reprenait sa marche en avant.
+
+Cependant, au milieu de toutes ces misères sans trêve, ce jour-là, une
+circonstance heureuse allait se produire, qui devait leur épargner bien
+des fatigues à tous les deux.
+
+Ils avaient quitté Sémilowskoë depuis deux heures environ, lorsque
+Michel Strogoff s'arrêta.
+
+«La route est déserte? demanda-t-il.
+
+--Absolument déserte, répondit Nadia.
+
+--Est-ce que tu n'entends pas quelque bruit en arrière?
+
+--En effet.
+
+--Si ce sont les Tartares, il faut nous cacher. Regarde bien.
+
+--Attends, Michel!» répondit Nadia en remontant le chemin, qui se
+coudait à quelques pas sur la droite.
+
+Michel Strogoff resta un instant seul, tendant l'oreille.
+
+Nadia revint presque aussitôt et dit:
+
+«C'est une charrette. Un jeune homme la conduit.
+
+--Il est seul?
+
+--Seul.»
+
+Michel Strogoff hésita un instant. Devait-il se cacher? Devait-il, au
+contraire, tenter la chance de trouver place dans ce véhicule, sinon
+pour lui, du moins pour elle? Lui, il se contenterait de s'appuyer d'une
+main à la charrette, il la pousserait au besoin, car ses jambes
+n'étaient pas près de lui manquer, mais il sentait bien que Nadia,
+traînée à pied depuis le passage de l'Obi, c'est-à-dire depuis plus de
+huit jours, était à bout de forces.
+
+Il attendit.
+
+La charrette arriva bientôt au tournant de la route.
+
+C'était un véhicule fort délabré, pouvant à la rigueur contenir trois
+personnes, ce qu'on appelle dans le pays une kibitka.
+
+Ordinairement, la kibitka est attelée de trois chevaux, mais celle-ci
+n'était traînée que par un seul cheval à long poil, à longue queue, et
+auquel son sang mongol assurait vigueur et courage.
+
+Un jeune homme la conduisait, ayant un chien près de lui.
+
+Nadia reconnut que ce jeune homme était Russe. Il avait une figure douce
+et flegmatique qui inspirait la confiance. D'ailleurs, il ne paraissait
+pas pressé le moins du monde. Il marchait d'un pas tranquille, pour ne
+pas surmener son cheval, et, à le voir, on n'eût jamais cru qu'il
+suivait une route que les Tartares pouvaient couper d'un moment à
+l'autre.
+
+Nadia, tenant Michel Strogoff par la main, s'était rangée de côté.
+
+La kibitka s'arrêta, et le conducteur regarda la jeune fille en
+souriant.
+
+«Et où donc allez-vous comme cela?» lui demanda-t-il en faisant de bons
+yeux tout ronds.
+
+Au son de cette voix, Michel Strogoff se dit qu'il l'avait entendue
+quelque part. Et, sans doute, elle suffit à lui faire reconnaître le
+conducteur de la kibitka, car son front se rasséréna aussitôt.
+
+«Eh bien, où donc allez-vous? répéta le jeune homme, en s'adressant plus
+directement à Michel Strogoff.
+
+--Nous allons à Irkoutsk, répondit celui-ci.
+
+--Oh! petit père, tu ne sais donc pas qu'il y a encore bien des verstes
+et des verstes jusqu'à Irkoutsk?
+
+--Je le sais.
+
+--Et tu vas à pied?
+
+--A pied.
+
+--Toi, bien! mais la demoiselle?....
+
+--C'est ma soeur, dit Michel Strogoff, qui jugea prudent de redonner ce
+nom à Nadia.
+
+--Oui, ta soeur, petit père! Mais, crois-moi, elle ne pourra jamais
+atteindre Irkoutsk!
+
+--Ami, répondit Michel Strogoff en s'approchant, les Tartares nous ont
+dépouillés, et je n'ai pas un kopek à t'offrir; mais si tu veux prendre
+ma soeur près de toi, je suivrai ta voiture à pied, je courrai s'il le
+faut, je ne te retarderai pas d'une heure....
+
+--Frère, s'écria Nadia... je ne veux pas... je ne veux pas!--Monsieur,
+mon frère est aveugle!
+
+--Aveugle! répondit le jeune homme d'une voix émue.
+
+--Les Tartares lui ont brûlé les yeux! répondit Nadia, en tendant ses
+mains comme pour implorer la pitié.
+
+--Brûlé les yeux? Oh! pauvre petit père! Moi, je vais a Krasnoiarsk. Eh
+bien, pourquoi ne monterais-tu pas avec ta soeur dans la kibitka? En
+nous serrant un peu, nous y tiendrons tous les trois. D'ailleurs, mon
+chien ne refusera pas d'aller à pied. Seulement, je ne vais pas vite,
+pour ménager mon cheval.
+
+--Ami, comment te nommes-tu? demanda Michel Strogoff.
+
+--Je me nomme Nicolas Pigassof.
+
+--C'est un nom que je n'oublierai plus, répondit Michel Strogoff.
+
+--Eh bien, monte, petit père aveugle. Ta soeur sera près de toi, au fond
+de la charrette, moi devant pour conduire. Il y a de la bonne écorce de
+bouleau et de la paille d'orge dans le fond. C'est comme un
+nid.--Allons, Serko, fais-nous place!»
+
+Le chien descendit sans se faire prier. C'était un animal de race
+sibérienne, à poil gris, de moyenne taille, avec une bonne grosse tête
+caressante, et qui semblait être très-attaché à son maître.
+
+Michel Strogoff et Nadia, en un instant, furent installés dans la
+kibitka. Michel Strogoff avait tendu ses mains comme pour chercher
+celles de Nicolas Pigassof.
+
+«Ce sont mes mains que tu veux serrer! dit Nicolas. Les voilà, petit
+père! Serre-les tant que cela te fera plaisir!».
+
+La kibitka se remit en marche. Le cheval, que Nicolas ne frappait
+jamais, allait l'amble. Si Michel Strogoff ne devait pas gagner en
+rapidité, du moins de nouvelles fatigues seraient-elles épargnées à
+Nadia.
+
+Et tel était l'épuisement de la jeune fille, que, bercée par le
+mouvement monotone de la kibitka, elle tomba bientôt dans un sommeil qui
+ressemblait à une complète prostration. Michel Strogoff et Nicolas la
+couchèrent sur le feuillage de bouleau du mieux qu'il leur fut possible.
+Le compatissant jeune homme était tout ému, et si pas une larme ne
+s'échappa des yeux de Michel Strogoff, en vérité, c'est parce que le fer
+incandescent avait brûlé la dernière!
+
+«Elle est gentille, dit Nicolas.
+
+--Oui, répondit Michel Strogoff.
+
+--Ça veut être fort, petit père, c'est courageux, mais au fond, c'est
+faible, ces mignonnes-là!--Est-ce que vous venez de loin?
+
+--De très-loin.
+
+--Pauvres jeunes gens!--Cela a dû te faire bien mal, quand ils t'ont
+brûlé les yeux!
+
+--Bien mal, répondit Michel Strogoff, en se tournant comme s'il eût pu
+voir Nicolas.
+
+--Tu n'as pas pleuré?
+
+--Si.
+
+--Moi aussi, j'aurais pleuré. Penser qu'on ne reverra plus ceux qu'on
+aime! Mais enfin, ils vous voient. C'est peut-être une consolation!
+
+--Oui, peut-être!--Dis-moi, ami, demanda Michel Strogoff, est-ce que tu
+ne m'as jamais vu quelque part?
+
+--Toi, petit père? Non, jamais.
+
+--C'est que le son de ta voix ne m'est pas inconnu.
+
+--Voyez-vous! répondit Nicolas en souriant. Il connaît le son de ma
+voix! peut-être me demandes-tu cela pour savoir d'où je viens. Oh! je
+vais te le dire. Je viens de Kolyvan.
+
+--De Kolyvan? dit Michel Strogoff. Mais alors c'est là que je t'ai
+rencontré. Tu étais au poste télégraphique?
+
+--Cela se peut, répondit Nicolas. J'y demeurais. J'étais l'employé
+chargé des transmissions.
+
+--Et tu es resté à ton poste jusqu'au dernier moment?
+
+--Eh! c'est surtout à ce moment-là qu'il faut y être!
+
+--C'était le jour où un Anglais et un Français se disputaient, roubles
+en main, la place à ton guichet, et où l'Anglais a télégraphié les
+premiers verses de la Bible?
+
+--Ça, petit père, c'est possible, mais je ne me le rappelle pas!
+
+--Comment! tu ne te le rappelles pas?
+
+--Je ne lis jamais les dépêches que je transmets. Mon devoir étant de
+les oublier, le plus court est de les ignorer.»
+
+Cette réponse peignait Nicolas Pigassof.
+
+Cependant, la kibitka allait son petit train, que Michel Strogoff aurait
+voulu rendre plus rapide. Mais Nicolas et son cheval étaient accoutumés
+à une allure dont ils n'auraient pu se départir ni l'un ni l'autre. Le
+cheval marchait pendant trois heures et se reposait pendant une,--cela
+jour et nuit. Durant les haltes, le cheval paissait, les voyageurs de la
+kibitka mangeaient en compagnie du fidèle Serko. La kibitka était
+approvisionnée pour vingt personnes au moins, et Nicolas avait mis
+généreusement ses réserves à la disposition de ses deux hôtes, qu'il
+croyait frère et soeur.
+
+Après une journée de repos, Nadia eut recouvré une partie de ses forces.
+Nicolas veillait à ce qu'elle fût aussi bien que possible. Le voyage se
+faisait dans des conditions supportables, lentement sans doute, mais
+régulièrement. Il arrivait bien parfois que, pendant la nuit, Nicolas,
+tout en conduisant, s'endormait et ronflait avec une conviction qui
+témoignait du calme de sa conscience. Peut-être alors, en regardant
+bien, eût-on vu la main de Michel Strogoff chercher les guides du cheval
+et lui faire prendre une allure plus rapide, au grand étonnement de
+Serko, qui ne disait rien cependant. Puis, ce trot revenait
+immédiatement à l'amble, dès que Nicolas se réveillait, mais la Kibitka
+n'en avait pas moins gagné quelques verstes sur sa vitesse
+réglementaire.
+
+C'est ainsi que l'on traversa la rivière d'Ichimsk, les bourgades
+d'Ichimskoë, Berikylskoë, Kuskoë, la rivière de Mariinsk, la bourgade du
+même nom, Bogotowlskoë et enfin la Tchoula, petit cours d'eau qui sépare
+la Sibérie occidentale de la Sibérie orientale. La route se développait
+tantôt à travers d'immenses landes, qui laissaient un champ vaste aux
+regards, tantôt sous d'épaisses et interminables forêts de sapins, dont
+on croyait ne jamais sortir.
+
+Tout était désert. Les bourgades étaient presque entièrement
+abandonnées. Les paysans avaient fui au delà de l'Yeniseï, estimant que
+ce large fleuve arrêterait peut-être les Tartares.
+
+Le 22 août, la kibitka atteignit le bourg d'Atchinsk, à trois cent
+quatre-vingts verstes de Tomsk. Cent vingt verstes la séparaient encore
+de Krasnoiarsk. Aucun incident n'avait marqué ce voyage. Depuis six
+jours qu'ils étaient ensemble, Nicolas, Michel Strogoff et Nadia étaient
+restés les mêmes, l'un confit dans son calme inaltérable, les deux
+autres inquiets, et songeant au moment où leur compagnon viendrait à se
+séparer d'eux.
+
+Michel Strogoff, on peut le dire, voyait le pays parcouru par les yeux
+de Nicolas et de la jeune fille. A tour de rôle, tous deux lui
+peignaient les sites en vue desquels passait la kibitka. Il savait s'il
+était en forêt ou en plaine, si quelque hutte se montrait sur la steppe,
+si quelque Sibérien apparaissait a l'horizon. Nicolas ne tarissait pas.
+Il aimait à causer, et, quelle que fût sa façon d'envisager les choses,
+on aimait à l'entendre.
+
+Un jour, Michel Strogoff lui demanda quel temps il faisait.
+
+«Assez beau, petit père, répondit-il, mais ce sont les derniers jours de
+l'été. L'automne est court en Sibérie, et, bientôt, nous subirons les
+premiers froids de l'hiver. Peut-être les Tartares songeront-ils à se
+cantonner pendant la mauvaise saison?»
+
+Michel Strogoff secoua la tête d'un air de doute.
+
+«Tu ne le crois pas, petit père, répondit Nicolas. Tu penses qu'ils se
+porteront sur Irkoutsk?
+
+--Je le crains, répondit Michel Strogoff.
+
+--Oui... tu as raison. Ils ont avec eux un mauvais homme qui ne les
+laissera pas refroidir en route.--Tu as entendu parler d'Ivan Ogareff?
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu que ce n'est pas bien de trahir son pays!
+
+--Non... ce n'est pas bien... répondit Michel Strogoff, qui voulut
+rester impassible.
+
+--Petit père, reprit Nicolas, je trouve que tu ne t'indignes pas assez
+lorsqu'on parle devant toi d'Ivan Ogareff! Tout coeur russe doit bondir,
+quand on prononce ce nom!
+
+--Crois-moi, ami, je le hais plus que tu ne pourras jamais le haïr, dit
+Michel Strogoff.
+
+--Ce n'est pas possible, répondit Nicolas, non, ce n'est pas possible!
+Quand je songe à Ivan Ogareff, au mal qu'il fait à notre sainte Russie,
+la colère me prend, et si je le tenais....
+
+--Si tu le tenais, ami?....
+
+--Je crois que je le tuerais.
+
+--Et moi, j'en suis sûr,» répondit tranquillement Michel Strogoff.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE PASSAGE DE L'YENISEÏ
+
+
+Le 23 août, à là tombée du jour, la kibitka arrivait en vue de
+Krasnoiarsk. Le voyage depuis Tomsk avait duré huit jours. S'il ne
+s'était pas accompli plus rapidement, quoi qu'eût pu faire Michel
+Strogoff, cela tenait surtout à ce que Nicolas avait peu dormi. De là,
+impossibilité d'activer l'allure de son cheval, qui, en d'autres mains,
+n'eût mis que soixante heures à faire ce parcours.
+
+Très-heureusement, il n'était pas encore question des Tartares. Aucun
+éclaireur n'avait paru sur la route que venait de suivre la kibitka.
+Cela devait sembler assez inexplicable, et il fallait évidemment qu'une
+grave circonstance eût empêché les troupes de l'émir de sa porter sans
+retard sur Irkoutsk.
+
+Cette circonstance s'était produite, en effet. Un nouveau corps russe,
+rassemblé en toute hâte dans le gouvernement d'Yeniseisk, avait marché
+sur Tomsk afin d'essayer de reprendre la ville. Mais, trop faible contre
+les troupes de l'émir, maintenant concentrées, il avait dû opérer sa
+retraite. Féofar-Khan, en comprenant ses propres soldats et ceux des
+khanats de Khokhand et de Koundouze, comptait alors sous ses ordres deux
+cent cinquante mille hommes, auxquels le gouvernement russe ne pouvait
+pas encore opposer de forces suffisantes. L'invasion ne semblait donc
+pas devoir être enrayée de sitôt, et toute la masse tartare allait
+pouvoir marcher sur Irkoutsk.
+
+La bataille de Tomsk était du 22 août,--ce que Michel Strogoff
+ignorait,--mais ce qui expliquait pourquoi l'avant-garde de l'émir
+n'avait pas encore paru à Krasnoiarsk à la date du 25.
+
+Toutefois, si Michel Strogoff ne pouvait connaître les derniers
+événements qui s'étaient accomplis depuis son départ, du moins savait-il
+ceci: c'est qu'il devançait les Tartares de plusieurs jours, c'est qu'il
+ne devait pas désespérer d'atteindre avant eux la ville d'Irkoutsk,
+distante encore de huit cent cinquante verstes (900 kilomètres).
+
+D'ailleurs, à Krasnoiarsk, dont la population est de douze mille âmes
+environ, il comptait bien que les moyens de transport ne pourraient lui
+manquer. Puisque Nicolas Pigassof devait s'arrêter dans cette ville, il
+serait nécessaire de le remplacer par un guide, et de changer la kibitka
+pour un autre véhicule plus rapide. Michel Strogoff, après s'être
+adressé au gouverneur de la ville et avoir établi son identité et sa
+qualité de courrier du czar,--ce qui lui serait aisé,--ne doutait pas
+qu'il ne fût mis à même d'atteindre Irkoutsk dans le plus court délai.
+Il n'aurait plus alors qu'à remercier ce brave Nicolas Pigassof et à
+partir immédiatement avec Nadia, car il ne voulait pas la quitter avant
+de l'avoir remise entre les mains de son père.
+
+Cependant, si Nicolas avait résolu de s'arrêter à Krasnoiarsk, c'était,
+comme il le dit, «à la condition d'y trouver de l'emploi.»
+
+En effet, cet employé modèle, après avoir tenu, jusqu'à la dernière
+minute au poste de Kolyvan, cherchait à se mettre de nouveau à la
+disposition de l'administration.
+
+«Pourquoi toucherais-je des appointements que je n'aurais pas gagné?»
+répétait-il.
+
+Aussi, au cas où ses services ne pourraient pas être utilisés à
+Krasnoiarsk, qui devait toujours se trouver en communication
+télégraphique avec Irkoutsk, il se proposait d'aller soit au poste
+d'Oudinsk, soit même jusqu'à la capitale de la Sibérie. Donc, dans ce
+cas, il continuerait à voyager avec le frère et la soeur, et en qui
+trouveraient-ils un guide plus sûr, un ami plus dévoué?
+
+La kibitka n'était plus qu'à une demi-verste de Krasnoiarsk. On voyait à
+droite et à gauche les nombreuses croix de bois qui se dressent sur le
+chemin aux approches de la ville. Il était sept heures du soir. Sur le
+ciel clair se dessinaient la silhouette des églises et le profil des
+maisons construites sur la haute falaise de l'Yeniseï. Les eaux du
+fleuve miroitaient sous les dernières lueurs éparses dans l'atmosphère.
+
+La kibitka s'était arrêtée.
+
+«Où sommes-nous, soeur? demanda Michel Strogoff.
+
+--A une demi-verste au plus des premières maisons, répondit Nadia.
+
+--Est-ce donc une ville endormie? reprit Michel Strogoff. Nul bruit
+n'arrive à mon oreille.
+
+--Et je ne vois pas une lumière briller dans l'ombre, pas une fumée
+monter dans l'air, ajouta Nadia.
+
+--La singulière ville! dit Nicolas. On n'y fait pas de bruit et on s'y
+couche de bonne heure!»
+
+Michel Strogoff eut l'esprit traversé d'un pressentiment de mauvais
+augure. Il n'avait point dit à Nadia tout ce qu'il avait concentré
+d'espérances sur Krasnoiarsk, où il comptait trouver les moyens
+d'achever sûrement son voyage. Il craignait tant que son espoir ne fût
+encore une fois déçu! Mais Nadia avait deviné sa pensée, bien qu'elle ne
+comprit plus pourquoi son compagnon avait hâte d'arriver à Irkoutsk,
+maintenant que la lettre impériale lui manquait. Un jour même, elle
+l'avait pressenti à cet égard.
+
+«J'ai juré d'aller à Irkoutsk,» s'était-il contenté de lui répondre.
+
+Mais, pour accomplir sa mission, encore fallait-il qu'il trouvât à
+Krasnoiarsk quelque rapide mode de locomotion.
+
+«Eh bien, ami, dit-il a Nicolas, pourquoi n'avançons-nous pas?
+
+--C'est que je crains de réveiller les habitants de la ville avec le
+bruit de ma charrette!»
+
+Et, d'un léger coup de fouet, Nicolas stimula son cheval. Serko poussa
+quelques aboiements, et la kibitka descendit au petit trot la route qui
+s'engageait dans Krasnoiarsk.
+
+Dix minutes après, elle entrait dans la grande rue. Krasnoiarsk était
+déserte! Il n'y avait plus un Athénien dans cette «Athènes du Nord»,
+ainsi que l'appelle Mme de Bourboulon. Pas un de ses équipages, si
+brillamment attelés, n'en parcourait les rues propres et larges. Pas un
+passant ne suivait les trottoirs établis à la base de ses magnifiques
+maisons de bois, d'un aspect monumental! Pas une élégante Sibérienne,
+habillée aux dernières modes de France, ne se promenait au milieu de cet
+admirable parc, taillé dans une forêt de bouleaux, qui se prolonge
+jusqu'aux berges de l'Yeniseï! La grosse cloche de la cathédrale était
+muette, les carillons des églises se taisaient, et il est rare,
+cependant, qu'une ville russe ne soit pas emplie du son de ses cloches!
+Mais, ici, c'était l'abandon complet. Il n'y avait plus un être vivant
+dans cette ville, naguère si vivante!
+
+Le dernier télégramme parti du cabinet du czar, avant la rupture du fil,
+avait donné ordre au gouverneur, à la garnison, aux habitants, quels
+qu'ils fussent d'abandonner Krasnoiarsk, d'emporter tout objet ayant
+quelque valeur ou qui aurait pu être de quelque utilité aux Tartares, et
+de se réfugier à Irkoutsk. Même injonction à tous les habitants des
+bourgades de la province. C'était le désert que le gouvernement
+moscovite voulait faire devant les envahisseurs. Ces ordres à la
+Rostopschine, on ne songea pas à les discuter, même un instant. Ils
+furent exécutés, et c'est pourquoi il ne restait plus un seul être
+vivant à Krasnoiarsk.
+
+Michel Strogoff, Nadia et Nicolas parcoururent silencieusement les rues
+de la ville. Ils éprouvaient une involontaire impression de stupeur. Eux
+seuls produisaient le seul bruit qui se fit alors dans cette cité morte.
+Michel Strogoff ne laissa rien paraître de ce qu'il ressentait alors,
+mais il dut éprouver comme un mouvement de rage contre la mauvaise
+chance qui le poursuivait, car ses espérances étaient encore une fois
+trompées.
+
+«Bon Dieu! s'écria Nicolas, jamais je ne gagnerai mes appointements dans
+ce désert!
+
+--Ami, dit Nadia, il faut reprendre avec nous la route d'Irkoutsk.
+
+--Il le faut, en vérité! répondit Nicolas. Le fil doit encore
+fonctionner entre Oudinsk et Irkoutsk, et la... Partons-nous, petit
+père?
+
+--Attendons à demain, répondit Michel Strogoff.
+
+--Tu as raison, répondit Nicolas. Nous avons l'Yeniseï à traverser, et
+il est nécessaire d'y voir!....
+
+--Y voir!» murmura Nadia, en songeant à son compagnon aveugle.
+
+Nicolas l'avait entendue, et, se retournant vers Michel Strogoff:
+
+«Pardon, petit père, dit-il. Hélas! la nuit et le jour, il est vrai que
+c'est tout un pour toi!
+
+--Ne te reproche rien, ami, répondit Michel Strogoff, qui passa sa main
+sur ses yeux. Avec toi pour guide, je puis agir encore. Prends donc
+quelques heures de repos. Que Nadia se repose aussi. Demain, il fera
+jour!»
+
+Michel Strogoff, Nadia et Nicolas n'eurent pas à chercher longtemps pour
+trouver un lieu de repos. La première maison dont ils poussèrent la
+porte était vide, aussi bien que toutes les autres. Il ne s'y trouvait
+que quelques bottes de feuillage. Faute de mieux, le cheval dut se
+contenter de cette maigre nourriture. Quant aux provisions de la
+kibitka, elles n'étaient pas épuisées, et chacun en prit sa part. Puis,
+après s'être agenouillés devant une modeste image de la Panaghia
+suspendue a la muraille, et que la dernière flamme d'une lampe éclairait
+encore, Nicolas et la jeune fille s'endormirent, tandis que veillait
+Michel Strogoff, sur qui le sommeil ne pouvait avoir prise.
+
+Le lendemain, 26 août, avant l'aube, la kibitka, réattelée, traversait
+le parc de bouleaux pour atteindre la berge de l'Yeniseï.
+
+Michel Strogoff était vivement préoccupé. Comment ferait-il pour
+traverser le fleuve, si, ce qui était probable, toute barque ou bac
+avaient été détruits afin de retarder la marche des Tartares? Il
+connaissait l'Yeniseï, l'ayant déjà franchi plusieurs fois. Il savait
+que sa largeur est considérable, que les rapides sont violents dans le
+double lit qu'il s'est creusé entre les îles. En des circonstances
+ordinaires, au moyen de ces bacs spécialement établis pour le transport
+des voyageurs, des voitures et des chevaux, le passage de l'Yeniseï
+exige un laps de trois heures, et ce n'est qu'au prix d'extrêmes
+difficultés que ces bacs atteignent sa rive droite. Or, en l'absence de
+toute embarcation, comment la kibitka irait-elle d'une rive à l'autre?
+
+«Je passerai quand même!» répéta Michel Strogoff.
+
+Le jour commençait à se lever, lorsque la kibitka arriva sur la rive
+gauche, la même où aboutissait une des grandes allées du parc. En cet
+endroit, les berges dominaient d'une centaine de pieds le cours de
+l'Yeniseï. On pouvait donc l'observer sur une vaste étendue.
+
+«Voyez-vous un bac? demanda Michel Strogoff, en portant avidement ses
+yeux d'un côté et de l'autre, par une habitude machinale, sans doute, et
+comme s'il eût pu voir lui-même.
+
+--Il fait à peine jour, frère, répondit Nadia. La brume est encore
+épaisse sur le fleuve, et on ne peut en distinguer les eaux.
+
+--Mais je les entends mugir?» répondit Michel Strogoff.
+
+En effet, des couches inférieures de ce brouillard sortait un sourd
+tumulte de courants et de contre-courants qui s'entrechoquaient. Les
+eaux, très-hautes à cette époque de l'année, devaient couler avec une
+torrentueuse violence. Tous trois écoutaient, attendant que le rideau de
+brumes se levât. Le soleil montait rapidement au-dessus de l'horizon, et
+ses premiers rayons n'allaient pas tarder à pomper ces vapeurs.
+
+«Eh bien? demanda Michel Strogoff.
+
+--Les brumes commencent à rouler, frère, répondit Nadia, et le jour les
+pénètre déjà.
+
+--Tu ne vois pas encore le niveau du fleuve, soeur?
+
+--Pas encore.
+
+--Un peu de patience, petit père, dit Nicolas. Tout cela va se fondre!
+Tiens! voilà le vent qui souffle! Il commence à dissiper ce brouillard.
+Les hautes collines de la rive droite montrent déjà leurs rangées
+d'arbres! Tout s'en va! Tout s'envole! Les bons rayons du soleil ont
+condensé cet amas de brumes! Ah! que c'est beau, mon pauvre aveugle, et
+quel malheur pour toi de ne pas pouvoir contempler un tel spectacle!
+
+--Vois-tu un bateau? demanda Michel Strogoff.
+
+--Je n'en vois aucun, répondit Nicolas.
+
+--Regarde bien, ami, sur cette rive et sur la rive opposée, aussi loin
+que puisse aller ta vue! Un bateau, une barque, un canot d'écorce!»
+
+Nicolas et Nadia, se retenant aux derniers bouleaux de la falaise,
+s'étaient penchés au-dessus du fleuve. Le champ offert à leurs regards
+était immense alors. L'Yeniseï, en cet endroit, ne mesure pas moins
+d'une verste et demie, et forme deux bras, d'importance inégale, que les
+eaux suivaient avec rapidité. Entre ces bras reposent plusieurs îles,
+plantées d'aunes, de saules et de peupliers, qui semblaient être autant
+de navires verdoyants, ancrés dans le fleuve. Au delà s'étageaient les
+hautes collines de la rive orientale, couronnées de forêts dont les
+cimes s'empourpraient alors de lumière. En amont et en aval, l'Yeniseï
+s'enfuyait à perte de vue. Tout cet admirable panorama s'arrondissait
+pour le regard sur un périmètre de cinquante verstes.
+
+Mais, pas une embarcation, ni sur la rive gauche, ni sur la rive droite,
+ni à la berge des îles. Toutes avaient été emmenées ou détruites par
+ordre. Très-certainement, si les Tartares ne faisaient pas venir du sud
+le matériel nécessaire à l'établissement d'un pont de bateaux, leur
+marche vers Irkoutsk serait arrêtée pendant un certain temps devant
+cette barrière de l'Yeniseï.
+
+«Je me souviens, dit alors Michel Strogoff. Il y a plus haut, aux
+dernières maisons de Krasnoiarsk, un petit port d'embarquement. C'est là
+que les bacs accostent. Ami, remontons le cours du fleuve, et vois si
+quelque barque n'a pas été oubliée sur la rive.»
+
+Nicolas s'élança dans la direction indiquée. Nadia avait pris Michel
+Strogoff par la main et le guidait d'un pas rapide. Une barque, un
+simple canot assez grand pour porter la kibitka, ou, à son défaut, ceux
+qu'elle avait amenés jusqu'ici, et Michel Strogoff n'hésiterait pas à
+tenter le passage!
+
+Vingt minutes après, tous trois avaient atteint le petit port
+d'embarquement, dont les dernières maisons s'abaissaient au niveau du
+fleuve. C'était une sorte de village placé au bas de Krasnoiarsk.
+
+Mais il n'y avait pas une embarcation sur la grève, pas un canot à
+l'estacade qui servait d'embarcadère, rien même dont on pût construire
+un radeau suffisant pour trois personnes.
+
+Michel Strogoff avait interrogé Nicolas, et celui-ci lui avait fait
+cette décourageante réponse que la traversée du fleuve lui semblait être
+absolument impraticable.
+
+«Nous passerons,» répondit Michel Strogoff.
+
+Et les recherches continuèrent. On fouilla les quelques maisons assises
+sur la berge et abandonnées comme toutes celles de Krasnoiarsk. Il n'y
+avait qu'à en pousser les portes. C'étaient des cabanes de pauvres gens,
+entièrement vides. Nicolas visitait l'une, Nadia parcourait l'autre.
+Michel Strogoff, lui-même, entrait ça et là et cherchait à reconnaître
+de la main quelque objet qui pût lui être utile.
+
+Nicolas et la jeune fille, chacun de son côté, avaient vainement fureté
+dans ces cabanes, et ils se disposaient à abandonner leurs recherches,
+lorsqu'ils s'entendirent appeler.
+
+Tous deux regagnèrent la berge et aperçurent Michel Strogoff sur le
+seuil d'une porte.
+
+«Venez!» leur cria-t-il.
+
+Nicolas et Nadia allèrent aussitôt vers lui, et, à sa suite, ils
+entrèrent dans la cabane.
+
+«Qu'est-ce que cela? demanda Michel Strogoff, en touchant de la main
+divers objets entassés au fond d'un cellier.
+
+--Ce sont des outres, répondit Nicolas, et il y en a, ma foi, une
+demi-douzaine!
+
+--Elles sont pleines?...
+
+--Oui, pleines de koumyss, et voilà qui vient à propos pour renouveler
+notre provision!»
+
+Le «koumyss» est une boisson fabriquée avec du lait de jument ou de
+chamelle, boisson fortifiante, enivrante même, et Nicolas ne pouvait que
+se féliciter de la trouvaille.
+
+«Mets-en une à part, lui dit Michel Strogoff, mais vide toutes les
+autres.
+
+--A l'instant, petit père.
+
+--Voilà qui nous aidera à traverser l'Yeniseï.
+
+--Et le radeau?
+
+--Ce sera la kibitka elle-même, qui est assez légère pour flotter.
+D'ailleurs, nous la soutiendrons, ainsi que le cheval, avec ces outres.
+
+--Bien imaginé, petit père, s'écria Nicolas, et, Dieu aidant, nous
+arriverons à bon port.... peut-être pas en droite ligne, car le courant
+est rapide!
+
+--Qu'importe! répondit Michel Strogoff. Passons d'abord, et nous saurons
+bien retrouver la route d'Irkoutsk au delà du fleuve.
+
+--A l'ouvrage,» dit Nicolas, qui commença à vider les outres et à les
+transporter jusqu'à la kibitka.
+
+Une outre, pleine de koumyss, fut réservée, et les autres, refermées
+avec soin après avoir été préalablement remplies d'air, furent employées
+comme appareils flottants. Deux de ces outres, attachées au flanc du
+cheval, étaient destinées à le soutenir à la surface du fleuve. Deux
+autres, placées aux brancards de la kibitka, entre les roues, eurent
+pour but d'assurer la ligne de flottaison de sa caisse, qui se
+transformerait ainsi en radeau.
+
+Cet ouvrage fut bientôt achevé.
+
+«Tu n'auras pas peur, Nadia? demanda Michel Strogoff.
+
+--Non, frère, répondit la jeune fille.
+
+--Et toi, ami?
+
+--Moi! s'écria Nicolas. Je réalise enfin un de mes rêves: naviguer en
+charrette!»
+
+En cet endroit, la berge, assez déclive, était favorable au lancement de
+la kibitka. Le cheval la traîna jusqu'à la lisière des eaux, et bientôt
+l'appareil et son moteur flottèrent à la surface du fleuve. Quant à
+Serko, il s'était bravement mis à la nage.
+
+Les trois passagers, debout sur la caisse, s'étaient déchaussés par
+précaution, mais, grâce aux outres, ils n'eurent pas même d'eau
+jusqu'aux chevilles.
+
+Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications
+que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l'animal, mais en le
+ménageant, car il ne voulait pas l'épuiser à lutter contre le courant.
+Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au bout
+de quelques minutes, elle avait dépassé les quais de Krasnoiarsk. Elle
+dérivait vers le nord, et il était déjà évident qu'elle n'accosterait
+l'autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu importait.
+
+La traversée de l'Yeniseï se serait donc faite sans grandes difficultés,
+même sur cet appareil imparfait, si le courant eut été établi d'une
+manière régulière. Mais, très-malheureusement, plusieurs tourbillons se
+creusaient à la surface des eaux tumultueuses, et, bientôt, la kibitka,
+malgré toute la vigueur qu'employa Michel Strogoff à la faire dévier,
+fut irrésistiblement entraînée dans un de ces entonnoirs.
+
+Là, le danger devint très-grand. La kibitka n'obliquait plus vers la
+rive orientale, elle ne dérivait plus, elle tournait avec une extrême
+rapidité, s'inclinant vers le centre du remous, comme un écuyer sur la
+piste d'un cirque. Sa vitesse était extrême. Le cheval pouvait à peine
+maintenir sa tête hors de l'eau et risquait d'être asphyxié dans le
+tourbillon. Serko avait dû prendre un point d'appui sur la kibitka.
+
+Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entraîné suivant
+une ligne circulaire qui se rétrécissait peu à peu et dont il ne pouvait
+plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient voulu voir le
+péril, pour mieux l'éviter.... Ils ne le pouvaient plus!
+
+Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnées aux ridelles de la
+charrette, la soutenaient contre les mouvements désordonnés de
+l'appareil, qui s'inclinait de plus en plus vers le centre de
+dépression.
+
+Quant à Nicolas, ne comprenait-il pas la gravité de la situation?
+Était-ce chez lui flegme ou mépris du danger, courage ou indifférence?
+La vie était-elle sans valeur à ses yeux, et, suivant l'expression des
+Orientaux, «une hôtellerie de cinq jours», que, bon gré mal gré, il faut
+quitter le sixième? En tout cas, sa souriante figure ne se démentit pas
+un instant.
+
+La kibitka restait donc engagée dans ce tourbillon, et le cheval était à
+bout d'efforts. Tout à coup, Michel Strogoff, se défaisant de ceux de
+ses vêtements qui pouvaient le gêner, se jeta à l'eau; puis, empoignant
+d'un bras vigoureux la bride du cheval effaré, il lui donna une telle
+impulsion, qu'il parvint à le rejeter hors du rayon d'attraction, et,
+reprise aussitôt par le rapide courant, la kibitka dériva avec une
+nouvelle vitesse.
+
+«Hurrah!» s'écria Nicolas.
+
+Deux heures seulement après avoir quitté le port d'embarquement, la
+kibitka avait traversé le grand bras du fleuve et venait accoster la
+berge d'une île, à plus de six verstes au-dessous de son point de
+départ.
+
+Là, le cheval remonta la charrette sur la rive, et une heure de repos
+fut donnée au courageux animal. Puis, l'île ayant été traversée dans
+toute sa largeur sous le couvert de ses magnifiques bouleaux, la kibitka
+se trouva au bord du petit bras de l'Yeniseï.
+
+Cette traversée se fit plus facilement. Aucun tourbillon ne rompait le
+cours du fleuve dans ce second lit, mais le courant y était tellement
+rapide, que la kibitka n'accosta la rive droite qu'à cinq verstes en
+aval. C'était, en tout, onze verstes dont elle avait dérivé.
+
+Ces grands cours d'eau du territoire sibérien, sur lesquels aucun pont
+n'est jeté encore, sont de sérieux obstacles à la facilité des
+communications. Tous avaient été plus ou moins funestes à Michel
+Strogoff. Sur l'Irtyche, le bac qui le portait avec Nadia avait été
+attaqué par les Tartares. Sur l'Obi, après que son cheval eut été frappé
+d'une balle, il n'avait échappé que par miracle aux cavaliers qui le
+poursuivaient. En somme, c'était encore ce passage de l'Yeniseï qui
+s'était opéré le moins malheureusement.
+
+«Cela n'aurait pas été si amusant, s'écria Nicolas en se frottant les
+mains, lorsqu'il débarqua sur la rive droite du fleuve, si cela n'avait
+pas été si difficile!
+
+--Ce qui n'a été que difficile pour nous, ami, répondit Michel Strogoff,
+sera peut-être impossible aux Tartares!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+UN LIÈVRE QUI TRAVERSE LA ROUTE.
+
+
+Michel Strogoff pouvait enfin croire que la route était libre jusqu'à
+Irkoutsk. Il avait devancé les Tartares, retenus à Tomsk, et lorsque les
+soldats de l'émir arriveraient à Krasnoiarsk, ils ne trouveraient plus
+qu'une ville abandonnée. Là, aucun moyen de communication immédiat entre
+les deux rives de l'Yeniseï. Donc, retard de quelques jours, jusqu'au
+moment où un pont de bateaux, difficile à établir, leur livrerait
+passage.
+
+Pour la première fois depuis la funeste rencontre d'Ivan Ogareff à Omsk,
+le courrier du czar se sentit moins inquiet et put espérer qu'aucun
+nouvel obstacle ne surgirait entre le but et lui.
+
+La kibitka, après être redescendue obliquement vers le sud-est pendant
+une quinzaine de verstes, retrouva et reprit la longue voie tracée à
+travers la steppe.
+
+La route était bonne, et même cette portion du chemin, qui s'étend entre
+Krasnoiarsk et Irkoutsk, est considérée comme la meilleure de tout le
+parcours. Moins de cahots pour les voyageurs, de vastes ombrages qui les
+protègent contre les ardeurs du soleil, quelquefois des forêts de pins
+ou de cèdres qui couvrent un espace de cent verstes. Ce n'est plus
+l'immense steppe dont la ligne circulaire se confond à l'horizon avec
+celle du ciel. Mais ce riche pays était vide alors. Partout des
+bourgades abandonnées. Plus de ces paysans sibériens, parmi lesquels
+domine le type slave. C'était le désert, et, comme on le sait, le désert
+par ordre.
+
+Le temps était beau, mais déjà l'air, rafraîchi pendant les nuits, ne se
+réchauffait que plus difficilement aux rayons du soleil. En effet, on
+arrivait aux premiers jours de septembre, et dans cette région, élevée
+en latitude, l'arc diurne se raccourcit visiblement au dessus de
+l'horizon. L'automne y est de peu de durée, bien que cette portion du
+territoire sibérien ne soit pas située au-dessus du cinquante-cinquième
+parallèle, qui est celui d'Édimbourg et de Copenhague. Quelque-fois
+même, l'hiver succède presque inopinément à l'été. C'est qu'ils doivent
+être précoces, ces hivers de la Russie asiatique, pendant lesquels la
+colonne thermométrique s'abaisse jusqu'au point de congélation du
+mercure [Environ 42 degrés au-dessous de zéro], et où l'on considère
+comme une température supportable des moyennes de vingt degrés
+centigrades au-dessous de zéro.
+
+Le temps favorisait donc les voyageurs. Il n'était ni orageux ni
+pluvieux. La chaleur était modérée, les nuits fraîches. La santé de
+Nadia, celle de Michel Strogoff se maintenaient, et, depuis qu'ils
+avaient quitté Tomsk, ils s'étaient peu à peu remis de leurs fatigues
+passées.
+
+Quant à Nicolas Pigassof, il ne s'était jamais mieux porté. C'était une
+promenade pour lui que ce voyage, une excursion agréable, à laquelle il
+employait ses vacances de fonctionnaire sans fonction.
+
+«Décidément, disait-il, cela vaut mieux que de rester douze heures par
+jour, perché sur une chaise, à manoeuvrer un manipulateur!»
+
+Cependant, Michel Strogoff avait pu obtenir de Nicolas qu'il imprimât à
+son cheval une allure plus rapide. Pour arriver à ce résultat, il lui
+avait confié que Nadia et lui allaient rejoindre leur père, exilé à
+Irkoutsk, et qu'ils avaient grande hâte d'être rendus. Certes, il ne
+fallait pas surmener ce cheval, puisque très-probablement on ne
+trouverait pas à l'échanger pour un autre; mais, en lui ménageant des
+haltes assez fréquentes,--par exemple à chaque quinzaine de verstes,--on
+pouvait franchir aisément soixante verstes par vingt-quatre heures.
+D'ailleurs, ce cheval était vigoureux et, par sa race même, très-apte a
+supporter les longues fatigues. Les gras pâturages ne lui manquaient pas
+le long de la route, l'herbe y était abondante et forte. Donc,
+possibilité de lui demander un surcroît de travail.
+
+Nicolas s'était rendu a ces raisons. Il avait été très-ému de la
+situation de ces deux jeunes gens qui allaient partager l'exil de leur
+père. Rien ne lui paraissait plus touchant. Aussi, avec quel sourire il
+disait à Nadia:
+
+«Bonté divine! quelle joie éprouvera M. Korpanoff, lorsque ses yeux vous
+apercevront, quand ses bras s'ouvriront pour vous recevoir! Si je vais
+jusqu'à Irkoutsk,--et cela me paraît bien probable maintenant,--me
+permettrez-vous d'être présent a cette entrevue! Oui, n'est-ce pas?»
+
+Puis, se frappant le front:
+
+«Mais, j'y pense, quelle douleur aussi, quand il s'apercevra que son
+pauvre grand fils est aveugle! Ah! tout est bien mêlé en ce monde!»
+
+Enfin, de tout cela, il était résulté que la kibitka marchait plus vite,
+et, suivant les calculs de Michel Strogoff, elle faisait maintenant dix
+à douze verstes à l'heure.
+
+Il s'ensuit donc que, le 28 août, les voyageurs dépassaient le bourg de
+Balaisk, à quatre-vingts verstes de Krasnoiarsk, et le 29, celui de
+Ribinsk, à quarante verstes de Balaisk.
+
+Le lendemain, trente-cinq verstes au delà, elle arrivait à Kamsk,
+bourgade plus considérable, arrosée par la rivière du même nom, petit
+affluent de l'Yeniseï, qui descend des monts Sayansk. Ce n'est qu'une
+ville peu importante, dont les maisons de bois sont pittoresquement
+groupées autour d'une place; mais elle est dominée par le haut clocher
+de sa cathédrale, dont la croix dorée resplendissait au soleil.
+
+Maisons vides, église déserte. Plus un relais, plus une auberge habitée.
+Pas un cheval aux écuries. Pas un animal domestique dans la steppe. Les
+ordres du gouvernement moscovite avaient été exécutés avec une rigueur
+absolue. Ce qui n'avait pu être emporté avait été détruit.
+
+Au sortir de Kamsk, Michel Strogoff apprit à Nadia et à Nicolas qu'ils
+ne trouveraient plus qu'une petite ville de quelque importance,
+Nijni-Oudinsk, avant Irkoutsk. Nicolas répondit qu'il le savait d'autant
+mieux qu'une station télégraphique existait dans cette bourgade. Donc,
+si Nijni Oudinsk était abandonnée comme Kamsk, il serait bien obligé
+d'aller chercher quelque occupation jusqu'à la capitale de la Sibérie
+orientale.
+
+La kibitka put traverser à gué, et sans trop de mal, la petite rivière
+qui coupe la route au delà de Kamsk. D'ailleurs, entre l'Yeniseï et l'un
+de ses grands tributaires, l'Angara, qui arrose Irkoutsk, il n'y avait
+plus à redouter l'obstacle de quelque considérable cours d'eau, si ce
+n'est peut-être le Dinka. Le voyage ne pourrait donc être retardé de ce
+chef.
+
+De Kamsk à la bourgade prochaine, l'étape fut très-longue, environ cent
+trente verstes. Il va sans dire que les haltes réglementaires furent
+observées, «sans quoi, disait Nicolas, on se serait attiré quelque juste
+réclamation de la part du cheval.» Il avait été convenu avec cette
+courageuse bête qu'elle se reposerait après quinze verstes, et, quand on
+contracte, même avec des animaux, l'équité veut qu'on se tienne dans les
+termes du contrat.
+
+Après avoir franchi la petite rivière de Biriousa, la kibitka atteignit
+Biriousinsk dans la matinée du 4 septembre.
+
+Là, très-heureusement, Nicolas, qui voyait s'épuiser ses provisions,
+trouva dans un four abandonné une douzaine de «pogatchas», sorte de
+gâteaux préparés avec de la graisse de mouton, et une forte provision de
+riz cuit à l'eau. Ce surcroît alla rejoindre à propos la réserve de
+koumyss, dont la kibitka était suffisamment approvisionnée depuis
+Krasnoiarsk.
+
+Après une halte convenable, la route fut reprise dans l'après-dînée du 8
+septembre. La distance jusqu'à Irkoutsk n'était plus que de cinq cents
+verstes. Rien en arrière ne signalait l'avant-garde tartare. Michel
+Strogoff était donc fondé à penser que son voyage ne serait plus
+entravé, et que dans huit jours, dans dix au plus, il serait en présence
+du grand-duc.
+
+En sortant de Biriousinsk, un lièvre vint à traverser le chemin, à
+trente pas en avant de la kibitka.
+
+«Ah! fit Nicolas.
+
+--Qu'as-tu, ami? demanda vivement Michel Strogoff, comme un aveugle que
+le moindre bruit tient en éveil.
+
+--Tu n'as pas vu?....» dit Nicolas, dont la souriante figure s'était
+subitement assombrie.
+
+Puis il ajouta:
+
+«Ah! non! tu n'as pu voir, et c'est heureux pour toi, petit père!
+
+--Mais je n'ai rien vu, dit Nadia.
+
+--Tant mieux! tant mieux! Mais moi... j'ai vu!....
+
+--Qu'était-ce donc? demanda Michel Strogoff.
+
+--Un lièvre qui vient de croiser notre route!» répondit Nicolas.
+
+En Russie, lorsqu'un lièvre croise la route d'un voyageur, la croyance
+populaire veut que ce soit le signe d'un malheur prochain.
+
+Nicolas, superstitieux comme le sont la plupart des Russes, avait arrêté
+la kibitka.
+
+Michel Strogoff comprit l'hésitation de son compagnon, bien qu'il ne
+partageât aucunement sa crédulité a l'endroit des lièvres qui passent,
+et il voulut le rassurer.
+
+«Il n'y a rien à craindre, ami, lui dit-il.
+
+--Rien pour toi, ni pour elle, je le sais, petit père, répondit Nicolas,
+mais pour moi!»
+
+Et reprenant:
+
+«C'est la destinée,» dit-il.
+
+Et il remit son cheval au trot.
+
+Cependant, en dépit du fâcheux pronostic, la journée s'écoula sans aucun
+accident.
+
+Le lendemain, 6 septembre, à midi, la kibitka fit halte au bourg
+d'Alsalevsk, aussi désert que l'était toute la contrée environnante.
+
+Là, sur le seuil d'une maison, Nadia trouva deux de ces couteaux à lame
+solide, qui servent aux chasseurs sibériens. Elle en remit un à Michel
+Strogoff, qui le cacha sous ses vêtements, et elle garda l'autre pour
+elle. La kibitka n'était plus qu'à soixante-quinze verstes de
+Nijni-Oudinsk.
+
+Nicolas, pendant ces deux journées, n'avait pu reprendre sa bonne humeur
+habituelle. Le mauvais présage l'avait affecté plus qu'on ne le pourrait
+croire, et lui, qui jusqu'alors n'était jamais resté une heure sans
+parler, tombait parfois dans de longs mutismes dont Nadia avait peine à
+le tirer. Ces symptômes étaient véritablement ceux d'un esprit frappé,
+et cela s'explique, quand il s'agit de ces hommes appartenant aux races
+du Nord, dont les superstitieux ancêtres ont été les fondateurs de la
+mythologie hyperboréenne.
+
+A partir d'Ekaterinbourg, la route d'Irkoutsk suit presque parallèlement
+le cinquante-cinquième degré de latitude, mais, en sortant de
+Biriousinsk, elle oblique franchement vers le sud-est, de manière à
+couper de biais le centième méridien. Elle prend le plus court pour
+atteindre la capitale de la Sibérie orientale, en franchissant les
+dernières rampes des monts Sayansk. Ces montagnes ne sont elles-mêmes
+qu'une dérivation de la grande chaîne des Altaï; qui est visible à une
+distance de deux cents verstes.
+
+La kibitka courait donc sur cette route. Oui, courait! On sentait bien
+que Nicolas ne songeait plus à ménager son cheval, et que lui aussi
+avait maintenant hâte d'arriver. Malgré toute sa résignation un peu
+fataliste, il ne se croirait plus en sûreté que dans les murs
+d'Irkoutsk. Bien des Russes eussent pensé comme lui, et plus d'un,
+tournant les guides de son cheval, fût revenu en arrière, après le
+passage du lièvre sur sa route!
+
+Cependant, quelques observations qu'il fit, et dont Nadia contrôla la
+justesse en les transmettant a Michel Strogoff, donneront a croire que
+la série des épreuves n'était peut-être pas close pour eux.
+
+En effet, si le territoire avait été depuis Krasnoiarsk respecté dans
+ses productions naturelles, ses forêts portaient maintenant trace du feu
+et du fer, les prairies qui s'étendaient latéralement à la route étaient
+dévastées, et il était évident que quelque troupe importante avait passé
+par là.
+
+Trente verstes avant Nijni-Oudinsk, les indices d'une dévastation
+récente ne purent plus être méconnus, et il était impossible de les
+attribuer à d'autres qu'aux Tartares.
+
+En effet, ce n'étaient plus seulement des champs foulés du pied des
+chevaux, des forêts entamées à la hache. Les quelques maisons éparses au
+long de la route n'étaient pas seulement vides: les unes avaient été en
+partie démolies, les autres à demi incendiées. Des empreintes de balles
+se voyaient sur leurs murs.
+
+On conçoit quelles furent les inquiétudes de Michel Strogoff. Il ne
+pouvait plus douter qu'un corps de Tartares n'eût récemment franchi
+cette partie de la route, et, cependant, il était impossible que ce
+fussent les soldats de l'émir, car ils n'auraient pu le devancer sans
+qu'il s'en fût aperçu. Mais alors quels étaient donc ces nouveaux
+envahisseurs, et par quel chemin détourné de la steppe avaient-ils pu
+rejoindre la grande route d'Irkoutsk? A quels nouveaux ennemis le
+courrier du czar allait-il se heurter encore?
+
+Ces appréhensions, Michel Strogoff ne les communiqua ni à Nicolas, ni à
+Nadia, ne voulant pas les inquiéter. D'ailleurs, il était résolu à
+continuer sa route, tant qu'un infranchissable obstacle ne l'arrêterait
+pas. Plus tard, il verrait ce qu'il conviendrait de faire.
+
+Pendant la journée suivante, le passage récent d'une importante troupe
+de cavaliers et de fantassins s'accusa de plus en plus. Des fumées
+furent aperçues au-dessus de l'horizon. La kibitka marcha avec
+précaution. Quelques maisons des bourgades abandonnées brûlaient encore,
+et, certainement, l'incendie n'y avait pas été allumé depuis plus de
+vingt-quatre heures.
+
+Enfin, dans la journée du 8 septembre, la kibitka s'arrêta. Le cheval
+refusait d'avancer. Serko aboyait lamentablement.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Michel Strogoff.
+
+--Un cadavre!» répondit Nicolas, qui se jeta hors de la kibitka.
+
+Ce cadavre était celui d'un moujik, horriblement mutilé et déjà froid.
+
+Nicolas se signa. Puis, aidé de Michel Strogoff, il transporta ce
+cadavre sur le talus de la route. Il aurait voulu lui donner une
+sépulture décente, l'enterrer profondément, afin que les carnassiers de
+la steppe ne pussent s'acharner sur ses misérables restes, mais Michel
+Strogoff ne lui en laissa pas le temps.
+
+«Partons, ami, partons! s'écria-t-il. Nous ne pouvons nous retarder,
+même d'une heure!»
+
+Et la kibitka reprit sa marche.
+
+D'ailleurs, si Nicolas eût voulu rendre les derniers devoirs à tous les
+morts qu'il allait maintenant rencontrer sur la grande route sibérienne,
+il n'aurait pu y suffire! Aux approches de Nijni-Oudinsk, ce fut par
+vingtaines que l'on trouva de ces corps, étendus sur le sol.
+
+Il fallait pourtant continuer à suivre ce chemin jusqu'au moment où il
+serait manifestement impossible de le faire, sans tomber entre les mains
+des envahisseurs. L'itinéraire ne fut donc pas modifié, et pourtant,
+dévastations et ruines s'accumulaient à chaque bourgade. Tous ces
+villages, dont les noms indiquent qu'ils ont été fondés par des exilés
+polonais, avaient été livrés aux horreurs du pillage et de l'incendie.
+Le sang des victimes n'était pas même encore complètement figé. Quant à
+savoir dans quelles conditions ces funestes événements venaient d'être
+accomplis, on ne le pouvait. Il ne restait plus un être vivant pour le
+dire.
+
+Ce jour-là, vers quatre heures du soir, Nicolas signala à l'horizon les
+hauts clochers des églises de Nijni-Oudinsk. Ils étaient couronnés de
+grosses volutes de vapeurs qui ne devaient pas être des nuages.
+
+Nicolas et Nadia regardaient et communiquaient à Michel Strogoff le
+résultat de leurs observations. Il fallait prendre un parti. Si la ville
+était abandonnée, on pouvait la traverser sans risque, mais si, par un
+mouvement inexplicable, les Tartares l'occupaient, on devait à tout prix
+la tourner.
+
+«Avançons prudemment, dit Michel Strogoff, mais avançons!»
+
+Une verste fut encore parcourue.
+
+«Ce ne sont pas des nuages, ce sont des fumées! s'écria Nadia. Frère, on
+incendie la ville!»
+
+Ce n'était que trop visible, en effet. Des lueurs fuligineuses
+apparaissaient au milieu des vapeurs. Ces tourbillons devenaient de plus
+en plus épais et montaient dans le ciel. Aucun fuyard, d'ailleurs. Il
+était probable que les incendiaires avaient trouvé la ville abandonnée
+et qu'ils la brûlaient. Mais étaient-ce des Tartares qui agissaient
+ainsi? Étaient-ce des Russes qui obéissaient aux ordres du grand-duc? Le
+gouvernement du czar avait-il voulu que depuis Krasnoiarsk, depuis
+l'Yeniseï, pas une ville, pas une bourgade ne pût offrir un refuge aux
+soldats de l'émir? En ce qui concernait Michel Strogoff, devait-il
+s'arrêter, devait-il continuer sa route?
+
+Il était indécis. Toutefois, après avoir pesé le pour et le contre, il
+pensa que, quelles que fussent les fatigues d'un voyage à travers la
+steppe, sans chemin frayé, il ne devait pas risquer de tomber une
+seconde fois entre les mains des Tartares. Il allait donc proposer à
+Nicolas de quitter la route et, s'il le fallait absolument, de ne la
+reprendre qu'après avoir tourné Nijni-Oudinsk, lorsqu'un coup de feu
+retentit sur la droite. Une balle siffla, et le cheval de la kibitka,
+frappé à la tête, tomba mort.
+
+Au même instant, une douzaine de cavaliers se jetaient sur la route, et
+la kibitka était entourée. Michel Strogoff, Nadia et Nicolas, sans même
+avoir eu le temps de se reconnaître, étaient prisonniers et entraînés
+rapidement vers Nijni-Oudinsk.
+
+Michel Strogoff, dans cette soudaine attaque, n'avait rien perdu de son
+sang-froid. N'ayant pu voir ses ennemis, il n'avait pu songer à se
+défendre. Eût-il eu l'usage de ses yeux, il ne l'aurait pas tenté. C'eût
+été courir au-devant d'un massacre. Mais, s'il ne voyait pas, il pouvait
+écouter ce qu'ils disaient et le comprendre.
+
+En effet, à leur langage, il reconnut que ces soldats étaient des
+Tartares, et, à leurs paroles, qu'ils précédaient l'armée des
+envahisseurs.
+
+Voici, d'ailleurs, ce que Michel Strogoff apprit, autant par les propos
+qui furent tenus en ce moment devant lui que par les lambeaux de
+conversation qu'il surprit plus tard.
+
+Ces soldats n'étaient pas directement sous les ordres de l'émir, retenu
+encore en arrière de l'Yeniseï. Ils faisaient partie d'une troisième
+colonne, plus spécialement composée de Tartares des khanats de Khokhand
+et de Koundouze, avec laquelle l'armée de Féofar devait opérer
+prochainement sa jonction aux environs d'Irkoutsk.
+
+C'était sur les conseils d'Ivan Ogareff, et afin d'assurer le succès de
+l'invasion dans les provinces de l'est, que cette colonne, après avoir
+franchi la frontière du gouvernement de Sémipalatinsk et passé au sud du
+lac Balkhach, avait longé la base des monts Altaï. Pillant et ravageant
+sous la conduite d'un officier du khan de Koundouze, elle avait gagné le
+haut cours de l'Yeniseï. Là, dans la prévision de ce qui s'était fait à
+Krasnoiarsk par ordre du czar, et pour faciliter le passage du fleuve
+aux troupes de l'émir, cet officier avait lancé au courant une flottille
+de barques qui, soit comme embarcations, soit comme matériel de pont,
+permettraient a Féofar de reprendre sur la rive droite la route
+d'Irkoutsk. Puis, cette troisième colonne, après avoir contourné le pied
+des montagnes, avait descendu la vallée de l'Yeniseï et rejoint cette
+route à la hauteur d'Alsalevsk. De là, depuis cette petite ville,
+l'effroyable accumulation de ruines, qui fait le fond des guerres
+tartares. Nijni-Oudinsk venait de subir le sort commun, et les Tartares,
+au nombre de cinquante mille, l'avaient déjà quittée pour aller occuper
+les premières positions devant Irkoutsk. Avant peu, ils devraient avoir
+été ralliés par les troupes de l'émir.
+
+Telle était la situation à cette date,--situation des plus graves pour
+cette partie de la Sibérie orientale, complètement isolée, et pour les
+défenseurs, relativement peu nombreux, de sa capitale.
+
+Voilà donc ce dont Michel Strogoff fut informé: arrivée devant Irkoutsk
+d'une troisième colonne de Tartares, et jonction prochaine de l'émir et
+d'Ivan Ogareff avec le gros de leurs troupes. Conséquemment,
+l'investissement d'Irkoutsk, et, par suite, sa reddition n'étaient plus
+qu'une affaire de temps, peut-être d'un temps très court.
+
+On comprend de quelles pensées dut être assiégé Michel Strogoff! Qui
+s'étonnerait si, dans cette situation, il eût enfin perdu tout courage,
+tout espoir? Il n'en fut rien, cependant, et ses lèvres ne murmurèrent
+pas d'autres paroles que celles-ci:
+
+«J'arriverai!»
+
+Une demi-heure après l'attaque des cavaliers tartares, Michel Strogoff,
+Nicolas et Nadia entraient à Nijni-Oudinsk. Le fidèle chien les avait
+suivis, mais de loin. Ils ne devaient pas séjourner dans la ville, qui
+était en flammes et que les derniers maraudeurs allaient quitter.
+
+Les prisonniers furent donc jetés sur des chevaux et entraînés
+rapidement, Nicolas, résigné comme toujours, Nadia, nullement ébranlée
+dans sa foi en Michel Strogoff, Michel Strogoff, indifférent en
+apparence, mais prêt à saisir toute occasion de s'échapper.
+
+Les Tartares n'avaient pas été sans s'apercevoir que l'un de leurs
+prisonniers était aveugle, et leur barbarie naturelle les porta à se
+faire un jeu de cet infortuné. On marchait vite. Le cheval de Michel
+Strogoff, n'ayant d'autre guide que lui et allant au hasard, faisait
+souvent des écarts qui portaient le désordre dans le détachement. De là,
+des injures, des brutalités qui brisaient le coeur de la jeune fille et
+indignaient Nicolas. Mais que pouvaient-ils faire? Ils ne parlaient pas
+la langue de ces Tartares, et leur intervention fut impitoyablement
+repoussée.
+
+Bientôt même, ces soldats, par un raffinement de barbarie, eurent l'idée
+d'échanger ce cheval que montait Michel Strogoff pour un autre qui était
+aveugle. Ce qui motiva ce changement, ce fut la réflexion d'un des
+cavaliers, auquel Michel Strogoff avait entendu dire:
+
+«Mais il y voit peut-être, ce Russe là!»
+
+Ceci se passait à soixante verstes de Nijni-Oudinsk, entre les bourgades
+de Tatan et de Chibarlinskoë. On avait donc placé Michel Strogoff sur ce
+cheval, en lui mettant ironiquement les rênes à la main. Puis, à coups
+de fouet, à coups de pierres, en l'excitant par des cris, on le lança au
+galop.
+
+L'animal, ne pouvant être maintenu en droite ligne par son cavalier,
+aveugle comme lui, tantôt se heurtait à quelque arbre, tantôt se jetait
+hors de la route. De là, des chocs, des chutes même qui pouvaient être
+extrêmement funestes.
+
+Michel Strogoff ne protesta pas. Il ne fit pas entendre une plainte. Son
+cheval tombait-il, il attendait qu'on vînt le relever. On le relevait,
+en effet, et le cruel jeu continuait.
+
+Nicolas, devant ces mauvais traitements, ne pouvait se contenir. Il
+voulait courir au secours de son compagnon. On l'arrêtait, on le
+brutalisait.
+
+Enfin, ce jeu se fût longtemps prolongé, sans doute, et à la grande joie
+des Tartares, si un accident plus grave n'y eût mis fin.
+
+A un certain moment, dans la journée du 10 septembre, le cheval aveugle
+s'emporta et courut droit à une fondrière, profonde de trente à quarante
+pieds, qui bordait la route.
+
+Nicolas voulut s'élancer! On le retint. Le cheval, n'étant pas guidé, se
+précipita avec son cavalier dans cette fondrière.
+
+Nadia et Nicolas poussèrent un cri d'épouvante!... Ils durent croire que
+leur malheureux compagnon avait été broyé dans cette chute!
+
+Lorsqu'on alla le relever, Michel Strogoff, ayant pu se jeter hors de
+selle, n'avait aucune blessure, mais le malheureux cheval était rompu de
+deux jambes et hors de service.
+
+On le laissa mourir là, sans même lui donner le coup de grâce, et Michel
+Strogoff, attaché à la selle d'un Tartare, dut suivre à pied le
+détachement.
+
+Pas une plainte encore, pas une protestation! Il marcha d'un pas rapide,
+à peine tiré par cette corde qui le liait. C'était toujours «l'homme de
+fer» dont le général Kissoff avait parlé au czar!
+
+Le lendemain, 11 septembre, le détachement franchissait la bourgade de
+Chibarlinskoë.
+
+Alors un incident se produisit, qui devait avoir des conséquences
+très-graves.
+
+La nuit était venue. Les cavaliers tartares, ayant fait halte, s'étaient
+plus ou moins enivrés. Ils allaient repartir.
+
+Nadia, qui jusqu'alors, et comme par miracle, avait été respectée de ces
+soldats, fut insultée par l'un d'eux.
+
+Michel Strogoff n'avait pu voir ni l'insulte, ni l'insulteur, mais
+Nicolas avait vu pour lui.
+
+Alors, tranquillement, sans avoir réfléchi, sans peut-être avoir la
+conscience de son action, Nicolas alla droit au soldat, et, avant que
+celui-ci eût pu faire un mouvement pour l'arrêter, saisissant un
+pistolet aux fontes de sa selle, il le lui déchargea en pleine poitrine.
+
+L'officier qui commandait le détachement accourut aussitôt au bruit de
+la détonation.
+
+Les cavaliers allaient écharper le malheureux Nicolas, mais, à un signe
+de l'officier, on le garrotta, on le mit en travers sur un cheval, et le
+détachement repartit au galop.
+
+La corde qui attachait Michel Strogoff, rongée par lui, se brisa dans
+l'élan inattendu du cheval, et son cavalier, à demi ivre, emporté dans
+une course rapide, ne s'en aperçut même pas.
+
+Michel Strogoff et Nadia se trouvèrent seuls sur la route.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+DANS LA STEPPE.
+
+
+Michel Strogoff et Nadia étaient donc libres encore une fois, ainsi
+qu'ils l'avaient été pendant le trajet de Perm aux rives de l'Irtyche.
+Mais combien les conditions du voyage étaient changées! Alors, un
+confortable tarentass, des attelages fréquemment renouvelés, des relais
+de poste bien entretenus, leur assuraient la rapidité du voyage.
+Maintenant, ils étaient à pied, dans l'impossibilité de se procurer
+aucun moyen de locomotion, sans ressource, ne sachant même comment
+subvenir aux moindres besoins de la vie, et il leur restait encore
+quatre cents verstes à faire! Et, de plus, Michel Strogoff ne voyait
+plus que par les yeux de Nadia.
+
+Quant à cet ami que leur avait donné le hasard, ils venaient de le
+perdre dans les plus funestes circonstances.
+
+Michel Strogoff s'était jeté sur le talus de la route. Nadia, debout,
+attendait un mot de lui pour se remettre en marche.
+
+Il était dix heures du soir. Depuis trois heures et demie, le soleil
+avait disparu derrière l'horizon. Il n'y avait pas une maison, pas une
+hutte en vue. Les derniers Tartares se perdaient dans le lointain.
+Michel Strogoff et Nadia étaient bien seuls.
+
+«Que vont-ils faire de notre ami? s'écria la jeune fille. Pauvre
+Nicolas! Notre rencontre lui aura été fatale!»
+
+Michel Strogoff ne répondit pas.
+
+«Michel, reprit Nadia, ne sais-tu pas qu'il t'a défendu lorsque tu étais
+le jouet des Tartares, qu'il a risqué sa vie pour moi?»
+
+Michel Strogoff se taisait toujours. Immobile, la tête appuyée sur ses
+mains, à quoi pensait il? Bien qu'il ne lui répondit pas, entendait-il
+même Nadia lui parler?
+
+Oui! il l'entendait, car, lorsque la jeune fille ajouta:
+
+«Où te conduirai-je, Michel?
+
+--A Irkoutsk! répondit-il.
+
+--Par la grande route?
+
+--Oui, Nadia.»
+
+Michel Strogoff était resté l'homme qui s'était juré d'arriver quand
+même à son but. Suivre la grande route, c'était y aller par le plus
+court chemin. Si l'avant-garde des troupes de Féofar-Khan apparaissait,
+il serait temps alors de se jeter par la traverse.
+
+Nadia reprit la main de Michel Strogoff, et ils partirent.
+
+Le lendemain matin, 12 septembre, vingt verstes plus loin, au bourg de
+Toulounovskoë, tous deux faisaient une courte halte. Le bourg était
+incendié et désert. Pendant toute la nuit, Nadia avait cherché si le
+cadavre de Nicolas n'avait pas été abandonné sur la route, mais ce fut
+en vain qu'elle fouilla les ruines et qu'elle regarda parmi les morts.
+Jusqu'alors, Nicolas semblait avoir été épargné. Mais ne le réservait-on
+pas pour quelque cruel supplice, lorsqu'il serait arrivé au camp
+d'Irkoutsk?
+
+Nadia, épuisée par la faim, dont son compagnon souffrait cruellement
+aussi, fut assez heureuse pour trouver dans une maison du bourg une
+certaine quantité de viande sèche et de «soukharis», morceaux de pain
+qui, desséchés par évaporation, peuvent conserver indéfiniment leurs
+qualités nutritives. Michel Strogoff et la jeune fille se chargèrent de
+tout ce qu'ils purent emporter. Leur nourriture était ainsi assurée pour
+plusieurs jours, et, quant à l'eau, elle ne devait pas leur manquer dans
+une contrée que sillonnent mille petits affluents de l'Angara.
+
+Ils se remirent en route. Michel Strogoff allait d'un pas assuré et ne
+le ralentissait que pour sa compagne. Nadia, ne voulant pas rester en
+arrière, se forçait à marcher. Heureusement, son compagnon ne pouvait
+voir à quel état misérable la fatigue l'avait réduite.
+
+Cependant, Michel Strogoff le sentait.
+
+«Tu es à bout de forces, pauvre enfant, lui disait-il quelquefois.
+
+--Non, répondait elle.
+
+--Quand tu ne pourras plus marcher, je te porterai, Nadia.
+
+--Oui, Michel.»
+
+Pendant cette journée, il fallut passer le petit cours d'eau de l'Oka,
+mais il était guéable, et ce passage n'offrit aucune difficulté.
+
+Le ciel était couvert, la température supportable. On pouvait craindre,
+toutefois, que le temps ne tournât à la pluie, ce qui eût été un
+surcroit de misère. Il y eut même quelques averses, mais elles ne
+durèrent pas.
+
+Ils allaient toujours ainsi, la main dans la main, parlant peu, Nadia
+regardant en avant et en arrière. Deux fois par jour, ils faisaient
+halte. Ils se reposaient six heures par nuit. Dans quelques cabanes,
+Nadia trouva encore un peu de cette viande de mouton, si commune en ce
+pays qu'elle ne vaut pas plus de deux kopeks et demi la livre.
+
+Mais, contrairement à ce qu'avait peut-être espéré Michel Strogoff, il
+n'y avait plus une seule bête de somme dans la contrée. Cheval, chameau,
+tout avait été massacré ou pris. C'était donc à pied qu'il lui fallait
+continuer à travers cette interminable steppe.
+
+Les traces de la troisième colonne tartare, qui se dirigeait sur
+Irkoutsk, n'y manquaient pas. Ici quelque cheval mort, là un chariot
+abandonné. Les corps de malheureux Sibériens jalonnaient aussi la route,
+principalement à l'entrée des villages. Nadia, domptant sa répugnance,
+regardait tous ces cadavres!...
+
+En somme, le danger n'était pas en avant, il était en arrière.
+L'avant-garde de la principale armée de l'émir, que dirigeait Ivan
+Ogareff, pouvait apparaître d'un instant à l'autre. Les barques,
+expédiées de l'Yeniseï inférieur, avaient dû arriver à Krasnoiarsk et
+servir aussitôt au passage du fleuve. Le chemin était libre alors pour
+les envahisseurs. Aucun corps russe ne pouvait le barrer entre
+Krasnoiarsk et le lac Baïkal. Michel Strogoff s'attendait donc à
+l'arrivée des éclaireurs tartares.
+
+Aussi, à chaque halte, Nadia montait sur quelque hauteur et regardait
+attentivement du côté de l'ouest mais nul tourbillon de poussière ne
+signalait encore l'apparition d'une troupe à cheval.
+
+Puis, la marche était reprise, et lorsque Michel Strogoff sentait que
+c'était lui qui traînait la pauvre Nadia, il allait d'un pas moins
+rapide. Ils causaient peu, et seulement de Nicolas. La jeune fille
+rappelait tout ce qu'avait été pour eux ce compagnon de quelques jours.
+
+En lui répondant, Michel Strogoff cherchait à donner à Nadia quelque
+espoir, dont on n'eût pas trouvé trace en lui-même, car il savait bien
+que l'infortuné n'échapperait pas à la mort.
+
+Un jour, Michel Strogoff dit à la jeune fille:
+
+«Tu ne me parles jamais de ma mère, Nadia?»
+
+Sa mère! Nadia ne l'eût pas voulu. Pourquoi renouveler ses douleurs? La
+vieille Sibérienne n'était-elle pas morte? Son fils n'avait-il pas donné
+le dernier baiser à ce cadavre étendu sur le plateau de Tomsk?
+
+«Parle-moi d'elle, Nadia, dit cependant Michel Strogoff. Parle! Tu me
+feras plaisir!»
+
+Et, alors, Nadia fit ce qu'elle n'avait pas fait jusque-là. Elle raconta
+tout ce qui s'était passé entre Marfa et elle depuis leur rencontre à
+Omsk, où toutes deux s'étaient vues pour la première fois. Elle dit
+comment un inexplicable instinct l'avait poussée vers la vieille
+prisonnière sans la connaître, quels soins elle lui avait donnés, quels
+encouragements elle en avait reçus. A cette époque, Michel Strogoff
+n'était encore pour elle que Nicolas Korpanoff.
+
+«Ce que j'aurais dû toujours être!» répondit Michel Strogoff, dont le
+front s'assombrit.
+
+Puis, plus tard, il ajouta:
+
+«J'ai manqué à mon serment, Nadia. J'avais juré de ne pas voir ma mère!
+
+--Mais tu n'as pas cherché à la voir, Michel! répondit Nadia. Le hasard
+seul t'a mis en sa présence!
+
+--J'avais juré, quoi qu'il arrivât, de ne point me trahir!
+
+--Michel, Michel! A la vue du fouet levé sur Marfa Strogoff, pouvais-tu
+résister? Non! Il n'y a pas de serment qui puisse empêcher un fils de
+secourir sa mère!
+
+--J'ai manqué à mon serment, Nadia, répondit Michel Strogoff. Que Dieu
+et le Père me le pardonnent!
+
+--Michel, dit alors la jeune fille, j'ai une question à te faire. Ne me
+réponds pas, si tu ne crois pas devoir me répondre. De toi, rien ne me
+blessera.
+
+--Parle, Nadia.
+
+--Pourquoi, maintenant que la lettre du czar t'a été enlevée, es-tu si
+pressé d'arriver à Irkoutsk?»
+
+Michel Strogoff serra plus fortement la main de sa compagne, mais il ne
+répondit pas.
+
+«Connaissais-tu donc le contenu de cette lettre avant de quitter Moscou?
+reprit Nadia.
+
+--Non, je ne le connaissais pas.
+
+--Dois-je penser, Michel, que le seul désir de me remettre entre les
+mains de mon père t'entraîne vers Irkoutsk?
+
+--Non, Nadia, répondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si
+je te laissais croire qu'il en est ainsi. Je vais là où mon devoir
+m'ordonne d'aller! Quant à te conduire à Irkoutsk, n'est-ce pas toi,
+Nadia, qui m'y conduit maintenant? N'est-ce pas par tes yeux que je
+vois, n'est-ce pas ta main qui me guide? Ne m'as-tu pas rendu au
+centuple les services que j'ai pu d'abord te rendre? Je ne sais si le
+sort cessera de nous accabler, mais le jour où tu me remercieras de
+t'avoir remise entre les mains de ton père, je te remercierai, moi, de
+m'avoir conduit à Irkoutsk!
+
+--Pauvre Michel! répondit Nadia tout émue. Ne parle pas ainsi! Ce n'est
+pas la réponse que je te demande. Michel, pourquoi, maintenant, as-tu
+tant de hâte d'atteindre Irkoutsk?
+
+--Parce qu'il faut que j'y sois avant Ivan Ogareff! s'écria Michel
+Strogoff.
+
+--Même encore?
+
+--Même encore, et j'y serai!»
+
+Et, en prononçant ces derniers mots, Michel Strogoff ne parlait pas
+seulement par haine du traître. Mais Nadia comprit que son compagnon ne
+lui disait pas tout, et qu'il ne pouvait pas tout lui dire.
+
+Le 15 septembre, trois jours plus tard, tous deux atteignaient la
+bourgade de Kouitounskoë, à soixante-dix verstes de Toulounovskoë. La
+jeune fille ne marchait plus sans d'extrêmes souffrances. Ses pieds
+endoloris pouvaient à peine la soutenir. Mais elle résistait, elle
+luttait contre la fatigue, et sa seule pensée était celle-ci:
+
+«Puisqu'il ne peut pas me voir, j'irai jusqu'à ce que je tombe!»
+
+D'ailleurs, nul obstacle sur cette partie de la route, nul danger non
+plus, dans cette période du voyage, depuis le départ des Tartares.
+Beaucoup de fatigue seulement.
+
+Pendant trois jours, ce fut ainsi. Il était visible que la troisième
+colonne d'envahisseurs gagnait rapidement dans l'est. Cela se
+reconnaissait aux ruines qu'ils laissaient après eux, aux cendres qui ne
+fumaient plus, aux cadavres déjà décomposés qui gisaient sur le sol.
+
+Dans l'ouest, rien non plus. L'avant-garde de l'émir ne paraissait pas.
+Michel Strogoff en arrivait à faire les suppositions les plus
+invraisemblables pour expliquer ce retard. Les Russes, en forces
+suffisantes, menaçaient-ils directement Tomsk ou Krasnoiarsk?
+
+La troisième colonne, isolée des deux autres, risquait-elle donc d'être
+coupée? S'il en était ainsi, il serait facile au grand-duc de défendre
+Irkoutsk, et, du temps gagné contre une invasion, c'est un acheminement
+à la repousser.
+
+Michel Strogoff se laissait aller parfois à ces espérances, mais bientôt
+il comprenait tout ce qu'elles avaient de chimérique, et il ne comptait
+plus que sur lui-même, comme si le salut du grand-duc eût été dans ses
+seules mains!
+
+Soixante verstes séparent Kouitounskoë de Kimilteiskoë, petite bourgade
+située à peu de distance du Dinka, tributaire de l'Angara. Michel
+Strogoff ne songeait pas sans appréhension à l'obstacle que cet affluent
+d'une certaine importance plaçait sur sa route. De bacs ou de barques,
+il ne pouvait être question d'en trouver, et il se souvenait, pour
+l'avoir déjà traversé en des temps plus heureux, qu'il était
+difficilement guéable. Mais, ce cours d'eau une fois franchi, aucun
+fleuve, aucune rivière n'interromprait plus la route qui rejoignait
+Irkoutsk à deux cent trente verstes de là.
+
+Il ne fallut pas moins de trois jours pour atteindre Kimilteiskoë. Nadia
+se traînait. Quelle que fût son énergie morale, la force physique allait
+lui manquer. Michel Strogoff ne le savait que trop!
+
+S'il n'eût pas été aveugle, Nadia lui aurait dit sans doute:
+
+«Va, Michel, laisse-moi dans quelque hutte! Gagne Irkoutsk! Accomplis ta
+mission! Vois mon père! Dis-lui où je suis! Dis-lui que je l'attends, et
+tous deux, vous saurez bien me retrouver! Pars! Je n'ai pas peur! Je me
+cacherai des Tartares! Je me conserverai pour lui, pour toi! Va, Michel!
+Je ne peux plus aller!...»
+
+Plusieurs fois, Nadia fut forcée de s'arrêter. Michel Strogoff la
+prenait alors dans ses bras, et n'ayant pas à penser à la fatigue de la
+jeune fille du moment où il la portait, il marchait plus rapidement et
+de son pas infatigable.
+
+Le 18 septembre, à dix heures du soir, tous deux atteignirent enfin
+Kimilteiskoë. Du haut d'une colline, Nadia aperçut une ligne un peu
+moins sombre à l'horizon. C'était le Dinka. Quelques éclairs se
+réfléchissaient dans ses eaux, éclairs sans tonnerre qui illuminaient
+l'espace.
+
+Nadia conduisit son compagnon à travers la bourgade ruinée. La cendre
+des incendies était froide. Il y avait au moins cinq ou six jours que
+les derniers Tartares étaient passés.
+
+Arrivée aux dernières maisons de la bourgade, Nadia se laissa tomber sur
+un banc de pierre.
+
+«Nous faisons halte? lui demanda Michel Strogoff.
+
+--La nuit est venue, Michel, répondit Nadia. Ne veux-tu pas te reposer
+quelques heures?
+
+--J'aurais voulu passer le Dinka, répondit Michel Strogoff, j'aurais
+voulu le mettre entre nous et l'avant-garde de l'émir. Mais tu ne peux
+plus même te traîner, ma pauvre Nadia!
+
+--Viens, Michel,» répondit Nadia, qui saisit la main de son compagnon et
+l'entraîna.
+
+C'était à deux ou trois verstes de là que le Dinka coupait la route
+d'Irkoutsk. Ce dernier effort que lui demandait son compagnon, la jeune
+fille voulut le tenter. Tous deux marchèrent donc à la lueur des
+éclairs. Ils traversaient alors un désert sans limites, au milieu duquel
+se perdait la petite rivière. Pas un arbre, pas un monticule ne faisait
+saillie sur cette vaste plaine, qui recommençait la steppe sibérienne.
+Pas un souffle ne traversait l'atmosphère, dont le calme eût laissé le
+moindre son se propager à une distance infinie.
+
+Soudain, Michel Strogoff et Nadia s'arrêtèrent, comme si leurs pieds
+eussent été saisis dans quelque crevasse du sol.
+
+Un aboiement avait traversé la steppe.
+
+«Entends-tu?» dit Nadia.
+
+Puis, un cri lamentable lui succéda, un cri désespéré, comme le dernier
+appel d'un être humain qui va mourir.
+
+«Nicolas! Nicolas!» s'écria la jeune fille, poussée par quelque sinistre
+pressentiment.
+
+Michel Strogoff, qui écoutait, secoua la tête.
+
+«Viens, Michel, viens,» dit Nadia.
+
+Et elle, qui tout à l'heure se traînait à peine, recouvra soudain ses
+forces sous l'empire d'une violente surexcitation.
+
+«Nous avons quitté la route? dit Michel Strogoff, sentant qu'il foulait,
+non plus un sol poudreux, mais une herbe rase.
+
+--Oui... il le faut!, répondit Nadia. C'est de là, sur la droite, que le
+cri est venu!»
+
+Quelques minutes après, tous deux n'étaient plus qu'à une demi-verste de
+la rivière.
+
+Un second aboiement se fit entendre, mais, quoique plus faible, il était
+certainement plus rapproché.
+
+Nadia s'arrêta.
+
+«Oui! dit Michel. C'est Serko qui aboie!... Il a suivi son maître!
+
+--Nicolas!» cria la jeune fille. Son appel resta sans réponse.
+
+Quelques oiseaux de proie seulement s'enlevèrent et disparurent dans les
+hauteurs du ciel.
+
+Michel Strogoff prêtait l'oreille. Nadia regardait cette plaine,
+imprégnée d'effluves lumineuses, qui miroitait comme une glace, mais
+elle ne vit rien.
+
+Et, cependant, une voix s'éleva encore, qui, cette fois, murmura d'un
+ton plaintif: «Michel!...»
+
+Puis, un chien, tout sanglant, bondit jusqu'à Nadia. C'était Serko.
+
+Nicolas ne pouvait être loin! Lui seul avait pu murmurer ce nom de
+Michel! Où était-il? Nadia n'avait même plus la force de l'appeler.
+
+Michel Strogoff, rampant sur le sol, cherchait de la main.
+
+Soudain, Serko poussa un nouvel aboiement et s'élança vers un
+gigantesque oiseau qui rasait la terre.
+
+C'était un vautour. Lorsque Serko se précipita vers lui, il s'enleva,
+mais, revenant à la charge, il frappa le chien! Celui-ci bondit encore
+vers le vautour!... Un coup du formidable bec s'abattit sur sa tête, et,
+cette fois, Serko retomba sans vie sur le sol.
+
+En même temps, un cri d'horreur échappait à Nadia!
+
+«Là... là!» dit-elle.
+
+Une tête sortait du sol! Elle l'eût heurtée du pied, sans l'intense
+clarté que le ciel jetait sur la steppe.
+
+Nadia tomba, à genoux, près de cette tête.
+
+Nicolas, enterré jusqu'au cou, suivant l'atroce coutume tartare, avait
+été abandonné dans la steppe, pour y mourir de faim et de soif, et
+peut-être sous la dent des loups ou le bec des oiseaux de proie.
+Supplice horrible pour cette victime que le sol emprisonne, que presse
+cette terre qu'elle ne peut rejeter, ayant les bras attachés et collés
+au corps, comme ceux d'un cadavre dans son cercueil! Le supplicié,
+vivant dans ce moule d'argile qu'il est impuissant à briser, n'a plus
+qu'à implorer la mort, trop lente à venir!
+
+C'était là que les Tartares avaient enterré leur prisonnier depuis trois
+jours!... Depuis trois jours, Nicolas attendait un secours qui devait
+arriver trop tard!
+
+Les vautours avaient aperçu cette tête au ras du sol, et, depuis
+quelques heures, le chien défendait son maître contre ces féroces
+oiseaux!
+
+Michel Strogoff creusa la terre avec son couteau pour en exhumer ce
+vivant!
+
+Les yeux de Nicolas, fermés jusqu'alors, se rouvrirent.
+
+Il reconnut Michel et Nadia. Puis:
+
+«Adieu, amis, murmura-t-il. Je suis content de vous avoir revus! Priez
+pour moi!...»
+
+Et ces paroles furent les dernières.
+
+Michel Strogoff continua de creuser ce sol, qui, fortement foulé, avait
+la dureté du roc, et il parvint enfin à en retirer le corps de
+l'infortuné. Il écouta si son cour battait encore!... Il ne battait
+plus.
+
+Il voulut alors l'ensevelir, afin qu'il ne restât pas exposé sur la
+steppe, et ce trou, dans lequel Nicolas avait été enfoui vivant, il
+l'élargit, il l'agrandit de manière à pouvoir l'y coucher mort! Le
+fidèle Serko devait être placé près de son maître!
+
+En ce moment, un grand tumulte se produisit sur la route, distante au
+plus d'une demi-verste.
+
+Michel Strogoff écouta.
+
+Au bruit, il reconnut qu'un détachement d'hommes à cheval s'avançait
+vers le Dinka.
+
+«Nadia! Nadia!» dit-il à voix basse.
+
+A sa voix, Nadia, demeurée en prière, se redressa.
+
+«Vois! vois! lui dit-il.
+
+--Les Tartares!» murmura-t-elle.
+
+C'était, en effet, l'avant-garde de l'émir, qui défilait rapidement sur
+la route d'Irkoutsk.
+
+«Ils ne m'empêcheront pas de l'enterrer!» dit Michel Strogoff.
+
+Et il continua sa besogne.
+
+Bientôt, le corps de Nicolas, les mains jointes sur la poitrine, fut
+couché dans cette tombe. Michel Strogoff et Nadia, agenouillés, prièrent
+une dernière fois pour le pauvre être, inoffensif et bon, qui avait payé
+de sa vie son dévouement envers eux.
+
+«Et maintenant, dit Michel Strogoff, en rejetant la terre, les loups de
+la steppe ne le dévoreront pas!»
+
+Puis, sa main menaçante s'étendit vers la troupe de cavaliers qui
+passait:
+
+«En route, Nadia!» dit-il.
+
+Michel Strogoff ne pouvait plus suivre le chemin, maintenant occupé par
+les Tartares. Il lui fallait se jeter à travers la steppe et tourner
+Irkoutsk. Il n'avait donc pas à se préoccuper de franchir le Dinka.
+
+Nadia ne pouvait plus se traîner, mais elle pouvait voir pour lui. Il la
+prit dans ses bras et s'enfonça dans le sud-ouest de la province.
+
+Plus de deux cents verstes lui restaient à parcourir. Comment les
+fit-il? Comment ne succomba-t-il pas à tant de fatigues? Comment put-il
+se nourrir en route? Par quelle surhumaine énergie arriva-t-il à passer
+les premières rampes des monts Sayansk? Ni Nadia ni lui n'auraient pu le
+dire!
+
+Et cependant, douze jours après, le 2 octobre, à six heures du soir, une
+immense nappe d'eau se déroulait aux pieds de Michel Strogoff.
+
+C'était le lac Baïkal.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+BAÏKAL ET ANGARA.
+
+
+Le lac Baïkal est situé à dix-sept cents pieds au-dessus du niveau de la
+mer. Sa longueur est environ de neuf cents verstes, sa largeur de cent.
+Sa profondeur n'est pas connue. Mme de Bourboulon rapporte, au dire des
+mariniers, qu'il veut être appelé «madame la mer». Si on l'appelle
+«monsieur le lac», il entre aussitôt en fureur. Cependant, suivant la
+légende, jamais un Russe ne s'y est noyé.
+
+Cet immense bassin d'eau douce, alimenté par plus de trois cents
+rivières, est encadré dans un magnifique circuit de montagnes
+volcaniques. Il n'a d'autre déversoir que l'Angara, qui, après avoir
+passé à Irkoutsk, va se jeter dans l'Yeniseï, un peu en amont de la
+ville d'Yeniseïsk. Quant aux monts qui lui font ceinture, ils forment
+une branche des Toungouzes et dérivent du vaste système orographique des
+Altaï.
+
+Déjà, à cette époque, les froids s'étaient fait sentir. Ainsi qu'il
+arrive sur ce territoire, soumis à des conditions climatériques
+particulières, l'automne paraissait devoir s'absorber dans un précoce
+hiver. On était aux premiers jours d'octobre. Le soleil quittait
+maintenant l'horizon à cinq heures du soir, et les longues nuits
+laissaient tomber la température au zéro des thermomètres. Les premières
+neiges, qui devaient persister jusqu'à l'été, blanchissaient déjà les
+cimes voisines du Baïkal. Pendant l'hiver sibérien, cette mer
+intérieure, glacée sur une épaisseur de plusieurs pieds, est sillonnée
+par les traîneaux des courriers et des caravanes.
+
+Que ce soit parce qu'on manque aux bienséances en l'appelant «monsieur
+le lac» ou pour toute autre raison plus météorologique, le Baïkal est
+sujet à des tempêtes violentes. Ses lames, courtes comme celles de
+toutes les Méditerranées, sont très redoutées des radeaux, des prames,
+des steam-boats, qui le sillonnent pendant l'été.
+
+C'était à la pointe sud-ouest du lac que Michel Strogoff venait
+d'arriver, portant Nadia, dont toute la vie, pour ainsi dire, se
+concentrait dans les yeux. Que pouvaient-ils attendre tous deux dans
+cette partie sauvage de la province, si ce n'est d'y mourir d'épuisement
+et de dénuement? Et, cependant, que restait-il à faire de ce long
+parcours de six mille verstes pour que le courrier du czar eût atteint
+son but? Rien que soixante verstes sur le littoral du lac jusqu'à
+l'embouchure de l'Angara, et quatre-vingts verstes de l'embouchure de
+l'Angara jusqu'à Irkoutsk: en tout, cent quarante verstes, soit trois
+jours de voyage pour un homme valide, vigoureux, même à pied.
+
+Michel Strogoff pouvait-il être encore cet homme-là?
+
+Le ciel, sans doute, ne voulut pas le soumettre à cette épreuve. La
+fatalité qui s'acharnait sur lui sembla vouloir l'épargner un instant.
+Cette extrémité du Baikal, cette portion de la steppe qu'il croyait
+déserte, qui l'est en tout temps, ne l'était pas alors.
+
+Une cinquantaine d'individus se trouvaient réunis à l'angle que forme la
+pointe sud-ouest du lac.
+
+Nadia aperçut tout d'abord ce groupe, lorsque Michel Strogoff, la
+portant entre ses bras, déboucha du défilé des montagnes.
+
+La jeune fille dut craindre un instant que ce ne fût un détachement
+tartare, envoyé pour battre les rives du Baïkal, auquel cas la fuite
+leur eût été interdite à tous deux.
+
+Mais Nadia fut promptement rassurée à cet égard.
+
+«Des Russes!» s'écria-t-elle.
+
+Et, après ce dernier effort, ses paupières se fermèrent et sa tête
+retomba sur la poitrine de Michel Strogoff.
+
+Mais ils avaient été aperçus, et quelques-uns de ces Russes, courant à
+eux, amenèrent l'aveugle et la jeune fille au bord d'une petite grève à
+laquelle était amarré un radeau.
+
+Le radeau allait partir.
+
+Ces Russes étaient des fugitifs, de conditions diverses, que le même
+intérêt avait réunis en ce point du Baïkal. Repoussés par les éclaireurs
+tartares, ils cherchaient à se réfugier dans Irkoutsk, et ne pouvant y
+arriver par terre, depuis que les envahisseurs avaient pris position sur
+les deux rives de l'Angara, ils espéraient l'atteindre en descendant le
+cours du fleuve qui traverse la ville.
+
+Leur projet fit bondir le coeur de Michel Strogoff. Une dernière chance
+entrait dans son jeu. Mais il eut la force de dissimuler, voulant garder
+plus sévèrement que jamais son incognito.
+
+Le plan des fugitifs était très-simple. Un courant du Baïkal longe la
+rive supérieure du lac jusqu'à l'embouchure de l'Angara. C'est ce
+courant qu'ils comptaient utiliser pour atteindre tout d'abord le
+déversoir du Baïkal. De ce point à Irkoutsk, les eaux rapides du fleuve
+les entraîneraient avec une vitesse de dix à douze verstes à l'heure. En
+un jour et demi, ils devaient donc être en vue de la ville.
+
+Toute embarcation manquait en cet endroit. Il avait fallu y suppléer. Un
+radeau, ou plutôt un train de bois, semblable à ceux qui dérivent
+ordinairement sur les rivières sibériennes, avait été construit. Une
+forêt de sapins, qui s'élevait sur la rive, avait fourni l'appareil
+flottant. Les troncs, reliés entre eux par des branches d'osier,
+formaient une plate-forme sur laquelle cent personnes eussent aisément
+trouvé place.
+
+C'est sur ce radeau que Michel Strogoff et Nadia furent transportés. La
+jeune fille était revenue à elle. On lui donna quelque nourriture, ainsi
+qu'à son compagnon. Puis, couchée sur un lit de feuillage, elle tomba
+aussitôt dans un profond sommeil.
+
+A ceux qui l'interrogèrent, Michel Strogoff ne dit rien des faits qui
+s'étaient passés à Tomsk. Il se donna pour un habitant de Krasnoiarsk
+qui n'avait pu gagner Irkoutsk avant que les troupes de l'émir fussent
+arrivées sur la rive gauche du Dinka, et il ajouta que,
+très-probablement, le gros des forces tartares avait pris position
+devant la capitale de la Sibérie.
+
+Il n'y avait donc pas un instant à perdre. D'ailleurs, le froid devenait
+de plus en plus vif. La température, pendant la nuit, tombait au-dessous
+de zéro. Quelques glaçons s'étaient déjà formés à la surface du Baïkal.
+Si le radeau pouvait facilement manoeuvrer sur le lac, il n'en serait
+pas de même entre les rives de l'Angara, au cas où les glaçons
+viendraient à encombrer son cours.
+
+Donc, pour toutes ces raisons, il fallait que les fugitifs partissent
+sans retard.
+
+A huit heures du soir, les amarres furent larguées, et, sous l'action du
+courant, le radeau suivit le littoral. De grandes perches, maniées par
+quelques robustes moujiks, suffisaient à rectifier sa direction.
+
+Un vieux marinier du Baïkal avait pris le commandement du radeau.
+C'était un homme de soixante-cinq ans, tout hâlé par les brises du lac.
+Une barbe blanche, très-épaisse, descendait sur sa poitrine. Un bonnet
+de fourrure coiffait sa tête, d'aspect grave et austère. Sa large et
+longue houppelande, serrée à la ceinture, lui tombait jusqu'aux talons.
+Ce vieillard taciturne, assis à l'arrière, commandait du geste et ne
+prononçait pas dix paroles en dix heures. D'ailleurs, toute la manoeuvre
+se réduisait à maintenir le radeau dans le courant, qui filait le long
+du littoral, sans gagner au large.
+
+On a dit que des Russes de conditions diverses avaient pris place sur le
+radeau. En effet, aux moujiks indigènes, hommes, femmes, vieillards et
+enfants, s'étaient joints deux ou trois pèlerins, surpris par l'invasion
+pendant leur voyage, quelques moines et un pope. Les pèlerins portaient
+le bâton de voyage, la gourde suspendue à la ceinture, et ils
+psalmodiaient d'une voix plaintive. L'un venait de l'Ukraine, l'autre de
+la mer Jaune, un troisième des provinces de Finlande. Ce dernier, fort
+âgé déjà, portait à la ceinture un petit tronc cadenassé, comme s'il eût
+été appendu au pilier d'une église. De ce qu'il récoltait pendant sa
+longue et fatigante tournée, rien n'était pour son compte, et il ne
+possédait même pas la clef de ce cadenas, qui ne s'ouvrait qu'à son
+retour.
+
+Les moines venaient du nord de l'empire. Ils avaient depuis trois mois
+quitté cette ville d'Arkhangel, à laquelle certains voyageurs ont
+justement trouvé la physionomie d'une cité de l'Orient. Ils avaient
+visité les îles Saintes, près de la côte de Carélie, le couvent de
+Solovetsk, le couvent de Troïtsa, ceux de Saint-Antoine et de
+Sainte-Théodosie à Kiev, cette ancienne favorite des Jagellons, le
+monastère de Siméonof à Moscou, celui de Kazan ainsi que son église des
+Vieux-Croyants, et ils se rendaient à Irkoutsk, portant la robe, le
+capuchon et les vêtements de serge.
+
+Quant au pope, c'était un simple prêtre de village, un de ces six cent
+mille pasteurs populaires que compte l'empire russe. Il était vêtu aussi
+misérablement que les moujiks, n'étant pas plus qu'eux, en vérité,
+n'ayant ni rang ni pouvoir dans l'Église, laborant comme un paysan sa
+pièce de terre, baptisant, mariant, enterrant. Ses enfants et sa femme,
+il avait pu les soustraire aux brutalités des Tartares, en les reléguant
+dans les provinces du Nord. Lui était resté dans sa paroisse jusqu'au
+dernier moment. Puis, il avait dû fuir, et la route d'Irkoutsk étant
+fermée, il lui avait fallu gagner le lac Baïkal.
+
+Ces divers religieux, groupés à l'avant du radeau, priaient à
+intervalles réguliers, élevant la voix au milieu de cette silencieuse
+nuit, et, à la fin de chaque verset de leur prière, le «Slava Bogu»,
+Gloire à Dieu, s'échappait de leurs lèvres.
+
+Aucun incident ne marqua cette navigation. Nadia était restée plongée
+dans un assoupissement profond. Michel Strogoff avait veillé près
+d'elle. Le sommeil n'avait prise sur lui qu'à de longs intervalles
+seulement, et encore sa pensée veillait-elle toujours.
+
+Au jour naissant, le radeau, retardé par une brise assez violente qui
+contrariait l'action du courant, était encore à quarante verstes de
+l'embouchure de l'Angara. Très-vraisemblablement, il ne pourrait pas
+l'atteindre avant trois ou quatre heures du soir. Ce n'était pas un
+inconvénient, au contraire, car les fugitifs descendraient alors le
+fleuve pendant la nuit, et l'ombre devait favoriser leur arrivée à
+Irkoutsk.
+
+La seule crainte que manifesta plusieurs fois le vieux marinier fut
+relative à la formation des glaces à la surface des eaux. La nuit avait
+été extrêmement froide. On voyait des glaçons assez nombreux filer vers
+l'ouest sous l'impulsion du vent. Ceux-là n'étaient pas à redouter,
+puisqu'ils ne pouvaient dériver dans l'Angara, dont ils avaient
+maintenant dépassé l'embouchure. Mais on devait penser que ceux qui
+venaient des portions orientales du lac pouvaient être attirés par le
+courant et s'engager entre les deux rives du fleuve. De là, des
+difficultés, des retards possibles, peut-être même un insurmontable
+obstacle qui arrêterait le radeau.
+
+Michel Strogoff avait donc un immense intérêt à savoir quel était l'état
+du lac, et si les glaçons apparaissaient en grand nombre. Nadia étant
+réveillée, il l'interrogeait souvent, et elle lui rendait compte de tout
+ce qui se passait à la surface des eaux.
+
+Pendant que les glaçons dérivaient ainsi, des phénomènes curieux se
+produisaient à la surface du Baïkal. C'étaient de magnifiques
+jaillissements de sources d'eau bouillante, sorties de quelques-uns de
+ces puits artésiens, que la nature a forés dans le lit même du lac. Ces
+jets s'élevaient à une grande hauteur et s'épanchaient en vapeurs,
+irisées par les rayons solaires, que le froid condensait presque
+aussitôt. Ce curieux spectacle eût certainement émerveillé le regard
+d'un touriste, qui eût voyagé en pleine paix et pour son agrément sur
+cette mer sibérienne.
+
+A quatre heures du soir, l'embouchure de l'Angara fut signalée par le
+vieux marinier entre les hautes roches granitiques du littoral. On
+apercevait sur la rive droite le petit port de Livenitchnaia, son
+église, ses quelques maisons bâties sur la berge.
+
+Mais, circonstance très-grave, les premiers glaçons, venus de l'est,
+dérivaient déjà entre les rives de l'Angara, et, par conséquent, ils
+descendaient vers Irkoutsk. Cependant, leur nombre ne pouvait pas être
+encore assez grand pour obstruer le fleuve, ni le froid assez
+considérable pour les agréger.
+
+Le radeau arriva au petit port et il s'y arrêta. Là, le vieux marinier
+avait décidé de relâcher pendant une heure, afin de faire quelques
+réparations indispensables. Les troncs, disjoints, menaçaient de se
+séparer, et il importait de les relier entre eux plus solidement pour
+résister au courant de l'Angara, qui est très-rapide.
+
+Pendant la belle saison, le port de Livenitchnaia est une station
+d'embarquement ou de débarquement pour les voyageurs du lac Baïkal, soit
+qu'ils se rendent à Kiakhta, dernière ville de la frontière
+russo-chinoise, soit qu'ils en reviennent. Il est donc très-fréquenté
+par les steam-boats et tous les petits caboteurs du lac.
+
+Mais, en ce moment, Livenitchnaia était abandonnée. Ses habitants
+n'avaient pu rester exposés aux déprédations des Tartares, qui couraient
+maintenant les deux rives de l'Angara. Ils avaient envoyé à Irkoutsk la
+flottille de bateaux et de barques, qui hiverne ordinairement dans leur
+port, et, munis de tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils s'étaient
+réfugiés à temps dans la capitale de la Sibérie orientale.
+
+Le vieux marinier ne s'attendait donc pas à recueillir de nouveaux
+fugitifs au port de Livenitchnaia, et cependant, au moment où le radeau
+accostait, deux passagers, sortant d'une maison déserte, accoururent à
+toutes jambes sur la berge.
+
+Nadia, assise à l'arrière, regardait d'un oeil distrait.
+
+Un cri faillit lui échapper. Elle saisit la main de Michel Strogoff,
+qui, à ce mouvement, releva la tête.
+
+«Qu'as-tu, Nadia? demanda-t-il.
+
+--Nos deux compagnons de route, Michel.
+
+--Ce Français et cet Anglais que nous avons rencontrés dans les défilés
+de l'Oural?
+
+--Oui.»
+
+Michel Strogoff tressaillit, car le sévère incognito dont il ne voulait
+pas se départir risquait d'être dévoilé.
+
+En effet, ce n'était plus Nicolas Korpanoff qu'Alcide Jolivet et Harry
+Blount allaient voir en lui maintenant, mais bien le vrai Michel
+Strogoff, courrier du czar. Les deux journalistes l'avaient déjà
+rencontré deux fois depuis leur séparation qui s'était faite au relais
+d'Ichim, la première au camp de Zabédiero, quand il coupa d'un coup de
+knout la face d'Ivan Ogareff, la seconde à Tomsk, lorsqu'il fut condamné
+par l'émir. Ils savaient donc à quoi s'en tenir à son égard et sur sa
+véritable qualité.
+
+Michel Strogoff prit rapidement son parti.
+
+«Nadia, dit-il, dès que ce Français et cet Anglais seront embarqués,
+prie-les de venir près de moi!»
+
+C'étaient, en effet, Harry Blount et Alcide Jolivet, que, non le hasard,
+mais la force des événements avait conduits au port de Livenitchnaia,
+comme ils y avaient amené Michel Strogoff.
+
+On le sait, après avoir assisté à l'entrée des Tartares à Tomsk, ils
+étaient partis avant la sauvage exécution qui termina la fête. Ils ne
+doutaient donc pas que leur ancien compagnon de voyage n'eût été mis à
+mort, et ils ignoraient qu'il eût été seulement aveuglé par ordre de
+l'émir.
+
+Donc, s'étant procuré des chevaux, ils avaient abandonné Tomsk le soir
+même, avec l'intention bien arrêtée de dater désormais leurs chroniques
+des campements russes de la Sibérie orientale.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount se dirigèrent à marche forcée vers
+Irkoutsk. Ils espéraient bien y devancer Féofar-Khan, et ils l'eussent
+certainement fait, sans l'apparition inopinée de cette troisième
+colonne, venue des contrées du sud par la vallée de l'Yeniseï. Ainsi que
+Michel Strogoff, ils furent coupés avant même d'avoir pu atteindre le
+Dinka. De là, nécessité pour eux de redescendre jusqu'au lac Baïkal.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à Livenitchnaia, ils trouvèrent le port déjà
+désert. D'un autre côté, il leur était impossible d'entrer dans
+Irkoutsk, qu'investissaient les armées tartares. Ils étaient donc là
+depuis trois jours, et très embarrassés, lorsque le radeau arriva.
+
+Le dessein des fugitifs leur fut alors communiqué. Il y avait
+certainement des chances pour qu'ils pussent passer inaperçus pendant la
+nuit et pénétrer dans Irkoutsk. Ils résolurent donc de tenter l'affaire.
+
+Alcide Jolivet se mit aussitôt en rapport avec le vieux marinier, et il
+lui demanda passage pour son compagnon et lui, offrant de payer le prix
+qu'il exigerait, quel qu'il fût.
+
+«Ici, on ne paye pas, lui répondit gravement le vieux marinier, on
+risque sa vie, voilà tout.»
+
+Les deux journalistes s'embarquèrent, et Nadia les vit prendre place à
+l'avant du radeau.
+
+Harry Blount était toujours le froid Anglais, qui lui avait à peine
+adressé la parole pendant toute la traversée des monts Ourals.
+
+Alcide Jolivet semblait être un peu plus grave que d'ordinaire, et l'on
+conviendra que sa gravité se justifiait par celle des circonstances.
+
+Alcide Jolivet était donc installé à l'avant du radeau, lorsqu'il sentit
+une main s'appuyer sur son bras.
+
+Il se retourna et reconnut Nadia, la soeur de celui qui était, non plus
+Nicolas Korpanoff, mais Michel Strogoff, courrier du czar.
+
+Un cri de surprise allait lui échapper, lorsqu'il vit la jeune fille
+porter un doigt à ses lèvres.
+
+«Venez,» lui dit Nadia.
+
+Et, d'un air indifférent, Alcide Jolivet, faisant signe à Harry Blount
+de l'accompagner, la suivit.
+
+Mais, si la surprise des journalistes avait été grande à rencontrer
+Nadia sur ce radeau, elle fut sans bornes, quand ils aperçurent Michel
+Strogoff, qu'ils ne pouvaient croire vivant.
+
+A leur approche, Michel Strogoff n'avait pas bougé.
+
+Alcide Jolivet s'était retourné vers la jeune fille.
+
+«Il ne vous voit pas, messieurs, dit Nadia. Les Tartares lui ont brûlé
+les yeux! Mon pauvre frère est aveugle!»
+
+Un vif sentiment de pitié se peignit sur la figure d'Alcide Jolivet et
+de son compagnon.
+
+Un instant après, tous deux, assis près de Michel Strogoff, lui
+serraient la main et attendaient qu'il leur parlât.
+
+«Messieurs, dit Michel Strogoff à voix basse, vous ne devez pas savoir
+qui je suis, ni ce que je suis venu faire en Sibérie. Je vous demande de
+respecter mon secret. Me le promettez-vous?
