diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/69605-0.txt | 8924 | ||||
| -rw-r--r-- | old/69605-0.zip | bin | 97933 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/69605-h.zip | bin | 167496 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/69605-h/69605-h.htm | 9789 | ||||
| -rw-r--r-- | old/69605-h/images/cover.jpg | bin | 58861 -> 0 bytes |
8 files changed, 17 insertions, 18713 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..4fa939e --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #69605 (https://www.gutenberg.org/ebooks/69605) diff --git a/old/69605-0.txt b/old/69605-0.txt deleted file mode 100644 index a1ee815..0000000 --- a/old/69605-0.txt +++ /dev/null @@ -1,8924 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Fantasques, by Auguste Gilbert de -Voisins - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Fantasques - Petits poèmes de propos divers - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: December 22, 2022 [eBook #69605] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTASQUES *** - - - - - - - GILBERT DE VOISINS - - FANTASQUES - - PETITS POÈMES DE PROPOS DIVERS - - - PARIS - ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie - 21, Rue Hautefeuille, 21 - - MCMXX - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - La petite angoisse, roman. - Pour l’amour du laurier, roman. - Le démon secret, roman. - Sentiments, critique. - Les moments perdus de John Shag. - Le bar de la fourche, roman. - L’enfant qui prit peur, roman. - Ecrit en chine. - Le mirage, roman. - L’esprit impur, roman. - -à paraître - - Le jour naissant. - La conscience dans le mal. - - - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays - - - - -I - -DÉDICACE - - Pour Henri de Régnier.--Maître, accepterez-vous - L’hommage de ces jeux fantasques de ma muse? - S’il s’en trouve un ou deux (ou trois) qui vous amusent, - Savoir que vous avez souri me sera doux. - - -II - -PROMENADE - - Monté sur son cheval jaune, taché de cendre, - Le poète Bashô, l’œil souriant, s’en va - Composer un poème ironique mais tendre - Auprès des bords inspirateurs du lac Biva. - - -III - -DÉFINITION - - Une épigramme est un fétu, lourd de rosée, - Sur lequel une libellule s’est posée. - - -IV - -COURTOISIE - - Il est des crapauds vils et des crapauds de race. - Si tu vois, au milieu de ta route, un crapaud - Qui refuse de fuir ou de céder la place, - Fais halte et n’omets point d’enlever ton chapeau. - - -V - -AQUARIUM - - Vision sous-marine: - Contre le sable d’or, - Parmi les entrelacs des algues purpurines, - Une élégante anguille se détord, - Tandis qu’un coquillage aux tons mauves s’enroule - Suivant le mouvement supérieur des houles. - - -VI - -SUR LES PROPOS VARIÉS DE CES VERS - - Odelette fantasque... - Je voudrais dire, ici, - L’ombre et le masque, - La brise de passage, - L’oiseau qui m’a séduit, - Certain mirage, - La renaissance d’une fleur - Au sein du souvenir, un mot plein d’impudeur, - Et quelques rêves très chers, très graves, - Mais ne pas insister du tout, - Musarder plaisamment, sans entraves, - Enfin, parler de vous - Et de moi, - Tout bas, en confidence, à mi-voix, - Sans que l’on s’en doute, - Et cueillir, sur le bord de ma route, - Un cri de douleur, un rire, - La branche qu’un souffle agite, - Le long frémissement d’une lyre, - Et briser ma flûte ensuite. - - -VII - -INATTENTION - - Un saule, au bord de l’eau, lui tend ses souples bras, - Un rossignol l’implore.--Elle n’écoute pas. - - -VIII - -RÉSERVE - - Les étoiles qui, sur ces fleurs, mènent leurs danses - Prennent le nom de lucioles, (par décence). - - -IX - -AVERTISSEMENT - - Surtout, ne lisez pas mon livre d’une haleine. - Je vous offre ce bol de riz comme un en-cas - Dont les grains détachés ne font point un repas. - Picorez au hasard, sans y prendre de peine, - Et si quelque piment colle à vos bâtonnets, - Ne m’en veuillez pas trop, (même congestionné), - Souriez et passez, pensez à d’autres choses, - Occupez-vous d’algèbre ou lisez de la prose. - - -X - -POSTICHES - - Bien qu’une toison teinte en blond me rajeunisse - Et que mon ratelier puisse être vu de près, - Cela me donne moralement la jaunisse - Que vous ayez toutes vos dents et l’œil si frais. - - -XI - -NONCHALANCE - - «Voyons, Pierrot! piler du noir, ronger des os, - Ce sont autant de gestes vains! En réponse aux - Refus de folle, il n’est que de forcer la porte!» - Mais Pierrot s’étirait comme une herbe des eaux. - - -XII - -RÈGLE DE VIE - - Si vous voulez goûter la paix et le dédain - Du monde, mêlez-vous d’abord à la bagarre. - Avant de cultiver sans bruit votre jardin, - Il vous faudra passer par les verges bulgares. - - -XIII - -A QUELQUES AMIS, CHOISIS - - L’heure est dure, je souffre d’elle; - Que faire pour m’en consoler? - J’écris quelques lignes nouvelles - Et crois avoir volé - Par ce moyen à la mélancolie - Le droit qu’elle avait de m’étreindre... - --Hypocrite! n’est-ce pas feindre - En chantant d’oublier le mal dont tu souffris? - --Oui, mais un long moment de douce paix s’ensuit. - Par divertissement, j’épouse des querelles - Etrangères, je songe à celles - Qu’aux jours passés je défendis; - Je me retrouve avec des camarades - Bien vivants en mon souvenir, - D’un geste spirituel, je m’évade - Loin du monde sans cœur qui veut me retenir; - Ainsi, je reprends du courage - Et je me ressaisis; - Voilà pourquoi je parle dans ces pages - De quelques amis, choisis. - - -XIV - -DÉCISION FERME - - Et maintenant, je pars! adieu! - J’aime mieux vivre - Près d’une lampe, avec un livre, - Que d’agoniser sous vos yeux. - Sans déranger ami ni prêtre, - (Et sans mourir), demain matin, j’aurai l’honneur - De ne plus être - Votre très humble serviteur. - - -XV - -CERTITUDE - - Charme divers des jours, nuages qui sont bus - Par le soleil, midis d’une splendeur étrange, - Crépuscules vêtus de brume, horizons nus, - Ciels radieux... mais mon amour jamais ne change. - Orages menaçants qu’un coup de vent détruit, - Matins de jade, soirs d’opale, d’où la pluie - Chassera les derniers rayons, sereines nuits... - Mais pourquoi voulez-vous que mon amour varie? - - -XVI - -VERLAINE - - Un clair de lune pur et des masques; plaisirs - Orientés et parfumés à toute brise; - Quelques beaux chants de rossignol et, pour finir, - Une rose, fleurie à l’ombre de l’Eglise. - - -XVII - -COMPLIMENTS - - Vous êtes l’oiseau bleu, le duvet et la bulle; - Vous êtes ce duvet qui vole sur le vent, - Et cet oiseau d’azur, mouvant et décevant, - Et cette bulle d’air qui s’ouvre vide et nulle. - - -XVIII - -RÉPONSE - - Ta doctrine est menteuse. Ecoute donc le cri - De la divinité, la plainte humaine et celle - De la bête traquée en son modeste abri!... - --J’entends gémir un pou qui meurt sous ton aisselle. - - -XIX - -HEURE PASSÉE - - Retournons en arrière... - L’enfant court comme un fou dans le grand jardin vert - Encore tout mouillé de l’averse d’hier; - L’enfant court, son âme est ravie. - --C’est donc toi que je regarde, ce soir, - Toi seul qui m’apparais avec tes grands yeux noirs - Avides de jouir, - Déjà tout éblouis par les feux de la vie, - Toi dont le souvenir - Me fait envie? - --Petit garçon, tu connaissais l’ennui - De la chambre fermée - Ou des livres; qu’est-il près de celui - Des trop longues années! - En souriant, je vois - Ces travaux qui te semblaient d’un tel poids, - Tes chagrins, tes rêves, tes joies... - Ainsi je comprendrai peut-être, toi que j’aime, - Comment je suis devenu moi-même - Quand, jadis, j’ai été toi. - - -XX - -VISIONS D’HIVER - - Faisant craquer la neige dure du chemin, - Deux enfants, la main dans la main, - Tout grelottants, puis une mendiante - Maigre, couverte de sa mante - En lambeaux... - Dans l’air pâle, un corbeau. - - -XXI - -SENTEUR DÉPRÉCIÉE - - Lorsqu’on a respiré l’hyacinthe et la rose, - Le parfum d’une courtisane est peu de chose. - - -XXII - -BAL CHAMPÊTRE - - Sous les tilleuls, j’entends bruire des guitares. - Hâtons-nous d’accourir... Et voici que le son - D’une flûte a passé. La fête se prépare; - L’herbe est tendre, la lune est bien ronde,--dansons. - - -XXIII - -SOIR - - Le crépuscule est achevé; je marche sous - L’ombrage poussiéreux des bosquets de bambous, - En écoutant, seuls bruits de la nuit indécise, - Les soupirs d’une brise, le cri des hiboux - Et les aveux dits à mi-voix de Cydalise. - - -XXIV - -A UNE DANSEUSE - - Quelle image choisir quand vous entrez en scène? - Etes-vous tourbillon, serpent, sylphe ou sirène? - - -XXV - -HOMMAGE - - Je te vénère, toi, qui, la nuit, vas semer - Des rêves dans l’esprit d’un maigre chat pâmé, - Toi qui jettes des diamants dans les gouttières - Et le mensonge au fond de certains yeux aimés, - Divine entremetteuse! ô lune empérière! - - -XXVI - -DÉSIR SAUGRENU - - Quand tu me dis que tu veux être singe, - Dans la grande forêt, - Pour danser sous la lune au fade teint de linge, - Pour t’ébattre tout près - Du ciel sombre, - Pour compter les étoiles en nombre - Excessif, - (Sans pour cela prendre l’air pensif, - Scientifique et morose), - Pour manger librement mille choses - Exquises: des fruits verts, des fruits pourris, des roses - Et de petits oiseaux savoureux, - Pour goûter le plaisir d’être deux, - Avec ta chère guenon qui se balance - (Quelle imprudence!) - A bout de bras, - Sur les rameaux qui plient... - Ami, quand tu me dis cela, serait-ce pas - Que tu veux fuir jusqu’au trépas - Cette autre guenon qu’est la vie? - - -XXVII - -BRUITS DU SOIR - - Ce sont d’abord des commérages - De paysannes; les manants - Répètent ce qu’en leur village - Les femmes content; maintenant, - Quelques enfants se cherchent noise, - J’entends des cris et des jurons; - Plus tard, en des luttes courtoises, - Les grenouilles disputeront, - Mais, quand la nuit sera bien close, - Silence... et le parfum des roses. - - -XXVIII - -PREMIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE - - Ci-gît le redouté capitan Spezzafer - Qui savait, d’un seul geste, embrocher de son fer - Les aunes de boudin et la coquecigrue. - Quand il marchait, son pas tenait toute la rue, - Sa plume de bonnet piquait les astres d’or... - Or il vient de mourir... il est tout à fait mort. - - -XXIX - -SERMENTS DOUTEUX - - Charmante enfant, vous m’assurez - Que vous êtes encore intacte - D’un air beaucoup trop déluré - Pour que je signe le grand pacte. - - -XXX - -IMITATION - - Le perroquet redit les phrases - En durcissant un peu leur son; - Avec une pointe d’emphase, - Vous parlez de même façon. - - -XXXI - -CHANSON GUERRIÈRE - - Pour se préparer à la lutte - Contre le méchant épervier, - L’oiseau de mes songes turlute - Sous le ciel morne de janvier. - - -XXXII - -POUR LES MORTS - - On ne saurait donner de trop belles louanges - A ceux que l’on aime et qui vivent, - Mais, quand ils ont changé de rive, - Le mensonge pieux, par une ruse étrange, - Fait qu’on ne les reconnaît plus. - --Si vous l’avez beaucoup aimé, très bien connu, - Beaucoup pleuré, ne modelez pas dans la cire - Ce cher visage disparu; - Quand vous voudrez le voir sourire, - Conservez-le tel qu’il fut. - --Les morts vont vite, a-t-on dit... - Ceux-là seuls que l’on a détruits - En faisant d’eux - Des dieux. - Les autres restent des amis, - Non point morts, à peine assoupis. - Regardez-les dormir, - Dessinez de leurs traits des images précises, - Car seul un souvenir - Juste les éternise. - - -XXXIII - -OPINIONS JUSTIFIÉES - - La carpe estimera les parfums de l’été, - Le sourd discutera de gammes et d’arpèges, - Le nègre donnera son avis sur la neige... - Vous, ma chère, vous parlerez de pureté. - - -XXXIV - -SCRUPULE - - Dès maintenant, je me demande, avec dépit, - Si ce livre valait la peine d’être écrit... - - -XXXV - -SUJETS DIVERS - - Notons encor deux vers dans le goût japonais, - Pour fixer le reflet d’un rayon qui renaît, - Deux autres, de courbe évasive, pour décrire - La spirale volubile de votre rire, - Celui-ci qui suivra les cyprins du bassin, - Ce dernier pour humer les roses de vos seins. - - -XXXVI - -DOUBLE AMOUR - - Laure me donne du plaisir - Par ses jeux délicats, par ses chaudes étreintes, - Mais Paulette, poudrée et peinte, - Sans avoir l’air de rien, sait me faire souffrir. - Paulette a tout mon cœur et toutes ses blessures - Et toute sa rancœur, mais Laure tient encor - Mon pauvre corps - D’une main sûre. - - -XXXVII - -REFLET DANGEREUX - - Le colimaçon noir humecte - D’un sillon de bave suspecte - Ce laurier vert. Piège d’insecte... - Splendeur abjecte... - Fourmi! pour querir ton repas, - Sois prudente, ne te hasarde - Pas - Sur ce sentier brillant; prends garde. - - -XXXVIII - -SOURIRE - - Votre sourire est bien à vous, - Je ne l’ai jamais vu chez personne; - Un peu railleur, triste, très doux, - Un peu mystérieux, il donne - Des rêves sans prix; il paraît - Quelquefois trop subtil... - Se moque-t-il? - Serait-il prêt - A me tromper, ce clair sourire? - En sa belle courbe indécise - Devrait-on lire - Une feintise? - --Non point, car il m’apporte, à moi, - Chaque matin, comme un présent nouveau, - La paix, la joie - Et le repos. - Entendez bien: la longue paix sans nul ennui, - La sourde joie avec ses discrétions rares, - Enfin le grand repos de l’amour, qui prépare - Au repos sombre de la nuit. - - -XXXIX - -PRÉCISIONS - - Tout ce qui se divise et qui devient poussière - En se subtilisant nous apparaît confus; - Votre pensée offerte en paroles sincères - Ne se détaille pas ou perd de sa vertu. - - -XL - -QUELQUES FLEURS - -1 - - Chevelu, sans parfum, tout droit, toujours le même, - Il lui suffit qu’on dise: «Ah! le beau _chrysanthème_!» - -2 - - Le _muguet_ est modeste, hélas! avec excès. - On fait grand cas de la modestie.--Il le sait. - -3 - - Un _lys_, dans mon jardin brûlant, souffre et s’ennuie. - Je voudrais qu’il tombât, ce soir, un peu de pluie. - -4 - - L’_hortensia_ devient rose ou bleu. Quand il change, - C’est moins selon ses goûts que suivant ce qu’il mange. - -5 - - J’aime les rêves que m’inspire l’_orchidée_, - Mais la tenir pour une fleur... ah! quelle idée! - -6 - - L’_iris_ à trop servi de décor. Je le vois, - Peint sur un mur, plus à son aise qu’en un bois. - -7 - - De quel bizarre amour et pour quelle raison - Prisez-vous un _œillet_ fleuri hors de saison? - -8 - - Cueillie à l’aube d’un beau jour, la _marguerite_, - Bien qu’elle soit un peu vulgaire, a son mérite. - -9 - - J’accorde que la reine des fleurs est la _rose_. - Mais qu’en dire, après tant de vers et tant de prose? - - -XLI - -HIÉROGLYPHES - - Regardez à vos pieds, devinez le problème: - Sur la neige, cette écriture en fins réseaux, - Ce lacis délicat fait d’arabesques blêmes, - Qui donc le dessina si bien?--Pattes d’oiseaux? - - -XLII - -AME CAPTIVE - - Elle voudrait courir - Par le monde, - Elle voudrait courir en vagabonde, - Au gré de son désir, - Elle voudrait errer sous les palmes d’une île - Des tropiques, - Entendre, au loin, de fiévreuses musiques, - Se promener à cheval dans des villes - Rouges et galoper sur une grève - Neuve, devant la mer que nul souffle ne ride, - Sans autre guide - Que le torrent clair de ses rêves. - --Or elle court, - Il est vrai, - Dans le sens qui lui plaît, - Mais toujours - En rond, sur la même aire nue, - Elle bondit, en achevant son tour, - Comme fait une chèvre au piquet retenue, - Et chacun de ses bonds est trop court. - - -XLIII - -ÉPÎTRE AFFECTUEUSE - - C’est à Montbéliard que j’adresse ma lettre. - J’ai, là-bas, une amie exquise qui paraît - Soucieuse de moi.--Je n’ose me permettre - De vous dire son nom: cela lui déplairait. - - -XLIV - -CHEMIN PERDU - - Temps couvert et bouché, sentier gluant, la route - S’enfonce mollement en un brouillard obscur. - On atteindra l’étape avant ce soir, sans doute, - Mais pressons-nous: le ciel est noir, le ciel est mûr. - - -XLV - -TÉLÉGRAMME RECOMMANDÉ - - «Grand’tante décédée au milieu de la nuit. - Testament excellent. Trente mille. Cousine - Hortense furieuse. Avertis Célestine - Nous faire un cassoulet pour lundi. Lettre suit.» - - -XLVI - -VISAGE - - Tête sombre aux cheveux courbés en ondes lentes, - Regard vivant et grave où je lis mon destin, - Bouche malicieuse et pourtant consolante, - Cher visage en exil, beau visage lointain! - - -XLVII - -RETRAITE VOLONTAIRE - - Consignez-moi près d’un marais brûlant de fièvre, - Sur une île déserte, un volcan du Pérou, - A l’un ou l’autre bout du monde, n’importe où, - Mais pas en ce chef-lieu de canton de la Nièvre! - - -XLVIII - -DEUXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Ci-gît et se recueille Isabelle aux doux yeux. - Ayant vécu d’amour, elle poussa la porte - De l’enfer et croyait s’ouvrir ainsi les cieux. - Elle est morte, très morte, hélas! tout à fait morte. - - -XLIX - -CHANT TRISTE - - Un coulomb pleure sous les feuilles... - Pas un cœur généreux qui m’accueille - Et qui m’empêche de souffrir, - Ou me montre, dans l’avenir, - Un coin d’horizon bleu! - Pas un cœur tendre qui me dise: - «Peut-être t’aimerai-je un peu!» - ... Si je voyais, sur la mer grise, - Une île verte, - Tout aussitôt, mon âme ouverte - Fleurirait, - Un parfum frais - En monterait dans l’air de l’aube! - Alors, la bête à son réveil, l’oiseau qui rôde - Et les abeilles en maraude, - Viendraient me dédier leurs grâces et leurs laudes, - En les murmurant tour à tour... - Mais pas un cœur ne veut m’aimer! pas un cœur n’ose - Pleurer près de moi, même en fraude! - ... Et le coulomb pleure toujours. - - -L - -LOTERIE - - Mon ami se marie.--Avant qu’on ne la mange, - Sait-on quelle saveur nous réserve une orange? - - -LI - -NOCTURNE - - L’ombre s’étend - Très tendrement - Sur mon étang, - Comme pour en caresser l’onde. - --Par les rameaux, la lune ronde - Risque un regard, de temps en temps. - - -LII - -LETTRE A UN JEUNE AUTEUR - - Par son marivaudage et sa gaîté subtile, - Votre livre me plaît, bien qu’il paraisse long. - Il est discret, badin, j’en goûte fort le style, - Mais vos phrases n’ont-elles pas un cul de plomb? - - -LIII - -CONTEMPLATION - - Avant que de franchir ton seuil, regarde encore, - Penché sur ta béquille et le visage au ciel, - Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore, - Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel. - - -LIV - -PUDEUR CROISSANTE - - Ses yeux baissés semblaient me désigner sa bouche. - Les voici clos. Que veut-elle? Mais... qu’on la couche! - - -LV - -TROISIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Le Docteur Bolonais qui dort tout de son long, - Ici même, a tué Léandre, Pantalon, - Isabelle, Valère et, pour finir, sa femme, - Farinette aux yeux clairs.--Ce médecin des corps, - En un nouveau séjour, va-t-il soigner des âmes, - Maintenant qu’il est mort? - - -LVI - -SOUVENIRS D’UN PAYSAGE LOINTAIN - - Me retrouver loin des rues, - Loin du tumulte toujours accru - Que font les hommes d’ici-bas, - En ce pays, - Par leurs combats! - Me retrouver dans la plaine où le riz - Foisonne, - Contre la glaise humide et rouge, - Où, dans l’herbe, le serpent bouge, - Où les fleurs s’étonnent - D’être si belles et si brèves, - Où la terre est pleine de sève, - Où les oiseaux ont tant d’éclat!... - Banyans noueux chargés de pierres - Que leurs racines enserrent - De cent bras! - Bosquets de bambous bleus qui redisent, - D’une voix fine et jamais importune, - De très vieux secrets à la brise, - Sous l’œil si jaune de la lune! - - -LVII - -BALLET CHINOIS - - Au lieu de composer des sentences morales - Ou de subtiliser sur la vertu des lois, - Je frappe d’un maillet la pierre musicale - Et les cent animaux dansent autour de moi. - - -LVIII - -IMPROMPTU - - Un palmier souple, une cascade, - Un érable où l’hamadryade - Survit encor, - La plainte en pleurs d’une colombe, - Le bruit d’une feuille qui tombe - En robe d’or, - Des abeilles gagnant leur ruche, - Pour camarade, dame Pluche - Au verbe haut, - Pour ami, celui qui sait dire - Ses chagrins avec un sourire: - Fantasio; - Dans le ciel, un blanc vol de nues, - Quelques vérités toutes nues - Et l’air du temps... - En faut-il plus pour que l’on plonge - Dans la vie ainsi qu’en un songe?... - (Heureux, j’entends.) - - -LIX - -REGARD INDISCRET - - Par sa gueule, on peut voir, quand la grenouille bâille, - (Comme peut-être, chez la femme, par les yeux), - Le cœur et ses pensers, le ventre et ses entrailles, - Mais on les voit, chez la grenouille, beaucoup mieux. - - -LX - -TRAVAUX DOMESTIQUES - - Je dédaigne ce que l’on mange: - Pendant que mon épouse range - Les confitures et les poires - Dans les recoins secrets de l’odorante armoire, - Je fais des mots carrés et des mots en losange. - - -LXI - -ÉPIPHANIE - - Melchior, Balthasar et le nègre Gaspard - S’étaient rencontrés, par hasard, - Marchant d’une façon majestueuse et grave, - Devant l’étable, au carrefour de trois chemins, - Avec leur escorte d’esclaves. - Melchior serrait dans ses mains - Un lourd présent de myrrhe, - Balthasar portait une lyre, - Gaspard, enfin, traînait un grand cheval de bois. - Après s’être, sur leurs tributs, - Complimentés avec force saluts, - Ils entrèrent tous trois. - --Là se trouvaient Jésus, la Vierge, - Joseph, l’âne et le bœuf, éclairés par des cierges - Dont les flammes semblaient d’or. - L’Enfant respira la senteur exquise - Qu’apportait Melchior, - Fit murmurer sur la lyre une brise, - Puis, regardant Gaspard, pour lui dire merci - Baisa le grand cheval et le grand nègre aussi. - - -LXII - -ATTENTION DÉLICATE - - Je vais me fournir d’eau chez mon voisin depuis - Qu’un liseron retient la corde de mon puits. - - -LXIII - -TOURISME - - Un petit ânon bistre et blanc s’impatiente - Sur la plage de sable où tu fais la pédante. - L’âne est délicieux, ton discours saugrenu; - Le fleuve roule devant nous ses ondes lentes - Où quelques négrillons s’ébattent, un peu nus, - D’une façon qui te paraît inconvenante. - - -LXIV - -ABSENCE - - Il ne connaîtra plus les brises qu’il aima, - Le crépuscule obscur, l’aube argentée ou blême, - L’air odorant des pins, l’air de Matsushima... - Jamais il n’entendra l’écho de ses poèmes. - - -LXV - -A MES MOINEAUX - - Moineaux qui picorez le raisin de ma treille, - Tout en vous nourrissant selon votre appétit, - Evitez avec soin de manger les abeilles. - Il faut que les petits songent aux plus petits. - - -LXVI - -SPÉCIALITÉS - - L’ornithorynque (dit paradoxal), le renne - Caribou, la vigogne et le grand tamanoir - Sont les seuls animaux que je voudrais avoir - Dans mon petit jardin de Clichy-la-Garenne. - - -LXVII - -SUPPLICE CHINOIS - - Sans même discuter, je cède à tes prières... - Tombant avec un bruit maigre, insistant et fin, - La moindre goutte d’eau sait creuser une pierre. - Pour me convaincre, toi, tu bavardes sans fin. - - -LXVIII - -VACANCES - - Et la mare aux mille miroitements, - Aux molles moires; - Et la terrasse où nous échangions nos serments, - Dix ans après, par un beau soir, - Mais qui servait alors de champ de courses; - Et les vieux pins où nous grimpions comme des ours, - Les bosquets où le peau-rouge campe, - L’escalier dont nous descendions la rampe - A califourchon, malgré la défense - De nos parents... Ah! quand j’y pense!... - Enfin nos jeux, - Et mes grands cris, et vos manières, - Et la façon dont vous disiez: «Je veux!» - Souvent, vous me tiriez les cheveux, - (Vous étiez très autoritaire), - Et parfois vous me battiez presque. - Moi, je vous laissais faire - Par sentiment chevaleresque, - Mais vous en abusiez: vous vous saviez aimée! - --Reflets bariolés, échos brouillés, fumées... - - -LXIX - -PANNEAU BRODÉ - - Cabré, le daim soyeux veut happer une mouche; - Sa biche, tendrement, le suit d’un œil qui louche. - - -LXX - -HARMONIE - - --C’est une nuit très pâle, une nuit de féerie, - Faite pour le baiser ou pour un tendre aveu. - La plaine, en ses lointains, s’estompe peu à peu, - L’heure que nous vivons est une rêverie. - --La lune, sur les bois, pose sa broderie - De fils d’argent et l’herbe exhale un brouillard bleu... - Ce voile fait d’azur terni, traversons-le: - Un songe est là qui veille au bord de la prairie. - --Pénétrons la futaie en suivant le chemin - Fréquenté par le faune et, la main dans la main, - Contemplons le sommeil des nymphes décoiffées, - --Puis nous reviendrons sur l’herbe du pré natal - Interrompre vos jeux si purs, ô blondes fées - Qui lancez vers la lune un globe de cristal! - - -LXXI - -PROPOS MONDAINS - - Dans un accès sentimental, le sous-préfet - Du Loir-et-Cher, parlant à des dames âgées, - Déplore de façon très fine les effets - Désolants des amours bien ou mal partagées. - - -LXXII - -SECRET - - Vous offrez le semblant d’une boîte à surprises: - J’ai peur des rires fous où votre voix se brise - Et je ne sais pas plus ce qui mûrit en vous - Que le Doge ce qui se tramait à Venise. - - -LXXIII - -CHAÎNE SANS FIN - - Un vieux guerrier poursuit de passion fervente - Une femme de peu qui voit tout l’avenir - Dans les yeux d’un jeune homme épris d’une servante - Friande du guerrier. Et tous, voudraient mourir. - - -LXXIV - -ODILON REDON - - Onze - Fleurs de teintes somptueuses, piquées - Dans un vase à reflets de bronze: - D’abord une nombreuse orchidée, - Grappe retombante, marquée - De petits points d’écaille, - Puis deux glaïeuls rouges et froids, faits en émail, - Quatre pavots éblouissants, - Couleur de sang, - Couleur d’ambre, - Et ce cinquième pavot, bien plus sombre, - Aux pétales poudrés de cendre, - Discrètement caché dans la pénombre - Que projette - Une ample et large feuille verte, - D’un vert veiné de malachite, - Enfin, ouvrant leurs tiges maigrelettes - Comme des branches d’éventail, trois marguerites - Dont le cœur est d’un jaune pur... - --Magnifique bouquet pour éclairer ce mur. - - -LXXV - -OPINIONS - - L’escargot méprise la flèche - Qui n’emporte pas de fardeau; - Le peuplier trouve trop sèche - La hampe du jet d’eau. - - -LXXVI - -ACROBATIE - - Je te laisse absolument libre - De t’amuser, fourmi, mais tu - Risques de perdre l’équilibre - Sur le fil de ce fin fétu. - - -LXXVII - -FAÇONS D’ÊTRE - - L’alouette remonte - En chantant, après être tombée en plein champ. - La cascade a grand’honte - De s’étendre dans l’herbe en étouffant son chant. - - -LXXVIII - -ARBRE MÉMORABLE - - Veillez avec respect sur le poirier sauvage. - Cet arbre est, entre tous, un noble végétal. - Le prince de Chao coucha sous ce feuillage - En revenant, jadis, dans son pays natal. - - -LXXIX - -ANALOGIE - - Une guêpe jaune et venimeuse bourdonne - Au sein d’un liseron simple, couleur de ciel. - Candeur fausse mais séduisante, cœur cruel... - Esquisse?... Non, c’est un portrait. Je vous le donne. - - -LXXX - -NOSTALGIE - - J’offrirais sans délai mes dix derniers sequins - Et quatre pièces d’or pieusement gardées - Pour contempler le bois d’un bar américain, - Ses verres bleus et verts et ses catins fardées. - - -LXXXI - -NOTES DE MUSIQUE - - Dans le bois clair, - Un oiseau chante - Ses petits airs. - Leur mélodie est tantôt vive, tantôt lente, - Leurs sujets sont toujours divers. - Le menton dans la main, silencieux, j’écoute - La chanson triste qui s’égoutte - Et cette autre qui semble fuir... - L’oiseau s’envole, il revient, il se pose - Pour chanter les vertus exquises d’une rose - Qui doit bientôt s’ouvrir - Sous la rosée insidieuse qui l’arrose. - Il dit les cerisiers en fleurs, - Les robes de l’aurore, - Un lac mort aux mobiles couleurs - Et mille autres choses encore... - Il chante l’onde, il chante l’air, - Il chante tous ses petits airs; - Enfin, d’une discrète voix, - Il te chante, il te loue, il me parle de toi. - - -LXXXII - -MERVEILLES - - Est-il rien de si beau que cheval au galop, - Sinon femme qui danse ou frégate cinglante? - Est-il rien de plus pur que, se mirant dans l’eau, - L’oiseau d’or qui me hante et qui, chantant, m’enchante? - - -LXXXIII - -CONCERT NOCTURNE - - Aux heures où la lune luit - Sous les rameaux couleur de rouille, - Prêtez l’oreille au preste bruit - Que font les plongeons de grenouilles. - - -LXXXIV - -BAVARDAGE - - Tu redis, tous les jours, d’identiques sottises, - Tu pleures en songeant au «terrible avenir», - Tu parles du printemps, de ses fleurs, de ses brises - Et de ton âme si délicate... Oh! dormir! - - -LXXXV - -IN PACE - - On dit que, dans l’obscur, sous les dalles qu’on scelle, - Cheveux d’amante, ongle d’homme poussent encor: - Car l’ombre de la femme à l’amour est fidèle - Et la vengeance épanouit l’âme du mort. - - -LXXXVI - -ENTRÉE EN SCÈNE - - Je vous imagine sylphide - D’opéra, dansant les pieds nus, - Sur un lac peint en bleu, (sans rides, - Bien entendu.) - - -LXXXVII - -DIALOGUE - - Le jeune romancier: «Ai-je commis, enfin, - Mon chef-d’œuvre: un roman simple et puissant, la vie - D’un égoïste forcené mais d’esprit fin?» - L’ami parfait: «Est-ce une autobiographie?» - - -LXXXVIII - -GESTES D’INSECTES - - Ciel de midi, - Chaleur excessive... - La fourmi - S’accroche à demi - Sur une herbe vive; - Plus loin, dans le plein jour, - Un frelon lourd - Se pelotonne au sein d’une fleur qu’il renifle, - Mais le parfum le grise, - Il pâme, il lâche prise, - Il tombe et la fleur gifle - Un papillon qui se promenait dans la brise. - J’aperçois, sur le sable clair - Du sentier, un scarabée - Versé, griffant l’air - De ses six pattes recourbées; - Je le sauve, il s’en va sans souci, - Sans me dire merci, - Sans même saluer cette limace flasque - Venue à point pour finir mon fantasque. - - -LXXXIX - -A PIERROT - - Tu nous parleras de la lune, de ses grâces, - De ses candeurs, de ses vapeurs, de ses pâleurs, - Et des sillons cendrés que tu pris pour des traces - De larmes... hélas, oui!... mais de quelles douleurs! - Tu nous parleras d’elle en sa gloire naissante, - Couleur d’ambre, de sang, de lavande ou de miel, - Et d’elle que l’on voit, fugitive passante, - S’égarer à midi dans les splendeurs du ciel... - Quand tu nous auras dit ta misère notoire, - Due au bel astre blanc que tu chérissais trop, - Ayant touché la fin de cette longue histoire, - Tu la recommenceras, Pierrot! - - -XC - -LOISIRS - - Jouer au «trente et un», lire attentivement - «Rocambole» et «le Secrétaire des Amants», - Ce sont là, je le sais, des passe-temps peu nobles, - Mais ils ne manquent pas d’un certain agrément. - - -XCI - -AU COIN DU FEU - - Il était, une fois, une princesse, un pâtre, - Un crapaud qui portait une perle à son front, - Un vieux magicien d’humeur acariâtre... - Poursuivez... C’est ainsi que les contes se font. - - -XCII - -CONCERT - - Un mince rais d’étoile grave - Des mots mystérieux sur le jade des eaux... - Ecoutons bien, car les roseaux - Vont les chanter, ces mots d’amour... Instant suave! - - -XCIII - -CITATION - - L’œuvre achevée, on peut songer à ce qu’on aime, - Le vrai délassement de l’homme est à ce prix: - «Et que le cœur repose où repose l’esprit,» - Disait Robert Browning dans un de ses poèmes. - - -XCIV - -FANTASQUE FALOT - - Falot, - Fantaisiste et fou, - Mais un peu flou... - Jeu lointain de grelots... - Plume sur l’eau... - Passage - D’un filament qui se dévide sur l’azur... - Souvenir du langage - Obscur - Que l’on parle à merveille en songe - Et dont le sens ne se prolonge - Jamais avec le jour... - Fantasque sans contours - Bien définis, fantasque échevelé... - Verre fêlé - Qui sonne - Assez faux, en somme: - (Ecoutez donc!) Mais se peut-il que l’on en rie, - De cette bonne - Ou médiocre plaisanterie? - - -XCV - -L’ARRIVÉE DE THISBÉ - - Des îles où mûrit la mangue ou le coco, - Thisbé débarque avec un singe et deux perruches. - Sa robe est faite d’un très rouge caraco, - D’un collet zinzolin et de nombreuses ruches. - Sa jupe à fleurs, où court un quadruple feston, - A cet air pastoral des jupes de théâtre; - Elle presse à sa bouche avivée un bâton - De sucre qu’elle suce avec un air folâtre. - Un négrillon la suit qui, très gravement, tient - Une cage en osier où jappe un petit chien. - - -XCVI - -PRESSION ATMOSPHÉRIQUE - - Le dragon ténébreux qui domine le monde - Et recouvre le ciel de ses sombres couleurs - N’est pas très redoutable: il nous menace, il gronde, - Mais il s’apaisera, bientôt, pour fondre en pleurs. - Je crois qu’il conviendrait de nous garer ensemble - Sous ce beau flamboyant dont les corolles tremblent. - - -XCVII - -BARQUE D’AUTOMNE - - A Versailles, la nuit.--Le bassin de Neptune - Est à peine ridé par la brise. Du bord - Se détache une feuille aux tons roux, et la lune - Jette une ombre à côté de cette voile d’or. - - -XCVIII - -ENTRAÎNEMENT - - Ce cavalier, dans son sillage, - Nous laisse, en passant au galop, - La belle fièvre des voyages - Par les plaines ou sur les flots. - - - -XCIX - -AIR NOUVEAU - - Elle me semble enfin trop lourde, la rançon - De ce goût que j’avais pour les femmes méchantes! - Ce n’est donc plus pour vous que je chante et rechante, - Ni que je chanterai, comme dit la chanson. - - -C - -FIN D’UN BEAU JOUR - - Ce long jour s’achève en douceur; - Vers le couchant, quelques vagues rousseurs - S’obscurcissent... - Le soir est là, - Un soir tendre et triste - Où persistent - De sourds éclats, - Sur les dalles de grès - Mat et lisse. - --Asseyons-nous, causons, l’heure est bonne; - Dans la vasque, tout près, - Le jet d’eau fait un bruit monotone, - Et se répète, et se lamente - De son égale voix dormante, - Comme si l’on pleurait, - Comme s’il pleuvait... - Et longtemps ce jet d’eau familier nous arrose - De ses mille gouttes d’ennui... Puis une pause - Soudaine. Il se tait: - Notre jardinier l’a coupé. - - -CI - -MUSE CHAMBRÉE - - Poète de bureau, vos vers et vos discours - Sont de seconde main, entendus dans la rue - Ou lus.--Vous écrivez: «A la pointe du jour...» - Cette pointe du jour, où donc l’avez-vous vue? - - -CII - -ASSURANCE - - On m’a dit qu’un vieux loup, même subtil, trébuche - Parfois et se laisse prendre à l’appât. - Bien qu’il fût entouré des plus viles embûches, - Notre Empereur jamais n’a pu faire un faux pas. - - -CIII - -COÏNCIDENCE - - Courbant ses doigts fluets et fleuris de carmin, - Pourquoi Lodoïska tient-elle dans sa main - Ce merle qu’elle veut lier d’un fil de perles, - Tandis que me revient le nom d’Albert Samain? - - -CIV - -RETRAITE - - Jardin délicieux; un grand mur le sépare - Du monde; un cerisier chargé me tend ses fruits; - Des fleurs ont envahi l’herbe qui me prépare - Une couche sous la lune pour cette nuit. - - -CV - -VAINE TENTATIVE - - Tu te lasses, chacun de tes projets échoue: - Tu cours après le rêve, usant tes forces pour - Te saisir du refrain martial d’un tambour; - Or c’est le bras qu’il faut saisir! le bras qui joue! - - -CVI - -ÉCONOMIE - - Je nourris mes repas quand mes sillons s’allongent; - Ayant creusé mon puits, je sais ce que je bois; - Comme je fais mon lit, je peux choisir mes songes; - Pourquoi donc les puissants penseraient-ils à moi? - - -CVII - -LA PART DU RUISSEAU - - Que le ruisseau prenne ce qu’il lui plaît - De prendre... Je m’en moque! - Qu’il prenne le chiffon d’âme, la loque - D’un caractère qui fut noble, le portrait - Parodique - De la beauté, la mélancolie aux attraits - Littéraires, les esclaves de la musique - Ou des grands mots, victimes - Du vent pernicieux qui souffle sur les cimes. - Permettez au ruisseau de prendre ce qu’il veut: - Les serments trop sonores, les vœux - Trop sublimes; - Qu’il prenne ceux qu’animent - La jalousie ou le mépris; - Qu’il garde, en plus, ce que d’avance il avait pris: - Ce qui naît de l’ennui - Après jouir et boire; - Qu’il prenne le laurier des faciles victoires - Et, surtout, ce qui semble être d’or, - Mais qu’il ne tente pas de salir un cœur fort. - - -CVIII - -DOUTE - - Je sais bien que la terre et le ciel et le temps - Ne pèseront pas plus qu’un fétu, mais pourtant... - - -CIX - -LE RETOUR DE L’HISTOIRE - - En soupirant, tu me racontes une histoire - Abusive et fallacieuse sur ton cœur, - Sur ton cher petit cœur... Si je pouvais y croire - Un peu! juste assez pour l’apprendre au vent rôdeur! - Le vent la transmettrait au nuage qui passe, - Qui la reflèterait dans l’onde du lac vert, - Dont les rides la rediraient d’une voix basse - Aux pétales naïfs des nymphéas ouverts. - Ces fleurs délègueraient le conte à des phalènes - Tourbillonnant au sein magique d’un rayon - Et ceux-ci garderaient avec beaucoup de peine - Le lourd secret qu’on livre à leur discrétion; - Vite, ils en instruiraient cette lune d’ivoire - Qui te l’enseignerait par des mots refroidis, - Et tu pourrais peser la valeur de l’histoire - Mensongère et rédhibitoire - Que tu me dis. - - -CX - -QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS - -1 - - Trois vers et très peu de mots - Pour vous décrire cent choses... - La nature en bibelots. - -2 - - Pourquoi gémir sans vergogne, - Puisque, demain, vous rentrez - Chez vous, rapides cigognes? - -3 - - Clair de lune, aride espace - Sur les vastes prés d’argent... - Paysage fait de glace. - -4 - - Petite scène au Japon: - La poule blanche que j’aime - Gonfle son plumage et pond. - - -CXI - -FUNÉRAILLES - - Rossignol mort, couché sur la mousse... - Les moineaux, les crapauds se lamentent, la pie - Sanglotte en jacassant, deux grands lys prient - De façon pâle et douce; - La brise dit sa peine - D’une voix qui se traîne - Parmi les branches; - En souvenir du rossignol, - Un roseau penche - Son mince col, - Le tournesol - Fait un discours et la pervenche, - Si timide, ne peut - Empêcher que des pleurs ne mouillent ses yeux bleus. - Le rouge-gorge seul a quelques mots acerbes... - Enfin le long cortège des fourmis - Peut se développer dans l’herbe; - La famille se réunit; - On prépare une cérémonie - Superbe. - - -CXII - -BON CONSEIL - - Je formule en ces mots la doctrine des sages: - «Fuis l’exaltation qui te peut surmener.» - Si j’impose à mon corps de longs et durs voyages, - C’est que mon fol esprit les eût imaginés. - - -CXIII - -EFFET DE VOL - - Une buse descend contre le mur de roche, - Son ombre la rejoint, la double, la poursuit, - Passe, palpite, plane, ondule, se rapproche, - Plonge et s’évanouit. - - -CXIV - -DESSEIN CACHÉ - - Je te trouve un peu didactique, ce soir, cher, - Epiloguant, sans yeux pour la si bonne chère, - Sans goût pour ta voisine à la si rose chair; - Convoiterais-tu donc, en Sorbonne, ma chaire? - - -CXV - -RÉCRÉATIONS - - A votre âge, Monsieur, c’est, je pense, utopie - Que de vouloir en badinant vous rajeunir. - A quoi peut vous mener de fouetter la toupie? - Cherchez plutôt, avec le fouet, d’autres plaisirs. - - -CXVI - -INSTANT PÉNIBLE - - Jusque dans ton baiser, je trouve quelque chose - Qui me paraît cruel pour un homme harassé, - Et je tremble d’effroi lorsque je sens passer - «Aliquid amari» par tes lèvres décloses. - - -CXVII - -SOUVENIRS SAVOUREUX - - Les mangues ont le goût d’un rêve, les goyaves, - La saveur de l’amour. Dans cette eau de cristal, - Je me baigne, le soir, avec ma belle esclave... - C’est tout de même mieux que le pays natal! - - -CXVIII - -PAROLES SUPERFLUES - - Je te parle d’amour, mais tu n’écoutes guère - Les beaux serments que je fais, tu préfères, - Aux fleurs de mon esprit, - Les fruits savoureux de la terre. - Ceux-là seuls, si légers qu’ils semblent, ont du prix. - Une nuance, un reflet te consolent - Mieux que mes plus douces paroles - Qui n’éveillent que ton mépris. - Quel présent sauras-tu comprendre, - Et que puis-je t’offrir, en ce soir triste et tendre? - --Le croissant de la lune, au fond du bassin vert, - Double son profil pâle; - Pour étoiler le pré, les jasmins ont ouvert - Leurs blancs pétales; - La lune aérienne est blonde, - L’onde - A pris des reflets d’or - Et les jasmins embaument... - --Que veux-tu? cette lune, ou cette onde qui dort? - Ou cet arome? - - -CXIX - -SCEAUX CHINOIS - - «Un homme vraiment mort ne se décrit qu’en prose.» - «Quel est le bel oiseau que l’on ne peut saisir?» - «Clair de neige... des pas oisifs le long des roses.» - «O douleur! ne viens pas dévorer mon loisir!» - - -CXX - -TEMPÉRATURE BASSE - - Bras blancs, noble poitrine, fier visage, - Regard sec... - Je fais serment de respecter votre corsage, - Nymphe de type grec! - - -CXXI - -PETIT CHIEN SUPERFLU - - Qui donc a dit: «La conscience est un chien maigre»? - Oui, ce chien te mordille aux talons, il aboie - Très fort, mais ne saurait interdire la voie - De gauche qui n’est pas celle de l’homme intègre. - - -CXXII - -LES BÊTES DE THISBÉ - - Chez elle, Thisbé garde un singe du Brésil. - Véritable joyau de sa ménagerie; - Il rêve à ses forêts, se gratte le nombril - Et chatouille le nez d’un dogue de Hongrie. - Sur un perchoir d’argent, Gonzalve, perroquet - Natif d’un beau pays par delà les mers bleues, - Imite l’aboi sec et rauque d’un roquet - Chauve, sauf un plumet ridicule de queue; - Enfin, dans sa tournette, on voit un écureuil - Grignotant une amande et qui fait le doux œil. - - -CXXIII - -NUMÉRO - - Vous entrez d’un air digne et grave, les seins nus, - Très grasse; vous chantez une ode à la science, - Quelques couplets pervers, une tendre romance - Et de plaisants rondeaux sur les maris cocus. - Quand, la sébille en main, vous faites votre quête, - Les artilleurs et les dragons perdent la tête. - - -CXXIV - -POUR L’AMOUR DU LAURIER - - Médite ces conseils: choisis - Avec grand soin tes ennemis; - Refuse de combattre un homme aux muscles mous; - Ne brise pas sur ton genou - Du bois pourri; - Ne te contente - Que rarement du petit lit - Ouvert à tout venant de la jeune servante, - Quand tu peux occuper celui de sa maîtresse - Moins accueillante, - Aussi jolie et quelque peu traîtresse; - Fuis la séduction des souvenirs bourgeois - Qui, de prime abord, savent plaire; - Ne bois - Qu’à des sources froides et claires, - Enfin, n’use jamais de cris - Lorsqu’un mot murmuré suffit; - Respecte tes paroles! - La gloire obscure est à ce prix... - Aimes-tu mieux la gloriole? - - -CXXV - -RÉVERSIBILITÉ - - Lue à l’envers, tant elle est logique, ton ode, - Sèche et de rythme étroit, - Donnerait du plaisir au penseur d’antipode, - Mais à lui seul, je crois. - - -CXXVI - -LA BONNE NOUVELLE - - Tout le long de la rue un floconnement gris - Et mauve se répand comme un ruisseau de brume, - Quand soudain, de son fond, jaillit un mince cri: - «Hé! bonnes gens! Voilà le marchand de légumes!» - - -CXXVII - -CHANT NUPTIAL - - Elle est vierge (dit-on) et pourtant philogame, - Prête à tous les devoirs, potelée à souhait... - Pour elle, je polis le miroir de mon âme - Et, sous des rubans bleus, je dissimule un fouet. - - -CXXVIII - -MINE MÉDIOCRE - - Aux trois quarts seulement de sa métamorphose, - Le visage gonflé comme d’une tumeur - Et le teint piqueté d’inquiétants points roses, - La lune a l’air, ce soir, de bien mauvaise humeur. - - -CXXIX - -FUMÉES - - ... Puis je fais quelques pas le long du cimetière - Et je vois, au dessus du petit mur de pierre, - Comme un brouillard couvrant les champs, aux soirs d’été, - Flotter confusément de muettes prières. - - -CXXX - -PETIT DÉFAUT - - Vous ignorez l’économie: ah! quelle verve!... - Faunesse aux épuisants baisers, certes, je veux - Etre chéri par vous, mais un peu de réserve - Ne gâterait en rien l’échange de nos vœux. - - -CXXXI - -FLEUR EMPHATIQUE - - Fleur éclatante, fleur rouge et tigrée, - Fleur savamment bouturée - Qui prends au jardin tant de place, - Tu sais bien le prestige - Que te donne une haute tige, - Certaine grâce - Altière et tes vives couleurs! - --Auprès de toi, les autres fleurs - S’éteignent: l’hémérocale - Perd son allure impériale, - Le lys commun a l’air trop pur, - La rose blanche paraît blême, - Enfin, dressés contre le mur, - Près d’un bosquet, là, tout au fond, - Mes chrysanthèmes - Semblent faits de vieux chiffons. - --Pour te punir de ton emphase, - Je te cueille de deux doigts, - Et tu complèteras la splendeur de ce vase - Chinois. - - -CXXXII - -FROIDURE - - C’est la première neige, elle arrive trop tôt... - Dans le bois, un enfant ramasse des fagots. - - -CXXXIII - -SPLEEN - - Une cigogne, ce matin, - Vient de rentrer dans son village; - Elle songe aux pays lointains, - A l’horizon jaune des plages; - Elle se souvient d’un palmier - Qui se consumait dans la plaine, - Et, durant mon spleen coutumier, - Je rêve à mon cher Henri Heine. - - -CXXXIV - -IMAGE - - Sur cette haute branche, un oiseau se secoue... - La neige est pure, en l’air, mais tombe dans la boue. - - -CXXXV - -EXPRESSION JUSTE - - De Caliban, Shakespeare a dit, dans «la Tempête», - Qu’il n’était qu’un veau de lune mal dégourdi. - Veau de lune... pour offensant et malhonnête - Que soit le mot, cela me semble fort bien dit. - - -CXXXVI - -MILLE REGRETS - - Il est mort. C’était un grammairien sans fiel; - Il ennuya son temps par de savants lexiques. - Assis, depuis hier, dans le cercle angélique, - Il ennuie, à côté de Rollin, tout le ciel. - - -CXXXVII - -LA MAUVAISE NOUVELLE - - Ces murmures, le soir, ont des échos trompeurs. - Le pas du messager, contre les feuilles mortes, - Fait un bruissement inquiétant. J’ai peur... - Sait-on jamais ce que le messager apporte? - - -CXXXVIII - -CAUCHEMAR - - Je te cherche depuis longtemps; où donc es-tu? - Ici? non pas! Là-bas? peut-être... - Je te poursuis, je n’en puis plus! - Je me hâte; c’est toi qui viens de disparaître, - Courant, tout au loin, sous - Ces arbres roux - Qui font un bouquet dans la plaine. - Arrête-toi! j’ai tant de peine!... - Non! tu me fuis toujours, - Le long des rues, - Des carrefours, - Sous une grêle drue, - Dans des villes, parmi la foule... - J’entends des charrettes qui roulent, - Je n’entends plus tes pas - Et je te cherche en tous les lieux - Où je sais bien que tu n’es pas. - Je vais tomber... Enfin, merveille! - Tu me réveilles - En posant ta main sur mes yeux. - - -CXXXIX - -ESPRIT LIBÉRÉ - - Vous parlez doctement de votre indépendance, - Vous y tenez très fort, vous l’exercez en tout, - Vous la définissez d’un air plein de jactance, - Mais vous cassez toujours les œufs par le gros bout. - - -CXL - -INITIATION - - Je l’ai comprise - Dès ce premier baiser de saveur si nouvelle; - Depuis lors, je me grise - D’elle. - - -CXLI - -HOME, SWEET HOME - - Beau rêve.--Une villa spacieuse et rustique, - Bien construite, devant un calme paysage. - La gare n’est pas loin. La lumière électrique - Et l’eau chaude font l’agrément de chaque étage. - - -CXLII - -CIEL MENAÇANT - - Moiteur molle de l’air, tiédeur un peu lassante; - L’averse ne vient pas, pourtant le ciel est noir... - Nous resterons tous deux dans cette lourde attente - De la pluie et des pleurs et d’un nouvel espoir. - - -CXLIII - -MÉDECINE MENTALE - - Y parviendrai-je? Pour ce faire, j’ai goûté - Aux jeux de volupté comme aux jeux de folie, - Mais je voudrais, afin de forcer la gaîté, - Trouver le vrai topique à la mélancolie. - - -CXLIV - -BLASON - - Madame, votre esprit vous tient place de cœur; - Vous vivez de pensée et je vois dans vos armes, - Auprès du livre ouvert, moucheté par des larmes, - La fleur bleue et le bas de pareille couleur. - - -CXLV - -NATURE MORTE - - Atmosphère morose; - Salle à manger provinciale; je suppose - Que c’est dimanche. - Sur la table, une nappe blanche, - Bien tendue, - Semble donner de la lumière; - Vers la gauche, une cafetière - Inattendue - Reflète des raisins rosés, - Mollement posés - Dans le fond d’une coupe fine - De cristal. - On voit aussi deux mandarines - Et trois abricots mûrs. - --Le tableau ne fera pas mal - A coup sûr, - Quand vous l’aurez pendu au mur, - Avec ces noirs, ces jaunes et ces blancs - Si violents... - Et, néanmoins, la cafetière me surprend. - - -CXLVI - -SOIRS - -1 - - Bruit domestique et singulier que fait la Drogue: - Une essence de fleurs que l’on frirait au feu... - Je suis à bord d’un grand voilier tout blanc qui vogue, - Sans tanguer ni rouler, sur un océan bleu. - -2 - - Nuit savoureuse, nuit parfumée et fermée - Où la longue insomnie apporte ses plaisirs, - Où l’on suit, dans les arabesques de fumée, - La transmutation d’un rêve en souvenir! - -3 - - Clair-obscur et deux corps allongés sur les nattes... - La lampe, le ringard, les pipes... je ne vois - Rien d’autre. Nos pensers prennent des teintes mates - Et la Drogue fait battre en nous un cœur chinois. - -4 - - Il nous avait quittés, mais voici que se lève - Entre nous un fantôme.--En écoutant craquer - Le plafond de papier, parlons de notre rêve, - Couchés à la lueur falote du quinquet. - -5 - - Repos sans poids, repos que l’on ne trouble pas, - Sommeil conscient près de la lampe allumée, - Cependant que la nuit passe à tout petits pas, - Dans le grésillement grêle de la fumée. - -6 - - Partons pour quelque temps! pénétrons notre songe! - En selle! les rumeurs de la ville ont faibli. - Ruade... hennissements... la route se prolonge... - Perpétuons ce temps de galop dans l’oubli. - -7 - - ... Et, pour chacun, la Drogue a des effets divers: - On orne un paysage, on arrange sa vie... - Quand tu fumes, les yeux alourdis mais ouverts, - Toujours elle t’inspire des niaiseries! - - -CXLVII - -NOVEMBRE - - Perchés tous deux sur la cime d’un arbre sec, - Au centre de la vaste lande monotone, - Deux moineaux se sont mis à repasser leur bec, - Dans la bise qui siffle et grince.--Fin d’automne. - - -CXLVIII - -PRIMAVERA - - Ecoutez la saison charmante - Qui nous tente: - Ecoutez le printemps qui palpite, qui monte - En ondes lentes - Au cœur des plantes, - Au cœur de l’homme, au cœur du monde; - Ecoutez le printemps qui raconte - La mort de l’hiver et qui chante - De folles rondes - Qu’en automne, plus tard, les bacchantes - Rousses ou blondes - Danseront; respirez la senteur persistante - Des roses mûres; - Prêtez l’oreille au doux murmure - Qui nous poursuit sous l’ombre claire des ramures - Et qui dévale sur les pentes; - Prenez entre vos doigts cette vive corolle, - Si plaisamment ornée, - Et souriez, parfait symbole: - Jeunesse de l’année. - - -CXLIX - -KAKÉMONO - - Ce ruisselet mélodieux et mince arrose - Des mousses d’où jaillit un long lys élancé. - Une branche se penche, un oiseau noir s’y pose... - Sur la branche, l’oiseau gazouille, balancé. - - -CL - -FONCTIONNAIRE CULTIVÉ - - Industrieux servant de la Sainte Régie, - Tout en vous présentant un paquet de tabac, - Il développera des plans de stratégie - Qui, bien suivis, mettraient nos ennemis à bas. - - -CLI - -DIFFÉRENCE - - L’œil satisfait et rond de la plume de paon - Nous dit les vanités de l’oiseau qu’elle pare. - La plume du poète a des couleurs moins rares, - Mais son bec est enduit d’un venin de serpent. - - -CLII - -SOUVENIR - - Paysage embaumé, décor aux simples lignes - Devant lequel nous nous promenions sans témoins, - Du coteau rocailleux où grimpait une vigne - Jusqu’à cette prairie où l’on faisait les foins. - - -CLIII - -QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Laure vient de mourir en sa vingtième année, - Elle est morte, bien morte, hélas! morte et damnée. - Son grêle petit corps ne pourra plus servir - Qu’à saupoudrer de gris une rose fanée. - - -CLIV - -INVITATION - - Viens habiter chez moi, scarabée aux tons rares - Qui sembles rebondir sur le vent quand tu voles - Et qui te fournis à toi-même ta fanfare! - Entre dans ma maison, bel insecte frivole! - - -CLV - -SUR UN AMI TROP PASSAGER - - Tu passes, tu passes toujours; - Ne pourrais-tu t’arrêter un moment? - Le monde n’a-t-il pas de contours - Assez fiers, assez charmants, - Pour t’éprendre, - Pour te retenir, - Pour te créer des souvenirs - Nobles ou tendres, - Des souvenirs durables, sans arrangements? - --Non, tu tiens à jouer ton rôle, - Ton rôle d’acteur: - Tu hausses les épaules, - Tu vas ailleurs, - Tu souris de tes yeux railleurs, - Tu parles de tuer le temps, - Et tu passes, - Tu passes toujours.--Autant - Passer tout à fait: on se lasse, - A la fin, de suivre tes traces! - Va-t’en! - - -CLVI - -GRAND CHAGRIN - - Chère vous abusez des larmes! donnez-leur - Quelque discrétion, fussent-elles sincères. - La honte de l’amour est comme sa douleur: - On la sent une fois; elle ne revient guère. - - -CLVII - -MATINES - - La cloche du Temple réveille, - Pour saluer un nouveau jour, - La vieille femme, la corneille, - Et mon amie aux beaux yeux lourds. - - -CLVIII - -RETRAITE - - Je revois le jardin rocheux qui s’accagnarde - Sur un flanc de coteau. Mon logis, encadré - Par les pins, a vraiment figure campagnarde... - Je m’y trouverai bien quand vous me rejoindrez. - - -CLIX - -CHANSON INTIME - - Sous les feuilles, - Je veux, ce soir, jouer un air. - Le bois en murmurant m’accueille, - Le vent se perd - Dans l’ombre grise... - Chanterai-je le vent, - Les murmures sourds de la brise? - Ils sont trop décevants! - Chanterai-je la lune? - Non pas! - Plus d’une - De mes chansons la chanta! - Chanterai-je l’ombre douce ou méchante? - Bien mieux que moi, durant les nuits d’été, - Le rossignol la chante... - Je chanterai votre bonté, - Votre sourire sans rival - Et les tendres mouvements de votre âme... - Mais ne m’en veuillez pas, Madame, - Si je les chante mal. - - -CLX - -A UN CLOWN - - Clown étrange, nourri des rimes de Banville - Et drapé largement de satin réséda, - Qui ravis à la fois et la cour et la ville - Et la forte nourrice et le petit soldat! - Quelles rimes millionnaires de ballade - Décriraient justement le merveilleux entrain - Que tu mets à jouer cette pantalonnade - De ton invention sans te casser les reins? - En te voyant, je crois revoir un oiseau rare - Dont le plumage vert et le panache blanc - Font une symphonie à tout le moins bizarre - Qui charme les jardins tropicaux de Ceylan. - Tes jeux malicieux de force et de féerie, - Quel sonnettiste fou les chantera jamais? - Et qui dira le son de ta voix ahurie - Quand tu parles d’amour avec l’accent anglais? - Tu marches gravement, mais ton beau nez qui flambe - Dément cet air profond... A quoi réfléchis-tu? - Pourquoi donc, cher ami, te grattes-tu la jambe? - Quel songe te séduit sous le bonnet pointu? - --Tout à coup, tu bondis... Un cri d’énergumène - A jailli de ta bouche, un éclair de tes yeux, - Et tu parcours la piste blonde, ton domaine, - Entremêlant la volte et le saut périlleux. - Sous quel astre insensé le ciel t’a-t-il fait naître? - A quel philtre secret ta lèvre a-t-elle bu, - Pour que tu sois brûlé par l’ambition d’être - Roi de la turlutaine et du tohu-bohu? - Tu t’exprimes souvent en une obscure langue, - Et ta cocasserie a plus de verve encor, - Aux heures où tu fais d’impayables harangues - Par la matassinade alerte de ton corps. - Tu passes en légèreté la sauterelle, - La liane en souplesse, en imprévu zéphyr... - Tu te renverses, tu te fends, tu t’écartèles, - Puis, soudain, tu t’assieds et pousses un soupir. - --Maître bouffon! ta farce est de vertu si fine - Et tu mets tant de grâce en cet imbroglio, - Que, malgré ton déguisement, l’on s’imagine - Voir revivre, un instant, Puck et Fantasio. - La valse de tes entrechats est un poème - Que nous scandent tes pieds, sur vingt rythmes divers, - Et je retrouve en ta plastique ce qu’on aime - Dans les gestes du vent et la courbe des vers. - Par cette fête de gambades délicates, - Tu relèves tous les rôles de ton emploi: - Poète-pantalon et rêveur-acrobate, - Mais, maintenant, mon pauvre ami, repose-toi! - On sonne la retraite et, dans quelques minutes, - Le cirque sera noir. Le spectacle est fini. - Va-t’en laver ta face et gagne en trois culbutes - L’espace interstellaire où Banville te vit. - Allons! va te coucher! tu rêveras de choses - Charmantes, de femmes pâles qui t’aimeront, - De jets d’eau, de paons bleus, de guitares, de roses, - Et les anges de Dieu te baiseront au front. - Ils veillent au chevet du petit lit de sangle - Où tu t’es allongé, fatigué par ton art, - Loin de ces gens assis que tes farces étranglent, - Sans travestissement, sans public... et sans fard. - - -CLXI - -DÉMISSION - - J’aspire, puisqu’il faut préciser mes hommages, - Au règne indécevant du rat dans son fromage. - - -CLXII - -SUR UN CŒUR D’HOMME INCOMPRIS - - Tu ne ressembles pas à tout le monde, - Heureusement, car on ne sonde - Guère les basses eaux; tu plais, - N’étant jamais «_shallow_», comme on dit en anglais. - Je ne perds pas mon temps quand je veux te connaître: - Ton être - Est animé d’un courant sourd - Dont on ne prévoit ni la fuite, - Ni les détours, - Ni les sources subites. - Ne change rien à tes couleurs - D’eau profonde; persiste - Dans tes rôles d’ami, d’artiste; - Garde le rythme de ton cœur: - Il fait une musique tendre - Et pure à ceux qui savent bien l’entendre. - D’autres, devant ces eaux qui leur paraissent mortes, - Se lasseront; qu’importe! - Ils ne te comprendraient jamais. - «Ce ne sont point ceux-là, diras-tu, que j’aimais.» - - -CLXIII - -CHEMINEAU - - J’entreprendrai, le cœur léger, ce long voyage. - La route sera douce et je marcherai seul, - Sans plus me retourner, n’ayant pour tout bagage - Qu’un bout de corde pour me pendre et mon linceul. - - -CLXIV - -ART DÉCORATIF - - Sur l’étang, la lumière inscrit, chaque matin, - De souples courbes d’or aux teintes imprévues, - Comme les moires d’une étoffe de satin - Tendue. - - -CLXV - -DÉBUTS - - Saura-t-il se servir de la science apprise - Au nid, cet écolier? Bien duveteux encor, - Cet oiseau saura-t-il se mêler à la brise?... - Nous pourrons en juger au tout premier essor. - - -CLXVI - -SOUPLESSE - - Vous vous laissez guider par de nobles pensées, - Lucinde, et me donnez une impression d’art - Lorsque vous souriez, la tête renversée, - En faisant sur cette table le grand écart. - - -CLXVII - -CONSEIL - - Non, ne refusez rien, mangez tout le gâteau - Et buvez tout le vin que nous offre la vie! - Qu’importe ce hoquet, ce petit goût de lie: - La sagesse viendra toute seule et trop tôt! - - -CLXVIII - -PUDICITÉ - - Reconnaître la Vérité sortant du puits - Figure à mes yeux un comble d’immodestie. - Pour ma part, je ne veux la voir qu’en pleine nuit, - Sèche et vêtue ou, mieux encore, travestie. - - -CLXIX - -LOUANGE D’UNE JEUNE MORICAUDE - - J’aime la couple de ses seins, - J’aime ses mains rapides et farouches; - Son regard franc ne cache nul dessein - Obscur; quel émoi quand je touche - Son enfantine bouche - Aux lèvres dures! - Elle ne fait jamais de discours équivoques, - Elle s’exprime par murmures - Rapides, singuliers, un peu baroques, - Très peu subtils, - Dont me séduit la musique barbare. - Son ventre tout petit, tout rebondi, se pare - D’un grand nombril - Bien surprenant, noueux, tortueux et bizarre, - Qui m’amuse comme ferait un coquillage - Aux contours précieux. - D’ailleurs, en elle, tout me plaît: ses brusques yeux, - Son babillage, - Ses attitudes immodestes, - Ses dents félines, ses cheveux drus... et le reste. - - -CLXX - -VIOLON D’INGRES - - Mes trois paons, (ah! qu’ils sont majestueux!) se louent - De paraître, d’abord, semblables à des rois. - Afin de le prouver ils font, tous trois, la roue, - Et, pour le confirmer... ils chantent, tous les trois. - - -CLXXI - -AGONIE - - Cette rose discrète et qui faisait ma joie, - Cette humble rose par les passants dédaignée, - Sera flétrie avant demain: une araignée - Maigre met tous ses soins à l’entourer de soie! - - -CLXXII - -GRAND LUXE - - Ajustez à la lune un beau manche de jade, - Maniez-le très lentement d’un geste las... - Pour caresser vos yeux, aux soirs de sérénades, - Quel éventail prestigieux vous aurez là! - - -CLXXIII - -PASSE-TEMPS - - Je suis triste et prends l’air tout à la fois faraud - Et déjeté. Tandis que montent les ténèbres, - Je contemple la pluie et bats, sur les carreaux, - Le rythme lourd et lent d’une marche funèbre. - - -CLXXIV - -PORTRAIT - - Par ce regard distant et cette pose roide, - Vous ressemblez, Madame, à la Dame de Cœur. - Je vous adore obstinément, mais j’ai grand peur - De ce cœur si bien dessiné de reine froide. - - -CLXXV - -PAYSAGE - - Un serpent se détord; la haute forêt jongle, - De branche à branche, avec de longs singes criards; - Un éléphant barrit tout au loin, dans la jungle; - Les parfums de la nuit s’étalent: il est tard. - - -CLXXVI - -JARDIN LUMINEUX - - Je vous aime, jardin, pour vos fleurs et vos fruits, - Pour ce mur si nu qui reluit, - Bleu contre le ciel de midi, - Pour vos sentiers bordés de buis - Et qui ne mènent nulle part. - Je vous aime, jardin rencontré par hasard, - Sur les bords d’une mer brillante. - J’aime cet arbre où l’oiseau chante, - Comblé de jour, - Comblé de joie, et, tout autour, - Le lacis de ces plates-bandes. - Jardin doré qui m’êtes cher, - Jardin jaune, je vous demande - Quelques instants de plaisir en plein air; - Puis, adieu! car bientôt Paris - M’aura repris - Et j’irai revoir la lumière - Prétentieuse des grands cafés, des boutiques - Et la clarté chauve des réverbères, - Toujours si romantiques. - - -CLXXVII - -SCÈNE - - Les jets d’eau ne sanglotent pas, - L’heure est encor trop claire, ils jouent. - Sur cette allée où, pas à pas, - Le soir vient, des paons font la roue. - Au sommet chauve de ce mur, - Une chatte marche, sournoise; - Dans le feuillage, un coin d’azur - Perd ses tons pâles de turquoise. - La nuit descend; déjà le sort - Du jour malade se décide, - Et bientôt prendra son essor - Le vol diapré des sylphides. - Un farfadet lascif s’étend - Sur le lit d’une nymphe brune - Et les grenouilles de l’étang - Font des madrigaux à la lune. - Allons! c’est l’heure de dormir: - Le _sereno_ chante sa plainte; - Plus un baiser, plus un soupir!... - Toutes les lampes sont éteintes! - - -CLXXVIII - -EN CHINE - - La plaine, au crépuscule.--Un buffle énorme suit, - Bien sagement, l’enfant tout nu qui le conduit. - Contre le ciel, ce buffle aux cornes plates semble - Démesuré,--l’enfant aussi, mais en petit. - - -CLXXIX - -LA RÈGLE ET L’EXCEPTION - - La maîtresse nous trompe et l’ami nous déçoit; - Le poète, au lieu de chanter, s’amuse à braire - Ou veut monter plus haut que ne permet sa voix... - Pourtant, je sais quelques exemples du contraire. - - -CLXXX - -RENDEZ-VOUS - - Sous un très vieux pommier paré de fleurs vermeilles, - Je l’aimai tout un jour.--Attentif à son pas - Et couché sous un arbre aux corolles pareilles, - Je sens battre mon cœur, mais elle ne vient pas. - - -CLXXXI - -AMABILITÉS - - Elle lui dit: «Je me doute bien - Que pour toi je ne suis rien - Qu’un divertissement de passage. - Quand tu parles de mon âge, - Des teintes grises - De mes cheveux, de l’air lassé de mon visage, - Mon cœur se brise. - Lorsque tu poses sur ma joue - Un baiser froid, très amical, - Tâche d’être sincère, avoue - Que c’est l’aumône méprisante, - L’aumône qui fait mal, - Jetée à l’ennuyeuse amante. - Je suis un pauvre corps - Trop usé que tu n’oses tuer tout à fait, - Et que son amour déshonore. - Je te méprise, je te hais, - Mais je n’ai de plaisir que lorsque je te plais.» - Il lui répond: «Pourquoi me le redire encore? - Je le sais.» - - -CLXXXII - -APPELLATION - - Je vous traiterai d’odalisque, - Emma, puisque vous insistez, - Mais ce charmant vocable risque - D’être assez mal interprété. - - -CLXXXIII - -PASSAGE - - Sans me dire où, - Ce triangle de grues - S’enfuit par dessus les bois roux. - --S’est-il effarouché d’une rime incongrue?... - - -CLXXXIV - -AUTRE PASSAGE - - L’heure douce, à peine posée, - S’envole.--Je ne dis pas non, - Mais, en ce monde de rosée, - La rosée a parfois du bon. - - -CLXXXV - -DÉCEPTION - - Lys flétri, bouche trop baisée, - Idéal perdu sans recours, - Sensations vulgarisées - Où je pensais trouver l’amour! - - -CLXXXVI - -DÉMARCHE - - Sur le sable jaune de l’anse, - Un crabe rouge à reflets verts - Dessine un sillon et s’avance, - Précipitamment, de travers. - - -CLXXXVII - -OBJECTION GRAMMATICALE - - Les imparfaits du subjonctif, - Fleurs de vos discours caillouteux, - Y sont placés sans nul motif - Valable.--Prenez pitié d’eux! - - -CLXXXVIII - -DÉSORDRE DANS LA NUIT - - Je subis un rêve - Affreux - Et me sens assiégé par d’innombrables yeux... - Nue et longue, une femme lève - Entre deux doigts un œil de verre - Soucieux; - Un autre œil, grand, couleur des cieux, - Pleure purement sa misère; - Un autre bat de la paupière, - De l’air le plus affable; - Un autre encore, - Dont l’iris est piqueté de points d’or, - Se pose sur l’encrier de ma table; - Un autre, enfin, semble un œil mort, - Œil de poisson pourri, blanchâtre, épouvantable, - Qui me fait signe - De me liquéfier comme lui, - Puis il cligne, - Puis il s’égoutte dans la nuit... - Je voudrais hurler... je ne puis... - - -CLXXXIX - -INDICATIONS - - L’auréole nous dit quelle est la sainte tête; - La joie et la douleur parachèvent des cris; - Un bel orient donne à la perle son prix; - Seul un cœur palpitant fait sa place au poète. - - -CXC - -VOISINAGE MARIN - - Petits arbres tout secs, compliqués et tordus, - Sagement alignés le long de cette allée - Sablonneuse que borde un vieux gazon tondu; - Poussière... Dans la bouche une saveur salée. - - -CXCI - -PIÈGE - - Vous pensez donc que ce sourire me rassure? - Oh! pas du tout! considérez dans ce miroir, - Avec un peu d’honnêteté, votre figure: - Peut-être y verrez-vous ce que je crois y voir. - - -CXCII - -LE PERROQUET DE THISBÉ - - Gonzalve est un oiseau magnifique, son bec - Fut autrefois doré par un doreur de proues. - Ses ailes sont de feu; sa tête verte, avec - Le panache qui la domine et cette roue - De plumes, figurant une fraise, a grand air. - Sa voix est déplaisante et son humeur traîtresse: - D’un coup de bec il vous tailladera la chair - Et vous fera, l’instant d’après, mille caresses, - Mais tout reste permis à Gonzalve, d’autant - Qu’il compte, assure-t-on, plus de quatre-vingts ans. - - -CXCIII - -DEUIL - - Ils ont perdu, le mois dernier, leur chère tante, - Dame pieuse au parler dur... (si méritante!) - Ils ne ménagent ni les soupirs, ni les pleurs; - Leur cœur sait estimer dix mille francs de rente. - La tombe disparaît sous un tapis de fleurs - Acquises à bon prix. Cela leur fait honneur. - - -CXCIV - -MIDI - - Jour torride... - Au ciel pas un nuage, en mer pas une ride: - Mer métallique, ciel nu. - Des moustiques au chant pointu - Intriguent - Pour entrer sous ma tente... - Spleen épais, inutile fatigue, - Fatigue qui m’affadit, - Fatigue pesante, - Désespoir lourd de midi... - Pas un mot... Les cœurs mêmes se taisent! - --Je ne saurai plus vivre en ce pays de braise - Où le plus cher souvenir se défait, - Où la brise jamais ne passe; il me faudrait, - Pour mourir en me sentant à l’aise, - Pour songer, pour dormir bien au frais, - Il me faudrait, pour retrouver le calme, - Etre couché, non pas au fond d’un trou, - Mais tout en l’air, parmi les palmes, - Dans un cercueil très léger de bambou. - - -CXCV - -PLEINE LUNE - - Avant que de franchir ton seuil, regarde encore, - Penché sur ta béquille et le visage au ciel, - Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore, - Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel. - - -CXCVI - -MAUVAIS CALCUL - - Même avec un tel maître, il me semble inutile - De donner des leçons de musique à Cécile, - Car l’enseignerait-on sur les rampes du Pinde - La dinde gardera toujours sa voix de dinde. - - -CXCVII - -BEAUX YEUX - - Sauvages, vos grands yeux, comme les yeux des biches; - Effarés quelquefois, mais bien vite calmés; - Fermés sur votre songe intérieur, mais riches - D’un trésor de bonté sereine... Et vous m’aimez! - - -CXCVIII - -LANGAGES DIVERS - - L’âne braît, le bœuf meugle et le rossignol chante; - La violette embaume et la pierre se tait; - Le torrent, d’une voix vaporeuse ou méchante, - Nous dit sa vie au jour le jour,--et vous mentez. - - -CXCIX - -BLANC - - Les ruisseaux et les prés sont blancs et blancs les cieux; - Les arbres blancs n’ont plus leurs tons roussis ou fauves; - Mais, en ce dur concours de blancs impérieux, - La lune a des pâleurs qui semblent un peu mauves. - - -CC - -CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Ici dort Rosalba, reine des mascarades. - Elle ne goûtait pas les amoureux transis - Et préférait un corps à corps aux sérénades. - Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici. - - -CCI - -VIATIQUE - - Un hochement de votre tête, - Un souple geste enveloppant de vos deux bras, - Quelques mots murmurés bas - De façon sévère et secrète, - Votre main repoussant la grille - D’un beau jardin, les verdures de la charmille - Où vous vous promeniez, le soir, - Un soulier noir - Dépassant la jupe bleu sombre, - Votre ombre - Sur le palier de ma porte, - Votre ombre encor - Sur le tapis d’ocre et d’or - Composé par les feuilles mortes, - Le son... hélas! l’écho de votre voix profonde, - Douce et mystérieuse musique... - --Et, maintenant, je puis partir, - Je puis courir le monde, - Le cœur vaillant, sans autre viatique - Intime que ces souvenirs. - - -CCII - -QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS - -1 - - L’air fuyant, l’onde traîtresse - Nous enseignent, chaque jour, - Le dédain de la sagesse. - -2 - - Songe de ma nuit d’été: - Ce lys dans un rais de lune... - Poésie et pureté. - -3 - - Ecoutez! les morts revivent - Et souvent nous parlent, sous - Le tapis de l’herbe vive. - -4 - - Le vrai poème: une brise - Musicienne, un soupir - Que la mémoire éternise. - -5 - - Son chant nous fait-il prévoir, - Lorsque la cigale chante, - Qu’elle mourra, demain soir? - - -CCIII - -EXAGÉRATION - - Il est sage, parfois, de se lever très tôt, - Pour traiter sensément une affaire futile, - Mais trancher un poulet avec le grand couteau - Commis à dépecer les bœufs est inutile. - - -CCIV - -NUIT NOIRE - - A mes pieds, ce vieux bourg chinois dessine un creux - Sombre et sourd; chacun dort; pas un seul point de feu, - Et le veilleur de nuit passe avec sa claquette - Pour prier les voleurs de se hâter un peu. - - -CCV - -DOUX PROJET - - J’étais impatient que le printemps revînt. - Le voici: mon verger retrouve sa vêture. - Devant un bon repas et des cruches de vin, - Quand discuterons-nous sur la littérature? - - -CCVI - -ONDES - - Ondes qui dévalez entre les sapins noirs - Sous un manteau d’écume, et qui charmez le soir - De vos mélodieuses courses; - Ondes vivantes d’une source; - Ondes vertes et claires - Qui filtrez le soleil dans des vasques de pierre - Et débordez à petit bruit subtil, - Parmi les lichens et les mousses; - Ondes rapides, ondes douces - D’une averse d’avril; - Ondes pures et fortes, - Crevant ce nuage lourd, teint de cendre; - Ondes épaisses d’une mare morte - Où s’ébattent les salamandres; - Ondes dont le goût reste amer - Au mauvais voyageur; folles ondes des mers - Qui, jadis, saviez bercer mes peines; - Ondes au gazouillis délicieux - D’une familière fontaine; - Nobles ondes brûlantes de vos yeux. - - -CCVII - -DÉGUSTATION - - Les mantes m’ont semblé d’un bon-sens inouï: - Elles mangent l’amant dont elles ont joui. - - -CCVIII - -FAIRE-PART - - Il est mort tout soudain et sans presque y penser, - Comme meurt un enfant que l’on a délaissé - Dans le vent noir, au coin d’une ruelle hostile. - Notre Pierrot est mort à la façon tranquille - Et sans prétention dont un rayon s’éteint. - Il est muet, ce soir, il riait ce matin. - J’aurais voulu cueillir, au seuil du grand silence, - Son dernier trait d’esprit, sa dernière sentence - Morale, son dernier bon mot et son dernier - «Sonnet blanc pour la lune implacable», signé: - Pierrot, «chanteur mondain», mais il est mort trop vite. - Nous l’avons enterré... Maintenant, il habite - Dans l’ombre, avec les racines des vieux bouleaux, - Les serpents engourdis et les froids vermisseaux. - - -CCIX - -PLÉNITUDE - - Un ample mimosa pose sur la colline - Sa tache d’or, le vent glisse sous un ciel bleu, - Apportant avec lui des senteurs de résine - Et de chers souvenirs.