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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Été à l'ombre - -Author: Jean Aicard - -Release Date: January 11, 2023 [eBook #69770] - -Language: French - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - book was produced from images made available by the - HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTÉ À L'OMBRE *** - - - - - - JEAN AICARD - - L’ÉTÉ - A L’OMBRE - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON - - Tous droits réservés. - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -OUVRAGES DE JEAN AICARD - - - DIAMANT NOIR - ROMAN - Un volume in-18 3 fr. 50 - - L’IBIS BLEU - ROMAN - Un volume in-18 3 fr. 50 - - FLEUR D’ABIME - ROMAN - Un volume in-18 3 fr. 50 - - LE PAVÉ D’AMOUR - ROMAN - Un volume in-16 (Collection des Auteurs célèbres). - Prix 60 cent. - - LE PÈRE LEBONNARD - Drame en quatre actes, en vers. - Un volume in-8º 3 fr. 50 - - DON JUAN - ou - LA COMÉDIE DU SIÈCLE - Un volume in-18 3 fr. 50 - - - - -AVE - - - - -A - -FRÉDÉRIC MONTENARD - - -A toi, le peintre exact des étés qui chauffent à blanc, et des ombres -couleur de pervenche, je dédie ce livre, parce que tu y retrouveras -quelques souvenirs de notre pays où ta bastide n’est pas loin de la -mienne, où la lumière et l’azur sont des réalités brutales, où l’ombre -est un rêve en vain désiré. - -Tu retrouveras, dans ce petit livre, le potier notre voisin, le savetier -et le maçon de notre village, la culture ardente des immortelles, -inaltérables fleurs du souvenir, et cette histoire des deux étameurs, -bonne à réjouir des simples, des enfants, des villageois restés -candides. - -Si tu veux essayer de lire, l’été, à l’ombre, emporte ce livre. C’est un -recueil d’histoires brèves, lecture facile à couper de petits sommes -rythmiques et doux, conseillers d’indulgence, et durant lesquels le -songe du lecteur satisfait achève et embellit les rêves du conteur... - - * * * * * - -Lis mon livre l’été, à l’ombre. - -J. A. - -La Garde-près-Toulon, 10 juillet 1895. - - - - -LA VIERGE PALE - -A Gaston Bonnier. - - -I - -Il mettait au-dessus de sa tête angélique deux petites ailes courtes, -légères et blanches, le bonnet d’Yvonne. - -Yvonne était blonde, avec des yeux très bleus et un visage pâle, pâle -comme le visage de ces madones en cire qu’on voit dans les églises de -village, enfantines et anciennes, sous des globes de verre. - -Oui, elle avait l’air d’une sainte mystique, la douce et blanche Yvonne, -et c’est pour cela que Jacques l’avait aimée. - - -II - -Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait vingt-huit ans. Avec un -bon esprit très droit, net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était -sorti en bon rang de l’École navale. De taille moyenne, mais très fort, -il se vantait de sa force avec un joli rire jeune, plein de mépris pour -les faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien d’offensant. On ne -pardonne pas «un plus fort»; on pardonne «un trop fort», contrairement à -ce qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend moins ombrage du -simple talent que du génie, jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est -imposé... Quand la conversation «s’amenait» sur la force physique, -Jacques tirait en silence de sa poche une pièce de dix francs en or--et, -doucement, doucement, entre ses doigts, il la ployait comme du plomb. Ou -bien il faisait apporter un jeu de cartes, et les trente-deux cartes -étaient déchirées à la fois, tout doucement... C’était l’amusement des -carrés d’officiers, cette manie de Jacques. Tout le monde essayait de -l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait à déchirer que douze -cartes à la fois; un autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la -pièce de dix francs. - -Il avait une volonté qui était d’acier, comme ses doigts. Un cou de -taureau, des épaules d’hercule. Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela, -marqué pour devenir le type du «marin énergique»... Le contraire d’un -poète fade... Et pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre ses -petits doigts et le ploya, le ploya... comme la pièce de dix francs... -le déchira, le déchira... comme le jeu de trente-deux cartes. - - -III - ---Jacques, mon fils, à quoi te mènera cet amour? Cette Yvonne n’est pas -du tout ce qu’il te faut. C’est une demi-bourgeoise qui n’a qu’une -demi-éducation. Je ne te dirai pas qu’elle n’a point de fortune; cela -n’est pas grave, puisque tu en as, mais le fils de l’amiral Kardec ne -peut pas, ne doit pas épouser cette fille. Réfléchis, mon doux Jacques. -Si ton père vivait, tu l’écouterais, lui! Il te ferait comprendre. - -Jacques secouait la tête et, à toute objection, répondait simplement, -obstinément, patiemment: - ---Je l’aime! - -Sa mère se sentait vaincue. Elle connaissait l’entêtement des Kardec: -«Jacques est butté», se disait-elle, comme au temps où l’amiral opposait -à la sienne une de ces volontés inflexibles qui avaient fait de lui un -chef de premier ordre. - -Alors, la pauvre mère, avec timidité, essaya de dire, pour finir: - ---Tu sais, une fois, avec Jean Lepic, le matelot, cette fille a fait -parler d’elle... - ---Je connais cette histoire, dit Jacques, ne m’en parlez plus jamais, je -vous en prie, ma mère... Et il serait fâcheux qu’une autre personne que -vous m’en parlât!... Vous conviendrez bien qu’avant de me connaître, -Yvonne a pu sentir son cœur battre, sans qu’on ait le droit de lui en -faire un crime. Elle a souri à ce Jean Lepic, peut-être... Nous avons -tous eu de ces amours d’enfant... Et après? Yvonne sera ma femme, ma -mère, vous ne voudrez pas me désespérer. - -La mère temporisa. - ---Tu es bien jeune!... il faut naviguer encore... Marié, tu n’aimeras -plus la mer! Alors, tu demanderas un poste à terre... Mais aujourd’hui -c’est trop tôt pour renoncer aux beaux, aux grands voyages... Profite de -ta jeunesse, de ta santé, de ta force!... - -Jacques souriait à la vie, qu’il sentait en lui puissante, indomptable. -Santé, force, jeunesse, tout cela était en lui si vivant en effet, si -certain! et comme chantant. - -Dans les moments où il se sentait ainsi insolemment joyeux d’être jeune -et fort, s’il était avec quelqu’un de ses camarades d’école, il le -poussait de l’épaule, en clignant de l’œil... ce qui voulait dire: -«hein! te souviens-tu des bonnes raclées du Borda?... on pourrait -recommencer!» - -Et pourtant, d’un tout petit coup d’épaule... Mais voici ce qui arriva: - - -IV - -Jacques dut quitter le port de Brest pour le port de Toulon. - -Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement. Elle espérait -toujours que Jacques oublierait. - -Mais Jacques était touché, bien touché. La pointe fine d’une épée -invisible l’avait piqué au plus profond du cœur. Un poison sourd -subtilement courait en lui. Au fond, pas un amour ne ressemble à un -autre amour. Pas un être n’aime comme un autre être... On dit que sur -les myriades de feuilles d’une forêt de chênes, on ne trouverait pas -deux feuilles qui, posées l’une sur l’autre, puissent coïncider -parfaitement... Tous les visages humains sont des visages, et se -ressemblent sans être semblables... Et si vous croyez que les oiseaux de -même espèce se confondent entre eux, vous vous trompez... Eux, ils se -distinguent bien, et chez les rossignols ou les pinsons, on n’est pas -seulement une espèce, on est des personnes... - -L’amour de Jacques était singulier. Les sensations des êtres étant -produites par des circonstances agissant sur des natures, il faudrait, -pour que deux amours fussent pareils, que non seulement les natures mais -les circonstances fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement que -celles-ci du moins diffèrent à l’infini. - -Le jeune officier avait couru le monde, et en France, en Grèce, au -Japon, à Taïti, il avait eu, comme tous ses camarades, des femmes -jaunes, vertes ou bleues... il avait eu des maîtresses et il les avait -aimées... mais jamais il n’avait rien éprouvé de pareil à ce qui se -passait en lui maintenant. Jacques était possédé. La figure d’Yvonne, -pâle, diaphane, semblable à une apparition, flottait sans cesse autour -de lui... Elle lui semblait une de ces créatures faites de vapeurs -lumineuses et dont il est parlé dans les histoires spirites... Elle ne -le quittait pas. Il était comme le médium de cet esprit. Y avait-il là -en effet un phénomène transcendant de force psychique, une attirance -d’âme qui appelait à lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la -bien-aimée? Qui sait?--Toujours est-il que ce vigoureux garçon aimait en -vrai fou une ombre faite de lumière diffuse, la pâle et mystique -fiancée... qui lui avait accordé pourtant le baiser de chair... - -Il lui écrivait: - -«Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je suis embarqué à bord de -l’_Atalante_, et de quart tous les deux jours seulement. J’étais -silencieux, je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant, mes -camarades ont raconté gaiement des histoires de force... On s’attendait -au tour de la pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas même -essayé... Il m’a semblé que je ne pourrais plus, que ma force s’en va... -qu’elle s’en est allée. Je ne mange guère, je ne dors plus; je pense à -toi, je te vois. - -«Ma mère se montre toujours plus sévère. Mais ne crains rien, ma chère -Yvonne, il y a des amours qui bravent tout, qui sacrifient tout, que -rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur; mais, pourquoi ne pas le -dire? je marcherais sur des morts pour aller à toi! - -«Ma chère figure de sainte! Aime-moi bien. Te rappelles-tu notre premier -rendez-vous? C’était à l’église. Tu étais arrivée la première... Je te -reconnus tout de suite. Ton petit bonnet me parlait; je voyais de profil -ton doux visage en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre, au -grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes si blanches, tu avais -l’air d’une nonne--oui--d’une image de sainte. Comme tes yeux -s’abaissaient tristement! Comme ils s’élevaient avec passion vers la -Vierge au manteau bleu, semé d’étoiles! Ah! Yvonne, c’est que, malgré -tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est sacré--et rien -n’empêchera que tu deviennes ma femme... Je passerai par-dessus tout... -Je briserai pour toi--que Dieu me pardonne!--le cœur de ma bonne et -tendre mère!... Mais j’ai aussi des devoirs envers toi, Yvonne--et je -les accomplirai... - -«Regarde demain soir, la belle étoile, à dix heures. Je prendrai le -quart à cette heure-là. Je la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes -se rencontreront dans l’espace infini.» - - -V - -Yvonne répondait: - -«Jacques! Jacques! pourquoi m’as-tu abandonnée? Tu as bien fait, -Jacques, il le fallait... il faut complaire avant tout à ta sainte -mère... Mais non, je suis folle... reviens! donne ta démission... Ne -m’écoute pas, mais laisse-moi dire! Cela me soulage... je vis et je -meurs de toi... Si tu t’en vas loin, je mourrai!... Jacques, ne -m’abandonne pas! Tu vois, je pense tout à la fois les choses les plus -contradictoires, mais crois-moi, je saurai être raisonnable, sage quand -il le faudra... Cela me soulage de tout te dire. A qui cela fait-il du -mal? L’essentiel est que tu sois libre... Et tu es libre, le sens-tu -bien? Oh! ce baiser! Ton baiser, Jacques!... il me brûle... Oh Dieu! -quand j’y pense, le feu de la honte brûle mes joues qui pourtant restent -pâles, de cette pâleur que tu aimes tant!... je suis passée hier près de -l’endroit... t’en souviens-tu bien, Jacques? près de cette petite hutte -de pêcheur où ton Yvonne... Ah! mon Dieu, mon Dieu! crois-tu que Dieu me -pardonnera?... Mais qu’importe, si tu m’aimes, si tu ne m’oublies -jamais! Oh! Jacques, Jacques, comme j’ai été tienne! ô mon révélateur -divin! mon ami! Tâche de te distraire... oublie-moi, cause avec tes -camarades... ne reste pas si seul... Pourvu que tu ne me trompes pas, -amuse-toi... je serai si heureuse de te savoir content! - -«J’ai regardé l’étoile, l’autre nuit; je la regarderai tous les soirs... -J’ai cru sentir sur moi ton regard... Nous étions tous les deux haut, -très haut, en plein ciel, près de l’étoile... et c’est là que nous nous -sommes rencontrés, dans un baiser céleste... Ton Yvonne.» - - -VI - -Ces lettres, Jacques les mettait sur son cœur et elles y faisaient comme -une brûlure. - - -VII - -Le lieutenant de vaisseau habitait, à Toulon, une chambre garnie. - -Un soir, vers minuit, comme il rentrait, à son premier étage, à tâtons, -il sentit, en étendant la main vers la porte, qu’il touchait -quelqu’un... qui, au contact, ne remua ni ne parla. Surpris, il cria -dans l’ombre: - ---Qui est là? - ---Jacques! - -Il frissonna tout entier, éperdu, prêt à tomber. C’était la voix -d’Yvonne, et, dans cette obscurité, ils s’étreignirent... Oh! se -retrouver! se sentir ainsi après deux mois! deux longs mois!... - -Impatients de se voir avec les yeux, ils craignaient de se quitter, et -se suivaient dans l’ombre; lui, cherchant sa clef, la serrure, perdant -la tête! - ---C’est toi! comment es-tu là? pourquoi?... Oh! Yvonne! - ---Mon Jacques! - -Il jurait, donnait du pied dans la porte, abandonnait la serrure... et -tous deux se reprenaient, lèvres contre lèvres, chacun respirant -l’autre, retrouvant avec délices l’odeur chère, cette ineffable -personnalité physique qui ne se livre que par l’approche, qui est un -parfum... peut-être l’amour lui-même, l’essence même du désir... -l’expression inexprimable des affinités, l’attraction insaisissable et -particulière--et définitive. - -Chose singulière! cette figure que, si nettement, il voyait, à -l’ordinaire, dans un songe continu, Jacques ne la voyait, plus du tout -depuis qu’Yvonne était là, en réalité, dans cette ombre... Et il avait -hâte de le retrouver, ce cher visage... Enfin! la lumière jaillit. La -main tremblante alluma les bougies... - ---C’est toi! toi! c’est bien toi! Comment se fait-il? qu’est-il arrivé? - - -VIII - -Ils s’expliquèrent. - -Les yeux baissés, plus pâle que jamais, triste infiniment, Yvonne lui -dit: - ---Il faut que tu me sauves... Je ne peux plus rester au pays; ce n’est -plus possible! Que deviendrais-je dans quelque temps?... Je suis -perdue... Quand j’ai compris cela, je me suis sauvée... j’ai laissé une -lettre à mon père...--Comprends-tu?... tu ne comprends pas?... Si, tu me -comprends! - -Elle releva ses yeux bleus, les planta droit dans ceux de Jacques avec -une expression neutre où il ne vit que la profondeur confuse d’une âme -qui se voile. Cette pudeur du regard cachant le fond de leur secret, lui -fit brusquement tout comprendre... - ---Oh! Yvonne! - -Yvonne se sentait devenir mère... et voilà ce que Jacques avait -compris... - -Elle cacha sa tête dans la poitrine du bien-aimé et pleura longtemps. Il -but ses larmes, se mit à genoux devant elle, lui demanda pardon mille -fois en sanglotant, et lui annonça qu’avant un mois elle serait sa -femme. - -Il parlait dévotement, à genoux devant elle... Avec sa robe sombre au -grand tablier noir, elle avait l’air, oui, d’une sœur de charité. - -De sa main très fine, diaphane comme son visage, elle caressait -lentement les beaux cheveux noirs, courts mais épais, du bien-aimé de -son âme. Et lui, tout à coup, pris de ferveur, saisit les deux pieds -adorés dans ses deux mains, et avec un respect d’époux jeune, -fort,--joyeux au fond et fier,--il les baisa éperdument. - - -IX - -Yvonne était donc arrivée chez Kardec en son absence. A la loueuse du -garni, elle avait dit simplement: - ---Je suis sa sœur; il faudra deux chambres. - ---J’ai une locataire qui heureusement part demain, mademoiselle. Quant à -la chambre de Monsieur Kardec, la voici, mais l’après-midi, il emporte -sa clef. - -Et sans aucune impatience, la douce Yvonne s’était assise sur sa malle, -comme une bonne, devant la porte fermée... Elle n’avait pas dîné. Elle -était restée là, bien tranquille, depuis quatre heures du soir. Très -fatiguée (elle avait voyagé un jour et une nuit), elle avait même fini -par s’assoupir. Des gens qui montaient, qui descendaient, entrevoyaient -dans l’ombre cette figure pâle, énigmatique, assise comme un sphinx, -avec son air endormi, devant la porte que barrait sa malle plate, forme -vague de cercueil... On eût dit une figure de marbre, blanche et noire, -assise sur un sarcophage. Et au-dessus de sa tête, chatoyait un petit -carré de papier blanc--la carte de visite de Kardec--le nom, comme une -épitaphe: - - JACQUES KARDEC - LIEUTENANT DE VAISSEAU - - -X - -Il fit du thé. Elle ne put manger. La joie lui ôtait l’appétit... - ---Tu comprends! te voir, ça suffit... je vis! - -Elle songea à tout, tira un matelas du lit de Jacques, le mit sur le -canapé avec des couvertures. Il coucherait là, lui. Elle, fatiguée du -voyage, dans le lit. Cela semblerait tout simple à la propriétaire. Le -lendemain elle aurait sa chambre... Comme ils allaient vivre heureux!... - - -XI - -Et, assis côte à côte, de nouveau ils s’étreignirent... C’en était -fait... Elle était bien sa femme, sa vraie femme... Au point du jour, -vers six heures, tandis que très lasse, à demi-morte, Yvonne dormait -gracieusement, un bras pendant un peu hors du lit, son visage plus pâle -que de coutume tourné vers Jacques instinctivement (malgré la pesanteur -de son sommeil), lui, attablé devant la fenêtre, écrivait à sa mère: -«Pardonnez-moi de vous tant contrarier, ma mère... Ne me désespérez pas -plus longtemps. Yvonne est ma femme et le sera. Elle est ici... Ne me -forcez pas, je vous en supplie, à m’expliquer davantage, mais croyez que -j’agis en homme d’honneur.» - -Mme Kardec se fit faire des sommations respectueuses... Jacques était -désespéré--mais il était honnête homme--et tout fut bientôt prêt pour -ses noces tristes. Le premier janvier approchait. - -Ils fêtèrent la Noël ensemble. Yvonne était logée sur le même palier et -les deux chambres communiquaient. Tous les matins Yvonne faisait -elle-même le ménage. La propriétaire était ravie... «Une perle, cette -sœur de M. Kardec... je ne plains pas celui qui l’épousera!...» Ils -attendaient,--pour tout avouer,--le jour des noces. A Toulon, seuls les -chefs de Jacques étaient informés, comme il l’avait fallu. - -Il approchait, le grand jour. Les bans étaient publiés, et ni la -propriétaire, ni les gens du voisinage ne se doutaient encore de rien; -on ne passe pas tous les jours devant la mairie. Kardec demeurait à -l’autre bout de la ville, sur la place St-Roch... Ils se cachaient. Le -bonheur doit se cacher, parce qu’il attire son contraire... Soyons -prudents! - - -XII - -Quatre jours séparaient du bonheur définitif la pâle fiancée. Jacques -n’était plus taciturne; il s’était remis à rire,--et, aussi souvent -qu’on voulait, dans ses doigts souples et forts il ployait la pièce de -dix francs en or, et déchirait les trente-deux cartes... Il paria même -d’en déchirer trente-six... et n’en déchira que trente-quatre, mais cet -insuccès le laissa froid. - - -XIII - -A l’occasion des fêtes de la Noël et du jour de l’an, le 30 décembre -188... l’état-major de l’_Atalante_, que les officiers d’un navire -espagnol avaient fêté peu de temps auparavant, leur offrait, en retour, -une soirée à bord, en rade de Toulon. C’était la veille du mariage de -Jacques. - -Quand il rentra de son service, ayant dîné à bord (Yvonne avait mangé -toute seule, comme à son ordinaire en pareil cas), Jacques trouva sur -son lit, bien «parés», en très bon ordre, sa grande tenue, pantalon à -bandes d’or, habit, claque, et ses gants blancs. - -Jacques, depuis quinze jours, ne faisait plus partie de l’état-major de -l’_Atalante_. Officier d’ordonnance de l’amiral préfet maritime, il -avait maintenant ces jolies aiguillettes qui font si bon effet sur une -jeune poitrine,--et qui lui allaient si bien, à lui... Yvonne les -adorait, ces aiguillettes. Quand Jacques, vers dix heures du soir, fut -habillé,--elle voulut, l’enfant!--qu’il mît son chapeau sur sa tête, et -qu’il fît devant elle le tour de sa chambre, «comme ça!» Elle battait -des mains: «Que tu es beau!» Puis, se ruait sur lui, l’entourait de ses -bras... A son tour il l’enlaça... Le claque et les gants tombèrent... Il -voulut se baisser bien vite, pour qu’elle ne prît pas la peine... - -«Non, reste!» et elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune homme, lui -versant, par le regard, l’ivresse inexprimable, l’essence de la vie -suprême... tout l’amour... Qu’elle était jolie, belle même ainsi, et si -pâle!... oui, elle semblait plus pâle encore qu’à l’ordinaire. - ---Qu’as-tu? - ---Rien--tout,--tu sais bien... c’est demain!... Quelles étrennes! - -Elle jouait avec les aiguillettes dont les bouts dorés -s’entre-choquaient avec ce bruit gai des hochets enfantins!... «Ah! que -je t’aime!» Il l’attira à lui, la serra à pleins bras sur sa -poitrine,--et, comme il devait arriver à bord en même temps que son -chef,--la baleinière de l’amiral poussant à dix heures un quart -juste,--il se baissa vivement, ramassa ses gants, son claque, et en même -temps un billet plié avec soin qui avait dû tomber de sa poche... Et, -d’un pas joyeux, il sortit, criant encore sur le palier, par la porte -restée ouverte, avec un baiser envoyé du bout des doigts: - ---Bonsoir, Yvonne! - -Elle se coucha. - -La baleinière, mince et prompte comme une anguille, glissait droite sur -l’eau polie. Aux côtés de l’amiral, haut de taille, l’aide de camp, bien -pris, charmant, gracieux, donnait la sensation d’un jeune avenir, -puissant et calme. On le sentait plein des espérances qu’avait réalisées -son chef, dont le nom était illustre... - -On accosta. - - -XIV - -Le pont de l’_Atalante_ recouvert tout entier de toiles formant tentes, -avait été luxueusement transformé en salle de bal. Sur les bastingages, -partout, les drapeaux de France et d’Espagne mêlés. Le ruisseau de sang -entre deux rives d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout aux -clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà et là des sabres, des fusils, -des pistolets de combat, arrangés parles marins, formaient des ancres, -des dessins ornementaux. Des lauriers-roses dans des caisses, des -camélias, faisaient des bosquets dans les recoins du pont bombé, qui -montrait les linéaments propres, presque blancs, du bois bien frotté. Au -milieu de la dunette, une vasque jaillissante épandait, avec un bruit de -source, une odeur vague de jasmin d’Espagne. - -Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant, balayé par les vagues de -la haute mer, craquait au roulis et au tangage, dans les mouvements -affolés d’une tempête mémorable où l’_Atalante_ avait perdu vingt hommes -d’équipage et failli périr,--une foule de femmes parées bourdonnait et -bruissait dans une atmosphère tiède, la soie frôlant la soie, les robes -balayant le pont, les saluts répondant aux saluts... Sous les diamants, -les cheveux et les épaules chatoyaient. Peu d’habits noirs. Tous les -hommes en grande tenue, officiers de mer pour la plupart;--très peu -d’officiers de terre. - -Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme des mille-pieds, couraient -les longs canots, avec leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent, -s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants de perles -lumineuses pour s’abaisser plus loin... - ---Qui vive? - ---A bord, officiers! - ---Laisse courir! - -La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral se présenta à la coupée, -les fanfares éclatèrent... et comme l’amiral espagnol suivait de près -l’amiral français, les musiciens interrompirent brusquement la -_Marseillaise_ pour attaquer l’air national de l’Espagne. - - -XV - -Jacques Kardec aida l’amiral à faire les honneurs de la soirée aux -Espagnols. - ---Est-il heureux, ce Kardec! De la graine d’amiral, celui-là!... - ---Ça n’est pas un débrouillard, lui! - ---Non, mais il a de la chance. - ---Quel bon et brave officier! - -On dansait, le bal tourbillonnait. Kardec,--descendu un moment, pour -être bien seul, dans l’entrepont où étaient couchés les hommes, dont les -hamacs, alignés à perte de vue dans l’ombre, vibraient sur leurs cordes -aux secousses de la danse,--lisait, à la lueur d’un fanal que lui tenait -un matelot, ce petit billet plié soigneusement,--qu’il ne se rappelait -pas avoir laissé tomber... Il venait de s’en inquiéter tout d’un coup. -L’ayant lu, il le replia avec lenteur, et le mit sur sa poitrine dans la -poche intérieure de son habit qu’il reboutonna réglementairement. - -Cela fait, Kardec pâlit tout à coup; il étendit les deux bras et -s’accrocha des deux mains aux épaules de l’homme qui tenait la lanterne. -Elle vacilla. Il sembla à Kardec que le bateau, après un coup de tangage -épouvantable, s’enfonçait brusquement dans la mer ouverte sous lui, à -l’infini... - ---Cap’taine! cria l’homme. Cap’taine! - ---Eh bien! quoi? répondit Kardec d’un air affreusement tranquille. - -Il demanda à l’homme si rien n’était dérangé dans sa toilette et remonta -sur le pont. - - -XVI - -L’amiral le pria de s’occuper d’une femme d’officier. - -Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il éprouva une sensation -singulière. - -On avait permis aux hommes du bord qui voudraient voir la fête, de se -tenir à l’avant du bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles -et silencieux. - -Derrière un grand filet de cordes, aux vastes losanges, ils étaient là, -les uns sur les autres, comme dressés en muraille humaine, les matelots, -et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, et pourtant, quand on -approchait, on distinguait très bien leurs faces, des favoris, des -barbes, des dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très -luisants!--et, avec un air béat, ils regardaient ceux qui -s’amusaient,--le bal, les fleurs, les femmes, sans envie, mais sans -joie, du fond de ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît comme -une figure imprécise et morte... - -Kardec étant allé du côté de ces braves gens, eut donc une sensation -singulière, qui fut une envie brusque, en coup de folie, de briser les -mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui étaient des hommes, -en leur criant:--«Dansez, courez, hurlez! Tuez les hommes! Prenez les -femmes! Soyez les maîtres! Vous êtes des brutes de regarder les joies -sans les prendre!...» - -Il passa sa main sur son front, et retourna au milieu du bal. - ---Qu’avez-vous, Kardec? - ---Un peu mal à la tête, amiral. - ---Allez donc boire un verre de champagne. - -Comme il descendait au buffet, il rencontra un camarade: - ---Viens au carré. - -Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec but un verre -d’eau-de-vie et regarda, par les sabords, la mer--la mer, qui commençait -ici à ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin, il ne savait -plus où, nulle part... Il regarda les collines de la presqu’île de -Saint-Mandrier où est l’hôpital maritime--puis, comme le bateau -«évitait,» il aperçut, au pied de ses très hautes collines grises, -Toulon, dont le quai rougeâtre mirait dans l’eau noire les feux des -boutiques et des cafés... - -C’était là tout le théâtre familier de sa vie de marin. Il regarda cette -rade, étoilée des feux de l’escadre éparse, et que sillonnaient des -embarcations de fête, leurs feux de proue courant comme des météores -échappés... - -Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un bleu noir, très -tranquille, cette eau amère, aux mouvements si doux, qui a des rages de -femme, des colères mortelles... - -Comme elle était belle et pure!--si pleine d’étoiles qui paraissaient le -regarder!... Et tout au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent les -égouts de la ville, il y avait la fange, chère aux congres, ces serpents -de mer... Et tout à coup, sous les luisants de l’eau, oh! très -profondément, une forme se dessina, la forme diffuse, lumineuse, d’un -visage humain, pâle, si pâle!... d’une pâleur de mort... Elle flottait, -cette figure étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements lents -des vagues de la surface, qui caressaient, félines, la joue rebondie de -l’_Atalante_. C’était comme une phosphorescence naturelle, comme une -apparition mystérieuse... comme une âme noyée... Sainte -Yvonne!...--«Yvonne! Yvonne!» - - -XVII - -Les trépidations de la danse agitaient tout le navire d’une vie -convulsive. On s’amusait beaucoup là-haut, sous les yeux des matelots -qui, stupidement, regardaient tristes, sans un désir, sans mouvement, du -fond d’une résignation de damnés. - - -XVIII - ---Où donc est Kardec? - ---Je ne sais pas, amiral. - ---Voilà deux heures que je le cherche! Cherchez-moi donc Kardec, j’ai -besoin de lui. - ---Oui, amiral. - - -XIX - -A huit heures du matin, douze rameurs, dans un canot major, accostaient -le quai de Toulon... «Laisse courir!» Trois officiers, sautant sur le -quai, ôtèrent leurs casquettes pour saluer un mort qui, dans un cadre, -au fond de l’embarcation, dormait sous un voile. - -Six matelots le chargèrent sur leurs épaules, et d’un pas rythmé, -militaire, le portèrent à l’hôpital maritime, rue Nationale, à trois -cents pas de l’habitation d’Yvonne. - ---Qui est-ce? - ---Ce pauvre Kardec. - ---Comment est-il mort? - ---On ne sait pas, noyé. - ---Tiens! c’est drôle! - - -XX - -Le bruit courait dans la ville. De proche en proche, il avait gagné la -place Saint-Roch, avant que le corps fût rendu à l’hôpital. - ---Ah! pauvre mademoiselle! criait la propriétaire de Kardec. - ---Qu’y a-t-il donc? dit Yvonne qui lui ouvrit sa porte. - ---Votre frère... pauvre demoiselle! on l’a conduit... à l’hôpital! - -Yvonne y courut. Elle apprit dans la rue que Kardec était mort. - - -XXI - -Sur le seuil de l’Hôpital maritime, le médecin en chef, en grand costume -(il venait du bal), était debout, sa casquette chamarrée à la main. - ---Monsieur, je suis sa sœur, la sœur de Monsieur Kardec... je désire... -le voir. - -Le chirurgien s’inclina profondément. Il connaissait Kardec, il -l’aimait... il fit un signe. - -Deux infirmiers accompagnèrent Yvonne. - ---Je ne savais pas qu’il eût une sœur, fit-il. Ce pauvre Kardec! - -Il ajouta: C’est bien dommage! - -Yvonne entra dans la petite chambre où l’on couchait Kardec sur un -lit... Les six matelots, des infirmiers, deux bonnes sœurs, étaient là. - -Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, dit: - ---Voudriez-vous, mes sœurs, me laisser seule un moment avec lui? - -Les religieuses la regardèrent et crurent en vérité reconnaître l’une -d’elles... Avec sa robe sombre, au large tablier, son petit bonnet aux -ailes bien blanches, ses cheveux séparés également en deux bandeaux -plats, et son visage pâle, pâle comme un de ces visages de madone en -cire, qu’on voit dans des églises de village, enfantines et anciennes, -sous des globes de verre; elle avait l’air,--oui, vraiment--d’une sainte -mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que Jacques -l’avait aimée. - -Frappées de respect, les religieuses se retirèrent, suivies de toutes -les autres personnes. - -Alors Yvonne alla à la porte comme pour la fermer, afin de demeurer bien -seule avec son mort. Mais la porte était sans clef ni verrou, et Yvonne -s’assit au chevet de Kardec.--Elle s’assit, et, avec lenteur, elle -déboutonna son habit, puis fouilla la poche de côté... Elle respira -longuement: elle venait de sentir sous ses doigts le petit billet plié -avec soin... Elle reboutonna l’habit méthodiquement, et ouvrit le billet -pour s’assurer que c’était bien cela. Elle lut, à côté de son mort, ce -billet humide, aux lettres un peu fondues par l’eau de la mer. - -Le mort, raide dans son grand costume de gala,--l’épée au côté, les -mains le long du corps, était sévère. Il sentait la mer, ce marin mort -dans l’eau... Elles ne ploieraient plus la petite pièce d’or, et ne -déchireraient plus le jeu de trente-deux cartes, ses mains fines et -fortes. Il ne rirait plus, de sa bouche jeune, le fier jeune homme, qui -semblait dire, en poussant d’un petit coup d’épaule ses camarades: «Tu -sais! je suis fort! j’ai la vie en moi, la jeunesse et l’avenir!» Non, -elle ne rirait plus, sa bouche, où se voyaient cependant un peu ses -dents de noyé, luisantes d’eau amère. Kardec, mort, était effrayant. Il -avait dû, en mourant,--penser aussi à sa mère. - -Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, sortit d’un pas assuré, en -saluant les sœurs qui rentrèrent. Elle l’avait lu, le billet. C’était -bien cela. Il portait: «_Madame Yvonne Kardec, poste restante, -Toulon..._ Je suis heureux de ton riche mariage, ma petite Yvonne, -heureux d’apprendre que cet imbécile de Kardec a endossé (_sic_) -l’enfant de Jean Lepic. A toi pour la vie. Jean.» - - -XXII - -Lorsqu’on voulut annoncer à la sœur de Kardec l’heure de la cérémonie -funèbre, on ne la trouva plus à Toulon. Elle était à Brest depuis cinq -jours, quand Mme Kardec y revint avec le corps de son fils. - -Kardec est enterré dans le petit cimetière d’un village voisin de Brest -et du château des Kardec. - -Yvonne passe souvent devant la porte du cimetière, et alors, Yvonne fait -toujours très dévotement un grand signe de croix. - -Et Yvonne est restée très pâle. - - - - -PIETÀ - - -Je suis arrivé pauvre à Paris, très pauvre. Je voulais, comme tant -d’autres, y trouver fortune et gloire. J’avais vingt ans. Je voulais -devenir un grand peintre. En attendant la célébrité et l’argent--qui -sont arrivés--je déjeunais et je dînais d’une flûte. Et le boulanger me -faisait crédit!