+
+--Sur l'honneur, répondit Alcide Jolivet.
+
+--Sur ma foi de gentleman, ajouta Harry Blount.
+
+--Bien, messieurs.
+
+--Pouvons-nous vous être utile? demanda Harry Blount. Voulez-vous que
+nous vous aidions à accomplir votre tâche?
+
+--Je préfère agir seul, répondit Michel Strogoff.
+
+--Mais ces gueux-là vous ont brûlé la vue, dit Alcide Jolivet.
+
+--J'ai Nadia, et ses yeux me suffisent!»
+
+Une demi-heure plus tard, le radeau, après avoir quitté le petit port de
+Livenitchnaia, s'engageait dans le fleuve. Il était cinq heures du soir.
+La nuit allait venir. Elle devait être très-obscure et très-froide
+aussi, car la température était déjà au-dessous de zéro.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount, s'ils avaient promis le secret à Michel
+Strogoff, ne le quittèrent cependant pas. Ils causèrent à voix basse, et
+l'aveugle, complétant ce qu'il savait déjà par ce qu'ils lui apprirent,
+put se faire une idée exacte de l'état des choses.
+
+Il était certain que les Tartares investissaient actuellement Irkoutsk,
+et que les trois colonnes avaient opéré leur jonction. On ne pouvait
+donc douter que l'émir et Ivan Ogareff ne fussent devant la capitale.
+
+Mais pourquoi cette hâte d'y arriver que montrait le courrier du czar,
+maintenant que la lettre impériale ne pouvait plus être remise par lui
+au grand-duc, et qu'il n'en connaissait pas le contenu? Alcide Jolivet
+et Harry Blount ne le comprirent pas plus que ne l'avait compris Nadia.
+
+D'ailleurs, il ne fut question du passé qu'au moment où Alcide Jolivet
+crut devoir dire à Michel Strogoff:
+
+«Nous vous devons presque des excuses pour ne vous avoir pas serré la
+main avant notre séparation au relais d'Ichim.
+
+--Non, vous aviez droit de me croire un lâche!
+
+--En tout cas, ajouta Alcide Jolivet, vous avez magnifiquement knouté la
+figure de ce misérable, et il en portera longtemps la marque!
+
+--Non, pas longtemps!» répondit simplement Michel Strogoff.
+
+Une demi-heure après le départ de Livenitchnaia, Alcide Jolivet et son
+compagnon étaient au courant des cruelles épreuves par lesquelles
+avaient successivement passé Michel Strogoff et sa compagne. Ils ne
+pouvaient qu'admirer sans réserve une énergie que le dévouement de la
+jeune fille avait seul pu égaler. Et de Michel Strogoff ils pensèrent
+exactement ce qu'en avait dit le czar à Moscou: «En vérité, c'est un
+homme!»
+
+Au milieu des glaçons qu'entraînait le courant de l'Angara, le radeau
+filait avec rapidité. Un panorama mouvant se déployait latéralement sur
+les deux rives du fleuve, et, par une illusion d'optique, il semblait
+que ce fût l'appareil flottant qui restât immobile devant cette
+succession de points de vue pittoresques. Ici, c'étaient de hautes
+falaises granitiques, étrangement profilées; là, des gorges sauvages
+d'où s'échappait quelque torrentueuse rivière; quelquefois, une large
+coupée avec un village fumant encore, puis, d'épaisses forêts de pins
+qui projetaient d'éclatantes flammes. Mais si les Tartares avaient
+laissé partout des traces de leur passage, on ne les voyait pas encore,
+car ils s'étaient plus particulièrement massés aux approches d'Irkoutsk.
+
+Pendant ce temps, les pèlerins continuaient à haute voix leurs prières,
+et le vieux marinier, repoussant les glaçons qui le serraient de trop
+près, maintenait imperturbablement le radeau au milieu du rapide courant
+de l'Angara.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ENTRE DEUX RIVES
+
+
+A huit heures du soir, ainsi que l'état du ciel l'avait fait pressentir,
+une obscurité profonde enveloppa toute la contrée. La lune, étant
+nouvelle, ne devait pas se lever sur l'horizon. Du milieu du fleuve, les
+rives restaient invisibles. Les falaises se confondaient à une faible
+hauteur avec ces nuages lourds qui se déplaçaient à peine. Par
+intervalles, quelques souffles venaient de l'est et semblaient expirer
+sur cette étroite vallée de l'Angara.
+
+L'obscurité ne pouvait que favoriser dans une grande mesure les projets
+des fugitifs. En effet, bien que les avant-postes tartares dussent être
+échelonnés sur les deux rives, le radeau avait de sérieuses chances de
+passer inaperçu. Il n'était pas vraisemblable, non plus, que les
+assiégeants eussent barré le fleuve en amont d'Irkoutsk, puisqu'ils
+savaient que les Russes ne pouvaient attendre aucun secours par le sud
+de la province. Avant peu, d'ailleurs, la nature aurait elle-même établi
+ce barrage, en cimentant par le froid les glaçons accumulés entre les
+deux rives.
+
+A bord du radeau régnait maintenant un absolu silence. Depuis qu'il
+descendait le cours du fleuve, la voix des pèlerins ne se faisait plus
+entendre. Ils priaient encore, mais leur prière n'était qu'un murmure
+qui ne pouvait arriver jusqu'à la rive. Les fugitifs, étendus sur la
+plate-forme, rompaient à peine par la saillie de leurs corps la ligne
+horizontale des eaux. Le vieux marinier, couché à l'avant près de ses
+hommes, s'occupait seulement d'écarter les glaçons, manoeuvre qui se
+faisait sans bruit.
+
+C'était aussi une circonstance favorable, cette dérive des glaçons, si
+elle ne devait pas opposer plus tard un insurmontable obstacle au
+passage du radeau. En effet, cet appareil, isolé sur les eaux libres du
+fleuve, aurait couru le risque d'être aperçu, même à travers l'ombre
+épaisse, tandis qu'il se confondait alors avec ces masses mouvantes de
+toutes grandeurs et de toutes formes, et le fracas, produit par le heurt
+des blocs qui s'entre-choquaient, couvrait aussi tout autre bruit
+suspect.
+
+Un froid très-aigu se propageait à travers l'atmosphère, les fugitifs en
+souffrirent cruellement, n'ayant d'autre abri que quelques branches de
+bouleau. Ils se pressaient les uns contre les autres, afin de mieux
+supporter l'abaissement de température, qui, pendant cette nuit, devait
+atteindre dix degrés au-dessous de zéro. Le peu de vent qui arrivait,
+après avoir effleuré les montagnes de l'est, tapissées de neige, piquait
+vivement.
+
+Michel Strogoff et Nadia, couchés à l'arrière, supportaient sans se
+plaindre ce surcroît de souffrance. Alcide Jolivet et Harry Blount,
+placés près d'eux, résistaient de leur mieux à ces premiers assauts de
+l'hiver sibérien. Ni les uns ni les autres ne causaient maintenant, même
+à voix basse. La situation, d'ailleurs, les absorbait tout entiers. A
+chaque instant, un incident pouvait se produire, un danger, une
+catastrophe même, dont ils ne se seraient pas tirés indemnes.
+
+Pour un homme qui comptait atteindre bientôt son but, Michel Strogoff
+semblait être singulièrement calme. D'ailleurs, dans les plus graves
+conjonctures, son énergie ne l'avait jamais abandonné. Il entrevoyait
+déjà le moment où il lui serait enfin permis de penser à sa mère, à
+Nadia, à lui-même! Il ne craignait plus qu'une dernière et mauvaise
+chance: c'était que le radeau ne fût absolument arrêté par un barrage de
+glaçons avant d'avoir atteint Irkoutsk, il ne songeait qu'à cela, bien
+décidé d'ailleurs, s'il le fallait, à tenter quelque suprême coup
+d'audace.
+
+Nadia, remise par ces quelques heures de repos, avait retrouvé cette
+énergie physique, que la misère avait pu briser quelquefois, sans avoir
+jamais ébranlé son énergie morale. Elle songeait aussi qu'au cas où
+Michel Strogoff ferait un nouvel effort pour atteindre son but, elle
+devrait être là pour le guider. Mais, en même temps qu'elle s'approchait
+d'Irkoutsk, l'image de son père se dessinait plus nettement à son
+esprit. Elle le voyait dans la ville investie, loin de ceux qu'il
+chérissait, mais--car elle n'en doutait pas--luttant contre les
+envahisseurs avec tout l'élan de son patriotisme. Avant quelques heures,
+si le ciel les favorisait enfin, elle serait dans ses bras, lui
+rapportant les dernières paroles de sa mère, et rien ne les séparerait
+plus. Si l'exil de Wassili Fédor ne devait pas avoir de terme, sa fille
+resterait exilée avec lui. Puis, par une pente naturelle, elle revenait
+à celui auquel elle devrait d'avoir revu son père, à ce généreux
+compagnon, à ce «frère», qui, les Tartares repoussés, reprendrait le
+chemin de Moscou, qu'elle ne reverrait plus peut-être!...
+
+Quant à Alcide Jolivet et à Harry Blount, ils n'avaient qu'une seule et
+même pensée: c'est que la situation était extrêmement dramatique, et
+que, bien mise en scène, elle fournirait une chronique des plus
+intéressantes. L'Anglais songeait donc aux lecteurs du
+_Daily-Telegraph_, et le Français à ceux de sa cousine Madeleine. Au
+fond, ils n'étaient pas sans éprouver quelque émotion tous les deux.
+
+«Eh! tant mieux! pensait Alcide Jolivet. Il faut être ému pour émouvoir!
+Je crois même qu'il y a un vers célèbre à ce sujet, mais, du diable! si
+je sais...»
+
+Et avec ses yeux si exercés, il cherchait à percer l'ombre épaisse qui
+enveloppait le fleuve.
+
+Cependant, de grands éclats de lumière rompaient parfois ces ténèbres et
+découpaient les divers massifs des rives sous un aspect fantastique.
+C'était quelque forêt en feu, quelque village brûlant encore, sinistre
+reproduction des tableaux du jour avec le contraste de la nuit en plus.
+L'Angara s'illuminait alors d'une berge à l'autre. Les glaçons formaient
+autant de miroirs qui, réverbérant la flamme sous tous les angles et
+sous toutes les couleurs, se déplaçaient suivant les caprices du
+courant. Le radeau, confondu au milieu de ces corps flottants, passait,
+sans être aperçu.
+
+Le danger n'était donc pas encore là.
+
+Mais un péril d'une autre nature menaçait les fugitifs. Celui-là, ils ne
+pouvaient le prévoir, et, surtout, ils ne pouvaient pas y parer. Ce fut
+à Alcide Jolivet que le hasard le signala, et voici dans quelle
+circonstance.
+
+Alcide Jolivet, couché du côté droit du radeau, avait laissé sa main
+pendre au fil de l'eau. Soudain, il fut surpris de l'impression que lui
+causa le contact du courant à sa surface. Il semblait être de
+consistance visqueuse, comme s'il eut été formé d'une huile minérale.
+
+Alcide Jolivet, contrôlant alors le toucher par l'odorat, ne put s'y
+tromper. C'était bien une couche de naphte liquide, qui surnageait à la
+partie supérieure du courant de l'Angara et coulait avec lui!
+
+Le radeau flottait-il donc réellement sur cette substance qui est si
+éminemment combustible? D'où venait ce naphte? Était-ce un phénomène
+naturel qui l'avait projeté à la surface de l'Angara, ou devait-il
+servir comme un engin destructeur, mis en oeuvre par les Tartares?
+Ceux-ci voulaient-ils porter l'incendie jusque dans Irkoutsk par des
+moyens que les droits de la guerre ne justifient jamais entre nations
+civilisées?
+
+Telles furent les deux questions que se posa Alcide Jolivet, mais de cet
+incident il crut devoir n'instruire qu'Harry Blount, et tous deux furent
+d'accord pour ne point alarmer leurs compagnons en leur révélant ce
+nouveau danger.
+
+On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une éponge imprégnée de
+carbures d'hydrogène liquides. Au port de Bakou, sur la frontière
+persane, à la presqu'île d'Abchéron, sur la Caspienne, dans l'Asie
+Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources
+d'huiles minérales sourdent par milliers à la surface des terrains.
+C'est le «pays de l'huile», semblable à celui qui porte maintenant ce
+nom dans le Nord-Amérique.
+
+Durant certaines fêtes religieuses, principalement au port de Bakou, les
+indigènes, adorateurs du feu, lancent à la surface de la mer le naphte
+liquide, qui surnage, grâce à sa densité inférieure à celle de l'eau.
+Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minérale s'est ainsi
+répandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent l'incomparable
+spectacle d'un océan de feu qui ondule et déferle sous la brise.
+
+Mais ce qui n'est qu'une réjouissance à Bakou eût été un désastre sur
+les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou imprudence,
+en un clin d'oeil l'inflammation se fût propagée jusqu'au delà
+d'Irkoutsk.
+
+En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'était à craindre; mais
+tout était à redouter de ces incendies allumés sur les deux rives de
+l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une étincelle, tombant dans
+le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.
+
+Ce que furent les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on
+le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas été
+préférable, en présence de ce nouveau péril, d'accoster l'une des rives,
+d'y débarquer, d'attendre? Ils se le demandèrent.
+
+«En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais
+quelqu'un qui ne débarquerait pas!»
+
+Et il faisait allusion à Michel Strogoff
+
+Cependant, le radeau dérivait rapidement au milieu des glaçons, dont les
+rangs se pressaient de plus en plus.
+
+Jusqu'alors, aucun détachement tartare n'avait été signalé sur les
+berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'était pas encore
+arrivé à la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures du
+soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se mouvaient à
+la surface des glaçons. Ces ombres, sautant de l'un à l'autre, se
+rapprochaient rapidement.
+
+«Des Tartares!» pensa-t-il.
+
+Et se glissant près du vieux marinier qui se tenait à l'avant, il lui
+montra ce mouvement suspect.
+
+Le vieux marinier regarda attentivement.
+
+«Ce ne sont que des loups, dit-il. J'aime mieux ça que des Tartares.
+Mais il faut se défendre, et sans bruit!»
+
+En effet, les fugitifs eurent à lutter contre ces féroces carnassiers,
+que la faim et le froid jetaient à travers la province. Les loups
+avaient senti le radeau, et bientôt ils l'attaquèrent. De là, nécessité
+pour les fugitifs d'engager la lutte, mais sans se servir d'armes à feu,
+car ils ne pouvaient être éloignés des postes tartares. Les femmes et
+les enfants se groupèrent au centre du radeau, et les hommes, les uns
+armés de perches, les autres de leur couteau, la plupart de bâtons, se
+mirent en mesure de repousser les assaillants. Ils ne faisaient pas
+entendre un cri, mais les hurlements des loups déchiraient l'air.
+
+Michel Strogoff n'avait pas voulu rester inactif. Il s'était étendu sur
+le côté du radeau attaqué par la bande des carnassiers. Il avait tiré
+son couteau, et, chaque fois qu'un loup passait à sa portée, sa main
+savait le lui enfoncer dans la gorge. Harry Blount et Alcide Jolivet ne
+chômèrent pas non plus, et ils firent une rude besogne. Leurs compagnons
+les secondaient courageusement. Tout ce massacre s'accomplissait en
+silence, bien que plusieurs des fugitifs n'eussent pu éviter de graves
+morsures.
+
+Cependant, la lutte ne semblait pas devoir se terminer de sitôt. La
+bande de loups se renouvelait sans cesse, et il fallait que la rive
+droite de l'Angara en fût infestée.
+
+«Ça ne finira donc jamais!» disait Alcide Jolivet, en manoeuvrant son
+poignard, rouge de sang.
+
+Et, de fait, une demi-heure après le commencement de l'attaque, les
+loups couraient encore par centaines à travers les glaçons.
+
+Les fugitifs, épuisés, faiblissaient visiblement alors. Le combat
+tournait à leur désavantage. En ce moment, un groupe de dix loups de
+haute taille, rendus féroces par la colère et la faim, les yeux brillant
+dans l'ombre comme des braises, envahirent la plate-forme du radeau.
+Alcide Jolivet et son compagnon se jetèrent au milieu de ces redoutables
+animaux, et Michel Strogoff rampait vers eux, lorsqu'un changement de
+front se produisit soudain.
+
+En quelques secondes, les loups eurent abandonné non-seulement le
+radeau, mais aussi les glaçons épars sur le fleuve. Tous ces corps noirs
+se dispersèrent, et il fut bientôt constant qu'ils avaient en toute hâte
+regagné la rive droite du fleuve.
+
+C'est qu'il fallait à ces loups les ténèbres pour agir, et qu'alors une
+intense clarté éclairait tout le cours de l'Angara.
+
+C'était la lueur d'un immense incendie. La bourgade de Poshkavsk brûlait
+tout entière. Cette fois, les Tartares étaient là, accomplissant leur
+oeuvre. Depuis ce point, ils occupaient les deux rives jusqu'au delà
+d'Irkoutsk. Les fugitifs arrivaient donc à la zone dangereuse de leur
+traversée, et ils se trouvaient encore à trente verstes de la capitale.
+
+Il était onze heures et demie du soir. Le radeau continuait à glisser
+dans l'ombre au milieu des glaçons, avec lesquels il se confondait
+absolument; mais de grandes plaques de lumière s'allongeaient parfois
+jusqu'à lui. Aussi, les fugitifs, étendus sur la plate-forme, ne se
+permettaient-ils pas un mouvement qui pût les trahir.
+
+La conflagration de la bourgade s'opérait avec une violence
+extraordinaire. Ces maisons, construites en sapin, flambaient comme des
+résines. Elles étaient là cent cinquante qui brûlaient à la fois. Aux
+crépitements de l'incendie se mêlaient les hurlements des Tartares. Le
+vieux marinier, en prenant un point d'appui sur les glaçons voisins du
+radeau, était parvenu à le repousser vers la rive droite, et une
+distance de trois à quatre cents pieds le séparait alors des berges
+flamboyantes de Poshkavsk.
+
+Néanmoins, les fugitifs, éclairés par instants, auraient été
+certainement aperçus, si les incendiaires n'eussent été trop occupés à
+la destruction de la bourgade. Mais on comprendra quelles devaient être
+alors les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, en songeant
+à ce liquide combustible sur lequel le radeau flottait.
+
+En effet, des gerbes d'étincelles s'échappaient des maisons qui
+formaient autant de fournaises ardentes. Au milieu des volutes de fumée,
+ces étincelles montaient dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
+pieds. Sur la rive droite, exposée de face à cette conflagration, les
+arbres et les falaises apparaissaient comme enflammés. Or, il suffisait
+d'une étincelle, tombant à la surface de l'Angara, pour que l'incendie
+se propageât au fil des eaux et portât le désastre d'une rive à l'autre.
+C'était, à bref délai, la destruction du radeau et de tous ceux qu'il
+entraînait.
+
+Mais, heureusement, les faibles brises de la nuit ne soufflaient pas de
+ce côté. Elles continuaient à venir de l'est et rabattaient les flammes
+vers la gauche. Il était donc possible que les fugitifs échappassent à
+ce nouveau danger.
+
+Et, en effet, la bourgade en flammes fut enfin dépassée. Peu à peu,
+l'éclat de l'incendie s'affaiblit, ses crépitements diminuèrent, et les
+dernières lueurs disparurent au delà des hautes falaises, qui se
+dressaient à un coude brusque de l'Angara.
+
+Il était environ minuit. L'ombre, redevenue épaisse, protégeait de
+nouveau le radeau. Les Tartares étaient toujours là, qui allaient et
+venaient sur les deux rives. On ne les voyait pas, mais on les
+entendait. Les feux des postes avancés brillaient extraordinairement.
+
+Cependant, il devenait nécessaire de manoeuvrer avec plus de précision
+au milieu des glaçons qui se resserraient.
+
+Le vieux marinier se releva, et les moujiks reprirent leurs gaffes. Tous
+avaient fort à faire, et la conduite du radeau devenait de plus en plus
+difficile, car le lit du fleuve s'obstruait visiblement.
+
+Michel Strogoff s'était glissé jusqu'à l'avant.
+
+Alcide Jolivet l'avait suivi.
+
+Tous deux écoutaient ce que disaient le vieux marinier et ses hommes.
+
+«Veille sur la droite!
+
+--Voilà les glaçons qui se prennent à gauche!
+
+--Défends! défends avec ta gaffe!
+
+--Avant une heure, nous serons arrêtés!...
+
+--Si Dieu le veut! répondit le vieux marinier. Contre sa volonté, il n'y
+a rien à faire.
+
+--Vous les entendez, dit Alcide Jolivet.
+
+--Oui, répondit Michel Strogoff, mais Dieu est avec nous!»
+
+Cependant, la situation s'aggravait de plus en plus. Si la dérive du
+radeau venait à être suspendue, non-seulement les fugitifs
+n'arriveraient pas à Irkoutsk, mais ils seraient obligés d'abandonner
+leur appareil flottant, qui, écrasé par les glaçons, ne tarderait pas à
+manquer sous eux. Les cordes d'osier se briseraient alors, les troncs de
+sapins, séparés violemment, s'engageraient sous la croûte durcie, et les
+malheureux n'auraient plus d'autre refuge que les glaçons eux-mêmes. Or,
+le jour venu, ils seraient aperçus des Tartares et massacrés sans pitié!
+
+Michel Strogoff revint à l'arrière, là où Nadia l'attendait. Il
+s'approcha de la jeune fille, il lui prit la main et lui posa cette
+invariable question: «Nadia, es-tu prête?» à laquelle elle répondit
+comme toujours:
+
+«Je suis prête!»
+
+Pendant quelques verstes encore, le radeau continua de dériver au milieu
+des glaces flottantes. Si l'Angara se resserrait, il se formerait un
+barrage, et, conséquemment, il y aurait impossibilité de suivre le
+courant. Déjà la dérive se faisait beaucoup plus lentement. A chaque
+instant, c'étaient des chocs ou des détours. Ici, un abordage à éviter,
+là, une passe à prendre. Enfin, retards très-inquiétants.
+
+En effet, il n'y avait plus que quelques heures de nuit. Si les fugitifs
+n'atteignaient pas Irkoutsk avant cinq heures du matin, ils devaient
+perdre tout espoir d'y entrer jamais.
+
+Or, à une heure et demie, malgré tous les efforts qui furent tentés, la
+radeau vint buter contre un épais barrage et s'arrêta définitivement.
+Les glaçons, qui dérivaient en amont, se jetèrent sur lui, le pressèrent
+contre l'obstacle et l'immobilisèrent, comme s'il eût été échoué sur un
+récif.
+
+En cet endroit, l'Angara se resserrait, et son lit était réduit à la
+moitié de sa largeur normale. De là, accumulation des glaces, qui
+s'étaient peu à peu soudées les unes aux autres sous la double influence
+de la pression, qui était considérable, et du froid, dont l'intensité
+redoublait. Cinq cents pas en aval, le lit du fleuve s'élargissait de
+nouveau, et les glaçons, se détachant peu à peu du bord inférieur de ce
+champ, continuaient à dériver vers Irkoutsk. Donc il est probable que,
+sans ce resserrement des rives, le barrage ne se fût pas formé, et que
+le radeau aurait pu continuer à descendre le courant. Mais le malheur
+était irréparable, et les fugitifs devaient renoncer à tout espoir
+d'atteindre leur but.
+
+S'ils avaient eu à leur disposition les outils qu'emploient
+ordinairement les baleiniers pour s'ouvrir des canaux à travers les
+ice-fields, s'ils avaient pu couper ce champ jusqu'à l'endroit où
+s'élargissait la rivière, peut-être le temps ne leur eût-il pas manqué?
+Mais pas une scie, pas un pic, rien qui permît d'entamer cette croûte,
+que l'extrême froid rendait dure comme du granit.
+
+Quel parti prendre?
+
+En ce moment, des coups de fusil éclatèrent sur la rive droite de
+l'Angara. Une pluie de balles fut dirigée sur le radeau. Les malheureux
+avaient-ils donc été aperçus. Évidemment, car d'autres détonations
+retentirent sur la rive gauche. Les fugitifs, pris entre deux feux,
+devinrent le point de mire des tireurs tartares. Quelques-uns furent
+blessés par ces balles, bien que, au milieu de cette obscurité, elles
+n'arrivassent qu'au hasard.
+
+«Viens, Nadia,» murmura Michel Strogoff à l'oreille de la jeune fille.
+
+Sans faire une seule observation, «prête à tout», Nadia prit la main de
+Michel Strogoff.
+
+«Il s'agit de traverser le barrage, lui dit-il tout bas. Guide-moi, mais
+que personne ne nous voie quitter le radeau!»
+
+Nadia obéit. Michel Strogoff et elle se glissèrent rapidement à la
+surface du champ, au milieu de cette profonde obscurité que déchiraient
+ça et là les coups de feu.
+
+Nadia rampait en avant de Michel Strogoff. Les balles tombaient autour
+d'eux comme une grêle violente et crépitaient sur les glaces. La surface
+du champ, raboteuse et sillonnée d'arêtes vives, leur mit les mains en
+sang, mais ils avançaient toujours.
+
+Dix minutes plus tard, le bord inférieur du barrage était atteint. Là,
+les eaux de l'Angara redevenaient libres. Quelques glaçons, détachés peu
+à peu du champ, reprenaient le courant et descendaient vers la ville.
+
+Nadia comprit ce que voulait tenter Michel Strogoff. Elle vit un de ces
+glaçons qui ne tenait plus que par une étroite langue.
+
+«Viens,» dit Nadia.
+
+Et tous deux se couchèrent sur ce morceau de glace, qu'un léger
+balancement dégagea du barrage.
+
+Le glaçon commença à dériver. Le lit du fleuve s'élargissant, la route
+était libre.
+
+Michel Strogoff et Nadia écoutaient les coups de feu, les cris de
+détresse, les hurlements de Tartares qui se faisaient entendre en
+amont... Puis, peu à peu, ces bruits de profonde angoisse et de joie
+féroce s'éteignirent dans l'éloignement.
+
+«Pauvres compagnons!» murmura Nadia.
+
+Pendant une demi-heure, le courant entraîna rapidement le glaçon qui
+portait Michel Strogoff et Nadia. A tout moment, ils pouvaient craindre
+qu'il ne s'effondrât sous eux. Pris dans le fil des eaux, il suivait le
+milieu du fleuve, et il ne serait nécessaire de lui imprimer une
+direction oblique que lorsqu'il s'agirait d'accoster les quais
+d'Irkoutsk.
+
+Michel Strogoff, les dents serrées, l'oreille au guet, ne prononçait pas
+une seule parole. Jamais il n'avait été si près du but. Il sentait qu'il
+allait l'atteindre!...
+
+Vers deux heures du matin, une double rangée de lumières étoila le
+sombre horizon dans lequel se confondaient les deux rives de l'Angara.
+
+A droite, c'étaient les lueurs jetées par Irkoutsk. A gauche, les feux
+du camp tartare.
+
+Michel Strogoff n'était plus qu'à une demi-verste de la ville.
+
+«Enfin!» murmura-t-il.
+
+Mais, soudain, Nadia poussa un cri.
+
+A ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaçon, qui vacillait. Sa
+main se tendit vers le haut de l'Angara. Sa figure, tout éclairée de
+reflets bleuâtres, devint effrayante à voir, et alors, comme si ses yeux
+se fussent rouverts à la lumière:
+
+«Ah! s'écria-t-il, Dieu lui-même est donc contre nous!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+IRKOUTSK.
+
+
+Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, est une ville peuplée, en
+temps ordinaire, de trente mille habitants. Une berge assez élevée, qui
+se dresse sur la rive droite de l'Angara, sert d'assise à ses églises,
+que domine une haute cathédrale, et à ses maisons, disposées dans un
+pittoresque désordre.
+
+Vue d'une certaine distance, du haut de la montagne qui se dresse à une
+vingtaine de verstes sur la grande route sibérienne, avec ses coupoles,
+ses clochetons, ses flèches élancées comme des minarets, ses dômes
+ventrus comme des potiches japonaises, elle prend un aspect quelque peu
+oriental. Mais cette physionomie disparaît aux yeux du voyageur, dès
+qu'il y a fait son entrée. La ville, moitié byzantine, moitié chinoise,
+redevient européenne par ses rues macadamisées, bordées de trottoirs,
+traversées de canaux, plantées de bouleaux gigantesques, par ses maisons
+de briques et de bois, dont quelques-unes ont plusieurs étages, par les
+équipages nombreux qui la sillonnent, non-seulement tarentass et
+télègues, mais coupés et calèches, enfin par toute une catégorie
+d'habitants très-avancés dans les progrès de la civilisation et auxquels
+les modes les plus nouvelles de Paris ne sont point étrangères.
+
+A cette époque, Irkoutsk, refuge de Sibériens de la province, était
+encombrée. Les ressources en toutes choses y abondaient. Irkoutsk, c'est
+l'entrepôt de ces innombrables marchandises qui s'échangent entre la
+Chine, l'Asie centrale et l'Europe. On n'avait donc pas craint d'y
+attirer les paysans de la vallée d'Angara, des Mongols-Khalkas, des
+Toungouzes, des Bourets, et de laisser s'étendre le désert entre les
+envahisseurs et la ville.
+
+Irkoutsk est la résidence du gouverneur général de la Sibérie orientale.
+Au-dessous de lui fonctionnent un gouverneur civil, aux mains duquel se
+concentre l'administration de la province, un maître de police, fort
+occupé dans une ville où les exilés abondent, et enfin un maire, chef
+des marchands, personnage considérable par son immense fortune et pour
+l'influence qu'il exerce sur ses administrés.
+
+La garnison d'Irkoutsk se composait alors d'un régiment de Cosaques à
+pied, qui comptait environ deux mille hommes, et d'un corps de gendarmes
+sédentaires, portant le casque et l'uniforme bleu galonné d'argent.
+
+En outre, on le sait, et par suite de circonstances particulières, le
+frère du czar était enfermé dans la ville depuis le début de l'invasion.
+
+Cette situation veut être précisée.
+
+C'était un voyage d'une importance politique qui avait conduit le
+grand-duc dans ces lointaines provinces de l'Asie orientale.
+
+Le grand-duc, après avoir parcouru les principales cités sibériennes,
+voyageant en militaire plutôt qu'en prince, sans aucun apparat,
+accompagné de ses officiers, escorté d'un détachement de Cosaques,
+s'était transporté jusqu'aux contrées transbaïkaliennes. Nikolaevsk, la
+dernière ville russe qui soit située au littoral de la mer d'Okhotsk,
+avait été honorée de sa visite.
+
+Arrivé aux confins de l'immense empire moscovite, le grand-duc revenait
+vers Irkoutsk, où il comptait reprendre la route de l'Europe, quand lui
+arrivèrent les nouvelles de cette invasion aussi menaçante que subite.
+Il se hâta de rentrer dans la capitale, mais, lorsqu'il y arriva, les
+communications avec la Russie allaient être interrompues. Il reçut
+encore quelques télégrammes de Pétersbourg et de Moscou, il put même y
+répondre. Puis, le fil fut coupé dans les circonstances que l'on
+connaît.
+
+Irkoutsk était isolée du reste du monde.
+
+Le grand-duc n'avait plus qu'à organiser la résistance, et c'est ce
+qu'il fit avec cette fermeté et ce sang-froid dont il a donné, en
+d'autres circonstances, d'incontestables preuves.
+
+Les nouvelles de la prise d'Ichim, d'Omsk, de Tomsk parvinrent
+successivement à Irkoutsk. Il fallait donc à tout prix sauver de
+l'occupation cette capitale de la Sibérie. On ne devait pas compter sur
+des secours prochains. Le peu de troupes disséminées dans les provinces
+de l'Amour et dans le gouvernement d'Irkoutsk ne pouvaient arriver en
+assez grand nombre pour arrêter les colonnes tartares. Or,
+puisqu'Irkoutsk était dans l'impossibilité d'échapper à
+l'investissement, ce qui importait avant tout, c'était de mettre la
+ville en état de soutenir un siège de quelque durée.
+
+Ces travaux furent commencés le jour où Tomsk tombait entre les mains
+des Tartares. En même temps que cette dernière nouvelle, le grand-duc
+apprenait que l'émir de Boukhara et les khans alliés dirigeaient en
+personne le mouvement, mais ce qu'il ignorait, c'était que le lieutenant
+de ces chefs barbares fût Ivan Ogareff, un officier russe qu'il avait
+lui-même cassé de ses grades et qu'il ne connaissait pas.
+
+Tout d'abord, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de la province
+d'Irkoutsk furent mis en demeure d'abandonner villes et bourgades. Ceux
+qui ne se réfugièrent pas dans la capitale durent se reporter en
+arrière, au delà du lac Baïkal, là où très-probablement l'invasion
+n'étendrait pas ses ravages. Les récoltes en blé et en fourrages furent
+réquisitionnées pour la ville, et ce dernier rempart de la puissance
+moscovite dans l'extrême Orient fut mis à même de résister pendant
+quelque temps.
+
+Irkoutsk, fondée en 1611, est située au confluent de l'Irkout et de
+l'Angara, sur la rive droite de ce fleuve. Deux ponts en bois, bâtis sur
+pilotis, disposés de manière à s'ouvrir dans toute la largeur du chenal
+pour les besoins de la navigation, réunissent la ville à ses faubourgs
+qui s'étendent sur la rive gauche. De ce côté, la défense était facile.
+Les faubourgs furent abandonnés, les ponts détruits. Le passage de
+l'Angara, fort large en cet endroit, n'eût pas été possible sous le feu
+des assiégés.
+
+Mais le fleuve pouvait être franchi en amont et en aval de la ville, et,
+par conséquent, Irkoutsk risquait d'être attaquée par sa partie est,
+qu'aucun mur d'enceinte ne protégeait.
+
+C'est donc à des travaux de fortification que les bras furent occupés
+tout d'abord. On travailla jour et nuit. Le grand-duc trouva une
+population zélée à la besogne, que, plus tard, il devait retrouver
+courageuse à la défense. Soldats, marchands, exilés, paysans, tous se
+dévouèrent au salut commun. Huit jours avant que les Tartares parussent
+sur l'Angara, des murailles en terre avaient été élevées. Un fossé,
+inondé par les eaux de l'Angara, était creusé entre l'escarpe et la
+contre-escarpe. La ville ne pouvait plus être enlevée par un coup de
+main. Il fallait l'investir et l'assiéger.
+
+La troisième colonne tartare--celle qui venait de remonter la vallée de
+l'Yeniseï--parut le 24 septembre en vue d'Irkoutsk. Elle occupa
+immédiatement les faubourgs abandonnés, dont les maisons mêmes avaient
+été détruites, afin de ne point gêner l'action de l'artillerie du
+grand-duc, malheureusement insuffisante.
+
+Les Tartares s'organisèrent donc en attendant l'arrivée des deux autres
+colonnes, commandées par l'émir et ses alliés.
+
+La jonction de ces divers corps s'opéra le 25 septembre, au camp de
+l'Angara, et toute l'armée, sauf les garnisons laissées dans les
+principales villes conquises, fut concentrée sous la main de
+Féofar-Khan.
+
+Le passage de l'Angara ayant été regardé par Ivan Ogareff comme
+impraticable devant Irkoutsk, une forte partie des troupes traversa le
+fleuve, à quelques verstes en aval, sur des ponts de bateaux qui furent
+établis à cet effet. Le grand-duc ne tenta pas de s'opposer à ce
+passage. Il n'eût pu que le gêner, non l'empêcher, n'ayant point
+d'artillerie de campagne à sa disposition, et c'est avec raison qu'il
+resta renfermé dans Irkoutsk.
+
+Les Tartares occupèrent donc la rive droite du fleuve; puis, ils
+remontèrent vers la ville, ils brûlèrent en passant la maison d'été du
+gouverneur général, située dans les bois qui dominent de haut le cours
+de l'Angara, et ils vinrent définitivement prendre position pour le
+siège, après avoir entièrement investi Irkoutsk.
+
+Ivan Ogareff, ingénieur habile, était très-certainement en état de
+diriger les opérations d'un siège régulier; mais les moyens matériels
+lui manquaient pour opérer rapidement. Aussi, avait-il espéré surprendre
+Irkoutsk, le but de tous ses efforts.
+
+On voit que les choses avaient tourné autrement qu'il ne comptait. D'une
+part, marche de l'armée tartare retardée par la bataille de Tomsk; de
+l'autre, rapidité imprimée par le grand-duc aux travaux de défense: ces
+deux raisons avaient suffi à faire échouer ses projets. Il se trouva
+donc dans la nécessité de faire un siège en règle.
+
+Cependant, sous son inspiration, l'émir essaya deux fois d'enlever la
+ville au prix d'un grand sacrifice d'hommes. Il jeta ses soldats sur les
+fortifications en terre qui présentaient quelques points faibles; mais
+ces deux assauts furent repoussés avec le plus grand courage. Le
+grand-duc et ses officiers ne se ménagèrent pas en cette occasion. Ils
+donnèrent de leur personne; ils entraînèrent la population civile aux
+remparts. Bourgeois et moujiks firent remarquablement leur devoir. Au
+second assaut, les Tartares étaient parvenus à forcer une des portes de
+l'enceinte. Un combat eut lieu en tête de cette grande rue de Bolchaïa,
+longue de deux verstes, qui vient aboutir aux rives de l'Angara. Mais
+les Cosaques, les gendarmes, les citoyens, leur opposèrent une vive
+résistance, et les Tartares durent rentrer dans leurs positions.
+
+Ivan Ogareff pensa alors à demander à la trahison ce que la force ne
+pouvait lui donner. On sait que son projet était de pénétrer dans la
+ville, d'arriver jusqu'au grand-duc, de capter sa confiance, et, le
+moment venu, de livrer une des portes aux assiégeants; puis, cela fait,
+d'assouvir sa vengeance sur le frère du czar.
+
+La tsigane Sangarre, qui l'avait accompagné au camp de l'Angara, le
+poussa à mettre ce projet à exécution.
+
+En effet, il convenait d'agir sans retard. Les troupes russes du
+gouvernement d'Irkoutsk marchaient sur Irkoutsk. Elles s'étaient
+concentrées sur le cours supérieur de la Lena, dont elles remontaient la
+vallée. Avant six jours, elles devaient être arrivées. Il fallait donc
+qu'avant six jours Irkoutsk fût livrée par trahison.
+
+Ivan Ogareff n'hésita plus.
+
+Un soir, le 2 octobre, un conseil de guerre fut tenu dans le grand salon
+du palais du gouverneur général. C'est là que résidait le grand-duc.
+
+Ce palais, élevé à l'extrémité de la rue de Bolchaïa, dominait le cours
+du fleuve sur un long parcours. A travers les fenêtres de sa principale
+façade, on apercevait le camp tartare, et une artillerie assiégeante de
+plus grande portée que celle des Tartares l'eût rendu inhabitable.
+
+Le grand-duc, le général Voranzoff et le gouverneur de la ville, le chef
+des marchands, auxquels s'étaient réunis un certain nombre d'officiers
+supérieurs, venaient d'arrêter diverses résolutions.
+
+«Messieurs, dit le grand-duc, vous connaissez exactement notre
+situation. J'ai le ferme espoir que nous pourrons tenir jusqu'à
+l'arrivée des troupes d'Irkoutsk. Nous saurons bien alors chasser ces
+hordes barbares, et il ne dépendra pas de moi qu'ils ne payent chèrement
+cet envahissement du territoire moscovite.
+
+--Votre Altesse sait qu'elle peut compter sur toute la population
+d'Irkoutsk, répondit le général Voranzoff.
+
+--Oui, général, répondit le grand-duc, et je rends hommage à son
+patriotisme. Grâce à Dieu, elle n'a pas encore été soumise aux horreurs
+de l'épidémie ou de la famine, et j'ai lieu de croire qu'elle y
+échappera, mais aux remparts, je n'ai pu qu'admirer son courage. Vous
+entendez mes paroles, monsieur le chef des marchands, et je vous prierai
+de les rapporter telles.
+
+--Je remercie Votre Altesse au nom de la ville, répondit le chef des
+marchands. Oserai-je lui demander quel délai extrême elle assigne à
+l'arrivée de l'armée de secours?
+
+--Six jours au plus, monsieur, répondit le grand-duc. Un émissaire
+adroit et courageux a pu pénétrer ce matin dans la ville, et il m'a
+appris que cinquante mille Russes s'avançaient à marche forcée sous les
+ordres du général Kisselef. Ils étaient, il y a deux jours, sur les
+rives de la Lena, à Kirensk, et, maintenant, ni le froid ni les neiges
+ne les empêcheront d'arriver. Cinquante mille hommes de bonnes troupes,
+prenant en flanc les Tartares, auront bientôt fait de nous dégager.
+
+--J'ajouterai, dit le chef des marchands, que le jour où Votre Altesse
+ordonnera une sortie, nous serons prêts à exécuter ses ordres.
+
+--Bien, monsieur, répondit le grand-duc. Attendons que nos têtes de
+colonnes aient paru sur les hauteurs, et nous écraserons les
+envahisseurs.»
+
+Puis, se retournant vers le général Voranzoff:
+
+«Nous visiterons demain, dit-il, les travaux de la rive droite. L'Angara
+charrie des glaçons, il ne tardera pas à se prendre, et, dans ce cas,
+les Tartares pourraient peut-être le passer.
+
+--Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le
+chef des marchands.
+
+--Faites, monsieur.
+
+--J'ai vu la température tomber plus d'une fois à trente et quarante
+degrés au-dessous de zéro, et l'Angara a toujours charrié sans se
+congeler entièrement. Cela tient sans doute à la rapidité de son cours.
+Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve, je puis
+garantir à Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans Irkoutsk.»
+
+Le gouverneur général confirma l'assertion du chef des marchands.
+
+«C'est une circonstance heureuse, répondit le grand-duc. Néanmoins, nous
+nous tiendrons prêts à tout événement.»
+
+Se retournant alors vers le maître de police:
+
+«Vous n'avez rien à me dire, monsieur? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai à faire connaître à Votre Altesse, répondit le maître de police,
+une supplique qui lui est adressée par mon intermédiaire.
+
+--Adressée par....?
+
+--Par les exilés de Sibérie, qui, Votre Altesse le sait, sont au nombre
+de cinq cents dans la ville.»
+
+Les exilés politiques, repartis dans toute la province, avaient été en
+effet concentrés à Irkoutsk depuis le début de l'invasion. Ils avaient
+obéi à l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades où ils
+exerçaient des professions diverses, ceux-ci médecins, ceux-là
+professeurs, soit au Gymnase, soit à l'École japonaise, soit à l'École
+de navigation. Dès le début, le grand-duc, se fiant, comme le czar, à
+leur patriotisme, les avait armés, et il avait trouvé en eux de braves
+défenseurs.
+
+«Que demandent les exilés? dit le grand-duc.
+
+--Ils demandent à Votre Altesse, répondit le maître de police,
+l'autorisation de former un corps spécial et d'être placés en tête à la
+première sortie.
+
+--Oui, répondit le grand duc avec une émotion qu'il ne chercha point à
+cacher, ces exilés sont des Russes, et c'est bien leur droit de se
+battre pour leur pays!
+
+--Je crois pouvoir affirmer à Votre Altesse, dit le gouverneur général,
+qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.
+
+--Mais il leur faut un chef, répondit le grand-duc. Quel sera-t-il?
+
+--Ils voudraient faire agréer à Votre Altesse, dit le maître de police,
+l'un d'eux qui s'est distingué en plusieurs occasions.
+
+--C'est un Russe?
+
+--Oui, un Russe des provinces baltiques.
+
+--Il se nomme....?
+
+--Wassili Fédor.»
+
+Cet exilé était le père de Nadia.
+
+Wassili Fédor, on le sait, exerçait à Irkoutsk la profession de médecin.
+C'était un homme instruit et charitable, et aussi un homme du plus grand
+courage et du plus sincère patriotisme. Tout le temps qu'il ne
+consacrait pas aux malades, il l'employait à organiser le résistance.
+C'est lui qui avait réuni ses compagnons d'exil dans une action commune.
+Les exilés, jusqu'alors mêlés aux rangs de la population, s'étaient
+comportés de manière à fixer l'attention du grand-duc. Dans plusieurs
+sorties, ils avaient payé de leur sang leur dette à la sainte
+Russie,--sainte, en vérité, et adorée de ses enfants! Wassili Fédor
+s'était conduit héroïquement. Son nom avait été cité à plusieurs
+reprises, mais il n'avait jamais demandé ni grâces ni faveurs, et
+lorsque les exilés d'Irkoutsk eurent la pensée de former un corps
+spécial, il ignorait même qu'ils eussent l'intention de le choisir pour
+leur chef.
+
+Lorsque le maître de police eut prononcé ce nom devant le grand-duc,
+celui-ci répondit qu'il ne lui était pas inconnu.
+
+«En effet, répondit le général Voranzoff, Wassili Fédor est un homme de
+valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours été
+très-grande.
+
+--Depuis quand est-il à Irkoutsk? demanda le grand-duc.
+
+--Depuis deux ans.
+
+--Et sa conduite....?
+
+--Sa conduite, répondit le maître de police, est celle d'un homme soumis
+aux lois spéciales qui le régissent.
+
+--Général, répondit le grand-duc, général, veuillez me le présenter
+immédiatement.»
+
+Les ordres du grand-duc furent exécutés, et une demi-heure ne s'était
+pas écoulée, que Wassili Fédor était introduit en sa présence.
+
+C'était un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie
+sévère et triste. On sentait que toute sa vie se résumait dans ce mot:
+la lutte, et qu'il avait lutté et souffert. Ses traits rappelaient
+remarquablement ceux de sa fille Nadia Fédor.
+
+Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frappé dans sa plus
+chère affection et ruiné la suprême espérance de ce père, exilé à huit
+mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort de
+sa femme, et, en même temps, le départ de sa fille, qui avait obtenu du
+gouvernement l'autorisation de le rejoindre à Irkoutsk.
+
+Nadia avait dû quitter Riga le 10 juillet. L'invasion était du 15
+juillet. Si, à cette époque, Nadia avait passé la frontière,
+qu'était-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conçoit que ce
+malheureux père fût dévoré d'inquiétudes, puisque, depuis cette époque,
+il était sans aucune nouvelle de sa fille.
+
+Wassili Fédor, en présence du grand duc, s'inclina et attendit d'être
+interrogé.
+
+«Wassili Fédor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont demandé
+à former un corps d'élite. Ils n'ignorent pas que, dans ces corps, il
+faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?
+
+--Ils ne l'ignorent pas, répondit Wassili Fédor.
+
+--Ils te veulent pour chef.
+
+--Moi, Altesse?
+
+--Consens-tu à te mettre à leur tête?
+
+--Oui, si le bien de la Russie l'exige.
+
+--Commandant Fédor, dit le grand-duc, tu n'es plus exilé.
+
+--Merci, Altesse, mais puis-je commander à ceux qui le sont encore?
+
+--Ils ne le sont plus!»
+
+C'était la grâce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses
+compagnons d'armes, que lui accordait le frère du czar!
+
+Wassili Fédor serra avec émotion la main que lui tendit le grand-duc, et
+il sortit.
+
+Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:
+
+«Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grâce que je tire sur
+lui! dit-il en souriant. Il nous faut des héros pour défendre la
+capitale de la Sibérie, et je viens d'en faire.»
+
+C'était, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que
+cette grâce si généreusement accordée aux exilés d'Irkoutsk.
+
+La nuit était arrivée alors. A travers les fenêtres du palais brillaient
+les feux du camp tartare, qui étincelaient au delà de l'Angara. Le
+fleuve charriait de nombreux glaçons, dont quelques-uns s'arrêtaient aux
+premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que le courant
+maintenait dans le chenal dérivaient avec une extrême rapidité. Il était
+évident, ainsi que l'avait fait observer le chef des marchands, que
+l'Angara ne pouvait que très-difficilement se congeler sur toute sa
+surface. Donc, le danger d'être assailli de ce côté n'était pas pour
+préoccuper les défenseurs d'Irkoutsk.
+
+Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congédier ses
+officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain tumulte
+se produisit en dehors du palais.
+
+Presque aussitôt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut, et,
+s'avançant vers le grand-duc:
+
+«Altesse, dit-il, un courrier du czar!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+UN COURRIER DU CZAR.
+
+
+Un mouvement simultané porta tous les membres du conseil vers la porte
+entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva à Irkoutsk! Si ces officiers
+eussent un instant réfléchi à l'improbabilité de ce fait, ils l'auraient
+certainement tenu pour impossible.
+
+Le grand-duc avait vivement marché vers son aide de camp.
+
+«Ce courrier!» dit-il.
+
+Un homme entra. Il avait l'air épuisé de fatigue. Il portait un costume
+de paysan sibérien, usé, déchiré même, et sur lequel on voyait quelques
+trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tête. Une balafre,
+mal cicatrisée, lui coupait la figure. Cet homme avait évidemment suivi
+une longue et pénible route. Ses chaussures, en mauvais état, prouvaient
+même qu'il avait dû faire à pied une partie de son voyage.
+
+«Son Altesse le grand-duc?» s'écria-t-il en entrant.
+
+Le grand-duc alla à lui:
+
+«Tu es courrier du czar? demanda-t-il.
+
+--Oui, Altesse.
+
+--Tu viens....?
+
+--De Moscou.
+
+--Tu as quitté Moscou....?
+
+--Le 15 juillet.
+
+--Tu te nommes....?
+
+--Michel Strogoff.»
+
+C'était Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualité de celui qu'il
+croyait réduit à l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne le
+connaissait à Irkoutsk, et il n'avait pas même eu besoin de déguiser ses
+traits. Comme il était en mesure de prouver sa prétendue identité, nul
+ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par une volonté de
+fer, précipiter par la trahison et par l'assassinat le dénouement du
+drame de l'invasion.
+
+Après la réponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous ses
+officiers se retirèrent.
+
+Le faux Michel Strogoff et lui restèrent seuls dans le salon.
+
+Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec une
+extrême attention. Puis:
+
+«Tu étais, le 15 juillet, à Moscou? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majesté le czar
+au Palais Neuf.
+
+--Tu as une lettre du czar?
+
+--La voici.»
+
+Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impériale, réduite à des
+dimensions presque microscopiques.
+
+«Cette lettre t'a été donnée dans cet état? demanda le grand-duc.
+
+--Non, Altesse, mais j'ai dû en déchirer l'enveloppe, afin de mieux la
+dérober aux soldats de l'émir.
+
+--As-tu donc été prisonnier des Tartares?
+
+--Oui, Altesse, pendant quelques jours, répondit Ivan Ogareff. De là
+vient que, parti le 15 juillet de Moscou, comme l'indique la date de
+cette lettre, je ne suis arrivé à Irkoutsk que le 2 octobre, après
+soixante-dix-neuf jours de voyage.»
+
+Le grand-duc prit la lettre. Il la déplia et reconnut la signature du
+czar, précédée de la formule sacramentelle, écrite de sa main. Donc, nul
+doute possible sur l'authenticité de cette lettre, ni même sur
+l'identité du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord inspiré
+une méfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette méfiance
+disparut tout à fait.
+
+Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement la
+lettre, afin de bien en pénétrer le sens.
+
+Reprenant ensuite la parole:
+
+«Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
+
+--Oui, Altesse. Je pouvais être forcé de la détruire pour qu'elle ne
+tombât pas entre les mains des Tartares, et, le cas échéant, je voulais
+en rapporter exactement le texte à Votre Altesse.
+
+--Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir à Irkoutsk plutôt que
+de rendre la ville?
+
+--Je le sais.
+
+--Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont été
+combinés pour arrêter l'invasion?
+
+--Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas réussi.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes
+importantes des deux Sibéries, ont été successivement occupées par les
+soldats de Féofar-Khan.
+
+--Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrés avec les
+Tartares?
+
+--Plusieurs fois, Altesse.
+
+--Et ils ont été repoussés?
+
+--Ils n'étaient pas en forces suffisantes.
+
+--Où ont eu lieu les rencontres dont tu parles?
+
+--A Kolyvan, à Tomsk....»
+
+Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vérité; mais, dans le but
+d'ébranler les défenseurs d'Irkoutsk en exagérant les avantages obtenus
+par les troupes de l'émir, il ajouta:
+
+«Et une troisième fois en avant de Krasnoiarsk.
+
+--Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lèvres
+serrées laissaient à peine passer les paroles.
+
+--Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, répondit Ivan Ogareff, ce fut
+une bataille.
+
+--Une bataille?
+
+--Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontière et du
+gouvernement de Tobolsk, se sont heurtés contre cent cinquante mille
+Tartares, et, malgré leur courage, ils ont été anéantis.
+
+--Tu mens! s'écria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de
+maîtriser sa colère.
+
+--Je dis la vérité, Altesse, répondit froidement Ivan Ogareff. J'étais
+présent à cette bataille de Krasnoiarsk, et c'est là que j'ai été fait
+prisonnier!»
+
+Le grand-duc se calma, et, d'un signe, il fit comprendre à Ivan Ogareff
+qu'il ne doutait pas de sa véracité.
+
+«Quel jour a eu lieu cette bataille de Krasnoiarsk? demanda-t-il.
+
+--Le 2 septembre.
+
+--Et maintenant toutes les troupes tartares sont concentrées autour
+d'Irkoutsk?
+
+--Toutes.
+
+--Et tu les évalues....?
+
+--A quatre cent mille hommes.»
+
+Nouvelle exagération d'Ivan Ogareff dans l'évaluation des armées
+tartares, et tendant toujours au même but.
+
+«Et je ne dois attendre aucun secours des provinces de l'ouest? demanda
+le grand-duc.
+
+--Aucun, Altesse, du moins avant la fin de l'hiver.
+
+--Eh bien, entends ceci, Michel Strogoff. Aucun secours ne dût-il jamais
+m'arriver ni de l'ouest ni de l'est, et ces barbares fussent-ils six
+cent mille, je ne rendrai pas Irkoutsk!»
+
+L'oeil méchant d'Ivan Ogareff se plissa légèrement. Le traître semblait
+dire que le frère du czar comptait sans la trahison.
+
+Le grand-duc, d'un tempérament nerveux, avait grand'peine à conserver
+son calme en apprenant ces désastreuses nouvelles. Il allait et venait
+dans le salon, sous les yeux d'Ivan Ogareff, qui le couvaient comme une
+proie réservée à sa vengeance. Il s'arrêtait aux fenêtres, il regardait
+les feux du camp tartare, il cherchait à percevoir les bruits, dont la
+plupart provenaient du choc des glaçons entraînés par le courant de
+l'Angara.
+
+Un quart d'heure se passa sans qu'il fit aucune autre question. Puis,
+reprenant la lettre, il en relut un passage et dit:
+
+«Tu sais, Michel Strogoff, qu'il est question dans cette lettre d'un
+traître dont j'aurai à me méfier?
+
+--Oui, Altesse.
+
+--Il doit essayer d'entrer dans Irkoutsk sous un déguisement, de capter
+ma confiance, puis, l'heure venue, de livrer la ville aux Tartares.
+
+--Je sais tout cela, Altesse, et je sais aussi qu'Ivan Ogareff a juré de
+se venger personnellement du frère du czar.
+
+--Pourquoi?
+
+--On dit que cet officier a été condamné par le grand-duc à une
+dégradation humiliante.
+
+--Oui... je me souviens.... Mais il la méritait, ce misérable, qui
+devait plus tard servir contre son pays et y conduire une invasion de
+barbares!
+
+--Sa Majesté le czar, répondit Ivan Ogareff, tenait surtout à ce que
+vous fussiez prévenu des criminels projets d'Ivan Ogareff contre votre
+personne.
+
+--Oui... la lettre m'en informe....
+
+--Et Sa Majesté me l'a dit elle-même en m'avertissant que, pendant mon
+voyage à travers la Sibérie, j'eusse surtout à me méfier de ce traître.
+
+--Tu l'as rencontré?
+
+--Oui, Altesse, après la bataille de Krasnoiarsk. S'il avait pu
+soupçonner que je fusse porteur d'une lettre adressée à Votre Altesse et
+dans laquelle ses projets étaient dévoilés, il ne m'eût pas fait grâce.
+
+--Oui, tu étais perdu! répondit le grand-duc. Et comment as-tu pu
+t'échapper?
+
+--En me jetant dans l'Irtyche.
+
+--Et tu es entré à Irkoutsk?....
+
+--A la faveur d'une sortie qui a été faite ce soir même pour repousser
+un détachement tartare. Je me suis mêlé aux défenseurs de la ville, j'ai
+pu me faire reconnaître, et l'on m'a aussitôt conduit devant Votre
+Altesse.
+
+--Bien, Michel Strogoff, répondit le grand-duc. Tu as montré du courage
+et du zèle pendant cette difficile mission. Je ne t'oublierai
+pas.--As-tu quelque faveur à me demander?
+
+--Aucune, si ce n'est celle de me battre à côté de Votre Altesse,
+répondit Ivan Ogareff.
+
+--Soit, Michel Strogoff. Je t'attache dès aujourd'hui à ma personne, et
+tu seras logé dans ce palais.
+
+--Et si, conformément à l'intention qu'on lui prête, Ivan Ogareff se
+présente à Votre Altesse sous un faux nom?....
+
+--Nous le démasquerons, grâce à toi, qui le connais, et je le ferai
+mourir sous le knout. Va.»
+
+Ivan Ogareff salua militairement le grand duc, n'oubliant pas qu'il
+était capitaine au corps des courriers du czar, et il se retira.
+
+Ivan Ogareff venait donc de jouer avec succès son indigne rôle. La
+confiance du grand-duc lui était accordée pleine et entière. Il pourrait
+en abuser où et quand il lui conviendrait. Il habiterait ce palais même.
+Il serait dans le secret des opérations de la défense. Il tenait donc la
+situation dans sa main. Personne dans Irkoutsk ne le connaissait,
+personne ne pouvait lui arracher son masque. Il résolut donc de se
+mettre à l'oeuvre sans retard.
+
+En effet, le temps pressait. Il fallait que la ville fût rendue avant
+l'arrivée des Russes du nord et de l'est, et c'était une question de
+quelques jours. Les Tartares une fois maîtres d'Irkoutsk, il ne serait
+pas facile de la leur reprendre. En tout cas, s'ils devaient
+l'abandonner plus tard, ils ne le feraient pas sans l'avoir ruinée de
+fond en comble, sans que la tête du grand-duc eût roulé aux pieds de
+Féofar-Khan.
+
+Ivan Ogareff, ayant toute facilité de voir, d'observer, d'agir, s'occupa
+dès le lendemain de visiter les remparts. Partout il fut accueilli avec
+de cordiales félicitations par les officiers, les soldats, les citoyens.
+Ce courrier du czar était pour eux comme un lien qui venait de les
+rattacher à l'empire. Ivan Ogareff raconta donc, avec un aplomb qui ne
+se démentit jamais, les fausses péripéties de son voyage. Puis,
+adroitement, sans trop y insister d'abord, il parla de la gravité de la
+situation, exagérant, et les succès des Tartares, ainsi qu'il l'avait
+fait en s'adressant au grand-duc, et les forces dont ces barbares
+disposaient. A l'entendre, les secours attendus seraient insuffisants,
+si même ils arrivaient, et il était à craindre qu'une bataille livrée
+sous les murs d'Irkoutsk ne fût aussi funeste que les batailles de
+Kolyvan, de Tomsk et de Krasnoiarsk.
+
+Ces fâcheuses insinuations, Ivan Ogareff ne les prodiguait pas. Il
+mettait une certaine circonspection à les faire pénétrer peu à peu dans
+l'esprit des défenseurs d'Irkoutsk. Il semblait ne répondre que
+lorsqu'il était trop pressé de questions, et comme à regret. En tout
+cas, il ajoutait toujours qu'il fallait se défendre jusqu'au dernier
+homme et faire plutôt sauter la ville que la rendre!
+
+Le mal n'en eût pas été moins fait, s'il avait pu se faire. Mais la
+garnison et la population d'Irkoutsk étaient trop patriotes pour se
+laisser ébranler. De ces soldats, de ces citoyens enfermés dans une
+ville isolée au bout du monde asiatique, pas un n'eût songé à parler de
+capitulation. Le mépris du Russe pour ces barbares était sans bornes.
+
+En tout cas, personne non plus ne soupçonna le rôle odieux que jouait
+Ivan Ogareff, personne ne pouvait deviner que le prétendu courrier du
+czar ne fût qu'un traître.
+
+Une circonstance toute naturelle fit que, dès son arrivée à Irkoutsk,
+des rapports fréquents s'établirent entre Ivan Ogareff et l'un des plus
+braves défenseurs de la ville, Wassili Fédor.
+
+On sait de quelles inquiétudes ce malheureux père était dévoré. Si sa
+fille, Nadia Fédor, avait quitté la Russie à la date assignée par la
+dernière lettre qu'il avait reçue de Riga, qu'était-elle devenue?
+Essayait-elle maintenant encore de traverser les provinces envahies, ou
+bien était-elle depuis longtemps déjà prisonnière? Wassili Fédor ne
+trouvait quelque apaisement à sa douleur que lorsqu'il avait quelque
+occasion de se battre contre les Tartares,--occasions trop rares à son
+gré.
+
+Or, quand Wassili Fédor apprit cette arrivée si inattendue d'un courrier
+du czar, il eut comme un pressentiment que ce courrier pourrait lui
+donner des nouvelles de sa fille. Ce n'était qu'un espoir chimérique,
+probablement, mais il s'y rattacha. Ce courrier n'avait-il pas été
+prisonnier, comme Nadia l'était peut-être alors?
+
+Wassili Fédor alla trouver Ivan Ogareff, qui saisit cette occasion
+d'entrer en relations quotidiennes avec le commandant. Ce renégat
+pensait-il donc à exploiter cette circonstance? Jugeait-il tous les
+hommes d'après lui? Croyait-il qu'un Russe, même un exilé politique, pût
+être assez misérable pour trahir son pays?
+
+Quoi qu'il en fût, Ivan Ogareff répondit avec un empressement habilement
+feint aux avances que lui fit le père de Nadia. Celui-ci, le lendemain
+même de l'arrivée du prétendu courrier, se rendit au palais du
+gouverneur général. Là, il fit connaître à Ivan Ogareff les
+circonstances dans lesquelles sa fille avait dû quitter la Russie
+européenne et lui dit quelles étaient maintenant ses inquiétudes à son
+égard.
+
+Ivan Ogareff ne connaissait pas Nadia, bien qu'il l'eût rencontrée au
+relais d'Ichim le jour où elle s'y trouvait avec Michel Strogoff. Mais
+alors, il n'avait pas plus fait attention à elle qu'aux deux
+journalistes qui étaient en même temps dans la maison de poste. Il ne
+put donc donner aucune nouvelle de sa fille à Wassili Fédor.
+
+«Mais à quelle époque, demanda Ivan Ogareff, votre fille a-t-elle dû
+sortir du territoire russe?
+
+--A peu près en même temps que vous, répondit Wassili Fédor,
+
+--J'ai quitté Moscou le 15 juillet.
+
+--Nadia a dû, elle aussi, quitter Moscou à cette époque. Sa lettre me le
+disait formellement.
+
+--Elle était à Moscou le 15 juillet? demanda Ivan Ogareff.
+
+--Oui, certainement, à cette date.
+
+--Eh bien!...» répondit Ivan Ogareff. Puis se reprenant:
+
+«Mais non, je me trompe.... J'allais confondre les dates... ajouta-t-il.
+Il est malheureusement trop probable que votre fille a dû franchir la
+frontière, et vous ne pouvez avoir qu'un seul espoir, c'est qu'elle se
+soit arrêtée en apprenant les nouvelles de l'invasion tartare!»
+
+Wassili Fédor baissa la tête! Il connaissait Nadia, et il savait bien
+que rien n'avait pu l'empêcher de partir.
+
+Ivan Ogareff venait de commettre là, gratuitement, un acte de cruauté
+véritable. D'un mot il pouvait rassurer Wassili Fédor. Bien que Nadia
+eût passé la frontière sibérienne dans les circonstances que l'on sait,
+Wassili Fédor, en rapprochant la date à laquelle sa fille se trouvait à
+Nijni-Novgorod et la date de l'arrêté qui interdisait d'en sortir, en
+eût sans doute conclu ceci: c'est que Nadia n'avait pas pu être exposée
+aux dangers de l'invasion, et qu'elle était encore, malgré elle, sur le
+territoire européen de l'empire.
+
+Ivan Ogareff, obéissant à sa nature, en homme que ne savaient plus
+émouvoir les souffrances des autres, pouvait dire ce mot.... Il ne le
+dit pas.
+
+Wassili Fédor se retira le coeur brisé. Après cet entretien, son dernier
+espoir venait de s'anéantir.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent, 3 et 4 octobre, le grand-duc
+demanda plusieurs fois le prétendu Michel Strogoff et lui fit répéter
+tout ce qu'il avait entendu dans le cabinet impérial du Palais-Neuf.
+Ivan Ogareff, préparé à toutes ces questions, répondit sans jamais
+hésiter. Il ne cacha pas, à dessein, que le gouvernement du czar avait
+été absolument surpris par l'invasion, que le soulèvement avait été
+préparé dans le plus grand secret, que les Tartares étaient déjà maîtres
+de la ligne de l'Obi, quand les nouvelles arrivèrent à Moscou, et,
+enfin, que rien n'était prêt dans les provinces russes pour jeter en
+Sibérie les troupes nécessaires à repousser les envahisseurs.
+
+Puis, Ivan Ogareff, entièrement libre de ses mouvements, commença à
+étudier Irkoutsk, l'état de ses fortifications, leurs points faibles,
+afin de profiter ultérieurement de ses observations, au cas où quelque
+circonstance l'empêcherait de consommer son acte de trahison. Il
+s'attacha plus particulièrement à examiner la porte de Bolchnïa, qu'il
+voulait livrer.
+
+Deux fois, le soir, il vint sur les glacis de cette porte. Il s'y
+promenait, sans crainte de se découvrir aux coups des assiégeants, dont
+les premiers postes étaient à moins d'une verste des remparts. Il savait
+bien qu'il n'était pas exposé, et même qu'il était reconnu. Il avait
+entrevu une ombre qui se glissait jusqu'au pied des terrassements.
+
+Sangarre, risquant sa vie, venait essayer de se mettre en communication
+avec Ivan Ogareff.
+
+D'ailleurs, les assiégés, depuis deux jours, jouissaient d'une
+tranquillité à laquelle les Tartares ne les avaient point habitués
+depuis le début de l'investissement.
+
+C'était par ordre d'Ivan Ogareff. Le lieutenant de Féofar-Khan avait
+voulu que toutes tentatives pour emporter la ville de vive force fussent
+suspendues. Aussi, depuis son arrivée à Irkoutsk, l'artillerie se
+taisait-elle absolument. Peut-être--du moins il l'espérait--la
+surveillance des assiégés se relâcherait-elle? En tout cas, aux
+avant-postes, plusieurs milliers de Tartares se tenaient prêts à
+s'élancer vers la porte dégarnie de ses défenseurs, lorsqu'Ivan Ogareff
+leur aurait fait connaître l'heure d'agir.
+
+Cela ne pouvait tarder, cependant. Il fallait en finir avant que les
+corps russes arrivassent en vue d'Irkoutsk. Le parti d'Ivan Ogareff fut
+pris, et ce soir-là, du haut des glacis, un billet tomba entre les mains
+de Sangarre.
+
+C'était le lendemain, dans la nuit du 5 au 6 octobre, à deux heures du
+matin, qu'Ivan Ogareff avait résolu de livrer Irkoutsk.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LA NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.
+
+
+Le plan d'Ivan Ogareff avait été combiné avec le plus grand soin, et,
+sauf des chances improbables, il devait réussir. Il importait que la
+porte de Bolchaïa fût libre au moment où il la livrerait. Aussi, à ce
+moment, était-il indispensable que l'attention des assiégés fût attirée
+sur un autre point de la ville. De là, une diversion convenue avec
+l'émir.
+
+Cette diversion devait s'opérer du côté du faubourg d'Irkoutsk, en amont
+et en avant du fleuve, sur sa rive droite. L'attaque sur ces deux points
+serait très-sérieusement conduite, et, en même temps, une tentative de
+passage de l'Angara serait feinte sur la rive gauche. La porte de
+Bolchaïa serait donc probablement abandonnée, d'autant plus que, de ce
+côté, les avant-postes tartares, reportés en arrière, sembleraient avoir
+été levés.
+
+On était au 5 octobre. Avant vingt-quatre heures, la capitale de la
+Sibérie orientale devait être entre les mains de l'émir, et le grand-duc
+au pouvoir d'Ivan Ogareff.
+
+Pendant cette journée, un mouvement inaccoutumé se produisit au camp de
+l'Angara. Des fenêtres du palais et des maisons de la rive droite, on
+voyait distinctement des préparatifs importants se faire sur la berge
+opposée. De nombreux détachements tartares convergeaient vers le camp et
+venaient d'heure en heure renforcer les troupes de l'émir. C'était la
+diversion convenue qui se préparait, et d'une manière très-ostensible.
+
+D'ailleurs, Ivan Ogareff ne cacha point au grand-duc qu'il y avait
+quelque attaque à craindre de ce côté. Il savait, disait-il, qu'un
+assaut devait être donné, en amont et en aval de la ville, et il
+conseilla au grand-duc de renforcer ces deux points plus directement
+menacés.
+
+Les préparatifs observés venant à l'appui des recommandations faites par
+Ivan Ogareff, il était urgent d'en tenir compte. Aussi, après un conseil
+de guerre qui se réunit au palais, des ordres furent donnés de
+concentrer la défense sur la rive droite de l'Angara et aux deux
+extrémités de la ville, où les terrassements venaient s'appuyer sur le
+fleuve.
+
+C'était précisément ce que voulait Ivan Ogareff. Il ne comptait
+évidemment pas que la porte de Bolchaïa resterait sans défenseurs, mais
+ceux-ci n'y seraient plus qu'en petit nombre. D'ailleurs, Ivan Ogareff
+allait donner à la diversion une importance telle que le grand-duc
+serait obligé d'y opposer toutes ses forces disponibles.
+
+En effet, un incident d'une gravité exceptionnelle, imaginé par Ivan
+Ogareff, devait aider puissamment à l'accomplissement de ses projets.
+Lors même qu'Irkoutsk n'eût pas été attaquée sur des points éloignés de
+la porte de Bolchaïa et par la rive droite du fleuve, cet incident
+aurait suffi à attirer le concours de tous les défenseurs là où Ivan
+Ogareff voulait précisément les amener. Il devait provoquer en même
+temps une catastrophe épouvantable.
+
+Toutes les chances étaient donc pour que la porte, libre à l'heure
+indiquée, fût livrée aux milliers de Tartares qui attendaient sous
+l'épais couvert des forêts de l'est.
+
+Pendant cette journée, la garnison et la population d'Irkoutsk furent
+constamment sur le qui-vive. Toutes les mesures que commandait une
+attaque imminente des points jusqu'alors respectés avaient été prises.
+Le grand-duc et le général Voranzoff visitèrent les postes, renforcés
+par leurs ordres. Le corps d'élite de Wassili Fédor occupait le nord de
+la ville, mais avec injonction de se porter où le danger serait le plus
+pressant. La rive droite de l'Angara avait été garnie du peu
+d'artillerie dont on avait pu disposer. Avec ces mesures, prises à
+temps, grâce aux recommandations faites si à propos par Ivan Ogareff, il
+y avait lieu d'espérer que l'attaque préparée ne réussirait pas. Dans ce
+cas, les Tartares, momentanément découragés, remettraient sans doute à
+quelques jours une nouvelle tentative contre la ville. Or, les troupes
+attendues par le grand-duc pouvaient arriver d'une heure à l'autre. Le
+salut ou la perte d'Irkoutsk ne tenait donc qu'à un fil.
+
+Ce jour là, le soleil, qui s'était levé à six heures vingt minutes, se
+couchait à cinq heures quarante, après avoir tracé pendant onze heures
+son arc diurne au-dessus de l'horizon. Le crépuscule devait lutter
+contre la nuit pendant deux heures encore. Puis, l'espace s'emplirait
+d'épaisses ténèbres, car de gros nuages s'immobilisaient dans l'air, et
+la lune, en conjonction, ne devait pas paraître.
+
+Cette profonde obscurité allait favoriser plus complètement les projets
+d'Ivan Ogareff.
+
+Depuis quelques jours déjà, un froid extrêmement vif préludait aux
+rigueurs de l'hiver sibérien, et, ce soir-là, il était plus sensible.
+Les soldats, postés sur la rive droite de l'Angara, forcés de dissimuler
+leur présence, n'avaient point allumé de feux. Ils souffraient donc
+cruellement de ce redoutable abaissement de la température. A quelques
+pieds au-dessous d'eux, passaient les glaçons qui suivaient le courant
+du fleuve. Pendant toute cette journée, on les avait vus, en rangs
+pressés, dériver rapidement entre les deux rives. Cette circonstance,
+observée par le grand-duc et ses officiers, avait été considérée comme
+heureuse. Il était évident, en effet, que si le lit de l'Angara était
+obstrué, le passage deviendrait tout à fait impraticable. Les Tartares
+ne pourraient manoeuvrer ni radeaux ni barques. Quant à admettre qu'ils
+pussent franchir le fleuve sur ces glaçons, au cas où le froid les
+aurait agrégés, ce n'était pas possible. Le champ, nouvellement cimenté,
+n'eût pas offert de consistance suffisante au passage d'une colonne
+d'assaut.
+
+Mais cette circonstance, par cela même qu'elle paraissait être favorable
+aux défenseurs d'Irkoutsk, Ivan Ogareff aurait dû regretter qu'elle se
+fût produite. Il n'en fut rien, cependant! C'est que le traître savait
+bien que les Tartares ne chercheraient pas à passer l'Angara, et que, de
+ce côté du moins, leur tentative ne serait qu'une feinte.
+
+Toutefois, vers dix heures du soir, l'état du fleuve se modifia
+sensiblement, à l'extrême surprise des assiégés et maintenant à leur
+désavantage. Le passage, impraticable jusqu'alors, devint possible tout
+à coup. Le lit de l'Angara se refit libre. Les glaçons, qui avaient
+dérivé en grand nombre depuis quelques jours, disparurent en aval, et
+c'est à peine si cinq ou six occupèrent alors l'espace compris entre les
+deux rives. Ils ne présentaient même plus la structure de ceux qui se
+forment dans les conditions ordinaires et sous l'influence d'un froid
+régulier. Ce n'étaient que de simples morceaux, arrachés à quelque
+ice-field, dont les brisures, nettement coupées, ne se relevaient pas en
+bourrelets rugueux.
+
+Les officiers russes, qui constatèrent cette modification dans l'état du
+fleuve, la firent connaître au grand-duc. Elle s'expliquait, d'ailleurs,
+par ce motif que, dans quelque portion rétrécie de l'Angara, les glaçons
+avaient dû s'accumuler de manière à former un barrage.
+
+On sait qu'il en était ainsi.
+
+Le passage de l'Angara était donc ouvert aux assiégeants. De là,
+nécessité pour les Russes de veiller avec plus d'attention que jamais.
+
+Aucun incident ne se produisit jusqu'à minuit. Du côté de l'est, au delà
+de la porte de Bolchaïa, calme complet. Pas un feu dans ce massif des
+forêts qui se confondaient à l'horizon avec les basses nuées du ciel.
+
+Au camp de l'Angara, agitation assez grande, attestée par le fréquent
+déplacement des lumières.
+
+A une verste en amont et en aval du point où l'escarpe venait s'appuyer
+aux berges de la rivière, il se faisait un sourd murmure, qui prouvait
+que les Tartares étaient sur pied, attendant un signal quelconque.
+
+Une heure s'écoula encore. Rien de nouveau.
+
+Deux heures du matin allaient sonner au clocher de la cathédrale
+d'Irkoutsk, et pas un mouvement n'avait encore trahi chez les
+assiégeants d'intentions hostiles.
+
+Le grand-duc et ses officiers se demandaient s'ils n'avaient pas été
+induits en erreur, s'il entrait réellement dans le plan des Tartares
+d'essayer de surprendre la ville. Les nuits précédentes n'avaient pas
+été aussi calmes, à beaucoup près. La fusillade éclatait dans la
+direction des avant-postes, les obus sillonnaient l'air, et, cette fois,
+rien.
+
+Le grand-duc, le général Voranzoff, leurs aides de camp, attendaient
+donc, prêts à donner leurs ordres suivant les circonstances.
+
+On sait qu'Ivan Ogareff occupait une chambre du palais. C'était une
+assez vaste salle, située au rez-de-chaussée et dont les fenêtres
+s'ouvraient sur une terrasse latérale. Il suffisait de faire quelques
+pas sur cette terrasse pour dominer le cours de l'Angara.
+
+Une profonde obscurité régnait dans cette salle.
+
+Ivan Ogareff, debout près d'une fenêtre, attendait que l'heure d'agir
+fût arrivée. Évidemment, le signal ne pouvait venir que de lui. Une fois
+ce signal donné, lorsque la plupart des défenseurs d'Irkoutsk auraient
+été appelés aux points attaqués ouvertement, son projet était de quitter
+le palais et d'aller accomplir son oeuvre.
+
+Il attendait donc, dans les ténèbres, comme un fauve prêt à s'élancer
+sur une proie.
+
+Cependant, quelques minutes avant deux heures, le grand-duc demanda que
+Michel Strogoff--c'était le seul nom qu'il pût donner à Ivan
+Ogareff--lui fût amené. Un aide de camp vint jusqu'à sa chambre, dont la
+porte était fermée. Il l'appela....
+
+Ivan Ogareff, immobile près de la fenêtre et invisible dans l'ombre, se
+garda bien de répondre.
+
+On rapporta donc au grand-duc que le courrier du czar n'était pas en ce
+moment au palais.
+
+Deux heures sonnèrent. C'était le moment de provoquer la diversion
+convenue avec les Tartares, disposés pour l'assaut.
+
+Ivan Ogareff ouvrit la fenêtre de sa chambre, et il alla se poster à
+l'angle nord de la terrasse latérale.
+
+Au-dessous de lui, dans l'ombre, passaient les eaux de l'Angara, qui
+mugissaient en se brisant aux arêtes des piliers.
+
+Ivan Ogareff tira une amorce de sa poche, il l'enflamma, et il alluma un
+peu d'étoupe, imprégnée de pulvérin, qu'il lança dans le fleuve....
+
+C'était par ordre d'Ivan Ogareff que des torrents d'huile minérale
+avaient été lancés à la surface de l'Angara!
+
+Des sources de naphte étaient exploitées au-dessus d'Irkoutsk, sur la
+rive droite, entre la bourgade de Poshkavsk et la ville. Ivan Ogareff
+avait résolu d'employer ce moyen terrible de porter l'incendie dans
+Irkoutsk. Il s'empara donc des immenses réservoirs qui renfermaient le
+liquide combustible. Il suffisait de démolir un pan de mur pour en
+provoquer l'écoulement à grands flots.
+
+C'est ce qui avait été fait dans cette nuit, quelques heures auparavant,
+et c'est pourquoi le radeau qui portait le vrai courrier du czar, Nadia
+et les fugitifs, flottait sur un courant d'huile minérale. A travers les
+brèches de ces réservoirs, contenant des millions de mètres cubes, le
+naphte s'était précipité comme un torrent, et, suivant les pentes
+naturelles du sol, il s'était répandu à la surface du fleuve, où sa
+densité le fit surnager.
+
+Voilà comment Ivan Ogareff entendait la guerre! Allié des Tartares, il
+agissait comme un Tartare, et contre ses propres compatriotes!
+
+L'étoupe avait été lancée sur les eaux de l'Angara. En un instant, comme
+si le courant eût été fait d'alcool, tout le fleuve s'enflamma, en amont
+et en aval, avec une rapidité électrique. Des volutes de flammes
+bleuâtres couraient entre les deux rives. De grosses vapeurs
+fuligineuses se tordaient au-dessus. Les quelques glaçons qui s'en
+allaient en dérive, saisis par le liquide igné, fondaient comme de la
+cire à la surface d'une fournaise, et l'eau vaporisée s'échappait dans
+l'air en sifflets assourdissants.
+
+A ce moment même, la fusillade éclata au nord et au sud de la ville. Les
+batteries du camp de l'Angara tirèrent à toute volée. Plusieurs milliers
+de Tartares se précipitèrent à l'assaut des terrassements. Les maisons
+des berges, construites en bois, prirent feu de toutes parts. Une
+immense clarté dissipa les ombres de la nuit.
+
+«Enfin!» dit Ivan Ogareff.
+
+Et il pouvait s'applaudir à bon droit! La diversion qu'il avait imaginée
+était terrible. Les défenseurs d'Irkoutsk se voyaient entre l'attaque
+des Tartares et les désastres de l'incendie. Les cloches sonnèrent, et
+tout ce qui était valide dans la population se porta aux points attaqués
+et aux maisons dévorées par le feu, qui menaçait de se communiquer à la
+ville entière.
+
+La porte de Bolchaïa était presque libre. C'est à peine si l'on y avait
+laissé quelques défenseurs. Et même, sous l'inspiration du traître, et
+pour que l'événement accompli put s'expliquer en dehors de lui et par
+des haines politiques, ces rares défenseurs avaient-ils été choisis dans
+le petit corps des exilés.
+
+Ivan Ogareff rentra dans sa chambre, alors brillamment éclairée par les
+flammes de l'Angara, qui dépassaient la balustrade des terrasses. Puis,
+il se disposa à sortir.
+
+Mais, à peine avait-il ouvert la porte, qu'une femme se précipitait dans
+cette chambre, les vêtements trempés, les cheveux en désordre.
+
+«Sangarre!» s'écria Ivan Ogareff, dans le premier moment de surprise, et
+n'imaginant pas que ce pût être une autre femme que la tsigane.
+
+Ce n'était pas Sangarre, c'était Nadia.
+
+Au moment où, réfugiée sur le glaçon, la jeune fille avait jeté un cri
+en voyant l'incendie se propager avec le courant de l'Angara, Michel
+Strogoff l'avait saisie dans ses bras, et il avait plongé avec elle pour
+chercher dans les profondeurs mêmes du fleuve un abri contre les
+flammes. On sait que le glaçon qui les portait ne se trouvait plus alors
+qu'à une trentaine de brasses du premier quai, en amont d'Irkoutsk.
+
+Après avoir nagé sous les eaux, Michel Strogoff était parvenu à prendre
+pied sur le quai avec Nadia.
+
+Michel Strogoff touchait enfin au but! Il était à Irkoutsk!
+
+«Au palais du gouverneur!» dit-il à Nadia.
+
+Moins de dix minutes après, tous deux arrivaient à l'entrée de ce
+palais, dont les longues flammes de l'Angara léchaient les assises de
+pierre, mais que l'incendie ne pouvait atteindre.
+
+Au delà, les maisons de la berge flambaient toutes.
+
+Michel Strogoff et Nadia entrèrent sans difficulté dans ce palais,
+ouvert à tous. Au milieu de la confusion générale, nul ne les remarqua,
+bien que leurs vêtements fussent trempés.
+
+Une foule d'officiers venant chercher des ordres, et de soldats courant
+les exécuter, encombrait la grande salle du rez-de-chaussée. Là, Michel
+Strogoff et la jeune fille, dans un brusque remous de la multitude
+affolée, se trouvèrent séparés l'un de l'autre.
+
+Nadia courait, éperdue, à travers les salles basses, appelant son
+compagnon, demandant à être conduite devant le grand-duc.
+
+Une porte, donnant sur une chambre inondée de lumière, s'ouvrit devant
+elle. Elle entra, et elle se trouva inopinément en face de celui qu'elle
+avait vu à Ichim, qu'elle avait vu à Tomsk, en face de celui dont, un
+instant plus tard, la main scélérate allait livrer la ville!
+
+«Ivan Ogareff!» s'écria-t-elle.
+
+En entendant prononcer son nom, le misérable frémit. Son vrai nom connu,
+tous ses plans échouaient. Il n'avait qu'une chose à faire: tuer l'être,
+quel qu'il fût, qui venait de le prononcer.
+
+Ivan Ogareff se jeta sur Nadia; mais la jeune fille, un couteau à la
+main, s'adossa au mur, décidée à se défendre.
+
+«Ivan Ogareff! cria encore Nadia, sachant bien que ce nom détesté ferait
+venir à son secours.
+
+--Ah! tu te tairas! dit le traître.
+
+--Ivan Ogareff!» cria une troisième fois l'intrépide jeune fille, et
+d'une voix dont la haine avait décuplé la force.
+
+Ivre de fureur, Ivan Ogareff tira un poignard de sa ceinture, s'élança
+sur Nadia et l'accula dans un angle de la salle.
+
+C'en était fait d'elle, lorsque le misérable, soulevé soudain par une
+force irrésistible, alla rouler à terre.
+
+«Michel!» s'écria Nadia.
+
+C'était Michel Strogoff.
+
+Michel Strogoff avait entendu l'appel de Nadia. Guidé par sa voix, il
+était arrivé jusqu'à la chambre d'Ivan Ogareff et il était entré par la
+porte demeurée ouverte.
+
+«Ne crains rien, Nadia, dit-il, en se plaçant entre elle et Ivan
+Ogareff.
+
+--Ah! s'écria la jeune fille, prends garde, frère!.... Le traître est
+armé!.... Il voit clair, lui!....»
+
+Ivan Ogareff s'était relevé, et, croyant avoir bon marché de l'aveugle,
+il se précipita sur Michel Strogoff.
+
+Mais, d'une main, l'aveugle saisit le bras du clair-voyant, et de
+l'autre, détournant son arme, il le rejeta une seconde fois à terre.
+
+Ivan Ogareff, pâle de fureur et de honte, se souvint qu'il portait une
+épée. Il la tira du fourreau et revint à la charge.
+
+Il avait reconnu, lui aussi, Michel Strogoff. Un aveugle! Il n'avait, en
+somme, affaire qu'à un aveugle! La partie était belle pour lui!
+
+Nadia, épouvantée du danger qui menaçait son compagnon dans une lutte si
+inégale, se jeta sur la porte en appelant au secours!
+
+«Ferme cette porte, Nadia! dit Michel Strogoff. N'appelle personne et
+laisse-moi faire! Le courrier du czar n'a rien à craindre aujourd'hui de
+ce misérable! Qu'il vienne à moi, s'il l'ose! Je l'attends.»
+
+Cependant, Ivan Ogareff, ramassé sur lui-même comme un tigre, ne
+proférait pas un mot. Le bruit de son pas, de sa respiration même, il
+eût voulu le soustraire à l'oreille de l'aveugle. Il voulait le frapper
+avant même qu'il fût averti de son approche, le frapper à coup sûr. Le
+traître ne songeait pas à se battre, mais à assassiner celui dont il
+avait volé le nom.
+
+Nadia, épouvantée et confiante à la fois, contemplait avec une sorte
+d'admiration cette scène terrible. Il semblait que le calme de Michel
+Strogoff l'eût gagnée subitement. Michel Strogoff n'avait que son
+couteau sibérien pour toute arme, il ne voyait pas son adversaire, armé
+d'une épée, c'est vrai. Mais par quelle grâce du ciel semblait-il le
+dominer, et de si haut? Comment, sans presque bouger, faisait-il face
+toujours à la pointe même de son épée?
+
+Ivan Ogareff épiait avec une anxiété visible son étrange adversaire. Ce
+calme surhumain agissait sur lui. En vain, faisant appel à sa raison, se
+disait-il que, dans l'inégalité d'un tel combat, tout l'avantage était
+en sa faveur! Cette immobilité de l'aveugle le glaçait. Il avait cherché
+des yeux la place où il devait frapper sa victime.... Il l'avait
+trouvée!.... Qui donc le retenait d'en finir?
+
+Enfin, il fit un bond et porta en pleine poitrine un coup de son épée à
+Michel Strogoff.
+
+Un mouvement imperceptible du couteau de l'aveugle détourna le coup.
+Michel Strogoff n'avait pas été touché, et, froidement, il sembla
+attendre, sans même la défier, une seconde attaque.
+
+Une sueur glacée coulait du front d'Ivan Ogareff. Il recula d'un pas,
+puis fonça de nouveau. Mais, pas plus que le premier, ce second coup ne
+porta. Une simple parade du large couteau avait suffi à faire dévier
+l'inutile épée du traître.
+
+Celui-ci, fou de rage et de terreur en face de cette vivante statue,
+arrêta ses regards épouvantés sur les yeux tout grands ouverts de
+l'aveugle. Ces yeux, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme et qui
+ne voyaient pas, qui ne pouvaient pas voir, ces yeux opéraient sur lui
+une sorte d'effroyable fascination.
+
+Tout à coup, Ivan Ogareff jeta un cri. Une lumière inattendue s'était
+faite dans son cerveau.
+
+«Il voit, s'écria-t-il, il voit!...»
+
+Et, comme un fauve essayant de rentrer dans son antre, pas à pas,
+terrifié, il recula jusqu'au fond de la salle.
+
+Alors, la statue s'anima, l'aveugle marcha droit à Ivan Ogareff, et se
+plaçant en face de lui:
+
+«Oui, je vois! dit-il. Je vois le coup de knout dont je t'ai marqué,
+traître et lâche! Je vois la place où je vais te frapper! Défends ta
+vie! C'est un duel que je daigne t'offrir! Mon couteau me suffira contre
+ton épée!
+
+--Il voit! se disait Nadia. Dieu secourable, est-ce possible!»
+
+Ivan Ogareff se sentit perdu. Mais, par un sursaut de sa volonté,
+reprenant courage, il se précipita l'épée en avant sur son impassible
+adversaire. Les deux lames se croisèrent, mais au choc du couteau de
+Michel Strogoff, manié par cette main de chasseur sibérien, l'épée vola
+en éclats, et le misérable, atteint au coeur, tomba sans vie sur le sol.
+
+A ce moment, la porte de la chambre, repoussée du dehors, s'ouvrit. Le
+grand-duc, accompagné de quelques officiers, se montra sur le seuil.
+
+Le grand-duc s'avança, il reconnut à terre le cadavre de celui qu'il
+croyait être le courrier du czar.
+
+Et alors, d'une voix menaçante:
+
+«Qui a tué cet homme? demanda-t-il.
+
+--Moi,» répondit Michel Strogoff.
+
+Un des officiers lui posa son revolver sur la tempe, prêt à faire feu.
+
+«Ton nom? demanda le grand-duc, avant de donner l'ordre de lui fracasser
+tête.
+
+--Altesse, répondit Michel Strogoff, demandez-moi plutôt le nom de
+l'homme étendu à vos pieds!
+
+--Cet homme, je le reconnais! C'est un serviteur de mon frère! C'est le
+courrier du czar!
+
+--Cet homme, Altesse, n'est pas un courrier du czar! C'est Ivan Ogareff!
+
+--Ivan Ogareff? s'écria le grand-duc.
+
+--Oui, Ivan le traître!
+
+--Mais toi, qui es-tu donc?
+
+--Michel Strogoff!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+CONCLUSION.
+
+
+Michel Strogoff n'était pas, n'avait jamais été aveugle. Un phénomène
+purement humain, à la fois moral et physique, avait neutralisé l'action
+de la lame incandescente que l'exécuteur de Féofar avait fait passer
+devant ses yeux.
+
+On se rappelle qu'au moment du supplice, Marfa Strogoff était là,
+tendant les mains vers son fils. Michel Strogoff la regardait comme un
+fils peut regarder sa mère, quand c'est pour la dernière fois. Remontant
+à flots de son coeur à ses yeux, des larmes, que sa fierté essayait en
+vain de retenir, s'étaient amassées sous ses paupières et, en se
+volatilisant sur la cornée, lui avaient sauvé la vue. La couche de
+vapeur formée par ses larmes, s'interposant entra le sabre ardent et ses
+prunelles, avait suffi à annihiler l'action de la chaleur. C'est un
+effet identique à celui qui se produit, lorsqu'un ouvrier fondeur, après
+avoir trempé sa main dans l'eau, lui fait impunément traverser un jet de
+fonte en fusion.
+
+Michel Strogoff avait immédiatement compris le danger qu'il aurait couru
+à faire connaître son secret à qui que ce fût. Il avait senti le parti
+qu'il pourrait, au contraire, tirer de cette situation pour
+l'accomplissement de ses projets. C'est parce qu'on le croirait aveugle,
+qu'on le laisserait libre. Il fallait donc qu'il fût aveugle, qu'il le
+fût pour tous, même pour Nadia, qu'il le fût partout en un mot, et que
+pas un geste, à aucun moment, ne pût faire douter de la sincérité de son
+rôle. Sa résolution était prise. Sa vie même, il devait la risquer pour
+donner à tous la preuve de sa cécité, et on sait comment il la risqua.
+
+Seule, sa mère connaissait la vérité, et c'était sur la place même de
+Tomsk qu'il la lui avait dite à l'oreille, quand, penché dans l'ombre
+sur elle, il la couvrait de ses baisers.
+
+On comprend, dès lors, que lorsqu'Ivan Ogareff avait, par une cruelle
+ironie, placé la lettre impériale devant ses yeux qu'il croyait éteints,
+Michel Strogoff avait pu lire, avait lu cette lettre qui dévoilait les
+odieux desseins du traître. De là, cette énergie qu'il déploya pendant
+la seconde partie de son voyage. De là, cette indestructible volonté
+d'atteindre Irkoutsk et d'en arriver à remplir de vive voix sa mission.
+Il savait que la ville devait être livrée! Il savait que la vie du
+grand-duc était menacée! Le salut du frère du czar et de la Sibérie
+était donc encore dans ses mains.
+
+En quelques mots, toute cette histoire fut racontée au grand-duc, et
+Michel Strogoff dit aussi, et avec quelle émotion! la part que Nadia
+avait prise à ces événements.
+
+«Quelle est cette jeune fille? demanda le grand-duc.
+
+--La fille de l'exilé Wassili Fédor, répondit Michel Strogoff.
+
+--La fille du commandant Fédor, dit le grand-duc, a cessé d'être la
+fille d'un exilé. Il n'y a plus d'exilés à Irkoutsk!»
+
+Nadia, moins forte dans la joie qu'elle ne l'avait été dans la douleur,
+tomba aux genoux du grand-duc, qui la releva d'une main, pendant qu'il
+tendait l'autre à Michel Strogoff.
+
+Une heure après, Nadia était dans les bras de son père.
+
+Michel Strogoff, Nadia, Wassili Fédor étaient réunis. Ce fut, de part et
+d'autre, le plein épanouissement du bonheur.
+
+Les Tartares avaient été repoussés dans leur double attaque contre la
+ville. Wassili Fédor, avec sa petite troupe, avait écrasé les premiers
+assaillants qui s'étaient présentés à la porte de Bolchaïa, comptant
+qu'elle leur serait ouverte, et dont, par un instinctif pressentiment,
+il s'était obstiné à rester le défenseur.
+
+En même temps que les Tartares étaient refoulés, les assiégés se
+rendaient maîtres de l'incendie. Le naphte liquide ayant rapidement
+brûlé à la surface de l'Angara, les flammes, concentrées sur les maisons
+de la rive, avaient respecté les autres quartiers de la ville.
+
+Avant le jour, les troupes de Féofar-Khan étaient rentrées dans leurs
+campements, laissant bon nombre de morts sur le revers des remparts.
+
+Au nombre des morts était la tsigane Sangarre, qui avait essayé
+vainement de rejoindre Ivan Ogareff.
+
+Pendant deux jours, les assiégeants ne tentèrent aucun nouvel assaut.
+Ils étaient découragés par la mort d'Ivan Ogareff. Cet homme était l'âme
+de l'invasion, et lui seul, par ses trames depuis longtemps ourdies,
+avait eu assez d'influence sur les khans et sur leurs hordes pour les
+entraîner à la conquête de la Russie asiatique.
+
+Cependant, les défenseurs d'Irkoutsk se tinrent sur leurs gardes, et
+l'investissement durait toujours.
+
+Mais le 7 octobre, dès les premières lueurs du jour, le canon retentit
+sur les hauteurs qui environnent Irkoutsk.
+
+C'était l'armée de secours qui arrivait sous les ordres du général
+Kisselef et signalait ainsi sa présence au grand duc.
+
+Les Tartares n'attendirent pas plus longtemps. Ils ne voulaient pas
+courir la chance d'une bataille livrée sous les murs de la ville, et le
+camp de l'Angara fut immédiatement levé.
+
+Irkoutsk était enfin délivrée.
+
+Avec les premiers soldats russes, deux amis de Michel Strogoff étaient
+entrés, eux aussi, dans la ville. C'étaient les inséparables Blount et
+Jolivet. En gagnant la rive droite de l'Angara par le barrage de glace,
+ils avaient pu s'échapper, ainsi que les autres fugitifs, avant que les
+flammes de l'Angara eussent atteint le radeau. Ce qui avait été noté par
+Alcide Jolivet sur son carnet, et de cette façon:
+
+«Failli finir comme un citron dans un bol de punch!»
+
+Leur joie fut grande à retrouver sains et saufs Nadia et Michel
+Strogoff, surtout lorsqu'ils apprirent que leur vaillant compagnon
+n'était pas aveugle. Ce qui amena Harry Blount à libeller ainsi cette
+observation:
+
+«Fer rouge peut-être insuffisant pour détruire la sensibilité du nerf
+optique. A modifier!»
+
+Puis, les deux correspondants, bien installés à Irkoutsk, s'occupèrent à
+mettre en ordre leurs impressions de voyage. De là, l'envoi à Londres et
+à Paris de deux intéressantes chroniques relatives à l'invasion tartare,
+et qui, chose rare, ne se contredisaient guère que sur les points les
+moins importants.
+
+La campagne, du reste, fut mauvaise pour l'émir et ses alliés. Cette
+invasion, inutile comme toutes celles qui s'attaquent au colosse russe,
+leur fut très funeste. Ils se trouvèrent bientôt coupés par les troupes
+du czar, qui reprirent successivement toutes les villes conquises. En
+outre, l'hiver fut terrible, et de ces hordes, décimées par le froid, il
+ne rentra qu'une faible partie dans les steppes de la Tartarie.
+
+La route d'Irkoutsk aux monts Ourals était donc libre. Le grand-duc
+avait hâte de retourner à Moscou, mais il retarda son voyage pour
+assister à une touchante cérémonie, qui eut lieu quelques jours après
+l'entrée des troupes russes.
+
+Michel Strogoff avait été trouver Nadia, et, devant son père, il lui
+avait dit:
+
+«Nadia, ma soeur encore, lorsque tu as quitté Riga pour venir à
+Irkoutsk, avais-tu laissé derrière toi un autre regret que celui de ta
+mère?
+
+--Non, répondit Nadia, aucun et d'aucune sorte.
+
+--Ainsi, rien de ton coeur n'est resté là-bas?
+
+--Rien, frère.
+
+--Alors, Nadia, dit Michel Strogoff, je ne crois pas que Dieu, en nous
+mettant en présence, en nous faisant traverser ensemble de si rudes
+épreuves, ait voulu nous réunir autrement que pour jamais.
+
+--Ah!» fit Nadia, en tombant dans les bras de Michel Strogoff.
+
+Et se tournant vers Wassili Fédor:
+
+«Mon père! dit-elle toute rougissante.
+
+--Nadia, lui répondit Wassili Fédor, ma joie sera de vous appeler tous
+les deux mes enfants!»
+
+La cérémonie du mariage se fit à la cathédrale d'Irkoutsk. Elle fut
+très-simple dans ses détails, très-belle par le concours de toute la
+population militaire et civile, qui voulut témoigner de sa profonde
+reconnaissance pour les deux jeunes gens, dont l'odyssée était déjà
+devenue légendaire.
+
+Alcide Jolivet et Harry Blount assistaient naturellement à ce mariage,
+dont ils voulaient rendre compte à leurs lecteurs.
+
+«Et cela ne vous donne pas envie de les imiter? demanda Alcide Jolivet à
+son confrère.
+
+--Peuh! fit Harry Blount. Si, comme vous, j'avais une cousine!....
+
+--Ma cousine n'est plus à marier! répondit en riant Alcide Jolivet.
+
+--Tant mieux, ajouta Harry Blount, car on parle de difficultés qui vont
+surgir entre Londres et Péking.--Est-ce que vous n'avez pas envie
+d'aller voir ce qui se passe par là?
+
+--Eh parbleu, mon cher Blount, s'écria Alcide Jolivet, j'allais vous le
+proposer!»
+
+Et voilà comment les deux inséparables partirent pour la Chine!
+
+Quelques jours après la cérémonie, Michel et Nadia Strogoff, accompagnés
+de Wassili Fédor, reprirent la route d'Europe. Ce chemin de douleurs à
+l'aller fut un chemin de bonheur au retour. Ils voyagèrent avec une
+extrême vitesse, dans un de ces traîneaux qui glissent comme un express
+sur les steppes glacées de la Sibérie.
+
+Cependant, arrivés aux rives du Dinka, en avant de Birskoë, ils
+s'arrêtèrent un jour.
+
+Michel Strogoff retrouva la place où il avait enterré le pauvre Nicolas.
+Une croix y fut plantée, et Nadia pria une dernière fois sur la tombe de
+l'humble et héroïque ami que ni l'un ni l'autre ne devaient jamais
+oublier.
+
+A Omsk, la vieille Marfa les attendait dans la petite maison des
+Strogoff. Elle pressa dans ses bras et avec passion celle qu'elle avait
+déjà cent fois dans son coeur nommée sa fille. La courageuse Sibérienne
+eut, ce jour-là, le droit de reconnaître son fils et de se dire fière de
+lui.
+
+Après quelques jours passés à Omsk, Michel et Nadia Strogoff rentrèrent
+en Europe, et, Wassili Fédor s'étant fixé à Saint-Pétersbourg, ni son
+fils ni sa fille n'eurent d'autre occasion de le quitter que pour aller
+voir leur vieille mère.
+
+Le jeune courrier avait été reçu par le czar, qui l'attacha spécialement
+à sa personne et lui remit la croix de Saint-Georges.
+
+Michel Strogoff arriva, par la suite, à une haute situation dans
+l'empire. Mais ce n'est pas l'histoire de ses succès, c'est l'histoire
+de ses épreuves qui méritait d'être racontée.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF ***
+
+***** This file should be named 7442-8.txt or 7442-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/7/4/4/7442/
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+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+DAMAGE.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of Michel Strogoff, par Jules Verne.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Michel Strogoff
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: March 18, 2012 [EBook #7442]
+Release Date: February, 2005
+[This file was first posted on April 30, 2003]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+HTML version by Chuck Greif.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES</p>
+
+<h1>MICHEL STROGOFF<br /><br />
+<small>DE MOSCOU A IRKOUTSK</small></h1>
+
+<h2>TABLE DES MATIRES</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td align="center" colspan="2"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIRE PARTIE</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I-a">I.</a></td><td>&mdash;Une fte au Palais-Neuf</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II-a">II.</a></td><td>&mdash;Russes et Tartares</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III-a">III.</a></td><td>&mdash;Michel Strogoff</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV-a">IV.</a></td><td>&mdash;De Moscou Nijni-Novgorod</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V-a">V.</a></td><td>&mdash;Un arrt en deux articles</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI-a">VI.</a></td><td>&mdash;Frre et s&#339;ur</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII-a">VII.</a></td><td>&mdash;En descendant le Volga</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII-a">VIII.</a></td><td>&mdash;En remontant la Kama</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX-a">IX.</a></td><td>&mdash;En tarentass nuit et jour</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X-a">X.</a></td><td>&mdash;Un orage dans les monts Ourals</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI-a">XI.</a></td><td>&mdash;Voyageurs en dtresse</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII-a">XII.</a></td><td>&mdash;Une provocation</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII-a">XIII.</a></td><td>&mdash;Au-dessus de tout, le devoir</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV-a">XIV.</a></td><td>&mdash;Mre et fils</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV-a">XV.</a></td><td>&mdash;Le marais de Baraba</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI-a">XVI.</a></td><td>&mdash;Un dernier effort</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII-a">XVII.</a></td><td>&mdash;Versets et chansons</td></tr>
+
+<tr><td align="center" colspan="2"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIME PARTIE</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I-b">I.</a></td><td>&mdash;Un camp Tartare.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II-b">II.</a></td><td>&mdash;Une attitude d'Alcide Jolivet.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III-b">III.</a></td><td>&mdash;Coup pour coup.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV-b">IV.</a></td><td>&mdash;L'entre triomphale.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V-b">V.</a></td><td>&mdash;Regarde de tous tes yeux, regarde!</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI-b">VI.</a></td><td>&mdash;Un ami de grande route.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII-b">VII.</a></td><td>&mdash;Le passage de l'Yenise</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII-b">VIII.</a></td><td>&mdash;Un livre qui traverse la route.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX-b">IX.</a></td><td>&mdash;Dans la steppe.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X-b">X.</a></td><td>&mdash;Bakal et Angara.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI-b">XI.</a></td><td>&mdash;Entre deux rives</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII-b">XII.</a></td><td>&mdash;Irkoutsk.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII-b">XIII.</a></td><td>&mdash;Un courrier du Czar.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV-b">XIV.</a></td><td>&mdash;La nuit du 5 au 6 Octobre.</td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV-b">XV.</a></td><td>&mdash;Conclusion.</td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIRE PARTIE</h2>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_I-a" id="CHAPITRE_I-a"></a>CHAPITRE I<sup>er</sup><br /><br />
+<small>UNE FTE AU PALAIS-NEUF.</small></h2>
+
+<p>Sire, une nouvelle dpche.</p>
+
+<p>&mdash;D'o vient-elle?</p>
+
+<p>&mdash;De Tomsk.</p>
+
+<p>&mdash;Le fil est coup au del de cette ville?</p>
+
+<p>&mdash;Il est coup depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;D'heure en heure, gnral, fais passer un tlgramme Tomsk, et que
+l'on me tienne au courant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, rpondit le gnral Kissoff.</p>
+
+<p>Ces paroles taient changes deux heures du matin, au moment o la
+fte, donne au Palais-Neuf, tait dans toute sa magnificence.</p>
+
+<p>Pendant cette soire, la musique des rgiments de Probrajensky et de
+Paulowsky n'avait cess de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
+scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du rpertoire.
+Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient l'infini
+travers les splendides salons de ce palais, lev a quelques pas de la
+vieille maison de pierres, o tant de drames terribles s'taient
+accomplis autrefois, et dont les chos se rveillrent, cette nuit-l,
+pour rpercuter des motifs de quadrilles.</p>
+
+<p>Le grand marchal de la cour tait, d'ailleurs, bien second dans ses
+dlicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
+chambellans de service, les officiers du palais prsidaient eux-mmes
+l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants,
+les dames d'atour, revtues de leurs costumes de gala, donnaient
+vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et
+civils de l'ancienne ville aux blanches pierres. Aussi, lorsque le
+signal de la polonaise retentit, quand les invits de tout rang
+prirent part cette promenade cadence, qui, dans les solennits de ce
+genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mlange des
+longues robes tages de dentelles et des uniformes chamarrs de
+dcorations offrit-il un coup d'&#339;il indescriptible, sous la lumire de
+cent lustres que dcuplait la rverbration des glaces.</p>
+
+<p>Ce fut un blouissement.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possde le
+Palais-Neuf, faisait ce cortge de hauts personnages et de femmes
+splendidement pares un cadre digne de leur magnificence. La riche
+vote, avec ses dorures, adoucies dj sous la patine du temps, tait
+comme toile de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
+portires, accidents de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds,
+qui se cassaient violemment aux angles de la lourde toffe.</p>
+
+<p>A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
+lumire dont les salons taient imprgns, tamise par une bue lgre,
+se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait
+vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce
+palais tincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux
+des invits que les danses ne rclamaient pas. Lorsqu'ils s'arrtaient
+aux embrasures des fentres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers,
+confusment estomps dans l'ombre, qui profilaient et l leurs
+normes silhouettes. Au-dessous des balcons sculpts, ils voyaient se
+promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil
+horizontalement couch sur l'paule, et dont le casque pointu
+s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'clat des feux lancs au
+dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la
+mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-tre que le
+pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri
+des factionnaires se rptait de poste en poste, et, parfois, un appel
+de trompette, se mlant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes
+claires au milieu de l'harmonie gnrale.</p>
+
+<p>Plus bas encore, devant la faade, des masses sombres se dtachaient sur
+les grands cnes de lumire que projetaient les fentres du Palais-Neuf.
