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-The Project Gutenberg eBook of L'Été à l'ombre, by Jean Aicard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'Été à l'ombre
-
-Author: Jean Aicard
-
-Release Date: January 11, 2023 [eBook #69770]
-
-Language: French
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- book was produced from images made available by the
- HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTÉ À L'OMBRE ***
-
-
-
-
-
- JEAN AICARD
-
- L’ÉTÉ
- A L’OMBRE
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-OUVRAGES DE JEAN AICARD
-
-
- DIAMANT NOIR
- ROMAN
- Un volume in-18 3 fr. 50
-
- L’IBIS BLEU
- ROMAN
- Un volume in-18 3 fr. 50
-
- FLEUR D’ABIME
- ROMAN
- Un volume in-18 3 fr. 50
-
- LE PAVÉ D’AMOUR
- ROMAN
- Un volume in-16 (Collection des Auteurs célèbres).
- Prix 60 cent.
-
- LE PÈRE LEBONNARD
- Drame en quatre actes, en vers.
- Un volume in-8º 3 fr. 50
-
- DON JUAN
- ou
- LA COMÉDIE DU SIÈCLE
- Un volume in-18 3 fr. 50
-
-
-
-
-AVE
-
-
-
-
-A
-
-FRÉDÉRIC MONTENARD
-
-
-A toi, le peintre exact des étés qui chauffent à blanc, et des ombres
-couleur de pervenche, je dédie ce livre, parce que tu y retrouveras
-quelques souvenirs de notre pays où ta bastide n’est pas loin de la
-mienne, où la lumière et l’azur sont des réalités brutales, où l’ombre
-est un rêve en vain désiré.
-
-Tu retrouveras, dans ce petit livre, le potier notre voisin, le savetier
-et le maçon de notre village, la culture ardente des immortelles,
-inaltérables fleurs du souvenir, et cette histoire des deux étameurs,
-bonne à réjouir des simples, des enfants, des villageois restés
-candides.
-
-Si tu veux essayer de lire, l’été, à l’ombre, emporte ce livre. C’est un
-recueil d’histoires brèves, lecture facile à couper de petits sommes
-rythmiques et doux, conseillers d’indulgence, et durant lesquels le
-songe du lecteur satisfait achève et embellit les rêves du conteur...
-
- * * * * *
-
-Lis mon livre l’été, à l’ombre.
-
-J. A.
-
-La Garde-près-Toulon, 10 juillet 1895.
-
-
-
-
-LA VIERGE PALE
-
-A Gaston Bonnier.
-
-
-I
-
-Il mettait au-dessus de sa tête angélique deux petites ailes courtes,
-légères et blanches, le bonnet d’Yvonne.
-
-Yvonne était blonde, avec des yeux très bleus et un visage pâle, pâle
-comme le visage de ces madones en cire qu’on voit dans les églises de
-village, enfantines et anciennes, sous des globes de verre.
-
-Oui, elle avait l’air d’une sainte mystique, la douce et blanche Yvonne,
-et c’est pour cela que Jacques l’avait aimée.
-
-
-II
-
-Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait vingt-huit ans. Avec un
-bon esprit très droit, net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était
-sorti en bon rang de l’École navale. De taille moyenne, mais très fort,
-il se vantait de sa force avec un joli rire jeune, plein de mépris pour
-les faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien d’offensant. On ne
-pardonne pas «un plus fort»; on pardonne «un trop fort», contrairement à
-ce qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend moins ombrage du
-simple talent que du génie, jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est
-imposé... Quand la conversation «s’amenait» sur la force physique,
-Jacques tirait en silence de sa poche une pièce de dix francs en or--et,
-doucement, doucement, entre ses doigts, il la ployait comme du plomb. Ou
-bien il faisait apporter un jeu de cartes, et les trente-deux cartes
-étaient déchirées à la fois, tout doucement... C’était l’amusement des
-carrés d’officiers, cette manie de Jacques. Tout le monde essayait de
-l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait à déchirer que douze
-cartes à la fois; un autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la
-pièce de dix francs.
-
-Il avait une volonté qui était d’acier, comme ses doigts. Un cou de
-taureau, des épaules d’hercule. Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela,
-marqué pour devenir le type du «marin énergique»... Le contraire d’un
-poète fade... Et pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre ses
-petits doigts et le ploya, le ploya... comme la pièce de dix francs...
-le déchira, le déchira... comme le jeu de trente-deux cartes.
-
-
-III
-
---Jacques, mon fils, à quoi te mènera cet amour? Cette Yvonne n’est pas
-du tout ce qu’il te faut. C’est une demi-bourgeoise qui n’a qu’une
-demi-éducation. Je ne te dirai pas qu’elle n’a point de fortune; cela
-n’est pas grave, puisque tu en as, mais le fils de l’amiral Kardec ne
-peut pas, ne doit pas épouser cette fille. Réfléchis, mon doux Jacques.
-Si ton père vivait, tu l’écouterais, lui! Il te ferait comprendre.
-
-Jacques secouait la tête et, à toute objection, répondait simplement,
-obstinément, patiemment:
-
---Je l’aime!
-
-Sa mère se sentait vaincue. Elle connaissait l’entêtement des Kardec:
-«Jacques est butté», se disait-elle, comme au temps où l’amiral opposait
-à la sienne une de ces volontés inflexibles qui avaient fait de lui un
-chef de premier ordre.
-
-Alors, la pauvre mère, avec timidité, essaya de dire, pour finir:
-
---Tu sais, une fois, avec Jean Lepic, le matelot, cette fille a fait
-parler d’elle...
-
---Je connais cette histoire, dit Jacques, ne m’en parlez plus jamais, je
-vous en prie, ma mère... Et il serait fâcheux qu’une autre personne que
-vous m’en parlât!... Vous conviendrez bien qu’avant de me connaître,
-Yvonne a pu sentir son cœur battre, sans qu’on ait le droit de lui en
-faire un crime. Elle a souri à ce Jean Lepic, peut-être... Nous avons
-tous eu de ces amours d’enfant... Et après? Yvonne sera ma femme, ma
-mère, vous ne voudrez pas me désespérer.
-
-La mère temporisa.
-
---Tu es bien jeune!... il faut naviguer encore... Marié, tu n’aimeras
-plus la mer! Alors, tu demanderas un poste à terre... Mais aujourd’hui
-c’est trop tôt pour renoncer aux beaux, aux grands voyages... Profite de
-ta jeunesse, de ta santé, de ta force!...
-
-Jacques souriait à la vie, qu’il sentait en lui puissante, indomptable.
-Santé, force, jeunesse, tout cela était en lui si vivant en effet, si
-certain! et comme chantant.
-
-Dans les moments où il se sentait ainsi insolemment joyeux d’être jeune
-et fort, s’il était avec quelqu’un de ses camarades d’école, il le
-poussait de l’épaule, en clignant de l’œil... ce qui voulait dire:
-«hein! te souviens-tu des bonnes raclées du Borda?... on pourrait
-recommencer!»
-
-Et pourtant, d’un tout petit coup d’épaule... Mais voici ce qui arriva:
-
-
-IV
-
-Jacques dut quitter le port de Brest pour le port de Toulon.
-
-Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement. Elle espérait
-toujours que Jacques oublierait.
-
-Mais Jacques était touché, bien touché. La pointe fine d’une épée
-invisible l’avait piqué au plus profond du cœur. Un poison sourd
-subtilement courait en lui. Au fond, pas un amour ne ressemble à un
-autre amour. Pas un être n’aime comme un autre être... On dit que sur
-les myriades de feuilles d’une forêt de chênes, on ne trouverait pas
-deux feuilles qui, posées l’une sur l’autre, puissent coïncider
-parfaitement... Tous les visages humains sont des visages, et se
-ressemblent sans être semblables... Et si vous croyez que les oiseaux de
-même espèce se confondent entre eux, vous vous trompez... Eux, ils se
-distinguent bien, et chez les rossignols ou les pinsons, on n’est pas
-seulement une espèce, on est des personnes...
-
-L’amour de Jacques était singulier. Les sensations des êtres étant
-produites par des circonstances agissant sur des natures, il faudrait,
-pour que deux amours fussent pareils, que non seulement les natures mais
-les circonstances fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement que
-celles-ci du moins diffèrent à l’infini.
-
-Le jeune officier avait couru le monde, et en France, en Grèce, au
-Japon, à Taïti, il avait eu, comme tous ses camarades, des femmes
-jaunes, vertes ou bleues... il avait eu des maîtresses et il les avait
-aimées... mais jamais il n’avait rien éprouvé de pareil à ce qui se
-passait en lui maintenant. Jacques était possédé. La figure d’Yvonne,
-pâle, diaphane, semblable à une apparition, flottait sans cesse autour
-de lui... Elle lui semblait une de ces créatures faites de vapeurs
-lumineuses et dont il est parlé dans les histoires spirites... Elle ne
-le quittait pas. Il était comme le médium de cet esprit. Y avait-il là
-en effet un phénomène transcendant de force psychique, une attirance
-d’âme qui appelait à lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la
-bien-aimée? Qui sait?--Toujours est-il que ce vigoureux garçon aimait en
-vrai fou une ombre faite de lumière diffuse, la pâle et mystique
-fiancée... qui lui avait accordé pourtant le baiser de chair...
-
-Il lui écrivait:
-
-«Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je suis embarqué à bord de
-l’_Atalante_, et de quart tous les deux jours seulement. J’étais
-silencieux, je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant, mes
-camarades ont raconté gaiement des histoires de force... On s’attendait
-au tour de la pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas même
-essayé... Il m’a semblé que je ne pourrais plus, que ma force s’en va...
-qu’elle s’en est allée. Je ne mange guère, je ne dors plus; je pense à
-toi, je te vois.
-
-«Ma mère se montre toujours plus sévère. Mais ne crains rien, ma chère
-Yvonne, il y a des amours qui bravent tout, qui sacrifient tout, que
-rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur; mais, pourquoi ne pas le
-dire? je marcherais sur des morts pour aller à toi!
-
-«Ma chère figure de sainte! Aime-moi bien. Te rappelles-tu notre premier
-rendez-vous? C’était à l’église. Tu étais arrivée la première... Je te
-reconnus tout de suite. Ton petit bonnet me parlait; je voyais de profil
-ton doux visage en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre, au
-grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes si blanches, tu avais
-l’air d’une nonne--oui--d’une image de sainte. Comme tes yeux
-s’abaissaient tristement! Comme ils s’élevaient avec passion vers la
-Vierge au manteau bleu, semé d’étoiles! Ah! Yvonne, c’est que, malgré
-tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est sacré--et rien
-n’empêchera que tu deviennes ma femme... Je passerai par-dessus tout...
-Je briserai pour toi--que Dieu me pardonne!--le cœur de ma bonne et
-tendre mère!... Mais j’ai aussi des devoirs envers toi, Yvonne--et je
-les accomplirai...
-
-«Regarde demain soir, la belle étoile, à dix heures. Je prendrai le
-quart à cette heure-là. Je la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes
-se rencontreront dans l’espace infini.»
-
-
-V
-
-Yvonne répondait:
-
-«Jacques! Jacques! pourquoi m’as-tu abandonnée? Tu as bien fait,
-Jacques, il le fallait... il faut complaire avant tout à ta sainte
-mère... Mais non, je suis folle... reviens! donne ta démission... Ne
-m’écoute pas, mais laisse-moi dire! Cela me soulage... je vis et je
-meurs de toi... Si tu t’en vas loin, je mourrai!... Jacques, ne
-m’abandonne pas! Tu vois, je pense tout à la fois les choses les plus
-contradictoires, mais crois-moi, je saurai être raisonnable, sage quand
-il le faudra... Cela me soulage de tout te dire. A qui cela fait-il du
-mal? L’essentiel est que tu sois libre... Et tu es libre, le sens-tu
-bien? Oh! ce baiser! Ton baiser, Jacques!... il me brûle... Oh Dieu!
-quand j’y pense, le feu de la honte brûle mes joues qui pourtant restent
-pâles, de cette pâleur que tu aimes tant!... je suis passée hier près de
-l’endroit... t’en souviens-tu bien, Jacques? près de cette petite hutte
-de pêcheur où ton Yvonne... Ah! mon Dieu, mon Dieu! crois-tu que Dieu me
-pardonnera?... Mais qu’importe, si tu m’aimes, si tu ne m’oublies
-jamais! Oh! Jacques, Jacques, comme j’ai été tienne! ô mon révélateur
-divin! mon ami! Tâche de te distraire... oublie-moi, cause avec tes
-camarades... ne reste pas si seul... Pourvu que tu ne me trompes pas,
-amuse-toi... je serai si heureuse de te savoir content!
-
-«J’ai regardé l’étoile, l’autre nuit; je la regarderai tous les soirs...
-J’ai cru sentir sur moi ton regard... Nous étions tous les deux haut,
-très haut, en plein ciel, près de l’étoile... et c’est là que nous nous
-sommes rencontrés, dans un baiser céleste... Ton Yvonne.»
-
-
-VI
-
-Ces lettres, Jacques les mettait sur son cœur et elles y faisaient comme
-une brûlure.
-
-
-VII
-
-Le lieutenant de vaisseau habitait, à Toulon, une chambre garnie.
-
-Un soir, vers minuit, comme il rentrait, à son premier étage, à tâtons,
-il sentit, en étendant la main vers la porte, qu’il touchait
-quelqu’un... qui, au contact, ne remua ni ne parla. Surpris, il cria
-dans l’ombre:
-
---Qui est là?
-
---Jacques!
-
-Il frissonna tout entier, éperdu, prêt à tomber. C’était la voix
-d’Yvonne, et, dans cette obscurité, ils s’étreignirent... Oh! se
-retrouver! se sentir ainsi après deux mois! deux longs mois!...
-
-Impatients de se voir avec les yeux, ils craignaient de se quitter, et
-se suivaient dans l’ombre; lui, cherchant sa clef, la serrure, perdant
-la tête!
-
---C’est toi! comment es-tu là? pourquoi?... Oh! Yvonne!
-
---Mon Jacques!
-
-Il jurait, donnait du pied dans la porte, abandonnait la serrure... et
-tous deux se reprenaient, lèvres contre lèvres, chacun respirant
-l’autre, retrouvant avec délices l’odeur chère, cette ineffable
-personnalité physique qui ne se livre que par l’approche, qui est un
-parfum... peut-être l’amour lui-même, l’essence même du désir...
-l’expression inexprimable des affinités, l’attraction insaisissable et
-particulière--et définitive.
-
-Chose singulière! cette figure que, si nettement, il voyait, à
-l’ordinaire, dans un songe continu, Jacques ne la voyait, plus du tout
-depuis qu’Yvonne était là, en réalité, dans cette ombre... Et il avait
-hâte de le retrouver, ce cher visage... Enfin! la lumière jaillit. La
-main tremblante alluma les bougies...
-
---C’est toi! toi! c’est bien toi! Comment se fait-il? qu’est-il arrivé?
-
-
-VIII
-
-Ils s’expliquèrent.
-
-Les yeux baissés, plus pâle que jamais, triste infiniment, Yvonne lui
-dit:
-
---Il faut que tu me sauves... Je ne peux plus rester au pays; ce n’est
-plus possible! Que deviendrais-je dans quelque temps?... Je suis
-perdue... Quand j’ai compris cela, je me suis sauvée... j’ai laissé une
-lettre à mon père...--Comprends-tu?... tu ne comprends pas?... Si, tu me
-comprends!
-
-Elle releva ses yeux bleus, les planta droit dans ceux de Jacques avec
-une expression neutre où il ne vit que la profondeur confuse d’une âme
-qui se voile. Cette pudeur du regard cachant le fond de leur secret, lui
-fit brusquement tout comprendre...
-
---Oh! Yvonne!
-
-Yvonne se sentait devenir mère... et voilà ce que Jacques avait
-compris...
-
-Elle cacha sa tête dans la poitrine du bien-aimé et pleura longtemps. Il
-but ses larmes, se mit à genoux devant elle, lui demanda pardon mille
-fois en sanglotant, et lui annonça qu’avant un mois elle serait sa
-femme.
-
-Il parlait dévotement, à genoux devant elle... Avec sa robe sombre au
-grand tablier noir, elle avait l’air, oui, d’une sœur de charité.
-
-De sa main très fine, diaphane comme son visage, elle caressait
-lentement les beaux cheveux noirs, courts mais épais, du bien-aimé de
-son âme. Et lui, tout à coup, pris de ferveur, saisit les deux pieds
-adorés dans ses deux mains, et avec un respect d’époux jeune,
-fort,--joyeux au fond et fier,--il les baisa éperdument.
-
-
-IX
-
-Yvonne était donc arrivée chez Kardec en son absence. A la loueuse du
-garni, elle avait dit simplement:
-
---Je suis sa sœur; il faudra deux chambres.
-
---J’ai une locataire qui heureusement part demain, mademoiselle. Quant à
-la chambre de Monsieur Kardec, la voici, mais l’après-midi, il emporte
-sa clef.
-
-Et sans aucune impatience, la douce Yvonne s’était assise sur sa malle,
-comme une bonne, devant la porte fermée... Elle n’avait pas dîné. Elle
-était restée là, bien tranquille, depuis quatre heures du soir. Très
-fatiguée (elle avait voyagé un jour et une nuit), elle avait même fini
-par s’assoupir. Des gens qui montaient, qui descendaient, entrevoyaient
-dans l’ombre cette figure pâle, énigmatique, assise comme un sphinx,
-avec son air endormi, devant la porte que barrait sa malle plate, forme
-vague de cercueil... On eût dit une figure de marbre, blanche et noire,
-assise sur un sarcophage. Et au-dessus de sa tête, chatoyait un petit
-carré de papier blanc--la carte de visite de Kardec--le nom, comme une
-épitaphe:
-
- JACQUES KARDEC
- LIEUTENANT DE VAISSEAU
-
-
-X
-
-Il fit du thé. Elle ne put manger. La joie lui ôtait l’appétit...
-
---Tu comprends! te voir, ça suffit... je vis!
-
-Elle songea à tout, tira un matelas du lit de Jacques, le mit sur le
-canapé avec des couvertures. Il coucherait là, lui. Elle, fatiguée du
-voyage, dans le lit. Cela semblerait tout simple à la propriétaire. Le
-lendemain elle aurait sa chambre... Comme ils allaient vivre heureux!...
-
-
-XI
-
-Et, assis côte à côte, de nouveau ils s’étreignirent... C’en était
-fait... Elle était bien sa femme, sa vraie femme... Au point du jour,
-vers six heures, tandis que très lasse, à demi-morte, Yvonne dormait
-gracieusement, un bras pendant un peu hors du lit, son visage plus pâle
-que de coutume tourné vers Jacques instinctivement (malgré la pesanteur
-de son sommeil), lui, attablé devant la fenêtre, écrivait à sa mère:
-«Pardonnez-moi de vous tant contrarier, ma mère... Ne me désespérez pas
-plus longtemps. Yvonne est ma femme et le sera. Elle est ici... Ne me
-forcez pas, je vous en supplie, à m’expliquer davantage, mais croyez que
-j’agis en homme d’honneur.»
-
-Mme Kardec se fit faire des sommations respectueuses... Jacques était
-désespéré--mais il était honnête homme--et tout fut bientôt prêt pour
-ses noces tristes. Le premier janvier approchait.
-
-Ils fêtèrent la Noël ensemble. Yvonne était logée sur le même palier et
-les deux chambres communiquaient. Tous les matins Yvonne faisait
-elle-même le ménage. La propriétaire était ravie... «Une perle, cette
-sœur de M. Kardec... je ne plains pas celui qui l’épousera!...» Ils
-attendaient,--pour tout avouer,--le jour des noces. A Toulon, seuls les
-chefs de Jacques étaient informés, comme il l’avait fallu.
-
-Il approchait, le grand jour. Les bans étaient publiés, et ni la
-propriétaire, ni les gens du voisinage ne se doutaient encore de rien;
-on ne passe pas tous les jours devant la mairie. Kardec demeurait à
-l’autre bout de la ville, sur la place St-Roch... Ils se cachaient. Le
-bonheur doit se cacher, parce qu’il attire son contraire... Soyons
-prudents!
-
-
-XII
-
-Quatre jours séparaient du bonheur définitif la pâle fiancée. Jacques
-n’était plus taciturne; il s’était remis à rire,--et, aussi souvent
-qu’on voulait, dans ses doigts souples et forts il ployait la pièce de
-dix francs en or, et déchirait les trente-deux cartes... Il paria même
-d’en déchirer trente-six... et n’en déchira que trente-quatre, mais cet
-insuccès le laissa froid.
-
-
-XIII
-
-A l’occasion des fêtes de la Noël et du jour de l’an, le 30 décembre
-188... l’état-major de l’_Atalante_, que les officiers d’un navire
-espagnol avaient fêté peu de temps auparavant, leur offrait, en retour,
-une soirée à bord, en rade de Toulon. C’était la veille du mariage de
-Jacques.
-
-Quand il rentra de son service, ayant dîné à bord (Yvonne avait mangé
-toute seule, comme à son ordinaire en pareil cas), Jacques trouva sur
-son lit, bien «parés», en très bon ordre, sa grande tenue, pantalon à
-bandes d’or, habit, claque, et ses gants blancs.
-
-Jacques, depuis quinze jours, ne faisait plus partie de l’état-major de
-l’_Atalante_. Officier d’ordonnance de l’amiral préfet maritime, il
-avait maintenant ces jolies aiguillettes qui font si bon effet sur une
-jeune poitrine,--et qui lui allaient si bien, à lui... Yvonne les
-adorait, ces aiguillettes. Quand Jacques, vers dix heures du soir, fut
-habillé,--elle voulut, l’enfant!--qu’il mît son chapeau sur sa tête, et
-qu’il fît devant elle le tour de sa chambre, «comme ça!» Elle battait
-des mains: «Que tu es beau!» Puis, se ruait sur lui, l’entourait de ses
-bras... A son tour il l’enlaça... Le claque et les gants tombèrent... Il
-voulut se baisser bien vite, pour qu’elle ne prît pas la peine...
-
-«Non, reste!» et elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune homme, lui
-versant, par le regard, l’ivresse inexprimable, l’essence de la vie
-suprême... tout l’amour... Qu’elle était jolie, belle même ainsi, et si
-pâle!... oui, elle semblait plus pâle encore qu’à l’ordinaire.
-
---Qu’as-tu?
-
---Rien--tout,--tu sais bien... c’est demain!... Quelles étrennes!
-
-Elle jouait avec les aiguillettes dont les bouts dorés
-s’entre-choquaient avec ce bruit gai des hochets enfantins!... «Ah! que
-je t’aime!» Il l’attira à lui, la serra à pleins bras sur sa
-poitrine,--et, comme il devait arriver à bord en même temps que son
-chef,--la baleinière de l’amiral poussant à dix heures un quart
-juste,--il se baissa vivement, ramassa ses gants, son claque, et en même
-temps un billet plié avec soin qui avait dû tomber de sa poche... Et,
-d’un pas joyeux, il sortit, criant encore sur le palier, par la porte
-restée ouverte, avec un baiser envoyé du bout des doigts:
-
---Bonsoir, Yvonne!
-
-Elle se coucha.
-
-La baleinière, mince et prompte comme une anguille, glissait droite sur
-l’eau polie. Aux côtés de l’amiral, haut de taille, l’aide de camp, bien
-pris, charmant, gracieux, donnait la sensation d’un jeune avenir,
-puissant et calme. On le sentait plein des espérances qu’avait réalisées
-son chef, dont le nom était illustre...
-
-On accosta.
-
-
-XIV
-
-Le pont de l’_Atalante_ recouvert tout entier de toiles formant tentes,
-avait été luxueusement transformé en salle de bal. Sur les bastingages,
-partout, les drapeaux de France et d’Espagne mêlés. Le ruisseau de sang
-entre deux rives d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout aux
-clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà et là des sabres, des fusils,
-des pistolets de combat, arrangés parles marins, formaient des ancres,
-des dessins ornementaux. Des lauriers-roses dans des caisses, des
-camélias, faisaient des bosquets dans les recoins du pont bombé, qui
-montrait les linéaments propres, presque blancs, du bois bien frotté. Au
-milieu de la dunette, une vasque jaillissante épandait, avec un bruit de
-source, une odeur vague de jasmin d’Espagne.
-
-Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant, balayé par les vagues de
-la haute mer, craquait au roulis et au tangage, dans les mouvements
-affolés d’une tempête mémorable où l’_Atalante_ avait perdu vingt hommes
-d’équipage et failli périr,--une foule de femmes parées bourdonnait et
-bruissait dans une atmosphère tiède, la soie frôlant la soie, les robes
-balayant le pont, les saluts répondant aux saluts... Sous les diamants,
-les cheveux et les épaules chatoyaient. Peu d’habits noirs. Tous les
-hommes en grande tenue, officiers de mer pour la plupart;--très peu
-d’officiers de terre.
-
-Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme des mille-pieds, couraient
-les longs canots, avec leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent,
-s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants de perles
-lumineuses pour s’abaisser plus loin...
-
---Qui vive?
-
---A bord, officiers!
-
---Laisse courir!
-
-La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral se présenta à la coupée,
-les fanfares éclatèrent... et comme l’amiral espagnol suivait de près
-l’amiral français, les musiciens interrompirent brusquement la
-_Marseillaise_ pour attaquer l’air national de l’Espagne.
-
-
-XV
-
-Jacques Kardec aida l’amiral à faire les honneurs de la soirée aux
-Espagnols.
-
---Est-il heureux, ce Kardec! De la graine d’amiral, celui-là!...
-
---Ça n’est pas un débrouillard, lui!
-
---Non, mais il a de la chance.
-
---Quel bon et brave officier!
-
-On dansait, le bal tourbillonnait. Kardec,--descendu un moment, pour
-être bien seul, dans l’entrepont où étaient couchés les hommes, dont les
-hamacs, alignés à perte de vue dans l’ombre, vibraient sur leurs cordes
-aux secousses de la danse,--lisait, à la lueur d’un fanal que lui tenait
-un matelot, ce petit billet plié soigneusement,--qu’il ne se rappelait
-pas avoir laissé tomber... Il venait de s’en inquiéter tout d’un coup.
-L’ayant lu, il le replia avec lenteur, et le mit sur sa poitrine dans la
-poche intérieure de son habit qu’il reboutonna réglementairement.
-
-Cela fait, Kardec pâlit tout à coup; il étendit les deux bras et
-s’accrocha des deux mains aux épaules de l’homme qui tenait la lanterne.
-Elle vacilla. Il sembla à Kardec que le bateau, après un coup de tangage
-épouvantable, s’enfonçait brusquement dans la mer ouverte sous lui, à
-l’infini...
-
---Cap’taine! cria l’homme. Cap’taine!
-
---Eh bien! quoi? répondit Kardec d’un air affreusement tranquille.
-
-Il demanda à l’homme si rien n’était dérangé dans sa toilette et remonta
-sur le pont.
-
-
-XVI
-
-L’amiral le pria de s’occuper d’une femme d’officier.
-
-Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il éprouva une sensation
-singulière.
-
-On avait permis aux hommes du bord qui voudraient voir la fête, de se
-tenir à l’avant du bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles
-et silencieux.
-
-Derrière un grand filet de cordes, aux vastes losanges, ils étaient là,
-les uns sur les autres, comme dressés en muraille humaine, les matelots,
-et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, et pourtant, quand on
-approchait, on distinguait très bien leurs faces, des favoris, des
-barbes, des dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très
-luisants!--et, avec un air béat, ils regardaient ceux qui
-s’amusaient,--le bal, les fleurs, les femmes, sans envie, mais sans
-joie, du fond de ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît comme
-une figure imprécise et morte...
-
-Kardec étant allé du côté de ces braves gens, eut donc une sensation
-singulière, qui fut une envie brusque, en coup de folie, de briser les
-mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui étaient des hommes,
-en leur criant:--«Dansez, courez, hurlez! Tuez les hommes! Prenez les
-femmes! Soyez les maîtres! Vous êtes des brutes de regarder les joies
-sans les prendre!...»
-
-Il passa sa main sur son front, et retourna au milieu du bal.
-
---Qu’avez-vous, Kardec?
-
---Un peu mal à la tête, amiral.
-
---Allez donc boire un verre de champagne.
-
-Comme il descendait au buffet, il rencontra un camarade:
-
---Viens au carré.
-
-Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec but un verre
-d’eau-de-vie et regarda, par les sabords, la mer--la mer, qui commençait
-ici à ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin, il ne savait
-plus où, nulle part... Il regarda les collines de la presqu’île de
-Saint-Mandrier où est l’hôpital maritime--puis, comme le bateau
-«évitait,» il aperçut, au pied de ses très hautes collines grises,
-Toulon, dont le quai rougeâtre mirait dans l’eau noire les feux des
-boutiques et des cafés...
-
-C’était là tout le théâtre familier de sa vie de marin. Il regarda cette
-rade, étoilée des feux de l’escadre éparse, et que sillonnaient des
-embarcations de fête, leurs feux de proue courant comme des météores
-échappés...
-
-Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un bleu noir, très
-tranquille, cette eau amère, aux mouvements si doux, qui a des rages de
-femme, des colères mortelles...
-
-Comme elle était belle et pure!--si pleine d’étoiles qui paraissaient le
-regarder!... Et tout au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent les
-égouts de la ville, il y avait la fange, chère aux congres, ces serpents
-de mer... Et tout à coup, sous les luisants de l’eau, oh! très
-profondément, une forme se dessina, la forme diffuse, lumineuse, d’un
-visage humain, pâle, si pâle!... d’une pâleur de mort... Elle flottait,
-cette figure étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements lents
-des vagues de la surface, qui caressaient, félines, la joue rebondie de
-l’_Atalante_. C’était comme une phosphorescence naturelle, comme une
-apparition mystérieuse... comme une âme noyée... Sainte
-Yvonne!...--«Yvonne! Yvonne!»
-
-
-XVII
-
-Les trépidations de la danse agitaient tout le navire d’une vie
-convulsive. On s’amusait beaucoup là-haut, sous les yeux des matelots
-qui, stupidement, regardaient tristes, sans un désir, sans mouvement, du
-fond d’une résignation de damnés.
-
-
-XVIII
-
---Où donc est Kardec?
-
---Je ne sais pas, amiral.
-
---Voilà deux heures que je le cherche! Cherchez-moi donc Kardec, j’ai
-besoin de lui.
-
---Oui, amiral.
-
-
-XIX
-
-A huit heures du matin, douze rameurs, dans un canot major, accostaient
-le quai de Toulon... «Laisse courir!» Trois officiers, sautant sur le
-quai, ôtèrent leurs casquettes pour saluer un mort qui, dans un cadre,
-au fond de l’embarcation, dormait sous un voile.
-
-Six matelots le chargèrent sur leurs épaules, et d’un pas rythmé,
-militaire, le portèrent à l’hôpital maritime, rue Nationale, à trois
-cents pas de l’habitation d’Yvonne.
-
---Qui est-ce?
-
---Ce pauvre Kardec.
-
---Comment est-il mort?
-
---On ne sait pas, noyé.
-
---Tiens! c’est drôle!
-
-
-XX
-
-Le bruit courait dans la ville. De proche en proche, il avait gagné la
-place Saint-Roch, avant que le corps fût rendu à l’hôpital.
-
---Ah! pauvre mademoiselle! criait la propriétaire de Kardec.
-
---Qu’y a-t-il donc? dit Yvonne qui lui ouvrit sa porte.
-
---Votre frère... pauvre demoiselle! on l’a conduit... à l’hôpital!
-
-Yvonne y courut. Elle apprit dans la rue que Kardec était mort.
-
-
-XXI
-
-Sur le seuil de l’Hôpital maritime, le médecin en chef, en grand costume
-(il venait du bal), était debout, sa casquette chamarrée à la main.
-
---Monsieur, je suis sa sœur, la sœur de Monsieur Kardec... je désire...
-le voir.
-
-Le chirurgien s’inclina profondément. Il connaissait Kardec, il
-l’aimait... il fit un signe.
-
-Deux infirmiers accompagnèrent Yvonne.
-
---Je ne savais pas qu’il eût une sœur, fit-il. Ce pauvre Kardec!
-
-Il ajouta: C’est bien dommage!
-
-Yvonne entra dans la petite chambre où l’on couchait Kardec sur un
-lit... Les six matelots, des infirmiers, deux bonnes sœurs, étaient là.
-
-Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, dit:
-
---Voudriez-vous, mes sœurs, me laisser seule un moment avec lui?
-
-Les religieuses la regardèrent et crurent en vérité reconnaître l’une
-d’elles... Avec sa robe sombre, au large tablier, son petit bonnet aux
-ailes bien blanches, ses cheveux séparés également en deux bandeaux
-plats, et son visage pâle, pâle comme un de ces visages de madone en
-cire, qu’on voit dans des églises de village, enfantines et anciennes,
-sous des globes de verre; elle avait l’air,--oui, vraiment--d’une sainte
-mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que Jacques
-l’avait aimée.
-
-Frappées de respect, les religieuses se retirèrent, suivies de toutes
-les autres personnes.
-
-Alors Yvonne alla à la porte comme pour la fermer, afin de demeurer bien
-seule avec son mort. Mais la porte était sans clef ni verrou, et Yvonne
-s’assit au chevet de Kardec.--Elle s’assit, et, avec lenteur, elle
-déboutonna son habit, puis fouilla la poche de côté... Elle respira
-longuement: elle venait de sentir sous ses doigts le petit billet plié
-avec soin... Elle reboutonna l’habit méthodiquement, et ouvrit le billet
-pour s’assurer que c’était bien cela. Elle lut, à côté de son mort, ce
-billet humide, aux lettres un peu fondues par l’eau de la mer.
-
-Le mort, raide dans son grand costume de gala,--l’épée au côté, les
-mains le long du corps, était sévère. Il sentait la mer, ce marin mort
-dans l’eau... Elles ne ploieraient plus la petite pièce d’or, et ne
-déchireraient plus le jeu de trente-deux cartes, ses mains fines et
-fortes. Il ne rirait plus, de sa bouche jeune, le fier jeune homme, qui
-semblait dire, en poussant d’un petit coup d’épaule ses camarades: «Tu
-sais! je suis fort! j’ai la vie en moi, la jeunesse et l’avenir!» Non,
-elle ne rirait plus, sa bouche, où se voyaient cependant un peu ses
-dents de noyé, luisantes d’eau amère. Kardec, mort, était effrayant. Il
-avait dû, en mourant,--penser aussi à sa mère.
-
-Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, sortit d’un pas assuré, en
-saluant les sœurs qui rentrèrent. Elle l’avait lu, le billet. C’était
-bien cela. Il portait: «_Madame Yvonne Kardec, poste restante,
-Toulon..._ Je suis heureux de ton riche mariage, ma petite Yvonne,
-heureux d’apprendre que cet imbécile de Kardec a endossé (_sic_)
-l’enfant de Jean Lepic. A toi pour la vie. Jean.»
-
-
-XXII
-
-Lorsqu’on voulut annoncer à la sœur de Kardec l’heure de la cérémonie
-funèbre, on ne la trouva plus à Toulon. Elle était à Brest depuis cinq
-jours, quand Mme Kardec y revint avec le corps de son fils.
-
-Kardec est enterré dans le petit cimetière d’un village voisin de Brest
-et du château des Kardec.
-
-Yvonne passe souvent devant la porte du cimetière, et alors, Yvonne fait
-toujours très dévotement un grand signe de croix.
-
-Et Yvonne est restée très pâle.
-
-
-
-
-PIETÀ
-
-
-Je suis arrivé pauvre à Paris, très pauvre. Je voulais, comme tant
-d’autres, y trouver fortune et gloire. J’avais vingt ans. Je voulais
-devenir un grand peintre. En attendant la célébrité et l’argent--qui
-sont arrivés--je déjeunais et je dînais d’une flûte. Et le boulanger me
-faisait crédit!--J’avais laissé dans ma petite ville ma mère et ma jeune
-sœur, à qui suffisait à peine leur humble avoir. Quant à moi, je ne sais
-vraiment plus comment je parvenais à vivre! Non, plus j’y pense, moins
-je me l’explique. Ah! la jeunesse, la jeunesse! voilà le talisman tout
-puissant, la force unique, la magie. J’étais jeune. L’espoir me mettait
-au cœur, souvent à propos de rien, des afflux de sang à me faire
-défaillir. Nul bien réel ne m’a rendu plus tard ces minutes heureuses,
-où l’on sent en soi, si profondément, la vie s’agiter et bondir. Je
-vivais donc, pauvre comme Job et plus riche que Crésus.
-
-Un brave négociant de mon pays m’écrivit obligeamment de lui faire une
-copie d’un Téniers. J’allai aussitôt m’installer au Louvre, plein
-d’ardeur, et dès le premier jour je fis de bon travail. A n’en pas
-douter, il devait m’être bien payé. Cela eût suffi à m’exciter à la
-besogne, mais le plaisir que j’éprouvais à copier le tableau dont
-j’avais fait choix suffisait à me faire travailler vite et bien. Ah! les
-Téniers! quelles sensations éveillaient en moi tous ces buveurs bien
-repus, joufflus, grassouillets et contents, qui rient à leurs pots et à
-leurs gobelets! Aucun sentiment d’envie ne s’élevait en moi, à les voir:
-non, j’étais jeune, te dis-je, et je commençais à peine la lutte. Il me
-semblait seulement qu’ils avaient bien raison, tous, contre nous; et que
-si j’avais pu m’arracher à la vie inquiète de Paris, aux agitations de
-mon époque, aux bruits de nos rues, à nos soucis modernes, j’aurais
-préféré à toute autre destinée celle d’être des leurs, et (laissant le
-jour naître ou s’achever) boire avec eux en liberté sous des tonnelles,
-en riant aux pots, vides ou pleins, comme les enfants rient aux anges.
-
-Je me rendais un matin--avec un peu de retard--au Louvre, pour ma
-troisième séance et j’allais prendre l’escalier, quand le beau gardien
-d’en bas, vert et doré,--le suisse, si tu veux--me fit un signe fiévreux
-et bizarre, en portant la main à son cou. J’ai retrouvé depuis le même
-geste au théâtre avec Frédérick-Lemaître. Lorsqu’on annonçait à don
-César de Bazan qu’il allait être pendu, Frédérick avait une certaine
-façon de porter la main tout autour de son cou en le palpant comme s’il
-y sentait déjà la corde fatale... C’était à faire frémir.
-
-Ainsi gesticulait mon suisse. Je le regardai stupidement, puis je
-regardai autour de moi... Personne. Une jeune femme, invisible pour lui,
-parut au haut de l’escalier raide. Personne autre. Évidemment c’était à
-moi que s’adressait le geste funèbre. Je m’apprêtais cependant, (ne
-comprenant point) à passer outre, et j’avais, en effet, gravi déjà trois
-marches, lorsqu’un cri terrible retentit derrière moi:
-
---Monsieur!... la cravate!
-
-Imitant à mon tour, sans le savoir, Frédérick-Lemaître, je portai à mon
-cou une main inquiète... Oui, j’avais perdu ma cravate! Ne ris pas. Je
-ne riais pas. Mon unique cravate! C’était un de ces nœuds à quinze sous
-retenus autour du col par un fil élastique. Cinq minutes avant d’arriver
-dans la cour du Louvre, je m’étais, rue de Rivoli, miré complaisamment
-dans une glace de boutique et, m’arrêtant, j’avais redressé mon nœud...
-Maintenant je ne l’avais plus, je l’avais perdu!
-
---On n’entre pas sans cravate! me dit sévèrement le gardien.
-
-Un habit râpé invite tous les laquais du monde à l’insolence.
-
-En ce moment la dame, parvenue au bas de l’escalier, passa près de moi.
-Je me sentis rougir et pâlir à la fois. Et je me livrai à la
-contemplation de la physionomie du gardien, pour tourner le dos à la
-jolie matineuse... qui passa me frôlant de sa robe de soie. «Oh! la
-jolie, la fraîche cravate bleue!»
-
-C’est ce que je ne pus m’empêcher de penser en regardant du coin de
-l’œil, malgré moi, le cou de la dame.
-
-Je restai là, cloué un instant. Le gardien jouissait de ma
-consternation. Heureux subalterne; en cette minute il commandait, il
-goûtait le plaisir capiteux de l’autorité. Un sergent de ville qui vous
-bouscule ou vous arrête (surtout si vous lui paraissez un homme d’étude
-et son supérieur probable), éprouve la même joie secrète. C’est la même
-que ressentent les César et les Napoléon, les brutaliseurs de nations et
-d’idées. Et il faut bien que cette jouissance soit immense, puisqu’elle
-pousse aux plus grandes actions comme aux plus grands crimes!
-
-Je demeurai donc tout révolté à regarder l’esclave de la consigne. Et
-combien de pensées m’assaillirent en quelques secondes! et combien
-tristes et triviales! En vérité, non, je n’avais plus rien dans ma
-garde-robe qui ressemblât à une cravate! Et pas un sou, ni sur moi ni
-chez moi. A qui m’adresser? Provincial, je ne connaissais personne. Pas
-un camarade à qui emprunter un nœud de chiffon!... Ma concierge?...
-Quelle humiliation! Et cependant là-haut les buveurs m’attendaient sous
-l’orme en riant à leur verre.
-
-Je sortis du vestibule. Le vent y tournoyait, accouru du Carrousel,
-s’engouffrant dans la cour. Je le suivis. J’entrai dans cette cour du
-Louvre que les passants en hâte traversaient par le beau milieu,
-laissant déserts tous les côtés. Je sentis instinctivement, sans même
-l’entendre, quelqu’un sur mes pas. J’eus le sentiment confus, la
-divination que c’était une femme, et celle-là même qui avait descendu
-l’escalier au moment de ma mésaventure. Pourquoi, comment était-elle
-encore là? N’étais-je pas demeuré un moment à subir les regards du
-portier, justement pour éviter les siens et la laisser s’éloigner?...
-Dieu vous garde des curieux!
-
-C’était elle en effet; elle passa devant moi, me regardant sans bien
-oser, avec un embarras charmant. Elle paraissait troublée, émue. L’œil
-doux, plein de bonté, brillait singulièrement d’un feu humide...
-
-«Tiens! dis-je en moi-même, elle n’a plus au cou son joli ruban, d’un
-ton si frais?» Ses deux mains étaient fourrées dans un petit manchon de
-zibeline... Quand elle passa près de moi... Comment cela se fit-il? Avec
-quelle grâce qui supprimait l’étrangeté de l’action, par quelle
-prestidigitation sublime, comment, comment? Je ne sais, mais une de ses
-mains était à peine sortie du manchon que je voyais dans les miennes
-l’ensorcelé ruban bleu, orné, aux deux bouts, de dentelle blanche!
-
---Un billet d’entrée! dit-elle.
-
-Quand je compris ce mot, elle était déjà loin.
-
---Tu la suivis, je pense?
-
---Je n’y songeai même pas. Et les buveurs de Téniers qui s’égayaient
-sans moi!
-
---Et tu entras en cravate bleue, à dentelle?
-
---Sans affectation, je l’avoue, mais bravement, et sans fausse honte; ce
-fut peut-être même avec un certain orgueil que je dévisageai, en
-passant, le gardien féroce.
-
---Et tu l’as retrouvée un jour, quelque part, cette femme: aux eaux, aux
-bains de mer, dans le monde? A-t-elle été ta maîtresse? Non! C’est ta
-femme alors, car tu t’es marié!
-
---Rien de tout cela. Je ne l’ai jamais revue.
-
---Mais ton histoire n’est pas finie.
-
---Je suis peintre, mon cher, et je ne sais pas finir les histoires.
-
-
-
-
-MENSONGE DE CHIEN
-
-A Flourette.
-
-
-I
-
-J’avais en lui une confiance aveugle depuis longtemps. Nous nous
-aimions. C’était un chien mouton. Il était blanc, avec une calotte
-brune. Je l’avais appelé Pierrot.
-
-Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles! Fils de bateleur, peut-être,
-il exécutait des tours de force ou d’adresse inattendus. Il était
-amoureux d’une boule de bois grosse comme une bille de billard; il nous
-l’avait apportée un jour, et, assis sur son derrière, il avait dit:
-«Lance-la-moi bien loin, dans la broussaille... Je la retrouverai, tu
-verras!» On le fit. Il réussit à merveille dans son projet. Il devint
-alors très ennuyeux; il disait toujours: «Jouons à la boule!»
-
-Il entrait dans le cabinet de travail de son maître, brusquement, quand
-il pouvait, avec sa boule entre les dents, se mettait debout, les pattes
-de devant sur la table, au milieu des paperasses, des lettres
-précieuses, des livres ouverts: «Voilà la boule. Jette-la par la
-fenêtre, j’irai la chercher. Ça sera très amusant, tu verras, bien plus
-amusant que tes papiers, tes romans, tes drames et tes journaux!...»
-
-On lançait la boule par la fenêtre... Il sortait... Mais non, on l’avait
-trompé, le bon Pierrot! Et à peine était-il dehors, que la boule prenait
-place sur la table, en serre-papier. Pierrot, au dehors, cherchait,
-cherchait... Puis, revenant sous les fenêtres: «Eh! là-haut! l’homme aux
-papiers! Ouah! ouah! Voilà qui est un peu fort! Je ne trouve rien! C’est
-donc qu’elle n’y est pas... Si un passant ne l’a pas prise, alors, pour
-sûr, tu l’as gardée!»
-
-Il remontait, fouillait du nez dans les poches, sous les meubles, dans
-les tiroirs entr’ouverts, puis tout à coup, de l’air d’un homme qui se
-frappe le front, il vous lorgnait: «Je parie qu’elle est sur la
-table!...» On se gardait bien de parier, puisqu’elle était, en effet,
-sur la table... D’un coup d’œil intelligent, il avait suivi votre
-regard... Il apercevait sa boule... Pour la cacher encore, on l’enlevait
-d’une main brusque... et alors, oh! alors, bonsoir le travail! C’étaient
-des parties de gaieté extravagantes! Il sautait après la boule, voulait
-l’avoir à tout prix, suivait vos moindres mouvements, ne vous quittait
-plus, toujours riant de la queue...
-
-Avec cela, bon gardien. C’est ce qu’il faut à la campagne.
-
-Il me faisait souvent penser à ces hommes métamorphosés en chiens, comme
-on en voit dans les contes de fée. L’œil était d’une humanité tendre,
-profonde, implorante, et disait: «Que veux-tu? Je ne suis que ça: une
-bête à quatre pattes, mais mon cœur est un cœur humain, meilleur même
-que celui de la plupart des hommes. Le malheur m’a appris tant de
-choses! j’ai tant souffert! je souffre tant encore aujourd’hui, de ne
-pouvoir t’exprimer, avec des paroles semblables aux tiennes, ma
-fidélité, mon dévouement!... Oui, je suis tout à toi, je t’aime... comme
-un chien! Je mourrais pour toi s’il le fallait... Ce qui t’appartient
-m’est sacré... Que quelqu’un vienne y toucher et l’on verra!»
-
-
-II
-
-Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un gros chagrin. Les gens qui
-croient au chien aveuglément me comprendront. Voici ce qui arriva:
-
-La cuisinière avait tué deux pigeons.
-
---Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle dit.
-
-Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille où jeter les
-plumes de ses pigeons à mesure qu’elle les plumerait.
-
-Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand cri. Un de ses
-deux pigeons s’était envolé! Elle ne s’était absentée pourtant que
-quelques secondes. Un mendiant sans doute était passé par là, avait fait
-main-basse sur l’oiseau par la fenêtre ouverte. Elle sortit pour
-chercher le mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, elle
-songea: «Le chien!» Et aussitôt, saisie de remords: «Quelle horreur,
-soupçonner Pierrot! Jamais il n’a rien volé! Il garderait, au contraire,
-un gigot tout un jour sans y toucher, même ayant faim!... Du reste, il
-est là, Pierrot, dans la cuisine, assis sur son derrière,--l’œil à demi
-fermé, bâillant de temps à autre; il s’occupe bien de mes pigeons!»
-
-Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air d’indifférence!
-Je fus appelé...
-
---«Pierrot?» Il souleva vers moi sa paupière appesantie. «Eh! que
-veux-tu, mon maître? J’étais si bien! Tiens, je pensais... à la boule!»
-
---A la boule? je suis de votre avis, Catherine; le chien n’a pu voler le
-pigeon. S’il l’avait volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au
-fond de quelque fossé, pour sûr.
-
---Regardez-le, pourtant, monsieur... Ce chien-là n’a pas l’air chrétien.
-
---Vous dites?
-
---Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas l’air franc.
-
---Regarde-moi, Pierrot.
-
-Très vite, la tête un peu basse, il grommela:
-
---Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j’avais volé un pigeon?
-Je serais en train de le plumer!
-
-Il me servait mon argument. Ceci me parut louche.
-
---Regarde-moi dans les yeux, comme ça...
-
-A n’en pas douter, il feignait l’indifférence!
-
---Ah! mon Dieu, Catherine, c’est lui! j’en suis sûr! c’est lui!
-
-Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était pénible, affreusement
-pénible à mon cœur. Je vous jure, lecteur, que je suis très sérieux...
-J’y avais vu, distinctement, un MENSONGE HUMAIN. C’était très
-compliqué!... Il voulait mettre une _fausse apparence_ de sincérité dans
-son regard, et il n’y parvenait point, puisque cela est impossible même
-à l’homme. Ce miracle du Malin n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et
-encore!
-
-Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté profonde de mentir était,
-dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence de sincérité qu’il
-parvenait à créer; mais ce mensonge inachevé était plus tristement
-révélateur qu’un aveu!
-
-Je voulus en avoir le cœur net, avoir la preuve.
-
-
-III
-
-A trompeur, trompeur et demi.
-
---Tiens, lui dis-je, je te donne ça!...
-
-Je lui offrais le pigeon dépareillé... Il me regarda, songeant: «Hum! ça
-n’est pas possible! Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir? Pourquoi
-me donnerais-tu un pigeon _aujourd’hui_? Ça ne t’est jamais arrivé!»
-
-Il le souleva dans sa gueule, et doucement, tout de suite, le remit à
-terre.
-
-Il ajouta: «Je ne suis pas une bête!»
-
---Enfin, il est à toi!... Puisque je te le dis!... Je pense que tu aimes
-les pigeons?... Eh bien! en voilà un! Du reste, j’en avais deux: il m’en
-fallait deux!... Je ne sais que faire d’un seul... je te répète qu’il
-est à toi, celui-ci...»
-
-Je le flattai de la main, en songeant:
-
-«Canaille! voleur! tu m’as trahi comme si tu n’étais qu’un homme! Tu es
-un chien perfide! Tu as menti à toute une existence de loyauté, gredin!»
-
-A haute voix, j’ajoutai:--«Oh! le bon chien! le brave chien! l’honnête
-chien! Oh! qu’il est beau!»
-
-Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se leva, et s’en alla,
-lentement, non sans tourner de mon côté la tête plusieurs fois, _pour
-voir ma pensée véritable_.
-
-Dès qu’il fut dehors, sur la terrasse, je fermai la porte à claire-voie,
-et je demeurai à l’épier.
-
-Il fit quelques pas, comme résolu à aller dévorer sa proie plus loin,
-puis s’arrêta de nouveau, posa encore son pigeon à terre et _réfléchit
-longtemps_. Plusieurs fois il regarda la porte avec son œil faux. Puis
-il renonça à chercher une explication satisfaisante, se contenta du
-fait, ramassa sa proie et s’éloigna... Et à mesure qu’il s’éloignait, la
-queue, timide, hésitante dans ses attitudes depuis notre conversation,
-devenait sincère: «Bah! attrapons toujours ça! Personne ne me regarde?
-Vive la joie! Qui vivra, verra!»
-
-Je le suivis de loin et je le surpris en train de creuser dans la terre
-un trou avec ses deux pattes, très actives. Le pigeon que je lui avais
-offert traîtreusement, était à côté de la fosse... Je grattai la terre
-moi-même, tout au fond... Le premier pigeon était là, volé! habilement
-caché!
-
-J’étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux instincts de ses congénères,
-les renards et les loups, enterrait ses provisions. Mais, animal
-domestique, _il avait appris à mentir_!
-
-Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet des grosses plumes de mes
-deux pigeons, et je déposai ce plumeau sur ma table de travail.
-
-Et quand Pierrot m’apportait la boule, en disant d’un air dégagé: «Eh
-bien! voyons, ne pense plus à ça, jouons!» j’élevais le petit balai de
-plumes... et Pierrot baissait la tête... la queue se rabattait honteuse,
-se collait à son pauvre ventre frémissant... La boule lui tombait des
-dents! «Mon Dieu! mon Dieu! tu ne me pardonneras donc jamais!»
-
---Tu ne m’aimais pas, lui dis-je un matin, non, tu ne m’aimais pas,
-puisque tu m’as trompé, et si savamment!
-
-Je ne sais qui me répondit, avec bonne humeur:--«Mais si, mais si, mon
-cher, il vous aimait! et il vous aime encore sincèrement... mais que
-voulez-vous? il aimait aussi le pigeon!... Il est bien assez puni,
-maintenant, allez!»
-
-
-IV
-
-Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant Pierrot n’eut pas
-peur.--«Tu le vois, lui dis-je pour la dernière fois. Périsse le
-souvenir de ta faute!» Je jetai l’objet dans le feu. Pierrot, gravement
-assis, le regarda brûler... puis, sans éclat de joie, sans sauts ni
-bonds, noblement, simplement, il vint m’embrasser... Quelque chose
-d’infiniment doux gonfla mon cœur. C’était le bonheur de pardonner.
-
-Et, tout bas, mon chien me disait: «Je le connais, ce bonheur-là... Que
-de choses je te pardonne, moi, sans que tu le saches!»
-
-
-
-
-COUP DE FUSIL D’UN CORSE
-
-A François Armagnin.
-
-
-... Le caractère corse a de la grandeur; mais il n’a guère lieu de
-s’affirmer que sur un théâtre dont l’étroite scène jure singulièrement
-avec l’ampleur de geste et d’allure des personnages.
-
-Il ne manque aux Corses que des occasions dignes d’eux pour paraître
-fréquemment sublimes. D’ailleurs ils s’en passent, agissent selon les
-vertus farouches qui leur sont naturelles, et ne pouvant tous être
-conquérants, ils sont bandits et s’en vantent.
-
-Napoléon n’est qu’un bandit corse, qui a rossé les gendarmes. Il y a
-dans tout bandit corse l’étoffe d’un héros. Les Corses emploient tous
-les jours une vraie grandeur d’âme à des actions sans portée. Ce qui
-leur manque pour être un peuple dominateur, ce sont seulement les
-puissants moyens matériels d’action sur un large champ d’opération.
-C’est ainsi que, pour être un Alexandre, il ne manquait rien, si ce
-n’est une armée de marins au pirate légendaire...
-
-«Peuh! dit-il au fils de Philippe, qui s’indignait de lui voir exercer
-son métier de voleur, la seule différence qu’il y ait entre nous, c’est
-que je commande un petit bateau et toi une flotte immense. Le bateau
-fait le voleur et la flotte le conquérant!»
-
-Je me confirmai dans ces diverses idées le jour où j’assistai, en Corse,
-à l’étrange action que je vais raconter...
-
-... J’ai connu en France plusieurs Corses; deux sont devenus mes amis.
-On n’en saurait avoir de meilleurs. Le Corse, nature encore simple et
-primitive, pousse tout à l’excès, et d’abord la générosité et le
-dévouement.
-
-Le dévouement du Corse est aveugle. C’est en cela qu’une froide sagesse
-peut le blâmer; mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami ou de son
-hôte devient sa propre cause. Il ne la raisonne pas; il n’y réfléchit
-même pas; il l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un mariage
-d’amour, et rappelez-vous que le Corse déteste ce qu’il n’aime point.
-
-... Mais n’insistons pas davantage sur ces traits généraux. Voici mon
-histoire.
-
-Arrivé en Corse au mois de décembre 187..., j’y fus l’hôte de mon ami J.
-T..., professeur dans un de nos lycées du continent, ou plutôt je fus
-l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait adressé et par qui je fus
-traité en véritable enfant de la maison. Mon ami J. T... avait dû rester
-«en France».
-
---Vous êtes ici chez vous, me dit son père à mon arrivée.
-
-Cette parole n’était point vaine. J’étais chez moi. Pour la première
-fois, je recevais l’hospitalité à la manière antique. La famille de mon
-hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le père et la mère, une
-fille et un gendre avec leur premier né, et trois garçons dont le plus
-jeune, Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez un patriarche.
-
-Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la toute-puissance du père. Un
-mot, un geste, un regard du chef de famille, et l’on obéissait en
-silence, au plus vite. Le chien même de la maison, un énorme griffon qui
-m’accueillit en furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai, il
-s’élança vers moi, hurlant. Le vieux maître leva un doigt, et le griffon
-s’alla coucher, me tournant aussitôt le dos, sans fureur et même sans
-curiosité.
-
-Amateur de chasse et surtout grand ami des chiens, j’admirai tout de
-suite ce griffon, qui était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs
-le griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide à l’eau, il sait
-même plonger. En plaine ou en montagne, pas d’escarpement, pas de
-broussailles qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé; quelques
-velléités de noble indépendance à ses heures, s’accordant avec une
-fidélité sans pareille; et pour le courage, il n’a pas de supérieur.
-
-Naturellement, je me hâtai de faire à mes hôtes l’éloge des griffons et
-de flatter le leur. Je vis que j’avais bien choisi mon compliment
-d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux au plus jeune, se
-réjouissait de mes paroles.
-
---Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est un homme; il est de la
-famille. Les sauvages prétendent que le singe est un homme et qu’il ne
-parle pas afin de n’être pas contraint de travailler; mais ce chien,
-lui, parle; et il travaille, monsieur, avec les hommes, comme il joue
-avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de nous. Je dois dire que
-je l’ai bien élevé; il a fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant
-n’en a pas mérité? On n’apprend rien sans peine. A présent il sait tout
-ce qu’il doit savoir, et jamais il n’a manqué au devoir... _Per dio!_
-vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes venu ici pour chasser.
-Vous ferez demain un tour de promenade avec mon plus jeune, avec
-Jean-Paul; tu m’entends, Jean-Paul?
-
-Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de chasse, leva la tête et dit:
-
---Nous irons, père. On verra du canard.
-
---Tu entends, Noir, (Néro), dit le père, s’adressant au griffon. Le
-chien se leva, regarda le père et le fils, flaira la crosse du fusil,
-remua la queue, _murmura_ quelque chose, et retourna s’allonger devant
-la cheminée où un quartier de mouton se dorait au feu.
-
-On dîna, sans que Néro cessât de regarder la flamme, sinon lorsqu’on
-l’appelait: Néro! Alors il se levait, venait prendre le morceau qui lui
-était offert et retournait ensuite, avec calme, à «son poste».
-
-Au dessert, on me raconta un beau trait de Néro, un trait véritablement
-digne de la biographie d’un grand chien.
-
-Néro, étant très jeune encore, faisait commerce d’amitié avec une chatte
-de la maison. La chatte ayant mis bas, on alla noyer les petits. On
-chargea quelqu’un de les jeter à la mer, ce qui fut fait en présence de
-Néro. Les petits chats, une pierre au cou, périrent donc misérablement,
-et leur mère fut inconsolable. Néro parut si touché de sa douleur, que,
-deux jours durant, voyant la chatte refuser toute nourriture, à peine
-voulut-il manger.
-
-Or, peu de temps après, comme il traversait, en compagnie de l’un de ses
-maîtres, le village de Campile, à une lieue de son logis, Néro vit un
-petit chat que tourmentaient des bambins.
-
-Néro n’hésita pas; il se jeta au milieu des bourreaux, saisit dans sa
-gueule le petit chat par la peau du cou, et, ainsi chargé, fit une lieue
-toujours courant pour rapporter à la mère infortunée le pauvre animal
-qui, selon lui, pouvait bien être de ses petits. La chatte adopta
-l’enfant trouvé, l’allaita, reprit joie et santé; et Néro fut célébré en
-vers, pour cette belle action, par une improvisatrice de la famille.
-
---N’est-ce pas l’action d’un homme? me demanda mon hôte en achevant le
-récit de cette aventure.
-
-Je convins que beaucoup d’hommes n’agiraient pas si bien, et je gagnai
-mon lit en songeant à la partie de chasse projetée pour le lendemain.
-
-Avant le jour, Jean-Paul m’éveilla. Nous sortîmes et Néro avec nous. Il
-faisait froid, très froid. La bise qui nous cinglait le visage était
-coupante; nous prîmes un bon pas.
-
-Après un quart d’heure de marche, nous nous trouvâmes dans la plaine et
-au bord d’un marais. Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit sentir
-plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient, et l’on ne pouvait
-s’empêcher de croire que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en
-gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de velours, bonnet
-montagnard sur l’oreille, avait marché devant moi, comme un guide. Nous
-n’avions pas échangé deux paroles.
-
-Jean-Paul s’arrêta.
-
---Nous sommes arrivés, dit-il; je veux seulement vous montrer
-aujourd’hui comment travaille Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le
-froid, ni rien; il aura peu de chose à faire, mais n’importe, vous
-verrez ça. Seyez-vous là, sous ce tamaris, c’est un bon poste; moi, j’en
-sais un autre là-bas! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr, nous verrons
-des canards; s’ils arrivent tournant en cercle, ne tirez pas au vol: ils
-se poseront dans le marais. S’ils filent droit, faites feu.
-
-Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut. Le vent pleurait avec
-les roseaux. En face de moi, la première pointe du jour rayait le ciel
-où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement, lentement, tout
-s’éclaira. Nous étions entourés de montagnes, aux flancs desquelles de
-grands châtaigniers dépouillés... mais l’arbousier, le lentisque, le
-genièvre, çà et là égayaient de leur verdure la mélancolie du mois de
-décembre.
-
-Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les canards! Je visai, tirai,
-manquai. Le vol était loin. Je regardai le tamaris derrière lequel était
-Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement, entre nous, à égale distance de
-l’un et de l’autre, derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui
-regardait droit devant lui. A ce moment un coup de feu partit. Jean-Paul
-avait tiré, et je vis un magnifique col-vert se débattre en plein
-marais, à cinquante pas loin des bords.
-
---A l’eau, Néro! cria Jean-Paul.
-
-Néro sauta dans le marais; l’eau était à demi gelée; il y flottait des
-glaçons en aiguilles, et, du premier bond, Néro en eut à mi-corps; mais,
-à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la berge se secouer en
-gémissant.
-
-Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui dit:
-
---A l’eau, Néro!
-
-Le chien regarda son maître et, remuant la queue, sans joie, refusa
-visiblement.
-
-Néro, en toute évidence mal disposé, trouvait l’eau dangereusement
-froide.
-
---C’est la première fois qu’il _désobéit_, me dit gravement Jean-Paul,
-et cela devant un étranger!... je ne le supporterai pas!... A l’eau!
-répéta-t-il.
-
-Le chien s’avança tout au bord, souleva une patte, toucha l’eau
-discrètement, et il recula; puis, se couchant aux pieds de son maître,
-il leva sur lui des yeux de prière.
-
-Le jeune Corse était devenu pâle.
-
---Regarde, chien! dit-il.
-
-Le soleil, se levant, illumina le marais à la surface duquel les mille
-petits glaçons brillèrent, irisés. Néro et moi, nous regardions
-Jean-Paul, qui était déjà dans l’eau! Il marchait dans le marais
-glacial, aussi tranquillement qu’à terre. Lorsqu’il se saisit de la
-proie encore palpitante, il avait de l’eau jusqu’aux aisselles. J’étais
-stupéfait.
-
---Tu vois, dit à Néro Jean-Paul, revenu à terre et tout ruisselant, _je
-ne te demande jamais rien que je ne puisse faire moi-même_!
-
-Grande parole, digne d’un roi, général d’armée.
-
---A présent, ajouta-t-il, tu seras puni. Marche en avant!
-
-Et tandis que Néro, humilié, triste, la queue basse, prenait lentement
-une avance:
-
---Veuillez m’excuser, notre hôte, me dit Jean-Paul. C’est une partie
-manquée, par la faute de Néro. Retournons chez nous... Mais Néro ne peut
-pas éviter sa peine...
-
-Et, ce disant, avant que j’eusse pu comprendre une idée aussi peu
-commune que la sienne, il étendit d’un coup de fusil le pauvre Néro
-raide mort!... Cet enfant Corse, tuant ainsi son chien qu’il aime, pour
-un refus d’obéissance, n’est-il pas, si l’on veut, grand comme Manlius,
-condamnant à mort son propre fils? Absurde, inhumain, soit, mais comme
-ces héros de Rome, au cœur de fer!
-
---Quand tu seras en Corse, m’avait dit mon ami J. T..., le professeur,
-ne blâme jamais rien. Tu y vas en visiteur pour vingt jours, voilà tout;
-ne t’y poses pas en apôtre des idées françaises. S’ils n’ont pas à se
-méfier de ta critique, tu verras les Corses en ta présence agir en vrais
-Corses, et tu pourras les juger.
-
-Je ne critiquai donc point Jean-Paul; je me tus. Néro, d’ailleurs, était
-bien mort, et nulle parole ne l’eût ressuscité; mais j’attendis avec
-curiosité l’accueil qui nous était réservé à la maison.
-
-Quand nous rentrâmes, tout le monde était absent, au travail.
-
-A midi, tout le monde arriva, et l’on prit place autour de la table.
-Jean-Paul, visiblement pour moi, était ému, mais en somme fort calme.
-
-On ne s’occupait pas de l’absence du chien, quand tout à coup l’enfant à
-la mamelle cria:
-
---Né-o!
-
-Jean-Paul tressaillit.
-
---C’est singulier, dit le père, Néro n’est pas là.
-
---Et il n’y sera jamais plus! dit Jean-Paul d’une voix sourde.
-
-Je compris qu’il faisait un effort pour ne pas pleurer.
-
---Quoi? dit le père, l’avez-vous perdu? Qu’est-il arrivé? parle vite.
-
-Toute la tablée, en suspens, écouta:
-
---Je l’ai tué! dit Jean-Paul.
-
-Le père étendit le bras derrière soi et se saisit d’un gourdin noueux,
-massue véritable, droite dans un coin, comme pour châtier son fils, sans
-autre explication. Il songea par bonheur à dire:
-
---Pourquoi?
-
---Il avait refusé d’obéir, et cela devant l’étranger! dit Jean-Paul.
-
---Alors, fit le père, c’est bien!
-
-Il déposa son bâton.
-
-Je vis des larmes dans tous les yeux; mais chacun aussitôt, maîtrisant
-la douleur, imita le chef de famille, qui se remit à manger en présence
-du spectre de Néro, comme le Cid héroïque en face de la tête coupée du
-père de Chimène.
-
-... Je n’ai pas de commentaires à ajouter. Si cette histoire était
-inventée, elle serait sans valeur parce qu’elle n’a pas la vraisemblance
-nécessaire aux contes eux-mêmes, mais elle est vraie.
-
-Néro fut enterré sous le tamaris au pied duquel il avait été fusillé,
-et, bien qu’on la trouve juste, on pleure toujours sa mort.
-
-
-
-
-LES ESPRITS FRAPPEURS
-
-
-«Je n’y avais jamais cru... J’habitais alors, tout seul, une maison de
-campagne isolée, et je couchais au premier étage, au-dessus d’une sorte
-de chai, et au-dessous d’un grenier. Une nuit, comme j’appelais le
-sommeil en feuilletant un livre, j’entendis très distinctement des
-bruits de chaînes... Je prêtai l’oreille... les douze coups de minuit
-sonnèrent lentement à l’horloge lointaine du village; je trouvai
-l’horloge ridicule de sonner minuit si à propos, et je me sentis rassuré
-par cette coïncidence comique.
-
-«Au même moment, mes yeux se fermèrent malgré moi; je m’endormis, et les
-bruits que je venais d’entendre servant de point de départ à un
-cauchemar affreux, je rêvai que j’étais encore au collège où mon régent
-me forçait à copier cent fois certaine histoire de revenants racontée
-par Pline ou par je ne sais quel autre! Et comme mon régent courroucé me
-demandait si je comprenais le latin et ce que voulait dire _funis_, je
-répondais: _funérailles_. Le voyant se fâcher de plus belle:
-
---Non, disais-je, cela veut dire _chaînes_, bruit de chaînes et
-funérailles.
-
---Cela veut dire, s’écriait le régent hors de lui, la _corde_ pour vous
-pendre!
-
-«Quel drôle de rêve! pensais-je tout en dormant. Là-dessus le livre,
-grâce auquel je m’étais endormi, tomba brusquement de mon lit sur le
-plancher, et je m’éveillai en sursaut. Ma bougie, usée jusqu’au bout,
-jetait des lueurs de mort, et un bruit de chaînes se faisait entendre
-distinctement dans la maison. Oui, c’était dans la maison, à n’en pas
-douter, que j’entendais distinctement un bruit de chaînes!
-
-«Je me sentis pâlir et me mis sur mon séant. Mille raisonnements
-aussitôt se firent en moi, pressés, lumineux et rapides comme un
-faisceau d’éclairs. Je pensai: «Je suis seul ici, et il faut bien
-pourtant que je ne sois pas seul! Qui donc est entré? pour quoi faire?
-pour voler? Venir voler en traînant des chaînes, quelle apparence...!
-Les chiens, d’ailleurs, n’ont pas jappé. Ils sont là, dans l’allée, sous
-la lune. Mais alors?... allons donc, je n’y croirai jamais. Des esprits?
-des esprits frappeurs? Pourquoi veut-on que des esprits, êtres subtils,
-tout à fait supérieurs, se livrent à des occupations indignes même d’un
-bourgeois sérieux, comme celle de réveiller les gens avec des bruits
-incompréhensibles! Allons, allons, j’ai mal entendu. Je rêvais
-funérailles, cordes, chaînes... et il y a de la fièvre, causée par un
-peu d’embarras gastrique, comme dirait le docteur. Voilà tout.
-
-«J’en étais à cette conclusion, quand la bougie qui m’éclairait jeta une
-grande clarté blafarde, et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans
-le même temps, de petits coups frappés à intervalles égaux. On aurait
-dit qu’une baguette souple raclait les barreaux d’une grille!... Je
-songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui passent rapidement leur
-cravache sur les barreaux des cages à tigres. Évidemment j’étais agité,
-j’avais un peu de fièvre... je me levai donc, rallumai ma bougie, et
-ramassai mon livre qui se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre
-au lit, mes regards tombèrent sur une vieille épée rouillée, débris de
-quelque noble panoplie, longue et lourde rapière à coquille, excellent
-instrument de défense contre un ennemi de chair et d’os. Je la suspendis
-à mon chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du plat, du tranchant,
-de la pointe ou du pommeau, il y avait là de quoi étendre un homme.
-
-«Me voilà donc couché de nouveau, lisant, et à peu près rassuré. Je
-m’aperçus que mon livre contenait un article sur les _hallucinations_.
-Je le cherchai vivement et je lus les choses les plus inquiétantes
-touchant les maladies du système nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de
-l’ouïe; quand je vis comment certains malades sont, nuit et jour,
-poursuivis par des sonneries de cloches; comment d’autres hallucinés
-entendent partout d’invisibles ennemis les persécuter de menaces, je
-compris qu’une telle lecture n’était pas opportune et je lançai la revue
-loin de moi, avec colère, en criant à haute voix: «Au diable!»
-
-«Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans y ajouter d’importance, me
-frappa. On eût dit qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi comme
-une balle! Le son de ma propre voix me devenait ennemi!
-
-«Au diable!» Je me trouvais imprudent d’avoir prononcé ce mot et je n’en
-faisais pas moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais passer de
-l’assoupissement au sommeil, lorsque brusquement éclata à mon oreille le
-son grave, prolongé d’une cloche: BAMMM! et quelques secondes après, un
-deuxième coup, frappé moins fort, retentit: BAMM!
-
-«Une sueur froide couvrit mon front. A n’en pas douter, j’étais
-halluciné, je devenais fou... je...--BAMMM!--J’étais debout, pieds nus,
-en chemise, mon bougeoir dans la main gauche, ma Durandal, que j’avais
-instinctivement saisie, dans la main droite, certainement blanc comme un
-linge, et les yeux fixés sur la porte de ma chambre que je pensais voir,
-d’une seconde à l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses gonds pour
-laisser apparaître... qui?--LUI, L’ÊTRE, L’ESPRIT, LE FANTÔME, L’ENNEMI,
-LE MALIN... le voleur tragique et facétieux qui pénétrait, la nuit, dans
-les maisons, avec effraction, sans être aperçu ni flairé par les chiens,
-et qui tout en remplissant ses poches des figues et des raisins de
-l’office, trouvait encore le temps de donner un charivari!... Je pensais
-tout cela et tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance--folies,
-absurdités!--mais enfin, ma maison où j’étais seul, au premier étage,
-était pleine de bruits--en bas--dans l’escalier--sur ma tête, au
-grenier--pleine de bruits de chaînes, de frappements inexplicables,
-d’épouvantables sons de cloches!
-
-«Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou pure imagination, je
-m’armais de quoi? D’une épée. Pourquoi? je n’en savais rien; mais il
-m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis terrible. Ce glaive
-me rassurait--je m’en rends compte à présent,--et parce qu’il mêlait
-pour moi-même un peu de drôlatique à ma situation, et parce qu’il me
-confirmait dans mon espérance, tenace malgré tout, de n’avoir à
-combattre que du réel.
-
-«J’ouvris ma porte lentement et je regardai le palier, l’escalier, avec
-une attention effarée. Étrange situation d’esprit: j’aurais été
-stupéfait de voir là, devant moi, quelqu’un; et, de ne voir personne,
-j’étais stupéfait.
-
-«J’écoutai... Rien. Le silence.
-
-«Je me mis en devoir d’opérer une descente. Pieds nus, retenant mon
-haleine, l’oreille aux aguets, je descendis lentement, lentement,
-toujours sur mes gardes, les yeux écarquillés, le cœur à la fois plein
-de hardiesse et d’épouvante. Avec quel plaisir j’aurais rencontré une
-bande de voleurs ou de sorciers! car il fallait à tout prix trouver,
-voir, palper la cause extérieure, naturelle ou surnaturelle, la cause,
-_la cause, ô mon âme_, ou conclure à l’hallucination, à la folie!...
-
-«Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor, rien. Je trouve, grande
-ouverte, la porte du chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le
-silence. J’examine alors toute chose. Au plafond, les chapelets
-d’oignons sont suspendus à la place ordinaire; les raisins à sécher
-aussi. La grande jarre à l’huile est solidement fermée au moyen de la
-serviette blanche que recouvre une large plaque de fer. Le filet, les
-cannes à pêcher sont à leurs clous... Soudain, derrière moi, tout près,
-contre moi, à mon oreille, la cloche, la terrible cloche retentit:
-BAMMM!
-
-«Le son du grand bourdon de Notre-Dame n’est pas plus assourdissant...
-La trompette du Jugement dernier ne sera pas si terrifiante!... Prompt
-comme la pensée je m’étais retourné et le son n’avait pas fini de vibrer
-que j’avais tout vu, tout compris. Une baignoire de cuivre était
-là--pourquoi n’y avais-je pas songé?--Au-dessus, on avait accroché
-contre le mur une balance à main dont le gros poids suspendu à une
-chaînette faisait, dans la baignoire-cloche, office de battant,
-lorsque--pour atteindre à mes poires placées sur une étagère à hauteur
-du plafond--messieurs les rats bondissaient du faîte de certains sacs
-voisins sur la balance!
-
-«Je laissai consciencieusement tomber mes bras le long de mon corps et
-choir mon épée; ma bougie se mit à brûler horizontale dans ma main
-jusqu’à ce que je l’eusse posée à terre, pour tomber moi-même plus
-commodément sur une chaise. Cela fait, je me mis à jouir en silence de
-ma satisfaction sans bornes.
-
-«Je pus voir alors, devant moi, au pied du mur, un trou destiné à mettre
-la baignoire en communication avec l’extérieur, au moyen d’un tuyau
-mobile. Ce trou était à demi obstrué par des chaînes et des ferrailles
-de tourne-broche accrochées au mur et pendantes. Les rats, en entrant
-par là, écartaient chaque fois les chaînes, les agitaient en y grimpant.
-Tout s’expliquait... sauf cependant...
-
-«Juste! j’entendis à ma droite de petits coups frappés à temps égaux. On
-aurait dit, vous vous le rappelez, qu’une souple baguette raclait une
-grille.
-
-«Dans le plus grand silence, sûr de comprendre et déjà souriant, je
-tournai la tête à droite et je vis, par la porte ouverte, l’escalier
-avec le commencement de la rampe; et je vois encore, je vois sur la main
-courante, qu’ils atteignaient en escaladant le premier barreau--le gros
-barreau surmonté de sa boule de cristal--je vois, dis-je, sur la main
-courante, un, deux, trois, cinq, neuf, dix rats, douze rats, l’un
-derrière l’autre, qui, trottant menu sur cette pente douce, se rendent
-au grenier, en rats qui savent le chemin, tranquilles, alertes,
-charmants, comme chez soi, d’un air agréable, à la queue leu leu et tous
-la queue pendante. La queue pendante--entendez-vous bien!--qui, souple
-et dure, négligemment déjetée à droite ou à gauche, à demi recourbée en
-dedans, non sans élégance, bat l’un après l’autre tous les barreaux de
-la rampe, soit environ cent barreaux battus en cadence par douze queues
-de rats grimpant à la file.