--J’avais laissé dans ma petite ville ma mère et ma jeune -sœur, à qui suffisait à peine leur humble avoir. Quant à moi, je ne sais -vraiment plus comment je parvenais à vivre! Non, plus j’y pense, moins -je me l’explique. Ah! la jeunesse, la jeunesse! voilà le talisman tout -puissant, la force unique, la magie. J’étais jeune. L’espoir me mettait -au cœur, souvent à propos de rien, des afflux de sang à me faire -défaillir. Nul bien réel ne m’a rendu plus tard ces minutes heureuses, -où l’on sent en soi, si profondément, la vie s’agiter et bondir. Je -vivais donc, pauvre comme Job et plus riche que Crésus. - -Un brave négociant de mon pays m’écrivit obligeamment de lui faire une -copie d’un Téniers. J’allai aussitôt m’installer au Louvre, plein -d’ardeur, et dès le premier jour je fis de bon travail. A n’en pas -douter, il devait m’être bien payé. Cela eût suffi à m’exciter à la -besogne, mais le plaisir que j’éprouvais à copier le tableau dont -j’avais fait choix suffisait à me faire travailler vite et bien. Ah! les -Téniers! quelles sensations éveillaient en moi tous ces buveurs bien -repus, joufflus, grassouillets et contents, qui rient à leurs pots et à -leurs gobelets! Aucun sentiment d’envie ne s’élevait en moi, à les voir: -non, j’étais jeune, te dis-je, et je commençais à peine la lutte. Il me -semblait seulement qu’ils avaient bien raison, tous, contre nous; et que -si j’avais pu m’arracher à la vie inquiète de Paris, aux agitations de -mon époque, aux bruits de nos rues, à nos soucis modernes, j’aurais -préféré à toute autre destinée celle d’être des leurs, et (laissant le -jour naître ou s’achever) boire avec eux en liberté sous des tonnelles, -en riant aux pots, vides ou pleins, comme les enfants rient aux anges. - -Je me rendais un matin--avec un peu de retard--au Louvre, pour ma -troisième séance et j’allais prendre l’escalier, quand le beau gardien -d’en bas, vert et doré,--le suisse, si tu veux--me fit un signe fiévreux -et bizarre, en portant la main à son cou. J’ai retrouvé depuis le même -geste au théâtre avec Frédérick-Lemaître. Lorsqu’on annonçait à don -César de Bazan qu’il allait être pendu, Frédérick avait une certaine -façon de porter la main tout autour de son cou en le palpant comme s’il -y sentait déjà la corde fatale... C’était à faire frémir. - -Ainsi gesticulait mon suisse. Je le regardai stupidement, puis je -regardai autour de moi... Personne. Une jeune femme, invisible pour lui, -parut au haut de l’escalier raide. Personne autre. Évidemment c’était à -moi que s’adressait le geste funèbre. Je m’apprêtais cependant, (ne -comprenant point) à passer outre, et j’avais, en effet, gravi déjà trois -marches, lorsqu’un cri terrible retentit derrière moi: - ---Monsieur!... la cravate! - -Imitant à mon tour, sans le savoir, Frédérick-Lemaître, je portai à mon -cou une main inquiète... Oui, j’avais perdu ma cravate! Ne ris pas. Je -ne riais pas. Mon unique cravate! C’était un de ces nœuds à quinze sous -retenus autour du col par un fil élastique. Cinq minutes avant d’arriver -dans la cour du Louvre, je m’étais, rue de Rivoli, miré complaisamment -dans une glace de boutique et, m’arrêtant, j’avais redressé mon nœud... -Maintenant je ne l’avais plus, je l’avais perdu! - ---On n’entre pas sans cravate! me dit sévèrement le gardien. - -Un habit râpé invite tous les laquais du monde à l’insolence. - -En ce moment la dame, parvenue au bas de l’escalier, passa près de moi. -Je me sentis rougir et pâlir à la fois. Et je me livrai à la -contemplation de la physionomie du gardien, pour tourner le dos à la -jolie matineuse... qui passa me frôlant de sa robe de soie. «Oh! la -jolie, la fraîche cravate bleue!» - -C’est ce que je ne pus m’empêcher de penser en regardant du coin de -l’œil, malgré moi, le cou de la dame. - -Je restai là, cloué un instant. Le gardien jouissait de ma -consternation. Heureux subalterne; en cette minute il commandait, il -goûtait le plaisir capiteux de l’autorité. Un sergent de ville qui vous -bouscule ou vous arrête (surtout si vous lui paraissez un homme d’étude -et son supérieur probable), éprouve la même joie secrète. C’est la même -que ressentent les César et les Napoléon, les brutaliseurs de nations et -d’idées. Et il faut bien que cette jouissance soit immense, puisqu’elle -pousse aux plus grandes actions comme aux plus grands crimes! - -Je demeurai donc tout révolté à regarder l’esclave de la consigne. Et -combien de pensées m’assaillirent en quelques secondes! et combien -tristes et triviales! En vérité, non, je n’avais plus rien dans ma -garde-robe qui ressemblât à une cravate! Et pas un sou, ni sur moi ni -chez moi. A qui m’adresser? Provincial, je ne connaissais personne. Pas -un camarade à qui emprunter un nœud de chiffon!... Ma concierge?... -Quelle humiliation! Et cependant là-haut les buveurs m’attendaient sous -l’orme en riant à leur verre. - -Je sortis du vestibule. Le vent y tournoyait, accouru du Carrousel, -s’engouffrant dans la cour. Je le suivis. J’entrai dans cette cour du -Louvre que les passants en hâte traversaient par le beau milieu, -laissant déserts tous les côtés. Je sentis instinctivement, sans même -l’entendre, quelqu’un sur mes pas. J’eus le sentiment confus, la -divination que c’était une femme, et celle-là même qui avait descendu -l’escalier au moment de ma mésaventure. Pourquoi, comment était-elle -encore là? N’étais-je pas demeuré un moment à subir les regards du -portier, justement pour éviter les siens et la laisser s’éloigner?... -Dieu vous garde des curieux! - -C’était elle en effet; elle passa devant moi, me regardant sans bien -oser, avec un embarras charmant. Elle paraissait troublée, émue. L’œil -doux, plein de bonté, brillait singulièrement d’un feu humide... - -«Tiens! dis-je en moi-même, elle n’a plus au cou son joli ruban, d’un -ton si frais?» Ses deux mains étaient fourrées dans un petit manchon de -zibeline... Quand elle passa près de moi... Comment cela se fit-il? Avec -quelle grâce qui supprimait l’étrangeté de l’action, par quelle -prestidigitation sublime, comment, comment? Je ne sais, mais une de ses -mains était à peine sortie du manchon que je voyais dans les miennes -l’ensorcelé ruban bleu, orné, aux deux bouts, de dentelle blanche! - ---Un billet d’entrée! dit-elle. - -Quand je compris ce mot, elle était déjà loin. - ---Tu la suivis, je pense? - ---Je n’y songeai même pas. Et les buveurs de Téniers qui s’égayaient -sans moi! - ---Et tu entras en cravate bleue, à dentelle? - ---Sans affectation, je l’avoue, mais bravement, et sans fausse honte; ce -fut peut-être même avec un certain orgueil que je dévisageai, en -passant, le gardien féroce. - ---Et tu l’as retrouvée un jour, quelque part, cette femme: aux eaux, aux -bains de mer, dans le monde? A-t-elle été ta maîtresse? Non! C’est ta -femme alors, car tu t’es marié! - ---Rien de tout cela. Je ne l’ai jamais revue. - ---Mais ton histoire n’est pas finie. - ---Je suis peintre, mon cher, et je ne sais pas finir les histoires. - - - - -MENSONGE DE CHIEN - -A Flourette. - - -I - -J’avais en lui une confiance aveugle depuis longtemps. Nous nous -aimions. C’était un chien mouton. Il était blanc, avec une calotte -brune. Je l’avais appelé Pierrot. - -Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles! Fils de bateleur, peut-être, -il exécutait des tours de force ou d’adresse inattendus. Il était -amoureux d’une boule de bois grosse comme une bille de billard; il nous -l’avait apportée un jour, et, assis sur son derrière, il avait dit: -«Lance-la-moi bien loin, dans la broussaille... Je la retrouverai, tu -verras!» On le fit. Il réussit à merveille dans son projet. Il devint -alors très ennuyeux; il disait toujours: «Jouons à la boule!» - -Il entrait dans le cabinet de travail de son maître, brusquement, quand -il pouvait, avec sa boule entre les dents, se mettait debout, les pattes -de devant sur la table, au milieu des paperasses, des lettres -précieuses, des livres ouverts: «Voilà la boule. Jette-la par la -fenêtre, j’irai la chercher. Ça sera très amusant, tu verras, bien plus -amusant que tes papiers, tes romans, tes drames et tes journaux!...» - -On lançait la boule par la fenêtre... Il sortait... Mais non, on l’avait -trompé, le bon Pierrot! Et à peine était-il dehors, que la boule prenait -place sur la table, en serre-papier. Pierrot, au dehors, cherchait, -cherchait... Puis, revenant sous les fenêtres: «Eh! là-haut! l’homme aux -papiers! Ouah! ouah! Voilà qui est un peu fort! Je ne trouve rien! C’est -donc qu’elle n’y est pas... Si un passant ne l’a pas prise, alors, pour -sûr, tu l’as gardée!» - -Il remontait, fouillait du nez dans les poches, sous les meubles, dans -les tiroirs entr’ouverts, puis tout à coup, de l’air d’un homme qui se -frappe le front, il vous lorgnait: «Je parie qu’elle est sur la -table!...» On se gardait bien de parier, puisqu’elle était, en effet, -sur la table... D’un coup d’œil intelligent, il avait suivi votre -regard... Il apercevait sa boule... Pour la cacher encore, on l’enlevait -d’une main brusque... et alors, oh! alors, bonsoir le travail! C’étaient -des parties de gaieté extravagantes! Il sautait après la boule, voulait -l’avoir à tout prix, suivait vos moindres mouvements, ne vous quittait -plus, toujours riant de la queue... - -Avec cela, bon gardien. C’est ce qu’il faut à la campagne. - -Il me faisait souvent penser à ces hommes métamorphosés en chiens, comme -on en voit dans les contes de fée. L’œil était d’une humanité tendre, -profonde, implorante, et disait: «Que veux-tu? Je ne suis que ça: une -bête à quatre pattes, mais mon cœur est un cœur humain, meilleur même -que celui de la plupart des hommes. Le malheur m’a appris tant de -choses! j’ai tant souffert! je souffre tant encore aujourd’hui, de ne -pouvoir t’exprimer, avec des paroles semblables aux tiennes, ma -fidélité, mon dévouement!... Oui, je suis tout à toi, je t’aime... comme -un chien! Je mourrais pour toi s’il le fallait... Ce qui t’appartient -m’est sacré... Que quelqu’un vienne y toucher et l’on verra!» - - -II - -Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un gros chagrin. Les gens qui -croient au chien aveuglément me comprendront. Voici ce qui arriva: - -La cuisinière avait tué deux pigeons. - ---Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle dit. - -Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille où jeter les -plumes de ses pigeons à mesure qu’elle les plumerait. - -Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand cri. Un de ses -deux pigeons s’était envolé! Elle ne s’était absentée pourtant que -quelques secondes. Un mendiant sans doute était passé par là, avait fait -main-basse sur l’oiseau par la fenêtre ouverte. Elle sortit pour -chercher le mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, elle -songea: «Le chien!» Et aussitôt, saisie de remords: «Quelle horreur, -soupçonner Pierrot! Jamais il n’a rien volé! Il garderait, au contraire, -un gigot tout un jour sans y toucher, même ayant faim!... Du reste, il -est là, Pierrot, dans la cuisine, assis sur son derrière,--l’œil à demi -fermé, bâillant de temps à autre; il s’occupe bien de mes pigeons!» - -Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air d’indifférence! -Je fus appelé... - ---«Pierrot?» Il souleva vers moi sa paupière appesantie. «Eh! que -veux-tu, mon maître? J’étais si bien! Tiens, je pensais... à la boule!» - ---A la boule? je suis de votre avis, Catherine; le chien n’a pu voler le -pigeon. S’il l’avait volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au -fond de quelque fossé, pour sûr. - ---Regardez-le, pourtant, monsieur... Ce chien-là n’a pas l’air chrétien. - ---Vous dites? - ---Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas l’air franc. - ---Regarde-moi, Pierrot. - -Très vite, la tête un peu basse, il grommela: - ---Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j’avais volé un pigeon? -Je serais en train de le plumer! - -Il me servait mon argument. Ceci me parut louche. - ---Regarde-moi dans les yeux, comme ça... - -A n’en pas douter, il feignait l’indifférence! - ---Ah! mon Dieu, Catherine, c’est lui! j’en suis sûr! c’est lui! - -Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était pénible, affreusement -pénible à mon cœur. Je vous jure, lecteur, que je suis très sérieux... -J’y avais vu, distinctement, un MENSONGE HUMAIN. C’était très -compliqué!... Il voulait mettre une _fausse apparence_ de sincérité dans -son regard, et il n’y parvenait point, puisque cela est impossible même -à l’homme. Ce miracle du Malin n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et -encore! - -Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté profonde de mentir était, -dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence de sincérité qu’il -parvenait à créer; mais ce mensonge inachevé était plus tristement -révélateur qu’un aveu! - -Je voulus en avoir le cœur net, avoir la preuve. - - -III - -A trompeur, trompeur et demi. - ---Tiens, lui dis-je, je te donne ça!... - -Je lui offrais le pigeon dépareillé... Il me regarda, songeant: «Hum! ça -n’est pas possible! Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir? Pourquoi -me donnerais-tu un pigeon _aujourd’hui_? Ça ne t’est jamais arrivé!» - -Il le souleva dans sa gueule, et doucement, tout de suite, le remit à -terre. - -Il ajouta: «Je ne suis pas une bête!» - ---Enfin, il est à toi!... Puisque je te le dis!... Je pense que tu aimes -les pigeons?... Eh bien! en voilà un! Du reste, j’en avais deux: il m’en -fallait deux!... Je ne sais que faire d’un seul... je te répète qu’il -est à toi, celui-ci...» - -Je le flattai de la main, en songeant: - -«Canaille! voleur! tu m’as trahi comme si tu n’étais qu’un homme! Tu es -un chien perfide! Tu as menti à toute une existence de loyauté, gredin!» - -A haute voix, j’ajoutai:--«Oh! le bon chien! le brave chien! l’honnête -chien! Oh! qu’il est beau!» - -Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se leva, et s’en alla, -lentement, non sans tourner de mon côté la tête plusieurs fois, _pour -voir ma pensée véritable_. - -Dès qu’il fut dehors, sur la terrasse, je fermai la porte à claire-voie, -et je demeurai à l’épier. - -Il fit quelques pas, comme résolu à aller dévorer sa proie plus loin, -puis s’arrêta de nouveau, posa encore son pigeon à terre et _réfléchit -longtemps_. Plusieurs fois il regarda la porte avec son œil faux. Puis -il renonça à chercher une explication satisfaisante, se contenta du -fait, ramassa sa proie et s’éloigna... Et à mesure qu’il s’éloignait, la -queue, timide, hésitante dans ses attitudes depuis notre conversation, -devenait sincère: «Bah! attrapons toujours ça! Personne ne me regarde? -Vive la joie! Qui vivra, verra!» - -Je le suivis de loin et je le surpris en train de creuser dans la terre -un trou avec ses deux pattes, très actives. Le pigeon que je lui avais -offert traîtreusement, était à côté de la fosse... Je grattai la terre -moi-même, tout au fond... Le premier pigeon était là, volé! habilement -caché! - -J’étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux instincts de ses congénères, -les renards et les loups, enterrait ses provisions. Mais, animal -domestique, _il avait appris à mentir_! - -Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet des grosses plumes de mes -deux pigeons, et je déposai ce plumeau sur ma table de travail. - -Et quand Pierrot m’apportait la boule, en disant d’un air dégagé: «Eh -bien! voyons, ne pense plus à ça, jouons!» j’élevais le petit balai de -plumes... et Pierrot baissait la tête... la queue se rabattait honteuse, -se collait à son pauvre ventre frémissant... La boule lui tombait des -dents! «Mon Dieu! mon Dieu! tu ne me pardonneras donc jamais!» - ---Tu ne m’aimais pas, lui dis-je un matin, non, tu ne m’aimais pas, -puisque tu m’as trompé, et si savamment! - -Je ne sais qui me répondit, avec bonne humeur:--«Mais si, mais si, mon -cher, il vous aimait! et il vous aime encore sincèrement... mais que -voulez-vous? il aimait aussi le pigeon!... Il est bien assez puni, -maintenant, allez!» - - -IV - -Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant Pierrot n’eut pas -peur.--«Tu le vois, lui dis-je pour la dernière fois. Périsse le -souvenir de ta faute!» Je jetai l’objet dans le feu. Pierrot, gravement -assis, le regarda brûler... puis, sans éclat de joie, sans sauts ni -bonds, noblement, simplement, il vint m’embrasser... Quelque chose -d’infiniment doux gonfla mon cœur. C’était le bonheur de pardonner. - -Et, tout bas, mon chien me disait: «Je le connais, ce bonheur-là... Que -de choses je te pardonne, moi, sans que tu le saches!» - - - - -COUP DE FUSIL D’UN CORSE - -A François Armagnin. - - -... Le caractère corse a de la grandeur; mais il n’a guère lieu de -s’affirmer que sur un théâtre dont l’étroite scène jure singulièrement -avec l’ampleur de geste et d’allure des personnages. - -Il ne manque aux Corses que des occasions dignes d’eux pour paraître -fréquemment sublimes. D’ailleurs ils s’en passent, agissent selon les -vertus farouches qui leur sont naturelles, et ne pouvant tous être -conquérants, ils sont bandits et s’en vantent. - -Napoléon n’est qu’un bandit corse, qui a rossé les gendarmes. Il y a -dans tout bandit corse l’étoffe d’un héros. Les Corses emploient tous -les jours une vraie grandeur d’âme à des actions sans portée. Ce qui -leur manque pour être un peuple dominateur, ce sont seulement les -puissants moyens matériels d’action sur un large champ d’opération. -C’est ainsi que, pour être un Alexandre, il ne manquait rien, si ce -n’est une armée de marins au pirate légendaire... - -«Peuh! dit-il au fils de Philippe, qui s’indignait de lui voir exercer -son métier de voleur, la seule différence qu’il y ait entre nous, c’est -que je commande un petit bateau et toi une flotte immense. Le bateau -fait le voleur et la flotte le conquérant!» - -Je me confirmai dans ces diverses idées le jour où j’assistai, en Corse, -à l’étrange action que je vais raconter... - -... J’ai connu en France plusieurs Corses; deux sont devenus mes amis. -On n’en saurait avoir de meilleurs. Le Corse, nature encore simple et -primitive, pousse tout à l’excès, et d’abord la générosité et le -dévouement. - -Le dévouement du Corse est aveugle. C’est en cela qu’une froide sagesse -peut le blâmer; mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami ou de son -hôte devient sa propre cause. Il ne la raisonne pas; il n’y réfléchit -même pas; il l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un mariage -d’amour, et rappelez-vous que le Corse déteste ce qu’il n’aime point. - -... Mais n’insistons pas davantage sur ces traits généraux. Voici mon -histoire. - -Arrivé en Corse au mois de décembre 187..., j’y fus l’hôte de mon ami J. -T..., professeur dans un de nos lycées du continent, ou plutôt je fus -l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait adressé et par qui je fus -traité en véritable enfant de la maison. Mon ami J. T... avait dû rester -«en France». - ---Vous êtes ici chez vous, me dit son père à mon arrivée. - -Cette parole n’était point vaine. J’étais chez moi. Pour la première -fois, je recevais l’hospitalité à la manière antique. La famille de mon -hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le père et la mère, une -fille et un gendre avec leur premier né, et trois garçons dont le plus -jeune, Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez un patriarche. - -Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la toute-puissance du père. Un -mot, un geste, un regard du chef de famille, et l’on obéissait en -silence, au plus vite. Le chien même de la maison, un énorme griffon qui -m’accueillit en furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai, il -s’élança vers moi, hurlant. Le vieux maître leva un doigt, et le griffon -s’alla coucher, me tournant aussitôt le dos, sans fureur et même sans -curiosité. - -Amateur de chasse et surtout grand ami des chiens, j’admirai tout de -suite ce griffon, qui était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs -le griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide à l’eau, il sait -même plonger. En plaine ou en montagne, pas d’escarpement, pas de -broussailles qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé; quelques -velléités de noble indépendance à ses heures, s’accordant avec une -fidélité sans pareille; et pour le courage, il n’a pas de supérieur. - -Naturellement, je me hâtai de faire à mes hôtes l’éloge des griffons et -de flatter le leur. Je vis que j’avais bien choisi mon compliment -d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux au plus jeune, se -réjouissait de mes paroles. - ---Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est un homme; il est de la -famille. Les sauvages prétendent que le singe est un homme et qu’il ne -parle pas afin de n’être pas contraint de travailler; mais ce chien, -lui, parle; et il travaille, monsieur, avec les hommes, comme il joue -avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de nous. Je dois dire que -je l’ai bien élevé; il a fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant -n’en a pas mérité? On n’apprend rien sans peine. A présent il sait tout -ce qu’il doit savoir, et jamais il n’a manqué au devoir... _Per dio!_ -vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes venu ici pour chasser. -Vous ferez demain un tour de promenade avec mon plus jeune, avec -Jean-Paul; tu m’entends, Jean-Paul? - -Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de chasse, leva la tête et dit: - ---Nous irons, père. On verra du canard. - ---Tu entends, Noir, (Néro), dit le père, s’adressant au griffon. Le -chien se leva, regarda le père et le fils, flaira la crosse du fusil, -remua la queue, _murmura_ quelque chose, et retourna s’allonger devant -la cheminée où un quartier de mouton se dorait au feu. - -On dîna, sans que Néro cessât de regarder la flamme, sinon lorsqu’on -l’appelait: Néro! Alors il se levait, venait prendre le morceau qui lui -était offert et retournait ensuite, avec calme, à «son poste». - -Au dessert, on me raconta un beau trait de Néro, un trait véritablement -digne de la biographie d’un grand chien. - -Néro, étant très jeune encore, faisait commerce d’amitié avec une chatte -de la maison. La chatte ayant mis bas, on alla noyer les petits. On -chargea quelqu’un de les jeter à la mer, ce qui fut fait en présence de -Néro. Les petits chats, une pierre au cou, périrent donc misérablement, -et leur mère fut inconsolable. Néro parut si touché de sa douleur, que, -deux jours durant, voyant la chatte refuser toute nourriture, à peine -voulut-il manger. - -Or, peu de temps après, comme il traversait, en compagnie de l’un de ses -maîtres, le village de Campile, à une lieue de son logis, Néro vit un -petit chat que tourmentaient des bambins. - -Néro n’hésita pas; il se jeta au milieu des bourreaux, saisit dans sa -gueule le petit chat par la peau du cou, et, ainsi chargé, fit une lieue -toujours courant pour rapporter à la mère infortunée le pauvre animal -qui, selon lui, pouvait bien être de ses petits. La chatte adopta -l’enfant trouvé, l’allaita, reprit joie et santé; et Néro fut célébré en -vers, pour cette belle action, par une improvisatrice de la famille. - ---N’est-ce pas l’action d’un homme? me demanda mon hôte en achevant le -récit de cette aventure. - -Je convins que beaucoup d’hommes n’agiraient pas si bien, et je gagnai -mon lit en songeant à la partie de chasse projetée pour le lendemain. - -Avant le jour, Jean-Paul m’éveilla. Nous sortîmes et Néro avec nous. Il -faisait froid, très froid. La bise qui nous cinglait le visage était -coupante; nous prîmes un bon pas. - -Après un quart d’heure de marche, nous nous trouvâmes dans la plaine et -au bord d’un marais. Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit sentir -plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient, et l’on ne pouvait -s’empêcher de croire que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en -gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de velours, bonnet -montagnard sur l’oreille, avait marché devant moi, comme un guide. Nous -n’avions pas échangé deux paroles. - -Jean-Paul s’arrêta. - ---Nous sommes arrivés, dit-il; je veux seulement vous montrer -aujourd’hui comment travaille Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le -froid, ni rien; il aura peu de chose à faire, mais n’importe, vous -verrez ça. Seyez-vous là, sous ce tamaris, c’est un bon poste; moi, j’en -sais un autre là-bas! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr, nous verrons -des canards; s’ils arrivent tournant en cercle, ne tirez pas au vol: ils -se poseront dans le marais. S’ils filent droit, faites feu. - -Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut. Le vent pleurait avec -les roseaux. En face de moi, la première pointe du jour rayait le ciel -où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement, lentement, tout -s’éclaira. Nous étions entourés de montagnes, aux flancs desquelles de -grands châtaigniers dépouillés... mais l’arbousier, le lentisque, le -genièvre, çà et là égayaient de leur verdure la mélancolie du mois de -décembre. - -Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les canards! Je visai, tirai, -manquai. Le vol était loin. Je regardai le tamaris derrière lequel était -Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement, entre nous, à égale distance de -l’un et de l’autre, derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui -regardait droit devant lui. A ce moment un coup de feu partit. Jean-Paul -avait tiré, et je vis un magnifique col-vert se débattre en plein -marais, à cinquante pas loin des bords. - ---A l’eau, Néro! cria Jean-Paul. - -Néro sauta dans le marais; l’eau était à demi gelée; il y flottait des -glaçons en aiguilles, et, du premier bond, Néro en eut à mi-corps; mais, -à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la berge se secouer en -gémissant. - -Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui dit: - ---A l’eau, Néro! - -Le chien regarda son maître et, remuant la queue, sans joie, refusa -visiblement. - -Néro, en toute évidence mal disposé, trouvait l’eau dangereusement -froide. - ---C’est la première fois qu’il _désobéit_, me dit gravement Jean-Paul, -et cela devant un étranger!... je ne le supporterai pas!... A l’eau! -répéta-t-il. - -Le chien s’avança tout au bord, souleva une patte, toucha l’eau -discrètement, et il recula; puis, se couchant aux pieds de son maître, -il leva sur lui des yeux de prière. - -Le jeune Corse était devenu pâle. - ---Regarde, chien! dit-il. - -Le soleil, se levant, illumina le marais à la surface duquel les mille -petits glaçons brillèrent, irisés. Néro et moi, nous regardions -Jean-Paul, qui était déjà dans l’eau! Il marchait dans le marais -glacial, aussi tranquillement qu’à terre. Lorsqu’il se saisit de la -proie encore palpitante, il avait de l’eau jusqu’aux aisselles. J’étais -stupéfait. - ---Tu vois, dit à Néro Jean-Paul, revenu à terre et tout ruisselant, _je -ne te demande jamais rien que je ne puisse faire moi-même_! - -Grande parole, digne d’un roi, général d’armée. - ---A présent, ajouta-t-il, tu seras puni. Marche en avant! - -Et tandis que Néro, humilié, triste, la queue basse, prenait lentement -une avance: - ---Veuillez m’excuser, notre hôte, me dit Jean-Paul. C’est une partie -manquée, par la faute de Néro. Retournons chez nous... Mais Néro ne peut -pas éviter sa peine... - -Et, ce disant, avant que j’eusse pu comprendre une idée aussi peu -commune que la sienne, il étendit d’un coup de fusil le pauvre Néro -raide mort!... Cet enfant Corse, tuant ainsi son chien qu’il aime, pour -un refus d’obéissance, n’est-il pas, si l’on veut, grand comme Manlius, -condamnant à mort son propre fils? Absurde, inhumain, soit, mais comme -ces héros de Rome, au cœur de fer! - ---Quand tu seras en Corse, m’avait dit mon ami J. T..., le professeur, -ne blâme jamais rien. Tu y vas en visiteur pour vingt jours, voilà tout; -ne t’y poses pas en apôtre des idées françaises. S’ils n’ont pas à se -méfier de ta critique, tu verras les Corses en ta présence agir en vrais -Corses, et tu pourras les juger. - -Je ne critiquai donc point Jean-Paul; je me tus. Néro, d’ailleurs, était -bien mort, et nulle parole ne l’eût ressuscité; mais j’attendis avec -curiosité l’accueil qui nous était réservé à la maison. - -Quand nous rentrâmes, tout le monde était absent, au travail. - -A midi, tout le monde arriva, et l’on prit place autour de la table. -Jean-Paul, visiblement pour moi, était ému, mais en somme fort calme. - -On ne s’occupait pas de l’absence du chien, quand tout à coup l’enfant à -la mamelle cria: - ---Né-o! - -Jean-Paul tressaillit. - ---C’est singulier, dit le père, Néro n’est pas là. - ---Et il n’y sera jamais plus! dit Jean-Paul d’une voix sourde. - -Je compris qu’il faisait un effort pour ne pas pleurer. - ---Quoi? dit le père, l’avez-vous perdu? Qu’est-il arrivé? parle vite. - -Toute la tablée, en suspens, écouta: - ---Je l’ai tué! dit Jean-Paul. - -Le père étendit le bras derrière soi et se saisit d’un gourdin noueux, -massue véritable, droite dans un coin, comme pour châtier son fils, sans -autre explication. Il songea par bonheur à dire: - ---Pourquoi? - ---Il avait refusé d’obéir, et cela devant l’étranger! dit Jean-Paul. - ---Alors, fit le père, c’est bien! - -Il déposa son bâton. - -Je vis des larmes dans tous les yeux; mais chacun aussitôt, maîtrisant -la douleur, imita le chef de famille, qui se remit à manger en présence -du spectre de Néro, comme le Cid héroïque en face de la tête coupée du -père de Chimène. - -... Je n’ai pas de commentaires à ajouter. Si cette histoire était -inventée, elle serait sans valeur parce qu’elle n’a pas la vraisemblance -nécessaire aux contes eux-mêmes, mais elle est vraie. - -Néro fut enterré sous le tamaris au pied duquel il avait été fusillé, -et, bien qu’on la trouve juste, on pleure toujours sa mort. - - - - -LES ESPRITS FRAPPEURS - - -«Je n’y avais jamais cru... J’habitais alors, tout seul, une maison de -campagne isolée, et je couchais au premier étage, au-dessus d’une sorte -de chai, et au-dessous d’un grenier. Une nuit, comme j’appelais le -sommeil en feuilletant un livre, j’entendis très distinctement des -bruits de chaînes... Je prêtai l’oreille... les douze coups de minuit -sonnèrent lentement à l’horloge lointaine du village; je trouvai -l’horloge ridicule de sonner minuit si à propos, et je me sentis rassuré -par cette coïncidence comique. - -«Au même moment, mes yeux se fermèrent malgré moi; je m’endormis, et les -bruits que je venais d’entendre servant de point de départ à un -cauchemar affreux, je rêvai que j’étais encore au collège où mon régent -me forçait à copier cent fois certaine histoire de revenants racontée -par Pline ou par je ne sais quel autre! Et comme mon régent courroucé me -demandait si je comprenais le latin et ce que voulait dire _funis_, je -répondais: _funérailles_. Le voyant se fâcher de plus belle: - ---Non, disais-je, cela veut dire _chaînes_, bruit de chaînes et -funérailles. - ---Cela veut dire, s’écriait le régent hors de lui, la _corde_ pour vous -pendre! - -«Quel drôle de rêve! pensais-je tout en dormant. Là-dessus le livre, -grâce auquel je m’étais endormi, tomba brusquement de mon lit sur le -plancher, et je m’éveillai en sursaut. Ma bougie, usée jusqu’au bout, -jetait des lueurs de mort, et un bruit de chaînes se faisait entendre -distinctement dans la maison. Oui, c’était dans la maison, à n’en pas -douter, que j’entendais distinctement un bruit de chaînes! - -«Je me sentis pâlir et me mis sur mon séant. Mille raisonnements -aussitôt se firent en moi, pressés, lumineux et rapides comme un -faisceau d’éclairs. Je pensai: «Je suis seul ici, et il faut bien -pourtant que je ne sois pas seul! Qui donc est entré? pour quoi faire? -pour voler? Venir voler en traînant des chaînes, quelle apparence...! -Les chiens, d’ailleurs, n’ont pas jappé. Ils sont là, dans l’allée, sous -la lune. Mais alors?... allons donc, je n’y croirai jamais. Des esprits? -des esprits frappeurs? Pourquoi veut-on que des esprits, êtres subtils, -tout à fait supérieurs, se livrent à des occupations indignes même d’un -bourgeois sérieux, comme celle de réveiller les gens avec des bruits -incompréhensibles! Allons, allons, j’ai mal entendu. Je rêvais -funérailles, cordes, chaînes... et il y a de la fièvre, causée par un -peu d’embarras gastrique, comme dirait le docteur. Voilà tout. - -«J’en étais à cette conclusion, quand la bougie qui m’éclairait jeta une -grande clarté blafarde, et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans -le même temps, de petits coups frappés à intervalles égaux. On aurait -dit qu’une baguette souple raclait les barreaux d’une grille!... Je -songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui passent rapidement leur -cravache sur les barreaux des cages à tigres. Évidemment j’étais agité, -j’avais un peu de fièvre... je me levai donc, rallumai ma bougie, et -ramassai mon livre qui se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre -au lit, mes regards tombèrent sur une vieille épée rouillée, débris de -quelque noble panoplie, longue et lourde rapière à coquille, excellent -instrument de défense contre un ennemi de chair et d’os. Je la suspendis -à mon chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du plat, du tranchant, -de la pointe ou du pommeau, il y avait là de quoi étendre un homme. - -«Me voilà donc couché de nouveau, lisant, et à peu près rassuré. Je -m’aperçus que mon livre contenait un article sur les _hallucinations_. -Je le cherchai vivement et je lus les choses les plus inquiétantes -touchant les maladies du système nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de -l’ouïe; quand je vis comment certains malades sont, nuit et jour, -poursuivis par des sonneries de cloches; comment d’autres hallucinés -entendent partout d’invisibles ennemis les persécuter de menaces, je -compris qu’une telle lecture n’était pas opportune et je lançai la revue -loin de moi, avec colère, en criant à haute voix: «Au diable!» - -«Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans y ajouter d’importance, me -frappa. On eût dit qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi comme -une balle! Le son de ma propre voix me devenait ennemi! - -«Au diable!» Je me trouvais imprudent d’avoir prononcé ce mot et je n’en -faisais pas moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais passer de -l’assoupissement au sommeil, lorsque brusquement éclata à mon oreille le -son grave, prolongé d’une cloche: BAMMM! et quelques secondes après, un -deuxième coup, frappé moins fort, retentit: BAMM! - -«Une sueur froide couvrit mon front. A n’en pas douter, j’étais -halluciné, je devenais fou... je...--BAMMM!