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-The Project Gutenberg eBook of Quand la Terre trembla, by Claude Anet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Quand la Terre trembla
-
-Author: Claude Anet
-
-Release Date: December 21, 2022 [eBook #69597]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK QUAND LA TERRE TREMBLA ***
-
-
-
-
-
- CLAUDE ANET
-
- Quand la terre
- trembla...
-
- «L’homme survit à des tremblements de terre, aux épidémies, aux
- horreurs de la maladie et à toutes les agonies de l’âme, mais de
- tous temps la tragédie qui l’a tourmenté, qui le tourmente et le
- tourmentera le plus, c’est--et ce sera--la tragédie de
- l’alcôve.»
-
- L. Tolstoï, cité par M. Gorki.
-
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
- 1921
-
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-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
-Voyage idéal en Italie. 1 vol.
-
-Petite Ville. 1 vol.
-
-Les Bergeries. 1 vol.
-
-La Perse en Automobile. 1 vol.
-
-Notes sur l’Amour. 1 vol.
-
-La Révolution Russe. 4 vol. (mars 1917–juin 1918).
-
-Ariane, jeune fille russe. 1 vol.
-
-Les cent quatrains authentiques d’Omar Khayyam, traduits du persan en
-collaboration avec Mirza Muhammed Khan.
-
-Tsar Saltan, traduit de Pouchkine, illustré et décoré par Natalie
-Gontcharova. 1 vol.
-
-
-EN PRÉPARATION
-
-Notes sur l’Amour, avec bois originaux de Pierre Bonnard.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-Copyright by Bernard Grasset 1921
-
-
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE QUINZE EXEMPLAIRES SUR JAPON NUMÉROTÉS DE 1
-A 15; CENT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE 16 A 115 ET
-DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT LA PREMIÈRE
-ÉDITION ET NUMÉROTÉS DE 116 à 315.
-
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-
-à FÉLIX FÉNÉON,
-
-son ami
-
-C. A.
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-
-Quand la terre trembla...
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
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-
-I
-
-LA PREMIÈRE SECOUSSE
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-
-C’était le samedi 10 mars 1917. Vers les trois heures de l’après-midi,
-une jeune fille sortit seule d’une maison de la Znamenskaia. La large
-rue blanche de neige sous le soleil clair de cette journée d’hiver
-présentait un aspect inaccoutumé. Il y avait peu de passants. Des
-groupes de trois ou quatre ouvriers montaient vers la gare Nicolas. Des
-femmes du peuple, la tête enveloppée dans des fichus de laine beige qui
-encadraient leur visage, regardaient immobiles sur les trottoirs. La
-jeune fille remarqua qu’un marchand de fruits, au rez-de-chaussée de la
-maison, fermait lentement les volets de sa boutique. Une longue file de
-tramways était arrêtée dans le haut de la rue, qui était noir de monde.
-«Que se passe-t-il, se demanda Lydia, est-ce encore une manifestation
-sur Nevski?» Son frais visage enfantin prit une expression sérieuse.
-Mais elle ne put la conserver longtemps. Le sourire qui lui était
-naturel reparut sur sa bouche à la lèvre inférieure un peu forte, creusa
-deux fossettes sur ses joues rosées par le froid, éclaira deux grands
-yeux bleus d’une pureté de source, et, ayant fermé le col de sa
-fourrure, elle se dirigea vers la place Znamenskaia. Plus elle en
-approchait, plus la foule devenait dense, et, à une cinquantaine de pas
-de la place, elle fut obligée de s’arrêter. Des troupes barraient la
-rue. Les soldats du régiment Litovski étaient là, l’arme au pied: les
-baïonnettes au canon accrochaient des éclats de soleil et, comme ils
-battaient des pieds sur la neige glacée pour se réchauffer, leurs grands
-bonnets de mouton gris frisé, qui dominaient la masse confuse des
-manifestants, avaient un curieux mouvement d’oscillation rythmée. Par
-moments, Lydia apercevait la place grouillante de monde et, sous la
-statue équestre où le lourd Alexandre III chevauche un plus lourd
-cheval, elle vit une rangée de sergents de ville qui faisait une ligne
-sombre. Elle aperçut deux ou trois jeunes officiers devant les troupes
-et fut frappée de la gravité et de la tristesse qui se lisaient sur
-leurs visages pâles. Dans les groupes, autour d’elle, on discutait avec
-animation. Il n’y avait là guère que des ouvriers et des étudiants. Ces
-derniers, la casquette sur la tête, causaient avec les ouvriers. Elle se
-mêla à un groupe. Un tout jeune étudiant, aux yeux noirs, à la bouche
-fraîche, mince, délicat et maladif, parlait à haute voix; une fièvre le
-secouait et donnait à ses paroles un accent singulier. Il y avait
-quelque chose en lui à la fois de candide et de passionné qui plut à la
-jeune fille. Elle se glissa entre deux ouvriers pour mieux l’entendre.
-Il disait:
-
---Camarades, vous savez que nous sommes avec vous. Oui, avec vous, nous
-réglerons le compte du gouvernement. Mais l’heure n’est pas venue. Nous
-sommes en guerre. Attendez encore un peu...
-
-A cet instant, son regard rencontra celui de la jeune fille. Elle était
-tendue vers lui et il comprit qu’elle approuvait ce qu’il disait. Mais
-la beauté surprenante de ce visage jeune, la pureté des yeux qui
-reflétait celle de l’âme, la passion qu’il y lisait lui causèrent un tel
-étonnement qu’il s’arrêta, comme ébloui. Il hésita un instant, chercha
-ses mots... Comme il essayait de reprendre la suite de sa pensée, un
-grand mouvement se produisit dans la foule: Les soldats, sur un ordre
-bref, venaient d’avancer de vingt pas, et, dans le désordre des gens qui
-reculaient, le groupe se dissocia. La jeune fille, sérieuse maintenant,
-revint sur ses pas et décida de descendre par les rues parallèles à
-Nevski. Elle ne pensait qu’à une chose: «Les ouvriers veulent-ils
-vraiment la révolution?» Des souvenirs livresques traversaient son
-esprit. Un beau jour d’été, le peuple français avait pris la Bastille.
-Jour de gloire, disait-on, qui avait mené les soldats français en
-vainqueurs à travers toute l’Europe et jusque dans Moscou. En 1905, il y
-avait eu ce que les amis de son père, le prince Serge Volynski,
-appelaient des troubles, mais ce que ses amis étudiants nommaient la
-révolution. Elle ne se souvenait de rien: elle avait cinq ans alors, et
-sa vie d’enfant unique et gâtée n’en avait pas été changée. Un soir,
-pourtant, l’électricité manquant, on l’avait couchée aux bougies.
-Elle-même en avait allumé partout dans sa chambre. C’était comme une
-veillée de Noël, et le seul souvenir qu’elle gardait de la crise était
-celui d’une fête. Une révolution pendant la guerre,--non, ce n’était pas
-possible. Personne ne la voulait, pas même ces braves ouvriers si
-gentils, si bons dans leur rudesse, qui tout à l’heure la protégeaient
-contre les mouvements de la foule. Comme elle se sentait près d’eux, de
-la même race! Ils avaient la même façon de sourire, et des mots très
-doux. «Ils peuvent se mettre en colère, pensa-t-elle, comme papa, mais
-ce sont de braves gens, incapables d’aucun mal.» Et puis, elle songeait
-à la formidable police de Pétrograd et à la garnison qui emplissait les
-casernes de la ville. Et voilà que même les étudiants étaient pour
-l’ordre, oui, ces étudiants, toujours agités par les idées nouvelles, ne
-voulaient pas de la révolution pendant la guerre. «Il y aura quelques
-troubles, pensa-t-elle, puis tout rentrera dans l’ordre.»
-
-Mais quoi qu’elle se dît, elle avait le cœur serré, et sa tête, qu’elle
-tenait à l’ordinaire un peu renversée en arrière, le menton en avant, se
-penchait maintenant vers les trottoirs glissants de neige mal nettoyée.
-Bientôt un sentiment plus fort que l’angoisse s’empara d’elle: la
-curiosité. Elle voulait voir les acteurs du drame, toucher comme du
-doigt ces forces immenses qui s’agitaient là dans la rue à côté d’elle,
-regarder les visages, écouter les paroles, deviner ce que disait
-l’éclair des yeux. Elle pressa le pas pour rejoindre par Litiéiny la
-Perspective Nevski, mais, au coin de Litiéiny, elle fut arrêtée par la
-foule. Les ouvriers, lentement, regagnaient le quartier de Wiborg, de
-l’autre côté de l’eau. Elle essaya de marcher à contre-courant. Un grand
-ouvrier, en touloupe et en bonnet de cuir fourré, l’arrêta et lui dit
-doucement:
-
---Il ne faut pas aller là-bas, ma petite colombe. Cela va se gâter.
-
-Il sourit et passa.
-
-Elle se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Quatre jeunes ouvriers
-descendaient, discutant. Elle les suivit pour entendre ce qu’ils
-disaient.
-
---Tu as vu, Vasili, fit le plus petit, dont les yeux brillaient de
-plaisir, l’officier a commandé aux cosaques: «En avant!», mais les
-cosaques ne l’ont pas suivi. Si nous avons les cosaques avec nous, notre
-affaire est bonne.
-
-Lydia, pensive, traversa le canal de la Fontanka, gagna par
-l’Italianskaia la rue Michel, et, se glissant le long de l’hôtel de
-l’Europe, tâcha une fois de plus de parvenir sur la Perspective Nevski.
-Des cosaques galopaient légèrement sur les trottoirs, retenant leurs
-petits chevaux. C’étaient de tout jeunes garçons, blonds et souriants,
-fort attentifs à ne pas bousculer les gens avec lesquels ils
-échangeaient des propos bienveillants. Une fois de plus, la jeune fille
-se sentit pleine de confiance. Tout cela avait l’air d’une parade de
-fête. On ne voyait de la haine sur aucun visage. Il n’y avait pas place
-pour un malentendu entre ces joyeux cosaques et ces ouvriers avec
-lesquels elle venait de causer. «Oui, tout s’arrangera, grâce à Dieu, et
-à l’automne nous gagnerons la guerre!» Elle fut fort surprise à cet
-instant de constater que ses yeux étaient remplis de larmes et qu’elle
-était émue jusqu’au fond d’elle-même. Il fallait croire que l’atmosphère
-dans laquelle elle vivait depuis une heure l’avait énervée plus qu’elle
-n’avait pensé. «Nous gagnerons la guerre», répéta-t-elle avec force.
-
-Comme elle disait ces mots, elle entendit soudain un coup de fusil,
-puis, le suivant à une seconde, une pétarade de coups secs qui
-déchirèrent tragiquement l’air glacé. Alors, ce fut un grand silence, et
-tout aussitôt une trombe de gens fuyant Nevski l’entoura. Elle se sentit
-soulevée de terre, emportée par le flot furieux; elle se retrouva à peu
-près sur ses pieds et, poussée de droite, de gauche et par derrière,
-titubant, elle courut de toutes ses forces vers la place Michel. Sa
-seule pensée en ce moment-là était de ne pas tomber. Elle cessait de
-s’appartenir; elle était incapable de lutter contre la peur qui s’était
-emparée d’elle comme de toutes les âmes des témoins et acteurs de cette
-scène. Tout en courant, elle regardait les façades des maisons pour voir
-si elle pourrait se faufiler sous une porte cochère ou dans un magasin.
-En une seconde, toutes les portes avaient été fermées. Il n’y avait de
-salut nulle part. Dans la rue, les izvostchiks frappaient leurs chevaux
-à tour de bras et les traîneaux volaient sur la neige. Un grand cocher
-de la cour, menant un landau aux armoiries impériales, perdit son
-chapeau. Au coin de la place, un traîneau, tournant trop court, versa.
-Dans sa fuite éperdue, la jeune fille gardait encore quelque conscience
-d’elle-même; elle se compara à un grain de sable que le vent emporte
-quand il souffle dans le désert. Pourtant elle voyait tout, et elle
-remarqua à peu de distance devant elle, un homme, avec une pelisse au
-col de loutre, qui--par quel miracle?--restait immobile. Il était très
-grand, avec de larges épaules, et il semblait que rien ne pût
-l’émouvoir. Il ne bougeait pas, tandis qu’autour de lui, la foule
-coulait avec des remous impétueux, comme les eaux d’un torrent autour
-d’un roc. Elle l’aperçut ainsi une seconde, reçut dans le dos un coup
-qui la fit trébucher, fit encore quelques pas sans pouvoir reprendre son
-équilibre et vint s’abattre aux pieds de celui qu’elle venait de
-distinguer.
-
-Elle resta, quelques secondes à peine, étourdie, à demi consciente.
-Quand elle reprit ses sens, elle vit que l’homme à la pelisse s’était
-penché vers elle et avait passé le bras autour de sa taille pour la
-relever. D’une main, il enlevait la neige qui s’était attachée à son
-manteau à la hauteur des genoux. Quand il eut fini, il tourna la tête
-vers elle et elle aperçut sa figure. C’était une figure mâle, bien
-dessinée, à la bouche grave surmontée d’une petite moustache taillée en
-brosse. Les yeux étaient gris et sérieux. Mais, quand il regarda la
-jeune fille, tout de suite ils s’éclairèrent. Elle se sentait très bien
-près de lui; la peur l’avait quitté soudainement. Il donnait
-l’impression d’une force tranquille, sûre de soi. Et, comme il la
-dévisageait, il lui dit, d’une voix très timbrée:
-
---Vous ne vous êtes pas fait mal, mon enfant?
-
---Mais non, dit-elle, avec un demi-sourire... Je ne sais pas comment
-c’est arrivé. Quelle absurdité!
-
---Ce qui est absurde pour une petite fille comme vous, c’est d’être ici
-toute seule. A quoi pensez-vous?
-
-Il la grondait doucement, la tenant toujours près de lui. Elle se
-redressa tout à fait. C’était bien ennuyeux de quitter l’asile de ce
-bras. Il semblait vous enfermer dans un monde enchanté. Et puis elle
-devinait que, seule, elle n’aurait plus de courage. Il le fallait,
-pourtant. Elle se dégagea et lui sourit; elle avait la grâce et le
-charme d’une fille, déjà grande, pourtant enfant encore.
-
---Comment vous remercier? fit-elle. Sans vous, j’étais piétinée par ces
-fous.
-
-Elle remarqua seulement alors qu’ils étaient seuls, absolument seuls. La
-foule avait disparu, on ne sait où. Même le traîneau renversé n’était
-plus là. Dans le prolongement de la rue Michel, la Perspective Nevski
-était vide devant la petite chapelle. Mais deux rangées de soldats
-étaient visibles entre le Gostiny Dvor et la maison qui était en face de
-l’hôtel de l’Europe.
-
-Et, comme elle regardait, voilà qu’un traîneau, mené par un izvostchik
-tout tassé sur son siège, parut dans l’avenue, se dirigea au trot lent
-d’un cheval fatigué vers la troupe. Dans le traîneau, un étudiant était
-affalé; de sa manche coulait du sang qu’une jeune femme penchée vers lui
-étanchait avec son mouchoir. Le traîneau approcha, à les toucher, des
-soldats qui restaient alignés et immobiles. La jeune femme se leva
-alors, brandissant le mouchoir ensanglanté.
-
---Qu’avez-vous fait, frères? cria-t-elle à pleine voix... Voilà que vous
-tirez sur les vôtres!
-
-Il y eut un léger mouvement d’oscillation dans la troupe, puis les
-soldats ouvrirent leurs rangs, le traîneau franchit le barrage et
-disparut.
-
-Cette scène tragique émut la jeune fille. Elle se tourna vers son
-compagnon. Il était impassible et elle ne put rien lire sur son visage,
-qui semblait s’être durci. Elle l’interrogea des yeux.
-
---Il est temps de s’en aller, dit-il d’une voix triste. Puis-je vous
-être utile à quelque chose? Où habitez-vous?
-
-Ce n’était plus l’accent de tout à l’heure. Elle le sentit et répondit
-avec timidité:
-
---Sur le quai du Palais, mais je puis rentrer par la Millionnaia. Il y a
-un passage. Et, continua-t-elle avec un peu de trouble dans la voix,
-j’irai bien toute seule.
-
-Sans mot dire, il la prit par le bras et ils se dirigèrent vers la
-Millionnaia peu éloignée. Les rues étaient désertes, le calme complet.
-Il parut à Lydia qu’elle avait eu un cauchemar. Sa jambe gauche lui
-faisait mal et elle boitait un peu, mais elle tâchait autant que
-possible de ne pas le montrer. Ils allaient, silencieusement. Arrivés au
-coin de la Millionnaia, il s’arrêta et se pencha vers elle.
-
---Je vous quitte, maintenant, dit-il. Il n’y a aucun danger. Et je dois
-retrouver mon traîneau devant l’hôtel de l’Europe. Il faut que j’aille à
-la Douma.
-
-Il parlait brièvement, sans explications, mais de nouveau sa voix avait
-ce quelque chose de caressant que la jeune fille avait noté tout à
-l’heure, lorsqu’il lui avait adressé pour la première fois la parole.
-Elle ne savait que dire. Il était peu agréable de quitter ainsi cet ami
-de quelques minutes: un ami... Le mot l’arrêta un instant, un ami d’une
-demi-heure tout au plus. Mais, un ami, n’est-ce pas quelqu’un sur qui on
-peut s’appuyer et qui vous protège?... Elle accepta le mot et regarda
-son interlocuteur.
-
---Nous nous reverrons, dit-elle.
-
---Dieu donne, fit-il.
-
-Il s’inclina devant elle, lui serra la main avec force et disparut.
-
- * * * * *
-
-Lydia, seule, hésita un instant, puis se décida à passer par une petite
-rue pour rentrer chez elle par le quai. Elle arriva en deux minutes au
-quai du Palais. Le soleil venait de se coucher. Il était cinq heures.
-Une lumière adoucie tombait des nuages dorés sur le magnifique paysage
-qui s’étendait devant elle: la Néva, dont la neige recouvrait encore les
-glaces; à gauche, l’envolée unique du pont du Palais; à droite, les
-piles massives du pont Troïtski et, en face d’elle, comme un grand
-animal accroupi au bord du fleuve, les bâtiments lourds et bas de la
-forteresse Pierre-et-Paul. Mais la flèche s’élevait aiguë dans le ciel,
-si haut qu’elle semblait devoir accrocher un nuage, fine comme une
-aiguille, et l’or qui la recouvrait paraissait avoir gardé quelque part
-de l’éclat du soleil qui venait de disparaître. Un calme comme on n’en
-connaît que dans ces admirables paysages septentrionaux régnait sur la
-nature. «Oui, tout est là, se dit Lydia, tout est là, comme hier, à sa
-place.» Et, sans en comprendre la raison, elle sentit une onde de
-bonheur monter en elle.
-
-L’hôtel du prince Volynski avait une façade de peu d’importance. Mais,
-derrière les petits salons qui donnaient sur la Néva, on trouvait une
-salle de bal blanc et or, une galerie de tableaux, toute une suite
-d’appartements riches et magnifiques, dans le style noble des premières
-années de Nicolas Ier.
-
-Une fois passées les triples portes qui défendaient la maison du froid,
-on arrivait dans un vestibule tiède cette année encore, malgré la
-guerre, malgré le manque de charbon et de naphte. On manquait de
-combustible dans les usines, mais les vieux habitants de la capitale
-avaient pris leurs précautions dès longtemps, et leurs caves garnies de
-charbon, leurs cours pleines de beau bois de bouleau entassé jusqu’à la
-hauteur du premier étage, leur assuraient un hiver confortable.
-
-Dès qu’elle rentrait chez elle, et jusqu’à une ou deux heures du matin,
-Lydia se rendait chez son père.
-
-C’était un homme déjà âgé et fatigué plus par la maladie que par les
-ans. Ses jambes alourdies refusaient leur service, et le prince ne
-quittait guère une petite chambre tapissée de livres dont la fenêtre
-avait vue sur la Néva et qui était meublée très simplement de fauteuils
-et d’un canapé de cuir vert. Il se tenait assis dans un grand fauteuil,
-entre la table et la cheminée, les jambes recouvertes d’un plaid à
-carreaux noirs et blancs, et une canne à poignée d’ivoire était à portée
-de sa main. Bien que la maison fût chauffée par un calorifère, le prince
-faisait brûler, d’octobre à mai, un feu de bois dans la cheminée et une
-de ses distractions favorites était de lancer dans les bûches de grands
-coups d’un tisonnier qui n’avait pas moins de quatre pieds de long. Et,
-tout en tisonnant, il parlait aux bûches, et leur adressait quelques
-propos coupés d’accès de toux qui secouaient son grand corps d’une
-extrême maigreur et sa figure creusée, au nez mince et accentué, aux
-yeux profonds et caves sous deux arcades sourcilières hérissées de poils
-noirs, tandis que sa barbe, coupée en pointe, était déjà blanche.
-
---Tu ne te sauveras pas, ma chère, criait-il à une bûche, en lui
-appliquant des coups de tisonnier. Il faudra bien que tu y passes.
-
-Et, avec maladresse, il la poussait et la retournait jusqu’à ce que la
-flamme en jaillît.
-
-D’autres fois, il se mettait à causer avec elles et leur disait:
-
---D’où viens-tu, hein? Te souviens-tu des matins de printemps dans les
-forêts de Finlande, quand tu avais encore de la neige sur les pieds,
-mais que déjà le soleil jouait dans tes branches, que tu sentais le
-frisson de la vie nouvelle au fond de ton cœur engourdi et qu’au bout de
-tes rameaux les bourgeons se gonflaient presque douloureusement tant ils
-avaient envie de s’ouvrir?... Et quel voyage pour venir jusqu’ici! Les
-belles barges coloriées qu’un remorqueur traînait à travers le lac
-Ladoga! Et te voilà ici, ma chère... Tu accomplis ta destinée, qui est
-de réchauffer les vieux os du prince Serge Volynski!
-
-Souvent Lydia, blottie sur le canapé, tout auréolée de ses beaux cheveux
-blonds épars, écoutait les conversations de son père avec les bûches. Il
-avait le don d’animer tout ce qu’il disait et de faire rêver longtemps
-son enfant, qui restait sans mot dire, les yeux grands ouverts. Comme
-elle aimait son père! Il y avait entre eux une entente si secrète, si
-profonde, qu’elle échappait à l’analyse et semblait à Lydia tout
-simplement miraculeuse. Quelles que fussent les paroles qu’ils
-échangeassent, elle sentait à un regard, à un silence, à une inflexion
-de voix, qu’elle était pour lui quelque chose d’unique au monde et
-qu’elle-même n’aurait jamais pour personne les sentiments qu’elle avait
-pour ce vieillard malade aux yeux de feu.
-
-Ses rapports avec sa mère étaient bien différents. La princesse Hélène
-avait été très belle, très courtisée. Longtemps, elle n’avait pas eu
-d’enfant. Vers la trentaine seulement, une fille, Lydia, lui était née.
-La princesse avait continué de mener une existence brillante, puis peu à
-peu, l’âge venant, elle était devenue casanière. Elle sortait moins,
-rétrécissait le cercle de ses relations. Elle se mit à vivre presque
-entièrement chez elle, s’occupant on ne sait à quoi, car elle ne
-dirigeait même pas son ménage. Elle n’accompagnait plus, en été, son
-mari et sa fille à leur propriété de Petrovskoe, près de Smolensk, se
-levait plus tard chaque jour, avait horreur de la lumière qui n’était
-pas artificielle, veillait la nuit et se couchait au matin. La guerre
-éclata, alors qu’elle était déjà presque recluse. Ce lui fut une
-occasion de se renfermer complètement chez elle. Elle ne supportait que
-la présence d’un vieil ami, le général Vassilief, qui depuis vingt ans
-et plus brûlait pour elle du plus passionné des amours platoniques. Il
-passait de longues heures chaque jour auprès d’elle et dînait
-régulièrement à l’hôtel du quai du Palais. La princesse, dans son
-isolement, gardait le caractère le plus charmant, le plus aimable, le
-plus soutenu dans la même humeur tempérée. Elle voyait peu son mari et
-sa fille, mais se passait difficilement d’eux. Lydia l’aimait
-tendrement, comme on aime un être faible et qui a besoin de protection.
-Mais il n’y avait pas entre elles l’intimité entière qui régnait entre
-elle et son père.
-
-Ce dernier, depuis quelque temps, la taquinait parfois.
-
---Eh! petite, disait-il, tu grandis, te voilà une femme. Bientôt viendra
-un bel officier qui t’enlèvera. Ah! s’il ne se conduit pas bien avec
-toi, gare à lui!
-
-Et de sa main sèche il brandissait sa canne.
-
-Lydia répondait:
-
---Je n’aime pas les jeunes gens, papa. Ils ne trouvent rien à me dire
-qui me touche. Et puis, je suis une petite fille, tu sais.
-
-Le prince toussait pour cacher son émotion.
-
- * * * * *
-
-Ce jour-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son père, il était
-occupé à lire le journal du soir. On n’y trouvait pas un mot sur les
-événements qui depuis la veille agitaient la capitale. Une censure plus
-habile que la police supprimait les troubles. L’empereur était au grand
-quartier général, à dix-huit heures de Pétrograd: le front--tranquille
-comme à l’ordinaire pendant les six mois d’hiver. Ce qui n’empêchait pas
-les critiques militaires d’écrire deux colonnes sur ce néant de guerre.
-Seule, la rubrique «Ravitaillement» pouvait donner quelques inquiétudes
-aux lecteurs attentifs du journal. On y lisait que le charbon arrivait
-mal, que quelques usines avaient dû interrompre le travail, que les
-trains de blé étaient attendus de Sibérie, mais que pour le présent la
-réserve de la ville était au plus bas.
-
-Lydia avait l’habitude de raconter à son père tout ce qu’elle avait vu
-et fait dans la journée. Mais elle jugea que, si elle disait que la
-troupe avait tiré sur Nevski, le prince s’alarmerait et que peut-être
-aussi on l’empêcherait de se rendre le lendemain soir chez une amie où
-elle devait danser. Du reste, d’ici demain, tout rentrerait dans
-l’ordre. Elle se borna donc à expliquer que la Perspective Nevski était
-barrée par la police et donna mille détails sur les conversations
-qu’elle avait eues avec les ouvriers, sans oublier de noter le rôle
-pacificateur des étudiants de l’Institut polytechnique.
-
-Le prince l’écouta en silence.
-
---J’espère que cette honte nous sera épargnée, conclut-il.
-
-Et il se mit à bourrer dans la cheminée les bûches qui reçurent une
-dégelée de coups de tisonnier.
-
-
-
-
-II
-
-CRAINTES ET JOIES PASSAGÈRES
-
-
-Le lendemain, l’agitation ne fit qu’augmenter. On se battait sur Nevski,
-devant la gare Nicolas, sur la Perspective Souvarof et en bien d’autres
-points de la ville. Les troupes restaient indifférentes et, seule, la
-police supportait le poids de la lutte. Des cortèges d’ouvriers se
-formaient, peu nombreux, il est vrai. Ils brandissaient des étendards
-rouges sur lesquels on lisait: «A bas la guerre! Vive la révolution
-sociale!» D’aucuns disaient que c’étaient là des agents provocateurs,
-que le ministre de l’Intérieur lui-même avait suscité et organisé
-l’émeute pour mieux écraser le parti socialiste, auquel les difficultés
-du ravitaillement et la longueur de la guerre donnaient une force
-accrue. D’autres affirmaient que la révolution se ferait pour mettre fin
-à la trahison des ministres, pour couper court aux intrigues de
-Protopopof avec l’Allemagne et aux menées germanophiles du parti de
-l’impératrice.
-
-Mais était-on à la veille de la révolution?
-
-Il y avait des années et des années qu’on la prédisait. Les Russes,
-parlant du régime impérial, disaient: «Ça ne peut pas durer», par ce
-besoin naturel qu’ils ont de déclarer intolérable un état de choses dans
-lequel ils s’arrangent cependant pour vivre avec confort, agrément et
-profit. Les classes sociales les plus opposées semblaient désirer la
-révolution et, dans la famille impériale même, elle trouvait des
-partisans qui ne cachaient pas leur opinion.
-
-Et voilà qu’au moment de la réaliser, un revirement soudain se
-produisit. Personne n’en voulait plus. Le sentiment général était celui
-de la peur. Où allait-on? Vers quel inconnu redoutable était-on
-entraîné? Un vent froid glaça les âmes. Les chefs eux-mêmes des partis
-qui avaient travaillé à agiter les esprits et à rendre plus aigu le
-malaise tremblaient maintenant. Les Cadets et leur chef Milioukof, qui
-avaient attaqué le régime en pleine guerre avec une violence
-démagogique, repoussaient la révolution qui était à portée de leur main.
-Les leaders des partis socialistes de la Douma eux-mêmes étaient opposés
-au mouvement, et un jeune avocat, dont on disait qu’il avait un grand
-talent et qui s’était fait écouter à la Douma, A. F. Kerenski, essayait,
-le samedi soir encore, d’arrêter les ouvriers dans une réunion qu’il eut
-avec leurs chefs. La peur du lendemain était partout.
-
- * * * * *
-
-Par une brusque volte-face, la peur, deux jours plus tard, se changea en
-une joie frénétique, et notre petite amie Lydia y fut participante comme
-à peu près tous les habitants de Pétrograd. Le lundi matin 12 mars, la
-troupe passa au peuple et, en un clin d’œil, la révolution fut faite.
-
-C’était encore une journée magnifique et froide de soleil sur la neige.
-Au commencement de l’après-midi, un certain nombre de personnes,
-appartenant à la meilleure société de la capitale, étaient réunies dans
-une maison de la Millionnaia, qui se trouvait derrière l’hôtel du prince
-Serge Volynski, dont elle n’était séparée que par une vaste cour.
-L’appartement du rez-de-chaussée était habité par un certain Ivan
-Choupof-Karamine, qui avait occupé un poste élevé au ministère de
-l’Intérieur, dans un des derniers cabinets de l’empereur. C’était un
-personnage bien connu pour sa causticité, pour ses vices, pour la
-splendeur de l’hospitalité qu’il exerçait. Il avait épousé une femme de
-vingt ans plus jeune que lui, dont on ne savait trop d’où elle venait,
-mais qui, à force d’art et d’artifice, était arrivée à faire de sa
-maison l’une des plus recherchées de Pétrograd. Nathalie
-Choupof-Karamine était aimable et souriante, mais la volonté y avait
-plus de part que la nature, et le constant sourire qu’elle s’imposait
-avait creusé aux commissures des lèvres de fines rides, comme on en
-voit, plus marquées, à la bouche des hommes politiques. Elle avait un
-défaut bien rare en Russie, où le naturel court les rues et même les
-salons. Elle avait gagné par une certaine déférence un peu servile
-envers les puissances du jour, quelles qu’elles fussent et si
-changeantes qu’on les vît, le droit d’être inscrite dans le Livre des
-Snobs, dont un nombre infime de pages est réservé au monde russe. Cette
-belle dame, ce jour-là, dès avant midi, voyant l’émeute triompher du
-gouvernement, avait téléphoné à plusieurs de ses amis de venir chez elle
-pour acclamer les vaillants soldats, «ces héros de la plus grande et de
-la plus pacifique des révolutions».
-
-Une vingtaine de personnes du voisinage, dont Lydia, étaient là,
-groupées aux fenêtres du rez-de-chaussée, regardant passer les héros.
-Ils défilaient en désordre dans la rue, un ruban rouge au fusil, une
-cocarde à la poitrine, sans officiers, se rendant pêle-mêle au palais de
-la Douma, qui, maintenant, appartenait au peuple. Le désagréable était
-que ces héros, lâchés à travers la ville, manifestaient leur
-enthousiasme en tirant en l’air des coups de fusil ou de revolver.
-Lorsque le coup partait droit sous les fenêtres de l’appartement
-Choupof-Karamine, les visiteurs qui l’occupaient avaient bien de la
-peine à réprimer un mouvement nerveux ou une contraction subite du
-visage.
-
---Ce n’est qu’un jour à passer, disait la souriante Nathalie. Nos
-soldats sont si bons! Demain, ils rentreront dans l’ordre, puisqu’ils
-ont obtenu tout ce qu’ils voulaient et donné la liberté à notre cher
-peuple.
-
---Oui, cria la petite princesse Mirskaia, qui ne cessait de battre des
-mains au passage des troupes débandées, demain, avec le même élan, ils
-courront à la frontière et montreront aux Allemands ce qu’est la force
-d’un peuple libre.
-
---Quel admirable spectacle! dit une autre femme. Cela ne peut être ainsi
-que chez nous.
-
---Nous ferons voir à l’Europe, ajouta un grave personnage, que la Russie
-seule peut faire une grande révolution sans verser une goutte de sang.
-
---Oui, c’est beau, dit à son tour Lydia, dont le jeune visage était rosé
-par l’enthousiasme, tout le monde sent la même chose aujourd’hui. Nous
-sommes tous frères. Je voudrais aller à la Douma. Il s’y passe des
-scènes magnifiques. Pourtant, ajouta-t-elle avec un sourire où se lisait
-un peu de confusion, je n’aime pas beaucoup ces coups de fusil...
-
---Ce n’est rien, charmante petite amie, reprit Nathalie
-Choupof-Karamine, un premier moment d’ivresse, un peu de désordre bien
-excusable.
-
-Cependant le flot des soldats avait passé et la rue était à peu près
-vide. Quelques civils se hâtaient sur les trottoirs pour regagner leur
-logis.
-
-A ce moment, Lydia vit en face d’elle l’homme qui l’avait secourue deux
-jours auparavant à la rue Michel. Il marchait lentement, mais de sa
-personne et de sa démarche se dégageait quelque chose d’autoritaire et
-de puissant à quoi Lydia le reconnut immédiatement.
-
-Elle se tourna vers Nathalie et lui demanda:
-
---Savez-vous qui est ce monsieur sur le trottoir opposé?
-
---Mais oui, ma chère, il est bien connu à Pétrograd. Sa vie est un
-roman. Jeune homme, il a mené une existence brillante, a eu tous les
-succès du monde. A trente ans, il s’est épris d’une jeune fille, l’a
-épousée, et depuis il a disparu. Il est devenu sauvage, renfermé. Sauf
-pour ses affaires, qu’il mène admirablement, il ne sort pas de chez lui.
-Voilà, je crois, quatorze ans que cela dure. Il ne s’est pas lassé de sa
-femme; elle ne s’est pas fatiguée de lui. C’est le couple le plus uni de
-la ville; ils se suffisent à eux-mêmes et reçoivent à peine. Il a l’air
-plus sombre que d’habitude. Évidemment, la révolution va troubler nos
-gens d’affaires. Bah! ils s’adapteront vite.
-
---Vous ne m’avez pas dit son nom, dit Lydia d’une voix sérieuse, tout en
-suivant des yeux le passant.
-
---Il s’appelle Nicolas Vladimirovitch Savinski; il est président de la
-Banque du Nord.
-
---Savinski, dit le maître de la maison, s’approchant soudain. Il faut
-que je le voie.
-
-On remarqua seulement alors qu’Ivan Choupof-Karamine n’avait pris aucune
-part à la joie générale et ne s’était même pas approché des fenêtres.
-
-Sa grosse figure pâle et bouffie, ses joues tremblantes, qui le
-faisaient ressembler à Louis XVIII, étaient aujourd’hui blêmes.
-
---Savinski, ajouta-t-il très agité, je dois lui parler.
-
-Il regarda par la fenêtre, puis, rassuré:
-
---Je cours après lui. Mais peut-on sortir? Tire-t-on encore?
-
-Et, de toute la vitesse de ses petites jambes, il roula vers la porte.
-Mais il revint brusquement sur ses pas, se précipita sur une gerbe de
-fleurs qui ornait le coin du salon, arracha le large ruban rouge qui la
-liait, le passa à sa boutonnière et s’en fit une énorme cocarde.
-
---Il faut se mettre à la mode, dit-il en ricanant.
-
-Et c’est ainsi qu’Ivan Choupof-Karamine, hier encore ministre de Sa
-Majesté Nicolas II, descendit dans la rue, la boutonnière fleurie de
-l’emblème rouge, le premier jour de la révolution.
-
-Mais il ne put rattraper Savinski, qui avait de l’avance et qu’il vit
-disparaître au coin de la place Souvarof. Choupof-Karamine, essoufflé,
-s’arrêta. L’aspect inaccoutumé de la rue presque vide lui fit
-soudainement peur; il tourna sur ses talons et rentra chez lui.
-
- * * * * *
-
-Savinski allait d’un pas régulier, regardant de droite et de gauche,
-cherchant un traîneau. Mais ce lundi, les izvostchiks de Pétrograd
-étaient restés chez eux, et cela seul aurait suffi à changer la
-physionomie de la ville, car leur corporation avait jusqu’alors semblé
-indifférente aux troubles qui agitaient la capitale. Les jours
-précédents, on les voyait encore, ou flâner au pas lent de leurs chevaux
-et se détourner pour laisser passer alternativement des troupes de
-soldats et des cortèges de manifestants qu’ils ne semblaient pas
-distinguer les uns des autres, ou stationner à l’ordinaire au coin des
-rues, accroupis sur leur siège, leur bonnet de fourrure enfoncé sur la
-tête, à demi endormis, leurs petits yeux à peine ouverts, perdus dans le
-rêve éternel qui les possède.
-
-Mais ce lundi de la révolution, ils étaient restés chez eux à boire du
-thé et à grignoter une croûte de pain.
-
-Savinski, qui habitait sur la rive droite de la Néva, s’engagea sur le
-pont Troïtski. Il ne prêtait aucune attention au spectacle qui
-l’environnait. A peine remarqua-t-il le passage fréquent d’automobiles
-militaires. Et, sur les marchepieds d’avant, de chaque côté, un soldat
-était couché sur le garde-crotte, le fusil tendu devant lui, donnant
-ainsi une image baroque et moderne des Victoires antiques. Près du pont
-de Litiéiny, des gens traversaient le large fleuve sur la glace. Le
-soleil était déjà bas dans le ciel. Savinski fut surpris de voir que le
-drapeau national aux trois couleurs flottait encore sur la forteresse
-Pierre-et-Paul. L’air était froid et le vent aigu.
-
-Savinski, après une marche d’une vingtaine de minutes, s’arrêta devant
-un grand immeuble de la Perspective Kamenno-Ostrof, où il avait son
-appartement. Sa femme l’attendait et, dès qu’elle entendit le bruit de
-la porte qui s’ouvrait, courut à lui et l’embrassa. Sophie Savinskaia
-était une belle personne d’une trentaine d’années. Elle portait les
-cheveux en bandeaux, ce qui accentuait encore la régularité de ses
-traits et donnait une importance plus grande à ses beaux yeux noirs et
-tranquilles. Elle aurait pu avoir les plus grands succès; elle les
-méprisait et n’allait pas dans le monde. Elle s’accordait sur ce point
-avec l’humeur nouvelle de l’homme qu’elle aimait. On ne les vit nulle
-part. Au sein de la société la plus libre d’Europe, ils donnèrent
-l’exemple rare d’un ménage dont on ne pouvait dire rien, ni sur la
-femme, ni sur le mari. Ils avaient, au moment où commence ce récit,
-trois enfants, l’aîné, Boris âgé de douze ans, et deux filles de dix et
-quatre ans. Mme Savinski attendait un bébé pour l’automne.
-
-Elle serra son mari dans ses bras, plus tendrement encore que
-d’habitude, et lui dit d’un ton de voix anxieux:
-
---Comme j’ai eu peur! Où étais-tu? Donne-moi les nouvelles.
-
-Nicolas Savinski haussa un peu les épaules.
-
---Rien de bon, ma chère, dit-il. Comme tu le sais, les soldats ont passé
-au peuple.
-
---Mais, d’après ce que j’ai entendu, il n’y a pas de désordre, fit-elle,
-en entraînant son mari dans un petit salon, pas de sang répandu, grâce à
-Dieu. Nous aurons un gouvernement de braves gens, ton ami le prince Lvof
-sans doute, Rodzianko, Milioukof.
-
-Le front de Savinski se plissa. La préoccupation se lisait sur son beau
-visage; il fit un effort, sourit et dit:
-
---Ma chère Sonia, nous entrons dans des temps troublés. Ce que sera
-demain, personne ne peut le prévoir... Tu ne connais ce pays que par ton
-cœur. J’ai peur que tu ne te fasses des illusions. En tout cas, pour toi
-et pour les enfants, l’atmosphère de Pétrograd va devenir mauvaise.
-Sitôt le dégel venu, vous irez à la campagne, mais pas chez nous, cette
-fois-ci. J’écrirai demain à un agent à Helsingfors de vous trouver une
-villa en Finlande, près de Wiborg. Je pourrai vous voir ainsi et rester
-en contact avec vous. Et, si les choses se gâtent trop, je passerai
-aussi la frontière. J’ai de l’argent à l’étranger: nous pourrons y
-attendre la fin de la bourrasque... ou de la tempête.
-
-Ce fut au tour de Sophie de froncer les sourcils et de prendre un air
-anxieux. Mais elle n’ignorait pas qu’il fallait éviter de heurter son
-mari de front et se borna à dire:
-
---Tu sais que je n’aurai aucune paix à vivre loin de toi, te sachant
-ici. A chaque minute, je m’alarmerai, et si les journaux annoncent des
-troubles dans la ville, que deviendrai-je?
-
---Voyons, voyons, ne laisse pas courir ton imagination. Tout s’est passé
-le plus tranquillement du monde. Et le plus dur est fait...
-
-Nicolas développa ces pensées rassurantes, mais son âme était envahie
-par de sombres pressentiments. Il était resté sensible, bien qu’il s’en
-défendît. Le spectacle des trois jours qui venaient de s’écouler, les
-combats dans la rue, l’anarchie visible lui avaient fait l’impression la
-plus désagréable. Il ne pouvait effacer de sa mémoire les tableaux qu’il
-avait eus sous les yeux et, entre tous, deux se détachaient avec une
-extrême netteté.
-
-Le premier était celui du samedi dernier, où, alors qu’il attendait son
-traîneau devant l’hôtel de l’Europe, des coups de feu tirés par la
-troupe avaient éclaté sur Nevski. Ces premiers coups de feu, il ne les
-oublierait jamais; ils étaient les précurseurs de la plus horrible des
-guerres, la guerre civile. Puis, le flot tumultueux de la foule
-épouvantée, la peur qui se lisait dans tous les yeux, le désordre plus
-affreux que tout, et, finalement, cette petite fille qui était venue
-s’abattre à ses pieds. Comme elle était jolie et fraîche, cette enfant!
-Il voyait encore son visage effrayé, ses yeux implorants, et cette lèvre
-inférieure un peu forte, légèrement fendue dans son milieu, et qui
-tremblait. Elle semblait un oiseau blessé par un chasseur, qui tombe, et
-dont le cœur bat à grands coups dans la main de l’homme qui le ramasse.
-Que de corps délicats seront meurtris dans cette lutte, avait-il pensé
-alors, et cette impression avait été si vive qu’elle ne s’était pas
-effacée.
-
-La seconde scène, il l’avait vécue le jour même. Dans la cohue des
-soldats décorés de rouge qui passaient sur Nevski où il se trouvait, il
-s’était réfugié dans le vestibule d’une maison, dont le suisse qui le
-connaissait lui avait entr’ouvert la porte. Quelques personnes y avaient
-cherché asile et, parmi elles, il remarqua un colonel d’état-major, aux
-épaulettes noires et blanches. C’était un homme d’un certain âge, à la
-figure réfléchie et intelligente. Il était là, affreusement pâle, et
-Savinski avait remarqué qu’il tressaillait un peu à chaque coup de feu.
-Pourtant, il l’aurait juré, le colonel n’avait pas peur. C’était autre
-chose qui le bouleversait, quelque chose de très profond,
-d’inexprimable. Et, soudain, un aspirant officier était entré et était
-allé au colonel avec lequel il avait eu une vive conversation à voix
-basse. Savinski s’était rapproché. Il entendit l’aspirant:
-
---Il le faut, il le faut absolument... On a tué le général commandant la
-Fonderie à Litiéiny et, tous les officiers qu’ils rencontrent, ils les
-dégradent...
-
-Le colonel ne dit rien, mais son visage était bouleversé. Il haussa les
-épaules.
-
---Que faire? dit-il.
-
-Et l’aspirant se mit à lui enlever ses épaulettes; il le faisait avec
-toute la douceur possible. Puis, quand il eut terminé, il les tendit au
-colonel qui les glissa dans sa poche. Savinski crut voir une larme, une
-seule larme, dans ses yeux secs et brillants.
-
---Allons, fit le colonel.
-
-Il sortit et Savinski, sur ses talons, le suivit le long des maisons. Il
-marchait avec peine et semblait avoir vieilli de vingt ans.
-
-Savinski ne pouvait effacer cette scène de sa mémoire, et devant ses
-yeux alternaient les images de la jeune fille qu’il avait ramassée à ses
-pieds, et du colonel sur qui se penchait l’aspirant. Il les voyait
-encore au moment où, dans le calme de son petit salon, il disait à sa
-femme mille choses tranquillisantes sur l’avenir. Il réussit à la
-rassurer et, lorsque le dîner où ils retrouvèrent leurs enfants fut
-servi, Sonia avait repris son humeur paisible. Le petit Boris, grand
-pour son âge, bien planté et aux yeux vifs, voulait avoir des détails
-sur la journée. Le lycée où il faisait ses études avait été fermé ce
-lundi-là et son père lui avait interdit de sortir, ce que Boris avait
-fort mal pris. Il ne savait des événements que ce que les domestiques
-lui avaient rapporté et leurs récits dramatiques avaient enfiévré le
-jeune garçon. A les entendre, des flots de sang coulaient dans les rues;
-la moitié de la garnison était restée fidèle à l’Empereur et des
-régiments sûrs, envoyés d’urgence du front du nord distant de quelques
-centaines de verstes seulement, allaient rétablir l’ordre dans la
-capitale. Nicolas Savinski écoutait avec plaisir les propos passionnés
-de son fils et, à la façon dont il le regardait, il était aisé de voir
-qu’il aimait cet enfant et en était fier.
-
-Avec calme, le père remit les choses au point et continua devant sa
-femme à parler de la révolution de l’air le plus optimiste. Cela ne
-satisfit pas Boris qui s’écria:
-
---Mais, papa, cela ne peut pas se passer ainsi! Tu n’y penses pas! On va
-se battre, pour sûr. Ah! si j’étais un homme, je prendrais un fusil.
-
---Pour qui? interrompit le père.
-
---Pour la liberté, jeta avec enthousiasme le petit.
-
---Je crois, mon chéri, dit Savinski, qu’il n’y aura pas de bataille.
-Personne ne veut plus se battre.
-
-Et sa voix, sans qu’il le voulût, avait repris une intonation triste et
-grave.
-
-Sonia passa une inquiète semaine. Les événements se précipitaient avec
-une rapidité qui donnait le vertige et la laissait comme essoufflée. En
-huit jours, il ne restait rien de l’armature ancienne qui soutenait
-l’empire russe et faisait régner l’ordre et la paix d’Arkhangel aux
-monts du Caucase, de la Bérésina jusqu’aux rives du Pacifique. Mais
-Sonia ne voyait pas si loin. Elle pensait aux répercussions que la crise
-aurait dans son propre ménage. Voilà qu’elle allait être obligée de se
-séparer de son mari, de le laisser seul dans une ville en anarchie. Elle
-avait trouvé le bonheur dans le cercle enchanté qu’éclairait la lampe
-familiale et dans lequel se mouvaient son mari et ses enfants. Elle
-n’avait d’autre ambition que de conserver le trésor qui était sien. Elle
-laissait le soin des affaires d’État à d’autres. Elle voulait l’ordre
-public pour son bonheur privé.
