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-The Project Gutenberg eBook of Fantasques, by Auguste Gilbert de
-Voisins
-
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-using this eBook.
-
-Title: Fantasques
- Petits poèmes de propos divers
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: December 22, 2022 [eBook #69605]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTASQUES ***
-
-
-
-
-
-
- GILBERT DE VOISINS
-
- FANTASQUES
-
- PETITS POÈMES DE PROPOS DIVERS
-
-
- PARIS
- ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie
- 21, Rue Hautefeuille, 21
-
- MCMXX
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- La petite angoisse, roman.
- Pour l’amour du laurier, roman.
- Le démon secret, roman.
- Sentiments, critique.
- Les moments perdus de John Shag.
- Le bar de la fourche, roman.
- L’enfant qui prit peur, roman.
- Ecrit en chine.
- Le mirage, roman.
- L’esprit impur, roman.
-
-à paraître
-
- Le jour naissant.
- La conscience dans le mal.
-
-
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays
-
-
-
-
-I
-
-DÉDICACE
-
- Pour Henri de Régnier.--Maître, accepterez-vous
- L’hommage de ces jeux fantasques de ma muse?
- S’il s’en trouve un ou deux (ou trois) qui vous amusent,
- Savoir que vous avez souri me sera doux.
-
-
-II
-
-PROMENADE
-
- Monté sur son cheval jaune, taché de cendre,
- Le poète Bashô, l’œil souriant, s’en va
- Composer un poème ironique mais tendre
- Auprès des bords inspirateurs du lac Biva.
-
-
-III
-
-DÉFINITION
-
- Une épigramme est un fétu, lourd de rosée,
- Sur lequel une libellule s’est posée.
-
-
-IV
-
-COURTOISIE
-
- Il est des crapauds vils et des crapauds de race.
- Si tu vois, au milieu de ta route, un crapaud
- Qui refuse de fuir ou de céder la place,
- Fais halte et n’omets point d’enlever ton chapeau.
-
-
-V
-
-AQUARIUM
-
- Vision sous-marine:
- Contre le sable d’or,
- Parmi les entrelacs des algues purpurines,
- Une élégante anguille se détord,
- Tandis qu’un coquillage aux tons mauves s’enroule
- Suivant le mouvement supérieur des houles.
-
-
-VI
-
-SUR LES PROPOS VARIÉS DE CES VERS
-
- Odelette fantasque...
- Je voudrais dire, ici,
- L’ombre et le masque,
- La brise de passage,
- L’oiseau qui m’a séduit,
- Certain mirage,
- La renaissance d’une fleur
- Au sein du souvenir, un mot plein d’impudeur,
- Et quelques rêves très chers, très graves,
- Mais ne pas insister du tout,
- Musarder plaisamment, sans entraves,
- Enfin, parler de vous
- Et de moi,
- Tout bas, en confidence, à mi-voix,
- Sans que l’on s’en doute,
- Et cueillir, sur le bord de ma route,
- Un cri de douleur, un rire,
- La branche qu’un souffle agite,
- Le long frémissement d’une lyre,
- Et briser ma flûte ensuite.
-
-
-VII
-
-INATTENTION
-
- Un saule, au bord de l’eau, lui tend ses souples bras,
- Un rossignol l’implore.--Elle n’écoute pas.
-
-
-VIII
-
-RÉSERVE
-
- Les étoiles qui, sur ces fleurs, mènent leurs danses
- Prennent le nom de lucioles, (par décence).
-
-
-IX
-
-AVERTISSEMENT
-
- Surtout, ne lisez pas mon livre d’une haleine.
- Je vous offre ce bol de riz comme un en-cas
- Dont les grains détachés ne font point un repas.
- Picorez au hasard, sans y prendre de peine,
- Et si quelque piment colle à vos bâtonnets,
- Ne m’en veuillez pas trop, (même congestionné),
- Souriez et passez, pensez à d’autres choses,
- Occupez-vous d’algèbre ou lisez de la prose.
-
-
-X
-
-POSTICHES
-
- Bien qu’une toison teinte en blond me rajeunisse
- Et que mon ratelier puisse être vu de près,
- Cela me donne moralement la jaunisse
- Que vous ayez toutes vos dents et l’œil si frais.
-
-
-XI
-
-NONCHALANCE
-
- «Voyons, Pierrot! piler du noir, ronger des os,
- Ce sont autant de gestes vains! En réponse aux
- Refus de folle, il n’est que de forcer la porte!»
- Mais Pierrot s’étirait comme une herbe des eaux.
-
-
-XII
-
-RÈGLE DE VIE
-
- Si vous voulez goûter la paix et le dédain
- Du monde, mêlez-vous d’abord à la bagarre.
- Avant de cultiver sans bruit votre jardin,
- Il vous faudra passer par les verges bulgares.
-
-
-XIII
-
-A QUELQUES AMIS, CHOISIS
-
- L’heure est dure, je souffre d’elle;
- Que faire pour m’en consoler?
- J’écris quelques lignes nouvelles
- Et crois avoir volé
- Par ce moyen à la mélancolie
- Le droit qu’elle avait de m’étreindre...
- --Hypocrite! n’est-ce pas feindre
- En chantant d’oublier le mal dont tu souffris?
- --Oui, mais un long moment de douce paix s’ensuit.
- Par divertissement, j’épouse des querelles
- Etrangères, je songe à celles
- Qu’aux jours passés je défendis;
- Je me retrouve avec des camarades
- Bien vivants en mon souvenir,
- D’un geste spirituel, je m’évade
- Loin du monde sans cœur qui veut me retenir;
- Ainsi, je reprends du courage
- Et je me ressaisis;
- Voilà pourquoi je parle dans ces pages
- De quelques amis, choisis.
-
-
-XIV
-
-DÉCISION FERME
-
- Et maintenant, je pars! adieu!
- J’aime mieux vivre
- Près d’une lampe, avec un livre,
- Que d’agoniser sous vos yeux.
- Sans déranger ami ni prêtre,
- (Et sans mourir), demain matin, j’aurai l’honneur
- De ne plus être
- Votre très humble serviteur.
-
-
-XV
-
-CERTITUDE
-
- Charme divers des jours, nuages qui sont bus
- Par le soleil, midis d’une splendeur étrange,
- Crépuscules vêtus de brume, horizons nus,
- Ciels radieux... mais mon amour jamais ne change.
- Orages menaçants qu’un coup de vent détruit,
- Matins de jade, soirs d’opale, d’où la pluie
- Chassera les derniers rayons, sereines nuits...
- Mais pourquoi voulez-vous que mon amour varie?
-
-
-XVI
-
-VERLAINE
-
- Un clair de lune pur et des masques; plaisirs
- Orientés et parfumés à toute brise;
- Quelques beaux chants de rossignol et, pour finir,
- Une rose, fleurie à l’ombre de l’Eglise.
-
-
-XVII
-
-COMPLIMENTS
-
- Vous êtes l’oiseau bleu, le duvet et la bulle;
- Vous êtes ce duvet qui vole sur le vent,
- Et cet oiseau d’azur, mouvant et décevant,
- Et cette bulle d’air qui s’ouvre vide et nulle.
-
-
-XVIII
-
-RÉPONSE
-
- Ta doctrine est menteuse. Ecoute donc le cri
- De la divinité, la plainte humaine et celle
- De la bête traquée en son modeste abri!...
- --J’entends gémir un pou qui meurt sous ton aisselle.
-
-
-XIX
-
-HEURE PASSÉE
-
- Retournons en arrière...
- L’enfant court comme un fou dans le grand jardin vert
- Encore tout mouillé de l’averse d’hier;
- L’enfant court, son âme est ravie.
- --C’est donc toi que je regarde, ce soir,
- Toi seul qui m’apparais avec tes grands yeux noirs
- Avides de jouir,
- Déjà tout éblouis par les feux de la vie,
- Toi dont le souvenir
- Me fait envie?
- --Petit garçon, tu connaissais l’ennui
- De la chambre fermée
- Ou des livres; qu’est-il près de celui
- Des trop longues années!
- En souriant, je vois
- Ces travaux qui te semblaient d’un tel poids,
- Tes chagrins, tes rêves, tes joies...
- Ainsi je comprendrai peut-être, toi que j’aime,
- Comment je suis devenu moi-même
- Quand, jadis, j’ai été toi.
-
-
-XX
-
-VISIONS D’HIVER
-
- Faisant craquer la neige dure du chemin,
- Deux enfants, la main dans la main,
- Tout grelottants, puis une mendiante
- Maigre, couverte de sa mante
- En lambeaux...
- Dans l’air pâle, un corbeau.
-
-
-XXI
-
-SENTEUR DÉPRÉCIÉE
-
- Lorsqu’on a respiré l’hyacinthe et la rose,
- Le parfum d’une courtisane est peu de chose.
-
-
-XXII
-
-BAL CHAMPÊTRE
-
- Sous les tilleuls, j’entends bruire des guitares.
- Hâtons-nous d’accourir... Et voici que le son
- D’une flûte a passé. La fête se prépare;
- L’herbe est tendre, la lune est bien ronde,--dansons.
-
-
-XXIII
-
-SOIR
-
- Le crépuscule est achevé; je marche sous
- L’ombrage poussiéreux des bosquets de bambous,
- En écoutant, seuls bruits de la nuit indécise,
- Les soupirs d’une brise, le cri des hiboux
- Et les aveux dits à mi-voix de Cydalise.
-
-
-XXIV
-
-A UNE DANSEUSE
-
- Quelle image choisir quand vous entrez en scène?
- Etes-vous tourbillon, serpent, sylphe ou sirène?
-
-
-XXV
-
-HOMMAGE
-
- Je te vénère, toi, qui, la nuit, vas semer
- Des rêves dans l’esprit d’un maigre chat pâmé,
- Toi qui jettes des diamants dans les gouttières
- Et le mensonge au fond de certains yeux aimés,
- Divine entremetteuse! ô lune empérière!
-
-
-XXVI
-
-DÉSIR SAUGRENU
-
- Quand tu me dis que tu veux être singe,
- Dans la grande forêt,
- Pour danser sous la lune au fade teint de linge,
- Pour t’ébattre tout près
- Du ciel sombre,
- Pour compter les étoiles en nombre
- Excessif,
- (Sans pour cela prendre l’air pensif,
- Scientifique et morose),
- Pour manger librement mille choses
- Exquises: des fruits verts, des fruits pourris, des roses
- Et de petits oiseaux savoureux,
- Pour goûter le plaisir d’être deux,
- Avec ta chère guenon qui se balance
- (Quelle imprudence!)
- A bout de bras,
- Sur les rameaux qui plient...
- Ami, quand tu me dis cela, serait-ce pas
- Que tu veux fuir jusqu’au trépas
- Cette autre guenon qu’est la vie?
-
-
-XXVII
-
-BRUITS DU SOIR
-
- Ce sont d’abord des commérages
- De paysannes; les manants
- Répètent ce qu’en leur village
- Les femmes content; maintenant,
- Quelques enfants se cherchent noise,
- J’entends des cris et des jurons;
- Plus tard, en des luttes courtoises,
- Les grenouilles disputeront,
- Mais, quand la nuit sera bien close,
- Silence... et le parfum des roses.
-
-
-XXVIII
-
-PREMIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Ci-gît le redouté capitan Spezzafer
- Qui savait, d’un seul geste, embrocher de son fer
- Les aunes de boudin et la coquecigrue.
- Quand il marchait, son pas tenait toute la rue,
- Sa plume de bonnet piquait les astres d’or...
- Or il vient de mourir... il est tout à fait mort.
-
-
-XXIX
-
-SERMENTS DOUTEUX
-
- Charmante enfant, vous m’assurez
- Que vous êtes encore intacte
- D’un air beaucoup trop déluré
- Pour que je signe le grand pacte.
-
-
-XXX
-
-IMITATION
-
- Le perroquet redit les phrases
- En durcissant un peu leur son;
- Avec une pointe d’emphase,
- Vous parlez de même façon.
-
-
-XXXI
-
-CHANSON GUERRIÈRE
-
- Pour se préparer à la lutte
- Contre le méchant épervier,
- L’oiseau de mes songes turlute
- Sous le ciel morne de janvier.
-
-
-XXXII
-
-POUR LES MORTS
-
- On ne saurait donner de trop belles louanges
- A ceux que l’on aime et qui vivent,
- Mais, quand ils ont changé de rive,
- Le mensonge pieux, par une ruse étrange,
- Fait qu’on ne les reconnaît plus.
- --Si vous l’avez beaucoup aimé, très bien connu,
- Beaucoup pleuré, ne modelez pas dans la cire
- Ce cher visage disparu;
- Quand vous voudrez le voir sourire,
- Conservez-le tel qu’il fut.
- --Les morts vont vite, a-t-on dit...
- Ceux-là seuls que l’on a détruits
- En faisant d’eux
- Des dieux.
- Les autres restent des amis,
- Non point morts, à peine assoupis.
- Regardez-les dormir,
- Dessinez de leurs traits des images précises,
- Car seul un souvenir
- Juste les éternise.
-
-
-XXXIII
-
-OPINIONS JUSTIFIÉES
-
- La carpe estimera les parfums de l’été,
- Le sourd discutera de gammes et d’arpèges,
- Le nègre donnera son avis sur la neige...
- Vous, ma chère, vous parlerez de pureté.
-
-
-XXXIV
-
-SCRUPULE
-
- Dès maintenant, je me demande, avec dépit,
- Si ce livre valait la peine d’être écrit...
-
-
-XXXV
-
-SUJETS DIVERS
-
- Notons encor deux vers dans le goût japonais,
- Pour fixer le reflet d’un rayon qui renaît,
- Deux autres, de courbe évasive, pour décrire
- La spirale volubile de votre rire,
- Celui-ci qui suivra les cyprins du bassin,
- Ce dernier pour humer les roses de vos seins.
-
-
-XXXVI
-
-DOUBLE AMOUR
-
- Laure me donne du plaisir
- Par ses jeux délicats, par ses chaudes étreintes,
- Mais Paulette, poudrée et peinte,
- Sans avoir l’air de rien, sait me faire souffrir.
- Paulette a tout mon cœur et toutes ses blessures
- Et toute sa rancœur, mais Laure tient encor
- Mon pauvre corps
- D’une main sûre.
-
-
-XXXVII
-
-REFLET DANGEREUX
-
- Le colimaçon noir humecte
- D’un sillon de bave suspecte
- Ce laurier vert. Piège d’insecte...
- Splendeur abjecte...
- Fourmi! pour querir ton repas,
- Sois prudente, ne te hasarde
- Pas
- Sur ce sentier brillant; prends garde.
-
-
-XXXVIII
-
-SOURIRE
-
- Votre sourire est bien à vous,
- Je ne l’ai jamais vu chez personne;
- Un peu railleur, triste, très doux,
- Un peu mystérieux, il donne
- Des rêves sans prix; il paraît
- Quelquefois trop subtil...
- Se moque-t-il?
- Serait-il prêt
- A me tromper, ce clair sourire?
- En sa belle courbe indécise
- Devrait-on lire
- Une feintise?
- --Non point, car il m’apporte, à moi,
- Chaque matin, comme un présent nouveau,
- La paix, la joie
- Et le repos.
- Entendez bien: la longue paix sans nul ennui,
- La sourde joie avec ses discrétions rares,
- Enfin le grand repos de l’amour, qui prépare
- Au repos sombre de la nuit.
-
-
-XXXIX
-
-PRÉCISIONS
-
- Tout ce qui se divise et qui devient poussière
- En se subtilisant nous apparaît confus;
- Votre pensée offerte en paroles sincères
- Ne se détaille pas ou perd de sa vertu.
-
-
-XL
-
-QUELQUES FLEURS
-
-1
-
- Chevelu, sans parfum, tout droit, toujours le même,
- Il lui suffit qu’on dise: «Ah! le beau _chrysanthème_!»
-
-2
-
- Le _muguet_ est modeste, hélas! avec excès.
- On fait grand cas de la modestie.--Il le sait.
-
-3
-
- Un _lys_, dans mon jardin brûlant, souffre et s’ennuie.
- Je voudrais qu’il tombât, ce soir, un peu de pluie.
-
-4
-
- L’_hortensia_ devient rose ou bleu. Quand il change,
- C’est moins selon ses goûts que suivant ce qu’il mange.
-
-5
-
- J’aime les rêves que m’inspire l’_orchidée_,
- Mais la tenir pour une fleur... ah! quelle idée!
-
-6
-
- L’_iris_ à trop servi de décor. Je le vois,
- Peint sur un mur, plus à son aise qu’en un bois.
-
-7
-
- De quel bizarre amour et pour quelle raison
- Prisez-vous un _œillet_ fleuri hors de saison?
-
-8
-
- Cueillie à l’aube d’un beau jour, la _marguerite_,
- Bien qu’elle soit un peu vulgaire, a son mérite.
-
-9
-
- J’accorde que la reine des fleurs est la _rose_.
- Mais qu’en dire, après tant de vers et tant de prose?
-
-
-XLI
-
-HIÉROGLYPHES
-
- Regardez à vos pieds, devinez le problème:
- Sur la neige, cette écriture en fins réseaux,
- Ce lacis délicat fait d’arabesques blêmes,
- Qui donc le dessina si bien?--Pattes d’oiseaux?
-
-
-XLII
-
-AME CAPTIVE
-
- Elle voudrait courir
- Par le monde,
- Elle voudrait courir en vagabonde,
- Au gré de son désir,
- Elle voudrait errer sous les palmes d’une île
- Des tropiques,
- Entendre, au loin, de fiévreuses musiques,
- Se promener à cheval dans des villes
- Rouges et galoper sur une grève
- Neuve, devant la mer que nul souffle ne ride,
- Sans autre guide
- Que le torrent clair de ses rêves.
- --Or elle court,
- Il est vrai,
- Dans le sens qui lui plaît,
- Mais toujours
- En rond, sur la même aire nue,
- Elle bondit, en achevant son tour,
- Comme fait une chèvre au piquet retenue,
- Et chacun de ses bonds est trop court.
-
-
-XLIII
-
-ÉPÎTRE AFFECTUEUSE
-
- C’est à Montbéliard que j’adresse ma lettre.
- J’ai, là-bas, une amie exquise qui paraît
- Soucieuse de moi.--Je n’ose me permettre
- De vous dire son nom: cela lui déplairait.
-
-
-XLIV
-
-CHEMIN PERDU
-
- Temps couvert et bouché, sentier gluant, la route
- S’enfonce mollement en un brouillard obscur.
- On atteindra l’étape avant ce soir, sans doute,
- Mais pressons-nous: le ciel est noir, le ciel est mûr.
-
-
-XLV
-
-TÉLÉGRAMME RECOMMANDÉ
-
- «Grand’tante décédée au milieu de la nuit.
- Testament excellent. Trente mille. Cousine
- Hortense furieuse. Avertis Célestine
- Nous faire un cassoulet pour lundi. Lettre suit.»
-
-
-XLVI
-
-VISAGE
-
- Tête sombre aux cheveux courbés en ondes lentes,
- Regard vivant et grave où je lis mon destin,
- Bouche malicieuse et pourtant consolante,
- Cher visage en exil, beau visage lointain!
-
-
-XLVII
-
-RETRAITE VOLONTAIRE
-
- Consignez-moi près d’un marais brûlant de fièvre,
- Sur une île déserte, un volcan du Pérou,
- A l’un ou l’autre bout du monde, n’importe où,
- Mais pas en ce chef-lieu de canton de la Nièvre!
-
-
-XLVIII
-
-DEUXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Ci-gît et se recueille Isabelle aux doux yeux.
- Ayant vécu d’amour, elle poussa la porte
- De l’enfer et croyait s’ouvrir ainsi les cieux.
- Elle est morte, très morte, hélas! tout à fait morte.
-
-
-XLIX
-
-CHANT TRISTE
-
- Un coulomb pleure sous les feuilles...
- Pas un cœur généreux qui m’accueille
- Et qui m’empêche de souffrir,
- Ou me montre, dans l’avenir,
- Un coin d’horizon bleu!
- Pas un cœur tendre qui me dise:
- «Peut-être t’aimerai-je un peu!»
- ... Si je voyais, sur la mer grise,
- Une île verte,
- Tout aussitôt, mon âme ouverte
- Fleurirait,
- Un parfum frais
- En monterait dans l’air de l’aube!
- Alors, la bête à son réveil, l’oiseau qui rôde
- Et les abeilles en maraude,
- Viendraient me dédier leurs grâces et leurs laudes,
- En les murmurant tour à tour...
- Mais pas un cœur ne veut m’aimer! pas un cœur n’ose
- Pleurer près de moi, même en fraude!
- ... Et le coulomb pleure toujours.
-
-
-L
-
-LOTERIE
-
- Mon ami se marie.--Avant qu’on ne la mange,
- Sait-on quelle saveur nous réserve une orange?
-
-
-LI
-
-NOCTURNE
-
- L’ombre s’étend
- Très tendrement
- Sur mon étang,
- Comme pour en caresser l’onde.
- --Par les rameaux, la lune ronde
- Risque un regard, de temps en temps.
-
-
-LII
-
-LETTRE A UN JEUNE AUTEUR
-
- Par son marivaudage et sa gaîté subtile,
- Votre livre me plaît, bien qu’il paraisse long.
- Il est discret, badin, j’en goûte fort le style,
- Mais vos phrases n’ont-elles pas un cul de plomb?
-
-
-LIII
-
-CONTEMPLATION
-
- Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,
- Penché sur ta béquille et le visage au ciel,
- Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,
- Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.
-
-
-LIV
-
-PUDEUR CROISSANTE
-
- Ses yeux baissés semblaient me désigner sa bouche.
- Les voici clos. Que veut-elle? Mais... qu’on la couche!
-
-
-LV
-
-TROISIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Le Docteur Bolonais qui dort tout de son long,
- Ici même, a tué Léandre, Pantalon,
- Isabelle, Valère et, pour finir, sa femme,
- Farinette aux yeux clairs.--Ce médecin des corps,
- En un nouveau séjour, va-t-il soigner des âmes,
- Maintenant qu’il est mort?
-
-
-LVI
-
-SOUVENIRS D’UN PAYSAGE LOINTAIN
-
- Me retrouver loin des rues,
- Loin du tumulte toujours accru
- Que font les hommes d’ici-bas,
- En ce pays,
- Par leurs combats!
- Me retrouver dans la plaine où le riz
- Foisonne,
- Contre la glaise humide et rouge,
- Où, dans l’herbe, le serpent bouge,
- Où les fleurs s’étonnent
- D’être si belles et si brèves,
- Où la terre est pleine de sève,
- Où les oiseaux ont tant d’éclat!...
- Banyans noueux chargés de pierres
- Que leurs racines enserrent
- De cent bras!
- Bosquets de bambous bleus qui redisent,
- D’une voix fine et jamais importune,
- De très vieux secrets à la brise,
- Sous l’œil si jaune de la lune!
-
-
-LVII
-
-BALLET CHINOIS
-
- Au lieu de composer des sentences morales
- Ou de subtiliser sur la vertu des lois,
- Je frappe d’un maillet la pierre musicale
- Et les cent animaux dansent autour de moi.
-
-
-LVIII
-
-IMPROMPTU
-
- Un palmier souple, une cascade,
- Un érable où l’hamadryade
- Survit encor,
- La plainte en pleurs d’une colombe,
- Le bruit d’une feuille qui tombe
- En robe d’or,
- Des abeilles gagnant leur ruche,
- Pour camarade, dame Pluche
- Au verbe haut,
- Pour ami, celui qui sait dire
- Ses chagrins avec un sourire:
- Fantasio;
- Dans le ciel, un blanc vol de nues,
- Quelques vérités toutes nues
- Et l’air du temps...
- En faut-il plus pour que l’on plonge
- Dans la vie ainsi qu’en un songe?...
- (Heureux, j’entends.)
-
-
-LIX
-
-REGARD INDISCRET
-
- Par sa gueule, on peut voir, quand la grenouille bâille,
- (Comme peut-être, chez la femme, par les yeux),
- Le cœur et ses pensers, le ventre et ses entrailles,
- Mais on les voit, chez la grenouille, beaucoup mieux.
-
-
-LX
-
-TRAVAUX DOMESTIQUES
-
- Je dédaigne ce que l’on mange:
- Pendant que mon épouse range
- Les confitures et les poires
- Dans les recoins secrets de l’odorante armoire,
- Je fais des mots carrés et des mots en losange.
-
-
-LXI
-
-ÉPIPHANIE
-
- Melchior, Balthasar et le nègre Gaspard
- S’étaient rencontrés, par hasard,
- Marchant d’une façon majestueuse et grave,
- Devant l’étable, au carrefour de trois chemins,
- Avec leur escorte d’esclaves.
- Melchior serrait dans ses mains
- Un lourd présent de myrrhe,
- Balthasar portait une lyre,
- Gaspard, enfin, traînait un grand cheval de bois.
- Après s’être, sur leurs tributs,
- Complimentés avec force saluts,
- Ils entrèrent tous trois.
- --Là se trouvaient Jésus, la Vierge,
- Joseph, l’âne et le bœuf, éclairés par des cierges
- Dont les flammes semblaient d’or.
- L’Enfant respira la senteur exquise
- Qu’apportait Melchior,
- Fit murmurer sur la lyre une brise,
- Puis, regardant Gaspard, pour lui dire merci
- Baisa le grand cheval et le grand nègre aussi.
-
-
-LXII
-
-ATTENTION DÉLICATE
-
- Je vais me fournir d’eau chez mon voisin depuis
- Qu’un liseron retient la corde de mon puits.
-
-
-LXIII
-
-TOURISME
-
- Un petit ânon bistre et blanc s’impatiente
- Sur la plage de sable où tu fais la pédante.
- L’âne est délicieux, ton discours saugrenu;
- Le fleuve roule devant nous ses ondes lentes
- Où quelques négrillons s’ébattent, un peu nus,
- D’une façon qui te paraît inconvenante.
-
-
-LXIV
-
-ABSENCE
-
- Il ne connaîtra plus les brises qu’il aima,
- Le crépuscule obscur, l’aube argentée ou blême,
- L’air odorant des pins, l’air de Matsushima...
- Jamais il n’entendra l’écho de ses poèmes.
-
-
-LXV
-
-A MES MOINEAUX
-
- Moineaux qui picorez le raisin de ma treille,
- Tout en vous nourrissant selon votre appétit,
- Evitez avec soin de manger les abeilles.
- Il faut que les petits songent aux plus petits.
-
-
-LXVI
-
-SPÉCIALITÉS
-
- L’ornithorynque (dit paradoxal), le renne
- Caribou, la vigogne et le grand tamanoir
- Sont les seuls animaux que je voudrais avoir
- Dans mon petit jardin de Clichy-la-Garenne.
-
-
-LXVII
-
-SUPPLICE CHINOIS
-
- Sans même discuter, je cède à tes prières...
- Tombant avec un bruit maigre, insistant et fin,
- La moindre goutte d’eau sait creuser une pierre.
- Pour me convaincre, toi, tu bavardes sans fin.
-
-
-LXVIII
-
-VACANCES
-
- Et la mare aux mille miroitements,
- Aux molles moires;
- Et la terrasse où nous échangions nos serments,
- Dix ans après, par un beau soir,
- Mais qui servait alors de champ de courses;
- Et les vieux pins où nous grimpions comme des ours,
- Les bosquets où le peau-rouge campe,
- L’escalier dont nous descendions la rampe
- A califourchon, malgré la défense
- De nos parents... Ah! quand j’y pense!...
- Enfin nos jeux,
- Et mes grands cris, et vos manières,
- Et la façon dont vous disiez: «Je veux!»
- Souvent, vous me tiriez les cheveux,
- (Vous étiez très autoritaire),
- Et parfois vous me battiez presque.
- Moi, je vous laissais faire
- Par sentiment chevaleresque,
- Mais vous en abusiez: vous vous saviez aimée!
- --Reflets bariolés, échos brouillés, fumées...
-
-
-LXIX
-
-PANNEAU BRODÉ
-
- Cabré, le daim soyeux veut happer une mouche;
- Sa biche, tendrement, le suit d’un œil qui louche.
-
-
-LXX
-
-HARMONIE
-
- --C’est une nuit très pâle, une nuit de féerie,
- Faite pour le baiser ou pour un tendre aveu.
- La plaine, en ses lointains, s’estompe peu à peu,
- L’heure que nous vivons est une rêverie.
- --La lune, sur les bois, pose sa broderie
- De fils d’argent et l’herbe exhale un brouillard bleu...
- Ce voile fait d’azur terni, traversons-le:
- Un songe est là qui veille au bord de la prairie.
- --Pénétrons la futaie en suivant le chemin
- Fréquenté par le faune et, la main dans la main,
- Contemplons le sommeil des nymphes décoiffées,
- --Puis nous reviendrons sur l’herbe du pré natal
- Interrompre vos jeux si purs, ô blondes fées
- Qui lancez vers la lune un globe de cristal!
-
-
-LXXI
-
-PROPOS MONDAINS
-
- Dans un accès sentimental, le sous-préfet
- Du Loir-et-Cher, parlant à des dames âgées,
- Déplore de façon très fine les effets
- Désolants des amours bien ou mal partagées.
-
-
-LXXII
-
-SECRET
-
- Vous offrez le semblant d’une boîte à surprises:
- J’ai peur des rires fous où votre voix se brise
- Et je ne sais pas plus ce qui mûrit en vous
- Que le Doge ce qui se tramait à Venise.
-
-
-LXXIII
-
-CHAÎNE SANS FIN
-
- Un vieux guerrier poursuit de passion fervente
- Une femme de peu qui voit tout l’avenir
- Dans les yeux d’un jeune homme épris d’une servante
- Friande du guerrier. Et tous, voudraient mourir.
-
-
-LXXIV
-
-ODILON REDON
-
- Onze
- Fleurs de teintes somptueuses, piquées
- Dans un vase à reflets de bronze:
- D’abord une nombreuse orchidée,
- Grappe retombante, marquée
- De petits points d’écaille,
- Puis deux glaïeuls rouges et froids, faits en émail,
- Quatre pavots éblouissants,
- Couleur de sang,
- Couleur d’ambre,
- Et ce cinquième pavot, bien plus sombre,
- Aux pétales poudrés de cendre,
- Discrètement caché dans la pénombre
- Que projette
- Une ample et large feuille verte,
- D’un vert veiné de malachite,
- Enfin, ouvrant leurs tiges maigrelettes
- Comme des branches d’éventail, trois marguerites
- Dont le cœur est d’un jaune pur...
- --Magnifique bouquet pour éclairer ce mur.
-
-
-LXXV
-
-OPINIONS
-
- L’escargot méprise la flèche
- Qui n’emporte pas de fardeau;
- Le peuplier trouve trop sèche
- La hampe du jet d’eau.
-
-
-LXXVI
-
-ACROBATIE
-
- Je te laisse absolument libre
- De t’amuser, fourmi, mais tu
- Risques de perdre l’équilibre
- Sur le fil de ce fin fétu.
-
-
-LXXVII
-
-FAÇONS D’ÊTRE
-
- L’alouette remonte
- En chantant, après être tombée en plein champ.
- La cascade a grand’honte
- De s’étendre dans l’herbe en étouffant son chant.
-
-
-LXXVIII
-
-ARBRE MÉMORABLE
-
- Veillez avec respect sur le poirier sauvage.
- Cet arbre est, entre tous, un noble végétal.
- Le prince de Chao coucha sous ce feuillage
- En revenant, jadis, dans son pays natal.
-
-
-LXXIX
-
-ANALOGIE
-
- Une guêpe jaune et venimeuse bourdonne
- Au sein d’un liseron simple, couleur de ciel.
- Candeur fausse mais séduisante, cœur cruel...
- Esquisse?... Non, c’est un portrait. Je vous le donne.