-
-«A cette vue, ajournant la gaieté, je me précipitai le glaive haut,
-contre les douze esprits frappeurs... Je parvins seulement à trancher
-net une des queues maudites et j’allai dormir pour le coup, joyeux de
-mon triomphe, étonné que des rats puissent faire dans une maison des
-bruits si variés et si terribles, et convaincu qu’il y a un esprit
-frappeur dans la queue de tous les rats.»
-
-
-
-
-HORRIBLE NUIT
-
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Ainsi, vous avez vu l’accusé frapper la victime?
-
-LE TÉMOIN.
-
-Comme je vous vois, monsieur le président. J’habite au coin nord de la
-Grand’Plaine, une maisonnette; il y a un jardin autour, que je cultive
-de mes mains et qui me donne le nécessaire de la vie. Je suis jardinier.
-Ma femme, de temps en temps, va vendre à la ville les fruits du jardin.
-Or, dans la nuit du 23 mars, comme vous dites tous ici, j’ai entendu mon
-chien japper à voix basse, si tristement que ma femme m’a dit:
-
-«Pour sûr, il y a quelque chose! As-tu bien fermé la porte du jardin?»
-
-Je répondis:
-
-«Oui, mais je vais voir tout de même.»
-
-Elle me répondit:
-
-«N’y va pas!»
-
-Je suis descendu tout de même et alors j’ai vu mon chien qui grattait la
-porte pour sortir dans les champs. Je lui ai dit: «Couchez!» Il n’a pas
-voulu obéir, et il m’a suivi quand je suis allé au fond du jardin, à
-l’endroit où j’ai fait poser, il y a longtemps, au pied de mon mur, une
-grosse pierre. De cette pierre, en montant dessus, je vis toute la
-plaine, qui est une friche, un désert, un vrai désert. A peu près au
-milieu de la plaine, il y a seulement quelques arbres, trois ou quatre,
-avec une mare au pied, un trou plein d’eau, quoi? Pas bien large, mais
-profond, oui!
-
-Les arbres, un saule et deux frênes qui sont là paraissent tout ennuyés,
-malgré l’eau, à cause des coups de vent. Il y a souvent beaucoup de
-corbeaux en cet endroit, sur les arbres et dessous; et, la nuit, on y
-entend des hiboux qui pleurent. C’est un triste, un bien triste pays à
-habiter, et il faut y être forcé, voyez-vous; mais quand on a là son
-héritage, comment faire? C’est un oncle à moi qui nous a laissé ça.
-Avant, j’étais jardinier pour le compte des autres, dans un château; à
-présent je suis chez moi, mais cette plaine m’a toujours déplu.
-
-C’est comme un endroit de malédiction, fait exprès pour rêver des
-sorcières qui dansent, des pendus aux arbres du milieu, des noyés dans
-la petite mare, quoique petite, mais si verte! et pleine de bêtes qui
-grouillent!... Pleine d’horribles bêtes, de serpents, monsieur, et de
-crapauds! Aussi nous le vendrons, l’héritage, avec la maisonnette et le
-jardin, le plus tôt possible... S’il y a un marchand dans l’assistance,
-on n’a qu’à le dire. Ne donnez pas encore le petit coup de marteau,
-monsieur. Vous êtes huissier, n’est-ce pas? huissier pour les enchères?
-Si j’ai dit que la maison est mal placée, j’ai eu tort, ce n’est pas mon
-intérêt de dire ça; je me rétracte.
-
-L’AVOCAT.
-
-J’appelle l’attention de la Cour sur l’incohérence des paroles du
-témoin.
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-L’instruction établit qu’on l’a soudoyé honteusement. Cette incohérence
-est feinte. Poursuivez, témoin, avec plus d’ordre; au fait, au fait!
-
-LE TÉMOIN.
-
-Bref, étant monté sur ma pierre, et regardant par-dessus les murs, je
-vis que la lune déjà haute éclairait la plaine. Elle était blanche au
-clair de lune, la plaine, comme en hiver par la neige, et il y avait un
-silence!--oh! un silence de neige!
-
-Et, dans la plaine, si blanche, je vis deux ombres, si noires que j’eus
-peur. Mais je me dis: c’est justement la lune qui les fait noires en les
-éclairant du côté où je ne les vois pas; ce sont des hommes qui
-reviennent de la ville et vont à Saint-Laurent, après la soirée passée
-au cabaret. C’était jour de marché en ville aujourd’hui, pensai-je; et
-le chemin qui va de la ville à Saint-Laurent est justement derrière ma
-maison... Mais pourquoi passent-ils au milieu de la plaine, puisque le
-chemin n’y passe pas?... Et pourquoi courent-ils?
-
-A ce moment, l’un atteignit l’autre. Un bras s’était levé. Un cri, une
-plainte--voilà ce que j’entendis... Et une seule ombre continua de
-courir et de s’agiter dans la plaine... Je m’évanouis. Je fis des
-efforts pour revenir à moi, de grands efforts; mon chien se mit enfin à
-me lécher, et seulement alors je repris connaissance... Ma femme (qui le
-matin même, était allée vendre à la ville), accablée de fatigue,
-n’entendant plus hurler le chien, s’était, je dois le dire, rendormie,
-et, ma foi, jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (_Hilarité prolongée dans
-l’assistance._)
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Je rappelle l’auditoire au respect du lieu où nous nous trouvons. (_Au
-témoin._) Continuez.
-
-LE TÉMOIN, reprenant le fil de ses idées.
-
-... Jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (_Nouvelle hilarité non moins
-prolongée._)
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Abrégez, témoin; que fîtes-vous après votre évanouissement?
-
-LE TÉMOIN.
-
-Je me relevai et repris mon poste, debout sur la pierre... alors je
-demeurai pétrifié. Monsieur (_le témoin désigne l’accusé_) passait non
-loin de là, portant un cadavre dans ses bras... Je crus que j’allais
-crier, mais je n’avais plus ni souffle ni voix. La lune me frappait à ce
-moment dans les yeux, et je les fermai pour empêcher, selon moi, que le
-criminel me découvrît en voyant luire mon regard... Je ne pensais plus
-que mon mur, ma maison même sont invisibles à 100 mètres, cachés de
-haies, d’arbres et de lierre; on ne pouvait pas me deviner; je regardais
-à travers les branches d’un chêne; on ne pouvait pas me voir, et moi je
-voyais toute la plaine. Si monsieur avait été du pays, il aurait songé:
-«Voilà la maison du jardinier», et il serait peut-être venu regarder si
-quelqu’un chez nous était éveillé... Je ne sais si je pensais qu’il fût
-du pays, et puis, enfin, tout cela pour moi s’embrouille dans mon
-souvenir; mais, bien sûr, j’avais peur et je ne bougeais pas!... Il
-s’est trouvé que monsieur n’est pas de chez nous; que c’est un riche
-maquignon d’une autre ville et qu’il a suivi, après une soirée passée au
-café, un maquignon de Saint-Laurent, pour le voler... tout cela, je ne
-le savais pas. Si je l’avais su, j’aurais eu peut-être plus de courage,
-et je serais sorti; mais je ne savais rien, ni s’il était fort ou
-faible, ou un homme ou le diable en personne! Je ne bougeais donc
-pas!... Je voudrais vous y voir, la nuit, dans la Grand’Plaine, à
-regarder, sous la lune, un assassin qui porte son mort! Bref, je ne
-savais rien, je le dis, sinon que j’avais peur! Lui non plus, il ne se
-doutait de rien. Il ne savait pas que mes deux yeux d’honnête homme le
-suivaient, l’assassin! Que mes yeux le suivaient, le suivaient grands
-ouverts, sans manquer un seul de ses gestes! C’étaient des yeux d’homme
-bien éveillé, oh! oui!--Oh! plus que moi ma femme a eu peur, quand je
-lui ai raconté ce que j’avais vu!--La nuit du crime, elle a dormi, vous
-savez, mais non pas les suivantes, allez, après que je lui eus raconté
-la chose! J’ai révélé l’histoire à la justice, seulement après que
-l’homme a été pris, et lorsqu’on est venu me dire: «N’avez-vous rien vu
-dans la plaine, la nuit du 23 mars?» Alors j’ai dit: «J’ai vu le
-criminel faire son coup»; et je peux le répéter ici sans crainte, à
-présent qu’il est pris; mais de l’avoir vu faire cette promenade dans la
-plaine, il me semble vraiment que c’est un homme du diable!
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Comment pouvez-vous reconnaître l’accusé? Vous ne l’avez vu que de loin,
-au clair de lune?
-
-LE TÉMOIN, ingénument.
-
-Mais, puisqu’il avoue!
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Répondez.
-
-LE TÉMOIN.
-
-Je n’ai pas dit que je le reconnais. Je dis ce que j’ai vu, et je dis
-que c’est lui parce qu’il le dit lui-même.
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Poursuivez.
-
-LE TÉMOIN.
-
-Je l’ai vu ainsi qui portait son mort entre ses bras... Il était à cent
-pas loin de moi, pas plus. J’étais changé en marbre. Il s’arrêta, lui,
-cet homme, et posa à terre le cadavre; il le coucha et parut regarder
-autour de lui. Les pieds du mort couché étaient contre les pieds du
-vivant debout. Je vois encore tout, comme si j’y étais! Je voyais tout!
-Le cadavre faisait par terre comme l’ombre du vivant, comme une ombre
-immobile à côté de la vraie qui remuait! je pensai cette chose-là et
-j’eus envie de m’en aller en courant, mais la peur me clouait sur ma
-pierre! J’avais la fièvre sûrement et j’en ai été malade après, avec un
-délire où tout cela m’est revenu plus d’une fois. Vous comprenez, ce
-sont des rêves abominables!
-
-L’AVOCAT.
-
-Je prends acte de cette parole. Le témoin, malade et en état de délire
-depuis la nuit du 23 mars, a vu dans ses rêves la scène à laquelle il
-prétend avoir assisté.
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Que fit l’assassin, après avoir posé à terre le cadavre?
-
-LE TÉMOIN.
-
-Au bout d’un moment il le reprit dans ses bras. On aurait dit un brave
-homme qui sauvait quelqu’un dans un incendie! Il y avait des moments où
-il se penchait vers le mort et semblait l’embrasser. Il marchait
-lentement, puis vite. Il allait droit, puis tournait brusquement,
-revenait sur ses pas et s’arrêtait tout court. Une fois, je le vis qui
-portait son mort sur ses épaules comme le bon pasteur portant la brebis
-égarée!--A un moment, je le vis s’éloigner; il alla jusqu’à l’autre bout
-de la plaine et je le perdais de vue, quand tout à coup il se retourna,
-et, grandissant toujours, il vint droit sur moi!... Il m’a vu,
-pensai-je. Oh! qu’il devient grand!... Il vint droit sur moi, et contre
-mon mur, au-dessous de moi, il adossa le cadavre! Je ne respirais
-plus... Il le reprit encore au bout d’un moment, et j’entendis qu’il lui
-disait à voix basse: «Tu m’ennuies bien plus, mort, que vivant!» Il le
-posa vingt fois à terre, trente fois! et trente fois le reprit, le
-changeant de place sans cesse, et quatre heures de nuit se passèrent
-pendant que je regardais dans la Grand’Plaine, toute blanche de la
-lumière de la lune, ce vivant et ce mort ensemble aller et venir, tout
-noirs! Enfin ils disparurent entre les arbres du milieu de la plaine,
-autour de la mare, et je pensais qu’ils s’y étaient jetés tous deux, et
-qu’elle était verte et pleine de serpents... Quand je ne vis plus rien,
-je rentrai dans ma maison. Le chien, de me voir auprès de lui, s’était
-calmé. Je rentrai alors... J’ai tout dit.
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Accusé, on vous a trouvé, le 24,--quelques heures après le moment où le
-témoin a cessé de voir le criminel et sa victime dans la
-Grand’Plaine--on vous a trouvé couché, au pied des arbres de la mare et
-dormant d’un profond sommeil. L’instruction déclare que vous avez tout
-avoué. Persistez-vous dans vos déclarations?
-
-L’ACCUSÉ.
-
-J’y persiste; seulement, je dois dire qu’on ne m’a pas encore réveillé.
-On m’a trouvé, il est vrai, dormant, accablé par la lassitude du crime
-et du remords, auprès du cadavre--et j’ai tout avoué--mais je dors
-encore! La justice serait de m’éveiller avant de me condamner, monsieur
-le président. C’est vrai, j’ai commis ce crime; mais, de grâce, qu’on
-m’éveille! Parce que, si je rêve, il serait bien juste de m’éveiller!
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Les docteurs qui vous ont examiné déclarent que vous n’êtes pas fou.
-Abandonnez cet étrange système de défense.
-
-L’ACCUSÉ.
-
-Comment pas fou! c’est-à-dire non! oui, je ne suis pas fou, mais je suis
-endormi. Condamnez-moi à mort, mais qu’on m’éveille avant, par pitié! Ce
-n’est pas un système de défense, puisque j’avoue! puisque j’avoue
-tout!... Si vous voulez des détails, j’en donnerai! Tenez, il vous a dit
-ce qu’il a vu, cet homme, le témoin; mais le dedans du criminel, il ne
-vous l’a pas dit! Il ne l’a pas vu! personne ne l’a vu!... J’ai tué,
-oui, j’ai tué. Pour voler, oui, j’avais des dettes... Je ne suis pas
-fou, non, mais c’est une espèce de folie, le crime! Et la tête
-abominablement tourne à l’assassin. J’ai frappé... Il a crié en me
-regardant!--Je l’avais suivi, il avait compris, et il s’était mis à
-courir. Je l’avais atteint et frappé... mais je ne l’ai pas fouillé, je
-n’ai pas fouillé ses poches. Dès qu’il fut frappé je me dis seulement:
-«où le cacher, où?» Et je n’eus plus d’autre idée.--La lune était
-claire, le ciel clair, la plaine blanche. Tout me regardait. Je pensais:
-«Rien ne me voit!--Un œil, pensai-je, un petit œil, si aisément caché
-sous une feuillée, un œil humain ne me voit pas, j’espère!--Oh! oh! mais
-les étoiles ont l’air de me regarder.--Du bruit? Quel est ce bruit? Deux
-branches ont craqué! Un hibou pleure! Je fuis près de la mare! Lavons
-ici mes mains rouges... La mare est rouge! Un crapaud saute à l’eau et
-m’éclabousse de sang! Ah! comment me laver à présent, où? Et _lui_, où
-le mettrai-je?... Fermons-lui les yeux!... Comme cette nuit est
-blême!--Il est lourd; posons-le contre cet arbre, là... il a l’air
-vivant!...» Oh! je l’ai bien posé cent fois, assis, debout, couché! De
-ses bras morts, il faisait des gestes quand je le changeais de place à
-nouveau!... «Où le mettre?--Oh! une fosse! une bonne fosse, où la
-trouver? Oh! trouver ouvert un bon cimetière! La plaine est nue, bien
-nue... Je ne peux m’y cacher, c’est vrai, mais au moins personne ne s’y
-cache! Restons-y. Comme il est lourd, lourd, lourd!... Je ne tuerai plus
-personne, non, jamais! Est-ce là le poids du remords, le poids du crime?
-Oh! oh! peut-être est-ce là l’enfer... J’ai tué sur la terre autrefois
-et, durant l’éternité, à présent, je dois porter ce mort, mon mort, mon
-compagnon!... Il est à moi! je me le suis donné, et je dois le porter
-toujours: c’est mon supplice!... Ceux qui en ont frappé plusieurs,
-comment font-ils ceux-là, comment?...» Et de lassitude, à la fin, près
-de la petite mare, le cadavre à mes côtés, je m’endormis pendant qu’un
-œil, un petit œil humain, caché là-bas, et que je ne voyais pas, me
-voyait, m’avait vu toute la nuit, sous la lune, dans la plaine blanche!
-Ce regard de là-bas venait jusqu’à moi, il m’obsédait, il était pesant,
-lui aussi! Je m’agitais sous ce regard, et il m’endormait. Oh? sûrement
-c’était un regard magnétique! J’ai tout avoué, messieurs; mais, de
-grâce, qu’on m’éveille à présent! Oui, pour la sentence, au moins! Qu’on
-m’éveille pour la sentence!
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-La Cour va délibérer.
-
-UN HUISSIER.
-
-Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien
-dormi?
-
- L’accusé s’éveille. Un rayon de soleil joue sur son lit. On est au
- mois de mai. On entend piailler sur les arbres voisins cent nichées de
- moineaux ensemble. Un valet de chambre est là, debout, souriant d’un
- air aimable:
-
-LE VALET DE CHAMBRE.
-
-Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien
-dormi?
-
-L’ACCUSÉ.
-
-Ah! mon pauvre Baptiste! sans toi j’étais condamné à mort.
-
-
-
-
-LA NOËL DE GRAND-PÈRE
-
-DÉDIÉ AUX ENFANTS
-
-
-I
-
-Dans notre pays de Provence, quand vient la Noël, les petits enfants
-s’amusent beaucoup:--je vais vous dire comment.
-
-Il n’y a pas d’arbre de Noël. Et on ne met pas ses sabots dans la
-cheminée, parce qu’on porte peu de sabots.
-
-J’ai bien entendu dire que d’autres enfants mettaient leurs souliers
-dans la cheminée: moi, je n’ai jamais fait ça. D’abord je ne croyais pas
-à l’existence du bonhomme Noël: alors je n’aurais pas mis mes souliers
-dans la cheminée, puisque, selon mon idée, il ne serait venu rien mettre
-dedans.
-
-
-II
-
-Comment donc s’amusent chez nous les petits enfants pour la Noël?
-
-Voilà, ils font des «crèches». Et comment fait-on des crèches? Voici:
-
-On prend une caisse de bois, de la grandeur qu’on veut, on la pose sur
-une table ou sur une étagère, et, au lieu de la laisser debout,
-l’ouverture en haut comme si on voulait la remplir de quelque chose, on
-la renverse. De cette manière, l’un des côtés étant l’ouverture, elle a
-tout de suite l’air d’un théâtre.
-
-Dans ce théâtre, on met les décors. Oh! les jolis décors!... Ce sont
-d’abord des pierres naturelles, les plus pleines de trous et de bosses
-qu’on puisse trouver dans la colline ou au bord de la mer.
-
-Après cela, on va chercher de belles plaques de mousse bien verte. On en
-trouve dans la colline, du côté du nord, au fond des ravins où le soleil
-n’entre jamais. La mousse est là, qui vit bien tranquille, au pied des
-bruyères. Elle est épaisse et molle comme un beau tapis:--c’est vrai
-qu’on dirait du velours... mais c’est plus beau. Cette mousse est formée
-de milliers de petites étoiles vertes pressées les unes contre les
-autres. Il y a quelquefois dessus des aiguilles de pins qui sont
-tombées... on les écarte ou on les laisse, s’il n’y en a pas trop, car
-cela aussi est joli. Elle est tout humide, la mousse, puisqu’elle vit
-d’humidité... On enfonce ses cinq doigts tout droits dedans, puis, bien
-doucement, on glisse sa main par dessous, à peu près comme on fait pour
-prendre une toupie en train de tourner... Quand on a placé ainsi sa
-main, on la soulève avec précaution; de tous les côtés les brins de
-mousse s’arrachent et on a une belle plaque, avec les racines qui
-portent de la terre mouillée, légère... on dirait véritablement une
-prairie, une prairie tout entière. Quelquefois une fougère naissante est
-venue avec; alors il semble tout à fait qu’on a dans la main une grande
-prairie, avec un grand arbre au milieu! Quand on a la mousse (on peut en
-prendre aussi sur les murailles, toujours au nord, mais celle-là est
-moins souple, moins belle, moins vivante), on la porte à la maison et on
-la met, à son idée, sur les pierres qui font le décor du théâtre.
-
-Et, tout de suite, les pierres ont l’air d’être des montagnes... Voici
-des chemins pour les charrettes, d’autres où ne peuvent passer que les
-mulets et les hommes, d’autres où ne pourront venir que les chèvres
-seulement... le berger sera bien forcé de rester plus bas... ce sont des
-cimes inaccessibles.
-
-Quand tout ce pays est bien arrangé, on pense à montrer qu’il y a de
-l’eau; alors on pose un morceau de vitre ou de miroir entre deux
-pierres... on fait déborder, par-dessus, tout autour, un peu de mousse
-verte, et voilà un bassin, une source... Ah! que c’est beau!
-
-Mais le décor n’est rien. Il faut que la pièce commence. C’est toujours
-la même, et elle est si touchante! Le petit enfant Jésus est né dans une
-étable... Il est couché sur de la paille. Sa mère et saint Joseph le
-regardent, et, de tous les côtés, des paysans, des pâtres, lui apportent
-des présents, parce qu’un ange, descendu du ciel, leur a annoncé la
-grande nouvelle... Il vient aussi des rois pour voir Jésus dans son
-berceau... Ceux-là, une étoile marche devant eux, qui leur montre le
-chemin...
-
-
-III
-
-Pourquoi est-ce une grande nouvelle, la naissance de Jésus? Parce que ce
-petit enfant, devenu un homme, a appris à tout le monde de très belles,
-de très bonnes choses que, depuis ce temps, les mères et les pères
-conseillent toujours à leurs enfants.
-
-Il a conseillé, le premier, à tous les hommes de s’aimer beaucoup entre
-eux, de ne pas se faire du mal, et d’aimer même les bêtes, en souvenir
-de l’âne et du bœuf qui le réchauffaient en soufflant sur lui leur
-haleine chaude, lorsque, tout petit et tout nu, il était couché sur la
-paille.
-
-... Voilà donc la pièce qu’il faut montrer.
-
-Au plafond de la crèche, on a collé du papier bleu, c’est le ciel. On y
-a même collé des étoiles en papier d’argent. De ce plafond, c’est-à-dire
-du ciel,--tombent deux ficelles: l’une au bout de laquelle est suspendu
-l’ange Gabriel, sa trompette à la main, les deux ailes ouvertes--(il
-plane, annonçant la bonne nouvelle);... l’autre, au bout de laquelle se
-balance l’étoile--une comète--qui guide les rois mages. Ils sont trois,
-dont un nègre, qui a un turban--et ils portent l’encens, la myrrhe et
-l’or.
-
-Tous ces personnages, chez nous, on les achète au marché, de bons
-paysans qui les ont faits en terre--avec leurs doigts. Il y en a de
-toutes les grandeurs; ils sont peints «artistement». Les couleurs sont
-tendres et vives. C’est vraiment très gai. Les personnages ont les
-costumes du pays où on les a faits.
-
-Voici une femme qui va porter à Jésus un petit poulet. Elle le tient par
-les pattes, la tête en bas--pauvre bête! Elle a un grand, grand chapeau
-noir, grand comme un parapluie--à cause du soleil;--c’est la mode de
-notre pays.
-
-Voici un joueur de tambourin. La courroie de son long tambour est passée
-à son bras gauche. La caisse de l’instrument lui bat les jambes... Il
-marche, et pendant que sa main droite frappe le tambourin avec la fine
-baguette, sa main gauche rapproche de ses lèvres la petite flûte dont il
-va jouer en même temps.
-
-Et puis, une foule de personnages suit ceux-là. Il y a le berger, en
-grand manteau, avec tous ses moutons. Il y a la vieille qui file. Il y a
-ceux qui portent des agneaux. D’autres qui portent des sacs... Chacun
-fait ce qu’il peut.
-
-Tous ces personnages, on les dispose du mieux possible dans le théâtre
-qu’on a préparé.
-
-Premièrement, dans une cabane ouverte à tous les vents, sur un peu de
-paille, on met le petit enfant Jésus, puis ses parents, qui sont assis
-pas trop loin; puis l’âne et le bœuf, tout près de lui, couchés, leurs
-genoux pliés sous eux et le museau très près de Celui qu’ils veulent
-réchauffer.
-
-Ensuite, on pose les personnages qui sont déjà arrivés, ceux qui sont
-entrés et qui se retireront tout à l’heure pour faire place à
-d’autres... Quand les rois sont dans la crèche, il y a une chose drôle,
-c’est que l’étoile d’or, la comète, est bien forcée de les attendre
-dehors!...
-
-Enfin, on arrange de tous les côtés tous les autres... Ici des bergers
-qui écoutent l’ange... pendant que les moutons broutent la mousse, qui
-joue le rôle de l’herbe. Là, des gens qui se sont rencontrés au détour
-du chemin.--Où allez-vous?--A Bethléem.--Venez-donc avec moi.--Pourquoi
-faire?--Je vous expliquerai ça en route, venez vite! Je suis
-pressé!--Et, de tous les côtés, les gens vont dans tous les sentiers...
-Il faut prendre soin qu’ils soient presque tous tournés dans la
-direction de la crèche, puisqu’ils s’y rendent.
-
-Et voilà comment s’amusent pour la Noël les petits enfants dans mon pays
-de Provence.
-
-
-IV
-
-Mais je vous ai dit tout ça parce que j’ai quelque chose à vous conter
-que je tiens de mon grand-père.
-
-Quand il était petit... il y a cent ans de cela! Mon Dieu, oui!... Comme
-le temps passe tout de même! Il faut bien l’employer, voyez-vous!...
-Quand il était petit, mon cher grand-père, qui est mort depuis quinze
-ans, eut envie, lui aussi, de faire une crèche.
-
-Son père, à lui, conseilla de la faire dans une grande cheminée qui
-servait rarement, une de ces cheminées à manteau, comme on dit, si
-grandes, que deux grandes personnes peuvent s’asseoir dessous.
-
-Vous pensez quelle joie! La crèche serait si vaste! il fallait des
-personnages hauts comme toute la main, au lieu qu’il y en a beaucoup qui
-sont gros seulement comme le petit doigt.
-
-On fit donc la crèche dans cette grande cheminée, qui était celle du
-salon, et du feu dans la cheminée de la salle à manger, qui était à côté
-du salon... Cet hiver-là il ne faisait pourtant pas froid du tout, mais
-pour la Noël, chez nous, en ce temps, on bénissait encore le feu. Et
-puis, le feu, c’est si gai à voir!
-
-Or, voici comment se faisait la bénédiction.
-
-
-V
-
-Quand toute la famille était réunie, avant de se mettre à table... oh!
-les belles tables de Noël, blanches, étincelantes et si chargées de
-beaux fruits, de dattes et d’oranges, ornées de laurier vert!... Je dis
-donc que devant la table mise et tout le monde présent, le plus vieux ou
-le plus petit de la famille s’avançait vers la cheminée, et là, étendant
-la main vers la flamme du foyer, il disait: «Sois béni, feu! Tu nous
-réchauffes, tu cuis notre pain! sois béni. Et ne nous fais jamais de
-mal! ne deviens jamais l’incendie... Nous t’aimons, feu, et nous te
-bénissons!» Après ces paroles, ou d’autres à peu près pareilles, on se
-mettait à table et on mangeait joyeusement.
-
-Le plus joli de la Noël, c’était que, ce soir-là, et cette bonne
-habitude du moins dure encore, les familles se réunissaient de très
-loin. Ceux qui étaient séparés toute l’année se retrouvaient, ce
-soir-là. On voyait des fils, pauvres, partir deux jours avant la Noël, à
-pied, à travers les montagnes, pour aller voir leur vieille mère. Et,
-eux aussi, comme les visiteurs du petit Jésus, ils portaient quelque
-chose... un poulet... un sac de châtaignes... Ces coutumes vont se
-perdant. Elles avaient du bon. Elles signifiaient qu’avant tout, je vous
-dis, nous devons nous aimer les uns les autres, car la vie est courte et
-souvent triste. En s’aimant, on est presque heureux.
-
-
-VI
-
-Et pendant le repas, de temps en temps, les enfants regardent leur
-crèche, pour voir si rien n’a bougé... mais rien ne bouge, s’ils n’y
-touchent pas!
-
-Revenons à mon grand-père. La crèche fut faite, comme j’ai dit, dans la
-grande cheminée. C’était magnifique. On alluma des lampes. Les voisins
-vinrent voir. On en parla beaucoup dans tout le village.
-
-«Et vous allez détruire cette belle crèche! Comment pourrez-vous faire
-ça?»
-
-Non, on ne la détruisit pas! Il fut convenu que la crèche resterait
-jusqu’à l’année prochaine, dans la grande cheminée. Et elle y resta, en
-effet; seulement, on fit tomber, devant,--un rideau, et elle attendit la
-Noël prochaine.
-
---N’y touche pas, Jacques, jusqu’à la Noël, avait-on dit à mon
-grand-père. Le bonhomme Noël ne serait pas content!
-
-Mais le diable est fin... et comme la Noël suivante approchait, mon
-grand-père, le petit Jacques, était très tourmenté de l’idée de la
-crèche.
-
-Tout était-il bien resté en ordre depuis un an? la mousse était-elle
-encore verte? et toutes ces grandes branches de houx, avec des fruits
-rouges, les tiges de bruyère, qui jouaient des forêts véritables, ne
-faudrait-il pas les renouveler?... Jacques était donc très tourmenté.
-
-Une nuit, la veille de la Noël, il n’y tint plus, il se leva tout
-doucement... (à huit ans, on se lève tout seul), il alluma une allumette
-qu’il avait volée, ce qui lui était encore plus défendu que tout le
-reste, et, une bougie à la main, il alla visiter sa crèche.
-
-
-VII
-
-Comme le cœur lui battait, lorsqu’il souleva le rideau!... Tout était
-bien en place. Voici les rois, l’étoile, les bergers, et la cabane où
-est Jésus sur de la paille!
-
-Tout à coup (comment cela se fit-il, on n’a jamais su!) un jet de
-lumière éblouit l’enfant...
-
---Au feu! au feu!... Maman! au feu!
-
-La crèche était en feu!... La cheminée tirait bien: en un clin d’œil le
-rideau eut flambé et laissa voir la crèche, le beau théâtre, avec ses
-personnages pauvres et riches, bergers et rois, qui brûlait!... Les
-forêts se tordaient en crépitant. Les fruits rouges des houx se
-tortillaient au bout des branchettes noires et tombaient dans les
-prairies sèches qui se mettaient à fumer. Les bruyères, qui avaient
-encore leurs fleurs violettes, jetaient des bouffées de flamme... on eût
-dit un incendie de poudrière!... La ficelle de Gabriel, léchée par la
-flamme, se rompit tout à coup--et Gabriel, la trompette en main, les
-deux ailes ouvertes, tomba lourdement sur un berger qui tomba sur un
-mouton--malheureusement, car le mouton étant plus dur que la mousse, le
-berger se rompit un bras, comme Gabriel s’était cassé une aile.
-
-Des gens qui causaient au bord des ravins furent précipités dans
-l’abîme. Les deux rois blancs devinrent noirs, et, chose curieuse, le
-roi nègre--s’étant écaillé--devint tout blanc... C’étaient comme autant
-de miracles--pas risibles du tout--et si curieux pourtant qu’au lieu
-d’éteindre l’incendie, tout le monde de la maison, qui était accouru,
-restait là à le regarder... en bonnet de nuit!
-
-L’eau de la source, qui semblait gelée, parce que c’était du
-verre--fondit!--Les pierres se fendirent et dégringolèrent--et enfin
-l’étoile descendit du ciel, et, tout enflammée, brilla d’une vraie
-lumière!
-
-Mais le plus beau, le voici... La cabane où était Jésus, étant bien à
-l’abri sous un enfoncement de grosses pierres, brûla la dernière... Tout
-était presque fini, vu le bon tirage de la cheminée, quand la paille sur
-laquelle reposait Jésus commença à prendre feu.
-
-... Mon grand-père, qui était petit, poussa un cri!... s’élança dans la
-cheminée, saisit l’enfant Jésus dans les ruines fumantes et le déposa
-sur le tapis au milieu des applaudissements.
-
-Et voilà comment mon grand-père a sauvé le Sauveur du monde, et cela,
-parce qu’il l’aimait, ayant lu l’Évangile où il est écrit: «Aimez-vous
-les uns les autres.»
-
-Les personnages ayant été repeints, on refit l’année suivante une très
-belle crèche à mon grand-père--et elle est toujours dans la cheminée. Je
-la garde encore, sous un rideau, mais personne ne peut la
-voir.--Jamais!--J’ai bien trop peur qu’on me la brûle.
-
-
-
-
-LA NOËL DU PETIT ZAN
-
-A Zanette.
-
-
-I
-
---Où donc est le petit, Thérèse? demanda à la fruitière, son mari, le
-typographe, qui rentrait du travail.
-
---Il était là tout à l’heure, qui jouait aux billes avec des noisettes,
-dit la fruitière, en coupant à même, dans une motte de beurre, une belle
-tranche grasse, qui luisait aux clartés d’un double bec de gaz.
-
-La pratique s’impatientait, et Thérèse montrait du zèle. Elle ajouta, en
-jetant le beurre dans sa balance:
-
---Il se sera caché derrière les sacs, pour te faire rire!
-
-L’ouvrier aux mains noires remua les sacs et cria doucement:
-
---Jean, mon Jeannot, je te vois, sors de là bien vite!
-
-Il espérait entendre un bruit de rire enfantin, sonnant le cristal, ce
-beau rire des petits qui éveille au cœur des plus vieux un souvenir de
-source claire.
-
-Rien ne parut, rien ne s’entendit:
-
---Jean! Jean!
-
---Il était là tout à l’heure, sur le pas de la porte, avec un gros
-chien, dit,--sur le trottoir, la concierge d’à côté, au moment où,
-Thérèse accompagnant sa pratique, lui ouvrait la porte du magasin.
-
-Le mari et la femme se regardèrent, brusquement inquiets.
-
-A ce moment, tous deux se sentirent dans l’estomac comme un sursaut de
-tout leur sang effrayé, et ils pâlirent.
-
-Le typographe, dans la rue, à pleine voix cria:
-
---Jean! Jean!
-
-Elle n’était pas très populeuse, cette rue du grand Paris, et voisine
-pourtant de l’avenue de l’Opéra, qui était défendue à l’enfant...
-Peut-être avait-il couru jusque-là. Déjà le père y était. D’un œil qui
-ne se fixait nulle part, il regardait se mouvoir les jambes actives des
-passants... A chaque instant, il croyait revoir le petit... Quatre
-ans... haut comme ça, en tablier bleu, les joues grasses, roses... et si
-éveillé! Le voilà!... Non, c’est un gros chien. Oh! cette fois, c’est
-bien lui!... Non, c’est une petite fille, qui donne la main à une
-dame... Épouvanté, le pauvre père regarda vers le milieu de la chaussée.
-Il lui sembla que ses regards se dirigeaient très lentement de ce côté,
-comme s’ils avaient eu peur de voir, sous les roues, une loque roulée...
-le tablier bleu... l’enfant écrasé!... Il y avait un peu de boue, des
-luisants bleuâtres sur le pavé de bois, glissant... non, rien!--Tout
-là-bas, il crut voir quelque chose de vivant s’abattre sous les pieds
-d’un cheval... mais ce n’était rien encore, qu’une ombre dans les
-reflets... Le typographe essuya son front où perlait une sueur froide...
-«Et la mère? pensa-t-il! il a fallu qu’elle reste pour garder la
-boutique... il faut m’en retourner... Retournons... le petit doit y
-être...» Et il s’en alla, ahuri, regardant çà et là, malgré lui... «Le
-petit doit y être... il y est... derrière les sacs, comme toujours!...
-Ah! le gredin, de nous faire de ces peurs-là! Est-ce bête! Je vas lui
-flanquer une paire de gifles, pour lui apprendre... il ne recommencera
-plus.»
-
-L’homme rentra dans la boutique: elle était vide.
-
-C’était un soir de Noël.
-
-
-II
-
-La mère avait tout quitté.
-
-Elle avait remonté la rue Richelieu, filant droit devant elle, heurtant
-les passants, frôlant les roues des voitures, et comme certaine de ne
-retrouver le petit que beaucoup plus loin.
-
-«On l’a volé!» Pourquoi n’en doutait-elle pas? Il lui était arrivé bien
-souvent de le chercher un bout de temps dans le voisinage, mais cette
-fois... il était volé, pour sûr! quelque chose le lui disait. Et, oui,
-c’est dans les voitures qu’elle jetait un regard brusque, aussitôt
-détourné, car une voiture, ça va si vite! Pourquoi regardait-elle là,
-voyons? Les voleurs d’enfants--des bohémiens--ça ne va pas en voiture
-dans Paris!... ils ont des charrettes!--«Est-ce que je deviens folle?»
-
-Sur le grand boulevard, au coin de la rue Richelieu, elle s’arrêta. Les
-files des baraques de Noël, à droite, à gauche, faisaient deux rues
-gaies--des rues de village un jour de foire--de chacun des larges
-trottoirs... La boutique du coin était pleine de polichinelles en bois,
-en carton, en chiffons, en fer-blanc... de toutes les couleurs... Le
-marchand offrait sa marchandise enfantine...
-
-La fruitière l’interrompit au milieu de son boniment au public attroupé:
-
---Pardon, sans vous déranger, je demeure à côté... la fruitière... Par
-hasard, vous n’auriez pas vu mon petit? on me l’a volé... quatre ans...
-un tablier bleu... des joues grasses... il rit toujours, ça ne pleure
-jamais... il aimerait tant vos polichinelles!... vous ne l’avez pas vu,
-par hasard, en voiture, passer là, il y a un quart d’heure?
-
-Le marchand de joujoux la regarda avec compassion:
-
---Il faut aller au bureau de police, dit-il.
-
-Elle pensa: «Il est peut-être à la maison, l’enfant! mon homme l’aura
-retrouvé... Il l’a retrouvé, pour sûr!»
-
-Et elle retourna, en effet, tout en regardant toujours, çà et là, le
-pavé de la rue luisante. Il lui semblait que c’était une rivière sale, à
-l’eau épaisse, et que le petit avait disparu dessous, noyé.
-
-
-III
-
-Dans la boutique, elle trouva son homme qui pleurait.
-
---Eh bien! tu ne l’as pas?
-
---Il est perdu!
-
---Non, on l’a volé!
-
-Ils appelèrent la concierge voisine, qui garda la boutique, et coururent
-au bureau de police:
-
---... Quatre ans, monsieur le commissaire... des joues grasses; ça rit
-toujours... un tablier bleu... il se cachait quelquefois derrière les
-sacs... alors, vous comprenez... d’abord, nous n’avons pas voulu
-croire... mais il n’a pas pu se perdre!... Il n’allait jamais loin...
-Notre enfant est volé!... Si vous avez des petits, vous devez
-comprendre!... Il a un signe comme ça, là, sur le gras potelé de son
-petit bras.
-
-Le commissaire était ému. Le couple sortit... Toute la nuit on laissa la
-boutique entr’ouverte, éclairée. Le père et la mère étaient là, au
-milieu des sacs, des pains de beurre, assis, muets, comme veillant la
-petite ombre perdue, à la lueur du double bec de gaz, un peu baissé par
-économie.
-
-
-IV
-
-Ils ne se disaient rien, ils regardaient devant eux le vide, et, dans un
-rêve brouillé, voyaient, sur des luisants de pavé boueux, des roues de
-voiture, des pieds de passants et toujours le petit tablier bleu...
-Quatre ans... Il riait toujours!
-
-Et, confusément, à leurs oreilles, grondait, bourdonnait la rumeur de
-Paris, faite du roulement continu des voitures, du piétinement des
-passants, du bruit des voix et des rires, du son des louis d’or remués
-par les joueurs et les marchands, rumeur formidable à la fois et sourde,
-que la nuit même n’étouffe pas, pareille à celle de l’océan, où l’on se
-noie.
-
-
-V
-
---Comment t’appelles-tu?
-
---Zan!
-
-Et Zan battait l’une contre l’autre ses petites mains très propres.
-
-Il avait des joues roses, en effet, et un tablier bleu battant son neuf.
-Il était lavé comme une vaisselle de riche, et joli comme un amour!
-
-Pour l’instant (minuit sonnait), il était très occupé à saccager un
-grand arbre de Noël chargé de poupées, d’oripeaux, de paillettes, de
-jouets, mirlitons, tambours de basque, arlequins et polichinelles,
-sabres et fusils longs comme le doigt, au milieu de mille petites
-bougies roses, bleues, vertes.
-
-Zan n’avait jamais été à pareille fête.
-
-L’arbre était à terre, sur un pur tapis d’Orient, dans un salon luxueux,
-éclairé d’un lustre et de plusieurs lampes.
-
-Et comme l’arbre était beaucoup plus haut que Zan, Zan se dressait sur
-la pointe de ses petites bottines fortes, au bout de métal, et il
-tâchait, négligeant les basses branches, d’atteindre l’impossible:
-
---Ze veux ça, madame!
-
-Une «belle dame», à genoux près de lui, le regardait faire de tous ses
-yeux, rouges de larmes, et elle lui souriait...
-
---Ta maman sera bien contente, n’est-ce pas, quand tu lui rapporteras
-tout ça?
-
-Mais Zan ne pensait pas du tout à sa maman, à cette heure! Il y avait
-pensé pourtant, quelques heures avant, lorsque la belle dame,
-brusquement, sur le trottoir, à trois pas de sa boutique, l’avait saisi
-à pleins bras et jeté dans sa voiture, en criant au cocher: «Chez moi!»
-
-Oui, il avait eu bien peur alors, et il avait pensé à sa mère:
-
---Maman!...
-
-Et c’était juste à ce moment qu’après avoir cherché derrière les sacs,
-après avoir ouvert la porte à la pratique, le père et la mère s’étaient
-regardés, éperdus, et que leur sang «n’avait fait qu’un
-tour!»--«Maman!»... Qui sait? pourquoi pas?... le cri du petit,
-inentendu, avait été perçu cependant, senti, par deux cœurs... Cela,
-voyez-vous, est un miracle beaucoup moins étonnant que le télégraphe et
-le téléphone... Il avait crié: «Maman!» et la fruitière avait vu--oui
-vu!--c’est drôle, n’est-ce pas?--une voiture, et le petit dedans,
-volé!... mon dieu, oui, volé!
-
-
-VI
-
-La belle dame s’appelait Anna. Anna, qui?--Anna, rien.--Pauvre fille!
-pauvre femme!--Le banquier qui la venait voir à des heures fixes, ne
-l’aimait pas. Elle faisait partie de son luxe.--Elle était jeune, bien
-vraiment jeune, assez bête, avec un corps de statue.
-
-Elle n’en était qu’à son troisième amant. Le second avait été un
-étudiant riche qui, après l’avoir gardée un an, au moment de regagner le
-château de ses pères pour y exercer la profession de sportsman
-campagnard, l’avait «passée» au banquier.
-
-Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna.
-
-Son «premier» avait été, en province, où elle était couturière, un
-sous-lieutenant qui lui avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et
-abandonnée aussitôt!
-
-Montrée au doigt, ne voulant pour rien au monde abandonner, elle, son
-enfant, elle était venue à Paris, au quartier Latin,--dans le gouffre où
-tout se perd--pour vivre de son métier de couturière.
-
-Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en effet, ne vivant que «pour
-le petit».
-
-Oui, deux ans! deux belles années, elle avait été mère, et si bonne
-mère!... Nuit et jour elle avait travaillé--auprès du berceau. Elle ne
-mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait--en souriant. Elle
-était pâle en ce temps-là, mais si heureuse!... Le petit allait si
-bien!... Elle l’amusait avec des poupées en chiffons, qu’elle faisait
-très bien. Elle les habillait de belles étoffes et elle leur mettait des
-chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté à «son fils» un pantin de
-cinq sous,--et puis... et puis, il était toujours là, le pantin de cinq
-sous, dans un tiroir de table Louis XV, marquetée et dorée... mais le
-petit, lui, à deux ans, était mort, un soir de Noël,--oui--un soir de
-fête, le soir même de la fête des enfants. Alors, que lui avait importé
-tout le reste, à la mère?... Elle avait accepté à souper, un soir, d’un
-étudiant... Et voilà l’histoire d’Anna.
-
-
-VII
-
-Il y avait deux ans de cela... Le petit aurait quatre ans... Déjà
-l’année dernière, le soir de Noël, elle s’était dit: «Il aurait trois
-ans!» Alors, elle avait acheté un petit arbre de Noël. Sa femme de
-chambre était allée dire au banquier: «Madame prie Monsieur de ne pas
-venir ce soir; madame est souffrante.» Et, toute seule, elle avait
-allumé les petites bougies et veillé, toute seule, en pleurant,--la
-petite ombre morte.
-
-
-VIII
-
-Et aujourd’hui, cette année, comprenez-vous!--une idée lui était venue,
-brusque, en coup de lumière: «Il me faut, il me faudrait, pour ce
-soir--toute seule c’est trop triste!--un petit enfant!... J’achèterai un
-bel arbre... je croirai voir mon petit Paul... Il serait content, le
-petit garçon à qui je donnerais tant de choses... et ses parents aussi
-seraient très contents.»
-
-Puis, une idée poignante avait succédé: «Je ne connais pas d’enfant. Et,
-si j’en connaissais un, ses parents voudraient-ils me le prêter, à
-moi?... et toute une nuit?... une nuit de Noël, surtout?»
-
-Alors elle avait pleuré beaucoup. «Suis-je bête!» se disait-elle. Et
-elle reprenait: «Ce serait pourtant bon, de revivre un soir ma vie
-d’autrefois?...»
-
-La pauvre fille fut alors prise, comme d’une rage, du désir fou de
-goûter à nouveau les sensations de mère qui l’avaient rendue si heureuse
-dans la pauvreté, si fière d’elle dans sa honte!
-
-Puis, elle avait renoncé, par raison, à son projet d’emprunter un
-enfant...
-
-Et, cependant, elle avait acheté, le jour de Noël, un bel arbre, très
-grand, et l’avait elle-même chargé de joujoux, de bonbons, noués par des
-faveurs... Et elle se promettait d’en allumer les bougies mignonnes,
-cette nuit, quand elle serait seule... Elle regarderait le pauvre pantin
-de Paul, et se mettrait à pleurer... Ce serait sa messe de minuit, comme
-une messe de naissance et de mort à la fois, la messe de ses souvenirs.
-Dans sa simplicité, elle se sentait très religieuse, très sanctifiée par
-son intention... Elle se rappelait les messes de minuit, dans sa petite
-ville, où l’on priait vraiment, où l’on riait pourtant beaucoup... et
-où... à la sortie... Ah! l’amour! quelle triste chose!...
-
-
-IX
-
-Voilà pourquoi Anna, à genoux sur le beau tapis, regardait, souriante,
-avec des yeux très rouges, Zan, qui piétinait de joie, dépouiller à
-pleines mains, à pleine bouche, l’arbre de Noël, trop grand pour lui...
-
-
-X
-
-Quand il eut bien mangé, bien bu, bien joué, bien sauté, bien crié, bien
-ri, Zan pleura.
-
---Ze veux voir maman!
-
-
-XI
-
-Ce fut, pour Anna, comme un réveil terrible; il lui sembla qu’elle
-venait d’être folle et que, brusquement, sa raison lui revenait, sautait
-dans sa tête, d’où, plusieurs heures, elle était sortie!
-
-La pendule sonnait une heure du matin. Que faire? Rendre le petit, le
-rendre tout de suite, il n’y a que ça! Elle expliquerait... on
-comprendrait...--«Reconnaîtras-tu ta maison?--Oh oui!--Attends-moi là,
-bien sage!»
-
-En rentrant, elle s’était déshabillée. Elle se rhabilla, se fit très
-belle.--«On verra bien que je ne suis pas une voleuse... j’expliquerai.»
-
-... Quand elle revint au salon, Zan, ses deux petits poings fermés et
-très serrés, comme s’il était en colère, dormait en souriant. Le pantin
-de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre ses bras...
-
-
-XII
-
-Que faire? on ne réveille pas un enfant, quand on aime les enfants. Elle
-le prit doucement, marcha vers son lit... puis, tout à coup, tourna sur
-elle-même et le coucha sur le grand divan.
-
-
-XIII
-
-La pendule sonnait six heures...
-
-Zan dormait paisiblement, ses petits poings toujours fermés. Entre ses
-doigts on voyait luire des choses: un bout de papier doré, un joujou...
-Et le sucre des bonbons luisait sur sa lèvre, qui souriait.
-
-Le pantin de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre ses bras...
-
-Anna, assise, tout près de lui, veillait toujours, et ses yeux étaient
-pleins d’un rêve que rien ne peut dire.
-
-
-XIV
-
-L’aube se leva blafarde sur le Paris d’hiver. Les boutiques se
-rouvraient dans la rue, où le jour sombre était violacé. Les premiers
-passants marchaient vite, en frissonnant; on entendait claquer des
-galoches de bois sur le pavé.
-
-Et, dans la petite boutique, toujours assis et muets, l’œil fixe, comme
-hébétés, le père et la mère attendaient... A chaque bruit, ils prêtaient
-l’oreille... «On nous le ramène!--Qui donc pourrait le ramener?... Le
-commissaire!--Ah bien oui! déjà!...»
-
-La mère n’avait pas encore pleuré.
-
-
-XV
-
-Tout à coup, un roulement doux de voiture commença tout au bout de la
-rue déserte.
-
---C’est lui! dit la mère.
-
-Lui? pourquoi!--Elle ne savait pas... «Une voiture!»
-
-... L’homme la regarda, ahuri de plus en plus, sans attacher
-d’importance à ce cri... La voiture s’arrêta, pas très loin... Déjà la
-fruitière était dehors:
-
---Jean! Jean!
-
-... Elle éclata en cris, en sanglots, en larmes, en lamentations... et,
-l’enfant entre ses bras, elle s’engouffra dans la boutique; et, penchés
-sur lui, le père et la mère lui parlaient tous deux à la fois, très
-vite, pendant que lui, l’enfant, n’écoutant pas, très ennuyé de leurs
-caresses qui le dérangeaient de jouer, élevait vers eux ses petits bras
-chargés de choses en couleur, de papillotes et de poupées.
-
---Où as-tu pris tout cela? Ah! le méchant enfant!--est-il Dieu
-possible!--Comprend-on ce qui nous arrive!
-
---Je croyais bien qu’il était volé!
-
---Et moi, écrasé! Mais qu’est-ce que c’est que cette voiture?
-
-
-XVI
-
-Ils disaient cela, mais ça leur était bien égal, la voiture! Ah bien!
-elle aurait pu repartir, après tout, sans qu’ils fissent rien pour la
-retenir... Ils auraient regretté plus tard, par exemple, de n’avoir pas
-demandé l’explication... mais, en ce moment, il était là, le petit, et
-le reste leur était bien égal!
-
---Qu’est-ce que c’est pourtant que cette voiture?
-
---C’est la mienne, madame, je vais vous expliquer.
-
-Ils se retournèrent.
-
---C’est ma belle dame! cria Zan.
-
-Anna était devenue la belle dame de Zan.
-
-Les deux ouvriers eurent un mouvement de respect, un salut vague de tout
-le corps--puis, très vite, on ne sait à quoi, ils reconnurent une de ces
-personnes... et le typographe, sans malice, remit sa casquette qu’il
-avait ôtée machinalement.
-
---Qu’est-ce que c’est? dit Thérèse, d’un ton où il y avait une menace de
-harengère qui va défendre ses petits.
-
-Anna recommença:
-
---Je vais vous expliquer!
-
-Et très vite, comme pour se débarrasser d’une besogne difficile, elle
-conta tout, tout, naïvement, longuement, brièvement, tout son passé, son
-premier amour, sa faute... Il lui semblait qu’elle dégonflait son cœur
-dans une confession qui la lavait... Mon dieu oui, elle avait gardé des
-idées religieuses d’enfance qui, parfois, lui faisaient retour...
-
-Elle termina:
-
---J’étais comme folle... il faut me pardonner... j’aurais dû penser,
-c’est vrai, à la mère!... au père... pour sûr!... Pardonnez-moi... c’est
-une folie... Le petit vous dira; il n’a manqué de rien, il était très
-content... Il a bien dormi... Le bel arbre est là, dans la voiture...
-Est-ce que vous me pardonnez, madame et monsieur?
-
-Anna demanda cela avec beaucoup de timidité. Elle sentait la colère qui
-commençait chez l’homme... Le typographe, en effet, au ressouvenir de
-toutes les angoisses de la nuit, serrait les dents... crispait un peu
-ses gros poings...
-
---Est-ce que vous me pardonnez? répéta la malheureuse, effrayée, à bout
-de forces... éprouvant en une seule fois toutes ses douleurs passées...
-Après tout, elle allait le perdre!... il avait été sien pendant une
-heure, ce petit qu’elle allait quitter pour toujours!
-
-Thérèse aussi n’était pas contente. Elle s’apprêtait à dire: «Sortez,
-madame! on ne vole pas un enfant!» Mais juste à ce moment-là, Zan,
-transporté d’une joie subite en voyant entrer dans la boutique son arbre
-de Noël qu’apportait le domestique, sauta vers sa belle dame, tout
-dressé sur ses pieds et les bras tendus, comme s’il voulait l’embrasser!
-
---Est-ce que vous permettez, madame, que je l’embrasse? dit Anna.
-
-Et il y avait, dans sa voix qui tremblait, tant de supplication
-honteuse, poignante, que la fruitière, se baissant brusquement, saisit
-son petit Zan et le lui fourra dans les bras.
-
---Faudra venir le voir quelquefois, gronda-t-elle, vous êtes tout de
-même une brave fille!
-
-Et alors la fruitière, tombant sur sa chaise, se mit à pleurer, à
-pleurer toutes les larmes de son corps.
-
-
-
-
-LE ROMAN COMIQUE EN MINIATURE
-
-A Gabriel Monod.
-
-
-Une impression d’intérieur bien chaud, la gaieté des lampes et des
-bougies allumées pour la fête; les tables étincelantes, et la bûche qui
-flambe dans la grande cheminée.
-
-C’est une fête d’enfant. C’est l’anniversaire d’une naissance.
-
-Celui dont les hommes firent un Dieu, ne pouvant croire que tant de
-bonté et de simple et doux courage fussent des qualités humaines, Jésus,
-l’énergique, le fort, qui apparaît pourtant comme un suave conteur
-d’idylles, Jésus naît ce soir, dans une étable; il vagit, tend les bras
-sur la paille, entre l’âne et le bœuf.
-
-Un brave homme a donné l’hospitalité pour la nuit à Joseph, à Marie la
-Douloureuse. Il a fallu que celui qui venait apporter au monde la
-Charité, l’inspirât même avant que de naître.
-
-Et je pense aux petits enfants.
-
-Cette année, au mois d’octobre, je menais à la campagne, devant la mer
-tiède de Provence, une vie tranquille. Le soir seulement, tout de suite
-après le coucher du soleil, un froid subit s’abattait sur la terre,
-couvrait tout d’une humidité mortelle; on frissonnait; le paysan
-rentrait en hâte, allumait pour la soupe une brassée de sarments, les
-derniers sarments de vigne française, et, tout en gémissant sur la mort
-de nos souches, il se réjouissait de tendre le dos un moment au feu qui
-cuisait sa soupe.
-
-Mais les journées... Oh! les douces, les exquises journées!
-
-L’automne, quand on s’avance vers l’âge qui correspond à cette saison,
-devient la saison qu’on préfère. On le comprend, on en pénètre le
-charme.
-
-Affinités mystérieuses de la nature et de l’âme humaine, vous êtes le
-bonheur, le seul qui ne mente jamais.
-
-Les jours coulaient, et j’étais heureux. Quelquefois, un ami voyageur
-frappait à ma porte, partageait mon repas de campagnard, me disait les
-bruits de la ville. Il me parlait d’ambition, de gloire.
-
-J’étais, m’assurait-il, un auteur dramatique! je me devais à l’art!
-Faire des vers de temps en temps, au gré du caprice, «de l’inspiration»,
-comme on dit, cela ne suffit pas. Il m’assurait (et la chose me
-paraissait singulière) que j’avais, moi, l’hiver précédent, donné une
-pièce au Théâtre-Français. Cela était de ma part une promesse, un
-engagement; il fallait maintenant revenir au combat, donner non pas une,
-mais deux pièces, à l’Odéon, au Gymnase!--et, tandis qu’il parlait, je
-le regardais comme un étranger, parce que sa langue m’était devenue
-étrangère.
-
---Voyez, lui disais-je, voyez l’attitude de ma bonne chienne. Est-elle
-jolie ainsi! Demain matin, vous la verrez en arrêt... un bronze de Mêne!
-nerveuse et fine, et immobile!... Nous irons chasser au bord de la
-mer... Connaissez-vous le petit bois du Pin de Galles? C’est la
-propriété de notre commune. Un endroit inconnu parce qu’il est à deux
-lieues seulement de la ville. Au premier point du jour, c’est de là
-qu’il faut voir le ciel, si joli, à travers les branches des pins... Nos
-pins toujours en murmure! Des lyres vivantes, l’antique harpe
-d’Éole--pour laquelle on oublierait éternellement le luth, qu’on
-attribue aux fées...
-
-Dans ma vie, il n’y avait rien--et j’étais heureux.
-
-Un soir, la petite pipe en écume (une pipe d’auteur, pourtant), joli
-souvenir d’Alphonse Daudet, manquait de tabac. Je sifflai mes chiens et
-m’en allai au village. Dix heures du soir. Le froid humide de la nuit me
-pénétrait sous le double vêtement, mieux qu’un froid sec de bon hiver...
-Au village, point de boutique ouverte. La rue, la place, désertes,
-noires. «Retournons.» Et, avant de rebrousser chemin, j’allumai un
-cigare.
-
-A ce moment, j’entendis des coups redoublés contre une porte:--Qui va
-là?
-
-Je distinguai un groupe arrêté devant l’auberge, qui refusait de
-s’ouvrir. Une dizaine de petits enfants, conduits par un homme, comme un
-pensionnat à la promenade.
-
-J’interrogeai.
-
-C’était une troupe de petits comédiens en voyage, avec leur impresario.
-_La troupe miniature_, disent les prospectus. Cela joue _Madame
-Angot_,--cela chante des couplets de café-concert, et nuit et jour erre
-sur les grandes routes, les pieds dans des pantoufles de corde, les
-mains aux poches s’il fait froid, les yeux fermés, ensommeillés s’il
-fait nuit, à l’âge où leurs mères devraient encore les réchauffer et les
-«border» dans leurs lits, en leur parlant de l’Homme au sable. Le plus
-petit avait sept ans. Le plus grand douze.
-
-L’auberge refusait obstinément de s’ouvrir. On frappa à d’autres portes;
-même silence.
-
---Eh bien! dit l’homme, allons plus loin chercher un autre village; cela
-nous réchauffera!
-
-Le plus petit (le comique, mesdames) eut un mouvement de terreur à
-l’idée de marcher encore. Je le vis, car nous étions en ce moment sous
-une lanterne, à l’angle d’une ruelle.
-
-Et j’offris à la troupe vagabonde l’hospitalité du pauvre homme, celle
-dont se contentèrent Joseph et Marie, le soir de la grande naissance.
-J’emmenai tous ces petits coucher à la «fénière», au-dessus de l’étable,
-devant le trou par où le cheval-laboureur reçoit sa botte de foin, par
-où nous l’entendions souffler et frapper du pied.
-
---Benoni! criai-je.
-
-C’est chez nous le nom familier de Benoît.
-
-Le paysan se leva, ouvrit la lucarne, demandant:
-
---Qui m’appelle?
-
---Allumez le _fanal_, et vite descendez, lui dis-je.
-
-Il sortit, les yeux gros de sommeil, sa lanterne à la main.
-
-Les étoiles, vives, brillaient métalliquement dans le ciel glacial. Le
-croissant, mince comme une faucille aiguisée souvent, était près de
-disparaître derrière les collines, à l’horizon très noir.
-
-Benoni éleva sa lanterne au-dessus de sa tête, regardant, avec un
-étonnement profond, la bande silencieuse des petits enfants.
-
---Ils coucheront à la fénière. Montrez-leur le chemin.
-
-Vers la fenêtre qui sert de porte, tous montèrent au moyen des pieux en
-escalier fixés dans le mur. Il y avait deux petites filles, la jeune
-première et la soubrette! Elles s’aidaient des mains et des pieds, comme
-des oiseaux grimpent à des grillages avec le bec et les pattes.
-
-J’avais entendu le plus grand chuchoter: «Cette fois, nous ne souperons
-pas.» Pauvres enfants! il me revenait des histoires de petits Poucets
-abandonnés par leurs parents, pour cause de misère, et tombés aux mains
-de l’Ogre.
-
-L’Ogre, ici, c’était le Théâtre, un des monstres modernes, un des
-minotaures nouveaux. Dragon à mille têtes, mangeur de chair, de sang, de
-cœur et d’âme. Cela prend des jeunes filles, des adolescents, des
-poètes, pour en faire des comédiens et des auteurs dramatiques! Ah!
-quelles tortures, quelles souffrances ils endurent les uns et les
-autres, à rire, à gesticuler, à écrire pour messire public, qui est le
-père de l’Ogre!
-
-J’étais allé ouvrir la huche à pain; le malheur voulut qu’un voisin de
-campagne ayant emprunté à l’heure du dîner une part de notre provision,
-il ne restât chez moi qu’une miche et la moitié d’une autre, soit
-environ une livre de pain, pour dix bouches affamées.
-
-Je fis dix parts à peu près égales et les apportai, avec du vin, à mes
-petits hôtes.
-
-Sous les larges poutres pleines de toiles d’araignées, enfoncés jusqu’au
-cou dans la bonne litière, ils ressemblaient, les petits frères de
-Jésus, à des oiseaux dans leur nid, qui attendent père et mère, et la
-becquée.
-
-J’arrivai. Les yeux s’écarquillèrent.
-
-Le paysan, sa lanterne haute, présidait encore au coucher.
-
-Tous se soulevèrent, tendant la main, ouvrant le bec.
-
-Hélas! les morceaux mal égaux ne pesaient guère. Le plus petit eut le
-plus gros.
-
-Durant quelques minutes, on n’entendit que le bruit des mâchoires qui
-allaient... Et nous entendions aussi le brave cheval de labour mâcher le
-foin de sa crèche. Lui aussi se réjouissait à l’idée d’être là, sous un
-toit, dans sa litière, et de ne pas voir, en ce moment, les vives
-étoiles dans le ciel glacé.
-
-Un coup de vin pur comme à des hommes, et ce fut fini. Les têtes mêmes
-disparurent dans la paille. «N’allumez point d’allumettes!» recommanda
-Benoni, et nous nous retirâmes, salués par le «bonsoir, merci!» de dix
-voix enfantines.
-
-Le lendemain, au chant du coq, je regardai la fenêtre haute de la
-fénière. Elle était ouverte, encadrant de noir le minois pâle, fatigué,
-des deux petites filles, de la soubrette, de la jeune première, et du
-comique de sept ans.
-
-Toute la troupe descendit.
-
-Hélas! le roman comique me paraissait, en ce moment, une chose bien
-triste!
-
-La troupe des petits comédiens était lamentable à voir sous la lumière
-gaie du matin.
-
-Les traits tirés, les yeux cernés, pâlots, lassés de vivre aux
-chandelles, de chanter tous les soirs, et de faire parfois trente
-kilomètres dans un jour, en mettant l’un devant l’autre leurs petits
-pieds, mal pris dans les souliers de corde trop grands et chavirés!
-
-Et je pensai au Théâtre-Français, aux comédiens illustres, aux auteurs
-célèbres, tous riches, qui tiennent le haut bout de l’échelle au bas de
-laquelle étaient ces tout petits. Jamais distance du premier au dernier
-ne fut mieux marquée. Il semblait qu’elle fût double, triple, des plus
-fameux jusqu’à ces humbles. Il y avait celle de la fortune et de la
-gloire à la misère et à l’infirmité; celle de la taille aussi,
-symbolique de leur exiguïté morale. _Théâtre miniature!_ miniature de
-souffrance, infiniment petit qui contient un monde, réduit, mais entier!
-Quelle tristesse, ce spectacle!
-
-«En vérité, je vous le dis: nul d’entre vous ne gagnera le royaume des
-cieux, s’il ne devient semblable à l’un de ces petits.» Et ceux-là s’en
-vont par les chemins cherchant déjà l’effet, et non la vérité. Hélas!
-mon Dieu, que dirait Jésus?
-
- * * * * *
-
-Les oiseaux piaillaient le matin. Mes paons, tout fiers, descendaient du
-haut des pins. Les cailles familières jetaient leur cri saccadé. La joie
-revenait aux créatures avec la saine lumière du jour, mais ces petits
-pensaient seulement aux chandelles qu’ils allumeraient le soir dans un
-café de village pour chanter leur répertoire:
-
- Marchande de marée,
- A la halle aux poissons,
- Elle était adorée,
- De cent mille façons.
-
-Ils partirent: l’un d’eux oubliant, au fond d’un sac de lustrine noire,
-la grosse marmite bohémienne dans laquelle on fait la soupe, aux jours
-les plus heureux. Il revint la chercher courant, et rejoignit les
-autres, sa besace au dos, tenue à deux mains sur l’épaule.
-
-La petite fille de Benoni (quatre ans) assistait avec sa mère au départ
-de la troupe enfantine.
-
---Tu vois, dit la mère, si tu n’es pas sage, je te mettrai comme ça la
-marmite sur le dos et je t’enverrai avec ces petites, jouer la comédie!
-
-A cette horrible menace, l’enfant se mit à pleurer.
-
- * * * * *
-
-Noël. Une impression d’intérieur bien chaud; la table étincelle; la
-bûche flambe.
-
-Les théâtres chôment... Où seront-ils ce soir, les petits comédiens, les
-petits frères de Jésus? Auront-ils seulement une étable tiède et de la
-paille où faire leur nid, et une miette de pain comme les moineaux de
-notre fenêtre en temps de neige?
-
- Pas bégueule,
- Forte en gueule,
- Telle était Madame Angot!
-
-Ah! que j’aimais bien mieux la chanson de mon grand-père:
-
- L’enfant Jésus a chaud, bien couché sur la paille,
- L’âne et le bœuf soufflent dessus
- L’enfant Jésus.
-
-
-
-
-TISTE LE TAMBOUR-MAJOR
-
-
-Je l’ai connu petit, il y a longtemps de cela. Oh! c’est une douloureuse
-histoire que la sienne.
-
-Tiste ne fut jamais bien proportionné; il fut toujours trop mince pour
-sa hauteur. Il avait la tête effilée, pointue, en forme d’aubergine. Tel
-je le vis enfant, tel il fut homme.
-
-Nous étions du même village, et, à huit ans, compagnons de jeu. Son
-père, maître Brun, un paysan, était de taille moyenne; ses deux
-grands-pères aussi, le vieil Antoine Toucas et le vieux Sidoine Brun.
-Dans la mémoire des plus anciens du village, les Brun et les Toucas
-avaient toujours été, de père en fils, des hommes ordinaires. Pourquoi,
-dès l’âge de huit ans, Tiste, extraordinaire, se mit-il à s’élever à vue
-d’œil, aussi rapidement qu’une tige d’aloès? Il se réveillait tous les
-matins plus allongé, sujet quotidien et toujours nouveau de surprise
-pour le village, qui ne s’habitua jamais à le voir, car au moment où
-Tiste quitta le pays pour le régiment, il était en pleine croissance, et
-l’étonnement public en pleine rumeur.
-
-Oui, j’ai connu Tiste petit, je veux dire enfant, car il était du double
-plus grand que ses égaux en âge.
-
-Or, mon oncle le notaire m’avait donné pour mes étrennes un tambour.
-Lorsque j’arrivai pour la première fois sur la place, théâtre de nos
-jeux, avec mon bruyant instrument de musique militaire, parmi les
-camarades, Tiste, tout d’une voix, fut nommé notre tambour-major.
-
-Hélas! c’est peut-être le cadeau de mon oncle, oui, le tambour de mon
-oncle le notaire, qui décida de sa destinée.
-
-On entendit bientôt Misé Brun, sa mère, pleurer chez les voisins,
-répétant sans cesse, avec une parfaite naïveté d’amour maternel:
-
---Mon petit Tistet veut se faire soldat! il dit qu’il a du goût pour
-être tambour-major!
-
-Tistet, comme vous savez, c’est le diminutif de Tiste, qui est lui-même
-le diminutif de Baptiste.
-
-Nous tirâmes au sort la même année. Quand Tiste apparut dans la salle de
-la conscription, à la mairie de la ville, et qu’il déploya son bras vers
-l’urne de cristal, un murmure de stupéfaction se fit entendre. Le
-sous-préfet, un homme grave par état, sourit ostensiblement. Et Tiste ne
-manqua pas de tirer le numéro 1.
-
---Bravo, le tambour-major! cria-t-on tout d’une voix.
-
-On fit rétablir le silence par les gendarmes, ce qui fut difficile, car
-la gaieté tenait du délire. Tiste, heureux dans son cœur d’être désigné
-à l’avance par la voix populaire pour ce grade éclatant (un
-tambour-major en ce moment-là lui paraissait plus glorieux qu’un
-colonel), Tiste, fier et modeste, souriait en baissant les yeux.
-
-En peu de temps, Tiste, qui était né tambour-major, Tiste, habile à
-remplir un clairon de son souffle puissant et à battre tous les
-ran-tan-plan possibles rien qu’avec ses deux index, longs comme des
-baguettes de tambour, Tiste, de première force à exécuter des
-commandements télégraphiques au moyen de la fière canne à pomme de
-cuivre, put se voir galonné d’or et s’entendit appeler «chef» par trois
-mille hommes!
-
-Ce fut le plus beau moment de sa vie. Il eut à cette époque comme un
-redressement de fierté qui le fit paraître plus grand de quelques
-centimètres, et quand il figura pour la première fois dans une revue,
-beau, solennel, splendide et calme, haut sur bottes, dominant le
-régiment et la foule accourue, allongé encore par son panache, dont le
-bout flottant arrivait au niveau du pompon des officiers montés, il eut
-un vertige d’orgueil. Il se dit qu’il avait trouvé l’honorable emploi
-d’une taille dont on avait ri jusque-là et qui désormais inspirait le
-respect; il se dit qu’il servait la patrie par ses dimensions mêmes, et
-que les rois, qui peuvent à leur gré faire des généraux d’armée, ne
-peuvent pas faire un tambour-major.
-
-Ces pensées d’orgueil commencèrent sa perte. Et Tiste n’est pas le seul
-homme à qui sa taille ait été funeste. Dès l’école, j’ai toujours vu les
-grands contracter des habitudes de domination, de fierté et d’injustice,
-qu’un jour ils payent chèrement. Hélas! il n’est pas de grandeur qui
-n’amène son ivresse et ne prépare elle-même les révolutions qui doivent
-la renverser.
-
-Tiste bientôt ne connut plus de bornes. Il devint sévère dans le
-service, plein de morgue et d’exigences. Il parlait toujours de tout son
-haut. Il exigeait le salut des plus nouveaux conscrits et des plus
-anciens caporaux avec une âpreté sans exemple. Aux promenades, il
-passait son temps à loucher, regardant de côté si les mains des recrues,
-suffisamment gantées, se portaient au képi dans la position
-réglementaire.
-
-Et malheur aux distraits!... On alla jusqu’à dire--la malignité n’en
-fait jamais d’autres--qu’il ne se promenait que pour se faire saluer.
-
-On devine le résultat: Tiste fut haï. Un jour vint où le régiment tout
-entier se mit à rire de lui sous cape. Les officiers riaient eux-mêmes,
-bien qu’il fût un bon soldat.
-
-Et alors, on s’aperçut avec joie que si Tiste avait d’abord paru grandi
-grâce à un redressement de fierté, il avait aussi véritablement,
-réellement, matériellement grandi! Après un an de service, son uniforme,
-son bel uniforme de pourpre et d’or, lui était déjà court! Cela sautait
-aux yeux! Un loustic s’étonnait qu’on ne l’eût pas vu plus tôt!
-
-Et puis, il avait contre lui des jaloux... tous les petits.
-
-Il est certain que le tort essentiel de Tiste, mais qui du moins ne peut
-pas lui être imputé, fut de s’élever indéfiniment. Ainsi l’histoire
-humaine se répète. Napoléon n’aurait pas eu Sainte-Hélène, s’il eût su
-s’arrêter à temps.
-
-Ce bruit étrange courait par la ville: «Le plus grand des
-tambours-majors grandit.» Le dédain peu à peu remplaçait l’admiration
-pour ses formes rares. Les réguliers le renvoyaient aux déclassés.
-L’opinion disait: «Il devrait se montrer pour de l’argent, et ferait
-fortune!» Le sous-officier se sentit traité en saltimbanque. Le prestige
-s’en allait, et Tiste, qui avait pu voir comme le panache plaît aux
-femmes, se sentit irrévocablement condamné, le jour où une fille
-d’auberge, la plus belle de ses maîtresses, lui déclara qu’elle ne
-voulait plus le voir! C’en était fait! Il avait dépassé la mesure d’un
-tambour-major raisonnable.
-
-Le pauvre diable était véritablement amoureux; il le devint surtout,
-selon l’usage, quand il se vit dédaigné. Et dédaigné, pourquoi? Pour
-cette stature qui d’abord lui avait valu ses plus belles conquêtes! Il
-me rappelait le Phénix, si magnifique, mais qu’une tendre colombe
-plaignait de tout son cœur, disant: «Il est le seul de son espèce!» Un
-de nos poètes contemporains parle fort bien, en quelque endroit, d’_une
-grande âme malheureuse, qu’isole sa propre grandeur_. Tel était
-Michel-Ange et tel était l’illustre et infortuné Tiste. Les femmes le
-prirent en horreur. Ainsi, l’amour l’abandonna d’abord; on va voir
-comment la gloire le trahit, et quel fut, pour tout dire, son Waterloo.
-
-Les clairons et les tambours du 600e, irrités des sévérités de leur
-tambour-major, exécutèrent contre lui un noir complot. La ville de X...
-s’en souviendra longtemps.
-
-... Un soir d’été, je passais sous les arbres qui encadrent la place
-publique. Au coup de huit heures et demie, la retraite d’ordinaire
-faisait éclater son tintamarre au milieu de la place, et huit clairons,
-autant de tambours, partaient du pied gauche pour faire le tour de la
-ville, entraînant sur leur passage les troupiers en récréation et tous
-les gamins des rues. Ce soir là, un peu avant la demie, et sans songer
-que c’était l’heure de la retraite, je passais, dis-je, sous les arbres
-de la place au milieu de laquelle, dans l’ombre naissante du soir de
-juillet, je distinguai vaguement une colonne entourée d’une vasque.
-Aurait-on, pensai-je, érigé à mon insu, au cœur de ma ville natale, une
-fontaine nouvelle? Il n’en était rien. La colonne, c’était Tiste,
-debout, long, maigre et mélancolique, appuyé sur sa haute canne. La
-vasque était figurée de loin, à mes yeux, par un cercle de bambins hauts
-comme sa botte et qui l’entouraient en silence, émerveillés de sa taille
-et surtout de sa solitude plus surprenante encore.
-
-Tiste était seul.
-
-Tiste était seul, car pour un tambour-major les petits enfants ne
-comptent pas, et Tiste n’avait autour de lui ni ses clairons, ni ses
-tambours!
-
-Ses clairons et ses tambours s’étaient donné le mot, ce soir-là, et pour
-lui jouer un bon tour s’étaient jurés d’être absents à l’heure de la
-retraite. Tiste était donc seul sur la place, seul, droit, maigre et
-affligé, droit comme un peuplier et triste comme un saule. Les poètes
-Lamartiniens qui ont écrit des stances éplorées sur le désespoir,
-ignorent cependant les profondeurs de désespérance où descendit ce
-soir-là l’esprit de Tiste!...
-
-De temps en temps, il tressaillait et regardait du côté par où il
-s’attendait à voir apparaître ses hommes... Soudain: «Grouchy!»--C’était
-Blücher!--... «Mes tambours!»... C’étaient les cloches!
-
-La demie tinta. Le son fut répété par l’église Saint-Ambroise, puis par
-la cathédrale, coup sur coup; puis par l’horloge de l’Hospice militaire,
-enfin par celle de l’Hôtel de ville.
-
-Tiste promena sur la place, envahie par la nuit, un regard suprême, et,
-ahuri, ne comprenant rien à son aventure, spectral et fantastique,
-enfiévré, ne sachant plus où il en était de la vie, ne comprenant plus
-rien même au peu qu’il avait coutume de comprendre, il leva sa canne,
-l’agita dans tous les sens avec des mouvements saccadés, et commandant
-une retraite invisible et inouïe, il partit du pied gauche pour le tour
-de ville habituel.
-
-Les gamins hilares, sifflant et criant, avec des roulements imités et
-chantant une retraite ironique, suivirent en courant le héros qui
-marchait au pas. On eût dit Gulliver tambour-major à Lilliput.
-
-Flâneurs, cochers, ouvriers, boutiquiers, la ville stupéfaite le regarda
-passer. La sous-préfète à son balcon appela le sous-préfet pour lui
-montrer ce spectacle sans précédent.
-
-Le tambour-major rentra ainsi à la caserne, blême, l’œil hagard, la
-figure et le nez allongés, si amaigri par une heure de fièvre et
-d’horreur, qu’on l’eût dit plus grand que jamais.
-
-Qu’allait-il arriver? Les tambours et les clairons eurent chacun un mois
-de prison. Mais lui, Tiste? Il n’eut à répondre de rien, parce que,
-visiblement malade, il se rendit à la visite le lendemain. Il ne put pas
-dire au major ce qu’il avait, mais on lui fit tirer la langue, et on
-l’envoya à l’infirmerie.