-
-Mais les jours coulaient, l’ordre ne venait pas. Avec tous les habitants
-de Pétrograd appartenant à sa classe, elle constatait qu’on se trouvait
-en face d’un néant. Et chez elle, comme chez eux, une fois la première
-semaine terminée qui vit l’effondrement définitif de l’Empire par
-l’abdication du Tsar, de nouveau le sentiment de la peur domina. Ce
-n’était pas qu’on fût menacé directement dans ses biens et dans sa
-personne. L’effervescence du début passée, la capitale était redevenue
-calme. Les soldats étaient dans les casernes; les officiers avaient
-repris leur place; les théâtres jouaient à l’ordinaire; les magasins
-étaient ouverts; personne n’avait quitté la ville; les rues étaient
-pleines d’une foule bourdonnante et mille meetings joyeux assemblaient
-les gens aux carrefours. Mais la capitale entière était la proie d’une
-angoisse très secrète, dont on ne parlait pas, qu’on affectait
-d’ignorer, mais qui était perçue pourtant par tous et qui se révélait,
-quoiqu’on en eût, par une nervosité inaccoutumée, par la fièvre qui
-agitait chacun, par un éclat soudain du regard, par un rire trop
-bruyant. Cette angoisse était faite moins encore de la peur ressentie
-pendant la lutte que de l’incertitude du lendemain. Il semblait que le
-grand vaisseau qui portait la fortune de la Russie eût soudain perdu son
-pilote et son équipage pour entrer seul, toutes voiles gonflées, sur une
-mer orageuse et semée de récifs.
-
-
-
-
-III
-
-JUNKERS ET RÉVOLUTIONNAIRES
-
-
-Lydia n’avait pas d’ami plus intime que son cousin Paul Volynski, garçon
-de vingt ans avec lequel elle avait joué gamine et sur lequel, depuis
-que ses jupes s’étaient allongées, elle exerçait un despotisme qu’il
-acceptait avec la plus extrême faveur. Paul s’était engagé très jeune la
-première année de la guerre, avait été blessé en 1916, envoyé dans un
-hôpital à Pétrograd, puis était entré à l’école des junkers (aspirants
-officiers), dans le Palais d’Été où le tsar Paul Ier avait été
-assassiné, à dix minutes à peine de l’hôtel de son oncle. Aussi le
-voyait-on chez ce dernier à toutes ses heures de liberté. C’était un
-grand garçon, qui, malgré la guerre, malgré sa blessure, malgré ses
-vingt ans, avait gardé une figure quasi enfantine et de beaux yeux,
-bleus comme ceux de sa cousine, qui faisaient se retourner les femmes
-dans la rue. Mais Paul alors rougissait et hâtait le pas. Ce premier
-dimanche de la révolution, il vint déjeuner chez Lydia. Il l’avait à
-peine vue depuis le changement de régime et il en avait gros à dire sur
-les événements de la semaine et les émotions qu’il avait ressenties.
-
---Tu sais, lui raconta-t-il en arrivant, dimanche dernier a été le jour
-le plus terrible de ma vie. J’ai cru que je me tuerais. Nous étions
-consignés à l’école; nous savions ce qui se passait dans la ville et
-l’on entendait des coups de feu sur Nevski. Imagine-toi que, vers une
-heure, le bruit a couru que nous allions descendre en armes dans la rue
-pour soutenir la police. Aussitôt, je nous vis en rangs sur la
-Perspective, et devant nous les ouvriers qui nous interpellaient.
-L’officier les sommait de se disperser. Et ils continuaient d’avancer
-sur nous. Et je voyais leurs yeux; il n’y avait aucune colère chez eux,
-je le comprenais bien. C’était une force inexprimable qui les poussait
-contre nous. A ce moment, le commandement retentit: «En joue!», et,
-alors, j’ai cru...
-
---Mais, Paul, interrompit Lydia qui avait pâli à écouter son cousin, tu
-n’as pas été sur Nevski...
-
---Mais non, je n’y ai pas été, et ce que je te raconte, je l’ai pensé au
-moment où on nous a fait savoir que nous serions appelés dans la rue et,
-alors, j’ai vu, comme je te le dis, ce qui se passerait là-bas... Mon
-émotion a été si forte que j’ai pensé à me tuer plutôt que d’y aller.
-
-Il était encore tout ému à l’idée du drame qui s’était joué en lui.
-
---Grâce à Dieu, dit-il, l’ordre n’est pas venu.
-
-Après déjeuner, ils sortirent et, par la place du Palais d’Hiver,
-gagnèrent la grande artère de la révolution, la Perspective Nevski. Le
-temps était brumeux et mou. Une tempête d’une violence extrême avait
-éclaté le vendredi et des tas de neige fraîche encombraient encore les
-rues. Mais la bourrasque avait mis fin à la période de froid dont
-avaient souffert cruellement les habitants de Pétrograd, et, bien qu’il
-gelât encore, on pouvait prévoir, à quelques souffles d’air plus doux,
-le dégel prochain.
-
-Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et un double flot de
-promeneurs, pour la plupart portant la cocarde rouge, coulait en sens
-contraires sur les trottoirs. Il y avait un nombre infini de soldats,
-oisifs, errants; ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté
-gagnée, sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers
-rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs manteaux.
-Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine joie naïve. Lydia le fit
-remarquer à son cousin. Celui-ci lui répondit aussitôt:
-
---Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se battront plus.
-
---Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel, jeta ingénument
-Lydia.
-
-Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec bonne humeur:
-
---Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est pas drôle.
-Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe de soldats portant chacun
-un sac pesamment chargé. Sais-tu où ils vont, ces gaillards? Ils vont à
-la gare Nicolas prendre le train qui les ramènera à leur village. La
-guerre est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de
-permission dans leur poche. Sais-tu comment on les appelle déjà? «Les
-permissionnaires volontaires»... J’aimerais bien, soupira-t-il, être un
-permissionnaire volontaire; nous irions ensemble à la campagne, chez
-nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice à
-l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira?...
-
-Sa charmante figure prit une expression désolée.
-
-A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare bruyante qui
-jouait une marche militaire. Quelques compagnies d’un régiment
-arrivaient sur Nevski, musique en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir
-défiler et reconnurent l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau
-de ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés de
-drapeaux rouges et de bannières de même couleur portant de grandes
-inscriptions blanches, et le surprenant, qu’on lisait sur ces bannières
-des phrases comme celles-ci: «La guerre jusqu’à la victoire complète»,
-«Patrie et Liberté». Les soldats marchaient de ce pas régulier et lourd
-qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque chose d’unique comme
-impression de force massive et irrésistible. Sur leur passage, la foule
-les acclamait. Un élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une
-semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre? Et voilà qu’elle
-apparaissait à nouveau! Cette fois-ci, le drapeau rouge mènerait la
-Russie à la victoire sur ses ennemis séculaires. Lydia battait des mains
-et, sur le visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient.
-
-Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît derrière elle, dans un
-groupe, une voix sifflante qui disait:
-
---Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais en défaut.
-J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même régiment à l’ordre
-d’envoyer une relève sur le front.
-
-Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait sur elle. Elle
-se retourna vivement pour savoir qui avait lancé cette phrase. Elle vit
-derrière elle un jeune officier de l’artillerie de la Garde, à la figure
-sèche et complètement rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche
-mince et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit. Son
-regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment.
-
---Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en.
-
-Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena son cousin chez
-elle. Elle était silencieuse.
-
- * * * * *
-
-Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge sur la tour
-du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait quatre heures et demie. Il
-se mit à marcher précipitamment jusqu’à la rue des Caravanes où il
-logeait, presque en face du manège qui abritait un détachement
-d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux jeunes gens qui
-l’attendaient. L’un d’eux était en tenue d’officier, l’autre en civil.
-Entre ces trois personnages commença aussitôt une longue conversation
-politique dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis
-et capricieux méandres.
-
-Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui avait reçu une
-éducation scientifique, affectait de diviser son discours en parties
-nettement séparées qu’il énumérait, avec un certain pédantisme, sous les
-divisions «primo», «secundo», «tertio», auxquelles se mêlaient des grand
-A, grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur, parlait
-avec flamme et d’une façon directe. Son collègue, officier de cosaques
-taillé en athlète, peinait à l’écouter et, à chaque instant,
-l’interrompait, ou pour demander une explication, ou pour soulever une
-objection que Léon Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois
-phrases, à néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait
-le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de Lydia, sur Nevski,
-une heure plus tôt. Le troisième partenaire restait silencieux. Il
-portait le nom, bien connu dans le parti social-révolutionnaire, d’André
-Ivanovitch Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années,
-puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait
-l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par son ardeur
-patriotique, avait prononcé des discours qui firent sensation et écrit
-des articles dans lesquels il déclarait que, pendant la guerre, un Russe
-ne pouvait avoir d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique
-intérieure était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les
-chefs des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait fait
-campagne, puis avait été réformé pour cause de santé. Spasski était un
-homme qui parlait peu, qui n’avait pas de brillant, mais on lisait dans
-les traits de son visage un peu massif une rare énergie, et ses yeux
-vifs inspiraient la confiance. Il s’exprimait avec douceur; on sentait
-qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait pas
-aisément.
-
-Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut ainsi avec
-netteté:
-
---Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous? Un gouvernement
-honnête, composé de ce qu’il y a de mieux en Russie, nos chers Cadets,
-des hommes probes, des théoriciens, des orateurs. D’expérience
-politique, pas l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres? Ce
-n’est pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les hommes. Mais
-cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement ait tous les mérites du
-monde, mais il est comme la jument de Roland qui avait toutes les
-qualités, seulement elle était morte. Où est leur autorité? Nulle
-part... Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de
-l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces morales, mais
-aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant élever une guillotine sur la
-place du Palais-d’Hiver et raccourcissant ses adversaires politiques?
-Les grands révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La machine
-du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place de la Concorde. Aussi
-l’énergie farouche des Jacobins a triomphé et le drapeau tricolore a
-vaincu l’Europe. En face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore,
-mais dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui s’agitent en
-Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez les socialistes
-révolutionnaires ou démocrates autant de talents que chez les Cadets.
-Sans doute, une égale inexpérience politique, mais un programme plus
-net, qui va plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A
-inexpérience égale, programme plus séduisant. Mais ce qui emporte tout,
-c’est que le Soviet a la force matérielle, la baïonnette des soldats qui
-ont fait la révolution. Contre cela, pas d’argument. Je vais où est la
-force: je me suis fait désigner par ma compagnie comme son représentant
-au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai.
-
-La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières phrases avec une
-force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un silence assez long. Spasski
-suivait des yeux Séméonof qui se promenait avec agitation dans la pièce,
-car c’était une décision de principe grave qui menait un ancien officier
-de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd.
-
-Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par trois mots qui
-emplirent la chambre et prirent soudain comme un volume palpable:
-
---Et la guerre?
-
-Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait pâli. Il hésita
-un instant, puis, prenant un parti, il répondit:
-
---La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La révolution ouvre des
-questions nouvelles et plus graves. Quand elles seront résolues, alors
-seulement nous ferons une autre guerre, à notre heure, à notre choix.
-L’avenir est aux gens qui voient clair.
-
-Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces mots, comme si,
-n’étant peut-être pas tout à fait sûr de sa pensée, il cherchait par une
-affirmation hardie à se l’imposer à lui-même.
-
-De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le précédent, et dont
-l’officier de cosaques lui-même sentit la gêne jusqu’à un point
-insupportable. Il se leva à son tour, s’approcha de la fenêtre. Il
-faisait nuit déjà. Sur la place, on voyait à la lueur des réverbères un
-groupe de soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée
-manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre, il y eut encore
-quelques minutes de conversation sur des sujets anecdotiques, sans
-importance. Puis, Spasski et l’officier de cosaques prirent congé de
-leur hôte. Dans la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda:
-
---Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire?
-
---Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de jours, dit-il. Mais
-l’avouerai-je? J’ai désiré toute ma vie la révolution, et voilà qu’au
-jour où elle m’est donnée, elle me fait peur, car elle arrive en pleine
-guerre et la Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi il
-faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord. Je vais partir
-à l’armée. Nous aurons des millions de déserteurs. Comment retenir les
-soldats sur le front? Comment leur faire comprendre qu’ils doivent
-défendre à la fois la Russie et la révolution?... Peut-être est-ce
-impossible? En tout cas, je vais essayer.
-
-
-
-
-IV
-
-UNE JEUNE FILLE
-
-
-A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution eût éclaté
-alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister au développement
-quotidien de ce drame historique. «J’aurais pu naître dans une époque
-calme et plate, disait-elle, où rien n’arrive, comme maman, par exemple,
-qui n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme cela
-devait être ennuyeux!» Et la jeune file sentait une certaine fierté à
-l’idée qu’elle «vivait la révolution» et que plus tard, quand elle
-serait une vieille dame, on viendrait lui demander de raconter ses
-souvenirs de la grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père,
-ni à sa mère.
-
-Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire de cette
-révolution qui serait fameuse, elle s’avouait incapable d’y parvenir.
-Elle lisait les journaux, ils n’étaient que lamentations. A les en
-croire, les dix plaies d’Égypte s’étaient abattues, toutes ensemble, sur
-l’infortunée Russie. Une expression revenait à chaque page: «La Russie
-est sur le bord de l’abîme!» Qu’est-ce que cela signifiait? Il était
-fort difficile de le comprendre. Souvent, le soir, jusque dans son lit,
-elle restait à y penser, les yeux fermés. «On peut imaginer, se
-disait-elle, qu’une personne, ou une maison, ou même un petit village,
-au bord d’un précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays
-immense comme la Russie, des terres qui couvrent des milliers de lieues,
-qui sont habitées par cent cinquante millions d’habitants, comment
-concevoir l’abîme qui les engloutirait? Arrive ce qui arrive, les terres
-seront toujours là et on ne tuera pas cent cinquante millions de
-personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être parce que, malgré
-tout, je suis encore une petite fille, trop jeune pour tirer des faits
-de chaque jour les conséquences prodigieuses et lointaines que les gens
-y lisent si facilement?»
-
-Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour une riche récolte
-d’événements divers et surprenants; les conversations devenaient plus
-attristées, le ton des journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait
-de plus en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable des
-faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs. De leur lecture, un ennui
-mortel se dégageait. Recommencer chaque matin les mêmes articles
-lugubres, écouter les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes
-et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit le
-plus désireux de comprendre. Elle se ferma à tout ce qui était
-raisonnement, explication, commentaire. Elle accepta la révolution comme
-un spectacle, sans chercher à savoir quel en serait le dénouement. Pris
-de ce biais-là, c’étaient des jours à vivre.
-
-Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait Pétrograd et
-regardait pousser les feuilles aux arbres des jardins et les drapeaux
-rouges fleurir les murs vénérables des palais impériaux. Dans la rue,
-déjà, tout formalisme ancien était aboli, et les lois non écrites qui
-règlent les droits et les devoirs des promeneurs dans les villes
-modernes s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une fraternité de
-surface régnait entre tous, quels que fussent les sentiments que
-gardaient au fond d’eux-mêmes des êtres venus des couches sociales les
-plus différentes. Rien de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de
-groupe en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer avec les
-soldats et avec les passants. Les soldats étaient pour Lydia l’objet
-d’un étonnement qui ne cessait pas. Ils gardaient la même bonhomie, la
-même simplicité d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur
-qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports avec les
-paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes, nombre d’entre eux
-avaient regagné leurs villages lointains, mais beaucoup préféraient
-jouir à loisir d’une villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils
-faisaient d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement,
-pour récompenser les héros des journées de Mars, leur avait offert
-l’accès gratuit. Pour remplir d’une façon lucrative leurs heures vides,
-ils avaient imaginé de devenir marchands en plein air. Ils faisaient
-preuve, dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable. Postés
-au coin des rues ou dans les portes cochères, ils proposaient aux
-passants des cigarettes, de la farine, du sucre, du gruau, pris, sans
-doute, dans les dépôts régimentaires, et des galoches, de la
-charcuterie, des bonbons et des poules provenant de sources plus
-obscures.
-
-A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers de bal pour la
-somme de soixante-dix roubles, et, le soir, dansant chez des amis, elle
-disait: «La révolution m’a donné un cordonnier excellent et très modéré
-dans ses prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est
-installé au coin de la Morskaia.»
-
-Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas le même plaisir
-qu’elle au spectacle qu’offrait la rue.
-
---Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il parfois.
-
-Et sa figure enfantine prenait une expression grave qui faisait pouffer
-de rire son irrévérencieuse cousine. Un instant, il essayait de garder
-son sérieux, mais, comme il était jeune et amoureux, il ne résistait pas
-longtemps et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia.
-
- * * * * *
-
-Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia, de l’autre côté
-de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine, avec un sens merveilleux de
-la mise en scène, s’était emparé, dès son arrivée en Russie, de la
-demeure de la danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait
-la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait pas une poignée
-de soldats pour l’en expulser. De son balcon, il haranguait les foules
-et leur promettait à brève échéance le renversement de la société
-bourgeoise, l’avènement du prolétariat et le paradis sur terre. Il était
-de mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du bolchévisme, et
-Lydia était trop curieuse pour se refuser un spectacle si nouveau.
-
-C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau ciel bleu infini
-s’étendait sur la ville et se mirait dans les eaux gonflées de la Néva,
-dont les deux jeunes gens suivaient les quais. Paul se redressait dans
-son uniforme de junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne
-s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie jusqu’au
-bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était un petit garçon très
-simple et, pour l’instant, très malheureux. Tant qu’il y avait la
-guerre, il ne fallait songer qu’à elle. Il s’en faisait une idée
-mystique, elle était le premier et unique devoir. Mais, depuis que la
-révolution avait éclaté, qui s’occupait de l’armée? Elle fondait comme
-glace au soleil. A l’école des aspirants officiers, la foi qui soutenait
-les âmes avait disparu et chacun, dans le bouleversement général,
-attendait la paix inévitable que la révolution signerait. Alors que les
-officiers eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski rêvait
-encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait que, dans le
-sud-ouest, le général Broussilof préparait une offensive, et il avait
-fait une demande pour être envoyé dans un des régiments qui y
-prendraient part. Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent
-suivre leurs officiers? Et Paul, qui avait de l’imagination, se voyait,
-marchant seul sur des terres nues, vers les tranchées ennemies dont
-sortait un ouragan de mitraille... Il fallait quitter Lydia. La
-retrouverait-il à Pétrograd? L’attendrait-elle? Sans elle, à quoi bon
-vivre? Il était résolu à lui poser la question dont dépendait son
-existence. Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait à
-la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin des sentiments
-qui enflammaient son cœur. Du reste, avant de parler, il avait une
-confession à lui faire, et il s’était promis que le jour ne s’achèverait
-pas sans qu’il se fût débarrassé de son fardeau.
-
-Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et approchaient de
-l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la façade donnant sur les jardins
-qui s’étendent jusqu’à la Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était
-assemblée. On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du monde
-et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. Un drapeau rouge
-flottait au-dessus du toit; deux autres décoraient le balcon où le
-prophète apparaîtrait à son peuple.
-
-Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se glissa peu à peu
-jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. Elle avait une façon à elle de
-gagner du terrain et de sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle
-façon qu’ils la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.
-
-Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se mit à haranguer la
-foule. Quelqu’un près de Lydia le nomma: Zinovief. C’était le disciple
-préféré. Avec le maître et sous la protection des autorités impériales,
-il avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. Il
-avait une grosse tête ronde qui paraissait posée directement sur les
-épaules. Il parla avec une rapidité vertigineuse, comme s’il était
-obligé de dire en dix minutes ce qui aurait dû, en d’autres
-circonstances, lui prendre une heure. Lydia en restait bouche bée et,
-lorsqu’il eut fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait
-prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée qu’elle était à
-suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient les uns aux autres et
-semblaient débités d’une seule haleine. Des applaudissements éclatèrent
-dans la foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent
-soudain. Lénine venait d’apparaître.
-
-L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait la rampe de ses
-deux mains blanches étonna la jeune fille. Elle s’attendait à voir un
-tribun puissant, à la figure bouleversée, un monstre dans le genre de
-Danton, dont elle avait regardé des portraits dans des livres
-d’histoire. Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois,
-placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, son
-linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il avait le teint blafard, les
-yeux petits, un peu bridés, la moustache et la barbiche blondes bien
-brossées et ses rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne
-chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme même. Une
-mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de ces images éblouissantes
-chères aux orateurs de réunions populaires, que la foule attend et
-qu’elle acclame. Non, il débita d’un ton posé une suite de raisonnements
-abstraits, sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits
-gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il fut très
-bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.
-
-Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, Lydia ne cacha pas
-sa déception à son cousin.
-
---Ce n’est que cela, Lénine? dit-elle. Te paraît-il bien redoutable? Il
-semble un rat de bibliothèque. J’imagine que Danton et Robespierre
-avaient une autre allure. Il ne me fait pas peur...
-
-Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler de politique.
-Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de dire à Lydia, à la
-confession qu’il devait lui faire. Il avait dans sa vie ce qu’il
-appelait une tache, dont il fallait se laver. Il était parti à l’armée
-très jeune et, alors déjà, il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du
-front, il n’avait pas suivi ses camarades dans les soirées où cette
-jeunesse turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en
-compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait été blessé et
-envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, il partageait
-la chambre de quelques officiers. Deux sœurs de charité les soignaient,
-toutes deux appartenant au monde bourgeois et qui s’étaient engagées
-dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna Pavlovna. Elle était
-élégante sous l’uniforme, et la coiffe blanche qui recouvrait ses
-cheveux noirs encadrait un visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux
-beaux yeux bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les siens
-et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons l’avaient noté aussi
-et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries ne lui étaient pas
-agréables; il n’y répondait jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu
-troublé, plus gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son
-bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, prolongeait le
-pansement, découvrait son torse de jeune adolescent plus qu’il n’était
-nécessaire, et finalement on ne savait si, penchée sur lui, c’étaient
-des caresses qu’elle lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus
-pâle encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très chaude, il
-était resté seul avec un de ses camarades qui, fiévreux, dormait à
-moitié sur son lit. Anna Pavlovna était entrée, bien que ce ne fût pas
-son heure. Glissant sans bruit sur le parquet, elle était venue
-s’asseoir à côté de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement
-d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur parlait, mais
-sans suite, et, soudain, elle s’était courbée vers lui, passant un bras
-derrière la tête du jeune officier qu’elle attirait à elle, tandis que
-son autre main se glissait sous le drap, et il avait senti sur ses
-lèvres deux lèvres qui le pressaient passionnément et une langue fine
-qui s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il paru,
-un siècle. Puis, à un mouvement du second officier malade qui se
-retournait en gémissant, elle s’était détachée de Paul brusquement, en
-lui disant à mi-voix: «Comme je t’aime!» et avait disparu.
-
-Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous l’impression encore
-d’une angoisse inexplicable. Le souvenir de cette heure pesait
-lourdement sur lui et, chose incompréhensible, le hantait surtout
-lorsqu’il était seul avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être
-pas parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis longtemps, il
-avait résolu de se confesser à sa cousine et de lui demander pardon.
-Alors seulement, une fois cette souillure lavée, pourrait-il parler
-librement.
-
-Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était tu longtemps,
-soudainement éclata. Il le fit avec une maladresse extraordinaire,
-décrivant la scène de la façon la plus objective. Il semblait presque
-s’en vanter; il en était conscient, et plus son trouble était grand,
-plus il faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots:
-
---Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.
-
-Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue sérieuse; elle
-n’hésita pas un instant, et lui répondit:
-
---Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En outre, elle n’est
-pas intéressante. Pourquoi me la raconter? En quoi me touche-t-elle?
-
-Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, au comble du
-désespoir, regagna l’école des officiers. Lydia s’arrêta chez elle avant
-d’aller voir son père. Elle jugeait le récit de son cousin à la fois
-puéril et déplaisant. «C’est un enfant», pensa-t-elle. Et comme elle
-prononçait ces mots, elle eut soudain une impression étrange: qu’elle
-était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où s’étaient
-déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. La révolution lui
-apparut maintenant comme un monstre malfaisant qui, peu à peu,
-dévorerait des milliers de victimes. Où trouverait-elle quelqu’un sur
-qui s’appuyer? Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps
-dangereux? Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude...
-Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la chambre, Lydia était en
-larmes.
-
- * * * * *
-
-Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir et de juger les
-événements. De tout ce qui se passait dans la capitale, rien ne le
-surprenait. Il avait fait une croix sur Pétrograd, qu’il appelait une
-«ville maudite». Pétrograd ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une
-création de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et
-d’étrangers, siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie du reste
-sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les ténèbres la moitié de
-l’année, un foyer de corruption morale qui infectait les éléments purs
-que la Russie entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme
-sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. Aussi goûtait-il
-un plaisir amer à enregistrer la suite calamiteuse des événements qui
-s’y déroulaient. Il avait applaudi à la réception enthousiaste que
-Lénine avait reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement
-diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. Les
-nouvelles qu’on lui apportait du Soviet et le pullulement des Juifs qui
-s’y multipliaient le remplissaient d’aise. «Ils poussent comme
-champignons après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout.» A
-d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. «Qu’il
-n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la Russie entière est perdue.»
-
-Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. Au fond, une
-seule chose l’occupait: quels étaient les contre-coups de la révolution
-dans sa propriété? Il avait héréditairement un bien considérable dans le
-gouvernement de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait tout à sa
-femme, dont il avait été profondément épris, n’avait montré de la
-décision avec elle qu’une seule fois dans sa vie. Lorsqu’elle était
-enceinte de son premier enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa
-grossesse à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait pas
-accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. La belle
-princesse Hélène supporta mal cet exil. Abandonner les enchantements de
-la capitale était dur. Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il
-fit venir dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur de
-Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, «sur la vraie terre
-russe». Depuis, il y passait les étés, avec les seules exceptions de
-quelques brefs voyages à l’étranger, où il allait retrouver parfois sa
-femme, habituée des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince
-avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des coupes de bois
-fructueuses, de l’avoine, du froment, mais la grande affaire, sa
-création personnelle, était la laiterie. Il l’avait mise sous la
-direction d’un Suisse nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de
-son pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine qui
-descendaient des bêtes données à un ancêtre par la grande Catherine
-elle-même. Schwarz avait un troupeau de quatre cents têtes; la plus
-grande partie du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le
-reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés en Russie.
-Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, les paysans furent lents à
-s’émouvoir. Dès longtemps, ils se plaisaient à déclarer que la terre
-leur appartenait. Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à
-franchir qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz
-donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels le prince
-réfléchissait longuement. «Les paysans faisaient des coupes de bois dans
-les forêts», «les paysans s’étaient approprié le fourrage». Enfin, un
-jour, la nouvelle arriva que les paysans avaient pris une douzaine de
-vaches. Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et les
-bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, semblaient
-crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, le fourrage, le blé, peu
-importe, mais toucher à ses vaches, à ces bêtes de prix soigneusement
-choisies et améliorées par des croisements savants, cela ne pouvait se
-supporter! «Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se
-défendre. Connaît-il seulement nos paysans russes depuis vingt ans qu’il
-est chez moi? Mes vaches dans leurs sales écuries! Je voudrais voir
-cela! Il faut que j’y aille.»
-
-Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Ni l’extrême
-difficulté de voyager sur des lignes encombrées par l’afflux des
-déserteurs, ni l’impossibilité de retenir un compartiment, ni son propre
-état qui empirait, ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de
-se faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne purent
-l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre de passer l’été en
-Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait pas, sa santé lui
-défendant, disait-elle, un déplacement même de quelques heures. Elle
-était bien décidée à ne rien voir de la révolution; le spectacle d’une
-gare pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait
-supporter les temps troublés que l’on traversait que dans le calme
-familier de sa maison. Pas un bruit du dehors n’y pénétrait et ses nerfs
-malades y trouvaient la tranquillité à laquelle elle était habituée.
-Elle ne lisait aucun journal et défendait à son vieil ami Vassilief de
-lui apporter l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille
-habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la voir souvent
-et garder ainsi un contact qui lui était cher. Ils y retrouveraient les
-Choupof-Karamine qui y étaient déjà, non pas qu’ils désespérassent de
-l’avenir prochain; car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi
-dans le développement pacifique de la révolution et en admirait les
-héros successifs avec une hâte extrême,--pour le moment Kerenski était
-son Dieu et le prince Lvof n’était bon qu’à jeter aux ordures,--mais
-simplement pour la plus grande commodité que la Finlande offrait de
-garder un contact étroit avec Pétrograd.
-
-Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, accepta avec joie
-l’idée de passer quelques mois à la campagne. Pétrograd lui était
-désagréable maintenant. Elle ne s’amusait plus de la révolution; elle
-avait envie de la fuir; elle s’y sentait mal à son aise et espérait
-retrouver le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés
-heureux. Vers le 10 mai--il y avait eu, quelques jours auparavant, une
-émeute sur Nevski où l’on avait vu apparaître les peu rassurantes
-figures de jeunes bolchéviques armés jusqu’aux dents--le prince et sa
-fille partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu encore le
-crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, la possession d’un
-coupé dans lequel les voyageurs firent un excellent voyage.
-
-Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait en route pour
-Czernowitz où il allait rejoindre l’armée du général Kornilof. Il
-n’avait pas encore été nommé officier, mais sa demande d’être envoyé sur
-le front avait été acceptée.
-
-
-
-
-V
-
-UN HOMME SEUL
-
-
-Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, à une
-cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, sa femme et ses enfants. Il
-restait seul chez lui, mais, chaque samedi, il allait en automobile les
-rejoindre. Sonia, dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec
-passion et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations qu’il
-voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne jamais le voir
-troublé. Il lui apportait à chaque fois une sérénité ironique et
-souriante où beaucoup de scepticisme se révélait. «Est-ce une comédie?
-se demandait-elle. Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse
-et feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir?»
-
-Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait ne se prendre
-à rien. Il disait parfois à sa femme:
-
---Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je suis, dans la
-Russie d’aujourd’hui, comme un homme sain dans une maison de fous. Je me
-refuse pour l’instant à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont
-des malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans regret.
-Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton choix. J’ai quelques
-livres sterling. C’est une belle valeur; elle montera encore. Boris
-fera, très jeune, le tour d’Europe auquel chaque Russe est condamné. Et,
-quand la crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si tant
-est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie de travailler.
-
-Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait avec plus de
-sérieux.
-
---Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans une époque
-intéressante. Ne crois pas ce que te racontent les gens, ne crois pas
-qu’il s’agisse d’une crise éphémère et que nous retrouverons la Russie
-que j’ai connue. Les temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme
-d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe s’agite
-confusément. Dans la société qui se prépare, mon enfant, il y aura
-toujours une aristocratie. Mais ce ne sera plus l’ancienne, qui avait
-perdu conscience de son rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe
-dirigeante se créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir
-mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît aujourd’hui.
-Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien d’argent je te
-laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de moi. Cela n’a aucune importance.
-Ce qui comptera, c’est ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que
-j’aurai mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la société
-de demain, une place plus haute que la mienne dans celle d’hier. Il faut
-travailler à être un homme, Boris, voilà l’essentiel.
-
-Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient de plaisir à
-s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque sorte, au-dessus de
-son âge. Il était fier de son père; il voulait s’efforcer de l’égaler.
-
---Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans une école en
-Angleterre pour deux ans.
-
-Le petit intervint, très rouge.
-
---Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.
-
-La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était qu’aux
-occasions le maître y fouettait ses élèves.
-
-Son père rit.
-
---De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous paraît bizarre, mais
-les Anglais, qui ont des qualités de caractère, prétendent qu’on n’est
-pas un homme si on n’a su accepter jeune une bonne correction.
-
---Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera pas, je me
-battrai, je préfère mourir.
-
---Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un lycée français. On
-y travaille plus sérieusement que chez les Anglais, et là ta chère peau
-ne courra pas le risque d’une fustigation doctorale.
-
- * * * * *
-
-A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence un peu
-distante. Il ne se mêlait pas à la chose publique. Plusieurs fois, le
-gouvernement provisoire lui demanda des conseils et même son appui. Il
-donnait les conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter
-un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme un bouchon
-flottant sur des eaux agitées. Les braves gens qui le composaient
-étaient sans compétence, sans pouvoir et, chose pire, sans volonté,
-bonne ou mauvaise. Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce
-néant? Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch Kerenski. Mais
-chez celui-là non plus Savinski ne découvrait rien de positif.
-L’apparence de la force seulement. Il le comparait à un ingénieux
-hercule de foire qui jonglerait, aux applaudissements de la foule
-ébahie, avec des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme sain,
-avait horreur des manifestations hystériques qui signalaient partout,
-sur le front, à l’arrière, et dans la capitale, le passage de ce rhéteur
-ivre de mots. Savinski attendait une catastrophe, mais il l’attendait
-avec un sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun Russe ne
-peut se débarrasser. Il comprenait que des forces immenses, obscures,
-mal définies, inconscientes, étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne
-pouvait alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne manquait
-pas de raisonnements ingénieux et subtils pour justifier son point de
-vue. «Nous faisons une maladie grave, disait-il, dont les causes se
-perdent dans la nuit des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend
-pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore de prévoir quel il
-sera. Attendons et regardons.»
-
-En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes
-descendirent dans la rue et furent maîtres de la ville pendant
-quarante-huit heures. Puis, d’une façon inexplicable, le gouvernement
-l’emporta, presque sans lutte, et la vie reprit son cours paisible et
-anarchique. Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut un
-grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains (mille
-mitrailleuses!), s’était montré incapable d’établir un plan et de
-prendre une décision,--et un mépris plus grand encore pour Kerenski,
-qui, maître de la situation par une victoire inespérée, n’avait pas su
-en profiter pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski,
-ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la Russie de
-respirer un peu dans un ordre si aisément rétabli. Il eut beau jeu à la
-campagne pour montrer à sa femme combien il avait raison de ne pas se
-passionner et combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se
-prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.
-
-Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, et peut-être même
-sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait prodigieusement aux
-événements qui se déroulaient sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le
-cours incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le
-spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de Saturne la
-révolution qui agitait cet empire immense, et, d’autre part, l’acteur
-qu’il était, de bon ou de mal gré, dans cette même révolution. Il se
-rendait compte de la dualité de ces points de vue, les jugeait
-inconciliables, mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à
-sa banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés pour
-profiter des moindres occasions, jouant dans des circonstances
-difficiles un jeu serré et hardi, se glissant sans bruit à la faveur du
-désarroi général dans de nouvelles affaires qui, l’ordre rétabli, lui
-donneraient une force décuple et feraient de lui la première puissance
-de la Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément
-inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose de hasardeux
-qui était fort séduisant. Le travail acharné auquel il se livrait, au
-lieu de le fatiguer, semblait lui donner des forces nouvelles. Il était
-dispos et, quand il sortait de son cabinet, il marchait dans la ville
-avec une sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute taille,
-bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les femmes le
-regardaient encore et, au passage, il voyait de beaux yeux rieurs ou
-attendris se tourner vers lui. Il n’y était pas insensible, et, bien
-qu’il n’en usât pas, il lui était agréable de constater qu’il avait
-gardé le pouvoir ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables
-et fugitives.
-
-Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation d’avec
-sa femme, dont il s’était habitué pourtant, pendant quatorze ans,
-d’avoir la présence continue près de lui. Il dîna plus souvent au
-restaurant et chez des amis, revit un peu de monde. La société de
-Pétrograd s’était dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la
-grande difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés dans la
-capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, effrayés aux
-premiers coups de feu, avaient passé la frontière et s’étaient installés
-en Finlande; d’autres, terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède,
-emportant ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et
-vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une leurs pierres
-précieuses pour subsister pendant les quelques mois que, selon eux,
-durerait la crise. Mais il restait dans la capitale un noyau de
-l’ancienne aristocratie et les gens d’affaires fort préoccupés de sauver
-dans la tourmente les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là
-une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir d’accepter
-gaiement, tout au moins en société, les coups du sort qui pleuvaient
-comme grêle. On apprenait ainsi en dînant et par le propriétaire même,
-qui en faisait un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son
-château historique de X... et fait un feu de joie des beaux livres du
-XVIIIe siècle français qui ornaient sa bibliothèque. «Et l’on accuse nos
-paysans d’obscurantisme, concluait-il, alors qu’ils se chauffent et
-s’éclairent à la lumière même de Voltaire et de Rousseau!»
-
-Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui obligeait à regarder
-toutes choses sous un angle inaccoutumé, s’adaptaient avec la souplesse
-qui leur est propre aux conditions nouvelles de vie que la révolution
-leur apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus que
-partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société régulièrement
-constituée et réglée à l’occidentale dans ses moindres détails. Elles
-étaient habituées à suivre, sans calculer trop, leurs caprices ou leurs
-passions. Les contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur
-étaient pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient qu’il
-sortirait un monde inconnu où elles seraient plus libres. La peur
-qu’elles avaient éprouvée et qui était encore en elles leur donnait un
-goût plus ardent à goûter les plaisirs d’une existence qu’elles
-sentaient menacée et précaire. Elles ne connaissaient plus les heures
-grises où naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes
-avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, on allait
-parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. Le risque de
-l’aventure, la rencontre probable de soldats maraudeurs, les coups de
-fusil possibles, ajoutaient un peu de poivre à l’agrément d’une fête
-naguère trop banale.
-
-Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, sans s’y engager
-trop. C’était un spectacle dont il ne prenait que les dehors. Il se
-prêtait et ne se donnait pas. Il échappait par une plaisanterie légère
-aux attaques trop directes et rentrait chez lui où, pourtant, la
-solitude de son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait
-compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus sage de ne
-pas rester, pendant ces temps troublés, seul en face de soi-même et que
-l’époque faisait, même pour un homme de sa trempe, du divertissement,
-une nécessité.
-
-Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé les lui
-faisait chercher dans tous les partis. Il accordait peu d’importance aux
-programmes et aux étiquettes. Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en
-trouver autour de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de
-quelques-uns. Il ne rencontrait le plus souvent, avec des qualités
-d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, brouillamini.
-
-C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. Il revenait de
-l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait une incomparable propagande
-bolchévique, laquelle disait simplement aux soldats: «Vous voulez la
-paix? Ne vous battez pas. Vous voulez la terre? Rentrez au village avec
-votre fusil et prenez-la.» C’était un miracle qu’il restât encore
-quelques millions d’hommes sous les drapeaux. Le généralissime Kornilof
-espérait arriver à reconstituer, si on lui en donnait le pouvoir, une
-armée moins nombreuse, il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la
-lutte avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir par
-une vigoureuse campagne les efforts du généralissime et s’occupait de la
-fondation d’un grand journal, _la Russie nouvelle_, qui combattrait le
-parti bolchévique et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski.
-Il plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir qui le portait
-droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de temps, lui réunit les fonds
-nécessaires pour lancer son journal.
-
-La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de Savinski l’amena à
-rencontrer quelques personnalités du Soviet. C’est ainsi qu’il fit la
-connaissance de Séméonof, l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski,
-et qui, dès les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le
-parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures curieuses de ce
-temps. Il s’étonna de trouver dans cet agitateur des manières parfaites
-et l’habitude du monde. C’était, en outre, un homme fort instruit et
-d’une culture livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée de
-ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique de ses thèses, par la
-souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité prodigieuse de ses
-commentaires, par la multiplicité des points de vue dont il envisageait
-la situation de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en
-faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne ou moderne,
-par l’absence totale dans ses propos de toute sentimentalité, par le
-cynisme, enfin, avec lequel il affectait de ne traiter une question
-humaine que par son côté politique. Avec cela, de l’allant, une
-fertilité d’esprit jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui
-donnait un étrange ragoût à ses propos.
-
-A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, il disait:
-
---Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous n’éviterons pas le
-bolchévisme. Vous connaissez l’âme russe; elle est bien éloignée des
-théories du juste milieu chères à nos amis les Français. Elle a le
-vertige des extrêmes. Elle s’y sent attirée par une force aussi
-irrésistible que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le
-communisme est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance de
-succès... Peut-être est-il absurde, irréalisable? Ne croyez pas que ce
-soit cela qui en détourne un Russe. Bien au contraire, notre Russe aime
-à montrer que rien ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse
-en ce peuple: il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas été
-tenté. Et comme il est catholique! Il embrasse le monde. Qui a dit qu’un
-Russe ne peut pas se sentir heureux s’il ne voit avec lui l’univers
-entier partager sa joie? Il ne concevra le communisme qu’universel et il
-organisera des signaux lumineux dans la steppe pour communiquer son
-bonheur aux planètes de notre système solaire. Alors seulement il
-respirera à l’aise. Il reconnaît en Lénine un homme de son sang. Lénine
-ne s’arrête pas à moitié chemin; il va jusqu’au bout de sa pensée. Rien
-ne peut plaire davantage à l’âme russe... Qu’avez-vous à lui offrir en
-échange?... Lorsque la révolution a été faite, le paysan a compris deux
-choses: qu’elle devait lui donner la paix et la terre. Vous ne savez
-faire ni la paix ni la guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne.
-Comment voulez-vous que notre Ivan russe vous suive?... Nous, il nous
-entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.
-
---Mais croyez-vous le communisme perfectionné des social-démocrates
-possible à cette heure-ci en Russie? intervint Savinski. Il me semble,
-pour autant que je me souvienne de mes lectures de Marx, que le
-communisme ne peut s’installer que dans une société hautement développée
-et industrialisée à son comble. Nous sommes loin d’être arrivés à ce
-point en Russie. Une énorme majorité de paysans obscurs et pour trente
-paysans un ouvrier à peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous
-sommes, en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction
-qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation totale?
-
---De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. Je regarde la
-situation du point de vue politique. Le seul parti qui peut triompher
-aujourd’hui est celui qui a promis la paix et la terre. Pourquoi nous
-avez-vous laissé cet admirable programme?... Je suis pour ceux qui
-gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti bolchévique.
-Si le communisme est impossible, eh bien, nous ne serons plus
-communistes quand nous serons au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir,
-le pouvoir en Russie, un monde entier à nous!... Comprenez-vous bien ce
-que cela signifie? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. Mais si vous
-voulez conduire un bateau, il faut être dans ce bateau et tenir le
-gouvernail. C’est à quoi je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes
-les intelligences, et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch.
-Dans quelques mois, il s’agira de choisir: être un émigré, ou travailler
-avec nous. Un émigré, ce qu’il y a de plus affreux au monde. Un Russe à
-l’étranger perd toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée; il n’a de
-force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. Vous êtes
-trop Russe pour quitter notre «terre riche et grande». Je vous le dis,
-Nicolas Vladimirovitch, les choses iront de telle sorte que, lorsque
-vous aurez à prendre un parti, vous viendrez chez nous plutôt que
-d’aller à Londres ou à Paris.
-
-Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il s’attarda à penser à
-la figure de ce bolchévique par ambition. «Celui-là, se dit-il, ne
-s’arrêtera pas à des scrupules sentimentaux. Une fois au pouvoir, il
-installera une guillotine sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de
-jeunes gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous
-Lénine en tsar rouge de Russie?»
-
- * * * * *
-
-Cependant, les événements précipitaient leur cours tumultueux dans le
-sens prédit par Séméonof. L’arrestation du général Kornilof avait donné
-des forces nouvelles au parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au
-Soviet de Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le coup
-d’État prochain.
-
-Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la ville restait
-calme. Elle vivait comme mécaniquement, chacun ne s’occupant plus que de
-ses affaires et de ses plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui
-ne tarderait pas à arriver.
-
-Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous manquer sous les
-pas. Que serait ce demain redoutable? Et l’au jour le jour même était
-plein d’imprévu et de terreur. Savinski, si maître qu’il fût de sa
-pensée, s’apercevait à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et
-qu’ils étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative
-curieuse de moments de lassitude suivis de périodes exaltées. Et ce
-mélange faisait de son existence quelque chose d’étrangement agité d’où
-l’ennui tout au moins était exclu.
-
-Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. La belle Nathalie
-brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. Selon elle, il n’était que vanité
-et avait fait la révolution pour coucher au Palais d’Hiver dans le
-propre lit du tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait
-pas hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de précipiter
-le dictateur du trône où il s’était juché, elle appelait à grands cris
-les bolchéviques. «Lénine punira, comme il convient, ce petit sot»,
-disait-elle. Elle affichait les idées les plus hardies. La Russie ne
-pouvait sortir de la crise actuelle que par une nouvelle révolution.
-L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine serait pour
-elle le salut. Tant que le communisme restait à l’état d’idéal, il
-attirait le peuple entier. Une fois appliqué, chacun comprendrait qu’il
-ne peut mener à rien et, de l’expérience manquée du socialisme intégral,
-on passerait enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et
-autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans doute, les
-temps bolchéviques seraient terribles à traverser. Mais c’était la
-transition nécessaire... Beaucoup des amis de Nathalie partageaient sa
-façon de voir.
-
-Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant le régime inévitable
-et précaire du bolchévisme, elle prenait ses précautions. Elle avait un
-salon politique. Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski? Mais
-cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du reste, était
-inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle trouvait, et Savinski ne
-fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer un jour Séméonof, dont on
-commençait à parler beaucoup.
-
-Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux des
-Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme d’État. Assis dans un
-grand fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, renversé en arrière, le
-regard froid, mais avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il
-citait Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl Marx, et
-assaisonnait de pointes plaisantes les théories extrémistes qu’il
-offrait à la méditation de ses auditeurs. A l’entendre, il semblait
-qu’il s’agît de pures spéculations théoriques, et sur ce terrain on le
-suivait avec intérêt dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait
-rien apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski--car la belle
-maîtresse de la maison se l’était aussi attaché--interrompit le cours de
-ses dissertations par cette simple phrase:
-
---Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de sang.
-
---Sans doute, répondit froidement Séméonof. La première révolution,
-celle de Kerenski, périra parce qu’elle a aboli la peine de mort. On
-n’édifie de grandes choses que par la violence, et le sang est le ciment
-nécessaire de la société nouvelle.
-
-Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de Séméonof, un frisson
-secoua les familiers réunis dans le salon Choupof. Nathalie, avec un
-charmant sourire et un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique,
-lui dit:
-
---Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes de vos amis. Vous
-serez notre guide. C’est vous qui trouverez à la pauvre abeille inutile
-que je suis, une cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la
-conscience que l’on est une partie active d’un tout immense et bien
-ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose magnifique... Mais,
-qu’est-ce que vous ferez de moi? A quoi puis-je être bonne?... Je ne
-voudrais pas laver le linge, je le laverais très mal, ni coudre des
-vêtements...
-
-Elle minaudait, confuse.
-
---Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna, interrompit Séméonof. Je
-vous conseille d’apprendre dès demain à écrire à la machine et à
-sténographier.
-
-Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer, mais il
-parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse.
-
-L’incident laissa une impression désagréable à ceux qui en avaient été
-les témoins.
-
- * * * * *
-
-Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez les
-Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon, après un assez long
-silence et comme en manière de conclusion à une suite de pensées non
-formulées:
-
---C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof.
-
-Spasski sourit.
-
---C’est un ambitieux! Il n’a que cette seule passion. Il est, du reste,
-fort intelligent. Il n’est pas plus communiste que tsariste, et vous
-démontrera avec la même logique forcenée que ce sont deux termes
-antithétiques, mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler
-l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un jeu. Mais qu’il
-trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire le désir qu’il a d’exercer
-la force qu’il sent en lui, qu’il y voie, je ne sais où, une porte
-conduisant à quelque chose de grand, il s’y précipitera et poussera de
-toutes ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite, ni à
-gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera pendre, vous et
-moi, si cela lui paraît utile... Il est d’autant plus dangereux qu’il
-est honnête, qu’on ne peut le gagner, ni par l’argent, ni par les
-femmes, ni par le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie
-d’ascète. Je le crois vierge... Méfiez-vous des hommes sans passions,
-Nicolas Vladimirovitch.
