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Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..b57f110 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #69597 (https://www.gutenberg.org/ebooks/69597) diff --git a/old/69597-0.txt b/old/69597-0.txt deleted file mode 100644 index 9bd1aa4..0000000 --- a/old/69597-0.txt +++ /dev/null @@ -1,9615 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Quand la Terre trembla, by Claude Anet - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Quand la Terre trembla - -Author: Claude Anet - -Release Date: December 21, 2022 [eBook #69597] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK QUAND LA TERRE TREMBLA *** - - - - - - CLAUDE ANET - - Quand la terre - trembla... - - «L’homme survit à des tremblements de terre, aux épidémies, aux - horreurs de la maladie et à toutes les agonies de l’âme, mais de - tous temps la tragédie qui l’a tourmenté, qui le tourmente et le - tourmentera le plus, c’est--et ce sera--la tragédie de - l’alcôve.» - - L. Tolstoï, cité par M. Gorki. - - - PARIS - BERNARD GRASSET, ÉDITEUR - 61, RUE DES SAINTS-PÈRES - 1921 - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - -Voyage idéal en Italie. 1 vol. - -Petite Ville. 1 vol. - -Les Bergeries. 1 vol. - -La Perse en Automobile. 1 vol. - -Notes sur l’Amour. 1 vol. - -La Révolution Russe. 4 vol. (mars 1917–juin 1918). - -Ariane, jeune fille russe. 1 vol. - -Les cent quatrains authentiques d’Omar Khayyam, traduits du persan en -collaboration avec Mirza Muhammed Khan. - -Tsar Saltan, traduit de Pouchkine, illustré et décoré par Natalie -Gontcharova. 1 vol. - - -EN PRÉPARATION - -Notes sur l’Amour, avec bois originaux de Pierre Bonnard. - - -Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour -tous pays. - -Copyright by Bernard Grasset 1921 - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE QUINZE EXEMPLAIRES SUR JAPON NUMÉROTÉS DE 1 -A 15; CENT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE 16 A 115 ET -DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT LA PREMIÈRE -ÉDITION ET NUMÉROTÉS DE 116 à 315. - - - - -à FÉLIX FÉNÉON, - -son ami - -C. A. - - - - -Quand la terre trembla... - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -I - -LA PREMIÈRE SECOUSSE - - -C’était le samedi 10 mars 1917. Vers les trois heures de l’après-midi, -une jeune fille sortit seule d’une maison de la Znamenskaia. La large -rue blanche de neige sous le soleil clair de cette journée d’hiver -présentait un aspect inaccoutumé. Il y avait peu de passants. Des -groupes de trois ou quatre ouvriers montaient vers la gare Nicolas. Des -femmes du peuple, la tête enveloppée dans des fichus de laine beige qui -encadraient leur visage, regardaient immobiles sur les trottoirs. La -jeune fille remarqua qu’un marchand de fruits, au rez-de-chaussée de la -maison, fermait lentement les volets de sa boutique. Une longue file de -tramways était arrêtée dans le haut de la rue, qui était noir de monde. -«Que se passe-t-il, se demanda Lydia, est-ce encore une manifestation -sur Nevski?» Son frais visage enfantin prit une expression sérieuse. -Mais elle ne put la conserver longtemps. Le sourire qui lui était -naturel reparut sur sa bouche à la lèvre inférieure un peu forte, creusa -deux fossettes sur ses joues rosées par le froid, éclaira deux grands -yeux bleus d’une pureté de source, et, ayant fermé le col de sa -fourrure, elle se dirigea vers la place Znamenskaia. Plus elle en -approchait, plus la foule devenait dense, et, à une cinquantaine de pas -de la place, elle fut obligée de s’arrêter. Des troupes barraient la -rue. Les soldats du régiment Litovski étaient là, l’arme au pied: les -baïonnettes au canon accrochaient des éclats de soleil et, comme ils -battaient des pieds sur la neige glacée pour se réchauffer, leurs grands -bonnets de mouton gris frisé, qui dominaient la masse confuse des -manifestants, avaient un curieux mouvement d’oscillation rythmée. Par -moments, Lydia apercevait la place grouillante de monde et, sous la -statue équestre où le lourd Alexandre III chevauche un plus lourd -cheval, elle vit une rangée de sergents de ville qui faisait une ligne -sombre. Elle aperçut deux ou trois jeunes officiers devant les troupes -et fut frappée de la gravité et de la tristesse qui se lisaient sur -leurs visages pâles. Dans les groupes, autour d’elle, on discutait avec -animation. Il n’y avait là guère que des ouvriers et des étudiants. Ces -derniers, la casquette sur la tête, causaient avec les ouvriers. Elle se -mêla à un groupe. Un tout jeune étudiant, aux yeux noirs, à la bouche -fraîche, mince, délicat et maladif, parlait à haute voix; une fièvre le -secouait et donnait à ses paroles un accent singulier. Il y avait -quelque chose en lui à la fois de candide et de passionné qui plut à la -jeune fille. Elle se glissa entre deux ouvriers pour mieux l’entendre. -Il disait: - ---Camarades, vous savez que nous sommes avec vous. Oui, avec vous, nous -réglerons le compte du gouvernement. Mais l’heure n’est pas venue. Nous -sommes en guerre. Attendez encore un peu... - -A cet instant, son regard rencontra celui de la jeune fille. Elle était -tendue vers lui et il comprit qu’elle approuvait ce qu’il disait. Mais -la beauté surprenante de ce visage jeune, la pureté des yeux qui -reflétait celle de l’âme, la passion qu’il y lisait lui causèrent un tel -étonnement qu’il s’arrêta, comme ébloui. Il hésita un instant, chercha -ses mots... Comme il essayait de reprendre la suite de sa pensée, un -grand mouvement se produisit dans la foule: Les soldats, sur un ordre -bref, venaient d’avancer de vingt pas, et, dans le désordre des gens qui -reculaient, le groupe se dissocia. La jeune fille, sérieuse maintenant, -revint sur ses pas et décida de descendre par les rues parallèles à -Nevski. Elle ne pensait qu’à une chose: «Les ouvriers veulent-ils -vraiment la révolution?» Des souvenirs livresques traversaient son -esprit. Un beau jour d’été, le peuple français avait pris la Bastille. -Jour de gloire, disait-on, qui avait mené les soldats français en -vainqueurs à travers toute l’Europe et jusque dans Moscou. En 1905, il y -avait eu ce que les amis de son père, le prince Serge Volynski, -appelaient des troubles, mais ce que ses amis étudiants nommaient la -révolution. Elle ne se souvenait de rien: elle avait cinq ans alors, et -sa vie d’enfant unique et gâtée n’en avait pas été changée. Un soir, -pourtant, l’électricité manquant, on l’avait couchée aux bougies. -Elle-même en avait allumé partout dans sa chambre. C’était comme une -veillée de Noël, et le seul souvenir qu’elle gardait de la crise était -celui d’une fête. Une révolution pendant la guerre,--non, ce n’était pas -possible. Personne ne la voulait, pas même ces braves ouvriers si -gentils, si bons dans leur rudesse, qui tout à l’heure la protégeaient -contre les mouvements de la foule. Comme elle se sentait près d’eux, de -la même race! Ils avaient la même façon de sourire, et des mots très -doux. «Ils peuvent se mettre en colère, pensa-t-elle, comme papa, mais -ce sont de braves gens, incapables d’aucun mal.» Et puis, elle songeait -à la formidable police de Pétrograd et à la garnison qui emplissait les -casernes de la ville. Et voilà que même les étudiants étaient pour -l’ordre, oui, ces étudiants, toujours agités par les idées nouvelles, ne -voulaient pas de la révolution pendant la guerre. «Il y aura quelques -troubles, pensa-t-elle, puis tout rentrera dans l’ordre.» - -Mais quoi qu’elle se dît, elle avait le cœur serré, et sa tête, qu’elle -tenait à l’ordinaire un peu renversée en arrière, le menton en avant, se -penchait maintenant vers les trottoirs glissants de neige mal nettoyée. -Bientôt un sentiment plus fort que l’angoisse s’empara d’elle: la -curiosité. Elle voulait voir les acteurs du drame, toucher comme du -doigt ces forces immenses qui s’agitaient là dans la rue à côté d’elle, -regarder les visages, écouter les paroles, deviner ce que disait -l’éclair des yeux. Elle pressa le pas pour rejoindre par Litiéiny la -Perspective Nevski, mais, au coin de Litiéiny, elle fut arrêtée par la -foule. Les ouvriers, lentement, regagnaient le quartier de Wiborg, de -l’autre côté de l’eau. Elle essaya de marcher à contre-courant. Un grand -ouvrier, en touloupe et en bonnet de cuir fourré, l’arrêta et lui dit -doucement: - ---Il ne faut pas aller là-bas, ma petite colombe. Cela va se gâter. - -Il sourit et passa. - -Elle se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Quatre jeunes ouvriers -descendaient, discutant. Elle les suivit pour entendre ce qu’ils -disaient. - ---Tu as vu, Vasili, fit le plus petit, dont les yeux brillaient de -plaisir, l’officier a commandé aux cosaques: «En avant!», mais les -cosaques ne l’ont pas suivi. Si nous avons les cosaques avec nous, notre -affaire est bonne. - -Lydia, pensive, traversa le canal de la Fontanka, gagna par -l’Italianskaia la rue Michel, et, se glissant le long de l’hôtel de -l’Europe, tâcha une fois de plus de parvenir sur la Perspective Nevski. -Des cosaques galopaient légèrement sur les trottoirs, retenant leurs -petits chevaux. C’étaient de tout jeunes garçons, blonds et souriants, -fort attentifs à ne pas bousculer les gens avec lesquels ils -échangeaient des propos bienveillants. Une fois de plus, la jeune fille -se sentit pleine de confiance. Tout cela avait l’air d’une parade de -fête. On ne voyait de la haine sur aucun visage. Il n’y avait pas place -pour un malentendu entre ces joyeux cosaques et ces ouvriers avec -lesquels elle venait de causer. «Oui, tout s’arrangera, grâce à Dieu, et -à l’automne nous gagnerons la guerre!» Elle fut fort surprise à cet -instant de constater que ses yeux étaient remplis de larmes et qu’elle -était émue jusqu’au fond d’elle-même. Il fallait croire que l’atmosphère -dans laquelle elle vivait depuis une heure l’avait énervée plus qu’elle -n’avait pensé. «Nous gagnerons la guerre», répéta-t-elle avec force. - -Comme elle disait ces mots, elle entendit soudain un coup de fusil, -puis, le suivant à une seconde, une pétarade de coups secs qui -déchirèrent tragiquement l’air glacé. Alors, ce fut un grand silence, et -tout aussitôt une trombe de gens fuyant Nevski l’entoura. Elle se sentit -soulevée de terre, emportée par le flot furieux; elle se retrouva à peu -près sur ses pieds et, poussée de droite, de gauche et par derrière, -titubant, elle courut de toutes ses forces vers la place Michel. Sa -seule pensée en ce moment-là était de ne pas tomber. Elle cessait de -s’appartenir; elle était incapable de lutter contre la peur qui s’était -emparée d’elle comme de toutes les âmes des témoins et acteurs de cette -scène. Tout en courant, elle regardait les façades des maisons pour voir -si elle pourrait se faufiler sous une porte cochère ou dans un magasin. -En une seconde, toutes les portes avaient été fermées. Il n’y avait de -salut nulle part. Dans la rue, les izvostchiks frappaient leurs chevaux -à tour de bras et les traîneaux volaient sur la neige. Un grand cocher -de la cour, menant un landau aux armoiries impériales, perdit son -chapeau. Au coin de la place, un traîneau, tournant trop court, versa. -Dans sa fuite éperdue, la jeune fille gardait encore quelque conscience -d’elle-même; elle se compara à un grain de sable que le vent emporte -quand il souffle dans le désert. Pourtant elle voyait tout, et elle -remarqua à peu de distance devant elle, un homme, avec une pelisse au -col de loutre, qui--par quel miracle?--restait immobile. Il était très -grand, avec de larges épaules, et il semblait que rien ne pût -l’émouvoir. Il ne bougeait pas, tandis qu’autour de lui, la foule -coulait avec des remous impétueux, comme les eaux d’un torrent autour -d’un roc. Elle l’aperçut ainsi une seconde, reçut dans le dos un coup -qui la fit trébucher, fit encore quelques pas sans pouvoir reprendre son -équilibre et vint s’abattre aux pieds de celui qu’elle venait de -distinguer. - -Elle resta, quelques secondes à peine, étourdie, à demi consciente. -Quand elle reprit ses sens, elle vit que l’homme à la pelisse s’était -penché vers elle et avait passé le bras autour de sa taille pour la -relever. D’une main, il enlevait la neige qui s’était attachée à son -manteau à la hauteur des genoux. Quand il eut fini, il tourna la tête -vers elle et elle aperçut sa figure. C’était une figure mâle, bien -dessinée, à la bouche grave surmontée d’une petite moustache taillée en -brosse. Les yeux étaient gris et sérieux. Mais, quand il regarda la -jeune fille, tout de suite ils s’éclairèrent. Elle se sentait très bien -près de lui; la peur l’avait quitté soudainement. Il donnait -l’impression d’une force tranquille, sûre de soi. Et, comme il la -dévisageait, il lui dit, d’une voix très timbrée: - ---Vous ne vous êtes pas fait mal, mon enfant? - ---Mais non, dit-elle, avec un demi-sourire... Je ne sais pas comment -c’est arrivé. Quelle absurdité! - ---Ce qui est absurde pour une petite fille comme vous, c’est d’être ici -toute seule. A quoi pensez-vous? - -Il la grondait doucement, la tenant toujours près de lui. Elle se -redressa tout à fait. C’était bien ennuyeux de quitter l’asile de ce -bras. Il semblait vous enfermer dans un monde enchanté. Et puis elle -devinait que, seule, elle n’aurait plus de courage. Il le fallait, -pourtant. Elle se dégagea et lui sourit; elle avait la grâce et le -charme d’une fille, déjà grande, pourtant enfant encore. - ---Comment vous remercier? fit-elle. Sans vous, j’étais piétinée par ces -fous. - -Elle remarqua seulement alors qu’ils étaient seuls, absolument seuls. La -foule avait disparu, on ne sait où. Même le traîneau renversé n’était -plus là. Dans le prolongement de la rue Michel, la Perspective Nevski -était vide devant la petite chapelle. Mais deux rangées de soldats -étaient visibles entre le Gostiny Dvor et la maison qui était en face de -l’hôtel de l’Europe. - -Et, comme elle regardait, voilà qu’un traîneau, mené par un izvostchik -tout tassé sur son siège, parut dans l’avenue, se dirigea au trot lent -d’un cheval fatigué vers la troupe. Dans le traîneau, un étudiant était -affalé; de sa manche coulait du sang qu’une jeune femme penchée vers lui -étanchait avec son mouchoir. Le traîneau approcha, à les toucher, des -soldats qui restaient alignés et immobiles. La jeune femme se leva -alors, brandissant le mouchoir ensanglanté. - ---Qu’avez-vous fait, frères? cria-t-elle à pleine voix... Voilà que vous -tirez sur les vôtres! - -Il y eut un léger mouvement d’oscillation dans la troupe, puis les -soldats ouvrirent leurs rangs, le traîneau franchit le barrage et -disparut. - -Cette scène tragique émut la jeune fille. Elle se tourna vers son -compagnon. Il était impassible et elle ne put rien lire sur son visage, -qui semblait s’être durci. Elle l’interrogea des yeux. - ---Il est temps de s’en aller, dit-il d’une voix triste. Puis-je vous -être utile à quelque chose? Où habitez-vous? - -Ce n’était plus l’accent de tout à l’heure. Elle le sentit et répondit -avec timidité: - ---Sur le quai du Palais, mais je puis rentrer par la Millionnaia. Il y a -un passage. Et, continua-t-elle avec un peu de trouble dans la voix, -j’irai bien toute seule. - -Sans mot dire, il la prit par le bras et ils se dirigèrent vers la -Millionnaia peu éloignée. Les rues étaient désertes, le calme complet. -Il parut à Lydia qu’elle avait eu un cauchemar. Sa jambe gauche lui -faisait mal et elle boitait un peu, mais elle tâchait autant que -possible de ne pas le montrer. Ils allaient, silencieusement. Arrivés au -coin de la Millionnaia, il s’arrêta et se pencha vers elle. - ---Je vous quitte, maintenant, dit-il. Il n’y a aucun danger. Et je dois -retrouver mon traîneau devant l’hôtel de l’Europe. Il faut que j’aille à -la Douma. - -Il parlait brièvement, sans explications, mais de nouveau sa voix avait -ce quelque chose de caressant que la jeune fille avait noté tout à -l’heure, lorsqu’il lui avait adressé pour la première fois la parole. -Elle ne savait que dire. Il était peu agréable de quitter ainsi cet ami -de quelques minutes: un ami... Le mot l’arrêta un instant, un ami d’une -demi-heure tout au plus. Mais, un ami, n’est-ce pas quelqu’un sur qui on -peut s’appuyer et qui vous protège?... Elle accepta le mot et regarda -son