--Mon cœur bat tant qu’il peut! - - -CCX - -AMABILITÉS - - Admirez, cher ami, la parfaite noblesse - De ce jeune canard qui longe mon étang, - Les soirs de bal, quand vous entrez chez la duchesse, - Vous prenez, sous l’habit, ce même air important. - - -CCXI - -CASCADE - - Voile vague, long voile évanescent d’eau vive, - Qui se divise en l’air, s’évapore et se perd - En tombant, du rebord de la roche pensive, - Sur le tapis diamanté d’un gazon vert. - - -CCXII - -VOYAGE IMAGINAIRE - - Tranquille, transparente, - Douce à vivre, - L’heure passe sous les branches... - Il a plu. - Maintenant, l’air est limpide, tu lis un livre, - Sans lire, puis, sans voir, tu regardes l’air nu, - Par les fenêtres du feuillage. - Tu t’enfuis, tu te perds sur d’étranges rivages - Où de minces cocotiers balancent - Leurs jets d’eau verts. - Ecoute ces oiseaux ailés d’argent qui lancent - De longs cris sur la mer! - Ecoute aussi la brise - Qui parle bas! écoute enfin le flot qui brise - Sur le corail et chante un chant - Impatient, méchant... - --Non! reviens vite ici! - Le ciel se couvre de nouveau, le ciel est gris, - Le ciel est sombre, l’air est lourd, - Et je te garde un beau baiser pour ton retour. - - -CCXIII - -MORALE PRATIQUE - - Conseils au modéré: «Franchis la poule, évite - Le tigre, le serpent, l’âne quand il braît fort; - Surtout ne poursuis pas la chèvre: elle court vite; - Fais ta prière au bœuf qui te mène à la mort.» - - -CCXIV - -QUELQUES FLEURS - -1 - - De gros _rhododendrons_, groupés en lourds massifs, - Conviennent au jardin d’un banquier positif. - -2 - - Le _dahlia_, fleur fausse et très bien composée, - Fait toujours piètre figure sous la rosée. - -3 - - J’allais parler de lui! pardonnez mon erreur: - Je prenais ce _papillon_ bleu pour une fleur! - -4 - - Cette fleur de _prunier_ qui tombe, est-ce un flocon - De neige un peu tardif ou bien un papillon? - -5 - - Fleur pudique d’hiver, _camélia_, princesse - Glaciale que tacherait une caresse. - -6 - - _Tournesol_, ton orgueil est vraiment sans pareil: - On dirait que tu veux diriger le soleil! - -7 - - La fleur de l’_ancolie_ est d’intérêt minime, - Mais le poète en a grand besoin pour la rime. - -8 - - Quels parfums voulez-vous que les brises dissipent - Quand elles frôlent des corolles de _tulipes_? - -9 - - L’_immortelle_, qui n’est presque pas une fleur, - A l’air sec et pincé de certaines douleurs. - - -CCXV - -NAVIGATION - - Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés, - Penché sur le plat-bord, je demeure affalé, - Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire, - Traversé par la fuite inverse des galets. - - -CCXVI - -UNE DAME AUX CHEVEUX FAUVES - - Ses cheveux étaient d’un blond roux, - Chaud, mais très doux, - Dans l’ombre; son regard - Errait au hasard, - De la plus frêle fleur à la plus folle vague, - Et n’exprimait jamais rien - Qu’un ennui vague, - Sauf quand elle sentait un lien - La retenir; - Alors, en ce regard, passait un tel désir - D’indépendance - Qu’on hésitait, qu’on avait peur. - --Je l’aimais tendrement, de toute l’imprudence - D’un pauvre cœur. - Souvent elle s’en étonnait, disant: «Je t’aime - D’autre façon; pourquoi ces soins extrêmes - Que tu mets à m’émouvoir?» - Je répondais: «C’est pour te rendre - Un peu plus proche, un peu plus tendre.» - Elle est partie, à pas de loup, ce soir. - - -CCXVII - -OCCUPATIONS - - Nous chevauchons, clairons sonnants, tambours battants; - D’autres mangent, d’autres font des vers sous un orme, - En automne, ou sous un cerisier, au printemps; - D’autres comptent leurs bénéfices; d’autres dorment. - - -CCXVIII - -BRUIT SUBTIL - - Quel est donc ce murmure? - C’est le vent qui s’amuse - A se glisser par ruse - Au cœur vert des ramures. - - -CCXIX - -ÉPOUVANTAIL - - Il a beau n’être fait qu’en papier rouge ou blanc - Et servir de jouet aux gamins de la rue, - Les grands aigles ont peur d’un petit cerf-volant... - Un philosophe a peur de la vérité nue. - - -CCXX - -CHACUN SON GOÛT - - Ce prince est accompli: chacune de ses flèches - Touche l’oiseau volant; il écrit des centons - De vers délicieux; il sait peindre... n’empêche - Que son épouse couche avec un marmiton. - - -CCXXI - -DÉCLAMATION LYRIQUE - - «Tu m’as mordue au cœur et ma vie est un drame, - Amour! terrible Amour! impitoyable Eros! - Mon pauvre corps se sent brisé! Je n’ai plus d’âme!» - ... N’écoutez pas! laissez pisser le mérinos. - - -CCXXII - -JARDIN - - Torses et d’un dessin compliqué, des rocailles - Décorent un bassin d’onde verte; alentour, - Serpente un sentier blanc; quelques oiseaux piaillent - Dans des ifs ténébreux qui trempent en plein jour. - - -CCXXIII - -DANSE - - Oui, vous dansez - Délicieusement, - Tout en songeant à votre amant. - Vous l’encensez - Par de beaux gestes du bras droit, - Tandis que la main gauche envoie - Vers sa bouche de longs baisers. - Vous vous grisez - De joie - En dansant à son intention. - Pour lui vos reins se cambrent; - Pour lui, vos jambes - Sont prises de passion; - Pour lui, vos voiles couleur d’ambre - Montent dans l’air et flambent - Comme des flammes, se tordent et tremblent... - Puis, soudain, vous fuyez, mais sans vous laisser prendre: - Votre amant n’est pas là... - Et vous tombez à terre en un tout petit tas, - Un tas impalpable de cendre. - - -CCXXIV - -DÉCOR - - ... Et voici que le mont Fuji paraît, doublant, - Dans l’eau verte du lac, son profil rose et blanc. - - -CCXXV - -ARBRES - - Il a plu, toute cette nuit, sur les sapins. - Ils luisent maintenant, vernis, tout neufs, repeints. - - -CCXXVI - -MOMENT - - Soir d’automne: le coin d’un cimetière où volent - Des phalènes de cendre et quelques lucioles. - - -CCXXVII - -ABSENCE - - Où donc est-il, cet enfant blond qui, l’an dernier, - Poursuivait des sauterelles sous mes pruniers? - - -CCXXVIII - -L’ATTRAIT DU MYSTÈRE - - Non, ne me traitez plus d’esprit sceptique et froid! - L’âme de vos parents me paraît très à l’aise - Dans cette table Louis XVI - Qui se trémousse sous vos doigts. - - -CCXXIX - -UN GOURMET - - Le perroquet méchant vient de croquer - Tous les pépins de mon orange. - «C’est un mets fort délicat que je mange,» - Se dit le méchant perroquet. - - -CCXXX - -DÉCENCE - - Depuis plus de trente ans, la vieille demoiselle - Au cabas noir se doute bien - Qu’il est certains plaisirs délicieux, mais elle - Interdit l’amour à son chien. - - -CCXXXI - -FLEUR EN DANGER - - Garde-toi mieux, je t’en supplie, - O somptueux coquelicot - De la prairie! - Sans vouloir te froisser... n’attires-tu pas trop - Tous les regards? - Hélas! je crois qu’il est trop tard: - Une vache d’aspect bourgeois - Me paraît avoir l’œil sur toi... - Eh oui! certaines fleurs devraient être plus sages - Pour assurer leur avenir! - Or ce grand animal domestique et sauvage, - Dont le cœur est de cuir, - Va, dans un instant, te cueillir - De sa lourde langue d’une aune; - Alors le bousier noir, le frelon, le phalène, - Le mille-pattes tortillart qui se promène, - L’abeille, le papillon jaune - Et la bonne bête-à-bon-dieu - Ressentiront une profonde peine... - --Coquelicot, je pleure en te disant adieu! - - -CCXXXII - -DISCRÉTION - - Hausser le ton est superflu pour quatre vers; - Chanter me semble oiseux quand il suffit de dire. - Ce ridicule essai finirait en revers - Et serait bien jugé par un éclat de rire. - - -CCXXXIII - -CAPTIVITÉ - - Je crois vivre en prison, une branche - Se balance devant mes barreaux; - Je frémis chaque fois qu’elle penche, - Et j’entends le pas de mon bourreau. - - -CCXXXIV - -DERNIÈRE JOIE - - Ne plus pouvoir chérir ni les vergers fleuris, - Ni les étangs moirés, ni les aubes écloses. - Et ne plus distinguer qu’un plaisir de l’esprit: - La délectation qui fut dite morose. - - -CCXXXV - -VOISINAGE - - Ce beau cerisier aux branches fleuries - A comme voisin, sinon comme ami, - Un membre influent de l’Académie - Qui sut faire éclore un nouvel ennui. - - -CCXXXVI - -AUBE TROPICALE - - La tribu des jacassantes perruches - Dans les branches du banyan s’éveille. - Le vampire s’endort et les abeilles - En bourdonnant s’éloignent de la ruche. - - -CCXXXVII - -RÉPONSE - - J’ai reçu ton billet, timbré des bords de Seine. - Cette page me cause un sensible plaisir. - Je songe à mes amis lointains; la lune pleine - Propage des parfums que je voudrais saisir. - - -CCXXXVIII - -CALME DU SOIR - - Posez sur mon épaule votre tête; - Respirez doucement... - Un moment, - J’ai pu vous croire prête - A pleurer! - Votre regard n’est-il pas délivré - De son angoisse? - Je veux que rien - Ne vous froisse, - Pas un mot dans nos entretiens, - Pas la plus petite chose, - Pas un écho, pas un reflet, pas un soupir, - Pas le plus léger pli d’une feuille de rose, - Et pas le moindre souvenir - De tristesse. - --Qu’allez-vous dire? - Est-ce - A moi que vous dédiez ce sourire? - N’en faites rien, car j’aime mieux - Voir ce sourire dans vos yeux. - - -CCXXXIX - -LE NÈGRE DE THISBÉ - - A quoi donc peut servir ce négrillon nabot? - Il a tous les défauts: la paresse, la ruse, - La gourmandise, mais Thisbé le trouve beau. - Parfois elle l’embrasse et souvent s’en amuse. - «Ah! qu’il est donc gentil, mon nègre!» Elle a pendu - Un petit anneau d’or à son nez; elle tresse - Des colliers de corail dans ses cheveux crépus... - De tous ces jeux, l’abbé a le cœur en détresse: - Thisbé ne pourrait-elle, en un moment d’oubli, - Prendre le négrillon, quelque soir, dans son lit? - - -CCXL - -VOYAGE - - Qu’elle soit d’un vert d’émeraude - Ou du bleu mystérieux des saphirs, - D’une aube à l’autre un spectre rôde - Sur la mer et nous engage à partir... - O vents qui secouez les voiles, - Dites-moi le chemin qui conduit aux étoiles! - - -CCXLI - -CINÉMA - - La lune rend plus noirs les créneaux du donjon; - Devant un crucifix la blanche Aline prie; - Le traître fait dans l’ombre un ultime plongeon... - Chacun sanglote, du parterre aux galeries. - - -CCXLII - -STRATÉGIE - - Lorsque le taon voit l’éléphant, au lieu de fuir, - Il l’attaque tout droit, mais c’est la grande bête - Qu’il veut atteindre, quand il le pique à la tête, - Non pas les petits poux qui paissent sur son cuir. - - -CCXLIII - -BALLET - - La poudre des chemins, sous un choc de semelles - Rejaillit pour danser au bal inattendu - Où des moucherons d’or allègrement se mêlent - A des échos de cloche et des duvets perdus. - - -CCXLIV - -POINT DE VUE SPÉCIAL - - Tu veux voir une nymphe auprès de chaque source, - A quelques pas d’un joli temple: - Aréthuse, par exemple, - Suivant de ses yeux clairs la course - De son onde et dont la chevelure - Suit aussi le courant d’eau pure. - Tu veux voir le satyre peignant sa fourrure, - Certaine flamme dans les yeux - Et des raisins dans les cheveux, - Et le faune jouant du flûteau, - Et l’hamadryade aux bras haut - Levés ou largement tendus, - Comme pour bénir, - Et la naïade au long buste vêtu - De seule écume.--Ton plaisir - Est d’espérer cela, mais, ô jeune homme! tu - Ne verras rien, si ton esprit ne se délivre, - D’abord, du souvenir hallucinant des livres: - Les demi-dieux - Ont peur d’un bachelier ès-lettres curieux. - - -CCXLV - -PREMIER QUARTIER - - Lune! c’est donc toi! je te croyais morte? - Lève encore un peu ta corne qui luit! - Par quel soupirail, cheminée ou porte, - As-tu pu rentrer au sein de la nuit? - Tu semblais si maigre, ô ma pauvre amie! - Je me résignais à ne plus te voir, - Et je me disais: «Elle est réunie - Aux astres défunts du firmament noir.» - Car il est, au ciel, un lieu de retraite - Pour les derniers jours des étoiles d’or, - Où les feux éteints des vieilles planètes - Goûtent le repos près des soleils morts. - --Puisque te voilà, donne-moi ta bouche - Dont l’arc recourbé sourit sans repos, - Mais ferme, un instant, ton œil blanc qui louche: - Ce regard gelé me glace les os. - Veillé par Riegel et par Betelgeuse, - Je veux sommeiller entre tes bras nus - Et boire le lait d’une nébuleuse, - Et goûter le miel d’un rêve inconnu. - Je veux caresser la lyre des brises - Que tenait jadis Phébus Apollon, - Et danser le long de la route grise - Où courait Hermès aux divins talons. - --Afin d’obtenir ces sublimes choses, - Quels sont, ô Phœbé, mes premiers devoirs? - Il faut, me dis-tu, dédaigner les roses? - Ne plus respirer les parfums du soir? - Oublier les jeux du soleil sur l’onde, - Les jeux des ruisseaux, des flammes, de l’air, - Et, quand un orage au ciel jaune gronde, - Ne plus me baigner dans les purs éclairs? - Ne plus adorer les lèvres des femmes, - Ne plus m’abriter sous les tournesols, - Et ne plus chanter des épithalames - Pour les noces d’or de mes rossignols? - Oublier l’étang qu’une étoile irise, - Les émois obscurs, les chères douleurs - Dont l’angoisse est douce et la peine exquise, - Oublier aussi le contour des fleurs? - --Faut-il renoncer à la vie humaine - Pour revivre au sein du subtil éther? - Ah! tes caresses au front des sirènes! - Tes lueurs de jade au ras de la mer! - --Faut-il donc mourir? Eh bien, soit! Silence! - Adieu!... Je m’en vais sommeiller, un temps, - Et les traits d’argent, Phœbé, que tu lances - Me réveilleront au fond de l’étang. - - -CCXLVI - -PRUDENCE - - Offre tes compliments aux Puissances Divines, - De grand matin.--Les dieux à l’homme sont pareils: - L’encens les concilie et flatte leurs narines - Plus sûrement s’il fut brûlé dès le réveil. - - -CCXLVII - -EMPLOI DU TEMPS - - Henriette, tous les vendredis, se promène; - Elle papote du dimanche au mercredi; - Elle lit le jeudi, (du moins elle le dit); - Elle m’aime, le dernier jour de la semaine, - Mais son amour me semble encor plus superflu - Que les romans touchants qu’elle dit avoir lus. - - -CCXLVIII - -REGRETTABLE INCIDENT - - Il arrive, tenant une rose à la main. - Elle lui dit: «J’aurais préféré du jasmin. - Si je vous laisse aujourd’hui seul, - Bercez-vous au moins de l’idée - Que je vous aimerai demain.» - Le lendemain, c’est un glaïeul - Qu’elle voudrait, le jour suivant, une orchidée... - «Dimanche, lui dit-elle, si vous me baillez - Une gerbe d’œillets - Panachés, il se peut qu’alors je m’évertue - A vous aimer. Impossible plus tôt!» - Mais lui, sans insister auprès d’elle, se tue - En se servant d’un vieux couteau - Damasquiné, dont la lame est pointue, - Et qui brille. - Le pauvre bougre s’est piqué de tout son cœur, - Sous le sein gauche, avec cette arme - De famille, - Si bien qu’il meurt. - S’ensuivent mille cris, des regrets et des larmes. - - -CCXLIX - -MARINE - - Lune décroissante, eau d’ébène, - Délicatesse des cordages, - Plainte lointaine des sirènes... - Invitation au voyage. - - -CCL - -CHRONIQUE - - César est mort; un scarabée - Tend vers le ciel ses pattes noires; - Jacob n’est plus, ni Bethsabée... - Ce sont là des dates d’histoire. - - -CCLI - -PASTORALE - - Midi, grand soleil.--Le vieux faune - En ricanant se penche sur - Une fleur délicate et jaune - Perdue en un champ de blé mûr. - - -CCLII - -PROMESSES - - Comment douter de vous, lorsqu’en vous tout incite - A l’espoir? - Vos yeux sont clairs, vos yeux sont purs, vous savez voir - Et, par ces mêmes yeux, rêver ensuite, - Vous savez deviner, ami compatissant, - Le secret d’une parole qui semblait dite - En passant, - Et vous savez sentir la plainte retenue - Par peur de vous montrer une douleur trop nue. - --Belles promesses, hautes promesses - Que vous tiendrez! - Vous grandirez! Ne doit-on pas tout espérer - D’un esprit sans paresse, - Toujours prêt à comprendre, - Dont la subtilité n’a point de fourberie, - Miroir d’un cœur robuste et tendre? - --Ami, n’oubliez pas nos longues causeries - Près du feu, l’autre hiver, au fond du petit bois... - Comme les bûches prenaient mal! qu’il faisait froid! - Souvenir... j’allais dire: d’autrefois! - - -CCLIII - -ÉGOÏSME - - J’ai souffert pour l’oiseau, pour la bête qu’on chasse, - Pour l’arbre qu’on abat, j’ai partagé l’émoi - D’un cœur flétri. Ce sont des jeux dont je me lasse. - Je voudrais, maintenant, souffrir un peu pour moi. - - -CCLIV - -DÉGÉNÉRESCENCE - - A soixante ans, vous conservez un teint de rose, - Une voix d’argent clair, lorsque vous vous moquez, - Mais votre fille Esther a déjà l’air morose, - Insatisfait et sec des très vieux perroquets. - - -CCLV - -CAPOUE - - Mon esprit a besoin du fracas des armées. - Comment sortira-t-il du lit de sa langueur? - J’ai vécu, ces temps-ci, trop près de votre cœur - Qui me trouble et me rend «empesché de fumées». - - -CCLVI - -DIVERTISSEMENT - - Ernestine, Denise et la blonde Suzanne, - Assises près de moi, font des mines exquises... - «Monsieur! redites-nous le conte de Peau d’Ane, - La Belle au Bois dormant ou quelque autre sottise. - Non! sortez-nous plutôt de votre vieille tête - Un récit tout nouveau qui ne soit pas trop bête!» - Divertir des enfants est une dure école! - Il me faut inventer une histoire bien folle, - Cocasse, compliquée et cependant précise, - Pour amuser Suzanne, Ernestine et Denise. - - -CCLVII - -A LA CUISINE - - Tu pleures! tu n’es donc plus toi-même, Brigitte? - Au lieu de surveiller fidèlement les os - Et le poulet, bouillant au cœur de la marmite, - Tu rêves de certain sergent, beau comme Eros. - Tu tâches d’évoquer cette face adorée, - Et tes larmes vont se mêler à la purée. - - -CCLVIII - -HÔTES INATTENDUS - - Me voici, comme jadis, en Afrique: - Le soir tombe, il est tard. - Un ciel fumeux, couleur de brique, - Fatigue mon regard. - Je trouve, en entrant dans ma chambre, - Des visiteurs inattendus: - Deux oiseaux, un lézard, des guêpes couleur d’ambre, - Un crapaud gris, pustuleux et pansu. - Ce lézard violet à tête verte - Paraît fixé sur le plafond, - Des oiseaux sont entrés par la fenêtre ouverte, - Ils piaillent, ils font des ronds; - Une étrange souris s’échappe de ma couche, - M’aperçoit et s’affole; - Des phalènes frôlent ma bouche, - Je vois luire des lucioles; - De petits serpents noirs veulent passer mon seuil, - Des moustiques pointus m’empêchent de dormir, - Mais à tous je ferai bon accueil... - De mon rêve je prends tout ce qu’il peut m’offrir. - - -CCLIX - -BONNE EXPOSITION - - Au seuil ensoleillé de ma fenêtre ouverte, - Pieusement, je cultive de l’estragon, - Dans les flancs rebondis d’un vase à panse verte - Où se tordent et se détordent deux dragons. - - -CCLX - -HIVER - - Débâcle, enfin! la rivière, prise - Depuis quatre longs mois par le gel, - Se brise en miroirs où se divise - Le grand lac bleu de cendre du ciel. - - -CCLXI - -RECUEILLEMENT - - Immobile, je songe auprès de cette tombe. - Pas un souffle de vent ne vient troubler la nuit - Et pas un chant d’oiseau... Des pommes de pin tombent - Mollement, sur le gazon court, à petit bruit. - - -CCLXII - -PRUDENCE - - Loin de vous reprocher, belle, d’être si noire, - J’accorde que vous ne l’êtes pas à demi, - Mais veuillez vous cacher dans cette vaste armoire - Durant l’heure où je vais recevoir mes amis. - - -CCLXIII - -TROPIQUES - - Au bord vaseux de la lagune, - Un caïman dort dans les joncs; - Il ouvre un œil gluant, considère la lune - Et disparaît dans l’eau par un brusque plongeon. - - -CCLXIV - -BOISSON RÉCONFORTANTE - - Après avoir goûté, (devoir de camarade), - Les vers indifférents d’un poète de peu, - Je veux, pour oublier leur charme sirupeux, - Boire, à l’urne d’André Chénier, du vin d’Hellade. - - -CCLXV - -LOUANGES - - Pour sa tête si belle - Qui ne craindra rien des hivers, - Saurai-je composer la louange immortelle, - Rayonnante de nobles vers? - Pour sa tête impassible et pure - Dont les yeux regardent si loin, - Quels sont les mots qui ne défaillent point, - Et les hymnes qui durent? - Pour en écarter le malheur, - Que ne puis-je donner à sa tête guerrière - Dont un hochement me fait peur - La louange qui monte en forme de prière? - Que ne puis-je chanter les reflets suzerains - De ton casque d’ébène, - Tête chère, tête hautaine - Au front serein! - Ah! que ne puis-je... Et, maintenant, penche la tête - Et laisse-moi caresser de mon mieux - Les cheveux onduleux de cette tête faite - Pour les dieux. - - -CCLXVI - -SOMMEIL NÉCESSAIRE - - Le prince dort sous un dais d’or et de bambous. - Quand ses ordres n’arrivent pas avant l’aurore, - Il les donne à rebours, trop tard ou pas du tout, - Il dort. Ah! qu’il dorme longtemps! je l’en implore! - - -CCLXVII - -SUR LA GRÈVE - - Le ciel perd sa teinte cerise, - Le soleil s’engloutit sous le poids de la nuit. - Les coquillages que l’on brise - En marchant font un triste bruit. - - -CCLXVIII - -JUSTE DISCIPLINE - - J’estime le bon-sens de la gardeuse d’oies - Qui, jusqu’à vêpres, fait patiemment son devoir. - Martin, passant alors, l’assaille chaque soir; - Elle s’y prête et goûte ainsi plus d’une joie. - - -CCLXIX - -PETIT PORTRAIT - - Sourire âpre et revêche, - Fort belle chevelure - D’un blond doré, tournure - Passable, mais odeur peu fraîche - Et déplaisante d’une pêche - Trop mûre. - - -CCLXX - -MÉLITE RÉFLÉCHIT - - Quel songe singulier composez-vous, Mélite? - Quelle vilaine trahison, très inédite? - - -CCLXXI - -AUBE DE LUNE - - Un dragon bleu, penché par-dessus la pagode, - La gueule ouverte, va dévorer comme un fruit - Cet astre coloré de sang et teint d’iode - Qui monte dans la nuit. - - -CCLXXII - -MAGIE DU SOIR - - Des rameaux sombres, découpés - Sur l’horizon drapé... - Profils grotesques d’arbres noirs - Contre le ciel orange; - Instants où le soir - Aérien se change - Par lente magie en nuit... - On dirait que s’apaisent - Le monde et son bruit, - Tandis que les braises - Du soleil meurent, - Que le ruisseau parle plus bas, - Que la brise s’éteint qui chantait tout-à-l’heure, - Que le voyageur tâche de feutrer son pas, - Que les oiseaux ont peur - De se laisser entendre - Parmi tous ces murmures sourds, - Que l’occident perd ses couleurs... - --Ce sont les cendres - D’un beau jour. - - -CCLXXIII - -HEURE MAUVAISE - - Vraiment, il pleut depuis trop longtemps, je m’ennuie. - Lire? quoi donc? Dormir si je pouvais! et pour - Aimer, il n’est plus temps. J’écoute, le cœur lourd, - Ce discours interminable que fait la pluie. - - -CCLXXIV - -A UNE REINE - - O reine Stratonice! où donc êtes-vous née? - Est-ce dans le vaste palais d’une île fée, - Où la légende grecque et le conte allemand - Venaient mêler pour vous tous leurs enchantements? - Où l’elfe et la bacchante, où le sylphe et le faune - Jouaient à se poursuivre autour des buissons d’aulnes? - Parce que votre voix est pure et que vos pas - Semblent glisser à peine et ne se poser pas, - Il est des instants où vous m’évoquez l’image - De Loreley qui laisse un lumineux sillage - Sur l’eau triste du fleuve, en chantant dans la nuit. - Mais, à d’autres instants, vous changez et je suis, - Dans vos yeux, le reflet d’une si grave peine, - Que vous me rappelez cette princesse hellène - Qui, devant l’horizon de la mer et des cieux, - Souffrait de la colère injuste de ses dieux. - O Reine! dites-moi quel souvenir vous donne - Ainsi l’air douloureux de la blanche Antigone? - - -CCLXXV - -DÉSACCORD - - Des roses, un regard, la mer, le bruit du vent... - Poèmes que le moindre souffle met en prose! - --Un mot sans harmonie efface bien souvent - Le bruit du vent, la mer, ton regard, et les roses. - - -CCLXXVI - -CHEMINEAU - - Malgré tous mes serments et mon humeur chagrine - Je marche sans souci, tout droit, tournant le dos - Au soleil.--Sur la route, un spectre se dessine, - Couché, très noir, très plat, sans muscles et sans os, - Qui m’entraîne, tenant par ses pieds mes bottines. - - -CCLXXVII - -UN COUPLE - - Il est beau de la beauté que l’on prise - Dans les ateliers de modiste; - Cheveux gras et bouclés, bouche aux tons de cerise, - Cravate «genre artiste». - Elle est fort bien aussi, mais autrement - Que son prince Charmant: - Mince, longue, des yeux très noirs, - Un air autoritaire, - Des lèvres sans mystère et de mauvaises dents... - Et cependant, - Vers le soir, aux lumières, - Un peu de fard aidant, - Elle plaît au passant sous son chapeau de fleurs. - Rose aime Roger de tout son cœur, - De toute son âme, - (En a-t-elle une?) de tout son corps, - Mais Roger, les beaux jours passés, prévoit le drame: - «Combien de temps, Rose qui m’est si chère, - Pourra-t-elle marcher encore? - Sans elle, c’est le pot-au-feu, c’est la misère!» - - -CCLXXVIII - -MA BLANCHE AMIE - - Lune! je vois briller entre les nymphéas, - Au fond de l’étang vert et bleu que rien ne souille, - Ton profil séducteur qui toujours m’agréa, - Reine des suicidés! princesse des grenouilles! - - -CCLXXIX - -VILLÉGIATURES - - Les turbans excessifs que portait Madame X... - Et d’autres attributs de même provenance - Sont chez la revendeuse, au coin du quai. Je pense - Qu’elle-même fait les cent pas au bord du Styx. - - -CCLXXX - -REPOS JUDICIEUX - - Couché dans ce verger mollement gazonné, - Pourquoi donc songerais-je à grapiller la treille - Lourde de fruits, ou même à rimer un sonnet? - Je sommeille, attendant que Laure me réveille. - - -CCLXXXI - -THE RAVEN - - Je croyais, en ouvrant toute grande ma porte, - Voir l’ange aux yeux d’azur qui brandit un flambeau, - Mais la nuit m’apparaît, silencieuse et morte, - Sans lune.--Sur mon seuil, pas même le corbeau! - - -CCLXXXII - -PORTRAIT DE BÊTE - - Armature de fer, pattes de caoutchouc, - Cuir laineux et malsain, gaufré par mille plaies, - Bête de cauchemar qui ne semble pas vraie, - Avec sa cloche au cou.--C’est le chameau mandchou. - - -CCLXXXIII - -DANGER - - Fût-ce dans ton appartement le plus secret, - Garde-toi de penser: «En ce moment, personne - Ne me voit.» Pour l’esprit il n’est rien de sacré, - Il n’est rien que l’esprit ne sache ou ne soupçonne. - - -CCLXXXIV - -MOTIF DE SÉRÉNADE - - Malgré le ciel d’un bleu si rare, - Si précieux, il manque un chant de rossignol - Et le froissement doux des guitares - A ce soir - Si divin qu’on le dirait espagnol. - J’y voudrais voir - La lune, cependant l’air est clair - Et ces lanternes ont bel air; - Mais ne faudrait-il pas quelque pierrot de neige, - Quelque bourgeois en travesti - Comique à ce cortège - Où notre amour se divertit? - Je voudrais aussi des tambours de basque, - Des marottes tintantes, des sequins, - Des loups, des masques - Et des manteaux d’Arlequin, - Tout de même qu’à votre face, - Miroir divers de la frivolité, - Je voudrais que se pût découvrir une trace - Plus sensible de volupté. - - -CCLXXXV - -CHARME DU FOYER - - La petite maison normande qui m’abrite - Me plaît, je m’y sens bien en sûreté; le site - N’effarouche pas l’œil, mais le toit bleu d’un temple, - Sous le soleil asiatique, a son mérite. - - -CCLXXXVI - -ATTITUDES - - Triste, toujours, comme au théâtre, - (Douleur de parade); à vos joues, - Un peu de poudre, un peu de plâtre; - Dans votre cœur, un peu de boue. - - -CCLXXXVII - -SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Scapin dort d’un sommeil très long que je déplore. - Le trépas est un port. Il entra dans ce port - En souriant; je crois qu’il doit dormir encore, - Bien qu’il soit mort, très mort, hélas! tout à fait mort. - - -CCLXXXVIII - -FLEUR INVARIABLE - - Cette nuit, j’ai rêvé plaisamment jusqu’au jour; - Ma songerie avec l’aurore s’est éteinte; - Je ne me souviens plus de son tendre contour... - Mais l’iris du jardin garde toutes ses teintes. - - -CCLXXXIX - -OFFRANDE - - Afin de célébrer sa valeur coutumière - (Nonpareille, pourtant!) offrons-lui la première - Pêche de mon verger, quelques brins de laurier - Et la virginité de Manon, la fermière. - - -CCXC - -TROUVAILLE - - Ton agréable petit livre est trop honnête, - Compendieux Joubert!--Et néanmoins tu sus, - Malgré tant de fadeur, te révéler poète - En disant que la vie était «du vent tissu». - - -CCXCI - -CERCLE VICIEUX - - Que devenir? aller me pendre? - Cela pourrait surprendre - Péniblement - De bonnes gens qui me sont chers. - M’engager? partir pour la guerre? - Hélas, non! car, en ce moment, - Cela n’arrive guère - Que dans les romans! - Boire? j’entends: boire beaucoup? - Je n’ai pas soif quand je suis seul, (oh! pas du tout!) - Et je déteste les cafés. - Me livrer à l’humeur hypocondre? c’est fait! - Courir la gueuse? - Je voudrais des heures heureuses... - Lire des livres? - J’en ai trop lus, je m’en délivre. - Prier? je me sens loin des cieux! - Alors... vivre? - Serait-ce mieux? - --Voilà le cercle vicieux. - - -CCXCII - -RÉALITÉS - - Les pieds au feu, tu regrettes de n’avoir pas - Aimé Didon, (malgré ses plaintes), Mélusine, - Aude, la belle Hélène, Yseult ou Dalila... - Mais Stéphanie a tant de goût pour la cuisine! - - -CCXCIII - -UTILISATION - - Comme on fait d’un suppôt sadique de la mort, - Je tiens qu’il faut toujours étrangler la souffrance, - Sans vouloir lui trouver ni charme, ni plaisance... - Toutefois, il convient de s’en servir d’abord. - - -CCXCIV - -PAROLES FAMILIÈRES - - Qu’importent l’accent dur de ce parler barbare - Et ce jacassement où je ne comprends rien! - Sous la brise, un palmier fait son bruit de guitare - Et le flot chante un air que je reconnais bien. - - -CCXCV - -LA COIFFURE DE THISBÉ - - Une heure avant d’aller au bal de cour, Thisbé, - Contente de son fard et de ses mouches, daigne - Sourire à son coiffeur dont les doigts ont bombé - La fausse tresse d’or que fixe un double peigne. - L’homme, dans les cheveux que sans fièvre il boucla, - Fixe des ornements avec un goût d’artiste: - Un point de poudre, ici, trois petits rubans, là... - Il fait enfin voler le peignoir de batiste, - Puis, les lèvres en cœur et souriant un peu, - Dans la coiffure il pique un hortensia bleu. - - -CCXCVI - -HONNÊTE GAGNE-PAIN - - Si vous triez bien proprement ce tas d’ordures, - (Vieux chiffons, culs de bouteilles, charognes mûres, - Débris), vous gagnerez peut-être vos trois sous. - D’ailleurs, quand il fait beau, la besogne est moins dure, - Et l’on trouve, parfois, quelques restes de chou, - Quelques croûtes de pain (anglais) gardant du goût. - - -CCXCVII - -SUR UNE VIE INTERROMPUE - - Tu mourais, tu me disais ta peine - D’avoir vécu, te semblait-il, en vain - Et d’achever ces heures vaines - En ne nous laissant rien - Qu’un homme mort, - Rien qu’un vieux corps - Prêt à pourrir; puis tu mourus. - --Maintenant, tu te tiens raide et grave, - Le col nu, - La face have, - Et tes mains sont couleur de cire; - Tes yeux bleus où je savais lire - Restent ouverts, - Tes prunelles semblent de verre, - Mais tu gardes ton sourire. - Jamais je n’oublierai tes rêves, leur fraîcheur, - Ni l’exemple de ta douleur; - Jamais je n’oublierai tes manières de dire, - O mon ami dormant, - La vie en son rayonnement! - - -CCXCVIII - -PROSPECTUS - - On raccommode, ici, les assiettes, les tasses, - Les faïences de Perse et de Rhodes, les plats - Espagnols, les cristaux de Bohème, les glaces - De Venise et les cœurs qu’un grand amour fêla. - - -CCXCIX - -HARMONIE - - Tu chantais, rossignol... Je respirais des roses... - Jamais, ô cher oiseau, ton chant ne fut si beau; - Jamais tu ne m’as dit de si troublantes choses. - Promets-moi de chanter, plus tard, sur mon tombeau. - - -CCC - -BELLE, MAIS PEU SENSIBLE - - Elle tenait ses mains aux phalanges fragiles - En avant, comme pour défendre d’approcher - Et les souples sursauts de ma ferveur agile - Se heurtaient vainement à ce charmant rocher. - - -CCCI - -RETOUR LOINTAIN - - Nous sommes séparés par des milliers de lieues - Et pourtant, chaque soir, je me sens près de toi, - Comme s’il n’y avait ni vastes plaines bleues, - Entre nous, ni déserts de sable, ni grands bois. - - -CCCII - -SÉDUCTION - - Je puis, modeste et réservé, sans me vanter, - Fixer l’amour du monde en me montrant moi-même. - Si je veux, par surcroît, mériter que je m’aime, - Le séducteur du monde est un autre, (inventé). - - -CCCIII - -MAUVAIS MOMENTS - - L’orage monte à l’horizon; mon chien se traîne, - La langue basse; mes poiriers sont accablés - Par leurs fruits mûrs; des fleurs se fanent dans les blés, - Et Célestine a des regards chargés de haine. - - -CCCIV - -AU VILLAGE - - Pourquoi ce regard - Hagard - Et pourquoi cette joue humide? - Pourquoi cet air si soucieux? - Pourquoi ces rides - Sous tes yeux? - A quoi peut te servir de contempler la meule - Du coin du champ, - Et comment te trouve-t-on seule, - Toute seule, et si triste, et d’aspect si touchant? - Dis-le moi comme à confesse, - Dis-le moi, morbleu! - Sans larmes, fais-m’en l’aveu... - Serait-ce - Ton père qui t’aurait grondée, - Ou plutôt... oui, plutôt, le charmant Amédée - Qui t’accompagnait très souvent, - Depuis son retour de voyage, - Et dont l’humeur volage... - Hélas! je comprends tout, pauvre fille! Au couvent! - - -CCCV - -EXCÈS - - Vous regretterez d’être sage! - Vous l’êtes bien! oh! oui, vraiment! - Sage comme une chaste image - D’ange dans un missel flamand. - Cette attitude décourage, - En ses luxurieux hommages, - Le plus épris de vos amants. - Son âme est bourgeoise: il abrège, - Volontairement, des moments - Qui lui paraissent sacrilèges. - - -CCCVI - -PETIT INCONVÉNIENT - - Cette première rose au ton rouge ponceau - Fait valoir la seconde, adorablement pâle; - La troisième entretient un ver sous ses pétales... - Je choisis la troisième avec son vermisseau. - C’est ainsi que je vous ai préférée, Hortense, - Mais votre vermisseau prend beaucoup d’importance... - - -CCCVII - -REPROCHE - - Bel arbre au tronc retors, arbre noir et très vieux - Dont le feuillage sec a des reflets si durs, - Cher arbre compliqué, sombre et silencieux, - Ton ombre est un peu trop précise sur ce mur. - - -CCCVIII - -DÉNOUEMENT - - La Princesse qui pleure en sa prison va-t-elle - Se laisser dévorer par le Dragon?--Non pas! - Un Prince de beauté vraiment surnaturelle - Et d’air avantageux se rapproche à grands pas. - - -CCCIX - -FIN DE NUIT - - L’aube vient de toucher le sommet de la tour. - La lune qui reluit de tout son disque lourd - Nous apparaît, pendue au ras des ondes, comme - Un gong de cuivre clair pour annoncer le jour. - - -CCCX - -A UN AMI PLEIN DE FANTAISIE - - Tu reviens de la grande guerre, - Blessé, meurtri, - Mais tu n’as rien perdu de cette printanière - Vision de la terre - Qui donne à tes songes leur prix. - Tu parles, et je vois le monde - Par tes yeux: - Les rêves les plus fous y dansent une ronde - Dont le rythme est délicieux. - Tu décris de beaux soirs en Alsace, - Le bourg détruit par la mitraille, où passent - Des soldats joyeux, - Tu me dépeins une aube d’Orient, - Le ciel bleu, le flot riant, - La rive nue - Sous un rais d’or, - Et tes paroles contenues - Emeuvent plus encor: - Enchantements clairs d’une fantaisie - Choisie. - - -CCCXI - -DISTINGUO - - Mon général, vous saluez avec noblesse; - Personne, mieux que vous, ne tourne un madrigal... - J’admire... mais des madrigaux pleins de finesse - Et de nobles saluts font-ils un général? - - -CCCXII - -L’ANCIENNE LIQUEUR - - Tu vantes le bonheur où cet amour te plonge: - Boire à sa bouche est devenu ton seul plaisir... - Saoule-toi donc, mais sans perdre le souvenir - De ce vin plus léger que te versaient tes songes. - - -CCCXIII - -COMPENSATION - - Cette dame, fort riche et de noble alliance, - Use encor de l’amour. Elle abuse, la nuit, - D’un lycéen qui prend son mal en patience - Car la femme de chambre a des égards pour lui. - - -CCCXIV - -QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS - -1 - - Un haïkaï de mon vieux maître - A cent fois plus de parfum - Que ce lys sur ma fenêtre. - -2 - - Les passions allumées - Par l’amour à son printemps - Montent dans l’air sans fumée. - -3 - - Le long du ruisselet fou, - Truite vive et bondissante, - Brillant si clair, tout à coup! - -4 - - Dans le fossé de la route, - N’est-ce pas le clapotis - Triste des premières gouttes? - -5 - - Quel orgueil quand je vois naître - Un sourire approbateur - Sur les lèvres de mon maître! - - -CCCXV - -LE PAYS MERVEILLEUX - - Ciel jaunâtre, taché de gris, - Sur l’horizon livide; - Pas un souffle d’air, pas un cri; - Mon village semble vide. - Il pleut tout droit, - En silence, - Contre le vert des prés et le rouge des toits... - Désir d’absence, - D’être ailleurs, - Loin de ces pleurs, - Loin de ces longs traits de la pluie, - Barreaux de ma mélancolie... - Et cependant on reste sans bouger, sans dire - Rien, - Quand on voudrait marcher vers le bout de la terre, - En chantant, jusqu’à ce bel empire, - Vous savez bien! - Où, m’a-t-on dit, il ne pleut guère, - Jusqu’à ce radieux empire, tout là-bas, - Où, peut-être, il ne pleut pas. - - -CCCXVI - -PRÉDICTION - - Jeune homme, vous irez loin! Je vous vois des crocs - Aiguisés, une face plaisante, (un peu trop - Cabotine), et le goût bien raisonné des filles; - Tout ce qu’il faut pour faire un joli maquereau. - - -CCCXVII - -FUMÉE EN MUSIQUE - - Tu chantes et ta voix a de souples contours; - Il est tard, les rideaux filtrent le clair de lune; - Indolemment couché sur le dos, je pétune. - Dans ces conditions, le temps me semble court. - - -CCCXVIII - -SAVEUR AMICALE - - J’aime autant ne plus te revoir, ami très cher, - Car je ne sais en quoi ton absence me prive: - Ta conversation a le goût du bitter, - Sans aucune de ses vertus apéritives. - - -CCCXIX - -EMPLOI DU TEMPS - - Beau dimanche; promenades dans la banlieue; - C’est la forme municipale de l’ennui - Qui s’étend, tout le long des heures et des lieues, - D’une aube sans beauté jusqu’à la dense nuit. - - -CCCXX - -LE REFUGE - - Au lieu de savourer en paix cette vesprée - Si douce, j’ai le cœur douloureux et pantois, - Mais je sais un répit pour l’âme déchirée: - Lorsque je souffre trop, je me repose en toi. - - -CCCXXI - -RÉPLIQUE DÉCISIVE - - «Mademoiselle, vous avez le plus grand tort - De vous prêter ainsi sans vous donner: ce corps, - Un jour, sera volé.» Vous répondez, sournoise: - «Chaparder et voler n’offrent aucun rapport.» - - -CCCXXII - -VOIX CHANGEANTE - - Charme suprême d’une voix - Où je crois - Entendre l’écho d’un gémissement - Et celui d’un rire étouffé... - Vous parlez doucement, - D’une voix tout à fait - Calme et pourtant sonore... - Ah! quelle voix! parlez encore! - Parlez encore, ma très chère! - Ce ruisseau - Tombe en se vaporisant, cet oiseau - Chante si clair - Que l’on dirait un gazouillement d’eau, - Cette brise, filtrée au treillis des rameaux, - Nous dit les plaisirs, les soucis - Qui l’entraînent... Votre voix est ainsi: - Apaisée ou comme en délire, - Triste, brisée, aérienne et parfois ivre, - Suivant ce qui l’inspire, - Notre amour ou le mal de vivre. - - -CCCXXIII - -APPARITION - - Encore un nouveau jour... Je m’éveille et revois - La table, l’encrier, la page, (blanche encore, - Mais qui sera noircie), et, couché près de moi, - Le corps luxurieux, las et lisse de Laure. - - -CCCXXIV - -AU CAMBODGE - - Quelques nuages lourds à l’horizon s’étirent, - Violets sur un fond de perle; trois vampires - Frémissent, accrochés au toit de ma canha; - Les fleurs s’épanchent en parfums, le sol transpire. - - -CCCXXV - -SOUVENIR LITTÉRAIRE - - La lune a des pâleurs romantiques, ce soir. - Composons le tableau: des chansons de Venise, - Sur l’eau verdâtre, une gondole à felze noir - Et deux amants que l’heure et le lieu divinisent. - - -CCCXXVI - -DÉCISION - - Pourquoi me raconter que votre âme est de braise - Si votre corps s’obstine à paraître glacé? - Plus un mot! Allons-y, Madame, à la française! - Et je m’arrêterai quand vous direz: «Assez!» - - -CCCXXVII - -REPROCHES - - Ragots, lamentations, plaintes: - «Tu veux te dérober! tu mens! - Tu m’as dit: ses yeux sont charmants!» - Absinthe! Absinthe! - - -CCCXXVIII - -HÉBÉ - - Nul doute que la mort ne l’ait prise de court. - Elle goûtait les vers, les parfums, la musique, - Les bons vins et l’amour, (mais préférait l’amour). - Sur sa tombe fleurit un grand lys ironique. - - -CCCXXIX - -OISEAU DÉCORATIF - - Instant d’attente - Où rien ne bouge, heure éclatante... - Surgissant du pré vert, je vois - S’envoler soudain devant moi, - Comme ferait un cri de joie, - Le plus féerique oiseau qui soit: - Rouge, avec des ailes orange, - (Sont-elles de soie?) - Un bec vermeil - De courbe étrange... - --Oh! quelle grâce quand il monte, - Cet oiseau merveilleux, pareil - A ceux des contes, - Vers le soleil! - Glissant sur l’air, il fait cent tours - Comme un feu-follet de plein jour, - Puis il plonge dans l’herbe touffue, - Flamme errante, - Un moment aperçue, - Mais que le vent souffla, puis il chante. - - -CCCXXX - -GÉOMÉTRIE - - Limiter par un trait les songes de l’amour, - C’est fixer aux parfums de la brise un contour. - - -CCCXXXI - -QUESTION - - Qu’as-tu fait de tes fards? Ce visage de cendre - En un ciel printanier n’est-il pas malséant? - On dirait que, ce soir, lune, tu vas descendre - Pour jamais au tombeau que t’ouvre l’océan! - - -CCCXXXII - -ESCLAVAGE - - Elle pleure, gémit, grince, accuse le sort - De l’accabler de mille et un maux. Je crois fort - Qu’elle est tout à fait sotte. Aujourd’hui je l’adore - Comme je l’adorais dès son premier abord, - Mais sachez que l’amour est une dure tâche - Quand on aime les yeux ouverts, et qu’on est lâche! - - -CCCXXXIII - -RESPECT FILIAL - - Pei-you se vit, un jour, fustigé par sa mère; - Bien qu’il fût un enfant courageux, il pleura. - Comme elle s’étonnait: «Oui, ma peine est amère, - Dit-il, de voir la force abandonner ton bras.» - - -CCCXXXIV - -MANIÈRES D’AIMER - - L’épouse a six façons d’assurer le bonheur - De l’époux: elle peut être une âme, une sœur, - Une muse, une amie, une amante, une esclave. - De ces rôles divers, l’esclave est le meilleur. - - -CCCXXXV - -TEL QU’ON LE PARLE - - Je m’exprime très mal, ne sachant point sa langue, - Cependant je lui dis combien elle me plaît; - Je crois qu’elle s’émeut de ma douce harangue - Mais, hélas! on se refuse, même en anglais. - - -CCCXXXVI - -A LA LUNE DIVINE - - Depuis que le plus clair des écus, - Depuis que la lune m’a plu, - Je parle d’elle à tort et à travers, - En prose, en rêve, même en vers. - --Soit qu’elle visite une mare, - Ou fasse figure de phare, - Ou glisse sur le dos - D’encre et d’étain des flots, - Ou sonde la luisante Seine - Et s’y détrempe, - Ou caresse mes peines - Qui ne s’endorment pas quand j’ai soufflé ma lampe, - Cette planète me séduit. - Je m’empresse de le lui dire, et le lui dis, - Pour mon plaisir et pour le sien peut-être, - Quand vient le soir, quand je la vois s’en aller paître, - Cornes en avant, ce pré noir, - Serré comme un étroit couloir - Entre deux murs de coton blanc, ou mieux - Quand, ronde et grasse, elle traverse les champs bleus. - - -CCCXXXVII - -INCONVENANCE - - Au corps disgracieux, il faut de la tenue... - Madame, croyez-moi: ne vous montrez pas nue! - - -CCCXXXVIII - -EN CHINE - - Grand repos sur la jonque. Un soir taché de rouille... - A l’avant, le coolie industrieux s’épouille. - - -CCCXXXIX - -FÊTE CHAMPÊTRE - - On soupe dans le parc. Les violons sont là. - La voix du rossignol va leur donner le la. - - -CCCXL - -INQUIÉTUDE - - Ces distiques tout secs, ces petits riens subtils, - Malgré la rime riche, à quoi donc riment-ils? - - -CCCXLI - -CONSCIENCE - - Même vaincu dans le combat, ne t’abandonnes - Jamais au désespoir, si tu sais, en ton for, - Que tu fis, sans faiblir, ton plus farouche effort, - Car la lutte vaut mieux que le prix qu’elle donne. - - -CCCXLII - -SALUTATIONS - - Vous passez d’un pied léger, les bêtes - Se pressent pour vous voir de plus près, - Et le vieux mulot, hochant la tête, - Vous intronise reine des prés. - - -CCCXLIII - -IMAGE - - Ah! mon ami! te souviens-tu de certain temple - Près duquel s’élevait, crêté de jaune, un mur - Où sept souples dragons se courbaient dans un ample - Enroulement, sur des vagues de sombre azur? - - -CCCXLIV - -LA NOTE FAUSSE - - Ta voix, d’abord, - Est douce et tendre: - Tu vas prétendre - M’aimer! Ta voix a des accords - Justes; - Toute ruse m’en paraît bannie; - Je déguste - Son harmonie. - Comment garder le moindre doute - Devant une voix si claire? - Je l’écoute... - Cette voix n’offre aucun mystère. - --Bientôt, je me dis qu’il fait sombre - Et que ta voix manque un peu d’ombre, - Elle paraît mal correspondre - A l’expression de tes yeux; - Elle devrait, me semble-t-il, être plus basse; - Alors, je l’écoute mieux: - Tu me dis que jamais mon amour ne te lasse... - Et, dans ta voix, sonne soudain la note fausse. - - -CCCXLV - -LE SPECTRE - - Retourner sur ses pas est dangereux: on craint - De rencontrer, si beau que soit le paysage, - Tapi dans l’herbe, cet insidieux chagrin - Que l’on pensait avoir tué par le voyage. - - -CCCXLVI - -SURPRISE - - Il pleut, je me sens triste et loin de ce que j’aime... - Quelle est cette lueur? Ferait-il beau? Soudain, - Je vois dans le ciel gris monter la lune blême, - Et les ombres des pins tombent dans mon jardin. - - -CCCXLVII - -LE DANGER - - Crains les pièges soyeux et, surtout, ne te livres - Pas toute entière aux invites d’un vent subtil, - Mouche à l’armure d’or, aux bourdonnements ivres!... - L’araignée a, devant ton vol, tendu ses fils. - - -CCCXLVIII - -INUTILE PRUDENCE - - Pour que tes rossignols ne puissent voyager - Et n’aillent pas chanter chez le seigneur d’en face, - Un mur suffira-t-il, autour de ton verger? - Souviens-toi que l’oiseau change aisément de place. - - -CCCXLIX - -PROMENADE - - Nous ne faisons nul bruit, marchant sous les tilleuls: - Vous portez galamment une rose à l’oreille, - Je vous parle tout bas, nous croyons être seuls, - Sans penser que Phœbé, jalouse, nous surveille. - - -CCCL - -SURENCHÈRES - - Quoi de plus léger que les duvets? la poussière; - De plus léger que la poussière? je crois bien - Qu’on peut nommer le vent; et chose plus légère? - La femme; et plus légère encore? oh! certes, rien! - - -CCCLI - -A L’HÔPITAL - - On chante, tout en bas dans la rue, - Un air vulgaire et sot... - O savoureuse mélodie, - Reconnue - Aussitôt! - Elle me parle de la vie, - Elle dit qu’il est doux de vivre... - Je distingue mal ses paroles, - Mais cette chanson me console - Mieux qu’un beau livre. - Je l’aime, je la trouve exquise; - Quelques instants, j’oublie, - Par sa douce entremise, - Mes hoquets sourds, mes lourdes quintes - D’agonie, - Mes grincements de dents et mes plaintes. - --Sotte chanson, tu me rends ivre - D’espoir, tu me donnes envie - De goûter à nouveau la saveur de la vie - Et, bien modestement, tu m’engages à vivre. - - -CCCLII - -LUTTE DÉCEVANTE - - Il l’approche de près, il l’étreint corps à corps, - Il s’est épris de ce problème qui le ronge, - Il ne s’en déprendra que le jour de sa mort, - Sans se douter que ce problème n’est qu’un songe. - - -CCCLIII - -VISITEUR INSISTANT - - J’ouvre ma porte et vois, sautillant dans la neige, - De cet air décidé qui lui sied, un bouvreuil, - Permettons-lui d’entrer, car il ferait le siège - De notre seuil. - - -CCCLIV - -LÉGENDE CHINOISE - - Il lui conta sa flamme en de magiques vers - Et sema de feuilles de saule sa chair nue. - Cette chair se couvrit aussitôt de poils verts, - D’où le nom: «Pavillon de la reine poilue.» - - -CCCLV - -POINTS DE VUE DIFFÉRENTS - - Devant un glaive nu, l’homme sage s’enfuit, - L’amoureux croit revoir le corps mince qu’il aime, - Le soleil se regarde en cet acier qui luit - Et le fourreau de cuir se l’enfonce en lui-même. - - -CCCLVI - -LUMIÈRE - - Tout au loin, parmi l’ombre, au flanc de la montagne, - Un petit point scintille, un instant, puis s’éteint... - Je me retrouve seul, comme avant, mais j’y gagne - De quoi rêver en paix jusqu’à demain matin. - - -CCCLVII - -GRAVITATION - - Mes deux chats en amour vont tomber de ce mur; - De ce prunier pesant se détache une prune; - Un parfum se répand de ce jasmin trop mûr; - Un rayon pâle et froid va glisser de la lune. - - -CCCLVIII - -LECTURE ÉMOUVANTE - - J’ai relu ton livre, - Aujourd’hui, - Je t’ai vu vivre, - Je t’ai suivi - Dans les plaines herbeuses des Hors, sur les monts - Du Nyarong, vers Népémakö, jusqu’au fond - Du pays inconnu qui t’est cher, - Dont tu nous dis les hommes et l’âme - Et le mystère. - --Tes pages, comédie ou drame, - Troublent par leur intense vie - Et leur éclat. J’y sens la foi - D’un croyant doué d’ironie. - Alors ma voix - Tremble d’envie - En murmurant: «Comment montrer ce que l’on voit - Avec cette émotion neuve, - Troupeaux obscurs, temples au bord d’un fleuve, - Routes, ravins et bois?» - --Toi, tu as été là! - - -CCCLIX - -SOLITUDES - - Je repense à l’oiseau qui se perd dans le vent, - A la fleur délaissée au centre d’une plaine, - A la barque roulant en pleine nuit... souvent - Mon cœur se perd ainsi dans le flux de ses peines. - - -CCCLX - -HUMEUR CHAGRINE - - Un papillon bleu vient d’éclore - Et vole dans l’aube d’argent. - Mon vieux merle, perché sur sa branche, déplore - L’air futile des jeunes gens. - - -CCCLXI - -PAYSAGE - - Nuit commençante sur la rivière,--tableau... - A l’avant de notre jonque tremble un falot; - Le bosquet de bambous se fonce; ombre furtive, - Une hirondelle file obliquement vers l’eau. - - -CCCLXII - -INDIFFÉRENCE - - Le vent siffle et s’essouffle et se plaint et s’irrite, - Plie un arbre, le tord, le secoue et l’abat, - Tandis qu’au ciel, parmi les nuages en fuite, - La lune regarde faire et ne bouge pas. - - -CCCLXIII - -PARURE DE LUXE - - Bien que sa toile soit tout entière baignée - Par l’averse qui vient de choir si brillamment, - Je crois deviner que Madame l’Araignée - Prisera peu ce superflu de diamants. - - -CCCLXIV - -SPLEEN - - Le destin, m’a-t-on dit, change. Il se peut, hélas! - (Pour d’autres...) mais pour moi l’ennui n’a plus de bornes, - Et le ciel désirant garder ses teintes mornes, - Je me ronge les poings comme un catoblepas. - - -CCCLXV - -TCHERAGAN - - C’est un chat noir, il est prince persan; - Il aime trop le sang - Pour me plaire... - (Il ne méprise pas le lait.) - Vous me dites que Baudelaire - L’aurait mieux compris? Je ne sais. - --Il se peut que l’on trouve en Chine, - En Malaisie, (ou bien ailleurs), - Ce même air de bourreau railleur - Et d’aussi longs frémissements d’échine; - Allez-y voir! mais quand il lèche, - Sadiquement, à petits coups - Mesurés de sa langue rêche, - La plaie - D’un oiseau palpitant, que voulez-vous! - Mon chat m’effraie! - Puis il me prend par cette patte qu’il allonge - Et retire, par le mystère de ses songes - Et, mieux encor, par ce grand amour de la nuit - Qui me le fait aimer quand j’ai si peur de lui. - - -CCCLXVI - -LA SOUFFRANCE DE THISBÉ - - Thisbé souffre beaucoup d’un rhume de cerveau; - Elle est couchée et porte, autour de sa figure, - Un fichu céladon fait en un point nouveau, - Pour que ne tombent pas ses coques de coiffure. - Elle voudrait savoir si la mouche du coin - De sa tempe est toujours en place et si la tresse - Qui double ses cheveux n’aurait pas grand besoin - D’être reépinglée avec moins de mollesse. - Elle songe, tandis que, sous le ciel du lit, - Un papillon perdu volète et s’affaiblit. - - -CCCLXVII - -SENSIBILITÉ SPÉCIALE - - On dirait que vos sourires sont préparés, - Et vos rires aussi, mystérieuse Laure! - Très sagement, sans vous tromper, vous mesurez - Le ton de votre voix en disant: «Je t’adore!» - Avec méthode, vous savez même pleurer... - Je vous verrai mourir ainsi, (mais pas encore). - - -CCCLXVIII - -DISTINCTION - - De ta rusticité plus d’un ami te loue: - «C’est un diamant brut!» répètent-ils entre eux. - Mais un diamant brut, sans facettes, sans feux, - En quoi diffère-t-il d’un vieux morceau de boue? - - -CCCLXIX - -CHARME SECRET - - Ne dédaignez donc pas notre sous-préfecture! - Un cours d’eau la traverse, entre des saules verts; - De petits lacs discrets lui font une ceinture... - C’est un lieu bien choisi pour composer des vers. - - -CCCLXX - -CHANT - - Ce moment est divin! Le rossignol dégoise, - Sur quelque haute branche, un hymne pur, sans mots; - Ta voix tremble d’amour, beau poète, et se croise - Avec la voix du vent qui parle de ses maux. - - -CCCLXXI - -HOMMAGE - - Je t’aime, je te le répète... - Le sais-tu? - Je te le dis encore, je m’entête: - Toujours, je fus têtu, - Têtu comme un gros livre - Pénétré d’une seule idée... - Et c’est à toi que je l’ai demandée, - L’idée âpre qui me fait vivre! - Mais, depuis lors, je t’aime, - A la façon dont les roses sont rouges - Ou blêmes, - A la façon dont les nuages bougent - Ou se défont, suivant le souffle qui les mène. - --Je t’adore et ne sais pourquoi; - Je vais où me conduit ta voix, - Et si mon âme est lasse, - Mon cœur blessé, parfois, - (Parfois... serait-ce pas souvent?) tant pis pour moi! - De ta bonté je te rends grâce - Et je m’incline sous ta loi. - - -CCCLXXII - -PSYCHOLOGIE - - Le respect des chétifs ne va pas sans mystère: - Je viens de voir, à l’aube, une pie en plein vol - Foncer sur une buse. On oubliait ses vols - Et son caquet.--Florise, aussitôt, me fut chère. - - -CCCLXXIII - -ÉCHOS NOCTURNES - - J’écoute les accords d’une invisible lyre - Que de magiques mains par instants frôleraient, - Au fond d’un ciel d’argent où la lune s’admire - En versant le trésor suave de ses rais. - - -CCCLXXIV - -CHOIX MALHEUREUX - - «Je choisis, avait dit Chloris, d’être damnée, - Entre les bras noueux de mon nouvel amant, - A la condition d’y vivre vingt années.» - Chloris est morte, hier, indiscutablement. - - -CCCLXXV - -CENT SOUS - - Sous la toque de drap qu’une rose dépasse, - Vous m’avez fait la plus engageante grimace, - Puis vous avez repris ce sinistre parcours - Dont les deux bornes sont deux fontaines Wallace. - - -CCCLXXVI - -MÉLOMANIE - - «Quand je songe à de beaux accords, je me sens ivre, - Dis-tu; mon âme aspire au firmament!» Ce n’est, - Clorinde, vraiment pas la peine de poursuivre, - Car tu vas me parler de Monsieur Massenet. - - -CCCLXXVII - -DANGERS A ÉVITER - - Comme au bout de ta course un tout dernier faux-pas, - Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas; - Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée, - Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas. - - -CCCLXXVIII - -FLEUR SÈCHE - - En caressant ces vieilles soies, - En feuilletant ces albums effacés, - Vous deviendrez la proie - Des fantômes du temps passé. - Quoi! ne trouve-t-on plus, piquetant les prairies, - De belles fleurs - Fraîches, dont les couleurs - Ternissent toute broderie - Et dont l’éclat semble toujours nouveau? - Chère, croyez-moi sur parole, - La fleur vivante vaut - Cette corolle - Aux tons séchés - Que vous cherchez - Dans un vénérable volume. - Certes, le souvenir évoqué nous parfume - Et la pauvre fleur grise me plaît, - Mais, ne l’oubliez pas, en dépit des prières, - Il est bien mort, il est poussière, - Le beau temps où Berthe filait. - - -CCCLXXIX - -ÉCONOMIE SOCIALE - - Le coudrier croît sur les monts et la réglisse - Dans les marais. A son foyer chacun se plaît. - Il est malséant que le paysan rougisse - De sa chaumière ou l’empereur de son palais. - - -CCCLXXX - -CHOIX - - Je m’explique mal ce regard déçu - Puisque vous aimez votre amant bossu. - Dans votre lit comme aux repas, - Les goûts ne se discutent pas. - - -CCCLXXXI - -LE VRAI JAPON - - Un volcan reflété dans lac d’azur triste, - Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art!) - Voilà tout le Japon rêvé par les modistes. - Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar. - - -CCCLXXXII - -CHANT PERDU - - Assis dans son fauteuil, le père de famille - Suppute ses devoirs d’honnête bourgeois, mais - N’écoute pas le rossignol qui s’égosille - Dans la fiévreuse nuit de mai. - - -CCCLXXXIII - -SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette!) - Près d’elle on a posé des bonbons, un miroir, - Quelques bijoux, une guitare, sa houppette... - Vaines précautions: le trou lui semble noir. - - -CCCLXXXIV - -GESTE LUNAIRE - - Ce soir, la lune a ses deux cornes qu’elle tourne - Vers l’occident rougeâtre. Elle traverse l’air - Et, d’un seul coup de son croissant jaunâtre, enfourne - Au gouffre de la nuit un nuage trop clair. - - -CCCLXXXV - -VARIATIONS - - Je pense qu’il convient d’estimer vos serments - Au prix de ceux de la Fortune. - Votre regard est celui de la lune, - En plus dément, - Et si votre teint est moins blême - N’est-il pas aussi froid? - Lorsque vous me disiez: «Mon ami, croyez-moi, - Je vous aime! - Je n’aime que vous, cher amant!» - Je vous écoutais bonnement, - Avec candeur, - Et ne me doutant pas que vous étiez parjure, - Je vous présentais en pâture - Mon cœur. - Vous avez su vous en repaître... - --Mais, aujourd’hui - Que vous m’aimez avec des larmes et des cris, - Aujourd’hui que je suis le maître - Devant lequel on se traîne à genoux, - J’aime encore... et ce n’est plus vous. - - -CCCLXXXVI - -MÉLODIE - - La grenouille qui tient ses pattes étendues, - Sans bouger, sur le bord de la mare au cresson, - Renverse brusquement une tête fendue, - Pour chanter au crépuscule sa chanson. - - -CCCLXXXVII - -PRÉTENTION - - Sur le cours, (est-ce pour instruire les enfants?) - On exhibe un étrange animal de six toises. - A ne vous rien cacher, c’est un pauvre éléphant - Qui prétend être blanc bien qu’il me semble ardoise. - - -CCCLXXXVIII - -HOMMAGE - - Ne pouvant vous offrir ni ce rameau qui ploie - Sous le faix de ses fleurs, ni ce merle siffleur, - Ni ce collier liquide et composé de pleurs, - Je déroule à vos pieds leurs portraits peints sur soie. - - -CCCLXXXIX - -SUPERPOSITIONS - - Sur le dos gazonneux du jardin, ma tortue - S’avance lentement et d’un air endormi. - Sur son dos une fourmi rouge s’évertue... - Mais que verrai-je sur le dos de la fourmi? - - -CCCXC - -SOINS NÉCESSAIRES - - Notre âme est un coffret qu’il convient de bien clore - Et qu’il faut surveiller comme un vin précieux. - Le songe, mal gardé, s’aigrit ou s’évapore, - Au lieu qu’il prend du corps en devenant plus vieux. - - -CCCXCI - -ÉVOCATION - - Crapaud! ta courte voix de verre me rappelle - Ces contes que, jadis, j’écoutais près du feu: - Les danses de la fée au manteau de dentelle, - L’Ogre, le Chat-botté, Peau d’Ane et l’Oiseau bleu. - - -CCCXCII - -PLAINTES FLUVIATILES - - Fleuve lourd qui coule sans bruit, - Fleuve à l’onde épaisse qui luit - Grassement dans le crépuscule, puis s’enterre, - Dirait-on; souvenirs des jeux d’une eau légère - Et translucide qui chantait... - Pourquoi donc faut-il que je sente, - Tout soudain, ces rapports obscurs, ces parentés, - Ces reflets de miroir à miroir? - Heure opaque... le fleuve augmente - Ma tristesse de ce soir - Et ces fleurs augmentent ma peine, - Ces fleurs pourpres dont me plaît le contour - Mais qui ne valent pas les roses anciennes... - Prison parfumée aux murs sourds, - Exil royal sans reine, - On y souffre du poids des chaînes - Et du regret d’une eau qui vibre - Et de l’écho d’un rire libre - Et d’un lointain amour... comme jadis: - _Super flumina Babylonis_. - - -CCCXCIII - -ROMAN - - D’où viennent ses ardeurs lyriques?--Elle m’aime!... - Je l’adorais jadis, mais j’en suis revenu. - J’écoute avec ennui ses langoureux poèmes, - Et celle qui les lit «n’en a jamais rien su.» - - -CCCXCIV - -ÉCOLE - - Festoyer n’est plaisant que pour celui qui sait - Manger et boire. Il faut apprendre. On ne s’enivre - Pas avec élégance au tout premier essai. - Une bouteille a son mystère, comme un livre. - - -CCCXCV - -SONGES PERDUS - - Ne rêve pas du Pacifique, des grands bois, - Ni d’un pays soumis a de plus libres lois! - Ton âme est faite pour les villes et les rues. - Souffle vite ta lampe: elle file, je crois! - - -CCCXCVI - -HEURES VÉCUES - - Etape cavalière ou marche fantassine... - Nous entrons dans l’auberge odorante, on s’étend - Sur les nattes du lit, on s’endort et, le temps - Passant, l’aube renaît sur les champs de la Chine. - - -CCCXCVII - -A UNE DAME DE FANTAISIE - - --Tu souris, deux doigts sur la tempe... - Ecoutons les heures s’enfuir, - Considérons la belle estampe - Où sont gravés nos souvenirs, - Imaginons des choses folles, - Sans suite et sans utilité... - L’été convient à ces paroles - Qui conviennent aux soirs d’été. - --Ma fantaisie est diaphane, - Nul chagrin n’ose la ternir, - Pourtant notre bonne Sœur Anne - S’obstine à ne rien voir venir; - Le crépuscule subtilise - Cendrillon qui tient son fuseau... - Un oiseau passe avec la brise - Et la brise emporte l’oiseau. - --La Dormeuse a su me séduire - Qui reposait au fond du Bois; - En rêvant, elle eut un sourire - Comme pour l’amant d’autrefois; - Des affinités électives - M’ont fait parler à cœur ouvert... - Dans l’arbre vert jasent des grives, - Douze grives dans l’arbre vert. - --Docte astrologue, son Altesse - Prospero regarde le ciel - Et confond sans délicatesse - Caliban avec Ariel; - Le Prince Charmant se pavane - Comme s’il était déjà roi... - Près de toi, une fleur se fane, - Une fleur moins belle que toi, - --Alexandre V d’Utopie - Epouse Elvire de Thulé, - Dans le parc humide, une pie - Se joint aux chants du jubilé - Car la hideuse reine-mère - Vient d’avoir quatre-vingt-dix-ans - Et, les courtisans sachant plaire, - On imite les courtisans. - --Gulliver, entravé de chaînes, - Epouvante encor Lilliput; - Les tourterelles du grand chêne - Vocalisent vers le contre-ut, - Et, dans le jardin d’Isabelle - Dont nous encensent les jasmins, - La main de cette tendre belle - Tendrement se noue à mes mains. - --Arlequin baise Colombine, - Pierrot capture un oiseau d’or; - L’étang de saphir où s’incline - La sylphide frissonne encor... - O toi qu’un son de flûte enchante - Et qu’un rêve toujours conduit, - Vois, la nuit pleure, et chaque plante - Retient un des pleurs de la nuit! - --Ispahan a toutes ses roses, - Samos est parfumé de thym, - Les fleurs de Cadix sont écloses - Et Florence embaume au matin, - Tandis que, sur la rouge terre - De Sicile où les fruits sont mûrs, - Les murs ont appelé le lierre - Et le lierre a couvert les murs. - --Tu m’avais dit qu’aux heures grises - Tu me joindrais sur le gazon; - Pour toi, j’abandonnai Denise, - Estelle, Armande et Louison, - Et, bien que j’eusse laissé veuve - Agnès qui, jadis, me dupa, - Je ne vis pas sur l’herbe neuve - La trace neuve de tes pas. - --Que veux-tu que je dise encore? - Le roi de Chypre te plaît-il? - La bayadère de Mysore - A-t-elle un art assez subtil? - Veux-tu que, chaussé de babouches - Et tenant en main son carquois, - Un dieu chinois baise ta bouche, - Ta bouche au sourire chinois? - --Veux-tu des opales, des perles, - Tous les trésors du Grand-Mogol? - Veux-tu le ramage des merles - Ou les hymnes du rossignol? - Veux-tu des vers ou de la prose? - Dis-moi, chère ce que tu veux... - Au coin de ta lèvre, une rose, - Ou des roses dans tes cheveux? - --Mais non! tu n’écoutes qu’à peine - Ce bavardage superflu: - Rêves perdus, paroles vaines! - Mes vers fantasques t’ont déplu, - Car, dans ce mauve crépuscule - Qui sied bien au ton de ta chair, - Tu remplis d’air de vastes bulles - Et les bulles crèvent en l’air. - - -CCCXCVIII - -PRIVILÈGE - - O lune! comprend-il son bonheur, le grand hêtre - Qui dresse sa verdure au sommet du coteau? - Si je renais un jour, c’est lui que je veux être, - Pour te voir, chaque soir, quelques instants plus tôt. - - -CCCXCIX - -PROPOS - - Quand le boiteux, le cul-de-jatte - Et le bancal sont réunis, ils se querellent - A propos de la sauterelle - Qui ne sait pas se servir de ses pattes. - - -CD - -SOUVENIRS - - Vous me contez d’une voix enrhumée - La splendeur de vos jeunes ans: - Il vous aimait, vous l’aimiez... quel roman! - Souvenirs sans flamme! fumées! - - -CDI - -INVITATION - - L’heure sonne; voici votre écharpe amarante, - Vos chaussons noirs, vos voiles fous, - (Si blancs!) enfin voici votre collier de trente - Perles fausses... Danserez-vous? - - -CDII - -CONCILIABULE - - Ces grands pins murmurants qui dominent la plage - Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage? - - -CDIII - -JADIS - - Te souviens-tu, Calliste, - De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu? - Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu. - Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste. - - -CDIV - -EMPREINTE PROFESSIONNELLE - - Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale - Où t’enferment les mots! Sont-ils d’un si grand prix? - Humble valet de la grammaire, ton esprit - Même en amour a des raisons grammaticales. - Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit - Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit. - - -CDV - -TROPIQUES - - Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois - Dans ces gorges, sous les rides horizontales - Des fougères, - Les lianes perpendiculaires, légères - En leur décor et lourdes par leur poids, - Tombant des branches qui s’affalent - Sur une eau jaune, furibonde, - Qui rejaillit et plonge - Bas, - Puis tourbillonne, se divise, gronde, - Et ronge - Le roc droit, - Tout droit, tout nu, qui monte vers - Ce bouquet de bananiers verts - Piquant leurs beaux boutons de feu - Comme des pointes de flèches, - Contre ce toit trop bleu, - Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé, - Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche, - Aux tons souillés. - - -CDVI - -INSPIRATION - - De sa chambre, Musset regarde dans la nuit, - «Sur le clocher jauni», la lune au teint malade - Et, devant ce tableau familier, il se dit - Que cela pourrait faire un sujet de ballade. - - -CDVII - -CONSEIL - - Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux, - Baisse-les.--Une tour se mesure à son ombre - Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre - De ses bas envieux. - - -CDVIII - -RAFFINEMENT - - Madame, depuis votre arrivée à Paris, - Je note un changement dans vos goûts littéraires, - Car vous balbutiez des vers de Baudelaire - Et citez moins souvent «ce charmant Soulary». - - -CDIX - -PRÉCAUTION - - Si tu veux la garder aimante et tendre, parque - La femme que, jadis, tu retiras du bouge, - Et fais, de temps en temps, reparaître la marque - (Un soufflet suffira) du fer rouge. - - -CDX - -FIGURE DE ROMAN - - Corps de couleuvre, face pâle, - Grands yeux d’eau verte au regard froid, - Vous ressemblez à la «femme fatale» - Qui florissait sous Napoléon III. - - -CDXI - -LA SEULE INJURE - - Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise, - Dites même qu’il triche au jeu, honteusement, - Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise - D’amant! - - -CDXII - -CONSEIL TENDRE - - Ne retiens pas les ombres noires, - Ma belle enfant: - Il faut alléger ta mémoire. - Je te défends - Les tristes songes - Où, certains soirs, tu plonges - A cœur perdu, - Ces songes dont tu ne sors plus! - Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine; - Qu’importe le crépuscule d’hier! - Pense à l’aube sur la mer, - A cette aube qui ramène - La joie au cœur; - Ecarte le souvenir obsesseur, - Et si tu retrouves des traces - D’anciennes larmes, efface! - Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser, - Que ton âme soit transparente... - Lève enfin ta face charmante - Pour me rendre ce baiser. - - -CDXIII - -QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS - -1 - - Ecrivez une épigramme - Mauvaise, mais ne froissez - Ni les roses, ni les femmes. - -2 - - C’est un acte malfaisant - Que de railler la pervenche - Par un mot, fût-il plaisant. - -3 - - Respectez une grenouille - Sage.--Devant l’escargot - Réfléchi, je m’agenouille. - -4 - - Il n’est pas de fleur vulgaire. - Si l’on sait la regarder, - La plus simple a de quoi plaire. - -5 - - On trouve un rêve partout: - Sous le ventre des limaces - Et dans le sein vert des choux. - - -CDXIV - -EXPRESSION JUSTE - - Un juste sobriquet accuse la nature. - Vous agréez, dit-on, (même hors de saison), - L’hommage de chacun.--Serait-ce la raison - Pour laquelle on vous surnomme: «Vaine pâture»? - - -CDXV - -INCERTITUDE - - De ce vase couleur de cire, - Jaillit un lys au pistil frêle. - Une abeille veut le séduire, - Mais... saura-t-elle? - - -CDXVI - -GRACE PARFAITE - - Vos légères façons d’aimer, légère amante, - Vos si légers discours, votre légère mort, - (Vous avez su mourir comme une autre plaisante), - Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors. - - -CDXVII - -PROJETS - - Tourbillons de souvenirs sans suite, - Poèmes de propos divers, (sans dédicaces), - Couleurs, sons et parfums qui passent - Vite: - Echos d’arpèges d’une harpe, - Brusque image d’un saut de carpe, - Tragédie, en mon jardin, - D’une rose qui succombe - En s’effeuillant soudain, - Son perlé d’une goutte qui tombe - Et tinte, - Dans la douve aux mille teintes; - Spectacles d’une seule minute: - Chute - D’un rayon d’or au milieu de ma table, - Course très délectable, - Devant les cyprès de la route, - D’une libellule qui fuse... - Des riens!... sans doute, - Mais qu’importe, s’ils vous amusent! - - -CDXVIII - -DANS LA RUE - - Ce gamin du ruisseau semble heureux: les pieds nus, - Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue - Et sourit au profil de la lune, apparu - Dans le miroir terni d’une flaque de boue. - - -CDXIX - -MUSE - - Fermière qui passez, les bras chargés de fruits, - Votre aspect donnerait au poète sénile, - Avec le plaisir du déduit, - Le plan tout dessiné de nouvelles idylles. - - -CDXX - -ABSENCE - - Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur, - La lune rougissait en lui faisant hommage, - Mais le Prince rêvait de quelque autre visage - Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur. - - -CDXXI - -APPRÉCIATION - - Dans la tranchée.--Il fait beau, l’oiseau chante, - La brise apporte un souvenir de fleurs. - Dupont me dit que la guerre est charmante... - Un sifflement, un éclat.--Dupont meurt. - - -CDXXII - -RETENUE - - Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine - Envers ce rat puant et couvert de poils roux, - Quand un vase chinois de fine porcelaine - Se trouve sur la table entre le rat et vous. - - -CDXXIII - -LETTRE - - Ton silence est bien long!--Dis-moi quelles merveilles - Tu veux écrire: un drame en cinq actes? des vers? - Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles - Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer? - - -CDXXIV - -LA CHINE TELLE QU’ELLE EST - - La Chine est un pays où jamais on ne mange - Que des choses étranges; - Les œufs n’y sont bons que pourris; - L’Européen mal élevé y dépérit, - Car les bâtonnets à la mode - Restent longtemps d’un emploi peu commode - Et ne valent pas nos fourchettes; - Les somptueux temples chinois - Sont ornés de clochettes - Qui tintent maigrement et toutes à la fois; - En Chine, chaque soir, on torture - Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang, - Ce qui procure - Des spectacles intéressants; - La chinoise a des pieds tordus et minuscules, - Mais qui se dissimulent - Dans de jolis souliers de soie; - Le chinois ne parle pas, il aboie, - Il s’éclaire avec des lanternes; - Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes. - - -CDXXV - -THISBÉ AU LIT - - La malade éternue et demande un mouchoir; - L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge, - Des épingles, la houppe à poudre, le miroir... - Tandis que le plumet caudal du roquet bouge. - A l’aide de ce bout d’aérien linon, - Thisbé panse le bord gonflé de sa narine, - Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon, - Elle s’amuse à peler une mandarine... - Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor - Sous la grasse couleur des épluchures d’or. - - -CDXXVI - -COMPENSATIONS - - Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur, - Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent, - Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle, - Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur. - En contemplant ces yeux d’un azur si céleste, - Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste. - - -CDXXVII - -MASQUE - - A cinquante ans, par son allure cavalière, - Elle peut faire illusion (avec beaucoup - De fard) en cachant sous des perles les salières - De ce cou décharné qui fut un si beau cou. - - -CDXXVIII - -COÏNCIDENCES - - Les duvets pensent à danser, la brise pense - A murmurer d’abord, puis à s’évanouir, - L’homme pense à parler, à danser, à mourir, - Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse. - - -CDXXIX - -FIN D’ÉPÎTRE - - ... Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre - S’achève par un vers honorable à citer, - Je signerai ceci du mieux que va permettre - «Une plume de fer qui n’est pas sans beauté». - - -CDXXX - -ÉTRENNES UTILES - - Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair - Et ces lourds fruits d’automne; - Je t’offre cette couronne - Forgée en fer; - Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts, - Et ce coffret, tout grand ouvert, - Qui montre son trésor; - Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port, - Chargé d’épices rares; - Je t’offre ces bijoux barbares - Et ces cruches de vin; - Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche... - Prends cette femme, enfin, - Dont la bouche - Saura charmer tes nuits - Et promet les plus folles fêtes... - --Tu refuses mes dons en détournant la tête: - Un mauvais rêve a pour toi plus de prix, - Car tu ne peux te reposer - Que dans l’imaginaire ou dans le supposé. - - -CDXXXI - -RENAISSANCE - - Ce vieux songe ne vaut - Certes pas un écu; je souffle sur le songe... - La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge - Et me brûle d’un feu nouveau. - - -CDXXXII - -IMMORTALITÉS - - Chérissez la nymphe qui sort - En chantant du rocher, le satyre au poil d’or, - Le centaure et la néréide: - Ceux-là sont immortels! ceux-là n’ont point de rides! - - -CDXXXIII - -RESSEMBLANCE - - A cause de vos yeux d’expression si dure, - Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie - En vous un épervier, un bel oiseau de proie - Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure. - - -CDXXXIV - -L’INCONSTANTE - - La brise m’inquiète; un souffle passager - Me fait grand peur: Florise est d’un poids si léger! - - -CDXXXV - -BONNE ÉLÈVE - - Vous apprenez par cœur ce que l’on vient de dire, - Puis vous le répétez, en l’ornant d’un sourire. - - -CDXXXVI - -ANALOGIE - - Prenez garde! il n’a pas fini de radoter - Au hasard!--Les vieux pins poussent de tous côtés. - - -CDXXXVII - -ANALOGIE - - Vois le bateau perdu dansant sur la mer blême, - Au clair de lune.--Ton esprit danse de même. - - -CDXXXVIII - -PARFUM FANTÔME - - Parfum fuyant, parfum qui rôdes! - Souvenir d’une nuit - Prise en fraude - Au bonheur d’autrui! - Je te poursuis, - Par les sentiers d’un beau printemps, mais tu t’évades, - Tu me fuis, - Jusqu’au fond du verger rose et vert, - Parmi la mascarade - Des arbres joyeux, couverts - De fleurs, de clair soleil, - De brises et d’abeilles - Bourdonnantes, - Et tu me fuis tandis que les cigales chantent! - --Parfum poignant de mon amour! odeur prenante - D’un corps chéri! je te poursuis dans la lumière, - Dans l’ombre fraîche, ici, là-bas, plus près, - Plus loin, jusqu’au bout de la terre, - Et je te trouve, enfin, sous les cyprès - Déplorables du cimetière. - - -CDXXXIX - -TRACES PERDUES - - Certes, rien n’a changé, son parfum ni ses teintes. - Tout proche, un oiseau chante encor à plein gosier, - Mais, dans le sable, où donc trouverai-je l’empreinte - De celle qui, jadis, a planté ce rosier? - - -CDXL - -RÊVE DOUBLE - - Je vis en rêve un pot de bière, trois pygmées, - Un chat galeux, un profil juif, un vieux miroir, - Et tout cela se confondait dans la fumée - Qui s’élevait obscurément d’un fourneau noir. - En même temps, je vis en rêve une aubépine, - Une cascade, une cigogne, un bol de thé... - Et tout cela se découpait de façon fine - Sur le lavis bleu turquoise d’un ciel d’été. - Mais, plus le souvenir du rêve se prolonge, - Moins son délice enchevêtré se désunit, - Et je ne sais plus qui m’a jeté dans ce songe: - Mon cher Hoffmann ou bien mon cher Toyokouni. - - -CDXLI - -TOMBE FERMÉE - - Aux morts recommençant à vivre, je crois peu; - Une âme dissipée est à jamais perdue. - Pourrait-on réunir de l’onde répandue? - Rappelle-t-on la fumée à son feu? - - -CDXLII - -ESTAMPE JAPONAISE - - ... J’en ignore l’auteur.--Au bord d’un champ d’avoine, - Un merle picorant de son bec jaune et long, - Et, tout contre la lune basse, une pivoine - Qui penche sous le poids pelucheux d’un frelon. - - -CDXLIII - -RETOUR - - Je m’en veux d’avoir cru que j’arrivais trop tard: - Voici les mêmes yeux au singulier regard, - Des gestes que je reconnais, ces mêmes lèvres - Que je baisais si tendrement à mon départ. - - -CDXLIV - -RUPTURE - - Je prends congé de vous, sur ces mots, dame blonde - Aux yeux verts, qui m’avez mené - Baller près de vous, dans les rondes - Où dansent les damnés. - J’y fréquentai quelques sorcières - De sifflants serpenteaux coiffées, - Des satyres, des douairières - Et de méchantes fées. - Chaque soir, je pensais descendre, - Pour tout de bon, jusqu’à ces lieux inférieurs, - Tapissés de braise et de cendre, - Dont est fameuse la chaleur. - Comme sous les feux verts que vos prunelles dardent, - En ce torride four, - On se sent essoufflé, mal à l’aise, et l’on arde - Pour d’innombrables jours; - Mais, si puissamment que mon âme - A votre corps pût sembler asservie, - Je prends congé de vous par ce salut, Madame, - Et retourne auprès de Sylvie. - - -CDXLV - -NOTE D’UN NATURALISTE - - Jamais un rossignol pour chanter ne se pose - Sur un pêcher trop vieux, sur un cerisier mort, - Ni sur la branche d’un rosier privé de roses: - Pour bien chanter, il faut qu’il puisse aimer encor. - - -CDXLVI - -A LA HUSSARDE - - J’enlève mon chapeau, j’entre, je dis bonjour, - Je vous baise les doigts, mon regard vous décoche - Un trait brûlant, enfin, je vous parle d’amour. - Si vous ne cédez pas, votre cœur est de roche. - - -CDXLVII - -AUBE TRISTE - - Le ciel s’est recouvert d’une espèce de fard - Que le soleil traverse mal, un jour blafard - Rend plus sinistre encor le village en ruines, - Et les soldats, dans la tranchée, ont le cafard. - - -CDXLVIII - -PASSAGE - - La nuit; fenêtre lumineuse; une ombre passe - Et disparaît, laissant en mon esprit la trace - Que laisse un souvenir adoré; mais pourquoi - Cette vivacité nouvelle en votre grâce? - - -CDXLIX - -SECRET - - Mon cœur limpide n’est pourtant pas un miroir, - Comme l’eau qui dort sous la lune; - Malgré tous mes efforts, je ne saurais y voir - La cause de mon infortune. - - -CDL - -PORTRAIT - - Chaste, je le veux bien, chaste sans élégance; - Candide comme peut l’être un pot de faïence; - Droite comme un lys droit mais artificiel; - Aimable, rarement, et toujours sans nuances. - - -CDLI - -LETTRE ÉCRITE EN ITALIEN - - «Quand les étoiles auront lui, - Sur le bord du ciel mauve, - Quand le Docteur sera rentré chez lui, - Quand les chattes iront gémir dans la mansarde - Avec leurs matous fauves, - Descendez au jardin, Cydalise, il me tarde - D’entendre votre voix - Murmurer: «Me voici, cher amour, aimez-moi!» - Pour nous, le rossignol jettera dans la brise - Sa plus savante vocalise - Et Phébé, blanche comme un drap, - Nous sourira, - Malgré sa joue enflée, - Et la cascade, désolée, - Rira de joie en vous voyant, - Le cœur battant, les yeux brillants, - Et la nuit sera plus douce encore, et les fleurs - Embaumeront.--D’ailleurs - J’irai, si vous manquez au rendez-vous, me pendre. - Je suis votre esclave: Léandre.» - - -CDLII - -JEUX - - Sanglotant et riant, tour à tour, votre voix - Semble un jet d’eau léger balancé dans la brise; - Voix évasive, voix d’onde qu’un souffle brise, - Qui pleure pour un autre et se moque de moi. - - -CDLIII - -DÉLIVRANCE - - Je connais trop ses yeux si tranquilles, ses lèvres - Précises, son esprit qui, toujours, reste sourd - A mes cris.--Donnez-moi le poison noir qui sèvre - De son corps, de l’amour. - - -CDLIV - -EXOTISME - - Vous nous avez donné, de l’Inde et de la Chine, - De charmants petits paysages aux tons doux, - Faits d’un pinceau trempé dans de la vaseline. - Ils sont mignons, mais ils n’évoquent rien du tout. - - -CDLV - -REPOS - - De ses gorges aux rocs aigus, le fleuve sort - Avec un bruit de sistres et de rires, - Puis se détend, s’étire, - Se recueille et s’endort. - - -CDLVI - -OCCUPATIONS - - Les cartes, (très avant dans la nuit), les catins, - Le billard, le tabac, les plaisirs de la table, - Puis les plaisirs du lit... Souvenirs délectables! - _Homo sum et nihil_... (pour le dire en latin). - - -CDLVII - -RÉPONSE EN FORME DE QUESTION - - Dites! comment avez-vous pu vous marier - Avec cet adjudant d’Afrique à l’âme basse, - Qui vous bat, sans jamais que vous demandiez grâce? - --Ne suis-je pas le délassement du guerrier? - - -CDLVIII - -QUELQUES MOMENTS VÉCUS AU LOIN - - Délices du voyage! - Longs jours pareils ou différents, - Soleils flagrants, - Beaux paysages - Que l’aube donne et le crépuscule reprend; - Cascade aérienne au coude de la route, - Sentier mince, feutré, couvert d’arbres en voûte - Dont la courbe rappelle une église; - Fleurs simples, fleurs exquises, - Surprise - De les voir tout soudain, - De les sentir comme on ferait en un jardin; - Décors nouveaux, rythmés au pas - Traînant des chevaux lourds et las; - On salue, on regarde, on dit adieu, - Tête tournée, - On ne demandera pas mieux - Jusqu’à la fin de la journée, - Bien que l’on souffre de ces joies... - Et voici l’auberge où des chiens aboient. - - -CDLIX - -HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Rosalinde affectait le glorieux maintien - Qu’une grande beauté, sans l’excuser comporte. - Splendide fleur de chair!... Et pourtant, je crois bien - (Voyez ce monument!) que Rosalinde est morte. - - -CDLX - -NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose, - (Sous quatre pieds de terre et dans l’épaisse nuit), - Au fond d’un beau cercueil construit en bois de rose. - En attendant le diable, elle songe au déduit. - - -CDLXI - -DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu’on aille, - Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort - Fut complaisant pour ce prince de la Canaille, - Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort. - - -CDLXII - -A UNE DANSEUSE DE CORDE - - Madame, laissez-moi vous dire combien j’aime - Votre grâce native et vos gestes adroits - Quand, rougissante un peu, mais sûre de vous-même, - Vous dansez sur la corde, un parasol aux doigts. - Vous semblez un lutin marchant sur des corolles - Et tâchant de ne point leur faire mal; je crois - Que vous êtes un ange, avec une auréole - De format inconnu, faite en papier chinois. - Vous avancez, légère, élégante, divine... - On ne respire plus... les regards anxieux - Vous suivent sur la route effroyablement fine - Que vous avez choisie, et l’on vous boit des yeux. - Ce que j’adore en vous, c’est la désinvolture - Dans le maintien, c’est le dédain de tout péril. - Que vient-on me parler de coureurs d’aventures! - Dites donc à ces gens de marcher sur un fil! - Dites-leur de fouler, s’ils ont tant de courage, - Ce chemin frémissant, ce sentier casse-cou! - Non!... glisser sur les airs demeure l’apanage - Des anges, d’Arachné, des sylphes... et de vous! - - -CDLXIII - -MA FANTAISIE - - M’endormirai-je?... - La nuit vibre et s’allège; - Quelque chose respire - Devant moi, - Quelque chose, pour ainsi dire, - Sans poids. - D’où vient cette hantise, - Cette apparence - Souple et grise, - Qui danse, - Sur l’ombre dense, - Suivant de subtiles cadences, - Et glisse sur la pente - Rapide ou lente - Du rêve que la nuit prépare?... - La voici qui s’effare - Et va poursuivre un souvenir, - Tourbillon passager, brise jamais saisie, - Expression de mon désir, - Fantôme de ma fantaisie. - - -CDLXIV - -TENDRESSES - - Le jour baisse suavement, l’instant est jaune. - Tu m’aimes; tu me fais de ta plus douce voix - Des serments et de longs discours auxquels je crois, - Sans ignorer pourtant combien en vaudra l’aune. - - -CDLXV - -TROP EST TROP - - Gardez-vous un peu moins et vous resterez pure; - Ainsi vous sauverez cette chère vertu: - On s’obstine à l’assaut d’un seuil trop défendu - Et l’on finit, un soir, par forcer la serrure. - - -CDLXVI - -SATIÉTÉ - - J’ai bu du vin trop lourd durant ce long repas; - Je me couche sans bruit, mais aussitôt, le lit - Ondulatoire m’entraîne dans un roulis - Où mon cœur soulevé ne se délecte pas. - - -CDLXVII - -UNE VIE - - De l’aube qui point à peine jusqu’à la nuit, - Tendrement elle fleurit, timide et blanche; - On l’admire, on parle d’elle, puis elle penche, - Puis on la voit qui plie et tombe en cendres, puis... - - -CDLXVIII - -NÉCESSITÉS - - Il faut une fin aux discours, - De la grâce aux femmes qui succombent, - Un peu de clairvoyance à l’homme sourd, - Une tache sanglante au sein de la colombe. - - -CDLXIX - -ÉCLECTISME - - La musique m’enchante, ou sacrée ou profane, - Au théâtre, à l’église, au concert, sur un lac, - Et, quand je viens d’entendre une aria de Bach, - J’aime encor le fracas des orchestres tziganes. - - -CDLXX - -SCÈNE DE MÉNAGE - - Pleure, si tu veux, - Mais avec moins d’emphase; - Prends la porte, sans adieux, - Surtout sans phrases! - (Emporte ton parapluie: il pleut.) - Je t’ai trompée avec une dame - Très chaleureuse, mais pourquoi - En faire un drame - De piètre aloi? - C’est tout au plus un intermède, - Crois-moi! - Non, je ne dirai pas que la dame était laide, - Bien que tu m’en pries: - Sa bouche m’a semblé jolie - Et ses jambes m’ont paru souples; - Au lit, nous composions un fort séduisant couple. - Maintenant, va-t’en! - Ta femme de chambre t’attend - A la gare; - Je vais lire des vers en fumant un cigare. - - -CDLXXI - -CHASSE - - Je sais par quels moyens subtils nous subjuguons - L’animal qui se traque, ou se force, ou se pêche, - Mais dites-moi comment atteindre ces dragons - Femelles dont chaque regard est une flèche! - - -CDLXXII - -SONGE ABSORBANT - - De cet arbre si vert je ne vois que la sève, - Je pense aux profondeurs des ruisseaux où je bois, - Et, dormant, je retiens toujours le même rêve, - Ce rêve au doux parler qui m’entretient de toi. - - -CDLXXIII - -DÉCEPTION - - Ils ont connu les fruits couleur d’ambre, les brises - Lourdes de beaux parfums et les libres amours. - Je comprends ce sanglot réprimé quand ils disent: - «C’est donc là mon pays!» le soir de leur retour. - - -CDLXXIV - -PASSAGES - - L’astre aux yeux clairs s’éteint comme il venait de naître; - L’orchidée a péri sous un courant d’air froid; - La perle précieuse est morte entre mes doigts; - Mes enfants ont rejoint les mânes des ancêtres. - - -CDLXXV - -INSTANT PROMETTEUR - - La lune, à son lever, brille d’un éclat tendre, - Son halo met de la douceur dans le ciel noir; - Cela prédirait-il qu’on viendra me surprendre - Pour jouer à des jeux suivis de nonchaloir? - - -CDLXXVI - -TRADITION - - Je trouve à des plaisirs bien modestes leur prix: - J’aime écouter (de loin) le bruit d’une fanfare - Jouant sous les ormeaux d’une ville aux toits gris. - Cela vaut largement des voluptés bizarres. - - -CDLXXVII - -ARBRE - - Vision soudaine: arbre sombre, - D’espèce rare, dont le tronc d’encre se tord, - Arbre qui veut faire le mort, - Mais s’accroche de ses racines aux décombres - D’une muraille triste, - Et qui, tout biscornu, persiste - Obstinément à vivre; - Arbre dont les rameaux compliqués sont couverts - De cent fougères aux tons verts - Un peu passé et de lichens couleur de cuivre - Usé, baisé, de cuivre vieux; - Arbre d’exception qui serait mieux - Présenté dans le fond d’un temple, - Sur un panneau de bois, - Comme exemple - D’art chinois, - Mais qui paraît, ici, trop loin de la nature, - Car il s’obstine à dessiner de ses bras longs, - Sur le nuage blanc cotonnant le vallon, - Des gestes que l’on n’a vus qu’en peinture. - - -CDLXXVIII - -LA PROMENADE DE THISBÉ - - Le soir. Un petit lac. Une barque. Madame - Thisbé trempe sa main dans le sillage clair. - Le Chevalier dirige et l’Abbé tient les rames. - Une senteur d’abricots mûrs imprègne l’air. - On parle de l’amour et de ses aventures. - L’Abbé chante un couplet, le Chevalier décrit - L’ardeur extrême qui le brûle, puis il jure - De se noyer tout aussitôt, et Thisbé rit, - Tandis qu’un cygne, blanc du col jusqu’à la queue, - Entr’ouvre de sa proue en plumes l’onde bleue. - - -CDLXXIX - -UN CŒUR - - Le coffret précieux fait prévoir un trésor. - Je cherche le trésor recellé dans ton corps. - Trouverai-je en ton corps ce beau cœur inutile, - Ce beau cœur superflu que tu dis être en or? - Ce cœur prétentieux qui passe pour facile... - Peut-être à tort? - - -CDLXXX - -DÉBUT DE JOURNÉE - - Moment... - L’aube grise se lève; - Le long rêve - Si charmant - Que j’entreprenais s’achève - Brusquement... - La lourde nuit se terre dans son trou. - Une limace argente - Mes choux. - Le vieux forgeron chante, - Suivant le chant de ses marteaux. - Une procession de fourmis diligentes - Fait le tour de l’église en traînant des fardeaux. - - -CDLXXXI - -MÉTHODE - - Si la voix du coucou te plaît, suis-le partout. - S’il chante mal, apprends à chanter au coucou. - Si le coucou ne chante plus, tords-lui le cou. - - -CDLXXXII - -LE CRI DU VIOLON - - Je voudrais entendre une danse hongroise - Qu’un cymbalum et des violons me joueraient, - Cachés dans un bosquet auprès - D’un bassin vert, je crois que la douleur sournoise - Qui rôde et rampe autour de moi mourrait bientôt, - Percée au cœur d’un javelot - Sonore, - Au début de la danse, et néanmoins j’ignore - Tout au juste pourquoi. - --Mon souvenir a-t-il, peut-être, fait le choix - De cette mélodie aux durs accords, - Un soir que je longeais le quai sombre d’un port, - Au lever de la lune pleine, - Et que je fus m’asseoir dans un café de nuit - Pour y bercer ma peine? - On y buvait, on y chantait, sous la lumière - Acide d’un grand lustre, mais le bruit - Ne pouvait effacer par sa clameur vulgaire - La voix du violon, et ma douleur s’enfuit - A ce cri déchirant... Oh! le sublime cri! - - -CDLXXXIII - -A UNE ROSE - - Rose, referme-toi! Cette abeille, enivrée - Par tes parfums secrets ne prend plus son essor. - Puisqu’elle te chérit, puisqu’elle s’est livrée, - Qu’elle meure en ton sein! Est-il plus belle mort? - - -CDLXXXIV - -COMPLIMENTS INUTILES - - Vous êtes l’ornement de ma vie et sa flamme, - Sa couronne d’acier, son myrte et son laurier; - Sur mes blessures, votre souffle est un dictame, - Mais, lorsque je vous dis ces choses, vous riez! - - -CDLXXXV - -LUNE OU LIMACE? - - Ce trait d’argent que vous preniez pour de la bave - Est l’œuvre de la lune. Aux heures du sommeil - Des plantes, elle passe et dans ses rayons lave - Leurs feuilles des rousseurs qu’y laissa le soleil. - - -CDLXXXVI - -MÉTHODES DIVERSES - - Ils vont de gauche à droite en imitant la ligne - D’écriture hollandaise ou celle du ruisseau - De mon jardin.--Pourquoi ce vol bizarre, ô cygnes - Qui suiviez si souvent le trait de mes pinceaux? - - -CDLXXXVII - -INTIMITÉ - - Portes closes, volets fermés... - Une lampe, du feu qui jase... On peut se taire, - Tricoter son rêve, s’aimer, - Se le prouver pertinemment, de façon chère. - - -CDLXXXVIII - -A UN AMI - - Ingénieux conteur! à cette heure, sans doute, - Tu regardes Victor Hugo tendant le bras - Au milieu du Palais-Royal.--La longue route - Chinoise où nous marchons, ce soir, n’en finit pas. - - -CDLXXXIX - -FAUNE SIMPLE - - Non, ne lui prêtons pas de pensées - Abstruses, pour lui farcir la tête: - Cette heure est, maintenant bien passée. - Point de discours - Chargés de sens, qui gâteraient la fête - Agreste de ses jours... - Que j’aime mieux le voir, grattant sa toison brune, - Adossé à ce chêne où filtre un peu de lune! - Regardez-le: sa lippe s’exagère; - Il a jeté sa flûte à terre, - Il écoute, sans mystère, - Le babil du vent disert - Qui frise l’eau; - Il se cambre parfois, les mains aux hanches, - Le souffle court, les yeux mis-clos, - Sous le dôme humide des branches, - Pour aiguiser nerveusement ses cornes torses, - Le long des sillons de l’écorce. - Vers l’aube, il chantera d’une voix adoucie, - Sans faire aucune prophétie. - - -CDXC - -LE VIVIER - - Ce cher vivier dormant est votre paysage; - Il est bleu, d’un bleu pur et pâle, le passage - D’une nuée, au ciel, vient parfois l’assombrir - Et changer la turquoise en un profond saphir, - Mais il vous plaît toujours, et toujours il apporte - Un rêve d’autrefois où des princesses mortes - Goûtent le crépuscule en somptueux atours. - L’hiver torrentueux, durant ses mauvais jours, - A beau laver le sol et brouiller chaque trace, - L’eau réfléchit encor l’image qui s’efface. - --Dans ce miroir subtil, vous avez regardé - Si souvent le reflet du vieux mur lézardé, - Le reflet de vos yeux, le blanc reflet des cygnes - Et celui de l’Amour de plâtre qui désigne - Certaine grotte obscure et propice aux serments! - --C’est votre paysage où, très indolemment, - Vous vous laissez porter dans une barque basse. - Le grand arbre du bord, d’un geste plein de grâce, - Penche toute sa verdure pour abriter - Votre front délicat des ardeurs de l’été, - Une brise en mineur chuchote à vos oreilles, - Vous écoutez les soupirs du bois, une abeille - Qui bourdonne, tandis que les duvets de l’air - Viennent avec respect caresser votre chair. - Souvent vous abordez à la rive de l’île - Charmante qui paraît, sur cette onde tranquille, - Comme un bouquet surgi du fond secret des eaux; - Là, pour vous pénétrer du rêve d’un oiseau, - Vous prenez le tapis de l’herbe comme couche, - Enfin vous souriez, en regardant ma bouche... - Je vous regarde aussi... L’heure coule sans bruit... - Puis vient le soir, puis vient le noir, puis vient la nuit. - - -CDXCI - -VILLÉGIATURE - - Calme et grave, c’est loin du fracas de nos villes - Que votre face est la plus belle. - Venez me retrouver dans ce canton tranquille - De Chine, à l’ombre d’une ombrelle. - Venez vite: l’endroit est d’un facile accès. - Les chinois du pays sont chinois sans excès; - Ils vous feront un beau succès. - - -CDXCII - -L’AMATEUR ET LE BOUSIER - - L’insecte dodu passe - Dans la poudre du sentier blond, - Laissant la trace - Minuscule de ses membres minces et longs. - Tu le contemples fixement; il roule, - A reculons, - Une encombrante boule - Qu’il mène au loin, là-bas, - En marchant à petits pas. - Cela, certes, est un métier bien rude, - Cela, certes, est fort curieux, - Disons mieux: - Cela ferait même un sujet d’étude, - Et cependant, les longues heures consacrées - A regarder un scarabée - Qui ne t’inspire ni des rêves, ni des livres, - Sont-elles pas du temps perdu? Quand tu veux suivre - Ces travaux d’un insecte noir, - Mon ami, tu ne sais plus voir - La majesté du monde et tu ne sais plus vivre. - - -CDXCIII - -CRITIQUE LITTÉRAIRE - - J’aime votre recueil de pensées; - Il paraît plein de choses sensées, - Précises, quelquefois, un peu nulles: - Sagesse digestible, en pilules. - - -CDXCIV - -FIN DE CONTE - - La fée aux pieds d’argent vient de gagner son antre; - Un chambellan obèse et chamarré la suit. - Dans l’ombre de l’étang, une sirène rentre... - Minuit. - - -CDXCV - -ÉCLAIR - - Ciel d’orage tumultueux, ciel de labour... - Soudain, un soc d’acier déchire l’ombre pour - Nous enterrer sous une nuit plus sombre encore, - Mais je t’ai reconnue en cet instant si court. - - -CDXCVI - -BEAU PARLEUR - - Il nous entretiendra d’abord de ses aïeux, - Seigneurs immaculés au cœur impérieux, - Puis il évoquera l’image de sa mère; - Son âme de valet n’en paraîtra que mieux, - Et des pleurs éloquents mouilleront ses paupières. - D’ailleurs, il parle bien, sans filandreux discours, - Ses hommages aux vieilles dames sont d’un tour - Particulier et d’un parfum de vieille France, - Mais sentent néanmoins un peu la basse-cour - Où le paon ne saurait perdre son importance, - Car les fleurs de sa roue éblouiront toujours. - - -CDXCVII - -SPLEEN NOCTURNE - - Florise, berce-moi! Quand pourrai-je dormir? - Que ferons-nous demain, si demain nous ramène - Les tortures de ce matin? Tout l’avenir - S’annonce comme un long catalogue de peines... - Florise! penses-tu que la nuit va finir? - - -CDXCVIII - -LE MOT JUSTE - - Je te répète que je t’aime, - Je te dis que tes yeux furent pris en plein ciel, - Mes déclarations d’une élégance extrême - Ont la douceur du miel; - Je te compare - Doctement à Phébé, - A certain bel oiseau - Dérobé - Aux Mille et Une Nuits, - A cette fleur en forme de fuseau - Qui couronne mon puits - Et l’embaume d’un parfum troublant; - Je te cherche des surnoms galants; - J’ai trouvé: «Mon Entéléchie»... - A-t-on jamais dit mieux?... - Mais tu sembles plutôt rafraîchie - Par ces brûlants aveux; - Je crois que tu veux - Autre chose... - Tu veux que je t’appelle: «lapin rose.» - - -CDXCIX - -FAÇONS D’AIMER - - O chats libidineux! me croyez-vous donc sourd? - Ne peut-on s’adorer de façon moins amère, - Moins bruyante surtout, et dans d’autres gouttières, - En plein jour? - - -D - -JUILLET - - Des tourbillons dansent sur la route, - Des oiseaux criards dansent aussi... - Fête d’été sous la voûte - D’un ciel sans merci. - - -DI - -CHEVELURES - - A choisir: languissante et douce, (un peu trop douce), - Blonde, vraiment, sans artifice, - Ou bien mondaine, vive et pleine de malice, - Mais cependant un peu trop rousse. - - -DII - -LE JARDIN DE THISBÉ - - Thisbé vient de se perdre au sein du labyrinthe - Qu’un artiste venu de Florence a construit. - On y voit se croiser, dans une triple enceinte, - Mille petits sentiers propices au déduit. - Voici le rond-point de l’Occasion, la vasque - Du Cygne, l’espalier des Tardives Amours, - Le banc de l’Iroquois, le chemin bergamasque - Qui ramène au bassin d’Eros par un détour... - Et Thisbé, de sa voix la plus perçante, appelle - Frontin, pour la tirer de ce piège à pucelles. - - -DIII - -FATIGUE PRÉVUE - - Nous sommes aux derniers jours de l’automne. Il neige, - Ma houppelande se couvre de flocons blancs. - Mon cœur est déjà lourd: les chagrins ne l’allègent - Guère!--Neige, chagrins... quel ensemble accablant!... - Et si la neige fond à la saison prochaine, - Vos doux yeux feront-ils aussi fondre ma peine? - - -DIV - -RETOUR DE SYLVIE - - Je reverrai bientôt Sylvie! - Brûlant orchestre de l’été, - Fleurs sonores de mélodie, - Accords d’azur dans la clarté! - Les coteaux ont pris leurs couleurs de fête, - Mille alouettes sont prêtes - A jaillir comme des fontaines vers les cieux - Et retomber en chansons de Jouvence, - Afin que nous gardions plus longue souvenance - D’un jour délicieux. - Maintenant, tressons des couronnes, - Profitons des rayons que le soleil nous donne, - Cueillons dans l’ardent matin - Des corolles aussi parfumées - Que la chair de ma bien-aimée, - Sans que leur doux éclat puisse égaler son teint. - La voici! L’heure hésite et s’attarde, ravie... - Gloire! J’entends sonner au fond des airs - Des trompettes de timbre clair, - Pour saluer le retour de Sylvie. - - -DV - -AMOUR - - Elle était à ses yeux ce qu’il était pour elle: - Un mal renouvelé qui toujours se prolonge, - Dont le venin subtil, versé dans la prunelle, - Va se glisser jusqu’au fond du cœur et le ronge. - - -DVI - -CHINE - - Quand reverrai-je le grand fleuve - Rampant sous son manteau de soie? - L’anse dormante et noire où les buffles s’abreuvent? - Le paysage de ma joie? - - -DVII - -QUALITÉS - - Vous êtes faible, assurément, d’âme légère, - Sans grande intelligence et d’esprit très pointu; - Vous aimez un peu trop changer de lit, ma chère, - Et brillez par d’autres vertus que la vertu. - - -DVIII - -ALTITUDE - - Vieux proverbe chinois: «Tout l’esprit de la femme - Est reclus dans son ventre». Axiome assez bête, - Car l’esprit de la femme et son cœur et son âme - Flottent très au-dessus de sa tête. - - -DIX - -TOMBE D’UN AMI - - Je reviens d’une promenade au cimetière. - Le jardin de la mort souriait, la lumière - Y mettait sa douceur. Je crois que le carré - De terre où dort Pierrot est, en somme, paré - Fort congrûment: un peu de marbre, quelques lignes - Discrètes... presque rien... tout cela blanc de cygne. - Beaucoup de fleurs: iris, muguets, lys et jasmins - Candides, deux ou trois marguerites, enfin, - Contre la pierre blanche, un rosier blanc retombe, - Pour que l’on puisse voir, toujours, près de sa tombe, - Ainsi qu’un souvenir de lune et de frimas, - Des pétales teintés par l’astre qu’il aima. - - -DX - -BOURGEOISIE - - Que viens-tu faire ici, dans le vent dur et froid? - Retourne donc chez toi! - Va retrouver les vergers à mi-côte, - La maison douce au voyageur et l’hôte - De souriant accueil, - La porte ouverte à deux battants, le seuil - Facile, au niveau de la rue, un feu qui chante, - Les lourds chenets, - Le bon fauteuil capitonné - Et la servante - Accorte qui se laisse embrasser dans le cou, - Enfin, contre le mur tendu d’étoffe grise, - Régulière surprise, - La pendule helvétique où s’enferme un coucou. - Pars, mon ami! regagne au plus tôt ces parages - Tempérés et modestes - Qui te plaisent, contemple à loisir un visage - Souriant sans malice aucune et reste - Devant l’âtre, paisible amant, - A te chauffer la plante des pieds, sagement. - - -DXI - -PROPOS DE COUR - - Prince! dessinez-vous un lys à noble tige, - Il embaume, un oiseau roucoulant sur un if, - Il roucoule en effet.--Ah! prince! que ne puis-je, - Quand je parle de vous, être moins excessif! - - -DXII - -INSTANTS HARMONIEUX - - Des parfums dans le vent, une rose qui tremble - Au bord d’un jardin jaune et vert; chantant ensemble, - Deux rossignols tressent déjà leurs hymnes purs, - Et votre visage est moins sévère, il me semble. - - -DXIII - -FEMME CHARMANTE - - Elle est ardente féministe et vieille fille; - Jamais on ne la vit aimer, rire ou pleurer, - Mais elle sait brandir un parapluie aiguille - Et s’en servir, mieux qu’un prévôt de son fleuret. - - -DXIV - -QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS - -1 - - J’entends toutes tes paroles, - J’en souffre sans dire mot... - Heureux, l’oiseau qui s’envole! - -2 - - Ton sourire m’a déplu... - Etre une onde qui s’écoule - Et ne revient jamais plus! - -3 - - Tes attaques meurtrières - Savent m’atteindre en plein cœur... - La taupe, sage, se terre. - -4 - - Esclave de ton plaisir, - J’attends humblement tes ordres... - Un lièvre pourrait s’enfuir. - -5 - - Tous ces fruits que tu m’apportes, - Il faut bien m’en délecter... - Le vent passe sous les portes. - - -DXV - -CAUCHEMAR ANCIEN - - Je me trouvais couvert d’une ombre - Durement déchirée - Par d’affreuses lueurs pourprées. - Autour de moi, j’apercevais quelques décombres - De rêves anciens. J’avais froid. - Une maigre figure - Me regardait, de maigres doigts - Serraient mon cœur et je sentais une morsure - A mon cou; je souffrais, je me plaignais; du sang - Coulait sur ma poitrine, à lourdes gouttes. - Un homme bien vêtu me raillait en passant - Sur cette route - Blanche, sans arbres, toute nue, - Où je devais marcher, où s’ouvraient de grands trous... - Soudain vous m’êtes apparue. - --J’en garde un souvenir si lumineux, si doux, - Que j’ai tout oublié de mes rêves amers - Et je crois même - Que j’aime - Avoir souffert. - - -DXVI - -BIBELOTS - - Dès qu’elle ouvre les yeux, la belle Rosalinde - Réclame d’une voix plutôt aigre - Ses lapins, sa gazelle des Indes - Et son libidineux petit nègre. - - -DXVII - -VILLÉGIATURE - - La poursuivre? Ah! pour quoi faire? - Laissez-la plutôt courir! - Elle a besoin, parfois, de changer d’atmosphère - Pour tuer ses souvenirs. - - -DXVIII - -RÈGLEMENT DE COMPTES - - Horizon lourd, temps triste... - Je vais noter en souriant et sans émoi - La redoutable liste - De vos nombreux sujets de plaintes contre moi. - - -DXIX - -ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Dans cette tombe où son corps se recroqueville, - Sommeille pour longtemps le maigre Mascarille... - Canaille, si l’on veut... pourtant on l’aimait bien! - Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire; - Il sut même mourir honnêtement.--Combien - De temps durera sa mémoire? - - -DXX - -SUPRÉMATIE - - Le soleil n’admet pas de rivaux en été; - Le rossignol lui-même, à l’aurore, se tait. - - -DXXI - -LIBÉRALITÉS - - Si mon vieux pommier vous séduit, - Si mon rosier vous plaît avec ses fleurs de braise, - Cueillez les roses et les fruits, - Donnez vos yeux que je les baise. - - -DXXII - -ARABESQUE - - Vos pommettes, - Vos ongles sont roses; - Vous dansez au son des clochettes - Et prenez d’adorables poses - Pour séduire l’esclave noir. - --Devant tous les petits trous de serrures, - Les eunuques se sont accroupis pour vous voir. - Vous dansez sans règle ni mesure, - Sans penser au Sultan brûlant de jalousie, - Sans penser même aux convenances! - Vous dansez à votre fantaisie. - Vous piquez dans le laineux tapis vert - Un petit pied pointu, plein d’assurance, - Tandis que l’autre reste en l’air, - Et que vos mains se tordent, - Et que vos dents de perle mordent - L’amant toujours absent (oh! déplorable absence!) - L’amant qui vit je ne sais où... - --Demain soir, nous verrons la fin de cette danse, - Car, demain soir, on vous coupe le cou. - - -DXXIII - -BILLET SANS ADRESSE - - Chère, je vous revois en tous lieux, jour et nuit! - Loin de vous, je ne peux vivre: votre visage - Se dessine dans les nuages, - Dans les étangs, au fond des puits. - Attendez un moment celui qui fut le prince - Absolu de tous vos plaisirs... - Il garde, en souvenir de vous, un poignard mince - Dont il voudrait bien se servir. - - -DXXIV - -DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre, - Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres. - Elle voyait le ciel comme un grand carnaval: - Anges arlequinés, Trônes armés de battes - Et Dominations culottés d’écarlate, - Scaramouche drapé d’ombre menant le bal... - En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte, - Zerbinette a souri; maintenant elle est morte. - - -DXXV - -DIALOGUE - - «Tais-toi!--Je me tairai s’il me plaît de me taire! - --Ah! folle! t’ai-je dit jamais deux fois: je veux?» - Apres accents, larmes et cris, gestes nerveux... - Ce n’est rien!... c’est un peu de bonheur qu’on enterre. - - -DXXVI - -RENAISSANCE - - Comme un souple éventail mauve clair qui s’éploie, - Une lueur grandit au seuil de l’horizon. - Voyez ce point de feu, ce point sanglant!--Oh! joie! - La douce lune a pu sortir de sa prison! - - -DXXVII - -HEURES HEUREUSES - - Vous voir, vous contempler, recueillir la promesse - Que vous resterez là, près du feu, jusqu’au soir... - Ce regard enchanteur, c’est à moi qu’il s’adresse, - C’est à moi qu’il redit ce que je crois savoir! - - -DXXVIII - -REFLET INSAISISSABLE - - L’ombre est encore indécise, il fait clair; - Silencieux, je sonde - Mon rêve à l’eau profonde; - Hésitant sur le bord du ciel vert, - Une étoile se double dans l’onde - De la mare, parmi les lotus entr’ouverts. - Au fond de ce miroir, - Il me plairait d’apercevoir - Votre visage! - Ce beau reflet complèterait le paysage: - Il serait grave - Comme lui, - Et comme lui teinté légèrement de nuit - Par une ombre suave - Que vous paraissez avoir prise - A l’heure que Verlaine appelait l’heure exquise, - A cette heure qui met - Tant de douceur en vos grands yeux sans ruse... - Mais, hélas! le reflet qui déjà se formait - (Et qui s’était promis) se refuse! - - -DXXIX - -LE MAUVAIS ABRI - - Cet univers triste et mouillé que je traverse - Est un abri mal fait pour garer de l’averse. - - -DXXX - -SUPPLIQUE - - Lune peinte et fardée! ô blanche avant-courrière - D’un songe tissé de fils d’or! - Faucille des lacs froids, écoute ma prière: - Je veux des rêves quand je dors! - Je veux, Parfum du Ciel! des rêves qui me disent - Ce que je n’ai pu deviner: - Les secrets inouïs emportés par les brises - Et le mal des grands lys fanés. - Je veux des songes fous d’une beauté vivante, - Musicaux, sonores, sereins, - Où passe le soupir du vent des mers, où chante - La conque des tritons marins. - Je veux des songes imprévus qui me répètent - Les monologues des corbeaux - Et le grincement dur que fait la girouette - Avant de me tourner le dos. - --Toi qui poses du rouge aux lèvres des nuages - En paraissant à l’horizon! - Toi qui poudres d’argent les nocturnes feuillages, - Dame d’atours des frondaisons! - Toi qui sais composer des arcs-en-ciel plus tendres - Et plus subtils que ceux du jour, - Pour charmer ton ami Pierrot prêt à se pendre - Et les princesses dans leurs tours! - Toi qui, te promenant sur les vieux cimetières, - Caresses la pointe des ifs - Et veux bien adoucir d’un rayon de lumière - Les tombes des gens positifs! - Toi qui sais enseigner aux farfadets, aux gnomes, - Aux sylphes, aux lutins fluets, - Et jusqu’à la tribu frigide des fantômes - A danser de bleus menuets! - Toi dont la face un peu sévère est adoucie - D’un halo mauve quand il pleut, - Toi qui verses du lait sur les herbes roussies, - Protectrice des chats galeux! - Toi qui, d’un seul regard, peux engourdir les sèves, - Prêtresse de cultes divers, - Mère des pavots noirs, vends-moi tes plus beaux rêves! - Je les paierai avec des vers. - - -DXXXI - -LE PLAISIR DE VIVRE - - Notre existence vaut son prix, mais rien de plus... - Le papillon perd sa splendeur dès qu’il a plu. - - -DXXXII - -AMOUR CONDITIONNEL - - Comme elle ouvre son lit, Chloris offre son corps - Entier, lisse, nerveux, rose et tendre, à qui l’ose - Prendre et congédiera, pour peu qu’il s’ankylose, - Damon, solide amant qu’elle chérit encor. - - -DXXXIII - -GRAND AGE - - Quand la mouche est sordide, elle vit très longtemps... - Je ne m’étonne point que vous ayez cent ans. - - -DXXXIV - -SPLEEN - - Tristesse qui se creuse - Sous soi, mélancolie affreuse, - Sans forme, sans figure, - Mais présente; - Tristesse harcelante - Qui s’impose, qui dure, - Qui, chaque jour, nous semble rajeunie; - Pour mieux nous donner à souffrir, - Elle se sert d’un souvenir, - D’un regret, d’un espoir, d’un rêve à l’agonie; - Elle retire, brin par brin, - Les fils tordus de notre vie - Et nous les montre: tel chagrin, - Tel mouvement d’envie, - Telle déception cruelle, - Tel plaisir avorté, - Tel mauvais songe et telle - Petite lâcheté. - --Que faire avant demain, sinon devenir fou - Et sauter à pieds joints dans le trou? - - -DXXXV - -PASSANTE - - Passez, de votre pas gracieux et futile! - Chacun vous suit: l’agent des mœurs, le professeur, - Le lycéen, le caporal, le vieux chasseur - De jupons frémissants et le mime Bathylle. - - -DXXXVI - -FLEURS PERDUES - - Oh! par un jour si triste où les prés desséchés - Jaunissent, bien qu’au ciel le soleil soit caché, - Que ne puis-je revoir la claire et folle pluie - Qui tombait lentement des branches du pêcher! - - -DXXXVII - -PROMESSE - - Quand tu sauras pleurer, t’indigner et sourire, - Quand tu sauras chanter sur des rythmes divers - Et faire vibrer les sept cordes de ta lyre, - Alors tu connaîtras le secret des beaux vers. - - -DXXXVIII - -FLEUR MÉLODIEUSE - - Le bord du ciel mauve s’irise, - L’ombre est moins dense, - Plus de brise; - Dans l’air immobile, un courli - Lance, - Comme on lance une flèche, son cri. - Je l’écoute, - Rêvant de mon amour... et voici - Les rayons de la lune au teint clair; - Ils ajoutent, - Dirait-on, du mystère - A cette douce nuit... - Mon rêve danse, - Mon rêve se divise - Comme un essaim, mon rêve fuit. - --Et, maintenant, sur l’onde grise - Du petit lac, un lotus luit - Sous la lune qui se balance, - Et je crois que le lotus chante - Un chant d’ivoire au milieu du silence. - - -DXXXIX - -TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Ici dort Brighella, fin buveur de faro, - Voleur de grands chemins que l’on aurait dû pendre. - Il fut, l’heureux rival de notre ami Pierrot - Et pour lui Colombine eut des soucis fort tendres. - Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor, - Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort. - - -DXL - -QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Lucinde eut des amants (et de plus d’une sorte). - Cela n’empêche pas que Lucinde est bien morte. - - -DXLI - -CRIME PRÉMÉDITÉ - - Jour d’hiver.--Le chasseur va querir sa victime; - Il voit un loriot sur l’arbre noir et nu; - Sa flèche part, l’oiseau culbute de la cime; - L’arbre est plus noir encor; le loriot n’est plus. - - -DXLII - -LA VOIE HÉROÏQUE - - Le chemin contourné que l’on m’a dit de prendre - Est, paraît-il, le seul qui mène à votre cœur. - Je le suis, le sourire aux lèvres, mais j’ai peur - De m’égarer, un soir de brume, en ses méandres... - Et, cependant, je le suivrai, s’il me conduit, - Avant qu’il soit trop tard, dans votre lit, la nuit. - - -DXLIII - -HEURE MATINALE - - Grise, avec des reflets d’étain, - Une vapeur couvre les prés. - Le bleu du ciel paraît plus près, - Le vert de l’herbe moins certain. - - -DXLIV - -DÉLECTATION - - Je vais rêver au suc des pêches, sans bouger, - Couché sous un des lourds pêchers de mon verger. - - -DXLV - -NOSTALGIE - - Je songe à la rive déserte, - Aux cris perdus dans la nuit verte, - Au sol brûlant - Dont la splendeur effarait l’œil, - A ce rustique seuil - Branlant - De ma cabane, - A l’aigle qui tournoie au-dessus de la brousse, - Aux vipères de l’herbe rousse, - Aux arbres bleus pleins d’oiseaux en chicane, - Aux négresses qui se promènent les seins nus, - Portant sur leurs cheveux crépus des vanneries, - A la batellerie - Des pirogues, à certains astres inconnus, - A certains fruits parfumés, - Aux grands feux de branches sèches que j’allumais... - --Indicible magie - D’un souvenir pareil! - O nostalgie - De l’ombre chaude et du soleil! - - -DXLVI - -LETTRE TENDRE - - Vous êtes loin, pourtant votre absence me semble - Heureuse. Voyagez, l’été va vous brunir, - Puis vous me reviendrez; nous pillerons ensemble - Un trésor débordant de riches souvenirs. - - -DXLVII - -CHANSON - - Je crois, en essaim, voir voler - Des vers que, jadis, vous me lûtes, - Dans ce parc aux tons violets - Où s’évapore un air de flûte. - Ces vers formaient une chanson - Dont la grâce, tant soit peu vieille, - Tenait sa gaîté du pinson - Et son dard cruel de l’abeille. - Ils chantaient les rêves d’un fou: - Mes soupirs, vos regrets, mes fièvres, - Vos deux bras autour de mon cou - Et ma bouche contre vos lèvres; - Ils célébraient à son éveil - Le terrible amour aux yeux sombres... - Jadis, ils volaient au soleil, - Maintenant, ils volent dans l’ombre. - - -DXLVIII - -MISE AU POINT - - Votre talent consiste à dire des fadaises - Sur un ton singulier, parfois même brillant. - On vous juge penseur profond... à Dieu ne plaise! - Mais vous savez très bien réduire en copiant. - - -DXLIX - -RENDEZ-VOUS - - Sa démarche toujours me la fait reconnaître - Quand, de loin, je la vois paraître... - C’est elle!... Qui pensiez-vous que ce pût être? - Voici sa face si ravissante et ravie, - Si douce aussi dans la lumière... - «Bonjour! comment vous portez-vous, ma chère - Sylvie?» - - -DL - -PROMENADE NOCTURNE - - Promenons-nous, mon cher amour, - Le soir est tendre; - Sortons par la ruelle du faubourg. - La lune, au bord du ciel, a des tons d’ambre - Qui, peut-être, vous plairont. - Sur la route paisible où tombe - L’ombre, - On entend, tout au loin, des appels de clairon. - Nous parlerons de nos chers souvenirs - Devant les prés couleur de cendre; - Nous saurons même nous comprendre - Sans rien dire... - Puis, comme il sera tard, nous rentrerons en ville - Par la rue Alexandre Dumas, très tranquille - A cette heure. Enfin, quand nous aurons - Dépassé la boutique du charron - Et suivi le mur de l’église - Jusqu’à l’ancien abreuvoir - Qu’elle domine en son manteau de pierre grise - Nous nous dirons à voix basse: au-revoir!... - - -DLI - -PRÉTENTION - - De ce rôle de reine au milieu de sa cour - Je ne vois plus que le costume. - Redevenez bourgeoise! Un palais fait de brume - S’évanouit avec le jour. - - -DLII - -PRÉTENTION - - Votre pensée agile aux lignes grêles - Fait des écarts en bondissant: je crois - Qu’elle voudrait passer pour sauterelle, - Mais celle-ci saute-t-elle pas droit? - - -DLIII - -PRÉTENTION - - J’ai mangé tout le jour des fruits délicieux - Qui caressent la langue. - Je voudrais maintenant manger la lune: aux cieux - Elle apparaît comme une rouge et mûre mangue. - - -DLIV - -ALPINISME - - J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu - Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie - D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus - D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie. - - -DLV - -ÉTÉ - - Le ciel brûle et le sol se couvre d’un manteau - De poussière trop blanche où le soleil assène - Ses lourds rayons ainsi que des coups de marteau. - Les pruniers, au tournant du chemin, me font peine. - - -DLVI - -PRIÈRE - - N’obéis pas, ô rêve! à ma voix qui t’appelle! - Reste pelotonné dans le sein de la nuit! - Ne viens pas me montrer le visage de celle - Qui me fascinerait avec un air d’ennui! - - -DLVII - -L’HOMME QUI DANSE - - Il danse - Agréablement, - Avec légèreté, comme il ment; - Son élégance - Est certaine, son charme aussi, - (Son charme est pire!) - Des mots précis - Définiraient ce qu’il veut dire - Mieux que des pirouettes et des sauts, - Mais la parole, à ce qu’il semble, est pour les sots. - --Il préfère danser en petit comité, - Tromper la vie et l’éviter, - Se gausser d’elle, la rejoindre - Et ne pas voir la vérité - Fraîche qui pourrait poindre, - Effrayante de nudité. - --Dansez donc, faites vos pirouettes adroites, - Mais n’oubliez pas qu’il vous reste - A combler une boîte - Où vous devrez dormir sans mensonges ni gestes. - - -DLVIII - -FERVEUR - - Nous n’avons parlé ni du clair de lune, ni - Des rougeurs du couchant... Nous nous regardons vivre. - Tu verras dans mes yeux un amour infini, - Je lirai dans les tiens comme on lit dans un livre. - Nous nous taisons; beauté de l’instant, rythme sourd - De nos deux respirations... Mais l’heure court - A petits pas pressés sous la lourde pendule. - O Cydalise! il faut nous séparer! adieu... - Je veux dire: à demain.--Qu’il me fut doux, ce lieu - D’où tu sors comme s’y glisse le crépuscule! - - -DLIX - -NOCTURNE - - Le nuage s’écarte, un pan de ciel se montre, - Tout noir, encadré d’ambre; un astre clair y luit, - Solitaire et perdu, qui semble collé contre - L’ombre dont la paroi fait le fond de la nuit. - Cet agréable arrangement est fort propice - A de voluptueux et tendres exercices. - - -DLX - -QUINZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE - - Gilles serait donc mort et dormirait ici? - Gilles, ce Prince Charmant de la fantaisie, - Ce roi de la frivolité, roi sans souci - Mais très bon roi pour ses sujets en poésie, - Et dont le sceptre était un lys?... Ah! coups du sort! - Maintenant, il est mort, très mort, tout à fait mort. - - -DLXI - -DERNIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE - - Dis! te rappelles-tu les seins de Francisquine, - Passant qui viens fouler l’herbe de la colline - Où tant de morts, côte à côte, sont allongés? - Te les rappelles-tu, ces seins? as-tu songé - Aux baisers qui leur furent donnés, aux caresses - Qui les frôlèrent, à leur éclat, leur souplesse - Et leur altière fermeté?--Sache-le bien, - Ces seins voluptueux et blancs ne sont plus rien - Qu’un petit tas de cendre en un cachot sans porte... - Car Francisquine est morte. - - -DLXII - -DANS LA TRANCHÉE - - Il pleut, il pleut, bergère, - Des gouttes d’eau quelque peu dures, - Et le lourd fracas du tonnerre - N’est pas précisément un murmure... - Il faut s’y faire; - On s’y fera: n’y pensons plus! - Demain, nous dirons: il a plu - Dans la tranchée - Boueuse encore et que le vent - A mal séchée, - Mais nous sommes toujours vivants, - (Jusques à quand?) - Sourions donc, prenons la vie - Comme elle vient - Et prenons de même la mort. - D’ailleurs, il ne nous manque rien, - Pour adoucir les rigueurs du sort, - En ce boyau de terre, - Que la bergère - Dont j’évoquais l’image tout d’abord. - - -DLXIII - -LIMITE - - Puisque vous y tenez, ayez l’âme brisée, - La conscience obtuse et le cœur avili, - Mais ne servez donc pas de publique risée - A cause d’une enfant qui sait se mettre au lit! - - -DLXIV - -DÉTAILS - - Vous userez vos yeux, vous gâcherez vos veilles - En examinant à la loupe, (avec quel soin!) - D’évanescents reflets sur une aile d’abeille. - Et chaque instant qui passe est un instant de moins. - - -DLXV - -NUIT BLANCHE - - Saurai-je m’endormir enfin, malgré les cris - Du vent dans le jardin plein de branches cassées? - Malgré les festins et le galop des souris? - Malgré le vagabondage de mes pensées? - - -DLXVI - -AMBITION - - Tu veux laver la lune et le soleil, tu veux - Boucher les trous que fait une alouette aux cieux - Et repriser les déchirures des nuages... - Ne pourrais-tu, d’abord, te nettoyer les yeux? - - -DLXVII - -RETOUR PRÉCIPITÉ - - Je rêvais, j’étais sur une autre terre, - Dans une prairie, au bord frais d’un bois, - Quand je vis soudain ma fleur familière - Et je fus de nouveau chez moi. - - -DLXVIII - -BRUIT IMPRÉVU - - Sous la brise, l’étang des nénuphars se ride, - Un flamboyant se défleurit - Et la cascade agite un long voile liquide... - Quel est donc cet oiseau qui rit? - - -DLXIX - -LA DOUCE HALTE - - Avant de vous connaître, Sylvie, - Les yeux clos, je tâchais de prévoir - De beaux spectacles pour ma vie. - Je rêvais ainsi, chaque soir. - Je galopais au pied de la Grande Muraille, - Et beaucoup plus loin, - Je me mêlais à des batailles - Héroïques, j’avais besoin - Du bruit - Des flots ou du silence atroce de la nuit, - Ou de la voix - Voluptueuse et littéraire des sirènes, - Ou d’un aboi - D’hyène, - Dans des ruines de palais... - Mais j’ai quitté ces lieux exotiques, ces grèves, - Et ces déserts dorés où m’emmenaient mes rêves, - Car, aujourd’hui, je ne me plais - Qu’au seul bonheur où me convie - Votre bouche humide, Sylvie. - - -DLXX - -LES AMOURS DE THISBÉ - - Dans le sentier du parc mauve, des ombres passent, - Par couples et sous la lune, comme il convient. - Derrière la verdure, on entend des voix basses - User de beaux serments qui n’engagent à rien. - L’abbé Ponce Poupette a poudré sa perruque - De frais, ce qui lui donne un air des plus galants; - Il arrête Thisbé pour lui baiser la nuque - Et soupire; tous deux repartent à pas lents. - Et, sous l’œil de Phœbé, le parc mauve protège - Ces pauvres cœurs humains qui se prennent au piège. - - -DLXXI - -AVERTISSEMENT - - Vous piaffez, frappant du pied comme un cheval, - Vous secouez la tête et refusez d’entendre, - Vous insistez.--Je cède. Allez donc à ce bal - D’où vous rentrerez tard, courbatue et très tendre. - Mais, chère, dès maintenant je vous avertis - Que je compte dormir, cette nuit, dans mon lit. - - -DLXXII - -COMPENSATION - - On a certes raison de dire - Que le bon, chez la femme, est mille fois meilleur - Que chez l’homme, par l’âme et l’esprit et le cœur, - Mais le mauvais est dix mille fois pire. - - -DLXXIII - -LE BEAU JOUR - - Je ne serai plus seul sur la grand’route dure! - Je marche vers mon but en chantant. C’est donc vrai? - Lève encore une fois vers mes yeux ta figure... - Non! je ne croyais pas que ce moment viendrait! - - -DLXXIV - -CROQUIS DE LUNE - - Du sommet de ma tour de veille, tout en haut, - Vous pourrez admirer la lune, son halo, - Ses grimaces d’amour et de mélancolie - Et, plus bas, son reflet ironique dans l’eau. - - -DLXXV - -COULISSES DE CIRQUE - - On répète... Bruits de cymbales, de triangles, - Instruments lumineux jouant parfois ensemble; - Défroque de clown près d’un habit noir, - Cerceaux roses qui sont, chaque soir, - D’un si magique effet, - Plats brillants que l’on fait - Tourner en équilibre au bout d’un bâton mince, - Autres plats, un peu ternis, - Qui ne servent que pour la tournée en province, - Lanternes, gobelets, fusils de bois, flamberges, - Croupes de chevaux endormis... - Je caresse, en passant, le chat de la concierge - Et dis bonjour au vieux trapéziste intrépide, - Aux Japonais qui se mettront en pyramide, - Vêtus de beaux costumes verts... - Mais, où que j’aille - Le long de ces charmants chemins couverts - Où flottent des drapeaux de satin, - Je retrouve toujours la même odeur de paille, - Et la même odeur de crottin. - - -DLXXVI - -SPLEEN - - Que la terre poudroie et brûle ou qu’il ait plu, - Que les prés soient couverts de soleil ou de givre, - Je détourne les yeux: j’ai le dépit de vivre, - Comme un enfant que son jouet n’amuse plus. - - -DLXXVII - -VIEILLE DAME - - Avec sa robe noire et luisante, son sac - Tenu de près, son chapelet et cette mine - De belette triste ou de fouine, - On dirait qu’elle sort d’un roman de Balzac. - - -DLXXVIII - -VAINE POURSUITE - - Il est plus d’un gibier: délaisse la Licorne! - Soumets d’autres aventures à ton esprit. - La route que tu veux suivre n’a qu’une borne: - Cette pierre levée où ton nom est inscrit. - - -DLXXIX - -INTRIGUE AMOUREUSE - - Octave s’est épris d’Isabelle; indiscret, - Il le répète à tous les échos du village. - Scaramouche a surpris au vol ce beau secret - Et double son essor par de longs bavardages. - Isabelle l’a su; Octave lui plairait - S’il ne disait sa flamme à la brise qui passe... - Un rendez-vous est pris: Octave se tient prêt; - Il arpente de long en large la terrasse... - Isabelle viendra vers minuit.--L’air est pur, - Une haleine très douce évente les ramures, - La lune glisse des reflets contre ce mur - D’où monte le parfum juteux des pêches mûres. - --Octave attend, s’impatiente, hésite encor... - Derrière sa courtine, Isabelle s’endort. - - -DLXXX - -DÉFAILLANCES - - Aux heures de sommeil, le tigre s’humanise... - Les dieux eux-mêmes font, quelquefois, des sottises. - - -DLXXXI - -AMOUR TRAGIQUE - - Toi, tu dis que tu m’aimes, - Quoi que je puisse faire, quand même. - Tu le proclames - A tout venant, devant chacun tu le répètes. - Tu parles de ton cœur, de ton âme, - En te prenant la tête - D’un air douloureux, - Avec une certaine arrogance... - (On en pense, - D’ailleurs, ce que l’on veut.) - Tu fais un discours sur mon inconstance - Que rien ne prouve. - Tu dis que ton amour est celui de la louve, - Mais tu l’exprimes par des plaintes. - Tu dramatises nos étreintes, - Tu mêles le miel et l’absinthe. - Moi, je voudrais garder un cœur allègre, - Quand tu laisses tomber dans la crème - Une ou deux gouttes de vinaigre, - Car, malgré ton amour, je t’aime. - - -DLXXXII - -QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS - -1 - - M’offrir des oignons devant - Ce rouge bosquet de roses... - Oh! quel geste inconvenant! - -2 - - Tes mots d’esprit durent-ils - Plus longtemps que la rosée, - Tout en étant moins subtils? - -3 - - C’est une sombre fontaine, - Mais je reconnais vos yeux - Dans ce beau miroir d’ébène. - -4 - - J’ai l’âme vraiment ravie, - Moins par cette chaude nuit - Que par les seins de m’amie. - -5 - - Eau qui court... vent passager... - Larmes aussitôt taries... - Ce soir, je me sens âgé. - - -DLXXXIII - -LE LINCEUL VIVANT - - Ce vieux chêne, jadis, prit un manteau de lierre - Afin de s’ennoblir à nos yeux; depuis lors, - Le serpent végétal sombre et souple l’enserre, - Porte des fruits, fleurit... mais notre chêne est mort. - - -DLXXXIV - -EXAGÉRATION - - Il convient de subir son mal avec courage, - Sans l’aimer, toutefois, ni l’étudier trop, - Car on finirait par comprendre le bourreau - Qui nous fit tant souffrir, et goûter ses outrages. - - -DLXXXV - -CHARITÉ CHRÉTIENNE - - L’homme dont vous parlez passe pour un goujat; - Il est faible, indécis, tremblant de tous ses membres. - Pardonnez! il ne vaut certes pas le combat: - Ce serait secouer un arbre en fin novembre. - - -DLXXXVI - -SOMMEIL DE SYLVIE - - Prenez un air plus grave, s’il vous plaît! - Le carnaval est mort, - Le jour renaît. - Dans son grand lit, Rosine dort; - Cuvant son vin, Pierrot s’étire... - S’il flotte encor, - Sur les canaux, une vapeur de rire, - Le soleil la dissipera. - Vous vous tournez entre les draps - Et me tendez votre bouche, Sylvie! - Ah! je connais bien cet appel: - Baisers sucrés, baisers de miel, - Baisers magiciens qui me rendaient la vie, - Aux jours mauvais... - Penchez la tête un peu, je vous en prie, - Car je vais - Troubler votre sommeil, tendrement... - Vous murmurez quelque chose en dormant; - Vous souriez!... Ouvrez les yeux - Et prenez, ô Sylvie, un air plus sérieux! - - -DLXXXVII - -JADIS - - Marche en avant! ne tente pas de revenir! - N’écoute plus la voix, par les échos grandie, - Des vagues du passé qui rongent l’avenir - Et déferlent, de mille douleurs alourdies! - - -DLXXXVIII - -CAUSERIE SCIENTIFIQUE - - Mon cher hôte, je vous croyais plus charitable: - La science n’est pas mon fort, je l’aime peu, - Mais quand vous m’invitez, tous vos propos de table - Traitent des Mexicains adorateurs du feu. - - -DLXXXIX - -LE DANGER - - Nerval! tu n’aurais pas dû fréquenter les fées! - On les voit sous la lune, on les entend jaser, - Rire et chanter tout bas, d’anémones coiffées, - Et l’on meurt de n’avoir pas connu leur baiser. - - -DXC - -GROS CHAGRIN - - Je voudrais moins pleurer, mais une larme suit - D’autres larmes, incessamment. En vain, j’essuie - Mes yeux rougis d’avoir trop pleuré. Jour et nuit, - L’eau tombe de mes paupières, comme une pluie. - - -DXCI - -DIFFÉRENCE - - Le chat se plaint de ses amours dès leur début, - Preuve évidente de sagesse; - Quand l’homme crie au bord des toits, c’est tout au plus - Qu’il vient d’occire sa maîtresse. - - -DXCII - -EFFORT INUTILE - - Si l’on vous dit d’être méchante, refusez, - N’essayez pas: vous ne pouvez sembler cruelle. - Quand votre bouche prend un air rigoureux, elle - Sourit, l’instant d’après, pour mieux s’en excuser. - - -DXCIII - -FANTAISIE AU PIANO - - Notes simples, vaste pré vert - Aux tons divers - Où des oiseaux jasent... - Extase - De chanter si librement au soleil! - Trilles rieurs, notes plaisantes, - Brusque réveil - D’une eau légère, - D’une eau courante - Qui va se taire, - Qui va bientôt s’endormir, qui s’endort, - Dans une mare, - Par d’étranges accords - Monotones; - Note plus vive, note rare - Qui nous étonne, - Note subtile, note nue - Que l’on attend, - Et qui reste pourtant imprévue, - Et qui fait rêver si longtemps! - - -DXCIV - -MÉTAPHYSIQUE - - A mi-hauteur du mur moussu, des dieux trépignent, - Les fumerons d’encens montent dans l’air épais, - Et, sur l’autel, un spectre en marbre noir fait signe - De se donner à lui pour connaître la paix. - - -DXCV - -BEL AIR - - Votre regard pesant promet, déçoit et ment; - La gazette soutient que vous êtes l’amant - D’une dame fort riche aux ardeurs tropicales... - D’ailleurs, le ton de vos cravates est charmant. - - -DXCVI - -BRUITS INFÉRIEURS - - Dans la cour, le canard cointe, le vieux chien grogne, - La poule pond muettement, le bœuf mugit... - En quoi cela peut-il émouvoir la cigogne - Maigre et si haut perchée au centre de son nid? - - -DXCVII - -LE BEAU JARDIN - -1 - - --Je voudrais faire naître, au milieu du désert, - Un jardin tout peuplé de comédiens en masques, - Où d’élégants jets d’eau pleureraient dans des vasques, - Où des oiseaux soyeux chanteraient dans les airs. - --Mezzetin, compagnon fantaisiste et disert, - Agacerait Géronte en lui tirant les basques, - Et le gros Pantalon, interrompant ses frasques, - Dirait les vers que murmurait Gaspard Hauser. - --Clorinde cesserait de danser une ronde - Pour lisser au miroir ses fins cheveux de blonde, - Tandis que notre ami Pierrot, toujours épris, - --Mais toujours dédaigneux de fixer la fortune, - Redirait d’une voix qui sanglote et qui rit: - «Je m’offre en holocauste aux beaux yeux de la lune!» - -2 - - --Chère! que j’aimerais à vivre, près de toi, - Sous les orangers ronds de ce charmant domaine! - Déjà tu connais bien les devoirs d’une reine, - Et je serai très bon dans mon rôle de roi. - --Un livre contiendrait tous nos textes de lois: - Un livre de beaux vers.--A ceux que l’amour mène, - Qui n’ont jamais souffert des tourments de la haine, - Notre sceptre ne pèserait pas d’un grand poids. - --Chaque heure serait douce et comme enrubannée, - Chaque jour serait jour de liesse, l’année - Entière formerait un printemps merveilleux, - --Et jusqu’au soir, quand s’assombrissent les ramures, - Je ne rêverai qu’à la couleur de tes yeux, - Au parfum de ta bouche et de ta chevelure. - -3 - - --Dédaigneux de la hache et de la pendaison, - Nous paraîtrons des souverains très peu sévères. - Point de chaînes, peu d’estafiers, nulles galères! - Les seuls bosquets de houx serviraient de prison. - --A l’heure délicate et grise où l’horizon - Se nuance, nous jugerons les adultères, - Les libertins et ceux que le désir altère. - Nous tiendrons nos Grands Jours, couchés sur le gazon. - --Comment punir Pierrot de ses amours sublimes? - Parce que Mezzetin vient de voler la rime - Finale du sonnet qu’écrivit Pantalon, - --Allons-nous le punir? Punirons-nous Cassandre? - Punirons-nous Scapin, ce philosophe? Non! - Mais il comparaîtra pour qu’on puisse l’entendre. - -4 - - --Ainsi, nous entendrons Nérine au blanc jupon - Qui, d’après son tuteur Géronte, se déprave, - Le Notaire qui me déplaît par son air grave, - Frontin qui te considère d’un œil fripon, - --Gilles qui déroba chez Ruzzante un chapon, - Sylvia qui voulut s’enfuir avec Octave, - Spavento qui, parfois, fait un peu trop le brave - Et Jeannot qui se montre insolemment capon. - --Tu plaideras pour eux et ta voix musicale - Charmera le jardin. Les merles, les cigales, - Les jets d’eau se tairont. Puis, je me dresserai, - --Solennel... et combien, déjà, cela m’amuse - De songer que mes plus inflexibles arrêts - (Sans frais) seront d’oubli, de pardon ou d’excuse! - -5 - - --Diras-tu qu’au désert ne pousse aucun jardin, - Que c’est, tout au plus, un mirage qui se lève? - Détrompe-toi! Je réalise tous mes rêves: - J’ai découvert, jadis, la lampe d’Aladin. - --J’asservis les démons; les quatre Facardins - M’ont donné leur tapis; je sais la phrase brève - Qu’il suffit de prononcer bas pour qu’il m’enlève - Dans l’azur par un vol merveilleux et soudain. - --Pour traverser l’espace au galop des chimères, - Pour commander aux vents, à l’onde, à la lumière, - Aux esprits du matin, aux fantômes du soir, - --A l’heure qui s’écoule, aux heures éternelles, - Nous garderons toute licence et tout pouvoir, - Puisque nous nous aimons et puisque tu es belle. - - -DXCVIII - -VÊTEMENTS INUTILES - - Couverte de la peau d’un tigre, la brebis - Se plaît à voir de l’herbe et fuit devant l’image - Du loup qu’elle devrait épouvanter.--L’habit - Ne fait ni le guerrier, ni le saint, ni le sage. - - -DXCIX - -EAU MALSAINE - - Pourquoi me laisses-tu cette saveur amère, - Souvenir qui, souventefois, me désaltère? - - -DC - -IMPOSSIBILITÉS - - Devant que de chercher la pitié chez les chattes, - Priez le perroquet d’être moins médisant, - Demandez au serpent de vous montrer ses pattes, - Aux femmes d’avouer le chiffre de leurs ans. - - -DCI - -APPRÉCIATION - - «Cette mouche saignée - Garde encore du goût,» - Dit la grosse araignée - En lui suçant le cou. - - -DCII - -CROQUIS SOMMAIRE - - Il fait très froid, le ciel a pris des tons de cire. - Contre le bord luisant de neige de mon toit, - Pour amuser l’enfant que j’aime à voir sourire, - J’ai dessiné le mont Fuji, avec un doigt. - - -DCIII - -SÉPULTURE - - Tâchez de me trouver, dès aujourd’hui, ma chère, - Dans vos très proches alentours - Un endroit bien choisi pour y dormir, sous terre, - Ce long sommeil muet que l’on n’interrompt guère - Au jour. - Je ne demande pas de saule - Ni de marbre sculpté, - Mais je voudrais, en souvenir de votre épaule, - Un beau coussin de soie où m’accoter, - Et, sur la tombe, un grand bosquet de roses - Afin que, dans les longues nuits d’été, - Le rossignol s’y pose - Pour chanter. - Les fleurs me rappelleront vos lèvres - Et les chants de l’oiseau cette suavité - D’une voix dont je connus la fièvre. - Ainsi, mon amour, je pourrai, - Malgré la pierre lourde, - Dormir tout seul, au sein de l’ombre sourde, - Sans pleurer. - - -DCIV - -LA NOBLE CHAÎNE - - Vous demandez pourquoi je vous suis attaché, - Pourquoi je vous vénère et pourquoi je vous aime? - C’est que vous rendez pur tout ce que vous touchez. - C’est que vous avez su me rendre pur moi-même. - - -DCV - -CLÔTURE - - ... Et voici le quatrain qui termine ce livre - Composé sans lien, selon l’heure et le vent, - Où j’ai rêvé parfois et plaisanté souvent, - Où je notais des vers en me regardant vivre. - - - Sur les routes de Chine, - au soleil d’Afrique, - dans un village d’Alsace, - à l’hôpital, - en d’autres lieux. - 1912-1918. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Sur cette page-ci, cette page dernière, - Cherches-tu, par hasard, la table des matières, - Lecteur qui veux t’y retrouver, lecteur perdu? - Cette table inévitable, l’exiges-tu? - A te dire le vrai, je crois l’avoir omise, - Non point, au juste, par laide fainéantise, - Ni par oubli, mais de propos délibéré, - Afin que mon jardin semble plus aéré. - Donc, nulle table, fût-ce en paralipomènes, - Aucun signe indiquant à ceux qui se promènent - Le lieu fixe d’un vers, le logis d’un tercet, - L’adresse du quatrain que l’on a dépassé... - S’il sied, quand on est propre à composer des odes, - D’en grouper les nobles titres avec méthode, - Pour ce recueil falot, écrit en musardant, - Suffit-il pas d’ouvrir et de piquer dedans? - Au cher lecteur qui fut ravi par quelque image, - Reste la liberté de corner une page, - Et l’homme raffiné (de goût supérieur) - Qui se plut à plus d’une, en cornera plusieurs. - - - - -CE VOLUME A ÉTÉ TIRÉ A 604 EXEMPLAIRES, SAVOIR: 4 EXEMPLAIRES SUR VIEUX -JAPON, NUMÉROTÉS DE I A IV (HORS COMMERCE), ET 600 EXEMPLAIRES (DONT 100 -HORS COMMERCE) SUR VÉLIN TEINTÉ DE RIVES, NUMÉROTÉS DE 1 A 600. IL A ÉTÉ -IMPRIMÉ PAR G. CLOUZOT, DE NIORT, POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie, L’AN -MIL NEUF CENT VINGT. - -EXEMPLAIRE Nº - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTASQUES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/69605-0.zip b/old/69605-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 87919eb..0000000 --- a/old/69605-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/69605-h.zip b/old/69605-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index cea1c6b..0000000 --- a/old/69605-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/69605-h/69605-h.htm b/old/69605-h/69605-h.htm deleted file mode 100644 index 4145d85..0000000 --- a/old/69605-h/69605-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9789 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Fantasques, by Auguste Gilbert de Voisins. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: left; font-weight: 400; line-height: 1.5em; margin: 2em 0 .5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small { font-size: 90%; } - -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } -.i1 { text-indent: -15%; } -.i2 { text-indent: -10%; } -.i3 { text-indent: -5%; } -.i4 { text-indent: 0; } -.i5 { text-indent: 5%; } -.i6 { text-indent: 10%; } - -.narrow { text-indent: 0; margin-left: 15%; margin-right: 15%; } -.ind { margin-left: 40%; text-indent: 0; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } - -a { text-decoration: none; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Fantasques</span>, by Auguste Gilbert de Voisins</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Fantasques</span></p> -<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Petits poèmes de propos divers</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Auguste Gilbert de Voisins</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2022 [eBook #69605]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>FANTASQUES</span> ***</div> -<p class="c top2em large">GILBERT DE VOISINS</p> - -<h1>FANTASQUES</h1> - -<p class="c">PETITS POÈMES DE PROPOS DIVERS</p> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -ÉDITIONS GEORGES CRÈS & C<sup>ie</sup><br /> -<span class="i">21, Rue Hautefeuille, 21</span></p> - -<p class="c small">MCMXX</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<ul> -<li><span class="sc">La petite angoisse</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">Pour l’amour du laurier</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">Le démon secret</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">Sentiments</span>, critique.</li> -<li><span class="sc">Les moments perdus de John Shag.</span></li> -<li><span class="sc">Le bar de la fourche</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">L’enfant qui prit peur</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">Ecrit en chine.</span></li> -<li><span class="sc">Le mirage</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">L’esprit impur</span>, roman.</li> -</ul> -<p class="c i">à paraître</p> - -<ul> -<li><span class="sc">Le jour naissant.</span></li> -<li><span class="sc">La conscience dans le mal.</span></li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c i top4em">Tous droits de traduction et de reproduction -réservés pour tous pays</p> - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" title="FANTASQUES"> </h2> - -<h3>I<br /> -<span class="small">DÉDICACE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pour Henri de Régnier. — Maître, accepterez-vous</div> -<div class="verse">L’hommage de ces jeux fantasques de ma muse ?</div> -<div class="verse">S’il s’en trouve un ou deux (ou trois) qui vous amusent,</div> -<div class="verse">Savoir que vous avez souri me sera doux.</div> -</div> - - -<h3>II<br /> -<span class="small">PROMENADE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Monté sur son cheval jaune, taché de cendre,</div> -<div class="verse">Le poète Bashô, l’œil souriant, s’en va</div> -<div class="verse">Composer un poème ironique mais tendre</div> -<div class="verse">Auprès des bords inspirateurs du lac Biva.</div> -</div> - - -<h3>III<br /> -<span class="small">DÉFINITION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une épigramme est un fétu, lourd de rosée,</div> -<div class="verse">Sur lequel une libellule s’est posée.</div> -</div> - - -<h3>IV<br /> -<span class="small">COURTOISIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est des crapauds vils et des crapauds de race.</div> -<div class="verse">Si tu vois, au milieu de ta route, un crapaud</div> -<div class="verse">Qui refuse de fuir ou de céder la place,</div> -<div class="verse">Fais halte et n’omets point d’enlever ton chapeau.</div> -</div> - - -<h3>V<br /> -<span class="small">AQUARIUM</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vision sous-marine :</div> -<div class="verse">Contre le sable d’or,</div> -<div class="verse">Parmi les entrelacs des algues purpurines,</div> -<div class="verse">Une élégante anguille se détord,</div> -<div class="verse">Tandis qu’un coquillage aux tons mauves s’enroule</div> -<div class="verse">Suivant le mouvement supérieur des houles.</div> -</div> - - -<h3>VI<br /> -<span class="small">SUR LES PROPOS VARIÉS DE CES VERS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Odelette fantasque…</div> -<div class="verse">Je voudrais dire, ici,</div> -<div class="verse">L’ombre et le masque,</div> -<div class="verse">La brise de passage,</div> -<div class="verse">L’oiseau qui m’a séduit,</div> -<div class="verse">Certain mirage,</div> -<div class="verse">La renaissance d’une fleur</div> -<div class="verse">Au sein du souvenir, un mot plein d’impudeur,</div> -<div class="verse">Et quelques rêves très chers, très graves,</div> -<div class="verse">Mais ne pas insister du tout,</div> -<div class="verse">Musarder plaisamment, sans entraves,</div> -<div class="verse">Enfin, parler de vous</div> -<div class="verse">Et de moi,</div> -<div class="verse">Tout bas, en confidence, à mi-voix,</div> -<div class="verse">Sans que l’on s’en doute,</div> -<div class="verse">Et cueillir, sur le bord de ma route,</div> -<div class="verse">Un cri de douleur, un rire,</div> -<div class="verse">La branche qu’un souffle agite,</div> -<div class="verse">Le long frémissement d’une lyre,</div> -<div class="verse">Et briser ma flûte ensuite.</div> -</div> - - -<h3>VII<br /> -<span class="small">INATTENTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un saule, au bord de l’eau, lui tend ses souples bras,</div> -<div class="verse">Un rossignol l’implore. — Elle n’écoute pas.</div> -</div> - - -<h3>VIII<br /> -<span class="small">RÉSERVE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les étoiles qui, sur ces fleurs, mènent leurs danses</div> -<div class="verse">Prennent le nom de lucioles, (par décence).</div> -</div> - - -<h3>IX<br /> -<span class="small">AVERTISSEMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Surtout, ne lisez pas mon livre d’une haleine.</div> -<div class="verse">Je vous offre ce bol de riz comme un en-cas</div> -<div class="verse">Dont les grains détachés ne font point un repas.