--J’étais debout, pieds nus, -en chemise, mon bougeoir dans la main gauche, ma Durandal, que j’avais -instinctivement saisie, dans la main droite, certainement blanc comme un -linge, et les yeux fixés sur la porte de ma chambre que je pensais voir, -d’une seconde à l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses gonds pour -laisser apparaître... qui?--LUI, L’ÊTRE, L’ESPRIT, LE FANTÔME, L’ENNEMI, -LE MALIN... le voleur tragique et facétieux qui pénétrait, la nuit, dans -les maisons, avec effraction, sans être aperçu ni flairé par les chiens, -et qui tout en remplissant ses poches des figues et des raisins de -l’office, trouvait encore le temps de donner un charivari!... Je pensais -tout cela et tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance--folies, -absurdités!--mais enfin, ma maison où j’étais seul, au premier étage, -était pleine de bruits--en bas--dans l’escalier--sur ma tête, au -grenier--pleine de bruits de chaînes, de frappements inexplicables, -d’épouvantables sons de cloches! - -«Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou pure imagination, je -m’armais de quoi? D’une épée. Pourquoi? je n’en savais rien; mais il -m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis terrible. Ce glaive -me rassurait--je m’en rends compte à présent,--et parce qu’il mêlait -pour moi-même un peu de drôlatique à ma situation, et parce qu’il me -confirmait dans mon espérance, tenace malgré tout, de n’avoir à -combattre que du réel. - -«J’ouvris ma porte lentement et je regardai le palier, l’escalier, avec -une attention effarée. Étrange situation d’esprit: j’aurais été -stupéfait de voir là, devant moi, quelqu’un; et, de ne voir personne, -j’étais stupéfait. - -«J’écoutai... Rien. Le silence. - -«Je me mis en devoir d’opérer une descente. Pieds nus, retenant mon -haleine, l’oreille aux aguets, je descendis lentement, lentement, -toujours sur mes gardes, les yeux écarquillés, le cœur à la fois plein -de hardiesse et d’épouvante. Avec quel plaisir j’aurais rencontré une -bande de voleurs ou de sorciers! car il fallait à tout prix trouver, -voir, palper la cause extérieure, naturelle ou surnaturelle, la cause, -_la cause, ô mon âme_, ou conclure à l’hallucination, à la folie!... - -«Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor, rien. Je trouve, grande -ouverte, la porte du chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le -silence. J’examine alors toute chose. Au plafond, les chapelets -d’oignons sont suspendus à la place ordinaire; les raisins à sécher -aussi. La grande jarre à l’huile est solidement fermée au moyen de la -serviette blanche que recouvre une large plaque de fer. Le filet, les -cannes à pêcher sont à leurs clous... Soudain, derrière moi, tout près, -contre moi, à mon oreille, la cloche, la terrible cloche retentit: -BAMMM! - -«Le son du grand bourdon de Notre-Dame n’est pas plus assourdissant... -La trompette du Jugement dernier ne sera pas si terrifiante!... Prompt -comme la pensée je m’étais retourné et le son n’avait pas fini de vibrer -que j’avais tout vu, tout compris. Une baignoire de cuivre était -là--pourquoi n’y avais-je pas songé?--Au-dessus, on avait accroché -contre le mur une balance à main dont le gros poids suspendu à une -chaînette faisait, dans la baignoire-cloche, office de battant, -lorsque--pour atteindre à mes poires placées sur une étagère à hauteur -du plafond--messieurs les rats bondissaient du faîte de certains sacs -voisins sur la balance! - -«Je laissai consciencieusement tomber mes bras le long de mon corps et -choir mon épée; ma bougie se mit à brûler horizontale dans ma main -jusqu’à ce que je l’eusse posée à terre, pour tomber moi-même plus -commodément sur une chaise. Cela fait, je me mis à jouir en silence de -ma satisfaction sans bornes. - -«Je pus voir alors, devant moi, au pied du mur, un trou destiné à mettre -la baignoire en communication avec l’extérieur, au moyen d’un tuyau -mobile. Ce trou était à demi obstrué par des chaînes et des ferrailles -de tourne-broche accrochées au mur et pendantes. Les rats, en entrant -par là, écartaient chaque fois les chaînes, les agitaient en y grimpant. -Tout s’expliquait... sauf cependant... - -«Juste! j’entendis à ma droite de petits coups frappés à temps égaux. On -aurait dit, vous vous le rappelez, qu’une souple baguette raclait une -grille. - -«Dans le plus grand silence, sûr de comprendre et déjà souriant, je -tournai la tête à droite et je vis, par la porte ouverte, l’escalier -avec le commencement de la rampe; et je vois encore, je vois sur la main -courante, qu’ils atteignaient en escaladant le premier barreau--le gros -barreau surmonté de sa boule de cristal--je vois, dis-je, sur la main -courante, un, deux, trois, cinq, neuf, dix rats, douze rats, l’un -derrière l’autre, qui, trottant menu sur cette pente douce, se rendent -au grenier, en rats qui savent le chemin, tranquilles, alertes, -charmants, comme chez soi, d’un air agréable, à la queue leu leu et tous -la queue pendante. La queue pendante--entendez-vous bien!--qui, souple -et dure, négligemment déjetée à droite ou à gauche, à demi recourbée en -dedans, non sans élégance, bat l’un après l’autre tous les barreaux de -la rampe, soit environ cent barreaux battus en cadence par douze queues -de rats grimpant à la file. - -«A cette vue, ajournant la gaieté, je me précipitai le glaive haut, -contre les douze esprits frappeurs... Je parvins seulement à trancher -net une des queues maudites et j’allai dormir pour le coup, joyeux de -mon triomphe, étonné que des rats puissent faire dans une maison des -bruits si variés et si terribles, et convaincu qu’il y a un esprit -frappeur dans la queue de tous les rats.» - - - - -HORRIBLE NUIT - - -LE PRÉSIDENT. - -Ainsi, vous avez vu l’accusé frapper la victime? - -LE TÉMOIN. - -Comme je vous vois, monsieur le président. J’habite au coin nord de la -Grand’Plaine, une maisonnette; il y a un jardin autour, que je cultive -de mes mains et qui me donne le nécessaire de la vie. Je suis jardinier. -Ma femme, de temps en temps, va vendre à la ville les fruits du jardin. -Or, dans la nuit du 23 mars, comme vous dites tous ici, j’ai entendu mon -chien japper à voix basse, si tristement que ma femme m’a dit: - -«Pour sûr, il y a quelque chose! As-tu bien fermé la porte du jardin?» - -Je répondis: - -«Oui, mais je vais voir tout de même.» - -Elle me répondit: - -«N’y va pas!» - -Je suis descendu tout de même et alors j’ai vu mon chien qui grattait la -porte pour sortir dans les champs. Je lui ai dit: «Couchez!» Il n’a pas -voulu obéir, et il m’a suivi quand je suis allé au fond du jardin, à -l’endroit où j’ai fait poser, il y a longtemps, au pied de mon mur, une -grosse pierre. De cette pierre, en montant dessus, je vis toute la -plaine, qui est une friche, un désert, un vrai désert. A peu près au -milieu de la plaine, il y a seulement quelques arbres, trois ou quatre, -avec une mare au pied, un trou plein d’eau, quoi? Pas bien large, mais -profond, oui! - -Les arbres, un saule et deux frênes qui sont là paraissent tout ennuyés, -malgré l’eau, à cause des coups de vent. Il y a souvent beaucoup de -corbeaux en cet endroit, sur les arbres et dessous; et, la nuit, on y -entend des hiboux qui pleurent. C’est un triste, un bien triste pays à -habiter, et il faut y être forcé, voyez-vous; mais quand on a là son -héritage, comment faire? C’est un oncle à moi qui nous a laissé ça. -Avant, j’étais jardinier pour le compte des autres, dans un château; à -présent je suis chez moi, mais cette plaine m’a toujours déplu. - -C’est comme un endroit de malédiction, fait exprès pour rêver des -sorcières qui dansent, des pendus aux arbres du milieu, des noyés dans -la petite mare, quoique petite, mais si verte! et pleine de bêtes qui -grouillent!... Pleine d’horribles bêtes, de serpents, monsieur, et de -crapauds! Aussi nous le vendrons, l’héritage, avec la maisonnette et le -jardin, le plus tôt possible... S’il y a un marchand dans l’assistance, -on n’a qu’à le dire. Ne donnez pas encore le petit coup de marteau, -monsieur. Vous êtes huissier, n’est-ce pas? huissier pour les enchères? -Si j’ai dit que la maison est mal placée, j’ai eu tort, ce n’est pas mon -intérêt de dire ça; je me rétracte. - -L’AVOCAT. - -J’appelle l’attention de la Cour sur l’incohérence des paroles du -témoin. - -LE PRÉSIDENT. - -L’instruction établit qu’on l’a soudoyé honteusement. Cette incohérence -est feinte. Poursuivez, témoin, avec plus d’ordre; au fait, au fait! - -LE TÉMOIN. - -Bref, étant monté sur ma pierre, et regardant par-dessus les murs, je -vis que la lune déjà haute éclairait la plaine. Elle était blanche au -clair de lune, la plaine, comme en hiver par la neige, et il y avait un -silence!--oh! un silence de neige! - -Et, dans la plaine, si blanche, je vis deux ombres, si noires que j’eus -peur. Mais je me dis: c’est justement la lune qui les fait noires en les -éclairant du côté où je ne les vois pas; ce sont des hommes qui -reviennent de la ville et vont à Saint-Laurent, après la soirée passée -au cabaret. C’était jour de marché en ville aujourd’hui, pensai-je; et -le chemin qui va de la ville à Saint-Laurent est justement derrière ma -maison... Mais pourquoi passent-ils au milieu de la plaine, puisque le -chemin n’y passe pas?... Et pourquoi courent-ils? - -A ce moment, l’un atteignit l’autre. Un bras s’était levé. Un cri, une -plainte--voilà ce que j’entendis... Et une seule ombre continua de -courir et de s’agiter dans la plaine... Je m’évanouis. Je fis des -efforts pour revenir à moi, de grands efforts; mon chien se mit enfin à -me lécher, et seulement alors je repris connaissance... Ma femme (qui le -matin même, était allée vendre à la ville), accablée de fatigue, -n’entendant plus hurler le chien, s’était, je dois le dire, rendormie, -et, ma foi, jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (_Hilarité prolongée dans -l’assistance._) - -LE PRÉSIDENT. - -Je rappelle l’auditoire au respect du lieu où nous nous trouvons. (_Au -témoin._) Continuez. - -LE TÉMOIN, reprenant le fil de ses idées. - -... Jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (_Nouvelle hilarité non moins -prolongée._) - -LE PRÉSIDENT. - -Abrégez, témoin; que fîtes-vous après votre évanouissement? - -LE TÉMOIN. - -Je me relevai et repris mon poste, debout sur la pierre... alors je -demeurai pétrifié. Monsieur (_le témoin désigne l’accusé_) passait non -loin de là, portant un cadavre dans ses bras... Je crus que j’allais -crier, mais je n’avais plus ni souffle ni voix. La lune me frappait à ce -moment dans les yeux, et je les fermai pour empêcher, selon moi, que le -criminel me découvrît en voyant luire mon regard... Je ne pensais plus -que mon mur, ma maison même sont invisibles à 100 mètres, cachés de -haies, d’arbres et de lierre; on ne pouvait pas me deviner; je regardais -à travers les branches d’un chêne; on ne pouvait pas me voir, et moi je -voyais toute la plaine. Si monsieur avait été du pays, il aurait songé: -«Voilà la maison du jardinier», et il serait peut-être venu regarder si -quelqu’un chez nous était éveillé... Je ne sais si je pensais qu’il fût -du pays, et puis, enfin, tout cela pour moi s’embrouille dans mon -souvenir; mais, bien sûr, j’avais peur et je ne bougeais pas!... Il -s’est trouvé que monsieur n’est pas de chez nous; que c’est un riche -maquignon d’une autre ville et qu’il a suivi, après une soirée passée au -café, un maquignon de Saint-Laurent, pour le voler... tout cela, je ne -le savais pas. Si je l’avais su, j’aurais eu peut-être plus de courage, -et je serais sorti; mais je ne savais rien, ni s’il était fort ou -faible, ou un homme ou le diable en personne! Je ne bougeais donc -pas!... Je voudrais vous y voir, la nuit, dans la Grand’Plaine, à -regarder, sous la lune, un assassin qui porte son mort! Bref, je ne -savais rien, je le dis, sinon que j’avais peur! Lui non plus, il ne se -doutait de rien. Il ne savait pas que mes deux yeux d’honnête homme le -suivaient, l’assassin! Que mes yeux le suivaient, le suivaient grands -ouverts, sans manquer un seul de ses gestes! C’étaient des yeux d’homme -bien éveillé, oh! oui!--Oh! plus que moi ma femme a eu peur, quand je -lui ai raconté ce que j’avais vu!--La nuit du crime, elle a dormi, vous -savez, mais non pas les suivantes, allez, après que je lui eus raconté -la chose! J’ai révélé l’histoire à la justice, seulement après que -l’homme a été pris, et lorsqu’on est venu me dire: «N’avez-vous rien vu -dans la plaine, la nuit du 23 mars?» Alors j’ai dit: «J’ai vu le -criminel faire son coup»; et je peux le répéter ici sans crainte, à -présent qu’il est pris; mais de l’avoir vu faire cette promenade dans la -plaine, il me semble vraiment que c’est un homme du diable! - -LE PRÉSIDENT. - -Comment pouvez-vous reconnaître l’accusé? Vous ne l’avez vu que de loin, -au clair de lune? - -LE TÉMOIN, ingénument. - -Mais, puisqu’il avoue! - -LE PRÉSIDENT. - -Répondez. - -LE TÉMOIN. - -Je n’ai pas dit que je le reconnais. Je dis ce que j’ai vu, et je dis -que c’est lui parce qu’il le dit lui-même. - -LE PRÉSIDENT. - -Poursuivez. - -LE TÉMOIN. - -Je l’ai vu ainsi qui portait son mort entre ses bras... Il était à cent -pas loin de moi, pas plus. J’étais changé en marbre. Il s’arrêta, lui, -cet homme, et posa à terre le cadavre; il le coucha et parut regarder -autour de lui. Les pieds du mort couché étaient contre les pieds du -vivant debout. Je vois encore tout, comme si j’y étais! Je voyais tout! -Le cadavre faisait par terre comme l’ombre du vivant, comme une ombre -immobile à côté de la vraie qui remuait! je pensai cette chose-là et -j’eus envie de m’en aller en courant, mais la peur me clouait sur ma -pierre! J’avais la fièvre sûrement et j’en ai été malade après, avec un -délire où tout cela m’est revenu plus d’une fois. Vous comprenez, ce -sont des rêves abominables! - -L’AVOCAT. - -Je prends acte de cette parole. Le témoin, malade et en état de délire -depuis la nuit du 23 mars, a vu dans ses rêves la scène à laquelle il -prétend avoir assisté. - -LE PRÉSIDENT. - -Que fit l’assassin, après avoir posé à terre le cadavre? - -LE TÉMOIN. - -Au bout d’un moment il le reprit dans ses bras. On aurait dit un brave -homme qui sauvait quelqu’un dans un incendie! Il y avait des moments où -il se penchait vers le mort et semblait l’embrasser. Il marchait -lentement, puis vite. Il allait droit, puis tournait brusquement, -revenait sur ses pas et s’arrêtait tout court. Une fois, je le vis qui -portait son mort sur ses épaules comme le bon pasteur portant la brebis -égarée!--A un moment, je le vis s’éloigner; il alla jusqu’à l’autre bout -de la plaine et je le perdais de vue, quand tout à coup il se retourna, -et, grandissant toujours, il vint droit sur moi!... Il m’a vu, -pensai-je. Oh! qu’il devient grand!... Il vint droit sur moi, et contre -mon mur, au-dessous de moi, il adossa le cadavre! Je ne respirais -plus... Il le reprit encore au bout d’un moment, et j’entendis qu’il lui -disait à voix basse: «Tu m’ennuies bien plus, mort, que vivant!» Il le -posa vingt fois à terre, trente fois! et trente fois le reprit, le -changeant de place sans cesse, et quatre heures de nuit se passèrent -pendant que je regardais dans la Grand’Plaine, toute blanche de la -lumière de la lune, ce vivant et ce mort ensemble aller et venir, tout -noirs! Enfin ils disparurent entre les arbres du milieu de la plaine, -autour de la mare, et je pensais qu’ils s’y étaient jetés tous deux, et -qu’elle était verte et pleine de serpents... Quand je ne vis plus rien, -je rentrai dans ma maison. Le chien, de me voir auprès de lui, s’était -calmé. Je rentrai alors... J’ai tout dit. - -LE PRÉSIDENT. - -Accusé, on vous a trouvé, le 24,--quelques heures après le moment où le -témoin a cessé de voir le criminel et sa victime dans la -Grand’Plaine--on vous a trouvé couché, au pied des arbres de la mare et -dormant d’un profond sommeil. L’instruction déclare que vous avez tout -avoué. Persistez-vous dans vos déclarations? - -L’ACCUSÉ. - -J’y persiste; seulement, je dois dire qu’on ne m’a pas encore réveillé. -On m’a trouvé, il est vrai, dormant, accablé par la lassitude du crime -et du remords, auprès du cadavre--et j’ai tout avoué--mais je dors -encore! La justice serait de m’éveiller avant de me condamner, monsieur -le président. C’est vrai, j’ai commis ce crime; mais, de grâce, qu’on -m’éveille! Parce que, si je rêve, il serait bien juste de m’éveiller! - -LE PRÉSIDENT. - -Les docteurs qui vous ont examiné déclarent que vous n’êtes pas fou. -Abandonnez cet étrange système de défense. - -L’ACCUSÉ. - -Comment pas fou! c’est-à-dire non! oui, je ne suis pas fou, mais je suis -endormi. Condamnez-moi à mort, mais qu’on m’éveille avant, par pitié! Ce -n’est pas un système de défense, puisque j’avoue! puisque j’avoue -tout!... Si vous voulez des détails, j’en donnerai! Tenez, il vous a dit -ce qu’il a vu, cet homme, le témoin; mais le dedans du criminel, il ne -vous l’a pas dit! Il ne l’a pas vu! personne ne l’a vu!... J’ai tué, -oui, j’ai tué. Pour voler, oui, j’avais des dettes... Je ne suis pas -fou, non, mais c’est une espèce de folie, le crime! Et la tête -abominablement tourne à l’assassin. J’ai frappé... Il a crié en me -regardant!--Je l’avais suivi, il avait compris, et il s’était mis à -courir. Je l’avais atteint et frappé... mais je ne l’ai pas fouillé, je -n’ai pas fouillé ses poches. Dès qu’il fut frappé je me dis seulement: -«où le cacher, où?» Et je n’eus plus d’autre idée.--La lune était -claire, le ciel clair, la plaine blanche. Tout me regardait. Je pensais: -«Rien ne me voit!--Un œil, pensai-je, un petit œil, si aisément caché -sous une feuillée, un œil humain ne me voit pas, j’espère!--Oh! oh! mais -les étoiles ont l’air de me regarder.--Du bruit? Quel est ce bruit? Deux -branches ont craqué! Un hibou pleure! Je fuis près de la mare! Lavons -ici mes mains rouges... La mare est rouge! Un crapaud saute à l’eau et -m’éclabousse de sang! Ah! comment me laver à présent, où? Et _lui_, où -le mettrai-je?... Fermons-lui les yeux!... Comme cette nuit est -blême!--Il est lourd; posons-le contre cet arbre, là... il a l’air -vivant!...» Oh! je l’ai bien posé cent fois, assis, debout, couché! De -ses bras morts, il faisait des gestes quand je le changeais de place à -nouveau!... «Où le mettre?--Oh! une fosse! une bonne fosse, où la -trouver? Oh! trouver ouvert un bon cimetière! La plaine est nue, bien -nue... Je ne peux m’y cacher, c’est vrai, mais au moins personne ne s’y -cache! Restons-y. Comme il est lourd, lourd, lourd!... Je ne tuerai plus -personne, non, jamais! Est-ce là le poids du remords, le poids du crime? -Oh! oh! peut-être est-ce là l’enfer... J’ai tué sur la terre autrefois -et, durant l’éternité, à présent, je dois porter ce mort, mon mort, mon -compagnon!... Il est à moi! je me le suis donné, et je dois le porter -toujours: c’est mon supplice!... Ceux qui en ont frappé plusieurs, -comment font-ils ceux-là, comment?...» Et de lassitude, à la fin, près -de la petite mare, le cadavre à mes côtés, je m’endormis pendant qu’un -œil, un petit œil humain, caché là-bas, et que je ne voyais pas, me -voyait, m’avait vu toute la nuit, sous la lune, dans la plaine blanche! -Ce regard de là-bas venait jusqu’à moi, il m’obsédait, il était pesant, -lui aussi! Je m’agitais sous ce regard, et il m’endormait. Oh? sûrement -c’était un regard magnétique! J’ai tout avoué, messieurs; mais, de -grâce, qu’on m’éveille à présent! Oui, pour la sentence, au moins! Qu’on -m’éveille pour la sentence! - -LE PRÉSIDENT. - -La Cour va délibérer. - -UN HUISSIER. - -Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien -dormi? - - L’accusé s’éveille. Un rayon de soleil joue sur son lit. On est au - mois de mai. On entend piailler sur les arbres voisins cent nichées de - moineaux ensemble. Un valet de chambre est là, debout, souriant d’un - air aimable: - -LE VALET DE CHAMBRE. - -Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien -dormi? - -L’ACCUSÉ. - -Ah! mon pauvre Baptiste! sans toi j’étais condamné à mort. - - - - -LA NOËL DE GRAND-PÈRE - -DÉDIÉ AUX ENFANTS - - -I - -Dans notre pays de Provence, quand vient la Noël, les petits enfants -s’amusent beaucoup:--je vais vous dire comment. - -Il n’y a pas d’arbre de Noël. Et on ne met pas ses sabots dans la -cheminée, parce qu’on porte peu de sabots. - -J’ai bien entendu dire que d’autres enfants mettaient leurs souliers -dans la cheminée: moi, je n’ai jamais fait ça. D’abord je ne croyais pas -à l’existence du bonhomme Noël: alors je n’aurais pas mis mes souliers -dans la cheminée, puisque, selon mon idée, il ne serait venu rien mettre -dedans. - - -II - -Comment donc s’amusent chez nous les petits enfants pour la Noël? - -Voilà, ils font des «crèches». Et comment fait-on des crèches? Voici: - -On prend une caisse de bois, de la grandeur qu’on veut, on la pose sur -une table ou sur une étagère, et, au lieu de la laisser debout, -l’ouverture en haut comme si on voulait la remplir de quelque chose, on -la renverse. De cette manière, l’un des côtés étant l’ouverture, elle a -tout de suite l’air d’un théâtre. - -Dans ce théâtre, on met les décors. Oh! les jolis décors!... Ce sont -d’abord des pierres naturelles, les plus pleines de trous et de bosses -qu’on puisse trouver dans la colline ou au bord de la mer. - -Après cela, on va chercher de belles plaques de mousse bien verte. On en -trouve dans la colline, du côté du nord, au fond des ravins où le soleil -n’entre jamais. La mousse est là, qui vit bien tranquille, au pied des -bruyères. Elle est épaisse et molle comme un beau tapis:--c’est vrai -qu’on dirait du velours... mais c’est plus beau. Cette mousse est formée -de milliers de petites étoiles vertes pressées les unes contre les -autres. Il y a quelquefois dessus des aiguilles de pins qui sont -tombées... on les écarte ou on les laisse, s’il n’y en a pas trop, car -cela aussi est joli. Elle est tout humide, la mousse, puisqu’elle vit -d’humidité... On enfonce ses cinq doigts tout droits dedans, puis, bien -doucement, on glisse sa main par dessous, à peu près comme on fait pour -prendre une toupie en train de tourner... Quand on a placé ainsi sa -main, on la soulève avec précaution; de tous les côtés les brins de -mousse s’arrachent et on a une belle plaque, avec les racines qui -portent de la terre mouillée, légère... on dirait véritablement une -prairie, une prairie tout entière. Quelquefois une fougère naissante est -venue avec; alors il semble tout à fait qu’on a dans la main une grande -prairie, avec un grand arbre au milieu! Quand on a la mousse (on peut en -prendre aussi sur les murailles, toujours au nord, mais celle-là est -moins souple, moins belle, moins vivante), on la porte à la maison et on -la met, à son idée, sur les pierres qui font le décor du théâtre. - -Et, tout de suite, les pierres ont l’air d’être des montagnes... Voici -des chemins pour les charrettes, d’autres où ne peuvent passer que les -mulets et les hommes, d’autres où ne pourront venir que les chèvres -seulement... le berger sera bien forcé de rester plus bas... ce sont des -cimes inaccessibles. - -Quand tout ce pays est bien arrangé, on pense à montrer qu’il y a de -l’eau; alors on pose un morceau de vitre ou de miroir entre deux -pierres... on fait déborder, par-dessus, tout autour, un peu de mousse -verte, et voilà un bassin, une source... Ah! que c’est beau! - -Mais le décor n’est rien. Il faut que la pièce commence. C’est toujours -la même, et elle est si touchante! Le petit enfant Jésus est né dans une -étable... Il est couché sur de la paille. Sa mère et saint Joseph le -regardent, et, de tous les côtés, des paysans, des pâtres, lui apportent -des présents, parce qu’un ange, descendu du ciel, leur a annoncé la -grande nouvelle... Il vient aussi des rois pour voir Jésus dans son -berceau... Ceux-là, une étoile marche devant eux, qui leur montre le -chemin... - - -III - -Pourquoi est-ce une grande nouvelle, la naissance de Jésus? Parce que ce -petit enfant, devenu un homme, a appris à tout le monde de très belles, -de très bonnes choses que, depuis ce temps, les mères et les pères -conseillent toujours à leurs enfants. - -Il a conseillé, le premier, à tous les hommes de s’aimer beaucoup entre -eux, de ne pas se faire du mal, et d’aimer même les bêtes, en souvenir -de l’âne et du bœuf qui le réchauffaient en soufflant sur lui leur -haleine chaude, lorsque, tout petit et tout nu, il était couché sur la -paille. - -... Voilà donc la pièce qu’il faut montrer. - -Au plafond de la crèche, on a collé du papier bleu, c’est le ciel. On y -a même collé des étoiles en papier d’argent. De ce plafond, c’est-à-dire -du ciel,--tombent deux ficelles: l’une au bout de laquelle est suspendu -l’ange Gabriel, sa trompette à la main, les deux ailes ouvertes--(il -plane, annonçant la bonne nouvelle);... l’autre, au bout de laquelle se -balance l’étoile--une comète--qui guide les rois mages. Ils sont trois, -dont un nègre, qui a un turban--et ils portent l’encens, la myrrhe et -l’or. - -Tous ces personnages, chez nous, on les achète au marché, de bons -paysans qui les ont faits en terre--avec leurs doigts. Il y en a de -toutes les grandeurs; ils sont peints «artistement». Les couleurs sont -tendres et vives. C’est vraiment très gai. Les personnages ont les -costumes du pays où on les a faits. - -Voici une femme qui va porter à Jésus un petit poulet. Elle le tient par -les pattes, la tête en bas--pauvre bête! Elle a un grand, grand chapeau -noir, grand comme un parapluie--à cause du soleil;--c’est la mode de -notre pays. - -Voici un joueur de tambourin. La courroie de son long tambour est passée -à son bras gauche. La caisse de l’instrument lui bat les jambes... Il -marche, et pendant que sa main droite frappe le tambourin avec la fine -baguette, sa main gauche rapproche de ses lèvres la petite flûte dont il -va jouer en même temps. - -Et puis, une foule de personnages suit ceux-là. Il y a le berger, en -grand manteau, avec tous ses moutons. Il y a la vieille qui file. Il y a -ceux qui portent des agneaux. D’autres qui portent des sacs... Chacun -fait ce qu’il peut. - -Tous ces personnages, on les dispose du mieux possible dans le théâtre -qu’on a préparé. - -Premièrement, dans une cabane ouverte à tous les vents, sur un peu de -paille, on met le petit enfant Jésus, puis ses parents, qui sont assis -pas trop loin; puis l’âne et le bœuf, tout près de lui, couchés, leurs -genoux pliés sous eux et le museau très près de Celui qu’ils veulent -réchauffer. - -Ensuite, on pose les personnages qui sont déjà arrivés, ceux qui sont -entrés et qui se retireront tout à l’heure pour faire place à -d’autres... Quand les rois sont dans la crèche, il y a une chose drôle, -c’est que l’étoile d’or, la comète, est bien forcée de les attendre -dehors!... - -Enfin, on arrange de tous les côtés tous les autres... Ici des bergers -qui écoutent l’ange... pendant que les moutons broutent la mousse, qui -joue le rôle de l’herbe. Là, des gens qui se sont rencontrés au détour -du chemin.--Où allez-vous?--A Bethléem.--Venez-donc avec moi.--Pourquoi -faire?--Je vous expliquerai ça en route, venez vite! Je suis -pressé!--Et, de tous les côtés, les gens vont dans tous les sentiers... -Il faut prendre soin qu’ils soient presque tous tournés dans la -direction de la crèche, puisqu’ils s’y rendent. - -Et voilà comment s’amusent pour la Noël les petits enfants dans mon pays -de Provence. - - -IV - -Mais je vous ai dit tout ça parce que j’ai quelque chose à vous conter -que je tiens de mon grand-père. - -Quand il était petit... il y a cent ans de cela! Mon Dieu, oui!... Comme -le temps passe tout de même! Il faut bien l’employer, voyez-vous!... -Quand il était petit, mon cher grand-père, qui est mort depuis quinze -ans, eut envie, lui aussi, de faire une crèche. - -Son père, à lui, conseilla de la faire dans une grande cheminée qui -servait rarement, une de ces cheminées à manteau, comme on dit, si -grandes, que deux grandes personnes peuvent s’asseoir dessous. - -Vous pensez quelle joie! La crèche serait si vaste! il fallait des -personnages hauts comme toute la main, au lieu qu’il y en a beaucoup qui -sont gros seulement comme le petit doigt. - -On fit donc la crèche dans cette grande cheminée, qui était celle du -salon, et du feu dans la cheminée de la salle à manger, qui était à côté -du salon... Cet hiver-là il ne faisait pourtant pas froid du tout, mais -pour la Noël, chez nous, en ce temps, on bénissait encore le feu. Et -puis, le feu, c’est si gai à voir! - -Or, voici comment se faisait la bénédiction. - - -V - -Quand toute la famille était réunie, avant de se mettre à table... oh! -les belles tables de Noël, blanches, étincelantes et si chargées de -beaux fruits, de dattes et d’oranges, ornées de laurier vert!... Je dis -donc que devant la table mise et tout le monde présent, le plus vieux ou -le plus petit de la famille s’avançait vers la cheminée, et là, étendant -la main vers la flamme du foyer, il disait: «Sois béni, feu! Tu nous -réchauffes, tu cuis notre pain! sois béni. Et ne nous fais jamais de -mal! ne deviens jamais l’incendie... Nous t’aimons, feu, et nous te -bénissons!» Après ces paroles, ou d’autres à peu près pareilles, on se -mettait à table et on mangeait joyeusement. - -Le plus joli de la Noël, c’était que, ce soir-là, et cette bonne -habitude du moins dure encore, les familles se réunissaient de très -loin. Ceux qui étaient séparés toute l’année se retrouvaient, ce -soir-là. On voyait des fils, pauvres, partir deux jours avant la Noël, à -pied, à travers les montagnes, pour aller voir leur vieille mère. Et, -eux aussi, comme les visiteurs du petit Jésus, ils portaient quelque -chose... un poulet... un sac de châtaignes... Ces coutumes vont se -perdant. Elles avaient du bon. Elles signifiaient qu’avant tout, je vous -dis, nous devons nous aimer les uns les autres, car la vie est courte et -souvent triste. En s’aimant, on est presque heureux. - - -VI - -Et pendant le repas, de temps en temps, les enfants regardent leur -crèche, pour voir si rien n’a bougé... mais rien ne bouge, s’ils n’y -touchent pas! - -Revenons à mon grand-père. La crèche fut faite, comme j’ai dit, dans la -grande cheminée. C’était magnifique. On alluma des lampes. Les voisins -vinrent voir. On en parla beaucoup dans tout le village. - -«Et vous allez détruire cette belle crèche! Comment pourrez-vous faire -ça?» - -Non, on ne la détruisit pas! Il fut convenu que la crèche resterait -jusqu’à l’année prochaine, dans la grande cheminée. Et elle y resta, en -effet; seulement, on fit tomber, devant,--un rideau, et elle attendit la -Noël prochaine. - ---N’y touche pas, Jacques, jusqu’à la Noël, avait-on dit à mon -grand-père. Le bonhomme Noël ne serait pas content! - -Mais le diable est fin... et comme la Noël suivante approchait, mon -grand-père, le petit Jacques, était très tourmenté de l’idée de la -crèche. - -Tout était-il bien resté en ordre depuis un an? la mousse était-elle -encore verte? et toutes ces grandes branches de houx, avec des fruits -rouges, les tiges de bruyère, qui jouaient des forêts véritables, ne -faudrait-il pas les renouveler?... Jacques était donc très tourmenté. - -Une nuit, la veille de la Noël, il n’y tint plus, il se leva tout -doucement... (à huit ans, on se lève tout seul), il alluma une allumette -qu’il avait volée, ce qui lui était encore plus défendu que tout le -reste, et, une bougie à la main, il alla visiter sa crèche. - - -VII - -Comme le cœur lui battait, lorsqu’il souleva le rideau!... Tout était -bien en place. Voici les rois, l’étoile, les bergers, et la cabane où -est Jésus sur de la paille! - -Tout à coup (comment cela se fit-il, on n’a jamais su!) un jet de -lumière éblouit l’enfant... - ---Au feu! au feu!... Maman! au feu! - -La crèche était en feu!... La cheminée tirait bien: en un clin d’œil le -rideau eut flambé et laissa voir la crèche, le beau théâtre, avec ses -personnages pauvres et riches, bergers et rois, qui brûlait!... Les -forêts se tordaient en crépitant. Les fruits rouges des houx se -tortillaient au bout des branchettes noires et tombaient dans les -prairies sèches qui se mettaient à fumer. Les bruyères, qui avaient -encore leurs fleurs violettes, jetaient des bouffées de flamme... on eût -dit un incendie de poudrière!... La ficelle de Gabriel, léchée par la -flamme, se rompit tout à coup--et Gabriel, la trompette en main, les -deux ailes ouvertes, tomba lourdement sur un berger qui tomba sur un -mouton--malheureusement, car le mouton étant plus dur que la mousse, le -berger se rompit un bras, comme Gabriel s’était cassé une aile. - -Des gens qui causaient au bord des ravins furent précipités dans -l’abîme. Les deux rois blancs devinrent noirs, et, chose curieuse, le -roi nègre--s’étant écaillé--devint tout blanc... C’étaient comme autant -de miracles--pas risibles du tout--et si curieux pourtant qu’au lieu -d’éteindre l’incendie, tout le monde de la maison, qui était accouru, -restait là à le regarder... en bonnet de nuit! - -L’eau de la source, qui semblait gelée, parce que c’était du -verre--fondit!--Les pierres se fendirent et dégringolèrent--et enfin -l’étoile descendit du ciel, et, tout enflammée, brilla d’une vraie -lumière! - -Mais le plus beau, le voici... La cabane où était Jésus, étant bien à -l’abri sous un enfoncement de grosses pierres, brûla la dernière... Tout -était presque fini, vu le bon tirage de la cheminée, quand la paille sur -laquelle reposait Jésus commença à prendre feu. - -... Mon grand-père, qui était petit, poussa un cri!... s’élança dans la -cheminée, saisit l’enfant Jésus dans les ruines fumantes et le déposa -sur le tapis au milieu des applaudissements. - -Et voilà comment mon grand-père a sauvé le Sauveur du monde, et cela, -parce qu’il l’aimait, ayant lu l’Évangile où il est écrit: «Aimez-vous -les uns les autres.» - -Les personnages ayant été repeints, on refit l’année suivante une très -belle crèche à mon grand-père--et elle est toujours dans la cheminée. Je -la garde encore, sous un rideau, mais personne ne peut la -voir.--Jamais!