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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Été à l'ombre - -Author: Jean Aicard - -Release Date: January 11, 2023 [eBook #69770] - -Language: French - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - book was produced from images made available by the - HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTÉ À L'OMBRE *** - - - - - - JEAN AICARD - - L’ÉTÉ - A L’OMBRE - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON - - Tous droits réservés. - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -OUVRAGES DE JEAN AICARD - - - DIAMANT NOIR - ROMAN - Un volume in-18 3 fr. 50 - - L’IBIS BLEU - ROMAN - Un volume in-18 3 fr. 50 - - FLEUR D’ABIME - ROMAN - Un volume in-18 3 fr. 50 - - LE PAVÉ D’AMOUR - ROMAN - Un volume in-16 (Collection des Auteurs célèbres). - Prix 60 cent. - - LE PÈRE LEBONNARD - Drame en quatre actes, en vers. - Un volume in-8º 3 fr. 50 - - DON JUAN - ou - LA COMÉDIE DU SIÈCLE - Un volume in-18 3 fr. 50 - - - - -AVE - - - - -A - -FRÉDÉRIC MONTENARD - - -A toi, le peintre exact des étés qui chauffent à blanc, et des ombres -couleur de pervenche, je dédie ce livre, parce que tu y retrouveras -quelques souvenirs de notre pays où ta bastide n’est pas loin de la -mienne, où la lumière et l’azur sont des réalités brutales, où l’ombre -est un rêve en vain désiré. - -Tu retrouveras, dans ce petit livre, le potier notre voisin, le savetier -et le maçon de notre village, la culture ardente des immortelles, -inaltérables fleurs du souvenir, et cette histoire des deux étameurs, -bonne à réjouir des simples, des enfants, des villageois restés -candides. - -Si tu veux essayer de lire, l’été, à l’ombre, emporte ce livre. C’est un -recueil d’histoires brèves, lecture facile à couper de petits sommes -rythmiques et doux, conseillers d’indulgence, et durant lesquels le -songe du lecteur satisfait achève et embellit les rêves du conteur... - - * * * * * - -Lis mon livre l’été, à l’ombre. - -J. A. - -La Garde-près-Toulon, 10 juillet 1895. - - - - -LA VIERGE PALE - -A Gaston Bonnier. - - -I - -Il mettait au-dessus de sa tête angélique deux petites ailes courtes, -légères et blanches, le bonnet d’Yvonne. - -Yvonne était blonde, avec des yeux très bleus et un visage pâle, pâle -comme le visage de ces madones en cire qu’on voit dans les églises de -village, enfantines et anciennes, sous des globes de verre. - -Oui, elle avait l’air d’une sainte mystique, la douce et blanche Yvonne, -et c’est pour cela que Jacques l’avait aimée. - - -II - -Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait vingt-huit ans. Avec un -bon esprit très droit, net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était -sorti en bon rang de l’École navale. De taille moyenne, mais très fort, -il se vantait de sa force avec un joli rire jeune, plein de mépris pour -les faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien d’offensant. On ne -pardonne pas «un plus fort»; on pardonne «un trop fort», contrairement à -ce qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend moins ombrage du -simple talent que du génie, jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est -imposé... Quand la conversation «s’amenait» sur la force physique, -Jacques tirait en silence de sa poche une pièce de dix francs en or--et, -doucement, doucement, entre ses doigts, il la ployait comme du plomb. Ou -bien il faisait apporter un jeu de cartes, et les trente-deux cartes -étaient déchirées à la fois, tout doucement... C’était l’amusement des -carrés d’officiers, cette manie de Jacques. Tout le monde essayait de -l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait à déchirer que douze -cartes à la fois; un autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la -pièce de dix francs. - -Il avait une volonté qui était d’acier, comme ses doigts. Un cou de -taureau, des épaules d’hercule. Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela, -marqué pour devenir le type du «marin énergique»... Le contraire d’un -poète fade... Et pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre ses -petits doigts et le ploya, le ploya... comme la pièce de dix francs... -le déchira, le déchira... comme le jeu de trente-deux cartes. - - -III - ---Jacques, mon fils, à quoi te mènera cet amour? Cette Yvonne n’est pas -du tout ce qu’il te faut. C’est une demi-bourgeoise qui n’a qu’une -demi-éducation. Je ne te dirai pas qu’elle n’a point de fortune; cela -n’est pas grave, puisque tu en as, mais le fils de l’amiral Kardec ne -peut pas, ne doit pas épouser cette fille. Réfléchis, mon doux Jacques. -Si ton père vivait, tu l’écouterais, lui! Il te ferait comprendre. - -Jacques secouait la tête et, à toute objection, répondait simplement, -obstinément, patiemment: - ---Je l’aime! - -Sa mère se sentait vaincue. Elle connaissait l’entêtement des Kardec: -«Jacques est butté», se disait-elle, comme au temps où l’amiral opposait -à la sienne une de ces volontés inflexibles qui avaient fait de lui un -chef de premier ordre. - -Alors, la pauvre mère, avec timidité, essaya de dire, pour finir: - ---Tu sais, une fois, avec Jean Lepic, le matelot, cette fille a fait -parler d’elle... - ---Je connais cette histoire, dit Jacques, ne m’en parlez plus jamais, je -vous en prie, ma mère... Et il serait fâcheux qu’une autre personne que -vous m’en parlât!... Vous conviendrez bien qu’avant de me connaître, -Yvonne a pu sentir son cœur battre, sans qu’on ait le droit de lui en -faire un crime. Elle a souri à ce Jean Lepic, peut-être... Nous avons -tous eu de ces amours d’enfant... Et après? Yvonne sera ma femme, ma -mère, vous ne voudrez pas me désespérer. - -La mère temporisa. - ---Tu es bien jeune!... il faut naviguer encore... Marié, tu n’aimeras -plus la mer! Alors, tu demanderas un poste à terre... Mais aujourd’hui -c’est trop tôt pour renoncer aux beaux, aux grands voyages... Profite de -ta jeunesse, de ta santé, de ta force!... - -Jacques souriait à la vie, qu’il sentait en lui puissante, indomptable. -Santé, force, jeunesse, tout cela était en lui si vivant en effet, si -certain! et comme chantant. - -Dans les moments où il se sentait ainsi insolemment joyeux d’être jeune -et fort, s’il était avec quelqu’un de ses camarades d’école, il le -poussait de l’épaule, en clignant de l’œil... ce qui voulait dire: -«hein! te souviens-tu des bonnes raclées du Borda?... on pourrait -recommencer!» - -Et pourtant, d’un tout petit coup d’épaule... Mais voici ce qui arriva: - - -IV - -Jacques dut quitter le port de Brest pour le port de Toulon. - -Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement. Elle espérait -toujours que Jacques oublierait. - -Mais Jacques était touché, bien touché. La pointe fine d’une épée -invisible l’avait piqué au plus profond du cœur. Un poison sourd -subtilement courait en lui. Au fond, pas un amour ne ressemble à un -autre amour. Pas un être n’aime comme un autre être... On dit que sur -les myriades de feuilles d’une forêt de chênes, on ne trouverait pas -deux feuilles qui, posées l’une sur l’autre, puissent coïncider -parfaitement... Tous les visages humains sont des visages, et se -ressemblent sans être semblables... Et si vous croyez que les oiseaux de -même espèce se confondent entre eux, vous vous trompez... Eux, ils se -distinguent bien, et chez les rossignols ou les pinsons, on n’est pas -seulement une espèce, on est des personnes... - -L’amour de Jacques était singulier. Les sensations des êtres étant -produites par des circonstances agissant sur des natures, il faudrait, -pour que deux amours fussent pareils, que non seulement les natures mais -les circonstances fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement que -celles-ci du moins diffèrent à l’infini. - -Le jeune officier avait couru le monde, et en France, en Grèce, au -Japon, à Taïti, il avait eu, comme tous ses camarades, des femmes -jaunes, vertes ou bleues... il avait eu des maîtresses et il les avait -aimées... mais jamais il n’avait rien éprouvé de pareil à ce qui se -passait en lui maintenant. Jacques était possédé. La figure d’Yvonne, -pâle, diaphane, semblable à une apparition, flottait sans cesse autour -de lui... Elle lui semblait une de ces créatures faites de vapeurs -lumineuses et dont il est parlé dans les histoires spirites... Elle ne -le quittait pas. Il était comme le médium de cet esprit. Y avait-il là -en effet un phénomène transcendant de force psychique, une attirance -d’âme qui appelait à lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la -bien-aimée? Qui sait?--Toujours est-il que ce vigoureux garçon aimait en -vrai fou une ombre faite de lumière diffuse, la pâle et mystique -fiancée... qui lui avait accordé pourtant le baiser de chair... - -Il lui écrivait: - -«Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je suis embarqué à bord de -l’_Atalante_, et de quart tous les deux jours seulement. J’étais -silencieux, je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant, mes -camarades ont raconté gaiement des histoires de force... On s’attendait -au tour de la pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas même -essayé... Il m’a semblé que je ne pourrais plus, que ma force s’en va... -qu’elle s’en est allée. Je ne mange guère, je ne dors plus; je pense à -toi, je te vois. - -«Ma mère se montre toujours plus sévère. Mais ne crains rien, ma chère -Yvonne, il y a des amours qui bravent tout, qui sacrifient tout, que -rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur; mais, pourquoi ne pas le -dire? je marcherais sur des morts pour aller à toi! - -«Ma chère figure de sainte! Aime-moi bien. Te rappelles-tu notre premier -rendez-vous? C’était à l’église. Tu étais arrivée la première... Je te -reconnus tout de suite. Ton petit bonnet me parlait; je voyais de profil -ton doux visage en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre, au -grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes si blanches, tu avais -l’air d’une nonne--oui--d’une image de sainte. Comme tes yeux -s’abaissaient tristement! Comme ils s’élevaient avec passion vers la -Vierge au manteau bleu, semé d’étoiles! Ah! Yvonne, c’est que, malgré -tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est sacré--et rien -n’empêchera que tu deviennes ma femme... Je passerai par-dessus tout... -Je briserai pour toi--que Dieu me pardonne!--le cœur de ma bonne et -tendre mère!... Mais j’ai aussi des devoirs envers toi, Yvonne--et je -les accomplirai... - -«Regarde demain soir, la belle étoile, à dix heures. Je prendrai le -quart à cette heure-là. Je la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes -se rencontreront dans l’espace infini.» - - -V - -Yvonne répondait: - -«Jacques! Jacques! pourquoi m’as-tu abandonnée? Tu as bien fait, -Jacques, il le fallait... il faut complaire avant tout à ta sainte -mère... Mais non, je suis folle... reviens! donne ta démission... Ne -m’écoute pas, mais laisse-moi dire! Cela me soulage... je vis et je -meurs de toi... Si tu t’en vas loin, je mourrai!... Jacques, ne -m’abandonne pas! Tu vois, je pense tout à la fois les choses les plus -contradictoires, mais crois-moi, je saurai être raisonnable, sage quand -il le faudra... Cela me soulage de tout te dire. A qui cela fait-il du -mal? L’essentiel est que tu sois libre... Et tu es libre, le sens-tu -bien? Oh! ce baiser! Ton baiser, Jacques!... il me brûle... Oh Dieu! -quand j’y pense, le feu de la honte brûle mes joues qui pourtant restent -pâles, de cette pâleur que tu aimes tant!... je suis passée hier près de -l’endroit... t’en souviens-tu bien, Jacques? près de cette petite hutte -de pêcheur où ton Yvonne... Ah! mon Dieu, mon Dieu! crois-tu que Dieu me -pardonnera?... Mais qu’importe, si tu m’aimes, si tu ne m’oublies -jamais! Oh! Jacques, Jacques, comme j’ai été tienne! ô mon révélateur -divin! mon ami! Tâche de te distraire... oublie-moi, cause avec tes -camarades... ne reste pas si seul... Pourvu que tu ne me trompes pas, -amuse-toi... je serai si heureuse de te savoir content! - -«J’ai regardé l’étoile, l’autre nuit; je la regarderai tous les soirs... -J’ai cru sentir sur moi ton regard... Nous étions tous les deux haut, -très haut, en plein ciel, près de l’étoile... et c’est là que nous nous -sommes rencontrés, dans un baiser céleste... Ton Yvonne.» - - -VI - -Ces lettres, Jacques les mettait sur son cœur et elles y faisaient comme -une brûlure. - - -VII - -Le lieutenant de vaisseau habitait, à Toulon, une chambre garnie. - -Un soir, vers minuit, comme il rentrait, à son premier étage, à tâtons, -il sentit, en étendant la main vers la porte, qu’il touchait -quelqu’un... qui, au contact, ne remua ni ne parla. Surpris, il cria -dans l’ombre: - ---Qui est là? - ---Jacques! - -Il frissonna tout entier, éperdu, prêt à tomber. C’était la voix -d’Yvonne, et, dans cette obscurité, ils s’étreignirent... Oh! se -retrouver! se sentir ainsi après deux mois! deux longs mois!... - -Impatients de se voir avec les yeux, ils craignaient de se quitter, et -se suivaient dans l’ombre; lui, cherchant sa clef, la serrure, perdant -la tête! - ---C’est toi! comment es-tu là? pourquoi?... Oh! Yvonne! - ---Mon Jacques! - -Il jurait, donnait du pied dans la porte, abandonnait la serrure... et -tous deux se reprenaient, lèvres contre lèvres, chacun respirant -l’autre, retrouvant avec délices l’odeur chère, cette ineffable -personnalité physique qui ne se livre que par l’approche, qui est un -parfum... peut-être l’amour lui-même, l’essence même du désir... -l’expression inexprimable des affinités, l’attraction insaisissable et -particulière--et définitive. - -Chose singulière! cette figure que, si nettement, il voyait, à -l’ordinaire, dans un songe continu, Jacques ne la voyait, plus du tout -depuis qu’Yvonne était là, en réalité, dans cette ombre... Et il avait -hâte de le retrouver, ce cher visage... Enfin! la lumière jaillit. La -main tremblante alluma les bougies... - ---C’est toi! toi! c’est bien toi! Comment se fait-il? qu’est-il arrivé? - - -VIII - -Ils s’expliquèrent. - -Les yeux baissés, plus pâle que jamais, triste infiniment, Yvonne lui -dit: - ---Il faut que tu me sauves... Je ne peux plus rester au pays; ce n’est -plus possible! Que deviendrais-je dans quelque temps?... Je suis -perdue... Quand j’ai compris cela, je me suis sauvée... j’ai laissé une -lettre à mon père...--Comprends-tu?... tu ne comprends pas?... Si, tu me -comprends! - -Elle releva ses yeux bleus, les planta droit dans ceux de Jacques avec -une expression neutre où il ne vit que la profondeur confuse d’une âme -qui se voile. Cette pudeur du regard cachant le fond de leur secret, lui -fit brusquement tout comprendre... - ---Oh! Yvonne! - -Yvonne se sentait devenir mère... et voilà ce que Jacques avait -compris... - -Elle cacha sa tête dans la poitrine du bien-aimé et pleura longtemps. Il -but ses larmes, se mit à genoux devant elle, lui demanda pardon mille -fois en sanglotant, et lui annonça qu’avant un mois elle serait sa -femme. - -Il parlait dévotement, à genoux devant elle... Avec sa robe sombre au -grand tablier noir, elle avait l’air, oui, d’une sœur de charité. - -De sa main très fine, diaphane comme son visage, elle caressait -lentement les beaux cheveux noirs, courts mais épais, du bien-aimé de -son âme. Et lui, tout à coup, pris de ferveur, saisit les deux pieds -adorés dans ses deux mains, et avec un respect d’époux jeune, -fort,--joyeux au fond et fier,--il les baisa éperdument. - - -IX - -Yvonne était donc arrivée chez Kardec en son absence. A la loueuse du -garni, elle avait dit simplement: - ---Je suis sa sœur; il faudra deux chambres. - ---J’ai une locataire qui heureusement part demain, mademoiselle. Quant à -la chambre de Monsieur Kardec, la voici, mais l’après-midi, il emporte -sa clef. - -Et sans aucune impatience, la douce Yvonne s’était assise sur sa malle, -comme une bonne, devant la porte fermée... Elle n’avait pas dîné. Elle -était restée là, bien tranquille, depuis quatre heures du soir. Très -fatiguée (elle avait voyagé un jour et une nuit), elle avait même fini -par s’assoupir. Des gens qui montaient, qui descendaient, entrevoyaient -dans l’ombre cette figure pâle, énigmatique, assise comme un sphinx, -avec son air endormi, devant la porte que barrait sa malle plate, forme -vague de cercueil... On eût dit une figure de marbre, blanche et noire, -assise sur un sarcophage. Et au-dessus de sa tête, chatoyait un petit -carré de papier blanc--la carte de visite de Kardec--le nom, comme une -épitaphe: - - JACQUES KARDEC - LIEUTENANT DE VAISSEAU - - -X - -Il fit du thé. Elle ne put manger. La joie lui ôtait l’appétit... - ---Tu comprends! te voir, ça suffit... je vis! - -Elle songea à tout, tira un matelas du lit de Jacques, le mit sur le -canapé avec des couvertures. Il coucherait là, lui. Elle, fatiguée du -voyage, dans le lit. Cela semblerait tout simple à la propriétaire. Le -lendemain elle aurait sa chambre... Comme ils allaient vivre heureux!... - - -XI - -Et, assis côte à côte, de nouveau ils s’étreignirent... C’en était -fait... Elle était bien sa femme, sa vraie femme... Au point du jour, -vers six heures, tandis que très lasse, à demi-morte, Yvonne dormait -gracieusement, un bras pendant un peu hors du lit, son visage plus pâle -que de coutume tourné vers Jacques instinctivement (malgré la pesanteur -de son sommeil), lui, attablé devant la fenêtre, écrivait à sa mère: -«Pardonnez-moi de vous tant contrarier, ma mère... Ne me désespérez pas -plus longtemps. Yvonne est ma femme et le sera. Elle est ici... Ne me -forcez pas, je vous en supplie, à m’expliquer davantage, mais croyez que -j’agis en homme d’honneur.» - -Mme Kardec se fit faire des sommations respectueuses... Jacques était -désespéré--mais il était honnête homme--et tout fut bientôt prêt pour -ses noces tristes. Le premier janvier approchait. - -Ils fêtèrent la Noël ensemble. Yvonne était logée sur le même palier et -les deux chambres communiquaient. Tous les matins Yvonne faisait -elle-même le ménage. La propriétaire était ravie... «Une perle, cette -sœur de M. Kardec... je ne plains pas celui qui l’épousera!...» Ils -attendaient,--pour tout avouer,--le jour des noces. A Toulon, seuls les -chefs de Jacques étaient informés, comme il l’avait fallu. - -Il approchait, le grand jour. Les bans étaient publiés, et ni la -propriétaire, ni les gens du voisinage ne se doutaient encore de rien; -on ne passe pas tous les jours devant la mairie. Kardec demeurait à -l’autre bout de la ville, sur la place St-Roch... Ils se cachaient. Le -bonheur doit se cacher, parce qu’il attire son contraire... Soyons -prudents! - - -XII - -Quatre jours séparaient du bonheur définitif la pâle fiancée. Jacques -n’était plus taciturne; il s’était remis à rire,--et, aussi souvent -qu’on voulait, dans ses doigts souples et forts il ployait la pièce de -dix francs en or, et déchirait les trente-deux cartes... Il paria même -d’en déchirer trente-six... et n’en déchira que trente-quatre, mais cet -insuccès le laissa froid. - - -XIII - -A l’occasion des fêtes de la Noël et du jour de l’an, le 30 décembre -188... l’état-major de l’_Atalante_, que les officiers d’un navire -espagnol avaient fêté peu de temps auparavant, leur offrait, en retour, -une soirée à bord, en rade de Toulon. C’était la veille du mariage de -Jacques. - -Quand il rentra de son service, ayant dîné à bord (Yvonne avait mangé -toute seule, comme à son ordinaire en pareil cas), Jacques trouva sur -son lit, bien «parés», en très bon ordre, sa grande tenue, pantalon à -bandes d’or, habit, claque, et ses gants blancs. - -Jacques, depuis quinze jours, ne faisait plus partie de l’état-major de -l’_Atalante_. Officier d’ordonnance de l’amiral préfet maritime, il -avait maintenant ces jolies aiguillettes qui font si bon effet sur une -jeune poitrine,--et qui lui allaient si bien, à lui... Yvonne les -adorait, ces aiguillettes. Quand Jacques, vers dix heures du soir, fut -habillé,--elle voulut, l’enfant!--qu’il mît son chapeau sur sa tête, et -qu’il fît devant elle le tour de sa chambre, «comme ça!» Elle battait -des mains: «Que tu es beau!» Puis, se ruait sur lui, l’entourait de ses -bras... A son tour il l’enlaça... Le claque et les gants tombèrent... Il -voulut se baisser bien vite, pour qu’elle ne prît pas la peine... - -«Non, reste!» et elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune homme, lui -versant, par le regard, l’ivresse inexprimable, l’essence de la vie -suprême... tout l’amour... Qu’elle était jolie, belle même ainsi, et si -pâle!... oui, elle semblait plus pâle encore qu’à l’ordinaire. - ---Qu’as-tu? - ---Rien--tout,--tu sais bien... c’est demain!... Quelles étrennes! - -Elle jouait avec les aiguillettes dont les bouts dorés -s’entre-choquaient avec ce bruit gai des hochets enfantins!... «Ah! que -je t’aime!» Il l’attira à lui, la serra à pleins bras sur sa -poitrine,--et, comme il devait arriver à bord en même temps que son -chef,--la baleinière de l’amiral poussant à dix heures un quart -juste,--il se baissa vivement, ramassa ses gants, son claque, et en même -temps un billet plié avec soin qui avait dû tomber de sa poche... Et, -d’un pas joyeux, il sortit, criant encore sur le palier, par la porte -restée ouverte, avec un baiser envoyé du bout des doigts: - ---Bonsoir, Yvonne! - -Elle se coucha. - -La baleinière, mince et prompte comme une anguille, glissait droite sur -l’eau polie. Aux côtés de l’amiral, haut de taille, l’aide de camp, bien -pris, charmant, gracieux, donnait la sensation d’un jeune avenir, -puissant et calme. On le sentait plein des espérances qu’avait réalisées -son chef, dont le nom était illustre... - -On accosta. - - -XIV - -Le pont de l’_Atalante_ recouvert tout entier de toiles formant tentes, -avait été luxueusement transformé en salle de bal. Sur les bastingages, -partout, les drapeaux de France et d’Espagne mêlés. Le ruisseau de sang -entre deux rives d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout aux -clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà et là des sabres, des fusils, -des pistolets de combat, arrangés parles marins, formaient des ancres, -des dessins ornementaux. Des lauriers-roses dans des caisses, des -camélias, faisaient des bosquets dans les recoins du pont bombé, qui -montrait les linéaments propres, presque blancs, du bois bien frotté. Au -milieu de la dunette, une vasque jaillissante épandait, avec un bruit de -source, une odeur vague de jasmin d’Espagne. - -Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant, balayé par les vagues de -la haute mer, craquait au roulis et au tangage, dans les mouvements -affolés d’une tempête mémorable où l’_Atalante_ avait perdu vingt hommes -d’équipage et failli périr,--une foule de femmes parées bourdonnait et -bruissait dans une atmosphère tiède, la soie frôlant la soie, les robes -balayant le pont, les saluts répondant aux saluts... Sous les diamants, -les cheveux et les épaules chatoyaient. Peu d’habits noirs. Tous les -hommes en grande tenue, officiers de mer pour la plupart;--très peu -d’officiers de terre. - -Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme des mille-pieds, couraient -les longs canots, avec leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent, -s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants de perles -lumineuses pour s’abaisser plus loin... - ---Qui vive? - ---A bord, officiers! - ---Laisse courir! - -La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral se présenta à la coupée, -les fanfares éclatèrent... et comme l’amiral espagnol suivait de près -l’amiral français, les musiciens interrompirent brusquement la -_Marseillaise_ pour attaquer l’air national de l’Espagne. - - -XV - -Jacques Kardec aida l’amiral à faire les honneurs de la soirée aux -Espagnols. - ---Est-il heureux, ce Kardec! De la graine d’amiral, celui-là!... - ---Ça n’est pas un débrouillard, lui! - ---Non, mais il a de la chance. - ---Quel bon et brave officier! - -On dansait, le bal tourbillonnait. Kardec,--descendu un moment, pour -être bien seul, dans l’entrepont où étaient couchés les hommes, dont les -hamacs, alignés à perte de vue dans l’ombre, vibraient sur leurs cordes -aux secousses de la danse,--lisait, à la lueur d’un fanal que lui tenait -un matelot, ce petit billet plié soigneusement,--qu’il ne se rappelait -pas avoir laissé tomber... Il venait de s’en inquiéter tout d’un coup. -L’ayant lu, il le replia avec lenteur, et le mit sur sa poitrine dans la -poche intérieure de son habit qu’il reboutonna réglementairement. - -Cela fait, Kardec pâlit tout à coup; il étendit les deux bras et -s’accrocha des deux mains aux épaules de l’homme qui tenait la lanterne. -Elle vacilla. Il sembla à Kardec que le bateau, après un coup de tangage -épouvantable, s’enfonçait brusquement dans la mer ouverte sous lui, à -l’infini... - ---Cap’taine! cria l’homme. Cap’taine! - ---Eh bien! quoi? répondit Kardec d’un air affreusement tranquille. - -Il demanda à l’homme si rien n’était dérangé dans sa toilette et remonta -sur le pont. - - -XVI - -L’amiral le pria de s’occuper d’une femme d’officier. - -Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il éprouva une sensation -singulière. - -On avait permis aux hommes du bord qui voudraient voir la fête, de se -tenir à l’avant du bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles -et silencieux. - -Derrière un grand filet de cordes, aux vastes losanges, ils étaient là, -les uns sur les autres, comme dressés en muraille humaine, les matelots, -et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, et pourtant, quand on -approchait, on distinguait très bien leurs faces, des favoris, des -barbes, des dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très -luisants!--et, avec un air béat, ils regardaient ceux qui -s’amusaient,--le bal, les fleurs, les femmes, sans envie, mais sans -joie, du fond de ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît comme -une figure imprécise et morte... - -Kardec étant allé du côté de ces braves gens, eut donc une sensation -singulière, qui fut une envie brusque, en coup de folie, de briser les -mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui étaient des hommes, -en leur criant:--«Dansez, courez, hurlez! Tuez les hommes! Prenez les -femmes! Soyez les maîtres! Vous êtes des brutes de regarder les joies -sans les prendre!...» - -Il passa sa main sur son front, et retourna au milieu du bal. - ---Qu’avez-vous, Kardec? - ---Un peu mal à la tête, amiral. - ---Allez donc boire un verre de champagne. - -Comme il descendait au buffet, il rencontra un camarade: - ---Viens au carré. - -Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec but un verre -d’eau-de-vie et regarda, par les sabords, la mer--la mer, qui commençait -ici à ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin, il ne savait -plus où, nulle part... Il regarda les collines de la presqu’île de -Saint-Mandrier où est l’hôpital maritime--puis, comme le bateau -«évitait,» il aperçut, au pied de ses très hautes collines grises, -Toulon, dont le quai rougeâtre mirait dans l’eau noire les feux des -boutiques et des cafés... - -C’était là tout le théâtre familier de sa vie de marin. Il regarda cette -rade, étoilée des feux de l’escadre éparse, et que sillonnaient des -embarcations de fête, leurs feux de proue courant comme des météores -échappés... - -Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un bleu noir, très -tranquille, cette eau amère, aux mouvements si doux, qui a des rages de -femme, des colères mortelles... - -Comme elle était belle et pure!--si pleine d’étoiles qui paraissaient le -regarder!... Et tout au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent les -égouts de la ville, il y avait la fange, chère aux congres, ces serpents -de mer... Et tout à coup, sous les luisants de l’eau, oh! très -profondément, une forme se dessina, la forme diffuse, lumineuse, d’un -visage humain, pâle, si pâle!... d’une pâleur de mort... Elle flottait, -cette figure étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements lents -des vagues de la surface, qui caressaient, félines, la joue rebondie de -l’_Atalante_. C’était comme une phosphorescence naturelle, comme une -apparition mystérieuse... comme une âme noyée... Sainte -Yvonne!...--«Yvonne! Yvonne!» - - -XVII - -Les trépidations de la danse agitaient tout le navire d’une vie -convulsive. On s’amusait beaucoup là-haut, sous les yeux des matelots -qui, stupidement, regardaient tristes, sans un désir, sans mouvement, du -fond d’une résignation de damnés. - - -XVIII - ---Où donc est Kardec? - ---Je ne sais pas, amiral. - ---Voilà deux heures que je le cherche! Cherchez-moi donc Kardec, j’ai -besoin de lui. - ---Oui, amiral. - - -XIX - -A huit heures du matin, douze rameurs, dans un canot major, accostaient -le quai de Toulon... «Laisse courir!» Trois officiers, sautant sur le -quai, ôtèrent leurs casquettes pour saluer un mort qui, dans un cadre, -au fond de l’embarcation, dormait sous un voile. - -Six matelots le chargèrent sur leurs épaules, et d’un pas rythmé, -militaire, le portèrent à l’hôpital maritime, rue Nationale, à trois -cents pas de l’habitation d’Yvonne. - ---Qui est-ce? - ---Ce pauvre Kardec. - ---Comment est-il mort? - ---On ne sait pas, noyé. - ---Tiens! c’est drôle! - - -XX - -Le bruit courait dans la ville. De proche en proche, il avait gagné la -place Saint-Roch, avant que le corps fût rendu à l’hôpital. - ---Ah! pauvre mademoiselle! criait la propriétaire de Kardec. - ---Qu’y a-t-il donc? dit Yvonne qui lui ouvrit sa porte. - ---Votre frère... pauvre demoiselle! on l’a conduit... à l’hôpital! - -Yvonne y courut. Elle apprit dans la rue que Kardec était mort. - - -XXI - -Sur le seuil de l’Hôpital maritime, le médecin en chef, en grand costume -(il venait du bal), était debout, sa casquette chamarrée à la main. - ---Monsieur, je suis sa sœur, la sœur de Monsieur Kardec... je désire... -le voir. - -Le chirurgien s’inclina profondément. Il connaissait Kardec, il -l’aimait... il fit un signe. - -Deux infirmiers accompagnèrent Yvonne. - ---Je ne savais pas qu’il eût une sœur, fit-il. Ce pauvre Kardec! - -Il ajouta: C’est bien dommage! - -Yvonne entra dans la petite chambre où l’on couchait Kardec sur un -lit... Les six matelots, des infirmiers, deux bonnes sœurs, étaient là. - -Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, dit: - ---Voudriez-vous, mes sœurs, me laisser seule un moment avec lui? - -Les religieuses la regardèrent et crurent en vérité reconnaître l’une -d’elles... Avec sa robe sombre, au large tablier, son petit bonnet aux -ailes bien blanches, ses cheveux séparés également en deux bandeaux -plats, et son visage pâle, pâle comme un de ces visages de madone en -cire, qu’on voit dans des églises de village, enfantines et anciennes, -sous des globes de verre; elle avait l’air,--oui, vraiment--d’une sainte -mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que Jacques -l’avait aimée. - -Frappées de respect, les religieuses se retirèrent, suivies de toutes -les autres personnes. - -Alors Yvonne alla à la porte comme pour la fermer, afin de demeurer bien -seule avec son mort. Mais la porte était sans clef ni verrou, et Yvonne -s’assit au chevet de Kardec.--Elle s’assit, et, avec lenteur, elle -déboutonna son habit, puis fouilla la poche de côté... Elle respira -longuement: elle venait de sentir sous ses doigts le petit billet plié -avec soin... Elle reboutonna l’habit méthodiquement, et ouvrit le billet -pour s’assurer que c’était bien cela. Elle lut, à côté de son mort, ce -billet humide, aux lettres un peu fondues par l’eau de la mer. - -Le mort, raide dans son grand costume de gala,--l’épée au côté, les -mains le long du corps, était sévère. Il sentait la mer, ce marin mort -dans l’eau... Elles ne ploieraient plus la petite pièce d’or, et ne -déchireraient plus le jeu de trente-deux cartes, ses mains fines et -fortes. Il ne rirait plus, de sa bouche jeune, le fier jeune homme, qui -semblait dire, en poussant d’un petit coup d’épaule ses camarades: «Tu -sais! je suis fort! j’ai la vie en moi, la jeunesse et l’avenir!» Non, -elle ne rirait plus, sa bouche, où se voyaient cependant un peu ses -dents de noyé, luisantes d’eau amère. Kardec, mort, était effrayant. Il -avait dû, en mourant,--penser aussi à sa mère. - -Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, sortit d’un pas assuré, en -saluant les sœurs qui rentrèrent. Elle l’avait lu, le billet. C’était -bien cela. Il portait: «_Madame Yvonne Kardec, poste restante, -Toulon..._ Je suis heureux de ton riche mariage, ma petite Yvonne, -heureux d’apprendre que cet imbécile de Kardec a endossé (_sic_) -l’enfant de Jean Lepic. A toi pour la vie. Jean.» - - -XXII - -Lorsqu’on voulut annoncer à la sœur de Kardec l’heure de la cérémonie -funèbre, on ne la trouva plus à Toulon. Elle était à Brest depuis cinq -jours, quand Mme Kardec y revint avec le corps de son fils. - -Kardec est enterré dans le petit cimetière d’un village voisin de Brest -et du château des Kardec. - -Yvonne passe souvent devant la porte du cimetière, et alors, Yvonne fait -toujours très dévotement un grand signe de croix. - -Et Yvonne est restée très pâle. - - - - -PIETÀ - - -Je suis arrivé pauvre à Paris, très pauvre. Je voulais, comme tant -d’autres, y trouver fortune et gloire. J’avais vingt ans. Je voulais -devenir un grand peintre. En attendant la célébrité et l’argent--qui -sont arrivés--je déjeunais et je dînais d’une flûte. Et le boulanger me -faisait crédit!--J’avais laissé dans ma petite ville ma mère et ma jeune -sœur, à qui suffisait à peine leur humble avoir. Quant à moi, je ne sais -vraiment plus comment je parvenais à vivre! Non, plus j’y pense, moins -je me l’explique. Ah! la jeunesse, la jeunesse! voilà le talisman tout -puissant, la force unique, la magie. J’étais jeune. L’espoir me mettait -au cœur, souvent à propos de rien, des afflux de sang à me faire -défaillir. Nul bien réel ne m’a rendu plus tard ces minutes heureuses, -où l’on sent en soi, si profondément, la vie s’agiter et bondir. Je -vivais donc, pauvre comme Job et plus riche que Crésus. - -Un brave négociant de mon pays m’écrivit obligeamment de lui faire une -copie d’un Téniers. J’allai aussitôt m’installer au Louvre, plein -d’ardeur, et dès le premier jour je fis de bon travail. A n’en pas -douter, il devait m’être bien payé. Cela eût suffi à m’exciter à la -besogne, mais le plaisir que j’éprouvais à copier le tableau dont -j’avais fait choix suffisait à me faire travailler vite et bien. Ah! les -Téniers! quelles sensations éveillaient en moi tous ces buveurs bien -repus, joufflus, grassouillets et contents, qui rient à leurs pots et à -leurs gobelets! Aucun sentiment d’envie ne s’élevait en moi, à les voir: -non, j’étais jeune, te dis-je, et je commençais à peine la lutte. Il me -semblait seulement qu’ils avaient bien raison, tous, contre nous; et que -si j’avais pu m’arracher à la vie inquiète de Paris, aux agitations de -mon époque, aux bruits de nos rues, à nos soucis modernes, j’aurais -préféré à toute autre destinée celle d’être des leurs, et (laissant le -jour naître ou s’achever) boire avec eux en liberté sous des tonnelles, -en riant aux pots, vides ou pleins, comme les enfants rient aux anges. - -Je me rendais un matin--avec un peu de retard--au Louvre, pour ma -troisième séance et j’allais prendre l’escalier, quand le beau gardien -d’en bas, vert et doré,--le suisse, si tu veux--me fit un signe fiévreux -et bizarre, en portant la main à son cou. J’ai retrouvé depuis le même -geste au théâtre avec Frédérick-Lemaître. Lorsqu’on annonçait à don -César de Bazan qu’il allait être pendu, Frédérick avait une certaine -façon de porter la main tout autour de son cou en le palpant comme s’il -y sentait déjà la corde fatale... C’était à faire frémir. - -Ainsi gesticulait mon suisse. Je le regardai stupidement, puis je -regardai autour de moi... Personne. Une jeune femme, invisible pour lui, -parut au haut de l’escalier raide. Personne autre. Évidemment c’était à -moi que s’adressait le geste funèbre. Je m’apprêtais cependant, (ne -comprenant point) à passer outre, et j’avais, en effet, gravi déjà trois -marches, lorsqu’un cri terrible retentit derrière moi: - ---Monsieur!... la cravate! - -Imitant à mon tour, sans le savoir, Frédérick-Lemaître, je portai à mon -cou une main inquiète... Oui, j’avais perdu ma cravate! Ne ris pas. Je -ne riais pas. Mon unique cravate! C’était un de ces nœuds à quinze sous -retenus autour du col par un fil élastique. Cinq minutes avant d’arriver -dans la cour du Louvre, je m’étais, rue de Rivoli, miré complaisamment -dans une glace de boutique et, m’arrêtant, j’avais redressé mon nœud... -Maintenant je ne l’avais plus, je l’avais perdu! - ---On n’entre pas sans cravate! me dit sévèrement le gardien. - -Un habit râpé invite tous les laquais du monde à l’insolence. - -En ce moment la dame, parvenue au bas de l’escalier, passa près de moi. -Je me sentis rougir et pâlir à la fois. Et je me livrai à la -contemplation de la physionomie du gardien, pour tourner le dos à la -jolie matineuse... qui passa me frôlant de sa robe de soie. «Oh! la -jolie, la fraîche cravate bleue!» - -C’est ce que je ne pus m’empêcher de penser en regardant du coin de -l’œil, malgré moi, le cou de la dame. - -Je restai là, cloué un instant. Le gardien jouissait de ma -consternation. Heureux subalterne; en cette minute il commandait, il -goûtait le plaisir capiteux de l’autorité. Un sergent de ville qui vous -bouscule ou vous arrête (surtout si vous lui paraissez un homme d’étude -et son supérieur probable), éprouve la même joie secrète. C’est la même -que ressentent les César et les Napoléon, les brutaliseurs de nations et -d’idées. Et il faut bien que cette jouissance soit immense, puisqu’elle -pousse aux plus grandes actions comme aux plus grands crimes! - -Je demeurai donc tout révolté à regarder l’esclave de la consigne. Et -combien de pensées m’assaillirent en quelques secondes! et combien -tristes et triviales! En vérité, non, je n’avais plus rien dans ma -garde-robe qui ressemblât à une cravate! Et pas un sou, ni sur moi ni -chez moi. A qui m’adresser? Provincial, je ne connaissais personne. Pas -un camarade à qui emprunter un nœud de chiffon!... Ma concierge?... -Quelle humiliation! Et cependant là-haut les buveurs m’attendaient sous -l’orme en riant à leur verre. - -Je sortis du vestibule. Le vent y tournoyait, accouru du Carrousel, -s’engouffrant dans la cour. Je le suivis. J’entrai dans cette cour du -Louvre que les passants en hâte traversaient par le beau milieu, -laissant déserts tous les côtés. Je sentis instinctivement, sans même -l’entendre, quelqu’un sur mes pas. J’eus le sentiment confus, la -divination que c’était une femme, et celle-là même qui avait descendu -l’escalier au moment de ma mésaventure. Pourquoi, comment était-elle -encore là? N’étais-je pas demeuré un moment à subir les regards du -portier, justement pour éviter les siens et la laisser s’éloigner?... -Dieu vous garde des curieux! - -C’était elle en effet; elle passa devant moi, me regardant sans bien -oser, avec un embarras charmant. Elle paraissait troublée, émue. L’œil -doux, plein de bonté, brillait singulièrement d’un feu humide... - -«Tiens! dis-je en moi-même, elle n’a plus au cou son joli ruban, d’un -ton si frais?» Ses deux mains étaient fourrées dans un petit manchon de -zibeline... Quand elle passa près de moi... Comment cela se fit-il? Avec -quelle grâce qui supprimait l’étrangeté de l’action, par quelle -prestidigitation sublime, comment, comment? Je ne sais, mais une de ses -mains était à peine sortie du manchon que je voyais dans les miennes -l’ensorcelé ruban bleu, orné, aux deux bouts, de dentelle blanche! - ---Un billet d’entrée! dit-elle. - -Quand je compris ce mot, elle était déjà loin. - ---Tu la suivis, je pense? - ---Je n’y songeai même pas. Et les buveurs de Téniers qui s’égayaient -sans moi! - ---Et tu entras en cravate bleue, à dentelle? - ---Sans affectation, je l’avoue, mais bravement, et sans fausse honte; ce -fut peut-être même avec un certain orgueil que je dévisageai, en -passant, le gardien féroce. - ---Et tu l’as retrouvée un jour, quelque part, cette femme: aux eaux, aux -bains de mer, dans le monde? A-t-elle été ta maîtresse? Non! C’est ta -femme alors, car tu t’es marié! - ---Rien de tout cela. Je ne l’ai jamais revue. - ---Mais ton histoire n’est pas finie. - ---Je suis peintre, mon cher, et je ne sais pas finir les histoires. - - - - -MENSONGE DE CHIEN - -A Flourette. - - -I - -J’avais en lui une confiance aveugle depuis longtemps. Nous nous -aimions. C’était un chien mouton. Il était blanc, avec une calotte -brune. Je l’avais appelé Pierrot. - -Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles! Fils de bateleur, peut-être, -il exécutait des tours de force ou d’adresse inattendus. Il était -amoureux d’une boule de bois grosse comme une bille de billard; il nous -l’avait apportée un jour, et, assis sur son derrière, il avait dit: -«Lance-la-moi bien loin, dans la broussaille... Je la retrouverai, tu -verras!» On le fit. Il réussit à merveille dans son projet. Il devint -alors très ennuyeux; il disait toujours: «Jouons à la boule!» - -Il entrait dans le cabinet de travail de son maître, brusquement, quand -il pouvait, avec sa boule entre les dents, se mettait debout, les pattes -de devant sur la table, au milieu des paperasses, des lettres -précieuses, des livres ouverts: «Voilà la boule. Jette-la par la -fenêtre, j’irai la chercher. Ça sera très amusant, tu verras, bien plus -amusant que tes papiers, tes romans, tes drames et tes journaux!...» - -On lançait la boule par la fenêtre... Il sortait... Mais non, on l’avait -trompé, le bon Pierrot! Et à peine était-il dehors, que la boule prenait -place sur la table, en serre-papier. Pierrot, au dehors, cherchait, -cherchait... Puis, revenant sous les fenêtres: «Eh! là-haut! l’homme aux -papiers! Ouah! ouah! Voilà qui est un peu fort! Je ne trouve rien! C’est -donc qu’elle n’y est pas... Si un passant ne l’a pas prise, alors, pour -sûr, tu l’as gardée!» - -Il remontait, fouillait du nez dans les poches, sous les meubles, dans -les tiroirs entr’ouverts, puis tout à coup, de l’air d’un homme qui se -frappe le front, il vous lorgnait: «Je parie qu’elle est sur la -table!...» On se gardait bien de parier, puisqu’elle était, en effet, -sur la table... D’un coup d’œil intelligent, il avait suivi votre -regard... Il apercevait sa boule... Pour la cacher encore, on l’enlevait -d’une main brusque... et alors, oh! alors, bonsoir le travail! C’étaient -des parties de gaieté extravagantes! Il sautait après la boule, voulait -l’avoir à tout prix, suivait vos moindres mouvements, ne vous quittait -plus, toujours riant de la queue... - -Avec cela, bon gardien. C’est ce qu’il faut à la campagne. - -Il me faisait souvent penser à ces hommes métamorphosés en chiens, comme -on en voit dans les contes de fée. L’œil était d’une humanité tendre, -profonde, implorante, et disait: «Que veux-tu? Je ne suis que ça: une -bête à quatre pattes, mais mon cœur est un cœur humain, meilleur même -que celui de la plupart des hommes. Le malheur m’a appris tant de -choses! j’ai tant souffert! je souffre tant encore aujourd’hui, de ne -pouvoir t’exprimer, avec des paroles semblables aux tiennes, ma -fidélité, mon dévouement!... Oui, je suis tout à toi, je t’aime... comme -un chien! Je mourrais pour toi s’il le fallait... Ce qui t’appartient -m’est sacré... Que quelqu’un vienne y toucher et l’on verra!» - - -II - -Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un gros chagrin. Les gens qui -croient au chien aveuglément me comprendront. Voici ce qui arriva: - -La cuisinière avait tué deux pigeons. - ---Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle dit. - -Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille où jeter les -plumes de ses pigeons à mesure qu’elle les plumerait. - -Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand cri. Un de ses -deux pigeons s’était envolé! Elle ne s’était absentée pourtant que -quelques secondes. Un mendiant sans doute était passé par là, avait fait -main-basse sur l’oiseau par la fenêtre ouverte. Elle sortit pour -chercher le mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, elle -songea: «Le chien!» Et aussitôt, saisie de remords: «Quelle horreur, -soupçonner Pierrot! Jamais il n’a rien volé! Il garderait, au contraire, -un gigot tout un jour sans y toucher, même ayant faim!... Du reste, il -est là, Pierrot, dans la cuisine, assis sur son derrière,--l’œil à demi -fermé, bâillant de temps à autre; il s’occupe bien de mes pigeons!» - -Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air d’indifférence! -Je fus appelé... - ---«Pierrot?» Il souleva vers moi sa paupière appesantie. «Eh! que -veux-tu, mon maître? J’étais si bien! Tiens, je pensais... à la boule!» - ---A la boule? je suis de votre avis, Catherine; le chien n’a pu voler le -pigeon. S’il l’avait volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au -fond de quelque fossé, pour sûr. - ---Regardez-le, pourtant, monsieur... Ce chien-là n’a pas l’air chrétien. - ---Vous dites? - ---Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas l’air franc. - ---Regarde-moi, Pierrot. - -Très vite, la tête un peu basse, il grommela: - ---Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j’avais volé un pigeon? -Je serais en train de le plumer! - -Il me servait mon argument. Ceci me parut louche. - ---Regarde-moi dans les yeux, comme ça... - -A n’en pas douter, il feignait l’indifférence! - ---Ah! mon Dieu, Catherine, c’est lui! j’en suis sûr! c’est lui! - -Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était pénible, affreusement -pénible à mon cœur. Je vous jure, lecteur, que je suis très sérieux... -J’y avais vu, distinctement, un MENSONGE HUMAIN. C’était très -compliqué!... Il voulait mettre une _fausse apparence_ de sincérité dans -son regard, et il n’y parvenait point, puisque cela est impossible même -à l’homme. Ce miracle du Malin n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et -encore! - -Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté profonde de mentir était, -dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence de sincérité qu’il -parvenait à créer; mais ce mensonge inachevé était plus tristement -révélateur qu’un aveu! - -Je voulus en avoir le cœur net, avoir la preuve. - - -III - -A trompeur, trompeur et demi. - ---Tiens, lui dis-je, je te donne ça!... - -Je lui offrais le pigeon dépareillé... Il me regarda, songeant: «Hum! ça -n’est pas possible! Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir? Pourquoi -me donnerais-tu un pigeon _aujourd’hui_? Ça ne t’est jamais arrivé!» - -Il le souleva dans sa gueule, et doucement, tout de suite, le remit à -terre. - -Il ajouta: «Je ne suis pas une bête!» - ---Enfin, il est à toi!... Puisque je te le dis!... Je pense que tu aimes -les pigeons?... Eh bien! en voilà un! Du reste, j’en avais deux: il m’en -fallait deux!... Je ne sais que faire d’un seul... je te répète qu’il -est à toi, celui-ci...» - -Je le flattai de la main, en songeant: - -«Canaille! voleur! tu m’as trahi comme si tu n’étais qu’un homme! Tu es -un chien perfide! Tu as menti à toute une existence de loyauté, gredin!» - -A haute voix, j’ajoutai:--«Oh! le bon chien! le brave chien! l’honnête -chien! Oh! qu’il est beau!» - -Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se leva, et s’en alla, -lentement, non sans tourner de mon côté la tête plusieurs fois, _pour -voir ma pensée véritable_. - -Dès qu’il fut dehors, sur la terrasse, je fermai la porte à claire-voie, -et je demeurai à l’épier. - -Il fit quelques pas, comme résolu à aller dévorer sa proie plus loin, -puis s’arrêta de nouveau, posa encore son pigeon à terre et _réfléchit -longtemps_. Plusieurs fois il regarda la porte avec son œil faux. Puis -il renonça à chercher une explication satisfaisante, se contenta du -fait, ramassa sa proie et s’éloigna... Et à mesure qu’il s’éloignait, la -queue, timide, hésitante dans ses attitudes depuis notre conversation, -devenait sincère: «Bah! attrapons toujours ça! Personne ne me regarde? -Vive la joie! Qui vivra, verra!» - -Je le suivis de loin et je le surpris en train de creuser dans la terre -un trou avec ses deux pattes, très actives. Le pigeon que je lui avais -offert traîtreusement, était à côté de la fosse... Je grattai la terre -moi-même, tout au fond... Le premier pigeon était là, volé! habilement -caché! - -J’étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux instincts de ses congénères, -les renards et les loups, enterrait ses provisions. Mais, animal -domestique, _il avait appris à mentir_! - -Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet des grosses plumes de mes -deux pigeons, et je déposai ce plumeau sur ma table de travail. - -Et quand Pierrot m’apportait la boule, en disant d’un air dégagé: «Eh -bien! voyons, ne pense plus à ça, jouons!» j’élevais le petit balai de -plumes... et Pierrot baissait la tête... la queue se rabattait honteuse, -se collait à son pauvre ventre frémissant... La boule lui tombait des -dents! «Mon Dieu! mon Dieu! tu ne me pardonneras donc jamais!» - ---Tu ne m’aimais pas, lui dis-je un matin, non, tu ne m’aimais pas, -puisque tu m’as trompé, et si savamment! - -Je ne sais qui me répondit, avec bonne humeur:--«Mais si, mais si, mon -cher, il vous aimait! et il vous aime encore sincèrement... mais que -voulez-vous? il aimait aussi le pigeon!... Il est bien assez puni, -maintenant, allez!» - - -IV - -Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant Pierrot n’eut pas -peur.--«Tu le vois, lui dis-je pour la dernière fois. Périsse le -souvenir de ta faute!» Je jetai l’objet dans le feu. Pierrot, gravement -assis, le regarda brûler... puis, sans éclat de joie, sans sauts ni -bonds, noblement, simplement, il vint m’embrasser... Quelque chose -d’infiniment doux gonfla mon cœur. C’était le bonheur de pardonner. - -Et, tout bas, mon chien me disait: «Je le connais, ce bonheur-là... Que -de choses je te pardonne, moi, sans que tu le saches!» - - - - -COUP DE FUSIL D’UN CORSE - -A François Armagnin. - - -... Le caractère corse a de la grandeur; mais il n’a guère lieu de -s’affirmer que sur un théâtre dont l’étroite scène jure singulièrement -avec l’ampleur de geste et d’allure des personnages. - -Il ne manque aux Corses que des occasions dignes d’eux pour paraître -fréquemment sublimes. D’ailleurs ils s’en passent, agissent selon les -vertus farouches qui leur sont naturelles, et ne pouvant tous être -conquérants, ils sont bandits et s’en vantent. - -Napoléon n’est qu’un bandit corse, qui a rossé les gendarmes. Il y a -dans tout bandit corse l’étoffe d’un héros. Les Corses emploient tous -les jours une vraie grandeur d’âme à des actions sans portée. Ce qui -leur manque pour être un peuple dominateur, ce sont seulement les -puissants moyens matériels d’action sur un large champ d’opération. -C’est ainsi que, pour être un Alexandre, il ne manquait rien, si ce -n’est une armée de marins au pirate légendaire... - -«Peuh! dit-il au fils de Philippe, qui s’indignait de lui voir exercer -son métier de voleur, la seule différence qu’il y ait entre nous, c’est -que je commande un petit bateau et toi une flotte immense. Le bateau -fait le voleur et la flotte le conquérant!» - -Je me confirmai dans ces diverses idées le jour où j’assistai, en Corse, -à l’étrange action que je vais raconter... - -... J’ai connu en France plusieurs Corses; deux sont devenus mes amis. -On n’en saurait avoir de meilleurs. Le Corse, nature encore simple et -primitive, pousse tout à l’excès, et d’abord la générosité et le -dévouement. - -Le dévouement du Corse est aveugle. C’est en cela qu’une froide sagesse -peut le blâmer; mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami ou de son -hôte devient sa propre cause. Il ne la raisonne pas; il n’y réfléchit -même pas; il l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un mariage -d’amour, et rappelez-vous que le Corse déteste ce qu’il n’aime point. - -... Mais n’insistons pas davantage sur ces traits généraux. Voici mon -histoire. - -Arrivé en Corse au mois de décembre 187..., j’y fus l’hôte de mon ami J. -T..., professeur dans un de nos lycées du continent, ou plutôt je fus -l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait adressé et par qui je fus -traité en véritable enfant de la maison. Mon ami J. T... avait dû rester -«en France». - ---Vous êtes ici chez vous, me dit son père à mon arrivée. - -Cette parole n’était point vaine. J’étais chez moi. Pour la première -fois, je recevais l’hospitalité à la manière antique. La famille de mon -hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le père et la mère, une -fille et un gendre avec leur premier né, et trois garçons dont le plus -jeune, Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez un patriarche. - -Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la toute-puissance du père. Un -mot, un geste, un regard du chef de famille, et l’on obéissait en -silence, au plus vite. Le chien même de la maison, un énorme griffon qui -m’accueillit en furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai, il -s’élança vers moi, hurlant. Le vieux maître leva un doigt, et le griffon -s’alla coucher, me tournant aussitôt le dos, sans fureur et même sans -curiosité. - -Amateur de chasse et surtout grand ami des chiens, j’admirai tout de -suite ce griffon, qui était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs -le griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide à l’eau, il sait -même plonger. En plaine ou en montagne, pas d’escarpement, pas de -broussailles qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé; quelques -velléités de noble indépendance à ses heures, s’accordant avec une -fidélité sans pareille; et pour le courage, il n’a pas de supérieur. - -Naturellement, je me hâtai de faire à mes hôtes l’éloge des griffons et -de flatter le leur. Je vis que j’avais bien choisi mon compliment -d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux au plus jeune, se -réjouissait de mes paroles. - ---Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est un homme; il est de la -famille. Les sauvages prétendent que le singe est un homme et qu’il ne -parle pas afin de n’être pas contraint de travailler; mais ce chien, -lui, parle; et il travaille, monsieur, avec les hommes, comme il joue -avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de nous. Je dois dire que -je l’ai bien élevé; il a fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant -n’en a pas mérité? On n’apprend rien sans peine. A présent il sait tout -ce qu’il doit savoir, et jamais il n’a manqué au devoir... _Per dio!_ -vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes venu ici pour chasser. -Vous ferez demain un tour de promenade avec mon plus jeune, avec -Jean-Paul; tu m’entends, Jean-Paul? - -Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de chasse, leva la tête et dit: - ---Nous irons, père. On verra du canard. - ---Tu entends, Noir, (Néro), dit le père, s’adressant au griffon. Le -chien se leva, regarda le père et le fils, flaira la crosse du fusil, -remua la queue, _murmura_ quelque chose, et retourna s’allonger devant -la cheminée où un quartier de mouton se dorait au feu. - -On dîna, sans que Néro cessât de regarder la flamme, sinon lorsqu’on -l’appelait: Néro! Alors il se levait, venait prendre le morceau qui lui -était offert et retournait ensuite, avec calme, à «son poste». - -Au dessert, on me raconta un beau trait de Néro, un trait véritablement -digne de la biographie d’un grand chien. - -Néro, étant très jeune encore, faisait commerce d’amitié avec une chatte -de la maison. La chatte ayant mis bas, on alla noyer les petits. On -chargea quelqu’un de les jeter à la mer, ce qui fut fait en présence de -Néro. Les petits chats, une pierre au cou, périrent donc misérablement, -et leur mère fut inconsolable. Néro parut si touché de sa douleur, que, -deux jours durant, voyant la chatte refuser toute nourriture, à peine -voulut-il manger. - -Or, peu de temps après, comme il traversait, en compagnie de l’un de ses -maîtres, le village de Campile, à une lieue de son logis, Néro vit un -petit chat que tourmentaient des bambins. - -Néro n’hésita pas; il se jeta au milieu des bourreaux, saisit dans sa -gueule le petit chat par la peau du cou, et, ainsi chargé, fit une lieue -toujours courant pour rapporter à la mère infortunée le pauvre animal -qui, selon lui, pouvait bien être de ses petits. La chatte adopta -l’enfant trouvé, l’allaita, reprit joie et santé; et Néro fut célébré en -vers, pour cette belle action, par une improvisatrice de la famille. - ---N’est-ce pas l’action d’un homme? me demanda mon hôte en achevant le -récit de cette aventure. - -Je convins que beaucoup d’hommes n’agiraient pas si bien, et je gagnai -mon lit en songeant à la partie de chasse projetée pour le lendemain. - -Avant le jour, Jean-Paul m’éveilla. Nous sortîmes et Néro avec nous. Il -faisait froid, très froid. La bise qui nous cinglait le visage était -coupante; nous prîmes un bon pas. - -Après un quart d’heure de marche, nous nous trouvâmes dans la plaine et -au bord d’un marais. Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit sentir -plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient, et l’on ne pouvait -s’empêcher de croire que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en -gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de velours, bonnet -montagnard sur l’oreille, avait marché devant moi, comme un guide. Nous -n’avions pas échangé deux paroles. - -Jean-Paul s’arrêta. - ---Nous sommes arrivés, dit-il; je veux seulement vous montrer -aujourd’hui comment travaille Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le -froid, ni rien; il aura peu de chose à faire, mais n’importe, vous -verrez ça. Seyez-vous là, sous ce tamaris, c’est un bon poste; moi, j’en -sais un autre là-bas! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr, nous verrons -des canards; s’ils arrivent tournant en cercle, ne tirez pas au vol: ils -se poseront dans le marais. S’ils filent droit, faites feu. - -Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut. Le vent pleurait avec -les roseaux. En face de moi, la première pointe du jour rayait le ciel -où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement, lentement, tout -s’éclaira. Nous étions entourés de montagnes, aux flancs desquelles de -grands châtaigniers dépouillés... mais l’arbousier, le lentisque, le -genièvre, çà et là égayaient de leur verdure la mélancolie du mois de -décembre. - -Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les canards! Je visai, tirai, -manquai. Le vol était loin. Je regardai le tamaris derrière lequel était -Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement, entre nous, à égale distance de -l’un et de l’autre, derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui -regardait droit devant lui. A ce moment un coup de feu partit. Jean-Paul -avait tiré, et je vis un magnifique col-vert se débattre en plein -marais, à cinquante pas loin des bords. - ---A l’eau, Néro! cria Jean-Paul. - -Néro sauta dans le marais; l’eau était à demi gelée; il y flottait des -glaçons en aiguilles, et, du premier bond, Néro en eut à mi-corps; mais, -à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la berge se secouer en -gémissant. - -Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui dit: - ---A l’eau, Néro! - -Le chien regarda son maître et, remuant la queue, sans joie, refusa -visiblement. - -Néro, en toute évidence mal disposé, trouvait l’eau dangereusement -froide. - ---C’est la première fois qu’il _désobéit_, me dit gravement Jean-Paul, -et cela devant un étranger!... je ne le supporterai pas!... A l’eau! -répéta-t-il. - -Le chien s’avança tout au bord, souleva une patte, toucha l’eau -discrètement, et il recula; puis, se couchant aux pieds de son maître, -il leva sur lui des yeux de prière. - -Le jeune Corse était devenu pâle. - ---Regarde, chien! dit-il. - -Le soleil, se levant, illumina le marais à la surface duquel les mille -petits glaçons brillèrent, irisés. Néro et moi, nous regardions -Jean-Paul, qui était déjà dans l’eau! Il marchait dans le marais -glacial, aussi tranquillement qu’à terre. Lorsqu’il se saisit de la -proie encore palpitante, il avait de l’eau jusqu’aux aisselles. J’étais -stupéfait. - ---Tu vois, dit à Néro Jean-Paul, revenu à terre et tout ruisselant, _je -ne te demande jamais rien que je ne puisse faire moi-même_! - -Grande parole, digne d’un roi, général d’armée. - ---A présent, ajouta-t-il, tu seras puni. Marche en avant! - -Et tandis que Néro, humilié, triste, la queue basse, prenait lentement -une avance: - ---Veuillez m’excuser, notre hôte, me dit Jean-Paul. C’est une partie -manquée, par la faute de Néro. Retournons chez nous... Mais Néro ne peut -pas éviter sa peine... - -Et, ce disant, avant que j’eusse pu comprendre une idée aussi peu -commune que la sienne, il étendit d’un coup de fusil le pauvre Néro -raide mort!... Cet enfant Corse, tuant ainsi son chien qu’il aime, pour -un refus d’obéissance, n’est-il pas, si l’on veut, grand comme Manlius, -condamnant à mort son propre fils? Absurde, inhumain, soit, mais comme -ces héros de Rome, au cœur de fer! - ---Quand tu seras en Corse, m’avait dit mon ami J. T..., le professeur, -ne blâme jamais rien. Tu y vas en visiteur pour vingt jours, voilà tout; -ne t’y poses pas en apôtre des idées françaises. S’ils n’ont pas à se -méfier de ta critique, tu verras les Corses en ta présence agir en vrais -Corses, et tu pourras les juger. - -Je ne critiquai donc point Jean-Paul; je me tus. Néro, d’ailleurs, était -bien mort, et nulle parole ne l’eût ressuscité; mais j’attendis avec -curiosité l’accueil qui nous était réservé à la maison. - -Quand nous rentrâmes, tout le monde était absent, au travail. - -A midi, tout le monde arriva, et l’on prit place autour de la table. -Jean-Paul, visiblement pour moi, était ému, mais en somme fort calme. - -On ne s’occupait pas de l’absence du chien, quand tout à coup l’enfant à -la mamelle cria: - ---Né-o! - -Jean-Paul tressaillit. - ---C’est singulier, dit le père, Néro n’est pas là. - ---Et il n’y sera jamais plus! dit Jean-Paul d’une voix sourde. - -Je compris qu’il faisait un effort pour ne pas pleurer. - ---Quoi? dit le père, l’avez-vous perdu? Qu’est-il arrivé? parle vite. - -Toute la tablée, en suspens, écouta: - ---Je l’ai tué! dit Jean-Paul. - -Le père étendit le bras derrière soi et se saisit d’un gourdin noueux, -massue véritable, droite dans un coin, comme pour châtier son fils, sans -autre explication. Il songea par bonheur à dire: - ---Pourquoi? - ---Il avait refusé d’obéir, et cela devant l’étranger! dit Jean-Paul. - ---Alors, fit le père, c’est bien! - -Il déposa son bâton. - -Je vis des larmes dans tous les yeux; mais chacun aussitôt, maîtrisant -la douleur, imita le chef de famille, qui se remit à manger en présence -du spectre de Néro, comme le Cid héroïque en face de la tête coupée du -père de Chimène. - -... Je n’ai pas de commentaires à ajouter. Si cette histoire était -inventée, elle serait sans valeur parce qu’elle n’a pas la vraisemblance -nécessaire aux contes eux-mêmes, mais elle est vraie. - -Néro fut enterré sous le tamaris au pied duquel il avait été fusillé, -et, bien qu’on la trouve juste, on pleure toujours sa mort. - - - - -LES ESPRITS FRAPPEURS - - -«Je n’y avais jamais cru... J’habitais alors, tout seul, une maison de -campagne isolée, et je couchais au premier étage, au-dessus d’une sorte -de chai, et au-dessous d’un grenier. Une nuit, comme j’appelais le -sommeil en feuilletant un livre, j’entendis très distinctement des -bruits de chaînes... Je prêtai l’oreille... les douze coups de minuit -sonnèrent lentement à l’horloge lointaine du village; je trouvai -l’horloge ridicule de sonner minuit si à propos, et je me sentis rassuré -par cette coïncidence comique. - -«Au même moment, mes yeux se fermèrent malgré moi; je m’endormis, et les -bruits que je venais d’entendre servant de point de départ à un -cauchemar affreux, je rêvai que j’étais encore au collège où mon régent -me forçait à copier cent fois certaine histoire de revenants racontée -par Pline ou par je ne sais quel autre! Et comme mon régent courroucé me -demandait si je comprenais le latin et ce que voulait dire _funis_, je -répondais: _funérailles_. Le voyant se fâcher de plus belle: - ---Non, disais-je, cela veut dire _chaînes_, bruit de chaînes et -funérailles. - ---Cela veut dire, s’écriait le régent hors de lui, la _corde_ pour vous -pendre! - -«Quel drôle de rêve! pensais-je tout en dormant. Là-dessus le livre, -grâce auquel je m’étais endormi, tomba brusquement de mon lit sur le -plancher, et je m’éveillai en sursaut. Ma bougie, usée jusqu’au bout, -jetait des lueurs de mort, et un bruit de chaînes se faisait entendre -distinctement dans la maison. Oui, c’était dans la maison, à n’en pas -douter, que j’entendais distinctement un bruit de chaînes! - -«Je me sentis pâlir et me mis sur mon séant. Mille raisonnements -aussitôt se firent en moi, pressés, lumineux et rapides comme un -faisceau d’éclairs. Je pensai: «Je suis seul ici, et il faut bien -pourtant que je ne sois pas seul! Qui donc est entré? pour quoi faire? -pour voler? Venir voler en traînant des chaînes, quelle apparence...! -Les chiens, d’ailleurs, n’ont pas jappé. Ils sont là, dans l’allée, sous -la lune. Mais alors?... allons donc, je n’y croirai jamais. Des esprits? -des esprits frappeurs? Pourquoi veut-on que des esprits, êtres subtils, -tout à fait supérieurs, se livrent à des occupations indignes même d’un -bourgeois sérieux, comme celle de réveiller les gens avec des bruits -incompréhensibles! Allons, allons, j’ai mal entendu. Je rêvais -funérailles, cordes, chaînes... et il y a de la fièvre, causée par un -peu d’embarras gastrique, comme dirait le docteur. Voilà tout. - -«J’en étais à cette conclusion, quand la bougie qui m’éclairait jeta une -grande clarté blafarde, et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans -le même temps, de petits coups frappés à intervalles égaux. On aurait -dit qu’une baguette souple raclait les barreaux d’une grille!... Je -songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui passent rapidement leur -cravache sur les barreaux des cages à tigres. Évidemment j’étais agité, -j’avais un peu de fièvre... je me levai donc, rallumai ma bougie, et -ramassai mon livre qui se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre -au lit, mes regards tombèrent sur une vieille épée rouillée, débris de -quelque noble panoplie, longue et lourde rapière à coquille, excellent -instrument de défense contre un ennemi de chair et d’os. Je la suspendis -à mon chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du plat, du tranchant, -de la pointe ou du pommeau, il y avait là de quoi étendre un homme. - -«Me voilà donc couché de nouveau, lisant, et à peu près rassuré. Je -m’aperçus que mon livre contenait un article sur les _hallucinations_. -Je le cherchai vivement et je lus les choses les plus inquiétantes -touchant les maladies du système nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de -l’ouïe; quand je vis comment certains malades sont, nuit et jour, -poursuivis par des sonneries de cloches; comment d’autres hallucinés -entendent partout d’invisibles ennemis les persécuter de menaces, je -compris qu’une telle lecture n’était pas opportune et je lançai la revue -loin de moi, avec colère, en criant à haute voix: «Au diable!» - -«Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans y ajouter d’importance, me -frappa. On eût dit qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi comme -une balle! Le son de ma propre voix me devenait ennemi! - -«Au diable!» Je me trouvais imprudent d’avoir prononcé ce mot et je n’en -faisais pas moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais passer de -l’assoupissement au sommeil, lorsque brusquement éclata à mon oreille le -son grave, prolongé d’une cloche: BAMMM! et quelques secondes après, un -deuxième coup, frappé moins fort, retentit: BAMM! - -«Une sueur froide couvrit mon front. A n’en pas douter, j’étais -halluciné, je devenais fou... je...--BAMMM!--J’étais debout, pieds nus, -en chemise, mon bougeoir dans la main gauche, ma Durandal, que j’avais -instinctivement saisie, dans la main droite, certainement blanc comme un -linge, et les yeux fixés sur la porte de ma chambre que je pensais voir, -d’une seconde à l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses gonds pour -laisser apparaître... qui?--LUI, L’ÊTRE, L’ESPRIT, LE FANTÔME, L’ENNEMI, -LE MALIN... le voleur tragique et facétieux qui pénétrait, la nuit, dans -les maisons, avec effraction, sans être aperçu ni flairé par les chiens, -et qui tout en remplissant ses poches des figues et des raisins de -l’office, trouvait encore le temps de donner un charivari!... Je pensais -tout cela et tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance--folies, -absurdités!--mais enfin, ma maison où j’étais seul, au premier étage, -était pleine de bruits--en bas--dans l’escalier--sur ma tête, au -grenier--pleine de bruits de chaînes, de frappements inexplicables, -d’épouvantables sons de cloches! - -«Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou pure imagination, je -m’armais de quoi? D’une épée. Pourquoi? je n’en savais rien; mais il -m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis terrible. Ce glaive -me rassurait--je m’en rends compte à présent,--et parce qu’il mêlait -pour moi-même un peu de drôlatique à ma situation, et parce qu’il me -confirmait dans mon espérance, tenace malgré tout, de n’avoir à -combattre que du réel. - -«J’ouvris ma porte lentement et je regardai le palier, l’escalier, avec -une attention effarée. Étrange situation d’esprit: j’aurais été -stupéfait de voir là, devant moi, quelqu’un; et, de ne voir personne, -j’étais stupéfait. - -«J’écoutai... Rien. Le silence. - -«Je me mis en devoir d’opérer une descente. Pieds nus, retenant mon -haleine, l’oreille aux aguets, je descendis lentement, lentement, -toujours sur mes gardes, les yeux écarquillés, le cœur à la fois plein -de hardiesse et d’épouvante. Avec quel plaisir j’aurais rencontré une -bande de voleurs ou de sorciers! car il fallait à tout prix trouver, -voir, palper la cause extérieure, naturelle ou surnaturelle, la cause, -_la cause, ô mon âme_, ou conclure à l’hallucination, à la folie!... - -«Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor, rien. Je trouve, grande -ouverte, la porte du chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le -silence. J’examine alors toute chose. Au plafond, les chapelets -d’oignons sont suspendus à la place ordinaire; les raisins à sécher -aussi. La grande jarre à l’huile est solidement fermée au moyen de la -serviette blanche que recouvre une large plaque de fer. Le filet, les -cannes à pêcher sont à leurs clous... Soudain, derrière moi, tout près, -contre moi, à mon oreille, la cloche, la terrible cloche retentit: -BAMMM! - -«Le son du grand bourdon de Notre-Dame n’est pas plus assourdissant... -La trompette du Jugement dernier ne sera pas si terrifiante!... Prompt -comme la pensée je m’étais retourné et le son n’avait pas fini de vibrer -que j’avais tout vu, tout compris. Une baignoire de cuivre était -là--pourquoi n’y avais-je pas songé?