-
-Le major et l’aide-major vinrent l’examiner le jour d’après. L’état de
-Tiste était pitoyable. Sa taille singulière empêcha qu’on ne fût
-apitoyé.
-
---Vous êtes long comme un jour sans pain! lui dit le major qui voulait
-l’ausculter; il s’en faut que mon oreille arrive à la hauteur de votre
-poitrine! Couchez-vous!
-
-Le géant se coucha.
-
-Ses pieds dépassaient le lit, et cela d’un air si piteux, que le major
-et l’aide ne purent s’empêcher de rire. Les infirmiers ne purent
-réprimer l’hilarité communicative. Tiste était donc perdu: il ne pouvait
-pas être traité sérieusement.
-
---Savez-vous, lui dit le major (excellent homme court et trapu),
-savez-vous la cause de votre mal?... C’est la croissance! Vous
-reprendrez aujourd’hui votre service.
-
-C’est la croissance! De ce jour, la mélancolie de Tiste s’aggrava
-étrangement. Il ne mangeait plus; il buvait à peine. Il maigrissait à
-faire peur, et, soit illusion, soit réalité, le fait est qu’il
-paraissait toujours plus gigantesque et toujours plus drôle à mesure
-qu’il devenait plus malade et plus malheureux.
-
-Il n’avait que vingt-deux ans et il ne savait plus où il s’arrêterait.
-
---Si j’allais grandir _toujours_! me dit-il une fois.
-
-Et je le vis pâlir à cette idée, qui devint l’idée fixe du malade.
-Esprit borné, par là il avait entrevu l’infini. Il en demeura
-épouvanté,--visionnaire, comme Pascal.
-
-Rien d’effrayant, songes-y, lecteur, comme cette grande misère qui n’a
-jamais pu inspirer que des plaisanteries. Et l’amour ne cessait de le
-tourmenter, et les femmes de lui rire au nez. Un jour, Tiste me dit d’un
-son de voix caverneux:
-
---La _petite_ s’est mariée!
-
-La _petite_! Quelle mélancolie dans ce mot!
-
- _Noluit consolari._
-
-Le soir même il entra à l’hôpital.
-
-Je remplirai jusqu’à la fin mon pénible rôle d’historien. Tiste, malade,
-ne cessa d’être un sujet de gaieté pour ses camarades de chambrée. On le
-mesura un jour qu’il dormait, et, à quelque temps de là, Tiste étant
-mort, on put dire aux infirmiers sa taille exacte pour le fabricant de
-cercueils.
-
-Quand on fut pour l’ensevelir, la bière se trouva trop courte; on
-s’aperçut que Tiste, mort, avait encore grandi!
-
-Ce fut son principal trait de ressemblance avec Napoléon le Grand, dont
-les poils de la barbe poussèrent après la mort, et aussi les ongles des
-pieds, qui, brusquement allongés, crevèrent la pointe de cette botte
-dont le talon s’était appuyé sur le front de tous les rois.
-
-
-
-
-LE RÉGIMENT QUI PASSE
-
-A Frédéric Febvre.
-
-
- Fanfare!--Un régiment va passer dans la rue;
- Et de tous les côtés une foule accourue
- Déborde les trottoirs, s’entasse aux carrefours,
- Car on n’a pas un tel spectacle tous les jours:
- Un régiment doré, luisant, musique en tête,
- Qui défile, et cela met une ville en fête
- De voir passer les bons soldats--et le drapeau.
-
- Les anciens officiers, qui portent leur chapeau
- Comme un képi, l’ont mis tout à fait sur l’oreille.
- Le plus vieux, dont le cœur au tambour se réveille,
- Pour mieux voir, monte, avec un soupir étouffé,
- Sur sa chaise, devant les tables du café;
- Le salon, la mansarde, ont ouvert leur fenêtre...
- Les filles ont souri... Les soldats vont paraître.
-
- «Les voici!»--Les voici, précédés des gamins
- Qui simulent, du jeu comique de leurs mains,
- Les cymbales, la flûte, et surtout les trombones.
- Et les bébés ont ri, hissés au bras des bonnes.
- Puis viennent les clairons hautains, et les tambours.
- Le boulevard s’emplit de piétinements sourds
- Fondus en un. On sent qu’une chose sublime
- S’avance: six cents cœurs, qu’un souffle unique anime,
- Douze cents pieds, réglés, qui ne font qu’un seul pas,
- Et tous les cœurs, unis, suivent les bons soldats!
-
- Mais quand un régiment ne va qu’à la parade,
- Vain de sa bonne mine, un peu fier de son grade,
- Tout soldat, si la paix lui permet d’oublier,
- Aimant l’amour avec des façons d’écolier,
- Regarde effrontément la femme en plein visage,
- Et l’on ne connaît pas de régiment bien sage!...
-
- C’est pourquoi ce petit capitaine, à ce grand,
- Malgré la discipline, a parlé dans le rang:
- --La belle jeune fille!
- --Où donc?
- --A la fenêtre,
- Là!
- --Crédienne, bien belle! une fille à connaître!
-
- Tous deux, un peu rêveurs, s’éloignent à regret,
- Et le beau régiment tout entier apparaît,
- Tant la chaussée est large et file en ligne droite.
- La belle et blonde enfant regarde à gauche, à droite,
- Devant elle; elle est grave, et plus d’un officier
- A cheval, se retourne, et son sabre d’acier
- Qu’il fait reluire, indique au sergent qui s’approche,
- Un détail, un oubli dont il lui fait reproche...
- A l’insu de lui-même espérant un regard.
-
- Mais son rang le rappelle et l’officier repart.
-
- Le colonel lui-même a remarqué la fille!
- Ah! le bel officier, dont l’uniforme brille
- De l’éperon sonore à l’épaulette d’or,
- Moustache déjà grise ou toute noire encor,
- Est prompt à relever cette fine moustache,
- Car il sait quel prestige aux insignes s’attache,
- Et que, dans le soldat, la femme au faible cœur
- Admire aveuglément l’héroïsme vainqueur!
-
- «Le drapeau!...» Le drapeau!... Dans la foule attendrie
- On se presse. Salut, Couleurs de la patrie,
- Salut, drapeau blessé, sang rouge, azur vivant,
- Notre blancheur! Salut, loque flottante au vent,
- Drapeau sublime, orgueil des hommes et des femmes!
- Nos morts sont dans tes plis qu’agite un souffle d’âmes!
-
- Et le porte-drapeau, presque un enfant, charmant,
- Jeune comme l’espoir, balance doucement,
- Sur le rythme des cœurs et de la symphonie,
- Le symbole sacré de la patrie unie...
- Il sait, le lieutenant, que l’ombre du drapeau
- Flottant sur lui, lui fait un visage plus beau,
- Plus fier, plus noble, et que le drapeau, qu’on admire
- Et qu’on aime, lui vaut plus d’un joli sourire.
-
- --«Cette fille a souri, pense le colonel...
- A l’un de mes blancs-becs d’officiers, mais auquel?
- --C’est au porte-drapeau, se dit un capitaine;
- --Qu’elle ait souri du moins, la chose est très certaine:
- A présent, elle envoie un baiser!... Sacrebleu!»
- Et le bon colonel, vieux qui se voûte un peu,
- Fait bomber sa poitrine et se met bien en selle.
- «Bigre! fait un sergent, la belle demoiselle!»
- Dans son voisin qui rit chacun craint un rival;
- Un chef de bataillon fait cabrer son cheval;
- Plusieurs ont pris un air de gloire, et, sur sa lèvre,
- Le doux porte-drapeau, que la musique enfièvre,
- A, d’une main tremblante, étiré ses poils blonds,
- Et le drapeau, penché, se déroule en haillons.
-
- Mais Elle, elle a cru voir, dans le drapeau qui flotte,
- L’âme du bien-aimé, qui, mort à Gravelotte,
- Disparut, et qui dort, enterré sans tombeau...
-
- Le baiser de la vierge était pour le drapeau.
-
-
-
-
-LE CHEF-D’ŒUVRE
-
-A Édouard Schuré.
-
-
-I
-
-En ce temps-là, nous avions vingt ans. Ce n’était pas aujourd’hui,
-messires. C’était autrefois.
-
-Si vous croyez, mes pauvres amis, que les oiseaux de ce temps-là
-piaillaient de la même manière que ceux d’aujourd’hui, vous vous
-trompez, pauvres gens, du tout au tout, et franchement me donnez à
-penser que vous êtes hommes de décadence, n’ayant aucune idée précise
-sur la réalité des choses passées ni, conséquemment, des présentes.
-
-C’était autrefois. Un beau temps! où les moineaux chantaient comme des
-rossignols et peut-être mieux. Un temps, vous dis-je, qu’on ne reverra
-plus! Ni vous, qui ne le vîtes jamais, ni moi qui l’ai vu, ni ceux qui
-viendront, personne ne le reverra!
-
-Il y a, comme cela, des temps et des choses qu’on ne voit qu’une
-fois--et que beaucoup ne voient jamais.
-
-
-II
-
-La rose qui, hier matin, était fleurie sur son rosier de mai, Dieu
-lui-même ne la refera point. Elle fut, et c’est assez. Adieu, ma rose!
-Bouche baisée, cœur flétri, amours passées, adieu printemps, jeunesse,
-adieu... Cours après l’eau courante! Elle a passé comme l’heure. Ah!
-quel joli visage elle avait, mon amoureuse, au temps d’autrefois, et
-comme gentiment elle le mirait dans l’eau, dans l’eau courante.
-
-Elle a passé, l’eau qui court, prompte comme l’heure, et j’ai toujours
-cru--ma pauvre amoureuse--qu’au fil de l’eau avait couru notre jeunesse,
-emportée avec la rose que nos doigts, feuille par feuille, y jetaient,
-parmi les rires, les beaux rires de vingt ans.
-
-
-III
-
-En ce temps-là, nous étions jeunes; et peintres, sculpteurs et poètes,
-quand l’hiver nous ramenait à la ville, après les séjours aux champs, le
-soir, tous les soirs, nous vivions attablés dans un cabaret triste,
-égayé par nos rires jeunes, par nos récits d’amour et de jeunesse, égayé
-par nos vingt ans.
-
-Deux quinquets fumeux vainement répandaient la tristesse dans le cabaret
-de Mme Irène, nous avions vingt ans quand même, et cela, voyez-vous, des
-deux quinquets fumeux faisait deux soleils!
-
-
-IV
-
---Bonsoir, madame Irène.--Bonsoir, Pierre, Paul, Antoine.--Votre bière
-est-elle bonne? votre fille toujours jolie?--De fille, mauvais
-plaisants, je n’ai que ma laide servante!... et pour de la bière,
-voilà!--Buvons! buvons comme des chantres!--Que dis-tu de Rembrandt,
-Antoine?--Un rapin, un mauvais rapin!--Michel-Ange avait du génie!--Pour
-son époque, oui, peut-être!--... La Renaissance, c’est nous!
-
-
-V
-
-En ce temps-là, messeigneurs, nous ne parlions pas de décadence. Tous
-les matins, nous avions vingt ans de plus belle; nous découvrions
-l’Amérique et la Hollande tous les matins; et le baiser d’une belle
-fille nous faisait croire à l’avenir. Nous pensions qu’avant nous,
-personne n’avait su aimer. Ce que nous éprouvions étant nouveau pour
-nous, notre jeunesse nous semblait la jeunesse même du monde.
-
-
-VI
-
-On dit que cela est changé. A entendre les hommes mûrs, les jeunes d’à
-présent affirmeraient que le monde est vieux!
-
-Je n’en crois rien, mes compères. Ceux qui disent pareille chose, n’ont
-plus vingt ans, et ils calomnient la jeunesse qui se moque d’eux,
-parfaitement!
-
-
-VII
-
-Or donc, parmi nos camarades, un entre autres était sculpteur, et, bien
-que forcé, par son métier, de manier terre et marbre, ébauchoir, marteau
-et ciseau, il aimait, aussi bien que les camarades, l’illusion légère,
-l’impalpable rêve et la vague et décevante aspiration.
-
-
-VIII
-
-Ah! c’était un maître sculpteur, car il avait un atelier, et dans cet
-atelier des ébauchoirs et de l’argile, du marbre, des ciseaux, un
-marteau comme Michel-Ange,--du marbre blanc, vous dis-je, ambré et
-transparent au soleil!
-
-
-IX
-
-Sous les quinquets fumeux, nous causions entre artistes:
-
---Que fais-tu?
-
---Moi, la _Mort de l’Ame_.
-
---En vers?
-
---Non, sur la toile.
-
---Et toi?
-
---_Le Melon entamé._
-
---A l’huile?
-
---Non, en alexandrins.
-
---Parbleu, criait celui-ci, j’ai peint ce matin même un coucher de
-soleil avec un ciel couleur d’absinthe, dont vous me direz des
-nouvelles. C’est d’un vert, oh! d’un vert!...
-
---En prose?
-
---En musique, idiot.
-
-Ainsi, badinait sérieusement notre fière jeunesse, sûre d’elle-même et
-pleine de mépris pour le passé de tous les arts.
-
-
-X
-
-Malheur à l’homme de vingt ans qui ne se croit pas Bonaparte ou
-Christophe Colomb, c’est-à-dire un homme de génie, s’il est un artiste:
-il ne connaîtra ni victoire, ni découverte, même petite. Malheur à qui
-ne rêve pas, à vingt ans, l’escalade de la Jungfrau ou de l’Olympe! Pour
-atteindre _le moins_, il faut vouloir _le plus_, et, vaillamment le
-vouloir!
-
-Mais désir n’est pas volonté. La volonté qui n’agit point, mes frères,
-n’est qu’un mot, comme tous les mots: du son, du bruit, du vent: rien!
-
-
-XI
-
---Bonsoir, Antoine, et ta statue?... Tu as une statue en train?
-
---Merveilleuse, ami, merveilleuse.
-
---Et le sujet, peut-on savoir?
-
---Oh! bien simple: un coureur tout nu; mais si lancé qu’on croit qu’il
-gagnera le prix de la course. Il est seul parce que--on le devine--il a
-laissé les autres coureurs bien loin derrière lui, là-bas, tout là-bas,
-perdus dans la poussière soulevée!... Et tout cela dans ma statue, doit
-se voir écrit comme dans un livre, ou comme dans un tableau... La foule
-applaudit. On l’acclame, tant il court bien, mon coureur! Sa main,
-tendue, déjà, en rêve, saisit la palme! la palme glorieuse, la
-palme!--Les filles agitent les mouchoirs! Elles l’aiment. Il est si
-beau! Chaque muscle sera en place, comme copié sur nature, bien que nul
-modèle ne puisse, immobile, me donner le mouvement d’un coureur si
-violemment lancé, de tout son être, en avant, vers la victoire!...
-
-
-XII
-
-Et tous, nous écoutions le camarade nous dépeindre son œuvre excellent.
-
-Un maître, ce frère Antoine! un grand sculpteur, plus grand que
-Michel-Ange, puisqu’il commence à peine et que, déjà, il a son
-chef-d’œuvre!
-
-
-XIII
-
-Et les jours passaient. Nous avions toujours vingt ans, car de dix-huit
-à vingt-deux, on a toujours vingt ans, n’est-ce pas, mes commères?
-
---Elle avance, ta statue, Antoine?
-
---Fichtre!
-
---Encore, madame Irène, un verre de bière dorée!
-
---Votre fille, toujours jolie?
-
---Voilà de la bière, mauvais plaisant! Je n’ai--de fille--que ma
-servante.
-
-Et toujours les quinquets fumeux brillaient pour nous comme deux
-soleils.
-
-Le soleil était dans nos têtes, mêlé, sous nos crânes, aux visions d’art
-et d’amour de notre jeunesse.
-
-Entre les pavés de la rue, nous voyions fleurir la rose, et dans les
-ruisseaux de la rue nos doigts l’effeuillaient, la rose, la rose de mai,
-en rêve, comme si l’amoureuse eût été là, et qu’à nos pieds eût coulé la
-Gargilesse ou l’Anio.
-
-Nous avions vingt ans.
-
-
-XIV
-
-De la statue d’Antoine, on en parlait souvent, toujours; tous les jours.
-
-On racontait qu’elle avait été vue par Laurence, une fille du quartier
-Latin, une brave fille au doigt tout noir de piqûres d’aiguille, une
-brave ouvrière qui aimait beaucoup l’amour, et un peu Antoine pour la
-magie de ses rêves d’artiste et pour ses vingt ans.
-
-Quand elle l’avait vue, la statue était, disait-on, voilée; emmaillotée
-de linges humides;--elle faisait, là-dessous, un effet du diable!
-
---A qui, Laurence, en as-tu parlé?
-
---De quoi?
-
---De la statue d’Antoine?
-
-
-XV
-
-Je voudrais voir, grondait Antoine, qu’elle en eût parlé à quelqu’un!
-L’œuvre regarde l’ouvrier jusqu’à ce qu’il l’ait livrée aux hommes. De
-ma statue, j’en suis jaloux, jaloux, m’entendez-vous,--comme d’une
-femme! Se dire: «C’est mon œuvre à moi. Je l’ai, là!--et personne encore
-ne peut la voir. Elle éblouira un jour le monde. Des foules en feront le
-tour! Mais, en ce moment, elle n’est qu’à moi, à moi seul, la fille de
-mon art!» C’est croyez-moi, compagnons, une jouissance sans pareille,
-une joie sans égale, une incomparable volupté. L’artiste est l’homme
-sans rival lorsqu’il aime ce qu’il crée, et qu’il ne l’a pas livré
-encore à l’univers imbécile! Oui, il n’est qu’un homme sans rival, c’est
-l’artiste à ce moment-là, avant qu’il se soit livré aux bêtes!
-
-
-XVI
-
-Et nous buvions à la santé d’Antoine. Les jours, les mois coulaient. Nos
-vingt ans étaient vingt-cinq, vingt-six et trente. Madame Irène était
-morte. Le soleil se faisait rare. Les quinquets fumeux répandaient de
-l’ombre dans le cabaret de madame Irène--morte. Des têtes nouvelles, aux
-longs cheveux plus brillants que les nôtres, y apparaissaient le soir.
-Des visages imberbes. Des poètes-enfants s’asseyaient à nos tables, nous
-poussaient du coude sans se gêner. Des peintres, des musiciens, des
-sculpteurs de seize ans nous trouvaient vieux, poncifs, bien vieux, et,
-à nos théories, hochaient la tête d’un air grave, comme des jeunes gens
-qui en savent long, et qui ne veulent pas blâmer encore, par respect
-pour l’âge!
-
-
-XVII
-
-On reparlait toujours de la statue d’Antoine.
-
---Oh, ça, par exemple, c’est un chef-d’œuvre! Le chef-d’œuvre même de la
-génération!
-
---Cette statue, eh bien, tu dois la connaître, toi?
-
---Oui par le sonnet de Lereître.
-
---Moi par la symphonie d’Andolin!
-
---On l’a donc mise en sonnet, sa statue?...
-
---Et en musique, comme tu vois.
-
---Mauvaise musique et pauvre sonnet!
-
---Ils n’ont pas atteint le sculpteur, c’est clair. Comment veux-tu
-qu’avec des mots et des sons on rende la ligne précise, l’exact contour
-d’une statue?
-
---Une statue... mais si mouvementée!
-
---C’est égal, rien ne vaut l’œuvre.
-
---Demandons à Antoine d’entrer chez lui un soir.
-
---Un sanctuaire, son atelier! Il ne voudra pas.
-
---Allons chez vous, Antoine, faire un punch, dans votre atelier?... Aux
-lueurs bizarres du punch, ça sera curieux à voir, l’effet de votre
-statue.
-
---Jamais, jeunes gens, ma statue ne sera vue avant l’heure. Un
-sanctuaire, mon atelier! Personne n’y pénètre que moi.
-
---Et la poussière?
-
---J’ai un balai.
-
---M’est avis tout de même qu’il y aura mis plus d’un jour, à faire son
-coureur illustre!
-
-
-XVIII
-
---Enfants, disait alors Antoine, on voit bien que vous êtes jeunes,
-puisque le temps vous paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie
-d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie d’un homme, qu’est-ce qu’une
-vie d’homme, dans l’éternité?
-
-«L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité. _Exegi monumentum ære
-perennius._ Les cités disparaissent. Les bustes vivent. Les villes sont
-englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement. Il y a dans la
-perfection de la forme, dans l’inouï des contours, dans l’infinie
-impeccabilité de la ligne,--une puissance qui résiste à tout. Et celui
-qui travaille pour l’éternité marchanderait les années! il produirait à
-la façon d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des charmes
-éphémères! Dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle, je les
-mettrai, s’il le faut, à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout en
-sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme n’interrompra la symphonie
-du mouvement général. Chaque détail rappellera l’ensemble et l’ensemble
-évoquera Tout... oui Tout, tout ce qui entoure un homme qui court: la
-foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les cités voisines qui
-jalousent sa patrie, le monde qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a
-sous les pieds, le ciel qu’il a sur la tête!»
-
-
-XIX
-
-Ils étaient bien forcés de se taire, les petits jeunes imberbes,
-lorsqu’Antoine, avec ses cheveux rares mais longs et bouffants, passant
-sa main nerveuse de statuaire dans sa barbe, de statuaire aussi,
-parlait, comme on vient de le voir, en grand statuaire.
-
-
-XX
-
-Beaucoup d’entre nous furent deci delà poussés vers la fortune ou vers
-la misère. Beaucoup retournèrent au pays, planter choux et betteraves,
-oubliant l’art sacré.
-
-
-XXI
-
-Et quarante ans après--hier, mes camarades!--je repassai, venant de
-faire le tour du monde, je revins, poussé par une curiosité de vieux,
-devant la petite boutique de Mme Irène.
-
-
-XXII
-
---Per Baccho! au milieu de cinquante jeunes gens--en tout pareils à ceux
-que nous fûmes--Antoine, vieillard chauve, pérorait encore!
-
-Vous n’imaginez pas combien fumeux étaient les quinquets fumeux de ce
-sale trou!... Raisonnablement, comment des artistes peuvent-ils vivre
-là-dedans? La fumée des pipes y obscurcit encore l’enténèbrement qui
-tombe des quinquets gras, crasseux et fumeux!
-
-
-XXIII
-
-J’y entrai un moment, je m’y assis; j’y suffoquai. «Parole d’honneur,
-c’est à oublier que le soleil existe!» Et de crainte de me tromper:
-«Monsieur, dis-je à l’un de mes jeunes voisins, quel est ce petit
-vieillard qui pérore?»
-
-Le jeune homme me regarda avec pitié: «C’est Antoine, le grand
-statuaire!»--«L’auteur du fameux Coureur?»--«C’est lui!»
-
---Il est donc resté fameux, son Coureur?
-
---Unique!... C’est une œuvre unique!
-
---Et quand l’a-t-il exposée?
-
---Antoine n’expose jamais!
-
-Cela fut dit d’un ton de tel mépris que je conçus moi-même, sur le
-moment, pour les artistes qui exposent, un mépris prodigieux et
-involontaire. Cela s’imposait.
-
-J’abordai Antoine.
-
---C’est toi, mon vieux!
-
---Comment, c’est toi!
-
-
-XXIV
-
-Et nous causâmes des anciens jours... Nous sortîmes du cabaret. Je
-l’accompagnai à sa porte, à la porte de son atelier.
-
---Écoute, Antoine, lui dis-je alors, montre-la moi, je t’en prie. Quant
-te retrouverai-je, je l’ignore? Je veux _l’avoir vue_ avant de mourir.
-Je repars demain pour le Nouveau-Monde, où je resterai quelque dix ans.
-Si _elle_ est toujours ton cher secret, tu ne seras pas trahi.
-Montre-_la_ moi, je t’en prie!
-
---«Ah! ma statue?» dit-il, et il me sembla entendre pleurer, dans sa
-voix, une douleur infinie, le regret des vingt ans, des rires, des
-rêves, des roses... La salle d’un cabaret m’apparut, noire comme un
-tombeau où veillaient des ombres--ombres de jeunesses mortes, puantes
-comme des momies ouvertes, loin, oh! bien loin du soleil et des
-roses--sous d’horribles lampes funéraires!... Les ruisseaux, au détour
-de la rue, tombaient à l’égout, chargés de l’ordure d’une ville infâme,
-et,--les pieds dans l’infamie de ces ruisseaux de la ville, debout et
-voûté déjà, ridé et chassieux, maigre et chauve, ratatiné, réduit à
-rien, le sculpteur Antoine,--qui fut un bel enfant, autrefois, dans la
-campagne,--me dit de sa voix presque chevrotante qui sifflait un peu
-entre ses dents ébréchées... il me dit, ôtant son chapeau avec sa main
-droite et portant à son front, comme André Chénier mourant, l’index de
-sa main gauche... il prononça, il proféra ces paroles, faites pour
-l’éternité:
-
---Ma statue? que vous êtes matériel, mon cher! Elle est _là_!
-
-
-
-
-TOUTE UNE VIE
-
-A Achille Toupié-Béziers.
-
-
-I
-
-Du plus loin qu’il me souvienne, je l’ai toujours vu à son échoppe, au
-coin de la place de mon village, le savetier Martin; je l’ai toujours vu
-là, un soulier solidement pris entre ses genoux, rapprochant ses deux
-poings énergiquement fermés, écartant les coudes et tirant l’alène avec
-la régularité du gros balancier de cuivre qui, derrière lui, dans
-l’horloge à gaine, fait tac, tac, et lui raconte l’éternelle monotonie
-des choses.
-
-
-II
-
-Tac, tac, de gauche à droite, le balancier va, les coudes s’écartent,
-les poings se rapprochent. Pan, pan! le marteau tape; la besogne avance
-et ne finit jamais. Après un soulier, un autre. Les hommes marchent, les
-souliers s’usent. Pan, pan! de bas en haut; tac, tac, de droite à
-gauche!... Toute la vie, Martin, tu tireras l’alène et tu frapperas du
-marteau, assis sur ta chaise basse, dans ta boutique étroite, dans un
-coin de la place de mon village, devant l’église d’où sortent, tous les
-dimanches, des chants monotones comme l’éternité dont ils parlent, comme
-l’enfer et le paradis, comme notre vie mortelle qui va, tac, tac, de
-droite à gauche, de la crainte à l’espérance, toujours, toujours!
-
-
-III
-
-Les arbres de la place sont verts au printemps et l’été; en automne,
-leurs feuilles tombent; l’hiver, les arbres sont dépouillés. Tac, tac,
-toute ta vie, Martin, tu tireras l’alène, tu frapperas du marteau; les
-souliers s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance,
-n’est jamais finie.
-
-En été naissent les cigales; il y en a par milliers dans les hautes
-branches des platanes, dans les hautes branches qui doucement remuent,
-de droite à gauche, toujours.
-
-Sur le tronc des arbres et par terre, l’ombre est criblée de petits
-ronds lumineux qui bougent, de gauche à droite, du nord au sud, de l’est
-à l’ouest, selon le vent, toujours, toujours; et les cigales de l’été
-bruissent, prolongeant les saccades de leur chant qui, toujours le même,
-s’élève et descend comme s’il s’éloignait après s’être rapproché. La
-besogne n’est jamais finie.
-
-L’août s’en va, emportant les cigales. L’eau des collines descend dans
-la plaine inondée. Les grenouilles par myriades, autour du village, font
-une clameur soutenue, immense, un tapage si régulier qu’on dort au
-milieu par habitude, sans plus l’entendre, et que, s’il venait à se
-taire, on se réveillerait brusquement, cherchant ce qui se passe
-d’insolite, car on s’accoutume à tout. Voyez le père Martin qui, toute
-la vie, frappe du marteau et tire l’alène, toujours, toujours.
-
-
-IV
-
-Il y a, sur la place, une fontaine.
-
-Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette qui porte une vasque
-d’où l’eau, par quatre becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans
-cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans variation, sans
-changement, gai d’une gaieté sans âme, que rien n’émeut; si monotone
-dans sa gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut le faire
-changer, que rien ne peut émouvoir aucune chose, ni le départ des morts
-qui, sous le drap noir, traversent la place de mon village pour aller au
-cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés qu’on va baptiser à l’église.
-
-C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre becs; elle semble
-indiquer les quatre saisons; elle désigne le nord, le midi, le couchant
-et le levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les feuilles, comme
-les grenouilles et les cigales, comme les chants de l’église, comme le
-balancier, comme le marteau du père Martin... Pan, pan! Les souliers
-s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, n’est
-jamais finie.
-
-
-V
-
-Le père Martin a une femme, une femme de bon conseil, une brave femme
-qui économise. Le père Martin, le dimanche même, travaille, sans souci
-du curé: «Si je ne travaillais pas, monsieur le curé, je me griserais
-peut-être le dimanche!» On ne l’a jamais vu gris, le père Martin. Il
-boit de l’eau. Il économise, toujours; et sa femme, qui l’aime, est
-contente. Elle ne l’a jamais vu gris.
-
-
-VI
-
-A quoi rêve le père Martin, tout en tirant l’alène, tout en frappant du
-marteau? C’est une chose étrange: il veut quitter l’échoppe. Il songe à
-la quitter.
-
-De la place, les passants qui le regardent trouvent l’échoppe jolie, car
-la porte vitrée, aussi large que la boutique, est encadrée de verdure,
-et, là-dedans, sous les vitres, au milieu de son cadre de fleurs, le
-père Martin a l’air d’un portrait vivant, d’un fameux portrait, ma foi!
-d’un de ces portraits de maître où le peintre a mis tant d’expression,
-tant de réalité, qu’on y devine toute la vie du personnage, ses
-habitudes d’esprit, sa pensée, toute sa vie, toute.
-
-Toujours le même, comme un portrait peint, le père Martin vieillit en
-tirant l’alène. De temps en temps, à intervalles réguliers, il relève le
-nez, jette un coup d’œil sur la place où la fontaine coule, où les
-hommes marchent, où les souliers s’usent. «Bonjour père Martin!»
-«Bonjour, bonjour!» On passe, on s’éloigne... on repassera.
-
-
-VII
-
-A quoi rêve le père Martin? A quitter l’échoppe. Il en a assez. Il se
-sent vieillir. Et c’est précisément parce qu’il a assez, de l’échoppe,
-qu’il y reste, qu’il n’en bouge pas, qu’on l’y voit au travail si tôt,
-le matin, et si tard le soir, frappant du marteau! Martin travaille pour
-ne plus travailler. Il a ses projets, Martin. Il économise. Pan, pan!
-Toute une vie, il besognera, pour avoir, à la fin, quelques jours sans
-travail, les derniers, jours heureux où il changera de logis! où il ne
-dira plus: «_Entrez! entrez, nous allons voir ça!_» ou bien: «_C’est six
-francs sans marchander!_» ou bien: «Bonjour, bonjour!» à tous les
-rouliers qui passent! Alors, il aura un jardin, un jardin à lui, qu’il
-arrosera, qu’il bêchera, devant une maisonnette à lui, qu’il fera bâtir.
-Il a choisi déjà, dans sa pensée, l’emplacement de sa maisonnette; elle
-sera à l’un des bouts du village, un peu loin de la grand’route où les
-hommes marchent, où les souliers s’usent. Il en a assez, le père Martin,
-de tirer l’alène et de frapper du marteau.
-
-
-VIII
-
-Et il sourit, le brave Martin, parce qu’il travaille et qu’il espère. Il
-est honnête, et l’on vient chez lui de bien loin. Il entasse de jolis
-écus, dans de vieilles bottes suspendues au plafond de son grenier.
-Tape, marteau; coule, fontaine; les petits ruisseaux, eh! eh! eh! font,
-dit-on, les grandes rivières; petit à petit, pan, pan, pan, l’oiseau
-fait son nid... Eh, eh, eh! Et maintenant il arrive qu’en passant devant
-l’échoppe, on entend rire le père Martin. Il rit tout seul, à son joli
-rêve, à son jardinet, à sa maisonnette, construite où il sait bien: à
-l’un des bouts du village, un peu loin, oui, un peu loin de la
-grand’route, où les hommes marchent, où les souliers s’usent.
-
-
-IX
-
---Holà! père Martin! nous avons donc pris un aide?
-
---Ma foi, oui, comme vous voyez!
-
-Ils sont deux maintenant dans l’échoppe, à tirer l’alène, un vieux et un
-jeune, à tirer l’alène et à frapper du marteau, à dire: «Bonjour» aux
-passants, à répondre aux pratiques. Ils sont deux dans le cadre de
-verdure, qui apparaissent aux passants comme un tableau du travail
-monotone, du travail éternel. Il y a un vieux et il y a un jeune. Le
-jeune apprenti est vigoureux. Le père Martin à vieilli. Sa femme, au
-fond de la boutique, sourit.
-
-
-X
-
---Un aide, père Martin! c’est déjà bien du changement dans votre vie!
-
---Du changement? oh! si peu! Il y avait trop de pratiques!
-
---Tant mieux, père Martin! trop de travail enrichit!
-
-Et il sourit aussi, comme sa femme.
-
-Du changement? il ne comprend pas. Non, elle n’est point changée, son
-existence; voilà bien la place, l’église et la fontaine, les mêmes
-choses, les mêmes bruits, les mêmes paroles. Des morts qui passent, sous
-le drap noir; des enfants que l’on va baptiser. Les hommes marchent, les
-souliers s’usent. Tac! tac! pan, pan! mais cela va finir. La maison va
-se construire. Elle se construit, elle monte. Voici déjà tout le premier
-étage... On en parle dans le pays! La maison du père Martin?... Elle
-masquera la vue de la plaine à la maison du notaire, qui n’est pas
-content. Encore quelques jours, brave homme, et à force de besogner, tu
-auras gagné le jour du repos! Besogne! besogne! Elle chante clair, la
-fontaine! Demain tu ne l’entendras plus. Le bruit de ton marteau semble
-sonner la joie. La maison neuve a deux étages. Les maçons, sur les
-toits, contre la cheminée blanche, ont planté le drapeau, orné d’un
-bouquet de laurier-rose! Ton rêve est réalisé! Ta maison est debout. Ton
-drapeau flotte, ma foi! comme celui de la mairie aux jours des fêtes!
-Allons, Martin! paie aux maçons bouteille! Choisis pour cela un
-dimanche, un beau, un bon dimanche, et qu’on baptise la maison!...
-
-... Tu ne tireras plus l’alène et tu peux poser ton marteau!
-
-
-XI
-
-«Je ne tirerai plus l’alène, et je peux poser mon marteau!...» Tant on a
-bu et rebu à la santé du père Martin, qu’il s’est grisé, tout à fait
-grisé. Il est bon, le petit vin blanc dont jamais Martin n’avait bu! Ce
-n’est pas l’eau de la fontaine! Voici le premier dimanche de Martin, et
-c’est la première fois qu’un dimanche il n’entend pas sortir de l’église
-le bourdonnement régulier des psaumes, monotones comme la vie éternelle
-dont ils nous parlent! C’est donc, cette fois, un vrai dimanche, le
-dimanche du repos. Tout va changer, dans la vie de Martin. Et gaiement,
-il tapote sur l’épaule de l’apprenti. Eh! eh! eh!... Tous deux ils sont
-gris et tous deux se regardent d’un air bien drôle, en se disant des
-choses si plaisantes qu’autour d’eux on s’attroupe!... On rit d’eux; on
-les excite! La femme de Martin accourt... Comment! pourquoi la fête
-s’est-elle achevée en bataille?
-
-
-XII
-
-La fête s’est achevée en bataille. Aussi, comment s’est-il grisé?
-Pourquoi a-t-il grisé le petit apprenti? On ne les aurait pas plaisantés
-tous les deux sur le compte de sa femme à lui, le pauvre Martin! à son
-âge! Il n’aurait pas été furieux! Et le soir, dans la vieille maison
-qu’il habite (la vieille, pas la sienne, pas la neuve!), demeuré seul
-avec sa femme et son apprenti, il n’aurait pas vu rouge, et, d’un coup
-de tranchet, blessé au bras le jeune homme!... Mais c’était son premier
-dimanche! Il changeait, et pour toujours, de vie et d’habitude; il a
-voulu faire une fête, la fête de sa vie, la seule, l’unique, et qu’on
-dise: «Oh! Martin, ce jour-là, a bien fait les choses!» Et alors il est
-rentré gris! et il les a battus, tous les deux; ils se sont défendus; il
-y a eu des coups, des cris et du sang! Et (elle n’est pas gaie, cette
-histoire, mais elle est vraie, hélas! pour le malheur du pauvre homme!)
-il a, dans l’accès fou de sa colère d’ivresse, une lampe à la main, mis
-le feu aux rideaux de son lit, aux rideaux des fenêtres, criant bien
-fort: «Que tout brûle!...» Il en avait assez, de cette vie de travail où
-le seul jour de fête qu’il ait voulu se donner s’est changé en jour de
-malheur!...
-
-Et devant la maison en flammes, tandis qu’on panse l’apprenti et que
-l’on console la femme, Martin pleure, pleure! Martin pleure comme un
-enfant.
-
-
-XIII
-
-La maison neuve n’est plus à lui. La moitié de l’argent empilé dans les
-bottes a payé l’incendie, qui a été grave. Pourtant l’échoppe n’a pas
-souffert. La verdure, depuis ce jour (qui fut il y a deux ans), a
-repoussé; et l’horloge, au fond de l’échoppe, fait tac, tac, comme si
-rien ne s’était passé.
-
-Sur la place, les arbres tour à tour sont verts ou jaunissants ou tout
-dépouillés. La fontaine aux quatre becs coule, coule, coule avec son
-bruit gai, d’une gaieté triste parce qu’elle n’a point d’âme, et qu’elle
-laisse indifféremment passer les morts et les nouveaux-nés.
-Enterrements, mariages, baptêmes, sur la place de l’église de mon
-village, cela se voit tous les jours. Le chœur des grenouilles fait la
-nuit un grand tapage qui ne déplaît pas à ceux qui ont coutume de
-l’entendre, lesquels se réveilleraient brusquement, si ce bruit venait à
-se taire. En été, les cigales saccadées bruissent dans les hautes
-branches des platanes remués, sous lesquels l’ombre est criblée de ronds
-lumineux qui eux aussi s’agitent selon le vent, comme nos âmes qui
-toujours vont de l’espérance à la crainte, toujours! Tac, tac, pan, pan!
-le temps coule, le marteau frappe; les hommes marchent, les souliers
-s’usent... «Bonjour! bonjour! père Martin!...»
-
-
-XIV
-
-Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul sans apprenti. Sa
-femme ne sourit plus. Elle vieillit, vieillit, se parchemine et se
-voûte. Elle fait la soupe et coud les habits. Son mari tire l’alène. Il
-ne demande plus rien, ni maison, ni jardinet. Pourtant, parfois, comme
-en un rêve, il se répète: «Oh! si j’avais un jour, si, avant de mourir,
-j’avais une maisonnette! Un petit jardin!»--Mais au fond, il en a assez
-de la vie, de cette vie où les fêtes tournent en jours de malheur!
-
-Il vit par habitude, parce que c’est «comme ça».
-
-
-XV
-
-Dans son cadre de verdure, où le printemps met çà et là des fleurs
-rouges comme du sang, il a l’air d’un portrait de maître, où le peintre
-a su, par la ligne et par la couleur, raconter toute la vie d’un homme,
-toute la vie.
-
-
-XVI
-
-Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins de fer sifflent, à
-deux lieues du village. Ils courent sur des rails qui vont d’un bout du
-monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre comme un cercle une
-barrique; mais Martin est toujours là, assis sur sa chaise basse, dans
-son échoppe étroite.
-
-Sur la mer courent les navires qui, eux aussi, avec leur sillage, font
-un cercle à la terre. Martin est toujours là, tirant l’alène, frappant
-du marteau, dans son échoppe étroite.
-
-Il y a beaucoup de routes sur la terre, beaucoup de chemins, et les
-sentiers ne se peuvent compter. Les hommes marchent, les souliers
-s’usent. Martin ne bougera pas.
-
-Pan, pan! enfonce tes clous étoilés qui reluisent sous les larges
-semelles des souliers de nos paysans. Tu as enfoncé, dans du cuir,
-autant de clous, compère, qu’il y a d’étoiles au ciel! Pan! pan! Le
-marteau frappe! pan! pan! pan! toujours, toujours.
-
-Les conscrits quittent le village, soldats ou matelots, les gros
-propriétaires aussi;--et les uns et les autres vont bien loin sur les
-navires, dans les wagons; beaucoup font le tour du monde, mais, quand
-ils reviennent dans mon village, après les longues absences, ils
-revoient toujours le savetier Martin, un soulier solidement pris entre
-ses genoux serrés, rapprochant ses deux poings énergiquement fermés,
-écartant les coudes et tirant l’alène avec la régularité du gros
-balancier de cuivre qui, dans l’horloge à gaine, en forme de cercueil,
-droite derrière lui,--accompagnant de son «tac, tac, tac» le bruit du
-marteau qui cloue les semelles comme on clouera un jour le cercueil de
-Martin,--lui raconte l’éternelle monotonie des choses, que personne ne
-comprend.
-
-
-XVII
-
-Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul, sans apprenti,
-dans son échoppe étroite.
-
-Il recommence.
-
-
-
-
-L’IMMORTELLE
-
-A Jules Clément.
-
-
- C’est pas pour l’anneau d’or,
- Qu’elle me doit encor;
- Mais c’est pour un baiser
- Qu’elle m’a refusé!
-
-Le chanteur de village qui gâtait cette chanson populaire en la faisant
-tourner au burlesque, était coiffé d’un vieux képi beaucoup trop large
-pour sa tête d’oison; il avait ridiculement croisé sur sa poitrine les
-bretelles d’un pantalon rouge qui montait trop haut, et, reniflant à
-grand bruit, avec une grimace qui distendait ses lèvres aux coins
-violemment abaissés, il tordait, à la fin de chaque couplet, son vaste
-mouchoir à carreaux bleus, comme pour en exprimer des flots de larmes...
-
- Là-bas, dans le pré vert,
- J’ai tué mon capitaine.
- J’ai mis mon habit bas,
- Mon sabre au bout de mon bras,
- Et je me suis battu
- Comme un vaillant soldat.
-
-Le gros rire de cent cinquante buveurs suivait, comme un refrain repris
-en chœur, chacun des couplets de la complainte; ces buveurs étaient,
-pour la plupart, des gens de mer: pêcheurs, caboteurs, matelots,
-capitaines, jeunes et vieux; beaucoup de retraités; à ces gens étaient
-mêlés quelques ouvriers et quelques paysans.
-
-Un seul des buveurs ne riait pas.
-
-Et, de fait, il n’y avait pas de quoi rire. Comme le soldat du _Ranz des
-Vaches_, qui abandonne son poste de sentinelle, lorsqu’il entend sonner
-au loin le cor des pâtres de son pays rappelant leurs troupeaux, le
-conscrit de notre chanson est condamné à mort.
-
- Celui qui me tuera,
- Ça sera mon camarade!
- On me band’ra les yeux
- Avec un mouchoir bleu.
-
-Pourquoi, en vaillant soldat, s’est-il battu au sabre avec son
-capitaine? pourquoi l’a-t-il tué? Pour se venger de quelque moquerie,
-j’imagine, à l’adresse de ses amours naïves. La chanson ne le dit pas;
-mais, à coup sûr, il meurt pour l’amour, ce conscrit de la légende:
-
- Soldats de mon pays,
- Ne le dites pas à ma mère!
-
-Tous riaient, étant, ce soir-là, d’humeur à rire.
-
-Un seul était grave: un capitaine marin de ma connaissance, en veste de
-molleton bleu, ouverte et laissant voir la haute ceinture de laine
-rouge. Il fumait avec activité; et je voyais, au gonflement des veines
-de son énorme cou à plis rudes, qu’il avait envie de pleurer et qu’il se
-résistait.
-
- Enveloppez mon cœur
- Dans une serviette blanche;
- Portez-le au pays,
- Offrez-le à ma mie,
- Disant: Voici le cœur
- De votre serviteur!
-
-Quand la chanson fut chantée, le capitaine tira de sa poche un mouchoir
-à carreaux bleus, assez semblable à celui du chanteur grotesque, et
-s’essuya furtivement le coin des yeux.
-
---Eh bien! capitaine, lui criai-je d’un bout à l’autre de la salle,
-comment allez-vous? vous voilà donc de retour de Chine?
-
---Et en partance pour y retourner; j’appareille demain.
-
-Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés. Nous causâmes de la
-pluie et du beau temps.
-
-Lentement, le café se vidait. Voici que nous étions presque seuls.
-
---Les affaires vont-elles bien?
-
---Très bien, me dit-il; la mer, c’est le grand chemin. On y est volé
-quelquefois; mais ça mène à tous les bons endroits. La terre, c’est
-moins bon que la mer! Voyez nos paysans, les voilà ruinés par le
-phylloxera. Et nos tonneliers de Bandol; le mal de la vigne les a ruinés
-aussi! Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que, pour nous,
-c’est la fortune.
-
-Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis villages de la côte de
-Provence, entre Marseille et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe
-de plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a vingt ans
-encore, le pays des tonneliers et qui, décidément, est aujourd’hui le
-_pays de l’immortelle_.
-
-Je défendis la bonne terre et les paysans.
-
---Eh! capitaine, la mer, je l’aime aussi; mais il ne faut pas dire du
-mal de la terre!
-
---Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il. Tout s’aide et se
-sert, pardi! mais c’est dur tout de même d’avoir été un pays de vigne,
-d’avoir fait du bon vin pour la joie des vivants, et de ne plus produire
-que des fleurs pour les morts!
-
---C’est pourtant bien joli, l’immortelle!
-
---Oui, dit-il d’un air indifférent; mais il y en a trop aujourd’hui, sur
-nos collines; on n’y voit plus que ça et des pierres; au soleil de
-juillet, ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la vigne, quand
-il y en avait! Et c’était bien plus joli, l’immortelle, quand il n’y en
-avait pas tant!
-
-Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe d’un vert pâle,
-grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune luisant, de l’or véritable, fait
-avec du soleil.
-
---Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes filles vont faire la
-moisson des immortelles, dans les cultures en escaliers sur les coteaux,
-devant votre grande mer bleue, est-ce que ça n’est pas un beau tableau!
-Avez-vous vu mieux que ça dans vos voyages un peu partout?... Les
-fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir; il faut
-«cueillir» au moment où l’immortelle commence à peine à s’épanouir, à
-montrer le petit point rouge du milieu... Quel joli travail! Les fleurs
-cueillies, il faut les étaler au soleil afin qu’elles prennent encore de
-l’éclat, de la durée; et puis viennent les bouquets à faire, à entasser
-dans des chambres bien exposées au midi... Tout cela en pleine vie, en
-pleine lumière, parce qu’il faut qu’on pense aux morts! Tenez si j’étais
-peintre, capitaine, comme Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un
-portrait que j’appellerais _la Cueilleuse d’immortelles_.
-
-Le capitaine ne répondit pas; il souleva vers moi un regard chargé de
-questions; mais il ne dit rien.
-
-Le silence se prolongea, devint embarrassant; sans y prendre garde, je
-fredonnai entre mes dents deux vers de la chanson que nous venions
-d’entendre:
-
- Mais c’est pour un baiser
- Qu’elle m’a refusé!
-
---Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne savez pas mon histoire!
-autrement, vous n’auriez pas chanté ça, après m’avoir parlé des
-immortelles.
-
-Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement de curiosité qui m’avait
-ce soir-là rapproché du capitaine. Et, me levant:
-
---Adieu, lui dis-je; je vois bien que je vous aurai fait du chagrin sans
-le vouloir. Bonne nuit... et un bon voyage!
-
-Je lui tendais la main: il se leva lentement et dit:
-
---Non, je sors avec vous.
-
-Nous sortîmes.
-
-Le village était endormi. Pas une lumière à terre. Sur la mer, tout au
-loin, la clarté du phare; devant la jetée, les feux des bateaux à
-l’ancre; et dans l’eau tranquille baignait un ciel fourmillant
-d’étoiles. Nous étions en juillet.
-
---Où est votre brick?
-
---C’est celui-ci, le plus près de nous. Un fier bateau, dit-il. Et
-tenez, allons à bord; je veux vous conter ça; parler soulage.
-
-Il allait donner un coup de sifflet, signal convenu pour se faire
-envoyer le youyou de son bord, je l’arrêtai...
-
---Puisque je dois revenir à terre, capitaine, mieux vaut prendre mon
-bateau.
-
-Nous sautâmes dans l’embarcation que je lui montrais; chacun de nous
-empoigna un aviron; cinq minutes après, nous étions à bord du _Meyfret_.
-
-L’équipage était couché. Il était près de minuit. Nous amarrâmes mon
-petit bateau à l’arrière du brick, qui «évitait» sous un léger mistral.
-
-A la clarté d’un fanal suspendu, le capitaine posa deux verres sur le
-pont, y versa un peu d’eau-de-vie; nous étions assis sur des cordes à
-l’avant du bateau, préférant le plein ciel d’été à l’abri de la chambre
-ou de la tente.
-
-Plus d’une heure s’écoula avant que le silence fût rompu entre nous. Le
-doux balancement de la mer endormait la douleur du marin, nos pensées à
-tous deux; et nous étions là comme charmés, à écouter vaguement le
-monotone bruissement de l’eau sur l’eau; et, de nos yeux grands ouverts,
-vaguement nous regardions les milliers de milliers d’étoiles
-papillotantes qui emplissaient le ciel et qui semblaient grésiller dans
-la mer.
-
-De temps en temps, des fusées, qui étaient météores, traversaient le
-ciel et semblaient glisser tout le long de la paroi du dôme bleu jusque
-dans l’eau.
-
-Un de ces météores me parut tout à coup l’éparpillement d’un bouquet de
-fleurs lumineuses brusquement délié... il semblait qu’on les jetait par
-poignées... N’étaient-ce pas des immortelles? et la mer, une grande
-tombe?
-
-Je ne sais pas si la même rêverie traversa la pensée de mon compagnon;
-mais, juste à ce moment:
-
---Voilà, fit-il, je vais vous dire... Elle était cueilleuse
-d’immortelles, et très adroite à faire des bouquets bien réguliers. Elle
-s’appelait Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans. J’en avais
-seize; elle, quinze au plus.
-
-«Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles, y étant allé moi-même
-travailler plusieurs fois, dans un champ qu’avait mon grand-père.
-
-«Meyfrette était blonde. Elle avait un grand front très lisse sur lequel
-ses bandeaux plats reluisaient au soleil; et, pour le reste de son
-visage, rien de particulier que la plus belle beauté de jeunesse qu’on
-puisse voir. Beaucoup de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle avait
-aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller en demoiselle de la
-ville, comme le faisaient dès ce temps nos villageoises d’ici.
-
-«Au lieu des robes «princesse» et des chapeaux chargés d’oiseaux
-empaillés avec lesquels les autres croient s’embellir, elle portait
-simplement la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu, et la casaque
-d’indienne à petites fleurs, comme nos grand’mères. Un chapeau pour le
-soleil, et rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous y arrivions, à
-l’ombre, elle rejetait en arrière, d’un brusque mouvement de tête, son
-grand chapeau de paille qui alors pendait sur son dos, retenu par les
-rubans.
-
-«C’était, je vous dis, une brave fille!...
-
-«Je l’aimai.
-
-«Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire dans ce que je vous
-raconte. Je l’aimai. Comment vous dire ça mieux, pour vous le dire bien?
-Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne mangeais plus pour y penser.
-Je maigrissais, je ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas; je
-n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à la promenade, ni à la
-chasse avec mes oncles. J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait
-d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais regarder une chose ou
-l’autre, je ne voyais qu’elle! Loin d’elle, je sentais que ma vie
-n’était plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce qui me manquait, et
-c’était mon cœur.
-
-«Regardez là-bas la longueur du quai, depuis la dernière maison, dans
-l’est, jusqu’au château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les garçons
-du village, nous nous promenions là tous les soirs, aussi séparés qu’à
-l’école. Vers le milieu du quai, les garçons croisaient les filles,
-toujours sur le même point, tant la promenade était régulière. Chaque
-fois, on ne se voyait qu’un peu, juste le temps de se regretter; mais,
-pour ce moment où je passais pas trop loin de Meyfrette, en allant en
-sens contraire, j’aurais donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le
-payer de ça!... c’est pour vous dire que c’était un grand amour, un
-vrai.
-
-«Je lui écrivais des billets tout le long du jour, que, bien entendu, je
-ne lui donnais jamais; je les brûlais soigneusement après les avoir
-écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois j’en apprenais un ou deux par
-cœur, parce qu’il me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées
-pour lui plaire; mais je ne les lui récitais jamais. Du reste, ces
-billets ne pouvaient pas me satisfaire, parce que j’aurais voulu les
-terminer par un «Je t’embrasse»; et je n’osais jamais! Ce mot me venait
-toujours; je ne l’ai jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais
-toutes les étoiles! La tête me tournait, et je laissais là ma plume pour
-brûler mon papier!
-
-«Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle me voyait... mais à qui
-et à quoi ne riait-elle pas?... une enfant!... et si heureuse alors,
-avec son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait gros, en ce
-temps-là, au bon temps de la vigne et des tonneaux! et heureuse avec sa
-mère, une tant brave femme!
-
-«Elle riait donc, me criant du plus loin: «Bonjour, Justin!» toutes les
-fois qu’elle me voyait.
-
-«Imbécile! je devenais tout rouge, et c’est à peine si je répondais!...
-Est-ce bête, hein? insista le capitaine en me regardant fixement... Et
-si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que vous me voyez, à plus
-de quarante ans, avec de la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas
-froid, je vous jure, je suis encore timide comme une fille! Timide comme
-un oiseau! Nom de D...! que vous le croyiez ou non, c’est comme ça!...
-Si ce n’est pas une honte! Un rouleur de mer! un pirate! quoi! faut-il
-être bête!
-
-«Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose que: «Bonjour, Meyfrette!»
-ou: «Comment allez-vous, Mademoiselle Meyfrette?» non, rien autre
-jamais, sans doute parce que je ne pensais qu’à l’embrasser, et ça me
-rendait bête.
-
-«En ai-je fait des projets, bon Dieu! pour en arriver à ça: l’embrasser!
-En ai-je arrangé des parties de cache-cache, au jour tombant, dans les
-magasins d’immortelles!
-
-«Tout le jour, j’allais regarder les filles qui faisaient les
-bouquets... ou qui suspendaient sur les cordes de la terrasse les
-immortelles coloriées pour les faire sécher; j’étais là, debout contre
-le mur, au pied de la terrasse, ou couché au soleil comme un chien qui
-attend son maître sur le pas d’une porte. On commençait à dire dans le
-pays: «Ce fainéant de Justin!» Eh non, je n’étais pas paresseux, j’étais
-seulement amoureux, mais à en devenir fada!
-
-«Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine comme à lui-même. Je ne
-sais pas pourquoi il a fallu que je me mette à vous conter ça! Il n’y a
-pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de l’embrasser une fois, et je
-n’osais pas; je ne pouvais pas; quelque chose de plus fort me poussait,
-quelque chose de plus fort me retenait. Je n’ai jamais su quoi. Une
-honte du diable. Et, pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui
-dort et non pas d’un amoureux qui rêve.
-
-«Bon! un jour, tenez, en jouant à plusieurs, nous nous étions, elle et
-moi, cachés tous les deux seuls dans un grenier à immortelles. Une autre
-jeune fille cherchait. L’entendant venir, je dis bien bas:--«Meyfrette,
-fermons à clef!» Ce fut Meyfrette qui ferma; mais comme j’avais envoyé
-la main sur la clef en même temps qu’elle, il arriva que ma main se posa
-sur la sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble... Je laissai
-alors ma main sur la main de Meyfrette; je ne l’aurais pas retirée pour
-un empire. J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile! Je ne
-m’en allais donc pas, et elle non plus. Nous restions là,--pendant que
-la fille au dehors essayait d’ouvrir,--l’un contre l’autre, nos têtes
-rapprochées, ma main sur la sienne, que je n’osais presser pourtant! Ses
-cheveux blonds, un peu défaits, frôlaient les miens par moment. Quelque
-chose me répétait: Embrasse-la donc! Et je me penchais un peu; mais il
-me semblait que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le plafond sur
-ma tête. Et si ça n’avait été que ça! Mais elle aurait retiré sa
-main!... Et je ne l’embrassai pas, de cette fois encore!
-
-«La fille qui nous cherchait s’en était allée, nous croyant ailleurs. Je
-gardai longtemps la même position. Cela devint si embarrassant que je
-cherchai quelque chose à dire, pour en finir, et ne trouvai rien. A la
-fin pourtant, je jetai un regard sur les immortelles qui répandaient
-autour de nous leur odeur forte, les unes, en bouquets, suspendues au
-plafond, les autres aux murailles; d’autres encore en tas sur le
-plancher et je dis:
-
---Y en a-t-il, hein! y en a-t-il, Meyfrette, cette année, des
-immortelles!
-
-«Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola, en riant comme un oiseau
-chante.
-
-«Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine au long cours. Mon père
-se plaignit à lui de ma paresse.
-
---Si je l’emmenais, dit l’oncle?
-
---Emmène-le, dit mon père, qui savait son frère bon comme le pain et
-capable de me rendre heureux.
-
-«Mon oncle me prit à part.
-
---Qu’as-tu, petit, dit-il?
-
-«Il me retourna si bien que je lui avouai mon amour pour Meyfrette et
-mon désir de l’embrasser une fois, assurant qu’un baiser, un seul, me
-rendrait la vie, et le goût du travail.
-
-«Mon oncle rit beaucoup, et me dit:
-
---Voilà tout ce qui te chagrine, nigaud? Écoute: je ne t’emmènerai
-jamais malgré toi. Ce n’est pas sur le plancher des vaches qu’on mange
-le plus de vache enragée! Si un baiser te doit guérir, guéris, petiot,
-et, toute ta vie, plante des immortelles. Mais si tu dois périr d’amour,
-viens faire un petit tour du monde! Ça fait toujours du bien!
-
-«Je déclarai, bien entendu, que je ne partirais pas... Ne plus voir
-Meyfrette, bon Dieu! que serais-je devenu?
-
---Eh bien! nigaud, est-ce pour aujourd’hui? me disait mon oncle tous les
-jours! Ça n’est pourtant pas difficile d’embrasser une belle fille, et
-c’est véritablement agréable... ça n’est pas une affaire, je te dis!...
-Un bras autour de la taille, les lèvres sur la joue, et, clac! on fait
-chanter la caresse!
-
-«Il riait, il riait, mon oncle.
-
---Vous en parlez à votre aise, lui disais-je, parce que vous êtes vieux!
-mais moi, que vous dirai-je, je n’ai pas le courage d’oser!
-
-«Un jour, mon oncle annonça son départ pour le surlendemain.
-
---Je partirai donc sans t’avoir vu agir en homme! me dit-il.
-
---Mon oncle, répondis-je en le regardant d’un air fier, je crois que
-j’ai trouvé le moyen d’embrasser Meyfrette à coup sûr.
-
---Voyons le moyen.
-
---Nous allons faire croire à tout le pays que vous m’emmenez. Tous les
-parents et tous les amis nous viendront dire adieu à la maison...
-j’embrasserai tout le monde, vous comprenez, même les vieilles, mais
-aussi les jeunes!
-
-«Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer à ma mère mon départ
-pour le surlendemain. Je bondis de joie. J’embrassai mon oncle, pour
-commencer, et nous jouâmes la comédie du départ. Ma mère, en pleurant,
-me fit mon paquet.
-
-«Le lendemain, comme de raison, nos parents et tous les amis vinrent
-nous dire adieu. On but un coup de vin cuit; on trinqua au bon retour,
-et les embrassades commencèrent. Meyfrette était là.
-
-«J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes, j’embrassai les
-hommes, toujours en la regardant, _elle_, du coin de l’œil! Elle se
-tenait au fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers elle, tout
-rouge, mais bien résolu, hélas! mon Dieu! elle recula d’un pas, et tout
-bonnement dit: «Oh! non!»
-
-«Expliquer ce qui alors se passa en moi, est impossible. Un moment, je
-devins froid comme un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère sans
-pleurer. Toutes les choses que je regardais, je les voyais comme si
-c’eût été pour la première fois. Elles avaient un autre air,
-véritablement. Et je sortis au bras de mon oncle, sans me retourner.
-
-«Quand nous arrivâmes à bord:
-
---Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché, tu n’es qu’une bête!...
-Et à présent, mon garçon, retourne à terre, c’est assez joué la comédie
-comme ça, grand nigaud!
-
-«Je regardai vers le quai où le monde nous saluait; je vis ma mère et
-j’eus envie de rester; mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit; et
-je dis:
-
---Mon oncle, à présent les adieux sont faits. C’est le plus pénible...
-Eh bien! ce sera pour de bon... me voilà bien parti, je reste avec vous!
-
---C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle.
-
-«Il fit lever l’ancre, et nous partîmes vent arrière par une bonne brise
-nord-nord-est.»
-
-Le capitaine se tut. Le vent fraîchissait. Une bande rose éclaircissait
-au levant le bas du ciel qui du reste était demeuré clair toute la nuit.
-Des coqs lointains se répondaient, se renseignant sur l’aurore. La terre
-et la mer sentaient le matin. On distinguait, de plus loin que tout à
-l’heure, les risées sur l’eau. Et l’heure sonnait plus nette dans
-l’espace élargi. Le sombre du ciel se faisait pâle. Les étoiles s’y
-perdaient lentement comme si elles eussent reculé. Sur la ligne
-d’horizon une voile portait déjà les couleurs du jour.
-
-Nous nous étions levés...
-
---«Meyfrette se maria deux ans plus tard, avant mon retour.
-
-«Je revenais un peu dégourdi et à peu près consolé. Je revis Meyfrette,
-et je lui contai gaiement toute l’histoire.
-
---Mais que diable! Meyfrette, pourquoi m’avoir refusé un bon baiser, au
-jour du départ?
-
-«Elle pâlit, la pauvre!
-
---C’est que je t’aimais bien trop! dit-elle... Mais oublions ça, mon
-pauvre Justin... ça vient de m’échapper comme un cri!... Maintenant,
-adieu, pour toujours.
-
-«Et moi qui me croyais guéri, sur ce mot je redevins amoureux comme un
-fou, et de nouveau je partis pour faire le tour du monde, deux fois,
-trois fois et quatre, et voici la cinquième... Et à présent, il y a huit
-jours... Meyfrette est morte!»
-
-Il se mit à pleurer comme un enfant et à s’essuyer les yeux avec son
-mouchoir à carreaux bleus.
-
---Elle a toujours été malheureuse; ses parents, des tonneliers ruinés
-par la maladie de la vigne; son mari, un fainéant, mort avant elle
-pendant une de mes absences. Dès qu’elle m’a su au pays, il y a un mois,
-elle m’a fait appeler. J’ai trouvé une mourante... Et, il y a huit
-jours, je lui ai fermé les yeux!
-
-J’essayai quelques paroles de consolation, maladroites; il n’y en a pas
-d’autres. Je parlai d’avenir. Tout passe. Il était jeune encore. Il
-prendrait quelque jour pour femme une fille de vingt-cinq ans, en belle
-jeunesse, et avec sa tournure de vigoureux marin, ils feraient un fier
-couple! Ce jour-là, ce serait fête au village où le capitaine Justin
-était aimé, et, plus tard, nous conterions des histoires de sauvages aux
-petits Justin qui nous grimperaient aux jambes...
-
-Pour toute réponse, le capitaine tira de sa poche un étui à cigares en
-paille, brodé de perles roses et blanches, souvenir pour l’exportation
-de je ne sais quelle contrée lointaine, et il l’ouvrit lentement...
-L’étui ne contenait qu’un brin d’immortelle.
-
---Elle me l’a donné en mourant! dit-il.
-
-Il le baisa, referma l’étui et le replaça sur son cœur.
-
---Adieu! fit-il brusquement.
-
-Il ajouta:
-
---C’est toujours dur de quitter sa vieille mère!
-
-Puis il se baissa, prit les deux verres que nous n’avions pas encore
-touchés, m’en offrit un, trinqua avec moi en disant: _Longue vie!_ Et
-tandis qu’après avoir bu, je posais mon verre sur le pont, il lança le
-sien à la mer, dans un mouvement conforme à ses pensées, et cependant
-irréfléchi.
-
-Alors je saisis la corde de mon bateau que j’attirai vers nous, je
-serrai la main du capitaine, et, sautant dans l’embarcation, je
-m’éloignai en ramant avec lenteur.
-
-Le jour naissait, décidément. Toutes les cimes se teignaient de rose. Et
-j’entendais en m’éloignant les commandements du capitaine: «Largue les
-huniers!... bordez, hissez!... dérapez!... hisse le grand foc!»
-
---Adieu, adieu, capitaine Justin!
-
-Le brick s’éloignait fièrement. Il se balançait comme pour faire le
-beau. Le jour éclatait, empourprant sa haute voilure d’été, blanche,
-nettement découpée sur du bleu sans bords.
-
-Les voix du brick m’arrivaient à présent confuses; et, sur le quai, non
-loin, des cueilleuses d’immortelles, qui riaient parce qu’elles avaient
-seize ans, passaient, se rendant à leur travail, aux cultures étagées
-là-bas sur la colline; et le chanteur de la veille, ayant mis à la mode,
-dans tout le village, la chanson du conscrit, elles redisaient en chœur
-avec des voix fraîches comme la jeunesse:
-
- Je me suis engagé
- Pour l’amour d’une blonde!
- C’est pas pour l’anneau d’or
- Qu’elle me doit encor,
- Mais c’est pour un baiser
- Qu’elle m’a refusé!...
-
-Six mois plus tard, les journaux ont annoncé que l’on considérait le
-brick le _Meyfret_ comme perdu corps et biens...
-
-Pauvre capitaine! Sa mère, qui ne sait pas lire, ne connaît pas encore
-le malheur. Nous ne le lui dirons peut-être jamais. Elle pourra espérer
-toujours, la bonne vieille! Elle pourra croire son fils prisonnier des
-Anglais, pour longtemps sans doute, mais vivant du moins,--toujours
-comme dans la chanson:
-
- Soldats de mon pays,
- Ne l’dites pas à ma mère;
- Dites-lui bien plutôt
- Que je suis à Breslau,
- Prisonnier des Anglais,
- Qu’elle ne me r’verra jamais!
-
-
-
-
-LES ÉTRENNES DU PÈRE ZIDORE
-
-SOUVENIR
-
-A Léon Bouyer.
-
-
-Je l’avais connu le long des quais, le vieux Zidore, devant les étalages
-des bouquinistes.
-
-Humble employé d’un ministère, il déjeunait d’un croissant et dînait
-d’une flûte; mais il achetait des livres, des livres rares, s’il vous
-plaît. Pour pas cher, par exemple! Et sa collection était admirable.
-
-Un jour, il voulut me la montrer. Nous devînmes grands amis.
-
-Il y a de cela vingt ans. Il en avait alors plus de soixante.
-
-Dix ans plus tard, il cessa ses visites aux bouquins des quais.
-Rhumatisant, catarrheux, perclus, il garda la chambre, vécut entouré de
-ses chers livres, n’ayant aucune autre société. Une femme de ménage lui
-apportait chaque matin la flûte et le croissant. Il la voyait avec
-impatience, s’irritait lorsqu’elle époussetait les piles de livres qui
-chancelaient autour de lui et la renvoyait au plus tôt. Il n’aimait
-recevoir personne. Les livres lui suffisaient.
-
-Une fois par an, le 31 décembre ou le 1er janvier, il tolérait ma
-visite; il finit même par la désirer, déclarant qu’elle lui manquerait
-si je venais à l’oublier.
-
-Et je ne l’oubliai jamais.
-
-Cette année, au 1er janvier, je trouvai mon malade singulièrement
-«baissé», comme on dit. Déjà, l’année précédente, il se traînait avec
-peine d’un angle à l’autre de son étroite chambre, ne quittant son point
-d’appui d’une main que lorsqu’il sentait l’autre assurée.
-
---Eh bien! père Zidore, je viens vous souhaiter bonne année nouvelle!
-
---Ah! c’est vous, mon enfant?... Eh! eh! l’année nouvelle ne sera pas
-pour moi.
-
---Allons donc, père Zidore!... D’où vous viennent ces idées?
-
---Ce ne sont pas des idées; ce sont des choses qu’on sent comme ça!
-Voyez-vous, quand les vieux ruminent tout le jour les souvenirs de leur
-enfance, c’est signe qu’ils finissent. Et je vais sur ma fin. C’est,
-pardine, trop naturel!
-
-Il retomba lourdement dans son fauteuil, qu’il avait quitté pour me
-faire honneur, et me montra une chaise près de lui.
-
-Je gardais le silence, n’osant l’interroger, craignant d’inquiéter le
-brave homme, n’ayant pas pour habitude d’ailleurs de pousser aux
-confidences.
-
-Les gens disent ce qu’ils veulent dire. Si on les aime, c’est une raison
-de plus pour respecter leur liberté.
-
-Il me regarda, me comprit et sourit.
-
-«Il y a soixante-quinze ans, commença-t-il, ma mère travaillait pour
-vivre. Elle cousait, cousait, gagnant à grand’peine notre vie. Mon père,
-sous-lieutenant dans les armées du grand empereur, était mort à
-l’ennemi.
-
-«J’avais sept ans; je fis une grave maladie.
-
-«Ma mère me crut perdu. Le médecin aussi. La crise passa, mais je
-demeurai si faible qu’on continua à me croire mourant:
-
---Que lui donner? dit ma mère.
-
---Tout ce qui lui fera plaisir! dit le médecin.
-
-«Ma mère avait cru parler de ma nourriture. Je me fis fort de sa
-question et de la réponse du docteur pour exiger un joujou. Trop pauvre,
-ma mère, au jour de l’an, me donnait des «étrennes utiles»: des bas, des
-souliers ou une paire de manches de lustrine. Je demandai cette fois un
-pantin à musique!
-
-«Ma mère travailla nuit et jour; je la voyais, de mon petit lit, mettre
-en hâte points sur points; je voyais sauter sous ses doigts une agile
-étincelle qui était l’aiguille, et qui m’amusait! Les enfants sont
-égoïstes. Ils ne savent pas ce que coûte à leur mère chacune de leurs
-joies...--Après cela, ajouta le père Zidore en manière de réflexion, les
-hommes eux-mêmes jouissent bien chaque jour de toutes les merveilles de
-l’industrie, de la science, sans songer aux souffrances, aux morts
-qu’elles coûtent. C’est comme ça.
-
-Le père Zidore eut une quinte de toux qui l’interrompit longtemps. Il
-reprit:
-
---Les robes de belles dames que cousait ma mère me donnaient seulement
-une plus grande envie d’avoir mon pantin. Il serait habillé de satin...
-blanc et rose..., avec des dentelles pour collerette..., un joli bâton
-rouge pour le prendre; et, en le faisant tourner au bout de ce bâton, on
-entendrait chanter la musiquette qui serait dedans.
-
-«Alors je battais des mains de plaisir... Les yeux de ma mère se
-tournaient vers moi; et plus vite, plus vite, la petite aiguille
-sautait, plongeait dans la soie des belles robes, y disparaissait pour
-sortir un peu plus loin, tirant son fil de soie après elle, et toujours
-recommençait, en jetant sous les doigts de ma mère une petite étincelle
-qui me semblait de la gaieté... Et ma mère pleurait.
-
-«Enfin je l’eus, mon pantin à musique! C’étaient mes premières
-étrennes... Et je n’en ai jamais eu d’autres.
-
-«Ma mère me l’apporta pour le 1er janvier. J’étais couché, enveloppé de
-couvertures, sur un fauteuil que nous avions, le même où me voilà
-encore. Dès le palier, ma mère se mit à faire tourner le pantin au bout
-de sa hampe, et j’entendis, comme dans un rêve, la musiquette métallique
-de ce pantin tant désiré... Il avait deux airs: une valse lente, et puis
-un air gai, très vif, qui alternaient.
-
-«Vous savez comment se produisent ces sons? La hampe du pantin est fixée
-dans l’axe d’une roue qui met en mouvement un rouleau de cuivre criblé,
-hérissé de petites pointes d’acier. Chacune de ces pointes, à mesure que
-le rouleau tourne, soulève une dent d’une sorte de peigne de métal qui
-est un clavier. La vibration de chaque dent donne une note.
-
-«Et cela fait une musiquette grêle, grêle, menue, aigrelette, qui a
-toujours, même dans les airs mélancoliques, quelque chose de brusque et
-de sautillant.
-
-«Ma mère entra, faisant toujours tourner le pantin. Je tendis les bras,
-soulevé par l’extase, et, tout le jour et toute la nuit, il me répéta,
-mon pantin rose, ses deux éternelles chansons, la triste et la gaie,
-passant de l’une à l’autre sans trop de difficulté, après un petit
-silence pourtant, durant lequel on entendait dans sa poitrine rebondie
-un bruit de mécanique qui se prépare à bien s’appliquer: _Cric! crac!
-brum!_ «Il tousse, maman! il se mouche! criais-je, comme Monsieur le
-curé avant le sermon!»
-
-Et le père Zidore toussait aussi, mais longtemps, longtemps! La quinte
-violemment secouait le fragile corps du vieillard. Puis il se remettait
-à conter, avec lenteur quoique avec abondance, revoyant comme dans un
-rêve de fièvre toutes les choses dont il parlait:
-
---«Je couchais avec mon pantin, et mon pantin mangeait avec moi.
-
-«Il avait l’air d’un œuf d’autruche qu’on aurait habillé; son
-justaucorps dentelé était mi-parti blanc et rose. Son bonnet de folie,
-de même. Sa collerette était de dentelles. Il avait des pendants
-d’oreilles et des cheveux blonds, frisottés, et une petite figure
-souriante, rose et blanche comme un dessus de boîte de baptême.
-
-«Quand il tournait, le bas de sa robe dentelée s’élargissait autour de
-lui comme une jupe de danseuse, et il avait l’air de pencher la tête en
-souriant de bonheur...
-
-«Je guérissais lentement; et le pantin, bien soigné, couchait maintenant
-dans une boîte, sur les débris de soie et de velours que rejetait ma
-mère en cousant les robes des belles dames.
-
-«Il charma les heures de ma convalescence.
-
-«Puis, ma mère l’enferma dans son armoire, avec ses pauvres objets
-précieux, avec la chaîne et la montre d’argent de mon père et le collier
-de chaînette d’or qui lui venait de sa mère à elle.
-
-«Il était si beau, mon pantin! Il fallait le conserver! Il avait coûté
-si cher! Et puis, je l’aimais tant! Le voir un moment devint une
-récompense pour laquelle je savais tout souffrir. Pour l’entendre, le
-soir, en m’endormant, je savais être sage tout un jour, réciter ma fable
-sans faute et réciter aussi, d’un air capable, toute ma table de
-Pythagore.
-
-«Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais ma vie comme copiste chez
-un notaire. Je laissais religieusement le pantin chéri dormir dans
-l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et la montre d’argent.
-
-«Je me mariai. J’eus un fils... car j’ai eu un fils, mon enfant!...--dit
-le père Zidore en me regardant d’un œil qui devenait trouble.
-
-«Il dormait, mon fils, dans le berceau où j’avais dormi sous le regard
-de ma mère. Il y resta peu de temps; il mourut à l’âge des anges; et sa
-mère, peu de temps après, mourut aussi.
-
-«Le soir, dans notre bon temps, en rentrant du travail, je retrouvais ma
-femme, la petite mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous
-aider à vivre. Et je prenais le pantin rose; je l’élevais au-dessus du
-berceau. Mon enfant tendait les bras et riait, riait, et mettait aussi
-ses petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il eût voulu s’envoler
-pour saisir le pantin rose dont la jupe flottait bouffante... et dont la
-petite âme chantait, gaie ou triste tour à tour: _Cric! crac! brum!
-frum!_ «Il tousse, petit, l’entends-tu? Il se mouche! comme Monsieur le
-curé quand il va prêcher!»
-
-«La jeune mère riait aux éclats... Et j’enfermais le pantin bien
-soigneusement lorsque le petit, fatigué de le désirer, s’endormait
-enfin, rêvant d’un pays où les petits enfants font tourner eux-mêmes les
-pantins roses... sans les casser!
-
-«_Brum! brum! cric! crac!_»
-
-Le père Zidore cessa de parler. Son regard nageait dans un vague
-indéfini.
-
-Il se leva, appuyé des deux mains aux piles de livres chancelantes, fit
-quelques pas de l’une à l’autre, ouvrit une armoire...
-
---Le voilà! dit-il.
-
-Et, lourdement, élevant le pantin rose dans sa main droite, il me le
-montra.
-
-Il était rose et blanc; fraîche, toute fraîche, sa jupe dentelée, comme
-si elle sortait de chez le faiseur; fraîche comme une rose du printemps,
-la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze ans bien sonnés. _Eh! eh!
-cric! crac! brum!_ Il se mit à tourner, à tourner comme un fou, penchant
-sa petite tête qui souriait de bonheur, avec des joues roses, roses, des
-joues d’enfant à l’âge des anges, et de petits cheveux blonds, tout
-frisottés, qui vibraient au vent de la danse!