-
-
-LXXX
-
-NOSTALGIE
-
- J’offrirais sans délai mes dix derniers sequins
- Et quatre pièces d’or pieusement gardées
- Pour contempler le bois d’un bar américain,
- Ses verres bleus et verts et ses catins fardées.
-
-
-LXXXI
-
-NOTES DE MUSIQUE
-
- Dans le bois clair,
- Un oiseau chante
- Ses petits airs.
- Leur mélodie est tantôt vive, tantôt lente,
- Leurs sujets sont toujours divers.
- Le menton dans la main, silencieux, j’écoute
- La chanson triste qui s’égoutte
- Et cette autre qui semble fuir...
- L’oiseau s’envole, il revient, il se pose
- Pour chanter les vertus exquises d’une rose
- Qui doit bientôt s’ouvrir
- Sous la rosée insidieuse qui l’arrose.
- Il dit les cerisiers en fleurs,
- Les robes de l’aurore,
- Un lac mort aux mobiles couleurs
- Et mille autres choses encore...
- Il chante l’onde, il chante l’air,
- Il chante tous ses petits airs;
- Enfin, d’une discrète voix,
- Il te chante, il te loue, il me parle de toi.
-
-
-LXXXII
-
-MERVEILLES
-
- Est-il rien de si beau que cheval au galop,
- Sinon femme qui danse ou frégate cinglante?
- Est-il rien de plus pur que, se mirant dans l’eau,
- L’oiseau d’or qui me hante et qui, chantant, m’enchante?
-
-
-LXXXIII
-
-CONCERT NOCTURNE
-
- Aux heures où la lune luit
- Sous les rameaux couleur de rouille,
- Prêtez l’oreille au preste bruit
- Que font les plongeons de grenouilles.
-
-
-LXXXIV
-
-BAVARDAGE
-
- Tu redis, tous les jours, d’identiques sottises,
- Tu pleures en songeant au «terrible avenir»,
- Tu parles du printemps, de ses fleurs, de ses brises
- Et de ton âme si délicate... Oh! dormir!
-
-
-LXXXV
-
-IN PACE
-
- On dit que, dans l’obscur, sous les dalles qu’on scelle,
- Cheveux d’amante, ongle d’homme poussent encor:
- Car l’ombre de la femme à l’amour est fidèle
- Et la vengeance épanouit l’âme du mort.
-
-
-LXXXVI
-
-ENTRÉE EN SCÈNE
-
- Je vous imagine sylphide
- D’opéra, dansant les pieds nus,
- Sur un lac peint en bleu, (sans rides,
- Bien entendu.)
-
-
-LXXXVII
-
-DIALOGUE
-
- Le jeune romancier: «Ai-je commis, enfin,
- Mon chef-d’œuvre: un roman simple et puissant, la vie
- D’un égoïste forcené mais d’esprit fin?»
- L’ami parfait: «Est-ce une autobiographie?»
-
-
-LXXXVIII
-
-GESTES D’INSECTES
-
- Ciel de midi,
- Chaleur excessive...
- La fourmi
- S’accroche à demi
- Sur une herbe vive;
- Plus loin, dans le plein jour,
- Un frelon lourd
- Se pelotonne au sein d’une fleur qu’il renifle,
- Mais le parfum le grise,
- Il pâme, il lâche prise,
- Il tombe et la fleur gifle
- Un papillon qui se promenait dans la brise.
- J’aperçois, sur le sable clair
- Du sentier, un scarabée
- Versé, griffant l’air
- De ses six pattes recourbées;
- Je le sauve, il s’en va sans souci,
- Sans me dire merci,
- Sans même saluer cette limace flasque
- Venue à point pour finir mon fantasque.
-
-
-LXXXIX
-
-A PIERROT
-
- Tu nous parleras de la lune, de ses grâces,
- De ses candeurs, de ses vapeurs, de ses pâleurs,
- Et des sillons cendrés que tu pris pour des traces
- De larmes... hélas, oui!... mais de quelles douleurs!
- Tu nous parleras d’elle en sa gloire naissante,
- Couleur d’ambre, de sang, de lavande ou de miel,
- Et d’elle que l’on voit, fugitive passante,
- S’égarer à midi dans les splendeurs du ciel...
- Quand tu nous auras dit ta misère notoire,
- Due au bel astre blanc que tu chérissais trop,
- Ayant touché la fin de cette longue histoire,
- Tu la recommenceras, Pierrot!
-
-
-XC
-
-LOISIRS
-
- Jouer au «trente et un», lire attentivement
- «Rocambole» et «le Secrétaire des Amants»,
- Ce sont là, je le sais, des passe-temps peu nobles,
- Mais ils ne manquent pas d’un certain agrément.
-
-
-XCI
-
-AU COIN DU FEU
-
- Il était, une fois, une princesse, un pâtre,
- Un crapaud qui portait une perle à son front,
- Un vieux magicien d’humeur acariâtre...
- Poursuivez... C’est ainsi que les contes se font.
-
-
-XCII
-
-CONCERT
-
- Un mince rais d’étoile grave
- Des mots mystérieux sur le jade des eaux...
- Ecoutons bien, car les roseaux
- Vont les chanter, ces mots d’amour... Instant suave!
-
-
-XCIII
-
-CITATION
-
- L’œuvre achevée, on peut songer à ce qu’on aime,
- Le vrai délassement de l’homme est à ce prix:
- «Et que le cœur repose où repose l’esprit,»
- Disait Robert Browning dans un de ses poèmes.
-
-
-XCIV
-
-FANTASQUE FALOT
-
- Falot,
- Fantaisiste et fou,
- Mais un peu flou...
- Jeu lointain de grelots...
- Plume sur l’eau...
- Passage
- D’un filament qui se dévide sur l’azur...
- Souvenir du langage
- Obscur
- Que l’on parle à merveille en songe
- Et dont le sens ne se prolonge
- Jamais avec le jour...
- Fantasque sans contours
- Bien définis, fantasque échevelé...
- Verre fêlé
- Qui sonne
- Assez faux, en somme:
- (Ecoutez donc!) Mais se peut-il que l’on en rie,
- De cette bonne
- Ou médiocre plaisanterie?
-
-
-XCV
-
-L’ARRIVÉE DE THISBÉ
-
- Des îles où mûrit la mangue ou le coco,
- Thisbé débarque avec un singe et deux perruches.
- Sa robe est faite d’un très rouge caraco,
- D’un collet zinzolin et de nombreuses ruches.
- Sa jupe à fleurs, où court un quadruple feston,
- A cet air pastoral des jupes de théâtre;
- Elle presse à sa bouche avivée un bâton
- De sucre qu’elle suce avec un air folâtre.
- Un négrillon la suit qui, très gravement, tient
- Une cage en osier où jappe un petit chien.
-
-
-XCVI
-
-PRESSION ATMOSPHÉRIQUE
-
- Le dragon ténébreux qui domine le monde
- Et recouvre le ciel de ses sombres couleurs
- N’est pas très redoutable: il nous menace, il gronde,
- Mais il s’apaisera, bientôt, pour fondre en pleurs.
- Je crois qu’il conviendrait de nous garer ensemble
- Sous ce beau flamboyant dont les corolles tremblent.
-
-
-XCVII
-
-BARQUE D’AUTOMNE
-
- A Versailles, la nuit.--Le bassin de Neptune
- Est à peine ridé par la brise. Du bord
- Se détache une feuille aux tons roux, et la lune
- Jette une ombre à côté de cette voile d’or.
-
-
-XCVIII
-
-ENTRAÎNEMENT
-
- Ce cavalier, dans son sillage,
- Nous laisse, en passant au galop,
- La belle fièvre des voyages
- Par les plaines ou sur les flots.
-
-
-
-XCIX
-
-AIR NOUVEAU
-
- Elle me semble enfin trop lourde, la rançon
- De ce goût que j’avais pour les femmes méchantes!
- Ce n’est donc plus pour vous que je chante et rechante,
- Ni que je chanterai, comme dit la chanson.
-
-
-C
-
-FIN D’UN BEAU JOUR
-
- Ce long jour s’achève en douceur;
- Vers le couchant, quelques vagues rousseurs
- S’obscurcissent...
- Le soir est là,
- Un soir tendre et triste
- Où persistent
- De sourds éclats,
- Sur les dalles de grès
- Mat et lisse.
- --Asseyons-nous, causons, l’heure est bonne;
- Dans la vasque, tout près,
- Le jet d’eau fait un bruit monotone,
- Et se répète, et se lamente
- De son égale voix dormante,
- Comme si l’on pleurait,
- Comme s’il pleuvait...
- Et longtemps ce jet d’eau familier nous arrose
- De ses mille gouttes d’ennui... Puis une pause
- Soudaine. Il se tait:
- Notre jardinier l’a coupé.
-
-
-CI
-
-MUSE CHAMBRÉE
-
- Poète de bureau, vos vers et vos discours
- Sont de seconde main, entendus dans la rue
- Ou lus.--Vous écrivez: «A la pointe du jour...»
- Cette pointe du jour, où donc l’avez-vous vue?
-
-
-CII
-
-ASSURANCE
-
- On m’a dit qu’un vieux loup, même subtil, trébuche
- Parfois et se laisse prendre à l’appât.
- Bien qu’il fût entouré des plus viles embûches,
- Notre Empereur jamais n’a pu faire un faux pas.
-
-
-CIII
-
-COÏNCIDENCE
-
- Courbant ses doigts fluets et fleuris de carmin,
- Pourquoi Lodoïska tient-elle dans sa main
- Ce merle qu’elle veut lier d’un fil de perles,
- Tandis que me revient le nom d’Albert Samain?
-
-
-CIV
-
-RETRAITE
-
- Jardin délicieux; un grand mur le sépare
- Du monde; un cerisier chargé me tend ses fruits;
- Des fleurs ont envahi l’herbe qui me prépare
- Une couche sous la lune pour cette nuit.
-
-
-CV
-
-VAINE TENTATIVE
-
- Tu te lasses, chacun de tes projets échoue:
- Tu cours après le rêve, usant tes forces pour
- Te saisir du refrain martial d’un tambour;
- Or c’est le bras qu’il faut saisir! le bras qui joue!
-
-
-CVI
-
-ÉCONOMIE
-
- Je nourris mes repas quand mes sillons s’allongent;
- Ayant creusé mon puits, je sais ce que je bois;
- Comme je fais mon lit, je peux choisir mes songes;
- Pourquoi donc les puissants penseraient-ils à moi?
-
-
-CVII
-
-LA PART DU RUISSEAU
-
- Que le ruisseau prenne ce qu’il lui plaît
- De prendre... Je m’en moque!
- Qu’il prenne le chiffon d’âme, la loque
- D’un caractère qui fut noble, le portrait
- Parodique
- De la beauté, la mélancolie aux attraits
- Littéraires, les esclaves de la musique
- Ou des grands mots, victimes
- Du vent pernicieux qui souffle sur les cimes.
- Permettez au ruisseau de prendre ce qu’il veut:
- Les serments trop sonores, les vœux
- Trop sublimes;
- Qu’il prenne ceux qu’animent
- La jalousie ou le mépris;
- Qu’il garde, en plus, ce que d’avance il avait pris:
- Ce qui naît de l’ennui
- Après jouir et boire;
- Qu’il prenne le laurier des faciles victoires
- Et, surtout, ce qui semble être d’or,
- Mais qu’il ne tente pas de salir un cœur fort.
-
-
-CVIII
-
-DOUTE
-
- Je sais bien que la terre et le ciel et le temps
- Ne pèseront pas plus qu’un fétu, mais pourtant...
-
-
-CIX
-
-LE RETOUR DE L’HISTOIRE
-
- En soupirant, tu me racontes une histoire
- Abusive et fallacieuse sur ton cœur,
- Sur ton cher petit cœur... Si je pouvais y croire
- Un peu! juste assez pour l’apprendre au vent rôdeur!
- Le vent la transmettrait au nuage qui passe,
- Qui la reflèterait dans l’onde du lac vert,
- Dont les rides la rediraient d’une voix basse
- Aux pétales naïfs des nymphéas ouverts.
- Ces fleurs délègueraient le conte à des phalènes
- Tourbillonnant au sein magique d’un rayon
- Et ceux-ci garderaient avec beaucoup de peine
- Le lourd secret qu’on livre à leur discrétion;
- Vite, ils en instruiraient cette lune d’ivoire
- Qui te l’enseignerait par des mots refroidis,
- Et tu pourrais peser la valeur de l’histoire
- Mensongère et rédhibitoire
- Que tu me dis.
-
-
-CX
-
-QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
-
-1
-
- Trois vers et très peu de mots
- Pour vous décrire cent choses...
- La nature en bibelots.
-
-2
-
- Pourquoi gémir sans vergogne,
- Puisque, demain, vous rentrez
- Chez vous, rapides cigognes?
-
-3
-
- Clair de lune, aride espace
- Sur les vastes prés d’argent...
- Paysage fait de glace.
-
-4
-
- Petite scène au Japon:
- La poule blanche que j’aime
- Gonfle son plumage et pond.
-
-
-CXI
-
-FUNÉRAILLES
-
- Rossignol mort, couché sur la mousse...
- Les moineaux, les crapauds se lamentent, la pie
- Sanglotte en jacassant, deux grands lys prient
- De façon pâle et douce;
- La brise dit sa peine
- D’une voix qui se traîne
- Parmi les branches;
- En souvenir du rossignol,
- Un roseau penche
- Son mince col,
- Le tournesol
- Fait un discours et la pervenche,
- Si timide, ne peut
- Empêcher que des pleurs ne mouillent ses yeux bleus.
- Le rouge-gorge seul a quelques mots acerbes...
- Enfin le long cortège des fourmis
- Peut se développer dans l’herbe;
- La famille se réunit;
- On prépare une cérémonie
- Superbe.
-
-
-CXII
-
-BON CONSEIL
-
- Je formule en ces mots la doctrine des sages:
- «Fuis l’exaltation qui te peut surmener.»
- Si j’impose à mon corps de longs et durs voyages,
- C’est que mon fol esprit les eût imaginés.
-
-
-CXIII
-
-EFFET DE VOL
-
- Une buse descend contre le mur de roche,
- Son ombre la rejoint, la double, la poursuit,
- Passe, palpite, plane, ondule, se rapproche,
- Plonge et s’évanouit.
-
-
-CXIV
-
-DESSEIN CACHÉ
-
- Je te trouve un peu didactique, ce soir, cher,
- Epiloguant, sans yeux pour la si bonne chère,
- Sans goût pour ta voisine à la si rose chair;
- Convoiterais-tu donc, en Sorbonne, ma chaire?
-
-
-CXV
-
-RÉCRÉATIONS
-
- A votre âge, Monsieur, c’est, je pense, utopie
- Que de vouloir en badinant vous rajeunir.
- A quoi peut vous mener de fouetter la toupie?
- Cherchez plutôt, avec le fouet, d’autres plaisirs.
-
-
-CXVI
-
-INSTANT PÉNIBLE
-
- Jusque dans ton baiser, je trouve quelque chose
- Qui me paraît cruel pour un homme harassé,
- Et je tremble d’effroi lorsque je sens passer
- «Aliquid amari» par tes lèvres décloses.
-
-
-CXVII
-
-SOUVENIRS SAVOUREUX
-
- Les mangues ont le goût d’un rêve, les goyaves,
- La saveur de l’amour. Dans cette eau de cristal,
- Je me baigne, le soir, avec ma belle esclave...
- C’est tout de même mieux que le pays natal!
-
-
-CXVIII
-
-PAROLES SUPERFLUES
-
- Je te parle d’amour, mais tu n’écoutes guère
- Les beaux serments que je fais, tu préfères,
- Aux fleurs de mon esprit,
- Les fruits savoureux de la terre.
- Ceux-là seuls, si légers qu’ils semblent, ont du prix.
- Une nuance, un reflet te consolent
- Mieux que mes plus douces paroles
- Qui n’éveillent que ton mépris.
- Quel présent sauras-tu comprendre,
- Et que puis-je t’offrir, en ce soir triste et tendre?
- --Le croissant de la lune, au fond du bassin vert,
- Double son profil pâle;
- Pour étoiler le pré, les jasmins ont ouvert
- Leurs blancs pétales;
- La lune aérienne est blonde,
- L’onde
- A pris des reflets d’or
- Et les jasmins embaument...
- --Que veux-tu? cette lune, ou cette onde qui dort?
- Ou cet arome?
-
-
-CXIX
-
-SCEAUX CHINOIS
-
- «Un homme vraiment mort ne se décrit qu’en prose.»
- «Quel est le bel oiseau que l’on ne peut saisir?»
- «Clair de neige... des pas oisifs le long des roses.»
- «O douleur! ne viens pas dévorer mon loisir!»
-
-
-CXX
-
-TEMPÉRATURE BASSE
-
- Bras blancs, noble poitrine, fier visage,
- Regard sec...
- Je fais serment de respecter votre corsage,
- Nymphe de type grec!
-
-
-CXXI
-
-PETIT CHIEN SUPERFLU
-
- Qui donc a dit: «La conscience est un chien maigre»?
- Oui, ce chien te mordille aux talons, il aboie
- Très fort, mais ne saurait interdire la voie
- De gauche qui n’est pas celle de l’homme intègre.
-
-
-CXXII
-
-LES BÊTES DE THISBÉ
-
- Chez elle, Thisbé garde un singe du Brésil.
- Véritable joyau de sa ménagerie;
- Il rêve à ses forêts, se gratte le nombril
- Et chatouille le nez d’un dogue de Hongrie.
- Sur un perchoir d’argent, Gonzalve, perroquet
- Natif d’un beau pays par delà les mers bleues,
- Imite l’aboi sec et rauque d’un roquet
- Chauve, sauf un plumet ridicule de queue;
- Enfin, dans sa tournette, on voit un écureuil
- Grignotant une amande et qui fait le doux œil.
-
-
-CXXIII
-
-NUMÉRO
-
- Vous entrez d’un air digne et grave, les seins nus,
- Très grasse; vous chantez une ode à la science,
- Quelques couplets pervers, une tendre romance
- Et de plaisants rondeaux sur les maris cocus.
- Quand, la sébille en main, vous faites votre quête,
- Les artilleurs et les dragons perdent la tête.
-
-
-CXXIV
-
-POUR L’AMOUR DU LAURIER
-
- Médite ces conseils: choisis
- Avec grand soin tes ennemis;
- Refuse de combattre un homme aux muscles mous;
- Ne brise pas sur ton genou
- Du bois pourri;
- Ne te contente
- Que rarement du petit lit
- Ouvert à tout venant de la jeune servante,
- Quand tu peux occuper celui de sa maîtresse
- Moins accueillante,
- Aussi jolie et quelque peu traîtresse;
- Fuis la séduction des souvenirs bourgeois
- Qui, de prime abord, savent plaire;
- Ne bois
- Qu’à des sources froides et claires,
- Enfin, n’use jamais de cris
- Lorsqu’un mot murmuré suffit;
- Respecte tes paroles!
- La gloire obscure est à ce prix...
- Aimes-tu mieux la gloriole?
-
-
-CXXV
-
-RÉVERSIBILITÉ
-
- Lue à l’envers, tant elle est logique, ton ode,
- Sèche et de rythme étroit,
- Donnerait du plaisir au penseur d’antipode,
- Mais à lui seul, je crois.
-
-
-CXXVI
-
-LA BONNE NOUVELLE
-
- Tout le long de la rue un floconnement gris
- Et mauve se répand comme un ruisseau de brume,
- Quand soudain, de son fond, jaillit un mince cri:
- «Hé! bonnes gens! Voilà le marchand de légumes!»
-
-
-CXXVII
-
-CHANT NUPTIAL
-
- Elle est vierge (dit-on) et pourtant philogame,
- Prête à tous les devoirs, potelée à souhait...
- Pour elle, je polis le miroir de mon âme
- Et, sous des rubans bleus, je dissimule un fouet.
-
-
-CXXVIII
-
-MINE MÉDIOCRE
-
- Aux trois quarts seulement de sa métamorphose,
- Le visage gonflé comme d’une tumeur
- Et le teint piqueté d’inquiétants points roses,
- La lune a l’air, ce soir, de bien mauvaise humeur.
-
-
-CXXIX
-
-FUMÉES
-
- ... Puis je fais quelques pas le long du cimetière
- Et je vois, au dessus du petit mur de pierre,
- Comme un brouillard couvrant les champs, aux soirs d’été,
- Flotter confusément de muettes prières.
-
-
-CXXX
-
-PETIT DÉFAUT
-
- Vous ignorez l’économie: ah! quelle verve!...
- Faunesse aux épuisants baisers, certes, je veux
- Etre chéri par vous, mais un peu de réserve
- Ne gâterait en rien l’échange de nos vœux.
-
-
-CXXXI
-
-FLEUR EMPHATIQUE
-
- Fleur éclatante, fleur rouge et tigrée,
- Fleur savamment bouturée
- Qui prends au jardin tant de place,
- Tu sais bien le prestige
- Que te donne une haute tige,
- Certaine grâce
- Altière et tes vives couleurs!
- --Auprès de toi, les autres fleurs
- S’éteignent: l’hémérocale
- Perd son allure impériale,
- Le lys commun a l’air trop pur,
- La rose blanche paraît blême,
- Enfin, dressés contre le mur,
- Près d’un bosquet, là, tout au fond,
- Mes chrysanthèmes
- Semblent faits de vieux chiffons.
- --Pour te punir de ton emphase,
- Je te cueille de deux doigts,
- Et tu complèteras la splendeur de ce vase
- Chinois.
-
-
-CXXXII
-
-FROIDURE
-
- C’est la première neige, elle arrive trop tôt...
- Dans le bois, un enfant ramasse des fagots.
-
-
-CXXXIII
-
-SPLEEN
-
- Une cigogne, ce matin,
- Vient de rentrer dans son village;
- Elle songe aux pays lointains,
- A l’horizon jaune des plages;
- Elle se souvient d’un palmier
- Qui se consumait dans la plaine,
- Et, durant mon spleen coutumier,
- Je rêve à mon cher Henri Heine.
-
-
-CXXXIV
-
-IMAGE
-
- Sur cette haute branche, un oiseau se secoue...
- La neige est pure, en l’air, mais tombe dans la boue.
-
-
-CXXXV
-
-EXPRESSION JUSTE
-
- De Caliban, Shakespeare a dit, dans «la Tempête»,
- Qu’il n’était qu’un veau de lune mal dégourdi.
- Veau de lune... pour offensant et malhonnête
- Que soit le mot, cela me semble fort bien dit.
-
-
-CXXXVI
-
-MILLE REGRETS
-
- Il est mort. C’était un grammairien sans fiel;
- Il ennuya son temps par de savants lexiques.
- Assis, depuis hier, dans le cercle angélique,
- Il ennuie, à côté de Rollin, tout le ciel.
-
-
-CXXXVII
-
-LA MAUVAISE NOUVELLE
-
- Ces murmures, le soir, ont des échos trompeurs.
- Le pas du messager, contre les feuilles mortes,
- Fait un bruissement inquiétant. J’ai peur...
- Sait-on jamais ce que le messager apporte?
-
-
-CXXXVIII
-
-CAUCHEMAR
-
- Je te cherche depuis longtemps; où donc es-tu?
- Ici? non pas! Là-bas? peut-être...
- Je te poursuis, je n’en puis plus!
- Je me hâte; c’est toi qui viens de disparaître,
- Courant, tout au loin, sous
- Ces arbres roux
- Qui font un bouquet dans la plaine.
- Arrête-toi! j’ai tant de peine!...
- Non! tu me fuis toujours,
- Le long des rues,
- Des carrefours,
- Sous une grêle drue,
- Dans des villes, parmi la foule...
- J’entends des charrettes qui roulent,
- Je n’entends plus tes pas
- Et je te cherche en tous les lieux
- Où je sais bien que tu n’es pas.
- Je vais tomber... Enfin, merveille!
- Tu me réveilles
- En posant ta main sur mes yeux.
-
-
-CXXXIX
-
-ESPRIT LIBÉRÉ
-
- Vous parlez doctement de votre indépendance,
- Vous y tenez très fort, vous l’exercez en tout,
- Vous la définissez d’un air plein de jactance,
- Mais vous cassez toujours les œufs par le gros bout.
-
-
-CXL
-
-INITIATION
-
- Je l’ai comprise
- Dès ce premier baiser de saveur si nouvelle;
- Depuis lors, je me grise
- D’elle.
-
-
-CXLI
-
-HOME, SWEET HOME
-
- Beau rêve.--Une villa spacieuse et rustique,
- Bien construite, devant un calme paysage.
- La gare n’est pas loin. La lumière électrique
- Et l’eau chaude font l’agrément de chaque étage.
-
-
-CXLII
-
-CIEL MENAÇANT
-
- Moiteur molle de l’air, tiédeur un peu lassante;
- L’averse ne vient pas, pourtant le ciel est noir...
- Nous resterons tous deux dans cette lourde attente
- De la pluie et des pleurs et d’un nouvel espoir.
-
-
-CXLIII
-
-MÉDECINE MENTALE
-
- Y parviendrai-je? Pour ce faire, j’ai goûté
- Aux jeux de volupté comme aux jeux de folie,
- Mais je voudrais, afin de forcer la gaîté,
- Trouver le vrai topique à la mélancolie.
-
-
-CXLIV
-
-BLASON
-
- Madame, votre esprit vous tient place de cœur;
- Vous vivez de pensée et je vois dans vos armes,
- Auprès du livre ouvert, moucheté par des larmes,
- La fleur bleue et le bas de pareille couleur.
-
-
-CXLV
-
-NATURE MORTE
-
- Atmosphère morose;
- Salle à manger provinciale; je suppose
- Que c’est dimanche.
- Sur la table, une nappe blanche,
- Bien tendue,
- Semble donner de la lumière;
- Vers la gauche, une cafetière
- Inattendue
- Reflète des raisins rosés,
- Mollement posés
- Dans le fond d’une coupe fine
- De cristal.
- On voit aussi deux mandarines
- Et trois abricots mûrs.
- --Le tableau ne fera pas mal
- A coup sûr,
- Quand vous l’aurez pendu au mur,
- Avec ces noirs, ces jaunes et ces blancs
- Si violents...
- Et, néanmoins, la cafetière me surprend.
-
-
-CXLVI
-
-SOIRS
-
-1
-
- Bruit domestique et singulier que fait la Drogue:
- Une essence de fleurs que l’on frirait au feu...
- Je suis à bord d’un grand voilier tout blanc qui vogue,
- Sans tanguer ni rouler, sur un océan bleu.
-
-2
-
- Nuit savoureuse, nuit parfumée et fermée
- Où la longue insomnie apporte ses plaisirs,
- Où l’on suit, dans les arabesques de fumée,
- La transmutation d’un rêve en souvenir!
-
-3
-
- Clair-obscur et deux corps allongés sur les nattes...
- La lampe, le ringard, les pipes... je ne vois
- Rien d’autre. Nos pensers prennent des teintes mates
- Et la Drogue fait battre en nous un cœur chinois.
-
-4
-
- Il nous avait quittés, mais voici que se lève
- Entre nous un fantôme.--En écoutant craquer
- Le plafond de papier, parlons de notre rêve,
- Couchés à la lueur falote du quinquet.
-
-5
-
- Repos sans poids, repos que l’on ne trouble pas,
- Sommeil conscient près de la lampe allumée,
- Cependant que la nuit passe à tout petits pas,
- Dans le grésillement grêle de la fumée.
-
-6
-
- Partons pour quelque temps! pénétrons notre songe!
- En selle! les rumeurs de la ville ont faibli.
- Ruade... hennissements... la route se prolonge...
- Perpétuons ce temps de galop dans l’oubli.
-
-7
-
- ... Et, pour chacun, la Drogue a des effets divers:
- On orne un paysage, on arrange sa vie...
- Quand tu fumes, les yeux alourdis mais ouverts,
- Toujours elle t’inspire des niaiseries!
-
-
-CXLVII
-
-NOVEMBRE
-
- Perchés tous deux sur la cime d’un arbre sec,
- Au centre de la vaste lande monotone,
- Deux moineaux se sont mis à repasser leur bec,
- Dans la bise qui siffle et grince.--Fin d’automne.
-
-
-CXLVIII
-
-PRIMAVERA
-
- Ecoutez la saison charmante
- Qui nous tente:
- Ecoutez le printemps qui palpite, qui monte
- En ondes lentes
- Au cœur des plantes,
- Au cœur de l’homme, au cœur du monde;
- Ecoutez le printemps qui raconte
- La mort de l’hiver et qui chante
- De folles rondes
- Qu’en automne, plus tard, les bacchantes
- Rousses ou blondes
- Danseront; respirez la senteur persistante
- Des roses mûres;
- Prêtez l’oreille au doux murmure
- Qui nous poursuit sous l’ombre claire des ramures
- Et qui dévale sur les pentes;
- Prenez entre vos doigts cette vive corolle,
- Si plaisamment ornée,
- Et souriez, parfait symbole:
- Jeunesse de l’année.
-
-
-CXLIX
-
-KAKÉMONO
-
- Ce ruisselet mélodieux et mince arrose
- Des mousses d’où jaillit un long lys élancé.
- Une branche se penche, un oiseau noir s’y pose...
- Sur la branche, l’oiseau gazouille, balancé.
-
-
-CL
-
-FONCTIONNAIRE CULTIVÉ
-
- Industrieux servant de la Sainte Régie,
- Tout en vous présentant un paquet de tabac,
- Il développera des plans de stratégie
- Qui, bien suivis, mettraient nos ennemis à bas.
-
-
-CLI
-
-DIFFÉRENCE
-
- L’œil satisfait et rond de la plume de paon
- Nous dit les vanités de l’oiseau qu’elle pare.
- La plume du poète a des couleurs moins rares,
- Mais son bec est enduit d’un venin de serpent.
-
-
-CLII
-
-SOUVENIR
-
- Paysage embaumé, décor aux simples lignes
- Devant lequel nous nous promenions sans témoins,
- Du coteau rocailleux où grimpait une vigne
- Jusqu’à cette prairie où l’on faisait les foins.
-
-
-CLIII
-
-QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Laure vient de mourir en sa vingtième année,
- Elle est morte, bien morte, hélas! morte et damnée.
- Son grêle petit corps ne pourra plus servir
- Qu’à saupoudrer de gris une rose fanée.
-
-
-CLIV
-
-INVITATION
-
- Viens habiter chez moi, scarabée aux tons rares
- Qui sembles rebondir sur le vent quand tu voles
- Et qui te fournis à toi-même ta fanfare!
- Entre dans ma maison, bel insecte frivole!
-
-
-CLV
-
-SUR UN AMI TROP PASSAGER
-
- Tu passes, tu passes toujours;
- Ne pourrais-tu t’arrêter un moment?
- Le monde n’a-t-il pas de contours
- Assez fiers, assez charmants,
- Pour t’éprendre,
- Pour te retenir,
- Pour te créer des souvenirs
- Nobles ou tendres,
- Des souvenirs durables, sans arrangements?
- --Non, tu tiens à jouer ton rôle,
- Ton rôle d’acteur:
- Tu hausses les épaules,
- Tu vas ailleurs,
- Tu souris de tes yeux railleurs,
- Tu parles de tuer le temps,
- Et tu passes,
- Tu passes toujours.--Autant
- Passer tout à fait: on se lasse,
- A la fin, de suivre tes traces!
- Va-t’en!
-
-
-CLVI
-
-GRAND CHAGRIN
-
- Chère vous abusez des larmes! donnez-leur
- Quelque discrétion, fussent-elles sincères.
- La honte de l’amour est comme sa douleur:
- On la sent une fois; elle ne revient guère.
-
-
-CLVII
-
-MATINES
-
- La cloche du Temple réveille,
- Pour saluer un nouveau jour,
- La vieille femme, la corneille,
- Et mon amie aux beaux yeux lourds.
-
-
-CLVIII
-
-RETRAITE
-
- Je revois le jardin rocheux qui s’accagnarde
- Sur un flanc de coteau. Mon logis, encadré
- Par les pins, a vraiment figure campagnarde...