--Au-dessus, on avait accroché -contre le mur une balance à main dont le gros poids suspendu à une -chaînette faisait, dans la baignoire-cloche, office de battant, -lorsque--pour atteindre à mes poires placées sur une étagère à hauteur -du plafond--messieurs les rats bondissaient du faîte de certains sacs -voisins sur la balance! - -«Je laissai consciencieusement tomber mes bras le long de mon corps et -choir mon épée; ma bougie se mit à brûler horizontale dans ma main -jusqu’à ce que je l’eusse posée à terre, pour tomber moi-même plus -commodément sur une chaise. Cela fait, je me mis à jouir en silence de -ma satisfaction sans bornes. - -«Je pus voir alors, devant moi, au pied du mur, un trou destiné à mettre -la baignoire en communication avec l’extérieur, au moyen d’un tuyau -mobile. Ce trou était à demi obstrué par des chaînes et des ferrailles -de tourne-broche accrochées au mur et pendantes. Les rats, en entrant -par là, écartaient chaque fois les chaînes, les agitaient en y grimpant. -Tout s’expliquait... sauf cependant... - -«Juste! j’entendis à ma droite de petits coups frappés à temps égaux. On -aurait dit, vous vous le rappelez, qu’une souple baguette raclait une -grille. - -«Dans le plus grand silence, sûr de comprendre et déjà souriant, je -tournai la tête à droite et je vis, par la porte ouverte, l’escalier -avec le commencement de la rampe; et je vois encore, je vois sur la main -courante, qu’ils atteignaient en escaladant le premier barreau--le gros -barreau surmonté de sa boule de cristal--je vois, dis-je, sur la main -courante, un, deux, trois, cinq, neuf, dix rats, douze rats, l’un -derrière l’autre, qui, trottant menu sur cette pente douce, se rendent -au grenier, en rats qui savent le chemin, tranquilles, alertes, -charmants, comme chez soi, d’un air agréable, à la queue leu leu et tous -la queue pendante. La queue pendante--entendez-vous bien!--qui, souple -et dure, négligemment déjetée à droite ou à gauche, à demi recourbée en -dedans, non sans élégance, bat l’un après l’autre tous les barreaux de -la rampe, soit environ cent barreaux battus en cadence par douze queues -de rats grimpant à la file. - -«A cette vue, ajournant la gaieté, je me précipitai le glaive haut, -contre les douze esprits frappeurs... Je parvins seulement à trancher -net une des queues maudites et j’allai dormir pour le coup, joyeux de -mon triomphe, étonné que des rats puissent faire dans une maison des -bruits si variés et si terribles, et convaincu qu’il y a un esprit -frappeur dans la queue de tous les rats.» - - - - -HORRIBLE NUIT - - -LE PRÉSIDENT. - -Ainsi, vous avez vu l’accusé frapper la victime? - -LE TÉMOIN. - -Comme je vous vois, monsieur le président. J’habite au coin nord de la -Grand’Plaine, une maisonnette; il y a un jardin autour, que je cultive -de mes mains et qui me donne le nécessaire de la vie. Je suis jardinier. -Ma femme, de temps en temps, va vendre à la ville les fruits du jardin. -Or, dans la nuit du 23 mars, comme vous dites tous ici, j’ai entendu mon -chien japper à voix basse, si tristement que ma femme m’a dit: - -«Pour sûr, il y a quelque chose! As-tu bien fermé la porte du jardin?» - -Je répondis: - -«Oui, mais je vais voir tout de même.» - -Elle me répondit: - -«N’y va pas!» - -Je suis descendu tout de même et alors j’ai vu mon chien qui grattait la -porte pour sortir dans les champs. Je lui ai dit: «Couchez!» Il n’a pas -voulu obéir, et il m’a suivi quand je suis allé au fond du jardin, à -l’endroit où j’ai fait poser, il y a longtemps, au pied de mon mur, une -grosse pierre. De cette pierre, en montant dessus, je vis toute la -plaine, qui est une friche, un désert, un vrai désert. A peu près au -milieu de la plaine, il y a seulement quelques arbres, trois ou quatre, -avec une mare au pied, un trou plein d’eau, quoi? Pas bien large, mais -profond, oui! - -Les arbres, un saule et deux frênes qui sont là paraissent tout ennuyés, -malgré l’eau, à cause des coups de vent. Il y a souvent beaucoup de -corbeaux en cet endroit, sur les arbres et dessous; et, la nuit, on y -entend des hiboux qui pleurent. C’est un triste, un bien triste pays à -habiter, et il faut y être forcé, voyez-vous; mais quand on a là son -héritage, comment faire? C’est un oncle à moi qui nous a laissé ça. -Avant, j’étais jardinier pour le compte des autres, dans un château; à -présent je suis chez moi, mais cette plaine m’a toujours déplu. - -C’est comme un endroit de malédiction, fait exprès pour rêver des -sorcières qui dansent, des pendus aux arbres du milieu, des noyés dans -la petite mare, quoique petite, mais si verte! et pleine de bêtes qui -grouillent!... Pleine d’horribles bêtes, de serpents, monsieur, et de -crapauds! Aussi nous le vendrons, l’héritage, avec la maisonnette et le -jardin, le plus tôt possible... S’il y a un marchand dans l’assistance, -on n’a qu’à le dire. Ne donnez pas encore le petit coup de marteau, -monsieur. Vous êtes huissier, n’est-ce pas? huissier pour les enchères? -Si j’ai dit que la maison est mal placée, j’ai eu tort, ce n’est pas mon -intérêt de dire ça; je me rétracte. - -L’AVOCAT. - -J’appelle l’attention de la Cour sur l’incohérence des paroles du -témoin. - -LE PRÉSIDENT. - -L’instruction établit qu’on l’a soudoyé honteusement. Cette incohérence -est feinte. Poursuivez, témoin, avec plus d’ordre; au fait, au fait! - -LE TÉMOIN. - -Bref, étant monté sur ma pierre, et regardant par-dessus les murs, je -vis que la lune déjà haute éclairait la plaine. Elle était blanche au -clair de lune, la plaine, comme en hiver par la neige, et il y avait un -silence!--oh! un silence de neige! - -Et, dans la plaine, si blanche, je vis deux ombres, si noires que j’eus -peur. Mais je me dis: c’est justement la lune qui les fait noires en les -éclairant du côté où je ne les vois pas; ce sont des hommes qui -reviennent de la ville et vont à Saint-Laurent, après la soirée passée -au cabaret. C’était jour de marché en ville aujourd’hui, pensai-je; et -le chemin qui va de la ville à Saint-Laurent est justement derrière ma -maison... Mais pourquoi passent-ils au milieu de la plaine, puisque le -chemin n’y passe pas?... Et pourquoi courent-ils? - -A ce moment, l’un atteignit l’autre. Un bras s’était levé. Un cri, une -plainte--voilà ce que j’entendis... Et une seule ombre continua de -courir et de s’agiter dans la plaine... Je m’évanouis. Je fis des -efforts pour revenir à moi, de grands efforts; mon chien se mit enfin à -me lécher, et seulement alors je repris connaissance... Ma femme (qui le -matin même, était allée vendre à la ville), accablée de fatigue, -n’entendant plus hurler le chien, s’était, je dois le dire, rendormie, -et, ma foi, jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (_Hilarité prolongée dans -l’assistance._) - -LE PRÉSIDENT. - -Je rappelle l’auditoire au respect du lieu où nous nous trouvons. (_Au -témoin._) Continuez. - -LE TÉMOIN, reprenant le fil de ses idées. - -... Jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (_Nouvelle hilarité non moins -prolongée._) - -LE PRÉSIDENT. - -Abrégez, témoin; que fîtes-vous après votre évanouissement? - -LE TÉMOIN. - -Je me relevai et repris mon poste, debout sur la pierre... alors je -demeurai pétrifié. Monsieur (_le témoin désigne l’accusé_) passait non -loin de là, portant un cadavre dans ses bras... Je crus que j’allais -crier, mais je n’avais plus ni souffle ni voix. La lune me frappait à ce -moment dans les yeux, et je les fermai pour empêcher, selon moi, que le -criminel me découvrît en voyant luire mon regard... Je ne pensais plus -que mon mur, ma maison même sont invisibles à 100 mètres, cachés de -haies, d’arbres et de lierre; on ne pouvait pas me deviner; je regardais -à travers les branches d’un chêne; on ne pouvait pas me voir, et moi je -voyais toute la plaine. Si monsieur avait été du pays, il aurait songé: -«Voilà la maison du jardinier», et il serait peut-être venu regarder si -quelqu’un chez nous était éveillé... Je ne sais si je pensais qu’il fût -du pays, et puis, enfin, tout cela pour moi s’embrouille dans mon -souvenir; mais, bien sûr, j’avais peur et je ne bougeais pas!... Il -s’est trouvé que monsieur n’est pas de chez nous; que c’est un riche -maquignon d’une autre ville et qu’il a suivi, après une soirée passée au -café, un maquignon de Saint-Laurent, pour le voler... tout cela, je ne -le savais pas. Si je l’avais su, j’aurais eu peut-être plus de courage, -et je serais sorti; mais je ne savais rien, ni s’il était fort ou -faible, ou un homme ou le diable en personne! Je ne bougeais donc -pas!... Je voudrais vous y voir, la nuit, dans la Grand’Plaine, à -regarder, sous la lune, un assassin qui porte son mort! Bref, je ne -savais rien, je le dis, sinon que j’avais peur! Lui non plus, il ne se -doutait de rien. Il ne savait pas que mes deux yeux d’honnête homme le -suivaient, l’assassin! Que mes yeux le suivaient, le suivaient grands -ouverts, sans manquer un seul de ses gestes! C’étaient des yeux d’homme -bien éveillé, oh! oui!--Oh! plus que moi ma femme a eu peur, quand je -lui ai raconté ce que j’avais vu!--La nuit du crime, elle a dormi, vous -savez, mais non pas les suivantes, allez, après que je lui eus raconté -la chose! J’ai révélé l’histoire à la justice, seulement après que -l’homme a été pris, et lorsqu’on est venu me dire: «N’avez-vous rien vu -dans la plaine, la nuit du 23 mars?» Alors j’ai dit: «J’ai vu le -criminel faire son coup»; et je peux le répéter ici sans crainte, à -présent qu’il est pris; mais de l’avoir vu faire cette promenade dans la -plaine, il me semble vraiment que c’est un homme du diable! - -LE PRÉSIDENT. - -Comment pouvez-vous reconnaître l’accusé? Vous ne l’avez vu que de loin, -au clair de lune? - -LE TÉMOIN, ingénument. - -Mais, puisqu’il avoue! - -LE PRÉSIDENT. - -Répondez. - -LE TÉMOIN. - -Je n’ai pas dit que je le reconnais. Je dis ce que j’ai vu, et je dis -que c’est lui parce qu’il le dit lui-même. - -LE PRÉSIDENT. - -Poursuivez. - -LE TÉMOIN. - -Je l’ai vu ainsi qui portait son mort entre ses bras... Il était à cent -pas loin de moi, pas plus. J’étais changé en marbre. Il s’arrêta, lui, -cet homme, et posa à terre le cadavre; il le coucha et parut regarder -autour de lui. Les pieds du mort couché étaient contre les pieds du -vivant debout. Je vois encore tout, comme si j’y étais! Je voyais tout! -Le cadavre faisait par terre comme l’ombre du vivant, comme une ombre -immobile à côté de la vraie qui remuait! je pensai cette chose-là et -j’eus envie de m’en aller en courant, mais la peur me clouait sur ma -pierre! J’avais la fièvre sûrement et j’en ai été malade après, avec un -délire où tout cela m’est revenu plus d’une fois. Vous comprenez, ce -sont des rêves abominables! - -L’AVOCAT. - -Je prends acte de cette parole. Le témoin, malade et en état de délire -depuis la nuit du 23 mars, a vu dans ses rêves la scène à laquelle il -prétend avoir assisté. - -LE PRÉSIDENT. - -Que fit l’assassin, après avoir posé à terre le cadavre? - -LE TÉMOIN. - -Au bout d’un moment il le reprit dans ses bras. On aurait dit un brave -homme qui sauvait quelqu’un dans un incendie! Il y avait des moments où -il se penchait vers le mort et semblait l’embrasser. Il marchait -lentement, puis vite. Il allait droit, puis tournait brusquement, -revenait sur ses pas et s’arrêtait tout court. Une fois, je le vis qui -portait son mort sur ses épaules comme le bon pasteur portant la brebis -égarée!--A un moment, je le vis s’éloigner; il alla jusqu’à l’autre bout -de la plaine et je le perdais de vue, quand tout à coup il se retourna, -et, grandissant toujours, il vint droit sur moi!... Il m’a vu, -pensai-je. Oh! qu’il devient grand!... Il vint droit sur moi, et contre -mon mur, au-dessous de moi, il adossa le cadavre! Je ne respirais -plus... Il le reprit encore au bout d’un moment, et j’entendis qu’il lui -disait à voix basse: «Tu m’ennuies bien plus, mort, que vivant!» Il le -posa vingt fois à terre, trente fois! et trente fois le reprit, le -changeant de place sans cesse, et quatre heures de nuit se passèrent -pendant que je regardais dans la Grand’Plaine, toute blanche de la -lumière de la lune, ce vivant et ce mort ensemble aller et venir, tout -noirs! Enfin ils disparurent entre les arbres du milieu de la plaine, -autour de la mare, et je pensais qu’ils s’y étaient jetés tous deux, et -qu’elle était verte et pleine de serpents... Quand je ne vis plus rien, -je rentrai dans ma maison. Le chien, de me voir auprès de lui, s’était -calmé. Je rentrai alors... J’ai tout dit. - -LE PRÉSIDENT. - -Accusé, on vous a trouvé, le 24,--quelques heures après le moment où le -témoin a cessé de voir le criminel et sa victime dans la -Grand’Plaine--on vous a trouvé couché, au pied des arbres de la mare et -dormant d’un profond sommeil. L’instruction déclare que vous avez tout -avoué. Persistez-vous dans vos déclarations? - -L’ACCUSÉ. - -J’y persiste; seulement, je dois dire qu’on ne m’a pas encore réveillé. -On m’a trouvé, il est vrai, dormant, accablé par la lassitude du crime -et du remords, auprès du cadavre--et j’ai tout avoué--mais je dors -encore! La justice serait de m’éveiller avant de me condamner, monsieur -le président. C’est vrai, j’ai commis ce crime; mais, de grâce, qu’on -m’éveille! Parce que, si je rêve, il serait bien juste de m’éveiller! - -LE PRÉSIDENT. - -Les docteurs qui vous ont examiné déclarent que vous n’êtes pas fou. -Abandonnez cet étrange système de défense. - -L’ACCUSÉ. - -Comment pas fou! c’est-à-dire non! oui, je ne suis pas fou, mais je suis -endormi. Condamnez-moi à mort, mais qu’on m’éveille avant, par pitié! Ce -n’est pas un système de défense, puisque j’avoue! puisque j’avoue -tout!... Si vous voulez des détails, j’en donnerai! Tenez, il vous a dit -ce qu’il a vu, cet homme, le témoin; mais le dedans du criminel, il ne -vous l’a pas dit! Il ne l’a pas vu! personne ne l’a vu!... J’ai tué, -oui, j’ai tué. Pour voler, oui, j’avais des dettes... Je ne suis pas -fou, non, mais c’est une espèce de folie, le crime! Et la tête -abominablement tourne à l’assassin. J’ai frappé... Il a crié en me -regardant!--Je l’avais suivi, il avait compris, et il s’était mis à -courir. Je l’avais atteint et frappé... mais je ne l’ai pas fouillé, je -n’ai pas fouillé ses poches. Dès qu’il fut frappé je me dis seulement: -«où le cacher, où?» Et je n’eus plus d’autre idée.--La lune était -claire, le ciel clair, la plaine blanche. Tout me regardait. Je pensais: -«Rien ne me voit!--Un œil, pensai-je, un petit œil, si aisément caché -sous une feuillée, un œil humain ne me voit pas, j’espère!--Oh! oh! mais -les étoiles ont l’air de me regarder.--Du bruit? Quel est ce bruit? Deux -branches ont craqué! Un hibou pleure! Je fuis près de la mare! Lavons -ici mes mains rouges... La mare est rouge! Un crapaud saute à l’eau et -m’éclabousse de sang! Ah! comment me laver à présent, où? Et _lui_, où -le mettrai-je?... Fermons-lui les yeux!... Comme cette nuit est -blême!--Il est lourd; posons-le contre cet arbre, là... il a l’air -vivant!...» Oh! je l’ai bien posé cent fois, assis, debout, couché! De -ses bras morts, il faisait des gestes quand je le changeais de place à -nouveau!... «Où le mettre?--Oh! une fosse! une bonne fosse, où la -trouver? Oh! trouver ouvert un bon cimetière! La plaine est nue, bien -nue... Je ne peux m’y cacher, c’est vrai, mais au moins personne ne s’y -cache! Restons-y. Comme il est lourd, lourd, lourd!... Je ne tuerai plus -personne, non, jamais! Est-ce là le poids du remords, le poids du crime? -Oh! oh! peut-être est-ce là l’enfer... J’ai tué sur la terre autrefois -et, durant l’éternité, à présent, je dois porter ce mort, mon mort, mon -compagnon!... Il est à moi! je me le suis donné, et je dois le porter -toujours: c’est mon supplice!... Ceux qui en ont frappé plusieurs, -comment font-ils ceux-là, comment?...» Et de lassitude, à la fin, près -de la petite mare, le cadavre à mes côtés, je m’endormis pendant qu’un -œil, un petit œil humain, caché là-bas, et que je ne voyais pas, me -voyait, m’avait vu toute la nuit, sous la lune, dans la plaine blanche! -Ce regard de là-bas venait jusqu’à moi, il m’obsédait, il était pesant, -lui aussi! Je m’agitais sous ce regard, et il m’endormait. Oh? sûrement -c’était un regard magnétique! J’ai tout avoué, messieurs; mais, de -grâce, qu’on m’éveille à présent! Oui, pour la sentence, au moins! Qu’on -m’éveille pour la sentence! - -LE PRÉSIDENT. - -La Cour va délibérer. - -UN HUISSIER. - -Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien -dormi? - - L’accusé s’éveille. Un rayon de soleil joue sur son lit. On est au - mois de mai. On entend piailler sur les arbres voisins cent nichées de - moineaux ensemble. Un valet de chambre est là, debout, souriant d’un - air aimable: - -LE VALET DE CHAMBRE. - -Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien -dormi? - -L’ACCUSÉ. - -Ah! mon pauvre Baptiste! sans toi j’étais condamné à mort. - - - - -LA NOËL DE GRAND-PÈRE - -DÉDIÉ AUX ENFANTS - - -I - -Dans notre pays de Provence, quand vient la Noël, les petits enfants -s’amusent beaucoup:--je vais vous dire comment. - -Il n’y a pas d’arbre de Noël. Et on ne met pas ses sabots dans la -cheminée, parce qu’on porte peu de sabots. - -J’ai bien entendu dire que d’autres enfants mettaient leurs souliers -dans la cheminée: moi, je n’ai jamais fait ça. D’abord je ne croyais pas -à l’existence du bonhomme Noël: alors je n’aurais pas mis mes souliers -dans la cheminée, puisque, selon mon idée, il ne serait venu rien mettre -dedans. - - -II - -Comment donc s’amusent chez nous les petits enfants pour la Noël? - -Voilà, ils font des «crèches». Et comment fait-on des crèches? Voici: - -On prend une caisse de bois, de la grandeur qu’on veut, on la pose sur -une table ou sur une étagère, et, au lieu de la laisser debout, -l’ouverture en haut comme si on voulait la remplir de quelque chose, on -la renverse. De cette manière, l’un des côtés étant l’ouverture, elle a -tout de suite l’air d’un théâtre. - -Dans ce théâtre, on met les décors. Oh! les jolis décors!... Ce sont -d’abord des pierres naturelles, les plus pleines de trous et de bosses -qu’on puisse trouver dans la colline ou au bord de la mer. - -Après cela, on va chercher de belles plaques de mousse bien verte. On en -trouve dans la colline, du côté du nord, au fond des ravins où le soleil -n’entre jamais. La mousse est là, qui vit bien tranquille, au pied des -bruyères. Elle est épaisse et molle comme un beau tapis:--c’est vrai -qu’on dirait du velours... mais c’est plus beau. Cette mousse est formée -de milliers de petites étoiles vertes pressées les unes contre les -autres. Il y a quelquefois dessus des aiguilles de pins qui sont -tombées... on les écarte ou on les laisse, s’il n’y en a pas trop, car -cela aussi est joli. Elle est tout humide, la mousse, puisqu’elle vit -d’humidité... On enfonce ses cinq doigts tout droits dedans, puis, bien -doucement, on glisse sa main par dessous, à peu près comme on fait pour -prendre une toupie en train de tourner... Quand on a placé ainsi sa -main, on la soulève avec précaution; de tous les côtés les brins de -mousse s’arrachent et on a une belle plaque, avec les racines qui -portent de la terre mouillée, légère... on dirait véritablement une -prairie, une prairie tout entière. Quelquefois une fougère naissante est -venue avec; alors il semble tout à fait qu’on a dans la main une grande -prairie, avec un grand arbre au milieu! Quand on a la mousse (on peut en -prendre aussi sur les murailles, toujours au nord, mais celle-là est -moins souple, moins belle, moins vivante), on la porte à la maison et on -la met, à son idée, sur les pierres qui font le décor du théâtre. - -Et, tout de suite, les pierres ont l’air d’être des montagnes... Voici -des chemins pour les charrettes, d’autres où ne peuvent passer que les -mulets et les hommes, d’autres où ne pourront venir que les chèvres -seulement... le berger sera bien forcé de rester plus bas... ce sont des -cimes inaccessibles. - -Quand tout ce pays est bien arrangé, on pense à montrer qu’il y a de -l’eau; alors on pose un morceau de vitre ou de miroir entre deux -pierres... on fait déborder, par-dessus, tout autour, un peu de mousse -verte, et voilà un bassin, une source... Ah! que c’est beau! - -Mais le décor n’est rien. Il faut que la pièce commence. C’est toujours -la même, et elle est si touchante! Le petit enfant Jésus est né dans une -étable... Il est couché sur de la paille. Sa mère et saint Joseph le -regardent, et, de tous les côtés, des paysans, des pâtres, lui apportent -des présents, parce qu’un ange, descendu du ciel, leur a annoncé la -grande nouvelle... Il vient aussi des rois pour voir Jésus dans son -berceau... Ceux-là, une étoile marche devant eux, qui leur montre le -chemin... - - -III - -Pourquoi est-ce une grande nouvelle, la naissance de Jésus? Parce que ce -petit enfant, devenu un homme, a appris à tout le monde de très belles, -de très bonnes choses que, depuis ce temps, les mères et les pères -conseillent toujours à leurs enfants. - -Il a conseillé, le premier, à tous les hommes de s’aimer beaucoup entre -eux, de ne pas se faire du mal, et d’aimer même les bêtes, en souvenir -de l’âne et du bœuf qui le réchauffaient en soufflant sur lui leur -haleine chaude, lorsque, tout petit et tout nu, il était couché sur la -paille. - -... Voilà donc la pièce qu’il faut montrer. - -Au plafond de la crèche, on a collé du papier bleu, c’est le ciel. On y -a même collé des étoiles en papier d’argent. De ce plafond, c’est-à-dire -du ciel,--tombent deux ficelles: l’une au bout de laquelle est suspendu -l’ange Gabriel, sa trompette à la main, les deux ailes ouvertes--(il -plane, annonçant la bonne nouvelle);... l’autre, au bout de laquelle se -balance l’étoile--une comète--qui guide les rois mages. Ils sont trois, -dont un nègre, qui a un turban--et ils portent l’encens, la myrrhe et -l’or. - -Tous ces personnages, chez nous, on les achète au marché, de bons -paysans qui les ont faits en terre--avec leurs doigts. Il y en a de -toutes les grandeurs; ils sont peints «artistement». Les couleurs sont -tendres et vives. C’est vraiment très gai. Les personnages ont les -costumes du pays où on les a faits. - -Voici une femme qui va porter à Jésus un petit poulet. Elle le tient par -les pattes, la tête en bas--pauvre bête! Elle a un grand, grand chapeau -noir, grand comme un parapluie--à cause du soleil;--c’est la mode de -notre pays. - -Voici un joueur de tambourin. La courroie de son long tambour est passée -à son bras gauche. La caisse de l’instrument lui bat les jambes... Il -marche, et pendant que sa main droite frappe le tambourin avec la fine -baguette, sa main gauche rapproche de ses lèvres la petite flûte dont il -va jouer en même temps. - -Et puis, une foule de personnages suit ceux-là. Il y a le berger, en -grand manteau, avec tous ses moutons. Il y a la vieille qui file. Il y a -ceux qui portent des agneaux. D’autres qui portent des sacs... Chacun -fait ce qu’il peut. - -Tous ces personnages, on les dispose du mieux possible dans le théâtre -qu’on a préparé. - -Premièrement, dans une cabane ouverte à tous les vents, sur un peu de -paille, on met le petit enfant Jésus, puis ses parents, qui sont assis -pas trop loin; puis l’âne et le bœuf, tout près de lui, couchés, leurs -genoux pliés sous eux et le museau très près de Celui qu’ils veulent -réchauffer. - -Ensuite, on pose les personnages qui sont déjà arrivés, ceux qui sont -entrés et qui se retireront tout à l’heure pour faire place à -d’autres... Quand les rois sont dans la crèche, il y a une chose drôle, -c’est que l’étoile d’or, la comète, est bien forcée de les attendre -dehors!... - -Enfin, on arrange de tous les côtés tous les autres... Ici des bergers -qui écoutent l’ange... pendant que les moutons broutent la mousse, qui -joue le rôle de l’herbe. Là, des gens qui se sont rencontrés au détour -du chemin.--Où allez-vous?--A Bethléem.--Venez-donc avec moi.--Pourquoi -faire?--Je vous expliquerai ça en route, venez vite! Je suis -pressé!--Et, de tous les côtés, les gens vont dans tous les sentiers... -Il faut prendre soin qu’ils soient presque tous tournés dans la -direction de la crèche, puisqu’ils s’y rendent. - -Et voilà comment s’amusent pour la Noël les petits enfants dans mon pays -de Provence. - - -IV - -Mais je vous ai dit tout ça parce que j’ai quelque chose à vous conter -que je tiens de mon grand-père. - -Quand il était petit... il y a cent ans de cela! Mon Dieu, oui!... Comme -le temps passe tout de même! Il faut bien l’employer, voyez-vous!... -Quand il était petit, mon cher grand-père, qui est mort depuis quinze -ans, eut envie, lui aussi, de faire une crèche. - -Son père, à lui, conseilla de la faire dans une grande cheminée qui -servait rarement, une de ces cheminées à manteau, comme on dit, si -grandes, que deux grandes personnes peuvent s’asseoir dessous. - -Vous pensez quelle joie! La crèche serait si vaste! il fallait des -personnages hauts comme toute la main, au lieu qu’il y en a beaucoup qui -sont gros seulement comme le petit doigt. - -On fit donc la crèche dans cette grande cheminée, qui était celle du -salon, et du feu dans la cheminée de la salle à manger, qui était à côté -du salon... Cet hiver-là il ne faisait pourtant pas froid du tout, mais -pour la Noël, chez nous, en ce temps, on bénissait encore le feu. Et -puis, le feu, c’est si gai à voir! - -Or, voici comment se faisait la bénédiction. - - -V - -Quand toute la famille était réunie, avant de se mettre à table... oh! -les belles tables de Noël, blanches, étincelantes et si chargées de -beaux fruits, de dattes et d’oranges, ornées de laurier vert!... Je dis -donc que devant la table mise et tout le monde présent, le plus vieux ou -le plus petit de la famille s’avançait vers la cheminée, et là, étendant -la main vers la flamme du foyer, il disait: «Sois béni, feu! Tu nous -réchauffes, tu cuis notre pain! sois béni. Et ne nous fais jamais de -mal! ne deviens jamais l’incendie... Nous t’aimons, feu, et nous te -bénissons!» Après ces paroles, ou d’autres à peu près pareilles, on se -mettait à table et on mangeait joyeusement. - -Le plus joli de la Noël, c’était que, ce soir-là, et cette bonne -habitude du moins dure encore, les familles se réunissaient de très -loin. Ceux qui étaient séparés toute l’année se retrouvaient, ce -soir-là. On voyait des fils, pauvres, partir deux jours avant la Noël, à -pied, à travers les montagnes, pour aller voir leur vieille mère. Et, -eux aussi, comme les visiteurs du petit Jésus, ils portaient quelque -chose... un poulet... un sac de châtaignes... Ces coutumes vont se -perdant. Elles avaient du bon. Elles signifiaient qu’avant tout, je vous -dis, nous devons nous aimer les uns les autres, car la vie est courte et -souvent triste. En s’aimant, on est presque heureux. - - -VI - -Et pendant le repas, de temps en temps, les enfants regardent leur -crèche, pour voir si rien n’a bougé... mais rien ne bouge, s’ils n’y -touchent pas! - -Revenons à mon grand-père. La crèche fut faite, comme j’ai dit, dans la -grande cheminée. C’était magnifique. On alluma des lampes. Les voisins -vinrent voir. On en parla beaucoup dans tout le village. - -«Et vous allez détruire cette belle crèche! Comment pourrez-vous faire -ça?» - -Non, on ne la détruisit pas! Il fut convenu que la crèche resterait -jusqu’à l’année prochaine, dans la grande cheminée. Et elle y resta, en -effet; seulement, on fit tomber, devant,--un rideau, et elle attendit la -Noël prochaine. - ---N’y touche pas, Jacques, jusqu’à la Noël, avait-on dit à mon -grand-père. Le bonhomme Noël ne serait pas content! - -Mais le diable est fin... et comme la Noël suivante approchait, mon -grand-père, le petit Jacques, était très tourmenté de l’idée de la -crèche. - -Tout était-il bien resté en ordre depuis un an? la mousse était-elle -encore verte? et toutes ces grandes branches de houx, avec des fruits -rouges, les tiges de bruyère, qui jouaient des forêts véritables, ne -faudrait-il pas les renouveler?... Jacques était donc très tourmenté. - -Une nuit, la veille de la Noël, il n’y tint plus, il se leva tout -doucement... (à huit ans, on se lève tout seul), il alluma une allumette -qu’il avait volée, ce qui lui était encore plus défendu que tout le -reste, et, une bougie à la main, il alla visiter sa crèche. - - -VII - -Comme le cœur lui battait, lorsqu’il souleva le rideau!... Tout était -bien en place. Voici les rois, l’étoile, les bergers, et la cabane où -est Jésus sur de la paille! - -Tout à coup (comment cela se fit-il, on n’a jamais su!) un jet de -lumière éblouit l’enfant... - ---Au feu! au feu!... Maman! au feu! - -La crèche était en feu!... La cheminée tirait bien: en un clin d’œil le -rideau eut flambé et laissa voir la crèche, le beau théâtre, avec ses -personnages pauvres et riches, bergers et rois, qui brûlait!... Les -forêts se tordaient en crépitant. Les fruits rouges des houx se -tortillaient au bout des branchettes noires et tombaient dans les -prairies sèches qui se mettaient à fumer. Les bruyères, qui avaient -encore leurs fleurs violettes, jetaient des bouffées de flamme... on eût -dit un incendie de poudrière!... La ficelle de Gabriel, léchée par la -flamme, se rompit tout à coup--et Gabriel, la trompette en main, les -deux ailes ouvertes, tomba lourdement sur un berger qui tomba sur un -mouton--malheureusement, car le mouton étant plus dur que la mousse, le -berger se rompit un bras, comme Gabriel s’était cassé une aile. - -Des gens qui causaient au bord des ravins furent précipités dans -l’abîme. Les deux rois blancs devinrent noirs, et, chose curieuse, le -roi nègre--s’étant écaillé--devint tout blanc... C’étaient comme autant -de miracles--pas risibles du tout--et si curieux pourtant qu’au lieu -d’éteindre l’incendie, tout le monde de la maison, qui était accouru, -restait là à le regarder... en bonnet de nuit! - -L’eau de la source, qui semblait gelée, parce que c’était du -verre--fondit!--Les pierres se fendirent et dégringolèrent--et enfin -l’étoile descendit du ciel, et, tout enflammée, brilla d’une vraie -lumière! - -Mais le plus beau, le voici... La cabane où était Jésus, étant bien à -l’abri sous un enfoncement de grosses pierres, brûla la dernière... Tout -était presque fini, vu le bon tirage de la cheminée, quand la paille sur -laquelle reposait Jésus commença à prendre feu. - -... Mon grand-père, qui était petit, poussa un cri!... s’élança dans la -cheminée, saisit l’enfant Jésus dans les ruines fumantes et le déposa -sur le tapis au milieu des applaudissements. - -Et voilà comment mon grand-père a sauvé le Sauveur du monde, et cela, -parce qu’il l’aimait, ayant lu l’Évangile où il est écrit: «Aimez-vous -les uns les autres.» - -Les personnages ayant été repeints, on refit l’année suivante une très -belle crèche à mon grand-père--et elle est toujours dans la cheminée. Je -la garde encore, sous un rideau, mais personne ne peut la -voir.--Jamais!--J’ai bien trop peur qu’on me la brûle. - - - - -LA NOËL DU PETIT ZAN - -A Zanette. - - -I - ---Où donc est le petit, Thérèse? demanda à la fruitière, son mari, le -typographe, qui rentrait du travail. - ---Il était là tout à l’heure, qui jouait aux billes avec des noisettes, -dit la fruitière, en coupant à même, dans une motte de beurre, une belle -tranche grasse, qui luisait aux clartés d’un double bec de gaz. - -La pratique s’impatientait, et Thérèse montrait du zèle. Elle ajouta, en -jetant le beurre dans sa balance: - ---Il se sera caché derrière les sacs, pour te faire rire! - -L’ouvrier aux mains noires remua les sacs et cria doucement: - ---Jean, mon Jeannot, je te vois, sors de là bien vite! - -Il espérait entendre un bruit de rire enfantin, sonnant le cristal, ce -beau rire des petits qui éveille au cœur des plus vieux un souvenir de -source claire. - -Rien ne parut, rien ne s’entendit: - ---Jean! Jean! - ---Il était là tout à l’heure, sur le pas de la porte, avec un gros -chien, dit,--sur le trottoir, la concierge d’à côté, au moment où, -Thérèse accompagnant sa pratique, lui ouvrait la porte du magasin. - -Le mari et la femme se regardèrent, brusquement inquiets. - -A ce moment, tous deux se sentirent dans l’estomac comme un sursaut de -tout leur sang effrayé, et ils pâlirent. - -Le typographe, dans la rue, à pleine voix cria: - ---Jean! Jean! - -Elle n’était pas très populeuse, cette rue du grand Paris, et voisine -pourtant de l’avenue de l’Opéra, qui était défendue à l’enfant... -Peut-être avait-il couru jusque-là. Déjà le père y était. D’un œil qui -ne se fixait nulle part, il regardait se mouvoir les jambes actives des -passants... A chaque instant, il croyait revoir le petit... Quatre -ans... haut comme ça, en tablier bleu, les joues grasses, roses... et si -éveillé! Le voilà!... Non, c’est un gros chien. Oh! cette fois, c’est -bien lui!... Non, c’est une petite fille, qui donne la main à une -dame... Épouvanté, le pauvre père regarda vers le milieu de la chaussée. -Il lui sembla que ses regards se dirigeaient très lentement de ce côté, -comme s’ils avaient eu peur de voir, sous les roues, une loque roulée... -le tablier bleu... l’enfant écrasé!... Il y avait un peu de boue, des -luisants bleuâtres sur le pavé de bois, glissant... non, rien!--Tout -là-bas, il crut voir quelque chose de vivant s’abattre sous les pieds -d’un cheval... mais ce n’était rien encore, qu’une ombre dans les -reflets... Le typographe essuya son front où perlait une sueur froide... -«Et la mère? pensa-t-il! il a fallu qu’elle reste pour garder la -boutique... il faut m’en retourner... Retournons... le petit doit y -être...» Et il s’en alla, ahuri, regardant çà et là, malgré lui... «Le -petit doit y être... il y est... derrière les sacs, comme toujours!... -Ah! le gredin, de nous faire de ces peurs-là! Est-ce bête! Je vas lui -flanquer une paire de gifles, pour lui apprendre... il ne recommencera -plus.» - -L’homme rentra dans la boutique: elle était vide. - -C’était un soir de Noël. - - -II - -La mère avait tout quitté. - -Elle avait remonté la rue Richelieu, filant droit devant elle, heurtant -les passants, frôlant les roues des voitures, et comme certaine de ne -retrouver le petit que beaucoup plus loin. - -«On l’a volé!» Pourquoi n’en doutait-elle pas? Il lui était arrivé bien -souvent de le chercher un bout de temps dans le voisinage, mais cette -fois... il était volé, pour sûr! quelque chose le lui disait. Et, oui, -c’est dans les voitures qu’elle jetait un regard brusque, aussitôt -détourné, car une voiture, ça va si vite! Pourquoi regardait-elle là, -voyons? Les voleurs d’enfants--des bohémiens--ça ne va pas en voiture -dans Paris!... ils ont des charrettes!--«Est-ce que je deviens folle?» - -Sur le grand boulevard, au coin de la rue Richelieu, elle s’arrêta. Les -files des baraques de Noël, à droite, à gauche, faisaient deux rues -gaies--des rues de village un jour de foire--de chacun des larges -trottoirs... La boutique du coin était pleine de polichinelles en bois, -en carton, en chiffons, en fer-blanc... de toutes les couleurs... Le -marchand offrait sa marchandise enfantine... - -La fruitière l’interrompit au milieu de son boniment au public attroupé: - ---Pardon, sans vous déranger, je demeure à côté... la fruitière... Par -hasard, vous n’auriez pas vu mon petit? on me l’a volé... quatre ans... -un tablier bleu... des joues grasses... il rit toujours, ça ne pleure -jamais... il aimerait tant vos polichinelles!... vous ne l’avez pas vu, -par hasard, en voiture, passer là, il y a un quart d’heure? - -Le marchand de joujoux la regarda avec compassion: - ---Il faut aller au bureau de police, dit-il. - -Elle pensa: «Il est peut-être à la maison, l’enfant! mon homme l’aura -retrouvé... Il l’a retrouvé, pour sûr!» - -Et elle retourna, en effet, tout en regardant toujours, çà et là, le -pavé de la rue luisante. Il lui semblait que c’était une rivière sale, à -l’eau épaisse, et que le petit avait disparu dessous, noyé. - - -III - -Dans la boutique, elle trouva son homme qui pleurait. - ---Eh bien! tu ne l’as pas? - ---Il est perdu! - ---Non, on l’a volé! - -Ils appelèrent la concierge voisine, qui garda la boutique, et coururent -au bureau de police: - ---... Quatre ans, monsieur le commissaire... des joues grasses; ça rit -toujours... un tablier bleu... il se cachait quelquefois derrière les -sacs... alors, vous comprenez... d’abord, nous n’avons pas voulu -croire... mais il n’a pas pu se perdre!... Il n’allait jamais loin... -Notre enfant est volé!... Si vous avez des petits, vous devez -comprendre!... Il a un signe comme ça, là, sur le gras potelé de son -petit bras. - -Le commissaire était ému. Le couple sortit... Toute la nuit on laissa la -boutique entr’ouverte, éclairée. Le père et la mère étaient là, au -milieu des sacs, des pains de beurre, assis, muets, comme veillant la -petite ombre perdue, à la lueur du double bec de gaz, un peu baissé par -économie. - - -IV - -Ils ne se disaient rien, ils regardaient devant eux le vide, et, dans un -rêve brouillé, voyaient, sur des luisants de pavé boueux, des roues de -voiture, des pieds de passants et toujours le petit tablier bleu... -Quatre ans... Il riait toujours! - -Et, confusément, à leurs oreilles, grondait, bourdonnait la rumeur de -Paris, faite du roulement continu des voitures, du piétinement des -passants, du bruit des voix et des rires, du son des louis d’or remués -par les joueurs et les marchands, rumeur formidable à la fois et sourde, -que la nuit même n’étouffe pas, pareille à celle de l’océan, où l’on se -noie. - - -V - ---Comment t’appelles-tu? - ---Zan! - -Et Zan battait l’une contre l’autre ses petites mains très propres. - -Il avait des joues roses, en effet, et un tablier bleu battant son neuf. -Il était lavé comme une vaisselle de riche, et joli comme un amour! - -Pour l’instant (minuit sonnait), il était très occupé à saccager un -grand arbre de Noël chargé de poupées, d’oripeaux, de paillettes, de -jouets, mirlitons, tambours de basque, arlequins et polichinelles, -sabres et fusils longs comme le doigt, au milieu de mille petites -bougies roses, bleues, vertes. - -Zan n’avait jamais été à pareille fête. - -L’arbre était à terre, sur un pur tapis d’Orient, dans un salon luxueux, -éclairé d’un lustre et de plusieurs lampes. - -Et comme l’arbre était beaucoup plus haut que Zan, Zan se dressait sur -la pointe de ses petites bottines fortes, au bout de métal, et il -tâchait, négligeant les basses branches, d’atteindre l’impossible: - ---Ze veux ça, madame! - -Une «belle dame», à genoux près de lui, le regardait faire de tous ses -yeux, rouges de larmes, et elle lui souriait... - ---Ta maman sera bien contente, n’est-ce pas, quand tu lui rapporteras -tout ça? - -Mais Zan ne pensait pas du tout à sa maman, à cette heure! Il y avait -pensé pourtant, quelques heures avant, lorsque la belle dame, -brusquement, sur le trottoir, à trois pas de sa boutique, l’avait saisi -à pleins bras et jeté dans sa voiture, en criant au cocher: «Chez moi!» - -Oui, il avait eu bien peur alors, et il avait pensé à sa mère: - ---Maman!... - -Et c’était juste à ce moment qu’après avoir cherché derrière les sacs, -après avoir ouvert la porte à la pratique, le père et la mère s’étaient -regardés, éperdus, et que leur sang «n’avait fait qu’un -tour!»--«Maman!»... Qui sait? pourquoi pas?... le cri du petit, -inentendu, avait été perçu cependant, senti, par deux cœurs... Cela, -voyez-vous, est un miracle beaucoup moins étonnant que le télégraphe et -le téléphone... Il avait crié: «Maman!» et la fruitière avait vu--oui -vu!--c’est drôle, n’est-ce pas?--une voiture, et le petit dedans, -volé!... mon dieu, oui, volé! - - -VI - -La belle dame s’appelait Anna. Anna, qui?--Anna, rien.--Pauvre fille! -pauvre femme!--Le banquier qui la venait voir à des heures fixes, ne -l’aimait pas. Elle faisait partie de son luxe.--Elle était jeune, bien -vraiment jeune, assez bête, avec un corps de statue. - -Elle n’en était qu’à son troisième amant. Le second avait été un -étudiant riche qui, après l’avoir gardée un an, au moment de regagner le -château de ses pères pour y exercer la profession de sportsman -campagnard, l’avait «passée» au banquier. - -Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna. - -Son «premier» avait été, en province, où elle était couturière, un -sous-lieutenant qui lui avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et -abandonnée aussitôt! - -Montrée au doigt, ne voulant pour rien au monde abandonner, elle, son -enfant, elle était venue à Paris, au quartier Latin,--dans le gouffre où -tout se perd--pour vivre de son métier de couturière. - -Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en effet, ne vivant que «pour -le petit». - -Oui, deux ans! deux belles années, elle avait été mère, et si bonne -mère!... Nuit et jour elle avait travaillé--auprès du berceau. Elle ne -mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait--en souriant. Elle -était pâle en ce temps-là, mais si heureuse!... Le petit allait si -bien!... Elle l’amusait avec des poupées en chiffons, qu’elle faisait -très bien. Elle les habillait de belles étoffes et elle leur mettait des -chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté à «son fils» un pantin de -cinq sous,--et puis... et puis, il était toujours là, le pantin de cinq -sous, dans un tiroir de table Louis XV, marquetée et dorée... mais le -petit, lui, à deux ans, était mort, un soir de Noël,--oui--un soir de -fête, le soir même de la fête des enfants. Alors, que lui avait importé -tout le reste, à la mère?... Elle avait accepté à souper, un soir, d’un -étudiant... Et voilà l’histoire d’Anna. - - -VII - -Il y avait deux ans de cela... Le petit aurait quatre ans... Déjà -l’année dernière, le soir de Noël, elle s’était dit: «Il aurait trois -ans!» Alors, elle avait acheté un petit arbre de Noël. Sa femme de -chambre était allée dire au banquier: «Madame prie Monsieur de ne pas -venir ce soir; madame est souffrante.» Et, toute seule, elle avait -allumé les petites bougies et veillé, toute seule, en pleurant,--la -petite ombre morte. - - -VIII - -Et aujourd’hui, cette année, comprenez-vous!--une idée lui était venue, -brusque, en coup de lumière: «Il me faut, il me faudrait, pour ce -soir--toute seule c’est trop triste!--un petit enfant!... J’achèterai un -bel arbre... je croirai voir mon petit Paul... Il serait content, le -petit garçon à qui je donnerais tant de choses... et ses parents aussi -seraient très contents.» - -Puis, une idée poignante avait succédé: «Je ne connais pas d’enfant. Et, -si j’en connaissais un, ses parents voudraient-ils me le prêter, à -moi?... et toute une nuit?... une nuit de Noël, surtout?» - -Alors elle avait pleuré beaucoup. «Suis-je bête!» se disait-elle. Et -elle reprenait: «Ce serait pourtant bon, de revivre un soir ma vie -d’autrefois?...» - -La pauvre fille fut alors prise, comme d’une rage, du désir fou de -goûter à nouveau les sensations de mère qui l’avaient rendue si heureuse -dans la pauvreté, si fière d’elle dans sa honte! - -Puis, elle avait renoncé, par raison, à son projet d’emprunter un -enfant... - -Et, cependant, elle avait acheté, le jour de Noël, un bel arbre, très -grand, et l’avait elle-même chargé de joujoux, de bonbons, noués par des -faveurs... Et elle se promettait d’en allumer les bougies mignonnes, -cette nuit, quand elle serait seule... Elle regarderait le pauvre pantin -de Paul, et se mettrait à pleurer... Ce serait sa messe de minuit, comme -une messe de naissance et de mort à la fois, la messe de ses souvenirs. -Dans sa simplicité, elle se sentait très religieuse, très sanctifiée par -son intention... Elle se rappelait les messes de minuit, dans sa petite -ville, où l’on priait vraiment, où l’on riait pourtant beaucoup... et -où... à la sortie... Ah! l’amour! quelle triste chose!... - - -IX - -Voilà pourquoi Anna, à genoux sur le beau tapis, regardait, souriante, -avec des yeux très rouges, Zan, qui piétinait de joie, dépouiller à -pleines mains, à pleine bouche, l’arbre de Noël, trop grand pour lui... - - -X - -Quand il eut bien mangé, bien bu, bien joué, bien sauté, bien crié, bien -ri, Zan pleura. - ---Ze veux voir maman! - - -XI - -Ce fut, pour Anna, comme un réveil terrible; il lui sembla qu’elle -venait d’être folle et que, brusquement, sa raison lui revenait, sautait -dans sa tête, d’où, plusieurs heures, elle était sortie! - -La pendule sonnait une heure du matin. Que faire? Rendre le petit, le -rendre tout de suite, il n’y a que ça! Elle expliquerait... on -comprendrait...--«Reconnaîtras-tu ta maison?--Oh oui!--Attends-moi là, -bien sage!» - -En rentrant, elle s’était déshabillée. Elle se rhabilla, se fit très -belle.--«On verra bien que je ne suis pas une voleuse... j’expliquerai.» - -... Quand elle revint au salon, Zan, ses deux petits poings fermés et -très serrés, comme s’il était en colère, dormait en souriant. Le pantin -de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre ses bras... - - -XII - -Que faire? on ne réveille pas un enfant, quand on aime les enfants. Elle -le prit doucement, marcha vers son lit... puis, tout à coup, tourna sur -elle-même et le coucha sur le grand divan. - - -XIII - -La pendule sonnait six heures... - -Zan dormait paisiblement, ses petits poings toujours fermés. Entre ses -doigts on voyait luire des choses: un bout de papier doré, un joujou... -Et le sucre des bonbons luisait sur sa lèvre, qui souriait. - -Le pantin de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre ses bras... - -Anna, assise, tout près de lui, veillait toujours, et ses yeux étaient -pleins d’un rêve que rien ne peut dire. - - -XIV - -L’aube se leva blafarde sur le Paris d’hiver. Les boutiques se -rouvraient dans la rue, où le jour sombre était violacé. Les premiers -passants marchaient vite, en frissonnant; on entendait claquer des -galoches de bois sur le pavé. - -Et, dans la petite boutique, toujours assis et muets, l’œil fixe, comme -hébétés, le père et la mère attendaient... A chaque bruit, ils prêtaient -l’oreille... «On nous le ramène!--Qui donc pourrait le ramener?... Le -commissaire!--Ah bien oui! déjà!...» - -La mère n’avait pas encore pleuré. - - -XV - -Tout à coup, un roulement doux de voiture commença tout au bout de la -rue déserte. - ---C’est lui! dit la mère. - -Lui? pourquoi!--Elle ne savait pas... «Une voiture!» - -... L’homme la regarda, ahuri de plus en plus, sans attacher -d’importance à ce cri... La voiture s’arrêta, pas très loin... Déjà la -fruitière était dehors: - ---Jean! Jean! - -... Elle éclata en cris, en sanglots, en larmes, en lamentations... et, -l’enfant entre ses bras, elle s’engouffra dans la boutique; et, penchés -sur lui, le père et la mère lui parlaient tous deux à la fois, très -vite, pendant que lui, l’enfant, n’écoutant pas, très ennuyé de leurs -caresses qui le dérangeaient de jouer, élevait vers eux ses petits bras -chargés de choses en couleur, de papillotes et de poupées. - ---Où as-tu pris tout cela? Ah! le méchant enfant!--est-il Dieu -possible!--Comprend-on ce qui nous arrive! - ---Je croyais bien qu’il était volé! - ---Et moi, écrasé! Mais qu’est-ce que c’est que cette voiture? - - -XVI - -Ils disaient cela, mais ça leur était bien égal, la voiture! Ah bien! -elle aurait pu repartir, après tout, sans qu’ils fissent rien pour la -retenir... Ils auraient regretté plus tard, par exemple, de n’avoir pas -demandé l’explication... mais, en ce moment, il était là, le petit, et -le reste leur était bien égal! - ---Qu’est-ce que c’est pourtant que cette voiture? - ---C’est la mienne, madame, je vais vous expliquer. - -Ils se retournèrent. - ---C’est ma belle dame! cria Zan. - -Anna était devenue la belle dame de Zan. - -Les deux ouvriers eurent un mouvement de respect, un salut vague de tout -le corps--puis, très vite, on ne sait à quoi, ils reconnurent une de ces -personnes... et le typographe, sans malice, remit sa casquette qu’il -avait ôtée machinalement. - ---Qu’est-ce que c’est? dit Thérèse, d’un ton où il y avait une menace de -harengère qui va défendre ses petits. - -Anna recommença: - ---Je vais vous expliquer! - -Et très vite, comme pour se débarrasser d’une besogne difficile, elle -conta tout, tout, naïvement, longuement, brièvement, tout son passé, son -premier amour, sa faute... Il lui semblait qu’elle dégonflait son cœur -dans une confession qui la lavait... Mon dieu oui, elle avait gardé des -idées religieuses d’enfance qui, parfois, lui faisaient retour... - -Elle termina: - ---J’étais comme folle... il faut me pardonner... j’aurais dû penser, -c’est vrai, à la mère!... au père... pour sûr!... Pardonnez-moi... c’est -une folie... Le petit vous dira; il n’a manqué de rien, il était très -content... Il a bien dormi... Le bel arbre est là, dans la voiture... -Est-ce que vous me pardonnez, madame et monsieur? - -Anna demanda cela avec beaucoup de timidité. Elle sentait la colère qui -commençait chez l’homme... Le typographe, en effet, au ressouvenir de -toutes les angoisses de la nuit, serrait les dents... crispait un peu -ses gros poings... - ---Est-ce que vous me pardonnez? répéta la malheureuse, effrayée, à bout -de forces... éprouvant en une seule fois toutes ses douleurs passées... -Après tout, elle allait le perdre!... il avait été sien pendant une -heure, ce petit qu’elle allait quitter pour toujours! - -Thérèse aussi n’était pas contente. Elle s’apprêtait à dire: «Sortez, -madame! on ne vole pas un enfant!» Mais juste à ce moment-là, Zan, -transporté d’une joie subite en voyant entrer dans la boutique son arbre -de Noël qu’apportait le domestique, sauta vers sa belle dame, tout -dressé sur ses pieds et les bras tendus, comme s’il voulait l’embrasser! - ---Est-ce que vous permettez, madame, que je l’embrasse? dit Anna. - -Et il y avait, dans sa voix qui tremblait, tant de supplication -honteuse, poignante, que la fruitière, se baissant brusquement, saisit -son petit Zan et le lui fourra dans les bras. - ---Faudra venir le voir quelquefois, gronda-t-elle, vous êtes tout de -même une brave fille! - -Et alors la fruitière, tombant sur sa chaise, se mit à pleurer, à -pleurer toutes les larmes de son corps. - - - - -LE ROMAN COMIQUE EN MINIATURE - -A Gabriel Monod. - - -Une impression d’intérieur bien chaud, la gaieté des lampes et des -bougies allumées pour la fête; les tables étincelantes, et la bûche qui -flambe dans la grande cheminée. - -C’est une fête d’enfant. C’est l’anniversaire d’une naissance. - -Celui dont les hommes firent un Dieu, ne pouvant croire que tant de -bonté et de simple et doux courage fussent des qualités humaines, Jésus, -l’énergique, le fort, qui apparaît pourtant comme un suave conteur -d’idylles, Jésus naît ce soir, dans une étable; il vagit, tend les bras -sur la paille, entre l’âne et le bœuf. - -Un brave homme a donné l’hospitalité pour la nuit à Joseph, à Marie la -Douloureuse. Il a fallu que celui qui venait apporter au monde la -Charité, l’inspirât même avant que de naître. - -Et je pense aux petits enfants. - -Cette année, au mois d’octobre, je menais à la campagne, devant la mer -tiède de Provence, une vie tranquille. Le soir seulement, tout de suite -après le coucher du soleil, un froid subit s’abattait sur la terre, -couvrait tout d’une humidité mortelle; on frissonnait; le paysan -rentrait en hâte, allumait pour la soupe une brassée de sarments, les -derniers sarments de vigne française, et, tout en gémissant sur la mort -de nos souches, il se réjouissait de tendre le dos un moment au feu qui -cuisait sa soupe. - -Mais les journées... Oh! les douces, les exquises journées! - -L’automne, quand on s’avance vers l’âge qui correspond à cette saison, -devient la saison qu’on préfère. On le comprend, on en pénètre le -charme. - -Affinités mystérieuses de la nature et de l’âme humaine, vous êtes le -bonheur, le seul qui ne mente jamais. - -Les jours coulaient, et j’étais heureux. Quelquefois, un ami voyageur -frappait à ma porte, partageait mon repas de campagnard, me disait les -bruits de la ville. Il me parlait d’ambition, de gloire. - -J’étais, m’assurait-il, un auteur dramatique! je me devais à l’art! -Faire des vers de temps en temps, au gré du caprice, «de l’inspiration», -comme on dit, cela ne suffit pas. Il m’assurait (et la chose me -paraissait singulière) que j’avais, moi, l’hiver précédent, donné une -pièce au Théâtre-Français. Cela était de ma part une promesse, un -engagement; il fallait maintenant revenir au combat, donner non pas une, -mais deux pièces, à l’Odéon, au Gymnase!--et, tandis qu’il parlait, je -le regardais comme un étranger, parce que sa langue m’était devenue -étrangère. - ---Voyez, lui disais-je, voyez l’attitude de ma bonne chienne. Est-elle -jolie ainsi! Demain matin, vous la verrez en arrêt... un bronze de Mêne! -nerveuse et fine, et immobile!... Nous irons chasser au bord de la -mer... Connaissez-vous le petit bois du Pin de Galles? C’est la -propriété de notre commune. Un endroit inconnu parce qu’il est à deux -lieues seulement de la ville. Au premier point du jour, c’est de là -qu’il faut voir le ciel, si joli, à travers les branches des pins... Nos -pins toujours en murmure! Des lyres vivantes, l’antique harpe -d’Éole--pour laquelle on oublierait éternellement le luth, qu’on -attribue aux fées... - -Dans ma vie, il n’y avait rien--et j’étais heureux. - -Un soir, la petite pipe en écume (une pipe d’auteur, pourtant), joli -souvenir d’Alphonse Daudet, manquait de tabac. Je sifflai mes chiens et -m’en allai au village. Dix heures du soir. Le froid humide de la nuit me -pénétrait sous le double vêtement, mieux qu’un froid sec de bon hiver... -Au village, point de boutique ouverte. La rue, la place, désertes, -noires. «Retournons.» Et, avant de rebrousser chemin, j’allumai un -cigare. - -A ce moment, j’entendis des coups redoublés contre une porte:--Qui va -là? - -Je distinguai un groupe arrêté devant l’auberge, qui refusait de -s’ouvrir. Une dizaine de petits enfants, conduits par un homme, comme un -pensionnat à la promenade. - -J’interrogeai. - -C’était une troupe de petits comédiens en voyage, avec leur impresario. -_La troupe miniature_, disent les prospectus. Cela joue _Madame -Angot_,--cela chante des couplets de café-concert, et nuit et jour erre -sur les grandes routes, les pieds dans des pantoufles de corde, les -mains aux poches s’il fait froid, les yeux fermés, ensommeillés s’il -fait nuit, à l’âge où leurs mères devraient encore les réchauffer et les -«border» dans leurs lits, en leur parlant de l’Homme au sable. Le plus -petit avait sept ans. Le plus grand douze. - -L’auberge refusait obstinément de s’ouvrir. On frappa à d’autres portes; -même silence. - ---Eh bien! dit l’homme, allons plus loin chercher un autre village; cela -nous réchauffera! - -Le plus petit (le comique, mesdames) eut un mouvement de terreur à -l’idée de marcher encore. Je le vis, car nous étions en ce moment sous -une lanterne, à l’angle d’une ruelle. - -Et j’offris à la troupe vagabonde l’hospitalité du pauvre homme, celle -dont se contentèrent Joseph et Marie, le soir de la grande naissance. -J’emmenai tous ces petits coucher à la «fénière», au-dessus de l’étable, -devant le trou par où le cheval-laboureur reçoit sa botte de foin, par -où nous l’entendions souffler et frapper du pied. - ---Benoni! criai-je. - -C’est chez nous le nom familier de Benoît. - -Le paysan se leva, ouvrit la lucarne, demandant: - ---Qui m’appelle? - ---Allumez le _fanal_, et vite descendez, lui dis-je. - -Il sortit, les yeux gros de sommeil, sa lanterne à la main. - -Les étoiles, vives, brillaient métalliquement dans le ciel glacial. Le -croissant, mince comme une faucille aiguisée souvent, était près de -disparaître derrière les collines, à l’horizon très noir. - -Benoni éleva sa lanterne au-dessus de sa tête, regardant, avec un -étonnement profond, la bande silencieuse des petits enfants. - ---Ils coucheront à la fénière. Montrez-leur le chemin. - -Vers la fenêtre qui sert de porte, tous montèrent au moyen des pieux en -escalier fixés dans le mur. Il y avait deux petites filles, la jeune -première et la soubrette! Elles s’aidaient des mains et des pieds, comme -des oiseaux grimpent à des grillages avec le bec et les pattes. - -J’avais entendu le plus grand chuchoter: «Cette fois, nous ne souperons -pas.» Pauvres enfants! il me revenait des histoires de petits Poucets -abandonnés par leurs parents, pour cause de misère, et tombés aux mains -de l’Ogre. - -L’Ogre, ici, c’était le Théâtre, un des monstres modernes, un des -minotaures nouveaux. Dragon à mille têtes, mangeur de chair, de sang, de -cœur et d’âme. Cela prend des jeunes filles, des adolescents, des -poètes, pour en faire des comédiens et des auteurs dramatiques! Ah! -quelles tortures, quelles souffrances ils endurent les uns et les -autres, à rire, à gesticuler, à écrire pour messire public, qui est le -père de l’Ogre! - -J’étais allé ouvrir la huche à pain; le malheur voulut qu’un voisin de -campagne ayant emprunté à l’heure du dîner une part de notre provision, -il ne restât chez moi qu’une miche et la moitié d’une autre, soit -environ une livre de pain, pour dix bouches affamées. - -Je fis dix parts à peu près égales et les apportai, avec du vin, à mes -petits hôtes. - -Sous les larges poutres pleines de toiles d’araignées, enfoncés jusqu’au -cou dans la bonne litière, ils ressemblaient, les petits frères de -Jésus, à des oiseaux dans leur nid, qui attendent père et mère, et la -becquée. - -J’arrivai. Les yeux s’écarquillèrent. - -Le paysan, sa lanterne haute, présidait encore au coucher. - -Tous se soulevèrent, tendant la main, ouvrant le bec. - -Hélas! les morceaux mal égaux ne pesaient guère. Le plus petit eut le -plus gros. - -Durant quelques minutes, on n’entendit que le bruit des mâchoires qui -allaient... Et nous entendions aussi le brave cheval de labour mâcher le -foin de sa crèche. Lui aussi se réjouissait à l’idée d’être là, sous un -toit, dans sa litière, et de ne pas voir, en ce moment, les vives -étoiles dans le ciel glacé. - -Un coup de vin pur comme à des hommes, et ce fut fini. Les têtes mêmes -disparurent dans la paille. «N’allumez point d’allumettes!» recommanda -Benoni, et nous nous retirâmes, salués par le «bonsoir, merci!» de dix -voix enfantines. - -Le lendemain, au chant du coq, je regardai la fenêtre haute de la -fénière. Elle était ouverte, encadrant de noir le minois pâle, fatigué, -des deux petites filles, de la soubrette, de la jeune première, et du -comique de sept ans. - -Toute la troupe descendit. - -Hélas! le roman comique me paraissait, en ce moment, une chose bien -triste! - -La troupe des petits comédiens était lamentable à voir sous la lumière -gaie du matin. - -Les traits tirés, les yeux cernés, pâlots, lassés de vivre aux -chandelles, de chanter tous les soirs, et de faire parfois trente -kilomètres dans un jour, en mettant l’un devant l’autre leurs petits -pieds, mal pris dans les souliers de corde trop grands et chavirés! - -Et je pensai au Théâtre-Français, aux comédiens illustres, aux auteurs -célèbres, tous riches, qui tiennent le haut bout de l’échelle au bas de -laquelle étaient ces tout petits. Jamais distance du premier au dernier -ne fut mieux marquée. Il semblait qu’elle fût double, triple, des plus -fameux jusqu’à ces humbles. Il y avait celle de la fortune et de la -gloire à la misère et à l’infirmité; celle de la taille aussi, -symbolique de leur exiguïté morale. _Théâtre miniature!_ miniature de -souffrance, infiniment petit qui contient un monde, réduit, mais entier! -Quelle tristesse, ce spectacle! - -«En vérité, je vous le dis: nul d’entre vous ne gagnera le royaume des -cieux, s’il ne devient semblable à l’un de ces petits.» Et ceux-là s’en -vont par les chemins cherchant déjà l’effet, et non la vérité. Hélas! -mon Dieu, que dirait Jésus? - - * * * * * - -Les oiseaux piaillaient le matin. Mes paons, tout fiers, descendaient du -haut des pins. Les cailles familières jetaient leur cri saccadé. La joie -revenait aux créatures avec la saine lumière du jour, mais ces petits -pensaient seulement aux chandelles qu’ils allumeraient le soir dans un -café de village pour chanter leur répertoire: - - Marchande de marée, - A la halle aux poissons, - Elle était adorée, - De cent mille façons. - -Ils partirent: l’un d’eux oubliant, au fond d’un sac de lustrine noire, -la grosse marmite bohémienne dans laquelle on fait la soupe, aux jours -les plus heureux. Il revint la chercher courant, et rejoignit les -autres, sa besace au dos, tenue à deux mains sur l’épaule. - -La petite fille de Benoni (quatre ans) assistait avec sa mère au départ -de la troupe enfantine. - ---Tu vois, dit la mère, si tu n’es pas sage, je te mettrai comme ça la -marmite sur le dos et je t’enverrai avec ces petites, jouer la comédie! - -A cette horrible menace, l’enfant se mit à pleurer. - - * * * * * - -Noël. Une impression d’intérieur bien chaud; la table étincelle; la -bûche flambe. - -Les théâtres chôment... Où seront-ils ce soir, les petits comédiens, les -petits frères de Jésus? Auront-ils seulement une étable tiède et de la -paille où faire leur nid, et une miette de pain comme les moineaux de -notre fenêtre en temps de neige? - - Pas bégueule, - Forte en gueule, - Telle était Madame Angot! - -Ah! que j’aimais bien mieux la chanson de mon grand-père: - - L’enfant Jésus a chaud, bien couché sur la paille, - L’âne et le bœuf soufflent dessus - L’enfant Jésus. - - - - -TISTE LE TAMBOUR-MAJOR - - -Je l’ai connu petit, il y a longtemps de cela. Oh! c’est une douloureuse -histoire que la sienne. - -Tiste ne fut jamais bien proportionné; il fut toujours trop mince pour -sa hauteur. Il avait la tête effilée, pointue, en forme d’aubergine. Tel -je le vis enfant, tel il fut homme. - -Nous étions du même village, et, à huit ans, compagnons de jeu. Son -père, maître Brun, un paysan, était de taille moyenne; ses deux -grands-pères aussi, le vieil Antoine Toucas et le vieux Sidoine Brun. -Dans la mémoire des plus anciens du village, les Brun et les Toucas -avaient toujours été, de père en fils, des hommes ordinaires. Pourquoi, -dès l’âge de huit ans, Tiste, extraordinaire, se mit-il à s’élever à vue -d’œil, aussi rapidement qu’une tige d’aloès? Il se réveillait tous les -matins plus allongé, sujet quotidien et toujours nouveau de surprise -pour le village, qui ne s’habitua jamais à le voir, car au moment où -Tiste quitta le pays pour le régiment, il était en pleine croissance, et -l’étonnement public en pleine rumeur. - -Oui, j’ai connu Tiste petit, je veux dire enfant, car il était du double -plus grand que ses égaux en âge. - -Or, mon oncle le notaire m’avait donné pour mes étrennes un tambour. -Lorsque j’arrivai pour la première fois sur la place, théâtre de nos -jeux, avec mon bruyant instrument de musique militaire, parmi les -camarades, Tiste, tout d’une voix, fut nommé notre tambour-major. - -Hélas! c’est peut-être le cadeau de mon oncle, oui, le tambour de mon -oncle le notaire, qui décida de sa destinée. - -On entendit bientôt Misé Brun, sa mère, pleurer chez les voisins, -répétant sans cesse, avec une parfaite naïveté d’amour maternel: - ---Mon petit Tistet veut se faire soldat! il dit qu’il a du goût pour -être tambour-major! - -Tistet, comme vous savez, c’est le diminutif de Tiste, qui est lui-même -le diminutif de Baptiste. - -Nous tirâmes au sort la même année. Quand Tiste apparut dans la salle de -la conscription, à la mairie de la ville, et qu’il déploya son bras vers -l’urne de cristal, un murmure de stupéfaction se fit entendre. Le -sous-préfet, un homme grave par état, sourit ostensiblement. Et Tiste ne -manqua pas de tirer le numéro 1. - ---Bravo, le tambour-major! cria-t-on tout d’une voix. - -On fit rétablir le silence par les gendarmes, ce qui fut difficile, car -la gaieté tenait du délire. Tiste, heureux dans son cœur d’être désigné -à l’avance par la voix populaire pour ce grade éclatant (un -tambour-major en ce moment-là lui paraissait plus glorieux qu’un -colonel), Tiste, fier et modeste, souriait en baissant les yeux. - -En peu de temps, Tiste, qui était né tambour-major, Tiste, habile à -remplir un clairon de son souffle puissant et à battre tous les -ran-tan-plan possibles rien qu’avec ses deux index, longs comme des -baguettes de tambour, Tiste, de première force à exécuter des -commandements télégraphiques au moyen de la fière canne à pomme de -cuivre, put se voir galonné d’or et s’entendit appeler «chef» par trois -mille hommes! - -Ce fut le plus beau moment de sa vie. Il eut à cette époque comme un -redressement de fierté qui le fit paraître plus grand de quelques -centimètres, et quand il figura pour la première fois dans une revue, -beau, solennel, splendide et calme, haut sur bottes, dominant le -régiment et la foule accourue, allongé encore par son panache, dont le -bout flottant arrivait au niveau du pompon des officiers montés, il eut -un vertige d’orgueil. Il se dit qu’il avait trouvé l’honorable emploi -d’une taille dont on avait ri jusque-là et qui désormais inspirait le -respect; il se dit qu’il servait la patrie par ses dimensions mêmes, et -que les rois, qui peuvent à leur gré faire des généraux d’armée, ne -peuvent pas faire un tambour-major. - -Ces pensées d’orgueil commencèrent sa perte. Et Tiste n’est pas le seul -homme à qui sa taille ait été funeste. Dès l’école, j’ai toujours vu les -grands contracter des habitudes de domination, de fierté et d’injustice, -qu’un jour ils payent chèrement. Hélas! il n’est pas de grandeur qui -n’amène son ivresse et ne prépare elle-même les révolutions qui doivent -la renverser. - -Tiste bientôt ne connut plus de bornes. Il devint sévère dans le -service, plein de morgue et d’exigences. Il parlait toujours de tout son -haut. Il exigeait le salut des plus nouveaux conscrits et des plus -anciens caporaux avec une âpreté sans exemple. Aux promenades, il -passait son temps à loucher, regardant de côté si les mains des recrues, -suffisamment gantées, se portaient au képi dans la position -réglementaire. - -Et malheur aux distraits!... On alla jusqu’à dire--la malignité n’en -fait jamais d’autres--qu’il ne se promenait que pour se faire saluer. - -On devine le résultat: Tiste fut haï. Un jour vint où le régiment tout -entier se mit à rire de lui sous cape. Les officiers riaient eux-mêmes, -bien qu’il fût un bon soldat. - -Et alors, on s’aperçut avec joie que si Tiste avait d’abord paru grandi -grâce à un redressement de fierté, il avait aussi véritablement, -réellement, matériellement grandi! Après un an de service, son uniforme, -son bel uniforme de pourpre et d’or, lui était déjà court! Cela sautait -aux yeux! Un loustic s’étonnait qu’on ne l’eût pas vu plus tôt! - -Et puis, il avait contre lui des jaloux... tous les petits. - -Il est certain que le tort essentiel de Tiste, mais qui du moins ne peut -pas lui être imputé, fut de s’élever indéfiniment. Ainsi l’histoire -humaine se répète. Napoléon n’aurait pas eu Sainte-Hélène, s’il eût su -s’arrêter à temps. - -Ce bruit étrange courait par la ville: «Le plus grand des -tambours-majors grandit.» Le dédain peu à peu remplaçait l’admiration -pour ses formes rares. Les réguliers le renvoyaient aux déclassés. -L’opinion disait: «Il devrait se montrer pour de l’argent, et ferait -fortune!» Le sous-officier se sentit traité en saltimbanque. Le prestige -s’en allait, et Tiste, qui avait pu voir comme le panache plaît aux -femmes, se sentit irrévocablement condamné, le jour où une fille -d’auberge, la plus belle de ses maîtresses, lui déclara qu’elle ne -voulait plus le voir! C’en était fait! Il avait dépassé la mesure d’un -tambour-major raisonnable. - -Le pauvre diable était véritablement amoureux; il le devint surtout, -selon l’usage, quand il se vit dédaigné. Et dédaigné, pourquoi? Pour -cette stature qui d’abord lui avait valu ses plus belles conquêtes! Il -me rappelait le Phénix, si magnifique, mais qu’une tendre colombe -plaignait de tout son cœur, disant: «Il est le seul de son espèce!» Un -de nos poètes contemporains parle fort bien, en quelque endroit, d’_une -grande âme malheureuse, qu’isole sa propre grandeur_. Tel était -Michel-Ange et tel était l’illustre et infortuné Tiste. Les femmes le -prirent en horreur. Ainsi, l’amour l’abandonna d’abord; on va voir -comment la gloire le trahit, et quel fut, pour tout dire, son Waterloo. - -Les clairons et les tambours du 600e, irrités des sévérités de leur -tambour-major, exécutèrent contre lui un noir complot. La ville de X... -s’en souviendra longtemps. - -... Un soir d’été, je passais sous les arbres qui encadrent la place -publique. Au coup de huit heures et demie, la retraite d’ordinaire -faisait éclater son tintamarre au milieu de la place, et huit clairons, -autant de tambours, partaient du pied gauche pour faire le tour de la -ville, entraînant sur leur passage les troupiers en récréation et tous -les gamins des rues. Ce soir là, un peu avant la demie, et sans songer -que c’était l’heure de la retraite, je passais, dis-je, sous les arbres -de la place au milieu de laquelle, dans l’ombre naissante du soir de -juillet, je distinguai vaguement une colonne entourée d’une vasque. -Aurait-on, pensai-je, érigé à mon insu, au cœur de ma ville natale, une -fontaine nouvelle? Il n’en était rien. La colonne, c’était Tiste, -debout, long, maigre et mélancolique, appuyé sur sa haute canne. La -vasque était figurée de loin, à mes yeux, par un cercle de bambins hauts -comme sa botte et qui l’entouraient en silence, émerveillés de sa taille -et surtout de sa solitude plus surprenante encore. - -Tiste était seul. - -Tiste était seul, car pour un tambour-major les petits enfants ne -comptent pas, et Tiste n’avait autour de lui ni ses clairons, ni ses -tambours! - -Ses clairons et ses tambours s’étaient donné le mot, ce soir-là, et pour -lui jouer un bon tour s’étaient jurés d’être absents à l’heure de la -retraite. Tiste était donc seul sur la place, seul, droit, maigre et -affligé, droit comme un peuplier et triste comme un saule. Les poètes -Lamartiniens qui ont écrit des stances éplorées sur le désespoir, -ignorent cependant les profondeurs de désespérance où descendit ce -soir-là l’esprit de Tiste!... - -De temps en temps, il tressaillait et regardait du côté par où il -s’attendait à voir apparaître ses hommes... Soudain: «Grouchy!»--C’était -Blücher!--... «Mes tambours!»