-
---Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes du petit Zidore... et
-celles de mon fils, _eh! eh! cric! crac! brum!_ Lui non plus n’en a
-jamais eu d’autres... Tenez, ça me fatigue; faites-le tourner vous-même,
-mon fils... parce que je veux l’entendre.
-
-Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris qu’il fallait lui obéir,
-qu’il voulait revoir sa vie au son de la musiquette.
-
-Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il tournât bien librement.
-
-Et je le regardais; et je regardais aussi le père Zidore, tout ridé,
-lui, courbé, chevrotant, cassé, tremblotant, la peau jaunie, le crâne
-dénudé, vieux, vieux, vieux! O jeunesse imbécile des objets! Le pantin
-tournait impassiblement, souriant, rose, frais, jeune, enfantin... Et
-quand je m’arrêtais: «Encore!» suppliait le vieillard, tendant les bras
-d’un mouvement machinal, comme autrefois lorsqu’il était au berceau et
-que sa mère voulait l’endormir. _Cric! crac! brum!_ la mécanique
-toussait, et la valse de reprendre encore... Ah! que c’était triste!
-
-Un vieil air--qu’on entendait souvent autrefois--a le don de rappeler
-plus vivement qu’aucune parole au monde l’instant de la vie où on
-l’entendait... Ici, ce n’était pas l’air seulement que retrouvait le
-père Zidore, c’était la même voix, la petite voix métallique, sans aucun
-changement de ton ni même d’inflexion, avec toute sa jeunesse de
-mécanique bien conservée dans l’armoire à linge, comme le parfum d’un
-sachet... _Cric! crac! brum!_
-
-Le père Zidore murmura: «Maman!» puis il ajouta deux noms... le nom de
-sa femme et un autre petit nom de baptême... Et là, sous mes yeux,
-tandis qu’à sa prière je faisais tourner le pantin, _cric! crac!
-brum!_... le père Zidore expira, le premier jour de l’année.
-
-Quand je posai enfin la poupée sur la table chargée de livres, je
-croyais le père Zidore endormi; j’ouvris en silence un des vieux livres
-qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père Zidore dormait en effet,
-mais il ne s’éveilla plus. Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il
-d’un pays où les enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses sans
-les casser.
-
-Le père Zidore a laissé, par testament daté du 1er janvier, jour de sa
-mort, ses livres à la bibliothèque de sa ville natale, et à moi, par une
-clause expresse, il a légué son pantin! Il savait, le père Zidore, que
-je crois à l’âme des pantins roses et que j’aimerais celui-ci.
-
-Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans une armoire vitrée. A
-travers les vitres, il me regarde en souriant; toujours, éternellement
-jeune et gai; mais je ne le fais plus tourner jamais, parce que sa
-musiquette métallique me donnerait envie de pleurer.
-
-
-
-
-LA LETTRE
-
-A François Tiranty.
-
-
-Un soir, en 186..., à la brasserie, j’écoutais mon ami Jules, étudiant
-comme moi, grand causeur, buveur infatigable, homme de beaucoup
-d’imagination; je l’écoutais sans mot dire. Il parlait...
-
---«Il y a, me disait-il, il y a dans tous les hommes un israélite qui
-attend un _Messie_.
-
-«Pour moi, quand on frappe à ma porte, je tressaille. Quand il tonne, je
-suis tenté d’ouvrir les fenêtres. Ces trois mots: «_Qui est là?_» sont
-pour moi gros d’espérance; je les prononce avec émotion: _Qui est là?_
-Peut-être est-ce le _Messie_ ou le _message_ attendu. En présence de
-quelle figure vais-je me trouver, quand j’aurai ouvert ma porte?
-L’inconnu tient ma curiosité en haleine. L’idéal que je rêve peut venir
-à moi d’un moment à l’autre, ou m’envoyer quelque chose de lui; sous
-quelle forme? je l’ignore.
-
-«Il y a, dans le corridor de ma maison, une boîte aux lettres que je
-fouille plusieurs fois par jour, croyant chaque fois y trouver une
-nouvelle importante.
-
-«On espère bien davantage de l’inconnu, au mois de mai, car tout
-reverdit; la vie recommence; l’illusion universelle se renouvelle et...
-c’est à en rire, mais vraiment je suis tenté quelquefois de regarder si
-l’hirondelle qui passe devant ma fenêtre, à portée de la main, avec un
-petit cri léger; si le moineau franc qui saute sur mon balcon, tournant
-sa tête d’espiègle pour me regarder du coin de l’œil; si le ramier qui
-se pose sur l’arbre du jardin, ne portent pas un ruban de soie autour du
-cou ou autour de l’aile, et, attachée au ruban, la lettre que
-j’attends...
-
-«Je ris alors de mon illusion éternelle, comme j’en pleure quelquefois!
-
-«Hier, j’étais sorti, le soir, pour me promener à l’aventure dans Paris.
-Rien n’excite à l’espérance infinie comme d’errer dans la ville immense
-où je sais que tout existe, toutes les gloires, toutes les merveilles,
-toutes les beautés et tous les amours; et il me semble toujours que je
-ne rentrerai pas chez moi, dans ma chambre maussade, sans avoir
-rencontré ce je ne sais quoi que j’aime d’avance, et que j’appelle.
-
-«J’étais sorti après mon dîner; il était six heures. En passant le long
-de la grille du Luxembourg, à l’endroit où des touffes de lilas passent
-à travers les barreaux, j’avais regardé une femme, une femme en toilette
-claire; j’avais fixé sur elle ce regard interrogateur et amoureux que je
-jette parfois autour de moi comme un homme arrivé avant l’heure au lieu
-d’un rendez-vous. Elle avait souri d’un air de connaissance.
-
-«Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle, j’avais regardé un
-charmeur d’oiseaux qui donnait à manger aux moineaux et aux ramiers du
-jardin, pendant que les premières hirondelles rasaient la terre en
-criant.
-
-«Après cela, j’avais perdu de vue la jeune femme; je croyais la
-retrouver dans toutes celles qui passaient, jeunes et belles, en
-toilettes claires; et, après chaque déception, l’espoir me reprenait,
-plus vif, de la revoir. Le crépuscule était venu, tiède; puis, la nuit.
-Il me semblait que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver ce soir
-même. Pourquoi ce soir? Je ne savais, mais je le croyais. Il était dix
-heures. Quand onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi. J’attendais
-toujours... Si tard?... Oui; une lettre encore pouvait m’être arrivée.
-
-«J’ouvris la boîte aux lettres qui _attend toujours_, dans le corridor
-de ma maison. La lettre y était! Qu’elle fût de la personne de tout à
-l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant, entre cette
-personne et cette lettre, je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport.
-
-«A peine l’ayant touchée, je compris que c’était d’_Elle_. La lettre
-était si élégante! si lisse! si parfumée! que dans l’ombre je le
-compris. J’aurais voulu la lire tout de suite; mais j’étais dans
-l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le seuil de la porte,
-j’entrevis l’écriture de l’enveloppe, fine, claire, pure, _inconnue_.
-Mon esprit, pourtant, l’avait déjà vue; et il me sembla que déjà une
-fois (je ne sais pas _où_) j’avais tenu ainsi cette lettre, la même,
-essayant de reconnaître l’écriture à la lueur du gaz de la rue.
-
-«Je rentrai précipitamment. Je montai chez moi, très vite, très vite;
-j’étais essoufflé; je tenais la lettre entre le pouce et l’index, comme
-on tient un _papillon_, tremblant de le froisser ou de le laisser
-envoler. Mon sang battait au bout de mes doigts, contre la lettre; il me
-semblait que tout mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais
-appuyé contre une poitrine blanche, ferme et inerte. Pourquoi _celle_
-qui venait à moi ne répondait-elle pas à mon émotion? car je
-m’apercevais que mon _messie_ était l’_éternel féminin_, et j’avais bien
-reconnu une écriture de femme.
-
-«A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais entré dans ma chambre.
-J’avais allumé la bougie. Je respirais; je m’étais débarrassé de mon
-pardessus; j’avais mis mes pantoufles, je m’étais assis dans mon
-fauteuil le plus large; enfin, je m’étais mis bien à mon aise, pour
-jouir, sans que rien de la réalité me gênât dans mon bonheur idéal. La
-lettre, je l’avais posée sur ma table, n’osant pas encore l’ouvrir. Un
-seul mot de la suscription attirait mon regard; c’était mon prénom
-_Jules_, écrit plus petit que mon nom;--je tremblais de déchirer
-l’enveloppe.
-
-«Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent les voix chères de ceux
-qui les ont écrites. Il y a au-dessus des mots comme de subtiles notes
-de musique qui reproduisent l’accent et les inflexions de la voix
-connue. Quelqu’un lit en vous avec les intonations claires, précises,
-réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre que vous vous lisez.
-Si vous la lisez à voix haute, le charme s’en va, car vous parlez plus
-haut que l’_être_ qui parle en vous, et qui est l’_absent_ lui-même, et
-vous étouffez sa voix.
-
-«Je regardais mon prénom, et une voix le prononçait en moi. Elle ne
-ressemblait à aucune de celles que je chéris, mortes ou vivantes. Quelle
-douce musique! quelles inflexions suaves dans les deux syllabes qui
-forment mon prénom! quelle tendresse voilée et profonde! quelle passion
-dévouée! c’était puissant et nouveau. Ma fenêtre était ouverte; l’azur
-noir bleuissait; le vent doux m’apportait du jardin des parfums et des
-plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent.
-
-«J’avais déchiré l’enveloppe; je lisais. La voix parlait en moi
-mystérieuse et pleine d’âme. Un bonheur infini me venait de cette lettre
-et passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait mes yeux, et
-m’arrivait aussi du ciel profond, et du jardin, par la croisée ouverte;
-et toute cette grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon cœur qui
-se gonflait; j’étais prêt à fondre en larmes.
-
-«Que cette lettre fût une réponse, cela ne m’étonnait pas. Je n’avais
-écrit à personne, mais mon regard avait parlé si souvent à l’_inconnue_;
-mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul, prononcé tant de mots
-emportés du vent,--qu’il n’était point surprenant que mes paroles ou mes
-regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue répondait. Qui
-était-elle?--je ne savais. J’avais sans doute un peu de fièvre, car tout
-cela me semblait très naturel.
-
-«Oh! le nom charmant qui signait la lettre! le nom rare et presque
-jamais entendu! le nom imprévu, idéal!... j’étouffais de plaisir; c’en
-était trop; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en assurer. Je relus
-l’adresse de ma lettre. Je la relus à voix haute, pour la bien entendre.
-A peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et pleine d’âme et de
-passion qui tout à l’heure chuchotait en moi, se tut; le charme était
-rompu et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces mots: «_... pour
-remettre s. v. p. à Monsieur Anatole...!_»--
-
-
-
-
-LE RETOUR DES CLOCHES
-
-A Charles de Pomairols.
-
-
-Nous étions cinq petits amis et nous habitions des enclos voisins, sur
-les dernières pentes de la grande colline violette au pied de laquelle
-est bâtie Toulon, la ville de guerre.
-
-Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus les toits rouges de
-la ville, la rade;--par-delà la rade, les vertes collines de
-Saint-Mandrier--et, par-delà les collines, l’immense mer toute bleue,
-éternellement changeante et toujours pareille à elle-même.
-
-Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne nous quittions guère. Le
-plus grand, Léon, avait douze ans; Paul, le plus petit (c’était moi), en
-avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour, un vrai tambour que nous
-suivions partout d’un air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un
-drapeau; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite, armés de sabres de
-bois, et Paul venait le dernier, toujours, et ne portant jamais rien que
-ses pensées...
-
-Elles étaient lourdes, car tous les jours le petit Paul découvrait un
-peu du vaste monde, et, de plus--honni soit qui mal y pense--le petit
-Paul était amoureux.
-
-Il aimait--oui, vraiment--la grande sœur de Tiennet; un petit nigaud, ce
-Tiennet, le fada de la bande, à qui l’on faisait croire des choses...
-oh! des choses!... Figurez-vous que ce bêta croyait que le _Petit
-Chaperon rouge_ est une histoire arrivée! Si c’est possible, à neuf ans!
-
-La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous appelions Liseron. Elle
-avait près de quinze ans. Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait.
-Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait. Elle venait, deux
-fois par jour, à l’heure des repas, appeler son frère dans les ravins où
-nous nous égarions, au fond des forêts de romarins où nous nous croyions
-perdus, parmi les rochers où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba.
-
-Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour de Léon la guidait...
-Elle accourait, criant de sa jolie voix: «Tiennet! Tiennet-et-et!»
-
-Alors, chut, silence! le tambour devenait muet. Nous nous glissions,
-invisiblement, au plus épais des fourrés. Nous nous couchions dans le
-thym qui, écrasé, sentait bon. Et, quand la voix s’éloignait:
-«Tiennet-et-et!» Aussitôt: ran tan plan! le tambour semblait dire: «Ah!
-la sotte qui n’a pas su nous trouver!» Le drapeau s’élevait à bout de
-bras, par-dessus les cimes des romarins, et quand la chercheuse arrivait
-enfin, tous ensemble, avec un grand cri, nous nous précipitions vers
-elle, suspendus à ses robes, à ses bras, à son cou... Et Paul, étant le
-plus petit, était toujours embrassé. C’est pourquoi il aimait Lison.
-
-Tous les autres aussi l’aimaient.
-
- *
-
- * *
-
-Le Vendredi-saint de cette année-là, Tiennet ne vint pas jouer, et Léon
-dut laisser à la maison son tambour.
-
---Maman, déclara-t-il, m’a dit comme ça: «Les cloches sont parties. Tu
-auras ton tambour demain.»
-
-Cette assimilation des tambours et des cloches nous donna fort à penser
-et nous ne parlâmes plus d’autre chose.
-
-Toutes les cloches de France étaient parties pour Rome. On ne les
-entendrait plus que le lendemain, à midi. Elles reviendraient dès le
-matin, car la route est longue; mais comment reviendraient-elles?
-Comment?... Par le grand chemin du ciel. Elles auraient des ailes pour
-la circonstance. Pourrait-on les voir? Peut-être, s’il ne leur prenait
-pas fantaisie de monter trop haut dans l’espace, hors de vue, ou de
-passer trop loin, là-bas, au-dessus de la pleine mer.
-
---Eh bien! mes amis, dit Léon d’un air capable, tout ça, c’est des
-contes, comme le _Petit Chaperon rouge_. Ça n’est pas arrivé.
-
-Nous nous en doutions un peu, et pourtant tout notre petit monde se mit
-à réfléchir d’un air d’ennui. Tous et Léon lui-même semblaient déçus et
-déconcertés. Je n’oublierai jamais l’air malheureux, désœuvré, de ce
-grand Léon, tandis qu’il nous instruisait. On voyait bien qu’il lui
-manquait quelque chose. C’était, j’imagine, son tambour.
-
---«Les cloches, mes amis,--poursuivait-il, le bras tendu, l’index
-rigide,--sont là-bas, dans les clochers. Seulement, elles ne sonnent
-pas. Et l’on vient vous raconter qu’elles sont parties pour Rome! Papa
-m’a dit:
-
---Il n’y a que les imbéciles pour croire ça.
-
-«Même maman a répondu:
-
---Tu as tort, les petits enfants n’ont pas besoin d’en savoir si long.
-
-«C’est alors qu’elle m’a pris mon tambour. Il n’est pas à Rome. Les
-cloches non plus. Voilà.»
-
-Nous étions convaincus, froidement, et un peu tristes de connaître la
-vérité. Comment secouer cette mélancolie? Il fallait inventer un jeu.
-Voici ce que nous imaginâmes. Chacun disant son mot tour à tour,--puis
-tous parlant à la fois, le projet que voici se trouva finalement arrêté:
-
-Puisque nous étions savants, nous nous amuserions de l’ignorance et de
-la sottise de Tiennet. Nous l’emmènerions, le lendemain matin, tout en
-haut de la colline, et nous ferions semblant de voir les cloches passer
-dans le ciel. Lui, il ne les verrait pas, puisqu’elles étaient toutes
-dans les clochers; et ce serait très drôle. Nos vacances de Pâques
-allaient donc être bien employées.
-
-Léon se chargea d’aller prendre Tiennet chez lui le lendemain matin, et
-nous nous séparâmes pleins de songes, nous demandant quelle figure
-ferait notre petit camarade, au sommet de la grande colline. Une chose
-encore nous attristait un peu: c’est que Lison, depuis deux jours,
-n’était pas venue nous appeler. Cela, d’ailleurs, arrivait quelquefois,
-et c’était bien naturel aujourd’hui, puisque Tiennet, à cause sans doute
-du Vendredi-saint, était resté à sa maison, comme le tambour.
-
- *
-
- * *
-
-Le lendemain matin eut lieu l’ascension. Nous prîmes tous les cinq la
-route du génie militaire. Léon avait son tambour, mais les baguettes
-dormaient sur sa poitrine, fixées au baudrier. Sa mère lui avait
-recommandé de ne jouer des baguettes qu’après le retour des cloches.
-Pierre tenait son drapeau enroulé autour de la hampe et incliné vers la
-terre. Et nous hâtions tous le pas, essoufflés, à la suite du grand
-Léon, et nos petites mains cherchaient de temps en temps, lorsque la
-pente était trop raide, un point d’appui sur nos petits genoux.
-
-Arrivés à mi-côte: «Halte!» commanda Léon. Nous nous assîmes et
-commençâmes à causer, contents d’un peu de repos, réjouis à l’idée de
-nous moquer de la crédulité de Tiennet.
-
---Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à coup, viendra te chercher
-aujourd’hui?
-
-La réponse que fit Tiennet nous plongea tous dans un grand trouble. Non,
-Lison ne viendrait pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade.
-Depuis trois jours elle était couchée.
-
---Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait mourir, acheva Tiennet
-d’un air grave. Maman m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise,
-il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et moi je suis venu bien
-volontiers parce que j’ai entendu dire une chose: quand on peut voir
-passer les cloches dans le ciel, si l’on pense bien vite un vœu, le bon
-Dieu fait arriver ce qu’on lui demande... Alors, vous comprenez,
-n’est-ce pas? pour Lison, il faut que je voie les cloches!
-
-Il y eut un long silence.
-
---«C’est comme pour les étoiles filantes,» dit enfin le petit Pierre. Et
-Frédéric continua:--«Si on demande une chose au bon Dieu avant que
-l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que vous voulez.»
-
---Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta:--Il faut que je voie
-les cloches!
-
---Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça n’y fait rien. Pour
-Liseron, c’est la même chose.
-
-Il avait raison, Paul: Nous faisions tous le même vœu.
-
-Il y eut encore un très long silence. Quelque chose de grand
-bouleversait nos petits cœurs. C’était doux, triste et confus. C’était
-notre amour pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent, jolie
-et vivante, l’entendre encore nous appeler dans l’écho de la montagne,
-l’embrasser encore, la perdre et la retrouver dans nos immenses forêts
-de romarins plus hauts que nos têtes! Quelle idée nous faisions-nous de
-la mort de Lise? Nous savions seulement que ce serait ne plus la revoir.
-Nous n’acceptions pas cela. Et comment être sûrs qu’elle ne mourrait
-pas? Ah! si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches! Si l’un de
-nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant les petits nuages du ciel
-comme des hirondelles ou des goélands! Et pourquoi non? Nos pères n’y
-croyaient pas, au voyage des cloches par le chemin des oiseaux, mais nos
-mères nous l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles qui avaient
-raison? Nous voulions tant être consolés!
-
-Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle, informulées, plaintives,
-comme enveloppées dans le touchant désir qui leur donnait naissance.
-Nous l’aimions tant, la grande Lise! Par amour pour elle, nous étions
-malheureux de ne pas croire aux cloches qui volent... Après tout, elles
-volaient, peut-être! Pourquoi pas?... Pas toutes, si vous voulez, mais
-quelques-unes... Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers, mais
-celles de Paris, qui sait?... En tout cas, personne ne songeait plus à
-se moquer du pauvre Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On voulait
-seulement savoir que Lise ne mourrait pas.
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant nous étions arrivés sur le sommet nu et pierreux de la
-colline. Le tambour et le drapeau furent posés à terre, et nous
-regardâmes autour de nous. C’était si large, tout le pays vu de là-haut,
-les collines et les plaines, et toute la mer et tout le ciel--que nous
-eûmes un peu peur.
-
-Mais nous étions cinq, bien armés; et, en abaissant les yeux, nous
-apercevions, au bas de la colline, le toit rassurant de nos maisons,
-nous reconnaissions nos terrasses, et même, sur les terrasses, les gens
-qui passaient... «Là, c’est papa, oui, j’en suis sûr; là, c’est
-grand’mère!»... Hélas, sur la terrasse de Tiennet, il n’y avait
-personne. La chambre de Lise n’avait pas même ouvert ses fenêtres, par
-ce beau matin de Pâques fleuries. Et alors, sans nous rien dire, tous
-ensemble, nous quittâmes sa maison des yeux, pour regarder dans le ciel,
-et y chercher notre espérance.
-
-Ceux qui n’ont pas ainsi cherché, tout enfants, durant une heure, dans
-l’infini d’un ciel semé de petits nuages, à voir passer une forme ailée
-qui doit apporter la promesse d’un bonheur, ne sauront jamais combien le
-désert bleu est vaste, et combien d’ailes et d’atomes y voltigent, le
-rayant sans cesse de zigzags et de caprices inattendus.
-
-Les nuages, par bonheur, cachaient de temps en temps le soleil. Tout de
-même, nos yeux nous faisaient mal à force de regarder la trop vive
-lumière. Et quand nous les reportions à terre, on voyait, sans
-comprendre pourquoi, de petites ombres bizarres.
-
-A chaque instant nos cœurs bondissaient... Tantôt c’était une mouche
-qui, passant à portée de notre main, nous avait fait l’effet d’une
-cloche lointaine volant tout au fond du ciel, perdue tout là-bas
-par-dessus la mer; tantôt c’était un moineau de toiture qui,
-tranquillement, vaquait à ses affaires. Beaucoup de mouettes nous
-trompaient, indistinctes là-bas, tout là-bas, du côté des îles d’Hyères,
-près d’un certain rocher où elles font leurs nids. Il y avait aussi dans
-l’air beaucoup de choses sans nom, qui flottaient... des bribes de
-laine, laissées par les moutons aux griffes des genêts épineux et que le
-vent avait ramassées; toutes sortes de riens légers, pareils à des fils
-de la Vierge; des brins de plumes, des débris subtils qui échappent aux
-mains des travailleuses, et qui se mettent, soulevés par une brise, à
-voyager deci, delà, dans le ciel, comme de petits êtres, suivis parfois
-par un oiseau trompé...
-
-Nous regardions vers l’Orient, vers Rome et vers Jérusalem. Les
-hirondelles, nous le savions, viennent de par là, les martinets, les
-ramiers voyageurs, tous les êtres migrateurs en qui cette saison d’avril
-fait éclore un désir de changement...
-
-Et en nous aussi était un désir de fuite et de vol, un élan vers
-l’espace libre, un rêve de planer. Quelque chose en nous se soulevait,
-comme une aile captive, inutile... Et c’était l’amour. C’était la prière
-et la tendresse. Comme elles sont au cœur des hommes, elles étaient déjà
-en nous, renaissantes, impérissables...
-
- *
-
- * *
-
---En voilà une! je l’ai vue!
-
-Il avait vu une cloche, le petit Paul! Oui, avec les yeux de son désir,
-avec les yeux de son amour, il l’avait vue.
-
---En es-tu sûr? cria Tiennet, un peu pâle.
-
---Oui, oui!
-
-Il n’en était pas sûr, oh! non. Mais il croyait qu’ayant cru en voir
-une, il pouvait dire: je l’ai vue!
-
-Qui saurait expliquer où commença son tendre mensonge d’enfant? C’est à
-lui-même qu’il mentit d’abord, avec l’espoir de tromper Tiennet, non
-plus pour se moquer de lui, mais tout au contraire pour le consoler.
-Enfin, pourquoi ne pas le dire? il espérait bien un peu tromper aussi le
-bon Dieu... Oh! l’insaisissable tendresse!
-
-Tous les yeux écarquillés cherchèrent au ciel le point fuyant, la petite
-et furtive raie sombre que Paul avait désignée du doigt.
-
-Le sceptique Léon la revit le premier:
-
---Là, là! oui, là, je la vois!
-
-Il y avait tant de petits nuages capricieux, dans le ciel d’avril! Tous
-les yeux éblouis, fatigués, se rouvrirent ardemment.
-
-Que vous dirai-je de plus? L’un après l’autre ou l’un par l’autre, nous
-la vîmes tous, la cloche aux grandes ailes, qui nous apportait la santé
-de Lise, et le bon Dieu des enfants fit semblant de nous croire. Il est
-certain qu’il se mit à sourire, puisque Lison revint quelques jours plus
-tard nous appeler encore, avec sa jolie voix, dans l’écho de la
-montagne.
-
-Quand nous descendîmes, ce Samedi-saint, la pente de la grande colline
-au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville terrible aux bruyants
-arsenaux, le tambour de Léon battait joyeusement, notre drapeau déroulé
-flottait avec gaieté; les sabres de bois jetaient des éclairs... Et
-petit Paul, chargé de ses pensées, répétait à Tiennet, d’un air de défi:
-
---Que quelqu’un vienne nous dire que nous ne les avons pas vues!... Et
-il verra!
-
-
-
-
-QUINZE AOUT ET QUATORZE JUILLET
-
-
---«Autrefois», me dit Darbous d’un ton mélancolique, en plaquant une
-truellée de ciment au fond d’un trou qu’il a ouvert dans mon mur, pour y
-sceller le double support d’une cloche, «autrefois... c’était le 15
-août!»
-
-Ces paroles, qui font suite à la pensée la plus secrète de Darbous, me
-semblent étranges; mais, de lui, rien ne m’étonne, et «je laisse venir».
-
-_Darbous_ est un mot qui signifie: _taupe_; c’est le sobriquet provençal
-de mon maçon. Darbous soutient avec moi des conversations à perte de vue
-sur les plus graves sujets. Il a des façons très originales de
-considérer les choses, et je l’écoute toujours avec un infini plaisir.
-
---Est-ce que votre femme, Darbous, s’appelle Marie?
-
---Oh! ce n’est pas ça, monsieur; et si je parle du 15 août, c’est que
-nous y voici, et je dis que le 15 août, c’était le 14 juillet de
-l’Empereur.
-
---Il y a une grande différence entre les deux dates, Darbous, puisque le
-14 juillet, c’est la fête de la République--entendez-vous?--de la
-liberté!
-
-Darbous laisse tomber sa truelle dans l’auge vide, lève sur moi un
-regard oblique, prend dans sa boîte en écorce de châtaignier une grosse
-pincée de tabac, et dit:
-
---Alors, vous y croyez, vous, à la liberté?
-
-J’entrevois dans ces quelques mots des profondeurs incalculables, et,
-bien vite, curieusement, je m’apprête à jeter la sonde dans ce néant qui
-m’est apparu.
-
---Tout ça, fait-il en reprenant sa truelle, tout ça, _c’est la même
-chose un autre jour!_... Voilà mes opinions. Aussi, moi, les jours de
-fête, je travaille, si les patrons veulent. J’en suis guéri, monsieur,
-de faire la fête avec le monde... Il y a longtemps que j’en suis guéri!
-
---Et depuis quand, Darbous?
-
---Depuis la première fête du 14 juillet qui a été en France!
-
---Et pourquoi, Darbous, en êtes-vous guéri?
-
---Pourquoi? Parce qu’il m’est arrivé, le jour de cette première fois, un
-«tour du diable», un tour à devenir fou! Alors j’ai juré de laisser la
-France faire toute seule la fête du 14 juillet, qui est le 15 août de la
-République.
-
---Ah! vous avez juré, Darbous, de laisser la France faire ses fêtes
-toute seule?
-
---Oui, monsieur! Et depuis--voilà bien des années!--je me suis tenu ma
-promesse!
-
- *
-
- * *
-
-Darbous s’est tu. Il y a un silence très long. J’espère que l’histoire
-va suivre d’elle-même: elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur une
-échelle double, donne «un coup de niveau» afin de poser bien droit ses
-supports de cloche. Alors, je prends mon parti:
-
---Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous, qui ait pu vous décider à
-ne plus prendre aucune part aux réjouissances publiques?
-
-Darbous devine que je le plaisante un peu, et, sans lâcher son niveau,
-il tourne vers moi la tête, et, clignant de l’œil:
-
---Vous parlez bien, monsieur! vous parlez comme une affiche... Moi, je
-ne sais pas lire, mais on m’en a lu plusieurs!...
-
-Il me parlait presque tout bas; il s’interrompt, change de ton, et, sans
-transition, d’une voix d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre,
-un _bambino_ en train de jouer avec mes chiens: «Dè mortiè!» Et tandis
-qu’avec une lenteur merveilleuse le manœuvre gâche du mortier, Darbous,
-assis sur la haute plate-forme de l’échelle double, raconte:
-
---Depuis quelques jours, mon père me répétait: «Tu devrais bien brûler
-ces broussailles, pour nous en débarrasser!»... Il faut vous dire,
-monsieur, que nous demeurons tout en haut du village, près des ruines du
-château, tenez, là-bas, regardez!
-
-Il me désigne du doigt sa maison--plantée presque au sommet du cône qui
-domine toute la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le vieux
-village de la Garde.
-
---Elle s’aperçoit de loin, celle-là!
-
---Pour mon malheur! comme vous allez voir!... Donc, je répondais à mon
-père: «Dans quatre jours c’est le 14 juillet; toutes ces saletés de
-méchantes broussailles, je les brûlerai ce jour-là et même la veille.
-Nous serons, comme ça, les premiers à faire «un peu d’illuminations.»
-
---C’était une bonne idée, Darbous.
-
---De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais pas avoir! Le 14 juillet
-arrive, j’avais fait un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien,
-pleine de piquants... j’y avais ajouté une vieille chaise cassée, deux
-ou trois caisses pourries... un peu de paille... et zou, une
-allumette!... Le feu part... Ça se met à brûler sur un emplacement vide
-devant la maison... C’était un peu avant la nuit; et nous, assis à
-table, près de notre porte, nous commençons à manger la soupe, bien
-contents de ce feu de joie, qui nous débarrassait enfin de toutes nos
-balayures!
-
---Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas faire un souvenir triste?
-
---Attendez, monsieur!... Tout à coup un voisin, en courant, arrive, qui
-nous dit:--«Où est le feu?--Le feu, gros animal, il te crève les
-yeux!--Pas celui-là, l’autre!--Nous n’en avons point d’autre!--Alors,
-dit-il, ça va bien, quoique ça soit une idée drôle, de s’asseoir pour
-dîner devant un si gros feu, en plein mitan de juillet!...» Voilà qu’à
-ce moment j’entends le tambour... ran, pan, tan! ran, pan, tan! et je
-criai: «Ah! bon! voilà la fête qui commence!»--«La fête! Ah bien oui, la
-fête! C’est le tambour qui annonce partout que vous avez, par accident,
-mis le feu chez vous! Écoutez maintenant la cloche!...» La cloche
-sonnait, le tambour battait. C’était le tocsin et le rappel, et voilà
-que, par la petite rue qui monte vers notre maison, étroite et droite
-comme cette échelle-ci, je vois venir contre nous _un magasin de monde_,
-tout un régiment! avec des cruches, des seaux, des arrosoirs, tout le
-tremblement, et enfin la pompe!... Ceux de la queue, oui, monsieur!
-traînaient la pompe, qui était toute neuve, et ceux de la tête, avec
-leurs casseroles, apportaient l’eau!... Oh! ils étaient bien cent
-cinquante, avec des gamins qui _suivaient devant_, et qui criaient:
-«Darbous a mis feu! Darbous a mis feu!...» Moi, voyant venir ce
-spectacle, je me lève de table pour mourir de rire à mon aise! J’étais
-si jeune, alors! Mais en me voyant rire, tous ces gens-là, femmes et
-hommes, malcontents d’avoir été dérangés au bon moment du dîner,
-s’entraînèrent à m’injurier! Mon père veut leur expliquer: on ne le
-laisse pas ouvrir deux fois la bouche! Et tout le village, monsieur, a
-passé devant moi à la file, qui secouant son arrosoir, de colère, qui
-son pot-à-eau, qui sa cruche, en me criant mille sottises, des sottises
-à faire trembler, ce qui ne m’empêchait pas de rire: c’était bien tout
-le contraire!... Par malheur, Monsieur le maire qui est médecin, et qui
-était parti dans sa voiture pour voir ses malades, en entendant la
-cloche et le tambour, au galop revint au village, et là il entend dire
-que j’ai comploté, moi, pechère! une mauvaise farce!... Alors, le garde
-me vient dessus, avec son tambour, et veut à toute force m’emmener en
-prison! oui, en prison, monsieur, un treize de juillet!... Il fallut
-faire de la défense, avec mon frère le cuirassier... Et voilà ce que
-c’est, monsieur, que votre fête de la liberté!... La voilà, la
-liberté!... et voilà le peuple!
-
- *
-
- * *
-
-Darbous, toujours assis au sommet de son échelle, prononça ces paroles
-d’un ton inimitable de parfaite indifférence et de tranquille dédain
-pour les multitudes et pour la politique.
-
---Et que dit le maire, Darbous?
-
---Il dit, comme de juste, qu’il valait mieux pour le village que
-personne ne fût brûlé!
-
-Darbous haussa les épaules, puis tout à coup de sa voix terrible:
-
---Petit! Et ce mortier?
-
---Est-ce que vous croyez, maître Darbous, répondit la frêle voix de
-l’enfant, que je peux, à la fois, gâcher du mortier et écouter toutes
-vos histoires!... Le monsieur parle comme une affiche, à ce que vous
-dites; mais vous, oh! vous parlez comme le catéchisme!
-
-Il alla gâcher du mortier lui-même et acheva de mettre la cloche en
-place; puis il rangea ses outils et, au moment de me quitter:
-
---A présent, si vous voulez, je vas vous la bénir d’un mot, moi, votre
-cloche, monsieur: je souhaite simplement que jamais elle ne dise: «Au
-feu! au feu! au feu!» ni pour de bon, ni surtout pour rire!
-
-
-
-
-LES DEUX ÉTAMEURS
-
-A Paul Arène.
-
-
-«_O! stablaza casséroll’ è blantsi forcettes! stablaza!_» Ce qui veut
-dire: «O! étamer casseroles et blanchir fourchettes, étamer!»
-
-Poussant de temps à autre ce cri traditionnel, à travers les échos de
-nos collines de Provence, deux étameurs piémontais allaient au hasard,
-de bastide en bastide, par un beau jour d’été.
-
-Ils portaient comme enseigne quelques vieux chaudrons qui avaient noirci
-leurs mains et en toute évidence (ne sais comment) leur visage qu’on
-devinait rose pourtant sous les taches de suie. Ces étameurs étaient
-gras et ils marchaient à la sueur de leur front, avec nonchaloir, en
-cherchant l’ombre des «clapiers» et des pins parasols. De la sueur qui
-ruisselait sur leur visage, une goutte parfois tombait jusqu’à terre,
-noire sur les «roucas» blancs. Les deux «stablazaïres» marchaient de
-conserve, sans échanger un mot, en rêvant.
-
-A quoi pouvaient-ils bien rêver dans ce magnifique paysage? Le soleil
-était sur son déclin. Le flanc de nos collines, où s’étagent en gradins
-la vigne et les blés alternés, portait à la fois la gloire de juillet et
-l’espoir de septembre. La lumière flottait, dansait, tremblotante comme
-une étoffe transparente, merveilleuse, envolée au gré des brises,
-s’accrochant et s’étalant partout. Pas un atome voltigeant qui ne fût
-prisme; pas un grain de poussière en l’air qui n’apparût étincelle. Et à
-l’horizon, sur la mer scintillante, cette gaze, formée d’atomes lumineux
-et frémissants, semblait comme le voile nuptial de la Méditerranée
-amoureuse... C’est peut-être à cela que rêvaient les deux compagnons.
-«_O! stablaza casséroll’! stablaza!_» Brusquement, s’arrachant à sa
-rêverie panthéiste, l’un ou l’autre ouvrait sa grande bouche et lançait
-dans la lumière son cri éclatant; puis la bouche se refermait, et les
-deux stablazaïres poursuivaient leur route, muets, précédés de leur
-ombre longue et suivis du bruit de leurs gros souliers heurtés aux
-roches, et du tintement de leurs chaudrons entre-choqués.
-
-Or, ainsi cheminant, ils arrivent à la nuit tombante, à Pierrefeu. Le
-petit village, bâti sur un mamelon, reçoit à pleines vitres les rayons
-rouges du couchant. Les deux establaza gravissent la rampe tortueuse et
-s’arrêtent au _Cheval vert_, chez l’aubergiste Trotebas.
-
-Ils dînent bien et vont se coucher.
-
-L’hôtelier en personne les conduit à la chambre qu’il leur a destinée.
-Il les précède, un «calen» à la main. Le calen fumeux éclaire à peine un
-long corridor dans lequel s’ouvrent, à droite et à gauche, une douzaine
-de portes. La porte de leur chambre est la dernière de toutes...
-
---«Dormez bien, les amis! dit l’aubergiste; il fait jour de bonne heure
-en ce mois-ci, et je n’ai pas de «viores» plus qu’il n’en faut.
-J’emporte le «calen». Couchez-vous donc sans lumière. En vous
-déshabillant dans la ruelle, vous ne sauriez manquer le lit, et vous
-n’êtes pas de ces commis voyageurs de Paris qui font les «monsigneurs»
-et lisent de couchés! Ainsi donc, restez sans chandelle. Bonsoir... Et
-crainte des voleurs, car mon auberge est pleine--vu le romérage et la
-foire--je retire la clef. Je rouvrirai à l’aube.»
-
---Bonsoir donc, maître Trotebas, disent d’une seule voix les deux
-establaza!
-
---Bonsoir, bonsoir...
-
-Maître Trotebas, en retirant la clef de leur porte fermée à double tour,
-rit tout seul, d’une étrange manière, à la lueur du «calen» odorant, car
-c’est de bonne huile d’olive qui brûle dans cette lampe de fer, de forme
-antique. Éclairé en rougeâtre par le «calen» qui se balance à son poing,
-au bout d’une chaîne rouillée, le visage de maître Trotebas est plein
-d’une gaieté diabolique et mystérieuse... Quels peuvent être les projets
-du mystérieux et diabolique aubergiste?
-
-Aubergiste facétieux, maître Trotebas, qui a tiré son plan, vient
-d’enfermer à double tour les deux étameurs dans une chambre noire, sans
-jour d’aucune sorte, sans fenêtre ni soupirail, dont la porte même ouvre
-dans un corridor obscur, où la clarté du ciel ne peut pénétrer que par
-d’autres portes ouvertes... «Eh! eh! eh! le bon tour, ma foi!...»
-L’ingénieux Trotebas rit tout seul en redescendant dans la grand’salle
-basse; car Trotebas est un maître «galejaïre», un émérite farceur, la
-joie et l’honneur du village, l’auteur et l’acteur comique de sa
-commune, où les théâtres sont inconnus... Trotebas rit donc étrangement
-à la lueur de son «calen», car il a conçu l’idée d’une farce admirable
-dont les deux étameurs seront les involontaires héros, une mirobolante
-comédie qui lui fera le plus grand honneur et dont on s’entretiendra à
-vingt lieues à la ronde, le soir, dans les veillées, pendant
-longtemps!...
-
-Le lendemain matin, l’Aurore aux doigts de rose, se soulevant sur la
-pointe des pieds, chercha par monts et vaux, dans les «drayes» fleuries
-de thym et de lavande, les deux stablazaïres matineux, et s’étonna de ne
-pas les rencontrer!
-
-Eux qui d’ordinaire, levés «avant jour», lestés d’un pain frotté d’ail
-et arrosé d’un verre de «garden», promenaient leurs chaudrons sonores
-sous les pinèdes, à l’heure où le soleil commence à paraître, que
-faisaient-ils donc aujourd’hui et comment n’étaient-ils pas encore par
-chemins?--Eh quoi! seraient-ils pour la première fois oublieux de leur
-maîtresse, l’Aurore, dont ils n’ont jamais manqué le royal petit lever,
-et qui se plaît tant à se mirer dans le poli de leurs chaudrons de
-cuivre? Hélas! la matinée se passe, et les deux stablazaïres, victimes
-de la ruse, pleins d’une confiance primitive et d’une primitive candeur,
-dorment côte à côte dans le même lit, à poings fermés, comme il sied à
-des Piémontais qui ont fait plus de seize lieues d’une haleinée.
-
-Le premier des deux qui s’éveille a dormi plus d’un tour de cadran,
-douze heures! Il est dix heures du matin. Il n’a plus sommeil, plus du
-tout, mais, comme il fait encore nuit, il s’étonne de son insomnie et se
-donne de garde d’éveiller le camarade... Le camarade de son côté ne dort
-plus, et se garde bien de bouger, car, surpris de son insomnie, il ne
-veut pas que son camarade en pâtisse!
-
-Ainsi, côte à côte, éveillés et n’osant se parler, dans leur délicatesse
-exquise et dans la crainte des coups de poing l’un de l’autre, tous deux
-restent longtemps couchés, roides, immobiles, silencieux, rongés par
-l’ennui de ne pas dormir, et les yeux écarquillés dans l’obscurité. Tout
-à coup, il semble à l’un d’eux qu’il a entendu une sonnerie... Il compte
-en lui-même les coups d’une horloge fantastique et l’halluciné laisse
-échapper ce cri: «Miéjour!»
-
-Pourquoi _midi_? et pas minuit? il est midi, en effet! Quelle voix
-secrète a révélé à cet homme la vérité de l’heure? Eh! celle que Dieu a
-mise dans l’estomac de tout honnête homme: la voix de la faim!
-
---«Ouvre la fenêtre,» dit à l’un l’autre. L’autre, de la chercher à
-tâtons, la fenêtre; mais on sait qu’il n’y a point de fenêtre dans la
-chambre qu’a donnée l’aubergiste à ses hôtes mystifiés.
-
---La fenêtre?... Je ne la peux pas trouver!
-
---Quel âne!... De l’eau à la mer, par la madone! tu n’en trouverais pas,
-fada!
-
-Et voilà nos deux hommes ensemble, à tâtons tous les deux, cherchant la
-fenêtre le long des murs! ils ne heurtaient aucun meuble, car la noble
-chambre n’était meublée que d’un lit: ils tâtonnaient donc dans
-l’obscurité, ne palpant que murailles plates, ouvrant leurs yeux tant
-qu’ils pouvaient et commençant à pâlir de peur, car le sortilège
-semblait s’en mêler, et de vrai, quant à supposer sans fenêtre une
-chambre d’auberge, non, cela ne leur venait pas!
-
-Pendant ce temps, pieds nus pour ne pas être entendus, l’aubergiste et
-ses clients, «grouliers» et marchands forains, les amis de l’aubergiste
-et sa famille, ses quatre enfants (son chien même était là qui aboyait
-par instant et se faisait battre), tous, dans le corridor obscur,
-tâchaient de deviner au bruit ce que faisaient dans l’ombre les deux
-victimes.
-
-A force de chercher la fenêtre, les stablazaïres trouvèrent la porte! et
-va de la frapper et «basseler» à tour de bras, à coups de pied, en
-jurant comme s’ils étaient en colère. Et l’aubergiste de répondre tout à
-coup avec sa voix enflée à la croquemitaine:
-
---Qui pique ainsi, tron de sort! Avez-vous fini, ô mandrins! Voleur de
-tonnerre! eh! fénas! Attendez, si j’y vais, je vous ferai bien taire!...
-Attendez, étameurs de carton!
-
-Et tout en disant: «Attendez», prestement il se déshabillait, se mettait
-en chemise, comme un homme au saut du lit, et prenait en main et
-allumait la lanterne nocturne dont on se sert pour visiter l’étable. Et
-tout l’auditoire, pieds nus, étouffant d’un rire contenu et qui
-s’échappait parfois des bouches en sifflant comme un vent coulis,
-dégringolait l’escalier, pour ne pas arrêter si tôt la bonne farce.
-
-Maître Trotebas ouvrit la porte et, terrible sur le seuil:
-
---«Oh! marrias! Coqs de rue, douleurs de maison! va-nu-pieds, coureurs
-de grand’route! Allez, ô étameurs de ma tante! n’avez-vous pas crainte,
-qué? Que vous prend-il de basseler ainsi! Êtes-vous fous, donc, ou
-seulement ivres! Il y a pourtant quatre heures déjà que vous avez bu en
-mangeant! S’il se peut! Un escaufestre ainsi! Nous irons chercher les
-gendarmes tout à l’heure si nous voulons «plier l’œil!» Oh! oh! brigand
-de sort et pétard de cougourde! je tiens auberge peut-être pour que ces
-musiciens de chaudrons viennent me faire musique de nuit et m’éveiller
-la maison, troubler les braves voyageurs et faire japper tous les
-chiens! A cette heure de nuit, canaille, que vous prend-il de faire les
-mitamates? Il est juste minuit; que voulez-vous? Dormez! je vous ai dit
-qu’au jour on vous réveillera! Les chaudrons sont-ils si pressés d’être
-étamés qu’il faille en démolir ma porte? En voilà assez! Dormez, que
-j’ai dit!»
-
-Deux grands coupables, pris sur le fait, n’ont pas mine plus piteuse que
-les deux stablazaïres, qui, tête basse, s’allèrent coucher, et, à force
-de le vouloir, fatigués d’ailleurs par une faim tiraillante, de nouveau
-firent un long somme qui les tint sourds et muets jusqu’à la nuit,
-tandis que se gaudissait à leurs dépens le village tout entier.
-
-Tout le village, et les paysans venus pour le romérage, à la porte de
-l’auberge se pressaient, curieux, se racontant cent fois les détails de
-la nuitée, impatients de la suite, et l’inventant par avance avec divers
-dénouements.
-
-Que de pots versa l’heureux Trotebas aux curieux assoiffés!--Trois
-commis voyageurs, qui devaient partir ce jour-là, firent bonne dépense
-encore, afin d’assister à la fin de l’aventure.
-
-Cependant, à la nuit bien close, s’éveillèrent les deux héros. Et va de
-bâiller et de s’étirer en musique:
-
---Me semble qu’elle est longue, la nuit, dis un peu, toi,--longue,
-LONGUE, LONGUE!
-
---Oh! oui, répondit le camarade, si longue que jamais je n’ai vu sa
-pareille.
-
---De sûr, on ne dirait pas une nuit d’été!
-
---Ni même d’hiver, cambarada!
-
---Et moi, je dis que peut-être on nous a emmasqués!
-
---Oui, j’ai vu, hier au soir, en bas, pendant que nous mangions la
-soupe, un homme qui nous regardait en riant, et non d’un mauvais air!
-
---Ah! nous aurons mangé d’une herbe!
-
---Il faut encore--tant pis--repiquer à la porte!...
-
---Attends, j’y vais... attends un peu...
-
-Et, de peur de fâcher trop l’aubergiste, c’est tout discrètement, cette
-fois, que les stablazaïres inquiets frappent à la porte: toc, toc, toc!
-
-Et, appliquant la bouche au trou de la serrure, de sa plus douce voix,
-l’un d’eux:
-
---Maître Trotebas!... O maître Trotebas! Ouvrez-nous un peu, qu’il doit
-être jour, cette fois!... Nous avez-vous oubliés, ô maître Trotebas!
-
-Il les entend, pardieu, le bonhomme aux aguets! Le compère se tient de
-rire! Et, cette fois, il ouvre, dans le corridor, la porte de sa chambre
-en face de la leur; et, dans sa chambre, il a ouvert la fenêtre par où
-se peut voir une bonne lune bien pleine et ronde comme un fond de
-chaudron luisant, tout de neuf étamé.
-
-L’aubergiste, encore en chemise, et sa lanterne au poing, apparaît aux
-deux stablazaïres:
-
---Eh bien, les amis? à la bonne heure, cette fois! voilà qui est parler
-sans trop de bruit! en gens honnêtes! mais que ne dormez-vous, que
-diable! jamais je ne vis gens si éveillés! avez-vous la fièvre et que
-vous faut-il? L’essentiel ne vous manque pas dans la chambre que vous
-avez!
-
-A ce ton de naturel et de douceur, les stablazaïres sentent la
-conviction de leur folie se glisser doucement dans leur sein, et
-s’excusant de l’erreur répétée, avec force soupirs, se remettent au lit!
-
-Dormirent-ils, ou non? Ils se livrèrent d’abord à une consternation
-silencieuse. Convaincus, mais étonnés, ils veillèrent dans l’ombre,
-immobiles comme deux statues, en espérant le jour, ne songeant qu’au
-soleil! Oh! comme leur tête était pleine de levers d’aurore,
-resplendissants!... Quand le jour fut proche,--le second jour!--de
-lassitude ils firent encore une espèce de somme d’où ils furent en
-sursaut éveillés par l’aubergiste en grande indignation!
-
---Eh quoi! dormias, vous êtes la nuit miaulants et criards comme chats
-de gouttière, et, au jour, muets comme des sars! Debouts, beaux
-fainéants! Dépêchez! je vous fais lumière... je vous ai, par les saints,
-préparé une soupe à se lécher les doigts, et abondante comme pour des
-hommes qui seraient restés un jour sans manger!... Dépêchez donc, avant
-une heure il sera jour plein, paresseux!
-
-Ils furent vite habillés, pour être vite à la soupe! et comme ils
-mangèrent! Dieu sait! après une assiettée, une autre, et l’aubergiste
-les regardait faire, et les clients et tout le monde,--en riant.
-
---O bonnes gens, disaient les stablazaïres, on dirait que vous n’avez
-jamais rien vu!
-
-Le repas--une chaudronnée de soupe--le repas achevé, ils prirent leurs
-chaudrons sur l’épaule, et quand ils furent pour payer:
-
---Non, non, braves stablazaïres, dit le plaisant mais honnête
-aubergiste, je peux, en ce temps-ci, où j’ai tant de voyageurs à cause
-de la foire, donner pour rien la retirée à deux bons garçons comme vous;
-et cette fois, amis, je me tiens pour payé.
-
-Ils s’en allèrent donc, les deux stablazaïres, bien contents de
-l’affaire; et comme tout le village était sur pied, chacun sur sa porte,
-pour les voir passer, eux, héros d’une telle farce,--ils s’en allèrent
-disant, tandis que l’aube blanchissait et que chantait le coq:
-
---Comme on se lève matin, en ce pays du diable!
-
---Eh, pardi! je le crois! les nuits y sont si longues!
-
-
-
-
-LE VASE D’ARGILE
-
-A Clément Massier.
-
-
-I
-
-Jean avait, de son père, hérité un petit enclos au bord de la mer.
-Autour de l’enclos, bourdonnaient les ramures des pins qui répondaient
-aux bruissements des vagues. Au pied des pins, le sol était rouge, et
-l’ombre pourpre de la terre, tombant dans le bleu des vagues du golfe,
-les rendait violettes et tristes, le soir surtout, aux heures de
-rêverie.
-
-Il y avait, dans l’enclos, des roses et des fraises. Les belles filles
-du voisinage venaient chez Jean acheter de ces fruits et de ces fleurs,
-comparables à leurs joues. Roses, lèvres et fraises, ayant même
-jeunesse, avaient la même beauté.
-
-Jean vivait heureux, devant la mer, au pied des collines, sous un
-olivier planté devant sa porte, et qui, en toute saison, faisait flotter
-sur son mur blanc une dentelle d’ombre bleuâtre.
-
-Auprès de l’olivier, il y avait un puits. L’eau en était si fraîche et
-si pure que les filles du voisinage, aux joues de rose, aux lèvres de
-fraise, y venaient, matin et soir, avec leurs cruches. Sur leur tête
-couronnée d’un coussinet, elles portaient, en les soutenant de leurs
-beaux bras nus, relevés en anses vivantes, les cruches, sveltes et
-rebondies comme elles.
-
-Jean regardait toutes ces choses et il admirait et bénissait la vie.
-Comme il n’avait pas vingt ans, il aima d’amour une des belles filles
-qui puisaient de l’eau à son puits, qui mangeaient ses fraises et qui
-respiraient ses roses.
-
-Il dit à cette jeune fille qu’elle était pure et fraîche comme l’eau,
-savoureuse comme la fraise et suave à respirer comme la rose. Alors, la
-jeune fille sourit.
-
-Il lui répéta la même chanson et elle fit la moue.
-
-Il lui répéta son même refrain; et elle épousa un matelot qui l’emmena
-sur la mer lointaine.
-
-Jean pleura beaucoup, mais il admirait toujours et il bénissait la vie.
-Jean pensait quelquefois que la fragilité de ce qui est beau, la
-brièveté de ce qui est bon, donne du prix à la bonté et à la beauté des
-choses.
-
-
-II
-
-Un jour, il s’avisa que, sous la croûte végétale, la terre rouge de son
-champ était d’excellente argile. Il en prit un peu dans sa main, la
-mouilla de l’eau de son puits, et façonna un vase naïf en songeant aux
-belles filles qui ressemblent à des amphores sveltes à la fois et
-rebondies.
-
-La terre de son champ était, en effet, d’excellente argile. Il se
-fabriqua une roue de potier; il construisit de ses propres mains, avec
-son argile, un four qu’il adossa à la muraille de sa maison, et il se
-mit à fabriquer de petits pots à mettre des fraises.
-
-Il devint habile à cette besogne, et tous les jardiniers des environs
-venaient chez lui s’approvisionner de ces pots légers, poreux, d’un beau
-rouge, rebondis et sveltes, où la fraise s’entasse sans s’écraser et
-dort à l’abri d’une feuille verte...
-
-La feuille, le pot, les fraises, forme et couleur, cela enchantait le
-monde, et les acheteuses, au marché de la ville, ne voulaient plus de
-fraises que vendues dans les pots, sveltes et rebondis, de Jean le
-potier.
-
-Et plus que jamais les belles filles visitèrent l’enclos de Jean. Elles
-apportaient maintenant des paniers de roseaux tressés, des «canestelles»
-où s’empilaient les pots vides, rouges et frais. Mais Jean savait
-maintenant regarder les filles sans les désirer. Son cœur était, pour
-toujours, sur la mer lointaine.
-
-Cependant, à mesure que se creusait et s’élargissait, dans son enclos,
-la fosse où il prenait son argile, il vit que ses pots à enfermer des
-fraises se coloraient diversement, teintés parfois de rose, parfois de
-bleu ou de violet, parfois de noir ou de vert. Et ces nuances de la
-terre lui rappelaient les plus belles choses qui eussent réjoui ses
-yeux, plantes, fleurs, mer et ciel. Il se mit alors à choisir, pour
-faire ses vases, les nuances de la terre, qu’il mariait délicatement. Et
-ces couleurs, produites par des siècles d’ombres et de jours alternés,
-lui obéissaient, modifiées à son gré en une seconde.
-
-Sur la roue, qui tournait comme un soleil, à l’ordre de son pied agile,
-c’est par centaines qu’il modelait chaque jour ses pots à fraises. La
-masse d’argile informe, tournoyante au centre du disque, sous le toucher
-du doigt, s’élevait brusquement comme une corolle de lis, s’allongeait,
-s’écrasait au gré du potier, s’enflait ou se rétrécissait, vivante. Le
-potier créateur animait la terre.
-
-
-III
-
-Et comme il songeait toujours aux choses qu’il avait le plus admirées,
-sa pensée, son souvenir, son impondérable volonté descendaient de son
-front dans ses doigts par où, sans qu’il sût comment, il communiquait à
-l’argile le principe de la vie mystérieuse, que le plus savant ne
-définit pas. Et les humbles ouvrages de Jean le potier avaient des
-grâces surprenantes. Dans telle courbe, dans tel coloris, il mettait un
-souvenir de jeune sein palpitant ou de fleur épanouie, ou même de
-couleur du temps, et de peine ou de joie.
-
-Aux heures de repos, il marchait, les yeux fixés à terre, étudiant les
-variations de ton du terrain sur les falaises, dans les plaines, au
-flanc des collines.
-
-Et le désir lui vint de modeler un vase unique, un vase merveilleux, et
-par lequel vivrait, pour l’éternité, quelque chose de toutes les beautés
-fragiles que ses yeux avaient vues, quelque chose même de toutes les
-joies brèves que son cœur avait éprouvées, et même un peu de sa douleur
-divine d’espérance, de regret et d’amour.
-
-C’était alors un homme dans toute la force de l’âge. Et, cependant, pour
-mieux méditer sur son désir, il renonça au travail bien rémunéré, qui
-lui avait permis, il est vrai, de mettre de côté un petit trésor. Sa
-roue ne tournait plus, comme autrefois, du matin au soir. Il laissa
-d’autres potiers fabriquer des pots à fraises par milliers. Les
-marchands désapprirent le chemin de l’enclos de Jean. Les jeunes filles
-y vinrent toujours, par bonheur, à cause de l’eau fraîche, des roses et
-des fraises, mais les fraisiers, mal cultivés, périrent; les rosiers se
-firent sauvages et s’en allèrent, par-dessus les murs de l’enclos,
-offrir au passant du chemin leurs roses poudreuses. Seule, l’eau du
-puits demeura fraîche et abondante, et cela suffit à attirer autour de
-Jean l’éternelle jeunesse, l’éternelle gaieté.
-
-Seulement la jeunesse, pour Jean, devint moqueuse; moqueuse pour lui
-devint la gaieté.
-
---Eh! maître Jean! ton four ne va plus? Ta roue, maître Jean, ne tourne
-plus guère? Quand le verra-t-on, ton pot merveilleux qui sera beau comme
-tout ce qui est beau, épanoui comme la rose, grenu comme la fraise, et
-parlant, s’il faut t’en croire, comme les lèvres?
-
-
-IV
-
-Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis sur son banc de pierre,
-à côté de son puits, à côté de son four de potier, sous l’ombre en
-dentelle de son olivier, devant son enclos vide dont tout le terrain est
-de bonne argile, mais ne produit plus ni fraises ni roses.
-
-Jean disait autrefois: «Il y a trois choses: les roses, les fraises, les
-lèvres.» Toutes les trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles
-et même celles des enfants sont pour lui devenues moqueuses:
-
---Eh! père Jean! tu vis donc comme les cigales? jamais on ne te voit
-manger, père Jean?... Le père Jean vit d’eau fraîche!... Qui devient
-vieux devient enfant! Qu’y mettras-tu, dans ton beau vase, si jamais tu
-le fabriques, vieux fou? il ne gardera pas même une goutte de l’eau de
-ton puits! Va-t’en peindre des cages, vieille bête, et fabriquer des
-gargoulettes! Les gargoulettes retiennent l’eau comme une cage retient
-le vent!
-
-Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces railleries, il répond
-par un bon sourire... Il respecte les bêtes et partage avec des pauvres
-son pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère, mais il n’en
-souffre nullement. Il est tout amaigri, mais sa chair n’en est que plus
-saine. Sous l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif au monde,
-avec des clartés de source où se mire le jour.
-
-
-V
-
-Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui tourne au choc rythmé de son
-pied, se met à modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu en rêve. La
-roue horizontale tourne comme un soleil, au battement rythmé de son
-pied. La roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse, se renfle,
-s’écrase en masse informe, pour renaître de lui-même sous la main de
-Jean. Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur soudaine d’une
-invisible tige. Il s’épanouit triomphal. Et le vieillard, dans ses mains
-tremblantes, l’emporte vers le four bien préparé où le Feu doit, à la
-beauté de la Forme, ajouter la beauté, fuyante et décisive, de la
-Couleur.
-
-Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé, a entretenu et mesuré la
-flamme, ouvrière des tons nuancés.
-
-A l’aube, l’œuvre doit être achevé.
-
-Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos désolé, élève, vers la
-lumière du jour naissant, la Forme légère, née de lui, en laquelle il
-veut retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans la forme et la
-couleur du petit vase fragile, il a voulu fixer, pour toujours, la
-couleur et la forme éphémères des plus belles choses... O Dieu du jour!
-le miracle est accompli! Le soleil éclaire des courbes rebondies et
-sveltes, des colorations infiniment nuancées et fondues avec unité, qui
-font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin des yeux, les joies
-et les douleurs savoureuses que donnent aux jeunes hommes les jeunes
-filles pareilles à des roses mousseuses, les lèvres semblables à des
-fraises, les bras arrondis en anses des porteuses d’amphore, les seins
-palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore, et les mers
-violettes et tristes au soleil couchant... O miracle de l’art où la vie
-se résume, pour éterniser la joie!
-
-L’humble artiste élève, vers la lumière du jour naissant, son
-chef-d’œuvre fragile, fleur de son âme naïve.
-
-Il l’élève dans ses mains tremblantes comme pour l’offrir aux dieux
-inconnus qui firent la beauté première. Mais voilà que ses mains, trop
-tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup, comme son corps
-vacillant laisse échapper son âme, et le rêve du potier, tombé avec lui
-à terre, se brise et s’éparpille en miettes.
-
-Où est-elle, maintenant, la forme du vase, telle que l’a éclairée un
-instant l’aurore nouvelle, telle que seuls l’ont vue et le soleil et
-l’humble artiste?
-
- * * * * *
-
-Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse et pure du divin Rêve
-un instant réalisé.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- La Vierge pâle 1
- Pietà 33
- Mensonge de chien 43
- Coup de fusil d’un Corse 55
- Les Esprits frappeurs 69
- Horrible nuit 81
- La Noël de grand-père 97
- La Noël du Petit Zan 113
- Le Roman comique en miniature 135
- Tiste le tambour-major 147
- Le Régiment qui passe 161
- Le Chef-d’œuvre 167
- Toute une vie 185
- L’Immortelle 203
- Les Étrennes du père Zidore 227
- La Lettre 241
- Le Retour des cloches 251
- Quinze août et quatorze Juillet 267
- Les Deux Étameurs 277
- Le Vase d’argile 291
-
-
-PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTÉ À L'OMBRE ***
-
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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- The Project Gutenberg eBook of L’Été à l’ombre, by Jean Aicard.
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;Été à l&#039;ombre</span>, by Jean Aicard</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;Été à l&#039;ombre</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Aicard</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 11, 2023 [eBook #69770]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;ÉTÉ À L&#039;OMBRE</span> ***</div>
-<p class="c top2em large b sans-serif">JEAN AICARD</p>
-
-<h1><span class="xlarge">L’ÉTÉ</span><br />
-<span class="small">A L’OMBRE</span></h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br />
-26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PRÈS L’ODÉON</span></p>
-
-<p class="c i">Tous droits réservés.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
-
-<p class="c b large sans-serif">OUVRAGES DE JEAN AICARD</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>DIAMANT NOIR<br />
-<span class="small">ROMAN</span></div></td></tr>
-<tr><td>Un volume in-18</td>
-<td class="r w4"><div><b>3</b> fr. <b>50</b></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c top7"><div>L’IBIS BLEU<br />
-<span class="small">ROMAN</span></div></td></tr>
-<tr><td>Un volume in-18</td>
-<td class="r"><div><b>3</b> fr. <b>50</b></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c top7"><div>FLEUR D’ABIME<br />
-<span class="small">ROMAN</span></div></td></tr>
-<tr><td>Un volume in-18</td>
-<td class="r"><div><b>3</b> fr. <b>50</b></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c top7"><div>LE PAVÉ D’AMOUR<br />
-<span class="small">ROMAN</span><br />
-Un volume in-16 (Collection des Auteurs célèbres).</div></td></tr>
-<tr><td>Prix</td>
-<td class="r"><div><b>60</b> cent.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c top7"><div>LE PÈRE LEBONNARD<br />
-Drame en quatre actes, en vers.</div></td></tr>
-<tr><td>Un volume in-8<sup>o</sup></td>
-<td class="r"><div><b>3</b> fr. <b>50</b></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c top7"><div>DON JUAN<br />
-<span class="small">ou<br />
-LA COMÉDIE DU SIÈCLE</span></div></td></tr>
-<tr><td>Un volume in-18</td>
-<td class="r"><div><b>3</b> fr. <b>50</b></div></td></tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" lang="la" xml:lang="la">AVE</h2>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">A<br />
-<span class="sc">Frédéric MONTENARD</span></p>
-
-
-<p class="i">A toi, le peintre exact des étés qui chauffent
-à blanc, et des ombres couleur de pervenche, je
-dédie ce livre, parce que tu y retrouveras quelques
-souvenirs de notre pays où ta bastide n’est
-pas loin de la mienne, où la lumière et l’azur
-sont des réalités brutales, où l’ombre est un rêve
-en vain désiré.</p>
-
-<p class="i">Tu retrouveras, dans ce petit livre, le potier
-notre voisin, le savetier et le maçon de notre
-village, la culture ardente des immortelles,
-inaltérables fleurs du souvenir, et cette histoire
-des deux étameurs, bonne à réjouir des simples,
-des enfants, des villageois restés candides.</p>
-
-<p class="i">Si tu veux essayer de lire, l’été, à l’ombre,
-emporte ce livre. C’est un recueil d’histoires
-brèves, lecture facile à couper de petits sommes
-rythmiques et doux, conseillers d’indulgence,
-et durant lesquels le songe du lecteur satisfait
-achève et embellit les rêves du conteur…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="i">Lis mon livre l’été, à l’ombre.</p>
-
-<p class="sign">J. A.</p>
-
-<p class="small">La Garde-près-Toulon, 10 juillet 1895.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">LA VIERGE PALE</h2>
-
-<p class="dedic">A Gaston Bonnier.</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Il mettait au-dessus de sa tête angélique deux
-petites ailes courtes, légères et blanches, le
-bonnet d’Yvonne.</p>
-
-<p>Yvonne était blonde, avec des yeux très bleus
-et un visage pâle, pâle comme le visage de ces
-madones en cire qu’on voit dans les églises de
-village, enfantines et anciennes, sous des globes
-de verre.</p>
-
-<p>Oui, elle avait l’air d’une sainte mystique, la
-douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que
-Jacques l’avait aimée.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait
-vingt-huit ans. Avec un bon esprit très droit,
-net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était
-sorti en bon rang de l’École navale. De taille
-moyenne, mais très fort, il se vantait de sa force
-avec un joli rire jeune, plein de mépris pour les
-faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien
-d’offensant. On ne pardonne pas « un plus fort » ;
-on pardonne « un trop fort », contrairement à ce
-qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend
-moins ombrage du simple talent que du génie,
-jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est imposé…
-Quand la conversation « s’amenait » sur
-la force physique, Jacques tirait en silence de
-sa poche une pièce de dix francs en or — et,
-doucement, doucement, entre ses doigts, il la
-ployait comme du plomb. Ou bien il faisait apporter
-un jeu de cartes, et les trente-deux cartes
-étaient déchirées à la fois, tout doucement…
-C’était l’amusement des carrés d’officiers, cette
-manie de Jacques. Tout le monde essayait de
-l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait
-à déchirer que douze cartes à la fois ; un
-autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la
-pièce de dix francs.</p>
-
-<p>Il avait une volonté qui était d’acier, comme
-ses doigts. Un cou de taureau, des épaules d’hercule.
-Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela,
-marqué pour devenir le type du « marin énergique »…
-Le contraire d’un poète fade… Et
-pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre
-ses petits doigts et le ploya, le ploya… comme
-la pièce de dix francs… le déchira, le déchira…
-comme le jeu de trente-deux cartes.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>— Jacques, mon fils, à quoi te mènera cet
-amour ? Cette Yvonne n’est pas du tout ce qu’il
-te faut. C’est une demi-bourgeoise qui n’a qu’une
-demi-éducation. Je ne te dirai pas qu’elle n’a
-point de fortune ; cela n’est pas grave, puisque
-tu en as, mais le fils de l’amiral Kardec ne peut
-pas, ne doit pas épouser cette fille. Réfléchis,
-mon doux Jacques. Si ton père vivait, tu l’écouterais,
-lui ! Il te ferait comprendre.</p>
-
-<p>Jacques secouait la tête et, à toute objection,
-répondait simplement, obstinément, patiemment :</p>
-
-<p>— Je l’aime !</p>
-
-<p>Sa mère se sentait vaincue. Elle connaissait
-l’entêtement des Kardec : « Jacques est butté »,
-se disait-elle, comme au temps où l’amiral opposait
-à la sienne une de ces volontés inflexibles
-qui avaient fait de lui un chef de premier ordre.</p>
-
-<p>Alors, la pauvre mère, avec timidité, essaya
-de dire, pour finir :</p>
-
-<p>— Tu sais, une fois, avec Jean Lepic, le
-matelot, cette fille a fait parler d’elle…</p>
-
-<p>— Je connais cette histoire, dit Jacques, ne
-m’en parlez plus jamais, je vous en prie, ma mère…
-Et il serait fâcheux qu’une autre personne que
-vous m’en parlât !… Vous conviendrez bien qu’avant
-de me connaître, Yvonne a pu sentir son
-cœur battre, sans qu’on ait le droit de lui en
-faire un crime. Elle a souri à ce Jean Lepic,
-peut-être… Nous avons tous eu de ces amours
-d’enfant… Et après ? Yvonne sera ma femme, ma
-mère, vous ne voudrez pas me désespérer.</p>
-
-<p>La mère temporisa.</p>
-
-<p>— Tu es bien jeune !… il faut naviguer encore…
-Marié, tu n’aimeras plus la mer ! Alors,
-tu demanderas un poste à terre… Mais aujourd’hui
-c’est trop tôt pour renoncer aux beaux, aux
-grands voyages… Profite de ta jeunesse, de ta
-santé, de ta force !…</p>
-
-<p>Jacques souriait à la vie, qu’il sentait en lui
-puissante, indomptable. Santé, force, jeunesse,
-tout cela était en lui si vivant en effet, si certain !
-et comme chantant.</p>
-
-<p>Dans les moments où il se sentait ainsi insolemment
-joyeux d’être jeune et fort, s’il était
-avec quelqu’un de ses camarades d’école, il le
-poussait de l’épaule, en clignant de l’œil… ce
-qui voulait dire : « hein ! te souviens-tu des
-bonnes raclées du Borda ?… on pourrait recommencer ! »</p>
-
-<p>Et pourtant, d’un tout petit coup d’épaule…
-Mais voici ce qui arriva :</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Jacques dut quitter le port de Brest pour le
-port de Toulon.</p>
-
-<p>Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement.
-Elle espérait toujours que Jacques oublierait.</p>
-
-<p>Mais Jacques était touché, bien touché. La
-pointe fine d’une épée invisible l’avait piqué au
-plus profond du cœur. Un poison sourd subtilement
-courait en lui. Au fond, pas un amour ne
-ressemble à un autre amour. Pas un être n’aime
-comme un autre être… On dit que sur les myriades
-de feuilles d’une forêt de chênes, on ne
-trouverait pas deux feuilles qui, posées l’une
-sur l’autre, puissent coïncider parfaitement…
-Tous les visages humains sont des visages, et
-se ressemblent sans être semblables… Et si vous
-croyez que les oiseaux de même espèce se confondent
-entre eux, vous vous trompez… Eux, ils
-se distinguent bien, et chez les rossignols ou les
-pinsons, on n’est pas seulement une espèce, on
-est des personnes…</p>
-
-<p>L’amour de Jacques était singulier. Les sensations
-des êtres étant produites par des circonstances
-agissant sur des natures, il faudrait,
-pour que deux amours fussent pareils, que non
-seulement les natures mais les circonstances
-fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement
-que celles-ci du moins diffèrent à l’infini.</p>
-
-<p>Le jeune officier avait couru le monde, et en
-France, en Grèce, au Japon, à Taïti, il avait eu,
-comme tous ses camarades, des femmes jaunes,
-vertes ou bleues… il avait eu des maîtresses et
-il les avait aimées… mais jamais il n’avait rien
-éprouvé de pareil à ce qui se passait en lui
-maintenant. Jacques était possédé. La figure
-d’Yvonne, pâle, diaphane, semblable à une apparition,
-flottait sans cesse autour de lui… Elle
-lui semblait une de ces créatures faites de
-vapeurs lumineuses et dont il est parlé dans les
-histoires spirites… Elle ne le quittait pas. Il
-était comme le médium de cet esprit. Y avait-il
-là en effet un phénomène transcendant de force
-psychique, une attirance d’âme qui appelait à
-lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la
-bien-aimée ? Qui sait ? — Toujours est-il que ce
-vigoureux garçon aimait en vrai fou une ombre
-faite de lumière diffuse, la pâle et mystique
-fiancée… qui lui avait accordé pourtant le baiser
-de chair…</p>
-
-<p>Il lui écrivait :</p>
-
-<p>« Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je
-suis embarqué à bord de l’<i>Atalante</i>, et de quart
-tous les deux jours seulement. J’étais silencieux,
-je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant,
-mes camarades ont raconté gaiement des
-histoires de force… On s’attendait au tour de la
-pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas
-même essayé… Il m’a semblé que je ne pourrais
-plus, que ma force s’en va… qu’elle s’en est
-allée. Je ne mange guère, je ne dors plus ; je
-pense à toi, je te vois.</p>
-
-<p>« Ma mère se montre toujours plus sévère.
-Mais ne crains rien, ma chère Yvonne, il y a des
-amours qui bravent tout, qui sacrifient tout,
-que rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur ;
-mais, pourquoi ne pas le dire ? je marcherais
-sur des morts pour aller à toi !</p>
-
-<p>« Ma chère figure de sainte ! Aime-moi bien.
-Te rappelles-tu notre premier rendez-vous ?
-C’était à l’église. Tu étais arrivée la première…
-Je te reconnus tout de suite. Ton petit bonnet
-me parlait ; je voyais de profil ton doux visage
-en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre,
-au grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes
-si blanches, tu avais l’air d’une nonne — oui — d’une
-image de sainte. Comme tes yeux
-s’abaissaient tristement ! Comme ils s’élevaient
-avec passion vers la Vierge au manteau bleu,
-semé d’étoiles ! Ah ! Yvonne, c’est que, malgré
-tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est
-sacré — et rien n’empêchera que tu deviennes
-ma femme… Je passerai par-dessus tout… Je
-briserai pour toi — que Dieu me pardonne ! — le
-cœur de ma bonne et tendre mère !… Mais j’ai
-aussi des devoirs envers toi, Yvonne — et je les
-accomplirai…</p>
-
-<p>« Regarde demain soir, la belle étoile, à dix
-heures. Je prendrai le quart à cette heure-là. Je
-la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes se
-rencontreront dans l’espace infini. »</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Yvonne répondait :</p>
-
-<p>« Jacques ! Jacques ! pourquoi m’as-tu abandonnée ?
-Tu as bien fait, Jacques, il le fallait…
-il faut complaire avant tout à ta sainte
-mère… Mais non, je suis folle… reviens !
-donne ta démission… Ne m’écoute pas, mais
-laisse-moi dire ! Cela me soulage… je vis et
-je meurs de toi… Si tu t’en vas loin, je mourrai !…
-Jacques, ne m’abandonne pas ! Tu vois,
-je pense tout à la fois les choses les plus contradictoires,
-mais crois-moi, je saurai être raisonnable,
-sage quand il le faudra… Cela me soulage
-de tout te dire. A qui cela fait-il du mal ?
-L’essentiel est que tu sois libre… Et tu es libre,
-le sens-tu bien ? Oh ! ce baiser ! Ton baiser,
-Jacques !… il me brûle… Oh Dieu ! quand j’y
-pense, le feu de la honte brûle mes joues qui
-pourtant restent pâles, de cette pâleur que tu
-aimes tant !… je suis passée hier près de l’endroit…
-t’en souviens-tu bien, Jacques ? près de
-cette petite hutte de pêcheur où ton Yvonne…
-Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! crois-tu que Dieu
-me pardonnera ?… Mais qu’importe, si tu m’aimes,
-si tu ne m’oublies jamais ! Oh ! Jacques,
-Jacques, comme j’ai été tienne ! ô mon révélateur
-divin ! mon ami ! Tâche de te distraire…
-oublie-moi, cause avec tes camarades… ne reste
-pas si seul… Pourvu que tu ne me trompes pas,
-amuse-toi… je serai si heureuse de te savoir
-content !</p>
-
-<p>« J’ai regardé l’étoile, l’autre nuit ; je la regarderai
-tous les soirs… J’ai cru sentir sur moi ton
-regard… Nous étions tous les deux haut, très
-haut, en plein ciel, près de l’étoile… et c’est là
-que nous nous sommes rencontrés, dans un baiser
-céleste… Ton Yvonne. »</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Ces lettres, Jacques les mettait sur son cœur
-et elles y faisaient comme une brûlure.</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Le lieutenant de vaisseau habitait, à Toulon,
-une chambre garnie.</p>
-
-<p>Un soir, vers minuit, comme il rentrait, à son
-premier étage, à tâtons, il sentit, en étendant la
-main vers la porte, qu’il touchait quelqu’un…
-qui, au contact, ne remua ni ne parla. Surpris,
-il cria dans l’ombre :</p>
-
-<p>— Qui est là ?</p>
-
-<p>— Jacques !</p>
-
-<p>Il frissonna tout entier, éperdu, prêt à tomber.