</div> -<div class="verse">Picorez au hasard, sans y prendre de peine,</div> -<div class="verse">Et si quelque piment colle à vos bâtonnets,</div> -<div class="verse">Ne m’en veuillez pas trop, (même congestionné),</div> -<div class="verse">Souriez et passez, pensez à d’autres choses,</div> -<div class="verse">Occupez-vous d’algèbre ou lisez de la prose.</div> -</div> - - -<h3>X<br /> -<span class="small">POSTICHES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bien qu’une toison teinte en blond me rajeunisse</div> -<div class="verse">Et que mon ratelier puisse être vu de près,</div> -<div class="verse">Cela me donne moralement la jaunisse</div> -<div class="verse">Que vous ayez toutes vos dents et l’œil si frais.</div> -</div> - - -<h3>XI<br /> -<span class="small">NONCHALANCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Voyons, Pierrot ! piler du noir, ronger des os,</div> -<div class="verse">Ce sont autant de gestes vains ! En réponse aux</div> -<div class="verse">Refus de folle, il n’est que de forcer la porte ! »</div> -<div class="verse">Mais Pierrot s’étirait comme une herbe des eaux.</div> -</div> - - -<h3>XII<br /> -<span class="small">RÈGLE DE VIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si vous voulez goûter la paix et le dédain</div> -<div class="verse">Du monde, mêlez-vous d’abord à la bagarre.</div> -<div class="verse">Avant de cultiver sans bruit votre jardin,</div> -<div class="verse">Il vous faudra passer par les verges bulgares.</div> -</div> - - -<h3>XIII<br /> -<span class="small">A QUELQUES AMIS, CHOISIS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’heure est dure, je souffre d’elle ;</div> -<div class="verse">Que faire pour m’en consoler ?</div> -<div class="verse">J’écris quelques lignes nouvelles</div> -<div class="verse">Et crois avoir volé</div> -<div class="verse">Par ce moyen à la mélancolie</div> -<div class="verse">Le droit qu’elle avait de m’étreindre…</div> -<div class="verse">— Hypocrite ! n’est-ce pas feindre</div> -<div class="verse">En chantant d’oublier le mal dont tu souffris ?</div> -<div class="verse">— Oui, mais un long moment de douce paix s’ensuit.</div> -<div class="verse">Par divertissement, j’épouse des querelles</div> -<div class="verse">Etrangères, je songe à celles</div> -<div class="verse">Qu’aux jours passés je défendis ;</div> -<div class="verse">Je me retrouve avec des camarades</div> -<div class="verse">Bien vivants en mon souvenir,</div> -<div class="verse">D’un geste spirituel, je m’évade</div> -<div class="verse">Loin du monde sans cœur qui veut me retenir ;</div> -<div class="verse">Ainsi, je reprends du courage</div> -<div class="verse">Et je me ressaisis ;</div> -<div class="verse">Voilà pourquoi je parle dans ces pages</div> -<div class="verse">De quelques amis, choisis.</div> -</div> - - -<h3>XIV<br /> -<span class="small">DÉCISION FERME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et maintenant, je pars ! adieu !</div> -<div class="verse">J’aime mieux vivre</div> -<div class="verse">Près d’une lampe, avec un livre,</div> -<div class="verse">Que d’agoniser sous vos yeux.</div> -<div class="verse">Sans déranger ami ni prêtre,</div> -<div class="verse">(Et sans mourir), demain matin, j’aurai l’honneur</div> -<div class="verse">De ne plus être</div> -<div class="verse">Votre très humble serviteur.</div> -</div> - - -<h3>XV<br /> -<span class="small">CERTITUDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Charme divers des jours, nuages qui sont bus</div> -<div class="verse">Par le soleil, midis d’une splendeur étrange,</div> -<div class="verse">Crépuscules vêtus de brume, horizons nus,</div> -<div class="verse">Ciels radieux… mais mon amour jamais ne change.</div> -<div class="verse">Orages menaçants qu’un coup de vent détruit,</div> -<div class="verse">Matins de jade, soirs d’opale, d’où la pluie</div> -<div class="verse">Chassera les derniers rayons, sereines nuits…</div> -<div class="verse">Mais pourquoi voulez-vous que mon amour varie ?</div> -</div> - - -<h3>XVI<br /> -<span class="small">VERLAINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un clair de lune pur et des masques ; plaisirs</div> -<div class="verse">Orientés et parfumés à toute brise ;</div> -<div class="verse">Quelques beaux chants de rossignol et, pour finir,</div> -<div class="verse">Une rose, fleurie à l’ombre de l’Eglise.</div> -</div> - - -<h3>XVII<br /> -<span class="small">COMPLIMENTS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous êtes l’oiseau bleu, le duvet et la bulle ;</div> -<div class="verse">Vous êtes ce duvet qui vole sur le vent,</div> -<div class="verse">Et cet oiseau d’azur, mouvant et décevant,</div> -<div class="verse">Et cette bulle d’air qui s’ouvre vide et nulle.</div> -</div> - - -<h3>XVIII<br /> -<span class="small">RÉPONSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ta doctrine est menteuse. Ecoute donc le cri</div> -<div class="verse">De la divinité, la plainte humaine et celle</div> -<div class="verse">De la bête traquée en son modeste abri !…</div> -<div class="verse">— J’entends gémir un pou qui meurt sous ton aisselle.</div> -</div> - - -<h3>XIX<br /> -<span class="small">HEURE PASSÉE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Retournons en arrière…</div> -<div class="verse">L’enfant court comme un fou dans le grand jardin vert</div> -<div class="verse">Encore tout mouillé de l’averse d’hier ;</div> -<div class="verse">L’enfant court, son âme est ravie.</div> -<div class="verse">— C’est donc toi que je regarde, ce soir,</div> -<div class="verse">Toi seul qui m’apparais avec tes grands yeux noirs</div> -<div class="verse">Avides de jouir,</div> -<div class="verse">Déjà tout éblouis par les feux de la vie,</div> -<div class="verse">Toi dont le souvenir</div> -<div class="verse">Me fait envie ?</div> -<div class="verse">— Petit garçon, tu connaissais l’ennui</div> -<div class="verse">De la chambre fermée</div> -<div class="verse">Ou des livres ; qu’est-il près de celui</div> -<div class="verse">Des trop longues années !</div> -<div class="verse">En souriant, je vois</div> -<div class="verse">Ces travaux qui te semblaient d’un tel poids,</div> -<div class="verse">Tes chagrins, tes rêves, tes joies…</div> -<div class="verse">Ainsi je comprendrai peut-être, toi que j’aime,</div> -<div class="verse">Comment je suis devenu moi-même</div> -<div class="verse">Quand, jadis, j’ai été toi.</div> -</div> - - -<h3>XX<br /> -<span class="small">VISIONS D’HIVER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Faisant craquer la neige dure du chemin,</div> -<div class="verse">Deux enfants, la main dans la main,</div> -<div class="verse">Tout grelottants, puis une mendiante</div> -<div class="verse">Maigre, couverte de sa mante</div> -<div class="verse">En lambeaux…</div> -<div class="verse">Dans l’air pâle, un corbeau.</div> -</div> - - -<h3>XXI<br /> -<span class="small">SENTEUR DÉPRÉCIÉE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsqu’on a respiré l’hyacinthe et la rose,</div> -<div class="verse">Le parfum d’une courtisane est peu de chose.</div> -</div> - - -<h3>XXII<br /> -<span class="small">BAL CHAMPÊTRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous les tilleuls, j’entends bruire des guitares.</div> -<div class="verse">Hâtons-nous d’accourir… Et voici que le son</div> -<div class="verse">D’une flûte a passé. La fête se prépare ;</div> -<div class="verse">L’herbe est tendre, la lune est bien ronde, — dansons.</div> -</div> - - -<h3>XXIII<br /> -<span class="small">SOIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le crépuscule est achevé ; je marche sous</div> -<div class="verse">L’ombrage poussiéreux des bosquets de bambous,</div> -<div class="verse">En écoutant, seuls bruits de la nuit indécise,</div> -<div class="verse">Les soupirs d’une brise, le cri des hiboux</div> -<div class="verse">Et les aveux dits à mi-voix de Cydalise.</div> -</div> - - -<h3>XXIV<br /> -<span class="small">A UNE DANSEUSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quelle image choisir quand vous entrez en scène ?</div> -<div class="verse">Etes-vous tourbillon, serpent, sylphe ou sirène ?</div> -</div> - - -<h3>XXV<br /> -<span class="small">HOMMAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je te vénère, toi, qui, la nuit, vas semer</div> -<div class="verse">Des rêves dans l’esprit d’un maigre chat pâmé,</div> -<div class="verse">Toi qui jettes des diamants dans les gouttières</div> -<div class="verse">Et le mensonge au fond de certains yeux aimés,</div> -<div class="verse">Divine entremetteuse ! ô lune empérière !</div> -</div> - - -<h3>XXVI<br /> -<span class="small">DÉSIR SAUGRENU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand tu me dis que tu veux être singe,</div> -<div class="verse">Dans la grande forêt,</div> -<div class="verse">Pour danser sous la lune au fade teint de linge,</div> -<div class="verse">Pour t’ébattre tout près</div> -<div class="verse">Du ciel sombre,</div> -<div class="verse">Pour compter les étoiles en nombre</div> -<div class="verse">Excessif,</div> -<div class="verse">(Sans pour cela prendre l’air pensif,</div> -<div class="verse">Scientifique et morose),</div> -<div class="verse">Pour manger librement mille choses</div> -<div class="verse">Exquises : des fruits verts, des fruits pourris, des roses</div> -<div class="verse">Et de petits oiseaux savoureux,</div> -<div class="verse">Pour goûter le plaisir d’être deux,</div> -<div class="verse">Avec ta chère guenon qui se balance</div> -<div class="verse">(Quelle imprudence !)</div> -<div class="verse">A bout de bras,</div> -<div class="verse">Sur les rameaux qui plient…</div> -<div class="verse">Ami, quand tu me dis cela, serait-ce pas</div> -<div class="verse">Que tu veux fuir jusqu’au trépas</div> -<div class="verse">Cette autre guenon qu’est la vie ?</div> -</div> - - -<h3>XXVII<br /> -<span class="small">BRUITS DU SOIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ce sont d’abord des commérages</div> -<div class="verse i2">De paysannes ; les manants</div> -<div class="verse i2">Répètent ce qu’en leur village</div> -<div class="verse i2">Les femmes content ; maintenant,</div> -<div class="verse i2">Quelques enfants se cherchent noise,</div> -<div class="verse i2">J’entends des cris et des jurons ;</div> -<div class="verse i2">Plus tard, en des luttes courtoises,</div> -<div class="verse i2">Les grenouilles disputeront,</div> -<div class="verse i2">Mais, quand la nuit sera bien close,</div> -<div class="verse i2">Silence… et le parfum des roses.</div> -</div> - - -<h3>XXVIII<br /> -<span class="small">PREMIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ci-gît le redouté capitan Spezzafer</div> -<div class="verse">Qui savait, d’un seul geste, embrocher de son fer</div> -<div class="verse">Les aunes de boudin et la coquecigrue.</div> -<div class="verse">Quand il marchait, son pas tenait toute la rue,</div> -<div class="verse">Sa plume de bonnet piquait les astres d’or…</div> -<div class="verse">Or il vient de mourir… il est tout à fait mort.</div> -</div> - - -<h3>XXIX<br /> -<span class="small">SERMENTS DOUTEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Charmante enfant, vous m’assurez</div> -<div class="verse i2">Que vous êtes encore intacte</div> -<div class="verse i2">D’un air beaucoup trop déluré</div> -<div class="verse i2">Pour que je signe le grand pacte.</div> -</div> - - -<h3>XXX<br /> -<span class="small">IMITATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le perroquet redit les phrases</div> -<div class="verse i2">En durcissant un peu leur son ;</div> -<div class="verse i2">Avec une pointe d’emphase,</div> -<div class="verse i2">Vous parlez de même façon.</div> -</div> - - -<h3>XXXI<br /> -<span class="small">CHANSON GUERRIÈRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Pour se préparer à la lutte</div> -<div class="verse i2">Contre le méchant épervier,</div> -<div class="verse i2">L’oiseau de mes songes turlute</div> -<div class="verse i2">Sous le ciel morne de janvier.</div> -</div> - - -<h3>XXXII<br /> -<span class="small">POUR LES MORTS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On ne saurait donner de trop belles louanges</div> -<div class="verse">A ceux que l’on aime et qui vivent,</div> -<div class="verse">Mais, quand ils ont changé de rive,</div> -<div class="verse">Le mensonge pieux, par une ruse étrange,</div> -<div class="verse">Fait qu’on ne les reconnaît plus.</div> -<div class="verse">— Si vous l’avez beaucoup aimé, très bien connu,</div> -<div class="verse">Beaucoup pleuré, ne modelez pas dans la cire</div> -<div class="verse">Ce cher visage disparu ;</div> -<div class="verse">Quand vous voudrez le voir sourire,</div> -<div class="verse">Conservez-le tel qu’il fut.</div> -<div class="verse">— Les morts vont vite, a-t-on dit…</div> -<div class="verse">Ceux-là seuls que l’on a détruits</div> -<div class="verse">En faisant d’eux</div> -<div class="verse">Des dieux.</div> -<div class="verse">Les autres restent des amis,</div> -<div class="verse">Non point morts, à peine assoupis.</div> -<div class="verse">Regardez-les dormir,</div> -<div class="verse">Dessinez de leurs traits des images précises,</div> -<div class="verse">Car seul un souvenir</div> -<div class="verse">Juste les éternise.</div> -</div> - - -<h3>XXXIII<br /> -<span class="small">OPINIONS JUSTIFIÉES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La carpe estimera les parfums de l’été,</div> -<div class="verse">Le sourd discutera de gammes et d’arpèges,</div> -<div class="verse">Le nègre donnera son avis sur la neige…</div> -<div class="verse">Vous, ma chère, vous parlerez de pureté.</div> -</div> - - -<h3>XXXIV<br /> -<span class="small">SCRUPULE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dès maintenant, je me demande, avec dépit,</div> -<div class="verse">Si ce livre valait la peine d’être écrit…</div> -</div> - - -<h3>XXXV<br /> -<span class="small">SUJETS DIVERS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Notons encor deux vers dans le goût japonais,</div> -<div class="verse">Pour fixer le reflet d’un rayon qui renaît,</div> -<div class="verse">Deux autres, de courbe évasive, pour décrire</div> -<div class="verse">La spirale volubile de votre rire,</div> -<div class="verse">Celui-ci qui suivra les cyprins du bassin,</div> -<div class="verse">Ce dernier pour humer les roses de vos seins.</div> -</div> - - -<h3>XXXVI<br /> -<span class="small">DOUBLE AMOUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Laure me donne du plaisir</div> -<div class="verse">Par ses jeux délicats, par ses chaudes étreintes,</div> -<div class="verse i2">Mais Paulette, poudrée et peinte,</div> -<div class="verse">Sans avoir l’air de rien, sait me faire souffrir.</div> -<div class="verse">Paulette a tout mon cœur et toutes ses blessures</div> -<div class="verse">Et toute sa rancœur, mais Laure tient encor</div> -<div class="verse i4">Mon pauvre corps</div> -<div class="verse i4">D’une main sûre.</div> -</div> - - -<h3>XXXVII<br /> -<span class="small">REFLET DANGEREUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Le colimaçon noir humecte</div> -<div class="verse i3">D’un sillon de bave suspecte</div> -<div class="verse i3">Ce laurier vert. Piège d’insecte…</div> -<div class="verse i4">Splendeur abjecte…</div> -<div class="verse i3">Fourmi ! pour querir ton repas,</div> -<div class="verse i3">Sois prudente, ne te hasarde</div> -<div class="verse i6">Pas</div> -<div class="verse i3">Sur ce sentier brillant ; prends garde.</div> -</div> - - -<h3>XXXVIII<br /> -<span class="small">SOURIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Votre sourire est bien à vous,</div> -<div class="verse">Je ne l’ai jamais vu chez personne ;</div> -<div class="verse">Un peu railleur, triste, très doux,</div> -<div class="verse">Un peu mystérieux, il donne</div> -<div class="verse">Des rêves sans prix ; il paraît</div> -<div class="verse">Quelquefois trop subtil…</div> -<div class="verse">Se moque-t-il ?</div> -<div class="verse">Serait-il prêt</div> -<div class="verse">A me tromper, ce clair sourire ?</div> -<div class="verse">En sa belle courbe indécise</div> -<div class="verse">Devrait-on lire</div> -<div class="verse">Une feintise ?</div> -<div class="verse">— Non point, car il m’apporte, à moi,</div> -<div class="verse">Chaque matin, comme un présent nouveau,</div> -<div class="verse">La paix, la joie</div> -<div class="verse">Et le repos.</div> -<div class="verse">Entendez bien : la longue paix sans nul ennui,</div> -<div class="verse">La sourde joie avec ses discrétions rares,</div> -<div class="verse">Enfin le grand repos de l’amour, qui prépare</div> -<div class="verse">Au repos sombre de la nuit.</div> -</div> - - -<h3>XXXIX<br /> -<span class="small">PRÉCISIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout ce qui se divise et qui devient poussière</div> -<div class="verse">En se subtilisant nous apparaît confus ;</div> -<div class="verse">Votre pensée offerte en paroles sincères</div> -<div class="verse">Ne se détaille pas ou perd de sa vertu.</div> -</div> - - -<h3>XL<br /> -<span class="small">QUELQUES FLEURS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chevelu, sans parfum, tout droit, toujours le même,</div> -<div class="verse">Il lui suffit qu’on dise : « Ah ! le beau <i>chrysanthème</i> ! »</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le <i>muguet</i> est modeste, hélas ! avec excès.</div> -<div class="verse">On fait grand cas de la modestie. — Il le sait.</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un <i>lys</i>, dans mon jardin brûlant, souffre et s’ennuie.</div> -<div class="verse">Je voudrais qu’il tombât, ce soir, un peu de pluie.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’<i>hortensia</i> devient rose ou bleu. Quand il change,</div> -<div class="verse">C’est moins selon ses goûts que suivant ce qu’il mange.</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aime les rêves que m’inspire l’<i>orchidée</i>,</div> -<div class="verse">Mais la tenir pour une fleur… ah ! quelle idée !</div> -</div> - -<p class="c">6</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’<i>iris</i> à trop servi de décor. Je le vois,</div> -<div class="verse">Peint sur un mur, plus à son aise qu’en un bois.</div> -</div> - -<p class="c">7</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De quel bizarre amour et pour quelle raison</div> -<div class="verse">Prisez-vous un <i>œillet</i> fleuri hors de saison ?</div> -</div> - -<p class="c">8</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cueillie à l’aube d’un beau jour, la <i>marguerite</i>,</div> -<div class="verse">Bien qu’elle soit un peu vulgaire, a son mérite.</div> -</div> - -<p class="c">9</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’accorde que la reine des fleurs est la <i>rose</i>.</div> -<div class="verse">Mais qu’en dire, après tant de vers et tant de prose ?</div> -</div> - - -<h3>XLI<br /> -<span class="small">HIÉROGLYPHES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Regardez à vos pieds, devinez le problème :</div> -<div class="verse">Sur la neige, cette écriture en fins réseaux,</div> -<div class="verse">Ce lacis délicat fait d’arabesques blêmes,</div> -<div class="verse">Qui donc le dessina si bien ? — Pattes d’oiseaux ?</div> -</div> - - -<h3>XLII<br /> -<span class="small">AME CAPTIVE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle voudrait courir</div> -<div class="verse">Par le monde,</div> -<div class="verse">Elle voudrait courir en vagabonde,</div> -<div class="verse">Au gré de son désir,</div> -<div class="verse">Elle voudrait errer sous les palmes d’une île</div> -<div class="verse">Des tropiques,</div> -<div class="verse">Entendre, au loin, de fiévreuses musiques,</div> -<div class="verse">Se promener à cheval dans des villes</div> -<div class="verse">Rouges et galoper sur une grève</div> -<div class="verse">Neuve, devant la mer que nul souffle ne ride,</div> -<div class="verse">Sans autre guide</div> -<div class="verse">Que le torrent clair de ses rêves.</div> -<div class="verse">— Or elle court,</div> -<div class="verse">Il est vrai,</div> -<div class="verse">Dans le sens qui lui plaît,</div> -<div class="verse">Mais toujours</div> -<div class="verse">En rond, sur la même aire nue,</div> -<div class="verse">Elle bondit, en achevant son tour,</div> -<div class="verse">Comme fait une chèvre au piquet retenue,</div> -<div class="verse">Et chacun de ses bonds est trop court.</div> -</div> - - -<h3>XLIII<br /> -<span class="small">ÉPÎTRE AFFECTUEUSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est à Montbéliard que j’adresse ma lettre.</div> -<div class="verse">J’ai, là-bas, une amie exquise qui paraît</div> -<div class="verse">Soucieuse de moi. — Je n’ose me permettre</div> -<div class="verse">De vous dire son nom : cela lui déplairait.</div> -</div> - - -<h3>XLIV<br /> -<span class="small">CHEMIN PERDU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Temps couvert et bouché, sentier gluant, la route</div> -<div class="verse">S’enfonce mollement en un brouillard obscur.</div> -<div class="verse">On atteindra l’étape avant ce soir, sans doute,</div> -<div class="verse">Mais pressons-nous : le ciel est noir, le ciel est mûr.</div> -</div> - - -<h3>XLV<br /> -<span class="small">TÉLÉGRAMME RECOMMANDÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Grand’tante décédée au milieu de la nuit.</div> -<div class="verse">Testament excellent. Trente mille. Cousine</div> -<div class="verse">Hortense furieuse. Avertis Célestine</div> -<div class="verse">Nous faire un cassoulet pour lundi. Lettre suit. »</div> -</div> - - -<h3>XLVI<br /> -<span class="small">VISAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tête sombre aux cheveux courbés en ondes lentes,</div> -<div class="verse">Regard vivant et grave où je lis mon destin,</div> -<div class="verse">Bouche malicieuse et pourtant consolante,</div> -<div class="verse">Cher visage en exil, beau visage lointain !</div> -</div> - - -<h3>XLVII<br /> -<span class="small">RETRAITE VOLONTAIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Consignez-moi près d’un marais brûlant de fièvre,</div> -<div class="verse">Sur une île déserte, un volcan du Pérou,</div> -<div class="verse">A l’un ou l’autre bout du monde, n’importe où,</div> -<div class="verse">Mais pas en ce chef-lieu de canton de la Nièvre !</div> -</div> - - -<h3>XLVIII<br /> -<span class="small">DEUXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ci-gît et se recueille Isabelle aux doux yeux.</div> -<div class="verse">Ayant vécu d’amour, elle poussa la porte</div> -<div class="verse">De l’enfer et croyait s’ouvrir ainsi les cieux.</div> -<div class="verse">Elle est morte, très morte, hélas ! tout à fait morte.</div> -</div> - - -<h3>XLIX<br /> -<span class="small">CHANT TRISTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un coulomb pleure sous les feuilles…</div> -<div class="verse">Pas un cœur généreux qui m’accueille</div> -<div class="verse">Et qui m’empêche de souffrir,</div> -<div class="verse">Ou me montre, dans l’avenir,</div> -<div class="verse">Un coin d’horizon bleu !</div> -<div class="verse">Pas un cœur tendre qui me dise :</div> -<div class="verse">« Peut-être t’aimerai-je un peu ! »</div> -<div class="verse">… Si je voyais, sur la mer grise,</div> -<div class="verse">Une île verte,</div> -<div class="verse">Tout aussitôt, mon âme ouverte</div> -<div class="verse">Fleurirait,</div> -<div class="verse">Un parfum frais</div> -<div class="verse">En monterait dans l’air de l’aube !</div> -<div class="verse">Alors, la bête à son réveil, l’oiseau qui rôde</div> -<div class="verse">Et les abeilles en maraude,</div> -<div class="verse">Viendraient me dédier leurs grâces et leurs laudes,</div> -<div class="verse">En les murmurant tour à tour…</div> -<div class="verse">Mais pas un cœur ne veut m’aimer ! pas un cœur n’ose</div> -<div class="verse">Pleurer près de moi, même en fraude !</div> -<div class="verse">… Et le coulomb pleure toujours.</div> -</div> - - -<h3>L<br /> -<span class="small">LOTERIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon ami se marie. — Avant qu’on ne la mange,</div> -<div class="verse">Sait-on quelle saveur nous réserve une orange ?</div> -</div> - - -<h3>LI<br /> -<span class="small">NOCTURNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">L’ombre s’étend</div> -<div class="verse i4">Très tendrement</div> -<div class="verse i4">Sur mon étang,</div> -<div class="verse i2">Comme pour en caresser l’onde.</div> -<div class="verse i2">— Par les rameaux, la lune ronde</div> -<div class="verse i2">Risque un regard, de temps en temps.</div> -</div> - - -<h3>LII<br /> -<span class="small">LETTRE A UN JEUNE AUTEUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Par son marivaudage et sa gaîté subtile,</div> -<div class="verse">Votre livre me plaît, bien qu’il paraisse long.</div> -<div class="verse">Il est discret, badin, j’en goûte fort le style,</div> -<div class="verse">Mais vos phrases n’ont-elles pas un cul de plomb ?</div> -</div> - - -<h3>LIII<br /> -<span class="small">CONTEMPLATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,</div> -<div class="verse">Penché sur ta béquille et le visage au ciel,</div> -<div class="verse">Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,</div> -<div class="verse">Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.</div> -</div> - - -<h3>LIV<br /> -<span class="small">PUDEUR CROISSANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ses yeux baissés semblaient me désigner sa bouche.</div> -<div class="verse">Les voici clos. Que veut-elle ? Mais… qu’on la couche !</div> -</div> - - -<h3>LV<br /> -<span class="small">TROISIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le Docteur Bolonais qui dort tout de son long,</div> -<div class="verse">Ici même, a tué Léandre, Pantalon,</div> -<div class="verse">Isabelle, Valère et, pour finir, sa femme,</div> -<div class="verse">Farinette aux yeux clairs. — Ce médecin des corps,</div> -<div class="verse">En un nouveau séjour, va-t-il soigner des âmes,</div> -<div class="verse i3">Maintenant qu’il est mort ?</div> -</div> - - -<h3>LVI<br /> -<span class="small">SOUVENIRS D’UN PAYSAGE LOINTAIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Me retrouver loin des rues,</div> -<div class="verse">Loin du tumulte toujours accru</div> -<div class="verse">Que font les hommes d’ici-bas,</div> -<div class="verse">En ce pays,</div> -<div class="verse">Par leurs combats !</div> -<div class="verse">Me retrouver dans la plaine où le riz</div> -<div class="verse">Foisonne,</div> -<div class="verse">Contre la glaise humide et rouge,</div> -<div class="verse">Où, dans l’herbe, le serpent bouge,</div> -<div class="verse">Où les fleurs s’étonnent</div> -<div class="verse">D’être si belles et si brèves,</div> -<div class="verse">Où la terre est pleine de sève,</div> -<div class="verse">Où les oiseaux ont tant d’éclat !…</div> -<div class="verse">Banyans noueux chargés de pierres</div> -<div class="verse">Que leurs racines enserrent</div> -<div class="verse">De cent bras !</div> -<div class="verse">Bosquets de bambous bleus qui redisent,</div> -<div class="verse">D’une voix fine et jamais importune,</div> -<div class="verse">De très vieux secrets à la brise,</div> -<div class="verse">Sous l’œil si jaune de la lune !</div> -</div> - - -<h3>LVII<br /> -<span class="small">BALLET CHINOIS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au lieu de composer des sentences morales</div> -<div class="verse">Ou de subtiliser sur la vertu des lois,</div> -<div class="verse">Je frappe d’un maillet la pierre musicale</div> -<div class="verse">Et les cent animaux dansent autour de moi.</div> -</div> - - -<h3>LVIII<br /> -<span class="small">IMPROMPTU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Un palmier souple, une cascade,</div> -<div class="verse i2">Un érable où l’hamadryade</div> -<div class="verse i4">Survit encor,</div> -<div class="verse i2">La plainte en pleurs d’une colombe,</div> -<div class="verse i2">Le bruit d’une feuille qui tombe</div> -<div class="verse i4">En robe d’or,</div> -<div class="verse i2">Des abeilles gagnant leur ruche,</div> -<div class="verse i2">Pour camarade, dame Pluche</div> -<div class="verse i4">Au verbe haut,</div> -<div class="verse i2">Pour ami, celui qui sait dire</div> -<div class="verse i2">Ses chagrins avec un sourire :</div> -<div class="verse i4">Fantasio ;</div> -<div class="verse i2">Dans le ciel, un blanc vol de nues,</div> -<div class="verse i2">Quelques vérités toutes nues</div> -<div class="verse i4">Et l’air du temps…</div> -<div class="verse i2">En faut-il plus pour que l’on plonge</div> -<div class="verse i2">Dans la vie ainsi qu’en un songe ?…</div> -<div class="verse i4">(Heureux, j’entends.)</div> -</div> - - -<h3>LIX<br /> -<span class="small">REGARD INDISCRET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Par sa gueule, on peut voir, quand la grenouille bâille,</div> -<div class="verse">(Comme peut-être, chez la femme, par les yeux),</div> -<div class="verse">Le cœur et ses pensers, le ventre et ses entrailles,</div> -<div class="verse">Mais on les voit, chez la grenouille, beaucoup mieux.</div> -</div> - - -<h3>LX<br /> -<span class="small">TRAVAUX DOMESTIQUES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je dédaigne ce que l’on mange :</div> -<div class="verse i2">Pendant que mon épouse range</div> -<div class="verse i2">Les confitures et les poires</div> -<div class="verse">Dans les recoins secrets de l’odorante armoire,</div> -<div class="verse">Je fais des mots carrés et des mots en losange.</div> -</div> - - -<h3>LXI<br /> -<span class="small">ÉPIPHANIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Melchior, Balthasar et le nègre Gaspard</div> -<div class="verse">S’étaient rencontrés, par hasard,</div> -<div class="verse">Marchant d’une façon majestueuse et grave,</div> -<div class="verse">Devant l’étable, au carrefour de trois chemins,</div> -<div class="verse">Avec leur escorte d’esclaves.</div> -<div class="verse">Melchior serrait dans ses mains</div> -<div class="verse">Un lourd présent de myrrhe,</div> -<div class="verse">Balthasar portait une lyre,</div> -<div class="verse">Gaspard, enfin, traînait un grand cheval de bois.</div> -<div class="verse">Après s’être, sur leurs tributs,</div> -<div class="verse">Complimentés avec force saluts,</div> -<div class="verse">Ils entrèrent tous trois.</div> -<div class="verse">— Là se trouvaient Jésus, la Vierge,</div> -<div class="verse">Joseph, l’âne et le bœuf, éclairés par des cierges</div> -<div class="verse">Dont les flammes semblaient d’or.</div> -<div class="verse">L’Enfant respira la senteur exquise</div> -<div class="verse">Qu’apportait Melchior,</div> -<div class="verse">Fit murmurer sur la lyre une brise,</div> -<div class="verse">Puis, regardant Gaspard, pour lui dire merci</div> -<div class="verse">Baisa le grand cheval et le grand nègre aussi.</div> -</div> - - -<h3>LXII<br /> -<span class="small">ATTENTION DÉLICATE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je vais me fournir d’eau chez mon voisin depuis</div> -<div class="verse">Qu’un liseron retient la corde de mon puits.</div> -</div> - - -<h3>LXIII<br /> -<span class="small">TOURISME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un petit ânon bistre et blanc s’impatiente</div> -<div class="verse">Sur la plage de sable où tu fais la pédante.</div> -<div class="verse">L’âne est délicieux, ton discours saugrenu ;</div> -<div class="verse">Le fleuve roule devant nous ses ondes lentes</div> -<div class="verse">Où quelques négrillons s’ébattent, un peu nus,</div> -<div class="verse">D’une façon qui te paraît inconvenante.</div> -</div> - - -<h3>LXIV<br /> -<span class="small">ABSENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il ne connaîtra plus les brises qu’il aima,</div> -<div class="verse">Le crépuscule obscur, l’aube argentée ou blême,</div> -<div class="verse">L’air odorant des pins, l’air de Matsushima…</div> -<div class="verse">Jamais il n’entendra l’écho de ses poèmes.</div> -</div> - - -<h3>LXV<br /> -<span class="small">A MES MOINEAUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Moineaux qui picorez le raisin de ma treille,</div> -<div class="verse">Tout en vous nourrissant selon votre appétit,</div> -<div class="verse">Evitez avec soin de manger les abeilles.</div> -<div class="verse">Il faut que les petits songent aux plus petits.</div> -</div> - - -<h3>LXVI<br /> -<span class="small">SPÉCIALITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’ornithorynque (dit paradoxal), le renne</div> -<div class="verse">Caribou, la vigogne et le grand tamanoir</div> -<div class="verse">Sont les seuls animaux que je voudrais avoir</div> -<div class="verse">Dans mon petit jardin de Clichy-la-Garenne.</div> -</div> - - -<h3>LXVII<br /> -<span class="small">SUPPLICE CHINOIS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sans même discuter, je cède à tes prières…</div> -<div class="verse">Tombant avec un bruit maigre, insistant et fin,</div> -<div class="verse">La moindre goutte d’eau sait creuser une pierre.</div> -<div class="verse">Pour me convaincre, toi, tu bavardes sans fin.</div> -</div> - - -<h3>LXVIII<br /> -<span class="small">VACANCES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et la mare aux mille miroitements,</div> -<div class="verse">Aux molles moires ;</div> -<div class="verse">Et la terrasse où nous échangions nos serments,</div> -<div class="verse">Dix ans après, par un beau soir,</div> -<div class="verse">Mais qui servait alors de champ de courses ;</div> -<div class="verse">Et les vieux pins où nous grimpions comme des ours,</div> -<div class="verse">Les bosquets où le peau-rouge campe,</div> -<div class="verse">L’escalier dont nous descendions la rampe</div> -<div class="verse">A califourchon, malgré la défense</div> -<div class="verse">De nos parents… Ah ! quand j’y pense !…</div> -<div class="verse">Enfin nos jeux,</div> -<div class="verse">Et mes grands cris, et vos manières,</div> -<div class="verse">Et la façon dont vous disiez : « Je veux ! »</div> -<div class="verse">Souvent, vous me tiriez les cheveux,</div> -<div class="verse">(Vous étiez très autoritaire),</div> -<div class="verse">Et parfois vous me battiez presque.</div> -<div class="verse">Moi, je vous laissais faire</div> -<div class="verse">Par sentiment chevaleresque,</div> -<div class="verse">Mais vous en abusiez : vous vous saviez aimée !</div> -<div class="verse">— Reflets bariolés, échos brouillés, fumées…</div> -</div> - - -<h3>LXIX<br /> -<span class="small">PANNEAU BRODÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cabré, le daim soyeux veut happer une mouche ;</div> -<div class="verse">Sa biche, tendrement, le suit d’un œil qui louche.</div> -</div> - - -<h3>LXX<br /> -<span class="small">HARMONIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">— C’est une nuit très pâle, une nuit de féerie,</div> -<div class="verse">Faite pour le baiser ou pour un tendre aveu.</div> -<div class="verse">La plaine, en ses lointains, s’estompe peu à peu,</div> -<div class="verse">L’heure que nous vivons est une rêverie.</div> -<div class="verse">— La lune, sur les bois, pose sa broderie</div> -<div class="verse">De fils d’argent et l’herbe exhale un brouillard bleu…</div> -<div class="verse">Ce voile fait d’azur terni, traversons-le :</div> -<div class="verse">Un songe est là qui veille au bord de la prairie.</div> -<div class="verse">— Pénétrons la futaie en suivant le chemin</div> -<div class="verse">Fréquenté par le faune et, la main dans la main,</div> -<div class="verse">Contemplons le sommeil des nymphes décoiffées,</div> -<div class="verse">— Puis nous reviendrons sur l’herbe du pré natal</div> -<div class="verse">Interrompre vos jeux si purs, ô blondes fées</div> -<div class="verse">Qui lancez vers la lune un globe de cristal !</div> -</div> - - -<h3>LXXI<br /> -<span class="small">PROPOS MONDAINS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans un accès sentimental, le sous-préfet</div> -<div class="verse">Du Loir-et-Cher, parlant à des dames âgées,</div> -<div class="verse">Déplore de façon très fine les effets</div> -<div class="verse">Désolants des amours bien ou mal partagées.</div> -</div> - - -<h3>LXXII<br /> -<span class="small">SECRET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous offrez le semblant d’une boîte à surprises :</div> -<div class="verse">J’ai peur des rires fous où votre voix se brise</div> -<div class="verse">Et je ne sais pas plus ce qui mûrit en vous</div> -<div class="verse">Que le Doge ce qui se tramait à Venise.</div> -</div> - - -<h3>LXXIII<br /> -<span class="small">CHAÎNE SANS FIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un vieux guerrier poursuit de passion fervente</div> -<div class="verse">Une femme de peu qui voit tout l’avenir</div> -<div class="verse">Dans les yeux d’un jeune homme épris d’une servante</div> -<div class="verse">Friande du guerrier. Et tous, voudraient mourir.</div> -</div> - - -<h3>LXXIV<br /> -<span class="small">ODILON REDON</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Onze</div> -<div class="verse">Fleurs de teintes somptueuses, piquées</div> -<div class="verse">Dans un vase à reflets de bronze :</div> -<div class="verse">D’abord une nombreuse orchidée,</div> -<div class="verse">Grappe retombante, marquée</div> -<div class="verse">De petits points d’écaille,</div> -<div class="verse">Puis deux glaïeuls rouges et froids, faits en émail,</div> -<div class="verse">Quatre pavots éblouissants,</div> -<div class="verse">Couleur de sang,</div> -<div class="verse">Couleur d’ambre,</div> -<div class="verse">Et ce cinquième pavot, bien plus sombre,</div> -<div class="verse">Aux pétales poudrés de cendre,</div> -<div class="verse">Discrètement caché dans la pénombre</div> -<div class="verse">Que projette</div> -<div class="verse">Une ample et large feuille verte,</div> -<div class="verse">D’un vert veiné de malachite,</div> -<div class="verse">Enfin, ouvrant leurs tiges maigrelettes</div> -<div class="verse">Comme des branches d’éventail, trois marguerites</div> -<div class="verse">Dont le cœur est d’un jaune pur…</div> -<div class="verse">— Magnifique bouquet pour éclairer ce mur.</div> -</div> - - -<h3>LXXV<br /> -<span class="small">OPINIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">L’escargot méprise la flèche</div> -<div class="verse i2">Qui n’emporte pas de fardeau ;</div> -<div class="verse i2">Le peuplier trouve trop sèche</div> -<div class="verse i3">La hampe du jet d’eau.</div> -</div> - - -<h3>LXXVI<br /> -<span class="small">ACROBATIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je te laisse absolument libre</div> -<div class="verse i2">De t’amuser, fourmi, mais tu</div> -<div class="verse i2">Risques de perdre l’équilibre</div> -<div class="verse i2">Sur le fil de ce fin fétu.</div> -</div> - - -<h3>LXXVII<br /> -<span class="small">FAÇONS D’ÊTRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">L’alouette remonte</div> -<div class="verse">En chantant, après être tombée en plein champ.</div> -<div class="verse i3">La cascade a grand’honte</div> -<div class="verse">De s’étendre dans l’herbe en étouffant son chant.</div> -</div> - - -<h3>LXXVIII<br /> -<span class="small">ARBRE MÉMORABLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Veillez avec respect sur le poirier sauvage.</div> -<div class="verse">Cet arbre est, entre tous, un noble végétal.</div> -<div class="verse">Le prince de Chao coucha sous ce feuillage</div> -<div class="verse">En revenant, jadis, dans son pays natal.</div> -</div> - - -<h3>LXXIX<br /> -<span class="small">ANALOGIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une guêpe jaune et venimeuse bourdonne</div> -<div class="verse">Au sein d’un liseron simple, couleur de ciel.</div> -<div class="verse">Candeur fausse mais séduisante, cœur cruel…</div> -<div class="verse">Esquisse ?… Non, c’est un portrait. Je vous le donne.</div> -</div> - - -<h3>LXXX<br /> -<span class="small">NOSTALGIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’offrirais sans délai mes dix derniers sequins</div> -<div class="verse">Et quatre pièces d’or pieusement gardées</div> -<div class="verse">Pour contempler le bois d’un bar américain,</div> -<div class="verse">Ses verres bleus et verts et ses catins fardées.</div> -</div> - - -<h3>LXXXI<br /> -<span class="small">NOTES DE MUSIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans le bois clair,</div> -<div class="verse">Un oiseau chante</div> -<div class="verse">Ses petits airs.</div> -<div class="verse">Leur mélodie est tantôt vive, tantôt lente,</div> -<div class="verse">Leurs sujets sont toujours divers.</div> -<div class="verse">Le menton dans la main, silencieux, j’écoute</div> -<div class="verse">La chanson triste qui s’égoutte</div> -<div class="verse">Et cette autre qui semble fuir…</div> -<div class="verse">L’oiseau s’envole, il revient, il se pose</div> -<div class="verse">Pour chanter les vertus exquises d’une rose</div> -<div class="verse">Qui doit bientôt s’ouvrir</div> -<div class="verse">Sous la rosée insidieuse qui l’arrose.</div> -<div class="verse">Il dit les cerisiers en fleurs,</div> -<div class="verse">Les robes de l’aurore,</div> -<div class="verse">Un lac mort aux mobiles couleurs</div> -<div class="verse">Et mille autres choses encore…</div> -<div class="verse">Il chante l’onde, il chante l’air,</div> -<div class="verse">Il chante tous ses petits airs ;</div> -<div class="verse">Enfin, d’une discrète voix,</div> -<div class="verse">Il te chante, il te loue, il me parle de toi.</div> -</div> - - -<h3>LXXXII<br /> -<span class="small">MERVEILLES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Est-il rien de si beau que cheval au galop,</div> -<div class="verse">Sinon femme qui danse ou frégate cinglante ?</div> -<div class="verse">Est-il rien de plus pur que, se mirant dans l’eau,</div> -<div class="verse">L’oiseau d’or qui me hante et qui, chantant, m’enchante ?</div> -</div> - - -<h3>LXXXIII<br /> -<span class="small">CONCERT NOCTURNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Aux heures où la lune luit</div> -<div class="verse i2">Sous les rameaux couleur de rouille,</div> -<div class="verse i2">Prêtez l’oreille au preste bruit</div> -<div class="verse i2">Que font les plongeons de grenouilles.</div> -</div> - - -<h3>LXXXIV<br /> -<span class="small">BAVARDAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu redis, tous les jours, d’identiques sottises,</div> -<div class="verse">Tu pleures en songeant au « terrible avenir »,</div> -<div class="verse">Tu parles du printemps, de ses fleurs, de ses brises</div> -<div class="verse">Et de ton âme si délicate… Oh ! dormir !</div> -</div> - - -<h3>LXXXV<br /> -<span class="small" lang="la" xml:lang="la">IN PACE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On dit que, dans l’obscur, sous les dalles qu’on scelle,</div> -<div class="verse">Cheveux d’amante, ongle d’homme poussent encor :</div> -<div class="verse">Car l’ombre de la femme à l’amour est fidèle</div> -<div class="verse">Et la vengeance épanouit l’âme du mort.</div> -</div> - - -<h3>LXXXVI<br /> -<span class="small">ENTRÉE EN SCÈNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je vous imagine sylphide</div> -<div class="verse i2">D’opéra, dansant les pieds nus,</div> -<div class="verse i2">Sur un lac peint en bleu, (sans rides,</div> -<div class="verse i4">Bien entendu.)</div> -</div> - - -<h3>LXXXVII<br /> -<span class="small">DIALOGUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le jeune romancier : « Ai-je commis, enfin,</div> -<div class="verse">Mon chef-d’œuvre : un roman simple et puissant, la vie</div> -<div class="verse">D’un égoïste forcené mais d’esprit fin ? »</div> -<div class="verse">L’ami parfait : « Est-ce une autobiographie ? »</div> -</div> - - -<h3>LXXXVIII<br /> -<span class="small">GESTES D’INSECTES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ciel de midi,</div> -<div class="verse">Chaleur excessive…</div> -<div class="verse">La fourmi</div> -<div class="verse">S’accroche à demi</div> -<div class="verse">Sur une herbe vive ;</div> -<div class="verse">Plus loin, dans le plein jour,</div> -<div class="verse">Un frelon lourd</div> -<div class="verse">Se pelotonne au sein d’une fleur qu’il renifle,</div> -<div class="verse">Mais le parfum le grise,</div> -<div class="verse">Il pâme, il lâche prise,</div> -<div class="verse">Il tombe et la fleur gifle</div> -<div class="verse">Un papillon qui se promenait dans la brise.</div> -<div class="verse">J’aperçois, sur le sable clair</div> -<div class="verse">Du sentier, un scarabée</div> -<div class="verse">Versé, griffant l’air</div> -<div class="verse">De ses six pattes recourbées ;</div> -<div class="verse">Je le sauve, il s’en va sans souci,</div> -<div class="verse">Sans me dire merci,</div> -<div class="verse">Sans même saluer cette limace flasque</div> -<div class="verse">Venue à point pour finir mon fantasque.</div> -</div> - - -<h3>LXXXIX<br /> -<span class="small">A PIERROT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu nous parleras de la lune, de ses grâces,</div> -<div class="verse">De ses candeurs, de ses vapeurs, de ses pâleurs,</div> -<div class="verse">Et des sillons cendrés que tu pris pour des traces</div> -<div class="verse">De larmes… hélas, oui !… mais de quelles douleurs !</div> -<div class="verse">Tu nous parleras d’elle en sa gloire naissante,</div> -<div class="verse">Couleur d’ambre, de sang, de lavande ou de miel,</div> -<div class="verse">Et d’elle que l’on voit, fugitive passante,</div> -<div class="verse">S’égarer à midi dans les splendeurs du ciel…</div> -<div class="verse">Quand tu nous auras dit ta misère notoire,</div> -<div class="verse">Due au bel astre blanc que tu chérissais trop,</div> -<div class="verse">Ayant touché la fin de cette longue histoire,</div> -<div class="verse i2">Tu la recommenceras, Pierrot !</div> -</div> - - -<h3>XC<br /> -<span class="small">LOISIRS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jouer au « trente et un », lire attentivement</div> -<div class="verse">« Rocambole » et « le Secrétaire des Amants »,</div> -<div class="verse">Ce sont là, je le sais, des passe-temps peu nobles,</div> -<div class="verse">Mais ils ne manquent pas d’un certain agrément.</div> -</div> - - -<h3>XCI<br /> -<span class="small">AU COIN DU FEU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il était, une fois, une princesse, un pâtre,</div> -<div class="verse">Un crapaud qui portait une perle à son front,</div> -<div class="verse">Un vieux magicien d’humeur acariâtre…</div> -<div class="verse">Poursuivez… C’est ainsi que les contes se font.</div> -</div> - - -<h3>XCII<br /> -<span class="small">CONCERT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Un mince rais d’étoile grave</div> -<div class="verse">Des mots mystérieux sur le jade des eaux…</div> -<div class="verse i2">Ecoutons bien, car les roseaux</div> -<div class="verse">Vont les chanter, ces mots d’amour… Instant suave !</div> -</div> - - -<h3>XCIII<br /> -<span class="small">CITATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’œuvre achevée, on peut songer à ce qu’on aime,</div> -<div class="verse">Le vrai délassement de l’homme est à ce prix :</div> -<div class="verse">« Et que le cœur repose où repose l’esprit, »</div> -<div class="verse">Disait Robert Browning dans un de ses poèmes.</div> -</div> - - -<h3>XCIV<br /> -<span class="small">FANTASQUE FALOT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Falot,</div> -<div class="verse">Fantaisiste et fou,</div> -<div class="verse">Mais un peu flou…</div> -<div class="verse">Jeu lointain de grelots…</div> -<div class="verse">Plume sur l’eau…</div> -<div class="verse">Passage</div> -<div class="verse">D’un filament qui se dévide sur l’azur…</div> -<div class="verse">Souvenir du langage</div> -<div class="verse">Obscur</div> -<div class="verse">Que l’on parle à merveille en songe</div> -<div class="verse">Et dont le sens ne se prolonge</div> -<div class="verse">Jamais avec le jour…</div> -<div class="verse">Fantasque sans contours</div> -<div class="verse">Bien définis, fantasque échevelé…</div> -<div class="verse">Verre fêlé</div> -<div class="verse">Qui sonne</div> -<div class="verse">Assez faux, en somme :</div> -<div class="verse">(Ecoutez donc !) Mais se peut-il que l’on en rie,</div> -<div class="verse">De cette bonne</div> -<div class="verse">Ou médiocre plaisanterie ?</div> -</div> - - -<h3>XCV<br /> -<span class="small">L’ARRIVÉE DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des îles où mûrit la mangue ou le coco,</div> -<div class="verse">Thisbé débarque avec un singe et deux perruches.</div> -<div class="verse">Sa robe est faite d’un très rouge caraco,</div> -<div class="verse">D’un collet zinzolin et de nombreuses ruches.</div> -<div class="verse">Sa jupe à fleurs, où court un quadruple feston,</div> -<div class="verse">A cet air pastoral des jupes de théâtre ;</div> -<div class="verse">Elle presse à sa bouche avivée un bâton</div> -<div class="verse">De sucre qu’elle suce avec un air folâtre.</div> -<div class="verse">Un négrillon la suit qui, très gravement, tient</div> -<div class="verse">Une cage en osier où jappe un petit chien.</div> -</div> - - -<h3>XCVI<br /> -<span class="small">PRESSION ATMOSPHÉRIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le dragon ténébreux qui domine le monde</div> -<div class="verse">Et recouvre le ciel de ses sombres couleurs</div> -<div class="verse">N’est pas très redoutable : il nous menace, il gronde,</div> -<div class="verse">Mais il s’apaisera, bientôt, pour fondre en pleurs.</div> -<div class="verse">Je crois qu’il conviendrait de nous garer ensemble</div> -<div class="verse">Sous ce beau flamboyant dont les corolles tremblent.</div> -</div> - - -<h3>XCVII<br /> -<span class="small">BARQUE D’AUTOMNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A Versailles, la nuit. — Le bassin de Neptune</div> -<div class="verse">Est à peine ridé par la brise. Du bord</div> -<div class="verse">Se détache une feuille aux tons roux, et la lune</div> -<div class="verse">Jette une ombre à côté de cette voile d’or.</div> -</div> - - -<h3>XCVIII<br /> -<span class="small">ENTRAÎNEMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ce cavalier, dans son sillage,</div> -<div class="verse i2">Nous laisse, en passant au galop,</div> -<div class="verse i2">La belle fièvre des voyages</div> -<div class="verse i2">Par les plaines ou sur les flots.</div> - -</div> - - -<h3>XCIX<br /> -<span class="small">AIR NOUVEAU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle me semble enfin trop lourde, la rançon</div> -<div class="verse">De ce goût que j’avais pour les femmes méchantes !</div> -<div class="verse">Ce n’est donc plus pour vous que je chante et rechante,</div> -<div class="verse">Ni que je chanterai, comme dit la chanson.</div> -</div> - - -<h3>C<br /> -<span class="small">FIN D’UN BEAU JOUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce long jour s’achève en douceur ;</div> -<div class="verse">Vers le couchant, quelques vagues rousseurs</div> -<div class="verse">S’obscurcissent…</div> -<div class="verse">Le soir est là,</div> -<div class="verse">Un soir tendre et triste</div> -<div class="verse">Où persistent</div> -<div class="verse">De sourds éclats,</div> -<div class="verse">Sur les dalles de grès</div> -<div class="verse">Mat et lisse.</div> -<div class="verse">— Asseyons-nous, causons, l’heure est bonne ;</div> -<div class="verse">Dans la vasque, tout près,</div> -<div class="verse">Le jet d’eau fait un bruit monotone,</div> -<div class="verse">Et se répète, et se lamente</div> -<div class="verse">De son égale voix dormante,</div> -<div class="verse">Comme si l’on pleurait,</div> -<div class="verse">Comme s’il pleuvait…</div> -<div class="verse">Et longtemps ce jet d’eau familier nous arrose</div> -<div class="verse">De ses mille gouttes d’ennui… Puis une pause</div> -<div class="verse">Soudaine. Il se tait :</div> -<div class="verse">Notre jardinier l’a coupé.</div> -</div> - - -<h3>CI<br /> -<span class="small">MUSE CHAMBRÉE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Poète de bureau, vos vers et vos discours</div> -<div class="verse">Sont de seconde main, entendus dans la rue</div> -<div class="verse">Ou lus. — Vous écrivez : « A la pointe du jour… »</div> -<div class="verse">Cette pointe du jour, où donc l’avez-vous vue ?</div> -</div> - - -<h3>CII<br /> -<span class="small">ASSURANCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On m’a dit qu’un vieux loup, même subtil, trébuche</div> -<div class="verse">Parfois et se laisse prendre à l’appât.</div> -<div class="verse">Bien qu’il fût entouré des plus viles embûches,</div> -<div class="verse">Notre Empereur jamais n’a pu faire un faux pas.</div> -</div> - - -<h3>CIII<br /> -<span class="small">COÏNCIDENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Courbant ses doigts fluets et fleuris de carmin,</div> -<div class="verse">Pourquoi Lodoïska tient-elle dans sa main</div> -<div class="verse">Ce merle qu’elle veut lier d’un fil de perles,</div> -<div class="verse">Tandis que me revient le nom d’Albert Samain ?</div> -</div> - - -<h3>CIV<br /> -<span class="small">RETRAITE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jardin délicieux ; un grand mur le sépare</div> -<div class="verse">Du monde ; un cerisier chargé me tend ses fruits ;</div> -<div class="verse">Des fleurs ont envahi l’herbe qui me prépare</div> -<div class="verse">Une couche sous la lune pour cette nuit.</div> -</div> - - -<h3>CV<br /> -<span class="small">VAINE TENTATIVE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu te lasses, chacun de tes projets échoue :</div> -<div class="verse">Tu cours après le rêve, usant tes forces pour</div> -<div class="verse">Te saisir du refrain martial d’un tambour ;</div> -<div class="verse">Or c’est le bras qu’il faut saisir ! le bras qui joue !</div> -</div> - - -<h3>CVI<br /> -<span class="small">ÉCONOMIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je nourris mes repas quand mes sillons s’allongent ;</div> -<div class="verse">Ayant creusé mon puits, je sais ce que je bois ;</div> -<div class="verse">Comme je fais mon lit, je peux choisir mes songes ;</div> -<div class="verse">Pourquoi donc les puissants penseraient-ils à moi ?</div> -</div> - - -<h3>CVII<br /> -<span class="small">LA PART DU RUISSEAU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que le ruisseau prenne ce qu’il lui plaît</div> -<div class="verse">De prendre… Je m’en moque !</div> -<div class="verse">Qu’il prenne le chiffon d’âme, la loque</div> -<div class="verse">D’un caractère qui fut noble, le portrait</div> -<div class="verse">Parodique</div> -<div class="verse">De la beauté, la mélancolie aux attraits</div> -<div class="verse">Littéraires, les esclaves de la musique</div> -<div class="verse">Ou des grands mots, victimes</div> -<div class="verse">Du vent pernicieux qui souffle sur les cimes.</div> -<div class="verse">Permettez au ruisseau de prendre ce qu’il veut :</div> -<div class="verse">Les serments trop sonores, les vœux</div> -<div class="verse">Trop sublimes ;</div> -<div class="verse">Qu’il prenne ceux qu’animent</div> -<div class="verse">La jalousie ou le mépris ;</div> -<div class="verse">Qu’il garde, en plus, ce que d’avance il avait pris :</div> -<div class="verse">Ce qui naît de l’ennui</div> -<div class="verse">Après jouir et boire ;</div> -<div class="verse">Qu’il prenne le laurier des faciles victoires</div> -<div class="verse">Et, surtout, ce qui semble être d’or,</div> -<div class="verse">Mais qu’il ne tente pas de salir un cœur fort.</div> -</div> - - -<h3>CVIII<br /> -<span class="small">DOUTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je sais bien que la terre et le ciel et le temps</div> -<div class="verse">Ne pèseront pas plus qu’un fétu, mais pourtant…</div> -</div> - - -<h3>CIX<br /> -<span class="small">LE RETOUR DE L’HISTOIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">En soupirant, tu me racontes une histoire</div> -<div class="verse">Abusive et fallacieuse sur ton cœur,</div> -<div class="verse">Sur ton cher petit cœur… Si je pouvais y croire</div> -<div class="verse">Un peu ! juste assez pour l’apprendre au vent rôdeur !</div> -<div class="verse">Le vent la transmettrait au nuage qui passe,</div> -<div class="verse">Qui la reflèterait dans l’onde du lac vert,</div> -<div class="verse">Dont les rides la rediraient d’une voix basse</div> -<div class="verse">Aux pétales naïfs des nymphéas ouverts.</div> -<div class="verse">Ces fleurs délègueraient le conte à des phalènes</div> -<div class="verse">Tourbillonnant au sein magique d’un rayon</div> -<div class="verse">Et ceux-ci garderaient avec beaucoup de peine</div> -<div class="verse">Le lourd secret qu’on livre à leur discrétion ;</div> -<div class="verse">Vite, ils en instruiraient cette lune d’ivoire</div> -<div class="verse">Qui te l’enseignerait par des mots refroidis,</div> -<div class="verse">Et tu pourrais peser la valeur de l’histoire</div> -<div class="verse i2">Mensongère et rédhibitoire</div> -<div class="verse i4">Que tu me dis.</div> -</div> - - -<h3>CX<br /> -<span class="small">QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Trois vers et très peu de mots</div> -<div class="verse i3">Pour vous décrire cent choses…</div> -<div class="verse i3">La nature en bibelots.</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Pourquoi gémir sans vergogne,</div> -<div class="verse i3">Puisque, demain, vous rentrez</div> -<div class="verse i3">Chez vous, rapides cigognes ?</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Clair de lune, aride espace</div> -<div class="verse i3">Sur les vastes prés d’argent…</div> -<div class="verse i3">Paysage fait de glace.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Petite scène au Japon :</div> -<div class="verse i3">La poule blanche que j’aime</div> -<div class="verse i3">Gonfle son plumage et pond.</div> -</div> - - -<h3>CXI<br /> -<span class="small">FUNÉRAILLES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Rossignol mort, couché sur la mousse…</div> -<div class="verse">Les moineaux, les crapauds se lamentent, la pie</div> -<div class="verse">Sanglotte en jacassant, deux grands lys prient</div> -<div class="verse">De façon pâle et douce ;</div> -<div class="verse">La brise dit sa peine</div> -<div class="verse">D’une voix qui se traîne</div> -<div class="verse">Parmi les branches ;</div> -<div class="verse">En souvenir du rossignol,</div> -<div class="verse">Un roseau penche</div> -<div class="verse">Son mince col,</div> -<div class="verse">Le tournesol</div> -<div class="verse">Fait un discours et la pervenche,</div> -<div class="verse">Si timide, ne peut</div> -<div class="verse">Empêcher que des pleurs ne mouillent ses yeux bleus.</div> -<div class="verse">Le rouge-gorge seul a quelques mots acerbes…</div> -<div class="verse">Enfin le long cortège des fourmis</div> -<div class="verse">Peut se développer dans l’herbe ;</div> -<div class="verse">La famille se réunit ;</div> -<div class="verse">On prépare une cérémonie</div> -<div class="verse">Superbe.</div> -</div> - - -<h3>CXII<br /> -<span class="small">BON CONSEIL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je formule en ces mots la doctrine des sages :</div> -<div class="verse">« Fuis l’exaltation qui te peut surmener. »</div> -<div class="verse">Si j’impose à mon corps de longs et durs voyages,</div> -<div class="verse">C’est que mon fol esprit les eût imaginés.</div> -</div> - - -<h3>CXIII<br /> -<span class="small">EFFET DE VOL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une buse descend contre le mur de roche,</div> -<div class="verse">Son ombre la rejoint, la double, la poursuit,</div> -<div class="verse">Passe, palpite, plane, ondule, se rapproche,</div> -<div class="verse i4">Plonge et s’évanouit.</div> -</div> - - -<h3>CXIV<br /> -<span class="small">DESSEIN CACHÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je te trouve un peu didactique, ce soir, cher,</div> -<div class="verse">Epiloguant, sans yeux pour la si bonne chère,</div> -<div class="verse">Sans goût pour ta voisine à la si rose chair ;</div> -<div class="verse">Convoiterais-tu donc, en Sorbonne, ma chaire ?</div> -</div> - - -<h3>CXV<br /> -<span class="small">RÉCRÉATIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A votre âge, Monsieur, c’est, je pense, utopie</div> -<div class="verse">Que de vouloir en badinant vous rajeunir.</div> -<div class="verse">A quoi peut vous mener de fouetter la toupie ?</div> -<div class="verse">Cherchez plutôt, avec le fouet, d’autres plaisirs.</div> -</div> - - -<h3>CXVI<br /> -<span class="small">INSTANT PÉNIBLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jusque dans ton baiser, je trouve quelque chose</div> -<div class="verse">Qui me paraît cruel pour un homme harassé,</div> -<div class="verse">Et je tremble d’effroi lorsque je sens passer</div> -<div class="verse">« <span lang="la" xml:lang="la">Aliquid amari</span> » par tes lèvres décloses.</div> -</div> - - -<h3>CXVII<br /> -<span class="small">SOUVENIRS SAVOUREUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les mangues ont le goût d’un rêve, les goyaves,</div> -<div class="verse">La saveur de l’amour. Dans cette eau de cristal,</div> -<div class="verse">Je me baigne, le soir, avec ma belle esclave…</div> -<div class="verse">C’est tout de même mieux que le pays natal !</div> -</div> - - -<h3>CXVIII<br /> -<span class="small">PAROLES SUPERFLUES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je te parle d’amour, mais tu n’écoutes guère</div> -<div class="verse">Les beaux serments que je fais, tu préfères,</div> -<div class="verse">Aux fleurs de mon esprit,</div> -<div class="verse">Les fruits savoureux de la terre.</div> -<div class="verse">Ceux-là seuls, si légers qu’ils semblent, ont du prix.</div> -<div class="verse">Une nuance, un reflet te consolent</div> -<div class="verse">Mieux que mes plus douces paroles</div> -<div class="verse">Qui n’éveillent que ton mépris.</div> -<div class="verse">Quel présent sauras-tu comprendre,</div> -<div class="verse">Et que puis-je t’offrir, en ce soir triste et tendre ?</div> -<div class="verse">— Le croissant de la lune, au fond du bassin vert,</div> -<div class="verse">Double son profil pâle ;</div> -<div class="verse">Pour étoiler le pré, les jasmins ont ouvert</div> -<div class="verse">Leurs blancs pétales ;</div> -<div class="verse">La lune aérienne est blonde,</div> -<div class="verse">L’onde</div> -<div class="verse">A pris des reflets d’or</div> -<div class="verse">Et les jasmins embaument…</div> -<div class="verse">— Que veux-tu ? cette lune, ou cette onde qui dort ?</div> -<div class="verse">Ou cet arome ?</div> -</div> - - -<h3>CXIX<br /> -<span class="small">SCEAUX CHINOIS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Un homme vraiment mort ne se décrit qu’en prose. »</div> -<div class="verse">« Quel est le bel oiseau que l’on ne peut saisir ? »</div> -<div class="verse">« Clair de neige… des pas oisifs le long des roses. »</div> -<div class="verse">« O douleur ! ne viens pas dévorer mon loisir ! »</div> -</div> - - -<h3>CXX<br /> -<span class="small">TEMPÉRATURE BASSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bras blancs, noble poitrine, fier visage,</div> -<div class="verse i3">Regard sec…</div> -<div class="verse">Je fais serment de respecter votre corsage,</div> -<div class="verse i3">Nymphe de type grec !</div> -</div> - - -<h3>CXXI<br /> -<span class="small">PETIT CHIEN SUPERFLU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qui donc a dit : « La conscience est un chien maigre » ?</div> -<div class="verse">Oui, ce chien te mordille aux talons, il aboie</div> -<div class="verse">Très fort, mais ne saurait interdire la voie</div> -<div class="verse">De gauche qui n’est pas celle de l’homme intègre.</div> -</div> - - -<h3>CXXII<br /> -<span class="small">LES BÊTES DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chez elle, Thisbé garde un singe du Brésil.</div> -<div class="verse">Véritable joyau de sa ménagerie ;</div> -<div class="verse">Il rêve à ses forêts, se gratte le nombril</div> -<div class="verse">Et chatouille le nez d’un dogue de Hongrie.</div> -<div class="verse">Sur un perchoir d’argent, Gonzalve, perroquet</div> -<div class="verse">Natif d’un beau pays par delà les mers bleues,</div> -<div class="verse">Imite l’aboi sec et rauque d’un roquet</div> -<div class="verse">Chauve, sauf un plumet ridicule de queue ;</div> -<div class="verse">Enfin, dans sa tournette, on voit un écureuil</div> -<div class="verse">Grignotant une amande et qui fait le doux œil.</div> -</div> - - -<h3>CXXIII<br /> -<span class="small">NUMÉRO</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous entrez d’un air digne et grave, les seins nus,</div> -<div class="verse">Très grasse ; vous chantez une ode à la science,</div> -<div class="verse">Quelques couplets pervers, une tendre romance</div> -<div class="verse">Et de plaisants rondeaux sur les maris cocus.</div> -<div class="verse">Quand, la sébille en main, vous faites votre quête,</div> -<div class="verse">Les artilleurs et les dragons perdent la tête.</div> -</div> - - -<h3>CXXIV<br /> -<span class="small">POUR L’AMOUR DU LAURIER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Médite ces conseils : choisis</div> -<div class="verse">Avec grand soin tes ennemis ;</div> -<div class="verse">Refuse de combattre un homme aux muscles mous ;</div> -<div class="verse">Ne brise pas sur ton genou</div> -<div class="verse">Du bois pourri ;</div> -<div class="verse">Ne te contente</div> -<div class="verse">Que rarement du petit lit</div> -<div class="verse">Ouvert à tout venant de la jeune servante,</div> -<div class="verse">Quand tu peux occuper celui de sa maîtresse</div> -<div class="verse">Moins accueillante,</div> -<div class="verse">Aussi jolie et quelque peu traîtresse ;</div> -<div class="verse">Fuis la séduction des souvenirs bourgeois</div> -<div class="verse">Qui, de prime abord, savent plaire ;</div> -<div class="verse">Ne bois</div> -<div class="verse">Qu’à des sources froides et claires,</div> -<div class="verse">Enfin, n’use jamais de cris</div> -<div class="verse">Lorsqu’un mot murmuré suffit ;</div> -<div class="verse">Respecte tes paroles !</div> -<div class="verse">La gloire obscure est à ce prix…</div> -<div class="verse">Aimes-tu mieux la gloriole ?</div> -</div> - - -<h3>CXXV<br /> -<span class="small">RÉVERSIBILITÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lue à l’envers, tant elle est logique, ton ode,</div> -<div class="verse">Sèche et de rythme étroit,</div> -<div class="verse">Donnerait du plaisir au penseur d’antipode,</div> -<div class="verse">Mais à lui seul, je crois.</div> -</div> - - -<h3>CXXVI<br /> -<span class="small">LA BONNE NOUVELLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout le long de la rue un floconnement gris</div> -<div class="verse">Et mauve se répand comme un ruisseau de brume,</div> -<div class="verse">Quand soudain, de son fond, jaillit un mince cri :</div> -<div class="verse">« Hé ! bonnes gens ! Voilà le marchand de légumes ! »</div> -</div> - - -<h3>CXXVII<br /> -<span class="small">CHANT NUPTIAL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle est vierge (dit-on) et pourtant philogame,</div> -<div class="verse">Prête à tous les devoirs, potelée à souhait…</div> -<div class="verse">Pour elle, je polis le miroir de mon âme</div> -<div class="verse">Et, sous des rubans bleus, je dissimule un fouet.</div> -</div> - - -<h3>CXXVIII<br /> -<span class="small">MINE MÉDIOCRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Aux trois quarts seulement de sa métamorphose,</div> -<div class="verse">Le visage gonflé comme d’une tumeur</div> -<div class="verse">Et le teint piqueté d’inquiétants points roses,</div> -<div class="verse">La lune a l’air, ce soir, de bien mauvaise humeur.</div> -</div> - - -<h3>CXXIX<br /> -<span class="small">FUMÉES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Puis je fais quelques pas le long du cimetière</div> -<div class="verse">Et je vois, au dessus du petit mur de pierre,</div> -<div class="verse">Comme un brouillard couvrant les champs, aux soirs d’été,</div> -<div class="verse">Flotter confusément de muettes prières.</div> -</div> - - -<h3>CXXX<br /> -<span class="small">PETIT DÉFAUT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous ignorez l’économie : ah ! quelle verve !…</div> -<div class="verse">Faunesse aux épuisants baisers, certes, je veux</div> -<div class="verse">Etre chéri par vous, mais un peu de réserve</div> -<div class="verse">Ne gâterait en rien l’échange de nos vœux.</div> -</div> - - -<h3>CXXXI<br /> -<span class="small">FLEUR EMPHATIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fleur éclatante, fleur rouge et tigrée,</div> -<div class="verse">Fleur savamment bouturée</div> -<div class="verse">Qui prends au jardin tant de place,</div> -<div class="verse">Tu sais bien le prestige</div> -<div class="verse">Que te donne une haute tige,</div> -<div class="verse">Certaine grâce</div> -<div class="verse">Altière et tes vives couleurs !</div> -<div class="verse">— Auprès de toi, les autres fleurs</div> -<div class="verse">S’éteignent : l’hémérocale</div> -<div class="verse">Perd son allure impériale,</div> -<div class="verse">Le lys commun a l’air trop pur,</div> -<div class="verse">La rose blanche paraît blême,</div> -<div class="verse">Enfin, dressés contre le mur,</div> -<div class="verse">Près d’un bosquet, là, tout au fond,</div> -<div class="verse">Mes chrysanthèmes</div> -<div class="verse">Semblent faits de vieux chiffons.</div> -<div class="verse">— Pour te punir de ton emphase,</div> -<div class="verse">Je te cueille de deux doigts,</div> -<div class="verse">Et tu complèteras la splendeur de ce vase</div> -<div class="verse">Chinois.</div> -</div> - - -<h3>CXXXII<br /> -<span class="small">FROIDURE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est la première neige, elle arrive trop tôt…</div> -<div class="verse">Dans le bois, un enfant ramasse des fagots.</div> -</div> - - -<h3>CXXXIII<br /> -<span class="small">SPLEEN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une cigogne, ce matin,</div> -<div class="verse">Vient de rentrer dans son village ;</div> -<div class="verse">Elle songe aux pays lointains,</div> -<div class="verse">A l’horizon jaune des plages ;</div> -<div class="verse">Elle se souvient d’un palmier</div> -<div class="verse">Qui se consumait dans la plaine,</div> -<div class="verse">Et, durant mon spleen coutumier,</div> -<div class="verse">Je rêve à mon cher Henri Heine.</div> -</div> - - -<h3>CXXXIV<br /> -<span class="small">IMAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur cette haute branche, un oiseau se secoue…</div> -<div class="verse">La neige est pure, en l’air, mais tombe dans la boue.</div> -</div> - - -<h3>CXXXV<br /> -<span class="small">EXPRESSION JUSTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De Caliban, Shakespeare a dit, dans « la Tempête »,</div> -<div class="verse">Qu’il n’était qu’un veau de lune mal dégourdi.</div> -<div class="verse">Veau de lune… pour offensant et malhonnête</div> -<div class="verse">Que soit le mot, cela me semble fort bien dit.