... C’étaient les cloches! - -La demie tinta. Le son fut répété par l’église Saint-Ambroise, puis par -la cathédrale, coup sur coup; puis par l’horloge de l’Hospice militaire, -enfin par celle de l’Hôtel de ville. - -Tiste promena sur la place, envahie par la nuit, un regard suprême, et, -ahuri, ne comprenant rien à son aventure, spectral et fantastique, -enfiévré, ne sachant plus où il en était de la vie, ne comprenant plus -rien même au peu qu’il avait coutume de comprendre, il leva sa canne, -l’agita dans tous les sens avec des mouvements saccadés, et commandant -une retraite invisible et inouïe, il partit du pied gauche pour le tour -de ville habituel. - -Les gamins hilares, sifflant et criant, avec des roulements imités et -chantant une retraite ironique, suivirent en courant le héros qui -marchait au pas. On eût dit Gulliver tambour-major à Lilliput. - -Flâneurs, cochers, ouvriers, boutiquiers, la ville stupéfaite le regarda -passer. La sous-préfète à son balcon appela le sous-préfet pour lui -montrer ce spectacle sans précédent. - -Le tambour-major rentra ainsi à la caserne, blême, l’œil hagard, la -figure et le nez allongés, si amaigri par une heure de fièvre et -d’horreur, qu’on l’eût dit plus grand que jamais. - -Qu’allait-il arriver? Les tambours et les clairons eurent chacun un mois -de prison. Mais lui, Tiste? Il n’eut à répondre de rien, parce que, -visiblement malade, il se rendit à la visite le lendemain. Il ne put pas -dire au major ce qu’il avait, mais on lui fit tirer la langue, et on -l’envoya à l’infirmerie. - -Le major et l’aide-major vinrent l’examiner le jour d’après. L’état de -Tiste était pitoyable. Sa taille singulière empêcha qu’on ne fût -apitoyé. - ---Vous êtes long comme un jour sans pain! lui dit le major qui voulait -l’ausculter; il s’en faut que mon oreille arrive à la hauteur de votre -poitrine! Couchez-vous! - -Le géant se coucha. - -Ses pieds dépassaient le lit, et cela d’un air si piteux, que le major -et l’aide ne purent s’empêcher de rire. Les infirmiers ne purent -réprimer l’hilarité communicative. Tiste était donc perdu: il ne pouvait -pas être traité sérieusement. - ---Savez-vous, lui dit le major (excellent homme court et trapu), -savez-vous la cause de votre mal?... C’est la croissance! Vous -reprendrez aujourd’hui votre service. - -C’est la croissance! De ce jour, la mélancolie de Tiste s’aggrava -étrangement. Il ne mangeait plus; il buvait à peine. Il maigrissait à -faire peur, et, soit illusion, soit réalité, le fait est qu’il -paraissait toujours plus gigantesque et toujours plus drôle à mesure -qu’il devenait plus malade et plus malheureux. - -Il n’avait que vingt-deux ans et il ne savait plus où il s’arrêterait. - ---Si j’allais grandir _toujours_! me dit-il une fois. - -Et je le vis pâlir à cette idée, qui devint l’idée fixe du malade. -Esprit borné, par là il avait entrevu l’infini. Il en demeura -épouvanté,--visionnaire, comme Pascal. - -Rien d’effrayant, songes-y, lecteur, comme cette grande misère qui n’a -jamais pu inspirer que des plaisanteries. Et l’amour ne cessait de le -tourmenter, et les femmes de lui rire au nez. Un jour, Tiste me dit d’un -son de voix caverneux: - ---La _petite_ s’est mariée! - -La _petite_! Quelle mélancolie dans ce mot! - - _Noluit consolari._ - -Le soir même il entra à l’hôpital. - -Je remplirai jusqu’à la fin mon pénible rôle d’historien. Tiste, malade, -ne cessa d’être un sujet de gaieté pour ses camarades de chambrée. On le -mesura un jour qu’il dormait, et, à quelque temps de là, Tiste étant -mort, on put dire aux infirmiers sa taille exacte pour le fabricant de -cercueils. - -Quand on fut pour l’ensevelir, la bière se trouva trop courte; on -s’aperçut que Tiste, mort, avait encore grandi! - -Ce fut son principal trait de ressemblance avec Napoléon le Grand, dont -les poils de la barbe poussèrent après la mort, et aussi les ongles des -pieds, qui, brusquement allongés, crevèrent la pointe de cette botte -dont le talon s’était appuyé sur le front de tous les rois. - - - - -LE RÉGIMENT QUI PASSE - -A Frédéric Febvre. - - - Fanfare!--Un régiment va passer dans la rue; - Et de tous les côtés une foule accourue - Déborde les trottoirs, s’entasse aux carrefours, - Car on n’a pas un tel spectacle tous les jours: - Un régiment doré, luisant, musique en tête, - Qui défile, et cela met une ville en fête - De voir passer les bons soldats--et le drapeau. - - Les anciens officiers, qui portent leur chapeau - Comme un képi, l’ont mis tout à fait sur l’oreille. - Le plus vieux, dont le cœur au tambour se réveille, - Pour mieux voir, monte, avec un soupir étouffé, - Sur sa chaise, devant les tables du café; - Le salon, la mansarde, ont ouvert leur fenêtre... - Les filles ont souri... Les soldats vont paraître. - - «Les voici!»--Les voici, précédés des gamins - Qui simulent, du jeu comique de leurs mains, - Les cymbales, la flûte, et surtout les trombones. - Et les bébés ont ri, hissés au bras des bonnes. - Puis viennent les clairons hautains, et les tambours. - Le boulevard s’emplit de piétinements sourds - Fondus en un. On sent qu’une chose sublime - S’avance: six cents cœurs, qu’un souffle unique anime, - Douze cents pieds, réglés, qui ne font qu’un seul pas, - Et tous les cœurs, unis, suivent les bons soldats! - - Mais quand un régiment ne va qu’à la parade, - Vain de sa bonne mine, un peu fier de son grade, - Tout soldat, si la paix lui permet d’oublier, - Aimant l’amour avec des façons d’écolier, - Regarde effrontément la femme en plein visage, - Et l’on ne connaît pas de régiment bien sage!... - - C’est pourquoi ce petit capitaine, à ce grand, - Malgré la discipline, a parlé dans le rang: - --La belle jeune fille! - --Où donc? - --A la fenêtre, - Là! - --Crédienne, bien belle! une fille à connaître! - - Tous deux, un peu rêveurs, s’éloignent à regret, - Et le beau régiment tout entier apparaît, - Tant la chaussée est large et file en ligne droite. - La belle et blonde enfant regarde à gauche, à droite, - Devant elle; elle est grave, et plus d’un officier - A cheval, se retourne, et son sabre d’acier - Qu’il fait reluire, indique au sergent qui s’approche, - Un détail, un oubli dont il lui fait reproche... - A l’insu de lui-même espérant un regard. - - Mais son rang le rappelle et l’officier repart. - - Le colonel lui-même a remarqué la fille! - Ah! le bel officier, dont l’uniforme brille - De l’éperon sonore à l’épaulette d’or, - Moustache déjà grise ou toute noire encor, - Est prompt à relever cette fine moustache, - Car il sait quel prestige aux insignes s’attache, - Et que, dans le soldat, la femme au faible cœur - Admire aveuglément l’héroïsme vainqueur! - - «Le drapeau!...» Le drapeau!... Dans la foule attendrie - On se presse. Salut, Couleurs de la patrie, - Salut, drapeau blessé, sang rouge, azur vivant, - Notre blancheur! Salut, loque flottante au vent, - Drapeau sublime, orgueil des hommes et des femmes! - Nos morts sont dans tes plis qu’agite un souffle d’âmes! - - Et le porte-drapeau, presque un enfant, charmant, - Jeune comme l’espoir, balance doucement, - Sur le rythme des cœurs et de la symphonie, - Le symbole sacré de la patrie unie... - Il sait, le lieutenant, que l’ombre du drapeau - Flottant sur lui, lui fait un visage plus beau, - Plus fier, plus noble, et que le drapeau, qu’on admire - Et qu’on aime, lui vaut plus d’un joli sourire. - - --«Cette fille a souri, pense le colonel... - A l’un de mes blancs-becs d’officiers, mais auquel? - --C’est au porte-drapeau, se dit un capitaine; - --Qu’elle ait souri du moins, la chose est très certaine: - A présent, elle envoie un baiser!... Sacrebleu!» - Et le bon colonel, vieux qui se voûte un peu, - Fait bomber sa poitrine et se met bien en selle. - «Bigre! fait un sergent, la belle demoiselle!» - Dans son voisin qui rit chacun craint un rival; - Un chef de bataillon fait cabrer son cheval; - Plusieurs ont pris un air de gloire, et, sur sa lèvre, - Le doux porte-drapeau, que la musique enfièvre, - A, d’une main tremblante, étiré ses poils blonds, - Et le drapeau, penché, se déroule en haillons. - - Mais Elle, elle a cru voir, dans le drapeau qui flotte, - L’âme du bien-aimé, qui, mort à Gravelotte, - Disparut, et qui dort, enterré sans tombeau... - - Le baiser de la vierge était pour le drapeau. - - - - -LE CHEF-D’ŒUVRE - -A Édouard Schuré. - - -I - -En ce temps-là, nous avions vingt ans. Ce n’était pas aujourd’hui, -messires. C’était autrefois. - -Si vous croyez, mes pauvres amis, que les oiseaux de ce temps-là -piaillaient de la même manière que ceux d’aujourd’hui, vous vous -trompez, pauvres gens, du tout au tout, et franchement me donnez à -penser que vous êtes hommes de décadence, n’ayant aucune idée précise -sur la réalité des choses passées ni, conséquemment, des présentes. - -C’était autrefois. Un beau temps! où les moineaux chantaient comme des -rossignols et peut-être mieux. Un temps, vous dis-je, qu’on ne reverra -plus! Ni vous, qui ne le vîtes jamais, ni moi qui l’ai vu, ni ceux qui -viendront, personne ne le reverra! - -Il y a, comme cela, des temps et des choses qu’on ne voit qu’une -fois--et que beaucoup ne voient jamais. - - -II - -La rose qui, hier matin, était fleurie sur son rosier de mai, Dieu -lui-même ne la refera point. Elle fut, et c’est assez. Adieu, ma rose! -Bouche baisée, cœur flétri, amours passées, adieu printemps, jeunesse, -adieu... Cours après l’eau courante! Elle a passé comme l’heure. Ah! -quel joli visage elle avait, mon amoureuse, au temps d’autrefois, et -comme gentiment elle le mirait dans l’eau, dans l’eau courante. - -Elle a passé, l’eau qui court, prompte comme l’heure, et j’ai toujours -cru--ma pauvre amoureuse--qu’au fil de l’eau avait couru notre jeunesse, -emportée avec la rose que nos doigts, feuille par feuille, y jetaient, -parmi les rires, les beaux rires de vingt ans. - - -III - -En ce temps-là, nous étions jeunes; et peintres, sculpteurs et poètes, -quand l’hiver nous ramenait à la ville, après les séjours aux champs, le -soir, tous les soirs, nous vivions attablés dans un cabaret triste, -égayé par nos rires jeunes, par nos récits d’amour et de jeunesse, égayé -par nos vingt ans. - -Deux quinquets fumeux vainement répandaient la tristesse dans le cabaret -de Mme Irène, nous avions vingt ans quand même, et cela, voyez-vous, des -deux quinquets fumeux faisait deux soleils! - - -IV - ---Bonsoir, madame Irène.--Bonsoir, Pierre, Paul, Antoine.--Votre bière -est-elle bonne? votre fille toujours jolie?--De fille, mauvais -plaisants, je n’ai que ma laide servante!... et pour de la bière, -voilà!--Buvons! buvons comme des chantres!--Que dis-tu de Rembrandt, -Antoine?--Un rapin, un mauvais rapin!--Michel-Ange avait du génie!--Pour -son époque, oui, peut-être!--... La Renaissance, c’est nous! - - -V - -En ce temps-là, messeigneurs, nous ne parlions pas de décadence. Tous -les matins, nous avions vingt ans de plus belle; nous découvrions -l’Amérique et la Hollande tous les matins; et le baiser d’une belle -fille nous faisait croire à l’avenir. Nous pensions qu’avant nous, -personne n’avait su aimer. Ce que nous éprouvions étant nouveau pour -nous, notre jeunesse nous semblait la jeunesse même du monde. - - -VI - -On dit que cela est changé. A entendre les hommes mûrs, les jeunes d’à -présent affirmeraient que le monde est vieux! - -Je n’en crois rien, mes compères. Ceux qui disent pareille chose, n’ont -plus vingt ans, et ils calomnient la jeunesse qui se moque d’eux, -parfaitement! - - -VII - -Or donc, parmi nos camarades, un entre autres était sculpteur, et, bien -que forcé, par son métier, de manier terre et marbre, ébauchoir, marteau -et ciseau, il aimait, aussi bien que les camarades, l’illusion légère, -l’impalpable rêve et la vague et décevante aspiration. - - -VIII - -Ah! c’était un maître sculpteur, car il avait un atelier, et dans cet -atelier des ébauchoirs et de l’argile, du marbre, des ciseaux, un -marteau comme Michel-Ange,--du marbre blanc, vous dis-je, ambré et -transparent au soleil! - - -IX - -Sous les quinquets fumeux, nous causions entre artistes: - ---Que fais-tu? - ---Moi, la _Mort de l’Ame_. - ---En vers? - ---Non, sur la toile. - ---Et toi? - ---_Le Melon entamé._ - ---A l’huile? - ---Non, en alexandrins. - ---Parbleu, criait celui-ci, j’ai peint ce matin même un coucher de -soleil avec un ciel couleur d’absinthe, dont vous me direz des -nouvelles. C’est d’un vert, oh! d’un vert!... - ---En prose? - ---En musique, idiot. - -Ainsi, badinait sérieusement notre fière jeunesse, sûre d’elle-même et -pleine de mépris pour le passé de tous les arts. - - -X - -Malheur à l’homme de vingt ans qui ne se croit pas Bonaparte ou -Christophe Colomb, c’est-à-dire un homme de génie, s’il est un artiste: -il ne connaîtra ni victoire, ni découverte, même petite. Malheur à qui -ne rêve pas, à vingt ans, l’escalade de la Jungfrau ou de l’Olympe! Pour -atteindre _le moins_, il faut vouloir _le plus_, et, vaillamment le -vouloir! - -Mais désir n’est pas volonté. La volonté qui n’agit point, mes frères, -n’est qu’un mot, comme tous les mots: du son, du bruit, du vent: rien! - - -XI - ---Bonsoir, Antoine, et ta statue?... Tu as une statue en train? - ---Merveilleuse, ami, merveilleuse. - ---Et le sujet, peut-on savoir? - ---Oh! bien simple: un coureur tout nu; mais si lancé qu’on croit qu’il -gagnera le prix de la course. Il est seul parce que--on le devine--il a -laissé les autres coureurs bien loin derrière lui, là-bas, tout là-bas, -perdus dans la poussière soulevée!... Et tout cela dans ma statue, doit -se voir écrit comme dans un livre, ou comme dans un tableau... La foule -applaudit. On l’acclame, tant il court bien, mon coureur! Sa main, -tendue, déjà, en rêve, saisit la palme! la palme glorieuse, la -palme!--Les filles agitent les mouchoirs! Elles l’aiment. Il est si -beau! Chaque muscle sera en place, comme copié sur nature, bien que nul -modèle ne puisse, immobile, me donner le mouvement d’un coureur si -violemment lancé, de tout son être, en avant, vers la victoire!... - - -XII - -Et tous, nous écoutions le camarade nous dépeindre son œuvre excellent. - -Un maître, ce frère Antoine! un grand sculpteur, plus grand que -Michel-Ange, puisqu’il commence à peine et que, déjà, il a son -chef-d’œuvre! - - -XIII - -Et les jours passaient. Nous avions toujours vingt ans, car de dix-huit -à vingt-deux, on a toujours vingt ans, n’est-ce pas, mes commères? - ---Elle avance, ta statue, Antoine? - ---Fichtre! - ---Encore, madame Irène, un verre de bière dorée! - ---Votre fille, toujours jolie? - ---Voilà de la bière, mauvais plaisant! Je n’ai--de fille--que ma -servante. - -Et toujours les quinquets fumeux brillaient pour nous comme deux -soleils. - -Le soleil était dans nos têtes, mêlé, sous nos crânes, aux visions d’art -et d’amour de notre jeunesse. - -Entre les pavés de la rue, nous voyions fleurir la rose, et dans les -ruisseaux de la rue nos doigts l’effeuillaient, la rose, la rose de mai, -en rêve, comme si l’amoureuse eût été là, et qu’à nos pieds eût coulé la -Gargilesse ou l’Anio. - -Nous avions vingt ans. - - -XIV - -De la statue d’Antoine, on en parlait souvent, toujours; tous les jours. - -On racontait qu’elle avait été vue par Laurence, une fille du quartier -Latin, une brave fille au doigt tout noir de piqûres d’aiguille, une -brave ouvrière qui aimait beaucoup l’amour, et un peu Antoine pour la -magie de ses rêves d’artiste et pour ses vingt ans. - -Quand elle l’avait vue, la statue était, disait-on, voilée; emmaillotée -de linges humides;--elle faisait, là-dessous, un effet du diable! - ---A qui, Laurence, en as-tu parlé? - ---De quoi? - ---De la statue d’Antoine? - - -XV - -Je voudrais voir, grondait Antoine, qu’elle en eût parlé à quelqu’un! -L’œuvre regarde l’ouvrier jusqu’à ce qu’il l’ait livrée aux hommes. De -ma statue, j’en suis jaloux, jaloux, m’entendez-vous,--comme d’une -femme! Se dire: «C’est mon œuvre à moi. Je l’ai, là!--et personne encore -ne peut la voir. Elle éblouira un jour le monde. Des foules en feront le -tour! Mais, en ce moment, elle n’est qu’à moi, à moi seul, la fille de -mon art!» C’est croyez-moi, compagnons, une jouissance sans pareille, -une joie sans égale, une incomparable volupté. L’artiste est l’homme -sans rival lorsqu’il aime ce qu’il crée, et qu’il ne l’a pas livré -encore à l’univers imbécile! Oui, il n’est qu’un homme sans rival, c’est -l’artiste à ce moment-là, avant qu’il se soit livré aux bêtes! - - -XVI - -Et nous buvions à la santé d’Antoine. Les jours, les mois coulaient. Nos -vingt ans étaient vingt-cinq, vingt-six et trente. Madame Irène était -morte. Le soleil se faisait rare. Les quinquets fumeux répandaient de -l’ombre dans le cabaret de madame Irène--morte. Des têtes nouvelles, aux -longs cheveux plus brillants que les nôtres, y apparaissaient le soir. -Des visages imberbes. Des poètes-enfants s’asseyaient à nos tables, nous -poussaient du coude sans se gêner. Des peintres, des musiciens, des -sculpteurs de seize ans nous trouvaient vieux, poncifs, bien vieux, et, -à nos théories, hochaient la tête d’un air grave, comme des jeunes gens -qui en savent long, et qui ne veulent pas blâmer encore, par respect -pour l’âge! - - -XVII - -On reparlait toujours de la statue d’Antoine. - ---Oh, ça, par exemple, c’est un chef-d’œuvre! Le chef-d’œuvre même de la -génération! - ---Cette statue, eh bien, tu dois la connaître, toi? - ---Oui par le sonnet de Lereître. - ---Moi par la symphonie d’Andolin! - ---On l’a donc mise en sonnet, sa statue?... - ---Et en musique, comme tu vois. - ---Mauvaise musique et pauvre sonnet! - ---Ils n’ont pas atteint le sculpteur, c’est clair. Comment veux-tu -qu’avec des mots et des sons on rende la ligne précise, l’exact contour -d’une statue? - ---Une statue... mais si mouvementée! - ---C’est égal, rien ne vaut l’œuvre. - ---Demandons à Antoine d’entrer chez lui un soir. - ---Un sanctuaire, son atelier! Il ne voudra pas. - ---Allons chez vous, Antoine, faire un punch, dans votre atelier?... Aux -lueurs bizarres du punch, ça sera curieux à voir, l’effet de votre -statue. - ---Jamais, jeunes gens, ma statue ne sera vue avant l’heure. Un -sanctuaire, mon atelier! Personne n’y pénètre que moi. - ---Et la poussière? - ---J’ai un balai. - ---M’est avis tout de même qu’il y aura mis plus d’un jour, à faire son -coureur illustre! - - -XVIII - ---Enfants, disait alors Antoine, on voit bien que vous êtes jeunes, -puisque le temps vous paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie -d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie d’un homme, qu’est-ce qu’une -vie d’homme, dans l’éternité? - -«L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité. _Exegi monumentum ære -perennius._ Les cités disparaissent. Les bustes vivent. Les villes sont -englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement. Il y a dans la -perfection de la forme, dans l’inouï des contours, dans l’infinie -impeccabilité de la ligne,--une puissance qui résiste à tout. Et celui -qui travaille pour l’éternité marchanderait les années! il produirait à -la façon d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des charmes -éphémères! Dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle, je les -mettrai, s’il le faut, à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout en -sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme n’interrompra la symphonie -du mouvement général. Chaque détail rappellera l’ensemble et l’ensemble -évoquera Tout... oui Tout, tout ce qui entoure un homme qui court: la -foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les cités voisines qui -jalousent sa patrie, le monde qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a -sous les pieds, le ciel qu’il a sur la tête!» - - -XIX - -Ils étaient bien forcés de se taire, les petits jeunes imberbes, -lorsqu’Antoine, avec ses cheveux rares mais longs et bouffants, passant -sa main nerveuse de statuaire dans sa barbe, de statuaire aussi, -parlait, comme on vient de le voir, en grand statuaire. - - -XX - -Beaucoup d’entre nous furent deci delà poussés vers la fortune ou vers -la misère. Beaucoup retournèrent au pays, planter choux et betteraves, -oubliant l’art sacré. - - -XXI - -Et quarante ans après--hier, mes camarades!--je repassai, venant de -faire le tour du monde, je revins, poussé par une curiosité de vieux, -devant la petite boutique de Mme Irène. - - -XXII - ---Per Baccho! au milieu de cinquante jeunes gens--en tout pareils à ceux -que nous fûmes--Antoine, vieillard chauve, pérorait encore! - -Vous n’imaginez pas combien fumeux étaient les quinquets fumeux de ce -sale trou!... Raisonnablement, comment des artistes peuvent-ils vivre -là-dedans? La fumée des pipes y obscurcit encore l’enténèbrement qui -tombe des quinquets gras, crasseux et fumeux! - - -XXIII - -J’y entrai un moment, je m’y assis; j’y suffoquai. «Parole d’honneur, -c’est à oublier que le soleil existe!» Et de crainte de me tromper: -«Monsieur, dis-je à l’un de mes jeunes voisins, quel est ce petit -vieillard qui pérore?» - -Le jeune homme me regarda avec pitié: «C’est Antoine, le grand -statuaire!»--«L’auteur du fameux Coureur?»--«C’est lui!» - ---Il est donc resté fameux, son Coureur? - ---Unique!... C’est une œuvre unique! - ---Et quand l’a-t-il exposée? - ---Antoine n’expose jamais! - -Cela fut dit d’un ton de tel mépris que je conçus moi-même, sur le -moment, pour les artistes qui exposent, un mépris prodigieux et -involontaire. Cela s’imposait. - -J’abordai Antoine. - ---C’est toi, mon vieux! - ---Comment, c’est toi! - - -XXIV - -Et nous causâmes des anciens jours... Nous sortîmes du cabaret. Je -l’accompagnai à sa porte, à la porte de son atelier. - ---Écoute, Antoine, lui dis-je alors, montre-la moi, je t’en prie. Quant -te retrouverai-je, je l’ignore? Je veux _l’avoir vue_ avant de mourir. -Je repars demain pour le Nouveau-Monde, où je resterai quelque dix ans. -Si _elle_ est toujours ton cher secret, tu ne seras pas trahi. -Montre-_la_ moi, je t’en prie! - ---«Ah! ma statue?» dit-il, et il me sembla entendre pleurer, dans sa -voix, une douleur infinie, le regret des vingt ans, des rires, des -rêves, des roses... La salle d’un cabaret m’apparut, noire comme un -tombeau où veillaient des ombres--ombres de jeunesses mortes, puantes -comme des momies ouvertes, loin, oh! bien loin du soleil et des -roses--sous d’horribles lampes funéraires!... Les ruisseaux, au détour -de la rue, tombaient à l’égout, chargés de l’ordure d’une ville infâme, -et,--les pieds dans l’infamie de ces ruisseaux de la ville, debout et -voûté déjà, ridé et chassieux, maigre et chauve, ratatiné, réduit à -rien, le sculpteur Antoine,--qui fut un bel enfant, autrefois, dans la -campagne,--me dit de sa voix presque chevrotante qui sifflait un peu -entre ses dents ébréchées... il me dit, ôtant son chapeau avec sa main -droite et portant à son front, comme André Chénier mourant, l’index de -sa main gauche... il prononça, il proféra ces paroles, faites pour -l’éternité: - ---Ma statue? que vous êtes matériel, mon cher! Elle est _là_! - - - - -TOUTE UNE VIE - -A Achille Toupié-Béziers. - - -I - -Du plus loin qu’il me souvienne, je l’ai toujours vu à son échoppe, au -coin de la place de mon village, le savetier Martin; je l’ai toujours vu -là, un soulier solidement pris entre ses genoux, rapprochant ses deux -poings énergiquement fermés, écartant les coudes et tirant l’alène avec -la régularité du gros balancier de cuivre qui, derrière lui, dans -l’horloge à gaine, fait tac, tac, et lui raconte l’éternelle monotonie -des choses. - - -II - -Tac, tac, de gauche à droite, le balancier va, les coudes s’écartent, -les poings se rapprochent. Pan, pan! le marteau tape; la besogne avance -et ne finit jamais. Après un soulier, un autre. Les hommes marchent, les -souliers s’usent. Pan, pan! de bas en haut; tac, tac, de droite à -gauche!... Toute la vie, Martin, tu tireras l’alène et tu frapperas du -marteau, assis sur ta chaise basse, dans ta boutique étroite, dans un -coin de la place de mon village, devant l’église d’où sortent, tous les -dimanches, des chants monotones comme l’éternité dont ils parlent, comme -l’enfer et le paradis, comme notre vie mortelle qui va, tac, tac, de -droite à gauche, de la crainte à l’espérance, toujours, toujours! - - -III - -Les arbres de la place sont verts au printemps et l’été; en automne, -leurs feuilles tombent; l’hiver, les arbres sont dépouillés. Tac, tac, -toute ta vie, Martin, tu tireras l’alène, tu frapperas du marteau; les -souliers s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, -n’est jamais finie. - -En été naissent les cigales; il y en a par milliers dans les hautes -branches des platanes, dans les hautes branches qui doucement remuent, -de droite à gauche, toujours. - -Sur le tronc des arbres et par terre, l’ombre est criblée de petits -ronds lumineux qui bougent, de gauche à droite, du nord au sud, de l’est -à l’ouest, selon le vent, toujours, toujours; et les cigales de l’été -bruissent, prolongeant les saccades de leur chant qui, toujours le même, -s’élève et descend comme s’il s’éloignait après s’être rapproché. La -besogne n’est jamais finie. - -L’août s’en va, emportant les cigales. L’eau des collines descend dans -la plaine inondée. Les grenouilles par myriades, autour du village, font -une clameur soutenue, immense, un tapage si régulier qu’on dort au -milieu par habitude, sans plus l’entendre, et que, s’il venait à se -taire, on se réveillerait brusquement, cherchant ce qui se passe -d’insolite, car on s’accoutume à tout. Voyez le père Martin qui, toute -la vie, frappe du marteau et tire l’alène, toujours, toujours. - - -IV - -Il y a, sur la place, une fontaine. - -Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette qui porte une vasque -d’où l’eau, par quatre becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans -cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans variation, sans -changement, gai d’une gaieté sans âme, que rien n’émeut; si monotone -dans sa gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut le faire -changer, que rien ne peut émouvoir aucune chose, ni le départ des morts -qui, sous le drap noir, traversent la place de mon village pour aller au -cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés qu’on va baptiser à l’église. - -C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre becs; elle semble -indiquer les quatre saisons; elle désigne le nord, le midi, le couchant -et le levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les feuilles, comme -les grenouilles et les cigales, comme les chants de l’église, comme le -balancier, comme le marteau du père Martin... Pan, pan! Les souliers -s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, n’est -jamais finie. - - -V - -Le père Martin a une femme, une femme de bon conseil, une brave femme -qui économise. Le père Martin, le dimanche même, travaille, sans souci -du curé: «Si je ne travaillais pas, monsieur le curé, je me griserais -peut-être le dimanche!» On ne l’a jamais vu gris, le père Martin. Il -boit de l’eau. Il économise, toujours; et sa femme, qui l’aime, est -contente. Elle ne l’a jamais vu gris. - - -VI - -A quoi rêve le père Martin, tout en tirant l’alène, tout en frappant du -marteau? C’est une chose étrange: il veut quitter l’échoppe. Il songe à -la quitter. - -De la place, les passants qui le regardent trouvent l’échoppe jolie, car -la porte vitrée, aussi large que la boutique, est encadrée de verdure, -et, là-dedans, sous les vitres, au milieu de son cadre de fleurs, le -père Martin a l’air d’un portrait vivant, d’un fameux portrait, ma foi! -d’un de ces portraits de maître où le peintre a mis tant d’expression, -tant de réalité, qu’on y devine toute la vie du personnage, ses -habitudes d’esprit, sa pensée, toute sa vie, toute. - -Toujours le même, comme un portrait peint, le père Martin vieillit en -tirant l’alène. De temps en temps, à intervalles réguliers, il relève le -nez, jette un coup d’œil sur la place où la fontaine coule, où les -hommes marchent, où les souliers s’usent. «Bonjour père Martin!» -«Bonjour, bonjour!» On passe, on s’éloigne... on repassera. - - -VII - -A quoi rêve le père Martin? A quitter l’échoppe. Il en a assez. Il se -sent vieillir. Et c’est précisément parce qu’il a assez, de l’échoppe, -qu’il y reste, qu’il n’en bouge pas, qu’on l’y voit au travail si tôt, -le matin, et si tard le soir, frappant du marteau! Martin travaille pour -ne plus travailler. Il a ses projets, Martin. Il économise. Pan, pan! -Toute une vie, il besognera, pour avoir, à la fin, quelques jours sans -travail, les derniers, jours heureux où il changera de logis! où il ne -dira plus: «_Entrez! entrez, nous allons voir ça!_» ou bien: «_C’est six -francs sans marchander!_» ou bien: «Bonjour, bonjour!» à tous les -rouliers qui passent! Alors, il aura un jardin, un jardin à lui, qu’il -arrosera, qu’il bêchera, devant une maisonnette à lui, qu’il fera bâtir. -Il a choisi déjà, dans sa pensée, l’emplacement de sa maisonnette; elle -sera à l’un des bouts du village, un peu loin de la grand’route où les -hommes marchent, où les souliers s’usent. Il en a assez, le père Martin, -de tirer l’alène et de frapper du marteau. - - -VIII - -Et il sourit, le brave Martin, parce qu’il travaille et qu’il espère. Il -est honnête, et l’on vient chez lui de bien loin. Il entasse de jolis -écus, dans de vieilles bottes suspendues au plafond de son grenier. -Tape, marteau; coule, fontaine; les petits ruisseaux, eh! eh! eh! font, -dit-on, les grandes rivières; petit à petit, pan, pan, pan, l’oiseau -fait son nid... Eh, eh, eh! Et maintenant il arrive qu’en passant devant -l’échoppe, on entend rire le père Martin. Il rit tout seul, à son joli -rêve, à son jardinet, à sa maisonnette, construite où il sait bien: à -l’un des bouts du village, un peu loin, oui, un peu loin de la -grand’route, où les hommes marchent, où les souliers s’usent. - - -IX - ---Holà! père Martin! nous avons donc pris un aide? - ---Ma foi, oui, comme vous voyez! - -Ils sont deux maintenant dans l’échoppe, à tirer l’alène, un vieux et un -jeune, à tirer l’alène et à frapper du marteau, à dire: «Bonjour» aux -passants, à répondre aux pratiques. Ils sont deux dans le cadre de -verdure, qui apparaissent aux passants comme un tableau du travail -monotone, du travail éternel. Il y a un vieux et il y a un jeune. Le -jeune apprenti est vigoureux. Le père Martin à vieilli. Sa femme, au -fond de la boutique, sourit. - - -X - ---Un aide, père Martin! c’est déjà bien du changement dans votre vie! - ---Du changement? oh! si peu! Il y avait trop de pratiques! - ---Tant mieux, père Martin! trop de travail enrichit! - -Et il sourit aussi, comme sa femme. - -Du changement? il ne comprend pas. Non, elle n’est point changée, son -existence; voilà bien la place, l’église et la fontaine, les mêmes -choses, les mêmes bruits, les mêmes paroles. Des morts qui passent, sous -le drap noir; des enfants que l’on va baptiser. Les hommes marchent, les -souliers s’usent. Tac! tac! pan, pan! mais cela va finir. La maison va -se construire. Elle se construit, elle monte. Voici déjà tout le premier -étage... On en parle dans le pays! La maison du père Martin?... Elle -masquera la vue de la plaine à la maison du notaire, qui n’est pas -content. Encore quelques jours, brave homme, et à force de besogner, tu -auras gagné le jour du repos! Besogne! besogne! Elle chante clair, la -fontaine! Demain tu ne l’entendras plus. Le bruit de ton marteau semble -sonner la joie. La maison neuve a deux étages. Les maçons, sur les -toits, contre la cheminée blanche, ont planté le drapeau, orné d’un -bouquet de laurier-rose! Ton rêve est réalisé! Ta maison est debout. Ton -drapeau flotte, ma foi! comme celui de la mairie aux jours des fêtes! -Allons, Martin! paie aux maçons bouteille! Choisis pour cela un -dimanche, un beau, un bon dimanche, et qu’on baptise la maison!... - -... Tu ne tireras plus l’alène et tu peux poser ton marteau! - - -XI - -«Je ne tirerai plus l’alène, et je peux poser mon marteau!...» Tant on a -bu et rebu à la santé du père Martin, qu’il s’est grisé, tout à fait -grisé. Il est bon, le petit vin blanc dont jamais Martin n’avait bu! Ce -n’est pas l’eau de la fontaine! Voici le premier dimanche de Martin, et -c’est la première fois qu’un dimanche il n’entend pas sortir de l’église -le bourdonnement régulier des psaumes, monotones comme la vie éternelle -dont ils nous parlent! C’est donc, cette fois, un vrai dimanche, le -dimanche du repos. Tout va changer, dans la vie de Martin. Et gaiement, -il tapote sur l’épaule de l’apprenti. Eh! eh! eh!... Tous deux ils sont -gris et tous deux se regardent d’un air bien drôle, en se disant des -choses si plaisantes qu’autour d’eux on s’attroupe!... On rit d’eux; on -les excite! La femme de Martin accourt... Comment! pourquoi la fête -s’est-elle achevée en bataille? - - -XII - -La fête s’est achevée en bataille. Aussi, comment s’est-il grisé? -Pourquoi a-t-il grisé le petit apprenti? On ne les aurait pas plaisantés -tous les deux sur le compte de sa femme à lui, le pauvre Martin! à son -âge! Il n’aurait pas été furieux! Et le soir, dans la vieille maison -qu’il habite (la vieille, pas la sienne, pas la neuve!), demeuré seul -avec sa femme et son apprenti, il n’aurait pas vu rouge, et, d’un coup -de tranchet, blessé au bras le jeune homme!... Mais c’était son premier -dimanche! Il changeait, et pour toujours, de vie et d’habitude; il a -voulu faire une fête, la fête de sa vie, la seule, l’unique, et qu’on -dise: «Oh! Martin, ce jour-là, a bien fait les choses!» Et alors il est -rentré gris! et il les a battus, tous les deux; ils se sont défendus; il -y a eu des coups, des cris et du sang! Et (elle n’est pas gaie, cette -histoire, mais elle est vraie, hélas! pour le malheur du pauvre homme!) -il a, dans l’accès fou de sa colère d’ivresse, une lampe à la main, mis -le feu aux rideaux de son lit, aux rideaux des fenêtres, criant bien -fort: «Que tout brûle!...» Il en avait assez, de cette vie de travail où -le seul jour de fête qu’il ait voulu se donner s’est changé en jour de -malheur!... - -Et devant la maison en flammes, tandis qu’on panse l’apprenti et que -l’on console la femme, Martin pleure, pleure! Martin pleure comme un -enfant. - - -XIII - -La maison neuve n’est plus à lui. La moitié de l’argent empilé dans les -bottes a payé l’incendie, qui a été grave. Pourtant l’échoppe n’a pas -souffert. La verdure, depuis ce jour (qui fut il y a deux ans), a -repoussé; et l’horloge, au fond de l’échoppe, fait tac, tac, comme si -rien ne s’était passé. - -Sur la place, les arbres tour à tour sont verts ou jaunissants ou tout -dépouillés. La fontaine aux quatre becs coule, coule, coule avec son -bruit gai, d’une gaieté triste parce qu’elle n’a point d’âme, et qu’elle -laisse indifféremment passer les morts et les nouveaux-nés. -Enterrements, mariages, baptêmes, sur la place de l’église de mon -village, cela se voit tous les jours. Le chœur des grenouilles fait la -nuit un grand tapage qui ne déplaît pas à ceux qui ont coutume de -l’entendre, lesquels se réveilleraient brusquement, si ce bruit venait à -se taire. En été, les cigales saccadées bruissent dans les hautes -branches des platanes remués, sous lesquels l’ombre est criblée de ronds -lumineux qui eux aussi s’agitent selon le vent, comme nos âmes qui -toujours vont de l’espérance à la crainte, toujours! Tac, tac, pan, pan! -le temps coule, le marteau frappe; les hommes marchent, les souliers -s’usent... «Bonjour! bonjour! père Martin!...» - - -XIV - -Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul sans apprenti. Sa -femme ne sourit plus. Elle vieillit, vieillit, se parchemine et se -voûte. Elle fait la soupe et coud les habits. Son mari tire l’alène. Il -ne demande plus rien, ni maison, ni jardinet. Pourtant, parfois, comme -en un rêve, il se répète: «Oh! si j’avais un jour, si, avant de mourir, -j’avais une maisonnette! Un petit jardin!»--Mais au fond, il en a assez -de la vie, de cette vie où les fêtes tournent en jours de malheur! - -Il vit par habitude, parce que c’est «comme ça». - - -XV - -Dans son cadre de verdure, où le printemps met çà et là des fleurs -rouges comme du sang, il a l’air d’un portrait de maître, où le peintre -a su, par la ligne et par la couleur, raconter toute la vie d’un homme, -toute la vie. - - -XVI - -Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins de fer sifflent, à -deux lieues du village. Ils courent sur des rails qui vont d’un bout du -monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre comme un cercle une -barrique; mais Martin est toujours là, assis sur sa chaise basse, dans -son échoppe étroite. - -Sur la mer courent les navires qui, eux aussi, avec leur sillage, font -un cercle à la terre. Martin est toujours là, tirant l’alène, frappant -du marteau, dans son échoppe étroite. - -Il y a beaucoup de routes sur la terre, beaucoup de chemins, et les -sentiers ne se peuvent compter. Les hommes marchent, les souliers -s’usent. Martin ne bougera pas. - -Pan, pan! enfonce tes clous étoilés qui reluisent sous les larges -semelles des souliers de nos paysans. Tu as enfoncé, dans du cuir, -autant de clous, compère, qu’il y a d’étoiles au ciel! Pan! pan! Le -marteau frappe! pan! pan! pan! toujours, toujours. - -Les conscrits quittent le village, soldats ou matelots, les gros -propriétaires aussi;--et les uns et les autres vont bien loin sur les -navires, dans les wagons; beaucoup font le tour du monde, mais, quand -ils reviennent dans mon village, après les longues absences, ils -revoient toujours le savetier Martin, un soulier solidement pris entre -ses genoux serrés, rapprochant ses deux poings énergiquement fermés, -écartant les coudes et tirant l’alène avec la régularité du gros -balancier de cuivre qui, dans l’horloge à gaine, en forme de cercueil, -droite derrière lui,--accompagnant de son «tac, tac, tac» le bruit du -marteau qui cloue les semelles comme on clouera un jour le cercueil de -Martin,--lui raconte l’éternelle monotonie des choses, que personne ne -comprend. - - -XVII - -Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul, sans apprenti, -dans son échoppe étroite. - -Il recommence. - - - - -L’IMMORTELLE - -A Jules Clément. - - - C’est pas pour l’anneau d’or, - Qu’elle me doit encor; - Mais c’est pour un baiser - Qu’elle m’a refusé! - -Le chanteur de village qui gâtait cette chanson populaire en la faisant -tourner au burlesque, était coiffé d’un vieux képi beaucoup trop large -pour sa tête d’oison; il avait ridiculement croisé sur sa poitrine les -bretelles d’un pantalon rouge qui montait trop haut, et, reniflant à -grand bruit, avec une grimace qui distendait ses lèvres aux coins -violemment abaissés, il tordait, à la fin de chaque couplet, son vaste -mouchoir à carreaux bleus, comme pour en exprimer des flots de larmes... - - Là-bas, dans le pré vert, - J’ai tué mon capitaine. - J’ai mis mon habit bas, - Mon sabre au bout de mon bras, - Et je me suis battu - Comme un vaillant soldat. - -Le gros rire de cent cinquante buveurs suivait, comme un refrain repris -en chœur, chacun des couplets de la complainte; ces buveurs étaient, -pour la plupart, des gens de mer: pêcheurs, caboteurs, matelots, -capitaines, jeunes et vieux; beaucoup de retraités; à ces gens étaient -mêlés quelques ouvriers et quelques paysans. - -Un seul des buveurs ne riait pas. - -Et, de fait, il n’y avait pas de quoi rire. Comme le soldat du _Ranz des -Vaches_, qui abandonne son poste de sentinelle, lorsqu’il entend sonner -au loin le cor des pâtres de son pays rappelant leurs troupeaux, le -conscrit de notre chanson est condamné à mort. - - Celui qui me tuera, - Ça sera mon camarade! - On me band’ra les yeux - Avec un mouchoir bleu. - -Pourquoi, en vaillant soldat, s’est-il battu au sabre avec son -capitaine? pourquoi l’a-t-il tué? Pour se venger de quelque moquerie, -j’imagine, à l’adresse de ses amours naïves. La chanson ne le dit pas; -mais, à coup sûr, il meurt pour l’amour, ce conscrit de la légende: - - Soldats de mon pays, - Ne le dites pas à ma mère! - -Tous riaient, étant, ce soir-là, d’humeur à rire. - -Un seul était grave: un capitaine marin de ma connaissance, en veste de -molleton bleu, ouverte et laissant voir la haute ceinture de laine -rouge. Il fumait avec activité; et je voyais, au gonflement des veines -de son énorme cou à plis rudes, qu’il avait envie de pleurer et qu’il se -résistait. - - Enveloppez mon cœur - Dans une serviette blanche; - Portez-le au pays, - Offrez-le à ma mie, - Disant: Voici le cœur - De votre serviteur! - -Quand la chanson fut chantée, le capitaine tira de sa poche un mouchoir -à carreaux bleus, assez semblable à celui du chanteur grotesque, et -s’essuya furtivement le coin des yeux. - ---Eh bien! capitaine, lui criai-je d’un bout à l’autre de la salle, -comment allez-vous? vous voilà donc de retour de Chine? - ---Et en partance pour y retourner; j’appareille demain. - -Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés. Nous causâmes de la -pluie et du beau temps. - -Lentement, le café se vidait. Voici que nous étions presque seuls. - ---Les affaires vont-elles bien? - ---Très bien, me dit-il; la mer, c’est le grand chemin. On y est volé -quelquefois; mais ça mène à tous les bons endroits. La terre, c’est -moins bon que la mer! Voyez nos paysans, les voilà ruinés par le -phylloxera. Et nos tonneliers de Bandol; le mal de la vigne les a ruinés -aussi! Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que, pour nous, -c’est la fortune. - -Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis villages de la côte de -Provence, entre Marseille et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe -de plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a vingt ans -encore, le pays des tonneliers et qui, décidément, est aujourd’hui le -_pays de l’immortelle_. - -Je défendis la bonne terre et les paysans. - ---Eh! capitaine, la mer, je l’aime aussi; mais il ne faut pas dire du -mal de la terre! - ---Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il. Tout s’aide et se -sert, pardi! mais c’est dur tout de même d’avoir été un pays de vigne, -d’avoir fait du bon vin pour la joie des vivants, et de ne plus produire -que des fleurs pour les morts! - ---C’est pourtant bien joli, l’immortelle! - ---Oui, dit-il d’un air indifférent; mais il y en a trop aujourd’hui, sur -nos collines; on n’y voit plus que ça et des pierres; au soleil de -juillet, ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la vigne, quand -il y en avait! Et c’était bien plus joli, l’immortelle, quand il n’y en -avait pas tant! - -Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe d’un vert pâle, -grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune luisant, de l’or véritable, fait -avec du soleil. - ---Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes filles vont faire la -moisson des immortelles, dans les cultures en escaliers sur les coteaux, -devant votre grande mer bleue, est-ce que ça n’est pas un beau tableau! -Avez-vous vu mieux que ça dans vos voyages un peu partout?... Les -fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir; il faut -«cueillir» au moment où l’immortelle commence à peine à s’épanouir, à -montrer le petit point rouge du milieu... Quel joli travail! Les fleurs -cueillies, il faut les étaler au soleil afin qu’elles prennent encore de -l’éclat, de la durée; et puis viennent les bouquets à faire, à entasser -dans des chambres bien exposées au midi... Tout cela en pleine vie, en -pleine lumière, parce qu’il faut qu’on pense aux morts! Tenez si j’étais -peintre, capitaine, comme Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un -portrait que j’appellerais _la Cueilleuse d’immortelles_. - -Le capitaine ne répondit pas; il souleva vers moi un regard chargé de -questions; mais il ne dit rien. - -Le silence se prolongea, devint embarrassant; sans y prendre garde, je -fredonnai entre mes dents deux vers de la chanson que nous venions -d’entendre: - - Mais c’est pour un baiser - Qu’elle m’a refusé! - ---Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne savez pas mon histoire! -autrement, vous n’auriez pas chanté ça, après m’avoir parlé des -immortelles. - -Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement de curiosité qui m’avait -ce soir-là rapproché du capitaine. Et, me levant: - ---Adieu, lui dis-je; je vois bien que je vous aurai fait du chagrin sans -le vouloir. Bonne nuit... et un bon voyage! - -Je lui tendais la main: il se leva lentement et dit: - ---Non, je sors avec vous. - -Nous sortîmes. - -Le village était endormi. Pas une lumière à terre. Sur la mer, tout au -loin, la clarté du phare; devant la jetée, les feux des bateaux à -l’ancre; et dans l’eau tranquille baignait un ciel fourmillant -d’étoiles. Nous étions en juillet. - ---Où est votre brick? - ---C’est celui-ci, le plus près de nous. Un fier bateau, dit-il. Et -tenez, allons à bord; je veux vous conter ça; parler soulage. - -Il allait donner un coup de sifflet, signal convenu pour se faire -envoyer le youyou de son bord, je l’arrêtai... - ---Puisque je dois revenir à terre, capitaine, mieux vaut prendre mon -bateau. - -Nous sautâmes dans l’embarcation que je lui montrais; chacun de nous -empoigna un aviron; cinq minutes après, nous étions à bord du _Meyfret_. - -L’équipage était couché. Il était près de minuit. Nous amarrâmes mon -petit bateau à l’arrière du brick, qui «évitait» sous un léger mistral. - -A la clarté d’un fanal suspendu, le capitaine posa deux verres sur le -pont, y versa un peu d’eau-de-vie; nous étions assis sur des cordes à -l’avant du bateau, préférant le plein ciel d’été à l’abri de la chambre -ou de la tente. - -Plus d’une heure s’écoula avant que le silence fût rompu entre nous. Le -doux balancement de la mer endormait la douleur du marin, nos pensées à -tous deux; et nous étions là comme charmés, à écouter vaguement le -monotone bruissement de l’eau sur l’eau; et, de nos yeux grands ouverts, -vaguement nous regardions les milliers de milliers d’étoiles -papillotantes qui emplissaient le ciel et qui semblaient grésiller dans -la mer. - -De temps en temps, des fusées, qui étaient météores, traversaient le -ciel et semblaient glisser tout le long de la paroi du dôme bleu jusque -dans l’eau. - -Un de ces météores me parut tout à coup l’éparpillement d’un bouquet de -fleurs lumineuses brusquement délié... il semblait qu’on les jetait par -poignées... N’étaient-ce pas des immortelles? et la mer, une grande -tombe? - -Je ne sais pas si la même rêverie traversa la pensée de mon compagnon; -mais, juste à ce moment: - ---Voilà, fit-il, je vais vous dire... Elle était cueilleuse -d’immortelles, et très adroite à faire des bouquets bien réguliers. Elle -s’appelait Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans. J’en avais -seize; elle, quinze au plus. - -«Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles, y étant allé moi-même -travailler plusieurs fois, dans un champ qu’avait mon grand-père. - -«Meyfrette était blonde. Elle avait un grand front très lisse sur lequel -ses bandeaux plats reluisaient au soleil; et, pour le reste de son -visage, rien de particulier que la plus belle beauté de jeunesse qu’on -puisse voir. Beaucoup de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle avait -aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller en demoiselle de la -ville, comme le faisaient dès ce temps nos villageoises d’ici. - -«Au lieu des robes «princesse» et des chapeaux chargés d’oiseaux -empaillés avec lesquels les autres croient s’embellir, elle portait -simplement la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu, et la casaque -d’indienne à petites fleurs, comme nos grand’mères. Un chapeau pour le -soleil, et rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous y arrivions, à -l’ombre, elle rejetait en arrière, d’un brusque mouvement de tête, son -grand chapeau de paille qui alors pendait sur son dos, retenu par les -rubans. - -«C’était, je vous dis, une brave fille!... - -«Je l’aimai. - -«Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire dans ce que je vous -raconte. Je l’aimai. Comment vous dire ça mieux, pour vous le dire bien? -Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne mangeais plus pour y penser. -Je maigrissais, je ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas; je -n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à la promenade, ni à la -chasse avec mes oncles. J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait -d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais regarder une chose ou -l’autre, je ne voyais qu’elle! Loin d’elle, je sentais que ma vie -n’était plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce qui me manquait, et -c’était mon cœur. - -«Regardez là-bas la longueur du quai, depuis la dernière maison, dans -l’est, jusqu’au château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les garçons -du village, nous nous promenions là tous les soirs, aussi séparés qu’à -l’école. Vers le milieu du quai, les garçons croisaient les filles, -toujours sur le même point, tant la promenade était régulière. Chaque -fois, on ne se voyait qu’un peu, juste le temps de se regretter; mais, -pour ce moment où je passais pas trop loin de Meyfrette, en allant en -sens contraire, j’aurais donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le -payer de ça!... c’est pour vous dire que c’était un grand amour, un -vrai. - -«Je lui écrivais des billets tout le long du jour, que, bien entendu, je -ne lui donnais jamais; je les brûlais soigneusement après les avoir -écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois j’en apprenais un ou deux par -cœur, parce qu’il me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées -pour lui plaire; mais je ne les lui récitais jamais. Du reste, ces -billets ne pouvaient pas me satisfaire, parce que j’aurais voulu les -terminer par un «Je t’embrasse»; et je n’osais jamais! Ce mot me venait -toujours; je ne l’ai jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais -toutes les étoiles! La tête me tournait, et je laissais là ma plume pour -brûler mon papier! - -«Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle me voyait... mais à qui -et à quoi ne riait-elle pas?... une enfant!... et si heureuse alors, -avec son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait gros, en ce -temps-là, au bon temps de la vigne et des tonneaux! et heureuse avec sa -mère, une tant brave femme! - -«Elle riait donc, me criant du plus loin: «Bonjour, Justin!» toutes les -fois qu’elle me voyait. - -«Imbécile! je devenais tout rouge, et c’est à peine si je répondais!... -Est-ce bête, hein? insista le capitaine en me regardant fixement... Et -si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que vous me voyez, à plus -de quarante ans, avec de la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas -froid, je vous jure, je suis encore timide comme une fille! Timide comme -un oiseau! Nom de D...! que vous le croyiez ou non, c’est comme ça!... -Si ce n’est pas une honte! Un rouleur de mer! un pirate! quoi! faut-il -être bête! - -«Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose que: «Bonjour, Meyfrette!» -ou: «Comment allez-vous, Mademoiselle Meyfrette?» non, rien autre -jamais, sans doute parce que je ne pensais qu’à l’embrasser, et ça me -rendait bête. - -«En ai-je fait des projets, bon Dieu! pour en arriver à ça: l’embrasser! -En ai-je arrangé des parties de cache-cache, au jour tombant, dans les -magasins d’immortelles! - -«Tout le jour, j’allais regarder les filles qui faisaient les -bouquets... ou qui suspendaient sur les cordes de la terrasse les -immortelles coloriées pour les faire sécher; j’étais là, debout contre -le mur, au pied de la terrasse, ou couché au soleil comme un chien qui -attend son maître sur le pas d’une porte. On commençait à dire dans le -pays: «Ce fainéant de Justin!» Eh non, je n’étais pas paresseux, j’étais -seulement amoureux, mais à en devenir fada! - -«Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine comme à lui-même. Je ne -sais pas pourquoi il a fallu que je me mette à vous conter ça! Il n’y a -pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de l’embrasser une fois, et je -n’osais pas; je ne pouvais pas; quelque chose de plus fort me poussait, -quelque chose de plus fort me retenait. Je n’ai jamais su quoi. Une -honte du diable. Et, pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui -dort et non pas d’un amoureux qui rêve. - -«Bon! un jour, tenez, en jouant à plusieurs, nous nous étions, elle et -moi, cachés tous les deux seuls dans un grenier à immortelles. Une autre -jeune fille cherchait. L’entendant venir, je dis bien bas:--«Meyfrette, -fermons à clef!» Ce fut Meyfrette qui ferma; mais comme j’avais envoyé -la main sur la clef en même temps qu’elle, il arriva que ma main se posa -sur la sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble... Je laissai -alors ma main sur la main de Meyfrette; je ne l’aurais pas retirée pour -un empire. J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile! Je ne -m’en allais donc pas, et elle non plus. Nous restions là,--pendant que -la fille au dehors essayait d’ouvrir,--l’un contre l’autre, nos têtes -rapprochées, ma main sur la sienne, que je n’osais presser pourtant! Ses -cheveux blonds, un peu défaits, frôlaient les miens par moment. Quelque -chose me répétait: Embrasse-la donc! Et je me penchais un peu; mais il -me semblait que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le plafond sur -ma tête. Et si ça n’avait été que ça! Mais elle aurait retiré sa -main!... Et je ne l’embrassai pas, de cette fois encore! - -«La fille qui nous cherchait s’en était allée, nous croyant ailleurs. Je -gardai longtemps la même position. Cela devint si embarrassant que je -cherchai quelque chose à dire, pour en finir, et ne trouvai rien. A la -fin pourtant, je jetai un regard sur les immortelles qui répandaient -autour de nous leur odeur forte, les unes, en bouquets, suspendues au -plafond, les autres aux murailles; d’autres encore en tas sur le -plancher et je dis: - ---Y en a-t-il, hein! y en a-t-il, Meyfrette, cette année, des -immortelles! - -«Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola, en riant comme un oiseau -chante. - -«Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine au long cours. Mon père -se plaignit à lui de ma paresse. - ---Si je l’emmenais, dit l’oncle? - ---Emmène-le, dit mon père, qui savait son frère bon comme le pain et -capable de me rendre heureux. - -«Mon oncle me prit à part. - ---Qu’as-tu, petit, dit-il? - -«Il me retourna si bien que je lui avouai mon amour pour Meyfrette et -mon désir de l’embrasser une fois, assurant qu’un baiser, un seul, me -rendrait la vie, et le goût du travail. - -«Mon oncle rit beaucoup, et me dit: - ---Voilà tout ce qui te chagrine, nigaud? Écoute: je ne t’emmènerai -jamais malgré toi. Ce n’est pas sur le plancher des vaches qu’on mange -le plus de vache enragée! Si un baiser te doit guérir, guéris, petiot, -et, toute ta vie, plante des immortelles. Mais si tu dois périr d’amour, -viens faire un petit tour du monde! Ça fait toujours du bien! - -«Je déclarai, bien entendu, que je ne partirais pas... Ne plus voir -Meyfrette, bon Dieu! que serais-je devenu? - ---Eh bien! nigaud, est-ce pour aujourd’hui? me disait mon oncle tous les -jours! Ça n’est pourtant pas difficile d’embrasser une belle fille, et -c’est véritablement agréable... ça n’est pas une affaire, je te dis!... -Un bras autour de la taille, les lèvres sur la joue, et, clac! on fait -chanter la caresse! - -«Il riait, il riait, mon oncle. - ---Vous en parlez à votre aise, lui disais-je, parce que vous êtes vieux! -mais moi, que vous dirai-je, je n’ai pas le courage d’oser! - -«Un jour, mon oncle annonça son départ pour le surlendemain. - ---Je partirai donc sans t’avoir vu agir en homme! me dit-il. - ---Mon oncle, répondis-je en le regardant d’un air fier, je crois que -j’ai trouvé le moyen d’embrasser Meyfrette à coup sûr. - ---Voyons le moyen. - ---Nous allons faire croire à tout le pays que vous m’emmenez. Tous les -parents et tous les amis nous viendront dire adieu à la maison... -j’embrasserai tout le monde, vous comprenez, même les vieilles, mais -aussi les jeunes! - -«Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer à ma mère mon départ -pour le surlendemain. Je bondis de joie. J’embrassai mon oncle, pour -commencer, et nous jouâmes la comédie du départ. Ma mère, en pleurant, -me fit mon paquet. - -«Le lendemain, comme de raison, nos parents et tous les amis vinrent -nous dire adieu. On but un coup de vin cuit; on trinqua au bon retour, -et les embrassades commencèrent. Meyfrette était là. - -«J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes, j’embrassai les -hommes, toujours en la regardant, _elle_, du coin de l’œil! Elle se -tenait au fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers elle, tout -rouge, mais bien résolu, hélas! mon Dieu! elle recula d’un pas, et tout -bonnement dit: «Oh! non!» - -«Expliquer ce qui alors se passa en moi, est impossible. Un moment, je -devins froid comme un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère sans -pleurer. Toutes les choses que je regardais, je les voyais comme si -c’eût été pour la première fois. Elles avaient un autre air, -véritablement. Et je sortis au bras de mon oncle, sans me retourner. - -«Quand nous arrivâmes à bord: - ---Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché, tu n’es qu’une bête!... -Et à présent, mon garçon, retourne à terre, c’est assez joué la comédie -comme ça, grand nigaud! - -«Je regardai vers le quai où le monde nous saluait; je vis ma mère et -j’eus envie de rester; mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit; et -je dis: - ---Mon oncle, à présent les adieux sont faits. C’est le plus pénible... -Eh bien! ce sera pour de bon... me voilà bien parti, je reste avec vous! - ---C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle. - -«Il fit lever l’ancre, et nous partîmes vent arrière par une bonne brise -nord-nord-est.» - -Le capitaine se tut. Le vent fraîchissait. Une bande rose éclaircissait -au levant le bas du ciel qui du reste était demeuré clair toute la nuit. -Des coqs lointains se répondaient, se renseignant sur l’aurore. La terre -et la mer sentaient le matin. On distinguait, de plus loin que tout à -l’heure, les risées sur l’eau. Et l’heure sonnait plus nette dans -l’espace élargi. Le sombre du ciel se faisait pâle. Les étoiles s’y -perdaient lentement comme si elles eussent reculé. Sur la ligne -d’horizon une voile portait déjà les couleurs du jour. - -Nous nous étions levés... - ---«Meyfrette se maria deux ans plus tard, avant mon retour. - -«Je revenais un peu dégourdi et à peu près consolé. Je revis Meyfrette, -et je lui contai gaiement toute l’histoire. - ---Mais que diable! Meyfrette, pourquoi m’avoir refusé un bon baiser, au -jour du départ? - -«Elle pâlit, la pauvre! - ---C’est que je t’aimais bien trop! dit-elle... Mais oublions ça, mon -pauvre Justin... ça vient de m’échapper comme un cri!... Maintenant, -adieu, pour toujours. - -«Et moi qui me croyais guéri, sur ce mot je redevins amoureux comme un -fou, et de nouveau je partis pour faire le tour du monde, deux fois, -trois fois et quatre, et voici la cinquième... Et à présent, il y a huit -jours... Meyfrette est morte!» - -Il se mit à pleurer comme un enfant et à s’essuyer les yeux avec son -mouchoir à carreaux bleus. - ---Elle a toujours été malheureuse; ses parents, des tonneliers ruinés -par la maladie de la vigne; son mari, un fainéant, mort avant elle -pendant une de mes absences. Dès qu’elle m’a su au pays, il y a un mois, -elle m’a fait appeler. J’ai trouvé une mourante... Et, il y a huit -jours, je lui ai fermé les yeux! - -J’essayai quelques paroles de consolation, maladroites; il n’y en a pas -d’autres. Je parlai d’avenir. Tout passe. Il était jeune encore. Il -prendrait quelque jour pour femme une fille de vingt-cinq ans, en belle -jeunesse, et avec sa tournure de vigoureux marin, ils feraient un fier -couple! Ce jour-là, ce serait fête au village où le capitaine Justin -était aimé, et, plus tard, nous conterions des histoires de sauvages aux -petits Justin qui nous grimperaient aux jambes... - -Pour toute réponse, le capitaine tira de sa poche un étui à cigares en -paille, brodé de perles roses et blanches, souvenir pour l’exportation -de je ne sais quelle contrée lointaine, et il l’ouvrit lentement... -L’étui ne contenait qu’un brin d’immortelle. - ---Elle me l’a donné en mourant! dit-il. - -Il le baisa, referma l’étui et le replaça sur son cœur. - ---Adieu! fit-il brusquement. - -Il ajouta: - ---C’est toujours dur de quitter sa vieille mère! - -Puis il se baissa, prit les deux verres que nous n’avions pas encore -touchés, m’en offrit un, trinqua avec moi en disant: _Longue vie!_ Et -tandis qu’après avoir bu, je posais mon verre sur le pont, il lança le -sien à la mer, dans un mouvement conforme à ses pensées, et cependant -irréfléchi. - -Alors je saisis la corde de mon bateau que j’attirai vers nous, je -serrai la main du capitaine, et, sautant dans l’embarcation, je -m’éloignai en ramant avec lenteur. - -Le jour naissait, décidément. Toutes les cimes se teignaient de rose. Et -j’entendais en m’éloignant les commandements du capitaine: «Largue les -huniers!... bordez, hissez!... dérapez!... hisse le grand foc!» - ---Adieu, adieu, capitaine Justin! - -Le brick s’éloignait fièrement. Il se balançait comme pour faire le -beau. Le jour éclatait, empourprant sa haute voilure d’été, blanche, -nettement découpée sur du bleu sans bords. - -Les voix du brick m’arrivaient à présent confuses; et, sur le quai, non -loin, des cueilleuses d’immortelles, qui riaient parce qu’elles avaient -seize ans, passaient, se rendant à leur travail, aux cultures étagées -là-bas sur la colline; et le chanteur de la veille, ayant mis à la mode, -dans tout le village, la chanson du conscrit, elles redisaient en chœur -avec des voix fraîches comme la jeunesse: - - Je me suis engagé - Pour l’amour d’une blonde! - C’est pas pour l’anneau d’or - Qu’elle me doit encor, - Mais c’est pour un baiser - Qu’elle m’a refusé!... - -Six mois plus tard, les journaux ont annoncé que l’on considérait le -brick le _Meyfret_ comme perdu corps et biens... - -Pauvre capitaine! Sa mère, qui ne sait pas lire, ne connaît pas encore -le malheur. Nous ne le lui dirons peut-être jamais. Elle pourra espérer -toujours, la bonne vieille! Elle pourra croire son fils prisonnier des -Anglais, pour longtemps sans doute, mais vivant du moins,--toujours -comme dans la chanson: - - Soldats de mon pays, - Ne l’dites pas à ma mère; - Dites-lui bien plutôt - Que je suis à Breslau, - Prisonnier des Anglais, - Qu’elle ne me r’verra jamais! - - - - -LES ÉTRENNES DU PÈRE ZIDORE - -SOUVENIR - -A Léon Bouyer. - - -Je l’avais connu le long des quais, le vieux Zidore, devant les étalages -des bouquinistes. - -Humble employé d’un ministère, il déjeunait d’un croissant et dînait -d’une flûte; mais il achetait des livres, des livres rares, s’il vous -plaît. Pour pas cher, par exemple! Et sa collection était admirable. - -Un jour, il voulut me la montrer. Nous devînmes grands amis. - -Il y a de cela vingt ans. Il en avait alors plus de soixante. - -Dix ans plus tard, il cessa ses visites aux bouquins des quais. -Rhumatisant, catarrheux, perclus, il garda la chambre, vécut entouré de -ses chers livres, n’ayant aucune autre société. Une femme de ménage lui -apportait chaque matin la flûte et le croissant. Il la voyait avec -impatience, s’irritait lorsqu’elle époussetait les piles de livres qui -chancelaient autour de lui et la renvoyait au plus tôt. Il n’aimait -recevoir personne. Les livres lui suffisaient. - -Une fois par an, le 31 décembre ou le 1er janvier, il tolérait ma -visite; il finit même par la désirer, déclarant qu’elle lui manquerait -si je venais à l’oublier. - -Et je ne l’oubliai jamais. - -Cette année, au 1er janvier, je trouvai mon malade singulièrement -«baissé», comme on dit. Déjà, l’année précédente, il se traînait avec -peine d’un angle à l’autre de son étroite chambre, ne quittant son point -d’appui d’une main que lorsqu’il sentait l’autre assurée. - ---Eh bien! père Zidore, je viens vous souhaiter bonne année nouvelle! - ---Ah! c’est vous, mon enfant?... Eh! eh! l’année nouvelle ne sera pas -pour moi. - ---Allons donc, père Zidore!... D’où vous viennent ces idées? - ---Ce ne sont pas des idées; ce sont des choses qu’on sent comme ça! -Voyez-vous, quand les vieux ruminent tout le jour les souvenirs de leur -enfance, c’est signe qu’ils finissent. Et je vais sur ma fin. C’est, -pardine, trop naturel! - -Il retomba lourdement dans son fauteuil, qu’il avait quitté pour me -faire honneur, et me montra une chaise près de lui. - -Je gardais le silence, n’osant l’interroger, craignant d’inquiéter le -brave homme, n’ayant pas pour habitude d’ailleurs de pousser aux -confidences. - -Les gens disent ce qu’ils veulent dire. Si on les aime, c’est une raison -de plus pour respecter leur liberté. - -Il me regarda, me comprit et sourit. - -«Il y a soixante-quinze ans, commença-t-il, ma mère travaillait pour -vivre. Elle cousait, cousait, gagnant à grand’peine notre vie. Mon père, -sous-lieutenant dans les armées du grand empereur, était mort à -l’ennemi. - -«J’avais sept ans; je fis une grave maladie. - -«Ma mère me crut perdu. Le médecin aussi. La crise passa, mais je -demeurai si faible qu’on continua à me croire mourant: - ---Que lui donner? dit ma mère. - ---Tout ce qui lui fera plaisir! dit le médecin. - -«Ma mère avait cru parler de ma nourriture. Je me fis fort de sa -question et de la réponse du docteur pour exiger un joujou. Trop pauvre, -ma mère, au jour de l’an, me donnait des «étrennes utiles»: des bas, des -souliers ou une paire de manches de lustrine. Je demandai cette fois un -pantin à musique! - -«Ma mère travailla nuit et jour; je la voyais, de mon petit lit, mettre -en hâte points sur points; je voyais sauter sous ses doigts une agile -étincelle qui était l’aiguille, et qui m’amusait! Les enfants sont -égoïstes. Ils ne savent pas ce que coûte à leur mère chacune de leurs -joies...--Après cela, ajouta le père Zidore en manière de réflexion, les -hommes eux-mêmes jouissent bien chaque jour de toutes les merveilles de -l’industrie, de la science, sans songer aux souffrances, aux morts -qu’elles coûtent. C’est comme ça. - -Le père Zidore eut une quinte de toux qui l’interrompit longtemps. Il -reprit: - ---Les robes de belles dames que cousait ma mère me donnaient seulement -une plus grande envie d’avoir mon pantin. Il serait habillé de satin... -blanc et rose..., avec des dentelles pour collerette..., un joli bâton -rouge pour le prendre; et, en le faisant tourner au bout de ce bâton, on -entendrait chanter la musiquette qui serait dedans. - -«Alors je battais des mains de plaisir... Les yeux de ma mère se -tournaient vers moi; et plus vite, plus vite, la petite aiguille -sautait, plongeait dans la soie des belles robes, y disparaissait pour -sortir un peu plus loin, tirant son fil de soie après elle, et toujours -recommençait, en jetant sous les doigts de ma mère une petite étincelle -qui me semblait de la gaieté... Et ma mère pleurait. - -«Enfin je l’eus, mon pantin à musique! C’étaient mes premières -étrennes... Et je n’en ai jamais eu d’autres. - -«Ma mère me l’apporta pour le 1er janvier. J’étais couché, enveloppé de -couvertures, sur un fauteuil que nous avions, le même où me voilà -encore. Dès le palier, ma mère se mit à faire tourner le pantin au bout -de sa hampe, et j’entendis, comme dans un rêve, la musiquette métallique -de ce pantin tant désiré... Il avait deux airs: une valse lente, et puis -un air gai, très vif, qui alternaient. - -«Vous savez comment se produisent ces sons? La hampe du pantin est fixée -dans l’axe d’une roue qui met en mouvement un rouleau de cuivre criblé, -hérissé de petites pointes d’acier. Chacune de ces pointes, à mesure que -le rouleau tourne, soulève une dent d’une sorte de peigne de métal qui -est un clavier. La vibration de chaque dent donne une note. - -«Et cela fait une musiquette grêle, grêle, menue, aigrelette, qui a -toujours, même dans les airs mélancoliques, quelque chose de brusque et -de sautillant. - -«Ma mère entra, faisant toujours tourner le pantin. Je tendis les bras, -soulevé par l’extase, et, tout le jour et toute la nuit, il me répéta, -mon pantin rose, ses deux éternelles chansons, la triste et la gaie, -passant de l’une à l’autre sans trop de difficulté, après un petit -silence pourtant, durant lequel on entendait dans sa poitrine rebondie -un bruit de mécanique qui se prépare à bien s’appliquer: _Cric! crac! -brum!_ «Il tousse, maman! il se mouche! criais-je, comme Monsieur le -curé avant le sermon!» - -Et le père Zidore toussait aussi, mais longtemps, longtemps! La quinte -violemment secouait le fragile corps du vieillard. Puis il se remettait -à conter, avec lenteur quoique avec abondance, revoyant comme dans un -rêve de fièvre toutes les choses dont il parlait: - ---«Je couchais avec mon pantin, et mon pantin mangeait avec moi. - -«Il avait l’air d’un œuf d’autruche qu’on aurait habillé; son -justaucorps dentelé était mi-parti blanc et rose. Son bonnet de folie, -de même. Sa collerette était de dentelles. Il avait des pendants -d’oreilles et des cheveux blonds, frisottés, et une petite figure -souriante, rose et blanche comme un dessus de boîte de baptême. - -«Quand il tournait, le bas de sa robe dentelée s’élargissait autour de -lui comme une jupe de danseuse, et il avait l’air de pencher la tête en -souriant de bonheur... - -«Je guérissais lentement; et le pantin, bien soigné, couchait maintenant -dans une boîte, sur les débris de soie et de velours que rejetait ma -mère en cousant les robes des belles dames. - -«Il charma les heures de ma convalescence. - -«Puis, ma mère l’enferma dans son armoire, avec ses pauvres objets -précieux, avec la chaîne et la montre d’argent de mon père et le collier -de chaînette d’or qui lui venait de sa mère à elle. - -«Il était si beau, mon pantin! Il fallait le conserver! Il avait coûté -si cher! Et puis, je l’aimais tant! Le voir un moment devint une -récompense pour laquelle je savais tout souffrir. Pour l’entendre, le -soir, en m’endormant, je savais être sage tout un jour, réciter ma fable -sans faute et réciter aussi, d’un air capable, toute ma table de -Pythagore. - -«Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais ma vie comme copiste chez -un notaire. Je laissais religieusement le pantin chéri dormir dans -l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et la montre d’argent. - -«Je me mariai. J’eus un fils... car j’ai eu un fils, mon enfant!...