- Je m’y trouverai bien quand vous me rejoindrez.
-
-
-CLIX
-
-CHANSON INTIME
-
- Sous les feuilles,
- Je veux, ce soir, jouer un air.
- Le bois en murmurant m’accueille,
- Le vent se perd
- Dans l’ombre grise...
- Chanterai-je le vent,
- Les murmures sourds de la brise?
- Ils sont trop décevants!
- Chanterai-je la lune?
- Non pas!
- Plus d’une
- De mes chansons la chanta!
- Chanterai-je l’ombre douce ou méchante?
- Bien mieux que moi, durant les nuits d’été,
- Le rossignol la chante...
- Je chanterai votre bonté,
- Votre sourire sans rival
- Et les tendres mouvements de votre âme...
- Mais ne m’en veuillez pas, Madame,
- Si je les chante mal.
-
-
-CLX
-
-A UN CLOWN
-
- Clown étrange, nourri des rimes de Banville
- Et drapé largement de satin réséda,
- Qui ravis à la fois et la cour et la ville
- Et la forte nourrice et le petit soldat!
- Quelles rimes millionnaires de ballade
- Décriraient justement le merveilleux entrain
- Que tu mets à jouer cette pantalonnade
- De ton invention sans te casser les reins?
- En te voyant, je crois revoir un oiseau rare
- Dont le plumage vert et le panache blanc
- Font une symphonie à tout le moins bizarre
- Qui charme les jardins tropicaux de Ceylan.
- Tes jeux malicieux de force et de féerie,
- Quel sonnettiste fou les chantera jamais?
- Et qui dira le son de ta voix ahurie
- Quand tu parles d’amour avec l’accent anglais?
- Tu marches gravement, mais ton beau nez qui flambe
- Dément cet air profond... A quoi réfléchis-tu?
- Pourquoi donc, cher ami, te grattes-tu la jambe?
- Quel songe te séduit sous le bonnet pointu?
- --Tout à coup, tu bondis... Un cri d’énergumène
- A jailli de ta bouche, un éclair de tes yeux,
- Et tu parcours la piste blonde, ton domaine,
- Entremêlant la volte et le saut périlleux.
- Sous quel astre insensé le ciel t’a-t-il fait naître?
- A quel philtre secret ta lèvre a-t-elle bu,
- Pour que tu sois brûlé par l’ambition d’être
- Roi de la turlutaine et du tohu-bohu?
- Tu t’exprimes souvent en une obscure langue,
- Et ta cocasserie a plus de verve encor,
- Aux heures où tu fais d’impayables harangues
- Par la matassinade alerte de ton corps.
- Tu passes en légèreté la sauterelle,
- La liane en souplesse, en imprévu zéphyr...
- Tu te renverses, tu te fends, tu t’écartèles,
- Puis, soudain, tu t’assieds et pousses un soupir.
- --Maître bouffon! ta farce est de vertu si fine
- Et tu mets tant de grâce en cet imbroglio,
- Que, malgré ton déguisement, l’on s’imagine
- Voir revivre, un instant, Puck et Fantasio.
- La valse de tes entrechats est un poème
- Que nous scandent tes pieds, sur vingt rythmes divers,
- Et je retrouve en ta plastique ce qu’on aime
- Dans les gestes du vent et la courbe des vers.
- Par cette fête de gambades délicates,
- Tu relèves tous les rôles de ton emploi:
- Poète-pantalon et rêveur-acrobate,
- Mais, maintenant, mon pauvre ami, repose-toi!
- On sonne la retraite et, dans quelques minutes,
- Le cirque sera noir. Le spectacle est fini.
- Va-t’en laver ta face et gagne en trois culbutes
- L’espace interstellaire où Banville te vit.
- Allons! va te coucher! tu rêveras de choses
- Charmantes, de femmes pâles qui t’aimeront,
- De jets d’eau, de paons bleus, de guitares, de roses,
- Et les anges de Dieu te baiseront au front.
- Ils veillent au chevet du petit lit de sangle
- Où tu t’es allongé, fatigué par ton art,
- Loin de ces gens assis que tes farces étranglent,
- Sans travestissement, sans public... et sans fard.
-
-
-CLXI
-
-DÉMISSION
-
- J’aspire, puisqu’il faut préciser mes hommages,
- Au règne indécevant du rat dans son fromage.
-
-
-CLXII
-
-SUR UN CŒUR D’HOMME INCOMPRIS
-
- Tu ne ressembles pas à tout le monde,
- Heureusement, car on ne sonde
- Guère les basses eaux; tu plais,
- N’étant jamais «_shallow_», comme on dit en anglais.
- Je ne perds pas mon temps quand je veux te connaître:
- Ton être
- Est animé d’un courant sourd
- Dont on ne prévoit ni la fuite,
- Ni les détours,
- Ni les sources subites.
- Ne change rien à tes couleurs
- D’eau profonde; persiste
- Dans tes rôles d’ami, d’artiste;
- Garde le rythme de ton cœur:
- Il fait une musique tendre
- Et pure à ceux qui savent bien l’entendre.
- D’autres, devant ces eaux qui leur paraissent mortes,
- Se lasseront; qu’importe!
- Ils ne te comprendraient jamais.
- «Ce ne sont point ceux-là, diras-tu, que j’aimais.»
-
-
-CLXIII
-
-CHEMINEAU
-
- J’entreprendrai, le cœur léger, ce long voyage.
- La route sera douce et je marcherai seul,
- Sans plus me retourner, n’ayant pour tout bagage
- Qu’un bout de corde pour me pendre et mon linceul.
-
-
-CLXIV
-
-ART DÉCORATIF
-
- Sur l’étang, la lumière inscrit, chaque matin,
- De souples courbes d’or aux teintes imprévues,
- Comme les moires d’une étoffe de satin
- Tendue.
-
-
-CLXV
-
-DÉBUTS
-
- Saura-t-il se servir de la science apprise
- Au nid, cet écolier? Bien duveteux encor,
- Cet oiseau saura-t-il se mêler à la brise?...
- Nous pourrons en juger au tout premier essor.
-
-
-CLXVI
-
-SOUPLESSE
-
- Vous vous laissez guider par de nobles pensées,
- Lucinde, et me donnez une impression d’art
- Lorsque vous souriez, la tête renversée,
- En faisant sur cette table le grand écart.
-
-
-CLXVII
-
-CONSEIL
-
- Non, ne refusez rien, mangez tout le gâteau
- Et buvez tout le vin que nous offre la vie!
- Qu’importe ce hoquet, ce petit goût de lie:
- La sagesse viendra toute seule et trop tôt!
-
-
-CLXVIII
-
-PUDICITÉ
-
- Reconnaître la Vérité sortant du puits
- Figure à mes yeux un comble d’immodestie.
- Pour ma part, je ne veux la voir qu’en pleine nuit,
- Sèche et vêtue ou, mieux encore, travestie.
-
-
-CLXIX
-
-LOUANGE D’UNE JEUNE MORICAUDE
-
- J’aime la couple de ses seins,
- J’aime ses mains rapides et farouches;
- Son regard franc ne cache nul dessein
- Obscur; quel émoi quand je touche
- Son enfantine bouche
- Aux lèvres dures!
- Elle ne fait jamais de discours équivoques,
- Elle s’exprime par murmures
- Rapides, singuliers, un peu baroques,
- Très peu subtils,
- Dont me séduit la musique barbare.
- Son ventre tout petit, tout rebondi, se pare
- D’un grand nombril
- Bien surprenant, noueux, tortueux et bizarre,
- Qui m’amuse comme ferait un coquillage
- Aux contours précieux.
- D’ailleurs, en elle, tout me plaît: ses brusques yeux,
- Son babillage,
- Ses attitudes immodestes,
- Ses dents félines, ses cheveux drus... et le reste.
-
-
-CLXX
-
-VIOLON D’INGRES
-
- Mes trois paons, (ah! qu’ils sont majestueux!) se louent
- De paraître, d’abord, semblables à des rois.
- Afin de le prouver ils font, tous trois, la roue,
- Et, pour le confirmer... ils chantent, tous les trois.
-
-
-CLXXI
-
-AGONIE
-
- Cette rose discrète et qui faisait ma joie,
- Cette humble rose par les passants dédaignée,
- Sera flétrie avant demain: une araignée
- Maigre met tous ses soins à l’entourer de soie!
-
-
-CLXXII
-
-GRAND LUXE
-
- Ajustez à la lune un beau manche de jade,
- Maniez-le très lentement d’un geste las...
- Pour caresser vos yeux, aux soirs de sérénades,
- Quel éventail prestigieux vous aurez là!
-
-
-CLXXIII
-
-PASSE-TEMPS
-
- Je suis triste et prends l’air tout à la fois faraud
- Et déjeté. Tandis que montent les ténèbres,
- Je contemple la pluie et bats, sur les carreaux,
- Le rythme lourd et lent d’une marche funèbre.
-
-
-CLXXIV
-
-PORTRAIT
-
- Par ce regard distant et cette pose roide,
- Vous ressemblez, Madame, à la Dame de Cœur.
- Je vous adore obstinément, mais j’ai grand peur
- De ce cœur si bien dessiné de reine froide.
-
-
-CLXXV
-
-PAYSAGE
-
- Un serpent se détord; la haute forêt jongle,
- De branche à branche, avec de longs singes criards;
- Un éléphant barrit tout au loin, dans la jungle;
- Les parfums de la nuit s’étalent: il est tard.
-
-
-CLXXVI
-
-JARDIN LUMINEUX
-
- Je vous aime, jardin, pour vos fleurs et vos fruits,
- Pour ce mur si nu qui reluit,
- Bleu contre le ciel de midi,
- Pour vos sentiers bordés de buis
- Et qui ne mènent nulle part.
- Je vous aime, jardin rencontré par hasard,
- Sur les bords d’une mer brillante.
- J’aime cet arbre où l’oiseau chante,
- Comblé de jour,
- Comblé de joie, et, tout autour,
- Le lacis de ces plates-bandes.
- Jardin doré qui m’êtes cher,
- Jardin jaune, je vous demande
- Quelques instants de plaisir en plein air;
- Puis, adieu! car bientôt Paris
- M’aura repris
- Et j’irai revoir la lumière
- Prétentieuse des grands cafés, des boutiques
- Et la clarté chauve des réverbères,
- Toujours si romantiques.
-
-
-CLXXVII
-
-SCÈNE
-
- Les jets d’eau ne sanglotent pas,
- L’heure est encor trop claire, ils jouent.
- Sur cette allée où, pas à pas,
- Le soir vient, des paons font la roue.
- Au sommet chauve de ce mur,
- Une chatte marche, sournoise;
- Dans le feuillage, un coin d’azur
- Perd ses tons pâles de turquoise.
- La nuit descend; déjà le sort
- Du jour malade se décide,
- Et bientôt prendra son essor
- Le vol diapré des sylphides.
- Un farfadet lascif s’étend
- Sur le lit d’une nymphe brune
- Et les grenouilles de l’étang
- Font des madrigaux à la lune.
- Allons! c’est l’heure de dormir:
- Le _sereno_ chante sa plainte;
- Plus un baiser, plus un soupir!...
- Toutes les lampes sont éteintes!
-
-
-CLXXVIII
-
-EN CHINE
-
- La plaine, au crépuscule.--Un buffle énorme suit,
- Bien sagement, l’enfant tout nu qui le conduit.
- Contre le ciel, ce buffle aux cornes plates semble
- Démesuré,--l’enfant aussi, mais en petit.
-
-
-CLXXIX
-
-LA RÈGLE ET L’EXCEPTION
-
- La maîtresse nous trompe et l’ami nous déçoit;
- Le poète, au lieu de chanter, s’amuse à braire
- Ou veut monter plus haut que ne permet sa voix...
- Pourtant, je sais quelques exemples du contraire.
-
-
-CLXXX
-
-RENDEZ-VOUS
-
- Sous un très vieux pommier paré de fleurs vermeilles,
- Je l’aimai tout un jour.--Attentif à son pas
- Et couché sous un arbre aux corolles pareilles,
- Je sens battre mon cœur, mais elle ne vient pas.
-
-
-CLXXXI
-
-AMABILITÉS
-
- Elle lui dit: «Je me doute bien
- Que pour toi je ne suis rien
- Qu’un divertissement de passage.
- Quand tu parles de mon âge,
- Des teintes grises
- De mes cheveux, de l’air lassé de mon visage,
- Mon cœur se brise.
- Lorsque tu poses sur ma joue
- Un baiser froid, très amical,
- Tâche d’être sincère, avoue
- Que c’est l’aumône méprisante,
- L’aumône qui fait mal,
- Jetée à l’ennuyeuse amante.
- Je suis un pauvre corps
- Trop usé que tu n’oses tuer tout à fait,
- Et que son amour déshonore.
- Je te méprise, je te hais,
- Mais je n’ai de plaisir que lorsque je te plais.»
- Il lui répond: «Pourquoi me le redire encore?
- Je le sais.»
-
-
-CLXXXII
-
-APPELLATION
-
- Je vous traiterai d’odalisque,
- Emma, puisque vous insistez,
- Mais ce charmant vocable risque
- D’être assez mal interprété.
-
-
-CLXXXIII
-
-PASSAGE
-
- Sans me dire où,
- Ce triangle de grues
- S’enfuit par dessus les bois roux.
- --S’est-il effarouché d’une rime incongrue?...
-
-
-CLXXXIV
-
-AUTRE PASSAGE
-
- L’heure douce, à peine posée,
- S’envole.--Je ne dis pas non,
- Mais, en ce monde de rosée,
- La rosée a parfois du bon.
-
-
-CLXXXV
-
-DÉCEPTION
-
- Lys flétri, bouche trop baisée,
- Idéal perdu sans recours,
- Sensations vulgarisées
- Où je pensais trouver l’amour!
-
-
-CLXXXVI
-
-DÉMARCHE
-
- Sur le sable jaune de l’anse,
- Un crabe rouge à reflets verts
- Dessine un sillon et s’avance,
- Précipitamment, de travers.
-
-
-CLXXXVII
-
-OBJECTION GRAMMATICALE
-
- Les imparfaits du subjonctif,
- Fleurs de vos discours caillouteux,
- Y sont placés sans nul motif
- Valable.--Prenez pitié d’eux!
-
-
-CLXXXVIII
-
-DÉSORDRE DANS LA NUIT
-
- Je subis un rêve
- Affreux
- Et me sens assiégé par d’innombrables yeux...
- Nue et longue, une femme lève
- Entre deux doigts un œil de verre
- Soucieux;
- Un autre œil, grand, couleur des cieux,
- Pleure purement sa misère;
- Un autre bat de la paupière,
- De l’air le plus affable;
- Un autre encore,
- Dont l’iris est piqueté de points d’or,
- Se pose sur l’encrier de ma table;
- Un autre, enfin, semble un œil mort,
- Œil de poisson pourri, blanchâtre, épouvantable,
- Qui me fait signe
- De me liquéfier comme lui,
- Puis il cligne,
- Puis il s’égoutte dans la nuit...
- Je voudrais hurler... je ne puis...
-
-
-CLXXXIX
-
-INDICATIONS
-
- L’auréole nous dit quelle est la sainte tête;
- La joie et la douleur parachèvent des cris;
- Un bel orient donne à la perle son prix;
- Seul un cœur palpitant fait sa place au poète.
-
-
-CXC
-
-VOISINAGE MARIN
-
- Petits arbres tout secs, compliqués et tordus,
- Sagement alignés le long de cette allée
- Sablonneuse que borde un vieux gazon tondu;
- Poussière... Dans la bouche une saveur salée.
-
-
-CXCI
-
-PIÈGE
-
- Vous pensez donc que ce sourire me rassure?
- Oh! pas du tout! considérez dans ce miroir,
- Avec un peu d’honnêteté, votre figure:
- Peut-être y verrez-vous ce que je crois y voir.
-
-
-CXCII
-
-LE PERROQUET DE THISBÉ
-
- Gonzalve est un oiseau magnifique, son bec
- Fut autrefois doré par un doreur de proues.
- Ses ailes sont de feu; sa tête verte, avec
- Le panache qui la domine et cette roue
- De plumes, figurant une fraise, a grand air.
- Sa voix est déplaisante et son humeur traîtresse:
- D’un coup de bec il vous tailladera la chair
- Et vous fera, l’instant d’après, mille caresses,
- Mais tout reste permis à Gonzalve, d’autant
- Qu’il compte, assure-t-on, plus de quatre-vingts ans.
-
-
-CXCIII
-
-DEUIL
-
- Ils ont perdu, le mois dernier, leur chère tante,
- Dame pieuse au parler dur... (si méritante!)
- Ils ne ménagent ni les soupirs, ni les pleurs;
- Leur cœur sait estimer dix mille francs de rente.
- La tombe disparaît sous un tapis de fleurs
- Acquises à bon prix. Cela leur fait honneur.
-
-
-CXCIV
-
-MIDI
-
- Jour torride...
- Au ciel pas un nuage, en mer pas une ride:
- Mer métallique, ciel nu.
- Des moustiques au chant pointu
- Intriguent
- Pour entrer sous ma tente...
- Spleen épais, inutile fatigue,
- Fatigue qui m’affadit,
- Fatigue pesante,
- Désespoir lourd de midi...
- Pas un mot... Les cœurs mêmes se taisent!
- --Je ne saurai plus vivre en ce pays de braise
- Où le plus cher souvenir se défait,
- Où la brise jamais ne passe; il me faudrait,
- Pour mourir en me sentant à l’aise,
- Pour songer, pour dormir bien au frais,
- Il me faudrait, pour retrouver le calme,
- Etre couché, non pas au fond d’un trou,
- Mais tout en l’air, parmi les palmes,
- Dans un cercueil très léger de bambou.
-
-
-CXCV
-
-PLEINE LUNE
-
- Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,
- Penché sur ta béquille et le visage au ciel,
- Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,
- Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.
-
-
-CXCVI
-
-MAUVAIS CALCUL
-
- Même avec un tel maître, il me semble inutile
- De donner des leçons de musique à Cécile,
- Car l’enseignerait-on sur les rampes du Pinde
- La dinde gardera toujours sa voix de dinde.
-
-
-CXCVII
-
-BEAUX YEUX
-
- Sauvages, vos grands yeux, comme les yeux des biches;
- Effarés quelquefois, mais bien vite calmés;
- Fermés sur votre songe intérieur, mais riches
- D’un trésor de bonté sereine... Et vous m’aimez!
-
-
-CXCVIII
-
-LANGAGES DIVERS
-
- L’âne braît, le bœuf meugle et le rossignol chante;
- La violette embaume et la pierre se tait;
- Le torrent, d’une voix vaporeuse ou méchante,
- Nous dit sa vie au jour le jour,--et vous mentez.
-
-
-CXCIX
-
-BLANC
-
- Les ruisseaux et les prés sont blancs et blancs les cieux;
- Les arbres blancs n’ont plus leurs tons roussis ou fauves;
- Mais, en ce dur concours de blancs impérieux,
- La lune a des pâleurs qui semblent un peu mauves.
-
-
-CC
-
-CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Ici dort Rosalba, reine des mascarades.
- Elle ne goûtait pas les amoureux transis
- Et préférait un corps à corps aux sérénades.
- Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici.
-
-
-CCI
-
-VIATIQUE
-
- Un hochement de votre tête,
- Un souple geste enveloppant de vos deux bras,
- Quelques mots murmurés bas
- De façon sévère et secrète,
- Votre main repoussant la grille
- D’un beau jardin, les verdures de la charmille
- Où vous vous promeniez, le soir,
- Un soulier noir
- Dépassant la jupe bleu sombre,
- Votre ombre
- Sur le palier de ma porte,
- Votre ombre encor
- Sur le tapis d’ocre et d’or
- Composé par les feuilles mortes,
- Le son... hélas! l’écho de votre voix profonde,
- Douce et mystérieuse musique...
- --Et, maintenant, je puis partir,
- Je puis courir le monde,
- Le cœur vaillant, sans autre viatique
- Intime que ces souvenirs.
-
-
-CCII
-
-QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
-
-1
-
- L’air fuyant, l’onde traîtresse
- Nous enseignent, chaque jour,
- Le dédain de la sagesse.
-
-2
-
- Songe de ma nuit d’été:
- Ce lys dans un rais de lune...
- Poésie et pureté.
-
-3
-
- Ecoutez! les morts revivent
- Et souvent nous parlent, sous
- Le tapis de l’herbe vive.
-
-4
-
- Le vrai poème: une brise
- Musicienne, un soupir
- Que la mémoire éternise.
-
-5
-
- Son chant nous fait-il prévoir,
- Lorsque la cigale chante,
- Qu’elle mourra, demain soir?
-
-
-CCIII
-
-EXAGÉRATION
-
- Il est sage, parfois, de se lever très tôt,
- Pour traiter sensément une affaire futile,
- Mais trancher un poulet avec le grand couteau
- Commis à dépecer les bœufs est inutile.
-
-
-CCIV
-
-NUIT NOIRE
-
- A mes pieds, ce vieux bourg chinois dessine un creux
- Sombre et sourd; chacun dort; pas un seul point de feu,
- Et le veilleur de nuit passe avec sa claquette
- Pour prier les voleurs de se hâter un peu.
-
-
-CCV
-
-DOUX PROJET
-
- J’étais impatient que le printemps revînt.
- Le voici: mon verger retrouve sa vêture.
- Devant un bon repas et des cruches de vin,
- Quand discuterons-nous sur la littérature?
-
-
-CCVI
-
-ONDES
-
- Ondes qui dévalez entre les sapins noirs
- Sous un manteau d’écume, et qui charmez le soir
- De vos mélodieuses courses;
- Ondes vivantes d’une source;
- Ondes vertes et claires
- Qui filtrez le soleil dans des vasques de pierre
- Et débordez à petit bruit subtil,
- Parmi les lichens et les mousses;
- Ondes rapides, ondes douces
- D’une averse d’avril;
- Ondes pures et fortes,
- Crevant ce nuage lourd, teint de cendre;
- Ondes épaisses d’une mare morte
- Où s’ébattent les salamandres;
- Ondes dont le goût reste amer
- Au mauvais voyageur; folles ondes des mers
- Qui, jadis, saviez bercer mes peines;
- Ondes au gazouillis délicieux
- D’une familière fontaine;
- Nobles ondes brûlantes de vos yeux.
-
-
-CCVII
-
-DÉGUSTATION
-
- Les mantes m’ont semblé d’un bon-sens inouï:
- Elles mangent l’amant dont elles ont joui.
-
-
-CCVIII
-
-FAIRE-PART
-
- Il est mort tout soudain et sans presque y penser,
- Comme meurt un enfant que l’on a délaissé
- Dans le vent noir, au coin d’une ruelle hostile.
- Notre Pierrot est mort à la façon tranquille
- Et sans prétention dont un rayon s’éteint.
- Il est muet, ce soir, il riait ce matin.
- J’aurais voulu cueillir, au seuil du grand silence,
- Son dernier trait d’esprit, sa dernière sentence
- Morale, son dernier bon mot et son dernier
- «Sonnet blanc pour la lune implacable», signé:
- Pierrot, «chanteur mondain», mais il est mort trop vite.
- Nous l’avons enterré... Maintenant, il habite
- Dans l’ombre, avec les racines des vieux bouleaux,
- Les serpents engourdis et les froids vermisseaux.
-
-
-CCIX
-
-PLÉNITUDE
-
- Un ample mimosa pose sur la colline
- Sa tache d’or, le vent glisse sous un ciel bleu,
- Apportant avec lui des senteurs de résine
- Et de chers souvenirs.--Mon cœur bat tant qu’il peut!
-
-
-CCX
-
-AMABILITÉS
-
- Admirez, cher ami, la parfaite noblesse
- De ce jeune canard qui longe mon étang,
- Les soirs de bal, quand vous entrez chez la duchesse,
- Vous prenez, sous l’habit, ce même air important.
-
-
-CCXI
-
-CASCADE
-
- Voile vague, long voile évanescent d’eau vive,
- Qui se divise en l’air, s’évapore et se perd
- En tombant, du rebord de la roche pensive,
- Sur le tapis diamanté d’un gazon vert.
-
-
-CCXII
-
-VOYAGE IMAGINAIRE
-
- Tranquille, transparente,
- Douce à vivre,
- L’heure passe sous les branches...
- Il a plu.
- Maintenant, l’air est limpide, tu lis un livre,
- Sans lire, puis, sans voir, tu regardes l’air nu,
- Par les fenêtres du feuillage.
- Tu t’enfuis, tu te perds sur d’étranges rivages
- Où de minces cocotiers balancent
- Leurs jets d’eau verts.
- Ecoute ces oiseaux ailés d’argent qui lancent
- De longs cris sur la mer!
- Ecoute aussi la brise
- Qui parle bas! écoute enfin le flot qui brise
- Sur le corail et chante un chant
- Impatient, méchant...
- --Non! reviens vite ici!
- Le ciel se couvre de nouveau, le ciel est gris,
- Le ciel est sombre, l’air est lourd,
- Et je te garde un beau baiser pour ton retour.
-
-
-CCXIII
-
-MORALE PRATIQUE
-
- Conseils au modéré: «Franchis la poule, évite
- Le tigre, le serpent, l’âne quand il braît fort;
- Surtout ne poursuis pas la chèvre: elle court vite;
- Fais ta prière au bœuf qui te mène à la mort.»
-
-
-CCXIV
-
-QUELQUES FLEURS
-
-1
-
- De gros _rhododendrons_, groupés en lourds massifs,
- Conviennent au jardin d’un banquier positif.
-
-2
-
- Le _dahlia_, fleur fausse et très bien composée,
- Fait toujours piètre figure sous la rosée.
-
-3
-
- J’allais parler de lui! pardonnez mon erreur:
- Je prenais ce _papillon_ bleu pour une fleur!
-
-4
-
- Cette fleur de _prunier_ qui tombe, est-ce un flocon
- De neige un peu tardif ou bien un papillon?
-
-5
-
- Fleur pudique d’hiver, _camélia_, princesse
- Glaciale que tacherait une caresse.
-
-6
-
- _Tournesol_, ton orgueil est vraiment sans pareil:
- On dirait que tu veux diriger le soleil!
-
-7
-
- La fleur de l’_ancolie_ est d’intérêt minime,
- Mais le poète en a grand besoin pour la rime.
-
-8
-
- Quels parfums voulez-vous que les brises dissipent
- Quand elles frôlent des corolles de _tulipes_?
-
-9
-
- L’_immortelle_, qui n’est presque pas une fleur,
- A l’air sec et pincé de certaines douleurs.
-
-
-CCXV
-
-NAVIGATION
-
- Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés,
- Penché sur le plat-bord, je demeure affalé,
- Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire,
- Traversé par la fuite inverse des galets.
-
-
-CCXVI
-
-UNE DAME AUX CHEVEUX FAUVES
-
- Ses cheveux étaient d’un blond roux,
- Chaud, mais très doux,
- Dans l’ombre; son regard
- Errait au hasard,
- De la plus frêle fleur à la plus folle vague,
- Et n’exprimait jamais rien
- Qu’un ennui vague,
- Sauf quand elle sentait un lien
- La retenir;
- Alors, en ce regard, passait un tel désir
- D’indépendance
- Qu’on hésitait, qu’on avait peur.
- --Je l’aimais tendrement, de toute l’imprudence
- D’un pauvre cœur.
- Souvent elle s’en étonnait, disant: «Je t’aime
- D’autre façon; pourquoi ces soins extrêmes
- Que tu mets à m’émouvoir?»
- Je répondais: «C’est pour te rendre
- Un peu plus proche, un peu plus tendre.»
- Elle est partie, à pas de loup, ce soir.
-
-
-CCXVII
-
-OCCUPATIONS
-
- Nous chevauchons, clairons sonnants, tambours battants;
- D’autres mangent, d’autres font des vers sous un orme,
- En automne, ou sous un cerisier, au printemps;
- D’autres comptent leurs bénéfices; d’autres dorment.
-
-
-CCXVIII
-
-BRUIT SUBTIL
-
- Quel est donc ce murmure?
- C’est le vent qui s’amuse
- A se glisser par ruse
- Au cœur vert des ramures.
-
-
-CCXIX
-
-ÉPOUVANTAIL
-
- Il a beau n’être fait qu’en papier rouge ou blanc
- Et servir de jouet aux gamins de la rue,
- Les grands aigles ont peur d’un petit cerf-volant...
- Un philosophe a peur de la vérité nue.
-
-
-CCXX
-
-CHACUN SON GOÛT
-
- Ce prince est accompli: chacune de ses flèches
- Touche l’oiseau volant; il écrit des centons
- De vers délicieux; il sait peindre... n’empêche
- Que son épouse couche avec un marmiton.
-
-
-CCXXI
-
-DÉCLAMATION LYRIQUE
-
- «Tu m’as mordue au cœur et ma vie est un drame,
- Amour! terrible Amour! impitoyable Eros!
- Mon pauvre corps se sent brisé! Je n’ai plus d’âme!»
- ... N’écoutez pas! laissez pisser le mérinos.
-
-
-CCXXII
-
-JARDIN
-
- Torses et d’un dessin compliqué, des rocailles
- Décorent un bassin d’onde verte; alentour,
- Serpente un sentier blanc; quelques oiseaux piaillent
- Dans des ifs ténébreux qui trempent en plein jour.
-
-
-CCXXIII
-
-DANSE
-
- Oui, vous dansez
- Délicieusement,
- Tout en songeant à votre amant.
- Vous l’encensez
- Par de beaux gestes du bras droit,
- Tandis que la main gauche envoie
- Vers sa bouche de longs baisers.
- Vous vous grisez
- De joie
- En dansant à son intention.
- Pour lui vos reins se cambrent;
- Pour lui, vos jambes
- Sont prises de passion;
- Pour lui, vos voiles couleur d’ambre
- Montent dans l’air et flambent
- Comme des flammes, se tordent et tremblent...
- Puis, soudain, vous fuyez, mais sans vous laisser prendre:
- Votre amant n’est pas là...
- Et vous tombez à terre en un tout petit tas,
- Un tas impalpable de cendre.
-
-
-CCXXIV
-
-DÉCOR
-
- ... Et voici que le mont Fuji paraît, doublant,
- Dans l’eau verte du lac, son profil rose et blanc.
-
-
-CCXXV
-
-ARBRES
-
- Il a plu, toute cette nuit, sur les sapins.
- Ils luisent maintenant, vernis, tout neufs, repeints.
-
-
-CCXXVI
-
-MOMENT
-
- Soir d’automne: le coin d’un cimetière où volent
- Des phalènes de cendre et quelques lucioles.
-
-
-CCXXVII
-
-ABSENCE
-
- Où donc est-il, cet enfant blond qui, l’an dernier,
- Poursuivait des sauterelles sous mes pruniers?
-
-
-CCXXVIII
-
-L’ATTRAIT DU MYSTÈRE
-
- Non, ne me traitez plus d’esprit sceptique et froid!
- L’âme de vos parents me paraît très à l’aise
- Dans cette table Louis XVI
- Qui se trémousse sous vos doigts.
-
-
-CCXXIX
-
-UN GOURMET
-
- Le perroquet méchant vient de croquer
- Tous les pépins de mon orange.
- «C’est un mets fort délicat que je mange,»
- Se dit le méchant perroquet.
-
-
-CCXXX
-
-DÉCENCE
-
- Depuis plus de trente ans, la vieille demoiselle
- Au cabas noir se doute bien
- Qu’il est certains plaisirs délicieux, mais elle
- Interdit l’amour à son chien.
-
-
-CCXXXI
-
-FLEUR EN DANGER
-
- Garde-toi mieux, je t’en supplie,
- O somptueux coquelicot
- De la prairie!
- Sans vouloir te froisser... n’attires-tu pas trop
- Tous les regards?