-
- * * * * *
-
-Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde un fils qui reçut le
-nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, des couches difficiles et le
-médecin en craignit les suites. Nicolas passa une dizaine de jours au
-chevet de sa femme, attendant la fin de la période critique. Il faisait
-avec ses enfants de longues promenades dans les bois. L’air était aigre;
-il gelait déjà la nuit; on sentait l’hiver proche.
-
-Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait dans la campagne
-finlandaise. Il semblait qu’on fût à mille lieues de Pétrograd, pourtant
-toute voisine. Pas un écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait
-au fond de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit l’ennui
-le gagner. «Pourtant, se disait-il, je suis en paix auprès de ma femme
-et de mes enfants que j’aime...» Sur ce mot, il s’arrêta. «Aimé-je Sonia
-comme j’aime mes enfants? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à
-réflexions. Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant
-elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus agréable des
-divertissements. Sonia a été autre chose pour moi; elle a rempli mon
-cœur. Elle le remplit encore, mais pas de la même façon. Sans doute
-est-ce l’effet de l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher? de
-l’âge. Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part de ma
-vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu l’amour sans en
-connaître les orages. Il me reste à m’acheminer lentement vers la
-vieillesse avec une compagne très chère et des enfants qui poussent...»
-Il n’aimait pas à songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte,
-c’était la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force et
-santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait vécu la plus
-belle partie de sa vie soudainement l’attrista. Il regarda les noirs
-sapins qui l’entouraient. Leurs branches, agitées par le vent froid qui
-venait du nord, semblaient gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de
-la mort; toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver
-septentrional.
-
-«Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux dépouillés
-se couvriront de feuilles délicates et jeunes. Les herbes folles
-pousseront sur ce sol stérile; des fleurs se balanceront aux brises
-tièdes de mai. Le printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour
-moi...»
-
-Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. La vie y
-était mauvaise, agitée, elle vous tordait les nerfs; mais c’était la vie
-tout de même, quelque chose de trouble et de puissant qui vous emportait
-si vite que parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un
-long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de grands hôtels
-internationaux lui parut impossible. Le souvenir de la prédiction de
-Séméonof lui revint. «Aurait-il raison? se demanda-t-il. Au jour venu de
-choisir, préférerai-je la Russie, même sous Lénine?»
-
-Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. Non, il partirait
-à l’étranger si c’était nécessaire. Mais auparavant, il fallait mettre
-de l’ordre dans ses affaires. Le soir même, il annonça à Sonia qu’il
-rentrerait le lendemain à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il
-ferait préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient
-dans le train où elles allaient, elle pourrait revenir chez elle avec
-ses enfants, une fois sa convalescence finie, vers le milieu de
-novembre.
-
-
-
-
-VI
-
-A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE
-
-
-De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, Savinski
-éprouva un moment de joie assez âpre à sentir battre le pouls fiévreux
-de la ville. L’automne voyait une situation chaque jour empirée. La
-lumière diminuait dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les
-âmes assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste: le parti
-bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une insolence extrême. On y
-annonçait un coup d’État prochain. Les gardes rouges du parti
-s’exerçaient ouvertement et en armes au métier militaire, cependant que
-le chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer des
-paroles sonores.
-
-Savinski n’était pas sans entendre parler de complots monarchiques. Les
-salons en bourdonnaient furieusement. Mais, à ses yeux, il n’y avait là
-que vent et agitation. Et parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à
-un régime communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les
-bolchéviques gardassent le rôle avantageux d’opposants? S’ils avaient le
-pouvoir, y dureraient-ils? Le cours de la révolution s’accélérait sans
-cesse. Rien n’était stable. Les bolchéviques subiraient le sort commun
-et ne feraient que passer.
-
-Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie Choupof-Karamine.
-Mais cela n’était pas qu’une matière à discussions idéologiques. Les
-bolchéviques, s’ils étaient au gouvernement, emploieraient la manière
-forte. De toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable: la Terreur.
-Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images qui remplissaient les
-âmes d’épouvante. L’annonce d’un coup d’État prochain tenait tous les
-esprits suspendus; on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite
-pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.
-
-Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était emparée de la ville
-et dont la contagion se répandait par les conversations quotidiennement
-répétées. Malgré l’énervement que causait la rencontre de gens affolés,
-Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. Il usait
-ainsi beaucoup de temps dans des conversations vaines dont il sortait
-plus irrité contre les autres et contre lui-même. Et souvent il se
-demandait pourquoi il restait encore à Pétrograd, où, autant qu’il en
-pouvait juger, rien ne le retenait.
-
- * * * * *
-
-L’automne avançait, l’automne triste du nord; au cours des jours, les
-averses de neige et de pluie se succédaient, et Nicolas Savinski
-nourrissait des pensées changeantes comme le temps et grises comme lui.
-Une fin d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, les nerfs
-crispés, incapable de supporter la solitude de son appartement, il
-décida d’aller passer une heure chez Nathalie Choupof-Karamine qu’il
-n’avait pas vue depuis son retour. Il descendit la Perspective Nevski.
-Les grands lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient d’une
-lueur blafarde la foule qui coulait continûment sur les trottoirs. Au
-coin de l’hôtel de l’Europe, des gamins criaient les journaux; les
-tramways étaient pleins à déborder. Les passants semblaient être de
-mauvaise humeur; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige
-fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la villa finlandaise
-qui abritait sa femme et ses enfants... Il y avait en Europe des pays
-loin de la guerre où le soleil était encore chaud. Il revit Grenade sur
-ses collines arides et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit «J’y
-mourrais d’ennui!»
-
-Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. Savinski fut
-d’abord la proie du maître de la maison qui, le tirant à part dans le
-premier salon, lui demanda une consultation sur des affaires qui le
-préoccupaient. Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses mines
-de fer dans l’Oural.
-
---Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à Stockholm. Un jour
-viendra où vous serez content d’avoir des couronnes suédoises.
-
-Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des raisons très
-obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, et surtout le Pétrograd à
-demi affamé, à demi ruiné de la révolution dans lequel il était assuré
-de trouver à vil prix et avec une impunité assurée par le désordre
-général la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait
-rencontré à différentes reprises dans les quartiers pauvres, entre chien
-et loup, vêtu assez misérablement, traînant sur les trottoirs, où
-jouaient des enfants, son obésité répugnante.
-
-Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait Nathalie. Elle
-était fort entourée ce jour-là et, à peine fut-il entré, Savinski se
-demanda, comme chaque fois qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse
-idée l’avait de nouveau amené chez cette femme pour laquelle il n’avait
-aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. Mais Nathalie
-n’allait pas se priver ainsi de la société d’un homme aussi notable, et,
-lui indiquant un fauteuil non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis,
-elle se tourna vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit:
-
---Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à Nicolas
-Vladimirovitch.
-
-Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, un verre de thé à la
-main. Il la regarda venir et soudain il la reconnut. Cette grande fille,
-mince, si jolie, elle s’était abattue à ses pieds devant l’hôtel de
-l’Europe au premier jour de la révolution. Il n’avait rien oublié
-d’elle, ni sa grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur
-son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre de la main
-gauche et de la droite s’empara de la main de la jeune fille. Il
-s’inclina devant elle et lui dit:
-
---Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y a que votre nom que
-j’ignorais jusqu’à présent. Vous souvenez-vous de moi? Maintenant que je
-vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi dans un
-endroit plus tranquille.
-
-Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait pas, il
-l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y avait personne. Il y
-régnait une paix que l’agitation des salons voisins rendait plus
-précieuse encore. La lumière y était douce et, pour la première fois de
-la journée, Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était
-subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, à cent
-mille lieues de Pétrograd et de la révolution. Il interrogeait Lydia sur
-ce qu’elle avait fait depuis le jour où elle s’était laissée prendre
-dans le tourbillon de la foule. L’expérience qu’elle en avait eue
-l’avait-elle guérie de cet excès de curiosité? Avait-elle compris qu’une
-jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les bagarres? Il
-parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.
-
---Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. Ou bien
-attachez-moi à votre personne comme garde du corps et ne sortez qu’avec
-moi.
-
---Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé à vous depuis ce jour
-et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai jamais peur de rien... Pourtant,
-je suis horriblement poltronne, ajouta-t-elle en souriant.
-
-Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée en arrière, les
-yeux larges ouverts. Elle retrouvait près de Savinski le sentiment de
-sécurité qu’elle avait eu soudainement dans ses bras sur le trottoir de
-la rue Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin aux
-inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une atmosphère dont,
-par une générosité qui lui était naturelle, il voulait bien faire
-partager la sérénité aux rares élus qu’il admettait près de lui. Elle
-sentait déjà à on ne sait quoi, à la façon dont il la regardait, au ton
-sur lequel il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un sur
-qui elle pourrait s’appuyer... Paul était délicieux; elle l’aimait de
-tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant! C’était elle qui le
-guidait...
-
-Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle suivait
-intérieurement le cours de ses idées, Nicolas Savinski laissait ses yeux
-se reposer sur le frais visage de son interlocutrice, l’étudiait et
-réfléchissait à part lui. «C’est une vraie fille de la terre russe,
-pensait-il, une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au
-village. Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux celui qui
-sera aimé d’elle! Est-il en aucun pays du monde une jeune fille qui vous
-regarde plus droit dans les yeux qu’une jeune fille russe?»
-
-Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.
-
---Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près de Smolensk. Je voulais
-voir nos paysans pendant la révolution. Ah! Nicolas Vladimirovitch,
-quelle curieuse expérience j’ai faite là-bas! Je vous le raconterai un
-jour, si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. Mais...
-
-A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans le boudoir, suivie
-de Léon Séméonof.
-
---Où vous cachez-vous? dit-elle. Je vous croyais partis. Voici Léon
-Borissovitch qui veut faire la connaissance de la petite princesse.
-
-Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de recul à voir la
-figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu le regard qui l’avait glacée
-sur Nevski. Séméonof s’inclina cérémonieusement.
-
-Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.
-
---Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à me dire sur les
-paysans. Je suis bien mal renseigné sur ce qui se passe au village, et
-cela a de l’importance. C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je
-vous voir?
-
---Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner. Je vous raconterai
-mon été.
-
-Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille.
-
- * * * * *
-
-Quand il quitta la banque le lendemain, après une journée difficile,
-Savinski se rendit chez le prince Volynski. Il le connaissait, mais ne
-le voyait que rarement. Le prince était souffrant et ne recevait pas. Il
-avait à cette heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas
-Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie de sa fille
-et du général Vassilief. La princesse avait souffert de la solitude où
-elle était restée. Puis on lui avait ramené son mari en mauvais état. En
-descendant de voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur
-service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant tout à
-fait invalide. Il avait fallu le ramener à un chirurgien de Pétrograd.
-Le voyage de retour avait été un cauchemar. Vingt heures dans un wagon
-sans pouvoir se lever de sa place; dix personnes dans le compartiment,
-sa fille au milieu des soldats.
-
-Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa saine jeunesse ne
-s’était pas alarmée de ces aventures et avait supporté allégrement ces
-fatigues. Une fois le thé pris, elle emmena Savinski dans un coin du
-salon et lui raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour
-elle de parler; la vie qui l’emplissait colorait étrangement ses récits.
-
---J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre bien. Vous savez,
-chez nous, c’est la vraie campagne, des bois et des plaines à perte de
-vue. Nous sommes à deux heures, en voiture, d’une petite station près de
-Smolensk. Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en bois, et
-ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de Catherine la Grande.
-A quelques centaines de pas, la demeure de l’intendant, puis quelques
-bâtiments où papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans des
-fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes de la maison, un
-petit village de trois cents feux qui ressemble à tous les villages
-russes. C’est sale et misérable, bien que les paysans chez nous soient à
-leur aise et souvent riches. Papa a fait construire une école et
-entretient un docteur qui est une femme. C’est une Juive d’Odessa, aux
-cheveux courts et à lunettes, une drôle de personne qui s’habille à
-moitié comme un homme. Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec
-moi, car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré sa brusquerie,
-elle est bonne et se donne beaucoup de mal pour nos paysans. Ce n’est
-pas facile. Vous ne savez pas à quel point ils sont obscurs et méfiants.
-Quand on leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut les
-empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle s’appelle, les
-gronde durement et ils finissent par lui obéir. C’est elle qui mène les
-affaires de chacun. Déjà pendant la guerre, le village a beaucoup
-changé, en 1916 surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à
-quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on savait qu’ils
-avaient été tués et dix qui étaient prisonniers en Allemagne. Mais on
-nous avait donné quelques prisonniers autrichiens. C’étaient de très
-bonnes gens; ils vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les
-aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien meilleurs que
-leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient mieux, ne se grisaient
-jamais et ne les battaient pas. Leur chef s’appelait Fritz. Il venait de
-la Carinthie. C’était un bel homme qui était arrivé très maigre et qui
-s’était vite engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch,
-qu’il portait un amour de petit manchon en peau de taupe! Il causait en
-allemand avec Rachel Pappe, mais en un rien de temps il sut assez de
-russe pour se faire comprendre des babas. Il était berger; il gardait et
-soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes les bêtes
-du village. Il n’en a pas perdu une seule en dix-huit mois. Jamais on
-n’avait vu cela. Enfin, le village, malgré tant d’hommes partis, vivait
-très tranquille et très prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai
-trouvé des changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient
-rentrés; ils avaient simplement quitté le front et étaient revenus chez
-eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup et racontaient des
-histoires du matin au soir et jusque tard dans la nuit; ils ne
-travaillaient guère. Il y avait toujours autour d’eux un groupe de
-paysans pour les écouter. Il va sans dire que tout le village savait
-qu’il allait avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les
-terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment ils se les
-partageraient, comment ils les cultiveraient, cela était bien compliqué
-à résoudre et c’était sur ce point délicat que les conversations
-recommençaient chaque jour. Avec nous, très respectueux, très gentils.
-Il faut dire que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils en
-ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons de tout
-le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient d’une façon bien
-curieuse... Comment vous expliquer?... C’est très difficile...
-
-Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir. Puis tout à coup
-elle reprit:
-
---Savez-vous comment on chasse le vautour dans les Pyrénées?
-demanda-t-elle.
-
-Savinski se mit à rire.
-
---Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre la chasse au
-vautour et les paysans qui veulent la terre?
-
---Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir. L’année avant la
-guerre, nous étions en été dans les Pyrénées avec un oncle à moi, grand
-chasseur. On lui proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme
-qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants que je suppliai
-mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement, comme vous pensez, il
-ne put me refuser.
-
---Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien, Lydia Serguêvna,
-intervint Savinski.
-
---Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le jour, nous
-arrivions à une cabane dans un endroit désert. A deux cents pas à peu
-près de la cabane, notre guide jeta un petit agneau mort sur un roc bien
-en vue. Et nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint; j’avais
-grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait de regarder. A
-peine le soleil levé, on vit très haut dans le ciel un point noir qui
-décrivait de longues courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu
-l’agneau mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se joignit
-à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres encore. Il y en
-eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu, leurs grands cercles se
-rétrécissaient, s’abaissaient, et enfin les vautours s’abattirent sur un
-roc, à trois cents pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à
-fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant, se
-dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils le regardaient de loin,
-semblaient conférer ensemble, puis, pour je ne sais quelle raison,
-retournaient d’où ils étaient venus. Et, quelques minutes après, la même
-scène recommençait. Je pense que cela dura bien une heure avant qu’ils
-arrivassent tout près du cadavre. Quelle patience! quelle lenteur! Et
-enfin, après un temps qui me parut interminable, un grand vautour se
-risqua à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De ma place,
-je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de nouveau s’envola, mais,
-quelques minutes plus tard, tous les vautours étaient là et
-s’acharnaient après le cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide
-tirèrent dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours
-s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient morts sur
-le terrain. Eh bien, comprenez-vous, Nicolas Vladimirovitch, à la
-campagne, cet été, nos paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme
-eux, ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison. On les
-voyait par groupes de trois ou quatre autour des bâtiments: ils
-regardaient avec attention et causaient entre eux. Si on les abordait,
-ils étaient très polis, comme autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils
-faisaient là, ils répondaient: «Nous nous promenons, barine, nous nous
-promenons seulement.» Mais ils revenaient, regardaient encore,
-discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus en plus près de la
-maison. Cela finissait par créer une impression d’angoisse dont on ne
-pouvait se défaire. Une fois, mon père en rencontra un dans le vestibule
-même. Il l’interpella et lui dit: «Que veux-tu, Foma Fomitch?» Le paysan
-s’inclina jusqu’à terre. «Je regarde, barine, je regarde», dit-il du ton
-le plus soumis. Mon père entra dans une grande colère (cela lui arrive,
-vous savez): «Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous
-les coups.» Le paysan s’en alla, très tranquillement, à demi souriant.
-Et, le lendemain, on le revoyait à quelques pas devant les fenêtres du
-salon, causant à voix basse avec d’autres paysans. Cela devenait
-intolérable; cela me rappelait à chaque fois les vautours qui tournent
-autour de l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous sommes
-partis. Papa a fait transporter à Smolensk les plus beaux livres et
-quelques tableaux anciens. Et maintenant que nous ne sommes plus là, les
-paysans sont entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont
-pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais bien
-savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle avec un sourire.
-
-Savinski passa une heure charmante avec la jeune fille.
-
---Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il. Vous me racontez
-des histoires très tristes, mais, quand elles passent sur vos lèvres,
-elles ne m’attristent pas. Je pense que vous êtes une petite fée qui
-transforme toutes choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos
-paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées.
-
-Il y eut un silence. Puis Lydia parla:
-
---Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier? Il veut me prendre
-comme secrétaire quand les bolchéviques seront au pouvoir. Il jouera un
-grand rôle, il l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la
-Guerre. Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer de moi,
-car je sais l’allemand, l’anglais et le français. Il veut que j’apprenne
-à écrire à la machine. Je ne l’aime pas, ce Séméonof; il me glace, je ne
-travaillerai pas avec lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la
-machine. J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de votre
-banque, au coin de Litiéiny et de Nevski.
-
---Si vous voulez une place quand tout le monde sera obligé de
-travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai tant que les
-banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi, ajouta-t-il, suivant la
-tournure que prendront les événements, il vous faudra émigrer. La Russie
-ne sera pas habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en
-irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie pas, si vous
-ne craignez pas la compagnie d’un homme qui pourrait être votre père,
-voyons-nous souvent.
-
-Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était de nouveau en
-uniforme de junker. Il avait fait une décevante expérience à l’armée. Le
-régiment auquel il avait été attaché n’avait pas pris part à
-l’offensive; les soldats désertaient en si grand nombre que le colonel
-l’avait renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile et
-possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des junkers pour
-avoir un grade régulier au jour où l’ordre se rétablirait en Russie. Il
-venait dîner chez sa cousine, revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce
-soir-là comme d’habitude, avait mille choses à lui dire.
-
---Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses aussi
-extraordinaires que chez nous? Comme la vie doit être ennuyeuse partout
-ailleurs! Il paraît que bientôt nous allons tous être obligés de
-travailler. Ce sera très amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine.
-Je gagnerai ma vie, Paul; j’aurai un poste important aux Affaires
-étrangères. C’est arrangé.
-
-Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable qui la fit
-pouffer de rire:
-
---Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais Dieu sait ce que
-l’avenir nous réserve.
-
---Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès qu’elle eut recouvré
-son sang-froid. On aura un tel besoin de «capacités», comme ils disent,
-que nous sommes sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde: j’ai
-déjà deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre. Et, si
-tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service. Tu seras le secrétaire
-de la secrétaire.
-
-Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure reprit
-l’expression, qui lui était naturelle, de bonne humeur et d’insouciance
-et, pendant toute la soirée, Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en
-épuisèrent à l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs.
-
---Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais, dit Paul en partant.
-
-Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux joues:
-
---Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur.
-
-Paul n’aima pas cette réponse.
-
-
-
-
-SECONDE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-LA GRANDE SECOUSSE
-
-
-Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit.
-Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La
-nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait
-téléphoné des nouvelles inquiétantes: les bolchéviques faisaient un coup
-de force; leurs troupes étaient mobilisées; déjà, ils s’étaient emparés
-du télégraphe central; Lénine était arrivé à Pétrograd; on n’avait
-trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes!...
-
-Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski
-ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le
-fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son
-appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber; ses
-pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le
-même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le
-thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas
-objectivement. «Que fais-je ici? se demandait-il sans cesse. Pourquoi
-rester? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut
-prendre un parti et quitter la Russie.» Et, en même temps, il sentait au
-fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc
-encore dans cette ville funeste? Ses affaires? Elles étaient arrangées
-au mieux des circonstances déplorables. «J’aurai de quoi vivre à
-l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec
-moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon
-qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse! Et pourtant je reste.
-Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie?
-C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font
-mes compatriotes!» De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des
-questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur
-du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il
-sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes,
-l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs
-débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les
-lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché.
-Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois.
-«C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi? A la moindre alerte
-nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et
-de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes
-nerfs? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable.»
-
-Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent,
-il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes
-politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de
-Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on
-apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour
-l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec
-bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à
-bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus?
-Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se
-regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi: «Qui
-fera défaut demain?»
-
-Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous
-volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa
-petite amie Lydia; elle lui paraissait la seule personne sincère de
-l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se
-mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et
-plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il
-représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à
-l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes
-qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier
-et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. «Cela est faux
-aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il,
-qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si
-cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma
-faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul,
-peut-être changerait-elle vite d’idée... Elle croit que je suis
-inaccessible à la peur. Quelle erreur! En fait, j’ai peur de tout dans
-l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans
-le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas
-le danger, sans doute par une infirmité de ma vue... Tiens, il faudra
-que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est
-si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce
-qu’elle va devenir, cette fille ravissante? Elle se mariera. Elle
-épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle
-mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très
-séduisante, et qui méprise son mari... Qui choisira-t-elle? Son cousin
-Paul? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour? Ce serait un
-mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait
-pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si
-élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité?
-Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous
-sommes.» Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont
-Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis
-longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd.
-Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se
-multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant,
-il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.
-
-«Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques
-italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir,
-risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est
-la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes
-personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école
-utile pour mes contemporains? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré,
-jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et
-plus neurasthéniques que jamais.»
-
-A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe
-d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton
-d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler
-entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski
-croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans
-la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre
-et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la
-nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un
-aspect aussi militaire. «Qu’est cela? se demanda-t-il. Le gouvernement
-a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il
-coffrer les bolchéviques cette nuit? Cela ressemblerait bien peu à notre
-cher Alexandre Feodorovitch Kerenski! Est-ce le coup d’État de Lénine?»
-
-Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette
-énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et
-s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger
-dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant
-à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître
-de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de
-Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.
-
-Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des
-détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui
-défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la
-banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans
-la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre
-résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le
-Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait
-réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques.
-
-Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute
-la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient
-surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer
-un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste
-de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux
-bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski
-boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils
-n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine,
-rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le
-soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y
-proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la
-grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège
-du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà--comment le
-savait-on?--que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général
-Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix
-visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette
-fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le
-règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant.
-Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent; la peur avait marqué son
-visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang
-s’arrêtât dans ce gros corps pourri.
-
---Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous
-sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous
-incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon
-affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur
-Stockholm.
-
-Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues,
-courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de
-son appartement.
-
-Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur
-Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit
-une vue plus calme de la situation. «C’était inévitable, se dit-il;
-maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on
-pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que
-l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble
-parlera toujours dans les bureaux.» Il pensa à sa femme, avec un
-soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais
-quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait
-le coup d’État à Pétrograd? Il fallait absolument lui faire passer des
-nouvelles... Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite
-amie Lydia? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se
-précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A
-peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça
-qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna
-Volynskaia. Savinski courut à la porte.
-
-Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid
-et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne
-disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à
-Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement
-fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il
-ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille
-de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père
-gronde son enfant chérie.
-
---Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui? Quel
-démon de curiosité vous pousse? Vous allez vite rentrer chez vous et
-vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.
-
-Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser.
-Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de
-chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière
-de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit:
-
---Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il
-règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des
-pelotons de soldats comme aux temps du tsar... Et puis, ajouta-t-elle
-malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe.
-A moi toute seule, je n’y comprends rien...
-
---Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous
-devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour
-fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd? Je vais
-vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture.
-Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof
-l’occupe, sans doute, à ma place.
-
-A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre
-fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde.
-
---Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin.
-Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.
-
-Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski, et
-celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur,
-qui n’était autre qu’André Spasski.
-
-Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait en rien perdu son
-sang-froid. Il était calme comme à l’ordinaire, et on ne voyait pas
-trace de nervosité sur son visage.
-
---J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j’ai
-quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolchéviques me
-font l’honneur, paraît-il, d’attacher un certain prix à ma capture. Ils
-sont chez moi à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas
-facilement.
-
---Qu’allez-vous faire? demanda Savinski.
-
---D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une maison sûre ici, et
-j’ai aussi un excellent passeport.
-
-Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un
-passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur Paul Pavlovitch
-Mouchine, âgé de trente-huit ans.
-
---Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas
-difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu’en Kerenski qu’il
-méprise. Peut-être prendrons-nous Pétrograd! Ces coquins n’aiment pas se
-battre.
-
-Spasski souriait tout le temps en parlant.
-
---Mais avez-vous de l’argent? demanda Savinski.
-
---J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage
-compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas qu’on me trouve chez vous. Je
-vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la
-part de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je crois, rien à
-craindre pour le moment. Séméonof sent qu’il aura besoin de vous. Au
-pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas
-Vladimirovitch, car nous nous reverrons.
-
---Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant à la porte.
-
-Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la
-fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski
-sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche.
-
-Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu’il vint la
-rejoindre. Décidément, elle ne s’était pas trompée sur lui. Aux heures
-critiques, il ne gémissait pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle
-éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans ses
-bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir
-devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la
-reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la
-Perspective. Le temps était beau et clair; il y avait sur les trottoirs
-la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu’un coup
-d’État avait eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient au
-pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme.
-Pétrograd, pour s’émouvoir après six mois de révolution, avait besoin
-d’entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la
-poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats
-patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort
-d’imagination pour comprendre l’importance de ce qui venait de se passer
-en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques
-était capable de cet effort?
-
-La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia
-virent qu’à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du
-bureau central des téléphones. L’izvostchik tourna à droite pour passer
-sous l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme
-ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. «On ne passe pas.» Lorsque
-Lydia reconnut l’uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.
-
---Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne
-peut sortir. Comment aurais-je vécu si je l’avais su ici?
-
-Savinski la rassura.
-
---On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des
-pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela
-s’arrange chez nous.
-
-La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut rebrousser
-chemin et prendre le long du canal de la Moïka. Là, ils rencontrèrent un
-détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement
-débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient
-pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils défilaient,
-Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient.
-
-L’homme répondit avec nonchalance:
-
---Nous sommes commandés pour défendre le Palais d’Hiver, où le
-gouvernement est réfugié.
-
-Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les
-épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les
-troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres
-laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être
-inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale
-du Palais.
-
-Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.
-
---Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un
-spectacle, d’une espèce de parade de cirque?... Je ne puis pas prendre
-les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces
-marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance,
-tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch... Ou
-bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre?
-ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient
-voir si profondément en elle.
-
---Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il
-suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique.
-En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien
-sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour
-vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez
-vos poupées; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles.
-Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues.
-
-Lydia devint sérieuse.
-
---Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des
-imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille
-pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre
-sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation,
-vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me
-téléphonerez... Ah! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont
-Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on
-se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous
-pouvez entrer par la Millionnaia.
-
-Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de
-pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit
-de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton
-plaisant, il dit:
-
---Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia
-Serguêvna. Cela me rajeunit... Mais, soyez tranquille, je suis un grand
-poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer
-dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu.
-
-Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était
-désert.
-
-Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très
-gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même,
-l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui
-avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et
-traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.
-
---Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à
-table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir Kerenski en fuite. Il faut
-reconnaître qu’il est malin. Toutes les fois qu’il y a du tapage, il
-disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te
-prie? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la
-Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement de la fin. La
-prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors,
-l’expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille
-de champagne pour célébrer ce grand événement.
-
-Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il
-trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur
-profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait
-alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons.
-Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.
-
---Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la
-Russie. Il y a dans l’âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne
-peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les
-coquins qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir? Cela criait
-vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar! La foudre du ciel
-devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l’instrument de la
-colère de Dieu.
-
-Le général profita d’une quinte de toux du prince pour intervenir.
-
---Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi.
-
---Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de
-triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons bien mérité.
-Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur? Rien. Qui de nous a donné
-sa vie pour lui? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la
-Russie sortira de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais...
-Buvons à la Russie.
-
-Il vida son verre.
-
-Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle avait éprouvées
-dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le
-champagne qu’elle avait bu, l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle
-vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief,
-les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels:
-elle revoyait la révolution comme elle l’avait vue quelques heures plus
-tôt près de la place du Palais-d’Hiver, comme une parade foraine, ou
-mieux comme une féerie... On se levait de table; elle se sentit tout à
-coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan et tout
-aussitôt s’endormit.
-
-Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte.
-Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l’adresse
-écrite au crayon elle reconnut l’écriture de son cousin. Elle eut une
-palpitation de cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une
-terrible nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes:
-
- _Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas,
- je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée._
-
- PAUL.
-
-Elle devint très pâle. «C’est affreux, pensa-t-elle, il va mourir.» En
-hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller? que faire? elle ne le savait
-pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose.
-Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle.
-Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, elle lui dit:
-
---Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens sont fous
-aujourd’hui.
-
-Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un grand signe de
-croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.
-
-Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir.
-C’était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart
-d’heure de chez elle, de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia.
-Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie
-sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être
-toujours en retard d’une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d’amitié.
-
---C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai besoin de toi. Nous
-sortons ensemble, tu veux bien?
-
---Pourquoi pas? dit Hélène avec placidité.
-
-Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert.
-
-Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la
-Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l’Ermitage. Mais le
-petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver
-était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse
-sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée.
-Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles,
-et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur
-leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir
-le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire
-et le ministère des Affaires étrangères.
-
-Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas.
-
---Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle à son amie.
-
-Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia dans cette
-promenade aventureuse comme elle l’aurait accompagnée dans une tournée
-de magasins pour acheter une robe.
-
-Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte et le cordon des
-soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant d’une discussion, du
-reste amicale, qui s’était engagée entre un sous-officier et des
-spectateurs, les deux jeunes filles passèrent les sentinelles sans qu’on
-les arrêtât. Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis
-Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle. Bien qu’elle
-fût toujours sous le coup de l’émotion qui l’avait fait sortir de chez
-elle et indifférente à tout ce qui ne la préoccupait pas, le spectacle
-qu’elle avait sous les yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de
-la grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. Mais,
-sur la place même, les junkers circulaient librement, ne se cachaient
-pas et s’occupaient aux yeux de leurs ennemis à préparer la défense du
-Palais. Par endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes
-rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes bûches de bois
-de plus de six pieds de longueur, empilées les unes sur les autres sur
-une longueur d’une trentaine de pas. C’était une partie de la provision
-de bois amassée pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des
-jours entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment les
-troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier ainsi? De
-nouveau, la pensée que tout cela était une «parade de cirque» traversa
-l’esprit de Lydia. A ce moment, par la porte centrale, sortit un
-détachement de junkers. Ils défilèrent comme à la parade; leurs longs
-manteaux couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils
-s’alignèrent sur deux rangs devant le tas de bois et un général les
-passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les jeunes filles
-s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas un mot de la harangue. Elle
-cherchait, parmi ces deux cents jeunes officiers, à retrouver Paul.
-Soudain, elle poussa une exclamation.
-
---Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.
-
-En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la file, était Paul
-Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe, la poitrine bombée, les
-yeux attachés sur le général qui parlait. Il ne voyait pas sa cousine.
-Elle remarqua qu’il était très pâle. «Il est malade, le pauvre petit»,
-pensa-t-elle. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait jamais
-cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand garçon. Maintenant,
-elle entendait les paroles du général. Il terminait d’une voix sonore en
-disant: «La Russie compte sur vous, mes enfants!»--«En quoi est-ce que
-la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble de l’irritation.
-Où est la Russie, là-dedans? Est-ce Kerenski, la Russie? Paul va-t-il se
-faire tuer pour Kerenski qui est en fuite? Et qui est-ce qu’il y a dans
-ce Palais? Des ministres socialistes et des bourgeois que personne ne
-connaît?»
-
-Au commandement d’un officier, les junkers se remirent sur quatre rangs
-et, d’un pas cadencé, défilèrent pour rentrer dans le Palais.
-
-Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul allait passer près
-d’elle. Il la regarda et eut un sourire de joie. Sa pâle figure
-s’illumina. Lydia fit un pas encore, comme si elle allait l’aborder. A
-cet instant, Hélène, soudain consciente de ce qui se passait, la saisit
-par le bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque en
-passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea pas. Lorsque
-les junkers eurent disparu sous la voûte couleur de sang, elle ne dit
-qu’un mot:
-
---Rentrons.
-
-Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats rouges qui
-ricanaient, et arrivèrent quelques minutes après, sans que Lydia eût
-ouvert la bouche, à l’hôtel du prince Volynski. Elle monta seule chez
-elle et s’enferma. Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander.
-Elle répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de descendre.
-Elle ne pouvait supporter de le voir à cet instant. Elle se répétait
-avec colère les mots qu’elle avait prononcés le matin même. «Une parade
-de cirque! une parade de cirque!» Elle se voyait souriante à côté de son
-ami et se détestait.
-
-La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. Elle était révoltée
-contre les siens. «Voilà mon père qui applaudit Lénine. Il a perdu la
-tête, je pense. C’est Katia qui a raison: les gens sont devenus fous.
-Pourquoi se massacrer les uns les autres? Qu’est-ce que Paul a fait à
-ces soldats? Pourquoi vont-ils se tirer dessus? Ils sont Russes les uns
-et les autres. Il n’y a là aucune raison.»
-
-Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. Devant elle,
-la Néva roulait lentement ses eaux noires et gonflées. Pas un bruit ne
-filtrait à travers les doubles fenêtres collées. Pas une âme ne se
-montrait sur le quai du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il
-semblait qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie la
-rassura. «On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch avait
-raison.» Un flot d’espérance l’envahit et ramena le sang à ses joues
-pâles. «Il a toujours raison, continua-t-elle. Mais oui, c’est évident,
-il y a eu des pourparlers entre les troupes du Palais et les
-révolutionnaires. On discute, on discute sans fin, comme toujours chez
-nous. Personne n’a envie de se faire tuer; on parlera jusqu’au matin et
-chacun rentrera chez soi.»
-
-Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu une telle
-agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même d’avoir été la cause
-de ces tortures inutiles. «Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque
-je le verrai», pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.
-
-A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il
-était dix heures. L’assaut du Palais d’Hiver commençait. Bientôt elle
-entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup
-violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le
-ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse
-Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. «Le canon!», dit-elle. Il lui
-parut qu’elle s’arrêtait de vivre. «Que peuvent-ils faire, les pauvres
-petits?» pensa-t-elle.
-
-La fusillade continuait; parfois, elle entendait l’éclat plus violent
-des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du
-canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu’elle avait eu sous les
-yeux dans l’après-midi et les junkers cachés derrière les rangées de
-bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout
-s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade
-désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du
-temps. Épuisée, elle s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les
-oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la
-fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond.
-
-Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle regarda sa
-pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. «J’ai rêvé, se
-dit-elle. Quel affreux cauchemar!»
-
-Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique et se
-rendormit comme un enfant.
-
-Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, ainsi qu’à
-l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle
-frissonna.
-
---Que s’est-il passé? demanda-t-elle... Tu as entendu, cette nuit?
-
-La vieille bonne souriait.
-
---Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son
-école.
-
-Lydia retomba sur son oreiller.
-
---C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et deux grosses larmes
-coulèrent le long de ses joues.
-
-
-
-
-II
-
-LE SANG RÉPANDU
-
-
-Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par les bolchéviques
-furent peut-être ceux qui mirent les nerfs des habitants de la capitale
-à la plus rude épreuve. Les nouvelles les plus contradictoires passaient
-de bouche en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus vives
-le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute de vent soufflait
-sur les espoirs éteints, les ranimait et, lorsqu’une petite flamme
-brillait, une averse soudaine l’éteignait.
-
-Les bolchéviques, réunis en séance solennelle à l’Institut Smolny le
-mercredi soir 7 novembre, avaient fait éclater la joie de leur triomphe.
-Jamais, depuis le premier jour de la révolution, on n’avait entendu des
-accents plus enivrés. Jusqu’alors les maîtres de l’heure avaient composé
-des chants désolés sur l’éternel thème de la ruine inéluctable de la
-Russie. Aujourd’hui, enfin, on voyait des hommes se féliciter de leur
-victoire et annoncer à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne
-doutaient pas d’eux-mêmes, et la première séance du second congrès
-panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même, frappa les esprits
-par la joie farouche et orgueilleuse qui l’emplissait, par la certitude
-qui animait les protagonistes du drame.
-
-Mais il s’en fallait que la réalité répondît aux assurances des chefs du
-nouveau gouvernement. En fait, ils étaient seuls avec les quelques
-milliers de soldats, de marins et de gardes rouges qui les avaient
-portés au pouvoir. Toute la machine gouvernementale s’était arrêtée d’un
-seul coup. L’immense bureaucratie de la capitale s’était mise en grève.
-Pas un fonctionnaire, pas un employé de ministère n’acceptait de
-travailler pour les commissaires du peuple. Les bolchéviques s’étaient
-emparés du télégraphe central et envoyaient des messages dans toute la
-Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie refusait de
-causer avec eux et se renfermait dans un silence inquiétant. Les rares
-nouvelles que l’on avait de l’intérieur ne leur étaient pas favorables.
-Les voyageurs arrivés de Moscou déclaraient que la ville était à feu et
-à sang et que les junkers se battaient contre les troupes
-révolutionnaires. A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour
-l’instant si faibles et se sentaient si précaires qu’ils laissaient
-leurs adversaires, les social-révolutionnaires et les menchéviques, se
-réunir dans un palais de la Fontanka pour lutter ouvertement contre eux.
-
-Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité, qui était fort
-active à organiser la résistance au coup d’État. D’autre part, ils
-avaient des rapports inquiétants sur les cosaques de Krasnof, qui
-étaient avancés de Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux
-faubourgs de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré
-près du pont du Palais, le petit croiseur _Aurora_, dont l’artillerie
-avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il était sous pression et
-chacun savait qu’il offrirait un asile aux chefs bolchéviques si la
-fortune changeante les obligeait à fuir Pétrograd dont ils venaient de
-s’emparer. Se réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine,
-Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers une terre
-étrangère? En somme, rien ne paraissait plus branlant que le pouvoir de
-ces hommes qui parlaient si haut.
-
-Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun désordre. La
-ville était plus calme qu’elle ne l’avait été depuis six mois. Partout
-des patrouilles, pas un coup de feu. On arrêtait les voleurs et les
-maraudeurs. Les magasins étaient ouverts. Dans chaque maison, des
-consignes sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant de
-Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le numéro du téléphone qu’il
-devait appeler en cas de trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On
-se sentait soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait à
-l’aise... Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à son
-imagination et qu’on essayait de voir plus loin que les apparences, on
-était, à la lettre, paralysé par la peur à l’idée, trop certaine pour
-être mise en doute, que l’on appartenait dorénavant, corps et biens, à
-des hommes sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait la
-guerre civile, le communisme et l’anéantissement par la violence des
-anciennes classes dirigeantes.
-
-Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, si à la portée
-de tous les esprits, que l’on était comme suffoqué. Ivan
-Choupof-Karamine disait en soupirant: «Rien n’est plus insupportable que
-l’incertitude.» Et, comme il aimait à bouffonner, il ajoutait: «Seul le
-lièvre préfère attendre.»
-
-Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se hasardant pas à
-sortir la nuit. Elle recevait maintenant à cinq heures et, par un
-curieux effet de la peur, elle avait plus de monde que jamais. Les gens
-ne pouvaient rester chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils
-couraient les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion
-et croyaient être une force; ils oubliaient leur solitude et cherchaient
-à s’étourdir dans d’interminables conversations. Ils en sortaient plus
-déprimés encore, car rien n’égalait dans ces premiers jours la tristesse
-des propos. Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof
-voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet homme si
-bavard causait d’abondance avec tout le monde, sauf avec sa femme.
-Pendant ces trois jours, Nathalie avait essayé dix fois d’entrer en
-communication avec Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait
-quitté son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à
-Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas? L’avenir ne se dessinait pas
-avec assez de clarté pour qu’on risquât de se montrer au quartier
-général des bolchéviques.
-
-Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait été un peu
-souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre heures. Elle n’avait
-pas revu Paul, car les junkers étaient consignés dans leurs écoles et ne
-pouvaient, au risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le
-samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia, alors
-qu’ils patrouillaient la rue en automobile blindée. L’auto avait eu une
-panne et ses occupants avaient été massacrés sans qu’ils essayassent de
-se défendre. Le jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski
-avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais Michel, où Paul
-était caserné. Elle remit le paquet et une lettre au factionnaire à la
-porte, dont les grilles étaient fermées. Lydia essaya de téléphoner à
-son cousin. Le bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro.
-Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la voir.
-
-Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui
-l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le
-regard quelque chose de sérieux qu’il ne lui connaissait pas et parlait
-sur un ton où il ne retrouvait plus l’accent enfantin dont elle ne
-s’était jamais défait jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de
-suite auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui
-demanda:
-
---Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.
-
-Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un
-instant, puis haussa les épaules.
-
---Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.
-
-Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l’interroger,
-il poursuivit d’une voix sourde:
-
---Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. Qui peut dire
-ce qui se passera demain?...
-
-Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du
-pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité d’une avance des cosaques
-commandés par Krasnof.
-
-Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit,
-tout en le fixant:
-
---Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas,
-c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, je vous prie. J’ai beaucoup
-réfléchi depuis trois jours; il me semble que je ne suis plus la petite
-fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas? Parlez-moi
-franchement. Il n’y a que vous au monde avec qui je puisse causer.
-
-Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski
-jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition qu’elle cherchait auprès
-de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue.
-Que lui dire dans l’incertitude où il était? Il se résolut donc à lui
-exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur un ton qui enlevât
-à la conversation ce qu’elle avait de tendu et presque de tragique.
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. Si je me trompe,
-vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue que je n’ai aucune confiance
-dans les cosaques de Krasnof. S’ils avaient voulu prendre la ville, ils
-l’auraient prise hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je
-parie qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au lieu
-d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin. C’est la maladie
-russe. Seuls les bolchéviques paraissent en être exempts. La façon dont
-ils ont fait leur coup mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès
-sur les journées de juillet! Ils sont capables d’apprendre. Nous n’avons
-pas encore vu au cours de la révolution des hommes qui profitent de
-l’expérience acquise. Et si vous voulez une conclusion...
-
-Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille dans les
-siennes et, avec un sourire:
-
---Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna? Vous savez qu’il
-n’y a rien qui soit plus difficile pour un Russe que de conclure. Nos
-compatriotes aiment à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de
-la thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui par la
-fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables de leur
-dialectique, ils vous tirent leur révérence.
-
-La jeune fille resta sérieuse et dit simplement:
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès de Lénine. Mais
-si vous me demandez ce qu’il fera de sa victoire, je vous dirai que je
-n’en sais rien et probablement, à l’heure actuelle, n’en sait-il pas
-plus que nous... J’imagine que c’est un homme politique tout autant
-qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité, de
-concessions aux événements. On ne crée pas un régime social tout nouveau
-en un jour. Il sera amené à manœuvrer, à biaiser... Mais, chère petite
-amie, conclut-il, voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine.
-Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut être renversé, nous
-pouvons être, vous et moi, en Angleterre, les Allemands peuvent avoir
-pris Pétrograd et remis un beau tsar tout neuf sur le trône.
-
-Lydia se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, les
-mains croisées derrière le dos. Elle allait d’un pas lent et décidé, son
-visage restait sérieux et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui
-dit:
-
---Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Cela, je
-l’ai compris. Je pense que tout va s’écrouler; je pense qu’il y aura
-beaucoup de sang.
-
-Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, tout près de
-Savinski, elle murmura:
-
---C’est une horreur!
-
-Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir
-Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu’il fallait.
-
-Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore
-quelques pas dans la chambre, puis, d’une voix posée, elle dit:
-
---Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me
-procurer un passeport pour un jeune homme.
-
-Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l’oppression
-inexplicable qui l’accablait.
-
---Un passeport, fit-il, pour un jeune homme?... Ce n’est pas très
-facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu’en quelques
-jours je pourrai vous arranger cela... J’ai des relations, heureusement.
-
-La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit.
-
---Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. Je l’aime comme un
-frère. C’est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était
-l’autre nuit au Palais d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit,
-risquer de se faire tuer par des Russes! Pour qui? Cela n’a pas de
-sens... Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le tuera, c’est
-certain... Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je
-suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi. Alors,
-j’ai combiné tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on
-appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les bolchéviques
-qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par
-Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d’aller chez mon
-amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27.
-Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n’ira le
-chercher là... Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai
-tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.
-
---Mais voudra-t-il partir? demanda Savinski.
-
---Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.
-
---Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski.
-Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu’il faudra bientôt
-m’occuper d’en avoir un pour vous...
-
---Oh! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce que je
-risque? jeta la jeune fille d’une voix qui, cette fois-ci, était
-joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille... Je resterai
-encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez...
-
-Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu’il
-aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à
-chaque instant sur le bord d’un sourire.
-
---Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, continua-t-elle,
-quand j’ai su que Paul était avec les junkers au Palais d’Hiver. Paul a
-été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne
-représentait-il rien à mes yeux. C’était trop loin... C’est absurde,
-sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez... Depuis
-la révolution, je sais bien qu’on a tué des gens dans la ville même. Je
-ne les connaissais pas; cela m’était indifférent. Je disais comme les
-autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher
-d’importance: «Les révolutions ne se font pas sans victimes.» Ou bien on
-parle «du sang répandu pour une grande cause». Qu’était pour moi «du
-sang répandu»? Des mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le
-Champ-de-Mars près des tombes des «victimes de la révolution». Je n’en
-ai jamais été émue,--pas plus que vous n’êtes ému lorsque vous entrez
-dans un cimetière. Et voilà qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à
-coup ce qu’était «du sang répandu». Est-ce parce que j’avais vu de mes
-yeux cette barricade que les junkers préparaient? Est-ce parce que Paul
-était tout près de moi? Est-ce parce qu’il allait se battre avec ces
-soldats à qui j’ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours
-semblé près de moi? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici,
-et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre
-s’éclairer à chaque coup de canon?... Je ne sais pas, Nicolas
-Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter... Sans doute, vous me
-trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions... Enfin,
-voilà, il faut que Paul s’en aille, tout simplement, et alors vous
-verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable,
-que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une voix très posée:
-«les victimes de la révolution» et «le sang répandu».
-
-Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à
-pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête:
-
- _Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure._
-
-Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande.
-Il prit le train. Il n’avait pas de visa sur son laissez-passer ancien.
-Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva
-sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain.
-Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à
-Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait environ un mois
-pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant; que,
-d’ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les
-bolchéviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à
-exécution leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la
-place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme que ces jours
-derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l’année et
-ils partiraient pour l’Angleterre. En attendant, il ne doutait pas
-d’obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande.
-
-Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski
-avait l’impression curieuse qu’il était hors de la réalité, qu’il
-prononçait les paroles qu’il devait prononcer, étant donné les
-circonstances, mais que la vie, comme il se le disait à ce moment même,
-«était sur un autre plan».
-
-Il cacha ses pensées à sa femme.
-
-Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit
-qu’il était prié d’assister à la messe funèbre qui serait dite ce
-jour-là en l’honneur de l’enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 11
-novembre, à l’âge de vingt et un ans.
-
- * * * * *
-
-Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y apprit les
-détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu’il
-était en Finlande, les bolchéviques avaient décidé d’en finir avec les
-junkers et avaient envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs
-casernes. On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien
-palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de
-bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres
-d’enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu’un
-domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui
-s’était rassemblée, s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune
-prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la
-poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était
-horriblement défiguré.
-
-
-
-
-III
-
-RÉCLUSION
-
-
-Les jours passèrent.
-
-Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à
-la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui
-avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée
-et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait
-rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu
-différent.
-
---Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En
-attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous!
-
-Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite
-amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski.
-Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié
-d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra
-Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le
-prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre
-que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle
-à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de
-recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les
-douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un
-masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses
-jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus
-profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des
-arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance
-extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant
-mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe; il
-passerait l’hiver en Égypte.
-
---Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du
-soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du
-désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois
-pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville
-sombre?
-
-Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les
-eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes
-accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité
-visible de l’atmosphère.
-
---Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du
-fémur,--à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis
-perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville
-fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon
-cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au
-sujet d’argent à faire passer à l’étranger.
-
-Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de
-son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour
-lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez
-considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une
-partie des bijoux de la princesse Hélène.
-
-A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme
-il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se
-soulevant dans son fauteuil:
-
---Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici vivant. Mon seul
-regret est de n’être pas mort, il y a six mois, sous l’empereur. La vue
-des horreurs de la révolution m’aurait été épargnée... Est-ce une vie
-que d’assister à la ruine de la Russie? Il y a des ruines grandioses
-devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture,
-mon cher. Elle s’étale à plein. Cela pue... Nous étions pourris depuis
-longtemps; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et
-cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur
-laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores? Un pot
-rempli de m... La révolution a brisé le pot.
-
-Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main débile le laissa
-retomber.
-
---Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. Qu’est-ce que les
-bolchéviques peuvent me faire? Je suis à moitié mort. Ils ne
-m’obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Ils me laisseront
-crever dans mon coin, comme un chien... Je suis le seul homme de
-Pétrograd qui leur échappe... Vous, qui êtes jeune et solide, prenez
-garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je
-suis résolu à ne pas bouger.
-
-Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le prince penché sur
-des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire
-dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses
-nouvelles. C’était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il
-répondait brièvement:
-
---Ma fille va bien, elle va très bien.
-
-Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de
-lui-même, se rongeait d’inquiétude, y revenait par des détours. Une
-fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise
-d’humeur noire.
-
---Lydia, dit-il, hum!... C’est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch.
-Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette enfant?... J’y pense
-constamment. Cela m’agite. Il faudrait qu’elle s’en allât. J’avais
-arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne
-put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt;
-elle était sur le passeport de Mme Saltykof... Mais, au dernier moment,
-elle a refusé de partir. Elle prétend qu’elle ne quittera la ville
-qu’avec moi. C’est une folie... Je me suis fâché; nous nous sommes
-disputés très âprement; j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup
-j’ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et
-pur, ma fille...
-
-Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.
-
---Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce
-soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et
-près de ma fin... C’est quelque chose de bien plus profond que cela.
-C’est parce qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme
-vous, elle ne me quitterait pas davantage... Elle paraît à tous une
-enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant rieuse et légère, mais ce
-n’est qu’une partie d’elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais
-combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que
-cela se dit... Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond de
-soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, d’un geste presque
-insignifiant. Et cela vous remplit l’âme d’une lumière magnifique...
-Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son
-cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou
-trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons dit un mot de Paul.
-Elle est très fière; elle ne veut pas qu’on la plaigne. Et puis, je ne
-sais pas ce qu’il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été
-tué... Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une
-femme déjà... Elle n’est pas sortie; elle n’a vu personne. Il y a là un
-mystère, mon ami... Je ne sais pas...
-
-Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski:
-
---Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en
-dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout...
-Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour
-viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair...
-Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite? Si je ne suis plus
-là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente,
-n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider,
-hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes
-ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos
-enfants à l’étranger.
-
-Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour
-se reprendre.
-
---Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons... Voulez-vous être
-assez bon pour jeter une bûche dans le feu? Je crève de froid.
-
-Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un
-petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour
-Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs
-flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit:
-
---Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. Il faudra
-me l’amener un jour... Oui, j’aurai à causer avec lui de certains plans
-que je forme... J’ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il
-y a en Andalousie des femmes admirables... Ah! ma jeunesse, et les rues
-étroites de Séville, et l’odeur qui monte du pavé brûlant quand on
-l’arrose!... Vous ne savez pas combien souvent j’y pense... Amenez-moi
-l’Espagnol, n’est-ce pas?
-
- * * * * *
-
-Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de
-Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres
-charmants avant la fin tragique du jeune homme? Dans l’obscurité où il
-était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant
-il essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l’image de
-Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, remplissait de plus en plus
-ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s’en étonna:
-
-«Quoi! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire,
-dans le bouillonnement d’une révolution qui veut faire table rase du
-monde ancien. Je cours des risques quotidiens; je puis être emprisonné
-comme tant d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les banques
-vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis
-séparé de ma femme et de mes enfants; nous sommes environnés de dangers
-visibles; chaque jour, un des nôtres est arrêté; j’ai mille soucis
-d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je
-dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires.
-Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m’occuper d’une
-jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état
-de son cœur... Je perds mon temps?... Quelle erreur! Je gagne du temps.
-C’est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce
-moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi,
-ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs,
-sa bouche enfantine... Délicieuses images qui me reposent, m’entraînent
-dans un monde idéal loin des horreurs présentes... Sans elle, je ne
-serais occupé qu’à peser les conjectures de l’heure politique: je
-m’alarmerais comme mes amis du club; je nourrirais de noires humeurs;
-mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je
-deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve.»
-
-Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir de la
-jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C’était un
-homme d’action; mais c’était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce
-toujours le poète qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des
-théories de Savinski, et il disait volontiers: «Un grand homme
-d’affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure,
-vous restez collé au sol. On ne s’envole que sur des ailes. Napoléon, le
-plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur.
-Et qui sait s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait
-de chimérique en lui? Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le parti des
-chimères l’emporter? Pour un Séméonof, qui n’a que l’esprit politique,
-il y a cent songe-creux qui vivent d’éblouissantes visions dans les
-nuées.» Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé
-son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue
-retraite? Il y avait quelque chose d’obscur dans cette tragique
-histoire. Le temps, sans doute, le lui éclaircirait. Mais il lui tardait
-de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le
-secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.
-
- * * * * *
-
-Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. Le
-désordre s’était soudainement développé dans la ville et, au sentiment
-de sécurité extérieure que l’on avait eu au début du règne des
-bolchéviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant
-militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes
-principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont
-le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers
-devaient monter la garde à deux jusqu’au matin. Un gong, placé dans la
-cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de
-descendre armé pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible
-de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à
-subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car
-elle prouvait que les bolchéviques se sentaient incapables d’assurer
-l’ordre public et qu’une fois le soleil caché, la ville appartenait aux
-soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits
-sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient.
-Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux
-après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui
-éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux d’un
-passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes places désertes pour
-les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans
-les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux.
-
-C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient d’habiter de
-l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser l’immense pont Troïtski à
-pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait
-été prise; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais
-jusqu’à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski
-Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se
-résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se
-résolut-il à le quitter et à prendre un logement meublé laissé vacant
-par le départ subit d’un ami qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce
-nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il
-était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4
-de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C’était
-un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait
-directement du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa que
-deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui
-avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste
-immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à
-Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on vivait.
-
-Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait son voisin. Elle
-s’en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq
-cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société
-très unie pour les jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi
-pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé
-paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la
-révolution bolchévique.
-
---Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont
-comptés, il s’agit de les vivre bien. J’ai ouvert un crédit illimité à
-mon cuisinier. J’ai du bois pour me chauffer et j’en achète encore pour
-plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à
-petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que
-je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n’y
-en a plus à Pétrograd. Je donnerai des dîners à six heures du soir et
-vous n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous
-soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous
-savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le
-Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l’espoir
-de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au
-coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent
-chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du
-régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques...
-Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il
-n’y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries.
-J’en vois chaque jour qui filent pour la gare, pliés sous le poids des
-objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils
-frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en restera plus.
-Bon débarras!
-
-Une longue conversation s’engagea sur la situation. Nathalie était
-optimiste. Les bolchéviques s’useraient vite. Ils étaient trop faibles
-pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle
-restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y
-avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens hauts
-fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets
-du gouvernement provisoire. On pouvait donc s’arranger pour vivre les
-quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les
-Allemands ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir.
-Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée et le
-gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un
-coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait
-offert l’hospitalité à un attaché libre à l’ambassade anglaise, lord
-Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie
-contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans
-maximalistes.
-
-Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d’une
-extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à
-Pétrograd depuis un an qu’il y était arrivé et qui passait pour être
-l’amant de la séduisante Nathalie. «Voilà un coup de partie heureusement
-joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire...»
-
-Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait appris de
-source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec
-Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique
-de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien
-officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux
-Affaires étrangères? Le fait est qu’Ivan Choupof-Karamine, pourtant si
-compromis par sa collaboration avec Protopopof, ne manifestait aucune
-inquiétude et se montrait même d’humeur fort joyeuse.
-
-Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l’invita
-à dîner pour le surlendemain.
-
---J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma
-petite amie Lydia m’a promis de venir. L’avez-vous revue? C’est sa
-première sortie depuis la mort de son cousin.
-
-Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine avec un
-plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé à l’idée de dîner dans cette
-maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités
-de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes,
-du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu’il
-arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie,
-éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet
-des jours cruels qu’elle avait vécu; leur azur lui parut plus profond.
-«Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions
-qu’elle n’a pas ressenties?» Elle portait pour la première fois un rang
-de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était
-assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle
-se trouva à côté de l’admirable lord Douglas, qui avait la droite de la
-maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de
-Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d’attention
-à sa jeune voisine qu’à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec
-plaisir les compliments de l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan
-Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement,
-alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et
-vint à Savinski.
-
---Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch?
-demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien j’ai envie de vous voir.
-
-Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de
-répondre, puis gaiement il dit:
-
---Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles.
-Mais je vous les sacrifierais volontiers. Il y a longtemps que j’ai été
-privé de ma petite amie.
-
---Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi? fit-elle.
-J’ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me
-prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre
-heures.
-
-Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous important
-avec un directeur de banque à deux heures. C’était un vieux monsieur
-fort ennuyeux et disert. En un clin d’œil, il renonça à cet entretien et
-accepta l’offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer
-chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski et à la
-maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna
-la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la
-garde dans la nuit froide de novembre.
-
- * * * * *
-
-Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine de deux cents pas,
-et qu’il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup
-de feu grêle déchira le silence de la nuit; une balle siffla dans l’air
-non loin de lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur
-distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.
-
-«Il faut s’habituer à cela aussi», pensa-t-il.
-
-Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de
-travail où la température était douce. Maintenant, on n’entendait plus
-un bruit. Il semblait qu’il habitât, seul vivant, une ville morte. Sur
-la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils
-étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. «J’irai
-les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il faudra s’occuper
-d’avoir des visas pour l’Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce
-petit bébé près d’elle! Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à
-moi.» Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du
-téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d’entendre une
-voix sèche et martelée qui disait à l’autre bout du fil:
-
-«Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, Nicolas
-Vladimirovitch?»
-
-Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui
-était naturel, comme s’il avait vu son interlocuteur la veille, comme si
-rien n’était survenu depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas
-un mot. Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les phrases
-banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu’il avait à
-causer avec lui, qu’une entrevue leur serait utile à tous deux et que
-peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers
-sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la
-journée, fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec
-lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d’assez
-pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la
-conversation se déroulait, l’accepta comme la chose la plus naturelle du
-monde.
-
-«Que peut-il avoir à me proposer? se dit-il. Me voilà en coquetterie
-avec le gouvernement bolchévique comme un vulgaire Choupof. Mais, au
-fond, qu’est-ce que je risque? Je prends une contre-assurance, et voilà
-tout.»
-
-Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours
-qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, il était couvert par la
-protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait
-aussi l’idée qu’il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son
-séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour
-quelle raison, lui souriait.
-
-
-
-
-IV
-
-PROMENADE
-
-
-Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant le Jardin d’Été,
-un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel.
-Il y avait plusieurs jours qu’il était là, sans que personne s’occupât
-de l’enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe
-manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce
-cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils
-traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres
-aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs
-pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle
-brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l’hiver, il faisait doux ici
-et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges
-chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les
-glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient
-échangées--des nouvelles demandées et reçues du prince Serge--Savinski
-avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était plus grande qu’au
-jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée de la banque jusque chez
-elle. La jeune fille lui parlait sur un ton qui donnait un prix nouveau
-aux phrases banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue
-réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments
-d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, Savinski, s’étaient
-développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la
-seule façon qu’elle avait de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient
-parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne
-subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur
-les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas.
-
---Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le
-sens loin de nous... Êtes-vous bien sûr que l’Angleterre soit partie du
-monde que nous habitons, nous les Russes? La vie est si simple pour eux,
-si unie, si en surface! Comme tout semble réglé là-bas! Il y a des
-réponses prêtes à chaque question. On n’est jamais obligé de les
-chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà
-écrite, dans le dictionnaire des convenances... Ici, on ne comprend rien
-à rien. Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout... C’est reposant,
-mais comme cela me paraît vide!... Je pense que je mourrais d’ennui si
-je devais habiter l’Angleterre.
-
---Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il n’est pas dans
-votre destinée et dans la mienne de vivre d’ici peu de mois dans les
-brouillards de la Tamise?
-
-La jeune fille devint sérieuse.
-
---Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, sans
-regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même.
-
---Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand
-on a une fois la chance d’avoir une amie comme vous, on ne la quitte
-pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller?
-
-Lydia hocha la tête.
-
---Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens... Je déteste les
-gens affreux qui sont au pouvoir; nous vivons une époque horrible. Et
-pourtant je veux rester ici... La Russie souffre mille morts. Est-ce le
-temps de la laisser? Il me semble que je l’aime davantage chaque jour.
-L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. Je ne me savais
-pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. C’est un sentiment très
-fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser.
-
---Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d’une voix
-grave, mais je ne l’avais pas compris aussi bien avant que vous ayez
-parlé. Il faut que ce soit vous qui me l’appreniez.
-
-Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la
-Perspective Nevski qu’ils traversèrent et continuaient à descendre la
-Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence.
-Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était
-glissante, Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans
-l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix qui descendait en
-eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain
-des cris qui montaient d’une foule amassée sur l’autre rive du canal, un
-peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils
-virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes
-descendus sur la glace qui formaient un groupe et s’agitaient avec des
-gestes violents.
-
-Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A ce moment-là de la
-vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y avait du désordre, on pouvait
-être assuré que l’affaire finirait mal et que la foule laissée à ses
-instincts irait au pire.
-
---Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.
-
---Non, non, fit-elle, à quoi bon?
-
-Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de
-la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques
-mots: «Tue-le!», «Fais-lui boire un coup!»
-
-Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia
-et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se
-dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le
-long d’un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un
-homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds
-et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au
-collet et à la taille l’entraînaient vers le trou noir dans la glace
-blanche... Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur
-place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air glacé et
-dominaient le tumulte... C’était un appel qui n’avait plus rien
-d’humain, quelque chose qui déchirait l’âme. Et, soudain, le groupe
-sombre fut le long du bateau... En un clin d’œil, on vit une forme
-gesticulante s’effondrer; à grands coups de bottes dans les reins et sur
-la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut
-entraînée sous la glace.
-
-Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si pâle qu’il
-eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et chancela. Il passa un
-bras autour de la taille de Lydia et la pressa contre lui. Il sentit le
-poids de son corps contre le sien. Elle avait presque perdu
-connaissance.
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous!... Je vous en prie... Faites
-un effort!... Pauvre enfant, comme je vous plains! Que je suis désolé,
-Lydia Serguêvna!... Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester
-ici...
-
-Déjà la jeune fille se redressait.
-
---Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse!... Allons! Mais
-donnez-moi votre bras.
-
-Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. Savinski fit asseoir
-Lydia et garda un bras autour d’elle.
-
-Lydia interrogea le vieux cocher.
-
---Que s’est-il passé? demanda-t-elle.
-
-Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.
-
---C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine dans un magasin.
-Alors le peuple l’a noyé...
-
-Il se tut un instant et ajouta:
-
---Les gens sont comme ça, maintenant.
-
-Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.
-
---Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce que la vie d’un homme
-aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch?... J’y ai beaucoup réfléchi et je
-croyais l’avoir bien compris... Oui, je pensais que rien maintenant ne
-pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout... Et voilà que cette
-scène banale m’a bouleversée... C’était horrible!...
-
-Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce et se tournant
-vers son compagnon:
-
---Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une
-fille qui manque de s’évanouir dans la rue... Et, pourtant, si vous
-saviez comme j’ai besoin de vous! Il me semble que vous êtes le seul
-homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez pas...
-
-Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra son étreinte.
-
---Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais.
-Vous pouvez compter sur moi...
-
-Puis, changeant de ton, il ajouta:
-
---Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu’un homme comme les
-autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain
-mauvais. C’est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille... C’est
-vous qui me donnerez des forces... En attendant, ayons au moins les
-bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour.
-
-Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de
-décembre qui, dès avant quatre heures, étend l’obscurité sur la ville.
-Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d’âne de la
-neige inégalement tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les
-cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments,
-lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait sentir battre près
-de son vieux cœur d’homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune
-fille.
-
-
-
-
-V
-
-UN SOUPER
-
-
-Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout ce qui n’était pas
-Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, ni sa famille n’existaient à
-ce moment pour lui. Elles avaient disparu comme un brouillard du matin
-que le vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond
-comme les yeux de la jeune fille; une lumière fraîche qui semblait être
-pour la première fois au monde enveloppait toutes choses et leur donnait
-un charme nouveau. C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour
-plus beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler les
-moindres paroles qu’il avait entendues au cours de leur lente promenade.
-Il avait fallu qu’elle fût bouleversée par l’émotion de la scène
-tragique dont ils avaient été les témoins pour qu’elle lui dît d’une
-voix dont il sentait encore vibrer en lui l’accent pathétique: «Ne
-m’abandonnez pas!» Certes non, il ne la quitterait pas. Il serait son
-ami de chaque jour, celui sur lequel on peut s’appuyer. Un homme de cœur
-pourrait-il laisser seul dans la tempête un être aussi charmant et aussi
-vulnérable? Qui avait-elle près d’elle? Un père infirme qui ne
-quitterait plus son fauteuil de malade; une mère qui vivait dans un
-cercle étroit de pensées futiles et de projets sans cesse changeants,
-incapable, du reste, comme son éternel ami le général Vassilief, de
-comprendre quoi que ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle
-se trouvait et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens d’un
-cœur léger aux pires catastrophes. «Grâce à moi, se dit-il, Lydia
-passera sans danger les quelques mois de la folie bolchévique. Il ne
-s’agit que de gagner du temps. Du reste, à la première menace sérieuse,
-nous franchirons la frontière...»
-
-Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui. Tout de
-suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet de chambre, Vania,
-qui était depuis dix ans à son service, vint à lui une lettre à la main.
-Mais, avant de la lui remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait
-reçu de mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de Nijni
-Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux. Il avait, du reste,
-trouvé pour le remplacer auprès de monsieur, qui, sans doute, ne serait
-plus longtemps à Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les
-maîtres avaient quitté la Russie.
-
---Et quand pars-tu? dit Savinski, qui avait compris tout de suite que
-rien ne retiendrait Vania à la ville.
-
---Demain matin, barine, murmura le domestique.
-
---C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter Pétrograd... Et le
-cuisinier, me reste-t-il?
-
---Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est d’ici.
-
-Savinski prit la lettre. «Il a peur, se dit-il, il a peur comme tout le
-monde, comme moi, du reste. Et il se sauve... Mais moi, je ne partirai
-pas encore.»
-
-Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, les barges sur
-le canal glacé, les arbres morts du Jardin d’Été passèrent sous ses
-yeux.
-
-La lettre ne contenait qu’une ligne:
-
-«A sept heures, au restaurant Donon, demander le cabinet retenu par
-Rodionof.»
-
-Elle était signée: «S.»
-
- * * * * *
-
-Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires
-étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de
-Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l’honneur de
-son hôte, et malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la
-vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui
-que la possession du pouvoir agissait sur les bolchéviques comme sur les
-gens du régime disparu; cette première impression le mit de bonne humeur
-et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté par où on
-pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas,
-il remarqua que Séméonof n’avait pas touché à la vodka et qu’il se
-bornait à tremper ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était
-pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un
-calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par
-des questions personnelles. L’officier s’informa de la santé de leurs
-amis communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota qu’il ne
-demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma
-l’exactitude des renseignements qu’on lui avait fournis sur les rapports
-secrets qui s’étaient établis entre le militant bolchévique et la belle
-Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser à
-Lydia Serguêvna.
-
-Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort de son
-cousin, «tué dans des circonstances tragiques», ajouta-t-il
-textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un
-geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais
-insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de
-Savinski:
-
---Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l’État, je lui
-trouverai un emploi digne d’elle et de ses rares facultés auprès de moi
-aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans
-la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.
-
-Il s’interrompit un instant et reprit:
-
---Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c’est à ce sujet
-que je vous ai demandé de venir ici.
-
-Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa
-poitrine d’un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien
-en face, il lui exposa la situation telle qu’elle se dessinait devant
-lui.
-
-Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation
-démagogique et lui parlait comme à un homme intelligent et non comme à
-un auditoire populaire. Il ne fut pas question de «l’abjecte tyrannie du
-tsar», ni de «l’autocratie corrompue», ni des «longues souffrances du
-peuple», ni de la «guerre abominable», ni inversement du triomphe du
-prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que
-prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce
-qu’il y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour gouverner
-la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et
-Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans
-ce premier entretien, que c’était une autocratie nouvelle qui montait
-sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car
-s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et
-envieuse, il reste qu’on peut causer avec quelques hommes intelligents
-et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof,
-il était évident que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils
-allaient faire la paix avec l’Allemagne.
-
---Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue: elle sera
-mauvaise, c’est entendu... Mais une mauvaise paix vaut mieux que la
-meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre
-revanche... Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et
-inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y
-a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait.
-Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes...
-Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions
-économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez
-la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique
-nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et
-sociales.
-
-Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher
-de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la
-force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu
-dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances.
-Quoi! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société
-ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première
-difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des
-soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient... Mais
-il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny,
-et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue,
-la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec
-mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au
-nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux
-réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe,
-avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient
-chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les
-Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir
-voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des
-visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la
-curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni
-aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris
-puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre
-murs sans oreilles d’un cabinet particulier.
-
-Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la
-fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour
-plus technique.
-
-Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à
-brûle-pourpoint:
-
---Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch?
-
-Séméonof répondit:
-
---Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch,
-que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce
-qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours: «Camarades,
-travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes.»
-Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la
-terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée.
-Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il
-n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre...
-
-Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la
-sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de
-commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de
-son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté
-sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus
-froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde.
-
---Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un
-sourire.
-
-Séméonof haussa les épaules.
-
---S’il le faut, dit-il froidement.
-
-Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas
-Vladimirovitch.
-
---Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que
-c’est demain matin que nous occupons les banques.
-
-Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens
-plein de la communication qu’il venait de lui faire de sa voix la plus
-froide. Puis il ajouta, comme avec négligence:
-
---Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos
-talents.
-
---Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation inutile, vous
-seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la
-sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche,
-vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.
-
---J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je
-vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous; mais je n’ai pas le
-loisir d’y penser... Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et
-la vôtre sont hasardées... Qu’importe! En tout cas, il n’y aura pour
-l’instant aucune perquisition chez vous. Si l’on veut entrer la nuit,
-n’ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une
-patrouille.
-
-L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il
-suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine,
-Savinski vit de la lumière et se fit arrêter.
-
---Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit
-Séméonof en s’inclinant.
-
-La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut pas. Il était très
-exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs
-jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente.
-Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la
-lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia
-était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait de le conduire à
-son père, à qui il voulait épargner l’émotion d’une fâcheuse nouvelle le
-lendemain matin.
-
-Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à
-l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant:
-
---Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.
-
---C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en
-gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à
-votre père. J’ai à lui parler.
-
-Nathalie et lord Douglas les regardaient.
-
-Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade
-le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la
-partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on
-tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui
-faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable;
-la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns
-sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues
-charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à
-tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un
-énervant appel à l’amour.
-
---Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch? dit Nathalie à haute
-voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne
-nouvelle?
-
---Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne? cela
-dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la
-chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle?
-
---Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur
-muet et attentif.
-
---Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront
-demain occupées par les bolchéviques.
-
---Mais qu’est-ce que cela veut dire? fit une dame un peu forte. Quel
-changement cela apportera-t-il dans les affaires?
-
---Oh! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de
-vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus
-tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront
-séquestrés.
-
-A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à
-Savinski.
-
---Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce
-que la nouvelle est exacte? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous
-tous? L’argent de nos comptes-courants!... C’est un vol manifeste.
-
---C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du
-gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes
-ruinés... Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et
-qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.
-
---Mais quand? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son
-sang-froid, quand?... Les coffres-forts aussi! Ne nous torturez pas!
-Pensez-y... Vous êtes odieux avec votre ironie.
-
-Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina
-qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux
-sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans
-le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la
-société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles,
-subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup.
-
-Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des
-questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il
-était assis.
-
---Alors, vous êtes ruinée, _dear little thing_, dit-il. C’est très
-intéressant!
-
-Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.
-
---Cela n’a aucune importance, fit-elle.
-
-Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le
-cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire
-chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski
-la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux
-hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient
-allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans
-la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour
-l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks
-qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur
-la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de
-leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que
-Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers
-pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait
-morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels
-il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de
-lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus
-fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui
-marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service,
-traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez
-mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia
-alluma une lampe électrique et dit:
-
---Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici? Il faut que je prévienne
-papa.
-
-Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil
-ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans
-la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur
-la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses
-de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une
-Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature
-d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait
-l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des
-chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la
-noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers
-retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski
-fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait.
-
-A ce moment, la jeune fille apparut.
-
---Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à
-vous voir.
-
-Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant
-sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta.
-
-Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et
-de sa bouche entr’ouverte.
-
-Ils restèrent quelques secondes sans parler.
-
-Savinski se pencha vers elle.
-
---Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.
-
-Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince
-Serge.
-
-
-
-
-VI
-
-LE CARREFOUR DOUTEUX
-
-
-Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore que le cynisme des
-propositions qu’il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait
-demandé sa collaboration l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de
-donner des conseils techniques aux maîtres de l’heure? Ne prenait-il pas
-une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l’entreprise
-bolchévique qui menait la Russie aux abîmes?
-
-Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations secrètes
-avec les dictateurs terroristes? Leur règne serait de courte durée. Il
-n’aurait que la honte d’avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi
-l’avait-il fait, du reste? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter
-Pétrograd? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et
-là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens la Suède et
-l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles
-il revenait sans cesse. «Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna?»,
-pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute
-pureté? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle
-s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait à se
-hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, elle parlait rarement des
-bolchéviques. Jamais il ne surprit d’elle un mot violent contre Lénine
-ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une
-horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse pas
-les hommes.
-
-La Banque du Nord, comme les autres banques de Pétrograd, était
-nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient et un commissaire siégeait
-dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de
-gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la
-confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par
-mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de coffres-forts étaient
-appelés en série. On confisquait les bijoux et l’or qui y étaient
-enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille
-encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait
-Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure le matin à la banque, heure
-perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du
-gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait
-tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction de Séméonof.
-Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet
-des négociations économiques et financières avec l’Allemagne. Savinski
-le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et
-désireux d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, jamais
-mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec
-les chefs allemands avait quelque chose de risible... Mais l’entretien
-qu’il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable.
-
-Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient
-tendus et qu’il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut
-dans son appartement la visite d’un soldat à la figure assez fine. Le
-soldat insista pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui
-était bien fermée, et dit enfin à mi-voix:
-
---Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est
-au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du
-soleil et demandez l’appartement Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai
-la porte.
-
-Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. «Après tant de coquins
-des deux partis, je vais enfin revoir la figure d’un honnête homme, se
-dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions.» Et
-il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un mois qu’il l’avait
-quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente? La
-seule chose qu’il avait apprise était qu’il était encore en vie, car les
-bolchéviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs
-ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux
-une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui
-livrerait Spasski, mort ou vif.
-
-Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. «Et voilà un brave homme
-encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une
-fortune pour lui.»
-
-Il lui serra la main et fit dire à «l’ingénieur Mouchine» qu’il serait à
-six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa
-l’esprit: «Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce
-que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre? Qu’est-ce qu’il y
-a au bout de cela? La prison ou une exécution sommaire.» L’idée que
-Séméonof le surveillait l’amusa. «S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il
-doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il
-s’intéresse tant.» Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver
-Spasski.
-
-La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s’était
-promené pendant une heure le long de la Néva. Il brûlait de lui dire
-qu’il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire.
-Il ne vit personne qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, il
-entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, s’attarda un
-moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par
-la maison des Choupof-Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il
-arriva à la maison désignée, sur la Moïka.
-
-Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le
-portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus
-tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était
-préparé sur le divan.
-
-Spasski portait un uniforme de simple soldat.
-
---C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, dit-il avec un
-sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois
-ou quatre millions de soldats qui errent à l’heure présente à travers le
-pays. Et voici mon livret.
-
-Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch,
-du gouvernement d’Orel.
-
---Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolchéviques
-l’honneur de m’inquiéter de leur police... J’ai échappé à l’Okhrana du
-tsar. Les gens d’aujourd’hui ne sont que de petits enfants auprès des
-policiers de naguère.
-
-L’ordonnance de Spasski apporta du thé.
-
-Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions
-personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le
-premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à
-Pétrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski.
-
---J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille charmante, et,
-sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J’ai confiance en
-elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas
-Vladimirovitch. Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile...
-Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est
-nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l’ai pas oubliée,
-que je pense à elle?...
-
---Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l’aime aussi,
-comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs
-présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme
-juvénile m’est précieux; il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai
-envie de tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une mauvaise
-époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche...
-
-Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un
-instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et
-soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et
-l’engrenage dans lequel il se trouvait pris.
-
-A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections,
-l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne
-fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux
-dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant.
-Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des
-relations officieuses avec les chefs de Smolny.
-
---Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter
-la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des
-hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que
-des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction
-des affaires... Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de
-soldat; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes
-obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je
-n’y vois aucun inconvénient... Nous aurons besoin de vous. Je pars dans
-le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le
-salut... Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que
-je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront
-apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent,
-verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus
-dangereux... Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera
-absolument nécessaire; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et
-comprendre à demi-mot; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas
-votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent.
-Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le
-mot «encore». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à
-l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don,
-et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire
-comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à
-constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques...
-
-La figure de Spasski s’éclairait; il était en pleine action. La vie pour
-lui était simple; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses
-facultés. Et ce but était magnifique: la libération de la Russie tombée
-dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à
-l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces?
-
-Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres
-et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski
-pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les
-recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à
-prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa
-maison.
-
-Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour
-plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait
-devant ses yeux, il se dit: «J’ai vu un homme heureux... Oui, dans
-l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi
-de ses facultés. Il ne le sait pas; il ne s’en rend pas compte; il
-parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui,
-et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus
-belles...»
-
-Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre
-avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui
-paraissaient singulièrement attirantes.
-
-
-
-
-VII
-
-FINLANDE
-
-
-Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements
-qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande.
-Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme,
-dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se
-plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas
-d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle
-s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son
-imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une
-confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne
-doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les
-rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre.
-Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui
-secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la
-frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à
-Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née
-entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de
-l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se
-promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de
-bronze de Pierre le Grand.
-
---Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de
-soucis à votre sujet. «Que se passe-t-il dans la ville? me demanderai-je
-à chaque heure. Tout est-il tranquille? Tire-t-on sur Nevski?» Il faudra
-que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie.
-Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir? Je suis arrivé à croire que
-vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.
-
-Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.
-
---Suis-je une petite fille? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne
-vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie
-Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est
-pas si facile que vous l’imaginez.
-
-Elle s’arrêta un instant.
-
---Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies... Si je
-vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie? Non, je
-suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite
-courtoisie... Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui
-m’invite depuis longtemps? Oh! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch,
-non, toujours avec mon amie? Folies à vos yeux, aux miens choses bien
-raisonnables et ennuyeuses... Je vais vous dire une chose à laquelle
-j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch... Nous sommes cette
-fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des
-doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant,
-vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto.
-Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça
-viendra... Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit
-mal; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois; la
-lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin...
-On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de
-rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain... Et voilà, nous
-menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie
-seulement, car on se voit à peine... Cela manque de grandeur,
-vraiment... Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que
-je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant! Le
-soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me
-dis: «Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je
-fait?»
-
-Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix
-dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en
-elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il
-était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et
-l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui.
-Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui
-caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas,
-couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du
-Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres
-blancs sur le fond jaune des murs; de l’autre côté, le palais de
-l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le
-quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et
-semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence.
-Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays
-inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir...
-Mais il était trop tard... Il frissonna...
-
-Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se
-sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez
-pour défier les destins?
-
-Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son
-changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première
-fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la
-ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas
-la revoir avant deux jours, il était au désespoir.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi
-auprès des siens. Le temps était brumeux et froid; la campagne
-finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva
-l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment
-de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si
-sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle
-tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était
-réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient
-au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre
-dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le
-rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la
-chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant
-partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y
-fut sensible une fois de plus; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par
-l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de
-sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et
-chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski
-avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras
-passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la
-sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et
-peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et
-tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda
-passionnément: «Pourquoi suis-je ému à ce point?» Et tout aussitôt,
-involontairement, la réponse monta à ses lèvres: «Peut-être ne suis-je
-plus fait pour ce bonheur-là!» Il lui sembla que quelqu’un avait parlé
-en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux
-se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son
-front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il
-respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée.
-
- * * * * *
-
-Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski,
-dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa
-emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la
-conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques
-reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y
-lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression
-passagère se dissipa vite.
-
-Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où
-Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et
-attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il
-sentit sur ses joues des larmes chaudes.
-
---Tu pleures? dit-il avec tendresse.
-
---Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée
-ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi... Mais je suis
-heureuse et je t’aime.
-
-Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la
-prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait
-pas.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait
-plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à
-la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait
-attendre un peu; la Finlande était calme, bien que des bandes de
-matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne
-s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti
-socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore
-solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si
-les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au
-contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien! il serait toujours
-possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant,
-il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en
-tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.
-
-En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le
-ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des
-heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement,
-il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit
-avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona
-chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la
-maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia? Il faisait nuit
-depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de
-chez elle? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia?
-Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait
-traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux
-Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le
-canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la
-ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée
-seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit
-pont, trois soldats silencieux attendaient... L’image fut si nette
-devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un
-instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et
-désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait
-entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très
-froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient
-en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route; il attendit un
-instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à
-rentrer. «Cette vie est impossible», se surprit-il à dire, quand il fut
-de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le
-téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil.
-
---Qu’avez-vous fait? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude.
-
---Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer
-des soucis?... Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre.
-
---Quoi donc? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à
-une nouvelle émotion indéfinissable.
-
---Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir... Mais je ne puis pas
-sortir avec vous... Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre
-une tasse de thé... Ce soir?... Non, je suis fatiguée, je tiendrai
-compagnie à papa, qui n’est pas bien... A demain.
-
- * * * * *
-
-Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux
-auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien qu’ils fussent pleins
-des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de
-Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir
-pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était
-impossible à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte à un
-gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient
-le pays.
-
-
-
-
-VIII
-
-ILLUMINATION
-
-
-Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof lui téléphona sur
-un ton qui lui déplut... Il semblait qu’il y eût une complicité entre
-eux et cette idée, surtout à ce moment-là, était odieuse à Savinski.
-Séméonof avait annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour
-midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser le
-rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à table, un officier
-arriva de Moscou en tenue de simple soldat. Il venait de la part de
-Spasski. Spasski était plein d’espoir et croyait au succès du mouvement
-dans le sud. «Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les terres
-cosaques et c’est là qu’est le salut du pays.» Mais, aux questions
-posées à l’émissaire, Savinski comprit qu’une fois de plus les rivalités
-de personnes jouaient un grand rôle dans le Don, que l’accord était
-difficile entre les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé
-révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin dans les
-villes les bolchéviques avaient des partisans. Il eut le sentiment très
-net de la vanité de l’œuvre entreprise par son ami. Mais que faire? Il
-fallait jouer les cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski
-courut à la recherche de quelques personnages financiers et politiques
-avec lesquels il avait à se concerter avant de répondre à Spasski. Et,
-pendant qu’il parlait interminablement politique et affaires, il pensait
-au plaisir qu’il aurait à retrouver Lydia à cinq heures.
-
-Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur, et son
-mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de Lydia son amie Hélène.
-
-Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était gaie et
-riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température était
-douce. Les deux jeunes filles parlaient de leurs amies, des jeunes gens
-qu’elles avaient vus ou dont elles avaient des nouvelles. Des événements
-récents, de politique, pas un mot. On était à cent lieues de la
-révolution. L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère
-enchantée; il se mêla à la conversation. Il regardait le visage animé de
-Lydia; elle était redevenue enfant et il la retrouva telle qu’il l’avait
-connue avant la mort de son cousin. Il hésitait à lui demander ce
-qu’elle avait à lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait
-pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé un petit
-appartement près de l’ambassade d’Angleterre. Il n’y passait que les
-après-midi, car il logeait maintenant, comme Savinski le savait, chez
-les Choupof-Karamine. C’était une partie carrée; il avait invité son
-amie et un collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs
-impressions sur cette réception intime et confrontèrent leurs souvenirs
-récents.
-
-Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de la conversation,
-d’appartenir à une autre espèce de gens, de n’avoir plus aucun lien avec
-Lydia. Son bref voyage de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux
-un abîme si profond? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd même où ils
-vivaient des intérêts et des souvenirs en dehors de lui. Il se perdait
-ainsi dans de moroses pensées, tandis que les jeunes filles continuaient
-à bavarder avec animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle
-ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une essence plus
-rare que les autres femmes. Auprès d’elle son amie Hélène, pourtant
-agréable, semblait destinée par la nature à être sa servante. Lydia
-avait une façon à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous
-de telle manière que vous aviez l’impression de lire jusqu’au fond de
-son âme. Pouvait-on imaginer en un corps aussi parfait une pureté plus
-complète?
-
-Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin Lydia seule à
-lui. Mais, comme Hélène se levait pour partir, Lydia la retint, lui
-proposant de dîner avec elle. Et, sur une objection de la jeune fille
-qui craignait de regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia
-ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme elle l’avait
-fait souvent déjà.
-
-N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia
-l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne paraissait pas
-s’apercevoir de l’humeur sombre dans laquelle était plongé son ami.
-Comme il allait la quitter, elle lui dit:
-
---Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas
-m’a demandé de l’épouser. Il prétend que cela arrangera tout, qu’auprès
-de lui je serai enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès
-janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. C’est sur ce ton-là
-qu’il a pris les choses. N’est-ce pas très anglais?
-
-Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il
-regarda bien en face Lydia. Elle souriait, mais il crut voir que sa
-lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un
-instant de silence.
-
-Puis, d’une voix très naturelle, il dit:
-
---Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu.
-
-Et il sortit.
-
- * * * * *
-
-A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. «Je
-me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir
-pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant.
-Erreur, illusion! Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de
-l’amour. Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune
-fille qui peut devenir demain une femme.» Quatre vers d’une chanson
-populaire lui traversèrent la mémoire:
-
- _L’herbe a été foulée,
- Pas par toi.
- J’ai été faite femme,
- Pas par toi._
-
-«C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à Pétrograd que tout me
-commandait de fuir? A cause d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en
-Finlande? Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au milieu
-des miens? Parce que je m’en suis senti séparé, à cause d’elle. Je lui
-suis attaché, c’est ici le mot propre. Elle m’est plus chère que tout.
-Voilà. Elle remplit ma vie, c’est magnifique, c’est inimaginable. Me
-serais-je cru capable d’un sentiment si profond? J’étais devenu une
-espèce de bon ours familial; j’allais finir mes jours ainsi dans une
-douce somnolence. Et puis je la rencontre! Et puis ces temps troublés où
-l’on ne sait plus comment on vit!... Et tout est remis en question! Je
-ne suis pas mort, grâce à Dieu! Comme j’ai envie de vivre!»
-
-Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son
-cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul et son esprit avait été
-diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse
-conversation d’affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait
-travaillé obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, il
-arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu’il
-en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il ne songea pour l’instant à
-rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze
-ans et plus s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait
-trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la
-terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, amoureux d’une jeune fille
-qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L’âge, il est vrai,
-n’avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques
-cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au
-demeurant, une espèce de colosse dont les deux pieds s’appuyaient
-fortement sur la terre. C’est alors seulement qu’il se dit: «J’aime
-Lydia, mais elle, elle ne m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié,
-beaucoup d’amitié, un grand attachement,--cela et rien de plus. C’est
-l’évidence même.»
-
-Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine.
-C’était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui
-restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui,
-Savinski... Oui, mais le lord Douglas? Allait-il lui enlever Lydia?
-Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien
-aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni
-qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât Pétrograd. Il avait besoin
-de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n’était
-rien; sans elle, la vie était vide; un ennui insupportable
-l’accablerait.
-
-La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un
-dieu; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia? Elle n’était pas
-pareille aux autres. Elle avait une âme russe; elle ne s’éprendrait pas
-de l’Antinoüs britannique... Et puis quitter son père? Impossible... Et
-si le prince Volynski mourait? L’instinct de sécurité ne serait-il pas
-alors plus puissant? N’accepterait-elle pas de vivre d’une existence
-large et sûre en Angleterre?...
-
-Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées
-contraires en son esprit.
-
-Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la
-découverte qu’il avait faite: il aimait Lydia Serguêvna. C’était un don
-du ciel. Sa vie en était illuminée.
-
-L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du
-Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le
-sang-froid caustique du jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa
-aller à lui répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof
-affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. «C’est
-un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n’a qu’à s’incliner devant un
-fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous
-que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela
-étant admis, que ferez-vous?
-
---Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il? Vous avez
-été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous? Les événements vont
-vite chez nous. Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie,
-n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques
-semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite... ou
-pendus.
-
-A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu le rattraper.
-
-Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d’un geste
-qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté:
-
---Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d’un
-homme ne vaut pas cher aujourd’hui en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.
-
-Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui donner le temps
-d’atteindre son but.
-
-Il revint à un ton de conversation plus plaisant.
-
---Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez comprendre qu’il est
-avec nous et qu’il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme
-étonnant qu’est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux
-étrangers, les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a le
-goût de l’absolu; je m’exprime mal: il en a la passion... Et il adore le
-changement; encore ici suis-je au-dessous de la vérité; c’est le
-bouleversement qu’il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous
-lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera
-et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a jamais
-servi, dont il sera le premier à jouir: le communisme. Quelle fierté
-pour un grand peuple que de penser qu’il impose une vérité neuve au
-monde! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui
-ferez supporter mille privations... Et Dieu sait si nous mettrons sa
-patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. Le Russe
-étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre de rien, mais pour une
-idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les
-formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles
-s’écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c’est un Évangile
-nouveau qui s’impose à l’humanité.
-
-Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec impatience. Il
-avait le goût qu’ont tous les Russes pour les discussions idéologiques.
-Mais le discours de Séméonof l’avait irrité et lui avait paru hors de
-propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est
-occupation agréable pour gens oisifs après dîner; mais, dans ce cabinet
-de travail d’une banque d’où il avait dirigé de vastes affaires, il
-était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque
-détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s’agissait
-d’organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques
-privées dont l’État avait pris possession et il voulait avoir les
-conseils d’un financier aussi éminent que Savinski.
-
-Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.
-
---Que me racontez-vous là? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les
-banques? Vous croyez qu’elles vivent d’argent... Pas du tout, elles
-vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder
-ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement
-dont vous faites partie? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela,
-qui vous apportera de l’argent? Personne. Vous aurez beau multiplier les
-appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client--et
-vous-même, mon cher Léon Borissovitch--ne vous confiera ses fonds. Vous
-tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien,
-vous ne reverrez jamais un seul des billets que vous mettez en
-circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute... Vous avez voulu mon
-avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant
-les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que
-nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au
-monde ne peut établir les finances.
-
-Séméonof réfléchit un instant.
-
---Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous
-êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il
-possible que vous ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de
-la société? Ce serait désirable, croyez-moi... Cela sera nécessaire. Je
-ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler avec nous.
-
-Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées
-chez d’autres; elles étaient inadmissibles dans la bouche d’un homme de
-ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien
-qu’il avait avec le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait
-pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient
-les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si
-l’on voulait sauver sa peau, il serait sage d’être en bons termes avec
-eux.
-
-Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles
-étaient, à la lettre, insupportables. C’était une des épreuves des temps
-troublés, et non la moindre, d’être obligé de plier sous la menace d’un
-dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le
-succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de Séméonof.
-
-Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta
-le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit
-comme négligemment:
-
---Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.
-
-Savinski sursauta.
-
---Vous êtes fous! lança-t-il, sans prendre le temps de réfléchir.
-
-Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle:
-
---Le gouvernement des Soviets ne peut admettre d’être insulté par le
-gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme
-Tchitcherine et Petrof.
-
-Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la
-plus sèchement polie, il dit:
-
---Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à homme, je ne vois pas
-le but de nos entrevues.
-
-Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit
-congé.
-
---Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de
-moi, n’hésitez pas à me téléphoner.
-
-Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un
-instant sur la communication du sous-commissaire aux Affaires
-étrangères. Soudain sa figure s’éclaira et il sourit:
-
-«C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d’arrêter
-l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me
-l’apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce
-moyen ingénieux d’agir sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car
-ils sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter notre
-conversation.» Il s’arrêta un peu, puis il continua:
-
-«Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le lui dire et qu’ils
-ont calculé assez juste. Mais le chantage n’en est pas moins évident et
-ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami.»
-
-Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq heures, de façon à
-avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour
-déjeuner. Il trouva un mot de Lydia lui disant que son père était plus
-malade et qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois
-en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où il rencontra le
-lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec lui pendant quelques
-minutes. «Est-ce qu’il aime Lydia? se demanda-t-il, tout en causant avec
-l’admirable jeune homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle,
-elle est jeune, il lui plaît; il veut prendre son plaisir avec elle,
-mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. Peut-il même
-imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia?» Il souriait de joie, tant
-cette certitude l’emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure
-qu’il passa avec l’ambassadeur.