--dit -le père Zidore en me regardant d’un œil qui devenait trouble. - -«Il dormait, mon fils, dans le berceau où j’avais dormi sous le regard -de ma mère. Il y resta peu de temps; il mourut à l’âge des anges; et sa -mère, peu de temps après, mourut aussi. - -«Le soir, dans notre bon temps, en rentrant du travail, je retrouvais ma -femme, la petite mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous -aider à vivre. Et je prenais le pantin rose; je l’élevais au-dessus du -berceau. Mon enfant tendait les bras et riait, riait, et mettait aussi -ses petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il eût voulu s’envoler -pour saisir le pantin rose dont la jupe flottait bouffante... et dont la -petite âme chantait, gaie ou triste tour à tour: _Cric! crac! brum! -frum!_ «Il tousse, petit, l’entends-tu? Il se mouche! comme Monsieur le -curé quand il va prêcher!» - -«La jeune mère riait aux éclats... Et j’enfermais le pantin bien -soigneusement lorsque le petit, fatigué de le désirer, s’endormait -enfin, rêvant d’un pays où les petits enfants font tourner eux-mêmes les -pantins roses... sans les casser! - -«_Brum! brum! cric! crac!_» - -Le père Zidore cessa de parler. Son regard nageait dans un vague -indéfini. - -Il se leva, appuyé des deux mains aux piles de livres chancelantes, fit -quelques pas de l’une à l’autre, ouvrit une armoire... - ---Le voilà! dit-il. - -Et, lourdement, élevant le pantin rose dans sa main droite, il me le -montra. - -Il était rose et blanc; fraîche, toute fraîche, sa jupe dentelée, comme -si elle sortait de chez le faiseur; fraîche comme une rose du printemps, -la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze ans bien sonnés. _Eh! eh! -cric! crac! brum!_ Il se mit à tourner, à tourner comme un fou, penchant -sa petite tête qui souriait de bonheur, avec des joues roses, roses, des -joues d’enfant à l’âge des anges, et de petits cheveux blonds, tout -frisottés, qui vibraient au vent de la danse! - ---Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes du petit Zidore... et -celles de mon fils, _eh! eh! cric! crac! brum!_ Lui non plus n’en a -jamais eu d’autres... Tenez, ça me fatigue; faites-le tourner vous-même, -mon fils... parce que je veux l’entendre. - -Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris qu’il fallait lui obéir, -qu’il voulait revoir sa vie au son de la musiquette. - -Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il tournât bien librement. - -Et je le regardais; et je regardais aussi le père Zidore, tout ridé, -lui, courbé, chevrotant, cassé, tremblotant, la peau jaunie, le crâne -dénudé, vieux, vieux, vieux! O jeunesse imbécile des objets! Le pantin -tournait impassiblement, souriant, rose, frais, jeune, enfantin... Et -quand je m’arrêtais: «Encore!» suppliait le vieillard, tendant les bras -d’un mouvement machinal, comme autrefois lorsqu’il était au berceau et -que sa mère voulait l’endormir. _Cric! crac! brum!_ la mécanique -toussait, et la valse de reprendre encore... Ah! que c’était triste! - -Un vieil air--qu’on entendait souvent autrefois--a le don de rappeler -plus vivement qu’aucune parole au monde l’instant de la vie où on -l’entendait... Ici, ce n’était pas l’air seulement que retrouvait le -père Zidore, c’était la même voix, la petite voix métallique, sans aucun -changement de ton ni même d’inflexion, avec toute sa jeunesse de -mécanique bien conservée dans l’armoire à linge, comme le parfum d’un -sachet... _Cric! crac! brum!_ - -Le père Zidore murmura: «Maman!» puis il ajouta deux noms... le nom de -sa femme et un autre petit nom de baptême... Et là, sous mes yeux, -tandis qu’à sa prière je faisais tourner le pantin, _cric! crac! -brum!_... le père Zidore expira, le premier jour de l’année. - -Quand je posai enfin la poupée sur la table chargée de livres, je -croyais le père Zidore endormi; j’ouvris en silence un des vieux livres -qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père Zidore dormait en effet, -mais il ne s’éveilla plus. Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il -d’un pays où les enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses sans -les casser. - -Le père Zidore a laissé, par testament daté du 1er janvier, jour de sa -mort, ses livres à la bibliothèque de sa ville natale, et à moi, par une -clause expresse, il a légué son pantin! Il savait, le père Zidore, que -je crois à l’âme des pantins roses et que j’aimerais celui-ci. - -Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans une armoire vitrée. A -travers les vitres, il me regarde en souriant; toujours, éternellement -jeune et gai; mais je ne le fais plus tourner jamais, parce que sa -musiquette métallique me donnerait envie de pleurer. - - - - -LA LETTRE - -A François Tiranty. - - -Un soir, en 186..., à la brasserie, j’écoutais mon ami Jules, étudiant -comme moi, grand causeur, buveur infatigable, homme de beaucoup -d’imagination; je l’écoutais sans mot dire. Il parlait... - ---«Il y a, me disait-il, il y a dans tous les hommes un israélite qui -attend un _Messie_. - -«Pour moi, quand on frappe à ma porte, je tressaille. Quand il tonne, je -suis tenté d’ouvrir les fenêtres. Ces trois mots: «_Qui est là?_» sont -pour moi gros d’espérance; je les prononce avec émotion: _Qui est là?_ -Peut-être est-ce le _Messie_ ou le _message_ attendu. En présence de -quelle figure vais-je me trouver, quand j’aurai ouvert ma porte? -L’inconnu tient ma curiosité en haleine. L’idéal que je rêve peut venir -à moi d’un moment à l’autre, ou m’envoyer quelque chose de lui; sous -quelle forme? je l’ignore. - -«Il y a, dans le corridor de ma maison, une boîte aux lettres que je -fouille plusieurs fois par jour, croyant chaque fois y trouver une -nouvelle importante. - -«On espère bien davantage de l’inconnu, au mois de mai, car tout -reverdit; la vie recommence; l’illusion universelle se renouvelle et... -c’est à en rire, mais vraiment je suis tenté quelquefois de regarder si -l’hirondelle qui passe devant ma fenêtre, à portée de la main, avec un -petit cri léger; si le moineau franc qui saute sur mon balcon, tournant -sa tête d’espiègle pour me regarder du coin de l’œil; si le ramier qui -se pose sur l’arbre du jardin, ne portent pas un ruban de soie autour du -cou ou autour de l’aile, et, attachée au ruban, la lettre que -j’attends... - -«Je ris alors de mon illusion éternelle, comme j’en pleure quelquefois! - -«Hier, j’étais sorti, le soir, pour me promener à l’aventure dans Paris. -Rien n’excite à l’espérance infinie comme d’errer dans la ville immense -où je sais que tout existe, toutes les gloires, toutes les merveilles, -toutes les beautés et tous les amours; et il me semble toujours que je -ne rentrerai pas chez moi, dans ma chambre maussade, sans avoir -rencontré ce je ne sais quoi que j’aime d’avance, et que j’appelle. - -«J’étais sorti après mon dîner; il était six heures. En passant le long -de la grille du Luxembourg, à l’endroit où des touffes de lilas passent -à travers les barreaux, j’avais regardé une femme, une femme en toilette -claire; j’avais fixé sur elle ce regard interrogateur et amoureux que je -jette parfois autour de moi comme un homme arrivé avant l’heure au lieu -d’un rendez-vous. Elle avait souri d’un air de connaissance. - -«Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle, j’avais regardé un -charmeur d’oiseaux qui donnait à manger aux moineaux et aux ramiers du -jardin, pendant que les premières hirondelles rasaient la terre en -criant. - -«Après cela, j’avais perdu de vue la jeune femme; je croyais la -retrouver dans toutes celles qui passaient, jeunes et belles, en -toilettes claires; et, après chaque déception, l’espoir me reprenait, -plus vif, de la revoir. Le crépuscule était venu, tiède; puis, la nuit. -Il me semblait que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver ce soir -même. Pourquoi ce soir? Je ne savais, mais je le croyais. Il était dix -heures. Quand onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi. J’attendais -toujours... Si tard?... Oui; une lettre encore pouvait m’être arrivée. - -«J’ouvris la boîte aux lettres qui _attend toujours_, dans le corridor -de ma maison. La lettre y était! Qu’elle fût de la personne de tout à -l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant, entre cette -personne et cette lettre, je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport. - -«A peine l’ayant touchée, je compris que c’était d’_Elle_. La lettre -était si élégante! si lisse! si parfumée! que dans l’ombre je le -compris. J’aurais voulu la lire tout de suite; mais j’étais dans -l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le seuil de la porte, -j’entrevis l’écriture de l’enveloppe, fine, claire, pure, _inconnue_. -Mon esprit, pourtant, l’avait déjà vue; et il me sembla que déjà une -fois (je ne sais pas _où_) j’avais tenu ainsi cette lettre, la même, -essayant de reconnaître l’écriture à la lueur du gaz de la rue. - -«Je rentrai précipitamment. Je montai chez moi, très vite, très vite; -j’étais essoufflé; je tenais la lettre entre le pouce et l’index, comme -on tient un _papillon_, tremblant de le froisser ou de le laisser -envoler. Mon sang battait au bout de mes doigts, contre la lettre; il me -semblait que tout mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais -appuyé contre une poitrine blanche, ferme et inerte. Pourquoi _celle_ -qui venait à moi ne répondait-elle pas à mon émotion? car je -m’apercevais que mon _messie_ était l’_éternel féminin_, et j’avais bien -reconnu une écriture de femme. - -«A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais entré dans ma chambre. -J’avais allumé la bougie. Je respirais; je m’étais débarrassé de mon -pardessus; j’avais mis mes pantoufles, je m’étais assis dans mon -fauteuil le plus large; enfin, je m’étais mis bien à mon aise, pour -jouir, sans que rien de la réalité me gênât dans mon bonheur idéal. La -lettre, je l’avais posée sur ma table, n’osant pas encore l’ouvrir. Un -seul mot de la suscription attirait mon regard; c’était mon prénom -_Jules_, écrit plus petit que mon nom;--je tremblais de déchirer -l’enveloppe. - -«Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent les voix chères de ceux -qui les ont écrites. Il y a au-dessus des mots comme de subtiles notes -de musique qui reproduisent l’accent et les inflexions de la voix -connue. Quelqu’un lit en vous avec les intonations claires, précises, -réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre que vous vous lisez. -Si vous la lisez à voix haute, le charme s’en va, car vous parlez plus -haut que l’_être_ qui parle en vous, et qui est l’_absent_ lui-même, et -vous étouffez sa voix. - -«Je regardais mon prénom, et une voix le prononçait en moi. Elle ne -ressemblait à aucune de celles que je chéris, mortes ou vivantes. Quelle -douce musique! quelles inflexions suaves dans les deux syllabes qui -forment mon prénom! quelle tendresse voilée et profonde! quelle passion -dévouée! c’était puissant et nouveau. Ma fenêtre était ouverte; l’azur -noir bleuissait; le vent doux m’apportait du jardin des parfums et des -plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent. - -«J’avais déchiré l’enveloppe; je lisais. La voix parlait en moi -mystérieuse et pleine d’âme. Un bonheur infini me venait de cette lettre -et passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait mes yeux, et -m’arrivait aussi du ciel profond, et du jardin, par la croisée ouverte; -et toute cette grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon cœur qui -se gonflait; j’étais prêt à fondre en larmes. - -«Que cette lettre fût une réponse, cela ne m’étonnait pas. Je n’avais -écrit à personne, mais mon regard avait parlé si souvent à l’_inconnue_; -mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul, prononcé tant de mots -emportés du vent,--qu’il n’était point surprenant que mes paroles ou mes -regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue répondait. Qui -était-elle?--je ne savais. J’avais sans doute un peu de fièvre, car tout -cela me semblait très naturel. - -«Oh! le nom charmant qui signait la lettre! le nom rare et presque -jamais entendu! le nom imprévu, idéal!... j’étouffais de plaisir; c’en -était trop; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en assurer. Je relus -l’adresse de ma lettre. Je la relus à voix haute, pour la bien entendre. -A peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et pleine d’âme et de -passion qui tout à l’heure chuchotait en moi, se tut; le charme était -rompu et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces mots: «_... pour -remettre s. v. p. à Monsieur Anatole...!_»-- - - - - -LE RETOUR DES CLOCHES - -A Charles de Pomairols. - - -Nous étions cinq petits amis et nous habitions des enclos voisins, sur -les dernières pentes de la grande colline violette au pied de laquelle -est bâtie Toulon, la ville de guerre. - -Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus les toits rouges de -la ville, la rade;--par-delà la rade, les vertes collines de -Saint-Mandrier--et, par-delà les collines, l’immense mer toute bleue, -éternellement changeante et toujours pareille à elle-même. - -Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne nous quittions guère. Le -plus grand, Léon, avait douze ans; Paul, le plus petit (c’était moi), en -avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour, un vrai tambour que nous -suivions partout d’un air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un -drapeau; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite, armés de sabres de -bois, et Paul venait le dernier, toujours, et ne portant jamais rien que -ses pensées... - -Elles étaient lourdes, car tous les jours le petit Paul découvrait un -peu du vaste monde, et, de plus--honni soit qui mal y pense--le petit -Paul était amoureux. - -Il aimait--oui, vraiment--la grande sœur de Tiennet; un petit nigaud, ce -Tiennet, le fada de la bande, à qui l’on faisait croire des choses... -oh! des choses!... Figurez-vous que ce bêta croyait que le _Petit -Chaperon rouge_ est une histoire arrivée! Si c’est possible, à neuf ans! - -La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous appelions Liseron. Elle -avait près de quinze ans. Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait. -Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait. Elle venait, deux -fois par jour, à l’heure des repas, appeler son frère dans les ravins où -nous nous égarions, au fond des forêts de romarins où nous nous croyions -perdus, parmi les rochers où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba. - -Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour de Léon la guidait... -Elle accourait, criant de sa jolie voix: «Tiennet! Tiennet-et-et!» - -Alors, chut, silence! le tambour devenait muet. Nous nous glissions, -invisiblement, au plus épais des fourrés. Nous nous couchions dans le -thym qui, écrasé, sentait bon. Et, quand la voix s’éloignait: -«Tiennet-et-et!» Aussitôt: ran tan plan! le tambour semblait dire: «Ah! -la sotte qui n’a pas su nous trouver!» Le drapeau s’élevait à bout de -bras, par-dessus les cimes des romarins, et quand la chercheuse arrivait -enfin, tous ensemble, avec un grand cri, nous nous précipitions vers -elle, suspendus à ses robes, à ses bras, à son cou... Et Paul, étant le -plus petit, était toujours embrassé. C’est pourquoi il aimait Lison. - -Tous les autres aussi l’aimaient. - - * - - * * - -Le Vendredi-saint de cette année-là, Tiennet ne vint pas jouer, et Léon -dut laisser à la maison son tambour. - ---Maman, déclara-t-il, m’a dit comme ça: «Les cloches sont parties. Tu -auras ton tambour demain.» - -Cette assimilation des tambours et des cloches nous donna fort à penser -et nous ne parlâmes plus d’autre chose. - -Toutes les cloches de France étaient parties pour Rome. On ne les -entendrait plus que le lendemain, à midi. Elles reviendraient dès le -matin, car la route est longue; mais comment reviendraient-elles? -Comment?... Par le grand chemin du ciel. Elles auraient des ailes pour -la circonstance. Pourrait-on les voir? Peut-être, s’il ne leur prenait -pas fantaisie de monter trop haut dans l’espace, hors de vue, ou de -passer trop loin, là-bas, au-dessus de la pleine mer. - ---Eh bien! mes amis, dit Léon d’un air capable, tout ça, c’est des -contes, comme le _Petit Chaperon rouge_. Ça n’est pas arrivé. - -Nous nous en doutions un peu, et pourtant tout notre petit monde se mit -à réfléchir d’un air d’ennui. Tous et Léon lui-même semblaient déçus et -déconcertés. Je n’oublierai jamais l’air malheureux, désœuvré, de ce -grand Léon, tandis qu’il nous instruisait. On voyait bien qu’il lui -manquait quelque chose. C’était, j’imagine, son tambour. - ---«Les cloches, mes amis,--poursuivait-il, le bras tendu, l’index -rigide,--sont là-bas, dans les clochers. Seulement, elles ne sonnent -pas. Et l’on vient vous raconter qu’elles sont parties pour Rome! Papa -m’a dit: - ---Il n’y a que les imbéciles pour croire ça. - -«Même maman a répondu: - ---Tu as tort, les petits enfants n’ont pas besoin d’en savoir si long. - -«C’est alors qu’elle m’a pris mon tambour. Il n’est pas à Rome. Les -cloches non plus. Voilà.» - -Nous étions convaincus, froidement, et un peu tristes de connaître la -vérité. Comment secouer cette mélancolie? Il fallait inventer un jeu. -Voici ce que nous imaginâmes. Chacun disant son mot tour à tour,--puis -tous parlant à la fois, le projet que voici se trouva finalement arrêté: - -Puisque nous étions savants, nous nous amuserions de l’ignorance et de -la sottise de Tiennet. Nous l’emmènerions, le lendemain matin, tout en -haut de la colline, et nous ferions semblant de voir les cloches passer -dans le ciel. Lui, il ne les verrait pas, puisqu’elles étaient toutes -dans les clochers; et ce serait très drôle. Nos vacances de Pâques -allaient donc être bien employées. - -Léon se chargea d’aller prendre Tiennet chez lui le lendemain matin, et -nous nous séparâmes pleins de songes, nous demandant quelle figure -ferait notre petit camarade, au sommet de la grande colline. Une chose -encore nous attristait un peu: c’est que Lison, depuis deux jours, -n’était pas venue nous appeler. Cela, d’ailleurs, arrivait quelquefois, -et c’était bien naturel aujourd’hui, puisque Tiennet, à cause sans doute -du Vendredi-saint, était resté à sa maison, comme le tambour. - - * - - * * - -Le lendemain matin eut lieu l’ascension. Nous prîmes tous les cinq la -route du génie militaire. Léon avait son tambour, mais les baguettes -dormaient sur sa poitrine, fixées au baudrier. Sa mère lui avait -recommandé de ne jouer des baguettes qu’après le retour des cloches. -Pierre tenait son drapeau enroulé autour de la hampe et incliné vers la -terre. Et nous hâtions tous le pas, essoufflés, à la suite du grand -Léon, et nos petites mains cherchaient de temps en temps, lorsque la -pente était trop raide, un point d’appui sur nos petits genoux. - -Arrivés à mi-côte: «Halte!» commanda Léon. Nous nous assîmes et -commençâmes à causer, contents d’un peu de repos, réjouis à l’idée de -nous moquer de la crédulité de Tiennet. - ---Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à coup, viendra te chercher -aujourd’hui? - -La réponse que fit Tiennet nous plongea tous dans un grand trouble. Non, -Lison ne viendrait pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade. -Depuis trois jours elle était couchée. - ---Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait mourir, acheva Tiennet -d’un air grave. Maman m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise, -il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et moi je suis venu bien -volontiers parce que j’ai entendu dire une chose: quand on peut voir -passer les cloches dans le ciel, si l’on pense bien vite un vœu, le bon -Dieu fait arriver ce qu’on lui demande... Alors, vous comprenez, -n’est-ce pas? pour Lison, il faut que je voie les cloches! - -Il y eut un long silence. - ---«C’est comme pour les étoiles filantes,» dit enfin le petit Pierre. Et -Frédéric continua:--«Si on demande une chose au bon Dieu avant que -l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que vous voulez.» - ---Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta:--Il faut que je voie -les cloches! - ---Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça n’y fait rien. Pour -Liseron, c’est la même chose. - -Il avait raison, Paul: Nous faisions tous le même vœu. - -Il y eut encore un très long silence. Quelque chose de grand -bouleversait nos petits cœurs. C’était doux, triste et confus. C’était -notre amour pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent, jolie -et vivante, l’entendre encore nous appeler dans l’écho de la montagne, -l’embrasser encore, la perdre et la retrouver dans nos immenses forêts -de romarins plus hauts que nos têtes! Quelle idée nous faisions-nous de -la mort de Lise? Nous savions seulement que ce serait ne plus la revoir. -Nous n’acceptions pas cela. Et comment être sûrs qu’elle ne mourrait -pas? Ah! si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches! Si l’un de -nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant les petits nuages du ciel -comme des hirondelles ou des goélands! Et pourquoi non? Nos pères n’y -croyaient pas, au voyage des cloches par le chemin des oiseaux, mais nos -mères nous l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles qui avaient -raison? Nous voulions tant être consolés! - -Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle, informulées, plaintives, -comme enveloppées dans le touchant désir qui leur donnait naissance. -Nous l’aimions tant, la grande Lise! Par amour pour elle, nous étions -malheureux de ne pas croire aux cloches qui volent... Après tout, elles -volaient, peut-être! Pourquoi pas?... Pas toutes, si vous voulez, mais -quelques-unes... Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers, mais -celles de Paris, qui sait?... En tout cas, personne ne songeait plus à -se moquer du pauvre Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On voulait -seulement savoir que Lise ne mourrait pas. - - * - - * * - -Maintenant nous étions arrivés sur le sommet nu et pierreux de la -colline. Le tambour et le drapeau furent posés à terre, et nous -regardâmes autour de nous. C’était si large, tout le pays vu de là-haut, -les collines et les plaines, et toute la mer et tout le ciel--que nous -eûmes un peu peur. - -Mais nous étions cinq, bien armés; et, en abaissant les yeux, nous -apercevions, au bas de la colline, le toit rassurant de nos maisons, -nous reconnaissions nos terrasses, et même, sur les terrasses, les gens -qui passaient... «Là, c’est papa, oui, j’en suis sûr; là, c’est -grand’mère!»... Hélas, sur la terrasse de Tiennet, il n’y avait -personne. La chambre de Lise n’avait pas même ouvert ses fenêtres, par -ce beau matin de Pâques fleuries. Et alors, sans nous rien dire, tous -ensemble, nous quittâmes sa maison des yeux, pour regarder dans le ciel, -et y chercher notre espérance. - -Ceux qui n’ont pas ainsi cherché, tout enfants, durant une heure, dans -l’infini d’un ciel semé de petits nuages, à voir passer une forme ailée -qui doit apporter la promesse d’un bonheur, ne sauront jamais combien le -désert bleu est vaste, et combien d’ailes et d’atomes y voltigent, le -rayant sans cesse de zigzags et de caprices inattendus. - -Les nuages, par bonheur, cachaient de temps en temps le soleil. Tout de -même, nos yeux nous faisaient mal à force de regarder la trop vive -lumière. Et quand nous les reportions à terre, on voyait, sans -comprendre pourquoi, de petites ombres bizarres. - -A chaque instant nos cœurs bondissaient... Tantôt c’était une mouche -qui, passant à portée de notre main, nous avait fait l’effet d’une -cloche lointaine volant tout au fond du ciel, perdue tout là-bas -par-dessus la mer; tantôt c’était un moineau de toiture qui, -tranquillement, vaquait à ses affaires. Beaucoup de mouettes nous -trompaient, indistinctes là-bas, tout là-bas, du côté des îles d’Hyères, -près d’un certain rocher où elles font leurs nids. Il y avait aussi dans -l’air beaucoup de choses sans nom, qui flottaient... des bribes de -laine, laissées par les moutons aux griffes des genêts épineux et que le -vent avait ramassées; toutes sortes de riens légers, pareils à des fils -de la Vierge; des brins de plumes, des débris subtils qui échappent aux -mains des travailleuses, et qui se mettent, soulevés par une brise, à -voyager deci, delà, dans le ciel, comme de petits êtres, suivis parfois -par un oiseau trompé... - -Nous regardions vers l’Orient, vers Rome et vers Jérusalem. Les -hirondelles, nous le savions, viennent de par là, les martinets, les -ramiers voyageurs, tous les êtres migrateurs en qui cette saison d’avril -fait éclore un désir de changement... - -Et en nous aussi était un désir de fuite et de vol, un élan vers -l’espace libre, un rêve de planer. Quelque chose en nous se soulevait, -comme une aile captive, inutile... Et c’était l’amour. C’était la prière -et la tendresse. Comme elles sont au cœur des hommes, elles étaient déjà -en nous, renaissantes, impérissables... - - * - - * * - ---En voilà une! je l’ai vue! - -Il avait vu une cloche, le petit Paul! Oui, avec les yeux de son désir, -avec les yeux de son amour, il l’avait vue. - ---En es-tu sûr? cria Tiennet, un peu pâle. - ---Oui, oui! - -Il n’en était pas sûr, oh! non. Mais il croyait qu’ayant cru en voir -une, il pouvait dire: je l’ai vue! - -Qui saurait expliquer où commença son tendre mensonge d’enfant? C’est à -lui-même qu’il mentit d’abord, avec l’espoir de tromper Tiennet, non -plus pour se moquer de lui, mais tout au contraire pour le consoler. -Enfin, pourquoi ne pas le dire? il espérait bien un peu tromper aussi le -bon Dieu... Oh! l’insaisissable tendresse! - -Tous les yeux écarquillés cherchèrent au ciel le point fuyant, la petite -et furtive raie sombre que Paul avait désignée du doigt. - -Le sceptique Léon la revit le premier: - ---Là, là! oui, là, je la vois! - -Il y avait tant de petits nuages capricieux, dans le ciel d’avril! Tous -les yeux éblouis, fatigués, se rouvrirent ardemment. - -Que vous dirai-je de plus? L’un après l’autre ou l’un par l’autre, nous -la vîmes tous, la cloche aux grandes ailes, qui nous apportait la santé -de Lise, et le bon Dieu des enfants fit semblant de nous croire. Il est -certain qu’il se mit à sourire, puisque Lison revint quelques jours plus -tard nous appeler encore, avec sa jolie voix, dans l’écho de la -montagne. - -Quand nous descendîmes, ce Samedi-saint, la pente de la grande colline -au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville terrible aux bruyants -arsenaux, le tambour de Léon battait joyeusement, notre drapeau déroulé -flottait avec gaieté; les sabres de bois jetaient des éclairs... Et -petit Paul, chargé de ses pensées, répétait à Tiennet, d’un air de défi: - ---Que quelqu’un vienne nous dire que nous ne les avons pas vues!... Et -il verra! - - - - -QUINZE AOUT ET QUATORZE JUILLET - - ---«Autrefois», me dit Darbous d’un ton mélancolique, en plaquant une -truellée de ciment au fond d’un trou qu’il a ouvert dans mon mur, pour y -sceller le double support d’une cloche, «autrefois... c’était le 15 -août!» - -Ces paroles, qui font suite à la pensée la plus secrète de Darbous, me -semblent étranges; mais, de lui, rien ne m’étonne, et «je laisse venir». - -_Darbous_ est un mot qui signifie: _taupe_; c’est le sobriquet provençal -de mon maçon. Darbous soutient avec moi des conversations à perte de vue -sur les plus graves sujets. Il a des façons très originales de -considérer les choses, et je l’écoute toujours avec un infini plaisir. - ---Est-ce que votre femme, Darbous, s’appelle Marie? - ---Oh! ce n’est pas ça, monsieur; et si je parle du 15 août, c’est que -nous y voici, et je dis que le 15 août, c’était le 14 juillet de -l’Empereur. - ---Il y a une grande différence entre les deux dates, Darbous, puisque le -14 juillet, c’est la fête de la République--entendez-vous?--de la -liberté! - -Darbous laisse tomber sa truelle dans l’auge vide, lève sur moi un -regard oblique, prend dans sa boîte en écorce de châtaignier une grosse -pincée de tabac, et dit: - ---Alors, vous y croyez, vous, à la liberté? - -J’entrevois dans ces quelques mots des profondeurs incalculables, et, -bien vite, curieusement, je m’apprête à jeter la sonde dans ce néant qui -m’est apparu. - ---Tout ça, fait-il en reprenant sa truelle, tout ça, _c’est la même -chose un autre jour!_... Voilà mes opinions. Aussi, moi, les jours de -fête, je travaille, si les patrons veulent. J’en suis guéri, monsieur, -de faire la fête avec le monde... Il y a longtemps que j’en suis guéri! - ---Et depuis quand, Darbous? - ---Depuis la première fête du 14 juillet qui a été en France! - ---Et pourquoi, Darbous, en êtes-vous guéri? - ---Pourquoi? Parce qu’il m’est arrivé, le jour de cette première fois, un -«tour du diable», un tour à devenir fou! Alors j’ai juré de laisser la -France faire toute seule la fête du 14 juillet, qui est le 15 août de la -République. - ---Ah! vous avez juré, Darbous, de laisser la France faire ses fêtes -toute seule? - ---Oui, monsieur! Et depuis--voilà bien des années!--je me suis tenu ma -promesse! - - * - - * * - -Darbous s’est tu. Il y a un silence très long. J’espère que l’histoire -va suivre d’elle-même: elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur une -échelle double, donne «un coup de niveau» afin de poser bien droit ses -supports de cloche. Alors, je prends mon parti: - ---Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous, qui ait pu vous décider à -ne plus prendre aucune part aux réjouissances publiques? - -Darbous devine que je le plaisante un peu, et, sans lâcher son niveau, -il tourne vers moi la tête, et, clignant de l’œil: - ---Vous parlez bien, monsieur! vous parlez comme une affiche... Moi, je -ne sais pas lire, mais on m’en a lu plusieurs!... - -Il me parlait presque tout bas; il s’interrompt, change de ton, et, sans -transition, d’une voix d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre, -un _bambino_ en train de jouer avec mes chiens: «Dè mortiè!» Et tandis -qu’avec une lenteur merveilleuse le manœuvre gâche du mortier, Darbous, -assis sur la haute plate-forme de l’échelle double, raconte: - ---Depuis quelques jours, mon père me répétait: «Tu devrais bien brûler -ces broussailles, pour nous en débarrasser!»... Il faut vous dire, -monsieur, que nous demeurons tout en haut du village, près des ruines du -château, tenez, là-bas, regardez! - -Il me désigne du doigt sa maison--plantée presque au sommet du cône qui -domine toute la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le vieux -village de la Garde. - ---Elle s’aperçoit de loin, celle-là! - ---Pour mon malheur! comme vous allez voir!... Donc, je répondais à mon -père: «Dans quatre jours c’est le 14 juillet; toutes ces saletés de -méchantes broussailles, je les brûlerai ce jour-là et même la veille. -Nous serons, comme ça, les premiers à faire «un peu d’illuminations.» - ---C’était une bonne idée, Darbous. - ---De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais pas avoir! Le 14 juillet -arrive, j’avais fait un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien, -pleine de piquants... j’y avais ajouté une vieille chaise cassée, deux -ou trois caisses pourries... un peu de paille... et zou, une -allumette!... Le feu part... Ça se met à brûler sur un emplacement vide -devant la maison... C’était un peu avant la nuit; et nous, assis à -table, près de notre porte, nous commençons à manger la soupe, bien -contents de ce feu de joie, qui nous débarrassait enfin de toutes nos -balayures! - ---Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas faire un souvenir triste? - ---Attendez, monsieur!... Tout à coup un voisin, en courant, arrive, qui -nous dit:--«Où est le feu?--Le feu, gros animal, il te crève les -yeux!--Pas celui-là, l’autre!--Nous n’en avons point d’autre!--Alors, -dit-il, ça va bien, quoique ça soit une idée drôle, de s’asseoir pour -dîner devant un si gros feu, en plein mitan de juillet!...» Voilà qu’à -ce moment j’entends le tambour... ran, pan, tan! ran, pan, tan! et je -criai: «Ah! bon! voilà la fête qui commence!»--«La fête! Ah bien oui, la -fête! C’est le tambour qui annonce partout que vous avez, par accident, -mis le feu chez vous! Écoutez maintenant la cloche!...» La cloche -sonnait, le tambour battait. C’était le tocsin et le rappel, et voilà -que, par la petite rue qui monte vers notre maison, étroite et droite -comme cette échelle-ci, je vois venir contre nous _un magasin de monde_, -tout un régiment! avec des cruches, des seaux, des arrosoirs, tout le -tremblement, et enfin la pompe!... Ceux de la queue, oui, monsieur! -traînaient la pompe, qui était toute neuve, et ceux de la tête, avec -leurs casseroles, apportaient l’eau!... Oh! ils étaient bien cent -cinquante, avec des gamins qui _suivaient devant_, et qui criaient: -«Darbous a mis feu! Darbous a mis feu!...» Moi, voyant venir ce -spectacle, je me lève de table pour mourir de rire à mon aise! J’étais -si jeune, alors! Mais en me voyant rire, tous ces gens-là, femmes et -hommes, malcontents d’avoir été dérangés au bon moment du dîner, -s’entraînèrent à m’injurier! Mon père veut leur expliquer: on ne le -laisse pas ouvrir deux fois la bouche! Et tout le village, monsieur, a -passé devant moi à la file, qui secouant son arrosoir, de colère, qui -son pot-à-eau, qui sa cruche, en me criant mille sottises, des sottises -à faire trembler, ce qui ne m’empêchait pas de rire: c’était bien tout -le contraire!... Par malheur, Monsieur le maire qui est médecin, et qui -était parti dans sa voiture pour voir ses malades, en entendant la -cloche et le tambour, au galop revint au village, et là il entend dire -que j’ai comploté, moi, pechère! une mauvaise farce!... Alors, le garde -me vient dessus, avec son tambour, et veut à toute force m’emmener en -prison! oui, en prison, monsieur, un treize de juillet!... Il fallut -faire de la défense, avec mon frère le cuirassier... Et voilà ce que -c’est, monsieur, que votre fête de la liberté!... La voilà, la -liberté!... et voilà le peuple! - - * - - * * - -Darbous, toujours assis au sommet de son échelle, prononça ces paroles -d’un ton inimitable de parfaite indifférence et de tranquille dédain -pour les multitudes et pour la politique. - ---Et que dit le maire, Darbous? - ---Il dit, comme de juste, qu’il valait mieux pour le village que -personne ne fût brûlé! - -Darbous haussa les épaules, puis tout à coup de sa voix terrible: - ---Petit! Et ce mortier? - ---Est-ce que vous croyez, maître Darbous, répondit la frêle voix de -l’enfant, que je peux, à la fois, gâcher du mortier et écouter toutes -vos histoires!... Le monsieur parle comme une affiche, à ce que vous -dites; mais vous, oh! vous parlez comme le catéchisme! - -Il alla gâcher du mortier lui-même et acheva de mettre la cloche en -place; puis il rangea ses outils et, au moment de me quitter: - ---A présent, si vous voulez, je vas vous la bénir d’un mot, moi, votre -cloche, monsieur: je souhaite simplement que jamais elle ne dise: «Au -feu! au feu! au feu!» ni pour de bon, ni surtout pour rire! - - - - -LES DEUX ÉTAMEURS - -A Paul Arène. - - -«_O! stablaza casséroll’ è blantsi forcettes! stablaza!_» Ce qui veut -dire: «O! étamer casseroles et blanchir fourchettes, étamer!» - -Poussant de temps à autre ce cri traditionnel, à travers les échos de -nos collines de Provence, deux étameurs piémontais allaient au hasard, -de bastide en bastide, par un beau jour d’été. - -Ils portaient comme enseigne quelques vieux chaudrons qui avaient noirci -leurs mains et en toute évidence (ne sais comment) leur visage qu’on -devinait rose pourtant sous les taches de suie. Ces étameurs étaient -gras et ils marchaient à la sueur de leur front, avec nonchaloir, en -cherchant l’ombre des «clapiers» et des pins parasols. De la sueur qui -ruisselait sur leur visage, une goutte parfois tombait jusqu’à terre, -noire sur les «roucas» blancs. Les deux «stablazaïres» marchaient de -conserve, sans échanger un mot, en rêvant. - -A quoi pouvaient-ils bien rêver dans ce magnifique paysage? Le soleil -était sur son déclin. Le flanc de nos collines, où s’étagent en gradins -la vigne et les blés alternés, portait à la fois la gloire de juillet et -l’espoir de septembre. La lumière flottait, dansait, tremblotante comme -une étoffe transparente, merveilleuse, envolée au gré des brises, -s’accrochant et s’étalant partout. Pas un atome voltigeant qui ne fût -prisme; pas un grain de poussière en l’air qui n’apparût étincelle. Et à -l’horizon, sur la mer scintillante, cette gaze, formée d’atomes lumineux -et frémissants, semblait comme le voile nuptial de la Méditerranée -amoureuse... C’est peut-être à cela que rêvaient les deux compagnons. -«_O! stablaza casséroll’! stablaza!_» Brusquement, s’arrachant à sa -rêverie panthéiste, l’un ou l’autre ouvrait sa grande bouche et lançait -dans la lumière son cri éclatant; puis la bouche se refermait, et les -deux stablazaïres poursuivaient leur route, muets, précédés de leur -ombre longue et suivis du bruit de leurs gros souliers heurtés aux -roches, et du tintement de leurs chaudrons entre-choqués. - -Or, ainsi cheminant, ils arrivent à la nuit tombante, à Pierrefeu. Le -petit village, bâti sur un mamelon, reçoit à pleines vitres les rayons -rouges du couchant. Les deux establaza gravissent la rampe tortueuse et -s’arrêtent au _Cheval vert_, chez l’aubergiste Trotebas. - -Ils dînent bien et vont se coucher. - -L’hôtelier en personne les conduit à la chambre qu’il leur a destinée. -Il les précède, un «calen» à la main. Le calen fumeux éclaire à peine un -long corridor dans lequel s’ouvrent, à droite et à gauche, une douzaine -de portes. La porte de leur chambre est la dernière de toutes... - ---«Dormez bien, les amis! dit l’aubergiste; il fait jour de bonne heure -en ce mois-ci, et je n’ai pas de «viores» plus qu’il n’en faut. -J’emporte le «calen». Couchez-vous donc sans lumière. En vous -déshabillant dans la ruelle, vous ne sauriez manquer le lit, et vous -n’êtes pas de ces commis voyageurs de Paris qui font les «monsigneurs» -et lisent de couchés! Ainsi donc, restez sans chandelle. Bonsoir... Et -crainte des voleurs, car mon auberge est pleine--vu le romérage et la -foire--je retire la clef. Je rouvrirai à l’aube.» - ---Bonsoir donc, maître Trotebas, disent d’une seule voix les deux -establaza! - ---Bonsoir, bonsoir... - -Maître Trotebas, en retirant la clef de leur porte fermée à double tour, -rit tout seul, d’une étrange manière, à la lueur du «calen» odorant, car -c’est de bonne huile d’olive qui brûle dans cette lampe de fer, de forme -antique. Éclairé en rougeâtre par le «calen» qui se balance à son poing, -au bout d’une chaîne rouillée, le visage de maître Trotebas est plein -d’une gaieté diabolique et mystérieuse... Quels peuvent être les projets -du mystérieux et diabolique aubergiste? - -Aubergiste facétieux, maître Trotebas, qui a tiré son plan, vient -d’enfermer à double tour les deux étameurs dans une chambre noire, sans -jour d’aucune sorte, sans fenêtre ni soupirail, dont la porte même ouvre -dans un corridor obscur, où la clarté du ciel ne peut pénétrer que par -d’autres portes ouvertes... «Eh! eh! eh! le bon tour, ma foi!...» -L’ingénieux Trotebas rit tout seul en redescendant dans la grand’salle -basse; car Trotebas est un maître «galejaïre», un émérite farceur, la -joie et l’honneur du village, l’auteur et l’acteur comique de sa -commune, où les théâtres sont inconnus... Trotebas rit donc étrangement -à la lueur de son «calen», car il a conçu l’idée d’une farce admirable -dont les deux étameurs seront les involontaires héros, une mirobolante -comédie qui lui fera le plus grand honneur et dont on s’entretiendra à -vingt lieues à la ronde, le soir, dans les veillées, pendant -longtemps!... - -Le lendemain matin, l’Aurore aux doigts de rose, se soulevant sur la -pointe des pieds, chercha par monts et vaux, dans les «drayes» fleuries -de thym et de lavande, les deux stablazaïres matineux, et s’étonna de ne -pas les rencontrer! - -Eux qui d’ordinaire, levés «avant jour», lestés d’un pain frotté d’ail -et arrosé d’un verre de «garden», promenaient leurs chaudrons sonores -sous les pinèdes, à l’heure où le soleil commence à paraître, que -faisaient-ils donc aujourd’hui et comment n’étaient-ils pas encore par -chemins?--Eh quoi! seraient-ils pour la première fois oublieux de leur -maîtresse, l’Aurore, dont ils n’ont jamais manqué le royal petit lever, -et qui se plaît tant à se mirer dans le poli de leurs chaudrons de -cuivre? Hélas! la matinée se passe, et les deux stablazaïres, victimes -de la ruse, pleins d’une confiance primitive et d’une primitive candeur, -dorment côte à côte dans le même lit, à poings fermés, comme il sied à -des Piémontais qui ont fait plus de seize lieues d’une haleinée. - -Le premier des deux qui s’éveille a dormi plus d’un tour de cadran, -douze heures! Il est dix heures du matin. Il n’a plus sommeil, plus du -tout, mais, comme il fait encore nuit, il s’étonne de son insomnie et se -donne de garde d’éveiller le camarade... Le camarade de son côté ne dort -plus, et se garde bien de bouger, car, surpris de son insomnie, il ne -veut pas que son camarade en pâtisse! - -Ainsi, côte à côte, éveillés et n’osant se parler, dans leur délicatesse -exquise et dans la crainte des coups de poing l’un de l’autre, tous deux -restent longtemps couchés, roides, immobiles, silencieux, rongés par -l’ennui de ne pas dormir, et les yeux écarquillés dans l’obscurité. Tout -à coup, il semble à l’un d’eux qu’il a entendu une sonnerie... Il compte -en lui-même les coups d’une horloge fantastique et l’halluciné laisse -échapper ce cri: «Miéjour!» - -Pourquoi _midi_? et pas minuit? il est midi, en effet! Quelle voix -secrète a révélé à cet homme la vérité de l’heure? Eh! celle que Dieu a -mise dans l’estomac de tout honnête homme: la voix de la faim! - ---«Ouvre la fenêtre,» dit à l’un l’autre. L’autre, de la chercher à -tâtons, la fenêtre; mais on sait qu’il n’y a point de fenêtre dans la -chambre qu’a donnée l’aubergiste à ses hôtes mystifiés. - ---La fenêtre?... Je ne la peux pas trouver! - ---Quel âne!... De l’eau à la mer, par la madone! tu n’en trouverais pas, -fada! - -Et voilà nos deux hommes ensemble, à tâtons tous les deux, cherchant la -fenêtre le long des murs! ils ne heurtaient aucun meuble, car la noble -chambre n’était meublée que d’un lit: ils tâtonnaient donc dans -l’obscurité, ne palpant que murailles plates, ouvrant leurs yeux tant -qu’ils pouvaient et commençant à pâlir de peur, car le sortilège -semblait s’en mêler, et de vrai, quant à supposer sans fenêtre une -chambre d’auberge, non, cela ne leur venait pas! - -Pendant ce temps, pieds nus pour ne pas être entendus, l’aubergiste et -ses clients, «grouliers» et marchands forains, les amis de l’aubergiste -et sa famille, ses quatre enfants (son chien même était là qui aboyait -par instant et se faisait battre), tous, dans le corridor obscur, -tâchaient de deviner au bruit ce que faisaient dans l’ombre les deux -victimes. - -A force de chercher la fenêtre, les stablazaïres trouvèrent la porte! et -va de la frapper et «basseler» à tour de bras, à coups de pied, en -jurant comme s’ils étaient en colère. Et l’aubergiste de répondre tout à -coup avec sa voix enflée à la croquemitaine: - ---Qui pique ainsi, tron de sort! Avez-vous fini, ô mandrins! Voleur de -tonnerre! eh! fénas! Attendez, si j’y vais, je vous ferai bien taire!... -Attendez, étameurs de carton! - -Et tout en disant: «Attendez», prestement il se déshabillait, se mettait -en chemise, comme un homme au saut du lit, et prenait en main et -allumait la lanterne nocturne dont on se sert pour visiter l’étable. Et -tout l’auditoire, pieds nus, étouffant d’un rire contenu et qui -s’échappait parfois des bouches en sifflant comme un vent coulis, -dégringolait l’escalier, pour ne pas arrêter si tôt la bonne farce. - -Maître Trotebas ouvrit la porte et, terrible sur le seuil: - ---«Oh! marrias! Coqs de rue, douleurs de maison! va-nu-pieds, coureurs -de grand’route! Allez, ô étameurs de ma tante! n’avez-vous pas crainte, -qué? Que vous prend-il de basseler ainsi! Êtes-vous fous, donc, ou -seulement ivres! Il y a pourtant quatre heures déjà que vous avez bu en -mangeant! S’il se peut! Un escaufestre ainsi! Nous irons chercher les -gendarmes tout à l’heure si nous voulons «plier l’œil!» Oh! oh! brigand -de sort et pétard de cougourde! je tiens auberge peut-être pour que ces -musiciens de chaudrons viennent me faire musique de nuit et m’éveiller -la maison, troubler les braves voyageurs et faire japper tous les -chiens! A cette heure de nuit, canaille, que vous prend-il de faire les -mitamates? Il est juste minuit; que voulez-vous? Dormez! je vous ai dit -qu’au jour on vous réveillera! Les chaudrons sont-ils si pressés d’être -étamés qu’il faille en démolir ma porte? En voilà assez! Dormez, que -j’ai dit!» - -Deux grands coupables, pris sur le fait, n’ont pas mine plus piteuse que -les deux stablazaïres, qui, tête basse, s’allèrent coucher, et, à force -de le vouloir, fatigués d’ailleurs par une faim tiraillante, de nouveau -firent un long somme qui les tint sourds et muets jusqu’à la nuit, -tandis que se gaudissait à leurs dépens le village tout entier. - -Tout le village, et les paysans venus pour le romérage, à la porte de -l’auberge se pressaient, curieux, se racontant cent fois les détails de -la nuitée, impatients de la suite, et l’inventant par avance avec divers -dénouements. - -Que de pots versa l’heureux Trotebas aux curieux assoiffés!--Trois -commis voyageurs, qui devaient partir ce jour-là, firent bonne dépense -encore, afin d’assister à la fin de l’aventure. - -Cependant, à la nuit bien close, s’éveillèrent les deux héros. Et va de -bâiller et de s’étirer en musique: - ---Me semble qu’elle est longue, la nuit, dis un peu, toi,--longue, -LONGUE, LONGUE! - ---Oh! oui, répondit le camarade, si longue que jamais je n’ai vu sa -pareille. - ---De sûr, on ne dirait pas une nuit d’été! - ---Ni même d’hiver, cambarada! - ---Et moi, je dis que peut-être on nous a emmasqués! - ---Oui, j’ai vu, hier au soir, en bas, pendant que nous mangions la -soupe, un homme qui nous regardait en riant, et non d’un mauvais air! - ---Ah! nous aurons mangé d’une herbe! - ---Il faut encore--tant pis--repiquer à la porte!... - ---Attends, j’y vais... attends un peu... - -Et, de peur de fâcher trop l’aubergiste, c’est tout discrètement, cette -fois, que les stablazaïres inquiets frappent à la porte: toc, toc, toc! - -Et, appliquant la bouche au trou de la serrure, de sa plus douce voix, -l’un d’eux: - ---Maître Trotebas!... O maître Trotebas! Ouvrez-nous un peu, qu’il doit -être jour, cette fois!... Nous avez-vous oubliés, ô maître Trotebas! - -Il les entend, pardieu, le bonhomme aux aguets! Le compère se tient de -rire! Et, cette fois, il ouvre, dans le corridor, la porte de sa chambre -en face de la leur; et, dans sa chambre, il a ouvert la fenêtre par où -se peut voir une bonne lune bien pleine et ronde comme un fond de -chaudron luisant, tout de neuf étamé. - -L’aubergiste, encore en chemise, et sa lanterne au poing, apparaît aux -deux stablazaïres: - ---Eh bien, les amis? à la bonne heure, cette fois! voilà qui est parler -sans trop de bruit! en gens honnêtes! mais que ne dormez-vous, que -diable! jamais je ne vis gens si éveillés! avez-vous la fièvre et que -vous faut-il? L’essentiel ne vous manque pas dans la chambre que vous -avez! - -A ce ton de naturel et de douceur, les stablazaïres sentent la -conviction de leur folie se glisser doucement dans leur sein, et -s’excusant de l’erreur répétée, avec force soupirs, se remettent au lit! - -Dormirent-ils, ou non? Ils se livrèrent d’abord à une consternation -silencieuse. Convaincus, mais étonnés, ils veillèrent dans l’ombre, -immobiles comme deux statues, en espérant le jour, ne songeant qu’au -soleil! Oh! comme leur tête était pleine de levers d’aurore, -resplendissants!... Quand le jour fut proche,--le second jour!--de -lassitude ils firent encore une espèce de somme d’où ils furent en -sursaut éveillés par l’aubergiste en grande indignation! - ---Eh quoi! dormias, vous êtes la nuit miaulants et criards comme chats -de gouttière, et, au jour, muets comme des sars! Debouts, beaux -fainéants! Dépêchez! je vous fais lumière... je vous ai, par les saints, -préparé une soupe à se lécher les doigts, et abondante comme pour des -hommes qui seraient restés un jour sans manger!... Dépêchez donc, avant -une heure il sera jour plein, paresseux! - -Ils furent vite habillés, pour être vite à la soupe! et comme ils -mangèrent! Dieu sait! après une assiettée, une autre, et l’aubergiste -les regardait faire, et les clients et tout le monde,--en riant. - ---O bonnes gens, disaient les stablazaïres, on dirait que vous n’avez -jamais rien vu! - -Le repas--une chaudronnée de soupe--le repas achevé, ils prirent leurs -chaudrons sur l’épaule, et quand ils furent pour payer: - ---Non, non, braves stablazaïres, dit le plaisant mais honnête -aubergiste, je peux, en ce temps-ci, où j’ai tant de voyageurs à cause -de la foire, donner pour rien la retirée à deux bons garçons comme vous; -et cette fois, amis, je me tiens pour payé. - -Ils s’en allèrent donc, les deux stablazaïres, bien contents de -l’affaire; et comme tout le village était sur pied, chacun sur sa porte, -pour les voir passer, eux, héros d’une telle farce,--ils s’en allèrent -disant, tandis que l’aube blanchissait et que chantait le coq: - ---Comme on se lève matin, en ce pays du diable! - ---Eh, pardi! je le crois! les nuits y sont si longues! - - - - -LE VASE D’ARGILE - -A Clément Massier. - - -I - -Jean avait, de son père, hérité un petit enclos au bord de la mer. -Autour de l’enclos, bourdonnaient les ramures des pins qui répondaient -aux bruissements des vagues. Au pied des pins, le sol était rouge, et -l’ombre pourpre de la terre, tombant dans le bleu des vagues du golfe, -les rendait violettes et tristes, le soir surtout, aux heures de -rêverie. - -Il y avait, dans l’enclos, des roses et des fraises. Les belles filles -du voisinage venaient chez Jean acheter de ces fruits et de ces fleurs, -comparables à leurs joues. Roses, lèvres et fraises, ayant même -jeunesse, avaient la même beauté. - -Jean vivait heureux, devant la mer, au pied des collines, sous un -olivier planté devant sa porte, et qui, en toute saison, faisait flotter -sur son mur blanc une dentelle d’ombre bleuâtre. - -Auprès de l’olivier, il y avait un puits. L’eau en était si fraîche et -si pure que les filles du voisinage, aux joues de rose, aux lèvres de -fraise, y venaient, matin et soir, avec leurs cruches. Sur leur tête -couronnée d’un coussinet, elles portaient, en les soutenant de leurs -beaux bras nus, relevés en anses vivantes, les cruches, sveltes et -rebondies comme elles. - -Jean regardait toutes ces choses et il admirait et bénissait la vie. -Comme il n’avait pas vingt ans, il aima d’amour une des belles filles -qui puisaient de l’eau à son puits, qui mangeaient ses fraises et qui -respiraient ses roses. - -Il dit à cette jeune fille qu’elle était pure et fraîche comme l’eau, -savoureuse comme la fraise et suave à respirer comme la rose. Alors, la -jeune fille sourit. - -Il lui répéta la même chanson et elle fit la moue. - -Il lui répéta son même refrain; et elle épousa un matelot qui l’emmena -sur la mer lointaine. - -Jean pleura beaucoup, mais il admirait toujours et il bénissait la vie. -Jean pensait quelquefois que la fragilité de ce qui est beau, la -brièveté de ce qui est bon, donne du prix à la bonté et à la beauté des -choses. - - -II - -Un jour, il s’avisa que, sous la croûte végétale, la terre rouge de son -champ était d’excellente argile. Il en prit un peu dans sa main, la -mouilla de l’eau de son puits, et façonna un vase naïf en songeant aux -belles filles qui ressemblent à des amphores sveltes à la fois et -rebondies. - -La terre de son champ était, en effet, d’excellente argile. Il se -fabriqua une roue de potier; il construisit de ses propres mains, avec -son argile, un four qu’il adossa à la muraille de sa maison, et il se -mit à fabriquer de petits pots à mettre des fraises. - -Il devint habile à cette besogne, et tous les jardiniers des environs -venaient chez lui s’approvisionner de ces pots légers, poreux, d’un beau -rouge, rebondis et sveltes, où la fraise s’entasse sans s’écraser et -dort à l’abri d’une feuille verte... - -La feuille, le pot, les fraises, forme et couleur, cela enchantait le -monde, et les acheteuses, au marché de la ville, ne voulaient plus de -fraises que vendues dans les pots, sveltes et rebondis, de Jean le -potier. - -Et plus que jamais les belles filles visitèrent l’enclos de Jean. Elles -apportaient maintenant des paniers de roseaux tressés, des «canestelles» -où s’empilaient les pots vides, rouges et frais. Mais Jean savait -maintenant regarder les filles sans les désirer. Son cœur était, pour -toujours, sur la mer lointaine. - -Cependant, à mesure que se creusait et s’élargissait, dans son enclos, -la fosse où il prenait son argile, il vit que ses pots à enfermer des -fraises se coloraient diversement, teintés parfois de rose, parfois de -bleu ou de violet, parfois de noir ou de vert. Et ces nuances de la -terre lui rappelaient les plus belles choses qui eussent réjoui ses -yeux, plantes, fleurs, mer et ciel. Il se mit alors à choisir, pour -faire ses vases, les nuances de la terre, qu’il mariait délicatement. Et -ces couleurs, produites par des siècles d’ombres et de jours alternés, -lui obéissaient, modifiées à son gré en une seconde. - -Sur la roue, qui tournait comme un soleil, à l’ordre de son pied agile, -c’est par centaines qu’il modelait chaque jour ses pots à fraises. La -masse d’argile informe, tournoyante au centre du disque, sous le toucher -du doigt, s’élevait brusquement comme une corolle de lis, s’allongeait, -s’écrasait au gré du potier, s’enflait ou se rétrécissait, vivante. Le -potier créateur animait la terre. - - -III - -Et comme il songeait toujours aux choses qu’il avait le plus admirées, -sa pensée, son souvenir, son impondérable volonté descendaient de son -front dans ses doigts par où, sans qu’il sût comment, il communiquait à -l’argile le principe de la vie mystérieuse, que le plus savant ne -définit pas. Et les humbles ouvrages de Jean le potier avaient des -grâces surprenantes. Dans telle courbe, dans tel coloris, il mettait un -souvenir de jeune sein palpitant ou de fleur épanouie, ou même de -couleur du temps, et de peine ou de joie. - -Aux heures de repos, il marchait, les yeux fixés à terre, étudiant les -variations de ton du terrain sur les falaises, dans les plaines, au -flanc des collines. - -Et le désir lui vint de modeler un vase unique, un vase merveilleux, et -par lequel vivrait, pour l’éternité, quelque chose de toutes les beautés -fragiles que ses yeux avaient vues, quelque chose même de toutes les -joies brèves que son cœur avait éprouvées, et même un peu de sa douleur -divine d’espérance, de regret et d’amour. - -C’était alors un homme dans toute la force de l’âge. Et, cependant, pour -mieux méditer sur son désir, il renonça au travail bien rémunéré, qui -lui avait permis, il est vrai, de mettre de côté un petit trésor. Sa -roue ne tournait plus, comme autrefois, du matin au soir. Il laissa -d’autres potiers fabriquer des pots à fraises par milliers. Les -marchands désapprirent le chemin de l’enclos de Jean. Les jeunes filles -y vinrent toujours, par bonheur, à cause de l’eau fraîche, des roses et -des fraises, mais les fraisiers, mal cultivés, périrent; les rosiers se -firent sauvages et s’en allèrent, par-dessus les murs de l’enclos, -offrir au passant du chemin leurs roses poudreuses. Seule, l’eau du -puits demeura fraîche et abondante, et cela suffit à attirer autour de -Jean l’éternelle jeunesse, l’éternelle gaieté. - -Seulement la jeunesse, pour Jean, devint moqueuse; moqueuse pour lui -devint la gaieté. - ---Eh! maître Jean! ton four ne va plus? Ta roue, maître Jean, ne tourne -plus guère? Quand le verra-t-on, ton pot merveilleux qui sera beau comme -tout ce qui est beau, épanoui comme la rose, grenu comme la fraise, et -parlant, s’il faut t’en croire, comme les lèvres? - - -IV - -Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis sur son banc de pierre, -à côté de son puits, à côté de son four de potier, sous l’ombre en -dentelle de son olivier, devant son enclos vide dont tout le terrain est -de bonne argile, mais ne produit plus ni fraises ni roses. - -Jean disait autrefois: «Il y a trois choses: les roses, les fraises, les -lèvres.» Toutes les trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles -et même celles des enfants sont pour lui devenues moqueuses: - ---Eh! père Jean! tu vis donc comme les cigales? jamais on ne te voit -manger, père Jean?... Le père Jean vit d’eau fraîche!... Qui devient -vieux devient enfant! Qu’y mettras-tu, dans ton beau vase, si jamais tu -le fabriques, vieux fou? il ne gardera pas même une goutte de l’eau de -ton puits! Va-t’en peindre des cages, vieille bête, et fabriquer des -gargoulettes! Les gargoulettes retiennent l’eau comme une cage retient -le vent! - -Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces railleries, il répond -par un bon sourire... Il respecte les bêtes et partage avec des pauvres -son pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère, mais il n’en -souffre nullement. Il est tout amaigri, mais sa chair n’en est que plus -saine. Sous l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif au monde, -avec des clartés de source où se mire le jour. - - -V - -Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui tourne au choc rythmé de son -pied, se met à modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu en rêve. La -roue horizontale tourne comme un soleil, au battement rythmé de son -pied. La roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse, se renfle, -s’écrase en masse informe, pour renaître de lui-même sous la main de -Jean. Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur soudaine d’une -invisible tige. Il s’épanouit triomphal. Et le vieillard, dans ses mains -tremblantes, l’emporte vers le four bien préparé où le Feu doit, à la -beauté de la Forme, ajouter la beauté, fuyante et décisive, de la -Couleur. - -Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé, a entretenu et mesuré la -flamme, ouvrière des tons nuancés. - -A l’aube, l’œuvre doit être achevé. - -Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos désolé, élève, vers la -lumière du jour naissant, la Forme légère, née de lui, en laquelle il -veut retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans la forme et la -couleur du petit vase fragile, il a voulu fixer, pour toujours, la -couleur et la forme éphémères des plus belles choses... O Dieu du jour! -le miracle est accompli! Le soleil éclaire des courbes rebondies et -sveltes, des colorations infiniment nuancées et fondues avec unité, qui -font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin des yeux, les joies -et les douleurs savoureuses que donnent aux jeunes hommes les jeunes -filles pareilles à des roses mousseuses, les lèvres semblables à des -fraises, les bras arrondis en anses des porteuses d’amphore, les seins -palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore, et les mers -violettes et tristes au soleil couchant... O miracle de l’art où la vie -se résume, pour éterniser la joie! - -L’humble artiste élève, vers la lumière du jour naissant, son -chef-d’œuvre fragile, fleur de son âme naïve. - -Il l’élève dans ses mains tremblantes comme pour l’offrir aux dieux -inconnus qui firent la beauté première. Mais voilà que ses mains, trop -tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup, comme son corps -vacillant laisse échapper son âme, et le rêve du potier, tombé avec lui -à terre, se brise et s’éparpille en miettes. - -Où est-elle, maintenant, la forme du vase, telle que l’a éclairée un -instant l’aurore nouvelle, telle que seuls l’ont vue et le soleil et -l’humble artiste? - - * * * * * - -Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse et pure du divin Rêve -un instant réalisé. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - La Vierge pâle 1 - Pietà 33 - Mensonge de chien 43 - Coup de fusil d’un Corse 55 - Les Esprits frappeurs 69 - Horrible nuit 81 - La Noël de grand-père 97 - La Noël du Petit Zan 113 - Le Roman comique en miniature 135 - Tiste le tambour-major 147 - Le Régiment qui passe 161 - Le Chef-d’œuvre 167 - Toute une vie 185 - L’Immortelle 203 - Les Étrennes du père Zidore 227 - La Lettre 241 - Le Retour des cloches 251 - Quinze août et quatorze Juillet 267 - Les Deux Étameurs 277 - Le Vase d’argile 291 - - -PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTÉ À L'OMBRE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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C’est un recueil d’histoires -brèves, lecture facile à couper de petits sommes -rythmiques et doux, conseillers d’indulgence, -et durant lesquels le songe du lecteur satisfait -achève et embellit les rêves du conteur…</p> - -<hr /> - - -<p class="i">Lis mon livre l’été, à l’ombre.</p> - -<p class="sign">J. A.</p> - -<p class="small">La Garde-près-Toulon, 10 juillet 1895.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c1">LA VIERGE PALE</h2> - -<p class="dedic">A Gaston Bonnier.</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>Il mettait au-dessus de sa tête angélique deux -petites ailes courtes, légères et blanches, le -bonnet d’Yvonne.</p> - -<p>Yvonne était blonde, avec des yeux très bleus -et un visage pâle, pâle comme le visage de ces -madones en cire qu’on voit dans les églises de -village, enfantines et anciennes, sous des globes -de verre.</p> - -<p>Oui, elle avait l’air d’une sainte mystique, la -douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que -Jacques l’avait aimée.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait -vingt-huit ans. Avec un bon esprit très droit, -net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était -sorti en bon rang de l’École navale. De taille -moyenne, mais très fort, il se vantait de sa force -avec un joli rire jeune, plein de mépris pour les -faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien -d’offensant. On ne pardonne pas « un plus fort » ; -on pardonne « un trop fort », contrairement à ce -qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend -moins ombrage du simple talent que du génie, -jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est imposé… -Quand la conversation « s’amenait » sur -la force physique, Jacques tirait en silence de -sa poche une pièce de dix francs en or — et, -doucement, doucement, entre ses doigts, il la -ployait comme du plomb. Ou bien il faisait apporter -un jeu de cartes, et les trente-deux cartes -étaient déchirées à la fois, tout doucement… -C’était l’amusement des carrés d’officiers, cette -manie de Jacques. Tout le monde essayait de -l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait -à déchirer que douze cartes à la fois ; un -autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la -pièce de dix francs.</p> - -<p>Il avait une volonté qui était d’acier, comme -ses doigts. Un cou de taureau, des épaules d’hercule. -Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela, -marqué pour devenir le type du « marin énergique »… -Le contraire d’un poète fade… Et -pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre -ses petits doigts et le ploya, le ploya… comme -la pièce de dix francs… le déchira, le déchira… -comme le jeu de trente-deux cartes.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>— Jacques, mon fils, à quoi te mènera cet -amour ? Cette Yvonne n’est pas du tout ce qu’il -te faut. C’est une demi-bourgeoise qui n’a qu’une -demi-éducation. Je ne te dirai pas qu’elle n’a -point de fortune ; cela n’est pas grave, puisque -tu en as, mais le fils de l’amiral Kardec ne peut -pas, ne doit pas épouser cette fille. Réfléchis, -mon doux Jacques. Si ton père vivait, tu l’écouterais, -lui ! Il te ferait comprendre.</p> - -<p>Jacques secouait la tête et, à toute objection, -répondait simplement, obstinément, patiemment :</p> - -<p>— Je l’aime !</p> - -<p>Sa mère se sentait vaincue. Elle connaissait -l’entêtement des Kardec : « Jacques est butté », -se disait-elle, comme au temps où l’amiral opposait -à la sienne une de ces volontés inflexibles -qui avaient fait de lui un chef de premier ordre.</p> - -<p>Alors, la pauvre mère, avec timidité, essaya -de dire, pour finir :</p> - -<p>— Tu sais, une fois, avec Jean Lepic, le -matelot, cette fille a fait parler d’elle…</p> - -<p>— Je connais cette histoire, dit Jacques, ne -m’en parlez plus jamais, je vous en prie, ma mère… -Et il serait fâcheux qu’une autre personne que -vous m’en parlât !… Vous conviendrez bien qu’avant -de me connaître, Yvonne a pu sentir son -cœur battre, sans qu’on ait le droit de lui en -faire un crime. Elle a souri à ce Jean Lepic, -peut-être… Nous avons tous eu de ces amours -d’enfant… Et après ? Yvonne sera ma femme, ma -mère, vous ne voudrez pas me désespérer.</p> - -<p>La mère temporisa.</p> - -<p>— Tu es bien jeune !… il faut naviguer encore… -Marié, tu n’aimeras plus la mer ! Alors, -tu demanderas un poste à terre… Mais aujourd’hui -c’est trop tôt pour renoncer aux beaux, aux -grands voyages… Profite de ta jeunesse, de ta -santé, de ta force !…</p> - -<p>Jacques souriait à la vie, qu’il sentait en lui -puissante, indomptable. Santé, force, jeunesse, -tout cela était en lui si vivant en effet, si certain ! -et comme chantant.</p> - -<p>Dans les moments où il se sentait ainsi insolemment -joyeux d’être jeune et fort, s’il était -avec quelqu’un de ses camarades d’école, il le -poussait de l’épaule, en clignant de l’œil… ce -qui voulait dire : « hein ! te souviens-tu des -bonnes raclées du Borda ?… on pourrait recommencer ! »</p> - -<p>Et pourtant, d’un tout petit coup d’épaule… -Mais voici ce qui arriva :</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Jacques dut quitter le port de Brest pour le -port de Toulon.</p> - -<p>Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement. -Elle espérait toujours que Jacques oublierait.</p> - -<p>Mais Jacques était touché, bien touché. La -pointe fine d’une épée invisible l’avait piqué au -plus profond du cœur. Un poison sourd subtilement -courait en lui. Au fond, pas un amour ne -ressemble à un autre amour. Pas un être n’aime -comme un autre être… On dit que sur les myriades -de feuilles d’une forêt de chênes, on ne -trouverait pas deux feuilles qui, posées l’une -sur l’autre, puissent coïncider parfaitement… -Tous les visages humains sont des visages, et -se ressemblent sans être semblables… Et si vous -croyez que les oiseaux de même espèce se confondent -entre eux, vous vous trompez… Eux, ils -se distinguent bien, et chez les rossignols ou les -pinsons, on n’est pas seulement une espèce, on -est des personnes…</p> - -<p>L’amour de Jacques était singulier. Les sensations -des êtres étant produites par des circonstances -agissant sur des natures, il faudrait, -pour que deux amours fussent pareils, que non -seulement les natures mais les circonstances -fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement -que celles-ci du moins diffèrent à l’infini.</p> - -<p>Le jeune officier avait couru le monde, et en -France, en Grèce, au Japon, à Taïti, il avait eu, -comme tous ses camarades, des femmes jaunes, -vertes ou bleues… il avait eu des maîtresses et -il les avait aimées… mais jamais il n’avait rien -éprouvé de pareil à ce qui se passait en lui -maintenant. Jacques était possédé. La figure -d’Yvonne, pâle, diaphane, semblable à une apparition, -flottait sans cesse autour de lui… Elle -lui semblait une de ces créatures faites de -vapeurs lumineuses et dont il est parlé dans les -histoires spirites… Elle ne le quittait pas. Il -était comme le médium de cet esprit. Y avait-il -là en effet un phénomène transcendant de force -psychique, une attirance d’âme qui appelait à -lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la -bien-aimée ? Qui sait ? — Toujours est-il que ce -vigoureux garçon aimait en vrai fou une ombre -faite de lumière diffuse, la pâle et mystique -fiancée… qui lui avait accordé pourtant le baiser -de chair…</p> - -<p>Il lui écrivait :</p> - -<p>« Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je -suis embarqué à bord de l’<i>Atalante</i>, et de quart -tous les deux jours seulement. J’étais silencieux, -je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant, -mes camarades ont raconté gaiement des -histoires de force… On s’attendait au tour de la -pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas -même essayé… Il m’a semblé que je ne pourrais -plus, que ma force s’en va… qu’elle s’en est -allée. Je ne mange guère, je ne dors plus ; je -pense à toi, je te vois.</p> - -<p>« Ma mère se montre toujours plus sévère. -Mais ne crains rien, ma chère Yvonne, il y a des -amours qui bravent tout, qui sacrifient tout, -que rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur ; -mais, pourquoi ne pas le dire ? je marcherais -sur des morts pour aller à toi !</p> - -<p>« Ma chère figure de sainte ! Aime-moi bien. -Te rappelles-tu notre premier rendez-vous ? -C’était à l’église. Tu étais arrivée la première… -Je te reconnus tout de suite. Ton petit bonnet -me parlait ; je voyais de profil ton doux visage -en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre, -au grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes -si blanches, tu avais l’air d’une nonne — oui — d’une -image de sainte. Comme tes yeux -s’abaissaient tristement ! Comme ils s’élevaient -avec passion vers la Vierge au manteau bleu, -semé d’étoiles ! Ah ! Yvonne, c’est que, malgré -tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est -sacré — et rien n’empêchera que tu deviennes -ma femme… Je passerai par-dessus tout… Je -briserai pour toi — que Dieu me pardonne ! — le -cœur de ma bonne et tendre mère !… Mais j’ai -aussi des devoirs envers toi, Yvonne — et je les -accomplirai…</p> - -<p>« Regarde demain soir, la belle étoile, à dix -heures. Je prendrai le quart à cette heure-là. Je -la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes se -rencontreront dans l’espace infini. »</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>Yvonne répondait :</p> - -<p>« Jacques ! Jacques ! pourquoi m’as-tu abandonnée ? -Tu as bien fait, Jacques, il le fallait… -il faut complaire avant tout à ta sainte -mère… Mais non, je suis folle… reviens ! -donne ta démission… Ne m’écoute pas, mais -laisse-moi dire ! Cela me soulage… je vis et -je meurs de toi… Si tu t’en vas loin, je mourrai !… -Jacques, ne m’abandonne pas ! Tu vois, -je pense tout à la fois les choses les plus contradictoires, -mais crois-moi, je saurai être raisonnable, -sage quand il le faudra… Cela me soulage -de tout te dire. A qui cela fait-il du mal ? -L’essentiel est que tu sois libre… Et tu es libre, -le sens-tu bien ? Oh ! ce baiser ! Ton baiser, -Jacques !