-C’était la voix d’Yvonne, et, dans cette obscurité,
-ils s’étreignirent… Oh ! se retrouver ! se
-sentir ainsi après deux mois ! deux longs
-mois !…</p>
-
-<p>Impatients de se voir avec les yeux, ils craignaient
-de se quitter, et se suivaient dans l’ombre ;
-lui, cherchant sa clef, la serrure, perdant
-la tête !</p>
-
-<p>— C’est toi ! comment es-tu là ? pourquoi ?…
-Oh ! Yvonne !</p>
-
-<p>— Mon Jacques !</p>
-
-<p>Il jurait, donnait du pied dans la porte,
-abandonnait la serrure… et tous deux se reprenaient,
-lèvres contre lèvres, chacun respirant
-l’autre, retrouvant avec délices l’odeur chère,
-cette ineffable personnalité physique qui ne se
-livre que par l’approche, qui est un parfum…
-peut-être l’amour lui-même, l’essence même
-du désir… l’expression inexprimable des affinités,
-l’attraction insaisissable et particulière — et
-définitive.</p>
-
-<p>Chose singulière ! cette figure que, si nettement,
-il voyait, à l’ordinaire, dans un songe continu,
-Jacques ne la voyait, plus du tout depuis
-qu’Yvonne était là, en réalité, dans cette ombre…
-Et il avait hâte de le retrouver, ce cher
-visage… Enfin ! la lumière jaillit. La main tremblante
-alluma les bougies…</p>
-
-<p>— C’est toi ! toi ! c’est bien toi ! Comment se
-fait-il ? qu’est-il arrivé ?</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Ils s’expliquèrent.</p>
-
-<p>Les yeux baissés, plus pâle que jamais, triste
-infiniment, Yvonne lui dit :</p>
-
-<p>— Il faut que tu me sauves… Je ne peux plus
-rester au pays ; ce n’est plus possible ! Que
-deviendrais-je dans quelque temps ?… Je suis
-perdue… Quand j’ai compris cela, je me suis
-sauvée… j’ai laissé une lettre à mon père… — Comprends-tu ?…
-tu ne comprends pas ?… Si,
-tu me comprends !</p>
-
-<p>Elle releva ses yeux bleus, les planta droit
-dans ceux de Jacques avec une expression neutre
-où il ne vit que la profondeur confuse d’une
-âme qui se voile. Cette pudeur du regard
-cachant le fond de leur secret, lui fit brusquement
-tout comprendre…</p>
-
-<p>— Oh ! Yvonne !</p>
-
-<p>Yvonne se sentait devenir mère… et voilà ce
-que Jacques avait compris…</p>
-
-<p>Elle cacha sa tête dans la poitrine du bien-aimé
-et pleura longtemps. Il but ses larmes, se
-mit à genoux devant elle, lui demanda pardon
-mille fois en sanglotant, et lui annonça qu’avant
-un mois elle serait sa femme.</p>
-
-<p>Il parlait dévotement, à genoux devant elle…
-Avec sa robe sombre au grand tablier noir, elle
-avait l’air, oui, d’une sœur de charité.</p>
-
-<p>De sa main très fine, diaphane comme son
-visage, elle caressait lentement les beaux cheveux
-noirs, courts mais épais, du bien-aimé de
-son âme. Et lui, tout à coup, pris de ferveur,
-saisit les deux pieds adorés dans ses deux mains,
-et avec un respect d’époux jeune, fort, — joyeux
-au fond et fier, — il les baisa éperdument.</p>
-
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Yvonne était donc arrivée chez Kardec en son
-absence. A la loueuse du garni, elle avait dit
-simplement :</p>
-
-<p>— Je suis sa sœur ; il faudra deux chambres.</p>
-
-<p>— J’ai une locataire qui heureusement part
-demain, mademoiselle. Quant à la chambre de
-Monsieur Kardec, la voici, mais l’après-midi,
-il emporte sa clef.</p>
-
-<p>Et sans aucune impatience, la douce Yvonne
-s’était assise sur sa malle, comme une bonne,
-devant la porte fermée… Elle n’avait pas dîné.
-Elle était restée là, bien tranquille, depuis
-quatre heures du soir. Très fatiguée (elle avait
-voyagé un jour et une nuit), elle avait même fini
-par s’assoupir. Des gens qui montaient, qui descendaient,
-entrevoyaient dans l’ombre cette
-figure pâle, énigmatique, assise comme un
-sphinx, avec son air endormi, devant la porte
-que barrait sa malle plate, forme vague de cercueil…
-On eût dit une figure de marbre, blanche
-et noire, assise sur un sarcophage. Et au-dessus
-de sa tête, chatoyait un petit carré de papier
-blanc — la carte de visite de Kardec — le nom,
-comme une épitaphe :</p>
-
-
-<p class="c">JACQUES KARDEC<br />
-<span class="small">LIEUTENANT DE VAISSEAU</span></p>
-
-
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Il fit du thé. Elle ne put manger. La joie lui
-ôtait l’appétit…</p>
-
-<p>— Tu comprends ! te voir, ça suffit… je vis !</p>
-
-<p>Elle songea à tout, tira un matelas du lit de
-Jacques, le mit sur le canapé avec des couvertures.
-Il coucherait là, lui. Elle, fatiguée du
-voyage, dans le lit. Cela semblerait tout simple
-à la propriétaire. Le lendemain elle aurait sa
-chambre… Comme ils allaient vivre heureux !…</p>
-
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Et, assis côte à côte, de nouveau ils s’étreignirent…
-C’en était fait… Elle était bien sa
-femme, sa vraie femme… Au point du jour,
-vers six heures, tandis que très lasse, à demi-morte,
-Yvonne dormait gracieusement, un bras
-pendant un peu hors du lit, son visage plus
-pâle que de coutume tourné vers Jacques instinctivement
-(malgré la pesanteur de son sommeil),
-lui, attablé devant la fenêtre, écrivait
-à sa mère : « Pardonnez-moi de vous tant contrarier,
-ma mère… Ne me désespérez pas plus
-longtemps. Yvonne est ma femme et le sera.
-Elle est ici… Ne me forcez pas, je vous en
-supplie, à m’expliquer davantage, mais croyez
-que j’agis en homme d’honneur. »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Kardec se fit faire des sommations respectueuses…
-Jacques était désespéré — mais il
-était honnête homme — et tout fut bientôt prêt
-pour ses noces tristes. Le premier janvier approchait.</p>
-
-<p>Ils fêtèrent la Noël ensemble. Yvonne était
-logée sur le même palier et les deux chambres
-communiquaient. Tous les matins Yvonne faisait
-elle-même le ménage. La propriétaire était
-ravie… « Une perle, cette sœur de M. Kardec…
-je ne plains pas celui qui l’épousera !… » Ils
-attendaient, — pour tout avouer, — le jour des
-noces. A Toulon, seuls les chefs de Jacques
-étaient informés, comme il l’avait fallu.</p>
-
-<p>Il approchait, le grand jour. Les bans étaient
-publiés, et ni la propriétaire, ni les gens du
-voisinage ne se doutaient encore de rien ; on
-ne passe pas tous les jours devant la mairie.
-Kardec demeurait à l’autre bout de la ville, sur
-la place St-Roch… Ils se cachaient. Le bonheur
-doit se cacher, parce qu’il attire son contraire…
-Soyons prudents !</p>
-
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Quatre jours séparaient du bonheur définitif
-la pâle fiancée. Jacques n’était plus taciturne ;
-il s’était remis à rire, — et, aussi souvent qu’on
-voulait, dans ses doigts souples et forts il
-ployait la pièce de dix francs en or, et déchirait
-les trente-deux cartes… Il paria même d’en
-déchirer trente-six… et n’en déchira que trente-quatre,
-mais cet insuccès le laissa froid.</p>
-
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>A l’occasion des fêtes de la Noël et du jour de
-l’an, le 30 décembre 188… l’état-major de l’<i>Atalante</i>,
-que les officiers d’un navire espagnol
-avaient fêté peu de temps auparavant, leur
-offrait, en retour, une soirée à bord, en rade de
-Toulon. C’était la veille du mariage de Jacques.</p>
-
-<p>Quand il rentra de son service, ayant dîné à
-bord (Yvonne avait mangé toute seule, comme
-à son ordinaire en pareil cas), Jacques trouva
-sur son lit, bien « parés », en très bon ordre, sa
-grande tenue, pantalon à bandes d’or, habit,
-claque, et ses gants blancs.</p>
-
-<p>Jacques, depuis quinze jours, ne faisait plus
-partie de l’état-major de l’<i>Atalante</i>. Officier d’ordonnance
-de l’amiral préfet maritime, il avait
-maintenant ces jolies aiguillettes qui font si bon
-effet sur une jeune poitrine, — et qui lui allaient
-si bien, à lui… Yvonne les adorait, ces aiguillettes.
-Quand Jacques, vers dix heures du soir,
-fut habillé, — elle voulut, l’enfant ! — qu’il mît
-son chapeau sur sa tête, et qu’il fît devant elle le
-tour de sa chambre, « comme ça ! » Elle battait
-des mains : « Que tu es beau ! » Puis, se ruait
-sur lui, l’entourait de ses bras… A son tour il
-l’enlaça… Le claque et les gants tombèrent… Il
-voulut se baisser bien vite, pour qu’elle ne prît
-pas la peine…</p>
-
-<p>« Non, reste ! » et elle plongea ses yeux dans
-les yeux du jeune homme, lui versant, par le
-regard, l’ivresse inexprimable, l’essence de la
-vie suprême… tout l’amour… Qu’elle était jolie,
-belle même ainsi, et si pâle !… oui, elle semblait
-plus pâle encore qu’à l’ordinaire.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu ?</p>
-
-<p>— Rien — tout, — tu sais bien… c’est demain !…
-Quelles étrennes !</p>
-
-<p>Elle jouait avec les aiguillettes dont les bouts
-dorés s’entre-choquaient avec ce bruit gai des
-hochets enfantins !… « Ah ! que je t’aime ! » Il
-l’attira à lui, la serra à pleins bras sur sa poitrine, — et,
-comme il devait arriver à bord en
-même temps que son chef, — la baleinière de
-l’amiral poussant à dix heures un quart juste, — il
-se baissa vivement, ramassa ses gants, son
-claque, et en même temps un billet plié avec
-soin qui avait dû tomber de sa poche… Et, d’un
-pas joyeux, il sortit, criant encore sur le palier,
-par la porte restée ouverte, avec un baiser
-envoyé du bout des doigts :</p>
-
-<p>— Bonsoir, Yvonne !</p>
-
-<p>Elle se coucha.</p>
-
-<p>La baleinière, mince et prompte comme une
-anguille, glissait droite sur l’eau polie. Aux
-côtés de l’amiral, haut de taille, l’aide de camp,
-bien pris, charmant, gracieux, donnait la sensation
-d’un jeune avenir, puissant et calme. On
-le sentait plein des espérances qu’avait réalisées
-son chef, dont le nom était illustre…</p>
-
-<p>On accosta.</p>
-
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>Le pont de l’<i>Atalante</i> recouvert tout entier de
-toiles formant tentes, avait été luxueusement
-transformé en salle de bal. Sur les bastingages,
-partout, les drapeaux de France et d’Espagne
-mêlés. Le ruisseau de sang entre deux rives
-d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout
-aux clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà
-et là des sabres, des fusils, des pistolets de
-combat, arrangés parles marins, formaient
-des ancres, des dessins ornementaux. Des lauriers-roses
-dans des caisses, des camélias, faisaient
-des bosquets dans les recoins du pont
-bombé, qui montrait les linéaments propres,
-presque blancs, du bois bien frotté. Au milieu
-de la dunette, une vasque jaillissante épandait,
-avec un bruit de source, une odeur vague de
-jasmin d’Espagne.</p>
-
-<p>Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant,
-balayé par les vagues de la haute mer, craquait
-au roulis et au tangage, dans les mouvements
-affolés d’une tempête mémorable où l’<i>Atalante</i>
-avait perdu vingt hommes d’équipage et failli
-périr, — une foule de femmes parées bourdonnait
-et bruissait dans une atmosphère tiède, la
-soie frôlant la soie, les robes balayant le pont,
-les saluts répondant aux saluts… Sous les diamants,
-les cheveux et les épaules chatoyaient.
-Peu d’habits noirs. Tous les hommes en grande
-tenue, officiers de mer pour la plupart ; — très
-peu d’officiers de terre.</p>
-
-<p>Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme
-des mille-pieds, couraient les longs canots, avec
-leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent,
-s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants
-de perles lumineuses pour s’abaisser
-plus loin…</p>
-
-<p>— Qui vive ?</p>
-
-<p>— A bord, officiers !</p>
-
-<p>— Laisse courir !</p>
-
-<p>La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral
-se présenta à la coupée, les fanfares éclatèrent…
-et comme l’amiral espagnol suivait de près l’amiral
-français, les musiciens interrompirent brusquement
-la <i>Marseillaise</i> pour attaquer l’air national
-de l’Espagne.</p>
-
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Jacques Kardec aida l’amiral à faire les honneurs
-de la soirée aux Espagnols.</p>
-
-<p>— Est-il heureux, ce Kardec ! De la graine
-d’amiral, celui-là !…</p>
-
-<p>— Ça n’est pas un débrouillard, lui !</p>
-
-<p>— Non, mais il a de la chance.</p>
-
-<p>— Quel bon et brave officier !</p>
-
-<p>On dansait, le bal tourbillonnait. Kardec, — descendu
-un moment, pour être bien seul, dans
-l’entrepont où étaient couchés les hommes, dont
-les hamacs, alignés à perte de vue dans l’ombre,
-vibraient sur leurs cordes aux secousses de la
-danse, — lisait, à la lueur d’un fanal que lui
-tenait un matelot, ce petit billet plié soigneusement, — qu’il
-ne se rappelait pas avoir laissé
-tomber… Il venait de s’en inquiéter tout d’un
-coup. L’ayant lu, il le replia avec lenteur, et le
-mit sur sa poitrine dans la poche intérieure de
-son habit qu’il reboutonna réglementairement.</p>
-
-<p>Cela fait, Kardec pâlit tout à coup ; il étendit
-les deux bras et s’accrocha des deux mains aux
-épaules de l’homme qui tenait la lanterne. Elle
-vacilla. Il sembla à Kardec que le bateau, après
-un coup de tangage épouvantable, s’enfonçait
-brusquement dans la mer ouverte sous lui, à
-l’infini…</p>
-
-<p>— Cap’taine ! cria l’homme. Cap’taine !</p>
-
-<p>— Eh bien ! quoi ? répondit Kardec d’un air
-affreusement tranquille.</p>
-
-<p>Il demanda à l’homme si rien n’était dérangé
-dans sa toilette et remonta sur le pont.</p>
-
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>L’amiral le pria de s’occuper d’une femme
-d’officier.</p>
-
-<p>Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il
-éprouva une sensation singulière.</p>
-
-<p>On avait permis aux hommes du bord qui
-voudraient voir la fête, de se tenir à l’avant du
-bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles
-et silencieux.</p>
-
-<p>Derrière un grand filet de cordes, aux vastes
-losanges, ils étaient là, les uns sur les autres,
-comme dressés en muraille humaine, les matelots,
-et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre,
-et pourtant, quand on approchait, on distinguait
-très bien leurs faces, des favoris, des barbes, des
-dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très
-luisants ! — et, avec un air béat, ils regardaient
-ceux qui s’amusaient, — le bal, les fleurs, les
-femmes, sans envie, mais sans joie, du fond de
-ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît
-comme une figure imprécise et morte…</p>
-
-<p>Kardec étant allé du côté de ces braves gens,
-eut donc une sensation singulière, qui fut une
-envie brusque, en coup de folie, de briser les
-mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui
-étaient des hommes, en leur criant : — « Dansez,
-courez, hurlez ! Tuez les hommes ! Prenez
-les femmes ! Soyez les maîtres ! Vous êtes des
-brutes de regarder les joies sans les prendre !… »</p>
-
-<p>Il passa sa main sur son front, et retourna au
-milieu du bal.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous, Kardec ?</p>
-
-<p>— Un peu mal à la tête, amiral.</p>
-
-<p>— Allez donc boire un verre de champagne.</p>
-
-<p>Comme il descendait au buffet, il rencontra
-un camarade :</p>
-
-<p>— Viens au carré.</p>
-
-<p>Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec
-but un verre d’eau-de-vie et regarda, par les
-sabords, la mer — la mer, qui commençait ici à
-ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin,
-il ne savait plus où, nulle part… Il regarda les
-collines de la presqu’île de Saint-Mandrier où
-est l’hôpital maritime — puis, comme le bateau
-« évitait, » il aperçut, au pied de ses très hautes
-collines grises, Toulon, dont le quai rougeâtre
-mirait dans l’eau noire les feux des boutiques et
-des cafés…</p>
-
-<p>C’était là tout le théâtre familier de sa vie de
-marin. Il regarda cette rade, étoilée des feux de
-l’escadre éparse, et que sillonnaient des embarcations
-de fête, leurs feux de proue courant
-comme des météores échappés…</p>
-
-<p>Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un
-bleu noir, très tranquille, cette eau amère, aux
-mouvements si doux, qui a des rages de femme,
-des colères mortelles…</p>
-
-<p>Comme elle était belle et pure ! — si pleine
-d’étoiles qui paraissaient le regarder !… Et tout
-au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent
-les égouts de la ville, il y avait la fange, chère
-aux congres, ces serpents de mer… Et tout à
-coup, sous les luisants de l’eau, oh ! très profondément,
-une forme se dessina, la forme diffuse,
-lumineuse, d’un visage humain, pâle, si pâle !…
-d’une pâleur de mort… Elle flottait, cette figure
-étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements
-lents des vagues de la surface, qui caressaient,
-félines, la joue rebondie de l’<i>Atalante</i>.
-C’était comme une phosphorescence naturelle,
-comme une apparition mystérieuse… comme
-une âme noyée… Sainte Yvonne !… — « Yvonne !
-Yvonne ! »</p>
-
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>Les trépidations de la danse agitaient tout le
-navire d’une vie convulsive. On s’amusait beaucoup
-là-haut, sous les yeux des matelots qui,
-stupidement, regardaient tristes, sans un désir,
-sans mouvement, du fond d’une résignation de
-damnés.</p>
-
-
-<h3>XVIII</h3>
-
-<p>— Où donc est Kardec ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas, amiral.</p>
-
-<p>— Voilà deux heures que je le cherche ! Cherchez-moi
-donc Kardec, j’ai besoin de lui.</p>
-
-<p>— Oui, amiral.</p>
-
-
-<h3>XIX</h3>
-
-<p>A huit heures du matin, douze rameurs, dans
-un canot major, accostaient le quai de Toulon…
-« Laisse courir ! » Trois officiers, sautant sur le
-quai, ôtèrent leurs casquettes pour saluer un
-mort qui, dans un cadre, au fond de l’embarcation,
-dormait sous un voile.</p>
-
-<p>Six matelots le chargèrent sur leurs épaules,
-et d’un pas rythmé, militaire, le portèrent à
-l’hôpital maritime, rue Nationale, à trois cents
-pas de l’habitation d’Yvonne.</p>
-
-<p>— Qui est-ce ?</p>
-
-<p>— Ce pauvre Kardec.</p>
-
-<p>— Comment est-il mort ?</p>
-
-<p>— On ne sait pas, noyé.</p>
-
-<p>— Tiens ! c’est drôle !</p>
-
-
-<h3>XX</h3>
-
-<p>Le bruit courait dans la ville. De proche en
-proche, il avait gagné la place Saint-Roch,
-avant que le corps fût rendu à l’hôpital.</p>
-
-<p>— Ah ! pauvre mademoiselle ! criait la propriétaire
-de Kardec.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il donc ? dit Yvonne qui lui ouvrit
-sa porte.</p>
-
-<p>— Votre frère… pauvre demoiselle ! on l’a
-conduit… à l’hôpital !</p>
-
-<p>Yvonne y courut. Elle apprit dans la rue que
-Kardec était mort.</p>
-
-
-<h3>XXI</h3>
-
-<p>Sur le seuil de l’Hôpital maritime, le médecin
-en chef, en grand costume (il venait du bal),
-était debout, sa casquette chamarrée à la main.</p>
-
-<p>— Monsieur, je suis sa sœur, la sœur de
-Monsieur Kardec… je désire… le voir.</p>
-
-<p>Le chirurgien s’inclina profondément. Il connaissait
-Kardec, il l’aimait… il fit un signe.</p>
-
-<p>Deux infirmiers accompagnèrent Yvonne.</p>
-
-<p>— Je ne savais pas qu’il eût une sœur, fit-il.
-Ce pauvre Kardec !</p>
-
-<p>Il ajouta : C’est bien dommage !</p>
-
-<p>Yvonne entra dans la petite chambre où l’on
-couchait Kardec sur un lit… Les six matelots,
-des infirmiers, deux bonnes sœurs, étaient là.</p>
-
-<p>Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, dit :</p>
-
-<p>— Voudriez-vous, mes sœurs, me laisser seule
-un moment avec lui ?</p>
-
-<p>Les religieuses la regardèrent et crurent en
-vérité reconnaître l’une d’elles… Avec sa robe
-sombre, au large tablier, son petit bonnet aux
-ailes bien blanches, ses cheveux séparés également
-en deux bandeaux plats, et son visage
-pâle, pâle comme un de ces visages de madone
-en cire, qu’on voit dans des églises de village,
-enfantines et anciennes, sous des globes de verre ;
-elle avait l’air, — oui, vraiment — d’une sainte
-mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est
-pour cela que Jacques l’avait aimée.</p>
-
-<p>Frappées de respect, les religieuses se retirèrent,
-suivies de toutes les autres personnes.</p>
-
-<p>Alors Yvonne alla à la porte comme pour la
-fermer, afin de demeurer bien seule avec son
-mort. Mais la porte était sans clef ni verrou, et
-Yvonne s’assit au chevet de Kardec. — Elle
-s’assit, et, avec lenteur, elle déboutonna son
-habit, puis fouilla la poche de côté… Elle respira
-longuement : elle venait de sentir sous
-ses doigts le petit billet plié avec soin…
-Elle reboutonna l’habit méthodiquement, et
-ouvrit le billet pour s’assurer que c’était bien
-cela. Elle lut, à côté de son mort, ce billet
-humide, aux lettres un peu fondues par l’eau de
-la mer.</p>
-
-<p>Le mort, raide dans son grand costume de
-gala, — l’épée au côté, les mains le long du
-corps, était sévère. Il sentait la mer, ce marin
-mort dans l’eau… Elles ne ploieraient plus la
-petite pièce d’or, et ne déchireraient plus le jeu
-de trente-deux cartes, ses mains fines et fortes.
-Il ne rirait plus, de sa bouche jeune, le fier
-jeune homme, qui semblait dire, en poussant
-d’un petit coup d’épaule ses camarades : « Tu
-sais ! je suis fort ! j’ai la vie en moi, la jeunesse
-et l’avenir ! » Non, elle ne rirait plus, sa bouche,
-où se voyaient cependant un peu ses dents de
-noyé, luisantes d’eau amère. Kardec, mort, était
-effrayant. Il avait dû, en mourant, — penser
-aussi à sa mère.</p>
-
-<p>Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, sortit
-d’un pas assuré, en saluant les sœurs qui rentrèrent.
-Elle l’avait lu, le billet. C’était bien
-cela. Il portait : « <i>Madame Yvonne Kardec, poste
-restante, Toulon…</i> Je suis heureux de ton riche
-mariage, ma petite Yvonne, heureux d’apprendre
-que cet imbécile de Kardec a endossé (<i>sic</i>) l’enfant
-de Jean Lepic. A toi pour la vie. Jean. »</p>
-
-
-<h3>XXII</h3>
-
-<p>Lorsqu’on voulut annoncer à la sœur de Kardec
-l’heure de la cérémonie funèbre, on ne la
-trouva plus à Toulon. Elle était à Brest depuis
-cinq jours, quand M<sup>me</sup> Kardec y revint avec le
-corps de son fils.</p>
-
-<p>Kardec est enterré dans le petit cimetière
-d’un village voisin de Brest et du château des
-Kardec.</p>
-
-<p>Yvonne passe souvent devant la porte du cimetière,
-et alors, Yvonne fait toujours très dévotement
-un grand signe de croix.</p>
-
-<p>Et Yvonne est restée très pâle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">PIETÀ</h2>
-
-
-<p>Je suis arrivé pauvre à Paris, très pauvre. Je
-voulais, comme tant d’autres, y trouver fortune
-et gloire. J’avais vingt ans. Je voulais devenir
-un grand peintre. En attendant la célébrité et
-l’argent — qui sont arrivés — je déjeunais et
-je dînais d’une flûte. Et le boulanger me faisait
-crédit ! — J’avais laissé dans ma petite ville ma
-mère et ma jeune sœur, à qui suffisait à peine
-leur humble avoir. Quant à moi, je ne sais vraiment
-plus comment je parvenais à vivre ! Non,
-plus j’y pense, moins je me l’explique. Ah ! la
-jeunesse, la jeunesse ! voilà le talisman tout
-puissant, la force unique, la magie. J’étais
-jeune. L’espoir me mettait au cœur, souvent à
-propos de rien, des afflux de sang à me faire défaillir.
-Nul bien réel ne m’a rendu plus tard ces
-minutes heureuses, où l’on sent en soi, si profondément,
-la vie s’agiter et bondir. Je vivais
-donc, pauvre comme Job et plus riche que
-Crésus.</p>
-
-<p>Un brave négociant de mon pays m’écrivit
-obligeamment de lui faire une copie d’un
-Téniers. J’allai aussitôt m’installer au Louvre,
-plein d’ardeur, et dès le premier jour je fis de
-bon travail. A n’en pas douter, il devait m’être
-bien payé. Cela eût suffi à m’exciter à la besogne,
-mais le plaisir que j’éprouvais à copier
-le tableau dont j’avais fait choix suffisait à me
-faire travailler vite et bien. Ah ! les Téniers !
-quelles sensations éveillaient en moi tous ces
-buveurs bien repus, joufflus, grassouillets et
-contents, qui rient à leurs pots et à leurs gobelets !
-Aucun sentiment d’envie ne s’élevait en
-moi, à les voir : non, j’étais jeune, te dis-je, et
-je commençais à peine la lutte. Il me semblait
-seulement qu’ils avaient bien raison, tous,
-contre nous ; et que si j’avais pu m’arracher à
-la vie inquiète de Paris, aux agitations de mon
-époque, aux bruits de nos rues, à nos soucis
-modernes, j’aurais préféré à toute autre destinée
-celle d’être des leurs, et (laissant le jour
-naître ou s’achever) boire avec eux en liberté
-sous des tonnelles, en riant aux pots, vides ou
-pleins, comme les enfants rient aux anges.</p>
-
-<p>Je me rendais un matin — avec un peu de retard — au
-Louvre, pour ma troisième séance
-et j’allais prendre l’escalier, quand le beau gardien
-d’en bas, vert et doré, — le suisse, si tu
-veux — me fit un signe fiévreux et bizarre, en
-portant la main à son cou. J’ai retrouvé depuis
-le même geste au théâtre avec Frédérick-Lemaître.
-Lorsqu’on annonçait à don César de
-Bazan qu’il allait être pendu, Frédérick avait
-une certaine façon de porter la main tout autour
-de son cou en le palpant comme s’il y
-sentait déjà la corde fatale… C’était à faire
-frémir.</p>
-
-<p>Ainsi gesticulait mon suisse. Je le regardai
-stupidement, puis je regardai autour de moi…
-Personne. Une jeune femme, invisible pour lui,
-parut au haut de l’escalier raide. Personne
-autre. Évidemment c’était à moi que s’adressait
-le geste funèbre. Je m’apprêtais cependant, (ne
-comprenant point) à passer outre, et j’avais, en
-effet, gravi déjà trois marches, lorsqu’un cri
-terrible retentit derrière moi :</p>
-
-<p>— Monsieur !… la cravate !</p>
-
-<p>Imitant à mon tour, sans le savoir, Frédérick-Lemaître,
-je portai à mon cou une main inquiète…
-Oui, j’avais perdu ma cravate ! Ne ris
-pas. Je ne riais pas. Mon unique cravate ! C’était
-un de ces nœuds à quinze sous retenus autour
-du col par un fil élastique. Cinq minutes avant
-d’arriver dans la cour du Louvre, je m’étais,
-rue de Rivoli, miré complaisamment dans une
-glace de boutique et, m’arrêtant, j’avais redressé
-mon nœud… Maintenant je ne l’avais
-plus, je l’avais perdu !</p>
-
-<p>— On n’entre pas sans cravate ! me dit sévèrement
-le gardien.</p>
-
-<p>Un habit râpé invite tous les laquais du
-monde à l’insolence.</p>
-
-<p>En ce moment la dame, parvenue au bas de
-l’escalier, passa près de moi. Je me sentis
-rougir et pâlir à la fois. Et je me livrai à la contemplation
-de la physionomie du gardien, pour
-tourner le dos à la jolie matineuse… qui passa
-me frôlant de sa robe de soie. « Oh ! la jolie, la
-fraîche cravate bleue ! »</p>
-
-<p>C’est ce que je ne pus m’empêcher de penser
-en regardant du coin de l’œil, malgré moi, le
-cou de la dame.</p>
-
-<p>Je restai là, cloué un instant. Le gardien jouissait
-de ma consternation. Heureux subalterne ;
-en cette minute il commandait, il goûtait le
-plaisir capiteux de l’autorité. Un sergent de ville
-qui vous bouscule ou vous arrête (surtout si
-vous lui paraissez un homme d’étude et son
-supérieur probable), éprouve la même joie secrète.
-C’est la même que ressentent les César et les
-Napoléon, les brutaliseurs de nations et d’idées.
-Et il faut bien que cette jouissance soit immense,
-puisqu’elle pousse aux plus grandes actions
-comme aux plus grands crimes !</p>
-
-<p>Je demeurai donc tout révolté à regarder l’esclave
-de la consigne. Et combien de pensées
-m’assaillirent en quelques secondes ! et combien
-tristes et triviales ! En vérité, non, je n’avais
-plus rien dans ma garde-robe qui ressemblât à
-une cravate ! Et pas un sou, ni sur moi ni chez
-moi. A qui m’adresser ? Provincial, je ne connaissais
-personne. Pas un camarade à qui emprunter
-un nœud de chiffon !… Ma concierge ?…
-Quelle humiliation ! Et cependant là-haut les
-buveurs m’attendaient sous l’orme en riant à
-leur verre.</p>
-
-<p>Je sortis du vestibule. Le vent y tournoyait,
-accouru du Carrousel, s’engouffrant dans la
-cour. Je le suivis. J’entrai dans cette cour du
-Louvre que les passants en hâte traversaient
-par le beau milieu, laissant déserts tous les
-côtés. Je sentis instinctivement, sans même l’entendre,
-quelqu’un sur mes pas. J’eus le sentiment
-confus, la divination que c’était une femme,
-et celle-là même qui avait descendu l’escalier
-au moment de ma mésaventure. Pourquoi, comment
-était-elle encore là ? N’étais-je pas demeuré
-un moment à subir les regards du portier, justement
-pour éviter les siens et la laisser s’éloigner ?…
-Dieu vous garde des curieux !</p>
-
-<p>C’était elle en effet ; elle passa devant moi, me
-regardant sans bien oser, avec un embarras
-charmant. Elle paraissait troublée, émue. L’œil
-doux, plein de bonté, brillait singulièrement
-d’un feu humide…</p>
-
-<p>« Tiens ! dis-je en moi-même, elle n’a plus au
-cou son joli ruban, d’un ton si frais ? » Ses deux
-mains étaient fourrées dans un petit manchon
-de zibeline… Quand elle passa près de moi…
-Comment cela se fit-il ? Avec quelle grâce qui
-supprimait l’étrangeté de l’action, par quelle
-prestidigitation sublime, comment, comment ?
-Je ne sais, mais une de ses mains était à peine
-sortie du manchon que je voyais dans les miennes
-l’ensorcelé ruban bleu, orné, aux deux bouts,
-de dentelle blanche !</p>
-
-<p>— Un billet d’entrée ! dit-elle.</p>
-
-<p>Quand je compris ce mot, elle était déjà loin.</p>
-
-<p>— Tu la suivis, je pense ?</p>
-
-<p>— Je n’y songeai même pas. Et les buveurs
-de Téniers qui s’égayaient sans moi !</p>
-
-<p>— Et tu entras en cravate bleue, à dentelle ?</p>
-
-<p>— Sans affectation, je l’avoue, mais bravement,
-et sans fausse honte ; ce fut peut-être même
-avec un certain orgueil que je dévisageai, en
-passant, le gardien féroce.</p>
-
-<p>— Et tu l’as retrouvée un jour, quelque part,
-cette femme : aux eaux, aux bains de mer, dans
-le monde ? A-t-elle été ta maîtresse ? Non ! C’est
-ta femme alors, car tu t’es marié !</p>
-
-<p>— Rien de tout cela. Je ne l’ai jamais revue.</p>
-
-<p>— Mais ton histoire n’est pas finie.</p>
-
-<p>— Je suis peintre, mon cher, et je ne sais pas
-finir les histoires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
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-<h2 class="nobreak" id="c3">MENSONGE DE CHIEN</h2>
-
-<p class="dedic">A Flourette.</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>J’avais en lui une confiance aveugle depuis
-longtemps. Nous nous aimions. C’était un chien
-mouton. Il était blanc, avec une calotte brune.
-Je l’avais appelé Pierrot.</p>
-
-<p>Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles ! Fils
-de bateleur, peut-être, il exécutait des tours de
-force ou d’adresse inattendus. Il était amoureux
-d’une boule de bois grosse comme une bille de
-billard ; il nous l’avait apportée un jour, et, assis
-sur son derrière, il avait dit : « Lance-la-moi
-bien loin, dans la broussaille… Je la retrouverai,
-tu verras ! » On le fit. Il réussit à merveille dans
-son projet. Il devint alors très ennuyeux ; il
-disait toujours : « Jouons à la boule ! »</p>
-
-<p>Il entrait dans le cabinet de travail de son
-maître, brusquement, quand il pouvait, avec sa
-boule entre les dents, se mettait debout, les
-pattes de devant sur la table, au milieu des paperasses,
-des lettres précieuses, des livres ouverts :
-« Voilà la boule. Jette-la par la fenêtre,
-j’irai la chercher. Ça sera très amusant, tu verras,
-bien plus amusant que tes papiers, tes romans,
-tes drames et tes journaux !… »</p>
-
-<p>On lançait la boule par la fenêtre… Il sortait…
-Mais non, on l’avait trompé, le bon Pierrot ! Et
-à peine était-il dehors, que la boule prenait place
-sur la table, en serre-papier. Pierrot, au dehors,
-cherchait, cherchait… Puis, revenant sous les
-fenêtres : « Eh ! là-haut ! l’homme aux papiers !
-Ouah ! ouah ! Voilà qui est un peu fort ! Je ne
-trouve rien ! C’est donc qu’elle n’y est pas… Si
-un passant ne l’a pas prise, alors, pour sûr, tu
-l’as gardée ! »</p>
-
-<p>Il remontait, fouillait du nez dans les poches,
-sous les meubles, dans les tiroirs entr’ouverts,
-puis tout à coup, de l’air d’un homme qui se
-frappe le front, il vous lorgnait : « Je parie qu’elle
-est sur la table !… » On se gardait bien de parier,
-puisqu’elle était, en effet, sur la table… D’un
-coup d’œil intelligent, il avait suivi votre regard…
-Il apercevait sa boule… Pour la cacher
-encore, on l’enlevait d’une main brusque… et
-alors, oh ! alors, bonsoir le travail ! C’étaient des
-parties de gaieté extravagantes ! Il sautait après
-la boule, voulait l’avoir à tout prix, suivait vos
-moindres mouvements, ne vous quittait plus,
-toujours riant de la queue…</p>
-
-<p>Avec cela, bon gardien. C’est ce qu’il faut à la
-campagne.</p>
-
-<p>Il me faisait souvent penser à ces hommes
-métamorphosés en chiens, comme on en voit
-dans les contes de fée. L’œil était d’une humanité
-tendre, profonde, implorante, et disait : « Que
-veux-tu ? Je ne suis que ça : une bête à quatre
-pattes, mais mon cœur est un cœur humain,
-meilleur même que celui de la plupart des
-hommes. Le malheur m’a appris tant de choses !
-j’ai tant souffert ! je souffre tant encore aujourd’hui,
-de ne pouvoir t’exprimer, avec des paroles
-semblables aux tiennes, ma fidélité, mon dévouement !…
-Oui, je suis tout à toi, je t’aime… comme
-un chien ! Je mourrais pour toi s’il le fallait… Ce
-qui t’appartient m’est sacré… Que quelqu’un
-vienne y toucher et l’on verra ! »</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un
-gros chagrin. Les gens qui croient au chien
-aveuglément me comprendront. Voici ce qui
-arriva :</p>
-
-<p>La cuisinière avait tué deux pigeons.</p>
-
-<p>— Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle
-dit.</p>
-
-<p>Elle alla dans une pièce voisine chercher une
-corbeille où jeter les plumes de ses pigeons à
-mesure qu’elle les plumerait.</p>
-
-<p>Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa
-un grand cri. Un de ses deux pigeons s’était envolé !
-Elle ne s’était absentée pourtant que quelques
-secondes. Un mendiant sans doute était
-passé par là, avait fait main-basse sur l’oiseau par
-la fenêtre ouverte. Elle sortit pour chercher le
-mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement,
-elle songea : « Le chien ! » Et aussitôt,
-saisie de remords : « Quelle horreur, soupçonner
-Pierrot ! Jamais il n’a rien volé ! Il garderait, au
-contraire, un gigot tout un jour sans y toucher,
-même ayant faim !… Du reste, il est là, Pierrot,
-dans la cuisine, assis sur son derrière, — l’œil à
-demi fermé, bâillant de temps à autre ; il s’occupe
-bien de mes pigeons ! »</p>
-
-<p>Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un
-grand air d’indifférence ! Je fus appelé…</p>
-
-<p>— « Pierrot ? » Il souleva vers moi sa paupière
-appesantie. « Eh ! que veux-tu, mon maître ?
-J’étais si bien ! Tiens, je pensais… à la boule ! »</p>
-
-<p>— A la boule ? je suis de votre avis, Catherine ;
-le chien n’a pu voler le pigeon. S’il l’avait
-volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au
-fond de quelque fossé, pour sûr.</p>
-
-<p>— Regardez-le, pourtant, monsieur… Ce chien-là
-n’a pas l’air chrétien.</p>
-
-<p>— Vous dites ?</p>
-
-<p>— Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas
-l’air franc.</p>
-
-<p>— Regarde-moi, Pierrot.</p>
-
-<p>Très vite, la tête un peu basse, il grommela :</p>
-
-<p>— Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si
-j’avais volé un pigeon ? Je serais en train de le
-plumer !</p>
-
-<p>Il me servait mon argument. Ceci me parut
-louche.</p>
-
-<p>— Regarde-moi dans les yeux, comme ça…</p>
-
-<p>A n’en pas douter, il feignait l’indifférence !</p>
-
-<p>— Ah ! mon Dieu, Catherine, c’est lui ! j’en
-suis sûr ! c’est lui !</p>
-
-<p>Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était
-pénible, affreusement pénible à mon cœur. Je
-vous jure, lecteur, que je suis très sérieux… J’y
-avais vu, distinctement, un <small>MENSONGE HUMAIN</small>.
-C’était très compliqué !… Il voulait mettre une
-<i>fausse apparence</i> de sincérité dans son regard, et
-il n’y parvenait point, puisque cela est impossible
-même à l’homme. Ce miracle du Malin
-n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et encore !</p>
-
-<p>Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté
-profonde de mentir était, dans ses yeux, en lutte
-avec la faible apparence de sincérité qu’il parvenait
-à créer ; mais ce mensonge inachevé était
-plus tristement révélateur qu’un aveu !</p>
-
-<p>Je voulus en avoir le cœur net, avoir la
-preuve.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>A trompeur, trompeur et demi.</p>
-
-<p>— Tiens, lui dis-je, je te donne ça !…</p>
-
-<p>Je lui offrais le pigeon dépareillé… Il me
-regarda, songeant : « Hum ! ça n’est pas possible !
-Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir ?
-Pourquoi me donnerais-tu un pigeon <i>aujourd’hui</i> ?
-Ça ne t’est jamais arrivé ! »</p>
-
-<p>Il le souleva dans sa gueule, et doucement,
-tout de suite, le remit à terre.</p>
-
-<p>Il ajouta : « Je ne suis pas une bête ! »</p>
-
-<p>— Enfin, il est à toi !… Puisque je te le dis !…
-Je pense que tu aimes les pigeons ?… Eh bien !
-en voilà un ! Du reste, j’en avais deux : il m’en
-fallait deux !… Je ne sais que faire d’un seul…
-je te répète qu’il est à toi, celui-ci… »</p>
-
-<p>Je le flattai de la main, en songeant :</p>
-
-<p>« Canaille ! voleur ! tu m’as trahi comme si
-tu n’étais qu’un homme ! Tu es un chien perfide !
-Tu as menti à toute une existence de loyauté,
-gredin ! »</p>
-
-<p>A haute voix, j’ajoutai : — « Oh ! le bon chien !
-le brave chien ! l’honnête chien ! Oh ! qu’il est
-beau ! »</p>
-
-<p>Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se
-leva, et s’en alla, lentement, non sans tourner
-de mon côté la tête plusieurs fois, <i>pour voir ma
-pensée véritable</i>.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut dehors, sur la terrasse, je fermai
-la porte à claire-voie, et je demeurai à l’épier.</p>
-
-<p>Il fit quelques pas, comme résolu à aller
-dévorer sa proie plus loin, puis s’arrêta de nouveau,
-posa encore son pigeon à terre et <i>réfléchit
-longtemps</i>. Plusieurs fois il regarda la porte avec
-son œil faux. Puis il renonça à chercher une
-explication satisfaisante, se contenta du fait,
-ramassa sa proie et s’éloigna… Et à mesure
-qu’il s’éloignait, la queue, timide, hésitante dans
-ses attitudes depuis notre conversation, devenait
-sincère : « Bah ! attrapons toujours ça ! Personne
-ne me regarde ? Vive la joie ! Qui vivra,
-verra ! »</p>
-
-<p>Je le suivis de loin et je le surpris en train de
-creuser dans la terre un trou avec ses deux
-pattes, très actives. Le pigeon que je lui avais
-offert traîtreusement, était à côté de la fosse…
-Je grattai la terre moi-même, tout au fond… Le
-premier pigeon était là, volé ! habilement
-caché !</p>
-
-<p>J’étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux
-instincts de ses congénères, les renards et les
-loups, enterrait ses provisions. Mais, animal
-domestique, <i>il avait appris à mentir</i> !</p>
-
-<p>Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet
-des grosses plumes de mes deux pigeons, et je
-déposai ce plumeau sur ma table de travail.</p>
-
-<p>Et quand Pierrot m’apportait la boule, en
-disant d’un air dégagé : « Eh bien ! voyons, ne
-pense plus à ça, jouons ! » j’élevais le petit balai
-de plumes… et Pierrot baissait la tête… la
-queue se rabattait honteuse, se collait à son
-pauvre ventre frémissant… La boule lui tombait
-des dents ! « Mon Dieu ! mon Dieu ! tu ne me
-pardonneras donc jamais ! »</p>
-
-<p>— Tu ne m’aimais pas, lui dis-je un matin,
-non, tu ne m’aimais pas, puisque tu m’as
-trompé, et si savamment !</p>
-
-<p>Je ne sais qui me répondit, avec bonne
-humeur : — « Mais si, mais si, mon cher, il vous
-aimait ! et il vous aime encore sincèrement…
-mais que voulez-vous ? il aimait aussi le pigeon !…
-Il est bien assez puni, maintenant,
-allez ! »</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant
-Pierrot n’eut pas peur. — « Tu le vois, lui dis-je
-pour la dernière fois. Périsse le souvenir de ta
-faute ! » Je jetai l’objet dans le feu. Pierrot, gravement
-assis, le regarda brûler… puis, sans
-éclat de joie, sans sauts ni bonds, noblement,
-simplement, il vint m’embrasser… Quelque
-chose d’infiniment doux gonfla mon cœur. C’était
-le bonheur de pardonner.</p>
-
-<p>Et, tout bas, mon chien me disait : « Je le
-connais, ce bonheur-là… Que de choses je te
-pardonne, moi, sans que tu le saches ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">COUP DE FUSIL D’UN CORSE</h2>
-
-<p class="dedic">A François Armagnin.</p>
-
-
-<p>… Le caractère corse a de la grandeur ;
-mais il n’a guère lieu de s’affirmer que sur un
-théâtre dont l’étroite scène jure singulièrement
-avec l’ampleur de geste et d’allure des personnages.</p>
-
-<p>Il ne manque aux Corses que des occasions
-dignes d’eux pour paraître fréquemment sublimes.
-D’ailleurs ils s’en passent, agissent
-selon les vertus farouches qui leur sont naturelles,
-et ne pouvant tous être conquérants, ils
-sont bandits et s’en vantent.</p>
-
-<p>Napoléon n’est qu’un bandit corse, qui a
-rossé les gendarmes. Il y a dans tout bandit
-corse l’étoffe d’un héros. Les Corses emploient
-tous les jours une vraie grandeur d’âme à des
-actions sans portée. Ce qui leur manque pour
-être un peuple dominateur, ce sont seulement
-les puissants moyens matériels d’action sur un
-large champ d’opération. C’est ainsi que, pour
-être un Alexandre, il ne manquait rien, si ce
-n’est une armée de marins au pirate légendaire…</p>
-
-<p>« Peuh ! dit-il au fils de Philippe, qui s’indignait
-de lui voir exercer son métier de voleur,
-la seule différence qu’il y ait entre nous, c’est
-que je commande un petit bateau et toi une
-flotte immense. Le bateau fait le voleur et la
-flotte le conquérant ! »</p>
-
-<p>Je me confirmai dans ces diverses idées le
-jour où j’assistai, en Corse, à l’étrange action
-que je vais raconter…</p>
-
-<p>… J’ai connu en France plusieurs Corses ;
-deux sont devenus mes amis. On n’en saurait
-avoir de meilleurs. Le Corse, nature encore
-simple et primitive, pousse tout à l’excès, et
-d’abord la générosité et le dévouement.</p>
-
-<p>Le dévouement du Corse est aveugle. C’est
-en cela qu’une froide sagesse peut le blâmer ;
-mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami
-ou de son hôte devient sa propre cause. Il ne
-la raisonne pas ; il n’y réfléchit même pas ; il
-l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un
-mariage d’amour, et rappelez-vous que le Corse
-déteste ce qu’il n’aime point.</p>
-
-<p>… Mais n’insistons pas davantage sur ces
-traits généraux. Voici mon histoire.</p>
-
-<p>Arrivé en Corse au mois de décembre 187…,
-j’y fus l’hôte de mon ami J. T…, professeur
-dans un de nos lycées du continent, ou plutôt
-je fus l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait
-adressé et par qui je fus traité en véritable
-enfant de la maison. Mon ami J. T… avait dû
-rester « en France ».</p>
-
-<p>— Vous êtes ici chez vous, me dit son père à
-mon arrivée.</p>
-
-<p>Cette parole n’était point vaine. J’étais chez
-moi. Pour la première fois, je recevais l’hospitalité
-à la manière antique. La famille de mon
-hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le
-père et la mère, une fille et un gendre avec leur
-premier né, et trois garçons dont le plus jeune,
-Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez
-un patriarche.</p>
-
-<p>Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la
-toute-puissance du père. Un mot, un geste, un
-regard du chef de famille, et l’on obéissait en
-silence, au plus vite. Le chien même de la
-maison, un énorme griffon qui m’accueillit en
-furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai,
-il s’élança vers moi, hurlant. Le vieux
-maître leva un doigt, et le griffon s’alla coucher,
-me tournant aussitôt le dos, sans fureur
-et même sans curiosité.</p>
-
-<p>Amateur de chasse et surtout grand ami des
-chiens, j’admirai tout de suite ce griffon, qui
-était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs le
-griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide
-à l’eau, il sait même plonger. En plaine ou
-en montagne, pas d’escarpement, pas de broussailles
-qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé ;
-quelques velléités de noble indépendance
-à ses heures, s’accordant avec une fidélité sans
-pareille ; et pour le courage, il n’a pas de supérieur.</p>
-
-<p>Naturellement, je me hâtai de faire à mes
-hôtes l’éloge des griffons et de flatter le leur. Je
-vis que j’avais bien choisi mon compliment
-d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux
-au plus jeune, se réjouissait de mes paroles.</p>
-
-<p>— Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est
-un homme ; il est de la famille. Les sauvages
-prétendent que le singe est un homme et qu’il
-ne parle pas afin de n’être pas contraint de travailler ;
-mais ce chien, lui, parle ; et il travaille,
-monsieur, avec les hommes, comme il joue
-avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de
-nous. Je dois dire que je l’ai bien élevé ; il a
-fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant
-n’en a pas mérité ? On n’apprend rien sans
-peine. A présent il sait tout ce qu’il doit savoir,
-et jamais il n’a manqué au devoir… <i lang="it" xml:lang="it">Per dio !</i>
-vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes
-venu ici pour chasser. Vous ferez demain un
-tour de promenade avec mon plus jeune, avec
-Jean-Paul ; tu m’entends, Jean-Paul ?</p>
-
-<p>Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de
-chasse, leva la tête et dit :</p>
-
-<p>— Nous irons, père. On verra du canard.</p>
-
-<p>— Tu entends, Noir, (Néro), dit le père,
-s’adressant au griffon. Le chien se leva, regarda
-le père et le fils, flaira la crosse du fusil, remua
-la queue, <i>murmura</i> quelque chose, et retourna
-s’allonger devant la cheminée où un quartier
-de mouton se dorait au feu.</p>
-
-<p>On dîna, sans que Néro cessât de regarder la
-flamme, sinon lorsqu’on l’appelait : Néro ! Alors
-il se levait, venait prendre le morceau qui lui
-était offert et retournait ensuite, avec calme,
-à « son poste ».</p>
-
-<p>Au dessert, on me raconta un beau trait de
-Néro, un trait véritablement digne de la biographie
-d’un grand chien.</p>
-
-<p>Néro, étant très jeune encore, faisait commerce
-d’amitié avec une chatte de la maison.
-La chatte ayant mis bas, on alla noyer les
-petits. On chargea quelqu’un de les jeter à la
-mer, ce qui fut fait en présence de Néro. Les
-petits chats, une pierre au cou, périrent donc
-misérablement, et leur mère fut inconsolable.
-Néro parut si touché de sa douleur, que, deux
-jours durant, voyant la chatte refuser toute
-nourriture, à peine voulut-il manger.</p>
-
-<p>Or, peu de temps après, comme il traversait,
-en compagnie de l’un de ses maîtres, le village
-de Campile, à une lieue de son logis, Néro vit
-un petit chat que tourmentaient des bambins.</p>
-
-<p>Néro n’hésita pas ; il se jeta au milieu des
-bourreaux, saisit dans sa gueule le petit chat
-par la peau du cou, et, ainsi chargé, fit une
-lieue toujours courant pour rapporter à la
-mère infortunée le pauvre animal qui, selon
-lui, pouvait bien être de ses petits. La chatte
-adopta l’enfant trouvé, l’allaita, reprit joie et
-santé ; et Néro fut célébré en vers, pour cette
-belle action, par une improvisatrice de la
-famille.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas l’action d’un homme ? me demanda
-mon hôte en achevant le récit de cette
-aventure.</p>
-
-<p>Je convins que beaucoup d’hommes n’agiraient
-pas si bien, et je gagnai mon lit en songeant
-à la partie de chasse projetée pour le
-lendemain.</p>
-
-<p>Avant le jour, Jean-Paul m’éveilla. Nous sortîmes
-et Néro avec nous. Il faisait froid, très
-froid. La bise qui nous cinglait le visage était
-coupante ; nous prîmes un bon pas.</p>
-
-<p>Après un quart d’heure de marche, nous nous
-trouvâmes dans la plaine et au bord d’un marais.
-Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit
-sentir plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient,
-et l’on ne pouvait s’empêcher de croire
-que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en
-gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de
-velours, bonnet montagnard sur l’oreille, avait
-marché devant moi, comme un guide. Nous
-n’avions pas échangé deux paroles.</p>
-
-<p>Jean-Paul s’arrêta.</p>
-
-<p>— Nous sommes arrivés, dit-il ; je veux seulement
-vous montrer aujourd’hui comment travaille
-Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le froid,
-ni rien ; il aura peu de chose à faire, mais n’importe,
-vous verrez ça. Seyez-vous là, sous ce
-tamaris, c’est un bon poste ; moi, j’en sais un
-autre là-bas ! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr,
-nous verrons des canards ; s’ils arrivent tournant
-en cercle, ne tirez pas au vol : ils se poseront
-dans le marais. S’ils filent droit, faites feu.</p>
-
-<p>Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut.
-Le vent pleurait avec les roseaux. En face
-de moi, la première pointe du jour rayait le ciel
-où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement,
-lentement, tout s’éclaira. Nous étions entourés
-de montagnes, aux flancs desquelles de grands
-châtaigniers dépouillés… mais l’arbousier, le
-lentisque, le genièvre, çà et là égayaient de leur
-verdure la mélancolie du mois de décembre.</p>
-
-<p>Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les
-canards ! Je visai, tirai, manquai. Le vol était
-loin. Je regardai le tamaris derrière lequel
-était Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement,
-entre nous, à égale distance de l’un et de l’autre,
-derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui
-regardait droit devant lui. A ce moment un coup
-de feu partit. Jean-Paul avait tiré, et je vis un
-magnifique col-vert se débattre en plein marais,
-à cinquante pas loin des bords.</p>
-
-<p>— A l’eau, Néro ! cria Jean-Paul.</p>
-
-<p>Néro sauta dans le marais ; l’eau était à demi
-gelée ; il y flottait des glaçons en aiguilles, et,
-du premier bond, Néro en eut à mi-corps ; mais,
-à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la
-berge se secouer en gémissant.</p>
-
-<p>Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui
-dit :</p>
-
-<p>— A l’eau, Néro !</p>
-
-<p>Le chien regarda son maître et, remuant la
-queue, sans joie, refusa visiblement.</p>
-
-<p>Néro, en toute évidence mal disposé, trouvait
-l’eau dangereusement froide.</p>
-
-<p>— C’est la première fois qu’il <i>désobéit</i>, me dit
-gravement Jean-Paul, et cela devant un étranger !…
-je ne le supporterai pas !… A l’eau ! répéta-t-il.</p>
-
-<p>Le chien s’avança tout au bord, souleva une
-patte, toucha l’eau discrètement, et il recula ;
-puis, se couchant aux pieds de son maître, il
-leva sur lui des yeux de prière.</p>
-
-<p>Le jeune Corse était devenu pâle.</p>
-
-<p>— Regarde, chien ! dit-il.</p>
-
-<p>Le soleil, se levant, illumina le marais à la
-surface duquel les mille petits glaçons brillèrent,
-irisés. Néro et moi, nous regardions
-Jean-Paul, qui était déjà dans l’eau ! Il marchait
-dans le marais glacial, aussi tranquillement qu’à
-terre. Lorsqu’il se saisit de la proie encore palpitante,
-il avait de l’eau jusqu’aux aisselles.
-J’étais stupéfait.</p>
-
-<p>— Tu vois, dit à Néro Jean-Paul, revenu à
-terre et tout ruisselant, <i>je ne te demande jamais
-rien que je ne puisse faire moi-même</i> !</p>
-
-<p>Grande parole, digne d’un roi, général d’armée.</p>
-
-<p>— A présent, ajouta-t-il, tu seras puni. Marche
-en avant !</p>
-
-<p>Et tandis que Néro, humilié, triste, la queue
-basse, prenait lentement une avance :</p>
-
-<p>— Veuillez m’excuser, notre hôte, me dit Jean-Paul.
-C’est une partie manquée, par la faute de
-Néro. Retournons chez nous… Mais Néro ne
-peut pas éviter sa peine…</p>
-
-<p>Et, ce disant, avant que j’eusse pu comprendre
-une idée aussi peu commune que la sienne, il
-étendit d’un coup de fusil le pauvre Néro raide
-mort !… Cet enfant Corse, tuant ainsi son chien
-qu’il aime, pour un refus d’obéissance, n’est-il
-pas, si l’on veut, grand comme Manlius, condamnant
-à mort son propre fils ? Absurde, inhumain,
-soit, mais comme ces héros de Rome, au cœur
-de fer !</p>
-
-<p>— Quand tu seras en Corse, m’avait dit mon
-ami J. T…, le professeur, ne blâme jamais rien.
-Tu y vas en visiteur pour vingt jours, voilà
-tout ; ne t’y poses pas en apôtre des idées françaises.
-S’ils n’ont pas à se méfier de ta critique,
-tu verras les Corses en ta présence agir en vrais
-Corses, et tu pourras les juger.</p>
-
-<p>Je ne critiquai donc point Jean-Paul ; je me
-tus. Néro, d’ailleurs, était bien mort, et nulle
-parole ne l’eût ressuscité ; mais j’attendis avec
-curiosité l’accueil qui nous était réservé à la
-maison.</p>
-
-<p>Quand nous rentrâmes, tout le monde était
-absent, au travail.</p>
-
-<p>A midi, tout le monde arriva, et l’on prit place
-autour de la table. Jean-Paul, visiblement pour
-moi, était ému, mais en somme fort calme.</p>
-
-<p>On ne s’occupait pas de l’absence du chien,
-quand tout à coup l’enfant à la mamelle cria :</p>
-
-<p>— Né-o !</p>
-
-<p>Jean-Paul tressaillit.</p>
-
-<p>— C’est singulier, dit le père, Néro n’est pas
-là.</p>
-
-<p>— Et il n’y sera jamais plus ! dit Jean-Paul
-d’une voix sourde.</p>
-
-<p>Je compris qu’il faisait un effort pour ne pas
-pleurer.</p>
-
-<p>— Quoi ? dit le père, l’avez-vous perdu ? Qu’est-il
-arrivé ? parle vite.</p>
-
-<p>Toute la tablée, en suspens, écouta :</p>
-
-<p>— Je l’ai tué ! dit Jean-Paul.</p>
-
-<p>Le père étendit le bras derrière soi et se
-saisit d’un gourdin noueux, massue véritable,
-droite dans un coin, comme pour châtier son
-fils, sans autre explication. Il songea par bonheur
-à dire :</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Il avait refusé d’obéir, et cela devant
-l’étranger ! dit Jean-Paul.</p>
-
-<p>— Alors, fit le père, c’est bien !</p>
-
-<p>Il déposa son bâton.</p>
-
-<p>Je vis des larmes dans tous les yeux ; mais
-chacun aussitôt, maîtrisant la douleur, imita le
-chef de famille, qui se remit à manger en
-présence du spectre de Néro, comme le Cid
-héroïque en face de la tête coupée du père de
-Chimène.</p>
-
-<p>… Je n’ai pas de commentaires à ajouter. Si
-cette histoire était inventée, elle serait sans valeur
-parce qu’elle n’a pas la vraisemblance
-nécessaire aux contes eux-mêmes, mais elle est
-vraie.</p>
-
-<p>Néro fut enterré sous le tamaris au pied duquel
-il avait été fusillé, et, bien qu’on la trouve
-juste, on pleure toujours sa mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">LES ESPRITS FRAPPEURS</h2>
-
-
-<p>« Je n’y avais jamais cru… J’habitais alors,
-tout seul, une maison de campagne isolée, et je
-couchais au premier étage, au-dessus d’une sorte
-de chai, et au-dessous d’un grenier. Une nuit,
-comme j’appelais le sommeil en feuilletant un
-livre, j’entendis très distinctement des bruits de
-chaînes… Je prêtai l’oreille… les douze coups
-de minuit sonnèrent lentement à l’horloge lointaine
-du village ; je trouvai l’horloge ridicule de
-sonner minuit si à propos, et je me sentis rassuré
-par cette coïncidence comique.</p>
-
-<p>« Au même moment, mes yeux se fermèrent
-malgré moi ; je m’endormis, et les bruits que je
-venais d’entendre servant de point de départ
-à un cauchemar affreux, je rêvai que j’étais
-encore au collège où mon régent me forçait à
-copier cent fois certaine histoire de revenants
-racontée par Pline ou par je ne sais quel autre !
-Et comme mon régent courroucé me demandait
-si je comprenais le latin et ce que voulait dire
-<i lang="la" xml:lang="la">funis</i>, je répondais : <i>funérailles</i>. Le voyant se
-fâcher de plus belle :</p>
-
-<p>— Non, disais-je, cela veut dire <i>chaînes</i>, bruit
-de chaînes et funérailles.</p>
-
-<p>— Cela veut dire, s’écriait le régent hors de
-lui, la <i>corde</i> pour vous pendre !</p>
-
-<p>« Quel drôle de rêve ! pensais-je tout en dormant.
-Là-dessus le livre, grâce auquel je m’étais
-endormi, tomba brusquement de mon lit sur le
-plancher, et je m’éveillai en sursaut. Ma bougie,
-usée jusqu’au bout, jetait des lueurs de mort, et
-un bruit de chaînes se faisait entendre distinctement
-dans la maison. Oui, c’était dans la
-maison, à n’en pas douter, que j’entendais
-distinctement un bruit de chaînes !</p>
-
-<p>« Je me sentis pâlir et me mis sur mon séant.
-Mille raisonnements aussitôt se firent en moi,
-pressés, lumineux et rapides comme un faisceau
-d’éclairs. Je pensai : « Je suis seul ici, et il faut
-bien pourtant que je ne sois pas seul ! Qui donc
-est entré ? pour quoi faire ? pour voler ? Venir
-voler en traînant des chaînes, quelle apparence…!
-Les chiens, d’ailleurs, n’ont pas jappé.
-Ils sont là, dans l’allée, sous la lune. Mais
-alors ?… allons donc, je n’y croirai jamais. Des
-esprits ? des esprits frappeurs ? Pourquoi veut-on
-que des esprits, êtres subtils, tout à fait
-supérieurs, se livrent à des occupations indignes
-même d’un bourgeois sérieux, comme celle de
-réveiller les gens avec des bruits incompréhensibles !
-Allons, allons, j’ai mal entendu. Je rêvais
-funérailles, cordes, chaînes… et il y a de la
-fièvre, causée par un peu d’embarras gastrique,
-comme dirait le docteur. Voilà tout.</p>
-
-<p>« J’en étais à cette conclusion, quand la bougie
-qui m’éclairait jeta une grande clarté blafarde,
-et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans le
-même temps, de petits coups frappés à intervalles
-égaux. On aurait dit qu’une baguette
-souple raclait les barreaux d’une grille !… Je
-songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui
-passent rapidement leur cravache sur les barreaux
-des cages à tigres. Évidemment j’étais
-agité, j’avais un peu de fièvre… je me levai donc,
-rallumai ma bougie, et ramassai mon livre qui
-se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre
-au lit, mes regards tombèrent sur une
-vieille épée rouillée, débris de quelque noble
-panoplie, longue et lourde rapière à coquille,
-excellent instrument de défense contre un ennemi
-de chair et d’os. Je la suspendis à mon
-chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du
-plat, du tranchant, de la pointe ou du pommeau,
-il y avait là de quoi étendre un homme.</p>
-
-<p>« Me voilà donc couché de nouveau, lisant,
-et à peu près rassuré. Je m’aperçus que mon
-livre contenait un article sur les <i>hallucinations</i>.
-Je le cherchai vivement et je lus les choses les
-plus inquiétantes touchant les maladies du système
-nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de
-l’ouïe ; quand je vis comment certains malades
-sont, nuit et jour, poursuivis par des sonneries
-de cloches ; comment d’autres hallucinés entendent
-partout d’invisibles ennemis les persécuter
-de menaces, je compris qu’une telle lecture
-n’était pas opportune et je lançai la revue loin
-de moi, avec colère, en criant à haute voix : « Au
-diable ! »</p>
-
-<p>« Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans
-y ajouter d’importance, me frappa. On eût dit
-qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi
-comme une balle ! Le son de ma propre voix me
-devenait ennemi !</p>
-
-<p>« Au diable ! » Je me trouvais imprudent
-d’avoir prononcé ce mot et je n’en faisais pas
-moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais
-passer de l’assoupissement au sommeil,
-lorsque brusquement éclata à mon oreille le
-son grave, prolongé d’une cloche : BAMMM ! et
-quelques secondes après, un deuxième coup,
-frappé moins fort, retentit : <span class="sc">Bamm !</span></p>
-
-<p>« Une sueur froide couvrit mon front. A n’en
-pas douter, j’étais halluciné, je devenais fou…
-je… — BAMMM ! — J’étais debout, pieds nus,
-en chemise, mon bougeoir dans la main gauche,
-ma Durandal, que j’avais instinctivement saisie,
-dans la main droite, certainement blanc comme
-un linge, et les yeux fixés sur la porte de ma
-chambre que je pensais voir, d’une seconde à
-l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses
-gonds pour laisser apparaître… qui ? — <span class="small">LUI</span>,
-<span class="small">L’ÊTRE</span>, <span class="small">L’ESPRIT</span>,
-<span class="small">LE FANTÔME</span>, <span class="small">L’ENNEMI</span>,
-<span class="small">LE MALIN</span>…
-le voleur tragique et facétieux qui pénétrait,
-la nuit, dans les maisons, avec effraction,
-sans être aperçu ni flairé par les chiens, et qui
-tout en remplissant ses poches des figues et des
-raisins de l’office, trouvait encore le temps de
-donner un charivari !… Je pensais tout cela et
-tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance — folies,
-absurdités ! — mais enfin, ma
-maison où j’étais seul, au premier étage, était
-pleine de bruits — en bas — dans l’escalier — sur
-ma tête, au grenier — pleine de bruits de
-chaînes, de frappements inexplicables, d’épouvantables
-sons de cloches !</p>
-
-<p>« Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou
-pure imagination, je m’armais de quoi ? D’une
-épée. Pourquoi ? je n’en savais rien ; mais il
-m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis
-terrible. Ce glaive me rassurait — je m’en rends
-compte à présent, — et parce qu’il mêlait pour
-moi-même un peu de drôlatique à ma situation,
-et parce qu’il me confirmait dans mon espérance,
-tenace malgré tout, de n’avoir à combattre que
-du réel.</p>
-
-<p>« J’ouvris ma porte lentement et je regardai
-le palier, l’escalier, avec une attention effarée.
-Étrange situation d’esprit : j’aurais été stupéfait
-de voir là, devant moi, quelqu’un ; et, de ne voir
-personne, j’étais stupéfait.</p>
-
-<p>« J’écoutai… Rien. Le silence.</p>
-
-<p>« Je me mis en devoir d’opérer une descente.
-Pieds nus, retenant mon haleine, l’oreille aux
-aguets, je descendis lentement, lentement, toujours
-sur mes gardes, les yeux écarquillés, le
-cœur à la fois plein de hardiesse et d’épouvante.
-Avec quel plaisir j’aurais rencontré une bande
-de voleurs ou de sorciers ! car il fallait à tout
-prix trouver, voir, palper la cause extérieure,
-naturelle ou surnaturelle, la cause, <i>la cause, ô
-mon âme</i>, ou conclure à l’hallucination, à la
-folie !…</p>
-
-<p>« Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor,
-rien. Je trouve, grande ouverte, la porte du
-chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le
-silence. J’examine alors toute chose. Au plafond,
-les chapelets d’oignons sont suspendus à
-la place ordinaire ; les raisins à sécher aussi.
-La grande jarre à l’huile est solidement fermée
-au moyen de la serviette blanche que recouvre
-une large plaque de fer. Le filet, les cannes à
-pêcher sont à leurs clous… Soudain, derrière
-moi, tout près, contre moi, à mon oreille, la
-cloche, la terrible cloche retentit : BAMMM !</p>
-
-<p>« Le son du grand bourdon de Notre-Dame
-n’est pas plus assourdissant… La trompette du
-Jugement dernier ne sera pas si terrifiante !…
-Prompt comme la pensée je m’étais retourné et
-le son n’avait pas fini de vibrer que j’avais tout
-vu, tout compris. Une baignoire de cuivre était
-là — pourquoi n’y avais-je pas songé ? — Au-dessus,
-on avait accroché contre le mur une balance
-à main dont le gros poids suspendu à une chaînette
-faisait, dans la baignoire-cloche, office de
-battant, lorsque — pour atteindre à mes poires
-placées sur une étagère à hauteur du plafond — messieurs
-les rats bondissaient du faîte de certains
-sacs voisins sur la balance !</p>
-
-<p>« Je laissai consciencieusement tomber mes
-bras le long de mon corps et choir mon épée ;
-ma bougie se mit à brûler horizontale dans ma
-main jusqu’à ce que je l’eusse posée à terre, pour
-tomber moi-même plus commodément sur une
-chaise. Cela fait, je me mis à jouir en silence de
-ma satisfaction sans bornes.</p>
-
-<p>« Je pus voir alors, devant moi, au pied du
-mur, un trou destiné à mettre la baignoire en
-communication avec l’extérieur, au moyen d’un
-tuyau mobile. Ce trou était à demi obstrué par
-des chaînes et des ferrailles de tourne-broche
-accrochées au mur et pendantes. Les rats, en
-entrant par là, écartaient chaque fois les chaînes,
-les agitaient en y grimpant. Tout s’expliquait…
-sauf cependant…</p>
-
-<p>« Juste ! j’entendis à ma droite de petits coups
-frappés à temps égaux. On aurait dit, vous vous
-le rappelez, qu’une souple baguette raclait une
-grille.</p>
-
-<p>« Dans le plus grand silence, sûr de comprendre
-et déjà souriant, je tournai la tête à
-droite et je vis, par la porte ouverte, l’escalier
-avec le commencement de la rampe ; et je vois
-encore, je vois sur la main courante, qu’ils atteignaient
-en escaladant le premier barreau — le
-gros barreau surmonté de sa boule de cristal — je
-vois, dis-je, sur la main courante, un, deux,
-trois, cinq, neuf, dix rats, douze rats, l’un derrière
-l’autre, qui, trottant menu sur cette pente
-douce, se rendent au grenier, en rats qui savent
-le chemin, tranquilles, alertes, charmants,
-comme chez soi, d’un air agréable, à la queue
-leu leu et tous la queue pendante. La queue
-pendante — entendez-vous bien ! — qui, souple et
-dure, négligemment déjetée à droite ou à
-gauche, à demi recourbée en dedans, non sans
-élégance, bat l’un après l’autre tous les barreaux
-de la rampe, soit environ cent barreaux battus
-en cadence par douze queues de rats grimpant à
-la file.</p>
-
-<p>« A cette vue, ajournant la gaieté, je me précipitai
-le glaive haut, contre les douze esprits
-frappeurs… Je parvins seulement à trancher net
-une des queues maudites et j’allai dormir pour
-le coup, joyeux de mon triomphe, étonné que
-des rats puissent faire dans une maison des
-bruits si variés et si terribles, et convaincu
-qu’il y a un esprit frappeur dans la queue de
-tous les rats. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">HORRIBLE NUIT</h2>
-
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Ainsi, vous avez vu l’accusé frapper la victime ?</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN.</p>
-
-<p>Comme je vous vois, monsieur le président.
-J’habite au coin nord de la Grand’Plaine, une
-maisonnette ; il y a un jardin autour, que je cultive
-de mes mains et qui me donne le nécessaire
-de la vie. Je suis jardinier. Ma femme, de temps
-en temps, va vendre à la ville les fruits du jardin.
-Or, dans la nuit du 23 mars, comme vous dites
-tous ici, j’ai entendu mon chien japper à voix
-basse, si tristement que ma femme m’a dit :</p>
-
-<p>« Pour sûr, il y a quelque chose ! As-tu bien
-fermé la porte du jardin ? »</p>
-
-<p>Je répondis :</p>
-
-<p>« Oui, mais je vais voir tout de même. »</p>
-
-<p>Elle me répondit :</p>
-
-<p>« N’y va pas ! »</p>
-
-<p>Je suis descendu tout de même et alors j’ai
-vu mon chien qui grattait la porte pour sortir
-dans les champs. Je lui ai dit : « Couchez ! » Il
-n’a pas voulu obéir, et il m’a suivi quand je suis
-allé au fond du jardin, à l’endroit où j’ai fait
-poser, il y a longtemps, au pied de mon mur,
-une grosse pierre. De cette pierre, en montant
-dessus, je vis toute la plaine, qui est une friche,
-un désert, un vrai désert. A peu près au milieu
-de la plaine, il y a seulement quelques arbres,
-trois ou quatre, avec une mare au pied, un trou
-plein d’eau, quoi ? Pas bien large, mais profond,
-oui !</p>
-
-<p>Les arbres, un saule et deux frênes qui sont
-là paraissent tout ennuyés, malgré l’eau, à cause
-des coups de vent. Il y a souvent beaucoup de
-corbeaux en cet endroit, sur les arbres et dessous ;
-et, la nuit, on y entend des hiboux qui
-pleurent. C’est un triste, un bien triste pays à
-habiter, et il faut y être forcé, voyez-vous ;
-mais quand on a là son héritage, comment faire ?
-C’est un oncle à moi qui nous a laissé ça. Avant,
-j’étais jardinier pour le compte des autres, dans
-un château ; à présent je suis chez moi, mais
-cette plaine m’a toujours déplu.</p>
-
-<p>C’est comme un endroit de malédiction, fait
-exprès pour rêver des sorcières qui dansent,
-des pendus aux arbres du milieu, des noyés
-dans la petite mare, quoique petite, mais si
-verte ! et pleine de bêtes qui grouillent !… Pleine
-d’horribles bêtes, de serpents, monsieur, et de
-crapauds ! Aussi nous le vendrons, l’héritage,
-avec la maisonnette et le jardin, le plus tôt possible…
-S’il y a un marchand dans l’assistance, on
-n’a qu’à le dire. Ne donnez pas encore le petit
-coup de marteau, monsieur. Vous êtes huissier,
-n’est-ce pas ? huissier pour les enchères ? Si j’ai
-dit que la maison est mal placée, j’ai eu tort, ce
-n’est pas mon intérêt de dire ça ; je me rétracte.</p>
-
-<p class="c small">L’AVOCAT.</p>
-
-<p>J’appelle l’attention de la Cour sur l’incohérence
-des paroles du témoin.</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>L’instruction établit qu’on l’a soudoyé honteusement.
-Cette incohérence est feinte. Poursuivez,
-témoin, avec plus d’ordre ; au fait, au fait !</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN.</p>
-
-<p>Bref, étant monté sur ma pierre, et regardant
-par-dessus les murs, je vis que la lune déjà haute
-éclairait la plaine. Elle était blanche au clair de
-lune, la plaine, comme en hiver par la neige, et
-il y avait un silence ! — oh ! un silence de neige !</p>
-
-<p>Et, dans la plaine, si blanche, je vis deux
-ombres, si noires que j’eus peur. Mais je me
-dis : c’est justement la lune qui les fait noires
-en les éclairant du côté où je ne les vois pas ;
-ce sont des hommes qui reviennent de la ville
-et vont à Saint-Laurent, après la soirée passée
-au cabaret. C’était jour de marché en ville aujourd’hui,
-pensai-je ; et le chemin qui va de la
-ville à Saint-Laurent est justement derrière ma
-maison… Mais pourquoi passent-ils au milieu
-de la plaine, puisque le chemin n’y passe pas ?…
-Et pourquoi courent-ils ?</p>
-
-<p>A ce moment, l’un atteignit l’autre. Un bras
-s’était levé. Un cri, une plainte — voilà ce que
-j’entendis… Et une seule ombre continua de
-courir et de s’agiter dans la plaine… Je m’évanouis.
-Je fis des efforts pour revenir à moi, de
-grands efforts ; mon chien se mit enfin à me
-lécher, et seulement alors je repris connaissance…
-Ma femme (qui le matin même, était
-allée vendre à la ville), accablée de fatigue,
-n’entendant plus hurler le chien, s’était, je dois
-le dire, rendormie, et, ma foi, jusqu’au jour ne
-fit qu’un somme. (<i>Hilarité prolongée dans l’assistance.</i>)</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Je rappelle l’auditoire au respect du lieu où
-nous nous trouvons. (<i>Au témoin.</i>) Continuez.</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN, reprenant le fil de ses idées.</p>
-
-<p>… Jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (<i>Nouvelle
-hilarité non moins prolongée.</i>)</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Abrégez, témoin ; que fîtes-vous après votre
-évanouissement ?</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN.</p>
-
-<p>Je me relevai et repris mon poste, debout sur
-la pierre… alors je demeurai pétrifié. Monsieur
-(<i>le témoin désigne l’accusé</i>) passait non loin de là,
-portant un cadavre dans ses bras… Je crus que
-j’allais crier, mais je n’avais plus ni souffle ni
-voix. La lune me frappait à ce moment dans les
-yeux, et je les fermai pour empêcher, selon moi,
-que le criminel me découvrît en voyant luire
-mon regard… Je ne pensais plus que mon mur,
-ma maison même sont invisibles à 100 mètres,
-cachés de haies, d’arbres et de lierre ; on ne
-pouvait pas me deviner ; je regardais à travers
-les branches d’un chêne ; on ne pouvait pas me
-voir, et moi je voyais toute la plaine. Si monsieur
-avait été du pays, il aurait songé : « Voilà
-la maison du jardinier », et il serait peut-être
-venu regarder si quelqu’un chez nous était
-éveillé… Je ne sais si je pensais qu’il fût du
-pays, et puis, enfin, tout cela pour moi s’embrouille
-dans mon souvenir ; mais, bien sûr,
-j’avais peur et je ne bougeais pas !… Il s’est
-trouvé que monsieur n’est pas de chez nous ; que
-c’est un riche maquignon d’une autre ville et
-qu’il a suivi, après une soirée passée au café,
-un maquignon de Saint-Laurent, pour le voler…
-tout cela, je ne le savais pas. Si je l’avais su,
-j’aurais eu peut-être plus de courage, et je serais
-sorti ; mais je ne savais rien, ni s’il était fort ou
-faible, ou un homme ou le diable en personne !