- Hélas! je crois qu’il est trop tard:
- Une vache d’aspect bourgeois
- Me paraît avoir l’œil sur toi...
- Eh oui! certaines fleurs devraient être plus sages
- Pour assurer leur avenir!
- Or ce grand animal domestique et sauvage,
- Dont le cœur est de cuir,
- Va, dans un instant, te cueillir
- De sa lourde langue d’une aune;
- Alors le bousier noir, le frelon, le phalène,
- Le mille-pattes tortillart qui se promène,
- L’abeille, le papillon jaune
- Et la bonne bête-à-bon-dieu
- Ressentiront une profonde peine...
- --Coquelicot, je pleure en te disant adieu!
-
-
-CCXXXII
-
-DISCRÉTION
-
- Hausser le ton est superflu pour quatre vers;
- Chanter me semble oiseux quand il suffit de dire.
- Ce ridicule essai finirait en revers
- Et serait bien jugé par un éclat de rire.
-
-
-CCXXXIII
-
-CAPTIVITÉ
-
- Je crois vivre en prison, une branche
- Se balance devant mes barreaux;
- Je frémis chaque fois qu’elle penche,
- Et j’entends le pas de mon bourreau.
-
-
-CCXXXIV
-
-DERNIÈRE JOIE
-
- Ne plus pouvoir chérir ni les vergers fleuris,
- Ni les étangs moirés, ni les aubes écloses.
- Et ne plus distinguer qu’un plaisir de l’esprit:
- La délectation qui fut dite morose.
-
-
-CCXXXV
-
-VOISINAGE
-
- Ce beau cerisier aux branches fleuries
- A comme voisin, sinon comme ami,
- Un membre influent de l’Académie
- Qui sut faire éclore un nouvel ennui.
-
-
-CCXXXVI
-
-AUBE TROPICALE
-
- La tribu des jacassantes perruches
- Dans les branches du banyan s’éveille.
- Le vampire s’endort et les abeilles
- En bourdonnant s’éloignent de la ruche.
-
-
-CCXXXVII
-
-RÉPONSE
-
- J’ai reçu ton billet, timbré des bords de Seine.
- Cette page me cause un sensible plaisir.
- Je songe à mes amis lointains; la lune pleine
- Propage des parfums que je voudrais saisir.
-
-
-CCXXXVIII
-
-CALME DU SOIR
-
- Posez sur mon épaule votre tête;
- Respirez doucement...
- Un moment,
- J’ai pu vous croire prête
- A pleurer!
- Votre regard n’est-il pas délivré
- De son angoisse?
- Je veux que rien
- Ne vous froisse,
- Pas un mot dans nos entretiens,
- Pas la plus petite chose,
- Pas un écho, pas un reflet, pas un soupir,
- Pas le plus léger pli d’une feuille de rose,
- Et pas le moindre souvenir
- De tristesse.
- --Qu’allez-vous dire?
- Est-ce
- A moi que vous dédiez ce sourire?
- N’en faites rien, car j’aime mieux
- Voir ce sourire dans vos yeux.
-
-
-CCXXXIX
-
-LE NÈGRE DE THISBÉ
-
- A quoi donc peut servir ce négrillon nabot?
- Il a tous les défauts: la paresse, la ruse,
- La gourmandise, mais Thisbé le trouve beau.
- Parfois elle l’embrasse et souvent s’en amuse.
- «Ah! qu’il est donc gentil, mon nègre!» Elle a pendu
- Un petit anneau d’or à son nez; elle tresse
- Des colliers de corail dans ses cheveux crépus...
- De tous ces jeux, l’abbé a le cœur en détresse:
- Thisbé ne pourrait-elle, en un moment d’oubli,
- Prendre le négrillon, quelque soir, dans son lit?
-
-
-CCXL
-
-VOYAGE
-
- Qu’elle soit d’un vert d’émeraude
- Ou du bleu mystérieux des saphirs,
- D’une aube à l’autre un spectre rôde
- Sur la mer et nous engage à partir...
- O vents qui secouez les voiles,
- Dites-moi le chemin qui conduit aux étoiles!
-
-
-CCXLI
-
-CINÉMA
-
- La lune rend plus noirs les créneaux du donjon;
- Devant un crucifix la blanche Aline prie;
- Le traître fait dans l’ombre un ultime plongeon...
- Chacun sanglote, du parterre aux galeries.
-
-
-CCXLII
-
-STRATÉGIE
-
- Lorsque le taon voit l’éléphant, au lieu de fuir,
- Il l’attaque tout droit, mais c’est la grande bête
- Qu’il veut atteindre, quand il le pique à la tête,
- Non pas les petits poux qui paissent sur son cuir.
-
-
-CCXLIII
-
-BALLET
-
- La poudre des chemins, sous un choc de semelles
- Rejaillit pour danser au bal inattendu
- Où des moucherons d’or allègrement se mêlent
- A des échos de cloche et des duvets perdus.
-
-
-CCXLIV
-
-POINT DE VUE SPÉCIAL
-
- Tu veux voir une nymphe auprès de chaque source,
- A quelques pas d’un joli temple:
- Aréthuse, par exemple,
- Suivant de ses yeux clairs la course
- De son onde et dont la chevelure
- Suit aussi le courant d’eau pure.
- Tu veux voir le satyre peignant sa fourrure,
- Certaine flamme dans les yeux
- Et des raisins dans les cheveux,
- Et le faune jouant du flûteau,
- Et l’hamadryade aux bras haut
- Levés ou largement tendus,
- Comme pour bénir,
- Et la naïade au long buste vêtu
- De seule écume.--Ton plaisir
- Est d’espérer cela, mais, ô jeune homme! tu
- Ne verras rien, si ton esprit ne se délivre,
- D’abord, du souvenir hallucinant des livres:
- Les demi-dieux
- Ont peur d’un bachelier ès-lettres curieux.
-
-
-CCXLV
-
-PREMIER QUARTIER
-
- Lune! c’est donc toi! je te croyais morte?
- Lève encore un peu ta corne qui luit!
- Par quel soupirail, cheminée ou porte,
- As-tu pu rentrer au sein de la nuit?
- Tu semblais si maigre, ô ma pauvre amie!
- Je me résignais à ne plus te voir,
- Et je me disais: «Elle est réunie
- Aux astres défunts du firmament noir.»
- Car il est, au ciel, un lieu de retraite
- Pour les derniers jours des étoiles d’or,
- Où les feux éteints des vieilles planètes
- Goûtent le repos près des soleils morts.
- --Puisque te voilà, donne-moi ta bouche
- Dont l’arc recourbé sourit sans repos,
- Mais ferme, un instant, ton œil blanc qui louche:
- Ce regard gelé me glace les os.
- Veillé par Riegel et par Betelgeuse,
- Je veux sommeiller entre tes bras nus
- Et boire le lait d’une nébuleuse,
- Et goûter le miel d’un rêve inconnu.
- Je veux caresser la lyre des brises
- Que tenait jadis Phébus Apollon,
- Et danser le long de la route grise
- Où courait Hermès aux divins talons.
- --Afin d’obtenir ces sublimes choses,
- Quels sont, ô Phœbé, mes premiers devoirs?
- Il faut, me dis-tu, dédaigner les roses?
- Ne plus respirer les parfums du soir?
- Oublier les jeux du soleil sur l’onde,
- Les jeux des ruisseaux, des flammes, de l’air,
- Et, quand un orage au ciel jaune gronde,
- Ne plus me baigner dans les purs éclairs?
- Ne plus adorer les lèvres des femmes,
- Ne plus m’abriter sous les tournesols,
- Et ne plus chanter des épithalames
- Pour les noces d’or de mes rossignols?
- Oublier l’étang qu’une étoile irise,
- Les émois obscurs, les chères douleurs
- Dont l’angoisse est douce et la peine exquise,
- Oublier aussi le contour des fleurs?
- --Faut-il renoncer à la vie humaine
- Pour revivre au sein du subtil éther?
- Ah! tes caresses au front des sirènes!
- Tes lueurs de jade au ras de la mer!
- --Faut-il donc mourir? Eh bien, soit! Silence!
- Adieu!... Je m’en vais sommeiller, un temps,
- Et les traits d’argent, Phœbé, que tu lances
- Me réveilleront au fond de l’étang.
-
-
-CCXLVI
-
-PRUDENCE
-
- Offre tes compliments aux Puissances Divines,
- De grand matin.--Les dieux à l’homme sont pareils:
- L’encens les concilie et flatte leurs narines
- Plus sûrement s’il fut brûlé dès le réveil.
-
-
-CCXLVII
-
-EMPLOI DU TEMPS
-
- Henriette, tous les vendredis, se promène;
- Elle papote du dimanche au mercredi;
- Elle lit le jeudi, (du moins elle le dit);
- Elle m’aime, le dernier jour de la semaine,
- Mais son amour me semble encor plus superflu
- Que les romans touchants qu’elle dit avoir lus.
-
-
-CCXLVIII
-
-REGRETTABLE INCIDENT
-
- Il arrive, tenant une rose à la main.
- Elle lui dit: «J’aurais préféré du jasmin.
- Si je vous laisse aujourd’hui seul,
- Bercez-vous au moins de l’idée
- Que je vous aimerai demain.»
- Le lendemain, c’est un glaïeul
- Qu’elle voudrait, le jour suivant, une orchidée...
- «Dimanche, lui dit-elle, si vous me baillez
- Une gerbe d’œillets
- Panachés, il se peut qu’alors je m’évertue
- A vous aimer. Impossible plus tôt!»
- Mais lui, sans insister auprès d’elle, se tue
- En se servant d’un vieux couteau
- Damasquiné, dont la lame est pointue,
- Et qui brille.
- Le pauvre bougre s’est piqué de tout son cœur,
- Sous le sein gauche, avec cette arme
- De famille,
- Si bien qu’il meurt.
- S’ensuivent mille cris, des regrets et des larmes.
-
-
-CCXLIX
-
-MARINE
-
- Lune décroissante, eau d’ébène,
- Délicatesse des cordages,
- Plainte lointaine des sirènes...
- Invitation au voyage.
-
-
-CCL
-
-CHRONIQUE
-
- César est mort; un scarabée
- Tend vers le ciel ses pattes noires;
- Jacob n’est plus, ni Bethsabée...
- Ce sont là des dates d’histoire.
-
-
-CCLI
-
-PASTORALE
-
- Midi, grand soleil.--Le vieux faune
- En ricanant se penche sur
- Une fleur délicate et jaune
- Perdue en un champ de blé mûr.
-
-
-CCLII
-
-PROMESSES
-
- Comment douter de vous, lorsqu’en vous tout incite
- A l’espoir?
- Vos yeux sont clairs, vos yeux sont purs, vous savez voir
- Et, par ces mêmes yeux, rêver ensuite,
- Vous savez deviner, ami compatissant,
- Le secret d’une parole qui semblait dite
- En passant,
- Et vous savez sentir la plainte retenue
- Par peur de vous montrer une douleur trop nue.
- --Belles promesses, hautes promesses
- Que vous tiendrez!
- Vous grandirez! Ne doit-on pas tout espérer
- D’un esprit sans paresse,
- Toujours prêt à comprendre,
- Dont la subtilité n’a point de fourberie,
- Miroir d’un cœur robuste et tendre?
- --Ami, n’oubliez pas nos longues causeries
- Près du feu, l’autre hiver, au fond du petit bois...
- Comme les bûches prenaient mal! qu’il faisait froid!
- Souvenir... j’allais dire: d’autrefois!
-
-
-CCLIII
-
-ÉGOÏSME
-
- J’ai souffert pour l’oiseau, pour la bête qu’on chasse,
- Pour l’arbre qu’on abat, j’ai partagé l’émoi
- D’un cœur flétri. Ce sont des jeux dont je me lasse.
- Je voudrais, maintenant, souffrir un peu pour moi.
-
-
-CCLIV
-
-DÉGÉNÉRESCENCE
-
- A soixante ans, vous conservez un teint de rose,
- Une voix d’argent clair, lorsque vous vous moquez,
- Mais votre fille Esther a déjà l’air morose,
- Insatisfait et sec des très vieux perroquets.
-
-
-CCLV
-
-CAPOUE
-
- Mon esprit a besoin du fracas des armées.
- Comment sortira-t-il du lit de sa langueur?
- J’ai vécu, ces temps-ci, trop près de votre cœur
- Qui me trouble et me rend «empesché de fumées».
-
-
-CCLVI
-
-DIVERTISSEMENT
-
- Ernestine, Denise et la blonde Suzanne,
- Assises près de moi, font des mines exquises...
- «Monsieur! redites-nous le conte de Peau d’Ane,
- La Belle au Bois dormant ou quelque autre sottise.
- Non! sortez-nous plutôt de votre vieille tête
- Un récit tout nouveau qui ne soit pas trop bête!»
- Divertir des enfants est une dure école!
- Il me faut inventer une histoire bien folle,
- Cocasse, compliquée et cependant précise,
- Pour amuser Suzanne, Ernestine et Denise.
-
-
-CCLVII
-
-A LA CUISINE
-
- Tu pleures! tu n’es donc plus toi-même, Brigitte?
- Au lieu de surveiller fidèlement les os
- Et le poulet, bouillant au cœur de la marmite,
- Tu rêves de certain sergent, beau comme Eros.
- Tu tâches d’évoquer cette face adorée,
- Et tes larmes vont se mêler à la purée.
-
-
-CCLVIII
-
-HÔTES INATTENDUS
-
- Me voici, comme jadis, en Afrique:
- Le soir tombe, il est tard.
- Un ciel fumeux, couleur de brique,
- Fatigue mon regard.
- Je trouve, en entrant dans ma chambre,
- Des visiteurs inattendus:
- Deux oiseaux, un lézard, des guêpes couleur d’ambre,
- Un crapaud gris, pustuleux et pansu.
- Ce lézard violet à tête verte
- Paraît fixé sur le plafond,
- Des oiseaux sont entrés par la fenêtre ouverte,
- Ils piaillent, ils font des ronds;
- Une étrange souris s’échappe de ma couche,
- M’aperçoit et s’affole;
- Des phalènes frôlent ma bouche,
- Je vois luire des lucioles;
- De petits serpents noirs veulent passer mon seuil,
- Des moustiques pointus m’empêchent de dormir,
- Mais à tous je ferai bon accueil...
- De mon rêve je prends tout ce qu’il peut m’offrir.
-
-
-CCLIX
-
-BONNE EXPOSITION
-
- Au seuil ensoleillé de ma fenêtre ouverte,
- Pieusement, je cultive de l’estragon,
- Dans les flancs rebondis d’un vase à panse verte
- Où se tordent et se détordent deux dragons.
-
-
-CCLX
-
-HIVER
-
- Débâcle, enfin! la rivière, prise
- Depuis quatre longs mois par le gel,
- Se brise en miroirs où se divise
- Le grand lac bleu de cendre du ciel.
-
-
-CCLXI
-
-RECUEILLEMENT
-
- Immobile, je songe auprès de cette tombe.
- Pas un souffle de vent ne vient troubler la nuit
- Et pas un chant d’oiseau... Des pommes de pin tombent
- Mollement, sur le gazon court, à petit bruit.
-
-
-CCLXII
-
-PRUDENCE
-
- Loin de vous reprocher, belle, d’être si noire,
- J’accorde que vous ne l’êtes pas à demi,
- Mais veuillez vous cacher dans cette vaste armoire
- Durant l’heure où je vais recevoir mes amis.
-
-
-CCLXIII
-
-TROPIQUES
-
- Au bord vaseux de la lagune,
- Un caïman dort dans les joncs;
- Il ouvre un œil gluant, considère la lune
- Et disparaît dans l’eau par un brusque plongeon.
-
-
-CCLXIV
-
-BOISSON RÉCONFORTANTE
-
- Après avoir goûté, (devoir de camarade),
- Les vers indifférents d’un poète de peu,
- Je veux, pour oublier leur charme sirupeux,
- Boire, à l’urne d’André Chénier, du vin d’Hellade.
-
-
-CCLXV
-
-LOUANGES
-
- Pour sa tête si belle
- Qui ne craindra rien des hivers,
- Saurai-je composer la louange immortelle,
- Rayonnante de nobles vers?
- Pour sa tête impassible et pure
- Dont les yeux regardent si loin,
- Quels sont les mots qui ne défaillent point,
- Et les hymnes qui durent?
- Pour en écarter le malheur,
- Que ne puis-je donner à sa tête guerrière
- Dont un hochement me fait peur
- La louange qui monte en forme de prière?
- Que ne puis-je chanter les reflets suzerains
- De ton casque d’ébène,
- Tête chère, tête hautaine
- Au front serein!
- Ah! que ne puis-je... Et, maintenant, penche la tête
- Et laisse-moi caresser de mon mieux
- Les cheveux onduleux de cette tête faite
- Pour les dieux.
-
-
-CCLXVI
-
-SOMMEIL NÉCESSAIRE
-
- Le prince dort sous un dais d’or et de bambous.
- Quand ses ordres n’arrivent pas avant l’aurore,
- Il les donne à rebours, trop tard ou pas du tout,
- Il dort. Ah! qu’il dorme longtemps! je l’en implore!
-
-
-CCLXVII
-
-SUR LA GRÈVE
-
- Le ciel perd sa teinte cerise,
- Le soleil s’engloutit sous le poids de la nuit.
- Les coquillages que l’on brise
- En marchant font un triste bruit.
-
-
-CCLXVIII
-
-JUSTE DISCIPLINE
-
- J’estime le bon-sens de la gardeuse d’oies
- Qui, jusqu’à vêpres, fait patiemment son devoir.
- Martin, passant alors, l’assaille chaque soir;
- Elle s’y prête et goûte ainsi plus d’une joie.
-
-
-CCLXIX
-
-PETIT PORTRAIT
-
- Sourire âpre et revêche,
- Fort belle chevelure
- D’un blond doré, tournure
- Passable, mais odeur peu fraîche
- Et déplaisante d’une pêche
- Trop mûre.
-
-
-CCLXX
-
-MÉLITE RÉFLÉCHIT
-
- Quel songe singulier composez-vous, Mélite?
- Quelle vilaine trahison, très inédite?
-
-
-CCLXXI
-
-AUBE DE LUNE
-
- Un dragon bleu, penché par-dessus la pagode,
- La gueule ouverte, va dévorer comme un fruit
- Cet astre coloré de sang et teint d’iode
- Qui monte dans la nuit.
-
-
-CCLXXII
-
-MAGIE DU SOIR
-
- Des rameaux sombres, découpés
- Sur l’horizon drapé...
- Profils grotesques d’arbres noirs
- Contre le ciel orange;
- Instants où le soir
- Aérien se change
- Par lente magie en nuit...
- On dirait que s’apaisent
- Le monde et son bruit,
- Tandis que les braises
- Du soleil meurent,
- Que le ruisseau parle plus bas,
- Que la brise s’éteint qui chantait tout-à-l’heure,
- Que le voyageur tâche de feutrer son pas,
- Que les oiseaux ont peur
- De se laisser entendre
- Parmi tous ces murmures sourds,
- Que l’occident perd ses couleurs...
- --Ce sont les cendres
- D’un beau jour.
-
-
-CCLXXIII
-
-HEURE MAUVAISE
-
- Vraiment, il pleut depuis trop longtemps, je m’ennuie.
- Lire? quoi donc? Dormir si je pouvais! et pour
- Aimer, il n’est plus temps. J’écoute, le cœur lourd,
- Ce discours interminable que fait la pluie.
-
-
-CCLXXIV
-
-A UNE REINE
-
- O reine Stratonice! où donc êtes-vous née?
- Est-ce dans le vaste palais d’une île fée,
- Où la légende grecque et le conte allemand
- Venaient mêler pour vous tous leurs enchantements?
- Où l’elfe et la bacchante, où le sylphe et le faune
- Jouaient à se poursuivre autour des buissons d’aulnes?
- Parce que votre voix est pure et que vos pas
- Semblent glisser à peine et ne se poser pas,
- Il est des instants où vous m’évoquez l’image
- De Loreley qui laisse un lumineux sillage
- Sur l’eau triste du fleuve, en chantant dans la nuit.
- Mais, à d’autres instants, vous changez et je suis,
- Dans vos yeux, le reflet d’une si grave peine,
- Que vous me rappelez cette princesse hellène
- Qui, devant l’horizon de la mer et des cieux,
- Souffrait de la colère injuste de ses dieux.
- O Reine! dites-moi quel souvenir vous donne
- Ainsi l’air douloureux de la blanche Antigone?
-
-
-CCLXXV
-
-DÉSACCORD
-
- Des roses, un regard, la mer, le bruit du vent...
- Poèmes que le moindre souffle met en prose!
- --Un mot sans harmonie efface bien souvent
- Le bruit du vent, la mer, ton regard, et les roses.
-
-
-CCLXXVI
-
-CHEMINEAU
-
- Malgré tous mes serments et mon humeur chagrine
- Je marche sans souci, tout droit, tournant le dos
- Au soleil.--Sur la route, un spectre se dessine,
- Couché, très noir, très plat, sans muscles et sans os,
- Qui m’entraîne, tenant par ses pieds mes bottines.
-
-
-CCLXXVII
-
-UN COUPLE
-
- Il est beau de la beauté que l’on prise
- Dans les ateliers de modiste;
- Cheveux gras et bouclés, bouche aux tons de cerise,
- Cravate «genre artiste».
- Elle est fort bien aussi, mais autrement
- Que son prince Charmant:
- Mince, longue, des yeux très noirs,
- Un air autoritaire,
- Des lèvres sans mystère et de mauvaises dents...
- Et cependant,
- Vers le soir, aux lumières,
- Un peu de fard aidant,
- Elle plaît au passant sous son chapeau de fleurs.
- Rose aime Roger de tout son cœur,
- De toute son âme,
- (En a-t-elle une?) de tout son corps,
- Mais Roger, les beaux jours passés, prévoit le drame:
- «Combien de temps, Rose qui m’est si chère,
- Pourra-t-elle marcher encore?
- Sans elle, c’est le pot-au-feu, c’est la misère!»
-
-
-CCLXXVIII
-
-MA BLANCHE AMIE
-
- Lune! je vois briller entre les nymphéas,
- Au fond de l’étang vert et bleu que rien ne souille,
- Ton profil séducteur qui toujours m’agréa,
- Reine des suicidés! princesse des grenouilles!
-
-
-CCLXXIX
-
-VILLÉGIATURES
-
- Les turbans excessifs que portait Madame X...
- Et d’autres attributs de même provenance
- Sont chez la revendeuse, au coin du quai. Je pense
- Qu’elle-même fait les cent pas au bord du Styx.
-
-
-CCLXXX
-
-REPOS JUDICIEUX
-
- Couché dans ce verger mollement gazonné,
- Pourquoi donc songerais-je à grapiller la treille
- Lourde de fruits, ou même à rimer un sonnet?
- Je sommeille, attendant que Laure me réveille.
-
-
-CCLXXXI
-
-THE RAVEN
-
- Je croyais, en ouvrant toute grande ma porte,
- Voir l’ange aux yeux d’azur qui brandit un flambeau,
- Mais la nuit m’apparaît, silencieuse et morte,
- Sans lune.--Sur mon seuil, pas même le corbeau!
-
-
-CCLXXXII
-
-PORTRAIT DE BÊTE
-
- Armature de fer, pattes de caoutchouc,
- Cuir laineux et malsain, gaufré par mille plaies,
- Bête de cauchemar qui ne semble pas vraie,
- Avec sa cloche au cou.--C’est le chameau mandchou.
-
-
-CCLXXXIII
-
-DANGER
-
- Fût-ce dans ton appartement le plus secret,
- Garde-toi de penser: «En ce moment, personne
- Ne me voit.» Pour l’esprit il n’est rien de sacré,
- Il n’est rien que l’esprit ne sache ou ne soupçonne.
-
-
-CCLXXXIV
-
-MOTIF DE SÉRÉNADE
-
- Malgré le ciel d’un bleu si rare,
- Si précieux, il manque un chant de rossignol
- Et le froissement doux des guitares
- A ce soir
- Si divin qu’on le dirait espagnol.
- J’y voudrais voir
- La lune, cependant l’air est clair
- Et ces lanternes ont bel air;
- Mais ne faudrait-il pas quelque pierrot de neige,
- Quelque bourgeois en travesti
- Comique à ce cortège
- Où notre amour se divertit?
- Je voudrais aussi des tambours de basque,
- Des marottes tintantes, des sequins,
- Des loups, des masques
- Et des manteaux d’Arlequin,
- Tout de même qu’à votre face,
- Miroir divers de la frivolité,
- Je voudrais que se pût découvrir une trace
- Plus sensible de volupté.
-
-
-CCLXXXV
-
-CHARME DU FOYER
-
- La petite maison normande qui m’abrite
- Me plaît, je m’y sens bien en sûreté; le site
- N’effarouche pas l’œil, mais le toit bleu d’un temple,
- Sous le soleil asiatique, a son mérite.
-
-
-CCLXXXVI
-
-ATTITUDES
-
- Triste, toujours, comme au théâtre,
- (Douleur de parade); à vos joues,
- Un peu de poudre, un peu de plâtre;
- Dans votre cœur, un peu de boue.
-
-
-CCLXXXVII
-
-SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Scapin dort d’un sommeil très long que je déplore.
- Le trépas est un port. Il entra dans ce port
- En souriant; je crois qu’il doit dormir encore,
- Bien qu’il soit mort, très mort, hélas! tout à fait mort.
-
-
-CCLXXXVIII
-
-FLEUR INVARIABLE
-
- Cette nuit, j’ai rêvé plaisamment jusqu’au jour;
- Ma songerie avec l’aurore s’est éteinte;
- Je ne me souviens plus de son tendre contour...
- Mais l’iris du jardin garde toutes ses teintes.
-
-
-CCLXXXIX
-
-OFFRANDE
-
- Afin de célébrer sa valeur coutumière
- (Nonpareille, pourtant!) offrons-lui la première
- Pêche de mon verger, quelques brins de laurier
- Et la virginité de Manon, la fermière.
-
-
-CCXC
-
-TROUVAILLE
-
- Ton agréable petit livre est trop honnête,
- Compendieux Joubert!--Et néanmoins tu sus,
- Malgré tant de fadeur, te révéler poète
- En disant que la vie était «du vent tissu».
-
-
-CCXCI
-
-CERCLE VICIEUX
-
- Que devenir? aller me pendre?
- Cela pourrait surprendre
- Péniblement
- De bonnes gens qui me sont chers.
- M’engager? partir pour la guerre?
- Hélas, non! car, en ce moment,
- Cela n’arrive guère
- Que dans les romans!
- Boire? j’entends: boire beaucoup?
- Je n’ai pas soif quand je suis seul, (oh! pas du tout!)
- Et je déteste les cafés.
- Me livrer à l’humeur hypocondre? c’est fait!
- Courir la gueuse?
- Je voudrais des heures heureuses...
- Lire des livres?
- J’en ai trop lus, je m’en délivre.
- Prier? je me sens loin des cieux!
- Alors... vivre?
- Serait-ce mieux?
- --Voilà le cercle vicieux.
-
-
-CCXCII
-
-RÉALITÉS
-
- Les pieds au feu, tu regrettes de n’avoir pas
- Aimé Didon, (malgré ses plaintes), Mélusine,
- Aude, la belle Hélène, Yseult ou Dalila...
- Mais Stéphanie a tant de goût pour la cuisine!
-
-
-CCXCIII
-
-UTILISATION
-
- Comme on fait d’un suppôt sadique de la mort,
- Je tiens qu’il faut toujours étrangler la souffrance,
- Sans vouloir lui trouver ni charme, ni plaisance...
- Toutefois, il convient de s’en servir d’abord.
-
-
-CCXCIV
-
-PAROLES FAMILIÈRES
-
- Qu’importent l’accent dur de ce parler barbare
- Et ce jacassement où je ne comprends rien!
- Sous la brise, un palmier fait son bruit de guitare
- Et le flot chante un air que je reconnais bien.
-
-
-CCXCV
-
-LA COIFFURE DE THISBÉ
-
- Une heure avant d’aller au bal de cour, Thisbé,
- Contente de son fard et de ses mouches, daigne
- Sourire à son coiffeur dont les doigts ont bombé
- La fausse tresse d’or que fixe un double peigne.
- L’homme, dans les cheveux que sans fièvre il boucla,
- Fixe des ornements avec un goût d’artiste:
- Un point de poudre, ici, trois petits rubans, là...
- Il fait enfin voler le peignoir de batiste,
- Puis, les lèvres en cœur et souriant un peu,
- Dans la coiffure il pique un hortensia bleu.
-
-
-CCXCVI
-
-HONNÊTE GAGNE-PAIN
-
- Si vous triez bien proprement ce tas d’ordures,
- (Vieux chiffons, culs de bouteilles, charognes mûres,
- Débris), vous gagnerez peut-être vos trois sous.
- D’ailleurs, quand il fait beau, la besogne est moins dure,
- Et l’on trouve, parfois, quelques restes de chou,
- Quelques croûtes de pain (anglais) gardant du goût.
-
-
-CCXCVII
-
-SUR UNE VIE INTERROMPUE
-
- Tu mourais, tu me disais ta peine
- D’avoir vécu, te semblait-il, en vain
- Et d’achever ces heures vaines
- En ne nous laissant rien
- Qu’un homme mort,
- Rien qu’un vieux corps
- Prêt à pourrir; puis tu mourus.
- --Maintenant, tu te tiens raide et grave,
- Le col nu,
- La face have,
- Et tes mains sont couleur de cire;
- Tes yeux bleus où je savais lire
- Restent ouverts,
- Tes prunelles semblent de verre,
- Mais tu gardes ton sourire.
- Jamais je n’oublierai tes rêves, leur fraîcheur,
- Ni l’exemple de ta douleur;
- Jamais je n’oublierai tes manières de dire,
- O mon ami dormant,
- La vie en son rayonnement!
-
-
-CCXCVIII
-
-PROSPECTUS
-
- On raccommode, ici, les assiettes, les tasses,
- Les faïences de Perse et de Rhodes, les plats
- Espagnols, les cristaux de Bohème, les glaces
- De Venise et les cœurs qu’un grand amour fêla.
-
-
-CCXCIX
-
-HARMONIE
-
- Tu chantais, rossignol... Je respirais des roses...
- Jamais, ô cher oiseau, ton chant ne fut si beau;
- Jamais tu ne m’as dit de si troublantes choses.
- Promets-moi de chanter, plus tard, sur mon tombeau.
-
-
-CCC
-
-BELLE, MAIS PEU SENSIBLE
-
- Elle tenait ses mains aux phalanges fragiles
- En avant, comme pour défendre d’approcher
- Et les souples sursauts de ma ferveur agile
- Se heurtaient vainement à ce charmant rocher.
-
-
-CCCI
-
-RETOUR LOINTAIN
-
- Nous sommes séparés par des milliers de lieues
- Et pourtant, chaque soir, je me sens près de toi,
- Comme s’il n’y avait ni vastes plaines bleues,
- Entre nous, ni déserts de sable, ni grands bois.
-
-
-CCCII
-
-SÉDUCTION
-
- Je puis, modeste et réservé, sans me vanter,
- Fixer l’amour du monde en me montrant moi-même.
- Si je veux, par surcroît, mériter que je m’aime,
- Le séducteur du monde est un autre, (inventé).
-
-
-CCCIII
-
-MAUVAIS MOMENTS
-
- L’orage monte à l’horizon; mon chien se traîne,
- La langue basse; mes poiriers sont accablés
- Par leurs fruits mûrs; des fleurs se fanent dans les blés,
- Et Célestine a des regards chargés de haine.
-
-
-CCCIV
-
-AU VILLAGE
-
- Pourquoi ce regard
- Hagard
- Et pourquoi cette joue humide?
- Pourquoi cet air si soucieux?
- Pourquoi ces rides
- Sous tes yeux?