… il me brûle… Oh Dieu ! quand j’y -pense, le feu de la honte brûle mes joues qui -pourtant restent pâles, de cette pâleur que tu -aimes tant !… je suis passée hier près de l’endroit… -t’en souviens-tu bien, Jacques ? près de -cette petite hutte de pêcheur où ton Yvonne… -Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! crois-tu que Dieu -me pardonnera ?… Mais qu’importe, si tu m’aimes, -si tu ne m’oublies jamais ! Oh ! Jacques, -Jacques, comme j’ai été tienne ! ô mon révélateur -divin ! mon ami ! Tâche de te distraire… -oublie-moi, cause avec tes camarades… ne reste -pas si seul… Pourvu que tu ne me trompes pas, -amuse-toi… je serai si heureuse de te savoir -content !</p> - -<p>« J’ai regardé l’étoile, l’autre nuit ; je la regarderai -tous les soirs… J’ai cru sentir sur moi ton -regard… Nous étions tous les deux haut, très -haut, en plein ciel, près de l’étoile… et c’est là -que nous nous sommes rencontrés, dans un baiser -céleste… Ton Yvonne. »</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>Ces lettres, Jacques les mettait sur son cœur -et elles y faisaient comme une brûlure.</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Le lieutenant de vaisseau habitait, à Toulon, -une chambre garnie.</p> - -<p>Un soir, vers minuit, comme il rentrait, à son -premier étage, à tâtons, il sentit, en étendant la -main vers la porte, qu’il touchait quelqu’un… -qui, au contact, ne remua ni ne parla. Surpris, -il cria dans l’ombre :</p> - -<p>— Qui est là ?</p> - -<p>— Jacques !</p> - -<p>Il frissonna tout entier, éperdu, prêt à tomber. -C’était la voix d’Yvonne, et, dans cette obscurité, -ils s’étreignirent… Oh ! se retrouver ! se -sentir ainsi après deux mois ! deux longs -mois !…</p> - -<p>Impatients de se voir avec les yeux, ils craignaient -de se quitter, et se suivaient dans l’ombre ; -lui, cherchant sa clef, la serrure, perdant -la tête !</p> - -<p>— C’est toi ! comment es-tu là ? pourquoi ?… -Oh ! Yvonne !</p> - -<p>— Mon Jacques !</p> - -<p>Il jurait, donnait du pied dans la porte, -abandonnait la serrure… et tous deux se reprenaient, -lèvres contre lèvres, chacun respirant -l’autre, retrouvant avec délices l’odeur chère, -cette ineffable personnalité physique qui ne se -livre que par l’approche, qui est un parfum… -peut-être l’amour lui-même, l’essence même -du désir… l’expression inexprimable des affinités, -l’attraction insaisissable et particulière — et -définitive.</p> - -<p>Chose singulière ! cette figure que, si nettement, -il voyait, à l’ordinaire, dans un songe continu, -Jacques ne la voyait, plus du tout depuis -qu’Yvonne était là, en réalité, dans cette ombre… -Et il avait hâte de le retrouver, ce cher -visage… Enfin ! la lumière jaillit. La main tremblante -alluma les bougies…</p> - -<p>— C’est toi ! toi ! c’est bien toi ! Comment se -fait-il ? qu’est-il arrivé ?</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p>Ils s’expliquèrent.</p> - -<p>Les yeux baissés, plus pâle que jamais, triste -infiniment, Yvonne lui dit :</p> - -<p>— Il faut que tu me sauves… Je ne peux plus -rester au pays ; ce n’est plus possible ! Que -deviendrais-je dans quelque temps ?… Je suis -perdue… Quand j’ai compris cela, je me suis -sauvée… j’ai laissé une lettre à mon père… — Comprends-tu ?… -tu ne comprends pas ?… Si, -tu me comprends !</p> - -<p>Elle releva ses yeux bleus, les planta droit -dans ceux de Jacques avec une expression neutre -où il ne vit que la profondeur confuse d’une -âme qui se voile. Cette pudeur du regard -cachant le fond de leur secret, lui fit brusquement -tout comprendre…</p> - -<p>— Oh ! Yvonne !</p> - -<p>Yvonne se sentait devenir mère… et voilà ce -que Jacques avait compris…</p> - -<p>Elle cacha sa tête dans la poitrine du bien-aimé -et pleura longtemps. Il but ses larmes, se -mit à genoux devant elle, lui demanda pardon -mille fois en sanglotant, et lui annonça qu’avant -un mois elle serait sa femme.</p> - -<p>Il parlait dévotement, à genoux devant elle… -Avec sa robe sombre au grand tablier noir, elle -avait l’air, oui, d’une sœur de charité.</p> - -<p>De sa main très fine, diaphane comme son -visage, elle caressait lentement les beaux cheveux -noirs, courts mais épais, du bien-aimé de -son âme. Et lui, tout à coup, pris de ferveur, -saisit les deux pieds adorés dans ses deux mains, -et avec un respect d’époux jeune, fort, — joyeux -au fond et fier, — il les baisa éperdument.</p> - - -<h3>IX</h3> - -<p>Yvonne était donc arrivée chez Kardec en son -absence. A la loueuse du garni, elle avait dit -simplement :</p> - -<p>— Je suis sa sœur ; il faudra deux chambres.</p> - -<p>— J’ai une locataire qui heureusement part -demain, mademoiselle. Quant à la chambre de -Monsieur Kardec, la voici, mais l’après-midi, -il emporte sa clef.</p> - -<p>Et sans aucune impatience, la douce Yvonne -s’était assise sur sa malle, comme une bonne, -devant la porte fermée… Elle n’avait pas dîné. -Elle était restée là, bien tranquille, depuis -quatre heures du soir. Très fatiguée (elle avait -voyagé un jour et une nuit), elle avait même fini -par s’assoupir. Des gens qui montaient, qui descendaient, -entrevoyaient dans l’ombre cette -figure pâle, énigmatique, assise comme un -sphinx, avec son air endormi, devant la porte -que barrait sa malle plate, forme vague de cercueil… -On eût dit une figure de marbre, blanche -et noire, assise sur un sarcophage. Et au-dessus -de sa tête, chatoyait un petit carré de papier -blanc — la carte de visite de Kardec — le nom, -comme une épitaphe :</p> - - -<p class="c">JACQUES KARDEC<br /> -<span class="small">LIEUTENANT DE VAISSEAU</span></p> - - - -<h3>X</h3> - -<p>Il fit du thé. Elle ne put manger. La joie lui -ôtait l’appétit…</p> - -<p>— Tu comprends ! te voir, ça suffit… je vis !</p> - -<p>Elle songea à tout, tira un matelas du lit de -Jacques, le mit sur le canapé avec des couvertures. -Il coucherait là, lui. Elle, fatiguée du -voyage, dans le lit. Cela semblerait tout simple -à la propriétaire. Le lendemain elle aurait sa -chambre… Comme ils allaient vivre heureux !…</p> - - -<h3>XI</h3> - -<p>Et, assis côte à côte, de nouveau ils s’étreignirent… -C’en était fait… Elle était bien sa -femme, sa vraie femme… Au point du jour, -vers six heures, tandis que très lasse, à demi-morte, -Yvonne dormait gracieusement, un bras -pendant un peu hors du lit, son visage plus -pâle que de coutume tourné vers Jacques instinctivement -(malgré la pesanteur de son sommeil), -lui, attablé devant la fenêtre, écrivait -à sa mère : « Pardonnez-moi de vous tant contrarier, -ma mère… Ne me désespérez pas plus -longtemps. Yvonne est ma femme et le sera. -Elle est ici… Ne me forcez pas, je vous en -supplie, à m’expliquer davantage, mais croyez -que j’agis en homme d’honneur. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Kardec se fit faire des sommations respectueuses… -Jacques était désespéré — mais il -était honnête homme — et tout fut bientôt prêt -pour ses noces tristes. Le premier janvier approchait.</p> - -<p>Ils fêtèrent la Noël ensemble. Yvonne était -logée sur le même palier et les deux chambres -communiquaient. Tous les matins Yvonne faisait -elle-même le ménage. La propriétaire était -ravie… « Une perle, cette sœur de M. Kardec… -je ne plains pas celui qui l’épousera !… » Ils -attendaient, — pour tout avouer, — le jour des -noces. A Toulon, seuls les chefs de Jacques -étaient informés, comme il l’avait fallu.</p> - -<p>Il approchait, le grand jour. Les bans étaient -publiés, et ni la propriétaire, ni les gens du -voisinage ne se doutaient encore de rien ; on -ne passe pas tous les jours devant la mairie. -Kardec demeurait à l’autre bout de la ville, sur -la place St-Roch… Ils se cachaient. Le bonheur -doit se cacher, parce qu’il attire son contraire… -Soyons prudents !</p> - - -<h3>XII</h3> - -<p>Quatre jours séparaient du bonheur définitif -la pâle fiancée. Jacques n’était plus taciturne ; -il s’était remis à rire, — et, aussi souvent qu’on -voulait, dans ses doigts souples et forts il -ployait la pièce de dix francs en or, et déchirait -les trente-deux cartes… Il paria même d’en -déchirer trente-six… et n’en déchira que trente-quatre, -mais cet insuccès le laissa froid.</p> - - -<h3>XIII</h3> - -<p>A l’occasion des fêtes de la Noël et du jour de -l’an, le 30 décembre 188… l’état-major de l’<i>Atalante</i>, -que les officiers d’un navire espagnol -avaient fêté peu de temps auparavant, leur -offrait, en retour, une soirée à bord, en rade de -Toulon. C’était la veille du mariage de Jacques.</p> - -<p>Quand il rentra de son service, ayant dîné à -bord (Yvonne avait mangé toute seule, comme -à son ordinaire en pareil cas), Jacques trouva -sur son lit, bien « parés », en très bon ordre, sa -grande tenue, pantalon à bandes d’or, habit, -claque, et ses gants blancs.</p> - -<p>Jacques, depuis quinze jours, ne faisait plus -partie de l’état-major de l’<i>Atalante</i>. Officier d’ordonnance -de l’amiral préfet maritime, il avait -maintenant ces jolies aiguillettes qui font si bon -effet sur une jeune poitrine, — et qui lui allaient -si bien, à lui… Yvonne les adorait, ces aiguillettes. -Quand Jacques, vers dix heures du soir, -fut habillé, — elle voulut, l’enfant ! — qu’il mît -son chapeau sur sa tête, et qu’il fît devant elle le -tour de sa chambre, « comme ça ! » Elle battait -des mains : « Que tu es beau ! » Puis, se ruait -sur lui, l’entourait de ses bras… A son tour il -l’enlaça… Le claque et les gants tombèrent… Il -voulut se baisser bien vite, pour qu’elle ne prît -pas la peine…</p> - -<p>« Non, reste ! » et elle plongea ses yeux dans -les yeux du jeune homme, lui versant, par le -regard, l’ivresse inexprimable, l’essence de la -vie suprême… tout l’amour… Qu’elle était jolie, -belle même ainsi, et si pâle !… oui, elle semblait -plus pâle encore qu’à l’ordinaire.</p> - -<p>— Qu’as-tu ?</p> - -<p>— Rien — tout, — tu sais bien… c’est demain !… -Quelles étrennes !</p> - -<p>Elle jouait avec les aiguillettes dont les bouts -dorés s’entre-choquaient avec ce bruit gai des -hochets enfantins !… « Ah ! que je t’aime ! » Il -l’attira à lui, la serra à pleins bras sur sa poitrine, — et, -comme il devait arriver à bord en -même temps que son chef, — la baleinière de -l’amiral poussant à dix heures un quart juste, — il -se baissa vivement, ramassa ses gants, son -claque, et en même temps un billet plié avec -soin qui avait dû tomber de sa poche… Et, d’un -pas joyeux, il sortit, criant encore sur le palier, -par la porte restée ouverte, avec un baiser -envoyé du bout des doigts :</p> - -<p>— Bonsoir, Yvonne !</p> - -<p>Elle se coucha.</p> - -<p>La baleinière, mince et prompte comme une -anguille, glissait droite sur l’eau polie. Aux -côtés de l’amiral, haut de taille, l’aide de camp, -bien pris, charmant, gracieux, donnait la sensation -d’un jeune avenir, puissant et calme. On -le sentait plein des espérances qu’avait réalisées -son chef, dont le nom était illustre…</p> - -<p>On accosta.</p> - - -<h3>XIV</h3> - -<p>Le pont de l’<i>Atalante</i> recouvert tout entier de -toiles formant tentes, avait été luxueusement -transformé en salle de bal. Sur les bastingages, -partout, les drapeaux de France et d’Espagne -mêlés. Le ruisseau de sang entre deux rives -d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout -aux clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà -et là des sabres, des fusils, des pistolets de -combat, arrangés parles marins, formaient -des ancres, des dessins ornementaux. Des lauriers-roses -dans des caisses, des camélias, faisaient -des bosquets dans les recoins du pont -bombé, qui montrait les linéaments propres, -presque blancs, du bois bien frotté. Au milieu -de la dunette, une vasque jaillissante épandait, -avec un bruit de source, une odeur vague de -jasmin d’Espagne.</p> - -<p>Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant, -balayé par les vagues de la haute mer, craquait -au roulis et au tangage, dans les mouvements -affolés d’une tempête mémorable où l’<i>Atalante</i> -avait perdu vingt hommes d’équipage et failli -périr, — une foule de femmes parées bourdonnait -et bruissait dans une atmosphère tiède, la -soie frôlant la soie, les robes balayant le pont, -les saluts répondant aux saluts… Sous les diamants, -les cheveux et les épaules chatoyaient. -Peu d’habits noirs. Tous les hommes en grande -tenue, officiers de mer pour la plupart ; — très -peu d’officiers de terre.</p> - -<p>Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme -des mille-pieds, couraient les longs canots, avec -leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent, -s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants -de perles lumineuses pour s’abaisser -plus loin…</p> - -<p>— Qui vive ?</p> - -<p>— A bord, officiers !</p> - -<p>— Laisse courir !</p> - -<p>La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral -se présenta à la coupée, les fanfares éclatèrent… -et comme l’amiral espagnol suivait de près l’amiral -français, les musiciens interrompirent brusquement -la <i>Marseillaise</i> pour attaquer l’air national -de l’Espagne.</p> - - -<h3>XV</h3> - -<p>Jacques Kardec aida l’amiral à faire les honneurs -de la soirée aux Espagnols.</p> - -<p>— Est-il heureux, ce Kardec ! De la graine -d’amiral, celui-là !…</p> - -<p>— Ça n’est pas un débrouillard, lui !</p> - -<p>— Non, mais il a de la chance.</p> - -<p>— Quel bon et brave officier !</p> - -<p>On dansait, le bal tourbillonnait. Kardec, — descendu -un moment, pour être bien seul, dans -l’entrepont où étaient couchés les hommes, dont -les hamacs, alignés à perte de vue dans l’ombre, -vibraient sur leurs cordes aux secousses de la -danse, — lisait, à la lueur d’un fanal que lui -tenait un matelot, ce petit billet plié soigneusement, — qu’il -ne se rappelait pas avoir laissé -tomber… Il venait de s’en inquiéter tout d’un -coup. L’ayant lu, il le replia avec lenteur, et le -mit sur sa poitrine dans la poche intérieure de -son habit qu’il reboutonna réglementairement.</p> - -<p>Cela fait, Kardec pâlit tout à coup ; il étendit -les deux bras et s’accrocha des deux mains aux -épaules de l’homme qui tenait la lanterne. Elle -vacilla. Il sembla à Kardec que le bateau, après -un coup de tangage épouvantable, s’enfonçait -brusquement dans la mer ouverte sous lui, à -l’infini…</p> - -<p>— Cap’taine ! cria l’homme. Cap’taine !</p> - -<p>— Eh bien ! quoi ? répondit Kardec d’un air -affreusement tranquille.</p> - -<p>Il demanda à l’homme si rien n’était dérangé -dans sa toilette et remonta sur le pont.</p> - - -<h3>XVI</h3> - -<p>L’amiral le pria de s’occuper d’une femme -d’officier.</p> - -<p>Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il -éprouva une sensation singulière.</p> - -<p>On avait permis aux hommes du bord qui -voudraient voir la fête, de se tenir à l’avant du -bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles -et silencieux.</p> - -<p>Derrière un grand filet de cordes, aux vastes -losanges, ils étaient là, les uns sur les autres, -comme dressés en muraille humaine, les matelots, -et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, -et pourtant, quand on approchait, on distinguait -très bien leurs faces, des favoris, des barbes, des -dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très -luisants ! — et, avec un air béat, ils regardaient -ceux qui s’amusaient, — le bal, les fleurs, les -femmes, sans envie, mais sans joie, du fond de -ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît -comme une figure imprécise et morte…</p> - -<p>Kardec étant allé du côté de ces braves gens, -eut donc une sensation singulière, qui fut une -envie brusque, en coup de folie, de briser les -mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui -étaient des hommes, en leur criant : — « Dansez, -courez, hurlez ! Tuez les hommes ! Prenez -les femmes ! Soyez les maîtres ! Vous êtes des -brutes de regarder les joies sans les prendre !… »</p> - -<p>Il passa sa main sur son front, et retourna au -milieu du bal.</p> - -<p>— Qu’avez-vous, Kardec ?</p> - -<p>— Un peu mal à la tête, amiral.</p> - -<p>— Allez donc boire un verre de champagne.</p> - -<p>Comme il descendait au buffet, il rencontra -un camarade :</p> - -<p>— Viens au carré.</p> - -<p>Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec -but un verre d’eau-de-vie et regarda, par les -sabords, la mer — la mer, qui commençait ici à -ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin, -il ne savait plus où, nulle part… Il regarda les -collines de la presqu’île de Saint-Mandrier où -est l’hôpital maritime — puis, comme le bateau -« évitait, » il aperçut, au pied de ses très hautes -collines grises, Toulon, dont le quai rougeâtre -mirait dans l’eau noire les feux des boutiques et -des cafés…</p> - -<p>C’était là tout le théâtre familier de sa vie de -marin. Il regarda cette rade, étoilée des feux de -l’escadre éparse, et que sillonnaient des embarcations -de fête, leurs feux de proue courant -comme des météores échappés…</p> - -<p>Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un -bleu noir, très tranquille, cette eau amère, aux -mouvements si doux, qui a des rages de femme, -des colères mortelles…</p> - -<p>Comme elle était belle et pure ! — si pleine -d’étoiles qui paraissaient le regarder !… Et tout -au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent -les égouts de la ville, il y avait la fange, chère -aux congres, ces serpents de mer… Et tout à -coup, sous les luisants de l’eau, oh ! très profondément, -une forme se dessina, la forme diffuse, -lumineuse, d’un visage humain, pâle, si pâle !… -d’une pâleur de mort… Elle flottait, cette figure -étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements -lents des vagues de la surface, qui caressaient, -félines, la joue rebondie de l’<i>Atalante</i>. -C’était comme une phosphorescence naturelle, -comme une apparition mystérieuse… comme -une âme noyée… Sainte Yvonne !… — « Yvonne ! -Yvonne ! »</p> - - -<h3>XVII</h3> - -<p>Les trépidations de la danse agitaient tout le -navire d’une vie convulsive. On s’amusait beaucoup -là-haut, sous les yeux des matelots qui, -stupidement, regardaient tristes, sans un désir, -sans mouvement, du fond d’une résignation de -damnés.</p> - - -<h3>XVIII</h3> - -<p>— Où donc est Kardec ?</p> - -<p>— Je ne sais pas, amiral.</p> - -<p>— Voilà deux heures que je le cherche ! Cherchez-moi -donc Kardec, j’ai besoin de lui.</p> - -<p>— Oui, amiral.</p> - - -<h3>XIX</h3> - -<p>A huit heures du matin, douze rameurs, dans -un canot major, accostaient le quai de Toulon… -« Laisse courir ! » Trois officiers, sautant sur le -quai, ôtèrent leurs casquettes pour saluer un -mort qui, dans un cadre, au fond de l’embarcation, -dormait sous un voile.</p> - -<p>Six matelots le chargèrent sur leurs épaules, -et d’un pas rythmé, militaire, le portèrent à -l’hôpital maritime, rue Nationale, à trois cents -pas de l’habitation d’Yvonne.</p> - -<p>— Qui est-ce ?</p> - -<p>— Ce pauvre Kardec.</p> - -<p>— Comment est-il mort ?</p> - -<p>— On ne sait pas, noyé.</p> - -<p>— Tiens ! c’est drôle !</p> - - -<h3>XX</h3> - -<p>Le bruit courait dans la ville. De proche en -proche, il avait gagné la place Saint-Roch, -avant que le corps fût rendu à l’hôpital.</p> - -<p>— Ah ! pauvre mademoiselle ! criait la propriétaire -de Kardec.</p> - -<p>— Qu’y a-t-il donc ? dit Yvonne qui lui ouvrit -sa porte.</p> - -<p>— Votre frère… pauvre demoiselle ! on l’a -conduit… à l’hôpital !</p> - -<p>Yvonne y courut. Elle apprit dans la rue que -Kardec était mort.</p> - - -<h3>XXI</h3> - -<p>Sur le seuil de l’Hôpital maritime, le médecin -en chef, en grand costume (il venait du bal), -était debout, sa casquette chamarrée à la main.</p> - -<p>— Monsieur, je suis sa sœur, la sœur de -Monsieur Kardec… je désire… le voir.</p> - -<p>Le chirurgien s’inclina profondément. Il connaissait -Kardec, il l’aimait… il fit un signe.</p> - -<p>Deux infirmiers accompagnèrent Yvonne.</p> - -<p>— Je ne savais pas qu’il eût une sœur, fit-il. -Ce pauvre Kardec !</p> - -<p>Il ajouta : C’est bien dommage !</p> - -<p>Yvonne entra dans la petite chambre où l’on -couchait Kardec sur un lit… Les six matelots, -des infirmiers, deux bonnes sœurs, étaient là.</p> - -<p>Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, dit :</p> - -<p>— Voudriez-vous, mes sœurs, me laisser seule -un moment avec lui ?</p> - -<p>Les religieuses la regardèrent et crurent en -vérité reconnaître l’une d’elles… Avec sa robe -sombre, au large tablier, son petit bonnet aux -ailes bien blanches, ses cheveux séparés également -en deux bandeaux plats, et son visage -pâle, pâle comme un de ces visages de madone -en cire, qu’on voit dans des églises de village, -enfantines et anciennes, sous des globes de verre ; -elle avait l’air, — oui, vraiment — d’une sainte -mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est -pour cela que Jacques l’avait aimée.</p> - -<p>Frappées de respect, les religieuses se retirèrent, -suivies de toutes les autres personnes.</p> - -<p>Alors Yvonne alla à la porte comme pour la -fermer, afin de demeurer bien seule avec son -mort. Mais la porte était sans clef ni verrou, et -Yvonne s’assit au chevet de Kardec. — Elle -s’assit, et, avec lenteur, elle déboutonna son -habit, puis fouilla la poche de côté… Elle respira -longuement : elle venait de sentir sous -ses doigts le petit billet plié avec soin… -Elle reboutonna l’habit méthodiquement, et -ouvrit le billet pour s’assurer que c’était bien -cela. Elle lut, à côté de son mort, ce billet -humide, aux lettres un peu fondues par l’eau de -la mer.</p> - -<p>Le mort, raide dans son grand costume de -gala, — l’épée au côté, les mains le long du -corps, était sévère. Il sentait la mer, ce marin -mort dans l’eau… Elles ne ploieraient plus la -petite pièce d’or, et ne déchireraient plus le jeu -de trente-deux cartes, ses mains fines et fortes. -Il ne rirait plus, de sa bouche jeune, le fier -jeune homme, qui semblait dire, en poussant -d’un petit coup d’épaule ses camarades : « Tu -sais ! je suis fort ! j’ai la vie en moi, la jeunesse -et l’avenir ! » Non, elle ne rirait plus, sa bouche, -où se voyaient cependant un peu ses dents de -noyé, luisantes d’eau amère. Kardec, mort, était -effrayant. Il avait dû, en mourant, — penser -aussi à sa mère.</p> - -<p>Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, sortit -d’un pas assuré, en saluant les sœurs qui rentrèrent. -Elle l’avait lu, le billet. C’était bien -cela. Il portait : « <i>Madame Yvonne Kardec, poste -restante, Toulon…</i> Je suis heureux de ton riche -mariage, ma petite Yvonne, heureux d’apprendre -que cet imbécile de Kardec a endossé (<i>sic</i>) l’enfant -de Jean Lepic. A toi pour la vie. Jean. »</p> - - -<h3>XXII</h3> - -<p>Lorsqu’on voulut annoncer à la sœur de Kardec -l’heure de la cérémonie funèbre, on ne la -trouva plus à Toulon. Elle était à Brest depuis -cinq jours, quand M<sup>me</sup> Kardec y revint avec le -corps de son fils.</p> - -<p>Kardec est enterré dans le petit cimetière -d’un village voisin de Brest et du château des -Kardec.</p> - -<p>Yvonne passe souvent devant la porte du cimetière, -et alors, Yvonne fait toujours très dévotement -un grand signe de croix.</p> - -<p>Et Yvonne est restée très pâle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c2">PIETÀ</h2> - - -<p>Je suis arrivé pauvre à Paris, très pauvre. Je -voulais, comme tant d’autres, y trouver fortune -et gloire. J’avais vingt ans. Je voulais devenir -un grand peintre. En attendant la célébrité et -l’argent — qui sont arrivés — je déjeunais et -je dînais d’une flûte. Et le boulanger me faisait -crédit ! — J’avais laissé dans ma petite ville ma -mère et ma jeune sœur, à qui suffisait à peine -leur humble avoir. Quant à moi, je ne sais vraiment -plus comment je parvenais à vivre ! Non, -plus j’y pense, moins je me l’explique. Ah ! la -jeunesse, la jeunesse ! voilà le talisman tout -puissant, la force unique, la magie. J’étais -jeune. L’espoir me mettait au cœur, souvent à -propos de rien, des afflux de sang à me faire défaillir. -Nul bien réel ne m’a rendu plus tard ces -minutes heureuses, où l’on sent en soi, si profondément, -la vie s’agiter et bondir. Je vivais -donc, pauvre comme Job et plus riche que -Crésus.</p> - -<p>Un brave négociant de mon pays m’écrivit -obligeamment de lui faire une copie d’un -Téniers. J’allai aussitôt m’installer au Louvre, -plein d’ardeur, et dès le premier jour je fis de -bon travail. A n’en pas douter, il devait m’être -bien payé. Cela eût suffi à m’exciter à la besogne, -mais le plaisir que j’éprouvais à copier -le tableau dont j’avais fait choix suffisait à me -faire travailler vite et bien. Ah ! les Téniers ! -quelles sensations éveillaient en moi tous ces -buveurs bien repus, joufflus, grassouillets et -contents, qui rient à leurs pots et à leurs gobelets ! -Aucun sentiment d’envie ne s’élevait en -moi, à les voir : non, j’étais jeune, te dis-je, et -je commençais à peine la lutte. Il me semblait -seulement qu’ils avaient bien raison, tous, -contre nous ; et que si j’avais pu m’arracher à -la vie inquiète de Paris, aux agitations de mon -époque, aux bruits de nos rues, à nos soucis -modernes, j’aurais préféré à toute autre destinée -celle d’être des leurs, et (laissant le jour -naître ou s’achever) boire avec eux en liberté -sous des tonnelles, en riant aux pots, vides ou -pleins, comme les enfants rient aux anges.</p> - -<p>Je me rendais un matin — avec un peu de retard — au -Louvre, pour ma troisième séance -et j’allais prendre l’escalier, quand le beau gardien -d’en bas, vert et doré, — le suisse, si tu -veux — me fit un signe fiévreux et bizarre, en -portant la main à son cou. J’ai retrouvé depuis -le même geste au théâtre avec Frédérick-Lemaître. -Lorsqu’on annonçait à don César de -Bazan qu’il allait être pendu, Frédérick avait -une certaine façon de porter la main tout autour -de son cou en le palpant comme s’il y -sentait déjà la corde fatale… C’était à faire -frémir.</p> - -<p>Ainsi gesticulait mon suisse. Je le regardai -stupidement, puis je regardai autour de moi… -Personne. Une jeune femme, invisible pour lui, -parut au haut de l’escalier raide. Personne -autre. Évidemment c’était à moi que s’adressait -le geste funèbre. Je m’apprêtais cependant, (ne -comprenant point) à passer outre, et j’avais, en -effet, gravi déjà trois marches, lorsqu’un cri -terrible retentit derrière moi :</p> - -<p>— Monsieur !… la cravate !</p> - -<p>Imitant à mon tour, sans le savoir, Frédérick-Lemaître, -je portai à mon cou une main inquiète… -Oui, j’avais perdu ma cravate ! Ne ris -pas. Je ne riais pas. Mon unique cravate ! C’était -un de ces nœuds à quinze sous retenus autour -du col par un fil élastique. Cinq minutes avant -d’arriver dans la cour du Louvre, je m’étais, -rue de Rivoli, miré complaisamment dans une -glace de boutique et, m’arrêtant, j’avais redressé -mon nœud… Maintenant je ne l’avais -plus, je l’avais perdu !</p> - -<p>— On n’entre pas sans cravate ! me dit sévèrement -le gardien.</p> - -<p>Un habit râpé invite tous les laquais du -monde à l’insolence.</p> - -<p>En ce moment la dame, parvenue au bas de -l’escalier, passa près de moi. Je me sentis -rougir et pâlir à la fois. Et je me livrai à la contemplation -de la physionomie du gardien, pour -tourner le dos à la jolie matineuse… qui passa -me frôlant de sa robe de soie. « Oh ! la jolie, la -fraîche cravate bleue ! »</p> - -<p>C’est ce que je ne pus m’empêcher de penser -en regardant du coin de l’œil, malgré moi, le -cou de la dame.</p> - -<p>Je restai là, cloué un instant. Le gardien jouissait -de ma consternation. Heureux subalterne ; -en cette minute il commandait, il goûtait le -plaisir capiteux de l’autorité. Un sergent de ville -qui vous bouscule ou vous arrête (surtout si -vous lui paraissez un homme d’étude et son -supérieur probable), éprouve la même joie secrète. -C’est la même que ressentent les César et les -Napoléon, les brutaliseurs de nations et d’idées. -Et il faut bien que cette jouissance soit immense, -puisqu’elle pousse aux plus grandes actions -comme aux plus grands crimes !</p> - -<p>Je demeurai donc tout révolté à regarder l’esclave -de la consigne. Et combien de pensées -m’assaillirent en quelques secondes ! et combien -tristes et triviales ! En vérité, non, je n’avais -plus rien dans ma garde-robe qui ressemblât à -une cravate ! Et pas un sou, ni sur moi ni chez -moi. A qui m’adresser ? Provincial, je ne connaissais -personne. Pas un camarade à qui emprunter -un nœud de chiffon !… Ma concierge ?… -Quelle humiliation ! Et cependant là-haut les -buveurs m’attendaient sous l’orme en riant à -leur verre.</p> - -<p>Je sortis du vestibule. Le vent y tournoyait, -accouru du Carrousel, s’engouffrant dans la -cour. Je le suivis. J’entrai dans cette cour du -Louvre que les passants en hâte traversaient -par le beau milieu, laissant déserts tous les -côtés. Je sentis instinctivement, sans même l’entendre, -quelqu’un sur mes pas. J’eus le sentiment -confus, la divination que c’était une femme, -et celle-là même qui avait descendu l’escalier -au moment de ma mésaventure. Pourquoi, comment -était-elle encore là ? N’étais-je pas demeuré -un moment à subir les regards du portier, justement -pour éviter les siens et la laisser s’éloigner ?… -Dieu vous garde des curieux !</p> - -<p>C’était elle en effet ; elle passa devant moi, me -regardant sans bien oser, avec un embarras -charmant. Elle paraissait troublée, émue. L’œil -doux, plein de bonté, brillait singulièrement -d’un feu humide…</p> - -<p>« Tiens ! dis-je en moi-même, elle n’a plus au -cou son joli ruban, d’un ton si frais ? » Ses deux -mains étaient fourrées dans un petit manchon -de zibeline… Quand elle passa près de moi… -Comment cela se fit-il ? Avec quelle grâce qui -supprimait l’étrangeté de l’action, par quelle -prestidigitation sublime, comment, comment ? -Je ne sais, mais une de ses mains était à peine -sortie du manchon que je voyais dans les miennes -l’ensorcelé ruban bleu, orné, aux deux bouts, -de dentelle blanche !</p> - -<p>— Un billet d’entrée ! dit-elle.</p> - -<p>Quand je compris ce mot, elle était déjà loin.</p> - -<p>— Tu la suivis, je pense ?</p> - -<p>— Je n’y songeai même pas. Et les buveurs -de Téniers qui s’égayaient sans moi !</p> - -<p>— Et tu entras en cravate bleue, à dentelle ?</p> - -<p>— Sans affectation, je l’avoue, mais bravement, -et sans fausse honte ; ce fut peut-être même -avec un certain orgueil que je dévisageai, en -passant, le gardien féroce.</p> - -<p>— Et tu l’as retrouvée un jour, quelque part, -cette femme : aux eaux, aux bains de mer, dans -le monde ? A-t-elle été ta maîtresse ? Non ! C’est -ta femme alors, car tu t’es marié !</p> - -<p>— Rien de tout cela. Je ne l’ai jamais revue.</p> - -<p>— Mais ton histoire n’est pas finie.</p> - -<p>— Je suis peintre, mon cher, et je ne sais pas -finir les histoires.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c3">MENSONGE DE CHIEN</h2> - -<p class="dedic">A Flourette.</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>J’avais en lui une confiance aveugle depuis -longtemps. Nous nous aimions. C’était un chien -mouton. Il était blanc, avec une calotte brune. -Je l’avais appelé Pierrot.</p> - -<p>Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles ! Fils -de bateleur, peut-être, il exécutait des tours de -force ou d’adresse inattendus. Il était amoureux -d’une boule de bois grosse comme une bille de -billard ; il nous l’avait apportée un jour, et, assis -sur son derrière, il avait dit : « Lance-la-moi -bien loin, dans la broussaille… Je la retrouverai, -tu verras ! » On le fit. Il réussit à merveille dans -son projet. Il devint alors très ennuyeux ; il -disait toujours : « Jouons à la boule ! »</p> - -<p>Il entrait dans le cabinet de travail de son -maître, brusquement, quand il pouvait, avec sa -boule entre les dents, se mettait debout, les -pattes de devant sur la table, au milieu des paperasses, -des lettres précieuses, des livres ouverts : -« Voilà la boule. Jette-la par la fenêtre, -j’irai la chercher. Ça sera très amusant, tu verras, -bien plus amusant que tes papiers, tes romans, -tes drames et tes journaux !… »</p> - -<p>On lançait la boule par la fenêtre… Il sortait… -Mais non, on l’avait trompé, le bon Pierrot ! Et -à peine était-il dehors, que la boule prenait place -sur la table, en serre-papier. Pierrot, au dehors, -cherchait, cherchait… Puis, revenant sous les -fenêtres : « Eh ! là-haut ! l’homme aux papiers ! -Ouah ! ouah ! Voilà qui est un peu fort ! Je ne -trouve rien ! C’est donc qu’elle n’y est pas… Si -un passant ne l’a pas prise, alors, pour sûr, tu -l’as gardée ! »</p> - -<p>Il remontait, fouillait du nez dans les poches, -sous les meubles, dans les tiroirs entr’ouverts, -puis tout à coup, de l’air d’un homme qui se -frappe le front, il vous lorgnait : « Je parie qu’elle -est sur la table !… » On se gardait bien de parier, -puisqu’elle était, en effet, sur la table… D’un -coup d’œil intelligent, il avait suivi votre regard… -Il apercevait sa boule… Pour la cacher -encore, on l’enlevait d’une main brusque… et -alors, oh ! alors, bonsoir le travail ! C’étaient des -parties de gaieté extravagantes ! Il sautait après -la boule, voulait l’avoir à tout prix, suivait vos -moindres mouvements, ne vous quittait plus, -toujours riant de la queue…</p> - -<p>Avec cela, bon gardien. C’est ce qu’il faut à la -campagne.</p> - -<p>Il me faisait souvent penser à ces hommes -métamorphosés en chiens, comme on en voit -dans les contes de fée. L’œil était d’une humanité -tendre, profonde, implorante, et disait : « Que -veux-tu ? Je ne suis que ça : une bête à quatre -pattes, mais mon cœur est un cœur humain, -meilleur même que celui de la plupart des -hommes. Le malheur m’a appris tant de choses ! -j’ai tant souffert ! je souffre tant encore aujourd’hui, -de ne pouvoir t’exprimer, avec des paroles -semblables aux tiennes, ma fidélité, mon dévouement !… -Oui, je suis tout à toi, je t’aime… comme -un chien ! Je mourrais pour toi s’il le fallait… Ce -qui t’appartient m’est sacré… Que quelqu’un -vienne y toucher et l’on verra ! »</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un -gros chagrin. Les gens qui croient au chien -aveuglément me comprendront. Voici ce qui -arriva :</p> - -<p>La cuisinière avait tué deux pigeons.</p> - -<p>— Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle -dit.</p> - -<p>Elle alla dans une pièce voisine chercher une -corbeille où jeter les plumes de ses pigeons à -mesure qu’elle les plumerait.</p> - -<p>Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa -un grand cri. Un de ses deux pigeons s’était envolé ! -Elle ne s’était absentée pourtant que quelques -secondes. Un mendiant sans doute était -passé par là, avait fait main-basse sur l’oiseau par -la fenêtre ouverte. Elle sortit pour chercher le -mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, -elle songea : « Le chien ! » Et aussitôt, -saisie de remords : « Quelle horreur, soupçonner -Pierrot ! Jamais il n’a rien volé ! Il garderait, au -contraire, un gigot tout un jour sans y toucher, -même ayant faim !… Du reste, il est là, Pierrot, -dans la cuisine, assis sur son derrière, — l’œil à -demi fermé, bâillant de temps à autre ; il s’occupe -bien de mes pigeons ! »</p> - -<p>Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un -grand air d’indifférence ! Je fus appelé…</p> - -<p>— « Pierrot ? » Il souleva vers moi sa paupière -appesantie. « Eh ! que veux-tu, mon maître ? -J’étais si bien ! Tiens, je pensais… à la boule ! »</p> - -<p>— A la boule ? je suis de votre avis, Catherine ; -le chien n’a pu voler le pigeon. S’il l’avait -volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au -fond de quelque fossé, pour sûr.</p> - -<p>— Regardez-le, pourtant, monsieur… Ce chien-là -n’a pas l’air chrétien.</p> - -<p>— Vous dites ?</p> - -<p>— Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas -l’air franc.</p> - -<p>— Regarde-moi, Pierrot.</p> - -<p>Très vite, la tête un peu basse, il grommela :</p> - -<p>— Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si -j’avais volé un pigeon ? Je serais en train de le -plumer !</p> - -<p>Il me servait mon argument. Ceci me parut -louche.</p> - -<p>— Regarde-moi dans les yeux, comme ça…</p> - -<p>A n’en pas douter, il feignait l’indifférence !</p> - -<p>— Ah ! mon Dieu, Catherine, c’est lui ! j’en -suis sûr ! c’est lui !</p> - -<p>Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était -pénible, affreusement pénible à mon cœur. Je -vous jure, lecteur, que je suis très sérieux… J’y -avais vu, distinctement, un <small>MENSONGE HUMAIN</small>. -C’était très compliqué !… Il voulait mettre une -<i>fausse apparence</i> de sincérité dans son regard, et -il n’y parvenait point, puisque cela est impossible -même à l’homme. Ce miracle du Malin -n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et encore !</p> - -<p>Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté -profonde de mentir était, dans ses yeux, en lutte -avec la faible apparence de sincérité qu’il parvenait -à créer ; mais ce mensonge inachevé était -plus tristement révélateur qu’un aveu !</p> - -<p>Je voulus en avoir le cœur net, avoir la -preuve.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>A trompeur, trompeur et demi.</p> - -<p>— Tiens, lui dis-je, je te donne ça !…</p> - -<p>Je lui offrais le pigeon dépareillé… Il me -regarda, songeant : « Hum ! ça n’est pas possible ! -Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir ? -Pourquoi me donnerais-tu un pigeon <i>aujourd’hui</i> ? -Ça ne t’est jamais arrivé ! »</p> - -<p>Il le souleva dans sa gueule, et doucement, -tout de suite, le remit à terre.</p> - -<p>Il ajouta : « Je ne suis pas une bête ! »</p> - -<p>— Enfin, il est à toi !… Puisque je te le dis !… -Je pense que tu aimes les pigeons ?… Eh bien ! -en voilà un ! Du reste, j’en avais deux : il m’en -fallait deux !… Je ne sais que faire d’un seul… -je te répète qu’il est à toi, celui-ci… »</p> - -<p>Je le flattai de la main, en songeant :</p> - -<p>« Canaille ! voleur ! tu m’as trahi comme si -tu n’étais qu’un homme ! Tu es un chien perfide ! -Tu as menti à toute une existence de loyauté, -gredin ! »</p> - -<p>A haute voix, j’ajoutai : — « Oh ! le bon chien ! -le brave chien ! l’honnête chien ! Oh ! qu’il est -beau ! »</p> - -<p>Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se -leva, et s’en alla, lentement, non sans tourner -de mon côté la tête plusieurs fois, <i>pour voir ma -pensée véritable</i>.</p> - -<p>Dès qu’il fut dehors, sur la terrasse, je fermai -la porte à claire-voie, et je demeurai à l’épier.</p> - -<p>Il fit quelques pas, comme résolu à aller -dévorer sa proie plus loin, puis s’arrêta de nouveau, -posa encore son pigeon à terre et <i>réfléchit -longtemps</i>. Plusieurs fois il regarda la porte avec -son œil faux. Puis il renonça à chercher une -explication satisfaisante, se contenta du fait, -ramassa sa proie et s’éloigna… Et à mesure -qu’il s’éloignait, la queue, timide, hésitante dans -ses attitudes depuis notre conversation, devenait -sincère : « Bah ! attrapons toujours ça ! Personne -ne me regarde ? Vive la joie ! Qui vivra, -verra ! »</p> - -<p>Je le suivis de loin et je le surpris en train de -creuser dans la terre un trou avec ses deux -pattes, très actives. Le pigeon que je lui avais -offert traîtreusement, était à côté de la fosse… -Je grattai la terre moi-même, tout au fond… Le -premier pigeon était là, volé ! habilement -caché !</p> - -<p>J’étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux -instincts de ses congénères, les renards et les -loups, enterrait ses provisions. Mais, animal -domestique, <i>il avait appris à mentir</i> !</p> - -<p>Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet -des grosses plumes de mes deux pigeons, et je -déposai ce plumeau sur ma table de travail.</p> - -<p>Et quand Pierrot m’apportait la boule, en -disant d’un air dégagé : « Eh bien ! voyons, ne -pense plus à ça, jouons ! » j’élevais le petit balai -de plumes… et Pierrot baissait la tête… la -queue se rabattait honteuse, se collait à son -pauvre ventre frémissant… La boule lui tombait -des dents ! « Mon Dieu ! mon Dieu ! tu ne me -pardonneras donc jamais ! »</p> - -<p>— Tu ne m’aimais pas, lui dis-je un matin, -non, tu ne m’aimais pas, puisque tu m’as -trompé, et si savamment !</p> - -<p>Je ne sais qui me répondit, avec bonne -humeur : — « Mais si, mais si, mon cher, il vous -aimait ! et il vous aime encore sincèrement… -mais que voulez-vous ? il aimait aussi le pigeon !… -Il est bien assez puni, maintenant, -allez ! »</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant -Pierrot n’eut pas peur. — « Tu le vois, lui dis-je -pour la dernière fois. Périsse le souvenir de ta -faute ! » Je jetai l’objet dans le feu. Pierrot, gravement -assis, le regarda brûler… puis, sans -éclat de joie, sans sauts ni bonds, noblement, -simplement, il vint m’embrasser… Quelque -chose d’infiniment doux gonfla mon cœur. C’était -le bonheur de pardonner.</p> - -<p>Et, tout bas, mon chien me disait : « Je le -connais, ce bonheur-là… Que de choses je te -pardonne, moi, sans que tu le saches ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c4">COUP DE FUSIL D’UN CORSE</h2> - -<p class="dedic">A François Armagnin.</p> - - -<p>… Le caractère corse a de la grandeur ; -mais il n’a guère lieu de s’affirmer que sur un -théâtre dont l’étroite scène jure singulièrement -avec l’ampleur de geste et d’allure des personnages.</p> - -<p>Il ne manque aux Corses que des occasions -dignes d’eux pour paraître fréquemment sublimes. -D’ailleurs ils s’en passent, agissent -selon les vertus farouches qui leur sont naturelles, -et ne pouvant tous être conquérants, ils -sont bandits et s’en vantent.</p> - -<p>Napoléon n’est qu’un bandit corse, qui a -rossé les gendarmes. Il y a dans tout bandit -corse l’étoffe d’un héros. Les Corses emploient -tous les jours une vraie grandeur d’âme à des -actions sans portée. Ce qui leur manque pour -être un peuple dominateur, ce sont seulement -les puissants moyens matériels d’action sur un -large champ d’opération. C’est ainsi que, pour -être un Alexandre, il ne manquait rien, si ce -n’est une armée de marins au pirate légendaire…</p> - -<p>« Peuh ! dit-il au fils de Philippe, qui s’indignait -de lui voir exercer son métier de voleur, -la seule différence qu’il y ait entre nous, c’est -que je commande un petit bateau et toi une -flotte immense. Le bateau fait le voleur et la -flotte le conquérant ! »</p> - -<p>Je me confirmai dans ces diverses idées le -jour où j’assistai, en Corse, à l’étrange action -que je vais raconter…</p> - -<p>… J’ai connu en France plusieurs Corses ; -deux sont devenus mes amis. On n’en saurait -avoir de meilleurs. Le Corse, nature encore -simple et primitive, pousse tout à l’excès, et -d’abord la générosité et le dévouement.</p> - -<p>Le dévouement du Corse est aveugle. C’est -en cela qu’une froide sagesse peut le blâmer ; -mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami -ou de son hôte devient sa propre cause. Il ne -la raisonne pas ; il n’y réfléchit même pas ; il -l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un -mariage d’amour, et rappelez-vous que le Corse -déteste ce qu’il n’aime point.</p> - -<p>… Mais n’insistons pas davantage sur ces -traits généraux. Voici mon histoire.</p> - -<p>Arrivé en Corse au mois de décembre 187…, -j’y fus l’hôte de mon ami J. T…, professeur -dans un de nos lycées du continent, ou plutôt -je fus l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait -adressé et par qui je fus traité en véritable -enfant de la maison. Mon ami J. T… avait dû -rester « en France ».</p> - -<p>— Vous êtes ici chez vous, me dit son père à -mon arrivée.</p> - -<p>Cette parole n’était point vaine. J’étais chez -moi. Pour la première fois, je recevais l’hospitalité -à la manière antique. La famille de mon -hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le -père et la mère, une fille et un gendre avec leur -premier né, et trois garçons dont le plus jeune, -Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez -un patriarche.</p> - -<p>Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la -toute-puissance du père. Un mot, un geste, un -regard du chef de famille, et l’on obéissait en -silence, au plus vite. Le chien même de la -maison, un énorme griffon qui m’accueillit en -furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai, -il s’élança vers moi, hurlant. Le vieux -maître leva un doigt, et le griffon s’alla coucher, -me tournant aussitôt le dos, sans fureur -et même sans curiosité.</p> - -<p>Amateur de chasse et surtout grand ami des -chiens, j’admirai tout de suite ce griffon, qui -était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs le -griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide -à l’eau, il sait même plonger. En plaine ou -en montagne, pas d’escarpement, pas de broussailles -qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé ; -quelques velléités de noble indépendance -à ses heures, s’accordant avec une fidélité sans -pareille ; et pour le courage, il n’a pas de supérieur.</p> - -<p>Naturellement, je me hâtai de faire à mes -hôtes l’éloge des griffons et de flatter le leur. Je -vis que j’avais bien choisi mon compliment -d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux -au plus jeune, se réjouissait de mes paroles.</p> - -<p>— Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est -un homme ; il est de la famille. Les sauvages -prétendent que le singe est un homme et qu’il -ne parle pas afin de n’être pas contraint de travailler ; -mais ce chien, lui, parle ; et il travaille, -monsieur, avec les hommes, comme il joue -avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de -nous. Je dois dire que je l’ai bien élevé ; il a -fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant -n’en a pas mérité ? On n’apprend rien sans -peine. A présent il sait tout ce qu’il doit savoir, -et jamais il n’a manqué au devoir… <i lang="it" xml:lang="it">Per dio !</i> -vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes -venu ici pour chasser. Vous ferez demain un -tour de promenade avec mon plus jeune, avec -Jean-Paul ; tu m’entends, Jean-Paul ?</p> - -<p>Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de -chasse, leva la tête et dit :</p> - -<p>— Nous irons, père. On verra du canard.</p> - -<p>— Tu entends, Noir, (Néro), dit le père, -s’adressant au griffon. Le chien se leva, regarda -le père et le fils, flaira la crosse du fusil, remua -la queue, <i>murmura</i> quelque chose, et retourna -s’allonger devant la cheminée où un quartier -de mouton se dorait au feu.</p> - -<p>On dîna, sans que Néro cessât de regarder la -flamme, sinon lorsqu’on l’appelait : Néro ! Alors -il se levait, venait prendre le morceau qui lui -était offert et retournait ensuite, avec calme, -à « son poste ».</p> - -<p>Au dessert, on me raconta un beau trait de -Néro, un trait véritablement digne de la biographie -d’un grand chien.</p> - -<p>Néro, étant très jeune encore, faisait commerce -d’amitié avec une chatte de la maison. -La chatte ayant mis bas, on alla noyer les -petits. On chargea quelqu’un de les jeter à la -mer, ce qui fut fait en présence de Néro. Les -petits chats, une pierre au cou, périrent donc -misérablement, et leur mère fut inconsolable. -Néro parut si touché de sa douleur, que, deux -jours durant, voyant la chatte refuser toute -nourriture, à peine voulut-il manger.</p> - -<p>Or, peu de temps après, comme il traversait, -en compagnie de l’un de ses maîtres, le village -de Campile, à une lieue de son logis, Néro vit -un petit chat que tourmentaient des bambins.</p> - -<p>Néro n’hésita pas ; il se jeta au milieu des -bourreaux, saisit dans sa gueule le petit chat -par la peau du cou, et, ainsi chargé, fit une -lieue toujours courant pour rapporter à la -mère infortunée le pauvre animal qui, selon -lui, pouvait bien être de ses petits. La chatte -adopta l’enfant trouvé, l’allaita, reprit joie et -santé ; et Néro fut célébré en vers, pour cette -belle action, par une improvisatrice de la -famille.</p> - -<p>— N’est-ce pas l’action d’un homme ? me demanda -mon hôte en achevant le récit de cette -aventure.</p> - -<p>Je convins que beaucoup d’hommes n’agiraient -pas si bien, et je gagnai mon lit en songeant -à la partie de chasse projetée pour le -lendemain.</p> - -<p>Avant le jour, Jean-Paul m’éveilla. Nous sortîmes -et Néro avec nous. Il faisait froid, très -froid. La bise qui nous cinglait le visage était -coupante ; nous prîmes un bon pas.</p> - -<p>Après un quart d’heure de marche, nous nous -trouvâmes dans la plaine et au bord d’un marais. -Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit -sentir plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient, -et l’on ne pouvait s’empêcher de croire -que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en -gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de -velours, bonnet montagnard sur l’oreille, avait -marché devant moi, comme un guide. Nous -n’avions pas échangé deux paroles.</p> - -<p>Jean-Paul s’arrêta.</p> - -<p>— Nous sommes arrivés, dit-il ; je veux seulement -vous montrer aujourd’hui comment travaille -Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le froid, -ni rien ; il aura peu de chose à faire, mais n’importe, -vous verrez ça. Seyez-vous là, sous ce -tamaris, c’est un bon poste ; moi, j’en sais un -autre là-bas ! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr, -nous verrons des canards ; s’ils arrivent tournant -en cercle, ne tirez pas au vol : ils se poseront -dans le marais. S’ils filent droit, faites feu.</p> - -<p>Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut. -Le vent pleurait avec les roseaux. En face -de moi, la première pointe du jour rayait le ciel -où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement, -lentement, tout s’éclaira. Nous étions entourés -de montagnes, aux flancs desquelles de grands -châtaigniers dépouillés… mais l’arbousier, le -lentisque, le genièvre, çà et là égayaient de leur -verdure la mélancolie du mois de décembre.</p> - -<p>Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les -canards ! Je visai, tirai, manquai. Le vol était -loin. Je regardai le tamaris derrière lequel -était Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement, -entre nous, à égale distance de l’un et de l’autre, -derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui -regardait droit devant lui. A ce moment un coup -de feu partit. Jean-Paul avait tiré, et je vis un -magnifique col-vert se débattre en plein marais, -à cinquante pas loin des bords.</p> - -<p>— A l’eau, Néro ! cria Jean-Paul.</p> - -<p>Néro sauta dans le marais ; l’eau était à demi -gelée ; il y flottait des glaçons en aiguilles, et, -du premier bond, Néro en eut à mi-corps ; mais, -à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la -berge se secouer en gémissant.</p> - -<p>Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui -dit :</p> - -<p>— A l’eau, Néro !</p> - -<p>Le chien regarda son maître et, remuant la -queue, sans joie, refusa visiblement.</p> - -<p>Néro, en toute évidence mal disposé, trouvait -l’eau dangereusement froide.</p> - -<p>— C’est la première fois qu’il <i>désobéit</i>, me dit -gravement Jean-Paul, et cela devant un étranger !… -je ne le supporterai pas !… A l’eau ! répéta-t-il.</p> - -<p>Le chien s’avança tout au bord, souleva une -patte, toucha l’eau discrètement, et il recula ; -puis, se couchant aux pieds de son maître, il -leva sur lui des yeux de prière.</p> - -<p>Le jeune Corse était devenu pâle.</p> - -<p>— Regarde, chien ! dit-il.</p> - -<p>Le soleil, se levant, illumina le marais à la -surface duquel les mille petits glaçons brillèrent, -irisés. Néro et moi, nous regardions -Jean-Paul, qui était déjà dans l’eau ! Il marchait -dans le marais glacial, aussi tranquillement qu’à -terre. Lorsqu’il se saisit de la proie encore palpitante, -il avait de l’eau jusqu’aux aisselles. -J’étais stupéfait.</p> - -<p>— Tu vois, dit à Néro Jean-Paul, revenu à -terre et tout ruisselant, <i>je ne te demande jamais -rien que je ne puisse faire moi-même</i> !</p> - -<p>Grande parole, digne d’un roi, général d’armée.</p> - -<p>— A présent, ajouta-t-il, tu seras puni. Marche -en avant !</p> - -<p>Et tandis que Néro, humilié, triste, la queue -basse, prenait lentement une avance :</p> - -<p>— Veuillez m’excuser, notre hôte, me dit Jean-Paul. -C’est une partie manquée, par la faute de -Néro. Retournons chez nous… Mais Néro ne -peut pas éviter sa peine…</p> - -<p>Et, ce disant, avant que j’eusse pu comprendre -une idée aussi peu commune que la sienne, il -étendit d’un coup de fusil le pauvre Néro raide -mort !… Cet enfant Corse, tuant ainsi son chien -qu’il aime, pour un refus d’obéissance, n’est-il -pas, si l’on veut, grand comme Manlius, condamnant -à mort son propre fils ? Absurde, inhumain, -soit, mais comme ces héros de Rome, au cœur -de fer !</p> - -<p>— Quand tu seras en Corse, m’avait dit mon -ami J. T…, le professeur, ne blâme jamais rien. -Tu y vas en visiteur pour vingt jours, voilà -tout ; ne t’y poses pas en apôtre des idées françaises. -S’ils n’ont pas à se méfier de ta critique, -tu verras les Corses en ta présence agir en vrais -Corses, et tu pourras les juger.</p> - -<p>Je ne critiquai donc point Jean-Paul ; je me -tus. Néro, d’ailleurs, était bien mort, et nulle -parole ne l’eût ressuscité ; mais j’attendis avec -curiosité l’accueil qui nous était réservé à la -maison.</p> - -<p>Quand nous rentrâmes, tout le monde était -absent, au travail.</p> - -<p>A midi, tout le monde arriva, et l’on prit place -autour de la table. Jean-Paul, visiblement pour -moi, était ému, mais en somme fort calme.</p> - -<p>On ne s’occupait pas de l’absence du chien, -quand tout à coup l’enfant à la mamelle cria :</p> - -<p>— Né-o !</p> - -<p>Jean-Paul tressaillit.</p> - -<p>— C’est singulier, dit le père, Néro n’est pas -là.</p> - -<p>— Et il n’y sera jamais plus ! dit Jean-Paul -d’une voix sourde.</p> - -<p>Je compris qu’il faisait un effort pour ne pas -pleurer.</p> - -<p>— Quoi ? dit le père, l’avez-vous perdu ? Qu’est-il -arrivé ? parle vite.</p> - -<p>Toute la tablée, en suspens, écouta :</p> - -<p>— Je l’ai tué ! dit Jean-Paul.</p> - -<p>Le père étendit le bras derrière soi et se -saisit d’un gourdin noueux, massue véritable, -droite dans un coin, comme pour châtier son -fils, sans autre explication. Il songea par bonheur -à dire :</p> - -<p>— Pourquoi ?</p> - -<p>— Il avait refusé d’obéir, et cela devant -l’étranger ! dit Jean-Paul.</p> - -<p>— Alors, fit le père, c’est bien !</p> - -<p>Il déposa son bâton.</p> - -<p>Je vis des larmes dans tous les yeux ; mais -chacun aussitôt, maîtrisant la douleur, imita le -chef de famille, qui se remit à manger en -présence du spectre de Néro, comme le Cid -héroïque en face de la tête coupée du père de -Chimène.</p> - -<p>… Je n’ai pas de commentaires à ajouter. Si -cette histoire était inventée, elle serait sans valeur -parce qu’elle n’a pas la vraisemblance -nécessaire aux contes eux-mêmes, mais elle est -vraie.</p> - -<p>Néro fut enterré sous le tamaris au pied duquel -il avait été fusillé, et, bien qu’on la trouve -juste, on pleure toujours sa mort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c5">LES ESPRITS FRAPPEURS</h2> - - -<p>« Je n’y avais jamais cru… J’habitais alors, -tout seul, une maison de campagne isolée, et je -couchais au premier étage, au-dessus d’une sorte -de chai, et au-dessous d’un grenier. Une nuit, -comme j’appelais le sommeil en feuilletant un -livre, j’entendis très distinctement des bruits de -chaînes… Je prêtai l’oreille… les douze coups -de minuit sonnèrent lentement à l’horloge lointaine -du village ; je trouvai l’horloge ridicule de -sonner minuit si à propos, et je me sentis rassuré -par cette coïncidence comique.</p> - -<p>« Au même moment, mes yeux se fermèrent -malgré moi ; je m’endormis, et les bruits que je -venais d’entendre servant de point de départ -à un cauchemar affreux, je rêvai que j’étais -encore au collège où mon régent me forçait à -copier cent fois certaine histoire de revenants -racontée par Pline ou par je ne sais quel autre ! -Et comme mon régent courroucé me demandait -si je comprenais le latin et ce que voulait dire -<i lang="la" xml:lang="la">funis</i>, je répondais : <i>funérailles</i>. Le voyant se -fâcher de plus belle :</p> - -<p>— Non, disais-je, cela veut dire <i>chaînes</i>, bruit -de chaînes et funérailles.</p> - -<p>— Cela veut dire, s’écriait le régent hors de -lui, la <i>corde</i> pour vous pendre !</p> - -<p>« Quel drôle de rêve ! pensais-je tout en dormant. -Là-dessus le livre, grâce auquel je m’étais -endormi, tomba brusquement de mon lit sur le -plancher, et je m’éveillai en sursaut. Ma bougie, -usée jusqu’au bout, jetait des lueurs de mort, et -un bruit de chaînes se faisait entendre distinctement -dans la maison. Oui, c’était dans la -maison, à n’en pas douter, que j’entendais -distinctement un bruit de chaînes !</p> - -<p>« Je me sentis pâlir et me mis sur mon séant. -Mille raisonnements aussitôt se firent en moi, -pressés, lumineux et rapides comme un faisceau -d’éclairs. Je pensai : « Je suis seul ici, et il faut -bien pourtant que je ne sois pas seul ! Qui donc -est entré ? pour quoi faire ? pour voler ? Venir -voler en traînant des chaînes, quelle apparence…! -Les chiens, d’ailleurs, n’ont pas jappé. -Ils sont là, dans l’allée, sous la lune. Mais -alors ?… allons donc, je n’y croirai jamais. Des -esprits ? des esprits frappeurs ? Pourquoi veut-on -que des esprits, êtres subtils, tout à fait -supérieurs, se livrent à des occupations indignes -même d’un bourgeois sérieux, comme celle de -réveiller les gens avec des bruits incompréhensibles ! -Allons, allons, j’ai mal entendu. Je rêvais -funérailles, cordes, chaînes… et il y a de la -fièvre, causée par un peu d’embarras gastrique, -comme dirait le docteur. Voilà tout.</p> - -<p>« J’en étais à cette conclusion, quand la bougie -qui m’éclairait jeta une grande clarté blafarde, -et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans le -même temps, de petits coups frappés à intervalles -égaux. On aurait dit qu’une baguette -souple raclait les barreaux d’une grille !… Je -songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui -passent rapidement leur cravache sur les barreaux -des cages à tigres. Évidemment j’étais -agité, j’avais un peu de fièvre… je me levai donc, -rallumai ma bougie, et ramassai mon livre qui -se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre -au lit, mes regards tombèrent sur une -vieille épée rouillée, débris de quelque noble -panoplie, longue et lourde rapière à coquille, -excellent instrument de défense contre un ennemi -de chair et d’os. Je la suspendis à mon -chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du -plat, du tranchant, de la pointe ou du pommeau, -il y avait là de quoi étendre un homme.</p> - -<p>« Me voilà donc couché de nouveau, lisant, -et à peu près rassuré. Je m’aperçus que mon -livre contenait un article sur les <i>hallucinations</i>. -Je le cherchai vivement et je lus les choses les -plus inquiétantes touchant les maladies du système -nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de -l’ouïe ; quand je vis comment certains malades -sont, nuit et jour, poursuivis par des sonneries -de cloches ; comment d’autres hallucinés entendent -partout d’invisibles ennemis les persécuter -de menaces, je compris qu’une telle lecture -n’était pas opportune et je lançai la revue loin -de moi, avec colère, en criant à haute voix : « Au -diable ! »</p> - -<p>« Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans -y ajouter d’importance, me frappa. On eût dit -qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi -comme une balle ! Le son de ma propre voix me -devenait ennemi !</p> - -<p>« Au diable ! » Je me trouvais imprudent -d’avoir prononcé ce mot et je n’en faisais pas -moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais -passer de l’assoupissement au sommeil, -lorsque brusquement éclata à mon oreille le -son grave, prolongé d’une cloche : BAMMM ! et -quelques secondes après, un deuxième coup, -frappé moins fort, retentit : <span class="sc">Bamm !</span></p> - -<p>« Une sueur froide couvrit mon front. A n’en -pas douter, j’étais halluciné, je devenais fou… -je… — BAMMM ! — J’étais debout, pieds nus, -en chemise, mon bougeoir dans la main gauche, -ma Durandal, que j’avais instinctivement saisie, -dans la main droite, certainement blanc comme -un linge, et les yeux fixés sur la porte de ma -chambre que je pensais voir, d’une seconde à -l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses -gonds pour laisser apparaître… qui ? — <span class="small">LUI</span>, -<span class="small">L’ÊTRE</span>, <span class="small">L’ESPRIT</span>, -<span class="small">LE FANTÔME</span>, <span class="small">L’ENNEMI</span>, -<span class="small">LE MALIN</span>… -le voleur tragique et facétieux qui pénétrait, -la nuit, dans les maisons, avec effraction, -sans être aperçu ni flairé par les chiens, et qui -tout en remplissant ses poches des figues et des -raisins de l’office, trouvait encore le temps de -donner un charivari !… Je pensais tout cela et -tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance — folies, -absurdités ! — mais enfin, ma -maison où j’étais seul, au premier étage, était -pleine de bruits — en bas — dans l’escalier — sur -ma tête, au grenier — pleine de bruits de -chaînes, de frappements inexplicables, d’épouvantables -sons de cloches !</p> - -<p>« Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou -pure imagination, je m’armais de quoi ? D’une -épée. Pourquoi ? je n’en savais rien ; mais il -m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis -terrible. Ce glaive me rassurait — je m’en rends -compte à présent, — et parce qu’il mêlait pour -moi-même un peu de drôlatique à ma situation, -et parce qu’il me confirmait dans mon espérance, -tenace malgré tout, de n’avoir à combattre que -du réel.</p> - -<p>« J’ouvris ma porte lentement et je regardai -le palier, l’escalier, avec une attention effarée. -Étrange situation d’esprit : j’aurais été stupéfait -de voir là, devant moi, quelqu’un ; et, de ne voir -personne, j’étais stupéfait.</p> - -<p>« J’écoutai… Rien. Le silence.</p> - -<p>« Je me mis en devoir d’opérer une descente. -Pieds nus, retenant mon haleine, l’oreille aux -aguets, je descendis lentement, lentement, toujours -sur mes gardes, les yeux écarquillés, le -cœur à la fois plein de hardiesse et d’épouvante. -Avec quel plaisir j’aurais rencontré une bande -de voleurs ou de sorciers ! car il fallait à tout -prix trouver, voir, palper la cause extérieure, -naturelle ou surnaturelle, la cause, <i>la cause, ô -mon âme</i>, ou conclure à l’hallucination, à la -folie !…</p> - -<p>« Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor, -rien. Je trouve, grande ouverte, la porte du -chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le -silence. J’examine alors toute chose. Au plafond, -les chapelets d’oignons sont suspendus à -la place ordinaire ; les raisins à sécher aussi. -La grande jarre à l’huile est solidement fermée -au moyen de la serviette blanche que recouvre -une large plaque de fer. Le filet, les cannes à -pêcher sont à leurs clous… Soudain, derrière -moi, tout près, contre moi, à mon oreille, la -cloche, la terrible cloche retentit : BAMMM !</p> - -<p>« Le son du grand bourdon de Notre-Dame -n’est pas plus assourdissant… La trompette du -Jugement dernier ne sera pas si terrifiante !… -Prompt comme la pensée je m’étais retourné et -le son n’avait pas fini de vibrer que j’avais tout -vu, tout compris. Une baignoire de cuivre était -là — pourquoi n’y avais-je pas songé ? — Au-dessus, -on avait accroché contre le mur une balance -à main dont le gros poids suspendu à une chaînette -faisait, dans la baignoire-cloche, office de -battant, lorsque — pour atteindre à mes poires -placées sur une étagère à hauteur du plafond — messieurs -les rats bondissaient du faîte de certains -sacs voisins sur la balance !</p> - -<p>« Je laissai consciencieusement tomber mes -bras le long de mon corps et choir mon épée ; -ma bougie se mit à brûler horizontale dans ma -main jusqu’à ce que je l’eusse posée à terre, pour -tomber moi-même plus commodément sur une -chaise. Cela fait, je me mis à jouir en silence de -ma satisfaction sans bornes.</p> - -<p>« Je pus voir alors, devant moi, au pied du -mur, un trou destiné à mettre la baignoire en -communication avec l’extérieur, au moyen d’un -tuyau mobile. Ce trou était à demi obstrué par -des chaînes et des ferrailles de tourne-broche -accrochées au mur et pendantes. Les rats, en -entrant par là, écartaient chaque fois les chaînes, -les agitaient en y grimpant. Tout s’expliquait… -sauf cependant…</p> - -<p>« Juste ! j’entendis à ma droite de petits coups -frappés à temps égaux. On aurait dit, vous vous -le rappelez, qu’une souple baguette raclait une -grille.</p> - -<p>« Dans le plus grand silence, sûr de comprendre -et déjà souriant, je tournai la tête à -droite et je vis, par la porte ouverte, l’escalier -avec le commencement de la rampe ; et je vois -encore, je vois sur la main courante, qu’ils atteignaient -en escaladant le premier barreau — le -gros barreau surmonté de sa boule de cristal — je -vois, dis-je, sur la main courante, un, deux, -trois, cinq, neuf, dix rats, douze rats, l’un derrière -l’autre, qui, trottant menu sur cette pente -douce, se rendent au grenier, en rats qui savent -le chemin, tranquilles, alertes, charmants, -comme chez soi, d’un air agréable, à la queue -leu leu et tous la queue pendante. La queue -pendante — entendez-vous bien ! — qui, souple et -dure, négligemment déjetée à droite ou à -gauche, à demi recourbée en dedans, non sans -élégance, bat l’un après l’autre tous les barreaux -de la rampe, soit environ cent barreaux battus -en cadence par douze queues de rats grimpant à -la file.</p> - -<p>« A cette vue, ajournant la gaieté, je me précipitai -le glaive haut, contre les douze esprits -frappeurs… Je parvins seulement à trancher net -une des queues maudites et j’allai dormir pour -le coup, joyeux de mon triomphe, étonné que -des rats puissent faire dans une maison des -bruits si variés et si terribles, et convaincu -qu’il y a un esprit frappeur dans la queue de -tous les rats. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c6">HORRIBLE NUIT</h2> - - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Ainsi, vous avez vu l’accusé frapper la victime ?</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN.</p> - -<p>Comme je vous vois, monsieur le président. -J’habite au coin nord de la Grand’Plaine, une -maisonnette ; il y a un jardin autour, que je cultive -de mes mains et qui me donne le nécessaire -de la vie. Je suis jardinier. Ma femme, de temps -en temps, va vendre à la ville les fruits du jardin. -Or, dans la nuit du 23 mars, comme vous dites -tous ici, j’ai entendu mon chien japper à voix -basse, si tristement que ma femme m’a dit :</p> - -<p>« Pour sûr, il y a quelque chose ! As-tu bien -fermé la porte du jardin ? »</p> - -<p>Je répondis :</p> - -<p>« Oui, mais je vais voir tout de même. »</p> - -<p>Elle me répondit :</p> - -<p>« N’y va pas ! »</p> - -<p>Je suis descendu tout de même et alors j’ai -vu mon chien qui grattait la porte pour sortir -dans les champs. Je lui ai dit : « Couchez ! » Il -n’a pas voulu obéir, et il m’a suivi quand je suis -allé au fond du jardin, à l’endroit où j’ai fait -poser, il y a longtemps, au pied de mon mur, -une grosse pierre. De cette pierre, en montant -dessus, je vis toute la plaine, qui est une friche, -un désert, un vrai désert. A peu près au milieu -de la plaine, il y a seulement quelques arbres, -trois ou quatre, avec une mare au pied, un trou -plein d’eau, quoi ? Pas bien large, mais profond, -oui !</p> - -<p>Les arbres, un saule et deux frênes qui sont -là paraissent tout ennuyés, malgré l’eau, à cause -des coups de vent. Il y a souvent beaucoup de -corbeaux en cet endroit, sur les arbres et dessous ; -et, la nuit, on y entend des hiboux qui -pleurent. C’est un triste, un bien triste pays à -habiter, et il faut y être forcé, voyez-vous ; -mais quand on a là son héritage, comment faire ? -C’est un oncle à moi qui nous a laissé ça. Avant, -j’étais jardinier pour le compte des autres, dans -un château ; à présent je suis chez moi, mais -cette plaine m’a toujours déplu.</p> - -<p>C’est comme un endroit de malédiction, fait -exprès pour rêver des sorcières qui dansent, -des pendus aux arbres du milieu, des noyés -dans la petite mare, quoique petite, mais si -verte ! et pleine de bêtes qui grouillent !… Pleine -d’horribles bêtes, de serpents, monsieur, et de -crapauds ! Aussi nous le vendrons, l’héritage, -avec la maisonnette et le jardin, le plus tôt possible… -S’il y a un marchand dans l’assistance, on -n’a qu’à le dire. Ne donnez pas encore le petit -coup de marteau, monsieur. Vous êtes huissier, -n’est-ce pas ? huissier pour les enchères ? Si j’ai -dit que la maison est mal placée, j’ai eu tort, ce -n’est pas mon intérêt de dire ça ; je me rétracte.</p> - -<p class="c small">L’AVOCAT.</p> - -<p>J’appelle l’attention de la Cour sur l’incohérence -des paroles du témoin.</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>L’instruction établit qu’on l’a soudoyé honteusement. -Cette incohérence est feinte. Poursuivez, -témoin, avec plus d’ordre ; au fait, au fait !</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN.</p> - -<p>Bref, étant monté sur ma pierre, et regardant -par-dessus les murs, je vis que la lune déjà haute -éclairait la plaine. Elle était blanche au clair de -lune, la plaine, comme en hiver par la neige, et -il y avait un silence ! — oh ! un silence de neige !</p> - -<p>Et, dans la plaine, si blanche, je vis deux -ombres, si noires que j’eus peur. Mais je me -dis : c’est justement la lune qui les fait noires -en les éclairant du côté où je ne les vois pas ; -ce sont des hommes qui reviennent de la ville -et vont à Saint-Laurent, après la soirée passée -au cabaret. C’était jour de marché en ville aujourd’hui, -pensai-je ; et le chemin qui va de la -ville à Saint-Laurent est justement derrière ma -maison… Mais pourquoi passent-ils au milieu -de la plaine, puisque le chemin n’y passe pas ?… -Et pourquoi courent-ils ?</p> - -<p>A ce moment, l’un atteignit l’autre. Un bras -s’était levé. Un cri, une plainte — voilà ce que -j’entendis… Et une seule ombre continua de -courir et de s’agiter dans la plaine… Je m’évanouis. -Je fis des efforts pour revenir à moi, de -grands efforts ; mon chien se mit enfin à me -lécher, et seulement alors je repris connaissance… -Ma femme (qui le matin même, était -allée vendre à la ville), accablée de fatigue, -n’entendant plus hurler le chien, s’était, je dois -le dire, rendormie, et, ma foi, jusqu’au jour ne -fit qu’un somme. (<i>Hilarité prolongée dans l’assistance.</i>)</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Je rappelle l’auditoire au respect du lieu où -nous nous trouvons. (<i>Au témoin.</i>) Continuez.</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN, reprenant le fil de ses idées.