-Je ne bougeais donc pas !… Je voudrais vous
-y voir, la nuit, dans la Grand’Plaine, à regarder,
-sous la lune, un assassin qui porte son mort !
-Bref, je ne savais rien, je le dis, sinon que j’avais
-peur ! Lui non plus, il ne se doutait de rien. Il
-ne savait pas que mes deux yeux d’honnête
-homme le suivaient, l’assassin ! Que mes yeux
-le suivaient, le suivaient grands ouverts, sans
-manquer un seul de ses gestes ! C’étaient des
-yeux d’homme bien éveillé, oh ! oui ! — Oh ! plus
-que moi ma femme a eu peur, quand je lui ai
-raconté ce que j’avais vu ! — La nuit du crime,
-elle a dormi, vous savez, mais non pas les suivantes,
-allez, après que je lui eus raconté la
-chose ! J’ai révélé l’histoire à la justice, seulement
-après que l’homme a été pris, et lorsqu’on
-est venu me dire : « N’avez-vous rien vu dans la
-plaine, la nuit du 23 mars ? » Alors j’ai dit :
-« J’ai vu le criminel faire son coup » ; et je peux
-le répéter ici sans crainte, à présent qu’il est
-pris ; mais de l’avoir vu faire cette promenade
-dans la plaine, il me semble vraiment que c’est
-un homme du diable !</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Comment pouvez-vous reconnaître l’accusé ?
-Vous ne l’avez vu que de loin, au clair de lune ?</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN, ingénument.</p>
-
-<p>Mais, puisqu’il avoue !</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Répondez.</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN.</p>
-
-<p>Je n’ai pas dit que je le reconnais. Je dis ce
-que j’ai vu, et je dis que c’est lui parce qu’il le
-dit lui-même.</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Poursuivez.</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN.</p>
-
-<p>Je l’ai vu ainsi qui portait son mort entre ses
-bras… Il était à cent pas loin de moi, pas plus.
-J’étais changé en marbre. Il s’arrêta, lui, cet
-homme, et posa à terre le cadavre ; il le coucha
-et parut regarder autour de lui. Les pieds du
-mort couché étaient contre les pieds du vivant
-debout. Je vois encore tout, comme si j’y étais !
-Je voyais tout ! Le cadavre faisait par terre
-comme l’ombre du vivant, comme une ombre
-immobile à côté de la vraie qui remuait ! je pensai
-cette chose-là et j’eus envie de m’en aller en
-courant, mais la peur me clouait sur ma pierre !
-J’avais la fièvre sûrement et j’en ai été malade
-après, avec un délire où tout cela m’est revenu
-plus d’une fois. Vous comprenez, ce sont des
-rêves abominables !</p>
-
-<p class="c small">L’AVOCAT.</p>
-
-<p>Je prends acte de cette parole. Le témoin,
-malade et en état de délire depuis la nuit du
-23 mars, a vu dans ses rêves la scène à laquelle
-il prétend avoir assisté.</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Que fit l’assassin, après avoir posé à terre le
-cadavre ?</p>
-
-<p class="c small">LE TÉMOIN.</p>
-
-<p>Au bout d’un moment il le reprit dans ses
-bras. On aurait dit un brave homme qui sauvait
-quelqu’un dans un incendie ! Il y avait des moments
-où il se penchait vers le mort et semblait
-l’embrasser. Il marchait lentement, puis vite. Il
-allait droit, puis tournait brusquement, revenait
-sur ses pas et s’arrêtait tout court. Une fois, je
-le vis qui portait son mort sur ses épaules comme
-le bon pasteur portant la brebis égarée ! — A un
-moment, je le vis s’éloigner ; il alla jusqu’à
-l’autre bout de la plaine et je le perdais de vue,
-quand tout à coup il se retourna, et, grandissant
-toujours, il vint droit sur moi !… Il m’a vu, pensai-je.
-Oh ! qu’il devient grand !… Il vint droit
-sur moi, et contre mon mur, au-dessous de moi,
-il adossa le cadavre ! Je ne respirais plus… Il le
-reprit encore au bout d’un moment, et j’entendis
-qu’il lui disait à voix basse : « Tu m’ennuies
-bien plus, mort, que vivant ! » Il le posa vingt fois
-à terre, trente fois ! et trente fois le reprit, le
-changeant de place sans cesse, et quatre heures
-de nuit se passèrent pendant que je regardais
-dans la Grand’Plaine, toute blanche de la
-lumière de la lune, ce vivant et ce mort ensemble
-aller et venir, tout noirs ! Enfin ils disparurent
-entre les arbres du milieu de la plaine,
-autour de la mare, et je pensais qu’ils s’y étaient
-jetés tous deux, et qu’elle était verte et pleine de
-serpents… Quand je ne vis plus rien, je rentrai
-dans ma maison. Le chien, de me voir auprès
-de lui, s’était calmé. Je rentrai alors… J’ai tout
-dit.</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Accusé, on vous a trouvé, le 24, — quelques
-heures après le moment où le témoin a cessé de
-voir le criminel et sa victime dans la Grand’Plaine — on
-vous a trouvé couché, au pied des
-arbres de la mare et dormant d’un profond sommeil.
-L’instruction déclare que vous avez tout
-avoué. Persistez-vous dans vos déclarations ?</p>
-
-<p class="c small">L’ACCUSÉ.</p>
-
-<p>J’y persiste ; seulement, je dois dire qu’on ne
-m’a pas encore réveillé. On m’a trouvé, il est
-vrai, dormant, accablé par la lassitude du crime
-et du remords, auprès du cadavre — et j’ai tout
-avoué — mais je dors encore ! La justice serait
-de m’éveiller avant de me condamner, monsieur
-le président. C’est vrai, j’ai commis ce crime ;
-mais, de grâce, qu’on m’éveille ! Parce que, si je
-rêve, il serait bien juste de m’éveiller !</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>Les docteurs qui vous ont examiné déclarent
-que vous n’êtes pas fou. Abandonnez cet étrange
-système de défense.</p>
-
-<p class="c small">L’ACCUSÉ.</p>
-
-<p>Comment pas fou ! c’est-à-dire non ! oui, je ne
-suis pas fou, mais je suis endormi. Condamnez-moi
-à mort, mais qu’on m’éveille avant, par
-pitié ! Ce n’est pas un système de défense,
-puisque j’avoue ! puisque j’avoue tout !… Si
-vous voulez des détails, j’en donnerai ! Tenez, il
-vous a dit ce qu’il a vu, cet homme, le témoin ;
-mais le dedans du criminel, il ne vous l’a pas
-dit ! Il ne l’a pas vu ! personne ne l’a vu !… J’ai
-tué, oui, j’ai tué. Pour voler, oui, j’avais des dettes…
-Je ne suis pas fou, non, mais c’est une
-espèce de folie, le crime ! Et la tête abominablement
-tourne à l’assassin. J’ai frappé… Il a crié
-en me regardant ! — Je l’avais suivi, il avait
-compris, et il s’était mis à courir. Je l’avais
-atteint et frappé… mais je ne l’ai pas fouillé, je
-n’ai pas fouillé ses poches. Dès qu’il fut frappé
-je me dis seulement : « où le cacher, où ? » Et je
-n’eus plus d’autre idée. — La lune était claire,
-le ciel clair, la plaine blanche. Tout me regardait.
-Je pensais : « Rien ne me voit ! — Un
-œil, pensai-je, un petit œil, si aisément caché
-sous une feuillée, un œil humain ne me voit
-pas, j’espère ! — Oh ! oh ! mais les étoiles ont
-l’air de me regarder. — Du bruit ? Quel est ce
-bruit ? Deux branches ont craqué ! Un hibou
-pleure ! Je fuis près de la mare ! Lavons ici mes
-mains rouges… La mare est rouge ! Un crapaud
-saute à l’eau et m’éclabousse de sang ! Ah ! comment
-me laver à présent, où ? Et <i>lui</i>, où le mettrai-je ?…
-Fermons-lui les yeux !… Comme cette
-nuit est blême ! — Il est lourd ; posons-le contre
-cet arbre, là… il a l’air vivant !… » Oh ! je l’ai
-bien posé cent fois, assis, debout, couché ! De
-ses bras morts, il faisait des gestes quand je
-le changeais de place à nouveau !… « Où le mettre ? — Oh !
-une fosse ! une bonne fosse, où la
-trouver ? Oh ! trouver ouvert un bon cimetière !
-La plaine est nue, bien nue… Je ne peux m’y
-cacher, c’est vrai, mais au moins personne ne
-s’y cache ! Restons-y. Comme il est lourd, lourd,
-lourd !… Je ne tuerai plus personne, non,
-jamais ! Est-ce là le poids du remords, le poids
-du crime ? Oh ! oh ! peut-être est-ce là l’enfer…
-J’ai tué sur la terre autrefois et, durant l’éternité,
-à présent, je dois porter ce mort, mon mort,
-mon compagnon !… Il est à moi ! je me le suis
-donné, et je dois le porter toujours : c’est mon
-supplice !… Ceux qui en ont frappé plusieurs,
-comment font-ils ceux-là, comment ?… » Et de lassitude,
-à la fin, près de la petite mare, le cadavre
-à mes côtés, je m’endormis pendant qu’un œil,
-un petit œil humain, caché là-bas, et que je ne
-voyais pas, me voyait, m’avait vu toute la nuit,
-sous la lune, dans la plaine blanche ! Ce regard
-de là-bas venait jusqu’à moi, il m’obsédait, il
-était pesant, lui aussi ! Je m’agitais sous ce
-regard, et il m’endormait. Oh ? sûrement c’était
-un regard magnétique ! J’ai tout avoué, messieurs ;
-mais, de grâce, qu’on m’éveille à présent !
-Oui, pour la sentence, au moins ! Qu’on
-m’éveille pour la sentence !</p>
-
-<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p>
-
-<p>La Cour va délibérer.</p>
-
-<p class="c small">UN HUISSIER.</p>
-
-<p>Voici le chocolat et les journaux de monsieur.
-Monsieur a-t-il bien dormi ?</p>
-
-
-<p class="drap small">L’accusé s’éveille. Un rayon de soleil joue sur son lit. On est au
-mois de mai. On entend piailler sur les arbres voisins cent
-nichées de moineaux ensemble. Un valet de chambre est là,
-debout, souriant d’un air aimable :</p>
-
-
-<p class="c small">LE VALET DE CHAMBRE.</p>
-
-<p>Voici le chocolat et les journaux de monsieur.
-Monsieur a-t-il bien dormi ?</p>
-
-<p class="c small">L’ACCUSÉ.</p>
-
-<p>Ah ! mon pauvre Baptiste ! sans toi j’étais condamné
-à mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">LA NOËL DE GRAND-PÈRE</h2>
-
-<p class="c small">DÉDIÉ AUX ENFANTS</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Dans notre pays de Provence, quand vient la
-Noël, les petits enfants s’amusent beaucoup : — je
-vais vous dire comment.</p>
-
-<p>Il n’y a pas d’arbre de Noël. Et on ne met pas
-ses sabots dans la cheminée, parce qu’on porte
-peu de sabots.</p>
-
-<p>J’ai bien entendu dire que d’autres enfants
-mettaient leurs souliers dans la cheminée : moi,
-je n’ai jamais fait ça. D’abord je ne croyais pas
-à l’existence du bonhomme Noël : alors je n’aurais
-pas mis mes souliers dans la cheminée,
-puisque, selon mon idée, il ne serait venu rien
-mettre dedans.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Comment donc s’amusent chez nous les petits
-enfants pour la Noël ?</p>
-
-<p>Voilà, ils font des « crèches ». Et comment
-fait-on des crèches ? Voici :</p>
-
-<p>On prend une caisse de bois, de la grandeur
-qu’on veut, on la pose sur une table ou sur une
-étagère, et, au lieu de la laisser debout, l’ouverture
-en haut comme si on voulait la remplir de
-quelque chose, on la renverse. De cette manière,
-l’un des côtés étant l’ouverture, elle a
-tout de suite l’air d’un théâtre.</p>
-
-<p>Dans ce théâtre, on met les décors. Oh ! les
-jolis décors !… Ce sont d’abord des pierres naturelles,
-les plus pleines de trous et de bosses
-qu’on puisse trouver dans la colline ou au bord
-de la mer.</p>
-
-<p>Après cela, on va chercher de belles plaques
-de mousse bien verte. On en trouve dans la colline,
-du côté du nord, au fond des ravins où le
-soleil n’entre jamais. La mousse est là, qui vit
-bien tranquille, au pied des bruyères. Elle est
-épaisse et molle comme un beau tapis : — c’est
-vrai qu’on dirait du velours… mais c’est plus
-beau. Cette mousse est formée de milliers de
-petites étoiles vertes pressées les unes contre les
-autres. Il y a quelquefois dessus des aiguilles de
-pins qui sont tombées… on les écarte ou on les
-laisse, s’il n’y en a pas trop, car cela aussi
-est joli. Elle est tout humide, la mousse, puisqu’elle
-vit d’humidité… On enfonce ses cinq
-doigts tout droits dedans, puis, bien doucement,
-on glisse sa main par dessous, à peu près comme
-on fait pour prendre une toupie en train de tourner…
-Quand on a placé ainsi sa main, on la soulève
-avec précaution ; de tous les côtés les brins
-de mousse s’arrachent et on a une belle plaque,
-avec les racines qui portent de la terre mouillée,
-légère… on dirait véritablement une prairie, une
-prairie tout entière. Quelquefois une fougère
-naissante est venue avec ; alors il semble tout à
-fait qu’on a dans la main une grande prairie,
-avec un grand arbre au milieu ! Quand on a la
-mousse (on peut en prendre aussi sur les murailles,
-toujours au nord, mais celle-là est moins
-souple, moins belle, moins vivante), on la porte
-à la maison et on la met, à son idée, sur les
-pierres qui font le décor du théâtre.</p>
-
-<p>Et, tout de suite, les pierres ont l’air d’être
-des montagnes… Voici des chemins pour les
-charrettes, d’autres où ne peuvent passer que les
-mulets et les hommes, d’autres où ne pourront
-venir que les chèvres seulement… le berger sera
-bien forcé de rester plus bas… ce sont des cimes
-inaccessibles.</p>
-
-<p>Quand tout ce pays est bien arrangé, on pense
-à montrer qu’il y a de l’eau ; alors on pose un
-morceau de vitre ou de miroir entre deux pierres…
-on fait déborder, par-dessus, tout autour,
-un peu de mousse verte, et voilà un bassin, une
-source… Ah ! que c’est beau !</p>
-
-<p>Mais le décor n’est rien. Il faut que la pièce
-commence. C’est toujours la même, et elle est si
-touchante ! Le petit enfant Jésus est né dans une
-étable… Il est couché sur de la paille. Sa mère
-et saint Joseph le regardent, et, de tous les côtés,
-des paysans, des pâtres, lui apportent des présents,
-parce qu’un ange, descendu du ciel, leur
-a annoncé la grande nouvelle… Il vient aussi
-des rois pour voir Jésus dans son berceau…
-Ceux-là, une étoile marche devant eux, qui leur
-montre le chemin…</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Pourquoi est-ce une grande nouvelle, la naissance
-de Jésus ? Parce que ce petit enfant,
-devenu un homme, a appris à tout le monde de
-très belles, de très bonnes choses que, depuis ce
-temps, les mères et les pères conseillent toujours
-à leurs enfants.</p>
-
-<p>Il a conseillé, le premier, à tous les hommes
-de s’aimer beaucoup entre eux, de ne pas se
-faire du mal, et d’aimer même les bêtes, en souvenir
-de l’âne et du bœuf qui le réchauffaient
-en soufflant sur lui leur haleine chaude, lorsque,
-tout petit et tout nu, il était couché sur la
-paille.</p>
-
-<p>… Voilà donc la pièce qu’il faut montrer.</p>
-
-<p>Au plafond de la crèche, on a collé du papier
-bleu, c’est le ciel. On y a même collé des étoiles
-en papier d’argent. De ce plafond, c’est-à-dire
-du ciel, — tombent deux ficelles : l’une au bout
-de laquelle est suspendu l’ange Gabriel, sa trompette
-à la main, les deux ailes ouvertes — (il
-plane, annonçant la bonne nouvelle) ;… l’autre,
-au bout de laquelle se balance l’étoile — une
-comète — qui guide les rois mages. Ils sont trois,
-dont un nègre, qui a un turban — et ils portent
-l’encens, la myrrhe et l’or.</p>
-
-<p>Tous ces personnages, chez nous, on les
-achète au marché, de bons paysans qui les ont
-faits en terre — avec leurs doigts. Il y en a de
-toutes les grandeurs ; ils sont peints « artistement ».
-Les couleurs sont tendres et vives. C’est
-vraiment très gai. Les personnages ont les costumes
-du pays où on les a faits.</p>
-
-<p>Voici une femme qui va porter à Jésus un
-petit poulet. Elle le tient par les pattes, la tête
-en bas — pauvre bête ! Elle a un grand, grand
-chapeau noir, grand comme un parapluie — à
-cause du soleil ; — c’est la mode de notre pays.</p>
-
-<p>Voici un joueur de tambourin. La courroie de
-son long tambour est passée à son bras gauche.
-La caisse de l’instrument lui bat les jambes… Il
-marche, et pendant que sa main droite frappe le
-tambourin avec la fine baguette, sa main gauche
-rapproche de ses lèvres la petite flûte dont il va
-jouer en même temps.</p>
-
-<p>Et puis, une foule de personnages suit ceux-là.
-Il y a le berger, en grand manteau, avec tous
-ses moutons. Il y a la vieille qui file. Il y a ceux
-qui portent des agneaux. D’autres qui portent
-des sacs… Chacun fait ce qu’il peut.</p>
-
-<p>Tous ces personnages, on les dispose du
-mieux possible dans le théâtre qu’on a préparé.</p>
-
-<p>Premièrement, dans une cabane ouverte à
-tous les vents, sur un peu de paille, on met le
-petit enfant Jésus, puis ses parents, qui sont
-assis pas trop loin ; puis l’âne et le bœuf, tout
-près de lui, couchés, leurs genoux pliés sous
-eux et le museau très près de Celui qu’ils veulent
-réchauffer.</p>
-
-<p>Ensuite, on pose les personnages qui sont
-déjà arrivés, ceux qui sont entrés et qui se retireront
-tout à l’heure pour faire place à d’autres…
-Quand les rois sont dans la crèche, il y a une
-chose drôle, c’est que l’étoile d’or, la comète, est
-bien forcée de les attendre dehors !…</p>
-
-<p>Enfin, on arrange de tous les côtés tous les
-autres… Ici des bergers qui écoutent l’ange…
-pendant que les moutons broutent la mousse,
-qui joue le rôle de l’herbe. Là, des gens qui se
-sont rencontrés au détour du chemin. — Où
-allez-vous ? — A Bethléem. — Venez-donc avec
-moi. — Pourquoi faire ? — Je vous expliquerai
-ça en route, venez vite ! Je suis pressé ! — Et,
-de tous les côtés, les gens vont dans tous les
-sentiers… Il faut prendre soin qu’ils soient
-presque tous tournés dans la direction de la
-crèche, puisqu’ils s’y rendent.</p>
-
-<p>Et voilà comment s’amusent pour la Noël les
-petits enfants dans mon pays de Provence.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Mais je vous ai dit tout ça parce que j’ai
-quelque chose à vous conter que je tiens de mon
-grand-père.</p>
-
-<p>Quand il était petit… il y a cent ans de cela !
-Mon Dieu, oui !… Comme le temps passe tout
-de même ! Il faut bien l’employer, voyez-vous !…
-Quand il était petit, mon cher grand-père, qui
-est mort depuis quinze ans, eut envie, lui aussi,
-de faire une crèche.</p>
-
-<p>Son père, à lui, conseilla de la faire dans
-une grande cheminée qui servait rarement, une
-de ces cheminées à manteau, comme on dit, si
-grandes, que deux grandes personnes peuvent
-s’asseoir dessous.</p>
-
-<p>Vous pensez quelle joie ! La crèche serait si
-vaste ! il fallait des personnages hauts comme
-toute la main, au lieu qu’il y en a beaucoup qui
-sont gros seulement comme le petit doigt.</p>
-
-<p>On fit donc la crèche dans cette grande cheminée,
-qui était celle du salon, et du feu dans
-la cheminée de la salle à manger, qui était à
-côté du salon… Cet hiver-là il ne faisait pourtant
-pas froid du tout, mais pour la Noël, chez
-nous, en ce temps, on bénissait encore le feu.
-Et puis, le feu, c’est si gai à voir !</p>
-
-<p>Or, voici comment se faisait la bénédiction.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Quand toute la famille était réunie, avant de
-se mettre à table… oh ! les belles tables de
-Noël, blanches, étincelantes et si chargées de
-beaux fruits, de dattes et d’oranges, ornées de
-laurier vert !… Je dis donc que devant la table
-mise et tout le monde présent, le plus vieux ou
-le plus petit de la famille s’avançait vers la
-cheminée, et là, étendant la main vers la flamme
-du foyer, il disait : « Sois béni, feu ! Tu nous
-réchauffes, tu cuis notre pain ! sois béni. Et ne
-nous fais jamais de mal ! ne deviens jamais
-l’incendie… Nous t’aimons, feu, et nous te
-bénissons ! » Après ces paroles, ou d’autres à
-peu près pareilles, on se mettait à table et on
-mangeait joyeusement.</p>
-
-<p>Le plus joli de la Noël, c’était que, ce soir-là,
-et cette bonne habitude du moins dure encore,
-les familles se réunissaient de très loin. Ceux
-qui étaient séparés toute l’année se retrouvaient,
-ce soir-là. On voyait des fils, pauvres, partir
-deux jours avant la Noël, à pied, à travers les
-montagnes, pour aller voir leur vieille mère. Et,
-eux aussi, comme les visiteurs du petit Jésus,
-ils portaient quelque chose… un poulet… un sac
-de châtaignes… Ces coutumes vont se perdant.
-Elles avaient du bon. Elles signifiaient qu’avant
-tout, je vous dis, nous devons nous aimer les
-uns les autres, car la vie est courte et souvent
-triste. En s’aimant, on est presque heureux.</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Et pendant le repas, de temps en temps, les
-enfants regardent leur crèche, pour voir si rien
-n’a bougé… mais rien ne bouge, s’ils n’y touchent
-pas !</p>
-
-<p>Revenons à mon grand-père. La crèche fut
-faite, comme j’ai dit, dans la grande cheminée.
-C’était magnifique. On alluma des lampes. Les
-voisins vinrent voir. On en parla beaucoup dans
-tout le village.</p>
-
-<p>« Et vous allez détruire cette belle crèche !
-Comment pourrez-vous faire ça ? »</p>
-
-<p>Non, on ne la détruisit pas ! Il fut convenu
-que la crèche resterait jusqu’à l’année prochaine,
-dans la grande cheminée. Et elle y resta,
-en effet ; seulement, on fit tomber, devant, — un
-rideau, et elle attendit la Noël prochaine.</p>
-
-<p>— N’y touche pas, Jacques, jusqu’à la Noël,
-avait-on dit à mon grand-père. Le bonhomme
-Noël ne serait pas content !</p>
-
-<p>Mais le diable est fin… et comme la Noël suivante
-approchait, mon grand-père, le petit Jacques,
-était très tourmenté de l’idée de la crèche.</p>
-
-<p>Tout était-il bien resté en ordre depuis un
-an ? la mousse était-elle encore verte ? et toutes
-ces grandes branches de houx, avec des fruits
-rouges, les tiges de bruyère, qui jouaient des
-forêts véritables, ne faudrait-il pas les renouveler ?…
-Jacques était donc très tourmenté.</p>
-
-<p>Une nuit, la veille de la Noël, il n’y tint plus,
-il se leva tout doucement… (à huit ans, on se lève
-tout seul), il alluma une allumette qu’il avait
-volée, ce qui lui était encore plus défendu que
-tout le reste, et, une bougie à la main, il alla
-visiter sa crèche.</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Comme le cœur lui battait, lorsqu’il souleva le
-rideau !… Tout était bien en place. Voici les rois,
-l’étoile, les bergers, et la cabane où est Jésus sur
-de la paille !</p>
-
-<p>Tout à coup (comment cela se fit-il, on n’a
-jamais su !) un jet de lumière éblouit l’enfant…</p>
-
-<p>— Au feu ! au feu !… Maman ! au feu !</p>
-
-<p>La crèche était en feu !… La cheminée tirait
-bien : en un clin d’œil le rideau eut flambé et
-laissa voir la crèche, le beau théâtre, avec ses
-personnages pauvres et riches, bergers et rois,
-qui brûlait !… Les forêts se tordaient en crépitant.
-Les fruits rouges des houx se tortillaient
-au bout des branchettes noires et tombaient dans
-les prairies sèches qui se mettaient à fumer.
-Les bruyères, qui avaient encore leurs fleurs
-violettes, jetaient des bouffées de flamme… on
-eût dit un incendie de poudrière !… La ficelle
-de Gabriel, léchée par la flamme, se rompit
-tout à coup — et Gabriel, la trompette en main,
-les deux ailes ouvertes, tomba lourdement sur
-un berger qui tomba sur un mouton — malheureusement,
-car le mouton étant plus dur que la
-mousse, le berger se rompit un bras, comme
-Gabriel s’était cassé une aile.</p>
-
-<p>Des gens qui causaient au bord des ravins
-furent précipités dans l’abîme. Les deux rois
-blancs devinrent noirs, et, chose curieuse, le
-roi nègre — s’étant écaillé — devint tout blanc…
-C’étaient comme autant de miracles — pas risibles
-du tout — et si curieux pourtant qu’au
-lieu d’éteindre l’incendie, tout le monde de la
-maison, qui était accouru, restait là à le regarder…
-en bonnet de nuit !</p>
-
-<p>L’eau de la source, qui semblait gelée, parce
-que c’était du verre — fondit ! — Les pierres se
-fendirent et dégringolèrent — et enfin l’étoile
-descendit du ciel, et, tout enflammée, brilla
-d’une vraie lumière !</p>
-
-<p>Mais le plus beau, le voici… La cabane où
-était Jésus, étant bien à l’abri sous un enfoncement
-de grosses pierres, brûla la dernière…
-Tout était presque fini, vu le bon tirage de la
-cheminée, quand la paille sur laquelle reposait
-Jésus commença à prendre feu.</p>
-
-<p>… Mon grand-père, qui était petit, poussa un
-cri !… s’élança dans la cheminée, saisit l’enfant
-Jésus dans les ruines fumantes et le déposa sur
-le tapis au milieu des applaudissements.</p>
-
-<p>Et voilà comment mon grand-père a sauvé le
-Sauveur du monde, et cela, parce qu’il l’aimait,
-ayant lu l’Évangile où il est écrit : « Aimez-vous
-les uns les autres. »</p>
-
-<p>Les personnages ayant été repeints, on refit
-l’année suivante une très belle crèche à mon
-grand-père — et elle est toujours dans la cheminée.
-Je la garde encore, sous un rideau, mais
-personne ne peut la voir. — Jamais ! — J’ai
-bien trop peur qu’on me la brûle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">LA NOËL DU PETIT ZAN</h2>
-
-<p class="dedic">A Zanette.</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>— Où donc est le petit, Thérèse ? demanda
-à la fruitière, son mari, le typographe, qui rentrait
-du travail.</p>
-
-<p>— Il était là tout à l’heure, qui jouait aux
-billes avec des noisettes, dit la fruitière, en coupant
-à même, dans une motte de beurre, une
-belle tranche grasse, qui luisait aux clartés d’un
-double bec de gaz.</p>
-
-<p>La pratique s’impatientait, et Thérèse montrait
-du zèle. Elle ajouta, en jetant le beurre
-dans sa balance :</p>
-
-<p>— Il se sera caché derrière les sacs, pour te
-faire rire !</p>
-
-<p>L’ouvrier aux mains noires remua les sacs et
-cria doucement :</p>
-
-<p>— Jean, mon Jeannot, je te vois, sors de là
-bien vite !</p>
-
-<p>Il espérait entendre un bruit de rire enfantin,
-sonnant le cristal, ce beau rire des petits
-qui éveille au cœur des plus vieux un souvenir
-de source claire.</p>
-
-<p>Rien ne parut, rien ne s’entendit :</p>
-
-<p>— Jean ! Jean !</p>
-
-<p>— Il était là tout à l’heure, sur le pas de la
-porte, avec un gros chien, dit, — sur le trottoir,
-la concierge d’à côté, au moment où, Thérèse
-accompagnant sa pratique, lui ouvrait la porte
-du magasin.</p>
-
-<p>Le mari et la femme se regardèrent, brusquement
-inquiets.</p>
-
-<p>A ce moment, tous deux se sentirent dans
-l’estomac comme un sursaut de tout leur sang
-effrayé, et ils pâlirent.</p>
-
-<p>Le typographe, dans la rue, à pleine voix cria :</p>
-
-<p>— Jean ! Jean !</p>
-
-<p>Elle n’était pas très populeuse, cette rue du
-grand Paris, et voisine pourtant de l’avenue de
-l’Opéra, qui était défendue à l’enfant… Peut-être
-avait-il couru jusque-là. Déjà le père y était.
-D’un œil qui ne se fixait nulle part, il regardait
-se mouvoir les jambes actives des passants… A
-chaque instant, il croyait revoir le petit… Quatre
-ans… haut comme ça, en tablier bleu, les joues
-grasses, roses… et si éveillé ! Le voilà !… Non,
-c’est un gros chien. Oh ! cette fois, c’est bien
-lui !… Non, c’est une petite fille, qui donne la
-main à une dame… Épouvanté, le pauvre père
-regarda vers le milieu de la chaussée. Il lui
-sembla que ses regards se dirigeaient très lentement
-de ce côté, comme s’ils avaient eu peur de
-voir, sous les roues, une loque roulée… le tablier
-bleu… l’enfant écrasé !… Il y avait un peu
-de boue, des luisants bleuâtres sur le pavé de
-bois, glissant… non, rien ! — Tout là-bas, il
-crut voir quelque chose de vivant s’abattre sous
-les pieds d’un cheval… mais ce n’était rien encore,
-qu’une ombre dans les reflets… Le typographe
-essuya son front où perlait une sueur
-froide… « Et la mère ? pensa-t-il ! il a fallu
-qu’elle reste pour garder la boutique… il faut
-m’en retourner… Retournons… le petit doit y
-être… » Et il s’en alla, ahuri, regardant çà et là,
-malgré lui… « Le petit doit y être… il y est…
-derrière les sacs, comme toujours !… Ah ! le
-gredin, de nous faire de ces peurs-là ! Est-ce
-bête ! Je vas lui flanquer une paire de gifles,
-pour lui apprendre… il ne recommencera plus. »</p>
-
-<p>L’homme rentra dans la boutique : elle était
-vide.</p>
-
-<p>C’était un soir de Noël.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>La mère avait tout quitté.</p>
-
-<p>Elle avait remonté la rue Richelieu, filant
-droit devant elle, heurtant les passants, frôlant
-les roues des voitures, et comme certaine de ne
-retrouver le petit que beaucoup plus loin.</p>
-
-<p>« On l’a volé ! » Pourquoi n’en doutait-elle
-pas ? Il lui était arrivé bien souvent de le chercher
-un bout de temps dans le voisinage, mais
-cette fois… il était volé, pour sûr ! quelque chose
-le lui disait. Et, oui, c’est dans les voitures
-qu’elle jetait un regard brusque, aussitôt détourné,
-car une voiture, ça va si vite ! Pourquoi
-regardait-elle là, voyons ? Les voleurs d’enfants — des
-bohémiens — ça ne va pas en
-voiture dans Paris !… ils ont des charrettes ! — « Est-ce
-que je deviens folle ? »</p>
-
-<p>Sur le grand boulevard, au coin de la rue
-Richelieu, elle s’arrêta. Les files des baraques
-de Noël, à droite, à gauche, faisaient deux rues
-gaies — des rues de village un jour de foire — de
-chacun des larges trottoirs… La boutique du
-coin était pleine de polichinelles en bois, en
-carton, en chiffons, en fer-blanc… de toutes les
-couleurs… Le marchand offrait sa marchandise
-enfantine…</p>
-
-<p>La fruitière l’interrompit au milieu de son
-boniment au public attroupé :</p>
-
-<p>— Pardon, sans vous déranger, je demeure à
-côté… la fruitière… Par hasard, vous n’auriez
-pas vu mon petit ? on me l’a volé… quatre ans…
-un tablier bleu… des joues grasses… il rit toujours,
-ça ne pleure jamais… il aimerait tant vos
-polichinelles !… vous ne l’avez pas vu, par
-hasard, en voiture, passer là, il y a un quart
-d’heure ?</p>
-
-<p>Le marchand de joujoux la regarda avec compassion :</p>
-
-<p>— Il faut aller au bureau de police, dit-il.</p>
-
-<p>Elle pensa : « Il est peut-être à la maison,
-l’enfant ! mon homme l’aura retrouvé… Il l’a
-retrouvé, pour sûr ! »</p>
-
-<p>Et elle retourna, en effet, tout en regardant
-toujours, çà et là, le pavé de la rue luisante. Il
-lui semblait que c’était une rivière sale, à l’eau
-épaisse, et que le petit avait disparu dessous,
-noyé.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Dans la boutique, elle trouva son homme qui
-pleurait.</p>
-
-<p>— Eh bien ! tu ne l’as pas ?</p>
-
-<p>— Il est perdu !</p>
-
-<p>— Non, on l’a volé !</p>
-
-<p>Ils appelèrent la concierge voisine, qui garda
-la boutique, et coururent au bureau de police :</p>
-
-<p>— … Quatre ans, monsieur le commissaire…
-des joues grasses ; ça rit toujours… un tablier
-bleu… il se cachait quelquefois derrière les
-sacs… alors, vous comprenez… d’abord, nous
-n’avons pas voulu croire… mais il n’a pas pu se
-perdre !… Il n’allait jamais loin… Notre enfant
-est volé !… Si vous avez des petits, vous devez
-comprendre !… Il a un signe comme ça, là, sur
-le gras potelé de son petit bras.</p>
-
-<p>Le commissaire était ému. Le couple sortit…
-Toute la nuit on laissa la boutique entr’ouverte,
-éclairée. Le père et la mère étaient là, au milieu
-des sacs, des pains de beurre, assis, muets,
-comme veillant la petite ombre perdue, à la
-lueur du double bec de gaz, un peu baissé par
-économie.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Ils ne se disaient rien, ils regardaient devant
-eux le vide, et, dans un rêve brouillé, voyaient,
-sur des luisants de pavé boueux, des roues de
-voiture, des pieds de passants et toujours le
-petit tablier bleu… Quatre ans… Il riait toujours !</p>
-
-<p>Et, confusément, à leurs oreilles, grondait,
-bourdonnait la rumeur de Paris, faite du roulement
-continu des voitures, du piétinement des
-passants, du bruit des voix et des rires, du son
-des louis d’or remués par les joueurs et les
-marchands, rumeur formidable à la fois et
-sourde, que la nuit même n’étouffe pas, pareille
-à celle de l’océan, où l’on se noie.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>— Comment t’appelles-tu ?</p>
-
-<p>— Zan !</p>
-
-<p>Et Zan battait l’une contre l’autre ses petites
-mains très propres.</p>
-
-<p>Il avait des joues roses, en effet, et un tablier
-bleu battant son neuf. Il était lavé comme une
-vaisselle de riche, et joli comme un amour !</p>
-
-<p>Pour l’instant (minuit sonnait), il était très
-occupé à saccager un grand arbre de Noël
-chargé de poupées, d’oripeaux, de paillettes, de
-jouets, mirlitons, tambours de basque, arlequins
-et polichinelles, sabres et fusils longs comme le
-doigt, au milieu de mille petites bougies roses,
-bleues, vertes.</p>
-
-<p>Zan n’avait jamais été à pareille fête.</p>
-
-<p>L’arbre était à terre, sur un pur tapis d’Orient,
-dans un salon luxueux, éclairé d’un lustre et de
-plusieurs lampes.</p>
-
-<p>Et comme l’arbre était beaucoup plus haut
-que Zan, Zan se dressait sur la pointe de ses
-petites bottines fortes, au bout de métal, et il
-tâchait, négligeant les basses branches, d’atteindre
-l’impossible :</p>
-
-<p>— Ze veux ça, madame !</p>
-
-<p>Une « belle dame », à genoux près de lui, le
-regardait faire de tous ses yeux, rouges de
-larmes, et elle lui souriait…</p>
-
-<p>— Ta maman sera bien contente, n’est-ce
-pas, quand tu lui rapporteras tout ça ?</p>
-
-<p>Mais Zan ne pensait pas du tout à sa maman,
-à cette heure ! Il y avait pensé pourtant, quelques
-heures avant, lorsque la belle dame,
-brusquement, sur le trottoir, à trois pas de sa
-boutique, l’avait saisi à pleins bras et jeté dans
-sa voiture, en criant au cocher : « Chez moi ! »</p>
-
-<p>Oui, il avait eu bien peur alors, et il avait
-pensé à sa mère :</p>
-
-<p>— Maman !…</p>
-
-<p>Et c’était juste à ce moment qu’après avoir
-cherché derrière les sacs, après avoir ouvert la
-porte à la pratique, le père et la mère s’étaient
-regardés, éperdus, et que leur sang « n’avait
-fait qu’un tour ! » — « Maman ! »… Qui sait ?
-pourquoi pas ?… le cri du petit, inentendu, avait
-été perçu cependant, senti, par deux cœurs…
-Cela, voyez-vous, est un miracle beaucoup
-moins étonnant que le télégraphe et le téléphone…
-Il avait crié : « Maman ! » et la fruitière
-avait vu — oui vu ! — c’est drôle, n’est-ce
-pas ? — une voiture, et le petit dedans, volé !…
-mon dieu, oui, volé !</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>La belle dame s’appelait Anna. Anna, qui ? — Anna,
-rien. — Pauvre fille ! pauvre femme ! — Le
-banquier qui la venait voir à des heures
-fixes, ne l’aimait pas. Elle faisait partie de son
-luxe. — Elle était jeune, bien vraiment jeune,
-assez bête, avec un corps de statue.</p>
-
-<p>Elle n’en était qu’à son troisième amant. Le
-second avait été un étudiant riche qui, après
-l’avoir gardée un an, au moment de regagner le
-château de ses pères pour y exercer la profession
-de <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span> campagnard, l’avait « passée »
-au banquier.</p>
-
-<p>Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna.</p>
-
-<p>Son « premier » avait été, en province, où
-elle était couturière, un sous-lieutenant qui lui
-avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et
-abandonnée aussitôt !</p>
-
-<p>Montrée au doigt, ne voulant pour rien au
-monde abandonner, elle, son enfant, elle était
-venue à Paris, au quartier Latin, — dans le
-gouffre où tout se perd — pour vivre de son
-métier de couturière.</p>
-
-<p>Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en
-effet, ne vivant que « pour le petit ».</p>
-
-<p>Oui, deux ans ! deux belles années, elle avait
-été mère, et si bonne mère !… Nuit et jour elle
-avait travaillé — auprès du berceau. Elle ne
-mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait — en
-souriant. Elle était pâle en ce
-temps-là, mais si heureuse !… Le petit allait si
-bien !… Elle l’amusait avec des poupées en
-chiffons, qu’elle faisait très bien. Elle les habillait
-de belles étoffes et elle leur mettait des
-chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté
-à « son fils » un pantin de cinq sous, — et
-puis… et puis, il était toujours là, le pantin de
-cinq sous, dans un tiroir de table Louis XV,
-marquetée et dorée… mais le petit, lui, à deux
-ans, était mort, un soir de Noël, — oui — un
-soir de fête, le soir même de la fête des enfants.
-Alors, que lui avait importé tout le reste, à la
-mère ?… Elle avait accepté à souper, un soir,
-d’un étudiant… Et voilà l’histoire d’Anna.</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Il y avait deux ans de cela… Le petit aurait
-quatre ans… Déjà l’année dernière, le soir de
-Noël, elle s’était dit : « Il aurait trois ans ! »
-Alors, elle avait acheté un petit arbre de Noël. Sa
-femme de chambre était allée dire au banquier :
-« Madame prie Monsieur de ne pas venir ce
-soir ; madame est souffrante. » Et, toute seule,
-elle avait allumé les petites bougies et veillé,
-toute seule, en pleurant, — la petite ombre morte.</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Et aujourd’hui, cette année, comprenez-vous ! — une
-idée lui était venue, brusque, en coup de
-lumière : « Il me faut, il me faudrait, pour ce
-soir — toute seule c’est trop triste ! — un
-petit enfant !… J’achèterai un bel arbre… je
-croirai voir mon petit Paul… Il serait content,
-le petit garçon à qui je donnerais tant de choses…
-et ses parents aussi seraient très contents. »</p>
-
-<p>Puis, une idée poignante avait succédé : « Je
-ne connais pas d’enfant. Et, si j’en connaissais
-un, ses parents voudraient-ils me le prêter, à
-moi ?… et toute une nuit ?… une nuit de Noël,
-surtout ? »</p>
-
-<p>Alors elle avait pleuré beaucoup. « Suis-je
-bête ! » se disait-elle. Et elle reprenait : « Ce
-serait pourtant bon, de revivre un soir ma vie
-d’autrefois ?… »</p>
-
-<p>La pauvre fille fut alors prise, comme d’une
-rage, du désir fou de goûter à nouveau les sensations
-de mère qui l’avaient rendue si heureuse
-dans la pauvreté, si fière d’elle dans sa
-honte !</p>
-
-<p>Puis, elle avait renoncé, par raison, à son
-projet d’emprunter un enfant…</p>
-
-<p>Et, cependant, elle avait acheté, le jour de
-Noël, un bel arbre, très grand, et l’avait elle-même
-chargé de joujoux, de bonbons, noués
-par des faveurs… Et elle se promettait d’en
-allumer les bougies mignonnes, cette nuit, quand
-elle serait seule… Elle regarderait le pauvre
-pantin de Paul, et se mettrait à pleurer… Ce
-serait sa messe de minuit, comme une messe de
-naissance et de mort à la fois, la messe de ses
-souvenirs. Dans sa simplicité, elle se sentait très
-religieuse, très sanctifiée par son intention…
-Elle se rappelait les messes de minuit, dans sa
-petite ville, où l’on priait vraiment, où l’on
-riait pourtant beaucoup… et où… à la sortie…
-Ah ! l’amour ! quelle triste chose !…</p>
-
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Voilà pourquoi Anna, à genoux sur le beau
-tapis, regardait, souriante, avec des yeux très
-rouges, Zan, qui piétinait de joie, dépouiller à
-pleines mains, à pleine bouche, l’arbre de Noël,
-trop grand pour lui…</p>
-
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Quand il eut bien mangé, bien bu, bien joué,
-bien sauté, bien crié, bien ri, Zan pleura.</p>
-
-<p>— Ze veux voir maman !</p>
-
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Ce fut, pour Anna, comme un réveil terrible ;
-il lui sembla qu’elle venait d’être folle et que,
-brusquement, sa raison lui revenait, sautait dans
-sa tête, d’où, plusieurs heures, elle était sortie !</p>
-
-<p>La pendule sonnait une heure du matin. Que
-faire ? Rendre le petit, le rendre tout de suite,
-il n’y a que ça ! Elle expliquerait… on comprendrait… — « Reconnaîtras-tu
-ta maison ? — Oh
-oui ! — Attends-moi là, bien sage ! »</p>
-
-<p>En rentrant, elle s’était déshabillée. Elle se
-rhabilla, se fit très belle. — « On verra bien que
-je ne suis pas une voleuse… j’expliquerai. »</p>
-
-<p>… Quand elle revint au salon, Zan, ses deux
-petits poings fermés et très serrés, comme s’il
-était en colère, dormait en souriant. Le pantin
-de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre
-ses bras…</p>
-
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Que faire ? on ne réveille pas un enfant,
-quand on aime les enfants. Elle le prit doucement,
-marcha vers son lit… puis, tout à coup,
-tourna sur elle-même et le coucha sur le grand
-divan.</p>
-
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>La pendule sonnait six heures…</p>
-
-<p>Zan dormait paisiblement, ses petits poings
-toujours fermés. Entre ses doigts on voyait
-luire des choses : un bout de papier doré, un
-joujou… Et le sucre des bonbons luisait sur sa
-lèvre, qui souriait.</p>
-
-<p>Le pantin de cinq sous, le pantin de Paul,
-dormait entre ses bras…</p>
-
-<p>Anna, assise, tout près de lui, veillait toujours,
-et ses yeux étaient pleins d’un rêve que
-rien ne peut dire.</p>
-
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>L’aube se leva blafarde sur le Paris d’hiver.
-Les boutiques se rouvraient dans la rue, où le
-jour sombre était violacé. Les premiers passants
-marchaient vite, en frissonnant ; on entendait
-claquer des galoches de bois sur le pavé.</p>
-
-<p>Et, dans la petite boutique, toujours assis et
-muets, l’œil fixe, comme hébétés, le père et la
-mère attendaient… A chaque bruit, ils prêtaient
-l’oreille… « On nous le ramène ! — Qui donc
-pourrait le ramener ?… Le commissaire ! — Ah
-bien oui ! déjà !… »</p>
-
-<p>La mère n’avait pas encore pleuré.</p>
-
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Tout à coup, un roulement doux de voiture
-commença tout au bout de la rue déserte.</p>
-
-<p>— C’est lui ! dit la mère.</p>
-
-<p>Lui ? pourquoi ! — Elle ne savait pas… « Une
-voiture ! »</p>
-
-<p>… L’homme la regarda, ahuri de plus en plus,
-sans attacher d’importance à ce cri… La voiture
-s’arrêta, pas très loin… Déjà la fruitière
-était dehors :</p>
-
-<p>— Jean ! Jean !</p>
-
-<p>… Elle éclata en cris, en sanglots, en larmes,
-en lamentations… et, l’enfant entre ses bras,
-elle s’engouffra dans la boutique ; et, penchés
-sur lui, le père et la mère lui parlaient tous deux
-à la fois, très vite, pendant que lui, l’enfant,
-n’écoutant pas, très ennuyé de leurs caresses
-qui le dérangeaient de jouer, élevait vers eux
-ses petits bras chargés de choses en couleur, de
-papillotes et de poupées.</p>
-
-<p>— Où as-tu pris tout cela ? Ah ! le méchant
-enfant ! — est-il Dieu possible ! — Comprend-on
-ce qui nous arrive !</p>
-
-<p>— Je croyais bien qu’il était volé !</p>
-
-<p>— Et moi, écrasé ! Mais qu’est-ce que c’est
-que cette voiture ?</p>
-
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Ils disaient cela, mais ça leur était bien égal,
-la voiture ! Ah bien ! elle aurait pu repartir,
-après tout, sans qu’ils fissent rien pour la retenir…
-Ils auraient regretté plus tard, par exemple,
-de n’avoir pas demandé l’explication… mais, en
-ce moment, il était là, le petit, et le reste leur
-était bien égal !</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est pourtant que cette voiture ?</p>
-
-<p>— C’est la mienne, madame, je vais vous
-expliquer.</p>
-
-<p>Ils se retournèrent.</p>
-
-<p>— C’est ma belle dame ! cria Zan.</p>
-
-<p>Anna était devenue la belle dame de Zan.</p>
-
-<p>Les deux ouvriers eurent un mouvement de
-respect, un salut vague de tout le corps — puis,
-très vite, on ne sait à quoi, ils reconnurent une de
-ces personnes… et le typographe, sans malice, remit
-sa casquette qu’il avait ôtée machinalement.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est ? dit Thérèse, d’un ton
-où il y avait une menace de harengère qui va
-défendre ses petits.</p>
-
-<p>Anna recommença :</p>
-
-<p>— Je vais vous expliquer !</p>
-
-<p>Et très vite, comme pour se débarrasser d’une
-besogne difficile, elle conta tout, tout, naïvement,
-longuement, brièvement, tout son passé,
-son premier amour, sa faute… Il lui semblait
-qu’elle dégonflait son cœur dans une confession
-qui la lavait… Mon dieu oui, elle avait gardé
-des idées religieuses d’enfance qui, parfois, lui
-faisaient retour…</p>
-
-<p>Elle termina :</p>
-
-<p>— J’étais comme folle… il faut me pardonner…
-j’aurais dû penser, c’est vrai, à la mère !…
-au père… pour sûr !… Pardonnez-moi… c’est
-une folie… Le petit vous dira ; il n’a manqué de
-rien, il était très content… Il a bien dormi… Le
-bel arbre est là, dans la voiture… Est-ce que
-vous me pardonnez, madame et monsieur ?</p>
-
-<p>Anna demanda cela avec beaucoup de timidité.
-Elle sentait la colère qui commençait chez
-l’homme… Le typographe, en effet, au ressouvenir
-de toutes les angoisses de la nuit, serrait
-les dents… crispait un peu ses gros poings…</p>
-
-<p>— Est-ce que vous me pardonnez ? répéta la
-malheureuse, effrayée, à bout de forces… éprouvant
-en une seule fois toutes ses douleurs
-passées… Après tout, elle allait le perdre !… il
-avait été sien pendant une heure, ce petit qu’elle
-allait quitter pour toujours !</p>
-
-<p>Thérèse aussi n’était pas contente. Elle s’apprêtait
-à dire : « Sortez, madame ! on ne vole pas
-un enfant ! » Mais juste à ce moment-là, Zan,
-transporté d’une joie subite en voyant entrer
-dans la boutique son arbre de Noël qu’apportait
-le domestique, sauta vers sa belle dame, tout
-dressé sur ses pieds et les bras tendus, comme
-s’il voulait l’embrasser !</p>
-
-<p>— Est-ce que vous permettez, madame, que
-je l’embrasse ? dit Anna.</p>
-
-<p>Et il y avait, dans sa voix qui tremblait, tant
-de supplication honteuse, poignante, que la
-fruitière, se baissant brusquement, saisit son
-petit Zan et le lui fourra dans les bras.</p>
-
-<p>— Faudra venir le voir quelquefois, gronda-t-elle,
-vous êtes tout de même une brave fille !</p>
-
-<p>Et alors la fruitière, tombant sur sa chaise, se
-mit à pleurer, à pleurer toutes les larmes de son
-corps.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">LE ROMAN COMIQUE
-EN MINIATURE</h2>
-
-<p class="dedic">A Gabriel Monod.</p>
-
-
-<p>Une impression d’intérieur bien chaud, la
-gaieté des lampes et des bougies allumées pour
-la fête ; les tables étincelantes, et la bûche qui
-flambe dans la grande cheminée.</p>
-
-<p>C’est une fête d’enfant. C’est l’anniversaire
-d’une naissance.</p>
-
-<p>Celui dont les hommes firent un Dieu, ne
-pouvant croire que tant de bonté et de simple et
-doux courage fussent des qualités humaines,
-Jésus, l’énergique, le fort, qui apparaît pourtant
-comme un suave conteur d’idylles, Jésus
-naît ce soir, dans une étable ; il vagit, tend les
-bras sur la paille, entre l’âne et le bœuf.</p>
-
-<p>Un brave homme a donné l’hospitalité pour la
-nuit à Joseph, à Marie la Douloureuse. Il a fallu
-que celui qui venait apporter au monde la Charité,
-l’inspirât même avant que de naître.</p>
-
-<p>Et je pense aux petits enfants.</p>
-
-<p>Cette année, au mois d’octobre, je menais à la
-campagne, devant la mer tiède de Provence, une
-vie tranquille. Le soir seulement, tout de suite
-après le coucher du soleil, un froid subit s’abattait
-sur la terre, couvrait tout d’une humidité
-mortelle ; on frissonnait ; le paysan rentrait en
-hâte, allumait pour la soupe une brassée de
-sarments, les derniers sarments de vigne française,
-et, tout en gémissant sur la mort de nos
-souches, il se réjouissait de tendre le dos un moment
-au feu qui cuisait sa soupe.</p>
-
-<p>Mais les journées… Oh ! les douces, les exquises
-journées !</p>
-
-<p>L’automne, quand on s’avance vers l’âge qui
-correspond à cette saison, devient la saison
-qu’on préfère. On le comprend, on en pénètre le
-charme.</p>
-
-<p>Affinités mystérieuses de la nature et de l’âme
-humaine, vous êtes le bonheur, le seul qui ne
-mente jamais.</p>
-
-<p>Les jours coulaient, et j’étais heureux. Quelquefois,
-un ami voyageur frappait à ma porte,
-partageait mon repas de campagnard, me disait
-les bruits de la ville. Il me parlait d’ambition,
-de gloire.</p>
-
-<p>J’étais, m’assurait-il, un auteur dramatique !
-je me devais à l’art ! Faire des vers de temps en
-temps, au gré du caprice, « de l’inspiration »,
-comme on dit, cela ne suffit pas. Il m’assurait
-(et la chose me paraissait singulière) que j’avais,
-moi, l’hiver précédent, donné une pièce au Théâtre-Français.
-Cela était de ma part une promesse,
-un engagement ; il fallait maintenant revenir au
-combat, donner non pas une, mais deux pièces, à
-l’Odéon, au Gymnase ! — et, tandis qu’il parlait,
-je le regardais comme un étranger, parce que
-sa langue m’était devenue étrangère.</p>
-
-<p>— Voyez, lui disais-je, voyez l’attitude de ma
-bonne chienne. Est-elle jolie ainsi ! Demain
-matin, vous la verrez en arrêt… un bronze de
-Mêne ! nerveuse et fine, et immobile !… Nous
-irons chasser au bord de la mer… Connaissez-vous
-le petit bois du Pin de Galles ? C’est la
-propriété de notre commune. Un endroit inconnu
-parce qu’il est à deux lieues seulement
-de la ville. Au premier point du jour, c’est de là
-qu’il faut voir le ciel, si joli, à travers les
-branches des pins… Nos pins toujours en
-murmure ! Des lyres vivantes, l’antique harpe
-d’Éole — pour laquelle on oublierait éternellement
-le luth, qu’on attribue aux fées…</p>
-
-<p>Dans ma vie, il n’y avait rien — et j’étais
-heureux.</p>
-
-<p>Un soir, la petite pipe en écume (une pipe
-d’auteur, pourtant), joli souvenir d’Alphonse
-Daudet, manquait de tabac. Je sifflai mes chiens
-et m’en allai au village. Dix heures du soir. Le
-froid humide de la nuit me pénétrait sous le
-double vêtement, mieux qu’un froid sec de bon
-hiver… Au village, point de boutique ouverte.
-La rue, la place, désertes, noires. « Retournons. »
-Et, avant de rebrousser chemin, j’allumai
-un cigare.</p>
-
-<p>A ce moment, j’entendis des coups redoublés
-contre une porte : — Qui va là ?</p>
-
-<p>Je distinguai un groupe arrêté devant l’auberge,
-qui refusait de s’ouvrir. Une dizaine de
-petits enfants, conduits par un homme, comme
-un pensionnat à la promenade.</p>
-
-<p>J’interrogeai.</p>
-
-<p>C’était une troupe de petits comédiens en
-voyage, avec leur impresario. <i>La troupe miniature</i>,
-disent les prospectus. Cela joue <i>Madame
-Angot</i>, — cela chante des couplets de café-concert,
-et nuit et jour erre sur les grandes routes,
-les pieds dans des pantoufles de corde, les mains
-aux poches s’il fait froid, les yeux fermés, ensommeillés
-s’il fait nuit, à l’âge où leurs mères
-devraient encore les réchauffer et les « border »
-dans leurs lits, en leur parlant de l’Homme au
-sable. Le plus petit avait sept ans. Le plus grand
-douze.</p>
-
-<p>L’auberge refusait obstinément de s’ouvrir.
-On frappa à d’autres portes ; même silence.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit l’homme, allons plus loin
-chercher un autre village ; cela nous réchauffera !</p>
-
-<p>Le plus petit (le comique, mesdames) eut un
-mouvement de terreur à l’idée de marcher encore.
-Je le vis, car nous étions en ce moment
-sous une lanterne, à l’angle d’une ruelle.</p>
-
-<p>Et j’offris à la troupe vagabonde l’hospitalité
-du pauvre homme, celle dont se contentèrent
-Joseph et Marie, le soir de la grande naissance.
-J’emmenai tous ces petits coucher à la « fénière »,
-au-dessus de l’étable, devant le trou par
-où le cheval-laboureur reçoit sa botte de foin,
-par où nous l’entendions souffler et frapper du
-pied.</p>
-
-<p>— Benoni ! criai-je.</p>
-
-<p>C’est chez nous le nom familier de Benoît.</p>
-
-<p>Le paysan se leva, ouvrit la lucarne, demandant :</p>
-
-<p>— Qui m’appelle ?</p>
-
-<p>— Allumez le <i>fanal</i>, et vite descendez, lui
-dis-je.</p>
-
-<p>Il sortit, les yeux gros de sommeil, sa lanterne
-à la main.</p>
-
-<p>Les étoiles, vives, brillaient métalliquement
-dans le ciel glacial. Le croissant, mince comme
-une faucille aiguisée souvent, était près de disparaître
-derrière les collines, à l’horizon très
-noir.</p>
-
-<p>Benoni éleva sa lanterne au-dessus de sa tête,
-regardant, avec un étonnement profond, la bande
-silencieuse des petits enfants.</p>
-
-<p>— Ils coucheront à la fénière. Montrez-leur le
-chemin.</p>
-
-<p>Vers la fenêtre qui sert de porte, tous montèrent
-au moyen des pieux en escalier fixés dans
-le mur. Il y avait deux petites filles, la jeune
-première et la soubrette ! Elles s’aidaient des
-mains et des pieds, comme des oiseaux grimpent
-à des grillages avec le bec et les pattes.</p>
-
-<p>J’avais entendu le plus grand chuchoter :
-« Cette fois, nous ne souperons pas. » Pauvres
-enfants ! il me revenait des histoires de petits
-Poucets abandonnés par leurs parents, pour
-cause de misère, et tombés aux mains de l’Ogre.</p>
-
-<p>L’Ogre, ici, c’était le Théâtre, un des monstres
-modernes, un des minotaures nouveaux. Dragon
-à mille têtes, mangeur de chair, de sang, de cœur
-et d’âme. Cela prend des jeunes filles, des adolescents,
-des poètes, pour en faire des comédiens
-et des auteurs dramatiques ! Ah ! quelles tortures,
-quelles souffrances ils endurent les uns
-et les autres, à rire, à gesticuler, à écrire pour
-messire public, qui est le père de l’Ogre !</p>
-
-<p>J’étais allé ouvrir la huche à pain ; le malheur
-voulut qu’un voisin de campagne ayant emprunté
-à l’heure du dîner une part de notre provision,
-il ne restât chez moi qu’une miche et la moitié
-d’une autre, soit environ une livre de pain, pour
-dix bouches affamées.</p>
-
-<p>Je fis dix parts à peu près égales et les apportai,
-avec du vin, à mes petits hôtes.</p>
-
-<p>Sous les larges poutres pleines de toiles d’araignées,
-enfoncés jusqu’au cou dans la bonne
-litière, ils ressemblaient, les petits frères de
-Jésus, à des oiseaux dans leur nid, qui attendent
-père et mère, et la becquée.</p>
-
-<p>J’arrivai. Les yeux s’écarquillèrent.</p>
-
-<p>Le paysan, sa lanterne haute, présidait encore
-au coucher.</p>
-
-<p>Tous se soulevèrent, tendant la main, ouvrant
-le bec.</p>
-
-<p>Hélas ! les morceaux mal égaux ne pesaient
-guère. Le plus petit eut le plus gros.</p>
-
-<p>Durant quelques minutes, on n’entendit que
-le bruit des mâchoires qui allaient… Et nous
-entendions aussi le brave cheval de labour mâcher
-le foin de sa crèche. Lui aussi se réjouissait
-à l’idée d’être là, sous un toit, dans sa litière,
-et de ne pas voir, en ce moment, les vives étoiles
-dans le ciel glacé.</p>
-
-<p>Un coup de vin pur comme à des hommes, et
-ce fut fini. Les têtes mêmes disparurent dans la
-paille. « N’allumez point d’allumettes ! » recommanda
-Benoni, et nous nous retirâmes, salués
-par le « bonsoir, merci ! » de dix voix enfantines.</p>
-
-<p>Le lendemain, au chant du coq, je regardai la
-fenêtre haute de la fénière. Elle était ouverte,
-encadrant de noir le minois pâle, fatigué, des
-deux petites filles, de la soubrette, de la jeune
-première, et du comique de sept ans.</p>
-
-<p>Toute la troupe descendit.</p>
-
-<p>Hélas ! le roman comique me paraissait, en ce
-moment, une chose bien triste !</p>
-
-<p>La troupe des petits comédiens était lamentable
-à voir sous la lumière gaie du matin.</p>
-
-<p>Les traits tirés, les yeux cernés, pâlots, lassés
-de vivre aux chandelles, de chanter tous les
-soirs, et de faire parfois trente kilomètres dans
-un jour, en mettant l’un devant l’autre leurs
-petits pieds, mal pris dans les souliers de corde
-trop grands et chavirés !</p>
-
-<p>Et je pensai au Théâtre-Français, aux comédiens
-illustres, aux auteurs célèbres, tous riches,
-qui tiennent le haut bout de l’échelle au bas de
-laquelle étaient ces tout petits. Jamais distance
-du premier au dernier ne fut mieux marquée. Il
-semblait qu’elle fût double, triple, des plus
-fameux jusqu’à ces humbles. Il y avait celle de
-la fortune et de la gloire à la misère et à l’infirmité ;
-celle de la taille aussi, symbolique de leur
-exiguïté morale. <i>Théâtre miniature !</i> miniature de
-souffrance, infiniment petit qui contient un
-monde, réduit, mais entier ! Quelle tristesse, ce
-spectacle !</p>
-
-<p>« En vérité, je vous le dis : nul d’entre vous
-ne gagnera le royaume des cieux, s’il ne devient
-semblable à l’un de ces petits. » Et ceux-là s’en
-vont par les chemins cherchant déjà l’effet, et non
-la vérité. Hélas ! mon Dieu, que dirait Jésus ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les oiseaux piaillaient le matin. Mes paons,
-tout fiers, descendaient du haut des pins. Les
-cailles familières jetaient leur cri saccadé. La
-joie revenait aux créatures avec la saine lumière
-du jour, mais ces petits pensaient seulement
-aux chandelles qu’ils allumeraient le soir dans
-un café de village pour chanter leur répertoire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Marchande de marée,</div>
-<div class="verse">A la halle aux poissons,</div>
-<div class="verse">Elle était adorée,</div>
-<div class="verse">De cent mille façons.</div>
-</div>
-
-<p>Ils partirent : l’un d’eux oubliant, au fond d’un
-sac de lustrine noire, la grosse marmite bohémienne
-dans laquelle on fait la soupe, aux
-jours les plus heureux. Il revint la chercher
-courant, et rejoignit les autres, sa besace au
-dos, tenue à deux mains sur l’épaule.</p>
-
-<p>La petite fille de Benoni (quatre ans) assistait
-avec sa mère au départ de la troupe enfantine.</p>
-
-<p>— Tu vois, dit la mère, si tu n’es pas sage, je
-te mettrai comme ça la marmite sur le dos et je
-t’enverrai avec ces petites, jouer la comédie !</p>
-
-<p>A cette horrible menace, l’enfant se mit à
-pleurer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Noël. Une impression d’intérieur bien chaud ;
-la table étincelle ; la bûche flambe.</p>
-
-<p>Les théâtres chôment… Où seront-ils ce soir,
-les petits comédiens, les petits frères de Jésus ?
-Auront-ils seulement une étable tiède et de la
-paille où faire leur nid, et une miette de pain
-comme les moineaux de notre fenêtre en temps
-de neige ?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Pas bégueule,</div>
-<div class="verse i2">Forte en gueule,</div>
-<div class="verse">Telle était Madame Angot !</div>
-</div>
-
-<p>Ah ! que j’aimais bien mieux la chanson de
-mon grand-père :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’enfant Jésus a chaud, bien couché sur la paille,</div>
-<div class="verse i2">L’âne et le bœuf soufflent dessus</div>
-<div class="verse i4">L’enfant Jésus.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">TISTE LE TAMBOUR-MAJOR</h2>
-
-
-<p>Je l’ai connu petit, il y a longtemps de cela.
-Oh ! c’est une douloureuse histoire que la sienne.</p>
-
-<p>Tiste ne fut jamais bien proportionné ; il fut
-toujours trop mince pour sa hauteur. Il avait la
-tête effilée, pointue, en forme d’aubergine. Tel
-je le vis enfant, tel il fut homme.</p>
-
-<p>Nous étions du même village, et, à huit ans,
-compagnons de jeu. Son père, maître Brun, un
-paysan, était de taille moyenne ; ses deux grands-pères
-aussi, le vieil Antoine Toucas et le vieux
-Sidoine Brun. Dans la mémoire des plus anciens
-du village, les Brun et les Toucas avaient toujours
-été, de père en fils, des hommes ordinaires.
-Pourquoi, dès l’âge de huit ans, Tiste,
-extraordinaire, se mit-il à s’élever à vue d’œil,
-aussi rapidement qu’une tige d’aloès ? Il se réveillait
-tous les matins plus allongé, sujet quotidien
-et toujours nouveau de surprise pour le village,
-qui ne s’habitua jamais à le voir, car au moment
-où Tiste quitta le pays pour le régiment, il était
-en pleine croissance, et l’étonnement public en
-pleine rumeur.</p>
-
-<p>Oui, j’ai connu Tiste petit, je veux dire enfant,
-car il était du double plus grand que ses égaux
-en âge.</p>
-
-<p>Or, mon oncle le notaire m’avait donné pour
-mes étrennes un tambour. Lorsque j’arrivai
-pour la première fois sur la place, théâtre de
-nos jeux, avec mon bruyant instrument de musique
-militaire, parmi les camarades, Tiste, tout
-d’une voix, fut nommé notre tambour-major.</p>
-
-<p>Hélas ! c’est peut-être le cadeau de mon oncle,
-oui, le tambour de mon oncle le notaire, qui
-décida de sa destinée.</p>
-
-<p>On entendit bientôt Misé Brun, sa mère,
-pleurer chez les voisins, répétant sans cesse,
-avec une parfaite naïveté d’amour maternel :</p>
-
-<p>— Mon petit Tistet veut se faire soldat ! il dit
-qu’il a du goût pour être tambour-major !</p>
-
-<p>Tistet, comme vous savez, c’est le diminutif
-de Tiste, qui est lui-même le diminutif de Baptiste.</p>
-
-<p>Nous tirâmes au sort la même année. Quand
-Tiste apparut dans la salle de la conscription, à
-la mairie de la ville, et qu’il déploya son bras
-vers l’urne de cristal, un murmure de stupéfaction
-se fit entendre. Le sous-préfet, un homme
-grave par état, sourit ostensiblement. Et Tiste
-ne manqua pas de tirer le numéro 1.</p>
-
-<p>— Bravo, le tambour-major ! cria-t-on tout
-d’une voix.</p>
-
-<p>On fit rétablir le silence par les gendarmes,
-ce qui fut difficile, car la gaieté tenait du délire.
-Tiste, heureux dans son cœur d’être désigné
-à l’avance par la voix populaire pour ce
-grade éclatant (un tambour-major en ce moment-là
-lui paraissait plus glorieux qu’un colonel),
-Tiste, fier et modeste, souriait en baissant les
-yeux.</p>
-
-<p>En peu de temps, Tiste, qui était né tambour-major,
-Tiste, habile à remplir un clairon de son
-souffle puissant et à battre tous les ran-tan-plan
-possibles rien qu’avec ses deux index, longs
-comme des baguettes de tambour, Tiste, de
-première force à exécuter des commandements
-télégraphiques au moyen de la fière canne à
-pomme de cuivre, put se voir galonné d’or et
-s’entendit appeler « chef » par trois mille
-hommes !</p>
-
-<p>Ce fut le plus beau moment de sa vie. Il eut à
-cette époque comme un redressement de fierté
-qui le fit paraître plus grand de quelques centimètres,
-et quand il figura pour la première fois
-dans une revue, beau, solennel, splendide et
-calme, haut sur bottes, dominant le régiment
-et la foule accourue, allongé encore par son
-panache, dont le bout flottant arrivait au niveau
-du pompon des officiers montés, il eut un vertige
-d’orgueil. Il se dit qu’il avait trouvé l’honorable
-emploi d’une taille dont on avait ri jusque-là et
-qui désormais inspirait le respect ; il se dit qu’il
-servait la patrie par ses dimensions mêmes, et
-que les rois, qui peuvent à leur gré faire des
-généraux d’armée, ne peuvent pas faire un
-tambour-major.</p>
-
-<p>Ces pensées d’orgueil commencèrent sa perte.
-Et Tiste n’est pas le seul homme à qui sa taille
-ait été funeste. Dès l’école, j’ai toujours vu les
-grands contracter des habitudes de domination,
-de fierté et d’injustice, qu’un jour ils payent
-chèrement. Hélas ! il n’est pas de grandeur qui
-n’amène son ivresse et ne prépare elle-même
-les révolutions qui doivent la renverser.</p>
-
-<p>Tiste bientôt ne connut plus de bornes. Il
-devint sévère dans le service, plein de morgue
-et d’exigences. Il parlait toujours de tout son
-haut. Il exigeait le salut des plus nouveaux
-conscrits et des plus anciens caporaux avec une
-âpreté sans exemple. Aux promenades, il passait
-son temps à loucher, regardant de côté si les
-mains des recrues, suffisamment gantées, se
-portaient au képi dans la position réglementaire.</p>
-
-<p>Et malheur aux distraits !… On alla jusqu’à
-dire — la malignité n’en fait jamais d’autres — qu’il
-ne se promenait que pour se faire saluer.</p>
-
-<p>On devine le résultat : Tiste fut haï. Un jour
-vint où le régiment tout entier se mit à rire de
-lui sous cape. Les officiers riaient eux-mêmes,
-bien qu’il fût un bon soldat.</p>
-
-<p>Et alors, on s’aperçut avec joie que si Tiste
-avait d’abord paru grandi grâce à un redressement
-de fierté, il avait aussi véritablement,
-réellement, matériellement grandi ! Après un
-an de service, son uniforme, son bel uniforme
-de pourpre et d’or, lui était déjà court ! Cela
-sautait aux yeux ! Un loustic s’étonnait qu’on ne
-l’eût pas vu plus tôt !</p>
-
-<p>Et puis, il avait contre lui des jaloux… tous
-les petits.</p>
-
-<p>Il est certain que le tort essentiel de Tiste,
-mais qui du moins ne peut pas lui être imputé,
-fut de s’élever indéfiniment. Ainsi l’histoire
-humaine se répète. Napoléon n’aurait pas eu
-Sainte-Hélène, s’il eût su s’arrêter à temps.</p>
-
-<p>Ce bruit étrange courait par la ville : « Le
-plus grand des tambours-majors grandit. » Le
-dédain peu à peu remplaçait l’admiration pour
-ses formes rares. Les réguliers le renvoyaient
-aux déclassés. L’opinion disait : « Il devrait se
-montrer pour de l’argent, et ferait fortune ! » Le
-sous-officier se sentit traité en saltimbanque. Le
-prestige s’en allait, et Tiste, qui avait pu voir
-comme le panache plaît aux femmes, se sentit
-irrévocablement condamné, le jour où une fille
-d’auberge, la plus belle de ses maîtresses, lui
-déclara qu’elle ne voulait plus le voir ! C’en était
-fait ! Il avait dépassé la mesure d’un tambour-major
-raisonnable.</p>
-
-<p>Le pauvre diable était véritablement amoureux ;
-il le devint surtout, selon l’usage, quand
-il se vit dédaigné. Et dédaigné, pourquoi ? Pour
-cette stature qui d’abord lui avait valu ses plus
-belles conquêtes ! Il me rappelait le Phénix, si
-magnifique, mais qu’une tendre colombe plaignait
-de tout son cœur, disant : « Il est le seul
-de son espèce ! » Un de nos poètes contemporains
-parle fort bien, en quelque endroit, d’<i>une grande
-âme malheureuse, qu’isole sa propre grandeur</i>. Tel
-était Michel-Ange et tel était l’illustre et infortuné
-Tiste. Les femmes le prirent en horreur.
-Ainsi, l’amour l’abandonna d’abord ; on va voir
-comment la gloire le trahit, et quel fut, pour
-tout dire, son Waterloo.</p>
-
-<p>Les clairons et les tambours du 600<sup>e</sup>, irrités
-des sévérités de leur tambour-major, exécutèrent
-contre lui un noir complot. La ville de
-X… s’en souviendra longtemps.</p>
-
-<p>… Un soir d’été, je passais sous les arbres qui
-encadrent la place publique. Au coup de huit
-heures et demie, la retraite d’ordinaire faisait
-éclater son tintamarre au milieu de la place, et
-huit clairons, autant de tambours, partaient du
-pied gauche pour faire le tour de la ville, entraînant
-sur leur passage les troupiers en récréation
-et tous les gamins des rues. Ce soir là, un peu
-avant la demie, et sans songer que c’était l’heure
-de la retraite, je passais, dis-je, sous les arbres
-de la place au milieu de laquelle, dans l’ombre
-naissante du soir de juillet, je distinguai vaguement
-une colonne entourée d’une vasque. Aurait-on,
-pensai-je, érigé à mon insu, au cœur de ma
-ville natale, une fontaine nouvelle ? Il n’en était
-rien. La colonne, c’était Tiste, debout, long, maigre
-et mélancolique, appuyé sur sa haute canne.
-La vasque était figurée de loin, à mes yeux, par
-un cercle de bambins hauts comme sa botte et
-qui l’entouraient en silence, émerveillés de sa
-taille et surtout de sa solitude plus surprenante
-encore.</p>
-
-<p>Tiste était seul.</p>
-
-<p>Tiste était seul, car pour un tambour-major
-les petits enfants ne comptent pas, et Tiste
-n’avait autour de lui ni ses clairons, ni ses
-tambours !</p>
-
-<p>Ses clairons et ses tambours s’étaient donné
-le mot, ce soir-là, et pour lui jouer un bon tour
-s’étaient jurés d’être absents à l’heure de la
-retraite. Tiste était donc seul sur la place, seul,
-droit, maigre et affligé, droit comme un peuplier
-et triste comme un saule. Les poètes Lamartiniens
-qui ont écrit des stances éplorées sur le
-désespoir, ignorent cependant les profondeurs
-de désespérance où descendit ce soir-là l’esprit
-de Tiste !…</p>
-
-<p>De temps en temps, il tressaillait et regardait
-du côté par où il s’attendait à voir apparaître
-ses hommes… Soudain : « Grouchy ! » — C’était
-Blücher ! — … « Mes tambours ! »… C’étaient
-les cloches !</p>
-
-<p>La demie tinta. Le son fut répété par l’église
-Saint-Ambroise, puis par la cathédrale, coup
-sur coup ; puis par l’horloge de l’Hospice militaire,
-enfin par celle de l’Hôtel de ville.</p>
-
-<p>Tiste promena sur la place, envahie par la
-nuit, un regard suprême, et, ahuri, ne comprenant
-rien à son aventure, spectral et fantastique,
-enfiévré, ne sachant plus où il en était
-de la vie, ne comprenant plus rien même au
-peu qu’il avait coutume de comprendre, il leva
-sa canne, l’agita dans tous les sens avec des mouvements
-saccadés, et commandant une retraite
-invisible et inouïe, il partit du pied gauche
-pour le tour de ville habituel.</p>
-
-<p>Les gamins hilares, sifflant et criant, avec
-des roulements imités et chantant une retraite
-ironique, suivirent en courant le héros qui marchait
-au pas. On eût dit Gulliver tambour-major
-à Lilliput.</p>
-
-<p>Flâneurs, cochers, ouvriers, boutiquiers, la
-ville stupéfaite le regarda passer. La sous-préfète
-à son balcon appela le sous-préfet pour
-lui montrer ce spectacle sans précédent.</p>
-
-<p>Le tambour-major rentra ainsi à la caserne,
-blême, l’œil hagard, la figure et le nez allongés,
-si amaigri par une heure de fièvre et d’horreur,
-qu’on l’eût dit plus grand que jamais.</p>
-
-<p>Qu’allait-il arriver ? Les tambours et les clairons
-eurent chacun un mois de prison. Mais
-lui, Tiste ? Il n’eut à répondre de rien, parce
-que, visiblement malade, il se rendit à la visite le
-lendemain. Il ne put pas dire au major ce qu’il
-avait, mais on lui fit tirer la langue, et on
-l’envoya à l’infirmerie.</p>
-
-<p>Le major et l’aide-major vinrent l’examiner
-le jour d’après. L’état de Tiste était pitoyable.
-Sa taille singulière empêcha qu’on ne fût apitoyé.</p>
-
-<p>— Vous êtes long comme un jour sans pain !