</div> -</div> - - -<h3>CXXXVI<br /> -<span class="small">MILLE REGRETS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est mort. C’était un grammairien sans fiel ;</div> -<div class="verse">Il ennuya son temps par de savants lexiques.</div> -<div class="verse">Assis, depuis hier, dans le cercle angélique,</div> -<div class="verse">Il ennuie, à côté de Rollin, tout le ciel.</div> -</div> - - -<h3>CXXXVII<br /> -<span class="small">LA MAUVAISE NOUVELLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ces murmures, le soir, ont des échos trompeurs.</div> -<div class="verse">Le pas du messager, contre les feuilles mortes,</div> -<div class="verse">Fait un bruissement inquiétant. J’ai peur…</div> -<div class="verse">Sait-on jamais ce que le messager apporte ?</div> -</div> - - -<h3>CXXXVIII<br /> -<span class="small">CAUCHEMAR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je te cherche depuis longtemps ; où donc es-tu ?</div> -<div class="verse">Ici ? non pas ! Là-bas ? peut-être…</div> -<div class="verse">Je te poursuis, je n’en puis plus !</div> -<div class="verse">Je me hâte ; c’est toi qui viens de disparaître,</div> -<div class="verse">Courant, tout au loin, sous</div> -<div class="verse">Ces arbres roux</div> -<div class="verse">Qui font un bouquet dans la plaine.</div> -<div class="verse">Arrête-toi ! j’ai tant de peine !…</div> -<div class="verse">Non ! tu me fuis toujours,</div> -<div class="verse">Le long des rues,</div> -<div class="verse">Des carrefours,</div> -<div class="verse">Sous une grêle drue,</div> -<div class="verse">Dans des villes, parmi la foule…</div> -<div class="verse">J’entends des charrettes qui roulent,</div> -<div class="verse">Je n’entends plus tes pas</div> -<div class="verse">Et je te cherche en tous les lieux</div> -<div class="verse">Où je sais bien que tu n’es pas.</div> -<div class="verse">Je vais tomber… Enfin, merveille !</div> -<div class="verse">Tu me réveilles</div> -<div class="verse">En posant ta main sur mes yeux.</div> -</div> - - -<h3>CXXXIX<br /> -<span class="small">ESPRIT LIBÉRÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous parlez doctement de votre indépendance,</div> -<div class="verse">Vous y tenez très fort, vous l’exercez en tout,</div> -<div class="verse">Vous la définissez d’un air plein de jactance,</div> -<div class="verse">Mais vous cassez toujours les œufs par le gros bout.</div> -</div> - - -<h3>CXL<br /> -<span class="small">INITIATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">Je l’ai comprise</div> -<div class="verse">Dès ce premier baiser de saveur si nouvelle ;</div> -<div class="verse i3">Depuis lors, je me grise</div> -<div class="verse i5">D’elle.</div> -</div> - - -<h3>CXLI<br /> -<span class="small" lang="en" xml:lang="en">HOME, SWEET HOME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Beau rêve. — Une villa spacieuse et rustique,</div> -<div class="verse">Bien construite, devant un calme paysage.</div> -<div class="verse">La gare n’est pas loin. La lumière électrique</div> -<div class="verse">Et l’eau chaude font l’agrément de chaque étage.</div> -</div> - - -<h3>CXLII<br /> -<span class="small">CIEL MENAÇANT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Moiteur molle de l’air, tiédeur un peu lassante ;</div> -<div class="verse">L’averse ne vient pas, pourtant le ciel est noir…</div> -<div class="verse">Nous resterons tous deux dans cette lourde attente</div> -<div class="verse">De la pluie et des pleurs et d’un nouvel espoir.</div> -</div> - - -<h3>CXLIII<br /> -<span class="small">MÉDECINE MENTALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Y parviendrai-je ? Pour ce faire, j’ai goûté</div> -<div class="verse">Aux jeux de volupté comme aux jeux de folie,</div> -<div class="verse">Mais je voudrais, afin de forcer la gaîté,</div> -<div class="verse">Trouver le vrai topique à la mélancolie.</div> -</div> - - -<h3>CXLIV<br /> -<span class="small">BLASON</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Madame, votre esprit vous tient place de cœur ;</div> -<div class="verse">Vous vivez de pensée et je vois dans vos armes,</div> -<div class="verse">Auprès du livre ouvert, moucheté par des larmes,</div> -<div class="verse">La fleur bleue et le bas de pareille couleur.</div> -</div> - - -<h3>CXLV<br /> -<span class="small">NATURE MORTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Atmosphère morose ;</div> -<div class="verse">Salle à manger provinciale ; je suppose</div> -<div class="verse">Que c’est dimanche.</div> -<div class="verse">Sur la table, une nappe blanche,</div> -<div class="verse">Bien tendue,</div> -<div class="verse">Semble donner de la lumière ;</div> -<div class="verse">Vers la gauche, une cafetière</div> -<div class="verse">Inattendue</div> -<div class="verse">Reflète des raisins rosés,</div> -<div class="verse">Mollement posés</div> -<div class="verse">Dans le fond d’une coupe fine</div> -<div class="verse">De cristal.</div> -<div class="verse">On voit aussi deux mandarines</div> -<div class="verse">Et trois abricots mûrs.</div> -<div class="verse">— Le tableau ne fera pas mal</div> -<div class="verse">A coup sûr,</div> -<div class="verse">Quand vous l’aurez pendu au mur,</div> -<div class="verse">Avec ces noirs, ces jaunes et ces blancs</div> -<div class="verse">Si violents…</div> -<div class="verse">Et, néanmoins, la cafetière me surprend.</div> -</div> - - -<h3>CXLVI<br /> -<span class="small">SOIRS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bruit domestique et singulier que fait la Drogue :</div> -<div class="verse">Une essence de fleurs que l’on frirait au feu…</div> -<div class="verse">Je suis à bord d’un grand voilier tout blanc qui vogue,</div> -<div class="verse">Sans tanguer ni rouler, sur un océan bleu.</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nuit savoureuse, nuit parfumée et fermée</div> -<div class="verse">Où la longue insomnie apporte ses plaisirs,</div> -<div class="verse">Où l’on suit, dans les arabesques de fumée,</div> -<div class="verse">La transmutation d’un rêve en souvenir !</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Clair-obscur et deux corps allongés sur les nattes…</div> -<div class="verse">La lampe, le ringard, les pipes… je ne vois</div> -<div class="verse">Rien d’autre. Nos pensers prennent des teintes mates</div> -<div class="verse">Et la Drogue fait battre en nous un cœur chinois.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il nous avait quittés, mais voici que se lève</div> -<div class="verse">Entre nous un fantôme. — En écoutant craquer</div> -<div class="verse">Le plafond de papier, parlons de notre rêve,</div> -<div class="verse">Couchés à la lueur falote du quinquet.</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Repos sans poids, repos que l’on ne trouble pas,</div> -<div class="verse">Sommeil conscient près de la lampe allumée,</div> -<div class="verse">Cependant que la nuit passe à tout petits pas,</div> -<div class="verse">Dans le grésillement grêle de la fumée.</div> -</div> - -<p class="c">6</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Partons pour quelque temps ! pénétrons notre songe !</div> -<div class="verse">En selle ! les rumeurs de la ville ont faibli.</div> -<div class="verse">Ruade… hennissements… la route se prolonge…</div> -<div class="verse">Perpétuons ce temps de galop dans l’oubli.</div> -</div> - -<p class="c">7</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Et, pour chacun, la Drogue a des effets divers :</div> -<div class="verse">On orne un paysage, on arrange sa vie…</div> -<div class="verse">Quand tu fumes, les yeux alourdis mais ouverts,</div> -<div class="verse">Toujours elle t’inspire des niaiseries !</div> -</div> - - -<h3>CXLVII<br /> -<span class="small">NOVEMBRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Perchés tous deux sur la cime d’un arbre sec,</div> -<div class="verse">Au centre de la vaste lande monotone,</div> -<div class="verse">Deux moineaux se sont mis à repasser leur bec,</div> -<div class="verse">Dans la bise qui siffle et grince. — Fin d’automne.</div> -</div> - - -<h3>CXLVIII<br /> -<span class="small">PRIMAVERA</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ecoutez la saison charmante</div> -<div class="verse">Qui nous tente :</div> -<div class="verse">Ecoutez le printemps qui palpite, qui monte</div> -<div class="verse">En ondes lentes</div> -<div class="verse">Au cœur des plantes,</div> -<div class="verse">Au cœur de l’homme, au cœur du monde ;</div> -<div class="verse">Ecoutez le printemps qui raconte</div> -<div class="verse">La mort de l’hiver et qui chante</div> -<div class="verse">De folles rondes</div> -<div class="verse">Qu’en automne, plus tard, les bacchantes</div> -<div class="verse">Rousses ou blondes</div> -<div class="verse">Danseront ; respirez la senteur persistante</div> -<div class="verse">Des roses mûres ;</div> -<div class="verse">Prêtez l’oreille au doux murmure</div> -<div class="verse">Qui nous poursuit sous l’ombre claire des ramures</div> -<div class="verse">Et qui dévale sur les pentes ;</div> -<div class="verse">Prenez entre vos doigts cette vive corolle,</div> -<div class="verse">Si plaisamment ornée,</div> -<div class="verse">Et souriez, parfait symbole :</div> -<div class="verse">Jeunesse de l’année.</div> -</div> - - -<h3>CXLIX<br /> -<span class="small">KAKÉMONO</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce ruisselet mélodieux et mince arrose</div> -<div class="verse">Des mousses d’où jaillit un long lys élancé.</div> -<div class="verse">Une branche se penche, un oiseau noir s’y pose…</div> -<div class="verse">Sur la branche, l’oiseau gazouille, balancé.</div> -</div> - - -<h3>CL<br /> -<span class="small">FONCTIONNAIRE CULTIVÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Industrieux servant de la Sainte Régie,</div> -<div class="verse">Tout en vous présentant un paquet de tabac,</div> -<div class="verse">Il développera des plans de stratégie</div> -<div class="verse">Qui, bien suivis, mettraient nos ennemis à bas.</div> -</div> - - -<h3>CLI<br /> -<span class="small">DIFFÉRENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’œil satisfait et rond de la plume de paon</div> -<div class="verse">Nous dit les vanités de l’oiseau qu’elle pare.</div> -<div class="verse">La plume du poète a des couleurs moins rares,</div> -<div class="verse">Mais son bec est enduit d’un venin de serpent.</div> -</div> - - -<h3>CLII<br /> -<span class="small">SOUVENIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Paysage embaumé, décor aux simples lignes</div> -<div class="verse">Devant lequel nous nous promenions sans témoins,</div> -<div class="verse">Du coteau rocailleux où grimpait une vigne</div> -<div class="verse">Jusqu’à cette prairie où l’on faisait les foins.</div> -</div> - - -<h3>CLIII<br /> -<span class="small">QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Laure vient de mourir en sa vingtième année,</div> -<div class="verse">Elle est morte, bien morte, hélas ! morte et damnée.</div> -<div class="verse">Son grêle petit corps ne pourra plus servir</div> -<div class="verse">Qu’à saupoudrer de gris une rose fanée.</div> -</div> - - -<h3>CLIV<br /> -<span class="small">INVITATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Viens habiter chez moi, scarabée aux tons rares</div> -<div class="verse">Qui sembles rebondir sur le vent quand tu voles</div> -<div class="verse">Et qui te fournis à toi-même ta fanfare !</div> -<div class="verse">Entre dans ma maison, bel insecte frivole !</div> -</div> - - -<h3>CLV<br /> -<span class="small">SUR UN AMI TROP PASSAGER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu passes, tu passes toujours ;</div> -<div class="verse">Ne pourrais-tu t’arrêter un moment ?</div> -<div class="verse">Le monde n’a-t-il pas de contours</div> -<div class="verse">Assez fiers, assez charmants,</div> -<div class="verse">Pour t’éprendre,</div> -<div class="verse">Pour te retenir,</div> -<div class="verse">Pour te créer des souvenirs</div> -<div class="verse">Nobles ou tendres,</div> -<div class="verse">Des souvenirs durables, sans arrangements ?</div> -<div class="verse">— Non, tu tiens à jouer ton rôle,</div> -<div class="verse">Ton rôle d’acteur :</div> -<div class="verse">Tu hausses les épaules,</div> -<div class="verse">Tu vas ailleurs,</div> -<div class="verse">Tu souris de tes yeux railleurs,</div> -<div class="verse">Tu parles de tuer le temps,</div> -<div class="verse">Et tu passes,</div> -<div class="verse">Tu passes toujours. — Autant</div> -<div class="verse">Passer tout à fait : on se lasse,</div> -<div class="verse">A la fin, de suivre tes traces !</div> -<div class="verse">Va-t’en !</div> -</div> - - -<h3>CLVI<br /> -<span class="small">GRAND CHAGRIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chère vous abusez des larmes ! donnez-leur</div> -<div class="verse">Quelque discrétion, fussent-elles sincères.</div> -<div class="verse">La honte de l’amour est comme sa douleur :</div> -<div class="verse">On la sent une fois ; elle ne revient guère.</div> -</div> - - -<h3>CLVII<br /> -<span class="small">MATINES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">La cloche du Temple réveille,</div> -<div class="verse i2">Pour saluer un nouveau jour,</div> -<div class="verse i2">La vieille femme, la corneille,</div> -<div class="verse i2">Et mon amie aux beaux yeux lourds.</div> -</div> - - -<h3>CLVIII<br /> -<span class="small">RETRAITE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je revois le jardin rocheux qui s’accagnarde</div> -<div class="verse">Sur un flanc de coteau. Mon logis, encadré</div> -<div class="verse">Par les pins, a vraiment figure campagnarde…</div> -<div class="verse">Je m’y trouverai bien quand vous me rejoindrez.</div> -</div> - - -<h3>CLIX<br /> -<span class="small">CHANSON INTIME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous les feuilles,</div> -<div class="verse">Je veux, ce soir, jouer un air.</div> -<div class="verse">Le bois en murmurant m’accueille,</div> -<div class="verse">Le vent se perd</div> -<div class="verse">Dans l’ombre grise…</div> -<div class="verse">Chanterai-je le vent,</div> -<div class="verse">Les murmures sourds de la brise ?</div> -<div class="verse">Ils sont trop décevants !</div> -<div class="verse">Chanterai-je la lune ?</div> -<div class="verse">Non pas !</div> -<div class="verse">Plus d’une</div> -<div class="verse">De mes chansons la chanta !</div> -<div class="verse">Chanterai-je l’ombre douce ou méchante ?</div> -<div class="verse">Bien mieux que moi, durant les nuits d’été,</div> -<div class="verse">Le rossignol la chante…</div> -<div class="verse">Je chanterai votre bonté,</div> -<div class="verse">Votre sourire sans rival</div> -<div class="verse">Et les tendres mouvements de votre âme…</div> -<div class="verse">Mais ne m’en veuillez pas, Madame,</div> -<div class="verse">Si je les chante mal.</div> -</div> - - -<h3>CLX<br /> -<span class="small">A UN CLOWN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Clown étrange, nourri des rimes de Banville</div> -<div class="verse">Et drapé largement de satin réséda,</div> -<div class="verse">Qui ravis à la fois et la cour et la ville</div> -<div class="verse">Et la forte nourrice et le petit soldat !</div> -<div class="verse">Quelles rimes millionnaires de ballade</div> -<div class="verse">Décriraient justement le merveilleux entrain</div> -<div class="verse">Que tu mets à jouer cette pantalonnade</div> -<div class="verse">De ton invention sans te casser les reins ?</div> -<div class="verse">En te voyant, je crois revoir un oiseau rare</div> -<div class="verse">Dont le plumage vert et le panache blanc</div> -<div class="verse">Font une symphonie à tout le moins bizarre</div> -<div class="verse">Qui charme les jardins tropicaux de Ceylan.</div> -<div class="verse">Tes jeux malicieux de force et de féerie,</div> -<div class="verse">Quel sonnettiste fou les chantera jamais ?</div> -<div class="verse">Et qui dira le son de ta voix ahurie</div> -<div class="verse">Quand tu parles d’amour avec l’accent anglais ?</div> -<div class="verse">Tu marches gravement, mais ton beau nez qui flambe</div> -<div class="verse">Dément cet air profond… A quoi réfléchis-tu ?</div> -<div class="verse">Pourquoi donc, cher ami, te grattes-tu la jambe ?</div> -<div class="verse">Quel songe te séduit sous le bonnet pointu ?</div> -<div class="verse">— Tout à coup, tu bondis… Un cri d’énergumène</div> -<div class="verse">A jailli de ta bouche, un éclair de tes yeux,</div> -<div class="verse">Et tu parcours la piste blonde, ton domaine,</div> -<div class="verse">Entremêlant la volte et le saut périlleux.</div> -<div class="verse">Sous quel astre insensé le ciel t’a-t-il fait naître ?</div> -<div class="verse">A quel philtre secret ta lèvre a-t-elle bu,</div> -<div class="verse">Pour que tu sois brûlé par l’ambition d’être</div> -<div class="verse">Roi de la turlutaine et du tohu-bohu ?</div> -<div class="verse">Tu t’exprimes souvent en une obscure langue,</div> -<div class="verse">Et ta cocasserie a plus de verve encor,</div> -<div class="verse">Aux heures où tu fais d’impayables harangues</div> -<div class="verse">Par la matassinade alerte de ton corps.</div> -<div class="verse">Tu passes en légèreté la sauterelle,</div> -<div class="verse">La liane en souplesse, en imprévu zéphyr…</div> -<div class="verse">Tu te renverses, tu te fends, tu t’écartèles,</div> -<div class="verse">Puis, soudain, tu t’assieds et pousses un soupir.</div> -<div class="verse">— Maître bouffon ! ta farce est de vertu si fine</div> -<div class="verse">Et tu mets tant de grâce en cet imbroglio,</div> -<div class="verse">Que, malgré ton déguisement, l’on s’imagine</div> -<div class="verse">Voir revivre, un instant, Puck et Fantasio.</div> -<div class="verse">La valse de tes entrechats est un poème</div> -<div class="verse">Que nous scandent tes pieds, sur vingt rythmes divers,</div> -<div class="verse">Et je retrouve en ta plastique ce qu’on aime</div> -<div class="verse">Dans les gestes du vent et la courbe des vers.</div> -<div class="verse">Par cette fête de gambades délicates,</div> -<div class="verse">Tu relèves tous les rôles de ton emploi :</div> -<div class="verse">Poète-pantalon et rêveur-acrobate,</div> -<div class="verse">Mais, maintenant, mon pauvre ami, repose-toi !</div> -<div class="verse">On sonne la retraite et, dans quelques minutes,</div> -<div class="verse">Le cirque sera noir. Le spectacle est fini.</div> -<div class="verse">Va-t’en laver ta face et gagne en trois culbutes</div> -<div class="verse">L’espace interstellaire où Banville te vit.</div> -<div class="verse">Allons ! va te coucher ! tu rêveras de choses</div> -<div class="verse">Charmantes, de femmes pâles qui t’aimeront,</div> -<div class="verse">De jets d’eau, de paons bleus, de guitares, de roses,</div> -<div class="verse">Et les anges de Dieu te baiseront au front.</div> -<div class="verse">Ils veillent au chevet du petit lit de sangle</div> -<div class="verse">Où tu t’es allongé, fatigué par ton art,</div> -<div class="verse">Loin de ces gens assis que tes farces étranglent,</div> -<div class="verse">Sans travestissement, sans public… et sans fard.</div> -</div> - - -<h3>CLXI<br /> -<span class="small">DÉMISSION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aspire, puisqu’il faut préciser mes hommages,</div> -<div class="verse">Au règne indécevant du rat dans son fromage.</div> -</div> - - -<h3>CLXII<br /> -<span class="small">SUR UN CŒUR D’HOMME INCOMPRIS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu ne ressembles pas à tout le monde,</div> -<div class="verse">Heureusement, car on ne sonde</div> -<div class="verse">Guère les basses eaux ; tu plais,</div> -<div class="verse">N’étant jamais « <i lang="en" xml:lang="en">shallow</i> », comme on dit en anglais.</div> -<div class="verse">Je ne perds pas mon temps quand je veux te connaître :</div> -<div class="verse">Ton être</div> -<div class="verse">Est animé d’un courant sourd</div> -<div class="verse">Dont on ne prévoit ni la fuite,</div> -<div class="verse">Ni les détours,</div> -<div class="verse">Ni les sources subites.</div> -<div class="verse">Ne change rien à tes couleurs</div> -<div class="verse">D’eau profonde ; persiste</div> -<div class="verse">Dans tes rôles d’ami, d’artiste ;</div> -<div class="verse">Garde le rythme de ton cœur :</div> -<div class="verse">Il fait une musique tendre</div> -<div class="verse">Et pure à ceux qui savent bien l’entendre.</div> -<div class="verse">D’autres, devant ces eaux qui leur paraissent mortes,</div> -<div class="verse">Se lasseront ; qu’importe !</div> -<div class="verse">Ils ne te comprendraient jamais.</div> -<div class="verse">« Ce ne sont point ceux-là, diras-tu, que j’aimais. »</div> -</div> - - -<h3>CLXIII<br /> -<span class="small">CHEMINEAU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’entreprendrai, le cœur léger, ce long voyage.</div> -<div class="verse">La route sera douce et je marcherai seul,</div> -<div class="verse">Sans plus me retourner, n’ayant pour tout bagage</div> -<div class="verse">Qu’un bout de corde pour me pendre et mon linceul.</div> -</div> - - -<h3>CLXIV<br /> -<span class="small">ART DÉCORATIF</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur l’étang, la lumière inscrit, chaque matin,</div> -<div class="verse">De souples courbes d’or aux teintes imprévues,</div> -<div class="verse">Comme les moires d’une étoffe de satin</div> -<div class="verse i5">Tendue.</div> -</div> - - -<h3>CLXV<br /> -<span class="small">DÉBUTS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Saura-t-il se servir de la science apprise</div> -<div class="verse">Au nid, cet écolier ? Bien duveteux encor,</div> -<div class="verse">Cet oiseau saura-t-il se mêler à la brise ?…</div> -<div class="verse">Nous pourrons en juger au tout premier essor.</div> -</div> - - -<h3>CLXVI<br /> -<span class="small">SOUPLESSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous vous laissez guider par de nobles pensées,</div> -<div class="verse">Lucinde, et me donnez une impression d’art</div> -<div class="verse">Lorsque vous souriez, la tête renversée,</div> -<div class="verse">En faisant sur cette table le grand écart.</div> -</div> - - -<h3>CLXVII<br /> -<span class="small">CONSEIL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Non, ne refusez rien, mangez tout le gâteau</div> -<div class="verse">Et buvez tout le vin que nous offre la vie !</div> -<div class="verse">Qu’importe ce hoquet, ce petit goût de lie :</div> -<div class="verse">La sagesse viendra toute seule et trop tôt !</div> -</div> - - -<h3>CLXVIII<br /> -<span class="small">PUDICITÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Reconnaître la Vérité sortant du puits</div> -<div class="verse">Figure à mes yeux un comble d’immodestie.</div> -<div class="verse">Pour ma part, je ne veux la voir qu’en pleine nuit,</div> -<div class="verse">Sèche et vêtue ou, mieux encore, travestie.</div> -</div> - - -<h3>CLXIX<br /> -<span class="small">LOUANGE D’UNE JEUNE MORICAUDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aime la couple de ses seins,</div> -<div class="verse">J’aime ses mains rapides et farouches ;</div> -<div class="verse">Son regard franc ne cache nul dessein</div> -<div class="verse">Obscur ; quel émoi quand je touche</div> -<div class="verse">Son enfantine bouche</div> -<div class="verse">Aux lèvres dures !</div> -<div class="verse">Elle ne fait jamais de discours équivoques,</div> -<div class="verse">Elle s’exprime par murmures</div> -<div class="verse">Rapides, singuliers, un peu baroques,</div> -<div class="verse">Très peu subtils,</div> -<div class="verse">Dont me séduit la musique barbare.</div> -<div class="verse">Son ventre tout petit, tout rebondi, se pare</div> -<div class="verse">D’un grand nombril</div> -<div class="verse">Bien surprenant, noueux, tortueux et bizarre,</div> -<div class="verse">Qui m’amuse comme ferait un coquillage</div> -<div class="verse">Aux contours précieux.</div> -<div class="verse">D’ailleurs, en elle, tout me plaît : ses brusques yeux,</div> -<div class="verse">Son babillage,</div> -<div class="verse">Ses attitudes immodestes,</div> -<div class="verse">Ses dents félines, ses cheveux drus… et le reste.</div> -</div> - - -<h3>CLXX<br /> -<span class="small">VIOLON D’INGRES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mes trois paons, (ah ! qu’ils sont majestueux !) se louent</div> -<div class="verse">De paraître, d’abord, semblables à des rois.</div> -<div class="verse">Afin de le prouver ils font, tous trois, la roue,</div> -<div class="verse">Et, pour le confirmer… ils chantent, tous les trois.</div> -</div> - - -<h3>CLXXI<br /> -<span class="small">AGONIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cette rose discrète et qui faisait ma joie,</div> -<div class="verse">Cette humble rose par les passants dédaignée,</div> -<div class="verse">Sera flétrie avant demain : une araignée</div> -<div class="verse">Maigre met tous ses soins à l’entourer de soie !</div> -</div> - - -<h3>CLXXII<br /> -<span class="small">GRAND LUXE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ajustez à la lune un beau manche de jade,</div> -<div class="verse">Maniez-le très lentement d’un geste las…</div> -<div class="verse">Pour caresser vos yeux, aux soirs de sérénades,</div> -<div class="verse">Quel éventail prestigieux vous aurez là !</div> -</div> - - -<h3>CLXXIII<br /> -<span class="small">PASSE-TEMPS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je suis triste et prends l’air tout à la fois faraud</div> -<div class="verse">Et déjeté. Tandis que montent les ténèbres,</div> -<div class="verse">Je contemple la pluie et bats, sur les carreaux,</div> -<div class="verse">Le rythme lourd et lent d’une marche funèbre.</div> -</div> - - -<h3>CLXXIV<br /> -<span class="small">PORTRAIT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Par ce regard distant et cette pose roide,</div> -<div class="verse">Vous ressemblez, Madame, à la Dame de Cœur.</div> -<div class="verse">Je vous adore obstinément, mais j’ai grand peur</div> -<div class="verse">De ce cœur si bien dessiné de reine froide.</div> -</div> - - -<h3>CLXXV<br /> -<span class="small">PAYSAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un serpent se détord ; la haute forêt jongle,</div> -<div class="verse">De branche à branche, avec de longs singes criards ;</div> -<div class="verse">Un éléphant barrit tout au loin, dans la jungle ;</div> -<div class="verse">Les parfums de la nuit s’étalent : il est tard.</div> -</div> - - -<h3>CLXXVI<br /> -<span class="small">JARDIN LUMINEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je vous aime, jardin, pour vos fleurs et vos fruits,</div> -<div class="verse">Pour ce mur si nu qui reluit,</div> -<div class="verse">Bleu contre le ciel de midi,</div> -<div class="verse">Pour vos sentiers bordés de buis</div> -<div class="verse">Et qui ne mènent nulle part.</div> -<div class="verse">Je vous aime, jardin rencontré par hasard,</div> -<div class="verse">Sur les bords d’une mer brillante.</div> -<div class="verse">J’aime cet arbre où l’oiseau chante,</div> -<div class="verse">Comblé de jour,</div> -<div class="verse">Comblé de joie, et, tout autour,</div> -<div class="verse">Le lacis de ces plates-bandes.</div> -<div class="verse">Jardin doré qui m’êtes cher,</div> -<div class="verse">Jardin jaune, je vous demande</div> -<div class="verse">Quelques instants de plaisir en plein air ;</div> -<div class="verse">Puis, adieu ! car bientôt Paris</div> -<div class="verse">M’aura repris</div> -<div class="verse">Et j’irai revoir la lumière</div> -<div class="verse">Prétentieuse des grands cafés, des boutiques</div> -<div class="verse">Et la clarté chauve des réverbères,</div> -<div class="verse">Toujours si romantiques.</div> -</div> - - -<h3>CLXXVII<br /> -<span class="small">SCÈNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Les jets d’eau ne sanglotent pas,</div> -<div class="verse i2">L’heure est encor trop claire, ils jouent.</div> -<div class="verse i2">Sur cette allée où, pas à pas,</div> -<div class="verse i2">Le soir vient, des paons font la roue.</div> -<div class="verse i2">Au sommet chauve de ce mur,</div> -<div class="verse i2">Une chatte marche, sournoise ;</div> -<div class="verse i2">Dans le feuillage, un coin d’azur</div> -<div class="verse i2">Perd ses tons pâles de turquoise.</div> -<div class="verse i2">La nuit descend ; déjà le sort</div> -<div class="verse i2">Du jour malade se décide,</div> -<div class="verse i2">Et bientôt prendra son essor</div> -<div class="verse i2">Le vol diapré des sylphides.</div> -<div class="verse i2">Un farfadet lascif s’étend</div> -<div class="verse i2">Sur le lit d’une nymphe brune</div> -<div class="verse i2">Et les grenouilles de l’étang</div> -<div class="verse i2">Font des madrigaux à la lune.</div> -<div class="verse i2">Allons ! c’est l’heure de dormir :</div> -<div class="verse i2">Le <i>sereno</i> chante sa plainte ;</div> -<div class="verse i2">Plus un baiser, plus un soupir !…</div> -<div class="verse i2">Toutes les lampes sont éteintes !</div> -</div> - - -<h3>CLXXVIII<br /> -<span class="small">EN CHINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La plaine, au crépuscule. — Un buffle énorme suit,</div> -<div class="verse">Bien sagement, l’enfant tout nu qui le conduit.</div> -<div class="verse">Contre le ciel, ce buffle aux cornes plates semble</div> -<div class="verse">Démesuré, — l’enfant aussi, mais en petit.</div> -</div> - - -<h3>CLXXIX<br /> -<span class="small">LA RÈGLE ET L’EXCEPTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La maîtresse nous trompe et l’ami nous déçoit ;</div> -<div class="verse">Le poète, au lieu de chanter, s’amuse à braire</div> -<div class="verse">Ou veut monter plus haut que ne permet sa voix…</div> -<div class="verse">Pourtant, je sais quelques exemples du contraire.</div> -</div> - - -<h3>CLXXX<br /> -<span class="small">RENDEZ-VOUS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous un très vieux pommier paré de fleurs vermeilles,</div> -<div class="verse">Je l’aimai tout un jour. — Attentif à son pas</div> -<div class="verse">Et couché sous un arbre aux corolles pareilles,</div> -<div class="verse">Je sens battre mon cœur, mais elle ne vient pas.</div> -</div> - - -<h3>CLXXXI<br /> -<span class="small">AMABILITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle lui dit : « Je me doute bien</div> -<div class="verse">Que pour toi je ne suis rien</div> -<div class="verse">Qu’un divertissement de passage.</div> -<div class="verse">Quand tu parles de mon âge,</div> -<div class="verse">Des teintes grises</div> -<div class="verse">De mes cheveux, de l’air lassé de mon visage,</div> -<div class="verse">Mon cœur se brise.</div> -<div class="verse">Lorsque tu poses sur ma joue</div> -<div class="verse">Un baiser froid, très amical,</div> -<div class="verse">Tâche d’être sincère, avoue</div> -<div class="verse">Que c’est l’aumône méprisante,</div> -<div class="verse">L’aumône qui fait mal,</div> -<div class="verse">Jetée à l’ennuyeuse amante.</div> -<div class="verse">Je suis un pauvre corps</div> -<div class="verse">Trop usé que tu n’oses tuer tout à fait,</div> -<div class="verse">Et que son amour déshonore.</div> -<div class="verse">Je te méprise, je te hais,</div> -<div class="verse">Mais je n’ai de plaisir que lorsque je te plais. »</div> -<div class="verse">Il lui répond : « Pourquoi me le redire encore ?</div> -<div class="verse">Je le sais. »</div> -</div> - - -<h3>CLXXXII<br /> -<span class="small">APPELLATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je vous traiterai d’odalisque,</div> -<div class="verse i2">Emma, puisque vous insistez,</div> -<div class="verse i2">Mais ce charmant vocable risque</div> -<div class="verse i2">D’être assez mal interprété.</div> -</div> - - -<h3>CLXXXIII<br /> -<span class="small">PASSAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">Sans me dire où,</div> -<div class="verse i3">Ce triangle de grues</div> -<div class="verse i2">S’enfuit par dessus les bois roux.</div> -<div class="verse">— S’est-il effarouché d’une rime incongrue ?…</div> -</div> - - -<h3>CLXXXIV<br /> -<span class="small">AUTRE PASSAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">L’heure douce, à peine posée,</div> -<div class="verse i2">S’envole. — Je ne dis pas non,</div> -<div class="verse i2">Mais, en ce monde de rosée,</div> -<div class="verse i2">La rosée a parfois du bon.</div> -</div> - - -<h3>CLXXXV<br /> -<span class="small">DÉCEPTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Lys flétri, bouche trop baisée,</div> -<div class="verse i2">Idéal perdu sans recours,</div> -<div class="verse i2">Sensations vulgarisées</div> -<div class="verse i2">Où je pensais trouver l’amour !</div> -</div> - - -<h3>CLXXXVI<br /> -<span class="small">DÉMARCHE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Sur le sable jaune de l’anse,</div> -<div class="verse i2">Un crabe rouge à reflets verts</div> -<div class="verse i2">Dessine un sillon et s’avance,</div> -<div class="verse i2">Précipitamment, de travers.</div> -</div> - - -<h3>CLXXXVII<br /> -<span class="small">OBJECTION GRAMMATICALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Les imparfaits du subjonctif,</div> -<div class="verse i2">Fleurs de vos discours caillouteux,</div> -<div class="verse i2">Y sont placés sans nul motif</div> -<div class="verse i2">Valable. — Prenez pitié d’eux !</div> -</div> - - -<h3>CLXXXVIII<br /> -<span class="small">DÉSORDRE DANS LA NUIT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je subis un rêve</div> -<div class="verse">Affreux</div> -<div class="verse">Et me sens assiégé par d’innombrables yeux…</div> -<div class="verse">Nue et longue, une femme lève</div> -<div class="verse">Entre deux doigts un œil de verre</div> -<div class="verse">Soucieux ;</div> -<div class="verse">Un autre œil, grand, couleur des cieux,</div> -<div class="verse">Pleure purement sa misère ;</div> -<div class="verse">Un autre bat de la paupière,</div> -<div class="verse">De l’air le plus affable ;</div> -<div class="verse">Un autre encore,</div> -<div class="verse">Dont l’iris est piqueté de points d’or,</div> -<div class="verse">Se pose sur l’encrier de ma table ;</div> -<div class="verse">Un autre, enfin, semble un œil mort,</div> -<div class="verse">Œil de poisson pourri, blanchâtre, épouvantable,</div> -<div class="verse">Qui me fait signe</div> -<div class="verse">De me liquéfier comme lui,</div> -<div class="verse">Puis il cligne,</div> -<div class="verse">Puis il s’égoutte dans la nuit…</div> -<div class="verse">Je voudrais hurler… je ne puis…</div> -</div> - - -<h3>CLXXXIX<br /> -<span class="small">INDICATIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’auréole nous dit quelle est la sainte tête ;</div> -<div class="verse">La joie et la douleur parachèvent des cris ;</div> -<div class="verse">Un bel orient donne à la perle son prix ;</div> -<div class="verse">Seul un cœur palpitant fait sa place au poète.</div> -</div> - - -<h3>CXC<br /> -<span class="small">VOISINAGE MARIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Petits arbres tout secs, compliqués et tordus,</div> -<div class="verse">Sagement alignés le long de cette allée</div> -<div class="verse">Sablonneuse que borde un vieux gazon tondu ;</div> -<div class="verse">Poussière… Dans la bouche une saveur salée.</div> -</div> - - -<h3>CXCI<br /> -<span class="small">PIÈGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous pensez donc que ce sourire me rassure ?</div> -<div class="verse">Oh ! pas du tout ! considérez dans ce miroir,</div> -<div class="verse">Avec un peu d’honnêteté, votre figure :</div> -<div class="verse">Peut-être y verrez-vous ce que je crois y voir.</div> -</div> - - -<h3>CXCII<br /> -<span class="small">LE PERROQUET DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Gonzalve est un oiseau magnifique, son bec</div> -<div class="verse">Fut autrefois doré par un doreur de proues.</div> -<div class="verse">Ses ailes sont de feu ; sa tête verte, avec</div> -<div class="verse">Le panache qui la domine et cette roue</div> -<div class="verse">De plumes, figurant une fraise, a grand air.</div> -<div class="verse">Sa voix est déplaisante et son humeur traîtresse :</div> -<div class="verse">D’un coup de bec il vous tailladera la chair</div> -<div class="verse">Et vous fera, l’instant d’après, mille caresses,</div> -<div class="verse">Mais tout reste permis à Gonzalve, d’autant</div> -<div class="verse">Qu’il compte, assure-t-on, plus de quatre-vingts ans.</div> -</div> - - -<h3>CXCIII<br /> -<span class="small">DEUIL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ils ont perdu, le mois dernier, leur chère tante,</div> -<div class="verse">Dame pieuse au parler dur… (si méritante !)</div> -<div class="verse">Ils ne ménagent ni les soupirs, ni les pleurs ;</div> -<div class="verse">Leur cœur sait estimer dix mille francs de rente.</div> -<div class="verse">La tombe disparaît sous un tapis de fleurs</div> -<div class="verse">Acquises à bon prix. Cela leur fait honneur.</div> -</div> - - -<h3>CXCIV<br /> -<span class="small">MIDI</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jour torride…</div> -<div class="verse">Au ciel pas un nuage, en mer pas une ride :</div> -<div class="verse">Mer métallique, ciel nu.</div> -<div class="verse">Des moustiques au chant pointu</div> -<div class="verse">Intriguent</div> -<div class="verse">Pour entrer sous ma tente…</div> -<div class="verse">Spleen épais, inutile fatigue,</div> -<div class="verse">Fatigue qui m’affadit,</div> -<div class="verse">Fatigue pesante,</div> -<div class="verse">Désespoir lourd de midi…</div> -<div class="verse">Pas un mot… Les cœurs mêmes se taisent !</div> -<div class="verse">— Je ne saurai plus vivre en ce pays de braise</div> -<div class="verse">Où le plus cher souvenir se défait,</div> -<div class="verse">Où la brise jamais ne passe ; il me faudrait,</div> -<div class="verse">Pour mourir en me sentant à l’aise,</div> -<div class="verse">Pour songer, pour dormir bien au frais,</div> -<div class="verse">Il me faudrait, pour retrouver le calme,</div> -<div class="verse">Etre couché, non pas au fond d’un trou,</div> -<div class="verse">Mais tout en l’air, parmi les palmes,</div> -<div class="verse">Dans un cercueil très léger de bambou.</div> -</div> - - -<h3>CXCV<br /> -<span class="small">PLEINE LUNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,</div> -<div class="verse">Penché sur ta béquille et le visage au ciel,</div> -<div class="verse">Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,</div> -<div class="verse">Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.</div> -</div> - - -<h3>CXCVI<br /> -<span class="small">MAUVAIS CALCUL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Même avec un tel maître, il me semble inutile</div> -<div class="verse">De donner des leçons de musique à Cécile,</div> -<div class="verse">Car l’enseignerait-on sur les rampes du Pinde</div> -<div class="verse">La dinde gardera toujours sa voix de dinde.</div> -</div> - - -<h3>CXCVII<br /> -<span class="small">BEAUX YEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sauvages, vos grands yeux, comme les yeux des biches ;</div> -<div class="verse">Effarés quelquefois, mais bien vite calmés ;</div> -<div class="verse">Fermés sur votre songe intérieur, mais riches</div> -<div class="verse">D’un trésor de bonté sereine… Et vous m’aimez !</div> -</div> - - -<h3>CXCVIII<br /> -<span class="small">LANGAGES DIVERS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’âne braît, le bœuf meugle et le rossignol chante ;</div> -<div class="verse">La violette embaume et la pierre se tait ;</div> -<div class="verse">Le torrent, d’une voix vaporeuse ou méchante,</div> -<div class="verse">Nous dit sa vie au jour le jour, — et vous mentez.</div> -</div> - - -<h3>CXCIX<br /> -<span class="small">BLANC</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les ruisseaux et les prés sont blancs et blancs les cieux ;</div> -<div class="verse">Les arbres blancs n’ont plus leurs tons roussis ou fauves ;</div> -<div class="verse">Mais, en ce dur concours de blancs impérieux,</div> -<div class="verse">La lune a des pâleurs qui semblent un peu mauves.</div> -</div> - - -<h3>CC<br /> -<span class="small">CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ici dort Rosalba, reine des mascarades.</div> -<div class="verse">Elle ne goûtait pas les amoureux transis</div> -<div class="verse">Et préférait un corps à corps aux sérénades.</div> -<div class="verse">Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici.</div> -</div> - - -<h3>CCI<br /> -<span class="small">VIATIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un hochement de votre tête,</div> -<div class="verse">Un souple geste enveloppant de vos deux bras,</div> -<div class="verse">Quelques mots murmurés bas</div> -<div class="verse">De façon sévère et secrète,</div> -<div class="verse">Votre main repoussant la grille</div> -<div class="verse">D’un beau jardin, les verdures de la charmille</div> -<div class="verse">Où vous vous promeniez, le soir,</div> -<div class="verse">Un soulier noir</div> -<div class="verse">Dépassant la jupe bleu sombre,</div> -<div class="verse">Votre ombre</div> -<div class="verse">Sur le palier de ma porte,</div> -<div class="verse">Votre ombre encor</div> -<div class="verse">Sur le tapis d’ocre et d’or</div> -<div class="verse">Composé par les feuilles mortes,</div> -<div class="verse">Le son… hélas ! l’écho de votre voix profonde,</div> -<div class="verse">Douce et mystérieuse musique…</div> -<div class="verse">— Et, maintenant, je puis partir,</div> -<div class="verse">Je puis courir le monde,</div> -<div class="verse">Le cœur vaillant, sans autre viatique</div> -<div class="verse">Intime que ces souvenirs.</div> -</div> - - -<h3>CCII<br /> -<span class="small">QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">L’air fuyant, l’onde traîtresse</div> -<div class="verse i3">Nous enseignent, chaque jour,</div> -<div class="verse i3">Le dédain de la sagesse.</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Songe de ma nuit d’été :</div> -<div class="verse i3">Ce lys dans un rais de lune…</div> -<div class="verse i3">Poésie et pureté.</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Ecoutez ! les morts revivent</div> -<div class="verse i3">Et souvent nous parlent, sous</div> -<div class="verse i3">Le tapis de l’herbe vive.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Le vrai poème : une brise</div> -<div class="verse i3">Musicienne, un soupir</div> -<div class="verse i3">Que la mémoire éternise.</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Son chant nous fait-il prévoir,</div> -<div class="verse i3">Lorsque la cigale chante,</div> -<div class="verse i3">Qu’elle mourra, demain soir ?</div> -</div> - - -<h3>CCIII<br /> -<span class="small">EXAGÉRATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est sage, parfois, de se lever très tôt,</div> -<div class="verse">Pour traiter sensément une affaire futile,</div> -<div class="verse">Mais trancher un poulet avec le grand couteau</div> -<div class="verse">Commis à dépecer les bœufs est inutile.</div> -</div> - - -<h3>CCIV<br /> -<span class="small">NUIT NOIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A mes pieds, ce vieux bourg chinois dessine un creux</div> -<div class="verse">Sombre et sourd ; chacun dort ; pas un seul point de feu,</div> -<div class="verse">Et le veilleur de nuit passe avec sa claquette</div> -<div class="verse">Pour prier les voleurs de se hâter un peu.</div> -</div> - - -<h3>CCV<br /> -<span class="small">DOUX PROJET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’étais impatient que le printemps revînt.</div> -<div class="verse">Le voici : mon verger retrouve sa vêture.</div> -<div class="verse">Devant un bon repas et des cruches de vin,</div> -<div class="verse">Quand discuterons-nous sur la littérature ?</div> -</div> - - -<h3>CCVI<br /> -<span class="small">ONDES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ondes qui dévalez entre les sapins noirs</div> -<div class="verse">Sous un manteau d’écume, et qui charmez le soir</div> -<div class="verse">De vos mélodieuses courses ;</div> -<div class="verse">Ondes vivantes d’une source ;</div> -<div class="verse">Ondes vertes et claires</div> -<div class="verse">Qui filtrez le soleil dans des vasques de pierre</div> -<div class="verse">Et débordez à petit bruit subtil,</div> -<div class="verse">Parmi les lichens et les mousses ;</div> -<div class="verse">Ondes rapides, ondes douces</div> -<div class="verse">D’une averse d’avril ;</div> -<div class="verse">Ondes pures et fortes,</div> -<div class="verse">Crevant ce nuage lourd, teint de cendre ;</div> -<div class="verse">Ondes épaisses d’une mare morte</div> -<div class="verse">Où s’ébattent les salamandres ;</div> -<div class="verse">Ondes dont le goût reste amer</div> -<div class="verse">Au mauvais voyageur ; folles ondes des mers</div> -<div class="verse">Qui, jadis, saviez bercer mes peines ;</div> -<div class="verse">Ondes au gazouillis délicieux</div> -<div class="verse">D’une familière fontaine ;</div> -<div class="verse">Nobles ondes brûlantes de vos yeux.</div> -</div> - - -<h3>CCVII<br /> -<span class="small">DÉGUSTATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les mantes m’ont semblé d’un bon-sens inouï :</div> -<div class="verse">Elles mangent l’amant dont elles ont joui.</div> -</div> - - -<h3>CCVIII<br /> -<span class="small">FAIRE-PART</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est mort tout soudain et sans presque y penser,</div> -<div class="verse">Comme meurt un enfant que l’on a délaissé</div> -<div class="verse">Dans le vent noir, au coin d’une ruelle hostile.</div> -<div class="verse">Notre Pierrot est mort à la façon tranquille</div> -<div class="verse">Et sans prétention dont un rayon s’éteint.</div> -<div class="verse">Il est muet, ce soir, il riait ce matin.</div> -<div class="verse">J’aurais voulu cueillir, au seuil du grand silence,</div> -<div class="verse">Son dernier trait d’esprit, sa dernière sentence</div> -<div class="verse">Morale, son dernier bon mot et son dernier</div> -<div class="verse">« Sonnet blanc pour la lune implacable », signé :</div> -<div class="verse">Pierrot, « chanteur mondain », mais il est mort trop vite.</div> -<div class="verse">Nous l’avons enterré… Maintenant, il habite</div> -<div class="verse">Dans l’ombre, avec les racines des vieux bouleaux,</div> -<div class="verse">Les serpents engourdis et les froids vermisseaux.</div> -</div> - - -<h3>CCIX<br /> -<span class="small">PLÉNITUDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un ample mimosa pose sur la colline</div> -<div class="verse">Sa tache d’or, le vent glisse sous un ciel bleu,</div> -<div class="verse">Apportant avec lui des senteurs de résine</div> -<div class="verse">Et de chers souvenirs. — Mon cœur bat tant qu’il peut !</div> -</div> - - -<h3>CCX<br /> -<span class="small">AMABILITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Admirez, cher ami, la parfaite noblesse</div> -<div class="verse">De ce jeune canard qui longe mon étang,</div> -<div class="verse">Les soirs de bal, quand vous entrez chez la duchesse,</div> -<div class="verse">Vous prenez, sous l’habit, ce même air important.</div> -</div> - - -<h3>CCXI<br /> -<span class="small">CASCADE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voile vague, long voile évanescent d’eau vive,</div> -<div class="verse">Qui se divise en l’air, s’évapore et se perd</div> -<div class="verse">En tombant, du rebord de la roche pensive,</div> -<div class="verse">Sur le tapis diamanté d’un gazon vert.</div> -</div> - - -<h3>CCXII<br /> -<span class="small">VOYAGE IMAGINAIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tranquille, transparente,</div> -<div class="verse">Douce à vivre,</div> -<div class="verse">L’heure passe sous les branches…</div> -<div class="verse">Il a plu.</div> -<div class="verse">Maintenant, l’air est limpide, tu lis un livre,</div> -<div class="verse">Sans lire, puis, sans voir, tu regardes l’air nu,</div> -<div class="verse">Par les fenêtres du feuillage.</div> -<div class="verse">Tu t’enfuis, tu te perds sur d’étranges rivages</div> -<div class="verse">Où de minces cocotiers balancent</div> -<div class="verse">Leurs jets d’eau verts.</div> -<div class="verse">Ecoute ces oiseaux ailés d’argent qui lancent</div> -<div class="verse">De longs cris sur la mer !</div> -<div class="verse">Ecoute aussi la brise</div> -<div class="verse">Qui parle bas ! écoute enfin le flot qui brise</div> -<div class="verse">Sur le corail et chante un chant</div> -<div class="verse">Impatient, méchant…</div> -<div class="verse">— Non ! reviens vite ici !</div> -<div class="verse">Le ciel se couvre de nouveau, le ciel est gris,</div> -<div class="verse">Le ciel est sombre, l’air est lourd,</div> -<div class="verse">Et je te garde un beau baiser pour ton retour.</div> -</div> - - -<h3>CCXIII<br /> -<span class="small">MORALE PRATIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Conseils au modéré : « Franchis la poule, évite</div> -<div class="verse">Le tigre, le serpent, l’âne quand il braît fort ;</div> -<div class="verse">Surtout ne poursuis pas la chèvre : elle court vite ;</div> -<div class="verse">Fais ta prière au bœuf qui te mène à la mort. »</div> -</div> - - -<h3>CCXIV<br /> -<span class="small">QUELQUES FLEURS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De gros <i>rhododendrons</i>, groupés en lourds massifs,</div> -<div class="verse">Conviennent au jardin d’un banquier positif.</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le <i>dahlia</i>, fleur fausse et très bien composée,</div> -<div class="verse">Fait toujours piètre figure sous la rosée.</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’allais parler de lui ! pardonnez mon erreur :</div> -<div class="verse">Je prenais ce <i>papillon</i> bleu pour une fleur !</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cette fleur de <i>prunier</i> qui tombe, est-ce un flocon</div> -<div class="verse">De neige un peu tardif ou bien un papillon ?</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fleur pudique d’hiver, <i>camélia</i>, princesse</div> -<div class="verse">Glaciale que tacherait une caresse.</div> -</div> - -<p class="c">6</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Tournesol</i>, ton orgueil est vraiment sans pareil :</div> -<div class="verse">On dirait que tu veux diriger le soleil !</div> -</div> - -<p class="c">7</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La fleur de l’<i>ancolie</i> est d’intérêt minime,</div> -<div class="verse">Mais le poète en a grand besoin pour la rime.</div> -</div> - -<p class="c">8</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quels parfums voulez-vous que les brises dissipent</div> -<div class="verse">Quand elles frôlent des corolles de <i>tulipes</i> ?</div> -</div> - -<p class="c">9</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’<i>immortelle</i>, qui n’est presque pas une fleur,</div> -<div class="verse">A l’air sec et pincé de certaines douleurs.</div> -</div> - - -<h3>CCXV<br /> -<span class="small">NAVIGATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés,</div> -<div class="verse">Penché sur le plat-bord, je demeure affalé,</div> -<div class="verse">Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire,</div> -<div class="verse">Traversé par la fuite inverse des galets.</div> -</div> - - -<h3>CCXVI<br /> -<span class="small">UNE DAME AUX CHEVEUX FAUVES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ses cheveux étaient d’un blond roux,</div> -<div class="verse">Chaud, mais très doux,</div> -<div class="verse">Dans l’ombre ; son regard</div> -<div class="verse">Errait au hasard,</div> -<div class="verse">De la plus frêle fleur à la plus folle vague,</div> -<div class="verse">Et n’exprimait jamais rien</div> -<div class="verse">Qu’un ennui vague,</div> -<div class="verse">Sauf quand elle sentait un lien</div> -<div class="verse">La retenir ;</div> -<div class="verse">Alors, en ce regard, passait un tel désir</div> -<div class="verse">D’indépendance</div> -<div class="verse">Qu’on hésitait, qu’on avait peur.</div> -<div class="verse">— Je l’aimais tendrement, de toute l’imprudence</div> -<div class="verse">D’un pauvre cœur.</div> -<div class="verse">Souvent elle s’en étonnait, disant : « Je t’aime</div> -<div class="verse">D’autre façon ; pourquoi ces soins extrêmes</div> -<div class="verse">Que tu mets à m’émouvoir ? »</div> -<div class="verse">Je répondais : « C’est pour te rendre</div> -<div class="verse">Un peu plus proche, un peu plus tendre. »</div> -<div class="verse">Elle est partie, à pas de loup, ce soir.</div> -</div> - - -<h3>CCXVII<br /> -<span class="small">OCCUPATIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous chevauchons, clairons sonnants, tambours battants ;</div> -<div class="verse">D’autres mangent, d’autres font des vers sous un orme,</div> -<div class="verse">En automne, ou sous un cerisier, au printemps ;</div> -<div class="verse">D’autres comptent leurs bénéfices ; d’autres dorment.</div> -</div> - - -<h3>CCXVIII<br /> -<span class="small">BRUIT SUBTIL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Quel est donc ce murmure ?</div> -<div class="verse i3">C’est le vent qui s’amuse</div> -<div class="verse i3">A se glisser par ruse</div> -<div class="verse i3">Au cœur vert des ramures.</div> -</div> - - -<h3>CCXIX<br /> -<span class="small">ÉPOUVANTAIL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il a beau n’être fait qu’en papier rouge ou blanc</div> -<div class="verse">Et servir de jouet aux gamins de la rue,</div> -<div class="verse">Les grands aigles ont peur d’un petit cerf-volant…</div> -<div class="verse">Un philosophe a peur de la vérité nue.</div> -</div> - - -<h3>CCXX<br /> -<span class="small">CHACUN SON GOÛT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce prince est accompli : chacune de ses flèches</div> -<div class="verse">Touche l’oiseau volant ; il écrit des centons</div> -<div class="verse">De vers délicieux ; il sait peindre… n’empêche</div> -<div class="verse">Que son épouse couche avec un marmiton.</div> -</div> - - -<h3>CCXXI<br /> -<span class="small">DÉCLAMATION LYRIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Tu m’as mordue au cœur et ma vie est un drame,</div> -<div class="verse">Amour ! terrible Amour ! impitoyable Eros !</div> -<div class="verse">Mon pauvre corps se sent brisé ! Je n’ai plus d’âme ! »</div> -<div class="verse">… N’écoutez pas ! laissez pisser le mérinos.</div> -</div> - - -<h3>CCXXII<br /> -<span class="small">JARDIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Torses et d’un dessin compliqué, des rocailles</div> -<div class="verse">Décorent un bassin d’onde verte ; alentour,</div> -<div class="verse">Serpente un sentier blanc ; quelques oiseaux piaillent</div> -<div class="verse">Dans des ifs ténébreux qui trempent en plein jour.</div> -</div> - - -<h3>CCXXIII<br /> -<span class="small">DANSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oui, vous dansez</div> -<div class="verse">Délicieusement,</div> -<div class="verse">Tout en songeant à votre amant.</div> -<div class="verse">Vous l’encensez</div> -<div class="verse">Par de beaux gestes du bras droit,</div> -<div class="verse">Tandis que la main gauche envoie</div> -<div class="verse">Vers sa bouche de longs baisers.</div> -<div class="verse">Vous vous grisez</div> -<div class="verse">De joie</div> -<div class="verse">En dansant à son intention.</div> -<div class="verse">Pour lui vos reins se cambrent ;</div> -<div class="verse">Pour lui, vos jambes</div> -<div class="verse">Sont prises de passion ;</div> -<div class="verse">Pour lui, vos voiles couleur d’ambre</div> -<div class="verse">Montent dans l’air et flambent</div> -<div class="verse">Comme des flammes, se tordent et tremblent…</div> -<div class="verse">Puis, soudain, vous fuyez, mais sans vous laisser prendre :</div> -<div class="verse">Votre amant n’est pas là…</div> -<div class="verse">Et vous tombez à terre en un tout petit tas,</div> -<div class="verse">Un tas impalpable de cendre.</div> -</div> - - -<h3>CCXXIV<br /> -<span class="small">DÉCOR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Et voici que le mont Fuji paraît, doublant,</div> -<div class="verse">Dans l’eau verte du lac, son profil rose et blanc.</div> -</div> - - -<h3>CCXXV<br /> -<span class="small">ARBRES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il a plu, toute cette nuit, sur les sapins.</div> -<div class="verse">Ils luisent maintenant, vernis, tout neufs, repeints.</div> -</div> - - -<h3>CCXXVI<br /> -<span class="small">MOMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Soir d’automne : le coin d’un cimetière où volent</div> -<div class="verse">Des phalènes de cendre et quelques lucioles.</div> -</div> - - -<h3>CCXXVII<br /> -<span class="small">ABSENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Où donc est-il, cet enfant blond qui, l’an dernier,</div> -<div class="verse">Poursuivait des sauterelles sous mes pruniers ?</div> -</div> - - -<h3>CCXXVIII<br /> -<span class="small">L’ATTRAIT DU MYSTÈRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Non, ne me traitez plus d’esprit sceptique et froid !</div> -<div class="verse">L’âme de vos parents me paraît très à l’aise</div> -<div class="verse i2">Dans cette table Louis XVI</div> -<div class="verse i2">Qui se trémousse sous vos doigts.</div> -</div> - - -<h3>CCXXIX<br /> -<span class="small">UN GOURMET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le perroquet méchant vient de croquer</div> -<div class="verse i2">Tous les pépins de mon orange.</div> -<div class="verse i2">« C’est un mets fort délicat que je mange, »</div> -<div class="verse i2">Se dit le méchant perroquet.</div> -</div> - - -<h3>CCXXX<br /> -<span class="small">DÉCENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Depuis plus de trente ans, la vieille demoiselle</div> -<div class="verse i2">Au cabas noir se doute bien</div> -<div class="verse">Qu’il est certains plaisirs délicieux, mais elle</div> -<div class="verse i2">Interdit l’amour à son chien.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXI<br /> -<span class="small">FLEUR EN DANGER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Garde-toi mieux, je t’en supplie,</div> -<div class="verse">O somptueux coquelicot</div> -<div class="verse">De la prairie !</div> -<div class="verse">Sans vouloir te froisser… n’attires-tu pas trop</div> -<div class="verse">Tous les regards ?</div> -<div class="verse">Hélas ! je crois qu’il est trop tard :</div> -<div class="verse">Une vache d’aspect bourgeois</div> -<div class="verse">Me paraît avoir l’œil sur toi…</div> -<div class="verse">Eh oui ! certaines fleurs devraient être plus sages</div> -<div class="verse">Pour assurer leur avenir !</div> -<div class="verse">Or ce grand animal domestique et sauvage,</div> -<div class="verse">Dont le cœur est de cuir,</div> -<div class="verse">Va, dans un instant, te cueillir</div> -<div class="verse">De sa lourde langue d’une aune ;</div> -<div class="verse">Alors le bousier noir, le frelon, le phalène,</div> -<div class="verse">Le mille-pattes tortillart qui se promène,</div> -<div class="verse">L’abeille, le papillon jaune</div> -<div class="verse">Et la bonne bête-à-bon-dieu</div> -<div class="verse">Ressentiront une profonde peine…</div> -<div class="verse">— Coquelicot, je pleure en te disant adieu !</div> -</div> - - -<h3>CCXXXII<br /> -<span class="small">DISCRÉTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Hausser le ton est superflu pour quatre vers ;</div> -<div class="verse">Chanter me semble oiseux quand il suffit de dire.</div> -<div class="verse">Ce ridicule essai finirait en revers</div> -<div class="verse">Et serait bien jugé par un éclat de rire.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXIII<br /> -<span class="small">CAPTIVITÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je crois vivre en prison, une branche</div> -<div class="verse i2">Se balance devant mes barreaux ;</div> -<div class="verse i2">Je frémis chaque fois qu’elle penche,</div> -<div class="verse i2">Et j’entends le pas de mon bourreau.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXIV<br /> -<span class="small">DERNIÈRE JOIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ne plus pouvoir chérir ni les vergers fleuris,</div> -<div class="verse">Ni les étangs moirés, ni les aubes écloses.</div> -<div class="verse">Et ne plus distinguer qu’un plaisir de l’esprit :</div> -<div class="verse">La délectation qui fut dite morose.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXV<br /> -<span class="small">VOISINAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ce beau cerisier aux branches fleuries</div> -<div class="verse i2">A comme voisin, sinon comme ami,</div> -<div class="verse i2">Un membre influent de l’Académie</div> -<div class="verse i2">Qui sut faire éclore un nouvel ennui.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXVI<br /> -<span class="small">AUBE TROPICALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">La tribu des jacassantes perruches</div> -<div class="verse i2">Dans les branches du banyan s’éveille.</div> -<div class="verse i2">Le vampire s’endort et les abeilles</div> -<div class="verse i2">En bourdonnant s’éloignent de la ruche.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXVII<br /> -<span class="small">RÉPONSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ai reçu ton billet, timbré des bords de Seine.</div> -<div class="verse">Cette page me cause un sensible plaisir.</div> -<div class="verse">Je songe à mes amis lointains ; la lune pleine</div> -<div class="verse">Propage des parfums que je voudrais saisir.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXVIII<br /> -<span class="small">CALME DU SOIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Posez sur mon épaule votre tête ;</div> -<div class="verse">Respirez doucement…</div> -<div class="verse">Un moment,</div> -<div class="verse">J’ai pu vous croire prête</div> -<div class="verse">A pleurer !</div> -<div class="verse">Votre regard n’est-il pas délivré</div> -<div class="verse">De son angoisse ?</div> -<div class="verse">Je veux que rien</div> -<div class="verse">Ne vous froisse,</div> -<div class="verse">Pas un mot dans nos entretiens,</div> -<div class="verse">Pas la plus petite chose,</div> -<div class="verse">Pas un écho, pas un reflet, pas un soupir,</div> -<div class="verse">Pas le plus léger pli d’une feuille de rose,</div> -<div class="verse">Et pas le moindre souvenir</div> -<div class="verse">De tristesse.</div> -<div class="verse">— Qu’allez-vous dire ?</div> -<div class="verse">Est-ce</div> -<div class="verse">A moi que vous dédiez ce sourire ?</div> -<div class="verse">N’en faites rien, car j’aime mieux</div> -<div class="verse">Voir ce sourire dans vos yeux.</div> -</div> - - -<h3>CCXXXIX<br /> -<span class="small">LE NÈGRE DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A quoi donc peut servir ce négrillon nabot ?</div> -<div class="verse">Il a tous les défauts : la paresse, la ruse,</div> -<div class="verse">La gourmandise, mais Thisbé le trouve beau.</div> -<div class="verse">Parfois elle l’embrasse et souvent s’en amuse.</div> -<div class="verse">« Ah ! qu’il est donc gentil, mon nègre ! » Elle a pendu</div> -<div class="verse">Un petit anneau d’or à son nez ; elle tresse</div> -<div class="verse">Des colliers de corail dans ses cheveux crépus…</div> -<div class="verse">De tous ces jeux, l’abbé a le cœur en détresse :</div> -<div class="verse">Thisbé ne pourrait-elle, en un moment d’oubli,</div> -<div class="verse">Prendre le négrillon, quelque soir, dans son lit ?</div> -</div> - - -<h3>CCXL<br /> -<span class="small">VOYAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Qu’elle soit d’un vert d’émeraude</div> -<div class="verse">Ou du bleu mystérieux des saphirs,</div> -<div class="verse i2">D’une aube à l’autre un spectre rôde</div> -<div class="verse">Sur la mer et nous engage à partir…</div> -<div class="verse i2">O vents qui secouez les voiles,</div> -<div class="verse">Dites-moi le chemin qui conduit aux étoiles !</div> -</div> - - -<h3>CCXLI<br /> -<span class="small">CINÉMA</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La lune rend plus noirs les créneaux du donjon ;</div> -<div class="verse">Devant un crucifix la blanche Aline prie ;</div> -<div class="verse">Le traître fait dans l’ombre un ultime plongeon…</div> -<div class="verse">Chacun sanglote, du parterre aux galeries.</div> -</div> - - -<h3>CCXLII<br /> -<span class="small">STRATÉGIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsque le taon voit l’éléphant, au lieu de fuir,</div> -<div class="verse">Il l’attaque tout droit, mais c’est la grande bête</div> -<div class="verse">Qu’il veut atteindre, quand il le pique à la tête,</div> -<div class="verse">Non pas les petits poux qui paissent sur son cuir.</div> -</div> - - -<h3>CCXLIII<br /> -<span class="small">BALLET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La poudre des chemins, sous un choc de semelles</div> -<div class="verse">Rejaillit pour danser au bal inattendu</div> -<div class="verse">Où des moucherons d’or allègrement se mêlent</div> -<div class="verse">A des échos de cloche et des duvets perdus.</div> -</div> - - -<h3>CCXLIV<br /> -<span class="small">POINT DE VUE SPÉCIAL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu veux voir une nymphe auprès de chaque source,</div> -<div class="verse">A quelques pas d’un joli temple :</div> -<div class="verse">Aréthuse, par exemple,</div> -<div class="verse">Suivant de ses yeux clairs la course</div> -<div class="verse">De son onde et dont la chevelure</div> -<div class="verse">Suit aussi le courant d’eau pure.</div> -<div class="verse">Tu veux voir le satyre peignant sa fourrure,</div> -<div class="verse">Certaine flamme dans les yeux</div> -<div class="verse">Et des raisins dans les cheveux,</div> -<div class="verse">Et le faune jouant du flûteau,</div> -<div class="verse">Et l’hamadryade aux bras haut</div> -<div class="verse">Levés ou largement tendus,</div> -<div class="verse">Comme pour bénir,</div> -<div class="verse">Et la naïade au long buste vêtu</div> -<div class="verse">De seule écume. — Ton plaisir</div> -<div class="verse">Est d’espérer cela, mais, ô jeune homme ! tu</div> -<div class="verse">Ne verras rien, si ton esprit ne se délivre,</div> -<div class="verse">D’abord, du souvenir hallucinant des livres :</div> -<div class="verse">Les demi-dieux</div> -<div class="verse">Ont peur d’un bachelier ès-lettres curieux.</div> -</div> - - -<h3>CCXLV<br /> -<span class="small">PREMIER QUARTIER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lune ! c’est donc toi ! je te croyais morte ?</div> -<div class="verse">Lève encore un peu ta corne qui luit !</div> -<div class="verse">Par quel soupirail, cheminée ou porte,</div> -<div class="verse">As-tu pu rentrer au sein de la nuit ?</div> -<div class="verse">Tu semblais si maigre, ô ma pauvre amie !</div> -<div class="verse">Je me résignais à ne plus te voir,</div> -<div class="verse">Et je me disais : « Elle est réunie</div> -<div class="verse">Aux astres défunts du firmament noir. »</div> -<div class="verse">Car il est, au ciel, un lieu de retraite</div> -<div class="verse">Pour les derniers jours des étoiles d’or,</div> -<div class="verse">Où les feux éteints des vieilles planètes</div> -<div class="verse">Goûtent le repos près des soleils morts.</div> -<div class="verse">— Puisque te voilà, donne-moi ta bouche</div> -<div class="verse">Dont l’arc recourbé sourit sans repos,</div> -<div class="verse">Mais ferme, un instant, ton œil blanc qui louche :</div> -<div class="verse">Ce regard gelé me glace les os.</div> -<div class="verse">Veillé par Riegel et par Betelgeuse,</div> -<div class="verse">Je veux sommeiller entre tes bras nus</div> -<div class="verse">Et boire le lait d’une nébuleuse,</div> -<div class="verse">Et goûter le miel d’un rêve inconnu.</div> -<div class="verse">Je veux caresser la lyre des brises</div> -<div class="verse">Que tenait jadis Phébus Apollon,</div> -<div class="verse">Et danser le long de la route grise</div> -<div class="verse">Où courait Hermès aux divins talons.</div> -<div class="verse">— Afin d’obtenir ces sublimes choses,</div> -<div class="verse">Quels sont, ô Phœbé, mes premiers devoirs ?</div> -<div class="verse">Il faut, me dis-tu, dédaigner les roses ?</div> -<div class="verse">Ne plus respirer les parfums du soir ?</div> -<div class="verse">Oublier les jeux du soleil sur l’onde,</div> -<div class="verse">Les jeux des ruisseaux, des flammes, de l’air,</div> -<div class="verse">Et, quand un orage au ciel jaune gronde,</div> -<div class="verse">Ne plus me baigner dans les purs éclairs ?</div> -<div class="verse">Ne plus adorer les lèvres des femmes,</div> -<div class="verse">Ne plus m’abriter sous les tournesols,</div> -<div class="verse">Et ne plus chanter des épithalames</div> -<div class="verse">Pour les noces d’or de mes rossignols ?</div> -<div class="verse">Oublier l’étang qu’une étoile irise,</div> -<div class="verse">Les émois obscurs, les chères douleurs</div> -<div class="verse">Dont l’angoisse est douce et la peine exquise,</div> -<div class="verse">Oublier aussi le contour des fleurs ?</div> -<div class="verse">— Faut-il renoncer à la vie humaine</div> -<div class="verse">Pour revivre au sein du subtil éther ?</div> -<div class="verse">Ah ! tes caresses au front des sirènes !</div> -<div class="verse">Tes lueurs de jade au ras de la mer !</div> -<div class="verse">— Faut-il donc mourir ? Eh bien, soit ! Silence !</div> -<div class="verse">Adieu !… Je m’en vais sommeiller, un temps,</div> -<div class="verse">Et les traits d’argent, Phœbé, que tu lances</div> -<div class="verse">Me réveilleront au fond de l’étang.</div> -</div> - - -<h3>CCXLVI<br /> -<span class="small">PRUDENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Offre tes compliments aux Puissances Divines,</div> -<div class="verse">De grand matin. — Les dieux à l’homme sont pareils :</div> -<div class="verse">L’encens les concilie et flatte leurs narines</div> -<div class="verse">Plus sûrement s’il fut brûlé dès le réveil.</div> -</div> - - -<h3>CCXLVII<br /> -<span class="small">EMPLOI DU TEMPS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Henriette, tous les vendredis, se promène ;</div> -<div class="verse">Elle papote du dimanche au mercredi ;</div> -<div class="verse">Elle lit le jeudi, (du moins elle le dit) ;</div> -<div class="verse">Elle m’aime, le dernier jour de la semaine,</div> -<div class="verse">Mais son amour me semble encor plus superflu</div> -<div class="verse">Que les romans touchants qu’elle dit avoir lus.</div> -</div> - - -<h3>CCXLVIII<br /> -<span class="small">REGRETTABLE INCIDENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il arrive, tenant une rose à la main.</div> -<div class="verse">Elle lui dit : « J’aurais préféré du jasmin.</div> -<div class="verse">Si je vous laisse aujourd’hui seul,</div> -<div class="verse">Bercez-vous au moins de l’idée</div> -<div class="verse">Que je vous aimerai demain. »</div> -<div class="verse">Le lendemain, c’est un glaïeul</div> -<div class="verse">Qu’elle voudrait, le jour suivant, une orchidée…</div> -<div class="verse">« Dimanche, lui dit-elle, si vous me baillez</div> -<div class="verse">Une gerbe d’œillets</div> -<div class="verse">Panachés, il se peut qu’alors je m’évertue</div> -<div class="verse">A vous aimer. Impossible plus tôt ! »</div> -<div class="verse">Mais lui, sans insister auprès d’elle, se tue</div> -<div class="verse">En se servant d’un vieux couteau</div> -<div class="verse">Damasquiné, dont la lame est pointue,</div> -<div class="verse">Et qui brille.