+C'taient des bateaux qui descendaient le cours d'une rivire, dont les
+eaux, piques par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les
+premires assises des terrasses.</p>
+
+<p>Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fte, et auquel
+le gnral Kissoff avait attribu une qualification rserve aux
+souverains, tait simplement vtu d'un uniforme d'officier des chasseurs
+de la garde. Ce n'tait point affectation de sa part, mais habitude d'un
+homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait
+donc avec les costumes superbes qui se mlangeaient autour de lui, et
+c'est mme ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de
+son escorte de Gorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, blouissants
+escadrons, splendidement revtus des brillants uniformes du Caucase.</p>
+
+<p>Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le
+front soucieux cependant, allait d'un groupe l'autre, mais il parlait
+peu, et mme il ne semblait prter qu'une vague attention, soit aux
+propos joyeux des jeunes invits, soit aux paroles plus graves des hauts
+fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui reprsentaient
+prs de lui les principaux tats de l'Europe. Deux ou trois de ces
+perspicaces hommes politiques&mdash;physionomistes par tat&mdash;avaient bien cru
+observer sur le visage de leur hte quelque symptme d'inquitude, dont
+la cause leur chappait, mais pas un seul ne se ft permis de
+l'interroger ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des
+chasseurs de la garde tait, n'en pas douter, que ses secrtes
+proccupations ne troublassent cette fte en aucune faon, et comme il
+tait un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est
+habitu obir, mme en pense, les plaisirs du bal ne se ralentirent
+pas un instant.</p>
+
+<p>Cependant, le gnral Kissoff attendait que l'officier auquel il venait
+de communiquer la dpche expdie de Tomsk lui donnt l'ordre de se
+retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le tlgramme,
+il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta mme
+involontairement la garde de son pe et remonta vers ses yeux,
+qu'elle voila un instant. On et dit que l'clat des lumires le
+blessait et qu'il recherchait l'obscurit pour mieux voir en lui-mme.</p>
+
+<p>Ainsi, reprit-il aprs avoir conduit le gnral Kissoff dans
+l'embrasure d'une fentre, depuis hier nous sommes sans communication
+avec le grand-duc mon frre?</p>
+
+<p>&mdash;Sans communication, sire, et il est craindre que les dpches ne
+puissent bientt plus passer la frontire sibrienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que
+celles de la Transbaikalie, ont reu l'ordre de marcher immdiatement
+sur Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Cet ordre a t donn par le dernier tlgramme que nous avons pu
+faire parvenir au del du lac Bakal.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Smipalatinsk, de
+Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
+le dbut de l'invasion?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, nos dpches leur parviennent, et nous avons la certitude,
+ l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancs au del de
+l'Irtyche et de l'Obi.</p>
+
+<p>&mdash;Et du tratre Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, rpondit le gnral Kissoff. Le directeur de la police ne
+saurait affirmer s'il a pass ou non la frontire.</p>
+
+<p>&mdash;Que son signalement soit immdiatement envoy Nijni-Novgorod,
+Perm, katerinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk, lamsk,
+ Kolyvan, Tomsk, tous les postes tlgraphiques avec lesquels le
+fil correspond encore!</p>
+
+<p>&mdash;Les ordres de Votre Majest vont tre excuts l'instant, rpondit
+le gnral Kissoff.</p>
+
+<p>&mdash;Silence sur tout ceci!</p>
+
+<p>Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhsion, le gnral, aprs
+s'tre inclin, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientt
+les salons, sans que son dpart et t remarqu.</p>
+
+<p>Quant l'officier, il resta rveur pendant quelques instants, et
+lorsqu'il revint se mler aux divers groupes de militaires et d'hommes
+politiques qui s'taient forms sur plusieurs points des salons, son
+visage avait repris tout le calme dont il s'tait un moment dparti.</p>
+
+<p>Cependant, le fait grave qui avait motiv ces paroles, rapidement
+changes, n'tait pas aussi ignor que l'officier des chasseurs de la
+garde et le gnral Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas
+officiellement, il est vrai, ni mme officieusement, puisque les langues
+n'taient pas dlies par ordre, mais quelques hauts personnages
+avaient t informs plus ou moins exactement des vnements qui
+s'accomplissaient au del de la frontire. En tout cas, ce qu'ils ne
+savaient peut-tre qu' peu prs, ce dont ils ne s'entretenaient pas,
+mme entre membres du corps diplomatique, deux invits qu'aucun
+uniforme, aucune dcoration ne signalait cette rception du
+Palais-Neuf, en causaient voix basse et paraissaient avoir reu des
+informations assez prcises.</p>
+
+<p>Comment, par quelle voie, grce quel entregent, ces deux simples
+mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus
+considrables, souponnaient peine? on n'et pu le dire. tait-ce chez
+eux don de prescience ou de prvision? Possdaient-ils un sens
+supplmentaire, qui leur permettait de voir au del de cet horizon
+limit auquel est born tout regard humain? Avaient-ils un flair
+particulier pour dpister les nouvelles les plus secrtes? Grce cette
+habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l'information
+et par l'information, leur nature s'tait-elle donc transforme? on et
+t tent de l'admettre.</p>
+
+<p>De ces deux hommes, l'un tait Anglais, l'autre Franais, tous deux
+grands et maigres,&mdash;celui-ci brun comme les mridionaux de la
+Provence,&mdash;celui-l roux comme un gentleman du Lancashire.
+L'Anglo-Normand, compass, froid, flegmatique, conome de mouvements et
+de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la dtente d'un
+ressort qui oprait intervalles rguliers. Au contraire, le
+Gallo-Romain, vif, ptulant, s'exprimait tout la fois des lvres, des
+yeux, des mains, ayant vingt manires de rendre sa pense, lorsque son
+interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement
+strotype dans son cerveau.</p>
+
+<p>Ces dissemblances physiques eussent facilement frapp le moins
+observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu
+prs ces deux trangers, aurait nettement dtermin le contraste
+physiologique qui les caractrisait, en disant que si le Franais tait
+tout yeux, l'Anglais tait tout oreilles.</p>
+
+<p>En effet, l'appareil optique de l'un avait t singulirement
+perfectionn par l'usage. La sensibilit de sa rtine devait tre aussi
+instantane que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une
+carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement la
+disposition d'un tarot inaperu de tout autre. Ce Franais possdait
+donc au plus haut degr ce que l'on appelle la mmoire de l'&#339;il.</p>
+
+<p>L'Anglais, au contraire, paraissait spcialement organis pour couter
+et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait t frapp du son
+d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt
+ans, il l'et reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement
+pas la possibilit de se mouvoir comme celles des animaux qui sont
+pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont
+constat que les oreilles humaines ne sont qu' peu prs immobiles, on
+aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant,
+se tordant, s'obliquant, cherchaient percevoir les sons d'une faon
+quelque peu apparente pour le naturaliste.</p>
+
+<p>Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de
+l'oue chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur
+mtier, car l'Anglais tait un correspondant du <i>Daily-Telegraph</i>, et le
+Franais, un correspondant du.... De quel journal ou de quels journaux,
+il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il rpondait
+plaisamment qu'il correspondait avec sa cousine Madeleine. Au fond, ce
+Franais, sous son apparence lgre, tait trs-perspicace et trs-fin.
+Tout en parlant un peu tort et travers, peut-tre pour mieux cacher
+son dsir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacit mme le
+servait se taire, et peut-tre tait-il plus serr, plus discret que
+son confrre du <i>Daily-Telegraph</i>.</p>
+
+<p>Et si tous deux assistaient cette fte, donne au Palais-Neuf dans la
+nuit du 15 au 16 juillet, c'tait en qualit de journalistes, et pour la
+plus grande dification de leurs lecteurs.</p>
+
+<p>Il va sans dire que ces deux hommes taient passionns pour leur mission
+en ce monde, qu'ils aimaient se lancer comme des furets sur la piste
+des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les
+rebutait pour russir, qu'ils possdaient l'imperturbable sang-froid et
+la relle bravoure des gens du mtier. Vrais jockeys de ce
+steeple-chase, de cette chasse l'information, ils enjambaient les
+haies, ils franchissaient les rivires, ils sautaient les banquettes
+avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver
+bons premiers ou mourir!</p>
+
+<p>D'ailleurs, leurs journaux ne leur mnageaient pas l'argent,&mdash;le plus
+sr, le plus rapide, le plus parfait lment d'information connu jusqu'
+ce jour. Il faut ajouter aussi, et leur honneur, que ni l'un ni
+l'autre ne regardaient ni n'coutaient jamais par-dessus les murs de la
+vie prive, et qu'ils n'opraient que lorsque des intrts politiques ou
+sociaux taient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu'on appelle depuis
+quelques annes le grand reportage politique et militaire.</p>
+
+<p>Seulement, on verra, en les suivant de prs, qu'ils avaient la plupart
+du temps une singulire faon d'envisager les faits et surtout leurs
+consquences, ayant chacun leur manire eux de voir et d'apprcier.
+Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s'pargnaient
+en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grce les en blmer.</p>
+
+<p>Le correspondant franais se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount tait
+le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la
+premire fois cette fte du Palais-Neuf, dont ils avaient t chargs
+de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractre,
+jointe une certaine jalousie de mtier, devait les rendre assez peu
+sympathiques l'un l'autre. Cependant, ils ne s'vitrent pas et
+cherchrent plutt se pressentir rciproquement sur les nouvelles du
+jour. C'taient deux chasseurs, aprs tout, chassant sur le mme
+territoire, dans les mmes rserves. Ce que l'un manquait pouvait tre
+avantageusement tir par l'autre, et leur intrt mme voulait qu'ils
+fussent porte de se voir et de s'entendre.</p>
+
+<p>Ce soir-l, ils taient donc tous les deux l'afft. Il y avait, en
+effet, quelque chose dans l'air.</p>
+
+<p>Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide Jolivet,
+a vaut son coup de fusil!</p>
+
+<p>Les deux correspondants furent donc amens causer l'un avec l'autre
+pendant le bal, quelques instants aprs la sortie du gnral Kissoff, et
+ils le firent en se ttant un peu.</p>
+
+<p>Vraiment, monsieur, cette petite fte est charmante! dit d'un air
+aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette
+phrase minemment franaise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dj tlgraphi: splendide! rpondit froidement Harry Blount, en
+employant ce mot, spcialement consacr pour exprimer l'admiration
+quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en mme
+temps ma cousine....</p>
+
+<p>&mdash;Votre cousine?... rpta Harry Blount d'un ton surpris, en
+interrompant son confrre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C'est avec elle
+que je corresponds! Elle aime tre informe vite et bien, ma
+cousine!... J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fte, une
+sorte de nuage avait sembl obscurcir le front du souverain.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, il m'a paru rayonnant, rpondit Harry Blount, qui voulait
+peut-tre dissimuler sa pense ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Et, naturellement, vous l'avez fait rayonner dans les colonnes du
+<i>Daily-Telegraph</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Prcisment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s'est
+pass Zakret en 1812?</p>
+
+<p>&mdash;Je me le rappelle comme si j'y avais t, monsieur, rpondit le
+correspondant anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fte
+donne en son honneur, on annona l'empereur Alexandre que Napolon
+venait de passer le Nimen avec l'avant-garde franaise. Cependant,
+l'empereur ne quitta pas la fte, et, malgr l'extrme gravit d'une
+nouvelle qui pouvait lui coter l'empire, il ne laissa pas percer plus
+d'inquitude....</p>
+
+<p>&mdash;Que ne vient d'en montrer notre hte, lorsque le gnral Kissoff lui a
+appris que les fils tlgraphiques venaient d'tre coups entre la
+frontire et le gouvernement d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous connaissez ce dtail?</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Quant moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon dernier
+tlgramme est all jusqu' Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec
+une certaine satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Et le mien jusqu' Krasnoiarsk seulement, rpondit Harry Blount d'un
+ton non moins satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous savez aussi que des ordres ont t envoys aux troupes de
+Nikolaevsk?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, en mme temps qu'on tlgraphiait aux Cosaques du
+gouvernement de Tobolsk de se concentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'taient galement
+connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura ds demain
+quelque chose!</p>
+
+<p>&mdash;Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du
+<i>Daily-Telegraph</i>, monsieur Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Voil! Quand on voit tout ce qui se passe!...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on coute tout ce qui se dit!...</p>
+
+<p>&mdash;Une intressante campagne suivre, monsieur Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Je la suivrai, monsieur Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins
+sr peut-tre que le parquet de ce salon!</p>
+
+<p>&mdash;Moins sr, oui, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi moins glissant! rpondit Alcide Jolivet, qui retint son
+collgue, au moment o celui-ci allait perdre l'quilibre en se
+reculant.</p>
+
+<p>Et, l-dessus, les deux correspondants se sparrent, assez contents, en
+somme, de savoir que l'un n'avait pas distanc l'autre. En effet, ils
+taient deux de jeu.</p>
+
+<p>En ce moment, les portes des salles contigus au grand salon furent
+ouvertes. L se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement
+servies et charges profusion de porcelaines prcieuses et de
+vaisselle d'or. Sur la table centrale, rserve aux princes, aux
+princesses et aux membres du corps diplomatique, tincelait un surtout
+d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce
+chef-d'&#339;uvre d'orfvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les
+mille pices du plus admirable service qui ft jamais sorti des
+manufactures de Svres.</p>
+
+<p>Les invits du Palais-Neuf commencrent alors se diriger vers les
+salles du souper.</p>
+
+<p>A cet instant, le gnral Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha
+rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.</p>
+
+<p>Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la
+premire fois.</p>
+
+<p>&mdash;Les tlgrammes ne passent plus Tomsk, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Un courrier l'instant!</p>
+
+<p>L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pice y
+attenant. C'tait un cabinet de travail, trs-simplement meubl en vieux
+chne, et situ l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre
+autres plusieurs toiles signes d'Horace Vernet, taient suspendus au
+mur.</p>
+
+<p>L'officier ouvrit vivement la fentre, comme si l'oxygne et manqu
+ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que
+distillait une belle nuit de juillet.</p>
+
+<p>Sous ses yeux, baigne par les rayons lunaires, s'arrondissait une
+enceinte fortifie, dans laquelle s'levaient deux cathdrales, trois
+palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois
+villes distinctes, Kita-Gorod, Belo-Gorod, Zemliano-Gorod, immenses
+quartiers europens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les
+clochers, les minarets, les coupoles de trois cents glises, aux dmes
+verts, surmonts de croix d'argent. Une petite rivire, au cours
+sinueux, rverbrait a et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble
+formait une curieuse mosaque de maisons diversement colores, qui
+s'enchssait dans un vaste cadre de dix lieues.</p>
+
+<p>Cette rivire, c'tait la Moskowa, cette ville, c'tait Moscou, cette
+enceinte fortifie, c'tait le Kremlin, et l'officier des chasseurs de
+la garde, qui, les bras croiss, le front songeur, coutait vaguement le
+bruit jet par le Palais-Neuf sur la vieille cit moscovite, c'tait le
+czar.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II-a" id="CHAPITRE_II-a"></a>CHAPITRE II<br /><br />
+<small>RUSSES ET TARTARES</small></h2>
+
+<p>Si le czar avait si inopinment quitt les salons du Palais-Neuf, au
+moment o la fte qu'il donnait aux autorits civiles et militaires et
+aux principaux notables de Moscou tait dans tout son clat, c'est que
+de graves vnements s'accomplissaient alors au del des frontires de
+l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaait
+de soustraire l'autonomie russe les provinces sibriennes.</p>
+
+<p>La Russie asiatique ou Sibrie couvre une aire superficielle de cinq
+cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d'habitants.
+Elle s'tend depuis les monts Ourals, qui la sparent de la Russie
+d'Europe, jusqu'au littoral de l'ocan Pacifique. Au sud, c'est le
+Turkestan et l'empire chinois qui la dlimitent suivant une frontire
+assez indtermine; au nord, c'est l'ocan Glacial depuis la mer de Kara
+jusqu'au dtroit de Behring. Elle est divise en gouvernements ou
+provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Omsk, de
+Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux d'Okhotsk et de
+Kamtschatka, et possde deux pays, maintenant soumis la domination
+moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.</p>
+
+<p>Cette immense tendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrs
+de l'ouest l'est, est la fois une terre de dportation pour les
+criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frapps d'expulsion.</p>
+
+<p>Deux gouverneurs gnraux reprsentent l'autorit suprme des czars en
+ce vaste pays. L'un rside Irkoutsk, capitale de la Sibrie orientale;
+l'autre rside Tobolsk, capitale de la Sibrie occidentale. La rivire
+Tchouna; un affluent du fleuve Yenise, spare les deux Sibries.</p>
+
+<p>Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont
+quelques-unes sont vritablement d'une extrme fertilit. Aucune voie
+ferre ne dessert les mines prcieuses qui font, sur de vastes tendues,
+le sol sibrien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa surface. On y
+voyage en tarentass ou en tlgue, l't; en traneau, l'hiver.</p>
+
+<p>Une seule communication, mais une communication lectrique, joint les
+deux frontires ouest et est de la Sibrie au moyen d'un fil qui mesure
+plus de huit mille verstes de long (8,536 kilomtres). [La verste vaut
+1067 mtres, c'est--dire un peu plus d'un kilomtre.] A sa sortie de
+l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk,
+Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk,
+Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya,
+Alexandrowsko, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par
+chaque mot lanc son extrme limite. [Environ 27 francs. Le rouble
+(argent) vaut 3 francs 75 centimes. Le kopek (cuivre) vaut 4 centimes.]
+D'Irkoutsk un embranchement va se souder Kiakhta sur la frontire
+mongole, et de l, trente kopeks par mot, la poste transporte les
+dpches Pking en quatorze jours.</p>
+
+<p>C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg Nikolaevsk, qui avait t coup,
+d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et
+Kolyvan.</p>
+
+<p>C'est pourquoi le czar, aprs la communication que venait de lui faire
+pour la seconde fois le gnral Kissoff, n'avait-il rpondu que par ces
+seuls mots: Un courrier l'instant!</p>
+
+<p>Le czar tait, depuis quelques instants, immobile la fentre de son
+cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le
+grand matre de police apparut sur le seuil.</p>
+
+<p>Entre, gnral, dit le czar d'une voix brve, et dis-moi tout ce que tu
+sais d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme extrmement dangereux, sire, rpondit le grand matre
+de police.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait rang de colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;C'tait un officier intelligent?</p>
+
+<p>&mdash;Trs-intelligent, mais impossible matriser, et d'une ambition
+effrne qui ne reculait devant rien. Il s'est bientt jet dans de
+secrtes intrigues, et c'est alors qu'il a t cass de son grade par
+Son Altesse le grand-duc, puis exil en Sibrie.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle poque?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux ans. Graci aprs six mois d'exil par la faveur de Votre
+Majest, il est rentr en Russie.</p>
+
+<p>&mdash;Et, depuis cette poque, n'est-il pas retourn en Sibrie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, il y est retourn, mais volontairement cette fois,
+rpondit le grand matre de police.</p>
+
+<p>Et il ajouta, en baissant un peu la voix:</p>
+
+<p>Il fut un temps, sire, o, quand on allait en Sibrie, on n'en revenait
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi vivant, la Sibrie est et sera un pays dont on revient!</p>
+
+<p>Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une vritable
+fiert, car il a souvent montr, par sa clmence, que la justice russe
+savait pardonner.</p>
+
+<p>Le grand matre de police ne rpondit rien, mais il tait vident qu'il
+n'tait pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait
+pass les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les
+franchir. Or, il n'en tait pas ainsi sous le nouveau rgne, et le grand
+matre de police le dplorait sincrement! Comment! plus de condamnation
+ perptuit pour d'autres crimes que les crimes de droit commun!
+Comment! des exils politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk,
+d'Irkoutsk! En vrit, le grand matre de police, habitu aux dcisions
+autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait
+admettre cette faon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar
+l'interroget de nouveau.</p>
+
+<p>Les questions ne se firent pas attendre.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentr une seconde fois en
+Russie aprs ce voyage dans les provinces sibriennes, voyage dont le
+vritable but est rest inconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Il y est rentr.</p>
+
+<p>&mdash;Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, car un condamn ne devient vritablement dangereux que du
+jour o il a t graci!</p>
+
+<p>Le front du czar se plissa un instant. Peut-tre le grand matre de
+police put-il craindre d'avoir t trop loin,&mdash;bien que son enttement
+dans ses ides ft au moins gal au dvouement sans bornes qu'il avait
+pour son matre; mais le czar, ddaignant ces reproches indirects
+touchant sa politique intrieure, continua brivement la srie de ses
+questions:</p>
+
+<p>En dernier lieu, o tait Ivan Ogareff?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le gouvernement de Perm.</p>
+
+<p>&mdash;En quelle ville?</p>
+
+<p>&mdash;A Perm mme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y faisait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il semblait inoccup, et sa conduite n'offrait rien de suspect.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'tait pas sous la surveillance de la haute police?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire.</p>
+
+<p>&mdash;A quel moment a-t-il quitt Perm?</p>
+
+<p>&mdash;Vers le mois de mars.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller?...</p>
+
+<p>&mdash;On l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Et, depuis cette poque, on ne sait ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>&mdash;On ne le sait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je le sais, moi! rpondit le czar. Des avis anonymes, qui
+n'ont pas pass par les bureaux de la police, m'ont t adresss, et, en
+prsence des faits qui s'accomplissent maintenant au del de la
+frontire, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire, sire, s'cria le grand matre de police, qu'Ivan
+Ogareff a la main dans l'invasion tartare?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, gnral, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff,
+aprs avoir quitt le gouvernement de Perm, a pass les monts Ourals. Il
+s'est jet en Sibrie, dans les steppes kirghises, et, l, il a tent,
+non sans succs, de soulever ces populations nomades. Il est alors
+descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. L, aux khanats de
+Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouv des chefs disposs
+jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibriennes et
+provoquer une invasion gnrale de l'empire russe en Asie. Le mouvement
+a t foment secrtement, mais il vient d'clater comme un coup de
+foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coups
+entre la Sibrie occidentale et la Sibrie orientale! De plus, Ivan
+Ogareff, altr de vengeance, veut attenter la vie de mon frre!</p>
+
+<p>Le czar s'tait anim en parlant et marchait pas prcipits. Le grand
+matre de police ne rpondit rien, mais il se disait, part lui, qu'au
+temps o les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exil, les
+projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se raliser.</p>
+
+<p>Quelques instants s'coulrent, pendant lesquels il garda le silence.
+Puis, s'approchant du czar, qui s'tait jet sur un fauteuil:</p>
+
+<p>Votre Majest, dit-il, a sans doute donn des ordres pour que cette
+invasion ft repousse au plus vite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit le czar. Le dernier tlgramme qui a pu passer
+Nijni-Oudinsk a d mettre en mouvement les troupes des gouvernements
+d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour et
+du lac Bakal. En mme temps, les rgiments de Perm et de Nijni-Novgorod
+et les Cosaques de la frontire se dirigent marche force vers les
+monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant
+qu'ils puissent se trouver en face des colonnes tartares!</p>
+
+<p>&mdash;Et le frre de Votre Majest, Son Altesse le grand-duc, en ce moment
+isol dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication
+directe avec Moscou?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il doit savoir, par les dernires dpches, quelles sont les
+mesures prises par Votre Majest et quels secours il doit attendre des
+gouvernements les plus rapprochs de celui d'Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Il le sait, rpondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan
+Ogareff, en mme temps que le rle de rebelle, doit jouer le rle de
+tratre, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharn. C'est au
+grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa premire disgrce, et, ce qu'il y a de
+plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet d'Ivan
+Ogareff est donc de se rendre Irkoutsk, et l, sous un faux nom,
+d'offrir ses services au grand-duc. Puis, aprs qu'il aura capt sa
+confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la
+ville, et avec elle mon frre, dont la vie est directement menace.
+Voil ce que je sais par mes rapports, voil ce que ne sait pas le
+grand-duc, et voil ce qu'il faut qu'il sache!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux....</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand matre de police, car
+permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux
+rbellions que cette terre sibrienne!</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu dire, gnral, que les exils feraient cause commune avec les
+envahisseurs? s'cria le czar, qui ne fut pas matre de lui-mme devant
+cette insinuation du grand matre de police.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majest m'excuse!... rpondit en balbutiant le grand matre
+de police, car c'tait bien vritablement la pense que lui avait
+suggre son esprit inquiet et dfiant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois aux exils plus de patriotisme! reprit le czar.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a d'autres condamns que les exils politiques en Sibrie,
+rpondit le grand matre de police.</p>
+
+<p>&mdash;Les criminels! Oh! gnral, ceux-l je te les abandonne! C'est le
+rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulvement, ou
+plutt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre la
+Russie, contre ce pays, que les exils n'ont pas perdu toute esprance
+de revoir... et qu'ils reverront!... Non, jamais un Russe ne se liguera
+avec un Tartare pour affaiblir, ne ft-ce qu'une heure, la puissance
+moscovite!</p>
+
+<p>Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique
+tenait momentanment loigns. La clmence, qui tait le fond de sa
+justice, quand il pouvait en diriger lui-mme les effets, les
+adoucissements considrables qu'il avait adopts dans l'application des
+ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne pouvait se
+mprendre. Mais, mme sans ce puissant lment de succs apport
+l'invasion tartare, les circonstances n'en taient pas moins
+trs-graves, car il tait craindre qu'une grande partie de la
+population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.</p>
+
+<p>Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la
+moyenne, et comptent environ quatre cent mille tentes, soit deux
+millions d'mes. De ces diverses tribus, les unes sont indpendantes, et
+les autres reconnaissent la souverainet, soit de la Russie, soit des
+khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est--dire des plus
+redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en
+mme temps la plus considrable, et ses campements occupent tout
+l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche, de
+l'Ichim suprieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde,
+qui occupe les contres situes dans l'est de la moyenne, s'tend
+jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations
+kirghises se soulevaient, c'tait l'envahissement de la Russie
+asiatique, et, tout d'abord, la sparation de la Sibrie, l'est de
+l'Yenise.</p>
+
+<p>Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre, sont
+plutt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats
+rguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, un front serr ou un carr de
+bonne infanterie rsiste une masse de Kirghis dix fois plus nombreux,
+et un seul canon peut on dtruire une quantit effroyable.</p>
+
+<p>Soit, mais encore faut-il que ce carr de bonne infanterie arrive dans
+le pays soulev, et que les bouches feu quittent les parcs des
+provinces russes, qui sont loignes de deux ou trois mille verstes. Or,
+sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg Irkoutsk, les
+steppes, souvent marcageuses, ne sont pas aisment praticables, et
+plusieurs semaines s'couleraient certainement avant que les troupes
+russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.</p>
+
+<p>Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibrie occidentale
+qui est destine tenir en respect les populations kirghises. L sont
+les limites que ces nomades, incompltement soumis, ont plus d'une fois
+insultes, et, au ministre de la guerre, on avait tout lieu de penser
+qu'Omsk tait dj trs-menac. La ligne des colonies militaires,
+c'est--dire de ces postes de Cosaques qui sont chelonns depuis Omsk
+jusqu' Smipalatinsk, devait avoir t force en plusieurs points. Or,
+il tait craindre que les grands sultans qui gouvernent les
+districts kirghis n'eussent accept volontairement ou subi
+involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et
+qu' la haine provoque par l'asservissement ne se ft jointe la haine
+due l'antagonisme des religions grecque et musulmane.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement
+ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient,
+aussi bien par la force que par la persuasion, soustraire les hordes
+kirghises la domination moscovite.</p>
+
+<p>Quelques mots seulement sur ces Tartares.</p>
+
+<p>Les Tartares appartiennent plus spcialement deux races distinctes, la
+race caucasique et la race mongole.</p>
+
+<p>La race caucasique, celle, a dit Abel de Rmusat, qui est regarde en
+Europe comme le type de la beaut de notre espce, parce que tous les
+peuples de cette partie du monde en sont issus, runit sous une mme
+dnomination les Turcs et les indignes de souche persane.</p>
+
+<p>La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les
+Thibtains.</p>
+
+<p>Les Tartares, qui menaaient alors l'empire russe, taient de race
+caucasique et occupaient plus particulirement le Turkestan. Ce vaste
+pays est divis en diffrents tats, qui sont gouverns par des khans,
+d'o la dnomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de
+Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.</p>
+
+<p>A cette poque, le khanat le plus important et le plus redoutable tait
+celui de Boukhara. La Russie avait dj eu lutter plusieurs fois avec
+ses chefs, qui, dans un intrt personnel et pour leur imposer un autre
+joug, avaient soutenu l'indpendance des Kirghis contre la domination
+moscovite. Le chef actuel, Fofar-Khan, marchait sur les traces de ses
+prdcesseurs.</p>
+
+<p>Ce Khanat de Boukhara s'tend du nord au sud, entre les trente-septime
+et quarante et unime parallles, et de l'est l'ouest, entre les
+soixante et unime et soixante-sixime degrs de longitude, c'est--dire
+sur une surface d'environ dix mille lieues carres.</p>
+
+<p>On compte dans cet tat une population de deux millions cinq cent mille
+habitants, une arme de soixante mille hommes, porte au triple en temps
+de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche, vari dans
+ses productions animales, vgtales, minrales, et qui a t agrandi par
+l'accession des territoires de Balkh, d'Auko et de Memaneh. Il possde
+dix-neuf villes considrables. Boukhara, ceinte d'une muraille mesurant
+plus de huit milles anglais et flanque de tours, cit glorieuse qui fut
+illustre par les Avicenne et autres savants du X sicle, est regarde
+comme le centre de la science musulmane et range parmi les plus
+clbres de l'Asie centrale; Samarcande, qui possde le tombeau de
+Tamerlan et palais clbre o l'on garde cette pierre bleue sur laquelle
+chaque nouveau khan doit venir s'asseoir son avnement, est dfendue
+par une citadelle extrmement forte; Karschi, avec sa triple enceinte,
+situe dans une oasis qu'entoure un marais peupl de tortues et de
+lzards, est presque imprenable; Tschardjoui est dfendue par une
+population de prs de vingt mille mes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata,
+Djizah, Pakande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes
+difficiles rduire. Ce khanat de Boukhara, protg par ses montagnes,
+isol par ses steppes, est donc un tat vritablement redoutable, et la
+Russie serait force de lui opposer des forces importantes.</p>
+
+<p>Or, c'tait l'ambitieux et farouche Fofar qui gouvernait alors ce coin
+de la Tartarie. Appuy sur les autres khans,&mdash;principalement ceux de
+Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposs
+se jeter dans des entreprises chres l'instinct tartare,&mdash;aid des
+chefs qui commandaient toutes les hordes de l'Asie centrale, il
+s'tait mis la tte de cette invasion, dont Ivan Ogareff tait l'me.
+Ce tratre, pouss par une ambition insense autant que par la haine,
+avait rgularis le mouvement de manire couper la grande route
+sibrienne. Fou, en vrit, s'il croyait pouvoir entamer l'empire
+moscovite! Sous son inspiration, l'mir&mdash;c'est le titre que prennent les
+khans de Boukhara&mdash;avait lanc ses hordes au del de la frontire russe.
+Il avait envahi le gouvernement de Smipalatinsk, et les Cosaques, qui
+se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient d reculer
+devant lui. Il s'tait avanc plus loin que le lac Balkhach, entranant
+les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrlant
+ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui rsistaient, il se
+transportait d'une ville l'autre, suivi de ces impedimenta de
+souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes
+et ses esclaves,&mdash;le tout avec l'audace impudente d'un Gengis-Khan
+moderne.</p>
+
+<p>O tait-il en ce moment? Jusqu'o ses soldats taient-ils parvenus
+l'heure o la nouvelle de l'invasion arrivait Moscou? quel point de
+la Sibrie les troupes russes avaient-elles d reculer? on ne pouvait le
+savoir. Les communications taient interrompues. Le fil, entre Kolyvan
+et Tomsk, avait-il t bris par quelques claireurs de l'arme tartare,
+ou l'mir tait-il arriv jusqu'aux provinces de l'Yeniseisk? Toute la
+basse Sibrie occidentale tait-elle en feu? Le soulvement
+s'tendait-il dj jusqu'aux rgions de l'est? on ne pouvait le dire. Le
+seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les
+rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l't ne peuvent arrter, qui
+vole avec la rapidit de la foudre, le courant lectrique, ne pouvait
+plus se propager travers la steppe, et il n'tait plus possible de
+prvenir le grand-duc, enferm dans Irkoutsk, du danger dont le menaait
+la trahison d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait,
+cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents
+verstes (5,323 kilomtres) qui sparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait,
+pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, dployer la
+fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais,
+avec de la tte et du c&#339;ur, on va loin!</p>
+
+<p>Trouverai-je cette tte et ce c&#339;ur? se demandait le czar.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III-a" id="CHAPITRE_III-a"></a>CHAPITRE III<br /><br />
+<small>MICHEL STROGOFF</small></h2>
+
+<p>La porte du cabinet imprial s'ouvrit bientt, et l'huissier annona le
+gnral Kissoff.</p>
+
+<p>Ce courrier? demanda vivement le czar.</p>
+
+<p>&mdash;Il est l, sire, rpondit le gnral Kissoff.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as trouv l'homme qu'il fallait?</p>
+
+<p>&mdash;J'ose en rpondre Votre Majest.</p>
+
+<p>&mdash;Il tait de service au palais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connais?</p>
+
+<p>&mdash;Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succs des
+missions difficiles.</p>
+
+<p>&mdash;A l'tranger?</p>
+
+<p>&mdash;En Sibrie mme.</p>
+
+<p>&mdash;D'o est-il?</p>
+
+<p>&mdash;D'Omsk. C'est un Sibrien.</p>
+
+<p>&mdash;Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour russir l o d'autres
+choueraient peut-tre.</p>
+
+<p>&mdash;Son ge?</p>
+
+<p>&mdash;Trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme vigoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, il peut supporter jusqu'aux dernires limites le froid, la faim,
+la soif, la fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Il a un corps de fer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et un c&#339;ur?...</p>
+
+<p>&mdash;Un c&#339;ur d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Il se nomme?...</p>
+
+<p>&mdash;Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il prt partir?</p>
+
+<p>&mdash;Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majest.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne, dit le czar.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le
+cabinet imprial.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait haut de taille, vigoureux, paules larges,
+poitrine vaste. Sa tte puissante prsentait les beaux caractres de la
+race caucasique.</p>
+
+<p>Ses membres, bien attachs, taient autant de leviers, disposs
+mcaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce
+beau et solide garon, bien camp, bien plant, n'et pas t facile
+dplacer malgr lui, car, lorsqu'il avait pos ses deux pieds sur le
+sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracins. Sur sa tte, carre du
+haut, large de front, se crpelait une chevelure abondante, qui
+s'chappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite.
+Lorsque sa face, ordinairement ple, venait se modifier, c'tait
+uniquement sous un battement plus rapide du c&#339;ur, sous l'influence
+d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artrielle. Ses
+yeux taient d'un bleu fonc, avec un regard droit, franc, inaltrable,
+et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers,
+contracts faiblement, tmoignaient d'un courage lev, ce courage sans
+colre des hros, suivant l'expression des physiologistes. Son nez
+puissant, large de narines, dominait une bouche symtrique avec les
+lvres un peu saillantes de l'tre gnreux et bon.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait le temprament de l'homme dcid, qui prend
+rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l'incertitude,
+qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne pitine pas dans
+l'indcision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester
+immobile comme un soldat devant son suprieur; mais, lorsqu'il marchait,
+son allure dnotait une grande aisance, une remarquable nettet de
+mouvements,&mdash;ce qui prouvait la fois la confiance et la volont vivace
+de son esprit. C'tait un de ces hommes dont la main semble toujours
+pleine des cheveux de l'occasion, figure un peu force, mais qui les
+peint d'un trait.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait vtu d'un lgant uniforme militaire, qui se
+rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne,
+bottes, perons, pantalon demi-collant, pelisse borde de fourrure et
+agrmente de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine
+brillaient une croix et plusieurs mdailles.</p>
+
+<p>Michel Strogoff appartenait au corps spcial des courriers du czar, et
+il avait rang d'officier parmi ces hommes d'lite. Ce qui se sentait
+particulirement dans sa dmarche, dans sa physionomie, dans toute sa
+personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il tait un
+excuteur d'ordres. Il possdait donc l'une des qualits les plus
+recommandables en Russie, suivant l'observation du clbre romancier
+Tourguneff, qualit qui conduit aux plus hautes positions de l'empire
+moscovite.</p>
+
+<p>En vrit, si un homme pouvait mener bien ce voyage de Moscou
+Irkoutsk, travers une contre envahie, surmonter les obstacles et
+braver les prils de toutes sortes, c'tait, entre tous, Michel
+Strogoff.</p>
+
+<p>Circonstance trs-favorable la russite de ses projets, Michel
+Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et il
+en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir dj
+parcouru, mais parce qu'il tait d'origine sibrienne.</p>
+
+<p>Son pre, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la
+ville d'Omsk, situe dans le gouvernement de ce nom, et sa mre, Marfa
+Strogoff, y demeurait encore. C'tait l, au milieu des steppes sauvages
+des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibrien
+avait lev son fils Michel la dure, suivant l'expression populaire.
+De sa vritable profession, Pierre Strogoff tait chasseur. t comme
+hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui
+dpassent quelquefois cinquante degrs au-dessous de zro, il courait la
+plaine durcie, les halliers de mlzes et de bouleaux, les forts de
+sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le
+gros gibier la fourche ou au couteau. Le gros gibier n'tait rien de
+moins que l'ours sibrien, redoutable et froce animal dont la taille
+gale celle de ses congnres des mers glaciales. Pierre Strogoff avait
+tu plus de trente-neuf ours, c'est--dire que le quarantime tait
+tomb sous ses coups,&mdash;et l'on sait, en croire les lgendes
+cyngtiques de la Russie, combien de chasseurs ont t heureux jusqu'au
+trente-neuvime ours, qui ont succomb devant le quarantime!</p>
+
+<p>Pierre Strogoff avait donc dpass sans avoir reu mme une gratignure
+le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, g de onze ans, ne
+manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la ragatina,
+c'est--dire la fourche, pour venir en aide son pre, arm seulement
+du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tu son premier ours,
+tout seul,&mdash;ce qui n'tait rien;&mdash;mais, aprs l'avoir dpouill, il
+avait tran la peau du gigantesque animal jusqu' la maison paternelle,
+distante de plusieurs verstes,&mdash;ce qui indiquait chez l'enfant une
+vigueur peu commune.</p>
+
+<p>Cette vie lui profita, et, arriv l'ge de l'homme fait, il tait
+capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la
+fatigue. C'tait, comme le Yakoute des contres septentrionales, un
+homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix
+nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, l o d'autres
+se fussent morfondus l'air. Dou de sens d'une finesse extrme, guid
+par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le
+brouillard interceptait tout horizon, lors mme qu'il se trouvait dans
+le pays des hautes latitudes, o la nuit polaires se prolonge pendant de
+longs jours, il retrouvait son chemin, l o d'autres n'eussent pu
+diriger leurs pas. Tous les secrets de son pre lui taient connus. Il
+avait appris se guider sur des symptmes presque imperceptibles,
+projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches
+d'arbre, manations apportes des dernires limites de l'horizon, foule
+d'herbes dans la fort, sons vagues qui traversaient l'air, dtonations
+lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphre embrume, mille dtails
+qui sont mille jalons pour qui sait les reconnatre. De plus, tremp
+dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une
+sant de fer, ainsi que l'avait dit le gnral Kissoff, et, ce qui tait
+non moins vrai, un c&#339;ur d'or.</p>
+
+<p>L'unique passion de Michel Strogoff tait pour sa mre, la vieille
+Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff,
+ Omsk, sur les bords de l'Irtyche, l o le vieux chasseur et elle
+vcurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le
+c&#339;ur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le
+pourrait,&mdash;promesse qui fut toujours religieusement tenue.</p>
+
+<p>Il avait t dcid que Michel Strogoff, vingt ans, entrerait au
+service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers
+du czar. Le jeune Sibrien, hardi, intelligent, zl de bonne conduite,
+eut d'abord l'occasion de se distinguer spcialement dans un voyage au
+Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulev par quelques remuants
+successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission
+qui l'entrana jusqu' Petropolowski, dans le Kamtschatka, l'extrme
+limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournes, il dploya
+des qualits merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui
+lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit
+rapidement son chemin.</p>
+
+<p>Quant aux congs qui lui revenaient de droit, aprs ces lointaines
+missions, jamais il ne ngligea de les consacrer sa vieille
+mre,&mdash;ft-il spar d'elle par des milliers de verstes et l'hiver
+rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la premire fois,
+Michel Strogoff, qui venait d'tre trs-employ dans le sud de l'empire,
+n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois sicles! Or,
+son cong rglementaire allait lui tre accord dans quelques jours, et
+il avait dj fait ses prparatifs de dpart pour Omsk, quand se
+produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc
+introduit en prsence du czar, dans la plus complte ignorance de ce que
+l'empereur attendait de lui.</p>
+
+<p>Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques
+instants et l'observa d'un &#339;il pntrant, tandis que Michel Strogoff
+demeurait absolument immobile.</p>
+
+<p>Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna prs de son
+bureau, et, faisant signe au grand matre de police de s'y asseoir, il
+lui dicta voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.</p>
+
+<p>La lettre libelle, le czar la relut avec une extrme attention, puis il
+la signa, aprs avoir fait prcder son nom de ces mots: Byt po smou,
+qui signifient: Ainsi soit-il, et constituent la formule sacramentelle
+des empereurs de Russie.</p>
+
+<p>La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet
+aux armes impriales.</p>
+
+<p>Le czar, se relevant alors, dit Michel Strogoff de s'approcher.</p>
+
+<p>Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau
+immobile, prt rpondre.</p>
+
+<p>Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux.
+Puis, d'une voix brve:</p>
+
+<p>Ton nom? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Michel Strogoff, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Ton grade?</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine au corps des courriers du czar.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais la Sibrie?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Sibrien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es n?...</p>
+
+<p>&mdash;A Omsk.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des parents Omsk?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Quels parents?</p>
+
+<p>&mdash;Ma vieille mre.</p>
+
+<p>Le czar suspendit un instant la srie de ses questions. Puis, montrant
+la lettre qu'il tenait la main:</p>
+
+<p>Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de
+remettre en mains propres au grand-duc et nul autre que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je la remettrai, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand-duc est Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faudra traverser un pays soulev par des rebelles, envahi par
+des Tartares, qui auront intrt intercepter cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le traverserai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te mfieras surtout d'un tratre, Ivan Ogareff, qui se rencontrera
+peut-tre sur ta route.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en mfierai.</p>
+
+<p>&mdash;Passeras-tu par Omsk?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon chemin, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu vois ta mre, tu risques d'tre reconnu. Il ne faut pas que tu
+voies ta mre!</p>
+
+<p>Michel Strogoff eut une seconde d'hsitation.</p>
+
+<p>Je ne la verrai pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni o tu vas!</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune
+courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dpend le salut de toute
+la Sibrie et peut-tre la vie du grand-duc mon frre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre sera remise Son Altesse le grand-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi tu passeras quand mme?</p>
+
+<p>Je passerai, ou l'on me tuera.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin que tu vives!</p>
+
+<p>&mdash;Je vivrai et je passerai, rpondit Michel Strogoff. Le czar parut
+satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff
+lui avait rpondu.</p>
+
+<p>Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour
+mon frre et pour moi!</p>
+
+<p>Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitt le cabinet
+imprial, et, quelques instants aprs, le Palais-Neuf.</p>
+
+<p>Je crois que tu as eu la main heureuse, gnral, dit le czar.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, sire, rpondit le gnral Kissoff, et Votre Majest peut
+tre assure que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme, en effet, dit le czar.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV-a" id="CHAPITRE_IV-a"></a>CHAPITRE IV<br /><br />
+<small>DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.</small></h2>
+
+<p>La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk
+tait de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomtres). Lorsque le
+fil tlgraphique n'tait pas encore tendu entre les monts Ourals et la
+frontire orientale de la Sibrie, le service des dpches se faisait
+par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours se
+rendre de Moscou Irkoutsk. Mais c'tait l l'exception, et cette
+traverse de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre cinq
+semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis la
+disposition de ces envoys du czar.</p>
+
+<p>En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff et
+prfr voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le
+tranage sur toute l'tendue du parcours. Alors les difficults
+inhrentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminues sur
+ces immenses steppes niveles par la neige. Plus de cours d'eau a
+franchir. Partout la nappe glace sur laquelle le traneau glisse
+facilement et rapidement. Peut-tre certains phnomnes naturels
+sont-ils a redouter, cette poque, tels que permanence et intensit
+des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables,
+dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font prir des caravanes
+entires. Il arrive bien aussi que des loups, pousss par la faim,
+couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, et valu courir ces
+risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de
+prfrence cantonns dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas
+couru la steppe, tout mouvement de troupes et t impraticable, et
+Michel Strogoff et plus facilement pass. Mais il n'avait choisir ni
+son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait
+les accepter et partir.</p>
+
+<p>Telle tait donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement,
+et il se prpara lui faire face.</p>
+
+<p>D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un
+courrier du czar. Cette qualit, il fallait mme que personne ne put la
+souponner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions
+fourmillent. Lui reconnu, sa mission tait compromise. Aussi, en lui
+remettant une somme importante, qui devait suffire son voyage et le
+faciliter dans une certaine mesure, le gnral Kissoff ne lui donna-t-il
+aucun ordre crit portant cette mention: service de l'empereur, qui est
+le Ssame par excellence. Il se contenta de le munir d'un podaroshna.</p>
+
+<p>Ce podaroshna tait fait au nom de Nicolas Korpanoff, ngociant,
+demeurant Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff se faire
+accompagner, le cas chant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre,
+il tait, par mention spciale, valable mme pour le cas o le
+gouvernement moscovite interdirait tous autres nationaux de quitter la
+Russie.</p>
+
+<p>Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de
+poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas o ce
+permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualit, c'est--dire
+tant qu'il serait sur le territoire europen. Il rsultait donc, de
+cette circonstance, qu'en Sibrie, c'est--dire lorsqu'il traverserait
+les provinces souleves, il ne pourrait ni agir en matre dans les
+relais de poste, ni se faire dlivrer des chevaux de prfrence tous
+autres, ni rquisitionner les moyens de transport pour son usage
+personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'tait plus un
+courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de
+Moscou Irkoutsk, et, comme tel, soumis toutes les ventualits d'un
+voyage ordinaire.</p>
+
+<p>Passer inaperu,&mdash;plus ou moins rapidement,&mdash;mais passer, tel devait
+tre son programme.</p>
+
+<p>Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualit ne comprenait pas
+moins de deux cents Cosaques monts, deux cents fantassins, vingt-cinq
+cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux,
+vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pices de canon. Tel
+tait le matriel ncessit par un voyage en Sibrie.</p>
+
+<p>Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins,
+ni btes de somme. Il irait en voiture ou cheval, quand il le
+pourrait; pied, s'il fallait aller pied.</p>
+
+<p>Les quatorze cents premires verstes (1,493 kilomtres), mesurant la
+distance comprise entre Moscou et la frontire russe, ne devaient offrir
+aucune difficult. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux vapeur,
+chevaux des divers relais, taient la disposition de tous, et, par
+consquent, la disposition du courrier du czar.</p>
+
+<p>Donc, ce matin mme du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme,
+muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vtu d'un simple
+costume russe, tunique serre la taille, ceinture traditionnelle du
+moujik, larges culottes, bottes sangles la jarretire, Michel
+Strogoff se rendit la gare pour y prendre le premier train. Il ne
+portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se
+dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas
+qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur
+sibrien sait ventrer proprement un ours, sans dtriorer sa prcieuse
+fourrure.</p>
+
+<p>Il y avait un assez grand concours de voyageurs la gare de Moscou. Les
+gares des chemins de fer russes sont des lieux de runion
+trs-frquents, autant au moins de ceux qui regardent partir que de
+ceux qui partent. Il se tient l comme une petite bourse de nouvelles.</p>
+
+<p>Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le dposer
+Nijni-Novgorod. L s'arrtait, cette poque, la voie ferre qui,
+reliant Moscou Saint-Ptersbourg, doit se continuer jusqu' la
+frontire russe. C'tait un trajet de quatre cents verstes environ (426
+kilomtres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures.
+Michel Strogoff, une fois arriv Nijni-Novgorod, prendrait, suivant
+les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux vapeur du
+Volga, afin d'atteindre au plus tt les montagnes de l'Oural.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'tendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois
+que ses affaires n'inquitent pas outre mesure, et qui cherche tuer le
+temps par le sommeil.</p>
+
+<p>Nanmoins, comme il n'tait pas seul dans son compartiment, il ne dormit
+que d'un &#339;il et il couta de ses deux oreilles.</p>
+
+<p>En effet, le bruit du soulvement des hordes kirghises et de l'invasion
+tartare n'tait pas sans avoir transpir quelque peu. Les voyageurs,
+dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non
+sans quelque circonspection.</p>
+
+<p>Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train,
+taient des marchands qui se rendaient la clbre foire de
+Nijni-Novgorod. Monde ncessairement trs-ml, compos de Juifs, de
+Turcs, de Cosaques, de Russes, de Gorgiens, de Kalmouks et autres, mais
+presque tous parlant la langue nationale.</p>
+
+<p>On discutait donc le pour et le contre des graves vnements qui
+s'accomplissaient alors au del de l'Oural, et ces marchands semblaient
+craindre que le gouvernement russe ne ft amen prendre quelques
+mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant la
+frontire,&mdash;mesures dont le commerce souffrirait certainement.</p>
+
+<p>Il faut le dire, ces gostes ne considraient la guerre, c'est--dire
+la rpression de la rvolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul
+point de vue de leurs intrts menacs. La prsence d'un simple soldat,
+revtu de son uniforme,&mdash;et l'on sait combien l'importance de l'uniforme
+est grande en Russie,&mdash;et certainement suffi contenir les langues de
+ces marchands. Mais, dans le compartiment occup par Michel Strogoff,
+rien ne pouvait faire souponner la prsence d'un militaire, et le
+courrier du czar, vou l'incognito, n'tait pas homme se trahir.</p>
+
+<p>Il coutait donc.</p>
+
+<p>On affirme que les ths de caravane sont en hausse, disait un Persan,
+reconnaissable son bonnet fourni d'astrakan et sa robe brune
+larges plis, use par le frottement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les ths n'ont rien craindre de la baisse, rpondit un vieux
+Juif mine refrogne. Ceux qui sont sur le march de Nijni-Novgorod
+s'expdieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement
+pas de mme des tapis de Boukhara!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le
+Persan.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus expos!
+Comptez donc sur les expditions d'un pays qui est soulev par les khans
+depuis Khiva jusqu' la frontire chinoise!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! rpondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites
+n'arriveront pas davantage, je suppose!</p>
+
+<p>&mdash;Et le bnfice, Dieu d'Isral! s'cria le petit Juif, le comptez-vous
+pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie
+centrale risquent fort de manquer sur le march, et il en sera des tapis
+de Samarcande comme des laines, des suifs et des chles d'Orient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! prenez garde, mon petit pre! rpondit un voyageur russe l'air
+goguenard. Vous allez horriblement graisser vos chles, si vous les
+mlez avec vos suifs!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous fait rire! rpliqua aigrement le marchand, qui gotait peu
+ce genre de plaisanteries.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de
+cendres, rpondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses?
+Non! pas plus que le cours des marchandises!</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous n'tes pas marchand! fit observer le petit Juif.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni
+dredon, ni miel, ni cire, ni chnevis, ni viandes sales, ni caviar, ni
+bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni
+pelleteries!....</p>
+
+<p>&mdash;Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la
+nomenclature du voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulire,
+rpondit celui-ci en clignant de l'&#339;il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.</p>
+
+<p>&mdash;Ou un espion! rpondit celui-ci en baissant la voix. Dfions-nous, et
+ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le
+temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!</p>
+
+<p>Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits
+mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fcheuses
+consquences.</p>
+
+<p>Les chevaux de Sibrie vont tre rquisitionns, disait un voyageur, et
+les communications deviendront bien difficiles entre les diverses
+provinces de l'Asie centrale!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde
+moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit, rpondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se
+flatter de savoir quelque chose dans ce pays!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler de concentration de troupes la frontire. Les
+Cosaques du Don sont dj rassembls sur le cours du Volga, et on va les
+opposer aux Kirghis rvolts.</p>
+
+<p>&mdash;Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk
+ne doit pas tre sre! rpondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu
+envoyer un tlgramme Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est
+craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isol la Sibrie
+orientale!</p>
+
+<p>&mdash;En somme, petit pre, reprit le premier interlocuteur, ces marchands
+ont raison d'tre inquiets pour leur commerce et leurs transactions.
+Aprs avoir rquisitionn les chevaux, on rquisitionnera les bateaux,
+les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment o il ne
+sera plus permis de faire un pas sur toute l'tendue de l'empire.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi
+brillamment qu'elle a commenc! rpondit le second interlocuteur, en
+secouant la tte. Mais la sret et l'intgrit du territoire russe
+avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!</p>
+
+<p>Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulires ne
+variait gure, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du
+train; mais partout un observateur et observ une extrme
+circonspection dans les propos que les causeurs changeaient entre eux.
+Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils
+n'allaient jamais jusqu' pressentir les intentions du gouvernement
+moscovite, ni les apprcier.</p>
+
+<p>C'est ce qui fut trs-justement remarqu par l'un des voyageurs d'un
+wagon plac en tte du train. Ce voyageur&mdash;videmment un
+tranger&mdash;regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions
+auxquelles on ne rpondait que trs-vasivement. A chaque instant pench
+hors de la portire, dont il tenait la vitre baisse, au vif dsagrment
+de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de
+l'horizon de droite. Il demandait le nom des localits les plus
+insignifiantes, leur orientation, quel tait leur commerce, leur
+industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalit par
+sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet dj surcharg de
+notes.</p>
+
+<p>C'tait le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de
+questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de rponses
+qu'elles amenaient, il esprait surprendre quelque fait intressant
+pour sa cousine. Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et
+on ne disait pas devant lui un mot qui et trait aux vnements du jour.</p>
+
+<p>Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion
+tartare, crivit-il sur son carnet:</p>
+
+<p>Voyageurs d'une discrtion absolue. En matire politique, trs-durs
+la dtente.</p>
+
+<p>Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de
+voyage, son confrre, embarqu comme lui dans le mme train, et
+voyageant dans le mme but, se livrait au mme travail d'observation
+dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'taient rencontrs,
+ce jour-l, la gare de Moscou, et ils ignoraient rciproquement qu'ils
+fussent partis pour visiter le thtre de la guerre.</p>
+
+<p>Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais coutant beaucoup, n'avait
+point inspir ses compagnons de route les mmes dfiances qu'Alcide
+Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins,
+sans se gner, causaient-ils devant lui, en se laissant mme aller plus
+loin que leur circonspection naturelle n'aurait d le comporter. Le
+correspondant du <i>Daily-Telegraph</i> avait donc pu observer combien les
+vnements proccupaient ces marchands qui se rendaient
+Nijni-Novgorod, et quel point le commerce avec l'Asie centrale tait
+menac dans son transit.</p>
+
+<p>Aussi n'hsita-t-il pas noter sur son carnet cette observation on ne
+peut plus juste:</p>
+
+<p>Voyageurs extrmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et
+ils en parlent avec une libert qui doit tonner entre le Volga et la
+Vistule!</p>
+
+<p>Les lecteurs du <i>Daily-Telegraph</i> ne pouvaient manquer d'tre aussi bien
+renseigns que la cousine d'Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>Et, de plus, comme Harry Blount, assis la gauche du train, n'avait vu
+qu'une partie de la contre, qui tait assez accidente, sans se donner
+la peine de regarder la partie de droite, forme de longues plaines, il
+ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:</p>
+
+<p>Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.</p>
+
+<p>Cependant, il tait visible que le gouvernement russe, en prsence de
+ces graves ventualits, prenait quelques mesures svres, mme
+l'intrieur de l'empire. Le soulvement n'avait pas franchi la frontire
+sibrienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays
+kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.</p>
+
+<p>En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan
+Ogareff. Ce tratre, appelant l'tranger pour venger ses rancunes
+personnelles, avait-il rejoint Fofar-Khan, ou bien cherchait-il
+fomenter la rvolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, cette
+poque de l'anne, renfermait une population compose de tant d'lments
+divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Armniens, ces Kalmouks,
+qui affluaient au grand march, des affids, chargs de provoquer un
+mouvement l'intrieur? Toutes ces hypothses taient possibles,
+surtout dans un pays tel que la Russie.</p>
+
+<p>En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomtres
+carrs, ne peut pas avoir l'homognit des tats de l'Europe
+occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe
+forcment plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en Asie,
+en Amrique, s'tend du quinzime degr de longitude est au cent
+trente-troisime degr de longitude ouest, soit un dveloppement de prs
+de deux cents degrs [Soit 2,500 lieues environ.], et du trente-huitime
+parallle sud au quatre-vingt-unime parallle nord, soit quarante-trois
+degrs [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de soixante-dix millions
+d'habitants. On y parle trente langues diffrentes. La race slave y
+domine sans doute, mais elle comprend, avec les Russes, des Polonais,
+des Lithuaniens, des Courlandais. Que l'on y ajoute les Finnois, les
+Esthoniens, les Lapons, les Tchrmisses, les Tchouvaches, les Permiaks,
+les Allemands, les Grecs, les Tartares, les tribus caucasiennes, les
+hordes mongoles, kalmoukes, samoydes, kamtschadales, aloutes, et l'on
+comprendra que l'unit d'un aussi vaste tat ait t difficile
+maintenir et qu'elle n'ait pu tre que l'&#339;uvre du temps, aide par la
+sagesse des gouvernements.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, chapper
+toutes les recherches, et, trs-probablement, il devait avoir rejoint
+l'arme tartare. Mais, chaque station o s'arrtait le train, des
+inspecteurs se prsentaient qui examinaient les voyageurs et leur
+faisaient subir tous une inspection minutieuse, car, par ordre du
+grand matre de police, ils taient la recherche d'Ivan Ogareff. Le
+gouvernement, en effet, croyait savoir que ce tratre n'avait pas encore
+pu quitter la Russie europenne. Un voyageur paraissait-il suspect, il
+allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps, le train
+repartait sans s'inquiter en aucune faon du retardataire.</p>
+
+<p>Avec la police russe, qui est trs-premptoire, il est absolument
+inutile de vouloir raisonner. Ses employs sont revtus de grades
+militaires, et ils oprent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne
+pas obir sans souffler mot des ordres manant d'un souverain qui a le
+droit d'employer cette formule en tte de ses ukases: Nous, par la
+grce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou,
+Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de Pologne,
+czar de Sibrie, czar de la Chersonse Taurique, seigneur de Pskof,
+grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie et de
+Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semigallie,
+de Bialystok, de Karlie, de Iougrie, de Perm, de Viatka, de Bolgarie et
+de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du territoire de
+Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de Rostof, de
+Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de Kondinie, de Vitepsk,
+de Mstislaf, dominateur des rgions hyperborennes, seigneur des pays
+d'Ivrie, de Kartalinie, de Grouzinie, de Kabardinie, d'Armnie,
+seigneur hrditaire et suzerain des princes tcherkesses, de ceux des
+montagnes et autres, hritier de la Norwge, duc de Schleswig-Holstein,
+de Stormarn, de Dittmarsen et d'Oldenbourg. Puissant souverain, en
+vrit, que celui dont les armes sont un aigle deux ttes, tenant un
+sceptre et un globe, qu'entourent les cussons de Novgorod, de Wladimir,
+de Kief, de Kazan, d'Astrakan, de Sibrie, et qu'enveloppe le collier de
+l'ordre de Saint-Andr, surmont d'une couronne royale!</p>
+
+<p>Quant Michel Strogoff, il tait en rgle, et, par consquent, l'abri
+de toute mesure de police.</p>
+
+<p>A la station de Wladimir, le train s'arrta pendant quelques
+minutes,&mdash;ce-qui parut suffire au correspondant du <i>Daily-Telegraph</i>
+pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperu
+extrmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.</p>
+
+<p>A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montrent dans le train.
+Entre autres, une jeune fille se prsenta la portire du compartiment
+occup par Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille
+s'y plaa, aprs avoir dpos prs d'elle un modeste sac de voyage en
+cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux baisss,
+sans mme avoir regard les compagnons de route que le hasard lui
+donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore quelques
+heures.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne put s'empcher de considrer attentivement sa
+nouvelle voisine. Comme elle se trouvait place de manire aller en
+arrire, il lui offrit mme sa place, qu'elle pouvait prfrer, mais
+elle le remercia en s'inclinant lgrement.</p>
+
+<p>Cette jeune fille devait avoir de seize dix-sept ans. Sa tte,
+vritablement charmante, prsentait le type slave dans toute sa
+puret,&mdash;type un peu svre, qui la destinait devenir plutt belle que
+jolie, lorsque quelques annes de plus auraient fix dfinitivement ses
+traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait, s'chappaient
+profusion des cheveux d'un blond dor. Ses yeux taient bruns avec un
+regard velout d'une douceur infinie. Son nez droit se rattachait ses
+joues, un peu maigres et ples, par des ailes lgrement mobiles, Sa
+bouche tait finement dessine, mais il semblait qu'elle et, depuis
+longtemps, dsappris de sourire.</p>
+
+<p>La jeune voyageuse tait grande, lance, autant qu'on pouvait juger de
+sa taille sous l'ample pelisse trs-simple qui la recouvrait. Bien que
+ce ft encore une trs-jeune fille, dans toute la puret de
+l'expression, le dveloppement de son front lev, la forme nette de la
+partie infrieure de sa figure, donnait l'ide d'une grande nergie
+morale,&mdash;dtail qui n'chappa point Michel Strogoff. videmment, cette
+jeune fille avait dj souffert dans le pass, et l'avenir, sans doute,
+ne s'offrait pas elle sous des couleurs riantes, mais il tait non
+moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle tait rsolue lutter
+encore contre les difficults de la vie. Sa volont devait tre vivace,
+persistante, et son calme inaltrable, mme dans des circonstances o un
+homme serait expos flchir ou s'irriter.</p>
+
+<p>Telle tait l'impression que faisait natre cette jeune fille,
+premire vue. Michel Strogoff, tant lui-mme d'une nature nergique,
+devait tre frapp du caractre de cette physionomie, et, tout en
+prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard,
+il observa sa voisine avec une certaine attention.</p>
+
+<p>Le costume de la jeune voyageuse tait la fois d'une simplicit et
+d'une propret extrmes. Elle n'tait pas riche, cela se devinait
+aisment, mais on et vainement cherch sur ses vtements quelque marque
+de ngligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir, ferm clef,
+et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.</p>
+
+<p>Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui se
+rajustait gracieusement son cou par un liser bleu. Sous cette
+pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui
+tombait aux chevilles, et dont le pli infrieur tait orn de quelques
+broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvrag, assez fortes de
+semelles, comme si elles eussent t choisies en prvision d'un long
+voyage, chaussaient ses pieds, qui taient petits.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, certains dtails, crut reconnatre dans ces habits la
+coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait tre
+originaire des provinces baltiques.</p>
+
+<p>Mais o allait cette jeune fille, seule, cet ge o l'appui d'un pre
+ou d'une mre, la protection d'un frre, sont pour ainsi dire obligs?
+Venait-elle donc, aprs un trajet dj long, des provinces de la Russie
+occidentale? Se rendait-elle seulement Nijni-Novgorod, ou bien le but
+de son voyage tait-il au del des frontires orientales de l'empire?
+Quelque parent, quoique ami l'attendait-il l'arrive du train?
+N'tait-il pas plus probable, au contraire, qu' sa descente du wagon,
+elle se trouverait aussi isole dans la ville que dans ce compartiment,
+o personne&mdash;elle devait le croire&mdash;ne semblait se soucier d'elle? Cela
+tait probable.</p>
+
+<p>En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se
+montraient d'une faon trs-visible dans la manire d'tre de la jeune
+voyageuse. La faon dont elle entra dans le wagon et dont elle se
+disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour
+d'elle, le soin qu'elle prit de ne dranger et de ne gner personne,
+tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'tre seule et de ne compter
+que sur elle-mme.</p>
+
+<p>Michel Strogoff l'observait avec intrt, mais, rserv lui-mme, il ne
+chercha pas faire natre une occasion de lui parler, bien que
+plusieurs heures dussent s'couler avant l'arrive du train
+Nijni-Novgorod.</p>
+
+<p>Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille&mdash;ce marchand qui
+mlangeait si imprudemment les suifs et les chles&mdash;s'tant endormi et
+menaant sa voisine de sa grosse tte qui vacillait d'une paule
+l'autre, Michel Strogoff le rveilla assez brusquement et lui fit
+comprendre qu'il et se tenir droit et d'une faon plus convenable.</p>
+
+<p>Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles
+contre les gens qui se mlent de ce qui ne les regarde pas; mais
+Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur
+s'appuya du ct oppos et dlivra la jeune voyageuse de son incommode
+voisinage.</p>
+
+<p>Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercment
+muet et modeste dans son regard.</p>
+
+<p>Mais une circonstance se prsenta, qui donna Michel Strogoff une ide
+juste du caractre de cette jeune fille.</p>
+
+<p>Douze verstes avant d'arriver la gare de Nijni-Novgorod, une brusque
+courbe de la voie ferre, le train prouva un choc trs-violent. Puis,
+pendant une minute, il courut sur la pente d'un remblai.</p>
+
+<p>Voyageurs plus ou moins culbuts, cris, confusion, dsordre gnral dans
+les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait craindre
+que quelque accident grave ne se produist. Aussi, avant mme que le
+train ft arrt, les portires s'ouvrirent-elles, et les voyageurs,
+effars, n'eurent-ils qu'une pense: quitter les voitures et chercher
+refuge sur la voie.</p>
+
+<p>Michel Strogoff songea tout d'abord sa voisine; mais, tandis que les
+voyageurs de son compartiment se prcipitaient au dehors, criant et se
+bousculant, la jeune fille tait reste tranquillement sa place, le
+visage peine altr par une lgre pleur.</p>
+
+<p>Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne bougea
+pas non plus.</p>
+
+<p>Tous deux demeurrent impassibles.</p>
+
+<p>Une nergique nature! pensa Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du bandage
+du wagon de bagages avait provoqu d'abord le choc, puis l'arrt du
+train, mais peu s'en tait fallu que, rejet hors des rails, il n'et
+t prcipit du haut du remblai dans une fondrire. Il y eut l une
+heure de retard. Enfin, la voie dgage, le train reprit sa marche, et,
+ huit heures et demie du soir, il arrivait en gare Nijni-Novgorod.</p>
+
+<p>Avant que personne et pu descendre des wagons, les inspecteurs de
+police se prsentrent aux portires et examinrent les voyageurs.</p>
+
+<p>Michel Strogoff montra son podaroshna, libell au nom de Nicolas
+Korpanoff. Donc, nulle difficult.</p>
+
+<p>Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous destination de
+Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.</p>
+
+<p>La jeune fille, elle, prsenta, non pas un passeport, puisque le
+passeport n'est plus exig en Russie, mais un permis revtu d'un cachet
+particulier et qui semblait tre d'une nature spciale.</p>
+
+<p>L'inspecteur le lut avec attention. Puis, aprs avoir examin
+attentivement celle dont il contenait le signalement:</p>
+
+<p>Tu es de Riga? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Par quelle route?</p>
+
+<p>&mdash;Par la route de Perm.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, rpondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis la
+maison de police de Nijni-Novgorod.</p>
+
+<p>La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.</p>
+
+<p>En entendant ces demandes et ces rponses, Michel Strogoff prouva la
+fois un sentiment de surprise et de piti. Quoi! cette jeune fille
+seule, en route pour cette lointaine Sibrie, et cela, lorsque, ses
+dangers habituels, se joignaient tous les prils d'un pays envahi et
+soulev! Comment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...</p>
+
+<p>L'inspection finie, les portires des wagons furent alors ouvertes,
+mais, avant que Michel Strogoff et pu faire un mouvement vers elle, la
+jeune Livonienne, descendue la premire, avait disparu dans la foule qui
+encombrait les quais de la gare.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_V-a" id="CHAPITRE_V-a"></a>CHAPITRE V<br /><br />
+<small>UN ARRT EN DEUX ARTICLES.</small></h2>
+
+<p>Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, situe au confluent du Volga et de
+l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'tait l que Michel
+Strogoff devait abandonner la voie ferre, qui, cette poque, ne se
+prolongeait pas au del de cette ville. Ainsi donc, mesure qu'il
+avanait, les moyens de communication devenaient d'abord moins rapides,
+ensuite moins srs.</p>
+
+<p>Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente
+trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent
+mille, c'est--dire que sa population tait dcuple. Cet accroissement
+tait d la clbre foire qui se tient dans ses murs pendant une
+priode de trois semaines. Autrefois, c'tait Makariew qui bnficiait
+de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a t
+transporte Nijni-Novgorod.</p>
+
+<p>La ville, assez morne d'habitude, prsentait donc une animation
+extraordinaire. Dix races diffrentes de ngociants, europens ou
+asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions
+commerciales.</p>
+
+<p>Bien que l'heure laquelle Michel Strogoff quitta la gare ft dj
+avance, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux
+villes, spares par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod, et
+dont la plus haute, btie sur un roc escarp, est dfendue par un de ces
+forts qu'on appelle kreml en Russie.</p>
+
+<p>Si Michel Strogoff et t forc de sjourner Nijni-Novgorod, il
+aurait eu quelque peine dcouvrir un htel ou mme une auberge peu
+prs convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne pouvait
+partir immdiatement, puisqu'il lui fallait prendre le steam-boat du
+Volga, il dut s'enqurir d'un gte quelconque. Mais, auparavant, il
+voulut connatre exactement l'heure du dpart, et il se rendit aux
+bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service entre
+Nijni-Novgorod et Perm.</p>
+
+<p>L, son grand dplaisir, il apprit que le <i>Caucase</i>&mdash;c'tait le nom du
+steam-boat&mdash;ne partait pour Perm que le lendemain, midi. Dix-sept
+heures attendre! c'tait fcheux pour un homme aussi press, et,
+cependant, il lui fallut se rsigner. Ce qu'il fit, car il ne
+rcriminait jamais inutilement.</p>
+
+<p>D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, tlgue ou
+tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'et
+conduit plus vite, soit Perm, soit Kazan. Mieux valait donc attendre
+le dpart du steam-boat,&mdash;vhicule plus rapide qu'aucun autre, et qui
+devait lui faire regagner le temps perdu.</p>
+
+<p>Voil donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans trop
+s'en inquiter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de cela il
+ne s'embarrassait gure, et, sans la faim qui le talonnait, il et
+probablement err jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod. Ce
+dont il se mit en qute, ce fut d'un souper plutt que d'un lit. Or il
+trouva les deux l'enseigne de la <i>Ville de Constantinople</i>.</p>
+
+<p>L, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie de
+meubles, mais laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni les
+portraits de quelques saints, auxquels une toffe dore servait de
+cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlis dans une crme paisse,
+du pain d'orge, du lait caill, du sucre en poudre mlang de cannelle,
+un pot de kwass, sorte de bire trs-commune en Russie, lui furent
+servis aussitt, et il ne lui en fallait pas tant pour se rassasier. Il
+se rassasia donc, et mieux mme que son voisin de table, qui, en qualit
+de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant fait v&#339;u
+d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette et se gardait
+bien de sucrer son th.</p>
+
+<p>Son souper termin, Michel Strogoff, au lieu de monter sa chambre,
+reprit machinalement sa promenade travers la ville. Mais, bien que le
+long crpuscule se prolonget encore, dj la foule se dissipait, les
+rues se faisaient peu peu dsertes, et chacun regagnait son logis.</p>
+
+<p>Pourquoi Michel Strogoff ne s'tait-il pas mis tout bonnement au lit,
+comme il convient aprs toute une journe passe en chemin de fer?
+Pensait-il donc cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures,
+avait t sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux faire, il y
+pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle ne
+ft expose quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de le
+craindre. Esprait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire le
+protecteur? Non. La rencontrer tait difficile. Quant la'protger....
+de quel droit?</p>
+
+<p>Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les
+dangers prsents ne sont-ils rien auprs de ceux que l'avenir lui
+rserve! La Sibrie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et
+le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle est
+autorise franchir la frontire! Et le pays au del est soulev! Des
+bandes tartares courent les steppes!...</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'arrtait par instants et se prenait rflchir.</p>
+
+<p>Sans doute, pensa-t-il, cette ide de voyager lui est venue avant
+l'invasion! Peut-tre elle-mme ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais
+non, ces marchands ont caus devant elle des troubles de la Sibrie...
+et elle n'a pas paru tonne.... Elle n'a mme demand aucune
+explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!... La
+pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entrane soit bien puissant!
+Mais, si courageuse qu'elle soit,&mdash;et elle l'est assurment&mdash;ses forces
+la trahiront en route, et, sans parler des dangers et des obstacles,
+elle ne pourra supporter les fatigues d'un tel voyage!... Jamais elle ne
+pourra atteindre Irkoutsk!</p>
+
+<p>Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il
+connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait tre
+embarrassant pour lui.</p>
+
+<p>Aprs avoir march pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un
+banc adoss une grande case de bois, qui s'levait, au milieu de
+beaucoup d'autres, sur une trs-vaste place.</p>
+
+<p>Il tait l depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement sur
+son paule.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de haute
+taille qu'il n'avait pas vu venir.</p>
+
+<p>&mdash;Je me repose, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc? reprit
+l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si cela me convient, rpliqua Michel Strogoff d'un ton un peu
+trop accentu pour le simple marchand qu'il devait tre.</p>
+
+<p>&mdash;Approche donc qu'on te voie! dit l'homme. Michel Strogoff, se
+rappelant qu'il fallait tre prudent avant tout, recula instinctivement.</p>
+
+<p>On n'a pas besoin de me voir, rpondit-il.</p>
+
+<p>Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre son
+interlocuteur et lui.</p>
+
+<p>Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire une
+sorte de bohmien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et
+dont il n'est pas agrable de subir le contact ni physique ni moral.
+Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commenait
+s'paissir, il aperut prs de la case un vaste chariot, demeure
+habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en
+Russie, partout o il y a quelques kopeks gagner.</p>
+
+<p>Cependant, le bohmien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se
+prparait interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la porte
+de la case s'ouvrit. Une femme, peine visible, s'avana vivement, et
+dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut tre un mlange
+de mongol et de sibrien:</p>
+
+<p>Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le
+papluka [Sorte de gteau feuillet] attend.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne put s'empcher de sourire de la qualification dont on
+le gratifiait, lui qui redoutait particulirement les espions.</p>
+
+<p>Mais, dans la mme langue, bien que l'accent de celui qui l'employait
+ft trs-diffrent de celui de la femme, le bohmien rpondit quelques
+mots qui signifiaient:</p>
+
+<p>Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!</p>
+
+<p>&mdash;Demain? rpliqua mi-voix la femme d'un ton qui dnotait une certaine
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sangarre, rpondit le bohmien, demain, et c'est le Pre lui-mme
+qui nous envoie... o nous voulons aller!</p>
+
+<p>L-dessus, l'homme et la femme rentrrent dans la case, dont la porte
+fut ferme avec soin.</p>
+
+<p>Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohmiens tiennent ne pas tre
+compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer
+une autre langue!</p>
+
+<p>En sa qualit de Sibrien, et pour avoir pass son enfance dans la
+steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces idiomes
+usits depuis la Tartarie jusqu' la mer Glaciale. Quant la
+signification prcise des paroles changes entre le bohmien et sa
+compagne, il ne s'en proccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il
+l'intresser?</p>
+
+<p>L'heure tant dj fort avance, il songea alors rentrer l'auberge,
+afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant, le cours du
+Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse d'innombrables
+bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors reconnatre quel tait
+l'endroit qu'il venait de quitter. Cette agglomration de chariots et de
+cases occupait prcisment la vaste place o se tenait, chaque anne, le
+principal march de Nijni-Novgorod,&mdash;ce qui expliquait, en cet endroit,
+le rassemblement de ces bateleurs et bohmiens venus, de tous les coins
+du monde.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, une heure aprs, dormait d'un sommeil quelque peu agit
+sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux trangers, et le
+lendemain, 17 juillet, il se rveillait au grand jour.</p>
+
+<p>Cinq heures encore passer Nijni-Novgorod, cela lui semblait un
+sicle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matine, si ce n'tait
+d'errer comme la veille travers les rues de la ville. Une fois son
+djeuner fini, son sac boucl, son podaroshna vis la maison de
+police, il n'aurait plus qu' partir. Mais, n'tant point homme se
+lever aprs le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaa
+soigneusement la lettre aux armes impriales au fond d'une poche
+pratique dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa
+ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela fait,
+ne voulant pas revenir la <i>Ville de Constantinople</i>, et comptant
+djeuner sur les bords du Volga, prs de l'embarcadre, il rgla sa
+dpense et quitta l'auberge.</p>
+
+<p>Par surcrot de prcaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux
+bureaux des steam-boats, et, l, il s'assura que le <i>Caucase</i> partait
+bien l'heure dite. La pense lui vint alors pour la premire fois que,
+puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il tait
+fort possible que son projet ft aussi de s'embarquer sur le <i>Caucase</i>,
+auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la route avec
+elle.</p>
+
+<p>La ville haute, avec son kremlin, dont la circonfrence mesure deux
+verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, tait alors fort
+abandonne. Le gouverneur n'y demeurait mme plus. Mais, autant la ville
+haute tait morte, autant la ville basse tait vivante!</p>
+
+<p>Michel Strogoff, aprs avoir travers le Volga sur un pont de bateaux,
+gard par des Cosaques cheval, arriva l'emplacement mme o, la
+veille, il s'tait heurt quelque campement de bohmiens. C'tait un
+peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod,
+avec laquelle celle de Leipzig elle-mme ne saurait rivaliser. Dans une
+vaste plaine, situe au del du Volga, s'levait le palais provisoire du
+gouverneur gnral, et c'est l, par ordre, que rside ce haut
+fonctionnaire pendant toute la dure de la foire, qui, grce aux
+lments dont elle se compose, ncessite une surveillance de tous les
+instants.</p>
+
+<p>Cette plaine tait alors couverte de maisons de bois, symtriquement
+disposes, de manire laisser entre elles des avenues assez larges
+pour permettre la foule d'y circuler aisment. Une certaine
+agglomration de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les
+formes, formait un quartier diffrent, affect un genre spcial de
+commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures, le
+quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus, le
+quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons taient mme
+construites en matriaux de haute fantaisie, les unes avec du th en
+briques, d'autres avec des moellons de viande sale, c'est--dire avec
+les chantillons des marchandises que leurs propritaires y dbitaient
+aux acheteurs. Singulire rclame, tant soit peu amricaine!</p>
+
+<p>Dans ces avenues, le long de ces alles, le soleil tant fort au-dessus
+de l'horizon, puisque, ce matin-l, il s'tait lev avant quatre heures,
+l'affluence tait dj considrable. Russes, Sibriens, Allemands,
+Cosaques, Turcomans, Persans, Gorgiens, Grecs, Ottomans, Indous,
+Chinois, mlange extraordinaire d'Europens et d'Asiatiques, causaient,
+discutaient, proraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend ou s'achte
+semblait avoir t entass sur cette place. Porteurs, chevaux, chameaux,
+nes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au transport des
+marchandises, tait accumul sur ce champ de foire. Fourrures, pierres
+prcieuses, toffes de soie, cachemires des Indes, tapis turcs, armes du
+Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures de Tiflis, ths de la
+caravane, bronzes europens, horlogerie de la Suisse, velours et
+soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de carrosserie, fruits,
+lgumes, minerais de l'Oural, malachites, lapis-lazuli, aromates,
+parfums, plantes mdicinales, bois, goudrons, cordages, cornes,
+citrouilles, pastques, etc., tous les produits de l'Inde, de la Chine,
+de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceux de
+l'Amrique et de l'Europe, taient runis sur ce point du globe.</p>
+
+<p>C'tait un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on ne
+saurait donner une ide, les indignes de classe infrieure tant fort
+dmonstratifs, et les trangers ne leur cdant gure sur ce point. Il y
+avait l des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis un an
+traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui
+ne devaient pas revoir d'une anne leurs boutiques ou leurs comptoirs.
+Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le
+chiffre des transactions ne s'y lve pas moins de cent millions de
+roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.]</p>
+
+<p>Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvise,
+c'tait une agglomration de bateleurs de toute espce: saltimbanques et
+acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les
+vocifrations de leur parade; bohmiens, venus des montagnes et disant
+la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvel; zingaris
+ou tsiganes,&mdash;nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les
+anciens descendants des Cophtes,&mdash;chantant leurs airs les plus colors
+et dansant leurs danses les plus originales; comdiens de thtres
+forains, reprsentant des drames de Shakspeare, appropris au got des
+spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues,
+des montreurs d'ours promenaient en libert leurs quilibristes quatre
+pattes, des mnageries retentissaient de rauques cris d'animaux,
+stimuls par le fouet acr ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au
+milieu de la grande place centrale, encadr par un quadruple cercle de
+dilettanti enthousiastes, un ch&#339;ur de mariniers du Volga, assis sur
+le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer,
+sous le bton d'un chef d'orchestre, vritable timonier de ce bateau
+imaginaire!</p>
+
+<p>Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nue
+d'oiseaux s'chappaient des cages dans lesquelles on les avait apports.
+Suivant un usage trs-suivi la foire de Nijni-Novgorod, en change de
+quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes mes, les geliers
+ouvraient la porta leurs prisonniers, et c'tait par centaines qu'ils
+s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....</p>
+
+<p>Tel tait l'aspect de la plaine, tel il devait tre pendant les six
+semaines que dure ordinairement la clbre foire de Nijni-Novgorod.
+Puis, aprs cette assourdissante priode, l'immense brouhaha
+s'teindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son
+caractre officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie
+ordinaire, et, de cette norme affluence de marchands, appartenant
+toutes les contres de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait
+ni un seul vendeur qui et quoi que ce soit vendre encore, ni un seul
+acheteur qui et encore quoi que ce soit acheter.</p>
+
+<p>Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et
+l'Angleterre taient chacune reprsentes au grand march de
+Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingus de la
+civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>En effet, les deux correspondants taient venus chercher l des
+impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur
+mieux les quelques heures qu'ils avaient perdre, car, eux aussi, ils
+allaient prendre passage sur le <i>Caucase</i>.</p>
+
+<p>Ils se rencontrrent prcisment l'un et l'autre sur le champ de foire,
+et n'en furent que mdiocrement tonns, puisqu'un mme instinct devait
+les entraner sur la mme piste; mais, cette fois, ils ne se parlrent
+pas et se bornrent se saluer assez froidement.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que
+tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait
+heureusement fourni la table et le gte, il avait jet sur son carnet
+quelques notes particulirement honntes pour la ville de
+Nijni-Novgorod.</p>
+
+<p>Au contraire, Harry Blount, aprs avoir vainement cherch souper,
+s'tait vu forc de coucher la belle toile. Il avait donc envisag
+les choses un tout autre point de vue, et mditait un article
+foudroyant contre une ville dans laquelle les hteliers refusaient de
+recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu' se laisser corcher au
+moral et au physique!</p>
+
+<p>Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue
+pipe tuyau de merisier, semblait tre le plus indiffrent et le moins
+impatient des hommes. Cependant, une certaine contraction de ses
+muscles sourciliers, un observateur et facilement reconnu qu'il
+rongeait son frein.</p>
+
+<p>Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir
+invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes,
+il observait qu'une relle inquitude se montrait chez tous les
+marchands venus des contres voisines de l'Asie. Les transactions en
+souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et quilibristes
+fissent grand bruit devant leurs choppes, cela se concevait, car ces
+pauvres diables n'avaient rien risquer dans une entreprise
+commerciale, mais les ngociants hsitaient s'engager avec les
+trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays tait troubl par
+l'invasion tartare.</p>
+
+<p>Autre symptme, aussi, qui devait tre remarqu. En Russie, l'uniforme
+militaire apparat en toute occasion. Les soldats se mlent volontiers
+la foule, et prcisment, Nijni-Novgorod, pendant cette priode de la
+foire, les agents de la police sont habituellement aids par de nombreux
+Cosaques, qui, la lance sur l'paule, maintiennent l'ordre dans cette
+agglomration de trois cent mille trangers.</p>
+
+<p>Or, ce jour-l, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient dfaut au
+grand march. Sans doute, en prvision d'un dpart subit, ils avaient
+t consigns leurs casernes.</p>
+
+<p>Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en tait pas ainsi
+des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du
+gouverneur gnral, s'lanaient en toutes directions. Il se faisait
+donc un mouvement inaccoutum, que la gravit des vnements pouvait
+seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la
+province, soit du ct de Wladimir, soit du ct des monts Ourals.
+L'change de dpches tlgraphiques avec Moscou et Saint-Ptersbourg
+tait incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la
+frontire sibrienne, exigeait videmment de srieuses prcautions. On
+ne pouvait pas oublier qu'au XIVe sicle la ville avait t deux fois
+prise par les anctres de ces Tartares, que l'ambition de Fofar-Khan
+jetait travers les steppes kirghises.</p>
+
+<p>Un haut personnage, non moins occup que le gouverneur gnral, tait le
+matre de police. Ses inspecteurs et lui, chargs de maintenir l'ordre,
+de recevoir les rclamations, de veiller l'excution des rglements,
+ne chmaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour,
+taient incessamment assigs, aussi bien par les habitants de la ville
+que par les trangers, europens ou asiatiques.</p>
+
+<p>Or, Michel Strogoff se trouvait prcisment sur la place centrale,
+lorsque le bruit se rpandit que le matre de police venait d'tre mand
+par estafette au palais du gouverneur gnral. Une importante dpche,
+arrive de Moscou, disait-on, motivait ce dplacement.</p>
+
+<p>Le matre de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitt,
+comme par un pressentiment gnral, la nouvelle circula que quelque
+mesure grave, en dehors de toute prvision, de toute habitude, allait
+tre prise.</p>
+
+<p>Michel Strogoff coutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas
+chant.</p>
+
+<p>On va fermer la foire! s'criait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Le rgiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de dpart!
+rpondait l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que les Tartares menacent Tomsk!</p>
+
+<p>&mdash;Voici le matre de police! cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>Un fort brouhaha s'tait lev subitement, qui se dissipa peu peu, et
+auquel succda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave
+communication de la part du gouvernement.</p>
+
+<p>Le matre de police, prcd de ses agents, venait de quitter le palais
+du gouverneur gnral. Un dtachement de Cosaques l'accompagnait et
+faisait ranger la foule force de bourrades, violemment donnes et
+patiemment reues.</p>
+
+<p>Le matre de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put
+voir qu'il tenait une dpche la main.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix haute, il lut la dclaration suivante:</p>
+
+<p>ARRT DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.</p>
+
+<p>1 Dfense tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque
+cause que ce soit.</p>
+
+<p>2 Ordre tous trangers d'origine asiatique de quitter la province
+dans les vingt-quatre heures.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VI-a" id="CHAPITRE_VI-a"></a>CHAPITRE VI<br /><br />
+<small>FRRE ET S&#338;UR.</small></h2>
+
+<p>Ces mesures, trs-funestes pour les intrts privs, les circonstances
+les justifiaient absolument.</p>
+
+<p>Dfense tout sujet russe de sortir de la province, si Ivan Ogareff
+tait encore dans la province, c'tait l'empcher, non sans d'extrmes
+difficults tout au moins, de rejoindre Fofar-Khan, et enlever au chef
+tartare un lieutenant redoutable.</p>
+
+<p>Ordre tous trangers d'origine asiatique de quitter la province dans
+les vingt-quatre heures, c'tait loigner eh bloc ces trafiquants venus
+de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohmiens, de gypsies, de
+tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinits avec les populations
+tartares ou mongoles et que la foire y avait runis. Autant de ttes,
+autant d'espions, et leur expulsion tait certainement commande par
+l'tat des choses.</p>
+
+<p>Mais on comprend aisment l'effet de ces deux coups de foudre, tombant
+sur la ville de Nijni-Novgorod, ncessairement plus vise et plus
+atteinte qu'aucune autre.</p>
+
+<p>Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appels au del des
+frontires sibriennes ne pouvaient plus quitter la province,
+momentanment du moins. La teneur du premier article de l'arrt tait
+formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intrt priv devait
+s'effacer devant l'intrt gnral.</p>
+
+<p>Quant au second article de l'arrt, l'ordre d'expulsion qu'il contenait
+tait aussi sans rplique. Il ne concernait point d'autres trangers que
+ceux qui taient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'
+remballer leurs marchandises et reprendre la route qu'ils venaient de
+parcourir. Quant tous ces saltimbanques, dont le nombre tait
+considrable, et qui avaient prs de mille verstes franchir pour
+atteindre la frontire la plus rapproche, c'tait pour eux la misre
+bref dlai!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi s'leva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un
+murmure de protestation, un cri de dsespoir, que la prsence des
+Cosaques et des agents de la police eut promptement rprim.</p>
+
+<p>Et presque aussitt ce qu'on pourrait appeler le dmnagement de cette
+vaste plaine commena. Les toiles tendues devant les choppes se
+replirent; les thtres forains s'en allrent par morceaux; les danses
+et les chants cessrent; les parades se turent; les feux s'teignirent;
+les cordes des quilibristes se dtendirent; les vieux chevaux poussifs
+de ces demeures ambulantes revinrent des curies aux brancards. Agents
+et soldats, le fouet ou la baguette la main, stimulaient les
+retardataires et ne se gnaient point d'abattre les tentes, avant mme
+que les pauvres bohmes les eussent quittes. videmment, sous
+l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod
+serait entirement vacue, et au tumulte du grand march succderait le
+silence du dsert.</p>
+
+<p>Et encore faut-il le rpter,&mdash;car c'tait une aggravation oblige de
+ces mesures,&mdash; tous ces nomades que le dcret d'exclusion frappait
+directement, les steppes de la Sibrie taient mme interdites, et il
+leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse,
+soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de
+l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve
+sur la frontire russe ne leur eussent pas permis de passer. C'tait
+donc un millier de verstes qu'ils taient dans la ncessit de
+parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.</p>
+
+<p>Au moment o la lecture de l'arrt avait t faite par le matre de
+police, Michel Strogoff fut frapp d'un rapprochement qui surgit
+instinctivement dans son esprit.</p>
+
+<p>Singulire concidence! pensa-t-il, entre cet arrt qui expulse les
+trangers originaires de l'Asie et les paroles changes cette nuit
+entre ces deux bohmiens de race tsigane. C'est le Pre lui-mme qui
+nous envoie o nous voulons aller! a dit ce vieillard. Mais le Pre,
+c'est l'empereur! On ne le dsigne pas autrement dans le peuple! Comment
+ces bohmiens pouvaient-ils prvoir la mesure prise contre eux, comment
+l'ont-ils connue d'avance, et o veulent-ils donc aller? Voil des gens
+suspects, et auxquels l'arrt du gouverneur me parat, cependant,
+devoir tre plus utile que nuisible!</p>
+
+<p>Mais cette rflexion, fort juste coup sr, fut coupe net par une
+autre qui devait chasser toute autre pense de l'esprit de Michel
+Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'trange
+concidence qui rsultait de la publication de l'arrt.... Le souvenir
+de la jeune Livonienne venait de se prsenter soudain lui.</p>
+
+<p>La pauvre enfant! s'cria-t-il comme malgr lui. Elle ne pourra plus
+franchir la frontire!</p>
+
+<p>En effet, la jeune fille tait de Riga, elle tait Livonienne, Russe par
+consquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce
+permis, qui lui avait t dlivr avant les nouvelles mesures, n'tait
+videmment plus valable. Toutes les routes de la Sibrie venaient de lui
+tre impitoyablement fermes, et, quel que ft le motif qui la conduist
+ Irkoutsk, il lui tait ds a prsent interdit de s'y rendre.</p>
+
+<p>Cette pense proccupa vivement Michel Strogoff. Il s'tait dit,
+vaguement d'abord, que, sans rien ngliger de ce qu'exigeait de lui son
+importante mission, il lui serait possible, peut-tre, d'tre de quelque
+secours cette brave enfant, et cette ide lui avait souri. Connaissant
+les dangers qu'il aurait personnellement affronter, lui, homme
+nergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui taient
+cependant familires, il ne pouvait pas mconnatre que ces dangers
+seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle
+se rendait Irkoutsk, elle aurait a suivre la mme route que lui, elle
+serait oblige de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il
+allait tenter de le faire lui-mme. Si, en outre, et selon toute
+probabilit, elle n'avait sa disposition que les ressources
+ncessaires un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires,
+comment parviendrait-elle l'accomplir dans les conditions que les
+vnements allaient rendre non-seulement prilleuses, mais coteuses?</p>
+
+<p>Eh bien! s'tait-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est
+presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller
+sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'tre
+aussi presse que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun
+retard.</p>
+
+<p>Mais une pense en amne une autre. Michel Strogoff n'avait raisonn
+jusque-l que dans l'hypothse d'une bonne action faire, d'un service
+ rendre. Une ide nouvelle venait de natre dans son cerveau, et la
+question se prsenta lui sous un tout autre aspect.</p>
+
+<p>Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle
+n'aurait besoin de moi. Sa prsence peut ne pas m'tre inutile et
+servirait djouer tout soupon mon gard. Dans l'homme courant seul
+ travers la steppe, on peut plus aisment deviner le courrier du czar.
+Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux
+aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut
+qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu' tout prix je la retrouve! Il
+n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque
+voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me
+conduise!</p>
+
+<p>Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, o le tumulte,
+produit par l'excution des mesures prescrites, atteignait en ce moment
+ son comble. Rcriminations des trangers proscrits, cris des agents et
+des Cosaques qui les brutalisaient, c'tait un tumulte indescriptible.
+La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait tre l.</p>
+
+<p>Il tait neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu' midi.
+Michel Strogoff avait donc environ deux heures employer pour retrouver
+celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.</p>
+
+<p>Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre
+rive, o la foule tait bien moins considrable. Il visita, on pourrait
+dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les
+glises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre.
+Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.</p>
+
+<p>Et cependant, rptait-il, elle ne peut encore avoir quitt
+Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!</p>
+
+<p>Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans
+s'arrter, il ne sentait pas la fatigue, il obissait un sentiment
+imprieux qui ne lui permettait plus de rflchir. Le tout vainement.</p>
+
+<p>Il lui vint alors, l'esprit que la jeune fille n'avait peut-tre pas
+en connaissance de l'arrt,&mdash;circonstance improbable, cependant, car un
+tel coup de foudre n'avait pu clater sans tre entendu de tous.
+Intresse, videmment, connatre les moindres nouvelles qui venaient
+de la Sibrie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le
+gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?</p>
+
+<p>Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques
+heures, au quai d'embarquement, et, l, quelque agent impitoyable lui
+refuserait brutalement passage! Il fallait tout prix que Michel
+Strogoff la vt auparavant, et qu'elle put, grce lui, viter cet
+chec.</p>
+
+<p>Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientt perdu tout espoir
+de la retrouver.</p>
+
+<p>Il tait alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre
+circonstance cela et t inutile, songea prsenter son podaroshna aux
+bureaux du matre de police. L'arrt ne pouvait videmment le
+concerner, puisque le cas tait prvu pour lui, mais il voulait
+s'assurer que rien ne s'opposerait sa sortie de la ville.</p>
+
+<p>Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le
+quartier o se trouvaient les bureaux du matre de police.</p>
+
+<p>L, il y avait grande affluence, car si les trangers avaient ordre de
+quitter la province, ils n'en taient pas moins soumis certaines
+formalits pour partir. Sans cette prcaution, quelque Russe, plus ou
+moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grce un
+dguisement, passer la frontire,&mdash;ce que l'arrt prtendait empcher.
+On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission
+de vous en aller.</p>
+
+<p>Donc, bateleurs, bohmiens, zingaris, tsiganes, mls aux marchands de
+la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine,
+encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.</p>
+
+<p>Chacun se htait, car les moyens de transport allaient tre
+singulirement recherchs de cette foule de gens expulss, et ceux qui
+s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas tre en
+mesure de quitter la ville dans le dlai prescrit,&mdash;ce qui les et
+exposs quelque brutale intervention des agents du gouverneur.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, grce la vigueur de ses coudes, put traverser la
+cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des
+employs, c'tait une besogne bien autrement difficile. Cependant, un
+mot qu'il dit l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donns
+propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage.</p>
+
+<p>L'agent, aprs l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prvenir
+un employ suprieur.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne pouvait donc tarder tre en rgle avec la police et
+libre de ses mouvements.</p>
+
+<p>En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?</p>
+
+<p>L, sur un banc, tombe plutt qu'assise, une jeune fille, en proie un
+muet dsespoir, bien qu'il put peine voir sa figure, dont le profil
+seul se dessinait sur la muraille.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne s'tait pas tromp. Il venait de reconnatre la jeune
+Livonienne.</p>
+
+<p>Ne connaissant pas l'arrt du gouverneur, elle tait venue au bureau de
+police pour faire viser son permis!... On lui avait refus le visa! Sans
+doute elle tait autorise se rendre Irkoutsk, mais l'arrt tait
+formel, il annulait toutes autorisations antrieures, et les routes de
+la Sibrie lui taient fermes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, trs-heureux de l'avoir enfin retrouve, s'approcha de
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'claira d'une lueur
+fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par
+instinct, et, comme un naufrag qui se raccroche une pave, elle
+allait lui demander assistance....</p>
+
+<p>En ce moment, l'agent toucha l'paule de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Le matre de police vous attend, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Et, sans dire un mot celle qu'il avait tant cherche depuis la veille,
+sans la rassurer d'un geste qui et pu compromettre et elle et lui-mme,
+il suivit l'agent travers les groupes compactes.</p>
+
+<p>La jeune Livonienne, voyant disparatre celui-l seul qui et pu
+peut-tre lui venir en aide, retomba sur son banc.</p>
+
+<p>Trois minutes ne s'taient pas coules, que Michel Strogoff
+reparaissait dans la salle, accompagn d'un agent.</p>
+
+<p>Il tenait la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de
+la Sibrie.</p>
+
+<p>Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:</p>
+
+<p>S&#339;ur.... dit-il.</p>
+
+<p>Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui
+et pas permis d'hsiter!</p>
+
+<p>S&#339;ur, rpta Michel Strogoff, nous sommes autoriss continuer notre
+voyage Irkoutsk. Viens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je te suis, frre, rpondit la jeune fille, en mettant sa main dans
+la main de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Et tous deux quittrent la maison de police.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VII-a" id="CHAPITRE_VII-a"></a>CHAPITRE VII<br /><br />
+<small>EN DESCENDANT LE VOLGA.</small></h2>
+
+<p>Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait l'embarcadre du
+Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait l ceux qui
+partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudires du <i>Caucase</i>
+taient en pression suffisante. Sa chemine ne laissait plus chapper
+qu'une fume lgre, tandis que l'extrmit du tuyau d'chappement et le
+couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche.</p>
+
+<p>Il va sans dire que la police surveillait le dpart du <i>Caucase</i>, et se
+montrait impitoyable ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans
+les conditions voulues pour quitter la ville.</p>
+
+<p>De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prts prter
+main-forte aux agents, mais ils n'eurent point intervenir, et les
+choses se passrent sans rsistance.</p>
+
+<p>A l'heure rglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres
+furent largues, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de
+leurs palettes articules, et le <i>Caucase</i> fila rapidement entre les
+deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage bord du
+<i>Caucase</i>. Leur embarquement s'tait fait sans aucune difficult. On le
+sait, le podaroshna, libell au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce
+ngociant tre accompagn pendant son voyage en Sibrie. C'tait donc
+un frre et une s&#339;ur qui voyageaient sous la garantie de la police
+impriale.</p>
+
+<p>Tous deux, assis l'arrire, regardaient fuir la ville, si profondment
+trouble par l'arrt du gouverneur.</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'avait rien dit la jeune fille, il ne l'avait pas
+interroge. Il attendait qu'elle parlt, s'il lui convenait de parler.
+Celle-ci avait hte d'avoir quitt cette ville, dans laquelle, sans
+l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle ft
+reste prisonnire. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour
+elle.</p>
+
+<p>Le Volga, le Rha des anciens, est considr comme le fleuve le plus
+considrable de toute l'Europe, et son cours n'est pas infrieur
+quatre mille verstes (4,300 kilomtres). Ses eaux, assez insalubres dans
+sa partie suprieure, sont modifies Nijni-Novgorod par celles de
+l'Oka, affluent rapide qui s'chappe des provinces centrales de la
+Russie.</p>
+
+<p>On a assez justement compar l'ensemble des canaux et fleuves russes
+un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les
+parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et
+il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'panouissent sur le
+littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du
+gouvernement de Tver, c'est--dire sur la plus grande partie de son
+cours.</p>
+
+<p>Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod
+font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomtres)
+qui sparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces
+steam-boats n'ont qu' descendre le Volga, lequel ajoute environ deux
+milles de courant leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivs
+au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcs
+d'abandonner le fleuve pour la rivire, dont ils doivent alors remonter
+le cours jusqu' Perm. Donc, tout compte tabli, et bien que sa machine
+ft puissante, le <i>Caucase</i> ne devait pas faire plus de seize verstes
+l'heure. En rservant une heure d'arrt Kazan, le voyage de
+Nijni-Novgorod Perm devait donc durer soixante soixante-deux heures
+environ.</p>
+
+<p>Ce steam-boat, d'ailleurs, tait fort bien amnag, et les passagers,
+suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes
+distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de
+premire classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans
+la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.</p>
+
+<p>Le <i>Caucase</i> tait trs-encombr de passagers de toutes catgories. Un
+certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jug bon de quitter
+immdiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat rserve la
+premire classe se voyaient des Armniens en longues robes et coiffs
+d'espces de mitres,&mdash;des Juifs, reconnaissables leurs bonnets
+coniques,&mdash;de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe
+trs-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrire, et
+recouverte d'une seconde robe larges manches dont la coupe rappelle
+celle des popes,&mdash;des Turcs, qui portaient encore le turban
+national,&mdash;des Indous, bonnet carr, avec un simple cordon pour
+ceinture, et dont quelques-uns, plus spcialement dsigns sous le nom
+de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie
+centrale,&mdash;enfin des Tartares, chausss de bottes agrmentes de
+soutaches multicolores, et la poitrine plastronne de broderies. Tous
+ces ngociants avaient d entasser dans la cale et sur le pont leurs
+nombreux bagages, dont le transport devait leur coter cher, car,
+rglementairement, ils n'avaient droit qu' un poids de vingt livres par
+personne.</p>
+
+<p>A l'avant du <i>Caucase</i> taient groups des passagers plus nombreux,
+non-seulement des trangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrt ne
+dfendait pas de regagner les villes de la province.</p>
+
+<p>Il y avait l des moujiks, coiffs de bonnets ou de casquettes, vtus
+d'une chemise petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans
+du Volga, pantalon bleu fourr dans leurs bottes, chemise de coton rose
+serre par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques
+femmes, vtues de robes de cotonnade fleurs, portaient le tablier
+couleurs vives et le mouchoir dessins rouges sur la tte. C'taient
+principalement des passagers de troisime classe, que,
+trs-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne
+proccupait pas. En somme, cette partie du pont tait fort encombre.
+Aussi les passagers de l'arrire ne s'aventuraient-ils gure parmi ces
+groupes trs-mlanges, dont la place tait marque sur l'avant des
+tambours.</p>
+
+<p>Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les
+rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs
+faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes
+sortes de marchandises Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de
+bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique,
+et des chalands chargs couler bas, noys jusqu'au plat-bord. Voyage
+inutile prsent, puisque la foire venait d'tre brusquement dissoute
+son dbut.</p>
+
+<p>Les rives du Volga, clabousses par le sillage du steam-boat, se
+couronnaient de voles de canards qui fuyaient en poussant des cris
+assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sches, bordes
+d'aunes, de saules, de trembles, s'parpillaient quelques vaches d'un
+rouge fonc, des troupeaux de moutons toison brune, de nombreuses
+agglomrations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques
+champs, sems de maigre sarrasin et de seigle, s'tendaient jusqu'
+l'arrire-plan de coteaux demi cultivs, mais qui, en somme,
+n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones,
+le crayon d'un dessinateur, en qute de quelque site pittoresque, n'et
+rien trouv reproduire.</p>
+
+<p>Deux heures aprs le dpart du <i>Caucase</i>, la jeune Livonienne,
+s'adressant Michel Strogoff, lui dit:</p>
+
+<p>Tu vas Irkoutsk, frre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s&#339;ur, rpondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la
+mme route. Par consquent, partout o je passerai, tu passeras.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, frre, tu sauras pourquoi j'ai quitt les rives de la Baltique
+pour aller au del des monts Ourals.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te demande rien, s&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sauras tout, rpondit la jeune fille, dont les lvres bauchrent
+un triste sourire. Une s&#339;ur ne doit rien cacher son frre. Mais,
+aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le dsespoir m'avaient
+brise!</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... et demain....</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc....</p>
+
+<p>Il hsitait finir sa phrase, comme s'il et voulu l'achever par le nom
+de sa compagne, qu'il ignorait encore.</p>
+
+<p>Nadia, dit-elle en lui tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et use sans faon de ton frre
+Nicolas Korpanoff.</p>
+
+<p>Et il conduisit la jeune fille la cabine qui avait t retenue pour
+elle sur le salon de l'arrire.</p>
+
+<p>Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui
+pouvaient peut-tre modifier son itinraire, il se mla aux groupes de
+passagers, coutant, mais ne prenant point part aux conversations.
+D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il ft interrog et dans
+l'obligation de rpondre, il se donnerait pour le ngociant Nicolas
+Korpanoff, que le <i>Caucase</i> reconduisait la frontire, car il ne
+voulait pas que l'on pt se douter qu'une permission spciale
+l'autorisait voyager en Sibrie.</p>
+
+<p>Les trangers que le steam-boat transportait ne pouvaient videmment
+parler que des vnements du jour, de l'arrt et de ses consquences.
+Ces pauvres gens, peine remis des fatigues d'un voyage travers
+l'Asie centrale, se voyaient forcs de revenir, et s'ils n'exhalaient
+pas hautement leur colre et leur dsespoir, c'est qu'ils ne l'osaient.