--J’ai bien trop peur qu’on me la brûle. - - - - -LA NOËL DU PETIT ZAN - -A Zanette. - - -I - ---Où donc est le petit, Thérèse? demanda à la fruitière, son mari, le -typographe, qui rentrait du travail. - ---Il était là tout à l’heure, qui jouait aux billes avec des noisettes, -dit la fruitière, en coupant à même, dans une motte de beurre, une belle -tranche grasse, qui luisait aux clartés d’un double bec de gaz. - -La pratique s’impatientait, et Thérèse montrait du zèle. Elle ajouta, en -jetant le beurre dans sa balance: - ---Il se sera caché derrière les sacs, pour te faire rire! - -L’ouvrier aux mains noires remua les sacs et cria doucement: - ---Jean, mon Jeannot, je te vois, sors de là bien vite! - -Il espérait entendre un bruit de rire enfantin, sonnant le cristal, ce -beau rire des petits qui éveille au cœur des plus vieux un souvenir de -source claire. - -Rien ne parut, rien ne s’entendit: - ---Jean! Jean! - ---Il était là tout à l’heure, sur le pas de la porte, avec un gros -chien, dit,--sur le trottoir, la concierge d’à côté, au moment où, -Thérèse accompagnant sa pratique, lui ouvrait la porte du magasin. - -Le mari et la femme se regardèrent, brusquement inquiets. - -A ce moment, tous deux se sentirent dans l’estomac comme un sursaut de -tout leur sang effrayé, et ils pâlirent. - -Le typographe, dans la rue, à pleine voix cria: - ---Jean! Jean! - -Elle n’était pas très populeuse, cette rue du grand Paris, et voisine -pourtant de l’avenue de l’Opéra, qui était défendue à l’enfant... -Peut-être avait-il couru jusque-là. Déjà le père y était. D’un œil qui -ne se fixait nulle part, il regardait se mouvoir les jambes actives des -passants... A chaque instant, il croyait revoir le petit... Quatre -ans... haut comme ça, en tablier bleu, les joues grasses, roses... et si -éveillé! Le voilà!... Non, c’est un gros chien. Oh! cette fois, c’est -bien lui!... Non, c’est une petite fille, qui donne la main à une -dame... Épouvanté, le pauvre père regarda vers le milieu de la chaussée. -Il lui sembla que ses regards se dirigeaient très lentement de ce côté, -comme s’ils avaient eu peur de voir, sous les roues, une loque roulée... -le tablier bleu... l’enfant écrasé!... Il y avait un peu de boue, des -luisants bleuâtres sur le pavé de bois, glissant... non, rien!--Tout -là-bas, il crut voir quelque chose de vivant s’abattre sous les pieds -d’un cheval... mais ce n’était rien encore, qu’une ombre dans les -reflets... Le typographe essuya son front où perlait une sueur froide... -«Et la mère? pensa-t-il! il a fallu qu’elle reste pour garder la -boutique... il faut m’en retourner... Retournons... le petit doit y -être...» Et il s’en alla, ahuri, regardant çà et là, malgré lui... «Le -petit doit y être... il y est... derrière les sacs, comme toujours!... -Ah! le gredin, de nous faire de ces peurs-là! Est-ce bête! Je vas lui -flanquer une paire de gifles, pour lui apprendre... il ne recommencera -plus.» - -L’homme rentra dans la boutique: elle était vide. - -C’était un soir de Noël. - - -II - -La mère avait tout quitté. - -Elle avait remonté la rue Richelieu, filant droit devant elle, heurtant -les passants, frôlant les roues des voitures, et comme certaine de ne -retrouver le petit que beaucoup plus loin. - -«On l’a volé!» Pourquoi n’en doutait-elle pas? Il lui était arrivé bien -souvent de le chercher un bout de temps dans le voisinage, mais cette -fois... il était volé, pour sûr! quelque chose le lui disait. Et, oui, -c’est dans les voitures qu’elle jetait un regard brusque, aussitôt -détourné, car une voiture, ça va si vite! Pourquoi regardait-elle là, -voyons? Les voleurs d’enfants--des bohémiens--ça ne va pas en voiture -dans Paris!... ils ont des charrettes!--«Est-ce que je deviens folle?» - -Sur le grand boulevard, au coin de la rue Richelieu, elle s’arrêta. Les -files des baraques de Noël, à droite, à gauche, faisaient deux rues -gaies--des rues de village un jour de foire--de chacun des larges -trottoirs... La boutique du coin était pleine de polichinelles en bois, -en carton, en chiffons, en fer-blanc... de toutes les couleurs... Le -marchand offrait sa marchandise enfantine... - -La fruitière l’interrompit au milieu de son boniment au public attroupé: - ---Pardon, sans vous déranger, je demeure à côté... la fruitière... Par -hasard, vous n’auriez pas vu mon petit? on me l’a volé... quatre ans... -un tablier bleu... des joues grasses... il rit toujours, ça ne pleure -jamais... il aimerait tant vos polichinelles!... vous ne l’avez pas vu, -par hasard, en voiture, passer là, il y a un quart d’heure? - -Le marchand de joujoux la regarda avec compassion: - ---Il faut aller au bureau de police, dit-il. - -Elle pensa: «Il est peut-être à la maison, l’enfant! mon homme l’aura -retrouvé... Il l’a retrouvé, pour sûr!» - -Et elle retourna, en effet, tout en regardant toujours, çà et là, le -pavé de la rue luisante. Il lui semblait que c’était une rivière sale, à -l’eau épaisse, et que le petit avait disparu dessous, noyé. - - -III - -Dans la boutique, elle trouva son homme qui pleurait. - ---Eh bien! tu ne l’as pas? - ---Il est perdu! - ---Non, on l’a volé! - -Ils appelèrent la concierge voisine, qui garda la boutique, et coururent -au bureau de police: - ---... Quatre ans, monsieur le commissaire... des joues grasses; ça rit -toujours... un tablier bleu... il se cachait quelquefois derrière les -sacs... alors, vous comprenez... d’abord, nous n’avons pas voulu -croire... mais il n’a pas pu se perdre!... Il n’allait jamais loin... -Notre enfant est volé!... Si vous avez des petits, vous devez -comprendre!... Il a un signe comme ça, là, sur le gras potelé de son -petit bras. - -Le commissaire était ému. Le couple sortit... Toute la nuit on laissa la -boutique entr’ouverte, éclairée. Le père et la mère étaient là, au -milieu des sacs, des pains de beurre, assis, muets, comme veillant la -petite ombre perdue, à la lueur du double bec de gaz, un peu baissé par -économie. - - -IV - -Ils ne se disaient rien, ils regardaient devant eux le vide, et, dans un -rêve brouillé, voyaient, sur des luisants de pavé boueux, des roues de -voiture, des pieds de passants et toujours le petit tablier bleu... -Quatre ans... Il riait toujours! - -Et, confusément, à leurs oreilles, grondait, bourdonnait la rumeur de -Paris, faite du roulement continu des voitures, du piétinement des -passants, du bruit des voix et des rires, du son des louis d’or remués -par les joueurs et les marchands, rumeur formidable à la fois et sourde, -que la nuit même n’étouffe pas, pareille à celle de l’océan, où l’on se -noie. - - -V - ---Comment t’appelles-tu? - ---Zan! - -Et Zan battait l’une contre l’autre ses petites mains très propres. - -Il avait des joues roses, en effet, et un tablier bleu battant son neuf. -Il était lavé comme une vaisselle de riche, et joli comme un amour! - -Pour l’instant (minuit sonnait), il était très occupé à saccager un -grand arbre de Noël chargé de poupées, d’oripeaux, de paillettes, de -jouets, mirlitons, tambours de basque, arlequins et polichinelles, -sabres et fusils longs comme le doigt, au milieu de mille petites -bougies roses, bleues, vertes. - -Zan n’avait jamais été à pareille fête. - -L’arbre était à terre, sur un pur tapis d’Orient, dans un salon luxueux, -éclairé d’un lustre et de plusieurs lampes. - -Et comme l’arbre était beaucoup plus haut que Zan, Zan se dressait sur -la pointe de ses petites bottines fortes, au bout de métal, et il -tâchait, négligeant les basses branches, d’atteindre l’impossible: - ---Ze veux ça, madame! - -Une «belle dame», à genoux près de lui, le regardait faire de tous ses -yeux, rouges de larmes, et elle lui souriait... - ---Ta maman sera bien contente, n’est-ce pas, quand tu lui rapporteras -tout ça? - -Mais Zan ne pensait pas du tout à sa maman, à cette heure! Il y avait -pensé pourtant, quelques heures avant, lorsque la belle dame, -brusquement, sur le trottoir, à trois pas de sa boutique, l’avait saisi -à pleins bras et jeté dans sa voiture, en criant au cocher: «Chez moi!» - -Oui, il avait eu bien peur alors, et il avait pensé à sa mère: - ---Maman!... - -Et c’était juste à ce moment qu’après avoir cherché derrière les sacs, -après avoir ouvert la porte à la pratique, le père et la mère s’étaient -regardés, éperdus, et que leur sang «n’avait fait qu’un -tour!»--«Maman!»... Qui sait? pourquoi pas?... le cri du petit, -inentendu, avait été perçu cependant, senti, par deux cœurs... Cela, -voyez-vous, est un miracle beaucoup moins étonnant que le télégraphe et -le téléphone... Il avait crié: «Maman!» et la fruitière avait vu--oui -vu!--c’est drôle, n’est-ce pas?--une voiture, et le petit dedans, -volé!... mon dieu, oui, volé! - - -VI - -La belle dame s’appelait Anna. Anna, qui?--Anna, rien.--Pauvre fille! -pauvre femme!--Le banquier qui la venait voir à des heures fixes, ne -l’aimait pas. Elle faisait partie de son luxe.--Elle était jeune, bien -vraiment jeune, assez bête, avec un corps de statue. - -Elle n’en était qu’à son troisième amant. Le second avait été un -étudiant riche qui, après l’avoir gardée un an, au moment de regagner le -château de ses pères pour y exercer la profession de sportsman -campagnard, l’avait «passée» au banquier. - -Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna. - -Son «premier» avait été, en province, où elle était couturière, un -sous-lieutenant qui lui avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et -abandonnée aussitôt! - -Montrée au doigt, ne voulant pour rien au monde abandonner, elle, son -enfant, elle était venue à Paris, au quartier Latin,--dans le gouffre où -tout se perd--pour vivre de son métier de couturière. - -Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en effet, ne vivant que «pour -le petit». - -Oui, deux ans! deux belles années, elle avait été mère, et si bonne -mère!... Nuit et jour elle avait travaillé--auprès du berceau. Elle ne -mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait--en souriant. Elle -était pâle en ce temps-là, mais si heureuse!... Le petit allait si -bien!... Elle l’amusait avec des poupées en chiffons, qu’elle faisait -très bien. Elle les habillait de belles étoffes et elle leur mettait des -chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté à «son fils» un pantin de -cinq sous,--et puis... et puis, il était toujours là, le pantin de cinq -sous, dans un tiroir de table Louis XV, marquetée et dorée... mais le -petit, lui, à deux ans, était mort, un soir de Noël,--oui--un soir de -fête, le soir même de la fête des enfants. Alors, que lui avait importé -tout le reste, à la mère?... Elle avait accepté à souper, un soir, d’un -étudiant... Et voilà l’histoire d’Anna. - - -VII - -Il y avait deux ans de cela... Le petit aurait quatre ans... Déjà -l’année dernière, le soir de Noël, elle s’était dit: «Il aurait trois -ans!» Alors, elle avait acheté un petit arbre de Noël. Sa femme de -chambre était allée dire au banquier: «Madame prie Monsieur de ne pas -venir ce soir; madame est souffrante.» Et, toute seule, elle avait -allumé les petites bougies et veillé, toute seule, en pleurant,--la -petite ombre morte. - - -VIII - -Et aujourd’hui, cette année, comprenez-vous!--une idée lui était venue, -brusque, en coup de lumière: «Il me faut, il me faudrait, pour ce -soir--toute seule c’est trop triste!--un petit enfant!... J’achèterai un -bel arbre... je croirai voir mon petit Paul... Il serait content, le -petit garçon à qui je donnerais tant de choses... et ses parents aussi -seraient très contents.» - -Puis, une idée poignante avait succédé: «Je ne connais pas d’enfant. Et, -si j’en connaissais un, ses parents voudraient-ils me le prêter, à -moi?... et toute une nuit?... une nuit de Noël, surtout?» - -Alors elle avait pleuré beaucoup. «Suis-je bête!» se disait-elle. Et -elle reprenait: «Ce serait pourtant bon, de revivre un soir ma vie -d’autrefois?...» - -La pauvre fille fut alors prise, comme d’une rage, du désir fou de -goûter à nouveau les sensations de mère qui l’avaient rendue si heureuse -dans la pauvreté, si fière d’elle dans sa honte! - -Puis, elle avait renoncé, par raison, à son projet d’emprunter un -enfant... - -Et, cependant, elle avait acheté, le jour de Noël, un bel arbre, très -grand, et l’avait elle-même chargé de joujoux, de bonbons, noués par des -faveurs... Et elle se promettait d’en allumer les bougies mignonnes, -cette nuit, quand elle serait seule... Elle regarderait le pauvre pantin -de Paul, et se mettrait à pleurer... Ce serait sa messe de minuit, comme -une messe de naissance et de mort à la fois, la messe de ses souvenirs. -Dans sa simplicité, elle se sentait très religieuse, très sanctifiée par -son intention... Elle se rappelait les messes de minuit, dans sa petite -ville, où l’on priait vraiment, où l’on riait pourtant beaucoup... et -où... à la sortie... Ah! l’amour! quelle triste chose!... - - -IX - -Voilà pourquoi Anna, à genoux sur le beau tapis, regardait, souriante, -avec des yeux très rouges, Zan, qui piétinait de joie, dépouiller à -pleines mains, à pleine bouche, l’arbre de Noël, trop grand pour lui... - - -X - -Quand il eut bien mangé, bien bu, bien joué, bien sauté, bien crié, bien -ri, Zan pleura. - ---Ze veux voir maman! - - -XI - -Ce fut, pour Anna, comme un réveil terrible; il lui sembla qu’elle -venait d’être folle et que, brusquement, sa raison lui revenait, sautait -dans sa tête, d’où, plusieurs heures, elle était sortie! - -La pendule sonnait une heure du matin. Que faire? Rendre le petit, le -rendre tout de suite, il n’y a que ça! Elle expliquerait... on -comprendrait...--«Reconnaîtras-tu ta maison?--Oh oui!--Attends-moi là, -bien sage!» - -En rentrant, elle s’était déshabillée. Elle se rhabilla, se fit très -belle.--«On verra bien que je ne suis pas une voleuse... j’expliquerai.» - -... Quand elle revint au salon, Zan, ses deux petits poings fermés et -très serrés, comme s’il était en colère, dormait en souriant. Le pantin -de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre ses bras... - - -XII - -Que faire? on ne réveille pas un enfant, quand on aime les enfants. Elle -le prit doucement, marcha vers son lit... puis, tout à coup, tourna sur -elle-même et le coucha sur le grand divan. - - -XIII - -La pendule sonnait six heures... - -Zan dormait paisiblement, ses petits poings toujours fermés. Entre ses -doigts on voyait luire des choses: un bout de papier doré, un joujou... -Et le sucre des bonbons luisait sur sa lèvre, qui souriait. - -Le pantin de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre ses bras... - -Anna, assise, tout près de lui, veillait toujours, et ses yeux étaient -pleins d’un rêve que rien ne peut dire. - - -XIV - -L’aube se leva blafarde sur le Paris d’hiver. Les boutiques se -rouvraient dans la rue, où le jour sombre était violacé. Les premiers -passants marchaient vite, en frissonnant; on entendait claquer des -galoches de bois sur le pavé. - -Et, dans la petite boutique, toujours assis et muets, l’œil fixe, comme -hébétés, le père et la mère attendaient... A chaque bruit, ils prêtaient -l’oreille... «On nous le ramène!--Qui donc pourrait le ramener?... Le -commissaire!--Ah bien oui! déjà!...» - -La mère n’avait pas encore pleuré. - - -XV - -Tout à coup, un roulement doux de voiture commença tout au bout de la -rue déserte. - ---C’est lui! dit la mère. - -Lui? pourquoi!--Elle ne savait pas... «Une voiture!» - -... L’homme la regarda, ahuri de plus en plus, sans attacher -d’importance à ce cri... La voiture s’arrêta, pas très loin... Déjà la -fruitière était dehors: - ---Jean! Jean! - -... Elle éclata en cris, en sanglots, en larmes, en lamentations... et, -l’enfant entre ses bras, elle s’engouffra dans la boutique; et, penchés -sur lui, le père et la mère lui parlaient tous deux à la fois, très -vite, pendant que lui, l’enfant, n’écoutant pas, très ennuyé de leurs -caresses qui le dérangeaient de jouer, élevait vers eux ses petits bras -chargés de choses en couleur, de papillotes et de poupées. - ---Où as-tu pris tout cela? Ah! le méchant enfant!--est-il Dieu -possible!--Comprend-on ce qui nous arrive! - ---Je croyais bien qu’il était volé! - ---Et moi, écrasé! Mais qu’est-ce que c’est que cette voiture? - - -XVI - -Ils disaient cela, mais ça leur était bien égal, la voiture! Ah bien! -elle aurait pu repartir, après tout, sans qu’ils fissent rien pour la -retenir... Ils auraient regretté plus tard, par exemple, de n’avoir pas -demandé l’explication... mais, en ce moment, il était là, le petit, et -le reste leur était bien égal! - ---Qu’est-ce que c’est pourtant que cette voiture? - ---C’est la mienne, madame, je vais vous expliquer. - -Ils se retournèrent. - ---C’est ma belle dame! cria Zan. - -Anna était devenue la belle dame de Zan. - -Les deux ouvriers eurent un mouvement de respect, un salut vague de tout -le corps--puis, très vite, on ne sait à quoi, ils reconnurent une de ces -personnes... et le typographe, sans malice, remit sa casquette qu’il -avait ôtée machinalement. - ---Qu’est-ce que c’est? dit Thérèse, d’un ton où il y avait une menace de -harengère qui va défendre ses petits. - -Anna recommença: - ---Je vais vous expliquer! - -Et très vite, comme pour se débarrasser d’une besogne difficile, elle -conta tout, tout, naïvement, longuement, brièvement, tout son passé, son -premier amour, sa faute... Il lui semblait qu’elle dégonflait son cœur -dans une confession qui la lavait... Mon dieu oui, elle avait gardé des -idées religieuses d’enfance qui, parfois, lui faisaient retour... - -Elle termina: - ---J’étais comme folle... il faut me pardonner... j’aurais dû penser, -c’est vrai, à la mère!... au père... pour sûr!... Pardonnez-moi... c’est -une folie... Le petit vous dira; il n’a manqué de rien, il était très -content... Il a bien dormi... Le bel arbre est là, dans la voiture... -Est-ce que vous me pardonnez, madame et monsieur? - -Anna demanda cela avec beaucoup de timidité. Elle sentait la colère qui -commençait chez l’homme... Le typographe, en effet, au ressouvenir de -toutes les angoisses de la nuit, serrait les dents... crispait un peu -ses gros poings... - ---Est-ce que vous me pardonnez? répéta la malheureuse, effrayée, à bout -de forces... éprouvant en une seule fois toutes ses douleurs passées... -Après tout, elle allait le perdre!... il avait été sien pendant une -heure, ce petit qu’elle allait quitter pour toujours! - -Thérèse aussi n’était pas contente. Elle s’apprêtait à dire: «Sortez, -madame! on ne vole pas un enfant!» Mais juste à ce moment-là, Zan, -transporté d’une joie subite en voyant entrer dans la boutique son arbre -de Noël qu’apportait le domestique, sauta vers sa belle dame, tout -dressé sur ses pieds et les bras tendus, comme s’il voulait l’embrasser! - ---Est-ce que vous permettez, madame, que je l’embrasse? dit Anna. - -Et il y avait, dans sa voix qui tremblait, tant de supplication -honteuse, poignante, que la fruitière, se baissant brusquement, saisit -son petit Zan et le lui fourra dans les bras. - ---Faudra venir le voir quelquefois, gronda-t-elle, vous êtes tout de -même une brave fille! - -Et alors la fruitière, tombant sur sa chaise, se mit à pleurer, à -pleurer toutes les larmes de son corps. - - - - -LE ROMAN COMIQUE EN MINIATURE - -A Gabriel Monod. - - -Une impression d’intérieur bien chaud, la gaieté des lampes et des -bougies allumées pour la fête; les tables étincelantes, et la bûche qui -flambe dans la grande cheminée. - -C’est une fête d’enfant. C’est l’anniversaire d’une naissance. - -Celui dont les hommes firent un Dieu, ne pouvant croire que tant de -bonté et de simple et doux courage fussent des qualités humaines, Jésus, -l’énergique, le fort, qui apparaît pourtant comme un suave conteur -d’idylles, Jésus naît ce soir, dans une étable; il vagit, tend les bras -sur la paille, entre l’âne et le bœuf. - -Un brave homme a donné l’hospitalité pour la nuit à Joseph, à Marie la -Douloureuse. Il a fallu que celui qui venait apporter au monde la -Charité, l’inspirât même avant que de naître. - -Et je pense aux petits enfants. - -Cette année, au mois d’octobre, je menais à la campagne, devant la mer -tiède de Provence, une vie tranquille. Le soir seulement, tout de suite -après le coucher du soleil, un froid subit s’abattait sur la terre, -couvrait tout d’une humidité mortelle; on frissonnait; le paysan -rentrait en hâte, allumait pour la soupe une brassée de sarments, les -derniers sarments de vigne française, et, tout en gémissant sur la mort -de nos souches, il se réjouissait de tendre le dos un moment au feu qui -cuisait sa soupe. - -Mais les journées... Oh! les douces, les exquises journées! - -L’automne, quand on s’avance vers l’âge qui correspond à cette saison, -devient la saison qu’on préfère. On le comprend, on en pénètre le -charme. - -Affinités mystérieuses de la nature et de l’âme humaine, vous êtes le -bonheur, le seul qui ne mente jamais. - -Les jours coulaient, et j’étais heureux. Quelquefois, un ami voyageur -frappait à ma porte, partageait mon repas de campagnard, me disait les -bruits de la ville. Il me parlait d’ambition, de gloire. - -J’étais, m’assurait-il, un auteur dramatique! je me devais à l’art! -Faire des vers de temps en temps, au gré du caprice, «de l’inspiration», -comme on dit, cela ne suffit pas. Il m’assurait (et la chose me -paraissait singulière) que j’avais, moi, l’hiver précédent, donné une -pièce au Théâtre-Français. Cela était de ma part une promesse, un -engagement; il fallait maintenant revenir au combat, donner non pas une, -mais deux pièces, à l’Odéon, au Gymnase!--et, tandis qu’il parlait, je -le regardais comme un étranger, parce que sa langue m’était devenue -étrangère. - ---Voyez, lui disais-je, voyez l’attitude de ma bonne chienne. Est-elle -jolie ainsi! Demain matin, vous la verrez en arrêt... un bronze de Mêne! -nerveuse et fine, et immobile!... Nous irons chasser au bord de la -mer... Connaissez-vous le petit bois du Pin de Galles? C’est la -propriété de notre commune. Un endroit inconnu parce qu’il est à deux -lieues seulement de la ville. Au premier point du jour, c’est de là -qu’il faut voir le ciel, si joli, à travers les branches des pins... Nos -pins toujours en murmure! Des lyres vivantes, l’antique harpe -d’Éole--pour laquelle on oublierait éternellement le luth, qu’on -attribue aux fées... - -Dans ma vie, il n’y avait rien--et j’étais heureux. - -Un soir, la petite pipe en écume (une pipe d’auteur, pourtant), joli -souvenir d’Alphonse Daudet, manquait de tabac. Je sifflai mes chiens et -m’en allai au village. Dix heures du soir. Le froid humide de la nuit me -pénétrait sous le double vêtement, mieux qu’un froid sec de bon hiver... -Au village, point de boutique ouverte. La rue, la place, désertes, -noires. «Retournons.» Et, avant de rebrousser chemin, j’allumai un -cigare. - -A ce moment, j’entendis des coups redoublés contre une porte:--Qui va -là? - -Je distinguai un groupe arrêté devant l’auberge, qui refusait de -s’ouvrir. Une dizaine de petits enfants, conduits par un homme, comme un -pensionnat à la promenade. - -J’interrogeai. - -C’était une troupe de petits comédiens en voyage, avec leur impresario. -_La troupe miniature_, disent les prospectus. Cela joue _Madame -Angot_,--cela chante des couplets de café-concert, et nuit et jour erre -sur les grandes routes, les pieds dans des pantoufles de corde, les -mains aux poches s’il fait froid, les yeux fermés, ensommeillés s’il -fait nuit, à l’âge où leurs mères devraient encore les réchauffer et les -«border» dans leurs lits, en leur parlant de l’Homme au sable. Le plus -petit avait sept ans. Le plus grand douze. - -L’auberge refusait obstinément de s’ouvrir. On frappa à d’autres portes; -même silence. - ---Eh bien! dit l’homme, allons plus loin chercher un autre village; cela -nous réchauffera! - -Le plus petit (le comique, mesdames) eut un mouvement de terreur à -l’idée de marcher encore. Je le vis, car nous étions en ce moment sous -une lanterne, à l’angle d’une ruelle. - -Et j’offris à la troupe vagabonde l’hospitalité du pauvre homme, celle -dont se contentèrent Joseph et Marie, le soir de la grande naissance. -J’emmenai tous ces petits coucher à la «fénière», au-dessus de l’étable, -devant le trou par où le cheval-laboureur reçoit sa botte de foin, par -où nous l’entendions souffler et frapper du pied. - ---Benoni! criai-je. - -C’est chez nous le nom familier de Benoît. - -Le paysan se leva, ouvrit la lucarne, demandant: - ---Qui m’appelle? - ---Allumez le _fanal_, et vite descendez, lui dis-je. - -Il sortit, les yeux gros de sommeil, sa lanterne à la main. - -Les étoiles, vives, brillaient métalliquement dans le ciel glacial. Le -croissant, mince comme une faucille aiguisée souvent, était près de -disparaître derrière les collines, à l’horizon très noir. - -Benoni éleva sa lanterne au-dessus de sa tête, regardant, avec un -étonnement profond, la bande silencieuse des petits enfants. - ---Ils coucheront à la fénière. Montrez-leur le chemin. - -Vers la fenêtre qui sert de porte, tous montèrent au moyen des pieux en -escalier fixés dans le mur. Il y avait deux petites filles, la jeune -première et la soubrette! Elles s’aidaient des mains et des pieds, comme -des oiseaux grimpent à des grillages avec le bec et les pattes. - -J’avais entendu le plus grand chuchoter: «Cette fois, nous ne souperons -pas.» Pauvres enfants! il me revenait des histoires de petits Poucets -abandonnés par leurs parents, pour cause de misère, et tombés aux mains -de l’Ogre. - -L’Ogre, ici, c’était le Théâtre, un des monstres modernes, un des -minotaures nouveaux. Dragon à mille têtes, mangeur de chair, de sang, de -cœur et d’âme. Cela prend des jeunes filles, des adolescents, des -poètes, pour en faire des comédiens et des auteurs dramatiques! Ah! -quelles tortures, quelles souffrances ils endurent les uns et les -autres, à rire, à gesticuler, à écrire pour messire public, qui est le -père de l’Ogre! - -J’étais allé ouvrir la huche à pain; le malheur voulut qu’un voisin de -campagne ayant emprunté à l’heure du dîner une part de notre provision, -il ne restât chez moi qu’une miche et la moitié d’une autre, soit -environ une livre de pain, pour dix bouches affamées. - -Je fis dix parts à peu près égales et les apportai, avec du vin, à mes -petits hôtes. - -Sous les larges poutres pleines de toiles d’araignées, enfoncés jusqu’au -cou dans la bonne litière, ils ressemblaient, les petits frères de -Jésus, à des oiseaux dans leur nid, qui attendent père et mère, et la -becquée. - -J’arrivai. Les yeux s’écarquillèrent. - -Le paysan, sa lanterne haute, présidait encore au coucher. - -Tous se soulevèrent, tendant la main, ouvrant le bec. - -Hélas! les morceaux mal égaux ne pesaient guère. Le plus petit eut le -plus gros. - -Durant quelques minutes, on n’entendit que le bruit des mâchoires qui -allaient... Et nous entendions aussi le brave cheval de labour mâcher le -foin de sa crèche. Lui aussi se réjouissait à l’idée d’être là, sous un -toit, dans sa litière, et de ne pas voir, en ce moment, les vives -étoiles dans le ciel glacé. - -Un coup de vin pur comme à des hommes, et ce fut fini. Les têtes mêmes -disparurent dans la paille. «N’allumez point d’allumettes!» recommanda -Benoni, et nous nous retirâmes, salués par le «bonsoir, merci!» de dix -voix enfantines. - -Le lendemain, au chant du coq, je regardai la fenêtre haute de la -fénière. Elle était ouverte, encadrant de noir le minois pâle, fatigué, -des deux petites filles, de la soubrette, de la jeune première, et du -comique de sept ans. - -Toute la troupe descendit. - -Hélas! le roman comique me paraissait, en ce moment, une chose bien -triste! - -La troupe des petits comédiens était lamentable à voir sous la lumière -gaie du matin. - -Les traits tirés, les yeux cernés, pâlots, lassés de vivre aux -chandelles, de chanter tous les soirs, et de faire parfois trente -kilomètres dans un jour, en mettant l’un devant l’autre leurs petits -pieds, mal pris dans les souliers de corde trop grands et chavirés! - -Et je pensai au Théâtre-Français, aux comédiens illustres, aux auteurs -célèbres, tous riches, qui tiennent le haut bout de l’échelle au bas de -laquelle étaient ces tout petits. Jamais distance du premier au dernier -ne fut mieux marquée. Il semblait qu’elle fût double, triple, des plus -fameux jusqu’à ces humbles. Il y avait celle de la fortune et de la -gloire à la misère et à l’infirmité; celle de la taille aussi, -symbolique de leur exiguïté morale. _Théâtre miniature!_ miniature de -souffrance, infiniment petit qui contient un monde, réduit, mais entier! -Quelle tristesse, ce spectacle! - -«En vérité, je vous le dis: nul d’entre vous ne gagnera le royaume des -cieux, s’il ne devient semblable à l’un de ces petits.» Et ceux-là s’en -vont par les chemins cherchant déjà l’effet, et non la vérité. Hélas! -mon Dieu, que dirait Jésus? - - * * * * * - -Les oiseaux piaillaient le matin. Mes paons, tout fiers, descendaient du -haut des pins. Les cailles familières jetaient leur cri saccadé. La joie -revenait aux créatures avec la saine lumière du jour, mais ces petits -pensaient seulement aux chandelles qu’ils allumeraient le soir dans un -café de village pour chanter leur répertoire: - - Marchande de marée, - A la halle aux poissons, - Elle était adorée, - De cent mille façons. - -Ils partirent: l’un d’eux oubliant, au fond d’un sac de lustrine noire, -la grosse marmite bohémienne dans laquelle on fait la soupe, aux jours -les plus heureux. Il revint la chercher courant, et rejoignit les -autres, sa besace au dos, tenue à deux mains sur l’épaule. - -La petite fille de Benoni (quatre ans) assistait avec sa mère au départ -de la troupe enfantine. - ---Tu vois, dit la mère, si tu n’es pas sage, je te mettrai comme ça la -marmite sur le dos et je t’enverrai avec ces petites, jouer la comédie! - -A cette horrible menace, l’enfant se mit à pleurer. - - * * * * * - -Noël. Une impression d’intérieur bien chaud; la table étincelle; la -bûche flambe. - -Les théâtres chôment... Où seront-ils ce soir, les petits comédiens, les -petits frères de Jésus? Auront-ils seulement une étable tiède et de la -paille où faire leur nid, et une miette de pain comme les moineaux de -notre fenêtre en temps de neige? - - Pas bégueule, - Forte en gueule, - Telle était Madame Angot! - -Ah! que j’aimais bien mieux la chanson de mon grand-père: - - L’enfant Jésus a chaud, bien couché sur la paille, - L’âne et le bœuf soufflent dessus - L’enfant Jésus. - - - - -TISTE LE TAMBOUR-MAJOR - - -Je l’ai connu petit, il y a longtemps de cela. Oh! c’est une douloureuse -histoire que la sienne. - -Tiste ne fut jamais bien proportionné; il fut toujours trop mince pour -sa hauteur. Il avait la tête effilée, pointue, en forme d’aubergine. Tel -je le vis enfant, tel il fut homme. - -Nous étions du même village, et, à huit ans, compagnons de jeu. Son -père, maître Brun, un paysan, était de taille moyenne; ses deux -grands-pères aussi, le vieil Antoine Toucas et le vieux Sidoine Brun. -Dans la mémoire des plus anciens du village, les Brun et les Toucas -avaient toujours été, de père en fils, des hommes ordinaires. Pourquoi, -dès l’âge de huit ans, Tiste, extraordinaire, se mit-il à s’élever à vue -d’œil, aussi rapidement qu’une tige d’aloès? Il se réveillait tous les -matins plus allongé, sujet quotidien et toujours nouveau de surprise -pour le village, qui ne s’habitua jamais à le voir, car au moment où -Tiste quitta le pays pour le régiment, il était en pleine croissance, et -l’étonnement public en pleine rumeur. - -Oui, j’ai connu Tiste petit, je veux dire enfant, car il était du double -plus grand que ses égaux en âge. - -Or, mon oncle le notaire m’avait donné pour mes étrennes un tambour. -Lorsque j’arrivai pour la première fois sur la place, théâtre de nos -jeux, avec mon bruyant instrument de musique militaire, parmi les -camarades, Tiste, tout d’une voix, fut nommé notre tambour-major. - -Hélas! c’est peut-être le cadeau de mon oncle, oui, le tambour de mon -oncle le notaire, qui décida de sa destinée. - -On entendit bientôt Misé Brun, sa mère, pleurer chez les voisins, -répétant sans cesse, avec une parfaite naïveté d’amour maternel: - ---Mon petit Tistet veut se faire soldat! il dit qu’il a du goût pour -être tambour-major! - -Tistet, comme vous savez, c’est le diminutif de Tiste, qui est lui-même -le diminutif de Baptiste. - -Nous tirâmes au sort la même année. Quand Tiste apparut dans la salle de -la conscription, à la mairie de la ville, et qu’il déploya son bras vers -l’urne de cristal, un murmure de stupéfaction se fit entendre. Le -sous-préfet, un homme grave par état, sourit ostensiblement. Et Tiste ne -manqua pas de tirer le numéro 1. - ---Bravo, le tambour-major! cria-t-on tout d’une voix. - -On fit rétablir le silence par les gendarmes, ce qui fut difficile, car -la gaieté tenait du délire. Tiste, heureux dans son cœur d’être désigné -à l’avance par la voix populaire pour ce grade éclatant (un -tambour-major en ce moment-là lui paraissait plus glorieux qu’un -colonel), Tiste, fier et modeste, souriait en baissant les yeux. - -En peu de temps, Tiste, qui était né tambour-major, Tiste, habile à -remplir un clairon de son souffle puissant et à battre tous les -ran-tan-plan possibles rien qu’avec ses deux index, longs comme des -baguettes de tambour, Tiste, de première force à exécuter des -commandements télégraphiques au moyen de la fière canne à pomme de -cuivre, put se voir galonné d’or et s’entendit appeler «chef» par trois -mille hommes! - -Ce fut le plus beau moment de sa vie. Il eut à cette époque comme un -redressement de fierté qui le fit paraître plus grand de quelques -centimètres, et quand il figura pour la première fois dans une revue, -beau, solennel, splendide et calme, haut sur bottes, dominant le -régiment et la foule accourue, allongé encore par son panache, dont le -bout flottant arrivait au niveau du pompon des officiers montés, il eut -un vertige d’orgueil. Il se dit qu’il avait trouvé l’honorable emploi -d’une taille dont on avait ri jusque-là et qui désormais inspirait le -respect; il se dit qu’il servait la patrie par ses dimensions mêmes, et -que les rois, qui peuvent à leur gré faire des généraux d’armée, ne -peuvent pas faire un tambour-major. - -Ces pensées d’orgueil commencèrent sa perte. Et Tiste n’est pas le seul -homme à qui sa taille ait été funeste. Dès l’école, j’ai toujours vu les -grands contracter des habitudes de domination, de fierté et d’injustice, -qu’un jour ils payent chèrement. Hélas! il n’est pas de grandeur qui -n’amène son ivresse et ne prépare elle-même les révolutions qui doivent -la renverser. - -Tiste bientôt ne connut plus de bornes. Il devint sévère dans le -service, plein de morgue et d’exigences. Il parlait toujours de tout son -haut. Il exigeait le salut des plus nouveaux conscrits et des plus -anciens caporaux avec une âpreté sans exemple. Aux promenades, il -passait son temps à loucher, regardant de côté si les mains des recrues, -suffisamment gantées, se portaient au képi dans la position -réglementaire. - -Et malheur aux distraits!... On alla jusqu’à dire--la malignité n’en -fait jamais d’autres--qu’il ne se promenait que pour se faire saluer. - -On devine le résultat: Tiste fut haï. Un jour vint où le régiment tout -entier se mit à rire de lui sous cape. Les officiers riaient eux-mêmes, -bien qu’il fût un bon soldat. - -Et alors, on s’aperçut avec joie que si Tiste avait d’abord paru grandi -grâce à un redressement de fierté, il avait aussi véritablement, -réellement, matériellement grandi! Après un an de service, son uniforme, -son bel uniforme de pourpre et d’or, lui était déjà court! Cela sautait -aux yeux! Un loustic s’étonnait qu’on ne l’eût pas vu plus tôt! - -Et puis, il avait contre lui des jaloux... tous les petits. - -Il est certain que le tort essentiel de Tiste, mais qui du moins ne peut -pas lui être imputé, fut de s’élever indéfiniment. Ainsi l’histoire -humaine se répète. Napoléon n’aurait pas eu Sainte-Hélène, s’il eût su -s’arrêter à temps. - -Ce bruit étrange courait par la ville: «Le plus grand des -tambours-majors grandit.» Le dédain peu à peu remplaçait l’admiration -pour ses formes rares. Les réguliers le renvoyaient aux déclassés. -L’opinion disait: «Il devrait se montrer pour de l’argent, et ferait -fortune!» Le sous-officier se sentit traité en saltimbanque. Le prestige -s’en allait, et Tiste, qui avait pu voir comme le panache plaît aux -femmes, se sentit irrévocablement condamné, le jour où une fille -d’auberge, la plus belle de ses maîtresses, lui déclara qu’elle ne -voulait plus le voir! C’en était fait! Il avait dépassé la mesure d’un -tambour-major raisonnable. - -Le pauvre diable était véritablement amoureux; il le devint surtout, -selon l’usage, quand il se vit dédaigné. Et dédaigné, pourquoi? Pour -cette stature qui d’abord lui avait valu ses plus belles conquêtes! Il -me rappelait le Phénix, si magnifique, mais qu’une tendre colombe -plaignait de tout son cœur, disant: «Il est le seul de son espèce!» Un -de nos poètes contemporains parle fort bien, en quelque endroit, d’_une -grande âme malheureuse, qu’isole sa propre grandeur_. Tel était -Michel-Ange et tel était l’illustre et infortuné Tiste. Les femmes le -prirent en horreur. Ainsi, l’amour l’abandonna d’abord; on va voir -comment la gloire le trahit, et quel fut, pour tout dire, son Waterloo. - -Les clairons et les tambours du 600e, irrités des sévérités de leur -tambour-major, exécutèrent contre lui un noir complot. La ville de X... -s’en souviendra longtemps. - -... Un soir d’été, je passais sous les arbres qui encadrent la place -publique. Au coup de huit heures et demie, la retraite d’ordinaire -faisait éclater son tintamarre au milieu de la place, et huit clairons, -autant de tambours, partaient du pied gauche pour faire le tour de la -ville, entraînant sur leur passage les troupiers en récréation et tous -les gamins des rues. Ce soir là, un peu avant la demie, et sans songer -que c’était l’heure de la retraite, je passais, dis-je, sous les arbres -de la place au milieu de laquelle, dans l’ombre naissante du soir de -juillet, je distinguai vaguement une colonne entourée d’une vasque. -Aurait-on, pensai-je, érigé à mon insu, au cœur de ma ville natale, une -fontaine nouvelle? Il n’en était rien. La colonne, c’était Tiste, -debout, long, maigre et mélancolique, appuyé sur sa haute canne. La -vasque était figurée de loin, à mes yeux, par un cercle de bambins hauts -comme sa botte et qui l’entouraient en silence, émerveillés de sa taille -et surtout de sa solitude plus surprenante encore. - -Tiste était seul. - -Tiste était seul, car pour un tambour-major les petits enfants ne -comptent pas, et Tiste n’avait autour de lui ni ses clairons, ni ses -tambours! - -Ses clairons et ses tambours s’étaient donné le mot, ce soir-là, et pour -lui jouer un bon tour s’étaient jurés d’être absents à l’heure de la -retraite. Tiste était donc seul sur la place, seul, droit, maigre et -affligé, droit comme un peuplier et triste comme un saule. Les poètes -Lamartiniens qui ont écrit des stances éplorées sur le désespoir, -ignorent cependant les profondeurs de désespérance où descendit ce -soir-là l’esprit de Tiste!... - -De temps en temps, il tressaillait et regardait du côté par où il -s’attendait à voir apparaître ses hommes... Soudain: «Grouchy!»