</p> - -<p>… Jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (<i>Nouvelle -hilarité non moins prolongée.</i>)</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Abrégez, témoin ; que fîtes-vous après votre -évanouissement ?</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN.</p> - -<p>Je me relevai et repris mon poste, debout sur -la pierre… alors je demeurai pétrifié. Monsieur -(<i>le témoin désigne l’accusé</i>) passait non loin de là, -portant un cadavre dans ses bras… Je crus que -j’allais crier, mais je n’avais plus ni souffle ni -voix. La lune me frappait à ce moment dans les -yeux, et je les fermai pour empêcher, selon moi, -que le criminel me découvrît en voyant luire -mon regard… Je ne pensais plus que mon mur, -ma maison même sont invisibles à 100 mètres, -cachés de haies, d’arbres et de lierre ; on ne -pouvait pas me deviner ; je regardais à travers -les branches d’un chêne ; on ne pouvait pas me -voir, et moi je voyais toute la plaine. Si monsieur -avait été du pays, il aurait songé : « Voilà -la maison du jardinier », et il serait peut-être -venu regarder si quelqu’un chez nous était -éveillé… Je ne sais si je pensais qu’il fût du -pays, et puis, enfin, tout cela pour moi s’embrouille -dans mon souvenir ; mais, bien sûr, -j’avais peur et je ne bougeais pas !… Il s’est -trouvé que monsieur n’est pas de chez nous ; que -c’est un riche maquignon d’une autre ville et -qu’il a suivi, après une soirée passée au café, -un maquignon de Saint-Laurent, pour le voler… -tout cela, je ne le savais pas. Si je l’avais su, -j’aurais eu peut-être plus de courage, et je serais -sorti ; mais je ne savais rien, ni s’il était fort ou -faible, ou un homme ou le diable en personne ! -Je ne bougeais donc pas !… Je voudrais vous -y voir, la nuit, dans la Grand’Plaine, à regarder, -sous la lune, un assassin qui porte son mort ! -Bref, je ne savais rien, je le dis, sinon que j’avais -peur ! Lui non plus, il ne se doutait de rien. Il -ne savait pas que mes deux yeux d’honnête -homme le suivaient, l’assassin ! Que mes yeux -le suivaient, le suivaient grands ouverts, sans -manquer un seul de ses gestes ! C’étaient des -yeux d’homme bien éveillé, oh ! oui ! — Oh ! plus -que moi ma femme a eu peur, quand je lui ai -raconté ce que j’avais vu ! — La nuit du crime, -elle a dormi, vous savez, mais non pas les suivantes, -allez, après que je lui eus raconté la -chose ! J’ai révélé l’histoire à la justice, seulement -après que l’homme a été pris, et lorsqu’on -est venu me dire : « N’avez-vous rien vu dans la -plaine, la nuit du 23 mars ? » Alors j’ai dit : -« J’ai vu le criminel faire son coup » ; et je peux -le répéter ici sans crainte, à présent qu’il est -pris ; mais de l’avoir vu faire cette promenade -dans la plaine, il me semble vraiment que c’est -un homme du diable !</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Comment pouvez-vous reconnaître l’accusé ? -Vous ne l’avez vu que de loin, au clair de lune ?</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN, ingénument.</p> - -<p>Mais, puisqu’il avoue !</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Répondez.</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN.</p> - -<p>Je n’ai pas dit que je le reconnais. Je dis ce -que j’ai vu, et je dis que c’est lui parce qu’il le -dit lui-même.</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Poursuivez.</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN.</p> - -<p>Je l’ai vu ainsi qui portait son mort entre ses -bras… Il était à cent pas loin de moi, pas plus. -J’étais changé en marbre. Il s’arrêta, lui, cet -homme, et posa à terre le cadavre ; il le coucha -et parut regarder autour de lui. Les pieds du -mort couché étaient contre les pieds du vivant -debout. Je vois encore tout, comme si j’y étais ! -Je voyais tout ! Le cadavre faisait par terre -comme l’ombre du vivant, comme une ombre -immobile à côté de la vraie qui remuait ! je pensai -cette chose-là et j’eus envie de m’en aller en -courant, mais la peur me clouait sur ma pierre ! -J’avais la fièvre sûrement et j’en ai été malade -après, avec un délire où tout cela m’est revenu -plus d’une fois. Vous comprenez, ce sont des -rêves abominables !</p> - -<p class="c small">L’AVOCAT.</p> - -<p>Je prends acte de cette parole. Le témoin, -malade et en état de délire depuis la nuit du -23 mars, a vu dans ses rêves la scène à laquelle -il prétend avoir assisté.</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Que fit l’assassin, après avoir posé à terre le -cadavre ?</p> - -<p class="c small">LE TÉMOIN.</p> - -<p>Au bout d’un moment il le reprit dans ses -bras. On aurait dit un brave homme qui sauvait -quelqu’un dans un incendie ! Il y avait des moments -où il se penchait vers le mort et semblait -l’embrasser. Il marchait lentement, puis vite. Il -allait droit, puis tournait brusquement, revenait -sur ses pas et s’arrêtait tout court. Une fois, je -le vis qui portait son mort sur ses épaules comme -le bon pasteur portant la brebis égarée ! — A un -moment, je le vis s’éloigner ; il alla jusqu’à -l’autre bout de la plaine et je le perdais de vue, -quand tout à coup il se retourna, et, grandissant -toujours, il vint droit sur moi !… Il m’a vu, pensai-je. -Oh ! qu’il devient grand !… Il vint droit -sur moi, et contre mon mur, au-dessous de moi, -il adossa le cadavre ! Je ne respirais plus… Il le -reprit encore au bout d’un moment, et j’entendis -qu’il lui disait à voix basse : « Tu m’ennuies -bien plus, mort, que vivant ! » Il le posa vingt fois -à terre, trente fois ! et trente fois le reprit, le -changeant de place sans cesse, et quatre heures -de nuit se passèrent pendant que je regardais -dans la Grand’Plaine, toute blanche de la -lumière de la lune, ce vivant et ce mort ensemble -aller et venir, tout noirs ! Enfin ils disparurent -entre les arbres du milieu de la plaine, -autour de la mare, et je pensais qu’ils s’y étaient -jetés tous deux, et qu’elle était verte et pleine de -serpents… Quand je ne vis plus rien, je rentrai -dans ma maison. Le chien, de me voir auprès -de lui, s’était calmé. Je rentrai alors… J’ai tout -dit.</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Accusé, on vous a trouvé, le 24, — quelques -heures après le moment où le témoin a cessé de -voir le criminel et sa victime dans la Grand’Plaine — on -vous a trouvé couché, au pied des -arbres de la mare et dormant d’un profond sommeil. -L’instruction déclare que vous avez tout -avoué. Persistez-vous dans vos déclarations ?</p> - -<p class="c small">L’ACCUSÉ.</p> - -<p>J’y persiste ; seulement, je dois dire qu’on ne -m’a pas encore réveillé. On m’a trouvé, il est -vrai, dormant, accablé par la lassitude du crime -et du remords, auprès du cadavre — et j’ai tout -avoué — mais je dors encore ! La justice serait -de m’éveiller avant de me condamner, monsieur -le président. C’est vrai, j’ai commis ce crime ; -mais, de grâce, qu’on m’éveille ! Parce que, si je -rêve, il serait bien juste de m’éveiller !</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>Les docteurs qui vous ont examiné déclarent -que vous n’êtes pas fou. Abandonnez cet étrange -système de défense.</p> - -<p class="c small">L’ACCUSÉ.</p> - -<p>Comment pas fou ! c’est-à-dire non ! oui, je ne -suis pas fou, mais je suis endormi. Condamnez-moi -à mort, mais qu’on m’éveille avant, par -pitié ! Ce n’est pas un système de défense, -puisque j’avoue ! puisque j’avoue tout !… Si -vous voulez des détails, j’en donnerai ! Tenez, il -vous a dit ce qu’il a vu, cet homme, le témoin ; -mais le dedans du criminel, il ne vous l’a pas -dit ! Il ne l’a pas vu ! personne ne l’a vu !… J’ai -tué, oui, j’ai tué. Pour voler, oui, j’avais des dettes… -Je ne suis pas fou, non, mais c’est une -espèce de folie, le crime ! Et la tête abominablement -tourne à l’assassin. J’ai frappé… Il a crié -en me regardant ! — Je l’avais suivi, il avait -compris, et il s’était mis à courir. Je l’avais -atteint et frappé… mais je ne l’ai pas fouillé, je -n’ai pas fouillé ses poches. Dès qu’il fut frappé -je me dis seulement : « où le cacher, où ? » Et je -n’eus plus d’autre idée. — La lune était claire, -le ciel clair, la plaine blanche. Tout me regardait. -Je pensais : « Rien ne me voit ! — Un -œil, pensai-je, un petit œil, si aisément caché -sous une feuillée, un œil humain ne me voit -pas, j’espère ! — Oh ! oh ! mais les étoiles ont -l’air de me regarder. — Du bruit ? Quel est ce -bruit ? Deux branches ont craqué ! Un hibou -pleure ! Je fuis près de la mare ! Lavons ici mes -mains rouges… La mare est rouge ! Un crapaud -saute à l’eau et m’éclabousse de sang ! Ah ! comment -me laver à présent, où ? Et <i>lui</i>, où le mettrai-je ?… -Fermons-lui les yeux !… Comme cette -nuit est blême ! — Il est lourd ; posons-le contre -cet arbre, là… il a l’air vivant !… » Oh ! je l’ai -bien posé cent fois, assis, debout, couché ! De -ses bras morts, il faisait des gestes quand je -le changeais de place à nouveau !… « Où le mettre ? — Oh ! -une fosse ! une bonne fosse, où la -trouver ? Oh ! trouver ouvert un bon cimetière ! -La plaine est nue, bien nue… Je ne peux m’y -cacher, c’est vrai, mais au moins personne ne -s’y cache ! Restons-y. Comme il est lourd, lourd, -lourd !… Je ne tuerai plus personne, non, -jamais ! Est-ce là le poids du remords, le poids -du crime ? Oh ! oh ! peut-être est-ce là l’enfer… -J’ai tué sur la terre autrefois et, durant l’éternité, -à présent, je dois porter ce mort, mon mort, -mon compagnon !… Il est à moi ! je me le suis -donné, et je dois le porter toujours : c’est mon -supplice !… Ceux qui en ont frappé plusieurs, -comment font-ils ceux-là, comment ?… » Et de lassitude, -à la fin, près de la petite mare, le cadavre -à mes côtés, je m’endormis pendant qu’un œil, -un petit œil humain, caché là-bas, et que je ne -voyais pas, me voyait, m’avait vu toute la nuit, -sous la lune, dans la plaine blanche ! Ce regard -de là-bas venait jusqu’à moi, il m’obsédait, il -était pesant, lui aussi ! Je m’agitais sous ce -regard, et il m’endormait. Oh ? sûrement c’était -un regard magnétique ! J’ai tout avoué, messieurs ; -mais, de grâce, qu’on m’éveille à présent ! -Oui, pour la sentence, au moins ! Qu’on -m’éveille pour la sentence !</p> - -<p class="c small">LE PRÉSIDENT.</p> - -<p>La Cour va délibérer.</p> - -<p class="c small">UN HUISSIER.</p> - -<p>Voici le chocolat et les journaux de monsieur. -Monsieur a-t-il bien dormi ?</p> - - -<p class="drap small">L’accusé s’éveille. Un rayon de soleil joue sur son lit. On est au -mois de mai. On entend piailler sur les arbres voisins cent -nichées de moineaux ensemble. Un valet de chambre est là, -debout, souriant d’un air aimable :</p> - - -<p class="c small">LE VALET DE CHAMBRE.</p> - -<p>Voici le chocolat et les journaux de monsieur. -Monsieur a-t-il bien dormi ?</p> - -<p class="c small">L’ACCUSÉ.</p> - -<p>Ah ! mon pauvre Baptiste ! sans toi j’étais condamné -à mort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c7">LA NOËL DE GRAND-PÈRE</h2> - -<p class="c small">DÉDIÉ AUX ENFANTS</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>Dans notre pays de Provence, quand vient la -Noël, les petits enfants s’amusent beaucoup : — je -vais vous dire comment.</p> - -<p>Il n’y a pas d’arbre de Noël. Et on ne met pas -ses sabots dans la cheminée, parce qu’on porte -peu de sabots.</p> - -<p>J’ai bien entendu dire que d’autres enfants -mettaient leurs souliers dans la cheminée : moi, -je n’ai jamais fait ça. D’abord je ne croyais pas -à l’existence du bonhomme Noël : alors je n’aurais -pas mis mes souliers dans la cheminée, -puisque, selon mon idée, il ne serait venu rien -mettre dedans.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Comment donc s’amusent chez nous les petits -enfants pour la Noël ?</p> - -<p>Voilà, ils font des « crèches ». Et comment -fait-on des crèches ? Voici :</p> - -<p>On prend une caisse de bois, de la grandeur -qu’on veut, on la pose sur une table ou sur une -étagère, et, au lieu de la laisser debout, l’ouverture -en haut comme si on voulait la remplir de -quelque chose, on la renverse. De cette manière, -l’un des côtés étant l’ouverture, elle a -tout de suite l’air d’un théâtre.</p> - -<p>Dans ce théâtre, on met les décors. Oh ! les -jolis décors !… Ce sont d’abord des pierres naturelles, -les plus pleines de trous et de bosses -qu’on puisse trouver dans la colline ou au bord -de la mer.</p> - -<p>Après cela, on va chercher de belles plaques -de mousse bien verte. On en trouve dans la colline, -du côté du nord, au fond des ravins où le -soleil n’entre jamais. La mousse est là, qui vit -bien tranquille, au pied des bruyères. Elle est -épaisse et molle comme un beau tapis : — c’est -vrai qu’on dirait du velours… mais c’est plus -beau. Cette mousse est formée de milliers de -petites étoiles vertes pressées les unes contre les -autres. Il y a quelquefois dessus des aiguilles de -pins qui sont tombées… on les écarte ou on les -laisse, s’il n’y en a pas trop, car cela aussi -est joli. Elle est tout humide, la mousse, puisqu’elle -vit d’humidité… On enfonce ses cinq -doigts tout droits dedans, puis, bien doucement, -on glisse sa main par dessous, à peu près comme -on fait pour prendre une toupie en train de tourner… -Quand on a placé ainsi sa main, on la soulève -avec précaution ; de tous les côtés les brins -de mousse s’arrachent et on a une belle plaque, -avec les racines qui portent de la terre mouillée, -légère… on dirait véritablement une prairie, une -prairie tout entière. Quelquefois une fougère -naissante est venue avec ; alors il semble tout à -fait qu’on a dans la main une grande prairie, -avec un grand arbre au milieu ! Quand on a la -mousse (on peut en prendre aussi sur les murailles, -toujours au nord, mais celle-là est moins -souple, moins belle, moins vivante), on la porte -à la maison et on la met, à son idée, sur les -pierres qui font le décor du théâtre.</p> - -<p>Et, tout de suite, les pierres ont l’air d’être -des montagnes… Voici des chemins pour les -charrettes, d’autres où ne peuvent passer que les -mulets et les hommes, d’autres où ne pourront -venir que les chèvres seulement… le berger sera -bien forcé de rester plus bas… ce sont des cimes -inaccessibles.</p> - -<p>Quand tout ce pays est bien arrangé, on pense -à montrer qu’il y a de l’eau ; alors on pose un -morceau de vitre ou de miroir entre deux pierres… -on fait déborder, par-dessus, tout autour, -un peu de mousse verte, et voilà un bassin, une -source… Ah ! que c’est beau !</p> - -<p>Mais le décor n’est rien. Il faut que la pièce -commence. C’est toujours la même, et elle est si -touchante ! Le petit enfant Jésus est né dans une -étable… Il est couché sur de la paille. Sa mère -et saint Joseph le regardent, et, de tous les côtés, -des paysans, des pâtres, lui apportent des présents, -parce qu’un ange, descendu du ciel, leur -a annoncé la grande nouvelle… Il vient aussi -des rois pour voir Jésus dans son berceau… -Ceux-là, une étoile marche devant eux, qui leur -montre le chemin…</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Pourquoi est-ce une grande nouvelle, la naissance -de Jésus ? Parce que ce petit enfant, -devenu un homme, a appris à tout le monde de -très belles, de très bonnes choses que, depuis ce -temps, les mères et les pères conseillent toujours -à leurs enfants.</p> - -<p>Il a conseillé, le premier, à tous les hommes -de s’aimer beaucoup entre eux, de ne pas se -faire du mal, et d’aimer même les bêtes, en souvenir -de l’âne et du bœuf qui le réchauffaient -en soufflant sur lui leur haleine chaude, lorsque, -tout petit et tout nu, il était couché sur la -paille.</p> - -<p>… Voilà donc la pièce qu’il faut montrer.</p> - -<p>Au plafond de la crèche, on a collé du papier -bleu, c’est le ciel. On y a même collé des étoiles -en papier d’argent. De ce plafond, c’est-à-dire -du ciel, — tombent deux ficelles : l’une au bout -de laquelle est suspendu l’ange Gabriel, sa trompette -à la main, les deux ailes ouvertes — (il -plane, annonçant la bonne nouvelle) ;… l’autre, -au bout de laquelle se balance l’étoile — une -comète — qui guide les rois mages. Ils sont trois, -dont un nègre, qui a un turban — et ils portent -l’encens, la myrrhe et l’or.</p> - -<p>Tous ces personnages, chez nous, on les -achète au marché, de bons paysans qui les ont -faits en terre — avec leurs doigts. Il y en a de -toutes les grandeurs ; ils sont peints « artistement ». -Les couleurs sont tendres et vives. C’est -vraiment très gai. Les personnages ont les costumes -du pays où on les a faits.</p> - -<p>Voici une femme qui va porter à Jésus un -petit poulet. Elle le tient par les pattes, la tête -en bas — pauvre bête ! Elle a un grand, grand -chapeau noir, grand comme un parapluie — à -cause du soleil ; — c’est la mode de notre pays.</p> - -<p>Voici un joueur de tambourin. La courroie de -son long tambour est passée à son bras gauche. -La caisse de l’instrument lui bat les jambes… Il -marche, et pendant que sa main droite frappe le -tambourin avec la fine baguette, sa main gauche -rapproche de ses lèvres la petite flûte dont il va -jouer en même temps.</p> - -<p>Et puis, une foule de personnages suit ceux-là. -Il y a le berger, en grand manteau, avec tous -ses moutons. Il y a la vieille qui file. Il y a ceux -qui portent des agneaux. D’autres qui portent -des sacs… Chacun fait ce qu’il peut.</p> - -<p>Tous ces personnages, on les dispose du -mieux possible dans le théâtre qu’on a préparé.</p> - -<p>Premièrement, dans une cabane ouverte à -tous les vents, sur un peu de paille, on met le -petit enfant Jésus, puis ses parents, qui sont -assis pas trop loin ; puis l’âne et le bœuf, tout -près de lui, couchés, leurs genoux pliés sous -eux et le museau très près de Celui qu’ils veulent -réchauffer.</p> - -<p>Ensuite, on pose les personnages qui sont -déjà arrivés, ceux qui sont entrés et qui se retireront -tout à l’heure pour faire place à d’autres… -Quand les rois sont dans la crèche, il y a une -chose drôle, c’est que l’étoile d’or, la comète, est -bien forcée de les attendre dehors !…</p> - -<p>Enfin, on arrange de tous les côtés tous les -autres… Ici des bergers qui écoutent l’ange… -pendant que les moutons broutent la mousse, -qui joue le rôle de l’herbe. Là, des gens qui se -sont rencontrés au détour du chemin. — Où -allez-vous ? — A Bethléem. — Venez-donc avec -moi. — Pourquoi faire ? — Je vous expliquerai -ça en route, venez vite ! Je suis pressé ! — Et, -de tous les côtés, les gens vont dans tous les -sentiers… Il faut prendre soin qu’ils soient -presque tous tournés dans la direction de la -crèche, puisqu’ils s’y rendent.</p> - -<p>Et voilà comment s’amusent pour la Noël les -petits enfants dans mon pays de Provence.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Mais je vous ai dit tout ça parce que j’ai -quelque chose à vous conter que je tiens de mon -grand-père.</p> - -<p>Quand il était petit… il y a cent ans de cela ! -Mon Dieu, oui !… Comme le temps passe tout -de même ! Il faut bien l’employer, voyez-vous !… -Quand il était petit, mon cher grand-père, qui -est mort depuis quinze ans, eut envie, lui aussi, -de faire une crèche.</p> - -<p>Son père, à lui, conseilla de la faire dans -une grande cheminée qui servait rarement, une -de ces cheminées à manteau, comme on dit, si -grandes, que deux grandes personnes peuvent -s’asseoir dessous.</p> - -<p>Vous pensez quelle joie ! La crèche serait si -vaste ! il fallait des personnages hauts comme -toute la main, au lieu qu’il y en a beaucoup qui -sont gros seulement comme le petit doigt.</p> - -<p>On fit donc la crèche dans cette grande cheminée, -qui était celle du salon, et du feu dans -la cheminée de la salle à manger, qui était à -côté du salon… Cet hiver-là il ne faisait pourtant -pas froid du tout, mais pour la Noël, chez -nous, en ce temps, on bénissait encore le feu. -Et puis, le feu, c’est si gai à voir !</p> - -<p>Or, voici comment se faisait la bénédiction.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>Quand toute la famille était réunie, avant de -se mettre à table… oh ! les belles tables de -Noël, blanches, étincelantes et si chargées de -beaux fruits, de dattes et d’oranges, ornées de -laurier vert !… Je dis donc que devant la table -mise et tout le monde présent, le plus vieux ou -le plus petit de la famille s’avançait vers la -cheminée, et là, étendant la main vers la flamme -du foyer, il disait : « Sois béni, feu ! Tu nous -réchauffes, tu cuis notre pain ! sois béni. Et ne -nous fais jamais de mal ! ne deviens jamais -l’incendie… Nous t’aimons, feu, et nous te -bénissons ! » Après ces paroles, ou d’autres à -peu près pareilles, on se mettait à table et on -mangeait joyeusement.</p> - -<p>Le plus joli de la Noël, c’était que, ce soir-là, -et cette bonne habitude du moins dure encore, -les familles se réunissaient de très loin. Ceux -qui étaient séparés toute l’année se retrouvaient, -ce soir-là. On voyait des fils, pauvres, partir -deux jours avant la Noël, à pied, à travers les -montagnes, pour aller voir leur vieille mère. Et, -eux aussi, comme les visiteurs du petit Jésus, -ils portaient quelque chose… un poulet… un sac -de châtaignes… Ces coutumes vont se perdant. -Elles avaient du bon. Elles signifiaient qu’avant -tout, je vous dis, nous devons nous aimer les -uns les autres, car la vie est courte et souvent -triste. En s’aimant, on est presque heureux.</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>Et pendant le repas, de temps en temps, les -enfants regardent leur crèche, pour voir si rien -n’a bougé… mais rien ne bouge, s’ils n’y touchent -pas !</p> - -<p>Revenons à mon grand-père. La crèche fut -faite, comme j’ai dit, dans la grande cheminée. -C’était magnifique. On alluma des lampes. Les -voisins vinrent voir. On en parla beaucoup dans -tout le village.</p> - -<p>« Et vous allez détruire cette belle crèche ! -Comment pourrez-vous faire ça ? »</p> - -<p>Non, on ne la détruisit pas ! Il fut convenu -que la crèche resterait jusqu’à l’année prochaine, -dans la grande cheminée. Et elle y resta, -en effet ; seulement, on fit tomber, devant, — un -rideau, et elle attendit la Noël prochaine.</p> - -<p>— N’y touche pas, Jacques, jusqu’à la Noël, -avait-on dit à mon grand-père. Le bonhomme -Noël ne serait pas content !</p> - -<p>Mais le diable est fin… et comme la Noël suivante -approchait, mon grand-père, le petit Jacques, -était très tourmenté de l’idée de la crèche.</p> - -<p>Tout était-il bien resté en ordre depuis un -an ? la mousse était-elle encore verte ? et toutes -ces grandes branches de houx, avec des fruits -rouges, les tiges de bruyère, qui jouaient des -forêts véritables, ne faudrait-il pas les renouveler ?… -Jacques était donc très tourmenté.</p> - -<p>Une nuit, la veille de la Noël, il n’y tint plus, -il se leva tout doucement… (à huit ans, on se lève -tout seul), il alluma une allumette qu’il avait -volée, ce qui lui était encore plus défendu que -tout le reste, et, une bougie à la main, il alla -visiter sa crèche.</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Comme le cœur lui battait, lorsqu’il souleva le -rideau !… Tout était bien en place. Voici les rois, -l’étoile, les bergers, et la cabane où est Jésus sur -de la paille !</p> - -<p>Tout à coup (comment cela se fit-il, on n’a -jamais su !) un jet de lumière éblouit l’enfant…</p> - -<p>— Au feu ! au feu !… Maman ! au feu !</p> - -<p>La crèche était en feu !… La cheminée tirait -bien : en un clin d’œil le rideau eut flambé et -laissa voir la crèche, le beau théâtre, avec ses -personnages pauvres et riches, bergers et rois, -qui brûlait !… Les forêts se tordaient en crépitant. -Les fruits rouges des houx se tortillaient -au bout des branchettes noires et tombaient dans -les prairies sèches qui se mettaient à fumer. -Les bruyères, qui avaient encore leurs fleurs -violettes, jetaient des bouffées de flamme… on -eût dit un incendie de poudrière !… La ficelle -de Gabriel, léchée par la flamme, se rompit -tout à coup — et Gabriel, la trompette en main, -les deux ailes ouvertes, tomba lourdement sur -un berger qui tomba sur un mouton — malheureusement, -car le mouton étant plus dur que la -mousse, le berger se rompit un bras, comme -Gabriel s’était cassé une aile.</p> - -<p>Des gens qui causaient au bord des ravins -furent précipités dans l’abîme. Les deux rois -blancs devinrent noirs, et, chose curieuse, le -roi nègre — s’étant écaillé — devint tout blanc… -C’étaient comme autant de miracles — pas risibles -du tout — et si curieux pourtant qu’au -lieu d’éteindre l’incendie, tout le monde de la -maison, qui était accouru, restait là à le regarder… -en bonnet de nuit !</p> - -<p>L’eau de la source, qui semblait gelée, parce -que c’était du verre — fondit ! — Les pierres se -fendirent et dégringolèrent — et enfin l’étoile -descendit du ciel, et, tout enflammée, brilla -d’une vraie lumière !</p> - -<p>Mais le plus beau, le voici… La cabane où -était Jésus, étant bien à l’abri sous un enfoncement -de grosses pierres, brûla la dernière… -Tout était presque fini, vu le bon tirage de la -cheminée, quand la paille sur laquelle reposait -Jésus commença à prendre feu.</p> - -<p>… Mon grand-père, qui était petit, poussa un -cri !… s’élança dans la cheminée, saisit l’enfant -Jésus dans les ruines fumantes et le déposa sur -le tapis au milieu des applaudissements.</p> - -<p>Et voilà comment mon grand-père a sauvé le -Sauveur du monde, et cela, parce qu’il l’aimait, -ayant lu l’Évangile où il est écrit : « Aimez-vous -les uns les autres. »</p> - -<p>Les personnages ayant été repeints, on refit -l’année suivante une très belle crèche à mon -grand-père — et elle est toujours dans la cheminée. -Je la garde encore, sous un rideau, mais -personne ne peut la voir. — Jamais ! — J’ai -bien trop peur qu’on me la brûle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c8">LA NOËL DU PETIT ZAN</h2> - -<p class="dedic">A Zanette.</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>— Où donc est le petit, Thérèse ? demanda -à la fruitière, son mari, le typographe, qui rentrait -du travail.</p> - -<p>— Il était là tout à l’heure, qui jouait aux -billes avec des noisettes, dit la fruitière, en coupant -à même, dans une motte de beurre, une -belle tranche grasse, qui luisait aux clartés d’un -double bec de gaz.</p> - -<p>La pratique s’impatientait, et Thérèse montrait -du zèle. Elle ajouta, en jetant le beurre -dans sa balance :</p> - -<p>— Il se sera caché derrière les sacs, pour te -faire rire !</p> - -<p>L’ouvrier aux mains noires remua les sacs et -cria doucement :</p> - -<p>— Jean, mon Jeannot, je te vois, sors de là -bien vite !</p> - -<p>Il espérait entendre un bruit de rire enfantin, -sonnant le cristal, ce beau rire des petits -qui éveille au cœur des plus vieux un souvenir -de source claire.</p> - -<p>Rien ne parut, rien ne s’entendit :</p> - -<p>— Jean ! Jean !</p> - -<p>— Il était là tout à l’heure, sur le pas de la -porte, avec un gros chien, dit, — sur le trottoir, -la concierge d’à côté, au moment où, Thérèse -accompagnant sa pratique, lui ouvrait la porte -du magasin.</p> - -<p>Le mari et la femme se regardèrent, brusquement -inquiets.</p> - -<p>A ce moment, tous deux se sentirent dans -l’estomac comme un sursaut de tout leur sang -effrayé, et ils pâlirent.</p> - -<p>Le typographe, dans la rue, à pleine voix cria :</p> - -<p>— Jean ! Jean !</p> - -<p>Elle n’était pas très populeuse, cette rue du -grand Paris, et voisine pourtant de l’avenue de -l’Opéra, qui était défendue à l’enfant… Peut-être -avait-il couru jusque-là. Déjà le père y était. -D’un œil qui ne se fixait nulle part, il regardait -se mouvoir les jambes actives des passants… A -chaque instant, il croyait revoir le petit… Quatre -ans… haut comme ça, en tablier bleu, les joues -grasses, roses… et si éveillé ! Le voilà !… Non, -c’est un gros chien. Oh ! cette fois, c’est bien -lui !… Non, c’est une petite fille, qui donne la -main à une dame… Épouvanté, le pauvre père -regarda vers le milieu de la chaussée. Il lui -sembla que ses regards se dirigeaient très lentement -de ce côté, comme s’ils avaient eu peur de -voir, sous les roues, une loque roulée… le tablier -bleu… l’enfant écrasé !… Il y avait un peu -de boue, des luisants bleuâtres sur le pavé de -bois, glissant… non, rien ! — Tout là-bas, il -crut voir quelque chose de vivant s’abattre sous -les pieds d’un cheval… mais ce n’était rien encore, -qu’une ombre dans les reflets… Le typographe -essuya son front où perlait une sueur -froide… « Et la mère ? pensa-t-il ! il a fallu -qu’elle reste pour garder la boutique… il faut -m’en retourner… Retournons… le petit doit y -être… » Et il s’en alla, ahuri, regardant çà et là, -malgré lui… « Le petit doit y être… il y est… -derrière les sacs, comme toujours !… Ah ! le -gredin, de nous faire de ces peurs-là ! Est-ce -bête ! Je vas lui flanquer une paire de gifles, -pour lui apprendre… il ne recommencera plus. »</p> - -<p>L’homme rentra dans la boutique : elle était -vide.</p> - -<p>C’était un soir de Noël.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>La mère avait tout quitté.</p> - -<p>Elle avait remonté la rue Richelieu, filant -droit devant elle, heurtant les passants, frôlant -les roues des voitures, et comme certaine de ne -retrouver le petit que beaucoup plus loin.</p> - -<p>« On l’a volé ! » Pourquoi n’en doutait-elle -pas ? Il lui était arrivé bien souvent de le chercher -un bout de temps dans le voisinage, mais -cette fois… il était volé, pour sûr ! quelque chose -le lui disait. Et, oui, c’est dans les voitures -qu’elle jetait un regard brusque, aussitôt détourné, -car une voiture, ça va si vite ! Pourquoi -regardait-elle là, voyons ? Les voleurs d’enfants — des -bohémiens — ça ne va pas en -voiture dans Paris !… ils ont des charrettes ! — « Est-ce -que je deviens folle ? »</p> - -<p>Sur le grand boulevard, au coin de la rue -Richelieu, elle s’arrêta. Les files des baraques -de Noël, à droite, à gauche, faisaient deux rues -gaies — des rues de village un jour de foire — de -chacun des larges trottoirs… La boutique du -coin était pleine de polichinelles en bois, en -carton, en chiffons, en fer-blanc… de toutes les -couleurs… Le marchand offrait sa marchandise -enfantine…</p> - -<p>La fruitière l’interrompit au milieu de son -boniment au public attroupé :</p> - -<p>— Pardon, sans vous déranger, je demeure à -côté… la fruitière… Par hasard, vous n’auriez -pas vu mon petit ? on me l’a volé… quatre ans… -un tablier bleu… des joues grasses… il rit toujours, -ça ne pleure jamais… il aimerait tant vos -polichinelles !… vous ne l’avez pas vu, par -hasard, en voiture, passer là, il y a un quart -d’heure ?</p> - -<p>Le marchand de joujoux la regarda avec compassion :</p> - -<p>— Il faut aller au bureau de police, dit-il.</p> - -<p>Elle pensa : « Il est peut-être à la maison, -l’enfant ! mon homme l’aura retrouvé… Il l’a -retrouvé, pour sûr ! »</p> - -<p>Et elle retourna, en effet, tout en regardant -toujours, çà et là, le pavé de la rue luisante. Il -lui semblait que c’était une rivière sale, à l’eau -épaisse, et que le petit avait disparu dessous, -noyé.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Dans la boutique, elle trouva son homme qui -pleurait.</p> - -<p>— Eh bien ! tu ne l’as pas ?</p> - -<p>— Il est perdu !</p> - -<p>— Non, on l’a volé !</p> - -<p>Ils appelèrent la concierge voisine, qui garda -la boutique, et coururent au bureau de police :</p> - -<p>— … Quatre ans, monsieur le commissaire… -des joues grasses ; ça rit toujours… un tablier -bleu… il se cachait quelquefois derrière les -sacs… alors, vous comprenez… d’abord, nous -n’avons pas voulu croire… mais il n’a pas pu se -perdre !… Il n’allait jamais loin… Notre enfant -est volé !… Si vous avez des petits, vous devez -comprendre !… Il a un signe comme ça, là, sur -le gras potelé de son petit bras.</p> - -<p>Le commissaire était ému. Le couple sortit… -Toute la nuit on laissa la boutique entr’ouverte, -éclairée. Le père et la mère étaient là, au milieu -des sacs, des pains de beurre, assis, muets, -comme veillant la petite ombre perdue, à la -lueur du double bec de gaz, un peu baissé par -économie.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Ils ne se disaient rien, ils regardaient devant -eux le vide, et, dans un rêve brouillé, voyaient, -sur des luisants de pavé boueux, des roues de -voiture, des pieds de passants et toujours le -petit tablier bleu… Quatre ans… Il riait toujours !</p> - -<p>Et, confusément, à leurs oreilles, grondait, -bourdonnait la rumeur de Paris, faite du roulement -continu des voitures, du piétinement des -passants, du bruit des voix et des rires, du son -des louis d’or remués par les joueurs et les -marchands, rumeur formidable à la fois et -sourde, que la nuit même n’étouffe pas, pareille -à celle de l’océan, où l’on se noie.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>— Comment t’appelles-tu ?</p> - -<p>— Zan !</p> - -<p>Et Zan battait l’une contre l’autre ses petites -mains très propres.</p> - -<p>Il avait des joues roses, en effet, et un tablier -bleu battant son neuf. Il était lavé comme une -vaisselle de riche, et joli comme un amour !</p> - -<p>Pour l’instant (minuit sonnait), il était très -occupé à saccager un grand arbre de Noël -chargé de poupées, d’oripeaux, de paillettes, de -jouets, mirlitons, tambours de basque, arlequins -et polichinelles, sabres et fusils longs comme le -doigt, au milieu de mille petites bougies roses, -bleues, vertes.</p> - -<p>Zan n’avait jamais été à pareille fête.</p> - -<p>L’arbre était à terre, sur un pur tapis d’Orient, -dans un salon luxueux, éclairé d’un lustre et de -plusieurs lampes.</p> - -<p>Et comme l’arbre était beaucoup plus haut -que Zan, Zan se dressait sur la pointe de ses -petites bottines fortes, au bout de métal, et il -tâchait, négligeant les basses branches, d’atteindre -l’impossible :</p> - -<p>— Ze veux ça, madame !</p> - -<p>Une « belle dame », à genoux près de lui, le -regardait faire de tous ses yeux, rouges de -larmes, et elle lui souriait…</p> - -<p>— Ta maman sera bien contente, n’est-ce -pas, quand tu lui rapporteras tout ça ?</p> - -<p>Mais Zan ne pensait pas du tout à sa maman, -à cette heure ! Il y avait pensé pourtant, quelques -heures avant, lorsque la belle dame, -brusquement, sur le trottoir, à trois pas de sa -boutique, l’avait saisi à pleins bras et jeté dans -sa voiture, en criant au cocher : « Chez moi ! »</p> - -<p>Oui, il avait eu bien peur alors, et il avait -pensé à sa mère :</p> - -<p>— Maman !…</p> - -<p>Et c’était juste à ce moment qu’après avoir -cherché derrière les sacs, après avoir ouvert la -porte à la pratique, le père et la mère s’étaient -regardés, éperdus, et que leur sang « n’avait -fait qu’un tour ! » — « Maman ! »… Qui sait ? -pourquoi pas ?… le cri du petit, inentendu, avait -été perçu cependant, senti, par deux cœurs… -Cela, voyez-vous, est un miracle beaucoup -moins étonnant que le télégraphe et le téléphone… -Il avait crié : « Maman ! » et la fruitière -avait vu — oui vu ! — c’est drôle, n’est-ce -pas ? — une voiture, et le petit dedans, volé !… -mon dieu, oui, volé !</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>La belle dame s’appelait Anna. Anna, qui ? — Anna, -rien. — Pauvre fille ! pauvre femme ! — Le -banquier qui la venait voir à des heures -fixes, ne l’aimait pas. Elle faisait partie de son -luxe. — Elle était jeune, bien vraiment jeune, -assez bête, avec un corps de statue.</p> - -<p>Elle n’en était qu’à son troisième amant. Le -second avait été un étudiant riche qui, après -l’avoir gardée un an, au moment de regagner le -château de ses pères pour y exercer la profession -de <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span> campagnard, l’avait « passée » -au banquier.</p> - -<p>Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna.</p> - -<p>Son « premier » avait été, en province, où -elle était couturière, un sous-lieutenant qui lui -avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et -abandonnée aussitôt !</p> - -<p>Montrée au doigt, ne voulant pour rien au -monde abandonner, elle, son enfant, elle était -venue à Paris, au quartier Latin, — dans le -gouffre où tout se perd — pour vivre de son -métier de couturière.</p> - -<p>Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en -effet, ne vivant que « pour le petit ».</p> - -<p>Oui, deux ans ! deux belles années, elle avait -été mère, et si bonne mère !… Nuit et jour elle -avait travaillé — auprès du berceau. Elle ne -mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait — en -souriant. Elle était pâle en ce -temps-là, mais si heureuse !… Le petit allait si -bien !… Elle l’amusait avec des poupées en -chiffons, qu’elle faisait très bien. Elle les habillait -de belles étoffes et elle leur mettait des -chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté -à « son fils » un pantin de cinq sous, — et -puis… et puis, il était toujours là, le pantin de -cinq sous, dans un tiroir de table Louis XV, -marquetée et dorée… mais le petit, lui, à deux -ans, était mort, un soir de Noël, — oui — un -soir de fête, le soir même de la fête des enfants. -Alors, que lui avait importé tout le reste, à la -mère ?… Elle avait accepté à souper, un soir, -d’un étudiant… Et voilà l’histoire d’Anna.</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Il y avait deux ans de cela… Le petit aurait -quatre ans… Déjà l’année dernière, le soir de -Noël, elle s’était dit : « Il aurait trois ans ! » -Alors, elle avait acheté un petit arbre de Noël. Sa -femme de chambre était allée dire au banquier : -« Madame prie Monsieur de ne pas venir ce -soir ; madame est souffrante. » Et, toute seule, -elle avait allumé les petites bougies et veillé, -toute seule, en pleurant, — la petite ombre morte.</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p>Et aujourd’hui, cette année, comprenez-vous ! — une -idée lui était venue, brusque, en coup de -lumière : « Il me faut, il me faudrait, pour ce -soir — toute seule c’est trop triste ! — un -petit enfant !… J’achèterai un bel arbre… je -croirai voir mon petit Paul… Il serait content, -le petit garçon à qui je donnerais tant de choses… -et ses parents aussi seraient très contents. »</p> - -<p>Puis, une idée poignante avait succédé : « Je -ne connais pas d’enfant. Et, si j’en connaissais -un, ses parents voudraient-ils me le prêter, à -moi ?… et toute une nuit ?… une nuit de Noël, -surtout ? »</p> - -<p>Alors elle avait pleuré beaucoup. « Suis-je -bête ! » se disait-elle. Et elle reprenait : « Ce -serait pourtant bon, de revivre un soir ma vie -d’autrefois ?… »</p> - -<p>La pauvre fille fut alors prise, comme d’une -rage, du désir fou de goûter à nouveau les sensations -de mère qui l’avaient rendue si heureuse -dans la pauvreté, si fière d’elle dans sa -honte !</p> - -<p>Puis, elle avait renoncé, par raison, à son -projet d’emprunter un enfant…</p> - -<p>Et, cependant, elle avait acheté, le jour de -Noël, un bel arbre, très grand, et l’avait elle-même -chargé de joujoux, de bonbons, noués -par des faveurs… Et elle se promettait d’en -allumer les bougies mignonnes, cette nuit, quand -elle serait seule… Elle regarderait le pauvre -pantin de Paul, et se mettrait à pleurer… Ce -serait sa messe de minuit, comme une messe de -naissance et de mort à la fois, la messe de ses -souvenirs. Dans sa simplicité, elle se sentait très -religieuse, très sanctifiée par son intention… -Elle se rappelait les messes de minuit, dans sa -petite ville, où l’on priait vraiment, où l’on -riait pourtant beaucoup… et où… à la sortie… -Ah ! l’amour ! quelle triste chose !…</p> - - -<h3>IX</h3> - -<p>Voilà pourquoi Anna, à genoux sur le beau -tapis, regardait, souriante, avec des yeux très -rouges, Zan, qui piétinait de joie, dépouiller à -pleines mains, à pleine bouche, l’arbre de Noël, -trop grand pour lui…</p> - - -<h3>X</h3> - -<p>Quand il eut bien mangé, bien bu, bien joué, -bien sauté, bien crié, bien ri, Zan pleura.</p> - -<p>— Ze veux voir maman !</p> - - -<h3>XI</h3> - -<p>Ce fut, pour Anna, comme un réveil terrible ; -il lui sembla qu’elle venait d’être folle et que, -brusquement, sa raison lui revenait, sautait dans -sa tête, d’où, plusieurs heures, elle était sortie !</p> - -<p>La pendule sonnait une heure du matin. Que -faire ? Rendre le petit, le rendre tout de suite, -il n’y a que ça ! Elle expliquerait… on comprendrait… — « Reconnaîtras-tu -ta maison ? — Oh -oui ! — Attends-moi là, bien sage ! »</p> - -<p>En rentrant, elle s’était déshabillée. Elle se -rhabilla, se fit très belle. — « On verra bien que -je ne suis pas une voleuse… j’expliquerai. »</p> - -<p>… Quand elle revint au salon, Zan, ses deux -petits poings fermés et très serrés, comme s’il -était en colère, dormait en souriant. Le pantin -de cinq sous, le pantin de Paul, dormait entre -ses bras…</p> - - -<h3>XII</h3> - -<p>Que faire ? on ne réveille pas un enfant, -quand on aime les enfants. Elle le prit doucement, -marcha vers son lit… puis, tout à coup, -tourna sur elle-même et le coucha sur le grand -divan.</p> - - -<h3>XIII</h3> - -<p>La pendule sonnait six heures…</p> - -<p>Zan dormait paisiblement, ses petits poings -toujours fermés. Entre ses doigts on voyait -luire des choses : un bout de papier doré, un -joujou… Et le sucre des bonbons luisait sur sa -lèvre, qui souriait.</p> - -<p>Le pantin de cinq sous, le pantin de Paul, -dormait entre ses bras…</p> - -<p>Anna, assise, tout près de lui, veillait toujours, -et ses yeux étaient pleins d’un rêve que -rien ne peut dire.</p> - - -<h3>XIV</h3> - -<p>L’aube se leva blafarde sur le Paris d’hiver. -Les boutiques se rouvraient dans la rue, où le -jour sombre était violacé. Les premiers passants -marchaient vite, en frissonnant ; on entendait -claquer des galoches de bois sur le pavé.</p> - -<p>Et, dans la petite boutique, toujours assis et -muets, l’œil fixe, comme hébétés, le père et la -mère attendaient… A chaque bruit, ils prêtaient -l’oreille… « On nous le ramène ! — Qui donc -pourrait le ramener ?… Le commissaire ! — Ah -bien oui ! déjà !… »</p> - -<p>La mère n’avait pas encore pleuré.</p> - - -<h3>XV</h3> - -<p>Tout à coup, un roulement doux de voiture -commença tout au bout de la rue déserte.</p> - -<p>— C’est lui ! dit la mère.</p> - -<p>Lui ? pourquoi ! — Elle ne savait pas… « Une -voiture ! »</p> - -<p>… L’homme la regarda, ahuri de plus en plus, -sans attacher d’importance à ce cri… La voiture -s’arrêta, pas très loin… Déjà la fruitière -était dehors :</p> - -<p>— Jean ! Jean !</p> - -<p>… Elle éclata en cris, en sanglots, en larmes, -en lamentations… et, l’enfant entre ses bras, -elle s’engouffra dans la boutique ; et, penchés -sur lui, le père et la mère lui parlaient tous deux -à la fois, très vite, pendant que lui, l’enfant, -n’écoutant pas, très ennuyé de leurs caresses -qui le dérangeaient de jouer, élevait vers eux -ses petits bras chargés de choses en couleur, de -papillotes et de poupées.</p> - -<p>— Où as-tu pris tout cela ? Ah ! le méchant -enfant ! — est-il Dieu possible ! — Comprend-on -ce qui nous arrive !</p> - -<p>— Je croyais bien qu’il était volé !</p> - -<p>— Et moi, écrasé ! Mais qu’est-ce que c’est -que cette voiture ?</p> - - -<h3>XVI</h3> - -<p>Ils disaient cela, mais ça leur était bien égal, -la voiture ! Ah bien ! elle aurait pu repartir, -après tout, sans qu’ils fissent rien pour la retenir… -Ils auraient regretté plus tard, par exemple, -de n’avoir pas demandé l’explication… mais, en -ce moment, il était là, le petit, et le reste leur -était bien égal !</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est pourtant que cette voiture ?</p> - -<p>— C’est la mienne, madame, je vais vous -expliquer.</p> - -<p>Ils se retournèrent.</p> - -<p>— C’est ma belle dame ! cria Zan.</p> - -<p>Anna était devenue la belle dame de Zan.</p> - -<p>Les deux ouvriers eurent un mouvement de -respect, un salut vague de tout le corps — puis, -très vite, on ne sait à quoi, ils reconnurent une de -ces personnes… et le typographe, sans malice, remit -sa casquette qu’il avait ôtée machinalement.</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est ? dit Thérèse, d’un ton -où il y avait une menace de harengère qui va -défendre ses petits.</p> - -<p>Anna recommença :</p> - -<p>— Je vais vous expliquer !</p> - -<p>Et très vite, comme pour se débarrasser d’une -besogne difficile, elle conta tout, tout, naïvement, -longuement, brièvement, tout son passé, -son premier amour, sa faute… Il lui semblait -qu’elle dégonflait son cœur dans une confession -qui la lavait… Mon dieu oui, elle avait gardé -des idées religieuses d’enfance qui, parfois, lui -faisaient retour…</p> - -<p>Elle termina :</p> - -<p>— J’étais comme folle… il faut me pardonner… -j’aurais dû penser, c’est vrai, à la mère !… -au père… pour sûr !… Pardonnez-moi… c’est -une folie… Le petit vous dira ; il n’a manqué de -rien, il était très content… Il a bien dormi… Le -bel arbre est là, dans la voiture… Est-ce que -vous me pardonnez, madame et monsieur ?</p> - -<p>Anna demanda cela avec beaucoup de timidité. -Elle sentait la colère qui commençait chez -l’homme… Le typographe, en effet, au ressouvenir -de toutes les angoisses de la nuit, serrait -les dents… crispait un peu ses gros poings…</p> - -<p>— Est-ce que vous me pardonnez ? répéta la -malheureuse, effrayée, à bout de forces… éprouvant -en une seule fois toutes ses douleurs -passées… Après tout, elle allait le perdre !… il -avait été sien pendant une heure, ce petit qu’elle -allait quitter pour toujours !</p> - -<p>Thérèse aussi n’était pas contente. Elle s’apprêtait -à dire : « Sortez, madame ! on ne vole pas -un enfant ! » Mais juste à ce moment-là, Zan, -transporté d’une joie subite en voyant entrer -dans la boutique son arbre de Noël qu’apportait -le domestique, sauta vers sa belle dame, tout -dressé sur ses pieds et les bras tendus, comme -s’il voulait l’embrasser !</p> - -<p>— Est-ce que vous permettez, madame, que -je l’embrasse ? dit Anna.</p> - -<p>Et il y avait, dans sa voix qui tremblait, tant -de supplication honteuse, poignante, que la -fruitière, se baissant brusquement, saisit son -petit Zan et le lui fourra dans les bras.</p> - -<p>— Faudra venir le voir quelquefois, gronda-t-elle, -vous êtes tout de même une brave fille !</p> - -<p>Et alors la fruitière, tombant sur sa chaise, se -mit à pleurer, à pleurer toutes les larmes de son -corps.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c9">LE ROMAN COMIQUE -EN MINIATURE</h2> - -<p class="dedic">A Gabriel Monod.</p> - - -<p>Une impression d’intérieur bien chaud, la -gaieté des lampes et des bougies allumées pour -la fête ; les tables étincelantes, et la bûche qui -flambe dans la grande cheminée.</p> - -<p>C’est une fête d’enfant. C’est l’anniversaire -d’une naissance.</p> - -<p>Celui dont les hommes firent un Dieu, ne -pouvant croire que tant de bonté et de simple et -doux courage fussent des qualités humaines, -Jésus, l’énergique, le fort, qui apparaît pourtant -comme un suave conteur d’idylles, Jésus -naît ce soir, dans une étable ; il vagit, tend les -bras sur la paille, entre l’âne et le bœuf.</p> - -<p>Un brave homme a donné l’hospitalité pour la -nuit à Joseph, à Marie la Douloureuse. Il a fallu -que celui qui venait apporter au monde la Charité, -l’inspirât même avant que de naître.</p> - -<p>Et je pense aux petits enfants.</p> - -<p>Cette année, au mois d’octobre, je menais à la -campagne, devant la mer tiède de Provence, une -vie tranquille. Le soir seulement, tout de suite -après le coucher du soleil, un froid subit s’abattait -sur la terre, couvrait tout d’une humidité -mortelle ; on frissonnait ; le paysan rentrait en -hâte, allumait pour la soupe une brassée de -sarments, les derniers sarments de vigne française, -et, tout en gémissant sur la mort de nos -souches, il se réjouissait de tendre le dos un moment -au feu qui cuisait sa soupe.</p> - -<p>Mais les journées… Oh ! les douces, les exquises -journées !</p> - -<p>L’automne, quand on s’avance vers l’âge qui -correspond à cette saison, devient la saison -qu’on préfère. On le comprend, on en pénètre le -charme.</p> - -<p>Affinités mystérieuses de la nature et de l’âme -humaine, vous êtes le bonheur, le seul qui ne -mente jamais.</p> - -<p>Les jours coulaient, et j’étais heureux. Quelquefois, -un ami voyageur frappait à ma porte, -partageait mon repas de campagnard, me disait -les bruits de la ville. Il me parlait d’ambition, -de gloire.</p> - -<p>J’étais, m’assurait-il, un auteur dramatique ! -je me devais à l’art ! Faire des vers de temps en -temps, au gré du caprice, « de l’inspiration », -comme on dit, cela ne suffit pas. Il m’assurait -(et la chose me paraissait singulière) que j’avais, -moi, l’hiver précédent, donné une pièce au Théâtre-Français. -Cela était de ma part une promesse, -un engagement ; il fallait maintenant revenir au -combat, donner non pas une, mais deux pièces, à -l’Odéon, au Gymnase ! — et, tandis qu’il parlait, -je le regardais comme un étranger, parce que -sa langue m’était devenue étrangère.</p> - -<p>— Voyez, lui disais-je, voyez l’attitude de ma -bonne chienne. Est-elle jolie ainsi ! Demain -matin, vous la verrez en arrêt… un bronze de -Mêne ! nerveuse et fine, et immobile !… Nous -irons chasser au bord de la mer… Connaissez-vous -le petit bois du Pin de Galles ? C’est la -propriété de notre commune. Un endroit inconnu -parce qu’il est à deux lieues seulement -de la ville. Au premier point du jour, c’est de là -qu’il faut voir le ciel, si joli, à travers les -branches des pins… Nos pins toujours en -murmure ! Des lyres vivantes, l’antique harpe -d’Éole — pour laquelle on oublierait éternellement -le luth, qu’on attribue aux fées…</p> - -<p>Dans ma vie, il n’y avait rien — et j’étais -heureux.</p> - -<p>Un soir, la petite pipe en écume (une pipe -d’auteur, pourtant), joli souvenir d’Alphonse -Daudet, manquait de tabac. Je sifflai mes chiens -et m’en allai au village. Dix heures du soir. Le -froid humide de la nuit me pénétrait sous le -double vêtement, mieux qu’un froid sec de bon -hiver… Au village, point de boutique ouverte. -La rue, la place, désertes, noires. « Retournons. » -Et, avant de rebrousser chemin, j’allumai -un cigare.</p> - -<p>A ce moment, j’entendis des coups redoublés -contre une porte : — Qui va là ?</p> - -<p>Je distinguai un groupe arrêté devant l’auberge, -qui refusait de s’ouvrir. Une dizaine de -petits enfants, conduits par un homme, comme -un pensionnat à la promenade.</p> - -<p>J’interrogeai.</p> - -<p>C’était une troupe de petits comédiens en -voyage, avec leur impresario. <i>La troupe miniature</i>, -disent les prospectus. Cela joue <i>Madame -Angot</i>, — cela chante des couplets de café-concert, -et nuit et jour erre sur les grandes routes, -les pieds dans des pantoufles de corde, les mains -aux poches s’il fait froid, les yeux fermés, ensommeillés -s’il fait nuit, à l’âge où leurs mères -devraient encore les réchauffer et les « border » -dans leurs lits, en leur parlant de l’Homme au -sable. Le plus petit avait sept ans. Le plus grand -douze.</p> - -<p>L’auberge refusait obstinément de s’ouvrir. -On frappa à d’autres portes ; même silence.</p> - -<p>— Eh bien ! dit l’homme, allons plus loin -chercher un autre village ; cela nous réchauffera !</p> - -<p>Le plus petit (le comique, mesdames) eut un -mouvement de terreur à l’idée de marcher encore. -Je le vis, car nous étions en ce moment -sous une lanterne, à l’angle d’une ruelle.</p> - -<p>Et j’offris à la troupe vagabonde l’hospitalité -du pauvre homme, celle dont se contentèrent -Joseph et Marie, le soir de la grande naissance. -J’emmenai tous ces petits coucher à la « fénière », -au-dessus de l’étable, devant le trou par -où le cheval-laboureur reçoit sa botte de foin, -par où nous l’entendions souffler et frapper du -pied.</p> - -<p>— Benoni ! criai-je.</p> - -<p>C’est chez nous le nom familier de Benoît.</p> - -<p>Le paysan se leva, ouvrit la lucarne, demandant :</p> - -<p>— Qui m’appelle ?</p> - -<p>— Allumez le <i>fanal</i>, et vite descendez, lui -dis-je.</p> - -<p>Il sortit, les yeux gros de sommeil, sa lanterne -à la main.</p> - -<p>Les étoiles, vives, brillaient métalliquement -dans le ciel glacial. Le croissant, mince comme -une faucille aiguisée souvent, était près de disparaître -derrière les collines, à l’horizon très -noir.</p> - -<p>Benoni éleva sa lanterne au-dessus de sa tête, -regardant, avec un étonnement profond, la bande -silencieuse des petits enfants.</p> - -<p>— Ils coucheront à la fénière. Montrez-leur le -chemin.</p> - -<p>Vers la fenêtre qui sert de porte, tous montèrent -au moyen des pieux en escalier fixés dans -le mur. Il y avait deux petites filles, la jeune -première et la soubrette ! Elles s’aidaient des -mains et des pieds, comme des oiseaux grimpent -à des grillages avec le bec et les pattes.</p> - -<p>J’avais entendu le plus grand chuchoter : -« Cette fois, nous ne souperons pas. » Pauvres -enfants ! il me revenait des histoires de petits -Poucets abandonnés par leurs parents, pour -cause de misère, et tombés aux mains de l’Ogre.</p> - -<p>L’Ogre, ici, c’était le Théâtre, un des monstres -modernes, un des minotaures nouveaux. Dragon -à mille têtes, mangeur de chair, de sang, de cœur -et d’âme. Cela prend des jeunes filles, des adolescents, -des poètes, pour en faire des comédiens -et des auteurs dramatiques ! Ah ! quelles tortures, -quelles souffrances ils endurent les uns -et les autres, à rire, à gesticuler, à écrire pour -messire public, qui est le père de l’Ogre !</p> - -<p>J’étais allé ouvrir la huche à pain ; le malheur -voulut qu’un voisin de campagne ayant emprunté -à l’heure du dîner une part de notre provision, -il ne restât chez moi qu’une miche et la moitié -d’une autre, soit environ une livre de pain, pour -dix bouches affamées.</p> - -<p>Je fis dix parts à peu près égales et les apportai, -avec du vin, à mes petits hôtes.</p> - -<p>Sous les larges poutres pleines de toiles d’araignées, -enfoncés jusqu’au cou dans la bonne -litière, ils ressemblaient, les petits frères de -Jésus, à des oiseaux dans leur nid, qui attendent -père et mère, et la becquée.</p> - -<p>J’arrivai. Les yeux s’écarquillèrent.</p> - -<p>Le paysan, sa lanterne haute, présidait encore -au coucher.</p> - -<p>Tous se soulevèrent, tendant la main, ouvrant -le bec.</p> - -<p>Hélas ! les morceaux mal égaux ne pesaient -guère. Le plus petit eut le plus gros.</p> - -<p>Durant quelques minutes, on n’entendit que -le bruit des mâchoires qui allaient… Et nous -entendions aussi le brave cheval de labour mâcher -le foin de sa crèche. Lui aussi se réjouissait -à l’idée d’être là, sous un toit, dans sa litière, -et de ne pas voir, en ce moment, les vives étoiles -dans le ciel glacé.</p> - -<p>Un coup de vin pur comme à des hommes, et -ce fut fini. Les têtes mêmes disparurent dans la -paille. « N’allumez point d’allumettes ! » recommanda -Benoni, et nous nous retirâmes, salués -par le « bonsoir, merci ! » de dix voix enfantines.</p> - -<p>Le lendemain, au chant du coq, je regardai la -fenêtre haute de la fénière. Elle était ouverte, -encadrant de noir le minois pâle, fatigué, des -deux petites filles, de la soubrette, de la jeune -première, et du comique de sept ans.</p> - -<p>Toute la troupe descendit.</p> - -<p>Hélas ! le roman comique me paraissait, en ce -moment, une chose bien triste !</p> - -<p>La troupe des petits comédiens était lamentable -à voir sous la lumière gaie du matin.</p> - -<p>Les traits tirés, les yeux cernés, pâlots, lassés -de vivre aux chandelles, de chanter tous les -soirs, et de faire parfois trente kilomètres dans -un jour, en mettant l’un devant l’autre leurs -petits pieds, mal pris dans les souliers de corde -trop grands et chavirés !</p> - -<p>Et je pensai au Théâtre-Français, aux comédiens -illustres, aux auteurs célèbres, tous riches, -qui tiennent le haut bout de l’échelle au bas de -laquelle étaient ces tout petits. Jamais distance -du premier au dernier ne fut mieux marquée. Il -semblait qu’elle fût double, triple, des plus -fameux jusqu’à ces humbles. Il y avait celle de -la fortune et de la gloire à la misère et à l’infirmité ; -celle de la taille aussi, symbolique de leur -exiguïté morale. <i>Théâtre miniature !</i> miniature de -souffrance, infiniment petit qui contient un -monde, réduit, mais entier ! Quelle tristesse, ce -spectacle !</p> - -<p>« En vérité, je vous le dis : nul d’entre vous -ne gagnera le royaume des cieux, s’il ne devient -semblable à l’un de ces petits. » Et ceux-là s’en -vont par les chemins cherchant déjà l’effet, et non -la vérité. Hélas ! mon Dieu, que dirait Jésus ?</p> - -<hr /> - - -<p>Les oiseaux piaillaient le matin. Mes paons, -tout fiers, descendaient du haut des pins. Les -cailles familières jetaient leur cri saccadé. La -joie revenait aux créatures avec la saine lumière -du jour, mais ces petits pensaient seulement -aux chandelles qu’ils allumeraient le soir dans -un café de village pour chanter leur répertoire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Marchande de marée,</div> -<div class="verse">A la halle aux poissons,</div> -<div class="verse">Elle était adorée,</div> -<div class="verse">De cent mille façons.</div> -</div> - -<p>Ils partirent : l’un d’eux oubliant, au fond d’un -sac de lustrine noire, la grosse marmite bohémienne -dans laquelle on fait la soupe, aux -jours les plus heureux. Il revint la chercher -courant, et rejoignit les autres, sa besace au -dos, tenue à deux mains sur l’épaule.</p> - -<p>La petite fille de Benoni (quatre ans) assistait -avec sa mère au départ de la troupe enfantine.</p> - -<p>— Tu vois, dit la mère, si tu n’es pas sage, je -te mettrai comme ça la marmite sur le dos et je -t’enverrai avec ces petites, jouer la comédie !</p> - -<p>A cette horrible menace, l’enfant se mit à -pleurer.</p> - -<hr /> - - -<p>Noël. Une impression d’intérieur bien chaud ; -la table étincelle ; la bûche flambe.</p> - -<p>Les théâtres chôment… Où seront-ils ce soir, -les petits comédiens, les petits frères de Jésus ? -Auront-ils seulement une étable tiède et de la -paille où faire leur nid, et une miette de pain -comme les moineaux de notre fenêtre en temps -de neige ?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Pas bégueule,</div> -<div class="verse i2">Forte en gueule,</div> -<div class="verse">Telle était Madame Angot !</div> -</div> - -<p>Ah ! que j’aimais bien mieux la chanson de -mon grand-père :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’enfant Jésus a chaud, bien couché sur la paille,</div> -<div class="verse i2">L’âne et le bœuf soufflent dessus</div> -<div class="verse i4">L’enfant Jésus.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c10">TISTE LE TAMBOUR-MAJOR</h2> - - -<p>Je l’ai connu petit, il y a longtemps de cela. -Oh ! c’est une douloureuse histoire que la sienne.</p> - -<p>Tiste ne fut jamais bien proportionné ; il fut -toujours trop mince pour sa hauteur. Il avait la -tête effilée, pointue, en forme d’aubergine. Tel -je le vis enfant, tel il fut homme.</p> - -<p>Nous étions du même village, et, à huit ans, -compagnons de jeu. Son père, maître Brun, un -paysan, était de taille moyenne ; ses deux grands-pères -aussi, le vieil Antoine Toucas et le vieux -Sidoine Brun. Dans la mémoire des plus anciens -du village, les Brun et les Toucas avaient toujours -été, de père en fils, des hommes ordinaires. -Pourquoi, dès l’âge de huit ans, Tiste, -extraordinaire, se mit-il à s’élever à vue d’œil, -aussi rapidement qu’une tige d’aloès ? Il se réveillait -tous les matins plus allongé, sujet quotidien -et toujours nouveau de surprise pour le village, -qui ne s’habitua jamais à le voir, car au moment -où Tiste quitta le pays pour le régiment, il était -en pleine croissance, et l’étonnement public en -pleine rumeur.</p> - -<p>Oui, j’ai connu Tiste petit, je veux dire enfant, -car il était du double plus grand que ses égaux -en âge.</p> - -<p>Or, mon oncle le notaire m’avait donné pour -mes étrennes un tambour. Lorsque j’arrivai -pour la première fois sur la place, théâtre de -nos jeux, avec mon bruyant instrument de musique -militaire, parmi les camarades, Tiste, tout -d’une voix, fut nommé notre tambour-major.</p> - -<p>Hélas ! c’est peut-être le cadeau de mon oncle, -oui, le tambour de mon oncle le notaire, qui -décida de sa destinée.</p> - -<p>On entendit bientôt Misé Brun, sa mère, -pleurer chez les voisins, répétant sans cesse, -avec une parfaite naïveté d’amour maternel :</p> - -<p>— Mon petit Tistet veut se faire soldat ! il dit -qu’il a du goût pour être tambour-major !</p> - -<p>Tistet, comme vous savez, c’est le diminutif -de Tiste, qui est lui-même le diminutif de Baptiste.</p> - -<p>Nous tirâmes au sort la même année. Quand -Tiste apparut dans la salle de la conscription, à -la mairie de la ville, et qu’il déploya son bras -vers l’urne de cristal, un murmure de stupéfaction -se fit entendre. Le sous-préfet, un homme -grave par état, sourit ostensiblement. Et Tiste -ne manqua pas de tirer le numéro 1.</p> - -<p>— Bravo, le tambour-major ! cria-t-on tout -d’une voix.</p> - -<p>On fit rétablir le silence par les gendarmes, -ce qui fut difficile, car la gaieté tenait du délire. -Tiste, heureux dans son cœur d’être désigné -à l’avance par la voix populaire pour ce -grade éclatant (un tambour-major en ce moment-là -lui paraissait plus glorieux qu’un colonel), -Tiste, fier et modeste, souriait en baissant les -yeux.</p> - -<p>En peu de temps, Tiste, qui était né tambour-major, -Tiste, habile à remplir un clairon de son -souffle puissant et à battre tous les ran-tan-plan -possibles rien qu’avec ses deux index, longs -comme des baguettes de tambour, Tiste, de -première force à exécuter des commandements -télégraphiques au moyen de la fière canne à -pomme de cuivre, put se voir galonné d’or et -s’entendit appeler « chef » par trois mille -hommes !</p> - -<p>Ce fut le plus beau moment de sa vie. Il eut à -cette époque comme un redressement de fierté -qui le fit paraître plus grand de quelques centimètres, -et quand il figura pour la première fois -dans une revue, beau, solennel, splendide et -calme, haut sur bottes, dominant le régiment -et la foule accourue, allongé encore par son -panache, dont le bout flottant arrivait au niveau -du pompon des officiers montés, il eut un vertige -d’orgueil. Il se dit qu’il avait trouvé l’honorable -emploi d’une taille dont on avait ri jusque-là et -qui désormais inspirait le respect ; il se dit qu’il -servait la patrie par ses dimensions mêmes, et -que les rois, qui peuvent à leur gré faire des -généraux d’armée, ne peuvent pas faire un -tambour-major.</p> - -<p>Ces pensées d’orgueil commencèrent sa perte. -Et Tiste n’est pas le seul homme à qui sa taille -ait été funeste. Dès l’école, j’ai toujours vu les -grands contracter des habitudes de domination, -de fierté et d’injustice, qu’un jour ils payent -chèrement. Hélas ! il n’est pas de grandeur qui -n’amène son ivresse et ne prépare elle-même -les révolutions qui doivent la renverser.</p> - -<p>Tiste bientôt ne connut plus de bornes. Il -devint sévère dans le service, plein de morgue -et d’exigences. Il parlait toujours de tout son -haut. Il exigeait le salut des plus nouveaux -conscrits et des plus anciens caporaux avec une -âpreté sans exemple. Aux promenades, il passait -son temps à loucher, regardant de côté si les -mains des recrues, suffisamment gantées, se -portaient au képi dans la position réglementaire.</p> - -<p>Et malheur aux distraits !… On alla jusqu’à -dire — la malignité n’en fait jamais d’autres — qu’il -ne se promenait que pour se faire saluer.</p> - -<p>On devine le résultat : Tiste fut haï. Un jour -vint où le régiment tout entier se mit à rire de -lui sous cape. Les officiers riaient eux-mêmes, -bien qu’il fût un bon soldat.</p> - -<p>Et alors, on s’aperçut avec joie que si Tiste -avait d’abord paru grandi grâce à un redressement -de fierté, il avait aussi véritablement, -réellement, matériellement grandi ! Après un -an de service, son uniforme, son bel uniforme -de pourpre et d’or, lui était déjà court ! Cela -sautait aux yeux ! Un loustic s’étonnait qu’on ne -l’eût pas vu plus tôt !</p> - -<p>Et puis, il avait contre lui des jaloux… tous -les petits.</p> - -<p>Il est certain que le tort essentiel de Tiste, -mais qui du moins ne peut pas lui être imputé, -fut de s’élever indéfiniment. Ainsi l’histoire -humaine se répète. Napoléon n’aurait pas eu -Sainte-Hélène, s’il eût su s’arrêter à temps.</p> - -<p>Ce bruit étrange courait par la ville : « Le -plus grand des tambours-majors grandit. » Le -dédain peu à peu remplaçait l’admiration pour -ses formes rares. Les réguliers le renvoyaient -aux déclassés. L’opinion disait : « Il devrait se -montrer pour de l’argent, et ferait fortune ! » Le -sous-officier se sentit traité en saltimbanque. Le -prestige s’en allait, et Tiste, qui avait pu voir -comme le panache plaît aux femmes, se sentit -irrévocablement condamné, le jour où une fille -d’auberge, la plus belle de ses maîtresses, lui -déclara qu’elle ne voulait plus le voir ! C’en était -fait ! Il avait dépassé la mesure d’un tambour-major -raisonnable.</p> - -<p>Le pauvre diable était véritablement amoureux ; -il le devint surtout, selon l’usage, quand -il se vit dédaigné. Et dédaigné, pourquoi ? Pour -cette stature qui d’abord lui avait valu ses plus -belles conquêtes ! Il me rappelait le Phénix, si -magnifique, mais qu’une tendre colombe plaignait -de tout son cœur, disant : « Il est le seul -de son espèce ! » Un de nos poètes contemporains -parle fort bien, en quelque endroit, d’<i>une grande -âme malheureuse, qu’isole sa propre grandeur</i>. Tel -était Michel-Ange et tel était l’illustre et infortuné -Tiste. Les femmes le prirent en horreur. -Ainsi, l’amour l’abandonna d’abord ; on va voir -comment la gloire le trahit, et quel fut, pour -tout dire, son Waterloo.</p> - -<p>Les clairons et les tambours du 600<sup>e</sup>, irrités -des sévérités de leur tambour-major, exécutèrent -contre lui un noir complot. La ville de -X… s’en souviendra longtemps.</p> - -<p>… Un soir d’été, je passais sous les arbres qui -encadrent la place publique. Au coup de huit -heures et demie, la retraite d’ordinaire faisait -éclater son tintamarre au milieu de la place, et -huit clairons, autant de tambours, partaient du -pied gauche pour faire le tour de la ville, entraînant -sur leur passage les troupiers en récréation -et tous les gamins des rues. Ce soir là, un peu -avant la demie, et sans songer que c’était l’heure -de la retraite, je passais, dis-je, sous les arbres -de la place au milieu de laquelle, dans l’ombre -naissante du soir de juillet, je distinguai vaguement -une colonne entourée d’une vasque. Aurait-on, -pensai-je, érigé à mon insu, au cœur de ma -ville natale, une fontaine nouvelle ? Il n’en était -rien. La colonne, c’était Tiste, debout, long, maigre -et mélancolique, appuyé sur sa haute canne. -La vasque était figurée de loin, à mes yeux, par -un cercle de bambins hauts comme sa botte et -qui l’entouraient en silence, émerveillés de sa -taille et surtout de sa solitude plus surprenante -encore.</p> - -<p>Tiste était seul.</p> - -<p>Tiste était seul, car pour un tambour-major -les petits enfants ne comptent pas, et Tiste -n’avait autour de lui ni ses clairons, ni ses -tambours !</p> - -<p>Ses clairons et ses tambours s’étaient donné -le mot, ce soir-là, et pour lui jouer un bon tour -s’étaient jurés d’être absents à l’heure de la -retraite. Tiste était donc seul sur la place, seul, -droit, maigre et affligé, droit comme un peuplier -et triste comme un saule. Les poètes Lamartiniens -qui ont écrit des stances éplorées sur le -désespoir, ignorent cependant les profondeurs -de désespérance où descendit ce soir-là l’esprit -de Tiste !…</p> - -<p>De temps en temps, il tressaillait et regardait -du côté par où il s’attendait à voir apparaître -ses hommes… Soudain : « Grouchy ! » — C’était -Blücher ! — … « Mes tambours ! »… C’étaient -les cloches !</p> - -<p>La demie tinta. Le son fut répété par l’église -Saint-Ambroise, puis par la cathédrale, coup -sur coup ; puis par l’horloge de l’Hospice militaire, -enfin par celle de l’Hôtel de ville.</p> - -<p>Tiste promena sur la place, envahie par la -nuit, un regard suprême, et, ahuri, ne comprenant -rien à son aventure, spectral et fantastique, -enfiévré, ne sachant plus où il en était -de la vie, ne comprenant plus rien même au -peu qu’il avait coutume de comprendre, il leva -sa canne, l’agita dans tous les sens avec des mouvements -saccadés, et commandant une retraite -invisible et inouïe, il partit du pied gauche -pour le tour de ville habituel.</p> - -<p>Les gamins hilares, sifflant et criant, avec -des roulements imités et chantant une retraite -ironique, suivirent en courant le héros qui marchait -au pas. On eût dit Gulliver tambour-major -à Lilliput.</p> - -<p>Flâneurs, cochers, ouvriers, boutiquiers, la -ville stupéfaite le regarda passer. La sous-préfète -à son balcon appela le sous-préfet pour -lui montrer ce spectacle sans précédent.</p> - -<p>Le tambour-major rentra ainsi à la caserne, -blême, l’œil hagard, la figure et le nez allongés, -si amaigri par une heure de fièvre et d’horreur, -qu’on l’eût dit plus grand que jamais.</p> - -<p>Qu’allait-il arriver ? Les tambours et les clairons -eurent chacun un mois de prison. Mais -lui, Tiste ? Il n’eut à répondre de rien, parce -que, visiblement malade, il se rendit à la visite le -lendemain. Il ne put pas dire au major ce qu’il -avait, mais on lui fit tirer la langue, et on -l’envoya à l’infirmerie.</p> - -<p>Le major et l’aide-major vinrent l’examiner -le jour d’après. L’état de Tiste était pitoyable. -Sa taille singulière empêcha qu’on ne fût apitoyé.</p> - -<p>— Vous êtes long comme un jour sans pain ! -lui dit le major qui voulait l’ausculter ; il s’en -faut que mon oreille arrive à la hauteur de -votre poitrine ! Couchez-vous !</p> - -<p>Le géant se coucha.</p> - -<p>Ses pieds dépassaient le lit, et cela d’un air -si piteux, que le major et l’aide ne purent s’empêcher -de rire. Les infirmiers ne purent réprimer -l’hilarité communicative. Tiste était -donc perdu : il ne pouvait pas être traité sérieusement.</p> - -<p>— Savez-vous, lui dit le major (excellent -homme court et trapu), savez-vous la cause de -votre mal ?… C’est la croissance ! Vous reprendrez -aujourd’hui votre service.</p> - -<p>C’est la croissance ! De ce jour, la mélancolie -de Tiste s’aggrava étrangement. Il ne mangeait -plus ; il buvait à peine. Il maigrissait à faire -peur, et, soit illusion, soit réalité, le fait est -qu’il paraissait toujours plus gigantesque et -toujours plus drôle à mesure qu’il devenait plus -malade et plus malheureux.</p> - -<p>Il n’avait que vingt-deux ans et il ne savait -plus où il s’arrêterait.</p> - -<p>— Si j’allais grandir <i>toujours</i> ! me dit-il une -fois.</p> - -<p>Et je le vis pâlir à cette idée, qui devint -l’idée fixe du malade. Esprit borné, par là il -avait entrevu l’infini. Il en demeura épouvanté, — visionnaire, -comme Pascal.