-
-Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une
-mauvaise journée; il était agité et demandait à le voir le plus tôt
-possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait?
-
-Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia s’il pourrait
-causer avec elle un peu en sortant de chez son père.
-
---Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis et je serai contente
-de vous voir.
-
-
-
-
-IX
-
-PÈRE ET FILLE
-
-
-On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit était déjà
-venue quand Savinski fut introduit dans le petit salon que le prince
-Serge ne quittait plus. Il était à son ordinaire dans son fauteuil, un
-châle sur les épaules, un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de
-son extrême maigreur; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés sous
-les arcades sourcilières; sa main droite, qui reposait sur le bras du
-fauteuil, était pâle et décharnée; les ongles allongés semblaient
-appartenir déjà à un cadavre. «C’est la fin, pensa Savinski, en le
-voyant. Lydia n’aura plus que moi.» Déjà il avait oublié le lord
-Douglas.
-
-Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.
-
---Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix basse...
-
-Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit
-douloureusement.
-
---Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. C’est dommage...
-Quel beau pays! On y sent l’Arabie encore, l’odeur des épices vous
-remplit les narines quand le vent du sud fait monter la poussière des
-chemins... Je suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch.
-C’est peut-être à cause de mon grand nez... Vous avez remarqué, mon
-cher, que je n’ai pas un nez russe... Une de mes grand’mères doit avoir
-aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait
-chaud... A certains moments, il me semble que je sens encore dans mes
-veines la chaleur de l’Orient... Croyez-vous qu’on ait vécu déjà sur
-cette terre? Si oui, j’ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du
-Guadalquivir que l’été met presque à sec entre ses rives brûlées. Je me
-souviens, je me souviens... Et notre Pouchkine descendait d’un
-Abyssin...
-
-Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il
-divaguait un peu, tout en monologuant. Il avait oublié la présence de
-Savinski. Il renifla.
-
---Ici, ça sent le moisi; nous vivons dans la pourriture. La Néva, elle,
-n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée d’eau, cette mâtine...
-C’est un fleuve impérial; il n’y a rien de pareil au monde... Mais c’est
-un fleuve russe, énorme et stérile; il coule dans un marais. Il a fallu
-la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans
-ces solitudes humides!... Quelle aberration!... Mais pour moi, il n’y a
-plus qu’un empire, l’empire des morts... Vous vous souvenez du vers de
-La Fontaine: _Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts._ Ah!
-ah!... mes pieds y sont déjà entrés; ils n’en ressortiront plus... Et je
-les suis lentement...
-
-Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique
-apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à
-Savinski, en prit une et dit:
-
---Je vous demande pardon de mes radotages. C’est l’air de Pétersbourg
-qui m’a empoisonné. Racontez-moi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch.
-J’ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important,
-mais tout à l’heure... tout à l’heure, quand nous aurons pris le thé...
-
-Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne
-fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir.
-Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski
-lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le
-plus complet; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les
-Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le
-comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne
-l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier
-jour.
-
---Qu’est-ce que les Allemands feront? conclut Savinski, nous n’en savons
-rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en
-empêchera? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de
-grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous
-aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un
-défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville
-affamée? Faut-il le souhaiter? Je vous avoue que je ne sais plus ce
-qu’il faut désirer.
-
---Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince.
-Dieu m’évitera cette honte; je ne les verrai pas... Mais laissons cela.
-Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec
-impatience... Ah! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle
-était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et
-maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski... Voilà,
-mon cher, une destinée bien remplie: un peu de fumée dans l’air, un peu
-de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis
-rien, voilà, voilà!... A présent, il faut parler sérieusement, mon ami,
-dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.
-
-Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard
-allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage
-difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte,
-ou en Sicile.
-
-Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.
-
---C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia... Vous
-comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci... Une petite fleur
-comme elle dans cette ville de folie! Les soldats et les bandits dans la
-rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny!... Qu’est-ce qui lui arrivera,
-Nicolas Vladimirovitch? Elle est si jolie, cette enfant... Vous avez
-remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent... C’est
-une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier...
-Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de
-pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu:
-tout est clair, ouvert, bon et généreux; je lis en elle, je sais tout ce
-qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur
-incomparable, ma Lydotchka... Alors, voyez-vous, je tremble pour elle,
-elle va être seule... Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je
-sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout.
-Ce lord Douglas veut l’épouser...
-
-Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air
-très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la
-conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se
-demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge.
-
---Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais
-je ne les aime pas... Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont
-durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme... Naturellement, je
-n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà,
-Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et
-Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter...
-Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me
-prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut
-pas partir...
-
---Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas? interrompit
-Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était
-passé.
-
---Hé! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu,
-comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et
-voilà tout... Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant
-dîner, et, cette fois-ci, a insisté... Il paraît qu’il est superbe, ce
-garçon. Comment le trouvez-vous?
-
---Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un
-titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche.
-C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de
-plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia
-Serguêvna est risible.
-
---Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison... Mais, dans les
-circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement... Vous
-comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la
-sécurité... S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre... Moi, je
-crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous
-voyez la chose; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que
-je saurai que ma fille est à l’abri du danger... C’est capital, mon
-ami... Il n’y a pas de repos sans cela.
-
-Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y
-avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.
-
---Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est
-Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est
-pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je
-n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me
-sacrifie... Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas
-Vladimirovitch, et qui m’agitent... Nous nous sommes disputés sur ce
-sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très
-sérieusement: «Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te
-débarrasser de moi? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici.»
-Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu
-ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras; j’ai pleuré, comme
-un enfant, et je l’ai suppliée de rester... Que voulez-vous, c’est
-déplorable, mais qu’y faire? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a
-pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les
-nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas
-Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et
-c’est pour cela que je vous ai demandé de venir... Vous êtes la seule
-personne que Lydia aime... Oui, elle vous aime, mon ami... Tout ce que
-vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort,
-Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette
-affaire... Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le
-diable emporte, du reste!), et dites-lui la vérité, que je vais mourir,
-qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette
-ville maudite... Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne
-peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous
-comprenez que c’est stupide... Aussi, je vous demande de m’aider. Vous
-la déciderez à accepter, puisqu’il le faut... Vous êtes son ami.
-
-Le prince se tut; il était terrassé par l’émotion et respirait avec
-peine... Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que
-quelques étincelles de vie en lui.
-
-Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie; il
-avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir,
-se leva.
-
---Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut
-penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger...
-Savez-vous où je la trouverai?
-
---Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez,
-un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous
-savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison... Elle vous
-recevra dans sa chambre... Cela n’a aucune importance entre nous... Vous
-êtes notre ami, notre seul ami... Merci.
-
- * * * * *
-
-Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia
-qu’il ne connaissait pas. C’était une grande pièce dont les deux
-fenêtres regardaient le quai de la Néva. Elle était assez sombre. Une
-lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car
-l’usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un courant
-insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une
-table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d’un châle ancien.
-Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller à la
-rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. Ils descendaient
-jusqu’aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient
-absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi,
-le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée,
-dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la
-première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de
-la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C’était à cette
-femme qu’il fallait renoncer! Ah! le sacrifice que lui demandait le
-prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de
-l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.
-
-Mais déjà Lydia était près de lui.
-
---Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous recevoir ainsi.
-J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux dont je ne pouvais
-supporter le poids.
-
-Elle leva les yeux sur lui.
-
---Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous? Êtes-vous fatigué?... Vous
-n’avez pas d’ennuis, j’espère. On va nous donner du thé. Asseyez-vous
-là, près de moi, sur le divan.
-
-Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski refusa de se
-mettre près d’elle sur le divan et choisit un fauteuil de l’autre côté
-de la table. On entendait dans la pièce voisine, dont la porte était
-ouverte, les pas de la nourrice Katia qui allait et venait rangeant le
-linge de sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour dire à
-Lydia quelques mots.
-
-Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait à Savinski des
-nouvelles des siens. Avait-il été satisfait de son séjour en Finlande?
-Ses enfants se portaient-ils bien?
-
-Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise qu’il y avait
-un rien de changé dans le ton sur lequel elle s’exprimait. Elle parlait
-avec une grande amitié, mais il y avait pourtant quelque chose d’un peu
-distant, d’un peu conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était
-nouveau entre eux.
-
-Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa femme et ses
-enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée de rentrer à Pétrograd et
-combien il était difficile pour Sonia de passer ses journées si loin de
-lui, se rongeant de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans
-regarder Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à
-moitié renversée sur le divan; ses cheveux lui faisaient une couche
-dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait la bouche crispée comme
-si elle souffrait.
-
-Décidément l’atmosphère de cette chambre était lourde. Il y avait
-quelque chose d’inexplicable entre eux dont ils sentaient le poids
-mystérieux. C’était, sans doute, la grande question soulevée par la
-demande de lord Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans
-plus attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec ses jours se
-précipite dans l’abîme, les yeux fermés.
-
---Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna? demanda-t-il.
-J’ai beaucoup pensé à ce que vous m’avez dit.
-
-Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au
-fond de ses pensées et lui dit brusquement:
-
---Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous avec le lord
-Douglas?
-
-L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct et de
-surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement entre Lydia,
-lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait.
-
-Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans
-oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux,
-dit:
-
---Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes,
-vous n’avez pas le droit de le repousser.
-
---Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous? dit-elle d’une voix
-claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y
-attention. Vous savez que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me
-dites... Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids
-aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement... Mon père m’a dit la même chose
-que vous. Sans doute, il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être
-vous a-t-il influencé?... C’est vous que je veux entendre et non lui à
-travers vous.
-
-Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. Pourtant elle
-avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son
-visage pâli.
-
-Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid et sa bonne
-humeur souriante dans les discussions d’affaires les plus chaudes, se
-troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que
-répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince? Allait-il se
-trahir lui-même? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer par quelques
-généralités sur ce que les circonstances avaient d’exceptionnel, sur le
-souci naturel qu’on pouvait se faire en des temps si troublés pour des
-personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des
-propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin,
-par cette phrase sans signification:
-
---Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie.
-
-Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette
-équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu’elle
-lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et
-changea de sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était
-rentré à Pétrograd.
-
-Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit qu’il avait eu, la
-veille, à la Banque, la visite de Séméonof, que cet homme l’avait
-exaspéré, l’avait fait sortir du sang-froid qu’il aurait dû garder et
-qu’il craignait de s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de
-Séméonof sur le prix de la vie d’un homme.
-
-Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit et lui dit
-avec vivacité:
-
---Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch... Je ne
-l’aime pas; il me fait peur. Prenez garde qu’il songe à se venger. Il
-est tout-puissant, paraît-il.
-
-Savinski haussa les épaules.
-
---Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous sommes dans les
-mains de Dieu, Lydia Serguêvna.
-
-Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué.
-
-Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit une expression
-sérieuse, sa lèvre se crispa.
-
---Je veux encore vous poser une question. Ne vous moquez pas de moi,
-Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui je vous interroge ainsi. A la
-suite de votre entretien avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous
-sauver en Finlande?
-
-Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas ce que
-la jeune fille lui demandait.
-
---Me sauver en Finlande, moi, pourquoi?... Je n’y ai même pas songé,
-Lydia Serguêvna.
-
-Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau, il y eut un long
-silence. Un domestique entrant pour annoncer que le dîner était servi
-l’interrompit. Savinski se leva et allait prendre congé. Lydia le
-retint.
-
---Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec vous. Donnez-moi une
-minute pour que je me coiffe.
-
-Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds cheveux qui
-couvraient ses épaules et son dos. Elle les peigna, les roula en deux
-torsades et les ramena sur le derrière de la tête où elle les assujettit
-avec un grand peigne. Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister
-ainsi à sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née
-entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler en lui. Il ne
-pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.
-
-Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, elle lui
-dit du ton d’une petite fille qui a été méchante et qui tient à savoir
-si on lui en veut toujours:
-
---Voudrez-vous encore vous promener avec moi, Nicolas Vladimirovitch?...
-Je vous expliquerai une grande chose que vous n’avez pas comprise: c’est
-que la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une solution
-de révolution... Vous comprenez ce que je veux dire, c’est la solution
-qu’on ne doit pas prendre précisément parce que nous sommes en pleine
-tempête.
-
-Savinski s’arrêta stupéfait.
-
---Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna. Que voulez-vous
-dire, pour l’amour du ciel?
-
---Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle enchantée, comment
-pourriez-vous comprendre? C’est un peu trop compliqué pour un homme
-comme vous... Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.
-
-Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si gentiment que
-Savinski se mit à rire avec elle.
-
-
-
-
-X
-
-UNE VISITE DÉSAGRÉABLE
-
-
-Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une nuit où le
-sommeil l’avait longtemps fui. Comme il s’habillait lentement, un coup
-de sonnette retentit. Un instant après, sa femme de chambre lui remit la
-carte d’une personne qui désirait le voir. Il lut sur la carte:
-«Bogdanof, sous-commissaire du quartier de Kazan.» Savinski fronça les
-sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier? C’était la
-première fois qu’elle venait chez lui. Jusqu’alors il n’avait eu affaire
-à elle que par l’entremise du comité de maison.
-
-Le commissaire entra. C’était un petit Juif, sec et pâle, et nerveux,
-qui portait des lunettes. Il s’exprimait avec beaucoup de politesse. En
-quelques mots, il mit Savinski au courant de l’objet de sa visite. On
-faisait une revision des passeports et il venait demander à Savinski de
-lui confier le sien pour peu de temps.
-
-Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son passeport. Que
-deviendrait-il sans pièce d’identité dans une ville où l’on était exposé
-chaque jour à être arrêté dans la rue? En outre, il avait un visa de
-transit pour la Finlande où sa famille résidait et où il pouvait être
-appelé d’un instant à l’autre.
-
-Le petit commissaire s’inclina respectueusement.
-
---Je comprends, Nicolas Vladimirovitch, je comprends... Je suis désolé,
-croyez-le bien. Je donnerais beaucoup pour vous éviter cet ennui. Mais,
-hélas! l’ordre est formel et général. Tous les passeports doivent être
-visés par le commissaire... Il y a, c’est bien regrettable, beaucoup de
-faux passeports en circulation. D’où la mesure que nous sommes obligés
-de prendre...
-
-Savinski s’obstina. Il téléphonerait lui-même aux Affaires étrangères
-pour arranger l’affaire.
-
-Le petit Juif objecta que l’affaire n’était pas du ressort des Affaires
-étrangères, mais bien du commissariat du quartier.
-
-Savinski se montait peu à peu. Le commissaire restait souriant,
-respectueux, mais inflexible.
-
---Mais si vous avez un ordre de Séméonof lui-même, dit Savinski.
-
-Bogdanof s’inclina à ce nom. Son visage prit une expression d’ironie qui
-n’échappa pas à son interlocuteur.
-
---Sans doute, dit le commissaire, sans doute, si Léon Borissovitch
-intervient, l’affaire sera classée... Ce sera une grande exception, je
-vous l’assure... Mais je serais heureux personnellement, croyez-le bien,
-très heureux...
-
-Déjà Savinski était au téléphone. Malheureusement Séméonof n’avait pas
-encore paru au commissariat des Affaires étrangères. A un appel à son
-domicile, une voix d’homme, ayant demandé à Savinski son nom, riposta
-aussitôt que Léon Borissovitch venait de sortir de chez lui.--Où
-était-il allé?--On ne le savait pas.
-
-Savinski raccrocha le récepteur. Il était fort en colère.
-
---Je suppose, dit-il, que vous pouvez attendre que j’aie joint Séméonof
-au téléphone.
-
-Le petit Juif soupira.
-
---Je dois rapporter le passeport, dit-il. C’est vraiment désolant... Je
-suis obligé, comprenez bien. Je voudrais vous être agréable, pourtant...
-Mais jugez vous-même. J’ai des ordres.
-
-Son obséquiosité parut à Savinski exagérée et sonner faux. Il tira sa
-montre.
-
---Il est onze heures, fit-il, donnez-moi jusqu’à midi. Revenez alors et,
-d’ici là, j’aurai trouvé Séméonof.
-
-Le commissaire pâlit encore et eut un mouvement d’effroi.
-
---Impossible, dit-il, vous voyez pourquoi... Comment dire?... Mais vous
-saisissez.
-
---Je ne comprends rien du tout, fit Savinski exaspéré.
-
-Et soudain il comprit; le petit Bogdanof avait peur qu’il ne profitât de
-cette heure pour s’enfuir.
-
---Vous craignez que je me sauve, dit-il en riant. Ah! ah! je vois la
-chose. Et il va sans dire que vous ne vous contenterez pas de ma parole
-d’honneur.
-
-Bogdanof protesta par manière de politesse, mais il était évident que
-c’était précisément cela qu’il redoutait.
-
-Savinski prit enfin son parti. Il alla à son bureau, y chercha un papier
-et le tendit au petit Juif qui multipliait les révérences.
-
---Je vous remercie, Nicolas Vladimirovitch. Je vais vous remettre, comme
-de droit, un reçu qui vous servira de pièce d’identité jusqu’à ce que je
-vous rende votre passeport.
-
-Et il donna une feuille munie du cachet du commissariat où il porta le
-numéro du passeport et les indications nécessaires sur la personne à
-laquelle le reçu était délivré. Puis il sortit.
-
-«Me voilà prisonnier, se dit Savinski; la prison est grande, c’est la
-Russie, mais c’est une prison tout de même.»
-
-Pendant une heure il poursuivit Séméonof au téléphone. Il ne le trouva
-ni chez lui, ni au commissariat des Affaires étrangères, ni à Smolny.
-Séméonof semblait avoir disparu de Pétrograd. De guerre lasse, il
-renonça à ces vains appels, se promettant de passer l’après-midi à
-l’ancien ministère sur la place du Palais.
-
-Il se rendit chez Ivan Choupof-Karamine. Celui-ci était à la maison.
-Savinski voulait savoir si on lui avait réclamé son passeport.--Non, il
-n’en avait pas entendu parler.
-
-Cela fit réfléchir Savinski. Il y avait là, sans doute, une manœuvre de
-l’ingénieux Séméonof qui avait choisi ce moyen de faire sentir à son
-honorable ami Savinski la dépendance dans laquelle il le tenait.
-Quittant Choupof-Karamine, il traversa la cour pour aller chez Lydia
-Serguêvna. Il fallait l’avertir qu’il ne pourrait sortir avec elle
-l’après-midi, car tant que l’affaire du passeport ne serait pas réglée,
-il n’aurait pas de repos.
-
-Il était fort énervé, mais la vue de Lydia qu’il trouva seule dans un
-salon le rasséréna. Avec bonne humeur, il lui raconta sa matinée. La
-chose qui parut le plus frapper Lydia dans son récit fut le fait qu’il
-ne pouvait quitter Pétrograd. Elle le lui fit répéter deux fois.
-
---Vous êtes prisonnier ici, dit-elle.
-
-Ce fut seulement après avoir bien fixé ce point qu’elle manifesta
-quelque crainte à l’idée de voir son ami persécuté par les bolchéviques.
-
---C’est partie du jeu que nous jouons, répondit celui-ci. Je crois avoir
-encore assez de prise sur Séméonof pour arranger cet incident.
-
-Elle resta silencieuse un moment. Puis elle dit:
-
---Si vous ne réussissez pas, voulez-vous que je voie Séméonof?
-
-Savinski sursauta. Quelle folle idée lui passait par la tête?
-
---Mais vous n’y pensez pas, Lydia Serguêvna! L’avez-vous déjà revu?
-
---Non, dit-elle, en souriant.
-
---Mais alors? fit-il.
-
-Elle haussa légèrement les épaules.
-
---C’est une idée que j’ai eue comme cela... Vous savez qu’il a toujours
-été très correct avec moi, et il semblait me rechercher quand nous nous
-rencontrions chez Nathalie. Alors, j’ai pensé que, pour une petite chose
-comme celle-là, il m’accorderait sans doute ce qu’il vous refuserait.
-Enfin peut-être aussi cela vous ennuie-t-il d’avoir quelque chose à lui
-demander?
-
---Non, non, cria Savinski, il ne peut en être question. C’est une
-affaire entre lui et moi. Je lui en veux surtout de m’empêcher de vous
-voir cet après-midi. Cela, je ne le lui pardonnerai pas.
-
-Comme il quittait Lydia, il lui dit:
-
---Savez-vous que je n’ai pu dormir... Oui, j’ai cherché à comprendre le
-sens de ce que vous m’avez dit hier en partant. Je n’y ai pas réussi.
-
-Lydia le regarda malicieusement.
-
---Vous voyez qu’une petite fille en sait plus que vous. Je vous
-expliquerai cela demain, si toutefois cela vous intéresse encore.
-
- * * * * *
-
-Pendant l’après-midi, Savinski n’arriva pas à voir Séméonof. Il perdit
-son temps à courir des Affaires étrangères à Smolny. Finalement il lui
-laissa un billet assez sèchement tourné à son domicile.
-
-Le lendemain, dans la matinée, Séméonof l’appela au téléphone. Sur un
-ton d’une politesse exquise, il lui présenta ses excuses les plus
-complètes. Il avait été pris par des rendez-vous importants avec la
-commission des délégués allemands. Quant à l’affaire du passeport, elle
-était déjà arrangée. Il avait donné les ordres nécessaires. Il priait
-Savinski de ne pas lui en vouloir. Il y avait, hélas! encore beaucoup de
-désordre dans les bureaux. Tout cela s’arrangerait peu à peu à force de
-travail et de bonne volonté. Une heure plus tard, le petit Bogdanof
-rapportait l’indispensable passeport.
-
-Cet incident laissa une mauvaise impression dans l’esprit de Savinski.
-Ce jeu du chat et de la souris était fort déplaisant. Pour la première
-fois, il sentit que sa position était assez critique. Si Séméonof
-apprenait qu’il avait gardé des relations avec Spasski, sa situation
-deviendrait, du coup, dangereuse. Il avait le sentiment très net de
-n’avoir aucune prise sur Séméonof. C’était une froide machine politique
-dont rien n’arrêterait la marche. Il y réfléchit longtemps. La première
-chose à faire était d’avertir Spasski de ne plus lui envoyer directement
-ses émissaires. Il fallait trouver une personne interposée,--car
-Savinski, à cette heure-ci moins que jamais, ne voulait renoncer à la
-lutte contre les tyrans de Smolny. Bien au contraire, l’incident du
-passeport lui donnait une envie plus passionnée de les voir pendus
-quelque jour aux réverbères d’un pont sur la Néva. Et, pris d’un désir
-soudain d’agir, il sortit pour aller trouver l’ami dont il avait besoin
-pour correspondre avec les chefs de l’armée du Don. En arrivant dans la
-rue, il eut soin de regarder s’il était suivi. Non, la rue et le quai
-étaient déserts. Pour plus de sûreté, il prit par le canal de la Moïka
-et traversa une des premières maisons sur la droite qui se trouvait
-avoir une sortie sur la Millionnaia. Il n’avait pas d’espion à ses
-trousses.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu de l’après-midi, il rencontra Lydia Serguêvna. Les jeunes
-filles avaient depuis longtemps en Russie une grande liberté, sortaient
-seules ou en compagnie de qui leur plaisait. Si elles ne voulaient point
-se compromettre, elles évitaient de se montrer souvent dans la rue avec
-le même homme.
-
-Depuis la révolution et surtout depuis la prise du pouvoir par les
-bolchéviques, ces restrictions volontaires étaient abolies; Savinski et
-Lydia Serguêvna, s’ils choisissaient pour leurs promenades des endroits
-peu hantés, les quais, le Jardin d’Été ou celui du Cavalier de Bronze,
-c’était par goût et non par prudence, car personne ne se serait étonné
-de voir la fille du prince Volynski sortir avec un ami de son père,
-surtout quand l’ami était le très notable Nicolas Vladimirovitch
-Savinski, dont chacun qui le connaissait savait qu’il était le modèle
-des maris et l’homme le plus casanier de Pétrograd. Aussi, comme on
-était à trois jours de Noël et qu’ils avaient tous deux des emplettes à
-faire, ils n’hésitèrent pas à prendre l’élégante Morskaia et la
-Perspective Nevski. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs de la
-grande avenue, une foule qui allait à ses affaires sans entrain, sans
-gaieté. Le sentiment qu’on lisait sur les visages était la
-préoccupation. L’inquiétude du présent et le souci de l’avenir
-remplissaient les âmes. La disette augmentait chaque jour; le prix des
-vivres qu’on se procurait avec difficulté et du combustible rare s’en
-accroissaient d’autant.
-
-Et c’était le moment où les banques étaient prises par les bolchéviques,
-où personne ne pouvait retirer l’argent qu’il y avait en dépôt. Aussi
-voyait-on venir les fêtes sans joie. Les boutiques de luxe restaient
-vides. Seuls les magasins de victuailles étaient assiégés. Mais à
-entendre ce que l’on demandait pour les dindes, les oies ou les
-volailles nécessaires au dîner de Noël, quelques-uns s’en allaient
-découragés et hochant la tête, mais le plus grand nombre achetait tout
-de même avec cette admirable insouciance de la question d’argent qui est
-si générale chez les Russes.
-
-Lydia et Savinski étaient trop absorbés en eux-mêmes pour s’intéresser
-au spectacle de la rue. Ils prirent le thé dans une boutique que
-venaient d’ouvrir près de Nevski des femmes du monde ruinées et
-d’anciens officiers. Par hasard Lydia en connaissait un pour l’avoir
-rencontré au bal. Il vint causer avec eux. C’était un grand garçon à la
-figure régulière; il prenait son changement de position avec la
-meilleure grâce du monde. Il en plaisanta agréablement. En d’autres
-temps, Savinski l’aurait trouvé insignifiant, mais sympathique et propre
-à être rangé dans une série composée de dix mille individus identiques.
-A ce moment de la vie russe, il lui déplut infiniment. Il acceptait les
-choses avec une facilité vraiment excessive; il se trouvait si bien dans
-sa position nouvelle qu’il semblait être né pour être domestique et non
-pas officier de la garde, pour servir des tasses de thé en souriant à
-ses clientes et non pour mener des hommes sur le champ de bataille.
-N’avait-il rien de mieux à faire à cette heure? Du côté des
-bolchéviques, au moins, on travaillait, on dépensait une énergie
-prodigieuse; le haïssable Séméonof avait une volonté qui ne pliait pas.
-Et là, devant lui, ce grand dadais d’une famille connue qui portait des
-plateaux de thé! Il songea à Spasski qui essayait de constituer une
-armée dans le Don. Il y avait cent mille officiers dans l’armée qui
-préféraient fainéanter dans les villes, vivre d’expédients, descendre
-degré par degré de plus en plus bas dans la voie où peu à peu, mais
-sûrement, on se dégrade et se salit, qui acceptaient cette lente
-déchéance plutôt que d’aller essayer de sauver la Russie avec l’armée du
-Don dont le recrutement se faisait avec une peine extrême. Savinski
-réfléchissait mélancoliquement à cela et se taisait.
-
-Lydia, qui le vit absorbé, posa sa main sur la sienne et lui demanda en
-se penchant vers lui s’il avait quelque souci.
-
-Il fut frappé de l’accent qu’elle mit dans ces simples paroles. Il crut
-y sentir presque de la tendresse. De nouveau sa vie fut transformée. Il
-regarda Lydia et lui dit:
-
---Il n’est pas de souci que votre voix n’enlève.
-
-Il ne lui avait jamais parlé aussi directement; il eut peur d’en avoir
-trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait. Il resta embarrassé un
-instant; puis il se souvint de la scène de l’avant-veille et de
-l’explication que lui devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne
-voulait pas du lord Douglas. Il les lui demanda.
-
---C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois que j’y
-arriverai. Seulement, venez un peu plus près de moi, Nicolas
-Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous entende.
-
-Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au travers de la
-table. Son visage touchait presque celui de la jeune fille. Elle
-commença ainsi avec un peu d’émotion:
-
---Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch, pourquoi papa désire
-que j’épouse cet Anglais. Papa ne voit qu’une chose, c’est qu’il est
-malade et que Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les
-gens qui appartiennent à notre classe sociale... Alors, comme je suis ce
-qu’il aime le mieux au monde, il consent à se priver de moi. Le mariage
-qu’il me propose, c’est ce qu’on peut appeler une solution
-raisonnable... Oui, c’est très bien de prendre un mari qui est jeune,
-beau, riche et qui vous offre une grande situation mondaine; cela est
-plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch, en d’autres temps,
-pourquoi ne l’aurais-je pas accepté, à condition, bien entendu, que je
-n’eusse aimé personne d’autre?... Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me
-parler d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans cette
-ville de fous? Faire quelque chose de sage, de réfléchi, qui arrange
-tout, à l’heure où nous sommes, Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie
-que nous avons devant les yeux!... Mais la seule pensée en est horrible,
-mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous; vous comprenez bien, il
-n’est pas à notre mesure... Je dis que vous et papa vous parlez comme
-vous auriez parlé il y a un an, quand tout était calme... Mais
-aujourd’hui, quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les
-choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie, toute sa vie,
-pensez-y, mais c’est absurde, mon cher ami, c’est absurde... Ce que vous
-me proposez, on ne peut pas le faire, justement parce que c’est la
-révolution. Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien compris, et
-il faut que ce soit moi qui vous ouvre les yeux...
-
-Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle se demandait:
-«Puis-je me moquer ainsi de ce grand monsieur si intelligent, si connu?
-Eh bien, oui, je puis le faire, et c’est délicieux.»
-
-Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était palpable, évident,
-mais il avait quelque chose de si séduisant que Savinski n’avait ni le
-goût ni la force de le réfuter. Et puis il sentait au fond de lui qu’ils
-vivaient une heure charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi
-chercher plus loin? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.
-
-
-
-
-XI
-
-UN INCIDENT
-
-
-Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le vieux Lamshof, de
-la Deutsche Bank. L’entretien avait été si intéressant qu’ils s’étaient
-donné un second rendez-vous pour la veille même de Noël. Il y avait là
-une occasion unique de savoir ce qu’étaient les intentions des
-Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, comment ils
-entendaient vivre avec eux, et surtout pendant combien de temps ils les
-laisseraient au pouvoir. Car il n’était pas douteux pour Savinski que
-l’existence de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques de
-Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour lui dire que des
-affaires le retenaient, mais qu’il serait auprès d’elle et de ses
-enfants la veille du jour de l’an. Il lui écrivit sur le ton le plus
-amical. Il était plein de tendresse pour elle. Maintenant qu’il en
-aimait une autre, il sentait avec plus de force que jamais les liens
-d’amitié qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui
-apparaissait d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière
-confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les
-sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir qu’elle comme
-confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine de personnes chez
-Nathalie. On but du champagne et la gaieté fut grande. Cette fois-ci,
-Nathalie, qui s’était aperçue d’une froideur croissante chez lord
-Douglas à son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec
-Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. Celui-ci pensait
-être rajeuni de vingt ans. Mais même alors avait-il ce goût prodigieux à
-la vie qu’il se sentait maintenant, cette exaltation qui prenait sa
-source au plus profond de lui? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un
-regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La jeune
-enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait versé un élixir par
-quoi le monde entier était revêtu de beauté. Il regardait avec
-indulgence les gens qui l’entouraient. Le lord Douglas lui-même lui
-paraissait charmant. Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à
-Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. Sans doute ne
-le tenait-il pas pour valable? Sans doute pensait-il gagner sûrement,
-avec les cartes qu’il avait en main, la partie engagée. Il riait et
-plaisantait avec la jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et
-même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son père, Savinski le
-vit partir sans émoi avec elle, tant la certitude était forte en lui
-qu’une fille comme Lydia n’épouserait jamais cet homme d’une race si
-différente de la sienne.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui un incident qui lui
-parut incompréhensible. Ce fut un coup si brusque qu’il en resta
-ébranlé. Voici comment les choses se passèrent. Il était sorti avec la
-jeune fille pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient
-devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des cadeaux à
-acheter pour ses enfants à l’occasion de la nouvelle année. Jusqu’alors
-Lydia avait été de l’humeur la plus gaie et même la plus tendre. Dans le
-magasin, il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez
-longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. Lorsqu’il la
-questionnait, elle répondait par monosyllabes et Savinski était
-incapable de comprendre la raison de ce brusque changement.
-
-Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas parût dans le magasin.
-Lydia fut aimable avec lui. Lord Douglas, riant et léger à l’ordinaire.
-Il s’intéressa aux jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des
-nouvelles de sa femme et le félicita de l’avoir installée en Finlande,
-quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse en ce moment-ci. Savinski
-lui présenterait ses hommages quand il la verrait.
-
-Savinski le remercia et dit:
-
---Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.
-
-Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. Un instant
-après, Lydia dit à haute voix à lord Douglas:
-
---Voulez-vous me ramener jusque chez moi? Il se fait tard et j’ai un
-rendez-vous.
-
-Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors vers Savinski, lui
-tendit la main et dit:
-
---Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée de vous quitter,
-mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce pas?
-
-Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel sur lequel les
-eût dites Nathalie Choupof-Karamine elle-même et sortit sans que
-Savinski, dans l’extrême de son étonnement devant une manœuvre si
-imprévue, ait pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases
-banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé en face
-d’une rangée de poupées russes, aux joues hautement enluminées, qui le
-regardaient de leurs yeux fixes.
-
-Que se passait-il en Lydia? Comment expliquer ce mouvement subit
-d’humeur? Comment admettre qu’après ce qui avait été dit entre eux elle
-l’eût quitté délibérément pour aller vers le lord Douglas? Qu’était ce
-rendez-vous dont elle n’avait pas parlé? Savinski admettait qu’il se
-trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune fille. Il était
-perdu sur des terres inconnues... Que savait-il des femmes, après tout?
-Une longue période de mariage l’avait séparé du monde. Sa femme était
-sans complications, sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme
-en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des questions à
-son sujet. La simplicité de son caractère, l’égalité de son humeur ne
-laissaient place à aucune énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne
-serait jamais à aucun autre; puis elle était la mère de ses enfants. Et
-il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble de tranquillité
-sentimentale, toute son activité étant prise par les grandes affaires
-qu’il avait à manier... Avant elle, de vingt à trente ans, il avait eu
-mainte aventure. Il était alors très beau garçon, assez en vue, et il
-vivait dans une société aussi éloignée des principes puritains que la
-Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu des succès
-dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne lui avaient rien coûté
-et des ruptures qui ne lui avaient laissé que l’agréable sensation d’une
-liberté retrouvée après avoir été perdue quelques semaines ou quelques
-mois... Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes compliqués.
-Les équations qu’il avait eu à résoudre n’étaient pas de celles qui
-demandent un effort intellectuel. Aussi se trouvait-il stupide devant le
-mouvement capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir? Il y réfléchit
-longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire? Il
-s’examina. Non, il avait conscience de ne l’avoir heurtée en rien.
-Avait-elle deviné que les sentiments de Savinski envers elle n’étaient
-pas ceux de l’ami qu’il prétendait être? Cette idée avait quelque chose
-de séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience
-de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, comme toute autre
-femme, voulait-elle immédiatement en abuser? Même si la première de ces
-hypothèses était vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible,
-supposer une Lydia bien différente de la jeune fille dont il portait
-l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires se heurtèrent longtemps
-dans la tête douloureuse de Savinski. Il renonça à trouver une réponse à
-un problème si difficile et décida de questionner un jour prochain Lydia
-avec la simplicité qui était entre eux.
-
-Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put la voir avant son
-départ pour la Finlande. Elle était, lui fut-il répondu au téléphone,
-légèrement souffrante et obligée de garder le lit. Il lui écrivit un
-billet pour lui souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il
-serait rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de réponse.
-Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il fut désappointé de n’en
-pas recevoir. La veille du jour de l’an, il partit de bon matin par le
-premier train. A la frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire
-bolchévique déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. Il
-fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé dans une forme
-qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski sentit qu’il était inutile
-d’essayer de forcer la consigne. Il était fort exaspéré pourtant. Il
-pensait à la déception de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait
-qu’il les trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un
-officier, qui était employé au bureau des passeports et qui avait
-appartenu à l’ancienne administration impériale dans le même poste,
-connaissait depuis longtemps Savinski. Profitant d’un moment où le
-commissaire bolchévique, qui était un grand diable de matelot de
-Cronstadt aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski qu’il
-allait à Pétrograd en automobile pour affaire de service et qu’il
-l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres. Si
-tout allait bien, ils seraient là avant midi et peut-être Savinski
-pourrait-il avoir son visa au commissariat des Affaires étrangères de
-façon à prendre le train du commencement de l’après-midi. Pour éviter
-d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, Savinski l’attendrait un
-peu plus loin sur le chemin.
-
-Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut attendre
-l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils roulaient lentement sur la
-neige tassée de la route dans la direction de Pétrograd.
-
-Le compagnon de Savinski était un homme intelligent et agréable. Il
-avait gardé sa place pour ne pas mourir de faim et, en outre, il pouvait
-rendre à la frontière bien des services à ses anciens amis. Du reste,
-quand il en aurait assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare
-la Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation en français
-pour éviter d’être compris par le soldat qui conduisait la voiture.
-Savinski apprit ainsi une nouvelle qui l’intéressa fort. L’officier, par
-suite d’un hasard heureux, se trouvait être assez exactement renseigné
-sur la force et les projets du parti communiste en Finlande. Il n’était
-pas douteux que les bolchéviques finlandais eussent trouvé un appui, de
-l’argent et des armes en Russie; des émissaires de Lénine et de Trotski
-faisaient constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, et,
-d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, dans la seconde
-quinzaine de janvier, à un coup d’État des extrémistes qui
-renverseraient le faible gouvernement bourgeois. L’officier ne mettait
-pas en doute leur succès. Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il
-avait les siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti
-rouge était au pouvoir? Ne faudrait-il pas les faire passer à
-l’étranger? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans lui?... Et puis
-il avait des fonds importants dans plusieurs banques d’Helsingfors. Il
-fallait les en retirer, car les banques finlandaises subiraient la même
-fortune que celles de Russie.
-
-Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la chance de rencontrer
-dans un couloir Séméonof. Celui-ci le reçut de la façon la plus aimable
-et lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua
-qu’il avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt
-devint sérieux.
-
---Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des fuites. Des gens
-ont profité du désordre des bureaux finlandais où, comme vous savez,
-nous gardons nos agents, pour passer en Suède.
-
---Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit Savinski vivement.
-
---Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche d’un sourire. Je
-suis persuadé que vous avez d’excellentes raisons de ne pas quitter
-Pétrograd...
-
-Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un peu différent:
-
---Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens avec Lamshof.
-
-«Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait une allusion à
-Lydia dans la première partie de sa phrase.» Un sentiment de colère
-monta en lui. Il se domina et dit avec insistance:
-
---Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les raisons les plus
-graves pour aller en Finlande où sont ma femme et mes enfants... J’ai
-l’intention de les envoyer en Angleterre pour l’éducation de mon fils et
-je suis sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.
-
---Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant les écoles anglaises
-sont meilleures que les nôtres.
-
-Il réfléchit un peu.
-
---Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, oui, je vous le
-donnerai, et, si vous me rapportez le passeport de votre femme et de vos
-enfants, je m’engage à le viser pour la sortie de Finlande... Mais,
-n’est-ce pas? nous parlons ici d’homme à homme; puis-je avoir la
-promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers jours de
-l’année? Nous aurons à causer, voyez-vous; une conversation avec un
-homme de votre valeur est toujours précieuse pour moi.
-
-Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. Le même soir, il
-était chez les siens et rassurait Sonia dont l’inquiétude avait été
-grande à ne pas le voir arriver dans la matinée.
-
-Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre son passeport
-pour avoir le visa de sortie.
-
---Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia avec force. C’est
-déjà beaucoup que j’accepte de ne pas rentrer à Pétrograd près de toi.
-Si nous partons, partons ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici? Nous
-tenterons notre chance à Abo.
-
-Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner à Pétrograd.
-Du reste, les relations qu’il avait avec Séméonof le mettaient à l’abri
-de tout danger. Et puis, à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire
-les Allemands? Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y
-apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, comme
-la situation en Finlande pouvait, d’un jour à l’autre, devenir
-dangereuse, il suppliait sa femme, pour le salut de ses enfants, d’aller
-l’attendre à Stockholm. Un homme seul trouverait toujours moyen d’y
-arriver, dût-il franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se
-laisser convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même,
-elle ne put cacher sa tristesse.
-
-Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors où il avait à
-voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au mieux. Ils déjeunèrent en
-tête-à-tête à l’hôtel Kemp. Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en
-vain de l’égayer. Ces dernières heures passées avec celle qui avait été
-la fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son humeur aussi.
-Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il de lui? Jamais l’avenir
-n’avait été aussi incertain. L’image même de Lydia était obscurcie.
-Comment la retrouverait-il? La sagesse n’était-elle pas de rester auprès
-des siens? Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui
-pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation leur
-fut déchirante à tous deux.
-
- * * * * *
-
-Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer ce jour même,
-tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille déjà. Qu’est-ce qui le
-retenait en Finlande? Lydia marchait de long en large dans sa chambre.
-Par moment, ses sourcils se fronçaient; des rides se dessinaient sur son
-front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle savait que le
-sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la fenêtre à son lit, de son
-lit à la fenêtre. Au-dessus de Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient
-claires dans le ciel noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de
-trouble dans cette petite chambre!... Elle s’arrêta enfin; elle était
-lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression de son visage
-se modifia. Elle murmura: «Oui, je le ferai.» Ses yeux étincelaient, sa
-face changeante prit une expression de triomphe. «Je le ferai», dit-elle
-encore une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le calme.
-
-Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit aussitôt,--car,
-quelle que fût la violence de la tempête qui l’avait agitée, elle
-n’avait encore que dix-huit ans, et, à cet âge-là, il n’est pas de
-soucis que la nuit ne calme.
-
-
-
-
-XII
-
-UN COUP DE TÉLÉPHONE
-
-
-Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver qui entrait par
-ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa décision en face; elle ne lui
-jetait que des coups d’œil comme en passant. Oui, ce qu’elle avait
-décidé était toujours là devant elle; il n’y avait rien de changé; elle
-ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il valait mieux ne
-pas rester à contempler un but si éblouissant qu’il vous aveuglait. Elle
-était certaine d’y arriver un jour. Mais quand? comment? Il était
-impossible de le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait
-une impression fort agréable de paix avec elle-même. Elle goûtait un
-repos délicieux.
-
-La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée, dans la chambre.
-«Elle n’est pourtant pas âgée, se dit Lydia. Elle n’a pas cinquante ans.
-Comme les femmes vieillissent vite! Elles ont quelques années à elles,
-et puis c’est la fin...»
-
---Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu courbée ainsi?
-
-Katia vint à elle. Elle hocha la tête.
-
---J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe.
-
-Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et découvrit ses
-mâchoires où manquaient plusieurs dents.
-
---Combien te reste-t-il de dents? demanda avec intérêt Lydia allongée
-dans son lit, les deux mains passées sous sa tête.
-
---Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice, je ne les ai
-jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce que j’en fais.
-
---Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia: elles sont solides et je puis
-mordre très fort, si je veux. Regarde.
-
-Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche qu’elle ouvrit
-toute grande et mordit dans la chair tendre à pleines dents. Lorsqu’elle
-lâcha prise, on voyait dessinées en petits carrés rouges deux rangées de
-dents régulières sur la peau blanche.
-
---Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin!
-
-Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta doucement.
-
---Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire d’Ivan le Simple,
-mais seulement à partir du moment où il arrive au château où est
-enfermée la princesse. Il y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu
-sais, quand la fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te
-souviens-tu des mots?
-
---C’est ainsi, dit Katia: «Ivan, ayant fait encore du chemin, vit devant
-lui un riche palais d’or et de cristal d’où venait une musique divine
-qui le plongeait dans l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la
-plus haute tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait du
-luth... Elle regardait attentivement du côté où était Ivan, car sa
-vieille nourrice en mourant lui avait dit: «Ne pleure pas. Ne t’afflige
-pas. De là-bas (elle montrait de la main l’orient) viendra un homme
-hardi, et glorieux, et russe, qui te délivrera...»
-
---Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel âge avait Ivan le Simple
-quand il épousa la fille du roi?
-
---On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il était tout jeune,
-sans doute. Peut-être avait-il vingt ans.
-
---Vingt ans! fit Lydia avec véhémence, vingt ans! Épouser un homme de
-vingt ans! C’est horrible... Je n’y avais jamais pensé quand tu me
-racontais ce conte... Et, maintenant, je ne l’aime plus.
-
- * * * * *
-
-Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir après avoir passé
-chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, dans une petite pièce
-attenant au salon où sa mère et le général Vassilief discutaient avec
-gravité sur des minuties. On entendait le murmure continu de leurs voix
-qui se mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de se rencontrer,
-Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. Savinski, depuis
-plusieurs jours, avait l’impression qu’il marchait sur un terrain
-dangereux; mais rien ne lui aidait à reconnaître les endroits où il ne
-fallait pas appuyer. Il redoutait une nouvelle saute d’humeur chez
-Lydia. Comment l’éviter? Il y réfléchissait encore au moment de la
-revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle joie à
-la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, il évita de
-parler de la Finlande et du départ prochain de sa femme. Il lui semblait
-avoir compris que toute allusion à un voyage était insupportable à son
-amie. Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie? Lydia,
-de son côté, fut au début charmante comme à son ordinaire. Elle raconta
-à Savinski les mille riens de sa vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit
-un mot. Ils parlèrent d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à
-peu, un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte assez
-vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous deux par un peu de
-fièvre; il y avait un rien d’affectation dans le ton presque indifférent
-qu’avait adopté Lydia et il sentait sous cette surface unie un courant
-de pensées secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences,
-certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, quelque
-mouvement brusque de la tête, deux mains qui ne pouvaient rester
-tranquilles.
-
-A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, Savinski se
-troubla lui-même. A son tour, il montra de l’agitation, de l’inquiétude.
-Finalement, n’en pouvant plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans
-réfléchir. Il se rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes
-et lui dit:
-
---Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna? Que se passe-t-il? Ne suis-je pas votre
-ami? N’avez-vous plus confiance en moi? Je ne comprends rien...
-
-Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux avaient une fixité
-inquiétante et, soudain, Savinski les vit se remplir de larmes.
-
-Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on pourrait le voir du
-salon voisin, il attira Lydia dans ses bras et, au comble de
-l’agitation, il lui disait les paroles sans suite avec lesquelles on
-apaise la douleur des enfants et des femmes.
-
---Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous en supplie...
-Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce gros chagrin? Vous pleurez!
-Est-ce parce que vous savez que les larmes vous rendent plus belle
-encore?... Là, là, cela va mieux... Dites-moi ce qui vous peine... Non,
-ne pleurez plus... je ne puis le supporter. Vraiment, si vous pleurez,
-je me mettrai à pleurer aussi... Voyez, le beau spectacle que nous
-donnerons...
-
-Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre lui et, au même
-temps où, bouleversé, il essayait de la consoler, le contact de ce corps
-flexible et charmant lui causait une étrange sensation de plaisir à
-laquelle il avait peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre
-semblaient passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion fut si
-aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore la force de
-repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir dans un fauteuil.
-
-Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait à bruire comme
-l’eau d’un ruisseau qui descend une pente rapide.
-
-Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. Bientôt
-elle put parler et dit:
-
---Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch... Il faut me pardonner encore
-une fois... Je ne sais pourquoi je suis nerveuse à ce point ces
-jours-ci... Ne croyez pas que je sois une petite fille. J’ai beaucoup
-réfléchi; j’ai pensé longtemps, trop longtemps... C’est cela qui m’a
-fait mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne serai
-plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.