+Une peur, mle de respect, les retenait. Il tait possible que des
+inspecteurs de police, chargs de surveiller les passagers, fussent
+secrtement embarqus bord du <i>Caucase</i>, et mieux valait tenir sa
+langue, l'expulsion, aprs tout, tant encore prfrable
+l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on
+se taisait, ou les propos s'changeaient avec une telle circonspection,
+qu'on ne pouvait gure en tirer quelque utile renseignement.</p>
+
+<p>Mais si Michel Strogoff n'eut rien apprendre de ce ct, si mme les
+bouches se fermrent plus d'une fois son approche,&mdash;car on ne le
+connaissait pas,&mdash;ses oreilles furent bientt frappes par les clats
+d'une voix peu soucieuse d'tre ou non entendue.</p>
+
+<p>L'homme la voix gaie parlait russe, mais avec un accent tranger, et
+son interlocuteur, plus rserv, lui rpondait dans la mme langue, qui
+n'tait pas non plus sa langue originelle.</p>
+
+<p>Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher
+confrre, vous que j'ai vu a la fte impriale de Moscou, et seulement
+entrevu a Nijni-Novgorod?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-mme, rpondit le second d'un ton sec.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a tre immdiatement suivi
+par vous, et de si prs!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous suis pas, monsieur, je vous prcde!</p>
+
+<p>&mdash;Prcde! prcde! Mettons que nous marchons de front, du mme pas,
+comme deux soldats la parade, et, provisoirement du moins, convenons,
+si vous le voulez, que l'un ne dpassera pas l'autre!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dpasserai, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons cela, quand nous serons sur le thtre de la guerre; mais
+jusque-l, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous
+aurons bien le temps et l'occasion d'tre rivaux!</p>
+
+<p>&mdash;Ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrre, une
+prcision qui m'est tout particulirement agrable. Avec vous, au moins,
+on sait quoi s'en tenir!</p>
+
+<p>&mdash;O est le mal?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a aucun. Aussi, mon tour, je vous demanderai la permission
+de prciser notre situation rciproque.</p>
+
+<p>&mdash;Prcisez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez a Perm... comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg,
+puisque c'est la route la meilleure et la plus sre par laquelle on
+puisse franchir les monts Ourals?</p>
+
+<p>&mdash;Probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois la frontire passe, nous serons en Sibrie, c'est--dire en
+pleine invasion.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y serons!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire:
+Chacun pour soi, et Dieu pour....</p>
+
+<p>&mdash;Dieu pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu pour vous, tout seul! Trs-bien! Mais, puisque nous avons devant
+nous une huitaine de jours neutres, et puisque trs-certainement les
+nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment o nous
+redeviendrons rivaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-l, agissons de concert et ne
+nous entre-dvorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi
+tout ce que je pourrai voir....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, tout ce que je pourrai entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Votre main?</p>
+
+<p>&mdash;La voil.</p>
+
+<p>Et la main du premier interlocuteur, c'est--dire cinq doigts largement
+ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit
+flegmatiquement le second.</p>
+
+<p>A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, tlgraphier ma cousine
+le texte mme de l'arrt ds dix heures dix-sept minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je l'ai adress au <i>Daily-Telegraph</i> ds dix heures treize.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, monsieur Blount.</p>
+
+<p>-Trop bon, monsieur Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;A charge de revanche!</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera difficile!</p>
+
+<p>&mdash;On essayera pourtant!</p>
+
+<p>Ce disant, le correspondant franais salua familirement le
+correspondant anglais, qui, inclinant sa tte, lui rendit son salut avec
+une raideur toute britannique.</p>
+
+<p>Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrt du gouverneur ne les
+concernait pas, puisqu'ils n'taient ni Russes, ni trangers d'origine
+asiatique. Ils taient donc partis, et s'ils avaient quitt ensemble
+Nijni-Novgorod, c'est que le mme instinct les poussait en avant. Il
+tait donc naturel qu'ils eussent pris le mme moyen de transport et
+qu'ils suivissent la mme route jusqu'aux, steppes sibriennes.
+Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours
+avant que la chasse ft ouverte. Et alors au plus adroit! Alcide
+Jolivet avait fait les premires avances, et, si froidement que ce ft,
+Harry Blount les avait acceptes.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, au dner de ce jour, le Franais, toujours ouvert et
+mme un peu loquace, l'Anglais, toujours ferm, toujours gourm,
+trinquaient la mme table, en buvant un Cliquot authentique, six
+roubles la bouteille, gnreusement fait avec la sve frache des
+bouleaux du voisinage.</p>
+
+<p>En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel
+Strogoff s'tait dit:</p>
+
+<p>Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement
+sur ma route. Il me parait prudent de les tenir distance.</p>
+
+<p>La jeune Livonienne ne vint pas dner. Elle dormait dans sa cabine, et
+Michel Strogoff ne voulut pas la faire rveiller. Le soir arriva donc
+sans qu'elle et reparu sur le pont du <i>Caucase</i>.</p>
+
+<p>Le long crpuscule imprgnait alors l'atmosphre d'une fracheur que les
+passagers recherchrent avidement aprs l'accablante chaleur du jour.
+Quand l'heure fut avance, la plupart ne songrent mme pas regagner
+les salons ou les cabines. tendus sur les bancs, ils respiraient avec
+dlices un peu de cette brise que dveloppait la vitesse du steam-boat.
+Le ciel, cette poque de l'anne et sous cette latitude, devait
+peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier
+toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui
+descendaient ou remontaient le Volga.</p>
+
+<p>Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune tant
+nouvelle, il fit peu prs nuit. Presque tous les passagers du pont
+dormaient alors, et le silence n'tait plus troubl que par le bruit des
+palettes, frappant l'eau intervalles rguliers.</p>
+
+<p>Une sorte d'inquitude tenait veill Michel Strogoff. Il allait et
+venait, mais toujours l'arrire du steam-boat. Une fois, cependant, il
+lui arriva de dpasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur
+la partie rserve aux voyageurs de seconde et de troisime classe.</p>
+
+<p>L, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots,
+les colis et mme sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart
+sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte,
+l'autre rouge, projetes par les fanaux de tribord et de bbord,
+envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat.</p>
+
+<p>Il fallait une certaine attention pour ne pas pitiner les dormeurs,
+capricieusement tendus a et l. C'taient pour la plupart des moujiks,
+habitus de coucher la dure et auxquels les planches d'un pont
+devaient suffire. Nanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans
+doute, le maladroit qui les et veills coups de botte.</p>
+
+<p>Michel Strogoff faisait donc attention ne heurter personne. En allant
+ainsi vers l'extrmit du bateau, il n'avait d'autre ide que de
+combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.</p>
+
+<p>Or, il tait arriv la partie antrieure du pont, et il montait dj
+l'chelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler prs de lui. Il
+s'arrta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, envelopps
+de chles et de couvertures, qu'il tait impossible de reconnatre dans
+l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la chemine du steam-boat, au
+milieu des volutes de fume, s'empanachait de flammes rougetres, que
+des tincelles semblaient courir travers le groupe, comme si des
+milliers de paillettes se fussent subitement allumes sous un rayon
+lumineux.</p>
+
+<p>Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus
+distinctement certaines paroles, prononces en cette langue bizarre qui
+avait dj frapp son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire.</p>
+
+<p>Instinctivement, il eut la pense d'couter. Protg par l'ombre du
+gaillard, il ne pouvait tre aperu. Quant voir les passagers qui
+causaient, cela lui tait impossible. Il dut donc se borner prter
+l'oreille.</p>
+
+<p>Les premiers mots qui furent changs n'avaient aucune importance,&mdash;du
+moins pour lui,&mdash;mais ils lui permirent de reconnatre prcisment les
+deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues Nijni-Novgorod.
+Ds lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'tait pas
+impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau
+de conversation, maintenant expulss avec tous leurs congnres, ne
+fussent bord du <i>Caucase</i>.</p>
+
+<p>Et bien lui en prit d'couter, car ce fut assez distinctement qu'il
+entendit cette demande et cette rponse, faites en idiome tartare:</p>
+
+<p>On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!</p>
+
+<p>&mdash;On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il
+n'arrivera pas!</p>
+
+<p>Michel Strogoff tressaillit involontairement cette rponse, qui le
+visait si directement. Il essaya de reconnatre si l'homme et la femme
+qui venaient de parler taient bien ceux qu'il souponnait, mais l'ombre
+tait alors trop paisse, et il n'y put russir.</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, Michel Strogoff, sans avoir t aperu, avait
+regagn l'arrire du steam-boat, et, la tte dans les mains, il
+s'asseyait l'cart. On et pu croire qu'il dormait.</p>
+
+<p>Il ne dormait pas et ne songeait pas dormir. Il rflchissait ceci,
+non sans une assez vive apprhension:</p>
+
+<p>Qui donc sait mon dpart, et qui donc a intrt le savoir?</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII-a" id="CHAPITRE_VIII-a"></a>CHAPITRE VIII<br /><br />
+<small>EN REMONTANT LA KAMA.</small></h2>
+
+<p>Le lendemain, 18 juillet, six heures quarante du matin, le <i>Caucase</i>
+arrivait l'embarcadre de Kazan, que sept verstes (7 kilomtres et
+demi) sparent de la ville.</p>
+
+<p>Kazan est situe au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un
+important chef-lieu de gouvernement et d'archevch grec, en mme temps
+qu'un sige d'universit. La population varie de cette goubernie se
+compose de Tchrmisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de
+Vigoulitches, de Tartares,&mdash;cette dernire race ayant conserv plus
+spcialement le caractre asiatique.</p>
+
+<p>Bien que la ville fut assez loigne du dbarcadre, une foule nombreuse
+se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la
+province avait pris un arrt identique celui de son collgue de
+Nijni-Novgorod. On voyait l des Tartares vtus d'un cafetan manches
+courtes et coiffs de bonnets pointus dont les larges bords rappellent
+celui du Pierrot traditionnel. D'autres, envelopps d'une longue
+houppelande, la tte couverte d'une petite calotte, ressemblaient des
+Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronne de clinquant, la
+tte couronne d'un diadme relev en forme de croissant, formaient
+divers groupes dans lesquels on discutait.</p>
+
+<p>Des officiers de police, mls cette foule, quelques Cosaques, la
+lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien
+aux passagers qui dbarquaient du <i>Caucase</i> qu' ceux qui y
+embarquaient, mais aprs avoir minutieusement examin ces deux
+catgories de voyageurs. C'taient, d'une part, des Asiatiques frapps
+du dcret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui
+s'arrtaient Kazan.</p>
+
+<p>Michel Strogoff regardait d'un air assez indiffrent ce va-et-vient
+particulier tout embarcadre auquel vient d'accoster un steam-boat. Le
+<i>Caucase</i> devait faire escale Kazan pendant une heure, temps
+ncessaire au renouvellement de son combustible.</p>
+
+<p>Quant dbarquer, Michel Strogoff n'en eut pas mme l'ide. Il n'aurait
+pas voulu laisser seule bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas
+encore reparu sur le pont.</p>
+
+<p>Les deux journalistes, eux, s'taient levs ds l'aube, comme il
+convient tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du
+fleuve et se mlrent la foule, chacun de son ct. Michel Strogoff
+aperut, d'un ct, Harry Blount, le carnet la main, crayonnant
+quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide
+Jolivet, se contentant de parler, sr de sa mmoire, qui ne pouvait rien
+oublier.</p>
+
+<p>Le bruit courait, sur toute la frontire orientale de la Russie, que le
+soulvement et l'invasion prenaient des proportions considrables. Les
+communications entre la Sibrie et l'empire taient dj extrmement
+difficiles. Voil ce que Michel Strogoff, sans avoir quitt le pont du
+<i>Caucase</i>, entendait dire aux nouveaux embarqus.</p>
+
+<p>Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une vritable inquitude,
+et ils excitaient l'imprieux dsir qu'il avait d'tre au del des monts
+Ourals, afin de juger par lui-mme de la gravit des vnements et de se
+mettre en mesure de parer toute ventualit. Peut-tre allait-il mme
+demander des renseignements plus prcis quelque indigne de Kazun,
+lorsque son attention fut tout coup distraite.</p>
+
+<p>Parmi les voyageurs qui quittaient le <i>Caucase</i>, Michel Strogoff
+reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore
+sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. L, sur le pont du steam-boat,
+se trouvaient et le vieux bohmien et la femme qui l'avait trait
+d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, dbarquaient une
+vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze vingt ans,
+enveloppes de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes
+paillettes.</p>
+
+<p>Ces toffes, piques alors par les premiers rayons du soleil,
+rappelrent Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observ
+pendant la nuit. C'tait tout ce paillon de bohme qui tincelait dans
+l'ombre, lorsque la chemine du steam-boat vomissait quelques flammes.</p>
+
+<p>Il est vident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, aprs tre
+reste sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le
+gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc se montrer le moins
+possible, ces bohmiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de
+leur race!</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait
+directement ne ft parti de ce groupe noir, paillet par les lueurs du
+bord, et n'et t chang entre le vieux tsigane et la femme laquelle
+il avait donn le nom mongol de Sangarre.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la
+coupe du steam-boat, au moment o la troupe bohmienne allait le
+quitter pour n'y plus revenir.</p>
+
+<p>Le vieux bohmien tait l, dans une humble attitude, peu conforme avec
+l'effronterie naturelle ses congnres. On et dit qu'il cherchait
+plutt viter les regards qu' les attirer. Son lamentable chapeau,
+rti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondment sur sa face
+ride. Son dos vot se bombait sous une vieille souquenille dont il
+s'enveloppait troitement, malgr la chaleur. Il et t difficile, sous
+ce misrable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure.</p>
+
+<p>Prs de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau,
+grande, bien campe, les yeux magnifiques, les cheveux dors, se tenait
+dans une pose superbe.</p>
+
+<p>De ces jeunes danseuses, plusieurs taient remarquablement jolies, tout
+en ayant le type franchement accus de leur race. Les tsiganes sont
+gnralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes,
+qui font profession de lutter d'excentricit avec les Anglais, n'a pas
+hsit choisir sa femme parmi ces bohmiennes.</p>
+
+<p>L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme trange, dont les
+premiers vers peuvent se traduire ainsi:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le corail luit sur ma peau brune,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'pingle d'or mon chignon!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je vais chercher fortune</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Au pays de....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne
+l'coutait plus.</p>
+
+<p>En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une
+insistance singulire. On et dit que cette bohmienne voulait
+ineffaablement graver ses traits dans sa mmoire.</p>
+
+<p>Puis, quelques instants aprs, Sangarre dbarquait la dernire, lorsque
+le vieillard et sa troupe avaient dj quitt le <i>Caucase</i>.</p>
+
+<p>Voil une effronte bohmienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle
+m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a trait d'espion
+Nijni-Novgorod? Ces damnes tsiganes ont des yeux de chat! Elles y
+voient clair la nuit, et celle-l pourrait bien savoir....</p>
+
+<p>Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais
+il se retint.</p>
+
+<p>Non, pensa-t-il, pas de dmarche irrflchie! Si je fais arrter ce
+vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'tre
+dvoil. Les voil dbarqus, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient pass
+la frontire, je serai dj loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent
+prendre la route de Kazam Ichim, mais elle n'offre aucune ressource,
+et un tarentass, attel de bons chevaux de Sibrie, devancera toujours
+un chariot de bohmiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu
+dans la foule.</p>
+
+<p>Si Kazan est justement appele la porte de l'Asie, si cette ville est
+considre comme le centre de tout le transit du commerce sibrien et
+boukharien, c'est que deux routes viennent s'y amorcer, qui donnent
+passage travers les monts Ourals. Mais Michel Strogoff avait choisi
+trs-judicieusement en prenant celle qui va par Perm, Ekaterinbourg et
+Tioumen. C'est la grande route de poste, bien fournie de relais
+entretenus aux frais de l'tat, et elle se prolonge depuis Ichim jusqu'
+Irkoutsk.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'une seconde route,&mdash;celle dont Michel Strogoff venait de
+parler,&mdash;vitant le lger dtour de Perm, relie galement Kazan Ichim,
+en passant par Ilabouga, Menzelinsk, Birsk, Zlatoouste, o elle quitte
+l'Europe, Tchlabinsk, Chadrinsk et Kourganno. Peut-tre mme est-elle
+un peu plus courte que l'autre, mais cet avantage est singulirement
+diminu par l'absence des maisons de poste, le mauvais entretien du sol,
+la raret des villages. Michel Strogoff, avec raison, ne pouvait tre
+qu'approuv du choix qu'il avait fait, et si, ce qui paraissait
+probable, ces bohmiens suivaient cette seconde route de Kazan Ichim,
+il avait toutes chances d'y arriver avant eux.</p>
+
+<p>Une heure aprs, la cloche sonnait a l'avant du <i>Caucase</i>, appelant les
+nouveaux passagers, rappelant les anciens. Il tait sept heures du
+matin. Le chargement du combustible venait d'tre achev. Les tles des
+chaudires frissonnaient sous la pression de la vapeur. Le steam-boat
+tait prt partir.</p>
+
+<p>Les voyageurs, qui allaient de Kazan Perm, occupaient dj leurs
+places a bord.</p>
+
+<p>En ce moment, Michel Strogoff remarqua que, des deux journalistes, Harry
+Blount tait le seul qui et rejoint le steam-boat.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet allait-il donc manquer le dpart?</p>
+
+<p>Mais, l'instant o l'on dtachait les amarres, apparut Alcide Jolivet,
+tout courant. Le steam-boat avait dj dbord, la passerelle tait mme
+retire sur le quai, mais Alcide Jolivet ne s'embarrassa pas de si peu,
+et, sautant avec la lgret d'un clown, il retomba sur le pont du
+<i>Caucase</i>, presque dans les bras de son confrre.</p>
+
+<p>J'ai cru que le <i>Caucase</i> allait partir sans vous, dit celui-ci d'un
+air moiti figue, moiti raisin.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! rpondit Alcide Jolivet, j'aurais bien su vous rattraper, quand
+j'aurais d frter un bateau aux frais de ma cousine, ou courir la poste
+ vingt kopeks par verste et par cheval. Que voulez-vous? Il y avait
+loin de l'embarcadre au tlgraphe!</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes all au tlgraphe? demanda Harry Blount, dont les lvres se
+pinceront aussitt.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis all! rpondit Alcide Jolivet avec son plus aimable sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Et il fonctionne toujours jusqu' Kolyvan?</p>
+
+<p>&mdash;Cela, je l'ignore, mais je puis vous assurer, par exemple, qu'il
+fonctionne de Kazan Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez adress une dpche... votre cousine?...</p>
+
+<p>&mdash;Avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc appris?...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon petit pre, pour parler comme les Russes, rpondit Alcide
+Jolivet, je suis bon enfant, moi, et je ne veux rien avoir de cach pour
+vous. Les Tartares, Fofar-Kan leur tte, ont dpass Smipalatinsk et
+descendent le cours de l'Irtyche. Faites-en votre profit!</p>
+
+<p>Comment! Une si grave nouvelle, et Harry Blount ne la connaissait pas,
+et son rival, qui l'avait vraisemblablement apprise de quelque habitant
+de Kazan, l'avait aussitt transmise Paris! Le journal anglais tait
+distanc! Aussi, Harry Blount, croisant ses mains derrire son dos,
+alla-t-il s'asseoir l'arrire du steam-boat, sans ajouter une parole.</p>
+
+<p>Vers dix heures du matin, la jeune Livonienne, ayant quitt sa cabine,
+monta sur le pont.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, allant elle, lui tendit la main.</p>
+
+<p>Regarde, s&#339;ur, lui dit-il aprs l'avoir amene jusque sur l'avant du
+<i>Caucase</i>.</p>
+
+<p>Et, en effet, le site valait qu'on l'examint avec quelque attention.</p>
+
+<p>Le <i>Caucase</i> arrivait, en ce moment, au confluent du Volga et de la
+Kama. C'est la qu'il allait quitter le grand fleuve, aprs l'avoir
+descendu pendant plus de quatre cents verstes, pour remonter
+l'importante rivire sur un parcours de quatre cent soixante verstes
+(490 kilomtres).</p>
+
+<p>En cet endroit, les eaux des deux courants mlaient leurs teintes un peu
+diffrentes, et la Kama, rendant la rive gauche le mme service que
+l'Oka avait rendu sa rive droite en traversant Nijni-Novgorod,
+l'assainissait encore de son limpide affluent.</p>
+
+<p>La Kama s'ouvrait largement alors, et ses rives boises taient
+charmantes. Quelques voiles blanches animaient ses belles eaux, tout
+imprgnes de rayons solaires. Les coteaux, plants de trembles, d'aunes
+et parfois de grands chnes, fermaient l'horizon par une ligne
+harmonieuse, que l'clatante lumire de midi confondait en certaine
+points avec le fond du ciel.</p>
+
+<p>Mais ces beauts naturelles ne semblaient pas pouvoir dtourner, mme un
+instant, les penses de la jeune Livonienne. Elle ne voyait qu'une
+chose, le but atteindre, et la Kama n'tait pour elle qu'un chemin
+plus facile pour y arriver. Ses yeux brillaient extraordinairement en
+regardant vers l'est, comme si elle et voulu percer de son regard cet
+impntrable horizon.</p>
+
+<p>Nadia avait laiss sa main dans la main de son compagnon, et bientt, se
+retournant vers lui:</p>
+
+<p>A quelle distance sommes-nous de Moscou? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;A neuf cents verstes! rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Neuf cents sur sept mille! murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>C'tait l'heure du djeuner, qui fut annonc par quelques tintements de
+la cloche. Nadia suivit Michel Strogoff au restaurant du steam-boat.
+Elle ne voulut point toucher ces hors-d'&#339;uvre, servis part, tels
+que caviar, harengs coups par petites tranches, eau-de-vie de seigle
+anise destins stimuler l'apptit, suivant un usage commun tous les
+pays du Nord, en Russie comme en Sude ou en Norwge. Nadia mangea peu,
+et peut-tre comme une pauvre fille dont les ressources sont
+trs-restreintes. Michel Strogoff crut donc devoir se contenter du menu
+qui allait suffire sa compagne, c'est--dire d'un peu de koulbat,
+sorte de pt fait avec des jaunes d'&#339;ufs, du riz et de la viande
+pile, de choux rouges farcis au caviar [Le caviar est un mets russe qui
+se compose d'&#339;ufs d'esturgeon sals.] et de th pour toute boisson.</p>
+
+<p>Ce repas ne fut donc ni long ni coteux, et, moins de vingt minutes
+aprs s'tre mis tous les deux a table, Michel Strogoff et Nadia
+remontaient ensemble sur le pont du <i>Caucase</i>.</p>
+
+<p>Alors, ils s'assirent l'arrire, et, sans autre prambule, Nadia,
+baissant la voix de manire n'tre entendue que de lui seul:</p>
+
+<p>Frre, dit-elle, je suis la fille d'un exil. Je me nomme Nadia Fdor.
+Ma mre est morte Riga, il y a un mois peine, et je vais Irkoutsk
+rejoindre mon pre pour partager son exil.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais moi-mme Irkoutsk, rpondit Michel Strogoff, et je
+regarderai comme une faveur du ciel de remettre Nadia Fdor, saine et
+sauve, entre les mains de son pre.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, frre! rpondit Nadia.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ajouta alors qu'il avait obtenu un podaroshna spcial
+pour la Sibrie, et que, du ct des autorits russes, rien ne pourrait
+entraver sa marche.</p>
+
+<p>Nadia n'en demanda pas davantage. Elle ne voyait qu'une chose dans la
+rencontre providentielle de ce jeune homme simple et bon: le moyen pour
+elle d'arriver jusqu' son pre.</p>
+
+<p>J'avais, lui dit-elle, un permis qui me donnait l'autorisation de me
+rendra a Irkoutsk; mais l'arrt du gouverneur de Nijni-Novgorod est
+venu l'annuler, et sans toi, frre, je n'aurais pu quitter la ville o
+tu m'as trouve, et dans laquelle, bien sr, je serais morte!</p>
+
+<p>&mdash;Et seule, Nadia, rpondit Michel Strogoff, seule, tu osais t'aventurer
+ travers les steppes de la Sibrie!</p>
+
+<p>&mdash;C'tait mon devoir, frre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne savais-tu pas que le pays, soulev et envahi, tait devenu
+presque infranchissable?</p>
+
+<p>&mdash;L'invasion tartare n'tait pas connue quand je quittai Riga, rpondit
+la jeune Livonienne. C'est Moscou seulement que j'ai appris cette
+nouvelle!</p>
+
+<p>&mdash;Et, malgr cela, tu as poursuivi ta route?</p>
+
+<p>&mdash;C'tait mon devoir.</p>
+
+<p>Ce mot rsumait tout le caractre de cette courageuse jeune fille. Ce
+qui tait son devoir, Nadia n'hsitait jamais le faire.</p>
+
+<p>Elle parla alors de son pre, Wassili Fdor. C'tait un mdecin estim
+de Riga. Il exerait sa profession avec succs et vivait heureux au
+milieu des siens. Mais son affiliation une socit secrte trangre
+ayant t tablie, il reut l'ordre de partir pour Irkoutsk, et les
+gendarmes, qui lui apportaient cet ordre, le conduisirent sans dlai au
+del de la frontire.</p>
+
+<p>Wassili Fdor n'eut que le temps d'embrasser sa femme, dj bien
+souffrante, sa fille, qui allait peut-tre rester sans appui, et,
+pleurant sur ces deux tres qu'il aimait, il partit.</p>
+
+<p>Depuis deux ans, il habitait la capitale de la Sibrie orientale, et,
+l, il avait pu continuer, mais presque sans profit, sa profession de
+mdecin. Nanmoins, peut-tre et-il t heureux, autant qu'un exil
+peut l'tre, si sa femme et sa fille eussent t prs de lui. Mais Mme
+Fdor, dj bien affaiblie, n'aurait pu quitter Riga. Vingt mois aprs
+le dpart de son mari, elle mourut dans les bras de sa fille, qu'elle
+laissait seule et presque sans ressource. Nadia Fdor demanda alors et
+obtint facilement du gouvernement russe l'autorisation de rejoindre son
+pre Irkoutsk. Elle lui crivit qu'elle partait. A peine avait-elle de
+quoi suffire ce long voyage, et, cependant, elle n'hsita pas
+l'entreprendre. Elle faisait ce qu'elle pouvait!... Dieu ferait le
+reste.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le <i>Caucase</i> remontait le courant de la rivire. La
+nuit tait venue, et l'air s'imprgnait d'une dlicieuse fracheur. Des
+tincelles s'chappaient par milliers de la chemine du steam-boat,
+chauffe au bois de pin, et, au murmure des eaux brises sous son
+trave, se mlaient les rugissements des loups qui infestaient dans
+l'ombre la rive droite de la Kama.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IX-a" id="CHAPITRE_IX-a"></a>CHAPITRE IX<br /><br />
+<small>EN TARENTASS NUIT ET JOUR.</small></h2>
+
+<p>Le lendemain, 18 juillet, le <i>Caucase</i> s'arrtait au dbarcadre de
+Perm, dernire station qu'il desservt sur la Kama.</p>
+
+<p>Ce gouvernement, dont Perm est la capitale, est l'un des plus vastes de
+l'empire russe, et, franchissant les monts Ourals, il empite sur le
+territoire de la Sibrie. Carrires de marbre, salines, gisements de
+platine et d'or, mines de charbon y sont exploits sur une grande
+chelle. En attendant que Perm, par sa situation, devienne une ville de
+premier ordre, elle est fort peu attrayante, trs-sale, trs-boueuse et
+n'offre aucune ressource. A ceux qui vont de Russie en Sibrie, ce
+manque de confort est assez indiffrent, car ils viennent de l'intrieur
+et sont munis de tout le ncessaire; mais ceux qui arrivent des
+contres de l'Asie centrale, aprs un long et fatigant voyage, il ne
+dplairait pas, sans doute, que la premire ville europenne de
+l'empire, situe la frontire asiatique, ft mieux approvisionne.</p>
+
+<p>C'est a Perm que les voyageurs revendent leurs vhicules, plus ou moins
+endommags par une longue traverse au milieu des plaines de la Sibrie.
+C'est l aussi que ceux qui passent d'Europe en Asie achtent des
+voitures pendant l't, des traneaux pendant l'hiver, avant de se
+lancer pour plusieurs mois au milieu des steppes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait dj arrt son programme de voyage, et il n'tait
+plus question que de l'excuter.</p>
+
+<p>Il existe un service de malle-poste qui franchit assez rapidement la
+chane des monts Ourals, mais, les circonstances tant donnes, ce
+service tait dsorganis. Ne l'et-il pas t, que Michel Strogoff,
+voulant aller rapidement, sans dpendre de personne, n'aurait pas pris
+la malle-poste. Il prfrait, avec raison, acheter une voiture et courir
+de relais en relais, en activant par des na vodkou [Pourboires]
+supplmentaires le zle de ces postillons appels iemschiks dans le
+pays.</p>
+
+<p>Malheureusement, par suite des mesures prises contre les trangers
+d'origine asiatique, un grand nombre de voyageurs avaient dj quitt
+Perm, et, par consquent, les moyens de transport taient extrmement
+rares. Michel Strogoff serait donc dans la ncessit de se contenter du
+rebut des autres. Quant aux chevaux, tant que le courrier du czar ne
+serait pas en Sibrie, il pourrait sans danger exhiber son podaroshna,
+et les matres de poste attelleraient pour lui de prfrence. Mais,
+ensuite, une fois hors de la Russie europenne, il ne pourrait plus
+compter que sur la puissance des roubles.</p>
+
+<p>Mais quel genre de vhicule atteler ces chevaux? A une tlgue ou un
+tarentass?</p>
+
+<p>La tlgue n'est qu'un vritable chariot dcouvert, quatre roues, dans
+la confection duquel il n'entre absolument que du bois. Roues, essieux,
+chevilles, caisse, brancards, les arbres du voisinage ont tout fourni,
+et l'ajustement des diverses pices dont la tlgue se compose n'est
+obtenu qu'au moyen de cordes grossires. Rien de plus primitif, rien de
+moins confortable, mais aussi rien de plus facile rparer, si quelque
+accident se produit en route. Les sapins ne manquent pas sur la
+frontire russe, et les essieux poussent naturellement dans les forts.
+C'est au moyen de la tlgue que se fait la poste extraordinaire, connue
+sous le nom de perekladno, et pour laquelle toutes routes sont
+bonnes. Quelquefois, il faut bien l'avouer, les liens qui attachent
+l'appareil se rompent, et, tandis que le train de derrire reste
+embourb dans quelque fondrire, le train de devant arrive au relais sur
+ses deux roues,&mdash;mais ce rsultat est considr dj comme satisfaisant.</p>
+
+<p>Michel Strogoff aurait bien t forc d'employer la tlgue, s'il n'et
+t assez heureux pour dcouvrir un tarentass.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que ce dernier vhicule soit le dernier mot du progrs de
+l'industrie carrossire. Les ressorts lui manquent aussi bien qu' la
+tlgue; le bois, dfaut du fer, n'y est pas pargn; mais ses quatre
+roues, cartes de huit neuf pieds l'extrmit de chaque essieu, lui
+assurent un certain quilibre sur des routes cahoteuses et trop souvent
+dniveles. Un garde-crotte protge ses voyageurs contre les boues du
+chemin, et une forte capote de cuir, pouvant se rabaisser et le fermer
+presque hermtiquement, en rend l'occupation moins dsagrable par les
+grandes chaleurs et les violentes bourrasque de l't. Le tarentass est
+d'ailleurs aussi solide, aussi facile rparer que la tlgue, et,
+d'autre part, il est moins sujet laisser son train d'arrire en
+dtresse sur les grands chemins.</p>
+
+<p>Du reste, ce ne fut pas sans de minutieuses recherches que Michel
+Strogoff parvint dcouvrir ce tarentass, et il tait probable qu'on
+n'en et pas trouv un second dans toute la ville de Perm. Malgr cela,
+il en dbattit svrement le prix, pour la forme, afin de rester dans
+son rle de Nicolas Korpanoff, simple ngociant d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Nadia avait suivi son compagnon dans ses courses la recherche d'un
+vhicule. Bien que le but atteindre ft diffrent, tous deux avaient
+une gale hte d'arriver, et, par consquent, de partir. On et dit
+qu'une mme volont les animait.</p>
+
+<p>S&#339;ur, dit Michel Strogoff, j'aurais voulu trouver pour toi quelque
+voiture plus confortable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me dis cela, frre, moi qui serais alle, mme pied, s'il
+l'avait fallu, rejoindre mon pre!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas de ton courage, Nadia, mais il est des fatigues
+physiques qu'une femme ne peut supporter.</p>
+
+<p>&mdash;Je les supporterai, quelles qu'elles soient, rpondit la jeune fille.
+Si tu entends une plainte s'chapper de mes lvres, laisse-moi en route
+et continue seul ton voyage!</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, sur la prsentation du podaroshna, trois
+chevaux de peste taient attels au tarentass. Ces animaux, couverts
+d'un long poil, ressemblaient des ours hauts sur pattes. Ils taient
+petits, mais ardents, tant de race sibrienne.</p>
+
+<p>Voici comment le postillon, l'iemschik, les avait attels: l'un, le plus
+grand, tait maintenu entre deux longs brancards qui portaient leur
+extrmit antrieure un cerceau, appel douga, charg de houppes et de
+sonnettes; les deux autres taient simplement attachs par des cordes
+aux marchepieds du tarentass. Du reste, pas de harnais, et pour guides,
+rien qu'une simple ficelle.</p>
+
+<p>Ni Michel Strogoff, ni la jeune Livonienne n'emportaient de bagages. Les
+conditions de rapidit dans lesquelles devait se faire le voyage de
+l'un, les ressources plus que modestes de l'autre, leur avaient interdit
+de s'embarrasser de colis. Dans cette circonstance, c'tait heureux, car
+ou le tarentass n'aurait pu prendre les bagages, ou il n'aurait pu
+prendre les voyageurs. Il n'tait fait que pour deux personnes, sans
+compter l'iemschik, qui ne se tient sur son sige troit que par un
+miracle d'quilibre.</p>
+
+<p>Cet iemschik change, d'ailleurs, chaque relais. Celui auquel revenait
+la conduite du tarentass pendant la premire tape tait Sibrien, comme
+ses chevaux, et non moins poilu qu'eux, cheveux longs, coups carrment
+sur le front, chapeau bords relevs, ceinture rouge, capote
+parements croiss sur des boutons frapps au chiffre imprial.</p>
+
+<p>L'iemschik, en arrivant avec son attelage, avait tout d'abord jet un
+regard inquisiteur sur les voyageurs du tarentass. Pas de bagages!&mdash;et
+o diable les aurait-il fourrs?&mdash;Donc, apparence peu fortune. Il fit
+une moue des plus significatives.</p>
+
+<p>Des corbeaux, dit-il sans se soucier d'tre entendu ou non, des
+corbeaux six kopeks par verste!</p>
+
+<p>&mdash;Non! des aigles, rpondit Michel Strogoff, qui comprenait parfaitement
+l'argot des iemschiks, des aigles, entends-tu, neuf kopeks par verste,
+le pourboire en sus!</p>
+
+<p>Un joyeux claquement de fouet lui rpondit. Le corbeau, dans la langue
+des postillons russes, c'est le voyageur avare ou indigent, qui, aux
+relais de paysans, ne paye les chevaux qu' deux ou trois kopeks par
+verste. L'aigle, c'est le voyageur qui ne recule pas devant les hauts
+prix, sans compter les gnreux pourboires. Aussi le corbeau ne peut-il
+avoir la prtention de voler aussi rapidement que l'oiseau imprial.</p>
+
+<p>Nadia et Michel Strogoff prirent immdiatement place dans le tarentass.
+Quelques provisions, peu encombrantes et mises en rserve dans le
+caisson, devaient leur permettre, en cas de retard, d'atteindre les
+maisons de poste, qui sont trs-confortablement installes, sous la
+surveillance de l'tat. La capote fut rabattue, car la chaleur tait
+insoutenable, et, midi, le tarentass, enlev par ses trois chevaux,
+quittait Perm au milieu d'un nuage de poussire.</p>
+
+<p>La faon dont l'iemschik maintenait l'allure de son attelage et t
+certainement remarque de tous autres voyageurs qui, n'tant ni Russes
+ni Sibriens, n'eussent pas t habitus ces faons d'agir. En effet,
+le cheval de brancard, rgulateur de la marche, un peu plus grand que
+ses congnres, gardait imperturbablement, et quelles que fussent les
+pentes de la route, un trot trs-allong, mais d'une rgularit
+parfaite. Les deux autres chevaux ne semblaient connatre d'autre allure
+que le galop et se dmenaient avec mille fantaisies fort amusantes.
+L'iemschik, d'ailleurs, ne les frappait pas. Tout au plus les
+stimulait-il par les mousquetades clatantes de son fouet. Mais que
+d'pithtes il leur prodiguait, lorsqu'ils se conduisaient en btes
+dociles et consciencieuses, sans compter les noms de saints dont il les
+affublait! La ficelle qui lui servait de guides n'aurait eu aucune
+action sur des animaux demi emports, mais, napravo, droite, na
+lvo, gauche,&mdash;ces mots, prononcs d'une voix gutturale, faisaient
+meilleur effet que bride ou bridon.</p>
+
+<p>Et que d'aimables interpellations suivant la circonstance!</p>
+
+<p>Allez, mes colombes! rptait l'iemschik. Allez, gentilles hirondelles!
+Volez, mes petits pigeons! Hardi, mon cousin de gauche! Pousse, mon
+petit pre de droite!</p>
+
+<p>Mais aussi, quand la marche se ralentissait, que d'expressions
+insultantes, dont les susceptibles animaux semblaient comprendre la
+valeur!</p>
+
+<p>Va donc, escargot du diable! Malheur a toi, limace! Je t'corcherai
+vive, tortue, et tu seras damne dans l'autre monde!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de ces faons de conduire, qui exigent plus de
+solidit au gosier que de vigueur au bras des iemschiks, le tarentass
+volait sur la route et dvorait de douze quatorze verstes l'heure.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait habitu ce genre de vhicule et ce mode de
+transport. Ni les soubresauts, ni les cahots ne pouvaient l'incommoder.
+Il savait qu'un attelage russe n'vite ni les cailloux, ni les ornires,
+ni les fondrires, ni les arbres renverss, ni les fosss qui ravinent
+la route. Il tait fait cela. Sa compagne risquait d'tre blesse par
+les contre-coups du tarentass, mais elle ne se plaignit pas.</p>
+
+<p>Pendant les premiers instants du voyage, Nadia, ainsi emporte toute
+vitesse, demeura sans parler. Puis, toujours obsde de cette pense
+unique, arriver, arriver:</p>
+
+<p>J'ai compt trois cents verstes entre Perm et Ekaterinbourg, frre!
+dit-elle. Me suis-je trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'es pas trompe, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et lorsque
+nous aurons atteint Ekaterinbourg, nous serons au pied mme des monts
+Ourals, sur leur versant oppos.</p>
+
+<p>&mdash;Que durera cette traverse dans la montagne?</p>
+
+<p>&mdash;Quarante-huit heures, car nous voyagerons nuit et jour.&mdash;Je dis nuit
+et jour, Nadia, ajouta-t-il, car je ne peux pas m'arrter mme un
+instant, et il faut que je marche sans relche vers Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te retarderai pas, frre, non, pas mme une heure, et nous
+voyagerons nuit et jour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, Nadia, puisse l'invasion tartare nous laisser le
+chemin libre, et, avant vingt jours, nous serons arrivs!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dj fait ce voyage? demanda Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant l'hiver, nous aurions t plus rapidement et plus srement,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plus rapidement surtout, mais tu aurais bien souffert du froid et
+des neiges!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! L'hiver est l'ami du Russe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Nadia, mais quel temprament toute preuve il faut pour
+rsister une telle amiti! J'ai vu souvent la temprature tomber dans
+les steppes sibriennes plus de quarante degrs au-dessous de glace!
+J'ai senti, malgr mon vtement de peau de renne, [Ce vtement se nomme
+dakha: il est trs-lger et, cependant, absolument impermable au
+froid.] mon c&#339;ur se glacer, mes membres se tordre, mes pieds se geler
+sous leurs triples chaussettes de laine! J'ai vu les chevaux de mon
+traneau recouverts d'une carapace de glace, leur respiration fige aux
+naseaux! J'ai vu l'eau-de-vie de ma gourde se changer en pierre dure que
+le couteau ne pouvait entamer!... Mais mon traneau filait comme
+l'ouragan! Plus d'obstacles sur la plaine nivele et blanche perte de
+vue! Plus de cours d'eau dont on est oblig de chercher les passages
+guables! Plus de lacs qu'il faut traverser en bateau! Partout la glace
+dure, la route libre, le chemin assur! Mais au prix de quelles
+souffrances, Nadia! Ceux-l seuls pourraient le dire, qui ne sont pas
+revenus, et dont le chasse-neige a bientt recouvert les cadavres!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, tu es revenu, frre, dit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je suis Sibrien, et tout enfant, quand je suivais mon pre
+dans ses chasses, je m'accoutumais ces dures preuves. Mais toi,
+lorsque tu m'as dit, Nadia, que l'hiver ne t'aurait pas arrte, que tu
+serais partie seule, prte lutter contre les redoutables intempries
+du climat sibrien, il m'a sembl te voir perdue dans les neiges et
+tombant pour ne plus te relever!</p>
+
+<p>&mdash;Combien de fois as-tu travers la steppe pendant l'hiver? demanda la
+jeune Livonienne.</p>
+
+<p>&mdash;Trois fois, Nadia, lorsque j'allais a Omsk,</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'allais-tu faire Omsk?</p>
+
+<p>&mdash;Voir ma mre, qui m'attendait!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vais Irkoutsk, o m'attend mon pre! Je vais lui porter
+les dernires paroles de ma mre! C'est te dire, frre, que rien
+n'aurait pu m'empcher de partir!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une brave enfant, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et Dieu
+lui-mme t'aurait conduite!</p>
+
+<p>Pendant cette journe, le tarentass fut men rapidement par les
+iemschiks qui se succdrent chaque relais. Les aigles de la montagne
+n'eussent pas trouv leur nom dshonor par ces aigles de la grande
+route. Le haut prix pay par chaque cheval, les pourboires largement
+octroys, recommandaient les voyageurs d'une faon toute spciale.
+Peut-tre les matres de poste trouvrent-ils singulier, aprs la
+publication de l'arrt, qu'un jeune homme et sa s&#339;ur, videmment
+Russes tous les deux, pussent courir librement travers la Sibrie,
+ferme tous autres, mais leurs papiers taient en rgle, et ils
+avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilomtriques
+restaient-ils rapidement on arrire du tarentass.</p>
+
+<p>Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'taient pas seuls suivre la route
+de Perm Ekaterinbourg. Ds les premiers relais, le courrier du czar
+avait appris qu'une voiture le prcdait; mais, comme les chevaux ne lui
+manquaient pas, il ne s'en proccupa pas autrement.</p>
+
+<p>Pendant cette journe, les quelques haltes, durant lesquelles se reposa
+le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas. Aux
+maisons de poste, on trouve se loger et se nourrir. D'ailleurs,
+dfaut de relais, la maison du paysan russe n'et pas t moins
+hospitalire. Dans ces villages, qui se ressemblent presque tous, avec
+leur chapelle murailles blanches et toitures vertes, le voyageur
+peut frapper toutes les portes. Elles lui seront ouvertes. Le moujik
+viendra, la figure souriante, et tendra la main son hte. On lui
+offrira le pain et le sel, on mettra le samovar sur le feu, et il sera
+comme chez lui. La famille dmnagera plutt, afin de lui faire place.
+L'tranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est celui que
+Dieu envoie.</p>
+
+<p>En arrivant le soir, Michel Strogoff, pouss par une sorte d'instinct,
+demanda au matre de poste depuis combien d'heures la voiture qui le
+prcdait avait pass au relais.</p>
+
+<p>Depuis deux heures, petit pre, lui rpondit le matre de poste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une berline?</p>
+
+<p>&mdash;Non, une tlgue.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de voyageurs?</p>
+
+<p>&mdash;Deux.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils vont grand train?</p>
+
+<p>&mdash;Des aigles!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on attelle rapidement.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia, dcids ne pas s'arrter une heure,
+voyagrent toute la nuit.</p>
+
+<p>Le temps continuait tre beau, mais on sentait que l'atmosphre,
+devenue pesante, se saturait peu peu d'lectricit. Aucun nuage
+n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de
+bue chaude s'levt du sol. Il tait craindre que quelque orage ne se
+dchant dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel Strogoff,
+habitu reconnatre les symptmes atmosphriques, pressentait une
+prochaine lutte des lments, qui ne laissa pas de le proccuper.</p>
+
+<p>La nuit se passa sans incident. Malgr les cahots du tarentass, Nadia
+put dormir pendant quelques heures. La capote, demi releve,
+permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient avidement
+dans cette atmosphre touffante.</p>
+
+<p>Michel Strogoff veilla toute la nuit, se dfiant des iemschiks, qui
+s'endorment trop volontiers sur leur sige, et pas une heure ne fut
+perdue aux relais, pas une heure sur la route.</p>
+
+<p>Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers
+profils des monts Ourals se dessinrent dans l'est. Cependant, cette
+importante chane, qui spare la Russie d'Europe de la Sibrie, se
+trouvait encore une assez grande distance, et on ne pouvait compter
+l'atteindre avant la fin de la journe. Le passage des montagnes devrait
+donc ncessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.</p>
+
+<p>Durant cette journe, le ciel resta constamment couvert, et, par
+consquent, la temprature fut un peu plus supportable, mais le temps
+tait extrmement orageux.</p>
+
+<p>Peut-tre, avec cette apparence, et-il t plus prudent de ne pas
+s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait
+Michel Strogoff, s'il lui et t permis d'attendre; mais quand, au
+dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui
+roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:</p>
+
+<p>Une tlgue nous prcde toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?</p>
+
+<p>&mdash;Une heure environ.</p>
+
+<p>&mdash;En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin
+Ekaterinbourg!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_X-a" id="CHAPITRE_X-a"></a>CHAPITRE X<br /><br />
+<small>UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.</small></h2>
+
+<p>Les monts Ourals se dveloppent sur une tendue de prs de trois mille
+verstes (3,200 kilomtres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle
+de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas,
+suivant la dnomination russe, ils sont justement nomms, puisque ces
+deux noms signifient ceinture dans les deux langues. Ns sur le
+littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la
+Caspienne.</p>
+
+<p>Telle tait la frontire que Michel Strogoff devait franchir pour passer
+de Russie en Sibrie, et, on l'a dit, en prenant la route qui va de Perm
+ Ekaterinbourg, situe sur le versant oriental des monts Ourals, il
+avait agi sagement. C'tait la voie la plus facile et la plus sre,
+celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie centrale.</p>
+
+<p>La nuit devait suffire cette traverse des montagnes, si aucun
+accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du
+tonnerre annonaient un orage que l'tat particulier de l'atmosphre
+devait rendre redoutable. La tension lectrique tait telle, qu'elle ne
+pouvait se rsoudre que par un clat violent.</p>
+
+<p>Michel Strogoff veilla ce que sa jeune compagne ft installe aussi
+bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement
+arrache, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se
+croisaient au-dessus et l'arrire. On doubla les traits des chevaux,
+et, par surcrot de prcaution, le heurtequin des moyeux fut rembourr
+de paille, autant pour assurer la solidit des roues que pour adoucir
+les chocs, difficiles viter dans une nuit obscure. Enfin,
+l'avant-train et l'arrire-train, dont les essieux taient simplement
+chevills la caisse du tarentass, furent relis l'un l'autre par une
+traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'crous. Cette
+traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines
+suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un
+l'autre.</p>
+
+<p>Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit
+prs d'elle. Devant la capote, compltement abaisse, pendaient deux
+rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les
+voyageurs contre la pluie et les rafales.</p>
+
+<p>Deux grosses lanternes avaient t fixes au ct gauche du sige de
+l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres
+clairer la route. Mais c'taient les feux de position du vhicule, et,
+s'ils dissipaient peine l'obscurit, du moins pouvaient-ils empcher
+l'abordage de quelque autre voiture courant contre-bord.</p>
+
+<p>On le voit, toutes les prcautions taient prises, et, devant cette nuit
+menaante, il tait bon qu'elles le fussent.</p>
+
+<p>Nadia, nous sommes prts, dit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, rpondit la jeune fille.</p>
+
+<p>L'ordre fut donn l'iemschik, et le tarentass s'branla en remontant
+les premires rampes des monts Ourals.</p>
+
+<p>Il tait huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps
+tait dj trs-sombre, malgr le crpuscule qui se prolonge sous cette
+latitude. D'normes vapeurs semblaient surbaisser la vote du ciel, mais
+aucun vent; ne les dplaait encore. Toutefois, si elles demeuraient
+immobiles dans le sens d'un horizon l'autre, il n'en tait pas ainsi
+du znith au nadir, et la distance qui les sparait du sol diminuait
+visiblement. Quelques-unes de ces bandes rpandaient une sorte de
+lumire phosphorescente et sous-tendaient l'&#339;il des arcs de soixante
+ quatre-vingts degrs. Leurs zones semblaient se rapprocher peu peu
+du sol, et elles resserraient leur rseau, de manire bientt
+treindre la montagne, comme si quelque ouragan suprieur les et
+chasses de haut en bas. D'ailleurs, la route montait vers ces grosses
+nues, trs-denses et presque arrives dj au degr de condensation.
+Avant peu, route et vapeurs se confondraient, et si, en ce moment, les
+nuages ne se rsolvaient pas en pluie, le brouillard serait tel que le
+tarentass ne pourrait plus avancer, sans risquer de tomber dans quelque
+prcipice.</p>
+
+<p>Cependant, la chane des monts Ourals n'atteint qu'une mdiocre hauteur.
+L'altitude de leur plus haut sommet ne dpasse pas cinq mille pieds. Les
+neiges ternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver sibrien
+entasse leurs cimes se dissolvent entirement au soleil de l't. Les
+plantes et les arbres y poussent toute hauteur. Ainsi que
+l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de
+pierres prcieuses ncessite un concours assez considrable d'ouvriers.
+Aussi, ces villages qu'on appelle zavody s'y rencontrent assez
+frquemment, et la route, perce travers les grands dfils, est
+aisment praticable aux voitures de poste.</p>
+
+<p>Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumire offre
+difficults et prils, lorsque les lments luttent violemment entre eux
+et qu'on est pris dans la lutte.</p>
+
+<p>Michel Strogoff savait, pour l'avoir prouv dj, ce qu'est un orage
+dans la montagne, et peut-tre trouvait-il, avec raison, ce mtore
+aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver,
+s'y dchanent avec une incomparable violence.</p>
+
+<p>Au dpart, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait soulev
+les rideaux de cuir qui protgeaient l'intrieur du tarentass, et il
+regardait devant lui, tout en observant les cts de la route, que la
+lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques silhouettes.</p>
+
+<p>Nadia, immobile, les bras croiss, regardait aussi, mais sans se
+pencher, tandis que son compagnon, le corps demi hors de la caisse,
+interrogeait la fois le ciel et la terre.</p>
+
+<p>L'atmosphre tait absolument tranquille, mais d'un calme menaant. Pas
+une molcule d'air ne se dplaait encore. On et dit que la nature,
+demi touffe, ne respirait plus, et que ses poumons, c'est--dire ces
+nuages mornes et denses, atrophis par quelque cause, ne pouvaient plus
+fonctionner. Le silence et t absolu sans le grincement des roues du
+tarentass qui broyaient le gravier de la route, le gmissement des
+moyeux et des ais de la machine, l'aspiration bruyante des chevaux
+auxquels manquait l'haleine, et le claquement de leurs pieds ferrs sur
+les cailloux qui tincelaient au choc.</p>
+
+<p>Du reste, route absolument dserte. Le tarentass ne croisait ni un
+piton, ni un cavalier, ni un vhicule quelconque, dans ces troits
+dfils de l'Oural, par cette nuit menaante. Pas un feu de charbonnier
+dans les bois, pas un campement de mineurs dans les carrires
+exploites, pas une hutte perdue sous les taillis. Il fallait de ces
+raisons qui ne permettent ni une hsitation ni un retard pour
+entreprendre la traverse de la chane dans ces conditions. Michel
+Strogoff n'avait pas hsit. Cela ne lui tait pas possible; mais
+alors&mdash;et cela commenait le proccuper singulirement&mdash;quels
+pouvaient donc tre ces voyageurs dont la tlgue prcdait son
+tarentass, et quelles raisons majeures avaient-ils d'tre si imprudents?</p>
+
+<p>Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation. Vers
+onze heures, les clairs commencrent illuminer le ciel et ne
+discontinurent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparatre et
+disparatre la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers
+points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait raser la
+bordure du chemin, de profonds gouffres s'clairaient sous la
+dflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du
+vhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers peine
+quarris, jet sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler
+au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas s'emplir de
+bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils
+montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se
+mlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantt flattant,
+tantt gourmandant ses pauvres btes, plus fatigues de la lourdeur de
+l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne
+pouvaient mme plus les animer, et, par instants, elles flchissaient
+sur leurs jambes.</p>
+
+<p>A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel
+Strogoff l'iemschik.</p>
+
+<p>&mdash;A une heure du matin,... si nous y arrivons! rpondit celui-ci en
+secouant la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, l'ami, tu n'en es pas ton premier orage dans la montagne,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!</p>
+
+<p>&mdash;As-tu donc peur?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, mais je te rpte que tu as eu tort de partir.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais eu plus grand tort de rester.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, mes pigeons! rpliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas l
+pour discuter, mais pour obir.</p>
+
+<p>En ce moment, un frmissement lointain se fit entendre. C'tait comme un
+millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient
+l'atmosphre, calme jusqu'alors. A la lueur d'un blouissant clair qui
+fut presque aussitt suivi d'un clat de tonnerre terrible, Michel
+Strogoff aperut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent
+se dchanait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de
+l'air. Quelques bruits secs indiqurent que certains arbres, vieux ou
+mal enracins, n'avaient pu rsister la premire attaque de la
+bourrasque. Une avalanche de troncs briss traversa la route, aprs
+avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans
+l'abme de gauche, deux cents pas en avant du tarentass.</p>
+
+<p>Les chevaux s'taient arrts court.</p>
+
+<p>Va donc, mes jolies colombes! cria l'iemschik en mlant les
+claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.</p>
+
+<p>Michel Strogoff saisit la main de Nadia.</p>
+
+<p>Dors-tu, s&#339;ur? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, frre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois prte tout. Voici l'orage!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prte.</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du
+tarentass.</p>
+
+<p>La bourrasque arrivait en foudre.</p>
+
+<p>L'iemschik, sautant de son sige, se jeta la tte de ses chevaux, afin
+de les maintenir, car un immense danger menaait tout l'attelage.</p>
+
+<p>En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors un tournant de la
+route par lequel dbouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tte
+au vent, sans quoi, pris de ct, il et immanquablement chavir et et
+t prcipit dans un profond abme que le chemin ctoyait sur la
+gauche. Les chevaux, repousss par les rafales, se cabraient, et leur
+conducteur ne pouvait parvenir les calmer. Aux interpellations
+amicales avaient succd dans sa bouche les qualifications les plus
+insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses btes, aveugles par les
+dcharges lectriques, pouvantes par les clats incessants de la
+foudre, qui taient comparables des dtonations d'artillerie,
+menaaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'tait
+plus matre de son attelage.</p>
+
+<p>A ce moment, Michel Strogoff, s'lanant d'un bond hors du tarentass,
+lui vint en aide. Dou d'une force peu commune, il parvint, non sans
+peine, matriser les chevaux.</p>
+
+<p>Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit,
+s'vasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y engouffrer,
+comme elle et fait dans ces manches d'aration tendues au vent bord
+des steamers. En mme temps, une avalanche de pierres et de troncs
+d'arbres commenait rouler du haut des talus.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'y resterons pas non plus! s'cria l'iemschik, tout effar, en
+se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable dplacement des
+couches d'air. L'ouragan aura bientt fait de nous envoyer au bas de la
+montagne, et par le plus court!</p>
+
+<p>&mdash;Prends le cheval de droite, poltron! rpondit Michel Strogoff. Moi, je
+rponds de celui de gauche!</p>
+
+<p>Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur
+et lui durent se courber jusqu' terre pour ne pas tre renverss; mais
+la voiture, malgr leurs efforts et ceux des chevaux qu'ils maintenaient
+debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d'arbre
+qui l'arrta, elle tait prcipite hors de la route.</p>
+
+<p>N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, rpondit la jeune Livonienne, sans que sa voix
+traht la moindre motion.</p>
+
+<p>Les roulements de tonnerre avaient cess un instant, et l'effroyable
+bourrasque, aprs avoir franchi le tournant, se perdait dans les
+profondeurs du dfil.</p>
+
+<p>Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous
+aurons l'abri du talus!</p>
+
+<p>&mdash;Mais les chevaux refusent!</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme moi, et tire-les en avant!</p>
+
+<p>&mdash;La bourrasque va revenir!</p>
+
+<p>&mdash;Obiras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le Pre qui l'ordonne! rpondit Michel Strogoff, qui invoqua
+pour la premire fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant,
+maintenant, sur trois parties du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, mes hirondelles! s'cria l'iemschik, saisissant le cheval de
+droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de
+gauche.</p>
+
+<p>Les chevaux, ainsi tenus, reprirent pniblement la route. Ils ne
+pouvaient plus se jeter de ct, et le cheval de brancard, n'tant plus
+tiraill sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais, hommes et
+btes, pris debout par les rafales, ne faisaient gure trois pas sans en
+perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils tombaient, ils se
+relevaient. A ce jeu, le vhicule risquait fort de se dtraquer. Si la
+capote n'et pas t solidement assujettie, le tarentass et t
+dcoiff du premier coup.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures remonter
+cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui tait
+si directement expose au fouet de la bourrasque. Le danger alors
+n'tait pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre
+l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grle de
+pierres et de troncs briss que la montagne secouait et projetait sur
+eux.</p>
+
+<p>Soudain, un de ces blocs fut aperu, dans l'panouissement d'un clair,
+se mouvant avec une rapidit croissante et roulant dans la direction du
+tarentass.</p>
+
+<p>L'iemschik poussa un cri.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer
+l'attelage, qui refusa.</p>
+
+<p>Quelques pas seulement, et le bloc et pass en arrire!...</p>
+
+<p>Michel Strogoff, en un vingtime de seconde, vit la fois le tarentass
+atteint, sa compagne crase! Il comprit qu'il n'avait plus le temps de
+l'arracher vivante du vhicule!...</p>
+
+<p>Mais alors, se jetant l'arrire, trouvant dans cet immense pril
+une-force surhumaine, le dos l'essieu, les pieds arc-bouts au sol, il
+repoussa de quelques pieds la lourde voiture.</p>
+
+<p>L'norme bloc, en passant, frla la poitrine du jeune homme et lui coupa
+la respiration, comme et fait un boulet de canon, en broyant les silex
+de la route, qui tincelrent au choc.</p>
+
+<p>Frre! s'tait crie Nadia pouvante, qui avait vu toute cette scne
+ la lueur de l'clair.</p>
+
+<p>&mdash;Nadia! rpondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu est avec nous, s&#339;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi, bien sr, frre, puisqu'il t'a mis sur ma route! murmura la
+jeune fille.</p>
+
+<p>La pousse du tarentass, due l'effort de Michel Strogoff, ne devait
+pas tre perdue. Ce fut l'lan donn qui permit aux chevaux affols de
+reprendre leur premire direction. Trans, pour ainsi dire, par Michel
+Strogoff et l'iemschik, ils remontrent la route jusqu' un col troit,
+orient sud et nord, o ils devaient tre abrits contre les assauts
+directs de la tourmente. Le talus de droite faisait l une sorte de
+redan, d la saillie d'un norme rocher qui occupait le centre d'un
+remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y tait
+tenable, tandis qu' la circonfrence de ce cyclone ni hommes ni chevaux
+n'eussent pu rsister.</p>
+
+<p>Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dpassait l'arte du rocher,
+furent tts en un clin d'&#339;il, comme si une faux gigantesque et
+nivel le talus au ras de leur ramure.</p>
+
+<p>L'orage tait alors dans toute sa fureur. Les clairs emplissaient le
+dfil, et les clats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol,
+frmissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif
+de l'Oural et t soumis une trpidation gnrale.</p>
+
+<p>Trs-heureusement, le tarentass avait pu tre, pour ainsi dire, remis
+dans une profonde anfractuosit que la bourrasque ne frappait que
+d'charpe. Mais il n'tait pas si bien dfendu que quelques
+contre-courants obliques, dvis par des saillies du talus, ne
+l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la
+paroi du rocher, faire craindre qu'il ne ft bris en mille pices.</p>
+
+<p>Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff, aprs
+avoir cherch la lueur d'une des lanternes, dcouvrit une excavation,
+due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y blottir, en
+attendant que le voyage pt tre repris.</p>
+
+<p>En ce moment,&mdash;il tait une heure du matin,&mdash;la pluie commena tomber,
+et bientt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une violence
+extrme, sans pouvoir cependant teindre les feux du ciel. Cette
+complication rendait tout dpart impossible.</p>
+
+<p>Donc, quelle que ft l'impatience de Michel Strogoff,&mdash;et l'on comprend
+qu'elle ft grande,&mdash;il lui fallut laisser passer le plus fort de la
+tourmente. Arriv d'ailleurs au col mme qui franchit la route de Perm
+Ekaterinbourg, il n'avait plus qu' descendre les pentes des monts
+Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol ravin par les
+mille torrents de la montagne, au milieu des tourbillons d'air et d'eau,
+c'tait absolument jouer sa vie, c'tait courir l'abme.</p>
+
+<p>Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans doute
+viter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait esprer
+qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera reparatre,
+et la descente, que nous ne pouvons risquer dans l'obscurit, deviendra,
+sinon facile, du moins possible aprs le lever du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons, frre, rpondit Nadia, mais si tu retardes ton dpart, que
+ce ne soit pas pour m'pargner une fatigue ou un danger!</p>
+
+<p>&mdash;Nadia, je sais que tu es dcide tout braver, mais, en nous
+compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la
+tienne, je manquerais la tche, au devoir que j'ai avant tout
+accomplir!</p>
+
+<p>&mdash;Un devoir!... murmura Nadia.</p>
+
+<p>En ce moment, un violent clair dchira le ciel, et sembla, pour ainsi
+dire, volatiliser la pluie. Aussitt un coup sec retentit. L'air fut
+rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de
+grands pins, frapp par le fluide lectrique vingt pas du tarentass,
+s'enflamma comme une torche gigantesque.</p>
+
+<p>L'iemschik, jet terre par une sorte de choc en retour, se releva
+heureusement sans blessures.</p>
+
+<p>Puis, aprs que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus
+dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de
+Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces
+mots son oreille:</p>
+
+<p>Des cris, frre! coute!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XI-a" id="CHAPITRE_XI-a"></a>CHAPITRE XI<br /><br />
+<small>VOYAGEURS EN DTRESSE.</small></h2>
+
+<p>En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre
+vers la partie suprieure de la route, et une distance assez
+rapproche de l'anfractuosit qui abritait le tarentass.</p>
+
+<p>C'tait comme un appel dsespr, videmment jet par quelque voyageur
+en dtresse.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, prtant l'oreille, coutait.</p>
+
+<p>L'iemschik coutait aussi, mais en secouant la tte, comme s'il lui et
+sembl impossible de rpondre cet appel.</p>
+
+<p>Des voyageurs qui demandent du secours! s'cria Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils ne comptent que sur nous!... rpondit l'iemschik.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? s'cria Michel Strogoff. Ce qu'ils feraient pour nous en
+pareille circonstance, ne devons-nous pas le faire pour eux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'allez pas exposer la voiture et les chevaux!...</p>
+
+<p>&mdash;J'irai pied, rpondit Michel Strogoff, en interrompant l'iemschik.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'accompagne, frre, dit la jeune Livonienne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reste, Nadia. L'iemschik demeurera prs de toi. Je ne veux pas le
+laisser seul....</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai, rpondit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il arrive, ne quitte pas cet abri!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me retrouveras l o je suis.</p>
+
+<p>Michel Strogoff serra la main de sa compagne, et, franchissant le
+tournant du talus, il disparut aussitt dans l'ombre.</p>
+
+<p>Ton frre a tort, dit l'iemschik la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, rpondit simplement Nadia.</p>
+
+<p>Cependant, Michel Strogoff remontait rapidement la route. S'il avait
+grande hte de porter secours ceux qui jetaient ces cris de dtresse,
+il avait grand dsir aussi de savoir quels pouvaient tre ces voyageurs
+que l'orage n'avait pas empchs de s'aventurer dans la montagne, car il
+ne doutait pas que ce ne fussent ceux dont la tlgue prcdait toujours
+son tarentass.</p>
+
+<p>La pluie avait cess, mais la bourrasque redoublait de violence. Les
+cris, apports par le courant atmosphrique, devenaient de plus en plus
+distincts. De l'endroit o Michel Strogoff avait laiss Nadia, on ne
+pouvait rien voir. La route tait sinueuse, et la lueur des clairs ne
+laissait apparatre que le saillant des talus qui coupaient le lacet du
+chemin. Les rafales, brusquement brises tous ces angles, formaient
+des remous difficiles franchir, et il fallait Michel Strogoff une
+force peu commune pour leur rsister.</p>
+
+<p>Mais il fut bientt vident que les voyageurs, dont les cris se
+faisaient entendre, ne devaient plus tre loigns. Bien que Michel
+Strogoff ne pt encore les voir, soit qu'ils eussent t rejets hors de
+la route, soit que l'obscurit les drobt ses regards, leurs paroles,
+cependant, arrivaient assez distinctement son oreille.</p>
+
+<p>Or, voici ce qu'il entendit,&mdash;ce qui ne laissa pas de lui causer une
+certaine surprise:</p>
+
+<p>Butor! reviendras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je te ferai knouter au prochain relais!</p>
+
+<p>&mdash;Entends-tu, postillon du diable! Eh! l-bas!</p>
+
+<p>&mdash;Voil comme ils vous conduisent dans ce pays!...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'ils appellent une tlgue!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! triple brute! Il dtale toujours et ne parat pas s'apercevoir
+qu'il nous laisse en route!</p>
+
+<p>&mdash;Me traiter ainsi, moi! un Anglais accrdit! Je me plaindrai la
+chancellerie, et je le ferai pendre!</p>
+
+<p>Celui qui parlait ainsi tait vritablement dans une grosse colre. Mais
+tout coup, il sembla Michel Strogoff que le second interlocuteur
+prenait son parti de ce qui se passait, car l'clat de rire le plus
+inattendu, au milieu d'une telle scne, retentit soudain et fut suivi de
+ces paroles:</p>
+
+<p>Eh bien! non! dcidment, c'est trop drle!</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez rire! rpondit d'un ton passablement aigre le citoyen du
+Royaume-Uni.</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui, cher confrre, et de bon c&#339;ur, et c'est ce que j'ai de
+mieux faire! Je vous engage en faire autant! Parole d'honneur, c'est
+trop drle, a ne s'est jamais vu!...</p>
+
+<p>En ce moment, un violent coup de tonnerre remplit le dfil d'un fracas
+effroyable, que les chos de la montagne multiplirent dans une
+proportion grandiose. Puis, aprs que le dernier roulement se ft
+teint, la voix joyeuse retentit encore, disant:</p>
+
+<p>Oui, extraordinairement drle! Voil certainement qui n'arriverait pas
+en France!</p>
+
+<p>&mdash;Ni en Angleterre! rpondit l'Anglais.</p>
+
+<p>Sur la route, largement claire alors par les clairs, Michel Strogoff
+aperut, vingt pas, deux voyageurs, juchs l'un prs de l'autre sur le
+banc de derrire d'un singulier vhicule, qui paraissait tre
+profondment embourb dans quelque ornire.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'approcha des deux voyageurs, dont l'un continuait de
+rire et l'autre de maugrer, et il reconnut les deux correspondants de
+journaux, qui, embarqus sur le <i>Caucase</i>, avaient fait en sa compagnie
+la route de Nijni-Novgorod Perm.</p>
+
+<p>Eh! bonjour, monsieur! s'cria le Franais. Enchant de vous voir dans
+cette circonstance! Permettez-moi de vous prsenter mon ennemi intime,
+monsieur Blount.</p>
+
+<p>Le reporter anglais salua, et peut-tre allait-il, son tour, prsenter
+son confrre Alcide Jolivet, conformment aux rgles de la politesse,
+quand Michel Strogoff lui dit:</p>
+
+<p>Inutile, messieurs, nous nous connaissons, puisque nous avons dj
+voyag ensemble sur le Volga.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! trs-bien! Parfait! monsieur...?</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas Korpanoff, ngociant d'Irkoutsk, rpondit Michel Strogoff.
+Mais m'apprendrez-vous quelle aventure, si lamentable pour l'un, si
+plaisante pour l'autre, vous est arrive?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais juge, monsieur Korpanoff, rpondit Alcide Jolivet.
+Imaginez-vous que notre postillon est parti avec l'avant-train de son
+infernal vhicule, nous laissant en panne sur l'arrire-train de son
+absurde quipage! La pire moiti d'une tlgue pour deux, plus de guide,
+plus de chevaux! N'est-ce pas absolument et superlativement drle?</p>
+
+<p>&mdash;Pas drle du tout! rpondit l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, confrre! Vous ne savez vraiment pas prendre les choses par
+leur bon ct!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment, s'il vous plat, pourrons-nous continuer notre route?
+demanda Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus simple, rpondit Alcide Jolivet. Vous allez vous
+atteler ce qui nous reste de voiture; moi, je prendrai les guides, je
+vous appellerai mon petit pigeon, comme un vritable iemschik, et vous
+marcherez comme un vrai postier!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jolivet, rpondit l'Anglais, cette plaisanterie passe les
+bornes, et....</p>
+
+<p>&mdash;Soyez calme, confrre. Quand vous serez fourbu, je vous remplacerai,
+et vous aurez droit de me traiter d'escargot poussif ou de tortue qui se
+pme, si je ne vous mne pas d'un train d'enfer!</p>
+
+<p>Alcide Jolivet disait toutes ces choses avec une telle bonne humeur, que
+Michel Strogoff ne put s'empcher de sourire.</p>
+
+<p>Messieurs, dit-il alors, il y a mieux faire. Nous sommes arrivs,
+ici, au col suprieur de la chane de l'Oural, et, par consquent, nous
+n'avons plus maintenant qu' descendre les pentes de la montagne. Ma
+voiture est l, cinq cents pas en arrire. Je vous prterai un de mes
+chevaux, on l'attellera la caisse de votre tlgue, et demain, si
+aucun accident ne se produit, nous arriverons ensemble Ekaterinbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Korpanoff, rpondit Alcide Jolivet, voici une proposition qui
+part d'un c&#339;ur gnreux!</p>
+
+<p>&mdash;J'ajoute, monsieur, rpondit Michel Strogoff, que si je ne vous offre
+pas de monter dans mon tarentass, c'est qu'il ne contient que deux
+places, et que ma s&#339;ur et moi, nous les occupons dj.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, monsieur, rpondit Alcide Jolivet, mais mon confrre et
+moi, avec votre cheval et l'arrire-train de notre demi-tlgue, nous
+irions au bout du monde!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Harry Blount, nous acceptons votre offre obligeante.
+Quant cet iemschik!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! croyez bien que ce n'est pas la premire fois que pareille
+aventure lui arrive! rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, pourquoi ne revient-il pas? Il sait parfaitement qu'il
+nous a laisss en arrire, le misrable!</p>
+
+<p>&mdash;Lui! Il ne s'en doute mme pas!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Ce brave homme ignore qu'une scission s'est opre entre les
+deux parties de sa tlgue?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'ignore, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il conduit son
+avant-train Ekaterinbourg!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous disais que c'tait tout ce qu'il y a de plus plaisant,
+confrre! s'cria Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Si donc, messieurs, vous voulez me suivre, reprit Michel Strogoff,
+nous rejoindrons ma voiture, et....</p>
+
+<p>&mdash;Mais la tlgue? fit observer l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez pas qu'elle s'envole, mon cher Blount! s'cria Alcide
+Jolivet. La voil si bien enracine dans le sol, que si on l'y laissait,
+au printemps prochain il y pousserait des feuilles!</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, messieurs, dit Michel Strogoff, et nous ramnerons ici le
+tarentass.</p>
+
+<p>Le Franais et l'Anglais, descendant de la banquette de fond, devenue
+ainsi sige de devant, suivirent Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Tout en marchant, Alcide Jolivet, suivant son habitude, causait avec sa
+bonne humeur, que rien ne pouvait altrer.</p>
+
+<p>Ma foi, monsieur Korpanoff, dit-il Michel Strogoff, vous nous tirez
+l d'un fier embarras!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai fait, monsieur, rpondit Michel Strogoff, que ce que tout
+autre et fait ma place. Si les voyageurs ne s'entre-aidaient pas, il
+n'y aurait plus qu' barrer les routes!</p>
+
+<p>&mdash;A charge de revanche, monsieur. Si vous allez loin dans les steppes,
+il est possible que nous nous rencontrions encore, et....</p>
+
+<p>Alcide Jolivet ne demandait pas d'une faon formelle Michel Strogoff
+o il allait, mais celui-ci, ne voulant pas avoir l'air de dissimuler,
+rpondit aussitt:</p>
+
+<p>Je vais Omsk, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur Blount et moi, reprit Alcide Jolivet, nous allons un peu
+devant nous, l o il y aura peut-tre quelque balle, mais, coup sr,
+quelque nouvelle attraper.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les provinces envahies? demanda Michel Strogoff avec un certain
+empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Prcisment, monsieur Korpanoff, et il est probable que nous ne nous y
+rencontrerons pas!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, rpondit Michel Strogoff. Je suis peu friand de
+coups de fusil ou de coups de lance, et trop pacifique de mon naturel
+pour m'aventurer l o l'on se bat.</p>
+
+<p>&mdash;Dsol, monsieur, dsol, et, vritablement, nous ne pourrons que
+regretter de nous sparer sitt! Mais, en quittant Ekaterinbourg,
+peut-tre notre bonne toile voudra-t-elle que nous voyagions encore
+ensemble, ne ft-ce que pendant quelques jours?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous dirigez sur Omsk? demanda Michel Strogoff, aprs avoir
+rflchi un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en savons rien encore, rpondit Alcide Jolivet, mais
+trs-certainement nous irons directement jusqu' Ichim, et, une fois l,
+nous agirons selon les vnements.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs, dit Michel Strogoff, nous irons de conserve
+jusqu' Ichim.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et videmment mieux aim voyager seul, mais il ne
+pouvait, sans que cela part au moins singulier, chercher se sparer
+de deux voyageurs qui allaient suivre la mme route que lui. D'ailleurs,
+puisqu'Alcide Jolivet et son compagnon avaient l'intention de s'arrter
+ Ichim, sans immdiatement continuer sur Omsk, il n'y avait aucun
+inconvnient faire avec eux cette partie du voyage.</p>
+
+<p>Eh bien, messieurs, rpondit-il, voil qui est convenu. Nous ferons
+route ensemble.</p>
+
+<p>Puis, du ton le plus indiffrent:</p>
+
+<p>Savez-vous avec quelque certitude o en est l'invasion tartare?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, nous n'en savons que ce qu'on en disait Perm,
+rpondit Alcide Jolivet. Les Tartares de Fofar-Khan ont envahi toute la
+province de Smipalatinsk, et, depuis quelques jours, ils descendent
+marche force le cours de l'Irtyche. Il faut donc vous hter si vous
+voulez les devancer Omsk.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;On ajoutait aussi que le colonel Ogareff avait russi passer la
+frontire sous un dguisement, et qu'il ne pouvait tarder rejoindre le
+chef tartare au centre mme du pays soulev.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment l'aurait-on su? demanda Michel Strogoff, que ces
+nouvelles, plus ou moins vridiques, intressaient directement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! comme on sait toutes ces choses, rpondit Alcide Jolivet. C'est
+dans l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez des raisons srieuses de penser que le colonel Ogareff
+est en Sibrie?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mme entendu dire qu'il avait d prendre la route de Kazan
+Ekaterinbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous saviez cela, monsieur Jolivet? dit alors Harry Blount, que
+l'observation du correspondant franais tira de son mutisme.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, rpondit Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Et saviez-vous qu'il devait tre dguis en bohmien? demanda Harry
+Blount.</p>
+
+<p>&mdash;En bohmien! s'cria presque involontairement Michel Strogoff, qui se
+rappela la prsence du vieux tsigane Nijni-Novgorod, son voyage bord
+du <i>Caucase</i> et son dbarquement Kazan.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais assez pour en faire l'objet d'une lettre ma cousine,
+rpondit en souriant Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas perdu votre temps Kazan! fit observer l'Anglais d'un
+ton sec.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, cher confrre, et, pendant que le <i>Caucase</i>
+s'approvisionnait, je faisais comme le <i>Caucase</i>!</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'coutait plus les rparties qu'Harry Blount et Alcide
+Jolivet changeaient entre eux. Il songeait cette troupe de bohmiens,
+ ce vieux tsigane dont il n'avait pu voir le visage, la femme trange
+qui l'accompagnait, au singulier regard qu'elle avait jet sur lui, et
+il cherchait rassembler dans son esprit tous les dtails de cette
+rencontre, lorsqu'une dtonation se fit entendre une courte distance.</p>
+
+<p>Ah! messieurs, en avant! s'cria Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! pour un digne ngociant qui fuit les coups de feu, se dit
+Alcide Jolivet, il court bien vite l'endroit o ils clatent!</p>
+
+<p>Et, suivi d'Harry Blount, qui n'tait pas homme rester en arrire, il
+se prcipita sur les pas de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, tous trois taient en face du saillant qui
+abritait le tarentass au tournant du chemin.</p>
+
+<p>Le bouquet de pins allum par la foudre brlait, encore. La route tait
+dserte. Cependant, Michel Strogoff n'avait pu se tromper. Le bruit
+d'une arme feu tait bien arriv jusqu' lui.</p>
+
+<p>Soudain, un formidable grognement se fit entendre, et une seconde
+dtonation clata au del du talus.</p>
+
+<p>Un ours! s'cria Michel Strogoff, qui ne pouvait se mprendre ce
+grognement. Nadia! Nadia!</p>
+
+<p>Et, tirant son coutelas de sa ceinture, Michel Strogoff s'lana par un
+bond formidable et tourna le contrefort derrire lequel la jeune fille
+avait promis de l'attendre.</p>
+
+<p>Les pins, alors dvors par les flammes du tronc la cime, clairaient
+largement la scne.</p>
+
+<p>Au moment o Michel Strogoff atteignit le tarentass, une masse norme
+recula jusqu' lui.</p>
+
+<p>C'tait un ours de grande taille. La tempte l'avait chass des bois qui
+hrissaient ce talus de l'Oural, et il tait venu chercher refuge dans
+cette excavation, sa retraite habituelle, sans doute, que Nadia occupait
+alors.</p>
+
+<p>Deux des chevaux, effrays de la prsence de l'norme animal, brisant
+leurs traits, avaient pris la fuite, et l'iemschik, ne pensant qu' ses
+btes, oubliant que la jeune fille allait rester seule en prsence de
+l'ours, s'tait jet leur poursuite.</p>
+
+<p>La courageuse Nadia n'avait pas perdu la tte. L'animal, qui ne l'avait
+pas vue tout d'abord, s'tait attaqu l'autre cheval de l'attelage.
+Nadia, quittant alors l'anfractuosit dans laquelle elle s'tait
+blottie, avait couru la voiture, pris un des revolvers de Michel
+Strogoff, et, marchant hardiment sur l'ours, elle avait fait feu bout
+portant.</p>
+
+<p>L'animal, lgrement bless l'paule, s'tait retourn contre la jeune
+fille, qui avait cherch d'abord l'viter en tournant autour du
+tarentass, dont le cheval cherchait briser ses liens. Mais ces
+chevaux, une fois perdus dans la montagne, c'tait tout le voyage
+compromis. Nadia tait donc revenue droit l'ours, et, avec un
+sang-froid surprenant, au moment mme o les pattes de l'animal allaient
+s'abattre sur sa tte, elle avait fait feu sur lui une seconde fois.</p>
+
+<p>C'tait cette seconde dtonation qui venait d'clater quelques pas de
+Michel Strogoff. Mais il tait l. D'un bond il se jeta entre l'ours et
+la jeune fille. Son bras ne fit qu'un seul mouvement de bas en haut, et
+l'norme bte, fendue du ventre la gorge, tomba sur le sol comme une
+masse inerte.</p>
+
+<p>C'tait un beau spcimen de ce fameux coup des chasseurs sibriens, qui
+tiennent ne pas endommager cette prcieuse fourrure des ours, dont ils
+tirent un haut prix.</p>
+
+<p>Tu n'es pas blesse, s&#339;ur? dit Michel Strogoff, en se prcipitant vers
+la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, frre, rpondit Nadia.</p>
+
+<p>En ce moment apparurent les deux journalistes.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet se jeta la tte du cheval, et il faut croire qu'il
+avait le poignet solide, car il parvint le contenir. Son compagnon et
+lui avaient vu la rapide man&#339;uvre de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Diable! s'cria Alcide Jolivet, pour un simple ngociant, monsieur
+Korpanoff, vous maniez joliment le couteau du chasseur!</p>
+
+<p>&mdash;Trs-joliment mme, ajouta Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;En Sibrie, messieurs, rpondit Michel Strogoff, nous sommes forcs de
+faire un peu de tout!</p>
+
+<p>Alcide Jolivet regarda alors le jeune homme.</p>
+
+<p>Vu en pleine lumire, le couteau sanglant la main, avec sa haute
+taille, son air rsolu, le pied pos sur le corps de l'ours qu'il venait
+d'abattre, Michel Strogoff tait beau voir.</p>
+
+<p>Un rude gaillard! se dit Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>S'avanant alors respectueusement, son chapeau la main, il vint saluer
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Nadia s'inclina lgrement.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, se tournant alors vers son compagnon:</p>
+
+<p>La s&#339;ur vaut le frre! dit-il. Si j'tais ours, je ne me frotterais
+pas ce couple redoutable et charmant!</p>
+
+<p>Harry Blount, droit comme un piquet, se tenait, chapeau bas, quelque
+distance. La dsinvolture de son compagnon avait pour effet d'ajouter
+encore sa raideur habituelle.</p>
+
+<p>En ce moment reparut l'iemschik, qui tait parvenu rattraper ses deux
+chevaux. Il jeta tout d'abord un &#339;il de regret sur le magnifique
+animal, gisant sur le sol, qu'il allait tre oblig d'abandonner aux
+oiseaux de proie, et il s'occupa de rinstaller son attelage.</p>
+
+<p>Michel Strogoff lui fit alors connatre la situation des deux voyageurs
+et son projet de mettre un des chevaux du tarentass leur disposition.</p>
+
+<p>Comme il te plaira, rpondit l'iemschik. Seulement, deux voitures au
+lieu d'une....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! l'ami, rpondit Alcide Jolivet, qui comprit l'insinuation, on te
+payera double.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, mes tourtereaux! cria l'iemschik.</p>
+
+<p>Nadia tait remonte dans le tarentass, que suivaient pied Michel
+Strogoff et ses deux compagnons.</p>
+
+<p>Il tait trois heures. La bourrasque, alors dans sa priode
+dcroissante, ne se dchanait plus aussi violemment travers le
+dfil, et la route fut remonte rapidement.</p>
+
+<p>Aux premires lueurs de, l'aube, le tarentass avait rejoint la tlgue,
+qui tait consciencieusement embourbe jusqu'au moyeu de ses roues. On
+comprenait parfaitement qu'un vigoureux coup de collier de son attelage
+et opr la sparation des deux trains.</p>
+
+<p>Un des chevaux de flanc du tarentass fut attel l'aide de cordes la
+caisse de la tlgue. Les deux journalistes reprirent place sur le banc
+de leur singulier quipage, et les voitures se mirent aussitt en
+mouvement. Du reste, elles n'avaient plus qu' descendre les pentes de
+l'Oural,&mdash;ce qui n'offrait aucune difficult.</p>
+
+<p>Six heures aprs, les deux vhicules, l'un suivant l'autre, arrivaient
+Ekaterinbourg, sans qu'aucun incident fcheux et marqu la seconde
+partie de leur voyage.</p>
+
+<p>Le premier individu que les journalistes aperurent sur la porte de la
+maison de poste, ce fut leur iemschik, qui semblait les attendre.</p>
+
+<p>Ce digne Russe avait vraiment une bonne figure, et, sans plus
+d'embarras, l'&#339;il souriant, il s'avana vers ses voyageurs, et, leur
+tendant la main, il rclama son pourboire.</p>
+
+<p>La vrit oblige dire que la fureur d'Harry Blount clata avec une
+violence toute britannique, et si l'iemschik ne se ft prudemment
+recul, un coup de poing, port suivant toutes les rgles de la boxe,
+lui et pay son na vodkou en pleine figure.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, lui, voyant cette colre, riait se tordre, et comme il
+n'avait jamais ri peut-tre.</p>
+
+<p>Mais il a raison, ce pauvre diable! s'criait-il. Il est dans son
+droit, mon cher confrre! Ce n'est pas sa faute si nous n'avons pas
+trouv le moyen de le suivre!.</p>
+
+<p>Et tirant quelques kopeks de sa poche:</p>
+
+<p>Tiens, l'ami, dit-il en les remettant l'iemschik, empoche! Si tu ne
+les as pas gagns, ce n'est pas ta faute!</p>
+
+<p>Ceci redoubla l'irritation d'Harry Blount, qui voulait s'en prendre au
+matre de poste et lui faire un procs.</p>
+
+<p>Un procs, en Russie! s'cria Alcide Jolivet. Mais si les choses n'ont
+pas chang, confrre, vous n'en verriez pas la fin! Vous ne savez donc
+pas l'histoire de cette nourrice russe qui rclamait douze mois
+d'allaitement la famille de son nourrisson?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la sais pas, rpondit Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous ne savez pas non plus ce qu'tait devenu ce nourrisson,
+quand fut rendu le jugement qui lui donnait gain de cause?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'tait-il, s'il vous plat?</p>
+
+<p>&mdash;Colonel des hussards de la garde!</p>
+
+<p>Et, sur cette rponse, tous d'clater de rire.</p>
+
+<p>Quant Alcide Jolivet, enchant de sa repartie, il tira son carnet de
+sa poche et y inscrivit en souriant cette note, destine figurer au
+dictionnaire moscovite:</p>
+
+<p>Tlgue, voiture russe quatre roues, quand elle part,&mdash;et deux
+roues, quand elle arrive!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XII-a" id="CHAPITRE_XII-a"></a>CHAPITRE XII<br /><br />
+<small>UNE PROVOCATION.</small></h2>
+
+<p>Ekaterinbourg, gographiquement, est une ville d'Asie, car elle est
+situe au del des monts Ourals, sur les dernires pentes orientales de
+la chane. Nanmoins, elle dpend du gouvernement de Perm, et, par
+consquent, elle est comprise dans une des grandes divisions de la
+Russie d'Europe. Cet empitement administratif doit avoir sa raison
+d'tre. C'est comme un morceau de la Sibrie qui reste entre les
+mchoires russes.</p>
+
+<p>Ni Michel Strogoff ni les deux correspondants ne pouvaient tre
+embarrasss de trouver des moyens de locomotion dans une ville aussi
+considrable, fonde depuis 1723. A Ekaterinbourg, s'lve le premier
+Htel des monnaies de tout l'empire; l est concentre la direction
+gnrale des mines. Cette ville est donc un centre industriel important,
+dans un pays o abondent les usines mtallurgiques et autres
+exploitations o se lavent le platine et l'or.</p>
+
+<p>A cette poque, la population d'Ekaterinbourg s'tait fort accrue.
+Russes ou Sibriens, menacs par l'invasion tartare, y avaient afflu,
+aprs avoir fui les provinces dj envahies par les hordes de
+Fofar-Khan, et principalement le pays kirghis, qui s'tend dans le
+sud-ouest de l'Irtyche jusqu'aux frontires du Turkestan.</p>
+
+<p>Si donc les moyens de locomotion avaient d tre rares pour atteindre
+Ekaterinbourg, ils abondaient, au contraire, pour quitter cette ville.
+Dans les conjonctures actuelles, les voyageurs se souciaient peu, en
+effet, de s'aventurer sur les routes sibriennes.</p>
+
+<p>De ce concours de circonstances, il rsulta qu'Harry Blount et Alcide
+Jolivet trouvrent facilement remplacer par une tlgue complte la
+fameuse demi-tlgue qui les avait transports tant bien que mal
+Ekaterinbourg. Quant Michel Strogoff, le tarentass lui appartenait, il
+n'avait pas trop souffert du voyage travers les monts Ourals, et il
+suffisait d'y atteler trois bons chevaux pour l'entraner rapidement sur
+la route d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Jusqu' Tioumen et mme jusqu' Novo-Zaimsko, cette route devait tre
+assez accidente, car elle se dveloppait encore sur ces capricieuses
+ondulations du sol qui donnent naissance aux premires pentes de
+l'Oural. Mais, aprs l'tape de Novo-Zaimsko, commenait l'immense
+steppe, qui s'tend jusqu'aux approches de Krasnoiarsk, sur un espace de
+dix-sept cents verstes environ (1,815 kilomtres).</p>
+
+<p>C'tait Ichim, on le sait, que les deux correspondants avaient
+l'intention de se rendre, c'est--dire six cent trente verstes
+d'Ekaterinbourg. L, ils devaient prendre conseil des vnements, puis
+se diriger travers les rgions envahies, soit ensemble, soit
+sparment, suivant que leur instinct de chasseurs les jetterait sur une
+piste ou sur une autre.</p>
+
+<p>Or, cette route d'Ekaterinbourg Ichim&mdash;qui se dirige vers
+Irkoutsk&mdash;tait la seule que pt prendre Michel Strogoff. Seulement, lui
+qui ne courait pas aprs les nouvelles, et qui aurait voulu viter, au
+contraire, le pays dvast par les envahisseurs, il tait bien rsolu
+ne s'arrter nulle part.</p>
+
+<p>Messieurs, dit-il donc ses nouveaux compagnons, je serai
+trs-satisfait de faire avec vous une partie de mon voyage, mais je dois
+vous prvenir que je suis extrmement press d'arriver Omsk, car ma
+s&#339;ur et moi nous y allons rejoindre notre mre. Qui sait mme si nous
+arriverons avant que les Tartares aient envahi la ville! Je ne
+m'arrterai donc aux relais que le temps de changer de chevaux, et je
+voyagerai jour et nuit!</p>
+
+<p>&mdash;Nous comptons bien en agir ainsi, rpondit Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, reprit Michel Strogoff, mais ne perdez pas un instant. Louez ou
+achetez une voiture dont....</p>
+
+<p>&mdash;Dont l'arrire-train, ajouta Alcide Jolivet, veuille bien arriver en
+mme temps que l'avant-train Ichim.</p>
+
+<p>Une demi-heure aprs, le diligent Franais avait trouv, facilement
+d'ailleurs, un tarentass, peu prs semblable celui de Michel
+Strogoff, et dans lequel son compagnon et lui s'installrent aussitt.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia reprirent place dans leur vhicule, et, midi,
+les deux attelages quittrent de conserve la ville d'Ekaterinbourg.</p>
+
+<p>Nadia tait enfin en Sibrie et sur cette longue route qui conduit
+Irkoutsk! Quelles devaient tre alors les penses de la jeune
+Livonienne? Trois rapides chevaux l'emportaient travers cette terre de
+l'exil, o son pre tait condamn vivre, longtemps peut-tre, et si
+loin de son pays natal! Mais c'tait a peine si elle voyait se drouler
+devant ses yeux ces longues steppes, qui, un instant, lui avaient t
+fermes, car son regard allait plus loin que l'horizon, derrire lequel
+il cherchait le visage de l'exil! Elle n'observait rien du pays qu'elle
+traversait avec cette vitesse de quinze verstes l'heure, rien de ces
+contres de la Sibrie occidentale, si diffrentes des contres de
+l'est. Ici, en effet, peu de champs cultivs, un sol pauvre, au moins
+sa surface, car, dans ses entrailles, il recle abondamment le fer, le
+cuivre, le platine et l'or. Aussi partout des exploitations
+industrielles, mais rarement des tablissements agricoles. Comment
+trouverait-on des bras pour cultiver la terre, ensemencer les champs,
+rcolter les moissons, lorsqu'il est plus productif de touiller le sol
+coups de mine, coups de pic? Ici, le paysan a fait place au mineur. La
+pioche est partout, la bche nulle part.</p>
+
+<p>Cependant, la pense de Nadia abandonnait quelquefois les lointaines
+provinces du lac Bakal, et se reportait alors sa situation prsente.
+L'image de son pre s'effaait un peu, et elle revoyait son gnreux
+compagnon, tout d'abord sur le chemin de fer de Wladimir, o quelque
+providentiel dessein le lui avait fait rencontrer pour l premire fois.
+Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son arrive la
+maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale simplicit avec laquelle
+il lui avait parl en l'appelant du nom de s&#339;ur, son empressement prs
+d'elle pendant la descente du Volga, enfin tout ce qu'il avait fait,
+dans cette terrible nuit d'orage travers les monts Ourals, pour
+dfendre sa vie au pril de la sienne!</p>
+
+<p>Nadia songeait donc Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d'avoir
+plac point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami gnreux et
+discret. Elle se sentait en sret prs de lui, sous sa garde. Un vrai
+frre n'et pu mieux faire! Elle ne redoutait plus aucun obstacle, elle
+se croyait maintenant certaine d'atteindre son but.</p>
+
+<p>Quant Michel Strogoff, il parlait peu et rflchissait beaucoup. Il
+remerciait Dieu de son ct de lui avoir donn dans cette rencontre de
+Nadia, en mme temps que le moyen de dissimuler sa vritable
+individualit, une bonne action faire. L'intrpidit calme de la jeune
+fille tait pour plaire son me vaillante. Que n'tait-elle sa s&#339;ur
+en effet? Il prouvait autant de respect que d'affection pour sa belle
+et hroque compagne. Il sentait que c'tait l un de ces c&#339;urs purs et
+rares sur lesquels on peut compter.</p>
+
+<p>Cependant, depuis qu'il foulait le sol sibrien, les vrais dangers
+commenaient pour Michel Strogoff. Si les deux journalistes, ne se
+trompaient pas, si Ivan Ogareff avait pass la frontire, il fallait
+agir avec la plus extrme circonspection. Les circonstances taient
+maintenant changes, car les espions tartares devaient fourmiller dans
+les provinces sibriennes. Son incognito dvoil, sa qualit de courrier
+du czar reconnue, c'en tait fait de sa mission, de sa vie peut-tre!
+Michel Strogoff sentit plus lourdement alors le poids de la
+responsabilit qui pesait sur lui.</p>
+
+<p>Pendant que les choses taient ainsi dans la premire voiture, que se
+passait-il dans la seconde? Rien que de fort ordinaire. Alcide Jolivet
+parlait par phrases, Harry Blount rpondait par monosyllabes. Chacun
+envisageait les choses sa faon et prenait des notes sur les quelques
+incidents du voyage,&mdash;incidents qui furent d'ailleurs peu varis pendant
+cette traverse des premires provinces de la Sibrie occidentale.</p>
+
+<p>A chaque relais, les deux correspondants descendaient et se retrouvaient
+avec Michel Strogoff. Lorsqu'aucun repas ne devait tre pris dans la
+maison de poste, Nadia ne quittait pas le tarentass. Lorsqu'il fallait
+djeuner ou dner, elle venait s'asseoir table; mais, toujours
+trs-rserve, elle ne se mlait que fort peu la conversation.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, sans jamais sortir d'ailleurs des bornes d'une parfaite
+convenance, ne laissait pas d'tre empress prs de la jeune Livonienne,
+qu'il trouvait charmante. Il admirait l'nergie silencieuse qu'elle
+montrait au milieu des fatigues d'un voyage fait dans de si dures
+conditions.</p>
+
+<p>Ces temps d'arrt forcs ne plaisaient que mdiocrement Michel
+Strogoff. Aussi pressait-il le dpart chaque relais, excitant les
+matres de poste, stimulant les iemschiks, htant l'attellement des
+tarentass. Puis, le repas rapidement termin,&mdash;trop rapidement toujours
+au gr d'Harry Blount, qui tait un mangeur mthodique,&mdash;on partait, et
+les journalistes, eux aussi, taient mens comme des aigles, car ils
+payaient princirement, et, ainsi que disait Alcide Jolivet, en aigles
+de Russie. [Monnaie d'or russe qui vaut 5 roubles. Le rouble est une
+monnaie d'argent qui vaut, 100 kopeks, soit 3 fr. 92.]</p>
+
+<p>Il va sans dire qu'Harry Blount ne faisait aucuns frais vis--vis de la
+jeune fille. C'tait un des rares sujets de conversation sur lesquels il
+ne cherchait pas discuter avec son compagnon. Cet honorable gentleman
+n'avait pas pour habitude de faire deux choses la fois.</p>
+
+<p>Et Alcide Jolivet lui ayant demand, une fois, quel pouvait tre l'ge
+de la jeune Livonienne:</p>
+
+<p>Quelle jeune Livonienne? rpondit-il le plus srieusement du monde, en
+fermant demi les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh parbleu! la s&#339;ur de Nicolas Korpanoff!</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa s&#339;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sa grand'mre! rpliqua Alcide Jolivet, dmont par tant
+d'indiffrence.&mdash;Quel ge lui donnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'avais vue natre, je le saurais! rpondit simplement Harry
+Blount, en homme qui ne voulait pas s'engager.</p>
+
+<p>Le pays alors parcouru par les deux tarentass tait presque dsert. Le
+temps tait assez beau, le ciel couvert demi, la temprature plus
+supportable. Avec des vhicules mieux suspendus, les voyageurs
+n'auraient pas eu se plaindre du voyage. Ils allaient comme vont les
+berlines de poste en Russie, c'est--dire avec une vitesse merveilleuse.</p>
+
+<p>Mais si le pays semblait abandonn, cet abandon tenait aux circonstances
+actuelles. Dans les champs, peu ou pas de ces paysans sibriens,
+figure ple et grave, qu'une clbre voyageuse a justement compars aux
+Castillans, moins la morgue. a et l, quelques villages dj vacus,
+ce qui indiquait l'approche des troupes tartares. Les habitants,
+emmenant leurs troupeaux de moutons, leurs chameaux, leurs chevaux,
+s'taient rfugis dans les plaines du nord. Quelques tribus de la
+grande horde des Kirghis nomades, restes fidles, avaient aussi
+transport leurs tentes au del de l'Irtyche ou de l'Obi, pour chapper
+aux dprdations des envahisseurs.</p>
+
+<p>Fort heureusement, le service de la poste se faisait toujours
+rgulirement. De mme, le service du tlgraphe, jusqu'aux points que
+raccordait encore le fil. A chaque relais, les matres de poste
+fournissaient les chevaux dans les conditions rglementaires. A chaque
+station aussi, les employs, assis leur guichet, transmettaient les
+dpches qui leur taient confies, ne les retardant que pour les
+tlgrammes de l'tat. Aussi Harry Blount et Alcide Jolivet en
+usaient-ils largement.</p>
+
+<p>Ainsi donc, jusqu'ici, le voyage de Michel Strogoff s'accomplissait dans
+des conditions satisfaisantes. Le courrier du czar n'avait prouv aucun
+retard, et, s'il parvenait tourner la pointe faite en avant de
+Krasnoiarsk par les Tartares de Fofar-Khan, il tait certain d'arriver
+avant eux Irkoutsk et dans le minimum de temps obtenu jusqu'alors.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour o les deux tarentass avaient quitt Ekaterinbourg,
+ils atteignaient la petite ville de Toulouguisk, sept heures du matin,
+aprs avoir franchi une distance de deux cent vingt verstes, sans
+incident digne d'tre relat.</p>
+
+<p>L, une demi-heure fut consacre au djeuner. Cela fait, les voyageurs
+repartirent avec une vitesse que la promesse d'un certain nombre de
+kopeks rendait seule explicable.</p>
+
+<p>Le mme jour, 22 juillet, une heure du soir, les deux tarentass
+arrivaient, soixante verstes plus loin, a Tioumen.</p>
+
+<p>Tioumen, dont la population normale est de dix mille habitants, en
+comptait alors le double. Cette ville, premier centre industriel que les
+Russes crrent, en Sibrie, dont on remarque les belles usines
+mtallurgiques et la fonderie de cloches, n'avait jamais prsent une
+telle animation.</p>
+
+<p>Les deux correspondants allrent aussitt aux nouvelles. Celles que les
+fugitifs sibriens apportaient du thtre de la guerre n'taient pas
+rassurantes.</p>
+
+<p>On disait, entre autres choses, que l'arme de Fofar-Khan s'approchait
+rapidement de la valle de l'Ichim, et l'on confirmait que le chef
+tartare allait tre bientt rejoint par le colonel Ivan Ogareff, s'il ne
+l'tait dj. D'o cette conclusion naturelle que les oprations
+seraient alors pousses dans l'est de la Sibrie avec la plus grande
+activit.</p>
+
+<p>Quant aux troupes russes, il avait fallu les appeler principalement des
+provinces europennes de la Russie, et, tant encore assez loignes,
+elles ne pouvaient s'opposer l'invasion. Cependant, les Cosaques du
+gouvernement de Tobolsk se dirigeaient marche force sur Tomsk, dans
+l'espoir de couper les colonnes tartares.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, soixante-quinze verstes de plus avaient t
+dvores pas les deux tarentass, et ils arrivaient Yaloutorowsk.</p>
+
+<p>On relaya rapidement, et, au sortir de la ville, la rivire Tobol fut
+passe dans un bac. Son cours, trs-paisible, rendit facile cette
+opration, qui devait se renouveler plus d'une fois sur le parcours, et
+probablement dans des conditions moins favorables.</p>
+
+<p>A minuit, cinquante-cinq verstes au del (58 kilomtres et demi), le
+bourg de Novo-Saimsk tait atteint, et les voyageurs laissaient enfin
+derrire eux ce sol lgrement accident par des coteaux couverts
+d'arbres, dernires racines de montagnes de l'Oural.</p>
+
+<p>Ici commenait vritablement ce qu'on appelle la steppe sibrienne, qui
+se prolonge jusqu'aux environs de Krasnoiarsk. C'tait la plaine sans
+limites, une sorte de vaste dsert herbeux, la circonfrence duquel
+venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu'on et dit
+nettement trace au compas. Cette steppe ne prsentait aux regards
+d'autre saillie que le profil des poteaux tlgraphiques disposs sur
+chaque ct de la route, et dont les fils vibraient sous la brise comme
+des cordes de harpe. La route elle-mme ne se distinguait du reste de la
+plaine que par la fine poussire qui s'enlevait sous la roue des
+tarentass. Sans ce ruban blanchtre, qui se droulait perte de vue, on
+et pu se croire au dsert.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et ses compagnons se lancrent avec une vitesse plus
+grande encore travers la steppe. Les chevaux, excits par l'iemschik
+et qu'aucun obstacle ne pouvait retarder, dvoraient l'espace. Les
+tarentass couraient directement sur Ichim, l o les deux correspondants
+devaient s'arrter, si aucun vnement ne venait modifier leur
+itinraire.</p>
+
+<p>Deux cents verstes environ sparent Novo-Saimsk de la ville d'Ichim, et
+le lendemain, avant huit heures du soir, elles devaient et pouvaient
+tre franchies, a la condition de ne pas perdre un instant. Dans la
+pense des iemschiks, si les voyageurs n'taient pas de grands seigneurs
+ou de hauts fonctionnaires, ils taient dignes de l'tre, ne ft-ce que
+par leur gnrosit dans le rglement des pourboires.</p>
+
+<p>Le lendemain, 23 juillet, en effet, les deux tarentass n'taient plus
+qu' trente verstes d'Ichim.</p>
+
+<p>En ce moment, Michel Strogoff aperut sur la route, et peine visible
+au milieu des volutes de poussire, une voiture qui prcdait la sienne.
+Comme ses chevaux, moins fatigus, couraient avec une rapidit plus
+grande, il ne devait pas tarder l'atteindre.</p>
+
+<p>Ce n'tait ni un tarentass, ni une tlgue, mais une berline de poste,
+toute poudreuse, et qui devait avoir dj fait un long voyage. Le
+postillon frappait son attelage a tour de bras et ne le maintenait au
+galop qu' force d'injures et de coups. Cette berline n'tait
+certainement pas passe par Novo-Saimsk, et elle n'avait d rejoindre la
+route d'Irkoutsk que par quelque route perdue de la steppe.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et ses compagnons, en voyant cette berline qui courait
+sur Ichim, n'eurent qu'une mme pense, la devancer et arriver avant
+elle au relais, afin de s'assurer avant tout des chevaux disponibles.
+Ils dirent donc un mot a leurs iemschiks, qui se trouvrent bientt en
+ligne avec l'attelage surmen de la berline.</p>
+
+<p>Ce fut Michel Strogoff qui arriva le premier.</p>
+
+<p>A ce moment, une tte parut a la portire de la berline.</p>
+
+<p>Michel Strogoff eut peine le temps de l'observer. Cependant, si vite
+qu'il passt, il entendit trs-distinctement ce mot, prononc d'une voix
+imprieuse, qui lui fut adress:</p>
+
+<p>Arrtez!</p>
+
+<p>On ne s'arrta pas. Au contraire, et la berline fut bientt devance par
+les deux tarentass.</p>
+
+<p>Ce fut alors une course de vitesse, car l'attelage de la berline, excit
+sans doute par la prsence et l'allure des chevaux qui le dpassaient,
+retrouva des forces pour se maintenir pendant quelques minutes. Les
+trois voitures avaient disparu dans un nuage du poussire. De ces nuages
+blanchtres s'chappaient, comme une ptarade, des claquements de fouet,
+mls de cris d'excitation et d'interjections de colre.</p>
+
+<p>Nanmoins, l'avantage resta Michel Strogoff et ses
+compagnons,&mdash;avantage qui pouvait tre trs-important, si le relais
+tait peu fourni de chevaux. Deux voitures atteler, c'tait peut-tre
+plus que ne pourrait faire le matre de poste, du moins dans un court
+dlai.</p>
+
+<p>Une demi-heure aprs, la berline, reste en arrire, n'tait plus qu'un
+point peine visible l'horizon de la steppe.</p>
+
+<p>Il tait huit heures du soir, lorsque les deux tarentass arrivrent au
+relais de poste, l'entre d'Ichim.</p>
+
+<p>Les nouvelles de l'invasion taient de plus en plus mauvaises. La ville
+tait directement menace par l'avant-garde des colonnes tartares, et,
+depuis deux jours, les autorits avaient d se replier sur Tobolsk.
+Ichim n'avait plus ni un fonctionnaire ni un soldat.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, arriv au relais, demanda immdiatement, des chevaux
+pour lui.</p>
+
+<p>Il avait t bien avis de devancer la berline. Trois chevaux seulement
+taient en tat d'tre immdiatement attels. Les autres rentraient
+fatigus de quelque longue tape.</p>
+
+<p>Le matre de poste donna l'ordre d'atteler.</p>
+
+<p>Quant aux deux correspondants, auxquels il parut bon de s'arrter
+Ichim, ils n'avaient pas se proccuper d'un moyen de transport
+immdiat, et ils firent remiser leur voiture.</p>
+
+<p>Dix minutes aprs son arrive au relais, Michel Strogoff fut prvenu que
+son tarentass tait prt partir.</p>
+
+<p>Bien, rpondit-il.</p>
+
+<p>Puis, allant aux deux journalistes:</p>
+
+<p>Maintenant, messieurs, puisque vous restez Ichim, le moment est venu
+de nous sparer.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, ne resterez-vous pas
+mme une heure Ichim?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, et je dsire mme avoir quitt la maison de poste avant
+l'arrive de cette berline que nous avons devance.</p>
+
+<p>&mdash;Craignez-vous donc que ce voyageur ne cherche vous disputer les
+chevaux du relais?</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens surtout viter toute difficult.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, il ne nous reste plus
+qu' vous remercier encore une fois du service que vous nous avez rendu
+et du plaisir que nous avons eu voyager en votre compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Il est possible, d'ailleurs, que nous nous retrouvions dans quelques
+jours Omsk, ajouta Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, en effet, rpondit Michel Strogoff, puisque j'y vais
+directement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! bon voyage, monsieur Korpanoff, dit alors Alcide Jolivet, et
+Dieu vous garde des tlgues.</p>
+
+<p>Les deux correspondants tendaient la main Michel Strogoff avec
+l'intention de la lui serrer le plus cordialement possible, lorsque le
+bruit d'une voiture se fit entendre au dehors.</p>
+
+<p>Presque aussitt, la porte de la maison de poste s'ouvrit brusquement,
+et un homme parut.</p>
+
+<p>C'tait le voyageur de la berline, un individu tournure militaire, g
+d'une quarantaine d'annes, grand, robuste, tte forte, paules larges,
+paisses moustaches se raccordant avec ses favoris roux. Il portait un
+uniforme sans insignes. Un sabre de cavalerie tranait sa ceinture, et
+il tenait la main un fouet manche court.</p>
+
+<p>Des chevaux, demanda-t-il avec l'air imprieux d'un homme habitu
+commander.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus de chevaux disponibles, rpondit le matre de poste, en
+s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'en faut l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont donc ces chevaux qui viennent d'tre attels au tarentass
+que j'ai vu la porte du relais?</p>
+
+<p>&mdash;Ils appartiennent ce voyageur, rpondit le matre de poste en
+montrant Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on les dtelle!... dit le voyageur d'un ton qui n'admettait pas de
+rplique.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'avana alors.</p>
+
+<p>Ces chevaux sont retenus par moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe! Il me les faut. Allons! Vivement! Je n'ai pas de temps
+ perdre!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de temps perdre non plus, rpondit Michel Strogoff, qui
+voulait tre calme et se contenait non sans peine.</p>
+
+<p>Nadia tait prs de lui, calme aussi, mais secrtement inquite d'une
+scne qu'il et mieux valu viter.</p>
+
+<p>Assez! rpta le voyageur.</p>
+
+<p>Puis, allant au matre de poste:</p>
+
+<p>Qu'on dtelle ce tarentass, s'cria-t-il avec un geste de menace, et
+que les chevaux soient mis ma berline!</p>
+
+<p>Le matre de poste, trs-embarrass, ne savait qui obir, et il
+regardait Michel Strogoff, dont c'tait videmment le droit de rsister
+aux injustes exigences du voyageur.</p>
+
+<p>Michel Strogoff hsita un instant. Il ne voulait pas faire usage de son
+podaroshna, qui et attir l'attention sur lui, il ne voulait pas non
+plus, en cdant les chevaux, retarder son voyage, et, cependant, il ne
+voulait pas engager une lutte qui et pu compromettre sa mission.</p>
+
+<p>Les deux journalistes le regardaient, prts d'ailleurs le soutenir,
+s'il faisait appel eux.</p>
+
+<p>Mes chevaux resteront ma voiture, dit Michel Strogoff, mais sans
+lever le ton plus qu'il ne convenait un simple marchand d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Le voyageur s'avana alors vers Michel Strogoff, et lui posant rudement
+la main sur l'paule:</p>
+
+<p>C'est comme cela! dit-il d'une voix clatante. Tu ne veux pas me cder
+tes chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ils seront celui de nous deux qui va pouvoir repartir!