- A quoi peut te servir de contempler la meule
- Du coin du champ,
- Et comment te trouve-t-on seule,
- Toute seule, et si triste, et d’aspect si touchant?
- Dis-le moi comme à confesse,
- Dis-le moi, morbleu!
- Sans larmes, fais-m’en l’aveu...
- Serait-ce
- Ton père qui t’aurait grondée,
- Ou plutôt... oui, plutôt, le charmant Amédée
- Qui t’accompagnait très souvent,
- Depuis son retour de voyage,
- Et dont l’humeur volage...
- Hélas! je comprends tout, pauvre fille! Au couvent!
-
-
-CCCV
-
-EXCÈS
-
- Vous regretterez d’être sage!
- Vous l’êtes bien! oh! oui, vraiment!
- Sage comme une chaste image
- D’ange dans un missel flamand.
- Cette attitude décourage,
- En ses luxurieux hommages,
- Le plus épris de vos amants.
- Son âme est bourgeoise: il abrège,
- Volontairement, des moments
- Qui lui paraissent sacrilèges.
-
-
-CCCVI
-
-PETIT INCONVÉNIENT
-
- Cette première rose au ton rouge ponceau
- Fait valoir la seconde, adorablement pâle;
- La troisième entretient un ver sous ses pétales...
- Je choisis la troisième avec son vermisseau.
- C’est ainsi que je vous ai préférée, Hortense,
- Mais votre vermisseau prend beaucoup d’importance...
-
-
-CCCVII
-
-REPROCHE
-
- Bel arbre au tronc retors, arbre noir et très vieux
- Dont le feuillage sec a des reflets si durs,
- Cher arbre compliqué, sombre et silencieux,
- Ton ombre est un peu trop précise sur ce mur.
-
-
-CCCVIII
-
-DÉNOUEMENT
-
- La Princesse qui pleure en sa prison va-t-elle
- Se laisser dévorer par le Dragon?--Non pas!
- Un Prince de beauté vraiment surnaturelle
- Et d’air avantageux se rapproche à grands pas.
-
-
-CCCIX
-
-FIN DE NUIT
-
- L’aube vient de toucher le sommet de la tour.
- La lune qui reluit de tout son disque lourd
- Nous apparaît, pendue au ras des ondes, comme
- Un gong de cuivre clair pour annoncer le jour.
-
-
-CCCX
-
-A UN AMI PLEIN DE FANTAISIE
-
- Tu reviens de la grande guerre,
- Blessé, meurtri,
- Mais tu n’as rien perdu de cette printanière
- Vision de la terre
- Qui donne à tes songes leur prix.
- Tu parles, et je vois le monde
- Par tes yeux:
- Les rêves les plus fous y dansent une ronde
- Dont le rythme est délicieux.
- Tu décris de beaux soirs en Alsace,
- Le bourg détruit par la mitraille, où passent
- Des soldats joyeux,
- Tu me dépeins une aube d’Orient,
- Le ciel bleu, le flot riant,
- La rive nue
- Sous un rais d’or,
- Et tes paroles contenues
- Emeuvent plus encor:
- Enchantements clairs d’une fantaisie
- Choisie.
-
-
-CCCXI
-
-DISTINGUO
-
- Mon général, vous saluez avec noblesse;
- Personne, mieux que vous, ne tourne un madrigal...
- J’admire... mais des madrigaux pleins de finesse
- Et de nobles saluts font-ils un général?
-
-
-CCCXII
-
-L’ANCIENNE LIQUEUR
-
- Tu vantes le bonheur où cet amour te plonge:
- Boire à sa bouche est devenu ton seul plaisir...
- Saoule-toi donc, mais sans perdre le souvenir
- De ce vin plus léger que te versaient tes songes.
-
-
-CCCXIII
-
-COMPENSATION
-
- Cette dame, fort riche et de noble alliance,
- Use encor de l’amour. Elle abuse, la nuit,
- D’un lycéen qui prend son mal en patience
- Car la femme de chambre a des égards pour lui.
-
-
-CCCXIV
-
-QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
-
-1
-
- Un haïkaï de mon vieux maître
- A cent fois plus de parfum
- Que ce lys sur ma fenêtre.
-
-2
-
- Les passions allumées
- Par l’amour à son printemps
- Montent dans l’air sans fumée.
-
-3
-
- Le long du ruisselet fou,
- Truite vive et bondissante,
- Brillant si clair, tout à coup!
-
-4
-
- Dans le fossé de la route,
- N’est-ce pas le clapotis
- Triste des premières gouttes?
-
-5
-
- Quel orgueil quand je vois naître
- Un sourire approbateur
- Sur les lèvres de mon maître!
-
-
-CCCXV
-
-LE PAYS MERVEILLEUX
-
- Ciel jaunâtre, taché de gris,
- Sur l’horizon livide;
- Pas un souffle d’air, pas un cri;
- Mon village semble vide.
- Il pleut tout droit,
- En silence,
- Contre le vert des prés et le rouge des toits...
- Désir d’absence,
- D’être ailleurs,
- Loin de ces pleurs,
- Loin de ces longs traits de la pluie,
- Barreaux de ma mélancolie...
- Et cependant on reste sans bouger, sans dire
- Rien,
- Quand on voudrait marcher vers le bout de la terre,
- En chantant, jusqu’à ce bel empire,
- Vous savez bien!
- Où, m’a-t-on dit, il ne pleut guère,
- Jusqu’à ce radieux empire, tout là-bas,
- Où, peut-être, il ne pleut pas.
-
-
-CCCXVI
-
-PRÉDICTION
-
- Jeune homme, vous irez loin! Je vous vois des crocs
- Aiguisés, une face plaisante, (un peu trop
- Cabotine), et le goût bien raisonné des filles;
- Tout ce qu’il faut pour faire un joli maquereau.
-
-
-CCCXVII
-
-FUMÉE EN MUSIQUE
-
- Tu chantes et ta voix a de souples contours;
- Il est tard, les rideaux filtrent le clair de lune;
- Indolemment couché sur le dos, je pétune.
- Dans ces conditions, le temps me semble court.
-
-
-CCCXVIII
-
-SAVEUR AMICALE
-
- J’aime autant ne plus te revoir, ami très cher,
- Car je ne sais en quoi ton absence me prive:
- Ta conversation a le goût du bitter,
- Sans aucune de ses vertus apéritives.
-
-
-CCCXIX
-
-EMPLOI DU TEMPS
-
- Beau dimanche; promenades dans la banlieue;
- C’est la forme municipale de l’ennui
- Qui s’étend, tout le long des heures et des lieues,
- D’une aube sans beauté jusqu’à la dense nuit.
-
-
-CCCXX
-
-LE REFUGE
-
- Au lieu de savourer en paix cette vesprée
- Si douce, j’ai le cœur douloureux et pantois,
- Mais je sais un répit pour l’âme déchirée:
- Lorsque je souffre trop, je me repose en toi.
-
-
-CCCXXI
-
-RÉPLIQUE DÉCISIVE
-
- «Mademoiselle, vous avez le plus grand tort
- De vous prêter ainsi sans vous donner: ce corps,
- Un jour, sera volé.» Vous répondez, sournoise:
- «Chaparder et voler n’offrent aucun rapport.»
-
-
-CCCXXII
-
-VOIX CHANGEANTE
-
- Charme suprême d’une voix
- Où je crois
- Entendre l’écho d’un gémissement
- Et celui d’un rire étouffé...
- Vous parlez doucement,
- D’une voix tout à fait
- Calme et pourtant sonore...
- Ah! quelle voix! parlez encore!
- Parlez encore, ma très chère!
- Ce ruisseau
- Tombe en se vaporisant, cet oiseau
- Chante si clair
- Que l’on dirait un gazouillement d’eau,
- Cette brise, filtrée au treillis des rameaux,
- Nous dit les plaisirs, les soucis
- Qui l’entraînent... Votre voix est ainsi:
- Apaisée ou comme en délire,
- Triste, brisée, aérienne et parfois ivre,
- Suivant ce qui l’inspire,
- Notre amour ou le mal de vivre.
-
-
-CCCXXIII
-
-APPARITION
-
- Encore un nouveau jour... Je m’éveille et revois
- La table, l’encrier, la page, (blanche encore,
- Mais qui sera noircie), et, couché près de moi,
- Le corps luxurieux, las et lisse de Laure.
-
-
-CCCXXIV
-
-AU CAMBODGE
-
- Quelques nuages lourds à l’horizon s’étirent,
- Violets sur un fond de perle; trois vampires
- Frémissent, accrochés au toit de ma canha;
- Les fleurs s’épanchent en parfums, le sol transpire.
-
-
-CCCXXV
-
-SOUVENIR LITTÉRAIRE
-
- La lune a des pâleurs romantiques, ce soir.
- Composons le tableau: des chansons de Venise,
- Sur l’eau verdâtre, une gondole à felze noir
- Et deux amants que l’heure et le lieu divinisent.
-
-
-CCCXXVI
-
-DÉCISION
-
- Pourquoi me raconter que votre âme est de braise
- Si votre corps s’obstine à paraître glacé?
- Plus un mot! Allons-y, Madame, à la française!
- Et je m’arrêterai quand vous direz: «Assez!»
-
-
-CCCXXVII
-
-REPROCHES
-
- Ragots, lamentations, plaintes:
- «Tu veux te dérober! tu mens!
- Tu m’as dit: ses yeux sont charmants!»
- Absinthe! Absinthe!
-
-
-CCCXXVIII
-
-HÉBÉ
-
- Nul doute que la mort ne l’ait prise de court.
- Elle goûtait les vers, les parfums, la musique,
- Les bons vins et l’amour, (mais préférait l’amour).
- Sur sa tombe fleurit un grand lys ironique.
-
-
-CCCXXIX
-
-OISEAU DÉCORATIF
-
- Instant d’attente
- Où rien ne bouge, heure éclatante...
- Surgissant du pré vert, je vois
- S’envoler soudain devant moi,
- Comme ferait un cri de joie,
- Le plus féerique oiseau qui soit:
- Rouge, avec des ailes orange,
- (Sont-elles de soie?)
- Un bec vermeil
- De courbe étrange...
- --Oh! quelle grâce quand il monte,
- Cet oiseau merveilleux, pareil
- A ceux des contes,
- Vers le soleil!
- Glissant sur l’air, il fait cent tours
- Comme un feu-follet de plein jour,
- Puis il plonge dans l’herbe touffue,
- Flamme errante,
- Un moment aperçue,
- Mais que le vent souffla, puis il chante.
-
-
-CCCXXX
-
-GÉOMÉTRIE
-
- Limiter par un trait les songes de l’amour,
- C’est fixer aux parfums de la brise un contour.
-
-
-CCCXXXI
-
-QUESTION
-
- Qu’as-tu fait de tes fards? Ce visage de cendre
- En un ciel printanier n’est-il pas malséant?
- On dirait que, ce soir, lune, tu vas descendre
- Pour jamais au tombeau que t’ouvre l’océan!
-
-
-CCCXXXII
-
-ESCLAVAGE
-
- Elle pleure, gémit, grince, accuse le sort
- De l’accabler de mille et un maux. Je crois fort
- Qu’elle est tout à fait sotte. Aujourd’hui je l’adore
- Comme je l’adorais dès son premier abord,
- Mais sachez que l’amour est une dure tâche
- Quand on aime les yeux ouverts, et qu’on est lâche!
-
-
-CCCXXXIII
-
-RESPECT FILIAL
-
- Pei-you se vit, un jour, fustigé par sa mère;
- Bien qu’il fût un enfant courageux, il pleura.
- Comme elle s’étonnait: «Oui, ma peine est amère,
- Dit-il, de voir la force abandonner ton bras.»
-
-
-CCCXXXIV
-
-MANIÈRES D’AIMER
-
- L’épouse a six façons d’assurer le bonheur
- De l’époux: elle peut être une âme, une sœur,
- Une muse, une amie, une amante, une esclave.
- De ces rôles divers, l’esclave est le meilleur.
-
-
-CCCXXXV
-
-TEL QU’ON LE PARLE
-
- Je m’exprime très mal, ne sachant point sa langue,
- Cependant je lui dis combien elle me plaît;
- Je crois qu’elle s’émeut de ma douce harangue
- Mais, hélas! on se refuse, même en anglais.
-
-
-CCCXXXVI
-
-A LA LUNE DIVINE
-
- Depuis que le plus clair des écus,
- Depuis que la lune m’a plu,
- Je parle d’elle à tort et à travers,
- En prose, en rêve, même en vers.
- --Soit qu’elle visite une mare,
- Ou fasse figure de phare,
- Ou glisse sur le dos
- D’encre et d’étain des flots,
- Ou sonde la luisante Seine
- Et s’y détrempe,
- Ou caresse mes peines
- Qui ne s’endorment pas quand j’ai soufflé ma lampe,
- Cette planète me séduit.
- Je m’empresse de le lui dire, et le lui dis,
- Pour mon plaisir et pour le sien peut-être,
- Quand vient le soir, quand je la vois s’en aller paître,
- Cornes en avant, ce pré noir,
- Serré comme un étroit couloir
- Entre deux murs de coton blanc, ou mieux
- Quand, ronde et grasse, elle traverse les champs bleus.
-
-
-CCCXXXVII
-
-INCONVENANCE
-
- Au corps disgracieux, il faut de la tenue...
- Madame, croyez-moi: ne vous montrez pas nue!
-
-
-CCCXXXVIII
-
-EN CHINE
-
- Grand repos sur la jonque. Un soir taché de rouille...
- A l’avant, le coolie industrieux s’épouille.
-
-
-CCCXXXIX
-
-FÊTE CHAMPÊTRE
-
- On soupe dans le parc. Les violons sont là.
- La voix du rossignol va leur donner le la.
-
-
-CCCXL
-
-INQUIÉTUDE
-
- Ces distiques tout secs, ces petits riens subtils,
- Malgré la rime riche, à quoi donc riment-ils?
-
-
-CCCXLI
-
-CONSCIENCE
-
- Même vaincu dans le combat, ne t’abandonnes
- Jamais au désespoir, si tu sais, en ton for,
- Que tu fis, sans faiblir, ton plus farouche effort,
- Car la lutte vaut mieux que le prix qu’elle donne.
-
-
-CCCXLII
-
-SALUTATIONS
-
- Vous passez d’un pied léger, les bêtes
- Se pressent pour vous voir de plus près,
- Et le vieux mulot, hochant la tête,
- Vous intronise reine des prés.
-
-
-CCCXLIII
-
-IMAGE
-
- Ah! mon ami! te souviens-tu de certain temple
- Près duquel s’élevait, crêté de jaune, un mur
- Où sept souples dragons se courbaient dans un ample
- Enroulement, sur des vagues de sombre azur?
-
-
-CCCXLIV
-
-LA NOTE FAUSSE
-
- Ta voix, d’abord,
- Est douce et tendre:
- Tu vas prétendre
- M’aimer! Ta voix a des accords
- Justes;
- Toute ruse m’en paraît bannie;
- Je déguste
- Son harmonie.
- Comment garder le moindre doute
- Devant une voix si claire?
- Je l’écoute...
- Cette voix n’offre aucun mystère.
- --Bientôt, je me dis qu’il fait sombre
- Et que ta voix manque un peu d’ombre,
- Elle paraît mal correspondre
- A l’expression de tes yeux;
- Elle devrait, me semble-t-il, être plus basse;
- Alors, je l’écoute mieux:
- Tu me dis que jamais mon amour ne te lasse...
- Et, dans ta voix, sonne soudain la note fausse.
-
-
-CCCXLV
-
-LE SPECTRE
-
- Retourner sur ses pas est dangereux: on craint
- De rencontrer, si beau que soit le paysage,
- Tapi dans l’herbe, cet insidieux chagrin
- Que l’on pensait avoir tué par le voyage.
-
-
-CCCXLVI
-
-SURPRISE
-
- Il pleut, je me sens triste et loin de ce que j’aime...
- Quelle est cette lueur? Ferait-il beau? Soudain,
- Je vois dans le ciel gris monter la lune blême,
- Et les ombres des pins tombent dans mon jardin.
-
-
-CCCXLVII
-
-LE DANGER
-
- Crains les pièges soyeux et, surtout, ne te livres
- Pas toute entière aux invites d’un vent subtil,
- Mouche à l’armure d’or, aux bourdonnements ivres!...
- L’araignée a, devant ton vol, tendu ses fils.
-
-
-CCCXLVIII
-
-INUTILE PRUDENCE
-
- Pour que tes rossignols ne puissent voyager
- Et n’aillent pas chanter chez le seigneur d’en face,
- Un mur suffira-t-il, autour de ton verger?
- Souviens-toi que l’oiseau change aisément de place.
-
-
-CCCXLIX
-
-PROMENADE
-
- Nous ne faisons nul bruit, marchant sous les tilleuls:
- Vous portez galamment une rose à l’oreille,
- Je vous parle tout bas, nous croyons être seuls,
- Sans penser que Phœbé, jalouse, nous surveille.
-
-
-CCCL
-
-SURENCHÈRES
-
- Quoi de plus léger que les duvets? la poussière;
- De plus léger que la poussière? je crois bien
- Qu’on peut nommer le vent; et chose plus légère?
- La femme; et plus légère encore? oh! certes, rien!
-
-
-CCCLI
-
-A L’HÔPITAL
-
- On chante, tout en bas dans la rue,
- Un air vulgaire et sot...
- O savoureuse mélodie,
- Reconnue
- Aussitôt!
- Elle me parle de la vie,
- Elle dit qu’il est doux de vivre...
- Je distingue mal ses paroles,
- Mais cette chanson me console
- Mieux qu’un beau livre.
- Je l’aime, je la trouve exquise;
- Quelques instants, j’oublie,
- Par sa douce entremise,
- Mes hoquets sourds, mes lourdes quintes
- D’agonie,
- Mes grincements de dents et mes plaintes.
- --Sotte chanson, tu me rends ivre
- D’espoir, tu me donnes envie
- De goûter à nouveau la saveur de la vie
- Et, bien modestement, tu m’engages à vivre.
-
-
-CCCLII
-
-LUTTE DÉCEVANTE
-
- Il l’approche de près, il l’étreint corps à corps,
- Il s’est épris de ce problème qui le ronge,
- Il ne s’en déprendra que le jour de sa mort,
- Sans se douter que ce problème n’est qu’un songe.
-
-
-CCCLIII
-
-VISITEUR INSISTANT
-
- J’ouvre ma porte et vois, sautillant dans la neige,
- De cet air décidé qui lui sied, un bouvreuil,
- Permettons-lui d’entrer, car il ferait le siège
- De notre seuil.
-
-
-CCCLIV
-
-LÉGENDE CHINOISE
-
- Il lui conta sa flamme en de magiques vers
- Et sema de feuilles de saule sa chair nue.
- Cette chair se couvrit aussitôt de poils verts,
- D’où le nom: «Pavillon de la reine poilue.»
-
-
-CCCLV
-
-POINTS DE VUE DIFFÉRENTS
-
- Devant un glaive nu, l’homme sage s’enfuit,
- L’amoureux croit revoir le corps mince qu’il aime,
- Le soleil se regarde en cet acier qui luit
- Et le fourreau de cuir se l’enfonce en lui-même.
-
-
-CCCLVI
-
-LUMIÈRE
-
- Tout au loin, parmi l’ombre, au flanc de la montagne,
- Un petit point scintille, un instant, puis s’éteint...
- Je me retrouve seul, comme avant, mais j’y gagne
- De quoi rêver en paix jusqu’à demain matin.
-
-
-CCCLVII
-
-GRAVITATION
-
- Mes deux chats en amour vont tomber de ce mur;
- De ce prunier pesant se détache une prune;
- Un parfum se répand de ce jasmin trop mûr;
- Un rayon pâle et froid va glisser de la lune.
-
-
-CCCLVIII
-
-LECTURE ÉMOUVANTE
-
- J’ai relu ton livre,
- Aujourd’hui,
- Je t’ai vu vivre,
- Je t’ai suivi
- Dans les plaines herbeuses des Hors, sur les monts
- Du Nyarong, vers Népémakö, jusqu’au fond
- Du pays inconnu qui t’est cher,
- Dont tu nous dis les hommes et l’âme
- Et le mystère.
- --Tes pages, comédie ou drame,
- Troublent par leur intense vie
- Et leur éclat. J’y sens la foi
- D’un croyant doué d’ironie.
- Alors ma voix
- Tremble d’envie
- En murmurant: «Comment montrer ce que l’on voit
- Avec cette émotion neuve,
- Troupeaux obscurs, temples au bord d’un fleuve,
- Routes, ravins et bois?»
- --Toi, tu as été là!
-
-
-CCCLIX
-
-SOLITUDES
-
- Je repense à l’oiseau qui se perd dans le vent,
- A la fleur délaissée au centre d’une plaine,
- A la barque roulant en pleine nuit... souvent
- Mon cœur se perd ainsi dans le flux de ses peines.
-
-
-CCCLX
-
-HUMEUR CHAGRINE
-
- Un papillon bleu vient d’éclore
- Et vole dans l’aube d’argent.
- Mon vieux merle, perché sur sa branche, déplore
- L’air futile des jeunes gens.
-
-
-CCCLXI
-
-PAYSAGE
-
- Nuit commençante sur la rivière,--tableau...
- A l’avant de notre jonque tremble un falot;
- Le bosquet de bambous se fonce; ombre furtive,
- Une hirondelle file obliquement vers l’eau.
-
-
-CCCLXII
-
-INDIFFÉRENCE
-
- Le vent siffle et s’essouffle et se plaint et s’irrite,
- Plie un arbre, le tord, le secoue et l’abat,
- Tandis qu’au ciel, parmi les nuages en fuite,
- La lune regarde faire et ne bouge pas.
-
-
-CCCLXIII
-
-PARURE DE LUXE
-
- Bien que sa toile soit tout entière baignée
- Par l’averse qui vient de choir si brillamment,
- Je crois deviner que Madame l’Araignée
- Prisera peu ce superflu de diamants.
-
-
-CCCLXIV
-
-SPLEEN
-
- Le destin, m’a-t-on dit, change. Il se peut, hélas!
- (Pour d’autres...) mais pour moi l’ennui n’a plus de bornes,
- Et le ciel désirant garder ses teintes mornes,
- Je me ronge les poings comme un catoblepas.
-
-
-CCCLXV
-
-TCHERAGAN
-
- C’est un chat noir, il est prince persan;
- Il aime trop le sang
- Pour me plaire...
- (Il ne méprise pas le lait.)
- Vous me dites que Baudelaire
- L’aurait mieux compris? Je ne sais.
- --Il se peut que l’on trouve en Chine,
- En Malaisie, (ou bien ailleurs),
- Ce même air de bourreau railleur
- Et d’aussi longs frémissements d’échine;
- Allez-y voir! mais quand il lèche,
- Sadiquement, à petits coups
- Mesurés de sa langue rêche,
- La plaie
- D’un oiseau palpitant, que voulez-vous!
- Mon chat m’effraie!
- Puis il me prend par cette patte qu’il allonge
- Et retire, par le mystère de ses songes
- Et, mieux encor, par ce grand amour de la nuit
- Qui me le fait aimer quand j’ai si peur de lui.
-
-
-CCCLXVI
-
-LA SOUFFRANCE DE THISBÉ
-
- Thisbé souffre beaucoup d’un rhume de cerveau;
- Elle est couchée et porte, autour de sa figure,
- Un fichu céladon fait en un point nouveau,
- Pour que ne tombent pas ses coques de coiffure.
- Elle voudrait savoir si la mouche du coin
- De sa tempe est toujours en place et si la tresse
- Qui double ses cheveux n’aurait pas grand besoin
- D’être reépinglée avec moins de mollesse.
- Elle songe, tandis que, sous le ciel du lit,
- Un papillon perdu volète et s’affaiblit.
-
-
-CCCLXVII
-
-SENSIBILITÉ SPÉCIALE
-
- On dirait que vos sourires sont préparés,
- Et vos rires aussi, mystérieuse Laure!
- Très sagement, sans vous tromper, vous mesurez
- Le ton de votre voix en disant: «Je t’adore!»
- Avec méthode, vous savez même pleurer...
- Je vous verrai mourir ainsi, (mais pas encore).
-
-
-CCCLXVIII
-
-DISTINCTION
-
- De ta rusticité plus d’un ami te loue:
- «C’est un diamant brut!» répètent-ils entre eux.
- Mais un diamant brut, sans facettes, sans feux,
- En quoi diffère-t-il d’un vieux morceau de boue?
-
-
-CCCLXIX
-
-CHARME SECRET
-
- Ne dédaignez donc pas notre sous-préfecture!
- Un cours d’eau la traverse, entre des saules verts;
- De petits lacs discrets lui font une ceinture...
- C’est un lieu bien choisi pour composer des vers.
-
-
-CCCLXX
-
-CHANT
-
- Ce moment est divin! Le rossignol dégoise,
- Sur quelque haute branche, un hymne pur, sans mots;
- Ta voix tremble d’amour, beau poète, et se croise
- Avec la voix du vent qui parle de ses maux.
-
-
-CCCLXXI
-
-HOMMAGE
-
- Je t’aime, je te le répète...
- Le sais-tu?
- Je te le dis encore, je m’entête:
- Toujours, je fus têtu,
- Têtu comme un gros livre
- Pénétré d’une seule idée...
- Et c’est à toi que je l’ai demandée,
- L’idée âpre qui me fait vivre!
- Mais, depuis lors, je t’aime,
- A la façon dont les roses sont rouges
- Ou blêmes,
- A la façon dont les nuages bougent
- Ou se défont, suivant le souffle qui les mène.
- --Je t’adore et ne sais pourquoi;
- Je vais où me conduit ta voix,
- Et si mon âme est lasse,
- Mon cœur blessé, parfois,
- (Parfois... serait-ce pas souvent?) tant pis pour moi!
- De ta bonté je te rends grâce
- Et je m’incline sous ta loi.
-
-
-CCCLXXII
-
-PSYCHOLOGIE
-
- Le respect des chétifs ne va pas sans mystère:
- Je viens de voir, à l’aube, une pie en plein vol
- Foncer sur une buse. On oubliait ses vols
- Et son caquet.--Florise, aussitôt, me fut chère.
-
-
-CCCLXXIII
-
-ÉCHOS NOCTURNES
-
- J’écoute les accords d’une invisible lyre
- Que de magiques mains par instants frôleraient,
- Au fond d’un ciel d’argent où la lune s’admire
- En versant le trésor suave de ses rais.
-
-
-CCCLXXIV
-
-CHOIX MALHEUREUX
-
- «Je choisis, avait dit Chloris, d’être damnée,
- Entre les bras noueux de mon nouvel amant,
- A la condition d’y vivre vingt années.»
- Chloris est morte, hier, indiscutablement.
-
-
-CCCLXXV
-
-CENT SOUS
-
- Sous la toque de drap qu’une rose dépasse,
- Vous m’avez fait la plus engageante grimace,
- Puis vous avez repris ce sinistre parcours
- Dont les deux bornes sont deux fontaines Wallace.
-
-
-CCCLXXVI
-
-MÉLOMANIE
-
- «Quand je songe à de beaux accords, je me sens ivre,
- Dis-tu; mon âme aspire au firmament!» Ce n’est,
- Clorinde, vraiment pas la peine de poursuivre,
- Car tu vas me parler de Monsieur Massenet.
-
-
-CCCLXXVII
-
-DANGERS A ÉVITER
-
- Comme au bout de ta course un tout dernier faux-pas,
- Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas;
- Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée,
- Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas.
-
-
-CCCLXXVIII
-
-FLEUR SÈCHE
-
- En caressant ces vieilles soies,
- En feuilletant ces albums effacés,
- Vous deviendrez la proie
- Des fantômes du temps passé.
- Quoi! ne trouve-t-on plus, piquetant les prairies,
- De belles fleurs
- Fraîches, dont les couleurs
- Ternissent toute broderie
- Et dont l’éclat semble toujours nouveau?
- Chère, croyez-moi sur parole,
- La fleur vivante vaut
- Cette corolle
- Aux tons séchés
- Que vous cherchez
- Dans un vénérable volume.
- Certes, le souvenir évoqué nous parfume
- Et la pauvre fleur grise me plaît,
- Mais, ne l’oubliez pas, en dépit des prières,
- Il est bien mort, il est poussière,
- Le beau temps où Berthe filait.
-
-
-CCCLXXIX
-
-ÉCONOMIE SOCIALE
-
- Le coudrier croît sur les monts et la réglisse
- Dans les marais. A son foyer chacun se plaît.
- Il est malséant que le paysan rougisse
- De sa chaumière ou l’empereur de son palais.
-
-
-CCCLXXX
-
-CHOIX
-
- Je m’explique mal ce regard déçu
- Puisque vous aimez votre amant bossu.
- Dans votre lit comme aux repas,
- Les goûts ne se discutent pas.
-
-
-CCCLXXXI
-
-LE VRAI JAPON
-
- Un volcan reflété dans lac d’azur triste,
- Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art!)
- Voilà tout le Japon rêvé par les modistes.
- Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar.
-
-
-CCCLXXXII
-
-CHANT PERDU
-
- Assis dans son fauteuil, le père de famille
- Suppute ses devoirs d’honnête bourgeois, mais
- N’écoute pas le rossignol qui s’égosille
- Dans la fiévreuse nuit de mai.
-
-
-CCCLXXXIII
-
-SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette!)
- Près d’elle on a posé des bonbons, un miroir,
- Quelques bijoux, une guitare, sa houppette...
- Vaines précautions: le trou lui semble noir.
-
-
-CCCLXXXIV
-
-GESTE LUNAIRE
-
- Ce soir, la lune a ses deux cornes qu’elle tourne
- Vers l’occident rougeâtre. Elle traverse l’air
- Et, d’un seul coup de son croissant jaunâtre, enfourne
- Au gouffre de la nuit un nuage trop clair.
-
-
-CCCLXXXV
-
-VARIATIONS
-
- Je pense qu’il convient d’estimer vos serments
- Au prix de ceux de la Fortune.
- Votre regard est celui de la lune,
- En plus dément,
- Et si votre teint est moins blême
- N’est-il pas aussi froid?
- Lorsque vous me disiez: «Mon ami, croyez-moi,
- Je vous aime!
- Je n’aime que vous, cher amant!»
- Je vous écoutais bonnement,
- Avec candeur,
- Et ne me doutant pas que vous étiez parjure,
- Je vous présentais en pâture
- Mon cœur.
- Vous avez su vous en repaître...
- --Mais, aujourd’hui
- Que vous m’aimez avec des larmes et des cris,
- Aujourd’hui que je suis le maître
- Devant lequel on se traîne à genoux,
- J’aime encore... et ce n’est plus vous.
-
-
-CCCLXXXVI
-
-MÉLODIE
-
- La grenouille qui tient ses pattes étendues,
- Sans bouger, sur le bord de la mare au cresson,
- Renverse brusquement une tête fendue,
- Pour chanter au crépuscule sa chanson.
-
-
-CCCLXXXVII
-
-PRÉTENTION
-
- Sur le cours, (est-ce pour instruire les enfants?)
- On exhibe un étrange animal de six toises.
- A ne vous rien cacher, c’est un pauvre éléphant
- Qui prétend être blanc bien qu’il me semble ardoise.
-
-
-CCCLXXXVIII
-
-HOMMAGE
-
- Ne pouvant vous offrir ni ce rameau qui ploie
- Sous le faix de ses fleurs, ni ce merle siffleur,
- Ni ce collier liquide et composé de pleurs,
- Je déroule à vos pieds leurs portraits peints sur soie.
-
-
-CCCLXXXIX
-
-SUPERPOSITIONS
-
- Sur le dos gazonneux du jardin, ma tortue
- S’avance lentement et d’un air endormi.
- Sur son dos une fourmi rouge s’évertue...
- Mais que verrai-je sur le dos de la fourmi?