</div> -<div class="verse">Le pauvre bougre s’est piqué de tout son cœur,</div> -<div class="verse">Sous le sein gauche, avec cette arme</div> -<div class="verse">De famille,</div> -<div class="verse">Si bien qu’il meurt.</div> -<div class="verse">S’ensuivent mille cris, des regrets et des larmes.</div> -</div> - - -<h3>CCXLIX<br /> -<span class="small">MARINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Lune décroissante, eau d’ébène,</div> -<div class="verse i2">Délicatesse des cordages,</div> -<div class="verse i2">Plainte lointaine des sirènes…</div> -<div class="verse i2">Invitation au voyage.</div> -</div> - - -<h3>CCL<br /> -<span class="small">CHRONIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">César est mort ; un scarabée</div> -<div class="verse i2">Tend vers le ciel ses pattes noires ;</div> -<div class="verse i2">Jacob n’est plus, ni Bethsabée…</div> -<div class="verse i2">Ce sont là des dates d’histoire.</div> -</div> - - -<h3>CCLI<br /> -<span class="small">PASTORALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Midi, grand soleil. — Le vieux faune</div> -<div class="verse i2">En ricanant se penche sur</div> -<div class="verse i2">Une fleur délicate et jaune</div> -<div class="verse i2">Perdue en un champ de blé mûr.</div> -</div> - - -<h3>CCLII<br /> -<span class="small">PROMESSES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comment douter de vous, lorsqu’en vous tout incite</div> -<div class="verse">A l’espoir ?</div> -<div class="verse">Vos yeux sont clairs, vos yeux sont purs, vous savez voir</div> -<div class="verse">Et, par ces mêmes yeux, rêver ensuite,</div> -<div class="verse">Vous savez deviner, ami compatissant,</div> -<div class="verse">Le secret d’une parole qui semblait dite</div> -<div class="verse">En passant,</div> -<div class="verse">Et vous savez sentir la plainte retenue</div> -<div class="verse">Par peur de vous montrer une douleur trop nue.</div> -<div class="verse">— Belles promesses, hautes promesses</div> -<div class="verse">Que vous tiendrez !</div> -<div class="verse">Vous grandirez ! Ne doit-on pas tout espérer</div> -<div class="verse">D’un esprit sans paresse,</div> -<div class="verse">Toujours prêt à comprendre,</div> -<div class="verse">Dont la subtilité n’a point de fourberie,</div> -<div class="verse">Miroir d’un cœur robuste et tendre ?</div> -<div class="verse">— Ami, n’oubliez pas nos longues causeries</div> -<div class="verse">Près du feu, l’autre hiver, au fond du petit bois…</div> -<div class="verse">Comme les bûches prenaient mal ! qu’il faisait froid !</div> -<div class="verse">Souvenir… j’allais dire : d’autrefois !</div> -</div> - - -<h3>CCLIII<br /> -<span class="small">ÉGOÏSME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ai souffert pour l’oiseau, pour la bête qu’on chasse,</div> -<div class="verse">Pour l’arbre qu’on abat, j’ai partagé l’émoi</div> -<div class="verse">D’un cœur flétri. Ce sont des jeux dont je me lasse.</div> -<div class="verse">Je voudrais, maintenant, souffrir un peu pour moi.</div> -</div> - - -<h3>CCLIV<br /> -<span class="small">DÉGÉNÉRESCENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A soixante ans, vous conservez un teint de rose,</div> -<div class="verse">Une voix d’argent clair, lorsque vous vous moquez,</div> -<div class="verse">Mais votre fille Esther a déjà l’air morose,</div> -<div class="verse">Insatisfait et sec des très vieux perroquets.</div> -</div> - - -<h3>CCLV<br /> -<span class="small">CAPOUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon esprit a besoin du fracas des armées.</div> -<div class="verse">Comment sortira-t-il du lit de sa langueur ?</div> -<div class="verse">J’ai vécu, ces temps-ci, trop près de votre cœur</div> -<div class="verse">Qui me trouble et me rend « empesché de fumées ».</div> -</div> - - -<h3>CCLVI<br /> -<span class="small">DIVERTISSEMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ernestine, Denise et la blonde Suzanne,</div> -<div class="verse">Assises près de moi, font des mines exquises…</div> -<div class="verse">« Monsieur ! redites-nous le conte de Peau d’Ane,</div> -<div class="verse">La Belle au Bois dormant ou quelque autre sottise.</div> -<div class="verse">Non ! sortez-nous plutôt de votre vieille tête</div> -<div class="verse">Un récit tout nouveau qui ne soit pas trop bête ! »</div> -<div class="verse">Divertir des enfants est une dure école !</div> -<div class="verse">Il me faut inventer une histoire bien folle,</div> -<div class="verse">Cocasse, compliquée et cependant précise,</div> -<div class="verse">Pour amuser Suzanne, Ernestine et Denise.</div> -</div> - - -<h3>CCLVII<br /> -<span class="small">A LA CUISINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu pleures ! tu n’es donc plus toi-même, Brigitte ?</div> -<div class="verse">Au lieu de surveiller fidèlement les os</div> -<div class="verse">Et le poulet, bouillant au cœur de la marmite,</div> -<div class="verse">Tu rêves de certain sergent, beau comme Eros.</div> -<div class="verse">Tu tâches d’évoquer cette face adorée,</div> -<div class="verse">Et tes larmes vont se mêler à la purée.</div> -</div> - - -<h3>CCLVIII<br /> -<span class="small">HÔTES INATTENDUS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Me voici, comme jadis, en Afrique :</div> -<div class="verse">Le soir tombe, il est tard.</div> -<div class="verse">Un ciel fumeux, couleur de brique,</div> -<div class="verse">Fatigue mon regard.</div> -<div class="verse">Je trouve, en entrant dans ma chambre,</div> -<div class="verse">Des visiteurs inattendus :</div> -<div class="verse">Deux oiseaux, un lézard, des guêpes couleur d’ambre,</div> -<div class="verse">Un crapaud gris, pustuleux et pansu.</div> -<div class="verse">Ce lézard violet à tête verte</div> -<div class="verse">Paraît fixé sur le plafond,</div> -<div class="verse">Des oiseaux sont entrés par la fenêtre ouverte,</div> -<div class="verse">Ils piaillent, ils font des ronds ;</div> -<div class="verse">Une étrange souris s’échappe de ma couche,</div> -<div class="verse">M’aperçoit et s’affole ;</div> -<div class="verse">Des phalènes frôlent ma bouche,</div> -<div class="verse">Je vois luire des lucioles ;</div> -<div class="verse">De petits serpents noirs veulent passer mon seuil,</div> -<div class="verse">Des moustiques pointus m’empêchent de dormir,</div> -<div class="verse">Mais à tous je ferai bon accueil…</div> -<div class="verse">De mon rêve je prends tout ce qu’il peut m’offrir.</div> -</div> - - -<h3>CCLIX<br /> -<span class="small">BONNE EXPOSITION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au seuil ensoleillé de ma fenêtre ouverte,</div> -<div class="verse">Pieusement, je cultive de l’estragon,</div> -<div class="verse">Dans les flancs rebondis d’un vase à panse verte</div> -<div class="verse">Où se tordent et se détordent deux dragons.</div> -</div> - - -<h3>CCLX<br /> -<span class="small">HIVER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Débâcle, enfin ! la rivière, prise</div> -<div class="verse i2">Depuis quatre longs mois par le gel,</div> -<div class="verse i2">Se brise en miroirs où se divise</div> -<div class="verse i2">Le grand lac bleu de cendre du ciel.</div> -</div> - - -<h3>CCLXI<br /> -<span class="small">RECUEILLEMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Immobile, je songe auprès de cette tombe.</div> -<div class="verse">Pas un souffle de vent ne vient troubler la nuit</div> -<div class="verse">Et pas un chant d’oiseau… Des pommes de pin tombent</div> -<div class="verse">Mollement, sur le gazon court, à petit bruit.</div> -</div> - - -<h3>CCLXII<br /> -<span class="small">PRUDENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Loin de vous reprocher, belle, d’être si noire,</div> -<div class="verse">J’accorde que vous ne l’êtes pas à demi,</div> -<div class="verse">Mais veuillez vous cacher dans cette vaste armoire</div> -<div class="verse">Durant l’heure où je vais recevoir mes amis.</div> -</div> - - -<h3>CCLXIII<br /> -<span class="small">TROPIQUES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Au bord vaseux de la lagune,</div> -<div class="verse i2">Un caïman dort dans les joncs ;</div> -<div class="verse">Il ouvre un œil gluant, considère la lune</div> -<div class="verse">Et disparaît dans l’eau par un brusque plongeon.</div> -</div> - - -<h3>CCLXIV<br /> -<span class="small">BOISSON RÉCONFORTANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Après avoir goûté, (devoir de camarade),</div> -<div class="verse">Les vers indifférents d’un poète de peu,</div> -<div class="verse">Je veux, pour oublier leur charme sirupeux,</div> -<div class="verse">Boire, à l’urne d’André Chénier, du vin d’Hellade.</div> -</div> - - -<h3>CCLXV<br /> -<span class="small">LOUANGES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pour sa tête si belle</div> -<div class="verse">Qui ne craindra rien des hivers,</div> -<div class="verse">Saurai-je composer la louange immortelle,</div> -<div class="verse">Rayonnante de nobles vers ?</div> -<div class="verse">Pour sa tête impassible et pure</div> -<div class="verse">Dont les yeux regardent si loin,</div> -<div class="verse">Quels sont les mots qui ne défaillent point,</div> -<div class="verse">Et les hymnes qui durent ?</div> -<div class="verse">Pour en écarter le malheur,</div> -<div class="verse">Que ne puis-je donner à sa tête guerrière</div> -<div class="verse">Dont un hochement me fait peur</div> -<div class="verse">La louange qui monte en forme de prière ?</div> -<div class="verse">Que ne puis-je chanter les reflets suzerains</div> -<div class="verse">De ton casque d’ébène,</div> -<div class="verse">Tête chère, tête hautaine</div> -<div class="verse">Au front serein !</div> -<div class="verse">Ah ! que ne puis-je… Et, maintenant, penche la tête</div> -<div class="verse">Et laisse-moi caresser de mon mieux</div> -<div class="verse">Les cheveux onduleux de cette tête faite</div> -<div class="verse">Pour les dieux.</div> -</div> - - -<h3>CCLXVI<br /> -<span class="small">SOMMEIL NÉCESSAIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le prince dort sous un dais d’or et de bambous.</div> -<div class="verse">Quand ses ordres n’arrivent pas avant l’aurore,</div> -<div class="verse">Il les donne à rebours, trop tard ou pas du tout,</div> -<div class="verse">Il dort. Ah ! qu’il dorme longtemps ! je l’en implore !</div> -</div> - - -<h3>CCLXVII<br /> -<span class="small">SUR LA GRÈVE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le ciel perd sa teinte cerise,</div> -<div class="verse i2">Le soleil s’engloutit sous le poids de la nuit.</div> -<div class="verse i2">Les coquillages que l’on brise</div> -<div class="verse i2">En marchant font un triste bruit.</div> -</div> - - -<h3>CCLXVIII<br /> -<span class="small">JUSTE DISCIPLINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’estime le bon-sens de la gardeuse d’oies</div> -<div class="verse">Qui, jusqu’à vêpres, fait patiemment son devoir.</div> -<div class="verse">Martin, passant alors, l’assaille chaque soir ;</div> -<div class="verse">Elle s’y prête et goûte ainsi plus d’une joie.</div> -</div> - - -<h3>CCLXIX<br /> -<span class="small">PETIT PORTRAIT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Sourire âpre et revêche,</div> -<div class="verse i3">Fort belle chevelure</div> -<div class="verse i3">D’un blond doré, tournure</div> -<div class="verse i2">Passable, mais odeur peu fraîche</div> -<div class="verse i2">Et déplaisante d’une pêche</div> -<div class="verse i5">Trop mûre.</div> -</div> - - -<h3>CCLXX<br /> -<span class="small">MÉLITE RÉFLÉCHIT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quel songe singulier composez-vous, Mélite ?</div> -<div class="verse">Quelle vilaine trahison, très inédite ?</div> -</div> - - -<h3>CCLXXI<br /> -<span class="small">AUBE DE LUNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un dragon bleu, penché par-dessus la pagode,</div> -<div class="verse">La gueule ouverte, va dévorer comme un fruit</div> -<div class="verse">Cet astre coloré de sang et teint d’iode</div> -<div class="verse i3">Qui monte dans la nuit.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXII<br /> -<span class="small">MAGIE DU SOIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des rameaux sombres, découpés</div> -<div class="verse">Sur l’horizon drapé…</div> -<div class="verse">Profils grotesques d’arbres noirs</div> -<div class="verse">Contre le ciel orange ;</div> -<div class="verse">Instants où le soir</div> -<div class="verse">Aérien se change</div> -<div class="verse">Par lente magie en nuit…</div> -<div class="verse">On dirait que s’apaisent</div> -<div class="verse">Le monde et son bruit,</div> -<div class="verse">Tandis que les braises</div> -<div class="verse">Du soleil meurent,</div> -<div class="verse">Que le ruisseau parle plus bas,</div> -<div class="verse">Que la brise s’éteint qui chantait tout-à-l’heure,</div> -<div class="verse">Que le voyageur tâche de feutrer son pas,</div> -<div class="verse">Que les oiseaux ont peur</div> -<div class="verse">De se laisser entendre</div> -<div class="verse">Parmi tous ces murmures sourds,</div> -<div class="verse">Que l’occident perd ses couleurs…</div> -<div class="verse">— Ce sont les cendres</div> -<div class="verse">D’un beau jour.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXIII<br /> -<span class="small">HEURE MAUVAISE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vraiment, il pleut depuis trop longtemps, je m’ennuie.</div> -<div class="verse">Lire ? quoi donc ? Dormir si je pouvais ! et pour</div> -<div class="verse">Aimer, il n’est plus temps. J’écoute, le cœur lourd,</div> -<div class="verse">Ce discours interminable que fait la pluie.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXIV<br /> -<span class="small">A UNE REINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O reine Stratonice ! où donc êtes-vous née ?</div> -<div class="verse">Est-ce dans le vaste palais d’une île fée,</div> -<div class="verse">Où la légende grecque et le conte allemand</div> -<div class="verse">Venaient mêler pour vous tous leurs enchantements ?</div> -<div class="verse">Où l’elfe et la bacchante, où le sylphe et le faune</div> -<div class="verse">Jouaient à se poursuivre autour des buissons d’aulnes ?</div> -<div class="verse">Parce que votre voix est pure et que vos pas</div> -<div class="verse">Semblent glisser à peine et ne se poser pas,</div> -<div class="verse">Il est des instants où vous m’évoquez l’image</div> -<div class="verse">De Loreley qui laisse un lumineux sillage</div> -<div class="verse">Sur l’eau triste du fleuve, en chantant dans la nuit.</div> -<div class="verse">Mais, à d’autres instants, vous changez et je suis,</div> -<div class="verse">Dans vos yeux, le reflet d’une si grave peine,</div> -<div class="verse">Que vous me rappelez cette princesse hellène</div> -<div class="verse">Qui, devant l’horizon de la mer et des cieux,</div> -<div class="verse">Souffrait de la colère injuste de ses dieux.</div> -<div class="verse">O Reine ! dites-moi quel souvenir vous donne</div> -<div class="verse">Ainsi l’air douloureux de la blanche Antigone ?</div> -</div> - - -<h3>CCLXXV<br /> -<span class="small">DÉSACCORD</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des roses, un regard, la mer, le bruit du vent…</div> -<div class="verse">Poèmes que le moindre souffle met en prose !</div> -<div class="verse">— Un mot sans harmonie efface bien souvent</div> -<div class="verse">Le bruit du vent, la mer, ton regard, et les roses.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXVI<br /> -<span class="small">CHEMINEAU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Malgré tous mes serments et mon humeur chagrine</div> -<div class="verse">Je marche sans souci, tout droit, tournant le dos</div> -<div class="verse">Au soleil. — Sur la route, un spectre se dessine,</div> -<div class="verse">Couché, très noir, très plat, sans muscles et sans os,</div> -<div class="verse">Qui m’entraîne, tenant par ses pieds mes bottines.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXVII<br /> -<span class="small">UN COUPLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est beau de la beauté que l’on prise</div> -<div class="verse">Dans les ateliers de modiste ;</div> -<div class="verse">Cheveux gras et bouclés, bouche aux tons de cerise,</div> -<div class="verse">Cravate « genre artiste ».</div> -<div class="verse">Elle est fort bien aussi, mais autrement</div> -<div class="verse">Que son prince Charmant :</div> -<div class="verse">Mince, longue, des yeux très noirs,</div> -<div class="verse">Un air autoritaire,</div> -<div class="verse">Des lèvres sans mystère et de mauvaises dents…</div> -<div class="verse">Et cependant,</div> -<div class="verse">Vers le soir, aux lumières,</div> -<div class="verse">Un peu de fard aidant,</div> -<div class="verse">Elle plaît au passant sous son chapeau de fleurs.</div> -<div class="verse">Rose aime Roger de tout son cœur,</div> -<div class="verse">De toute son âme,</div> -<div class="verse">(En a-t-elle une ?) de tout son corps,</div> -<div class="verse">Mais Roger, les beaux jours passés, prévoit le drame :</div> -<div class="verse">« Combien de temps, Rose qui m’est si chère,</div> -<div class="verse">Pourra-t-elle marcher encore ?</div> -<div class="verse">Sans elle, c’est le pot-au-feu, c’est la misère ! »</div> -</div> - - -<h3>CCLXXVIII<br /> -<span class="small">MA BLANCHE AMIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lune ! je vois briller entre les nymphéas,</div> -<div class="verse">Au fond de l’étang vert et bleu que rien ne souille,</div> -<div class="verse">Ton profil séducteur qui toujours m’agréa,</div> -<div class="verse">Reine des suicidés ! princesse des grenouilles !</div> -</div> - - -<h3>CCLXXIX<br /> -<span class="small">VILLÉGIATURES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les turbans excessifs que portait Madame X…</div> -<div class="verse">Et d’autres attributs de même provenance</div> -<div class="verse">Sont chez la revendeuse, au coin du quai. Je pense</div> -<div class="verse">Qu’elle-même fait les cent pas au bord du Styx.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXX<br /> -<span class="small">REPOS JUDICIEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Couché dans ce verger mollement gazonné,</div> -<div class="verse">Pourquoi donc songerais-je à grapiller la treille</div> -<div class="verse">Lourde de fruits, ou même à rimer un sonnet ?</div> -<div class="verse">Je sommeille, attendant que Laure me réveille.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXI<br /> -<span class="small" lang="en" xml:lang="en">THE RAVEN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je croyais, en ouvrant toute grande ma porte,</div> -<div class="verse">Voir l’ange aux yeux d’azur qui brandit un flambeau,</div> -<div class="verse">Mais la nuit m’apparaît, silencieuse et morte,</div> -<div class="verse">Sans lune. — Sur mon seuil, pas même le corbeau !</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXII<br /> -<span class="small">PORTRAIT DE BÊTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Armature de fer, pattes de caoutchouc,</div> -<div class="verse">Cuir laineux et malsain, gaufré par mille plaies,</div> -<div class="verse">Bête de cauchemar qui ne semble pas vraie,</div> -<div class="verse">Avec sa cloche au cou. — C’est le chameau mandchou.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXIII<br /> -<span class="small">DANGER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fût-ce dans ton appartement le plus secret,</div> -<div class="verse">Garde-toi de penser : « En ce moment, personne</div> -<div class="verse">Ne me voit. » Pour l’esprit il n’est rien de sacré,</div> -<div class="verse">Il n’est rien que l’esprit ne sache ou ne soupçonne.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXIV<br /> -<span class="small">MOTIF DE SÉRÉNADE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Malgré le ciel d’un bleu si rare,</div> -<div class="verse">Si précieux, il manque un chant de rossignol</div> -<div class="verse">Et le froissement doux des guitares</div> -<div class="verse">A ce soir</div> -<div class="verse">Si divin qu’on le dirait espagnol.</div> -<div class="verse">J’y voudrais voir</div> -<div class="verse">La lune, cependant l’air est clair</div> -<div class="verse">Et ces lanternes ont bel air ;</div> -<div class="verse">Mais ne faudrait-il pas quelque pierrot de neige,</div> -<div class="verse">Quelque bourgeois en travesti</div> -<div class="verse">Comique à ce cortège</div> -<div class="verse">Où notre amour se divertit ?</div> -<div class="verse">Je voudrais aussi des tambours de basque,</div> -<div class="verse">Des marottes tintantes, des sequins,</div> -<div class="verse">Des loups, des masques</div> -<div class="verse">Et des manteaux d’Arlequin,</div> -<div class="verse">Tout de même qu’à votre face,</div> -<div class="verse">Miroir divers de la frivolité,</div> -<div class="verse">Je voudrais que se pût découvrir une trace</div> -<div class="verse">Plus sensible de volupté.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXV<br /> -<span class="small">CHARME DU FOYER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La petite maison normande qui m’abrite</div> -<div class="verse">Me plaît, je m’y sens bien en sûreté ; le site</div> -<div class="verse">N’effarouche pas l’œil, mais le toit bleu d’un temple,</div> -<div class="verse">Sous le soleil asiatique, a son mérite.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXVI<br /> -<span class="small">ATTITUDES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Triste, toujours, comme au théâtre,</div> -<div class="verse i2">(Douleur de parade) ; à vos joues,</div> -<div class="verse i2">Un peu de poudre, un peu de plâtre ;</div> -<div class="verse i2">Dans votre cœur, un peu de boue.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXVII<br /> -<span class="small">SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Scapin dort d’un sommeil très long que je déplore.</div> -<div class="verse">Le trépas est un port. Il entra dans ce port</div> -<div class="verse">En souriant ; je crois qu’il doit dormir encore,</div> -<div class="verse">Bien qu’il soit mort, très mort, hélas ! tout à fait mort.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXVIII<br /> -<span class="small">FLEUR INVARIABLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cette nuit, j’ai rêvé plaisamment jusqu’au jour ;</div> -<div class="verse">Ma songerie avec l’aurore s’est éteinte ;</div> -<div class="verse">Je ne me souviens plus de son tendre contour…</div> -<div class="verse">Mais l’iris du jardin garde toutes ses teintes.</div> -</div> - - -<h3>CCLXXXIX<br /> -<span class="small">OFFRANDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Afin de célébrer sa valeur coutumière</div> -<div class="verse">(Nonpareille, pourtant !) offrons-lui la première</div> -<div class="verse">Pêche de mon verger, quelques brins de laurier</div> -<div class="verse">Et la virginité de Manon, la fermière.</div> -</div> - - -<h3>CCXC<br /> -<span class="small">TROUVAILLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ton agréable petit livre est trop honnête,</div> -<div class="verse">Compendieux Joubert ! — Et néanmoins tu sus,</div> -<div class="verse">Malgré tant de fadeur, te révéler poète</div> -<div class="verse">En disant que la vie était « du vent tissu ».</div> -</div> - - -<h3>CCXCI<br /> -<span class="small">CERCLE VICIEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que devenir ? aller me pendre ?</div> -<div class="verse">Cela pourrait surprendre</div> -<div class="verse">Péniblement</div> -<div class="verse">De bonnes gens qui me sont chers.</div> -<div class="verse">M’engager ? partir pour la guerre ?</div> -<div class="verse">Hélas, non ! car, en ce moment,</div> -<div class="verse">Cela n’arrive guère</div> -<div class="verse">Que dans les romans !</div> -<div class="verse">Boire ? j’entends : boire beaucoup ?</div> -<div class="verse">Je n’ai pas soif quand je suis seul, (oh ! pas du tout !)</div> -<div class="verse">Et je déteste les cafés.</div> -<div class="verse">Me livrer à l’humeur hypocondre ? c’est fait !</div> -<div class="verse">Courir la gueuse ?</div> -<div class="verse">Je voudrais des heures heureuses…</div> -<div class="verse">Lire des livres ?</div> -<div class="verse">J’en ai trop lus, je m’en délivre.</div> -<div class="verse">Prier ? je me sens loin des cieux !</div> -<div class="verse">Alors… vivre ?</div> -<div class="verse">Serait-ce mieux ?</div> -<div class="verse">— Voilà le cercle vicieux.</div> -</div> - - -<h3>CCXCII<br /> -<span class="small">RÉALITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les pieds au feu, tu regrettes de n’avoir pas</div> -<div class="verse">Aimé Didon, (malgré ses plaintes), Mélusine,</div> -<div class="verse">Aude, la belle Hélène, Yseult ou Dalila…</div> -<div class="verse">Mais Stéphanie a tant de goût pour la cuisine !</div> -</div> - - -<h3>CCXCIII<br /> -<span class="small">UTILISATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme on fait d’un suppôt sadique de la mort,</div> -<div class="verse">Je tiens qu’il faut toujours étrangler la souffrance,</div> -<div class="verse">Sans vouloir lui trouver ni charme, ni plaisance…</div> -<div class="verse">Toutefois, il convient de s’en servir d’abord.</div> -</div> - - -<h3>CCXCIV<br /> -<span class="small">PAROLES FAMILIÈRES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qu’importent l’accent dur de ce parler barbare</div> -<div class="verse">Et ce jacassement où je ne comprends rien !</div> -<div class="verse">Sous la brise, un palmier fait son bruit de guitare</div> -<div class="verse">Et le flot chante un air que je reconnais bien.</div> -</div> - - -<h3>CCXCV<br /> -<span class="small">LA COIFFURE DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une heure avant d’aller au bal de cour, Thisbé,</div> -<div class="verse">Contente de son fard et de ses mouches, daigne</div> -<div class="verse">Sourire à son coiffeur dont les doigts ont bombé</div> -<div class="verse">La fausse tresse d’or que fixe un double peigne.</div> -<div class="verse">L’homme, dans les cheveux que sans fièvre il boucla,</div> -<div class="verse">Fixe des ornements avec un goût d’artiste :</div> -<div class="verse">Un point de poudre, ici, trois petits rubans, là…</div> -<div class="verse">Il fait enfin voler le peignoir de batiste,</div> -<div class="verse">Puis, les lèvres en cœur et souriant un peu,</div> -<div class="verse">Dans la coiffure il pique un hortensia bleu.</div> -</div> - - -<h3>CCXCVI<br /> -<span class="small">HONNÊTE GAGNE-PAIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si vous triez bien proprement ce tas d’ordures,</div> -<div class="verse">(Vieux chiffons, culs de bouteilles, charognes mûres,</div> -<div class="verse">Débris), vous gagnerez peut-être vos trois sous.</div> -<div class="verse">D’ailleurs, quand il fait beau, la besogne est moins dure,</div> -<div class="verse">Et l’on trouve, parfois, quelques restes de chou,</div> -<div class="verse">Quelques croûtes de pain (anglais) gardant du goût.</div> -</div> - - -<h3>CCXCVII<br /> -<span class="small">SUR UNE VIE INTERROMPUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu mourais, tu me disais ta peine</div> -<div class="verse">D’avoir vécu, te semblait-il, en vain</div> -<div class="verse">Et d’achever ces heures vaines</div> -<div class="verse">En ne nous laissant rien</div> -<div class="verse">Qu’un homme mort,</div> -<div class="verse">Rien qu’un vieux corps</div> -<div class="verse">Prêt à pourrir ; puis tu mourus.</div> -<div class="verse">— Maintenant, tu te tiens raide et grave,</div> -<div class="verse">Le col nu,</div> -<div class="verse">La face have,</div> -<div class="verse">Et tes mains sont couleur de cire ;</div> -<div class="verse">Tes yeux bleus où je savais lire</div> -<div class="verse">Restent ouverts,</div> -<div class="verse">Tes prunelles semblent de verre,</div> -<div class="verse">Mais tu gardes ton sourire.</div> -<div class="verse">Jamais je n’oublierai tes rêves, leur fraîcheur,</div> -<div class="verse">Ni l’exemple de ta douleur ;</div> -<div class="verse">Jamais je n’oublierai tes manières de dire,</div> -<div class="verse">O mon ami dormant,</div> -<div class="verse">La vie en son rayonnement !</div> -</div> - - -<h3>CCXCVIII<br /> -<span class="small">PROSPECTUS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On raccommode, ici, les assiettes, les tasses,</div> -<div class="verse">Les faïences de Perse et de Rhodes, les plats</div> -<div class="verse">Espagnols, les cristaux de Bohème, les glaces</div> -<div class="verse">De Venise et les cœurs qu’un grand amour fêla.</div> -</div> - - -<h3>CCXCIX<br /> -<span class="small">HARMONIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu chantais, rossignol… Je respirais des roses…</div> -<div class="verse">Jamais, ô cher oiseau, ton chant ne fut si beau ;</div> -<div class="verse">Jamais tu ne m’as dit de si troublantes choses.</div> -<div class="verse">Promets-moi de chanter, plus tard, sur mon tombeau.</div> -</div> - - -<h3>CCC<br /> -<span class="small">BELLE, MAIS PEU SENSIBLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle tenait ses mains aux phalanges fragiles</div> -<div class="verse">En avant, comme pour défendre d’approcher</div> -<div class="verse">Et les souples sursauts de ma ferveur agile</div> -<div class="verse">Se heurtaient vainement à ce charmant rocher.</div> -</div> - - -<h3>CCCI<br /> -<span class="small">RETOUR LOINTAIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous sommes séparés par des milliers de lieues</div> -<div class="verse">Et pourtant, chaque soir, je me sens près de toi,</div> -<div class="verse">Comme s’il n’y avait ni vastes plaines bleues,</div> -<div class="verse">Entre nous, ni déserts de sable, ni grands bois.</div> -</div> - - -<h3>CCCII<br /> -<span class="small">SÉDUCTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je puis, modeste et réservé, sans me vanter,</div> -<div class="verse">Fixer l’amour du monde en me montrant moi-même.</div> -<div class="verse">Si je veux, par surcroît, mériter que je m’aime,</div> -<div class="verse">Le séducteur du monde est un autre, (inventé).</div> -</div> - - -<h3>CCCIII<br /> -<span class="small">MAUVAIS MOMENTS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’orage monte à l’horizon ; mon chien se traîne,</div> -<div class="verse">La langue basse ; mes poiriers sont accablés</div> -<div class="verse">Par leurs fruits mûrs ; des fleurs se fanent dans les blés,</div> -<div class="verse">Et Célestine a des regards chargés de haine.</div> -</div> - - -<h3>CCCIV<br /> -<span class="small">AU VILLAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pourquoi ce regard</div> -<div class="verse">Hagard</div> -<div class="verse">Et pourquoi cette joue humide ?</div> -<div class="verse">Pourquoi cet air si soucieux ?</div> -<div class="verse">Pourquoi ces rides</div> -<div class="verse">Sous tes yeux ?</div> -<div class="verse">A quoi peut te servir de contempler la meule</div> -<div class="verse">Du coin du champ,</div> -<div class="verse">Et comment te trouve-t-on seule,</div> -<div class="verse">Toute seule, et si triste, et d’aspect si touchant ?</div> -<div class="verse">Dis-le moi comme à confesse,</div> -<div class="verse">Dis-le moi, morbleu !</div> -<div class="verse">Sans larmes, fais-m’en l’aveu…</div> -<div class="verse">Serait-ce</div> -<div class="verse">Ton père qui t’aurait grondée,</div> -<div class="verse">Ou plutôt… oui, plutôt, le charmant Amédée</div> -<div class="verse">Qui t’accompagnait très souvent,</div> -<div class="verse">Depuis son retour de voyage,</div> -<div class="verse">Et dont l’humeur volage…</div> -<div class="verse">Hélas ! je comprends tout, pauvre fille ! Au couvent !</div> -</div> - - -<h3>CCCV<br /> -<span class="small">EXCÈS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Vous regretterez d’être sage !</div> -<div class="verse i2">Vous l’êtes bien ! oh ! oui, vraiment !</div> -<div class="verse i2">Sage comme une chaste image</div> -<div class="verse i2">D’ange dans un missel flamand.</div> -<div class="verse i2">Cette attitude décourage,</div> -<div class="verse i2">En ses luxurieux hommages,</div> -<div class="verse i2">Le plus épris de vos amants.</div> -<div class="verse i2">Son âme est bourgeoise : il abrège,</div> -<div class="verse i2">Volontairement, des moments</div> -<div class="verse i2">Qui lui paraissent sacrilèges.</div> -</div> - - -<h3>CCCVI<br /> -<span class="small">PETIT INCONVÉNIENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cette première rose au ton rouge ponceau</div> -<div class="verse">Fait valoir la seconde, adorablement pâle ;</div> -<div class="verse">La troisième entretient un ver sous ses pétales…</div> -<div class="verse">Je choisis la troisième avec son vermisseau.</div> -<div class="verse">C’est ainsi que je vous ai préférée, Hortense,</div> -<div class="verse">Mais votre vermisseau prend beaucoup d’importance…</div> -</div> - - -<h3>CCCVII<br /> -<span class="small">REPROCHE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bel arbre au tronc retors, arbre noir et très vieux</div> -<div class="verse">Dont le feuillage sec a des reflets si durs,</div> -<div class="verse">Cher arbre compliqué, sombre et silencieux,</div> -<div class="verse">Ton ombre est un peu trop précise sur ce mur.</div> -</div> - - -<h3>CCCVIII<br /> -<span class="small">DÉNOUEMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La Princesse qui pleure en sa prison va-t-elle</div> -<div class="verse">Se laisser dévorer par le Dragon ? — Non pas !</div> -<div class="verse">Un Prince de beauté vraiment surnaturelle</div> -<div class="verse">Et d’air avantageux se rapproche à grands pas.</div> -</div> - - -<h3>CCCIX<br /> -<span class="small">FIN DE NUIT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’aube vient de toucher le sommet de la tour.</div> -<div class="verse">La lune qui reluit de tout son disque lourd</div> -<div class="verse">Nous apparaît, pendue au ras des ondes, comme</div> -<div class="verse">Un gong de cuivre clair pour annoncer le jour.</div> -</div> - - -<h3>CCCX<br /> -<span class="small">A UN AMI PLEIN DE FANTAISIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu reviens de la grande guerre,</div> -<div class="verse">Blessé, meurtri,</div> -<div class="verse">Mais tu n’as rien perdu de cette printanière</div> -<div class="verse">Vision de la terre</div> -<div class="verse">Qui donne à tes songes leur prix.</div> -<div class="verse">Tu parles, et je vois le monde</div> -<div class="verse">Par tes yeux :</div> -<div class="verse">Les rêves les plus fous y dansent une ronde</div> -<div class="verse">Dont le rythme est délicieux.</div> -<div class="verse">Tu décris de beaux soirs en Alsace,</div> -<div class="verse">Le bourg détruit par la mitraille, où passent</div> -<div class="verse">Des soldats joyeux,</div> -<div class="verse">Tu me dépeins une aube d’Orient,</div> -<div class="verse">Le ciel bleu, le flot riant,</div> -<div class="verse">La rive nue</div> -<div class="verse">Sous un rais d’or,</div> -<div class="verse">Et tes paroles contenues</div> -<div class="verse">Emeuvent plus encor :</div> -<div class="verse">Enchantements clairs d’une fantaisie</div> -<div class="verse">Choisie.</div> -</div> - - -<h3>CCCXI<br /> -<span class="small">DISTINGUO</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon général, vous saluez avec noblesse ;</div> -<div class="verse">Personne, mieux que vous, ne tourne un madrigal…</div> -<div class="verse">J’admire… mais des madrigaux pleins de finesse</div> -<div class="verse">Et de nobles saluts font-ils un général ?</div> -</div> - - -<h3>CCCXII<br /> -<span class="small">L’ANCIENNE LIQUEUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu vantes le bonheur où cet amour te plonge :</div> -<div class="verse">Boire à sa bouche est devenu ton seul plaisir…</div> -<div class="verse">Saoule-toi donc, mais sans perdre le souvenir</div> -<div class="verse">De ce vin plus léger que te versaient tes songes.</div> -</div> - - -<h3>CCCXIII<br /> -<span class="small">COMPENSATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cette dame, fort riche et de noble alliance,</div> -<div class="verse">Use encor de l’amour. Elle abuse, la nuit,</div> -<div class="verse">D’un lycéen qui prend son mal en patience</div> -<div class="verse">Car la femme de chambre a des égards pour lui.</div> -</div> - - -<h3>CCCXIV<br /> -<span class="small">QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Un haïkaï de mon vieux maître</div> -<div class="verse i3">A cent fois plus de parfum</div> -<div class="verse i3">Que ce lys sur ma fenêtre.</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Les passions allumées</div> -<div class="verse i3">Par l’amour à son printemps</div> -<div class="verse i3">Montent dans l’air sans fumée.</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Le long du ruisselet fou,</div> -<div class="verse i3">Truite vive et bondissante,</div> -<div class="verse i3">Brillant si clair, tout à coup !</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Dans le fossé de la route,</div> -<div class="verse i3">N’est-ce pas le clapotis</div> -<div class="verse i3">Triste des premières gouttes ?</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Quel orgueil quand je vois naître</div> -<div class="verse i3">Un sourire approbateur</div> -<div class="verse i3">Sur les lèvres de mon maître !</div> -</div> - - -<h3>CCCXV<br /> -<span class="small">LE PAYS MERVEILLEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ciel jaunâtre, taché de gris,</div> -<div class="verse">Sur l’horizon livide ;</div> -<div class="verse">Pas un souffle d’air, pas un cri ;</div> -<div class="verse">Mon village semble vide.</div> -<div class="verse">Il pleut tout droit,</div> -<div class="verse">En silence,</div> -<div class="verse">Contre le vert des prés et le rouge des toits…</div> -<div class="verse">Désir d’absence,</div> -<div class="verse">D’être ailleurs,</div> -<div class="verse">Loin de ces pleurs,</div> -<div class="verse">Loin de ces longs traits de la pluie,</div> -<div class="verse">Barreaux de ma mélancolie…</div> -<div class="verse">Et cependant on reste sans bouger, sans dire</div> -<div class="verse">Rien,</div> -<div class="verse">Quand on voudrait marcher vers le bout de la terre,</div> -<div class="verse">En chantant, jusqu’à ce bel empire,</div> -<div class="verse">Vous savez bien !</div> -<div class="verse">Où, m’a-t-on dit, il ne pleut guère,</div> -<div class="verse">Jusqu’à ce radieux empire, tout là-bas,</div> -<div class="verse">Où, peut-être, il ne pleut pas.</div> -</div> - - -<h3>CCCXVI<br /> -<span class="small">PRÉDICTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jeune homme, vous irez loin ! Je vous vois des crocs</div> -<div class="verse">Aiguisés, une face plaisante, (un peu trop</div> -<div class="verse">Cabotine), et le goût bien raisonné des filles ;</div> -<div class="verse">Tout ce qu’il faut pour faire un joli maquereau.</div> -</div> - - -<h3>CCCXVII<br /> -<span class="small">FUMÉE EN MUSIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu chantes et ta voix a de souples contours ;</div> -<div class="verse">Il est tard, les rideaux filtrent le clair de lune ;</div> -<div class="verse">Indolemment couché sur le dos, je pétune.</div> -<div class="verse">Dans ces conditions, le temps me semble court.</div> -</div> - - -<h3>CCCXVIII<br /> -<span class="small">SAVEUR AMICALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aime autant ne plus te revoir, ami très cher,</div> -<div class="verse">Car je ne sais en quoi ton absence me prive :</div> -<div class="verse">Ta conversation a le goût du bitter,</div> -<div class="verse">Sans aucune de ses vertus apéritives.</div> -</div> - - -<h3>CCCXIX<br /> -<span class="small">EMPLOI DU TEMPS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Beau dimanche ; promenades dans la banlieue ;</div> -<div class="verse">C’est la forme municipale de l’ennui</div> -<div class="verse">Qui s’étend, tout le long des heures et des lieues,</div> -<div class="verse">D’une aube sans beauté jusqu’à la dense nuit.</div> -</div> - - -<h3>CCCXX<br /> -<span class="small">LE REFUGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au lieu de savourer en paix cette vesprée</div> -<div class="verse">Si douce, j’ai le cœur douloureux et pantois,</div> -<div class="verse">Mais je sais un répit pour l’âme déchirée :</div> -<div class="verse">Lorsque je souffre trop, je me repose en toi.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXI<br /> -<span class="small">RÉPLIQUE DÉCISIVE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Mademoiselle, vous avez le plus grand tort</div> -<div class="verse">De vous prêter ainsi sans vous donner : ce corps,</div> -<div class="verse">Un jour, sera volé. » Vous répondez, sournoise :</div> -<div class="verse">« Chaparder et voler n’offrent aucun rapport. »</div> -</div> - - -<h3>CCCXXII<br /> -<span class="small">VOIX CHANGEANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Charme suprême d’une voix</div> -<div class="verse">Où je crois</div> -<div class="verse">Entendre l’écho d’un gémissement</div> -<div class="verse">Et celui d’un rire étouffé…</div> -<div class="verse">Vous parlez doucement,</div> -<div class="verse">D’une voix tout à fait</div> -<div class="verse">Calme et pourtant sonore…</div> -<div class="verse">Ah ! quelle voix ! parlez encore !</div> -<div class="verse">Parlez encore, ma très chère !</div> -<div class="verse">Ce ruisseau</div> -<div class="verse">Tombe en se vaporisant, cet oiseau</div> -<div class="verse">Chante si clair</div> -<div class="verse">Que l’on dirait un gazouillement d’eau,</div> -<div class="verse">Cette brise, filtrée au treillis des rameaux,</div> -<div class="verse">Nous dit les plaisirs, les soucis</div> -<div class="verse">Qui l’entraînent… Votre voix est ainsi :</div> -<div class="verse">Apaisée ou comme en délire,</div> -<div class="verse">Triste, brisée, aérienne et parfois ivre,</div> -<div class="verse">Suivant ce qui l’inspire,</div> -<div class="verse">Notre amour ou le mal de vivre.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXIII<br /> -<span class="small">APPARITION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Encore un nouveau jour… Je m’éveille et revois</div> -<div class="verse">La table, l’encrier, la page, (blanche encore,</div> -<div class="verse">Mais qui sera noircie), et, couché près de moi,</div> -<div class="verse">Le corps luxurieux, las et lisse de Laure.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXIV<br /> -<span class="small">AU CAMBODGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quelques nuages lourds à l’horizon s’étirent,</div> -<div class="verse">Violets sur un fond de perle ; trois vampires</div> -<div class="verse">Frémissent, accrochés au toit de ma canha ;</div> -<div class="verse">Les fleurs s’épanchent en parfums, le sol transpire.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXV<br /> -<span class="small">SOUVENIR LITTÉRAIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La lune a des pâleurs romantiques, ce soir.</div> -<div class="verse">Composons le tableau : des chansons de Venise,</div> -<div class="verse">Sur l’eau verdâtre, une gondole à felze noir</div> -<div class="verse">Et deux amants que l’heure et le lieu divinisent.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXVI<br /> -<span class="small">DÉCISION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pourquoi me raconter que votre âme est de braise</div> -<div class="verse">Si votre corps s’obstine à paraître glacé ?</div> -<div class="verse">Plus un mot ! Allons-y, Madame, à la française !</div> -<div class="verse">Et je m’arrêterai quand vous direz : « Assez ! »</div> -</div> - - -<h3>CCCXXVII<br /> -<span class="small">REPROCHES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ragots, lamentations, plaintes :</div> -<div class="verse i2">« Tu veux te dérober ! tu mens !</div> -<div class="verse i2">Tu m’as dit : ses yeux sont charmants ! »</div> -<div class="verse i4">Absinthe ! Absinthe !</div> -</div> - - -<h3>CCCXXVIII<br /> -<span class="small">HÉBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nul doute que la mort ne l’ait prise de court.</div> -<div class="verse">Elle goûtait les vers, les parfums, la musique,</div> -<div class="verse">Les bons vins et l’amour, (mais préférait l’amour).</div> -<div class="verse">Sur sa tombe fleurit un grand lys ironique.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXIX<br /> -<span class="small">OISEAU DÉCORATIF</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Instant d’attente</div> -<div class="verse">Où rien ne bouge, heure éclatante…</div> -<div class="verse">Surgissant du pré vert, je vois</div> -<div class="verse">S’envoler soudain devant moi,</div> -<div class="verse">Comme ferait un cri de joie,</div> -<div class="verse">Le plus féerique oiseau qui soit :</div> -<div class="verse">Rouge, avec des ailes orange,</div> -<div class="verse">(Sont-elles de soie ?)</div> -<div class="verse">Un bec vermeil</div> -<div class="verse">De courbe étrange…</div> -<div class="verse">— Oh ! quelle grâce quand il monte,</div> -<div class="verse">Cet oiseau merveilleux, pareil</div> -<div class="verse">A ceux des contes,</div> -<div class="verse">Vers le soleil !</div> -<div class="verse">Glissant sur l’air, il fait cent tours</div> -<div class="verse">Comme un feu-follet de plein jour,</div> -<div class="verse">Puis il plonge dans l’herbe touffue,</div> -<div class="verse">Flamme errante,</div> -<div class="verse">Un moment aperçue,</div> -<div class="verse">Mais que le vent souffla, puis il chante.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXX<br /> -<span class="small">GÉOMÉTRIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Limiter par un trait les songes de l’amour,</div> -<div class="verse">C’est fixer aux parfums de la brise un contour.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXI<br /> -<span class="small">QUESTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qu’as-tu fait de tes fards ? Ce visage de cendre</div> -<div class="verse">En un ciel printanier n’est-il pas malséant ?</div> -<div class="verse">On dirait que, ce soir, lune, tu vas descendre</div> -<div class="verse">Pour jamais au tombeau que t’ouvre l’océan !</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXII<br /> -<span class="small">ESCLAVAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle pleure, gémit, grince, accuse le sort</div> -<div class="verse">De l’accabler de mille et un maux. Je crois fort</div> -<div class="verse">Qu’elle est tout à fait sotte. Aujourd’hui je l’adore</div> -<div class="verse">Comme je l’adorais dès son premier abord,</div> -<div class="verse">Mais sachez que l’amour est une dure tâche</div> -<div class="verse">Quand on aime les yeux ouverts, et qu’on est lâche !</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXIII<br /> -<span class="small">RESPECT FILIAL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pei-you se vit, un jour, fustigé par sa mère ;</div> -<div class="verse">Bien qu’il fût un enfant courageux, il pleura.</div> -<div class="verse">Comme elle s’étonnait : « Oui, ma peine est amère,</div> -<div class="verse">Dit-il, de voir la force abandonner ton bras. »</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXIV<br /> -<span class="small">MANIÈRES D’AIMER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’épouse a six façons d’assurer le bonheur</div> -<div class="verse">De l’époux : elle peut être une âme, une sœur,</div> -<div class="verse">Une muse, une amie, une amante, une esclave.</div> -<div class="verse">De ces rôles divers, l’esclave est le meilleur.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXV<br /> -<span class="small">TEL QU’ON LE PARLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je m’exprime très mal, ne sachant point sa langue,</div> -<div class="verse">Cependant je lui dis combien elle me plaît ;</div> -<div class="verse">Je crois qu’elle s’émeut de ma douce harangue</div> -<div class="verse">Mais, hélas ! on se refuse, même en anglais.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXVI<br /> -<span class="small">A LA LUNE DIVINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Depuis que le plus clair des écus,</div> -<div class="verse">Depuis que la lune m’a plu,</div> -<div class="verse">Je parle d’elle à tort et à travers,</div> -<div class="verse">En prose, en rêve, même en vers.</div> -<div class="verse">— Soit qu’elle visite une mare,</div> -<div class="verse">Ou fasse figure de phare,</div> -<div class="verse">Ou glisse sur le dos</div> -<div class="verse">D’encre et d’étain des flots,</div> -<div class="verse">Ou sonde la luisante Seine</div> -<div class="verse">Et s’y détrempe,</div> -<div class="verse">Ou caresse mes peines</div> -<div class="verse">Qui ne s’endorment pas quand j’ai soufflé ma lampe,</div> -<div class="verse">Cette planète me séduit.</div> -<div class="verse">Je m’empresse de le lui dire, et le lui dis,</div> -<div class="verse">Pour mon plaisir et pour le sien peut-être,</div> -<div class="verse">Quand vient le soir, quand je la vois s’en aller paître,</div> -<div class="verse">Cornes en avant, ce pré noir,</div> -<div class="verse">Serré comme un étroit couloir</div> -<div class="verse">Entre deux murs de coton blanc, ou mieux</div> -<div class="verse">Quand, ronde et grasse, elle traverse les champs bleus.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXVII<br /> -<span class="small">INCONVENANCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au corps disgracieux, il faut de la tenue…</div> -<div class="verse">Madame, croyez-moi : ne vous montrez pas nue !</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXVIII<br /> -<span class="small">EN CHINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Grand repos sur la jonque. Un soir taché de rouille…</div> -<div class="verse">A l’avant, le coolie industrieux s’épouille.</div> -</div> - - -<h3>CCCXXXIX<br /> -<span class="small">FÊTE CHAMPÊTRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On soupe dans le parc. Les violons sont là.</div> -<div class="verse">La voix du rossignol va leur donner le la.</div> -</div> - - -<h3>CCCXL<br /> -<span class="small">INQUIÉTUDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ces distiques tout secs, ces petits riens subtils,</div> -<div class="verse">Malgré la rime riche, à quoi donc riment-ils ?</div> -</div> - - -<h3>CCCXLI<br /> -<span class="small">CONSCIENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Même vaincu dans le combat, ne t’abandonnes</div> -<div class="verse">Jamais au désespoir, si tu sais, en ton for,</div> -<div class="verse">Que tu fis, sans faiblir, ton plus farouche effort,</div> -<div class="verse">Car la lutte vaut mieux que le prix qu’elle donne.</div> -</div> - - -<h3>CCCXLII<br /> -<span class="small">SALUTATIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Vous passez d’un pied léger, les bêtes</div> -<div class="verse i2">Se pressent pour vous voir de plus près,</div> -<div class="verse i2">Et le vieux mulot, hochant la tête,</div> -<div class="verse i2">Vous intronise reine des prés.</div> -</div> - - -<h3>CCCXLIII<br /> -<span class="small">IMAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! mon ami ! te souviens-tu de certain temple</div> -<div class="verse">Près duquel s’élevait, crêté de jaune, un mur</div> -<div class="verse">Où sept souples dragons se courbaient dans un ample</div> -<div class="verse">Enroulement, sur des vagues de sombre azur ?</div> -</div> - - -<h3>CCCXLIV<br /> -<span class="small">LA NOTE FAUSSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ta voix, d’abord,</div> -<div class="verse">Est douce et tendre :</div> -<div class="verse">Tu vas prétendre</div> -<div class="verse">M’aimer ! Ta voix a des accords</div> -<div class="verse">Justes ;</div> -<div class="verse">Toute ruse m’en paraît bannie ;</div> -<div class="verse">Je déguste</div> -<div class="verse">Son harmonie.</div> -<div class="verse">Comment garder le moindre doute</div> -<div class="verse">Devant une voix si claire ?</div> -<div class="verse">Je l’écoute…</div> -<div class="verse">Cette voix n’offre aucun mystère.</div> -<div class="verse">— Bientôt, je me dis qu’il fait sombre</div> -<div class="verse">Et que ta voix manque un peu d’ombre,</div> -<div class="verse">Elle paraît mal correspondre</div> -<div class="verse">A l’expression de tes yeux ;</div> -<div class="verse">Elle devrait, me semble-t-il, être plus basse ;</div> -<div class="verse">Alors, je l’écoute mieux :</div> -<div class="verse">Tu me dis que jamais mon amour ne te lasse…</div> -<div class="verse">Et, dans ta voix, sonne soudain la note fausse.</div> -</div> - - -<h3>CCCXLV<br /> -<span class="small">LE SPECTRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Retourner sur ses pas est dangereux : on craint</div> -<div class="verse">De rencontrer, si beau que soit le paysage,</div> -<div class="verse">Tapi dans l’herbe, cet insidieux chagrin</div> -<div class="verse">Que l’on pensait avoir tué par le voyage.</div> -</div> - - -<h3>CCCXLVI<br /> -<span class="small">SURPRISE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il pleut, je me sens triste et loin de ce que j’aime…</div> -<div class="verse">Quelle est cette lueur ? Ferait-il beau ? Soudain,</div> -<div class="verse">Je vois dans le ciel gris monter la lune blême,</div> -<div class="verse">Et les ombres des pins tombent dans mon jardin.</div> -</div> - - -<h3>CCCXLVII<br /> -<span class="small">LE DANGER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Crains les pièges soyeux et, surtout, ne te livres</div> -<div class="verse">Pas toute entière aux invites d’un vent subtil,</div> -<div class="verse">Mouche à l’armure d’or, aux bourdonnements ivres !…</div> -<div class="verse">L’araignée a, devant ton vol, tendu ses fils.</div> -</div> - - -<h3>CCCXLVIII<br /> -<span class="small">INUTILE PRUDENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pour que tes rossignols ne puissent voyager</div> -<div class="verse">Et n’aillent pas chanter chez le seigneur d’en face,</div> -<div class="verse">Un mur suffira-t-il, autour de ton verger ?</div> -<div class="verse">Souviens-toi que l’oiseau change aisément de place.</div> -</div> - - -<h3>CCCXLIX<br /> -<span class="small">PROMENADE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous ne faisons nul bruit, marchant sous les tilleuls :</div> -<div class="verse">Vous portez galamment une rose à l’oreille,</div> -<div class="verse">Je vous parle tout bas, nous croyons être seuls,</div> -<div class="verse">Sans penser que Phœbé, jalouse, nous surveille.</div> -</div> - - -<h3>CCCL<br /> -<span class="small">SURENCHÈRES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quoi de plus léger que les duvets ? la poussière ;</div> -<div class="verse">De plus léger que la poussière ? je crois bien</div> -<div class="verse">Qu’on peut nommer le vent ; et chose plus légère ?</div> -<div class="verse">La femme ; et plus légère encore ? oh ! certes, rien !</div> -</div> - - -<h3>CCCLI<br /> -<span class="small">A L’HÔPITAL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On chante, tout en bas dans la rue,</div> -<div class="verse">Un air vulgaire et sot…</div> -<div class="verse">O savoureuse mélodie,</div> -<div class="verse">Reconnue</div> -<div class="verse">Aussitôt !</div> -<div class="verse">Elle me parle de la vie,</div> -<div class="verse">Elle dit qu’il est doux de vivre…</div> -<div class="verse">Je distingue mal ses paroles,</div> -<div class="verse">Mais cette chanson me console</div> -<div class="verse">Mieux qu’un beau livre.</div> -<div class="verse">Je l’aime, je la trouve exquise ;</div> -<div class="verse">Quelques instants, j’oublie,</div> -<div class="verse">Par sa douce entremise,</div> -<div class="verse">Mes hoquets sourds, mes lourdes quintes</div> -<div class="verse">D’agonie,</div> -<div class="verse">Mes grincements de dents et mes plaintes.</div> -<div class="verse">— Sotte chanson, tu me rends ivre</div> -<div class="verse">D’espoir, tu me donnes envie</div> -<div class="verse">De goûter à nouveau la saveur de la vie</div> -<div class="verse">Et, bien modestement, tu m’engages à vivre.</div> -</div> - - -<h3>CCCLII<br /> -<span class="small">LUTTE DÉCEVANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il l’approche de près, il l’étreint corps à corps,</div> -<div class="verse">Il s’est épris de ce problème qui le ronge,</div> -<div class="verse">Il ne s’en déprendra que le jour de sa mort,</div> -<div class="verse">Sans se douter que ce problème n’est qu’un songe.</div> -</div> - - -<h3>CCCLIII<br /> -<span class="small">VISITEUR INSISTANT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ouvre ma porte et vois, sautillant dans la neige,</div> -<div class="verse">De cet air décidé qui lui sied, un bouvreuil,</div> -<div class="verse">Permettons-lui d’entrer, car il ferait le siège</div> -<div class="verse i4">De notre seuil.</div> -</div> - - -<h3>CCCLIV<br /> -<span class="small">LÉGENDE CHINOISE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il lui conta sa flamme en de magiques vers</div> -<div class="verse">Et sema de feuilles de saule sa chair nue.</div> -<div class="verse">Cette chair se couvrit aussitôt de poils verts,</div> -<div class="verse">D’où le nom : « Pavillon de la reine poilue. »</div> -</div> - - -<h3>CCCLV<br /> -<span class="small">POINTS DE VUE DIFFÉRENTS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Devant un glaive nu, l’homme sage s’enfuit,</div> -<div class="verse">L’amoureux croit revoir le corps mince qu’il aime,</div> -<div class="verse">Le soleil se regarde en cet acier qui luit</div> -<div class="verse">Et le fourreau de cuir se l’enfonce en lui-même.</div> -</div> - - -<h3>CCCLVI<br /> -<span class="small">LUMIÈRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout au loin, parmi l’ombre, au flanc de la montagne,</div> -<div class="verse">Un petit point scintille, un instant, puis s’éteint…</div> -<div class="verse">Je me retrouve seul, comme avant, mais j’y gagne</div> -<div class="verse">De quoi rêver en paix jusqu’à demain matin.</div> -</div> - - -<h3>CCCLVII<br /> -<span class="small">GRAVITATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mes deux chats en amour vont tomber de ce mur ;</div> -<div class="verse">De ce prunier pesant se détache une prune ;</div> -<div class="verse">Un parfum se répand de ce jasmin trop mûr ;</div> -<div class="verse">Un rayon pâle et froid va glisser de la lune.</div> -</div> - - -<h3>CCCLVIII<br /> -<span class="small">LECTURE ÉMOUVANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ai relu ton livre,</div> -<div class="verse">Aujourd’hui,</div> -<div class="verse">Je t’ai vu vivre,</div> -<div class="verse">Je t’ai suivi</div> -<div class="verse">Dans les plaines herbeuses des Hors, sur les monts</div> -<div class="verse">Du Nyarong, vers Népémakö, jusqu’au fond</div> -<div class="verse">Du pays inconnu qui t’est cher,</div> -<div class="verse">Dont tu nous dis les hommes et l’âme</div> -<div class="verse">Et le mystère.</div> -<div class="verse">— Tes pages, comédie ou drame,</div> -<div class="verse">Troublent par leur intense vie</div> -<div class="verse">Et leur éclat. J’y sens la foi</div> -<div class="verse">D’un croyant doué d’ironie.</div> -<div class="verse">Alors ma voix</div> -<div class="verse">Tremble d’envie</div> -<div class="verse">En murmurant : « Comment montrer ce que l’on voit</div> -<div class="verse">Avec cette émotion neuve,</div> -<div class="verse">Troupeaux obscurs, temples au bord d’un fleuve,</div> -<div class="verse">Routes, ravins et bois ? »</div> -<div class="verse">— Toi, tu as été là !</div> -</div> - - -<h3>CCCLIX<br /> -<span class="small">SOLITUDES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je repense à l’oiseau qui se perd dans le vent,</div> -<div class="verse">A la fleur délaissée au centre d’une plaine,</div> -<div class="verse">A la barque roulant en pleine nuit… souvent</div> -<div class="verse">Mon cœur se perd ainsi dans le flux de ses peines.</div> -</div> - - -<h3>CCCLX<br /> -<span class="small">HUMEUR CHAGRINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Un papillon bleu vient d’éclore</div> -<div class="verse i2">Et vole dans l’aube d’argent.</div> -<div class="verse">Mon vieux merle, perché sur sa branche, déplore</div> -<div class="verse i2">L’air futile des jeunes gens.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXI<br /> -<span class="small">PAYSAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nuit commençante sur la rivière, — tableau…</div> -<div class="verse">A l’avant de notre jonque tremble un falot ;</div> -<div class="verse">Le bosquet de bambous se fonce ; ombre furtive,</div> -<div class="verse">Une hirondelle file obliquement vers l’eau.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXII<br /> -<span class="small">INDIFFÉRENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le vent siffle et s’essouffle et se plaint et s’irrite,</div> -<div class="verse">Plie un arbre, le tord, le secoue et l’abat,</div> -<div class="verse">Tandis qu’au ciel, parmi les nuages en fuite,</div> -<div class="verse">La lune regarde faire et ne bouge pas.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXIII<br /> -<span class="small">PARURE DE LUXE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bien que sa toile soit tout entière baignée</div> -<div class="verse">Par l’averse qui vient de choir si brillamment,</div> -<div class="verse">Je crois deviner que Madame l’Araignée</div> -<div class="verse">Prisera peu ce superflu de diamants.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXIV<br /> -<span class="small">SPLEEN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le destin, m’a-t-on dit, change. Il se peut, hélas !</div> -<div class="verse">(Pour d’autres…) mais pour moi l’ennui n’a plus de bornes,</div> -<div class="verse">Et le ciel désirant garder ses teintes mornes,</div> -<div class="verse">Je me ronge les poings comme un catoblepas.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXV<br /> -<span class="small">TCHERAGAN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est un chat noir, il est prince persan ;</div> -<div class="verse">Il aime trop le sang</div> -<div class="verse">Pour me plaire…</div> -<div class="verse">(Il ne méprise pas le lait.)</div> -<div class="verse">Vous me dites que Baudelaire</div> -<div class="verse">L’aurait mieux compris ? Je ne sais.</div> -<div class="verse">— Il se peut que l’on trouve en Chine,</div> -<div class="verse">En Malaisie, (ou bien ailleurs),</div> -<div class="verse">Ce même air de bourreau railleur</div> -<div class="verse">Et d’aussi longs frémissements d’échine ;</div> -<div class="verse">Allez-y voir ! mais quand il lèche,</div> -<div class="verse">Sadiquement, à petits coups</div> -<div class="verse">Mesurés de sa langue rêche,</div> -<div class="verse">La plaie</div> -<div class="verse">D’un oiseau palpitant, que voulez-vous !</div> -<div class="verse">Mon chat m’effraie !</div> -<div class="verse">Puis il me prend par cette patte qu’il allonge</div> -<div class="verse">Et retire, par le mystère de ses songes</div> -<div class="verse">Et, mieux encor, par ce grand amour de la nuit</div> -<div class="verse">Qui me le fait aimer quand j’ai si peur de lui.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXVI<br /> -<span class="small">LA SOUFFRANCE DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Thisbé souffre beaucoup d’un rhume de cerveau ;</div> -<div class="verse">Elle est couchée et porte, autour de sa figure,</div> -<div class="verse">Un fichu céladon fait en un point nouveau,</div> -<div class="verse">Pour que ne tombent pas ses coques de coiffure.</div> -<div class="verse">Elle voudrait savoir si la mouche du coin</div> -<div class="verse">De sa tempe est toujours en place et si la tresse</div> -<div class="verse">Qui double ses cheveux n’aurait pas grand besoin</div> -<div class="verse">D’être reépinglée avec moins de mollesse.</div> -<div class="verse">Elle songe, tandis que, sous le ciel du lit,</div> -<div class="verse">Un papillon perdu volète et s’affaiblit.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXVII<br /> -<span class="small">SENSIBILITÉ SPÉCIALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On dirait que vos sourires sont préparés,</div> -<div class="verse">Et vos rires aussi, mystérieuse Laure !</div> -<div class="verse">Très sagement, sans vous tromper, vous mesurez</div> -<div class="verse">Le ton de votre voix en disant : « Je t’adore ! »</div> -<div class="verse">Avec méthode, vous savez même pleurer…</div> -<div class="verse">Je vous verrai mourir ainsi, (mais pas encore).</div> -</div> - - -<h3>CCCLXVIII<br /> -<span class="small">DISTINCTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De ta rusticité plus d’un ami te loue :</div> -<div class="verse">« C’est un diamant brut ! » répètent-ils entre eux.</div> -<div class="verse">Mais un diamant brut, sans facettes, sans feux,</div> -<div class="verse">En quoi diffère-t-il d’un vieux morceau de boue ?</div> -</div> - - -<h3>CCCLXIX<br /> -<span class="small">CHARME SECRET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ne dédaignez donc pas notre sous-préfecture !</div> -<div class="verse">Un cours d’eau la traverse, entre des saules verts ;</div> -<div class="verse">De petits lacs discrets lui font une ceinture…</div> -<div class="verse">C’est un lieu bien choisi pour composer des vers.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXX<br /> -<span class="small">CHANT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce moment est divin ! Le rossignol dégoise,</div> -<div class="verse">Sur quelque haute branche, un hymne pur, sans mots ;</div> -<div class="verse">Ta voix tremble d’amour, beau poète, et se croise</div> -<div class="verse">Avec la voix du vent qui parle de ses maux.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXI<br /> -<span class="small">HOMMAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je t’aime, je te le répète…</div> -<div class="verse">Le sais-tu ?</div> -<div class="verse">Je te le dis encore, je m’entête :</div> -<div class="verse">Toujours, je fus têtu,</div> -<div class="verse">Têtu comme un gros livre</div> -<div class="verse">Pénétré d’une seule idée…</div> -<div class="verse">Et c’est à toi que je l’ai demandée,</div> -<div class="verse">L’idée âpre qui me fait vivre !</div> -<div class="verse">Mais, depuis lors, je t’aime,</div> -<div class="verse">A la façon dont les roses sont rouges</div> -<div class="verse">Ou blêmes,</div> -<div class="verse">A la façon dont les nuages bougent</div> -<div class="verse">Ou se défont, suivant le souffle qui les mène.</div> -<div class="verse">— Je t’adore et ne sais pourquoi ;</div> -<div class="verse">Je vais où me conduit ta voix,</div> -<div class="verse">Et si mon âme est lasse,</div> -<div class="verse">Mon cœur blessé, parfois,</div> -<div class="verse">(Parfois… serait-ce pas souvent ?) tant pis pour moi !</div> -<div class="verse">De ta bonté je te rends grâce</div> -<div class="verse">Et je m’incline sous ta loi.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXII<br /> -<span class="small">PSYCHOLOGIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le respect des chétifs ne va pas sans mystère :</div> -<div class="verse">Je viens de voir, à l’aube, une pie en plein vol</div> -<div class="verse">Foncer sur une buse. On oubliait ses vols</div> -<div class="verse">Et son caquet. — Florise, aussitôt, me fut chère.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXIII<br /> -<span class="small">ÉCHOS NOCTURNES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’écoute les accords d’une invisible lyre</div> -<div class="verse">Que de magiques mains par instants frôleraient,</div> -<div class="verse">Au fond d’un ciel d’argent où la lune s’admire</div> -<div class="verse">En versant le trésor suave de ses rais.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXIV<br /> -<span class="small">CHOIX MALHEUREUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Je choisis, avait dit Chloris, d’être damnée,</div> -<div class="verse">Entre les bras noueux de mon nouvel amant,</div> -<div class="verse">A la condition d’y vivre vingt années. »</div> -<div class="verse">Chloris est morte, hier, indiscutablement.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXV<br /> -<span class="small">CENT SOUS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous la toque de drap qu’une rose dépasse,</div> -<div class="verse">Vous m’avez fait la plus engageante grimace,</div> -<div class="verse">Puis vous avez repris ce sinistre parcours</div> -<div class="verse">Dont les deux bornes sont deux fontaines Wallace.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXVI<br /> -<span class="small">MÉLOMANIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Quand je songe à de beaux accords, je me sens ivre,</div> -<div class="verse">Dis-tu ; mon âme aspire au firmament ! » Ce n’est,</div> -<div class="verse">Clorinde, vraiment pas la peine de poursuivre,</div> -<div class="verse">Car tu vas me parler de Monsieur Massenet.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXVII<br /> -<span class="small">DANGERS A ÉVITER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme au bout de ta course un tout dernier faux-pas,</div> -<div class="verse">Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas ;</div> -<div class="verse">Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée,</div> -<div class="verse">Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXVIII<br /> -<span class="small">FLEUR SÈCHE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">En caressant ces vieilles soies,</div> -<div class="verse">En feuilletant ces albums effacés,</div> -<div class="verse">Vous deviendrez la proie</div> -<div class="verse">Des fantômes du temps passé.</div> -<div class="verse">Quoi ! ne trouve-t-on plus, piquetant les prairies,</div> -<div class="verse">De belles fleurs</div> -<div class="verse">Fraîches, dont les couleurs</div> -<div class="verse">Ternissent toute broderie</div> -<div class="verse">Et dont l’éclat semble toujours nouveau ?</div> -<div class="verse">Chère, croyez-moi sur parole,</div> -<div class="verse">La fleur vivante vaut</div> -<div class="verse">Cette corolle</div> -<div class="verse">Aux tons séchés</div> -<div class="verse">Que vous cherchez</div> -<div class="verse">Dans un vénérable volume.</div> -<div class="verse">Certes, le souvenir évoqué nous parfume</div> -<div class="verse">Et la pauvre fleur grise me plaît,</div> -<div class="verse">Mais, ne l’oubliez pas, en dépit des prières,</div> -<div class="verse">Il est bien mort, il est poussière,</div> -<div class="verse">Le beau temps où Berthe filait.