+Dfends-toi, car je ne te mnagerai pas!</p>
+
+<p>Et, en parlant ainsi, le voyageur tira vivement son sabre du fourreau et
+se mit en garde.</p>
+
+<p>Nadia s'tait jete devant Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Harry Blount et Alcide Jolivet s'avancrent vers lui.</p>
+
+<p>Je ne me battrai pas, dit simplement Michel Strogoff, qui, pour mieux
+se contenir, croisa ses bras sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te battras pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mme aprs ceci? s'cria le voyageur.</p>
+
+<p>Et, avant qu'on et pu le retenir, le manche de son fouet frappa
+l'paule de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>A cette insulte, Michel Strogoff plit affreusement, Ses mains se
+levrent toutes ouvertes, comme si elles allaient broyer ce brutal
+personnage. Mais, par un suprme effort, il parvint se matriser. Un
+duel, c'tait plus qu'un retard, c'tait peut-tre sa mission
+manque!... Mieux valait perdre quelques heures!... Oui! mais dvorer
+cet affront!</p>
+
+<p>Te battras-tu, maintenant, lche? rpta le voyageur, en ajoutant la
+grossiret la brutalit.</p>
+
+<p>&mdash;Non! rpondit Michel Strogoff, qui ne bougea pas, mais qui regarda le
+voyageur les yeux dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux, et l'instant! dit alors celui-ci. Et il sortit de la
+salle.</p>
+
+<p>Le matre de poste le suivit aussitt, non sans avoir hauss les
+paules, aprs avoir examin Michel Strogoff d'un air peu approbateur.</p>
+
+<p>L'effet produit sur les journalistes par cet incident ne pouvait pas
+tre l'avantage de Michel Strogoff. Leur dconvenue tait visible. Ce
+robuste jeune homme se laisser frapper ainsi et ne pas demander raison
+d'une pareille insulte! Ils se contentrent donc de le saluer et se
+retirrent, Alcide Jolivet disant Harry Blount:</p>
+
+<p>Je n'aurais pas cru cela d'un homme qui dcoud si proprement les ours
+de l'Oural! Serait-il donc vrai que le courage a ses heures et ses
+formes? C'est n'y rien comprendre! Aprs cela, il nous manque
+peut-tre, nous autres, d'avoir jamais t serfs!</p>
+
+<p>Un instant aprs, un bruit de roues et le claquement d'un fouet
+indiquaient que la berline, attele des chevaux du tarentass, quittait
+rapidement la maison de poste.</p>
+
+<p>Nadia, impassible, Michel Strogoff, encore frmissant, restrent seuls
+dans la salle du relais.</p>
+
+<p>Le courrier du czar, les bras toujours croiss sur sa poitrine, s'tait
+assis. On et dit une statue. Toutefois, une rougeur, qui ne devait pas
+tre la rougeur de la honte, avait remplac la pleur sur son mle
+visage.</p>
+
+<p>Nadia ne doutait pas que de formidables raisons eussent pu seules faire
+dvorer un tel homme une telle humiliation.</p>
+
+<p>Donc, allant lui, comme il tait venu elle la maison de police de
+Nijni-Novgorod:</p>
+
+<p>Ta main, frre! dit-elle.</p>
+
+<p>Et, en mme temps, son doigt, par un geste quasi-maternel, essuya une
+larme qui allait jaillir de l'&#339;il de son compagnon.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII-a" id="CHAPITRE_XIII-a"></a>CHAPITRE XIII<br /><br />
+<small>AU-DESSUS DE TOUT, LE DEVOIR.</small></h2>
+
+<p>Nadia avait devin qu'un mobile secret dirigeait tous les actes de
+Michel Strogoff, que celui-ci, pour quelque raison inconnue d'elle, ne
+s'appartenait pas, qu'il n'avait pas le droit de disposer de sa
+personne, et que, dans cette circonstance, il venait d'immoler
+hroquement au devoir jusqu'au ressentiment d'une mortelle injure.</p>
+
+<p>Nadia ne demanda, d'ailleurs, aucune explication Michel Strogoff. La
+main qu'elle lui avait tendue ne rpondait-elle pas d'avance tout ce
+qu'il et pu lui dire?</p>
+
+<p>Michel Strogoff demeura muet pendant toute cette soire. Le matre de
+poste ne pouvant plus fournir de chevaux frais que le lendemain matin,
+c'tait une nuit entire passer au relais. Nadia dut donc en profiter
+pour prendre quelque repos, et une chambre fut prpare pour elle.</p>
+
+<p>La jeune fille et prfr, sans doute, ne pas quitter son compagnon,
+mais elle sentait qu'il avait besoin d'tre seul, et elle se disposa
+gagner la chambre qui lui tait destine.</p>
+
+<p>Cependant, au moment o elle allait se retirer, elle ne put s'empcher
+de lui dire adieu.</p>
+
+<p>Frre,... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Mais Michel Strogoff, d'un geste, l'arrta. Un soupir gonfla la poitrine
+de la jeune fille, et elle quitta la salle.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne se coucha pas. Il n'aurait pu dormir, mme une heure.
+ cette place que le fouet du brutal voyageur avait touche, il
+ressentait comme une brlure.</p>
+
+<p>Pour la patrie et pour le Pre! murmura-t-il enfin en terminant sa
+prire du soir.</p>
+
+<p>Toutefois, il prouva alors un insurmontable besoin de savoir quel tait
+cet homme qui l'avait frapp, d'o il venait, o il allait. Quant sa
+figure, les traits en taient si bien gravs dans sa mmoire, qu'il ne
+pouvait craindre de les oublier jamais.</p>
+
+<p>Michel Strogoff fit demander le matre de poste.</p>
+
+<p>Celui-ci, un Sibrien de vieille roche, vint aussitt, et, regardant le
+jeune homme d'un peu haut, il attendit d'tre interrog.</p>
+
+<p>Tu es du pays? lui demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu cet homme qui a pris mes chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as jamais vu?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Qui crois-tu que soit cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Un seigneur qui sait se faire obir!</p>
+
+<p>Le regard de Michel Strogoff entra comme un poignard dans le c&#339;ur du
+Sibrien, mais la paupire du matre de poste ne se baissa pas.</p>
+
+<p>Tu te permets de me juger! s'cria Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit le Sibrien, car il est des choses qu'un simple marchand
+lui-mme ne reoit pas sans les rendre!</p>
+
+<p>&mdash;Les coups de fouet?</p>
+
+<p>&mdash;Les coups de fouet, jeune homme! Je suis d'ge et de force te le
+dire!</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'approcha du matre de poste et lui posa ses deux
+puissantes mains sur les paules.</p>
+
+<p>Puis, d'une voix singulirement calme:</p>
+
+<p>Va-t'en, mon ami, lui dit-il, va-t'en! Je te tuerais!</p>
+
+<p>Le matre de poste, cette fois, avait compris.</p>
+
+<p>Je l'aime mieux comme a, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et il se retira sans ajouter un mot.</p>
+
+<p>Le lendemain, 24 juillet, huit heures du matin, le tarentass tait
+attel de trois vigoureux chevaux. Michel Strogoff et Nadia y prirent
+place, et Ichim, dont tous les deux devaient garder un si terrible
+souvenir, eut bientt disparu derrire un coude de la route.</p>
+
+<p>Aux divers relais o il s'arrta pendant cette journe, Michel Strogoff
+put constater que la berline le prcdait toujours sur la route
+d'Irkoutsk, et que le voyageur, aussi press que lui, ne perdait pas un
+instant en traversant la steppe.</p>
+
+<p> quatre heures du soir, soixante-quinze verstes plus loin, la station
+d'Abatskaia, la rivire d'Ichim, l'un des principaux affluents de
+l'Irtyche, dut tre franchie.</p>
+
+<p>Ce passage fut un peu plus difficile que celui du Tobol. En effet, le
+courant de l'Ichim tait assez rapide en cet endroit. Pendant l'hiver
+sibrien, tous ces cours d'eau de la steppe, gels sur une paisseur de
+plusieurs pieds, sont aisment praticables, et le voyageur les traverse
+mme sans s'en apercevoir, car leur lit a disparu sous l'immense nappe
+blanche qui recouvre uniformment la steppe, mais, en t, les
+difficults peuvent tre grandes les franchir.</p>
+
+<p>En effet, deux heures furent employes au passage de l'Ichim,&mdash;ce qui
+exaspra Michel Strogoff, d'autant plus que les bateliers lui donnrent
+d'inquitantes nouvelles de l'invasion tartare.</p>
+
+<p>Voici ce qui se disait:</p>
+
+<p>Quelques claireurs de Fofar-Khan auraient dj paru sur les deux rives
+de l'Ichim infrieur, dans les contres mridionales du gouvernement de
+Tobolsk. Omsk tait trs-menac. On parlait d'un engagement qui avait eu
+lieu entre les troupes sibriennes et tartares sur la frontire des
+grandes hordes kirghises,&mdash;engagement qui n'avait pas t l'avantage
+des Russes, trop faibles sur ce point. De l, repliement de ces troupes,
+et, par suite, migration gnrale des paysans de la province. On
+racontait d'horribles atrocits commises par les envahisseurs, pillage,
+vol, incendie, meurtres. C'tait le systme de la guerre la tartare.
+On fuyait donc de tous cts l'avant-garde de Fofar-Khan. Aussi, devant
+ce dpeuplement des bourgs et des hameaux, la plus grande crainte de
+Michel Strogoff tait-elle que les moyens de transport ne vinssent lui
+manquer. Il avait donc une hte extrme d'arriver Omsk. Peut-tre, au
+sortir de cette ville, pourrait-il prendre l'avance sur les dlateurs
+tartares qui descendaient la valle de l'Irtyche, et retrouver la route
+libre jusqu' Irkoutsk.</p>
+
+<p>C'est cet endroit mme, o le tarentass venait de franchir le fleuve,
+que se termine ce qu'on appelle en langage militaire la chane
+d'Ichim, chane de tours ou de fortins en bois, qui s'tend depuis la
+frontire sud de la Sibrie sur un espace de quatre cents verstes
+environ (427 kilomtres). Autrefois, ces fortins taient occups par des
+dtachements de Cosaques, et ils protgeaient la contre aussi bien
+contre les Kirghis que contre les Tartares. Mais, abandonns, depuis que
+le gouvernement moscovite croyait ces hordes rduites une soumission
+absolue, ils ne pouvaient plus servir, prcisment alors qu'ils auraient
+t si utiles. La plupart de ces fortins venaient d'tre rduits en
+cendres, et quelques fumes que les bateliers montrrent Michel
+Strogoff, tourbillonnant au-dessus de l'horizon mridional, tmoignaient
+de l'approche de l'avant-garde tartare.</p>
+
+<p>Ds que le bac eut dpos le tarentass et son attelage sur la rive
+droite de l'Ichim, la route de la steppe fut reprise toute vitesse.</p>
+
+<p>Il tait sept heures du soir. Le temps tait trs-couvert. Aussi,
+plusieurs reprises, tomba-t-il une pluie d'orage, qui eut pour rsultat
+d'abattre la poussire et de rendre les chemins meilleurs.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, depuis le relais d'Ichim, tait demeur taciturne.
+Cependant il tait toujours attentif prserver Nadia des fatigues de
+cette course sans trve ni repos, mais la jeune fille ne se plaignait
+pas. Elle et voulu donner des ailes aux chevaux du tarentass. Quelque
+chose lui criait que son compagnon avait plus de hte encore
+qu'elle-mme d'arriver Irkoutsk, et combien de verstes les en
+sparaient encore!</p>
+
+<p>Il lui vint aussi la pense que si Omsk tait envahie par les
+Tartares, la mre de Michel Strogoff, qui habitait cette ville, courrait
+des dangers dont son fils devait extrmement s'inquiter, et que cela
+suffisait expliquer son impatience d'arriver prs d'elle.</p>
+
+<p>Nadia crut donc, un certain moment, devoir lui parler de la vieille
+Marfa, de l'isolement o elle pourrait se trouver au milieu de ces
+graves vnements.</p>
+
+<p>Tu n'as reu aucune nouvelle de ta mre depuis le dbut de l'invasion?
+lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, Nadia. La dernire lettre que ma mre m'a crite date dj de
+deux mois, mais elle m'apportait de bonnes nouvelles. Marfa est une
+femme nergique, une vaillante Sibrienne. Malgr son ge, elle a
+conserv toute sa force morale. Elle sait souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai la voir, frre, dit Nadia vivement. Puisque tu me donnes ce nom
+de s&#339;ur, je suis la fille de Marfa!</p>
+
+<p>Et, comme Michel Strogoff ne rpondait pas: Peut-tre, ajouta-t-elle,
+ta mre a-t-elle pu quitter Omsk?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est possible, Nadia, rpondit Michel Strogoff, et mme j'espre
+qu'elle aura gagn Tobolsk. La vieille Marfa a la haine du Tartare. Elle
+connat la steppe, elle n'a pas peur, et je souhaite qu'elle ait pris
+son bton et redescendu les rives de l'Irtyche. Il n'y a pas un endroit
+de la province qui ne soit connu d'elle. Combien de fois a-t-elle
+parcouru tout le pays avec le vieux pre, et combien de fois, moi-mme
+enfant, les ai-je suivis dans leurs courses travers le dsert
+sibrien! Oui, Nadia, j'espre que ma mre aura quitt Omsk!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand la verras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je la verrai... au retour.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si ta mre est Omsk, tu prendras bien une heure pour
+aller l'embrasser?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas l'embrasser!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne la verras pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Nadia...! rpondit Michel Strogoff, dont la poitrine se gonflait
+et qui comprenait qu'il ne pourrait continuer de rpondre aux questions
+de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis: non! Ah! frre, pour quelles raisons, si ta mre est Omsk,
+peux-tu refuser de la voir?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelles raisons, Nadia! Tu me demandes pour quelles raisons!
+s'cria Michel Strogoff d'une voix si profondment altre que la jeune
+fille en tressaillit. Mais pour les raisons qui m'ont fait patient
+jusqu' la lchet avec le misrable dont...</p>
+
+<p>Il ne put achever sa phrase.</p>
+
+<p>Calme-toi, frre, dit Nadia de sa voix la plus douce. Je ne sais qu'une
+chose, ou plutt je ne la sais pas, je la sens! C'est qu'un sentiment
+domine maintenant toute ta conduite: celui d'un devoir plus sacr, s'il
+en peut tre un, que celui qui lie le fils la mre!</p>
+
+<p>Nadia se tut, et, de ce moment, elle vita tout sujet de conversation
+qui pt se rapporter la situation particulire de Michel Strogoff. Il
+y avait l quelque secret respecter. Elle le respecta.</p>
+
+<p>Le lendemain, 25 juillet, trois heures du matin, le tarentass arrivait
+au relais de poste de Tioukalinsk, aprs avoir franchi une distance de
+cent vingt verstes depuis le passage de l'Ichim.</p>
+
+<p>On relaya rapidement. Cependant, et pour la premire fois, l'iemschik
+fit quelques difficults pour partir, affirmant que des dtachements
+tartares battaient la steppe, et que voyageurs, chevaux et voitures
+seraient de bonne prise pour ces pillards.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne triompha du mauvais vouloir de l'iemschik qu' prix
+d'argent, car, en cette circonstance comme en plusieurs autres, il ne
+voulut pas faire usage de son podaroshna. Le dernier ukase, transmis par
+le fil tlgraphique, tait connu dans les provinces sibriennes, et un
+Russe, par cela mme qu'il tait spcialement dispens d'obir ses
+prescriptions, se ft certainement signal l'attention publique,&mdash;ce
+que le courrier du czar devait par-dessus tout viter. Quant aux
+hsitations de l'iemschik, peut-tre le drle spculait-il sur
+l'impatience du voyageur? Peut-tre aussi avait-il rellement raison de
+craindre quelque mauvaise aventure?</p>
+
+<p>Enfin, le tarentass partit, et fit si bien diligence qu' trois heures
+du soir, quatre-vingts verstes plus loin, il atteignait Koulatsinsko.
+Puis, une heure aprs, il se trouvait sur les bords de l'Irtyche. Omsk
+n'tait plus qu' une vingtaine de verstes.</p>
+
+<p>C'est un large fleuve que l'Irtyche, et l'une des principales artres
+sibriennes qui roulent leurs eaux vers le nord de l'Asie. N sur les
+monts Alta, il se dirige obliquement du sud-est au nord-ouest et va se
+jeter dans l'Obi, aprs un parcours de prs de sept mille verstes.</p>
+
+<p>A cette poque de l'anne, qui est celle de la crue des rivires de tout
+le bassin sibrien, le niveau des eaux de l'Irtyche tait excessivement
+lev. Par suite, le courant, violemment tabli, presque torrentiel,
+rendait assez difficile le passage du fleuve. Un nageur, si bon qu'il
+ft, n'aurait pu le franchir, et, mme au moyen d'un bac, cette
+traverse de l'Irtyche n'tait pas sans offrir quelque danger.</p>
+
+<p>Mais ces dangers, comme tous autres, ne pouvaient arrter, mme un
+instant, Michel Strogoff et Nadia, dcids les braver, quels qu'ils
+fussent.</p>
+
+<p>Cependant, Michel Strogoff proposa sa jeune compagne d'oprer d'abord
+lui-mme le passage du fleuve, en s'embarquant dans le bac charg du
+tarentass et de l'attelage, car il craignait que le poids de ce
+chargement ne rendit le bac moins sr. Aprs avoir dpos chevaux et
+voiture sur l'autre rive, il reviendrait prendre Nadia.</p>
+
+<p>Nadia refusa. C'et t un retard d'une heure, et elle ne voulait pas,
+pour sa seule sret, tre la cause d'un retard.</p>
+
+<p>L'embarquement se fit non sans peine, car les berges taient en partie
+inondes, et le bac ne pouvait pas les accoster d'assez prs.</p>
+
+<p>Toutefois, aprs une demi-heure d'efforts, le batelier eut install dans
+le bac le tarentass et les trois chevaux. Michel Strogoff, Nadia et
+l'iemschik s'y embarqurent alors, et l'on dborda.</p>
+
+<p>Pendant les premires minutes, tout alla bien. Le courant de l'Irtyche,
+bris en amont par une longue pointe de la rive, formait un remous que
+le bac traversa facilement. Les deux bateliers poussaient avec de
+longues gaffes qu'ils maniaient trs-adroitement; mais, mesure qu'ils
+gagnaient le large, le fond du lit du fleuve s'abaissant, il ne leur
+resta bientt presque plus de bout pour y appuyer leur paule.
+L'extrmit des gaffes ne dpassait pas d'un pied la surface des
+eaux,&mdash;ce qui en rendait l'emploi pnible et insuffisant.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia, assis l'arrire du bac, et toujours ports
+craindre quelque retard, observaient avec une certaine inquitude la
+man&#339;uvre des bateliers.</p>
+
+<p>Attention! cria l'un d'eux son camarade.</p>
+
+<p>Ce cri tait motiv par la nouvelle direction que venait de prendre le
+bac avec une extrme vitesse. Il subissait alors l'action directe du
+courant et descendait rapidement le fleuve. Il s'agissait donc, en
+employant utilement les gaffes, de le mettre en situation de biaiser
+avec le fil des eaux. C'est pourquoi, en appuyant le bout de leurs
+gaffes dans une suite d'entailles mnages au-dessous du plat-bord, les
+bateliers parvinrent-ils faire obliquer le bac, et il gagna peu peu
+vers la rive droite.</p>
+
+<p>On pouvait certainement calculer qu'il l'atteindrait cinq ou six
+verstes en aval du point d'embarquement, mais il n'importait aprs tout,
+si btes et gens dbarquaient sans accident.</p>
+
+<p>Les deux bateliers, hommes vigoureux, stimuls en outre par la promesse
+d'un haut page, ne doutaient pas d'ailleurs de mener bien cette
+difficile traverse de l'Irtyche.</p>
+
+<p>Mais ils comptaient sans un incident qu'ils taient impuissants
+prvenir, et ni leur zle ni leur habilet n'auraient rien pu faire en
+cette circonstance.</p>
+
+<p>Le bac se trouvait engag dans le milieu du courant, gale distance
+environ des deux rives, et il descendait avec une vitesse de deux
+verstes l'heure, lorsque Michel Strogoff, se levant, regarda
+attentivement en amont du fleuve.</p>
+
+<p>Il aperut alors plusieurs barques que le courant emportait avec une
+grande rapidit, car l'action de l'eau se joignait celle des avirons
+dont elles taient armes.</p>
+
+<p>La figure de Michel Strogoff se contracta tout coup, et une
+exclamation lui chappa.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>Mais avant que Michel Strogoff et eu le temps de lui rpondre, un des
+bateliers s'criait avec l'accent de l'pouvante:</p>
+
+<p>Les Tartares! les Tartares!</p>
+
+<p>C'taient, en effet, des barques, charges de soldats, qui descendaient
+rapidement l'Irtyche, et, avant quelques minutes, elles devaient avoir
+atteint le bac, trop pesamment encombr pour fuir devant elles.</p>
+
+<p>Les bateliers, terrifis par cette apparition, poussrent des cris de
+dsespoir et abandonnrent leurs gaffes.</p>
+
+<p>Du courage, mes amis! s'cria Michel Strogoff, du courage! Cinquante
+roubles pour vous si nous atteignons la rive droite avant l'arrive de
+ces barques!</p>
+
+<p>Les bateliers, ranims par ces paroles, reprirent la man&#339;uvre et
+continurent biaiser avec le courant, mais il fut bientt vident
+qu'ils ne pourraient viter l'abordage des Tartares.</p>
+
+<p>Ceux-ci passeraient-ils sans les inquiter? c'tait peu probable! On
+devait tout craindre, au contraire, de ces pillards!</p>
+
+<p>N'aie pas peur, Nadia, dit Michel Strogoff, mais sois prte tout!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prte, rpondit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Mme te jeter dans le fleuve, quand je te le dirai?</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu me le diras.</p>
+
+<p>&mdash;Aie confiance en moi, Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai confiance!</p>
+
+<p>Les barques tartares n'taient plus qu' une distance de cent pieds.
+Elles portaient un dtachement de soldats boukhariens, qui allaient
+tenter une reconnaissance sur Omsk.</p>
+
+<p>Le bac se trouvait encore deux longueurs de la rive. Les bateliers
+redoublrent d'efforts. Michel Strogoff se joignit eux et saisit une
+gaffe, qu'il man&#339;uvra avec une force surhumaine. S'il pouvait dbarquer
+le tarentass et l'enlever au galop de l'attelage, il avait quelques
+chances d'chapper ces Tartares, qui n'taient pas monts.</p>
+
+<p>Mais tant d'efforts devaient tre inutiles!</p>
+
+<p>Saryn na kitchou! crirent les soldats de la premire barque.</p>
+
+<p>Michel Strogoff reconnut ce cri de guerre des pirates tartares, auquel
+on ne devait rpondre qu'en se couchant plat ventre.</p>
+
+<p>Et comme ni les bateliers ni lui n'obirent cette injonction, une
+violente dcharge eut lieu, et deux des chevaux furent atteints
+mortellement.</p>
+
+<p>En ce moment, un choc se produisit... Les barques avaient abord le bac
+par le travers.</p>
+
+<p>Viens, Nadia! s'cria Michel Strogoff, prt se jeter par-dessus le
+bord.</p>
+
+<p>La jeune fille allait le suivre, quand Michel Strogoff, frapp d'un coup
+de lance, fut prcipit dans le fleuve. Le courant l'entrana, sa main
+s'agita un instant au-dessus des eaux, et il disparut.</p>
+
+<p>Nadia avait pouss un cri, mais, avant qu'elle et le temps de se jeter
+ la suite de Michel Strogoff, elle tait saisie, enleve, et dpose
+dans une des barques.</p>
+
+<p>Un instant aprs, les bateliers avaient t tus coups de lance, et le
+bac drivait l'aventure, pendant que les Tartares continuaient
+descendre le cours de l'Irtyche.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV-a" id="CHAPITRE_XIV-a"></a>CHAPITRE XIV<br /><br />
+<small>MRE ET FILS.</small></h2>
+
+<p>Omsk est la capitale officielle de la Sibrie occidentale. Ce n'est pas
+la ville la plus importante du gouvernement de ce nom, puisque Tomsk est
+plus peuple et plus considrable, mais c'est Omsk que rside le
+gouverneur gnral de cette premire moiti de la Russie asiatique.</p>
+
+<p>Omsk, proprement parler, se compose de deux villes distinctes, l'une
+qui est uniquement habite par les autorits et les fonctionnaires,
+l'autre o demeurent plus spcialement les marchands sibriens, bien
+qu'elle soit peu commerante cependant.</p>
+
+<p>Cette ville compte environ douze treize mille habitants. Elle est
+dfendue par une enceinte flanque de bastions, mais ces fortifications
+sont en terre, et elles ne pouvaient la protger que
+trs-insuffisamment. Aussi les Tartares, qui le savaient bien,
+tentrent-ils cette poque de l'enlever de vive force, et ils y
+russirent aprs quelques jours d'investissement.</p>
+
+<p>La garnison d'Omsk, rduite deux mille hommes, avait vaillamment
+rsist. Mais, accable par les troupes de l'mir, repousse peu peu
+de la ville marchande, elle avait d se rfugier dans la ville haute.</p>
+
+<p>C'est la que le gouverneur gnral, ses officiers, ses soldats s'taient
+retranchs. Ils avaient fait du haut quartier d'Omsk une sorte de
+citadelle, aprs en avoir crnel les maisons et les glises, et,
+jusqu'alors, ils tenaient bon dans cette sorte de kreml improvis, sans
+grand espoir d'tre secourus temps. En effet, les troupes tartares,
+qui descendaient le cours de l'Irtyche, recevaient chaque jour de
+nouveaux renforts, et, circonstance plus grave, elles taient alors
+diriges par un officier, tratre son pays, mais homme de grand mrite
+et d'une audace toute preuve.</p>
+
+<p>C'tait le colonel Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, terrible comme un de ces chefs tartares qu'il poussait en
+avant, tait un militaire instruit, qui tait d'origine asiatique, il
+aimait la ruse, il se plaisait imaginer des embches, et ne rpugnait
+ aucun moyen lorsqu'il voulait surprendre quelque secret ou tendre
+quelque pige. Fourbe par nature, il avait volontiers recours aux plus
+vils dguisements, se faisant mendiant l'occasion, excellant prendre
+toutes les formes et toutes les allures. De plus, il tait cruel, et il
+se ft fait bourreau au besoin. Fofar-Khan avait en lui un lieutenant
+digne de le seconder dans cette guerre sauvage.</p>
+
+<p>Or, quand Michel Strogoff arriva sur les bords de l'Irtyche, Ivan
+Ogareff tait dj matre d'Omsk, et il pressait d'autant plus le sige
+du haut quartier de la ville, qu'il avait hte de rejoindre Tomsk, o le
+gros de l'arme tartare venait de se concentrer.</p>
+
+<p>Tomsk, en effet, avait t prise par Fofar-Khan depuis quelques jours,
+et c'est de l que les envahisseurs, matres de la Sibrie centrale,
+devaient marcher sur Irkoutsk.</p>
+
+<p>Irkoutsk tait le vritable objectif d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Le plan de ce tratre tait de se faire agrer du grand-duc sous un faux
+nom, de capter sa confiance, et, l'heure venue, de livrer aux Tartares
+la ville et le grand-duc lui-mme.</p>
+
+<p>Avec une telle ville et un tel otage, toute la Sibrie asiatique devait
+tomber aux mains des envahisseurs.</p>
+
+<p>Or, on le suit, ce complot tait connu du czar, et c'tait pour le
+djouer qu'avait t confie Michel Strogoff l'importante missive dont
+il tait porteur. De l aussi, les instructions les plus svres qui
+avaient t donnes au jeune courrier, de passer incognito travers la
+contre envahie.</p>
+
+<p>Cette mission, il l'avait fidlement excute jusqu'ici, mais,
+maintenant, pourrait-il en poursuivre l'accomplissement?</p>
+
+<p>Le coup qui avait frapp Michel Strogoff n'tait pas mortel. En nageant
+de manire viter d'tre vu, il avait atteint la rive droite, o il
+tomba vanoui entre les roseaux.</p>
+
+<p>Quand il revint lui, il se trouva dans la cabane d'un moujik qui
+l'avait recueilli et soign, et auquel il devait d'tre encore vivant.
+Depuis combien de temps tait-il l'hte de ce brave Sibrien? il n'et
+pu le dire. Mais, lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit une bonne figure
+barbue, penche sur lui, qui le regardait d'un &#339;il compatissant. Il
+allait demander o il tait, lorsque le moujik, le prvenant, lui dit:</p>
+
+<p>Ne parle pas, petit pre, ne parle pas! Tu es encore trop faible. Je
+vais te dire o tu es et tout ce qui s'est pass depuis que je t'ai
+rapport dans ma cabane.</p>
+
+<p>Et le moujik raconta Michel Strogoff les divers incidents de la lutte
+dont il avait t tmoin, l'attaque du bac par les barques tartares, le
+pillage du tarentass, le massacre des bateliers!...</p>
+
+<p>Mais Michel Strogoff ne l'coutait plus, et, portant la main son
+vtement, il sentit la lettre impriale, toujours serre sur sa
+poitrine.</p>
+
+<p>Il respira, mais ce n'tait pas tout.</p>
+
+<p>Une jeune fille m'accompagnait! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne l'ont pas tue! rpondit le moujik, allant au-devant de
+l'inquitude qu'il lisait dans les yeux de son hte. Ils l'ont emmene
+dans leur barque, et ils ont continu de descendre l'Irtyche! C'est une
+prisonnire de plus joindre tant d'autres que l'on conduit Tomsk!</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne put rpondre. Il mit la main sur son c&#339;ur pour en
+comprimer les battements.</p>
+
+<p>Mais, malgr tant d'preuves, le sentiment du devoir dominait son me
+tout entire.</p>
+
+<p>O suis-je? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la rive droite de l'Irtyche, et seulement cinq verstes d'Omsk,
+rpondit le moujik.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle blessure ai-je donc reue, qui ait pu me foudroyer ainsi? Ce
+n'est pas un coup de feu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, un coup de lance la tte, cicatris maintenant, rpondit le
+moujik. Aprs quelques jours de repos, petit pre, tu pourras continuer
+ta route. Tu es tomb dans le fleuve, mais les Tartares ne l'ont ni
+touch ni fouill, et ta bourse est toujours dans ta poche.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tendit la main au moujik. Puis, se redressant par un
+subit effort:</p>
+
+<p>Ami, dit-il, depuis combien de temps suis-je dans ta cabane?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Trois jours perdus!</p>
+
+<p>&mdash;Trois jours pendant lesquels tu as t sans connaissance!</p>
+
+<p>&mdash;As-tu un cheval me vendre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux partir?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ni cheval ni voiture, petit pre! O les Tartares ont pass,
+il ne reste plus rien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'irai a pied Omsk chercher un cheval...</p>
+
+<p>&mdash;Quelques heures de repos encore, et tu seras mieux en tat de
+continuer ton voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Pas une heure!</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc! rpondit le moujik, comprenant qu'il n'y avait pas
+lutter contre la volont de son hte. Je te conduirai moi-mme,
+ajouta-t-il. D'ailleurs, les Russes sont encore en grand nombre Omsk,
+et tu pourras peut-tre passer inaperu.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, rpondit Michel Strogoff, que le ciel te rcompense de tout ce
+que tu as fait pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Une rcompense! Les fous seuls en attendent sur la terre, rpondit le
+moujik.</p>
+
+<p>Michel Strogoff sortit de la cabane. Lorsqu'il voulut marcher, il fut
+pris d'un blouissement tel que, sans le secours du moujik, il serait
+tomb, mais le grand air le remit promptement. Il ressentit alors le
+coup qui lui avait t port la tte, et dont son bonnet de fourrure
+avait heureusement amorti la violence. Avec l'nergie qu'on lui connat,
+il n'tait pas homme se laisser abattre pour si peu. Un seul but se
+dressait devant ses yeux, c'tait cette lointaine Irkoutsk qu'il lui
+fallait atteindre! Mais il lui fallait traverser Omsk sans s'y arrter.</p>
+
+<p>Dieu protge ma mre et Nadia! murmura-t-il. Je n'ai pas encore le
+droit de penser elles!</p>
+
+<p>Michel Strogoff et le moujik arrivrent bientt au quartier marchand de
+la ville basse, et, bien qu'elle ft occupe militairement, ils y
+entrrent sans difficult. L'enceinte de terre avait t dtruite en
+maint endroit, et c'taient autant de brches par lesquelles pntraient
+ces maraudeurs qui suivaient les armes de Fofar-Khan.</p>
+
+<p>A l'intrieur d'Omsk, dans les rues, sur les places, fourmillaient les
+soldats tartares, mais on pouvait remarquer qu'une main de fer leur
+imposait une discipline laquelle ils taient peu accoutums. En effet,
+ils ne marchaient point isolment, mais par groupes arms, en mesure de
+se dfendre contre toute agression.</p>
+
+<p>Sur la grande place, transforme en camp que gardaient de nombreuses
+sentinelles, deux mille Tartares bivouaquaient en bon ordre. Les
+chevaux, attachs des piquets, mais toujours harnachs, taient prts
+ partir au premier ordre. Omsk ne pouvait tre qu'une halte provisoire
+pour cette cavalerie tartare, qui devait lui prfrer les riches plaines
+de la Sibrie orientale, l o les villes sont plus opulentes, les
+campagnes plus fertiles, et, par consquent, le pillage plus fructueux.</p>
+
+<p>Au-dessus de la ville marchande s'tageait le haut quartier, qu'Ivan
+Ogareff, malgr plusieurs assauts vigoureusement donns, mais bravement
+repousss, n'avait encore pu rduire. Sur ses murailles crneles
+flottait le drapeau national aux couleurs de la Russie.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans un lgitime orgueil que Michel Strogoff et son guide
+le salurent de leurs v&#339;ux.</p>
+
+<p>Michel Strogoff connaissait parfaitement la ville d'Omsk, et, tout en
+suivant son guide, il vita les rues trop frquentes. Ce n'tait pas
+qu'il pt craindre d'tre reconnu. Dans cette ville, sa vieille mre
+aurait seule pu l'appeler de son vrai nom, mais il avait jur de ne pas
+la voir, et il ne la verrait pas. D'ailleurs,&mdash;il le souhaitait de tout
+c&#339;ur,&mdash;peut-tre avait-elle fui dans quelque portion tranquille de la
+steppe.</p>
+
+<p>Le moujik, trs-heureusement, connaissait un matre de poste qui, en le
+payant bien, ne refuserait pas, suivant lui, soit de louer, soit de
+vendre voiture ou chevaux. Resterait la difficult de quitter la ville,
+mais les brches, pratiques l'enceinte, devaient faciliter la sortie
+de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Le moujik conduisait donc son hte directement au relais, lorsque, dans
+une rue troite, Michel Strogoff s'arrta soudain et se rejeta derrire
+un pan de mur.</p>
+
+<p>Qu'as-tu? lui demanda vivement le moujik, trs-tonn de ce brusque
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, se hta de rpondre Michel Strogoff, en mettant un doigt sur
+ses lvres.</p>
+
+<p>En ce moment, un dtachement de Tartares dbouchait de la place
+principale et prenait la rue que Michel Strogoff et son compagnon
+venaient de suivre pendant quelques instants.</p>
+
+<p>En tte du dtachement, compos d'une vingtaine de cavaliers, marchait
+un officier vtu d'un uniforme trs-simple. Bien que ses regards se
+portassent rapidement de ct et d'autre, il ne pouvait avoir vu Michel
+Strogoff, qui avait prcipitamment opr sa retraite.</p>
+
+<p>Le dtachement allait au grand trot dans cette rue troite. Ni
+l'officier, ni son escorte ne prenaient garde aux habitants. Ces
+malheureux avaient peine le temps de se ranger leur passage. Aussi y
+eut-il quelques cris demi touffs, auxquels rpondirent immdiatement
+des coups de lance, et la rue fut dgage en un instant.</p>
+
+<p>Quand l'escorte eut disparu:</p>
+
+<p>Quel est cet officier? demanda Michel Strogoff en se retournant vers
+le moujik.</p>
+
+<p>Et, pendant qu'il faisait cette question, son visage tait ple comme
+celui d'un mort.</p>
+
+<p>C'est Ivan Ogareff, rpondit le Sibrien, mais d'une voix basse qui
+respirait la haine.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'cria Michel Strogoff, auquel ce mot chappa avec un accent de
+rage qu'il ne put matriser.</p>
+
+<p>Il venait de reconnatre dans cet officier le voyageur qui l'avait
+frapp au relais d'Ichim!</p>
+
+<p>Et, ft-ce une illumination de son esprit, ce voyageur, bien qu'il n'et
+fait que l'entrevoir, lui rappela en mme temps le vieux tsigane, dont
+il avait surpris les paroles au march de Nijni-Novgorod.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne se trompait pas. Ces deux hommes n'en faisaient
+qu'un. C'tait sous le vtement d'un tsigane, ml la troupe de
+Sangarre, qu'Ivan Ogareff avait pu quitter la province de
+Nijni-Novgorod, o il tait all chercher, parmi les trangers si
+nombreux que la foire avait amens de l'Asie centrale, les affids qu'il
+voulait associer l'accomplissement de son &#339;uvre maudite. Sangarre et
+ses tsiganes, vritables espions sa solde, lui taient absolument
+dvous. C'tait lui qui, pendant la nuit, sur le champ de foire, avait
+prononc cette phrase singulire dont Michel Strogoff pouvait maintenant
+comprendre le sens, c'tait lui qui voyageait bord du Caucase avec
+toute la bande bohmienne, c'tait lui qui, par cette autre route de
+Kazan Ichim travers l'Oural, avait gagn Omsk, o maintenant il
+commandait en matre.</p>
+
+<p>Il y avait peine trois jours qu'Ivan Ogareff tait arriv Omsk, et,
+sans leur funeste rencontre Ichim, sans l'vnement qui venait de le
+retenir trois jours sur les bords de l'Irtyche, Michel Strogoff l'et
+videmment devanc sur la route d'Irkoutsk!</p>
+
+<p>Et qui sait combien de malheurs eussent t vits dans l'avenir!</p>
+
+<p>En tout cas, et plus que jamais, Michel Strogoff devait fuir Ivan
+Ogareff et faire en sorte de ne point en tre vu. Lorsque le moment
+serait venu de se rencontrer avec lui face face, il saurait le
+retrouver,&mdash;fut-il matre de la Sibrie toute entire!</p>
+
+<p>Le moujik et lui reprirent donc leur course travers la ville, et ils
+arrivrent la maison de poste. Quitter Omsk par une des brches de
+l'enceinte ne serait pas difficile, la nuit venue. Quant racheter une
+voiture pour remplacer le tarentass, ce fut impossible. Il n'y en avait
+ni louer ni vendre. Mais quel besoin Michel Strogoff avait-il d'une
+voiture maintenant? N'tait-il pas seul, hlas! voyager? Un cheval
+devait lui suffire, et, trs-heureusement, ce cheval, il put se le
+procurer. C'tait un animal de fond, apte supporter de longues
+fatigues, et dont Michel Strogoff, habile cavalier, pourrait tirer un
+bon parti.</p>
+
+<p>Le cheval fut pay un haut prix, et, quelques minutes plus tard, il
+tait prt partir.</p>
+
+<p>Il tait alors quatre heures du soir.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, oblig d'attendre la nuit pour franchir l'enceinte,
+mais ne voulant pas se montrer dans les rues d'Omsk, resta dans la
+maison de poste, et, l, il se fit servir quelque nourriture.</p>
+
+<p>Il y avait grande affluence dans la salle commune. Ainsi que cela se
+passait dans les gares russes, les habitants, trs-anxieux, venaient y
+chercher des nouvelles. On parlait de l'arrive prochaine d'un corps de
+troupes moscovites, non pas Omsk, mais Tomsk,&mdash;corps destin
+reprendre cette ville sur les Tartares de Fofar-Khan.</p>
+
+<p>Michel Strogoff prtait une oreille attentive tout ce qui se disait,
+mais il ne se mlait point aux conversations.</p>
+
+<p>Tout coup, un cri le fit tressaillir, un cri qui le pntra jusqu'au
+fond de l'me, et ces deux mots furent pour ainsi dire jets son
+oreille:</p>
+
+<p>Mon fils!</p>
+
+<p>Sa mre, la vieille Marfa, tait devant lui! Elle lui souriait, toute
+tremblante! Elle lui tendait les bras!...</p>
+
+<p>Michel Strogoff se leva. Il allait s'lancer...</p>
+
+<p>La pense du devoir, le danger srieux qu'il y avait pour sa mre et
+pour lui dans cette regrettable rencontre, l'arrtrent soudain, et tel
+fut son empire sur lui-mme, que pas un muscle de sa figure ne remua.</p>
+
+<p>Vingt personnes taient runies dans la salle commune. Parmi elles, il y
+avait peut-tre des espions, et ne savait-on pas dans la ville que le
+fils de Maria Strogoff appartenait au corps des courriers du czar?</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne bougea pas.</p>
+
+<p>Michel! s'cria sa mre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui tes-vous, ma brave dame? demanda Michel Strogoff, balbutiant ces
+mots plutt qu'il ne les pronona.</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis? tu le demandes! Mon enfant, est-ce que tu ne reconnais
+plus ta mre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez!... rpondit froidement Michel Strogoff. Une
+ressemblance vous abuse...</p>
+
+<p>La vieille Marfa alla droit lui, et l, les yeux dans les yeux:</p>
+
+<p>Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff? dit-elle.</p>
+
+<p>Michel Strogoff aurait donn sa vie pour pouvoir serrer librement sa
+mre dans ses bras!... mais s'il cdait, c'en tait fait de lui, d'elle,
+de sa mission, de son serment!... Se dominant tout entier, il ferma les
+yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui contractaient le
+visage vnr de sa mre, il retira ses mains pour ne pas treindre les
+mains frmissantes qui le cherchaient.</p>
+
+<p>Je ne sais, en vrit, ce que vous voulez dire, ma bonne femme,
+rpondit-il en reculant de quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Michel! cria encore la vieille mre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me nomme pas Michel! Je n'ai jamais t votre fils! Je suis
+Nicolas Korpanoff, marchand Irkoutsk!...</p>
+
+<p>Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots
+retentissaient une dernire fois: Mon fils! mon fils!</p>
+
+<p>Michel Strogoff, bout d'efforts, tait parti. Il ne vit pas sa vieille
+mre, qui tait retombe presque inanime sur un banc. Mais, au moment
+o le matre de poste se prcipitait pour la secourir, la vieille femme
+se releva. Une rvlation subite s'tait faite dans son esprit. Elle,
+renie par son fils! ce n'tait pas possible! Quant s'tre trompe et
+ prendre un autre pour lui, impossible galement. C'tait bien son fils
+qu'elle venait de voir, et, s'il ne l'avait pas reconnue, c'est qu'il ne
+voulait pas, c'est qu'il ne devait pas la reconnatre, c'est qu'il avait
+des raisons terribles pour en agir ainsi! Et alors, refoulant en elle
+ses sentiments de mre, elle n'eut plus qu'une pense: L'aurai-je perdu
+sans le vouloir?</p>
+
+<p>Je suis folle! dit-elle ceux qui l'interrogeaient. Mes yeux m'ont
+trompe! Ce jeune homme n'est pas mon enfant! Il n'avait pas sa voix!
+N'y pensons plus! Je finirais par le voir partout.</p>
+
+<p>Moins de dix minutes aprs, un officier tartare se prsentait la
+maison de poste.</p>
+
+<p>Marfa Strogoff? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, rpondit la vieille femme d'un ton si calme et le visage si
+tranquille, que les tmoins de la rencontre qui venait de se produire ne
+l'auraient pas reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit l'officier.</p>
+
+<p>Marfa Strogoff, d'un pas assur, suivit l'officier tartare et quitta la
+maison de poste.</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, Marfa Strogoff se trouvait au bivouac de la
+grande place, en prsence d'Ivan Ogareff, auquel tous les dtails de
+cette scne avaient t rapports immdiatement.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, souponnant la vrit, avait voulu interroger lui-mme la
+vieille Sibrienne.</p>
+
+<p>Ton nom? demanda-t-il d'un ton rude.</p>
+
+<p>&mdash;Marfa Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as un fils?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il est courrier du czar?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;O est-il?</p>
+
+<p>&mdash;A Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sans nouvelles de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Sans nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux mois.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ce jeune homme que tu appelais ton fils, il y a quelques
+instants, au relais de poste?</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune Sibrien que j'ai pris pour lui, rpondit Marfa Strogoff.
+C'est le dixime en qui je crois retrouver mon fils depuis que la ville
+est pleine d'trangers! Je crois le voir partout!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi ce jeune homme n'tait pas Michel Strogoff?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'tait pas Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, vieille femme, que je puis te faire torturer jusqu' ce que
+tu avoues la vrit?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit la vrit, et la torture ne me fera rien changer mes
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Sibrien n'tait pas Michel Strogoff? demanda une seconde fois Ivan
+Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Ce n'tait pas lui, rpondit une seconde fois Marfa Strogoff.
+Croyez-vous que pour rien au monde je renierais un fils comme celui que
+Dieu m'a donn?</p>
+
+<p>Ivan Ogareff regarda d'un &#339;il mchant la vieille femme qui le bravait
+en face. Il ne doutait pas qu'elle n'et reconnu son fils dans ce jeune
+Sibrien. Or, si ce fils avait d'abord reni sa mre, et si sa mre le
+reniait son tour, ce ne pouvait tre que par un motif des plus graves.</p>
+
+<p>Donc, pour Ivan Ogareff, il n'tait plus douteux que le prtendu Nicolas
+Korpanoff ne ft Michel Strogoff, courrier du czar, se cachant sous un
+faux nom, et charg de quelque mission qu'il et t capital pour lui de
+connatre. Aussi donna-t-il immdiatement ordre de se mettre sa
+poursuite. Puis:</p>
+
+<p>Que cette femme soit dirige sur Tomsk, dit-il en se retournant vers
+Marfa Strogoff.</p>
+
+<p>Et, pendant que les soldats l'entranaient avec brutalit, il ajouta
+entre ses dents:</p>
+
+<p>Quand le moment sera venu, je saurai bien la faire parler, cette
+vieille sorcire!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XV-a" id="CHAPITRE_XV-a"></a>CHAPITRE XV<br /><br />
+<small>LES MARAIS DE LA BARABA.</small></h2>
+
+<p>Il tait heureux que Michel Strogoff et si brusquement quitt le
+relais. Les ordres d'Ivan Ogareff avaient t aussitt transmis toutes
+les issues de la ville, et son signalement envoy tous les chefs de
+poste, afin qu'il ne pt sortir d'Omsk. Mais, ce moment, il avait dj
+franchi une des brches de l'enceinte, son cheval courait la steppe, et,
+n'ayant pas t immdiatement poursuivi, il devait russir s'chapper.</p>
+
+<p>C'tait le 29 juillet, huit heures du soir, que Michel Strogoff avait
+quitt Omsk. Cette ville se trouve peu prs mi-route de Moscou a
+Irkoutsk, o il lui fallait arriver sous dix jours, s'il voulait
+devancer les colonnes tartares. videmment, le dplorable hasard qui
+l'avait mis en prsence de sa mre avait trahi son incognito. Ivan
+Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar venait de passer
+ Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dpches que portait ce courrier
+devaient avoir une importance extrme. Michel Strogoff savait donc que
+l'on ferait tout pour s'emparer de lui.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que Marfa
+Strogoff tait aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait payer, de sa
+vie peut-tre, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en se trouvant
+soudain en prsence de son fils! Et il tait heureux qu'il l'ignort!
+Et-il pu rsister cette nouvelle preuve!</p>
+
+<p>Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute
+l'impatience fivreuse qui le dvorait, ne lui demandant qu'une chose,
+c'tait de le porter rapidement jusqu' un nouveau relais, o il pt
+l'changer contre un attelage plus rapide.</p>
+
+<p>A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrtait la
+station de Koulikovo. Mais l, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva ni
+chevaux, ni voitures. Quelques dtachements tartares avaient dpass la
+grande route de la steppe. Tout avait t vol ou rquisitionn, soit
+dans les villages, soit dans les maisons de poste. C'est peine si
+Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour
+lui.</p>
+
+<p>Il lui importait donc de le mnager, ce cheval, car il ne savait plus
+quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le
+plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan Ogareff
+devait avoir lancs sa poursuite, il rsolut de pousser plus avant.
+Aprs une heure de repos, il reprit donc sa course travers la steppe.</p>
+
+<p>Jusqu'alors les circonstances atmosphriques avaient heureusement
+favoris le voyage du courrier du czar. La temprature tait
+supportable. La nuit, trs-courte cette poque, mais claire de cette
+demi-clart de la lune qui se tamise a travers les nuages, rendait la
+route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en homme sr de
+son chemin, sans un doute, sans une hsitation. Malgr les penses
+douloureuses qui l'obsdaient, il avait conserv une extrme lucidit
+d'esprit et marchait son but, comme si ce but et t visible
+l'horizon. Lorsqu'il s'arrtait un instant, quelque tournant de la
+route, c'tait pour laisser reprendre haleine son cheval Alors, il
+mettait pied terre, pour le soulager un instant, puis il posait son
+oreille sur le sol et coutait si quelque bruit de galop ne se
+propageait pas la surface de la steppe. Quand il n'avait peru aucun
+son suspect, il reprenait sa marche en avant.</p>
+
+<p>Ah! si toute cette contre sibrienne et t envahie par la nuit
+polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en tait le
+dsirer, pour la franchir plus srement.</p>
+
+<p>Le 30 juillet, neuf heures du matin, Michel Strogoff dpassait la
+station de Touroumoff et se jetait dans la contre marcageuse de la
+Baraba.</p>
+
+<p>La, sur un espace de trois cents verstes, les difficults naturelles
+pouvaient tre extrmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi
+qu'il les surmonterait quand mme.</p>
+
+<p>Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le
+soixantime et le cinquante-deuxime parallle, servent de rservoir
+toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'coulement ni vers l'Obi, ni
+vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dpression est entirement
+argileux, par consquent impermable, de telle sorte que les eaux y
+sjournent et en font une rgion trs-difficile traverser pendant la
+saison chaude.</p>
+
+<p>L, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares,
+d'tangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons
+malsaines, qu'elle se dveloppe, pour la plus grande fatigue et souvent
+pour le plus grand danger du voyageur.</p>
+
+<p>En hiver, lorsque le froid a solidifi tout ce qui est liquide, lorsque
+la neige a nivel le sol et condens les miasmes, les traneaux peuvent
+facilement et impunment glisser sur la crote durcie de la Baraba. Les
+chasseurs frquentent assidment alors la giboyeuse contre, la
+poursuite des martres, des zibelines et de ces prcieux renards dont la
+fourrure est si recherche. Mais, pendant l't, le marais redevient
+fangeux, pestilentiel, impraticable mme, lorsque le niveau des eaux est
+trop lev.</p>
+
+<p>Michel Strogoff lana son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse, que
+ne revtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses
+troupeaux sibriens se nourrissent exclusivement. Ce n'tait plus la
+prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de vgtaux
+arborescents.</p>
+
+<p>Le gazon s'levait alors cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait
+fait place aux plantes marcageuses, auxquelles l'humidit, aide de la
+chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'taient
+principalement des joncs et des butomes, qui formaient un rseau
+inextricable, un impntrable treillis, parsem de mille fleurs,
+remarquables par la vivacit de leurs couleurs, entre lesquelles
+brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mlaient aux bues
+chaudes qui s'vaporaient du sol.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'tait plus
+visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient
+plus haut que lui, et son passage n'tait marqu que par le vol
+d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisire du
+chemin et s'parpillaient par groupes criards dans les profondeurs du
+ciel.</p>
+
+<p>Cependant, la route tait nettement trace. Ici, elle s'allongeait
+directement entre l'pais fourr des plantes marcageuses; l, elle
+contournait les rives sinueuses de vastes tangs, dont quelques-uns,
+mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mrit le nom
+de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas t possible d'viter les
+eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur
+des plates-formes branlantes, ballastes d'paisses couches d'argile, et
+dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jete
+au-dessus d'un abme. Quelques-unes de ces plates-formes se
+prolongeaient sur un espace de deux trois cents pieds, et plus d'une
+fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y
+ont prouv un malaise analogue au mal de mer.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, lui, que le sol ft solide ou qu'il flcht sous ses
+pieds, courait toujours sans s'arrter, sautant les crevasses qui
+s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent,
+le cheval et le cavalier ne purent chapper aux piqres de ces insectes
+diptres, qui infestent ce pays marcageux.</p>
+
+<p>Les voyageurs obligs de traverser la Baraba, pendant l't, ont le soin
+de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de
+mailles en fil de fer trs-tnu, qui leur couvre les paules. Malgr ces
+prcautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la
+figure, le cou, les mains cribls de points rouges. L'atmosphre semble
+y tre hrisse de fines aiguilles, et on serait fond croire qu'une
+armure de chevalier ne suffirait pas protger contre le dard de ces
+diptres. C'est l une funeste rgion, que l'homme dispute chrement aux
+tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et mme des
+milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles l'&#339;il
+nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent leurs intolrables
+piqres, auxquelles les chasseurs sibriens les plus endurcis n'ont
+jamais pu se faire.</p>
+
+<p>Le cheval de Michel Strogoff, taonn par ces venimeux diptres,
+bondissait comme si les molettes de mille perons lui fussent entres
+dans le flanc. Pris d'une rage folle, il s'emportait, il s'emballait, il
+franchissait verste sur verste, avec la vitesse d'un express, se battant
+les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidit de sa course un
+adoucissement son supplice.</p>
+
+<p>Il fallait tre un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas
+tre dsaronn par les ractions de son cheval, ses arrts brusques,
+les sauts qu'il faisait pour chapper l'aiguillon des diptres. Devenu
+insensible, pour ainsi dire, la douleur physique, comme s'il et t
+sous l'influence d'une anesthsie permanente, ne vivant plus que par le
+dsir d'arriver son but, cote que cote, il ne voyait qu'une chose
+dans cette course insense, c'est que la route fuyait rapidement
+derrire lui.</p>
+
+<p>Qui croirait que cette contre de la Baraba, si malsaine pendant les
+chaleurs, pt donner asile une population quelconque?</p>
+
+<p>Cela tait, cependant. Quelques hameaux sibriens apparaissaient de loin
+en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants,
+vieillards, revtus de peaux de btes, la figure recouverte de vessies
+enduites de poix, faisaient patre de maigres troupeaux de moutons;
+mais, pour prserver ces animaux de l'atteinte des insectes, ils les
+tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu'ils alimentaient nuit
+et jour, et dont l'acre fume se propageait lentement au-dessus de
+l'immense marcage.</p>
+
+<p>Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue, tait
+sur le point de s'abattre, il s'arrtait l'un de ces misrables
+hameaux, et l, oublieux de ses propres fatigues, il frottait lui-mme
+les piqres du pauvre animal avec de la graisse chaude, selon la coutume
+sibrienne; puis, il lui donnait une bonne ration de fourrage, et ce
+n'tait qu'aprs l'avoir bien pans, bien pourvu, qu'il songeait
+lui-mme, qu'il rparait ses forces, en mangeant quelque morceau de pain
+et de viande, en buvant quelque verre de kwass. Une heure aprs, deux
+heures au plus, il reprenait toute vitesse l'interminable route
+d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et le
+30 juillet, quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible toute
+fatigue, arrivait Elamsk.</p>
+
+<p>L, il fallut donner une nuit de repos son cheval. Le courageux animal
+n'et pu continuer plus longtemps ce voyage.</p>
+
+<p> Elamsk, pas plus qu'ailleurs, il n'existait aucun moyen de transport.
+Pour les mmes raisons qu'aux bourgades prcdentes, voitures ou
+chevaux, tout manquait.</p>
+
+<p>Elamsk, petite ville que les Tartares n'avaient pas encore visite,
+tait presque entirement dpeuple, car elle pouvait tre facilement
+envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi, relais
+de poste, bureaux de police, htel du gouvernement, taient-ils
+abandonns par ordre suprieur, et, d'une part les fonctionnaires, de
+l'autre les habitants en mesure d'migrer, s'taient-ils retirs
+Kamsk, au centre de la Baraba.</p>
+
+<p>Michel Strogoff dut donc se rsigner passer la nuit Elamsk, pour
+permettre son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se
+rappelait les recommandations qui lui avaient t faites Moscou:
+traverser la Sibrie incognito, arriver quand mme Irkoutsk, mais,
+dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la russite la rapidit du
+voyage, et, par consquent, il devait mnager l'unique moyen de
+transport qui lui restt.</p>
+
+<p>Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment o l'on
+signalait les premiers claireurs tartares, dix verstes en arrire,
+sur la route de la Baraba, et il s'lanait de nouveau travers la
+marcageuse contre. La route tait plane, ce qui la rendait plus
+facile, mais trs-sinueuse, ce qui l'allongeait. Impossible, d'ailleurs,
+de la quitter pour courir en droite ligne travers cet infranchissable
+rseau des tangs et des mares.</p>
+
+<p>Le surlendemain, 1<sup>er</sup> aot, cent vingt verstes plus loin, midi, Michel
+Strogoff arrivait au bourg de Spasko, et, deux heures, il faisait
+halte celui de Pokrowsko.</p>
+
+<p>Son cheval, surmen depuis son dpart d'Elamsk, n'aurait pas pu faire un
+pas de plus.</p>
+
+<p>L, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forc, la fin de
+cette journe et la nuit tout entire; mais, reparti le lendemain matin,
+toujours courant travers le sol demi inond, le 2 aot, quatre
+heures du soir, aprs une tape de soixante-quinze verstes, il atteignit
+Kamsk.</p>
+
+<p>Le pays avait chang. Cette petite bourgade de Kamsk est comme une le,
+habitable et saine, situe au milieu de l'inhabitable contre. Elle
+occupe le centre mme de la Baraba. L, grce aux assainissements
+obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l'Irtyche qui passe
+Kamsk, les marcages pestilentiels se sont transforms en pturages de
+la plus grande richesse. Cependant, ces amliorations n'ont pas encore
+tout fait triomph des fivres qui, pendant l'automne, rendent
+dangereux le sjour de cette ville. Mais c'est encore l que les
+indignes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes
+paludens les chassent des autres parties de la province.</p>
+
+<p>L'migration provoque par l'invasion tartare n'avait pas encore
+dpeupl la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient
+probablement en sret au centre de la Baraba, ou, du moins, ils
+pensaient avoir le temps de fuir, s'ils taient directement menacs.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, quelque dsir qu'il en et, ne pu donc apprendre aucune
+nouvelle en cet endroit. C'est lui, plutt, que le gouverneur se ft
+adress, s'il et connu la vritable qualit du prtendu marchand
+d'Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation mme, semblait tre en
+dehors du monde sibrien et des graves vnements qui le troublaient.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. tre inaperu
+ne lui suffisait plus, il et voulu tre invisible. L'exprience du
+pass le rendait de plus en plus circonspect pour le prsent et
+l'avenir. Aussi se tint-il l'cart et, peu soucieux de courir les rues
+de la bourgade, ne voulut-il mme pas quitter l'auberge dans laquelle il
+tait descendu.</p>
+
+<p>Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture Kamsk et remplacer par
+un vhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais,
+aprs mre rflexion, il craignit que l'achat d'un tarentass n'attirt
+l'attention sur lui, et, tant qu'il n'aurait pas dpass la ligne
+maintenant occupe par les Tartares, ligne qui coupait la Sibrie peu
+prs suivant la valle de l'Irtyche, il ne voulait pas risquer de donner
+prise aux soupons.</p>
+
+<p>D'ailleurs, pour achever la difficile traverse de la Baraba, pour fuir
+ travers le marcage, au cas o quelque danger l'et menac trop
+directement, pour distancer des cavaliers lancs sa poursuite, pour se
+jeter, s'il le fallait, mme au plus pais du fourr des joncs, un
+cheval valait videmment mieux qu'une voiture. Plus tard, au del de
+Tomsk, ou mme de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la
+Sibrie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu'il conviendrait de
+faire.</p>
+
+<p>Quant son cheval, il n'eut mme pas la pense de l'changer contre un
+autre. Il tait fait ce vaillant animal. Il savait ce qu'il en pouvait
+tirer. En l'achetant Omsk, il avait eu la main heureuse, et, en
+l'amenant chez ce matre de poste, c'tait un grand service que lui
+avait rendu le gnreux moujik. D'ailleurs, si Michel Strogoff s'tait
+dj attach son cheval, celui-ci semblait se faire peu peu aux
+fatigues d'un tel voyage, et, la condition de lui rserver quelques
+heures de repos, son cavalier pouvait esprer qu'il irait jusqu'au del
+des provinces envahies.</p>
+
+<p>Donc, pendant la soire et pendant la nuit du 2 au 3 aot, Michel
+Strogoff resta confin dans son auberge, l'entre de la ville, auberge
+peu frquente et l'abri des importuns ou des curieux.</p>
+
+<p>Bris par la fatigue, il se coucha, aprs avoir veill ce que son
+cheval ne manqut de rien; mais il ne put dormir que d'un sommeil
+intermittent. Trop de souvenirs, trop d'inquitudes l'assaillaient la
+fois. L'image de sa vieille mre, celle de sa jeune et intrpide
+compagne, laisses derrire lui, sans protection, passaient
+alternativement devant son esprit et s'y confondaient souvent dans une
+mme pense.</p>
+
+<p>Puis, il revenait la mission qu'il avait jur de remplir. Ce qu'il
+voyait depuis son dpart de Moscou lui en montrait de plus en plus
+l'importance. Le mouvement tait extrmement grave, et la complicit
+d'Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards
+tombaient sur la lettre revtue du cachet imprial,&mdash;cette lettre, qui
+sans doute contenait le remde tant de maux, le salut de tout ce pays
+dchir par la guerre,&mdash;Michel Strogoff sentait en lui comme un dsir
+farouche de s'lancer travers la steppe, de franchir vol d'oiseau la
+distance qui le sparait d'Irkoutsk, d'tre aigle pour s'lever
+au-dessus des obstacles, d'tre ouragan pour passer travers les airs
+avec une rapidit de cent verstes l'heure, d'arriver enfin en face du
+grand-duc et de lui crier: Altesse, de la part de Sa Majest le czar!</p>
+
+<p>Le lendemain matin, six heures, Michel Strogoff repartit avec
+l'intention de faire dans cette journe les quatre-vingts verstes (85
+kilomtres) qui sparent Kamsk du hameau d'Oubinsk. Au del d'un rayon
+de vingt verstes, il retrouva la marcageuse Baraba, qu'aucune
+drivation n'asschait plus, et dont le sol tait souvent noy sous un
+pied d'eau. La route tait alors difficile a reconnatre, mais, grce
+son extrme prudence, cette traverse ne fut marque par aucun accident.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, arriv Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant
+toute la nuit, car il voulait, dans la journe suivante, enlever sans
+dbrider les cent verstes qui se dveloppent entre Oubinsk et Ikoulsko.
+Il partit donc ds l'aube, mais, malheureusement, dans cette partie, le
+sol de la Baraba fut de plus en plus dtestable.</p>
+
+<p>En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, trs-abondantes
+quelques semaines auparavant, s'taient conserves dans cette troite
+dpression comme dans une impermable cuvette. Il n'y avait mme plus
+solution de continuit cet interminable rseau des mares, des tangs
+et des lacs. L'un de ces lacs,&mdash;assez considrable pour avoir mrit
+d'tre admis la nomenclature gographique,&mdash;ce Tchang, chinois par son
+nom, dut tre ctoy sur une largeur de plus de vingt verstes et au prix
+de difficults extrmes. De l quelques retards que toute l'impatience
+de Michel Strogoff ne pouvait empcher. Il avait d'ailleurs t bien
+avis on ne prenant pas une voiture Kamsk, car son cheval passa l o
+aucun vhicule n'aurait pu passer.</p>
+
+<p>Le soir, neuf heures, Michel Strogoff, arriv a Ikoulsko, s'y arrta
+pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les nouvelles
+de la guerre faisaient absolument dfaut. Par sa nature mme, cette
+portion de la province, place dans la fourche que formaient les deux
+colonnes tartares en se bifurquant l'une sur Omsk, l'autre sur Tomsk,
+avait chapp jusqu'ici aux horreurs de l'invasion.</p>
+
+<p>Mais les difficults naturelles allaient enfin s'amoindrir, car, s'il
+n'prouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, ds le lendemain,
+avoir quitt la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable,
+lors-qu'il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomtres)
+qui le sparaient encore de Kolyvan.</p>
+
+<p>Arriv ce bourg important, il ne serait plus qu' une gale distance
+de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et,
+trs-probablement, il se dciderait tourner cette ville, que
+Fofar-Khan occupait, si les nouvelles taient exactes.</p>
+
+<p>Mais si ces bourgs, tels qu'Ikoulsko, tels que Karguinsk, qu'il dpassa
+le lendemain, taient relativement tranquilles, grce leur situation
+dans la Baraba, o les colonnes tartares eussent difficilement
+man&#339;uvr, n'tait-il pas craindre que, sur les rives plus riches de
+l'Obi, Michel Strogoff, n'ayant plus redouter d'obstacles physiques,
+n'et tout apprhender de l'homme? cela tait vraisemblable.
+Toutefois, s'il le fallait, il n'hsiterait pas se jeter hors de la
+route d'Irkoutsk. A voyager alors travers la steppe, il risquerait
+videmment de se trouver sans ressource. L, en effet, plus de chemin
+trac, plus de villes ni de villages. peine quelques fermes isoles,
+ou simples huttes de pauvres gens, hospitaliers sans doute, mais chez
+lesquels se trouverait peine le ncessaire! Cependant, il n'y aurait
+pas hsiter.</p>
+
+<p>Enfin, vers trois heures et demie du soir, aprs avoir dpass la
+station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernires dpressions
+de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibrien sonnait de
+nouveau sous le pied de son cheval.</p>
+
+<p>Il avait quitt Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-l, 5 aot, en y
+comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de
+i'Irtyche, vingt et un jours s'taient couls depuis son dpart.</p>
+
+<p>Quinze cents verstes le sparaient encore d'Irkoutsk.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI-a" id="CHAPITRE_XVI-a"></a>CHAPITRE XVI<br /><br />
+<small>UN DERNIER EFFORT.</small></h2>
+
+<p>Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre dans
+ces plaines qui se prolongent au del de la Baraba. Les champs, fouls
+du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient pass, et de
+ces barbares on pouvait dire ce que l'on a dit des Turcs: L o le Turc
+passe, l'herbe ne repousse jamais!</p>
+
+<p>Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses prcautions en
+traversant cette contre. Quelques volutes de fume qui se tordaient
+au-dessus de l'horizon indiquaient que bourgs et hameaux brlaient
+encore. Ces incendies avaient-ils t allums par l'avant-garde, ou
+l'arme de l'mir s'tait-elle dj avanc jusqu'aux dernires limites
+de la province? Fofar Khan se trouvait-il de sa personne dans le
+gouvernement de l'Yeniseisk? Michel Strogoff ne le savait et ne pouvait
+rien dcider sans tre fix cet gard. Le pays tait-il donc si
+abandonn qu'il ne s'y trouvt plus un seul Sibrien pour le renseigner?</p>
+
+<p>Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument dserte. Il
+cherchait du regard, droite et gauche, quelque maison qui n'et pas
+t dlaisse. Toutes celles qu'il visita taient vides.</p>
+
+<p>Une hutte, cependant, qu'il aperut entre les arbres, fumait encore.
+Lorsqu'il en approcha, il vit, quelques pas des restes de sa maison,
+un vieillard, entour d'enfants qui pleuraient. Une femme, jeune encore,
+sa fille sans doute, la mre de ces petits, agenouille sur le sol,
+regardait d'un &#339;il hagard cette scne de dsolation. Elle allaitait un
+enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer bientt. Tout,
+autour de cette famille, n'tait que ruines et dnuement!</p>
+
+<p>Michel Strogoff alla au vieillard.</p>
+
+<p>Peux-tu me rpondre? lui dit-il d'une voix grave.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, rpondit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Les Tartares ont pass par ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque ma maison est en flammes!</p>
+
+<p>&mdash;tait-ce une arme ou un dtachement?</p>
+
+<p>&mdash;Une arme, puisque, si loin que ta vue s'tende, nos champs sont
+dvasts!</p>
+
+<p>&mdash;Commande par l'mir?...</p>
+
+<p>&mdash;Par l'mir, puisque les eaux de l'Obi sont devenues rouges!</p>
+
+<p>&mdash;Et Fofar-Khan est entr Tomsk?</p>
+
+<p>&mdash;A Tomsk.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu si les Tartares se sont empars de Kolyvan?</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisque Kolyvan ne brle pas encore!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ami.&mdash;Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>Et Michel Strogoff, aprs avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux de
+la malheureuse femme, qui n'eut mme pas la force de le remercier,
+pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant.</p>
+
+<p>Il savait maintenant une chose, c'est qu' tout prix il devait viter de
+passer Tomsk. Aller Kolyvan, o les Tartares n'taient pas encore,
+c'tait possible. S'y ravitailler pour une longue tape, c'tait ce
+qu'il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route d'Irkoutsk pour
+tourner Tomsk, aprs avoir franchi l'Obi, il n'y avait pas d'autre parti
+ prendre.</p>
+
+<p>Ce nouvel itinraire dcid, Michel Strogoff ne devait pas hsiter un
+instant. Il n'hsita pas, et, imprimant son cheval une allure rapide
+et rgulire, il suivit la route directe qui aboutissait la rive
+gauche de l'Obi, dont quarante verstes le sparaient encore.
+Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant dtruit
+les bateaux du fleuve, serait-il forc de le passer la nage? Il
+aviserait.</p>
+
+<p>Quant son cheval, bien puis alors, Michel Strogoff, aprs lui avoir
+demand ce qui lui restait de force pour cette dernire tape, devrait
+chercher l'changer contre un autre Kolyvan. Il sentait bien
+qu'avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait donc
+tre comme un nouveau point de dpart, car, partir de cette ville, son
+voyage s'effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant qu'il
+parcourrait le pays ravag, les difficults seraient grandes encore,
+mais si, aprs avoir vit Tomsk, il pouvait reprendre la route
+d'Irkoutsk travers la province d'Yeniseisk, que les envahisseurs ne
+dsolaient pas encore, il devait avoir atteint son but en quelques
+jours.</p>
+
+<p>La nuit tait venue, aprs une assez chaude journe. Une assez profonde
+obscurit, minuit, enveloppa la steppe. Le vent, compltement tomb au
+coucher du soleil, laissait l'atmosphre un calme complet. Seul, le
+bruit des pas du cheval se faisait entendre sur la route dserte, et
+aussi quelques paroles avec lesquelles son matre l'encourageait. Au
+milieu de ces tnbres, il fallait une extrme attention pour ne pas se
+jeter hors du chemin, bord d'tangs et de petits cours d'eau,
+tributaires de l'Obi.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'avanait donc aussi rapidement que possible, mais avec
+une certaine circonspection. Il s'en rapportait non moins l'excellence
+de ses yeux, qui peraient l'ombre, qu' la prudence de son cheval, dont
+il connaissait la sagacit.</p>
+
+<p>A ce moment, Michel Strogoff, ayant mis pied terre, cherchait
+reconnatre exactement la direction de la route, lorsqu'il lui sembla
+entendre un murmure confus qui venait de l'ouest. C'tait comme le bruit
+d'une chevauche lointaine sur la terre sche. Pas de doute. Il se
+produisait, une ou deux verstes en arrire, un certain cadencement de
+pas qui frappaient rgulirement le sol.</p>
+
+<p>Michel Strogoff couta avec plus d'attention, aprs avoir pos son
+oreille l'axe mme du chemin.</p>
+
+<p>C'est un dtachement de cavaliers qui vient par la route d'Omsk, se
+dit-il. Il marche rapidement, car le bruit augmente. Sont-ce des Russes
+ou des Tartares?</p>
+
+<p>Michel Strogoff couta encore.</p>
+
+<p>Oui, dit-il, ces cavaliers viennent au grand trot!</p>
+
+<p>Avant dix minutes, ils seront ici! Mon cheval ne saurait les devancer.
+Si ce sont des Russes, je me joindrai eux. Si ce sont des Tartares, il
+faut les viter! Mais comment? O me cacher dans cette steppe?</p>
+
+<p>Michel Strogoff regarda autour de lui, et son &#339;il si pntrant
+dcouvrit une masse confusment estompe dans l'ombre, une centaine de
+pas en avant, sur la gauche de la route.</p>
+
+<p>Il y a l quelque taillis, se dit-il. Y chercher refuge, c'est
+m'exposer peut-tre tre pris, si ces cavaliers le fouillent, mais je
+n'ai pas le choix! Les voil! les voil!</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, Michel Strogoff, tranant son cheval par la
+bride, arrivait un petit bois de mlzes, auquel la route donnait
+accs. Au del et en de, compltement dgarnie d'arbres, elle se
+dveloppait entre des fondrires et des tangs, que sparaient des
+buissons nains, faits d'ajoncs et de bruyres. Des deux cts, le
+terrain tait donc absolument impraticable, et le dtachement devait
+forcment passer devant ce petit bois, puisqu'il suivait le grand chemin
+d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Michel Strogoff se jeta sous le couvert des mlzes, et, s'y tant
+enfonc d'une quarantaine de pas, il fut arrt par un cours d'eau qui
+fermait ce taillis par une enceinte semi-circulaire.</p>
+
+<p>Mais l'ombre tait si paisse, que Michel Strogoff ne courait aucun
+risque d'tre vu, moins que ce petit bois ne ft minutieusement
+fouill. Il conduisit donc son cheval jusqu'au cours d'eau, et il
+l'attacha un arbre, puis, il revint s'tendre la lisire du bois,
+afin de reconnatre quel parti il avait affaire.</p>
+
+<p>A peine Michel Strogoff avait-il pris place derrire un bouquet de
+mlzes, qu'une lueur assez confuse apparut, sur laquelle tranchaient a
+et l quelques points brillants qui s'agitaient dans l'ombre.</p>
+
+<p>Des torches! se dit-il.</p>
+
+<p>Et il recula vivement, en se glissant comme un sauvage dans la portion
+la plus paisse du taillis.</p>
+
+<p>En approchant du bois, le pas des chevaux commena se ralentir. Ces
+cavaliers clairaient-ils donc la route avec l'intention d'en observer
+les moindres dtours?</p>
+
+<p>Michel Strogoff dut le craindre, et, instinctivement, il recula jusqu'
+la berge du cours d'eau, prt s'y plonger, s'il le fallait.</p>
+
+<p>Le dtachement, arriv la hauteur du taillis, s'arrta. Les cavaliers
+mirent pied terre. Ils taient cinquante environ. Une dizaine d'entre
+eux portaient des torches, qui clairaient la route dans un large rayon.</p>
+
+<p>A certains prparatifs, Michel Strogoff reconnut que, par un bonheur
+inattendu, le dtachement ne songeait aucunement visiter la taillis,
+mais bivouaquer en cet endroit, pour faire reposer les chevaux et
+permettre aux hommes de prendre quelque nourriture.</p>
+
+<p>En effet, les chevaux, dbrids, commencrent patre l'herbe paisse
+qui tapissait le sol. Quant aux cavaliers, ils s'tendirent au long de
+la route et se partagrent les provisions de leurs havre-sacs.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait conserv tout son sang-froid, et, se glissant
+entre les hautes herbes, il chercha voir, puis entendre.</p>
+
+<p>C'tait un dtachement qui venait d'Omsk. Il se composait de cavaliers
+usbecks, race dominante en Tartarie, que leur type rapproche
+sensiblement des Mongols. Ces hommes, bien constitus, d'une taille
+au-dessus de la moyenne, aux traits rudes et sauvages, taient coiffs
+du talpak, sorte de bonnet de peau de mouton noir, et chausss de
+bottes jaunes hauts talons, dont le bout se relevait en pointe, comme
+aux souliers du moyen ge. Leur pelisse, faite d'indienne ouate avec du
+coton cru, les serrait la taille par une ceinture de cuir soutache
+de rouge. Ils taient arms, dfensivement d'un bouclier, et
+offensivement d'un sabre courbe, d'un long coutelas et d'un fusil
+pierre suspendu l'aron de la selle. Sur leurs paules se drapait un
+manteau de feutre de couleur clatante.</p>
+
+<p>Les chevaux, qui paissaient en toute libert sur la lisire du taillis,
+taient de race usbque, comme ceux qui les montaient. Cela se voyait
+parfaitement la lueur des torches qui projetaient un vif clat sous la
+ramure des mlzes. Ces animaux, un peu plus petits que le cheval
+turcoman, mais dous d'une force remarquable, sont des btes de fond qui
+ne connaissent pas d'autre allure que celle du galop.</p>
+
+<p>Ce dtachement tait conduit par un pendja-baschi, c'est--dire un
+commandant de cinquante hommes, ayant en sous-ordre un deh-baschi,
+simple commandant de dix hommes. Ces deux officiers portaient un casque
+et une demi-cotte de mailles; de petites trompettes, attaches l'aron
+de leur selle, formaient le signe distinctif de leur grade.</p>
+
+<p>Le pendja-baschi avait d faire reposer ses hommes, fatigus d'une
+longue tape. Tout en causant, le second officier et lui, fumant le
+beng, feuille de chanvre qui forme la base du haschisch dont les
+Asiatiques font un si grand usage, allaient et venaient dans le bois, de
+sorte que Michel Strogoff, sans tre vu, put saisir et comprendre leur
+conversation, car ils s'exprimaient en langue tartare.</p>
+
+<p>Ds les premiers mots de cette conversation, l'attention de Michel
+Strogoff fut singulirement surexcite. En effet, c'tait de lui qu'il
+s'agissait.</p>
+
+<p>Ce courrier ne saurait avoir une telle avance sur nous, dit le
+pendja-baschi, et, d'autre part, il est absolument impossible qu'il ait
+suivi d'autre route que celle de la Baraba.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait s'il a quitt Omsk? rpondit le deh-baschi. Peut-tre est-il
+encore cach dans quelque maison de la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait souhaiter, vraiment! Le colonel Ogareff n'aurait plus
+craindre que les dpches dont ce courrier est videmment porteur
+n'arrivassent destination!</p>
+
+<p>&mdash;On dit que c'est un homme du pays, un Sibrien, reprit le deh-baschi.
+Comme tel, il doit connatre la contre, et il est possible qu'il ait
+quitt la route d'Irkoutsk, sauf la rejoindre plus tard!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors nous serions en avance sur lui, rpondit le pendja-baschi,
+car nous avons quitt Omsk moins d'une heure aprs son dpart, et nous
+avons suivi le chemin le plus court de toute la vitesse de nos chevaux.
+Donc, ou il est rest Omsk, ou nous arriverons avant lui Tomsk, de
+manire lui couper la retraite, et, dans les deux cas, il n'atteindra
+pas Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;Une rude femme, cette vieille Sibrienne, qui est videmment sa mre!
+dit le deh-baschi.</p>
+
+<p>A cette phrase, le c&#339;ur de Michel Strogoff battit se briser.</p>
+
+<p>Oui, rpondit le pendja-baschi, elle a bien soutenu que ce prtendu
+marchand n'tait pas son fils, mais il tait trop tard. Le colonel
+Ogareff ne s'y est pas laiss prendre, et, comme il l'a dit, il saura
+bien faire parler la vieille sorcire, quand le moment en sera venu.</p>
+
+<p>Autant de mots, autant de coups de poignard pour Michel Strogoff! Il
+tait reconnu pour tre un courrier du czar! Un dtachement de
+cavaliers, lanc sa poursuite, ne pouvait manquer de lui couper la
+route! Et, suprme douleur! sa mre tait entre les mains des Tartares,
+et le cruel Ogareff se faisait fort de la faire parler lorsqu'il le
+voudrait!</p>
+
+<p>Michel Strogoff savait bien que l'nergique Sibrienne ne parlerait pas,
+et qu'il lui en coterait la vie!...</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne croyait pas pouvoir har Ivan Ogareff plus qu'il ne
+l'avait ha jusqu' ce moment, et, cependant, un flot de haine nouvelle
+monta jusqu' son c&#339;ur. L'infme qui trahissait son pays menaait
+maintenant de torturer sa mre!</p>
+
+<p>La conversation continua entre les deux officiers, et Michel Strogoff
+crut comprendre qu'aux environs de Kolyvan un engagement tait imminent
+entre les troupes moscovites venant du nord et les troupes tartares. Un
+petit corps russe de deux mille hommes, signal sur le cours infrieur
+de l'Obi, venait marche force vers Tomsk. Si cela tait, ce corps,
+qui allait se trouver aux prises avec le gros des troupes de
+Fofar-Khan, serait invitablement ananti, et la route d'Irkoutsk
+appartiendrait tout entire aux envahisseurs.</p>
+
+<p>Quant lui-mme, Michel Strogoff apprit, par quelques mots du
+pendja-baschi, que sa tte tait mise prix, et qu'ordre tait donn de
+le prendre mort ou vif.</p>
+
+<p>Donc, il y avait ncessit immdiate de devancer les cavaliers usbecks
+sur la route d'Irkoutsk et de mettre l'Obi entre eux et lui. Mais, pour
+cela, il fallait fuir avant que le bivouac ft lev.</p>
+
+<p>Cette rsolution prise, Michel Strogoff se prpara l'excuter.</p>
+
+<p>En effet, la halte ne pouvait se prolonger, et le pendja-baschi ne
+comptait pas donner ses hommes plus d'une heure de repos, bien que
+leurs chevaux n'eussent pu tre changs contre des chevaux frais depuis
+Omsk, et qu'ils dussent tre fatigus dans la mme mesure et pour les
+mmes raisons que celui de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc pas un instant perdre. Il tait une heure du matin.
+Il fallait profiter de l'obscurit que l'aube allait chasser bientt,
+pour quitter le petit bois et se jeter sur la route; mais, bien que la
+nuit dt la favoriser, le succs d'une telle fuite paraissait presque
+impossible.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, ne voulant rien donner au hasard, prit le temps de
+rflchir et pesa attentivement les chances pour et contre, afin de
+mettre les meilleures dans son jeu.</p>
+
+<p>De la disposition des lieux, il rsultait ceci: c'est qu'il ne pourrait
+s'chapper par l'arrire-plan du taillis, ferm par un arc de mlzes
+dont la grande route traait la corde. Le cours d'eau qui bordait cet
+arc tait non-seulement profond, mais assez large et trs-boueux. De
+grands ajoncs en rendaient le passage absolument impraticable. Sous
+cette eau trouble, on sentait une fondrire vaseuse, sur laquelle le
+pied ne pouvait prendre un point d'appui. En outre, au del du cours
+d'eau, le sol, coup de buissons, ne se ft prt que trs-difficilement
+aux man&#339;uvres d'une fuite rapide. L'alerte une fois donne, Michel
+Strogoff, poursuivi outrance et bientt cern, devait immanquablement
+tomber aux mains des cavaliers tartares.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc qu'une seule voie praticable, une seule, la grande
+route. Chercher l'atteindre en contournant la lisire du bois, et,
+sans veiller l'attention, franchir un quart de verste avant d'avoir t
+aperu, demander son cheval ce qui lui restait d'nergie et de
+vigueur, dt-il tomber mort en arrivant aux rives de l'Obi, puis, soit
+par un bac, soit la nage, si tout autre moyen de transport manquait,
+traverser cet important fleuve, voil ce que devait tenter Michel
+Strogoff.</p>
+
+<p>Son nergie, son courage s'taient dcupls en face du danger. Il y
+allait de sa vie, de sa mission, de l'honneur de son pays, peut-tre du
+salut de sa mre. Il ne pouvait hsiter et se mit l'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus un seul instant perdre. Dj un certain mouvement se
+produisait parmi les hommes du dtachement. Quelques cavaliers allaient
+et venaient sur le talus de la route, devant la lisire du bois. Les
+autres taient encore couchs au pied des arbres, mais leurs chevaux se
+rassemblaient peu peu vers la partie centrale du taillis.</p>
+
+<p>Michel Strogoff eut d'abord la pense de s'emparer de l'un de ces
+chevaux, mais il se dit avec raison qu'ils devaient tre aussi fatigus
+que le sien. Mieux valait donc se confier celui dont il tait sr, et
+qui lui avait rendu tant de bons services. Cette courageuse bte, cache
+par un haut buisson de bruyres, avait chapp aux regards des Usbecks.
+Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'taient pas enfoncs jusqu' l'extrme limite
+du bois.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, en rampant sous l'herbe, s'approcha de son cheval, qui
+tait couch sur le sol. Il le flatta de la main, il lui parla
+doucement, il parvint le faire lever sans bruit.</p>
+
+<p>En ce moment,&mdash;circonstance favorable,&mdash;les torches, entirement
+consumes, taient teintes, et l'obscurit restait encore assez
+profonde, au moins sous le couvert des mlzes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, aprs avoir remis le mors, assur la sangle de la
+selle, prouv la courroie des triers, commena tirer doucement son
+cheval par la bride. Du reste, l'intelligent animal, comme s'il et
+compris ce que l'on voulait de lui, suivit docilement son matre, sans
+faire entendre le plus lger hennissement.</p>
+
+<p>Toutefois, quelques chevaux usbecks dressrent la tte et se dirigrent
+peu peu vers la lisire du taillis.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tenait de la main droite son revolver, prt casser la
+tte au premier cavalier tartare qui s'approcherait. Mais,
+trs-heureusement, l'veil ne fut pas donn, et il put atteindre l'angle
+que le bois faisait droite en rejoignant la route.</p>
+
+<p>L'intention de Michel Strogoff, pour viter d'tre vu, tait de ne se
+mettre en selle que le plus tard possible, et seulement aprs avoir
+dpass un tournant qui se trouvait deux cents pas du taillis.</p>
+
+<p>Malheureusement, au moment o Michel Strogoff allait franchir la lisire
+du taillis, le cheval d'un Usbeck, le flairant, hennit et s'lana sur
+la route.</p>
+
+<p>Son matre courut lui pour le ramener, mais, apercevant une silhouette
+qui se dtachait confusment aux premires lueurs de l'aube: Alerte!
+cria-t-il.</p>
+
+<p>A ce cri, tous les hommes du bivouac se relevrent et se prcipitrent
+sur la route.</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'avait plus qu' enfourcher son cheval et l'enlever
+au galop.</p>
+
+<p>Les deux officiers du dtachement s'taient ports en avant et
+excitaient leurs hommes.</p>
+
+<p>Mais dj Michel Strogoff s'tait mis en selle.</p>
+
+<p>En ce moment, une dtonation clata, et il sentit une balle qui
+traversait sa pelisse.</p>
+
+<p>Sans tourner la tte, sans rpondre, il piqua des deux, et, franchissant
+la lisire du taillis par un bond formidable, il s'lana bride abattue
+dans la direction de l'Obi.</p>
+
+<p>Les chevaux usbecks tant dharnachs, il allait donc pouvoir prendre
+une certaine avance sur les cavaliers du dtachement; mais ceux-ci ne
+pouvaient tarder se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de deux
+minutes aprs qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de
+plusieurs chevaux qui, peu peu, gagnaient sur lui.</p>
+
+<p>Le jour commenait se faire alors, et les objets devenaient visibles
+dans un plus large rayon.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, tournant la tte, aperut un cavalier qui l'approchait
+rapidement.</p>
+
+<p>C'tait le deh-baschi. Cet officier, suprieurement mont, tenait la
+tte du dtachement et menaait d'atteindre le fugitif.</p>
+
+<p>Sans s'arrter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et, d'une
+main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier usbeck,
+atteint en pleine poitrine, roula sur le sol.</p>
+
+<p>Mais les autres cavaliers le suivaient de prs, et, sans s'attarder prs
+du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vocifrations, enfonant
+l'peron dans le flanc de leurs chevaux, ils diminurent peu peu la
+distance qui les sparait de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de
+porte des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval
+faiblissait, et, chaque instant, il craignait que, buttant contre
+quelque, obstacle, il ne tombt pour ne plus se relever.</p>
+
+<p>Le jour tait assez clair alors, bien que le soleil ne se ft pas encore
+montr au-dessus de l'horizon.</p>
+
+<p>A deux verstes au plus se dveloppait une ligne ple que bordaient
+quelques arbres assez espacs.</p>
+
+<p>C'tait l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du
+sol, et dont la valle n'tait que la steppe elle-mme.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirs sur Michel Strogoff,
+mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut dcharger son
+revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop prs. Chaque
+fois, un Usbeck roula terre, au milieu des cris de rage de ses
+compagnons.</p>
+
+<p>Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au dsavantage de Michel
+Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il parvint
+l'enlever jusqu' la berge du fleuve.</p>
+
+<p>Le dtachement usbeck, ce moment, n'tait plus qu' cinquante pas en
+arrire de lui.</p>
+
+<p>Sur l'Obi, absolument dsert, pas de bac, pas un bateau qui pt servir
+passer le fleuve.</p>
+
+<p>Courage, mon brave cheval! s'cria Michel Strogoff. Allons! Un dernier
+effort!</p>
+
+<p>Et il se prcipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une
+demi-verste de largeur.</p>
+
+<p>Le courant, trs-vif, tait extrmement difficile remonter. Le cheval
+de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point d'appui,
+c'tait la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme celles d'un
+torrent. Les braver, c'tait, pour Michel Strogoff, faire un miracle de
+courage.</p>
+
+<p>Les cavaliers s'taient arrts sur la berge du fleuve, et ils
+hsitaient s'y prcipiter.</p>
+
+<p>Mais, ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec
+soin le fugitif, qui se trouvait dj au milieu du courant. Le coup
+partit, et le cheval de Michel Strogoff, frapp au flanc, s'engloutit
+sous son matre.</p>
+
+<p>Celui-ci se dbarrassa vivement de ses triers, au moment o l'animal
+disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant propos au
+milieu d'une grle de balles, il parvint atteindre la rive droite du
+fleuve et disparut dans les roseaux qui hrissaient la berge de l'Obi.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII-a" id="CHAPITRE_XVII-a"></a>CHAPITRE XVII<br /><br />
+<small>VERSETS ET CHANSONS.</small></h2>
+
+<p>Michel Strogoff tait relativement en sret. Toutefois, sa situation
+restait encore terrible.</p>
+
+<p>Maintenant que le fidle animal, qui l'avait si courageusement servi,
+venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui,
+pourrait-il continuer son voyage?</p>
+
+<p>Il tait pied, sans vivres, dans un pays ruin par l'invasion, battu
+par les claireurs de l'mir, et il se trouvait encore une distance
+considrable du but qu'il fallait atteindre.</p>
+
+<p>Par le ciel, j'arriverai! s'cria-t-il, rpondant ainsi toutes les
+raisons de dfaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir.
+Dieu protge la sainte Russie!</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait alors hors de porte des cavaliers usbecks.
+Ceux-ci n'avaient point os le poursuivre travers le fleuve, et,
+d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'tait noy, car, aprs sa
+disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive
+droite de l'Obi.</p>
+
+<p>Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la
+berge, avait gagn une partie plus leve de la rive, non sans peine,
+cependant, car un pais limon, dpos l'poque du dbordement des
+eaux, la rendait peu praticable.</p>
+
+<p>Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrta ce qu'il
+convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'tait viter Tomsk,
+occupe par les troupes tartares. Nanmoins, il lui fallait gagner
+quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, o il pt se
+procurer un cheval. Ce cheval trouv, il se jetterait en dehors des
+chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux environs
+de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se htait, il esprait
+trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au sud-est les
+provinces du lac Bakal.</p>
+
+<p>Tout d'abord, Michel Strogoff commena par s'orienter.</p>
+
+<p>A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite ville,
+pittoresquement tage, s'levait sur une lgre intumescence du sol.
+Quelques glises, coupoles byzantines, colories de vert et d'or, se
+profilaient sur le fond gris du ciel.</p>
+
+<p>C'tait Kolyvan, o les fonctionnaires et les employs du Kumsk et
+autres villes vont se rfugier pendant l't pour fuir le climat malsain
+de la Baraba. Kolyvan, d'aprs les nouvelles que le courrier du czar
+avait apprises, ne devait pas tre encore aux mains des envahisseurs.
+Les troupes tartares, scindes en deux colonnes, s'taient portes
+gauche sur Omsk, droite sur Tomsk, ngligeant le pays intermdiaire.</p>
+
+<p>Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de
+gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la rive
+gauche de l'Obi, y fussent arrivs. L, dt-il en payer dix fois la
+valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la route
+d'Irkoutsk travers la steppe mridionale.</p>
+
+<p>Il tait trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement
+calmes alors, semblaient tre absolument abandonns. videmment, la
+population des campagnes, fuyant l'invasion, laquelle elle ne pouvait
+rsister, s'tait porte au nord dans les provinces de l'Yeniseisk.</p>
+
+<p>Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan, lorsque
+des dtonations lointaines arrivrent jusqu' lui.</p>
+
+<p>Il s'arrta et distingua nettement de sourds roulements qui branlaient
+les couches d'air, et, au-dessus, une crpitation plus sche dont la
+nature ne pouvait le tromper.</p>
+
+<p>C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe
+est-il donc aux prises avec l'arme tartare! Ah! fasse le ciel que
+j'arrive avant eux Kolyvan!</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientt, les dtonations
+s'accenturent peu peu, et, en arrire, sur la gauche de Kolyvan, des
+vapeurs se condensrent au-dessus de l'horizon,&mdash;non pas des nuages de
+fume, mais de ces grosses volutes blanchtres, trs-nettement
+profiles, que produisent les dcharges d'artillerie.</p>
+
+<p>Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'taient arrts pour
+attendre le rsultat de la bataille.</p>
+
+<p>De ce ct, Michel Strogoff n'avait plus rien craindre. Aussi
+hta-t-il sa marche vers la ville.</p>
+
+<p>Cependant, les dtonations redoublaient et se rapprochaient
+sensiblement. Ce n'tait plus un roulement confus, mais une suite de
+coups de canon distincts. En mme temps, la fume, ramene par le vent,
+s'levait dans l'air, et il fut mme vident que les combattants
+gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait tre videmment attaque par
+sa partie septentrionale. Mais les Russes la dfendaient-ils contre les
+troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les soldats de
+Fofar-Khan? c'est ce qu'il tait impossible de savoir. De l, grand
+embarras pour Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Il n'tait plus qu' une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de
+feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une glise
+s'croula au milieu de torrents de poussire et de flammes.</p>
+
+<p>La lutte tait-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser,
+et, dans ce cas, il tait vident que Russes et Tartares se battaient
+dans les rues de la ville. tait-ce donc le moment d'y chercher refuge?
+Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y tre pris, et russirait-il
+s'chapper de Kolyvan, comme il s'tait chapp d'Omsk?</p>
+
+<p>Toutes ces ventualits se prsentrent son esprit. Il hsita, il
+s'arrta un instant. Ne valait-il pas mieux, mme pied, gagner au sud
+et l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et l se
+procurer tout prix un cheval?</p>
+
+<p>C'tait le seul parti prendre, et aussitt, abandonnant les rives de
+l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan.</p>
+
+<p>En ce moment, les dtonations taient extrmement violentes. Bientt des
+flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dvorait tout
+un quartier de Kolyvan.</p>
+
+<p>Michel Strogoff courait travers la steppe, cherchant gagner le
+couvert de quelques arbres, dissmins a et la, lorsqu'un dtachement
+de cavalerie tartare apparut sur la droite.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne pouvait videmment plus continuer fuir dans cette
+direction. Les cavaliers s'avanaient rapidement vers la ville, et il
+lui et t difficile de leur chapper.</p>
+
+<p>Soudain, l'angle d'un pais bouquet d'arbres, il vit une maison isole
+qu'il lui tait possible d'atteindre avant d'avoir t aperu.</p>
+
+<p>Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire
+ses forces, car il tait puis de fatigue et de faim, Michel Strogoff
+n'avait pas autre chose faire.</p>
+
+<p>Il se prcipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au
+plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison tait un poste
+tlgraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et est,
+et un troisime fil tait tendu vers Kolyvan.</p>
+
+<p>Que cette station ft abandonne dans les circonstances actuelles, on
+devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait
+s'y rfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de
+nouveau travers la steppe, que battaient les claireurs tartares.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'lana aussitt vers la porte de la maison et la
+repoussa violemment.</p>
+
+<p>Une seule personne se trouvait dans la salle o se faisaient les
+transmissions tlgraphiques.</p>
+
+<p>C'tait un employ, calme, flegmatique, indiffrent ce qui se passait
+au dehors. Fidle son poste, il attendait derrire son guichet que le
+public vint rclamer ses services.</p>
+
+<p>Michel Strogoff courut lui, et d'une voix brise par la fatigue:</p>
+
+<p>Que savez-vous? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rpondit l'employ en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quels sont les vainqueurs?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>Tant de placidit au milieu de ces terribles conjonctures, tant
+d'indiffrence mme taient peine croyables.</p>
+
+<p>Et le fil n'est pas coup? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Il est coup entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore
+entre Kolyvan et la frontire russe.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le gouvernement?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public,
+lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.&mdash;Quand vous voudrez,
+monsieur?</p>
+
+<p>Michel Strogoff allait rpondre cet trange employ qu'il n'avait
+aucune dpche expdier, qu'il ne rclamait qu'un peu de pain et
+d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, croyant que le poste tait envahi par les Tartares,
+s'apprtait sauter par la fentre, quand il reconnut que deux hommes
+seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien moins
+que la mine de soldats tartares.</p>
+
+<p>L'un d'eux tenait la main une dpche crite au crayon, et, devanant
+l'autre, il se prcipita au guichet de l'impassible employ.</p>
+
+<p>Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un tonnement que
+chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait gure et
+qu'il ne croyait plus jamais revoir.</p>
+
+<p>C'taient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus
+compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils
+opraient sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Ils avaient quitt Ichim quelques heures seulement aprs le dpart de
+Michel Strogoff, et, s'ils taient arrivs avant lui Kolyvan, en
+suivant la mme route, s'ils l'avaient mme dpass, c'est que Michel
+Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.</p>
+
+<p>Et maintenant, aprs avoir assist tous deux l'engagement des Russes
+et des Tartares devant la ville, aprs avoir quitt Kolyvan au moment o
+la lutte se livrait dans ses rues, ils taient accourus la station
+tlgraphique, afin de lancer l'Europe leurs dpches rivales et de
+s'enlever l'un l'autre la primeur des vnements.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'tait mis l'cart, dans l'ombre, et, sans tre vu,
+il pouvait tout voir et tout entendre, il allait videmment apprendre
+des nouvelles intressantes pour lui et savoir s'il devait ou non entrer
+dans Kolyvan.</p>
+
+<p>Harry Blount, plus press que son collgue, avait pris possession du
+guichet, et il tendait sa dpche, pendant qu'Alcide Jolivet,
+contrairement ses habitudes, pitinait d'impatience.</p>
+
+<p>C'est dix kopeks par mot, dit l'employ en prenant la dpche.</p>
+
+<p>Harry Blount dposa sur la tablette une pile de roubles, que son
+confrre regarda avec une certaine stupfaction.</p>
+
+<p>Bien, dit l'employ.</p>
+
+<p>Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commena tlgraphier
+la dpche suivante:</p>
+
+<p><i>Daily Telegraph, Londres. De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibrie, 6
+aot. Engagement des troupes russes et tartares...</i></p>
+
+<p>Cette lecture tant faite haute voix, Michel Strogoff entendait tout
+ce que le correspondant anglais adressait son journal.</p>
+
+<p><i>Troupes russes repousses avec grandes pertes, Tartares entrs dans
+Kolyvan ce jour mme...</i></p>
+
+<p>Ces mots terminaient la dpche.</p>
+
+<p> mon tour maintenant, s'cria Alcide Jolivet, qui voulut passer la
+dpche adresse sa cousine du faubourg Montmartre.</p>
+
+<p>Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne
+comptait pas abandonner le guichet, afin d'tre toujours mme de
+transmettre les nouvelles, au fur et mesure qu'elles se produiraient.
+Aussi ne fit-il point place son confrre.</p>
+
+<p>Mais vous avez fini!... s'cria Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas fini, rpondit simplement Harry Blount.</p>
+
+<p>Et il continua crire une suite de mots qu'il passa ensuite
+l'employ, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:</p>
+
+<p><i>Au commencement, Dieu cra le ciel et la terre!...</i></p>
+
+<p>C'taient les versets de la Bible qu'Harry Blount tlgraphiait, pour
+employer le temps et ne pas cder sa place son rival. Il en coterait
+peut-tre quelques milliers de roubles son journal, mais son journal
+serait le premier inform. La France attendrait!</p>
+
+<p>On conoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre circonstance,
+et trouv que c'tait de bonne guerre. Il voulut mme obliger l'employ
+ recevoir sa dpche, de prfrence celle de son confrre.</p>
+
+<p>C'est le droit de monsieur, rpondit tranquillement l'employ, en
+montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.</p>
+
+<p>Et il continua de transmettre fidlement au <i>Daily-Telegraph</i> le premier
+verset du livre saint.</p>
+
+<p>Pendant qu'il oprait, Harry Blount alla tranquillement la fentre,
+et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs de
+Kolyvan, afin de complter ses informations.</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, il reprit sa place au guichet et ajouta son
+tlgramme:</p>
+
+<p><i>Deux glises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la droite.
+La terre tait informe et toute nue; les tnbres couvraient la face de
+l'abme....</i></p>
+
+<p>Alcide Jolivet eut tout simplement une envie froce d'trangler
+l'honorable correspondant du <i>Daily-Telegraph.</i></p>
+
+<p>Il interpella encore une fois l'employ, qui, toujours impassible, lui
+rpondit simplement:</p>
+
+<p>C'est son droit, monsieur, c'est son droit... dix kopeks par mot.</p>
+
+<p>Et il tlgraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:</p>
+
+<p><i>Des fuyards russes s'chappent de la ville. Or, Dieu dit que la
+lumire soit faite, et la lumire fut faite!...</i></p>
+
+<p>Alcide Jolivet enrageait littralement.</p>
+
+<p>Cependant, Harry Blount tait retourn prs de la fentre, mais, cette
+fois, distrait sans doute par l'intrt du spectacle qu'il avait sous
+les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi,
+lorsque l'employ eut fini de tlgraphier le troisime verset de la
+Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet,
+et, ainsi qu'avait fait son confrre, aprs avoir dpos tout doucement
+une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa dpche,
+que l'employ lut haute voix:</p>
+
+<p><i>Madeleine Jolivet, 10, Faubourg-Montmartre (Paris). De Kolyvan,
+gouvernement d'Omsk, Sibrie, 6 aot. Les fuyards s'chappent de la
+ville. Russes battus. Poursuite acharne de la cavalerie tartare....</i></p>
+
+<p>Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui compltait
+son tlgramme en chantonnant d'une voix moqueuse:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il est un petit homme,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout habill de gris,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans Paris!...</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Trouvant inconvenant de mler, comme l'avait os faire son confrre, le
+sacr au profane, Alcide Jolivet rpondait par un joyeux refrain de
+Branger aux versets de la Bible.</p>
+
+<p>Aoh! fit Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela, rpondit Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se
+rapprochait, et les dtonations clataient avec une violence extrme.</p>
+
+<p>En ce moment, une commotion branla le poste tlgraphique.</p>
+
+<p>Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussire
+emplissait la salle des transmissions.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet finissait alors d'crire ces vers:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Joufflu comme une pomme,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui, sans un sou comptant...</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">mais, s'arrter, se prcipiter sur l'obus, le prendre deux mains avant
+qu'il et clat, le jeter par la fentre et revenir au guichet, ce fut
+pour lui l'affaire d'un instant.</p>
+
+<p>Cinq secondes plus tard, l'obus clatait au dehors.</p>
+
+<p>Mais, continuant libeller son tlgramme avec le plus beau sang-froid
+du monde, Alcide Jolivet crivit:</p>
+
+<p><i>Obus de six a fait sauter la muraille du poste tlgraphique. En
+attendons quelques autres du mme calibre....</i></p>
+
+<p>Pour Michel Strogoff, il n'tait pas douteux que les Russes ne fussent
+repousss de Kolyvan. Sa dernire ressource tait donc de se jeter
+travers la steppe mridionale.</p>
+
+<p>Mais alors une fusillade terrible clata prs du poste tlgraphique, et
+une grle de balles fit sauter les vitres de la fentre.</p>
+
+<p>Harry Blount, frapp l'paule, tomba terre.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet allait, ce moment mme, transmettre ce supplment de
+dpche:</p>
+
+<p><i>Harry Blount, correspondant du </i>Daily Telegraph<i>, tombe mon ct,
+frapp d'un clat de muraille....</i> quand l'impassible employ lui dit
+avec son calme inaltrable:</p>
+
+<p>Monsieur, le fil est bris.</p>
+
+<p>Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il
+brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte que
+Michel Strogoff n'avait pas aperue.</p>
+
+<p>Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel
+Strogoff, ni les journalistes ne purent oprer leur retraite.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, sa dpche inutile la main, s'tait prcipit vers
+Harry Blount, tendu sur le sol, et, en brave c&#339;ur qu'il tait, il
+l'avait charg sur ses paules dans l'intention de fuir avec lui.... Il
+tait trop tard!</p>
+
+<p>Tous deux taient prisonniers, et, en mme temps qu'eux, Michel
+Strogoff, surpris l'improviste au moment o il allait s'lancer par la
+fentre, tombait entre les mains des Tartares!</p>
+
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIME PARTIE</h2>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_I-b" id="CHAPITRE_I-b"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br />
+<small>UN CAMP TARTARE.</small></h2>
+
+<p>A une journe de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg
+de Diachinsk, s'tend une vaste plaine que dominent quelques grands
+arbres, principalement des pins et des cdres.</p>
+
+<p>Cette portion de la steppe est ordinairement occupe, pendant la saison
+chaude, par des Sibriens pasteurs, et elle suffit la nourriture de
+leurs nombreux troupeaux. Mais, cette poque, on y et vainement
+cherch un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette plaine ft
+dserte. Elle prsentait, au contraire, une extraordinaire animation.</p>
+
+<p>L, en effet, se dressaient les tentes tartares, l campait Fofar-Khan,
+le farouche mir de Boukhara, et c'est l que le lendemain, 7 aot,
+furent amens les prisonniers faits Kolyvan, aprs l'anantissement du
+petit corps russe. De ces deux mille hommes, qui s'taient engags entre
+les deux colonnes ennemies, appuyes la fois sur Omsk et sur Tomsk, il
+ne restait plus que quelques centaines de soldats. Les vnements
+tournaient donc mal, et le gouvernement imprial semblait tre compromis
+au del des frontires de l'Oural,&mdash;au moins momentanment, car les
+Russes ne pouvaient manquer de repousser tt ou tard ces hordes
+d'envahisseurs. Mais enfin l'invasion avait atteint le centre de la
+Sibrie, et elle allait, travers le pays soulev, se propager soit sur
+les provinces de l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk
+tait maintenant coupe de toute communication avec l'Europe. Si les
+troupes de l'Amour et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas temps
+pour l'occuper, cette capitale de la Russie asiatique, rduite des
+forces insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant
+qu'elle et pu tre reprise, le grand-duc, frre de l'empereur, aurait
+t livr la vengeance d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Que devenait Michel Strogoff? Flchissait-il enfin sous le poids de tant
+d'preuves? Se regardait-il comme vaincu par cette srie de mauvaises
+chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours t en empirant?