interlocuteur. - ---Nous nous reverrons, dit-elle. - ---Dieu donne, fit-il. - -Il s’inclina devant elle, lui serra la main avec force et disparut. - - * * * * * - -Lydia, seule, hésita un instant, puis se décida à passer par une petite -rue pour rentrer chez elle par le quai. Elle arriva en deux minutes au -quai du Palais. Le soleil venait de se coucher. Il était cinq heures. -Une lumière adoucie tombait des nuages dorés sur le magnifique paysage -qui s’étendait devant elle: la Néva, dont la neige recouvrait encore les -glaces; à gauche, l’envolée unique du pont du Palais; à droite, les -piles massives du pont Troïtski et, en face d’elle, comme un grand -animal accroupi au bord du fleuve, les bâtiments lourds et bas de la -forteresse Pierre-et-Paul. Mais la flèche s’élevait aiguë dans le ciel, -si haut qu’elle semblait devoir accrocher un nuage, fine comme une -aiguille, et l’or qui la recouvrait paraissait avoir gardé quelque part -de l’éclat du soleil qui venait de disparaître. Un calme comme on n’en -connaît que dans ces admirables paysages septentrionaux régnait sur la -nature. «Oui, tout est là, se dit Lydia, tout est là, comme hier, à sa -place.» Et, sans en comprendre la raison, elle sentit une onde de -bonheur monter en elle. - -L’hôtel du prince Volynski avait une façade de peu d’importance. Mais, -derrière les petits salons qui donnaient sur la Néva, on trouvait une -salle de bal blanc et or, une galerie de tableaux, toute une suite -d’appartements riches et magnifiques, dans le style noble des premières -années de Nicolas Ier. - -Une fois passées les triples portes qui défendaient la maison du froid, -on arrivait dans un vestibule tiède cette année encore, malgré la -guerre, malgré le manque de charbon et de naphte. On manquait de -combustible dans les usines, mais les vieux habitants de la capitale -avaient pris leurs précautions dès longtemps, et leurs caves garnies de -charbon, leurs cours pleines de beau bois de bouleau entassé jusqu’à la -hauteur du premier étage, leur assuraient un hiver confortable. - -Dès qu’elle rentrait chez elle, et jusqu’à une ou deux heures du matin, -Lydia se rendait chez son père. - -C’était un homme déjà âgé et fatigué plus par la maladie que par les -ans. Ses jambes alourdies refusaient leur service, et le prince ne -quittait guère une petite chambre tapissée de livres dont la fenêtre -avait vue sur la Néva et qui était meublée très simplement de fauteuils -et d’un canapé de cuir vert. Il se tenait assis dans un grand fauteuil, -entre la table et la cheminée, les jambes recouvertes d’un plaid à -carreaux noirs et blancs, et une canne à poignée d’ivoire était à portée -de sa main. Bien que la maison fût chauffée par un calorifère, le prince -faisait brûler, d’octobre à mai, un feu de bois dans la cheminée et une -de ses distractions favorites était de lancer dans les bûches de grands -coups d’un tisonnier qui n’avait pas moins de quatre pieds de long. Et, -tout en tisonnant, il parlait aux bûches, et leur adressait quelques -propos coupés d’accès de toux qui secouaient son grand corps d’une -extrême maigreur et sa figure creusée, au nez mince et accentué, aux -yeux profonds et caves sous deux arcades sourcilières hérissées de poils -noirs, tandis que sa barbe, coupée en pointe, était déjà blanche. - ---Tu ne te sauveras pas, ma chère, criait-il à une bûche, en lui -appliquant des coups de tisonnier. Il faudra bien que tu y passes. - -Et, avec maladresse, il la poussait et la retournait jusqu’à ce que la -flamme en jaillît. - -D’autres fois, il se mettait à causer avec elles et leur disait: - ---D’où viens-tu, hein? Te souviens-tu des matins de printemps dans les -forêts de Finlande, quand tu avais encore de la neige sur les pieds, -mais que déjà le soleil jouait dans tes branches, que tu sentais le -frisson de la vie nouvelle au fond de ton cœur engourdi et qu’au bout de -tes rameaux les bourgeons se gonflaient presque douloureusement tant ils -avaient envie de s’ouvrir?... Et quel voyage pour venir jusqu’ici! Les -belles barges coloriées qu’un remorqueur traînait à travers le lac -Ladoga! Et te voilà ici, ma chère... Tu accomplis ta destinée, qui est -de réchauffer les vieux os du prince Serge Volynski! - -Souvent Lydia, blottie sur le canapé, tout auréolée de ses beaux cheveux -blonds épars, écoutait les conversations de son père avec les bûches. Il -avait le don d’animer tout ce qu’il disait et de faire rêver longtemps -son enfant, qui restait sans mot dire, les yeux grands ouverts. Comme -elle aimait son père! Il y avait entre eux une entente si secrète, si -profonde, qu’elle échappait à l’analyse et semblait à Lydia tout -simplement miraculeuse. Quelles que fussent les paroles qu’ils -échangeassent, elle sentait à un regard, à un silence, à une inflexion -de voix, qu’elle était pour lui quelque chose d’unique au monde et -qu’elle-même n’aurait jamais pour personne les sentiments qu’elle avait -pour ce vieillard malade aux yeux de feu. - -Ses rapports avec sa mère étaient bien différents. La princesse Hélène -avait été très belle, très courtisée. Longtemps, elle n’avait pas eu -d’enfant. Vers la trentaine seulement, une fille, Lydia, lui était née. -La princesse avait continué de mener une existence brillante, puis peu à -peu, l’âge venant, elle était devenue casanière. Elle sortait moins, -rétrécissait le cercle de ses relations. Elle se mit à vivre presque -entièrement chez elle, s’occupant on ne sait à quoi, car elle ne -dirigeait même pas son ménage. Elle n’accompagnait plus, en été, son -mari et sa fille à leur propriété de Petrovskoe, près de Smolensk, se -levait plus tard chaque jour, avait horreur de la lumière qui n’était -pas artificielle, veillait la nuit et se couchait au matin. La guerre -éclata, alors qu’elle était déjà presque recluse. Ce lui fut une -occasion de se renfermer complètement chez elle. Elle ne supportait que -la présence d’un vieil ami, le général Vassilief, qui depuis vingt ans -et plus brûlait pour elle du plus passionné des amours platoniques. Il -passait de longues heures chaque jour auprès d’elle et dînait -régulièrement à l’hôtel du quai du Palais. La princesse, dans son -isolement, gardait le caractère le plus charmant, le plus aimable, le -plus soutenu dans la même humeur tempérée. Elle voyait peu son mari et -sa fille, mais se passait difficilement d’eux. Lydia l’aimait -tendrement, comme on aime un être faible et qui a besoin de protection. -Mais il n’y avait pas entre elles l’intimité entière qui régnait entre -elle et son père. - -Ce dernier, depuis quelque temps, la taquinait parfois. - ---Eh! petite, disait-il, tu grandis, te voilà une femme. Bientôt viendra -un bel officier qui t’enlèvera. Ah! s’il ne se conduit pas bien avec -toi, gare à lui! - -Et de sa main sèche il brandissait sa canne. - -Lydia répondait: - ---Je n’aime pas les jeunes gens, papa. Ils ne trouvent rien à me dire -qui me touche. Et puis, je suis une petite fille, tu sais. - -Le prince toussait pour cacher son émotion. - - * * * * * - -Ce jour-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son père, il était -occupé à lire le journal du soir. On n’y trouvait pas un mot sur les -événements qui depuis la veille agitaient la capitale. Une censure plus -habile que la police supprimait les troubles. L’empereur était au grand -quartier général, à dix-huit heures de Pétrograd: le front--tranquille -comme à l’ordinaire pendant les six mois d’hiver. Ce qui n’empêchait pas -les critiques militaires d’écrire deux colonnes sur ce néant de guerre. -Seule, la rubrique «Ravitaillement» pouvait donner quelques inquiétudes -aux lecteurs attentifs du journal. On y lisait que le charbon arrivait -mal, que quelques usines avaient dû interrompre le travail, que les -trains de blé étaient attendus de Sibérie, mais que pour le présent la -réserve de la ville était au plus bas. - -Lydia avait l’habitude de raconter à son père tout ce qu’elle avait vu -et fait dans la journée. Mais elle jugea que, si elle disait que la -troupe avait tiré sur Nevski, le prince s’alarmerait et que peut-être -aussi on l’empêcherait de se rendre le lendemain soir chez une amie où -elle devait danser. Du reste, d’ici demain, tout rentrerait dans -l’ordre. Elle se borna donc à expliquer que la Perspective Nevski était -barrée par la police et donna mille détails sur les conversations -qu’elle avait eues avec les ouvriers, sans oublier de noter le rôle -pacificateur des étudiants de l’Institut polytechnique. - -Le prince l’écouta en silence. - ---J’espère que cette honte nous sera épargnée, conclut-il. - -Et il se mit à bourrer dans la cheminée les bûches qui reçurent une -dégelée de coups de tisonnier. - - - - -II - -CRAINTES ET JOIES PASSAGÈRES - - -Le lendemain, l’agitation ne fit qu’augmenter. On se battait sur Nevski, -devant la gare Nicolas, sur la Perspective Souvarof et en bien d’autres -points de la ville. Les troupes restaient indifférentes et, seule, la -police supportait le poids de la lutte. Des cortèges d’ouvriers se -formaient, peu nombreux, il est vrai. Ils brandissaient des étendards -rouges sur lesquels on lisait: «A bas la guerre! Vive la révolution -sociale!» D’aucuns disaient que c’étaient là des agents provocateurs, -que le ministre de l’Intérieur lui-même avait suscité et organisé -l’émeute pour mieux écraser le parti socialiste, auquel les difficultés -du ravitaillement et la longueur de la guerre donnaient une force -accrue. D’autres affirmaient que la révolution se ferait pour mettre fin -à la trahison des ministres, pour couper court aux intrigues de -Protopopof avec l’Allemagne et aux menées germanophiles du parti de -l’impératrice. - -Mais était-on à la veille de la révolution? - -Il y avait des années et des années qu’on la prédisait. Les Russes, -parlant du régime impérial, disaient: «Ça ne peut pas durer», par ce -besoin naturel qu’ils ont de déclarer intolérable un état de choses dans -lequel ils s’arrangent cependant pour vivre avec confort, agrément et -profit. Les classes sociales les plus opposées semblaient désirer la -révolution et, dans la famille impériale même, elle trouvait des -partisans qui ne cachaient pas leur opinion. - -Et voilà qu’au moment de la réaliser, un revirement soudain se -produisit. Personne n’en voulait plus. Le sentiment général était celui -de la peur. Où allait-on? Vers quel inconnu redoutable était-on -entraîné? Un vent froid glaça les âmes. Les chefs eux-mêmes des partis -qui avaient travaillé à agiter les esprits et à rendre plus aigu le -malaise tremblaient maintenant. Les Cadets et leur chef Milioukof, qui -avaient attaqué le régime en pleine guerre avec une violence -démagogique, repoussaient la révolution qui était à portée de leur main. -Les leaders des partis socialistes de la Douma eux-mêmes étaient opposés -au mouvement, et un jeune avocat, dont on disait qu’il avait un grand -talent et qui s’était fait écouter à la Douma, A. F. Kerenski, essayait, -le samedi soir encore, d’arrêter les ouvriers dans une réunion qu’il eut -avec leurs chefs. La peur du lendemain était partout. - - * * * * * - -Par une brusque volte-face, la peur, deux jours plus tard, se changea en -une joie frénétique, et notre petite amie Lydia y fut participante comme -à peu près tous les habitants de Pétrograd. Le lundi matin 12 mars, la -troupe passa au peuple et, en un clin d’œil, la révolution fut faite. - -C’était encore une journée magnifique et froide de soleil sur la neige. -Au commencement de l’après-midi, un certain nombre de personnes, -appartenant à la meilleure société de la capitale, étaient réunies dans -une maison de la Millionnaia, qui se trouvait derrière l’hôtel du prince -Serge Volynski, dont elle n’était séparée que par une vaste cour. -L’appartement du rez-de-chaussée était habité par un certain Ivan -Choupof-Karamine, qui avait occupé un poste élevé au ministère de -l’Intérieur, dans un des derniers cabinets de l’empereur. C’était un -personnage bien connu pour sa causticité, pour ses vices, pour la -splendeur de l’hospitalité qu’il exerçait. Il avait épousé une femme de -vingt ans plus jeune que lui, dont on ne savait trop d’où elle venait, -mais qui, à force d’art et d’artifice, était arrivée à faire de sa -maison l’une des plus recherchées de Pétrograd. Nathalie -Choupof-Karamine était aimable et souriante, mais la volonté y avait -plus de part que la nature, et le constant sourire qu’elle s’imposait -avait creusé aux commissures des lèvres de fines rides, comme on en -voit, plus marquées, à la bouche des hommes politiques. Elle avait un -défaut bien rare en Russie, où le naturel court les rues et même les -salons. Elle avait gagné par une certaine déférence un peu servile -envers les puissances du jour, quelles qu’elles fussent et si -changeantes qu’on les vît, le droit d’être inscrite dans le Livre des -Snobs, dont un nombre infime de pages est réservé au monde russe. Cette -belle dame, ce jour-là, dès avant midi, voyant l’émeute triompher du -gouvernement, avait téléphoné à plusieurs de ses amis de venir chez elle -pour acclamer les vaillants soldats, «ces héros de la plus grande et de -la plus pacifique des révolutions». - -Une vingtaine de personnes du voisinage, dont Lydia, étaient là, -groupées aux fenêtres du rez-de-chaussée, regardant passer les héros. -Ils défilaient en désordre dans la rue, un ruban rouge au fusil, une -cocarde à la poitrine, sans officiers, se rendant pêle-mêle au palais de -la Douma, qui, maintenant, appartenait au peuple. Le désagréable était -que ces héros, lâchés à travers la ville, manifestaient leur -enthousiasme en tirant en l’air des coups de fusil ou de revolver. -Lorsque le coup partait droit sous les fenêtres de l’appartement -Choupof-Karamine, les visiteurs qui l’occupaient avaient bien de la -peine à réprimer un mouvement nerveux ou une contraction subite du -visage. - ---Ce n’est qu’un jour à passer, disait la souriante Nathalie. Nos -soldats sont si bons! Demain, ils rentreront dans l’ordre, puisqu’ils -ont obtenu tout ce qu’ils voulaient et donné la liberté à notre cher -peuple. - ---Oui, cria la petite princesse Mirskaia, qui ne cessait de battre des -mains au passage des troupes débandées, demain, avec le même élan, ils -courront à la frontière et montreront aux Allemands ce qu’est la force -d’un peuple libre. - ---Quel admirable spectacle! dit une autre femme. Cela ne peut être ainsi -que chez nous. - ---Nous ferons voir à l’Europe, ajouta un grave personnage, que la Russie -seule peut faire une grande révolution sans verser une goutte de sang. - ---Oui, c’est beau, dit à son tour Lydia, dont le jeune visage était rosé -par l’enthousiasme, tout le monde sent la même chose aujourd’hui. Nous -sommes tous frères. Je voudrais aller à la Douma. Il s’y passe des -scènes magnifiques. Pourtant, ajouta-t-elle avec un sourire où se lisait -un peu de confusion, je n’aime pas beaucoup ces coups de fusil... - ---Ce n’est rien, charmante petite amie, reprit Nathalie -Choupof-Karamine, un premier moment d’ivresse, un peu de désordre bien -excusable. - -Cependant le flot des soldats avait passé et la rue était à peu près -vide. Quelques civils se hâtaient sur les trottoirs pour regagner leur -logis. - -A ce moment, Lydia vit en face d’elle l’homme qui l’avait secourue deux -jours auparavant à la rue Michel. Il marchait lentement, mais de sa -personne et de sa démarche se dégageait quelque chose d’autoritaire et -de puissant à quoi Lydia le reconnut immédiatement. - -Elle se tourna vers Nathalie et lui demanda: - ---Savez-vous qui est ce monsieur sur le trottoir opposé? - ---Mais oui, ma chère, il est bien connu à Pétrograd. Sa vie est un -roman. Jeune homme, il a mené une existence brillante, a eu tous les -succès du monde. A trente ans, il s’est épris d’une jeune fille, l’a -épousée, et depuis il a disparu. Il est devenu sauvage, renfermé. Sauf -pour ses affaires, qu’il mène admirablement, il ne sort pas de chez lui. -Voilà, je crois, quatorze ans que cela dure. Il ne s’est pas lassé de sa -femme; elle ne s’est pas fatiguée de lui. C’est le couple le plus uni de -la ville; ils se suffisent à eux-mêmes et reçoivent à peine. Il a l’air -plus sombre que d’habitude. Évidemment, la révolution va troubler nos -gens d’affaires. Bah! ils s’adapteront vite. - ---Vous