</p> - -<p>Rien d’effrayant, songes-y, lecteur, comme -cette grande misère qui n’a jamais pu inspirer -que des plaisanteries. Et l’amour ne cessait de -le tourmenter, et les femmes de lui rire au nez. -Un jour, Tiste me dit d’un son de voix caverneux :</p> - -<p>— La <i>petite</i> s’est mariée !</p> - -<p>La <i>petite</i> ! Quelle mélancolie dans ce mot !</p> - - -<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Noluit consolari.</i></p> - - -<p>Le soir même il entra à l’hôpital.</p> - -<p>Je remplirai jusqu’à la fin mon pénible rôle -d’historien. Tiste, malade, ne cessa d’être un -sujet de gaieté pour ses camarades de chambrée. -On le mesura un jour qu’il dormait, et, -à quelque temps de là, Tiste étant mort, on put -dire aux infirmiers sa taille exacte pour le fabricant -de cercueils.</p> - -<p>Quand on fut pour l’ensevelir, la bière se -trouva trop courte ; on s’aperçut que Tiste, -mort, avait encore grandi !</p> - -<p>Ce fut son principal trait de ressemblance -avec Napoléon le Grand, dont les poils de la -barbe poussèrent après la mort, et aussi les -ongles des pieds, qui, brusquement allongés, -crevèrent la pointe de cette botte dont le talon -s’était appuyé sur le front de tous les rois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c11">LE RÉGIMENT QUI PASSE</h2> - -<p class="dedic">A Frédéric Febvre.</p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fanfare ! — Un régiment va passer dans la rue ;</div> -<div class="verse">Et de tous les côtés une foule accourue</div> -<div class="verse">Déborde les trottoirs, s’entasse aux carrefours,</div> -<div class="verse">Car on n’a pas un tel spectacle tous les jours :</div> -<div class="verse">Un régiment doré, luisant, musique en tête,</div> -<div class="verse">Qui défile, et cela met une ville en fête</div> -<div class="verse">De voir passer les bons soldats — et le drapeau.</div> - -<div class="verse stanza">Les anciens officiers, qui portent leur chapeau</div> -<div class="verse">Comme un képi, l’ont mis tout à fait sur l’oreille.</div> -<div class="verse">Le plus vieux, dont le cœur au tambour se réveille,</div> -<div class="verse">Pour mieux voir, monte, avec un soupir étouffé,</div> -<div class="verse">Sur sa chaise, devant les tables du café ;</div> -<div class="verse">Le salon, la mansarde, ont ouvert leur fenêtre…</div> -<div class="verse">Les filles ont souri… Les soldats vont paraître.</div> - -<div class="verse stanza">« Les voici ! » — Les voici, précédés des gamins</div> -<div class="verse">Qui simulent, du jeu comique de leurs mains,</div> -<div class="verse">Les cymbales, la flûte, et surtout les trombones.</div> -<div class="verse">Et les bébés ont ri, hissés au bras des bonnes.</div> -<div class="verse">Puis viennent les clairons hautains, et les tambours.</div> -<div class="verse">Le boulevard s’emplit de piétinements sourds</div> -<div class="verse">Fondus en un. On sent qu’une chose sublime</div> -<div class="verse">S’avance : six cents cœurs, qu’un souffle unique anime,</div> -<div class="verse">Douze cents pieds, réglés, qui ne font qu’un seul pas,</div> -<div class="verse">Et tous les cœurs, unis, suivent les bons soldats !</div> - -<div class="verse stanza">Mais quand un régiment ne va qu’à la parade,</div> -<div class="verse">Vain de sa bonne mine, un peu fier de son grade,</div> -<div class="verse">Tout soldat, si la paix lui permet d’oublier,</div> -<div class="verse">Aimant l’amour avec des façons d’écolier,</div> -<div class="verse">Regarde effrontément la femme en plein visage,</div> -<div class="verse">Et l’on ne connaît pas de régiment bien sage !…</div> - -<div class="verse stanza">C’est pourquoi ce petit capitaine, à ce grand,</div> -<div class="verse">Malgré la discipline, a parlé dans le rang :</div> -<div class="verse">— La belle jeune fille !</div> -<div class="verse i12">— Où donc ?</div> -<div class="verse i17">— A la fenêtre,</div> -<div class="verse">Là !</div> -<div class="verse i2">— Crédienne, bien belle ! une fille à connaître !</div> - -<div class="verse stanza">Tous deux, un peu rêveurs, s’éloignent à regret,</div> -<div class="verse">Et le beau régiment tout entier apparaît,</div> -<div class="verse">Tant la chaussée est large et file en ligne droite.</div> -<div class="verse">La belle et blonde enfant regarde à gauche, à droite,</div> -<div class="verse">Devant elle ; elle est grave, et plus d’un officier</div> -<div class="verse">A cheval, se retourne, et son sabre d’acier</div> -<div class="verse">Qu’il fait reluire, indique au sergent qui s’approche,</div> -<div class="verse">Un détail, un oubli dont il lui fait reproche…</div> -<div class="verse">A l’insu de lui-même espérant un regard.</div> - -<div class="verse stanza">Mais son rang le rappelle et l’officier repart.</div> - -<div class="verse stanza">Le colonel lui-même a remarqué la fille !</div> -<div class="verse">Ah ! le bel officier, dont l’uniforme brille</div> -<div class="verse">De l’éperon sonore à l’épaulette d’or,</div> -<div class="verse">Moustache déjà grise ou toute noire encor,</div> -<div class="verse">Est prompt à relever cette fine moustache,</div> -<div class="verse">Car il sait quel prestige aux insignes s’attache,</div> -<div class="verse">Et que, dans le soldat, la femme au faible cœur</div> -<div class="verse">Admire aveuglément l’héroïsme vainqueur !</div> - -<div class="verse stanza">« Le drapeau !… » Le drapeau !… Dans la foule attendrie</div> -<div class="verse">On se presse. Salut, Couleurs de la patrie,</div> -<div class="verse">Salut, drapeau blessé, sang rouge, azur vivant,</div> -<div class="verse">Notre blancheur ! Salut, loque flottante au vent,</div> -<div class="verse">Drapeau sublime, orgueil des hommes et des femmes !</div> -<div class="verse">Nos morts sont dans tes plis qu’agite un souffle d’âmes !</div> - -<div class="verse stanza">Et le porte-drapeau, presque un enfant, charmant,</div> -<div class="verse">Jeune comme l’espoir, balance doucement,</div> -<div class="verse">Sur le rythme des cœurs et de la symphonie,</div> -<div class="verse">Le symbole sacré de la patrie unie…</div> -<div class="verse">Il sait, le lieutenant, que l’ombre du drapeau</div> -<div class="verse">Flottant sur lui, lui fait un visage plus beau,</div> -<div class="verse">Plus fier, plus noble, et que le drapeau, qu’on admire</div> -<div class="verse">Et qu’on aime, lui vaut plus d’un joli sourire.</div> - -<div class="verse stanza">— « Cette fille a souri, pense le colonel…</div> -<div class="verse">A l’un de mes blancs-becs d’officiers, mais auquel ?</div> -<div class="verse">— C’est au porte-drapeau, se dit un capitaine ;</div> -<div class="verse">— Qu’elle ait souri du moins, la chose est très certaine :</div> -<div class="verse">A présent, elle envoie un baiser !… Sacrebleu ! »</div> -<div class="verse">Et le bon colonel, vieux qui se voûte un peu,</div> -<div class="verse">Fait bomber sa poitrine et se met bien en selle.</div> -<div class="verse">« Bigre ! fait un sergent, la belle demoiselle ! »</div> -<div class="verse">Dans son voisin qui rit chacun craint un rival ;</div> -<div class="verse">Un chef de bataillon fait cabrer son cheval ;</div> -<div class="verse">Plusieurs ont pris un air de gloire, et, sur sa lèvre,</div> -<div class="verse">Le doux porte-drapeau, que la musique enfièvre,</div> -<div class="verse">A, d’une main tremblante, étiré ses poils blonds,</div> -<div class="verse">Et le drapeau, penché, se déroule en haillons.</div> - -<div class="verse stanza">Mais Elle, elle a cru voir, dans le drapeau qui flotte,</div> -<div class="verse">L’âme du bien-aimé, qui, mort à Gravelotte,</div> -<div class="verse">Disparut, et qui dort, enterré sans tombeau…</div> - -<div class="verse stanza">Le baiser de la vierge était pour le drapeau.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c12">LE CHEF-D’ŒUVRE</h2> - -<p class="dedic">A Édouard Schuré.</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>En ce temps-là, nous avions vingt ans. Ce -n’était pas aujourd’hui, messires. C’était autrefois.</p> - -<p>Si vous croyez, mes pauvres amis, que les oiseaux -de ce temps-là piaillaient de la même manière -que ceux d’aujourd’hui, vous vous trompez, -pauvres gens, du tout au tout, et franchement -me donnez à penser que vous êtes hommes de -décadence, n’ayant aucune idée précise sur la -réalité des choses passées ni, conséquemment, -des présentes.</p> - -<p>C’était autrefois. Un beau temps ! où les moineaux -chantaient comme des rossignols et peut-être -mieux. Un temps, vous dis-je, qu’on ne -reverra plus ! Ni vous, qui ne le vîtes jamais, ni -moi qui l’ai vu, ni ceux qui viendront, personne -ne le reverra !</p> - -<p>Il y a, comme cela, des temps et des choses -qu’on ne voit qu’une fois — et que beaucoup ne -voient jamais.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>La rose qui, hier matin, était fleurie sur son -rosier de mai, Dieu lui-même ne la refera point. -Elle fut, et c’est assez. Adieu, ma rose ! Bouche -baisée, cœur flétri, amours passées, adieu printemps, -jeunesse, adieu… Cours après l’eau courante ! -Elle a passé comme l’heure. Ah ! quel -joli visage elle avait, mon amoureuse, au temps -d’autrefois, et comme gentiment elle le mirait -dans l’eau, dans l’eau courante.</p> - -<p>Elle a passé, l’eau qui court, prompte comme -l’heure, et j’ai toujours cru — ma pauvre amoureuse — qu’au -fil de l’eau avait couru notre -jeunesse, emportée avec la rose que nos doigts, -feuille par feuille, y jetaient, parmi les rires, les -beaux rires de vingt ans.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>En ce temps-là, nous étions jeunes ; et peintres, -sculpteurs et poètes, quand l’hiver nous -ramenait à la ville, après les séjours aux champs, -le soir, tous les soirs, nous vivions attablés dans -un cabaret triste, égayé par nos rires jeunes, -par nos récits d’amour et de jeunesse, égayé par -nos vingt ans.</p> - -<p>Deux quinquets fumeux vainement répandaient -la tristesse dans le cabaret de M<sup>me</sup> Irène, -nous avions vingt ans quand même, et cela, -voyez-vous, des deux quinquets fumeux faisait -deux soleils !</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>— Bonsoir, madame Irène. — Bonsoir, Pierre, -Paul, Antoine. — Votre bière est-elle bonne ? -votre fille toujours jolie ? — De fille, mauvais -plaisants, je n’ai que ma laide servante !… et -pour de la bière, voilà ! — Buvons ! buvons -comme des chantres ! — Que dis-tu de Rembrandt, -Antoine ? — Un rapin, un mauvais rapin ! — Michel-Ange -avait du génie ! — Pour son -époque, oui, peut-être ! — … La Renaissance, c’est -nous !</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>En ce temps-là, messeigneurs, nous ne parlions -pas de décadence. Tous les matins, nous -avions vingt ans de plus belle ; nous découvrions -l’Amérique et la Hollande tous les matins ; et le -baiser d’une belle fille nous faisait croire à -l’avenir. Nous pensions qu’avant nous, personne -n’avait su aimer. Ce que nous éprouvions étant -nouveau pour nous, notre jeunesse nous semblait -la jeunesse même du monde.</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>On dit que cela est changé. A entendre les -hommes mûrs, les jeunes d’à présent affirmeraient -que le monde est vieux !</p> - -<p>Je n’en crois rien, mes compères. Ceux qui -disent pareille chose, n’ont plus vingt ans, et ils -calomnient la jeunesse qui se moque d’eux, parfaitement !</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Or donc, parmi nos camarades, un entre -autres était sculpteur, et, bien que forcé, par son -métier, de manier terre et marbre, ébauchoir, -marteau et ciseau, il aimait, aussi bien que les -camarades, l’illusion légère, l’impalpable rêve et -la vague et décevante aspiration.</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p>Ah ! c’était un maître sculpteur, car il avait un -atelier, et dans cet atelier des ébauchoirs et de -l’argile, du marbre, des ciseaux, un marteau -comme Michel-Ange, — du marbre blanc, vous -dis-je, ambré et transparent au soleil !</p> - - -<h3>IX</h3> - -<p>Sous les quinquets fumeux, nous causions -entre artistes :</p> - -<p>— Que fais-tu ?</p> - -<p>— Moi, la <i>Mort de l’Ame</i>.</p> - -<p>— En vers ?</p> - -<p>— Non, sur la toile.</p> - -<p>— Et toi ?</p> - -<p>— <i>Le Melon entamé.</i></p> - -<p>— A l’huile ?</p> - -<p>— Non, en alexandrins.</p> - -<p>— Parbleu, criait celui-ci, j’ai peint ce matin -même un coucher de soleil avec un ciel couleur -d’absinthe, dont vous me direz des nouvelles. -C’est d’un vert, oh ! d’un vert !…</p> - -<p>— En prose ?</p> - -<p>— En musique, idiot.</p> - -<p>Ainsi, badinait sérieusement notre fière jeunesse, -sûre d’elle-même et pleine de mépris pour -le passé de tous les arts.</p> - - -<h3>X</h3> - -<p>Malheur à l’homme de vingt ans qui ne se -croit pas Bonaparte ou Christophe Colomb, c’est-à-dire -un homme de génie, s’il est un artiste : il -ne connaîtra ni victoire, ni découverte, même -petite. Malheur à qui ne rêve pas, à vingt ans, -l’escalade de la <span lang="de" xml:lang="de">Jungfrau</span> ou de l’Olympe ! Pour -atteindre <i>le moins</i>, il faut vouloir <i>le plus</i>, et, vaillamment -le vouloir !</p> - -<p>Mais désir n’est pas volonté. La volonté qui -n’agit point, mes frères, n’est qu’un mot, comme -tous les mots : du son, du bruit, du vent : rien !</p> - - -<h3>XI</h3> - -<p>— Bonsoir, Antoine, et ta statue ?… Tu as une -statue en train ?</p> - -<p>— Merveilleuse, ami, merveilleuse.</p> - -<p>— Et le sujet, peut-on savoir ?</p> - -<p>— Oh ! bien simple : un coureur tout nu ; mais -si lancé qu’on croit qu’il gagnera le prix de la -course. Il est seul parce que — on le devine — il -a laissé les autres coureurs bien loin derrière -lui, là-bas, tout là-bas, perdus dans la poussière -soulevée !… Et tout cela dans ma statue, doit se -voir écrit comme dans un livre, ou comme dans -un tableau… La foule applaudit. On l’acclame, -tant il court bien, mon coureur ! Sa main, tendue, -déjà, en rêve, saisit la palme ! la palme glorieuse, -la palme ! — Les filles agitent les mouchoirs ! -Elles l’aiment. Il est si beau ! Chaque -muscle sera en place, comme copié sur nature, -bien que nul modèle ne puisse, immobile, me -donner le mouvement d’un coureur si violemment -lancé, de tout son être, en avant, vers la -victoire !…</p> - - -<h3>XII</h3> - -<p>Et tous, nous écoutions le camarade nous -dépeindre son œuvre excellent.</p> - -<p>Un maître, ce frère Antoine ! un grand sculpteur, -plus grand que Michel-Ange, puisqu’il -commence à peine et que, déjà, il a son chef-d’œuvre !</p> - - -<h3>XIII</h3> - -<p>Et les jours passaient. Nous avions toujours -vingt ans, car de dix-huit à vingt-deux, on a toujours -vingt ans, n’est-ce pas, mes commères ?</p> - -<p>— Elle avance, ta statue, Antoine ?</p> - -<p>— Fichtre !</p> - -<p>— Encore, madame Irène, un verre de bière -dorée !</p> - -<p>— Votre fille, toujours jolie ?</p> - -<p>— Voilà de la bière, mauvais plaisant ! Je n’ai — de -fille — que ma servante.</p> - -<p>Et toujours les quinquets fumeux brillaient -pour nous comme deux soleils.</p> - -<p>Le soleil était dans nos têtes, mêlé, sous nos -crânes, aux visions d’art et d’amour de notre jeunesse.</p> - -<p>Entre les pavés de la rue, nous voyions fleurir -la rose, et dans les ruisseaux de la rue nos -doigts l’effeuillaient, la rose, la rose de mai, en -rêve, comme si l’amoureuse eût été là, et qu’à -nos pieds eût coulé la Gargilesse ou l’Anio.</p> - -<p>Nous avions vingt ans.</p> - - -<h3>XIV</h3> - -<p>De la statue d’Antoine, on en parlait souvent, -toujours ; tous les jours.</p> - -<p>On racontait qu’elle avait été vue par Laurence, -une fille du quartier Latin, une brave fille -au doigt tout noir de piqûres d’aiguille, une -brave ouvrière qui aimait beaucoup l’amour, -et un peu Antoine pour la magie de ses rêves -d’artiste et pour ses vingt ans.</p> - -<p>Quand elle l’avait vue, la statue était, disait-on, -voilée ; emmaillotée de linges humides ; — elle -faisait, là-dessous, un effet du diable !</p> - -<p>— A qui, Laurence, en as-tu parlé ?</p> - -<p>— De quoi ?</p> - -<p>— De la statue d’Antoine ?</p> - - -<h3>XV</h3> - -<p>Je voudrais voir, grondait Antoine, qu’elle en -eût parlé à quelqu’un ! L’œuvre regarde l’ouvrier -jusqu’à ce qu’il l’ait livrée aux hommes. De ma -statue, j’en suis jaloux, jaloux, m’entendez-vous, — comme -d’une femme ! Se dire : « C’est mon -œuvre à moi. Je l’ai, là ! — et personne encore ne -peut la voir. Elle éblouira un jour le monde. -Des foules en feront le tour ! Mais, en ce moment, -elle n’est qu’à moi, à moi seul, la fille de -mon art ! » C’est croyez-moi, compagnons, une -jouissance sans pareille, une joie sans égale, -une incomparable volupté. L’artiste est l’homme -sans rival lorsqu’il aime ce qu’il crée, et qu’il -ne l’a pas livré encore à l’univers imbécile ! Oui, -il n’est qu’un homme sans rival, c’est l’artiste à -ce moment-là, avant qu’il se soit livré aux bêtes !</p> - - -<h3>XVI</h3> - -<p>Et nous buvions à la santé d’Antoine. Les -jours, les mois coulaient. Nos vingt ans étaient -vingt-cinq, vingt-six et trente. Madame Irène -était morte. Le soleil se faisait rare. Les quinquets -fumeux répandaient de l’ombre dans le -cabaret de madame Irène — morte. Des têtes -nouvelles, aux longs cheveux plus brillants que -les nôtres, y apparaissaient le soir. Des visages -imberbes. Des poètes-enfants s’asseyaient à nos -tables, nous poussaient du coude sans se gêner. -Des peintres, des musiciens, des sculpteurs de -seize ans nous trouvaient vieux, poncifs, bien -vieux, et, à nos théories, hochaient la tête d’un -air grave, comme des jeunes gens qui en savent -long, et qui ne veulent pas blâmer encore, par -respect pour l’âge !</p> - - -<h3>XVII</h3> - -<p>On reparlait toujours de la statue d’Antoine.</p> - -<p>— Oh, ça, par exemple, c’est un chef-d’œuvre ! -Le chef-d’œuvre même de la génération !</p> - -<p>— Cette statue, eh bien, tu dois la connaître, -toi ?</p> - -<p>— Oui par le sonnet de Lereître.</p> - -<p>— Moi par la symphonie d’Andolin !</p> - -<p>— On l’a donc mise en sonnet, sa statue ?…</p> - -<p>— Et en musique, comme tu vois.</p> - -<p>— Mauvaise musique et pauvre sonnet !</p> - -<p>— Ils n’ont pas atteint le sculpteur, c’est clair. -Comment veux-tu qu’avec des mots et des sons -on rende la ligne précise, l’exact contour d’une -statue ?</p> - -<p>— Une statue… mais si mouvementée !</p> - -<p>— C’est égal, rien ne vaut l’œuvre.</p> - -<p>— Demandons à Antoine d’entrer chez lui un -soir.</p> - -<p>— Un sanctuaire, son atelier ! Il ne voudra -pas.</p> - -<p>— Allons chez vous, Antoine, faire un punch, -dans votre atelier ?… Aux lueurs bizarres du -punch, ça sera curieux à voir, l’effet de votre -statue.</p> - -<p>— Jamais, jeunes gens, ma statue ne sera vue -avant l’heure. Un sanctuaire, mon atelier ! Personne -n’y pénètre que moi.</p> - -<p>— Et la poussière ?</p> - -<p>— J’ai un balai.</p> - -<p>— M’est avis tout de même qu’il y aura mis -plus d’un jour, à faire son coureur illustre !</p> - - -<h3>XVIII</h3> - -<p>— Enfants, disait alors Antoine, on voit bien -que vous êtes jeunes, puisque le temps vous -paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie -d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie -d’un homme, qu’est-ce qu’une vie d’homme, -dans l’éternité ?</p> - -<p>« L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité. -<i lang="la" xml:lang="la">Exegi monumentum ære perennius.</i> Les cités disparaissent. -Les bustes vivent. Les villes sont -englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement. -Il y a dans la perfection de la forme, -dans l’inouï des contours, dans l’infinie impeccabilité -de la ligne, — une puissance qui résiste -à tout. Et celui qui travaille pour l’éternité marchanderait -les années ! il produirait à la façon -d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des -charmes éphémères ! Dix ans, vingt ans, trente -ans, un demi-siècle, je les mettrai, s’il le faut, -à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout -en sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme -n’interrompra la symphonie du mouvement -général. Chaque détail rappellera l’ensemble -et l’ensemble évoquera Tout… oui Tout, -tout ce qui entoure un homme qui court : la -foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les -cités voisines qui jalousent sa patrie, le monde -qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a sous les -pieds, le ciel qu’il a sur la tête ! »</p> - - -<h3>XIX</h3> - -<p>Ils étaient bien forcés de se taire, les petits -jeunes imberbes, lorsqu’Antoine, avec ses cheveux -rares mais longs et bouffants, passant sa -main nerveuse de statuaire dans sa barbe, de -statuaire aussi, parlait, comme on vient de le -voir, en grand statuaire.</p> - - -<h3>XX</h3> - -<p>Beaucoup d’entre nous furent deci delà poussés -vers la fortune ou vers la misère. Beaucoup -retournèrent au pays, planter choux et betteraves, -oubliant l’art sacré.</p> - - -<h3>XXI</h3> - -<p>Et quarante ans après — hier, mes camarades ! — je -repassai, venant de faire le tour -du monde, je revins, poussé par une curiosité -de vieux, devant la petite boutique de M<sup>me</sup> -Irène.</p> - - -<h3>XXII</h3> - -<p>— <span lang="it" xml:lang="it">Per Baccho !</span> au milieu de cinquante jeunes -gens — en tout pareils à ceux que nous fûmes — Antoine, -vieillard chauve, pérorait encore !</p> - -<p>Vous n’imaginez pas combien fumeux étaient -les quinquets fumeux de ce sale trou !… Raisonnablement, -comment des artistes peuvent-ils -vivre là-dedans ? La fumée des pipes y obscurcit -encore l’enténèbrement qui tombe des quinquets -gras, crasseux et fumeux !</p> - - -<h3>XXIII</h3> - -<p>J’y entrai un moment, je m’y assis ; j’y suffoquai. -« Parole d’honneur, c’est à oublier que le -soleil existe ! » Et de crainte de me tromper : -« Monsieur, dis-je à l’un de mes jeunes voisins, -quel est ce petit vieillard qui pérore ? »</p> - -<p>Le jeune homme me regarda avec pitié : « C’est -Antoine, le grand statuaire ! » — « L’auteur du -fameux Coureur ? » — « C’est lui ! »</p> - -<p>— Il est donc resté fameux, son Coureur ?</p> - -<p>— Unique !… C’est une œuvre unique !</p> - -<p>— Et quand l’a-t-il exposée ?</p> - -<p>— Antoine n’expose jamais !</p> - -<p>Cela fut dit d’un ton de tel mépris que je -conçus moi-même, sur le moment, pour les -artistes qui exposent, un mépris prodigieux et -involontaire. Cela s’imposait.</p> - -<p>J’abordai Antoine.</p> - -<p>— C’est toi, mon vieux !</p> - -<p>— Comment, c’est toi !</p> - - -<h3>XXIV</h3> - -<p>Et nous causâmes des anciens jours… Nous -sortîmes du cabaret. Je l’accompagnai à sa -porte, à la porte de son atelier.</p> - -<p>— Écoute, Antoine, lui dis-je alors, montre-la -moi, je t’en prie. Quant te retrouverai-je, je -l’ignore ? Je veux <i>l’avoir vue</i> avant de mourir. Je -repars demain pour le Nouveau-Monde, où je -resterai quelque dix ans. Si <i>elle</i> est toujours ton -cher secret, tu ne seras pas trahi. Montre-<i>la</i> moi, -je t’en prie !</p> - -<p>— « Ah ! ma statue ? » dit-il, et il me sembla entendre -pleurer, dans sa voix, une douleur infinie, -le regret des vingt ans, des rires, des rêves, des -roses… La salle d’un cabaret m’apparut, noire -comme un tombeau où veillaient des ombres — ombres -de jeunesses mortes, puantes comme -des momies ouvertes, loin, oh ! bien loin du soleil -et des roses — sous d’horribles lampes funéraires !… -Les ruisseaux, au détour de la rue, -tombaient à l’égout, chargés de l’ordure d’une -ville infâme, et, — les pieds dans l’infamie de ces -ruisseaux de la ville, debout et voûté déjà, ridé -et chassieux, maigre et chauve, ratatiné, réduit -à rien, le sculpteur Antoine, — qui fut un bel -enfant, autrefois, dans la campagne, — me dit de -sa voix presque chevrotante qui sifflait un peu -entre ses dents ébréchées… il me dit, ôtant son -chapeau avec sa main droite et portant à son -front, comme André Chénier mourant, l’index -de sa main gauche… il prononça, il proféra ces -paroles, faites pour l’éternité :</p> - -<p>— Ma statue ? que vous êtes matériel, mon -cher ! Elle est <i>là</i> !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c13">TOUTE UNE VIE</h2> - -<p class="dedic">A Achille Toupié-Béziers.</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>Du plus loin qu’il me souvienne, je l’ai toujours -vu à son échoppe, au coin de la place de -mon village, le savetier Martin ; je l’ai toujours -vu là, un soulier solidement pris entre ses -genoux, rapprochant ses deux poings énergiquement -fermés, écartant les coudes et tirant -l’alène avec la régularité du gros balancier de -cuivre qui, derrière lui, dans l’horloge à gaine, -fait tac, tac, et lui raconte l’éternelle monotonie -des choses.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Tac, tac, de gauche à droite, le balancier va, -les coudes s’écartent, les poings se rapprochent. -Pan, pan ! le marteau tape ; la besogne avance -et ne finit jamais. Après un soulier, un autre. -Les hommes marchent, les souliers s’usent. -Pan, pan ! de bas en haut ; tac, tac, de droite à -gauche !… Toute la vie, Martin, tu tireras l’alène -et tu frapperas du marteau, assis sur ta chaise -basse, dans ta boutique étroite, dans un coin de -la place de mon village, devant l’église d’où -sortent, tous les dimanches, des chants monotones -comme l’éternité dont ils parlent, comme -l’enfer et le paradis, comme notre vie mortelle -qui va, tac, tac, de droite à gauche, de la crainte -à l’espérance, toujours, toujours !</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Les arbres de la place sont verts au printemps -et l’été ; en automne, leurs feuilles tombent ; -l’hiver, les arbres sont dépouillés. Tac, tac, toute -ta vie, Martin, tu tireras l’alène, tu frapperas du -marteau ; les souliers s’usent, les hommes marchent. -La besogne, qui toujours avance, n’est -jamais finie.</p> - -<p>En été naissent les cigales ; il y en a par milliers -dans les hautes branches des platanes, -dans les hautes branches qui doucement remuent, -de droite à gauche, toujours.</p> - -<p>Sur le tronc des arbres et par terre, l’ombre -est criblée de petits ronds lumineux qui bougent, -de gauche à droite, du nord au sud, de l’est à -l’ouest, selon le vent, toujours, toujours ; et les -cigales de l’été bruissent, prolongeant les saccades -de leur chant qui, toujours le même, -s’élève et descend comme s’il s’éloignait après -s’être rapproché. La besogne n’est jamais finie.</p> - -<p>L’août s’en va, emportant les cigales. L’eau -des collines descend dans la plaine inondée. Les -grenouilles par myriades, autour du village, font -une clameur soutenue, immense, un tapage si -régulier qu’on dort au milieu par habitude, sans -plus l’entendre, et que, s’il venait à se taire, on -se réveillerait brusquement, cherchant ce qui -se passe d’insolite, car on s’accoutume à tout. -Voyez le père Martin qui, toute la vie, frappe du -marteau et tire l’alène, toujours, toujours.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Il y a, sur la place, une fontaine.</p> - -<p>Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette -qui porte une vasque d’où l’eau, par quatre -becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans -cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans -variation, sans changement, gai d’une gaieté -sans âme, que rien n’émeut ; si monotone dans sa -gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut -le faire changer, que rien ne peut émouvoir -aucune chose, ni le départ des morts qui, sous -le drap noir, traversent la place de mon village -pour aller au cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés -qu’on va baptiser à l’église.</p> - -<p>C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre -becs ; elle semble indiquer les quatre saisons ; -elle désigne le nord, le midi, le couchant et le -levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les -feuilles, comme les grenouilles et les cigales, -comme les chants de l’église, comme le balancier, -comme le marteau du père Martin… Pan, -pan ! Les souliers s’usent, les hommes marchent. -La besogne, qui toujours avance, n’est jamais -finie.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>Le père Martin a une femme, une femme de -bon conseil, une brave femme qui économise. -Le père Martin, le dimanche même, travaille, -sans souci du curé : « Si je ne travaillais pas, -monsieur le curé, je me griserais peut-être le -dimanche ! » On ne l’a jamais vu gris, le père -Martin. Il boit de l’eau. Il économise, toujours ; -et sa femme, qui l’aime, est contente. Elle ne l’a -jamais vu gris.</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>A quoi rêve le père Martin, tout en tirant -l’alène, tout en frappant du marteau ? C’est une -chose étrange : il veut quitter l’échoppe. Il songe -à la quitter.</p> - -<p>De la place, les passants qui le regardent -trouvent l’échoppe jolie, car la porte vitrée, -aussi large que la boutique, est encadrée de -verdure, et, là-dedans, sous les vitres, au -milieu de son cadre de fleurs, le père Martin a -l’air d’un portrait vivant, d’un fameux portrait, -ma foi ! d’un de ces portraits de maître où le -peintre a mis tant d’expression, tant de réalité, -qu’on y devine toute la vie du personnage, ses -habitudes d’esprit, sa pensée, toute sa vie, toute.</p> - -<p>Toujours le même, comme un portrait peint, -le père Martin vieillit en tirant l’alène. De temps -en temps, à intervalles réguliers, il relève le -nez, jette un coup d’œil sur la place où la fontaine -coule, où les hommes marchent, où les souliers -s’usent. « Bonjour père Martin ! » « Bonjour, -bonjour ! » On passe, on s’éloigne… on repassera.</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>A quoi rêve le père Martin ? A quitter -l’échoppe. Il en a assez. Il se sent vieillir. Et c’est -précisément parce qu’il a assez, de l’échoppe, -qu’il y reste, qu’il n’en bouge pas, qu’on l’y voit -au travail si tôt, le matin, et si tard le soir, -frappant du marteau ! Martin travaille pour ne -plus travailler. Il a ses projets, Martin. Il économise. -Pan, pan ! Toute une vie, il besognera, -pour avoir, à la fin, quelques jours sans travail, -les derniers, jours heureux où il changera de -logis ! où il ne dira plus : « <i>Entrez ! entrez, nous -allons voir ça !</i> » ou bien : « <i>C’est six francs sans -marchander !</i> » ou bien : « Bonjour, bonjour ! » à -tous les rouliers qui passent ! Alors, il aura un -jardin, un jardin à lui, qu’il arrosera, qu’il -bêchera, devant une maisonnette à lui, qu’il fera -bâtir. Il a choisi déjà, dans sa pensée, l’emplacement -de sa maisonnette ; elle sera à l’un des -bouts du village, un peu loin de la grand’route -où les hommes marchent, où les souliers s’usent. -Il en a assez, le père Martin, de tirer l’alène et -de frapper du marteau.</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p>Et il sourit, le brave Martin, parce qu’il travaille -et qu’il espère. Il est honnête, et l’on -vient chez lui de bien loin. Il entasse de jolis -écus, dans de vieilles bottes suspendues au plafond -de son grenier. Tape, marteau ; coule, -fontaine ; les petits ruisseaux, eh ! eh ! eh ! font, -dit-on, les grandes rivières ; petit à petit, pan, -pan, pan, l’oiseau fait son nid… Eh, eh, eh ! Et -maintenant il arrive qu’en passant devant l’échoppe, -on entend rire le père Martin. Il rit -tout seul, à son joli rêve, à son jardinet, à sa -maisonnette, construite où il sait bien : à l’un -des bouts du village, un peu loin, oui, un peu -loin de la grand’route, où les hommes marchent, -où les souliers s’usent.</p> - - -<h3>IX</h3> - -<p>— Holà ! père Martin ! nous avons donc pris -un aide ?</p> - -<p>— Ma foi, oui, comme vous voyez !</p> - -<p>Ils sont deux maintenant dans l’échoppe, à -tirer l’alène, un vieux et un jeune, à tirer l’alène -et à frapper du marteau, à dire : « Bonjour » aux -passants, à répondre aux pratiques. Ils sont deux -dans le cadre de verdure, qui apparaissent aux -passants comme un tableau du travail monotone, -du travail éternel. Il y a un vieux et il y -a un jeune. Le jeune apprenti est vigoureux. Le -père Martin à vieilli. Sa femme, au fond de la -boutique, sourit.</p> - - -<h3>X</h3> - -<p>— Un aide, père Martin ! c’est déjà bien du -changement dans votre vie !</p> - -<p>— Du changement ? oh ! si peu ! Il y avait -trop de pratiques !</p> - -<p>— Tant mieux, père Martin ! trop de travail -enrichit !</p> - -<p>Et il sourit aussi, comme sa femme.</p> - -<p>Du changement ? il ne comprend pas. Non, -elle n’est point changée, son existence ; voilà -bien la place, l’église et la fontaine, les mêmes -choses, les mêmes bruits, les mêmes paroles. -Des morts qui passent, sous le drap noir ; des -enfants que l’on va baptiser. Les hommes marchent, -les souliers s’usent. Tac ! tac ! pan, pan ! -mais cela va finir. La maison va se construire. -Elle se construit, elle monte. Voici déjà tout le -premier étage… On en parle dans le pays ! La -maison du père Martin ?… Elle masquera la vue -de la plaine à la maison du notaire, qui n’est pas -content. Encore quelques jours, brave homme, -et à force de besogner, tu auras gagné le jour du -repos ! Besogne ! besogne ! Elle chante clair, la -fontaine ! Demain tu ne l’entendras plus. Le -bruit de ton marteau semble sonner la joie. La -maison neuve a deux étages. Les maçons, sur -les toits, contre la cheminée blanche, ont planté -le drapeau, orné d’un bouquet de laurier-rose ! -Ton rêve est réalisé ! Ta maison est debout. Ton -drapeau flotte, ma foi ! comme celui de la mairie -aux jours des fêtes ! Allons, Martin ! paie aux -maçons bouteille ! Choisis pour cela un dimanche, -un beau, un bon dimanche, et qu’on -baptise la maison !…</p> - -<p>… Tu ne tireras plus l’alène et tu peux poser -ton marteau !</p> - - -<h3>XI</h3> - -<p>« Je ne tirerai plus l’alène, et je peux poser -mon marteau !… » Tant on a bu et rebu à la -santé du père Martin, qu’il s’est grisé, tout à -fait grisé. Il est bon, le petit vin blanc dont jamais -Martin n’avait bu ! Ce n’est pas l’eau de la -fontaine ! Voici le premier dimanche de Martin, -et c’est la première fois qu’un dimanche il n’entend -pas sortir de l’église le bourdonnement -régulier des psaumes, monotones comme la vie -éternelle dont ils nous parlent ! C’est donc, -cette fois, un vrai dimanche, le dimanche du -repos. Tout va changer, dans la vie de Martin. -Et gaiement, il tapote sur l’épaule de l’apprenti. -Eh ! eh ! eh !… Tous deux ils sont gris et tous -deux se regardent d’un air bien drôle, en se -disant des choses si plaisantes qu’autour d’eux -on s’attroupe !… On rit d’eux ; on les excite ! La -femme de Martin accourt… Comment ! pourquoi -la fête s’est-elle achevée en bataille ?</p> - - -<h3>XII</h3> - -<p>La fête s’est achevée en bataille. Aussi, comment -s’est-il grisé ? Pourquoi a-t-il grisé le petit -apprenti ? On ne les aurait pas plaisantés tous -les deux sur le compte de sa femme à lui, le -pauvre Martin ! à son âge ! Il n’aurait pas été -furieux ! Et le soir, dans la vieille maison qu’il -habite (la vieille, pas la sienne, pas la neuve !), -demeuré seul avec sa femme et son apprenti, -il n’aurait pas vu rouge, et, d’un coup de tranchet, -blessé au bras le jeune homme !… Mais -c’était son premier dimanche ! Il changeait, et -pour toujours, de vie et d’habitude ; il a voulu -faire une fête, la fête de sa vie, la seule, l’unique, -et qu’on dise : « Oh ! Martin, ce jour-là, a -bien fait les choses ! » Et alors il est rentré gris ! -et il les a battus, tous les deux ; ils se sont défendus ; -il y a eu des coups, des cris et du sang ! -Et (elle n’est pas gaie, cette histoire, mais elle -est vraie, hélas ! pour le malheur du pauvre -homme !) il a, dans l’accès fou de sa colère -d’ivresse, une lampe à la main, mis le feu aux -rideaux de son lit, aux rideaux des fenêtres, -criant bien fort : « Que tout brûle !… » Il en -avait assez, de cette vie de travail où le seul -jour de fête qu’il ait voulu se donner s’est -changé en jour de malheur !…</p> - -<p>Et devant la maison en flammes, tandis -qu’on panse l’apprenti et que l’on console la -femme, Martin pleure, pleure ! Martin pleure -comme un enfant.</p> - - -<h3>XIII</h3> - -<p>La maison neuve n’est plus à lui. La moitié -de l’argent empilé dans les bottes a payé l’incendie, -qui a été grave. Pourtant l’échoppe n’a -pas souffert. La verdure, depuis ce jour (qui fut -il y a deux ans), a repoussé ; et l’horloge, au -fond de l’échoppe, fait tac, tac, comme si rien -ne s’était passé.</p> - -<p>Sur la place, les arbres tour à tour sont verts -ou jaunissants ou tout dépouillés. La fontaine -aux quatre becs coule, coule, coule avec son -bruit gai, d’une gaieté triste parce qu’elle n’a -point d’âme, et qu’elle laisse indifféremment -passer les morts et les nouveaux-nés. Enterrements, -mariages, baptêmes, sur la place de -l’église de mon village, cela se voit tous les -jours. Le chœur des grenouilles fait la nuit un -grand tapage qui ne déplaît pas à ceux qui -ont coutume de l’entendre, lesquels se réveilleraient -brusquement, si ce bruit venait à se -taire. En été, les cigales saccadées bruissent -dans les hautes branches des platanes remués, -sous lesquels l’ombre est criblée de ronds lumineux -qui eux aussi s’agitent selon le vent, -comme nos âmes qui toujours vont de l’espérance -à la crainte, toujours ! Tac, tac, pan, pan ! -le temps coule, le marteau frappe ; les hommes -marchent, les souliers s’usent… « Bonjour ! bonjour ! -père Martin !… »</p> - - -<h3>XIV</h3> - -<p>Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, -seul sans apprenti. Sa femme ne sourit -plus. Elle vieillit, vieillit, se parchemine et se -voûte. Elle fait la soupe et coud les habits. Son -mari tire l’alène. Il ne demande plus rien, ni -maison, ni jardinet. Pourtant, parfois, comme -en un rêve, il se répète : « Oh ! si j’avais un -jour, si, avant de mourir, j’avais une maisonnette ! -Un petit jardin ! » — Mais au fond, il en a -assez de la vie, de cette vie où les fêtes tournent -en jours de malheur !</p> - -<p>Il vit par habitude, parce que c’est « comme -ça ».</p> - - -<h3>XV</h3> - -<p>Dans son cadre de verdure, où le printemps -met çà et là des fleurs rouges comme du sang, -il a l’air d’un portrait de maître, où le peintre a -su, par la ligne et par la couleur, raconter toute -la vie d’un homme, toute la vie.</p> - - -<h3>XVI</h3> - -<p>Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins -de fer sifflent, à deux lieues du village. Ils -courent sur des rails qui vont d’un bout du -monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre -comme un cercle une barrique ; mais Martin est -toujours là, assis sur sa chaise basse, dans son -échoppe étroite.</p> - -<p>Sur la mer courent les navires qui, eux aussi, -avec leur sillage, font un cercle à la terre. Martin -est toujours là, tirant l’alène, frappant du marteau, -dans son échoppe étroite.</p> - -<p>Il y a beaucoup de routes sur la terre, beaucoup -de chemins, et les sentiers ne se peuvent -compter. Les hommes marchent, les souliers -s’usent. Martin ne bougera pas.</p> - -<p>Pan, pan ! enfonce tes clous étoilés qui reluisent -sous les larges semelles des souliers de -nos paysans. Tu as enfoncé, dans du cuir, autant -de clous, compère, qu’il y a d’étoiles au -ciel ! Pan ! pan ! Le marteau frappe ! pan ! pan ! -pan ! toujours, toujours.</p> - -<p>Les conscrits quittent le village, soldats ou -matelots, les gros propriétaires aussi ; — et les -uns et les autres vont bien loin sur les navires, -dans les wagons ; beaucoup font le tour du -monde, mais, quand ils reviennent dans mon -village, après les longues absences, ils revoient -toujours le savetier Martin, un soulier solidement -pris entre ses genoux serrés, rapprochant -ses deux poings énergiquement fermés, écartant -les coudes et tirant l’alène avec la régularité du -gros balancier de cuivre qui, dans l’horloge à -gaine, en forme de cercueil, droite derrière lui, — accompagnant -de son « tac, tac, tac » le bruit -du marteau qui cloue les semelles comme on -clouera un jour le cercueil de Martin, — lui -raconte l’éternelle monotonie des choses, que -personne ne comprend.</p> - - -<h3>XVII</h3> - -<p>Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, -seul, sans apprenti, dans son échoppe -étroite.</p> - -<p>Il recommence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c14">L’IMMORTELLE</h2> - -<p class="dedic">A Jules Clément.</p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est pas pour l’anneau d’or,</div> -<div class="verse">Qu’elle me doit encor ;</div> -<div class="verse">Mais c’est pour un baiser</div> -<div class="verse">Qu’elle m’a refusé !</div> -</div> - -<p>Le chanteur de village qui gâtait cette chanson -populaire en la faisant tourner au burlesque, -était coiffé d’un vieux képi beaucoup trop large -pour sa tête d’oison ; il avait ridiculement croisé -sur sa poitrine les bretelles d’un pantalon rouge -qui montait trop haut, et, reniflant à grand bruit, -avec une grimace qui distendait ses lèvres aux -coins violemment abaissés, il tordait, à la fin -de chaque couplet, son vaste mouchoir à carreaux -bleus, comme pour en exprimer des flots -de larmes…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Là-bas, dans le pré vert,</div> -<div class="verse">J’ai tué mon capitaine.</div> -<div class="verse">J’ai mis mon habit bas,</div> -<div class="verse">Mon sabre au bout de mon bras,</div> -<div class="verse">Et je me suis battu</div> -<div class="verse">Comme un vaillant soldat.</div> -</div> - -<p>Le gros rire de cent cinquante buveurs suivait, -comme un refrain repris en chœur, chacun -des couplets de la complainte ; ces buveurs -étaient, pour la plupart, des gens de mer : pêcheurs, -caboteurs, matelots, capitaines, jeunes -et vieux ; beaucoup de retraités ; à ces gens -étaient mêlés quelques ouvriers et quelques -paysans.</p> - -<p>Un seul des buveurs ne riait pas.</p> - -<p>Et, de fait, il n’y avait pas de quoi rire. Comme -le soldat du <i>Ranz des Vaches</i>, qui abandonne son -poste de sentinelle, lorsqu’il entend sonner au -loin le cor des pâtres de son pays rappelant leurs -troupeaux, le conscrit de notre chanson est condamné -à mort.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Celui qui me tuera,</div> -<div class="verse">Ça sera mon camarade !</div> -<div class="verse">On me band’ra les yeux</div> -<div class="verse">Avec un mouchoir bleu.</div> -</div> - -<p>Pourquoi, en vaillant soldat, s’est-il battu au -sabre avec son capitaine ? pourquoi l’a-t-il tué ? -Pour se venger de quelque moquerie, j’imagine, -à l’adresse de ses amours naïves. La chanson ne -le dit pas ; mais, à coup sûr, il meurt pour l’amour, -ce conscrit de la légende :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Soldats de mon pays,</div> -<div class="verse">Ne le dites pas à ma mère !</div> -</div> - -<p>Tous riaient, étant, ce soir-là, d’humeur à rire.</p> - -<p>Un seul était grave : un capitaine marin de -ma connaissance, en veste de molleton bleu, ouverte -et laissant voir la haute ceinture de laine -rouge. Il fumait avec activité ; et je voyais, au -gonflement des veines de son énorme cou à plis -rudes, qu’il avait envie de pleurer et qu’il se -résistait.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Enveloppez mon cœur</div> -<div class="verse">Dans une serviette blanche ;</div> -<div class="verse">Portez-le au pays,</div> -<div class="verse">Offrez-le à ma mie,</div> -<div class="verse">Disant : Voici le cœur</div> -<div class="verse">De votre serviteur !</div> -</div> - -<p>Quand la chanson fut chantée, le capitaine -tira de sa poche un mouchoir à carreaux bleus, -assez semblable à celui du chanteur grotesque, -et s’essuya furtivement le coin des yeux.</p> - -<p>— Eh bien ! capitaine, lui criai-je d’un bout à -l’autre de la salle, comment allez-vous ? vous -voilà donc de retour de Chine ?</p> - -<p>— Et en partance pour y retourner ; j’appareille -demain.</p> - -<p>Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés. -Nous causâmes de la pluie et du beau temps.</p> - -<p>Lentement, le café se vidait. Voici que nous -étions presque seuls.</p> - -<p>— Les affaires vont-elles bien ?</p> - -<p>— Très bien, me dit-il ; la mer, c’est le grand -chemin. On y est volé quelquefois ; mais ça mène -à tous les bons endroits. La terre, c’est moins -bon que la mer ! Voyez nos paysans, les voilà -ruinés par le phylloxera. Et nos tonneliers de -Bandol ; le mal de la vigne les a ruinés aussi ! -Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que, -pour nous, c’est la fortune.</p> - -<p>Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis -villages de la côte de Provence, entre Marseille -et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe de -plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a -vingt ans encore, le pays des tonneliers et qui, -décidément, est aujourd’hui le <i>pays de l’immortelle</i>.</p> - -<p>Je défendis la bonne terre et les paysans.</p> - -<p>— Eh ! capitaine, la mer, je l’aime aussi ; mais -il ne faut pas dire du mal de la terre !</p> - -<p>— Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il. -Tout s’aide et se sert, pardi ! mais c’est dur tout -de même d’avoir été un pays de vigne, d’avoir -fait du bon vin pour la joie des vivants, et de -ne plus produire que des fleurs pour les morts !</p> - -<p>— C’est pourtant bien joli, l’immortelle !</p> - -<p>— Oui, dit-il d’un air indifférent ; mais il y en -a trop aujourd’hui, sur nos collines ; on n’y voit -plus que ça et des pierres ; au soleil de juillet, -ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la -vigne, quand il y en avait ! Et c’était bien plus -joli, l’immortelle, quand il n’y en avait pas -tant !</p> - -<p>Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe -d’un vert pâle, grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune -luisant, de l’or véritable, fait avec du soleil.</p> - -<p>— Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes -filles vont faire la moisson des immortelles, -dans les cultures en escaliers sur les coteaux, -devant votre grande mer bleue, est-ce que ça -n’est pas un beau tableau ! Avez-vous vu mieux -que ça dans vos voyages un peu partout ?… Les -fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir ; -il faut « cueillir » au moment où l’immortelle -commence à peine à s’épanouir, à montrer le -petit point rouge du milieu… Quel joli travail ! -Les fleurs cueillies, il faut les étaler au soleil -afin qu’elles prennent encore de l’éclat, de la -durée ; et puis viennent les bouquets à faire, à -entasser dans des chambres bien exposées au -midi… Tout cela en pleine vie, en pleine lumière, -parce qu’il faut qu’on pense aux morts ! -Tenez si j’étais peintre, capitaine, comme -Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un portrait -que j’appellerais <i>la Cueilleuse d’immortelles</i>.</p> - -<p>Le capitaine ne répondit pas ; il souleva vers -moi un regard chargé de questions ; mais il ne -dit rien.</p> - -<p>Le silence se prolongea, devint embarrassant ; -sans y prendre garde, je fredonnai entre mes -dents deux vers de la chanson que nous venions -d’entendre :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mais c’est pour un baiser</div> -<div class="verse">Qu’elle m’a refusé !</div> -</div> - -<p>— Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne -savez pas mon histoire ! autrement, vous n’auriez -pas chanté ça, après m’avoir parlé des -immortelles.</p> - -<p>Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement -de curiosité qui m’avait ce soir-là rapproché -du capitaine. Et, me levant :</p> - -<p>— Adieu, lui dis-je ; je vois bien que je vous -aurai fait du chagrin sans le vouloir. Bonne -nuit… et un bon voyage !</p> - -<p>Je lui tendais la main : il se leva lentement -et dit :</p> - -<p>— Non, je sors avec vous.</p> - -<p>Nous sortîmes.</p> - -<p>Le village était endormi. Pas une lumière à -terre. Sur la mer, tout au loin, la clarté du -phare ; devant la jetée, les feux des bateaux à -l’ancre ; et dans l’eau tranquille baignait un ciel -fourmillant d’étoiles. Nous étions en juillet.</p> - -<p>— Où est votre brick ?</p> - -<p>— C’est celui-ci, le plus près de nous. Un fier -bateau, dit-il. Et tenez, allons à bord ; je veux -vous conter ça ; parler soulage.</p> - -<p>Il allait donner un coup de sifflet, signal convenu -pour se faire envoyer le youyou de son -bord, je l’arrêtai…</p> - -<p>— Puisque je dois revenir à terre, capitaine, -mieux vaut prendre mon bateau.</p> - -<p>Nous sautâmes dans l’embarcation que je lui -montrais ; chacun de nous empoigna un aviron ; -cinq minutes après, nous étions à bord du -<i>Meyfret</i>.</p> - -<p>L’équipage était couché. Il était près de minuit. -Nous amarrâmes mon petit bateau à l’arrière -du brick, qui « évitait » sous un léger -mistral.</p> - -<p>A la clarté d’un fanal suspendu, le capitaine -posa deux verres sur le pont, y versa un peu -d’eau-de-vie ; nous étions assis sur des cordes à -l’avant du bateau, préférant le plein ciel d’été à -l’abri de la chambre ou de la tente.</p> - -<p>Plus d’une heure s’écoula avant que le silence -fût rompu entre nous. Le doux balancement de -la mer endormait la douleur du marin, nos pensées -à tous deux ; et nous étions là comme charmés, -à écouter vaguement le monotone bruissement -de l’eau sur l’eau ; et, de nos yeux grands -ouverts, vaguement nous regardions les milliers -de milliers d’étoiles papillotantes qui emplissaient -le ciel et qui semblaient grésiller dans la -mer.</p> - -<p>De temps en temps, des fusées, qui étaient -météores, traversaient le ciel et semblaient glisser -tout le long de la paroi du dôme bleu jusque -dans l’eau.</p> - -<p>Un de ces météores me parut tout à coup -l’éparpillement d’un bouquet de fleurs lumineuses -brusquement délié… il semblait qu’on -les jetait par poignées… N’étaient-ce pas des -immortelles ? et la mer, une grande tombe ?</p> - -<p>Je ne sais pas si la même rêverie traversa la -pensée de mon compagnon ; mais, juste à ce -moment :</p> - -<p>— Voilà, fit-il, je vais vous dire… Elle était -cueilleuse d’immortelles, et très adroite à faire -des bouquets bien réguliers. Elle s’appelait -Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans. -J’en avais seize ; elle, quinze au plus.</p> - -<p>« Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles, -y étant allé moi-même travailler plusieurs -fois, dans un champ qu’avait mon grand-père.</p> - -<p>« Meyfrette était blonde. Elle avait un grand -front très lisse sur lequel ses bandeaux plats -reluisaient au soleil ; et, pour le reste de son -visage, rien de particulier que la plus belle -beauté de jeunesse qu’on puisse voir. Beaucoup -de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle -avait aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller -en demoiselle de la ville, comme le faisaient -dès ce temps nos villageoises d’ici.</p> - -<p>« Au lieu des robes « princesse » et des chapeaux -chargés d’oiseaux empaillés avec lesquels -les autres croient s’embellir, elle portait simplement -la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu, -et la casaque d’indienne à petites fleurs, comme -nos grand’mères. Un chapeau pour le soleil, et -rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous -y arrivions, à l’ombre, elle rejetait en arrière, -d’un brusque mouvement de tête, son grand chapeau -de paille qui alors pendait sur son dos, -retenu par les rubans.</p> - -<p>« C’était, je vous dis, une brave fille !…</p> - -<p>« Je l’aimai.</p> - -<p>« Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire -dans ce que je vous raconte. Je l’aimai. Comment -vous dire ça mieux, pour vous le dire -bien ? Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne -mangeais plus pour y penser. Je maigrissais, je -ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas ; je -n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à -la promenade, ni à la chasse avec mes oncles. -J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait -d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais -regarder une chose ou l’autre, je ne voyais -qu’elle ! Loin d’elle, je sentais que ma vie n’était -plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce -qui me manquait, et c’était mon cœur.</p> - -<p>« Regardez là-bas la longueur du quai, depuis -la dernière maison, dans l’est, jusqu’au -château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les -garçons du village, nous nous promenions là -tous les soirs, aussi séparés qu’à l’école. Vers le -milieu du quai, les garçons croisaient les filles, -toujours sur le même point, tant la promenade -était régulière. Chaque fois, on ne se voyait -qu’un peu, juste le temps de se regretter ; mais, -pour ce moment où je passais pas trop loin de -Meyfrette, en allant en sens contraire, j’aurais -donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le payer -de ça !… c’est pour vous dire que c’était un -grand amour, un vrai.</p> - -<p>« Je lui écrivais des billets tout le long du -jour, que, bien entendu, je ne lui donnais jamais ; -je les brûlais soigneusement après les -avoir écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois -j’en apprenais un ou deux par cœur, parce qu’il -me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées -pour lui plaire ; mais je ne les lui récitais -jamais. Du reste, ces billets ne pouvaient pas -me satisfaire, parce que j’aurais voulu les terminer -par un « Je t’embrasse » ; et je n’osais -jamais ! Ce mot me venait toujours ; je ne l’ai -jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais -toutes les étoiles ! La tête me tournait, et -je laissais là ma plume pour brûler mon -papier !</p> - -<p>« Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle -me voyait… mais à qui et à quoi ne riait-elle -pas ?… une enfant !… et si heureuse alors, avec -son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait -gros, en ce temps-là, au bon temps de la vigne -et des tonneaux ! et heureuse avec sa mère, une -tant brave femme !</p> - -<p>« Elle riait donc, me criant du plus loin : -« Bonjour, Justin ! » toutes les fois qu’elle me -voyait.</p> - -<p>« Imbécile ! je devenais tout rouge, et c’est à -peine si je répondais !… Est-ce bête, hein ? insista -le capitaine en me regardant fixement… Et -si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que -vous me voyez, à plus de quarante ans, avec de -la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas -froid, je vous jure, je suis encore timide comme -une fille ! Timide comme un oiseau ! Nom de -D…! que vous le croyiez ou non, c’est comme -ça !… Si ce n’est pas une honte ! Un rouleur de -mer ! un pirate ! quoi ! faut-il être bête !</p> - -<p>« Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose -que : « Bonjour, Meyfrette ! » ou : « Comment -allez-vous, Mademoiselle Meyfrette ? » non, -rien autre jamais, sans doute parce que je ne -pensais qu’à l’embrasser, et ça me rendait bête.</p> - -<p>« En ai-je fait des projets, bon Dieu ! pour en -arriver à ça : l’embrasser ! En ai-je arrangé des -parties de cache-cache, au jour tombant, dans -les magasins d’immortelles !</p> - -<p>« Tout le jour, j’allais regarder les filles qui -faisaient les bouquets… ou qui suspendaient sur -les cordes de la terrasse les immortelles coloriées -pour les faire sécher ; j’étais là, debout -contre le mur, au pied de la terrasse, ou couché -au soleil comme un chien qui attend son maître -sur le pas d’une porte. On commençait à dire -dans le pays : « Ce fainéant de Justin ! » Eh non, je -n’étais pas paresseux, j’étais seulement amoureux, -mais à en devenir fada !</p> - -<p>« Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine -comme à lui-même. Je ne sais pas pourquoi il a -fallu que je me mette à vous conter ça ! Il n’y a -pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de -l’embrasser une fois, et je n’osais pas ; je ne -pouvais pas ; quelque chose de plus fort me -poussait, quelque chose de plus fort me retenait. -Je n’ai jamais su quoi. Une honte du diable. Et, -pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui -dort et non pas d’un amoureux qui rêve.</p> - -<p>« Bon ! un jour, tenez, en jouant à plusieurs, -nous nous étions, elle et moi, cachés tous les -deux seuls dans un grenier à immortelles. Une -autre jeune fille cherchait. L’entendant venir, -je dis bien bas : — « Meyfrette, fermons à clef ! » -Ce fut Meyfrette qui ferma ; mais comme j’avais -envoyé la main sur la clef en même temps -qu’elle, il arriva que ma main se posa sur la -sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble… -Je laissai alors ma main sur la main de Meyfrette ; -je ne l’aurais pas retirée pour un empire. -J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile ! -Je ne m’en allais donc pas, et elle non plus. -Nous restions là, — pendant que la fille au dehors -essayait d’ouvrir, — l’un contre l’autre, nos têtes -rapprochées, ma main sur la sienne, que je -n’osais presser pourtant ! Ses cheveux blonds, -un peu défaits, frôlaient les miens par moment. -Quelque chose me répétait : Embrasse-la donc ! -Et je me penchais un peu ; mais il me semblait -que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le -plafond sur ma tête. Et si ça n’avait été que ça ! -Mais elle aurait retiré sa main !… Et je ne -l’embrassai pas, de cette fois encore !</p> - -<p>« La fille qui nous cherchait s’en était allée, -nous croyant ailleurs. Je gardai longtemps la -même position. Cela devint si embarrassant -que je cherchai quelque chose à dire, pour en -finir, et ne trouvai rien. A la fin pourtant, je -jetai un regard sur les immortelles qui répandaient -autour de nous leur odeur forte, les unes, -en bouquets, suspendues au plafond, les autres -aux murailles ; d’autres encore en tas sur le -plancher et je dis :</p> - -<p>— Y en a-t-il, hein ! y en a-t-il, Meyfrette, -cette année, des immortelles !</p> - -<p>« Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola, -en riant comme un oiseau chante.</p> - -<p>« Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine -au long cours. Mon père se plaignit à lui -de ma paresse.</p> - -<p>— Si je l’emmenais, dit l’oncle ?</p> - -<p>— Emmène-le, dit mon père, qui savait son -frère bon comme le pain et capable de me -rendre heureux.</p> - -<p>« Mon oncle me prit à part.</p> - -<p>— Qu’as-tu, petit, dit-il ?</p> - -<p>« Il me retourna si bien que je lui avouai mon -amour pour Meyfrette et mon désir de l’embrasser -une fois, assurant qu’un baiser, un seul, -me rendrait la vie, et le goût du travail.</p> - -<p>« Mon oncle rit beaucoup, et me dit :</p> - -<p>— Voilà tout ce qui te chagrine, nigaud ? -Écoute : je ne t’emmènerai jamais malgré toi. -Ce n’est pas sur le plancher des vaches qu’on -mange le plus de vache enragée ! Si un baiser -te doit guérir, guéris, petiot, et, toute ta vie, -plante des immortelles. Mais si tu dois périr -d’amour, viens faire un petit tour du monde ! Ça -fait toujours du bien !</p> - -<p>« Je déclarai, bien entendu, que je ne partirais -pas… Ne plus voir Meyfrette, bon Dieu ! que -serais-je devenu ?</p> - -<p>— Eh bien ! nigaud, est-ce pour aujourd’hui ? -me disait mon oncle tous les jours ! Ça n’est -pourtant pas difficile d’embrasser une belle fille, -et c’est véritablement agréable… ça n’est pas -une affaire, je te dis !… Un bras autour de -la taille, les lèvres sur la joue, et, clac ! on fait -chanter la caresse !</p> - -<p>« Il riait, il riait, mon oncle.</p> - -<p>— Vous en parlez à votre aise, lui disais-je, -parce que vous êtes vieux ! mais moi, que vous -dirai-je, je n’ai pas le courage d’oser !</p> - -<p>« Un jour, mon oncle annonça son départ pour -le surlendemain.</p> - -<p>— Je partirai donc sans t’avoir vu agir en -homme ! me dit-il.</p> - -<p>— Mon oncle, répondis-je en le regardant d’un -air fier, je crois que j’ai trouvé le moyen d’embrasser -Meyfrette à coup sûr.</p> - -<p>— Voyons le moyen.</p> - -<p>— Nous allons faire croire à tout le pays que -vous m’emmenez. Tous les parents et tous les -amis nous viendront dire adieu à la maison… -j’embrasserai tout le monde, vous comprenez, -même les vieilles, mais aussi les jeunes !</p> - -<p>« Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer -à ma mère mon départ pour le surlendemain. -Je bondis de joie. J’embrassai mon -oncle, pour commencer, et nous jouâmes la comédie -du départ. Ma mère, en pleurant, me fit -mon paquet.</p> - -<p>« Le lendemain, comme de raison, nos parents -et tous les amis vinrent nous dire adieu. -On but un coup de vin cuit ; on trinqua au -bon retour, et les embrassades commencèrent. -Meyfrette était là.</p> - -<p>« J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes, -j’embrassai les hommes, toujours en la regardant, -<i>elle</i>, du coin de l’œil ! Elle se tenait au -fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers -elle, tout rouge, mais bien résolu, hélas ! mon -Dieu ! elle recula d’un pas, et tout bonnement -dit : « Oh ! non ! »</p> - -<p>« Expliquer ce qui alors se passa en moi, est -impossible. Un moment, je devins froid comme -un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère -sans pleurer. Toutes les choses que je regardais, -je les voyais comme si c’eût été pour la première -fois. Elles avaient un autre air, véritablement. -Et je sortis au bras de mon oncle, sans me -retourner.</p> - -<p>« Quand nous arrivâmes à bord :</p> - -<p>— Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché, -tu n’es qu’une bête !… Et à présent, mon garçon, -retourne à terre, c’est assez joué la comédie -comme ça, grand nigaud !</p> - -<p>« Je regardai vers le quai où le monde nous -saluait ; je vis ma mère et j’eus envie de rester ; -mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit ; et -je dis :</p> - -<p>— Mon oncle, à présent les adieux sont faits. -C’est le plus pénible… Eh bien ! ce sera pour de -bon… me voilà bien parti, je reste avec vous !</p> - -<p>— C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle.</p> - -<p>« Il fit lever l’ancre, et nous partîmes vent -arrière par une bonne brise nord-nord-est. »</p> - -<p>Le capitaine se tut. Le vent fraîchissait. Une -bande rose éclaircissait au levant le bas du ciel -qui du reste était demeuré clair toute la nuit. -Des coqs lointains se répondaient, se renseignant -sur l’aurore. La terre et la mer sentaient -le matin. On distinguait, de plus loin que tout -à l’heure, les risées sur l’eau. Et l’heure sonnait -plus nette dans l’espace élargi. Le sombre -du ciel se faisait pâle. Les étoiles s’y perdaient -lentement comme si elles eussent reculé. Sur -la ligne d’horizon une voile portait déjà les couleurs -du jour.</p> - -<p>Nous nous étions levés…</p> - -<p>— « Meyfrette se maria deux ans plus tard, -avant mon retour.</p> - -<p>« Je revenais un peu dégourdi et à peu près -consolé. Je revis Meyfrette, et je lui contai gaiement -toute l’histoire.</p> - -<p>— Mais que diable ! Meyfrette, pourquoi m’avoir -refusé un bon baiser, au jour du départ ?</p> - -<p>« Elle pâlit, la pauvre !</p> - -<p>— C’est que je t’aimais bien trop ! dit-elle… -Mais oublions ça, mon pauvre Justin… ça vient -de m’échapper comme un cri !… Maintenant, -adieu, pour toujours.</p> - -<p>« Et moi qui me croyais guéri, sur ce mot je -redevins amoureux comme un fou, et de nouveau -je partis pour faire le tour du monde, deux -fois, trois fois et quatre, et voici la cinquième… -Et à présent, il y a huit jours… Meyfrette -est morte ! »</p> - -<p>Il se mit à pleurer comme un enfant et à s’essuyer -les yeux avec son mouchoir à carreaux -bleus.</p> - -<p>— Elle a toujours été malheureuse ; ses parents, -des tonneliers ruinés par la maladie de la -vigne ; son mari, un fainéant, mort avant elle -pendant une de mes absences. Dès qu’elle m’a -su au pays, il y a un mois, elle m’a fait appeler. -J’ai trouvé une mourante… Et, il y a huit -jours, je lui ai fermé les yeux !</p> - -<p>J’essayai quelques paroles de consolation, -maladroites ; il n’y en a pas d’autres. Je parlai -d’avenir. Tout passe. Il était jeune encore. Il -prendrait quelque jour pour femme une fille de -vingt-cinq ans, en belle jeunesse, et avec sa -tournure de vigoureux marin, ils feraient un fier -couple ! Ce jour-là, ce serait fête au village où -le capitaine Justin était aimé, et, plus tard, nous -conterions des histoires de sauvages aux petits -Justin qui nous grimperaient aux jambes…</p> - -<p>Pour toute réponse, le capitaine tira de sa -poche un étui à cigares en paille, brodé de perles -roses et blanches, souvenir pour l’exportation -de je ne sais quelle contrée lointaine, et il l’ouvrit -lentement… L’étui ne contenait qu’un brin -d’immortelle.</p> - -<p>— Elle me l’a donné en mourant ! dit-il.</p> - -<p>Il le baisa, referma l’étui et le replaça sur son -cœur.</p> - -<p>— Adieu ! fit-il brusquement.</p> - -<p>Il ajouta :</p> - -<p>— C’est toujours dur de quitter sa vieille mère !</p> - -<p>Puis il se baissa, prit les deux verres que nous -n’avions pas encore touchés, m’en offrit un, -trinqua avec moi en disant : <i>Longue vie !</i> Et tandis -qu’après avoir bu, je posais mon verre sur le -pont, il lança le sien à la mer, dans un mouvement -conforme à ses pensées, et cependant -irréfléchi.</p> - -<p>Alors je saisis la corde de mon bateau que j’attirai -vers nous, je serrai la main du capitaine, -et, sautant dans l’embarcation, je m’éloignai en -ramant avec lenteur.</p> - -<p>Le jour naissait, décidément. Toutes les cimes -se teignaient de rose. Et j’entendais en m’éloignant -les commandements du capitaine : « Largue -les huniers !… bordez, hissez !… dérapez !… -hisse le grand foc ! »</p> - -<p>— Adieu, adieu, capitaine Justin !</p> - -<p>Le brick s’éloignait fièrement. Il se balançait -comme pour faire le beau. Le jour éclatait, -empourprant sa haute voilure d’été, blanche, -nettement découpée sur du bleu sans bords.</p> - -<p>Les voix du brick m’arrivaient à présent confuses ; -et, sur le quai, non loin, des cueilleuses -d’immortelles, qui riaient parce qu’elles avaient -seize ans, passaient, se rendant à leur travail, -aux cultures étagées là-bas sur la colline ; et le -chanteur de la veille, ayant mis à la mode, dans -tout le village, la chanson du conscrit, elles redisaient -en chœur avec des voix fraîches comme -la jeunesse :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je me suis engagé</div> -<div class="verse">Pour l’amour d’une blonde !</div> -<div class="verse">C’est pas pour l’anneau d’or</div> -<div class="verse">Qu’elle me doit encor,</div> -<div class="verse">Mais c’est pour un baiser</div> -<div class="verse">Qu’elle m’a refusé !…</div> -</div> - -<p>Six mois plus tard, les journaux ont annoncé -que l’on considérait le brick le <i>Meyfret</i> comme -perdu corps et biens…</p> - -<p>Pauvre capitaine ! Sa mère, qui ne sait pas -lire, ne connaît pas encore le malheur. Nous ne -le lui dirons peut-être jamais. Elle pourra espérer -toujours, la bonne vieille ! Elle pourra croire -son fils prisonnier des Anglais, pour longtemps -sans doute, mais vivant du moins, — toujours -comme dans la chanson :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Soldats de mon pays,</div> -<div class="verse">Ne l’dites pas à ma mère ;</div> -<div class="verse">Dites-lui bien plutôt</div> -<div class="verse">Que je suis à Breslau,</div> -<div class="verse">Prisonnier des Anglais,</div> -<div class="verse">Qu’elle ne me r’verra jamais !</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c15">LES -ÉTRENNES DU PÈRE ZIDORE</h2> - -<p class="c">SOUVENIR</p> - -<p class="dedic">A Léon Bouyer.</p> - - -<p>Je l’avais connu le long des quais, le vieux -Zidore, devant les étalages des bouquinistes.</p> - -<p>Humble employé d’un ministère, il déjeunait -d’un croissant et dînait d’une flûte ; mais il achetait -des livres, des livres rares, s’il vous plaît. -Pour pas cher, par exemple ! Et sa collection -était admirable.</p> - -<p>Un jour, il voulut me la montrer. Nous devînmes -grands amis.</p> - -<p>Il y a de cela vingt ans. Il en avait alors plus -de soixante.</p> - -<p>Dix ans plus tard, il cessa ses visites aux -bouquins des quais. Rhumatisant, catarrheux, -perclus, il garda la chambre, vécut entouré de -ses chers livres, n’ayant aucune autre société. -Une femme de ménage lui apportait chaque -matin la flûte et le croissant. Il la voyait avec -impatience, s’irritait lorsqu’elle époussetait les -piles de livres qui chancelaient autour de lui et -la renvoyait au plus tôt. Il n’aimait recevoir -personne. Les livres lui suffisaient.</p> - -<p>Une fois par an, le 31 décembre ou le 1<sup>er</sup> janvier, -il tolérait ma visite ; il finit même par la -désirer, déclarant qu’elle lui manquerait si je -venais à l’oublier.</p> - -<p>Et je ne l’oubliai jamais.</p> - -<p>Cette année, au 1<sup>er</sup> janvier, je trouvai mon -malade singulièrement « baissé », comme on dit. -Déjà, l’année précédente, il se traînait avec -peine d’un angle à l’autre de son étroite chambre, -ne quittant son point d’appui d’une main -que lorsqu’il sentait l’autre assurée.</p> - -<p>— Eh bien ! père Zidore, je viens vous souhaiter -bonne année nouvelle !</p> - -<p>— Ah ! c’est vous, mon enfant ?… Eh ! eh ! -l’année nouvelle ne sera pas pour moi.</p> - -<p>— Allons donc, père Zidore !… D’où vous -viennent ces idées ?</p> - -<p>— Ce ne sont pas des idées ; ce sont des choses -qu’on sent comme ça ! Voyez-vous, quand les -vieux ruminent tout le jour les souvenirs de -leur enfance, c’est signe qu’ils finissent. Et je -vais sur ma fin. C’est, pardine, trop naturel !</p> - -<p>Il retomba lourdement dans son fauteuil, qu’il -avait quitté pour me faire honneur, et me montra -une chaise près de lui.</p> - -<p>Je gardais le silence, n’osant l’interroger, craignant -d’inquiéter le brave homme, n’ayant pas -pour habitude d’ailleurs de pousser aux confidences.</p> - -<p>Les gens disent ce qu’ils veulent dire. Si on -les aime, c’est une raison de plus pour respecter -leur liberté.</p> - -<p>Il me regarda, me comprit et sourit.</p> - -<p>« Il y a soixante-quinze ans, commença-t-il, -ma mère travaillait pour vivre. Elle cousait, -cousait, gagnant à grand’peine notre vie. Mon -père, sous-lieutenant dans les armées du grand -empereur, était mort à l’ennemi.</p> - -<p>« J’avais sept ans ; je fis une grave maladie.</p> - -<p>« Ma mère me crut perdu. Le médecin aussi. -La crise passa, mais je demeurai si faible qu’on -continua à me croire mourant :</p> - -<p>— Que lui donner ? dit ma mère.</p> - -<p>— Tout ce qui lui fera plaisir ! dit le médecin.</p> - -<p>« Ma mère avait cru parler de ma nourriture. -Je me fis fort de sa question et de la réponse du -docteur pour exiger un joujou. Trop pauvre, ma -mère, au jour de l’an, me donnait des « étrennes -utiles » : des bas, des souliers ou une paire de -manches de lustrine. Je demandai cette fois un -pantin à musique !</p> - -<p>« Ma mère travailla nuit et jour ; je la voyais, -de mon petit lit, mettre en hâte points sur -points ; je voyais sauter sous ses doigts une -agile étincelle qui était l’aiguille, et qui m’amusait ! -Les enfants sont égoïstes. Ils ne savent -pas ce que coûte à leur mère chacune de leurs -joies… — Après cela, ajouta le père Zidore en -manière de réflexion, les hommes eux-mêmes -jouissent bien chaque jour de toutes les merveilles -de l’industrie, de la science, sans songer -aux souffrances, aux morts qu’elles coûtent. -C’est comme ça.