-
-
-CCCXC
-
-SOINS NÉCESSAIRES
-
- Notre âme est un coffret qu’il convient de bien clore
- Et qu’il faut surveiller comme un vin précieux.
- Le songe, mal gardé, s’aigrit ou s’évapore,
- Au lieu qu’il prend du corps en devenant plus vieux.
-
-
-CCCXCI
-
-ÉVOCATION
-
- Crapaud! ta courte voix de verre me rappelle
- Ces contes que, jadis, j’écoutais près du feu:
- Les danses de la fée au manteau de dentelle,
- L’Ogre, le Chat-botté, Peau d’Ane et l’Oiseau bleu.
-
-
-CCCXCII
-
-PLAINTES FLUVIATILES
-
- Fleuve lourd qui coule sans bruit,
- Fleuve à l’onde épaisse qui luit
- Grassement dans le crépuscule, puis s’enterre,
- Dirait-on; souvenirs des jeux d’une eau légère
- Et translucide qui chantait...
- Pourquoi donc faut-il que je sente,
- Tout soudain, ces rapports obscurs, ces parentés,
- Ces reflets de miroir à miroir?
- Heure opaque... le fleuve augmente
- Ma tristesse de ce soir
- Et ces fleurs augmentent ma peine,
- Ces fleurs pourpres dont me plaît le contour
- Mais qui ne valent pas les roses anciennes...
- Prison parfumée aux murs sourds,
- Exil royal sans reine,
- On y souffre du poids des chaînes
- Et du regret d’une eau qui vibre
- Et de l’écho d’un rire libre
- Et d’un lointain amour... comme jadis:
- _Super flumina Babylonis_.
-
-
-CCCXCIII
-
-ROMAN
-
- D’où viennent ses ardeurs lyriques?--Elle m’aime!...
- Je l’adorais jadis, mais j’en suis revenu.
- J’écoute avec ennui ses langoureux poèmes,
- Et celle qui les lit «n’en a jamais rien su.»
-
-
-CCCXCIV
-
-ÉCOLE
-
- Festoyer n’est plaisant que pour celui qui sait
- Manger et boire. Il faut apprendre. On ne s’enivre
- Pas avec élégance au tout premier essai.
- Une bouteille a son mystère, comme un livre.
-
-
-CCCXCV
-
-SONGES PERDUS
-
- Ne rêve pas du Pacifique, des grands bois,
- Ni d’un pays soumis a de plus libres lois!
- Ton âme est faite pour les villes et les rues.
- Souffle vite ta lampe: elle file, je crois!
-
-
-CCCXCVI
-
-HEURES VÉCUES
-
- Etape cavalière ou marche fantassine...
- Nous entrons dans l’auberge odorante, on s’étend
- Sur les nattes du lit, on s’endort et, le temps
- Passant, l’aube renaît sur les champs de la Chine.
-
-
-CCCXCVII
-
-A UNE DAME DE FANTAISIE
-
- --Tu souris, deux doigts sur la tempe...
- Ecoutons les heures s’enfuir,
- Considérons la belle estampe
- Où sont gravés nos souvenirs,
- Imaginons des choses folles,
- Sans suite et sans utilité...
- L’été convient à ces paroles
- Qui conviennent aux soirs d’été.
- --Ma fantaisie est diaphane,
- Nul chagrin n’ose la ternir,
- Pourtant notre bonne Sœur Anne
- S’obstine à ne rien voir venir;
- Le crépuscule subtilise
- Cendrillon qui tient son fuseau...
- Un oiseau passe avec la brise
- Et la brise emporte l’oiseau.
- --La Dormeuse a su me séduire
- Qui reposait au fond du Bois;
- En rêvant, elle eut un sourire
- Comme pour l’amant d’autrefois;
- Des affinités électives
- M’ont fait parler à cœur ouvert...
- Dans l’arbre vert jasent des grives,
- Douze grives dans l’arbre vert.
- --Docte astrologue, son Altesse
- Prospero regarde le ciel
- Et confond sans délicatesse
- Caliban avec Ariel;
- Le Prince Charmant se pavane
- Comme s’il était déjà roi...
- Près de toi, une fleur se fane,
- Une fleur moins belle que toi,
- --Alexandre V d’Utopie
- Epouse Elvire de Thulé,
- Dans le parc humide, une pie
- Se joint aux chants du jubilé
- Car la hideuse reine-mère
- Vient d’avoir quatre-vingt-dix-ans
- Et, les courtisans sachant plaire,
- On imite les courtisans.
- --Gulliver, entravé de chaînes,
- Epouvante encor Lilliput;
- Les tourterelles du grand chêne
- Vocalisent vers le contre-ut,
- Et, dans le jardin d’Isabelle
- Dont nous encensent les jasmins,
- La main de cette tendre belle
- Tendrement se noue à mes mains.
- --Arlequin baise Colombine,
- Pierrot capture un oiseau d’or;
- L’étang de saphir où s’incline
- La sylphide frissonne encor...
- O toi qu’un son de flûte enchante
- Et qu’un rêve toujours conduit,
- Vois, la nuit pleure, et chaque plante
- Retient un des pleurs de la nuit!
- --Ispahan a toutes ses roses,
- Samos est parfumé de thym,
- Les fleurs de Cadix sont écloses
- Et Florence embaume au matin,
- Tandis que, sur la rouge terre
- De Sicile où les fruits sont mûrs,
- Les murs ont appelé le lierre
- Et le lierre a couvert les murs.
- --Tu m’avais dit qu’aux heures grises
- Tu me joindrais sur le gazon;
- Pour toi, j’abandonnai Denise,
- Estelle, Armande et Louison,
- Et, bien que j’eusse laissé veuve
- Agnès qui, jadis, me dupa,
- Je ne vis pas sur l’herbe neuve
- La trace neuve de tes pas.
- --Que veux-tu que je dise encore?
- Le roi de Chypre te plaît-il?
- La bayadère de Mysore
- A-t-elle un art assez subtil?
- Veux-tu que, chaussé de babouches
- Et tenant en main son carquois,
- Un dieu chinois baise ta bouche,
- Ta bouche au sourire chinois?
- --Veux-tu des opales, des perles,
- Tous les trésors du Grand-Mogol?
- Veux-tu le ramage des merles
- Ou les hymnes du rossignol?
- Veux-tu des vers ou de la prose?
- Dis-moi, chère ce que tu veux...
- Au coin de ta lèvre, une rose,
- Ou des roses dans tes cheveux?
- --Mais non! tu n’écoutes qu’à peine
- Ce bavardage superflu:
- Rêves perdus, paroles vaines!
- Mes vers fantasques t’ont déplu,
- Car, dans ce mauve crépuscule
- Qui sied bien au ton de ta chair,
- Tu remplis d’air de vastes bulles
- Et les bulles crèvent en l’air.
-
-
-CCCXCVIII
-
-PRIVILÈGE
-
- O lune! comprend-il son bonheur, le grand hêtre
- Qui dresse sa verdure au sommet du coteau?
- Si je renais un jour, c’est lui que je veux être,
- Pour te voir, chaque soir, quelques instants plus tôt.
-
-
-CCCXCIX
-
-PROPOS
-
- Quand le boiteux, le cul-de-jatte
- Et le bancal sont réunis, ils se querellent
- A propos de la sauterelle
- Qui ne sait pas se servir de ses pattes.
-
-
-CD
-
-SOUVENIRS
-
- Vous me contez d’une voix enrhumée
- La splendeur de vos jeunes ans:
- Il vous aimait, vous l’aimiez... quel roman!
- Souvenirs sans flamme! fumées!
-
-
-CDI
-
-INVITATION
-
- L’heure sonne; voici votre écharpe amarante,
- Vos chaussons noirs, vos voiles fous,
- (Si blancs!) enfin voici votre collier de trente
- Perles fausses... Danserez-vous?
-
-
-CDII
-
-CONCILIABULE
-
- Ces grands pins murmurants qui dominent la plage
- Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage?
-
-
-CDIII
-
-JADIS
-
- Te souviens-tu, Calliste,
- De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu?
- Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu.
- Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste.
-
-
-CDIV
-
-EMPREINTE PROFESSIONNELLE
-
- Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale
- Où t’enferment les mots! Sont-ils d’un si grand prix?
- Humble valet de la grammaire, ton esprit
- Même en amour a des raisons grammaticales.
- Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit
- Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit.
-
-
-CDV
-
-TROPIQUES
-
- Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois
- Dans ces gorges, sous les rides horizontales
- Des fougères,
- Les lianes perpendiculaires, légères
- En leur décor et lourdes par leur poids,
- Tombant des branches qui s’affalent
- Sur une eau jaune, furibonde,
- Qui rejaillit et plonge
- Bas,
- Puis tourbillonne, se divise, gronde,
- Et ronge
- Le roc droit,
- Tout droit, tout nu, qui monte vers
- Ce bouquet de bananiers verts
- Piquant leurs beaux boutons de feu
- Comme des pointes de flèches,
- Contre ce toit trop bleu,
- Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé,
- Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche,
- Aux tons souillés.
-
-
-CDVI
-
-INSPIRATION
-
- De sa chambre, Musset regarde dans la nuit,
- «Sur le clocher jauni», la lune au teint malade
- Et, devant ce tableau familier, il se dit
- Que cela pourrait faire un sujet de ballade.
-
-
-CDVII
-
-CONSEIL
-
- Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux,
- Baisse-les.--Une tour se mesure à son ombre
- Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre
- De ses bas envieux.
-
-
-CDVIII
-
-RAFFINEMENT
-
- Madame, depuis votre arrivée à Paris,
- Je note un changement dans vos goûts littéraires,
- Car vous balbutiez des vers de Baudelaire
- Et citez moins souvent «ce charmant Soulary».
-
-
-CDIX
-
-PRÉCAUTION
-
- Si tu veux la garder aimante et tendre, parque
- La femme que, jadis, tu retiras du bouge,
- Et fais, de temps en temps, reparaître la marque
- (Un soufflet suffira) du fer rouge.
-
-
-CDX
-
-FIGURE DE ROMAN
-
- Corps de couleuvre, face pâle,
- Grands yeux d’eau verte au regard froid,
- Vous ressemblez à la «femme fatale»
- Qui florissait sous Napoléon III.
-
-
-CDXI
-
-LA SEULE INJURE
-
- Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise,
- Dites même qu’il triche au jeu, honteusement,
- Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise
- D’amant!
-
-
-CDXII
-
-CONSEIL TENDRE
-
- Ne retiens pas les ombres noires,
- Ma belle enfant:
- Il faut alléger ta mémoire.
- Je te défends
- Les tristes songes
- Où, certains soirs, tu plonges
- A cœur perdu,
- Ces songes dont tu ne sors plus!
- Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine;
- Qu’importe le crépuscule d’hier!
- Pense à l’aube sur la mer,
- A cette aube qui ramène
- La joie au cœur;
- Ecarte le souvenir obsesseur,
- Et si tu retrouves des traces
- D’anciennes larmes, efface!
- Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser,
- Que ton âme soit transparente...
- Lève enfin ta face charmante
- Pour me rendre ce baiser.
-
-
-CDXIII
-
-QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
-
-1
-
- Ecrivez une épigramme
- Mauvaise, mais ne froissez
- Ni les roses, ni les femmes.
-
-2
-
- C’est un acte malfaisant
- Que de railler la pervenche
- Par un mot, fût-il plaisant.
-
-3
-
- Respectez une grenouille
- Sage.--Devant l’escargot
- Réfléchi, je m’agenouille.
-
-4
-
- Il n’est pas de fleur vulgaire.
- Si l’on sait la regarder,
- La plus simple a de quoi plaire.
-
-5
-
- On trouve un rêve partout:
- Sous le ventre des limaces
- Et dans le sein vert des choux.
-
-
-CDXIV
-
-EXPRESSION JUSTE
-
- Un juste sobriquet accuse la nature.
- Vous agréez, dit-on, (même hors de saison),
- L’hommage de chacun.--Serait-ce la raison
- Pour laquelle on vous surnomme: «Vaine pâture»?
-
-
-CDXV
-
-INCERTITUDE
-
- De ce vase couleur de cire,
- Jaillit un lys au pistil frêle.
- Une abeille veut le séduire,
- Mais... saura-t-elle?
-
-
-CDXVI
-
-GRACE PARFAITE
-
- Vos légères façons d’aimer, légère amante,
- Vos si légers discours, votre légère mort,
- (Vous avez su mourir comme une autre plaisante),
- Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors.
-
-
-CDXVII
-
-PROJETS
-
- Tourbillons de souvenirs sans suite,
- Poèmes de propos divers, (sans dédicaces),
- Couleurs, sons et parfums qui passent
- Vite:
- Echos d’arpèges d’une harpe,
- Brusque image d’un saut de carpe,
- Tragédie, en mon jardin,
- D’une rose qui succombe
- En s’effeuillant soudain,
- Son perlé d’une goutte qui tombe
- Et tinte,
- Dans la douve aux mille teintes;
- Spectacles d’une seule minute:
- Chute
- D’un rayon d’or au milieu de ma table,
- Course très délectable,
- Devant les cyprès de la route,
- D’une libellule qui fuse...
- Des riens!... sans doute,
- Mais qu’importe, s’ils vous amusent!
-
-
-CDXVIII
-
-DANS LA RUE
-
- Ce gamin du ruisseau semble heureux: les pieds nus,
- Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue
- Et sourit au profil de la lune, apparu
- Dans le miroir terni d’une flaque de boue.
-
-
-CDXIX
-
-MUSE
-
- Fermière qui passez, les bras chargés de fruits,
- Votre aspect donnerait au poète sénile,
- Avec le plaisir du déduit,
- Le plan tout dessiné de nouvelles idylles.
-
-
-CDXX
-
-ABSENCE
-
- Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur,
- La lune rougissait en lui faisant hommage,
- Mais le Prince rêvait de quelque autre visage
- Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur.
-
-
-CDXXI
-
-APPRÉCIATION
-
- Dans la tranchée.--Il fait beau, l’oiseau chante,
- La brise apporte un souvenir de fleurs.
- Dupont me dit que la guerre est charmante...
- Un sifflement, un éclat.--Dupont meurt.
-
-
-CDXXII
-
-RETENUE
-
- Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine
- Envers ce rat puant et couvert de poils roux,
- Quand un vase chinois de fine porcelaine
- Se trouve sur la table entre le rat et vous.
-
-
-CDXXIII
-
-LETTRE
-
- Ton silence est bien long!--Dis-moi quelles merveilles
- Tu veux écrire: un drame en cinq actes? des vers?
- Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles
- Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer?
-
-
-CDXXIV
-
-LA CHINE TELLE QU’ELLE EST
-
- La Chine est un pays où jamais on ne mange
- Que des choses étranges;
- Les œufs n’y sont bons que pourris;
- L’Européen mal élevé y dépérit,
- Car les bâtonnets à la mode
- Restent longtemps d’un emploi peu commode
- Et ne valent pas nos fourchettes;
- Les somptueux temples chinois
- Sont ornés de clochettes
- Qui tintent maigrement et toutes à la fois;
- En Chine, chaque soir, on torture
- Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang,
- Ce qui procure
- Des spectacles intéressants;
- La chinoise a des pieds tordus et minuscules,
- Mais qui se dissimulent
- Dans de jolis souliers de soie;
- Le chinois ne parle pas, il aboie,
- Il s’éclaire avec des lanternes;
- Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes.
-
-
-CDXXV
-
-THISBÉ AU LIT
-
- La malade éternue et demande un mouchoir;
- L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge,
- Des épingles, la houppe à poudre, le miroir...
- Tandis que le plumet caudal du roquet bouge.
- A l’aide de ce bout d’aérien linon,
- Thisbé panse le bord gonflé de sa narine,
- Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon,
- Elle s’amuse à peler une mandarine...
- Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor
- Sous la grasse couleur des épluchures d’or.
-
-
-CDXXVI
-
-COMPENSATIONS
-
- Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur,
- Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent,
- Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle,
- Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur.
- En contemplant ces yeux d’un azur si céleste,
- Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste.
-
-
-CDXXVII
-
-MASQUE
-
- A cinquante ans, par son allure cavalière,
- Elle peut faire illusion (avec beaucoup
- De fard) en cachant sous des perles les salières
- De ce cou décharné qui fut un si beau cou.
-
-
-CDXXVIII
-
-COÏNCIDENCES
-
- Les duvets pensent à danser, la brise pense
- A murmurer d’abord, puis à s’évanouir,
- L’homme pense à parler, à danser, à mourir,
- Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse.
-
-
-CDXXIX
-
-FIN D’ÉPÎTRE
-
- ... Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre
- S’achève par un vers honorable à citer,
- Je signerai ceci du mieux que va permettre
- «Une plume de fer qui n’est pas sans beauté».
-
-
-CDXXX
-
-ÉTRENNES UTILES
-
- Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair
- Et ces lourds fruits d’automne;
- Je t’offre cette couronne
- Forgée en fer;
- Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts,
- Et ce coffret, tout grand ouvert,
- Qui montre son trésor;
- Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port,
- Chargé d’épices rares;
- Je t’offre ces bijoux barbares
- Et ces cruches de vin;
- Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche...
- Prends cette femme, enfin,
- Dont la bouche
- Saura charmer tes nuits
- Et promet les plus folles fêtes...
- --Tu refuses mes dons en détournant la tête:
- Un mauvais rêve a pour toi plus de prix,
- Car tu ne peux te reposer
- Que dans l’imaginaire ou dans le supposé.
-
-
-CDXXXI
-
-RENAISSANCE
-
- Ce vieux songe ne vaut
- Certes pas un écu; je souffle sur le songe...
- La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge
- Et me brûle d’un feu nouveau.
-
-
-CDXXXII
-
-IMMORTALITÉS
-
- Chérissez la nymphe qui sort
- En chantant du rocher, le satyre au poil d’or,
- Le centaure et la néréide:
- Ceux-là sont immortels! ceux-là n’ont point de rides!
-
-
-CDXXXIII
-
-RESSEMBLANCE
-
- A cause de vos yeux d’expression si dure,
- Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie
- En vous un épervier, un bel oiseau de proie
- Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure.
-
-
-CDXXXIV
-
-L’INCONSTANTE
-
- La brise m’inquiète; un souffle passager
- Me fait grand peur: Florise est d’un poids si léger!
-
-
-CDXXXV
-
-BONNE ÉLÈVE
-
- Vous apprenez par cœur ce que l’on vient de dire,
- Puis vous le répétez, en l’ornant d’un sourire.
-
-
-CDXXXVI
-
-ANALOGIE
-
- Prenez garde! il n’a pas fini de radoter
- Au hasard!--Les vieux pins poussent de tous côtés.
-
-
-CDXXXVII
-
-ANALOGIE
-
- Vois le bateau perdu dansant sur la mer blême,
- Au clair de lune.--Ton esprit danse de même.
-
-
-CDXXXVIII
-
-PARFUM FANTÔME
-
- Parfum fuyant, parfum qui rôdes!
- Souvenir d’une nuit
- Prise en fraude
- Au bonheur d’autrui!
- Je te poursuis,
- Par les sentiers d’un beau printemps, mais tu t’évades,
- Tu me fuis,
- Jusqu’au fond du verger rose et vert,
- Parmi la mascarade
- Des arbres joyeux, couverts
- De fleurs, de clair soleil,
- De brises et d’abeilles
- Bourdonnantes,
- Et tu me fuis tandis que les cigales chantent!
- --Parfum poignant de mon amour! odeur prenante
- D’un corps chéri! je te poursuis dans la lumière,
- Dans l’ombre fraîche, ici, là-bas, plus près,
- Plus loin, jusqu’au bout de la terre,
- Et je te trouve, enfin, sous les cyprès
- Déplorables du cimetière.
-
-
-CDXXXIX
-
-TRACES PERDUES
-
- Certes, rien n’a changé, son parfum ni ses teintes.
- Tout proche, un oiseau chante encor à plein gosier,
- Mais, dans le sable, où donc trouverai-je l’empreinte
- De celle qui, jadis, a planté ce rosier?
-
-
-CDXL
-
-RÊVE DOUBLE
-
- Je vis en rêve un pot de bière, trois pygmées,
- Un chat galeux, un profil juif, un vieux miroir,
- Et tout cela se confondait dans la fumée
- Qui s’élevait obscurément d’un fourneau noir.
- En même temps, je vis en rêve une aubépine,
- Une cascade, une cigogne, un bol de thé...
- Et tout cela se découpait de façon fine
- Sur le lavis bleu turquoise d’un ciel d’été.
- Mais, plus le souvenir du rêve se prolonge,
- Moins son délice enchevêtré se désunit,
- Et je ne sais plus qui m’a jeté dans ce songe:
- Mon cher Hoffmann ou bien mon cher Toyokouni.
-
-
-CDXLI
-
-TOMBE FERMÉE
-
- Aux morts recommençant à vivre, je crois peu;
- Une âme dissipée est à jamais perdue.
- Pourrait-on réunir de l’onde répandue?
- Rappelle-t-on la fumée à son feu?
-
-
-CDXLII
-
-ESTAMPE JAPONAISE
-
- ... J’en ignore l’auteur.--Au bord d’un champ d’avoine,
- Un merle picorant de son bec jaune et long,
- Et, tout contre la lune basse, une pivoine
- Qui penche sous le poids pelucheux d’un frelon.
-
-
-CDXLIII
-
-RETOUR
-
- Je m’en veux d’avoir cru que j’arrivais trop tard:
- Voici les mêmes yeux au singulier regard,
- Des gestes que je reconnais, ces mêmes lèvres
- Que je baisais si tendrement à mon départ.
-
-
-CDXLIV
-
-RUPTURE
-
- Je prends congé de vous, sur ces mots, dame blonde
- Aux yeux verts, qui m’avez mené
- Baller près de vous, dans les rondes
- Où dansent les damnés.
- J’y fréquentai quelques sorcières
- De sifflants serpenteaux coiffées,
- Des satyres, des douairières
- Et de méchantes fées.
- Chaque soir, je pensais descendre,
- Pour tout de bon, jusqu’à ces lieux inférieurs,
- Tapissés de braise et de cendre,
- Dont est fameuse la chaleur.
- Comme sous les feux verts que vos prunelles dardent,
- En ce torride four,
- On se sent essoufflé, mal à l’aise, et l’on arde
- Pour d’innombrables jours;
- Mais, si puissamment que mon âme
- A votre corps pût sembler asservie,
- Je prends congé de vous par ce salut, Madame,
- Et retourne auprès de Sylvie.
-
-
-CDXLV
-
-NOTE D’UN NATURALISTE
-
- Jamais un rossignol pour chanter ne se pose
- Sur un pêcher trop vieux, sur un cerisier mort,
- Ni sur la branche d’un rosier privé de roses:
- Pour bien chanter, il faut qu’il puisse aimer encor.
-
-
-CDXLVI
-
-A LA HUSSARDE
-
- J’enlève mon chapeau, j’entre, je dis bonjour,
- Je vous baise les doigts, mon regard vous décoche
- Un trait brûlant, enfin, je vous parle d’amour.
- Si vous ne cédez pas, votre cœur est de roche.
-
-
-CDXLVII
-
-AUBE TRISTE
-
- Le ciel s’est recouvert d’une espèce de fard
- Que le soleil traverse mal, un jour blafard
- Rend plus sinistre encor le village en ruines,
- Et les soldats, dans la tranchée, ont le cafard.
-
-
-CDXLVIII
-
-PASSAGE
-
- La nuit; fenêtre lumineuse; une ombre passe
- Et disparaît, laissant en mon esprit la trace
- Que laisse un souvenir adoré; mais pourquoi
- Cette vivacité nouvelle en votre grâce?
-
-
-CDXLIX
-
-SECRET
-
- Mon cœur limpide n’est pourtant pas un miroir,
- Comme l’eau qui dort sous la lune;
- Malgré tous mes efforts, je ne saurais y voir
- La cause de mon infortune.
-
-
-CDL
-
-PORTRAIT
-
- Chaste, je le veux bien, chaste sans élégance;
- Candide comme peut l’être un pot de faïence;
- Droite comme un lys droit mais artificiel;
- Aimable, rarement, et toujours sans nuances.
-
-
-CDLI
-
-LETTRE ÉCRITE EN ITALIEN
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- «Quand les étoiles auront lui,
- Sur le bord du ciel mauve,
- Quand le Docteur sera rentré chez lui,
- Quand les chattes iront gémir dans la mansarde
- Avec leurs matous fauves,
- Descendez au jardin, Cydalise, il me tarde
- D’entendre votre voix
- Murmurer: «Me voici, cher amour, aimez-moi!»
- Pour nous, le rossignol jettera dans la brise
- Sa plus savante vocalise
- Et Phébé, blanche comme un drap,
- Nous sourira,
- Malgré sa joue enflée,
- Et la cascade, désolée,
- Rira de joie en vous voyant,
- Le cœur battant, les yeux brillants,
- Et la nuit sera plus douce encore, et les fleurs
- Embaumeront.--D’ailleurs
- J’irai, si vous manquez au rendez-vous, me pendre.
- Je suis votre esclave: Léandre.»
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-CDLII
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-JEUX
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- Sanglotant et riant, tour à tour, votre voix
- Semble un jet d’eau léger balancé dans la brise;
- Voix évasive, voix d’onde qu’un souffle brise,
- Qui pleure pour un autre et se moque de moi.
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-CDLIII
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-DÉLIVRANCE
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- Je connais trop ses yeux si tranquilles, ses lèvres
- Précises, son esprit qui, toujours, reste sourd
- A mes cris.--Donnez-moi le poison noir qui sèvre
- De son corps, de l’amour.
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-CDLIV
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-EXOTISME
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- Vous nous avez donné, de l’Inde et de la Chine,
- De charmants petits paysages aux tons doux,
- Faits d’un pinceau trempé dans de la vaseline.
- Ils sont mignons, mais ils n’évoquent rien du tout.
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-CDLV
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-REPOS
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- De ses gorges aux rocs aigus, le fleuve sort
- Avec un bruit de sistres et de rires,
- Puis se détend, s’étire,
- Se recueille et s’endort.
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-CDLVI
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-OCCUPATIONS
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- Les cartes, (très avant dans la nuit), les catins,
- Le billard, le tabac, les plaisirs de la table,
- Puis les plaisirs du lit... Souvenirs délectables!
- _Homo sum et nihil_... (pour le dire en latin).
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-CDLVII
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-RÉPONSE EN FORME DE QUESTION
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- Dites! comment avez-vous pu vous marier
- Avec cet adjudant d’Afrique à l’âme basse,
- Qui vous bat, sans jamais que vous demandiez grâce?
- --Ne suis-je pas le délassement du guerrier?
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-CDLVIII
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-QUELQUES MOMENTS VÉCUS AU LOIN
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- Délices du voyage!
- Longs jours pareils ou différents,
- Soleils flagrants,
- Beaux paysages
- Que l’aube donne et le crépuscule reprend;
- Cascade aérienne au coude de la route,
- Sentier mince, feutré, couvert d’arbres en voûte
- Dont la courbe rappelle une église;
- Fleurs simples, fleurs exquises,
- Surprise
- De les voir tout soudain,
- De les sentir comme on ferait en un jardin;
- Décors nouveaux, rythmés au pas
- Traînant des chevaux lourds et las;
- On salue, on regarde, on dit adieu,
- Tête tournée,
- On ne demandera pas mieux
- Jusqu’à la fin de la journée,
- Bien que l’on souffre de ces joies...
- Et voici l’auberge où des chiens aboient.
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-CDLIX
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-HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
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- Rosalinde affectait le glorieux maintien
- Qu’une grande beauté, sans l’excuser comporte.
- Splendide fleur de chair!... Et pourtant, je crois bien
- (Voyez ce monument!) que Rosalinde est morte.
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-CDLX
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-NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
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- Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose,
- (Sous quatre pieds de terre et dans l’épaisse nuit),
- Au fond d’un beau cercueil construit en bois de rose.
- En attendant le diable, elle songe au déduit.
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-CDLXI
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-DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
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- Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu’on aille,
- Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort
- Fut complaisant pour ce prince de la Canaille,
- Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort.
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-CDLXII
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-A UNE DANSEUSE DE CORDE
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- Madame, laissez-moi vous dire combien j’aime
- Votre grâce native et vos gestes adroits
- Quand, rougissante un peu, mais sûre de vous-même,
- Vous dansez sur la corde, un parasol aux doigts.
- Vous semblez un lutin marchant sur des corolles
- Et tâchant de ne point leur faire mal; je crois
- Que vous êtes un ange, avec une auréole
- De format inconnu, faite en papier chinois.
- Vous avancez, légère, élégante, divine...
- On ne respire plus... les regards anxieux
- Vous suivent sur la route effroyablement fine
- Que vous avez choisie, et l’on vous boit des yeux.
- Ce que j’adore en vous, c’est la désinvolture
- Dans le maintien, c’est le dédain de tout péril.
- Que vient-on me parler de coureurs d’aventures!
- Dites donc à ces gens de marcher sur un fil!
- Dites-leur de fouler, s’ils ont tant de courage,
- Ce chemin frémissant, ce sentier casse-cou!
- Non!... glisser sur les airs demeure l’apanage
- Des anges, d’Arachné, des sylphes... et de vous!
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-CDLXIII
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-MA FANTAISIE
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- M’endormirai-je?...
- La nuit vibre et s’allège;
- Quelque chose respire
- Devant moi,
- Quelque chose, pour ainsi dire,
- Sans poids.
- D’où vient cette hantise,
- Cette apparence
- Souple et grise,
- Qui danse,
- Sur l’ombre dense,
- Suivant de subtiles cadences,
- Et glisse sur la pente
- Rapide ou lente
- Du rêve que la nuit prépare?...
- La voici qui s’effare
- Et va poursuivre un souvenir,
- Tourbillon passager, brise jamais saisie,
- Expression de mon désir,
- Fantôme de ma fantaisie.
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-CDLXIV
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-TENDRESSES
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- Le jour baisse suavement, l’instant est jaune.
- Tu m’aimes; tu me fais de ta plus douce voix
- Des serments et de longs discours auxquels je crois,
- Sans ignorer pourtant combien en vaudra l’aune.
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-CDLXV
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-TROP EST TROP
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- Gardez-vous un peu moins et vous resterez pure;
- Ainsi vous sauverez cette chère vertu:
- On s’obstine à l’assaut d’un seuil trop défendu
- Et l’on finit, un soir, par forcer la serrure.
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-CDLXVI
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-SATIÉTÉ
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- J’ai bu du vin trop lourd durant ce long repas;
- Je me couche sans bruit, mais aussitôt, le lit
- Ondulatoire m’entraîne dans un roulis
- Où mon cœur soulevé ne se délecte pas.
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-CDLXVII
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-UNE VIE
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- De l’aube qui point à peine jusqu’à la nuit,
- Tendrement elle fleurit, timide et blanche;
- On l’admire, on parle d’elle, puis elle penche,
- Puis on la voit qui plie et tombe en cendres, puis...
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-CDLXVIII
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-NÉCESSITÉS
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- Il faut une fin aux discours,
- De la grâce aux femmes qui succombent,
- Un peu de clairvoyance à l’homme sourd,
- Une tache sanglante au sein de la colombe.
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-CDLXIX
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-ÉCLECTISME
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- La musique m’enchante, ou sacrée ou profane,
- Au théâtre, à l’église, au concert, sur un lac,
- Et, quand je viens d’entendre une aria de Bach,
- J’aime encor le fracas des orchestres tziganes.
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-CDLXX
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-SCÈNE DE MÉNAGE
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- Pleure, si tu veux,
- Mais avec moins d’emphase;
- Prends la porte, sans adieux,
- Surtout sans phrases!
- (Emporte ton parapluie: il pleut.)
- Je t’ai trompée avec une dame
- Très chaleureuse, mais pourquoi
- En faire un drame
- De piètre aloi?
- C’est tout au plus un intermède,
- Crois-moi!