ne m’avez pas dit son nom, dit Lydia d’une voix sérieuse, tout en -suivant des yeux le passant. - ---Il s’appelle Nicolas Vladimirovitch Savinski; il est président de la -Banque du Nord. - ---Savinski, dit le maître de la maison, s’approchant soudain. Il faut -que je le voie. - -On remarqua seulement alors qu’Ivan Choupof-Karamine n’avait pris aucune -part à la joie générale et ne s’était même pas approché des fenêtres. - -Sa grosse figure pâle et bouffie, ses joues tremblantes, qui le -faisaient ressembler à Louis XVIII, étaient aujourd’hui blêmes. - ---Savinski, ajouta-t-il très agité, je dois lui parler. - -Il regarda par la fenêtre, puis, rassuré: - ---Je cours après lui. Mais peut-on sortir? Tire-t-on encore? - -Et, de toute la vitesse de ses petites jambes, il roula vers la porte. -Mais il revint brusquement sur ses pas, se précipita sur une gerbe de -fleurs qui ornait le coin du salon, arracha le large ruban rouge qui la -liait, le passa à sa boutonnière et s’en fit une énorme cocarde. - ---Il faut se mettre à la mode, dit-il en ricanant. - -Et c’est ainsi qu’Ivan Choupof-Karamine, hier encore ministre de Sa -Majesté Nicolas II, descendit dans la rue, la boutonnière fleurie de -l’emblème rouge, le premier jour de la révolution. - -Mais il ne put rattraper Savinski, qui avait de l’avance et qu’il vit -disparaître au coin de la place Souvarof. Choupof-Karamine, essoufflé, -s’arrêta. L’aspect inaccoutumé de la rue presque vide lui fit -soudainement peur; il tourna sur ses talons et rentra chez lui. - - * * * * * - -Savinski allait d’un pas régulier, regardant de droite et de gauche, -cherchant un traîneau. Mais ce lundi, les izvostchiks de Pétrograd -étaient restés chez eux, et cela seul aurait suffi à changer la -physionomie de la ville, car leur corporation avait jusqu’alors semblé -indifférente aux troubles qui agitaient la capitale. Les jours -précédents, on les voyait encore, ou flâner au pas lent de leurs chevaux -et se détourner pour laisser passer alternativement des troupes de -soldats et des cortèges de manifestants qu’ils ne semblaient pas -distinguer les uns des autres, ou stationner à l’ordinaire au coin des -rues, accroupis sur leur siège, leur bonnet de fourrure enfoncé sur la -tête, à demi endormis, leurs petits yeux à peine ouverts, perdus dans le -rêve éternel qui les possède. - -Mais ce lundi de la révolution, ils étaient restés chez eux à boire du -thé et à grignoter une croûte de pain. - -Savinski, qui habitait sur la rive droite de la Néva, s’engagea sur le -pont Troïtski. Il ne prêtait aucune attention au spectacle qui -l’environnait. A peine remarqua-t-il le passage fréquent d’automobiles -militaires. Et, sur les marchepieds d’avant, de chaque côté, un soldat -était couché sur le garde-crotte, le fusil tendu devant lui, donnant -ainsi une image baroque et moderne des Victoires antiques. Près du pont -de Litiéiny, des gens traversaient le large fleuve sur la glace. Le -soleil était déjà bas dans le ciel. Savinski fut surpris de voir que le -drapeau national aux trois couleurs flottait encore sur la forteresse -Pierre-et-Paul. L’air était froid et le vent aigu. - -Savinski, après une marche d’une vingtaine de minutes, s’arrêta devant -un grand immeuble de la Perspective Kamenno-Ostrof, où il avait son -appartement. Sa femme l’attendait et, dès qu’elle entendit le bruit de -la porte qui s’ouvrait, courut à lui et l’embrassa. Sophie Savinskaia -était une belle personne d’une trentaine d’années. Elle portait les -cheveux en bandeaux, ce qui accentuait encore la régularité de ses -traits et donnait une importance plus grande à ses beaux yeux noirs et -tranquilles. Elle aurait pu avoir les plus grands succès; elle les -méprisait et n’allait pas dans le monde. Elle s’accordait sur ce point -avec l’humeur nouvelle de l’homme qu’elle aimait. On ne les vit nulle -part. Au sein de la société la plus libre d’Europe, ils donnèrent -l’exemple rare d’un ménage dont on ne pouvait dire rien, ni sur la -femme, ni sur le mari. Ils avaient, au moment où commence ce récit, -trois enfants, l’aîné, Boris âgé de douze ans, et deux filles de dix et -quatre ans. Mme Savinski attendait un bébé pour l’automne. - -Elle serra son mari dans ses bras, plus tendrement encore que -d’habitude, et lui dit d’un ton de voix anxieux: - ---Comme j’ai eu peur! Où étais-tu? Donne-moi les nouvelles. - -Nicolas Savinski haussa un peu les épaules. - ---Rien de bon, ma chère, dit-il. Comme tu le sais, les soldats ont passé -au peuple. - ---Mais, d’après ce que j’ai entendu, il n’y a pas de désordre, fit-elle, -en entraînant son mari dans un petit salon, pas de sang répandu, grâce à -Dieu. Nous aurons un gouvernement de braves gens, ton ami le prince Lvof -sans doute, Rodzianko, Milioukof. - -Le front de Savinski se plissa. La préoccupation se lisait sur son beau -visage; il fit un effort, sourit et dit: - ---Ma chère Sonia, nous entrons dans des temps troublés. Ce que sera -demain, personne ne peut le prévoir... Tu ne connais ce pays que par ton -cœur. J’ai peur que tu ne te fasses des illusions. En tout cas, pour toi -et pour les enfants, l’atmosphère de Pétrograd va devenir mauvaise. -Sitôt le dégel venu, vous irez à la campagne, mais pas chez nous, cette -fois-ci. J’écrirai demain à un agent à Helsingfors de vous trouver une -villa en Finlande, près de Wiborg. Je pourrai vous voir ainsi et rester -en contact avec vous. Et, si les choses se gâtent trop, je passerai -aussi la frontière. J’ai de l’argent à l’étranger: nous pourrons y -attendre la fin de la bourrasque... ou de la tempête. - -Ce fut au tour de Sophie de froncer les sourcils et de prendre un air -anxieux. Mais elle n’ignorait pas qu’il fallait éviter de heurter son -mari de front et se borna à dire: - ---Tu sais que je n’aurai aucune paix à vivre loin de toi, te sachant -ici. A chaque minute, je m’alarmerai, et si les journaux annoncent des -troubles dans la ville, que deviendrai-je? - ---Voyons, voyons, ne laisse pas courir ton imagination. Tout s’est passé -le plus tranquillement du monde. Et le plus dur est fait... - -Nicolas développa ces pensées rassurantes, mais son âme était envahie -par de sombres pressentiments. Il était resté sensible, bien qu’il s’en -défendît. Le spectacle des trois jours qui venaient de s’écouler, les -combats dans la rue, l’anarchie visible lui avaient fait l’impression la -plus désagréable. Il ne pouvait effacer de sa mémoire les tableaux qu’il -avait eus sous les yeux et, entre tous, deux se détachaient avec une -extrême netteté. - -Le premier était celui du samedi dernier, où, alors qu’il attendait son -traîneau devant l’hôtel de l’Europe, des coups de feu tirés par la -troupe avaient éclaté sur Nevski. Ces premiers coups de feu, il ne les -oublierait jamais; ils étaient les précurseurs de la plus horrible des -guerres, la guerre civile. Puis, le flot tumultueux de la foule -épouvantée, la peur qui se lisait dans tous les yeux, le désordre plus -affreux que tout, et, finalement, cette petite fille qui était venue -s’abattre à ses pieds. Comme elle était jolie et fraîche, cette enfant! -Il voyait encore son visage effrayé, ses yeux implorants, et cette lèvre -inférieure un peu forte, légèrement fendue dans son milieu, et qui -tremblait. Elle semblait un oiseau blessé par un chasseur, qui tombe, et -dont le cœur bat à grands coups dans la main de l’homme qui le ramasse. -Que de corps délicats seront meurtris dans cette lutte, avait-il pensé -alors, et cette impression avait été si vive qu’elle ne s’était pas -effacée. - -La seconde scène, il l’avait vécue le jour même. Dans la cohue des -soldats décorés de rouge qui passaient sur Nevski où il se trouvait, il -s’était réfugié dans le vestibule d’une maison, dont le suisse qui le -connaissait lui avait entr’ouvert la porte. Quelques personnes y avaient -cherché asile et, parmi elles, il remarqua un colonel d’état-major, aux -épaulettes noires et blanches. C’était un homme d’un certain âge, à la -figure réfléchie et intelligente. Il était là, affreusement pâle, et -Savinski avait remarqué qu’il tressaillait un peu à chaque coup de feu. -Pourtant, il l’aurait juré, le colonel n’avait pas peur. C’était autre -chose qui le bouleversait, quelque chose de très profond, -d’inexprimable. Et, soudain, un aspirant officier était entré et était -allé au colonel avec lequel il avait eu une vive conversation à voix -basse. Savinski s’était rapproché. Il entendit l’aspirant: - ---Il le faut, il le faut absolument... On a tué le général commandant la -Fonderie à Litiéiny et, tous les officiers qu’ils rencontrent, ils les -dégradent... - -Le colonel ne dit rien, mais son visage était bouleversé. Il haussa les -épaules. - ---Que faire? dit-il. - -Et l’aspirant se mit à lui enlever ses épaulettes; il le faisait avec -toute la douceur possible. Puis, quand il eut terminé, il les tendit au -colonel qui les glissa dans sa poche. Savinski crut voir une larme, une -seule larme, dans ses yeux secs et brillants. - ---Allons, fit le colonel. - -Il sortit et Savinski, sur ses talons, le suivit le long des maisons. Il -marchait avec peine et semblait avoir vieilli de vingt ans. - -Savinski ne pouvait effacer cette scène de sa mémoire, et devant ses -yeux alternaient les images de la jeune fille qu’il avait ramassée à ses -pieds, et du colonel sur qui se penchait l’aspirant. Il les voyait -encore au moment où, dans le calme de son petit salon, il disait à sa -femme mille choses tranquillisantes sur l’avenir. Il réussit à la -rassurer et, lorsque le dîner où ils retrouvèrent leurs enfants fut -servi, Sonia avait repris son humeur paisible. Le petit Boris, grand -pour son âge, bien planté et aux yeux vifs, voulait avoir des détails -sur la journée. Le lycée où il faisait ses études avait été fermé ce -lundi-là et son père lui avait interdit de sortir, ce que Boris avait -fort mal pris. Il ne savait des événements que ce que les domestiques -lui avaient rapporté et leurs récits dramatiques avaient enfiévré le -jeune garçon. A les entendre, des flots de sang coulaient dans les rues; -la moitié de la garnison était restée fidèle à l’Empereur et des -régiments sûrs, envoyés d’urgence du front du nord distant de quelques -centaines de verstes seulement, allaient rétablir l’ordre dans la -capitale. Nicolas Savinski écoutait avec plaisir les propos passionnés -de son fils et, à la façon dont il le regardait, il était aisé de voir -qu’il aimait cet enfant et en était fier. - -Avec calme, le père remit les choses au point et continua devant sa -femme à parler de la révolution de l’air le plus optimiste. Cela ne -satisfit pas Boris qui s’écria: - ---Mais, papa, cela ne peut pas se passer ainsi! Tu n’y penses pas! On va -se battre, pour sûr. Ah! si j’étais un homme, je prendrais un fusil. - ---Pour qui? interrompit le père. - ---Pour la liberté, jeta avec enthousiasme le petit. - ---Je crois, mon chéri, dit Savinski, qu’il n’y aura pas de bataille. -Personne ne veut plus se battre. - -Et sa voix, sans qu’il le voulût, avait repris une intonation triste et -grave. - -Sonia passa une inquiète semaine. Les événements se précipitaient avec -une rapidité qui donnait le vertige et la laissait comme essoufflée. En -huit jours, il ne restait rien de l’armature ancienne qui soutenait -l’empire russe et faisait régner l’ordre et la paix d’Arkhangel aux -monts du Caucase, de la Bérésina jusqu’aux rives du Pacifique. Mais -Sonia ne voyait pas si loin. Elle pensait aux répercussions que la crise -aurait dans son propre ménage. Voilà qu’elle allait être obligée de se -séparer de son mari, de le laisser seul dans une ville en anarchie. Elle -avait trouvé le bonheur dans le cercle enchanté qu’éclairait la lampe -familiale et dans lequel se mouvaient son mari et ses enfants. Elle -n’avait d’autre ambition que de conserver le trésor qui était sien. Elle -laissait le soin des affaires d’État à d’autres. Elle voulait l’ordre -public pour son bonheur privé. - -Mais les jours coulaient, l’ordre ne venait pas. Avec tous les habitants -de Pétrograd appartenant à sa classe, elle constatait qu’on se trouvait -en face d’un néant. Et chez elle, comme chez eux, une fois la première -semaine terminée qui vit l’effondrement définitif de l’Empire par -l’abdication du Tsar, de nouveau le sentiment de la peur domina. Ce -n’était pas qu’on fût menacé directement dans ses biens et dans sa -personne. L’effervescence du début passée, la capitale était redevenue -calme. Les soldats étaient dans les casernes; les officiers avaient -repris leur place; les théâtres jouaient à l’ordinaire; les magasins -étaient ouverts; personne n’avait quitté la ville; les rues étaient -pleines d’une foule bourdonnante et mille meetings joyeux assemblaient -les gens aux carrefours. Mais la capitale entière était la proie d’une -angoisse très secrète, dont on ne parlait pas, qu’on affectait -d’ignorer, mais qui était perçue pourtant par tous et qui se révélait, -quoiqu’on en eût, par une nervosité inaccoutumée, par la fièvre qui -agitait chacun, par un éclat soudain du regard, par un rire trop -bruyant. Cette angoisse était faite moins encore de la peur ressentie -pendant la lutte que de l’incertitude du lendemain. Il semblait que le -grand vaisseau qui portait la fortune de la Russie eût soudain perdu son -pilote et son équipage pour entrer seul, toutes voiles gonflées, sur une -mer orageuse et semée de récifs. - - - - -III - -JUNKERS ET RÉVOLUTIONNAIRES - - -Lydia n’avait pas d’ami plus intime que son cousin Paul Volynski, garçon -de vingt ans avec lequel elle avait joué gamine et sur lequel, depuis -que ses jupes s’étaient allongées, elle exerçait un despotisme qu’il -acceptait avec la plus extrême faveur. Paul s’était engagé très jeune la -première année de la guerre, avait été blessé en 1916, envoyé dans un -hôpital à Pétrograd, puis était entré à l’école des junkers (aspirants -officiers), dans le Palais d’Été où le tsar Paul Ier avait été -assassiné, à dix minutes à peine de l’hôtel de son oncle. Aussi le -voyait-on chez ce dernier à toutes ses heures de liberté. C’était un -grand garçon, qui, malgré la guerre, malgré sa blessure, malgré ses -vingt ans, avait gardé une figure quasi enfantine et de beaux yeux, -bleus comme ceux de sa cousine, qui faisaient se retourner les femmes -dans la rue. Mais Paul alors rougissait et hâtait le pas. Ce premier -dimanche de la révolution, il vint déjeuner chez Lydia. Il l’avait à -peine vue depuis le changement de régime et il en avait gros à dire sur -les événements de la semaine et les émotions qu’il avait ressenties. - ---Tu sais, lui raconta-t-il en arrivant, dimanche dernier a été le jour -le plus terrible de ma vie. J’ai cru que je me tuerais. Nous étions -consignés à l’école; nous savions ce qui se passait dans la ville et -l’on entendait des coups de feu sur Nevski. Imagine-toi que, vers une -heure, le bruit a couru que nous allions descendre en armes dans la rue -pour soutenir la police. Aussitôt, je nous vis en rangs sur la -Perspective, et devant nous les ouvriers qui nous interpellaient. -L’officier les sommait de se disperser. Et ils continuaient d’avancer -sur nous. Et je voyais leurs yeux; il n’y avait aucune colère chez eux, -je le comprenais bien. C’était une force inexprimable qui les poussait -contre nous. A ce moment, le commandement retentit: «En joue!», et, -alors, j’ai cru... - ---Mais, Paul, interrompit Lydia qui avait pâli à écouter son cousin, tu -n’as pas été sur Nevski... - ---Mais non, je n’y ai pas été, et ce que je te raconte, je l’ai pensé au -moment où on nous a fait savoir que nous serions appelés dans la rue et, -alors, j’ai vu, comme je te le dis, ce qui se passerait là-bas... Mon -émotion a été si forte que j’ai pensé à me tuer plutôt que d’y aller. - -Il était encore tout ému à l’idée du drame qui s’était joué en lui. - ---Grâce à Dieu, dit-il, l’ordre n’est pas venu. - -Après déjeuner, ils sortirent et, par la place du Palais d’Hiver, -gagnèrent la grande artère de la révolution, la Perspective Nevski. Le -temps était brumeux et mou. Une tempête d’une violence extrême avait -éclaté le vendredi et des tas de neige fraîche encombraient encore les -rues. Mais la bourrasque avait mis fin à la période de froid dont -avaient souffert cruellement les habitants de