-
---Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades, voyez-vous, Lydia
-Serguêvna; ce sont les temps qui veulent cela. Moi-même, je suis effrayé
-quand je vois ce dont je serais capable... Oublions ce qui vient de se
-passer, mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la cause
-de votre chagrin?
-
-La jeune fille réfléchit un instant.
-
---Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel... Je ne sais
-pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais j’ai eu la sensation
-horrible que j’étais seule au monde.
-
-Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint.
-
---Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas Vladimirovitch, mes
-parents ont fait leur vie. La mienne est devant moi et je ne vois pas
-clair; je ne vois rien, un grand isolement, et plus loin le vide. C’est
-une idée affreuse...
-
-Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que pouvait-il
-donner à cette jeune fille palpitante? Pourrait-il être le compagnon de
-cette enfant à travers l’existence? Il était âgé, il n’était pas libre.
-Il n’avait rien à lui offrir. Le sentiment de son impuissance à soulager
-cette douleur l’accabla.
-
---Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune. Il faut prendre
-patience. Les choses ne seront pas toujours ainsi. Pour traverser ces
-temps difficiles, vous savez que vous pouvez compter sur moi, que je
-suis votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais enfin...
-
-Lydia l’interrompit vivement.
-
---Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment. Mais, vous
-aussi, votre vie est faite, vous avez votre femme, vos enfants...
-
-Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé, ne trouvait que
-répondre.
-
-A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa la parole à
-Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il partager avec eux un
-médiocre dîner de révolution?
-
-Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec Lydia en
-compagnie. Il avait été si loin dans son intimité avec elle que seul le
-tête-à-tête pouvait le satisfaire.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante scène
-qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La seule différence que
-Savinski put remarquer fut une nuance de sérieux dans toute sa façon
-d’être, quelque chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un
-plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas, il n’était
-plus question entre eux. De Finlande, il parla une fois seulement sans
-nommer ni sa femme, ni ses enfants, mais pour dire qu’il avait encore
-des affaires à y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient
-mauvaises. On avait l’impression d’être à la veille d’une crise. Lydia
-laissa passer ces explications sans y répondre.
-
-Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble. Un matin--la
-veille ils ne s’étaient pas vus--elle l’appela au téléphone. D’abord, il
-eut de la peine à reconnaître sa voix. Le timbre en était changé et
-l’accent. Il le lui dit et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un
-ton plus ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il
-dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept heures, pour
-causer avec lui un moment.
-
---Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai votre téléphone.
-Mais comment passerai-je la journée sans vous voir?
-
---Bah! répondit-elle, nous nous verrons demain, Nicolas Vladimirovitch.
-Et à ce soir, en tout cas; j’aurai quelque chose à vous dire.
-
-De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait continuer la
-conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché l’appareil.
-
-
-
-
-XIII
-
-“IN SUCH A NIGHT AS THIS”
-
-_The merchant of Venice_
-
-
-Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué et triste.
-Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et se laissa aller
-quelques instants, sans réagir, au cours de ses pensées. Elles
-l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère lourde, où la moindre chose
-se faisait avec une difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous
-une impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille fois plus
-difficile à supporter que la vue d’un danger réel, si grand fût-il. On
-avait le sentiment d’aller à une catastrophe, par des chemins bordés de
-haies hautes et épineuses qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à
-côté de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous
-avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité, vous
-poussait à faire chaque jour un pas de plus dans cette voie au bout de
-laquelle un abîme s’ouvrirait devant vous. L’idée de la fatalité obscure
-qui pesait sur lui comme sur toute la Russie accablait aujourd’hui
-Savinski. Il avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre, où
-il était la proie sans défense des démons de la nuit. Il traversait une
-de ces crises. Une visite qu’il avait eue de Séméonof avait contribué à
-le mettre en ce fâcheux état. Celui-ci était venu le voir au sujet de
-ses entretiens avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé, au
-cours de la conversation et en parlant de l’armée réactionnaire du Don,
-pour introduire d’une façon inattendue le nom de Spasski et pour dire
-textuellement: «Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd»? Il
-avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté et, comme une
-pierre jetée dans un étang y forme des cercles de plus en plus grands,
-l’ébranlement qu’il avait causé en Savinski s’était peu à peu étendu et
-avait touché à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées.
-D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice de Spasski
-dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il était à la merci ou d’un
-hasard, ou d’une trahison. Un membre du parti pouvait avoir un instant
-les nerfs trop faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux
-bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de Smolny. Combien
-d’exécutions sommaires n’avaient-elles pas été faites? Les ravelins de
-Pierre-et-Paul, les fossés de Cronstadt, la cour même de la préfecture à
-la Gorokhovaia pouvaient le dire. Pour la première fois depuis
-longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques. Les gens du
-Don, ces officiers sans volonté, ces généraux qui se disputaient,
-pourraient-ils les renverser? Savinski, dans l’humeur où il était, ne
-gardait pas l’ombre d’une espérance. «Mais alors, se dit-il, ne suis-je
-pas fou de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause qui est
-juste certainement, mais de l’échec de laquelle je ne puis pas plus
-douter que de ma présence dans cette chambre? Qu’on se sacrifie quand on
-croit au succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer,
-c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs. Je ne suis ni
-mystique, ni rêveur; je suis un homme d’affaires. Pourquoi me suis-je
-embarqué dans cette aventure? Au fond, si je veux admettre la vérité,
-uniquement parce que Spasski est un charmant garçon et que j’ai de la
-sympathie pour lui; mais il faut avouer que c’est une sympathie qui peut
-me coûter cher.» Et en même temps Savinski sentait de la façon la plus
-claire qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski, et cette
-constatation ajouta momentanément à sa mauvaise humeur. «Le diable
-l’emporte», dit-il, en se relevant.
-
-Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de six heures et
-demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle pas? Lydia! Qu’était-il pour
-elle? Elle ne verrait jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était
-capable de jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement,
-et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque jeune homme. Ici aussi
-il ne pouvait espérer aucun succès. Mais ici encore, il savait qu’il ne
-trouverait en lui ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il
-prévoyait de longues souffrances, mais les souffrances causées par Lydia
-lui étaient plus chères que les joies données par d’autres. «Ah! tout
-cela est absurde, soupira-t-il, et je déraisonne. Mais les choses sont
-ainsi et, pour rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent
-autrement.»
-
-La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique qui avait jugé
-plus prudent de quitter Pétrograd était une femme déjà d’un certain âge,
-à la bonne et paisible figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka
-qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui parlait
-souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas, non plus que sa
-femme, mais dont elle voyait la photographie sur le bureau. Boris était
-son préféré. Elle regarda son maître assis sur le divan. Il semblait
-accablé.
-
---Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous faire dîner un
-peu plus tôt?
-
-Savinski haussa les épaules.
-
---Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas faim.
-
---Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci, barine, dit-elle
-doucement. Allons, je vais vous servir tout à l’heure. Cela vous fera du
-bien.
-
-Elle alla tâter le poêle.
-
---Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit
-tranquillement.
-
-A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette à la porte d’entrée.
-Il avait les nerfs en si mauvais état qu’il tressaillit. Quel ennui
-était-ce encore? Il fut sur le point d’appeler la vieille bonne pour lui
-dire qu’il n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte. Il
-était trop tard.
-
-Il attendit quelques secondes, la tête baissée. Un bruit de pas légers
-sur le tapis: il leva les yeux. Lydia était devant lui.
-
-Elle avait gardé sa fourrure. Elle se tenait droite, la tête un peu
-renversée en arrière, les yeux attachés sur Savinski, et l’émotion de ce
-dernier était telle qu’il ne vit pas le trouble qu’elle essayait de
-cacher. Elle fut la première à se remettre, et à Savinski qui était
-resté immobile, comme stupéfié par cette apparition, elle dit d’une voix
-qui ne tremblait pas:
-
---Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, est-ce ainsi que vous accueillez vos
-hôtes? Est-ce ainsi que vous me recevez à la première visite que je vous
-fais?
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, pardonnez-moi... Je ne sais si je rêve.
-J’étais plongé dans d’affreuses idées noires. Et vous voilà!...
-
-Il lui avait pris les deux mains et se tenait tout contre elle. Un
-parfum de jeunesse avait rempli la pièce où il se morfondait seul il y a
-quelques instants. La chaleur qui rayonnait du poêle semblait plus
-forte, l’électricité plus brillante.
-
---C’est vous, reprit-il, chez moi!... Et je vous laisse là debout; je ne
-vous fais même pas asseoir, je ne vous offre rien... Mais j’espère que
-vous pouvez rester quelques minutes... Je vous raccompagnerai tout à
-l’heure... Enlevez votre manteau, Lydia Serguêvna, vous prendriez froid
-en sortant. Vous voyez, j’ai un appartement tout petit, mais il y fait
-chaud, comme aux temps bénis des tsars.
-
-Il lui prit sa fourrure et fut surpris de découvrir que Lydia était en
-toilette décolletée, comme il l’avait vue aux soirées de Nathalie.
-
---Allez-vous dîner quelque part? demanda-t-il. Chez notre voisine, sans
-doute?
-
-Avec un peu de confusion, Lydia dit sans oser le regarder:
-
---J’avais pensé, Nicolas Vladimirovitch, qu’aujourd’hui vous
-m’inviteriez à dîner... si je ne vous gêne pas, cependant. Peut-être
-avez-vous à travailler?... Dites-le franchement, et je m’en irai tout de
-suite...
-
-Elle semblait de nouveau avoir perdu confiance en soi; elle était
-redevenue une petite fille toute simple et Savinski vit qu’elle
-rougissait.
-
---Ah! dit-il, quelle fée êtes-vous pour me faire un cadeau pareil? Si je
-vous garde!... Que pensez-vous donc?
-
-Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour
-lui faire sentir la joie qu’elle lui apportait. Mais le désarroi de ses
-pensées était si grand qu’il n’osait bouger. Il ne savait que faire,
-quelle contenance adopter. Il s’écarta brusquement.
-
---Il faut que j’avertisse ma vieille femme de chambre, fit-il. Il y a un
-bon dîner, à ce qu’elle m’a dit.
-
-Il courut jusqu’à l’office. Quand il revint, Lydia n’avait pas bougé de
-place, mais elle avait repris possession d’elle-même et lui sourit.
-
---Votre appartement me plaît, dit-elle.
-
---C’est l’appartement qu’a habité jusqu’à moi la princesse Dolly R...,
-répondit Savinski. Je crois que c’est elle qui l’a tendu de ces vieilles
-toiles de Jouy qui sont si gaies. Comme vous avez vu, je touche à la
-caserne et mes voisins immédiats sont ces Pavlovtzi qui forment le plus
-mauvais des régiments de Pétrograd. Qu’est-ce qui les empêche d’entrer
-chez moi et de venir s’installer ici à ma table et dans mon lit? Je n’en
-sais rien. Je les trouve bien aimables de rester chez eux, car s’il leur
-chantait de changer de logement, je n’aurais qu’à leur céder le mien
-sans mot dire. Séméonof lui-même n’y pourrait rien.
-
-Lydia s’était levée et parcourait la pièce. Elle s’approcha d’une double
-porte qui avait été enlevée et qui conduisait dans la chambre voisine où
-Savinski couchait. Un grand lit de milieu l’occupait, un lit de femme
-élégante, car il était couvert d’un dessus de dentelles et de soie.
-
-Lydia revint dans le cabinet de travail. Elle jeta un coup d’œil sur le
-bureau, où, dans un cadre d’argent, était la photographie de Sonia
-entourée de ses enfants. Elle la regarda longtemps.
-
---Votre femme est belle, dit-elle enfin.
-
---Mais ne la connaissez-vous pas? fit Savinski étonné.
-
---Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia... Est-ce une photographie
-ancienne? Votre femme est encore très jeune.
-
---Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle? Trente-deux ans, je crois.
-Elle s’est mariée à dix-huit ans.
-
---C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée.
-
-Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait aussi. De nouveau
-il avait cette impression que quelque chose de mystérieux avait surgi
-entre eux. Mais il ne s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui
-était en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout et
-l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place à aucun autre
-sentiment. Elle était là, éblouissante de jeunesse et d’éclat; le seul
-mouvement imperceptiblement rythmé de ses hanches quand elle marchait,
-la façon dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses épaules
-un peu grêles, le halètement léger de ses seins quand elle respirait, la
-manière dont l’air était aspiré et expiré entre ses lèvres, la
-profondeur de ses yeux et leur couleur azurée qui évoquait des cieux
-orientaux, la blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui
-semblaient rendre à la lumière ce que la lumière leur avait donné,
-étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher. Il n’était pas
-besoin de parler. A quoi bon? Elle était là, vivante, près de lui. Que
-demander de plus?
-
-La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître qui ne s’était pas
-aperçu de son entrée. Il avait rajeuni de dix ans. Elle avait laissé un
-homme fatigué, presque un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un
-homme fort, vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de
-bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit:
-
---Barine, le dîner est servi.
-
-A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui témoigna une
-déférence particulière et, comme Lydia la remerciait, elle s’inclina
-très bas. Puis, ayant servi le potage et les _pirochki_, elle sortit.
-
---Votre servante est bien, dit Lydia.
-
---C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est pleine d’attentions
-pour moi.
-
---Je crois que je l’aimerai beaucoup, fit Lydia.
-
-Savinski sursauta. Que voulait dire Lydia? Avait-il bien compris?... A
-partir de ce mot, Savinski sentit qu’il était de moins en moins maître
-de lui. Par instant il se reprenait et examinait la situation avec
-calme. Lydia avait eu le caprice de venir voir son appartement et de
-s’inviter à dîner, chose impossible en d’autres temps, toute naturelle
-aujourd’hui où le monde était à l’envers. Les rapports si amicaux qu’il
-y avait entre eux expliquaient une démarche qui n’était qu’en apparence
-osée. Il suffisait, du reste, de regarder la jeune fille assise en face
-de lui pour comprendre aussitôt la simplicité et l’innocence qui étaient
-en elle. «Il n’y a rien que de pur en ma fille», avait dit le vieux
-prince... Il avait raison, tout devait être considéré de cet angle-là.
-
-Mais, à d’autres moments, ces sages réflexions étaient bousculées par un
-assaut de pensées tumultueuses. Il n’y avait plus qu’une réalité: la
-femme qu’il adorait était venue chez lui; elle était là à portée de ses
-bras; elle savait--il n’était pas possible qu’elle ignorât--les
-sentiments qu’il avait pour elle et qui depuis longtemps avaient franchi
-les bornes de l’amitié... Il s’approcherait d’elle... Il se pencherait
-vers la fleur entr’ouverte de sa bouche et y porterait les lèvres...
-
-Tandis qu’il était partagé entre deux sentiments, tantôt se laissant
-emporter par les rêves passionnés que la présence de Lydia faisait
-naître, tantôt réfléchissant avec calme sur une situation si inattendue,
-et dont il fallait savourer les moindres délices car cette rencontre
-serait brève et ne se renouvellerait pas, la conversation continuait à
-bâtons rompus entre Lydia et lui. Maintenant ils avaient trouvé le ton
-juste; il n’y avait pas de fausses notes. Ils ne parlaient de rien de
-sérieux. La nouveauté de ce tête-à-tête, une pointe de champagne dont
-elle avait bu un verre, l’avaient rendue à elle-même et libérée des
-préoccupations qu’elle avait eues ces jours derniers, préoccupations
-dont Savinski avait vu encore le reflet sur son front pur avant dîner.
-
-Savinski fut frappé du naturel exquis avec lequel elle s’adaptait à
-cette position nouvelle. Elle ne témoignait ni embarras, ni excès de
-confiance. La petite fille qui parfois réapparaissait en elle avait
-disparu. Il avait à sa table une jeune femme qui manifestement ne
-semblait surprise en rien de ce que sa place dans cette salle à manger
-pouvait avoir d’extraordinaire. Elle semblait presque être la maîtresse
-de la maison et, comme Savinski, beaucoup plus troublé qu’elle ne
-l’était, négligeait de manger, c’est elle qui lui offrit de reprendre
-d’un plat laissé sur la table. Savinski, s’il mangeait peu, buvait moins
-encore. Il se sentait dans un équilibre si instable qu’il craignait que
-la moindre chose lui fît perdre la tête. C’est à peine s’il prit un
-verre de champagne. La présence de Lydia le grisait plus sûrement que le
-vin, et il passait son temps à se jurer de garder son sang-froid, car ce
-n’était pas une femme qu’il avait en face de lui, une jolie femme
-habituée aux hommages des hommes aussi bien qu’à leurs brusqueries, et
-qui sait à quoi elle court lorsqu’elle va dîner chez un garçon, c’était
-une jeune fille à l’aube de la vie, dont l’haleine était aussi fraîche
-que celle du vent avant l’aurore, une amie pure qui lui faisait la grâce
-de venir passer une heure chez lui dans des circonstances que son
-imagination seule à lui, Savinski, rendait romanesques. En somme, au
-sein des délices où le plongeait la présence de Lydia, il se sentait
-horriblement gêné par le combat qui se livrait en lui.
-
-Cette gêne s’accrut lorsqu’ils eurent passé dans le cabinet de travail.
-A table, leur position était exactement fixée,--il y a des règles et une
-tradition. Au salon, ils redevenaient libres et Savinski ne savait que
-faire de sa liberté. Lydia, elle, gardait plus de simplicité. Elle
-s’installa sur le divan, se renversa un peu en arrière sur les coussins
-et alluma une cigarette. Elle suivait de l’œil Savinski et paraissait
-s’amuser à le voir aller et venir sans trouver de repos. D’abord, il
-s’était assis près d’elle. Puis soudain, comme si un diable l’avait
-poussé, il avait bondi à l’autre bout de la pièce sous prétexte de
-chercher des allumettes, alors qu’une boîte était sur le guéridon à côté
-du divan. Puis il s’était laissé tomber sur un fauteuil voisin et,
-alors, comme il lui avait parlé avec douceur! A ce moment-là, sans
-peut-être même qu’il s’en rendît compte, il voulait lui plaire, la
-gagner, faire sa conquête. Ses yeux semblaient vouloir lire à travers
-elle et pénétrer jusqu’à son cœur et, sous la caresse de ce regard,
-Lydia, elle-même, perdait peu à peu conscience; ses idées flottaient
-devant elle comme des poussières qu’emporte le vent; elle n’était plus
-que sensations; c’était une ivresse légère et délicieuse. Elle ne revint
-même pas à elle à un mouvement brusque de son ami. Voilà que, sans
-raison apparente, il s’était mis à marcher de long en large, tirant des
-bouffées rapides de sa cigarette, se taisant et laissant échapper, au
-milieu d’un long silence, un mot qui sortit du monologue intérieur
-auquel il se livrait: «Impossible.» Ce mot résonna dans la chambre et
-fit sursauter Savinski lui-même.
-
-Il se tourna vers Lydia, lui sourit et dit:
-
---Pardonnez-moi, je crois que j’ai perdu la tête...
-
-Mais il s’arrêta et son sourire ne s’acheva pas, tant il fut frappé de
-l’expression qu’avait prise la jeune fille. Elle était pâle et ses yeux
-restaient attachés sur Savinski. Il n’apercevait que ces yeux sombres
-dans l’ombre; il ne pouvait s’en détourner. Elle regardait Savinski:
-mais le voyait-elle? Elle paraissait emportée par un rêve à cent lieues
-de la scène présente. Même le mot «impossible», lorsqu’il avait éclaté
-dans la chambre, n’était pas parvenu à ses oreilles. Mais toujours ces
-yeux intenses, comme consumés d’un feu intérieur. Il alla jusqu’à elle
-et, tandis qu’il hésitait, cherchant ses mots, elle lui dit avec
-simplicité:
-
---N’êtes-vous pas fatigué de marcher, Nicolas Vladimirovitch?
-Asseyez-vous près de moi... Il semble que je vous fasse peur, ce soir.
-
-Elle lui tendit la main qu’il prit et garda dans la sienne, puis il
-s’assit et la porta à ses lèvres, et ses lèvres remontèrent jusqu’au
-poignet, le franchirent, arrivèrent au bras nu, le parcoururent de bas
-en haut, et de haut en bas. C’était une sensation à la fois exquise et
-torturante dont il se demandait combien de temps elle pourrait se
-prolonger impunément. Soudain il sentit le bras de Lydia resté libre
-s’allonger autour de son cou, l’attirer vers elle. Lorsqu’il fut tout
-près, elle se blottit sur sa poitrine et, tournant son visage vers lui,
-elle lui donna ses lèvres. Il la serra éperdument contre lui, se coucha
-presque sur elle; leurs deux corps exactement joints ne se touchaient
-que par leurs bouches unies. Il sembla à Savinski qu’il ne vivait plus
-que par ses lèvres collées à celles de sa maîtresse. Cela dura
-longtemps, une minute, un siècle?
-
-Il eut un éclair de lucidité. «Quelle heure est-il? Il faut rentrer...
-Et puis, non, non, c’est impossible... Pourtant, le vieux prince... une
-jeune fille...» Il s’arracha aux bras de Lydia. De nouveau il était en
-proie à une grande agitation. Il paraissait ne plus songer qu’à une
-chose. Il tira sa montre. Dix heures déjà... Ah! il n’y avait plus
-personne dans les rues... Il courut à Lydia, s’agenouilla devant elle.
-Il la caressait, lui disait mille choses tendres et folles et il finit
-sur un ton plus sérieux:
-
---Je vais vous accompagner chez vous, Lydia, Lydotchka; il est tard; on
-sera inquiet, on vous cherchera... A propos, où vous croit-on?
-
---Chez mon amie Hélène, à la Mokhovaia, dit Lydia, et elle ajouta en
-pesant chacun de ses mots:
-
---C’est là que je suis censée coucher, car vous savez bien qu’il n’est
-pas agréable de circuler le soir dans Pétrograd. C’est donc là que vous
-m’accompagnerez si vraiment vous ne pouvez vous décider à me garder chez
-vous jusqu’à demain...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tard dans la nuit, il était deux heures du matin, l’électricité brûlait
-au-dessus du grand lit où ils étaient couchés. Épuisée de fatigue, Lydia
-se redressa, se pencha vers son amant étendu près d’elle, le regarda
-jusqu’au fond des yeux et dit:
-
---O toi qui es à moi, tu n’iras plus en Finlande, maintenant!
-
-Elle se glissa dans ses bras et s’endormit.
-
-
-
-
-XIV
-
-LE RÉVEIL
-
-
-La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le silence de la
-nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles qui scandent le
-silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus de vie dans les deux corps
-qui sont étendus là, tant le sommeil où ils sont ensevelis est profond.
-L’obscurité les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils
-dorment, l’un à côté de l’autre... Et soudain Savinski sent une
-impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui irrite et gêne; il
-entr’ouvre les paupières, les referme aussitôt, les rouvre... La chambre
-est inondée de lumière; l’électricité brûle dans le plafonnier et, près
-de lui, la vieille Annouchka qui lui touche l’épaule.
-
---Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle à son
-oreille.
-
-Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski vit l’avenir
-proche s’ouvrir devant lui: l’abîme. Une perquisition, un mandat
-d’arrêt, Lydia compromise dans l’affaire, arrêtée peut-être, menée en
-prison avec lui, cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles
-bolchéviques! Et en outre l’affreux scandale qui retentirait de tous
-côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en Finlande où Sonia
-l’attendait...
-
---Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka.
-
-Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son innocent sommeil.
-Elle était allongée, le bras droit sous la tête, ses cheveux défaits en
-désordre autour d’elle; l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise
-qui, entr’ouverte, laissait voir un jeune sein délicatement fleuri.
-Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait. L’angoisse
-lui tenaillait le cœur... Eût-il été seul, l’aventure était déjà
-dangereuse, mais y mêler cette enfant! Fallait-il la réveiller?...
-Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât?... Mais, en tout cas, le commissaire
-chargé de la perquisition entrerait dans la chambre... Il alla vers
-elle, se pencha sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front
-et sur les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans ouvrir les
-yeux un «je t’aime», voulut se retourner pour reprendre son sommeil.
-
---Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut te réveiller...
-
-La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller; elle revint à elle et
-demanda:
-
---Qu’y a-t-il? Est-il tard déjà?
-
-Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres.
-
---Mais c’est la nuit encore; il faut me laisser dormir.
-
---Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition ici. Il faut te
-lever... J’espère que tout se passera bien; en tout cas, tu ne cours
-aucun danger... Habille-toi, Je suis obligé de passer à côté... A tout à
-l’heure.
-
-Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour du cou de
-Savinski comme pour ne pas le laisser partir. Il les dénoua doucement et
-sortit de la chambre. Il passa par le cabinet de travail, regarda sa
-montre. Elle marquait quatre heures... Il avait tout son sang-froid: «Le
-diable emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour une
-visite domiciliaire», se dit-il. Il entra dans la salle à manger, il y
-avait là une dizaine de personnes, presque tous des gardes rouges en
-uniforme de soldats, baïonnette au canon, et deux civils. Il reconnut le
-président du comité de la maison, un architecte à la maigre moustache,
-au teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde personne
-en civil se détacha du groupe, vint à lui et se présenta fort poliment:
-«Alexandre Ivanovitch Zoubof, commissaire à la Section des recherches
-pour la contre-révolution.» Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni
-de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut. Ordre était
-donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch Savinski et de
-l’arrêter, ainsi que toutes personnes présentes dans son appartement...
-Songeant à Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut faire
-un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya à la table.
-
---Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais peut-être y a-t-il
-une erreur?... Puis-je téléphoner à Léon Borissovitch Séméonof?
-
-Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très déférent, répondit:
-
---Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit inutile. Vous
-serez sans doute interrogé aujourd’hui à la Gorokhovaia et, à ce moment,
-si vous le jugez nécessaire, Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais
-nous ne dépendons pas des Affaires étrangères...
-
-Le commissaire avait les manières d’un homme bien élevé. C’était,
-probablement, un ancien employé de la police secrète du tsar, entré au
-service des bolchéviques. Il était rasé de frais, portait une courte
-moustache sur une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance. Il
-n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir qu’il pourrait
-arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il comprendrait, sans doute, la
-situation, et il ne devait pas être insensible à l’idée d’obliger un
-homme tel que lui.
-
---Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix, d’une question
-assez délicate.
-
-L’autre s’inclina.
-
---A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait vers
-l’entrée du cabinet de travail.
-
-A ce moment, un second personnage, en uniforme celui-là, se détacha du
-groupe des soldats et vint se joindre à eux. Le commissaire civil, sans
-montrer d’embarras, le présenta:
-
---Le lieutenant Ivanof, dit-il.
-
-Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, prit sa mesure
-d’un coup d’œil. Il était convenablement habillé et avait l’allure d’un
-officier de carrière. C’était un jeune homme aussi. Il se tenait droit,
-les épaules effacées. «Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa
-Savinski, je puis réussir encore.»
-
---Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire personnelle que je
-veux vous entretenir. Vous comprendrez tout de suite. Ce n’est pas aux
-fonctionnaires du gouvernement, qui remplissent ici leur devoir...
-
---Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, très pénible en
-vérité, intervint le commissaire civil en s’inclinant.
-
---Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à des hommes que je
-m’adresse, d’homme à homme... Le fait est que je suis ici, aujourd’hui,
-dans une situation assez particulière... Cela peut arriver à chacun de
-nous, à vous comme à moi... J’ai une femme, à côté, une toute jeune
-femme qui est venue me voir et que j’ai gardée cette nuit, car les rues
-ne sont pas très sûres, comme vous savez... Elle ignore tout des choses
-politiques, c’est une enfant encore... Elle n’a pas vingt ans,
-voyez-vous... Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur
-qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien de ce que je
-fais, et qu’en réalité c’est la première fois, aujourd’hui, qu’elle est
-entrée dans mon appartement... Mes domestiques, si vous voulez bien les
-interroger sur ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que je
-vous dis... Les choses étant ainsi, messieurs, je vous supplie de la
-laisser libre... Vous comprenez, sans que j’en dise davantage, de quoi
-il s’agit... Et je vous assure que je n’oublierai jamais le service que
-vous me rendrez...
-
-A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le sang-froid qu’il
-avait au début. L’émotion à laquelle il était en proie faisait vibrer sa
-voix.
-
-Les deux commissaires parurent partager son émoi, et le civil plus
-encore que le militaire. Tandis que Zoubof hochait la tête
-approbativement, l’officier eut un demi-sourire presque respectueux pour
-faire comprendre qu’il lui était, en effet, arrivé d’être en bonne
-fortune et que c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu
-savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut terminé, un
-grand embarras se peignit sur leurs figures. Ils s’écartèrent un instant
-et commencèrent à discuter. La conversation se prolongeait. Évidemment,
-ils se heurtaient à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent à
-Savinski.
-
---Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la personne qui est chez
-vous? dit le commissaire civil avec un peu de gêne.
-
---Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, il s’agit de
-l’honneur d’une femme, vous comprenez...
-
---Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant...
-
---En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, suggéra
-Zoubof, qui paraissait fort désireux de faire preuve de bonne volonté.
-
-Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui posèrent des questions.
-La vieille servante répondit avec simplicité et assurance. Elle n’avait
-jamais vu la jeune femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle,
-Annouchka, qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme n’était pas
-encore venue à l’appartement. Cette déposition parut faire impression
-sur les deux commissaires. Cependant, seuls, ils recommencèrent à
-discuter. Savinski avait, à ce moment, la certitude que la chose était
-arrangée. Il respirait librement. Que lui arriverait-il? Il ne s’en
-souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires s’approchèrent, de
-nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut l’officier qui parla.
-
---Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question est, en effet,
-fort délicate. Notre ordre est formel... Nous prendrions une grande
-responsabilité en ne l’exécutant pas à la lettre... Cependant,
-peut-être, pour vous obliger... dans les circonstances actuelles... Mais
-il va sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus grand
-secret... Personne ne doit le savoir, pas même les soldats qui sont
-ici...
-
-On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte restée ouverte
-et Savinski, la poitrine gonflée de joie, n’osa pas serrer la main de
-ses interlocuteurs. Du reste, à cette seconde même, un incident nouveau
-se produisit qui modifia, hélas! la situation de fond en comble. Lydia
-entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était dans un comble
-d’anxiété et, depuis un quart d’heure qu’elle était prête, se rongeait à
-se demander ce que signifiaient ces interminables conciliabules. N’en
-pouvant plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son amant.
-
---Que se passe-t-il? Que veut-on faire de toi? demanda-t-elle, avant que
-Savinski, atterré, pût l’arrêter.
-
-Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée de la jeune
-fille avait fait sensation. Les deux commissaires, interdits, la
-regardaient fixement. La beauté de Lydia, l’éclat de ses yeux,
-l’indifférence qu’elle montrait pour tous les gens réunis dans
-l’appartement, l’unique préoccupation qu’on lisait sur son visage pour
-le sort de Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats
-eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet de travail et
-leurs regards curieux ne quittaient pas la jeune fille.
-
---Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, lorsqu’il revint à lui,
-très pénible, en vérité... Je crains, dit-il à voix basse à Savinski,
-qui avait été obligé de s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa
-main la main de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter
-notre ordre dans sa rigueur.
-
-Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia qui serrait la
-sienne. C’était une étreinte que rien ne pourrait défaire. Il eut
-l’impression qu’il irait avec elle jusqu’à la mort.
-
-La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On n’y trouva rien. Ici
-Savinski était tranquille. Il n’avait pas un papier compromettant. Du
-reste, depuis que Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme.
-Il avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait aucun
-rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient insensibles. Il
-regardait avec curiosité les deux commissaires poursuivre leurs
-recherches. Ils s’y montraient assez maladroits. «Ils ne savent pas leur
-métier, pensa-t-il d’abord. Autrefois la police travaillait mieux.» Ils
-ne trouvèrent même pas une somme importante en billets de banque que
-Savinski avait cachée sous un coin du tapis qu’il avait décloué. Il y
-avait plus d’une centaine de mille roubles en billets anciens. Mais leur
-maladresse, à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui,
-manifestement, ils faisaient semblant de chercher avec zèle de façon à
-n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais ils voulaient aussi que
-Savinski ne fût pas leur dupe.
-
-Ce jeu l’amusa un instant.
-
-Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore sauver Lydia qui
-se tenait étroitement serrée contre lui et dont le souffle frais
-effleurait sa joue.
-
---Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la Gorokhovaia un chef
-responsable avec qui entrer en communication?
-
---Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute, répondit le
-commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade Ouritski, doit être encore à
-la préfecture. En réalité, notre travail se fait surtout de nuit.
-
---Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable pour lui exposer, par
-téléphone, le cas particulier dans lequel je me trouve? L’affaire
-pourrait être arrangée ainsi et je vous garderai une longue
-reconnaissance de votre bonne volonté...
-
-Les commissaires consentirent, mais l’officier fit remarquer qu’il
-faudrait transmettre le nom de madame...
-
-Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre de quoi il
-s’agissait. Il y avait là un mystère qu’il fallait percer.
-
---Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur une pièce
-d’identité...
-
-Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son âge, sa résidence
-étaient portés...
-
-Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut la communication
-avec la préfecture à la Gorokhovaia. Il commença à exposer la demande de
-Savinski... Lorsque Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva
-aussitôt et, s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle lui
-dit à voix basse:
-
---Quoi, Nicolas, on t’arrête... Je croyais qu’il ne s’agissait que d’une
-perquisition... Es-tu en danger? Que va-t-on faire de toi?
-
---Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski. Oui, on va me
-mener en prison, mais tu sais que cela arrive à beaucoup de braves gens
-aujourd’hui; j’y serai deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela
-est sans intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre est si
-sottement conçu que toute personne trouvée dans mon appartement doit
-être arrêtée aussi. Et quand même tu serais libérée presque tout de
-suite, je voudrais t’éviter cette horrible prison...
-
-Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait:
-
---Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi...
-
-Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui persuader qu’elle lui
-serait mille fois plus utile en restant libre, mais Lydia se butait à
-l’idée de ne pas le quitter. Pendant leur entretien qui se faisait à
-voix basse, on entendait des bribes de conversation de Zoubof au
-téléphone:
-
---Oui, camarade Ouritski... Je comprends. Dix-huit ans... Ah! ah!...
-charmante, oui... C’est pour cela que je me suis permis de vous
-appeler...
-
-Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête, et, se
-tournant vers Savinski:
-
---Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia, mais pour vous,
-Lydia Serguêvna, il est probable que vous n’y resterez pas longtemps.
-
-Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille montrait la
-plus grande satisfaction.
-
-Cependant il restait à perquisitionner dans les autres pièces de
-l’appartement. Les soldats, las d’attendre, avaient gagné la cuisine. La
-fatigue prenait peu à peu Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas.
-Savinski était plongé dans de noires réflexions; pour l’instant, Lydia,
-plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil. La vieille
-Annouchka le vit; elle eut pitié d’elle et s’approcha de la jeune fille:
-
---Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous n’aurez pas
-grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le fourneau, le café sera prêt
-dans un instant...
-
-Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail. Quelques
-moments plus tard, elle revint, apportant du café chaud, du pain et du
-beurre. Savinski invita les commissaires à déjeuner avec eux et l’on
-improvisa ainsi un repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à
-dévorer des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses de
-café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, si
-heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse et arracha Savinski à
-ses préoccupations. Quant aux deux commissaires, ils étaient radieux.
-Jamais, dans l’exercice de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré
-pareille bonne fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée; il
-n’y avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il n’y
-avait que des êtres humains réunis par le hasard de la vie et qui
-trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche, de s’asseoir à
-une table et de se restaurer.
-
-Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant de quitter
-la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka de téléphoner dès neuf
-heures chez Séméonof pour lui faire savoir qu’il était en prison à la
-Gorokhovaia. «Vous ne parlerez que de moi», lui dit-il.
-
-Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement, à la
-grande indignation d’Annouchka, qui redoutait les vols probables.
-
-Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était encore complète
-et le froid vif. Les deux commissaires, avec beaucoup de politesse,
-installèrent Savinski et Lydia dans le fond de la voiture et s’assirent
-sur le siège de devant.
-
-A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques minutes à la
-Gorokhovaia.
-
-
-
-
-XV
-
-A LA GOROKHOVAIA
-
-
-Le vestibule de la préfecture, à la Gorokhovaia, était plein de soldats.
-Savinski et Lydia furent conduits dans une grande pièce, au premier
-étage.
-
-Lydia, sûre de n’être pas séparée de Savinski, n’avait pour l’instant
-aucun souci; l’excellent déjeuner qu’elle avait pris avant de partir
-avait fait disparaître la fatigue d’une mauvaise nuit. Elle n’était plus
-que curiosité. Ils se trouvaient dans un vaste salon qui avait dû faire
-partie des appartements de réception du préfet. Il en conservait encore
-quelques fauteuils et chaises capitonnés et recouverts d’une soie bleu
-pâle, et un tapis à la machine, moderne, dont les couleurs étaient
-effacées. Dans un angle de la pièce, derrière quelques tables rangées en
-arc de cercle, deux employés travaillaient. Devant eux, un accusé se
-tenait debout. C’était, à en juger par sa tenue, ce qu’on appelait alors
-un «bourgeois», état suffisant pour être classé comme suspect. Les
-employés remplissaient lentement des fiches, des formulaires, ouvraient
-des registres. Cet ordre administratif surprit Lydia à qui il paraissait
-incompatible avec l’idée qu’elle se faisait des procédés employés sous
-le règne de la Terreur, décrété par les bolchéviques. Et puis le calme
-de cette pièce, son aspect tranquille et riche, le manque de tragique
-qu’il y avait en tout cela! Elle fit part de ses réflexions à Savinski à
-mi-voix.
-
-Il haussa les épaules et sourit.
-
---La bureaucratie ne mourra jamais chez nous. Lénine sera impuissant à
-la détruire. Même les actes illégaux seront toujours faits dans les
-formes.
-
-Il tâchait de ne pas paraître soucieux, de montrer la liberté de son
-esprit, de façon à ne pas alarmer la jeune fille, et l’effort qu’il
-faisait dans cette direction finissait par avoir le plus heureux effet
-sur son humeur.
-
-Leur tour vint de passer devant les fonctionnaires dans le coin de la
-pièce. Ils multipliaient les formalités d’écrou. Il fallut enfin
-remettre son portefeuille. Les employés donnèrent un reçu en forme de
-l’argent qu’il contenait. Mais Savinski, qui avait suivi avec intérêt ce
-qui s’était passé quand le précédent «bourgeois» avait été incarcéré,
-avait prudemment glissé quelques centaines de roubles dans la poche de
-son pantalon.
-
-Deux soldats les attendaient à la porte. C’étaient deux Lettons à la
-figure dure et maigre. Ils gravirent un escalier en colimaçon dont les
-jours intérieurs donnaient sur le vestibule d’entrée. A chaque fenêtre,
-une mitrailleuse était braquée sur la porte qui ouvrait sur la
-Gorokhovaia et un soldat montait la garde. «Comme ils ont peur d’un coup
-de force! pensa Savinski. Ils ne se sentent pas très solides.» Ils
-s’arrêtèrent devant une petite antichambre pleine de gardes rouges.
-Leurs conducteurs échangèrent quelques mots avec le chef du poste.
-
---C’est plein chez nous, dit celui-ci avec bonne humeur.
-
-Au troisième étage, même réponse.
-
-Au dernier étage, enfin, ils furent admis dans la petite antichambre où
-cinq ou six soldats fumaient. A une table était assis un tout jeune
-homme à peine âgé de vingt ans, un petit juif à l’air farouche et
-important, aux cheveux noirs, crépus, en broussailles, qui avait devant
-lui un registre où il couchait les noms de ses hôtes. Il prit celui de
-Lydia d’abord et lui demanda pour quelle cause elle était arrêtée.
-Lydia, qui le dévisageait avec curiosité, répondit d’une voix claire et
-sans trahir le moindre embarras:
-
---Je n’en sais rien. Si vous voulez me l’apprendre, vous me ferez
-plaisir.
-
-Les soldats sourirent, mais le petit employé fronça le sourcil.
-
---Je pense que vous êtes arrêtée pour raisons politiques, fit-il
-gravement. Nous allons mettre «contre-révolution».
-
-Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé qui ne
-quittait pas des yeux cette enfant si belle, rit ouvertement.
-
---Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix rêche à un soldat
-debout près de lui.
-
-Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia.
-
-Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia de ne pas
-intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia, se balança sur ses deux
-jambes, haussa les épaules et finalement répondit:
-
---C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien que c’est une
-enfant...
-
-Tous les soldats présents montraient par leur contenance qu’ils
-approuvaient l’attitude de leur camarade. Le petit employé blêmit de
-rage, mais il n’osa pas renouveler son ordre. Il murmura quelques mots
-inintelligibles dont on entendit seulement la fin.
-
---... La consigne est formelle, je le ferai moi-même.
-
-Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme, se contenta de
-tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur des hanches.
-
-Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées et qu’on se fut assuré
-qu’il ne portait pas de revolver, un des soldats poussa une porte vitrée
-et ils furent introduits dans le logement qui leur était destiné.
-
-C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, à peine éclairée par
-une lampe électrique pendant au bout d’un fil au centre de la chambre.
-Par l’unique fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur
-qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. Une odeur âcre,
-tiède, suffocante, faite de la respiration des hôtes de la prison, de
-leur sueur, du cuir de leurs bottes, de la paille de leurs matelas, des
-planches à moitié pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes,
-arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua sur place.
-L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait imaginée ce dernier. Il
-sentit la pression du bras de Lydia sur le sien, mais elle ne dit rien.
-Cependant leurs yeux s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la
-salle et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits de
-camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient toute, laissant
-à peine un étroit passage libre au centre et deux allées qui
-conduisaient à des portes ouvertes dans la cloison, à leur gauche; sur
-une table, un homme était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui
-lui couvrait la tête; on ne voyait de lui que l’extrémité de ses bottes
-en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois à même le plancher,
-des hommes étaient étendus dans un affreux désordre, souvent trois
-d’entre eux occupant deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers
-dormaient d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements; des
-mouvements nerveux les secouaient, les faisaient se retourner sur leur
-couche dure et étroite; des bras étaient brandis en l’air; des mains
-fiévreuses grattaient des nuques piquées par la vermine. D’autres,
-allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans un angle, la
-petite pointe rouge d’une cigarette brillait comme un ver luisant égaré
-dans un jardin infernal. Un petit bossu, hagard, la figure frénétique,
-surgit soudain de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin de sa
-poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots... Puis, jetant un
-regard méfiant sur les nouveaux arrivés, il regagna sa place.
-
-Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur lequel il y avait
-une place libre. Il y conduisit Lydia, s’assit et la prit sur ses
-genoux. Elle se serra contre lui, l’embrassa doucement sans parler. De
-nouveau, une fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit
-aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, c’était déjà le
-jour, le jour gris, triste, des matinées d’hiver de Pétrograd, un jour
-si pâle qu’il fait regretter la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit
-qu’elle était dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison et
-ses terreurs? Elle sourit tendrement à son amant dont la figure grave et
-fatiguée s’éclaira. Il caressait avec douceur la main de la jeune fille
-appuyée sur sa poitrine.
-
-Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se levaient; ils
-semblaient harassés et se détendaient en soupirant. Beaucoup allumaient
-tout de suite une cigarette.
-
-Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. Elle avait repris
-une entière tranquillité d’esprit et acceptait avec bonne humeur ce
-qu’elle appelait une aventure.
-
---Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je sais au moins
-quelque chose de la révolution, c’est que cela sent très mauvais.
-
-Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. La présence de
-Lydia faisait sensation. Elle avait gardé sa fourrure, mais, à cause de
-la chaleur de la pièce, l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais
-et la poitrine légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si
-l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une chambre de
-malade. Savinski demandait des détails sur la vie de la prison. La seule
-chose qui le préoccupait pour l’instant était de savoir à quelle heure
-on les interrogerait, car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez
-elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle avait passé la
-nuit. Les renseignements furent mauvais. Une douzaine de prisonniers
-affirmèrent aussitôt qu’ils étaient là depuis trois, quatre ou cinq
-jours, sans avoir été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de
-leur arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un homme
-jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter sans peine à
-l’existence de la prison. Elle remarqua avec étonnement que ses mains
-tremblaient tandis qu’il lui parlait. «Comme il a peur!» pensa-t-elle.
-Cette impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. Il y
-avait en elle une source de bonheur si abondante que rien ne pouvait la
-tarir. Elle ne songeait même pas à la possibilité d’une longue détention
-pour Savinski. Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis
-relâchés au bout de quelques jours! Les prisons de Pétrograd, pourtant
-immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié de la population...
-Pour l’instant, elle était entourée de gens aimables qui s’empressaient
-pour lui plaire; elle avait son amant à côté d’elle; elle ne voulait pas
-voir plus loin.
-
-Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant qu’on pût
-imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire des officiers de
-tous grades, quelques bourgeois notables, puis des spéculateurs, un
-groupe de quatre personnes qui avaient fait un coup hardi en accaparant
-du platine, puis des prisonniers de droit commun, des escrocs, de
-simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie de ce groupe-là
-était composée par une petite bande de faux monnayeurs qui avaient
-adroitement mis en circulation quelques milliers de faux billets
-«Kerenski». Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut
-la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des bolchéviques
-arrêtés pour concussion. Un homme fort occupé à préparer du thé sur une
-table à l’aide d’une lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia,
-qui l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, il lui
-dit: «Attendez, attendez», tira triomphalement de sa poche assez sale un
-morceau de sucre et prononça:
-
---C’est le seul qui me reste!
-
-Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses voisins que l’homme
-au sucre était un commissaire qui, envoyé en Sibérie porter de l’argent
-aux troupes, avait prétendu avoir été volé en route.
-
-Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses respects à Savinski
-et à Lydia. C’était lui qui réglait les rapports des prisonniers entre
-eux, fixait le tour des corvées, l’ordre dans lequel ils descendaient
-aux lavabos, organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe,
-dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par un garde
-rouge. Ce personnage important était un homme d’à peine trente ans, à la
-figure énergique et plaisante, aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il
-avait eu un emploi élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour,
-quatre cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il avait été
-arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour du domaine sur lequel il
-régnait maintenant, et, comme des prisonniers balayaient la salle, il
-fit passer ses nouveaux hôtes dans une petite pièce voisine où une
-douzaine de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée sur l’un
-d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six ans environ, qui
-dormait encore. Sur la figure fatiguée de la mère, on lisait qu’elle
-n’avait d’autre préoccupation que cette petite, qui était pâle, chétive,
-comme tant d’enfants poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, à
-demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme otage avec sa
-fille, car son mari, accusé de contre-révolution, avait pu s’enfuir.
-Tant qu’il ne se rendrait pas, elle resterait là avec son enfant. Elle
-avait l’air à moitié folle de douleur.
-
---S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront... S’il ne revient pas,
-qu’arrivera-t-il à ma petite?... Elle ne pourra supporter longtemps cet
-emprisonnement. Regardez comme elle est maigre!
-
-Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes minces comme des
-flûtes où les genoux et les chevilles faisaient de grosses bosses
-osseuses.
-
-Le chef de la chambrée dit à Savinski:
-
---Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois.