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXIX<br /> -<span class="small">ÉCONOMIE SOCIALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le coudrier croît sur les monts et la réglisse</div> -<div class="verse">Dans les marais. A son foyer chacun se plaît.</div> -<div class="verse">Il est malséant que le paysan rougisse</div> -<div class="verse">De sa chaumière ou l’empereur de son palais.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXX<br /> -<span class="small">CHOIX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je m’explique mal ce regard déçu</div> -<div class="verse i2">Puisque vous aimez votre amant bossu.</div> -<div class="verse i2">Dans votre lit comme aux repas,</div> -<div class="verse i2">Les goûts ne se discutent pas.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXI<br /> -<span class="small">LE VRAI JAPON</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un volcan reflété dans lac d’azur triste,</div> -<div class="verse">Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art !)</div> -<div class="verse">Voilà tout le Japon rêvé par les modistes.</div> -<div class="verse">Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXII<br /> -<span class="small">CHANT PERDU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Assis dans son fauteuil, le père de famille</div> -<div class="verse">Suppute ses devoirs d’honnête bourgeois, mais</div> -<div class="verse">N’écoute pas le rossignol qui s’égosille</div> -<div class="verse i2">Dans la fiévreuse nuit de mai.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXIII<br /> -<span class="small">SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette !)</div> -<div class="verse">Près d’elle on a posé des bonbons, un miroir,</div> -<div class="verse">Quelques bijoux, une guitare, sa houppette…</div> -<div class="verse">Vaines précautions : le trou lui semble noir.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXIV<br /> -<span class="small">GESTE LUNAIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce soir, la lune a ses deux cornes qu’elle tourne</div> -<div class="verse">Vers l’occident rougeâtre. Elle traverse l’air</div> -<div class="verse">Et, d’un seul coup de son croissant jaunâtre, enfourne</div> -<div class="verse">Au gouffre de la nuit un nuage trop clair.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXV<br /> -<span class="small">VARIATIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je pense qu’il convient d’estimer vos serments</div> -<div class="verse">Au prix de ceux de la Fortune.</div> -<div class="verse">Votre regard est celui de la lune,</div> -<div class="verse">En plus dément,</div> -<div class="verse">Et si votre teint est moins blême</div> -<div class="verse">N’est-il pas aussi froid ?</div> -<div class="verse">Lorsque vous me disiez : « Mon ami, croyez-moi,</div> -<div class="verse">Je vous aime !</div> -<div class="verse">Je n’aime que vous, cher amant ! »</div> -<div class="verse">Je vous écoutais bonnement,</div> -<div class="verse">Avec candeur,</div> -<div class="verse">Et ne me doutant pas que vous étiez parjure,</div> -<div class="verse">Je vous présentais en pâture</div> -<div class="verse">Mon cœur.</div> -<div class="verse">Vous avez su vous en repaître…</div> -<div class="verse">— Mais, aujourd’hui</div> -<div class="verse">Que vous m’aimez avec des larmes et des cris,</div> -<div class="verse">Aujourd’hui que je suis le maître</div> -<div class="verse">Devant lequel on se traîne à genoux,</div> -<div class="verse">J’aime encore… et ce n’est plus vous.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXVI<br /> -<span class="small">MÉLODIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La grenouille qui tient ses pattes étendues,</div> -<div class="verse">Sans bouger, sur le bord de la mare au cresson,</div> -<div class="verse">Renverse brusquement une tête fendue,</div> -<div class="verse">Pour chanter au crépuscule sa chanson.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXVII<br /> -<span class="small">PRÉTENTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur le cours, (est-ce pour instruire les enfants ?)</div> -<div class="verse">On exhibe un étrange animal de six toises.</div> -<div class="verse">A ne vous rien cacher, c’est un pauvre éléphant</div> -<div class="verse">Qui prétend être blanc bien qu’il me semble ardoise.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXVIII<br /> -<span class="small">HOMMAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ne pouvant vous offrir ni ce rameau qui ploie</div> -<div class="verse">Sous le faix de ses fleurs, ni ce merle siffleur,</div> -<div class="verse">Ni ce collier liquide et composé de pleurs,</div> -<div class="verse">Je déroule à vos pieds leurs portraits peints sur soie.</div> -</div> - - -<h3>CCCLXXXIX<br /> -<span class="small">SUPERPOSITIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur le dos gazonneux du jardin, ma tortue</div> -<div class="verse">S’avance lentement et d’un air endormi.</div> -<div class="verse">Sur son dos une fourmi rouge s’évertue…</div> -<div class="verse">Mais que verrai-je sur le dos de la fourmi ?</div> -</div> - - -<h3>CCCXC<br /> -<span class="small">SOINS NÉCESSAIRES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Notre âme est un coffret qu’il convient de bien clore</div> -<div class="verse">Et qu’il faut surveiller comme un vin précieux.</div> -<div class="verse">Le songe, mal gardé, s’aigrit ou s’évapore,</div> -<div class="verse">Au lieu qu’il prend du corps en devenant plus vieux.</div> -</div> - - -<h3>CCCXCI<br /> -<span class="small">ÉVOCATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Crapaud ! ta courte voix de verre me rappelle</div> -<div class="verse">Ces contes que, jadis, j’écoutais près du feu :</div> -<div class="verse">Les danses de la fée au manteau de dentelle,</div> -<div class="verse">L’Ogre, le Chat-botté, Peau d’Ane et l’Oiseau bleu.</div> -</div> - - -<h3>CCCXCII<br /> -<span class="small">PLAINTES FLUVIATILES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fleuve lourd qui coule sans bruit,</div> -<div class="verse">Fleuve à l’onde épaisse qui luit</div> -<div class="verse">Grassement dans le crépuscule, puis s’enterre,</div> -<div class="verse">Dirait-on ; souvenirs des jeux d’une eau légère</div> -<div class="verse">Et translucide qui chantait…</div> -<div class="verse">Pourquoi donc faut-il que je sente,</div> -<div class="verse">Tout soudain, ces rapports obscurs, ces parentés,</div> -<div class="verse">Ces reflets de miroir à miroir ?</div> -<div class="verse">Heure opaque… le fleuve augmente</div> -<div class="verse">Ma tristesse de ce soir</div> -<div class="verse">Et ces fleurs augmentent ma peine,</div> -<div class="verse">Ces fleurs pourpres dont me plaît le contour</div> -<div class="verse">Mais qui ne valent pas les roses anciennes…</div> -<div class="verse">Prison parfumée aux murs sourds,</div> -<div class="verse">Exil royal sans reine,</div> -<div class="verse">On y souffre du poids des chaînes</div> -<div class="verse">Et du regret d’une eau qui vibre</div> -<div class="verse">Et de l’écho d’un rire libre</div> -<div class="verse">Et d’un lointain amour… comme jadis :</div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Super flumina Babylonis</i>.</div> -</div> - - -<h3>CCCXCIII<br /> -<span class="small">ROMAN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">D’où viennent ses ardeurs lyriques ? — Elle m’aime !…</div> -<div class="verse">Je l’adorais jadis, mais j’en suis revenu.</div> -<div class="verse">J’écoute avec ennui ses langoureux poèmes,</div> -<div class="verse">Et celle qui les lit « n’en a jamais rien su. »</div> -</div> - - -<h3>CCCXCIV<br /> -<span class="small">ÉCOLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Festoyer n’est plaisant que pour celui qui sait</div> -<div class="verse">Manger et boire. Il faut apprendre. On ne s’enivre</div> -<div class="verse">Pas avec élégance au tout premier essai.</div> -<div class="verse">Une bouteille a son mystère, comme un livre.</div> -</div> - - -<h3>CCCXCV<br /> -<span class="small">SONGES PERDUS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ne rêve pas du Pacifique, des grands bois,</div> -<div class="verse">Ni d’un pays soumis a de plus libres lois !</div> -<div class="verse">Ton âme est faite pour les villes et les rues.</div> -<div class="verse">Souffle vite ta lampe : elle file, je crois !</div> -</div> - - -<h3>CCCXCVI<br /> -<span class="small">HEURES VÉCUES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Etape cavalière ou marche fantassine…</div> -<div class="verse">Nous entrons dans l’auberge odorante, on s’étend</div> -<div class="verse">Sur les nattes du lit, on s’endort et, le temps</div> -<div class="verse">Passant, l’aube renaît sur les champs de la Chine.</div> -</div> - - -<h3>CCCXCVII<br /> -<span class="small">A UNE DAME DE FANTAISIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">— Tu souris, deux doigts sur la tempe…</div> -<div class="verse">Ecoutons les heures s’enfuir,</div> -<div class="verse">Considérons la belle estampe</div> -<div class="verse">Où sont gravés nos souvenirs,</div> -<div class="verse">Imaginons des choses folles,</div> -<div class="verse">Sans suite et sans utilité…</div> -<div class="verse">L’été convient à ces paroles</div> -<div class="verse">Qui conviennent aux soirs d’été.</div> -<div class="verse">— Ma fantaisie est diaphane,</div> -<div class="verse">Nul chagrin n’ose la ternir,</div> -<div class="verse">Pourtant notre bonne Sœur Anne</div> -<div class="verse">S’obstine à ne rien voir venir ;</div> -<div class="verse">Le crépuscule subtilise</div> -<div class="verse">Cendrillon qui tient son fuseau…</div> -<div class="verse">Un oiseau passe avec la brise</div> -<div class="verse">Et la brise emporte l’oiseau.</div> -<div class="verse">— La Dormeuse a su me séduire</div> -<div class="verse">Qui reposait au fond du Bois ;</div> -<div class="verse">En rêvant, elle eut un sourire</div> -<div class="verse">Comme pour l’amant d’autrefois ;</div> -<div class="verse">Des affinités électives</div> -<div class="verse">M’ont fait parler à cœur ouvert…</div> -<div class="verse">Dans l’arbre vert jasent des grives,</div> -<div class="verse">Douze grives dans l’arbre vert.</div> -<div class="verse">— Docte astrologue, son Altesse</div> -<div class="verse">Prospero regarde le ciel</div> -<div class="verse">Et confond sans délicatesse</div> -<div class="verse">Caliban avec Ariel ;</div> -<div class="verse">Le Prince Charmant se pavane</div> -<div class="verse">Comme s’il était déjà roi…</div> -<div class="verse">Près de toi, une fleur se fane,</div> -<div class="verse">Une fleur moins belle que toi,</div> -<div class="verse">— Alexandre V d’Utopie</div> -<div class="verse">Epouse Elvire de Thulé,</div> -<div class="verse">Dans le parc humide, une pie</div> -<div class="verse">Se joint aux chants du jubilé</div> -<div class="verse">Car la hideuse reine-mère</div> -<div class="verse">Vient d’avoir quatre-vingt-dix-ans</div> -<div class="verse">Et, les courtisans sachant plaire,</div> -<div class="verse">On imite les courtisans.</div> -<div class="verse">— Gulliver, entravé de chaînes,</div> -<div class="verse">Epouvante encor Lilliput ;</div> -<div class="verse">Les tourterelles du grand chêne</div> -<div class="verse">Vocalisent vers le contre-ut,</div> -<div class="verse">Et, dans le jardin d’Isabelle</div> -<div class="verse">Dont nous encensent les jasmins,</div> -<div class="verse">La main de cette tendre belle</div> -<div class="verse">Tendrement se noue à mes mains.</div> -<div class="verse">— Arlequin baise Colombine,</div> -<div class="verse">Pierrot capture un oiseau d’or ;</div> -<div class="verse">L’étang de saphir où s’incline</div> -<div class="verse">La sylphide frissonne encor…</div> -<div class="verse">O toi qu’un son de flûte enchante</div> -<div class="verse">Et qu’un rêve toujours conduit,</div> -<div class="verse">Vois, la nuit pleure, et chaque plante</div> -<div class="verse">Retient un des pleurs de la nuit !</div> -<div class="verse">— Ispahan a toutes ses roses,</div> -<div class="verse">Samos est parfumé de thym,</div> -<div class="verse">Les fleurs de Cadix sont écloses</div> -<div class="verse">Et Florence embaume au matin,</div> -<div class="verse">Tandis que, sur la rouge terre</div> -<div class="verse">De Sicile où les fruits sont mûrs,</div> -<div class="verse">Les murs ont appelé le lierre</div> -<div class="verse">Et le lierre a couvert les murs.</div> -<div class="verse">— Tu m’avais dit qu’aux heures grises</div> -<div class="verse">Tu me joindrais sur le gazon ;</div> -<div class="verse">Pour toi, j’abandonnai Denise,</div> -<div class="verse">Estelle, Armande et Louison,</div> -<div class="verse">Et, bien que j’eusse laissé veuve</div> -<div class="verse">Agnès qui, jadis, me dupa,</div> -<div class="verse">Je ne vis pas sur l’herbe neuve</div> -<div class="verse">La trace neuve de tes pas.</div> -<div class="verse">— Que veux-tu que je dise encore ?</div> -<div class="verse">Le roi de Chypre te plaît-il ?</div> -<div class="verse">La bayadère de Mysore</div> -<div class="verse">A-t-elle un art assez subtil ?</div> -<div class="verse">Veux-tu que, chaussé de babouches</div> -<div class="verse">Et tenant en main son carquois,</div> -<div class="verse">Un dieu chinois baise ta bouche,</div> -<div class="verse">Ta bouche au sourire chinois ?</div> -<div class="verse">— Veux-tu des opales, des perles,</div> -<div class="verse">Tous les trésors du Grand-Mogol ?</div> -<div class="verse">Veux-tu le ramage des merles</div> -<div class="verse">Ou les hymnes du rossignol ?</div> -<div class="verse">Veux-tu des vers ou de la prose ?</div> -<div class="verse">Dis-moi, chère ce que tu veux…</div> -<div class="verse">Au coin de ta lèvre, une rose,</div> -<div class="verse">Ou des roses dans tes cheveux ?</div> -<div class="verse">— Mais non ! tu n’écoutes qu’à peine</div> -<div class="verse">Ce bavardage superflu :</div> -<div class="verse">Rêves perdus, paroles vaines !</div> -<div class="verse">Mes vers fantasques t’ont déplu,</div> -<div class="verse">Car, dans ce mauve crépuscule</div> -<div class="verse">Qui sied bien au ton de ta chair,</div> -<div class="verse">Tu remplis d’air de vastes bulles</div> -<div class="verse">Et les bulles crèvent en l’air.</div> -</div> - - -<h3>CCCXCVIII<br /> -<span class="small">PRIVILÈGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O lune ! comprend-il son bonheur, le grand hêtre</div> -<div class="verse">Qui dresse sa verdure au sommet du coteau ?</div> -<div class="verse">Si je renais un jour, c’est lui que je veux être,</div> -<div class="verse">Pour te voir, chaque soir, quelques instants plus tôt.</div> -</div> - - -<h3>CCCXCIX<br /> -<span class="small">PROPOS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Quand le boiteux, le cul-de-jatte</div> -<div class="verse">Et le bancal sont réunis, ils se querellent</div> -<div class="verse i2">A propos de la sauterelle</div> -<div class="verse">Qui ne sait pas se servir de ses pattes.</div> -</div> - - -<h3>CD<br /> -<span class="small">SOUVENIRS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous me contez d’une voix enrhumée</div> -<div class="verse i2">La splendeur de vos jeunes ans :</div> -<div class="verse">Il vous aimait, vous l’aimiez… quel roman !</div> -<div class="verse i2">Souvenirs sans flamme ! fumées !</div> -</div> - - -<h3>CDI<br /> -<span class="small">INVITATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’heure sonne ; voici votre écharpe amarante,</div> -<div class="verse i2">Vos chaussons noirs, vos voiles fous,</div> -<div class="verse">(Si blancs !) enfin voici votre collier de trente</div> -<div class="verse i2">Perles fausses… Danserez-vous ?</div> -</div> - - -<h3>CDII<br /> -<span class="small">CONCILIABULE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ces grands pins murmurants qui dominent la plage</div> -<div class="verse">Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage ?</div> -</div> - - -<h3>CDIII<br /> -<span class="small">JADIS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Te souviens-tu, Calliste,</div> -<div class="verse">De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu ?</div> -<div class="verse">Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu.</div> -<div class="verse">Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste.</div> -</div> - - -<h3>CDIV<br /> -<span class="small">EMPREINTE PROFESSIONNELLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale</div> -<div class="verse">Où t’enferment les mots ! Sont-ils d’un si grand prix ?</div> -<div class="verse">Humble valet de la grammaire, ton esprit</div> -<div class="verse">Même en amour a des raisons grammaticales.</div> -<div class="verse">Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit</div> -<div class="verse">Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit.</div> -</div> - - -<h3>CDV<br /> -<span class="small">TROPIQUES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois</div> -<div class="verse">Dans ces gorges, sous les rides horizontales</div> -<div class="verse">Des fougères,</div> -<div class="verse">Les lianes perpendiculaires, légères</div> -<div class="verse">En leur décor et lourdes par leur poids,</div> -<div class="verse">Tombant des branches qui s’affalent</div> -<div class="verse">Sur une eau jaune, furibonde,</div> -<div class="verse">Qui rejaillit et plonge</div> -<div class="verse">Bas,</div> -<div class="verse">Puis tourbillonne, se divise, gronde,</div> -<div class="verse">Et ronge</div> -<div class="verse">Le roc droit,</div> -<div class="verse">Tout droit, tout nu, qui monte vers</div> -<div class="verse">Ce bouquet de bananiers verts</div> -<div class="verse">Piquant leurs beaux boutons de feu</div> -<div class="verse">Comme des pointes de flèches,</div> -<div class="verse">Contre ce toit trop bleu,</div> -<div class="verse">Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé,</div> -<div class="verse">Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche,</div> -<div class="verse">Aux tons souillés.</div> -</div> - - -<h3>CDVI<br /> -<span class="small">INSPIRATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De sa chambre, Musset regarde dans la nuit,</div> -<div class="verse">« Sur le clocher jauni », la lune au teint malade</div> -<div class="verse">Et, devant ce tableau familier, il se dit</div> -<div class="verse">Que cela pourrait faire un sujet de ballade.</div> -</div> - - -<h3>CDVII<br /> -<span class="small">CONSEIL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux,</div> -<div class="verse">Baisse-les. — Une tour se mesure à son ombre</div> -<div class="verse">Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre</div> -<div class="verse i3">De ses bas envieux.</div> -</div> - - -<h3>CDVIII<br /> -<span class="small">RAFFINEMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Madame, depuis votre arrivée à Paris,</div> -<div class="verse">Je note un changement dans vos goûts littéraires,</div> -<div class="verse">Car vous balbutiez des vers de Baudelaire</div> -<div class="verse">Et citez moins souvent « ce charmant Soulary ».</div> -</div> - - -<h3>CDIX<br /> -<span class="small">PRÉCAUTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si tu veux la garder aimante et tendre, parque</div> -<div class="verse">La femme que, jadis, tu retiras du bouge,</div> -<div class="verse">Et fais, de temps en temps, reparaître la marque</div> -<div class="verse i2">(Un soufflet suffira) du fer rouge.</div> -</div> - - -<h3>CDX<br /> -<span class="small">FIGURE DE ROMAN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Corps de couleuvre, face pâle,</div> -<div class="verse i2">Grands yeux d’eau verte au regard froid,</div> -<div class="verse i2">Vous ressemblez à la « femme fatale »</div> -<div class="verse i2">Qui florissait sous Napoléon III.</div> -</div> - - -<h3>CDXI<br /> -<span class="small">LA SEULE INJURE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise,</div> -<div class="verse">Dites même qu’il triche au jeu, honteusement,</div> -<div class="verse">Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise</div> -<div class="verse i4">D’amant !</div> -</div> - - -<h3>CDXII<br /> -<span class="small">CONSEIL TENDRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ne retiens pas les ombres noires,</div> -<div class="verse">Ma belle enfant :</div> -<div class="verse">Il faut alléger ta mémoire.</div> -<div class="verse">Je te défends</div> -<div class="verse">Les tristes songes</div> -<div class="verse">Où, certains soirs, tu plonges</div> -<div class="verse">A cœur perdu,</div> -<div class="verse">Ces songes dont tu ne sors plus !</div> -<div class="verse">Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine ;</div> -<div class="verse">Qu’importe le crépuscule d’hier !</div> -<div class="verse">Pense à l’aube sur la mer,</div> -<div class="verse">A cette aube qui ramène</div> -<div class="verse">La joie au cœur ;</div> -<div class="verse">Ecarte le souvenir obsesseur,</div> -<div class="verse">Et si tu retrouves des traces</div> -<div class="verse">D’anciennes larmes, efface !</div> -<div class="verse">Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser,</div> -<div class="verse">Que ton âme soit transparente…</div> -<div class="verse">Lève enfin ta face charmante</div> -<div class="verse">Pour me rendre ce baiser.</div> -</div> - - -<h3>CDXIII<br /> -<span class="small">QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Ecrivez une épigramme</div> -<div class="verse i3">Mauvaise, mais ne froissez</div> -<div class="verse i3">Ni les roses, ni les femmes.</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">C’est un acte malfaisant</div> -<div class="verse i3">Que de railler la pervenche</div> -<div class="verse i3">Par un mot, fût-il plaisant.</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Respectez une grenouille</div> -<div class="verse i3">Sage. — Devant l’escargot</div> -<div class="verse i3">Réfléchi, je m’agenouille.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Il n’est pas de fleur vulgaire.</div> -<div class="verse i3">Si l’on sait la regarder,</div> -<div class="verse i3">La plus simple a de quoi plaire.</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">On trouve un rêve partout :</div> -<div class="verse i3">Sous le ventre des limaces</div> -<div class="verse i3">Et dans le sein vert des choux.</div> -</div> - - -<h3>CDXIV<br /> -<span class="small">EXPRESSION JUSTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un juste sobriquet accuse la nature.</div> -<div class="verse">Vous agréez, dit-on, (même hors de saison),</div> -<div class="verse">L’hommage de chacun. — Serait-ce la raison</div> -<div class="verse">Pour laquelle on vous surnomme : « Vaine pâture » ?</div> -</div> - - -<h3>CDXV<br /> -<span class="small">INCERTITUDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">De ce vase couleur de cire,</div> -<div class="verse i2">Jaillit un lys au pistil frêle.</div> -<div class="verse i2">Une abeille veut le séduire,</div> -<div class="verse i4">Mais… saura-t-elle ?</div> -</div> - - -<h3>CDXVI<br /> -<span class="small">GRACE PARFAITE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vos légères façons d’aimer, légère amante,</div> -<div class="verse">Vos si légers discours, votre légère mort,</div> -<div class="verse">(Vous avez su mourir comme une autre plaisante),</div> -<div class="verse">Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors.</div> -</div> - - -<h3>CDXVII<br /> -<span class="small">PROJETS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tourbillons de souvenirs sans suite,</div> -<div class="verse">Poèmes de propos divers, (sans dédicaces),</div> -<div class="verse">Couleurs, sons et parfums qui passent</div> -<div class="verse">Vite :</div> -<div class="verse">Echos d’arpèges d’une harpe,</div> -<div class="verse">Brusque image d’un saut de carpe,</div> -<div class="verse">Tragédie, en mon jardin,</div> -<div class="verse">D’une rose qui succombe</div> -<div class="verse">En s’effeuillant soudain,</div> -<div class="verse">Son perlé d’une goutte qui tombe</div> -<div class="verse">Et tinte,</div> -<div class="verse">Dans la douve aux mille teintes ;</div> -<div class="verse">Spectacles d’une seule minute :</div> -<div class="verse">Chute</div> -<div class="verse">D’un rayon d’or au milieu de ma table,</div> -<div class="verse">Course très délectable,</div> -<div class="verse">Devant les cyprès de la route,</div> -<div class="verse">D’une libellule qui fuse…</div> -<div class="verse">Des riens !… sans doute,</div> -<div class="verse">Mais qu’importe, s’ils vous amusent !</div> -</div> - - -<h3>CDXVIII<br /> -<span class="small">DANS LA RUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce gamin du ruisseau semble heureux : les pieds nus,</div> -<div class="verse">Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue</div> -<div class="verse">Et sourit au profil de la lune, apparu</div> -<div class="verse">Dans le miroir terni d’une flaque de boue.</div> -</div> - - -<h3>CDXIX<br /> -<span class="small">MUSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fermière qui passez, les bras chargés de fruits,</div> -<div class="verse">Votre aspect donnerait au poète sénile,</div> -<div class="verse i2">Avec le plaisir du déduit,</div> -<div class="verse">Le plan tout dessiné de nouvelles idylles.</div> -</div> - - -<h3>CDXX<br /> -<span class="small">ABSENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur,</div> -<div class="verse">La lune rougissait en lui faisant hommage,</div> -<div class="verse">Mais le Prince rêvait de quelque autre visage</div> -<div class="verse">Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur.</div> -</div> - - -<h3>CDXXI<br /> -<span class="small">APPRÉCIATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans la tranchée. — Il fait beau, l’oiseau chante,</div> -<div class="verse">La brise apporte un souvenir de fleurs.</div> -<div class="verse">Dupont me dit que la guerre est charmante…</div> -<div class="verse">Un sifflement, un éclat. — Dupont meurt.</div> -</div> - - -<h3>CDXXII<br /> -<span class="small">RETENUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine</div> -<div class="verse">Envers ce rat puant et couvert de poils roux,</div> -<div class="verse">Quand un vase chinois de fine porcelaine</div> -<div class="verse">Se trouve sur la table entre le rat et vous.</div> -</div> - - -<h3>CDXXIII<br /> -<span class="small">LETTRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ton silence est bien long ! — Dis-moi quelles merveilles</div> -<div class="verse">Tu veux écrire : un drame en cinq actes ? des vers ?</div> -<div class="verse">Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles</div> -<div class="verse">Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer ?</div> -</div> - - -<h3>CDXXIV<br /> -<span class="small">LA CHINE TELLE QU’ELLE EST</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La Chine est un pays où jamais on ne mange</div> -<div class="verse">Que des choses étranges ;</div> -<div class="verse">Les œufs n’y sont bons que pourris ;</div> -<div class="verse">L’Européen mal élevé y dépérit,</div> -<div class="verse">Car les bâtonnets à la mode</div> -<div class="verse">Restent longtemps d’un emploi peu commode</div> -<div class="verse">Et ne valent pas nos fourchettes ;</div> -<div class="verse">Les somptueux temples chinois</div> -<div class="verse">Sont ornés de clochettes</div> -<div class="verse">Qui tintent maigrement et toutes à la fois ;</div> -<div class="verse">En Chine, chaque soir, on torture</div> -<div class="verse">Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang,</div> -<div class="verse">Ce qui procure</div> -<div class="verse">Des spectacles intéressants ;</div> -<div class="verse">La chinoise a des pieds tordus et minuscules,</div> -<div class="verse">Mais qui se dissimulent</div> -<div class="verse">Dans de jolis souliers de soie ;</div> -<div class="verse">Le chinois ne parle pas, il aboie,</div> -<div class="verse">Il s’éclaire avec des lanternes ;</div> -<div class="verse">Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes.</div> -</div> - - -<h3>CDXXV<br /> -<span class="small">THISBÉ AU LIT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La malade éternue et demande un mouchoir ;</div> -<div class="verse">L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge,</div> -<div class="verse">Des épingles, la houppe à poudre, le miroir…</div> -<div class="verse">Tandis que le plumet caudal du roquet bouge.</div> -<div class="verse">A l’aide de ce bout d’aérien linon,</div> -<div class="verse">Thisbé panse le bord gonflé de sa narine,</div> -<div class="verse">Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon,</div> -<div class="verse">Elle s’amuse à peler une mandarine…</div> -<div class="verse">Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor</div> -<div class="verse">Sous la grasse couleur des épluchures d’or.</div> -</div> - - -<h3>CDXXVI<br /> -<span class="small">COMPENSATIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur,</div> -<div class="verse">Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent,</div> -<div class="verse">Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle,</div> -<div class="verse">Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur.</div> -<div class="verse">En contemplant ces yeux d’un azur si céleste,</div> -<div class="verse">Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste.</div> -</div> - - -<h3>CDXXVII<br /> -<span class="small">MASQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A cinquante ans, par son allure cavalière,</div> -<div class="verse">Elle peut faire illusion (avec beaucoup</div> -<div class="verse">De fard) en cachant sous des perles les salières</div> -<div class="verse">De ce cou décharné qui fut un si beau cou.</div> -</div> - - -<h3>CDXXVIII<br /> -<span class="small">COÏNCIDENCES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les duvets pensent à danser, la brise pense</div> -<div class="verse">A murmurer d’abord, puis à s’évanouir,</div> -<div class="verse">L’homme pense à parler, à danser, à mourir,</div> -<div class="verse">Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse.</div> -</div> - - -<h3>CDXXIX<br /> -<span class="small">FIN D’ÉPÎTRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre</div> -<div class="verse">S’achève par un vers honorable à citer,</div> -<div class="verse">Je signerai ceci du mieux que va permettre</div> -<div class="verse">« Une plume de fer qui n’est pas sans beauté ».</div> -</div> - - -<h3>CDXXX<br /> -<span class="small">ÉTRENNES UTILES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair</div> -<div class="verse">Et ces lourds fruits d’automne ;</div> -<div class="verse">Je t’offre cette couronne</div> -<div class="verse">Forgée en fer ;</div> -<div class="verse">Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts,</div> -<div class="verse">Et ce coffret, tout grand ouvert,</div> -<div class="verse">Qui montre son trésor ;</div> -<div class="verse">Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port,</div> -<div class="verse">Chargé d’épices rares ;</div> -<div class="verse">Je t’offre ces bijoux barbares</div> -<div class="verse">Et ces cruches de vin ;</div> -<div class="verse">Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche…</div> -<div class="verse">Prends cette femme, enfin,</div> -<div class="verse">Dont la bouche</div> -<div class="verse">Saura charmer tes nuits</div> -<div class="verse">Et promet les plus folles fêtes…</div> -<div class="verse">— Tu refuses mes dons en détournant la tête :</div> -<div class="verse">Un mauvais rêve a pour toi plus de prix,</div> -<div class="verse">Car tu ne peux te reposer</div> -<div class="verse">Que dans l’imaginaire ou dans le supposé.</div> -</div> - - -<h3>CDXXXI<br /> -<span class="small">RENAISSANCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Ce vieux songe ne vaut</div> -<div class="verse">Certes pas un écu ; je souffle sur le songe…</div> -<div class="verse">La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge</div> -<div class="verse i2">Et me brûle d’un feu nouveau.</div> -</div> - - -<h3>CDXXXII<br /> -<span class="small">IMMORTALITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Chérissez la nymphe qui sort</div> -<div class="verse">En chantant du rocher, le satyre au poil d’or,</div> -<div class="verse i2">Le centaure et la néréide :</div> -<div class="verse">Ceux-là sont immortels ! ceux-là n’ont point de rides !</div> -</div> - - -<h3>CDXXXIII<br /> -<span class="small">RESSEMBLANCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A cause de vos yeux d’expression si dure,</div> -<div class="verse">Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie</div> -<div class="verse">En vous un épervier, un bel oiseau de proie</div> -<div class="verse">Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure.</div> -</div> - - -<h3>CDXXXIV<br /> -<span class="small">L’INCONSTANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La brise m’inquiète ; un souffle passager</div> -<div class="verse">Me fait grand peur : Florise est d’un poids si léger !</div> -</div> - - -<h3>CDXXXV<br /> -<span class="small">BONNE ÉLÈVE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous apprenez par cœur ce que l’on vient de dire,</div> -<div class="verse">Puis vous le répétez, en l’ornant d’un sourire.</div> -</div> - - -<h3>CDXXXVI<br /> -<span class="small">ANALOGIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Prenez garde ! il n’a pas fini de radoter</div> -<div class="verse">Au hasard ! — Les vieux pins poussent de tous côtés.</div> -</div> - - -<h3>CDXXXVII<br /> -<span class="small">ANALOGIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vois le bateau perdu dansant sur la mer blême,</div> -<div class="verse">Au clair de lune. — Ton esprit danse de même.</div> -</div> - - -<h3>CDXXXVIII<br /> -<span class="small">PARFUM FANTÔME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Parfum fuyant, parfum qui rôdes !</div> -<div class="verse">Souvenir d’une nuit</div> -<div class="verse">Prise en fraude</div> -<div class="verse">Au bonheur d’autrui !</div> -<div class="verse">Je te poursuis,</div> -<div class="verse">Par les sentiers d’un beau printemps, mais tu t’évades,</div> -<div class="verse">Tu me fuis,</div> -<div class="verse">Jusqu’au fond du verger rose et vert,</div> -<div class="verse">Parmi la mascarade</div> -<div class="verse">Des arbres joyeux, couverts</div> -<div class="verse">De fleurs, de clair soleil,</div> -<div class="verse">De brises et d’abeilles</div> -<div class="verse">Bourdonnantes,</div> -<div class="verse">Et tu me fuis tandis que les cigales chantent !</div> -<div class="verse">— Parfum poignant de mon amour ! odeur prenante</div> -<div class="verse">D’un corps chéri ! je te poursuis dans la lumière,</div> -<div class="verse">Dans l’ombre fraîche, ici, là-bas, plus près,</div> -<div class="verse">Plus loin, jusqu’au bout de la terre,</div> -<div class="verse">Et je te trouve, enfin, sous les cyprès</div> -<div class="verse">Déplorables du cimetière.</div> -</div> - - -<h3>CDXXXIX<br /> -<span class="small">TRACES PERDUES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Certes, rien n’a changé, son parfum ni ses teintes.</div> -<div class="verse">Tout proche, un oiseau chante encor à plein gosier,</div> -<div class="verse">Mais, dans le sable, où donc trouverai-je l’empreinte</div> -<div class="verse">De celle qui, jadis, a planté ce rosier ?</div> -</div> - - -<h3>CDXL<br /> -<span class="small">RÊVE DOUBLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je vis en rêve un pot de bière, trois pygmées,</div> -<div class="verse">Un chat galeux, un profil juif, un vieux miroir,</div> -<div class="verse">Et tout cela se confondait dans la fumée</div> -<div class="verse">Qui s’élevait obscurément d’un fourneau noir.</div> -<div class="verse">En même temps, je vis en rêve une aubépine,</div> -<div class="verse">Une cascade, une cigogne, un bol de thé…</div> -<div class="verse">Et tout cela se découpait de façon fine</div> -<div class="verse">Sur le lavis bleu turquoise d’un ciel d’été.</div> -<div class="verse">Mais, plus le souvenir du rêve se prolonge,</div> -<div class="verse">Moins son délice enchevêtré se désunit,</div> -<div class="verse">Et je ne sais plus qui m’a jeté dans ce songe :</div> -<div class="verse">Mon cher Hoffmann ou bien mon cher Toyokouni.</div> -</div> - - -<h3>CDXLI<br /> -<span class="small">TOMBE FERMÉE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Aux morts recommençant à vivre, je crois peu ;</div> -<div class="verse">Une âme dissipée est à jamais perdue.</div> -<div class="verse">Pourrait-on réunir de l’onde répandue ?</div> -<div class="verse i2">Rappelle-t-on la fumée à son feu ?</div> -</div> - - -<h3>CDXLII<br /> -<span class="small">ESTAMPE JAPONAISE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… J’en ignore l’auteur. — Au bord d’un champ d’avoine,</div> -<div class="verse">Un merle picorant de son bec jaune et long,</div> -<div class="verse">Et, tout contre la lune basse, une pivoine</div> -<div class="verse">Qui penche sous le poids pelucheux d’un frelon.</div> -</div> - - -<h3>CDXLIII<br /> -<span class="small">RETOUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je m’en veux d’avoir cru que j’arrivais trop tard :</div> -<div class="verse">Voici les mêmes yeux au singulier regard,</div> -<div class="verse">Des gestes que je reconnais, ces mêmes lèvres</div> -<div class="verse">Que je baisais si tendrement à mon départ.</div> -</div> - - -<h3>CDXLIV<br /> -<span class="small">RUPTURE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je prends congé de vous, sur ces mots, dame blonde</div> -<div class="verse">Aux yeux verts, qui m’avez mené</div> -<div class="verse">Baller près de vous, dans les rondes</div> -<div class="verse">Où dansent les damnés.</div> -<div class="verse">J’y fréquentai quelques sorcières</div> -<div class="verse">De sifflants serpenteaux coiffées,</div> -<div class="verse">Des satyres, des douairières</div> -<div class="verse">Et de méchantes fées.</div> -<div class="verse">Chaque soir, je pensais descendre,</div> -<div class="verse">Pour tout de bon, jusqu’à ces lieux inférieurs,</div> -<div class="verse">Tapissés de braise et de cendre,</div> -<div class="verse">Dont est fameuse la chaleur.</div> -<div class="verse">Comme sous les feux verts que vos prunelles dardent,</div> -<div class="verse">En ce torride four,</div> -<div class="verse">On se sent essoufflé, mal à l’aise, et l’on arde</div> -<div class="verse">Pour d’innombrables jours ;</div> -<div class="verse">Mais, si puissamment que mon âme</div> -<div class="verse">A votre corps pût sembler asservie,</div> -<div class="verse">Je prends congé de vous par ce salut, Madame,</div> -<div class="verse">Et retourne auprès de Sylvie.</div> -</div> - - -<h3>CDXLV<br /> -<span class="small">NOTE D’UN NATURALISTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jamais un rossignol pour chanter ne se pose</div> -<div class="verse">Sur un pêcher trop vieux, sur un cerisier mort,</div> -<div class="verse">Ni sur la branche d’un rosier privé de roses :</div> -<div class="verse">Pour bien chanter, il faut qu’il puisse aimer encor.</div> -</div> - - -<h3>CDXLVI<br /> -<span class="small">A LA HUSSARDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’enlève mon chapeau, j’entre, je dis bonjour,</div> -<div class="verse">Je vous baise les doigts, mon regard vous décoche</div> -<div class="verse">Un trait brûlant, enfin, je vous parle d’amour.</div> -<div class="verse">Si vous ne cédez pas, votre cœur est de roche.</div> -</div> - - -<h3>CDXLVII<br /> -<span class="small">AUBE TRISTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le ciel s’est recouvert d’une espèce de fard</div> -<div class="verse">Que le soleil traverse mal, un jour blafard</div> -<div class="verse">Rend plus sinistre encor le village en ruines,</div> -<div class="verse">Et les soldats, dans la tranchée, ont le cafard.</div> -</div> - - -<h3>CDXLVIII<br /> -<span class="small">PASSAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La nuit ; fenêtre lumineuse ; une ombre passe</div> -<div class="verse">Et disparaît, laissant en mon esprit la trace</div> -<div class="verse">Que laisse un souvenir adoré ; mais pourquoi</div> -<div class="verse">Cette vivacité nouvelle en votre grâce ?</div> -</div> - - -<h3>CDXLIX<br /> -<span class="small">SECRET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon cœur limpide n’est pourtant pas un miroir,</div> -<div class="verse i2">Comme l’eau qui dort sous la lune ;</div> -<div class="verse">Malgré tous mes efforts, je ne saurais y voir</div> -<div class="verse i2">La cause de mon infortune.</div> -</div> - - -<h3>CDL<br /> -<span class="small">PORTRAIT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chaste, je le veux bien, chaste sans élégance ;</div> -<div class="verse">Candide comme peut l’être un pot de faïence ;</div> -<div class="verse">Droite comme un lys droit mais artificiel ;</div> -<div class="verse">Aimable, rarement, et toujours sans nuances.</div> -</div> - - -<h3>CDLI<br /> -<span class="small">LETTRE ÉCRITE EN ITALIEN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Quand les étoiles auront lui,</div> -<div class="verse">Sur le bord du ciel mauve,</div> -<div class="verse">Quand le Docteur sera rentré chez lui,</div> -<div class="verse">Quand les chattes iront gémir dans la mansarde</div> -<div class="verse">Avec leurs matous fauves,</div> -<div class="verse">Descendez au jardin, Cydalise, il me tarde</div> -<div class="verse">D’entendre votre voix</div> -<div class="verse">Murmurer : « Me voici, cher amour, aimez-moi ! »</div> -<div class="verse">Pour nous, le rossignol jettera dans la brise</div> -<div class="verse">Sa plus savante vocalise</div> -<div class="verse">Et Phébé, blanche comme un drap,</div> -<div class="verse">Nous sourira,</div> -<div class="verse">Malgré sa joue enflée,</div> -<div class="verse">Et la cascade, désolée,</div> -<div class="verse">Rira de joie en vous voyant,</div> -<div class="verse">Le cœur battant, les yeux brillants,</div> -<div class="verse">Et la nuit sera plus douce encore, et les fleurs</div> -<div class="verse">Embaumeront. — D’ailleurs</div> -<div class="verse">J’irai, si vous manquez au rendez-vous, me pendre.</div> -<div class="verse">Je suis votre esclave : Léandre. »</div> -</div> - - -<h3>CDLII<br /> -<span class="small">JEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sanglotant et riant, tour à tour, votre voix</div> -<div class="verse">Semble un jet d’eau léger balancé dans la brise ;</div> -<div class="verse">Voix évasive, voix d’onde qu’un souffle brise,</div> -<div class="verse">Qui pleure pour un autre et se moque de moi.</div> -</div> - - -<h3>CDLIII<br /> -<span class="small">DÉLIVRANCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je connais trop ses yeux si tranquilles, ses lèvres</div> -<div class="verse">Précises, son esprit qui, toujours, reste sourd</div> -<div class="verse">A mes cris. — Donnez-moi le poison noir qui sèvre</div> -<div class="verse i3">De son corps, de l’amour.</div> -</div> - - -<h3>CDLIV<br /> -<span class="small">EXOTISME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous nous avez donné, de l’Inde et de la Chine,</div> -<div class="verse">De charmants petits paysages aux tons doux,</div> -<div class="verse">Faits d’un pinceau trempé dans de la vaseline.</div> -<div class="verse">Ils sont mignons, mais ils n’évoquent rien du tout.</div> -</div> - - -<h3>CDLV<br /> -<span class="small">REPOS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De ses gorges aux rocs aigus, le fleuve sort</div> -<div class="verse i2">Avec un bruit de sistres et de rires,</div> -<div class="verse i3">Puis se détend, s’étire,</div> -<div class="verse i3">Se recueille et s’endort.</div> -</div> - - -<h3>CDLVI<br /> -<span class="small">OCCUPATIONS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les cartes, (très avant dans la nuit), les catins,</div> -<div class="verse">Le billard, le tabac, les plaisirs de la table,</div> -<div class="verse">Puis les plaisirs du lit… Souvenirs délectables !</div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Homo sum et nihil</i>… (pour le dire en latin).</div> -</div> - - -<h3>CDLVII<br /> -<span class="small">RÉPONSE EN FORME DE QUESTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dites ! comment avez-vous pu vous marier</div> -<div class="verse">Avec cet adjudant d’Afrique à l’âme basse,</div> -<div class="verse">Qui vous bat, sans jamais que vous demandiez grâce ?</div> -<div class="verse">— Ne suis-je pas le délassement du guerrier ?</div> -</div> - - -<h3>CDLVIII<br /> -<span class="small">QUELQUES MOMENTS VÉCUS AU LOIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Délices du voyage !</div> -<div class="verse">Longs jours pareils ou différents,</div> -<div class="verse">Soleils flagrants,</div> -<div class="verse">Beaux paysages</div> -<div class="verse">Que l’aube donne et le crépuscule reprend ;</div> -<div class="verse">Cascade aérienne au coude de la route,</div> -<div class="verse">Sentier mince, feutré, couvert d’arbres en voûte</div> -<div class="verse">Dont la courbe rappelle une église ;</div> -<div class="verse">Fleurs simples, fleurs exquises,</div> -<div class="verse">Surprise</div> -<div class="verse">De les voir tout soudain,</div> -<div class="verse">De les sentir comme on ferait en un jardin ;</div> -<div class="verse">Décors nouveaux, rythmés au pas</div> -<div class="verse">Traînant des chevaux lourds et las ;</div> -<div class="verse">On salue, on regarde, on dit adieu,</div> -<div class="verse">Tête tournée,</div> -<div class="verse">On ne demandera pas mieux</div> -<div class="verse">Jusqu’à la fin de la journée,</div> -<div class="verse">Bien que l’on souffre de ces joies…</div> -<div class="verse">Et voici l’auberge où des chiens aboient.</div> -</div> - - -<h3>CDLIX<br /> -<span class="small">HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Rosalinde affectait le glorieux maintien</div> -<div class="verse">Qu’une grande beauté, sans l’excuser comporte.</div> -<div class="verse">Splendide fleur de chair !… Et pourtant, je crois bien</div> -<div class="verse">(Voyez ce monument !) que Rosalinde est morte.</div> -</div> - - -<h3>CDLX<br /> -<span class="small">NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose,</div> -<div class="verse">(Sous quatre pieds de terre et dans l’épaisse nuit),</div> -<div class="verse">Au fond d’un beau cercueil construit en bois de rose.</div> -<div class="verse">En attendant le diable, elle songe au déduit.</div> -</div> - - -<h3>CDLXI<br /> -<span class="small">DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu’on aille,</div> -<div class="verse">Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort</div> -<div class="verse">Fut complaisant pour ce prince de la Canaille,</div> -<div class="verse">Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort.</div> -</div> - - -<h3>CDLXII<br /> -<span class="small">A UNE DANSEUSE DE CORDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Madame, laissez-moi vous dire combien j’aime</div> -<div class="verse">Votre grâce native et vos gestes adroits</div> -<div class="verse">Quand, rougissante un peu, mais sûre de vous-même,</div> -<div class="verse">Vous dansez sur la corde, un parasol aux doigts.</div> -<div class="verse">Vous semblez un lutin marchant sur des corolles</div> -<div class="verse">Et tâchant de ne point leur faire mal ; je crois</div> -<div class="verse">Que vous êtes un ange, avec une auréole</div> -<div class="verse">De format inconnu, faite en papier chinois.</div> -<div class="verse">Vous avancez, légère, élégante, divine…</div> -<div class="verse">On ne respire plus… les regards anxieux</div> -<div class="verse">Vous suivent sur la route effroyablement fine</div> -<div class="verse">Que vous avez choisie, et l’on vous boit des yeux.</div> -<div class="verse">Ce que j’adore en vous, c’est la désinvolture</div> -<div class="verse">Dans le maintien, c’est le dédain de tout péril.</div> -<div class="verse">Que vient-on me parler de coureurs d’aventures !</div> -<div class="verse">Dites donc à ces gens de marcher sur un fil !</div> -<div class="verse">Dites-leur de fouler, s’ils ont tant de courage,</div> -<div class="verse">Ce chemin frémissant, ce sentier casse-cou !</div> -<div class="verse">Non !… glisser sur les airs demeure l’apanage</div> -<div class="verse">Des anges, d’Arachné, des sylphes… et de vous !</div> -</div> - - -<h3>CDLXIII<br /> -<span class="small">MA FANTAISIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">M’endormirai-je ?…</div> -<div class="verse">La nuit vibre et s’allège ;</div> -<div class="verse">Quelque chose respire</div> -<div class="verse">Devant moi,</div> -<div class="verse">Quelque chose, pour ainsi dire,</div> -<div class="verse">Sans poids.</div> -<div class="verse">D’où vient cette hantise,</div> -<div class="verse">Cette apparence</div> -<div class="verse">Souple et grise,</div> -<div class="verse">Qui danse,</div> -<div class="verse">Sur l’ombre dense,</div> -<div class="verse">Suivant de subtiles cadences,</div> -<div class="verse">Et glisse sur la pente</div> -<div class="verse">Rapide ou lente</div> -<div class="verse">Du rêve que la nuit prépare ?…</div> -<div class="verse">La voici qui s’effare</div> -<div class="verse">Et va poursuivre un souvenir,</div> -<div class="verse">Tourbillon passager, brise jamais saisie,</div> -<div class="verse">Expression de mon désir,</div> -<div class="verse">Fantôme de ma fantaisie.</div> -</div> - - -<h3>CDLXIV<br /> -<span class="small">TENDRESSES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le jour baisse suavement, l’instant est jaune.</div> -<div class="verse">Tu m’aimes ; tu me fais de ta plus douce voix</div> -<div class="verse">Des serments et de longs discours auxquels je crois,</div> -<div class="verse">Sans ignorer pourtant combien en vaudra l’aune.</div> -</div> - - -<h3>CDLXV<br /> -<span class="small">TROP EST TROP</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Gardez-vous un peu moins et vous resterez pure ;</div> -<div class="verse">Ainsi vous sauverez cette chère vertu :</div> -<div class="verse">On s’obstine à l’assaut d’un seuil trop défendu</div> -<div class="verse">Et l’on finit, un soir, par forcer la serrure.</div> -</div> - - -<h3>CDLXVI<br /> -<span class="small">SATIÉTÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ai bu du vin trop lourd durant ce long repas ;</div> -<div class="verse">Je me couche sans bruit, mais aussitôt, le lit</div> -<div class="verse">Ondulatoire m’entraîne dans un roulis</div> -<div class="verse">Où mon cœur soulevé ne se délecte pas.</div> -</div> - - -<h3>CDLXVII<br /> -<span class="small">UNE VIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De l’aube qui point à peine jusqu’à la nuit,</div> -<div class="verse">Tendrement elle fleurit, timide et blanche ;</div> -<div class="verse">On l’admire, on parle d’elle, puis elle penche,</div> -<div class="verse">Puis on la voit qui plie et tombe en cendres, puis…</div> -</div> - - -<h3>CDLXVIII<br /> -<span class="small">NÉCESSITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Il faut une fin aux discours,</div> -<div class="verse i2">De la grâce aux femmes qui succombent,</div> -<div class="verse i1">Un peu de clairvoyance à l’homme sourd,</div> -<div class="verse">Une tache sanglante au sein de la colombe.</div> -</div> - - -<h3>CDLXIX<br /> -<span class="small">ÉCLECTISME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La musique m’enchante, ou sacrée ou profane,</div> -<div class="verse">Au théâtre, à l’église, au concert, sur un lac,</div> -<div class="verse">Et, quand je viens d’entendre une aria de Bach,</div> -<div class="verse">J’aime encor le fracas des orchestres tziganes.</div> -</div> - - -<h3>CDLXX<br /> -<span class="small">SCÈNE DE MÉNAGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pleure, si tu veux,</div> -<div class="verse">Mais avec moins d’emphase ;</div> -<div class="verse">Prends la porte, sans adieux,</div> -<div class="verse">Surtout sans phrases !</div> -<div class="verse">(Emporte ton parapluie : il pleut.)</div> -<div class="verse">Je t’ai trompée avec une dame</div> -<div class="verse">Très chaleureuse, mais pourquoi</div> -<div class="verse">En faire un drame</div> -<div class="verse">De piètre aloi ?</div> -<div class="verse">C’est tout au plus un intermède,</div> -<div class="verse">Crois-moi !</div> -<div class="verse">Non, je ne dirai pas que la dame était laide,</div> -<div class="verse">Bien que tu m’en pries :</div> -<div class="verse">Sa bouche m’a semblé jolie</div> -<div class="verse">Et ses jambes m’ont paru souples ;</div> -<div class="verse">Au lit, nous composions un fort séduisant couple.</div> -<div class="verse">Maintenant, va-t’en !</div> -<div class="verse">Ta femme de chambre t’attend</div> -<div class="verse">A la gare ;</div> -<div class="verse">Je vais lire des vers en fumant un cigare.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXI<br /> -<span class="small">CHASSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je sais par quels moyens subtils nous subjuguons</div> -<div class="verse">L’animal qui se traque, ou se force, ou se pêche,</div> -<div class="verse">Mais dites-moi comment atteindre ces dragons</div> -<div class="verse">Femelles dont chaque regard est une flèche !</div> -</div> - - -<h3>CDLXXII<br /> -<span class="small">SONGE ABSORBANT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De cet arbre si vert je ne vois que la sève,</div> -<div class="verse">Je pense aux profondeurs des ruisseaux où je bois,</div> -<div class="verse">Et, dormant, je retiens toujours le même rêve,</div> -<div class="verse">Ce rêve au doux parler qui m’entretient de toi.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXIII<br /> -<span class="small">DÉCEPTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ils ont connu les fruits couleur d’ambre, les brises</div> -<div class="verse">Lourdes de beaux parfums et les libres amours.</div> -<div class="verse">Je comprends ce sanglot réprimé quand ils disent :</div> -<div class="verse">« C’est donc là mon pays ! » le soir de leur retour.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXIV<br /> -<span class="small">PASSAGES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’astre aux yeux clairs s’éteint comme il venait de naître ;</div> -<div class="verse">L’orchidée a péri sous un courant d’air froid ;</div> -<div class="verse">La perle précieuse est morte entre mes doigts ;</div> -<div class="verse">Mes enfants ont rejoint les mânes des ancêtres.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXV<br /> -<span class="small">INSTANT PROMETTEUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La lune, à son lever, brille d’un éclat tendre,</div> -<div class="verse">Son halo met de la douceur dans le ciel noir ;</div> -<div class="verse">Cela prédirait-il qu’on viendra me surprendre</div> -<div class="verse">Pour jouer à des jeux suivis de nonchaloir ?</div> -</div> - - -<h3>CDLXXVI<br /> -<span class="small">TRADITION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je trouve à des plaisirs bien modestes leur prix :</div> -<div class="verse">J’aime écouter (de loin) le bruit d’une fanfare</div> -<div class="verse">Jouant sous les ormeaux d’une ville aux toits gris.</div> -<div class="verse">Cela vaut largement des voluptés bizarres.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXVII<br /> -<span class="small">ARBRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vision soudaine : arbre sombre,</div> -<div class="verse">D’espèce rare, dont le tronc d’encre se tord,</div> -<div class="verse">Arbre qui veut faire le mort,</div> -<div class="verse">Mais s’accroche de ses racines aux décombres</div> -<div class="verse">D’une muraille triste,</div> -<div class="verse">Et qui, tout biscornu, persiste</div> -<div class="verse">Obstinément à vivre ;</div> -<div class="verse">Arbre dont les rameaux compliqués sont couverts</div> -<div class="verse">De cent fougères aux tons verts</div> -<div class="verse">Un peu passé et de lichens couleur de cuivre</div> -<div class="verse">Usé, baisé, de cuivre vieux ;</div> -<div class="verse">Arbre d’exception qui serait mieux</div> -<div class="verse">Présenté dans le fond d’un temple,</div> -<div class="verse">Sur un panneau de bois,</div> -<div class="verse">Comme exemple</div> -<div class="verse">D’art chinois,</div> -<div class="verse">Mais qui paraît, ici, trop loin de la nature,</div> -<div class="verse">Car il s’obstine à dessiner de ses bras longs,</div> -<div class="verse">Sur le nuage blanc cotonnant le vallon,</div> -<div class="verse">Des gestes que l’on n’a vus qu’en peinture.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXVIII<br /> -<span class="small">LA PROMENADE DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le soir. Un petit lac. Une barque. Madame</div> -<div class="verse">Thisbé trempe sa main dans le sillage clair.</div> -<div class="verse">Le Chevalier dirige et l’Abbé tient les rames.</div> -<div class="verse">Une senteur d’abricots mûrs imprègne l’air.</div> -<div class="verse">On parle de l’amour et de ses aventures.</div> -<div class="verse">L’Abbé chante un couplet, le Chevalier décrit</div> -<div class="verse">L’ardeur extrême qui le brûle, puis il jure</div> -<div class="verse">De se noyer tout aussitôt, et Thisbé rit,</div> -<div class="verse">Tandis qu’un cygne, blanc du col jusqu’à la queue,</div> -<div class="verse">Entr’ouvre de sa proue en plumes l’onde bleue.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXIX<br /> -<span class="small">UN CŒUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le coffret précieux fait prévoir un trésor.</div> -<div class="verse">Je cherche le trésor recellé dans ton corps.</div> -<div class="verse">Trouverai-je en ton corps ce beau cœur inutile,</div> -<div class="verse">Ce beau cœur superflu que tu dis être en or ?</div> -<div class="verse">Ce cœur prétentieux qui passe pour facile…</div> -<div class="verse i4">Peut-être à tort ?</div> -</div> - - -<h3>CDLXXX<br /> -<span class="small">DÉBUT DE JOURNÉE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Moment…</div> -<div class="verse">L’aube grise se lève ;</div> -<div class="verse">Le long rêve</div> -<div class="verse">Si charmant</div> -<div class="verse">Que j’entreprenais s’achève</div> -<div class="verse">Brusquement…</div> -<div class="verse">La lourde nuit se terre dans son trou.</div> -<div class="verse">Une limace argente</div> -<div class="verse">Mes choux.</div> -<div class="verse">Le vieux forgeron chante,</div> -<div class="verse">Suivant le chant de ses marteaux.</div> -<div class="verse">Une procession de fourmis diligentes</div> -<div class="verse">Fait le tour de l’église en traînant des fardeaux.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXI<br /> -<span class="small">MÉTHODE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si la voix du coucou te plaît, suis-le partout.</div> -<div class="verse">S’il chante mal, apprends à chanter au coucou.</div> -<div class="verse">Si le coucou ne chante plus, tords-lui le cou.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXII<br /> -<span class="small">LE CRI DU VIOLON</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je voudrais entendre une danse hongroise</div> -<div class="verse">Qu’un cymbalum et des violons me joueraient,</div> -<div class="verse">Cachés dans un bosquet auprès</div> -<div class="verse">D’un bassin vert, je crois que la douleur sournoise</div> -<div class="verse">Qui rôde et rampe autour de moi mourrait bientôt,</div> -<div class="verse">Percée au cœur d’un javelot</div> -<div class="verse">Sonore,</div> -<div class="verse">Au début de la danse, et néanmoins j’ignore</div> -<div class="verse">Tout au juste pourquoi.</div> -<div class="verse">— Mon souvenir a-t-il, peut-être, fait le choix</div> -<div class="verse">De cette mélodie aux durs accords,</div> -<div class="verse">Un soir que je longeais le quai sombre d’un port,</div> -<div class="verse">Au lever de la lune pleine,</div> -<div class="verse">Et que je fus m’asseoir dans un café de nuit</div> -<div class="verse">Pour y bercer ma peine ?</div> -<div class="verse">On y buvait, on y chantait, sous la lumière</div> -<div class="verse">Acide d’un grand lustre, mais le bruit</div> -<div class="verse">Ne pouvait effacer par sa clameur vulgaire</div> -<div class="verse">La voix du violon, et ma douleur s’enfuit</div> -<div class="verse">A ce cri déchirant… Oh ! le sublime cri !</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXIII<br /> -<span class="small">A UNE ROSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Rose, referme-toi ! Cette abeille, enivrée</div> -<div class="verse">Par tes parfums secrets ne prend plus son essor.</div> -<div class="verse">Puisqu’elle te chérit, puisqu’elle s’est livrée,</div> -<div class="verse">Qu’elle meure en ton sein ! Est-il plus belle mort ?</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXIV<br /> -<span class="small">COMPLIMENTS INUTILES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous êtes l’ornement de ma vie et sa flamme,</div> -<div class="verse">Sa couronne d’acier, son myrte et son laurier ;</div> -<div class="verse">Sur mes blessures, votre souffle est un dictame,</div> -<div class="verse">Mais, lorsque je vous dis ces choses, vous riez !</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXV<br /> -<span class="small">LUNE OU LIMACE ?</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce trait d’argent que vous preniez pour de la bave</div> -<div class="verse">Est l’œuvre de la lune. Aux heures du sommeil</div> -<div class="verse">Des plantes, elle passe et dans ses rayons lave</div> -<div class="verse">Leurs feuilles des rousseurs qu’y laissa le soleil.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXVI<br /> -<span class="small">MÉTHODES DIVERSES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ils vont de gauche à droite en imitant la ligne</div> -<div class="verse">D’écriture hollandaise ou celle du ruisseau</div> -<div class="verse">De mon jardin. — Pourquoi ce vol bizarre, ô cygnes</div> -<div class="verse">Qui suiviez si souvent le trait de mes pinceaux ?</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXVII<br /> -<span class="small">INTIMITÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Portes closes, volets fermés…</div> -<div class="verse">Une lampe, du feu qui jase… On peut se taire,</div> -<div class="verse i2">Tricoter son rêve, s’aimer,</div> -<div class="verse">Se le prouver pertinemment, de façon chère.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXVIII<br /> -<span class="small">A UN AMI</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ingénieux conteur ! à cette heure, sans doute,</div> -<div class="verse">Tu regardes Victor Hugo tendant le bras</div> -<div class="verse">Au milieu du Palais-Royal. — La longue route</div> -<div class="verse">Chinoise où nous marchons, ce soir, n’en finit pas.</div> -</div> - - -<h3>CDLXXXIX<br /> -<span class="small">FAUNE SIMPLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Non, ne lui prêtons pas de pensées</div> -<div class="verse">Abstruses, pour lui farcir la tête :</div> -<div class="verse">Cette heure est, maintenant bien passée.</div> -<div class="verse">Point de discours</div> -<div class="verse">Chargés de sens, qui gâteraient la fête</div> -<div class="verse">Agreste de ses jours…</div> -<div class="verse">Que j’aime mieux le voir, grattant sa toison brune,</div> -<div class="verse">Adossé à ce chêne où filtre un peu de lune !</div> -<div class="verse">Regardez-le : sa lippe s’exagère ;</div> -<div class="verse">Il a jeté sa flûte à terre,</div> -<div class="verse">Il écoute, sans mystère,</div> -<div class="verse">Le babil du vent disert</div> -<div class="verse">Qui frise l’eau ;</div> -<div class="verse">Il se cambre parfois, les mains aux hanches,</div> -<div class="verse">Le souffle court, les yeux mis-clos,</div> -<div class="verse">Sous le dôme humide des branches,</div> -<div class="verse">Pour aiguiser nerveusement ses cornes torses,</div> -<div class="verse">Le long des sillons de l’écorce.</div> -<div class="verse">Vers l’aube, il chantera d’une voix adoucie,</div> -<div class="verse">Sans faire aucune prophétie.</div> -</div> - - -<h3>CDXC<br /> -<span class="small">LE VIVIER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce cher vivier dormant est votre paysage ;</div> -<div class="verse">Il est bleu, d’un bleu pur et pâle, le passage</div> -<div class="verse">D’une nuée, au ciel, vient parfois l’assombrir</div> -<div class="verse">Et changer la turquoise en un profond saphir,</div> -<div class="verse">Mais il vous plaît toujours, et toujours il apporte</div> -<div class="verse">Un rêve d’autrefois où des princesses mortes</div> -<div class="verse">Goûtent le crépuscule en somptueux atours.</div> -<div class="verse">L’hiver torrentueux, durant ses mauvais jours,</div> -<div class="verse">A beau laver le sol et brouiller chaque trace,</div> -<div class="verse">L’eau réfléchit encor l’image qui s’efface.</div> -<div class="verse">— Dans ce miroir subtil, vous avez regardé</div> -<div class="verse">Si souvent le reflet du vieux mur lézardé,</div> -<div class="verse">Le reflet de vos yeux, le blanc reflet des cygnes</div> -<div class="verse">Et celui de l’Amour de plâtre qui désigne</div> -<div class="verse">Certaine grotte obscure et propice aux serments !</div> -<div class="verse">— C’est votre paysage où, très indolemment,</div> -<div class="verse">Vous vous laissez porter dans une barque basse.</div> -<div class="verse">Le grand arbre du bord, d’un geste plein de grâce,</div> -<div class="verse">Penche toute sa verdure pour abriter</div> -<div class="verse">Votre front délicat des ardeurs de l’été,</div> -<div class="verse">Une brise en mineur chuchote à vos oreilles,</div> -<div class="verse">Vous écoutez les soupirs du bois, une abeille</div> -<div class="verse">Qui bourdonne, tandis que les duvets de l’air</div> -<div class="verse">Viennent avec respect caresser votre chair.</div> -<div class="verse">Souvent vous abordez à la rive de l’île</div> -<div class="verse">Charmante qui paraît, sur cette onde tranquille,</div> -<div class="verse">Comme un bouquet surgi du fond secret des eaux ;</div> -<div class="verse">Là, pour vous pénétrer du rêve d’un oiseau,</div> -<div class="verse">Vous prenez le tapis de l’herbe comme couche,</div> -<div class="verse">Enfin vous souriez, en regardant ma bouche…</div> -<div class="verse">Je vous regarde aussi… L’heure coule sans bruit…</div> -<div class="verse">Puis vient le soir, puis vient le noir, puis vient la nuit.</div> -</div> - - -<h3>CDXCI<br /> -<span class="small">VILLÉGIATURE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Calme et grave, c’est loin du fracas de nos villes</div> -<div class="verse i2">Que votre face est la plus belle.</div> -<div class="verse">Venez me retrouver dans ce canton tranquille</div> -<div class="verse i2">De Chine, à l’ombre d’une ombrelle.</div> -<div class="verse">Venez vite : l’endroit est d’un facile accès.</div> -<div class="verse">Les chinois du pays sont chinois sans excès ;</div> -<div class="verse i2">Ils vous feront un beau succès.</div> -</div> - - -<h3>CDXCII<br /> -<span class="small">L’AMATEUR ET LE BOUSIER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’insecte dodu passe</div> -<div class="verse">Dans la poudre du sentier blond,</div> -<div class="verse">Laissant la trace</div> -<div class="verse">Minuscule de ses membres minces et longs.</div> -<div class="verse">Tu le contemples fixement ; il roule,</div> -<div class="verse">A reculons,</div> -<div class="verse">Une encombrante boule</div> -<div class="verse">Qu’il mène au loin, là-bas,</div> -<div class="verse">En marchant à petits pas.</div> -<div class="verse">Cela, certes, est un métier bien rude,</div> -<div class="verse">Cela, certes, est fort curieux,</div> -<div class="verse">Disons mieux :</div> -<div class="verse">Cela ferait même un sujet d’étude,</div> -<div class="verse">Et cependant, les longues heures consacrées</div> -<div class="verse">A regarder un scarabée</div> -<div class="verse">Qui ne t’inspire ni des rêves, ni des livres,</div> -<div class="verse">Sont-elles pas du temps perdu ? Quand tu veux suivre</div> -<div class="verse">Ces travaux d’un insecte noir,</div> -<div class="verse">Mon ami, tu ne sais plus voir</div> -<div class="verse">La majesté du monde et tu ne sais plus vivre.</div> -</div> - - -<h3>CDXCIII<br /> -<span class="small">CRITIQUE LITTÉRAIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">J’aime votre recueil de pensées ;</div> -<div class="verse i2">Il paraît plein de choses sensées,</div> -<div class="verse i2">Précises, quelquefois, un peu nulles :</div> -<div class="verse i2">Sagesse digestible, en pilules.</div> -</div> - - -<h3>CDXCIV<br /> -<span class="small">FIN DE CONTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La fée aux pieds d’argent vient de gagner son antre ;</div> -<div class="verse">Un chambellan obèse et chamarré la suit.</div> -<div class="verse">Dans l’ombre de l’étang, une sirène rentre…</div> -<div class="verse i4">Minuit.</div> -</div> - - -<h3>CDXCV<br /> -<span class="small">ÉCLAIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ciel d’orage tumultueux, ciel de labour…</div> -<div class="verse">Soudain, un soc d’acier déchire l’ombre pour</div> -<div class="verse">Nous enterrer sous une nuit plus sombre encore,</div> -<div class="verse">Mais je t’ai reconnue en cet instant si court.</div> -</div> - - -<h3>CDXCVI<br /> -<span class="small">BEAU PARLEUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il nous entretiendra d’abord de ses aïeux,</div> -<div class="verse">Seigneurs immaculés au cœur impérieux,</div> -<div class="verse">Puis il évoquera l’image de sa mère ;</div> -<div class="verse">Son âme de valet n’en paraîtra que mieux,</div> -<div class="verse">Et des pleurs éloquents mouilleront ses paupières.</div> -<div class="verse">D’ailleurs, il parle bien, sans filandreux discours,</div> -<div class="verse">Ses hommages aux vieilles dames sont d’un tour</div> -<div class="verse">Particulier et d’un parfum de vieille France,</div> -<div class="verse">Mais sentent néanmoins un peu la basse-cour</div> -<div class="verse">Où le paon ne saurait perdre son importance,</div> -<div class="verse">Car les fleurs de sa roue éblouiront toujours.</div> -</div> - - -<h3>CDXCVII<br /> -<span class="small">SPLEEN NOCTURNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Florise, berce-moi ! Quand pourrai-je dormir ?</div> -<div class="verse">Que ferons-nous demain, si demain nous ramène</div> -<div class="verse">Les tortures de ce matin ? Tout l’avenir</div> -<div class="verse">S’annonce comme un long catalogue de peines…</div> -<div class="verse">Florise ! penses-tu que la nuit va finir ?