- Non, je ne dirai pas que la dame était laide,
- Bien que tu m’en pries:
- Sa bouche m’a semblé jolie
- Et ses jambes m’ont paru souples;
- Au lit, nous composions un fort séduisant couple.
- Maintenant, va-t’en!
- Ta femme de chambre t’attend
- A la gare;
- Je vais lire des vers en fumant un cigare.
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-CDLXXI
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-CHASSE
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- Je sais par quels moyens subtils nous subjuguons
- L’animal qui se traque, ou se force, ou se pêche,
- Mais dites-moi comment atteindre ces dragons
- Femelles dont chaque regard est une flèche!
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-CDLXXII
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-SONGE ABSORBANT
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- De cet arbre si vert je ne vois que la sève,
- Je pense aux profondeurs des ruisseaux où je bois,
- Et, dormant, je retiens toujours le même rêve,
- Ce rêve au doux parler qui m’entretient de toi.
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-CDLXXIII
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-DÉCEPTION
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- Ils ont connu les fruits couleur d’ambre, les brises
- Lourdes de beaux parfums et les libres amours.
- Je comprends ce sanglot réprimé quand ils disent:
- «C’est donc là mon pays!» le soir de leur retour.
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-CDLXXIV
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-PASSAGES
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- L’astre aux yeux clairs s’éteint comme il venait de naître;
- L’orchidée a péri sous un courant d’air froid;
- La perle précieuse est morte entre mes doigts;
- Mes enfants ont rejoint les mânes des ancêtres.
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-CDLXXV
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-INSTANT PROMETTEUR
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- La lune, à son lever, brille d’un éclat tendre,
- Son halo met de la douceur dans le ciel noir;
- Cela prédirait-il qu’on viendra me surprendre
- Pour jouer à des jeux suivis de nonchaloir?
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-CDLXXVI
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-TRADITION
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- Je trouve à des plaisirs bien modestes leur prix:
- J’aime écouter (de loin) le bruit d’une fanfare
- Jouant sous les ormeaux d’une ville aux toits gris.
- Cela vaut largement des voluptés bizarres.
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-CDLXXVII
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-ARBRE
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- Vision soudaine: arbre sombre,
- D’espèce rare, dont le tronc d’encre se tord,
- Arbre qui veut faire le mort,
- Mais s’accroche de ses racines aux décombres
- D’une muraille triste,
- Et qui, tout biscornu, persiste
- Obstinément à vivre;
- Arbre dont les rameaux compliqués sont couverts
- De cent fougères aux tons verts
- Un peu passé et de lichens couleur de cuivre
- Usé, baisé, de cuivre vieux;
- Arbre d’exception qui serait mieux
- Présenté dans le fond d’un temple,
- Sur un panneau de bois,
- Comme exemple
- D’art chinois,
- Mais qui paraît, ici, trop loin de la nature,
- Car il s’obstine à dessiner de ses bras longs,
- Sur le nuage blanc cotonnant le vallon,
- Des gestes que l’on n’a vus qu’en peinture.
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-CDLXXVIII
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-LA PROMENADE DE THISBÉ
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- Le soir. Un petit lac. Une barque. Madame
- Thisbé trempe sa main dans le sillage clair.
- Le Chevalier dirige et l’Abbé tient les rames.
- Une senteur d’abricots mûrs imprègne l’air.
- On parle de l’amour et de ses aventures.
- L’Abbé chante un couplet, le Chevalier décrit
- L’ardeur extrême qui le brûle, puis il jure
- De se noyer tout aussitôt, et Thisbé rit,
- Tandis qu’un cygne, blanc du col jusqu’à la queue,
- Entr’ouvre de sa proue en plumes l’onde bleue.
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-CDLXXIX
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-UN CŒUR
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- Le coffret précieux fait prévoir un trésor.
- Je cherche le trésor recellé dans ton corps.
- Trouverai-je en ton corps ce beau cœur inutile,
- Ce beau cœur superflu que tu dis être en or?
- Ce cœur prétentieux qui passe pour facile...
- Peut-être à tort?
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-CDLXXX
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-DÉBUT DE JOURNÉE
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- Moment...
- L’aube grise se lève;
- Le long rêve
- Si charmant
- Que j’entreprenais s’achève
- Brusquement...
- La lourde nuit se terre dans son trou.
- Une limace argente
- Mes choux.
- Le vieux forgeron chante,
- Suivant le chant de ses marteaux.
- Une procession de fourmis diligentes
- Fait le tour de l’église en traînant des fardeaux.
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-CDLXXXI
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-MÉTHODE
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- Si la voix du coucou te plaît, suis-le partout.
- S’il chante mal, apprends à chanter au coucou.
- Si le coucou ne chante plus, tords-lui le cou.
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-CDLXXXII
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-LE CRI DU VIOLON
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- Je voudrais entendre une danse hongroise
- Qu’un cymbalum et des violons me joueraient,
- Cachés dans un bosquet auprès
- D’un bassin vert, je crois que la douleur sournoise
- Qui rôde et rampe autour de moi mourrait bientôt,
- Percée au cœur d’un javelot
- Sonore,
- Au début de la danse, et néanmoins j’ignore
- Tout au juste pourquoi.
- --Mon souvenir a-t-il, peut-être, fait le choix
- De cette mélodie aux durs accords,
- Un soir que je longeais le quai sombre d’un port,
- Au lever de la lune pleine,
- Et que je fus m’asseoir dans un café de nuit
- Pour y bercer ma peine?
- On y buvait, on y chantait, sous la lumière
- Acide d’un grand lustre, mais le bruit
- Ne pouvait effacer par sa clameur vulgaire
- La voix du violon, et ma douleur s’enfuit
- A ce cri déchirant... Oh! le sublime cri!
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-CDLXXXIII
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-A UNE ROSE
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- Rose, referme-toi! Cette abeille, enivrée
- Par tes parfums secrets ne prend plus son essor.
- Puisqu’elle te chérit, puisqu’elle s’est livrée,
- Qu’elle meure en ton sein! Est-il plus belle mort?
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-CDLXXXIV
-
-COMPLIMENTS INUTILES
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- Vous êtes l’ornement de ma vie et sa flamme,
- Sa couronne d’acier, son myrte et son laurier;
- Sur mes blessures, votre souffle est un dictame,
- Mais, lorsque je vous dis ces choses, vous riez!
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-CDLXXXV
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-LUNE OU LIMACE?
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- Ce trait d’argent que vous preniez pour de la bave
- Est l’œuvre de la lune. Aux heures du sommeil
- Des plantes, elle passe et dans ses rayons lave
- Leurs feuilles des rousseurs qu’y laissa le soleil.
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-CDLXXXVI
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-MÉTHODES DIVERSES
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- Ils vont de gauche à droite en imitant la ligne
- D’écriture hollandaise ou celle du ruisseau
- De mon jardin.--Pourquoi ce vol bizarre, ô cygnes
- Qui suiviez si souvent le trait de mes pinceaux?
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-CDLXXXVII
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-INTIMITÉ
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- Portes closes, volets fermés...
- Une lampe, du feu qui jase... On peut se taire,
- Tricoter son rêve, s’aimer,
- Se le prouver pertinemment, de façon chère.
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-CDLXXXVIII
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-A UN AMI
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- Ingénieux conteur! à cette heure, sans doute,
- Tu regardes Victor Hugo tendant le bras
- Au milieu du Palais-Royal.--La longue route
- Chinoise où nous marchons, ce soir, n’en finit pas.
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-CDLXXXIX
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-FAUNE SIMPLE
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- Non, ne lui prêtons pas de pensées
- Abstruses, pour lui farcir la tête:
- Cette heure est, maintenant bien passée.
- Point de discours
- Chargés de sens, qui gâteraient la fête
- Agreste de ses jours...
- Que j’aime mieux le voir, grattant sa toison brune,
- Adossé à ce chêne où filtre un peu de lune!
- Regardez-le: sa lippe s’exagère;
- Il a jeté sa flûte à terre,
- Il écoute, sans mystère,
- Le babil du vent disert
- Qui frise l’eau;
- Il se cambre parfois, les mains aux hanches,
- Le souffle court, les yeux mis-clos,
- Sous le dôme humide des branches,
- Pour aiguiser nerveusement ses cornes torses,
- Le long des sillons de l’écorce.
- Vers l’aube, il chantera d’une voix adoucie,
- Sans faire aucune prophétie.
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-
-CDXC
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-LE VIVIER
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- Ce cher vivier dormant est votre paysage;
- Il est bleu, d’un bleu pur et pâle, le passage
- D’une nuée, au ciel, vient parfois l’assombrir
- Et changer la turquoise en un profond saphir,
- Mais il vous plaît toujours, et toujours il apporte
- Un rêve d’autrefois où des princesses mortes
- Goûtent le crépuscule en somptueux atours.
- L’hiver torrentueux, durant ses mauvais jours,
- A beau laver le sol et brouiller chaque trace,
- L’eau réfléchit encor l’image qui s’efface.
- --Dans ce miroir subtil, vous avez regardé
- Si souvent le reflet du vieux mur lézardé,
- Le reflet de vos yeux, le blanc reflet des cygnes
- Et celui de l’Amour de plâtre qui désigne
- Certaine grotte obscure et propice aux serments!
- --C’est votre paysage où, très indolemment,
- Vous vous laissez porter dans une barque basse.
- Le grand arbre du bord, d’un geste plein de grâce,
- Penche toute sa verdure pour abriter
- Votre front délicat des ardeurs de l’été,
- Une brise en mineur chuchote à vos oreilles,
- Vous écoutez les soupirs du bois, une abeille
- Qui bourdonne, tandis que les duvets de l’air
- Viennent avec respect caresser votre chair.
- Souvent vous abordez à la rive de l’île
- Charmante qui paraît, sur cette onde tranquille,
- Comme un bouquet surgi du fond secret des eaux;
- Là, pour vous pénétrer du rêve d’un oiseau,
- Vous prenez le tapis de l’herbe comme couche,
- Enfin vous souriez, en regardant ma bouche...
- Je vous regarde aussi... L’heure coule sans bruit...
- Puis vient le soir, puis vient le noir, puis vient la nuit.
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-
-CDXCI
-
-VILLÉGIATURE
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- Calme et grave, c’est loin du fracas de nos villes
- Que votre face est la plus belle.
- Venez me retrouver dans ce canton tranquille
- De Chine, à l’ombre d’une ombrelle.
- Venez vite: l’endroit est d’un facile accès.
- Les chinois du pays sont chinois sans excès;
- Ils vous feront un beau succès.
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-CDXCII
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-L’AMATEUR ET LE BOUSIER
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- L’insecte dodu passe
- Dans la poudre du sentier blond,
- Laissant la trace
- Minuscule de ses membres minces et longs.
- Tu le contemples fixement; il roule,
- A reculons,
- Une encombrante boule
- Qu’il mène au loin, là-bas,
- En marchant à petits pas.
- Cela, certes, est un métier bien rude,
- Cela, certes, est fort curieux,
- Disons mieux:
- Cela ferait même un sujet d’étude,
- Et cependant, les longues heures consacrées
- A regarder un scarabée
- Qui ne t’inspire ni des rêves, ni des livres,
- Sont-elles pas du temps perdu? Quand tu veux suivre
- Ces travaux d’un insecte noir,
- Mon ami, tu ne sais plus voir
- La majesté du monde et tu ne sais plus vivre.
-
-
-CDXCIII
-
-CRITIQUE LITTÉRAIRE
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- J’aime votre recueil de pensées;
- Il paraît plein de choses sensées,
- Précises, quelquefois, un peu nulles:
- Sagesse digestible, en pilules.
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-CDXCIV
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-FIN DE CONTE
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- La fée aux pieds d’argent vient de gagner son antre;
- Un chambellan obèse et chamarré la suit.
- Dans l’ombre de l’étang, une sirène rentre...
- Minuit.
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-
-CDXCV
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-ÉCLAIR
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- Ciel d’orage tumultueux, ciel de labour...
- Soudain, un soc d’acier déchire l’ombre pour
- Nous enterrer sous une nuit plus sombre encore,
- Mais je t’ai reconnue en cet instant si court.
-
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-CDXCVI
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-BEAU PARLEUR
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- Il nous entretiendra d’abord de ses aïeux,
- Seigneurs immaculés au cœur impérieux,
- Puis il évoquera l’image de sa mère;
- Son âme de valet n’en paraîtra que mieux,
- Et des pleurs éloquents mouilleront ses paupières.
- D’ailleurs, il parle bien, sans filandreux discours,
- Ses hommages aux vieilles dames sont d’un tour
- Particulier et d’un parfum de vieille France,
- Mais sentent néanmoins un peu la basse-cour
- Où le paon ne saurait perdre son importance,
- Car les fleurs de sa roue éblouiront toujours.
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-
-CDXCVII
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-SPLEEN NOCTURNE
-
- Florise, berce-moi! Quand pourrai-je dormir?
- Que ferons-nous demain, si demain nous ramène
- Les tortures de ce matin? Tout l’avenir
- S’annonce comme un long catalogue de peines...
- Florise! penses-tu que la nuit va finir?
-
-
-CDXCVIII
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-LE MOT JUSTE
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- Je te répète que je t’aime,
- Je te dis que tes yeux furent pris en plein ciel,
- Mes déclarations d’une élégance extrême
- Ont la douceur du miel;
- Je te compare
- Doctement à Phébé,
- A certain bel oiseau
- Dérobé
- Aux Mille et Une Nuits,
- A cette fleur en forme de fuseau
- Qui couronne mon puits
- Et l’embaume d’un parfum troublant;
- Je te cherche des surnoms galants;
- J’ai trouvé: «Mon Entéléchie»...
- A-t-on jamais dit mieux?...
- Mais tu sembles plutôt rafraîchie
- Par ces brûlants aveux;
- Je crois que tu veux
- Autre chose...
- Tu veux que je t’appelle: «lapin rose.»
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-CDXCIX
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-FAÇONS D’AIMER
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- O chats libidineux! me croyez-vous donc sourd?
- Ne peut-on s’adorer de façon moins amère,
- Moins bruyante surtout, et dans d’autres gouttières,
- En plein jour?
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-
-D
-
-JUILLET
-
- Des tourbillons dansent sur la route,
- Des oiseaux criards dansent aussi...
- Fête d’été sous la voûte
- D’un ciel sans merci.
-
-
-DI
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-CHEVELURES
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- A choisir: languissante et douce, (un peu trop douce),
- Blonde, vraiment, sans artifice,
- Ou bien mondaine, vive et pleine de malice,
- Mais cependant un peu trop rousse.
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-
-DII
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-LE JARDIN DE THISBÉ
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- Thisbé vient de se perdre au sein du labyrinthe
- Qu’un artiste venu de Florence a construit.
- On y voit se croiser, dans une triple enceinte,
- Mille petits sentiers propices au déduit.
- Voici le rond-point de l’Occasion, la vasque
- Du Cygne, l’espalier des Tardives Amours,
- Le banc de l’Iroquois, le chemin bergamasque
- Qui ramène au bassin d’Eros par un détour...
- Et Thisbé, de sa voix la plus perçante, appelle
- Frontin, pour la tirer de ce piège à pucelles.
-
-
-DIII
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-FATIGUE PRÉVUE
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- Nous sommes aux derniers jours de l’automne. Il neige,
- Ma houppelande se couvre de flocons blancs.
- Mon cœur est déjà lourd: les chagrins ne l’allègent
- Guère!--Neige, chagrins... quel ensemble accablant!...
- Et si la neige fond à la saison prochaine,
- Vos doux yeux feront-ils aussi fondre ma peine?
-
-
-DIV
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-RETOUR DE SYLVIE
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- Je reverrai bientôt Sylvie!
- Brûlant orchestre de l’été,
- Fleurs sonores de mélodie,
- Accords d’azur dans la clarté!
- Les coteaux ont pris leurs couleurs de fête,
- Mille alouettes sont prêtes
- A jaillir comme des fontaines vers les cieux
- Et retomber en chansons de Jouvence,
- Afin que nous gardions plus longue souvenance
- D’un jour délicieux.
- Maintenant, tressons des couronnes,
- Profitons des rayons que le soleil nous donne,
- Cueillons dans l’ardent matin
- Des corolles aussi parfumées
- Que la chair de ma bien-aimée,
- Sans que leur doux éclat puisse égaler son teint.
- La voici! L’heure hésite et s’attarde, ravie...
- Gloire! J’entends sonner au fond des airs
- Des trompettes de timbre clair,
- Pour saluer le retour de Sylvie.
-
-
-DV
-
-AMOUR
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- Elle était à ses yeux ce qu’il était pour elle:
- Un mal renouvelé qui toujours se prolonge,
- Dont le venin subtil, versé dans la prunelle,
- Va se glisser jusqu’au fond du cœur et le ronge.
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-
-DVI
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-CHINE
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- Quand reverrai-je le grand fleuve
- Rampant sous son manteau de soie?
- L’anse dormante et noire où les buffles s’abreuvent?
- Le paysage de ma joie?
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-DVII
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-QUALITÉS
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- Vous êtes faible, assurément, d’âme légère,
- Sans grande intelligence et d’esprit très pointu;
- Vous aimez un peu trop changer de lit, ma chère,
- Et brillez par d’autres vertus que la vertu.
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-DVIII
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-ALTITUDE
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- Vieux proverbe chinois: «Tout l’esprit de la femme
- Est reclus dans son ventre». Axiome assez bête,
- Car l’esprit de la femme et son cœur et son âme
- Flottent très au-dessus de sa tête.
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-DIX
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-TOMBE D’UN AMI
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- Je reviens d’une promenade au cimetière.
- Le jardin de la mort souriait, la lumière
- Y mettait sa douceur. Je crois que le carré
- De terre où dort Pierrot est, en somme, paré
- Fort congrûment: un peu de marbre, quelques lignes
- Discrètes... presque rien... tout cela blanc de cygne.
- Beaucoup de fleurs: iris, muguets, lys et jasmins
- Candides, deux ou trois marguerites, enfin,
- Contre la pierre blanche, un rosier blanc retombe,
- Pour que l’on puisse voir, toujours, près de sa tombe,
- Ainsi qu’un souvenir de lune et de frimas,
- Des pétales teintés par l’astre qu’il aima.
-
-
-DX
-
-BOURGEOISIE
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- Que viens-tu faire ici, dans le vent dur et froid?
- Retourne donc chez toi!
- Va retrouver les vergers à mi-côte,
- La maison douce au voyageur et l’hôte
- De souriant accueil,
- La porte ouverte à deux battants, le seuil
- Facile, au niveau de la rue, un feu qui chante,
- Les lourds chenets,
- Le bon fauteuil capitonné
- Et la servante
- Accorte qui se laisse embrasser dans le cou,
- Enfin, contre le mur tendu d’étoffe grise,
- Régulière surprise,
- La pendule helvétique où s’enferme un coucou.
- Pars, mon ami! regagne au plus tôt ces parages
- Tempérés et modestes
- Qui te plaisent, contemple à loisir un visage
- Souriant sans malice aucune et reste
- Devant l’âtre, paisible amant,
- A te chauffer la plante des pieds, sagement.
-
-
-DXI
-
-PROPOS DE COUR
-
- Prince! dessinez-vous un lys à noble tige,
- Il embaume, un oiseau roucoulant sur un if,
- Il roucoule en effet.--Ah! prince! que ne puis-je,
- Quand je parle de vous, être moins excessif!
-
-
-DXII
-
-INSTANTS HARMONIEUX
-
- Des parfums dans le vent, une rose qui tremble
- Au bord d’un jardin jaune et vert; chantant ensemble,
- Deux rossignols tressent déjà leurs hymnes purs,
- Et votre visage est moins sévère, il me semble.
-
-
-DXIII
-
-FEMME CHARMANTE
-
- Elle est ardente féministe et vieille fille;
- Jamais on ne la vit aimer, rire ou pleurer,
- Mais elle sait brandir un parapluie aiguille
- Et s’en servir, mieux qu’un prévôt de son fleuret.
-
-
-DXIV
-
-QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
-
-1
-
- J’entends toutes tes paroles,
- J’en souffre sans dire mot...
- Heureux, l’oiseau qui s’envole!
-
-2
-
- Ton sourire m’a déplu...
- Etre une onde qui s’écoule
- Et ne revient jamais plus!
-
-3
-
- Tes attaques meurtrières
- Savent m’atteindre en plein cœur...
- La taupe, sage, se terre.
-
-4
-
- Esclave de ton plaisir,
- J’attends humblement tes ordres...
- Un lièvre pourrait s’enfuir.
-
-5
-
- Tous ces fruits que tu m’apportes,
- Il faut bien m’en délecter...
- Le vent passe sous les portes.
-
-
-DXV
-
-CAUCHEMAR ANCIEN
-
- Je me trouvais couvert d’une ombre
- Durement déchirée
- Par d’affreuses lueurs pourprées.
- Autour de moi, j’apercevais quelques décombres
- De rêves anciens. J’avais froid.
- Une maigre figure
- Me regardait, de maigres doigts
- Serraient mon cœur et je sentais une morsure
- A mon cou; je souffrais, je me plaignais; du sang
- Coulait sur ma poitrine, à lourdes gouttes.
- Un homme bien vêtu me raillait en passant
- Sur cette route
- Blanche, sans arbres, toute nue,
- Où je devais marcher, où s’ouvraient de grands trous...
- Soudain vous m’êtes apparue.
- --J’en garde un souvenir si lumineux, si doux,
- Que j’ai tout oublié de mes rêves amers
- Et je crois même
- Que j’aime
- Avoir souffert.
-
-
-DXVI
-
-BIBELOTS
-
- Dès qu’elle ouvre les yeux, la belle Rosalinde
- Réclame d’une voix plutôt aigre
- Ses lapins, sa gazelle des Indes
- Et son libidineux petit nègre.
-
-
-DXVII
-
-VILLÉGIATURE
-
- La poursuivre? Ah! pour quoi faire?
- Laissez-la plutôt courir!
- Elle a besoin, parfois, de changer d’atmosphère
- Pour tuer ses souvenirs.
-
-
-DXVIII
-
-RÈGLEMENT DE COMPTES
-
- Horizon lourd, temps triste...
- Je vais noter en souriant et sans émoi
- La redoutable liste
- De vos nombreux sujets de plaintes contre moi.
-
-
-DXIX
-
-ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Dans cette tombe où son corps se recroqueville,
- Sommeille pour longtemps le maigre Mascarille...
- Canaille, si l’on veut... pourtant on l’aimait bien!
- Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire;
- Il sut même mourir honnêtement.--Combien
- De temps durera sa mémoire?
-
-
-DXX
-
-SUPRÉMATIE
-
- Le soleil n’admet pas de rivaux en été;
- Le rossignol lui-même, à l’aurore, se tait.
-
-
-DXXI
-
-LIBÉRALITÉS
-
- Si mon vieux pommier vous séduit,
- Si mon rosier vous plaît avec ses fleurs de braise,
- Cueillez les roses et les fruits,
- Donnez vos yeux que je les baise.
-
-
-DXXII
-
-ARABESQUE
-
- Vos pommettes,
- Vos ongles sont roses;
- Vous dansez au son des clochettes
- Et prenez d’adorables poses
- Pour séduire l’esclave noir.
- --Devant tous les petits trous de serrures,
- Les eunuques se sont accroupis pour vous voir.
- Vous dansez sans règle ni mesure,
- Sans penser au Sultan brûlant de jalousie,
- Sans penser même aux convenances!
- Vous dansez à votre fantaisie.
- Vous piquez dans le laineux tapis vert
- Un petit pied pointu, plein d’assurance,
- Tandis que l’autre reste en l’air,
- Et que vos mains se tordent,
- Et que vos dents de perle mordent
- L’amant toujours absent (oh! déplorable absence!)
- L’amant qui vit je ne sais où...
- --Demain soir, nous verrons la fin de cette danse,
- Car, demain soir, on vous coupe le cou.
-
-
-DXXIII
-
-BILLET SANS ADRESSE
-
- Chère, je vous revois en tous lieux, jour et nuit!
- Loin de vous, je ne peux vivre: votre visage
- Se dessine dans les nuages,
- Dans les étangs, au fond des puits.
- Attendez un moment celui qui fut le prince
- Absolu de tous vos plaisirs...
- Il garde, en souvenir de vous, un poignard mince
- Dont il voudrait bien se servir.
-
-
-DXXIV
-
-DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre,
- Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres.
- Elle voyait le ciel comme un grand carnaval:
- Anges arlequinés, Trônes armés de battes
- Et Dominations culottés d’écarlate,
- Scaramouche drapé d’ombre menant le bal...
- En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte,
- Zerbinette a souri; maintenant elle est morte.
-
-
-DXXV
-
-DIALOGUE
-
- «Tais-toi!--Je me tairai s’il me plaît de me taire!
- --Ah! folle! t’ai-je dit jamais deux fois: je veux?»
- Apres accents, larmes et cris, gestes nerveux...
- Ce n’est rien!... c’est un peu de bonheur qu’on enterre.
-
-
-DXXVI
-
-RENAISSANCE
-
- Comme un souple éventail mauve clair qui s’éploie,
- Une lueur grandit au seuil de l’horizon.
- Voyez ce point de feu, ce point sanglant!--Oh! joie!
- La douce lune a pu sortir de sa prison!
-
-
-DXXVII
-
-HEURES HEUREUSES
-
- Vous voir, vous contempler, recueillir la promesse
- Que vous resterez là, près du feu, jusqu’au soir...
- Ce regard enchanteur, c’est à moi qu’il s’adresse,
- C’est à moi qu’il redit ce que je crois savoir!
-
-
-DXXVIII
-
-REFLET INSAISISSABLE
-
- L’ombre est encore indécise, il fait clair;
- Silencieux, je sonde
- Mon rêve à l’eau profonde;
- Hésitant sur le bord du ciel vert,
- Une étoile se double dans l’onde
- De la mare, parmi les lotus entr’ouverts.
- Au fond de ce miroir,
- Il me plairait d’apercevoir
- Votre visage!
- Ce beau reflet complèterait le paysage:
- Il serait grave
- Comme lui,
- Et comme lui teinté légèrement de nuit
- Par une ombre suave
- Que vous paraissez avoir prise
- A l’heure que Verlaine appelait l’heure exquise,
- A cette heure qui met
- Tant de douceur en vos grands yeux sans ruse...
- Mais, hélas! le reflet qui déjà se formait
- (Et qui s’était promis) se refuse!
-
-
-DXXIX
-
-LE MAUVAIS ABRI
-
- Cet univers triste et mouillé que je traverse
- Est un abri mal fait pour garer de l’averse.
-
-
-DXXX
-
-SUPPLIQUE
-
- Lune peinte et fardée! ô blanche avant-courrière
- D’un songe tissé de fils d’or!
- Faucille des lacs froids, écoute ma prière:
- Je veux des rêves quand je dors!
- Je veux, Parfum du Ciel! des rêves qui me disent
- Ce que je n’ai pu deviner:
- Les secrets inouïs emportés par les brises
- Et le mal des grands lys fanés.
- Je veux des songes fous d’une beauté vivante,
- Musicaux, sonores, sereins,
- Où passe le soupir du vent des mers, où chante
- La conque des tritons marins.
- Je veux des songes imprévus qui me répètent
- Les monologues des corbeaux
- Et le grincement dur que fait la girouette
- Avant de me tourner le dos.
- --Toi qui poses du rouge aux lèvres des nuages
- En paraissant à l’horizon!
- Toi qui poudres d’argent les nocturnes feuillages,
- Dame d’atours des frondaisons!
- Toi qui sais composer des arcs-en-ciel plus tendres
- Et plus subtils que ceux du jour,
- Pour charmer ton ami Pierrot prêt à se pendre
- Et les princesses dans leurs tours!
- Toi qui, te promenant sur les vieux cimetières,
- Caresses la pointe des ifs
- Et veux bien adoucir d’un rayon de lumière
- Les tombes des gens positifs!
- Toi qui sais enseigner aux farfadets, aux gnomes,
- Aux sylphes, aux lutins fluets,
- Et jusqu’à la tribu frigide des fantômes
- A danser de bleus menuets!
- Toi dont la face un peu sévère est adoucie
- D’un halo mauve quand il pleut,
- Toi qui verses du lait sur les herbes roussies,
- Protectrice des chats galeux!
- Toi qui, d’un seul regard, peux engourdir les sèves,
- Prêtresse de cultes divers,
- Mère des pavots noirs, vends-moi tes plus beaux rêves!
- Je les paierai avec des vers.
-
-
-DXXXI
-
-LE PLAISIR DE VIVRE
-
- Notre existence vaut son prix, mais rien de plus...
- Le papillon perd sa splendeur dès qu’il a plu.
-
-
-DXXXII
-
-AMOUR CONDITIONNEL
-
- Comme elle ouvre son lit, Chloris offre son corps
- Entier, lisse, nerveux, rose et tendre, à qui l’ose
- Prendre et congédiera, pour peu qu’il s’ankylose,
- Damon, solide amant qu’elle chérit encor.
-
-
-DXXXIII
-
-GRAND AGE
-
- Quand la mouche est sordide, elle vit très longtemps...
- Je ne m’étonne point que vous ayez cent ans.
-
-
-DXXXIV
-
-SPLEEN
-
- Tristesse qui se creuse
- Sous soi, mélancolie affreuse,
- Sans forme, sans figure,
- Mais présente;
- Tristesse harcelante
- Qui s’impose, qui dure,
- Qui, chaque jour, nous semble rajeunie;
- Pour mieux nous donner à souffrir,
- Elle se sert d’un souvenir,
- D’un regret, d’un espoir, d’un rêve à l’agonie;
- Elle retire, brin par brin,
- Les fils tordus de notre vie
- Et nous les montre: tel chagrin,
- Tel mouvement d’envie,
- Telle déception cruelle,
- Tel plaisir avorté,
- Tel mauvais songe et telle
- Petite lâcheté.
- --Que faire avant demain, sinon devenir fou
- Et sauter à pieds joints dans le trou?
-
-
-DXXXV
-
-PASSANTE
-
- Passez, de votre pas gracieux et futile!
- Chacun vous suit: l’agent des mœurs, le professeur,
- Le lycéen, le caporal, le vieux chasseur
- De jupons frémissants et le mime Bathylle.
-
-
-DXXXVI
-
-FLEURS PERDUES
-
- Oh! par un jour si triste où les prés desséchés
- Jaunissent, bien qu’au ciel le soleil soit caché,
- Que ne puis-je revoir la claire et folle pluie
- Qui tombait lentement des branches du pêcher!
-
-
-DXXXVII
-
-PROMESSE
-
- Quand tu sauras pleurer, t’indigner et sourire,
- Quand tu sauras chanter sur des rythmes divers
- Et faire vibrer les sept cordes de ta lyre,
- Alors tu connaîtras le secret des beaux vers.
-
-
-DXXXVIII
-
-FLEUR MÉLODIEUSE
-
- Le bord du ciel mauve s’irise,
- L’ombre est moins dense,
- Plus de brise;
- Dans l’air immobile, un courli
- Lance,
- Comme on lance une flèche, son cri.
- Je l’écoute,
- Rêvant de mon amour... et voici
- Les rayons de la lune au teint clair;
- Ils ajoutent,
- Dirait-on, du mystère
- A cette douce nuit...
- Mon rêve danse,
- Mon rêve se divise
- Comme un essaim, mon rêve fuit.
- --Et, maintenant, sur l’onde grise
- Du petit lac, un lotus luit
- Sous la lune qui se balance,
- Et je crois que le lotus chante
- Un chant d’ivoire au milieu du silence.
-
-
-DXXXIX
-
-TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Ici dort Brighella, fin buveur de faro,
- Voleur de grands chemins que l’on aurait dû pendre.
- Il fut, l’heureux rival de notre ami Pierrot
- Et pour lui Colombine eut des soucis fort tendres.
- Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor,
- Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort.
-
-
-DXL
-
-QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Lucinde eut des amants (et de plus d’une sorte).