+Considrait-il la partie comme perdue, sa mission manque, son mandat
+impossible accomplir?</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait un de ces hommes qui ne s'arrtent que le jour o
+ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas mme t bless, la
+lettre impriale tait toujours sur lui, son incognito avait t
+respect. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les
+Tartares entranaient comme un vil btail; mais, en se rapprochant de
+Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devanait toujours
+Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>J'arriverai! se rptait-il.</p>
+
+<p>Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette
+pense unique: redevenir libre! Comment chapperait-il aux soldats de
+l'mir? Le moment venu, il verrait.</p>
+
+<p>Le camp de Fofar prsentait un spectacle superbe. De nombreuses tentes,
+faites de peaux, de feutre ou d'toffes de soie, chatoyaient aux rayons
+du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur pointe conique, se
+balanaient au milieu de fanions, de guidons et d'tendards
+multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient aux seides et
+aux khodjas, qui sont les premiers personnages du khanat. Un pavillon
+spcial, orn d'une queue de cheval, dont la hampe s'lanait d'une
+gerbe de btons rouges et blancs, artistement entrelacs, indiquait le
+haut rang de ces chefs tartares. Puis, l'infini s'levaient dans la
+plaine quelques milliers de ces tentes turcomanes que l'on appelle
+karaoy et qui avaient t transportes dos de chameaux.</p>
+
+<p>Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant fantassins
+que cavaliers, rassembls sous le nom d'alamanes. Parmi eux, et comme
+types principaux du Turkestan, on remarquait tout d'abord ces Tadjiks
+aux traits rguliers, la peau blanche, la taille leve, aux yeux et
+aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l'arme tartare, et dont les
+khanats de Khokhand et de Koundouze avaient fourni un contingent presque
+gal celui de Boukhara. Puis, ces Tadjiks se mlaient d'autres
+chantillons de ces races diverses qui rsident au Turkestan ou dont le
+pays originaire y confine. C'taient des Usbecks, petits de taille, roux
+de barbe, semblables ceux qui s'taient jets la poursuite de Michel
+Strogoff. C'taient des Kirghis, au visage plat comme celui des
+Kalmouks, revtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc
+et les flches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le
+fusil mche et le tschakane, petite hache manche court qui ne fait
+que des blessures mortelles. C'taient des Mongols, taille moyenne,
+cheveux noirs et runis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure
+ronde, teint basan, yeux enfoncs et vifs, barbe rare, habills de
+robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cercls de ceinturons de
+cuir boucles d'argent, chausss de bottes soutaches voyantes, et
+coiffs de bonnets de soie bords de fourrure avec trois rubans qui
+voltigeaient en arrire. Enfin on y voyait aussi des Afghans, peau
+bistre, des Arabes, ayant le type primitif des belles races smitiques,
+et des Turcomans, avec ces yeux brids auxquels semble manquer la
+paupire,&mdash;tous enrls sous le drapeau de l'mir, drapeau des
+incendiaires et des dvastateurs.</p>
+
+<p>Auprs de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de
+soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des
+officiers de mme origine, et ce n'taient certainement pas les moins
+estims de l'arme de Fofar-Khan.</p>
+
+<p>Que l'on ajoute cette nomenclature des Juifs servant comme
+domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tte coiffe, au lieu du
+turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap
+sombre; que l'on mle ces groupes des centaines de kalenders, sortes
+de religieux mendiants aux vtements en lambeaux que recouvre une peau
+de lopard, et on aura une ide a peu prs complte de ces normes
+agglomrations de tribus diverses, comprises sous la dnomination
+gnrale d'armes tartares.</p>
+
+<p>Cinquante mille de ces soldats taient monts, et les chevaux n'taient
+pas moins varis que les hommes. Parmi ces animaux, attachs par dix a
+deux cordes fixes paralllement l'une l'autre, la queue noue, la
+croupe recouverte d'un rseau de soie noire, on distinguait les
+turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles
+d'encolure; les usbecks, qui sont des btes de fond; les khokhandiens,
+qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de
+cuisine; les kirghis, robe claire, venus des bords du fleuve Emba, o
+on les prend avec l'arcane, ce lasso des Tartares, et bien d'autres
+produits de races croises, qui sont de qualit infrieure.</p>
+
+<p>Les btes de somme se comptaient par milliers. C'taient des chameaux de
+petite taille, mais bien faits, poil long, paisse crinire leur
+retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles atteler que le
+dromadaire; des nars une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils
+se roulent en boucles; puis des nes, rudes au travail et dont la chair,
+trs-estime, forme en partie la nourriture des Tartares.</p>
+
+<p>Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense
+agglomration de tentes, les cdres et les pins, disposs par larges
+bouquets, jetaient une ombre frache, brise et l par quelque troue
+des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour
+lequel le plus violent des coloristes et puis toutes les couleurs de
+sa palette.</p>
+
+<p>Lorsque les prisonniers faits Kolyvan arrivrent devant les tentes de
+Fofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au
+champ, les trompettes sonnrent. A ces bruits dj formidables se
+mlrent de stridentes mousquetades et la dtonation plus grave des
+canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'mir.</p>
+
+<p>L'installation de Fofar tait purement militaire. Ce qu'on pourrait
+appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses allis, taient
+Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.</p>
+
+<p>Le camp lev, Tomsk allait devenir la rsidence de l'mir, jusqu'au
+moment o il l'changerait enfin contre la capitale de la Sibrie
+orientale.</p>
+
+<p>La tente de Fofar dominait les tentes voisines. Drape de larges pans
+d'une brillante toffe de soie releve par des cordelires crpines
+d'or, surmonte de houppes paisses que le vent agitait comme des
+ventails, elle occupait le centre d'une vaste clairire, ferme par un
+rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette
+tente, sur une table laque et incruste de pierres prcieuses,
+s'ouvrait le livre sacr du Koran, dont les pages taient de minces
+feuilles d'or, finement graves. Au-dessus, battait le pavillon tartare,
+cartel des armes de l'mir.</p>
+
+<p>Autour de la clairire, s'levaient en demi-cercle les tentes des grands
+fonctionnaires de Boukhara. L rsidaient le chef d'curie, qui a le
+droit de suivre cheval l'mir jusque dans la cour de son palais, le
+grand fauconnier, le housch-bgui, porteur du sceau royal, le
+toptschi-baschi, grand matre de l'artillerie, le khodja, chef du
+conseil qui reoit le baiser du prince et peut se prsenter devant lui
+ceinture dnoue, le scheikh-oul-islam, chef des ulmas, reprsentant
+des prtres, le cazi-askev, qui, en l'absence de l'mir, juge toutes
+contestations souleves entre militaires, et enfin le chef des
+astrologues, dont la grande affaire est de consulter les toiles, toutes
+les fois que le khan songe se dplacer.</p>
+
+<p>L'mir, au moment o les prisonniers furent amens au camp, tait dans
+sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste,
+un mot de lui n'auraient pu tre que le signal de quelque sanglante
+excution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en
+partie la majest des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et
+surtout on le craint.</p>
+
+<p>Quant aux prisonniers, ils allaient tre parqus dans quelque enclos,
+o, maltraits, a peine nourris, exposs a toutes les intempries du
+climat, ils attendraient le bon plaisir de Fofar.</p>
+
+<p>De tous, le plus docile, sinon le plus patient, tait certainement
+Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait l o il
+voulait aller, et dans des conditions de scurit que, libre, il n'et
+pu trouver sur cette route de Kolyvan Tomsk. S'chapper avant d'tre
+arriv dans cette ville, c'tait s'exposer retomber entre les mains
+des claireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale,
+occupe alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas situe au
+del du quatre-vingt-deuxime mridien qui traverse Tomsk. Donc, ce
+mridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait en dehors
+des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yenise sans danger, et
+gagner Krasnoiarsk, avant que Fofar-Khan et envahi la province.</p>
+
+<p>Une fois Tomsk, se rptait-il pour rprimer quelques mouvements
+d'impatience dont il n'tait pas toujours matre, en quelques minutes,
+je serai au del des avant-postes, et douze heures gagnes sur Fofar,
+douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a Irkoutsk!</p>
+
+<p>Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'tait et
+ce devait tre la prsence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le
+danger d'tre reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que c'tait
+ce tratre sur lequel il lui importait surtout de prendre l'avance. Il
+comprenait aussi que la runion des troupes d'Ivan Ogareff celles de
+Fofar porterait au complet l'effectif de l'arme envahissante, et que,
+la jonction opre, cette arme marcherait en masse sur la capitale de
+la Sibrie orientale. Aussi, toutes ses apprhensions venaient-elles de
+ce ct, et, chaque instant, coutait-il si quelque fanfare
+n'annonait pas l'arrive du lieutenant de l'mir.</p>
+
+<p> cette pense se joignait le souvenir de sa mre, celui de Nadia, l'une
+retenue Omsk, l'autre enleve sur les barques de l'Irtyche et sans
+doute captive comme l'tait Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien pour
+elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait rsoudre,
+son c&#339;ur se serrait affreusement.</p>
+
+<p>En mme temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry
+Blount et Alcide Jolivet avaient t conduits au camp tartare. Leur
+ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste tlgraphique, savait
+qu'ils taient parqus comme lui dans cet enclos que surveillaient de
+nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherch se rapprocher
+d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu'ils pouvaient
+penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim. D'ailleurs, il voulait
+tre seul pour agir seul, le cas chant. Il s'tait donc tenu a
+l'cart.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, depuis le moment o son confrre tait tomb prs de
+lui, ne lui avait pas mnag ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au
+camp, c'est--dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount,
+appuy au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers.
+Sa qualit de sujet anglais, il voulut d'abord la faire valoir, mais
+elle ne le servit en aucune faon vis--vis de barbares qui ne
+rpondaient qu' coups de lance ou de sabre. Le correspondant du
+<i>Daily-Telegraph</i> dut donc subir le sort commun, quitte rclamer plus
+tard et obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce trajet
+n'en fut pas moins trs-pnible pour lui, car sa blessure le faisait
+souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-tre n'et-il pu
+atteindre le camp.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais, avait
+physiquement et moralement rconfort son confrre par tous les moyens
+en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit dfinitivement
+enferm dans l'enclos, fut de visiter la blessure d'Harry Blount. Il
+parvint lui retirer trs-adroitement son habit et reconnut que son
+paule avait t seulement frle par un clat de mitraille.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, dit-il. Une simple raflure! Aprs deux ou trois
+pansements, cher confrre, il n'y paratra plus!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous les ferai moi-mme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes donc un peu mdecin?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les Franais sont un peu mdecins!</p>
+
+<p>Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, dchirant son mouchoir, fit de
+la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de l'eau
+un puits creus au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui, fort
+heureusement, n'tait pas grave, et disposa avec beaucoup d'adresse les
+linges mouills sur l'paule d'Harry Blount.</p>
+
+<p>Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sdatif le
+plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et il
+est le plus employ maintenant. Les mdecins ont mis six mille ans
+dcouvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur Jolivet, rpondit Harry Blount, en
+s'tendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui
+arrangea l'ombre d'un bouleau.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant ma place!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien... rpondit un peu navement Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Farceur, va! Tous les Anglais sont gnreux!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais les Franais....?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, les Franais sont bons, ils sont mme btes, si vous voulez!
+Mais ce qui les rachte, c'est qu'ils sont Franais! Ne parlons plus de
+cela, et mme, si vous m'en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos
+vous est absolument ncessaire.</p>
+
+<p>Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le bless devait,
+par prudence, songer au repos, le correspondant du <i>Daily-Telegraph</i>
+n'tait pas homme s'couter.</p>
+
+<p>Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernires dpches
+aient pu passer la frontire russe?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? rpondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je vous
+assure que ma bienheureuse cousine sait quoi s'en tenir sur l'affaire
+de Kolyvan!</p>
+
+<p>&mdash;A combien d'exemplaires tire t-elle ses dpches, votre cousine?
+demanda Harry Blount, qui, pour la premire fois, posa cette question
+directe son confrre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! rpondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne
+fort discrte, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait
+dsespre si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas dormir, rpondit l'Anglais.&mdash;Que doit penser votre
+cousine des affaires de la Russie?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le
+gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiter
+d'une invasion de barbares, et la Sibrie ne lui chappera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! rpondit Harry
+Blount, qui n'tait pas exempt d'une certaine jalousie anglaise
+l'endroit des prtentions russes dans l'Asie centrale.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne parlons pas politique! s'cria Alcide Jolivet. C'est dfendu
+par la Facult! Rien de plus mauvais pour les blessures l'paule!...
+moins que ce ne soit pour vous endormir!</p>
+
+<p>&mdash;Parlons alors de ce qu'il nous reste faire, rpondit Harry Blount.
+Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester indfiniment
+prisonnier de ces Tartares.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sauverons-nous la premire occasion?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre libert.</p>
+
+<p>&mdash;En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son
+compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Nous ne sommes pas des belligrants, nous sommes des
+neutres, et nous rclamerons!</p>
+
+<p>&mdash;Prs de cette brute de Fofar-Khan?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il ne comprendrait pas, rpondit Alcide Jolivet, mais prs de son
+lieutenant Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un coquin!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas
+badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intrt nous retenir,
+au contraire. Seulement, demander quelque chose ce monsieur-l, a ne
+me va pas beaucoup!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce monsieur-l n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas
+vu, fit observer Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'mir. La
+Sibrie est coupe en deux maintenant, et trs-certainement l'arme de
+Fofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;Et une fois libres, que ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons
+les Tartares, jusqu'au moment o les vnements nous permettront de
+passer dans le camp oppos. Il ne faut pas abandonner la partie, que
+diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrre, vous avez dj eu
+la chance d'tre bless au service du <i>Daily-Telegraph</i>, tandis que moi,
+je n'ai encore rien reu au service de ma cousine. Allons, allons!&mdash;Bon,
+murmura Alcide Jolivet, le voil qui s'endort! Quelques heures de
+sommeil et quelques compresses d'eau frache, il n'en faut pas plus pour
+remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqus en tle!</p>
+
+<p>Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla prs de lui,
+aprs avoir tir son carnet, qu'il chargea de notes, trs-dcid,
+d'ailleurs, les partager avec son confrre, pour la plus grande
+satisfaction des lecteurs du <i>Daily-Telegraph</i>. Les vnements les
+avaient runis l'un l'autre. Ils n'en taient plus se jalouser.</p>
+
+<p>Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff tait
+prcisment l'objet des plus vifs dsirs des deux journalistes.
+L'arrive d'Ivan Ogareff pouvait videmment servir ceux-ci, car, leur
+qualit de correspondants anglais et franais une fois reconnue, rien de
+plus probable qu'ils fussent mis en libert. Le lieutenant de l'mir
+saurait faire entendre raison Fofar, qui n'et pas manqu de traiter
+des journalistes comme de simples espions. L'intrt d'Alcide Jolivet et
+d'Harry Blount tait donc contraire l'intrt de Michel Strogoff.
+Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle
+raison, ajoute plusieurs autres, qui le porta a viter tout
+rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s'arrangea donc
+de manire ne pas tre aperu d'eux.</p>
+
+<p>Quatre jours se passrent, pendant lesquels l'tat de choses ne fut
+aucunement modifi. Les prisonniers n'entendirent point parler de la
+leve du camp tartare. Ils taient surveills svrement. Il leur et
+t impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui
+les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur tait
+attribue, elle leur suffisait peine. Deux fois par vingt-quatre
+heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chvres, grills sur
+les charbons, ou quelques portions de ce fromage appel kroute,
+fabriqu avec du lait aigre de brebis, et qui, tremp de lait de jument,
+forme le mets kinghis le plus communment nomm koumyss. Et c'tait
+tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint dtestable. Il se
+produisit de grandes perturbations atmosphriques, qui amenrent des
+bourrasques mles de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent
+supporter ces intempries malsaines, et aucun adoucissement ne fut
+apport leurs misres. Quelques blesss, des femmes, des enfants
+moururent, et les prisonniers eux-mmes durent enterrer ces cadavres,
+auxquels leurs gardiens ne voulaient mme pas donner la spulture.</p>
+
+<p>Pendant ces dures preuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se
+multiplirent, chacun de son ct. Ils rendirent tous les services
+qu'ils pouvaient rendre. Moins prouvs que tant d'autres, valides,
+vigoureux, ils devaient mieux rsister, et par leurs conseils, par leurs
+soins, ils purent se rendre utiles ceux qui souffraient et se
+dsespraient.</p>
+
+<p>Cet tat de choses allait-il durer? Fofar-Khan, satisfait de ses
+premiers succs, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher
+sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien. L'vnement
+tant souhait d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant redout de Michel
+Strogoff, se produisit dans la matine du 12 aot.</p>
+
+<p>Ce jour-l, les trompettes sonnrent, les tambours battirent, la
+mousquetade clata. Un norme nuage de poussire se droulait au-dessus
+de la route de Kolyvan.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entre
+au camp tartare.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II-b" id="CHAPITRE_II-b"></a>CHAPITRE II<br /><br />
+<small>UNE ATTITUDE D'ALCIDE JOLIVET.</small></h2>
+
+<p>C'tait tout un corps d'arme qu'Ivan Ogareff amenait l'mir. Ces
+cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'tait
+empare d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu rduire la ville haute, dans
+laquelle&mdash;on ne l'a point oubli&mdash;le gouverneur et la garnison avaient
+cherch refuge, s'tait dcid passer outre, ne voulant pas retarder
+les oprations qui devaient amener la conqute de la Sibrie orientale.
+Il avait donc laiss une garnison suffisante Omsk. Puis, entranant
+ses hordes, se renforant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait
+faire sa jonction avec l'arme de Fofar.</p>
+
+<p>Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrtrent aux avant-postes du camp. Ils ne
+reurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef tait, sans
+doute, de ne pas s'arrter, mais de se porter en avant et de gagner,
+dans le plus bref dlai, Tomsk, ville importante, naturellement destine
+ devenir le centre des oprations futures.</p>
+
+<p>En mme temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de
+prisonniers russes et sibriens, capturs soit Omsk, soit Kolyvan.
+Ces malheureux ne furent pas conduits l'enclos, dj trop petit pour
+ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri,
+presque sans nourriture. Quel sort Fofar-Khan rservait-il ces
+infortuns? Les internerait-il Tomsk, ou quelque sanglante excution,
+familire aux chefs tartares, les dcimerait-elle? C'tait le secret du
+capricieux mir.</p>
+
+<p>Ce corps d'arme n'tait pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans entraner
+sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de
+bohmiens qui forment habituellement l'arrire-garde d'une arme en
+marche. Tout ce monde vivait sur les pays traverss et laissait peu de
+chose piller aprs lui. Donc, ncessit de se porter en avant, ne
+ft-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expditionnaires.
+Toute la rgion comprise entre les cours de l'Ichim et de l'Obi,
+radicalement dvaste, n'offrait plus aucune ressource. C'tait un
+dsert que les Tartares faisaient derrire eux, et les Russes ne
+l'auraient pas franchi sans peine.</p>
+
+<p>Au nombre de ces bohmiens, accourus des provinces de l'ouest, figurait
+la troupe tsigane qui avait accompagn Michel Strogoff jusqu' Perm.
+Sangarre tait la. Cette sauvage espionne, me damne d'Ivan Ogareff, ne
+quittait pas son matre. On les a vus, tous deux, prparant leurs
+machinations, en Russie mme, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod.
+Aprs la traverse de l'Oural, ils s'taient spars pour quelques jours
+seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagn Ichim, tandis que
+Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.</p>
+
+<p>On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait Ivan
+Ogareff. Par ses bohmiennes, elle pntrait en tout lieu, entendant et
+rapportant tout. Ivan Ogareff tait tenu au courant de ce qui se faisait
+jusque dans le c&#339;ur des provinces envahies. C'taient cent yeux, cent
+oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il payait
+largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.</p>
+
+<p>Sangarre, autrefois compromise dans une trs-grave affaire, avait t
+sauve par l'officier russe. Elle n'avait point oubli ce qu'elle lui
+devait et s&#8217;tait donne lui, corps et me. Ivan Ogareff, entr dans
+la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de
+cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnt, Sangarre l'excutait. Un
+instinct inexplicable, plus imprieux encore que celui de la
+reconnaissance, l'avait pousse se faire l'esclave du tratre, auquel
+elle tait attache depuis les premiers temps de son exil en Sibrie.
+Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s'tait plu
+ mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu'Ivan Ogareff
+allait jeter sur la Sibrie. A la prodigieuse astuce naturelle sa
+race, elle joignait une nergie farouche, qui ne connaissait ni le
+pardon ni la piti. C'tait une sauvage, digne de partager le wigwam
+d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.</p>
+
+<p>Depuis son arrive Omsk, o elle l'avait rejoint avec ses tsiganes,
+Sangarre n'avait plus quitt Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis
+en prsence Michel et Marfa Strogoff lui tait connue. Les craintes
+d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar, elle les
+savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnire, elle et t femme
+ la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge, afin de lui
+arracher son secret. Mais l'heure n'tait pas venue laquelle Ivan
+Ogareff voulait faire parler la vieille Sibrienne. Sangarre devait
+attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu'elle
+espionnait son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres
+paroles, l'observant jour et nuit, cherchant entendre ce mot de "fils"
+s'chapper de sa bouche, mais djoue jusqu'alors par l'inaltrable
+impassibilit de Marfa Strogoff.</p>
+
+<p>Cependant, au premier clat des fanfares, le grand matre de
+l'artillerie tartare et le chef des curies de l'mir, suivis d'une
+brillante escorte de cavaliers usbecks, s'taient ports au front du
+camp afin de recevoir Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent arrivs en sa prsence, ils lui rendirent les plus
+grands honneurs et l'invitrent les accompagner la tente de
+Fofar-Khan.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, rpondit froidement aux
+dfrences des hauts fonctionnaires envoys sa rencontre. Il tait
+trs-simplement vtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il
+portait encore un uniforme d'officier russe.</p>
+
+<p>Au moment o il rendait la main son cheval pour franchir l'enceinte du
+camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte, s'approcha de
+lui et demeura immobile.</p>
+
+<p>Rien? demanda Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Sois patiente.</p>
+
+<p>&mdash;L'heure approche-t-elle o tu forceras la vieille femme parler?</p>
+
+<p>&mdash;Elle approche, Sangarre,</p>
+
+<p>&mdash;Quand la vieille femme parlera-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque nous serons Tomsk.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous y serons?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois jours.</p>
+
+<p>Les grands yeux noirs de Sangarre jetrent un clat extraordinaire, et
+elle se retira d'un pas tranquille.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son
+tat-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l'mir.</p>
+
+<p>Fofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, compos du porteur du
+sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris
+place sous la tente.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'mir.</p>
+
+<p>Fofar-Khan tait un homme de quarante ans, haut de stature, le visage
+assez ple, les yeux mchants, la physionomie farouche. Une barbe noire,
+tage par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume
+de guerre, cotte mailles d'or et d'argent, baudrier tincelant de
+pierres prcieuses, fourreau de sabre courb comme un yatagan et serti
+de gemmes blouissantes, bottes ergotes d'un peron d'or, casque orn
+d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Fofar offrait au regard
+l'aspect plutt trange qu'imposant d'un Sardanapale tartare, souverain
+indiscut qui dispose son gr de la vie et de la fortune de ses
+sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilge
+spcial, on donne, Boukhara, la qualification d'mir.</p>
+
+<p>Au moment o Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurrent
+assis sur leurs coussins festonns d'or; mais Fofar se leva d'un riche
+divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous
+l'paisse moquette d'un tapis boukharien.</p>
+
+<p>L'mir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser, la
+signification duquel il n'y avait pas se mprendre. Ce baiser faisait
+du lieutenant le chef du conseil et le plaait temporairement au-dessus
+du khodja.</p>
+
+<p>Puis, Fofar, s'adressant Ivan Ogareff: Je n'ai point t'interroger,
+dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposes
+ t'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Takhsir [C'est l'quivalent du nom de Sire, qui est donn aux
+sultans de Boukhara], rpondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai te
+faire connatre.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait ses phrases la
+tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.</p>
+
+<p>Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait,
+la tte de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de
+l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans
+peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les
+hordes kirghises se sont souleves la voix de Fofar-Khan, et la
+principale route sibrienne t'appartient depuis Ichim jusqu' Tomsk. Tu
+peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient o le soleil se
+lve, que vers l'occident o il se couche.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je marche avec le soleil? demanda l'mir, qui coutait sans que
+son visage trahit aucune de ses penses.</p>
+
+<p>&mdash;Marcher avec le soleil, rpondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers
+l'Europe, c'est conqurir rapidement les provinces sibriennes de
+Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est soumettre la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus
+riches contres de l'Asie centrale.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, les armes du sultan de Ptersbourg? dit Fofar-Khan, en
+dsignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as rien en craindre, ni au levant ni au couchant, rpondit Ivan
+Ogareff. L'invasion a t soudaine, et, avant que l'arme russe ait pu
+les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombes en ton pouvoir. Les
+troupes du czar ont t crases Kolyvan, comme elles le seront
+partout o les tiens lutteront contre ces soldats insenss de
+l'Occident.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel avis t'inspire ton dvouement la cause tartare? demanda
+l'mir, aprs quelques instants de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, rpondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant
+du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales dvorer aux
+chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces
+de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut toute une
+contre. Il faut que, dfaut du czar, le grand-duc son frre tombe
+entre tes mains.</p>
+
+<p>C'tait l le suprme rsultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'et
+pris, l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan
+Razine, le clbre pirate qui ravagea la Russie mridionale au XVIIIe
+sicle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans piti, c'tait pleine
+satisfaction donne sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait
+passer immdiatement sous la domination tartare toute la Sibrie
+orientale.</p>
+
+<p>Il sera fait ainsi, Ivan, rpondit Fofar.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont tes ordres, Takhsir?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui mme, notre quartier gnral sera transport Tomsk.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bgui, il se retira pour
+faire excuter les ordres de l'mir.</p>
+
+<p>Au moment o il allait monter cheval, afin de regagner les
+avant-postes, un certain tumulte se produisit quelque distance, dans
+la partie du camp affecte aux prisonniers. Des cris se firent entendre,
+et deux ou trois coups de fusil clatrent. Etait-ce une tentative de
+rvolte ou d'vasion qui allait tre sommairement rprime?</p>
+
+<p>Ivan Ogareff et le housch-bgui firent quelques pas en avant, et,
+presque aussitt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir,
+parurent devant eux.</p>
+
+<p>Le housch-bgui, sans plus d'information, fit un geste qui tait un
+ordre de mort, et la tte de ces deux prisonniers allait rouler terre,
+lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrtrent le sabre dj lev
+sur eux.</p>
+
+<p>Le Russe avait reconnu que ces prisonniers taient trangers, et il
+donna l'ordre qu'on les lui ament.</p>
+
+<p>C'taient Harry Blount et Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>Ds l'arrive d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demand tre
+conduits en sa prsence. Les soldats avaient refus. De l, lutte,
+tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement point
+les deux journalistes, mais leur excution ne se ft point fait
+attendre, n'et t l'intervention du lieutenant de l'mir.</p>
+
+<p>Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui
+taient absolument inconnus. Ils taient prsents, cependant, cette
+scne du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut
+frapp par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait
+attention aux personnes runies alors dans la salle commune.</p>
+
+<p>Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent
+parfaitement, et celui-ci dit mi-voix:</p>
+
+<p>Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage
+d'Ichim ne font qu'un!</p>
+
+<p>Puis, il ajouta l'oreille de son compagnon:</p>
+
+<p>Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel
+russe au milieu d'un camp tartare me dgote, et bien que, grce lui,
+ma tte soit encore sur mes paules, mes yeux se dtourneraient avec
+mpris plutt que de le regarder en face!</p>
+
+<p>Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complte et la plus hautaine
+indiffrence.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait
+d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paratre.</p>
+
+<p>Qui tes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton trs-froid,
+mais exempt de sa rudesse habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Deux correspondants de journaux anglais et franais, rpondit
+laconiquement Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'tablir votre
+identit?</p>
+
+<p>&mdash;Voici des lettres qui nous accrditent en Russie prs des
+chancelleries anglaise et franaise.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les
+lut avec attention. Puis:</p>
+
+<p>Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos oprations
+militaires en Sibrie?</p>
+
+<p>&mdash;Nous demandons tre libres, voil tout, rpondit schement le
+correspondant anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'tes, messieurs, rpondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de
+lire vos chroniques dans le <i>Daily-Telegraph</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, rpliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable,
+c'est six pence le numro, les frais de poste en sus.</p>
+
+<p>Et, l-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut
+approuver compltement sa rponse.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la
+tte de son escorte et disparut bientt dans un nuage de poussire.</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff,
+gnral en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, mon cher confrre, rpondit en souriant Alcide Jolivet, que
+cet housch-bgui a eu un bien beau geste, quand il a donn l'ordre de
+nous couper la tte!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit et quel que ft le motif qui et port Ivan Ogareff
+agir ainsi l'gard des deux journalistes, ceux-ci taient libres et
+ils pouvaient parcourir leur gr le thtre de la guerre. Aussi, leur
+intention tait-elle bien de ne point abandonner la partie. L'espce
+d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre avait fait
+place une amiti sincre. Rapprochs par les circonstances, ils ne
+songeaient plus se sparer. Les mesquines questions de rivalit
+taient jamais teintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu'il
+devait son compagnon, lequel ne cherchait aucunement s'en souvenir,
+et en somme, ce rapprochement, facilitant les oprations de reportage,
+devait tourner l'avantage de leurs lecteurs.</p>
+
+<p>Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire de
+notre libert?</p>
+
+<p>&mdash;En abuser, parbleu! rpondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement
+Tomsk voir ce qui s'y passe.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au moment, trs-prochain, je l'espre, o nous pourrons
+rejoindre quelque corps russe?...</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se tartariser!
+Le beau rle est encore ceux dont les armes civilisent, et il est
+vident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout perdre et
+absolument rien gagner cette invasion, mais les Russes sauront bien
+la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!</p>
+
+<p>Cependant, l'arrive d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre la libert
+Alcide Jolivet et Harry Blount, tait au contraire un grave pril pour
+Michel Strogoff. Que le hasard vnt mettre le courrier du czar en
+prsence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnatre
+pour le voyageur qu'il avait si brutalement trait au relais d'Ichim, et
+bien que Michel Strogoff n'et pas rpondu l'insulte comme il l'et
+fait en toute autre circonstance, l'attention aurait t attire sur
+lui,&mdash;ce qui et rendu difficile l'excution de ses projets.</p>
+
+<p>L tait le ct fcheux de la prsence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une
+consquence heureuse de son arrive, ce fut l'ordre qui fut donn de
+lever le camp le jour mme et de transporter Tomsk le quartier
+gnral.</p>
+
+<p>C'tait l'accomplissement du plus vif dsir de Michel Strogoff. Son
+intention, on le sait, tait d'atteindre Tomsk, confondu avec les autres
+prisonniers, c'est--dire sans risquer de tomber entre les mains des
+claireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville.
+Cependant, par suite de l'arrive d'Ivan Ogareff, et dans la crainte
+d'tre reconnu de lui, il dut se demander s'il ne conviendrait pas de
+renoncer ce premier projet et de tenter de s'chapper pendant le
+voyage.</p>
+
+<p>Michel Strogoff allait sans doute s'arrter ce dernier parti,
+lorsqu'il apprit que Fofar-Khan et Ivan Ogareff taient dj partis
+pour la ville la tte de quelques milliers de cavaliers.</p>
+
+<p>J'attendrai donc, se dit-il, moins qu'il ne se prsente quelque
+occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses
+en de de Tomsk, tandis qu'au del les bonnes s'accrotront, puisque
+j'aurai, en quelques heures, dpass les postes tartares les plus
+avancs dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me
+vienne en aide!</p>
+
+<p>C'tait, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la
+surveillance d'un nombreux dtachement de Tartares, devaient faire
+travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes sparaient le camp
+de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'mir, qui ne manquaient
+de rien, mais pnible pour des malheureux, affaiblis par les privations.
+Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibrienne!</p>
+
+<p>Ce fut deux heures de l'aprs-midi, ce 12 aot, par une temprature
+fort leve et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna
+l'ordre de dpart.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant achet des chevaux, avaient dj
+pris la route de Tomsk, o la logique des vnements allait runir les
+principaux personnages de cette histoire.</p>
+
+<p>Au nombre des prisonniers amens par Ivan Ogareff au camp tartare, tait
+une vieille femme que sa taciturnit mme semblait mettre part au
+milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne
+sortait de ses lvres. On et dit une statue de la douleur. Cette femme,
+presque toujours immobile, plus troitement garde qu'aucune autre,
+tait, sans qu'elle part s'en douter ou s'en soucier, observe par la
+tsigane Sangarre. Malgr son ge, elle avait d suivre pied le convoi
+des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement et t apport ses
+misres.</p>
+
+<p>Toutefois, quelque providentiel dessein avait plac ses cts un tre
+courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister. Parmi ses
+compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa beaut et par
+une impassibilit qui ne le cdait en rien celle de la Sibrienne,
+semblait s'tre donn la tche de veiller sur elle. Aucune parole
+n'avait t change entre les deux captives, mais la jeune fille se
+trouvait toujours point nomm auprs de la vieille femme, quand son
+secours pouvait lui tre utile. Celle-ci n'avait pas tout d'abord
+accept sans mfiance les soins muets de cette inconnue. Peu peu,
+cependant, l'vidente droiture du regard de cette jeune fille, sa
+rserve et la mystrieuse sympathie qu'une communaut de douleurs
+tablit entre d'gales infortunes, avaient eu raison de la froideur
+hautaine de Marfa Strogoff. Nadia&mdash;car c'tait elle&mdash;avait pu ainsi,
+sans la connatre, rendre la mre les soins qu'elle-mme avait reus
+de son fils. Son instinctive bont l'avait doublement bien inspire. En
+se vouant la servir, Nadia assurait sa jeunesse et sa beaut la
+protection de l'ge de la vieille prisonnire. Au milieu de cette foule
+d'infortuns, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux
+femmes, dont l'une semblait tre l'aeule, l'autre la petite-fille,
+imposait tous une sorte de respect.</p>
+
+<p>Nadia, aprs avoir t enleve par les claireurs tartares sur les
+barques de l'Irtyche, avait t conduite Omsk. Retenue prisonnire
+dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d'Ivan
+Ogareff avait capturs jusqu'alors, et, par consquent, celui de Marfa
+Strogoff.</p>
+
+<p>Nadia, si elle et t moins nergique, aurait succomb ce double coup
+qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort de
+Michel Strogoff l'avaient la fois dsespre et rvolte. loigne
+jamais peut-tre de son pre, aprs tant d'efforts dj heureux qui l'en
+avaient rapproche, et, pour comble de douleur, spare de l'intrpide
+compagnon que Dieu mme semblait avoir mis sur sa route pour la conduire
+au but, elle avait la fois et du mme coup tout perdu. L'image de
+Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un coup de lance et
+disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait plus sa pense. Un
+tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui Dieu rservait-il ses
+miracles, si ce juste, qu'un noble dessein poussait coup sur, avait pu
+tre si misrablement arrt dans sa marche? Quelquefois la colre
+l'emportait sur la douleur. La scne de l'affront si trangement subi
+par son compagnon au relais d'Ichim lui revenait la mmoire. Son sang
+bouillait ce souvenir.</p>
+
+<p>Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-mme? se
+disait-elle.</p>
+
+<p>Et dans son c&#339;ur, la jeune fille, s'adressant Dieu mme, s'criait:</p>
+
+<p>Seigneur, faites que ce soit moi!</p>
+
+<p>Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confi son secret,
+si, toute femme, tout enfant qu'elle tait, elle et pu mener bonne
+fin la tche interrompue de ce frre que Dieu n'aurait pas d lui
+donner, puisqu'il devait sitt le lui reprendre!...</p>
+
+<p>Absorbe dans ces penses, on comprend que Nadia ft demeure comme
+insensible aux misres mmes de sa captivit.</p>
+
+<p>C'tait alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pt en avoir le
+moindre soupon, runie Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu
+imaginer que cette vieille femme, prisonnire comme elle, ft la mre de
+son compagnon, qui n'avait jamais t pour elle que le marchand Nicolas
+Korpanoff? Et, de son ct, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu'un
+lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue son fils?</p>
+
+<p>Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de
+conformit secrte dans la faon dont chacune, de son ct, subissait sa
+dure condition. Cette indiffrence stoque de la vieille femme aux
+douleurs matrielles de leur vie quotidienne, ce mpris des souffrances
+du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale gale
+ la sienne. Voil ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce
+fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misres que
+Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d'abord Nadia vers elle.
+Cette faon de supporter son mal allait l'me fire de la jeune fille.
+Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n'eut ni
+ refuser ni accepter. Dans les passages difficiles de la route, la
+jeune fille tait l et l'aidait de son bras. Aux heures des
+distributions de vivres, la vieille femme n'et pas boug, mais Nadia
+partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c'est ainsi que ce
+pnible voyage s'tait opr pour l'une en mme temps que pour l'autre.
+Grce sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui
+convoyaient la troupe des prisonniers sans tre attache l'aron d'une
+selle, comme tant d'autres malheureuses, ainsi tranes sur ce chemin de
+douleur.</p>
+
+<p>Que Dieu te rcompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux
+ans! lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait t, pendant
+quelque temps, la seule parole prononce entre les deux infortunes.</p>
+
+<p>Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des sicles, la
+vieille femme et la jeune fille&mdash;il le semblait du moins&mdash;auraient d
+tre amenes causer de leur situation rciproque. Mais Marfa Strogoff,
+par une circonspection facile comprendre, n'avait parl, et encore
+avec une grande brivet, que d'elle-mme. Elle n'avait fait aucune
+allusion ni son fils ni la funeste rencontre qui les avait mis face
+ face.</p>
+
+<p>Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de toute
+parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu'elle avait devant elle
+une me simple et haute, son c&#339;ur avait dbord, et elle avait racont,
+sans en rien cacher, tous les vnements qui s'taient accomplis depuis
+son dpart de Wladimir jusqu' la mort de Nicolas Korpanoff. Ce qu'elle
+dit de son jeune compagnon intressa vivement la vieille Sibrienne.</p>
+
+<p>Nicolas Korpanoff! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas! Je ne sais
+qu'un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une telle
+conduite ne m'et pas tonne! Nicolas Korpanoff, tait-ce bien son nom?
+En es-tu sre, ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aurait-il trompe sur ce point, rpondit Nadia, lui qui ne
+m'a trompe sur aucun autre?</p>
+
+<p>Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait
+Nadia questions sur questions.</p>
+
+<p>Tu m'as dit qu'il tait intrpide, ma fille! Tu m'as prouv qu'il
+l'avait t! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, intrpide! rpondit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ainsi qu'eut t mon fils, se rptait Marfa Strogoff
+part elle.</p>
+
+<p>Puis elle reprenait:</p>
+
+<p>Tu m'as dit encore que rien ne l'arrtait, que rien ne l'tonnait,
+qu'il tait si doux dans sa force mme, que tu avais une s&#339;ur aussi
+bien qu'un frre en lui, et qu'il a veill sur toi comme une mre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! dit Nadia. Frre, s&#339;ur, mre, il a t tout pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi un lion pour te dfendre?</p>
+
+<p>&mdash;Un lion, en vrit! rpondit Nadia. Oui, un lion, un hros!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, mon fils! pensait la vieille Sibrienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu dis, cependant, qu'il a support un terrible affront dans
+cette maison de poste d'Ichim?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a support! rpondit Nadia en baissant la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a support? murmura Maria Strogoff, frmissante.</p>
+
+<p>&mdash;Mre! mre! s'cria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait l un
+secret, un secret dont Dieu seul, l'heure qu'il est, est le juge!</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit Marfa, relevant la tte et regardant Nadia comme si elle et
+voulu lire jusqu'au plus profond de son me, dans cette heure
+d'humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l'as mpris?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai admir sans le comprendre! rpondit la jeune fille. Je ne l'ai
+jamais senti plus digne de respect!</p>
+
+<p>La vieille femme se tut un instant.</p>
+
+<p>Il tait grand? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Trs-grand.</p>
+
+<p>&mdash;Et trs-beau, n'est-ce pas? Allons, parle, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Il tait trs beau, rpondit Nadia toute rougissante.</p>
+
+<p>&mdash;C'tait mon fils! Je te dis que c'tait mon fils! s'cria la vieille
+femme en embrassant Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Ton fils! rpondit Nadia tout interdite, ton fils!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit Marfa, va jusqu'au bout, mon enfant! Ton compagnon, ton
+ami, ton protecteur, il avait une mre! Est-ce qu'il ne t'aurait jamais
+parl de sa mre?</p>
+
+<p>&mdash;De sa mre? dit Nadia. Il m'a parl de sa mre comme je lui ai parl
+de mon pre, souvent, toujours! Cette mre, il l'adorait!</p>
+
+<p>&mdash;Nadia, Nadia! Tu viens de me raconter l'histoire mme de mon fils,
+dit la vieille femme.</p>
+
+<p>Et elle ajouta imptueusement:</p>
+
+<p>Ne devait-il donc pas la voir en passant Omsk, cette mre que tu dis
+qu'il aimait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpondit Nadia, non, il ne le devait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non? s'cria Marfa. Tu as os me dire non?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit, mais il me reste t'apprendre que, pour des motifs
+qui devaient remporter sur tout, des motifs que je ne connais pas, j'ai
+cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays dans le
+plus absolu secret. C'tait pour lui une question de vie et de mort, et,
+mieux encore, une question de devoir et d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;De devoir, en effet, de devoir imprieux, dit la vieille Sibrienne,
+de ceux auxquels on sacrifie tout, pour l'accomplissement desquels on
+refuse tout, mme la joie de venir donner un baiser, le dernier
+peut-tre, sa vieille mre! Tout ce que tu ne sais pas, Nadia, tout ce
+que je ne savais pas moi-mme, je le sais l'heure qu'il est! Tu m'as
+tout fait comprendre! Mais la lumire que tu as jete au plus profond
+des tnbres de mon c&#339;ur, cette lumire, je ne puis la faire entrer
+dans le tien. Le secret de mon fils, Nadia, puisqu'il ne te l'a pas dit,
+il faut que je le lui garde! Pardonne-moi, Nadia! Le bien que tu m'as
+fait, je ne puis te le rendre!</p>
+
+<p>&mdash;Mre, je ne vous demande rien, rpondit Nadia.</p>
+
+<p>Tout s'tait expliqu ainsi pour la vieille Sibrienne, tout, jusqu'
+l'inexplicable conduite de son fils son gard, dans l'auberge d'Omsk,
+en prsence des tmoins de leur rencontre. Il n'y avait plus douter
+que le compagnon de la jeune fille n'et t Michel Strogoff, et qu'une
+mission secrte, quelque importante dpche porter travers la
+contre envahie, ne l'obliget cacher sa qualit de courrier du czar.</p>
+
+<p>Ah! mon brave enfant, pensa Marfa Strogoff. Non! Je ne te trahirai pas,
+et les tortures ne m'arracheront jamais l'aveu que c'est bien toi que
+j'ai vu Omsk!</p>
+
+<p>Marfa Strogoff aurait pu, d'un mot, payer Nadia de tout son dvouement
+pour elle. Elle aurait pu lui apprendre que son compagnon, Nicolas
+Korpanoff, ou plutt Michel Strogoff, n'avait pas pri dans les eaux de
+l'Irtyche, puisque c'tait quelques jours aprs cet incident qu'elle
+l'avait rencontr, qu'elle lui avait parl!...</p>
+
+<p>Mais elle se contint, elle se tut, et se borna dire:</p>
+
+<p>Espre, mon enfant! Le malheur ne s'acharnera pas toujours sur toi! Tu
+reverras ton pre, j'en ai le pressentiment, et, peut-tre, celui qui te
+donnait le nom de s&#339;ur n'est-il pas mort! Dieu ne peut pas permettre
+que ton brave compagnon ait pri!... Espre, ma fille! espre! Fais
+comme moi! Le deuil que je porte n'est pas encore celui de mon fils!.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III-b" id="CHAPITRE_III-b"></a>CHAPITRE III<br /><br />
+<small>COUP POUR COUP.</small></h2>
+
+<p>Telle tait maintenant la situation de Marfa Strogoff et de Nadia l'une
+vis--vis de l'autre. La vieille Sibrienne avait tout compris, et si la
+jeune fille ignorait que son compagnon tant regrett vct encore, elle
+savait, du moins, ce qu'il tait celle dont elle avait fait sa mre,
+et elle remerciait Dieu de lui avoir donn cette joie de pouvoir
+remplacer auprs de la prisonnire le fils qu'elle avait perdu.</p>
+
+<p>Mais ce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient savoir, c'est que Michel
+Strogoff, pris Kolyvan, faisait partie du mme convoi et qu'il tait
+dirig sur Tomsk avec elles.</p>
+
+<p>Les prisonniers amens par Ivan Ogareff avaient t runis ceux que
+l'mir gardait dj au camp tartare. Ces malheureux, Russes ou
+Sibriens, militaires ou civils, taient au nombre de quelques milliers,
+et ils formaient une colonne qui s'tendait sur une longueur de
+plusieurs verstes. Parmi eux, il en tait qui, considrs comme plus
+dangereux, avaient t attachs par des menottes une longue chane. Il
+y avait aussi des femmes, des enfants, lis ou suspendus aux pommeaux
+des selles, et impitoyablement trans sur les routes! On les poussait
+tous comme un btail humain. Les cavaliers qui les escortaient les
+obligeaient garder un certain ordre, et il n'y avait de retardataires
+que ceux qui tombaient pour ne plus se relever.</p>
+
+<p>De cette disposition, il tait rsult ceci: c'est que Michel Strogoff,
+rang dans les premiers rangs de ceux qui avaient quitt le camp
+tartare, c'est--dire parmi les prisonniers de Kolyvan, ne devait pas
+tre ml aux prisonniers venus d'Omsk en dernier lieu. Il ne pouvait
+donc souponner dans ce convoi la prsence de sa mre et de Nadia, pas
+plus que celles-ci ne pouvaient souponner la sienne.</p>
+
+<p>Ce voyage, du camp Tomsk, fait dans ces conditions, sous le fouet des
+soldats, fut mortel pour un grand nombre, terrible pour tous. On allait
+ travers la steppe, sur une route rendue plus poussireuse encore par
+le passage de l'mir et de son avant-garde. Ordre avait t donn de
+marcher vite. Les haltes, trs-courtes, taient rares. Ces cent
+cinquante verstes franchir sous un soleil ardent, si rapidement
+qu'elles fussent parcourues, devaient sembler interminables!</p>
+
+<p>C'est une contre strile que celle qui s'tend sur la droite de l'Obi
+jusqu' la base de ce contrefort, dtach des monts Sayansk, dont
+l'orientation est nord et sud. A peine quelques buissons maigres et
+brls rompent-ils et l la monotonie de l'immense plaine. Il n'y a
+pas de culture, parce qu'il n'y a pas d'eau, et c'est l'eau qui manqua
+le plus aux prisonniers, altrs par une marche pnible. Pour trouver un
+affluent, il et fallu se porter d'une cinquantaine de verstes dans
+l'est, jusqu'au pied mme du contrefort qui dtermine le partage des
+eaux entre les bassins de l'Obi et de l'Yenise. L, coule le Tom, petit
+affluent de l'Obi, qui passe Tomsk avant de se perdre dans une des
+grandes artres du nord. L, l'eau et t abondante, la steppe moins
+aride, la temprature moins ardente. Mais les plus troites
+prescriptions avaient t donnes aux chefs du convoi de gagner Tomsk
+par le plus court, car l'mir pouvait toujours craindre d'tre pris de
+flanc et coup par quelque colonne russe qui ft descendue des provinces
+du nord. Or, la grande route sibrienne ne ctoyait pas les rives du
+Tom, du moins dans sa partie comprise entre Kolyvan et une petite
+bourgade nomme Zabdiero, et il fallait suivre la grande route
+sibrienne.</p>
+
+<p>Il est inutile de s'appesantir sur les souffrances de tant de malheureux
+prisonniers. Plusieurs centaines tombrent sur la steppe, et leurs
+cadavres y devaient rester jusqu'au moment o les loups, ramens par
+l'hiver, en dvoreraient les derniers ossements.</p>
+
+<p>De mme que Nadia tait toujours l, prte secourir la vieille
+Sibrienne, de mme Michel Strogoff, libre de ses mouvements, rendait
+des compagnons d'infortune plus faibles que lui tous les services que sa
+situation lui permettait. Il encourageait les uns, il soutenait les
+autres, il se prodiguait, il allait et venait, jusqu' ce que la lance
+d'un cavalier l'obliget reprendre sa place au rang qui lui tait
+assign.</p>
+
+<p>Pourquoi ne cherchait-il pas fuir? C'est que son projet tait bien
+arrt, maintenant, de ne se lancer travers la steppe que lorsqu'elle
+serait sre pour lui. Il s'tait entt dans cette ide d'aller jusqu'
+Tomsk aux frais de l'mir, et, en somme, il avait raison. A voir les
+nombreux dtachements qui battaient la plaine sur les flancs du convoi,
+tantt au sud, tantt au nord, il tait vident qu'il n'et pas fait
+deux verstes sans avoir t repris. Les cavaliers tartares pullulaient,
+et, parfois, il semblait qu'ils sortissent de terre, comme ces insectes
+nuisibles qu'une pluie d'orage fait fourmiller la surface du sol. En
+outre, la fuite dans ces conditions et t extrmement difficile, sinon
+impossible. Les soldats de l'escorte dployaient une extrme vigilance,
+car il y allait pour eux de la tte, si leur surveillance et t mise
+en dfaut.</p>
+
+<p>Enfin, le 15 aot, la tombe du jour, le convoi atteignit la petite
+bourgade de Zabdiero, une trentaine de verstes de Tomsk. En cet
+endroit, la route rejoignait le cours du Tom.</p>
+
+<p>Le premier mouvement des prisonniers et t de se prcipiter dans les
+eaux de cette rivire; mais leurs gardiens ne leur permirent pas de
+rompre les rangs avant que la halte ft organise. Bien que le courant
+du Tom ft presque torrentiel cette poque, il pouvait favoriser la
+fuite de quelque audacieux ou de quelque dsespr, et les plus svres
+mesures de vigilance allaient tre prises. Des barques, rquisitionnes
+ Zabdiero, furent embosses sur le Tom et formrent un chapelet
+d'obstacles impossible franchir. Quant la ligne du campement,
+appuye aux premires maisons de la bourgade, elle fut garde par un
+cordon de sentinelles impossible briser.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, qui aurait pu songer ds ce moment se jeter dans la
+steppe, comprit, aprs avoir soigneusement observ la situation, que ses
+projets de fuite taient presque inexcutables dans ces conditions, et,
+ne voulant rien compromettre, il attendit.</p>
+
+<p>Cette nuit l tout entire, les prisonniers devaient camper sur les
+bords du Tom. L'mir, en effet, avait remis au lendemain l'installation
+de ses troupes Tomsk. Il avait t dcid qu'une fte militaire
+marquerait l'inauguration du quartier gnral tartare dans cette
+importante cit. Fofar-Khan en occupait dj la forteresse, mais le
+gros de son arme bivouaquait sous les murs, attendant le moment d'y
+faire une entre solennelle.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff avait laiss l'mir Tomsk, o tous deux taient arrivs
+la veille, et il tait revenu au campement de Zabdiero. C'est de ce
+point qu'il devait partir le lendemain avec l'arrire-garde de l'arme
+tartare. Une maison avait t dispose pour qu'il pt y passer la nuit.
+Au soleil levant, sous son commandement, cavaliers et fantassins se
+dirigeraient sur Tomsk, o l'mir voulait les recevoir avec la pompe
+habituelle aux souverains asiatiques.</p>
+
+<p>Ds que la halte eut t organise, les prisonniers, briss par ces
+trois jours de voyage, en proie une soif ardente, purent se dsaltrer
+enfin et prendre un peu de repos.</p>
+
+<p>Le soleil tait dj couch, mais l'horizon s'clairait encore des
+lueurs crpusculaires, lorsque Nadia, soutenant Marfa Strogoff, arriva
+sur les bords du Tom. Toutes deux n'avaient pu, jusqu'alors, percer les
+rangs de ceux qui encombraient la berge, et elles venaient boire leur
+tour.</p>
+
+<p>La vieille Sibrienne se pencha sur ce courant frais, et Nadia, y
+plongeant sa main, la porta aux lvres de Marfa. Puis elle se rafrachit
+ son tour. Ce fut la vie que la vieille femme et la jeune fille
+retrouvrent dans ces eaux bienfaisantes.</p>
+
+<p>Soudain, Nadia, au moment de quitter la rive, se redressa. Un cri
+involontaire venait de lui chapper.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait l, quelques pas d'elle! C'tait lui!... Les
+dernires lueurs du jour l'clairaient encore!</p>
+
+<p>Au cri de Nadia, Michel Strogoff avait tressailli.... Mais il eut assez
+d'empire sur lui-mme pour ne pas prononcer un mot qui pt le
+compromettre.</p>
+
+<p>Et cependant, en mme temps que Nadia, il avait reconnu sa mre!...</p>
+
+<p>Michel Strogoff, cette rencontre inattendue, ne se sentant plus matre
+de lui, porta la main ses yeux et s'loigna aussitt.</p>
+
+<p>Nadia s'tait lance instinctivement pour le rejoindre, mais la vieille
+Sibrienne lui murmura ces mots l'oreille:</p>
+
+<p>Reste, ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! rpondit Nadia d'une voix coupe par l'motion. Il vit,
+mre! c'est lui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon fils, rpondit Marfa Strogoff, c'est Michel Strogoff, et tu
+vois que je ne fais pas un pas vers lui! Imite-moi, ma fille!</p>
+
+<p>Michel Strogoff venait d'prouver l'une des plus violentes motions
+qu'il soit donn un homme de ressentir. Sa mre et Nadia taient l.
+Ces deux prisonnires, qui se confondaient presque dans son c&#339;ur, Dieu
+les avait pousses l'une vers l'autre en cette commune infortune! Nadia
+savait-elle donc qui il tait? Non, car il avait vu le geste de Marfa
+Strogoff, la retenant au moment o elle allait s'lancer vers lui! Marfa
+Strogoff avait donc tout compris et gard son secret.</p>
+
+<p>Pendant cette nuit, Michel Strogoff fut vingt fois sur le point de
+chercher rejoindre sa mre, mais il comprit qu'il devait rsister
+cet immense dsir de la serrer dans ses bras, de presser encore une fois
+la main de sa jeune compagne! La moindre imprudence pouvait le perdre.
+Il avait jur, d'ailleurs, de ne pas voir sa mre... il ne la verrait
+pas, volontairement! Une fois arriv Tomsk, puisqu'il ne pouvait fuir
+cette nuit mme, il se jetterait travers la steppe sans mme avoir
+embrass les deux tres en qui se rsumait toute sa vie et qu'il
+laissait exposs tant de prils!</p>
+
+<p>Michel Strogoff pouvait donc esprer que cette nouvelle rencontre au
+campement de Zabdiero n'aurait de consquence fcheuse, ni pour sa
+mre, ni pour lui. Mais il ne savait pas que certains dtails de cette
+scne, si rapidement qu'elle se ft passe, venaient d'tre surpris par
+Sangarre, l'espionne d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>La tsigane tait la, quelques pas, sur la berge, piant comme toujours
+la vieille Sibrienne, et sans que celle-ci s'en doutt. Elle n'avait pu
+apercevoir Michel Strogoff, qui avait dj disparu lorsqu'elle se
+retourna; mais le geste de la mre, retenant Nadia, ne lui avait pas
+chapp, et un clair des yeux de Marfa venait de tout lui apprendre.</p>
+
+<p>Il tait dsormais hors de doute que le fils de Marfa Strogoff, le
+courrier du czar, se trouvait en ce moment, Zabdiero, au nombre des
+prisonniers d'Ivan Ogareff!</p>
+
+<p>Sangarre ne le connaissait pas, mais elle savait qu'il tait l! Elle ne
+chercha donc pas le dcouvrir, ce qui et t impossible dans l'ombre
+et au milieu de cette nombreuse foule.</p>
+
+<p>Quant espionner de nouveau Nadia et Marfa Strogoff, c'tait galement
+inutile. Il tait vident que ces deux femmes se tiendraient sur leurs
+gardes, et il serait impossible de rien surprendre qui ft de nature
+compromettre le courrier du czar.</p>
+
+<p>La tsigane n'eut donc plus qu'une pense: prvenir Ivan Ogareff. Elle
+quitta donc aussitt le campement.</p>
+
+<p>Un quart d'heure aprs, elle arrivait Zabdiero et tait introduite
+dans la maison qu'occupait le lieutenant de l'mir.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff reut immdiatement la tsigane.</p>
+
+<p>Que me veux-tu, Sangarre? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Marfa Strogoff est au campement, rpondit Sangarre.</p>
+
+<p>&mdash;Prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Prisonnier!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'cria Ivan Ogareff, je saurai....</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sauras rien, Ivan, rpondit la tsigane, car tu ne le connais
+mme pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu le connais, toi! Tu l'as vu, Sangarre!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu sa mre se trahir par un mouvement qui
+m'a tout appris.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te trompes-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais l'importance que j'attache l'arrestation de ce courrier, dit
+Ivan Ogareff. Si la lettre qui lui a t remise Moscou parvient
+Irkoutsk, si elle est remise au grand-duc, le grand-duc sera sur ses
+gardes, et je ne pourrai arriver lui! Cette lettre, il me la faut donc
+ tout prix! Or, tu viens me dire que le porteur de cette lettre est en
+mon pouvoir! Je te le rpte, Sangarre, ne te trompes-tu pas?</p>
+
+<p>Ivan Ogareff avait parl avec une grande animation. Son motion
+tmoignait de l'extrme importance qu'il attachait la possession de
+cette lettre. Sangarre ne fut aucunement trouble de l'insistance avec
+laquelle Ivan Ogareff prcisa de nouveau sa demande.</p>
+
+<p>Je ne me trompe pas, Ivan, rpondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de prisonniers,
+et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff!</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpondit la tsigane, dont le regard s'imprgna d'une joie
+sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mre le connat! Ivan, il
+faudra faire parler sa mre!</p>
+
+<p>&mdash;Demain, elle parlera! s'cria Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Puis, il tendit sa main la tsigane, et celle-ci la baisa, sans que
+dans cet acte de respect, habituel aux races du Nord, il y et rien de
+servile.</p>
+
+<p>Sangarre rentra au campement. Elle retrouva la place occupe par Nadia
+et Marfa Strogoff, et passa la nuit les observer toutes deux. La
+vieille femme et la jeune fille ne dormirent pas, bien que la fatigue
+les accablt. Trop d'inquitudes devaient les tenir veilles. Michel
+Strogoff tait vivant, mais prisonnier comme elles! Ivan Ogareff le
+savait-il, et, s'il ne le savait pas, ne viendrait-il pas l'apprendre?
+Nadia tait tout cette pense, que son compagnon vivait, lui qu'elle
+avait cru mort! Mais Marfa Strogoff voyait plus loin dans l'avenir, et
+si elle faisait bon march d'elle-mme, elle avait raison de tout
+craindre pour son fils.</p>
+
+<p>Sangarre, qui s'tait glisse dans l'ombre jusqu'auprs de ces deux
+femmes, resta cette place pendant plusieurs heures, prtant
+l'oreille.... Elle ne put rien entendre. Par un sentiment instinctif de
+prudence, pas un mot ne fut chang entre Nadia et Marfa Strogoff.</p>
+
+<p>Le lendemain 16 aot, vers dix heures du matin, d'clatantes fanfares
+retentirent la lisire du campement. Les soldats tartares se mirent
+immdiatement sous les armes.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, aprs avoir quitt Zabdiero, arrivait au milieu d'un
+nombreux tat-major d'officiers tartares. Son visage tait plus sombre
+que d'habitude, et ses traits contracts indiquaient en lui une sourde
+colre, qui ne cherchait qu'une occasion d'clater.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, perdu dans un groupe de prisonniers, vit passer cet
+homme. Il eut le pressentiment que quelque catastrophe allait se
+produire, car Ivan Ogareff savait maintenant que Marfa Strogoff tait la
+mre de Michel Strogoff, capitaine au corps des courriers du czar.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, arriv au centre du campement, descendit de cheval, et les
+cavaliers de son escorte firent faire un large cercle autour de lui.</p>
+
+<p>En ce moment, Sangarre s'approcha et dit:</p>
+
+<p>Je n'ai rien de nouveau t'apprendre, Ivan!</p>
+
+<p>Ivan Ogareff ne rpondit qu'en donnant brivement un ordre l'un de ses
+officiers.</p>
+
+<p>Aussitt, les rangs des prisonniers furent brutalement parcourus par des
+soldats. Ces malheureux, stimuls coups de fouet ou pousss du bois
+des lances, durent se relever en hte et se ranger sur la circonfrence
+du campement. Un quadruple cordon de fantassins et de cavaliers, dispos
+en arrire, rendait toute vasion impossible.</p>
+
+<p>Le silence se fit aussitt, et, sur un signe d'Ivan Ogareff, Sangarre se
+dirigea vers le groupe au milieu duquel se tenait Marfa Strogoff.</p>
+
+<p>La vieille Sibrienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se
+passer. Un sourire ddaigneux apparut sur ses lvres. Puis, se penchant
+vers Nadia, elle lui dit voix basse:</p>
+
+<p>Tu ne me connais plus, ma fille! Quoi qu'il arrive, et si dure que
+puisse tre cette preuve, pas un mot, pas un geste! C'est de lui et non
+de moi qu'il s'agit!</p>
+
+<p>A ce moment, Sangarre, aprs l'avoir regarde un instant, mit sa main
+sur l'paule de la vieille Sibrienne.</p>
+
+<p>Que me veux-tu? dit Marfa Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! rpondit Sangarre.</p>
+
+<p>Et, la poussant de la main, elle la conduisit, au milieu de l'espace
+rserv devant Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tenait ses paupires demi fermes, pour n'tre pas
+trahi par l'clair de ses yeux.</p>
+
+<p>Marfa Strogoff, arrive en face d'Ivan Ogareff, redressa sa taille,
+croisa ses bras et attendit.</p>
+
+<p>Tu es bien Marfa Strogoff? lui demanda Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit la vieille Sibrienne avec calme.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens-tu sur ce que tu m'as rpondu lorsque, il y a trois jours, je
+t'ai interroge Omsk?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a
+pass Omsk?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme que tu avais cru reconnatre pour ton fils au relais de
+poste, ce n'tait pas lui, ce n'tait pas ton fils?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'tait pas mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis, tu ne l'as pas vu au milieu de ces prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on te le montrait, le reconnatrais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>A cette rponse, qui dnotait une inbranlable rsolution de ne rien
+avouer, un murmure se fit entendre dans la foule.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff ne put retenir un geste menaant.</p>
+
+<p>coute, dit-il Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas
+immdiatement le dsigner.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces hommes, pris Omsk et Kolyvan, vont dfiler sous tes yeux,
+et si tu ne dsignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de coups de
+knout qu'il sera pass d'hommes devant toi!</p>
+
+<p>Ivan Ogareff avait compris que, quelles que fussent ses menaces, quelles
+que fussent les tortures auxquelles on la soumettrait, l'indomptable
+Sibrienne ne parlerait pas. Pour dcouvrir le courrier du czar, il
+comptait donc, non sur elle, mais sur Michel Strogoff lui-mme. Il ne
+croyait pas possible que, lorsque la mre et le fils seraient en
+prsence l'un de l'autre, un mouvement irrsistible ne les traht pas.
+Certainement, s'il n'avait voulu que saisir la lettre impriale, il
+aurait simplement donn l'ordre de fouiller tous ces prisonniers; mais
+Michel Strogoff pouvait avoir dtruit cette lettre, aprs en avoir pris
+connaissance, et s'il n'tait pas reconnu, s'il parvenait gagner
+Irkoutsk, les plans d'Ivan Ogareff seraient djous. Ce n'tait donc pas
+seulement la lettre qu'il fallait au tratre, c'tait le porteur
+lui-mme.</p>
+
+<p>Nadia avait tout entendu, et elle savait maintenant ce qu'tait Michel
+Strogoff et pourquoi il avait voulu traverser sans tre reconnu les
+provinces envahies de la Sibrie!</p>
+
+<p>Sur l'ordre d'Ivan Ogareff, les prisonniers dfilrent un un devant
+Marfa Strogoff, qui resta immobile comme une statue et dont le regard
+n'exprima que la plus complte indiffrence.</p>
+
+<p>Son fils se trouvait dans les derniers rangs. Quand, son tour, il
+passa devant sa mre, Nadia ferma les yeux pour ne pas voir!</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait demeur impassible en apparence, mais la paume de
+ses mains saigna sous ses ongles, qui s'y taient incrusts.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff tait vaincu par le fils et la mre!</p>
+
+<p>Sangarre, place prs de lui, ne dit qu'un mot:</p>
+
+<p>Le knout!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! s'cria Ivan Ogareff, qui ne se possdait plus, le knout cette
+vieille coquine, et jusqu' ce qu'elle meure!</p>
+
+<p>Un soldat tartare, portant ce terrible instrument de supplice,
+s'approcha de Marfa Strogoff.</p>
+
+<p>Le knout se compose d'un certain nombre de lanires de cuir,
+l'extrmit desquelles sont attachs des fils de fer tordus. On estime
+qu'une condamnation cent vingt coups de ce fouet quivaut une
+condamnation mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi
+qu'aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice
+de sa vie.</p>
+
+<p>Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jete genoux sur le sol.
+Sa robe, dchire, montra son dos nu. Un sabre fut pos devant sa
+poitrine, quelques pouces seulement. Au cas o elle et flchi sous la
+douleur, sa poitrine tait perce de cette pointe aigu.</p>
+
+<p>Le Tartare se tint debout.</p>
+
+<p>Il attendait.</p>
+
+<p>Va! dit Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Le fouet siffla dans l'air....</p>
+
+<p>Mais, avant qu'il et frapp, une main puissante l'avait arrach la
+main du Tartare.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait l! Il avait bondi devant cette horrible scne!
+Si, au relais d'Ichim, il s'tait contenu lorsque le fouet d'Ivan
+Ogareff l'avait atteint, ici, devant sa mre qui allait tre frappe, il
+n'avait pu se matriser.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff avait russi.</p>
+
+<p>Michel Strogoff! s'cria-t-il.</p>
+
+<p>Puis, s'avanant:</p>
+
+<p>Ah! fit-il, l'homme d'Ichim?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-mme! dit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Et, levant le knout, il en dchira la figure d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Coup pour coup! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bien rendu! s'cria la voix d'un spectateur, qui se perdit
+heureusement dans le tumulte.</p>
+
+<p>Vingt soldats se jetrent sur Michel Strogoff, et ils allaient le
+tuer....</p>
+
+<p>Mais, Ivan Ogareff, auquel un cri de rage et de douleur avait chapp,
+les arrta d'un geste.</p>
+
+<p>Cet homme est rserv la justice de l'mir! dit-il. Qu'on le
+fouille!</p>
+
+<p>La lettre aux armes impriales fut trouve sur la poitrine de Michel
+Strogoff, qui n'avait pas eu le temps de la dtruire, et on la remit
+Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Le spectateur qui avait prononc ces mots: Bien rendu! n'tait autre
+qu'Alcide Jolivet. Son confrre et lui, s'tant arrts au camp de
+Zabdiero, assistaient cette scne.</p>
+
+<p>Pardieu! dit-il Harry Blount, ces gens du Nord sont de rudes hommes!
+Avouez que nous devons une rparation notre compagnon de route!
+Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire d'Ichim!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, revanche, en effet, rpondit Harry Blount, mais Strogoff est un
+homme mort. Dans son intrt, il aurait peut-tre mieux fait de ne pas
+se souvenir encore!</p>
+
+<p>&mdash;Et de laisser prir sa mre sous le knout!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement,
+elle et sa s&#339;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien, je ne sais rien, rpondit Alcide Jolivet, si ce
+n'est que je n'aurais pas mieux fait sa place! Quelle balafre! Eh! que
+diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de l'eau
+dans les veines et non du sang, s'il nous et voulus toujours et partout
+imperturbables!</p>
+
+<p>&mdash;Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff
+voulait seulement nous communiquer cette lettre!...</p>
+
+<p>Cette lettre, Ivan Ogareff, aprs avoir tanch le sang qui lui couvrait
+le visage, en avait bris le cachet. Il la lut et la relut longuement,
+comme s'il et voulu se bien pntrer de tout ce qu'elle contenait.</p>
+
+<p>Puis, aprs avoir donn ses ordres pour que Michel Strogoff, troitement
+garrott, ft dirig sur Tomsk avec les autres prisonniers, il prit le
+commandement des troupes campes Zabdiero, et, au bruit assourdissant
+des tambours et des trompettes, il se dirigea vers la ville, o
+l'attendait l'mir.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV-b" id="CHAPITRE_IV-b"></a>CHAPITRE IV<br /><br />
+<small>L'ENTRE TRIOMPHALE.</small></h2>
+
+<p>Tomsk, fonde en 1604, presque au c&#339;ur des provinces sibriennes, est
+l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk,
+situe au-dessus du soixantime parallle, Irkoutsk, btie au del du
+centime mridien, ont vu Tomsk s'accrotre leurs dpens.</p>
+
+<p>Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette
+importante province. C'est Omsk que rsident le gouverneur gnral de
+la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus considrable
+ville de ce territoire qui confine aux monts Alta, c'est--dire la
+frontire chinoise du pays des Khalkas. Sur les pentes de ces montagnes
+roulent incessamment jusque dans la valle du Tom le platine, l'or,
+l'argent, le cuivre, le plomb aurifre. Le pays tant riche, la ville
+l'est aussi, car elle est au centre d'exploitations fructueuses. Aussi,
+le luxe de ses maisons, de ses ameublements, de ses quipages, peut-il
+rivaliser avec celui des grandes capitales de l'Europe. C'est une cit
+de millionnaires, enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas
+l'honneur de servir de rsidence au reprsentant du czar, elle s'en
+console en comptant au premier rang de ses notables le chef des
+marchands de la ville, principal concessionnaire des mines du
+gouvernement imprial.</p>
+
+<p>Autrefois, Tomsk passait pour tre situe l'extrmit du monde.
+Voulait-on s'y rendre, c'tait tout un voyage faire. Maintenant, ce
+n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foule
+par le pied des envahisseurs. Bientt mme sera construit le chemin de
+fer qui doit la relier Perm en traversant la chane de l'Oural.</p>
+
+<p>Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne
+sont pas d'accord cet gard. Mme de Bourboulon, qui y a demeur
+quelques jours pendant son voyage de Shang-Ha Moscou, en fait une
+localit peu pittoresque. A s'en rapporter sa description, ce n'est
+qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de
+brique, des rues fort troites et bien diffrentes de celles qui percent
+ordinairement les grandes cits sibriennes, de sales quartiers o
+s'entassent plus particulirement les Tartares, et dans laquelle
+pullulent de tranquilles ivrognes, dont l'ivresse elle-mme est
+apathique, comme chez tous les peuples du Nord!</p>
+
+<p>Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans
+son admiration pour Tomsk. Cela tient-il ce qu'il a vu en plein hiver,
+sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n'a
+visite que pendant l't? Cela est possible et confirmerait cette
+opinion que certains pays froids ne peuvent tre apprcis que dans la
+saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est
+non-seulement la plus jolie ville de la Sibrie, mais encore une des
+plus jolies villes du monde, avec ses maisons colonnades et
+pristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et rgulires, et ses
+quinze magnifiques glises que refltent les eaux du Tom, plus large
+qu'aucune rivire de France.</p>
+
+<p>La vrit est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq
+mille habitants, est pittoresquement tage sur une longue colline dont
+l'escarpement est assez raide.</p>
+
+<p>Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque les
+envahisseurs l'occupent. Qui et voulu l'admirer cette poque?
+Dfendue par quelques bataillons de Cosaques pied qui y rsident en
+permanence, elle n'avait pu rsister l'attaque des colonnes de l'mir.
+Une certaine partie de sa population, qui est d'origine tartare, n'avait
+point fait mauvais accueil ces hordes, tartares comme elle, et, pour
+le moment, Tomsk ne semblait gure tre ni plus russe ni plus sibrienne
+que si elle et t transporte au centre des khanats de Khokhand ou de
+Boukhara.</p>
+
+<p>C'tait Tomsk que l'mir allait recevoir ses troupes victorieuses. Une
+fte avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque bruyante
+orgie, devait tre donne en leur honneur.</p>
+
+<p>Le thtre choisi pour cette crmonie, rgle suivant le got
+asiatique, tait un vaste plateau situ sur une portion de la colline
+qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon,
+avec sa longue perspective de maisons lgantes et d'glises aux
+coupoles ventrues, les nombreux mandres du fleuve, les arrire-plans de
+forts noys dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre de
+verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de
+cdres gigantesques.</p>
+
+<p>A la gauche du plateau, une sorte d'blouissant dcor reprsentant un
+palais d'une architecture bizarre&mdash;quelque spcimen sans doute de ces
+monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares&mdash;avait t
+provisoirement lev sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais,
+la pointe des minarets qui le hrissaient de toutes parts, entre les
+hautes branches des arbres dont le plateau tait ombrag, des cigognes
+apprivoises, venues de Boukhara avec l'arme tartare, tourbillonnaient
+par centaines.</p>
+
+<p>Ces terrasses avaient t rserves la cour de l'mir, aux khans ses
+allis, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de
+ces souverains du Turkestan.</p>
+
+<p>De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetes
+sur les marchs de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient le
+visage dcouvert, les autres portaient un voile qui les drobait au
+regard. Toutes taient vtues avec un luxe extrme. D'lgantes
+pelisses, dont les manches releves en arrire se rattachaient la
+faon du pouf europen, laissaient voir leurs bras nus, chargs de
+bracelets runis par des chanes de pierres prcieuses, et leurs petites
+mains, dont les doigts taient teints aux ongles du suc du henneh. Au
+moindre mouvement de ces pelisses, les unes en toffes de soie,
+comparables pour la finesse des toiles d'araigne, les autres faites
+d'un souple aladja, qui est un tissu de coton rayures troites, il
+se produisait ce frou-frou si agrable aux oreilles des Orientaux. Sous
+ce premier vtement chatoyaient des jupes de brocart, recouvrant le
+pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de fines bottes,
+gracieusement chancres et brodes de perles. De celles de ces femmes
+qu'aucun voile ne cachait, on et admir les longues nattes s'chappant
+de turbans aux couleurs varies, les yeux admirables, les dents
+magnifiques, le teint blouissant, relev encore par la noirceur de
+leurs sourcils que reliait un lger trait trac au collyre, et par
+l'estompe de leurs paupires, touches d'un peu de plombagine.</p>
+
+<p>Au pied des terrasses abrites sous les tendards et les oriflammes,
+veillaient les gardes particuliers de l'mir, double sabre recourb au
+flanc, poignard la ceinture, lance longue de dix pieds au poing.
+Quelques-uns de ces Tartares portaient des btons blancs, d'autres
+d'normes hallebardes, ornes de houppes faites de fils d'argent et
+d'or.</p>
+
+<p>Tout autour, jusqu'aux arrire-plans de ce vaste plateau, sur les talus
+escarps dont le Tom baignait la base, se massait une foule cosmopolite,
+compose de tous les lments indignes de l'Asie centrale. Les Usbecks
+taient l avec leurs grands bonnets de peau de brebis noire, leur barbe
+rouge, leurs yeux gris, leur arkalouk, sorte de tunique taille la
+mode tartare. L se pressaient des Turcomans, revtus du costume
+national, large pantalon de couleur voyante avec veste et manteau tissus
+de poil de chameau, bonnets rouges coniques ou vass, hautes bottes en
+cuir de Russie, le briquet et le couteau suspendus la taille par une
+lanire; l, prs de leurs matres, se montraient ces femmes turcomanes,
+aux cheveux allongs par des ganses en poils de chvre, la chemise
+ouverte sous le djouba, ray de bleu, de pourpre, de vert, les jambes
+laces de bandelettes colories qui se croisaient jusqu' leur socque de
+cuir. L aussi,&mdash;comme si toutes les populations de la frontire
+russo-chinoise se fussent leves la voix de l'mir,&mdash;on voyait des
+Mandchoux, rass au front et aux tempes, cheveux natts, robes longues,
+ceinture serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de
+satin cerise bordure noire et frange rouge; puis, avec eux,
+d'admirables types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement
+coiffes de fleurs artificielles que maintenaient des pingles d'or et
+des papillons dlicatement poss sur leurs cheveux noirs. Enfin des
+Mongols, des Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan
+compltaient cette foule convie la fte tartare.</p>
+
+<p>Seuls, les Sibriens manquaient cette rception des envahisseurs. Ceux
+qui n'avaient pu fuir taient confins dans leurs maisons, avec la
+crainte du pillage que Fofar-Khan allait peut-tre ordonner, pour
+terminer dignement cette crmonie triomphale.</p>
+
+<p>Ce fut quatre heures seulement que l'mir fit son entre sur la place,
+au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des dcharges d'artillerie
+et de mousqueterie.</p>
+
+<p>Fofar montait son cheval favori, qui portait sur la tte une aigrette
+de diamant. L'mir avait conserv son costume de guerre. A ses cts
+marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands dignitaires
+des khanats, et il tait accompagn d'un nombreux tat-major.</p>
+
+<p>A ce moment apparut sur la terrasse la premire des femmes de Fofar, la
+reine, si cette qualification pouvait tre donne aux sultanes des tats
+de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine persane,
+tait admirablement belle. Contrairement la coutume mahomtane et par
+un caprice de l'mir sans doute, elle avait le visage dcouvert. Sa
+chevelure, divise en quatre nattes, caressait ses paules blouissantes
+de blancheur, peine couvertes d'un voile de soie lam d'or qui se
+rajustait en arrire un bonnet constell de gemmes du plus haut prix.
+Sous sa jupe de soie bleue, larges rayures plus fonces, tombait le
+zir-djameh en gaze de soie, et, au-dessus de sa ceinture, se
+chiffonnait le pirahn, chemise de mme tissu, qui s'chancrait
+gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa tte jusqu'
+ses pieds, chausss de pantoufles persanes, telle tait la profusion des
+bijoux, tomans d'or enfils de fils d'argent, chapelets de turquoises,
+firouzehs tirs des clbres mines d'Elbourz, colliers de cornalines,
+d'agates, d'meraudes, d'opales et de saphirs, que son corsage et sa
+jupe semblaient tre tissus de pierres prcieuses. Quant aux milliers de
+diamants qui tincelaient son cou, ses bras, ses mains, sa
+ceinture, ses pieds, des millions de roubles n'en eussent pas pay la
+valeur, et, l'intensit des feux qu'ils jetaient, on et pu croire
+que, au centre de chacun d'eux, quelque courant allumait un arc
+voltaque fait d'un rayon de soleil.</p>
+
+<p>L'mir et les khans mirent pied terre, ainsi que les dignitaires qui
+leur faisaient cortge. Tous prirent place sous une tente magnifique,
+leve au centre de la premire terrasse. Devant la tente, comme
+toujours, le Koran tait dpos sur la table sacre.</p>
+
+<p>Le lieutenant de Fofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures,
+d'clatantes fanfares annoncrent son arrive.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff,&mdash;le Balafr, comme on le nommait dj,&mdash;portant, cette
+fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva cheval devant la tente de
+l'mir. Il tait accompagn d'une partie des soldats du camp de
+Zabdiero, qui se rangrent sur les cts de la place, au milieu de
+laquelle il ne resta plus que l'espace rserv aux divertissements. On
+voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du tratre.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff prsenta l'mir ses principaux officiers, et Fofar-Khan,
+sans se dpartir de la froideur qui faisait le fond de sa dignit, les
+accueillit de faon qu'ils fussent satisfaits de son accueil.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi du moins que l'interprtrent Harry Blount et Alcide
+Jolivet, les deux insparables, associs maintenant pour la chasse aux
+nouvelles. Aprs avoir quitt Zabdiero, ils avaient rapidement gagn
+Tomsk. Leur projet bien arrt tait de fausser compagnie aux Tartares,
+de rejoindre au plus tt quelque corps russe, et, si cela tait
+possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient vu de
+l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres, les
+avait profondment c&#339;urs, et ils avaient hte d'tre dans les rangs
+de l'arme sibrienne.</p>
+
+<p>Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre son confrre qu'il ne
+pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette entre
+triomphale des troupes tartares,&mdash;ne ft-ce que pour satisfaire la
+curiosit de sa cousine,&mdash;et Harry Blount s'tait dcid rester
+pendant quelques heures; mais, le soir mme, tous deux devaient
+reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien monts, ils espraient devancer
+les claireurs de l'mir.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet et Harry Blount s'taient donc mls la foule et
+regardaient, de manire ne perdre aucun dtail d'une fte qui devait
+leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirrent donc
+Fofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses gardes,
+et toute cette pompe orientale, dont les crmonies d'Europe ne peuvent
+donner aucune ide. Mais ils se dtournrent avec mpris, lorsqu'Ivan
+Ogareff se prsenta devant l'mir, et ils attendirent, non sans quelque
+impatience, que la fte comment.</p>
+
+<p>Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus trop
+tt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent! Tout cela,
+ce n'est qu'un lever de rideau, et il et t de meilleur got de
+n'arriver que pour le ballet.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ballet? demanda Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se
+lever.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet parlait comme s'il et t l'Opra, et, tirant sa
+lorgnette de son tui, il se prpara observer en connaisseur les
+premiers sujets de la troupe de Fofar.</p>
+
+<p>Mais une pnible crmonie allait prcder les divertissements.</p>
+
+<p>En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait tre complet sans
+l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines
+de prisonniers furent amens sous le fouet des soldats. Ils taient
+destins dfiler devant Fofar-Khan et ses allis, avant d'tre
+entasss avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.</p>
+
+<p>Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff.
+Conformment aux ordres d'Ivan Ogareff, il tait spcialement gard par
+un peloton de soldats. Sa mre et Nadia taient l aussi.</p>
+
+<p>La vieille Sibrienne, toujours nergique quand il ne s'agissait que
+d'elle, avait le visage horriblement ple. Elle s'attendait quelque
+terrible scne. Ce n'tait pas sans raison que son fils avait t
+conduit devant l'mir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff,
+frapp publiquement de ce knout lev sur elle, n'tait pas homme
+pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque pouvantable
+supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaait
+certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait pargn au moment
+o ses soldats s'taient jets sur lui, c'est parce qu'il savait bien ce
+qu'il faisait en le rservant la justice de l'mir.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ni la mre ni le fils n'avaient pu se parler depuis la
+funeste scne du camp de Zabdiero. On les avait impitoyablement spars
+l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misres, car c'et t un
+adoucissement pour eux que d'tre runis pendant ces quelques jours de
+captivit! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon son fils de
+tout le mal qu'elle lui avait involontairement caus, car elle
+s'accusait de n'avoir pu matriser ses sentiments maternels! Si elle
+avait su se contenir Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle se
+trouva face face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir t
+reconnu, et que de malheurs eussent t vits!</p>
+
+<p>Et, de son ct, Michel Strogoff pensait que si sa mre tait l, si
+Ivan Ogareff l'avait mise en sa prsence, c'tait pour qu'elle souffrit
+de son propre supplice, peut-tre aussi parce que quelque pouvantable
+mort lui tait rserve elle comme lui!</p>
+
+<p>Quant Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les
+sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et la mre. Elle
+ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait avant
+tout viter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se dissimuler,
+se faire petite! Peut-tre alors pourrait-elle ronger les mailles qui
+emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion d'agir lui
+tait donne, elle agirait, dt-elle se sacrifier pour le fils de Maria
+Strogoff.</p>
+
+<p>Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant l'mir,
+et, en passant, chacun d'eux avait d se prosterner, le front dans la
+poussire, en signe de servilit. C'tait l'esclavage qui commenait par
+l'humiliation! Lorsque ces infortuns taient trop lents se courber,
+la rude main des gardes les jetait violemment terre.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister un pareil
+spectacle sans prouver une vritable indignation.</p>
+
+<p>C'est lche! Partons! dit Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Non! rpondit Harry Blount. Il faut tout voir!</p>
+
+<p>&mdash;Tout voir!... Ah! s'cria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le
+bras de son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, Blount! C'est elle!</p>
+
+<p>&mdash;Elle?</p>
+
+<p>&mdash;La s&#339;ur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnire! Il faut
+la sauver....</p>
+
+<p>&mdash;Contenez-vous, rpondit froidement Harry Blount. Notre intervention en
+faveur de cette jeune fille pourrait lui tre plus nuisible qu'utile.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, prt s'lancer, s'arrta, et Nadia, qui ne les avait
+pas aperus, tant demi voile par ses cheveux, passa son tour
+devant l'mir sans attirer son attention.</p>
+
+<p>Cependant, aprs Nadia, Marfa Strogoff tait arrive, et, comme elle ne
+se jeta pas assez promptement dans la poussire, les gardes la
+poussrent brutalement.</p>
+
+<p>Marfa Strogoff tomba.</p>
+
+<p>Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient
+purent peine matriser.</p>
+
+<p>Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraner, lorsqu'Ivan
+Ogareff intervint, disant:</p>
+
+<p>Que cette femme reste!</p>
+
+<p>Quant Nadia, elle fut rejete dans la foule des prisonniers. Le regard
+d'Ivan Ogareff ne s'tait pas arrt sur elle.</p>
+
+<p>Michel Strogoff fut alors amen devant l'mir, et l, il resta debout,
+sans baisser les yeux.</p>
+
+<p>Le front terre! lui cria Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;Non! rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Deux gardes voulurent le contraindre se courber, mais ce furent eux
+qui furent couchs sur le sol par la main du robuste jeune homme.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff s'avana vers Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Tu vas mourir! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrai, rpondit firement Michel Strogoff, mais ta face de
+tratre, Ivan, n'en portera pas moins et jamais la marque infamante du
+knout!</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, cette rponse, plit affreusement.</p>
+
+<p>Quel est ce prisonnier? demanda l'mir de cette voix qui tait d'autant
+plus menaante qu'elle tait calme.</p>
+
+<p>&mdash;Un espion russe, rpondit Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence
+prononce contre lui serait terrible.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait march sur Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Les soldats l'arrtrent.</p>
+
+<p>L'mir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis,
+il dsigna de la main le Koran, qui lui fut apport. Il ouvrit le livre
+sacr et posa son doigt sur une des pages.</p>
+
+<p>C'tait le hasard, ou plutt, dans la pense de ces Orientaux, Dieu mme
+qui allait dcider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie
+centrale donnent le nom de fal cette pratique. Aprs avoir
+interprt le sens du verset touch par le doigt du juge, ils appliquent
+la sentence, quelle qu'elle soit.</p>
+
+<p>L'mir avait laiss son doigt appuy sur la page du Koran. Le chef des
+ulmas, s'approchant alors, lut haute voix un verset qui se terminait
+par ces mots:</p>
+
+<p>Et il ne verra plus les choses de la terre.</p>
+
+<p>Espion russe, dit Fofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au
+camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_V-b" id="CHAPITRE_V-b"></a>CHAPITRE V<br /><br />
+<small>REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!</small></h2>
+
+<p>Michel Strogoff, les mains lies, fut maintenu en face du trne de
+l'mir, au pied de la terrasse.</p>
+
+<p>Sa mre, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales,
+s'tait affaisse, n'osant plus regarder, n'osant plus couter.</p>
+
+<p>Regarde de tous tes yeux! regarde! avait dit Fofar-Khan, en tendant
+sa main menaante vers Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des m&#339;urs tartares, avait compris
+la porte de cette parole, car ses lvres s'taient un instant
+desserres dans un cruel sourire. Puis, il avait t se placer auprs de
+Fofar-Khan.</p>
+
+<p>Un appel de trompettes se fit aussitt entendre. C'tait le signal des
+divertissements.</p>
+
+<p>Voil le ballet, dit Alcide Jolivet Harry Blount, mais, contrairement
+ tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame!</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.</p>
+
+<p>Une nue de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers
+instruments tartares, la doutare, mandoline au long manche en bois de
+mrier, deux cordes de soie tordue et accordes par quarte, le
+kobize, sorte de violoncelle ouvert sa partie antrieure, garni de
+crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la tschibyzga,
+longue flte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams,
+unis la voix gutturale des chanteurs, formrent une harmonie trange.
+Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre arien, compos
+d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes leur partie
+centrale, rsonnaient sous la brise comme des harpes oliennes.</p>
+
+<p>Aussitt les danses commencrent.</p>
+
+<p>Ces ballerines taient toutes d'origine persane. Elles n'taient point
+esclaves et exeraient leur profession en libert. Autrefois, elles
+figuraient officiellement dans les crmonies la cour de Thran; mais
+depuis l'vnement au trne de la famille rgnante, bannies ou peu
+prs du royaume, elles avaient d chercher fortune ailleurs. Elles
+portaient le costume national, et des bijoux les ornaient profusion.
+De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balanaient
+leurs oreilles, des cercles d'argent niells s'enroulaient leur cou,
+des bracelets forms d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras
+et leurs jambes, des pendants, richement entremls de perles, de
+turquoises et de cornalines, frmissaient l'extrmit de leurs longues
+nattes. La ceinture qui les pressait la taille tait fixe par une
+brillante agrafe, ressemblant la plaque des grand croix europennes.</p>
+
+<p>Ces ballerines excutrent trs-gracieusement des danses varies, tantt
+isoles, tantt par groupes. Elles avaient le visage dcouvert, mais, de
+temps en temps, elles ramenaient un voile lger sur leur figure, et on
+et dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux clatants, comme
+une vapeur sur un ciel constell. Quelques-unes de ces Persanes
+portaient en charpe un baudrier de cuir brod de perles, auquel pendait
+un sachet de forme triangulaire, la pointe en bas, et qu'elles ouvrirent
+ un certain moment. De ces sachets, tissus d'un filigrane d'or, elles
+tirrent de longues et troites bandes de soie carlate, sur lesquelles
+taient brods les versets du Koran. Ces bandes, qu'elles tendirent
+entre elles, formrent une ceinture sous laquelle d'autres danseuses se
+glissrent sans interrompre leurs pas, et, en passant devant chaque
+verset, suivant le prcepte qu'il contenait, ou elles se prosternaient
+jusqu' terre, ou elles s'envolaient par un bond lger, comme pour aller
+prendre place parmi les houris du ciel de Mahomet.</p>
+
+<p>Mais, ce qui tait remarquable, ce dont fut frapp Alcide Jolivet, c'est
+que ces Persanes se montrrent plutt indolentes que fougueuses. La
+furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par
+l'excution, elles rappelaient plutt les bayadres calmes et dcentes
+de l'Inde que les aimes passionnes de l'Egypte.</p>
+
+<p>Lorsque ce premier divertissement fut achev, une voix grave se fit
+entendre qui disait:</p>
+
+<p>Regarde de tous tes yeux, regarde!</p>
+
+<p>L'homme qui rptait les paroles de l'mir, Tartare de haute taille,
+tait l'excuteur des hautes &#339;uvres de Fofar-Khan. Il avait pris place
+derrire Michel Strogoff et tenait la main un sabre large lame
+courbe, une de ces lames damasses qui ont t trempes par les clbres
+armuriers de Karschi ou d'Hissar.</p>
+
+<p>Prs de lui, des gardes avaient apport un trpied sur lequel reposait
+un rchaud o brlaient, sans donner aucune fume, quelques charbons
+ardents. La bue lgre qui les couronnait n'tait due qu'
+l'incinration d'une substance rsineuse et aromatique, mlange d'oliban
+et de benjoin, que l'on projetait leur surface.</p>
+
+<p>Cependant, aux Persanes avait immdiatement succd un autre groupe de
+ballerines, de race trs-diffrente, que Michel Strogoff reconnut
+aussitt.</p>
+
+<p>Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi,
+car Harry Blount dit son confrre:</p>
+
+<p>Ce sont les tsiganes de Nijni-Novgorod!</p>
+
+<p>&mdash;Elles-mmes! s'cria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux doivent
+rapporter ces espionnes plus d'argent que leurs jambes!</p>
+
+<p>En en faisant des agents au service de l'mir, Alcide Jolivet, on le
+sait, ne se trompait pas.</p>
+
+<p>Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe costume
+trange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beaut.</p>
+
+<p>Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de ses
+ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays que leur
+race parcourt en Europe, de la Bohme, de l'gypte, de l'Italie, de
+l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui cliquetaient
+leurs bras, et aux ronflements des dars, sorte de tambours de
+basque, dont leurs doigts raillaient la peau stridente.</p>
+
+<p>Sangarre, tenant un de ces dars qui frmissait entre ses mains,
+excitait cette troupe de vritables corybantes.</p>
+
+<p>Alors s'avana un tsigane, g de quinze ans au plus. Il tenait la
+main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple
+glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson
+d'un rhythme trs-bizarre, une danseuse vint se placer prs de lui et
+demeura immobile, l'coutant; mais chaque fois que le refrain revenait
+aux lvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue,
+secouant prs de lui son dar et l'tourdissant du cliquetis de ses
+crotales.</p>
+
+<p>Puis, aprs le dernier refrain, les ballerines enlacrent le tsigane
+dans les mille replis de leurs danses.</p>
+
+<p>En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'mir et de ses allis,
+des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des picettes
+qui frappaient les cymbales des danseuses, se mlaient encore les
+derniers murmures des doutares et des tambourins.</p>
+
+<p>Prodigues comme des pillards! dit Alcide Jolivet l'oreille de son
+compagnon.</p>
+
+<p>Et c'tait bien l'argent vol, en effet, qui tombait flots, car, avec
+les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les
+roubles moscovites.</p>
+
+<p>Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'excuteur, posant sa
+main sur l'paule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur
+rptition rendait de plus en plus sinistres:</p>
+
+<p>Regarde de tous tes yeux, regarde!</p>
+
+<p>Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'excuteur ne tenait plus
+son sabre nu la main.</p>
+
+<p>Cependant, le soleil s'abaissait dj au-dessous de l'horizon. Une
+demi-obscurit commenait envahir les arrire-plans de la campagne. La
+masse des cdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les
+eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premires
+brumes. L'ombre ne pouvait tarder se glisser jusqu'au plateau qui
+dominait la ville.</p>
+
+<p>Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des
+torches enflammes, envahirent la place. Entranes par Sangarre,
+tsiganes et Persanes rapparurent devant le trne de l'mir et firent
+valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les
+instruments de l'orchestre tartare se dchanrent dans une harmonie
+plus sauvage, accompagne des cris gutturaux des chanteurs. Les
+cerfs-volants, qui avaient t ramens terre, reprirent leur vol,
+enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous la
+brise plus frache, leurs harpes vibrrent avec plus d'intensit au
+milieu de cette illumination arienne.</p>
+
+<p>Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se
+mler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commena une
+fantasia pdestre, qui produisit le plus trange effet.</p>
+
+<p>Ces soldats, arms de sabres nus et de longs pistolets, tout en
+excutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de dtonations
+clatantes, de mousquetades continues qui se dtachaient sur le
+roulement des tambourins, le ronflement des dars, le grincement des
+doutares. Leurs armes, charges d'une poudre colore, la mode
+chinoise, par quelque ingrdient mtallique, lanaient de longs jets
+rouges, verts, bleus, et on et dit alors que tous ces groupes
+s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains cts, ce
+divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse
+militaire dont les coryphes man&#339;uvraient au milieu de pointes d'pe
+et de poignards, et il est possible que la tradition en ait t lgue
+aux peuples de l'Asie centrale; mais cette cybistique tartare tait
+rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient
+au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points
+igns. C'tait comme un kalidoscope d'tincelles, dont les combinaisons
+se variaient l'infini chaque mouvement des danseuses.</p>
+
+<p>Si blas que dt tre un journaliste parisien sur ces effets que la mise
+en scne moderne a ports loin. Alcide Jolivet ne put retenir un lger
+mouvement de tte qui, entre le boulevard Montmartre et la Madeleine,
+eut voulu dire: Pas mal! pas mal!</p>
+
+<p>Puis, soudain, comme un signal, tous les feux de la fantasia
+s'teignirent, les danses cessrent, les ballerines disparurent. La
+crmonie tait termine, et les torches seulement clairaient ce
+plateau, quelques instants auparavant si plein de lumires.</p>
+
+<p>Sur un signe de l'mir, Michel Strogoff fut amen au milieu de la place.</p>
+
+<p>Blount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez
+voir la fin de tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, rpondit Henry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Vos lecteurs du <i>Daily-Telegraph</i> ne sont pas friands, je l'espre,
+des dtails d'une excution la mode tartare?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que votre cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garon! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff. Le
+vaillant soldat et mrit de tomber sur le champ de bataille!</p>
+
+<p>&mdash;Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver? dit Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons rien.</p>
+
+<p>Les deux journalistes se rappelaient la conduite gnreuse de Michel
+Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles preuves,
+esclave de son devoir, il avait d passer, et, au milieu de ces
+Tartares, auxquels toute piti est inconnue, ils ne pouvaient rien pour
+lui!</p>
+
+<p>Peu dsireux d'assister au supplice rserv cet infortun, ils
+rentrrent donc dans la ville.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'tait
+parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet
+appelait par anticipation la campagne de la revanche.</p>
+
+<p>Cependant, Michel Strogoff tait debout, ayant le regard hautain pour
+l'mir, mprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait mourir, et,
+cependant, on et vainement cherch en lui un symptme de faiblesse.</p>
+
+<p>Les spectateurs, rests aux abords de la place, ainsi que l'tat-major
+de Fofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'tait qu'un attrait de plus,
+attendaient que l'excution ft accomplie. Puis, sa curiosit assouvie,
+toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.</p>
+
+<p>L'mir fit un geste. Michel Strogoff, pouss par les gardes, s'approcha
+de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il comprenait,
+Fofar lui dit:</p>
+
+<p>Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernire
+fois. Dans un instant, tes yeux seront jamais ferms la lumire!</p>
+
+<p>Ce n'tait pas de mort, mais de ccit, qu'allait tre frapp Michel
+Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-tre que la perte de la
+vie! La malheureux tait condamn tre aveugl.</p>
+
+<p>Cependant, en entendant la peine prononce par l'mir, Michel Strogoff
+ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme
+s'il et voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard. Supplier
+ces hommes froces, c'tait inutile, et, d'ailleurs, indigne de lui. Il
+n'y songea mme pas. Toute sa pense se condensa sur sa mission
+irrvocablement manque, sur sa mre, sur Nadia, qu'il ne reverrait
+plus! Mais il ne laissa rien paratra de l'motion qu'il ressentait.</p>
+
+<p>Puis, le sentiment d'une vengeance accomplir quand mme envahit tout
+son tre. Il se retourna vers Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Ivan, dit-il d'une voix menaante, Ivan le tratre, la dernire menace
+de mes yeux sera pour toi!</p>
+
+<p>Ivan Ogareff haussa les paules.</p>
+
+<p>Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'tait pas en regardant Ivan
+Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'teindre.</p>
+
+<p>Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.</p>
+
+<p>Ma mre! s'cria-t-il. Oui! oui! toi mon suprme regard, et non ce
+misrable! Reste l, devant moi! Que je voie encore ta figure
+bien-aime! Que mes yeux se ferment en te regardant!....</p>
+
+<p>La vieille Sibrienne, sans prononcer une parole, s'avanait....</p>
+
+<p>Chassez cette femme! dit Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Deux soldats repoussrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta
+debout, a quelques pas de son fils.</p>
+
+<p>L'excuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu la main, et ce
+sabre, chauff blanc, il venait de le retirer du rchaud o brlaient
+les charbons parfums.</p>
+
+<p>Michel Strogoff allait tre aveugl suivant la coutume tartare, avec une
+lame ardente, passe devant ses yeux!</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne chercha pas a rsister. Plus rien n'existait ses
+yeux que sa mre, qu'il dvorait alors du regard! Toute sa vie tait
+dans cette dernire vision!</p>
+
+<p>Marfa Strogoff, l'&#339;il dmesurment ouvert, les bras tendus vers lui, le
+regardait!...</p>
+
+<p>La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Un cri de dsespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanime sur le
+sol!</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait aveugle.</p>
+
+<p>Ses ordres excuts, l'mir se retira avec toute sa maison. Il ne resta
+bientt plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de torches.</p>
+
+<p>Le misrable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, aprs
+l'excuteur, lui porter le dernier coup?</p>
+
+<p>Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit
+venir et se redressa.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impriale, il l'ouvrit, et, par
+une suprme ironie, il la plaa devant les yeux teints du courrier du
+czar, disant:</p>
+
+<p>Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire Irkoutsk ce que
+tu auras lu! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff!</p>
+
+<p>Cela dit, le tratre serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se
+retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.</p>
+
+<p>Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mre, inanime,
+peut-tre morte.</p>
+
+<p>Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie.
+Tomsk, illumine, brillait comme une ville en fte.</p>
+
+<p>Michel Strogoff prta l'oreille. La place tait silencieuse et dserte.</p>
+
+<p>Il se trana, en ttonnant, vers l'endroit o sa mre tait tombe. Il
+la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de la
+sienne, il couta les battements de son c&#339;ur. Puis, on et dit qu'il
+lui parlait tout bas.</p>
+
+<p>La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit son
+fils?</p>
+
+<p>En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.</p>
+
+<p>Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se
+releva, et, ttant du pied, cherchant tendre ses mains pour se guider,
+il marcha peu peu vers l'extrmit de la place.</p>
+
+<p>Soudain, Nadia parut.</p>
+
+<p>Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit
+couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Celui-ci, aveugle, ne savait qui le dliait, car Nadia n'avait pas
+prononc une parole.</p>
+
+<p>Mais cela fait:</p>
+
+<p>Frre! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Nadia! murmura Michel Strogoff, Nadia!</p>
+
+<p>&mdash;Viens! frre, rpondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux dsormais, et
+c'est moi qui te conduirai Irkoutsk!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VI-b" id="CHAPITRE_VI-b"></a>CHAPITRE VI<br /><br />
+<small>UN AMI DE GRANDE ROUTE.</small></h2>
+
+<p>Une demi-heure aprs, Michel Strogoff et Nadia avaient quitt Tomsk.</p>
+
+<p>Un certain nombre de prisonniers, cette nuit-l, purent aussi chapper
+aux Tartares, car officiers ou soldats, tous plus ou moins abrutis,
+s'taient, inconsciemment relchs de la surveillance svre qu'ils
+avaient maintenue jusqu'alors, soit au camp de Zabdiero, soit pendant
+la marche des convois. Nadia, aprs avoir t emmene tout d'abord avec
+les autres prisonniers, avait donc pu fuir et revenir au plateau, au
+moment o Michel Strogoff tait conduit devant l'mir.</p>
+
+<p>La, mle la foule, elle avait tout vu. Pas un cri ne lui chappa
+lorsque la lame, chauffe blanc, passa devant les yeux de son
+compagnon. Elle eut la force de rester immobile et muette. Une
+providentielle inspiration lui dit de se rserver, libre encore, pour
+guider le fils de Marfa Strogoff au but qu'il avait jur d'atteindre.
+Son c&#339;ur, un moment, cessa de battre, lorsque la vieille Sibrienne
+tomba inanime, mais une pense lui rendit toute son nergie.</p>
+
+<p>Je serai le chien de l'aveugle! se dit-elle.</p>
+
+<p>Aprs le dpart d'Ivan Ogareff, Nadia s'tait dissimule dans l'ombre.
+Elle avait attendu que la foule et quitt le plateau. Michel Strogoff,
+abandonn comme un misrable tre dont on ne doit plus rien craindre,
+tait seul. Elle le vit se traner jusqu' sa mre, se courber sur elle,
+la baiser au front, puis se relever, ttonner pour fuir...</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, elle et lui, la main dans la main, avaient
+descendu le talus escarp, et, aprs avoir suivi les berges du Tom
+jusqu' l'extrmit de la ville, ils franchissaient heureusement une
+brche de l'enceinte.</p>
+
+<p>La route d'Irkoutsk tait la seule qui s'enfont dans l'est, il n'y
+avait pas se tromper. Nadia entrana rapidement Michel Strogoff. Il
+tait possible que ds le lendemain, aprs quelques heures d'orgie, les
+claireurs de l'mir, se jetant de nouveau sur la steppe, coupassent
+toute communication. Il importait donc de les devancer, d'atteindre
+avant eux Krasnoiarsk, que cinq cents verstes (533 kilomtres)
+sparaient de Tomsk, enfin de ne quitter que le plus tard possible la
+grande route. Se lancer hors du chemin trac, c'tait l'incertain,
+l'inconnu, c'tait la mort bref dlai.</p>
+
+<p>Comment Nadia put-elle supporter les fatigues de cette nuit du 16 au 17
+aot? Comment trouva-t-elle la force physique ncessaire fournir une
+si longue tape? Comment ses pieds, saignant d'une marche force,
+purent-ils la porter jusque-l? c'est presque incomprhensible. Mais il
+n'en est pas moins vrai que le lendemain matin, douze heures aprs leur
+dpart de Tomsk, Michel Strogoff et elle atteignaient le bourg de
+Smilowsko, aprs une course de cinquante verstes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'avait pas prononc une seule parole. Ce n'tait pas
+Nadia qui tenait sa main, ce fut lui qui tint celle de sa compagne
+pendant toute cette nuit; mais, grce cette main qui le guidait rien
+que par ses frmissements, il avait march avec son allure ordinaire.</p>
+
+<p>Smilowsko tait presque entirement abandonne. Les habitants,
+redoutant les Tartares, avaient fui dans la province d'Yeniseisk. A
+peine deux ou trois maisons taient elles encore occupes. Tout ce que
+la ville contenait d'utile ou de prcieux avait t enlev sur des
+charrettes.</p>
+
+<p>Cependant, Nadia tait dans la ncessit de faire l une halte de
+quelques heures. Il leur fallait tous deux nourriture et repos.</p>
+
+<p>La jeune fille conduisit donc son compagnon l'extrmit de la
+bourgade. Une maison vide, la porte ouverte, tait l. Ils y entrrent.