-
-Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux heures que
-les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu échanger un mot avec
-Lydia. La matinée avançait. Il allait être onze heures. Il fallait qu’il
-causât seul à seule avec elle. Il craignait maintenant le pire, une
-longue séparation. Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans
-doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà où l’avait mené
-sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire à la réussite de qui il
-n’avait jamais cru. Il maudit cette facilité avec laquelle il se
-laissait entraîner par ses sentiments dans des aventures qui pouvaient
-devenir tragiques. Il était impardonnable, car il était un homme habitué
-aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A Lydia, il ne pouvait
-rien dire de ses préoccupations. Il voulait l’amener à comprendre
-qu’elle le quitterait dans quelques heures. La chose n’était pas facile.
-La jeune fille refusa nettement.
-
---Où tu seras, dit-elle, je serai... Je n’ai que toi au monde et,
-sache-le, dès maintenant tu n’as plus que moi.
-
-Il fallut une longue insistance pour que Savinski arrivât à lui
-démontrer qu’elle lui serait mille fois plus utile en liberté qu’auprès
-de lui. Qui lui ferait parvenir de la nourriture chaque matin, qui
-ferait des démarches pour obtenir sa liberté? Il la convainquit enfin.
-Mais la jeune fille avait les yeux pleins de larmes.
-
---Que tu me fais de la peine! dit-elle. Mais, hélas! je vois bien que tu
-as raison...
-
-Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute voix à la porte de
-la salle. Un employé agitait un papier. Elle se leva.
-
---Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire.
-
-Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait des voix qui se
-mêlaient et disaient: «Jamais on n’a été interrogé aussi vite. C’est un
-miracle!»--«Nous le savions bien, vous partez déjà!»--«Hélas!» murmurait
-un autre.
-
-Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski et, oublieuse des
-prisonniers qui, tous, la regardaient, l’embrassa passionnément. Elle ne
-pouvait se détacher de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de
-sa vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte, était gagné
-par la sympathie générale qui allait à la jeune fille. C’était d’une
-voix molle et presque machinalement qu’il répétait: «Il faut se hâter,
-il faut se hâter!»
-
-Soudain, Lydia eut une idée nouvelle.
-
---Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère.
-
-Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée sur elle et la
-laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant, en toilette de bal,
-décolletée, éclatante de fraîcheur et de beauté, droite et la tête en
-arrière à sa façon, elle marcha vers la porte qui se referma sur elle,
-laissant les spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle
-à cette fugitive vision.
-
-Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées. Assis sur un
-banc, la tête entre ses mains, il restait comme endormi. Il n’avait
-conscience ni du temps, ni du bruit de la chambrée. Soudain il y eut un
-brouhaha. Lydia reparaissait. Elle courut à son amant.
-
---Je suis libre, dit-elle... J’ai eu affaire à un homme très poli. Il
-s’est excusé fort aimablement de la déplorable erreur par suite de
-laquelle j’ai été arrêtée... Il va t’interroger tout de suite. Tu vas
-descendre avec moi. Mais je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu
-m’entends, qu’il va te libérer aussi.
-
-La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait: «Nicolas
-Vladimirovitch Savinski», il suivit la jeune fille qui lui montrait le
-chemin.
-
-Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils étaient entrés six
-heures auparavant. Là, Lydia eut une grande déception. Elle n’eut pas la
-permission d’accompagner Savinski chez le commissaire chargé de
-l’interrogatoire. Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais la
-certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait encore et elle
-le laissa sans angoisse.
-
-Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du redoutable
-Ouritski, dont la renommée remplissait déjà la ville. Ouritski, qui
-était assis devant une grande table sur laquelle il consultait un
-dossier, se leva à l’entrée de l’inculpé et vint lui serrer la main.
-C’était un homme de taille moyenne, très maigre, à la figure
-intelligente, rasé, de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez
-élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue. Il
-offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier qu’il feuilleta
-quelques instants. Ces minutes parurent un siècle à Savinski. Il ne
-pouvait supporter l’anxiété du doute. Qu’avait-on contre lui? Tout était
-préférable à l’attente... Et, cependant, il faisait un effort extrême
-pour garder son sang-froid... Cette lutte contre soi-même était
-harassante.
-
-Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa un caoutchouc et
-les tendit à Savinski.
-
---Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je vous les rends... Je
-vais vous mettre en liberté. (Savinski baissa les yeux pour que la joie
-de son regard ne le trahît pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous
-poserai d’abord, pour le procès-verbal, quelques questions que vous
-aurez l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse...
-
-Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire, d’un geste las,
-décrocha un récepteur à un des quatre appareils fixés au mur derrière
-lui, écouta un instant, donna un ordre bref et reprit:
-
---Vous connaissez Spasski? demanda-t-il.
-
---Oui, répondit Savinski.
-
---Veuillez l’écrire.
-
---Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre 1917, par
-lettre, par personne interposée, ou directement?
-
---Non, répondit Savinski.
-
---Veuillez l’écrire.
-
---Avez-vous son adresse actuelle?
-
---Non.
-
---Veuillez l’écrire.
-
-Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux commandant
-l’état-major du Don. Les réponses de Savinski furent négatives. Soudain
-Ouritski, qui marchait fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant
-Savinski et lui demanda à brûle-pourpoint:
-
---Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine?
-
-Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix nette dit:
-
---Non.
-
-Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute voix.
-
---Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre.
-
-Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte. Comme il
-allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski l’arrêta.
-
---Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch, de
-revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations que ce soit avec lui, et
-non plus avec l’ingénieur Mouchine. C’est un conseil que je vous
-donne... Au revoir.
-
-Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les formalités de
-levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire retentissaient
-encore en lui et le glaçaient. «Quelle insolence à me parler ainsi!
-pensa-t-il. Pouvait-il me faire plus explicitement comprendre qu’il
-n’ajoutait aucune foi à mes déclarations?... Cet homme joue avec moi.
-Cette histoire n’est pas finie...» Toute sa joie avait disparu.
-
-Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à l’angoisse qui,
-de nouveau, l’étreignait. Il était midi. C’était une claire journée
-d’hiver. La neige des jardins de l’Amirauté étincelait sous le soleil.
-Au sortir de la geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé.
-Il semblait pour la première fois de sa vie être capable de goûter la
-joie d’un jour lumineux et froid. «Que c’est bon! Que c’est beau!»,
-répétait-il immobile devant la porte du bâtiment.
-
-A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le trottoir d’en face, une
-jeune femme sortit et vint à lui. C’était Lydia.
-
-Il la serra contre son cœur.
-
---Je suis heureux! dit-il, je t’aime!
-
- * * * * *
-
-Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient avoir vécu un
-rêve troublé. La seule réalité était l’aube éblouissante de leur amour.
-Quelques minutes plus tard, ils se quittèrent devant l’hôtel du prince
-Serge Volynski. Ils se retrouveraient à la fin de la journée... Où? Ils
-ne savaient encore. L’appartement de Savinski était-il toujours occupé
-par les soldats?... Et même, libre, était-il prudent de s’y
-rencontrer?... Cela se réglerait par téléphone dans l’après-midi. Ils se
-reverraient... Qu’importait le reste!
-
-
-
-
-XVI
-
-UN PONT EST COUPÉ
-
-
-La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie
-qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait
-ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre
-téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que
-l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier
-préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même
-Savinski, lui apporta une robe de chambre.
-
---Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle
-demoiselle aussi, je pense.
-
---Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.
-
-Les larmes lui montaient aux yeux.
-
-Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il
-dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait
-les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras
-de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin... Puis
-ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui,
-exécutant une danse satanique... Et soudain, il s’arrêtait, le regardait
-dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait: «Voulez-vous me donner
-l’adresse de Spasski?» Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre
-téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme
-dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les
-oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux
-fixes de cet homme... Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du
-téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un
-message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au
-commissariat des Affaires étrangères... Il frissonna, se secoua pour
-chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui... Il
-regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était
-quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au
-rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où
-voulait-elle le voir?... Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures.
-Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka
-lui donnerait du thé... La voix claire de Lydia au bout du fil
-acquiesça.
-
- * * * * *
-
-Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand
-cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu
-avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de
-crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire
-arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le
-sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans
-scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore.
-
-Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette
-réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une
-colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté
-ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission
-indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé
-par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une
-minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une
-nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de
-relâcher Savinski sans perdre un instant.
-
---J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même,
-ajouta-t-il avec un pâle sourire... Vous savez toutes mes pensées. Je ne
-vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un
-jour avec nous.
-
-La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir
-l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa
-position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait
-son appartement, des doutes lui vinrent. «Est-ce encore une comédie? se
-dit-il. Savait-il tout à l’avance? N’a-t-il pas machiné lui-même mon
-arrestation?... Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me
-faire sentir que je suis dans ses mains?... Et Lydia? Sait-il que Lydia
-était chez moi? Il est impossible qu’il l’ignore... Va-t-il se servir de
-cette arme-là aussi?» Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la
-moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et
-d’arrêt. Pas un mot de Spasski! Cela était étrange et donnait à penser.
-Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet
-d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec
-les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les
-commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à
-pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux: il était en face de
-chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées.
-Lydia était là... Tout fut oublié.
-
-Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la
-nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse.
-Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les
-angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison? Il écoutait Lydia
-parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux.
-Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre,
-ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en
-famille, le grand appétit qu’elle avait.
-
---Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si
-bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah! si tu savais comme
-j’avais envie de lui dire que je suis à toi... Peut-être l’avait-il
-deviné... Non, non, ce n’est pas impossible; à la façon dont il me
-regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui
-doivent rester secrètes... Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir: il
-veut que je sois heureuse... Comment? Peu lui importe. Il n’a qu’une
-peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur
-qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent...
-Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous
-parlions sans prononcer un mot... Rien que des pensées qui volent,
-tièdes, caressantes, muettes... Je n’ai pas osé parler non plus et je
-l’ai laissé se reposer... Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu
-me réveilles... Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma
-place. Je t’aime... Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas? Te
-souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds... Tu
-m’as relevée; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de
-fermeté et de douceur... J’ai vite repris mes sens,--mais faut-il te le
-dire? que penseras-tu de moi?--j’ai fait semblant d’être encore sans
-connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi... Et puis
-je ne t’ai pas vu pendant longtemps! Où avais-tu disparu, méchant?... Tu
-étais enfermé chez toi, près des tiens... Ah! je te battrai, je crois,
-dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché; six mois tu m’as
-abandonnée... Tu étais heureux, sans doute... Dis, je t’en supplie, dis
-que tu n’étais pas heureux sans moi!... (Une douleur véritable faisait
-vibrer ses paroles...) Mais enfin, tu pouvais vivre; tu ne me cherchais
-pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie... Moi j’avais
-appris qui tu étais, naturellement... Mais toi, savais-tu même mon
-nom?... C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas
-oubliée, dis?
-
---Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras,
-répondit Savinski.
-
- * * * * *
-
-Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia était
-déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok qui était plongé dans
-l’obscurité, un petit groupe de soldats attendait, silencieux, dans la
-nuit glacée. Un seul réverbère brûlait et éclaira un instant la figure
-souriante de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent
-passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout occupés qu’ils
-étaient l’un de l’autre, ne les virent même pas. Ayant mis Lydia chez
-elle, Savinski hésita un instant, puis se décida à aller dîner au club
-voisin au lieu de rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait
-échappé ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire et,
-qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé entre leurs
-mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits et peut-être jusqu’à ses
-souliers.
-
- * * * * *
-
-Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver le parfum de
-Lydia. C’était une odeur légère, presque insaisissable, qui venait et
-disparaissait, laissant après elle quelque chose de frais et de brûlant
-à la fois, quelque chose de presque palpable qui prenait une forme, puis
-s’évanouissait...
-
-Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, posa les journaux sur
-son lit, et, en manchette, au sommet des colonnes des _Isvestia_, il lut
-ces mots: _La Révolution en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé.
-Les Soviets au pouvoir._
-
-D’une main tremblante, il déploya le journal. Les bolchéviques
-finlandais, soutenus par les marins et les soldats russes, avaient fait
-un coup d’État. Ils étaient maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de
-la Finlande. Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du pays.
-
-Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y sentir sa force? Les
-plus solides se réveillent affaiblis, sans audace. Ce sont des heures où
-la vie reste incertaine au cœur des hommes, sans flamme, comme la
-lumière indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se souvient
-d’une trop longue nuit et lutte péniblement pour triompher de
-l’obscurité. Savinski était atterré.
-
-Sonia, ses enfants dans la tourmente! Sans lui!... Son imagination ne
-lui présentait que les images les plus sombres... Des soldats
-envahissaient la villa... Ils l’occupaient en maîtres; un désordre
-affreux; les pleurs des enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de
-ces forcenés!... Ah! si seulement il s’était hâté davantage! Que
-n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir dans la paisible Suède?
-Et que faire?... Y aller? C’était son devoir... Mais Lydia?... A
-prononcer ce mot, il y eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner
-la jeune fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir...
-Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait qu’il était
-impossible de lui annoncer par téléphone qu’il partait pour la Finlande
-retrouver les siens à l’heure du danger...
-
-Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. Vers
-onze heures, comme machinalement, il se rendit à l’état-major de la
-place, car il fallait à présent un nouveau visa pour chaque voyage en
-Finlande. Au bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne donnait
-pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller en Finlande que pour
-affaire de service. Qu’il repassât le lendemain... L’obligation de
-différer son voyage soulagea Savinski. Il se heurtait à une
-impossibilité matérielle qui lui permettait au moins de vivre en paix
-avec sa conscience.
-
-Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était de la plus
-souriante et de la plus tendre humeur. Savinski se laissa emporter dans
-le monde féerique que ses caresses lui ouvraient. Quand Lydia était là,
-il ne pensait qu’à elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut
-sur le point de lui parler de la révolution en Finlande. «Il sera temps
-demain, dit-il, si l’on me donne un visa.» Et il serra sa maîtresse dans
-ses bras.
-
-Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se
-retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve.
-Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille?
-Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence? Il entra. La
-première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi
-de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe
-même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains
-fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée... Un flot de souvenirs monta en
-lui; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à
-lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit
-sursauter.
-
---Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos
-impressions de prison.
-
-Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et
-le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia
-personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie? Un nom
-immédiatement lui vint à l’esprit: Séméonof. Depuis longtemps il
-soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le
-commissaire bolchévique... Mais que lui avait-il raconté? Avait-il parlé
-de Lydia?... Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir.
-Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités,
-avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute
-l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia
-avait-elle pour elle un charme secret... A la voir, il semblait que,
-emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière,
-elle fût sur le point de dire: «J’y étais aussi.» Savinski l’en aima
-davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il
-s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta:
-
---En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé
-intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures
-ou quelques jours à la Gorokhovaia?
-
-Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en
-donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions.
-Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme
-pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la
-regarder; peu à peu, il s’enhardit; et, levant les yeux sur la jeune
-fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était
-là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait
-voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine.
-Mais, pour Savinski, la robe tombait: Lydia n’était plus vêtue que de
-linge fin qui cachait à peine ses seins purs... Il hésitait maintenant
-sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et,
-finalement, s’arrêta court.
-
-Nathalie manifestait une vive curiosité.
-
---Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle.
-C’est un grand honneur.
-
---Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une
-façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille
-aventure feront bien de passer la frontière.
-
-Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir? La situation
-présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui
-aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois? Ils
-avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais,
-aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris
-qu’ils n’avaient apporté que la ruine; ils s’effondreraient subitement
-comme était tombé Kerenski...
-
---A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes,
-interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable.
-
-Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher de Lydia. Il
-ne fut seul avec elle que pendant quelques secondes.
-
---Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour t’emmener chez
-moi!...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de plus en proie aux
-idées grises et que les préoccupations qui l’avaient bouleversé la
-veille redevenaient vivantes en lui, il eut la surprise de recevoir,
-vers dix heures, une lettre de sa femme apportée par un chef de train de
-la gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution n’avait amené
-aucun trouble chez eux; les petites villes de villégiature, entre Wiborg
-et la frontière, n’avaient pas été touchées. Les administrations
-bolchéviques finlandaises semblaient ne pas vouloir inquiéter la
-population bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. En
-somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun souci. Elle espérait
-qu’un jour prochain, ses affaires étant réglées, ils passeraient tous
-ensemble en Suède. La lettre était écrite sur le ton calme que Sonia
-apportait en toutes choses; elle était affectueuse, ouverte, franche et
-droite ainsi qu’à l’ordinaire.
-
-Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. Quelle femme
-admirable était la sienne! Il semblait qu’elle eût été créée pour lui
-éviter toutes difficultés et toutes peines. Maintenant il respirait à
-l’aise. Grâce à Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait
-donc, sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd... Un post-scriptum
-attira son attention. «Tu peux me faire passer une réponse par le
-porteur de cette lettre. C’est un homme sûr. Sa femme et ses enfants
-habitent à côté de chez nous et je m’occupe d’eux.»
-
-Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la salle à
-manger.
-
---Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme? demanda-t-il.
-
---Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. Je repars ce soir, à 11
-heures. Si Votre Honneur veut préparer une lettre, je passerai la
-chercher vers 8 heures.
-
---Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.
-
-Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large dans son cabinet
-de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller et venir, fumant des
-cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa résolution était prise et il se mit à
-son bureau. Il écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les
-passeports pour elle, ses enfants et la femme de chambre, visés pour la
-Suède et l’Angleterre. Il la suppliait de profiter des quelques jours de
-calme qui restaient encore devant elle (l’exemple du début pacifique de
-la révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service des
-traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où l’on s’embarquait pour
-Stockholm. Voyage facile avec brèves étapes. En trois jours, sans
-fatigues et sans risques, ils seraient en sûreté. Il lui remettait une
-double lettre pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en
-Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. Lui-même la
-rejoindrait à la première occasion. Pour l’instant, la frontière était
-fermée, mais cela n’était que temporaire. Grâce à ses relations au
-commissariat des Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps
-un visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa pensée,
-Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour sur lui-même.) Elle
-pourrait lui donner de ses nouvelles par la valise suédoise. Il se
-servirait de la même voie pour lui faire tenir des siennes. Les temps
-étaient tels qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet
-mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter sans délai. Sa
-lettre était affectueuse et tendre, mais impérative. Il fut occupé
-ensuite à régler les questions matérielles, pour assurer à sa femme la
-libre disposition de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le
-déjeuner.
-
-Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui dans un fauteuil.
-Il se sentait plus léger. C’était comme s’il respirait maintenant l’air
-plus pur, plus subtil d’une autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon
-inespérée. Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du sort.
-Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait à Pétrograd.
-Pétrograd était, en ce moment, la seule ville du monde qui pouvait lui
-donner le bonheur. Il y restait maître de sa vie, dont un dieu favorable
-venait de tourner une page...
-
-Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-LES PLUS BEAUX DE NOS JOURS
-
-
-L’hiver passa. La ville fut agitée. De grands mouvements--craintes,
-espérances--la secouèrent. A la fin de février, les Allemands
-approchaient. Déjà ils étaient à Pskof, à quelques heures par chemin de
-fer de Pétrograd. Viendraient-ils sauver les malheureux qui mouraient de
-peur, de froid, de faim? Au camp des bolchéviques, la panique régnait.
-Les chefs s’étaient enfuis à Moscou et suppliaient, à coups de
-télégrammes, les Empires centraux de signer la paix, n’importe quelle
-paix. Trotski avait démissionné. Séméonof l’avait suivi dans sa
-retraite. Il était à Moscou, lui aussi, intriguant dans les cercles des
-Soviets, plus passionné encore de pouvoir depuis qu’il l’avait perdu.
-
-Savinski l’avait vu partir sans regret. Il ne pouvait plus supporter la
-tyrannie occulte qu’il avait senti peser sur lui.
-
-Lydia et Savinski bénéficièrent du trouble de la cité. La police
-bolchévique, prise par le déménagement de ses dossiers à Moscou, ne
-mettait plus la même ardeur à traquer les particuliers. Il y eut ainsi
-comme une trêve où ils vécurent l’un pour l’autre dans un isolement
-presque complet. Ils se voyaient chaque jour, déjeunaient et dînaient
-plusieurs fois la semaine à deux, et parfois Lydia s’arrangeait pour
-passer la nuit chez son amant. Il avait maintenant un second appartement
-à sa disposition par le départ précipité d’un de ses amis, locataire
-d’un logement agréable sur la Fontanka. C’était là, le plus souvent,
-qu’il recevait la jeune fille, par l’extrême commodité d’une solitude
-que personne ne viendrait rompre, par le charme d’une précaire sécurité.
-Les fenêtres donnaient sur le canal de la Fontanka, en face du jardin
-qui borde la rive droite, au-dessus de l’ancien palais de Paul Ier. Le
-dégel était venu tôt cette année-là. Les rues, mal entretenues et peu
-balayées pendant l’hiver sous l’administration bolchévique, étaient
-transformées en lacs boueux. Lydia sautait de pavé en pavé comme une
-bergeronnette et riait de voir patauger son amant plus lourd. Lorsqu’il
-y avait du soleil, il emplissait la chambre où se tenaient l’après-midi
-Lydia et Savinski. Il se couchait dans leurs fenêtres au ras des arbres
-non encore feuillés sur l’autre rive. Il venait alors caresser de ses
-derniers rayons le lit où ils étaient étendus et faisait resplendir l’or
-des cheveux dont la tête de la jeune fille était nimbée. Savinski la
-regardait. La chair blonde de son corps prenait la transparence d’un
-marbre antique pétri de lumière.
-
---Reste immobile, disait-il. Il semble que Vénus adolescente, avant
-qu’elle ait tenté le désir des dieux et des hommes, soit venue partager
-ma couche. Ne bouge pas, je t’en supplie. Laisse-moi te contempler.
-
-Lydia n’aimait pas cette immobilité ordonnée et ne la gardait que pour
-plaire à son amant. Mais celui-ci était le premier à s’en lasser.
-
---Petite déesse, disait-il, êtes-vous endormie? Ne m’aimeriez-vous plus,
-par hasard? Voulez-vous me dire par quel ordre des Immortels vous êtes
-venue dans cette froide Scythie au moment où les hommes y sont en proie
-à une crise de folie triste et furieuse!
-
---Uniquement pour vous satisfaire, répondait Lydia, se relevant et lui
-faisant un beau salut. Uniquement pour que vous puissiez prendre votre
-plaisir avec moi, mon maître, jusqu’au jour où vous en aurez assez de ma
-personne et me renverrez d’où je suis venue.
-
-Et d’autres jours elle disait, couvrant son amant de caresses:
-
---Je ne comprends pas encore comment tu peux m’aimer. Je ne suis qu’une
-petite fille, après tout, ignorante et maladroite. Je suis sûre que tu
-te moques de moi quand je t’embrasse... Que sais-je? En vérité, rien.
-Comme je dois te paraître insipide... J’enrage quand j’y pense.
-Dépêche-toi de m’apprendre tout pour que je ne rougisse pas devant toi.
-
-Et, d’autres fois, elle chantait les louanges de son amant:
-
---Tu es comme un rocher, disait-elle. C’est la première impression que
-j’ai eue de toi... te souviens-tu? devant l’hôtel de l’Europe au jour où
-l’on a tiré sur Nevski. Autour de toi les gens fuyaient en trombe. Mais
-tu étais immobile, comme fixé au sol. Je suis venue tomber à tes pieds
-et j’y suis restée. C’est ma véritable position devant toi. Je tremblais
-de peur, mais, dès que tu m’as relevée, la peur a disparu. Je sentais
-que tu avais été créé pour me protéger... Et tu es beau!... (Savinski se
-prit à rire.) Oui tu es beau, ce n’est pas parce que je t’aime que je
-parle ainsi. Je l’ai vu tout de suite et, maintenant encore, sois sûr
-que je puis aussi te regarder objectivement... Tu as la beauté qu’un
-homme doit avoir. Lord Douglas est ravissant; mais c’est un enfant.
-Peut-on se donner à un enfant quand on est une petite fille soi-même? Tu
-es arrivé, juste pour moi, à ton heure de perfection...
-
---Avec beaucoup de rides, interrompit Savinski.
-
---Des rides! dit Lydia en colère, qui oserait dire que tu as des rides!
-Ce sont les traits qui accentuent ta beauté et lui donnent le caractère
-que j’aime en toi.
-
---Ne me parle pas ainsi, dit Savinski en la pressant dans ses bras. Mon
-bonheur est trop grand. C’est un défi aux dieux.
-
- * * * * *
-
-Une après-midi, comme ils prenaient le thé dans l’appartement de la
-Fontanka et que leur conversation passionnée revenait sur les débuts de
-leur liaison, ils évoquèrent les premiers jours de la révolution
-bolchévique. Savinski, qui avait souvent pensé à la fin tragique du
-cousin de Lydia et à la longue retraite de la jeune fille, éprouva une
-irrésistible envie de savoir ce qu’il y avait eu entre les deux jeunes
-gens. Lydia l’avait-elle aimé?... Mais il craignait de réveiller une
-douleur endormie dans le cœur de la jeune fille et, tournant autour du
-sujet, n’osait l’aborder directement. Le nom de Paul ayant été prononcé,
-Savinski s’informa auprès de Lydia du caractère de son cousin. Et
-longtemps la jeune fille ne répondit que par des phrases brèves. Peu à
-peu, cependant, le voile se levait. La figure de Paul se dessinait plus
-nette et, finalement, Lydia, reprise par l’émotion ancienne, raconta à
-Savinski ce qu’avait été pour elle la mort de son cousin.
-
---Paul, dit-elle, était un enfant encore, il avait gardé une âme
-merveilleusement pure et droite. Il était incapable d’une lâcheté, même
-d’une faiblesse... Il m’aimait; je l’aimais aussi, mais d’une autre
-manière, comme un frère. Il en avait beaucoup de chagrin... Je ne sais
-pourquoi, mais je n’étais pas toujours très bonne avec lui. Je
-connaissais mon pouvoir et quelquefois j’en abusais. Je voulais que Paul
-m’obéît en tout; je ne supportais pas de trouver en lui une
-résistance... Et puis, vois-tu, à ce moment-là, j’étais encore une très
-petite fille; je ne me rendais compte de rien, sauf de l’envie constante
-que j’avais de te voir, toi... J’étais sotte pour toutes choses; je
-traversais les jours de la révolution sans les comprendre. Tu te
-souviens, du reste, tout cela me paraissait un spectacle que je
-regardais du dehors, mais où rien de moi n’était mêlé... Et voilà
-qu’éclata soudain ce coup de tonnerre: l’assaut du Palais d’Hiver où
-Paul était enfermé. Je te l’ai dit alors, je crois. L’idée que Paul
-pouvait être tué, si près de moi, me bouleversa. Ce n’est qu’à ce
-moment-là que je sentis le prix de la vie humaine, de la sienne qui
-était en jeu à cette minute, de la tienne, de la mienne qui pouvaient
-être menacées le lendemain... J’ai vécu en quelques heures des années,
-et ce que j’ai pensé alors a eu une grande influence sur ce qui nous est
-arrivé, à toi et à moi, depuis... Tout cela, je crois que tu l’as deviné
-il y a longtemps, toi qui sais tout ce qui est en moi... Mais la fin
-même de mon cousin est arrivée dans des circonstances intolérables.
-J’avais décidé de le faire évader; tout était arrangé. Il pouvait sans
-peine quitter l’école. Je lui en avais fourni les moyens... Mais ce que
-tu ne sais pas, c’est que Paul a refusé de partir. Il m’a écrit une
-longue lettre--que je n’ai plus, hélas! je l’ai brûlée dans un premier
-mouvement de colère--pour m’expliquer qu’il devait partager le sort de
-ses camarades... Je me suis fâchée, j’étais irritée contre lui, je lui
-ai répondu que, s’il ne m’aimait pas assez pour faire sans discuter ce
-que je lui demandais, je ne tenais plus à le voir... C’est la dernière
-lettre qu’il a eue de moi, le pauvre petit... Je suis sûre qu’au moment
-où on l’a tué, c’est à moi qu’il a pensé. Il est mort comme un courageux
-garçon, mais le cœur déchiré à l’idée que je ne l’aimais plus... Et cela
-m’a fait tellement de peine que je ne me le pardonnai pas... J’ai cru
-que je ne pourrais pas vivre. J’étais seule au monde... Tu étais parti
-pour la Finlande, naturellement... Comme je détestais déjà tes voyages
-en Finlande!... Puis, j’ai réfléchi beaucoup. Toutes les pensées que
-j’avais eues, rapides comme des éclairs, le soir de la prise du Palais
-d’Hiver, se sont développées, ont éclairé des parties de moi restées
-obscures... Je voyais la vie comme une chose tout à fait nouvelle. C’est
-très difficile à t’expliquer... Et, un jour, j’ai éprouvé le besoin de
-sortir de mon isolement et de te revoir. Je n’étais plus la même.
-J’avais été malade et, tout à coup, la maladie s’est épuisée, j’avais
-envie d’être heureuse, passionnément; j’avais tout oublié; je sentais
-que je n’avais plus de temps devant moi, qu’il fallait se hâter, que mes
-jours seraient brefs... et voilà, je suis venue chez toi.
-
- * * * * *
-
-Ils vécurent ainsi quelques mois dans un comble de félicité. Tout
-conspirait à entretenir l’enchantement de l’heure présente. S’ils
-pensaient aux dangers courus, ils se souvenaient qu’ils les avaient
-partagés, et l’évocation des jours périlleux traversés ensemble leur
-rendait plus chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils ne
-songeaient pas à l’avenir. L’avenir, pour eux, était leur prochain
-rendez-vous. Leur ivresse était si profonde qu’ils ne faisaient aucun
-projet. Qu’arriverait-il d’eux? Ils ne se le demandaient pas. Libre à
-ceux qui se meuvent dans des sociétés régulières, ordonnées, faites pour
-durer, de se projeter dans le futur et de calculer ce que sera leur
-existence dans six mois ou dans un an. Pendant le tremblement de terre
-qui secouait la vieille Russie, qui aurait été assez fou pour se soucier
-de ce que serait demain? C’était aujourd’hui qu’il fallait vivre. Le
-sentiment de l’au jour le jour de leur bonheur lui donnait quelque chose
-de plus précieux. Les tares inévitables d’un amour qui se développe dans
-la sécurité leur étaient épargnées. Ils ne connaissaient ni les
-querelles que l’oisiveté fait naître, ni les tracas d’une liaison mêlée
-au monde et qu’il faut lui cacher, ni l’ennui qui accompagne la satiété,
-ni ces heures mortes qui naissent parfois dans la certitude d’une
-possession que rien ne menace. Chaque minute avait son prix car ils
-sentaient obscurément qu’elle pouvait être la dernière et qu’il fallait
-épuiser en elle un infini de passion. La nature âpre de Pétrograd leur
-souriait. Le printemps était en avance, cette année-là. Les jours
-grandissaient; la lumière peu à peu s’emparait du ciel plus intense et
-plus clair, et des souffles d’une incroyable douceur passaient sur les
-branches encore mortes des arbres, réveillaient la sève endormie dans
-leurs troncs et apportaient de confuses espérances au cœur des hommes.
-
- * * * * *
-
-Cependant la crise de politique extérieure se calmait. La paix avait été
-signée. Les Allemands qui avaient pensé un jour à intervenir dans les
-affaires intérieures de la Russie, ainsi que le manifeste de Léopold de
-Bavière l’avait fait entrevoir, avaient renoncé à leur projet. Lénine
-allait pouvoir développer à plein son programme communiste et faire de
-la guerre civile une sanglante réalité. Partout on poursuivait les
-hommes en vue de l’ancien régime ou de la première phase de la
-révolution; on les emprisonnait; on commençait à en fusiller sans
-jugement un grand nombre. A Pétrograd, Mark Salomonovitch Ouritski, chef
-du service des recherches pour la contre-révolution, avait reçu des
-pouvoirs absolus et déployait une grande activité. Il ne se passait pas
-de jour qu’on n’apprît l’arrestation de quelques gens notoires.
-
-Le salon de Nathalie Choupof-Karamine avait passé d’un excès de joie à
-l’idée que les Allemands allaient rétablir l’ordre en Russie, à un
-extrême de désespoir en voyant qu’ils s’immobilisaient à deux cents
-verstes de la capitale. Il retentissait des gémissements que les
-quelques fidèles qui lui restaient poussaient en chœurs alternés. La
-maîtresse de la maison avait fait une double perte qui lui avait été
-sensible. Le lord Douglas était parti pour l’Angleterre avec son
-ambassadeur et Séméonof avait quitté Pétrograd pour Moscou.
-
-Elle était privée ainsi de la présence chez elle d’un membre du corps
-diplomatique qui la préserverait, croyait-elle, des perquisitions
-bolchéviques. Il est vrai que, depuis l’incarcération de M. Diamandi,
-ministre de Roumanie, les dictateurs terroristes avaient montré qu’ils
-ne faisaient pas grand cas de l’immunité diplomatique. D’autre part,
-l’absence de Séméonof lui enlevait un allié secret, mais puissant.
-Pourtant Ivan Choupof-Karamine et sa femme supportaient mieux que leurs
-amis la misère des temps. Le gros homme, toujours blême, restait
-gouailleur et Savinski se demandait quelle était la cause cachée de leur
-assurance. Il les voyait peu maintenant. Le rôle des Choupof-Karamine
-avait quelque chose d’inexplicable et de louche. Il jugeait prudent de
-faire attention aux propos qu’il tenait devant eux. A des occasions
-rares, le soir, il s’y rencontrait avec Lydia, lorsqu’il ne pouvait la
-voir autrement.
-
-Il était plus souvent chez le prince Serge, qui le faisait appeler
-constamment et semblait ne pouvoir se passer de lui; une étrange
-intimité était née entre eux. Lydia était le lien secret qui les
-unissait et parfois Savinski se demandait avec étonnement si Lydia
-n’avait pas raison lorsqu’elle pensait que son père voyait beaucoup plus
-loin en elle qu’on ne l’imaginait. En fait, il ne lui parlait guère que
-de sa fille. Elle était le thème constant de leurs conversations. Il
-n’avait jamais un mot de regret sur le mariage manqué avec lord Douglas.
-Au contraire, il paraissait heureux que Lydia eût refusé le jeune
-Anglais.
-
---Je savais bien, disait-il avec une joie qui perçait dans ses propos,
-qu’elle n’accepterait pas ce garçon, si beau qu’il fût. C’est ma fille,
-je la connais... Elle ne fera jamais rien de médiocre.
-
-Et il regardait son interlocuteur bien en face, comme pour chercher son
-approbation.
-
-Un autre jour, il fut plus explicite.
-
---Je pense que vous comprenez bien ce que je veux dire... Je garde ma
-fille près de moi, j’en suis fier; je la garde jusqu’à la fin qui
-viendra quand Dieu voudra... Ne croyez pas que c’est l’égoïsme qui me
-fait parler ainsi. Je ne m’occupe pas de moi, mais d’elle seule... Je
-sens, et je ne me trompe pas, qu’aujourd’hui Lydia est heureuse...
-Comment est-ce que je le sais? C’est difficile à dire. Peut-être les
-gens malades comme moi et qui vivent en face d’eux-mêmes voient-ils des
-choses qui restent cachées pour les autres?... Et puis, Nicolas
-Vladimirovitch, il y a plus encore... Il me semble que beaucoup de
-questions s’éclairent aujourd’hui à mes yeux... Oui, lorsqu’on est près
-de sa fin et qu’on assiste, comme nous, depuis un an, à la chute d’un
-monde, la vie se montre peu à peu différente de ce qu’elle nous
-apparaissait, plus simple en fait... Je crois que, pour nous, à l’heure
-actuelle, beaucoup de problèmes qui paraissaient insolubles n’existent
-pas en réalité, et que les hommes ont élevé des barrières factices entre
-eux et leur bonheur... Il faut ces jours d’épreuve et le voisinage avec
-la mort pour le comprendre...
-
-Il avait débité cette longue tirade avec lenteur, d’une voix basse,
-s’arrêtant parfois comme s’il faisait un grand effort pour chercher sa
-pensée.
-
-Il se tut et il y eut un silence où Savinski croyait voir passer entre
-eux ce flot de pensées caressantes et muettes auxquelles Lydia, une
-fois, avait fait allusion. Il était ému à ne pouvoir parler.
-
-Lorsqu’il le quitta, une demi-heure plus tard, le prince l’attira à lui
-doucement.
-
---Voulez-vous m’embrasser, Nicolas Vladimirovitch? dit-il. Je vous aime
-beaucoup...
-
-Savinski se pencha vers lui. La bouche maigre et la barbe hérissée du
-prince se posèrent sur sa figure et il sentit en même temps que le
-baiser du vieillard une grosse larme couler sur sa joue.
-
- * * * * *
-
-Cependant les jours passaient et le mois de mai déjà mettait des
-feuilles tendres aux branches noires des arbres. Savinski et Lydia,
-profitant des après-midi prolongées et des claires soirées, se
-promenaient dans la ville. Ils allaient le long des quais de la Néva,
-dont les murs de granit avaient peine à contenir les eaux gonflées où
-filaient lentement à la dérive, comme de grands nénuphars flottants,
-quelques blocs de glace attardés venant du lac Ladoga. Au delà des flots
-bleus du large fleuve, les palais élevaient leurs architectures diverses
-dans la limpidité ambrée des crépuscules. C’étaient les briques rouges
-du Corps des pages, la colonnade antique de la Bourse, le noble bâtiment
-de l’Académie des sciences. L’air était d’une transparence lumineuse
-qu’on ne connaît que dans ces printemps septentrionaux. Parfois ils
-s’asseyaient sur le parapet du quai et restaient à rêver, laissant leurs
-regards errer sur les lourdes barques amarrées près des rives. La beauté
-des heures silencieuses emplissait leurs âmes. Ils se taisaient. Où
-étaient-ils? Loin du monde, de la révolution, de ses terreurs, de sa
-famine. Ils habitaient les terres lointaines et mystérieuses où ont vécu
-Lorenzo et Jessica, Troïlus et Cressida, Héro et Léandre, tous ceux que
-la passion a séparés du cercle des vivants.
-
-Il fallait rentrer enfin. Ils ne se décidaient pas à se quitter:
-
---Restons jusqu’à la nuit, disait Lydia.
-
-Et la nuit se faisant sa complice, le jour traînait dans le ciel des
-clartés qui ne voulaient pas mourir; les étoiles déjà apparaissaient
-sans que le crépuscule eût disparu. Il était près de onze heures.
-Lentement, ils regagnaient l’hôtel Volynski, et souvent, sans se soucier
-de ce qu’en penseraient les domestiques, Savinski entrait un instant
-prendre une tasse de thé chez Lydia.
-
-Tard, il regagnait son appartement.
-
-Ils eurent les nuits blanches où l’on ne peut dormir et où les caresses
-plus énervantes se prolongent autant que le jour; ils traversèrent l’été
-chaud, orageux, humide de Pétrograd où, dans les appartements clos,
-l’air étouffant rend insupportable le poids des vêtements.
-
-Autour d’eux, la ville s’enfiévrait. L’assassinat des deux commissaires,
-Volodarski et Ouritski, avait déchaîné la terreur. Les victimes des
-représailles bolchéviques se comptaient par centaines. Le cercle de
-leurs relations se rétrécissait. Les uns fuyaient, les autres étaient
-arrêtés.
-
-Lydia et Savinski passaient sans entendre les cris d’angoisse qui
-montaient de toutes parts.
-
-
-
-
-II
-
-UNE VISITE
-
-
-Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement à Moscou, à
-quelques pas du Kremlin, organisant une association d’officiers
-contre-révolutionnaires. Il envoya un message à Savinski. Il serait pour
-quelques jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument le
-rencontrer.
-
-Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut devant elle et
-l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler quoi que ce fût. Mais
-lorsqu’elle sut que son amant verrait Spasski, elle déclara qu’elle
-irait avec lui. S’il y avait un danger dans cette visite, elle le devait
-partager. Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait
-contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment véritable
-qui la poussait à faire cette visite était simplement le désir de se
-montrer en compagnie de son amant à un ami de naguère et d’afficher
-devant lui son bonheur.
-
-Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle dans un
-appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva, où Spasski était
-descendu. Comme il regardait par la fenêtre pour voir si la jeune fille
-arrivait, il aperçut un fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil
-homme à barbe blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le
-connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il vu?--Ah! à sa
-porte même, il y avait deux ou trois jours. «C’est un izvostchik de
-l’Okhrana, pensa-t-il soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils
-pourraient le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même,
-surtout dans une rue aussi déserte que la mienne.»--Mais, en même temps,
-l’idée qu’il était de nouveau suivi lui était fort désagréable. Quel
-danger encore les menaçait, Lydia et lui? Il faudrait y penser, prendre
-des précautions. Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça
-pendant quelques minutes.
-
-La venue de Lydia fit rentrer la paix dans son cœur. Ils sortirent
-ensemble. Savinski s’adressa au vieil izvostchik:
-
---Combien veux-tu pour aller à Zabalkanski?
-
---A quel numéro, barine?
-
---Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison, dit Savinski.
-C’est à peu près au milieu de la Perspective.
-
---Vingt-cinq roubles pour vous, fit le cocher. Ce n’est pas cher.
-
---C’est encore trop cher pour un bourgeois comme moi aujourd’hui,
-répondit Savinski de bonne humeur. Je prendrai le tramway.
-
-Le fiacre ne répondit pas. Savinski gagna avec Lydia la Millionnaia. Et
-cependant que l’izvostchik, au petit trot de son cheval, partait pour le
-sud de Pétrograd, Savinski et Lydia, en voiture, se dirigeaient vers la
-banlieue nord.
-
-Arrivés près de la rue où ils se rendaient, ils mirent pied à terre pour
-gagner la maison convenue. La vue d’un soldat assis à une table dans le
-vestibule inquiéta Savinski. La présence de Lydia l’avait jusque-là
-empêché de réfléchir à l’imprudence qu’il commettait en mêlant
-gratuitement la jeune fille à une aventure qui pouvait être périlleuse.
-Mais le soldat ne les regarda même pas et ils montèrent à l’appartement
-dont ils avaient le numéro.
-
-Une gracieuse jeune femme leur ouvrit la porte. La présence de Lydia
-parut la surprendre. Elle interrogea des yeux Savinski avec embarras. Il
-sourit.
-
---Ne vous inquiétez pas, dit-il, madame est avec moi.
-
-«Madame» plut à Lydia.
-
-Sans répondre un mot, la jeune femme les introduisit dans un salon où
-elle les laissa seuls.
-
-C’était une vaste pièce, nue et froide. Dans un angle, une petite table
-non desservie montrait que deux personnes avaient déjeuné là.
-
---Chez qui sommes-nous? demanda Lydia à voix basse.
-
---Chez de braves gens, pour sûr, répondit Savinski, mais je ne sais
-comment ils s’appellent. Notre ami a ainsi plusieurs logements où on le
-cache, mais même à moi il n’a jamais dit le nom de ses hôtes... Il a
-raison; il joue un jeu dangereux pour lui et pour ceux qui le reçoivent.
-
-A cet instant une porte s’ouvrit et André Ivanovitch Spasski apparut
-devant eux. Sa figure énergique s’éclaira d’un sourire joyeux lorsqu’il
-vit Lydia. C’est à elle qu’il courut.
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, quel plaisir vous me faites! Vous ne savez
-pas combien j’ai pensé à vous. Mais je n’aurais jamais osé vous demander
-de venir ici.
-
-En un rien de temps, ils étaient tous trois dans une intimité charmante.
-Au début, Savinski disait «vous» à Lydia, mais celle-ci ayant répondu
-par le tutoiement, il s’y était rangé aussi et maintenant ils causaient
-tous trois comme de vrais amis. Spasski leur expliquait ses projets. Il
-avait une organisation de combat sérieuse qui, déjà, avait failli
-remporter la victoire dans le soulèvement de Iaroslaf. Perm était entre
-leurs mains. Koltchak et les Tchéco-Slovaques les y avaient rejoints.
-Toute la Sibérie était libre du joug des Soviets. Il partait retrouver
-Koltchak, qui paraissait mal entouré.
-
---Je voulais vous proposer de venir avec moi, Nicolas Vladimirovitch.
-Pétrograd n’offre plus d’intérêt. Il n’y a rien à faire ici. Les Alliés
-sont à Arkhangel. Nous nous réunirons à eux. Au printemps prochain, nous
-marcherons tous ensemble sur Moscou.
-
-Savinski le retrouvait tel qu’il l’avait laissé, inaccessible à la peur,
-avec le même enthousiasme, la même volonté de réussir qu’aucun échec ne
-pouvait abattre. Ils parlèrent assez longuement de la situation
-actuelle. Spasski insistait pour que son ami acceptât sa proposition.
-
---Et moi? dit tout à coup Lydia.
-
---Vous, Lydia Serguêvna, mais vous viendrez travailler avec nous, cela
-va sans dire. Un voyage un peu fatigant jusqu’à l’Oural ne vous effraie
-pas et les troisièmes classes ne seront pas trop dures pour vous, ni
-peut-être une centaine de verstes en télègue. J’ai déjà un passeport
-pour Nicolas Vladimirovitch. Il va changer son nom trop connu contre
-celui plus obscur de Petrof.
-
---Je serai Mme Petrova, dit Lydia enchantée.
-
---Nous mettrons donc que le camarade Petrof voyage avec sa femme.
-
-Ils se quittèrent en prenant rendez-vous à une autre adresse pour le
-surlendemain.
-
- * * * * *
-
-Mais le lendemain, comme Savinski déjeunait seul, un soldat vint le
-retrouver avec un billet de Spasski,--très laconique: «On sait ici que
-je suis arrivé. Je ne puis rester et pars tout à l’heure. Voici votre
-passeport. Je vous attends à Perm.--S.»
-
-Le passeport était au nom d’Ivan Iliitch Petrof, courtier en lin, de
-Vladimir. Mme Petrova accompagnait son mari. Ce même jour, Savinski alla
-remettre le passeport à la domestique de son appartement sur la
-Fontanka, qui le donna au chef-gardien et Savinski se trouva avoir ainsi
-une double personnalité légale à Pétrograd.
-
---Il ne me reste qu’à laisser pousser ma barbe, dit-il à Lydia.
-
---Crois-tu que ce soit nécessaire? fit celle-ci avec inquiétude.
-
---Hélas! il y a trop de gens qui me connaissent, répondit-il, mais, pour
-l’instant, Nicolas Vladimirovitch Savinski peut encore habiter cette
-ville.
-
-
-
-
-III
-
-NUAGES A L’HORIZON
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-L’automne vint, et les pluies. Bientôt les premières neiges apparurent.
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---Nous aurons froid, mon enfant, dit Savinski à Lydia.
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---Dans tes bras, je n’aurai jamais froid, répondit-elle en riant.
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-Dans l’appartement de l’Aptiékarski Péréoulok, Savinski fut obligé de
-fermer la salle à manger pour économiser sa provision de bois qu’il
-renouvelait avec peine. On ne chauffa plus que le cabinet de travail et
-la chambre à coucher. A la Fontanka, il restait du bois pour deux ou
-trois mois seulement. On avait de grandes difficultés à se nourrir,
-quelque argent que l’on dépensât. Dans l’hôtel du prince Serge, seules
-les pièces sur le quai étaient habitables. Chez les Choupof-Karamine, la
-situation était moins tendue, car Nathalie avait reçu--on ne savait
-d’où--une vingtaine de sagènes du plus beau bouleau. Des camions
-militaires les avaient apportées un jour. Son cercle s’était restreint
-encore. Elle n’avait plus qu’une dizaine d’amis russes et quelques
-ministres des légations neutres auxquels elle prodiguait ses amabilités.
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-Séméonof avait refait son apparition à Pétrograd. Sous Trotski, ministre
-de la Guerre, il était rentré en faveur et avait reçu le commandement
-militaire de la ville. Savinski avait appris son retour sans plaisir.