</div> -</div> - - -<h3>CDXCVIII<br /> -<span class="small">LE MOT JUSTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je te répète que je t’aime,</div> -<div class="verse">Je te dis que tes yeux furent pris en plein ciel,</div> -<div class="verse">Mes déclarations d’une élégance extrême</div> -<div class="verse">Ont la douceur du miel ;</div> -<div class="verse">Je te compare</div> -<div class="verse">Doctement à Phébé,</div> -<div class="verse">A certain bel oiseau</div> -<div class="verse">Dérobé</div> -<div class="verse">Aux Mille et Une Nuits,</div> -<div class="verse">A cette fleur en forme de fuseau</div> -<div class="verse">Qui couronne mon puits</div> -<div class="verse">Et l’embaume d’un parfum troublant ;</div> -<div class="verse">Je te cherche des surnoms galants ;</div> -<div class="verse">J’ai trouvé : « Mon Entéléchie »…</div> -<div class="verse">A-t-on jamais dit mieux ?…</div> -<div class="verse">Mais tu sembles plutôt rafraîchie</div> -<div class="verse">Par ces brûlants aveux ;</div> -<div class="verse">Je crois que tu veux</div> -<div class="verse">Autre chose…</div> -<div class="verse">Tu veux que je t’appelle : « lapin rose. »</div> -</div> - - -<h3>CDXCIX<br /> -<span class="small">FAÇONS D’AIMER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O chats libidineux ! me croyez-vous donc sourd ?</div> -<div class="verse">Ne peut-on s’adorer de façon moins amère,</div> -<div class="verse">Moins bruyante surtout, et dans d’autres gouttières,</div> -<div class="verse i4">En plein jour ?</div> -</div> - - -<h3>D<br /> -<span class="small">JUILLET</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des tourbillons dansent sur la route,</div> -<div class="verse">Des oiseaux criards dansent aussi…</div> -<div class="verse i2">Fête d’été sous la voûte</div> -<div class="verse i3">D’un ciel sans merci.</div> -</div> - - -<h3>DI<br /> -<span class="small">CHEVELURES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A choisir : languissante et douce, (un peu trop douce),</div> -<div class="verse i2">Blonde, vraiment, sans artifice,</div> -<div class="verse">Ou bien mondaine, vive et pleine de malice,</div> -<div class="verse i2">Mais cependant un peu trop rousse.</div> -</div> - - -<h3>DII<br /> -<span class="small">LE JARDIN DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Thisbé vient de se perdre au sein du labyrinthe</div> -<div class="verse">Qu’un artiste venu de Florence a construit.</div> -<div class="verse">On y voit se croiser, dans une triple enceinte,</div> -<div class="verse">Mille petits sentiers propices au déduit.</div> -<div class="verse">Voici le rond-point de l’Occasion, la vasque</div> -<div class="verse">Du Cygne, l’espalier des Tardives Amours,</div> -<div class="verse">Le banc de l’Iroquois, le chemin bergamasque</div> -<div class="verse">Qui ramène au bassin d’Eros par un détour…</div> -<div class="verse">Et Thisbé, de sa voix la plus perçante, appelle</div> -<div class="verse">Frontin, pour la tirer de ce piège à pucelles.</div> -</div> - - -<h3>DIII<br /> -<span class="small">FATIGUE PRÉVUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous sommes aux derniers jours de l’automne. Il neige,</div> -<div class="verse">Ma houppelande se couvre de flocons blancs.</div> -<div class="verse">Mon cœur est déjà lourd : les chagrins ne l’allègent</div> -<div class="verse">Guère ! — Neige, chagrins… quel ensemble accablant !…</div> -<div class="verse">Et si la neige fond à la saison prochaine,</div> -<div class="verse">Vos doux yeux feront-ils aussi fondre ma peine ?</div> -</div> - - -<h3>DIV<br /> -<span class="small">RETOUR DE SYLVIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je reverrai bientôt Sylvie !</div> -<div class="verse">Brûlant orchestre de l’été,</div> -<div class="verse">Fleurs sonores de mélodie,</div> -<div class="verse">Accords d’azur dans la clarté !</div> -<div class="verse">Les coteaux ont pris leurs couleurs de fête,</div> -<div class="verse">Mille alouettes sont prêtes</div> -<div class="verse">A jaillir comme des fontaines vers les cieux</div> -<div class="verse">Et retomber en chansons de Jouvence,</div> -<div class="verse">Afin que nous gardions plus longue souvenance</div> -<div class="verse">D’un jour délicieux.</div> -<div class="verse">Maintenant, tressons des couronnes,</div> -<div class="verse">Profitons des rayons que le soleil nous donne,</div> -<div class="verse">Cueillons dans l’ardent matin</div> -<div class="verse">Des corolles aussi parfumées</div> -<div class="verse">Que la chair de ma bien-aimée,</div> -<div class="verse">Sans que leur doux éclat puisse égaler son teint.</div> -<div class="verse">La voici ! L’heure hésite et s’attarde, ravie…</div> -<div class="verse">Gloire ! J’entends sonner au fond des airs</div> -<div class="verse">Des trompettes de timbre clair,</div> -<div class="verse">Pour saluer le retour de Sylvie.</div> -</div> - - -<h3>DV<br /> -<span class="small">AMOUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle était à ses yeux ce qu’il était pour elle :</div> -<div class="verse">Un mal renouvelé qui toujours se prolonge,</div> -<div class="verse">Dont le venin subtil, versé dans la prunelle,</div> -<div class="verse">Va se glisser jusqu’au fond du cœur et le ronge.</div> -</div> - - -<h3>DVI<br /> -<span class="small">CHINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Quand reverrai-je le grand fleuve</div> -<div class="verse i2">Rampant sous son manteau de soie ?</div> -<div class="verse">L’anse dormante et noire où les buffles s’abreuvent ?</div> -<div class="verse i2">Le paysage de ma joie ?</div> -</div> - - -<h3>DVII<br /> -<span class="small">QUALITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous êtes faible, assurément, d’âme légère,</div> -<div class="verse">Sans grande intelligence et d’esprit très pointu ;</div> -<div class="verse">Vous aimez un peu trop changer de lit, ma chère,</div> -<div class="verse">Et brillez par d’autres vertus que la vertu.</div> -</div> - - -<h3>DVIII<br /> -<span class="small">ALTITUDE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vieux proverbe chinois : « Tout l’esprit de la femme</div> -<div class="verse">Est reclus dans son ventre ». Axiome assez bête,</div> -<div class="verse">Car l’esprit de la femme et son cœur et son âme</div> -<div class="verse i2">Flottent très au-dessus de sa tête.</div> -</div> - - -<h3>DIX<br /> -<span class="small">TOMBE D’UN AMI</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je reviens d’une promenade au cimetière.</div> -<div class="verse">Le jardin de la mort souriait, la lumière</div> -<div class="verse">Y mettait sa douceur. Je crois que le carré</div> -<div class="verse">De terre où dort Pierrot est, en somme, paré</div> -<div class="verse">Fort congrûment : un peu de marbre, quelques lignes</div> -<div class="verse">Discrètes… presque rien… tout cela blanc de cygne.</div> -<div class="verse">Beaucoup de fleurs : iris, muguets, lys et jasmins</div> -<div class="verse">Candides, deux ou trois marguerites, enfin,</div> -<div class="verse">Contre la pierre blanche, un rosier blanc retombe,</div> -<div class="verse">Pour que l’on puisse voir, toujours, près de sa tombe,</div> -<div class="verse">Ainsi qu’un souvenir de lune et de frimas,</div> -<div class="verse">Des pétales teintés par l’astre qu’il aima.</div> -</div> - - -<h3>DX<br /> -<span class="small">BOURGEOISIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que viens-tu faire ici, dans le vent dur et froid ?</div> -<div class="verse">Retourne donc chez toi !</div> -<div class="verse">Va retrouver les vergers à mi-côte,</div> -<div class="verse">La maison douce au voyageur et l’hôte</div> -<div class="verse">De souriant accueil,</div> -<div class="verse">La porte ouverte à deux battants, le seuil</div> -<div class="verse">Facile, au niveau de la rue, un feu qui chante,</div> -<div class="verse">Les lourds chenets,</div> -<div class="verse">Le bon fauteuil capitonné</div> -<div class="verse">Et la servante</div> -<div class="verse">Accorte qui se laisse embrasser dans le cou,</div> -<div class="verse">Enfin, contre le mur tendu d’étoffe grise,</div> -<div class="verse">Régulière surprise,</div> -<div class="verse">La pendule helvétique où s’enferme un coucou.</div> -<div class="verse">Pars, mon ami ! regagne au plus tôt ces parages</div> -<div class="verse">Tempérés et modestes</div> -<div class="verse">Qui te plaisent, contemple à loisir un visage</div> -<div class="verse">Souriant sans malice aucune et reste</div> -<div class="verse">Devant l’âtre, paisible amant,</div> -<div class="verse">A te chauffer la plante des pieds, sagement.</div> -</div> - - -<h3>DXI<br /> -<span class="small">PROPOS DE COUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Prince ! dessinez-vous un lys à noble tige,</div> -<div class="verse">Il embaume, un oiseau roucoulant sur un if,</div> -<div class="verse">Il roucoule en effet. — Ah ! prince ! que ne puis-je,</div> -<div class="verse">Quand je parle de vous, être moins excessif !</div> -</div> - - -<h3>DXII<br /> -<span class="small">INSTANTS HARMONIEUX</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des parfums dans le vent, une rose qui tremble</div> -<div class="verse">Au bord d’un jardin jaune et vert ; chantant ensemble,</div> -<div class="verse">Deux rossignols tressent déjà leurs hymnes purs,</div> -<div class="verse">Et votre visage est moins sévère, il me semble.</div> -</div> - - -<h3>DXIII<br /> -<span class="small">FEMME CHARMANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle est ardente féministe et vieille fille ;</div> -<div class="verse">Jamais on ne la vit aimer, rire ou pleurer,</div> -<div class="verse">Mais elle sait brandir un parapluie aiguille</div> -<div class="verse">Et s’en servir, mieux qu’un prévôt de son fleuret.</div> -</div> - - -<h3>DXIV<br /> -<span class="small">QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">J’entends toutes tes paroles,</div> -<div class="verse i2">J’en souffre sans dire mot…</div> -<div class="verse i2">Heureux, l’oiseau qui s’envole !</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ton sourire m’a déplu…</div> -<div class="verse i2">Etre une onde qui s’écoule</div> -<div class="verse i2">Et ne revient jamais plus !</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Tes attaques meurtrières</div> -<div class="verse i2">Savent m’atteindre en plein cœur…</div> -<div class="verse i2">La taupe, sage, se terre.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Esclave de ton plaisir,</div> -<div class="verse i2">J’attends humblement tes ordres…</div> -<div class="verse i2">Un lièvre pourrait s’enfuir.</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Tous ces fruits que tu m’apportes,</div> -<div class="verse i2">Il faut bien m’en délecter…</div> -<div class="verse i2">Le vent passe sous les portes.</div> -</div> - - -<h3>DXV<br /> -<span class="small">CAUCHEMAR ANCIEN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je me trouvais couvert d’une ombre</div> -<div class="verse">Durement déchirée</div> -<div class="verse">Par d’affreuses lueurs pourprées.</div> -<div class="verse">Autour de moi, j’apercevais quelques décombres</div> -<div class="verse">De rêves anciens. J’avais froid.</div> -<div class="verse">Une maigre figure</div> -<div class="verse">Me regardait, de maigres doigts</div> -<div class="verse">Serraient mon cœur et je sentais une morsure</div> -<div class="verse">A mon cou ; je souffrais, je me plaignais ; du sang</div> -<div class="verse">Coulait sur ma poitrine, à lourdes gouttes.</div> -<div class="verse">Un homme bien vêtu me raillait en passant</div> -<div class="verse">Sur cette route</div> -<div class="verse">Blanche, sans arbres, toute nue,</div> -<div class="verse">Où je devais marcher, où s’ouvraient de grands trous…</div> -<div class="verse">Soudain vous m’êtes apparue.</div> -<div class="verse">— J’en garde un souvenir si lumineux, si doux,</div> -<div class="verse">Que j’ai tout oublié de mes rêves amers</div> -<div class="verse">Et je crois même</div> -<div class="verse">Que j’aime</div> -<div class="verse">Avoir souffert.</div> -</div> - - -<h3>DXVI<br /> -<span class="small">BIBELOTS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dès qu’elle ouvre les yeux, la belle Rosalinde</div> -<div class="verse i2">Réclame d’une voix plutôt aigre</div> -<div class="verse i2">Ses lapins, sa gazelle des Indes</div> -<div class="verse i2">Et son libidineux petit nègre.</div> -</div> - - -<h3>DXVII<br /> -<span class="small">VILLÉGIATURE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">La poursuivre ? Ah ! pour quoi faire ?</div> -<div class="verse i2">Laissez-la plutôt courir !</div> -<div class="verse">Elle a besoin, parfois, de changer d’atmosphère</div> -<div class="verse i2">Pour tuer ses souvenirs.</div> -</div> - - -<h3>DXVIII<br /> -<span class="small">RÈGLEMENT DE COMPTES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Horizon lourd, temps triste…</div> -<div class="verse">Je vais noter en souriant et sans émoi</div> -<div class="verse i3">La redoutable liste</div> -<div class="verse">De vos nombreux sujets de plaintes contre moi.</div> -</div> - - -<h3>DXIX<br /> -<span class="small">ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans cette tombe où son corps se recroqueville,</div> -<div class="verse">Sommeille pour longtemps le maigre Mascarille…</div> -<div class="verse">Canaille, si l’on veut… pourtant on l’aimait bien !</div> -<div class="verse">Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire ;</div> -<div class="verse">Il sut même mourir honnêtement. — Combien</div> -<div class="verse i2">De temps durera sa mémoire ?</div> -</div> - - -<h3>DXX<br /> -<span class="small">SUPRÉMATIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le soleil n’admet pas de rivaux en été ;</div> -<div class="verse">Le rossignol lui-même, à l’aurore, se tait.</div> -</div> - - -<h3>DXXI<br /> -<span class="small">LIBÉRALITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Si mon vieux pommier vous séduit,</div> -<div class="verse">Si mon rosier vous plaît avec ses fleurs de braise,</div> -<div class="verse i2">Cueillez les roses et les fruits,</div> -<div class="verse i2">Donnez vos yeux que je les baise.</div> -</div> - - -<h3>DXXII<br /> -<span class="small">ARABESQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vos pommettes,</div> -<div class="verse">Vos ongles sont roses ;</div> -<div class="verse">Vous dansez au son des clochettes</div> -<div class="verse">Et prenez d’adorables poses</div> -<div class="verse">Pour séduire l’esclave noir.</div> -<div class="verse">— Devant tous les petits trous de serrures,</div> -<div class="verse">Les eunuques se sont accroupis pour vous voir.</div> -<div class="verse">Vous dansez sans règle ni mesure,</div> -<div class="verse">Sans penser au Sultan brûlant de jalousie,</div> -<div class="verse">Sans penser même aux convenances !</div> -<div class="verse">Vous dansez à votre fantaisie.</div> -<div class="verse">Vous piquez dans le laineux tapis vert</div> -<div class="verse">Un petit pied pointu, plein d’assurance,</div> -<div class="verse">Tandis que l’autre reste en l’air,</div> -<div class="verse">Et que vos mains se tordent,</div> -<div class="verse">Et que vos dents de perle mordent</div> -<div class="verse">L’amant toujours absent (oh ! déplorable absence !)</div> -<div class="verse">L’amant qui vit je ne sais où…</div> -<div class="verse">— Demain soir, nous verrons la fin de cette danse,</div> -<div class="verse">Car, demain soir, on vous coupe le cou.</div> -</div> - - -<h3>DXXIII<br /> -<span class="small">BILLET SANS ADRESSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chère, je vous revois en tous lieux, jour et nuit !</div> -<div class="verse">Loin de vous, je ne peux vivre : votre visage</div> -<div class="verse i2">Se dessine dans les nuages,</div> -<div class="verse i2">Dans les étangs, au fond des puits.</div> -<div class="verse">Attendez un moment celui qui fut le prince</div> -<div class="verse i2">Absolu de tous vos plaisirs…</div> -<div class="verse">Il garde, en souvenir de vous, un poignard mince</div> -<div class="verse i2">Dont il voudrait bien se servir.</div> -</div> - - -<h3>DXXIV<br /> -<span class="small">DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre,</div> -<div class="verse">Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres.</div> -<div class="verse">Elle voyait le ciel comme un grand carnaval :</div> -<div class="verse">Anges arlequinés, Trônes armés de battes</div> -<div class="verse">Et Dominations culottés d’écarlate,</div> -<div class="verse">Scaramouche drapé d’ombre menant le bal…</div> -<div class="verse">En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte,</div> -<div class="verse">Zerbinette a souri ; maintenant elle est morte.</div> -</div> - - -<h3>DXXV<br /> -<span class="small">DIALOGUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Tais-toi ! — Je me tairai s’il me plaît de me taire !</div> -<div class="verse">— Ah ! folle ! t’ai-je dit jamais deux fois : je veux ? »</div> -<div class="verse">Apres accents, larmes et cris, gestes nerveux…</div> -<div class="verse">Ce n’est rien !… c’est un peu de bonheur qu’on enterre.</div> -</div> - - -<h3>DXXVI<br /> -<span class="small">RENAISSANCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme un souple éventail mauve clair qui s’éploie,</div> -<div class="verse">Une lueur grandit au seuil de l’horizon.</div> -<div class="verse">Voyez ce point de feu, ce point sanglant ! — Oh ! joie !</div> -<div class="verse">La douce lune a pu sortir de sa prison !</div> -</div> - - -<h3>DXXVII<br /> -<span class="small">HEURES HEUREUSES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous voir, vous contempler, recueillir la promesse</div> -<div class="verse">Que vous resterez là, près du feu, jusqu’au soir…</div> -<div class="verse">Ce regard enchanteur, c’est à moi qu’il s’adresse,</div> -<div class="verse">C’est à moi qu’il redit ce que je crois savoir !</div> -</div> - - -<h3>DXXVIII<br /> -<span class="small">REFLET INSAISISSABLE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’ombre est encore indécise, il fait clair ;</div> -<div class="verse">Silencieux, je sonde</div> -<div class="verse">Mon rêve à l’eau profonde ;</div> -<div class="verse">Hésitant sur le bord du ciel vert,</div> -<div class="verse">Une étoile se double dans l’onde</div> -<div class="verse">De la mare, parmi les lotus entr’ouverts.</div> -<div class="verse">Au fond de ce miroir,</div> -<div class="verse">Il me plairait d’apercevoir</div> -<div class="verse">Votre visage !</div> -<div class="verse">Ce beau reflet complèterait le paysage :</div> -<div class="verse">Il serait grave</div> -<div class="verse">Comme lui,</div> -<div class="verse">Et comme lui teinté légèrement de nuit</div> -<div class="verse">Par une ombre suave</div> -<div class="verse">Que vous paraissez avoir prise</div> -<div class="verse">A l’heure que Verlaine appelait l’heure exquise,</div> -<div class="verse">A cette heure qui met</div> -<div class="verse">Tant de douceur en vos grands yeux sans ruse…</div> -<div class="verse">Mais, hélas ! le reflet qui déjà se formait</div> -<div class="verse">(Et qui s’était promis) se refuse !</div> -</div> - - -<h3>DXXIX<br /> -<span class="small">LE MAUVAIS ABRI</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cet univers triste et mouillé que je traverse</div> -<div class="verse">Est un abri mal fait pour garer de l’averse.</div> -</div> - - -<h3>DXXX<br /> -<span class="small">SUPPLIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lune peinte et fardée ! ô blanche avant-courrière</div> -<div class="verse i2">D’un songe tissé de fils d’or !</div> -<div class="verse">Faucille des lacs froids, écoute ma prière :</div> -<div class="verse i2">Je veux des rêves quand je dors !</div> -<div class="verse">Je veux, Parfum du Ciel ! des rêves qui me disent</div> -<div class="verse i2">Ce que je n’ai pu deviner :</div> -<div class="verse">Les secrets inouïs emportés par les brises</div> -<div class="verse i2">Et le mal des grands lys fanés.</div> -<div class="verse">Je veux des songes fous d’une beauté vivante,</div> -<div class="verse i2">Musicaux, sonores, sereins,</div> -<div class="verse">Où passe le soupir du vent des mers, où chante</div> -<div class="verse i2">La conque des tritons marins.</div> -<div class="verse">Je veux des songes imprévus qui me répètent</div> -<div class="verse i2">Les monologues des corbeaux</div> -<div class="verse">Et le grincement dur que fait la girouette</div> -<div class="verse i2">Avant de me tourner le dos.</div> -<div class="verse">— Toi qui poses du rouge aux lèvres des nuages</div> -<div class="verse i2">En paraissant à l’horizon !</div> -<div class="verse">Toi qui poudres d’argent les nocturnes feuillages,</div> -<div class="verse i2">Dame d’atours des frondaisons !</div> -<div class="verse">Toi qui sais composer des arcs-en-ciel plus tendres</div> -<div class="verse i2">Et plus subtils que ceux du jour,</div> -<div class="verse">Pour charmer ton ami Pierrot prêt à se pendre</div> -<div class="verse i2">Et les princesses dans leurs tours !</div> -<div class="verse">Toi qui, te promenant sur les vieux cimetières,</div> -<div class="verse i2">Caresses la pointe des ifs</div> -<div class="verse">Et veux bien adoucir d’un rayon de lumière</div> -<div class="verse i2">Les tombes des gens positifs !</div> -<div class="verse">Toi qui sais enseigner aux farfadets, aux gnomes,</div> -<div class="verse i2">Aux sylphes, aux lutins fluets,</div> -<div class="verse">Et jusqu’à la tribu frigide des fantômes</div> -<div class="verse i2">A danser de bleus menuets !</div> -<div class="verse">Toi dont la face un peu sévère est adoucie</div> -<div class="verse i2">D’un halo mauve quand il pleut,</div> -<div class="verse">Toi qui verses du lait sur les herbes roussies,</div> -<div class="verse i2">Protectrice des chats galeux !</div> -<div class="verse">Toi qui, d’un seul regard, peux engourdir les sèves,</div> -<div class="verse i2">Prêtresse de cultes divers,</div> -<div class="verse">Mère des pavots noirs, vends-moi tes plus beaux rêves !</div> -<div class="verse i2">Je les paierai avec des vers.</div> -</div> - - -<h3>DXXXI<br /> -<span class="small">LE PLAISIR DE VIVRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Notre existence vaut son prix, mais rien de plus…</div> -<div class="verse">Le papillon perd sa splendeur dès qu’il a plu.</div> -</div> - - -<h3>DXXXII<br /> -<span class="small">AMOUR CONDITIONNEL</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme elle ouvre son lit, Chloris offre son corps</div> -<div class="verse">Entier, lisse, nerveux, rose et tendre, à qui l’ose</div> -<div class="verse">Prendre et congédiera, pour peu qu’il s’ankylose,</div> -<div class="verse">Damon, solide amant qu’elle chérit encor.</div> -</div> - - -<h3>DXXXIII<br /> -<span class="small">GRAND AGE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand la mouche est sordide, elle vit très longtemps…</div> -<div class="verse">Je ne m’étonne point que vous ayez cent ans.</div> -</div> - - -<h3>DXXXIV<br /> -<span class="small">SPLEEN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tristesse qui se creuse</div> -<div class="verse">Sous soi, mélancolie affreuse,</div> -<div class="verse">Sans forme, sans figure,</div> -<div class="verse">Mais présente ;</div> -<div class="verse">Tristesse harcelante</div> -<div class="verse">Qui s’impose, qui dure,</div> -<div class="verse">Qui, chaque jour, nous semble rajeunie ;</div> -<div class="verse">Pour mieux nous donner à souffrir,</div> -<div class="verse">Elle se sert d’un souvenir,</div> -<div class="verse">D’un regret, d’un espoir, d’un rêve à l’agonie ;</div> -<div class="verse">Elle retire, brin par brin,</div> -<div class="verse">Les fils tordus de notre vie</div> -<div class="verse">Et nous les montre : tel chagrin,</div> -<div class="verse">Tel mouvement d’envie,</div> -<div class="verse">Telle déception cruelle,</div> -<div class="verse">Tel plaisir avorté,</div> -<div class="verse">Tel mauvais songe et telle</div> -<div class="verse">Petite lâcheté.</div> -<div class="verse">— Que faire avant demain, sinon devenir fou</div> -<div class="verse">Et sauter à pieds joints dans le trou ?</div> -</div> - - -<h3>DXXXV<br /> -<span class="small">PASSANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Passez, de votre pas gracieux et futile !</div> -<div class="verse">Chacun vous suit : l’agent des mœurs, le professeur,</div> -<div class="verse">Le lycéen, le caporal, le vieux chasseur</div> -<div class="verse">De jupons frémissants et le mime Bathylle.</div> -</div> - - -<h3>DXXXVI<br /> -<span class="small">FLEURS PERDUES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oh ! par un jour si triste où les prés desséchés</div> -<div class="verse">Jaunissent, bien qu’au ciel le soleil soit caché,</div> -<div class="verse">Que ne puis-je revoir la claire et folle pluie</div> -<div class="verse">Qui tombait lentement des branches du pêcher !</div> -</div> - - -<h3>DXXXVII<br /> -<span class="small">PROMESSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand tu sauras pleurer, t’indigner et sourire,</div> -<div class="verse">Quand tu sauras chanter sur des rythmes divers</div> -<div class="verse">Et faire vibrer les sept cordes de ta lyre,</div> -<div class="verse">Alors tu connaîtras le secret des beaux vers.</div> -</div> - - -<h3>DXXXVIII<br /> -<span class="small">FLEUR MÉLODIEUSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le bord du ciel mauve s’irise,</div> -<div class="verse">L’ombre est moins dense,</div> -<div class="verse">Plus de brise ;</div> -<div class="verse">Dans l’air immobile, un courli</div> -<div class="verse">Lance,</div> -<div class="verse">Comme on lance une flèche, son cri.</div> -<div class="verse">Je l’écoute,</div> -<div class="verse">Rêvant de mon amour… et voici</div> -<div class="verse">Les rayons de la lune au teint clair ;</div> -<div class="verse">Ils ajoutent,</div> -<div class="verse">Dirait-on, du mystère</div> -<div class="verse">A cette douce nuit…</div> -<div class="verse">Mon rêve danse,</div> -<div class="verse">Mon rêve se divise</div> -<div class="verse">Comme un essaim, mon rêve fuit.</div> -<div class="verse">— Et, maintenant, sur l’onde grise</div> -<div class="verse">Du petit lac, un lotus luit</div> -<div class="verse">Sous la lune qui se balance,</div> -<div class="verse">Et je crois que le lotus chante</div> -<div class="verse">Un chant d’ivoire au milieu du silence.</div> -</div> - - -<h3>DXXXIX<br /> -<span class="small">TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ici dort Brighella, fin buveur de faro,</div> -<div class="verse">Voleur de grands chemins que l’on aurait dû pendre.</div> -<div class="verse">Il fut, l’heureux rival de notre ami Pierrot</div> -<div class="verse">Et pour lui Colombine eut des soucis fort tendres.</div> -<div class="verse">Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor,</div> -<div class="verse">Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort.</div> -</div> - - -<h3>DXL<br /> -<span class="small">QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lucinde eut des amants (et de plus d’une sorte).</div> -<div class="verse">Cela n’empêche pas que Lucinde est bien morte.</div> -</div> - - -<h3>DXLI<br /> -<span class="small">CRIME PRÉMÉDITÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jour d’hiver. — Le chasseur va querir sa victime ;</div> -<div class="verse">Il voit un loriot sur l’arbre noir et nu ;</div> -<div class="verse">Sa flèche part, l’oiseau culbute de la cime ;</div> -<div class="verse">L’arbre est plus noir encor ; le loriot n’est plus.</div> -</div> - - -<h3>DXLII<br /> -<span class="small">LA VOIE HÉROÏQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le chemin contourné que l’on m’a dit de prendre</div> -<div class="verse">Est, paraît-il, le seul qui mène à votre cœur.</div> -<div class="verse">Je le suis, le sourire aux lèvres, mais j’ai peur</div> -<div class="verse">De m’égarer, un soir de brume, en ses méandres…</div> -<div class="verse">Et, cependant, je le suivrai, s’il me conduit,</div> -<div class="verse">Avant qu’il soit trop tard, dans votre lit, la nuit.</div> -</div> - - -<h3>DXLIII<br /> -<span class="small">HEURE MATINALE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Grise, avec des reflets d’étain,</div> -<div class="verse i2">Une vapeur couvre les prés.</div> -<div class="verse i2">Le bleu du ciel paraît plus près,</div> -<div class="verse i2">Le vert de l’herbe moins certain.</div> -</div> - - -<h3>DXLIV<br /> -<span class="small">DÉLECTATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je vais rêver au suc des pêches, sans bouger,</div> -<div class="verse">Couché sous un des lourds pêchers de mon verger.</div> -</div> - - -<h3>DXLV<br /> -<span class="small">NOSTALGIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je songe à la rive déserte,</div> -<div class="verse">Aux cris perdus dans la nuit verte,</div> -<div class="verse">Au sol brûlant</div> -<div class="verse">Dont la splendeur effarait l’œil,</div> -<div class="verse">A ce rustique seuil</div> -<div class="verse">Branlant</div> -<div class="verse">De ma cabane,</div> -<div class="verse">A l’aigle qui tournoie au-dessus de la brousse,</div> -<div class="verse">Aux vipères de l’herbe rousse,</div> -<div class="verse">Aux arbres bleus pleins d’oiseaux en chicane,</div> -<div class="verse">Aux négresses qui se promènent les seins nus,</div> -<div class="verse">Portant sur leurs cheveux crépus des vanneries,</div> -<div class="verse">A la batellerie</div> -<div class="verse">Des pirogues, à certains astres inconnus,</div> -<div class="verse">A certains fruits parfumés,</div> -<div class="verse">Aux grands feux de branches sèches que j’allumais…</div> -<div class="verse">— Indicible magie</div> -<div class="verse">D’un souvenir pareil !</div> -<div class="verse">O nostalgie</div> -<div class="verse">De l’ombre chaude et du soleil !</div> -</div> - - -<h3>DXLVI<br /> -<span class="small">LETTRE TENDRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous êtes loin, pourtant votre absence me semble</div> -<div class="verse">Heureuse. Voyagez, l’été va vous brunir,</div> -<div class="verse">Puis vous me reviendrez ; nous pillerons ensemble</div> -<div class="verse">Un trésor débordant de riches souvenirs.</div> -</div> - - -<h3>DXLVII<br /> -<span class="small">CHANSON</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je crois, en essaim, voir voler</div> -<div class="verse i2">Des vers que, jadis, vous me lûtes,</div> -<div class="verse i2">Dans ce parc aux tons violets</div> -<div class="verse i2">Où s’évapore un air de flûte.</div> -<div class="verse i2">Ces vers formaient une chanson</div> -<div class="verse i2">Dont la grâce, tant soit peu vieille,</div> -<div class="verse i2">Tenait sa gaîté du pinson</div> -<div class="verse i2">Et son dard cruel de l’abeille.</div> -<div class="verse i2">Ils chantaient les rêves d’un fou :</div> -<div class="verse i2">Mes soupirs, vos regrets, mes fièvres,</div> -<div class="verse i2">Vos deux bras autour de mon cou</div> -<div class="verse i2">Et ma bouche contre vos lèvres ;</div> -<div class="verse i2">Ils célébraient à son éveil</div> -<div class="verse i2">Le terrible amour aux yeux sombres…</div> -<div class="verse i2">Jadis, ils volaient au soleil,</div> -<div class="verse i2">Maintenant, ils volent dans l’ombre.</div> -</div> - - -<h3>DXLVIII<br /> -<span class="small">MISE AU POINT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Votre talent consiste à dire des fadaises</div> -<div class="verse">Sur un ton singulier, parfois même brillant.</div> -<div class="verse">On vous juge penseur profond… à Dieu ne plaise !</div> -<div class="verse">Mais vous savez très bien réduire en copiant.</div> -</div> - - -<h3>DXLIX<br /> -<span class="small">RENDEZ-VOUS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sa démarche toujours me la fait reconnaître</div> -<div class="verse">Quand, de loin, je la vois paraître…</div> -<div class="verse">C’est elle !… Qui pensiez-vous que ce pût être ?</div> -<div class="verse">Voici sa face si ravissante et ravie,</div> -<div class="verse">Si douce aussi dans la lumière…</div> -<div class="verse">« Bonjour ! comment vous portez-vous, ma chère</div> -<div class="verse">Sylvie ? »</div> -</div> - - -<h3>DL<br /> -<span class="small">PROMENADE NOCTURNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Promenons-nous, mon cher amour,</div> -<div class="verse">Le soir est tendre ;</div> -<div class="verse">Sortons par la ruelle du faubourg.</div> -<div class="verse">La lune, au bord du ciel, a des tons d’ambre</div> -<div class="verse">Qui, peut-être, vous plairont.</div> -<div class="verse">Sur la route paisible où tombe</div> -<div class="verse">L’ombre,</div> -<div class="verse">On entend, tout au loin, des appels de clairon.</div> -<div class="verse">Nous parlerons de nos chers souvenirs</div> -<div class="verse">Devant les prés couleur de cendre ;</div> -<div class="verse">Nous saurons même nous comprendre</div> -<div class="verse">Sans rien dire…</div> -<div class="verse">Puis, comme il sera tard, nous rentrerons en ville</div> -<div class="verse">Par la rue Alexandre Dumas, très tranquille</div> -<div class="verse">A cette heure. Enfin, quand nous aurons</div> -<div class="verse">Dépassé la boutique du charron</div> -<div class="verse">Et suivi le mur de l’église</div> -<div class="verse">Jusqu’à l’ancien abreuvoir</div> -<div class="verse">Qu’elle domine en son manteau de pierre grise</div> -<div class="verse">Nous nous dirons à voix basse : au-revoir !…</div> -</div> - - -<h3>DLI<br /> -<span class="small">PRÉTENTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De ce rôle de reine au milieu de sa cour</div> -<div class="verse i2">Je ne vois plus que le costume.</div> -<div class="verse">Redevenez bourgeoise ! Un palais fait de brume</div> -<div class="verse i2">S’évanouit avec le jour.</div> -</div> - - -<h3>DLII<br /> -<span class="small">PRÉTENTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Votre pensée agile aux lignes grêles</div> -<div class="verse i2">Fait des écarts en bondissant : je crois</div> -<div class="verse i2">Qu’elle voudrait passer pour sauterelle,</div> -<div class="verse i2">Mais celle-ci saute-t-elle pas droit ?</div> -</div> - - -<h3>DLIII<br /> -<span class="small">PRÉTENTION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ai mangé tout le jour des fruits délicieux</div> -<div class="verse i2">Qui caressent la langue.</div> -<div class="verse">Je voudrais maintenant manger la lune : aux cieux</div> -<div class="verse">Elle apparaît comme une rouge et mûre mangue.</div> -</div> - - -<h3>DLIV<br /> -<span class="small">ALPINISME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu</div> -<div class="verse">Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie</div> -<div class="verse">D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus</div> -<div class="verse">D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie.</div> -</div> - - -<h3>DLV<br /> -<span class="small">ÉTÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le ciel brûle et le sol se couvre d’un manteau</div> -<div class="verse">De poussière trop blanche où le soleil assène</div> -<div class="verse">Ses lourds rayons ainsi que des coups de marteau.</div> -<div class="verse">Les pruniers, au tournant du chemin, me font peine.</div> -</div> - - -<h3>DLVI<br /> -<span class="small">PRIÈRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">N’obéis pas, ô rêve ! à ma voix qui t’appelle !</div> -<div class="verse">Reste pelotonné dans le sein de la nuit !</div> -<div class="verse">Ne viens pas me montrer le visage de celle</div> -<div class="verse">Qui me fascinerait avec un air d’ennui !</div> -</div> - - -<h3>DLVII<br /> -<span class="small">L’HOMME QUI DANSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il danse</div> -<div class="verse">Agréablement,</div> -<div class="verse">Avec légèreté, comme il ment ;</div> -<div class="verse">Son élégance</div> -<div class="verse">Est certaine, son charme aussi,</div> -<div class="verse">(Son charme est pire !)</div> -<div class="verse">Des mots précis</div> -<div class="verse">Définiraient ce qu’il veut dire</div> -<div class="verse">Mieux que des pirouettes et des sauts,</div> -<div class="verse">Mais la parole, à ce qu’il semble, est pour les sots.</div> -<div class="verse">— Il préfère danser en petit comité,</div> -<div class="verse">Tromper la vie et l’éviter,</div> -<div class="verse">Se gausser d’elle, la rejoindre</div> -<div class="verse">Et ne pas voir la vérité</div> -<div class="verse">Fraîche qui pourrait poindre,</div> -<div class="verse">Effrayante de nudité.</div> -<div class="verse">— Dansez donc, faites vos pirouettes adroites,</div> -<div class="verse">Mais n’oubliez pas qu’il vous reste</div> -<div class="verse">A combler une boîte</div> -<div class="verse">Où vous devrez dormir sans mensonges ni gestes.</div> -</div> - - -<h3>DLVIII<br /> -<span class="small">FERVEUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous n’avons parlé ni du clair de lune, ni</div> -<div class="verse">Des rougeurs du couchant… Nous nous regardons vivre.</div> -<div class="verse">Tu verras dans mes yeux un amour infini,</div> -<div class="verse">Je lirai dans les tiens comme on lit dans un livre.</div> -<div class="verse">Nous nous taisons ; beauté de l’instant, rythme sourd</div> -<div class="verse">De nos deux respirations… Mais l’heure court</div> -<div class="verse">A petits pas pressés sous la lourde pendule.</div> -<div class="verse">O Cydalise ! il faut nous séparer ! adieu…</div> -<div class="verse">Je veux dire : à demain. — Qu’il me fut doux, ce lieu</div> -<div class="verse">D’où tu sors comme s’y glisse le crépuscule !</div> -</div> - - -<h3>DLIX<br /> -<span class="small">NOCTURNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le nuage s’écarte, un pan de ciel se montre,</div> -<div class="verse">Tout noir, encadré d’ambre ; un astre clair y luit,</div> -<div class="verse">Solitaire et perdu, qui semble collé contre</div> -<div class="verse">L’ombre dont la paroi fait le fond de la nuit.</div> -<div class="verse">Cet agréable arrangement est fort propice</div> -<div class="verse">A de voluptueux et tendres exercices.</div> -</div> - - -<h3>DLX<br /> -<span class="small">QUINZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Gilles serait donc mort et dormirait ici ?</div> -<div class="verse">Gilles, ce Prince Charmant de la fantaisie,</div> -<div class="verse">Ce roi de la frivolité, roi sans souci</div> -<div class="verse">Mais très bon roi pour ses sujets en poésie,</div> -<div class="verse">Et dont le sceptre était un lys ?… Ah ! coups du sort !</div> -<div class="verse">Maintenant, il est mort, très mort, tout à fait mort.</div> -</div> - - -<h3>DLXI<br /> -<span class="small">DERNIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dis ! te rappelles-tu les seins de Francisquine,</div> -<div class="verse">Passant qui viens fouler l’herbe de la colline</div> -<div class="verse">Où tant de morts, côte à côte, sont allongés ?</div> -<div class="verse">Te les rappelles-tu, ces seins ? as-tu songé</div> -<div class="verse">Aux baisers qui leur furent donnés, aux caresses</div> -<div class="verse">Qui les frôlèrent, à leur éclat, leur souplesse</div> -<div class="verse">Et leur altière fermeté ? — Sache-le bien,</div> -<div class="verse">Ces seins voluptueux et blancs ne sont plus rien</div> -<div class="verse">Qu’un petit tas de cendre en un cachot sans porte…</div> -<div class="verse i3">Car Francisquine est morte.</div> -</div> - - -<h3>DLXII<br /> -<span class="small">DANS LA TRANCHÉE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il pleut, il pleut, bergère,</div> -<div class="verse">Des gouttes d’eau quelque peu dures,</div> -<div class="verse">Et le lourd fracas du tonnerre</div> -<div class="verse">N’est pas précisément un murmure…</div> -<div class="verse">Il faut s’y faire ;</div> -<div class="verse">On s’y fera : n’y pensons plus !</div> -<div class="verse">Demain, nous dirons : il a plu</div> -<div class="verse">Dans la tranchée</div> -<div class="verse">Boueuse encore et que le vent</div> -<div class="verse">A mal séchée,</div> -<div class="verse">Mais nous sommes toujours vivants,</div> -<div class="verse">(Jusques à quand ?)</div> -<div class="verse">Sourions donc, prenons la vie</div> -<div class="verse">Comme elle vient</div> -<div class="verse">Et prenons de même la mort.</div> -<div class="verse">D’ailleurs, il ne nous manque rien,</div> -<div class="verse">Pour adoucir les rigueurs du sort,</div> -<div class="verse">En ce boyau de terre,</div> -<div class="verse">Que la bergère</div> -<div class="verse">Dont j’évoquais l’image tout d’abord.</div> -</div> - - -<h3>DLXIII<br /> -<span class="small">LIMITE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Puisque vous y tenez, ayez l’âme brisée,</div> -<div class="verse">La conscience obtuse et le cœur avili,</div> -<div class="verse">Mais ne servez donc pas de publique risée</div> -<div class="verse">A cause d’une enfant qui sait se mettre au lit !</div> -</div> - - -<h3>DLXIV<br /> -<span class="small">DÉTAILS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous userez vos yeux, vous gâcherez vos veilles</div> -<div class="verse">En examinant à la loupe, (avec quel soin !)</div> -<div class="verse">D’évanescents reflets sur une aile d’abeille.</div> -<div class="verse">Et chaque instant qui passe est un instant de moins.</div> -</div> - - -<h3>DLXV<br /> -<span class="small">NUIT BLANCHE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Saurai-je m’endormir enfin, malgré les cris</div> -<div class="verse">Du vent dans le jardin plein de branches cassées ?</div> -<div class="verse">Malgré les festins et le galop des souris ?</div> -<div class="verse">Malgré le vagabondage de mes pensées ?</div> -</div> - - -<h3>DLXVI<br /> -<span class="small">AMBITION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tu veux laver la lune et le soleil, tu veux</div> -<div class="verse">Boucher les trous que fait une alouette aux cieux</div> -<div class="verse">Et repriser les déchirures des nuages…</div> -<div class="verse">Ne pourrais-tu, d’abord, te nettoyer les yeux ?</div> -</div> - - -<h3>DLXVII<br /> -<span class="small">RETOUR PRÉCIPITÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Je rêvais, j’étais sur une autre terre,</div> -<div class="verse i1">Dans une prairie, au bord frais d’un bois,</div> -<div class="verse i1">Quand je vis soudain ma fleur familière</div> -<div class="verse i2">Et je fus de nouveau chez moi.</div> -</div> - - -<h3>DLXVIII<br /> -<span class="small">BRUIT IMPRÉVU</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous la brise, l’étang des nénuphars se ride,</div> -<div class="verse i2">Un flamboyant se défleurit</div> -<div class="verse">Et la cascade agite un long voile liquide…</div> -<div class="verse i2">Quel est donc cet oiseau qui rit ?</div> -</div> - - -<h3>DLXIX<br /> -<span class="small">LA DOUCE HALTE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Avant de vous connaître, Sylvie,</div> -<div class="verse">Les yeux clos, je tâchais de prévoir</div> -<div class="verse">De beaux spectacles pour ma vie.</div> -<div class="verse">Je rêvais ainsi, chaque soir.</div> -<div class="verse">Je galopais au pied de la Grande Muraille,</div> -<div class="verse">Et beaucoup plus loin,</div> -<div class="verse">Je me mêlais à des batailles</div> -<div class="verse">Héroïques, j’avais besoin</div> -<div class="verse">Du bruit</div> -<div class="verse">Des flots ou du silence atroce de la nuit,</div> -<div class="verse">Ou de la voix</div> -<div class="verse">Voluptueuse et littéraire des sirènes,</div> -<div class="verse">Ou d’un aboi</div> -<div class="verse">D’hyène,</div> -<div class="verse">Dans des ruines de palais…</div> -<div class="verse">Mais j’ai quitté ces lieux exotiques, ces grèves,</div> -<div class="verse">Et ces déserts dorés où m’emmenaient mes rêves,</div> -<div class="verse">Car, aujourd’hui, je ne me plais</div> -<div class="verse">Qu’au seul bonheur où me convie</div> -<div class="verse">Votre bouche humide, Sylvie.</div> -</div> - - -<h3>DLXX<br /> -<span class="small">LES AMOURS DE THISBÉ</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans le sentier du parc mauve, des ombres passent,</div> -<div class="verse">Par couples et sous la lune, comme il convient.</div> -<div class="verse">Derrière la verdure, on entend des voix basses</div> -<div class="verse">User de beaux serments qui n’engagent à rien.</div> -<div class="verse">L’abbé Ponce Poupette a poudré sa perruque</div> -<div class="verse">De frais, ce qui lui donne un air des plus galants ;</div> -<div class="verse">Il arrête Thisbé pour lui baiser la nuque</div> -<div class="verse">Et soupire ; tous deux repartent à pas lents.</div> -<div class="verse">Et, sous l’œil de Phœbé, le parc mauve protège</div> -<div class="verse">Ces pauvres cœurs humains qui se prennent au piège.</div> -</div> - - -<h3>DLXXI<br /> -<span class="small">AVERTISSEMENT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous piaffez, frappant du pied comme un cheval,</div> -<div class="verse">Vous secouez la tête et refusez d’entendre,</div> -<div class="verse">Vous insistez. — Je cède. Allez donc à ce bal</div> -<div class="verse">D’où vous rentrerez tard, courbatue et très tendre.</div> -<div class="verse">Mais, chère, dès maintenant je vous avertis</div> -<div class="verse">Que je compte dormir, cette nuit, dans mon lit.</div> -</div> - - -<h3>DLXXII<br /> -<span class="small">COMPENSATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">On a certes raison de dire</div> -<div class="verse">Que le bon, chez la femme, est mille fois meilleur</div> -<div class="verse">Que chez l’homme, par l’âme et l’esprit et le cœur,</div> -<div class="verse i1">Mais le mauvais est dix mille fois pire.</div> -</div> - - -<h3>DLXXIII<br /> -<span class="small">LE BEAU JOUR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je ne serai plus seul sur la grand’route dure !</div> -<div class="verse">Je marche vers mon but en chantant. C’est donc vrai ?</div> -<div class="verse">Lève encore une fois vers mes yeux ta figure…</div> -<div class="verse">Non ! je ne croyais pas que ce moment viendrait !</div> -</div> - - -<h3>DLXXIV<br /> -<span class="small">CROQUIS DE LUNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Du sommet de ma tour de veille, tout en haut,</div> -<div class="verse">Vous pourrez admirer la lune, son halo,</div> -<div class="verse">Ses grimaces d’amour et de mélancolie</div> -<div class="verse">Et, plus bas, son reflet ironique dans l’eau.</div> -</div> - - -<h3>DLXXV<br /> -<span class="small">COULISSES DE CIRQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On répète… Bruits de cymbales, de triangles,</div> -<div class="verse">Instruments lumineux jouant parfois ensemble ;</div> -<div class="verse">Défroque de clown près d’un habit noir,</div> -<div class="verse">Cerceaux roses qui sont, chaque soir,</div> -<div class="verse">D’un si magique effet,</div> -<div class="verse">Plats brillants que l’on fait</div> -<div class="verse">Tourner en équilibre au bout d’un bâton mince,</div> -<div class="verse">Autres plats, un peu ternis,</div> -<div class="verse">Qui ne servent que pour la tournée en province,</div> -<div class="verse">Lanternes, gobelets, fusils de bois, flamberges,</div> -<div class="verse">Croupes de chevaux endormis…</div> -<div class="verse">Je caresse, en passant, le chat de la concierge</div> -<div class="verse">Et dis bonjour au vieux trapéziste intrépide,</div> -<div class="verse">Aux Japonais qui se mettront en pyramide,</div> -<div class="verse">Vêtus de beaux costumes verts…</div> -<div class="verse">Mais, où que j’aille</div> -<div class="verse">Le long de ces charmants chemins couverts</div> -<div class="verse">Où flottent des drapeaux de satin,</div> -<div class="verse">Je retrouve toujours la même odeur de paille,</div> -<div class="verse">Et la même odeur de crottin.</div> -</div> - - -<h3>DLXXVI<br /> -<span class="small">SPLEEN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que la terre poudroie et brûle ou qu’il ait plu,</div> -<div class="verse">Que les prés soient couverts de soleil ou de givre,</div> -<div class="verse">Je détourne les yeux : j’ai le dépit de vivre,</div> -<div class="verse">Comme un enfant que son jouet n’amuse plus.</div> -</div> - - -<h3>DLXXVII<br /> -<span class="small">VIEILLE DAME</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Avec sa robe noire et luisante, son sac</div> -<div class="verse">Tenu de près, son chapelet et cette mine</div> -<div class="verse i2">De belette triste ou de fouine,</div> -<div class="verse">On dirait qu’elle sort d’un roman de Balzac.</div> -</div> - - -<h3>DLXXVIII<br /> -<span class="small">VAINE POURSUITE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est plus d’un gibier : délaisse la Licorne !</div> -<div class="verse">Soumets d’autres aventures à ton esprit.</div> -<div class="verse">La route que tu veux suivre n’a qu’une borne :</div> -<div class="verse">Cette pierre levée où ton nom est inscrit.</div> -</div> - - -<h3>DLXXIX<br /> -<span class="small">INTRIGUE AMOUREUSE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Octave s’est épris d’Isabelle ; indiscret,</div> -<div class="verse">Il le répète à tous les échos du village.</div> -<div class="verse">Scaramouche a surpris au vol ce beau secret</div> -<div class="verse">Et double son essor par de longs bavardages.</div> -<div class="verse">Isabelle l’a su ; Octave lui plairait</div> -<div class="verse">S’il ne disait sa flamme à la brise qui passe…</div> -<div class="verse">Un rendez-vous est pris : Octave se tient prêt ;</div> -<div class="verse">Il arpente de long en large la terrasse…</div> -<div class="verse">Isabelle viendra vers minuit. — L’air est pur,</div> -<div class="verse">Une haleine très douce évente les ramures,</div> -<div class="verse">La lune glisse des reflets contre ce mur</div> -<div class="verse">D’où monte le parfum juteux des pêches mûres.</div> -<div class="verse">— Octave attend, s’impatiente, hésite encor…</div> -<div class="verse">Derrière sa courtine, Isabelle s’endort.</div> -</div> - - -<h3>DLXXX<br /> -<span class="small">DÉFAILLANCES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Aux heures de sommeil, le tigre s’humanise…</div> -<div class="verse">Les dieux eux-mêmes font, quelquefois, des sottises.</div> -</div> - - -<h3>DLXXXI<br /> -<span class="small">AMOUR TRAGIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Toi, tu dis que tu m’aimes,</div> -<div class="verse">Quoi que je puisse faire, quand même.</div> -<div class="verse">Tu le proclames</div> -<div class="verse">A tout venant, devant chacun tu le répètes.</div> -<div class="verse">Tu parles de ton cœur, de ton âme,</div> -<div class="verse">En te prenant la tête</div> -<div class="verse">D’un air douloureux,</div> -<div class="verse">Avec une certaine arrogance…</div> -<div class="verse">(On en pense,</div> -<div class="verse">D’ailleurs, ce que l’on veut.)</div> -<div class="verse">Tu fais un discours sur mon inconstance</div> -<div class="verse">Que rien ne prouve.</div> -<div class="verse">Tu dis que ton amour est celui de la louve,</div> -<div class="verse">Mais tu l’exprimes par des plaintes.</div> -<div class="verse">Tu dramatises nos étreintes,</div> -<div class="verse">Tu mêles le miel et l’absinthe.</div> -<div class="verse">Moi, je voudrais garder un cœur allègre,</div> -<div class="verse">Quand tu laisses tomber dans la crème</div> -<div class="verse">Une ou deux gouttes de vinaigre,</div> -<div class="verse">Car, malgré ton amour, je t’aime.</div> -</div> - - -<h3>DLXXXII<br /> -<span class="small">QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">M’offrir des oignons devant</div> -<div class="verse i3">Ce rouge bosquet de roses…</div> -<div class="verse i3">Oh ! quel geste inconvenant !</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Tes mots d’esprit durent-ils</div> -<div class="verse i3">Plus longtemps que la rosée,</div> -<div class="verse i3">Tout en étant moins subtils ?</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">C’est une sombre fontaine,</div> -<div class="verse i3">Mais je reconnais vos yeux</div> -<div class="verse i3">Dans ce beau miroir d’ébène.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">J’ai l’âme vraiment ravie,</div> -<div class="verse i3">Moins par cette chaude nuit</div> -<div class="verse i3">Que par les seins de m’amie.</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Eau qui court… vent passager…</div> -<div class="verse i3">Larmes aussitôt taries…</div> -<div class="verse i3">Ce soir, je me sens âgé.</div> -</div> - - -<h3>DLXXXIII<br /> -<span class="small">LE LINCEUL VIVANT</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce vieux chêne, jadis, prit un manteau de lierre</div> -<div class="verse">Afin de s’ennoblir à nos yeux ; depuis lors,</div> -<div class="verse">Le serpent végétal sombre et souple l’enserre,</div> -<div class="verse">Porte des fruits, fleurit… mais notre chêne est mort.</div> -</div> - - -<h3>DLXXXIV<br /> -<span class="small">EXAGÉRATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il convient de subir son mal avec courage,</div> -<div class="verse">Sans l’aimer, toutefois, ni l’étudier trop,</div> -<div class="verse">Car on finirait par comprendre le bourreau</div> -<div class="verse">Qui nous fit tant souffrir, et goûter ses outrages.</div> -</div> - - -<h3>DLXXXV<br /> -<span class="small">CHARITÉ CHRÉTIENNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’homme dont vous parlez passe pour un goujat ;</div> -<div class="verse">Il est faible, indécis, tremblant de tous ses membres.</div> -<div class="verse">Pardonnez ! il ne vaut certes pas le combat :</div> -<div class="verse">Ce serait secouer un arbre en fin novembre.</div> -</div> - - -<h3>DLXXXVI<br /> -<span class="small">SOMMEIL DE SYLVIE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Prenez un air plus grave, s’il vous plaît !</div> -<div class="verse">Le carnaval est mort,</div> -<div class="verse">Le jour renaît.</div> -<div class="verse">Dans son grand lit, Rosine dort ;</div> -<div class="verse">Cuvant son vin, Pierrot s’étire…</div> -<div class="verse">S’il flotte encor,</div> -<div class="verse">Sur les canaux, une vapeur de rire,</div> -<div class="verse">Le soleil la dissipera.</div> -<div class="verse">Vous vous tournez entre les draps</div> -<div class="verse">Et me tendez votre bouche, Sylvie !</div> -<div class="verse">Ah ! je connais bien cet appel :</div> -<div class="verse">Baisers sucrés, baisers de miel,</div> -<div class="verse">Baisers magiciens qui me rendaient la vie,</div> -<div class="verse">Aux jours mauvais…</div> -<div class="verse">Penchez la tête un peu, je vous en prie,</div> -<div class="verse">Car je vais</div> -<div class="verse">Troubler votre sommeil, tendrement…</div> -<div class="verse">Vous murmurez quelque chose en dormant ;</div> -<div class="verse">Vous souriez !… Ouvrez les yeux</div> -<div class="verse">Et prenez, ô Sylvie, un air plus sérieux !</div> -</div> - - -<h3>DLXXXVII<br /> -<span class="small">JADIS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Marche en avant ! ne tente pas de revenir !</div> -<div class="verse">N’écoute plus la voix, par les échos grandie,</div> -<div class="verse">Des vagues du passé qui rongent l’avenir</div> -<div class="verse">Et déferlent, de mille douleurs alourdies !</div> -</div> - - -<h3>DLXXXVIII<br /> -<span class="small">CAUSERIE SCIENTIFIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon cher hôte, je vous croyais plus charitable :</div> -<div class="verse">La science n’est pas mon fort, je l’aime peu,</div> -<div class="verse">Mais quand vous m’invitez, tous vos propos de table</div> -<div class="verse">Traitent des Mexicains adorateurs du feu.</div> -</div> - - -<h3>DLXXXIX<br /> -<span class="small">LE DANGER</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nerval ! tu n’aurais pas dû fréquenter les fées !</div> -<div class="verse">On les voit sous la lune, on les entend jaser,</div> -<div class="verse">Rire et chanter tout bas, d’anémones coiffées,</div> -<div class="verse">Et l’on meurt de n’avoir pas connu leur baiser.</div> -</div> - - -<h3>DXC<br /> -<span class="small">GROS CHAGRIN</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je voudrais moins pleurer, mais une larme suit</div> -<div class="verse">D’autres larmes, incessamment. En vain, j’essuie</div> -<div class="verse">Mes yeux rougis d’avoir trop pleuré. Jour et nuit,</div> -<div class="verse">L’eau tombe de mes paupières, comme une pluie.</div> -</div> - - -<h3>DXCI<br /> -<span class="small">DIFFÉRENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le chat se plaint de ses amours dès leur début,</div> -<div class="verse i2">Preuve évidente de sagesse ;</div> -<div class="verse">Quand l’homme crie au bord des toits, c’est tout au plus</div> -<div class="verse i2">Qu’il vient d’occire sa maîtresse.</div> -</div> - - -<h3>DXCII<br /> -<span class="small">EFFORT INUTILE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si l’on vous dit d’être méchante, refusez,</div> -<div class="verse">N’essayez pas : vous ne pouvez sembler cruelle.</div> -<div class="verse">Quand votre bouche prend un air rigoureux, elle</div> -<div class="verse">Sourit, l’instant d’après, pour mieux s’en excuser.</div> -</div> - - -<h3>DXCIII<br /> -<span class="small">FANTAISIE AU PIANO</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Notes simples, vaste pré vert</div> -<div class="verse">Aux tons divers</div> -<div class="verse">Où des oiseaux jasent…</div> -<div class="verse">Extase</div> -<div class="verse">De chanter si librement au soleil !</div> -<div class="verse">Trilles rieurs, notes plaisantes,</div> -<div class="verse">Brusque réveil</div> -<div class="verse">D’une eau légère,</div> -<div class="verse">D’une eau courante</div> -<div class="verse">Qui va se taire,</div> -<div class="verse">Qui va bientôt s’endormir, qui s’endort,</div> -<div class="verse">Dans une mare,</div> -<div class="verse">Par d’étranges accords</div> -<div class="verse">Monotones ;</div> -<div class="verse">Note plus vive, note rare</div> -<div class="verse">Qui nous étonne,</div> -<div class="verse">Note subtile, note nue</div> -<div class="verse">Que l’on attend,</div> -<div class="verse">Et qui reste pourtant imprévue,</div> -<div class="verse">Et qui fait rêver si longtemps !</div> -</div> - - -<h3>DXCIV<br /> -<span class="small">MÉTAPHYSIQUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A mi-hauteur du mur moussu, des dieux trépignent,</div> -<div class="verse">Les fumerons d’encens montent dans l’air épais,</div> -<div class="verse">Et, sur l’autel, un spectre en marbre noir fait signe</div> -<div class="verse">De se donner à lui pour connaître la paix.</div> -</div> - - -<h3>DXCV<br /> -<span class="small">BEL AIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Votre regard pesant promet, déçoit et ment ;</div> -<div class="verse">La gazette soutient que vous êtes l’amant</div> -<div class="verse">D’une dame fort riche aux ardeurs tropicales…</div> -<div class="verse">D’ailleurs, le ton de vos cravates est charmant.</div> -</div> - - -<h3>DXCVI<br /> -<span class="small">BRUITS INFÉRIEURS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans la cour, le canard cointe, le vieux chien grogne,</div> -<div class="verse">La poule pond muettement, le bœuf mugit…</div> -<div class="verse">En quoi cela peut-il émouvoir la cigogne</div> -<div class="verse">Maigre et si haut perchée au centre de son nid ?</div> -</div> - - -<h3>DXCVII<br /> -<span class="small">LE BEAU JARDIN</span></h3> - -<p class="c">1</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">— Je voudrais faire naître, au milieu du désert,</div> -<div class="verse">Un jardin tout peuplé de comédiens en masques,</div> -<div class="verse">Où d’élégants jets d’eau pleureraient dans des vasques,</div> -<div class="verse">Où des oiseaux soyeux chanteraient dans les airs.</div> -<div class="verse">— Mezzetin, compagnon fantaisiste et disert,</div> -<div class="verse">Agacerait Géronte en lui tirant les basques,</div> -<div class="verse">Et le gros Pantalon, interrompant ses frasques,</div> -<div class="verse">Dirait les vers que murmurait Gaspard Hauser.</div> -<div class="verse">— Clorinde cesserait de danser une ronde</div> -<div class="verse">Pour lisser au miroir ses fins cheveux de blonde,</div> -<div class="verse">Tandis que notre ami Pierrot, toujours épris,</div> -<div class="verse">— Mais toujours dédaigneux de fixer la fortune,</div> -<div class="verse">Redirait d’une voix qui sanglote et qui rit :</div> -<div class="verse">« Je m’offre en holocauste aux beaux yeux de la lune ! »</div> -</div> - -<p class="c">2</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">— Chère ! que j’aimerais à vivre, près de toi,</div> -<div class="verse">Sous les orangers ronds de ce charmant domaine !</div> -<div class="verse">Déjà tu connais bien les devoirs d’une reine,</div> -<div class="verse">Et je serai très bon dans mon rôle de roi.</div> -<div class="verse">— Un livre contiendrait tous nos textes de lois :</div> -<div class="verse">Un livre de beaux vers. — A ceux que l’amour mène,</div> -<div class="verse">Qui n’ont jamais souffert des tourments de la haine,</div> -<div class="verse">Notre sceptre ne pèserait pas d’un grand poids.</div> -<div class="verse">— Chaque heure serait douce et comme enrubannée,</div> -<div class="verse">Chaque jour serait jour de liesse, l’année</div> -<div class="verse">Entière formerait un printemps merveilleux,</div> -<div class="verse">— Et jusqu’au soir, quand s’assombrissent les ramures,</div> -<div class="verse">Je ne rêverai qu’à la couleur de tes yeux,</div> -<div class="verse">Au parfum de ta bouche et de ta chevelure.</div> -</div> - -<p class="c">3</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">— Dédaigneux de la hache et de la pendaison,</div> -<div class="verse">Nous paraîtrons des souverains très peu sévères.</div> -<div class="verse">Point de chaînes, peu d’estafiers, nulles galères !</div> -<div class="verse">Les seuls bosquets de houx serviraient de prison.</div> -<div class="verse">— A l’heure délicate et grise où l’horizon</div> -<div class="verse">Se nuance, nous jugerons les adultères,</div> -<div class="verse">Les libertins et ceux que le désir altère.</div> -<div class="verse">Nous tiendrons nos Grands Jours, couchés sur le gazon.</div> -<div class="verse">— Comment punir Pierrot de ses amours sublimes ?</div> -<div class="verse">Parce que Mezzetin vient de voler la rime</div> -<div class="verse">Finale du sonnet qu’écrivit Pantalon,</div> -<div class="verse">— Allons-nous le punir ? Punirons-nous Cassandre ?</div> -<div class="verse">Punirons-nous Scapin, ce philosophe ? Non !</div> -<div class="verse">Mais il comparaîtra pour qu’on puisse l’entendre.</div> -</div> - -<p class="c">4</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">— Ainsi, nous entendrons Nérine au blanc jupon</div> -<div class="verse">Qui, d’après son tuteur Géronte, se déprave,</div> -<div class="verse">Le Notaire qui me déplaît par son air grave,</div> -<div class="verse">Frontin qui te considère d’un œil fripon,</div> -<div class="verse">— Gilles qui déroba chez Ruzzante un chapon,</div> -<div class="verse">Sylvia qui voulut s’enfuir avec Octave,</div> -<div class="verse">Spavento qui, parfois, fait un peu trop le brave</div> -<div class="verse">Et Jeannot qui se montre insolemment capon.</div> -<div class="verse">— Tu plaideras pour eux et ta voix musicale</div> -<div class="verse">Charmera le jardin. Les merles, les cigales,</div> -<div class="verse">Les jets d’eau se tairont. Puis, je me dresserai,</div> -<div class="verse">— Solennel… et combien, déjà, cela m’amuse</div> -<div class="verse">De songer que mes plus inflexibles arrêts</div> -<div class="verse">(Sans frais) seront d’oubli, de pardon ou d’excuse !</div> -</div> - -<p class="c">5</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">— Diras-tu qu’au désert ne pousse aucun jardin,</div> -<div class="verse">Que c’est, tout au plus, un mirage qui se lève ?</div> -<div class="verse">Détrompe-toi ! Je réalise tous mes rêves :</div> -<div class="verse">J’ai découvert, jadis, la lampe d’Aladin.</div> -<div class="verse">— J’asservis les démons ; les quatre Facardins</div> -<div class="verse">M’ont donné leur tapis ; je sais la phrase brève</div> -<div class="verse">Qu’il suffit de prononcer bas pour qu’il m’enlève</div> -<div class="verse">Dans l’azur par un vol merveilleux et soudain.</div> -<div class="verse">— Pour traverser l’espace au galop des chimères,</div> -<div class="verse">Pour commander aux vents, à l’onde, à la lumière,</div> -<div class="verse">Aux esprits du matin, aux fantômes du soir,</div> -<div class="verse">— A l’heure qui s’écoule, aux heures éternelles,</div> -<div class="verse">Nous garderons toute licence et tout pouvoir,</div> -<div class="verse">Puisque nous nous aimons et puisque tu es belle.</div> -</div> - - -<h3>DXCVIII<br /> -<span class="small">VÊTEMENTS INUTILES</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Couverte de la peau d’un tigre, la brebis</div> -<div class="verse">Se plaît à voir de l’herbe et fuit devant l’image</div> -<div class="verse">Du loup qu’elle devrait épouvanter. — L’habit</div> -<div class="verse">Ne fait ni le guerrier, ni le saint, ni le sage.</div> -</div> - - -<h3>DXCIX<br /> -<span class="small">EAU MALSAINE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pourquoi me laisses-tu cette saveur amère,</div> -<div class="verse">Souvenir qui, souventefois, me désaltère ?</div> -</div> - - -<h3>DC<br /> -<span class="small">IMPOSSIBILITÉS</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Devant que de chercher la pitié chez les chattes,</div> -<div class="verse">Priez le perroquet d’être moins médisant,</div> -<div class="verse">Demandez au serpent de vous montrer ses pattes,</div> -<div class="verse">Aux femmes d’avouer le chiffre de leurs ans.</div> -</div> - - -<h3>DCI<br /> -<span class="small">APPRÉCIATION</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">« Cette mouche saignée</div> -<div class="verse i3">Garde encore du goût, »</div> -<div class="verse i3">Dit la grosse araignée</div> -<div class="verse i3">En lui suçant le cou.</div> -</div> - - -<h3>DCII<br /> -<span class="small">CROQUIS SOMMAIRE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il fait très froid, le ciel a pris des tons de cire.</div> -<div class="verse">Contre le bord luisant de neige de mon toit,</div> -<div class="verse">Pour amuser l’enfant que j’aime à voir sourire,</div> -<div class="verse">J’ai dessiné le mont Fuji, avec un doigt.</div> -</div> - - -<h3>DCIII<br /> -<span class="small">SÉPULTURE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tâchez de me trouver, dès aujourd’hui, ma chère,</div> -<div class="verse">Dans vos très proches alentours</div> -<div class="verse">Un endroit bien choisi pour y dormir, sous terre,</div> -<div class="verse">Ce long sommeil muet que l’on n’interrompt guère</div> -<div class="verse">Au jour.</div> -<div class="verse">Je ne demande pas de saule</div> -<div class="verse">Ni de marbre sculpté,</div> -<div class="verse">Mais je voudrais, en souvenir de votre épaule,</div> -<div class="verse">Un beau coussin de soie où m’accoter,</div> -<div class="verse">Et, sur la tombe, un grand bosquet de roses</div> -<div class="verse">Afin que, dans les longues nuits d’été,</div> -<div class="verse">Le rossignol s’y pose</div> -<div class="verse">Pour chanter.</div> -<div class="verse">Les fleurs me rappelleront vos lèvres</div> -<div class="verse">Et les chants de l’oiseau cette suavité</div> -<div class="verse">D’une voix dont je connus la fièvre.</div> -<div class="verse">Ainsi, mon amour, je pourrai,</div> -<div class="verse">Malgré la pierre lourde,</div> -<div class="verse">Dormir tout seul, au sein de l’ombre sourde,</div> -<div class="verse">Sans pleurer.</div> -</div> - - -<h3>DCIV<br /> -<span class="small">LA NOBLE CHAÎNE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous demandez pourquoi je vous suis attaché,</div> -<div class="verse">Pourquoi je vous vénère et pourquoi je vous aime ?</div> -<div class="verse">C’est que vous rendez pur tout ce que vous touchez.</div> -<div class="verse">C’est que vous avez su me rendre pur moi-même.</div> -</div> - - -<h3>DCV<br /> -<span class="small">CLÔTURE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Et voici le quatrain qui termine ce livre</div> -<div class="verse">Composé sans lien, selon l’heure et le vent,</div> -<div class="verse">Où j’ai rêvé parfois et plaisanté souvent,</div> -<div class="verse">Où je notais des vers en me regardant vivre.</div> -</div> - - - -<p class="ind gap i">Sur les routes de Chine,<br /> -au soleil d’Afrique,<br /> -dans un village d’Alsace,<br /> -à l’hôpital,<br /> -en d’autres lieux.<br /> -1912-1918.</p> - - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur cette page-ci, cette page dernière,</div> -<div class="verse">Cherches-tu, par hasard, la table des matières,</div> -<div class="verse">Lecteur qui veux t’y retrouver, lecteur perdu ?</div> -<div class="verse">Cette table inévitable, l’exiges-tu ?</div> -<div class="verse">A te dire le vrai, je crois l’avoir omise,</div> -<div class="verse">Non point, au juste, par laide fainéantise,</div> -<div class="verse">Ni par oubli, mais de propos délibéré,</div> -<div class="verse">Afin que mon jardin semble plus aéré.</div> -<div class="verse">Donc, nulle table, fût-ce en paralipomènes,</div> -<div class="verse">Aucun signe indiquant à ceux qui se promènent</div> -<div class="verse">Le lieu fixe d’un vers, le logis d’un tercet,</div> -<div class="verse">L’adresse du quatrain que l’on a dépassé…</div> -<div class="verse">S’il sied, quand on est propre à composer des odes,</div> -<div class="verse">D’en grouper les nobles titres avec méthode,</div> -<div class="verse">Pour ce recueil falot, écrit en musardant,</div> -<div class="verse">Suffit-il pas d’ouvrir et de piquer dedans ?</div> -<div class="verse">Au cher lecteur qui fut ravi par quelque image,</div> -<div class="verse">Reste la liberté de corner une page,</div> -<div class="verse">Et l’homme raffiné (de goût supérieur)</div> -<div class="verse">Qui se plut à plus d’une, en cornera plusieurs.</div> -</div> - -<div class="break"></div> - -<p class="narrow top4em"><span class="small">CE VOLUME A ÉTÉ TIRÉ A</span> 604 <span class="small">EXEMPLAIRES, -SAVOIR</span> : 4 <span class="small">EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON</span>, -<span class="small">NUMÉROTÉS DE I A IV</span> (<span class="small">HORS COMMERCE</span>), <span class="small">ET</span> 600 -<span class="small">EXEMPLAIRES</span> (<span class="small">DONT</span> 100 <span class="small">HORS COMMERCE</span>) <span class="small">SUR -VÉLIN TEINTÉ DE RIVES</span>, <span class="small">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="small">A</span> 600. -<span class="small">IL A ÉTÉ IMPRIMÉ PAR G. CLOUZOT</span>, <span class="small">DE NIORT</span>, -<span class="small">POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C</span><sup>ie</sup>, <span class="small">L’AN -MIL NEUF CENT VINGT</span>.</p> - -<p class="c">EXEMPLAIRE N<sup>o</sup></p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>FANTASQUES</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/69605-h/images/cover.jpg b/old/69605-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3b20a6e..0000000 --- a/old/69605-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