+Un mauvais banc de bois se trouvait au milieu de la chambre; prs de ce
+haut pole commun toutes les demeures sibriennes. Ils s'y assirent.</p>
+
+<p>Nadia regarda alors bien en face son compagnon aveugle, et comme elle ne
+l'avait jamais regard jusqu'alors. Il y avait plus que de la
+reconnaissance, plus que de la piti dans son regard. Si Michel Strogoff
+avait pu la voir, il aurait lu dans ce beau regard dsol l'expression
+d'un dvouement et d'une tendresse infinis.</p>
+
+<p>Les paupires de l'aveugle, rougies par la lame incandescente,
+recouvraient demi ses yeux, absolument secs. La sclrotique en tait
+lgrement plisse et comme raccornie, la pupille singulirement
+agrandie; l'iris semblait d'un bleu plus fonc qu'il n'tait auparavant;
+les cils et les sourcils taient en partie brls; mais, en apparence du
+moins, le regard si pntrant du jeune homme ne semblait avoir subi
+aucun changement. S'il n'y voyait plus, si sa ccit tait complte,
+c'est que la sensibilit de la rtine et du nerf optique avait t
+radicalement dtruite par l'ardente chaleur de l'acier.</p>
+
+<p>En ce moment, Michel Strogoff tendit les mains. Tu es l, Nadia?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit la jeune fille, je suis prs de toi, et je ne te
+quitterai plus, Michel.</p>
+
+<p>A son nom, prononc par Nadia pour la premire fois, Michel Strogoff
+tressaillit. Il comprit que sa compagne savait tout, ce qu'il tait,
+quels liens l'unissaient la vieille Marfa.</p>
+
+<p>Nadia, reprit-il, il va falloir nous sparer!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sparer? Pourquoi cela, Michel?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas tre un obstacle ton voyage! Ton pre t'attend
+Irkoutsk! Il faut que tu rejoignes ton pre!</p>
+
+<p>&mdash;Mon pre me maudirait, Michel, si je t'abandonnais, aprs ce que tu as
+fait pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Nadia! Nadia! rpondit Michel Strogoff, en pressant la main que la
+jeune fille avait pose sur la sienne, tu ne dois penser qu' ton pre!</p>
+
+<p>&mdash;Michel, reprit Nadia, tu as plus besoin de moi que mon pre! Dois-tu
+donc renoncer aller Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'cria Michel Strogoff d'un ton qui montrait qu'il n'avait
+rien perdu de son nergie.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, tu n'as plus cette lettre!....</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre qu'Ivan Ogareff m'a vole!... Eh bien! je saurai m'en
+passer, Nadia! Ils m'ont trait comme un espion! J'agirai comme un
+espion! J'irai dire Irkoutsk tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai
+entendu, et, j'en jure par la Dieu vivant! le tratre me retrouvera un
+jour face face! Mais il faut que j'arrive avant lui Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu parles de nous sparer, Michel?</p>
+
+<p>&mdash;Nadia, les misrables m'ont tout pris!</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste quelques roubles, et mes yeux! Je puis y voir pour toi,
+Michel, et te conduire l o tu ne peux plus aller seul!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment irons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;A pied.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vivrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;En mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, Nadia!</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Michel.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens ne se donnaient plus le nom de frre et de s&#339;ur.
+Dans leur misre commune, ils se sentaient plus troitement unis encore
+l'un l'autre. Tous deux quittrent la maison, aprs avoir pris une
+heure de repos. Nadia, courant les rues de la bourgade, s'tait procur
+quelques morceaux de tchorne-khleb, sorte de pain fait avec de l'orge,
+et un peu de cet hydromel connu sous le nom de mod en Russie. Cela ne
+lui avait rien cot, car elle avait commenc son mtier de mendiante.
+Ce pain et cet hydromel avaient, tant bien que mal, apais la faim et la
+soif de Michel Strogoff. Nadia lui avait rserv la plus grande portion
+de cette insuffisante nourriture. Il mangeait les morceaux de pain que
+sa compagne lui prsentait l'un aprs l'autre. Il buvait la gourde
+qu'elle portait ses lvres.</p>
+
+<p>Manges-tu, Nadia? lui demanda-t-il plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Michel, rpondit toujours la jeune fille, qui se contentait des
+restes de son compagnon.</p>
+
+<p>Michel et Nadia quittrent Smilowsko et reprirent cette pnible route
+d'Irkoutsk. La jeune fille rsistait nergiquement la fatigue. Si
+Michel Strogoff l'et vue, peut-tre n'aurait-il pas eu le courage
+d'aller plus loin. Mais Nadia ne se plaignait pas, et Michel Strogoff,
+n'entendant pas un soupir, marchait avec une hte qu'il n'tait pas
+matre de rprimer. Et pourquoi? Pouvait-il donc esprer de devancer
+encore les Tartares? Il tait pied, sans argent, il tait aveugle, et
+si Nadia, son seul guide, venait lui manquer, il n'aurait plus qu' se
+coucher sur un des cts de la route et y mourir misrablement! Mais
+enfin, si, force d'nergie, il arrivait Krasnoiarsk, tout n'tait
+peut-tre pas perdu, puisque le gouverneur, auquel il se ferait
+connatre, n'hsiterait pas lui donner les moyens d'atteindre
+Irkoutsk.</p>
+
+<p>Michel Strogoff allait donc, parlant peu, absorb dans ses penses. Il
+tenait la main de Nadia. Tous deux taient en communication incessante.
+Il leur semblait qu'ils n'avaient plus besoin de la parole pour changer
+leurs penses. De temps en temps, Michel Strogoff disait:</p>
+
+<p>Parle-moi, Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon, Michel? Nous pensons ensemble! rpondait la jeune fille,
+et elle faisait en sorte que sa voix ne dcelt aucune fatigue.</p>
+
+<p>Mais quelquefois, comme si son c&#339;ur et cess de battre un instant, ses
+jambes flchissaient, son pas se ralentissait, son bras se tendait, elle
+restait en arrire. Michel Strogoff s'arrtait alors, il fixait ses yeux
+sur la pauvre fille, comme s'il et essay de l'apercevoir travers
+cette ombre qu'il portait en lui. Sa poitrine se gonflait; puis,
+soutenant plus vivement sa compagne, il reprenait sa marche en avant.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de toutes ces misres sans trve, ce jour-l, une
+circonstance heureuse allait se produire, qui devait leur pargner bien
+des fatigues tous les deux.</p>
+
+<p>Ils avaient quitt Smilowsko depuis deux heures environ, lorsque
+Michel Strogoff s'arrta.</p>
+
+<p>La route est dserte? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument dserte, rpondit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'entends pas quelque bruit en arrire?</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce sont les Tartares, il faut nous cacher. Regarde bien.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, Michel! rpondit Nadia en remontant le chemin, qui se
+coudait quelques pas sur la droite.</p>
+
+<p>Michel Strogoff resta un instant seul, tendant l'oreille.</p>
+
+<p>Nadia revint presque aussitt et dit:</p>
+
+<p>C'est une charrette. Un jeune homme la conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est seul?</p>
+
+<p>&mdash;Seul.</p>
+
+<p>Michel Strogoff hsita un instant. Devait-il se cacher? Devait-il, au
+contraire, tenter la chance de trouver place dans ce vhicule, sinon
+pour lui, du moins pour elle? Lui, il se contenterait de s'appuyer d'une
+main la charrette, il la pousserait au besoin, car ses jambes
+n'taient pas prs de lui manquer, mais il sentait bien que Nadia,
+trane pied depuis le passage de l'Obi, c'est--dire depuis plus de
+huit jours, tait bout de forces.</p>
+
+<p>Il attendit.</p>
+
+<p>La charrette arriva bientt au tournant de la route.</p>
+
+<p>C'tait un vhicule fort dlabr, pouvant la rigueur contenir trois
+personnes, ce qu'on appelle dans le pays une kibitka.</p>
+
+<p>Ordinairement, la kibitka est attele de trois chevaux, mais celle-ci
+n'tait trane que par un seul cheval long poil, longue queue, et
+auquel son sang mongol assurait vigueur et courage.</p>
+
+<p>Un jeune homme la conduisait, ayant un chien prs de lui.</p>
+
+<p>Nadia reconnut que ce jeune homme tait Russe. Il avait une figure douce
+et flegmatique qui inspirait la confiance. D'ailleurs, il ne paraissait
+pas press le moins du monde. Il marchait d'un pas tranquille, pour ne
+pas surmener son cheval, et, le voir, on n'et jamais cru qu'il
+suivait une route que les Tartares pouvaient couper d'un moment
+l'autre.</p>
+
+<p>Nadia, tenant Michel Strogoff par la main, s'tait range de ct.</p>
+
+<p>La kibitka s'arrta, et le conducteur regarda la jeune fille en
+souriant.</p>
+
+<p>Et o donc allez-vous comme cela? lui demanda-t-il en faisant de bons
+yeux tout ronds.</p>
+
+<p>Au son de cette voix, Michel Strogoff se dit qu'il l'avait entendue
+quelque part. Et, sans doute, elle suffit lui faire reconnatre le
+conducteur de la kibitka, car son front se rassrna aussitt.</p>
+
+<p>Eh bien, o donc allez-vous? rpta le jeune homme, en s'adressant plus
+directement Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons Irkoutsk, rpondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! petit pre, tu ne sais donc pas qu'il y a encore bien des verstes
+et des verstes jusqu' Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu vas pied?</p>
+
+<p>&mdash;A pied.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, bien! mais la demoiselle?....</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma s&#339;ur, dit Michel Strogoff, qui jugea prudent de redonner ce
+nom Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ta s&#339;ur, petit pre! Mais, crois-moi, elle ne pourra jamais
+atteindre Irkoutsk!</p>
+
+<p>&mdash;Ami, rpondit Michel Strogoff en s'approchant, les Tartares nous ont
+dpouills, et je n'ai pas un kopek t'offrir; mais si tu veux prendre
+ma s&#339;ur prs de toi, je suivrai ta voiture pied, je courrai s'il le
+faut, je ne te retarderai pas d'une heure....</p>
+
+<p>&mdash;Frre, s'cria Nadia... je ne veux pas... je ne veux pas!&mdash;Monsieur,
+mon frre est aveugle!</p>
+
+<p>&mdash;Aveugle! rpondit le jeune homme d'une voix mue.</p>
+
+<p>&mdash;Les Tartares lui ont brl les yeux! rpondit Nadia, en tendant ses
+mains comme pour implorer la piti.</p>
+
+<p>&mdash;Brl les yeux? Oh! pauvre petit pre! Moi, je vais a Krasnoiarsk. Eh
+bien, pourquoi ne monterais-tu pas avec ta s&#339;ur dans la kibitka? En
+nous serrant un peu, nous y tiendrons tous les trois. D'ailleurs, mon
+chien ne refusera pas d'aller pied. Seulement, je ne vais pas vite,
+pour mnager mon cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, comment te nommes-tu? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Nicolas Pigassof.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nom que je n'oublierai plus, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monte, petit pre aveugle. Ta s&#339;ur sera prs de toi, au fond
+de la charrette, moi devant pour conduire. Il y a de la bonne corce de
+bouleau et de la paille d'orge dans le fond. C'est comme un
+nid.&mdash;Allons, Serko, fais-nous place!</p>
+
+<p>Le chien descendit sans se faire prier. C'tait un animal de race
+sibrienne, poil gris, de moyenne taille, avec une bonne grosse tte
+caressante, et qui semblait tre trs-attach son matre.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia, en un instant, furent installs dans la
+kibitka. Michel Strogoff avait tendu ses mains comme pour chercher
+celles de Nicolas Pigassof.</p>
+
+<p>Ce sont mes mains que tu veux serrer! dit Nicolas. Les voil, petit
+pre! Serre-les tant que cela te fera plaisir!.</p>
+
+<p>La kibitka se remit en marche. Le cheval, que Nicolas ne frappait
+jamais, allait l'amble. Si Michel Strogoff ne devait pas gagner en
+rapidit, du moins de nouvelles fatigues seraient-elles pargnes
+Nadia.</p>
+
+<p>Et tel tait l'puisement de la jeune fille, que, berce par le
+mouvement monotone de la kibitka, elle tomba bientt dans un sommeil qui
+ressemblait une complte prostration. Michel Strogoff et Nicolas la
+couchrent sur le feuillage de bouleau du mieux qu'il leur fut possible.
+Le compatissant jeune homme tait tout mu, et si pas une larme ne
+s'chappa des yeux de Michel Strogoff, en vrit, c'est parce que le fer
+incandescent avait brl la dernire!</p>
+
+<p>Elle est gentille, dit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;a veut tre fort, petit pre, c'est courageux, mais au fond, c'est
+faible, ces mignonnes-l!&mdash;Est-ce que vous venez de loin?</p>
+
+<p>&mdash;De trs-loin.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres jeunes gens!&mdash;Cela a d te faire bien mal, quand ils t'ont
+brl les yeux!</p>
+
+<p>&mdash;Bien mal, rpondit Michel Strogoff, en se tournant comme s'il et pu
+voir Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas pleur?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'aurais pleur. Penser qu'on ne reverra plus ceux qu'on
+aime! Mais enfin, ils vous voient. C'est peut-tre une consolation!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-tre!&mdash;Dis-moi, ami, demanda Michel Strogoff, est-ce que tu
+ne m'as jamais vu quelque part?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, petit pre? Non, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le son de ta voix ne m'est pas inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous! rpondit Nicolas en souriant. Il connat le son de ma
+voix! peut-tre me demandes-tu cela pour savoir d'o je viens. Oh! je
+vais te le dire. Je viens de Kolyvan.</p>
+
+<p>&mdash;De Kolyvan? dit Michel Strogoff. Mais alors c'est l que je t'ai
+rencontr. Tu tais au poste tlgraphique?</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut, rpondit Nicolas. J'y demeurais. J'tais l'employ
+charg des transmissions.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es rest ton poste jusqu'au dernier moment?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est surtout ce moment-l qu'il faut y tre!</p>
+
+<p>&mdash;C'tait le jour o un Anglais et un Franais se disputaient, roubles
+en main, la place ton guichet, et o l'Anglais a tlgraphi les
+premiers verses de la Bible?</p>
+
+<p>&mdash;a, petit pre, c'est possible, mais je ne me le rappelle pas!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu ne te le rappelles pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lis jamais les dpches que je transmets. Mon devoir tant de
+les oublier, le plus court est de les ignorer.</p>
+
+<p>Cette rponse peignait Nicolas Pigassof.</p>
+
+<p>Cependant, la kibitka allait son petit train, que Michel Strogoff aurait
+voulu rendre plus rapide. Mais Nicolas et son cheval taient accoutums
+ une allure dont ils n'auraient pu se dpartir ni l'un ni l'autre. Le
+cheval marchait pendant trois heures et se reposait pendant une,&mdash;cela
+jour et nuit. Durant les haltes, le cheval paissait, les voyageurs de la
+kibitka mangeaient en compagnie du fidle Serko. La kibitka tait
+approvisionne pour vingt personnes au moins, et Nicolas avait mis
+gnreusement ses rserves la disposition de ses deux htes, qu'il
+croyait frre et s&#339;ur.</p>
+
+<p>Aprs une journe de repos, Nadia eut recouvr une partie de ses forces.
+Nicolas veillait ce qu'elle ft aussi bien que possible. Le voyage se
+faisait dans des conditions supportables, lentement sans doute, mais
+rgulirement. Il arrivait bien parfois que, pendant la nuit, Nicolas,
+tout en conduisant, s'endormait et ronflait avec une conviction qui
+tmoignait du calme de sa conscience. Peut-tre alors, en regardant
+bien, et-on vu la main de Michel Strogoff chercher les guides du cheval
+et lui faire prendre une allure plus rapide, au grand tonnement de
+Serko, qui ne disait rien cependant. Puis, ce trot revenait
+immdiatement l'amble, ds que Nicolas se rveillait, mais la Kibitka
+n'en avait pas moins gagn quelques verstes sur sa vitesse
+rglementaire.</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'on traversa la rivire d'Ichimsk, les bourgades
+d'Ichimsko, Berikylsko, Kusko, la rivire de Mariinsk, la bourgade du
+mme nom, Bogotowlsko et enfin la Tchoula, petit cours d'eau qui spare
+la Sibrie occidentale de la Sibrie orientale. La route se dveloppait
+tantt travers d'immenses landes, qui laissaient un champ vaste aux
+regards, tantt sous d'paisses et interminables forts de sapins, dont
+on croyait ne jamais sortir.</p>
+
+<p>Tout tait dsert. Les bourgades taient presque entirement
+abandonnes. Les paysans avaient fui au del de l'Yenise, estimant que
+ce large fleuve arrterait peut-tre les Tartares.</p>
+
+<p>Le 22 aot, la kibitka atteignit le bourg d'Atchinsk, trois cent
+quatre-vingts verstes de Tomsk. Cent vingt verstes la sparaient encore
+de Krasnoiarsk. Aucun incident n'avait marqu ce voyage. Depuis six
+jours qu'ils taient ensemble, Nicolas, Michel Strogoff et Nadia taient
+rests les mmes, l'un confit dans son calme inaltrable, les deux
+autres inquiets, et songeant au moment o leur compagnon viendrait se
+sparer d'eux.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, on peut le dire, voyait le pays parcouru par les yeux
+de Nicolas et de la jeune fille. A tour de rle, tous deux lui
+peignaient les sites en vue desquels passait la kibitka. Il savait s'il
+tait en fort ou en plaine, si quelque hutte se montrait sur la steppe,
+si quelque Sibrien apparaissait a l'horizon. Nicolas ne tarissait pas.
+Il aimait causer, et, quelle que ft sa faon d'envisager les choses,
+on aimait l'entendre.</p>
+
+<p>Un jour, Michel Strogoff lui demanda quel temps il faisait.</p>
+
+<p>Assez beau, petit pre, rpondit-il, mais ce sont les derniers jours de
+l't. L'automne est court en Sibrie, et, bientt, nous subirons les
+premiers froids de l'hiver. Peut-tre les Tartares songeront-ils se
+cantonner pendant la mauvaise saison?</p>
+
+<p>Michel Strogoff secoua la tte d'un air de doute.</p>
+
+<p>Tu ne le crois pas, petit pre, rpondit Nicolas. Tu penses qu'ils se
+porteront sur Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tu as raison. Ils ont avec eux un mauvais homme qui ne les
+laissera pas refroidir en route.&mdash;Tu as entendu parler d'Ivan Ogareff?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que ce n'est pas bien de trahir son pays!</p>
+
+<p>&mdash;Non... ce n'est pas bien... rpondit Michel Strogoff, qui voulut
+rester impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Petit pre, reprit Nicolas, je trouve que tu ne t'indignes pas assez
+lorsqu'on parle devant toi d'Ivan Ogareff! Tout c&#339;ur russe doit bondir,
+quand on prononce ce nom!</p>
+
+<p>&mdash;Crois-moi, ami, je le hais plus que tu ne pourras jamais le har, dit
+Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible, rpondit Nicolas, non, ce n'est pas possible!
+Quand je songe Ivan Ogareff, au mal qu'il fait notre sainte Russie,
+la colre me prend, et si je le tenais....</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le tenais, ami?....</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je le tuerais.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'en suis sr, rpondit tranquillement Michel Strogoff.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VII-b" id="CHAPITRE_VII-b"></a>CHAPITRE VII<br /><br />
+<small>LE PASSAGE DE L'YENISE</small></h2>
+
+<p>Le 23 aot, l tombe du jour, la kibitka arrivait en vue de
+Krasnoiarsk. Le voyage depuis Tomsk avait dur huit jours. S'il ne
+s'tait pas accompli plus rapidement, quoi qu'et pu faire Michel
+Strogoff, cela tenait surtout ce que Nicolas avait peu dormi. De l,
+impossibilit d'activer l'allure de son cheval, qui, en d'autres mains,
+n'et mis que soixante heures faire ce parcours.</p>
+
+<p>Trs-heureusement, il n'tait pas encore question des Tartares. Aucun
+claireur n'avait paru sur la route que venait de suivre la kibitka.
+Cela devait sembler assez inexplicable, et il fallait videmment qu'une
+grave circonstance et empch les troupes de l'mir de sa porter sans
+retard sur Irkoutsk.</p>
+
+<p>Cette circonstance s'tait produite, en effet. Un nouveau corps russe,
+rassembl en toute hte dans le gouvernement d'Yeniseisk, avait march
+sur Tomsk afin d'essayer de reprendre la ville. Mais, trop faible contre
+les troupes de l'mir, maintenant concentres, il avait d oprer sa
+retraite. Fofar-Khan, en comprenant ses propres soldats et ceux des
+khanats de Khokhand et de Koundouze, comptait alors sous ses ordres deux
+cent cinquante mille hommes, auxquels le gouvernement russe ne pouvait
+pas encore opposer de forces suffisantes. L'invasion ne semblait donc
+pas devoir tre enraye de sitt, et toute la masse tartare allait
+pouvoir marcher sur Irkoutsk.</p>
+
+<p>La bataille de Tomsk tait du 22 aot,&mdash;ce que Michel Strogoff
+ignorait,&mdash;mais ce qui expliquait pourquoi l'avant-garde de l'mir
+n'avait pas encore paru Krasnoiarsk la date du 25.</p>
+
+<p>Toutefois, si Michel Strogoff ne pouvait connatre les derniers
+vnements qui s'taient accomplis depuis son dpart, du moins savait-il
+ceci: c'est qu'il devanait les Tartares de plusieurs jours, c'est qu'il
+ne devait pas dsesprer d'atteindre avant eux la ville d'Irkoutsk,
+distante encore de huit cent cinquante verstes (900 kilomtres).</p>
+
+<p>D'ailleurs, Krasnoiarsk, dont la population est de douze mille mes
+environ, il comptait bien que les moyens de transport ne pourraient lui
+manquer. Puisque Nicolas Pigassof devait s'arrter dans cette ville, il
+serait ncessaire de le remplacer par un guide, et de changer la kibitka
+pour un autre vhicule plus rapide. Michel Strogoff, aprs s'tre
+adress au gouverneur de la ville et avoir tabli son identit et sa
+qualit de courrier du czar,&mdash;ce qui lui serait ais,&mdash;ne doutait pas
+qu'il ne ft mis mme d'atteindre Irkoutsk dans le plus court dlai.
+Il n'aurait plus alors qu' remercier ce brave Nicolas Pigassof et
+partir immdiatement avec Nadia, car il ne voulait pas la quitter avant
+de l'avoir remise entre les mains de son pre.</p>
+
+<p>Cependant, si Nicolas avait rsolu de s'arrter Krasnoiarsk, c'tait,
+comme il le dit, la condition d'y trouver de l'emploi.</p>
+
+<p>En effet, cet employ modle, aprs avoir tenu, jusqu' la dernire
+minute au poste de Kolyvan, cherchait se mettre de nouveau la
+disposition de l'administration.</p>
+
+<p>Pourquoi toucherais-je des appointements que je n'aurais pas gagn?
+rptait-il.</p>
+
+<p>Aussi, au cas o ses services ne pourraient pas tre utiliss
+Krasnoiarsk, qui devait toujours se trouver en communication
+tlgraphique avec Irkoutsk, il se proposait d'aller soit au poste
+d'Oudinsk, soit mme jusqu' la capitale de la Sibrie. Donc, dans ce
+cas, il continuerait voyager avec le frre et la s&#339;ur, et en qui
+trouveraient-ils un guide plus sr, un ami plus dvou?</p>
+
+<p>La kibitka n'tait plus qu' une demi-verste de Krasnoiarsk. On voyait
+droite et gauche les nombreuses croix de bois qui se dressent sur le
+chemin aux approches de la ville. Il tait sept heures du soir. Sur le
+ciel clair se dessinaient la silhouette des glises et le profil des
+maisons construites sur la haute falaise de l'Yenise. Les eaux du
+fleuve miroitaient sous les dernires lueurs parses dans l'atmosphre.</p>
+
+<p>La kibitka s'tait arrte.</p>
+
+<p>O sommes-nous, s&#339;ur? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;A une demi-verste au plus des premires maisons, rpondit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc une ville endormie? reprit Michel Strogoff. Nul bruit
+n'arrive mon oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne vois pas une lumire briller dans l'ombre, pas une fume
+monter dans l'air, ajouta Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;La singulire ville! dit Nicolas. On n'y fait pas de bruit et on s'y
+couche de bonne heure!</p>
+
+<p>Michel Strogoff eut l'esprit travers d'un pressentiment de mauvais
+augure. Il n'avait point dit Nadia tout ce qu'il avait concentr
+d'esprances sur Krasnoiarsk, o il comptait trouver les moyens
+d'achever srement son voyage. Il craignait tant que son espoir ne ft
+encore une fois du! Mais Nadia avait devin sa pense, bien qu'elle ne
+comprit plus pourquoi son compagnon avait hte d'arriver Irkoutsk,
+maintenant que la lettre impriale lui manquait. Un jour mme, elle
+l'avait pressenti cet gard.</p>
+
+<p>J'ai jur d'aller Irkoutsk, s'tait-il content de lui rpondre.</p>
+
+<p>Mais, pour accomplir sa mission, encore fallait-il qu'il trouvt
+Krasnoiarsk quelque rapide mode de locomotion.</p>
+
+<p>Eh bien, ami, dit-il a Nicolas, pourquoi n'avanons-nous pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je crains de rveiller les habitants de la ville avec le
+bruit de ma charrette!</p>
+
+<p>Et, d'un lger coup de fouet, Nicolas stimula son cheval. Serko poussa
+quelques aboiements, et la kibitka descendit au petit trot la route qui
+s'engageait dans Krasnoiarsk.</p>
+
+<p>Dix minutes aprs, elle entrait dans la grande rue. Krasnoiarsk tait
+dserte! Il n'y avait plus un Athnien dans cette Athnes du Nord,
+ainsi que l'appelle Mme de Bourboulon. Pas un de ses quipages, si
+brillamment attels, n'en parcourait les rues propres et larges. Pas un
+passant ne suivait les trottoirs tablis la base de ses magnifiques
+maisons de bois, d'un aspect monumental! Pas une lgante Sibrienne,
+habille aux dernires modes de France, ne se promenait au milieu de cet
+admirable parc, taill dans une fort de bouleaux, qui se prolonge
+jusqu'aux berges de l'Yenise! La grosse cloche de la cathdrale tait
+muette, les carillons des glises se taisaient, et il est rare,
+cependant, qu'une ville russe ne soit pas emplie du son de ses cloches!
+Mais, ici, c'tait l'abandon complet. Il n'y avait plus un tre vivant
+dans cette ville, nagure si vivante!</p>
+
+<p>Le dernier tlgramme parti du cabinet du czar, avant la rupture du fil,
+avait donn ordre au gouverneur, la garnison, aux habitants, quels
+qu'ils fussent d'abandonner Krasnoiarsk, d'emporter tout objet ayant
+quelque valeur ou qui aurait pu tre de quelque utilit aux Tartares, et
+de se rfugier Irkoutsk. Mme injonction tous les habitants des
+bourgades de la province. C'tait le dsert que le gouvernement
+moscovite voulait faire devant les envahisseurs. Ces ordres la
+Rostopschine, on ne songea pas les discuter, mme un instant. Ils
+furent excuts, et c'est pourquoi il ne restait plus un seul tre
+vivant Krasnoiarsk.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, Nadia et Nicolas parcoururent silencieusement les rues
+de la ville. Ils prouvaient une involontaire impression de stupeur. Eux
+seuls produisaient le seul bruit qui se fit alors dans cette cit morte.
+Michel Strogoff ne laissa rien paratre de ce qu'il ressentait alors,
+mais il dut prouver comme un mouvement de rage contre la mauvaise
+chance qui le poursuivait, car ses esprances taient encore une fois
+trompes.</p>
+
+<p>Bon Dieu! s'cria Nicolas, jamais je ne gagnerai mes appointements dans
+ce dsert!</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit Nadia, il faut reprendre avec nous la route d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, en vrit! rpondit Nicolas. Le fil doit encore
+fonctionner entre Oudinsk et Irkoutsk, et la... Partons-nous, petit
+pre?</p>
+
+<p>&mdash;Attendons demain, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, rpondit Nicolas. Nous avons l'Yenise traverser, et
+il est ncessaire d'y voir!....</p>
+
+<p>&mdash;Y voir! murmura Nadia, en songeant son compagnon aveugle.</p>
+
+<p>Nicolas l'avait entendue, et, se retournant vers Michel Strogoff:</p>
+
+<p>Pardon, petit pre, dit-il. Hlas! la nuit et le jour, il est vrai que
+c'est tout un pour toi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne te reproche rien, ami, rpondit Michel Strogoff, qui passa sa main
+sur ses yeux. Avec toi pour guide, je puis agir encore. Prends donc
+quelques heures de repos. Que Nadia se repose aussi. Demain, il fera
+jour!</p>
+
+<p>Michel Strogoff, Nadia et Nicolas n'eurent pas chercher longtemps pour
+trouver un lieu de repos. La premire maison dont ils poussrent la
+porte tait vide, aussi bien que toutes les autres. Il ne s'y trouvait
+que quelques bottes de feuillage. Faute de mieux, le cheval dut se
+contenter de cette maigre nourriture. Quant aux provisions de la
+kibitka, elles n'taient pas puises, et chacun en prit sa part. Puis,
+aprs s'tre agenouills devant une modeste image de la Panaghia
+suspendue a la muraille, et que la dernire flamme d'une lampe clairait
+encore, Nicolas et la jeune fille s'endormirent, tandis que veillait
+Michel Strogoff, sur qui le sommeil ne pouvait avoir prise.</p>
+
+<p>Le lendemain, 26 aot, avant l'aube, la kibitka, rattele, traversait
+le parc de bouleaux pour atteindre la berge de l'Yenise.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait vivement proccup. Comment ferait-il pour
+traverser le fleuve, si, ce qui tait probable, toute barque ou bac
+avaient t dtruits afin de retarder la marche des Tartares? Il
+connaissait l'Yenise, l'ayant dj franchi plusieurs fois. Il savait
+que sa largeur est considrable, que les rapides sont violents dans le
+double lit qu'il s'est creus entre les les. En des circonstances
+ordinaires, au moyen de ces bacs spcialement tablis pour le transport
+des voyageurs, des voitures et des chevaux, le passage de l'Yenise
+exige un laps de trois heures, et ce n'est qu'au prix d'extrmes
+difficults que ces bacs atteignent sa rive droite. Or, en l'absence de
+toute embarcation, comment la kibitka irait-elle d'une rive l'autre?</p>
+
+<p>Je passerai quand mme! rpta Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Le jour commenait se lever, lorsque la kibitka arriva sur la rive
+gauche, la mme o aboutissait une des grandes alles du parc. En cet
+endroit, les berges dominaient d'une centaine de pieds le cours de
+l'Yenise. On pouvait donc l'observer sur une vaste tendue.</p>
+
+<p>Voyez-vous un bac? demanda Michel Strogoff, en portant avidement ses
+yeux d'un ct et de l'autre, par une habitude machinale, sans doute, et
+comme s'il et pu voir lui-mme.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait peine jour, frre, rpondit Nadia. La brume est encore
+paisse sur le fleuve, et on ne peut en distinguer les eaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je les entends mugir? rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>En effet, des couches infrieures de ce brouillard sortait un sourd
+tumulte de courants et de contre-courants qui s'entrechoquaient. Les
+eaux, trs-hautes cette poque de l'anne, devaient couler avec une
+torrentueuse violence. Tous trois coutaient, attendant que le rideau de
+brumes se levt. Le soleil montait rapidement au-dessus de l'horizon, et
+ses premiers rayons n'allaient pas tarder pomper ces vapeurs.</p>
+
+<p>Eh bien? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Les brumes commencent rouler, frre, rpondit Nadia, et le jour les
+pntre dj.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois pas encore le niveau du fleuve, s&#339;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, petit pre, dit Nicolas. Tout cela va se fondre!
+Tiens! voil le vent qui souffle! Il commence dissiper ce brouillard.
+Les hautes collines de la rive droite montrent dj leurs ranges
+d'arbres! Tout s'en va! Tout s'envole! Les bons rayons du soleil ont
+condens cet amas de brumes! Ah! que c'est beau, mon pauvre aveugle, et
+quel malheur pour toi de ne pas pouvoir contempler un tel spectacle!</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu un bateau? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en vois aucun, rpondit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde bien, ami, sur cette rive et sur la rive oppose, aussi loin
+que puisse aller ta vue! Un bateau, une barque, un canot d'corce!</p>
+
+<p>Nicolas et Nadia, se retenant aux derniers bouleaux de la falaise,
+s'taient penchs au-dessus du fleuve. Le champ offert leurs regards
+tait immense alors. L'Yenise, en cet endroit, ne mesure pas moins
+d'une verste et demie, et forme deux bras, d'importance ingale, que les
+eaux suivaient avec rapidit. Entre ces bras reposent plusieurs les,
+plantes d'aunes, de saules et de peupliers, qui semblaient tre autant
+de navires verdoyants, ancrs dans le fleuve. Au del s'tageaient les
+hautes collines de la rive orientale, couronnes de forts dont les
+cimes s'empourpraient alors de lumire. En amont et en aval, l'Yenise
+s'enfuyait perte de vue. Tout cet admirable panorama s'arrondissait
+pour le regard sur un primtre de cinquante verstes.</p>
+
+<p>Mais, pas une embarcation, ni sur la rive gauche, ni sur la rive droite,
+ni la berge des les. Toutes avaient t emmenes ou dtruites par
+ordre. Trs-certainement, si les Tartares ne faisaient pas venir du sud
+le matriel ncessaire l'tablissement d'un pont de bateaux, leur
+marche vers Irkoutsk serait arrte pendant un certain temps devant
+cette barrire de l'Yenise.</p>
+
+<p>Je me souviens, dit alors Michel Strogoff. Il y a plus haut, aux
+dernires maisons de Krasnoiarsk, un petit port d'embarquement. C'est l
+que les bacs accostent. Ami, remontons le cours du fleuve, et vois si
+quelque barque n'a pas t oublie sur la rive.</p>
+
+<p>Nicolas s'lana dans la direction indique. Nadia avait pris Michel
+Strogoff par la main et le guidait d'un pas rapide. Une barque, un
+simple canot assez grand pour porter la kibitka, ou, son dfaut, ceux
+qu'elle avait amens jusqu'ici, et Michel Strogoff n'hsiterait pas
+tenter le passage!</p>
+
+<p>Vingt minutes aprs, tous trois avaient atteint le petit port
+d'embarquement, dont les dernires maisons s'abaissaient au niveau du
+fleuve. C'tait une sorte de village plac au bas de Krasnoiarsk.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas une embarcation sur la grve, pas un canot
+l'estacade qui servait d'embarcadre, rien mme dont on pt construire
+un radeau suffisant pour trois personnes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait interrog Nicolas, et celui-ci lui avait fait
+cette dcourageante rponse que la traverse du fleuve lui semblait tre
+absolument impraticable.</p>
+
+<p>Nous passerons, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Et les recherches continurent. On fouilla les quelques maisons assises
+sur la berge et abandonnes comme toutes celles de Krasnoiarsk. Il n'y
+avait qu' en pousser les portes. C'taient des cabanes de pauvres gens,
+entirement vides. Nicolas visitait l'une, Nadia parcourait l'autre.
+Michel Strogoff, lui-mme, entrait a et l et cherchait reconnatre
+de la main quelque objet qui pt lui tre utile.</p>
+
+<p>Nicolas et la jeune fille, chacun de son ct, avaient vainement furet
+dans ces cabanes, et ils se disposaient abandonner leurs recherches,
+lorsqu'ils s'entendirent appeler.</p>
+
+<p>Tous deux regagnrent la berge et aperurent Michel Strogoff sur le
+seuil d'une porte.</p>
+
+<p>Venez! leur cria-t-il.</p>
+
+<p>Nicolas et Nadia allrent aussitt vers lui, et, sa suite, ils
+entrrent dans la cabane.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela? demanda Michel Strogoff, en touchant de la main
+divers objets entasss au fond d'un cellier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des outres, rpondit Nicolas, et il y en a, ma foi, une
+demi-douzaine!</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont pleines?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pleines de koumyss, et voil qui vient propos pour renouveler
+notre provision!</p>
+
+<p>Le koumyss est une boisson fabrique avec du lait de jument ou de
+chamelle, boisson fortifiante, enivrante mme, et Nicolas ne pouvait que
+se fliciter de la trouvaille.</p>
+
+<p>Mets-en une part, lui dit Michel Strogoff, mais vide toutes les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant, petit pre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil qui nous aidera traverser l'Yenise.</p>
+
+<p>&mdash;Et le radeau?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera la kibitka elle-mme, qui est assez lgre pour flotter.
+D'ailleurs, nous la soutiendrons, ainsi que le cheval, avec ces outres.</p>
+
+<p>&mdash;Bien imagin, petit pre, s'cria Nicolas, et, Dieu aidant, nous
+arriverons bon port.... peut-tre pas en droite ligne, car le courant
+est rapide!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! rpondit Michel Strogoff. Passons d'abord, et nous saurons
+bien retrouver la route d'Irkoutsk au del du fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;A l'ouvrage, dit Nicolas, qui commena vider les outres et les
+transporter jusqu' la kibitka.</p>
+
+<p>Une outre, pleine de koumyss, fut rserve, et les autres, refermes
+avec soin aprs avoir t pralablement remplies d'air, furent employes
+comme appareils flottants. Deux de ces outres, attaches au flanc du
+cheval, taient destines le soutenir la surface du fleuve. Deux
+autres, places aux brancards de la kibitka, entre les roues, eurent
+pour but d'assurer la ligne de flottaison de sa caisse, qui se
+transformerait ainsi en radeau.</p>
+
+<p>Cet ouvrage fut bientt achev.</p>
+
+<p>Tu n'auras pas peur, Nadia? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Non, frre, rpondit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, ami?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'cria Nicolas. Je ralise enfin un de mes rves: naviguer en
+charrette!</p>
+
+<p>En cet endroit, la berge, assez dclive, tait favorable au lancement de
+la kibitka. Le cheval la trana jusqu' la lisire des eaux, et bientt
+l'appareil et son moteur flottrent la surface du fleuve. Quant
+Serko, il s'tait bravement mis la nage.</p>
+
+<p>Les trois passagers, debout sur la caisse, s'taient dchausss par
+prcaution, mais, grce aux outres, ils n'eurent pas mme d'eau
+jusqu'aux chevilles.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications
+que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l'animal, mais en le
+mnageant, car il ne voulait pas l'puiser lutter contre le courant.
+Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au bout
+de quelques minutes, elle avait dpass les quais de Krasnoiarsk. Elle
+drivait vers le nord, et il tait dj vident qu'elle n'accosterait
+l'autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu importait.</p>
+
+<p>La traverse de l'Yenise se serait donc faite sans grandes difficults,
+mme sur cet appareil imparfait, si le courant eut t tabli d'une
+manire rgulire. Mais, trs-malheureusement, plusieurs tourbillons se
+creusaient la surface des eaux tumultueuses, et, bientt, la kibitka,
+malgr toute la vigueur qu'employa Michel Strogoff la faire dvier,
+fut irrsistiblement entrane dans un de ces entonnoirs.</p>
+
+<p>L, le danger devint trs-grand. La kibitka n'obliquait plus vers la
+rive orientale, elle ne drivait plus, elle tournait avec une extrme
+rapidit, s'inclinant vers le centre du remous, comme un cuyer sur la
+piste d'un cirque. Sa vitesse tait extrme. Le cheval pouvait peine
+maintenir sa tte hors de l'eau et risquait d'tre asphyxi dans le
+tourbillon. Serko avait d prendre un point d'appui sur la kibitka.</p>
+
+<p>Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entran suivant
+une ligne circulaire qui se rtrcissait peu peu et dont il ne pouvait
+plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient voulu voir le
+pril, pour mieux l'viter.... Ils ne le pouvaient plus!</p>
+
+<p>Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnes aux ridelles de la
+charrette, la soutenaient contre les mouvements dsordonns de
+l'appareil, qui s'inclinait de plus en plus vers le centre de
+dpression.</p>
+
+<p>Quant Nicolas, ne comprenait-il pas la gravit de la situation?
+tait-ce chez lui flegme ou mpris du danger, courage ou indiffrence?
+La vie tait-elle sans valeur ses yeux, et, suivant l'expression des
+Orientaux, une htellerie de cinq jours, que, bon gr mal gr, il faut
+quitter le sixime? En tout cas, sa souriante figure ne se dmentit pas
+un instant.</p>
+
+<p>La kibitka restait donc engage dans ce tourbillon, et le cheval tait
+bout d'efforts. Tout coup, Michel Strogoff, se dfaisant de ceux de
+ses vtements qui pouvaient le gner, se jeta l'eau; puis, empoignant
+d'un bras vigoureux la bride du cheval effar, il lui donna une telle
+impulsion, qu'il parvint le rejeter hors du rayon d'attraction, et,
+reprise aussitt par le rapide courant, la kibitka driva avec une
+nouvelle vitesse.</p>
+
+<p>Hurrah! s'cria Nicolas.</p>
+
+<p>Deux heures seulement aprs avoir quitt le port d'embarquement, la
+kibitka avait travers le grand bras du fleuve et venait accoster la
+berge d'une le, plus de six verstes au-dessous de son point de
+dpart.</p>
+
+<p>L, le cheval remonta la charrette sur la rive, et une heure de repos
+fut donne au courageux animal. Puis, l'le ayant t traverse dans
+toute sa largeur sous le couvert de ses magnifiques bouleaux, la kibitka
+se trouva au bord du petit bras de l'Yenise.</p>
+
+<p>Cette traverse se fit plus facilement. Aucun tourbillon ne rompait le
+cours du fleuve dans ce second lit, mais le courant y tait tellement
+rapide, que la kibitka n'accosta la rive droite qu' cinq verstes en
+aval. C'tait, en tout, onze verstes dont elle avait driv.</p>
+
+<p>Ces grands cours d'eau du territoire sibrien, sur lesquels aucun pont
+n'est jet encore, sont de srieux obstacles la facilit des
+communications. Tous avaient t plus ou moins funestes Michel
+Strogoff. Sur l'Irtyche, le bac qui le portait avec Nadia avait t
+attaqu par les Tartares. Sur l'Obi, aprs que son cheval eut t frapp
+d'une balle, il n'avait chapp que par miracle aux cavaliers qui le
+poursuivaient. En somme, c'tait encore ce passage de l'Yenise qui
+s'tait opr le moins malheureusement.</p>
+
+<p>Cela n'aurait pas t si amusant, s'cria Nicolas en se frottant les
+mains, lorsqu'il dbarqua sur la rive droite du fleuve, si cela n'avait
+pas t si difficile!</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'a t que difficile pour nous, ami, rpondit Michel Strogoff,
+sera peut-tre impossible aux Tartares!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII-b" id="CHAPITRE_VIII-b"></a>CHAPITRE VIII<br /><br />
+<small>UN LIVRE QUI TRAVERSE LA ROUTE.</small></h2>
+
+<p>Michel Strogoff pouvait enfin croire que la route tait libre jusqu'
+Irkoutsk. Il avait devanc les Tartares, retenus Tomsk, et lorsque les
+soldats de l'mir arriveraient Krasnoiarsk, ils ne trouveraient plus
+qu'une ville abandonne. L, aucun moyen de communication immdiat entre
+les deux rives de l'Yenise. Donc, retard de quelques jours, jusqu'au
+moment o un pont de bateaux, difficile tablir, leur livrerait
+passage.</p>
+
+<p>Pour la premire fois depuis la funeste rencontre d'Ivan Ogareff Omsk,
+le courrier du czar se sentit moins inquiet et put esprer qu'aucun
+nouvel obstacle ne surgirait entre le but et lui.</p>
+
+<p>La kibitka, aprs tre redescendue obliquement vers le sud-est pendant
+une quinzaine de verstes, retrouva et reprit la longue voie trace
+travers la steppe.</p>
+
+<p>La route tait bonne, et mme cette portion du chemin, qui s'tend entre
+Krasnoiarsk et Irkoutsk, est considre comme la meilleure de tout le
+parcours. Moins de cahots pour les voyageurs, de vastes ombrages qui les
+protgent contre les ardeurs du soleil, quelquefois des forts de pins
+ou de cdres qui couvrent un espace de cent verstes. Ce n'est plus
+l'immense steppe dont la ligne circulaire se confond l'horizon avec
+celle du ciel. Mais ce riche pays tait vide alors. Partout des
+bourgades abandonnes. Plus de ces paysans sibriens, parmi lesquels
+domine le type slave. C'tait le dsert, et, comme on le sait, le dsert
+par ordre.</p>
+
+<p>Le temps tait beau, mais dj l'air, rafrachi pendant les nuits, ne se
+rchauffait que plus difficilement aux rayons du soleil. En effet, on
+arrivait aux premiers jours de septembre, et dans cette rgion, leve
+en latitude, l'arc diurne se raccourcit visiblement au dessus de
+l'horizon. L'automne y est de peu de dure, bien que cette portion du
+territoire sibrien ne soit pas situe au-dessus du cinquante-cinquime
+parallle, qui est celui d'dimbourg et de Copenhague. Quelque-fois
+mme, l'hiver succde presque inopinment l't. C'est qu'ils doivent
+tre prcoces, ces hivers de la Russie asiatique, pendant lesquels la
+colonne thermomtrique s'abaisse jusqu'au point de conglation du
+mercure [Environ 42 degrs au-dessous de zro], et o l'on considre
+comme une temprature supportable des moyennes de vingt degrs
+centigrades au-dessous de zro.</p>
+
+<p>Le temps favorisait donc les voyageurs. Il n'tait ni orageux ni
+pluvieux. La chaleur tait modre, les nuits fraches. La sant de
+Nadia, celle de Michel Strogoff se maintenaient, et, depuis qu'ils
+avaient quitt Tomsk, ils s'taient peu peu remis de leurs fatigues
+passes.</p>
+
+<p>Quant Nicolas Pigassof, il ne s'tait jamais mieux port. C'tait une
+promenade pour lui que ce voyage, une excursion agrable, laquelle il
+employait ses vacances de fonctionnaire sans fonction.</p>
+
+<p>Dcidment, disait-il, cela vaut mieux que de rester douze heures par
+jour, perch sur une chaise, man&#339;uvrer un manipulateur!</p>
+
+<p>Cependant, Michel Strogoff avait pu obtenir de Nicolas qu'il imprimt
+son cheval une allure plus rapide. Pour arriver ce rsultat, il lui
+avait confi que Nadia et lui allaient rejoindre leur pre, exil
+Irkoutsk, et qu'ils avaient grande hte d'tre rendus. Certes, il ne
+fallait pas surmener ce cheval, puisque trs-probablement on ne
+trouverait pas l'changer pour un autre; mais, en lui mnageant des
+haltes assez frquentes,&mdash;par exemple chaque quinzaine de verstes,&mdash;on
+pouvait franchir aisment soixante verstes par vingt-quatre heures.
+D'ailleurs, ce cheval tait vigoureux et, par sa race mme, trs-apte a
+supporter les longues fatigues. Les gras pturages ne lui manquaient pas
+le long de la route, l'herbe y tait abondante et forte. Donc,
+possibilit de lui demander un surcrot de travail.</p>
+
+<p>Nicolas s'tait rendu a ces raisons. Il avait t trs-mu de la
+situation de ces deux jeunes gens qui allaient partager l'exil de leur
+pre. Rien ne lui paraissait plus touchant. Aussi, avec quel sourire il
+disait Nadia:</p>
+
+<p>Bont divine! quelle joie prouvera M. Korpanoff, lorsque ses yeux vous
+apercevront, quand ses bras s'ouvriront pour vous recevoir! Si je vais
+jusqu' Irkoutsk,&mdash;et cela me parat bien probable maintenant,&mdash;me
+permettrez-vous d'tre prsent a cette entrevue! Oui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Puis, se frappant le front:</p>
+
+<p>Mais, j'y pense, quelle douleur aussi, quand il s'apercevra que son
+pauvre grand fils est aveugle! Ah! tout est bien ml en ce monde!</p>
+
+<p>Enfin, de tout cela, il tait rsult que la kibitka marchait plus vite,
+et, suivant les calculs de Michel Strogoff, elle faisait maintenant dix
+ douze verstes l'heure.</p>
+
+<p>Il s'ensuit donc que, le 28 aot, les voyageurs dpassaient le bourg de
+Balaisk, quatre-vingts verstes de Krasnoiarsk, et le 29, celui de
+Ribinsk, quarante verstes de Balaisk.</p>
+
+<p>Le lendemain, trente-cinq verstes au del, elle arrivait Kamsk,
+bourgade plus considrable, arrose par la rivire du mme nom, petit
+affluent de l'Yenise, qui descend des monts Sayansk. Ce n'est qu'une
+ville peu importante, dont les maisons de bois sont pittoresquement
+groupes autour d'une place; mais elle est domine par le haut clocher
+de sa cathdrale, dont la croix dore resplendissait au soleil.</p>
+
+<p>Maisons vides, glise dserte. Plus un relais, plus une auberge habite.
+Pas un cheval aux curies. Pas un animal domestique dans la steppe. Les
+ordres du gouvernement moscovite avaient t excuts avec une rigueur
+absolue. Ce qui n'avait pu tre emport avait t dtruit.</p>
+
+<p>Au sortir de Kamsk, Michel Strogoff apprit Nadia et Nicolas qu'ils
+ne trouveraient plus qu'une petite ville de quelque importance,
+Nijni-Oudinsk, avant Irkoutsk. Nicolas rpondit qu'il le savait d'autant
+mieux qu'une station tlgraphique existait dans cette bourgade. Donc,
+si Nijni Oudinsk tait abandonne comme Kamsk, il serait bien oblig
+d'aller chercher quelque occupation jusqu' la capitale de la Sibrie
+orientale.</p>
+
+<p>La kibitka put traverser gu, et sans trop de mal, la petite rivire
+qui coupe la route au del de Kamsk. D'ailleurs, entre l'Yenise et l'un
+de ses grands tributaires, l'Angara, qui arrose Irkoutsk, il n'y avait
+plus redouter l'obstacle de quelque considrable cours d'eau, si ce
+n'est peut-tre le Dinka. Le voyage ne pourrait donc tre retard de ce
+chef.</p>
+
+<p>De Kamsk la bourgade prochaine, l'tape fut trs-longue, environ cent
+trente verstes. Il va sans dire que les haltes rglementaires furent
+observes, sans quoi, disait Nicolas, on se serait attir quelque juste
+rclamation de la part du cheval. Il avait t convenu avec cette
+courageuse bte qu'elle se reposerait aprs quinze verstes, et, quand on
+contracte, mme avec des animaux, l'quit veut qu'on se tienne dans les
+termes du contrat.</p>
+
+<p>Aprs avoir franchi la petite rivire de Biriousa, la kibitka atteignit
+Biriousinsk dans la matine du 4 septembre.</p>
+
+<p>L, trs-heureusement, Nicolas, qui voyait s'puiser ses provisions,
+trouva dans un four abandonn une douzaine de pogatchas, sorte de
+gteaux prpars avec de la graisse de mouton, et une forte provision de
+riz cuit l'eau. Ce surcrot alla rejoindre propos la rserve de
+koumyss, dont la kibitka tait suffisamment approvisionne depuis
+Krasnoiarsk.</p>
+
+<p>Aprs une halte convenable, la route fut reprise dans l'aprs-dne du 8
+septembre. La distance jusqu' Irkoutsk n'tait plus que de cinq cents
+verstes. Rien en arrire ne signalait l'avant-garde tartare. Michel
+Strogoff tait donc fond penser que son voyage ne serait plus
+entrav, et que dans huit jours, dans dix au plus, il serait en prsence
+du grand-duc.</p>
+
+<p>En sortant de Biriousinsk, un livre vint traverser le chemin,
+trente pas en avant de la kibitka.</p>
+
+<p>Ah! fit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, ami? demanda vivement Michel Strogoff, comme un aveugle que
+le moindre bruit tient en veil.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas vu?.... dit Nicolas, dont la souriante figure s'tait
+subitement assombrie.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>Ah! non! tu n'as pu voir, et c'est heureux pour toi, petit pre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai rien vu, dit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! tant mieux! Mais moi... j'ai vu!....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'tait-ce donc? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Un livre qui vient de croiser notre route! rpondit Nicolas.</p>
+
+<p>En Russie, lorsqu'un livre croise la route d'un voyageur, la croyance
+populaire veut que ce soit le signe d'un malheur prochain.</p>
+
+<p>Nicolas, superstitieux comme le sont la plupart des Russes, avait arrt
+la kibitka.</p>
+
+<p>Michel Strogoff comprit l'hsitation de son compagnon, bien qu'il ne
+partaget aucunement sa crdulit a l'endroit des livres qui passent,
+et il voulut le rassurer.</p>
+
+<p>Il n'y a rien craindre, ami, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Rien pour toi, ni pour elle, je le sais, petit pre, rpondit Nicolas,
+mais pour moi!</p>
+
+<p>Et reprenant:</p>
+
+<p>C'est la destine, dit-il.</p>
+
+<p>Et il remit son cheval au trot.</p>
+
+<p>Cependant, en dpit du fcheux pronostic, la journe s'coula sans aucun
+accident.</p>
+
+<p>Le lendemain, 6 septembre, midi, la kibitka fit halte au bourg
+d'Alsalevsk, aussi dsert que l'tait toute la contre environnante.</p>
+
+<p>L, sur le seuil d'une maison, Nadia trouva deux de ces couteaux lame
+solide, qui servent aux chasseurs sibriens. Elle en remit un Michel
+Strogoff, qui le cacha sous ses vtements, et elle garda l'autre pour
+elle. La kibitka n'tait plus qu' soixante-quinze verstes de
+Nijni-Oudinsk.</p>
+
+<p>Nicolas, pendant ces deux journes, n'avait pu reprendre sa bonne humeur
+habituelle. Le mauvais prsage l'avait affect plus qu'on ne le pourrait
+croire, et lui, qui jusqu'alors n'tait jamais rest une heure sans
+parler, tombait parfois dans de longs mutismes dont Nadia avait peine
+le tirer. Ces symptmes taient vritablement ceux d'un esprit frapp,
+et cela s'explique, quand il s'agit de ces hommes appartenant aux races
+du Nord, dont les superstitieux anctres ont t les fondateurs de la
+mythologie hyperborenne.</p>
+
+<p>A partir d'Ekaterinbourg, la route d'Irkoutsk suit presque paralllement
+le cinquante-cinquime degr de latitude, mais, en sortant de
+Biriousinsk, elle oblique franchement vers le sud-est, de manire
+couper de biais le centime mridien. Elle prend le plus court pour
+atteindre la capitale de la Sibrie orientale, en franchissant les
+dernires rampes des monts Sayansk. Ces montagnes ne sont elles-mmes
+qu'une drivation de la grande chane des Alta; qui est visible une
+distance de deux cents verstes.</p>
+
+<p>La kibitka courait donc sur cette route. Oui, courait! On sentait bien
+que Nicolas ne songeait plus mnager son cheval, et que lui aussi
+avait maintenant hte d'arriver. Malgr toute sa rsignation un peu
+fataliste, il ne se croirait plus en sret que dans les murs
+d'Irkoutsk. Bien des Russes eussent pens comme lui, et plus d'un,
+tournant les guides de son cheval, ft revenu en arrire, aprs le
+passage du livre sur sa route!</p>
+
+<p>Cependant, quelques observations qu'il fit, et dont Nadia contrla la
+justesse en les transmettant a Michel Strogoff, donneront a croire que
+la srie des preuves n'tait peut-tre pas close pour eux.</p>
+
+<p>En effet, si le territoire avait t depuis Krasnoiarsk respect dans
+ses productions naturelles, ses forts portaient maintenant trace du feu
+et du fer, les prairies qui s'tendaient latralement la route taient
+dvastes, et il tait vident que quelque troupe importante avait pass
+par l.</p>
+
+<p>Trente verstes avant Nijni-Oudinsk, les indices d'une dvastation
+rcente ne purent plus tre mconnus, et il tait impossible de les
+attribuer d'autres qu'aux Tartares.</p>
+
+<p>En effet, ce n'taient plus seulement des champs fouls du pied des
+chevaux, des forts entames la hache. Les quelques maisons parses au
+long de la route n'taient pas seulement vides: les unes avaient t en
+partie dmolies, les autres demi incendies. Des empreintes de balles
+se voyaient sur leurs murs.</p>
+
+<p>On conoit quelles furent les inquitudes de Michel Strogoff. Il ne
+pouvait plus douter qu'un corps de Tartares n'et rcemment franchi
+cette partie de la route, et, cependant, il tait impossible que ce
+fussent les soldats de l'mir, car ils n'auraient pu le devancer sans
+qu'il s'en ft aperu. Mais alors quels taient donc ces nouveaux
+envahisseurs, et par quel chemin dtourn de la steppe avaient-ils pu
+rejoindre la grande route d'Irkoutsk? A quels nouveaux ennemis le
+courrier du czar allait-il se heurter encore?</p>
+
+<p>Ces apprhensions, Michel Strogoff ne les communiqua ni Nicolas, ni
+Nadia, ne voulant pas les inquiter. D'ailleurs, il tait rsolu
+continuer sa route, tant qu'un infranchissable obstacle ne l'arrterait
+pas. Plus tard, il verrait ce qu'il conviendrait de faire.</p>
+
+<p>Pendant la journe suivante, le passage rcent d'une importante troupe
+de cavaliers et de fantassins s'accusa de plus en plus. Des fumes
+furent aperues au-dessus de l'horizon. La kibitka marcha avec
+prcaution. Quelques maisons des bourgades abandonnes brlaient encore,
+et, certainement, l'incendie n'y avait pas t allum depuis plus de
+vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Enfin, dans la journe du 8 septembre, la kibitka s'arrta. Le cheval
+refusait d'avancer. Serko aboyait lamentablement.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il? demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Un cadavre! rpondit Nicolas, qui se jeta hors de la kibitka.</p>
+
+<p>Ce cadavre tait celui d'un moujik, horriblement mutil et dj froid.</p>
+
+<p>Nicolas se signa. Puis, aid de Michel Strogoff, il transporta ce
+cadavre sur le talus de la route. Il aurait voulu lui donner une
+spulture dcente, l'enterrer profondment, afin que les carnassiers de
+la steppe ne pussent s'acharner sur ses misrables restes, mais Michel
+Strogoff ne lui en laissa pas le temps.</p>
+
+<p>Partons, ami, partons! s'cria-t-il. Nous ne pouvons nous retarder,
+mme d'une heure!</p>
+
+<p>Et la kibitka reprit sa marche.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si Nicolas et voulu rendre les derniers devoirs tous les
+morts qu'il allait maintenant rencontrer sur la grande route sibrienne,
+il n'aurait pu y suffire! Aux approches de Nijni-Oudinsk, ce fut par
+vingtaines que l'on trouva de ces corps, tendus sur le sol.</p>
+
+<p>Il fallait pourtant continuer suivre ce chemin jusqu'au moment o il
+serait manifestement impossible de le faire, sans tomber entre les mains
+des envahisseurs. L'itinraire ne fut donc pas modifi, et pourtant,
+dvastations et ruines s'accumulaient chaque bourgade. Tous ces
+villages, dont les noms indiquent qu'ils ont t fonds par des exils
+polonais, avaient t livrs aux horreurs du pillage et de l'incendie.
+Le sang des victimes n'tait pas mme encore compltement fig. Quant
+savoir dans quelles conditions ces funestes vnements venaient d'tre
+accomplis, on ne le pouvait. Il ne restait plus un tre vivant pour le
+dire.</p>
+
+<p>Ce jour-l, vers quatre heures du soir, Nicolas signala l'horizon les
+hauts clochers des glises de Nijni-Oudinsk. Ils taient couronns de
+grosses volutes de vapeurs qui ne devaient pas tre des nuages.</p>
+
+<p>Nicolas et Nadia regardaient et communiquaient Michel Strogoff le
+rsultat de leurs observations. Il fallait prendre un parti. Si la ville
+tait abandonne, on pouvait la traverser sans risque, mais si, par un
+mouvement inexplicable, les Tartares l'occupaient, on devait tout prix
+la tourner.</p>
+
+<p>Avanons prudemment, dit Michel Strogoff, mais avanons!</p>
+
+<p>Une verste fut encore parcourue.</p>
+
+<p>Ce ne sont pas des nuages, ce sont des fumes! s'cria Nadia. Frre, on
+incendie la ville!</p>
+
+<p>Ce n'tait que trop visible, en effet. Des lueurs fuligineuses
+apparaissaient au milieu des vapeurs. Ces tourbillons devenaient de plus
+en plus pais et montaient dans le ciel. Aucun fuyard, d'ailleurs. Il
+tait probable que les incendiaires avaient trouv la ville abandonne
+et qu'ils la brlaient. Mais taient-ce des Tartares qui agissaient
+ainsi? taient-ce des Russes qui obissaient aux ordres du grand-duc? Le
+gouvernement du czar avait-il voulu que depuis Krasnoiarsk, depuis
+l'Yenise, pas une ville, pas une bourgade ne pt offrir un refuge aux
+soldats de l'mir? En ce qui concernait Michel Strogoff, devait-il
+s'arrter, devait-il continuer sa route?</p>
+
+<p>Il tait indcis. Toutefois, aprs avoir pes le pour et le contre, il
+pensa que, quelles que fussent les fatigues d'un voyage travers la
+steppe, sans chemin fray, il ne devait pas risquer de tomber une
+seconde fois entre les mains des Tartares. Il allait donc proposer
+Nicolas de quitter la route et, s'il le fallait absolument, de ne la
+reprendre qu'aprs avoir tourn Nijni-Oudinsk, lorsqu'un coup de feu
+retentit sur la droite. Une balle siffla, et le cheval de la kibitka,
+frapp la tte, tomba mort.</p>
+
+<p>Au mme instant, une douzaine de cavaliers se jetaient sur la route, et
+la kibitka tait entoure. Michel Strogoff, Nadia et Nicolas, sans mme
+avoir eu le temps de se reconnatre, taient prisonniers et entrans
+rapidement vers Nijni-Oudinsk.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, dans cette soudaine attaque, n'avait rien perdu de son
+sang-froid. N'ayant pu voir ses ennemis, il n'avait pu songer se
+dfendre. Et-il eu l'usage de ses yeux, il ne l'aurait pas tent. C'et
+t courir au-devant d'un massacre. Mais, s'il ne voyait pas, il pouvait
+couter ce qu'ils disaient et le comprendre.</p>
+
+<p>En effet, leur langage, il reconnut que ces soldats taient des
+Tartares, et, leurs paroles, qu'ils prcdaient l'arme des
+envahisseurs.</p>
+
+<p>Voici, d'ailleurs, ce que Michel Strogoff apprit, autant par les propos
+qui furent tenus en ce moment devant lui que par les lambeaux de
+conversation qu'il surprit plus tard.</p>
+
+<p>Ces soldats n'taient pas directement sous les ordres de l'mir, retenu
+encore en arrire de l'Yenise. Ils faisaient partie d'une troisime
+colonne, plus spcialement compose de Tartares des khanats de Khokhand
+et de Koundouze, avec laquelle l'arme de Fofar devait oprer
+prochainement sa jonction aux environs d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>C'tait sur les conseils d'Ivan Ogareff, et afin d'assurer le succs de
+l'invasion dans les provinces de l'est, que cette colonne, aprs avoir
+franchi la frontire du gouvernement de Smipalatinsk et pass au sud du
+lac Balkhach, avait long la base des monts Alta. Pillant et ravageant
+sous la conduite d'un officier du khan de Koundouze, elle avait gagn le
+haut cours de l'Yenise. L, dans la prvision de ce qui s'tait fait
+Krasnoiarsk par ordre du czar, et pour faciliter le passage du fleuve
+aux troupes de l'mir, cet officier avait lanc au courant une flottille
+de barques qui, soit comme embarcations, soit comme matriel de pont,
+permettraient a Fofar de reprendre sur la rive droite la route
+d'Irkoutsk. Puis, cette troisime colonne, aprs avoir contourn le pied
+des montagnes, avait descendu la valle de l'Yenise et rejoint cette
+route la hauteur d'Alsalevsk. De l, depuis cette petite ville,
+l'effroyable accumulation de ruines, qui fait le fond des guerres
+tartares. Nijni-Oudinsk venait de subir le sort commun, et les Tartares,
+au nombre de cinquante mille, l'avaient dj quitte pour aller occuper
+les premires positions devant Irkoutsk. Avant peu, ils devraient avoir
+t rallis par les troupes de l'mir.</p>
+
+<p>Telle tait la situation cette date,&mdash;situation des plus graves pour
+cette partie de la Sibrie orientale, compltement isole, et pour les
+dfenseurs, relativement peu nombreux, de sa capitale.</p>
+
+<p>Voil donc ce dont Michel Strogoff fut inform: arrive devant Irkoutsk
+d'une troisime colonne de Tartares, et jonction prochaine de l'mir et
+d'Ivan Ogareff avec le gros de leurs troupes. Consquemment,
+l'investissement d'Irkoutsk, et, par suite, sa reddition n'taient plus
+qu'une affaire de temps, peut-tre d'un temps trs court.</p>
+
+<p>On comprend de quelles penses dut tre assig Michel Strogoff! Qui
+s'tonnerait si, dans cette situation, il et enfin perdu tout courage,
+tout espoir? Il n'en fut rien, cependant, et ses lvres ne murmurrent
+pas d'autres paroles que celles-ci:</p>
+
+<p>J'arriverai!</p>
+
+<p>Une demi-heure aprs l'attaque des cavaliers tartares, Michel Strogoff,
+Nicolas et Nadia entraient Nijni-Oudinsk. Le fidle chien les avait
+suivis, mais de loin. Ils ne devaient pas sjourner dans la ville, qui
+tait en flammes et que les derniers maraudeurs allaient quitter.</p>
+
+<p>Les prisonniers furent donc jets sur des chevaux et entrans
+rapidement, Nicolas, rsign comme toujours, Nadia, nullement branle
+dans sa foi en Michel Strogoff, Michel Strogoff, indiffrent en
+apparence, mais prt saisir toute occasion de s'chapper.</p>
+
+<p>Les Tartares n'avaient pas t sans s'apercevoir que l'un de leurs
+prisonniers tait aveugle, et leur barbarie naturelle les porta se
+faire un jeu de cet infortun. On marchait vite. Le cheval de Michel
+Strogoff, n'ayant d'autre guide que lui et allant au hasard, faisait
+souvent des carts qui portaient le dsordre dans le dtachement. De l,
+des injures, des brutalits qui brisaient le c&#339;ur de la jeune fille et
+indignaient Nicolas. Mais que pouvaient-ils faire? Ils ne parlaient pas
+la langue de ces Tartares, et leur intervention fut impitoyablement
+repousse.</p>
+
+<p>Bientt mme, ces soldats, par un raffinement de barbarie, eurent l'ide
+d'changer ce cheval que montait Michel Strogoff pour un autre qui tait
+aveugle. Ce qui motiva ce changement, ce fut la rflexion d'un des
+cavaliers, auquel Michel Strogoff avait entendu dire:</p>
+
+<p>Mais il y voit peut-tre, ce Russe l!</p>
+
+<p>Ceci se passait soixante verstes de Nijni-Oudinsk, entre les bourgades
+de Tatan et de Chibarlinsko. On avait donc plac Michel Strogoff sur ce
+cheval, en lui mettant ironiquement les rnes la main. Puis, coups
+de fouet, coups de pierres, en l'excitant par des cris, on le lana au
+galop.</p>
+
+<p>L'animal, ne pouvant tre maintenu en droite ligne par son cavalier,
+aveugle comme lui, tantt se heurtait quelque arbre, tantt se jetait
+hors de la route. De l, des chocs, des chutes mme qui pouvaient tre
+extrmement funestes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne protesta pas. Il ne fit pas entendre une plainte. Son
+cheval tombait-il, il attendait qu'on vnt le relever. On le relevait,
+en effet, et le cruel jeu continuait.</p>
+
+<p>Nicolas, devant ces mauvais traitements, ne pouvait se contenir. Il
+voulait courir au secours de son compagnon. On l'arrtait, on le
+brutalisait.</p>
+
+<p>Enfin, ce jeu se ft longtemps prolong, sans doute, et la grande joie
+des Tartares, si un accident plus grave n'y et mis fin.</p>
+
+<p>A un certain moment, dans la journe du 10 septembre, le cheval aveugle
+s'emporta et courut droit une fondrire, profonde de trente quarante
+pieds, qui bordait la route.</p>
+
+<p>Nicolas voulut s'lancer! On le retint. Le cheval, n'tant pas guid, se
+prcipita avec son cavalier dans cette fondrire.</p>
+
+<p>Nadia et Nicolas poussrent un cri d'pouvante!... Ils durent croire que
+leur malheureux compagnon avait t broy dans cette chute!</p>
+
+<p>Lorsqu'on alla le relever, Michel Strogoff, ayant pu se jeter hors de
+selle, n'avait aucune blessure, mais le malheureux cheval tait rompu de
+deux jambes et hors de service.</p>
+
+<p>On le laissa mourir l, sans mme lui donner le coup de grce, et Michel
+Strogoff, attach la selle d'un Tartare, dut suivre pied le
+dtachement.</p>
+
+<p>Pas une plainte encore, pas une protestation! Il marcha d'un pas rapide,
+ peine tir par cette corde qui le liait. C'tait toujours l'homme de
+fer dont le gnral Kissoff avait parl au czar!</p>
+
+<p>Le lendemain, 11 septembre, le dtachement franchissait la bourgade de
+Chibarlinsko.</p>
+
+<p>Alors un incident se produisit, qui devait avoir des consquences
+trs-graves.</p>
+
+<p>La nuit tait venue. Les cavaliers tartares, ayant fait halte, s'taient
+plus ou moins enivrs. Ils allaient repartir.</p>
+
+<p>Nadia, qui jusqu'alors, et comme par miracle, avait t respecte de ces
+soldats, fut insulte par l'un d'eux.</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'avait pu voir ni l'insulte, ni l'insulteur, mais
+Nicolas avait vu pour lui.</p>
+
+<p>Alors, tranquillement, sans avoir rflchi, sans peut-tre avoir la
+conscience de son action, Nicolas alla droit au soldat, et, avant que
+celui-ci et pu faire un mouvement pour l'arrter, saisissant un
+pistolet aux fontes de sa selle, il le lui dchargea en pleine poitrine.</p>
+
+<p>L'officier qui commandait le dtachement accourut aussitt au bruit de
+la dtonation.</p>
+
+<p>Les cavaliers allaient charper le malheureux Nicolas, mais, un signe
+de l'officier, on le garrotta, on le mit en travers sur un cheval, et le
+dtachement repartit au galop.</p>
+
+<p>La corde qui attachait Michel Strogoff, ronge par lui, se brisa dans
+l'lan inattendu du cheval, et son cavalier, demi ivre, emport dans
+une course rapide, ne s'en aperut mme pas.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia se trouvrent seuls sur la route.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IX-b" id="CHAPITRE_IX-b"></a>CHAPITRE IX<br /><br />
+<small>DANS LA STEPPE.</small></h2>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia taient donc libres encore une fois, ainsi
+qu'ils l'avaient t pendant le trajet de Perm aux rives de l'Irtyche.
+Mais combien les conditions du voyage taient changes! Alors, un
+confortable tarentass, des attelages frquemment renouvels, des relais
+de poste bien entretenus, leur assuraient la rapidit du voyage.
+Maintenant, ils taient pied, dans l'impossibilit de se procurer
+aucun moyen de locomotion, sans ressource, ne sachant mme comment
+subvenir aux moindres besoins de la vie, et il leur restait encore
+quatre cents verstes faire! Et, de plus, Michel Strogoff ne voyait
+plus que par les yeux de Nadia.</p>
+
+<p>Quant cet ami que leur avait donn le hasard, ils venaient de le
+perdre dans les plus funestes circonstances.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'tait jet sur le talus de la route. Nadia, debout,
+attendait un mot de lui pour se remettre en marche.</p>
+
+<p>Il tait dix heures du soir. Depuis trois heures et demie, le soleil
+avait disparu derrire l'horizon. Il n'y avait pas une maison, pas une
+hutte en vue. Les derniers Tartares se perdaient dans le lointain.
+Michel Strogoff et Nadia taient bien seuls.</p>
+
+<p>Que vont-ils faire de notre ami? s'cria la jeune fille. Pauvre
+Nicolas! Notre rencontre lui aura t fatale!</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne rpondit pas.</p>
+
+<p>Michel, reprit Nadia, ne sais-tu pas qu'il t'a dfendu lorsque tu tais
+le jouet des Tartares, qu'il a risqu sa vie pour moi?</p>
+
+<p>Michel Strogoff se taisait toujours. Immobile, la tte appuye sur ses
+mains, quoi pensait il? Bien qu'il ne lui rpondit pas, entendait-il
+mme Nadia lui parler?</p>
+
+<p>Oui! il l'entendait, car, lorsque la jeune fille ajouta:</p>
+
+<p>O te conduirai-je, Michel?</p>
+
+<p>&mdash;A Irkoutsk! rpondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Par la grande route?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Nadia.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tait rest l'homme qui s'tait jur d'arriver quand
+mme son but. Suivre la grande route, c'tait y aller par le plus
+court chemin. Si l'avant-garde des troupes de Fofar-Khan apparaissait,
+il serait temps alors de se jeter par la traverse.</p>
+
+<p>Nadia reprit la main de Michel Strogoff, et ils partirent.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, 12 septembre, vingt verstes plus loin, au bourg de
+Toulounovsko, tous deux faisaient une courte halte. Le bourg tait
+incendi et dsert. Pendant toute la nuit, Nadia avait cherch si le
+cadavre de Nicolas n'avait pas t abandonn sur la route, mais ce fut
+en vain qu'elle fouilla les ruines et qu'elle regarda parmi les morts.
+Jusqu'alors, Nicolas semblait avoir t pargn. Mais ne le rservait-on
+pas pour quelque cruel supplice, lorsqu'il serait arriv au camp
+d'Irkoutsk?</p>
+
+<p>Nadia, puise par la faim, dont son compagnon souffrait cruellement
+aussi, fut assez heureuse pour trouver dans une maison du bourg une
+certaine quantit de viande sche et de soukharis, morceaux de pain
+qui, desschs par vaporation, peuvent conserver indfiniment leurs
+qualits nutritives. Michel Strogoff et la jeune fille se chargrent de
+tout ce qu'ils purent emporter. Leur nourriture tait ainsi assure pour
+plusieurs jours, et, quant l'eau, elle ne devait pas leur manquer dans
+une contre que sillonnent mille petits affluents de l'Angara.</p>
+
+<p>Ils se remirent en route. Michel Strogoff allait d'un pas assur et ne
+le ralentissait que pour sa compagne. Nadia, ne voulant pas rester en
+arrire, se forait marcher. Heureusement, son compagnon ne pouvait
+voir quel tat misrable la fatigue l'avait rduite.</p>
+
+<p>Cependant, Michel Strogoff le sentait.</p>
+
+<p>Tu es bout de forces, pauvre enfant, lui disait-il quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpondait elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu ne pourras plus marcher, je te porterai, Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Michel.</p>
+
+<p>Pendant cette journe, il fallut passer le petit cours d'eau de l'Oka,
+mais il tait guable, et ce passage n'offrit aucune difficult.</p>
+
+<p>Le ciel tait couvert, la temprature supportable. On pouvait craindre,
+toutefois, que le temps ne tournt la pluie, ce qui et t un
+surcroit de misre. Il y eut mme quelques averses, mais elles ne
+durrent pas.</p>
+
+<p>Ils allaient toujours ainsi, la main dans la main, parlant peu, Nadia
+regardant en avant et en arrire. Deux fois par jour, ils faisaient
+halte. Ils se reposaient six heures par nuit. Dans quelques cabanes,
+Nadia trouva encore un peu de cette viande de mouton, si commune en ce
+pays qu'elle ne vaut pas plus de deux kopeks et demi la livre.</p>
+
+<p>Mais, contrairement ce qu'avait peut-tre espr Michel Strogoff, il
+n'y avait plus une seule bte de somme dans la contre. Cheval, chameau,
+tout avait t massacr ou pris. C'tait donc pied qu'il lui fallait
+continuer travers cette interminable steppe.</p>
+
+<p>Les traces de la troisime colonne tartare, qui se dirigeait sur
+Irkoutsk, n'y manquaient pas. Ici quelque cheval mort, l un chariot
+abandonn. Les corps de malheureux Sibriens jalonnaient aussi la route,
+principalement l'entre des villages. Nadia, domptant sa rpugnance,
+regardait tous ces cadavres!...</p>
+
+<p>En somme, le danger n'tait pas en avant, il tait en arrire.
+L'avant-garde de la principale arme de l'mir, que dirigeait Ivan
+Ogareff, pouvait apparatre d'un instant l'autre. Les barques,
+expdies de l'Yenise infrieur, avaient d arriver Krasnoiarsk et
+servir aussitt au passage du fleuve. Le chemin tait libre alors pour
+les envahisseurs. Aucun corps russe ne pouvait le barrer entre
+Krasnoiarsk et le lac Bakal. Michel Strogoff s'attendait donc
+l'arrive des claireurs tartares.</p>
+
+<p>Aussi, chaque halte, Nadia montait sur quelque hauteur et regardait
+attentivement du ct de l'ouest mais nul tourbillon de poussire ne
+signalait encore l'apparition d'une troupe cheval.</p>
+
+<p>Puis, la marche tait reprise, et lorsque Michel Strogoff sentait que
+c'tait lui qui tranait la pauvre Nadia, il allait d'un pas moins
+rapide. Ils causaient peu, et seulement de Nicolas. La jeune fille
+rappelait tout ce qu'avait t pour eux ce compagnon de quelques jours.</p>
+
+<p>En lui rpondant, Michel Strogoff cherchait donner Nadia quelque
+espoir, dont on n'et pas trouv trace en lui-mme, car il savait bien
+que l'infortun n'chapperait pas la mort.</p>
+
+<p>Un jour, Michel Strogoff dit la jeune fille:</p>
+
+<p>Tu ne me parles jamais de ma mre, Nadia?</p>
+
+<p>Sa mre! Nadia ne l'et pas voulu. Pourquoi renouveler ses douleurs? La
+vieille Sibrienne n'tait-elle pas morte? Son fils n'avait-il pas donn
+le dernier baiser ce cadavre tendu sur le plateau de Tomsk?</p>
+
+<p>Parle-moi d'elle, Nadia, dit cependant Michel Strogoff. Parle! Tu me
+feras plaisir!</p>
+
+<p>Et, alors, Nadia fit ce qu'elle n'avait pas fait jusque-l. Elle raconta
+tout ce qui s'tait pass entre Marfa et elle depuis leur rencontre
+Omsk, o toutes deux s'taient vues pour la premire fois. Elle dit
+comment un inexplicable instinct l'avait pousse vers la vieille
+prisonnire sans la connatre, quels soins elle lui avait donns, quels
+encouragements elle en avait reus. A cette poque, Michel Strogoff
+n'tait encore pour elle que Nicolas Korpanoff.</p>
+
+<p>Ce que j'aurais d toujours tre! rpondit Michel Strogoff, dont le
+front s'assombrit.</p>
+
+<p>Puis, plus tard, il ajouta:</p>
+
+<p>J'ai manqu mon serment, Nadia. J'avais jur de ne pas voir ma mre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu n'as pas cherch la voir, Michel! rpondit Nadia. Le hasard
+seul t'a mis en sa prsence!</p>
+
+<p>&mdash;J'avais jur, quoi qu'il arrivt, de ne point me trahir!</p>
+
+<p>&mdash;Michel, Michel! A la vue du fouet lev sur Marfa Strogoff, pouvais-tu
+rsister? Non! Il n'y a pas de serment qui puisse empcher un fils de
+secourir sa mre!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai manqu mon serment, Nadia, rpondit Michel Strogoff. Que Dieu
+et le Pre me le pardonnent!</p>
+
+<p>&mdash;Michel, dit alors la jeune fille, j'ai une question te faire. Ne me
+rponds pas, si tu ne crois pas devoir me rpondre. De toi, rien ne me
+blessera.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, maintenant que la lettre du czar t'a t enleve, es-tu si
+press d'arriver Irkoutsk?</p>
+
+<p>Michel Strogoff serra plus fortement la main de sa compagne, mais il ne
+rpondit pas.</p>
+
+<p>Connaissais-tu donc le contenu de cette lettre avant de quitter Moscou?
+reprit Nadia.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le connaissais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je penser, Michel, que le seul dsir de me remettre entre les
+mains de mon pre t'entrane vers Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Nadia, rpondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si
+je te laissais croire qu'il en est ainsi. Je vais l o mon devoir
+m'ordonne d'aller! Quant te conduire Irkoutsk, n'est-ce pas toi,
+Nadia, qui m'y conduit maintenant? N'est-ce pas par tes yeux que je
+vois, n'est-ce pas ta main qui me guide? Ne m'as-tu pas rendu au
+centuple les services que j'ai pu d'abord te rendre? Je ne sais si le
+sort cessera de nous accabler, mais le jour o tu me remercieras de
+t'avoir remise entre les mains de ton pre, je te remercierai, moi, de
+m'avoir conduit Irkoutsk!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Michel! rpondit Nadia tout mue. Ne parle pas ainsi! Ce n'est
+pas la rponse que je te demande. Michel, pourquoi, maintenant, as-tu
+tant de hte d'atteindre Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut que j'y sois avant Ivan Ogareff! s'cria Michel
+Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Mme encore?</p>
+
+<p>&mdash;Mme encore, et j'y serai!</p>
+
+<p>Et, en prononant ces derniers mots, Michel Strogoff ne parlait pas
+seulement par haine du tratre. Mais Nadia comprit que son compagnon ne
+lui disait pas tout, et qu'il ne pouvait pas tout lui dire.</p>
+
+<p>Le 15 septembre, trois jours plus tard, tous deux atteignaient la
+bourgade de Kouitounsko, soixante-dix verstes de Toulounovsko. La
+jeune fille ne marchait plus sans d'extrmes souffrances. Ses pieds
+endoloris pouvaient peine la soutenir. Mais elle rsistait, elle
+luttait contre la fatigue, et sa seule pense tait celle-ci:</p>
+
+<p>Puisqu'il ne peut pas me voir, j'irai jusqu' ce que je tombe!</p>
+
+<p>D'ailleurs, nul obstacle sur cette partie de la route, nul danger non
+plus, dans cette priode du voyage, depuis le dpart des Tartares.
+Beaucoup de fatigue seulement.</p>
+
+<p>Pendant trois jours, ce fut ainsi. Il tait visible que la troisime
+colonne d'envahisseurs gagnait rapidement dans l'est. Cela se
+reconnaissait aux ruines qu'ils laissaient aprs eux, aux cendres qui ne
+fumaient plus, aux cadavres dj dcomposs qui gisaient sur le sol.</p>
+
+<p>Dans l'ouest, rien non plus. L'avant-garde de l'mir ne paraissait pas.
+Michel Strogoff en arrivait faire les suppositions les plus
+invraisemblables pour expliquer ce retard. Les Russes, en forces
+suffisantes, menaaient-ils directement Tomsk ou Krasnoiarsk?</p>
+
+<p>La troisime colonne, isole des deux autres, risquait-elle donc d'tre
+coupe? S'il en tait ainsi, il serait facile au grand-duc de dfendre
+Irkoutsk, et, du temps gagn contre une invasion, c'est un acheminement
+ la repousser.</p>
+
+<p>Michel Strogoff se laissait aller parfois ces esprances, mais bientt
+il comprenait tout ce qu'elles avaient de chimrique, et il ne comptait
+plus que sur lui-mme, comme si le salut du grand-duc et t dans ses
+seules mains!</p>
+
+<p>Soixante verstes sparent Kouitounsko de Kimilteisko, petite bourgade
+situe peu de distance du Dinka, tributaire de l'Angara. Michel
+Strogoff ne songeait pas sans apprhension l'obstacle que cet affluent
+d'une certaine importance plaait sur sa route. De bacs ou de barques,
+il ne pouvait tre question d'en trouver, et il se souvenait, pour
+l'avoir dj travers en des temps plus heureux, qu'il tait
+difficilement guable. Mais, ce cours d'eau une fois franchi, aucun
+fleuve, aucune rivire n'interromprait plus la route qui rejoignait
+Irkoutsk deux cent trente verstes de l.</p>
+
+<p>Il ne fallut pas moins de trois jours pour atteindre Kimilteisko. Nadia
+se tranait. Quelle que ft son nergie morale, la force physique allait
+lui manquer. Michel Strogoff ne le savait que trop!</p>
+
+<p>S'il n'et pas t aveugle, Nadia lui aurait dit sans doute:</p>
+
+<p>Va, Michel, laisse-moi dans quelque hutte! Gagne Irkoutsk! Accomplis ta
+mission! Vois mon pre! Dis-lui o je suis! Dis-lui que je l'attends, et
+tous deux, vous saurez bien me retrouver! Pars! Je n'ai pas peur! Je me
+cacherai des Tartares! Je me conserverai pour lui, pour toi! Va, Michel!
+Je ne peux plus aller!...</p>
+
+<p>Plusieurs fois, Nadia fut force de s'arrter. Michel Strogoff la
+prenait alors dans ses bras, et n'ayant pas penser la fatigue de la
+jeune fille du moment o il la portait, il marchait plus rapidement et
+de son pas infatigable.</p>
+
+<p>Le 18 septembre, dix heures du soir, tous deux atteignirent enfin
+Kimilteisko. Du haut d'une colline, Nadia aperut une ligne un peu
+moins sombre l'horizon. C'tait le Dinka. Quelques clairs se
+rflchissaient dans ses eaux, clairs sans tonnerre qui illuminaient
+l'espace.</p>
+
+<p>Nadia conduisit son compagnon travers la bourgade ruine. La cendre
+des incendies tait froide. Il y avait au moins cinq ou six jours que
+les derniers Tartares taient passs.</p>
+
+<p>Arrive aux dernires maisons de la bourgade, Nadia se laissa tomber sur
+un banc de pierre.</p>
+
+<p>Nous faisons halte? lui demanda Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit est venue, Michel, rpondit Nadia. Ne veux-tu pas te reposer
+quelques heures?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu passer le Dinka, rpondit Michel Strogoff, j'aurais
+voulu le mettre entre nous et l'avant-garde de l'mir. Mais tu ne peux
+plus mme te traner, ma pauvre Nadia!</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Michel, rpondit Nadia, qui saisit la main de son compagnon et
+l'entrana.</p>
+
+<p>C'tait deux ou trois verstes de l que le Dinka coupait la route
+d'Irkoutsk. Ce dernier effort que lui demandait son compagnon, la jeune
+fille voulut le tenter. Tous deux marchrent donc la lueur des
+clairs. Ils traversaient alors un dsert sans limites, au milieu duquel
+se perdait la petite rivire. Pas un arbre, pas un monticule ne faisait
+saillie sur cette vaste plaine, qui recommenait la steppe sibrienne.
+Pas un souffle ne traversait l'atmosphre, dont le calme et laiss le
+moindre son se propager une distance infinie.</p>
+
+<p>Soudain, Michel Strogoff et Nadia s'arrtrent, comme si leurs pieds
+eussent t saisis dans quelque crevasse du sol.</p>
+
+<p>Un aboiement avait travers la steppe.</p>
+
+<p>Entends-tu? dit Nadia.</p>
+
+<p>Puis, un cri lamentable lui succda, un cri dsespr, comme le dernier
+appel d'un tre humain qui va mourir.</p>
+
+<p>Nicolas! Nicolas! s'cria la jeune fille, pousse par quelque sinistre
+pressentiment.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, qui coutait, secoua la tte.</p>
+
+<p>Viens, Michel, viens, dit Nadia.</p>
+
+<p>Et elle, qui tout l'heure se tranait peine, recouvra soudain ses
+forces sous l'empire d'une violente surexcitation.</p>
+
+<p>Nous avons quitt la route? dit Michel Strogoff, sentant qu'il foulait,
+non plus un sol poudreux, mais une herbe rase.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... il le faut!, rpondit Nadia. C'est de l, sur la droite, que le
+cri est venu!</p>
+
+<p>Quelques minutes aprs, tous deux n'taient plus qu' une demi-verste de
+la rivire.</p>
+
+<p>Un second aboiement se fit entendre, mais, quoique plus faible, il tait
+certainement plus rapproch.</p>
+
+<p>Nadia s'arrta.</p>
+
+<p>Oui! dit Michel. C'est Serko qui aboie!... Il a suivi son matre!</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas! cria la jeune fille. Son appel resta sans rponse.</p>
+
+<p>Quelques oiseaux de proie seulement s'enlevrent et disparurent dans les
+hauteurs du ciel.</p>
+
+<p>Michel Strogoff prtait l'oreille. Nadia regardait cette plaine,
+imprgne d'effluves lumineuses, qui miroitait comme une glace, mais
+elle ne vit rien.</p>
+
+<p>Et, cependant, une voix s'leva encore, qui, cette fois, murmura d'un
+ton plaintif: Michel!...</p>
+
+<p>Puis, un chien, tout sanglant, bondit jusqu' Nadia. C'tait Serko.</p>
+
+<p>Nicolas ne pouvait tre loin! Lui seul avait pu murmurer ce nom de
+Michel! O tait-il? Nadia n'avait mme plus la force de l'appeler.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, rampant sur le sol, cherchait de la main.</p>
+
+<p>Soudain, Serko poussa un nouvel aboiement et s'lana vers un
+gigantesque oiseau qui rasait la terre.</p>
+
+<p>C'tait un vautour. Lorsque Serko se prcipita vers lui, il s'enleva,
+mais, revenant la charge, il frappa le chien! Celui-ci bondit encore
+vers le vautour!... Un coup du formidable bec s'abattit sur sa tte, et,
+cette fois, Serko retomba sans vie sur le sol.</p>
+
+<p>En mme temps, un cri d'horreur chappait Nadia!</p>
+
+<p>L... l! dit-elle.</p>
+
+<p>Une tte sortait du sol! Elle l'et heurte du pied, sans l'intense
+clart que le ciel jetait sur la steppe.</p>
+
+<p>Nadia tomba, genoux, prs de cette tte.</p>
+
+<p>Nicolas, enterr jusqu'au cou, suivant l'atroce coutume tartare, avait
+t abandonn dans la steppe, pour y mourir de faim et de soif, et
+peut-tre sous la dent des loups ou le bec des oiseaux de proie.
+Supplice horrible pour cette victime que le sol emprisonne, que presse
+cette terre qu'elle ne peut rejeter, ayant les bras attachs et colls
+au corps, comme ceux d'un cadavre dans son cercueil! Le supplici,
+vivant dans ce moule d'argile qu'il est impuissant briser, n'a plus
+qu' implorer la mort, trop lente venir!</p>
+
+<p>C'tait l que les Tartares avaient enterr leur prisonnier depuis trois
+jours!... Depuis trois jours, Nicolas attendait un secours qui devait
+arriver trop tard!</p>
+
+<p>Les vautours avaient aperu cette tte au ras du sol, et, depuis
+quelques heures, le chien dfendait son matre contre ces froces
+oiseaux!</p>
+
+<p>Michel Strogoff creusa la terre avec son couteau pour en exhumer ce
+vivant!</p>
+
+<p>Les yeux de Nicolas, ferms jusqu'alors, se rouvrirent.</p>
+
+<p>Il reconnut Michel et Nadia. Puis:</p>
+
+<p>Adieu, amis, murmura-t-il. Je suis content de vous avoir revus! Priez
+pour moi!...</p>
+
+<p>Et ces paroles furent les dernires.</p>
+
+<p>Michel Strogoff continua de creuser ce sol, qui, fortement foul, avait
+la duret du roc, et il parvint enfin en retirer le corps de
+l'infortun. Il couta si son cour battait encore!... Il ne battait
+plus.</p>
+
+<p>Il voulut alors l'ensevelir, afin qu'il ne restt pas expos sur la
+steppe, et ce trou, dans lequel Nicolas avait t enfoui vivant, il
+l'largit, il l'agrandit de manire pouvoir l'y coucher mort! Le
+fidle Serko devait tre plac prs de son matre!</p>
+
+<p>En ce moment, un grand tumulte se produisit sur la route, distante au
+plus d'une demi-verste.</p>
+
+<p>Michel Strogoff couta.</p>
+
+<p>Au bruit, il reconnut qu'un dtachement d'hommes cheval s'avanait
+vers le Dinka.</p>
+
+<p>Nadia! Nadia! dit-il voix basse.</p>
+
+<p>A sa voix, Nadia, demeure en prire, se redressa.</p>
+
+<p>Vois! vois! lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Les Tartares! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>C'tait, en effet, l'avant-garde de l'mir, qui dfilait rapidement sur
+la route d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Ils ne m'empcheront pas de l'enterrer! dit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Et il continua sa besogne.</p>
+
+<p>Bientt, le corps de Nicolas, les mains jointes sur la poitrine, fut
+couch dans cette tombe. Michel Strogoff et Nadia, agenouills, prirent
+une dernire fois pour le pauvre tre, inoffensif et bon, qui avait pay
+de sa vie son dvouement envers eux.</p>
+
+<p>Et maintenant, dit Michel Strogoff, en rejetant la terre, les loups de
+la steppe ne le dvoreront pas!</p>
+
+<p>Puis, sa main menaante s'tendit vers la troupe de cavaliers qui
+passait:</p>
+
+<p>En route, Nadia! dit-il.</p>
+
+<p>Michel Strogoff ne pouvait plus suivre le chemin, maintenant occup par
+les Tartares. Il lui fallait se jeter travers la steppe et tourner
+Irkoutsk. Il n'avait donc pas se proccuper de franchir le Dinka.</p>
+
+<p>Nadia ne pouvait plus se traner, mais elle pouvait voir pour lui. Il la
+prit dans ses bras et s'enfona dans le sud-ouest de la province.</p>
+
+<p>Plus de deux cents verstes lui restaient parcourir. Comment les
+fit-il? Comment ne succomba-t-il pas tant de fatigues? Comment put-il
+se nourrir en route? Par quelle surhumaine nergie arriva-t-il passer
+les premires rampes des monts Sayansk? Ni Nadia ni lui n'auraient pu le
+dire!</p>
+
+<p>Et cependant, douze jours aprs, le 2 octobre, six heures du soir, une
+immense nappe d'eau se droulait aux pieds de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>C'tait le lac Bakal.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_X-b" id="CHAPITRE_X-b"></a>CHAPITRE X<br /><br />
+<small>BAKAL ET ANGARA.</small></h2>
+
+<p>Le lac Bakal est situ dix-sept cents pieds au-dessus du niveau de la
+mer. Sa longueur est environ de neuf cents verstes, sa largeur de cent.
+Sa profondeur n'est pas connue. Mme de Bourboulon rapporte, au dire des
+mariniers, qu'il veut tre appel madame la mer. Si on l'appelle
+monsieur le lac, il entre aussitt en fureur. Cependant, suivant la
+lgende, jamais un Russe ne s'y est noy.</p>
+
+<p>Cet immense bassin d'eau douce, aliment par plus de trois cents
+rivires, est encadr dans un magnifique circuit de montagnes
+volcaniques. Il n'a d'autre dversoir que l'Angara, qui, aprs avoir
+pass Irkoutsk, va se jeter dans l'Yenise, un peu en amont de la
+ville d'Yenisesk. Quant aux monts qui lui font ceinture, ils forment
+une branche des Toungouzes et drivent du vaste systme orographique des
+Alta.</p>
+
+<p>Dj, cette poque, les froids s'taient fait sentir. Ainsi qu'il
+arrive sur ce territoire, soumis des conditions climatriques
+particulires, l'automne paraissait devoir s'absorber dans un prcoce
+hiver. On tait aux premiers jours d'octobre. Le soleil quittait
+maintenant l'horizon cinq heures du soir, et les longues nuits
+laissaient tomber la temprature au zro des thermomtres. Les premires
+neiges, qui devaient persister jusqu' l't, blanchissaient dj les
+cimes voisines du Bakal. Pendant l'hiver sibrien, cette mer
+intrieure, glace sur une paisseur de plusieurs pieds, est sillonne
+par les traneaux des courriers et des caravanes.</p>
+
+<p>Que ce soit parce qu'on manque aux biensances en l'appelant monsieur
+le lac ou pour toute autre raison plus mtorologique, le Bakal est
+sujet des temptes violentes. Ses lames, courtes comme celles de
+toutes les Mditerranes, sont trs redoutes des radeaux, des prames,
+des steam-boats, qui le sillonnent pendant l't.</p>
+
+<p>C'tait la pointe sud-ouest du lac que Michel Strogoff venait
+d'arriver, portant Nadia, dont toute la vie, pour ainsi dire, se
+concentrait dans les yeux. Que pouvaient-ils attendre tous deux dans
+cette partie sauvage de la province, si ce n'est d'y mourir d'puisement
+et de dnuement? Et, cependant, que restait-il faire de ce long
+parcours de six mille verstes pour que le courrier du czar et atteint
+son but? Rien que soixante verstes sur le littoral du lac jusqu'
+l'embouchure de l'Angara, et quatre-vingts verstes de l'embouchure de
+l'Angara jusqu' Irkoutsk: en tout, cent quarante verstes, soit trois
+jours de voyage pour un homme valide, vigoureux, mme pied.</p>
+
+<p>Michel Strogoff pouvait-il tre encore cet homme-l?</p>
+
+<p>Le ciel, sans doute, ne voulut pas le soumettre cette preuve. La
+fatalit qui s'acharnait sur lui sembla vouloir l'pargner un instant.
+Cette extrmit du Baikal, cette portion de la steppe qu'il croyait
+dserte, qui l'est en tout temps, ne l'tait pas alors.</p>
+
+<p>Une cinquantaine d'individus se trouvaient runis l'angle que forme la
+pointe sud-ouest du lac.</p>
+
+<p>Nadia aperut tout d'abord ce groupe, lorsque Michel Strogoff, la
+portant entre ses bras, dboucha du dfil des montagnes.</p>
+
+<p>La jeune fille dut craindre un instant que ce ne ft un dtachement
+tartare, envoy pour battre les rives du Bakal, auquel cas la fuite
+leur et t interdite tous deux.</p>
+
+<p>Mais Nadia fut promptement rassure cet gard.</p>
+
+<p>Des Russes! s'cria-t-elle.</p>
+
+<p>Et, aprs ce dernier effort, ses paupires se fermrent et sa tte
+retomba sur la poitrine de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Mais ils avaient t aperus, et quelques-uns de ces Russes, courant
+eux, amenrent l'aveugle et la jeune fille au bord d'une petite grve
+laquelle tait amarr un radeau.</p>
+
+<p>Le radeau allait partir.</p>
+
+<p>Ces Russes taient des fugitifs, de conditions diverses, que le mme
+intrt avait runis en ce point du Bakal. Repousss par les claireurs
+tartares, ils cherchaient se rfugier dans Irkoutsk, et ne pouvant y
+arriver par terre, depuis que les envahisseurs avaient pris position sur
+les deux rives de l'Angara, ils espraient l'atteindre en descendant le
+cours du fleuve qui traverse la ville.</p>
+
+<p>Leur projet fit bondir le c&#339;ur de Michel Strogoff. Une dernire chance
+entrait dans son jeu. Mais il eut la force de dissimuler, voulant garder
+plus svrement que jamais son incognito.</p>
+
+<p>Le plan des fugitifs tait trs-simple. Un courant du Bakal longe la
+rive suprieure du lac jusqu' l'embouchure de l'Angara. C'est ce
+courant qu'ils comptaient utiliser pour atteindre tout d'abord le
+dversoir du Bakal. De ce point Irkoutsk, les eaux rapides du fleuve
+les entraneraient avec une vitesse de dix douze verstes l'heure. En
+un jour et demi, ils devaient donc tre en vue de la ville.</p>
+
+<p>Toute embarcation manquait en cet endroit. Il avait fallu y suppler. Un
+radeau, ou plutt un train de bois, semblable ceux qui drivent
+ordinairement sur les rivires sibriennes, avait t construit. Une
+fort de sapins, qui s'levait sur la rive, avait fourni l'appareil
+flottant. Les troncs, relis entre eux par des branches d'osier,
+formaient une plate-forme sur laquelle cent personnes eussent aisment
+trouv place.</p>
+
+<p>C'est sur ce radeau que Michel Strogoff et Nadia furent transports. La
+jeune fille tait revenue elle. On lui donna quelque nourriture, ainsi
+qu' son compagnon. Puis, couche sur un lit de feuillage, elle tomba
+aussitt dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>A ceux qui l'interrogrent, Michel Strogoff ne dit rien des faits qui
+s'taient passs Tomsk. Il se donna pour un habitant de Krasnoiarsk
+qui n'avait pu gagner Irkoutsk avant que les troupes de l'mir fussent
+arrives sur la rive gauche du Dinka, et il ajouta que,
+trs-probablement, le gros des forces tartares avait pris position
+devant la capitale de la Sibrie.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc pas un instant perdre. D'ailleurs, le froid devenait
+de plus en plus vif. La temprature, pendant la nuit, tombait au-dessous
+de zro. Quelques glaons s'taient dj forms la surface du Bakal.
+Si le radeau pouvait facilement man&#339;uvrer sur le lac, il n'en serait
+pas de mme entre les rives de l'Angara, au cas o les glaons
+viendraient encombrer son cours.</p>
+
+<p>Donc, pour toutes ces raisons, il fallait que les fugitifs partissent
+sans retard.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, les amarres furent largues, et, sous l'action du
+courant, le radeau suivit le littoral. De grandes perches, manies par
+quelques robustes moujiks, suffisaient rectifier sa direction.</p>
+
+<p>Un vieux marinier du Bakal avait pris le commandement du radeau.
+C'tait un homme de soixante-cinq ans, tout hl par les brises du lac.
+Une barbe blanche, trs-paisse, descendait sur sa poitrine. Un bonnet
+de fourrure coiffait sa tte, d'aspect grave et austre. Sa large et
+longue houppelande, serre la ceinture, lui tombait jusqu'aux talons.
+Ce vieillard taciturne, assis l'arrire, commandait du geste et ne
+prononait pas dix paroles en dix heures. D'ailleurs, toute la man&#339;uvre
+se rduisait maintenir le radeau dans le courant, qui filait le long
+du littoral, sans gagner au large.</p>
+
+<p>On a dit que des Russes de conditions diverses avaient pris place sur le
+radeau. En effet, aux moujiks indignes, hommes, femmes, vieillards et
+enfants, s'taient joints deux ou trois plerins, surpris par l'invasion
+pendant leur voyage, quelques moines et un pope. Les plerins portaient
+le bton de voyage, la gourde suspendue la ceinture, et ils
+psalmodiaient d'une voix plaintive. L'un venait de l'Ukraine, l'autre de
+la mer Jaune, un troisime des provinces de Finlande. Ce dernier, fort
+g dj, portait la ceinture un petit tronc cadenass, comme s'il et
+t appendu au pilier d'une glise. De ce qu'il rcoltait pendant sa
+longue et fatigante tourne, rien n'tait pour son compte, et il ne
+possdait mme pas la clef de ce cadenas, qui ne s'ouvrait qu' son
+retour.</p>
+
+<p>Les moines venaient du nord de l'empire. Ils avaient depuis trois mois
+quitt cette ville d'Arkhangel, laquelle certains voyageurs ont
+justement trouv la physionomie d'une cit de l'Orient. Ils avaient
+visit les les Saintes, prs de la cte de Carlie, le couvent de
+Solovetsk, le couvent de Trotsa, ceux de Saint-Antoine et de
+Sainte-Thodosie Kiev, cette ancienne favorite des Jagellons, le
+monastre de Simonof Moscou, celui de Kazan ainsi que son glise des
+Vieux-Croyants, et ils se rendaient Irkoutsk, portant la robe, le
+capuchon et les vtements de serge.</p>
+
+<p>Quant au pope, c'tait un simple prtre de village, un de ces six cent
+mille pasteurs populaires que compte l'empire russe. Il tait vtu aussi
+misrablement que les moujiks, n'tant pas plus qu'eux, en vrit,
+n'ayant ni rang ni pouvoir dans l'glise, laborant comme un paysan sa
+pice de terre, baptisant, mariant, enterrant. Ses enfants et sa femme,
+il avait pu les soustraire aux brutalits des Tartares, en les relguant
+dans les provinces du Nord. Lui tait rest dans sa paroisse jusqu'au
+dernier moment. Puis, il avait d fuir, et la route d'Irkoutsk tant
+ferme, il lui avait fallu gagner le lac Bakal.</p>
+
+<p>Ces divers religieux, groups l'avant du radeau, priaient
+intervalles rguliers, levant la voix au milieu de cette silencieuse
+nuit, et, la fin de chaque verset de leur prire, le Slava Bogu,
+Gloire Dieu, s'chappait de leurs lvres.</p>
+
+<p>Aucun incident ne marqua cette navigation. Nadia tait reste plonge
+dans un assoupissement profond. Michel Strogoff avait veill prs
+d'elle. Le sommeil n'avait prise sur lui qu' de longs intervalles
+seulement, et encore sa pense veillait-elle toujours.</p>
+
+<p>Au jour naissant, le radeau, retard par une brise assez violente qui
+contrariait l'action du courant, tait encore quarante verstes de
+l'embouchure de l'Angara. Trs-vraisemblablement, il ne pourrait pas
+l'atteindre avant trois ou quatre heures du soir. Ce n'tait pas un
+inconvnient, au contraire, car les fugitifs descendraient alors le
+fleuve pendant la nuit, et l'ombre devait favoriser leur arrive
+Irkoutsk.</p>
+
+<p>La seule crainte que manifesta plusieurs fois le vieux marinier fut
+relative la formation des glaces la surface des eaux. La nuit avait
+t extrmement froide. On voyait des glaons assez nombreux filer vers
+l'ouest sous l'impulsion du vent. Ceux-l n'taient pas redouter,
+puisqu'ils ne pouvaient driver dans l'Angara, dont ils avaient
+maintenant dpass l'embouchure. Mais on devait penser que ceux qui
+venaient des portions orientales du lac pouvaient tre attirs par le
+courant et s'engager entre les deux rives du fleuve. De l, des
+difficults, des retards possibles, peut-tre mme un insurmontable
+obstacle qui arrterait le radeau.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait donc un immense intrt savoir quel tait l'tat
+du lac, et si les glaons apparaissaient en grand nombre. Nadia tant
+rveille, il l'interrogeait souvent, et elle lui rendait compte de tout
+ce qui se passait la surface des eaux.</p>
+
+<p>Pendant que les glaons drivaient ainsi, des phnomnes curieux se
+produisaient la surface du Bakal. C'taient de magnifiques
+jaillissements de sources d'eau bouillante, sorties de quelques-uns de
+ces puits artsiens, que la nature a fors dans le lit mme du lac. Ces
+jets s'levaient une grande hauteur et s'panchaient en vapeurs,
+irises par les rayons solaires, que le froid condensait presque
+aussitt. Ce curieux spectacle et certainement merveill le regard
+d'un touriste, qui et voyag en pleine paix et pour son agrment sur
+cette mer sibrienne.</p>
+
+<p>A quatre heures du soir, l'embouchure de l'Angara fut signale par le
+vieux marinier entre les hautes roches granitiques du littoral. On
+apercevait sur la rive droite le petit port de Livenitchnaia, son
+glise, ses quelques maisons bties sur la berge.</p>
+
+<p>Mais, circonstance trs-grave, les premiers glaons, venus de l'est,
+drivaient dj entre les rives de l'Angara, et, par consquent, ils
+descendaient vers Irkoutsk. Cependant, leur nombre ne pouvait pas tre
+encore assez grand pour obstruer le fleuve, ni le froid assez
+considrable pour les agrger.</p>
+
+<p>Le radeau arriva au petit port et il s'y arrta. L, le vieux marinier
+avait dcid de relcher pendant une heure, afin de faire quelques
+rparations indispensables. Les troncs, disjoints, menaaient de se
+sparer, et il importait de les relier entre eux plus solidement pour
+rsister au courant de l'Angara, qui est trs-rapide.</p>
+
+<p>Pendant la belle saison, le port de Livenitchnaia est une station
+d'embarquement ou de dbarquement pour les voyageurs du lac Bakal, soit
+qu'ils se rendent Kiakhta, dernire ville de la frontire
+russo-chinoise, soit qu'ils en reviennent. Il est donc trs-frquent
+par les steam-boats et tous les petits caboteurs du lac.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, Livenitchnaia tait abandonne. Ses habitants
+n'avaient pu rester exposs aux dprdations des Tartares, qui couraient
+maintenant les deux rives de l'Angara. Ils avaient envoy Irkoutsk la
+flottille de bateaux et de barques, qui hiverne ordinairement dans leur
+port, et, munis de tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils s'taient
+rfugis temps dans la capitale de la Sibrie orientale.</p>
+
+<p>Le vieux marinier ne s'attendait donc pas recueillir de nouveaux
+fugitifs au port de Livenitchnaia, et cependant, au moment o le radeau
+accostait, deux passagers, sortant d'une maison dserte, accoururent
+toutes jambes sur la berge.</p>
+
+<p>Nadia, assise l'arrire, regardait d'un &#339;il distrait.</p>
+
+<p>Un cri faillit lui chapper. Elle saisit la main de Michel Strogoff,
+qui, ce mouvement, releva la tte.</p>
+
+<p>Qu'as-tu, Nadia? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nos deux compagnons de route, Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Franais et cet Anglais que nous avons rencontrs dans les dfils
+de l'Oural?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Michel Strogoff tressaillit, car le svre incognito dont il ne voulait
+pas se dpartir risquait d'tre dvoil.</p>
+
+<p>En effet, ce n'tait plus Nicolas Korpanoff qu'Alcide Jolivet et Harry
+Blount allaient voir en lui maintenant, mais bien le vrai Michel
+Strogoff, courrier du czar. Les deux journalistes l'avaient dj
+rencontr deux fois depuis leur sparation qui s'tait faite au relais
+d'Ichim, la premire au camp de Zabdiero, quand il coupa d'un coup de
+knout la face d'Ivan Ogareff, la seconde Tomsk, lorsqu'il fut condamn
+par l'mir. Ils savaient donc quoi s'en tenir son gard et sur sa
+vritable qualit.</p>
+
+<p>Michel Strogoff prit rapidement son parti.</p>
+
+<p>Nadia, dit-il, ds que ce Franais et cet Anglais seront embarqus,
+prie-les de venir prs de moi!</p>
+
+<p>C'taient, en effet, Harry Blount et Alcide Jolivet, que, non le hasard,
+mais la force des vnements avait conduits au port de Livenitchnaia,
+comme ils y avaient amen Michel Strogoff.</p>
+
+<p>On le sait, aprs avoir assist l'entre des Tartares Tomsk, ils
+taient partis avant la sauvage excution qui termina la fte. Ils ne
+doutaient donc pas que leur ancien compagnon de voyage n'et t mis
+mort, et ils ignoraient qu'il et t seulement aveugl par ordre de
+l'mir.</p>
+
+<p>Donc, s'tant procur des chevaux, ils avaient abandonn Tomsk le soir
+mme, avec l'intention bien arrte de dater dsormais leurs chroniques
+des campements russes de la Sibrie orientale.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet et Harry Blount se dirigrent marche force vers
+Irkoutsk. Ils espraient bien y devancer Fofar-Khan, et ils l'eussent
+certainement fait, sans l'apparition inopine de cette troisime
+colonne, venue des contres du sud par la valle de l'Yenise. Ainsi que
+Michel Strogoff, ils furent coups avant mme d'avoir pu atteindre le
+Dinka. De l, ncessit pour eux de redescendre jusqu'au lac Bakal.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arrivrent Livenitchnaia, ils trouvrent le port dj
+dsert. D'un autre ct, il leur tait impossible d'entrer dans
+Irkoutsk, qu'investissaient les armes tartares. Ils taient donc l
+depuis trois jours, et trs embarrasss, lorsque le radeau arriva.</p>
+
+<p>Le dessein des fugitifs leur fut alors communiqu. Il y avait
+certainement des chances pour qu'ils pussent passer inaperus pendant la
+nuit et pntrer dans Irkoutsk. Ils rsolurent donc de tenter l'affaire.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet se mit aussitt en rapport avec le vieux marinier, et il
+lui demanda passage pour son compagnon et lui, offrant de payer le prix
+qu'il exigerait, quel qu'il ft.</p>
+
+<p>Ici, on ne paye pas, lui rpondit gravement le vieux marinier, on
+risque sa vie, voil tout.</p>
+
+<p>Les deux journalistes s'embarqurent, et Nadia les vit prendre place
+l'avant du radeau.</p>
+
+<p>Harry Blount tait toujours le froid Anglais, qui lui avait peine
+adress la parole pendant toute la traverse des monts Ourals.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet semblait tre un peu plus grave que d'ordinaire, et l'on
+conviendra que sa gravit se justifiait par celle des circonstances.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet tait donc install l'avant du radeau, lorsqu'il sentit
+une main s'appuyer sur son bras.</p>
+
+<p>Il se retourna et reconnut Nadia, la s&#339;ur de celui qui tait, non plus
+Nicolas Korpanoff, mais Michel Strogoff, courrier du czar.</p>
+
+<p>Un cri de surprise allait lui chapper, lorsqu'il vit la jeune fille
+porter un doigt ses lvres.</p>
+
+<p>Venez, lui dit Nadia.</p>
+
+<p>Et, d'un air indiffrent, Alcide Jolivet, faisant signe Harry Blount
+de l'accompagner, la suivit.</p>
+
+<p>Mais, si la surprise des journalistes avait t grande rencontrer
+Nadia sur ce radeau, elle fut sans bornes, quand ils aperurent Michel
+Strogoff, qu'ils ne pouvaient croire vivant.</p>
+
+<p>A leur approche, Michel Strogoff n'avait pas boug.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet s'tait retourn vers la jeune fille.</p>
+
+<p>Il ne vous voit pas, messieurs, dit Nadia. Les Tartares lui ont brl
+les yeux! Mon pauvre frre est aveugle!</p>
+
+<p>Un vif sentiment de piti se peignit sur la figure d'Alcide Jolivet et
+de son compagnon.</p>
+
+<p>Un instant aprs, tous deux, assis prs de Michel Strogoff, lui
+serraient la main et attendaient qu'il leur parlt.</p>
+
+<p>Messieurs, dit Michel Strogoff voix basse, vous ne devez pas savoir
+qui je suis, ni ce que je suis venu faire en Sibrie. Je vous demande de
+respecter mon secret. Me le promettez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur, rpondit Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi de gentleman, ajouta Harry Blount.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvons-nous vous tre utile? demanda Harry Blount. Voulez-vous que
+nous vous aidions accomplir votre tche?</p>
+
+<p>&mdash;Je prfre agir seul, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces gueux-l vous ont brl la vue, dit Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai Nadia, et ses yeux me suffisent!</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, le radeau, aprs avoir quitt le petit port de
+Livenitchnaia, s'engageait dans le fleuve. Il tait cinq heures du soir.