-Pourtant, il le voyait quelquefois. Il semblait qu’avec le succès
-Séméonof fût devenu un peu plus humain. Le triomphe du bolchévisme, sur
-lequel il avait spéculé, le comblait d’aise. Il était tout à la tâche
-d’organiser l’armée rouge, qui était la grande pensée du règne de
-Trotski.
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---Nous allons rétablir l’empire dans ses frontières naturelles, dit-il
-un jour à Savinski, et peut-être même lui donner une étendue qu’il n’a
-jamais eue. La tâche nous est facile maintenant. La guerre a épuisé
-l’Europe. Le mécontentement est partout. Les sacrifices ont été trop
-grands. Et puis, tous les peuples aujourd’hui se haïssent. Il n’y a plus
-d’Europe, mais une confusion prodigieuse de passions et d’intérêts
-antagonistes. Nous seuls avons une doctrine et une foi en face
-d’adversaires divisés. Nous ferons de grandes choses, je vous l’avais
-prédit... Jusqu’à quand continuerez-vous à nous bouder? Voyez quelles
-positions nous pouvons offrir à ceux qui se rallient sincèrement à nous!
-Vous avez lu le mot de Lénine disant qu’il donnerait un demi-milliard au
-financier qui pourrait mettre sur pied les finances de l’État.
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-Savinski haussa les épaules avec lassitude. Il ne se sentait pas la
-force de discuter. Il se borna à dire:
-
---Vous avez peut-être raison, Léon Borissovitch. Hélas! je ne me sens
-pas de taille à entreprendre cette tâche-là.
-
---Réfléchissez encore, Nicolas Vladimirovitch, mais les temps sont tels
-qu’il faut être avec nous ou contre nous. Dans la période où nous
-sommes, les dilettantes seront écrasés. Souvenez-vous de ce que je vous
-dis. Je ne vous prends pas en traître.
-
-C’était le Séméonof de naguère qui parlait encore et Savinski le quitta
-l’âme glacée.
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-Se rallier au bolchevisme était hors de question. Se faire le complice
-des atrocités qui ensanglantaient la Russie et abattaient autour de lui
-tous ses anciens amis, il ne fallait pas y songer. Et, du reste, quelle
-action y exercerait-il? Comment arrêter la catastrophe économique, la
-chute à l’abîme où roulait la Russie?
-
-Mais alors, combien de temps pourrait-il continuer à y vivre? Chaque
-jour ajoutait aux difficultés et aux dangers. Où aller? Perm et
-Koltchak? L’Ukraine? Comment emmener Lydia, dont il ne pouvait se
-passer? Le vieux prince impotent. La princesse, de volonté malade,
-incapable de quitter son petit salon. Gagner la Finlande avec eux tous,
-s’il les pouvait décider? Mais y retrouverait-il les facilités qu’il
-avait à Pétrograd de voir Lydia librement cinq ou six heures par jour?
-Sa femme et ses enfants étaient en Angleterre. Sonia ne voudrait-elle
-pas revenir alors auprès de lui? Comment pourrait-il ne pas la recevoir?
-Et la même réponse se faisait entendre sans cesse: il ne renoncerait pas
-à Lydia.
-
-L’angoisse parfois lui serrait le cœur. Il ne retrouvait la paix
-qu’auprès de sa maîtresse. Il ne se lassait pas d’elle; elle ne se
-fatiguait pas de lui. Chaque jour, au contraire, rendait plus étroits et
-plus forts les liens qui les liaient. Avait-il vécu avant de la
-connaître? Pourrait-il continuer d’être sans elle? Il causait librement
-avec Lydia; il ne lui cachait aucune de ses préoccupations; il n’y avait
-entre eux pas l’ombre d’un secret. Devant elle, il «pensait à haute
-voix», comme il disait, et rien n’était plus précieux, dans
-l’étouffement que la terreur faisait planer sur la ville, que cette
-entière ouverture d’âme à deux.
-
-La première fois qu’il parla à cœur ouvert de la situation telle qu’il
-la voyait, il n’aborda qu’avec crainte l’hypothèse d’un retour possible
-de sa femme en Finlande.
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-Lydia l’arrêta aussitôt qu’elle comprit où il voulait en venir. Elle se
-jeta dans ses bras en pleurant.
-
---Est-ce que je ne te suffis donc pas? dit-elle au milieu de ses
-sanglots. Es-tu las de moi?... Ne m’aimes-tu déjà plus?...
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-Elle étouffait de douleur; elle ne pouvait parler. En vain, Savinski
-essayait-il de la raisonner, de lui montrer l’absurdité de ses craintes.
-Elle n’écoutait rien. Lorsque cette crise eut épuisé sa violence, elle
-sembla tout à coup transformée. Elle avait repris son sang-froid. Elle
-discutait avec un calme apparent.
-
---Je comprends bien, dit-elle à Savinski stupéfait, que tu cours de
-grands risques ici et que tu ne les supportes qu’à cause de moi. Tu peux
-être jeté en prison; il peut t’arriver pire encore. Si tu as peur,
-comment t’en vouloir?... A ta place, je sentirais comme toi... Alors,
-pourquoi discuter? Il n’y a rien à dire... Prépare ton départ. Je
-t’aiderai en toutes choses. Mais moi, je ne quitterai pas la Russie...
-J’aime mieux mourir ici que vivre ailleurs...
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-Mais elle ne put soutenir plus longtemps cet effort. Elle tomba sur le
-divan, la tête enfouie dans les coussins, toute frissonnante de
-mouvements nerveux. Et comme Savinski se penchait vers elle, elle prit
-la tête de son amant entre ses deux mains.
-
---Pardonne-moi, balbutia-t-elle, pardonne-moi... Je suis une méchante
-fille... Mais j’ai trop de chagrin... Ne me quitte pas, toi qui es à
-moi... Je te suivrai où tu voudras... Tu es le maître; je serai ta
-servante...
-
-Elle le couvrait de baisers passionnés. La serrant contre lui, sa joue
-mouillée des larmes de sa maîtresse, Savinski ne pouvait que répéter:
-
---Lydotchka, je te l’ai dit il y a longtemps déjà, je ne te quitterai
-jamais.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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-Le lendemain de cette scène qui avait brisé les nerfs des deux amants,
-lorsque Lydia arriva, vers les trois heures, chez Savinski, elle trouva
-Annouchka dans la consternation. A dix heures, ce même matin, un
-commissaire et un soldat étaient venus chercher son maître en automobile
-pour l’emmener à la Gorokhovaia. On ne lui avait pas laissé le temps
-d’écrire, mais il faisait dire à Lydia Serguêvna qu’il ne s’agissait
-vraisemblablement que d’un interrogatoire et qu’il serait relâché dans
-l’après-midi. Sinon, elle recevrait le lendemain un billet qu’il lui
-ferait passer par un des prisonniers qu’on libérait quotidiennement.
-Lydia pâlit et s’appuya sur la vieille Annouchka, qui la soutint.
-Savinski en prison!... Sans elle!... A cause d’elle, sans doute... Un
-remords affreux lui déchirait l’âme au souvenir des paroles dites la
-veille. Comment attendre? Comment perdre un instant? Il fallait courir
-chez Séméonof... La nécessité d’agir lui rendit des forces. Elle se
-dirigea à pas rapides vers l’état-major, sur la place du Palais, et
-demanda à voir le général.
-
-Le hasard voulut qu’il fût à son bureau. Lorsque le nom de Lydia
-Serguêvna lui fut passé, il la fit entrer aussitôt. Il y avait plus d’un
-an qu’ils ne s’étaient vus, et l’insensible Séméonof resta stupéfait du
-changement qu’un temps si bref avait apporté dans l’expression de la
-jeune fille. Il l’avait quittée, elle était presque une enfant. Il avait
-devant lui une femme dont les traits bouleversés ne pouvaient altérer la
-beauté. Et ce visage tout vibrant d’émotion faisait comprendre même à
-Séméonof la profondeur d’une vie passionnelle qu’il n’avait jusqu’alors
-pas soupçonnée. Pour la première fois, il sentit un cœur d’homme battre
-dans sa poitrine, et, comme Lydia lui disait: «Nicolas Vladimirovitch
-est en prison», il la rassura et, en même temps, un curieux sentiment,
-jamais éprouvé, et qui ressemblait singulièrement à de la jalousie,
-monta en lui.
-
---Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vais m’occuper de lui tout de suite.
-
-Il saisit le téléphone. Mais Lydia lui prit la main.
-
---Il est à côté d’ici, fit-elle d’une voix altérée, à deux pas, à la
-Gorokhovaia. Allons-y ensemble.
-
-Séméonof la regarda, étonné. Comme elle l’aimait! Mais il ne résista pas
-et suivit la jeune fille. Arrivé au bas de l’escalier, avant de sortir
-sur la place du Palais, il lui dit:
-
---Restez ici, Lydia Serguêvna. Je ne puis vous emmener à la Gorokhovaia.
-Je reviens dans un instant.
-
-Mais Lydia refusa...
-
---Je vous attendrai dans la rue, dit-elle, chaque instant compte...
-
-Sur la place et dans les quelques minutes du trajet, Séméonof dit à
-Lydia:
-
---Puisque je vous vois enfin et puisque vous avez de l’influence sur
-Nicolas Vladimirovitch, laissez-moi vous faire comprendre que vous
-pouvez lui rendre un grand service. Il est menacé, c’est vrai... Je
-pourrai peut-être encore le tirer d’affaire, mais, Lydia Serguêvna, il
-faut qu’il se rallie à nous, qu’il travaille avec nous. Nous avons
-besoin de lui. Persuadez-le... Sinon, je ne serai pas toujours assez
-puissant pour le sauver...
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---Oui, oui, disait Lydia, qui paraissait ne pas entendre. Je vous le
-promets... Mais hâtons-nous... Je vous reverrai plus tard. Vous
-m’expliquerez alors ce que je dois faire.
-
-Ils étaient à la porte de la préfecture. Séméonof entra seul. Dix
-minutes plus tard, il retrouva Lydia, immobile et pâle, sur le trottoir.
-
---La chose est arrangée, dit-il. Notre ami sera libéré, mais il y a des
-formalités à remplir. J’ai dit qu’on l’amène à l’état-major. Si vous
-voulez l’attendre, venez chez moi vous chauffer. Je ne veux pas vous
-laisser sur ce trottoir glacé.
-
-Lydia le suivit sans protester. Elle avait froid; elle était fatiguée.
-Depuis qu’elle appartenait à Savinski, elle n’avait pas connu une heure
-où elle se sentît aussi misérable.
-
-Séméonof reprit le thème qu’il avait abordé en se rendant à la prison.
-Savinski risquait gros maintenant; aujourd’hui déjà, sa libération
-n’avait pas été accordée sans difficulté. Et, comme il savait Lydia
-ardente patriote, il développa avec ingéniosité le thème de la réunion
-des terres russes sous le drapeau rouge et l’anéantissement de l’œuvre
-impie de dislocation menée par la première révolution. Sur ce terrain,
-il était à son mieux.
-
-Il y fut brillant. Il évoqua les grands souvenirs de la Révolution
-française, et si Lydia ne voulut pas comprendre ce que pouvait avoir
-d’ingénieux l’allusion au jeune Bonaparte inconnu, cherchant sa voie
-dans la suite de Robespierre, c’est qu’elle n’y mit pas de bonne
-volonté. Mais, en vérité, Lydia écoutait à peine. Savinski tardait, à
-quoi pouvait-elle penser d’autre? Tant qu’il ne serait pas là, elle
-n’aurait pas la paix du cœur. Et, du reste, ce cœur était profondément
-troublé. C’était à nouveau la question du départ qui se posait, la
-Finlande, le retour de Sonia... Lydia était comme morte. Pourtant, il
-lui fallut répondre à une question directe de Séméonof qui lui
-expliquait la nécessité pour elle aussi d’accepter une place dans les
-bureaux du gouvernement. Personne ne vivrait sans travailler pour les
-Soviets. Il pourrait la prendre à l’état-major comme secrétaire et lui
-donnerait une besogne intéressante à faire.
-
-Elle sourit faiblement.
-
---Je vous remercie, Léon Borissovitch, vous êtes très aimable...
-
-Et soudain, elle bondit sur la porte. Savinski entrait.
-
---Te voilà, dit-elle, je te revois!
-
-Elle avait oublié jusqu’à la présence de Séméonof qui la regardait sans
-parler. Quelques minutes plus tard, elle emmenait son amant, lui
-laissant à peine le temps de remercier Léon Borissovitch.
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- * * * * *
-
-Quelques semaines passèrent. Une fois de plus, les fêtes de Noël et du
-jour de l’an furent célébrées dans la tristesse et la misère générales.
-Les espérances de salut reculaient chaque jour. Il faudrait attendre
-maintenant l’été pour voir l’amiral Koltchak et le général Denikine
-reprendre l’offensive en Sibérie et dans le Sud. Réussiraient-ils? Rien
-n’était moins certain, et cependant il fallait traverser les mois glacés
-de l’hiver avec une nourriture et un chauffage insuffisants. Lydia était
-souvent soucieuse et s’en voulait de sa tristesse. Elle aurait voulu ne
-donner avec sa jeunesse que de la gaieté et de la joie à son amant. Elle
-se disait qu’elle devait aujourd’hui lui tenir lieu de tout. N’était-il
-pas à Pétrograd pour elle seule, séparé des siens?... Et pourtant,
-comment se résigner à partir? Et si elle en avait la force, comment
-déciderait-elle sa mère murée chez elle, son père incapable de subir les
-fatigues d’un voyage difficile? Et puis, auraient-ils un visa? Ces
-obstacles lui paraissaient insurmontables, et, le plus grand, c’était en
-elle qu’elle le trouvait.
-
-C’est alors qu’un événement imprévu vint, une fois de plus, modifier la
-situation et lui donner un aspect nouveau.
-
-Elle arriva une après-midi de janvier chez Savinski, à peine avait-il
-fini de déjeuner solitaire sur une petite table collée au poêle de son
-cabinet de travail. Le visage de la jeune fille était animé et, dès les
-premiers mots, elle apprit à Savinski ce qui s’était passé.
-
---Imagine-toi, lui dit-elle, que nous avons eu, nous aussi, une
-perquisition cette nuit. Mais, grâce à Dieu, personne de nous n’a été
-arrêté. On venait voir si nous avions des armes cachées et des documents
-compromettants... Et puis, cela s’est fait à une heure convenable, au
-moins. Il n’était pas minuit et personne n’était couché... Le plus
-drôle, chéri, était que le commissaire militaire était ce même Ivanof
-qui est venu ici, tu te souviens... Il m’a reconnue, cela va sans dire,
-mais il n’a pas eu un mot devant ma mère... Seulement, quand nous étions
-seuls un instant, il m’a souri et m’a dit que j’étais toujours aussi
-belle, imagine-toi... Mon pauvre papa a été très bien. Aucune frayeur,
-pas même un étonnement. Il semblait qu’il escomptât leur arrivée et
-qu’il ne fût surpris que de leur venue si tardive. Ivanof s’est excusé
-auprès de lui et ils sont à peine restés dix minutes dans son
-appartement... Quant à maman, ç’a été bien autre chose. Il a fallu
-attendre à sa porte longtemps... Elle était enfermée avec sa femme de
-chambre et, quand elle a ouvert--le croirais-tu?--elle s’était mise en
-grande toilette de bal avec tous les bijoux qui lui restent. Elle
-tremblait comme la feuille, ma pauvre maman, mais elle était pleine de
-dignité et dit aux commissaires: «Messieurs, je suis prête à vous
-suivre, excusez-moi de vous avoir fait attendre.» Elle ne voulait pas
-écouter un mot de ce qu’ils lui disaient. En vain Ivanof essayait de la
-rassurer... Elle répétait à chaque instant: «Je vous montrerai,
-messieurs, comment une vraie Russe sait mourir.» Et, d’abord, j’avais
-envie de rire, tu comprends, et puis j’ai eu tellement pitié d’elle que
-les larmes me sont montées aux yeux... Par moment, elle me prenait dans
-ses bras et disait: «Je pense que la mère vous suffira, messieurs,
-permettez que j’embrasse ma fille.» C’était une scène déchirante. Ils
-sont sortis, enfin, la laissant à moitié évanouie avec Katia... Et moi
-j’ai été obligée de les accompagner dans le reste de l’hôtel où on
-grelottait de froid... Ils sont partis à une heure et demie, n’ayant
-rien trouvé, ni papiers, ni armes, sauf un vieux sabre de papa qu’ils
-ont laissé... Les soldats, cette fois-ci, ont volé quelques objets...
-
-Lydia s’arrêta brusquement, comme si elle avait quelque chose à dire
-encore devant lequel elle s’arrêtait. Savinski, qui ne la quittait pas
-des yeux, la vit devenir songeuse; son front s’était plissé; ses regards
-fuyaient ceux de son amant. Elle se rapprocha de lui, mit sa tête sur
-l’épaule de Savinski et resta longtemps silencieuse.
-
---Comment vont tes parents, aujourd’hui? demanda-t-il enfin.
-
-Lydia eut un mouvement brusque.
-
---Je te dirai tout, dit-elle... Papa est bien; c’est même surprenant. Il
-y a longtemps qu’il n’a pas été en aussi bonne santé. Ce matin, il a
-fait quelques pas tout seul dans sa chambre avec ses deux cannes, et il
-chantonnait une vieille chanson qu’il aime et que je n’avais pas
-entendue depuis la révolution... Mais ma pauvre maman est tout à fait
-bouleversée... C’est un drame véritable... Pense un peu qu’elle ne s’est
-pas couchée. Non, elle n’a plus qu’une idée: quitter la Russie. Pendant
-la nuit même, elle a commencé à faire ses malles; elle y a travaillé
-avec Katia toute la matinée. Elle répète sans cesse: «Je ne resterai pas
-un jour de plus dans un pays où les femmes sont traitées ainsi...» Je ne
-sais pas, mais je crois qu’elle a un peu perdu la tête... Ce matin, elle
-a voulu absolument envoyer le général Vassilief prendre des places à la
-gare de Finlande pour Stockholm. Elle croyait qu’on avait encore des
-billets pour l’étranger comme jadis... Il a fallu que le pauvre général
-y allât et, lorsqu’il est revenu les mains vides, elle lui a fait une
-scène, lui a dit que c’était de sa faute, qu’il n’était bon à rien et,
-finalement, a déclaré qu’elle voulait te voir, que seul tu saurais lui
-arranger toutes choses. C’est elle qui m’a envoyé chez toi. Elle
-t’attend...
-
-De nouveau, il y eut un long silence. Lydia restait serrée contre
-Savinski, comme si elle n’osait le regarder. Il entendait les battements
-pressés de son cœur. Il n’était pas besoin de la questionner; il savait
-quelle passion elle souffrait à cette heure. Il la caressait doucement
-et à basse voix il lui dit:
-
---Où que nous soyons, nous vivrons ensemble, ma petite âme...
-Console-toi, je t’en prie.
-
---Je sens que je vais te perdre, disait Lydia en sanglotant.
-
-Et elle s’accrochait désespérément à son amant.
-
-
-
-
-IV
-
-LE DÉPART
-
-
-Il fallut préparer le départ et obtenir des visas du gouvernement. Lydia
-avait déclaré qu’elle ne quitterait la Russie qu’au jour où Savinski
-aurait son passeport en règle pour l’étranger. Il était impossible de le
-demander sous son nom. Heureusement avait-il le passeport d’Ivan Iliitch
-Petrof, courtier en lin, que lui avait remis Spasski. Devait-il essayer
-de gagner sous ce nom l’Esthonie voisine? Il y avait à Reval, en ce
-moment, des acheteurs de lin pour l’Europe et peut-être le prétexte
-serait-il suffisant. Vaudrait-il mieux, au contraire, s’enfuir
-clandestinement par la Finlande? Des agences de contrebandiers se
-chargeaient de vous faire passer la frontière moyennant une vingtaine de
-mille roubles. Lydia était très opposée à ce projet qui lui paraissait
-dangereux, alors qu’à Savinski il semblait facile. Elle ne voulait
-l’adopter que comme dernière ressource si le visa pour Reval était
-refusé. Savinski s’en occupa sans perdre de temps.
-
-Cependant Lydia ne désespérait pas d’obtenir par Séméonof, pour elle et
-les siens, un laissez-passer qui leur permettrait de gagner en quelques
-heures la Finlande. Le vieux prince, bien que l’amélioration de sa santé
-persistât, ne pourrait supporter un trajet plus long. La princesse
-vivait dans une grande agitation. Ses malles étaient prêtes et fermées
-dès le lendemain du jour où la perquisition avait eu lieu. Elle ne
-quittait pas son costume de voyage. Ses relations avec son vieil ami
-Vassilief avaient subi un étrange changement. Elle le traitait
-maintenant comme un homme sans valeur, comme un être inutile qu’on
-tolère auprès de soi, mais dont on n’attend rien. Elle ne lui pardonnait
-pas de n’avoir su lui procurer à la gare de Finlande les billets qu’elle
-l’avait envoyé chercher. Elle affectait de se désintéresser de lui et
-lorsque le pauvre général, qui se sentait oublié dans la fièvre qui
-tenait tous les hôtes de la maison, se risquait à demander: «Et que
-ferai-je, moi?», elle se bornait à répondre: «Vous n’êtes pas un enfant,
-que je sache. Si vous voulez nous suivre, arrangez-vous.» Quant au
-prince Serge, il s’entraînait chaque jour à faire quelques pas dans son
-cabinet tout en sifflotant une marche guerrière. Il se préoccupait du
-sort de Savinski. Lydia, sans lui donner de détails, le rassura.
-Savinski serait à Helsingfors deux ou trois jours après eux.
-
-Les bureaux refusant les visas pour l’étranger, il fallut aller voir
-Séméonof. Lydia s’y rendit seule.
-
-Séméonof l’écouta avec une bienveillante politesse et ne fit aucune
-difficulté pour le visa du prince et de la princesse qu’il tâcherait
-d’obtenir du commissaire des Affaires étrangères. La détestable santé du
-prince justifiait une cure à l’étranger. Un médecin l’irait voir et
-donnerait son opinion. Mais la chose pouvait être regardée comme
-acquise.
-
-Lydia éprouvait une étrange sensation à se trouver en face de Séméonof.
-Elle avait peine à imaginer, en le voyant, qu’il était un des chefs de
-ce terrible parti bolchévique qui répandait la terreur en Russie et pour
-qui la vie des gens ne comptait guère. Il était d’une courtoisie
-parfaite avec elle, plus encore qu’aux jours de naguère où elle le
-rencontrait chez Nathalie Choupof-Karamine. Il était élégant, soigné. Se
-pouvait-il que cette main blanche eût signé tant de condamnations à
-mort?... Il avait sauvé Savinski... Mais n’était-ce pas lui qui l’avait
-fait emprisonner?... Comme il était énigmatique, impénétrable!
-
-Cependant il se montrait fort aimable et il traitait sa visiteuse avec
-beaucoup d’égards. Manifestement il voulait lui plaire.
-
---Je comprends, dit-il, que votre père et votre mère veuillent quitter
-Pétrograd et je ferai ce qui dépend de moi pour faciliter leur départ.
-Mais vous, Lydia Serguêvna, pourquoi partir?... Si vous étiez une jeune
-fille ordinaire, je trouverais naturel que vous ayez peur d’habiter une
-ville où l’ordre n’est pas encore parfait, tant s’en faut, où l’on est
-mal chauffé et où l’on mange médiocrement. Mais vous êtes bien au-dessus
-de ces craintes vulgaires... Vous êtes courageuse, je le sais. On ne
-vous effraie pas facilement... Est-ce que vous ne sentez pas le
-prodigieux intérêt qu’il y a à vivre en Russie aujourd’hui? Jamais notre
-pays n’a été le champ d’une expérience humaine plus passionnante que
-celle que nous y tentons. Le monde entier a les yeux sur nous. Notre
-fièvre a passé les frontières, gagné l’Europe et franchi les mers. De
-cette maladie, une humanité nouvelle va naître. C’est ici qu’elle verra
-le jour... C’est la Russie qui en fera cadeau au monde. Jamais la Russie
-n’a vécu une heure plus noble et plus émouvante... Pensez à nos grands
-hommes, à nos panslavistes, à Dostoievski que vous aimez tant. Ils ont
-tous senti qu’il était réservé à la Russie de dire la parole nouvelle
-que l’univers attend. Eh bien! cette parole, c’est nous qui l’apportons,
-Lydia Serguêvna, et c’est au moment où la Russie est en enfantement que
-vous voulez aller vivre une existence facile d’oisifs, à l’étranger, et
-cela pour éviter l’inconfort de Pétrograd d’aujourd’hui?... Lydia
-Serguêvna, permettez-moi de vous le dire, cela n’est pas digne de vous.
-
-Il tenait à Lydia le langage même qu’elle attendait. Il n’était pas de
-jour où elle ne se désolât d’être obligée de quitter la Russie et les
-arguments nouveaux que lui apportait Séméonof trouvaient audience en
-elle. Aussi suivit-elle ce dernier sur le terrain où il l’appelait et
-une vive conversation s’engagea entre eux, à laquelle l’officier prit le
-plus vif plaisir.
-
-Mais Lydia revint à son point de départ.
-
---Mon père est à la fin de ses jours, dit-elle. Il n’aime que moi au
-monde; je ne puis le quitter, mais croyez bien, Léon Borissovitch, que
-je serai désolée de vivre à Helsingfors. D’abord, je déteste les
-Finlandais...
-
---Bravo! cria Séméonof enchanté, j’entends une vraie Russe... Vous
-verrez, Lydia Serguêvna, ce que nous allons faire avec notre armée. Mais
-si vous partez...
-
-Il s’arrêta, hésita, regarda Lydia bien en face et ajouta:
-
---Est-ce que vous aurez vraiment le courage de nous laisser?...
-
-Et, sans lui laisser le temps de répondre, il continua:
-
---Eh bien, si vous vous en allez, je suis certain que vous reviendrez, à
-moins que ce soit nous qui allions vous chercher en Finlande.
-
-Et, tout à coup, il dit:
-
---A propos, que pense de tout cela notre ami Nicolas Vladimirovitch?
-Vous savez que nous ne le laissons pas partir.
-
-Lydia, surprise par cette attaque inattendue, ne put s’empêcher de
-rougir. Ce Séméonof était décidément un homme dangereux, elle l’avait
-bien jugé dès le premier jour. Comme elle aurait voulu crier la vérité à
-Séméonof, qui s’imaginait pouvoir lui plaire! Elle se mordit les lèvres
-et se borna à répondre:
-
---Vous le lui demanderez vous-même, Léon Borissovitch.
-
-Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski avait ses passeports
-en règle, Katia elle-même y était portée.
-
-Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour Ivan Iliitch
-Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans les bureaux du commissariat
-et, un soir, comme Lydia venait dîner avec lui, il lui montra le papier
-officiel qui permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une
-fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors. Par
-crainte d’une perquisition, il laissa le passeport dans son appartement
-de la Fontanka.
-
-Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande. Le même soir,
-Savinski prendrait le train pour Reval. Depuis une quinzaine de jours,
-il laissait pousser sa barbe, et il avait acheté un pince-nez un peu
-teinté, de façon à n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de
-connaissance à la gare ou dans le train.
-
-La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être appelée au
-téléphone par Séméonof. Le commandant en chef de l’armée du nord
-souhaitait un bon voyage et un prompt retour à la jeune fille. Des
-ordres étaient donnés à la frontière pour que les formalités leur
-fussent facilitées. Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la
-fatigue d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son
-automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette phrase:
-
---Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia Serguêvna.
-
-Que voulaient dire ces mots énigmatiques? Ils inquiétèrent la jeune
-fille. Séméonof lui apparaissait comme un être doué d’un pouvoir
-diabolique. Jusqu’où pouvaient s’étendre ses machinations
-ténébreuses?... Mais dans l’affairement de la matinée, elle n’eut guère
-le loisir d’y songer. La princesse accepta comme chose naturelle et due
-l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas appartenu jadis à un
-des régiments de la Garde? C’était, en somme, un homme de son monde. La
-bonne éducation était en dehors et au-dessus des questions politiques.
-
-Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui communiqua pas les
-dernières paroles de Séméonof. A quoi bon l’inquiéter? Du reste, elle ne
-songeait qu’à ce départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre
-jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne pouvait se faire
-à l’idée de le laisser seul même quelques heures à Pétrograd. Elle lui
-fit promettre de ne pas se montrer de la journée dans les rues; il
-devait passer l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare
-Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon et, dès qu’il
-serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel Kemp à Helsingfors. Ces
-détails précis, qu’elle répéta plusieurs fois, n’arrivaient pas à
-dissiper son inquiétude. Elle essayait de la cacher à son ami; elle n’y
-parvenait pas. Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et
-jeune maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait pour
-la dernière fois. Les plus sombres pressentiments les agitaient ainsi.
-L’atmosphère, dans le petit appartement, était devenue si chargée qu’ils
-le quittèrent presque soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de
-rentrer chez elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre. C’est
-là qu’ils se firent leurs adieux.
-
-Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui sembla que deux
-hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta au coin de la Millionnaia pour
-allumer une cigarette. Les deux hommes le devancèrent et continuèrent
-leur chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors qu’il
-pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir sur le trottoir
-opposé, un peu derrière lui, dans sa rue même.
-
-Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux heures. Il eut la
-précaution de passer par l’escalier de service et de traverser la maison
-qui donnait sur le Champ-de-Mars. Il y avait plusieurs passants sur la
-route qui longe le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva
-sans être inquiété à la Fontanka.
-
-Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de derrière les
-rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre le parapet, devant des
-barques chargées de bois, il vit quelques bateliers qui attendaient des
-clients. Le ciel d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité
-du paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis qu’il avait
-quitté Lydia, il avait une peur constante d’être arrêté, une peur
-irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le faisait trembler malgré lui. A
-chaque instant, il regardait sa montre. «Encore quinze heures, encore
-douze heures, encore dix heures avant d’être à la frontière.» Et, à
-chaque minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie
-semblait s’allonger démesurément; il ne pensait à rien; son cerveau vide
-n’était occupé qu’à compter les secondes. Vers cinq heures, il prit du
-thé et mangea quelque chose. A six heures, par une nuit sombre, il
-descendit sur la Fontanka. L’air froid lui fit du bien; ses nerfs se
-calmèrent. Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là prit un traîneau
-et se fit mener à quelque distance de la gare Baltique. Il ne portait
-avec lui qu’une légère valise.
-
-Il franchit à pied les quelques centaines de pas qui le séparaient de la
-gare. Une foule de gens se pressaient le long de barrières de bois dont
-deux soldats gardaient l’entrée. Il fallait montrer un laissez-passer
-pour pénétrer à l’intérieur. Savinski tira le permis dont il s’était
-muni et entra sans difficulté. Dans la gare, l’affluence était moins
-grande. Le train pour Reval était déjà formé. Il se dirigea vers un
-wagon de seconde classe.
-
-Comme il mettait le pied sur les marches, une voix derrière lui dit:
-
---Nicolas Vladimirovitch...
-
-Instinctivement, il se retourna.
-
-Un homme de taille moyenne, en civil, à la courte barbe blonde, le
-regardait.
-
---Veuillez m’accompagner jusqu’au commissariat de la gare, Nicolas
-Vladimirovitch.
-
-Savinski, sans élever une protestation, le suivit.
-
-Après les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, il éprouvait une
-étrange impression de calme, de détente. Le destin avait parlé.
-
-Une heure plus tard, il était enfermé à la Gorokhovaia. Sa fiche d’écrou
-portait: «A soutenu de Pétrograd tous les mouvements d’insurrection
-contre la République des Soviets, était en liaison avec Spasski, arrêté
-le 1er mars 1919 à la gare Baltique au moment où il essayait de franchir
-la frontière, porteur d’un faux passeport.»
-
-
-
-
-V
-
-PSKOF
-
-
-Une journée grise d’octobre dans la vieille ville de Pskof. Un ciel
-brumeux et léger que, par places, le soleil semblait vouloir percer,
-s’étendait au-dessus des remparts datant du moyen-âge et de l’antique
-église aux cinq coupoles d’or qui domine le Kremlin. Une grande
-agitation avait régné les jours précédents dans les rues étroites de
-Pskof. Des partis de soldats débandés, appartenant au corps de l’armée
-blanche de Youdenitch opérant dans le sud, la traversaient en désordre,
-tandis que l’armée principale, qui avait été jusqu’aux portes de
-Pétrograd, battait en retraite, le long du golfe de Finlande, dans la
-direction de Narva. La ville endormie de Pskof avait été remplie du
-bruit des charrettes qui roulaient sur les pavés pointus. Trop chargées
-de vivres et de fuyards, elles gémissaient le long des trottoirs de la
-Sergievskaia. Les maigres petits chevaux qui les tiraient étaient
-couverts de boue, car les pluies d’automne avaient changé le pays en
-marécages.
-
-Et maintenant, c’était le silence. Seuls quelques rares soldats attardés
-passaient encore sans armes et remontaient vers le nord.
-
-Il ne restait, ce jour-là, à midi, qu’un petit détachement de la
-Croix-Rouge qui, à son tour, allait quitter la ville. Il était logé dans
-une maison en bois de style Empire, à l’extrémité septentrionale de la
-cité, sur la rive gauche qui surplombe les flots gonflés et jaunâtres de
-la Vileika. Cette maison spacieuse avait été, au temps de la grande
-guerre, la demeure du général Rousski, alors qu’il commandait l’armée du
-nord contre les Allemands. Pendant l’offensive de Youdenitch sur
-Pétrograd, en octobre 1919, la Croix-Rouge s’y était installée. Les
-blessés, peu nombreux, avaient été évacués depuis deux jours. Il n’y
-avait plus qu’un soldat, originaire du gouvernement de Tambof, qui était
-en train de mourir du typhus. Le major l’avait vu le matin même et avait
-jugé qu’il ne supporterait pas le voyage. «Il en a pour vingt-quatre
-heures à peine, avait-il dit. La servante de la maison en prendra soin.»
-Et, montant à cheval, il était parti en souhaitant bon voyage à la
-princesse Lise Babarine, supérieure des sœurs de charité, qui devait le
-suivre quelques heures plus tard avec la seule infirmière restant auprès
-d’elle et un jeune étudiant en médecine qui avait demandé à accompagner
-les deux femmes. Cet étudiant, à peine âgé de vingt ans et répondant au
-nom d’Anton Antonovitch Loukomski, était un charmant garçon plein de
-bonne humeur et de grâce, prêt à rendre service à chacun et aimé de
-tous. Il récitait des vers de Lermontof aux sœurs, à l’heure du thé, ou
-fredonnait des romances en s’accompagnant sur la balaleika.
-
-Il allait et venait dans la pièce où était servi un frugal repas et où
-le samovar commençait à chanter. Tout en marchant, il causait avec la
-princesse Babarine, qui terminait ses comptes sur une table près d’une
-fenêtre. La princesse était une femme de passé la cinquantaine, grande,
-hommasse, laide. Mais on oubliait sa laideur dès que son regard se
-posait sur vous, car on n’y lisait que bonté et tendresse, un oubli
-total de soi-même pour ne penser qu’aux souffrances d’autrui. Son mari,
-général à l’armée du Don, avait été assassiné à côté d’elle par les
-bolchéviques dans les rues de Novo-Tcherkas un an auparavant. Elle avait
-gagné la Crimée, Constantinople, la France. Mais elle ne s’y était pas
-arrêtée, était repartie pour la Finlande, où elle était entrée, malgré
-son âge, dans la Croix-Rouge destinée au corps expéditionnaire de
-Youdenitch.
-
---Eh bien, disait Loukomski, tout est prêt, Lise Ivanovna. Dans une
-demi-heure, notre équipage sera à la porte... Vous verrez les trois
-chevaux que je vous ai trouvés. Ce sont des bêtes excellentes... Si vite
-qu’aillent les diables rouges, ils ne seront pas ici avant demain dans
-la journée. Nous serons en sûreté déjà... J’ai du thé, du pain, du
-sucre, des œufs, deux poulets froids, et un officier anglais m’a donné
-un pot de marmelade... Mais où est Lydia Serguêvna?
-
---Elle est encore dans notre chambre, dit la princesse Babarine.
-
-L’étudiant en médecine regarda la vieille dame, qui gardait les yeux sur
-ses papiers. Mais, comme il avait une irrésistible envie de parler de
-Lydia Serguêvna, il ne s’arrêta pas à cet obstacle et continua:
-
---Quelle admirable fille! fit-il. Elle est toujours à son travail. Rien
-ne la rebute... Il n’y a pas beaucoup de sœurs de charité qui
-accepteraient les besognes dont elle se charge... Mais comme elle est
-sérieuse, Lise Ivanovna! Je ne suis jamais arrivé à la faire rire. Et
-pourtant, en ai-je dit des bêtises, vous le savez. Le mieux que j’en ai
-pu avoir, c’est un sourire... Ah! si nous avions beaucoup de femmes
-comme elle, la Russie redeviendrait vite le premier pays du monde...
-
-Cette fois-ci, la princesse laissa son travail et se tourna vers
-Loukomski, dont l’enthousiasme était communicatif.
-
-A cet instant, la servante, un fichu blanc noué autour de la tête, entra
-et demanda au jeune étudiant de venir auprès du malade qui délirait.
-Loukomski la suivit.
-
-La princesse resta seule à la fenêtre, laissant ses yeux errer sur la
-Vileika qui coulait au-dessous d’elle. Mais ses pensées étaient avec
-celle dont l’étudiant venait de prononcer le nom. Depuis qu’elle avait
-fait la connaissance de Lydia, elle s’était attachée étroitement à la
-jeune fille. Dans la peine où elle était, Lydia ne lui avait rien caché:
-Savinski arrêté le jour même où elle quittait la Russie, emprisonné
-depuis huit mois dans la prison des Kristi à Pétrograd. Elle en avait eu
-de rares nouvelles, souvent verbales, par des prisonniers qui avaient
-été relâchés. Il était en assez bonne santé; il ne se plaignait pas. Il
-n’avait pas passé devant le tribunal révolutionnaire. Il était évident,
-par le ton de ses communications, qu’il ne voulait pas alarmer Lydia. La
-jeune fille, sur ces renseignements, fondait de grands espoirs. Sans
-doute, Séméonof, très puissant par la faveur de Trotski, protégeait son
-amant. Quelque sentiment humain vivait encore au fond du cœur de cet
-être desséché et l’avait empêché de laisser fusiller un homme avec
-lequel il avait eu des relations amicales. La vie de Savinski était
-entre ses mains. Aussi Lydia suivait-elle fiévreusement le jeu des
-influences changeantes dans la politique des Soviets et faisait-elle des
-vœux pour que Trotski restât au pouvoir. Elle n’avait qu’un but devant
-elle: rentrer à Pétrograd.
-
-Son père, tant qu’il avait vécu, ne s’était jamais opposé à ce projet,
-en apparence insensé. Mais la mort était venue le prendre près
-d’Helsingfors, à la fin de l’été.
-
-Il avait succombé au chagrin plus qu’à la maladie. Le fait est qu’il ne
-supportait pas de voir sa fille malheureuse et, les derniers temps de sa
-vie, par un caprice inexplicable de malade, il refusait de recevoir sa
-femme et n’acceptait que Lydia auprès de lui. Il s’intéressait
-fiévreusement aux démarches vaines qu’elle tentait pour obtenir des
-autorités la permission de retourner en Russie. Cette figure de grand
-vieillard rongé par le souci avait laissé une impression ineffaçable à
-la princesse Babarine. Il avait voulu la voir une fois avant que Lydia
-traversât avec elle sur Reval, et, cherchant ses mots avec peine, lui
-avait recommandé sa fille.
-
-La vieille dame soupira.
-
-Quel drame depuis qu’elles avaient quitté Helsingfors! D’abord, des
-espérances magnifiques. Tambour battant, l’armée Youdenitch était
-arrivée jusque dans les faubourgs de Pétrograd. Lydia, alors, était
-transfigurée. Comment oublier le feu intérieur qui brûlait au fond de
-ses beaux yeux? Puis les mauvais jours étaient venus, l’échec, la
-retraite, et des bruits sinistres qui couraient d’exécutions en masse à
-Pétrograd. Lydia s’était fermée. Pas une plainte ne lui avait échappé.
-Elle restait obstinément silencieuse, comme en proie à une idée fixe,
-méditant on ne savait quel projet désespéré. Jusqu’où cette âme ardente
-irait-elle?
-
-La princesse Babarine n’osait y penser.
-
-Et voilà qu’aujourd’hui il fallait quitter Pskof, rentrer en Esthonie.
-Le drapeau rouge flotterait longtemps encore sur le Palais d’Hiver de
-Pétrograd et sur le Kremlin de Moscou.
-
-Cependant, Loukomski reparut. Sa joyeuse humeur à l’idée de voyager
-auprès de Lydia Serguêvna était insupportable à la princesse, dont le
-cœur était déchiré.
-
---Il faut déjeuner, dit-il. Le temps presse.
-
-A ce moment, Lydia reparut et vint s’asseoir silencieusement à table.
-
-Elle portait l’uniforme noir des sœurs de charité. Elle avait coiffé ses
-cheveux blonds en deux tresses serrées qu’elle ramenait au-dessus du
-front, à la mode russe, et, sous la coiffe des infirmières, l’ovale de
-son visage amaigri se dessinait plus pur. Pourtant, quelques mèches
-folles et frisées refusaient de se plier à cette stricte discipline,
-comme pour affirmer, plus forte que la volonté, la puissance et la sève
-de la jeunesse. Ses yeux étaient presque sombres dans la figure pâle.
-Ils ne laissaient pas lire en elle.
-
-Même Loukomski, si peu observateur qu’il fût--car, dans le grand
-mouvement d’amour qui l’emportait loin des réalités, comment eût-il eu
-le sang-froid d’étudier Lydia?--s’en aperçut. Avec l’ardeur que lui
-communiquait la présence de la jeune fille, il s’écria:
-
---Quels yeux avez-vous depuis quelque temps, Lydia Serguêvna? Ils sont
-comme l’eau limpide et profonde des lacs de montagne. Les rives s’y
-réfléchissent, les arbres, les rochers, les neiges et le ciel. Mais ils
-ne laissent rien voir de ce qu’ils recouvrent...
-
-Lydia sourit faiblement et ne répondit pas.
-
-Ils déjeunèrent sans parler d’abord. Puis l’étudiant, qui ne pouvait
-garder le silence, raconta la promenade qu’il avait faite en ville le
-matin même.
-
---On ne voit plus un bourgeois, dit-il. Où ces malheureux se sont-ils
-cachés?... Les gens du peuple eux-mêmes ont peur. J’ai causé avec
-quelques femmes. «Que peut-on nous prendre? disent-elles. Nous n’avons
-rien.» Mais ils craignent tous les représailles des rouges, des
-fusillades, des exécutions sommaires. C’est un cauchemar, je vous
-assure...
-
-La princesse Babarine, qui ne regardait que Lydia, frissonna.
-
---Ne parlez pas de ces horreurs, Anton Antonovitch, je vous en prie...
-
-L’étudiant s’arrêta, étonné, à l’accent de cette voix. Il reprit un
-instant plus tard, en s’adressant à la jeune sœur de charité:
-
---La guerre civile est la plus cruelle de toutes. Et c’est la seule que
-je connaisse... Ce sont des soldats russes qui ont quitté Pskof hier, ce
-sont des soldats russes qui y entreront demain... Et cette population
-misérable qui souffre sans comprendre. Pourquoi cela?... Quelle folie
-sanglante s’est emparée de ce pays?... Vous souvenez-vous de la
-complainte du mendiant dans _Boris Godounof_: «O malheur, ô malheur!
-laisse couler tes pleurs, peuple affamé...» Et nous, que serons-nous?...
-Des exilés. Sommes-nous faits pour vivre à l’étranger? Je me demande
-souvent, Lydia Serguêvna, pourquoi je ne suis pas resté à Moscou.
-Peut-être y balaierais-je la neige dans les rues? Mais quoi, ce serait
-au moins de la neige russe. Et puis, là-bas, je connais toutes les
-maisons de la ville...
-
-La princesse suivait l’effet de ces paroles sur le visage de sa jeune
-amie. Elle la vit pâlir d’abord, puis, à sa grande surprise, une
-expression de paix profonde apparut sur ses traits. Elle semblait ne
-plus souffrir. La supérieure se sentit à ce moment elle-même en proie à
-une émotion qui la faisait trembler. Elle ne pouvait plus supporter le
-silence de Lydia et ces yeux insondables... Elle se tourna assez
-brusquement vers Loukomski, lui disant:
-
---Allez donc voir, Anton Antonovitch, je vous prie, si l’équipage est
-prêt.
-
-Comme si Lydia avait lu dans les pensées de la princesse, elle se leva
-dès que l’étudiant fut sorti, vint s’asseoir tout contre sa vieille
-amie, lui passa un bras autour du cou et glissa sa tête sur l’épaule de
-la princesse qui lui baisa le front.
-
---Il faut que je vous parle, Lise Ivanovna, dit-elle très doucement.
-J’ai déjà trop tardé... Mais je vais vous faire de la peine, je le sais,
-et c’est pour cela que j’ai tant remis... Enfin, c’est la dernière
-minute, il est temps... Seulement, peut-être avez-vous déjà deviné ce
-que je vais vous dire?... Il me semble que oui... Je vais rester ici.
-
-La princesse eut un geste d’effroi.
-
-Lydia, lui mettant avec douceur les doigts sur les lèvres, continua:
-
---Oui, je sais... Ne dites rien... Mais quoi, chez les rouges aussi il y
-a des êtres humains... Et puis, je n’ai plus le choix... C’est le seul
-moyen de retourner à Pétrograd.
-
-Elle tourna vers le visage ridé de la princesse ses yeux purs. Celle-ci
-la regarda longtemps, sans mot dire. Elle lisait au fond de l’âme de
-Lydia. Elle y voyait une résolution calme, sûre d’elle-même, une flamme
-qui brûlait et que rien ne pourrait éteindre. Elle baisa ce frêle et
-courageux visage trois fois, fit sur la jeune fille un grand signe de
-croix et dit simplement:
-
---Que Dieu soit avec toi, mon enfant.
-
- * * * * *
-
-Un quart d’heure plus tard, l’équipage à trois chevaux emportait de
-Pskof la vieille princesse, droite sous ses voiles, et un étudiant en
-médecine qui n’essayait pas de cacher ses larmes.
-
-
-Vienne, juillet 1920.
-
-Paris, mai 1921.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- I. La première secousse 7
- II. Craintes et joies passagères 22
- III. Junkers et révolutionnaires 36
- IV. Une jeune fille 45
- V. Un homme seul 59
- VI. A la veille de la catastrophe 77
-
- SECONDE PARTIE
-
- I. La grande secousse 93
- II. Le sang répandu 115
- III. Réclusion 127
- IV. Promenade 143
- V. Un souper 149
- VI. Le carrefour douteux 162
- VII. Finlande 170
- VIII. Illumination 178
- IX. Père et fille 190
- X. Une visite désagréable 203
- XI. Un incident 215
- XII. Un coup de téléphone 226
- XIII. «_In such a night as this_» 234
- XIV. Le réveil 247
- XV. A la Gorokhovaia 259
- XVI. Un pont est coupé 274
-
- TROISIÈME PARTIE
-
- I. Les plus beaux de nos jours 287
- II. Une visite 300
- III. Nuages à l’horizon 305
- IV. Le départ 317
- V. Pskof 326
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- LE 27 OCTOBRE 1921
- PAR L’IMPRIMERIE
- FRÉDÉRIC PAILLART
- A ABBEVILLE (SOMME)
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK QUAND LA TERRE TREMBLA ***
-
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