--C’était -Blücher!--... «Mes tambours!»... C’étaient les cloches! - -La demie tinta. Le son fut répété par l’église Saint-Ambroise, puis par -la cathédrale, coup sur coup; puis par l’horloge de l’Hospice militaire, -enfin par celle de l’Hôtel de ville. - -Tiste promena sur la place, envahie par la nuit, un regard suprême, et, -ahuri, ne comprenant rien à son aventure, spectral et fantastique, -enfiévré, ne sachant plus où il en était de la vie, ne comprenant plus -rien même au peu qu’il avait coutume de comprendre, il leva sa canne, -l’agita dans tous les sens avec des mouvements saccadés, et commandant -une retraite invisible et inouïe, il partit du pied gauche pour le tour -de ville habituel. - -Les gamins hilares, sifflant et criant, avec des roulements imités et -chantant une retraite ironique, suivirent en courant le héros qui -marchait au pas. On eût dit Gulliver tambour-major à Lilliput. - -Flâneurs, cochers, ouvriers, boutiquiers, la ville stupéfaite le regarda -passer. La sous-préfète à son balcon appela le sous-préfet pour lui -montrer ce spectacle sans précédent. - -Le tambour-major rentra ainsi à la caserne, blême, l’œil hagard, la -figure et le nez allongés, si amaigri par une heure de fièvre et -d’horreur, qu’on l’eût dit plus grand que jamais. - -Qu’allait-il arriver? Les tambours et les clairons eurent chacun un mois -de prison. Mais lui, Tiste? Il n’eut à répondre de rien, parce que, -visiblement malade, il se rendit à la visite le lendemain. Il ne put pas -dire au major ce qu’il avait, mais on lui fit tirer la langue, et on -l’envoya à l’infirmerie. - -Le major et l’aide-major vinrent l’examiner le jour d’après. L’état de -Tiste était pitoyable. Sa taille singulière empêcha qu’on ne fût -apitoyé. - ---Vous êtes long comme un jour sans pain! lui dit le major qui voulait -l’ausculter; il s’en faut que mon oreille arrive à la hauteur de votre -poitrine! Couchez-vous! - -Le géant se coucha. - -Ses pieds dépassaient le lit, et cela d’un air si piteux, que le major -et l’aide ne purent s’empêcher de rire. Les infirmiers ne purent -réprimer l’hilarité communicative. Tiste était donc perdu: il ne pouvait -pas être traité sérieusement. - ---Savez-vous, lui dit le major (excellent homme court et trapu), -savez-vous la cause de votre mal?... C’est la croissance! Vous -reprendrez aujourd’hui votre service. - -C’est la croissance! De ce jour, la mélancolie de Tiste s’aggrava -étrangement. Il ne mangeait plus; il buvait à peine. Il maigrissait à -faire peur, et, soit illusion, soit réalité, le fait est qu’il -paraissait toujours plus gigantesque et toujours plus drôle à mesure -qu’il devenait plus malade et plus malheureux. - -Il n’avait que vingt-deux ans et il ne savait plus où il s’arrêterait. - ---Si j’allais grandir _toujours_! me dit-il une fois. - -Et je le vis pâlir à cette idée, qui devint l’idée fixe du malade. -Esprit borné, par là il avait entrevu l’infini. Il en demeura -épouvanté,--visionnaire, comme Pascal. - -Rien d’effrayant, songes-y, lecteur, comme cette grande misère qui n’a -jamais pu inspirer que des plaisanteries. Et l’amour ne cessait de le -tourmenter, et les femmes de lui rire au nez. Un jour, Tiste me dit d’un -son de voix caverneux: - ---La _petite_ s’est mariée! - -La _petite_! Quelle mélancolie dans ce mot! - - _Noluit consolari._ - -Le soir même il entra à l’hôpital. - -Je remplirai jusqu’à la fin mon pénible rôle d’historien. Tiste, malade, -ne cessa d’être un sujet de gaieté pour ses camarades de chambrée. On le -mesura un jour qu’il dormait, et, à quelque temps de là, Tiste étant -mort, on put dire aux infirmiers sa taille exacte pour le fabricant de -cercueils. - -Quand on fut pour l’ensevelir, la bière se trouva trop courte; on -s’aperçut que Tiste, mort, avait encore grandi! - -Ce fut son principal trait de ressemblance avec Napoléon le Grand, dont -les poils de la barbe poussèrent après la mort, et aussi les ongles des -pieds, qui, brusquement allongés, crevèrent la pointe de cette botte -dont le talon s’était appuyé sur le front de tous les rois. - - - - -LE RÉGIMENT QUI PASSE - -A Frédéric Febvre. - - - Fanfare!--Un régiment va passer dans la rue; - Et de tous les côtés une foule accourue - Déborde les trottoirs, s’entasse aux carrefours, - Car on n’a pas un tel spectacle tous les jours: - Un régiment doré, luisant, musique en tête, - Qui défile, et cela met une ville en fête - De voir passer les bons soldats--et le drapeau. - - Les anciens officiers, qui portent leur chapeau - Comme un képi, l’ont mis tout à fait sur l’oreille. - Le plus vieux, dont le cœur au tambour se réveille, - Pour mieux voir, monte, avec un soupir étouffé, - Sur sa chaise, devant les tables du café; - Le salon, la mansarde, ont ouvert leur fenêtre... - Les filles ont souri... Les soldats vont paraître. - - «Les voici!»--Les voici, précédés des gamins - Qui simulent, du jeu comique de leurs mains, - Les cymbales, la flûte, et surtout les trombones. - Et les bébés ont ri, hissés au bras des bonnes. - Puis viennent les clairons hautains, et les tambours. - Le boulevard s’emplit de piétinements sourds - Fondus en un. On sent qu’une chose sublime - S’avance: six cents cœurs, qu’un souffle unique anime, - Douze cents pieds, réglés, qui ne font qu’un seul pas, - Et tous les cœurs, unis, suivent les bons soldats! - - Mais quand un régiment ne va qu’à la parade, - Vain de sa bonne mine, un peu fier de son grade, - Tout soldat, si la paix lui permet d’oublier, - Aimant l’amour avec des façons d’écolier, - Regarde effrontément la femme en plein visage, - Et l’on ne connaît pas de régiment bien sage!... - - C’est pourquoi ce petit capitaine, à ce grand, - Malgré la discipline, a parlé dans le rang: - --La belle jeune fille! - --Où donc? - --A la fenêtre, - Là! - --Crédienne, bien belle! une fille à connaître! - - Tous deux, un peu rêveurs, s’éloignent à regret, - Et le beau régiment tout entier apparaît, - Tant la chaussée est large et file en ligne droite. - La belle et blonde enfant regarde à gauche, à droite, - Devant elle; elle est grave, et plus d’un officier - A cheval, se retourne, et son sabre d’acier - Qu’il fait reluire, indique au sergent qui s’approche, - Un détail, un oubli dont il lui fait reproche... - A l’insu de lui-même espérant un regard. - - Mais son rang le rappelle et l’officier repart. - - Le colonel lui-même a remarqué la fille! - Ah! le bel officier, dont l’uniforme brille - De l’éperon sonore à l’épaulette d’or, - Moustache déjà grise ou toute noire encor, - Est prompt à relever cette fine moustache, - Car il sait quel prestige aux insignes s’attache, - Et que, dans le soldat, la femme au faible cœur - Admire aveuglément l’héroïsme vainqueur! - - «Le drapeau!...» Le drapeau!... Dans la foule attendrie - On se presse. Salut, Couleurs de la patrie, - Salut, drapeau blessé, sang rouge, azur vivant, - Notre blancheur! Salut, loque flottante au vent, - Drapeau sublime, orgueil des hommes et des femmes! - Nos morts sont dans tes plis qu’agite un souffle d’âmes! - - Et le porte-drapeau, presque un enfant, charmant, - Jeune comme l’espoir, balance doucement, - Sur le rythme des cœurs et de la symphonie, - Le symbole sacré de la patrie unie... - Il sait, le lieutenant, que l’ombre du drapeau - Flottant sur lui, lui fait un visage plus beau, - Plus fier, plus noble, et que le drapeau, qu’on admire - Et qu’on aime, lui vaut plus d’un joli sourire. - - --«Cette fille a souri, pense le colonel... - A l’un de mes blancs-becs d’officiers, mais auquel? - --C’est au porte-drapeau, se dit un capitaine; - --Qu’elle ait souri du moins, la chose est très certaine: - A présent, elle envoie un baiser!... Sacrebleu!» - Et le bon colonel, vieux qui se voûte un peu, - Fait bomber sa poitrine et se met bien en selle. - «Bigre! fait un sergent, la belle demoiselle!» - Dans son voisin qui rit chacun craint un rival; - Un chef de bataillon fait cabrer son cheval; - Plusieurs ont pris un air de gloire, et, sur sa lèvre, - Le doux porte-drapeau, que la musique enfièvre, - A, d’une main tremblante, étiré ses poils blonds, - Et le drapeau, penché, se déroule en haillons. - - Mais Elle, elle a cru voir, dans le drapeau qui flotte, - L’âme du bien-aimé, qui, mort à Gravelotte, - Disparut, et qui dort, enterré sans tombeau... - - Le baiser de la vierge était pour le drapeau. - - - - -LE CHEF-D’ŒUVRE - -A Édouard Schuré. - - -I - -En ce temps-là, nous avions vingt ans. Ce n’était pas aujourd’hui, -messires. C’était autrefois. - -Si vous croyez, mes pauvres amis, que les oiseaux de ce temps-là -piaillaient de la même manière que ceux d’aujourd’hui, vous vous -trompez, pauvres gens, du tout au tout, et franchement me donnez à -penser que vous êtes hommes de décadence, n’ayant aucune idée précise -sur la réalité des choses passées ni, conséquemment, des présentes. - -C’était autrefois. Un beau temps! où les moineaux chantaient comme des -rossignols et peut-être mieux. Un temps, vous dis-je, qu’on ne reverra -plus! Ni vous, qui ne le vîtes jamais, ni moi qui l’ai vu, ni ceux qui -viendront, personne ne le reverra! - -Il y a, comme cela, des temps et des choses qu’on ne voit qu’une -fois--et que beaucoup ne voient jamais. - - -II - -La rose qui, hier matin, était fleurie sur son rosier de mai, Dieu -lui-même ne la refera point. Elle fut, et c’est assez. Adieu, ma rose! -Bouche baisée, cœur flétri, amours passées, adieu printemps, jeunesse, -adieu... Cours après l’eau courante! Elle a passé comme l’heure. Ah! -quel joli visage elle avait, mon amoureuse, au temps d’autrefois, et -comme gentiment elle le mirait dans l’eau, dans l’eau courante. - -Elle a passé, l’eau qui court, prompte comme l’heure, et j’ai toujours -cru--ma pauvre amoureuse--qu’au fil de l’eau avait couru notre jeunesse, -emportée avec la rose que nos doigts, feuille par feuille, y jetaient, -parmi les rires, les beaux rires de vingt ans. - - -III - -En ce temps-là, nous étions jeunes; et peintres, sculpteurs et poètes, -quand l’hiver nous ramenait à la ville, après les séjours aux champs, le -soir, tous les soirs, nous vivions attablés dans un cabaret triste, -égayé par nos rires jeunes, par nos récits d’amour et de jeunesse, égayé -par nos vingt ans. - -Deux quinquets fumeux vainement répandaient la tristesse dans le cabaret -de Mme Irène, nous avions vingt ans quand même, et cela, voyez-vous, des -deux quinquets fumeux faisait deux soleils! - - -IV - ---Bonsoir, madame Irène.--Bonsoir, Pierre, Paul, Antoine.--Votre bière -est-elle bonne? votre fille toujours jolie?--De fille, mauvais -plaisants, je n’ai que ma laide servante!... et pour de la bière, -voilà!--Buvons! buvons comme des chantres!--Que dis-tu de Rembrandt, -Antoine?--Un rapin, un mauvais rapin!--Michel-Ange avait du génie!--Pour -son époque, oui, peut-être!--... La Renaissance, c’est nous! - - -V - -En ce temps-là, messeigneurs, nous ne parlions pas de décadence. Tous -les matins, nous avions vingt ans de plus belle; nous découvrions -l’Amérique et la Hollande tous les matins; et le baiser d’une belle -fille nous faisait croire à l’avenir. Nous pensions qu’avant nous, -personne n’avait su aimer. Ce que nous éprouvions étant nouveau pour -nous, notre jeunesse nous semblait la jeunesse même du monde. - - -VI - -On dit que cela est changé. A entendre les hommes mûrs, les jeunes d’à -présent affirmeraient que le monde est vieux! - -Je n’en crois rien, mes compères. Ceux qui disent pareille chose, n’ont -plus vingt ans, et ils calomnient la jeunesse qui se moque d’eux, -parfaitement! - - -VII - -Or donc, parmi nos camarades, un entre autres était sculpteur, et, bien -que forcé, par son métier, de manier terre et marbre, ébauchoir, marteau -et ciseau, il aimait, aussi bien que les camarades, l’illusion légère, -l’impalpable rêve et la vague et décevante aspiration. - - -VIII - -Ah! c’était un maître sculpteur, car il avait un atelier, et dans cet -atelier des ébauchoirs et de l’argile, du marbre, des ciseaux, un -marteau comme Michel-Ange,--du marbre blanc, vous dis-je, ambré et -transparent au soleil! - - -IX - -Sous les quinquets fumeux, nous causions entre artistes: - ---Que fais-tu? - ---Moi, la _Mort de l’Ame_. - ---En vers? - ---Non, sur la toile. - ---Et toi? - ---_Le Melon entamé._ - ---A l’huile? - ---Non, en alexandrins. - ---Parbleu, criait celui-ci, j’ai peint ce matin même un coucher de -soleil avec un ciel couleur d’absinthe, dont vous me direz des -nouvelles. C’est d’un vert, oh! d’un vert!... - ---En prose? - ---En musique, idiot. - -Ainsi, badinait sérieusement notre fière jeunesse, sûre d’elle-même et -pleine de mépris pour le passé de tous les arts. - - -X - -Malheur à l’homme de vingt ans qui ne se croit pas Bonaparte ou -Christophe Colomb, c’est-à-dire un homme de génie, s’il est un artiste: -il ne connaîtra ni victoire, ni découverte, même petite. Malheur à qui -ne rêve pas, à vingt ans, l’escalade de la Jungfrau ou de l’Olympe! Pour -atteindre _le moins_, il faut vouloir _le plus_, et, vaillamment le -vouloir! - -Mais désir n’est pas volonté. La volonté qui n’agit point, mes frères, -n’est qu’un mot, comme tous les mots: du son, du bruit, du vent: rien! - - -XI - ---Bonsoir, Antoine, et ta statue?... Tu as une statue en train? - ---Merveilleuse, ami, merveilleuse. - ---Et le sujet, peut-on savoir? - ---Oh! bien simple: un coureur tout nu; mais si lancé qu’on croit qu’il -gagnera le prix de la course. Il est seul parce que--on le devine--il a -laissé les autres coureurs bien loin derrière lui, là-bas, tout là-bas, -perdus dans la poussière soulevée!... Et tout cela dans ma statue, doit -se voir écrit comme dans un livre, ou comme dans un tableau... La foule -applaudit. On l’acclame, tant il court bien, mon coureur! Sa main, -tendue, déjà, en rêve, saisit la palme! la palme glorieuse, la -palme!--Les filles agitent les mouchoirs! Elles l’aiment. Il est si -beau! Chaque muscle sera en place, comme copié sur nature, bien que nul -modèle ne puisse, immobile, me donner le mouvement d’un coureur si -violemment lancé, de tout son être, en avant, vers la victoire!... - - -XII - -Et tous, nous écoutions le camarade nous dépeindre son œuvre excellent. - -Un maître, ce frère Antoine! un grand sculpteur, plus grand que -Michel-Ange, puisqu’il commence à peine et que, déjà, il a son -chef-d’œuvre! - - -XIII - -Et les jours passaient. Nous avions toujours vingt ans, car de dix-huit -à vingt-deux, on a toujours vingt ans, n’est-ce pas, mes commères? - ---Elle avance, ta statue, Antoine? - ---Fichtre! - ---Encore, madame Irène, un verre de bière dorée! - ---Votre fille, toujours jolie? - ---Voilà de la bière, mauvais plaisant! Je n’ai--de fille--que ma -servante. - -Et toujours les quinquets fumeux brillaient pour nous comme deux -soleils. - -Le soleil était dans nos têtes, mêlé, sous nos crânes, aux visions d’art -et d’amour de notre jeunesse. - -Entre les pavés de la rue, nous voyions fleurir la rose, et dans les -ruisseaux de la rue nos doigts l’effeuillaient, la rose, la rose de mai, -en rêve, comme si l’amoureuse eût été là, et qu’à nos pieds eût coulé la -Gargilesse ou l’Anio. - -Nous avions vingt ans. - - -XIV - -De la statue d’Antoine, on en parlait souvent, toujours; tous les jours. - -On racontait qu’elle avait été vue par Laurence, une fille du quartier -Latin, une brave fille au doigt tout noir de piqûres d’aiguille, une -brave ouvrière qui aimait beaucoup l’amour, et un peu Antoine pour la -magie de ses rêves d’artiste et pour ses vingt ans. - -Quand elle l’avait vue, la statue était, disait-on, voilée; emmaillotée -de linges humides;--elle faisait, là-dessous, un effet du diable! - ---A qui, Laurence, en as-tu parlé? - ---De quoi? - ---De la statue d’Antoine? - - -XV - -Je voudrais voir, grondait Antoine, qu’elle en eût parlé à quelqu’un! -L’œuvre regarde l’ouvrier jusqu’à ce qu’il l’ait livrée aux hommes. De -ma statue, j’en suis jaloux, jaloux, m’entendez-vous,--comme d’une -femme! Se dire: «C’est mon œuvre à moi. Je l’ai, là!--et personne encore -ne peut la voir. Elle éblouira un jour le monde. Des foules en feront le -tour! Mais, en ce moment, elle n’est qu’à moi, à moi seul, la fille de -mon art!» C’est croyez-moi, compagnons, une jouissance sans pareille, -une joie sans égale, une incomparable volupté. L’artiste est l’homme -sans rival lorsqu’il aime ce qu’il crée, et qu’il ne l’a pas livré -encore à l’univers imbécile! Oui, il n’est qu’un homme sans rival, c’est -l’artiste à ce moment-là, avant qu’il se soit livré aux bêtes! - - -XVI - -Et nous buvions à la santé d’Antoine. Les jours, les mois coulaient. Nos -vingt ans étaient vingt-cinq, vingt-six et trente. Madame Irène était -morte. Le soleil se faisait rare. Les quinquets fumeux répandaient de -l’ombre dans le cabaret de madame Irène--morte. Des têtes nouvelles, aux -longs cheveux plus brillants que les nôtres, y apparaissaient le soir. -Des visages imberbes. Des poètes-enfants s’asseyaient à nos tables, nous -poussaient du coude sans se gêner. Des peintres, des musiciens, des -sculpteurs de seize ans nous trouvaient vieux, poncifs, bien vieux, et, -à nos théories, hochaient la tête d’un air grave, comme des jeunes gens -qui en savent long, et qui ne veulent pas blâmer encore, par respect -pour l’âge! - - -XVII - -On reparlait toujours de la statue d’Antoine. - ---Oh, ça, par exemple, c’est un chef-d’œuvre! Le chef-d’œuvre même de la -génération! - ---Cette statue, eh bien, tu dois la connaître, toi? - ---Oui par le sonnet de Lereître. - ---Moi par la symphonie d’Andolin! - ---On l’a donc mise en sonnet, sa statue?... - ---Et en musique, comme tu vois. - ---Mauvaise musique et pauvre sonnet! - ---Ils n’ont pas atteint le sculpteur, c’est clair. Comment veux-tu -qu’avec des mots et des sons on rende la ligne précise, l’exact contour -d’une statue? - ---Une statue... mais si mouvementée! - ---C’est égal, rien ne vaut l’œuvre. - ---Demandons à Antoine d’entrer chez lui un soir. - ---Un sanctuaire, son atelier! Il ne voudra pas. - ---Allons chez vous, Antoine, faire un punch, dans votre atelier?... Aux -lueurs bizarres du punch, ça sera curieux à voir, l’effet de votre -statue. - ---Jamais, jeunes gens, ma statue ne sera vue avant l’heure. Un -sanctuaire, mon atelier! Personne n’y pénètre que moi. - ---Et la poussière? - ---J’ai un balai. - ---M’est avis tout de même qu’il y aura mis plus d’un jour, à faire son -coureur illustre! - - -XVIII - ---Enfants, disait alors Antoine, on voit bien que vous êtes jeunes, -puisque le temps vous paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie -d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie d’un homme, qu’est-ce qu’une -vie d’homme, dans l’éternité? - -«L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité. _Exegi monumentum ære -perennius._ Les cités disparaissent. Les bustes vivent. Les villes sont -englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement. Il y a dans la -perfection de la forme, dans l’inouï des contours, dans l’infinie -impeccabilité de la ligne,--une puissance qui résiste à tout. Et celui -qui travaille pour l’éternité marchanderait les années! il produirait à -la façon d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des charmes -éphémères! Dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle, je les -mettrai, s’il le faut, à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout en -sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme n’interrompra la symphonie -du mouvement général. Chaque détail rappellera l’ensemble et l’ensemble -évoquera Tout... oui Tout, tout ce qui entoure un homme qui court: la -foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les cités voisines qui -jalousent sa patrie, le monde qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a -sous les pieds, le ciel qu’il a sur la tête!» - - -XIX - -Ils étaient bien forcés de se taire, les petits jeunes imberbes, -lorsqu’Antoine, avec ses cheveux rares mais longs et bouffants, passant -sa main nerveuse de statuaire dans sa barbe, de statuaire aussi, -parlait, comme on vient de le voir, en grand statuaire. - - -XX - -Beaucoup d’entre nous furent deci delà poussés vers la fortune ou vers -la misère. Beaucoup retournèrent au pays, planter choux et betteraves, -oubliant l’art sacré. - - -XXI - -Et quarante ans après--hier, mes camarades!--je repassai, venant de -faire le tour du monde, je revins, poussé par une curiosité de vieux, -devant la petite boutique de Mme Irène. - - -XXII - ---Per Baccho! au milieu de cinquante jeunes gens--en tout pareils à ceux -que nous fûmes--Antoine, vieillard chauve, pérorait encore! - -Vous n’imaginez pas combien fumeux étaient les quinquets fumeux de ce -sale trou!... Raisonnablement, comment des artistes peuvent-ils vivre -là-dedans? La fumée des pipes y obscurcit encore l’enténèbrement qui -tombe des quinquets gras, crasseux et fumeux! - - -XXIII - -J’y entrai un moment, je m’y assis; j’y suffoquai. «Parole d’honneur, -c’est à oublier que le soleil existe!» Et de crainte de me tromper: -«Monsieur, dis-je à l’un de mes jeunes voisins, quel est ce petit -vieillard qui pérore?» - -Le jeune homme me regarda avec pitié: «C’est Antoine, le grand -statuaire!»--«L’auteur du fameux Coureur?»--«C’est lui!» - ---Il est donc resté fameux, son Coureur? - ---Unique!... C’est une œuvre unique! - ---Et quand l’a-t-il exposée? - ---Antoine n’expose jamais! - -Cela fut dit d’un ton de tel mépris que je conçus moi-même, sur le -moment, pour les artistes qui exposent, un mépris prodigieux et -involontaire. Cela s’imposait. - -J’abordai Antoine. - ---C’est toi, mon vieux! - ---Comment, c’est toi! - - -XXIV - -Et nous causâmes des anciens jours... Nous sortîmes du cabaret. Je -l’accompagnai à sa porte, à la porte de son atelier. - ---Écoute, Antoine, lui dis-je alors, montre-la moi, je t’en prie. Quant -te retrouverai-je, je l’ignore? Je veux _l’avoir vue_ avant de mourir. -Je repars demain pour le Nouveau-Monde, où je resterai quelque dix ans. -Si _elle_ est toujours ton cher secret, tu ne seras pas trahi. -Montre-_la_ moi, je t’en prie! - ---«Ah! ma statue?» dit-il, et il me sembla entendre pleurer, dans sa -voix, une douleur infinie, le regret des vingt ans, des rires, des -rêves, des roses... La salle d’un cabaret m’apparut, noire comme un -tombeau où veillaient des ombres--ombres de jeunesses mortes, puantes -comme des momies ouvertes, loin, oh! bien loin du soleil et des -roses--sous d’horribles lampes funéraires!... Les ruisseaux, au détour -de la rue, tombaient à l’égout, chargés de l’ordure d’une ville infâme, -et,--les pieds dans l’infamie de ces ruisseaux de la ville, debout et -voûté déjà, ridé et chassieux, maigre et chauve, ratatiné, réduit à -rien, le sculpteur Antoine,--qui fut un bel enfant, autrefois, dans la -campagne,--me dit de sa voix presque chevrotante qui sifflait un peu -entre ses dents ébréchées... il me dit, ôtant son chapeau avec sa main -droite et portant à son front, comme André Chénier mourant, l’index de -sa main gauche... il prononça, il proféra ces paroles, faites pour -l’éternité: - ---Ma statue? que vous êtes matériel, mon cher! Elle est _là_! - - - - -TOUTE UNE VIE - -A Achille Toupié-Béziers. - - -I - -Du plus loin qu’il me souvienne, je l’ai toujours vu à son échoppe, au -coin de la place de mon village, le savetier Martin; je l’ai toujours vu -là, un soulier solidement pris entre ses genoux, rapprochant ses deux -poings énergiquement fermés, écartant les coudes et tirant l’alène avec -la régularité du gros balancier de cuivre qui, derrière lui, dans -l’horloge à gaine, fait tac, tac, et lui raconte l’éternelle monotonie -des choses. - - -II - -Tac, tac, de gauche à droite, le balancier va, les coudes s’écartent, -les poings se rapprochent. Pan, pan! le marteau tape; la besogne avance -et ne finit jamais. Après un soulier, un autre. Les hommes marchent, les -souliers s’usent. Pan, pan! de bas en haut; tac, tac, de droite à -gauche!... Toute la vie, Martin, tu tireras l’alène et tu frapperas du -marteau, assis sur ta chaise basse, dans ta boutique étroite, dans un -coin de la place de mon village, devant l’église d’où sortent, tous les -dimanches, des chants monotones comme l’éternité dont ils parlent, comme -l’enfer et le paradis, comme notre vie mortelle qui va, tac, tac, de -droite à gauche, de la crainte à l’espérance, toujours, toujours! - - -III - -Les arbres de la place sont verts au printemps et l’été; en automne, -leurs feuilles tombent; l’hiver, les arbres sont dépouillés. Tac, tac, -toute ta vie, Martin, tu tireras l’alène, tu frapperas du marteau; les -souliers s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, -n’est jamais finie. - -En été naissent les cigales; il y en a par milliers dans les hautes -branches des platanes, dans les hautes branches qui doucement remuent, -de droite à gauche, toujours. - -Sur le tronc des arbres et par terre, l’ombre est criblée de petits -ronds lumineux qui bougent, de gauche à droite, du nord au sud, de l’est -à l’ouest, selon le vent, toujours, toujours; et les cigales de l’été -bruissent, prolongeant les saccades de leur chant qui, toujours le même, -s’élève et descend comme s’il s’éloignait après s’être rapproché. La -besogne n’est jamais finie. - -L’août s’en va, emportant les cigales. L’eau des collines descend dans -la plaine inondée. Les grenouilles par myriades, autour du village, font -une clameur soutenue, immense, un tapage si régulier qu’on dort au -milieu par habitude, sans plus l’entendre, et que, s’il venait à se -taire, on se réveillerait brusquement, cherchant ce qui se passe -d’insolite, car on s’accoutume à tout. Voyez le père Martin qui, toute -la vie, frappe du marteau et tire l’alène, toujours, toujours. - - -IV - -Il y a, sur la place, une fontaine. - -Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette qui porte une vasque -d’où l’eau, par quatre becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans -cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans variation, sans -changement, gai d’une gaieté sans âme, que rien n’émeut; si monotone -dans sa gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut le faire -changer, que rien ne peut émouvoir aucune chose, ni le départ des morts -qui, sous le drap noir, traversent la place de mon village pour aller au -cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés qu’on va baptiser à l’église. - -C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre becs; elle semble -indiquer les quatre saisons; elle désigne le nord, le midi, le couchant -et le levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les feuilles, comme -les grenouilles et les cigales, comme les chants de l’église, comme le -balancier, comme le marteau du père Martin... Pan, pan! Les souliers -s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, n’est -jamais finie. - - -V - -Le père Martin a une femme, une femme de bon conseil, une brave femme -qui économise. Le père Martin, le dimanche même, travaille, sans souci -du curé: «Si je ne travaillais pas, monsieur le curé, je me griserais -peut-être le dimanche!» On ne l’a jamais vu gris, le père Martin. Il -boit de l’eau. Il économise, toujours; et sa femme, qui l’aime, est -contente. Elle ne l’a jamais vu gris. - - -VI - -A quoi rêve le père Martin, tout en tirant l’alène, tout en frappant du -marteau? C’est une chose étrange: il veut quitter l’échoppe. Il songe à -la quitter. - -De la place, les passants qui le regardent trouvent l’échoppe jolie, car -la porte vitrée, aussi large que la boutique, est encadrée de verdure, -et, là-dedans, sous les vitres, au milieu de son cadre de fleurs, le -père Martin a l’air d’un portrait vivant, d’un fameux portrait, ma foi! -d’un de ces portraits de maître où le peintre a mis tant d’expression, -tant de réalité, qu’on y devine toute la vie du personnage, ses -habitudes d’esprit, sa pensée, toute sa vie, toute. - -Toujours le même, comme un portrait peint, le père Martin vieillit en -tirant l’alène. De temps en temps, à intervalles réguliers, il relève le -nez, jette un coup d’œil sur la place où la fontaine coule, où les -hommes marchent, où les souliers s’usent. «Bonjour père Martin!» -«Bonjour, bonjour!» On passe, on s’éloigne... on repassera. - - -VII - -A quoi rêve le père Martin? A quitter l’échoppe. Il en a assez. Il se -sent vieillir. Et c’est précisément parce qu’il a assez, de l’échoppe, -qu’il y reste, qu’il n’en bouge pas, qu’on l’y voit au travail si tôt, -le matin, et si tard le soir, frappant du marteau! Martin travaille pour -ne plus travailler. Il a ses projets, Martin. Il économise. Pan, pan! -Toute une vie, il besognera, pour avoir, à la fin, quelques jours sans -travail, les derniers, jours heureux où il changera de logis! où il ne -dira plus: «_Entrez! entrez, nous allons voir ça!_» ou bien: «_C’est six -francs sans marchander!