</p> - -<p>Le père Zidore eut une quinte de toux qui l’interrompit -longtemps. Il reprit :</p> - -<p>— Les robes de belles dames que cousait ma -mère me donnaient seulement une plus grande -envie d’avoir mon pantin. Il serait habillé de -satin… blanc et rose…, avec des dentelles pour -collerette…, un joli bâton rouge pour le prendre ; -et, en le faisant tourner au bout de ce -bâton, on entendrait chanter la musiquette qui -serait dedans.</p> - -<p>« Alors je battais des mains de plaisir… Les -yeux de ma mère se tournaient vers moi ; et -plus vite, plus vite, la petite aiguille sautait, -plongeait dans la soie des belles robes, y disparaissait -pour sortir un peu plus loin, tirant son -fil de soie après elle, et toujours recommençait, -en jetant sous les doigts de ma mère une petite -étincelle qui me semblait de la gaieté… Et ma -mère pleurait.</p> - -<p>« Enfin je l’eus, mon pantin à musique ! -C’étaient mes premières étrennes… Et je n’en -ai jamais eu d’autres.</p> - -<p>« Ma mère me l’apporta pour le 1<sup>er</sup> janvier. -J’étais couché, enveloppé de couvertures, sur un -fauteuil que nous avions, le même où me voilà -encore. Dès le palier, ma mère se mit à faire -tourner le pantin au bout de sa hampe, et j’entendis, -comme dans un rêve, la musiquette métallique -de ce pantin tant désiré… Il avait deux -airs : une valse lente, et puis un air gai, très -vif, qui alternaient.</p> - -<p>« Vous savez comment se produisent ces -sons ? La hampe du pantin est fixée dans l’axe -d’une roue qui met en mouvement un rouleau -de cuivre criblé, hérissé de petites pointes -d’acier. Chacune de ces pointes, à mesure que le -rouleau tourne, soulève une dent d’une sorte de -peigne de métal qui est un clavier. La vibration -de chaque dent donne une note.</p> - -<p>« Et cela fait une musiquette grêle, grêle, menue, -aigrelette, qui a toujours, même dans les -airs mélancoliques, quelque chose de brusque et -de sautillant.</p> - -<p>« Ma mère entra, faisant toujours tourner le -pantin. Je tendis les bras, soulevé par l’extase, -et, tout le jour et toute la nuit, il me répéta, -mon pantin rose, ses deux éternelles chansons, -la triste et la gaie, passant de l’une à l’autre sans -trop de difficulté, après un petit silence pourtant, -durant lequel on entendait dans sa poitrine -rebondie un bruit de mécanique qui se -prépare à bien s’appliquer : <i>Cric ! crac ! brum !</i> -« Il tousse, maman ! il se mouche ! criais-je, -comme Monsieur le curé avant le sermon ! »</p> - -<p>Et le père Zidore toussait aussi, mais longtemps, -longtemps ! La quinte violemment secouait -le fragile corps du vieillard. Puis il se -remettait à conter, avec lenteur quoique avec -abondance, revoyant comme dans un rêve de -fièvre toutes les choses dont il parlait :</p> - -<p>— « Je couchais avec mon pantin, et mon pantin -mangeait avec moi.</p> - -<p>« Il avait l’air d’un œuf d’autruche qu’on aurait -habillé ; son justaucorps dentelé était mi-parti -blanc et rose. Son bonnet de folie, de -même. Sa collerette était de dentelles. Il avait -des pendants d’oreilles et des cheveux blonds, -frisottés, et une petite figure souriante, rose et -blanche comme un dessus de boîte de baptême.</p> - -<p>« Quand il tournait, le bas de sa robe dentelée -s’élargissait autour de lui comme une jupe de -danseuse, et il avait l’air de pencher la tête en -souriant de bonheur…</p> - -<p>« Je guérissais lentement ; et le pantin, bien -soigné, couchait maintenant dans une boîte, -sur les débris de soie et de velours que rejetait -ma mère en cousant les robes des belles dames.</p> - -<p>« Il charma les heures de ma convalescence.</p> - -<p>« Puis, ma mère l’enferma dans son armoire, -avec ses pauvres objets précieux, avec la chaîne -et la montre d’argent de mon père et le collier -de chaînette d’or qui lui venait de sa mère à -elle.</p> - -<p>« Il était si beau, mon pantin ! Il fallait le -conserver ! Il avait coûté si cher ! Et puis, je -l’aimais tant ! Le voir un moment devint une -récompense pour laquelle je savais tout souffrir. -Pour l’entendre, le soir, en m’endormant, je -savais être sage tout un jour, réciter ma fable -sans faute et réciter aussi, d’un air capable, -toute ma table de Pythagore.</p> - -<p>« Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais -ma vie comme copiste chez un notaire. Je -laissais religieusement le pantin chéri dormir -dans l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et -la montre d’argent.</p> - -<p>« Je me mariai. J’eus un fils… car j’ai eu un -fils, mon enfant !… — dit le père Zidore en me regardant -d’un œil qui devenait trouble.</p> - -<p>« Il dormait, mon fils, dans le berceau où -j’avais dormi sous le regard de ma mère. Il y -resta peu de temps ; il mourut à l’âge des anges ; -et sa mère, peu de temps après, mourut aussi.</p> - -<p>« Le soir, dans notre bon temps, en rentrant -du travail, je retrouvais ma femme, la petite -mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous -aider à vivre. Et je prenais le pantin rose ; je -l’élevais au-dessus du berceau. Mon enfant tendait -les bras et riait, riait, et mettait aussi ses -petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il -eût voulu s’envoler pour saisir le pantin rose -dont la jupe flottait bouffante… et dont la petite -âme chantait, gaie ou triste tour à tour : <i>Cric ! -crac ! brum ! frum !</i> « Il tousse, petit, l’entends-tu ? -Il se mouche ! comme Monsieur le -curé quand il va prêcher ! »</p> - -<p>« La jeune mère riait aux éclats… Et j’enfermais -le pantin bien soigneusement lorsque le -petit, fatigué de le désirer, s’endormait enfin, -rêvant d’un pays où les petits enfants font -tourner eux-mêmes les pantins roses… sans les -casser !</p> - -<p>« <i>Brum ! brum ! cric ! crac !</i> »</p> - -<p>Le père Zidore cessa de parler. Son regard -nageait dans un vague indéfini.</p> - -<p>Il se leva, appuyé des deux mains aux piles -de livres chancelantes, fit quelques pas de l’une à -l’autre, ouvrit une armoire…</p> - -<p>— Le voilà ! dit-il.</p> - -<p>Et, lourdement, élevant le pantin rose dans -sa main droite, il me le montra.</p> - -<p>Il était rose et blanc ; fraîche, toute fraîche, -sa jupe dentelée, comme si elle sortait de chez -le faiseur ; fraîche comme une rose du printemps, -la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze -ans bien sonnés. <i>Eh ! eh ! cric ! crac ! -brum !</i> Il se mit à tourner, à tourner comme un -fou, penchant sa petite tête qui souriait de bonheur, -avec des joues roses, roses, des joues d’enfant -à l’âge des anges, et de petits cheveux -blonds, tout frisottés, qui vibraient au vent de -la danse !</p> - -<p>— Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes -du petit Zidore… et celles de mon fils, <i>eh ! eh ! -cric ! crac ! brum !</i> Lui non plus n’en a jamais eu -d’autres… Tenez, ça me fatigue ; faites-le tourner -vous-même, mon fils… parce que je veux -l’entendre.</p> - -<p>Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris -qu’il fallait lui obéir, qu’il voulait revoir sa -vie au son de la musiquette.</p> - -<p>Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il -tournât bien librement.</p> - -<p>Et je le regardais ; et je regardais aussi le père -Zidore, tout ridé, lui, courbé, chevrotant, cassé, -tremblotant, la peau jaunie, le crâne dénudé, -vieux, vieux, vieux ! O jeunesse imbécile des -objets ! Le pantin tournait impassiblement, souriant, -rose, frais, jeune, enfantin… Et quand je -m’arrêtais : « Encore ! » suppliait le vieillard, -tendant les bras d’un mouvement machinal, -comme autrefois lorsqu’il était au berceau et que -sa mère voulait l’endormir. <i>Cric ! crac ! brum !</i> -la mécanique toussait, et la valse de reprendre -encore… Ah ! que c’était triste !</p> - -<p>Un vieil air — qu’on entendait souvent autrefois — a -le don de rappeler plus vivement qu’aucune -parole au monde l’instant de la vie où on -l’entendait… Ici, ce n’était pas l’air seulement -que retrouvait le père Zidore, c’était la même -voix, la petite voix métallique, sans aucun changement -de ton ni même d’inflexion, avec toute -sa jeunesse de mécanique bien conservée dans -l’armoire à linge, comme le parfum d’un sachet… -<i>Cric ! crac ! brum !</i></p> - -<p>Le père Zidore murmura : « Maman ! » puis -il ajouta deux noms… le nom de sa femme et -un autre petit nom de baptême… Et là, sous mes -yeux, tandis qu’à sa prière je faisais tourner le -pantin, <i>cric ! crac ! brum !</i>… le père Zidore expira, -le premier jour de l’année.</p> - -<p>Quand je posai enfin la poupée sur la table -chargée de livres, je croyais le père Zidore endormi ; -j’ouvris en silence un des vieux livres -qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père -Zidore dormait en effet, mais il ne s’éveilla plus. -Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il d’un -pays où les enfants font tourner eux-mêmes les -pantins roses sans les casser.</p> - -<p>Le père Zidore a laissé, par testament daté du -1<sup>er</sup> janvier, jour de sa mort, ses livres à la bibliothèque -de sa ville natale, et à moi, par une -clause expresse, il a légué son pantin ! Il savait, -le père Zidore, que je crois à l’âme des pantins -roses et que j’aimerais celui-ci.</p> - -<p>Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans -une armoire vitrée. A travers les vitres, il me -regarde en souriant ; toujours, éternellement -jeune et gai ; mais je ne le fais plus tourner -jamais, parce que sa musiquette métallique me -donnerait envie de pleurer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c16">LA LETTRE</h2> - -<p class="dedic">A François Tiranty.</p> - - -<p>Un soir, en 186…, à la brasserie, j’écoutais mon -ami Jules, étudiant comme moi, grand causeur, -buveur infatigable, homme de beaucoup d’imagination ; -je l’écoutais sans mot dire. Il parlait…</p> - -<p>— « Il y a, me disait-il, il y a dans tous les -hommes un israélite qui attend un <i>Messie</i>.</p> - -<p>« Pour moi, quand on frappe à ma porte, je -tressaille. Quand il tonne, je suis tenté d’ouvrir -les fenêtres. Ces trois mots : « <i>Qui est là ?</i> » sont -pour moi gros d’espérance ; je les prononce avec -émotion : <i>Qui est là ?</i> Peut-être est-ce le <i>Messie</i> ou -le <i>message</i> attendu. En présence de quelle figure -vais-je me trouver, quand j’aurai ouvert ma -porte ? L’inconnu tient ma curiosité en haleine. -L’idéal que je rêve peut venir à moi d’un moment -à l’autre, ou m’envoyer quelque chose de -lui ; sous quelle forme ? je l’ignore.</p> - -<p>« Il y a, dans le corridor de ma maison, une -boîte aux lettres que je fouille plusieurs fois par -jour, croyant chaque fois y trouver une nouvelle -importante.</p> - -<p>« On espère bien davantage de l’inconnu, au -mois de mai, car tout reverdit ; la vie recommence ; -l’illusion universelle se renouvelle et… -c’est à en rire, mais vraiment je suis tenté quelquefois -de regarder si l’hirondelle qui passe devant -ma fenêtre, à portée de la main, avec un -petit cri léger ; si le moineau franc qui saute -sur mon balcon, tournant sa tête d’espiègle pour -me regarder du coin de l’œil ; si le ramier qui -se pose sur l’arbre du jardin, ne portent pas un -ruban de soie autour du cou ou autour de l’aile, -et, attachée au ruban, la lettre que j’attends…</p> - -<p>« Je ris alors de mon illusion éternelle, comme -j’en pleure quelquefois !</p> - -<p>« Hier, j’étais sorti, le soir, pour me promener -à l’aventure dans Paris. Rien n’excite à l’espérance -infinie comme d’errer dans la ville immense -où je sais que tout existe, toutes les -gloires, toutes les merveilles, toutes les beautés -et tous les amours ; et il me semble toujours que -je ne rentrerai pas chez moi, dans ma chambre -maussade, sans avoir rencontré ce je ne sais -quoi que j’aime d’avance, et que j’appelle.</p> - -<p>« J’étais sorti après mon dîner ; il était six -heures. En passant le long de la grille du Luxembourg, -à l’endroit où des touffes de lilas passent -à travers les barreaux, j’avais regardé une -femme, une femme en toilette claire ; j’avais fixé -sur elle ce regard interrogateur et amoureux -que je jette parfois autour de moi comme un -homme arrivé avant l’heure au lieu d’un rendez-vous. -Elle avait souri d’un air de connaissance.</p> - -<p>« Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle, -j’avais regardé un charmeur d’oiseaux qui donnait -à manger aux moineaux et aux ramiers du -jardin, pendant que les premières hirondelles -rasaient la terre en criant.</p> - -<p>« Après cela, j’avais perdu de vue la jeune -femme ; je croyais la retrouver dans toutes celles -qui passaient, jeunes et belles, en toilettes -claires ; et, après chaque déception, l’espoir me -reprenait, plus vif, de la revoir. Le crépuscule -était venu, tiède ; puis, la nuit. Il me semblait -que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver -ce soir même. Pourquoi ce soir ? Je ne savais, -mais je le croyais. Il était dix heures. Quand -onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi. -J’attendais toujours… Si tard ?… Oui ; une lettre -encore pouvait m’être arrivée.</p> - -<p>« J’ouvris la boîte aux lettres qui <i>attend toujours</i>, -dans le corridor de ma maison. La lettre -y était ! Qu’elle fût de la personne de tout à -l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant, -entre cette personne et cette lettre, -je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport.</p> - -<p>« A peine l’ayant touchée, je compris que c’était -d’<i>Elle</i>. La lettre était si élégante ! si lisse ! si parfumée ! -que dans l’ombre je le compris. J’aurais -voulu la lire tout de suite ; mais j’étais dans -l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le -seuil de la porte, j’entrevis l’écriture de l’enveloppe, -fine, claire, pure, <i>inconnue</i>. Mon esprit, -pourtant, l’avait déjà vue ; et il me sembla que -déjà une fois (je ne sais pas <i>où</i>) j’avais tenu ainsi -cette lettre, la même, essayant de reconnaître -l’écriture à la lueur du gaz de la rue.</p> - -<p>« Je rentrai précipitamment. Je montai chez -moi, très vite, très vite ; j’étais essoufflé ; je tenais la -lettre entre le pouce et l’index, comme on tient -un <i>papillon</i>, tremblant de le froisser ou de le -laisser envoler. Mon sang battait au bout de mes -doigts, contre la lettre ; il me semblait que tout -mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais -appuyé contre une poitrine blanche, ferme et -inerte. Pourquoi <i>celle</i> qui venait à moi ne répondait-elle -pas à mon émotion ? car je m’apercevais -que mon <i>messie</i> était l’<i>éternel féminin</i>, et j’avais -bien reconnu une écriture de femme.</p> - -<p>« A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais -entré dans ma chambre. J’avais allumé la bougie. -Je respirais ; je m’étais débarrassé de mon pardessus ; -j’avais mis mes pantoufles, je m’étais -assis dans mon fauteuil le plus large ; enfin, je -m’étais mis bien à mon aise, pour jouir, sans que -rien de la réalité me gênât dans mon bonheur -idéal. La lettre, je l’avais posée sur ma table, -n’osant pas encore l’ouvrir. Un seul mot de la -suscription attirait mon regard ; c’était mon prénom -<i>Jules</i>, écrit plus petit que mon nom ; — je -tremblais de déchirer l’enveloppe.</p> - -<p>« Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent -les voix chères de ceux qui les ont écrites. -Il y a au-dessus des mots comme de subtiles -notes de musique qui reproduisent l’accent et les -inflexions de la voix connue. Quelqu’un lit en -vous avec les intonations claires, précises, -réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre -que vous vous lisez. Si vous la lisez à voix haute, -le charme s’en va, car vous parlez plus haut que -l’<i>être</i> qui parle en vous, et qui est l’<i>absent</i> lui-même, -et vous étouffez sa voix.</p> - -<p>« Je regardais mon prénom, et une voix le -prononçait en moi. Elle ne ressemblait à aucune -de celles que je chéris, mortes ou vivantes. -Quelle douce musique ! quelles inflexions suaves -dans les deux syllabes qui forment mon prénom ! -quelle tendresse voilée et profonde ! quelle passion -dévouée ! c’était puissant et nouveau. Ma -fenêtre était ouverte ; l’azur noir bleuissait ; le -vent doux m’apportait du jardin des parfums et -des plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent.</p> - -<p>« J’avais déchiré l’enveloppe ; je lisais. La -voix parlait en moi mystérieuse et pleine d’âme. -Un bonheur infini me venait de cette lettre et -passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait -mes yeux, et m’arrivait aussi du ciel profond, et -du jardin, par la croisée ouverte ; et toute cette -grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon -cœur qui se gonflait ; j’étais prêt à fondre en -larmes.</p> - -<p>« Que cette lettre fût une réponse, cela ne -m’étonnait pas. Je n’avais écrit à personne, mais -mon regard avait parlé si souvent à l’<i>inconnue</i> ; -mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul, -prononcé tant de mots emportés du vent, — qu’il -n’était point surprenant que mes paroles ou mes -regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue -répondait. Qui était-elle ? — je ne savais. J’avais -sans doute un peu de fièvre, car tout cela me -semblait très naturel.</p> - -<p>« Oh ! le nom charmant qui signait la lettre ! -le nom rare et presque jamais entendu ! le nom -imprévu, idéal !… j’étouffais de plaisir ; c’en était -trop ; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en -assurer. Je relus l’adresse de ma lettre. Je la -relus à voix haute, pour la bien entendre. A -peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et -pleine d’âme et de passion qui tout à l’heure -chuchotait en moi, se tut ; le charme était rompu -et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces -mots : « <i>… pour remettre s. v. p. à Monsieur -Anatole…!</i> » —</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c17">LE RETOUR DES CLOCHES</h2> - -<p class="dedic">A Charles de Pomairols.</p> - - -<p>Nous étions cinq petits amis et nous habitions -des enclos voisins, sur les dernières pentes de -la grande colline violette au pied de laquelle est -bâtie Toulon, la ville de guerre.</p> - -<p>Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus -les toits rouges de la ville, la rade ; — par-delà -la rade, les vertes collines de Saint-Mandrier — et, -par-delà les collines, l’immense mer -toute bleue, éternellement changeante et toujours -pareille à elle-même.</p> - -<p>Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne -nous quittions guère. Le plus grand, Léon, avait -douze ans ; Paul, le plus petit (c’était moi), en -avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour, -un vrai tambour que nous suivions partout d’un -air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un -drapeau ; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite, -armés de sabres de bois, et Paul venait le -dernier, toujours, et ne portant jamais rien que -ses pensées…</p> - -<p>Elles étaient lourdes, car tous les jours le -petit Paul découvrait un peu du vaste monde, -et, de plus — honni soit qui mal y pense — le -petit Paul était amoureux.</p> - -<p>Il aimait — oui, vraiment — la grande sœur -de Tiennet ; un petit nigaud, ce Tiennet, le fada -de la bande, à qui l’on faisait croire des choses… -oh ! des choses !… Figurez-vous que ce bêta -croyait que le <i>Petit Chaperon rouge</i> est une histoire -arrivée ! Si c’est possible, à neuf ans !</p> - -<p>La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous -appelions Liseron. Elle avait près de quinze ans. -Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait. -Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait. -Elle venait, deux fois par jour, à l’heure des -repas, appeler son frère dans les ravins où nous -nous égarions, au fond des forêts de romarins -où nous nous croyions perdus, parmi les rochers -où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba.</p> - -<p>Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour -de Léon la guidait… Elle accourait, criant -de sa jolie voix : « Tiennet ! Tiennet-et-et ! »</p> - -<p>Alors, chut, silence ! le tambour devenait -muet. Nous nous glissions, invisiblement, au -plus épais des fourrés. Nous nous couchions -dans le thym qui, écrasé, sentait bon. Et, -quand la voix s’éloignait : « Tiennet-et-et ! » -Aussitôt : ran tan plan ! le tambour semblait -dire : « Ah ! la sotte qui n’a pas su nous trouver ! » -Le drapeau s’élevait à bout de bras, par-dessus -les cimes des romarins, et quand la chercheuse -arrivait enfin, tous ensemble, avec un -grand cri, nous nous précipitions vers elle, suspendus -à ses robes, à ses bras, à son cou… Et -Paul, étant le plus petit, était toujours embrassé. -C’est pourquoi il aimait Lison.</p> - -<p>Tous les autres aussi l’aimaient.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le Vendredi-saint de cette année-là, Tiennet -ne vint pas jouer, et Léon dut laisser à la maison -son tambour.</p> - -<p>— Maman, déclara-t-il, m’a dit comme ça : -« Les cloches sont parties. Tu auras ton tambour -demain. »</p> - -<p>Cette assimilation des tambours et des cloches -nous donna fort à penser et nous ne parlâmes -plus d’autre chose.</p> - -<p>Toutes les cloches de France étaient parties -pour Rome. On ne les entendrait plus que le -lendemain, à midi. Elles reviendraient dès le -matin, car la route est longue ; mais comment -reviendraient-elles ? Comment ?… Par le grand -chemin du ciel. Elles auraient des ailes pour la -circonstance. Pourrait-on les voir ? Peut-être, -s’il ne leur prenait pas fantaisie de monter trop -haut dans l’espace, hors de vue, ou de passer -trop loin, là-bas, au-dessus de la pleine mer.</p> - -<p>— Eh bien ! mes amis, dit Léon d’un air -capable, tout ça, c’est des contes, comme le -<i>Petit Chaperon rouge</i>. Ça n’est pas arrivé.</p> - -<p>Nous nous en doutions un peu, et pourtant -tout notre petit monde se mit à réfléchir d’un -air d’ennui. Tous et Léon lui-même semblaient -déçus et déconcertés. Je n’oublierai jamais l’air -malheureux, désœuvré, de ce grand Léon, -tandis qu’il nous instruisait. On voyait bien -qu’il lui manquait quelque chose. C’était, j’imagine, -son tambour.</p> - -<p>— « Les cloches, mes amis, — poursuivait-il, le -bras tendu, l’index rigide, — sont là-bas, dans -les clochers. Seulement, elles ne sonnent pas. -Et l’on vient vous raconter qu’elles sont parties -pour Rome ! Papa m’a dit :</p> - -<p>— Il n’y a que les imbéciles pour croire ça.</p> - -<p>« Même maman a répondu :</p> - -<p>— Tu as tort, les petits enfants n’ont pas -besoin d’en savoir si long.</p> - -<p>« C’est alors qu’elle m’a pris mon tambour. Il -n’est pas à Rome. Les cloches non plus. Voilà. »</p> - -<p>Nous étions convaincus, froidement, et un -peu tristes de connaître la vérité. Comment secouer -cette mélancolie ? Il fallait inventer un -jeu. Voici ce que nous imaginâmes. Chacun -disant son mot tour à tour, — puis tous parlant -à la fois, le projet que voici se trouva finalement -arrêté :</p> - -<p>Puisque nous étions savants, nous nous amuserions -de l’ignorance et de la sottise de Tiennet. -Nous l’emmènerions, le lendemain matin, tout -en haut de la colline, et nous ferions semblant -de voir les cloches passer dans le ciel. Lui, il ne -les verrait pas, puisqu’elles étaient toutes dans -les clochers ; et ce serait très drôle. Nos vacances -de Pâques allaient donc être bien employées.</p> - -<p>Léon se chargea d’aller prendre Tiennet chez -lui le lendemain matin, et nous nous séparâmes -pleins de songes, nous demandant quelle -figure ferait notre petit camarade, au sommet -de la grande colline. Une chose encore nous -attristait un peu : c’est que Lison, depuis deux -jours, n’était pas venue nous appeler. Cela, -d’ailleurs, arrivait quelquefois, et c’était bien -naturel aujourd’hui, puisque Tiennet, à cause -sans doute du Vendredi-saint, était resté à sa -maison, comme le tambour.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le lendemain matin eut lieu l’ascension. Nous -prîmes tous les cinq la route du génie militaire. -Léon avait son tambour, mais les baguettes -dormaient sur sa poitrine, fixées au baudrier. -Sa mère lui avait recommandé de ne jouer des -baguettes qu’après le retour des cloches. Pierre -tenait son drapeau enroulé autour de la hampe -et incliné vers la terre. Et nous hâtions tous le -pas, essoufflés, à la suite du grand Léon, et nos -petites mains cherchaient de temps en temps, -lorsque la pente était trop raide, un point -d’appui sur nos petits genoux.</p> - -<p>Arrivés à mi-côte : « Halte ! » commanda -Léon. Nous nous assîmes et commençâmes à -causer, contents d’un peu de repos, réjouis à -l’idée de nous moquer de la crédulité de -Tiennet.</p> - -<p>— Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à -coup, viendra te chercher aujourd’hui ?</p> - -<p>La réponse que fit Tiennet nous plongea tous -dans un grand trouble. Non, Lison ne viendrait -pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade. -Depuis trois jours elle était couchée.</p> - -<p>— Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait -mourir, acheva Tiennet d’un air grave. Maman -m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise, -il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et -moi je suis venu bien volontiers parce que j’ai -entendu dire une chose : quand on peut voir -passer les cloches dans le ciel, si l’on pense -bien vite un vœu, le bon Dieu fait arriver ce -qu’on lui demande… Alors, vous comprenez, -n’est-ce pas ? pour Lison, il faut que je voie les -cloches !</p> - -<p>Il y eut un long silence.</p> - -<p>— « C’est comme pour les étoiles filantes, » dit -enfin le petit Pierre. Et Frédéric continua : — « Si -on demande une chose au bon Dieu avant -que l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que -vous voulez. »</p> - -<p>— Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta : — Il -faut que je voie les cloches !</p> - -<p>— Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça -n’y fait rien. Pour Liseron, c’est la même chose.</p> - -<p>Il avait raison, Paul : Nous faisions tous le -même vœu.</p> - -<p>Il y eut encore un très long silence. Quelque -chose de grand bouleversait nos petits cœurs. -C’était doux, triste et confus. C’était notre amour -pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent, -jolie et vivante, l’entendre encore nous -appeler dans l’écho de la montagne, l’embrasser -encore, la perdre et la retrouver dans nos -immenses forêts de romarins plus hauts que nos -têtes ! Quelle idée nous faisions-nous de la mort -de Lise ? Nous savions seulement que ce serait -ne plus la revoir. Nous n’acceptions pas cela. Et -comment être sûrs qu’elle ne mourrait pas ? Ah ! -si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches ! Si -l’un de nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant -les petits nuages du ciel comme des hirondelles -ou des goélands ! Et pourquoi non ? Nos -pères n’y croyaient pas, au voyage des cloches -par le chemin des oiseaux, mais nos mères nous -l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles -qui avaient raison ? Nous voulions tant être consolés !</p> - -<p>Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle, -informulées, plaintives, comme enveloppées -dans le touchant désir qui leur donnait -naissance. Nous l’aimions tant, la grande Lise ! -Par amour pour elle, nous étions malheureux -de ne pas croire aux cloches qui volent… Après -tout, elles volaient, peut-être ! Pourquoi pas ?… -Pas toutes, si vous voulez, mais quelques-unes… -Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers, -mais celles de Paris, qui sait ?… En tout cas, -personne ne songeait plus à se moquer du pauvre -Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On -voulait seulement savoir que Lise ne mourrait -pas.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Maintenant nous étions arrivés sur le sommet -nu et pierreux de la colline. Le tambour et le -drapeau furent posés à terre, et nous regardâmes -autour de nous. C’était si large, tout le pays vu -de là-haut, les collines et les plaines, et toute la -mer et tout le ciel — que nous eûmes un peu -peur.</p> - -<p>Mais nous étions cinq, bien armés ; et, en -abaissant les yeux, nous apercevions, au bas de -la colline, le toit rassurant de nos maisons, nous -reconnaissions nos terrasses, et même, sur les -terrasses, les gens qui passaient… « Là, c’est -papa, oui, j’en suis sûr ; là, c’est grand’mère ! »… -Hélas, sur la terrasse de Tiennet, il n’y avait -personne. La chambre de Lise n’avait pas même -ouvert ses fenêtres, par ce beau matin de Pâques -fleuries. Et alors, sans nous rien dire, tous ensemble, -nous quittâmes sa maison des yeux, -pour regarder dans le ciel, et y chercher notre -espérance.</p> - -<p>Ceux qui n’ont pas ainsi cherché, tout enfants, -durant une heure, dans l’infini d’un ciel semé -de petits nuages, à voir passer une forme ailée -qui doit apporter la promesse d’un bonheur, ne -sauront jamais combien le désert bleu est vaste, -et combien d’ailes et d’atomes y voltigent, le -rayant sans cesse de zigzags et de caprices inattendus.</p> - -<p>Les nuages, par bonheur, cachaient de temps -en temps le soleil. Tout de même, nos yeux nous -faisaient mal à force de regarder la trop vive -lumière. Et quand nous les reportions à terre, -on voyait, sans comprendre pourquoi, de petites -ombres bizarres.</p> - -<p>A chaque instant nos cœurs bondissaient… -Tantôt c’était une mouche qui, passant à portée -de notre main, nous avait fait l’effet d’une cloche -lointaine volant tout au fond du ciel, perdue -tout là-bas par-dessus la mer ; tantôt c’était un -moineau de toiture qui, tranquillement, vaquait -à ses affaires. Beaucoup de mouettes nous trompaient, -indistinctes là-bas, tout là-bas, du côté -des îles d’Hyères, près d’un certain rocher où -elles font leurs nids. Il y avait aussi dans l’air -beaucoup de choses sans nom, qui flottaient… -des bribes de laine, laissées par les moutons aux -griffes des genêts épineux et que le vent avait -ramassées ; toutes sortes de riens légers, pareils -à des fils de la Vierge ; des brins de plumes, des -débris subtils qui échappent aux mains des travailleuses, -et qui se mettent, soulevés par une -brise, à voyager deci, delà, dans le ciel, comme -de petits êtres, suivis parfois par un oiseau -trompé…</p> - -<p>Nous regardions vers l’Orient, vers Rome et -vers Jérusalem. Les hirondelles, nous le savions, -viennent de par là, les martinets, les ramiers -voyageurs, tous les êtres migrateurs en qui cette -saison d’avril fait éclore un désir de changement…</p> - -<p>Et en nous aussi était un désir de fuite et de -vol, un élan vers l’espace libre, un rêve de -planer. Quelque chose en nous se soulevait, -comme une aile captive, inutile… Et c’était -l’amour. C’était la prière et la tendresse. Comme -elles sont au cœur des hommes, elles étaient déjà -en nous, renaissantes, impérissables…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— En voilà une ! je l’ai vue !</p> - -<p>Il avait vu une cloche, le petit Paul ! Oui, avec -les yeux de son désir, avec les yeux de son -amour, il l’avait vue.</p> - -<p>— En es-tu sûr ? cria Tiennet, un peu pâle.</p> - -<p>— Oui, oui !</p> - -<p>Il n’en était pas sûr, oh ! non. Mais il croyait -qu’ayant cru en voir une, il pouvait dire : je l’ai -vue !</p> - -<p>Qui saurait expliquer où commença son tendre -mensonge d’enfant ? C’est à lui-même qu’il mentit -d’abord, avec l’espoir de tromper Tiennet, -non plus pour se moquer de lui, mais tout au -contraire pour le consoler. Enfin, pourquoi ne -pas le dire ? il espérait bien un peu tromper -aussi le bon Dieu… Oh ! l’insaisissable tendresse !</p> - -<p>Tous les yeux écarquillés cherchèrent au ciel -le point fuyant, la petite et furtive raie sombre -que Paul avait désignée du doigt.</p> - -<p>Le sceptique Léon la revit le premier :</p> - -<p>— Là, là ! oui, là, je la vois !</p> - -<p>Il y avait tant de petits nuages capricieux, -dans le ciel d’avril ! Tous les yeux éblouis, fatigués, -se rouvrirent ardemment.</p> - -<p>Que vous dirai-je de plus ? L’un après l’autre -ou l’un par l’autre, nous la vîmes tous, la cloche -aux grandes ailes, qui nous apportait la santé de -Lise, et le bon Dieu des enfants fit semblant de -nous croire. Il est certain qu’il se mit à sourire, -puisque Lison revint quelques jours plus tard -nous appeler encore, avec sa jolie voix, dans -l’écho de la montagne.</p> - -<p>Quand nous descendîmes, ce Samedi-saint, la -pente de la grande colline au pied de laquelle -est bâtie Toulon, la ville terrible aux bruyants -arsenaux, le tambour de Léon battait joyeusement, -notre drapeau déroulé flottait avec gaieté ; -les sabres de bois jetaient des éclairs… Et petit -Paul, chargé de ses pensées, répétait à Tiennet, -d’un air de défi :</p> - -<p>— Que quelqu’un vienne nous dire que nous -ne les avons pas vues !… Et il verra !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c18">QUINZE AOUT -ET QUATORZE JUILLET</h2> - - -<p>— « Autrefois », me dit Darbous d’un ton mélancolique, -en plaquant une truellée de ciment au -fond d’un trou qu’il a ouvert dans mon mur, -pour y sceller le double support d’une cloche, -« autrefois… c’était le 15 août ! »</p> - -<p>Ces paroles, qui font suite à la pensée la plus -secrète de Darbous, me semblent étranges ; mais, -de lui, rien ne m’étonne, et « je laisse venir ».</p> - -<p><i>Darbous</i> est un mot qui signifie : <i>taupe</i> ; c’est le -sobriquet provençal de mon maçon. Darbous -soutient avec moi des conversations à perte de -vue sur les plus graves sujets. Il a des façons -très originales de considérer les choses, et je -l’écoute toujours avec un infini plaisir.</p> - -<p>— Est-ce que votre femme, Darbous, s’appelle -Marie ?</p> - -<p>— Oh ! ce n’est pas ça, monsieur ; et si je parle -du 15 août, c’est que nous y voici, et je dis que -le 15 août, c’était le 14 juillet de l’Empereur.</p> - -<p>— Il y a une grande différence entre les deux -dates, Darbous, puisque le 14 juillet, c’est la -fête de la République — entendez-vous ? — de -la liberté !</p> - -<p>Darbous laisse tomber sa truelle dans l’auge -vide, lève sur moi un regard oblique, prend -dans sa boîte en écorce de châtaignier une grosse -pincée de tabac, et dit :</p> - -<p>— Alors, vous y croyez, vous, à la liberté ?</p> - -<p>J’entrevois dans ces quelques mots des profondeurs -incalculables, et, bien vite, curieusement, -je m’apprête à jeter la sonde dans ce -néant qui m’est apparu.</p> - -<p>— Tout ça, fait-il en reprenant sa truelle, -tout ça, <i>c’est la même chose un autre jour !</i>… Voilà -mes opinions. Aussi, moi, les jours de fête, je -travaille, si les patrons veulent. J’en suis guéri, -monsieur, de faire la fête avec le monde… Il y -a longtemps que j’en suis guéri !</p> - -<p>— Et depuis quand, Darbous ?</p> - -<p>— Depuis la première fête du 14 juillet qui a -été en France !</p> - -<p>— Et pourquoi, Darbous, en êtes-vous guéri ?</p> - -<p>— Pourquoi ? Parce qu’il m’est arrivé, le jour -de cette première fois, un « tour du diable », un -tour à devenir fou ! Alors j’ai juré de laisser la -France faire toute seule la fête du 14 juillet, qui -est le 15 août de la République.</p> - -<p>— Ah ! vous avez juré, Darbous, de laisser la -France faire ses fêtes toute seule ?</p> - -<p>— Oui, monsieur ! Et depuis — voilà bien des -années ! — je me suis tenu ma promesse !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Darbous s’est tu. Il y a un silence très long. -J’espère que l’histoire va suivre d’elle-même : -elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur -une échelle double, donne « un coup de niveau » -afin de poser bien droit ses supports de cloche. -Alors, je prends mon parti :</p> - -<p>— Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous, -qui ait pu vous décider à ne plus prendre aucune -part aux réjouissances publiques ?</p> - -<p>Darbous devine que je le plaisante un peu, et, -sans lâcher son niveau, il tourne vers moi la -tête, et, clignant de l’œil :</p> - -<p>— Vous parlez bien, monsieur ! vous parlez -comme une affiche… Moi, je ne sais pas lire, -mais on m’en a lu plusieurs !…</p> - -<p>Il me parlait presque tout bas ; il s’interrompt, -change de ton, et, sans transition, d’une voix -d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre, -un <i lang="it" xml:lang="it">bambino</i> en train de jouer avec mes chiens : -« Dè mortiè ! » Et tandis qu’avec une lenteur -merveilleuse le manœuvre gâche du mortier, -Darbous, assis sur la haute plate-forme de -l’échelle double, raconte :</p> - -<p>— Depuis quelques jours, mon père me répétait : -« Tu devrais bien brûler ces broussailles, -pour nous en débarrasser ! »… Il faut vous dire, -monsieur, que nous demeurons tout en haut du -village, près des ruines du château, tenez, là-bas, -regardez !</p> - -<p>Il me désigne du doigt sa maison — plantée -presque au sommet du cône qui domine toute -la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le -vieux village de la Garde.</p> - -<p>— Elle s’aperçoit de loin, celle-là !</p> - -<p>— Pour mon malheur ! comme vous allez -voir !… Donc, je répondais à mon père : « Dans -quatre jours c’est le 14 juillet ; toutes ces saletés -de méchantes broussailles, je les brûlerai ce -jour-là et même la veille. Nous serons, comme -ça, les premiers à faire « un peu d’illuminations. »</p> - -<p>— C’était une bonne idée, Darbous.</p> - -<p>— De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais -pas avoir ! Le 14 juillet arrive, j’avais fait -un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien, -pleine de piquants… j’y avais ajouté une vieille -chaise cassée, deux ou trois caisses pourries… -un peu de paille… et zou, une allumette !… Le -feu part… Ça se met à brûler sur un emplacement -vide devant la maison… C’était un peu -avant la nuit ; et nous, assis à table, près de -notre porte, nous commençons à manger la -soupe, bien contents de ce feu de joie, qui nous -débarrassait enfin de toutes nos balayures !</p> - -<p>— Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas -faire un souvenir triste ?</p> - -<p>— Attendez, monsieur !… Tout à coup un -voisin, en courant, arrive, qui nous dit : — « Où -est le feu ? — Le feu, gros animal, il te crève -les yeux ! — Pas celui-là, l’autre ! — Nous n’en -avons point d’autre ! — Alors, dit-il, ça va bien, -quoique ça soit une idée drôle, de s’asseoir pour -dîner devant un si gros feu, en plein mitan de -juillet !… » Voilà qu’à ce moment j’entends le -tambour… ran, pan, tan ! ran, pan, tan ! et je -criai : « Ah ! bon ! voilà la fête qui commence ! » — « La -fête ! Ah bien oui, la fête ! C’est le tambour -qui annonce partout que vous avez, par accident, -mis le feu chez vous ! Écoutez maintenant la -cloche !… » La cloche sonnait, le tambour battait. -C’était le tocsin et le rappel, et voilà que, -par la petite rue qui monte vers notre maison, -étroite et droite comme cette échelle-ci, je vois -venir contre nous <i>un magasin de monde</i>, tout un -régiment ! avec des cruches, des seaux, des -arrosoirs, tout le tremblement, et enfin la -pompe !… Ceux de la queue, oui, monsieur ! -traînaient la pompe, qui était toute neuve, et -ceux de la tête, avec leurs casseroles, apportaient -l’eau !… Oh ! ils étaient bien cent cinquante, -avec des gamins qui <i>suivaient devant</i>, et -qui criaient : « Darbous a mis feu ! Darbous a -mis feu !… » Moi, voyant venir ce spectacle, je -me lève de table pour mourir de rire à mon -aise ! J’étais si jeune, alors ! Mais en me voyant -rire, tous ces gens-là, femmes et hommes, malcontents -d’avoir été dérangés au bon moment du -dîner, s’entraînèrent à m’injurier ! Mon père -veut leur expliquer : on ne le laisse pas ouvrir -deux fois la bouche ! Et tout le village, monsieur, -a passé devant moi à la file, qui secouant son -arrosoir, de colère, qui son pot-à-eau, qui sa -cruche, en me criant mille sottises, des sottises -à faire trembler, ce qui ne m’empêchait pas de -rire : c’était bien tout le contraire !… Par malheur, -Monsieur le maire qui est médecin, et qui -était parti dans sa voiture pour voir ses malades, -en entendant la cloche et le tambour, au galop -revint au village, et là il entend dire que j’ai -comploté, moi, pechère ! une mauvaise farce !… -Alors, le garde me vient dessus, avec son tambour, -et veut à toute force m’emmener en prison ! -oui, en prison, monsieur, un treize de juillet !… -Il fallut faire de la défense, avec mon frère le -cuirassier… Et voilà ce que c’est, monsieur, -que votre fête de la liberté !… La voilà, la -liberté !… et voilà le peuple !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Darbous, toujours assis au sommet de son -échelle, prononça ces paroles d’un ton inimitable -de parfaite indifférence et de tranquille -dédain pour les multitudes et pour la politique.</p> - -<p>— Et que dit le maire, Darbous ?</p> - -<p>— Il dit, comme de juste, qu’il valait mieux -pour le village que personne ne fût brûlé !</p> - -<p>Darbous haussa les épaules, puis tout à coup -de sa voix terrible :</p> - -<p>— Petit ! Et ce mortier ?</p> - -<p>— Est-ce que vous croyez, maître Darbous, -répondit la frêle voix de l’enfant, que je peux, -à la fois, gâcher du mortier et écouter toutes -vos histoires !… Le monsieur parle comme une -affiche, à ce que vous dites ; mais vous, oh ! vous -parlez comme le catéchisme !</p> - -<p>Il alla gâcher du mortier lui-même et acheva -de mettre la cloche en place ; puis il rangea ses -outils et, au moment de me quitter :</p> - -<p>— A présent, si vous voulez, je vas vous la -bénir d’un mot, moi, votre cloche, monsieur : je -souhaite simplement que jamais elle ne dise : -« Au feu ! au feu ! au feu ! » ni pour de bon, ni -surtout pour rire !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c19">LES DEUX ÉTAMEURS</h2> - -<p class="dedic">A Paul Arène.</p> - - -<p>« <i lang="oc" xml:lang="oc">O ! stablaza casséroll’ è blantsi forcettes ! stablaza !</i> » -Ce qui veut dire : « O ! étamer casseroles -et blanchir fourchettes, étamer ! »</p> - -<p>Poussant de temps à autre ce cri traditionnel, à -travers les échos de nos collines de Provence, -deux étameurs piémontais allaient au hasard, -de bastide en bastide, par un beau jour d’été.</p> - -<p>Ils portaient comme enseigne quelques vieux -chaudrons qui avaient noirci leurs mains et en -toute évidence (ne sais comment) leur visage -qu’on devinait rose pourtant sous les taches de -suie. Ces étameurs étaient gras et ils marchaient -à la sueur de leur front, avec nonchaloir, -en cherchant l’ombre des « clapiers » et des pins -parasols. De la sueur qui ruisselait sur leur -visage, une goutte parfois tombait jusqu’à terre, -noire sur les « roucas » blancs. Les deux « stablazaïres » -marchaient de conserve, sans échanger -un mot, en rêvant.</p> - -<p>A quoi pouvaient-ils bien rêver dans ce magnifique -paysage ? Le soleil était sur son déclin. -Le flanc de nos collines, où s’étagent en gradins -la vigne et les blés alternés, portait à la fois la -gloire de juillet et l’espoir de septembre. La -lumière flottait, dansait, tremblotante comme -une étoffe transparente, merveilleuse, envolée -au gré des brises, s’accrochant et s’étalant partout. -Pas un atome voltigeant qui ne fût prisme ; -pas un grain de poussière en l’air qui n’apparût -étincelle. Et à l’horizon, sur la mer scintillante, -cette gaze, formée d’atomes lumineux et frémissants, -semblait comme le voile nuptial de la -Méditerranée amoureuse… C’est peut-être à cela -que rêvaient les deux compagnons. « <i lang="oc" xml:lang="oc">O ! stablaza -casséroll’! stablaza !</i> » Brusquement, s’arrachant -à sa rêverie panthéiste, l’un ou l’autre ouvrait -sa grande bouche et lançait dans la lumière son -cri éclatant ; puis la bouche se refermait, et les -deux stablazaïres poursuivaient leur route, -muets, précédés de leur ombre longue et suivis -du bruit de leurs gros souliers heurtés aux -roches, et du tintement de leurs chaudrons -entre-choqués.</p> - -<p>Or, ainsi cheminant, ils arrivent à la nuit -tombante, à Pierrefeu. Le petit village, bâti sur -un mamelon, reçoit à pleines vitres les rayons -rouges du couchant. Les deux establaza gravissent -la rampe tortueuse et s’arrêtent au <i>Cheval -vert</i>, chez l’aubergiste Trotebas.</p> - -<p>Ils dînent bien et vont se coucher.</p> - -<p>L’hôtelier en personne les conduit à la -chambre qu’il leur a destinée. Il les précède, un -« calen » à la main. Le calen fumeux éclaire à -peine un long corridor dans lequel s’ouvrent, à -droite et à gauche, une douzaine de portes. La -porte de leur chambre est la dernière de toutes…</p> - -<p>— « Dormez bien, les amis ! dit l’aubergiste ; il -fait jour de bonne heure en ce mois-ci, et je n’ai -pas de « viores » plus qu’il n’en faut. J’emporte le -« calen ». Couchez-vous donc sans lumière. En -vous déshabillant dans la ruelle, vous ne sauriez -manquer le lit, et vous n’êtes pas de ces -commis voyageurs de Paris qui font les « monsigneurs » -et lisent de couchés ! Ainsi donc, restez -sans chandelle. Bonsoir… Et crainte des -voleurs, car mon auberge est pleine — vu le -romérage et la foire — je retire la clef. Je rouvrirai -à l’aube. »</p> - -<p>— Bonsoir donc, maître Trotebas, disent -d’une seule voix les deux establaza !</p> - -<p>— Bonsoir, bonsoir…</p> - -<p>Maître Trotebas, en retirant la clef de leur -porte fermée à double tour, rit tout seul, d’une -étrange manière, à la lueur du « calen » odorant, -car c’est de bonne huile d’olive qui brûle -dans cette lampe de fer, de forme antique. -Éclairé en rougeâtre par le « calen » qui se balance -à son poing, au bout d’une chaîne rouillée, -le visage de maître Trotebas est plein d’une -gaieté diabolique et mystérieuse… Quels peuvent -être les projets du mystérieux et diabolique -aubergiste ?</p> - -<p>Aubergiste facétieux, maître Trotebas, qui a -tiré son plan, vient d’enfermer à double tour -les deux étameurs dans une chambre noire, -sans jour d’aucune sorte, sans fenêtre ni soupirail, -dont la porte même ouvre dans un corridor -obscur, où la clarté du ciel ne peut pénétrer -que par d’autres portes ouvertes… « Eh ! -eh ! eh ! le bon tour, ma foi !… » L’ingénieux -Trotebas rit tout seul en redescendant dans la -grand’salle basse ; car Trotebas est un maître -« galejaïre », un émérite farceur, la joie et -l’honneur du village, l’auteur et l’acteur comique -de sa commune, où les théâtres sont -inconnus… Trotebas rit donc étrangement à la -lueur de son « calen », car il a conçu l’idée -d’une farce admirable dont les deux étameurs -seront les involontaires héros, une mirobolante -comédie qui lui fera le plus grand honneur et -dont on s’entretiendra à vingt lieues à la ronde, -le soir, dans les veillées, pendant longtemps !…</p> - -<p>Le lendemain matin, l’Aurore aux doigts de -rose, se soulevant sur la pointe des pieds, chercha -par monts et vaux, dans les « drayes » fleuries -de thym et de lavande, les deux stablazaïres -matineux, et s’étonna de ne pas les rencontrer !</p> - -<p>Eux qui d’ordinaire, levés « avant jour », lestés -d’un pain frotté d’ail et arrosé d’un verre de -« garden », promenaient leurs chaudrons sonores -sous les pinèdes, à l’heure où le soleil -commence à paraître, que faisaient-ils donc aujourd’hui -et comment n’étaient-ils pas encore -par chemins ? — Eh quoi ! seraient-ils pour la -première fois oublieux de leur maîtresse, l’Aurore, -dont ils n’ont jamais manqué le royal -petit lever, et qui se plaît tant à se mirer dans -le poli de leurs chaudrons de cuivre ? Hélas ! la -matinée se passe, et les deux stablazaïres, victimes -de la ruse, pleins d’une confiance primitive -et d’une primitive candeur, dorment côte à côte -dans le même lit, à poings fermés, comme il sied -à des Piémontais qui ont fait plus de seize -lieues d’une haleinée.</p> - -<p>Le premier des deux qui s’éveille a dormi plus -d’un tour de cadran, douze heures ! Il est dix -heures du matin. Il n’a plus sommeil, plus du -tout, mais, comme il fait encore nuit, il s’étonne -de son insomnie et se donne de garde d’éveiller -le camarade… Le camarade de son côté ne dort -plus, et se garde bien de bouger, car, surpris de -son insomnie, il ne veut pas que son camarade -en pâtisse !</p> - -<p>Ainsi, côte à côte, éveillés et n’osant se parler, -dans leur délicatesse exquise et dans la crainte -des coups de poing l’un de l’autre, tous deux restent -longtemps couchés, roides, immobiles, silencieux, -rongés par l’ennui de ne pas dormir, et -les yeux écarquillés dans l’obscurité. Tout à -coup, il semble à l’un d’eux qu’il a entendu une -sonnerie… Il compte en lui-même les coups -d’une horloge fantastique et l’halluciné laisse -échapper ce cri : « Miéjour ! »</p> - -<p>Pourquoi <i>midi</i> ? et pas minuit ? il est midi, en -effet ! Quelle voix secrète a révélé à cet homme -la vérité de l’heure ? Eh ! celle que Dieu a mise -dans l’estomac de tout honnête homme : la voix -de la faim !</p> - -<p>— « Ouvre la fenêtre, » dit à l’un l’autre. -L’autre, de la chercher à tâtons, la fenêtre ; mais -on sait qu’il n’y a point de fenêtre dans la chambre -qu’a donnée l’aubergiste à ses hôtes mystifiés.</p> - -<p>— La fenêtre ?… Je ne la peux pas trouver !</p> - -<p>— Quel âne !… De l’eau à la mer, par la madone ! -tu n’en trouverais pas, fada !</p> - -<p>Et voilà nos deux hommes ensemble, à tâtons -tous les deux, cherchant la fenêtre le long des -murs ! ils ne heurtaient aucun meuble, car la -noble chambre n’était meublée que d’un lit : ils -tâtonnaient donc dans l’obscurité, ne palpant -que murailles plates, ouvrant leurs yeux tant -qu’ils pouvaient et commençant à pâlir de peur, -car le sortilège semblait s’en mêler, et de vrai, -quant à supposer sans fenêtre une chambre -d’auberge, non, cela ne leur venait pas !</p> - -<p>Pendant ce temps, pieds nus pour ne pas être -entendus, l’aubergiste et ses clients, « grouliers » -et marchands forains, les amis de l’aubergiste -et sa famille, ses quatre enfants (son -chien même était là qui aboyait par instant et -se faisait battre), tous, dans le corridor obscur, -tâchaient de deviner au bruit ce que faisaient -dans l’ombre les deux victimes.</p> - -<p>A force de chercher la fenêtre, les stablazaïres -trouvèrent la porte ! et va de la frapper et « basseler » -à tour de bras, à coups de pied, en jurant -comme s’ils étaient en colère. Et l’aubergiste de -répondre tout à coup avec sa voix enflée à la -croquemitaine :</p> - -<p>— Qui pique ainsi, tron de sort ! Avez-vous -fini, ô mandrins ! Voleur de tonnerre ! eh ! fénas ! -Attendez, si j’y vais, je vous ferai bien taire !… -Attendez, étameurs de carton !</p> - -<p>Et tout en disant : « Attendez », prestement il -se déshabillait, se mettait en chemise, comme -un homme au saut du lit, et prenait en main et -allumait la lanterne nocturne dont on se sert -pour visiter l’étable. Et tout l’auditoire, pieds -nus, étouffant d’un rire contenu et qui s’échappait -parfois des bouches en sifflant comme un -vent coulis, dégringolait l’escalier, pour ne pas -arrêter si tôt la bonne farce.</p> - -<p>Maître Trotebas ouvrit la porte et, terrible sur -le seuil :</p> - -<p>— « Oh ! marrias ! Coqs de rue, douleurs de maison ! -va-nu-pieds, coureurs de grand’route ! Allez, -ô étameurs de ma tante ! n’avez-vous pas crainte, -qué ? Que vous prend-il de basseler ainsi ! Êtes-vous -fous, donc, ou seulement ivres ! Il y a pourtant -quatre heures déjà que vous avez bu en mangeant ! -S’il se peut ! Un escaufestre ainsi ! Nous -irons chercher les gendarmes tout à l’heure si -nous voulons « plier l’œil ! » Oh ! oh ! brigand de -sort et pétard de cougourde ! je tiens auberge -peut-être pour que ces musiciens de chaudrons -viennent me faire musique de nuit et m’éveiller -la maison, troubler les braves voyageurs et faire -japper tous les chiens ! A cette heure de nuit, -canaille, que vous prend-il de faire les mitamates ? -Il est juste minuit ; que voulez-vous ? -Dormez ! je vous ai dit qu’au jour on vous réveillera ! -Les chaudrons sont-ils si pressés d’être -étamés qu’il faille en démolir ma porte ? En voilà -assez ! Dormez, que j’ai dit ! »</p> - -<p>Deux grands coupables, pris sur le fait, n’ont -pas mine plus piteuse que les deux stablazaïres, -qui, tête basse, s’allèrent coucher, et, à force de -le vouloir, fatigués d’ailleurs par une faim tiraillante, -de nouveau firent un long somme qui les -tint sourds et muets jusqu’à la nuit, tandis que se -gaudissait à leurs dépens le village tout entier.</p> - -<p>Tout le village, et les paysans venus pour le -romérage, à la porte de l’auberge se pressaient, -curieux, se racontant cent fois les détails de la -nuitée, impatients de la suite, et l’inventant -par avance avec divers dénouements.</p> - -<p>Que de pots versa l’heureux Trotebas aux -curieux assoiffés ! — Trois commis voyageurs, -qui devaient partir ce jour-là, firent bonne dépense -encore, afin d’assister à la fin de l’aventure.</p> - -<p>Cependant, à la nuit bien close, s’éveillèrent -les deux héros. Et va de bâiller et de s’étirer en -musique :</p> - -<p>— Me semble qu’elle est longue, la nuit, dis -un peu, toi, — longue, <span class="small">LONGUE</span>, LONGUE !</p> - -<p>— Oh ! oui, répondit le camarade, si longue -que jamais je n’ai vu sa pareille.</p> - -<p>— De sûr, on ne dirait pas une nuit d’été !</p> - -<p>— Ni même d’hiver, cambarada !</p> - -<p>— Et moi, je dis que peut-être on nous a -emmasqués !</p> - -<p>— Oui, j’ai vu, hier au soir, en bas, pendant -que nous mangions la soupe, un homme qui -nous regardait en riant, et non d’un mauvais -air !</p> - -<p>— Ah ! nous aurons mangé d’une herbe !</p> - -<p>— Il faut encore — tant pis — repiquer à la -porte !…</p> - -<p>— Attends, j’y vais… attends un peu…</p> - -<p>Et, de peur de fâcher trop l’aubergiste, c’est -tout discrètement, cette fois, que les stablazaïres -inquiets frappent à la porte : toc, toc, toc !</p> - -<p>Et, appliquant la bouche au trou de la serrure, -de sa plus douce voix, l’un d’eux :</p> - -<p>— Maître Trotebas !… O maître Trotebas ! -Ouvrez-nous un peu, qu’il doit être jour, cette -fois !… Nous avez-vous oubliés, ô maître Trotebas !</p> - -<p>Il les entend, pardieu, le bonhomme aux -aguets ! Le compère se tient de rire ! Et, cette -fois, il ouvre, dans le corridor, la porte de sa -chambre en face de la leur ; et, dans sa chambre, -il a ouvert la fenêtre par où se peut voir une -bonne lune bien pleine et ronde comme un fond -de chaudron luisant, tout de neuf étamé.</p> - -<p>L’aubergiste, encore en chemise, et sa lanterne -au poing, apparaît aux deux stablazaïres :</p> - -<p>— Eh bien, les amis ? à la bonne heure, cette -fois ! voilà qui est parler sans trop de bruit ! en -gens honnêtes ! mais que ne dormez-vous, que -diable ! jamais je ne vis gens si éveillés ! avez-vous -la fièvre et que vous faut-il ? L’essentiel -ne vous manque pas dans la chambre que vous -avez !</p> - -<p>A ce ton de naturel et de douceur, les stablazaïres -sentent la conviction de leur folie se -glisser doucement dans leur sein, et s’excusant -de l’erreur répétée, avec force soupirs, se remettent -au lit !</p> - -<p>Dormirent-ils, ou non ? Ils se livrèrent d’abord -à une consternation silencieuse. Convaincus, -mais étonnés, ils veillèrent dans l’ombre, immobiles -comme deux statues, en espérant le jour, -ne songeant qu’au soleil ! Oh ! comme leur tête -était pleine de levers d’aurore, resplendissants !… -Quand le jour fut proche, — le second -jour ! — de lassitude ils firent encore une espèce -de somme d’où ils furent en sursaut éveillés par -l’aubergiste en grande indignation !</p> - -<p>— Eh quoi ! dormias, vous êtes la nuit miaulants -et criards comme chats de gouttière, et, au -jour, muets comme des sars ! Debouts, beaux -fainéants ! Dépêchez ! je vous fais lumière… je -vous ai, par les saints, préparé une soupe à se -lécher les doigts, et abondante comme pour des -hommes qui seraient restés un jour sans manger !… -Dépêchez donc, avant une heure il sera -jour plein, paresseux !</p> - -<p>Ils furent vite habillés, pour être vite à la -soupe ! et comme ils mangèrent ! Dieu sait ! -après une assiettée, une autre, et l’aubergiste -les regardait faire, et les clients et tout le -monde, — en riant.</p> - -<p>— O bonnes gens, disaient les stablazaïres, -on dirait que vous n’avez jamais rien vu !</p> - -<p>Le repas — une chaudronnée de soupe — le -repas achevé, ils prirent leurs chaudrons sur -l’épaule, et quand ils furent pour payer :</p> - -<p>— Non, non, braves stablazaïres, dit le plaisant -mais honnête aubergiste, je peux, en ce -temps-ci, où j’ai tant de voyageurs à cause de la -foire, donner pour rien la retirée à deux bons -garçons comme vous ; et cette fois, amis, je me -tiens pour payé.</p> - -<p>Ils s’en allèrent donc, les deux stablazaïres, -bien contents de l’affaire ; et comme tout le village -était sur pied, chacun sur sa porte, pour les -voir passer, eux, héros d’une telle farce, — ils -s’en allèrent disant, tandis que l’aube blanchissait -et que chantait le coq :</p> - -<p>— Comme on se lève matin, en ce pays du -diable !</p> - -<p>— Eh, pardi ! je le crois ! les nuits y sont si -longues !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c20">LE VASE D’ARGILE</h2> - -<p class="dedic">A Clément Massier.</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>Jean avait, de son père, hérité un petit enclos -au bord de la mer. Autour de l’enclos, bourdonnaient -les ramures des pins qui répondaient aux -bruissements des vagues. Au pied des pins, le -sol était rouge, et l’ombre pourpre de la terre, -tombant dans le bleu des vagues du golfe, les -rendait violettes et tristes, le soir surtout, aux -heures de rêverie.</p> - -<p>Il y avait, dans l’enclos, des roses et des -fraises. Les belles filles du voisinage venaient -chez Jean acheter de ces fruits et de ces fleurs, -comparables à leurs joues. Roses, lèvres et -fraises, ayant même jeunesse, avaient la même -beauté.</p> - -<p>Jean vivait heureux, devant la mer, au pied -des collines, sous un olivier planté devant sa -porte, et qui, en toute saison, faisait flotter sur -son mur blanc une dentelle d’ombre bleuâtre.</p> - -<p>Auprès de l’olivier, il y avait un puits. L’eau -en était si fraîche et si pure que les filles du -voisinage, aux joues de rose, aux lèvres de -fraise, y venaient, matin et soir, avec leurs -cruches. Sur leur tête couronnée d’un coussinet, -elles portaient, en les soutenant de leurs -beaux bras nus, relevés en anses vivantes, les -cruches, sveltes et rebondies comme elles.</p> - -<p>Jean regardait toutes ces choses et il admirait -et bénissait la vie. Comme il n’avait pas vingt -ans, il aima d’amour une des belles filles qui -puisaient de l’eau à son puits, qui mangeaient -ses fraises et qui respiraient ses roses.</p> - -<p>Il dit à cette jeune fille qu’elle était pure et -fraîche comme l’eau, savoureuse comme la fraise -et suave à respirer comme la rose. Alors, la -jeune fille sourit.</p> - -<p>Il lui répéta la même chanson et elle fit la -moue.</p> - -<p>Il lui répéta son même refrain ; et elle épousa -un matelot qui l’emmena sur la mer lointaine.</p> - -<p>Jean pleura beaucoup, mais il admirait toujours -et il bénissait la vie. Jean pensait quelquefois -que la fragilité de ce qui est beau, la brièveté -de ce qui est bon, donne du prix à la bonté -et à la beauté des choses.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Un jour, il s’avisa que, sous la croûte végétale, -la terre rouge de son champ était d’excellente -argile. Il en prit un peu dans sa main, la mouilla -de l’eau de son puits, et façonna un vase naïf -en songeant aux belles filles qui ressemblent à -des amphores sveltes à la fois et rebondies.</p> - -<p>La terre de son champ était, en effet, d’excellente -argile. Il se fabriqua une roue de potier ; il -construisit de ses propres mains, avec son argile, -un four qu’il adossa à la muraille de sa maison, -et il se mit à fabriquer de petits pots à mettre -des fraises.</p> - -<p>Il devint habile à cette besogne, et tous les -jardiniers des environs venaient chez lui s’approvisionner -de ces pots légers, poreux, d’un -beau rouge, rebondis et sveltes, où la fraise s’entasse -sans s’écraser et dort à l’abri d’une feuille -verte…</p> - -<p>La feuille, le pot, les fraises, forme et couleur, -cela enchantait le monde, et les acheteuses, au -marché de la ville, ne voulaient plus de fraises -que vendues dans les pots, sveltes et rebondis, -de Jean le potier.</p> - -<p>Et plus que jamais les belles filles visitèrent -l’enclos de Jean. Elles apportaient maintenant -des paniers de roseaux tressés, des « canestelles » -où s’empilaient les pots vides, rouges et -frais. Mais Jean savait maintenant regarder les -filles sans les désirer. Son cœur était, pour toujours, -sur la mer lointaine.</p> - -<p>Cependant, à mesure que se creusait et s’élargissait, -dans son enclos, la fosse où il prenait -son argile, il vit que ses pots à enfermer des -fraises se coloraient diversement, teintés parfois -de rose, parfois de bleu ou de violet, parfois de -noir ou de vert. Et ces nuances de la terre lui -rappelaient les plus belles choses qui eussent -réjoui ses yeux, plantes, fleurs, mer et ciel. Il se -mit alors à choisir, pour faire ses vases, les -nuances de la terre, qu’il mariait délicatement. -Et ces couleurs, produites par des siècles d’ombres -et de jours alternés, lui obéissaient, modifiées -à son gré en une seconde.</p> - -<p>Sur la roue, qui tournait comme un soleil, à -l’ordre de son pied agile, c’est par centaines -qu’il modelait chaque jour ses pots à fraises. La -masse d’argile informe, tournoyante au centre -du disque, sous le toucher du doigt, s’élevait -brusquement comme une corolle de lis, s’allongeait, -s’écrasait au gré du potier, s’enflait ou se -rétrécissait, vivante. Le potier créateur animait -la terre.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Et comme il songeait toujours aux choses qu’il -avait le plus admirées, sa pensée, son souvenir, -son impondérable volonté descendaient de son -front dans ses doigts par où, sans qu’il sût comment, -il communiquait à l’argile le principe de -la vie mystérieuse, que le plus savant ne définit -pas. Et les humbles ouvrages de Jean le potier -avaient des grâces surprenantes. Dans telle -courbe, dans tel coloris, il mettait un souvenir -de jeune sein palpitant ou de fleur épanouie, ou -même de couleur du temps, et de peine ou de -joie.</p> - -<p>Aux heures de repos, il marchait, les yeux -fixés à terre, étudiant les variations de ton du -terrain sur les falaises, dans les plaines, au flanc -des collines.</p> - -<p>Et le désir lui vint de modeler un vase unique, -un vase merveilleux, et par lequel vivrait, pour -l’éternité, quelque chose de toutes les beautés -fragiles que ses yeux avaient vues, quelque -chose même de toutes les joies brèves que son -cœur avait éprouvées, et même un peu de sa -douleur divine d’espérance, de regret et d’amour.</p> - -<p>C’était alors un homme dans toute la force de -l’âge. Et, cependant, pour mieux méditer sur son -désir, il renonça au travail bien rémunéré, qui -lui avait permis, il est vrai, de mettre de côté -un petit trésor. Sa roue ne tournait plus, comme -autrefois, du matin au soir. Il laissa d’autres -potiers fabriquer des pots à fraises par milliers. -Les marchands désapprirent le chemin de l’enclos -de Jean. Les jeunes filles y vinrent toujours, -par bonheur, à cause de l’eau fraîche, -des roses et des fraises, mais les fraisiers, mal -cultivés, périrent ; les rosiers se firent sauvages -et s’en allèrent, par-dessus les murs de -l’enclos, offrir au passant du chemin leurs roses -poudreuses. Seule, l’eau du puits demeura -fraîche et abondante, et cela suffit à attirer -autour de Jean l’éternelle jeunesse, l’éternelle -gaieté.</p> - -<p>Seulement la jeunesse, pour Jean, devint -moqueuse ; moqueuse pour lui devint la gaieté.</p> - -<p>— Eh ! maître Jean ! ton four ne va plus ? Ta -roue, maître Jean, ne tourne plus guère ? Quand -le verra-t-on, ton pot merveilleux qui sera beau -comme tout ce qui est beau, épanoui comme la -rose, grenu comme la fraise, et parlant, s’il faut -t’en croire, comme les lèvres ?</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis -sur son banc de pierre, à côté de son puits, à -côté de son four de potier, sous l’ombre en dentelle -de son olivier, devant son enclos vide dont -tout le terrain est de bonne argile, mais ne produit -plus ni fraises ni roses.</p> - -<p>Jean disait autrefois : « Il y a trois choses : -les roses, les fraises, les lèvres. » Toutes les -trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles -et même celles des enfants sont pour lui devenues -moqueuses :</p> - -<p>— Eh ! père Jean ! tu vis donc comme les -cigales ? jamais on ne te voit manger, père -Jean ?… Le père Jean vit d’eau fraîche !… Qui -devient vieux devient enfant ! Qu’y mettras-tu, -dans ton beau vase, si jamais tu le fabriques, -vieux fou ? il ne gardera pas même une goutte -de l’eau de ton puits ! Va-t’en peindre des cages, -vieille bête, et fabriquer des gargoulettes ! Les -gargoulettes retiennent l’eau comme une cage -retient le vent !</p> - -<p>Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces -railleries, il répond par un bon sourire… Il respecte -les bêtes et partage avec des pauvres son -pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère, -mais il n’en souffre nullement. Il est tout amaigri, -mais sa chair n’en est que plus saine. Sous -l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif -au monde, avec des clartés de source où se mire -le jour.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui -tourne au choc rythmé de son pied, se met à -modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu -en rêve. La roue horizontale tourne comme un -soleil, au battement rythmé de son pied. La -roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse, -se renfle, s’écrase en masse informe, pour -renaître de lui-même sous la main de Jean. -Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur -soudaine d’une invisible tige. Il s’épanouit -triomphal. Et le vieillard, dans ses mains tremblantes, -l’emporte vers le four bien préparé où -le Feu doit, à la beauté de la Forme, ajouter la -beauté, fuyante et décisive, de la Couleur.</p> - -<p>Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé, -a entretenu et mesuré la flamme, ouvrière des -tons nuancés.</p> - -<p>A l’aube, l’œuvre doit être achevé.</p> - -<p>Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos -désolé, élève, vers la lumière du jour naissant, -la Forme légère, née de lui, en laquelle il veut -retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans -la forme et la couleur du petit vase fragile, il a -voulu fixer, pour toujours, la couleur et la forme -éphémères des plus belles choses… O Dieu du -jour ! le miracle est accompli ! Le soleil éclaire -des courbes rebondies et sveltes, des colorations -infiniment nuancées et fondues avec unité, qui -font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin -des yeux, les joies et les douleurs savoureuses -que donnent aux jeunes hommes les -jeunes filles pareilles à des roses mousseuses, les -lèvres semblables à des fraises, les bras arrondis -en anses des porteuses d’amphore, les seins -palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore, -et les mers violettes et tristes au soleil -couchant… O miracle de l’art où la vie se résume, -pour éterniser la joie !</p> - -<p>L’humble artiste élève, vers la lumière du -jour naissant, son chef-d’œuvre fragile, fleur de -son âme naïve.</p> - -<p>Il l’élève dans ses mains tremblantes comme -pour l’offrir aux dieux inconnus qui firent la -beauté première. Mais voilà que ses mains, trop -tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup, -comme son corps vacillant laisse échapper son -âme, et le rêve du potier, tombé avec lui à terre, -se brise et s’éparpille en miettes.</p> - -<p>Où est-elle, maintenant, la forme du vase, -telle que l’a éclairée un instant l’aurore nouvelle, -telle que seuls l’ont vue et le soleil et -l’humble artiste ?</p> - -<hr /> - - -<p>Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse -et pure du divin Rêve un instant réalisé.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="r small"><div>Pages.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Vierge pâle</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Pietà</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c2">33</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Mensonge de chien</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c3">43</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Coup de fusil d’un Corse</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c4">55</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Esprits frappeurs</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c5">69</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Horrible nuit</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c6">81</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Noël de grand-père</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c7">97</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Noël du Petit Zan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c8">113</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Roman comique en miniature</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c9">135</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Tiste le tambour-major</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c10">147</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Régiment qui passe</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c11">161</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Chef-d’œuvre</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c12">167</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Toute une vie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c13">185</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Immortelle</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c14">203</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Étrennes du père Zidore</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c15">227</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Lettre</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c16">241</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Retour des cloches</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c17">251</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Quinze août et quatorze Juillet</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c18">267</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Deux Étameurs</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c19">277</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Vase d’argile</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c20">291</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.</p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'ÉTÉ À L'OMBRE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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