+La nuit allait venir. Elle devait tre trs-obscure et trs-froide
+aussi, car la temprature tait dj au-dessous de zro.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet et Harry Blount, s'ils avaient promis le secret Michel
+Strogoff, ne le quittrent cependant pas. Ils causrent voix basse, et
+l'aveugle, compltant ce qu'il savait dj par ce qu'ils lui apprirent,
+put se faire une ide exacte de l'tat des choses.</p>
+
+<p>Il tait certain que les Tartares investissaient actuellement Irkoutsk,
+et que les trois colonnes avaient opr leur jonction. On ne pouvait
+donc douter que l'mir et Ivan Ogareff ne fussent devant la capitale.</p>
+
+<p>Mais pourquoi cette hte d'y arriver que montrait le courrier du czar,
+maintenant que la lettre impriale ne pouvait plus tre remise par lui
+au grand-duc, et qu'il n'en connaissait pas le contenu? Alcide Jolivet
+et Harry Blount ne le comprirent pas plus que ne l'avait compris Nadia.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il ne fut question du pass qu'au moment o Alcide Jolivet
+crut devoir dire Michel Strogoff:</p>
+
+<p>Nous vous devons presque des excuses pour ne vous avoir pas serr la
+main avant notre sparation au relais d'Ichim.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous aviez droit de me croire un lche!</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, ajouta Alcide Jolivet, vous avez magnifiquement knout la
+figure de ce misrable, et il en portera longtemps la marque!</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas longtemps! rpondit simplement Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Une demi-heure aprs le dpart de Livenitchnaia, Alcide Jolivet et son
+compagnon taient au courant des cruelles preuves par lesquelles
+avaient successivement pass Michel Strogoff et sa compagne. Ils ne
+pouvaient qu'admirer sans rserve une nergie que le dvouement de la
+jeune fille avait seul pu galer. Et de Michel Strogoff ils pensrent
+exactement ce qu'en avait dit le czar Moscou: En vrit, c'est un
+homme!</p>
+
+<p>Au milieu des glaons qu'entranait le courant de l'Angara, le radeau
+filait avec rapidit. Un panorama mouvant se dployait latralement sur
+les deux rives du fleuve, et, par une illusion d'optique, il semblait
+que ce ft l'appareil flottant qui restt immobile devant cette
+succession de points de vue pittoresques. Ici, c'taient de hautes
+falaises granitiques, trangement profiles; l, des gorges sauvages
+d'o s'chappait quelque torrentueuse rivire; quelquefois, une large
+coupe avec un village fumant encore, puis, d'paisses forts de pins
+qui projetaient d'clatantes flammes. Mais si les Tartares avaient
+laiss partout des traces de leur passage, on ne les voyait pas encore,
+car ils s'taient plus particulirement masss aux approches d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les plerins continuaient haute voix leurs prires,
+et le vieux marinier, repoussant les glaons qui le serraient de trop
+prs, maintenait imperturbablement le radeau au milieu du rapide courant
+de l'Angara.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XI-b" id="CHAPITRE_XI-b"></a>CHAPITRE XI<br /><br />
+<small>ENTRE DEUX RIVES</small></h2>
+
+<p>A huit heures du soir, ainsi que l'tat du ciel l'avait fait pressentir,
+une obscurit profonde enveloppa toute la contre. La lune, tant
+nouvelle, ne devait pas se lever sur l'horizon. Du milieu du fleuve, les
+rives restaient invisibles. Les falaises se confondaient une faible
+hauteur avec ces nuages lourds qui se dplaaient peine. Par
+intervalles, quelques souffles venaient de l'est et semblaient expirer
+sur cette troite valle de l'Angara.</p>
+
+<p>L'obscurit ne pouvait que favoriser dans une grande mesure les projets
+des fugitifs. En effet, bien que les avant-postes tartares dussent tre
+chelonns sur les deux rives, le radeau avait de srieuses chances de
+passer inaperu. Il n'tait pas vraisemblable, non plus, que les
+assigeants eussent barr le fleuve en amont d'Irkoutsk, puisqu'ils
+savaient que les Russes ne pouvaient attendre aucun secours par le sud
+de la province. Avant peu, d'ailleurs, la nature aurait elle-mme tabli
+ce barrage, en cimentant par le froid les glaons accumuls entre les
+deux rives.</p>
+
+<p>A bord du radeau rgnait maintenant un absolu silence. Depuis qu'il
+descendait le cours du fleuve, la voix des plerins ne se faisait plus
+entendre. Ils priaient encore, mais leur prire n'tait qu'un murmure
+qui ne pouvait arriver jusqu' la rive. Les fugitifs, tendus sur la
+plate-forme, rompaient peine par la saillie de leurs corps la ligne
+horizontale des eaux. Le vieux marinier, couch l'avant prs de ses
+hommes, s'occupait seulement d'carter les glaons, man&#339;uvre qui se
+faisait sans bruit.</p>
+
+<p>C'tait aussi une circonstance favorable, cette drive des glaons, si
+elle ne devait pas opposer plus tard un insurmontable obstacle au
+passage du radeau. En effet, cet appareil, isol sur les eaux libres du
+fleuve, aurait couru le risque d'tre aperu, mme travers l'ombre
+paisse, tandis qu'il se confondait alors avec ces masses mouvantes de
+toutes grandeurs et de toutes formes, et le fracas, produit par le heurt
+des blocs qui s'entre-choquaient, couvrait aussi tout autre bruit
+suspect.</p>
+
+<p>Un froid trs-aigu se propageait travers l'atmosphre, les fugitifs en
+souffrirent cruellement, n'ayant d'autre abri que quelques branches de
+bouleau. Ils se pressaient les uns contre les autres, afin de mieux
+supporter l'abaissement de temprature, qui, pendant cette nuit, devait
+atteindre dix degrs au-dessous de zro. Le peu de vent qui arrivait,
+aprs avoir effleur les montagnes de l'est, tapisses de neige, piquait
+vivement.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia, couchs l'arrire, supportaient sans se
+plaindre ce surcrot de souffrance. Alcide Jolivet et Harry Blount,
+placs prs d'eux, rsistaient de leur mieux ces premiers assauts de
+l'hiver sibrien. Ni les uns ni les autres ne causaient maintenant, mme
+ voix basse. La situation, d'ailleurs, les absorbait tout entiers. A
+chaque instant, un incident pouvait se produire, un danger, une
+catastrophe mme, dont ils ne se seraient pas tirs indemnes.</p>
+
+<p>Pour un homme qui comptait atteindre bientt son but, Michel Strogoff
+semblait tre singulirement calme. D'ailleurs, dans les plus graves
+conjonctures, son nergie ne l'avait jamais abandonn. Il entrevoyait
+dj le moment o il lui serait enfin permis de penser sa mre,
+Nadia, lui-mme! Il ne craignait plus qu'une dernire et mauvaise
+chance: c'tait que le radeau ne ft absolument arrt par un barrage de
+glaons avant d'avoir atteint Irkoutsk, il ne songeait qu' cela, bien
+dcid d'ailleurs, s'il le fallait, tenter quelque suprme coup
+d'audace.</p>
+
+<p>Nadia, remise par ces quelques heures de repos, avait retrouv cette
+nergie physique, que la misre avait pu briser quelquefois, sans avoir
+jamais branl son nergie morale. Elle songeait aussi qu'au cas o
+Michel Strogoff ferait un nouvel effort pour atteindre son but, elle
+devrait tre l pour le guider. Mais, en mme temps qu'elle s'approchait
+d'Irkoutsk, l'image de son pre se dessinait plus nettement son
+esprit. Elle le voyait dans la ville investie, loin de ceux qu'il
+chrissait, mais&mdash;car elle n'en doutait pas&mdash;luttant contre les
+envahisseurs avec tout l'lan de son patriotisme. Avant quelques heures,
+si le ciel les favorisait enfin, elle serait dans ses bras, lui
+rapportant les dernires paroles de sa mre, et rien ne les sparerait
+plus. Si l'exil de Wassili Fdor ne devait pas avoir de terme, sa fille
+resterait exile avec lui. Puis, par une pente naturelle, elle revenait
+ celui auquel elle devrait d'avoir revu son pre, ce gnreux
+compagnon, ce frre, qui, les Tartares repousss, reprendrait le
+chemin de Moscou, qu'elle ne reverrait plus peut-tre!...</p>
+
+<p>Quant Alcide Jolivet et Harry Blount, ils n'avaient qu'une seule et
+mme pense: c'est que la situation tait extrmement dramatique, et
+que, bien mise en scne, elle fournirait une chronique des plus
+intressantes. L'Anglais songeait donc aux lecteurs du
+<i>Daily-Telegraph</i>, et le Franais ceux de sa cousine Madeleine. Au
+fond, ils n'taient pas sans prouver quelque motion tous les deux.</p>
+
+<p>Eh! tant mieux! pensait Alcide Jolivet. Il faut tre mu pour mouvoir!
+Je crois mme qu'il y a un vers clbre ce sujet, mais, du diable! si
+je sais...</p>
+
+<p>Et avec ses yeux si exercs, il cherchait percer l'ombre paisse qui
+enveloppait le fleuve.</p>
+
+<p>Cependant, de grands clats de lumire rompaient parfois ces tnbres et
+dcoupaient les divers massifs des rives sous un aspect fantastique.
+C'tait quelque fort en feu, quelque village brlant encore, sinistre
+reproduction des tableaux du jour avec le contraste de la nuit en plus.
+L'Angara s'illuminait alors d'une berge l'autre. Les glaons formaient
+autant de miroirs qui, rverbrant la flamme sous tous les angles et
+sous toutes les couleurs, se dplaaient suivant les caprices du
+courant. Le radeau, confondu au milieu de ces corps flottants, passait,
+sans tre aperu.</p>
+
+<p>Le danger n'tait donc pas encore l.</p>
+
+<p>Mais un pril d'une autre nature menaait les fugitifs. Celui-l, ils ne
+pouvaient le prvoir, et, surtout, ils ne pouvaient pas y parer. Ce fut
+ Alcide Jolivet que le hasard le signala, et voici dans quelle
+circonstance.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, couch du ct droit du radeau, avait laiss sa main
+pendre au fil de l'eau. Soudain, il fut surpris de l'impression que lui
+causa le contact du courant sa surface. Il semblait tre de
+consistance visqueuse, comme s'il eut t form d'une huile minrale.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet, contrlant alors le toucher par l'odorat, ne put s'y
+tromper. C'tait bien une couche de naphte liquide, qui surnageait la
+partie suprieure du courant de l'Angara et coulait avec lui!</p>
+
+<p>Le radeau flottait-il donc rellement sur cette substance qui est si
+minemment combustible? D'o venait ce naphte? tait-ce un phnomne
+naturel qui l'avait projet la surface de l'Angara, ou devait-il
+servir comme un engin destructeur, mis en &#339;uvre par les Tartares?
+Ceux-ci voulaient-ils porter l'incendie jusque dans Irkoutsk par des
+moyens que les droits de la guerre ne justifient jamais entre nations
+civilises?</p>
+
+<p>Telles furent les deux questions que se posa Alcide Jolivet, mais de cet
+incident il crut devoir n'instruire qu'Harry Blount, et tous deux furent
+d'accord pour ne point alarmer leurs compagnons en leur rvlant ce
+nouveau danger.</p>
+
+<p>On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une ponge imprgne de
+carbures d'hydrogne liquides. Au port de Bakou, sur la frontire
+persane, la presqu'le d'Abchron, sur la Caspienne, dans l'Asie
+Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources
+d'huiles minrales sourdent par milliers la surface des terrains.
+C'est le pays de l'huile, semblable celui qui porte maintenant ce
+nom dans le Nord-Amrique.</p>
+
+<p>Durant certaines ftes religieuses, principalement au port de Bakou, les
+indignes, adorateurs du feu, lancent la surface de la mer le naphte
+liquide, qui surnage, grce sa densit infrieure celle de l'eau.
+Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minrale s'est ainsi
+rpandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent l'incomparable
+spectacle d'un ocan de feu qui ondule et dferle sous la brise.</p>
+
+<p>Mais ce qui n'est qu'une rjouissance Bakou et t un dsastre sur
+les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou imprudence,
+en un clin d'&#339;il l'inflammation se ft propage jusqu'au del
+d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'tait craindre; mais
+tout tait redouter de ces incendies allums sur les deux rives de
+l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une tincelle, tombant dans
+le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.</p>
+
+<p>Ce que furent les apprhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on
+le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas t
+prfrable, en prsence de ce nouveau pril, d'accoster l'une des rives,
+d'y dbarquer, d'attendre? Ils se le demandrent.</p>
+
+<p>En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais
+quelqu'un qui ne dbarquerait pas!</p>
+
+<p>Et il faisait allusion Michel Strogoff</p>
+
+<p>Cependant, le radeau drivait rapidement au milieu des glaons, dont les
+rangs se pressaient de plus en plus.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, aucun dtachement tartare n'avait t signal sur les
+berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'tait pas encore
+arriv la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures du
+soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se mouvaient
+la surface des glaons. Ces ombres, sautant de l'un l'autre, se
+rapprochaient rapidement.</p>
+
+<p>Des Tartares! pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et se glissant prs du vieux marinier qui se tenait l'avant, il lui
+montra ce mouvement suspect.</p>
+
+<p>Le vieux marinier regarda attentivement.</p>
+
+<p>Ce ne sont que des loups, dit-il. J'aime mieux a que des Tartares.
+Mais il faut se dfendre, et sans bruit!</p>
+
+<p>En effet, les fugitifs eurent lutter contre ces froces carnassiers,
+que la faim et le froid jetaient travers la province. Les loups
+avaient senti le radeau, et bientt ils l'attaqurent. De l, ncessit
+pour les fugitifs d'engager la lutte, mais sans se servir d'armes feu,
+car ils ne pouvaient tre loigns des postes tartares. Les femmes et
+les enfants se grouprent au centre du radeau, et les hommes, les uns
+arms de perches, les autres de leur couteau, la plupart de btons, se
+mirent en mesure de repousser les assaillants. Ils ne faisaient pas
+entendre un cri, mais les hurlements des loups dchiraient l'air.</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'avait pas voulu rester inactif. Il s'tait tendu sur
+le ct du radeau attaqu par la bande des carnassiers. Il avait tir
+son couteau, et, chaque fois qu'un loup passait sa porte, sa main
+savait le lui enfoncer dans la gorge. Harry Blount et Alcide Jolivet ne
+chmrent pas non plus, et ils firent une rude besogne. Leurs compagnons
+les secondaient courageusement. Tout ce massacre s'accomplissait en
+silence, bien que plusieurs des fugitifs n'eussent pu viter de graves
+morsures.</p>
+
+<p>Cependant, la lutte ne semblait pas devoir se terminer de sitt. La
+bande de loups se renouvelait sans cesse, et il fallait que la rive
+droite de l'Angara en ft infeste.</p>
+
+<p>a ne finira donc jamais! disait Alcide Jolivet, en man&#339;uvrant son
+poignard, rouge de sang.</p>
+
+<p>Et, de fait, une demi-heure aprs le commencement de l'attaque, les
+loups couraient encore par centaines travers les glaons.</p>
+
+<p>Les fugitifs, puiss, faiblissaient visiblement alors. Le combat
+tournait leur dsavantage. En ce moment, un groupe de dix loups de
+haute taille, rendus froces par la colre et la faim, les yeux brillant
+dans l'ombre comme des braises, envahirent la plate-forme du radeau.
+Alcide Jolivet et son compagnon se jetrent au milieu de ces redoutables
+animaux, et Michel Strogoff rampait vers eux, lorsqu'un changement de
+front se produisit soudain.</p>
+
+<p>En quelques secondes, les loups eurent abandonn non-seulement le
+radeau, mais aussi les glaons pars sur le fleuve. Tous ces corps noirs
+se dispersrent, et il fut bientt constant qu'ils avaient en toute hte
+regagn la rive droite du fleuve.</p>
+
+<p>C'est qu'il fallait ces loups les tnbres pour agir, et qu'alors une
+intense clart clairait tout le cours de l'Angara.</p>
+
+<p>C'tait la lueur d'un immense incendie. La bourgade de Poshkavsk brlait
+tout entire. Cette fois, les Tartares taient l, accomplissant leur
+&#339;uvre. Depuis ce point, ils occupaient les deux rives jusqu'au del
+d'Irkoutsk. Les fugitifs arrivaient donc la zone dangereuse de leur
+traverse, et ils se trouvaient encore trente verstes de la capitale.</p>
+
+<p>Il tait onze heures et demie du soir. Le radeau continuait glisser
+dans l'ombre au milieu des glaons, avec lesquels il se confondait
+absolument; mais de grandes plaques de lumire s'allongeaient parfois
+jusqu' lui. Aussi, les fugitifs, tendus sur la plate-forme, ne se
+permettaient-ils pas un mouvement qui pt les trahir.</p>
+
+<p>La conflagration de la bourgade s'oprait avec une violence
+extraordinaire. Ces maisons, construites en sapin, flambaient comme des
+rsines. Elles taient l cent cinquante qui brlaient la fois. Aux
+crpitements de l'incendie se mlaient les hurlements des Tartares. Le
+vieux marinier, en prenant un point d'appui sur les glaons voisins du
+radeau, tait parvenu le repousser vers la rive droite, et une
+distance de trois quatre cents pieds le sparait alors des berges
+flamboyantes de Poshkavsk.</p>
+
+<p>Nanmoins, les fugitifs, clairs par instants, auraient t
+certainement aperus, si les incendiaires n'eussent t trop occups
+la destruction de la bourgade. Mais on comprendra quelles devaient tre
+alors les apprhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, en songeant
+ ce liquide combustible sur lequel le radeau flottait.</p>
+
+<p>En effet, des gerbes d'tincelles s'chappaient des maisons qui
+formaient autant de fournaises ardentes. Au milieu des volutes de fume,
+ces tincelles montaient dans l'air une hauteur de cinq ou six cents
+pieds. Sur la rive droite, expose de face cette conflagration, les
+arbres et les falaises apparaissaient comme enflamms. Or, il suffisait
+d'une tincelle, tombant la surface de l'Angara, pour que l'incendie
+se propaget au fil des eaux et portt le dsastre d'une rive l'autre.
+C'tait, bref dlai, la destruction du radeau et de tous ceux qu'il
+entranait.</p>
+
+<p>Mais, heureusement, les faibles brises de la nuit ne soufflaient pas de
+ce ct. Elles continuaient venir de l'est et rabattaient les flammes
+vers la gauche. Il tait donc possible que les fugitifs chappassent
+ce nouveau danger.</p>
+
+<p>Et, en effet, la bourgade en flammes fut enfin dpasse. Peu peu,
+l'clat de l'incendie s'affaiblit, ses crpitements diminurent, et les
+dernires lueurs disparurent au del des hautes falaises, qui se
+dressaient un coude brusque de l'Angara.</p>
+
+<p>Il tait environ minuit. L'ombre, redevenue paisse, protgeait de
+nouveau le radeau. Les Tartares taient toujours l, qui allaient et
+venaient sur les deux rives. On ne les voyait pas, mais on les
+entendait. Les feux des postes avancs brillaient extraordinairement.</p>
+
+<p>Cependant, il devenait ncessaire de man&#339;uvrer avec plus de prcision
+au milieu des glaons qui se resserraient.</p>
+
+<p>Le vieux marinier se releva, et les moujiks reprirent leurs gaffes. Tous
+avaient fort faire, et la conduite du radeau devenait de plus en plus
+difficile, car le lit du fleuve s'obstruait visiblement.</p>
+
+<p>Michel Strogoff s'tait gliss jusqu' l'avant.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet l'avait suivi.</p>
+
+<p>Tous deux coutaient ce que disaient le vieux marinier et ses hommes.</p>
+
+<p>Veille sur la droite!</p>
+
+<p>&mdash;Voil les glaons qui se prennent gauche!</p>
+
+<p>&mdash;Dfends! dfends avec ta gaffe!</p>
+
+<p>&mdash;Avant une heure, nous serons arrts!...</p>
+
+<p>&mdash;Si Dieu le veut! rpondit le vieux marinier. Contre sa volont, il n'y
+a rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les entendez, dit Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit Michel Strogoff, mais Dieu est avec nous!</p>
+
+<p>Cependant, la situation s'aggravait de plus en plus. Si la drive du
+radeau venait tre suspendue, non-seulement les fugitifs
+n'arriveraient pas Irkoutsk, mais ils seraient obligs d'abandonner
+leur appareil flottant, qui, cras par les glaons, ne tarderait pas
+manquer sous eux. Les cordes d'osier se briseraient alors, les troncs de
+sapins, spars violemment, s'engageraient sous la crote durcie, et les
+malheureux n'auraient plus d'autre refuge que les glaons eux-mmes. Or,
+le jour venu, ils seraient aperus des Tartares et massacrs sans piti!</p>
+
+<p>Michel Strogoff revint l'arrire, l o Nadia l'attendait. Il
+s'approcha de la jeune fille, il lui prit la main et lui posa cette
+invariable question: Nadia, es-tu prte? laquelle elle rpondit
+comme toujours:</p>
+
+<p>Je suis prte!</p>
+
+<p>Pendant quelques verstes encore, le radeau continua de driver au milieu
+des glaces flottantes. Si l'Angara se resserrait, il se formerait un
+barrage, et, consquemment, il y aurait impossibilit de suivre le
+courant. Dj la drive se faisait beaucoup plus lentement. A chaque
+instant, c'taient des chocs ou des dtours. Ici, un abordage viter,
+l, une passe prendre. Enfin, retards trs-inquitants.</p>
+
+<p>En effet, il n'y avait plus que quelques heures de nuit. Si les fugitifs
+n'atteignaient pas Irkoutsk avant cinq heures du matin, ils devaient
+perdre tout espoir d'y entrer jamais.</p>
+
+<p>Or, une heure et demie, malgr tous les efforts qui furent tents, la
+radeau vint buter contre un pais barrage et s'arrta dfinitivement.
+Les glaons, qui drivaient en amont, se jetrent sur lui, le pressrent
+contre l'obstacle et l'immobilisrent, comme s'il et t chou sur un
+rcif.</p>
+
+<p>En cet endroit, l'Angara se resserrait, et son lit tait rduit la
+moiti de sa largeur normale. De l, accumulation des glaces, qui
+s'taient peu peu soudes les unes aux autres sous la double influence
+de la pression, qui tait considrable, et du froid, dont l'intensit
+redoublait. Cinq cents pas en aval, le lit du fleuve s'largissait de
+nouveau, et les glaons, se dtachant peu peu du bord infrieur de ce
+champ, continuaient driver vers Irkoutsk. Donc il est probable que,
+sans ce resserrement des rives, le barrage ne se ft pas form, et que
+le radeau aurait pu continuer descendre le courant. Mais le malheur
+tait irrparable, et les fugitifs devaient renoncer tout espoir
+d'atteindre leur but.</p>
+
+<p>S'ils avaient eu leur disposition les outils qu'emploient
+ordinairement les baleiniers pour s'ouvrir des canaux travers les
+ice-fields, s'ils avaient pu couper ce champ jusqu' l'endroit o
+s'largissait la rivire, peut-tre le temps ne leur et-il pas manqu?
+Mais pas une scie, pas un pic, rien qui permt d'entamer cette crote,
+que l'extrme froid rendait dure comme du granit.</p>
+
+<p>Quel parti prendre?</p>
+
+<p>En ce moment, des coups de fusil clatrent sur la rive droite de
+l'Angara. Une pluie de balles fut dirige sur le radeau. Les malheureux
+avaient-ils donc t aperus. videmment, car d'autres dtonations
+retentirent sur la rive gauche. Les fugitifs, pris entre deux feux,
+devinrent le point de mire des tireurs tartares. Quelques-uns furent
+blesss par ces balles, bien que, au milieu de cette obscurit, elles
+n'arrivassent qu'au hasard.</p>
+
+<p>Viens, Nadia, murmura Michel Strogoff l'oreille de la jeune fille.</p>
+
+<p>Sans faire une seule observation, prte tout, Nadia prit la main de
+Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Il s'agit de traverser le barrage, lui dit-il tout bas. Guide-moi, mais
+que personne ne nous voie quitter le radeau!</p>
+
+<p>Nadia obit. Michel Strogoff et elle se glissrent rapidement la
+surface du champ, au milieu de cette profonde obscurit que dchiraient
+a et l les coups de feu.</p>
+
+<p>Nadia rampait en avant de Michel Strogoff. Les balles tombaient autour
+d'eux comme une grle violente et crpitaient sur les glaces. La surface
+du champ, raboteuse et sillonne d'artes vives, leur mit les mains en
+sang, mais ils avanaient toujours.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, le bord infrieur du barrage tait atteint. L,
+les eaux de l'Angara redevenaient libres. Quelques glaons, dtachs peu
+ peu du champ, reprenaient le courant et descendaient vers la ville.</p>
+
+<p>Nadia comprit ce que voulait tenter Michel Strogoff. Elle vit un de ces
+glaons qui ne tenait plus que par une troite langue.</p>
+
+<p>Viens, dit Nadia.</p>
+
+<p>Et tous deux se couchrent sur ce morceau de glace, qu'un lger
+balancement dgagea du barrage.</p>
+
+<p>Le glaon commena driver. Le lit du fleuve s'largissant, la route
+tait libre.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia coutaient les coups de feu, les cris de
+dtresse, les hurlements de Tartares qui se faisaient entendre en
+amont... Puis, peu peu, ces bruits de profonde angoisse et de joie
+froce s'teignirent dans l'loignement.</p>
+
+<p>Pauvres compagnons! murmura Nadia.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure, le courant entrana rapidement le glaon qui
+portait Michel Strogoff et Nadia. A tout moment, ils pouvaient craindre
+qu'il ne s'effondrt sous eux. Pris dans le fil des eaux, il suivait le
+milieu du fleuve, et il ne serait ncessaire de lui imprimer une
+direction oblique que lorsqu'il s'agirait d'accoster les quais
+d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, les dents serres, l'oreille au guet, ne prononait pas
+une seule parole. Jamais il n'avait t si prs du but. Il sentait qu'il
+allait l'atteindre!...</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, une double range de lumires toila le
+sombre horizon dans lequel se confondaient les deux rives de l'Angara.</p>
+
+<p>A droite, c'taient les lueurs jetes par Irkoutsk. A gauche, les feux
+du camp tartare.</p>
+
+<p>Michel Strogoff n'tait plus qu' une demi-verste de la ville.</p>
+
+<p>Enfin! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Mais, soudain, Nadia poussa un cri.</p>
+
+<p>A ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaon, qui vacillait. Sa
+main se tendit vers le haut de l'Angara. Sa figure, tout claire de
+reflets bleutres, devint effrayante voir, et alors, comme si ses yeux
+se fussent rouverts la lumire:</p>
+
+<p>Ah! s'cria-t-il, Dieu lui-mme est donc contre nous!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XII-b" id="CHAPITRE_XII-b"></a>CHAPITRE XII<br /><br />
+<small>IRKOUTSK.</small></h2>
+
+<p>Irkoutsk, capitale de la Sibrie orientale, est une ville peuple, en
+temps ordinaire, de trente mille habitants. Une berge assez leve, qui
+se dresse sur la rive droite de l'Angara, sert d'assise ses glises,
+que domine une haute cathdrale, et ses maisons, disposes dans un
+pittoresque dsordre.</p>
+
+<p>Vue d'une certaine distance, du haut de la montagne qui se dresse une
+vingtaine de verstes sur la grande route sibrienne, avec ses coupoles,
+ses clochetons, ses flches lances comme des minarets, ses dmes
+ventrus comme des potiches japonaises, elle prend un aspect quelque peu
+oriental. Mais cette physionomie disparat aux yeux du voyageur, ds
+qu'il y a fait son entre. La ville, moiti byzantine, moiti chinoise,
+redevient europenne par ses rues macadamises, bordes de trottoirs,
+traverses de canaux, plantes de bouleaux gigantesques, par ses maisons
+de briques et de bois, dont quelques-unes ont plusieurs tages, par les
+quipages nombreux qui la sillonnent, non-seulement tarentass et
+tlgues, mais coups et calches, enfin par toute une catgorie
+d'habitants trs-avancs dans les progrs de la civilisation et auxquels
+les modes les plus nouvelles de Paris ne sont point trangres.</p>
+
+<p>A cette poque, Irkoutsk, refuge de Sibriens de la province, tait
+encombre. Les ressources en toutes choses y abondaient. Irkoutsk, c'est
+l'entrept de ces innombrables marchandises qui s'changent entre la
+Chine, l'Asie centrale et l'Europe. On n'avait donc pas craint d'y
+attirer les paysans de la valle d'Angara, des Mongols-Khalkas, des
+Toungouzes, des Bourets, et de laisser s'tendre le dsert entre les
+envahisseurs et la ville.</p>
+
+<p>Irkoutsk est la rsidence du gouverneur gnral de la Sibrie orientale.
+Au-dessous de lui fonctionnent un gouverneur civil, aux mains duquel se
+concentre l'administration de la province, un matre de police, fort
+occup dans une ville o les exils abondent, et enfin un maire, chef
+des marchands, personnage considrable par son immense fortune et pour
+l'influence qu'il exerce sur ses administrs.</p>
+
+<p>La garnison d'Irkoutsk se composait alors d'un rgiment de Cosaques
+pied, qui comptait environ deux mille hommes, et d'un corps de gendarmes
+sdentaires, portant le casque et l'uniforme bleu galonn d'argent.</p>
+
+<p>En outre, on le sait, et par suite de circonstances particulires, le
+frre du czar tait enferm dans la ville depuis le dbut de l'invasion.</p>
+
+<p>Cette situation veut tre prcise.</p>
+
+<p>C'tait un voyage d'une importance politique qui avait conduit le
+grand-duc dans ces lointaines provinces de l'Asie orientale.</p>
+
+<p>Le grand-duc, aprs avoir parcouru les principales cits sibriennes,
+voyageant en militaire plutt qu'en prince, sans aucun apparat,
+accompagn de ses officiers, escort d'un dtachement de Cosaques,
+s'tait transport jusqu'aux contres transbakaliennes. Nikolaevsk, la
+dernire ville russe qui soit situe au littoral de la mer d'Okhotsk,
+avait t honore de sa visite.</p>
+
+<p>Arriv aux confins de l'immense empire moscovite, le grand-duc revenait
+vers Irkoutsk, o il comptait reprendre la route de l'Europe, quand lui
+arrivrent les nouvelles de cette invasion aussi menaante que subite.
+Il se hta de rentrer dans la capitale, mais, lorsqu'il y arriva, les
+communications avec la Russie allaient tre interrompues. Il reut
+encore quelques tlgrammes de Ptersbourg et de Moscou, il put mme y
+rpondre. Puis, le fil fut coup dans les circonstances que l'on
+connat.</p>
+
+<p>Irkoutsk tait isole du reste du monde.</p>
+
+<p>Le grand-duc n'avait plus qu' organiser la rsistance, et c'est ce
+qu'il fit avec cette fermet et ce sang-froid dont il a donn, en
+d'autres circonstances, d'incontestables preuves.</p>
+
+<p>Les nouvelles de la prise d'Ichim, d'Omsk, de Tomsk parvinrent
+successivement Irkoutsk. Il fallait donc tout prix sauver de
+l'occupation cette capitale de la Sibrie. On ne devait pas compter sur
+des secours prochains. Le peu de troupes dissmines dans les provinces
+de l'Amour et dans le gouvernement d'Irkoutsk ne pouvaient arriver en
+assez grand nombre pour arrter les colonnes tartares. Or,
+puisqu'Irkoutsk tait dans l'impossibilit d'chapper
+l'investissement, ce qui importait avant tout, c'tait de mettre la
+ville en tat de soutenir un sige de quelque dure.</p>
+
+<p>Ces travaux furent commencs le jour o Tomsk tombait entre les mains
+des Tartares. En mme temps que cette dernire nouvelle, le grand-duc
+apprenait que l'mir de Boukhara et les khans allis dirigeaient en
+personne le mouvement, mais ce qu'il ignorait, c'tait que le lieutenant
+de ces chefs barbares ft Ivan Ogareff, un officier russe qu'il avait
+lui-mme cass de ses grades et qu'il ne connaissait pas.</p>
+
+<p>Tout d'abord, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de la province
+d'Irkoutsk furent mis en demeure d'abandonner villes et bourgades. Ceux
+qui ne se rfugirent pas dans la capitale durent se reporter en
+arrire, au del du lac Bakal, l o trs-probablement l'invasion
+n'tendrait pas ses ravages. Les rcoltes en bl et en fourrages furent
+rquisitionnes pour la ville, et ce dernier rempart de la puissance
+moscovite dans l'extrme Orient fut mis mme de rsister pendant
+quelque temps.</p>
+
+<p>Irkoutsk, fonde en 1611, est situe au confluent de l'Irkout et de
+l'Angara, sur la rive droite de ce fleuve. Deux ponts en bois, btis sur
+pilotis, disposs de manire s'ouvrir dans toute la largeur du chenal
+pour les besoins de la navigation, runissent la ville ses faubourgs
+qui s'tendent sur la rive gauche. De ce ct, la dfense tait facile.
+Les faubourgs furent abandonns, les ponts dtruits. Le passage de
+l'Angara, fort large en cet endroit, n'et pas t possible sous le feu
+des assigs.</p>
+
+<p>Mais le fleuve pouvait tre franchi en amont et en aval de la ville, et,
+par consquent, Irkoutsk risquait d'tre attaque par sa partie est,
+qu'aucun mur d'enceinte ne protgeait.</p>
+
+<p>C'est donc des travaux de fortification que les bras furent occups
+tout d'abord. On travailla jour et nuit. Le grand-duc trouva une
+population zle la besogne, que, plus tard, il devait retrouver
+courageuse la dfense. Soldats, marchands, exils, paysans, tous se
+dvourent au salut commun. Huit jours avant que les Tartares parussent
+sur l'Angara, des murailles en terre avaient t leves. Un foss,
+inond par les eaux de l'Angara, tait creus entre l'escarpe et la
+contre-escarpe. La ville ne pouvait plus tre enleve par un coup de
+main. Il fallait l'investir et l'assiger.</p>
+
+<p>La troisime colonne tartare&mdash;celle qui venait de remonter la valle de
+l'Yenise&mdash;parut le 24 septembre en vue d'Irkoutsk. Elle occupa
+immdiatement les faubourgs abandonns, dont les maisons mmes avaient
+t dtruites, afin de ne point gner l'action de l'artillerie du
+grand-duc, malheureusement insuffisante.</p>
+
+<p>Les Tartares s'organisrent donc en attendant l'arrive des deux autres
+colonnes, commandes par l'mir et ses allis.</p>
+
+<p>La jonction de ces divers corps s'opra le 25 septembre, au camp de
+l'Angara, et toute l'arme, sauf les garnisons laisses dans les
+principales villes conquises, fut concentre sous la main de
+Fofar-Khan.</p>
+
+<p>Le passage de l'Angara ayant t regard par Ivan Ogareff comme
+impraticable devant Irkoutsk, une forte partie des troupes traversa le
+fleuve, quelques verstes en aval, sur des ponts de bateaux qui furent
+tablis cet effet. Le grand-duc ne tenta pas de s'opposer ce
+passage. Il n'et pu que le gner, non l'empcher, n'ayant point
+d'artillerie de campagne sa disposition, et c'est avec raison qu'il
+resta renferm dans Irkoutsk.</p>
+
+<p>Les Tartares occuprent donc la rive droite du fleuve; puis, ils
+remontrent vers la ville, ils brlrent en passant la maison d't du
+gouverneur gnral, situe dans les bois qui dominent de haut le cours
+de l'Angara, et ils vinrent dfinitivement prendre position pour le
+sige, aprs avoir entirement investi Irkoutsk.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, ingnieur habile, tait trs-certainement en tat de
+diriger les oprations d'un sige rgulier; mais les moyens matriels
+lui manquaient pour oprer rapidement. Aussi, avait-il espr surprendre
+Irkoutsk, le but de tous ses efforts.</p>
+
+<p>On voit que les choses avaient tourn autrement qu'il ne comptait. D'une
+part, marche de l'arme tartare retarde par la bataille de Tomsk; de
+l'autre, rapidit imprime par le grand-duc aux travaux de dfense: ces
+deux raisons avaient suffi faire chouer ses projets. Il se trouva
+donc dans la ncessit de faire un sige en rgle.</p>
+
+<p>Cependant, sous son inspiration, l'mir essaya deux fois d'enlever la
+ville au prix d'un grand sacrifice d'hommes. Il jeta ses soldats sur les
+fortifications en terre qui prsentaient quelques points faibles; mais
+ces deux assauts furent repousss avec le plus grand courage. Le
+grand-duc et ses officiers ne se mnagrent pas en cette occasion. Ils
+donnrent de leur personne; ils entranrent la population civile aux
+remparts. Bourgeois et moujiks firent remarquablement leur devoir. Au
+second assaut, les Tartares taient parvenus forcer une des portes de
+l'enceinte. Un combat eut lieu en tte de cette grande rue de Bolchaa,
+longue de deux verstes, qui vient aboutir aux rives de l'Angara. Mais
+les Cosaques, les gendarmes, les citoyens, leur opposrent une vive
+rsistance, et les Tartares durent rentrer dans leurs positions.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff pensa alors demander la trahison ce que la force ne
+pouvait lui donner. On sait que son projet tait de pntrer dans la
+ville, d'arriver jusqu'au grand-duc, de capter sa confiance, et, le
+moment venu, de livrer une des portes aux assigeants; puis, cela fait,
+d'assouvir sa vengeance sur le frre du czar.</p>
+
+<p>La tsigane Sangarre, qui l'avait accompagn au camp de l'Angara, le
+poussa mettre ce projet excution.</p>
+
+<p>En effet, il convenait d'agir sans retard. Les troupes russes du
+gouvernement d'Irkoutsk marchaient sur Irkoutsk. Elles s'taient
+concentres sur le cours suprieur de la Lena, dont elles remontaient la
+valle. Avant six jours, elles devaient tre arrives. Il fallait donc
+qu'avant six jours Irkoutsk ft livre par trahison.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff n'hsita plus.</p>
+
+<p>Un soir, le 2 octobre, un conseil de guerre fut tenu dans le grand salon
+du palais du gouverneur gnral. C'est l que rsidait le grand-duc.</p>
+
+<p>Ce palais, lev l'extrmit de la rue de Bolchaa, dominait le cours
+du fleuve sur un long parcours. A travers les fentres de sa principale
+faade, on apercevait le camp tartare, et une artillerie assigeante de
+plus grande porte que celle des Tartares l'et rendu inhabitable.</p>
+
+<p>Le grand-duc, le gnral Voranzoff et le gouverneur de la ville, le chef
+des marchands, auxquels s'taient runis un certain nombre d'officiers
+suprieurs, venaient d'arrter diverses rsolutions.</p>
+
+<p>Messieurs, dit le grand-duc, vous connaissez exactement notre
+situation. J'ai le ferme espoir que nous pourrons tenir jusqu'
+l'arrive des troupes d'Irkoutsk. Nous saurons bien alors chasser ces
+hordes barbares, et il ne dpendra pas de moi qu'ils ne payent chrement
+cet envahissement du territoire moscovite.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse sait qu'elle peut compter sur toute la population
+d'Irkoutsk, rpondit le gnral Voranzoff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, gnral, rpondit le grand-duc, et je rends hommage son
+patriotisme. Grce Dieu, elle n'a pas encore t soumise aux horreurs
+de l'pidmie ou de la famine, et j'ai lieu de croire qu'elle y
+chappera, mais aux remparts, je n'ai pu qu'admirer son courage. Vous
+entendez mes paroles, monsieur le chef des marchands, et je vous prierai
+de les rapporter telles.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Altesse au nom de la ville, rpondit le chef des
+marchands. Oserai-je lui demander quel dlai extrme elle assigne
+l'arrive de l'arme de secours?</p>
+
+<p>&mdash;Six jours au plus, monsieur, rpondit le grand-duc. Un missaire
+adroit et courageux a pu pntrer ce matin dans la ville, et il m'a
+appris que cinquante mille Russes s'avanaient marche force sous les
+ordres du gnral Kisselef. Ils taient, il y a deux jours, sur les
+rives de la Lena, Kirensk, et, maintenant, ni le froid ni les neiges
+ne les empcheront d'arriver. Cinquante mille hommes de bonnes troupes,
+prenant en flanc les Tartares, auront bientt fait de nous dgager.</p>
+
+<p>&mdash;J'ajouterai, dit le chef des marchands, que le jour o Votre Altesse
+ordonnera une sortie, nous serons prts excuter ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, rpondit le grand-duc. Attendons que nos ttes de
+colonnes aient paru sur les hauteurs, et nous craserons les
+envahisseurs.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers le gnral Voranzoff:</p>
+
+<p>Nous visiterons demain, dit-il, les travaux de la rive droite. L'Angara
+charrie des glaons, il ne tardera pas se prendre, et, dans ce cas,
+les Tartares pourraient peut-tre le passer.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le
+chef des marchands.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu la temprature tomber plus d'une fois trente et quarante
+degrs au-dessous de zro, et l'Angara a toujours charri sans se
+congeler entirement. Cela tient sans doute la rapidit de son cours.
+Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve, je puis
+garantir Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans Irkoutsk.</p>
+
+<p>Le gouverneur gnral confirma l'assertion du chef des marchands.</p>
+
+<p>C'est une circonstance heureuse, rpondit le grand-duc. Nanmoins, nous
+nous tiendrons prts tout vnement.</p>
+
+<p>Se retournant alors vers le matre de police:</p>
+
+<p>Vous n'avez rien me dire, monsieur? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faire connatre Votre Altesse, rpondit le matre de police,
+une supplique qui lui est adresse par mon intermdiaire.</p>
+
+<p>&mdash;Adresse par....?</p>
+
+<p>&mdash;Par les exils de Sibrie, qui, Votre Altesse le sait, sont au nombre
+de cinq cents dans la ville.</p>
+
+<p>Les exils politiques, repartis dans toute la province, avaient t en
+effet concentrs Irkoutsk depuis le dbut de l'invasion. Ils avaient
+obi l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades o ils
+exeraient des professions diverses, ceux-ci mdecins, ceux-l
+professeurs, soit au Gymnase, soit l'cole japonaise, soit l'cole
+de navigation. Ds le dbut, le grand-duc, se fiant, comme le czar,
+leur patriotisme, les avait arms, et il avait trouv en eux de braves
+dfenseurs.</p>
+
+<p>Que demandent les exils? dit le grand-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Ils demandent Votre Altesse, rpondit le matre de police,
+l'autorisation de former un corps spcial et d'tre placs en tte la
+premire sortie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit le grand duc avec une motion qu'il ne chercha point
+cacher, ces exils sont des Russes, et c'est bien leur droit de se
+battre pour leur pays!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois pouvoir affirmer Votre Altesse, dit le gouverneur gnral,
+qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il leur faut un chef, rpondit le grand-duc. Quel sera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ils voudraient faire agrer Votre Altesse, dit le matre de police,
+l'un d'eux qui s'est distingu en plusieurs occasions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Russe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un Russe des provinces baltiques.</p>
+
+<p>&mdash;Il se nomme....?</p>
+
+<p>&mdash;Wassili Fdor.</p>
+
+<p>Cet exil tait le pre de Nadia.</p>
+
+<p>Wassili Fdor, on le sait, exerait Irkoutsk la profession de mdecin.
+C'tait un homme instruit et charitable, et aussi un homme du plus grand
+courage et du plus sincre patriotisme. Tout le temps qu'il ne
+consacrait pas aux malades, il l'employait organiser le rsistance.
+C'est lui qui avait runi ses compagnons d'exil dans une action commune.
+Les exils, jusqu'alors mls aux rangs de la population, s'taient
+comports de manire fixer l'attention du grand-duc. Dans plusieurs
+sorties, ils avaient pay de leur sang leur dette la sainte
+Russie,&mdash;sainte, en vrit, et adore de ses enfants! Wassili Fdor
+s'tait conduit hroquement. Son nom avait t cit plusieurs
+reprises, mais il n'avait jamais demand ni grces ni faveurs, et
+lorsque les exils d'Irkoutsk eurent la pense de former un corps
+spcial, il ignorait mme qu'ils eussent l'intention de le choisir pour
+leur chef.</p>
+
+<p>Lorsque le matre de police eut prononc ce nom devant le grand-duc,
+celui-ci rpondit qu'il ne lui tait pas inconnu.</p>
+
+<p>En effet, rpondit le gnral Voranzoff, Wassili Fdor est un homme de
+valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours t
+trs-grande.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand est-il Irkoutsk? demanda le grand-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et sa conduite....?</p>
+
+<p>&mdash;Sa conduite, rpondit le matre de police, est celle d'un homme soumis
+aux lois spciales qui le rgissent.</p>
+
+<p>&mdash;Gnral, rpondit le grand-duc, gnral, veuillez me le prsenter
+immdiatement.</p>
+
+<p>Les ordres du grand-duc furent excuts, et une demi-heure ne s'tait
+pas coule, que Wassili Fdor tait introduit en sa prsence.</p>
+
+<p>C'tait un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie
+svre et triste. On sentait que toute sa vie se rsumait dans ce mot:
+la lutte, et qu'il avait lutt et souffert. Ses traits rappelaient
+remarquablement ceux de sa fille Nadia Fdor.</p>
+
+<p>Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frapp dans sa plus
+chre affection et ruin la suprme esprance de ce pre, exil huit
+mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort de
+sa femme, et, en mme temps, le dpart de sa fille, qui avait obtenu du
+gouvernement l'autorisation de le rejoindre Irkoutsk.</p>
+
+<p>Nadia avait d quitter Riga le 10 juillet. L'invasion tait du 15
+juillet. Si, cette poque, Nadia avait pass la frontire,
+qu'tait-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conoit que ce
+malheureux pre ft dvor d'inquitudes, puisque, depuis cette poque,
+il tait sans aucune nouvelle de sa fille.</p>
+
+<p>Wassili Fdor, en prsence du grand duc, s'inclina et attendit d'tre
+interrog.</p>
+
+<p>Wassili Fdor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont demand
+ former un corps d'lite. Ils n'ignorent pas que, dans ces corps, il
+faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne l'ignorent pas, rpondit Wassili Fdor.</p>
+
+<p>&mdash;Ils te veulent pour chef.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Altesse?</p>
+
+<p>&mdash;Consens-tu te mettre leur tte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si le bien de la Russie l'exige.</p>
+
+<p>&mdash;Commandant Fdor, dit le grand-duc, tu n'es plus exil.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Altesse, mais puis-je commander ceux qui le sont encore?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne le sont plus!</p>
+
+<p>C'tait la grce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses
+compagnons d'armes, que lui accordait le frre du czar!</p>
+
+<p>Wassili Fdor serra avec motion la main que lui tendit le grand-duc, et
+il sortit.</p>
+
+<p>Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:</p>
+
+<p>Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grce que je tire sur
+lui! dit-il en souriant. Il nous faut des hros pour dfendre la
+capitale de la Sibrie, et je viens d'en faire.</p>
+
+<p>C'tait, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que
+cette grce si gnreusement accorde aux exils d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>La nuit tait arrive alors. A travers les fentres du palais brillaient
+les feux du camp tartare, qui tincelaient au del de l'Angara. Le
+fleuve charriait de nombreux glaons, dont quelques-uns s'arrtaient aux
+premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que le courant
+maintenait dans le chenal drivaient avec une extrme rapidit. Il tait
+vident, ainsi que l'avait fait observer le chef des marchands, que
+l'Angara ne pouvait que trs-difficilement se congeler sur toute sa
+surface. Donc, le danger d'tre assailli de ce ct n'tait pas pour
+proccuper les dfenseurs d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congdier ses
+officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain tumulte
+se produisit en dehors du palais.</p>
+
+<p>Presque aussitt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut, et,
+s'avanant vers le grand-duc:</p>
+
+<p>Altesse, dit-il, un courrier du czar!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII-b" id="CHAPITRE_XIII-b"></a>CHAPITRE XIII<br /><br />
+<small>UN COURRIER DU CZAR.</small></h2>
+
+<p>Un mouvement simultan porta tous les membres du conseil vers la porte
+entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva Irkoutsk! Si ces officiers
+eussent un instant rflchi l'improbabilit de ce fait, ils l'auraient
+certainement tenu pour impossible.</p>
+
+<p>Le grand-duc avait vivement march vers son aide de camp.</p>
+
+<p>Ce courrier! dit-il.</p>
+
+<p>Un homme entra. Il avait l'air puis de fatigue. Il portait un costume
+de paysan sibrien, us, dchir mme, et sur lequel on voyait quelques
+trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tte. Une balafre,
+mal cicatrise, lui coupait la figure. Cet homme avait videmment suivi
+une longue et pnible route. Ses chaussures, en mauvais tat, prouvaient
+mme qu'il avait d faire pied une partie de son voyage.</p>
+
+<p>Son Altesse le grand-duc? s'cria-t-il en entrant.</p>
+
+<p>Le grand-duc alla lui:</p>
+
+<p>Tu es courrier du czar? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens....?</p>
+
+<p>&mdash;De Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as quitt Moscou....?</p>
+
+<p>&mdash;Le 15 juillet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te nommes....?</p>
+
+<p>&mdash;Michel Strogoff.</p>
+
+<p>C'tait Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualit de celui qu'il
+croyait rduit l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne le
+connaissait Irkoutsk, et il n'avait pas mme eu besoin de dguiser ses
+traits. Comme il tait en mesure de prouver sa prtendue identit, nul
+ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par une volont de
+fer, prcipiter par la trahison et par l'assassinat le dnouement du
+drame de l'invasion.</p>
+
+<p>Aprs la rponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous ses
+officiers se retirrent.</p>
+
+<p>Le faux Michel Strogoff et lui restrent seuls dans le salon.</p>
+
+<p>Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec une
+extrme attention. Puis:</p>
+
+<p>Tu tais, le 15 juillet, Moscou? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majest le czar
+au Palais Neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as une lettre du czar?</p>
+
+<p>&mdash;La voici.</p>
+
+<p>Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impriale, rduite des
+dimensions presque microscopiques.</p>
+
+<p>Cette lettre t'a t donne dans cet tat? demanda le grand-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Altesse, mais j'ai d en dchirer l'enveloppe, afin de mieux la
+drober aux soldats de l'mir.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu donc t prisonnier des Tartares?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse, pendant quelques jours, rpondit Ivan Ogareff. De l
+vient que, parti le 15 juillet de Moscou, comme l'indique la date de
+cette lettre, je ne suis arriv Irkoutsk que le 2 octobre, aprs
+soixante-dix-neuf jours de voyage.</p>
+
+<p>Le grand-duc prit la lettre. Il la dplia et reconnut la signature du
+czar, prcde de la formule sacramentelle, crite de sa main. Donc, nul
+doute possible sur l'authenticit de cette lettre, ni mme sur
+l'identit du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord inspir
+une mfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette mfiance
+disparut tout fait.</p>
+
+<p>Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement la
+lettre, afin de bien en pntrer le sens.</p>
+
+<p>Reprenant ensuite la parole:</p>
+
+<p>Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse. Je pouvais tre forc de la dtruire pour qu'elle ne
+tombt pas entre les mains des Tartares, et, le cas chant, je voulais
+en rapporter exactement le texte Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir Irkoutsk plutt que
+de rendre la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont t
+combins pour arrter l'invasion?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas russi.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes
+importantes des deux Sibries, ont t successivement occupes par les
+soldats de Fofar-Khan.</p>
+
+<p>&mdash;Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrs avec les
+Tartares?</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs fois, Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ont t repousss?</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'taient pas en forces suffisantes.</p>
+
+<p>&mdash;O ont eu lieu les rencontres dont tu parles?</p>
+
+<p>&mdash;A Kolyvan, Tomsk....</p>
+
+<p>Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vrit; mais, dans le but
+d'branler les dfenseurs d'Irkoutsk en exagrant les avantages obtenus
+par les troupes de l'mir, il ajouta:</p>
+
+<p>Et une troisime fois en avant de Krasnoiarsk.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lvres
+serres laissaient peine passer les paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, rpondit Ivan Ogareff, ce fut
+une bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Une bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontire et du
+gouvernement de Tobolsk, se sont heurts contre cent cinquante mille
+Tartares, et, malgr leur courage, ils ont t anantis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens! s'cria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de
+matriser sa colre.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis la vrit, Altesse, rpondit froidement Ivan Ogareff. J'tais
+prsent cette bataille de Krasnoiarsk, et c'est l que j'ai t fait
+prisonnier!</p>
+
+<p>Le grand-duc se calma, et, d'un signe, il fit comprendre Ivan Ogareff
+qu'il ne doutait pas de sa vracit.</p>
+
+<p>Quel jour a eu lieu cette bataille de Krasnoiarsk? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le 2 septembre.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant toutes les troupes tartares sont concentres autour
+d'Irkoutsk?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu les values....?</p>
+
+<p>&mdash;A quatre cent mille hommes.</p>
+
+<p>Nouvelle exagration d'Ivan Ogareff dans l'valuation des armes
+tartares, et tendant toujours au mme but.</p>
+
+<p>Et je ne dois attendre aucun secours des provinces de l'ouest? demanda
+le grand-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, Altesse, du moins avant la fin de l'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, entends ceci, Michel Strogoff. Aucun secours ne dt-il jamais
+m'arriver ni de l'ouest ni de l'est, et ces barbares fussent-ils six
+cent mille, je ne rendrai pas Irkoutsk!</p>
+
+<p>L'&#339;il mchant d'Ivan Ogareff se plissa lgrement. Le tratre semblait
+dire que le frre du czar comptait sans la trahison.</p>
+
+<p>Le grand-duc, d'un temprament nerveux, avait grand'peine conserver
+son calme en apprenant ces dsastreuses nouvelles. Il allait et venait
+dans le salon, sous les yeux d'Ivan Ogareff, qui le couvaient comme une
+proie rserve sa vengeance. Il s'arrtait aux fentres, il regardait
+les feux du camp tartare, il cherchait percevoir les bruits, dont la
+plupart provenaient du choc des glaons entrans par le courant de
+l'Angara.</p>
+
+<p>Un quart d'heure se passa sans qu'il fit aucune autre question. Puis,
+reprenant la lettre, il en relut un passage et dit:</p>
+
+<p>Tu sais, Michel Strogoff, qu'il est question dans cette lettre d'un
+tratre dont j'aurai me mfier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit essayer d'entrer dans Irkoutsk sous un dguisement, de capter
+ma confiance, puis, l'heure venue, de livrer la ville aux Tartares.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout cela, Altesse, et je sais aussi qu'Ivan Ogareff a jur de
+se venger personnellement du frre du czar.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;On dit que cet officier a t condamn par le grand-duc une
+dgradation humiliante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je me souviens.... Mais il la mritait, ce misrable, qui
+devait plus tard servir contre son pays et y conduire une invasion de
+barbares!</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest le czar, rpondit Ivan Ogareff, tenait surtout ce que
+vous fussiez prvenu des criminels projets d'Ivan Ogareff contre votre
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... la lettre m'en informe....</p>
+
+<p>&mdash;Et Sa Majest me l'a dit elle-mme en m'avertissant que, pendant mon
+voyage travers la Sibrie, j'eusse surtout me mfier de ce tratre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as rencontr?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse, aprs la bataille de Krasnoiarsk. S'il avait pu
+souponner que je fusse porteur d'une lettre adresse Votre Altesse et
+dans laquelle ses projets taient dvoils, il ne m'et pas fait grce.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu tais perdu! rpondit le grand-duc. Et comment as-tu pu
+t'chapper?</p>
+
+<p>&mdash;En me jetant dans l'Irtyche.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es entr Irkoutsk?....</p>
+
+<p>&mdash;A la faveur d'une sortie qui a t faite ce soir mme pour repousser
+un dtachement tartare. Je me suis ml aux dfenseurs de la ville, j'ai
+pu me faire reconnatre, et l'on m'a aussitt conduit devant Votre
+Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Michel Strogoff, rpondit le grand-duc. Tu as montr du courage
+et du zle pendant cette difficile mission. Je ne t'oublierai
+pas.&mdash;As-tu quelque faveur me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, si ce n'est celle de me battre ct de Votre Altesse,
+rpondit Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, Michel Strogoff. Je t'attache ds aujourd'hui ma personne, et
+tu seras log dans ce palais.</p>
+
+<p>&mdash;Et si, conformment l'intention qu'on lui prte, Ivan Ogareff se
+prsente Votre Altesse sous un faux nom?....</p>
+
+<p>&mdash;Nous le dmasquerons, grce toi, qui le connais, et je le ferai
+mourir sous le knout. Va.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff salua militairement le grand duc, n'oubliant pas qu'il
+tait capitaine au corps des courriers du czar, et il se retira.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff venait donc de jouer avec succs son indigne rle. La
+confiance du grand-duc lui tait accorde pleine et entire. Il pourrait
+en abuser o et quand il lui conviendrait. Il habiterait ce palais mme.
+Il serait dans le secret des oprations de la dfense. Il tenait donc la
+situation dans sa main. Personne dans Irkoutsk ne le connaissait,
+personne ne pouvait lui arracher son masque. Il rsolut donc de se
+mettre l'&#339;uvre sans retard.</p>
+
+<p>En effet, le temps pressait. Il fallait que la ville ft rendue avant
+l'arrive des Russes du nord et de l'est, et c'tait une question de
+quelques jours. Les Tartares une fois matres d'Irkoutsk, il ne serait
+pas facile de la leur reprendre. En tout cas, s'ils devaient
+l'abandonner plus tard, ils ne le feraient pas sans l'avoir ruine de
+fond en comble, sans que la tte du grand-duc et roul aux pieds de
+Fofar-Khan.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, ayant toute facilit de voir, d'observer, d'agir, s'occupa
+ds le lendemain de visiter les remparts. Partout il fut accueilli avec
+de cordiales flicitations par les officiers, les soldats, les citoyens.
+Ce courrier du czar tait pour eux comme un lien qui venait de les
+rattacher l'empire. Ivan Ogareff raconta donc, avec un aplomb qui ne
+se dmentit jamais, les fausses pripties de son voyage. Puis,
+adroitement, sans trop y insister d'abord, il parla de la gravit de la
+situation, exagrant, et les succs des Tartares, ainsi qu'il l'avait
+fait en s'adressant au grand-duc, et les forces dont ces barbares
+disposaient. A l'entendre, les secours attendus seraient insuffisants,
+si mme ils arrivaient, et il tait craindre qu'une bataille livre
+sous les murs d'Irkoutsk ne ft aussi funeste que les batailles de
+Kolyvan, de Tomsk et de Krasnoiarsk.</p>
+
+<p>Ces fcheuses insinuations, Ivan Ogareff ne les prodiguait pas. Il
+mettait une certaine circonspection les faire pntrer peu peu dans
+l'esprit des dfenseurs d'Irkoutsk. Il semblait ne rpondre que
+lorsqu'il tait trop press de questions, et comme regret. En tout
+cas, il ajoutait toujours qu'il fallait se dfendre jusqu'au dernier
+homme et faire plutt sauter la ville que la rendre!</p>
+
+<p>Le mal n'en et pas t moins fait, s'il avait pu se faire. Mais la
+garnison et la population d'Irkoutsk taient trop patriotes pour se
+laisser branler. De ces soldats, de ces citoyens enferms dans une
+ville isole au bout du monde asiatique, pas un n'et song parler de
+capitulation. Le mpris du Russe pour ces barbares tait sans bornes.</p>
+
+<p>En tout cas, personne non plus ne souponna le rle odieux que jouait
+Ivan Ogareff, personne ne pouvait deviner que le prtendu courrier du
+czar ne ft qu'un tratre.</p>
+
+<p>Une circonstance toute naturelle fit que, ds son arrive Irkoutsk,
+des rapports frquents s'tablirent entre Ivan Ogareff et l'un des plus
+braves dfenseurs de la ville, Wassili Fdor.</p>
+
+<p>On sait de quelles inquitudes ce malheureux pre tait dvor. Si sa
+fille, Nadia Fdor, avait quitt la Russie la date assigne par la
+dernire lettre qu'il avait reue de Riga, qu'tait-elle devenue?
+Essayait-elle maintenant encore de traverser les provinces envahies, ou
+bien tait-elle depuis longtemps dj prisonnire? Wassili Fdor ne
+trouvait quelque apaisement sa douleur que lorsqu'il avait quelque
+occasion de se battre contre les Tartares,&mdash;occasions trop rares son
+gr.</p>
+
+<p>Or, quand Wassili Fdor apprit cette arrive si inattendue d'un courrier
+du czar, il eut comme un pressentiment que ce courrier pourrait lui
+donner des nouvelles de sa fille. Ce n'tait qu'un espoir chimrique,
+probablement, mais il s'y rattacha. Ce courrier n'avait-il pas t
+prisonnier, comme Nadia l'tait peut-tre alors?</p>
+
+<p>Wassili Fdor alla trouver Ivan Ogareff, qui saisit cette occasion
+d'entrer en relations quotidiennes avec le commandant. Ce rengat
+pensait-il donc exploiter cette circonstance? Jugeait-il tous les
+hommes d'aprs lui? Croyait-il qu'un Russe, mme un exil politique, pt
+tre assez misrable pour trahir son pays?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en ft, Ivan Ogareff rpondit avec un empressement habilement
+feint aux avances que lui fit le pre de Nadia. Celui-ci, le lendemain
+mme de l'arrive du prtendu courrier, se rendit au palais du
+gouverneur gnral. L, il fit connatre Ivan Ogareff les
+circonstances dans lesquelles sa fille avait d quitter la Russie
+europenne et lui dit quelles taient maintenant ses inquitudes son
+gard.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff ne connaissait pas Nadia, bien qu'il l'et rencontre au
+relais d'Ichim le jour o elle s'y trouvait avec Michel Strogoff. Mais
+alors, il n'avait pas plus fait attention elle qu'aux deux
+journalistes qui taient en mme temps dans la maison de poste. Il ne
+put donc donner aucune nouvelle de sa fille Wassili Fdor.</p>
+
+<p>Mais quelle poque, demanda Ivan Ogareff, votre fille a-t-elle d
+sortir du territoire russe?</p>
+
+<p>&mdash;A peu prs en mme temps que vous, rpondit Wassili Fdor,</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quitt Moscou le 15 juillet.</p>
+
+<p>&mdash;Nadia a d, elle aussi, quitter Moscou cette poque. Sa lettre me le
+disait formellement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle tait Moscou le 15 juillet? demanda Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, cette date.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... rpondit Ivan Ogareff. Puis se reprenant:</p>
+
+<p>Mais non, je me trompe.... J'allais confondre les dates... ajouta-t-il.
+Il est malheureusement trop probable que votre fille a d franchir la
+frontire, et vous ne pouvez avoir qu'un seul espoir, c'est qu'elle se
+soit arrte en apprenant les nouvelles de l'invasion tartare!</p>
+
+<p>Wassili Fdor baissa la tte! Il connaissait Nadia, et il savait bien
+que rien n'avait pu l'empcher de partir.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff venait de commettre l, gratuitement, un acte de cruaut
+vritable. D'un mot il pouvait rassurer Wassili Fdor. Bien que Nadia
+et pass la frontire sibrienne dans les circonstances que l'on sait,
+Wassili Fdor, en rapprochant la date laquelle sa fille se trouvait
+Nijni-Novgorod et la date de l'arrt qui interdisait d'en sortir, en
+et sans doute conclu ceci: c'est que Nadia n'avait pas pu tre expose
+aux dangers de l'invasion, et qu'elle tait encore, malgr elle, sur le
+territoire europen de l'empire.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, obissant sa nature, en homme que ne savaient plus
+mouvoir les souffrances des autres, pouvait dire ce mot.... Il ne le
+dit pas.</p>
+
+<p>Wassili Fdor se retira le c&#339;ur bris. Aprs cet entretien, son dernier
+espoir venait de s'anantir.</p>
+
+<p>Pendant les deux jours qui suivirent, 3 et 4 octobre, le grand-duc
+demanda plusieurs fois le prtendu Michel Strogoff et lui fit rpter
+tout ce qu'il avait entendu dans le cabinet imprial du Palais-Neuf.
+Ivan Ogareff, prpar toutes ces questions, rpondit sans jamais
+hsiter. Il ne cacha pas, dessein, que le gouvernement du czar avait
+t absolument surpris par l'invasion, que le soulvement avait t
+prpar dans le plus grand secret, que les Tartares taient dj matres
+de la ligne de l'Obi, quand les nouvelles arrivrent Moscou, et,
+enfin, que rien n'tait prt dans les provinces russes pour jeter en
+Sibrie les troupes ncessaires repousser les envahisseurs.</p>
+
+<p>Puis, Ivan Ogareff, entirement libre de ses mouvements, commena
+tudier Irkoutsk, l'tat de ses fortifications, leurs points faibles,
+afin de profiter ultrieurement de ses observations, au cas o quelque
+circonstance l'empcherait de consommer son acte de trahison. Il
+s'attacha plus particulirement examiner la porte de Bolchna, qu'il
+voulait livrer.</p>
+
+<p>Deux fois, le soir, il vint sur les glacis de cette porte. Il s'y
+promenait, sans crainte de se dcouvrir aux coups des assigeants, dont
+les premiers postes taient moins d'une verste des remparts. Il savait
+bien qu'il n'tait pas expos, et mme qu'il tait reconnu. Il avait
+entrevu une ombre qui se glissait jusqu'au pied des terrassements.</p>
+
+<p>Sangarre, risquant sa vie, venait essayer de se mettre en communication
+avec Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>D'ailleurs, les assigs, depuis deux jours, jouissaient d'une
+tranquillit laquelle les Tartares ne les avaient point habitus
+depuis le dbut de l'investissement.</p>
+
+<p>C'tait par ordre d'Ivan Ogareff. Le lieutenant de Fofar-Khan avait
+voulu que toutes tentatives pour emporter la ville de vive force fussent
+suspendues. Aussi, depuis son arrive Irkoutsk, l'artillerie se
+taisait-elle absolument. Peut-tre&mdash;du moins il l'esprait&mdash;la
+surveillance des assigs se relcherait-elle? En tout cas, aux
+avant-postes, plusieurs milliers de Tartares se tenaient prts
+s'lancer vers la porte dgarnie de ses dfenseurs, lorsqu'Ivan Ogareff
+leur aurait fait connatre l'heure d'agir.</p>
+
+<p>Cela ne pouvait tarder, cependant. Il fallait en finir avant que les
+corps russes arrivassent en vue d'Irkoutsk. Le parti d'Ivan Ogareff fut
+pris, et ce soir-l, du haut des glacis, un billet tomba entre les mains
+de Sangarre.</p>
+
+<p>C'tait le lendemain, dans la nuit du 5 au 6 octobre, deux heures du
+matin, qu'Ivan Ogareff avait rsolu de livrer Irkoutsk.</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV-b" id="CHAPITRE_XIV-b"></a>CHAPITRE XIV<br /><br />
+<small>LA NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.</small></h2>
+
+<p>Le plan d'Ivan Ogareff avait t combin avec le plus grand soin, et,
+sauf des chances improbables, il devait russir. Il importait que la
+porte de Bolchaa ft libre au moment o il la livrerait. Aussi, ce
+moment, tait-il indispensable que l'attention des assigs ft attire
+sur un autre point de la ville. De l, une diversion convenue avec
+l'mir.</p>
+
+<p>Cette diversion devait s'oprer du ct du faubourg d'Irkoutsk, en amont
+et en avant du fleuve, sur sa rive droite. L'attaque sur ces deux points
+serait trs-srieusement conduite, et, en mme temps, une tentative de
+passage de l'Angara serait feinte sur la rive gauche. La porte de
+Bolchaa serait donc probablement abandonne, d'autant plus que, de ce
+ct, les avant-postes tartares, reports en arrire, sembleraient avoir
+t levs.</p>
+
+<p>On tait au 5 octobre. Avant vingt-quatre heures, la capitale de la
+Sibrie orientale devait tre entre les mains de l'mir, et le grand-duc
+au pouvoir d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Pendant cette journe, un mouvement inaccoutum se produisit au camp de
+l'Angara. Des fentres du palais et des maisons de la rive droite, on
+voyait distinctement des prparatifs importants se faire sur la berge
+oppose. De nombreux dtachements tartares convergeaient vers le camp et
+venaient d'heure en heure renforcer les troupes de l'mir. C'tait la
+diversion convenue qui se prparait, et d'une manire trs-ostensible.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Ivan Ogareff ne cacha point au grand-duc qu'il y avait
+quelque attaque craindre de ce ct. Il savait, disait-il, qu'un
+assaut devait tre donn, en amont et en aval de la ville, et il
+conseilla au grand-duc de renforcer ces deux points plus directement
+menacs.</p>
+
+<p>Les prparatifs observs venant l'appui des recommandations faites par
+Ivan Ogareff, il tait urgent d'en tenir compte. Aussi, aprs un conseil
+de guerre qui se runit au palais, des ordres furent donns de
+concentrer la dfense sur la rive droite de l'Angara et aux deux
+extrmits de la ville, o les terrassements venaient s'appuyer sur le
+fleuve.</p>
+
+<p>C'tait prcisment ce que voulait Ivan Ogareff. Il ne comptait
+videmment pas que la porte de Bolchaa resterait sans dfenseurs, mais
+ceux-ci n'y seraient plus qu'en petit nombre. D'ailleurs, Ivan Ogareff
+allait donner la diversion une importance telle que le grand-duc
+serait oblig d'y opposer toutes ses forces disponibles.</p>
+
+<p>En effet, un incident d'une gravit exceptionnelle, imagin par Ivan
+Ogareff, devait aider puissamment l'accomplissement de ses projets.
+Lors mme qu'Irkoutsk n'et pas t attaque sur des points loigns de
+la porte de Bolchaa et par la rive droite du fleuve, cet incident
+aurait suffi attirer le concours de tous les dfenseurs l o Ivan
+Ogareff voulait prcisment les amener. Il devait provoquer en mme
+temps une catastrophe pouvantable.</p>
+
+<p>Toutes les chances taient donc pour que la porte, libre l'heure
+indique, ft livre aux milliers de Tartares qui attendaient sous
+l'pais couvert des forts de l'est.</p>
+
+<p>Pendant cette journe, la garnison et la population d'Irkoutsk furent
+constamment sur le qui-vive. Toutes les mesures que commandait une
+attaque imminente des points jusqu'alors respects avaient t prises.
+Le grand-duc et le gnral Voranzoff visitrent les postes, renforcs
+par leurs ordres. Le corps d'lite de Wassili Fdor occupait le nord de
+la ville, mais avec injonction de se porter o le danger serait le plus
+pressant. La rive droite de l'Angara avait t garnie du peu
+d'artillerie dont on avait pu disposer. Avec ces mesures, prises
+temps, grce aux recommandations faites si propos par Ivan Ogareff, il
+y avait lieu d'esprer que l'attaque prpare ne russirait pas. Dans ce
+cas, les Tartares, momentanment dcourags, remettraient sans doute
+quelques jours une nouvelle tentative contre la ville. Or, les troupes
+attendues par le grand-duc pouvaient arriver d'une heure l'autre. Le
+salut ou la perte d'Irkoutsk ne tenait donc qu' un fil.</p>
+
+<p>Ce jour l, le soleil, qui s'tait lev six heures vingt minutes, se
+couchait cinq heures quarante, aprs avoir trac pendant onze heures
+son arc diurne au-dessus de l'horizon. Le crpuscule devait lutter
+contre la nuit pendant deux heures encore. Puis, l'espace s'emplirait
+d'paisses tnbres, car de gros nuages s'immobilisaient dans l'air, et
+la lune, en conjonction, ne devait pas paratre.</p>
+
+<p>Cette profonde obscurit allait favoriser plus compltement les projets
+d'Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours dj, un froid extrmement vif prludait aux
+rigueurs de l'hiver sibrien, et, ce soir-l, il tait plus sensible.
+Les soldats, posts sur la rive droite de l'Angara, forcs de dissimuler
+leur prsence, n'avaient point allum de feux. Ils souffraient donc
+cruellement de ce redoutable abaissement de la temprature. A quelques
+pieds au-dessous d'eux, passaient les glaons qui suivaient le courant
+du fleuve. Pendant toute cette journe, on les avait vus, en rangs
+presss, driver rapidement entre les deux rives. Cette circonstance,
+observe par le grand-duc et ses officiers, avait t considre comme
+heureuse. Il tait vident, en effet, que si le lit de l'Angara tait
+obstru, le passage deviendrait tout fait impraticable. Les Tartares
+ne pourraient man&#339;uvrer ni radeaux ni barques. Quant admettre qu'ils
+pussent franchir le fleuve sur ces glaons, au cas o le froid les
+aurait agrgs, ce n'tait pas possible. Le champ, nouvellement ciment,
+n'et pas offert de consistance suffisante au passage d'une colonne
+d'assaut.</p>
+
+<p>Mais cette circonstance, par cela mme qu'elle paraissait tre favorable
+aux dfenseurs d'Irkoutsk, Ivan Ogareff aurait d regretter qu'elle se
+ft produite. Il n'en fut rien, cependant! C'est que le tratre savait
+bien que les Tartares ne chercheraient pas passer l'Angara, et que, de
+ce ct du moins, leur tentative ne serait qu'une feinte.</p>
+
+<p>Toutefois, vers dix heures du soir, l'tat du fleuve se modifia
+sensiblement, l'extrme surprise des assigs et maintenant leur
+dsavantage. Le passage, impraticable jusqu'alors, devint possible tout
+ coup. Le lit de l'Angara se refit libre. Les glaons, qui avaient
+driv en grand nombre depuis quelques jours, disparurent en aval, et
+c'est peine si cinq ou six occuprent alors l'espace compris entre les
+deux rives. Ils ne prsentaient mme plus la structure de ceux qui se
+forment dans les conditions ordinaires et sous l'influence d'un froid
+rgulier. Ce n'taient que de simples morceaux, arrachs quelque
+ice-field, dont les brisures, nettement coupes, ne se relevaient pas en
+bourrelets rugueux.</p>
+
+<p>Les officiers russes, qui constatrent cette modification dans l'tat du
+fleuve, la firent connatre au grand-duc. Elle s'expliquait, d'ailleurs,
+par ce motif que, dans quelque portion rtrcie de l'Angara, les glaons
+avaient d s'accumuler de manire former un barrage.</p>
+
+<p>On sait qu'il en tait ainsi.</p>
+
+<p>Le passage de l'Angara tait donc ouvert aux assigeants. De l,
+ncessit pour les Russes de veiller avec plus d'attention que jamais.</p>
+
+<p>Aucun incident ne se produisit jusqu' minuit. Du ct de l'est, au del
+de la porte de Bolchaa, calme complet. Pas un feu dans ce massif des
+forts qui se confondaient l'horizon avec les basses nues du ciel.</p>
+
+<p>Au camp de l'Angara, agitation assez grande, atteste par le frquent
+dplacement des lumires.</p>
+
+<p>A une verste en amont et en aval du point o l'escarpe venait s'appuyer
+aux berges de la rivire, il se faisait un sourd murmure, qui prouvait
+que les Tartares taient sur pied, attendant un signal quelconque.</p>
+
+<p>Une heure s'coula encore. Rien de nouveau.</p>
+
+<p>Deux heures du matin allaient sonner au clocher de la cathdrale
+d'Irkoutsk, et pas un mouvement n'avait encore trahi chez les
+assigeants d'intentions hostiles.</p>
+
+<p>Le grand-duc et ses officiers se demandaient s'ils n'avaient pas t
+induits en erreur, s'il entrait rellement dans le plan des Tartares
+d'essayer de surprendre la ville. Les nuits prcdentes n'avaient pas
+t aussi calmes, beaucoup prs. La fusillade clatait dans la
+direction des avant-postes, les obus sillonnaient l'air, et, cette fois,
+rien.</p>
+
+<p>Le grand-duc, le gnral Voranzoff, leurs aides de camp, attendaient
+donc, prts donner leurs ordres suivant les circonstances.</p>
+
+<p>On sait qu'Ivan Ogareff occupait une chambre du palais. C'tait une
+assez vaste salle, situe au rez-de-chausse et dont les fentres
+s'ouvraient sur une terrasse latrale. Il suffisait de faire quelques
+pas sur cette terrasse pour dominer le cours de l'Angara.</p>
+
+<p>Une profonde obscurit rgnait dans cette salle.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, debout prs d'une fentre, attendait que l'heure d'agir
+ft arrive. videmment, le signal ne pouvait venir que de lui. Une fois
+ce signal donn, lorsque la plupart des dfenseurs d'Irkoutsk auraient
+t appels aux points attaqus ouvertement, son projet tait de quitter
+le palais et d'aller accomplir son &#339;uvre.</p>
+
+<p>Il attendait donc, dans les tnbres, comme un fauve prt s'lancer
+sur une proie.</p>
+
+<p>Cependant, quelques minutes avant deux heures, le grand-duc demanda que
+Michel Strogoff&mdash;c'tait le seul nom qu'il pt donner Ivan
+Ogareff&mdash;lui ft amen. Un aide de camp vint jusqu' sa chambre, dont la
+porte tait ferme. Il l'appela....</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, immobile prs de la fentre et invisible dans l'ombre, se
+garda bien de rpondre.</p>
+
+<p>On rapporta donc au grand-duc que le courrier du czar n'tait pas en ce
+moment au palais.</p>
+
+<p>Deux heures sonnrent. C'tait le moment de provoquer la diversion
+convenue avec les Tartares, disposs pour l'assaut.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff ouvrit la fentre de sa chambre, et il alla se poster
+l'angle nord de la terrasse latrale.</p>
+
+<p>Au-dessous de lui, dans l'ombre, passaient les eaux de l'Angara, qui
+mugissaient en se brisant aux artes des piliers.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff tira une amorce de sa poche, il l'enflamma, et il alluma un
+peu d'toupe, imprgne de pulvrin, qu'il lana dans le fleuve....</p>
+
+<p>C'tait par ordre d'Ivan Ogareff que des torrents d'huile minrale
+avaient t lancs la surface de l'Angara!</p>
+
+<p>Des sources de naphte taient exploites au-dessus d'Irkoutsk, sur la
+rive droite, entre la bourgade de Poshkavsk et la ville. Ivan Ogareff
+avait rsolu d'employer ce moyen terrible de porter l'incendie dans
+Irkoutsk. Il s'empara donc des immenses rservoirs qui renfermaient le
+liquide combustible. Il suffisait de dmolir un pan de mur pour en
+provoquer l'coulement grands flots.</p>
+
+<p>C'est ce qui avait t fait dans cette nuit, quelques heures auparavant,
+et c'est pourquoi le radeau qui portait le vrai courrier du czar, Nadia
+et les fugitifs, flottait sur un courant d'huile minrale. A travers les
+brches de ces rservoirs, contenant des millions de mtres cubes, le
+naphte s'tait prcipit comme un torrent, et, suivant les pentes
+naturelles du sol, il s'tait rpandu la surface du fleuve, o sa
+densit le fit surnager.</p>
+
+<p>Voil comment Ivan Ogareff entendait la guerre! Alli des Tartares, il
+agissait comme un Tartare, et contre ses propres compatriotes!</p>
+
+<p>L'toupe avait t lance sur les eaux de l'Angara. En un instant, comme
+si le courant et t fait d'alcool, tout le fleuve s'enflamma, en amont
+et en aval, avec une rapidit lectrique. Des volutes de flammes
+bleutres couraient entre les deux rives. De grosses vapeurs
+fuligineuses se tordaient au-dessus. Les quelques glaons qui s'en
+allaient en drive, saisis par le liquide ign, fondaient comme de la
+cire la surface d'une fournaise, et l'eau vaporise s'chappait dans
+l'air en sifflets assourdissants.</p>
+
+<p>A ce moment mme, la fusillade clata au nord et au sud de la ville. Les
+batteries du camp de l'Angara tirrent toute vole. Plusieurs milliers
+de Tartares se prcipitrent l'assaut des terrassements. Les maisons
+des berges, construites en bois, prirent feu de toutes parts. Une
+immense clart dissipa les ombres de la nuit.</p>
+
+<p>Enfin! dit Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Et il pouvait s'applaudir bon droit! La diversion qu'il avait imagine
+tait terrible. Les dfenseurs d'Irkoutsk se voyaient entre l'attaque
+des Tartares et les dsastres de l'incendie. Les cloches sonnrent, et
+tout ce qui tait valide dans la population se porta aux points attaqus
+et aux maisons dvores par le feu, qui menaait de se communiquer la
+ville entire.</p>
+
+<p>La porte de Bolchaa tait presque libre. C'est peine si l'on y avait
+laiss quelques dfenseurs. Et mme, sous l'inspiration du tratre, et
+pour que l'vnement accompli put s'expliquer en dehors de lui et par
+des haines politiques, ces rares dfenseurs avaient-ils t choisis dans
+le petit corps des exils.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff rentra dans sa chambre, alors brillamment claire par les
+flammes de l'Angara, qui dpassaient la balustrade des terrasses. Puis,
+il se disposa sortir.</p>
+
+<p>Mais, peine avait-il ouvert la porte, qu'une femme se prcipitait dans
+cette chambre, les vtements tremps, les cheveux en dsordre.</p>
+
+<p>Sangarre! s'cria Ivan Ogareff, dans le premier moment de surprise, et
+n'imaginant pas que ce pt tre une autre femme que la tsigane.</p>
+
+<p>Ce n'tait pas Sangarre, c'tait Nadia.</p>
+
+<p>Au moment o, rfugie sur le glaon, la jeune fille avait jet un cri
+en voyant l'incendie se propager avec le courant de l'Angara, Michel
+Strogoff l'avait saisie dans ses bras, et il avait plong avec elle pour
+chercher dans les profondeurs mmes du fleuve un abri contre les
+flammes. On sait que le glaon qui les portait ne se trouvait plus alors
+qu' une trentaine de brasses du premier quai, en amont d'Irkoutsk.</p>
+
+<p>Aprs avoir nag sous les eaux, Michel Strogoff tait parvenu prendre
+pied sur le quai avec Nadia.</p>
+
+<p>Michel Strogoff touchait enfin au but! Il tait Irkoutsk!</p>
+
+<p>Au palais du gouverneur! dit-il Nadia.</p>
+
+<p>Moins de dix minutes aprs, tous deux arrivaient l'entre de ce
+palais, dont les longues flammes de l'Angara lchaient les assises de
+pierre, mais que l'incendie ne pouvait atteindre.</p>
+
+<p>Au del, les maisons de la berge flambaient toutes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff et Nadia entrrent sans difficult dans ce palais,
+ouvert tous. Au milieu de la confusion gnrale, nul ne les remarqua,
+bien que leurs vtements fussent tremps.</p>
+
+<p>Une foule d'officiers venant chercher des ordres, et de soldats courant
+les excuter, encombrait la grande salle du rez-de-chausse. L, Michel
+Strogoff et la jeune fille, dans un brusque remous de la multitude
+affole, se trouvrent spars l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Nadia courait, perdue, travers les salles basses, appelant son
+compagnon, demandant tre conduite devant le grand-duc.</p>
+
+<p>Une porte, donnant sur une chambre inonde de lumire, s'ouvrit devant
+elle. Elle entra, et elle se trouva inopinment en face de celui qu'elle
+avait vu Ichim, qu'elle avait vu Tomsk, en face de celui dont, un
+instant plus tard, la main sclrate allait livrer la ville!</p>
+
+<p>Ivan Ogareff! s'cria-t-elle.</p>
+
+<p>En entendant prononcer son nom, le misrable frmit. Son vrai nom connu,
+tous ses plans chouaient. Il n'avait qu'une chose faire: tuer l'tre,
+quel qu'il ft, qui venait de le prononcer.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff se jeta sur Nadia; mais la jeune fille, un couteau la
+main, s'adossa au mur, dcide se dfendre.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff! cria encore Nadia, sachant bien que ce nom dtest ferait
+venir son secours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu te tairas! dit le tratre.</p>
+
+<p>&mdash;Ivan Ogareff! cria une troisime fois l'intrpide jeune fille, et
+d'une voix dont la haine avait dcupl la force.</p>
+
+<p>Ivre de fureur, Ivan Ogareff tira un poignard de sa ceinture, s'lana
+sur Nadia et l'accula dans un angle de la salle.</p>
+
+<p>C'en tait fait d'elle, lorsque le misrable, soulev soudain par une
+force irrsistible, alla rouler terre.</p>
+
+<p>Michel! s'cria Nadia.</p>
+
+<p>C'tait Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait entendu l'appel de Nadia. Guid par sa voix, il
+tait arriv jusqu' la chambre d'Ivan Ogareff et il tait entr par la
+porte demeure ouverte.</p>
+
+<p>Ne crains rien, Nadia, dit-il, en se plaant entre elle et Ivan
+Ogareff.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'cria la jeune fille, prends garde, frre!.... Le tratre est
+arm!.... Il voit clair, lui!....</p>
+
+<p>Ivan Ogareff s'tait relev, et, croyant avoir bon march de l'aveugle,
+il se prcipita sur Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Mais, d'une main, l'aveugle saisit le bras du clair-voyant, et de
+l'autre, dtournant son arme, il le rejeta une seconde fois terre.</p>
+
+<p>Ivan Ogareff, ple de fureur et de honte, se souvint qu'il portait une
+pe. Il la tira du fourreau et revint la charge.</p>
+
+<p>Il avait reconnu, lui aussi, Michel Strogoff. Un aveugle! Il n'avait, en
+somme, affaire qu' un aveugle! La partie tait belle pour lui!</p>
+
+<p>Nadia, pouvante du danger qui menaait son compagnon dans une lutte si
+ingale, se jeta sur la porte en appelant au secours!</p>
+
+<p>Ferme cette porte, Nadia! dit Michel Strogoff. N'appelle personne et
+laisse-moi faire! Le courrier du czar n'a rien craindre aujourd'hui de
+ce misrable! Qu'il vienne moi, s'il l'ose! Je l'attends.</p>
+
+<p>Cependant, Ivan Ogareff, ramass sur lui-mme comme un tigre, ne
+profrait pas un mot. Le bruit de son pas, de sa respiration mme, il
+et voulu le soustraire l'oreille de l'aveugle. Il voulait le frapper
+avant mme qu'il ft averti de son approche, le frapper coup sr. Le
+tratre ne songeait pas se battre, mais assassiner celui dont il
+avait vol le nom.</p>
+
+<p>Nadia, pouvante et confiante la fois, contemplait avec une sorte
+d'admiration cette scne terrible. Il semblait que le calme de Michel
+Strogoff l'et gagne subitement. Michel Strogoff n'avait que son
+couteau sibrien pour toute arme, il ne voyait pas son adversaire, arm
+d'une pe, c'est vrai. Mais par quelle grce du ciel semblait-il le
+dominer, et de si haut? Comment, sans presque bouger, faisait-il face
+toujours la pointe mme de son pe?</p>
+
+<p>Ivan Ogareff piait avec une anxit visible son trange adversaire. Ce
+calme surhumain agissait sur lui. En vain, faisant appel sa raison, se
+disait-il que, dans l'ingalit d'un tel combat, tout l'avantage tait
+en sa faveur! Cette immobilit de l'aveugle le glaait. Il avait cherch
+des yeux la place o il devait frapper sa victime.... Il l'avait
+trouve!.... Qui donc le retenait d'en finir?</p>
+
+<p>Enfin, il fit un bond et porta en pleine poitrine un coup de son pe
+Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Un mouvement imperceptible du couteau de l'aveugle dtourna le coup.
+Michel Strogoff n'avait pas t touch, et, froidement, il sembla
+attendre, sans mme la dfier, une seconde attaque.</p>
+
+<p>Une sueur glace coulait du front d'Ivan Ogareff. Il recula d'un pas,
+puis fona de nouveau. Mais, pas plus que le premier, ce second coup ne
+porta. Une simple parade du large couteau avait suffi faire dvier
+l'inutile pe du tratre.</p>
+
+<p>Celui-ci, fou de rage et de terreur en face de cette vivante statue,
+arrta ses regards pouvants sur les yeux tout grands ouverts de
+l'aveugle. Ces yeux, qui semblaient lire jusqu'au fond de son me et qui
+ne voyaient pas, qui ne pouvaient pas voir, ces yeux opraient sur lui
+une sorte d'effroyable fascination.</p>
+
+<p>Tout coup, Ivan Ogareff jeta un cri. Une lumire inattendue s'tait
+faite dans son cerveau.</p>
+
+<p>Il voit, s'cria-t-il, il voit!...</p>
+
+<p>Et, comme un fauve essayant de rentrer dans son antre, pas pas,
+terrifi, il recula jusqu'au fond de la salle.</p>
+
+<p>Alors, la statue s'anima, l'aveugle marcha droit Ivan Ogareff, et se
+plaant en face de lui:</p>
+
+<p>Oui, je vois! dit-il. Je vois le coup de knout dont je t'ai marqu,
+tratre et lche! Je vois la place o je vais te frapper! Dfends ta
+vie! C'est un duel que je daigne t'offrir! Mon couteau me suffira contre
+ton pe!</p>
+
+<p>&mdash;Il voit! se disait Nadia. Dieu secourable, est-ce possible!</p>
+
+<p>Ivan Ogareff se sentit perdu. Mais, par un sursaut de sa volont,
+reprenant courage, il se prcipita l'pe en avant sur son impassible
+adversaire. Les deux lames se croisrent, mais au choc du couteau de
+Michel Strogoff, mani par cette main de chasseur sibrien, l'pe vola
+en clats, et le misrable, atteint au c&#339;ur, tomba sans vie sur le sol.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte de la chambre, repousse du dehors, s'ouvrit. Le
+grand-duc, accompagn de quelques officiers, se montra sur le seuil.</p>
+
+<p>Le grand-duc s'avana, il reconnut terre le cadavre de celui qu'il
+croyait tre le courrier du czar.</p>
+
+<p>Et alors, d'une voix menaante:</p>
+
+<p>Qui a tu cet homme? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Un des officiers lui posa son revolver sur la tempe, prt faire feu.</p>
+
+<p>Ton nom? demanda le grand-duc, avant de donner l'ordre de lui fracasser
+tte.</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, rpondit Michel Strogoff, demandez-moi plutt le nom de
+l'homme tendu vos pieds!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, je le reconnais! C'est un serviteur de mon frre! C'est le
+courrier du czar!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, Altesse, n'est pas un courrier du czar! C'est Ivan Ogareff!</p>
+
+<p>&mdash;Ivan Ogareff? s'cria le grand-duc.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Ivan le tratre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, qui es-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Michel Strogoff!</p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XV-b" id="CHAPITRE_XV-b"></a>CHAPITRE XV<br /><br />
+<small>CONCLUSION.</small></h2>
+
+<p>Michel Strogoff n'tait pas, n'avait jamais t aveugle. Un phnomne
+purement humain, la fois moral et physique, avait neutralis l'action
+de la lame incandescente que l'excuteur de Fofar avait fait passer
+devant ses yeux.</p>
+
+<p>On se rappelle qu'au moment du supplice, Marfa Strogoff tait l,
+tendant les mains vers son fils. Michel Strogoff la regardait comme un
+fils peut regarder sa mre, quand c'est pour la dernire fois. Remontant
+ flots de son c&#339;ur ses yeux, des larmes, que sa fiert essayait en
+vain de retenir, s'taient amasses sous ses paupires et, en se
+volatilisant sur la corne, lui avaient sauv la vue. La couche de
+vapeur forme par ses larmes, s'interposant entra le sabre ardent et ses
+prunelles, avait suffi annihiler l'action de la chaleur. C'est un
+effet identique celui qui se produit, lorsqu'un ouvrier fondeur, aprs
+avoir tremp sa main dans l'eau, lui fait impunment traverser un jet de
+fonte en fusion.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait immdiatement compris le danger qu'il aurait couru
+ faire connatre son secret qui que ce ft. Il avait senti le parti
+qu'il pourrait, au contraire, tirer de cette situation pour
+l'accomplissement de ses projets. C'est parce qu'on le croirait aveugle,
+qu'on le laisserait libre. Il fallait donc qu'il ft aveugle, qu'il le
+ft pour tous, mme pour Nadia, qu'il le ft partout en un mot, et que
+pas un geste, aucun moment, ne pt faire douter de la sincrit de son
+rle. Sa rsolution tait prise. Sa vie mme, il devait la risquer pour
+donner tous la preuve de sa ccit, et on sait comment il la risqua.</p>
+
+<p>Seule, sa mre connaissait la vrit, et c'tait sur la place mme de
+Tomsk qu'il la lui avait dite l'oreille, quand, pench dans l'ombre
+sur elle, il la couvrait de ses baisers.</p>
+
+<p>On comprend, ds lors, que lorsqu'Ivan Ogareff avait, par une cruelle
+ironie, plac la lettre impriale devant ses yeux qu'il croyait teints,
+Michel Strogoff avait pu lire, avait lu cette lettre qui dvoilait les
+odieux desseins du tratre. De l, cette nergie qu'il dploya pendant
+la seconde partie de son voyage. De l, cette indestructible volont
+d'atteindre Irkoutsk et d'en arriver remplir de vive voix sa mission.
+Il savait que la ville devait tre livre! Il savait que la vie du
+grand-duc tait menace! Le salut du frre du czar et de la Sibrie
+tait donc encore dans ses mains.</p>
+
+<p>En quelques mots, toute cette histoire fut raconte au grand-duc, et
+Michel Strogoff dit aussi, et avec quelle motion! la part que Nadia
+avait prise ces vnements.</p>
+
+<p>Quelle est cette jeune fille? demanda le grand-duc.</p>
+
+<p>&mdash;La fille de l'exil Wassili Fdor, rpondit Michel Strogoff.</p>
+
+<p>&mdash;La fille du commandant Fdor, dit le grand-duc, a cess d'tre la
+fille d'un exil. Il n'y a plus d'exils Irkoutsk!</p>
+
+<p>Nadia, moins forte dans la joie qu'elle ne l'avait t dans la douleur,
+tomba aux genoux du grand-duc, qui la releva d'une main, pendant qu'il
+tendait l'autre Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Une heure aprs, Nadia tait dans les bras de son pre.</p>
+
+<p>Michel Strogoff, Nadia, Wassili Fdor taient runis. Ce fut, de part et
+d'autre, le plein panouissement du bonheur.</p>
+
+<p>Les Tartares avaient t repousss dans leur double attaque contre la
+ville. Wassili Fdor, avec sa petite troupe, avait cras les premiers
+assaillants qui s'taient prsents la porte de Bolchaa, comptant
+qu'elle leur serait ouverte, et dont, par un instinctif pressentiment,
+il s'tait obstin rester le dfenseur.</p>
+
+<p>En mme temps que les Tartares taient refouls, les assigs se
+rendaient matres de l'incendie. Le naphte liquide ayant rapidement
+brl la surface de l'Angara, les flammes, concentres sur les maisons
+de la rive, avaient respect les autres quartiers de la ville.</p>
+
+<p>Avant le jour, les troupes de Fofar-Khan taient rentres dans leurs
+campements, laissant bon nombre de morts sur le revers des remparts.</p>
+
+<p>Au nombre des morts tait la tsigane Sangarre, qui avait essay
+vainement de rejoindre Ivan Ogareff.</p>
+
+<p>Pendant deux jours, les assigeants ne tentrent aucun nouvel assaut.
+Ils taient dcourags par la mort d'Ivan Ogareff. Cet homme tait l'me
+de l'invasion, et lui seul, par ses trames depuis longtemps ourdies,
+avait eu assez d'influence sur les khans et sur leurs hordes pour les
+entraner la conqute de la Russie asiatique.</p>
+
+<p>Cependant, les dfenseurs d'Irkoutsk se tinrent sur leurs gardes, et
+l'investissement durait toujours.</p>
+
+<p>Mais le 7 octobre, ds les premires lueurs du jour, le canon retentit
+sur les hauteurs qui environnent Irkoutsk.</p>
+
+<p>C'tait l'arme de secours qui arrivait sous les ordres du gnral
+Kisselef et signalait ainsi sa prsence au grand duc.</p>
+
+<p>Les Tartares n'attendirent pas plus longtemps. Ils ne voulaient pas
+courir la chance d'une bataille livre sous les murs de la ville, et le
+camp de l'Angara fut immdiatement lev.</p>
+
+<p>Irkoutsk tait enfin dlivre.</p>
+
+<p>Avec les premiers soldats russes, deux amis de Michel Strogoff taient
+entrs, eux aussi, dans la ville. C'taient les insparables Blount et
+Jolivet. En gagnant la rive droite de l'Angara par le barrage de glace,
+ils avaient pu s'chapper, ainsi que les autres fugitifs, avant que les
+flammes de l'Angara eussent atteint le radeau. Ce qui avait t not par
+Alcide Jolivet sur son carnet, et de cette faon:</p>
+
+<p>Failli finir comme un citron dans un bol de punch!</p>
+
+<p>Leur joie fut grande retrouver sains et saufs Nadia et Michel
+Strogoff, surtout lorsqu'ils apprirent que leur vaillant compagnon
+n'tait pas aveugle. Ce qui amena Harry Blount libeller ainsi cette
+observation:</p>
+
+<p>Fer rouge peut-tre insuffisant pour dtruire la sensibilit du nerf
+optique. A modifier!</p>
+
+<p>Puis, les deux correspondants, bien installs Irkoutsk, s'occuprent
+mettre en ordre leurs impressions de voyage. De l, l'envoi Londres et
+ Paris de deux intressantes chroniques relatives l'invasion tartare,
+et qui, chose rare, ne se contredisaient gure que sur les points les
+moins importants.</p>
+
+<p>La campagne, du reste, fut mauvaise pour l'mir et ses allis. Cette
+invasion, inutile comme toutes celles qui s'attaquent au colosse russe,
+leur fut trs funeste. Ils se trouvrent bientt coups par les troupes
+du czar, qui reprirent successivement toutes les villes conquises. En
+outre, l'hiver fut terrible, et de ces hordes, dcimes par le froid, il
+ne rentra qu'une faible partie dans les steppes de la Tartarie.</p>
+
+<p>La route d'Irkoutsk aux monts Ourals tait donc libre. Le grand-duc
+avait hte de retourner Moscou, mais il retarda son voyage pour
+assister une touchante crmonie, qui eut lieu quelques jours aprs
+l'entre des troupes russes.</p>
+
+<p>Michel Strogoff avait t trouver Nadia, et, devant son pre, il lui
+avait dit:</p>
+
+<p>Nadia, ma s&#339;ur encore, lorsque tu as quitt Riga pour venir
+Irkoutsk, avais-tu laiss derrire toi un autre regret que celui de ta
+mre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpondit Nadia, aucun et d'aucune sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, rien de ton c&#339;ur n'est rest l-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, frre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Nadia, dit Michel Strogoff, je ne crois pas que Dieu, en nous
+mettant en prsence, en nous faisant traverser ensemble de si rudes
+preuves, ait voulu nous runir autrement que pour jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Nadia, en tombant dans les bras de Michel Strogoff.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Wassili Fdor:</p>
+
+<p>Mon pre! dit-elle toute rougissante.</p>
+
+<p>&mdash;Nadia, lui rpondit Wassili Fdor, ma joie sera de vous appeler tous
+les deux mes enfants!</p>
+
+<p>La crmonie du mariage se fit la cathdrale d'Irkoutsk. Elle fut
+trs-simple dans ses dtails, trs-belle par le concours de toute la
+population militaire et civile, qui voulut tmoigner de sa profonde
+reconnaissance pour les deux jeunes gens, dont l'odysse tait dj
+devenue lgendaire.</p>
+
+<p>Alcide Jolivet et Harry Blount assistaient naturellement ce mariage,
+dont ils voulaient rendre compte leurs lecteurs.</p>
+
+<p>Et cela ne vous donne pas envie de les imiter? demanda Alcide Jolivet
+son confrre.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit Harry Blount. Si, comme vous, j'avais une cousine!....</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine n'est plus marier! rpondit en riant Alcide Jolivet.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, ajouta Harry Blount, car on parle de difficults qui vont
+surgir entre Londres et Pking.&mdash;Est-ce que vous n'avez pas envie
+d'aller voir ce qui se passe par l?</p>
+
+<p>&mdash;Eh parbleu, mon cher Blount, s'cria Alcide Jolivet, j'allais vous le
+proposer!</p>
+
+<p>Et voil comment les deux insparables partirent pour la Chine!</p>
+
+<p>Quelques jours aprs la crmonie, Michel et Nadia Strogoff, accompagns
+de Wassili Fdor, reprirent la route d'Europe. Ce chemin de douleurs
+l'aller fut un chemin de bonheur au retour. Ils voyagrent avec une
+extrme vitesse, dans un de ces traneaux qui glissent comme un express
+sur les steppes glaces de la Sibrie.</p>
+
+<p>Cependant, arrivs aux rives du Dinka, en avant de Birsko, ils
+s'arrtrent un jour.</p>
+
+<p>Michel Strogoff retrouva la place o il avait enterr le pauvre Nicolas.
+Une croix y fut plante, et Nadia pria une dernire fois sur la tombe de
+l'humble et hroque ami que ni l'un ni l'autre ne devaient jamais
+oublier.</p>
+
+<p>A Omsk, la vieille Marfa les attendait dans la petite maison des
+Strogoff. Elle pressa dans ses bras et avec passion celle qu'elle avait
+dj cent fois dans son c&#339;ur nomme sa fille. La courageuse Sibrienne
+eut, ce jour-l, le droit de reconnatre son fils et de se dire fire de
+lui.</p>
+
+<p>Aprs quelques jours passs Omsk, Michel et Nadia Strogoff rentrrent
+en Europe, et, Wassili Fdor s'tant fix Saint-Ptersbourg, ni son
+fils ni sa fille n'eurent d'autre occasion de le quitter que pour aller
+voir leur vieille mre.</p>
+
+<p>Le jeune courrier avait t reu par le czar, qui l'attacha spcialement
+ sa personne et lui remit la croix de Saint-Georges.</p>
+
+<p>Michel Strogoff arriva, par la suite, une haute situation dans
+l'empire. Mais ce n'est pas l'histoire de ses succs, c'est l'histoire
+de ses preuves qui mritait d'tre raconte.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Michel Strogoff, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF ***
+
+***** This file should be named 7442-h.htm or 7442-h.zip *****
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+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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