_» ou bien: «Bonjour, bonjour!» à tous les -rouliers qui passent! Alors, il aura un jardin, un jardin à lui, qu’il -arrosera, qu’il bêchera, devant une maisonnette à lui, qu’il fera bâtir. -Il a choisi déjà, dans sa pensée, l’emplacement de sa maisonnette; elle -sera à l’un des bouts du village, un peu loin de la grand’route où les -hommes marchent, où les souliers s’usent. Il en a assez, le père Martin, -de tirer l’alène et de frapper du marteau. - - -VIII - -Et il sourit, le brave Martin, parce qu’il travaille et qu’il espère. Il -est honnête, et l’on vient chez lui de bien loin. Il entasse de jolis -écus, dans de vieilles bottes suspendues au plafond de son grenier. -Tape, marteau; coule, fontaine; les petits ruisseaux, eh! eh! eh! font, -dit-on, les grandes rivières; petit à petit, pan, pan, pan, l’oiseau -fait son nid... Eh, eh, eh! Et maintenant il arrive qu’en passant devant -l’échoppe, on entend rire le père Martin. Il rit tout seul, à son joli -rêve, à son jardinet, à sa maisonnette, construite où il sait bien: à -l’un des bouts du village, un peu loin, oui, un peu loin de la -grand’route, où les hommes marchent, où les souliers s’usent. - - -IX - ---Holà! père Martin! nous avons donc pris un aide? - ---Ma foi, oui, comme vous voyez! - -Ils sont deux maintenant dans l’échoppe, à tirer l’alène, un vieux et un -jeune, à tirer l’alène et à frapper du marteau, à dire: «Bonjour» aux -passants, à répondre aux pratiques. Ils sont deux dans le cadre de -verdure, qui apparaissent aux passants comme un tableau du travail -monotone, du travail éternel. Il y a un vieux et il y a un jeune. Le -jeune apprenti est vigoureux. Le père Martin à vieilli. Sa femme, au -fond de la boutique, sourit. - - -X - ---Un aide, père Martin! c’est déjà bien du changement dans votre vie! - ---Du changement? oh! si peu! Il y avait trop de pratiques! - ---Tant mieux, père Martin! trop de travail enrichit! - -Et il sourit aussi, comme sa femme. - -Du changement? il ne comprend pas. Non, elle n’est point changée, son -existence; voilà bien la place, l’église et la fontaine, les mêmes -choses, les mêmes bruits, les mêmes paroles. Des morts qui passent, sous -le drap noir; des enfants que l’on va baptiser. Les hommes marchent, les -souliers s’usent. Tac! tac! pan, pan! mais cela va finir. La maison va -se construire. Elle se construit, elle monte. Voici déjà tout le premier -étage... On en parle dans le pays! La maison du père Martin?... Elle -masquera la vue de la plaine à la maison du notaire, qui n’est pas -content. Encore quelques jours, brave homme, et à force de besogner, tu -auras gagné le jour du repos! Besogne! besogne! Elle chante clair, la -fontaine! Demain tu ne l’entendras plus. Le bruit de ton marteau semble -sonner la joie. La maison neuve a deux étages. Les maçons, sur les -toits, contre la cheminée blanche, ont planté le drapeau, orné d’un -bouquet de laurier-rose! Ton rêve est réalisé! Ta maison est debout. Ton -drapeau flotte, ma foi! comme celui de la mairie aux jours des fêtes! -Allons, Martin! paie aux maçons bouteille! Choisis pour cela un -dimanche, un beau, un bon dimanche, et qu’on baptise la maison!... - -... Tu ne tireras plus l’alène et tu peux poser ton marteau! - - -XI - -«Je ne tirerai plus l’alène, et je peux poser mon marteau!...» Tant on a -bu et rebu à la santé du père Martin, qu’il s’est grisé, tout à fait -grisé. Il est bon, le petit vin blanc dont jamais Martin n’avait bu! Ce -n’est pas l’eau de la fontaine! Voici le premier dimanche de Martin, et -c’est la première fois qu’un dimanche il n’entend pas sortir de l’église -le bourdonnement régulier des psaumes, monotones comme la vie éternelle -dont ils nous parlent! C’est donc, cette fois, un vrai dimanche, le -dimanche du repos. Tout va changer, dans la vie de Martin. Et gaiement, -il tapote sur l’épaule de l’apprenti. Eh! eh! eh!... Tous deux ils sont -gris et tous deux se regardent d’un air bien drôle, en se disant des -choses si plaisantes qu’autour d’eux on s’attroupe!... On rit d’eux; on -les excite! La femme de Martin accourt... Comment! pourquoi la fête -s’est-elle achevée en bataille? - - -XII - -La fête s’est achevée en bataille. Aussi, comment s’est-il grisé? -Pourquoi a-t-il grisé le petit apprenti? On ne les aurait pas plaisantés -tous les deux sur le compte de sa femme à lui, le pauvre Martin! à son -âge! Il n’aurait pas été furieux! Et le soir, dans la vieille maison -qu’il habite (la vieille, pas la sienne, pas la neuve!), demeuré seul -avec sa femme et son apprenti, il n’aurait pas vu rouge, et, d’un coup -de tranchet, blessé au bras le jeune homme!... Mais c’était son premier -dimanche! Il changeait, et pour toujours, de vie et d’habitude; il a -voulu faire une fête, la fête de sa vie, la seule, l’unique, et qu’on -dise: «Oh! Martin, ce jour-là, a bien fait les choses!» Et alors il est -rentré gris! et il les a battus, tous les deux; ils se sont défendus; il -y a eu des coups, des cris et du sang! Et (elle n’est pas gaie, cette -histoire, mais elle est vraie, hélas! pour le malheur du pauvre homme!) -il a, dans l’accès fou de sa colère d’ivresse, une lampe à la main, mis -le feu aux rideaux de son lit, aux rideaux des fenêtres, criant bien -fort: «Que tout brûle!...» Il en avait assez, de cette vie de travail où -le seul jour de fête qu’il ait voulu se donner s’est changé en jour de -malheur!... - -Et devant la maison en flammes, tandis qu’on panse l’apprenti et que -l’on console la femme, Martin pleure, pleure! Martin pleure comme un -enfant. - - -XIII - -La maison neuve n’est plus à lui. La moitié de l’argent empilé dans les -bottes a payé l’incendie, qui a été grave. Pourtant l’échoppe n’a pas -souffert. La verdure, depuis ce jour (qui fut il y a deux ans), a -repoussé; et l’horloge, au fond de l’échoppe, fait tac, tac, comme si -rien ne s’était passé. - -Sur la place, les arbres tour à tour sont verts ou jaunissants ou tout -dépouillés. La fontaine aux quatre becs coule, coule, coule avec son -bruit gai, d’une gaieté triste parce qu’elle n’a point d’âme, et qu’elle -laisse indifféremment passer les morts et les nouveaux-nés. -Enterrements, mariages, baptêmes, sur la place de l’église de mon -village, cela se voit tous les jours. Le chœur des grenouilles fait la -nuit un grand tapage qui ne déplaît pas à ceux qui ont coutume de -l’entendre, lesquels se réveilleraient brusquement, si ce bruit venait à -se taire. En été, les cigales saccadées bruissent dans les hautes -branches des platanes remués, sous lesquels l’ombre est criblée de ronds -lumineux qui eux aussi s’agitent selon le vent, comme nos âmes qui -toujours vont de l’espérance à la crainte, toujours! Tac, tac, pan, pan! -le temps coule, le marteau frappe; les hommes marchent, les souliers -s’usent... «Bonjour! bonjour! père Martin!...» - - -XIV - -Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul sans apprenti. Sa -femme ne sourit plus. Elle vieillit, vieillit, se parchemine et se -voûte. Elle fait la soupe et coud les habits. Son mari tire l’alène. Il -ne demande plus rien, ni maison, ni jardinet. Pourtant, parfois, comme -en un rêve, il se répète: «Oh! si j’avais un jour, si, avant de mourir, -j’avais une maisonnette! Un petit jardin!»--Mais au fond, il en a assez -de la vie, de cette vie où les fêtes tournent en jours de malheur! - -Il vit par habitude, parce que c’est «comme ça». - - -XV - -Dans son cadre de verdure, où le printemps met çà et là des fleurs -rouges comme du sang, il a l’air d’un portrait de maître, où le peintre -a su, par la ligne et par la couleur, raconter toute la vie d’un homme, -toute la vie. - - -XVI - -Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins de fer sifflent, à -deux lieues du village. Ils courent sur des rails qui vont d’un bout du -monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre comme un cercle une -barrique; mais Martin est toujours là, assis sur sa chaise basse, dans -son échoppe étroite. - -Sur la mer courent les navires qui, eux aussi, avec leur sillage, font -un cercle à la terre. Martin est toujours là, tirant l’alène, frappant -du marteau, dans son échoppe étroite. - -Il y a beaucoup de routes sur la terre, beaucoup de chemins, et les -sentiers ne se peuvent compter. Les hommes marchent, les souliers -s’usent. Martin ne bougera pas. - -Pan, pan! enfonce tes clous étoilés qui reluisent sous les larges -semelles des souliers de nos paysans. Tu as enfoncé, dans du cuir, -autant de clous, compère, qu’il y a d’étoiles au ciel! Pan! pan! Le -marteau frappe! pan! pan! pan! toujours, toujours. - -Les conscrits quittent le village, soldats ou matelots, les gros -propriétaires aussi;--et les uns et les autres vont bien loin sur les -navires, dans les wagons; beaucoup font le tour du monde, mais, quand -ils reviennent dans mon village, après les longues absences, ils -revoient toujours le savetier Martin, un soulier solidement pris entre -ses genoux serrés, rapprochant ses deux poings énergiquement fermés, -écartant les coudes et tirant l’alène avec la régularité du gros -balancier de cuivre qui, dans l’horloge à gaine, en forme de cercueil, -droite derrière lui,--accompagnant de son «tac, tac, tac» le bruit du -marteau qui cloue les semelles comme on clouera un jour le cercueil de -Martin,--lui raconte l’éternelle monotonie des choses, que personne ne -comprend. - - -XVII - -Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul, sans apprenti, -dans son échoppe étroite. - -Il recommence. - - - - -L’IMMORTELLE - -A Jules Clément. - - - C’est pas pour l’anneau d’or, - Qu’elle me doit encor; - Mais c’est pour un baiser - Qu’elle m’a refusé! - -Le chanteur de village qui gâtait cette chanson populaire en la faisant -tourner au burlesque, était coiffé d’un vieux képi beaucoup trop large -pour sa tête d’oison; il avait ridiculement croisé sur sa poitrine les -bretelles d’un pantalon rouge qui montait trop haut, et, reniflant à -grand bruit, avec une grimace qui distendait ses lèvres aux coins -violemment abaissés, il tordait, à la fin de chaque couplet, son vaste -mouchoir à carreaux bleus, comme pour en exprimer des flots de larmes... - - Là-bas, dans le pré vert, - J’ai tué mon capitaine. - J’ai mis mon habit bas, - Mon sabre au bout de mon bras, - Et je me suis battu - Comme un vaillant soldat. - -Le gros rire de cent cinquante buveurs suivait, comme un refrain repris -en chœur, chacun des couplets de la complainte; ces buveurs étaient, -pour la plupart, des gens de mer: pêcheurs, caboteurs, matelots, -capitaines, jeunes et vieux; beaucoup de retraités; à ces gens étaient -mêlés quelques ouvriers et quelques paysans. - -Un seul des buveurs ne riait pas. - -Et, de fait, il n’y avait pas de quoi rire. Comme le soldat du _Ranz des -Vaches_, qui abandonne son poste de sentinelle, lorsqu’il entend sonner -au loin le cor des pâtres de son pays rappelant leurs troupeaux, le -conscrit de notre chanson est condamné à mort. - - Celui qui me tuera, - Ça sera mon camarade! - On me band’ra les yeux - Avec un mouchoir bleu. - -Pourquoi, en vaillant soldat, s’est-il battu au sabre avec son -capitaine? pourquoi l’a-t-il tué? Pour se venger de quelque moquerie, -j’imagine, à l’adresse de ses amours naïves. La chanson ne le dit pas; -mais, à coup sûr, il meurt pour l’amour, ce conscrit de la légende: - - Soldats de mon pays, - Ne le dites pas à ma mère! - -Tous riaient, étant, ce soir-là, d’humeur à rire. - -Un seul était grave: un capitaine marin de ma connaissance, en veste de -molleton bleu, ouverte et laissant voir la haute ceinture de laine -rouge. Il fumait avec activité; et je voyais, au gonflement des veines -de son énorme cou à plis rudes, qu’il avait envie de pleurer et qu’il se -résistait. - - Enveloppez mon cœur - Dans une serviette blanche; - Portez-le au pays, - Offrez-le à ma mie, - Disant: Voici le cœur - De votre serviteur! - -Quand la chanson fut chantée, le capitaine tira de sa poche un mouchoir -à carreaux bleus, assez semblable à celui du chanteur grotesque, et -s’essuya furtivement le coin des yeux. - ---Eh bien! capitaine, lui criai-je d’un bout à l’autre de la salle, -comment allez-vous? vous voilà donc de retour de Chine? - ---Et en partance pour y retourner; j’appareille demain. - -Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés. Nous causâmes de la -pluie et du beau temps. - -Lentement, le café se vidait. Voici que nous étions presque seuls. - ---Les affaires vont-elles bien? - ---Très bien, me dit-il; la mer, c’est le grand chemin. On y est volé -quelquefois; mais ça mène à tous les bons endroits. La terre, c’est -moins bon que la mer! Voyez nos paysans, les voilà ruinés par le -phylloxera. Et nos tonneliers de Bandol; le mal de la vigne les a ruinés -aussi! Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que, pour nous, -c’est la fortune. - -Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis villages de la côte de -Provence, entre Marseille et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe -de plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a vingt ans -encore, le pays des tonneliers et qui, décidément, est aujourd’hui le -_pays de l’immortelle_. - -Je défendis la bonne terre et les paysans. - ---Eh! capitaine, la mer, je l’aime aussi; mais il ne faut pas dire du -mal de la terre! - ---Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il. Tout s’aide et se -sert, pardi! mais c’est dur tout de même d’avoir été un pays de vigne, -d’avoir fait du bon vin pour la joie des vivants, et de ne plus produire -que des fleurs pour les morts! - ---C’est pourtant bien joli, l’immortelle! - ---Oui, dit-il d’un air indifférent; mais il y en a trop aujourd’hui, sur -nos collines; on n’y voit plus que ça et des pierres; au soleil de -juillet, ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la vigne, quand -il y en avait! Et c’était bien plus joli, l’immortelle, quand il n’y en -avait pas tant! - -Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe d’un vert pâle, -grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune luisant, de l’or véritable, fait -avec du soleil. - ---Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes filles vont faire la -moisson des immortelles, dans les cultures en escaliers sur les coteaux, -devant votre grande mer bleue, est-ce que ça n’est pas un beau tableau! -Avez-vous vu mieux que ça dans vos voyages un peu partout?... Les -fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir; il faut -«cueillir» au moment où l’immortelle commence à peine à s’épanouir, à -montrer le petit point rouge du milieu... Quel joli travail! Les fleurs -cueillies, il faut les étaler au soleil afin qu’elles prennent encore de -l’éclat, de la durée; et puis viennent les bouquets à faire, à entasser -dans des chambres bien exposées au midi... Tout cela en pleine vie, en -pleine lumière, parce qu’il faut qu’on pense aux morts! Tenez si j’étais -peintre, capitaine, comme Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un -portrait que j’appellerais _la Cueilleuse d’immortelles_. - -Le capitaine ne répondit pas; il souleva vers moi un regard chargé de -questions; mais il ne dit rien. - -Le silence se prolongea, devint embarrassant; sans y prendre garde, je -fredonnai entre mes dents deux vers de la chanson que nous venions -d’entendre: - - Mais c’est pour un baiser - Qu’elle m’a refusé! - ---Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne savez pas mon histoire! -autrement, vous n’auriez pas chanté ça, après m’avoir parlé des -immortelles. - -Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement de curiosité qui m’avait -ce soir-là rapproché du capitaine. Et, me levant: - ---Adieu, lui dis-je; je vois bien que je vous aurai fait du chagrin sans -le vouloir. Bonne nuit... et un bon voyage! - -Je lui tendais la main: il se leva lentement et dit: - ---Non, je sors avec vous. - -Nous sortîmes. - -Le village était endormi. Pas une lumière à terre. Sur la mer, tout au -loin, la clarté du phare; devant la jetée, les feux des bateaux à -l’ancre; et dans l’eau tranquille baignait un ciel fourmillant -d’étoiles. Nous étions en juillet. - ---Où est votre brick? - ---C’est celui-ci, le plus près de nous. Un fier bateau, dit-il. Et -tenez, allons à bord; je veux vous conter ça; parler soulage. - -Il allait donner un coup de sifflet, signal convenu pour se faire -envoyer le youyou de son bord, je l’arrêtai... - ---Puisque je dois revenir à terre, capitaine, mieux vaut prendre mon -bateau. - -Nous sautâmes dans l’embarcation que je lui montrais; chacun de nous -empoigna un aviron; cinq minutes après, nous étions à bord du _Meyfret_. - -L’équipage était couché. Il était près de minuit. Nous amarrâmes mon -petit bateau à l’arrière du brick, qui «évitait» sous un léger mistral. - -A la clarté d’un fanal suspendu, le capitaine posa deux verres sur le -pont, y versa un peu d’eau-de-vie; nous étions assis sur des cordes à -l’avant du bateau, préférant le plein ciel d’été à l’abri de la chambre -ou de la tente. - -Plus d’une heure s’écoula avant que le silence fût rompu entre nous. Le -doux balancement de la mer endormait la douleur du marin, nos pensées à -tous deux; et nous étions là comme charmés, à écouter vaguement le -monotone bruissement de l’eau sur l’eau; et, de nos yeux grands ouverts, -vaguement nous regardions les milliers de milliers d’étoiles -papillotantes qui emplissaient le ciel et qui semblaient grésiller dans -la mer. - -De temps en temps, des fusées, qui étaient météores, traversaient le -ciel et semblaient glisser tout le long de la paroi du dôme bleu jusque -dans l’eau. - -Un de ces météores me parut tout à coup l’éparpillement d’un bouquet de -fleurs lumineuses brusquement délié... il semblait qu’on les jetait par -poignées... N’étaient-ce pas des immortelles? et la mer, une grande -tombe? - -Je ne sais pas si la même rêverie traversa la pensée de mon compagnon; -mais, juste à ce moment: - ---Voilà, fit-il, je vais vous dire... Elle était cueilleuse -d’immortelles, et très adroite à faire des bouquets bien réguliers. Elle -s’appelait Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans. J’en avais -seize; elle, quinze au plus. - -«Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles, y étant allé moi-même -travailler plusieurs fois, dans un champ qu’avait mon grand-père. - -«Meyfrette était blonde. Elle avait un grand front très lisse sur lequel -ses bandeaux plats reluisaient au soleil; et, pour le reste de son -visage, rien de particulier que la plus belle beauté de jeunesse qu’on -puisse voir. Beaucoup de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle avait -aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller en demoiselle de la -ville, comme le faisaient dès ce temps nos villageoises d’ici. - -«Au lieu des robes «princesse» et des chapeaux chargés d’oiseaux -empaillés avec lesquels les autres croient s’embellir, elle portait -simplement la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu, et la casaque -d’indienne à petites fleurs, comme nos grand’mères. Un chapeau pour le -soleil, et rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous y arrivions, à -l’ombre, elle rejetait en arrière, d’un brusque mouvement de tête, son -grand chapeau de paille qui alors pendait sur son dos, retenu par les -rubans. - -«C’était, je vous dis, une brave fille!... - -«Je l’aimai. - -«Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire dans ce que je vous -raconte. Je l’aimai. Comment vous dire ça mieux, pour vous le dire bien? -Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne mangeais plus pour y penser. -Je maigrissais, je ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas; je -n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à la promenade, ni à la -chasse avec mes oncles. J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait -d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais regarder une chose ou -l’autre, je ne voyais qu’elle! Loin d’elle, je sentais que ma vie -n’était plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce qui me manquait, et -c’était mon cœur. - -«Regardez là-bas la longueur du quai, depuis la dernière maison, dans -l’est, jusqu’au château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les garçons -du village, nous nous promenions là tous les soirs, aussi séparés qu’à -l’école. Vers le milieu du quai, les garçons croisaient les filles, -toujours sur le même point, tant la promenade était régulière. Chaque -fois, on ne se voyait qu’un peu, juste le temps de se regretter; mais, -pour ce moment où je passais pas trop loin de Meyfrette, en allant en -sens contraire, j’aurais donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le -payer de ça!... c’est pour vous dire que c’était un grand amour, un -vrai. - -«Je lui écrivais des billets tout le long du jour, que, bien entendu, je -ne lui donnais jamais; je les brûlais soigneusement après les avoir -écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois j’en apprenais un ou deux par -cœur, parce qu’il me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées -pour lui plaire; mais je ne les lui récitais jamais. Du reste, ces -billets ne pouvaient pas me satisfaire, parce que j’aurais voulu les -terminer par un «Je t’embrasse»; et je n’osais jamais! Ce mot me venait -toujours; je ne l’ai jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais -toutes les étoiles! La tête me tournait, et je laissais là ma plume pour -brûler mon papier! - -«Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle me voyait... mais à qui -et à quoi ne riait-elle pas?... une enfant!... et si heureuse alors, -avec son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait gros, en ce -temps-là, au bon temps de la vigne et des tonneaux! et heureuse avec sa -mère, une tant brave femme! - -«Elle riait donc, me criant du plus loin: «Bonjour, Justin!» toutes les -fois qu’elle me voyait. - -«Imbécile! je devenais tout rouge, et c’est à peine si je répondais!... -Est-ce bête, hein? insista le capitaine en me regardant fixement... Et -si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que vous me voyez, à plus -de quarante ans, avec de la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas -froid, je vous jure, je suis encore timide comme une fille! Timide comme -un oiseau! Nom de D...! que vous le croyiez ou non, c’est comme ça!... -Si ce n’est pas une honte! Un rouleur de mer! un pirate! quoi! faut-il -être bête! - -«Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose que: «Bonjour, Meyfrette!» -ou: «Comment allez-vous, Mademoiselle Meyfrette?» non, rien autre -jamais, sans doute parce que je ne pensais qu’à l’embrasser, et ça me -rendait bête. - -«En ai-je fait des projets, bon Dieu! pour en arriver à ça: l’embrasser! -En ai-je arrangé des parties de cache-cache, au jour tombant, dans les -magasins d’immortelles! - -«Tout le jour, j’allais regarder les filles qui faisaient les -bouquets... ou qui suspendaient sur les cordes de la terrasse les -immortelles coloriées pour les faire sécher; j’étais là, debout contre -le mur, au pied de la terrasse, ou couché au soleil comme un chien qui -attend son maître sur le pas d’une porte. On commençait à dire dans le -pays: «Ce fainéant de Justin!» Eh non, je n’étais pas paresseux, j’étais -seulement amoureux, mais à en devenir fada! - -«Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine comme à lui-même. Je ne -sais pas pourquoi il a fallu que je me mette à vous conter ça! Il n’y a -pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de l’embrasser une fois, et je -n’osais pas; je ne pouvais pas; quelque chose de plus fort me poussait, -quelque chose de plus fort me retenait. Je n’ai jamais su quoi. Une -honte du diable. Et, pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui -dort et non pas d’un amoureux qui rêve. - -«Bon! un jour, tenez, en jouant à plusieurs, nous nous étions, elle et -moi, cachés tous les deux seuls dans un grenier à immortelles. Une autre -jeune fille cherchait. L’entendant venir, je dis bien bas:--«Meyfrette, -fermons à clef!» Ce fut Meyfrette qui ferma; mais comme j’avais envoyé -la main sur la clef en même temps qu’elle, il arriva que ma main se posa -sur la sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble... Je laissai -alors ma main sur la main de Meyfrette; je ne l’aurais pas retirée pour -un empire. J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile! Je ne -m’en allais donc pas, et elle non plus. Nous restions là,--pendant que -la fille au dehors essayait d’ouvrir,--l’un contre l’autre, nos têtes -rapprochées, ma main sur la sienne, que je n’osais presser pourtant! Ses -cheveux blonds, un peu défaits, frôlaient les miens par moment. Quelque -chose me répétait: Embrasse-la donc! Et je me penchais un peu; mais il -me semblait que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le plafond sur -ma tête. Et si ça n’avait été que ça! Mais elle aurait retiré sa -main!... Et je ne l’embrassai pas, de cette fois encore! - -«La fille qui nous cherchait s’en était allée, nous croyant ailleurs. Je -gardai longtemps la même position. Cela devint si embarrassant que je -cherchai quelque chose à dire, pour en finir, et ne trouvai rien. A la -fin pourtant, je jetai un regard sur les immortelles qui répandaient -autour de nous leur odeur forte, les unes, en bouquets, suspendues au -plafond, les autres aux murailles; d’autres encore en tas sur le -plancher et je dis: - ---Y en a-t-il, hein! y en a-t-il, Meyfrette, cette année, des -immortelles! - -«Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola, en riant comme un oiseau -chante. - -«Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine au long cours. Mon père -se plaignit à lui de ma paresse. - ---Si je l’emmenais, dit l’oncle? - ---Emmène-le, dit mon père, qui savait son frère bon comme le pain et -capable de me rendre heureux. - -«Mon oncle me prit à part. - ---Qu’as-tu, petit, dit-il? - -«Il me retourna si bien que je lui avouai mon amour pour Meyfrette et -mon désir de l’embrasser une fois, assurant qu’un baiser, un seul, me -rendrait la vie, et le goût du travail. - -«Mon oncle rit beaucoup, et me dit: - ---Voilà tout ce qui te chagrine, nigaud? Écoute: je ne t’emmènerai -jamais malgré toi. Ce n’est pas sur le plancher des vaches qu’on mange -le plus de vache enragée! Si un baiser te doit guérir, guéris, petiot, -et, toute ta vie, plante des immortelles. Mais si tu dois périr d’amour, -viens faire un petit tour du monde! Ça fait toujours du bien! - -«Je déclarai, bien entendu, que je ne partirais pas... Ne plus voir -Meyfrette, bon Dieu! que serais-je devenu? - ---Eh bien! nigaud, est-ce pour aujourd’hui? me disait mon oncle tous les -jours! Ça n’est pourtant pas difficile d’embrasser une belle fille, et -c’est véritablement agréable... ça n’est pas une affaire, je te dis!... -Un bras autour de la taille, les lèvres sur la joue, et, clac! on fait -chanter la caresse! - -«Il riait, il riait, mon oncle. - ---Vous en parlez à votre aise, lui disais-je, parce que vous êtes vieux! -mais moi, que vous dirai-je, je n’ai pas le courage d’oser! - -«Un jour, mon oncle annonça son départ pour le surlendemain. - ---Je partirai donc sans t’avoir vu agir en homme! me dit-il. - ---Mon oncle, répondis-je en le regardant d’un air fier, je crois que -j’ai trouvé le moyen d’embrasser Meyfrette à coup sûr. - ---Voyons le moyen. - ---Nous allons faire croire à tout le pays que vous m’emmenez. Tous les -parents et tous les amis nous viendront dire adieu à la maison... -j’embrasserai tout le monde, vous comprenez, même les vieilles, mais -aussi les jeunes! - -«Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer à ma mère mon départ -pour le surlendemain. Je bondis de joie. J’embrassai mon oncle, pour -commencer, et nous jouâmes la comédie du départ. Ma mère, en pleurant, -me fit mon paquet. - -«Le lendemain, comme de raison, nos parents et tous les amis vinrent -nous dire adieu. On but un coup de vin cuit; on trinqua au bon retour, -et les embrassades commencèrent. Meyfrette était là. - -«J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes, j’embrassai les -hommes, toujours en la regardant, _elle_, du coin de l’œil! Elle se -tenait au fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers elle, tout -rouge, mais bien résolu, hélas! mon Dieu! elle recula d’un pas, et tout -bonnement dit: «Oh! non!» - -«Expliquer ce qui alors se passa en moi, est impossible. Un moment, je -devins froid comme un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère sans -pleurer. Toutes les choses que je regardais, je les voyais comme si -c’eût été pour la première fois. Elles avaient un autre air, -véritablement. Et je sortis au bras de mon oncle, sans me retourner. - -«Quand nous arrivâmes à bord: - ---Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché, tu n’es qu’une bête!... -Et à présent, mon garçon, retourne à terre, c’est assez joué la comédie -comme ça, grand nigaud! - -«Je regardai vers le quai où le monde nous saluait; je vis ma mère et -j’eus envie de rester; mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit; et -je dis: - ---Mon oncle, à présent les adieux sont faits. C’est le plus pénible... -Eh bien! ce sera pour de bon... me voilà bien parti, je reste avec vous! - ---C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle. - -«Il fit lever l’ancre, et nous partîmes vent arrière par une bonne brise -nord-nord-est.» - -Le capitaine se tut. Le vent fraîchissait. Une bande rose éclaircissait -au levant le bas du ciel qui du reste était demeuré clair toute la nuit. -Des coqs lointains se répondaient, se renseignant sur l’aurore. La terre -et la mer sentaient le matin. On distinguait, de plus loin que tout à -l’heure, les risées sur l’eau. Et l’heure sonnait plus nette dans -l’espace élargi. Le sombre du ciel se faisait pâle. Les étoiles s’y -perdaient lentement comme si elles eussent reculé. Sur la ligne -d’horizon une voile portait déjà les couleurs du jour. - -Nous nous étions levés... - ---«Meyfrette se maria deux ans plus tard, avant mon retour. - -«Je revenais un peu dégourdi et à peu près consolé. Je revis Meyfrette, -et je lui contai gaiement toute l’histoire. - ---Mais que diable! Meyfrette, pourquoi m’avoir refusé un bon baiser, au -jour du départ? - -«Elle pâlit, la pauvre! - ---C’est que je t’aimais bien trop! dit-elle... Mais oublions ça, mon -pauvre Justin... ça vient de m’échapper comme un cri!... Maintenant, -adieu, pour toujours. - -«Et moi qui me croyais guéri, sur ce mot je redevins amoureux comme un -fou, et de nouveau je partis pour faire le tour du monde, deux fois, -trois fois et quatre, et voici la cinquième... Et à présent, il y a huit -jours... Meyfrette est morte!» - -Il se mit à pleurer comme un enfant et à s’essuyer les yeux avec son -mouchoir à carreaux bleus. - ---Elle a toujours été malheureuse; ses parents, des tonneliers ruinés -par la maladie de la vigne; son mari, un fainéant, mort avant elle -pendant une de mes absences. Dès qu’elle m’a su au pays, il y a un mois, -elle m’a fait appeler. J’ai trouvé une mourante... Et, il y a huit -jours, je lui ai fermé les yeux! - -J’essayai quelques paroles de consolation, maladroites; il n’y en a pas -d’autres. Je parlai d’avenir. Tout passe. Il était jeune encore. Il -prendrait quelque jour pour femme une fille de vingt-cinq ans, en belle -jeunesse, et avec sa tournure de vigoureux marin, ils feraient un fier -couple! Ce jour-là, ce serait fête au village où le capitaine Justin -était aimé, et, plus tard, nous conterions des histoires de sauvages aux -petits Justin qui nous grimperaient aux jambes... - -Pour toute réponse, le capitaine tira de sa poche un étui à cigares en -paille, brodé de perles roses et blanches, souvenir pour l’exportation -de je ne sais quelle contrée lointaine, et il l’ouvrit lentement... -L’étui ne contenait qu’un brin d’immortelle. - ---Elle me l’a donné en mourant! dit-il. - -Il le baisa, referma l’étui et le replaça sur son cœur. - ---Adieu! fit-il brusquement. - -Il ajouta: - ---C’est toujours dur de quitter sa vieille mère! - -Puis il se baissa, prit les deux verres que nous n’avions pas encore -touchés, m’en offrit un, trinqua avec moi en disant: _Longue vie!