- Cela n’empêche pas que Lucinde est bien morte.
-
-
-DXLI
-
-CRIME PRÉMÉDITÉ
-
- Jour d’hiver.--Le chasseur va querir sa victime;
- Il voit un loriot sur l’arbre noir et nu;
- Sa flèche part, l’oiseau culbute de la cime;
- L’arbre est plus noir encor; le loriot n’est plus.
-
-
-DXLII
-
-LA VOIE HÉROÏQUE
-
- Le chemin contourné que l’on m’a dit de prendre
- Est, paraît-il, le seul qui mène à votre cœur.
- Je le suis, le sourire aux lèvres, mais j’ai peur
- De m’égarer, un soir de brume, en ses méandres...
- Et, cependant, je le suivrai, s’il me conduit,
- Avant qu’il soit trop tard, dans votre lit, la nuit.
-
-
-DXLIII
-
-HEURE MATINALE
-
- Grise, avec des reflets d’étain,
- Une vapeur couvre les prés.
- Le bleu du ciel paraît plus près,
- Le vert de l’herbe moins certain.
-
-
-DXLIV
-
-DÉLECTATION
-
- Je vais rêver au suc des pêches, sans bouger,
- Couché sous un des lourds pêchers de mon verger.
-
-
-DXLV
-
-NOSTALGIE
-
- Je songe à la rive déserte,
- Aux cris perdus dans la nuit verte,
- Au sol brûlant
- Dont la splendeur effarait l’œil,
- A ce rustique seuil
- Branlant
- De ma cabane,
- A l’aigle qui tournoie au-dessus de la brousse,
- Aux vipères de l’herbe rousse,
- Aux arbres bleus pleins d’oiseaux en chicane,
- Aux négresses qui se promènent les seins nus,
- Portant sur leurs cheveux crépus des vanneries,
- A la batellerie
- Des pirogues, à certains astres inconnus,
- A certains fruits parfumés,
- Aux grands feux de branches sèches que j’allumais...
- --Indicible magie
- D’un souvenir pareil!
- O nostalgie
- De l’ombre chaude et du soleil!
-
-
-DXLVI
-
-LETTRE TENDRE
-
- Vous êtes loin, pourtant votre absence me semble
- Heureuse. Voyagez, l’été va vous brunir,
- Puis vous me reviendrez; nous pillerons ensemble
- Un trésor débordant de riches souvenirs.
-
-
-DXLVII
-
-CHANSON
-
- Je crois, en essaim, voir voler
- Des vers que, jadis, vous me lûtes,
- Dans ce parc aux tons violets
- Où s’évapore un air de flûte.
- Ces vers formaient une chanson
- Dont la grâce, tant soit peu vieille,
- Tenait sa gaîté du pinson
- Et son dard cruel de l’abeille.
- Ils chantaient les rêves d’un fou:
- Mes soupirs, vos regrets, mes fièvres,
- Vos deux bras autour de mon cou
- Et ma bouche contre vos lèvres;
- Ils célébraient à son éveil
- Le terrible amour aux yeux sombres...
- Jadis, ils volaient au soleil,
- Maintenant, ils volent dans l’ombre.
-
-
-DXLVIII
-
-MISE AU POINT
-
- Votre talent consiste à dire des fadaises
- Sur un ton singulier, parfois même brillant.
- On vous juge penseur profond... à Dieu ne plaise!
- Mais vous savez très bien réduire en copiant.
-
-
-DXLIX
-
-RENDEZ-VOUS
-
- Sa démarche toujours me la fait reconnaître
- Quand, de loin, je la vois paraître...
- C’est elle!... Qui pensiez-vous que ce pût être?
- Voici sa face si ravissante et ravie,
- Si douce aussi dans la lumière...
- «Bonjour! comment vous portez-vous, ma chère
- Sylvie?»
-
-
-DL
-
-PROMENADE NOCTURNE
-
- Promenons-nous, mon cher amour,
- Le soir est tendre;
- Sortons par la ruelle du faubourg.
- La lune, au bord du ciel, a des tons d’ambre
- Qui, peut-être, vous plairont.
- Sur la route paisible où tombe
- L’ombre,
- On entend, tout au loin, des appels de clairon.
- Nous parlerons de nos chers souvenirs
- Devant les prés couleur de cendre;
- Nous saurons même nous comprendre
- Sans rien dire...
- Puis, comme il sera tard, nous rentrerons en ville
- Par la rue Alexandre Dumas, très tranquille
- A cette heure. Enfin, quand nous aurons
- Dépassé la boutique du charron
- Et suivi le mur de l’église
- Jusqu’à l’ancien abreuvoir
- Qu’elle domine en son manteau de pierre grise
- Nous nous dirons à voix basse: au-revoir!...
-
-
-DLI
-
-PRÉTENTION
-
- De ce rôle de reine au milieu de sa cour
- Je ne vois plus que le costume.
- Redevenez bourgeoise! Un palais fait de brume
- S’évanouit avec le jour.
-
-
-DLII
-
-PRÉTENTION
-
- Votre pensée agile aux lignes grêles
- Fait des écarts en bondissant: je crois
- Qu’elle voudrait passer pour sauterelle,
- Mais celle-ci saute-t-elle pas droit?
-
-
-DLIII
-
-PRÉTENTION
-
- J’ai mangé tout le jour des fruits délicieux
- Qui caressent la langue.
- Je voudrais maintenant manger la lune: aux cieux
- Elle apparaît comme une rouge et mûre mangue.
-
-
-DLIV
-
-ALPINISME
-
- J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu
- Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie
- D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus
- D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie.
-
-
-DLV
-
-ÉTÉ
-
- Le ciel brûle et le sol se couvre d’un manteau
- De poussière trop blanche où le soleil assène
- Ses lourds rayons ainsi que des coups de marteau.
- Les pruniers, au tournant du chemin, me font peine.
-
-
-DLVI
-
-PRIÈRE
-
- N’obéis pas, ô rêve! à ma voix qui t’appelle!
- Reste pelotonné dans le sein de la nuit!
- Ne viens pas me montrer le visage de celle
- Qui me fascinerait avec un air d’ennui!
-
-
-DLVII
-
-L’HOMME QUI DANSE
-
- Il danse
- Agréablement,
- Avec légèreté, comme il ment;
- Son élégance
- Est certaine, son charme aussi,
- (Son charme est pire!)
- Des mots précis
- Définiraient ce qu’il veut dire
- Mieux que des pirouettes et des sauts,
- Mais la parole, à ce qu’il semble, est pour les sots.
- --Il préfère danser en petit comité,
- Tromper la vie et l’éviter,
- Se gausser d’elle, la rejoindre
- Et ne pas voir la vérité
- Fraîche qui pourrait poindre,
- Effrayante de nudité.
- --Dansez donc, faites vos pirouettes adroites,
- Mais n’oubliez pas qu’il vous reste
- A combler une boîte
- Où vous devrez dormir sans mensonges ni gestes.
-
-
-DLVIII
-
-FERVEUR
-
- Nous n’avons parlé ni du clair de lune, ni
- Des rougeurs du couchant... Nous nous regardons vivre.
- Tu verras dans mes yeux un amour infini,
- Je lirai dans les tiens comme on lit dans un livre.
- Nous nous taisons; beauté de l’instant, rythme sourd
- De nos deux respirations... Mais l’heure court
- A petits pas pressés sous la lourde pendule.
- O Cydalise! il faut nous séparer! adieu...
- Je veux dire: à demain.--Qu’il me fut doux, ce lieu
- D’où tu sors comme s’y glisse le crépuscule!
-
-
-DLIX
-
-NOCTURNE
-
- Le nuage s’écarte, un pan de ciel se montre,
- Tout noir, encadré d’ambre; un astre clair y luit,
- Solitaire et perdu, qui semble collé contre
- L’ombre dont la paroi fait le fond de la nuit.
- Cet agréable arrangement est fort propice
- A de voluptueux et tendres exercices.
-
-
-DLX
-
-QUINZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Gilles serait donc mort et dormirait ici?
- Gilles, ce Prince Charmant de la fantaisie,
- Ce roi de la frivolité, roi sans souci
- Mais très bon roi pour ses sujets en poésie,
- Et dont le sceptre était un lys?... Ah! coups du sort!
- Maintenant, il est mort, très mort, tout à fait mort.
-
-
-DLXI
-
-DERNIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE
-
- Dis! te rappelles-tu les seins de Francisquine,
- Passant qui viens fouler l’herbe de la colline
- Où tant de morts, côte à côte, sont allongés?
- Te les rappelles-tu, ces seins? as-tu songé
- Aux baisers qui leur furent donnés, aux caresses
- Qui les frôlèrent, à leur éclat, leur souplesse
- Et leur altière fermeté?--Sache-le bien,
- Ces seins voluptueux et blancs ne sont plus rien
- Qu’un petit tas de cendre en un cachot sans porte...
- Car Francisquine est morte.
-
-
-DLXII
-
-DANS LA TRANCHÉE
-
- Il pleut, il pleut, bergère,
- Des gouttes d’eau quelque peu dures,
- Et le lourd fracas du tonnerre
- N’est pas précisément un murmure...
- Il faut s’y faire;
- On s’y fera: n’y pensons plus!
- Demain, nous dirons: il a plu
- Dans la tranchée
- Boueuse encore et que le vent
- A mal séchée,
- Mais nous sommes toujours vivants,
- (Jusques à quand?)
- Sourions donc, prenons la vie
- Comme elle vient
- Et prenons de même la mort.
- D’ailleurs, il ne nous manque rien,
- Pour adoucir les rigueurs du sort,
- En ce boyau de terre,
- Que la bergère
- Dont j’évoquais l’image tout d’abord.
-
-
-DLXIII
-
-LIMITE
-
- Puisque vous y tenez, ayez l’âme brisée,
- La conscience obtuse et le cœur avili,
- Mais ne servez donc pas de publique risée
- A cause d’une enfant qui sait se mettre au lit!
-
-
-DLXIV
-
-DÉTAILS
-
- Vous userez vos yeux, vous gâcherez vos veilles
- En examinant à la loupe, (avec quel soin!)
- D’évanescents reflets sur une aile d’abeille.
- Et chaque instant qui passe est un instant de moins.
-
-
-DLXV
-
-NUIT BLANCHE
-
- Saurai-je m’endormir enfin, malgré les cris
- Du vent dans le jardin plein de branches cassées?
- Malgré les festins et le galop des souris?
- Malgré le vagabondage de mes pensées?
-
-
-DLXVI
-
-AMBITION
-
- Tu veux laver la lune et le soleil, tu veux
- Boucher les trous que fait une alouette aux cieux
- Et repriser les déchirures des nuages...
- Ne pourrais-tu, d’abord, te nettoyer les yeux?
-
-
-DLXVII
-
-RETOUR PRÉCIPITÉ
-
- Je rêvais, j’étais sur une autre terre,
- Dans une prairie, au bord frais d’un bois,
- Quand je vis soudain ma fleur familière
- Et je fus de nouveau chez moi.
-
-
-DLXVIII
-
-BRUIT IMPRÉVU
-
- Sous la brise, l’étang des nénuphars se ride,
- Un flamboyant se défleurit
- Et la cascade agite un long voile liquide...
- Quel est donc cet oiseau qui rit?
-
-
-DLXIX
-
-LA DOUCE HALTE
-
- Avant de vous connaître, Sylvie,
- Les yeux clos, je tâchais de prévoir
- De beaux spectacles pour ma vie.
- Je rêvais ainsi, chaque soir.
- Je galopais au pied de la Grande Muraille,
- Et beaucoup plus loin,
- Je me mêlais à des batailles
- Héroïques, j’avais besoin
- Du bruit
- Des flots ou du silence atroce de la nuit,
- Ou de la voix
- Voluptueuse et littéraire des sirènes,
- Ou d’un aboi
- D’hyène,
- Dans des ruines de palais...
- Mais j’ai quitté ces lieux exotiques, ces grèves,
- Et ces déserts dorés où m’emmenaient mes rêves,
- Car, aujourd’hui, je ne me plais
- Qu’au seul bonheur où me convie
- Votre bouche humide, Sylvie.
-
-
-DLXX
-
-LES AMOURS DE THISBÉ
-
- Dans le sentier du parc mauve, des ombres passent,
- Par couples et sous la lune, comme il convient.
- Derrière la verdure, on entend des voix basses
- User de beaux serments qui n’engagent à rien.
- L’abbé Ponce Poupette a poudré sa perruque
- De frais, ce qui lui donne un air des plus galants;
- Il arrête Thisbé pour lui baiser la nuque
- Et soupire; tous deux repartent à pas lents.
- Et, sous l’œil de Phœbé, le parc mauve protège
- Ces pauvres cœurs humains qui se prennent au piège.
-
-
-DLXXI
-
-AVERTISSEMENT
-
- Vous piaffez, frappant du pied comme un cheval,
- Vous secouez la tête et refusez d’entendre,
- Vous insistez.--Je cède. Allez donc à ce bal
- D’où vous rentrerez tard, courbatue et très tendre.
- Mais, chère, dès maintenant je vous avertis
- Que je compte dormir, cette nuit, dans mon lit.
-
-
-DLXXII
-
-COMPENSATION
-
- On a certes raison de dire
- Que le bon, chez la femme, est mille fois meilleur
- Que chez l’homme, par l’âme et l’esprit et le cœur,
- Mais le mauvais est dix mille fois pire.
-
-
-DLXXIII
-
-LE BEAU JOUR
-
- Je ne serai plus seul sur la grand’route dure!
- Je marche vers mon but en chantant. C’est donc vrai?
- Lève encore une fois vers mes yeux ta figure...
- Non! je ne croyais pas que ce moment viendrait!
-
-
-DLXXIV
-
-CROQUIS DE LUNE
-
- Du sommet de ma tour de veille, tout en haut,
- Vous pourrez admirer la lune, son halo,
- Ses grimaces d’amour et de mélancolie
- Et, plus bas, son reflet ironique dans l’eau.
-
-
-DLXXV
-
-COULISSES DE CIRQUE
-
- On répète... Bruits de cymbales, de triangles,
- Instruments lumineux jouant parfois ensemble;
- Défroque de clown près d’un habit noir,
- Cerceaux roses qui sont, chaque soir,
- D’un si magique effet,
- Plats brillants que l’on fait
- Tourner en équilibre au bout d’un bâton mince,
- Autres plats, un peu ternis,
- Qui ne servent que pour la tournée en province,
- Lanternes, gobelets, fusils de bois, flamberges,
- Croupes de chevaux endormis...
- Je caresse, en passant, le chat de la concierge
- Et dis bonjour au vieux trapéziste intrépide,
- Aux Japonais qui se mettront en pyramide,
- Vêtus de beaux costumes verts...
- Mais, où que j’aille
- Le long de ces charmants chemins couverts
- Où flottent des drapeaux de satin,
- Je retrouve toujours la même odeur de paille,
- Et la même odeur de crottin.
-
-
-DLXXVI
-
-SPLEEN
-
- Que la terre poudroie et brûle ou qu’il ait plu,
- Que les prés soient couverts de soleil ou de givre,
- Je détourne les yeux: j’ai le dépit de vivre,
- Comme un enfant que son jouet n’amuse plus.
-
-
-DLXXVII
-
-VIEILLE DAME
-
- Avec sa robe noire et luisante, son sac
- Tenu de près, son chapelet et cette mine
- De belette triste ou de fouine,
- On dirait qu’elle sort d’un roman de Balzac.
-
-
-DLXXVIII
-
-VAINE POURSUITE
-
- Il est plus d’un gibier: délaisse la Licorne!
- Soumets d’autres aventures à ton esprit.
- La route que tu veux suivre n’a qu’une borne:
- Cette pierre levée où ton nom est inscrit.
-
-
-DLXXIX
-
-INTRIGUE AMOUREUSE
-
- Octave s’est épris d’Isabelle; indiscret,
- Il le répète à tous les échos du village.
- Scaramouche a surpris au vol ce beau secret
- Et double son essor par de longs bavardages.
- Isabelle l’a su; Octave lui plairait
- S’il ne disait sa flamme à la brise qui passe...
- Un rendez-vous est pris: Octave se tient prêt;
- Il arpente de long en large la terrasse...
- Isabelle viendra vers minuit.--L’air est pur,
- Une haleine très douce évente les ramures,
- La lune glisse des reflets contre ce mur
- D’où monte le parfum juteux des pêches mûres.
- --Octave attend, s’impatiente, hésite encor...
- Derrière sa courtine, Isabelle s’endort.
-
-
-DLXXX
-
-DÉFAILLANCES
-
- Aux heures de sommeil, le tigre s’humanise...
- Les dieux eux-mêmes font, quelquefois, des sottises.
-
-
-DLXXXI
-
-AMOUR TRAGIQUE
-
- Toi, tu dis que tu m’aimes,
- Quoi que je puisse faire, quand même.
- Tu le proclames
- A tout venant, devant chacun tu le répètes.
- Tu parles de ton cœur, de ton âme,
- En te prenant la tête
- D’un air douloureux,
- Avec une certaine arrogance...
- (On en pense,
- D’ailleurs, ce que l’on veut.)
- Tu fais un discours sur mon inconstance
- Que rien ne prouve.
- Tu dis que ton amour est celui de la louve,
- Mais tu l’exprimes par des plaintes.
- Tu dramatises nos étreintes,
- Tu mêles le miel et l’absinthe.
- Moi, je voudrais garder un cœur allègre,
- Quand tu laisses tomber dans la crème
- Une ou deux gouttes de vinaigre,
- Car, malgré ton amour, je t’aime.
-
-
-DLXXXII
-
-QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
-
-1
-
- M’offrir des oignons devant
- Ce rouge bosquet de roses...
- Oh! quel geste inconvenant!
-
-2
-
- Tes mots d’esprit durent-ils
- Plus longtemps que la rosée,
- Tout en étant moins subtils?
-
-3
-
- C’est une sombre fontaine,
- Mais je reconnais vos yeux
- Dans ce beau miroir d’ébène.
-
-4
-
- J’ai l’âme vraiment ravie,
- Moins par cette chaude nuit
- Que par les seins de m’amie.
-
-5
-
- Eau qui court... vent passager...
- Larmes aussitôt taries...
- Ce soir, je me sens âgé.
-
-
-DLXXXIII
-
-LE LINCEUL VIVANT
-
- Ce vieux chêne, jadis, prit un manteau de lierre
- Afin de s’ennoblir à nos yeux; depuis lors,
- Le serpent végétal sombre et souple l’enserre,
- Porte des fruits, fleurit... mais notre chêne est mort.
-
-
-DLXXXIV
-
-EXAGÉRATION
-
- Il convient de subir son mal avec courage,
- Sans l’aimer, toutefois, ni l’étudier trop,
- Car on finirait par comprendre le bourreau
- Qui nous fit tant souffrir, et goûter ses outrages.
-
-
-DLXXXV
-
-CHARITÉ CHRÉTIENNE
-
- L’homme dont vous parlez passe pour un goujat;
- Il est faible, indécis, tremblant de tous ses membres.
- Pardonnez! il ne vaut certes pas le combat:
- Ce serait secouer un arbre en fin novembre.
-
-
-DLXXXVI
-
-SOMMEIL DE SYLVIE
-
- Prenez un air plus grave, s’il vous plaît!
- Le carnaval est mort,
- Le jour renaît.
- Dans son grand lit, Rosine dort;
- Cuvant son vin, Pierrot s’étire...
- S’il flotte encor,
- Sur les canaux, une vapeur de rire,
- Le soleil la dissipera.
- Vous vous tournez entre les draps
- Et me tendez votre bouche, Sylvie!
- Ah! je connais bien cet appel:
- Baisers sucrés, baisers de miel,
- Baisers magiciens qui me rendaient la vie,
- Aux jours mauvais...
- Penchez la tête un peu, je vous en prie,
- Car je vais
- Troubler votre sommeil, tendrement...
- Vous murmurez quelque chose en dormant;
- Vous souriez!... Ouvrez les yeux
- Et prenez, ô Sylvie, un air plus sérieux!
-
-
-DLXXXVII
-
-JADIS
-
- Marche en avant! ne tente pas de revenir!
- N’écoute plus la voix, par les échos grandie,
- Des vagues du passé qui rongent l’avenir
- Et déferlent, de mille douleurs alourdies!
-
-
-DLXXXVIII
-
-CAUSERIE SCIENTIFIQUE
-
- Mon cher hôte, je vous croyais plus charitable:
- La science n’est pas mon fort, je l’aime peu,
- Mais quand vous m’invitez, tous vos propos de table
- Traitent des Mexicains adorateurs du feu.
-
-
-DLXXXIX
-
-LE DANGER
-
- Nerval! tu n’aurais pas dû fréquenter les fées!
- On les voit sous la lune, on les entend jaser,
- Rire et chanter tout bas, d’anémones coiffées,
- Et l’on meurt de n’avoir pas connu leur baiser.
-
-
-DXC
-
-GROS CHAGRIN
-
- Je voudrais moins pleurer, mais une larme suit
- D’autres larmes, incessamment. En vain, j’essuie
- Mes yeux rougis d’avoir trop pleuré. Jour et nuit,
- L’eau tombe de mes paupières, comme une pluie.
-
-
-DXCI
-
-DIFFÉRENCE
-
- Le chat se plaint de ses amours dès leur début,
- Preuve évidente de sagesse;
- Quand l’homme crie au bord des toits, c’est tout au plus
- Qu’il vient d’occire sa maîtresse.
-
-
-DXCII
-
-EFFORT INUTILE
-
- Si l’on vous dit d’être méchante, refusez,
- N’essayez pas: vous ne pouvez sembler cruelle.
- Quand votre bouche prend un air rigoureux, elle
- Sourit, l’instant d’après, pour mieux s’en excuser.
-
-
-DXCIII
-
-FANTAISIE AU PIANO
-
- Notes simples, vaste pré vert
- Aux tons divers
- Où des oiseaux jasent...
- Extase
- De chanter si librement au soleil!
- Trilles rieurs, notes plaisantes,
- Brusque réveil
- D’une eau légère,
- D’une eau courante
- Qui va se taire,
- Qui va bientôt s’endormir, qui s’endort,
- Dans une mare,
- Par d’étranges accords
- Monotones;
- Note plus vive, note rare
- Qui nous étonne,
- Note subtile, note nue
- Que l’on attend,
- Et qui reste pourtant imprévue,
- Et qui fait rêver si longtemps!
-
-
-DXCIV
-
-MÉTAPHYSIQUE
-
- A mi-hauteur du mur moussu, des dieux trépignent,
- Les fumerons d’encens montent dans l’air épais,
- Et, sur l’autel, un spectre en marbre noir fait signe
- De se donner à lui pour connaître la paix.
-
-
-DXCV
-
-BEL AIR
-
- Votre regard pesant promet, déçoit et ment;
- La gazette soutient que vous êtes l’amant
- D’une dame fort riche aux ardeurs tropicales...
- D’ailleurs, le ton de vos cravates est charmant.
-
-
-DXCVI
-
-BRUITS INFÉRIEURS
-
- Dans la cour, le canard cointe, le vieux chien grogne,
- La poule pond muettement, le bœuf mugit...
- En quoi cela peut-il émouvoir la cigogne
- Maigre et si haut perchée au centre de son nid?
-
-
-DXCVII
-
-LE BEAU JARDIN
-
-1
-
- --Je voudrais faire naître, au milieu du désert,
- Un jardin tout peuplé de comédiens en masques,
- Où d’élégants jets d’eau pleureraient dans des vasques,
- Où des oiseaux soyeux chanteraient dans les airs.
- --Mezzetin, compagnon fantaisiste et disert,
- Agacerait Géronte en lui tirant les basques,
- Et le gros Pantalon, interrompant ses frasques,
- Dirait les vers que murmurait Gaspard Hauser.
- --Clorinde cesserait de danser une ronde
- Pour lisser au miroir ses fins cheveux de blonde,
- Tandis que notre ami Pierrot, toujours épris,
- --Mais toujours dédaigneux de fixer la fortune,
- Redirait d’une voix qui sanglote et qui rit:
- «Je m’offre en holocauste aux beaux yeux de la lune!»
-
-2
-
- --Chère! que j’aimerais à vivre, près de toi,
- Sous les orangers ronds de ce charmant domaine!
- Déjà tu connais bien les devoirs d’une reine,
- Et je serai très bon dans mon rôle de roi.
- --Un livre contiendrait tous nos textes de lois:
- Un livre de beaux vers.--A ceux que l’amour mène,
- Qui n’ont jamais souffert des tourments de la haine,
- Notre sceptre ne pèserait pas d’un grand poids.
- --Chaque heure serait douce et comme enrubannée,
- Chaque jour serait jour de liesse, l’année
- Entière formerait un printemps merveilleux,
- --Et jusqu’au soir, quand s’assombrissent les ramures,
- Je ne rêverai qu’à la couleur de tes yeux,
- Au parfum de ta bouche et de ta chevelure.
-
-3
-
- --Dédaigneux de la hache et de la pendaison,
- Nous paraîtrons des souverains très peu sévères.
- Point de chaînes, peu d’estafiers, nulles galères!
- Les seuls bosquets de houx serviraient de prison.
- --A l’heure délicate et grise où l’horizon
- Se nuance, nous jugerons les adultères,
- Les libertins et ceux que le désir altère.
- Nous tiendrons nos Grands Jours, couchés sur le gazon.
- --Comment punir Pierrot de ses amours sublimes?
- Parce que Mezzetin vient de voler la rime
- Finale du sonnet qu’écrivit Pantalon,
- --Allons-nous le punir? Punirons-nous Cassandre?
- Punirons-nous Scapin, ce philosophe? Non!
- Mais il comparaîtra pour qu’on puisse l’entendre.
-
-4
-
- --Ainsi, nous entendrons Nérine au blanc jupon
- Qui, d’après son tuteur Géronte, se déprave,
- Le Notaire qui me déplaît par son air grave,
- Frontin qui te considère d’un œil fripon,
- --Gilles qui déroba chez Ruzzante un chapon,
- Sylvia qui voulut s’enfuir avec Octave,
- Spavento qui, parfois, fait un peu trop le brave
- Et Jeannot qui se montre insolemment capon.
- --Tu plaideras pour eux et ta voix musicale
- Charmera le jardin. Les merles, les cigales,
- Les jets d’eau se tairont. Puis, je me dresserai,
- --Solennel... et combien, déjà, cela m’amuse
- De songer que mes plus inflexibles arrêts
- (Sans frais) seront d’oubli, de pardon ou d’excuse!
-
-5
-
- --Diras-tu qu’au désert ne pousse aucun jardin,
- Que c’est, tout au plus, un mirage qui se lève?
- Détrompe-toi! Je réalise tous mes rêves:
- J’ai découvert, jadis, la lampe d’Aladin.
- --J’asservis les démons; les quatre Facardins
- M’ont donné leur tapis; je sais la phrase brève
- Qu’il suffit de prononcer bas pour qu’il m’enlève
- Dans l’azur par un vol merveilleux et soudain.
- --Pour traverser l’espace au galop des chimères,
- Pour commander aux vents, à l’onde, à la lumière,
- Aux esprits du matin, aux fantômes du soir,
- --A l’heure qui s’écoule, aux heures éternelles,
- Nous garderons toute licence et tout pouvoir,
- Puisque nous nous aimons et puisque tu es belle.
-
-
-DXCVIII
-
-VÊTEMENTS INUTILES
-
- Couverte de la peau d’un tigre, la brebis
- Se plaît à voir de l’herbe et fuit devant l’image
- Du loup qu’elle devrait épouvanter.--L’habit
- Ne fait ni le guerrier, ni le saint, ni le sage.
-
-
-DXCIX
-
-EAU MALSAINE
-
- Pourquoi me laisses-tu cette saveur amère,
- Souvenir qui, souventefois, me désaltère?
-
-
-DC
-
-IMPOSSIBILITÉS
-
- Devant que de chercher la pitié chez les chattes,
- Priez le perroquet d’être moins médisant,
- Demandez au serpent de vous montrer ses pattes,
- Aux femmes d’avouer le chiffre de leurs ans.
-
-
-DCI
-
-APPRÉCIATION
-
- «Cette mouche saignée
- Garde encore du goût,»
- Dit la grosse araignée
- En lui suçant le cou.
-
-
-DCII
-
-CROQUIS SOMMAIRE
-
- Il fait très froid, le ciel a pris des tons de cire.
- Contre le bord luisant de neige de mon toit,
- Pour amuser l’enfant que j’aime à voir sourire,
- J’ai dessiné le mont Fuji, avec un doigt.
-
-
-DCIII
-
-SÉPULTURE
-
- Tâchez de me trouver, dès aujourd’hui, ma chère,
- Dans vos très proches alentours
- Un endroit bien choisi pour y dormir, sous terre,
- Ce long sommeil muet que l’on n’interrompt guère
- Au jour.
- Je ne demande pas de saule
- Ni de marbre sculpté,
- Mais je voudrais, en souvenir de votre épaule,
- Un beau coussin de soie où m’accoter,
- Et, sur la tombe, un grand bosquet de roses
- Afin que, dans les longues nuits d’été,
- Le rossignol s’y pose
- Pour chanter.
- Les fleurs me rappelleront vos lèvres
- Et les chants de l’oiseau cette suavité
- D’une voix dont je connus la fièvre.
- Ainsi, mon amour, je pourrai,
- Malgré la pierre lourde,
- Dormir tout seul, au sein de l’ombre sourde,
- Sans pleurer.
-
-
-DCIV
-
-LA NOBLE CHAÎNE
-
- Vous demandez pourquoi je vous suis attaché,
- Pourquoi je vous vénère et pourquoi je vous aime?
- C’est que vous rendez pur tout ce que vous touchez.
- C’est que vous avez su me rendre pur moi-même.
-
-
-DCV
-
-CLÔTURE
-
- ... Et voici le quatrain qui termine ce livre
- Composé sans lien, selon l’heure et le vent,
- Où j’ai rêvé parfois et plaisanté souvent,
- Où je notais des vers en me regardant vivre.
-
-
- Sur les routes de Chine,
- au soleil d’Afrique,
- dans un village d’Alsace,
- à l’hôpital,
- en d’autres lieux.
- 1912-1918.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Sur cette page-ci, cette page dernière,
- Cherches-tu, par hasard, la table des matières,
- Lecteur qui veux t’y retrouver, lecteur perdu?
- Cette table inévitable, l’exiges-tu?
- A te dire le vrai, je crois l’avoir omise,
- Non point, au juste, par laide fainéantise,
- Ni par oubli, mais de propos délibéré,
- Afin que mon jardin semble plus aéré.
- Donc, nulle table, fût-ce en paralipomènes,
- Aucun signe indiquant à ceux qui se promènent
- Le lieu fixe d’un vers, le logis d’un tercet,
- L’adresse du quatrain que l’on a dépassé...
- S’il sied, quand on est propre à composer des odes,
- D’en grouper les nobles titres avec méthode,
- Pour ce recueil falot, écrit en musardant,
- Suffit-il pas d’ouvrir et de piquer dedans?
- Au cher lecteur qui fut ravi par quelque image,
- Reste la liberté de corner une page,
- Et l’homme raffiné (de goût supérieur)
- Qui se plut à plus d’une, en cornera plusieurs.
-
-
-
-
-CE VOLUME A ÉTÉ TIRÉ A 604 EXEMPLAIRES, SAVOIR: 4 EXEMPLAIRES SUR VIEUX
-JAPON, NUMÉROTÉS DE I A IV (HORS COMMERCE), ET 600 EXEMPLAIRES (DONT 100
-HORS COMMERCE) SUR VÉLIN TEINTÉ DE RIVES, NUMÉROTÉS DE 1 A 600. IL A ÉTÉ
-IMPRIMÉ PAR G. CLOUZOT, DE NIORT, POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie, L’AN
-MIL NEUF CENT VINGT.
-
-EXEMPLAIRE Nº
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTASQUES ***
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