-lui dit le major qui voulait l’ausculter ; il s’en
-faut que mon oreille arrive à la hauteur de
-votre poitrine ! Couchez-vous !</p>
-
-<p>Le géant se coucha.</p>
-
-<p>Ses pieds dépassaient le lit, et cela d’un air
-si piteux, que le major et l’aide ne purent s’empêcher
-de rire. Les infirmiers ne purent réprimer
-l’hilarité communicative. Tiste était
-donc perdu : il ne pouvait pas être traité sérieusement.</p>
-
-<p>— Savez-vous, lui dit le major (excellent
-homme court et trapu), savez-vous la cause de
-votre mal ?… C’est la croissance ! Vous reprendrez
-aujourd’hui votre service.</p>
-
-<p>C’est la croissance ! De ce jour, la mélancolie
-de Tiste s’aggrava étrangement. Il ne mangeait
-plus ; il buvait à peine. Il maigrissait à faire
-peur, et, soit illusion, soit réalité, le fait est
-qu’il paraissait toujours plus gigantesque et
-toujours plus drôle à mesure qu’il devenait plus
-malade et plus malheureux.</p>
-
-<p>Il n’avait que vingt-deux ans et il ne savait
-plus où il s’arrêterait.</p>
-
-<p>— Si j’allais grandir <i>toujours</i> ! me dit-il une
-fois.</p>
-
-<p>Et je le vis pâlir à cette idée, qui devint
-l’idée fixe du malade. Esprit borné, par là il
-avait entrevu l’infini. Il en demeura épouvanté, — visionnaire,
-comme Pascal.</p>
-
-<p>Rien d’effrayant, songes-y, lecteur, comme
-cette grande misère qui n’a jamais pu inspirer
-que des plaisanteries. Et l’amour ne cessait de
-le tourmenter, et les femmes de lui rire au nez.
-Un jour, Tiste me dit d’un son de voix caverneux :</p>
-
-<p>— La <i>petite</i> s’est mariée !</p>
-
-<p>La <i>petite</i> ! Quelle mélancolie dans ce mot !</p>
-
-
-<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Noluit consolari.</i></p>
-
-
-<p>Le soir même il entra à l’hôpital.</p>
-
-<p>Je remplirai jusqu’à la fin mon pénible rôle
-d’historien. Tiste, malade, ne cessa d’être un
-sujet de gaieté pour ses camarades de chambrée.
-On le mesura un jour qu’il dormait, et,
-à quelque temps de là, Tiste étant mort, on put
-dire aux infirmiers sa taille exacte pour le fabricant
-de cercueils.</p>
-
-<p>Quand on fut pour l’ensevelir, la bière se
-trouva trop courte ; on s’aperçut que Tiste,
-mort, avait encore grandi !</p>
-
-<p>Ce fut son principal trait de ressemblance
-avec Napoléon le Grand, dont les poils de la
-barbe poussèrent après la mort, et aussi les
-ongles des pieds, qui, brusquement allongés,
-crevèrent la pointe de cette botte dont le talon
-s’était appuyé sur le front de tous les rois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11">LE RÉGIMENT QUI PASSE</h2>
-
-<p class="dedic">A Frédéric Febvre.</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fanfare ! — Un régiment va passer dans la rue ;</div>
-<div class="verse">Et de tous les côtés une foule accourue</div>
-<div class="verse">Déborde les trottoirs, s’entasse aux carrefours,</div>
-<div class="verse">Car on n’a pas un tel spectacle tous les jours :</div>
-<div class="verse">Un régiment doré, luisant, musique en tête,</div>
-<div class="verse">Qui défile, et cela met une ville en fête</div>
-<div class="verse">De voir passer les bons soldats — et le drapeau.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les anciens officiers, qui portent leur chapeau</div>
-<div class="verse">Comme un képi, l’ont mis tout à fait sur l’oreille.</div>
-<div class="verse">Le plus vieux, dont le cœur au tambour se réveille,</div>
-<div class="verse">Pour mieux voir, monte, avec un soupir étouffé,</div>
-<div class="verse">Sur sa chaise, devant les tables du café ;</div>
-<div class="verse">Le salon, la mansarde, ont ouvert leur fenêtre…</div>
-<div class="verse">Les filles ont souri… Les soldats vont paraître.</div>
-
-<div class="verse stanza">« Les voici ! » — Les voici, précédés des gamins</div>
-<div class="verse">Qui simulent, du jeu comique de leurs mains,</div>
-<div class="verse">Les cymbales, la flûte, et surtout les trombones.</div>
-<div class="verse">Et les bébés ont ri, hissés au bras des bonnes.</div>
-<div class="verse">Puis viennent les clairons hautains, et les tambours.</div>
-<div class="verse">Le boulevard s’emplit de piétinements sourds</div>
-<div class="verse">Fondus en un. On sent qu’une chose sublime</div>
-<div class="verse">S’avance : six cents cœurs, qu’un souffle unique anime,</div>
-<div class="verse">Douze cents pieds, réglés, qui ne font qu’un seul pas,</div>
-<div class="verse">Et tous les cœurs, unis, suivent les bons soldats !</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais quand un régiment ne va qu’à la parade,</div>
-<div class="verse">Vain de sa bonne mine, un peu fier de son grade,</div>
-<div class="verse">Tout soldat, si la paix lui permet d’oublier,</div>
-<div class="verse">Aimant l’amour avec des façons d’écolier,</div>
-<div class="verse">Regarde effrontément la femme en plein visage,</div>
-<div class="verse">Et l’on ne connaît pas de régiment bien sage !…</div>
-
-<div class="verse stanza">C’est pourquoi ce petit capitaine, à ce grand,</div>
-<div class="verse">Malgré la discipline, a parlé dans le rang :</div>
-<div class="verse">— La belle jeune fille !</div>
-<div class="verse i12">— Où donc ?</div>
-<div class="verse i17">— A la fenêtre,</div>
-<div class="verse">Là !</div>
-<div class="verse i2">— Crédienne, bien belle ! une fille à connaître !</div>
-
-<div class="verse stanza">Tous deux, un peu rêveurs, s’éloignent à regret,</div>
-<div class="verse">Et le beau régiment tout entier apparaît,</div>
-<div class="verse">Tant la chaussée est large et file en ligne droite.</div>
-<div class="verse">La belle et blonde enfant regarde à gauche, à droite,</div>
-<div class="verse">Devant elle ; elle est grave, et plus d’un officier</div>
-<div class="verse">A cheval, se retourne, et son sabre d’acier</div>
-<div class="verse">Qu’il fait reluire, indique au sergent qui s’approche,</div>
-<div class="verse">Un détail, un oubli dont il lui fait reproche…</div>
-<div class="verse">A l’insu de lui-même espérant un regard.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais son rang le rappelle et l’officier repart.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le colonel lui-même a remarqué la fille !</div>
-<div class="verse">Ah ! le bel officier, dont l’uniforme brille</div>
-<div class="verse">De l’éperon sonore à l’épaulette d’or,</div>
-<div class="verse">Moustache déjà grise ou toute noire encor,</div>
-<div class="verse">Est prompt à relever cette fine moustache,</div>
-<div class="verse">Car il sait quel prestige aux insignes s’attache,</div>
-<div class="verse">Et que, dans le soldat, la femme au faible cœur</div>
-<div class="verse">Admire aveuglément l’héroïsme vainqueur !</div>
-
-<div class="verse stanza">« Le drapeau !… » Le drapeau !… Dans la foule attendrie</div>
-<div class="verse">On se presse. Salut, Couleurs de la patrie,</div>
-<div class="verse">Salut, drapeau blessé, sang rouge, azur vivant,</div>
-<div class="verse">Notre blancheur ! Salut, loque flottante au vent,</div>
-<div class="verse">Drapeau sublime, orgueil des hommes et des femmes !</div>
-<div class="verse">Nos morts sont dans tes plis qu’agite un souffle d’âmes !</div>
-
-<div class="verse stanza">Et le porte-drapeau, presque un enfant, charmant,</div>
-<div class="verse">Jeune comme l’espoir, balance doucement,</div>
-<div class="verse">Sur le rythme des cœurs et de la symphonie,</div>
-<div class="verse">Le symbole sacré de la patrie unie…</div>
-<div class="verse">Il sait, le lieutenant, que l’ombre du drapeau</div>
-<div class="verse">Flottant sur lui, lui fait un visage plus beau,</div>
-<div class="verse">Plus fier, plus noble, et que le drapeau, qu’on admire</div>
-<div class="verse">Et qu’on aime, lui vaut plus d’un joli sourire.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Cette fille a souri, pense le colonel…</div>
-<div class="verse">A l’un de mes blancs-becs d’officiers, mais auquel ?</div>
-<div class="verse">— C’est au porte-drapeau, se dit un capitaine ;</div>
-<div class="verse">— Qu’elle ait souri du moins, la chose est très certaine :</div>
-<div class="verse">A présent, elle envoie un baiser !… Sacrebleu ! »</div>
-<div class="verse">Et le bon colonel, vieux qui se voûte un peu,</div>
-<div class="verse">Fait bomber sa poitrine et se met bien en selle.</div>
-<div class="verse">« Bigre ! fait un sergent, la belle demoiselle ! »</div>
-<div class="verse">Dans son voisin qui rit chacun craint un rival ;</div>
-<div class="verse">Un chef de bataillon fait cabrer son cheval ;</div>
-<div class="verse">Plusieurs ont pris un air de gloire, et, sur sa lèvre,</div>
-<div class="verse">Le doux porte-drapeau, que la musique enfièvre,</div>
-<div class="verse">A, d’une main tremblante, étiré ses poils blonds,</div>
-<div class="verse">Et le drapeau, penché, se déroule en haillons.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais Elle, elle a cru voir, dans le drapeau qui flotte,</div>
-<div class="verse">L’âme du bien-aimé, qui, mort à Gravelotte,</div>
-<div class="verse">Disparut, et qui dort, enterré sans tombeau…</div>
-
-<div class="verse stanza">Le baiser de la vierge était pour le drapeau.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12">LE CHEF-D’ŒUVRE</h2>
-
-<p class="dedic">A Édouard Schuré.</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>En ce temps-là, nous avions vingt ans. Ce
-n’était pas aujourd’hui, messires. C’était autrefois.</p>
-
-<p>Si vous croyez, mes pauvres amis, que les oiseaux
-de ce temps-là piaillaient de la même manière
-que ceux d’aujourd’hui, vous vous trompez,
-pauvres gens, du tout au tout, et franchement
-me donnez à penser que vous êtes hommes de
-décadence, n’ayant aucune idée précise sur la
-réalité des choses passées ni, conséquemment,
-des présentes.</p>
-
-<p>C’était autrefois. Un beau temps ! où les moineaux
-chantaient comme des rossignols et peut-être
-mieux. Un temps, vous dis-je, qu’on ne
-reverra plus ! Ni vous, qui ne le vîtes jamais, ni
-moi qui l’ai vu, ni ceux qui viendront, personne
-ne le reverra !</p>
-
-<p>Il y a, comme cela, des temps et des choses
-qu’on ne voit qu’une fois — et que beaucoup ne
-voient jamais.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>La rose qui, hier matin, était fleurie sur son
-rosier de mai, Dieu lui-même ne la refera point.
-Elle fut, et c’est assez. Adieu, ma rose ! Bouche
-baisée, cœur flétri, amours passées, adieu printemps,
-jeunesse, adieu… Cours après l’eau courante !
-Elle a passé comme l’heure. Ah ! quel
-joli visage elle avait, mon amoureuse, au temps
-d’autrefois, et comme gentiment elle le mirait
-dans l’eau, dans l’eau courante.</p>
-
-<p>Elle a passé, l’eau qui court, prompte comme
-l’heure, et j’ai toujours cru — ma pauvre amoureuse — qu’au
-fil de l’eau avait couru notre
-jeunesse, emportée avec la rose que nos doigts,
-feuille par feuille, y jetaient, parmi les rires, les
-beaux rires de vingt ans.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>En ce temps-là, nous étions jeunes ; et peintres,
-sculpteurs et poètes, quand l’hiver nous
-ramenait à la ville, après les séjours aux champs,
-le soir, tous les soirs, nous vivions attablés dans
-un cabaret triste, égayé par nos rires jeunes,
-par nos récits d’amour et de jeunesse, égayé par
-nos vingt ans.</p>
-
-<p>Deux quinquets fumeux vainement répandaient
-la tristesse dans le cabaret de M<sup>me</sup> Irène,
-nous avions vingt ans quand même, et cela,
-voyez-vous, des deux quinquets fumeux faisait
-deux soleils !</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>— Bonsoir, madame Irène. — Bonsoir, Pierre,
-Paul, Antoine. — Votre bière est-elle bonne ?
-votre fille toujours jolie ? — De fille, mauvais
-plaisants, je n’ai que ma laide servante !… et
-pour de la bière, voilà ! — Buvons ! buvons
-comme des chantres ! — Que dis-tu de Rembrandt,
-Antoine ? — Un rapin, un mauvais rapin ! — Michel-Ange
-avait du génie ! — Pour son
-époque, oui, peut-être ! — … La Renaissance, c’est
-nous !</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>En ce temps-là, messeigneurs, nous ne parlions
-pas de décadence. Tous les matins, nous
-avions vingt ans de plus belle ; nous découvrions
-l’Amérique et la Hollande tous les matins ; et le
-baiser d’une belle fille nous faisait croire à
-l’avenir. Nous pensions qu’avant nous, personne
-n’avait su aimer. Ce que nous éprouvions étant
-nouveau pour nous, notre jeunesse nous semblait
-la jeunesse même du monde.</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>On dit que cela est changé. A entendre les
-hommes mûrs, les jeunes d’à présent affirmeraient
-que le monde est vieux !</p>
-
-<p>Je n’en crois rien, mes compères. Ceux qui
-disent pareille chose, n’ont plus vingt ans, et ils
-calomnient la jeunesse qui se moque d’eux, parfaitement !</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Or donc, parmi nos camarades, un entre
-autres était sculpteur, et, bien que forcé, par son
-métier, de manier terre et marbre, ébauchoir,
-marteau et ciseau, il aimait, aussi bien que les
-camarades, l’illusion légère, l’impalpable rêve et
-la vague et décevante aspiration.</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Ah ! c’était un maître sculpteur, car il avait un
-atelier, et dans cet atelier des ébauchoirs et de
-l’argile, du marbre, des ciseaux, un marteau
-comme Michel-Ange, — du marbre blanc, vous
-dis-je, ambré et transparent au soleil !</p>
-
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Sous les quinquets fumeux, nous causions
-entre artistes :</p>
-
-<p>— Que fais-tu ?</p>
-
-<p>— Moi, la <i>Mort de l’Ame</i>.</p>
-
-<p>— En vers ?</p>
-
-<p>— Non, sur la toile.</p>
-
-<p>— Et toi ?</p>
-
-<p>— <i>Le Melon entamé.</i></p>
-
-<p>— A l’huile ?</p>
-
-<p>— Non, en alexandrins.</p>
-
-<p>— Parbleu, criait celui-ci, j’ai peint ce matin
-même un coucher de soleil avec un ciel couleur
-d’absinthe, dont vous me direz des nouvelles.
-C’est d’un vert, oh ! d’un vert !…</p>
-
-<p>— En prose ?</p>
-
-<p>— En musique, idiot.</p>
-
-<p>Ainsi, badinait sérieusement notre fière jeunesse,
-sûre d’elle-même et pleine de mépris pour
-le passé de tous les arts.</p>
-
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Malheur à l’homme de vingt ans qui ne se
-croit pas Bonaparte ou Christophe Colomb, c’est-à-dire
-un homme de génie, s’il est un artiste : il
-ne connaîtra ni victoire, ni découverte, même
-petite. Malheur à qui ne rêve pas, à vingt ans,
-l’escalade de la <span lang="de" xml:lang="de">Jungfrau</span> ou de l’Olympe ! Pour
-atteindre <i>le moins</i>, il faut vouloir <i>le plus</i>, et, vaillamment
-le vouloir !</p>
-
-<p>Mais désir n’est pas volonté. La volonté qui
-n’agit point, mes frères, n’est qu’un mot, comme
-tous les mots : du son, du bruit, du vent : rien !</p>
-
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>— Bonsoir, Antoine, et ta statue ?… Tu as une
-statue en train ?</p>
-
-<p>— Merveilleuse, ami, merveilleuse.</p>
-
-<p>— Et le sujet, peut-on savoir ?</p>
-
-<p>— Oh ! bien simple : un coureur tout nu ; mais
-si lancé qu’on croit qu’il gagnera le prix de la
-course. Il est seul parce que — on le devine — il
-a laissé les autres coureurs bien loin derrière
-lui, là-bas, tout là-bas, perdus dans la poussière
-soulevée !… Et tout cela dans ma statue, doit se
-voir écrit comme dans un livre, ou comme dans
-un tableau… La foule applaudit. On l’acclame,
-tant il court bien, mon coureur ! Sa main, tendue,
-déjà, en rêve, saisit la palme ! la palme glorieuse,
-la palme ! — Les filles agitent les mouchoirs !
-Elles l’aiment. Il est si beau ! Chaque
-muscle sera en place, comme copié sur nature,
-bien que nul modèle ne puisse, immobile, me
-donner le mouvement d’un coureur si violemment
-lancé, de tout son être, en avant, vers la
-victoire !…</p>
-
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Et tous, nous écoutions le camarade nous
-dépeindre son œuvre excellent.</p>
-
-<p>Un maître, ce frère Antoine ! un grand sculpteur,
-plus grand que Michel-Ange, puisqu’il
-commence à peine et que, déjà, il a son chef-d’œuvre !</p>
-
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Et les jours passaient. Nous avions toujours
-vingt ans, car de dix-huit à vingt-deux, on a toujours
-vingt ans, n’est-ce pas, mes commères ?</p>
-
-<p>— Elle avance, ta statue, Antoine ?</p>
-
-<p>— Fichtre !</p>
-
-<p>— Encore, madame Irène, un verre de bière
-dorée !</p>
-
-<p>— Votre fille, toujours jolie ?</p>
-
-<p>— Voilà de la bière, mauvais plaisant ! Je n’ai — de
-fille — que ma servante.</p>
-
-<p>Et toujours les quinquets fumeux brillaient
-pour nous comme deux soleils.</p>
-
-<p>Le soleil était dans nos têtes, mêlé, sous nos
-crânes, aux visions d’art et d’amour de notre jeunesse.</p>
-
-<p>Entre les pavés de la rue, nous voyions fleurir
-la rose, et dans les ruisseaux de la rue nos
-doigts l’effeuillaient, la rose, la rose de mai, en
-rêve, comme si l’amoureuse eût été là, et qu’à
-nos pieds eût coulé la Gargilesse ou l’Anio.</p>
-
-<p>Nous avions vingt ans.</p>
-
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>De la statue d’Antoine, on en parlait souvent,
-toujours ; tous les jours.</p>
-
-<p>On racontait qu’elle avait été vue par Laurence,
-une fille du quartier Latin, une brave fille
-au doigt tout noir de piqûres d’aiguille, une
-brave ouvrière qui aimait beaucoup l’amour,
-et un peu Antoine pour la magie de ses rêves
-d’artiste et pour ses vingt ans.</p>
-
-<p>Quand elle l’avait vue, la statue était, disait-on,
-voilée ; emmaillotée de linges humides ; — elle
-faisait, là-dessous, un effet du diable !</p>
-
-<p>— A qui, Laurence, en as-tu parlé ?</p>
-
-<p>— De quoi ?</p>
-
-<p>— De la statue d’Antoine ?</p>
-
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Je voudrais voir, grondait Antoine, qu’elle en
-eût parlé à quelqu’un ! L’œuvre regarde l’ouvrier
-jusqu’à ce qu’il l’ait livrée aux hommes. De ma
-statue, j’en suis jaloux, jaloux, m’entendez-vous, — comme
-d’une femme ! Se dire : « C’est mon
-œuvre à moi. Je l’ai, là ! — et personne encore ne
-peut la voir. Elle éblouira un jour le monde.
-Des foules en feront le tour ! Mais, en ce moment,
-elle n’est qu’à moi, à moi seul, la fille de
-mon art ! » C’est croyez-moi, compagnons, une
-jouissance sans pareille, une joie sans égale,
-une incomparable volupté. L’artiste est l’homme
-sans rival lorsqu’il aime ce qu’il crée, et qu’il
-ne l’a pas livré encore à l’univers imbécile ! Oui,
-il n’est qu’un homme sans rival, c’est l’artiste à
-ce moment-là, avant qu’il se soit livré aux bêtes !</p>
-
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Et nous buvions à la santé d’Antoine. Les
-jours, les mois coulaient. Nos vingt ans étaient
-vingt-cinq, vingt-six et trente. Madame Irène
-était morte. Le soleil se faisait rare. Les quinquets
-fumeux répandaient de l’ombre dans le
-cabaret de madame Irène — morte. Des têtes
-nouvelles, aux longs cheveux plus brillants que
-les nôtres, y apparaissaient le soir. Des visages
-imberbes. Des poètes-enfants s’asseyaient à nos
-tables, nous poussaient du coude sans se gêner.
-Des peintres, des musiciens, des sculpteurs de
-seize ans nous trouvaient vieux, poncifs, bien
-vieux, et, à nos théories, hochaient la tête d’un
-air grave, comme des jeunes gens qui en savent
-long, et qui ne veulent pas blâmer encore, par
-respect pour l’âge !</p>
-
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>On reparlait toujours de la statue d’Antoine.</p>
-
-<p>— Oh, ça, par exemple, c’est un chef-d’œuvre !
-Le chef-d’œuvre même de la génération !</p>
-
-<p>— Cette statue, eh bien, tu dois la connaître,
-toi ?</p>
-
-<p>— Oui par le sonnet de Lereître.</p>
-
-<p>— Moi par la symphonie d’Andolin !</p>
-
-<p>— On l’a donc mise en sonnet, sa statue ?…</p>
-
-<p>— Et en musique, comme tu vois.</p>
-
-<p>— Mauvaise musique et pauvre sonnet !</p>
-
-<p>— Ils n’ont pas atteint le sculpteur, c’est clair.
-Comment veux-tu qu’avec des mots et des sons
-on rende la ligne précise, l’exact contour d’une
-statue ?</p>
-
-<p>— Une statue… mais si mouvementée !</p>
-
-<p>— C’est égal, rien ne vaut l’œuvre.</p>
-
-<p>— Demandons à Antoine d’entrer chez lui un
-soir.</p>
-
-<p>— Un sanctuaire, son atelier ! Il ne voudra
-pas.</p>
-
-<p>— Allons chez vous, Antoine, faire un punch,
-dans votre atelier ?… Aux lueurs bizarres du
-punch, ça sera curieux à voir, l’effet de votre
-statue.</p>
-
-<p>— Jamais, jeunes gens, ma statue ne sera vue
-avant l’heure. Un sanctuaire, mon atelier ! Personne
-n’y pénètre que moi.</p>
-
-<p>— Et la poussière ?</p>
-
-<p>— J’ai un balai.</p>
-
-<p>— M’est avis tout de même qu’il y aura mis
-plus d’un jour, à faire son coureur illustre !</p>
-
-
-<h3>XVIII</h3>
-
-<p>— Enfants, disait alors Antoine, on voit bien
-que vous êtes jeunes, puisque le temps vous
-paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie
-d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie
-d’un homme, qu’est-ce qu’une vie d’homme,
-dans l’éternité ?</p>
-
-<p>« L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité.
-<i lang="la" xml:lang="la">Exegi monumentum ære perennius.</i> Les cités disparaissent.
-Les bustes vivent. Les villes sont
-englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement.
-Il y a dans la perfection de la forme,
-dans l’inouï des contours, dans l’infinie impeccabilité
-de la ligne, — une puissance qui résiste
-à tout. Et celui qui travaille pour l’éternité marchanderait
-les années ! il produirait à la façon
-d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des
-charmes éphémères ! Dix ans, vingt ans, trente
-ans, un demi-siècle, je les mettrai, s’il le faut,
-à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout
-en sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme
-n’interrompra la symphonie du mouvement
-général. Chaque détail rappellera l’ensemble
-et l’ensemble évoquera Tout… oui Tout,
-tout ce qui entoure un homme qui court : la
-foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les
-cités voisines qui jalousent sa patrie, le monde
-qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a sous les
-pieds, le ciel qu’il a sur la tête ! »</p>
-
-
-<h3>XIX</h3>
-
-<p>Ils étaient bien forcés de se taire, les petits
-jeunes imberbes, lorsqu’Antoine, avec ses cheveux
-rares mais longs et bouffants, passant sa
-main nerveuse de statuaire dans sa barbe, de
-statuaire aussi, parlait, comme on vient de le
-voir, en grand statuaire.</p>
-
-
-<h3>XX</h3>
-
-<p>Beaucoup d’entre nous furent deci delà poussés
-vers la fortune ou vers la misère. Beaucoup
-retournèrent au pays, planter choux et betteraves,
-oubliant l’art sacré.</p>
-
-
-<h3>XXI</h3>
-
-<p>Et quarante ans après — hier, mes camarades ! — je
-repassai, venant de faire le tour
-du monde, je revins, poussé par une curiosité
-de vieux, devant la petite boutique de M<sup>me</sup>
-Irène.</p>
-
-
-<h3>XXII</h3>
-
-<p>— <span lang="it" xml:lang="it">Per Baccho !</span> au milieu de cinquante jeunes
-gens — en tout pareils à ceux que nous fûmes — Antoine,
-vieillard chauve, pérorait encore !</p>
-
-<p>Vous n’imaginez pas combien fumeux étaient
-les quinquets fumeux de ce sale trou !… Raisonnablement,
-comment des artistes peuvent-ils
-vivre là-dedans ? La fumée des pipes y obscurcit
-encore l’enténèbrement qui tombe des quinquets
-gras, crasseux et fumeux !</p>
-
-
-<h3>XXIII</h3>
-
-<p>J’y entrai un moment, je m’y assis ; j’y suffoquai.
-« Parole d’honneur, c’est à oublier que le
-soleil existe ! » Et de crainte de me tromper :
-« Monsieur, dis-je à l’un de mes jeunes voisins,
-quel est ce petit vieillard qui pérore ? »</p>
-
-<p>Le jeune homme me regarda avec pitié : « C’est
-Antoine, le grand statuaire ! » — « L’auteur du
-fameux Coureur ? » — « C’est lui ! »</p>
-
-<p>— Il est donc resté fameux, son Coureur ?</p>
-
-<p>— Unique !… C’est une œuvre unique !</p>
-
-<p>— Et quand l’a-t-il exposée ?</p>
-
-<p>— Antoine n’expose jamais !</p>
-
-<p>Cela fut dit d’un ton de tel mépris que je
-conçus moi-même, sur le moment, pour les
-artistes qui exposent, un mépris prodigieux et
-involontaire. Cela s’imposait.</p>
-
-<p>J’abordai Antoine.</p>
-
-<p>— C’est toi, mon vieux !</p>
-
-<p>— Comment, c’est toi !</p>
-
-
-<h3>XXIV</h3>
-
-<p>Et nous causâmes des anciens jours… Nous
-sortîmes du cabaret. Je l’accompagnai à sa
-porte, à la porte de son atelier.</p>
-
-<p>— Écoute, Antoine, lui dis-je alors, montre-la
-moi, je t’en prie. Quant te retrouverai-je, je
-l’ignore ? Je veux <i>l’avoir vue</i> avant de mourir. Je
-repars demain pour le Nouveau-Monde, où je
-resterai quelque dix ans. Si <i>elle</i> est toujours ton
-cher secret, tu ne seras pas trahi. Montre-<i>la</i> moi,
-je t’en prie !</p>
-
-<p>— « Ah ! ma statue ? » dit-il, et il me sembla entendre
-pleurer, dans sa voix, une douleur infinie,
-le regret des vingt ans, des rires, des rêves, des
-roses… La salle d’un cabaret m’apparut, noire
-comme un tombeau où veillaient des ombres — ombres
-de jeunesses mortes, puantes comme
-des momies ouvertes, loin, oh ! bien loin du soleil
-et des roses — sous d’horribles lampes funéraires !…
-Les ruisseaux, au détour de la rue,
-tombaient à l’égout, chargés de l’ordure d’une
-ville infâme, et, — les pieds dans l’infamie de ces
-ruisseaux de la ville, debout et voûté déjà, ridé
-et chassieux, maigre et chauve, ratatiné, réduit
-à rien, le sculpteur Antoine, — qui fut un bel
-enfant, autrefois, dans la campagne, — me dit de
-sa voix presque chevrotante qui sifflait un peu
-entre ses dents ébréchées… il me dit, ôtant son
-chapeau avec sa main droite et portant à son
-front, comme André Chénier mourant, l’index
-de sa main gauche… il prononça, il proféra ces
-paroles, faites pour l’éternité :</p>
-
-<p>— Ma statue ? que vous êtes matériel, mon
-cher ! Elle est <i>là</i> !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13">TOUTE UNE VIE</h2>
-
-<p class="dedic">A Achille Toupié-Béziers.</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Du plus loin qu’il me souvienne, je l’ai toujours
-vu à son échoppe, au coin de la place de
-mon village, le savetier Martin ; je l’ai toujours
-vu là, un soulier solidement pris entre ses
-genoux, rapprochant ses deux poings énergiquement
-fermés, écartant les coudes et tirant
-l’alène avec la régularité du gros balancier de
-cuivre qui, derrière lui, dans l’horloge à gaine,
-fait tac, tac, et lui raconte l’éternelle monotonie
-des choses.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Tac, tac, de gauche à droite, le balancier va,
-les coudes s’écartent, les poings se rapprochent.
-Pan, pan ! le marteau tape ; la besogne avance
-et ne finit jamais. Après un soulier, un autre.
-Les hommes marchent, les souliers s’usent.
-Pan, pan ! de bas en haut ; tac, tac, de droite à
-gauche !… Toute la vie, Martin, tu tireras l’alène
-et tu frapperas du marteau, assis sur ta chaise
-basse, dans ta boutique étroite, dans un coin de
-la place de mon village, devant l’église d’où
-sortent, tous les dimanches, des chants monotones
-comme l’éternité dont ils parlent, comme
-l’enfer et le paradis, comme notre vie mortelle
-qui va, tac, tac, de droite à gauche, de la crainte
-à l’espérance, toujours, toujours !</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Les arbres de la place sont verts au printemps
-et l’été ; en automne, leurs feuilles tombent ;
-l’hiver, les arbres sont dépouillés. Tac, tac, toute
-ta vie, Martin, tu tireras l’alène, tu frapperas du
-marteau ; les souliers s’usent, les hommes marchent.
-La besogne, qui toujours avance, n’est
-jamais finie.</p>
-
-<p>En été naissent les cigales ; il y en a par milliers
-dans les hautes branches des platanes,
-dans les hautes branches qui doucement remuent,
-de droite à gauche, toujours.</p>
-
-<p>Sur le tronc des arbres et par terre, l’ombre
-est criblée de petits ronds lumineux qui bougent,
-de gauche à droite, du nord au sud, de l’est à
-l’ouest, selon le vent, toujours, toujours ; et les
-cigales de l’été bruissent, prolongeant les saccades
-de leur chant qui, toujours le même,
-s’élève et descend comme s’il s’éloignait après
-s’être rapproché. La besogne n’est jamais finie.</p>
-
-<p>L’août s’en va, emportant les cigales. L’eau
-des collines descend dans la plaine inondée. Les
-grenouilles par myriades, autour du village, font
-une clameur soutenue, immense, un tapage si
-régulier qu’on dort au milieu par habitude, sans
-plus l’entendre, et que, s’il venait à se taire, on
-se réveillerait brusquement, cherchant ce qui
-se passe d’insolite, car on s’accoutume à tout.
-Voyez le père Martin qui, toute la vie, frappe du
-marteau et tire l’alène, toujours, toujours.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Il y a, sur la place, une fontaine.</p>
-
-<p>Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette
-qui porte une vasque d’où l’eau, par quatre
-becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans
-cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans
-variation, sans changement, gai d’une gaieté
-sans âme, que rien n’émeut ; si monotone dans sa
-gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut
-le faire changer, que rien ne peut émouvoir
-aucune chose, ni le départ des morts qui, sous
-le drap noir, traversent la place de mon village
-pour aller au cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés
-qu’on va baptiser à l’église.</p>
-
-<p>C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre
-becs ; elle semble indiquer les quatre saisons ;
-elle désigne le nord, le midi, le couchant et le
-levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les
-feuilles, comme les grenouilles et les cigales,
-comme les chants de l’église, comme le balancier,
-comme le marteau du père Martin… Pan,
-pan ! Les souliers s’usent, les hommes marchent.
-La besogne, qui toujours avance, n’est jamais
-finie.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Le père Martin a une femme, une femme de
-bon conseil, une brave femme qui économise.
-Le père Martin, le dimanche même, travaille,
-sans souci du curé : « Si je ne travaillais pas,
-monsieur le curé, je me griserais peut-être le
-dimanche ! » On ne l’a jamais vu gris, le père
-Martin. Il boit de l’eau. Il économise, toujours ;
-et sa femme, qui l’aime, est contente. Elle ne l’a
-jamais vu gris.</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>A quoi rêve le père Martin, tout en tirant
-l’alène, tout en frappant du marteau ? C’est une
-chose étrange : il veut quitter l’échoppe. Il songe
-à la quitter.</p>
-
-<p>De la place, les passants qui le regardent
-trouvent l’échoppe jolie, car la porte vitrée,
-aussi large que la boutique, est encadrée de
-verdure, et, là-dedans, sous les vitres, au
-milieu de son cadre de fleurs, le père Martin a
-l’air d’un portrait vivant, d’un fameux portrait,
-ma foi ! d’un de ces portraits de maître où le
-peintre a mis tant d’expression, tant de réalité,
-qu’on y devine toute la vie du personnage, ses
-habitudes d’esprit, sa pensée, toute sa vie, toute.</p>
-
-<p>Toujours le même, comme un portrait peint,
-le père Martin vieillit en tirant l’alène. De temps
-en temps, à intervalles réguliers, il relève le
-nez, jette un coup d’œil sur la place où la fontaine
-coule, où les hommes marchent, où les souliers
-s’usent. « Bonjour père Martin ! » « Bonjour,
-bonjour ! » On passe, on s’éloigne… on repassera.</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>A quoi rêve le père Martin ? A quitter
-l’échoppe. Il en a assez. Il se sent vieillir. Et c’est
-précisément parce qu’il a assez, de l’échoppe,
-qu’il y reste, qu’il n’en bouge pas, qu’on l’y voit
-au travail si tôt, le matin, et si tard le soir,
-frappant du marteau ! Martin travaille pour ne
-plus travailler. Il a ses projets, Martin. Il économise.
-Pan, pan ! Toute une vie, il besognera,
-pour avoir, à la fin, quelques jours sans travail,
-les derniers, jours heureux où il changera de
-logis ! où il ne dira plus : « <i>Entrez ! entrez, nous
-allons voir ça !</i> » ou bien : « <i>C’est six francs sans
-marchander !</i> » ou bien : « Bonjour, bonjour ! » à
-tous les rouliers qui passent ! Alors, il aura un
-jardin, un jardin à lui, qu’il arrosera, qu’il
-bêchera, devant une maisonnette à lui, qu’il fera
-bâtir. Il a choisi déjà, dans sa pensée, l’emplacement
-de sa maisonnette ; elle sera à l’un des
-bouts du village, un peu loin de la grand’route
-où les hommes marchent, où les souliers s’usent.
-Il en a assez, le père Martin, de tirer l’alène et
-de frapper du marteau.</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Et il sourit, le brave Martin, parce qu’il travaille
-et qu’il espère. Il est honnête, et l’on
-vient chez lui de bien loin. Il entasse de jolis
-écus, dans de vieilles bottes suspendues au plafond
-de son grenier. Tape, marteau ; coule,
-fontaine ; les petits ruisseaux, eh ! eh ! eh ! font,
-dit-on, les grandes rivières ; petit à petit, pan,
-pan, pan, l’oiseau fait son nid… Eh, eh, eh ! Et
-maintenant il arrive qu’en passant devant l’échoppe,
-on entend rire le père Martin. Il rit
-tout seul, à son joli rêve, à son jardinet, à sa
-maisonnette, construite où il sait bien : à l’un
-des bouts du village, un peu loin, oui, un peu
-loin de la grand’route, où les hommes marchent,
-où les souliers s’usent.</p>
-
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>— Holà ! père Martin ! nous avons donc pris
-un aide ?</p>
-
-<p>— Ma foi, oui, comme vous voyez !</p>
-
-<p>Ils sont deux maintenant dans l’échoppe, à
-tirer l’alène, un vieux et un jeune, à tirer l’alène
-et à frapper du marteau, à dire : « Bonjour » aux
-passants, à répondre aux pratiques. Ils sont deux
-dans le cadre de verdure, qui apparaissent aux
-passants comme un tableau du travail monotone,
-du travail éternel. Il y a un vieux et il y
-a un jeune. Le jeune apprenti est vigoureux. Le
-père Martin à vieilli. Sa femme, au fond de la
-boutique, sourit.</p>
-
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>— Un aide, père Martin ! c’est déjà bien du
-changement dans votre vie !</p>
-
-<p>— Du changement ? oh ! si peu ! Il y avait
-trop de pratiques !</p>
-
-<p>— Tant mieux, père Martin ! trop de travail
-enrichit !</p>
-
-<p>Et il sourit aussi, comme sa femme.</p>
-
-<p>Du changement ? il ne comprend pas. Non,
-elle n’est point changée, son existence ; voilà
-bien la place, l’église et la fontaine, les mêmes
-choses, les mêmes bruits, les mêmes paroles.
-Des morts qui passent, sous le drap noir ; des
-enfants que l’on va baptiser. Les hommes marchent,
-les souliers s’usent. Tac ! tac ! pan, pan !
-mais cela va finir. La maison va se construire.
-Elle se construit, elle monte. Voici déjà tout le
-premier étage… On en parle dans le pays ! La
-maison du père Martin ?… Elle masquera la vue
-de la plaine à la maison du notaire, qui n’est pas
-content. Encore quelques jours, brave homme,
-et à force de besogner, tu auras gagné le jour du
-repos ! Besogne ! besogne ! Elle chante clair, la
-fontaine ! Demain tu ne l’entendras plus. Le
-bruit de ton marteau semble sonner la joie. La
-maison neuve a deux étages. Les maçons, sur
-les toits, contre la cheminée blanche, ont planté
-le drapeau, orné d’un bouquet de laurier-rose !
-Ton rêve est réalisé ! Ta maison est debout. Ton
-drapeau flotte, ma foi ! comme celui de la mairie
-aux jours des fêtes ! Allons, Martin ! paie aux
-maçons bouteille ! Choisis pour cela un dimanche,
-un beau, un bon dimanche, et qu’on
-baptise la maison !…</p>
-
-<p>… Tu ne tireras plus l’alène et tu peux poser
-ton marteau !</p>
-
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>« Je ne tirerai plus l’alène, et je peux poser
-mon marteau !… » Tant on a bu et rebu à la
-santé du père Martin, qu’il s’est grisé, tout à
-fait grisé. Il est bon, le petit vin blanc dont jamais
-Martin n’avait bu ! Ce n’est pas l’eau de la
-fontaine ! Voici le premier dimanche de Martin,
-et c’est la première fois qu’un dimanche il n’entend
-pas sortir de l’église le bourdonnement
-régulier des psaumes, monotones comme la vie
-éternelle dont ils nous parlent ! C’est donc,
-cette fois, un vrai dimanche, le dimanche du
-repos. Tout va changer, dans la vie de Martin.
-Et gaiement, il tapote sur l’épaule de l’apprenti.
-Eh ! eh ! eh !… Tous deux ils sont gris et tous
-deux se regardent d’un air bien drôle, en se
-disant des choses si plaisantes qu’autour d’eux
-on s’attroupe !… On rit d’eux ; on les excite ! La
-femme de Martin accourt… Comment ! pourquoi
-la fête s’est-elle achevée en bataille ?</p>
-
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>La fête s’est achevée en bataille. Aussi, comment
-s’est-il grisé ? Pourquoi a-t-il grisé le petit
-apprenti ? On ne les aurait pas plaisantés tous
-les deux sur le compte de sa femme à lui, le
-pauvre Martin ! à son âge ! Il n’aurait pas été
-furieux ! Et le soir, dans la vieille maison qu’il
-habite (la vieille, pas la sienne, pas la neuve !),
-demeuré seul avec sa femme et son apprenti,
-il n’aurait pas vu rouge, et, d’un coup de tranchet,
-blessé au bras le jeune homme !… Mais
-c’était son premier dimanche ! Il changeait, et
-pour toujours, de vie et d’habitude ; il a voulu
-faire une fête, la fête de sa vie, la seule, l’unique,
-et qu’on dise : « Oh ! Martin, ce jour-là, a
-bien fait les choses ! » Et alors il est rentré gris !
-et il les a battus, tous les deux ; ils se sont défendus ;
-il y a eu des coups, des cris et du sang !
-Et (elle n’est pas gaie, cette histoire, mais elle
-est vraie, hélas ! pour le malheur du pauvre
-homme !) il a, dans l’accès fou de sa colère
-d’ivresse, une lampe à la main, mis le feu aux
-rideaux de son lit, aux rideaux des fenêtres,
-criant bien fort : « Que tout brûle !… » Il en
-avait assez, de cette vie de travail où le seul
-jour de fête qu’il ait voulu se donner s’est
-changé en jour de malheur !…</p>
-
-<p>Et devant la maison en flammes, tandis
-qu’on panse l’apprenti et que l’on console la
-femme, Martin pleure, pleure ! Martin pleure
-comme un enfant.</p>
-
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>La maison neuve n’est plus à lui. La moitié
-de l’argent empilé dans les bottes a payé l’incendie,
-qui a été grave. Pourtant l’échoppe n’a
-pas souffert. La verdure, depuis ce jour (qui fut
-il y a deux ans), a repoussé ; et l’horloge, au
-fond de l’échoppe, fait tac, tac, comme si rien
-ne s’était passé.</p>
-
-<p>Sur la place, les arbres tour à tour sont verts
-ou jaunissants ou tout dépouillés. La fontaine
-aux quatre becs coule, coule, coule avec son
-bruit gai, d’une gaieté triste parce qu’elle n’a
-point d’âme, et qu’elle laisse indifféremment
-passer les morts et les nouveaux-nés. Enterrements,
-mariages, baptêmes, sur la place de
-l’église de mon village, cela se voit tous les
-jours. Le chœur des grenouilles fait la nuit un
-grand tapage qui ne déplaît pas à ceux qui
-ont coutume de l’entendre, lesquels se réveilleraient
-brusquement, si ce bruit venait à se
-taire. En été, les cigales saccadées bruissent
-dans les hautes branches des platanes remués,
-sous lesquels l’ombre est criblée de ronds lumineux
-qui eux aussi s’agitent selon le vent,
-comme nos âmes qui toujours vont de l’espérance
-à la crainte, toujours ! Tac, tac, pan, pan !
-le temps coule, le marteau frappe ; les hommes
-marchent, les souliers s’usent… « Bonjour ! bonjour !
-père Martin !… »</p>
-
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>Il est là, le père Martin, seul comme autrefois,
-seul sans apprenti. Sa femme ne sourit
-plus. Elle vieillit, vieillit, se parchemine et se
-voûte. Elle fait la soupe et coud les habits. Son
-mari tire l’alène. Il ne demande plus rien, ni
-maison, ni jardinet. Pourtant, parfois, comme
-en un rêve, il se répète : « Oh ! si j’avais un
-jour, si, avant de mourir, j’avais une maisonnette !
-Un petit jardin ! » — Mais au fond, il en a
-assez de la vie, de cette vie où les fêtes tournent
-en jours de malheur !</p>
-
-<p>Il vit par habitude, parce que c’est « comme
-ça ».</p>
-
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Dans son cadre de verdure, où le printemps
-met çà et là des fleurs rouges comme du sang,
-il a l’air d’un portrait de maître, où le peintre a
-su, par la ligne et par la couleur, raconter toute
-la vie d’un homme, toute la vie.</p>
-
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins
-de fer sifflent, à deux lieues du village. Ils
-courent sur des rails qui vont d’un bout du
-monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre
-comme un cercle une barrique ; mais Martin est
-toujours là, assis sur sa chaise basse, dans son
-échoppe étroite.</p>
-
-<p>Sur la mer courent les navires qui, eux aussi,
-avec leur sillage, font un cercle à la terre. Martin
-est toujours là, tirant l’alène, frappant du marteau,
-dans son échoppe étroite.</p>
-
-<p>Il y a beaucoup de routes sur la terre, beaucoup
-de chemins, et les sentiers ne se peuvent
-compter. Les hommes marchent, les souliers
-s’usent. Martin ne bougera pas.</p>
-
-<p>Pan, pan ! enfonce tes clous étoilés qui reluisent
-sous les larges semelles des souliers de
-nos paysans. Tu as enfoncé, dans du cuir, autant
-de clous, compère, qu’il y a d’étoiles au
-ciel ! Pan ! pan ! Le marteau frappe ! pan ! pan !
-pan ! toujours, toujours.</p>
-
-<p>Les conscrits quittent le village, soldats ou
-matelots, les gros propriétaires aussi ; — et les
-uns et les autres vont bien loin sur les navires,
-dans les wagons ; beaucoup font le tour du
-monde, mais, quand ils reviennent dans mon
-village, après les longues absences, ils revoient
-toujours le savetier Martin, un soulier solidement
-pris entre ses genoux serrés, rapprochant
-ses deux poings énergiquement fermés, écartant
-les coudes et tirant l’alène avec la régularité du
-gros balancier de cuivre qui, dans l’horloge à
-gaine, en forme de cercueil, droite derrière lui, — accompagnant
-de son « tac, tac, tac » le bruit
-du marteau qui cloue les semelles comme on
-clouera un jour le cercueil de Martin, — lui
-raconte l’éternelle monotonie des choses, que
-personne ne comprend.</p>
-
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>Il est là, le père Martin, seul comme autrefois,
-seul, sans apprenti, dans son échoppe
-étroite.</p>
-
-<p>Il recommence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c14">L’IMMORTELLE</h2>
-
-<p class="dedic">A Jules Clément.</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est pas pour l’anneau d’or,</div>
-<div class="verse">Qu’elle me doit encor ;</div>
-<div class="verse">Mais c’est pour un baiser</div>
-<div class="verse">Qu’elle m’a refusé !</div>
-</div>
-
-<p>Le chanteur de village qui gâtait cette chanson
-populaire en la faisant tourner au burlesque,
-était coiffé d’un vieux képi beaucoup trop large
-pour sa tête d’oison ; il avait ridiculement croisé
-sur sa poitrine les bretelles d’un pantalon rouge
-qui montait trop haut, et, reniflant à grand bruit,
-avec une grimace qui distendait ses lèvres aux
-coins violemment abaissés, il tordait, à la fin
-de chaque couplet, son vaste mouchoir à carreaux
-bleus, comme pour en exprimer des flots
-de larmes…</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Là-bas, dans le pré vert,</div>
-<div class="verse">J’ai tué mon capitaine.</div>
-<div class="verse">J’ai mis mon habit bas,</div>
-<div class="verse">Mon sabre au bout de mon bras,</div>
-<div class="verse">Et je me suis battu</div>
-<div class="verse">Comme un vaillant soldat.</div>
-</div>
-
-<p>Le gros rire de cent cinquante buveurs suivait,
-comme un refrain repris en chœur, chacun
-des couplets de la complainte ; ces buveurs
-étaient, pour la plupart, des gens de mer : pêcheurs,
-caboteurs, matelots, capitaines, jeunes
-et vieux ; beaucoup de retraités ; à ces gens
-étaient mêlés quelques ouvriers et quelques
-paysans.</p>
-
-<p>Un seul des buveurs ne riait pas.</p>
-
-<p>Et, de fait, il n’y avait pas de quoi rire. Comme
-le soldat du <i>Ranz des Vaches</i>, qui abandonne son
-poste de sentinelle, lorsqu’il entend sonner au
-loin le cor des pâtres de son pays rappelant leurs
-troupeaux, le conscrit de notre chanson est condamné
-à mort.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Celui qui me tuera,</div>
-<div class="verse">Ça sera mon camarade !</div>
-<div class="verse">On me band’ra les yeux</div>
-<div class="verse">Avec un mouchoir bleu.</div>
-</div>
-
-<p>Pourquoi, en vaillant soldat, s’est-il battu au
-sabre avec son capitaine ? pourquoi l’a-t-il tué ?
-Pour se venger de quelque moquerie, j’imagine,
-à l’adresse de ses amours naïves. La chanson ne
-le dit pas ; mais, à coup sûr, il meurt pour l’amour,
-ce conscrit de la légende :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Soldats de mon pays,</div>
-<div class="verse">Ne le dites pas à ma mère !</div>
-</div>
-
-<p>Tous riaient, étant, ce soir-là, d’humeur à rire.</p>
-
-<p>Un seul était grave : un capitaine marin de
-ma connaissance, en veste de molleton bleu, ouverte
-et laissant voir la haute ceinture de laine
-rouge. Il fumait avec activité ; et je voyais, au
-gonflement des veines de son énorme cou à plis
-rudes, qu’il avait envie de pleurer et qu’il se
-résistait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Enveloppez mon cœur</div>
-<div class="verse">Dans une serviette blanche ;</div>
-<div class="verse">Portez-le au pays,</div>
-<div class="verse">Offrez-le à ma mie,</div>
-<div class="verse">Disant : Voici le cœur</div>
-<div class="verse">De votre serviteur !</div>
-</div>
-
-<p>Quand la chanson fut chantée, le capitaine
-tira de sa poche un mouchoir à carreaux bleus,
-assez semblable à celui du chanteur grotesque,
-et s’essuya furtivement le coin des yeux.</p>
-
-<p>— Eh bien ! capitaine, lui criai-je d’un bout à
-l’autre de la salle, comment allez-vous ? vous
-voilà donc de retour de Chine ?</p>
-
-<p>— Et en partance pour y retourner ; j’appareille
-demain.</p>
-
-<p>Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés.
-Nous causâmes de la pluie et du beau temps.</p>
-
-<p>Lentement, le café se vidait. Voici que nous
-étions presque seuls.</p>
-
-<p>— Les affaires vont-elles bien ?</p>
-
-<p>— Très bien, me dit-il ; la mer, c’est le grand
-chemin. On y est volé quelquefois ; mais ça mène
-à tous les bons endroits. La terre, c’est moins
-bon que la mer ! Voyez nos paysans, les voilà
-ruinés par le phylloxera. Et nos tonneliers de
-Bandol ; le mal de la vigne les a ruinés aussi !
-Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que,
-pour nous, c’est la fortune.</p>
-
-<p>Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis
-villages de la côte de Provence, entre Marseille
-et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe de
-plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a
-vingt ans encore, le pays des tonneliers et qui,
-décidément, est aujourd’hui le <i>pays de l’immortelle</i>.</p>
-
-<p>Je défendis la bonne terre et les paysans.</p>
-
-<p>— Eh ! capitaine, la mer, je l’aime aussi ; mais
-il ne faut pas dire du mal de la terre !</p>
-
-<p>— Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il.
-Tout s’aide et se sert, pardi ! mais c’est dur tout
-de même d’avoir été un pays de vigne, d’avoir
-fait du bon vin pour la joie des vivants, et de
-ne plus produire que des fleurs pour les morts !</p>
-
-<p>— C’est pourtant bien joli, l’immortelle !</p>
-
-<p>— Oui, dit-il d’un air indifférent ; mais il y en
-a trop aujourd’hui, sur nos collines ; on n’y voit
-plus que ça et des pierres ; au soleil de juillet,
-ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la
-vigne, quand il y en avait ! Et c’était bien plus
-joli, l’immortelle, quand il n’y en avait pas
-tant !</p>
-
-<p>Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe
-d’un vert pâle, grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune
-luisant, de l’or véritable, fait avec du soleil.</p>
-
-<p>— Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes
-filles vont faire la moisson des immortelles,
-dans les cultures en escaliers sur les coteaux,
-devant votre grande mer bleue, est-ce que ça
-n’est pas un beau tableau ! Avez-vous vu mieux
-que ça dans vos voyages un peu partout ?… Les
-fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir ;
-il faut « cueillir » au moment où l’immortelle
-commence à peine à s’épanouir, à montrer le
-petit point rouge du milieu… Quel joli travail !
-Les fleurs cueillies, il faut les étaler au soleil
-afin qu’elles prennent encore de l’éclat, de la
-durée ; et puis viennent les bouquets à faire, à
-entasser dans des chambres bien exposées au
-midi… Tout cela en pleine vie, en pleine lumière,
-parce qu’il faut qu’on pense aux morts !
-Tenez si j’étais peintre, capitaine, comme
-Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un portrait
-que j’appellerais <i>la Cueilleuse d’immortelles</i>.</p>
-
-<p>Le capitaine ne répondit pas ; il souleva vers
-moi un regard chargé de questions ; mais il ne
-dit rien.</p>
-
-<p>Le silence se prolongea, devint embarrassant ;
-sans y prendre garde, je fredonnai entre mes
-dents deux vers de la chanson que nous venions
-d’entendre :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais c’est pour un baiser</div>
-<div class="verse">Qu’elle m’a refusé !</div>
-</div>
-
-<p>— Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne
-savez pas mon histoire ! autrement, vous n’auriez
-pas chanté ça, après m’avoir parlé des
-immortelles.</p>
-
-<p>Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement
-de curiosité qui m’avait ce soir-là rapproché
-du capitaine. Et, me levant :</p>
-
-<p>— Adieu, lui dis-je ; je vois bien que je vous
-aurai fait du chagrin sans le vouloir. Bonne
-nuit… et un bon voyage !</p>
-
-<p>Je lui tendais la main : il se leva lentement
-et dit :</p>
-
-<p>— Non, je sors avec vous.</p>
-
-<p>Nous sortîmes.</p>
-
-<p>Le village était endormi. Pas une lumière à
-terre. Sur la mer, tout au loin, la clarté du
-phare ; devant la jetée, les feux des bateaux à
-l’ancre ; et dans l’eau tranquille baignait un ciel
-fourmillant d’étoiles. Nous étions en juillet.</p>
-
-<p>— Où est votre brick ?</p>
-
-<p>— C’est celui-ci, le plus près de nous. Un fier
-bateau, dit-il. Et tenez, allons à bord ; je veux
-vous conter ça ; parler soulage.</p>
-
-<p>Il allait donner un coup de sifflet, signal convenu
-pour se faire envoyer le youyou de son
-bord, je l’arrêtai…</p>
-
-<p>— Puisque je dois revenir à terre, capitaine,
-mieux vaut prendre mon bateau.</p>
-
-<p>Nous sautâmes dans l’embarcation que je lui
-montrais ; chacun de nous empoigna un aviron ;
-cinq minutes après, nous étions à bord du
-<i>Meyfret</i>.</p>
-
-<p>L’équipage était couché. Il était près de minuit.
-Nous amarrâmes mon petit bateau à l’arrière
-du brick, qui « évitait » sous un léger
-mistral.</p>
-
-<p>A la clarté d’un fanal suspendu, le capitaine
-posa deux verres sur le pont, y versa un peu
-d’eau-de-vie ; nous étions assis sur des cordes à
-l’avant du bateau, préférant le plein ciel d’été à
-l’abri de la chambre ou de la tente.</p>
-
-<p>Plus d’une heure s’écoula avant que le silence
-fût rompu entre nous. Le doux balancement de
-la mer endormait la douleur du marin, nos pensées
-à tous deux ; et nous étions là comme charmés,
-à écouter vaguement le monotone bruissement
-de l’eau sur l’eau ; et, de nos yeux grands
-ouverts, vaguement nous regardions les milliers
-de milliers d’étoiles papillotantes qui emplissaient
-le ciel et qui semblaient grésiller dans la
-mer.</p>
-
-<p>De temps en temps, des fusées, qui étaient
-météores, traversaient le ciel et semblaient glisser
-tout le long de la paroi du dôme bleu jusque
-dans l’eau.</p>
-
-<p>Un de ces météores me parut tout à coup
-l’éparpillement d’un bouquet de fleurs lumineuses
-brusquement délié… il semblait qu’on
-les jetait par poignées… N’étaient-ce pas des
-immortelles ? et la mer, une grande tombe ?</p>
-
-<p>Je ne sais pas si la même rêverie traversa la
-pensée de mon compagnon ; mais, juste à ce
-moment :</p>
-
-<p>— Voilà, fit-il, je vais vous dire… Elle était
-cueilleuse d’immortelles, et très adroite à faire
-des bouquets bien réguliers. Elle s’appelait
-Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans.
-J’en avais seize ; elle, quinze au plus.</p>
-
-<p>« Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles,
-y étant allé moi-même travailler plusieurs
-fois, dans un champ qu’avait mon grand-père.</p>
-
-<p>« Meyfrette était blonde. Elle avait un grand
-front très lisse sur lequel ses bandeaux plats
-reluisaient au soleil ; et, pour le reste de son
-visage, rien de particulier que la plus belle
-beauté de jeunesse qu’on puisse voir. Beaucoup
-de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle
-avait aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller
-en demoiselle de la ville, comme le faisaient
-dès ce temps nos villageoises d’ici.</p>
-
-<p>« Au lieu des robes « princesse » et des chapeaux
-chargés d’oiseaux empaillés avec lesquels
-les autres croient s’embellir, elle portait simplement
-la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu,
-et la casaque d’indienne à petites fleurs, comme
-nos grand’mères. Un chapeau pour le soleil, et
-rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous
-y arrivions, à l’ombre, elle rejetait en arrière,
-d’un brusque mouvement de tête, son grand chapeau
-de paille qui alors pendait sur son dos,
-retenu par les rubans.</p>
-
-<p>« C’était, je vous dis, une brave fille !…</p>
-
-<p>« Je l’aimai.</p>
-
-<p>« Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire
-dans ce que je vous raconte. Je l’aimai. Comment
-vous dire ça mieux, pour vous le dire
-bien ? Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne
-mangeais plus pour y penser. Je maigrissais, je
-ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas ; je
-n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à
-la promenade, ni à la chasse avec mes oncles.
-J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait
-d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais
-regarder une chose ou l’autre, je ne voyais
-qu’elle ! Loin d’elle, je sentais que ma vie n’était
-plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce
-qui me manquait, et c’était mon cœur.</p>
-
-<p>« Regardez là-bas la longueur du quai, depuis
-la dernière maison, dans l’est, jusqu’au
-château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les
-garçons du village, nous nous promenions là
-tous les soirs, aussi séparés qu’à l’école. Vers le
-milieu du quai, les garçons croisaient les filles,
-toujours sur le même point, tant la promenade
-était régulière. Chaque fois, on ne se voyait
-qu’un peu, juste le temps de se regretter ; mais,
-pour ce moment où je passais pas trop loin de
-Meyfrette, en allant en sens contraire, j’aurais
-donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le payer
-de ça !… c’est pour vous dire que c’était un
-grand amour, un vrai.</p>
-
-<p>« Je lui écrivais des billets tout le long du
-jour, que, bien entendu, je ne lui donnais jamais ;
-je les brûlais soigneusement après les
-avoir écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois
-j’en apprenais un ou deux par cœur, parce qu’il
-me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées
-pour lui plaire ; mais je ne les lui récitais
-jamais. Du reste, ces billets ne pouvaient pas
-me satisfaire, parce que j’aurais voulu les terminer
-par un « Je t’embrasse » ; et je n’osais
-jamais ! Ce mot me venait toujours ; je ne l’ai
-jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais
-toutes les étoiles ! La tête me tournait, et
-je laissais là ma plume pour brûler mon
-papier !</p>
-
-<p>« Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle
-me voyait… mais à qui et à quoi ne riait-elle
-pas ?… une enfant !… et si heureuse alors, avec
-son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait
-gros, en ce temps-là, au bon temps de la vigne
-et des tonneaux ! et heureuse avec sa mère, une
-tant brave femme !</p>
-
-<p>« Elle riait donc, me criant du plus loin :
-« Bonjour, Justin ! » toutes les fois qu’elle me
-voyait.</p>
-
-<p>« Imbécile ! je devenais tout rouge, et c’est à
-peine si je répondais !… Est-ce bête, hein ? insista
-le capitaine en me regardant fixement… Et
-si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que
-vous me voyez, à plus de quarante ans, avec de
-la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas
-froid, je vous jure, je suis encore timide comme
-une fille ! Timide comme un oiseau ! Nom de
-D…! que vous le croyiez ou non, c’est comme
-ça !… Si ce n’est pas une honte ! Un rouleur de
-mer ! un pirate ! quoi ! faut-il être bête !</p>
-
-<p>« Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose
-que : « Bonjour, Meyfrette ! » ou : « Comment
-allez-vous, Mademoiselle Meyfrette ? » non,
-rien autre jamais, sans doute parce que je ne
-pensais qu’à l’embrasser, et ça me rendait bête.</p>
-
-<p>« En ai-je fait des projets, bon Dieu ! pour en
-arriver à ça : l’embrasser ! En ai-je arrangé des
-parties de cache-cache, au jour tombant, dans
-les magasins d’immortelles !</p>
-
-<p>« Tout le jour, j’allais regarder les filles qui
-faisaient les bouquets… ou qui suspendaient sur
-les cordes de la terrasse les immortelles coloriées
-pour les faire sécher ; j’étais là, debout
-contre le mur, au pied de la terrasse, ou couché
-au soleil comme un chien qui attend son maître
-sur le pas d’une porte. On commençait à dire
-dans le pays : « Ce fainéant de Justin ! » Eh non, je
-n’étais pas paresseux, j’étais seulement amoureux,
-mais à en devenir fada !</p>
-
-<p>« Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine
-comme à lui-même. Je ne sais pas pourquoi il a
-fallu que je me mette à vous conter ça ! Il n’y a
-pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de
-l’embrasser une fois, et je n’osais pas ; je ne
-pouvais pas ; quelque chose de plus fort me
-poussait, quelque chose de plus fort me retenait.
-Je n’ai jamais su quoi. Une honte du diable. Et,
-pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui
-dort et non pas d’un amoureux qui rêve.</p>
-
-<p>« Bon ! un jour, tenez, en jouant à plusieurs,
-nous nous étions, elle et moi, cachés tous les
-deux seuls dans un grenier à immortelles. Une
-autre jeune fille cherchait. L’entendant venir,
-je dis bien bas : — « Meyfrette, fermons à clef ! »
-Ce fut Meyfrette qui ferma ; mais comme j’avais
-envoyé la main sur la clef en même temps
-qu’elle, il arriva que ma main se posa sur la
-sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble…
-Je laissai alors ma main sur la main de Meyfrette ;
-je ne l’aurais pas retirée pour un empire.
-J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile !
-Je ne m’en allais donc pas, et elle non plus.
-Nous restions là, — pendant que la fille au dehors
-essayait d’ouvrir, — l’un contre l’autre, nos têtes
-rapprochées, ma main sur la sienne, que je
-n’osais presser pourtant ! Ses cheveux blonds,
-un peu défaits, frôlaient les miens par moment.
-Quelque chose me répétait : Embrasse-la donc !
-Et je me penchais un peu ; mais il me semblait
-que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le
-plafond sur ma tête. Et si ça n’avait été que ça !
-Mais elle aurait retiré sa main !… Et je ne
-l’embrassai pas, de cette fois encore !</p>
-
-<p>« La fille qui nous cherchait s’en était allée,
-nous croyant ailleurs. Je gardai longtemps la
-même position. Cela devint si embarrassant
-que je cherchai quelque chose à dire, pour en
-finir, et ne trouvai rien. A la fin pourtant, je
-jetai un regard sur les immortelles qui répandaient
-autour de nous leur odeur forte, les unes,
-en bouquets, suspendues au plafond, les autres
-aux murailles ; d’autres encore en tas sur le
-plancher et je dis :</p>
-
-<p>— Y en a-t-il, hein ! y en a-t-il, Meyfrette,
-cette année, des immortelles !</p>
-
-<p>« Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola,
-en riant comme un oiseau chante.</p>
-
-<p>« Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine
-au long cours. Mon père se plaignit à lui
-de ma paresse.</p>
-
-<p>— Si je l’emmenais, dit l’oncle ?</p>
-
-<p>— Emmène-le, dit mon père, qui savait son
-frère bon comme le pain et capable de me
-rendre heureux.</p>
-
-<p>« Mon oncle me prit à part.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu, petit, dit-il ?</p>
-
-<p>« Il me retourna si bien que je lui avouai mon
-amour pour Meyfrette et mon désir de l’embrasser
-une fois, assurant qu’un baiser, un seul,
-me rendrait la vie, et le goût du travail.</p>
-
-<p>« Mon oncle rit beaucoup, et me dit :</p>
-
-<p>— Voilà tout ce qui te chagrine, nigaud ?
-Écoute : je ne t’emmènerai jamais malgré toi.
-Ce n’est pas sur le plancher des vaches qu’on
-mange le plus de vache enragée ! Si un baiser
-te doit guérir, guéris, petiot, et, toute ta vie,
-plante des immortelles. Mais si tu dois périr
-d’amour, viens faire un petit tour du monde ! Ça
-fait toujours du bien !</p>
-
-<p>« Je déclarai, bien entendu, que je ne partirais
-pas… Ne plus voir Meyfrette, bon Dieu ! que
-serais-je devenu ?</p>
-
-<p>— Eh bien ! nigaud, est-ce pour aujourd’hui ?
-me disait mon oncle tous les jours ! Ça n’est
-pourtant pas difficile d’embrasser une belle fille,
-et c’est véritablement agréable… ça n’est pas
-une affaire, je te dis !… Un bras autour de
-la taille, les lèvres sur la joue, et, clac ! on fait
-chanter la caresse !</p>
-
-<p>« Il riait, il riait, mon oncle.</p>
-
-<p>— Vous en parlez à votre aise, lui disais-je,
-parce que vous êtes vieux ! mais moi, que vous
-dirai-je, je n’ai pas le courage d’oser !</p>
-
-<p>« Un jour, mon oncle annonça son départ pour
-le surlendemain.</p>
-
-<p>— Je partirai donc sans t’avoir vu agir en
-homme ! me dit-il.</p>
-
-<p>— Mon oncle, répondis-je en le regardant d’un
-air fier, je crois que j’ai trouvé le moyen d’embrasser
-Meyfrette à coup sûr.</p>
-
-<p>— Voyons le moyen.</p>
-
-<p>— Nous allons faire croire à tout le pays que
-vous m’emmenez. Tous les parents et tous les
-amis nous viendront dire adieu à la maison…
-j’embrasserai tout le monde, vous comprenez,
-même les vieilles, mais aussi les jeunes !</p>
-
-<p>« Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer
-à ma mère mon départ pour le surlendemain.
-Je bondis de joie. J’embrassai mon
-oncle, pour commencer, et nous jouâmes la comédie
-du départ. Ma mère, en pleurant, me fit
-mon paquet.</p>
-
-<p>« Le lendemain, comme de raison, nos parents
-et tous les amis vinrent nous dire adieu.
-On but un coup de vin cuit ; on trinqua au
-bon retour, et les embrassades commencèrent.
-Meyfrette était là.</p>
-
-<p>« J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes,
-j’embrassai les hommes, toujours en la regardant,
-<i>elle</i>, du coin de l’œil ! Elle se tenait au
-fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers
-elle, tout rouge, mais bien résolu, hélas ! mon
-Dieu ! elle recula d’un pas, et tout bonnement
-dit : « Oh ! non ! »</p>
-
-<p>« Expliquer ce qui alors se passa en moi, est
-impossible. Un moment, je devins froid comme
-un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère
-sans pleurer. Toutes les choses que je regardais,
-je les voyais comme si c’eût été pour la première
-fois. Elles avaient un autre air, véritablement.
-Et je sortis au bras de mon oncle, sans me
-retourner.</p>
-
-<p>« Quand nous arrivâmes à bord :</p>
-
-<p>— Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché,
-tu n’es qu’une bête !… Et à présent, mon garçon,
-retourne à terre, c’est assez joué la comédie
-comme ça, grand nigaud !</p>
-
-<p>« Je regardai vers le quai où le monde nous
-saluait ; je vis ma mère et j’eus envie de rester ;
-mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit ; et
-je dis :</p>
-
-<p>— Mon oncle, à présent les adieux sont faits.
-C’est le plus pénible… Eh bien ! ce sera pour de
-bon… me voilà bien parti, je reste avec vous !</p>
-
-<p>— C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle.</p>
-
-<p>« Il fit lever l’ancre, et nous partîmes vent
-arrière par une bonne brise nord-nord-est. »</p>
-
-<p>Le capitaine se tut. Le vent fraîchissait. Une
-bande rose éclaircissait au levant le bas du ciel
-qui du reste était demeuré clair toute la nuit.
-Des coqs lointains se répondaient, se renseignant
-sur l’aurore. La terre et la mer sentaient
-le matin. On distinguait, de plus loin que tout
-à l’heure, les risées sur l’eau. Et l’heure sonnait
-plus nette dans l’espace élargi. Le sombre
-du ciel se faisait pâle. Les étoiles s’y perdaient
-lentement comme si elles eussent reculé. Sur
-la ligne d’horizon une voile portait déjà les couleurs
-du jour.</p>
-
-<p>Nous nous étions levés…</p>
-
-<p>— « Meyfrette se maria deux ans plus tard,
-avant mon retour.</p>
-
-<p>« Je revenais un peu dégourdi et à peu près
-consolé. Je revis Meyfrette, et je lui contai gaiement
-toute l’histoire.</p>
-
-<p>— Mais que diable ! Meyfrette, pourquoi m’avoir
-refusé un bon baiser, au jour du départ ?</p>
-
-<p>« Elle pâlit, la pauvre !</p>
-
-<p>— C’est que je t’aimais bien trop ! dit-elle…
-Mais oublions ça, mon pauvre Justin… ça vient
-de m’échapper comme un cri !… Maintenant,
-adieu, pour toujours.</p>
-
-<p>« Et moi qui me croyais guéri, sur ce mot je
-redevins amoureux comme un fou, et de nouveau
-je partis pour faire le tour du monde, deux
-fois, trois fois et quatre, et voici la cinquième…
-Et à présent, il y a huit jours… Meyfrette
-est morte ! »</p>
-
-<p>Il se mit à pleurer comme un enfant et à s’essuyer
-les yeux avec son mouchoir à carreaux
-bleus.</p>
-
-<p>— Elle a toujours été malheureuse ; ses parents,
-des tonneliers ruinés par la maladie de la
-vigne ; son mari, un fainéant, mort avant elle
-pendant une de mes absences. Dès qu’elle m’a
-su au pays, il y a un mois, elle m’a fait appeler.
-J’ai trouvé une mourante… Et, il y a huit
-jours, je lui ai fermé les yeux !</p>
-
-<p>J’essayai quelques paroles de consolation,
-maladroites ; il n’y en a pas d’autres. Je parlai
-d’avenir. Tout passe. Il était jeune encore. Il
-prendrait quelque jour pour femme une fille de
-vingt-cinq ans, en belle jeunesse, et avec sa
-tournure de vigoureux marin, ils feraient un fier
-couple ! Ce jour-là, ce serait fête au village où
-le capitaine Justin était aimé, et, plus tard, nous
-conterions des histoires de sauvages aux petits
-Justin qui nous grimperaient aux jambes…</p>
-
-<p>Pour toute réponse, le capitaine tira de sa
-poche un étui à cigares en paille, brodé de perles
-roses et blanches, souvenir pour l’exportation
-de je ne sais quelle contrée lointaine, et il l’ouvrit
-lentement… L’étui ne contenait qu’un brin
-d’immortelle.</p>
-
-<p>— Elle me l’a donné en mourant ! dit-il.</p>
-
-<p>Il le baisa, referma l’étui et le replaça sur son
-cœur.</p>
-
-<p>— Adieu ! fit-il brusquement.</p>
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<p>— C’est toujours dur de quitter sa vieille mère !</p>
-
-<p>Puis il se baissa, prit les deux verres que nous
-n’avions pas encore touchés, m’en offrit un,
-trinqua avec moi en disant : <i>Longue vie !</i> Et tandis
-qu’après avoir bu, je posais mon verre sur le
-pont, il lança le sien à la mer, dans un mouvement
-conforme à ses pensées, et cependant
-irréfléchi.</p>
-
-<p>Alors je saisis la corde de mon bateau que j’attirai
-vers nous, je serrai la main du capitaine,
-et, sautant dans l’embarcation, je m’éloignai en
-ramant avec lenteur.</p>
-
-<p>Le jour naissait, décidément. Toutes les cimes
-se teignaient de rose. Et j’entendais en m’éloignant
-les commandements du capitaine : « Largue
-les huniers !… bordez, hissez !… dérapez !…
-hisse le grand foc ! »</p>
-
-<p>— Adieu, adieu, capitaine Justin !</p>
-
-<p>Le brick s’éloignait fièrement. Il se balançait
-comme pour faire le beau. Le jour éclatait,
-empourprant sa haute voilure d’été, blanche,
-nettement découpée sur du bleu sans bords.</p>
-
-<p>Les voix du brick m’arrivaient à présent confuses ;
-et, sur le quai, non loin, des cueilleuses
-d’immortelles, qui riaient parce qu’elles avaient
-seize ans, passaient, se rendant à leur travail,
-aux cultures étagées là-bas sur la colline ; et le
-chanteur de la veille, ayant mis à la mode, dans
-tout le village, la chanson du conscrit, elles redisaient
-en chœur avec des voix fraîches comme
-la jeunesse :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je me suis engagé</div>
-<div class="verse">Pour l’amour d’une blonde !</div>
-<div class="verse">C’est pas pour l’anneau d’or</div>
-<div class="verse">Qu’elle me doit encor,</div>
-<div class="verse">Mais c’est pour un baiser</div>
-<div class="verse">Qu’elle m’a refusé !…</div>
-</div>
-
-<p>Six mois plus tard, les journaux ont annoncé
-que l’on considérait le brick le <i>Meyfret</i> comme
-perdu corps et biens…</p>
-
-<p>Pauvre capitaine ! Sa mère, qui ne sait pas
-lire, ne connaît pas encore le malheur. Nous ne
-le lui dirons peut-être jamais. Elle pourra espérer
-toujours, la bonne vieille ! Elle pourra croire
-son fils prisonnier des Anglais, pour longtemps
-sans doute, mais vivant du moins, — toujours
-comme dans la chanson :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Soldats de mon pays,</div>
-<div class="verse">Ne l’dites pas à ma mère ;</div>
-<div class="verse">Dites-lui bien plutôt</div>
-<div class="verse">Que je suis à Breslau,</div>
-<div class="verse">Prisonnier des Anglais,</div>
-<div class="verse">Qu’elle ne me r’verra jamais !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c15">LES
-ÉTRENNES DU PÈRE ZIDORE</h2>
-
-<p class="c">SOUVENIR</p>
-
-<p class="dedic">A Léon Bouyer.</p>
-
-
-<p>Je l’avais connu le long des quais, le vieux
-Zidore, devant les étalages des bouquinistes.</p>
-
-<p>Humble employé d’un ministère, il déjeunait
-d’un croissant et dînait d’une flûte ; mais il achetait
-des livres, des livres rares, s’il vous plaît.
-Pour pas cher, par exemple ! Et sa collection
-était admirable.</p>
-
-<p>Un jour, il voulut me la montrer. Nous devînmes
-grands amis.</p>
-
-<p>Il y a de cela vingt ans. Il en avait alors plus
-de soixante.</p>
-
-<p>Dix ans plus tard, il cessa ses visites aux
-bouquins des quais. Rhumatisant, catarrheux,
-perclus, il garda la chambre, vécut entouré de
-ses chers livres, n’ayant aucune autre société.
-Une femme de ménage lui apportait chaque
-matin la flûte et le croissant. Il la voyait avec
-impatience, s’irritait lorsqu’elle époussetait les
-piles de livres qui chancelaient autour de lui et
-la renvoyait au plus tôt. Il n’aimait recevoir
-personne. Les livres lui suffisaient.</p>
-
-<p>Une fois par an, le 31 décembre ou le 1<sup>er</sup> janvier,
-il tolérait ma visite ; il finit même par la
-désirer, déclarant qu’elle lui manquerait si je
-venais à l’oublier.</p>
-
-<p>Et je ne l’oubliai jamais.</p>
-
-<p>Cette année, au 1<sup>er</sup> janvier, je trouvai mon
-malade singulièrement « baissé », comme on dit.
-Déjà, l’année précédente, il se traînait avec
-peine d’un angle à l’autre de son étroite chambre,
-ne quittant son point d’appui d’une main
-que lorsqu’il sentait l’autre assurée.</p>
-
-<p>— Eh bien ! père Zidore, je viens vous souhaiter
-bonne année nouvelle !</p>
-
-<p>— Ah ! c’est vous, mon enfant ?… Eh ! eh !