_ Et -tandis qu’après avoir bu, je posais mon verre sur le pont, il lança le -sien à la mer, dans un mouvement conforme à ses pensées, et cependant -irréfléchi. - -Alors je saisis la corde de mon bateau que j’attirai vers nous, je -serrai la main du capitaine, et, sautant dans l’embarcation, je -m’éloignai en ramant avec lenteur. - -Le jour naissait, décidément. Toutes les cimes se teignaient de rose. Et -j’entendais en m’éloignant les commandements du capitaine: «Largue les -huniers!... bordez, hissez!... dérapez!... hisse le grand foc!» - ---Adieu, adieu, capitaine Justin! - -Le brick s’éloignait fièrement. Il se balançait comme pour faire le -beau. Le jour éclatait, empourprant sa haute voilure d’été, blanche, -nettement découpée sur du bleu sans bords. - -Les voix du brick m’arrivaient à présent confuses; et, sur le quai, non -loin, des cueilleuses d’immortelles, qui riaient parce qu’elles avaient -seize ans, passaient, se rendant à leur travail, aux cultures étagées -là-bas sur la colline; et le chanteur de la veille, ayant mis à la mode, -dans tout le village, la chanson du conscrit, elles redisaient en chœur -avec des voix fraîches comme la jeunesse: - - Je me suis engagé - Pour l’amour d’une blonde! - C’est pas pour l’anneau d’or - Qu’elle me doit encor, - Mais c’est pour un baiser - Qu’elle m’a refusé!... - -Six mois plus tard, les journaux ont annoncé que l’on considérait le -brick le _Meyfret_ comme perdu corps et biens... - -Pauvre capitaine! Sa mère, qui ne sait pas lire, ne connaît pas encore -le malheur. Nous ne le lui dirons peut-être jamais. Elle pourra espérer -toujours, la bonne vieille! Elle pourra croire son fils prisonnier des -Anglais, pour longtemps sans doute, mais vivant du moins,--toujours -comme dans la chanson: - - Soldats de mon pays, - Ne l’dites pas à ma mère; - Dites-lui bien plutôt - Que je suis à Breslau, - Prisonnier des Anglais, - Qu’elle ne me r’verra jamais! - - - - -LES ÉTRENNES DU PÈRE ZIDORE - -SOUVENIR - -A Léon Bouyer. - - -Je l’avais connu le long des quais, le vieux Zidore, devant les étalages -des bouquinistes. - -Humble employé d’un ministère, il déjeunait d’un croissant et dînait -d’une flûte; mais il achetait des livres, des livres rares, s’il vous -plaît. Pour pas cher, par exemple! Et sa collection était admirable. - -Un jour, il voulut me la montrer. Nous devînmes grands amis. - -Il y a de cela vingt ans. Il en avait alors plus de soixante. - -Dix ans plus tard, il cessa ses visites aux bouquins des quais. -Rhumatisant, catarrheux, perclus, il garda la chambre, vécut entouré de -ses chers livres, n’ayant aucune autre société. Une femme de ménage lui -apportait chaque matin la flûte et le croissant. Il la voyait avec -impatience, s’irritait lorsqu’elle époussetait les piles de livres qui -chancelaient autour de lui et la renvoyait au plus tôt. Il n’aimait -recevoir personne. Les livres lui suffisaient. - -Une fois par an, le 31 décembre ou le 1er janvier, il tolérait ma -visite; il finit même par la désirer, déclarant qu’elle lui manquerait -si je venais à l’oublier. - -Et je ne l’oubliai jamais. - -Cette année, au 1er janvier, je trouvai mon malade singulièrement -«baissé», comme on dit. Déjà, l’année précédente, il se traînait avec -peine d’un angle à l’autre de son étroite chambre, ne quittant son point -d’appui d’une main que lorsqu’il sentait l’autre assurée. - ---Eh bien! père Zidore, je viens vous souhaiter bonne année nouvelle! - ---Ah! c’est vous, mon enfant?... Eh! eh! l’année nouvelle ne sera pas -pour moi. - ---Allons donc, père Zidore!... D’où vous viennent ces idées? - ---Ce ne sont pas des idées; ce sont des choses qu’on sent comme ça! -Voyez-vous, quand les vieux ruminent tout le jour les souvenirs de leur -enfance, c’est signe qu’ils finissent. Et je vais sur ma fin. C’est, -pardine, trop naturel! - -Il retomba lourdement dans son fauteuil, qu’il avait quitté pour me -faire honneur, et me montra une chaise près de lui. - -Je gardais le silence, n’osant l’interroger, craignant d’inquiéter le -brave homme, n’ayant pas pour habitude d’ailleurs de pousser aux -confidences. - -Les gens disent ce qu’ils veulent dire. Si on les aime, c’est une raison -de plus pour respecter leur liberté. - -Il me regarda, me comprit et sourit. - -«Il y a soixante-quinze ans, commença-t-il, ma mère travaillait pour -vivre. Elle cousait, cousait, gagnant à grand’peine notre vie. Mon père, -sous-lieutenant dans les armées du grand empereur, était mort à -l’ennemi. - -«J’avais sept ans; je fis une grave maladie. - -«Ma mère me crut perdu. Le médecin aussi. La crise passa, mais je -demeurai si faible qu’on continua à me croire mourant: - ---Que lui donner? dit ma mère. - ---Tout ce qui lui fera plaisir! dit le médecin. - -«Ma mère avait cru parler de ma nourriture. Je me fis fort de sa -question et de la réponse du docteur pour exiger un joujou. Trop pauvre, -ma mère, au jour de l’an, me donnait des «étrennes utiles»: des bas, des -souliers ou une paire de manches de lustrine. Je demandai cette fois un -pantin à musique! - -«Ma mère travailla nuit et jour; je la voyais, de mon petit lit, mettre -en hâte points sur points; je voyais sauter sous ses doigts une agile -étincelle qui était l’aiguille, et qui m’amusait! Les enfants sont -égoïstes. Ils ne savent pas ce que coûte à leur mère chacune de leurs -joies...--Après cela, ajouta le père Zidore en manière de réflexion, les -hommes eux-mêmes jouissent bien chaque jour de toutes les merveilles de -l’industrie, de la science, sans songer aux souffrances, aux morts -qu’elles coûtent. C’est comme ça. - -Le père Zidore eut une quinte de toux qui l’interrompit longtemps. Il -reprit: - ---Les robes de belles dames que cousait ma mère me donnaient seulement -une plus grande envie d’avoir mon pantin. Il serait habillé de satin... -blanc et rose..., avec des dentelles pour collerette..., un joli bâton -rouge pour le prendre; et, en le faisant tourner au bout de ce bâton, on -entendrait chanter la musiquette qui serait dedans. - -«Alors je battais des mains de plaisir... Les yeux de ma mère se -tournaient vers moi; et plus vite, plus vite, la petite aiguille -sautait, plongeait dans la soie des belles robes, y disparaissait pour -sortir un peu plus loin, tirant son fil de soie après elle, et toujours -recommençait, en jetant sous les doigts de ma mère une petite étincelle -qui me semblait de la gaieté... Et ma mère pleurait. - -«Enfin je l’eus, mon pantin à musique! C’étaient mes premières -étrennes... Et je n’en ai jamais eu d’autres. - -«Ma mère me l’apporta pour le 1er janvier. J’étais couché, enveloppé de -couvertures, sur un fauteuil que nous avions, le même où me voilà -encore. Dès le palier, ma mère se mit à faire tourner le pantin au bout -de sa hampe, et j’entendis, comme dans un rêve, la musiquette métallique -de ce pantin tant désiré... Il avait deux airs: une valse lente, et puis -un air gai, très vif, qui alternaient. - -«Vous savez comment se produisent ces sons? La hampe du pantin est fixée -dans l’axe d’une roue qui met en mouvement un rouleau de cuivre criblé, -hérissé de petites pointes d’acier. Chacune de ces pointes, à mesure que -le rouleau tourne, soulève une dent d’une sorte de peigne de métal qui -est un clavier. La vibration de chaque dent donne une note. - -«Et cela fait une musiquette grêle, grêle, menue, aigrelette, qui a -toujours, même dans les airs mélancoliques, quelque chose de brusque et -de sautillant. - -«Ma mère entra, faisant toujours tourner le pantin. Je tendis les bras, -soulevé par l’extase, et, tout le jour et toute la nuit, il me répéta, -mon pantin rose, ses deux éternelles chansons, la triste et la gaie, -passant de l’une à l’autre sans trop de difficulté, après un petit -silence pourtant, durant lequel on entendait dans sa poitrine rebondie -un bruit de mécanique qui se prépare à bien s’appliquer: _Cric! crac! -brum!_ «Il tousse, maman! il se mouche! criais-je, comme Monsieur le -curé avant le sermon!» - -Et le père Zidore toussait aussi, mais longtemps, longtemps! La quinte -violemment secouait le fragile corps du vieillard. Puis il se remettait -à conter, avec lenteur quoique avec abondance, revoyant comme dans un -rêve de fièvre toutes les choses dont il parlait: - ---«Je couchais avec mon pantin, et mon pantin mangeait avec moi. - -«Il avait l’air d’un œuf d’autruche qu’on aurait habillé; son -justaucorps dentelé était mi-parti blanc et rose. Son bonnet de folie, -de même. Sa collerette était de dentelles. Il avait des pendants -d’oreilles et des cheveux blonds, frisottés, et une petite figure -souriante, rose et blanche comme un dessus de boîte de baptême. - -«Quand il tournait, le bas de sa robe dentelée s’élargissait autour de -lui comme une jupe de danseuse, et il avait l’air de pencher la tête en -souriant de bonheur... - -«Je guérissais lentement; et le pantin, bien soigné, couchait maintenant -dans une boîte, sur les débris de soie et de velours que rejetait ma -mère en cousant les robes des belles dames. - -«Il charma les heures de ma convalescence. - -«Puis, ma mère l’enferma dans son armoire, avec ses pauvres objets -précieux, avec la chaîne et la montre d’argent de mon père et le collier -de chaînette d’or qui lui venait de sa mère à elle. - -«Il était si beau, mon pantin! Il fallait le conserver! Il avait coûté -si cher! Et puis, je l’aimais tant! Le voir un moment devint une -récompense pour laquelle je savais tout souffrir. Pour l’entendre, le -soir, en m’endormant, je savais être sage tout un jour, réciter ma fable -sans faute et réciter aussi, d’un air capable, toute ma table de -Pythagore. - -«Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais ma vie comme copiste chez -un notaire. Je laissais religieusement le pantin chéri dormir dans -l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et la montre d’argent. - -«Je me mariai. J’eus un fils... car j’ai eu un fils, mon enfant!...--dit -le père Zidore en me regardant d’un œil qui devenait trouble. - -«Il dormait, mon fils, dans le berceau où j’avais dormi sous le regard -de ma mère. Il y resta peu de temps; il mourut à l’âge des anges; et sa -mère, peu de temps après, mourut aussi. - -«Le soir, dans notre bon temps, en rentrant du travail, je retrouvais ma -femme, la petite mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous -aider à vivre. Et je prenais le pantin rose; je l’élevais au-dessus du -berceau. Mon enfant tendait les bras et riait, riait, et mettait aussi -ses petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il eût voulu s’envoler -pour saisir le pantin rose dont la jupe flottait bouffante... et dont la -petite âme chantait, gaie ou triste tour à tour: _Cric! crac! brum! -frum!_ «Il tousse, petit, l’entends-tu? Il se mouche! comme Monsieur le -curé quand il va prêcher!» - -«La jeune mère riait aux éclats... Et j’enfermais le pantin bien -soigneusement lorsque le petit, fatigué de le désirer, s’endormait -enfin, rêvant d’un pays où les petits enfants font tourner eux-mêmes les -pantins roses... sans les casser! - -«_Brum! brum! cric! crac!_» - -Le père Zidore cessa de parler. Son regard nageait dans un vague -indéfini. - -Il se leva, appuyé des deux mains aux piles de livres chancelantes, fit -quelques pas de l’une à l’autre, ouvrit une armoire... - ---Le voilà! dit-il. - -Et, lourdement, élevant le pantin rose dans sa main droite, il me le -montra. - -Il était rose et blanc; fraîche, toute fraîche, sa jupe dentelée, comme -si elle sortait de chez le faiseur; fraîche comme une rose du printemps, -la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze ans bien sonnés. _Eh! eh! -cric! crac! brum!_ Il se mit à tourner, à tourner comme un fou, penchant -sa petite tête qui souriait de bonheur, avec des joues roses, roses, des -joues d’enfant à l’âge des anges, et de petits cheveux blonds, tout -frisottés, qui vibraient au vent de la danse! - ---Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes du petit Zidore... et -celles de mon fils, _eh! eh! cric! crac! brum!_ Lui non plus n’en a -jamais eu d’autres... Tenez, ça me fatigue; faites-le tourner vous-même, -mon fils... parce que je veux l’entendre. - -Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris qu’il fallait lui obéir, -qu’il voulait revoir sa vie au son de la musiquette. - -Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il tournât bien librement. - -Et je le regardais; et je regardais aussi le père Zidore, tout ridé, -lui, courbé, chevrotant, cassé, tremblotant, la peau jaunie, le crâne -dénudé, vieux, vieux, vieux! O jeunesse imbécile des objets! Le pantin -tournait impassiblement, souriant, rose, frais, jeune, enfantin... Et -quand je m’arrêtais: «Encore!» suppliait le vieillard, tendant les bras -d’un mouvement machinal, comme autrefois lorsqu’il était au berceau et -que sa mère voulait l’endormir. _Cric! crac! brum!_ la mécanique -toussait, et la valse de reprendre encore... Ah! que c’était triste! - -Un vieil air--qu’on entendait souvent autrefois--a le don de rappeler -plus vivement qu’aucune parole au monde l’instant de la vie où on -l’entendait... Ici, ce n’était pas l’air seulement que retrouvait le -père Zidore, c’était la même voix, la petite voix métallique, sans aucun -changement de ton ni même d’inflexion, avec toute sa jeunesse de -mécanique bien conservée dans l’armoire à linge, comme le parfum d’un -sachet... _Cric! crac! brum!_ - -Le père Zidore murmura: «Maman!» puis il ajouta deux noms... le nom de -sa femme et un autre petit nom de baptême... Et là, sous mes yeux, -tandis qu’à sa prière je faisais tourner le pantin, _cric! crac! -brum!_... le père Zidore expira, le premier jour de l’année. - -Quand je posai enfin la poupée sur la table chargée de livres, je -croyais le père Zidore endormi; j’ouvris en silence un des vieux livres -qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père Zidore dormait en effet, -mais il ne s’éveilla plus. Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il -d’un pays où les enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses sans -les casser. - -Le père Zidore a laissé, par testament daté du 1er janvier, jour de sa -mort, ses livres à la bibliothèque de sa ville natale, et à moi, par une -clause expresse, il a légué son pantin! Il savait, le père Zidore, que -je crois à l’âme des pantins roses et que j’aimerais celui-ci. - -Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans une armoire vitrée. A -travers les vitres, il me regarde en souriant; toujours, éternellement -jeune et gai; mais je ne le fais plus tourner jamais, parce que sa -musiquette métallique me donnerait envie de pleurer. - - - - -LA LETTRE - -A François Tiranty. - - -Un soir, en 186..., à la brasserie, j’écoutais mon ami Jules, étudiant -comme moi, grand causeur, buveur infatigable, homme de beaucoup -d’imagination; je l’écoutais sans mot dire. Il parlait... - ---«Il y a, me disait-il, il y a dans tous les hommes un israélite qui -attend un _Messie_. - -«Pour moi, quand on frappe à ma porte, je tressaille. Quand il tonne, je -suis tenté d’ouvrir les fenêtres. Ces trois mots: «_Qui est là?_» sont -pour moi gros d’espérance; je les prononce avec émotion: _Qui est là?_ -Peut-être est-ce le _Messie_ ou le _message_ attendu. En présence de -quelle figure vais-je me trouver, quand j’aurai ouvert ma porte? -L’inconnu tient ma curiosité en haleine. L’idéal que je rêve peut venir -à moi d’un moment à l’autre, ou m’envoyer quelque chose de lui; sous -quelle forme? je l’ignore. - -«Il y a, dans le corridor de ma maison, une boîte aux lettres que je -fouille plusieurs fois par jour, croyant chaque fois y trouver une -nouvelle importante. - -«On espère bien davantage de l’inconnu, au mois de mai, car tout -reverdit; la vie recommence; l’illusion universelle se renouvelle et... -c’est à en rire, mais vraiment je suis tenté quelquefois de regarder si -l’hirondelle qui passe devant ma fenêtre, à portée de la main, avec un -petit cri léger; si le moineau franc qui saute sur mon balcon, tournant -sa tête d’espiègle pour me regarder du coin de l’œil; si le ramier qui -se pose sur l’arbre du jardin, ne portent pas un ruban de soie autour du -cou ou autour de l’aile, et, attachée au ruban, la lettre que -j’attends... - -«Je ris alors de mon illusion éternelle, comme j’en pleure quelquefois! - -«Hier, j’étais sorti, le soir, pour me promener à l’aventure dans Paris. -Rien n’excite à l’espérance infinie comme d’errer dans la ville immense -où je sais que tout existe, toutes les gloires, toutes les merveilles, -toutes les beautés et tous les amours; et il me semble toujours que je -ne rentrerai pas chez moi, dans ma chambre maussade, sans avoir -rencontré ce je ne sais quoi que j’aime d’avance, et que j’appelle. - -«J’étais sorti après mon dîner; il était six heures. En passant le long -de la grille du Luxembourg, à l’endroit où des touffes de lilas passent -à travers les barreaux, j’avais regardé une femme, une femme en toilette -claire; j’avais fixé sur elle ce regard interrogateur et amoureux que je -jette parfois autour de moi comme un homme arrivé avant l’heure au lieu -d’un rendez-vous. Elle avait souri d’un air de connaissance. - -«Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle, j’avais regardé un -charmeur d’oiseaux qui donnait à manger aux moineaux et aux ramiers du -jardin, pendant que les premières hirondelles rasaient la terre en -criant. - -«Après cela, j’avais perdu de vue la jeune femme; je croyais la -retrouver dans toutes celles qui passaient, jeunes et belles, en -toilettes claires; et, après chaque déception, l’espoir me reprenait, -plus vif, de la revoir. Le crépuscule était venu, tiède; puis, la nuit. -Il me semblait que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver ce soir -même. Pourquoi ce soir? Je ne savais, mais je le croyais. Il était dix -heures. Quand onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi. J’attendais -toujours... Si tard?... Oui; une lettre encore pouvait m’être arrivée. - -«J’ouvris la boîte aux lettres qui _attend toujours_, dans le corridor -de ma maison. La lettre y était! Qu’elle fût de la personne de tout à -l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant, entre cette -personne et cette lettre, je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport. - -«A peine l’ayant touchée, je compris que c’était d’_Elle_. La lettre -était si élégante! si lisse! si parfumée! que dans l’ombre je le -compris. J’aurais voulu la lire tout de suite; mais j’étais dans -l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le seuil de la porte, -j’entrevis l’écriture de l’enveloppe, fine, claire, pure, _inconnue_. -Mon esprit, pourtant, l’avait déjà vue; et il me sembla que déjà une -fois (je ne sais pas _où_) j’avais tenu ainsi cette lettre, la même, -essayant de reconnaître l’écriture à la lueur du gaz de la rue. - -«Je rentrai précipitamment. Je montai chez moi, très vite, très vite; -j’étais essoufflé; je tenais la lettre entre le pouce et l’index, comme -on tient un _papillon_, tremblant de le froisser ou de le laisser -envoler. Mon sang battait au bout de mes doigts, contre la lettre; il me -semblait que tout mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais -appuyé contre une poitrine blanche, ferme et inerte. Pourquoi _celle_ -qui venait à moi ne répondait-elle pas à mon émotion? car je -m’apercevais que mon _messie_ était l’_éternel féminin_, et j’avais bien -reconnu une écriture de femme. - -«A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais entré dans ma chambre. -J’avais allumé la bougie. Je respirais; je m’étais débarrassé de mon -pardessus; j’avais mis mes pantoufles, je m’étais assis dans mon -fauteuil le plus large; enfin, je m’étais mis bien à mon aise, pour -jouir, sans que rien de la réalité me gênât dans mon bonheur idéal. La -lettre, je l’avais posée sur ma table, n’osant pas encore l’ouvrir. Un -seul mot de la suscription attirait mon regard; c’était mon prénom -_Jules_, écrit plus petit que mon nom;--je tremblais de déchirer -l’enveloppe. - -«Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent les voix chères de ceux -qui les ont écrites. Il y a au-dessus des mots comme de subtiles notes -de musique qui reproduisent l’accent et les inflexions de la voix -connue. Quelqu’un lit en vous avec les intonations claires, précises, -réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre que vous vous lisez. -Si vous la lisez à voix haute, le charme s’en va, car vous parlez plus -haut que l’_être_ qui parle en vous, et qui est l’_absent_ lui-même, et -vous étouffez sa voix. - -«Je regardais mon prénom, et une voix le prononçait en moi. Elle ne -ressemblait à aucune de celles que je chéris, mortes ou vivantes. Quelle -douce musique! quelles inflexions suaves dans les deux syllabes qui -forment mon prénom! quelle tendresse voilée et profonde! quelle passion -dévouée! c’était puissant et nouveau. Ma fenêtre était ouverte; l’azur -noir bleuissait; le vent doux m’apportait du jardin des parfums et des -plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent. - -«J’avais déchiré l’enveloppe; je lisais. La voix parlait en moi -mystérieuse et pleine d’âme. Un bonheur infini me venait de cette lettre -et passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait mes yeux, et -m’arrivait aussi du ciel profond, et du jardin, par la croisée ouverte; -et toute cette grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon cœur qui -se gonflait; j’étais prêt à fondre en larmes. - -«Que cette lettre fût une réponse, cela ne m’étonnait pas. Je n’avais -écrit à personne, mais mon regard avait parlé si souvent à l’_inconnue_; -mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul, prononcé tant de mots -emportés du vent,--qu’il n’était point surprenant que mes paroles ou mes -regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue répondait. Qui -était-elle?--je ne savais. J’avais sans doute un peu de fièvre, car tout -cela me semblait très naturel. - -«Oh! le nom charmant qui signait la lettre! le nom rare et presque -jamais entendu! le nom imprévu, idéal!... j’étouffais de plaisir; c’en -était trop; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en assurer. Je relus -l’adresse de ma lettre. Je la relus à voix haute, pour la bien entendre. -A peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et pleine d’âme et de -passion qui tout à l’heure chuchotait en moi, se tut; le charme était -rompu et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces mots: «_... pour -remettre s. v. p. à Monsieur Anatole...!_»-- - - - - -LE RETOUR DES CLOCHES - -A Charles de Pomairols. - - -Nous étions cinq petits amis et nous habitions des enclos voisins, sur -les dernières pentes de la grande colline violette au pied de laquelle -est bâtie Toulon, la ville de guerre. - -Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus les toits rouges de -la ville, la rade;--par-delà la rade, les vertes collines de -Saint-Mandrier--et, par-delà les collines, l’immense mer toute bleue, -éternellement changeante et toujours pareille à elle-même. - -Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne nous quittions guère. Le -plus grand, Léon, avait douze ans; Paul, le plus petit (c’était moi), en -avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour, un vrai tambour que nous -suivions partout d’un air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un -drapeau; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite, armés de sabres de -bois, et Paul venait le dernier, toujours, et ne portant jamais rien que -ses pensées... - -Elles étaient lourdes, car tous les jours le petit Paul découvrait un -peu du vaste monde, et, de plus--honni soit qui mal y pense--le petit -Paul était amoureux. - -Il aimait--oui, vraiment--la grande sœur de Tiennet; un petit nigaud, ce -Tiennet, le fada de la bande, à qui l’on faisait croire des choses... -oh! des choses!... Figurez-vous que ce bêta croyait que le _Petit -Chaperon rouge_ est une histoire arrivée! Si c’est possible, à neuf ans! - -La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous appelions Liseron. Elle -avait près de quinze ans. Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait. -Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait. Elle venait, deux -fois par jour, à l’heure des repas, appeler son frère dans les ravins où -nous nous égarions, au fond des forêts de romarins où nous nous croyions -perdus, parmi les rochers où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba. - -Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour de Léon la guidait... -Elle accourait, criant de sa jolie voix: «Tiennet! Tiennet-et-et!» - -Alors, chut, silence! le tambour devenait muet. Nous nous glissions, -invisiblement, au plus épais des fourrés. Nous nous couchions dans le -thym qui, écrasé, sentait bon. Et, quand la voix s’éloignait: -«Tiennet-et-et!» Aussitôt: ran tan plan! le tambour semblait dire: «Ah! -la sotte qui n’a pas su nous trouver!» Le drapeau s’élevait à bout de -bras, par-dessus les cimes des romarins, et quand la chercheuse arrivait -enfin, tous ensemble, avec un grand cri, nous nous précipitions vers -elle, suspendus à ses robes, à ses bras, à son cou... Et Paul, étant le -plus petit, était toujours embrassé. C’est pourquoi il aimait Lison. - -Tous les autres aussi l’aimaient. - - * - - * * - -Le Vendredi-saint de cette année-là, Tiennet ne vint pas jouer, et Léon -dut laisser à la maison son tambour. - ---Maman, déclara-t-il, m’a dit comme ça: «Les cloches sont parties. Tu -auras ton tambour demain.» - -Cette assimilation des tambours et des cloches nous donna fort à penser -et nous ne parlâmes plus d’autre chose. - -Toutes les cloches de France étaient parties pour Rome. On ne les -entendrait plus que le lendemain, à midi. Elles reviendraient dès le -matin, car la route est longue; mais comment reviendraient-elles? -Comment?... Par le grand chemin du ciel. Elles auraient des ailes pour -la circonstance. Pourrait-on les voir? Peut-être, s’il ne leur prenait -pas fantaisie de monter trop haut dans l’espace, hors de vue, ou de -passer trop loin, là-bas, au-dessus de la pleine mer. - ---Eh bien! mes amis, dit Léon d’un air capable, tout ça, c’est des -contes, comme le _Petit Chaperon rouge_. Ça n’est pas arrivé. - -Nous nous en doutions un peu, et pourtant tout notre petit monde se mit -à réfléchir d’un air d’ennui. Tous et Léon lui-même semblaient déçus et -déconcertés. Je n’oublierai jamais l’air malheureux, désœuvré, de ce -grand Léon, tandis qu’il nous instruisait. On voyait bien qu’il lui -manquait quelque chose. C’était, j’imagine, son tambour. - ---«Les cloches, mes amis,--poursuivait-il, le bras tendu, l’index -rigide,--sont là-bas, dans les clochers. Seulement, elles ne sonnent -pas. Et l’on vient vous raconter qu’elles sont parties pour Rome! Papa -m’a dit: - ---Il n’y a que les imbéciles pour croire ça. - -«Même maman a répondu: - ---Tu as tort, les petits enfants n’ont pas besoin d’en savoir si long. - -«C’est alors qu’elle m’a pris mon tambour. Il n’est pas à Rome. Les -cloches non plus. Voilà.» - -Nous étions convaincus, froidement, et un peu tristes de connaître la -vérité. Comment secouer cette mélancolie? Il fallait inventer un jeu. -Voici ce que nous imaginâmes. Chacun disant son mot tour à tour,--puis -tous parlant à la fois, le projet que voici se trouva finalement arrêté: - -Puisque nous étions savants, nous nous amuserions de l’ignorance et de -la sottise de Tiennet. Nous l’emmènerions, le lendemain matin, tout en -haut de la colline, et nous ferions semblant de voir les cloches passer -dans le ciel. Lui, il ne les verrait pas, puisqu’elles étaient toutes -dans les clochers; et ce serait très drôle. Nos vacances de Pâques -allaient donc être bien employées. - -Léon se chargea d’aller prendre Tiennet chez lui le lendemain matin, et -nous nous séparâmes pleins de songes, nous demandant quelle figure -ferait notre petit camarade, au sommet de la grande colline. Une chose -encore nous attristait un peu: c’est que Lison, depuis deux jours, -n’était pas venue nous appeler. Cela, d’ailleurs, arrivait quelquefois, -et c’était bien naturel aujourd’hui, puisque Tiennet, à cause sans doute -du Vendredi-saint, était resté à sa maison, comme le tambour. - - * - - * * - -Le lendemain matin eut lieu l’ascension. Nous prîmes tous les cinq la -route du génie militaire. Léon avait son tambour, mais les baguettes -dormaient sur sa poitrine, fixées au baudrier. Sa mère lui avait -recommandé de ne jouer des baguettes qu’après le retour des cloches. -Pierre tenait son drapeau enroulé autour de la hampe et incliné vers la -terre. Et nous hâtions tous le pas, essoufflés, à la suite du grand -Léon, et nos petites mains cherchaient de temps en temps, lorsque la -pente était trop raide, un point d’appui sur nos petits genoux. - -Arrivés à mi-côte: «Halte!» commanda Léon. Nous nous assîmes et -commençâmes à causer, contents d’un peu de repos, réjouis à l’idée de -nous moquer de la crédulité de Tiennet. - ---Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à coup, viendra te chercher -aujourd’hui? - -La réponse que fit Tiennet nous plongea tous dans un grand trouble. Non, -Lison ne viendrait pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade. -Depuis trois jours elle était couchée. - ---Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait mourir, acheva Tiennet -d’un air grave. Maman m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise, -il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et moi je suis venu bien -volontiers parce que j’ai entendu dire une chose: quand on peut voir -passer les cloches dans le ciel, si l’on pense bien vite un vœu, le bon -Dieu fait arriver ce qu’on lui demande... Alors, vous comprenez, -n’est-ce pas? pour Lison, il faut que je voie les cloches! - -Il y eut un long silence. - ---«C’est comme pour les étoiles filantes,» dit enfin le petit Pierre. Et -Frédéric continua:--«Si on demande une chose au bon Dieu avant que -l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que vous voulez.» - ---Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta:--Il faut que je voie -les cloches! - ---Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça n’y fait rien. Pour -Liseron, c’est la même chose. - -Il avait raison, Paul: Nous faisions tous le même vœu. - -Il y eut encore un très long silence. Quelque chose de grand -bouleversait nos petits cœurs. C’était doux, triste et confus. C’était -notre amour pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent, jolie -et vivante, l’entendre encore nous appeler dans l’écho de la montagne, -l’embrasser encore, la perdre et la retrouver dans nos immenses forêts -de romarins plus hauts que nos têtes! Quelle idée nous faisions-nous de -la mort de Lise? Nous savions seulement que ce serait ne plus la revoir. -Nous n’acceptions pas cela. Et comment être sûrs qu’elle ne mourrait -pas? Ah! si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches! Si l’un de -nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant les petits nuages du ciel -comme des hirondelles ou des goélands! Et pourquoi non? Nos pères n’y -croyaient pas, au voyage des cloches par le chemin des oiseaux, mais nos -mères nous l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles qui avaient -raison? Nous voulions tant être consolés! - -Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle, informulées, plaintives, -comme enveloppées dans le touchant désir qui leur donnait naissance. -Nous l’aimions tant, la grande Lise! Par amour pour elle, nous étions -malheureux de ne pas croire aux cloches qui volent... Après tout, elles -volaient, peut-être! Pourquoi pas?... Pas toutes, si vous voulez, mais -quelques-unes... Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers, mais -celles de Paris, qui sait?... En tout cas, personne ne songeait plus à -se moquer du pauvre Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On voulait -seulement savoir que Lise ne mourrait pas. - - * - - * * - -Maintenant nous étions arrivés sur le sommet nu et pierreux de la -colline. Le tambour et le drapeau furent posés à terre, et nous -regardâmes autour de nous. C’était si large, tout le pays vu de là-haut, -les collines et les plaines, et toute la mer et tout le ciel--que nous -eûmes un peu peur. - -Mais nous étions cinq, bien armés; et, en abaissant les yeux, nous -apercevions, au bas de la colline, le toit rassurant de nos maisons, -nous reconnaissions nos terrasses, et même, sur les terrasses, les gens -qui passaient... «Là, c’est papa, oui, j’en suis sûr; là, c’est -grand’mère!»... Hélas, sur la terrasse de Tiennet, il n’y avait -personne. La chambre de Lise n’avait pas même ouvert ses fenêtres, par -ce beau matin de Pâques fleuries. Et alors, sans nous rien dire, tous -ensemble, nous quittâmes sa maison des yeux, pour regarder dans le ciel, -et y chercher notre espérance. - -Ceux qui n’ont pas ainsi cherché, tout enfants, durant une heure, dans -l’infini d’un ciel semé de petits nuages, à voir passer une forme ailée -qui doit apporter la promesse d’un bonheur, ne sauront jamais combien le -désert bleu est vaste, et combien d’ailes et d’atomes y voltigent, le -rayant sans cesse de zigzags et de caprices inattendus. - -Les nuages, par bonheur, cachaient de temps en temps le soleil. Tout de -même, nos yeux nous faisaient mal à force de regarder la trop vive -lumière. Et quand nous les reportions à terre, on voyait, sans -comprendre pourquoi, de petites ombres bizarres. - -A chaque instant nos cœurs bondissaient... Tantôt c’était une mouche -qui, passant à portée de notre main, nous avait fait l’effet d’une -cloche lointaine volant tout au fond du ciel, perdue tout là-bas -par-dessus la mer; tantôt c’était un moineau de toiture qui, -tranquillement, vaquait à ses affaires. Beaucoup de mouettes nous -trompaient, indistinctes là-bas, tout là-bas, du côté des îles d’Hyères, -près d’un certain rocher où elles font leurs nids. Il y avait aussi dans -l’air beaucoup de choses sans nom, qui flottaient... des bribes de -laine, laissées par les moutons aux griffes des genêts épineux et que le -vent avait ramassées; toutes sortes de riens légers, pareils à des fils -de la Vierge; des brins de plumes, des débris subtils qui échappent aux -mains des travailleuses, et qui se mettent, soulevés par une brise, à -voyager deci, delà, dans le ciel, comme de petits êtres, suivis parfois -par un oiseau trompé... - -Nous regardions vers l’Orient, vers Rome et vers Jérusalem. Les -hirondelles, nous le savions, viennent de par là, les martinets, les -ramiers voyageurs, tous les êtres migrateurs en qui cette saison d’avril -fait éclore un désir de changement... - -Et en nous aussi était un désir de fuite et de vol, un élan vers -l’espace libre, un rêve de planer. Quelque chose en nous se soulevait, -comme une aile captive, inutile... Et c’était l’amour. C’était la prière -et la tendresse. Comme elles sont au cœur des hommes, elles étaient déjà -en nous, renaissantes, impérissables... - - * - - * * - ---En voilà une! je l’ai vue! - -Il avait vu une cloche, le petit Paul! Oui, avec les yeux de son désir, -avec les yeux de son amour, il l’avait vue. - ---En es-tu sûr? cria Tiennet, un peu pâle. - ---Oui, oui! - -Il n’en était pas sûr, oh! non. Mais il croyait qu’ayant cru en voir -une, il pouvait dire: je l’ai vue! - -Qui saurait expliquer où commença son tendre mensonge d’enfant? C’est à -lui-même qu’il mentit d’abord, avec l’espoir de tromper Tiennet, non -plus pour se moquer de lui, mais tout au contraire pour le consoler. -Enfin, pourquoi ne pas le dire? il espérait bien un peu tromper aussi le -bon Dieu... Oh! l’insaisissable tendresse! - -Tous les yeux écarquillés cherchèrent au ciel le point fuyant, la petite -et furtive raie sombre que Paul avait désignée du doigt. - -Le sceptique Léon la revit le premier: - ---Là, là! oui, là, je la vois! - -Il y avait tant de petits nuages capricieux, dans le ciel d’avril! Tous -les yeux éblouis, fatigués, se rouvrirent ardemment. - -Que vous dirai-je de plus? L’un après l’autre ou l’un par l’autre, nous -la vîmes tous, la cloche aux grandes ailes, qui nous apportait la santé -de Lise, et le bon Dieu des enfants fit semblant de nous croire. Il est -certain qu’il se mit à sourire, puisque Lison revint quelques jours plus -tard nous appeler encore, avec sa jolie voix, dans l’écho de la -montagne. - -Quand nous descendîmes, ce Samedi-saint, la pente de la grande colline -au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville terrible aux bruyants -arsenaux, le tambour de Léon battait joyeusement, notre drapeau déroulé -flottait avec gaieté; les sabres de bois jetaient des éclairs... Et -petit Paul, chargé de ses pensées, répétait à Tiennet, d’un air de défi: - ---Que quelqu’un vienne nous dire que nous ne les avons pas vues!... Et -il verra! - - - - -QUINZE AOUT ET QUATORZE JUILLET - - ---«Autrefois», me dit Darbous d’un ton mélancolique, en plaquant une -truellée de ciment au fond d’un trou qu’il a ouvert dans mon mur, pour y -sceller le double support d’une cloche, «autrefois... c’était le 15 -août!» - -Ces paroles, qui font suite à la pensée la plus secrète de Darbous, me -semblent étranges; mais, de lui, rien ne m’étonne, et «je laisse venir». - -_Darbous_ est un mot qui signifie: _taupe_; c’est le sobriquet provençal -de mon maçon. Darbous soutient avec moi des conversations à perte de vue -sur les plus graves sujets. Il a des façons très originales de -considérer les choses, et je l’écoute toujours avec un infini plaisir. - ---Est-ce que votre femme, Darbous, s’appelle Marie? - ---Oh! ce n’est pas ça, monsieur; et si je parle du 15 août, c’est que -nous y voici, et je dis que le 15 août, c’était le 14 juillet de -l’Empereur. - ---Il y a une grande différence entre les deux dates, Darbous, puisque le -14 juillet, c’est la fête de la République--entendez-vous?--de la -liberté! - -Darbous laisse tomber sa truelle dans l’auge vide, lève sur moi un -regard oblique, prend dans sa boîte en écorce de châtaignier une grosse -pincée de tabac, et dit: - ---Alors, vous y croyez, vous, à la liberté? - -J’entrevois dans ces quelques mots des profondeurs incalculables, et, -bien vite, curieusement, je m’apprête à jeter la sonde dans ce néant qui -m’est apparu. - ---Tout ça, fait-il en reprenant sa truelle, tout ça, _c’est la même -chose un autre jour!_... Voilà mes opinions. Aussi, moi, les jours de -fête, je travaille, si les patrons veulent. J’en suis guéri, monsieur, -de faire la fête avec le monde... Il y a longtemps que j’en suis guéri! - ---Et depuis quand, Darbous? - ---Depuis la première fête du 14 juillet qui a été en France! - ---Et pourquoi, Darbous, en êtes-vous guéri? - ---Pourquoi? Parce qu’il m’est arrivé, le jour de cette première fois, un -«tour du diable», un tour à devenir fou! Alors j’ai juré de laisser la -France faire toute seule la fête du 14 juillet, qui est le 15 août de la -République. - ---Ah! vous avez juré, Darbous, de laisser la France faire ses fêtes -toute seule? - ---Oui, monsieur! Et depuis--voilà bien des années!--je me suis tenu ma -promesse! - - * - - * * - -Darbous s’est tu. Il y a un silence très long. J’espère que l’histoire -va suivre d’elle-même: elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur une -échelle double, donne «un coup de niveau» afin de poser bien droit ses -supports de cloche. Alors, je prends mon parti: - ---Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous, qui ait pu vous décider à -ne plus prendre aucune part aux réjouissances publiques? - -Darbous devine que je le plaisante un peu, et, sans lâcher son niveau, -il tourne vers moi la tête, et, clignant de l’œil: - ---Vous parlez bien, monsieur! vous parlez comme une affiche... Moi, je -ne sais pas lire, mais on m’en a lu plusieurs!... - -Il me parlait presque tout bas; il s’interrompt, change de ton, et, sans -transition, d’une voix d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre, -un _bambino_ en train de jouer avec mes chiens: «Dè mortiè!» Et tandis -qu’avec une lenteur merveilleuse le manœuvre gâche du mortier, Darbous, -assis sur la haute plate-forme de l’échelle double, raconte: - ---Depuis quelques jours, mon père me répétait: «Tu devrais bien brûler -ces broussailles, pour nous en débarrasser!»... Il faut vous dire, -monsieur, que nous demeurons tout en haut du village, près des ruines du -château, tenez, là-bas, regardez! - -Il me désigne du doigt sa maison--plantée presque au sommet du cône qui -domine toute la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le vieux -village de la Garde. - ---Elle s’aperçoit de loin, celle-là! - ---Pour mon malheur! comme vous allez voir!... Donc, je répondais à mon -père: «Dans quatre jours c’est le 14 juillet; toutes ces saletés de -méchantes broussailles, je les brûlerai ce jour-là et même la veille. -Nous serons, comme ça, les premiers à faire «un peu d’illuminations.» - ---C’était une bonne idée, Darbous. - ---De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais pas avoir! Le 14 juillet -arrive, j’avais fait un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien, -pleine de piquants... j’y avais ajouté une vieille chaise cassée, deux -ou trois caisses pourries... un peu de paille... et zou, une -allumette!... Le feu part... Ça se met à brûler sur un emplacement vide -devant la maison... C’était un peu avant la nuit; et nous, assis à -table, près de notre porte, nous commençons à manger la soupe, bien -contents de ce feu de joie, qui nous débarrassait enfin de toutes nos -balayures! - ---Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas faire un souvenir triste? - ---Attendez, monsieur!... Tout à coup un voisin, en courant, arrive, qui -nous dit:--«Où est le feu?--Le feu, gros animal, il te crève les -yeux!--Pas celui-là, l’autre!--Nous n’en avons point d’autre!--Alors, -dit-il, ça va bien, quoique ça soit une idée drôle, de s’asseoir pour -dîner devant un si gros feu, en plein mitan de juillet!...» Voilà qu’à -ce moment j’entends le tambour... ran, pan, tan! ran, pan, tan! et je -criai: «Ah! bon! voilà la fête qui commence!»--«La fête! Ah bien oui, la -fête! C’est le tambour qui annonce partout que vous avez, par accident, -mis le feu chez vous! Écoutez maintenant la cloche!...» La cloche -sonnait, le tambour battait. C’était le tocsin et le rappel, et voilà -que, par la petite rue qui monte vers notre maison, étroite et droite -comme cette échelle-ci, je vois venir contre nous _un magasin de monde_, -tout un régiment! avec des cruches, des seaux, des arrosoirs, tout le -tremblement, et enfin la pompe!... Ceux de la queue, oui, monsieur! -traînaient la pompe, qui était toute neuve, et ceux de la tête, avec -leurs casseroles, apportaient l’eau!... Oh! ils étaient bien cent -cinquante, avec des gamins qui _suivaient devant_, et qui criaient: -«Darbous a mis feu! Darbous a mis feu!...» Moi, voyant venir ce -spectacle, je me lève de table pour mourir de rire à mon aise! J’étais -si jeune, alors! Mais en me voyant rire, tous ces gens-là, femmes et -hommes, malcontents d’avoir été dérangés au bon moment du dîner, -s’entraînèrent à m’injurier! Mon père veut leur expliquer: on ne le -laisse pas ouvrir deux fois la bouche! Et tout le village, monsieur, a -passé devant moi à la file, qui secouant son arrosoir, de colère, qui -son pot-à-eau, qui sa cruche, en me criant mille sottises, des sottises -à faire trembler, ce qui ne m’empêchait pas de rire: c’était bien tout -le contraire!... Par malheur, Monsieur le maire qui est médecin, et qui -était parti dans sa voiture pour voir ses malades, en entendant la -cloche et le tambour, au galop revint au village, et là il entend dire -que j’ai comploté, moi, pechère! une mauvaise farce!... Alors, le garde -me vient dessus, avec son tambour, et veut à toute force m’emmener en -prison! oui, en prison, monsieur, un treize de juillet!... Il fallut -faire de la défense, avec mon frère le cuirassier... Et voilà ce que -c’est, monsieur, que votre fête de la liberté!... La voilà, la -liberté!... et voilà le peuple! - - * - - * * - -Darbous, toujours assis au sommet de son échelle, prononça ces paroles -d’un ton inimitable de parfaite indifférence et de tranquille dédain -pour les multitudes et pour la politique. - ---Et que dit le maire, Darbous? - ---Il dit, comme de juste, qu’il valait mieux pour le village que -personne ne fût brûlé! - -Darbous haussa les épaules, puis tout à coup de sa voix terrible: - ---Petit! Et ce mortier? - ---Est-ce que vous croyez, maître Darbous, répondit la frêle voix de -l’enfant, que je peux, à la fois, gâcher du mortier et écouter toutes -vos histoires!... Le monsieur parle comme une affiche, à ce que vous -dites; mais vous, oh! vous parlez comme le catéchisme! - -Il alla gâcher du mortier lui-même et acheva de mettre la cloche en -place; puis il rangea ses outils et, au moment de me quitter: - ---A présent, si vous voulez, je vas vous la bénir d’un mot, moi, votre -cloche, monsieur: je souhaite simplement que jamais elle ne dise: «Au -feu! au feu! au feu!» ni pour de bon, ni surtout pour rire! - - - - -LES DEUX ÉTAMEURS - -A Paul Arène. - - -«_O! stablaza casséroll’ è blantsi forcettes! stablaza!_» Ce qui veut -dire: «O! étamer casseroles et blanchir fourchettes, étamer!» - -Poussant de temps à autre ce cri traditionnel, à travers les échos de -nos collines de Provence, deux étameurs piémontais allaient au hasard, -de bastide en bastide, par un beau jour d’été. - -Ils portaient comme enseigne quelques vieux chaudrons qui avaient noirci -leurs mains et en toute évidence (ne sais comment) leur visage qu’on -devinait rose pourtant sous les taches de suie. Ces étameurs étaient -gras et ils marchaient à la sueur de leur front, avec nonchaloir, en -cherchant l’ombre des «clapiers» et des pins parasols. De la sueur qui -ruisselait sur leur visage, une goutte parfois tombait jusqu’à terre, -noire sur les «roucas» blancs. Les deux «stablazaïres» marchaient de -conserve, sans échanger un mot, en rêvant. - -A quoi pouvaient-ils bien rêver dans ce magnifique paysage? Le soleil -était sur son déclin. Le flanc de nos collines, où s’étagent en gradins -la vigne et les blés alternés, portait à la fois la gloire de juillet et -l’espoir de septembre. La lumière flottait, dansait, tremblotante comme -une étoffe transparente, merveilleuse, envolée au gré des brises, -s’accrochant et s’étalant partout. Pas un atome voltigeant qui ne fût -prisme; pas un grain de poussière en l’air qui n’apparût étincelle. Et à -l’horizon, sur la mer scintillante, cette gaze, formée d’atomes lumineux -et frémissants, semblait comme le voile nuptial de la Méditerranée -amoureuse... C’est peut-être à cela que rêvaient les deux compagnons. -«_O! stablaza casséroll’! stablaza!_» Brusquement, s’arrachant à sa -rêverie panthéiste, l’un ou l’autre ouvrait sa grande bouche et lançait -dans la lumière son cri éclatant; puis la bouche se refermait, et les -deux stablazaïres poursuivaient leur route, muets, précédés de leur -ombre longue et suivis du bruit de leurs gros souliers heurtés aux -roches, et du tintement de leurs chaudrons entre-choqués. - -Or, ainsi cheminant, ils arrivent à la nuit tombante, à Pierrefeu. Le -petit village, bâti sur un mamelon, reçoit à pleines vitres les rayons -rouges du couchant. Les deux establaza gravissent la rampe tortueuse et -s’arrêtent au _Cheval vert_, chez l’aubergiste Trotebas. - -Ils dînent bien et vont se coucher. - -L’hôtelier en personne les conduit à la chambre qu’il leur a destinée. -Il les précède, un «calen» à la main. Le calen fumeux éclaire à peine un -long corridor dans lequel s’ouvrent, à droite et à gauche, une douzaine -de portes. La porte de leur chambre est la dernière de toutes... - ---«Dormez bien, les amis! dit l’aubergiste; il fait jour de bonne heure -en ce mois-ci, et je n’ai pas de «viores» plus qu’il n’en faut. -J’emporte le «calen». Couchez-vous donc sans lumière. En vous -déshabillant dans la ruelle, vous ne sauriez manquer le lit, et vous -n’êtes pas de ces commis voyageurs de Paris qui font les «monsigneurs» -et lisent de couchés! Ainsi donc, restez sans chandelle. Bonsoir... Et -crainte des voleurs, car mon auberge est pleine--vu le romérage et la -foire--je retire la clef. Je rouvrirai à l’aube.» - ---Bonsoir donc, maître Trotebas, disent d’une seule voix les deux -establaza! - ---Bonsoir, bonsoir... - -Maître Trotebas, en retirant la clef de leur porte fermée à double tour, -rit tout seul, d’une étrange manière, à la lueur du «calen» odorant, car -c’est de bonne huile d’olive qui brûle dans cette lampe de fer, de forme -antique. Éclairé en rougeâtre par le «calen» qui se balance à son poing, -au bout d’une chaîne rouillée, le visage de maître Trotebas est plein -d’une gaieté diabolique et mystérieuse... Quels peuvent être les projets -du mystérieux et diabolique aubergiste? - -Aubergiste facétieux, maître Trotebas, qui a tiré son plan, vient -d’enfermer à double tour les deux étameurs dans une chambre noire, sans -jour d’aucune sorte, sans fenêtre ni soupirail, dont la porte même ouvre -dans un corridor obscur, où la clarté du ciel ne peut pénétrer que par -d’autres portes ouvertes... «Eh! eh! eh! le bon tour, ma foi!...» -L’ingénieux Trotebas rit tout seul en redescendant dans la grand’salle -basse; car Trotebas est un maître «galejaïre», un émérite farceur, la -joie et l’honneur du village, l’auteur et l’acteur comique de sa -commune, où les théâtres sont inconnus... Trotebas rit donc étrangement -à la lueur de son «calen», car il a conçu l’idée d’une farce admirable -dont les deux étameurs seront les involontaires héros, une mirobolante -comédie qui lui fera le plus grand honneur et dont on s’entretiendra à -vingt lieues à la ronde, le soir, dans les veillées, pendant -longtemps!... - -Le lendemain matin, l’Aurore aux doigts de rose, se soulevant sur la -pointe des pieds, chercha par monts et vaux, dans les «drayes» fleuries -de thym et de lavande, les deux stablazaïres matineux, et s’étonna de ne -pas les rencontrer! - -Eux qui d’ordinaire, levés «avant jour», lestés d’un pain frotté d’ail -et arrosé d’un verre de «garden», promenaient leurs chaudrons sonores -sous les pinèdes, à l’heure où le soleil commence à paraître, que -faisaient-ils donc aujourd’hui et comment n’étaient-ils pas encore par -chemins?--Eh quoi! seraient-ils pour la première fois oublieux de leur -maîtresse, l’Aurore, dont ils n’ont jamais manqué le royal petit lever, -et qui se plaît tant à se mirer dans le poli de leurs chaudrons de -cuivre? Hélas! la matinée se passe, et les deux stablazaïres, victimes -de la ruse, pleins d’une confiance primitive et d’une primitive candeur, -dorment côte à côte dans le même lit, à poings fermés, comme il sied à -des Piémontais qui ont fait plus de seize lieues d’une haleinée. - -Le premier des deux qui s’éveille a dormi plus d’un tour de cadran, -douze heures! Il est dix heures du matin. Il n’a plus sommeil, plus du -tout, mais, comme il fait encore nuit, il s’étonne de son insomnie et se -donne de garde d’éveiller le camarade... Le camarade de son côté ne dort -plus, et se garde bien de bouger, car, surpris de son insomnie, il ne -veut pas que son camarade en pâtisse! - -Ainsi, côte à côte, éveillés et n’osant se parler, dans leur délicatesse -exquise et dans la crainte des coups de poing l’un de l’autre, tous deux -restent longtemps couchés, roides, immobiles, silencieux, rongés par -l’ennui de ne pas dormir, et les yeux écarquillés dans l’obscurité. Tout -à coup, il semble à l’un d’eux qu’il a entendu une sonnerie... Il compte -en lui-même les coups d’une horloge fantastique et l’halluciné laisse -échapper ce cri: «Miéjour!» - -Pourquoi _midi_? et pas minuit? il est midi, en effet! Quelle voix -secrète a révélé à cet homme la vérité de l’heure? Eh! celle que Dieu a -mise dans l’estomac de tout honnête homme: la voix de la faim! - ---«Ouvre la fenêtre,» dit à l’un l’autre. L’autre, de la chercher à -tâtons, la fenêtre; mais on sait qu’il n’y a point de fenêtre dans la -chambre qu’a donnée l’aubergiste à ses hôtes mystifiés. - ---La fenêtre?... Je ne la peux pas trouver! - ---Quel âne!... De l’eau à la mer, par la madone! tu n’en trouverais pas, -fada! - -Et voilà nos deux hommes ensemble, à tâtons tous les deux, cherchant la -fenêtre le long des murs! ils ne heurtaient aucun meuble, car la noble -chambre n’était meublée que d’un lit: ils tâtonnaient donc dans -l’obscurité, ne palpant que murailles plates, ouvrant leurs yeux tant -qu’ils pouvaient et commençant à pâlir de peur, car le sortilège -semblait s’en mêler, et de vrai, quant à supposer sans fenêtre une -chambre d’auberge, non, cela ne leur venait pas! - -Pendant ce temps, pieds nus pour ne pas être entendus, l’aubergiste et -ses clients, «grouliers» et marchands forains, les amis de l’aubergiste -et sa famille, ses quatre enfants (son chien même était là qui aboyait -par instant et se faisait battre), tous, dans le corridor obscur, -tâchaient de deviner au bruit ce que faisaient dans l’ombre les deux -victimes. - -A force de chercher la fenêtre, les stablazaïres trouvèrent la porte! et -va de la frapper et «basseler» à tour de bras, à coups de pied, en -jurant comme s’ils étaient en colère. Et l’aubergiste de répondre tout à -coup avec sa voix enflée à la croquemitaine: - ---Qui pique ainsi, tron de sort! Avez-vous fini, ô mandrins! Voleur de -tonnerre! eh! fénas! Attendez, si j’y vais, je vous ferai bien taire!... -Attendez, étameurs de carton! - -Et tout en disant: «Attendez», prestement il se déshabillait, se mettait -en chemise, comme un homme au saut du lit, et prenait en main et -allumait la lanterne nocturne dont on se sert pour visiter l’étable. Et -tout l’auditoire, pieds nus, étouffant d’un rire contenu et qui -s’échappait parfois des bouches en sifflant comme un vent coulis, -dégringolait l’escalier, pour ne pas arrêter si tôt la bonne farce. - -Maître Trotebas ouvrit la porte et, terrible sur le seuil: - ---«Oh! marrias! Coqs de rue, douleurs de maison! va-nu-pieds, coureurs -de grand’route! Allez, ô étameurs de ma tante! n’avez-vous pas crainte, -qué? Que vous prend-il de basseler ainsi! Êtes-vous fous, donc, ou -seulement ivres! Il y a pourtant quatre heures déjà que vous avez bu en -mangeant! S’il se peut! Un escaufestre ainsi! Nous irons chercher les -gendarmes tout à l’heure si nous voulons «plier l’œil!» Oh! oh! brigand -de sort et pétard de cougourde! je tiens auberge peut-être pour que ces -musiciens de chaudrons viennent me faire musique de nuit et m’éveiller -la maison, troubler les braves voyageurs et faire japper tous les -chiens! A cette heure de nuit, canaille, que vous prend-il de faire les -mitamates? Il est juste minuit; que voulez-vous? Dormez! je vous ai dit -qu’au jour on vous réveillera! Les chaudrons sont-ils si pressés d’être -étamés qu’il faille en démolir ma porte? En voilà assez! Dormez, que -j’ai dit!» - -Deux grands coupables, pris sur le fait, n’ont pas mine plus piteuse que -les deux stablazaïres, qui, tête basse, s’allèrent coucher, et, à force -de le vouloir, fatigués d’ailleurs par une faim tiraillante, de nouveau -firent un long somme qui les tint sourds et muets jusqu’à la nuit, -tandis que se gaudissait à leurs dépens le village tout entier. - -Tout le village, et les paysans venus pour le romérage, à la porte de -l’auberge se pressaient, curieux, se racontant cent fois les détails de -la nuitée, impatients de la suite, et l’inventant par avance avec divers -dénouements. - -Que de pots versa l’heureux Trotebas aux curieux assoiffés!--Trois -commis voyageurs, qui devaient partir ce jour-là, firent bonne dépense -encore, afin d’assister à la fin de l’aventure. - -Cependant, à la nuit bien close, s’éveillèrent les deux héros. Et va de -bâiller et de s’étirer en musique: - ---Me semble qu’elle est longue, la nuit, dis un peu, toi,--longue, -LONGUE, LONGUE! - ---Oh! oui, répondit le camarade, si longue que jamais je n’ai vu sa -pareille. - ---De sûr, on ne dirait pas une nuit d’été! - ---Ni même d’hiver, cambarada! - ---Et moi, je dis que peut-être on nous a emmasqués! - ---Oui, j’ai vu, hier au soir, en bas, pendant que nous mangions la -soupe, un homme qui nous regardait en riant, et non d’un mauvais air! - ---Ah! nous aurons mangé d’une herbe! - ---Il faut encore--tant pis--repiquer à la porte!... - ---Attends, j’y vais... attends un peu... - -Et, de peur de fâcher trop l’aubergiste, c’est tout discrètement, cette -fois, que les stablazaïres inquiets frappent à la porte: toc, toc, toc! - -Et, appliquant la bouche au trou de la serrure, de sa plus douce voix, -l’un d’eux: - ---Maître Trotebas!... O maître Trotebas! Ouvrez-nous un peu, qu’il doit -être jour, cette fois!... Nous avez-vous oubliés, ô maître Trotebas! - -Il les entend, pardieu, le bonhomme aux aguets! Le compère se tient de -rire! Et, cette fois, il ouvre, dans le corridor, la porte de sa chambre -en face de la leur; et, dans sa chambre, il a ouvert la fenêtre par où -se peut voir une bonne lune bien pleine et ronde comme un fond de -chaudron luisant, tout de neuf étamé. - -L’aubergiste, encore en chemise, et sa lanterne au poing, apparaît aux -deux stablazaïres: - ---Eh bien, les amis? à la bonne heure, cette fois! voilà qui est parler -sans trop de bruit! en gens honnêtes! mais que ne dormez-vous, que -diable! jamais je ne vis gens si éveillés! avez-vous la fièvre et que -vous faut-il? L’essentiel ne vous manque pas dans la chambre que vous -avez! - -A ce ton de naturel et de douceur, les stablazaïres sentent la -conviction de leur folie se glisser doucement dans leur sein, et -s’excusant de l’erreur répétée, avec force soupirs, se remettent au lit! - -Dormirent-ils, ou non? Ils se livrèrent d’abord à une consternation -silencieuse. Convaincus, mais étonnés, ils veillèrent dans l’ombre, -immobiles comme deux statues, en espérant le jour, ne songeant qu’au -soleil! Oh! comme leur tête était pleine de levers d’aurore, -resplendissants!... Quand le jour fut proche,--le second jour!--de -lassitude ils firent encore une espèce de somme d’où ils furent en -sursaut éveillés par l’aubergiste en grande indignation! - ---Eh quoi! dormias, vous êtes la nuit miaulants et criards comme chats -de gouttière, et, au jour, muets comme des sars! Debouts, beaux -fainéants! Dépêchez! je vous fais lumière... je vous ai, par les saints, -préparé une soupe à se lécher les doigts, et abondante comme pour des -hommes qui seraient restés un jour sans manger!... Dépêchez donc, avant -une heure il sera jour plein, paresseux! - -Ils furent vite habillés, pour être vite à la soupe! et comme ils -mangèrent! Dieu sait! après une assiettée, une autre, et l’aubergiste -les regardait faire, et les clients et tout le monde,--en riant. - ---O bonnes gens, disaient les stablazaïres, on dirait que vous n’avez -jamais rien vu! - -Le repas--une chaudronnée de soupe--le repas achevé, ils prirent leurs -chaudrons sur l’épaule, et quand ils furent pour payer: - ---Non, non, braves stablazaïres, dit le plaisant mais honnête -aubergiste, je peux, en ce temps-ci, où j’ai tant de voyageurs à cause -de la foire, donner pour rien la retirée à deux bons garçons comme vous; -et cette fois, amis, je me tiens pour payé. - -Ils s’en allèrent donc, les deux stablazaïres, bien contents de -l’affaire; et comme tout le village était sur pied, chacun sur sa porte, -pour les voir passer, eux, héros d’une telle farce,--ils s’en allèrent -disant, tandis que l’aube blanchissait et que chantait le coq: - ---Comme on se lève matin, en ce pays du diable! - ---Eh, pardi! je le crois! les nuits y sont si longues! - - - - -LE VASE D’ARGILE - -A Clément Massier. - - -I - -Jean avait, de son père, hérité un petit enclos au bord de la mer. -Autour de l’enclos, bourdonnaient les ramures des pins qui répondaient -aux bruissements des vagues. Au pied des pins, le sol était rouge, et -l’ombre pourpre de la terre, tombant dans le bleu des vagues du golfe, -les rendait violettes et tristes, le soir surtout, aux heures de -rêverie. - -Il y avait, dans l’enclos, des roses et des fraises. Les belles filles -du voisinage venaient chez Jean acheter de ces fruits et de ces fleurs, -comparables à leurs joues. Roses, lèvres et fraises, ayant même -jeunesse, avaient la même beauté. - -Jean vivait heureux, devant la mer, au pied des collines, sous un -olivier planté devant sa porte, et qui, en toute saison, faisait flotter -sur son mur blanc une dentelle d’ombre bleuâtre. - -Auprès de l’olivier, il y avait un puits. L’eau en était si fraîche et -si pure que les filles du voisinage, aux joues de rose, aux lèvres de -fraise, y venaient, matin et soir, avec leurs cruches. Sur leur tête -couronnée d’un coussinet, elles portaient, en les soutenant de leurs -beaux bras nus, relevés en anses vivantes, les cruches, sveltes et -rebondies comme elles. - -Jean regardait toutes ces choses et il admirait et bénissait la vie. -Comme il n’avait pas vingt ans, il aima d’amour une des belles filles -qui puisaient de l’eau à son puits, qui mangeaient ses fraises et qui -respiraient ses roses. - -Il dit à cette jeune fille qu’elle était pure et fraîche comme l’eau, -savoureuse comme la fraise et suave à respirer comme la rose. Alors, la -jeune fille sourit. - -Il lui répéta la même chanson et elle fit la moue. - -Il lui répéta son même refrain; et elle épousa un matelot qui l’emmena -sur la mer lointaine. - -Jean pleura beaucoup, mais il admirait toujours et il bénissait la vie. -Jean pensait quelquefois que la fragilité de ce qui est beau, la -brièveté de ce qui est bon, donne du prix à la bonté et à la beauté des -choses. - - -II - -Un jour, il s’avisa que, sous la croûte végétale, la terre rouge de son -champ était d’excellente argile. Il en prit un peu dans sa main, la -mouilla de l’eau de son puits, et façonna un vase naïf en songeant aux -belles filles qui ressemblent à des amphores sveltes à la fois et -rebondies. - -La terre de son champ était, en effet, d’excellente argile. Il se -fabriqua une roue de potier; il construisit de ses propres mains, avec -son argile, un four qu’il adossa à la muraille de sa maison, et il se -mit à fabriquer de petits pots à mettre des fraises. - -Il devint habile à cette besogne, et tous les jardiniers des environs -venaient chez lui s’approvisionner de ces pots légers, poreux, d’un beau -rouge, rebondis et sveltes, où la fraise s’entasse sans s’écraser et -dort à l’abri d’une feuille verte... - -La feuille, le pot, les fraises, forme et couleur, cela enchantait le -monde, et les acheteuses, au marché de la ville, ne voulaient plus de -fraises que vendues dans les pots, sveltes et rebondis, de Jean le -potier. - -Et plus que jamais les belles filles visitèrent l’enclos de Jean. Elles -apportaient maintenant des paniers de roseaux tressés, des «canestelles» -où s’empilaient les pots vides, rouges et frais. Mais Jean savait -maintenant regarder les filles sans les désirer. Son cœur était, pour -toujours, sur la mer lointaine. - -Cependant, à mesure que se creusait et s’élargissait, dans son enclos, -la fosse où il prenait son argile, il vit que ses pots à enfermer des -fraises se coloraient diversement, teintés parfois de rose, parfois de -bleu ou de violet, parfois de noir ou de vert. Et ces nuances de la -terre lui rappelaient les plus belles choses qui eussent réjoui ses -yeux, plantes, fleurs, mer et ciel. Il se mit alors à choisir, pour -faire ses vases, les nuances de la terre, qu’il mariait délicatement. Et -ces couleurs, produites par des siècles d’ombres et de jours alternés, -lui obéissaient, modifiées à son gré en une seconde. - -Sur la roue, qui tournait comme un soleil, à l’ordre de son pied agile, -c’est par centaines qu’il modelait chaque jour ses pots à fraises. La -masse d’argile informe, tournoyante au centre du disque, sous le toucher -du doigt, s’élevait brusquement comme une corolle de lis, s’allongeait, -s’écrasait au gré du potier, s’enflait ou se rétrécissait, vivante. Le -potier créateur animait la terre. - - -III - -Et comme il songeait toujours aux choses qu’il avait le plus admirées, -sa pensée, son souvenir, son impondérable volonté descendaient de son -front dans ses doigts par où, sans qu’il sût comment, il communiquait à -l’argile le principe de la vie mystérieuse, que le plus savant ne -définit pas. Et les humbles ouvrages de Jean le potier avaient des -grâces surprenantes. Dans telle courbe, dans tel coloris, il mettait un -souvenir de jeune sein palpitant ou de fleur épanouie, ou même de -couleur du temps, et de peine ou de joie. - -Aux heures de repos, il marchait, les yeux fixés à terre, étudiant les -variations de ton du terrain sur les falaises, dans les plaines, au -flanc des collines. - -Et le désir lui vint de modeler un vase unique, un vase merveilleux, et -par lequel vivrait, pour l’éternité, quelque chose de toutes les beautés -fragiles que ses yeux avaient vues, quelque chose même de toutes les -joies brèves que son cœur avait éprouvées, et même un peu de sa douleur -divine d’espérance, de regret et d’amour. - -C’était alors un homme dans toute la force de l’âge. Et, cependant, pour -mieux méditer sur son désir, il renonça au travail bien rémunéré, qui -lui avait permis, il est vrai, de mettre de côté un petit trésor. Sa -roue ne tournait plus, comme autrefois, du matin au soir. Il laissa -d’autres potiers fabriquer des pots à fraises par milliers. Les -marchands désapprirent le chemin de l’enclos de Jean. Les jeunes filles -y vinrent toujours, par bonheur, à cause de l’eau fraîche, des roses et -des fraises, mais les fraisiers, mal cultivés, périrent; les rosiers se -firent sauvages et s’en allèrent, par-dessus les murs de l’enclos, -offrir au passant du chemin leurs roses poudreuses. Seule, l’eau du -puits demeura fraîche et abondante, et cela suffit à attirer autour de -Jean l’éternelle jeunesse, l’éternelle gaieté. - -Seulement la jeunesse, pour Jean, devint moqueuse; moqueuse pour lui -devint la gaieté. - ---Eh! maître Jean! ton four ne va plus? Ta roue, maître Jean, ne tourne -plus guère? Quand le verra-t-on, ton pot merveilleux qui sera beau comme -tout ce qui est beau, épanoui comme la rose, grenu comme la fraise, et -parlant, s’il faut t’en croire, comme les lèvres? - - -IV - -Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis sur son banc de pierre, -à côté de son puits, à côté de son four de potier, sous l’ombre en -dentelle de son olivier, devant son enclos vide dont tout le terrain est -de bonne argile, mais ne produit plus ni fraises ni roses. - -Jean disait autrefois: «Il y a trois choses: les roses, les fraises, les -lèvres.» Toutes les trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles -et même celles des enfants sont pour lui devenues moqueuses: - ---Eh! père Jean! tu vis donc comme les cigales? jamais on ne te voit -manger, père Jean?... Le père Jean vit d’eau fraîche!... Qui devient -vieux devient enfant! Qu’y mettras-tu, dans ton beau vase, si jamais tu -le fabriques, vieux fou? il ne gardera pas même une goutte de l’eau de -ton puits! Va-t’en peindre des cages, vieille bête, et fabriquer des -gargoulettes! Les gargoulettes retiennent l’eau comme une cage retient -le vent! - -Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces railleries, il répond -par un bon sourire... Il respecte les bêtes et partage avec des pauvres -son pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère, mais il n’en -souffre nullement. Il est tout amaigri, mais sa chair n’en est que plus -saine. Sous l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif au monde, -avec des clartés de source où se mire le jour. - - -V - -Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui tourne au choc rythmé de son -pied, se met à modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu en rêve. La -roue horizontale tourne comme un soleil, au battement rythmé de son -pied. La roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse, se renfle, -s’écrase en masse informe, pour renaître de lui-même sous la main de -Jean. Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur soudaine d’une -invisible tige. Il s’épanouit triomphal. Et le vieillard, dans ses mains -tremblantes, l’emporte vers le four bien préparé où le Feu doit, à la -beauté de la Forme, ajouter la beauté, fuyante et décisive, de la -Couleur. - -Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé, a entretenu et mesuré la -flamme, ouvrière des tons nuancés. - -A l’aube, l’œuvre doit être achevé. - -Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos désolé, élève, vers la -lumière du jour naissant, la Forme légère, née de lui, en laquelle il -veut retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans la forme et la -couleur du petit vase fragile, il a voulu fixer, pour toujours, la -couleur et la forme éphémères des plus belles choses... O Dieu du jour! -le miracle est accompli! Le soleil éclaire des courbes rebondies et -sveltes, des colorations infiniment nuancées et fondues avec unité, qui -font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin des yeux, les joies -et les douleurs savoureuses que donnent aux jeunes hommes les jeunes -filles pareilles à des roses mousseuses, les lèvres semblables à des -fraises, les bras arrondis en anses des porteuses d’amphore, les seins -palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore, et les mers -violettes et tristes au soleil couchant... O miracle de l’art où la vie -se résume, pour éterniser la joie! - -L’humble artiste élève, vers la lumière du jour naissant, son -chef-d’œuvre fragile, fleur de son âme naïve. - -Il l’élève dans ses mains tremblantes comme pour l’offrir aux dieux -inconnus qui firent la beauté première. Mais voilà que ses mains, trop -tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup, comme son corps -vacillant laisse échapper son âme, et le rêve du potier, tombé avec lui -à terre, se brise et s’éparpille en miettes. - -Où est-elle, maintenant, la forme du vase, telle que l’a éclairée un -instant l’aurore nouvelle, telle que seuls l’ont vue et le soleil et -l’humble artiste? - - * * * * * - -Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse et pure du divin Rêve -un instant réalisé. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - La Vierge pâle 1 - Pietà 33 - Mensonge de chien 43 - Coup de fusil d’un Corse 55 - Les Esprits frappeurs 69 - Horrible nuit 81 - La Noël de grand-père 97 - La Noël du Petit Zan 113 - Le Roman comique en miniature 135 - Tiste le tambour-major 147 - Le Régiment qui passe 161 - Le Chef-d’œuvre 167 - Toute une vie 185 - L’Immortelle 203 - Les Étrennes du père Zidore 227 - La Lettre 241 - Le Retour des cloches 251 - Quinze août et quatorze Juillet 267 - Les Deux Étameurs 277 - Le Vase d’argile 291 - - -PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTÉ À L'OMBRE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