-l’année nouvelle ne sera pas pour moi.</p>
-
-<p>— Allons donc, père Zidore !… D’où vous
-viennent ces idées ?</p>
-
-<p>— Ce ne sont pas des idées ; ce sont des choses
-qu’on sent comme ça ! Voyez-vous, quand les
-vieux ruminent tout le jour les souvenirs de
-leur enfance, c’est signe qu’ils finissent. Et je
-vais sur ma fin. C’est, pardine, trop naturel !</p>
-
-<p>Il retomba lourdement dans son fauteuil, qu’il
-avait quitté pour me faire honneur, et me montra
-une chaise près de lui.</p>
-
-<p>Je gardais le silence, n’osant l’interroger, craignant
-d’inquiéter le brave homme, n’ayant pas
-pour habitude d’ailleurs de pousser aux confidences.</p>
-
-<p>Les gens disent ce qu’ils veulent dire. Si on
-les aime, c’est une raison de plus pour respecter
-leur liberté.</p>
-
-<p>Il me regarda, me comprit et sourit.</p>
-
-<p>« Il y a soixante-quinze ans, commença-t-il,
-ma mère travaillait pour vivre. Elle cousait,
-cousait, gagnant à grand’peine notre vie. Mon
-père, sous-lieutenant dans les armées du grand
-empereur, était mort à l’ennemi.</p>
-
-<p>« J’avais sept ans ; je fis une grave maladie.</p>
-
-<p>« Ma mère me crut perdu. Le médecin aussi.
-La crise passa, mais je demeurai si faible qu’on
-continua à me croire mourant :</p>
-
-<p>— Que lui donner ? dit ma mère.</p>
-
-<p>— Tout ce qui lui fera plaisir ! dit le médecin.</p>
-
-<p>« Ma mère avait cru parler de ma nourriture.
-Je me fis fort de sa question et de la réponse du
-docteur pour exiger un joujou. Trop pauvre, ma
-mère, au jour de l’an, me donnait des « étrennes
-utiles » : des bas, des souliers ou une paire de
-manches de lustrine. Je demandai cette fois un
-pantin à musique !</p>
-
-<p>« Ma mère travailla nuit et jour ; je la voyais,
-de mon petit lit, mettre en hâte points sur
-points ; je voyais sauter sous ses doigts une
-agile étincelle qui était l’aiguille, et qui m’amusait !
-Les enfants sont égoïstes. Ils ne savent
-pas ce que coûte à leur mère chacune de leurs
-joies… — Après cela, ajouta le père Zidore en
-manière de réflexion, les hommes eux-mêmes
-jouissent bien chaque jour de toutes les merveilles
-de l’industrie, de la science, sans songer
-aux souffrances, aux morts qu’elles coûtent.
-C’est comme ça.</p>
-
-<p>Le père Zidore eut une quinte de toux qui l’interrompit
-longtemps. Il reprit :</p>
-
-<p>— Les robes de belles dames que cousait ma
-mère me donnaient seulement une plus grande
-envie d’avoir mon pantin. Il serait habillé de
-satin… blanc et rose…, avec des dentelles pour
-collerette…, un joli bâton rouge pour le prendre ;
-et, en le faisant tourner au bout de ce
-bâton, on entendrait chanter la musiquette qui
-serait dedans.</p>
-
-<p>« Alors je battais des mains de plaisir… Les
-yeux de ma mère se tournaient vers moi ; et
-plus vite, plus vite, la petite aiguille sautait,
-plongeait dans la soie des belles robes, y disparaissait
-pour sortir un peu plus loin, tirant son
-fil de soie après elle, et toujours recommençait,
-en jetant sous les doigts de ma mère une petite
-étincelle qui me semblait de la gaieté… Et ma
-mère pleurait.</p>
-
-<p>« Enfin je l’eus, mon pantin à musique !
-C’étaient mes premières étrennes… Et je n’en
-ai jamais eu d’autres.</p>
-
-<p>« Ma mère me l’apporta pour le 1<sup>er</sup> janvier.
-J’étais couché, enveloppé de couvertures, sur un
-fauteuil que nous avions, le même où me voilà
-encore. Dès le palier, ma mère se mit à faire
-tourner le pantin au bout de sa hampe, et j’entendis,
-comme dans un rêve, la musiquette métallique
-de ce pantin tant désiré… Il avait deux
-airs : une valse lente, et puis un air gai, très
-vif, qui alternaient.</p>
-
-<p>« Vous savez comment se produisent ces
-sons ? La hampe du pantin est fixée dans l’axe
-d’une roue qui met en mouvement un rouleau
-de cuivre criblé, hérissé de petites pointes
-d’acier. Chacune de ces pointes, à mesure que le
-rouleau tourne, soulève une dent d’une sorte de
-peigne de métal qui est un clavier. La vibration
-de chaque dent donne une note.</p>
-
-<p>« Et cela fait une musiquette grêle, grêle, menue,
-aigrelette, qui a toujours, même dans les
-airs mélancoliques, quelque chose de brusque et
-de sautillant.</p>
-
-<p>« Ma mère entra, faisant toujours tourner le
-pantin. Je tendis les bras, soulevé par l’extase,
-et, tout le jour et toute la nuit, il me répéta,
-mon pantin rose, ses deux éternelles chansons,
-la triste et la gaie, passant de l’une à l’autre sans
-trop de difficulté, après un petit silence pourtant,
-durant lequel on entendait dans sa poitrine
-rebondie un bruit de mécanique qui se
-prépare à bien s’appliquer : <i>Cric ! crac ! brum !</i>
-« Il tousse, maman ! il se mouche ! criais-je,
-comme Monsieur le curé avant le sermon ! »</p>
-
-<p>Et le père Zidore toussait aussi, mais longtemps,
-longtemps ! La quinte violemment secouait
-le fragile corps du vieillard. Puis il se
-remettait à conter, avec lenteur quoique avec
-abondance, revoyant comme dans un rêve de
-fièvre toutes les choses dont il parlait :</p>
-
-<p>— « Je couchais avec mon pantin, et mon pantin
-mangeait avec moi.</p>
-
-<p>« Il avait l’air d’un œuf d’autruche qu’on aurait
-habillé ; son justaucorps dentelé était mi-parti
-blanc et rose. Son bonnet de folie, de
-même. Sa collerette était de dentelles. Il avait
-des pendants d’oreilles et des cheveux blonds,
-frisottés, et une petite figure souriante, rose et
-blanche comme un dessus de boîte de baptême.</p>
-
-<p>« Quand il tournait, le bas de sa robe dentelée
-s’élargissait autour de lui comme une jupe de
-danseuse, et il avait l’air de pencher la tête en
-souriant de bonheur…</p>
-
-<p>« Je guérissais lentement ; et le pantin, bien
-soigné, couchait maintenant dans une boîte,
-sur les débris de soie et de velours que rejetait
-ma mère en cousant les robes des belles dames.</p>
-
-<p>« Il charma les heures de ma convalescence.</p>
-
-<p>« Puis, ma mère l’enferma dans son armoire,
-avec ses pauvres objets précieux, avec la chaîne
-et la montre d’argent de mon père et le collier
-de chaînette d’or qui lui venait de sa mère à
-elle.</p>
-
-<p>« Il était si beau, mon pantin ! Il fallait le
-conserver ! Il avait coûté si cher ! Et puis, je
-l’aimais tant ! Le voir un moment devint une
-récompense pour laquelle je savais tout souffrir.
-Pour l’entendre, le soir, en m’endormant, je
-savais être sage tout un jour, réciter ma fable
-sans faute et réciter aussi, d’un air capable,
-toute ma table de Pythagore.</p>
-
-<p>« Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais
-ma vie comme copiste chez un notaire. Je
-laissais religieusement le pantin chéri dormir
-dans l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et
-la montre d’argent.</p>
-
-<p>« Je me mariai. J’eus un fils… car j’ai eu un
-fils, mon enfant !… — dit le père Zidore en me regardant
-d’un œil qui devenait trouble.</p>
-
-<p>« Il dormait, mon fils, dans le berceau où
-j’avais dormi sous le regard de ma mère. Il y
-resta peu de temps ; il mourut à l’âge des anges ;
-et sa mère, peu de temps après, mourut aussi.</p>
-
-<p>« Le soir, dans notre bon temps, en rentrant
-du travail, je retrouvais ma femme, la petite
-mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous
-aider à vivre. Et je prenais le pantin rose ; je
-l’élevais au-dessus du berceau. Mon enfant tendait
-les bras et riait, riait, et mettait aussi ses
-petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il
-eût voulu s’envoler pour saisir le pantin rose
-dont la jupe flottait bouffante… et dont la petite
-âme chantait, gaie ou triste tour à tour : <i>Cric !
-crac ! brum ! frum !</i> « Il tousse, petit, l’entends-tu ?
-Il se mouche ! comme Monsieur le
-curé quand il va prêcher ! »</p>
-
-<p>« La jeune mère riait aux éclats… Et j’enfermais
-le pantin bien soigneusement lorsque le
-petit, fatigué de le désirer, s’endormait enfin,
-rêvant d’un pays où les petits enfants font
-tourner eux-mêmes les pantins roses… sans les
-casser !</p>
-
-<p>« <i>Brum ! brum ! cric ! crac !</i> »</p>
-
-<p>Le père Zidore cessa de parler. Son regard
-nageait dans un vague indéfini.</p>
-
-<p>Il se leva, appuyé des deux mains aux piles
-de livres chancelantes, fit quelques pas de l’une à
-l’autre, ouvrit une armoire…</p>
-
-<p>— Le voilà ! dit-il.</p>
-
-<p>Et, lourdement, élevant le pantin rose dans
-sa main droite, il me le montra.</p>
-
-<p>Il était rose et blanc ; fraîche, toute fraîche,
-sa jupe dentelée, comme si elle sortait de chez
-le faiseur ; fraîche comme une rose du printemps,
-la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze
-ans bien sonnés. <i>Eh ! eh ! cric ! crac !
-brum !</i> Il se mit à tourner, à tourner comme un
-fou, penchant sa petite tête qui souriait de bonheur,
-avec des joues roses, roses, des joues d’enfant
-à l’âge des anges, et de petits cheveux
-blonds, tout frisottés, qui vibraient au vent de
-la danse !</p>
-
-<p>— Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes
-du petit Zidore… et celles de mon fils, <i>eh ! eh !
-cric ! crac ! brum !</i> Lui non plus n’en a jamais eu
-d’autres… Tenez, ça me fatigue ; faites-le tourner
-vous-même, mon fils… parce que je veux
-l’entendre.</p>
-
-<p>Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris
-qu’il fallait lui obéir, qu’il voulait revoir sa
-vie au son de la musiquette.</p>
-
-<p>Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il
-tournât bien librement.</p>
-
-<p>Et je le regardais ; et je regardais aussi le père
-Zidore, tout ridé, lui, courbé, chevrotant, cassé,
-tremblotant, la peau jaunie, le crâne dénudé,
-vieux, vieux, vieux ! O jeunesse imbécile des
-objets ! Le pantin tournait impassiblement, souriant,
-rose, frais, jeune, enfantin… Et quand je
-m’arrêtais : « Encore ! » suppliait le vieillard,
-tendant les bras d’un mouvement machinal,
-comme autrefois lorsqu’il était au berceau et que
-sa mère voulait l’endormir. <i>Cric ! crac ! brum !</i>
-la mécanique toussait, et la valse de reprendre
-encore… Ah ! que c’était triste !</p>
-
-<p>Un vieil air — qu’on entendait souvent autrefois — a
-le don de rappeler plus vivement qu’aucune
-parole au monde l’instant de la vie où on
-l’entendait… Ici, ce n’était pas l’air seulement
-que retrouvait le père Zidore, c’était la même
-voix, la petite voix métallique, sans aucun changement
-de ton ni même d’inflexion, avec toute
-sa jeunesse de mécanique bien conservée dans
-l’armoire à linge, comme le parfum d’un sachet…
-<i>Cric ! crac ! brum !</i></p>
-
-<p>Le père Zidore murmura : « Maman ! » puis
-il ajouta deux noms… le nom de sa femme et
-un autre petit nom de baptême… Et là, sous mes
-yeux, tandis qu’à sa prière je faisais tourner le
-pantin, <i>cric ! crac ! brum !</i>… le père Zidore expira,
-le premier jour de l’année.</p>
-
-<p>Quand je posai enfin la poupée sur la table
-chargée de livres, je croyais le père Zidore endormi ;
-j’ouvris en silence un des vieux livres
-qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père
-Zidore dormait en effet, mais il ne s’éveilla plus.
-Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il d’un
-pays où les enfants font tourner eux-mêmes les
-pantins roses sans les casser.</p>
-
-<p>Le père Zidore a laissé, par testament daté du
-1<sup>er</sup> janvier, jour de sa mort, ses livres à la bibliothèque
-de sa ville natale, et à moi, par une
-clause expresse, il a légué son pantin ! Il savait,
-le père Zidore, que je crois à l’âme des pantins
-roses et que j’aimerais celui-ci.</p>
-
-<p>Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans
-une armoire vitrée. A travers les vitres, il me
-regarde en souriant ; toujours, éternellement
-jeune et gai ; mais je ne le fais plus tourner
-jamais, parce que sa musiquette métallique me
-donnerait envie de pleurer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c16">LA LETTRE</h2>
-
-<p class="dedic">A François Tiranty.</p>
-
-
-<p>Un soir, en 186…, à la brasserie, j’écoutais mon
-ami Jules, étudiant comme moi, grand causeur,
-buveur infatigable, homme de beaucoup d’imagination ;
-je l’écoutais sans mot dire. Il parlait…</p>
-
-<p>— « Il y a, me disait-il, il y a dans tous les
-hommes un israélite qui attend un <i>Messie</i>.</p>
-
-<p>« Pour moi, quand on frappe à ma porte, je
-tressaille. Quand il tonne, je suis tenté d’ouvrir
-les fenêtres. Ces trois mots : « <i>Qui est là ?</i> » sont
-pour moi gros d’espérance ; je les prononce avec
-émotion : <i>Qui est là ?</i> Peut-être est-ce le <i>Messie</i> ou
-le <i>message</i> attendu. En présence de quelle figure
-vais-je me trouver, quand j’aurai ouvert ma
-porte ? L’inconnu tient ma curiosité en haleine.
-L’idéal que je rêve peut venir à moi d’un moment
-à l’autre, ou m’envoyer quelque chose de
-lui ; sous quelle forme ? je l’ignore.</p>
-
-<p>« Il y a, dans le corridor de ma maison, une
-boîte aux lettres que je fouille plusieurs fois par
-jour, croyant chaque fois y trouver une nouvelle
-importante.</p>
-
-<p>« On espère bien davantage de l’inconnu, au
-mois de mai, car tout reverdit ; la vie recommence ;
-l’illusion universelle se renouvelle et…
-c’est à en rire, mais vraiment je suis tenté quelquefois
-de regarder si l’hirondelle qui passe devant
-ma fenêtre, à portée de la main, avec un
-petit cri léger ; si le moineau franc qui saute
-sur mon balcon, tournant sa tête d’espiègle pour
-me regarder du coin de l’œil ; si le ramier qui
-se pose sur l’arbre du jardin, ne portent pas un
-ruban de soie autour du cou ou autour de l’aile,
-et, attachée au ruban, la lettre que j’attends…</p>
-
-<p>« Je ris alors de mon illusion éternelle, comme
-j’en pleure quelquefois !</p>
-
-<p>« Hier, j’étais sorti, le soir, pour me promener
-à l’aventure dans Paris. Rien n’excite à l’espérance
-infinie comme d’errer dans la ville immense
-où je sais que tout existe, toutes les
-gloires, toutes les merveilles, toutes les beautés
-et tous les amours ; et il me semble toujours que
-je ne rentrerai pas chez moi, dans ma chambre
-maussade, sans avoir rencontré ce je ne sais
-quoi que j’aime d’avance, et que j’appelle.</p>
-
-<p>« J’étais sorti après mon dîner ; il était six
-heures. En passant le long de la grille du Luxembourg,
-à l’endroit où des touffes de lilas passent
-à travers les barreaux, j’avais regardé une
-femme, une femme en toilette claire ; j’avais fixé
-sur elle ce regard interrogateur et amoureux
-que je jette parfois autour de moi comme un
-homme arrivé avant l’heure au lieu d’un rendez-vous.
-Elle avait souri d’un air de connaissance.</p>
-
-<p>« Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle,
-j’avais regardé un charmeur d’oiseaux qui donnait
-à manger aux moineaux et aux ramiers du
-jardin, pendant que les premières hirondelles
-rasaient la terre en criant.</p>
-
-<p>« Après cela, j’avais perdu de vue la jeune
-femme ; je croyais la retrouver dans toutes celles
-qui passaient, jeunes et belles, en toilettes
-claires ; et, après chaque déception, l’espoir me
-reprenait, plus vif, de la revoir. Le crépuscule
-était venu, tiède ; puis, la nuit. Il me semblait
-que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver
-ce soir même. Pourquoi ce soir ? Je ne savais,
-mais je le croyais. Il était dix heures. Quand
-onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi.
-J’attendais toujours… Si tard ?… Oui ; une lettre
-encore pouvait m’être arrivée.</p>
-
-<p>« J’ouvris la boîte aux lettres qui <i>attend toujours</i>,
-dans le corridor de ma maison. La lettre
-y était ! Qu’elle fût de la personne de tout à
-l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant,
-entre cette personne et cette lettre,
-je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport.</p>
-
-<p>« A peine l’ayant touchée, je compris que c’était
-d’<i>Elle</i>. La lettre était si élégante ! si lisse ! si parfumée !
-que dans l’ombre je le compris. J’aurais
-voulu la lire tout de suite ; mais j’étais dans
-l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le
-seuil de la porte, j’entrevis l’écriture de l’enveloppe,
-fine, claire, pure, <i>inconnue</i>. Mon esprit,
-pourtant, l’avait déjà vue ; et il me sembla que
-déjà une fois (je ne sais pas <i>où</i>) j’avais tenu ainsi
-cette lettre, la même, essayant de reconnaître
-l’écriture à la lueur du gaz de la rue.</p>
-
-<p>« Je rentrai précipitamment. Je montai chez
-moi, très vite, très vite ; j’étais essoufflé ; je tenais la
-lettre entre le pouce et l’index, comme on tient
-un <i>papillon</i>, tremblant de le froisser ou de le
-laisser envoler. Mon sang battait au bout de mes
-doigts, contre la lettre ; il me semblait que tout
-mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais
-appuyé contre une poitrine blanche, ferme et
-inerte. Pourquoi <i>celle</i> qui venait à moi ne répondait-elle
-pas à mon émotion ? car je m’apercevais
-que mon <i>messie</i> était l’<i>éternel féminin</i>, et j’avais
-bien reconnu une écriture de femme.</p>
-
-<p>« A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais
-entré dans ma chambre. J’avais allumé la bougie.
-Je respirais ; je m’étais débarrassé de mon pardessus ;
-j’avais mis mes pantoufles, je m’étais
-assis dans mon fauteuil le plus large ; enfin, je
-m’étais mis bien à mon aise, pour jouir, sans que
-rien de la réalité me gênât dans mon bonheur
-idéal. La lettre, je l’avais posée sur ma table,
-n’osant pas encore l’ouvrir. Un seul mot de la
-suscription attirait mon regard ; c’était mon prénom
-<i>Jules</i>, écrit plus petit que mon nom ; — je
-tremblais de déchirer l’enveloppe.</p>
-
-<p>« Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent
-les voix chères de ceux qui les ont écrites.
-Il y a au-dessus des mots comme de subtiles
-notes de musique qui reproduisent l’accent et les
-inflexions de la voix connue. Quelqu’un lit en
-vous avec les intonations claires, précises,
-réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre
-que vous vous lisez. Si vous la lisez à voix haute,
-le charme s’en va, car vous parlez plus haut que
-l’<i>être</i> qui parle en vous, et qui est l’<i>absent</i> lui-même,
-et vous étouffez sa voix.</p>
-
-<p>« Je regardais mon prénom, et une voix le
-prononçait en moi. Elle ne ressemblait à aucune
-de celles que je chéris, mortes ou vivantes.
-Quelle douce musique ! quelles inflexions suaves
-dans les deux syllabes qui forment mon prénom !
-quelle tendresse voilée et profonde ! quelle passion
-dévouée ! c’était puissant et nouveau. Ma
-fenêtre était ouverte ; l’azur noir bleuissait ; le
-vent doux m’apportait du jardin des parfums et
-des plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent.</p>
-
-<p>« J’avais déchiré l’enveloppe ; je lisais. La
-voix parlait en moi mystérieuse et pleine d’âme.
-Un bonheur infini me venait de cette lettre et
-passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait
-mes yeux, et m’arrivait aussi du ciel profond, et
-du jardin, par la croisée ouverte ; et toute cette
-grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon
-cœur qui se gonflait ; j’étais prêt à fondre en
-larmes.</p>
-
-<p>« Que cette lettre fût une réponse, cela ne
-m’étonnait pas. Je n’avais écrit à personne, mais
-mon regard avait parlé si souvent à l’<i>inconnue</i> ;
-mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul,
-prononcé tant de mots emportés du vent, — qu’il
-n’était point surprenant que mes paroles ou mes
-regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue
-répondait. Qui était-elle ? — je ne savais. J’avais
-sans doute un peu de fièvre, car tout cela me
-semblait très naturel.</p>
-
-<p>« Oh ! le nom charmant qui signait la lettre !
-le nom rare et presque jamais entendu ! le nom
-imprévu, idéal !… j’étouffais de plaisir ; c’en était
-trop ; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en
-assurer. Je relus l’adresse de ma lettre. Je la
-relus à voix haute, pour la bien entendre. A
-peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et
-pleine d’âme et de passion qui tout à l’heure
-chuchotait en moi, se tut ; le charme était rompu
-et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces
-mots : « <i>… pour remettre s. v. p. à Monsieur
-Anatole…!</i> » —</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c17">LE RETOUR DES CLOCHES</h2>
-
-<p class="dedic">A Charles de Pomairols.</p>
-
-
-<p>Nous étions cinq petits amis et nous habitions
-des enclos voisins, sur les dernières pentes de
-la grande colline violette au pied de laquelle est
-bâtie Toulon, la ville de guerre.</p>
-
-<p>Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus
-les toits rouges de la ville, la rade ; — par-delà
-la rade, les vertes collines de Saint-Mandrier — et,
-par-delà les collines, l’immense mer
-toute bleue, éternellement changeante et toujours
-pareille à elle-même.</p>
-
-<p>Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne
-nous quittions guère. Le plus grand, Léon, avait
-douze ans ; Paul, le plus petit (c’était moi), en
-avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour,
-un vrai tambour que nous suivions partout d’un
-air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un
-drapeau ; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite,
-armés de sabres de bois, et Paul venait le
-dernier, toujours, et ne portant jamais rien que
-ses pensées…</p>
-
-<p>Elles étaient lourdes, car tous les jours le
-petit Paul découvrait un peu du vaste monde,
-et, de plus — honni soit qui mal y pense — le
-petit Paul était amoureux.</p>
-
-<p>Il aimait — oui, vraiment — la grande sœur
-de Tiennet ; un petit nigaud, ce Tiennet, le fada
-de la bande, à qui l’on faisait croire des choses…
-oh ! des choses !… Figurez-vous que ce bêta
-croyait que le <i>Petit Chaperon rouge</i> est une histoire
-arrivée ! Si c’est possible, à neuf ans !</p>
-
-<p>La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous
-appelions Liseron. Elle avait près de quinze ans.
-Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait.
-Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait.
-Elle venait, deux fois par jour, à l’heure des
-repas, appeler son frère dans les ravins où nous
-nous égarions, au fond des forêts de romarins
-où nous nous croyions perdus, parmi les rochers
-où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba.</p>
-
-<p>Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour
-de Léon la guidait… Elle accourait, criant
-de sa jolie voix : « Tiennet ! Tiennet-et-et ! »</p>
-
-<p>Alors, chut, silence ! le tambour devenait
-muet. Nous nous glissions, invisiblement, au
-plus épais des fourrés. Nous nous couchions
-dans le thym qui, écrasé, sentait bon. Et,
-quand la voix s’éloignait : « Tiennet-et-et ! »
-Aussitôt : ran tan plan ! le tambour semblait
-dire : « Ah ! la sotte qui n’a pas su nous trouver ! »
-Le drapeau s’élevait à bout de bras, par-dessus
-les cimes des romarins, et quand la chercheuse
-arrivait enfin, tous ensemble, avec un
-grand cri, nous nous précipitions vers elle, suspendus
-à ses robes, à ses bras, à son cou… Et
-Paul, étant le plus petit, était toujours embrassé.
-C’est pourquoi il aimait Lison.</p>
-
-<p>Tous les autres aussi l’aimaient.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le Vendredi-saint de cette année-là, Tiennet
-ne vint pas jouer, et Léon dut laisser à la maison
-son tambour.</p>
-
-<p>— Maman, déclara-t-il, m’a dit comme ça :
-« Les cloches sont parties. Tu auras ton tambour
-demain. »</p>
-
-<p>Cette assimilation des tambours et des cloches
-nous donna fort à penser et nous ne parlâmes
-plus d’autre chose.</p>
-
-<p>Toutes les cloches de France étaient parties
-pour Rome. On ne les entendrait plus que le
-lendemain, à midi. Elles reviendraient dès le
-matin, car la route est longue ; mais comment
-reviendraient-elles ? Comment ?… Par le grand
-chemin du ciel. Elles auraient des ailes pour la
-circonstance. Pourrait-on les voir ? Peut-être,
-s’il ne leur prenait pas fantaisie de monter trop
-haut dans l’espace, hors de vue, ou de passer
-trop loin, là-bas, au-dessus de la pleine mer.</p>
-
-<p>— Eh bien ! mes amis, dit Léon d’un air
-capable, tout ça, c’est des contes, comme le
-<i>Petit Chaperon rouge</i>. Ça n’est pas arrivé.</p>
-
-<p>Nous nous en doutions un peu, et pourtant
-tout notre petit monde se mit à réfléchir d’un
-air d’ennui. Tous et Léon lui-même semblaient
-déçus et déconcertés. Je n’oublierai jamais l’air
-malheureux, désœuvré, de ce grand Léon,
-tandis qu’il nous instruisait. On voyait bien
-qu’il lui manquait quelque chose. C’était, j’imagine,
-son tambour.</p>
-
-<p>— « Les cloches, mes amis, — poursuivait-il, le
-bras tendu, l’index rigide, — sont là-bas, dans
-les clochers. Seulement, elles ne sonnent pas.
-Et l’on vient vous raconter qu’elles sont parties
-pour Rome ! Papa m’a dit :</p>
-
-<p>— Il n’y a que les imbéciles pour croire ça.</p>
-
-<p>« Même maman a répondu :</p>
-
-<p>— Tu as tort, les petits enfants n’ont pas
-besoin d’en savoir si long.</p>
-
-<p>« C’est alors qu’elle m’a pris mon tambour. Il
-n’est pas à Rome. Les cloches non plus. Voilà. »</p>
-
-<p>Nous étions convaincus, froidement, et un
-peu tristes de connaître la vérité. Comment secouer
-cette mélancolie ? Il fallait inventer un
-jeu. Voici ce que nous imaginâmes. Chacun
-disant son mot tour à tour, — puis tous parlant
-à la fois, le projet que voici se trouva finalement
-arrêté :</p>
-
-<p>Puisque nous étions savants, nous nous amuserions
-de l’ignorance et de la sottise de Tiennet.
-Nous l’emmènerions, le lendemain matin, tout
-en haut de la colline, et nous ferions semblant
-de voir les cloches passer dans le ciel. Lui, il ne
-les verrait pas, puisqu’elles étaient toutes dans
-les clochers ; et ce serait très drôle. Nos vacances
-de Pâques allaient donc être bien employées.</p>
-
-<p>Léon se chargea d’aller prendre Tiennet chez
-lui le lendemain matin, et nous nous séparâmes
-pleins de songes, nous demandant quelle
-figure ferait notre petit camarade, au sommet
-de la grande colline. Une chose encore nous
-attristait un peu : c’est que Lison, depuis deux
-jours, n’était pas venue nous appeler. Cela,
-d’ailleurs, arrivait quelquefois, et c’était bien
-naturel aujourd’hui, puisque Tiennet, à cause
-sans doute du Vendredi-saint, était resté à sa
-maison, comme le tambour.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le lendemain matin eut lieu l’ascension. Nous
-prîmes tous les cinq la route du génie militaire.
-Léon avait son tambour, mais les baguettes
-dormaient sur sa poitrine, fixées au baudrier.
-Sa mère lui avait recommandé de ne jouer des
-baguettes qu’après le retour des cloches. Pierre
-tenait son drapeau enroulé autour de la hampe
-et incliné vers la terre. Et nous hâtions tous le
-pas, essoufflés, à la suite du grand Léon, et nos
-petites mains cherchaient de temps en temps,
-lorsque la pente était trop raide, un point
-d’appui sur nos petits genoux.</p>
-
-<p>Arrivés à mi-côte : « Halte ! » commanda
-Léon. Nous nous assîmes et commençâmes à
-causer, contents d’un peu de repos, réjouis à
-l’idée de nous moquer de la crédulité de
-Tiennet.</p>
-
-<p>— Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à
-coup, viendra te chercher aujourd’hui ?</p>
-
-<p>La réponse que fit Tiennet nous plongea tous
-dans un grand trouble. Non, Lison ne viendrait
-pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade.
-Depuis trois jours elle était couchée.</p>
-
-<p>— Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait
-mourir, acheva Tiennet d’un air grave. Maman
-m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise,
-il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et
-moi je suis venu bien volontiers parce que j’ai
-entendu dire une chose : quand on peut voir
-passer les cloches dans le ciel, si l’on pense
-bien vite un vœu, le bon Dieu fait arriver ce
-qu’on lui demande… Alors, vous comprenez,
-n’est-ce pas ? pour Lison, il faut que je voie les
-cloches !</p>
-
-<p>Il y eut un long silence.</p>
-
-<p>— « C’est comme pour les étoiles filantes, » dit
-enfin le petit Pierre. Et Frédéric continua : — « Si
-on demande une chose au bon Dieu avant
-que l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que
-vous voulez. »</p>
-
-<p>— Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta : — Il
-faut que je voie les cloches !</p>
-
-<p>— Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça
-n’y fait rien. Pour Liseron, c’est la même chose.</p>
-
-<p>Il avait raison, Paul : Nous faisions tous le
-même vœu.</p>
-
-<p>Il y eut encore un très long silence. Quelque
-chose de grand bouleversait nos petits cœurs.
-C’était doux, triste et confus. C’était notre amour
-pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent,
-jolie et vivante, l’entendre encore nous
-appeler dans l’écho de la montagne, l’embrasser
-encore, la perdre et la retrouver dans nos
-immenses forêts de romarins plus hauts que nos
-têtes ! Quelle idée nous faisions-nous de la mort
-de Lise ? Nous savions seulement que ce serait
-ne plus la revoir. Nous n’acceptions pas cela. Et
-comment être sûrs qu’elle ne mourrait pas ? Ah !
-si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches ! Si
-l’un de nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant
-les petits nuages du ciel comme des hirondelles
-ou des goélands ! Et pourquoi non ? Nos
-pères n’y croyaient pas, au voyage des cloches
-par le chemin des oiseaux, mais nos mères nous
-l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles
-qui avaient raison ? Nous voulions tant être consolés !</p>
-
-<p>Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle,
-informulées, plaintives, comme enveloppées
-dans le touchant désir qui leur donnait
-naissance. Nous l’aimions tant, la grande Lise !
-Par amour pour elle, nous étions malheureux
-de ne pas croire aux cloches qui volent… Après
-tout, elles volaient, peut-être ! Pourquoi pas ?…
-Pas toutes, si vous voulez, mais quelques-unes…
-Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers,
-mais celles de Paris, qui sait ?… En tout cas,
-personne ne songeait plus à se moquer du pauvre
-Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On
-voulait seulement savoir que Lise ne mourrait
-pas.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Maintenant nous étions arrivés sur le sommet
-nu et pierreux de la colline. Le tambour et le
-drapeau furent posés à terre, et nous regardâmes
-autour de nous. C’était si large, tout le pays vu
-de là-haut, les collines et les plaines, et toute la
-mer et tout le ciel — que nous eûmes un peu
-peur.</p>
-
-<p>Mais nous étions cinq, bien armés ; et, en
-abaissant les yeux, nous apercevions, au bas de
-la colline, le toit rassurant de nos maisons, nous
-reconnaissions nos terrasses, et même, sur les
-terrasses, les gens qui passaient… « Là, c’est
-papa, oui, j’en suis sûr ; là, c’est grand’mère ! »…
-Hélas, sur la terrasse de Tiennet, il n’y avait
-personne. La chambre de Lise n’avait pas même
-ouvert ses fenêtres, par ce beau matin de Pâques
-fleuries. Et alors, sans nous rien dire, tous ensemble,
-nous quittâmes sa maison des yeux,
-pour regarder dans le ciel, et y chercher notre
-espérance.</p>
-
-<p>Ceux qui n’ont pas ainsi cherché, tout enfants,
-durant une heure, dans l’infini d’un ciel semé
-de petits nuages, à voir passer une forme ailée
-qui doit apporter la promesse d’un bonheur, ne
-sauront jamais combien le désert bleu est vaste,
-et combien d’ailes et d’atomes y voltigent, le
-rayant sans cesse de zigzags et de caprices inattendus.</p>
-
-<p>Les nuages, par bonheur, cachaient de temps
-en temps le soleil. Tout de même, nos yeux nous
-faisaient mal à force de regarder la trop vive
-lumière. Et quand nous les reportions à terre,
-on voyait, sans comprendre pourquoi, de petites
-ombres bizarres.</p>
-
-<p>A chaque instant nos cœurs bondissaient…
-Tantôt c’était une mouche qui, passant à portée
-de notre main, nous avait fait l’effet d’une cloche
-lointaine volant tout au fond du ciel, perdue
-tout là-bas par-dessus la mer ; tantôt c’était un
-moineau de toiture qui, tranquillement, vaquait
-à ses affaires. Beaucoup de mouettes nous trompaient,
-indistinctes là-bas, tout là-bas, du côté
-des îles d’Hyères, près d’un certain rocher où
-elles font leurs nids. Il y avait aussi dans l’air
-beaucoup de choses sans nom, qui flottaient…
-des bribes de laine, laissées par les moutons aux
-griffes des genêts épineux et que le vent avait
-ramassées ; toutes sortes de riens légers, pareils
-à des fils de la Vierge ; des brins de plumes, des
-débris subtils qui échappent aux mains des travailleuses,
-et qui se mettent, soulevés par une
-brise, à voyager deci, delà, dans le ciel, comme
-de petits êtres, suivis parfois par un oiseau
-trompé…</p>
-
-<p>Nous regardions vers l’Orient, vers Rome et
-vers Jérusalem. Les hirondelles, nous le savions,
-viennent de par là, les martinets, les ramiers
-voyageurs, tous les êtres migrateurs en qui cette
-saison d’avril fait éclore un désir de changement…</p>
-
-<p>Et en nous aussi était un désir de fuite et de
-vol, un élan vers l’espace libre, un rêve de
-planer. Quelque chose en nous se soulevait,
-comme une aile captive, inutile… Et c’était
-l’amour. C’était la prière et la tendresse. Comme
-elles sont au cœur des hommes, elles étaient déjà
-en nous, renaissantes, impérissables…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>— En voilà une ! je l’ai vue !</p>
-
-<p>Il avait vu une cloche, le petit Paul ! Oui, avec
-les yeux de son désir, avec les yeux de son
-amour, il l’avait vue.</p>
-
-<p>— En es-tu sûr ? cria Tiennet, un peu pâle.</p>
-
-<p>— Oui, oui !</p>
-
-<p>Il n’en était pas sûr, oh ! non. Mais il croyait
-qu’ayant cru en voir une, il pouvait dire : je l’ai
-vue !</p>
-
-<p>Qui saurait expliquer où commença son tendre
-mensonge d’enfant ? C’est à lui-même qu’il mentit
-d’abord, avec l’espoir de tromper Tiennet,
-non plus pour se moquer de lui, mais tout au
-contraire pour le consoler. Enfin, pourquoi ne
-pas le dire ? il espérait bien un peu tromper
-aussi le bon Dieu… Oh ! l’insaisissable tendresse !</p>
-
-<p>Tous les yeux écarquillés cherchèrent au ciel
-le point fuyant, la petite et furtive raie sombre
-que Paul avait désignée du doigt.</p>
-
-<p>Le sceptique Léon la revit le premier :</p>
-
-<p>— Là, là ! oui, là, je la vois !</p>
-
-<p>Il y avait tant de petits nuages capricieux,
-dans le ciel d’avril ! Tous les yeux éblouis, fatigués,
-se rouvrirent ardemment.</p>
-
-<p>Que vous dirai-je de plus ? L’un après l’autre
-ou l’un par l’autre, nous la vîmes tous, la cloche
-aux grandes ailes, qui nous apportait la santé de
-Lise, et le bon Dieu des enfants fit semblant de
-nous croire. Il est certain qu’il se mit à sourire,
-puisque Lison revint quelques jours plus tard
-nous appeler encore, avec sa jolie voix, dans
-l’écho de la montagne.</p>
-
-<p>Quand nous descendîmes, ce Samedi-saint, la
-pente de la grande colline au pied de laquelle
-est bâtie Toulon, la ville terrible aux bruyants
-arsenaux, le tambour de Léon battait joyeusement,
-notre drapeau déroulé flottait avec gaieté ;
-les sabres de bois jetaient des éclairs… Et petit
-Paul, chargé de ses pensées, répétait à Tiennet,
-d’un air de défi :</p>
-
-<p>— Que quelqu’un vienne nous dire que nous
-ne les avons pas vues !… Et il verra !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c18">QUINZE AOUT
-ET QUATORZE JUILLET</h2>
-
-
-<p>— « Autrefois », me dit Darbous d’un ton mélancolique,
-en plaquant une truellée de ciment au
-fond d’un trou qu’il a ouvert dans mon mur,
-pour y sceller le double support d’une cloche,
-« autrefois… c’était le 15 août ! »</p>
-
-<p>Ces paroles, qui font suite à la pensée la plus
-secrète de Darbous, me semblent étranges ; mais,
-de lui, rien ne m’étonne, et « je laisse venir ».</p>
-
-<p><i>Darbous</i> est un mot qui signifie : <i>taupe</i> ; c’est le
-sobriquet provençal de mon maçon. Darbous
-soutient avec moi des conversations à perte de
-vue sur les plus graves sujets. Il a des façons
-très originales de considérer les choses, et je
-l’écoute toujours avec un infini plaisir.</p>
-
-<p>— Est-ce que votre femme, Darbous, s’appelle
-Marie ?</p>
-
-<p>— Oh ! ce n’est pas ça, monsieur ; et si je parle
-du 15 août, c’est que nous y voici, et je dis que
-le 15 août, c’était le 14 juillet de l’Empereur.</p>
-
-<p>— Il y a une grande différence entre les deux
-dates, Darbous, puisque le 14 juillet, c’est la
-fête de la République — entendez-vous ? — de
-la liberté !</p>
-
-<p>Darbous laisse tomber sa truelle dans l’auge
-vide, lève sur moi un regard oblique, prend
-dans sa boîte en écorce de châtaignier une grosse
-pincée de tabac, et dit :</p>
-
-<p>— Alors, vous y croyez, vous, à la liberté ?</p>
-
-<p>J’entrevois dans ces quelques mots des profondeurs
-incalculables, et, bien vite, curieusement,
-je m’apprête à jeter la sonde dans ce
-néant qui m’est apparu.</p>
-
-<p>— Tout ça, fait-il en reprenant sa truelle,
-tout ça, <i>c’est la même chose un autre jour !</i>… Voilà
-mes opinions. Aussi, moi, les jours de fête, je
-travaille, si les patrons veulent. J’en suis guéri,
-monsieur, de faire la fête avec le monde… Il y
-a longtemps que j’en suis guéri !</p>
-
-<p>— Et depuis quand, Darbous ?</p>
-
-<p>— Depuis la première fête du 14 juillet qui a
-été en France !</p>
-
-<p>— Et pourquoi, Darbous, en êtes-vous guéri ?</p>
-
-<p>— Pourquoi ? Parce qu’il m’est arrivé, le jour
-de cette première fois, un « tour du diable », un
-tour à devenir fou ! Alors j’ai juré de laisser la
-France faire toute seule la fête du 14 juillet, qui
-est le 15 août de la République.</p>
-
-<p>— Ah ! vous avez juré, Darbous, de laisser la
-France faire ses fêtes toute seule ?</p>
-
-<p>— Oui, monsieur ! Et depuis — voilà bien des
-années ! — je me suis tenu ma promesse !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Darbous s’est tu. Il y a un silence très long.
-J’espère que l’histoire va suivre d’elle-même :
-elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur
-une échelle double, donne « un coup de niveau »
-afin de poser bien droit ses supports de cloche.
-Alors, je prends mon parti :</p>
-
-<p>— Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous,
-qui ait pu vous décider à ne plus prendre aucune
-part aux réjouissances publiques ?</p>
-
-<p>Darbous devine que je le plaisante un peu, et,
-sans lâcher son niveau, il tourne vers moi la
-tête, et, clignant de l’œil :</p>
-
-<p>— Vous parlez bien, monsieur ! vous parlez
-comme une affiche… Moi, je ne sais pas lire,
-mais on m’en a lu plusieurs !…</p>
-
-<p>Il me parlait presque tout bas ; il s’interrompt,
-change de ton, et, sans transition, d’une voix
-d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre,
-un <i lang="it" xml:lang="it">bambino</i> en train de jouer avec mes chiens :
-« Dè mortiè ! » Et tandis qu’avec une lenteur
-merveilleuse le manœuvre gâche du mortier,
-Darbous, assis sur la haute plate-forme de
-l’échelle double, raconte :</p>
-
-<p>— Depuis quelques jours, mon père me répétait :
-« Tu devrais bien brûler ces broussailles,
-pour nous en débarrasser ! »… Il faut vous dire,
-monsieur, que nous demeurons tout en haut du
-village, près des ruines du château, tenez, là-bas,
-regardez !</p>
-
-<p>Il me désigne du doigt sa maison — plantée
-presque au sommet du cône qui domine toute
-la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le
-vieux village de la Garde.</p>
-
-<p>— Elle s’aperçoit de loin, celle-là !</p>
-
-<p>— Pour mon malheur ! comme vous allez
-voir !… Donc, je répondais à mon père : « Dans
-quatre jours c’est le 14 juillet ; toutes ces saletés
-de méchantes broussailles, je les brûlerai ce
-jour-là et même la veille. Nous serons, comme
-ça, les premiers à faire « un peu d’illuminations. »</p>
-
-<p>— C’était une bonne idée, Darbous.</p>
-
-<p>— De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais
-pas avoir ! Le 14 juillet arrive, j’avais fait
-un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien,
-pleine de piquants… j’y avais ajouté une vieille
-chaise cassée, deux ou trois caisses pourries…
-un peu de paille… et zou, une allumette !… Le
-feu part… Ça se met à brûler sur un emplacement
-vide devant la maison… C’était un peu
-avant la nuit ; et nous, assis à table, près de
-notre porte, nous commençons à manger la
-soupe, bien contents de ce feu de joie, qui nous
-débarrassait enfin de toutes nos balayures !</p>
-
-<p>— Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas
-faire un souvenir triste ?</p>
-
-<p>— Attendez, monsieur !… Tout à coup un
-voisin, en courant, arrive, qui nous dit : — « Où
-est le feu ? — Le feu, gros animal, il te crève
-les yeux ! — Pas celui-là, l’autre ! — Nous n’en
-avons point d’autre ! — Alors, dit-il, ça va bien,
-quoique ça soit une idée drôle, de s’asseoir pour
-dîner devant un si gros feu, en plein mitan de
-juillet !… » Voilà qu’à ce moment j’entends le
-tambour… ran, pan, tan ! ran, pan, tan ! et je
-criai : « Ah ! bon ! voilà la fête qui commence ! » — « La
-fête ! Ah bien oui, la fête ! C’est le tambour
-qui annonce partout que vous avez, par accident,
-mis le feu chez vous ! Écoutez maintenant la
-cloche !… » La cloche sonnait, le tambour battait.
-C’était le tocsin et le rappel, et voilà que,
-par la petite rue qui monte vers notre maison,
-étroite et droite comme cette échelle-ci, je vois
-venir contre nous <i>un magasin de monde</i>, tout un
-régiment ! avec des cruches, des seaux, des
-arrosoirs, tout le tremblement, et enfin la
-pompe !… Ceux de la queue, oui, monsieur !
-traînaient la pompe, qui était toute neuve, et
-ceux de la tête, avec leurs casseroles, apportaient
-l’eau !… Oh ! ils étaient bien cent cinquante,
-avec des gamins qui <i>suivaient devant</i>, et
-qui criaient : « Darbous a mis feu ! Darbous a
-mis feu !… » Moi, voyant venir ce spectacle, je
-me lève de table pour mourir de rire à mon
-aise ! J’étais si jeune, alors ! Mais en me voyant
-rire, tous ces gens-là, femmes et hommes, malcontents
-d’avoir été dérangés au bon moment du
-dîner, s’entraînèrent à m’injurier ! Mon père
-veut leur expliquer : on ne le laisse pas ouvrir
-deux fois la bouche ! Et tout le village, monsieur,
-a passé devant moi à la file, qui secouant son
-arrosoir, de colère, qui son pot-à-eau, qui sa
-cruche, en me criant mille sottises, des sottises
-à faire trembler, ce qui ne m’empêchait pas de
-rire : c’était bien tout le contraire !… Par malheur,
-Monsieur le maire qui est médecin, et qui
-était parti dans sa voiture pour voir ses malades,
-en entendant la cloche et le tambour, au galop
-revint au village, et là il entend dire que j’ai
-comploté, moi, pechère ! une mauvaise farce !…
-Alors, le garde me vient dessus, avec son tambour,
-et veut à toute force m’emmener en prison !
-oui, en prison, monsieur, un treize de juillet !…
-Il fallut faire de la défense, avec mon frère le
-cuirassier… Et voilà ce que c’est, monsieur,
-que votre fête de la liberté !… La voilà, la
-liberté !… et voilà le peuple !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Darbous, toujours assis au sommet de son
-échelle, prononça ces paroles d’un ton inimitable
-de parfaite indifférence et de tranquille
-dédain pour les multitudes et pour la politique.</p>
-
-<p>— Et que dit le maire, Darbous ?</p>
-
-<p>— Il dit, comme de juste, qu’il valait mieux
-pour le village que personne ne fût brûlé !</p>
-
-<p>Darbous haussa les épaules, puis tout à coup
-de sa voix terrible :</p>
-
-<p>— Petit ! Et ce mortier ?</p>
-
-<p>— Est-ce que vous croyez, maître Darbous,
-répondit la frêle voix de l’enfant, que je peux,
-à la fois, gâcher du mortier et écouter toutes
-vos histoires !… Le monsieur parle comme une
-affiche, à ce que vous dites ; mais vous, oh ! vous
-parlez comme le catéchisme !</p>
-
-<p>Il alla gâcher du mortier lui-même et acheva
-de mettre la cloche en place ; puis il rangea ses
-outils et, au moment de me quitter :</p>
-
-<p>— A présent, si vous voulez, je vas vous la
-bénir d’un mot, moi, votre cloche, monsieur : je
-souhaite simplement que jamais elle ne dise :
-« Au feu ! au feu ! au feu ! » ni pour de bon, ni
-surtout pour rire !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c19">LES DEUX ÉTAMEURS</h2>
-
-<p class="dedic">A Paul Arène.</p>
-
-
-<p>« <i lang="oc" xml:lang="oc">O ! stablaza casséroll’ è blantsi forcettes ! stablaza !</i> »
-Ce qui veut dire : « O ! étamer casseroles
-et blanchir fourchettes, étamer ! »</p>
-
-<p>Poussant de temps à autre ce cri traditionnel, à
-travers les échos de nos collines de Provence,
-deux étameurs piémontais allaient au hasard,
-de bastide en bastide, par un beau jour d’été.</p>
-
-<p>Ils portaient comme enseigne quelques vieux
-chaudrons qui avaient noirci leurs mains et en
-toute évidence (ne sais comment) leur visage
-qu’on devinait rose pourtant sous les taches de
-suie. Ces étameurs étaient gras et ils marchaient
-à la sueur de leur front, avec nonchaloir,
-en cherchant l’ombre des « clapiers » et des pins
-parasols. De la sueur qui ruisselait sur leur
-visage, une goutte parfois tombait jusqu’à terre,
-noire sur les « roucas » blancs. Les deux « stablazaïres »
-marchaient de conserve, sans échanger
-un mot, en rêvant.</p>
-
-<p>A quoi pouvaient-ils bien rêver dans ce magnifique
-paysage ? Le soleil était sur son déclin.
-Le flanc de nos collines, où s’étagent en gradins
-la vigne et les blés alternés, portait à la fois la
-gloire de juillet et l’espoir de septembre. La
-lumière flottait, dansait, tremblotante comme
-une étoffe transparente, merveilleuse, envolée
-au gré des brises, s’accrochant et s’étalant partout.
-Pas un atome voltigeant qui ne fût prisme ;
-pas un grain de poussière en l’air qui n’apparût
-étincelle. Et à l’horizon, sur la mer scintillante,
-cette gaze, formée d’atomes lumineux et frémissants,
-semblait comme le voile nuptial de la
-Méditerranée amoureuse… C’est peut-être à cela
-que rêvaient les deux compagnons. « <i lang="oc" xml:lang="oc">O ! stablaza
-casséroll’! stablaza !</i> » Brusquement, s’arrachant
-à sa rêverie panthéiste, l’un ou l’autre ouvrait
-sa grande bouche et lançait dans la lumière son
-cri éclatant ; puis la bouche se refermait, et les
-deux stablazaïres poursuivaient leur route,
-muets, précédés de leur ombre longue et suivis
-du bruit de leurs gros souliers heurtés aux
-roches, et du tintement de leurs chaudrons
-entre-choqués.</p>
-
-<p>Or, ainsi cheminant, ils arrivent à la nuit
-tombante, à Pierrefeu. Le petit village, bâti sur
-un mamelon, reçoit à pleines vitres les rayons
-rouges du couchant. Les deux establaza gravissent
-la rampe tortueuse et s’arrêtent au <i>Cheval
-vert</i>, chez l’aubergiste Trotebas.</p>
-
-<p>Ils dînent bien et vont se coucher.</p>
-
-<p>L’hôtelier en personne les conduit à la
-chambre qu’il leur a destinée. Il les précède, un
-« calen » à la main. Le calen fumeux éclaire à
-peine un long corridor dans lequel s’ouvrent, à
-droite et à gauche, une douzaine de portes. La
-porte de leur chambre est la dernière de toutes…</p>
-
-<p>— « Dormez bien, les amis ! dit l’aubergiste ; il
-fait jour de bonne heure en ce mois-ci, et je n’ai
-pas de « viores » plus qu’il n’en faut. J’emporte le
-« calen ». Couchez-vous donc sans lumière. En
-vous déshabillant dans la ruelle, vous ne sauriez
-manquer le lit, et vous n’êtes pas de ces
-commis voyageurs de Paris qui font les « monsigneurs »
-et lisent de couchés ! Ainsi donc, restez
-sans chandelle. Bonsoir… Et crainte des
-voleurs, car mon auberge est pleine — vu le
-romérage et la foire — je retire la clef. Je rouvrirai
-à l’aube. »</p>
-
-<p>— Bonsoir donc, maître Trotebas, disent
-d’une seule voix les deux establaza !</p>
-
-<p>— Bonsoir, bonsoir…</p>
-
-<p>Maître Trotebas, en retirant la clef de leur
-porte fermée à double tour, rit tout seul, d’une
-étrange manière, à la lueur du « calen » odorant,
-car c’est de bonne huile d’olive qui brûle
-dans cette lampe de fer, de forme antique.
-Éclairé en rougeâtre par le « calen » qui se balance
-à son poing, au bout d’une chaîne rouillée,
-le visage de maître Trotebas est plein d’une
-gaieté diabolique et mystérieuse… Quels peuvent
-être les projets du mystérieux et diabolique
-aubergiste ?</p>
-
-<p>Aubergiste facétieux, maître Trotebas, qui a
-tiré son plan, vient d’enfermer à double tour
-les deux étameurs dans une chambre noire,
-sans jour d’aucune sorte, sans fenêtre ni soupirail,
-dont la porte même ouvre dans un corridor
-obscur, où la clarté du ciel ne peut pénétrer
-que par d’autres portes ouvertes… « Eh !
-eh ! eh ! le bon tour, ma foi !… » L’ingénieux
-Trotebas rit tout seul en redescendant dans la
-grand’salle basse ; car Trotebas est un maître
-« galejaïre », un émérite farceur, la joie et
-l’honneur du village, l’auteur et l’acteur comique
-de sa commune, où les théâtres sont
-inconnus… Trotebas rit donc étrangement à la
-lueur de son « calen », car il a conçu l’idée
-d’une farce admirable dont les deux étameurs
-seront les involontaires héros, une mirobolante
-comédie qui lui fera le plus grand honneur et
-dont on s’entretiendra à vingt lieues à la ronde,
-le soir, dans les veillées, pendant longtemps !…</p>
-
-<p>Le lendemain matin, l’Aurore aux doigts de
-rose, se soulevant sur la pointe des pieds, chercha
-par monts et vaux, dans les « drayes » fleuries
-de thym et de lavande, les deux stablazaïres
-matineux, et s’étonna de ne pas les rencontrer !</p>
-
-<p>Eux qui d’ordinaire, levés « avant jour », lestés
-d’un pain frotté d’ail et arrosé d’un verre de
-« garden », promenaient leurs chaudrons sonores
-sous les pinèdes, à l’heure où le soleil
-commence à paraître, que faisaient-ils donc aujourd’hui
-et comment n’étaient-ils pas encore
-par chemins ? — Eh quoi ! seraient-ils pour la
-première fois oublieux de leur maîtresse, l’Aurore,
-dont ils n’ont jamais manqué le royal
-petit lever, et qui se plaît tant à se mirer dans
-le poli de leurs chaudrons de cuivre ? Hélas ! la
-matinée se passe, et les deux stablazaïres, victimes
-de la ruse, pleins d’une confiance primitive
-et d’une primitive candeur, dorment côte à côte
-dans le même lit, à poings fermés, comme il sied
-à des Piémontais qui ont fait plus de seize
-lieues d’une haleinée.</p>
-
-<p>Le premier des deux qui s’éveille a dormi plus
-d’un tour de cadran, douze heures ! Il est dix
-heures du matin. Il n’a plus sommeil, plus du
-tout, mais, comme il fait encore nuit, il s’étonne
-de son insomnie et se donne de garde d’éveiller
-le camarade… Le camarade de son côté ne dort
-plus, et se garde bien de bouger, car, surpris de
-son insomnie, il ne veut pas que son camarade
-en pâtisse !</p>
-
-<p>Ainsi, côte à côte, éveillés et n’osant se parler,
-dans leur délicatesse exquise et dans la crainte
-des coups de poing l’un de l’autre, tous deux restent
-longtemps couchés, roides, immobiles, silencieux,
-rongés par l’ennui de ne pas dormir, et
-les yeux écarquillés dans l’obscurité. Tout à
-coup, il semble à l’un d’eux qu’il a entendu une
-sonnerie… Il compte en lui-même les coups
-d’une horloge fantastique et l’halluciné laisse
-échapper ce cri : « Miéjour ! »</p>
-
-<p>Pourquoi <i>midi</i> ? et pas minuit ? il est midi, en
-effet ! Quelle voix secrète a révélé à cet homme
-la vérité de l’heure ? Eh ! celle que Dieu a mise
-dans l’estomac de tout honnête homme : la voix
-de la faim !</p>
-
-<p>— « Ouvre la fenêtre, » dit à l’un l’autre.
-L’autre, de la chercher à tâtons, la fenêtre ; mais
-on sait qu’il n’y a point de fenêtre dans la chambre
-qu’a donnée l’aubergiste à ses hôtes mystifiés.</p>
-
-<p>— La fenêtre ?… Je ne la peux pas trouver !</p>
-
-<p>— Quel âne !… De l’eau à la mer, par la madone !
-tu n’en trouverais pas, fada !</p>
-
-<p>Et voilà nos deux hommes ensemble, à tâtons
-tous les deux, cherchant la fenêtre le long des
-murs ! ils ne heurtaient aucun meuble, car la
-noble chambre n’était meublée que d’un lit : ils
-tâtonnaient donc dans l’obscurité, ne palpant
-que murailles plates, ouvrant leurs yeux tant
-qu’ils pouvaient et commençant à pâlir de peur,
-car le sortilège semblait s’en mêler, et de vrai,
-quant à supposer sans fenêtre une chambre
-d’auberge, non, cela ne leur venait pas !</p>
-
-<p>Pendant ce temps, pieds nus pour ne pas être
-entendus, l’aubergiste et ses clients, « grouliers »
-et marchands forains, les amis de l’aubergiste
-et sa famille, ses quatre enfants (son
-chien même était là qui aboyait par instant et
-se faisait battre), tous, dans le corridor obscur,
-tâchaient de deviner au bruit ce que faisaient
-dans l’ombre les deux victimes.</p>
-
-<p>A force de chercher la fenêtre, les stablazaïres
-trouvèrent la porte ! et va de la frapper et « basseler »
-à tour de bras, à coups de pied, en jurant
-comme s’ils étaient en colère. Et l’aubergiste de
-répondre tout à coup avec sa voix enflée à la
-croquemitaine :</p>
-
-<p>— Qui pique ainsi, tron de sort ! Avez-vous
-fini, ô mandrins ! Voleur de tonnerre ! eh ! fénas !
-Attendez, si j’y vais, je vous ferai bien taire !…
-Attendez, étameurs de carton !</p>
-
-<p>Et tout en disant : « Attendez », prestement il
-se déshabillait, se mettait en chemise, comme
-un homme au saut du lit, et prenait en main et
-allumait la lanterne nocturne dont on se sert
-pour visiter l’étable. Et tout l’auditoire, pieds
-nus, étouffant d’un rire contenu et qui s’échappait
-parfois des bouches en sifflant comme un
-vent coulis, dégringolait l’escalier, pour ne pas
-arrêter si tôt la bonne farce.</p>
-
-<p>Maître Trotebas ouvrit la porte et, terrible sur
-le seuil :</p>
-
-<p>— « Oh ! marrias ! Coqs de rue, douleurs de maison !
-va-nu-pieds, coureurs de grand’route ! Allez,
-ô étameurs de ma tante ! n’avez-vous pas crainte,
-qué ? Que vous prend-il de basseler ainsi ! Êtes-vous
-fous, donc, ou seulement ivres ! Il y a pourtant
-quatre heures déjà que vous avez bu en mangeant !
-S’il se peut ! Un escaufestre ainsi ! Nous
-irons chercher les gendarmes tout à l’heure si
-nous voulons « plier l’œil ! » Oh ! oh ! brigand de
-sort et pétard de cougourde ! je tiens auberge
-peut-être pour que ces musiciens de chaudrons
-viennent me faire musique de nuit et m’éveiller
-la maison, troubler les braves voyageurs et faire
-japper tous les chiens ! A cette heure de nuit,
-canaille, que vous prend-il de faire les mitamates ?
-Il est juste minuit ; que voulez-vous ?
-Dormez ! je vous ai dit qu’au jour on vous réveillera !
-Les chaudrons sont-ils si pressés d’être
-étamés qu’il faille en démolir ma porte ? En voilà
-assez ! Dormez, que j’ai dit ! »</p>
-
-<p>Deux grands coupables, pris sur le fait, n’ont
-pas mine plus piteuse que les deux stablazaïres,
-qui, tête basse, s’allèrent coucher, et, à force de
-le vouloir, fatigués d’ailleurs par une faim tiraillante,
-de nouveau firent un long somme qui les
-tint sourds et muets jusqu’à la nuit, tandis que se
-gaudissait à leurs dépens le village tout entier.</p>
-
-<p>Tout le village, et les paysans venus pour le
-romérage, à la porte de l’auberge se pressaient,
-curieux, se racontant cent fois les détails de la
-nuitée, impatients de la suite, et l’inventant
-par avance avec divers dénouements.</p>
-
-<p>Que de pots versa l’heureux Trotebas aux
-curieux assoiffés ! — Trois commis voyageurs,
-qui devaient partir ce jour-là, firent bonne dépense
-encore, afin d’assister à la fin de l’aventure.</p>
-
-<p>Cependant, à la nuit bien close, s’éveillèrent
-les deux héros. Et va de bâiller et de s’étirer en
-musique :</p>
-
-<p>— Me semble qu’elle est longue, la nuit, dis
-un peu, toi, — longue, <span class="small">LONGUE</span>, LONGUE !</p>
-
-<p>— Oh ! oui, répondit le camarade, si longue
-que jamais je n’ai vu sa pareille.</p>
-
-<p>— De sûr, on ne dirait pas une nuit d’été !</p>
-
-<p>— Ni même d’hiver, cambarada !</p>
-
-<p>— Et moi, je dis que peut-être on nous a
-emmasqués !</p>
-
-<p>— Oui, j’ai vu, hier au soir, en bas, pendant
-que nous mangions la soupe, un homme qui
-nous regardait en riant, et non d’un mauvais
-air !</p>
-
-<p>— Ah ! nous aurons mangé d’une herbe !</p>
-
-<p>— Il faut encore — tant pis — repiquer à la
-porte !…</p>
-
-<p>— Attends, j’y vais… attends un peu…</p>
-
-<p>Et, de peur de fâcher trop l’aubergiste, c’est
-tout discrètement, cette fois, que les stablazaïres
-inquiets frappent à la porte : toc, toc, toc !</p>
-
-<p>Et, appliquant la bouche au trou de la serrure,
-de sa plus douce voix, l’un d’eux :</p>
-
-<p>— Maître Trotebas !… O maître Trotebas !
-Ouvrez-nous un peu, qu’il doit être jour, cette
-fois !… Nous avez-vous oubliés, ô maître Trotebas !</p>
-
-<p>Il les entend, pardieu, le bonhomme aux
-aguets ! Le compère se tient de rire ! Et, cette
-fois, il ouvre, dans le corridor, la porte de sa
-chambre en face de la leur ; et, dans sa chambre,
-il a ouvert la fenêtre par où se peut voir une
-bonne lune bien pleine et ronde comme un fond
-de chaudron luisant, tout de neuf étamé.</p>
-
-<p>L’aubergiste, encore en chemise, et sa lanterne
-au poing, apparaît aux deux stablazaïres :</p>
-
-<p>— Eh bien, les amis ? à la bonne heure, cette
-fois ! voilà qui est parler sans trop de bruit ! en
-gens honnêtes ! mais que ne dormez-vous, que
-diable ! jamais je ne vis gens si éveillés ! avez-vous
-la fièvre et que vous faut-il ? L’essentiel
-ne vous manque pas dans la chambre que vous
-avez !</p>
-
-<p>A ce ton de naturel et de douceur, les stablazaïres
-sentent la conviction de leur folie se
-glisser doucement dans leur sein, et s’excusant
-de l’erreur répétée, avec force soupirs, se remettent
-au lit !</p>
-
-<p>Dormirent-ils, ou non ? Ils se livrèrent d’abord
-à une consternation silencieuse. Convaincus,
-mais étonnés, ils veillèrent dans l’ombre, immobiles
-comme deux statues, en espérant le jour,
-ne songeant qu’au soleil ! Oh ! comme leur tête
-était pleine de levers d’aurore, resplendissants !…
-Quand le jour fut proche, — le second
-jour ! — de lassitude ils firent encore une espèce
-de somme d’où ils furent en sursaut éveillés par
-l’aubergiste en grande indignation !</p>
-
-<p>— Eh quoi ! dormias, vous êtes la nuit miaulants
-et criards comme chats de gouttière, et, au
-jour, muets comme des sars ! Debouts, beaux
-fainéants ! Dépêchez ! je vous fais lumière… je
-vous ai, par les saints, préparé une soupe à se
-lécher les doigts, et abondante comme pour des
-hommes qui seraient restés un jour sans manger !…
-Dépêchez donc, avant une heure il sera
-jour plein, paresseux !</p>
-
-<p>Ils furent vite habillés, pour être vite à la
-soupe ! et comme ils mangèrent ! Dieu sait !
-après une assiettée, une autre, et l’aubergiste
-les regardait faire, et les clients et tout le
-monde, — en riant.</p>
-
-<p>— O bonnes gens, disaient les stablazaïres,
-on dirait que vous n’avez jamais rien vu !</p>
-
-<p>Le repas — une chaudronnée de soupe — le
-repas achevé, ils prirent leurs chaudrons sur
-l’épaule, et quand ils furent pour payer :</p>
-
-<p>— Non, non, braves stablazaïres, dit le plaisant
-mais honnête aubergiste, je peux, en ce
-temps-ci, où j’ai tant de voyageurs à cause de la
-foire, donner pour rien la retirée à deux bons
-garçons comme vous ; et cette fois, amis, je me
-tiens pour payé.</p>
-
-<p>Ils s’en allèrent donc, les deux stablazaïres,
-bien contents de l’affaire ; et comme tout le village
-était sur pied, chacun sur sa porte, pour les
-voir passer, eux, héros d’une telle farce, — ils
-s’en allèrent disant, tandis que l’aube blanchissait
-et que chantait le coq :</p>
-
-<p>— Comme on se lève matin, en ce pays du
-diable !</p>
-
-<p>— Eh, pardi ! je le crois ! les nuits y sont si
-longues !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c20">LE VASE D’ARGILE</h2>
-
-<p class="dedic">A Clément Massier.</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Jean avait, de son père, hérité un petit enclos
-au bord de la mer. Autour de l’enclos, bourdonnaient
-les ramures des pins qui répondaient aux
-bruissements des vagues. Au pied des pins, le
-sol était rouge, et l’ombre pourpre de la terre,
-tombant dans le bleu des vagues du golfe, les
-rendait violettes et tristes, le soir surtout, aux
-heures de rêverie.</p>
-
-<p>Il y avait, dans l’enclos, des roses et des
-fraises. Les belles filles du voisinage venaient
-chez Jean acheter de ces fruits et de ces fleurs,
-comparables à leurs joues. Roses, lèvres et
-fraises, ayant même jeunesse, avaient la même
-beauté.</p>
-
-<p>Jean vivait heureux, devant la mer, au pied
-des collines, sous un olivier planté devant sa
-porte, et qui, en toute saison, faisait flotter sur
-son mur blanc une dentelle d’ombre bleuâtre.</p>
-
-<p>Auprès de l’olivier, il y avait un puits. L’eau
-en était si fraîche et si pure que les filles du
-voisinage, aux joues de rose, aux lèvres de
-fraise, y venaient, matin et soir, avec leurs
-cruches. Sur leur tête couronnée d’un coussinet,
-elles portaient, en les soutenant de leurs
-beaux bras nus, relevés en anses vivantes, les
-cruches, sveltes et rebondies comme elles.</p>
-
-<p>Jean regardait toutes ces choses et il admirait
-et bénissait la vie. Comme il n’avait pas vingt
-ans, il aima d’amour une des belles filles qui
-puisaient de l’eau à son puits, qui mangeaient
-ses fraises et qui respiraient ses roses.</p>
-
-<p>Il dit à cette jeune fille qu’elle était pure et
-fraîche comme l’eau, savoureuse comme la fraise
-et suave à respirer comme la rose. Alors, la
-jeune fille sourit.</p>
-
-<p>Il lui répéta la même chanson et elle fit la
-moue.</p>
-
-<p>Il lui répéta son même refrain ; et elle épousa
-un matelot qui l’emmena sur la mer lointaine.</p>
-
-<p>Jean pleura beaucoup, mais il admirait toujours
-et il bénissait la vie. Jean pensait quelquefois
-que la fragilité de ce qui est beau, la brièveté
-de ce qui est bon, donne du prix à la bonté
-et à la beauté des choses.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Un jour, il s’avisa que, sous la croûte végétale,
-la terre rouge de son champ était d’excellente
-argile. Il en prit un peu dans sa main, la mouilla
-de l’eau de son puits, et façonna un vase naïf
-en songeant aux belles filles qui ressemblent à
-des amphores sveltes à la fois et rebondies.</p>
-
-<p>La terre de son champ était, en effet, d’excellente
-argile. Il se fabriqua une roue de potier ; il
-construisit de ses propres mains, avec son argile,
-un four qu’il adossa à la muraille de sa maison,
-et il se mit à fabriquer de petits pots à mettre
-des fraises.</p>
-
-<p>Il devint habile à cette besogne, et tous les
-jardiniers des environs venaient chez lui s’approvisionner
-de ces pots légers, poreux, d’un
-beau rouge, rebondis et sveltes, où la fraise s’entasse
-sans s’écraser et dort à l’abri d’une feuille
-verte…</p>
-
-<p>La feuille, le pot, les fraises, forme et couleur,
-cela enchantait le monde, et les acheteuses, au
-marché de la ville, ne voulaient plus de fraises
-que vendues dans les pots, sveltes et rebondis,
-de Jean le potier.</p>
-
-<p>Et plus que jamais les belles filles visitèrent
-l’enclos de Jean. Elles apportaient maintenant
-des paniers de roseaux tressés, des « canestelles »
-où s’empilaient les pots vides, rouges et
-frais. Mais Jean savait maintenant regarder les
-filles sans les désirer. Son cœur était, pour toujours,
-sur la mer lointaine.</p>
-
-<p>Cependant, à mesure que se creusait et s’élargissait,
-dans son enclos, la fosse où il prenait
-son argile, il vit que ses pots à enfermer des
-fraises se coloraient diversement, teintés parfois
-de rose, parfois de bleu ou de violet, parfois de
-noir ou de vert. Et ces nuances de la terre lui
-rappelaient les plus belles choses qui eussent
-réjoui ses yeux, plantes, fleurs, mer et ciel. Il se
-mit alors à choisir, pour faire ses vases, les
-nuances de la terre, qu’il mariait délicatement.
-Et ces couleurs, produites par des siècles d’ombres
-et de jours alternés, lui obéissaient, modifiées
-à son gré en une seconde.</p>
-
-<p>Sur la roue, qui tournait comme un soleil, à
-l’ordre de son pied agile, c’est par centaines
-qu’il modelait chaque jour ses pots à fraises. La
-masse d’argile informe, tournoyante au centre
-du disque, sous le toucher du doigt, s’élevait
-brusquement comme une corolle de lis, s’allongeait,
-s’écrasait au gré du potier, s’enflait ou se
-rétrécissait, vivante. Le potier créateur animait
-la terre.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Et comme il songeait toujours aux choses qu’il
-avait le plus admirées, sa pensée, son souvenir,
-son impondérable volonté descendaient de son
-front dans ses doigts par où, sans qu’il sût comment,
-il communiquait à l’argile le principe de
-la vie mystérieuse, que le plus savant ne définit
-pas. Et les humbles ouvrages de Jean le potier
-avaient des grâces surprenantes. Dans telle
-courbe, dans tel coloris, il mettait un souvenir
-de jeune sein palpitant ou de fleur épanouie, ou
-même de couleur du temps, et de peine ou de
-joie.</p>
-
-<p>Aux heures de repos, il marchait, les yeux
-fixés à terre, étudiant les variations de ton du
-terrain sur les falaises, dans les plaines, au flanc
-des collines.</p>
-
-<p>Et le désir lui vint de modeler un vase unique,
-un vase merveilleux, et par lequel vivrait, pour
-l’éternité, quelque chose de toutes les beautés
-fragiles que ses yeux avaient vues, quelque
-chose même de toutes les joies brèves que son
-cœur avait éprouvées, et même un peu de sa
-douleur divine d’espérance, de regret et d’amour.</p>
-
-<p>C’était alors un homme dans toute la force de
-l’âge. Et, cependant, pour mieux méditer sur son
-désir, il renonça au travail bien rémunéré, qui
-lui avait permis, il est vrai, de mettre de côté
-un petit trésor. Sa roue ne tournait plus, comme
-autrefois, du matin au soir. Il laissa d’autres
-potiers fabriquer des pots à fraises par milliers.
-Les marchands désapprirent le chemin de l’enclos
-de Jean. Les jeunes filles y vinrent toujours,
-par bonheur, à cause de l’eau fraîche,
-des roses et des fraises, mais les fraisiers, mal
-cultivés, périrent ; les rosiers se firent sauvages
-et s’en allèrent, par-dessus les murs de
-l’enclos, offrir au passant du chemin leurs roses
-poudreuses. Seule, l’eau du puits demeura
-fraîche et abondante, et cela suffit à attirer
-autour de Jean l’éternelle jeunesse, l’éternelle
-gaieté.</p>
-
-<p>Seulement la jeunesse, pour Jean, devint
-moqueuse ; moqueuse pour lui devint la gaieté.</p>
-
-<p>— Eh ! maître Jean ! ton four ne va plus ? Ta
-roue, maître Jean, ne tourne plus guère ? Quand
-le verra-t-on, ton pot merveilleux qui sera beau
-comme tout ce qui est beau, épanoui comme la
-rose, grenu comme la fraise, et parlant, s’il faut
-t’en croire, comme les lèvres ?</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis
-sur son banc de pierre, à côté de son puits, à
-côté de son four de potier, sous l’ombre en dentelle
-de son olivier, devant son enclos vide dont
-tout le terrain est de bonne argile, mais ne produit
-plus ni fraises ni roses.</p>
-
-<p>Jean disait autrefois : « Il y a trois choses :
-les roses, les fraises, les lèvres. » Toutes les
-trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles
-et même celles des enfants sont pour lui devenues
-moqueuses :</p>
-
-<p>— Eh ! père Jean ! tu vis donc comme les
-cigales ? jamais on ne te voit manger, père
-Jean ?… Le père Jean vit d’eau fraîche !… Qui
-devient vieux devient enfant ! Qu’y mettras-tu,
-dans ton beau vase, si jamais tu le fabriques,
-vieux fou ? il ne gardera pas même une goutte
-de l’eau de ton puits ! Va-t’en peindre des cages,
-vieille bête, et fabriquer des gargoulettes ! Les
-gargoulettes retiennent l’eau comme une cage
-retient le vent !</p>
-
-<p>Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces
-railleries, il répond par un bon sourire… Il respecte
-les bêtes et partage avec des pauvres son
-pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère,
-mais il n’en souffre nullement. Il est tout amaigri,
-mais sa chair n’en est que plus saine. Sous
-l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif
-au monde, avec des clartés de source où se mire
-le jour.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui
-tourne au choc rythmé de son pied, se met à
-modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu
-en rêve. La roue horizontale tourne comme un
-soleil, au battement rythmé de son pied. La
-roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse,
-se renfle, s’écrase en masse informe, pour
-renaître de lui-même sous la main de Jean.
-Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur
-soudaine d’une invisible tige. Il s’épanouit
-triomphal. Et le vieillard, dans ses mains tremblantes,
-l’emporte vers le four bien préparé où
-le Feu doit, à la beauté de la Forme, ajouter la
-beauté, fuyante et décisive, de la Couleur.</p>
-
-<p>Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé,
-a entretenu et mesuré la flamme, ouvrière des
-tons nuancés.</p>
-
-<p>A l’aube, l’œuvre doit être achevé.</p>
-
-<p>Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos
-désolé, élève, vers la lumière du jour naissant,
-la Forme légère, née de lui, en laquelle il veut
-retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans
-la forme et la couleur du petit vase fragile, il a
-voulu fixer, pour toujours, la couleur et la forme
-éphémères des plus belles choses… O Dieu du
-jour ! le miracle est accompli ! Le soleil éclaire
-des courbes rebondies et sveltes, des colorations
-infiniment nuancées et fondues avec unité, qui
-font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin
-des yeux, les joies et les douleurs savoureuses
-que donnent aux jeunes hommes les
-jeunes filles pareilles à des roses mousseuses, les
-lèvres semblables à des fraises, les bras arrondis
-en anses des porteuses d’amphore, les seins
-palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore,
-et les mers violettes et tristes au soleil
-couchant… O miracle de l’art où la vie se résume,
-pour éterniser la joie !</p>
-
-<p>L’humble artiste élève, vers la lumière du
-jour naissant, son chef-d’œuvre fragile, fleur de
-son âme naïve.</p>
-
-<p>Il l’élève dans ses mains tremblantes comme
-pour l’offrir aux dieux inconnus qui firent la
-beauté première. Mais voilà que ses mains, trop
-tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup,
-comme son corps vacillant laisse échapper son
-âme, et le rêve du potier, tombé avec lui à terre,
-se brise et s’éparpille en miettes.</p>
-
-<p>Où est-elle, maintenant, la forme du vase,
-telle que l’a éclairée un instant l’aurore nouvelle,
-telle que seuls l’ont vue et le soleil et
-l’humble artiste ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse
-et pure du divin Rêve un instant réalisé.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="r small"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Vierge pâle</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pietà</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">33</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Mensonge de chien</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">43</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Coup de fusil d’un Corse</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">55</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Esprits frappeurs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">69</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Horrible nuit</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">81</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Noël de grand-père</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">97</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Noël du Petit Zan</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">113</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Roman comique en miniature</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">135</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Tiste le tambour-major</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">147</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Régiment qui passe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">161</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Chef-d’œuvre</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">167</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Toute une vie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">185</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Immortelle</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c14">203</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Étrennes du père Zidore</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c15">227</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Lettre</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c16">241</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Retour des cloches</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c17">251</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Quinze août et quatorze Juillet</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c18">267</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Deux Étameurs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c19">277</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Vase d’argile</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c20">291</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.</p>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;ÉTÉ À L&#039;OMBRE</span> ***</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
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