Pétrograd, et, bien qu’il -gelât encore, on pouvait prévoir, à quelques souffles d’air plus doux, -le dégel prochain. - -Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et un double flot de -promeneurs, pour la plupart portant la cocarde rouge, coulait en sens -contraires sur les trottoirs. Il y avait un nombre infini de soldats, -oisifs, errants; ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté -gagnée, sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers -rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs manteaux. -Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine joie naïve. Lydia le fit -remarquer à son cousin. Celui-ci lui répondit aussitôt: - ---Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se battront plus. - ---Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel, jeta ingénument -Lydia. - -Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec bonne humeur: - ---Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est pas drôle. -Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe de soldats portant chacun -un sac pesamment chargé. Sais-tu où ils vont, ces gaillards? Ils vont à -la gare Nicolas prendre le train qui les ramènera à leur village. La -guerre est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de -permission dans leur poche. Sais-tu comment on les appelle déjà? «Les -permissionnaires volontaires»... J’aimerais bien, soupira-t-il, être un -permissionnaire volontaire; nous irions ensemble à la campagne, chez -nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice à -l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira?... - -Sa charmante figure prit une expression désolée. - -A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare bruyante qui -jouait une marche militaire. Quelques compagnies d’un régiment -arrivaient sur Nevski, musique en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir -défiler et reconnurent l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau -de ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés de -drapeaux rouges et de bannières de même couleur portant de grandes -inscriptions blanches, et le surprenant, qu’on lisait sur ces bannières -des phrases comme celles-ci: «La guerre jusqu’à la victoire complète», -«Patrie et Liberté». Les soldats marchaient de ce pas régulier et lourd -qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque chose d’unique comme -impression de force massive et irrésistible. Sur leur passage, la foule -les acclamait. Un élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une -semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre? Et voilà qu’elle -apparaissait à nouveau! Cette fois-ci, le drapeau rouge mènerait la -Russie à la victoire sur ses ennemis séculaires. Lydia battait des mains -et, sur le visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient. - -Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît derrière elle, dans un -groupe, une voix sifflante qui disait: - ---Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais en défaut. -J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même régiment à l’ordre -d’envoyer une relève sur le front. - -Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait sur elle. Elle -se retourna vivement pour savoir qui avait lancé cette phrase. Elle vit -derrière elle un jeune officier de l’artillerie de la Garde, à la figure -sèche et complètement rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche -mince et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit. Son -regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment. - ---Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en. - -Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena son cousin chez -elle. Elle était silencieuse. - - * * * * * - -Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge sur la tour -du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait quatre heures et demie. Il -se mit à marcher précipitamment jusqu’à la rue des Caravanes où il -logeait, presque en face du manège qui abritait un détachement -d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux jeunes gens qui -l’attendaient. L’un d’eux était en tenue d’officier, l’autre en civil. -Entre ces trois personnages commença aussitôt une longue conversation -politique dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis -et capricieux méandres. - -Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui avait reçu une -éducation scientifique, affectait de diviser son discours en parties -nettement séparées qu’il énumérait, avec un certain pédantisme, sous les -divisions «primo», «secundo», «tertio», auxquelles se mêlaient des grand -A, grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur, parlait -avec flamme et d’une façon directe. Son collègue, officier de cosaques -taillé en athlète, peinait à l’écouter et, à chaque instant, -l’interrompait, ou pour demander une explication, ou pour soulever une -objection que Léon Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois -phrases, à néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait -le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de Lydia, sur Nevski, -une heure plus tôt. Le troisième partenaire restait silencieux. Il -portait le nom, bien connu dans le parti social-révolutionnaire, d’André -Ivanovitch Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années, -puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait -l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par son ardeur -patriotique, avait prononcé des discours qui firent sensation et écrit -des articles dans lesquels il déclarait que, pendant la guerre, un Russe -ne pouvait avoir d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique -intérieure était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les -chefs des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait fait -campagne, puis avait été réformé pour cause de santé. Spasski était un -homme qui parlait peu, qui n’avait pas de brillant, mais on lisait dans -les traits de son visage un peu massif une rare énergie, et ses yeux -vifs inspiraient la confiance. Il s’exprimait avec douceur; on sentait -qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait pas -aisément. - -Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut ainsi avec -netteté: - ---Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous? Un gouvernement -honnête, composé de ce qu’il y a de mieux en Russie, nos chers Cadets, -des hommes probes, des théoriciens, des orateurs. D’expérience -politique, pas l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres? Ce -n’est pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les hommes. Mais -cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement ait tous les mérites du -monde, mais il est comme la jument de Roland qui avait toutes les -qualités, seulement elle était morte. Où est leur autorité? Nulle -part... Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de -l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces morales, mais -aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant élever une guillotine sur la -place du Palais-d’Hiver et raccourcissant ses adversaires politiques? -Les grands révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La machine -du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place de la Concorde. Aussi -l’énergie farouche des Jacobins a triomphé et le drapeau tricolore a -vaincu l’Europe. En face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore, -mais dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui s’agitent en -Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez les socialistes -révolutionnaires ou démocrates autant de talents que chez les Cadets. -Sans doute, une égale inexpérience politique, mais un programme plus -net, qui va plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A -inexpérience égale, programme plus séduisant. Mais ce qui emporte tout, -c’est que le Soviet a la force matérielle, la baïonnette des soldats qui -ont fait la révolution. Contre cela, pas d’argument. Je vais où est la -force: je me suis fait désigner par ma compagnie comme son représentant -au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai. - -La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières phrases avec une -force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un silence assez long. Spasski -suivait des yeux Séméonof qui se promenait avec agitation dans la pièce, -car c’était une décision de principe grave qui menait un ancien officier -de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd. - -Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par trois mots qui -emplirent la chambre et prirent soudain comme un volume palpable: - ---Et la guerre? - -Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait pâli. Il hésita -un instant, puis, prenant un parti, il répondit: - ---La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La révolution ouvre des -questions nouvelles et plus graves. Quand elles seront résolues, alors -seulement nous ferons une autre guerre, à notre heure, à notre choix. -L’avenir est aux gens qui voient clair. - -Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces mots, comme si, -n’étant peut-être pas tout à fait sûr de sa pensée, il cherchait par une -affirmation hardie à se l’imposer à lui-même. - -De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le précédent, et dont -l’officier de cosaques lui-même sentit la gêne jusqu’à un point -insupportable. Il se leva à son tour, s’approcha de la fenêtre. Il -faisait nuit déjà. Sur la place, on voyait à la lueur des réverbères un -groupe de soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée -manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre, il y eut encore -quelques minutes de conversation sur des sujets anecdotiques, sans -importance. Puis, Spasski et l’officier de cosaques prirent congé de -leur hôte. Dans la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda: - ---Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire? - ---Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de jours, dit-il. Mais -l’avouerai-je? J’ai désiré toute ma vie la révolution, et voilà qu’au -jour où elle m’est donnée, elle me fait peur, car elle arrive en pleine -guerre et la Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi il -faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord. Je vais partir -à l’armée. Nous aurons des millions de déserteurs. Comment retenir les -soldats sur le front? Comment leur faire comprendre qu’ils doivent -défendre à la fois la Russie et la révolution?... Peut-être est-ce -impossible? En tout cas, je vais essayer. - - - - -IV - -UNE JEUNE FILLE - - -A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution eût éclaté -alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister au développement -quotidien de ce drame historique. «J’aurais pu naître dans une époque -calme et plate, disait-elle, où rien n’arrive, comme maman, par exemple, -qui n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme cela -devait être ennuyeux!» Et la jeune file sentait une certaine fierté à -l’idée qu’elle «vivait la révolution» et que plus tard, quand elle -serait une vieille dame, on viendrait lui demander de raconter ses -souvenirs de la grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père, -ni à sa mère. - -Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire de cette -révolution qui serait fameuse, elle s’avouait incapable d’y parvenir. -Elle lisait les journaux, ils n’étaient que lamentations. A les en -croire, les dix plaies d’Égypte s’étaient abattues, toutes ensemble, sur -l’infortunée Russie. Une expression revenait à chaque page: «La Russie -est sur le bord de l’abîme!» Qu’est-ce que cela signifiait? Il était -fort difficile de le comprendre. Souvent, le soir, jusque dans son lit, -elle restait à y penser, les yeux fermés. «On peut imaginer, se -disait-elle, qu’une personne, ou une maison, ou même un petit village, -au bord d’un précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays -immense comme la Russie, des terres qui couvrent des milliers de lieues, -qui sont habitées par cent cinquante millions d’habitants, comment -concevoir l’abîme qui les engloutirait? Arrive ce qui arrive, les terres -seront toujours là et on ne tuera pas cent cinquante millions de -personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être parce que, malgré -tout, je suis encore une petite fille, trop jeune pour tirer des faits -de chaque jour les conséquences prodigieuses et lointaines que les gens -y lisent si facilement?» - -Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour une riche récolte -d’événements divers et surprenants; les conversations devenaient plus -attristées, le ton des journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait -de plus en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable des -faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs. De leur lecture, un ennui -mortel se dégageait. Recommencer chaque matin les mêmes articles -lugubres, écouter les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes -et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit le -plus désireux de comprendre. Elle se ferma à tout ce qui était -raisonnement, explication, commentaire. Elle accepta la révolution comme -un spectacle, sans chercher à savoir quel en serait le dénouement. Pris -de ce biais-là, c’étaient des jours à vivre. - -Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait Pétrograd et -regardait pousser les feuilles aux arbres des jardins et les drapeaux -rouges fleurir les murs vénérables des palais impériaux. Dans la rue, -déjà, tout formalisme ancien était aboli, et les lois non écrites qui -règlent les droits et les devoirs des promeneurs dans les villes -modernes s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une fraternité de -surface régnait entre tous, quels que fussent les sentiments que -gardaient au fond d’eux-mêmes des êtres venus des couches sociales les -plus différentes. Rien de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de -groupe en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer avec les -soldats et avec les passants. Les soldats étaient pour Lydia l’objet -d’un étonnement qui ne cessait pas. Ils gardaient la même bonhomie, la -même simplicité d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur -qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports avec les -paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes, nombre d’entre eux -avaient regagné leurs villages lointains, mais beaucoup préféraient -jouir à loisir d’une villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils -faisaient d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement, -pour récompenser les héros des journées de Mars, leur avait offert -l’accès gratuit. Pour remplir d’une façon lucrative leurs heures vides, -ils avaient imaginé de devenir marchands en plein air. Ils faisaient -preuve, dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable. Postés -au coin des rues ou dans les portes cochères, ils proposaient aux -passants des cigarettes, de la farine, du sucre, du gruau, pris, sans -doute, dans les dépôts régimentaires, et des galoches, de la -charcuterie, des bonbons et des poules provenant de sources plus -obscures. - -A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers de bal pour la -somme de soixante-dix roubles, et, le soir, dansant chez des amis, elle -disait: «La révolution m’a donné un cordonnier excellent et très modéré -dans ses prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est -installé au coin de la Morskaia.» - -Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas le même plaisir -qu’elle au spectacle qu’offrait la rue. - ---Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il parfois. - -Et sa figure enfantine prenait une expression grave qui faisait pouffer -de rire son irrévérencieuse cousine. Un instant, il essayait de garder -son sérieux, mais, comme il était jeune et amoureux, il ne résistait pas -longtemps et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia. - - * * * * * - -Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia, de l’autre côté -de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine, avec un sens merveilleux de -la mise en scène, s’était emparé, dès son arrivée en Russie, de la -demeure de la danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait -la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait pas une poignée -de soldats pour l’en expulser. De son balcon, il haranguait les foules -et leur promettait à brève échéance le renversement de la société -bourgeoise, l’avènement du prolétariat et le paradis sur terre. Il était -de mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du bolchévisme, et -Lydia était trop curieuse pour se refuser un spectacle si nouveau. - -C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau ciel bleu infini -s’étendait sur la ville et se mirait dans les eaux gonflées de la Néva, -dont les deux jeunes gens suivaient les quais. Paul se redressait dans -son uniforme de junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne -s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie jusqu’au -bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était un petit garçon très -simple et, pour l’instant, très malheureux. Tant qu’il y avait la -guerre, il ne fallait songer qu’à elle. Il s’en faisait une idée -mystique, elle était le premier et unique devoir. Mais, depuis que la -révolution avait éclaté, qui s’occupait de l’armée? Elle fondait comme -glace au soleil. A l’école des aspirants officiers, la foi qui soutenait -les âmes avait disparu et chacun, dans le bouleversement général, -attendait la paix inévitable que la révolution signerait. Alors que les -officiers eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski rêvait -encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait que, dans le -sud-ouest, le général Broussilof préparait une offensive, et il avait -fait une demande pour être envoyé dans un des régiments qui y -prendraient part. Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent -suivre leurs officiers? Et Paul, qui avait de l’imagination, se voyait, -marchant seul sur des terres nues, vers les tranchées ennemies dont -sortait un ouragan de mitraille... Il fallait quitter Lydia. La -retrouverait-il à Pétrograd? L’attendrait-elle? Sans elle, à quoi bon -vivre? Il était résolu à lui poser la question dont dépendait son -existence. Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait à -la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin des sentiments -qui enflammaient son cœur. Du reste, avant de parler, il avait une -confession à lui faire, et il s’était promis que le jour ne s’achèverait -pas sans qu’il se fût débarrassé de son fardeau. - -Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et approchaient de -l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la façade donnant sur les jardins -qui s’étendent jusqu’à la Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était -assemblée. On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du monde -et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. Un drapeau rouge -flottait au-dessus du toit; deux autres décoraient le balcon où le -prophète apparaîtrait à son peuple. - -Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se glissa peu à peu -jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. Elle avait une façon à elle de -gagner du terrain et de sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle -façon qu’ils la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait. - -Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se mit à haranguer la -foule. Quelqu’un près de Lydia le nomma: Zinovief. C’était le disciple -préféré. Avec le maître et sous la protection des autorités impériales, -il avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. Il -avait une grosse tête ronde qui paraissait posée directement sur les -épaules. Il parla avec une rapidité vertigineuse, comme s’il était -obligé de dire en dix minutes ce qui aurait dû, en d’autres -circonstances, lui prendre une heure. Lydia en restait bouche bée et, -lorsqu’il eut fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait -prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée qu’elle était à -suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient les uns aux autres et -semblaient débités d’une seule haleine. Des applaudissements éclatèrent -dans la foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent -soudain. Lénine venait d’apparaître. - -L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait la rampe de ses -deux mains blanches étonna la jeune fille. Elle s’attendait à voir un -tribun puissant, à la figure bouleversée, un monstre dans le genre de -Danton, dont elle avait regardé des portraits dans des livres -d’histoire. Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois, -placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, son -linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il avait le teint blafard, les -yeux petits, un peu bridés, la moustache et la barbiche blondes bien -brossées et ses rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne -chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme même. Une -mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de ces images éblouissantes -chères aux orateurs de réunions populaires, que la foule attend et -qu’elle acclame. Non, il débita d’un ton posé une suite de raisonnements -abstraits, sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits -gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il fut très -bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement. - -Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, Lydia ne cacha pas -sa déception à son cousin. - ---Ce n’est que cela, Lénine? dit-elle. Te paraît-il bien redoutable? Il -semble un rat de bibliothèque. J’imagine que Danton et Robespierre -avaient une autre allure. Il ne me fait pas peur... - -Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler de politique. -Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de dire à Lydia, à la -confession qu’il devait lui faire. Il avait dans sa vie ce qu’il -appelait une tache, dont il fallait se laver. Il était parti à l’armée -très jeune et, alors déjà, il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du -front, il n’avait pas suivi ses camarades dans les soirées où cette -jeunesse turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en -compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait été blessé et -envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, il partageait -la chambre de quelques officiers. Deux sœurs de charité les soignaient, -toutes deux appartenant au monde bourgeois et qui s’étaient engagées -dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna Pavlovna. Elle était -élégante sous l’uniforme, et la coiffe blanche qui recouvrait ses -cheveux noirs encadrait un visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux -beaux yeux bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les siens -et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons l’avaient noté aussi -et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries ne lui étaient pas -agréables; il n’y répondait jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu -troublé, plus gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son -bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, prolongeait le -pansement, découvrait son torse de jeune adolescent plus qu’il n’était -nécessaire, et finalement on ne savait si, penchée sur lui, c’étaient -des caresses qu’elle lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus -pâle encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très chaude, il -était resté seul avec un de ses camarades qui, fiévreux, dormait à -moitié sur son lit. Anna Pavlovna était entrée, bien que ce ne fût pas -son heure. Glissant sans bruit sur le parquet, elle était venue -s’asseoir à côté de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement -d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur parlait, mais -sans suite, et, soudain, elle s’était courbée vers lui, passant un bras -derrière la tête du jeune officier qu’elle attirait à elle, tandis que -son autre main se glissait sous le drap, et il avait senti sur ses -lèvres deux lèvres qui le pressaient passionnément et une langue fine -qui s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il paru, -un siècle. Puis, à un mouvement du second officier malade qui se -retournait en gémissant, elle s’était détachée de Paul brusquement, en -lui disant à mi-voix: «Comme je t’aime!» et avait disparu. - -Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous l’impression encore -d’une angoisse inexplicable. Le souvenir de cette heure pesait -lourdement sur lui et, chose incompréhensible, le hantait surtout -lorsqu’il était seul avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être -pas parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis longtemps, il -avait résolu de se confesser à sa cousine et de lui demander pardon. -Alors seulement, une fois cette souillure lavée, pourrait-il parler -librement. - -Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était tu longtemps, -soudainement éclata. Il le fit avec une maladresse extraordinaire, -décrivant la scène de la façon la plus objective. Il semblait presque -s’en vanter; il en était conscient, et plus son trouble était grand, -plus il faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots: - ---Voilà ce que j’avais le devoir de te dire. - -Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue sérieuse; elle -n’hésita pas un instant, et lui répondit: - ---Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En outre, elle n’est -pas intéressante. Pourquoi me la raconter? En quoi me touche-t-elle? - -Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, au comble du -désespoir, regagna l’école des officiers. Lydia s’arrêta chez elle avant -d’aller voir son père. Elle jugeait le récit de son cousin à la fois -puéril et déplaisant. «C’est un enfant», pensa-t-elle. Et comme elle -prononçait ces mots, elle eut soudain une impression étrange: qu’elle -était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où s’étaient -déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. La révolution lui -apparut maintenant comme un monstre malfaisant qui, peu à peu, -dévorerait des milliers de victimes. Où trouverait-elle quelqu’un sur -qui s’appuyer? Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps -dangereux? Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude... -Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la chambre, Lydia était en -larmes. - - * * * * * - -Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir et de juger les -événements. De tout ce qui se passait dans la capitale, rien ne le -surprenait. Il avait fait une croix sur Pétrograd, qu’il appelait une -«ville maudite». Pétrograd ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une -création de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et -d’étrangers, siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie du reste -sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les ténèbres la moitié de -l’année, un foyer de corruption morale qui infectait les éléments purs -que la Russie entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme -sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. Aussi goûtait-il -un plaisir amer à enregistrer la suite calamiteuse des événements qui -s’y déroulaient. Il avait applaudi à la réception enthousiaste que -Lénine avait reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement -diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. Les -nouvelles qu’on lui apportait du Soviet et le pullulement des Juifs qui -s’y multipliaient le remplissaient d’aise. «Ils poussent comme -champignons après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout.» A -d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. «Qu’il -n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la Russie entière est perdue.» - -Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. Au fond, une -seule chose l’occupait: quels étaient les contre-coups de la révolution -dans sa propriété? Il avait héréditairement un bien considérable dans le -gouvernement de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait tout à sa -femme, dont il avait été profondément épris, n’avait montré de la -décision avec elle qu’une seule fois dans sa vie. Lorsqu’elle était -enceinte de son premier enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa -grossesse à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait pas -accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. La belle -princesse Hélène supporta mal cet exil. Abandonner les enchantements de -la capitale était dur. Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il -fit venir dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur de -Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, «sur la vraie terre -russe». Depuis, il y passait les étés, avec les seules exceptions de -quelques brefs voyages à l’étranger, où il allait retrouver parfois sa -femme, habituée des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince -avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des coupes de bois -fructueuses, de l’avoine, du froment, mais la grande affaire, sa -création personnelle, était la laiterie. Il l’avait mise sous la -direction d’un Suisse nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de -son pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine qui -descendaient des bêtes données à un ancêtre par la grande Catherine -elle-même. Schwarz avait un troupeau de quatre cents têtes; la plus -grande partie du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le -reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés en Russie. -Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, les paysans furent lents à -s’émouvoir. Dès longtemps, ils se plaisaient à déclarer que la terre -leur appartenait. Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à -franchir qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz -donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels le prince -réfléchissait longuement. «Les paysans faisaient des coupes de bois dans -les forêts», «les paysans s’étaient approprié le fourrage». Enfin, un -jour, la nouvelle arriva que les paysans avaient pris une douzaine de -vaches. Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et les -bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, semblaient -crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, le fourrage, le blé, peu -importe, mais toucher à ses vaches, à ces bêtes de prix soigneusement -choisies et améliorées par des croisements savants, cela ne pouvait se -supporter! «Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se -défendre. Connaît-il seulement nos paysans russes depuis vingt ans qu’il -est chez moi? Mes vaches dans leurs sales écuries! Je voudrais voir -cela! Il faut que j’y aille.» - -Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Ni l’extrême -difficulté de voyager sur des lignes encombrées par l’afflux des -déserteurs, ni l’impossibilité de retenir un compartiment, ni son propre -état qui empirait, ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de -se faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne purent -l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre de passer l’été en -Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait pas, sa santé lui -défendant, disait-elle, un déplacement même de quelques heures. Elle -était bien décidée à ne rien voir de la révolution; le spectacle d’une -gare pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait -supporter les temps troublés que l’on traversait que dans le calme -familier de sa maison. Pas un bruit du dehors n’y pénétrait et ses nerfs -malades y trouvaient la tranquillité à laquelle elle était habituée. -Elle ne lisait aucun journal et défendait à son vieil ami Vassilief de -lui apporter l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille -habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la voir souvent -et garder ainsi un contact qui lui était cher. Ils y retrouveraient les -Choupof-Karamine qui y étaient déjà, non pas qu’ils désespérassent de -l’avenir prochain; car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi -dans le développement pacifique de la révolution et en admirait les -héros successifs avec une hâte extrême,--pour le moment Kerenski était -son Dieu et le prince Lvof n’était bon qu’à jeter aux ordures,--mais -simplement pour la plus grande commodité que la Finlande offrait de -garder un contact étroit avec Pétrograd. - -Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, accepta avec joie -l’idée de passer quelques mois à la campagne. Pétrograd lui était -désagréable maintenant. Elle ne s’amusait plus de la révolution; elle -avait envie de la fuir; elle s’y sentait mal à son aise et espérait -retrouver le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés -heureux. Vers le 10 mai--il y avait eu, quelques jours auparavant, une -émeute sur Nevski où l’on avait vu apparaître les peu rassurantes -figures de jeunes bolchéviques armés jusqu’aux dents--le prince et sa -fille partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu encore le -crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, la possession d’un -coupé dans lequel les voyageurs firent un excellent voyage. - -Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait en route pour -Czernowitz où il allait rejoindre l’armée du général Kornilof. Il -n’avait pas encore été nommé officier, mais sa demande d’être envoyé sur -le front avait été acceptée. - - - - -V - -UN HOMME SEUL - - -Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, à une -cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, sa femme et ses enfants. Il -restait seul chez lui, mais, chaque samedi, il allait en automobile les -rejoindre. Sonia, dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec -passion et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations qu’il -voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne jamais le voir -troublé. Il lui apportait à chaque fois une sérénité ironique et -souriante où beaucoup de scepticisme se révélait. «Est-ce une comédie? -se demandait-elle. Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse -et feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir?» - -Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait ne se prendre -à rien. Il disait parfois à sa femme: - ---Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je suis, dans la -Russie d’aujourd’hui, comme un homme sain dans une maison de fous. Je me -refuse pour l’instant à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont -des malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans regret. -Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton choix. J’ai quelques -livres sterling. C’est une belle valeur; elle montera encore. Boris -fera, très jeune, le tour d’Europe auquel chaque Russe est condamné. Et, -quand la crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si tant -est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie de travailler. - -Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait avec plus de -sérieux. - ---Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans une époque -intéressante. Ne crois pas ce que te racontent les gens, ne crois pas -qu’il s’agisse d’une crise éphémère et que nous retrouverons la Russie -que j’ai connue. Les temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme -d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe s’agite -confusément. Dans la société qui se prépare, mon enfant, il y aura -toujours une aristocratie. Mais ce ne sera plus l’ancienne, qui avait -perdu conscience de son rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe -dirigeante se créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir -mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît aujourd’hui. -Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien d’argent je te -laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de moi. Cela n’a aucune importance. -Ce qui comptera, c’est ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que -j’aurai mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la société -de demain, une place plus haute que la mienne dans celle d’hier. Il faut -travailler à être un homme, Boris, voilà l’essentiel. - -Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient de plaisir à -s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque sorte, au-dessus de -son âge. Il était fier de son père; il voulait s’efforcer de l’égaler. - ---Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans une école en -Angleterre pour deux ans. - -Le petit intervint, très rouge. - ---Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il. - -La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était qu’aux -occasions le maître y fouettait ses élèves. - -Son père rit. - ---De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous paraît bizarre, mais -les Anglais, qui ont des qualités de caractère, prétendent qu’on n’est -pas un homme si on n’a su accepter jeune une bonne correction. - ---Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera pas, je me -battrai, je préfère mourir. - ---Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un lycée français. On -y travaille plus sérieusement que chez les Anglais, et là ta chère peau -ne courra pas le risque d’une fustigation doctorale. - - * * * * * - -A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence un peu -distante. Il ne se mêlait pas à la chose publique. Plusieurs fois, le -gouvernement provisoire lui demanda des conseils et même son appui. Il -donnait les conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter -un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme un bouchon -flottant sur des eaux agitées. Les braves gens qui le composaient -étaient sans compétence, sans pouvoir et, chose pire, sans volonté, -bonne ou mauvaise. Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce -néant? Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch Kerenski. Mais -chez celui-là non plus Savinski ne découvrait rien de positif. -L’apparence de la force seulement. Il le comparait à un ingénieux -hercule de foire qui jonglerait, aux applaudissements de la foule -ébahie, avec des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme sain, -avait horreur des manifestations hystériques qui signalaient partout, -sur le front, à l’arrière, et dans la capitale, le passage de ce rhéteur -ivre de mots. Savinski attendait une catastrophe, mais il l’attendait -avec un sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun Russe ne -peut se débarrasser. Il comprenait que des forces immenses, obscures, -mal définies, inconscientes, étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne -pouvait alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne manquait -pas de raisonnements ingénieux et subtils pour justifier son point de -vue. «Nous faisons une maladie grave, disait-il, dont les causes se -perdent dans la nuit des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend -pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore de prévoir quel il -sera. Attendons et regardons.» - -En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes -descendirent dans la rue et furent maîtres de la ville pendant -quarante-huit heures. Puis, d’une façon inexplicable, le gouvernement -l’emporta, presque sans lutte, et la vie reprit son cours paisible et -anarchique. Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut un -grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains (mille -mitrailleuses!), s’était montré incapable d’établir un plan et de -prendre une décision,--et un mépris plus grand encore pour Kerenski, -qui, maître de la situation par une victoire inespérée, n’avait pas su -en profiter pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski, -ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la Russie de -respirer un peu dans un ordre si aisément rétabli. Il eut beau jeu à la -campagne pour montrer à sa femme combien il avait raison de ne pas se -passionner et combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se -prolongerait indéfiniment, sans incidents graves. - -Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, et peut-être même -sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait prodigieusement aux -événements qui se déroulaient sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le -cours incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le -spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de Saturne la -révolution qui agitait cet empire immense, et, d’autre part, l’acteur -qu’il était, de bon ou de mal gré, dans cette même révolution. Il se -rendait compte de la dualité de ces points de vue, les jugeait -inconciliables, mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à -sa banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés pour -profiter des moindres occasions, jouant dans des circonstances -difficiles un jeu serré et hardi, se glissant sans bruit à la faveur du -désarroi général dans de nouvelles affaires qui, l’ordre rétabli, lui -donneraient une force décuple et feraient de lui la première puissance -de la Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément -inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose de hasardeux -qui était fort séduisant. Le travail acharné auquel il se livrait, au -lieu de le fatiguer, semblait lui donner des forces nouvelles. Il était -dispos et, quand il sortait de son cabinet, il marchait dans la ville -avec une sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute taille, -bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les femmes le -regardaient encore et, au passage, il voyait de beaux yeux rieurs ou -attendris se tourner vers lui. Il n’y était pas insensible, et, bien -qu’il n’en usât pas, il lui était agréable de constater qu’il avait -gardé le pouvoir ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables -et fugitives. - -Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation d’avec -sa femme, dont il s’était habitué pourtant, pendant quatorze ans, -d’avoir la présence continue près de lui. Il dîna plus souvent au -restaurant et chez des amis, revit un peu de monde. La société de -Pétrograd s’était dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la -grande difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés dans la -capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, effrayés aux -premiers coups de feu, avaient passé la frontière et s’étaient installés -en Finlande; d’autres, terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède, -emportant ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et -vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une leurs pierres -précieuses pour subsister pendant les quelques mois que, selon eux, -durerait la crise. Mais il restait dans la capitale un noyau de -l’ancienne aristocratie et les gens d’affaires fort préoccupés de sauver -dans la tourmente les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là -une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir d’accepter -gaiement, tout au moins en société, les coups du sort qui pleuvaient -comme grêle. On apprenait ainsi en dînant et par le propriétaire même, -qui en faisait un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son -château historique de X... et fait un feu de joie des beaux livres du -XVIIIe siècle français qui ornaient sa bibliothèque. «Et l’on accuse nos -paysans d’obscurantisme, concluait-il, alors qu’ils se chauffent et -s’éclairent à la lumière même de Voltaire et de Rousseau!» - -Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui obligeait à regarder -toutes choses sous un angle inaccoutumé, s’adaptaient avec la souplesse -qui leur est propre aux conditions nouvelles de vie que la révolution -leur apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus que -partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société régulièrement -constituée et réglée à l’occidentale dans ses moindres détails. Elles -étaient habituées à suivre, sans calculer trop, leurs caprices ou leurs -passions. Les contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur -étaient pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient qu’il -sortirait un monde inconnu où elles seraient plus libres. La peur -qu’elles avaient éprouvée et qui était encore en elles leur donnait un -goût plus ardent à goûter les plaisirs d’une existence qu’elles -sentaient menacée et précaire. Elles ne connaissaient plus les heures -grises où naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes -avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, on allait -parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. Le risque de -l’aventure, la rencontre probable de soldats maraudeurs, les coups de -fusil possibles, ajoutaient un peu de poivre à l’agrément d’une fête -naguère trop banale. - -Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, sans s’y engager -trop. C’était un spectacle dont il ne prenait que les dehors. Il se -prêtait et ne se donnait pas. Il échappait par une plaisanterie légère -aux attaques trop directes et rentrait chez lui où, pourtant, la -solitude de son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait -compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus sage de ne -pas rester, pendant ces temps troublés, seul en face de soi-même et que -l’époque faisait, même pour un homme de sa trempe, du divertissement, -une nécessité. - -Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé les lui -faisait chercher dans tous les partis. Il accordait peu d’importance aux -programmes et aux étiquettes. Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en -trouver autour de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de -quelques-uns. Il ne rencontrait le plus souvent, avec des qualités -d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, brouillamini. - -C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. Il revenait de -l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait une incomparable propagande -bolchévique, laquelle disait simplement aux soldats: «Vous voulez la -paix? Ne vous battez pas. Vous voulez la terre? Rentrez au village avec -votre fusil et prenez-la.» C’était un miracle qu’il restât encore -quelques millions d’hommes sous les drapeaux. Le généralissime Kornilof -espérait arriver à reconstituer, si on lui en donnait le pouvoir, une -armée moins nombreuse, il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la -lutte avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir par -une vigoureuse campagne les efforts du généralissime et s’occupait de la -fondation d’un grand journal, _la Russie nouvelle_, qui combattrait le -parti bolchévique et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski. -Il plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir qui le portait -droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de temps, lui réunit les fonds -nécessaires pour lancer son journal. - -La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de Savinski l’amena à -rencontrer quelques personnalités du Soviet. C’est ainsi qu’il fit la -connaissance de Séméonof, l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski, -et qui, dès les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le -parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures curieuses de ce -temps. Il s’étonna de trouver dans cet agitateur des manières parfaites -et l’habitude du monde. C’était, en outre, un homme fort instruit et -d’une culture livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée de -ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique de ses thèses, par la -souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité prodigieuse de ses -commentaires, par la multiplicité des points de vue dont il envisageait -la situation de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en -faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne ou moderne, -par l’absence totale dans ses propos de toute sentimentalité, par le -cynisme, enfin, avec lequel il affectait de ne traiter une question -humaine que par son côté politique. Avec cela, de l’allant, une -fertilité d’esprit jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui -donnait un étrange ragoût à ses propos. - -A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, il disait: - ---Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous n’éviterons pas le -bolchévisme. Vous connaissez l’âme russe; elle est bien éloignée des -théories du juste milieu chères à nos amis les Français. Elle a le -vertige des extrêmes. Elle s’y sent attirée par une force aussi -irrésistible que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le -communisme est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance de -succès... Peut-être est-il absurde, irréalisable? Ne croyez pas que ce -soit cela qui en détourne un Russe. Bien au contraire, notre Russe aime -à montrer que rien ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse -en ce peuple: il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas été -tenté. Et comme il est catholique! Il embrasse le monde. Qui a dit qu’un -Russe ne peut pas se sentir heureux s’il ne voit avec lui l’univers -entier partager sa joie? Il ne concevra le communisme qu’universel et il -organisera des signaux lumineux dans la steppe pour communiquer son -bonheur aux planètes de notre système solaire. Alors seulement il -respirera à l’aise. Il reconnaît en Lénine un homme de son sang. Lénine -ne s’arrête pas à moitié chemin; il va jusqu’au bout de sa pensée. Rien -ne peut plaire davantage à l’âme russe... Qu’avez-vous à lui offrir en -échange?... Lorsque la révolution a été faite, le paysan a compris deux -choses: qu’elle devait lui donner la paix et la terre. Vous ne savez -faire ni la paix ni la guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne. -Comment voulez-vous que notre Ivan russe vous suive?... Nous, il nous -entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons. - ---Mais croyez-vous le communisme perfectionné des social-démocrates -possible à cette heure-ci en Russie? intervint Savinski. Il me semble, -pour autant que je me souvienne de mes lectures de Marx, que le -communisme ne peut s’installer que dans une société hautement développée -et industrialisée à son comble. Nous sommes loin d’être arrivés à ce -point en Russie. Une énorme majorité de paysans obscurs et pour trente -paysans un ouvrier à peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous -sommes, en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction -qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation totale? - ---De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. Je regarde la -situation du point de vue politique. Le seul parti qui peut triompher -aujourd’hui est celui qui a promis la paix et la terre. Pourquoi nous -avez-vous laissé cet admirable programme?... Je suis pour ceux qui -gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti bolchévique. -Si le communisme est impossible, eh bien, nous ne serons plus -communistes quand nous serons au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir, -le pouvoir en Russie, un monde entier à nous!... Comprenez-vous bien ce -que cela signifie? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. Mais si vous -voulez conduire un bateau, il faut être dans ce bateau et tenir le -gouvernail. C’est à quoi je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes -les intelligences, et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch. -Dans quelques mois, il s’agira de choisir: être un émigré, ou travailler -avec nous. Un émigré, ce qu’il y a de plus affreux au monde. Un Russe à -l’étranger perd toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée; il n’a de -force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. Vous êtes -trop Russe pour quitter notre «terre riche et grande». Je vous le dis, -Nicolas Vladimirovitch, les choses iront de telle sorte que, lorsque -vous aurez à prendre un parti, vous viendrez chez nous plutôt que -d’aller à Londres ou à Paris. - -Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il s’attarda à penser à -la figure de ce bolchévique par ambition. «Celui-là, se dit-il, ne -s’arrêtera pas à des scrupules sentimentaux. Une fois au pouvoir, il -installera une guillotine sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de -jeunes gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous -Lénine en tsar rouge de Russie?» - - * * * * * - -Cependant, les événements précipitaient leur cours tumultueux dans le -sens prédit par Séméonof. L’arrestation du général Kornilof avait donné -des forces nouvelles au parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au -Soviet de Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le coup -d’État prochain. - -Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la ville restait -calme. Elle vivait comme mécaniquement, chacun ne s’occupant plus que de -ses affaires et de ses plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui -ne tarderait pas à arriver. - -Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous manquer sous les -pas. Que serait ce demain redoutable? Et l’au jour le jour même était -plein d’imprévu et de terreur. Savinski, si maître qu’il fût de sa -pensée, s’apercevait à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et -qu’ils étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative -curieuse de moments de lassitude suivis de périodes exaltées. Et ce -mélange faisait de son existence quelque chose d’étrangement agité d’où -l’ennui tout au moins était exclu. - -Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. La belle Nathalie -brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. Selon elle, il n’était que vanité -et avait fait la révolution pour coucher au Palais d’Hiver dans le -propre lit du tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait -pas hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de précipiter -le dictateur du trône où il s’était juché, elle appelait à grands cris -les bolchéviques. «Lénine punira, comme il convient, ce petit sot», -disait-elle. Elle affichait les idées les plus hardies. La Russie ne -pouvait sortir de la crise actuelle que par une nouvelle révolution. -L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine serait pour -elle le salut. Tant que le communisme restait à l’état d’idéal, il -attirait le peuple entier. Une fois appliqué, chacun comprendrait qu’il -ne peut mener à rien et, de l’expérience manquée du socialisme intégral, -on passerait enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et -autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans doute, les -temps bolchéviques seraient terribles à traverser. Mais c’était la -transition nécessaire... Beaucoup des amis de Nathalie partageaient sa -façon de voir. - -Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant le régime inévitable -et précaire du bolchévisme, elle prenait ses précautions. Elle avait un -salon politique. Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski? Mais -cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du reste, était -inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle trouvait, et Savinski ne -fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer un jour Séméonof, dont on -commençait à parler beaucoup. - -Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux des -Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme d’État. Assis dans un -grand fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, renversé en arrière, le -regard froid, mais avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il -citait Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl Marx, et -assaisonnait de pointes plaisantes les théories extrémistes qu’il -offrait à la méditation de ses auditeurs. A l’entendre, il semblait -qu’il s’agît de pures spéculations théoriques, et sur ce terrain on le -suivait avec intérêt dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait -rien apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski--car la belle -maîtresse de la maison se l’était aussi attaché--interrompit le cours de -ses dissertations par cette simple phrase: - ---Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de sang. - ---Sans doute, répondit froidement Séméonof. La première révolution, -celle de Kerenski, périra parce qu’elle a aboli la peine de mort. On -n’édifie de grandes choses que par la violence, et le sang est le ciment -nécessaire de la société nouvelle. - -Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de Séméonof, un frisson -secoua les familiers réunis dans le salon Choupof. Nathalie, avec un -charmant sourire et un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique, -lui dit: - ---Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes de vos amis. Vous -serez notre guide. C’est vous qui trouverez à la pauvre abeille inutile -que je suis, une cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la -conscience que l’on est une partie active d’un tout immense et bien -ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose magnifique... Mais, -qu’est-ce que vous ferez de moi? A quoi puis-je être bonne?... Je ne -voudrais pas laver le linge, je le laverais très mal, ni coudre des -vêtements... - -Elle minaudait, confuse. - ---Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna, interrompit Séméonof. Je -vous conseille d’apprendre dès demain à écrire à la machine et à -sténographier. - -Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer, mais il -parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse. - -L’incident laissa une impression désagréable à ceux qui en avaient été -les témoins. - - * * * * * - -Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez les -Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon, après un assez long -silence et comme en manière de conclusion à une suite de pensées non -formulées: - ---C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof. - -Spasski sourit. - ---C’est un ambitieux! Il n’a que cette seule passion. Il est, du reste, -fort intelligent. Il n’est pas plus communiste que tsariste, et vous -démontrera avec la même logique forcenée que ce sont deux termes -antithétiques, mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler -l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un jeu. Mais qu’il -trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire le désir qu’il a d’exercer -la force qu’il sent en lui, qu’il y voie, je ne sais où, une porte -conduisant à quelque chose de grand, il s’y précipitera et poussera de -toutes ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite, ni à -gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera pendre, vous et -moi, si cela lui paraît utile... Il est d’autant plus dangereux qu’il -est honnête, qu’on ne peut le gagner, ni par l’argent, ni par les -femmes, ni par le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie -d’ascète. Je le crois vierge... Méfiez-vous des hommes sans passions, -Nicolas Vladimirovitch. - - * * * * * - -Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde un fils qui reçut le -nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, des couches difficiles et le -médecin en craignit les suites. Nicolas passa une dizaine de jours au -chevet de sa femme, attendant la fin de la période critique. Il faisait -avec ses enfants de longues promenades dans les bois. L’air était aigre; -il gelait déjà la nuit; on sentait l’hiver proche. - -Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait dans la campagne -finlandaise. Il semblait qu’on fût à mille lieues de Pétrograd, pourtant -toute voisine. Pas un écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait -au fond de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit l’ennui -le gagner. «Pourtant, se disait-il, je suis en paix auprès de ma femme -et de mes enfants que j’aime...» Sur ce mot, il s’arrêta. «Aimé-je Sonia -comme j’aime mes enfants? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à -réflexions. Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant -elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus agréable des -divertissements. Sonia a été autre chose pour moi; elle a rempli mon -cœur. Elle le remplit encore, mais pas de la même façon. Sans doute -est-ce l’effet de l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher? de -l’âge. Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part de ma -vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu l’amour sans en -connaître les orages. Il me reste à m’acheminer lentement vers la -vieillesse avec une compagne très chère et des enfants qui poussent...» -Il n’aimait pas à songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte, -c’était la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force et -santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait vécu la plus -belle partie de sa vie soudainement l’attrista. Il regarda les noirs -sapins qui l’entouraient. Leurs branches, agitées par le vent froid qui -venait du nord, semblaient gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de -la mort; toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver -septentrional. - -«Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux dépouillés -se couvriront de feuilles délicates et jeunes. Les herbes folles -pousseront sur ce sol stérile; des fleurs se balanceront aux brises -tièdes de mai. Le printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour -moi...» - -Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. La vie y -était mauvaise, agitée, elle vous tordait les nerfs; mais c’était la vie -tout de même, quelque chose de trouble et de puissant qui vous emportait -si vite que parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un -long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de grands hôtels -internationaux lui parut impossible. Le souvenir de la prédiction de -Séméonof lui revint. «Aurait-il raison? se demanda-t-il. Au jour venu de -choisir, préférerai-je la Russie, même sous Lénine?» - -Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. Non, il partirait -à l’étranger si c’était nécessaire. Mais auparavant, il fallait mettre -de l’ordre dans ses affaires. Le soir même, il annonça à Sonia qu’il -rentrerait le lendemain à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il -ferait préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient -dans le train où elles allaient, elle pourrait revenir chez elle avec -ses enfants, une fois sa convalescence finie, vers le milieu de -novembre. - - - - -VI - -A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE - - -De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, Savinski -éprouva un moment de joie assez âpre à sentir battre le pouls fiévreux -de la ville. L’automne voyait une situation chaque jour empirée. La -lumière diminuait dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les -âmes assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste: le parti -bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une insolence extrême. On y -annonçait un coup d’État prochain. Les gardes rouges du parti -s’exerçaient ouvertement et en armes au métier militaire, cependant que -le chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer des -paroles sonores. - -Savinski n’était pas sans entendre parler de complots monarchiques. Les -salons en bourdonnaient furieusement. Mais, à ses yeux, il n’y avait là -que vent et agitation. Et parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à -un régime communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les -bolchéviques gardassent le rôle avantageux d’opposants? S’ils avaient le -pouvoir, y dureraient-ils? Le cours de la révolution s’accélérait sans -cesse. Rien n’était stable. Les bolchéviques subiraient le sort commun -et ne feraient que passer. - -Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie Choupof-Karamine. -Mais cela n’était pas qu’une matière à discussions idéologiques. Les -bolchéviques, s’ils étaient au gouvernement, emploieraient la manière -forte. De toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable: la Terreur. -Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images qui remplissaient les -âmes d’épouvante. L’annonce d’un coup d’État prochain tenait tous les -esprits suspendus; on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite -pour être soulagé de l’anxiété de l’attente. - -Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était emparée de la ville -et dont la contagion se répandait par les conversations quotidiennement -répétées. Malgré l’énervement que causait la rencontre de gens affolés, -Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. Il usait -ainsi beaucoup de temps dans des conversations vaines dont il sortait -plus irrité contre les autres et contre lui-même. Et souvent il se -demandait pourquoi il restait encore à Pétrograd, où, autant qu’il en -pouvait juger, rien ne le retenait. - - * * * * * - -L’automne avançait, l’automne triste du nord; au cours des jours, les -averses de neige et de pluie se succédaient, et Nicolas Savinski -nourrissait des pensées changeantes comme le temps et grises comme lui. -Une fin d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, les nerfs -crispés, incapable de supporter la solitude de son appartement, il -décida d’aller passer une heure chez Nathalie Choupof-Karamine qu’il -n’avait pas vue depuis son retour. Il descendit la Perspective Nevski. -Les grands lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient d’une -lueur blafarde la foule qui coulait continûment sur les trottoirs. Au -coin de l’hôtel de l’Europe, des gamins criaient les journaux; les -tramways étaient pleins à déborder. Les passants semblaient être de -mauvaise humeur; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige -fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la villa finlandaise -qui abritait sa femme et ses enfants... Il y avait en Europe des pays -loin de la guerre où le soleil était encore chaud. Il revit Grenade sur -ses collines arides et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit «J’y -mourrais d’ennui!» - -Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. Savinski fut -d’abord la proie du maître de la maison qui, le tirant à part dans le -premier salon, lui demanda une consultation sur des affaires qui le -préoccupaient. Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses mines -de fer dans l’Oural. - ---Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à Stockholm. Un jour -viendra où vous serez content d’avoir des couronnes suédoises. - -Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des raisons très -obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, et surtout le Pétrograd à -demi affamé, à demi ruiné de la révolution dans lequel il était assuré -de trouver à vil prix et avec une impunité assurée par le désordre -général la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait -rencontré à différentes reprises dans les quartiers pauvres, entre chien -et loup, vêtu assez misérablement, traînant sur les trottoirs, où -jouaient des enfants, son obésité répugnante. - -Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait Nathalie. Elle -était fort entourée ce jour-là et, à peine fut-il entré, Savinski se -demanda, comme chaque fois qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse -idée l’avait de nouveau amené chez cette femme pour laquelle il n’avait -aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. Mais Nathalie -n’allait pas se priver ainsi de la société d’un homme aussi notable, et, -lui indiquant un fauteuil non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis, -elle se tourna vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit: - ---Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à Nicolas -Vladimirovitch. - -Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, un verre de thé à la -main. Il la regarda venir et soudain il la reconnut. Cette grande fille, -mince, si jolie, elle s’était abattue à ses pieds devant l’hôtel de -l’Europe au premier jour de la révolution. Il n’avait rien oublié -d’elle, ni sa grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur -son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre de la main -gauche et de la droite s’empara de la main de la jeune fille. Il -s’inclina devant elle et lui dit: - ---Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y a que votre nom que -j’ignorais jusqu’à présent. Vous souvenez-vous de moi? Maintenant que je -vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi dans un -endroit plus tranquille. - -Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait pas, il -l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y avait personne. Il y -régnait une paix que l’agitation des salons voisins rendait plus -précieuse encore. La lumière y était douce et, pour la première fois de -la journée, Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était -subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, à cent -mille lieues de Pétrograd et de la révolution. Il interrogeait Lydia sur -ce qu’elle avait fait depuis le jour où elle s’était laissée prendre -dans le tourbillon de la foule. L’expérience qu’elle en avait eue -l’avait-elle guérie de cet excès de curiosité? Avait-elle compris qu’une -jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les bagarres? Il -parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant. - ---Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. Ou bien -attachez-moi à votre personne comme garde du corps et ne sortez qu’avec -moi. - ---Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé à vous depuis ce jour -et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai jamais peur de rien... Pourtant, -je suis horriblement poltronne, ajouta-t-elle en souriant. - -Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée en arrière, les -yeux larges ouverts. Elle retrouvait près de Savinski le sentiment de -sécurité qu’elle avait eu soudainement dans ses bras sur le trottoir de -la rue Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin aux -inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une atmosphère dont, -par une générosité qui lui était naturelle, il voulait bien faire -partager la sérénité aux rares élus qu’il admettait près de lui. Elle -sentait déjà à on ne sait quoi, à la façon dont il la regardait, au ton -sur lequel il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un sur -qui elle pourrait s’appuyer... Paul était délicieux; elle l’aimait de -tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant! C’était elle qui le -guidait... - -Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle suivait -intérieurement le cours de ses idées, Nicolas Savinski laissait ses yeux -se reposer sur le frais visage de son interlocutrice, l’étudiait et -réfléchissait à part lui. «C’est une vraie fille de la terre russe, -pensait-il, une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au -village. Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux celui qui -sera aimé d’elle! Est-il en aucun pays du monde une jeune fille qui vous -regarde plus droit dans les yeux qu’une jeune fille russe?» - -Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été. - ---Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près de Smolensk. Je voulais -voir nos paysans pendant la révolution. Ah! Nicolas Vladimirovitch, -quelle curieuse expérience j’ai faite là-bas! Je vous le raconterai un -jour, si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. Mais... - -A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans le boudoir, suivie -de Léon Séméonof. - ---Où vous cachez-vous? dit-elle. Je vous croyais partis. Voici Léon -Borissovitch qui veut faire la connaissance de la petite princesse. - -Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de recul à voir la -figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu le regard qui l’avait glacée -sur Nevski. Séméonof s’inclina cérémonieusement. - -Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle. - ---Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à me dire sur les -paysans. Je suis bien mal renseigné sur ce qui se passe au village, et -cela a de l’importance. C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je -vous voir? - ---Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner. Je vous raconterai -mon été. - -Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille. - - * * * * * - -Quand il quitta la banque le lendemain, après une journée difficile, -Savinski se rendit chez le prince Volynski. Il le connaissait, mais ne -le voyait que rarement. Le prince était souffrant et ne recevait pas. Il -avait à cette heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas -Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie de sa fille -et du général Vassilief. La princesse avait souffert de la solitude où -elle était restée. Puis on lui avait ramené son mari en mauvais état. En -descendant de voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur -service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant tout à -fait invalide. Il avait fallu le ramener à un chirurgien de Pétrograd. -Le voyage de retour avait été un cauchemar. Vingt heures dans un wagon -sans pouvoir se lever de sa place; dix personnes dans le compartiment, -sa fille au milieu des soldats. - -Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa saine jeunesse ne -s’était pas alarmée de ces aventures et avait supporté allégrement ces -fatigues. Une fois le thé pris, elle emmena Savinski dans un coin du -salon et lui raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour -elle de parler; la vie qui l’emplissait colorait étrangement ses récits. - ---J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre bien. Vous savez, -chez nous, c’est la vraie campagne, des bois et des plaines à perte de -vue. Nous sommes à deux heures, en voiture, d’une petite station près de -Smolensk. Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en bois, et -ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de Catherine la Grande. -A quelques centaines de pas, la demeure de l’intendant, puis quelques -bâtiments où papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans des -fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes de la maison, un -petit village de trois cents feux qui ressemble à tous les villages -russes. C’est sale et misérable, bien que les paysans chez nous soient à -leur aise et souvent riches. Papa a fait construire une école et -entretient un docteur qui est une femme. C’est une Juive d’Odessa, aux -cheveux courts et à lunettes, une drôle de personne qui s’habille à -moitié comme un homme. Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec -moi, car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré sa brusquerie, -elle est bonne et se donne beaucoup de mal pour nos paysans. Ce n’est -pas facile. Vous ne savez pas à quel point ils sont obscurs et méfiants. -Quand on leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut les -empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle s’appelle, les -gronde durement et ils finissent par lui obéir. C’est elle qui mène les -affaires de chacun. Déjà pendant la guerre, le village a beaucoup -changé, en 1916 surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à -quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on savait qu’ils -avaient été tués et dix qui étaient prisonniers en Allemagne. Mais on -nous avait donné quelques prisonniers autrichiens. C’étaient de très -bonnes gens; ils vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les -aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien meilleurs que -leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient mieux, ne se grisaient -jamais et ne les battaient pas. Leur chef s’appelait Fritz. Il venait de -la Carinthie. C’était un bel homme qui était arrivé très maigre et qui -s’était vite engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch, -qu’il portait un amour de petit manchon en peau de taupe! Il causait en -allemand avec Rachel Pappe, mais en un rien de temps il sut assez de -russe pour se faire comprendre des babas. Il était berger; il gardait et -soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes les bêtes -du village. Il n’en a pas perdu une seule en dix-huit mois. Jamais on -n’avait vu cela. Enfin, le village, malgré tant d’hommes partis, vivait -très tranquille et très prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai -trouvé des changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient -rentrés; ils avaient simplement quitté le front et étaient revenus chez -eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup et racontaient des -histoires du matin au soir et jusque tard dans la nuit; ils ne -travaillaient guère. Il y avait toujours autour d’eux un groupe de -paysans pour les écouter. Il va sans dire que tout le village savait -qu’il allait avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les -terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment ils se les -partageraient, comment ils les cultiveraient, cela était bien compliqué -à résoudre et c’était sur ce point délicat que les conversations -recommençaient chaque jour. Avec nous, très respectueux, très gentils. -Il faut dire que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils en -ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons de tout -le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient d’une façon bien -curieuse... Comment vous expliquer?... C’est très difficile... - -Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir. Puis tout à coup -elle reprit: - ---Savez-vous comment on chasse le vautour dans les Pyrénées? -demanda-t-elle. - -Savinski se mit à rire. - ---Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre la chasse au -vautour et les paysans qui veulent la terre? - ---Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir. L’année avant la -guerre, nous étions en été dans les Pyrénées avec un oncle à moi, grand -chasseur. On lui proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme -qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants que je suppliai -mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement, comme vous pensez, il -ne put me refuser. - ---Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien, Lydia Serguêvna, -intervint Savinski. - ---Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le jour, nous -arrivions à une cabane dans un endroit désert. A deux cents pas à peu -près de la cabane, notre guide jeta un petit agneau mort sur un roc bien -en vue. Et nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint; j’avais -grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait de regarder. A -peine le soleil levé, on vit très haut dans le ciel un point noir qui -décrivait de longues courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu -l’agneau mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se joignit -à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres encore. Il y en -eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu, leurs grands cercles se -rétrécissaient, s’abaissaient, et enfin les vautours s’abattirent sur un -roc, à trois cents pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à -fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant, se -dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils le regardaient de loin, -semblaient conférer ensemble, puis, pour je ne sais quelle raison, -retournaient d’où ils étaient venus. Et, quelques minutes après, la même -scène recommençait. Je pense que cela dura bien une heure avant qu’ils -arrivassent tout près du cadavre. Quelle patience! quelle lenteur! Et -enfin, après un temps qui me parut interminable, un grand vautour se -risqua à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De ma place, -je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de nouveau s’envola, mais, -quelques minutes plus tard, tous les vautours étaient là et -s’acharnaient après le cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide -tirèrent dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours -s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient morts sur -le terrain. Eh bien, comprenez-vous, Nicolas Vladimirovitch, à la -campagne, cet été, nos paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme -eux, ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison. On les -voyait par groupes de trois ou quatre autour des bâtiments: ils -regardaient avec attention et causaient entre eux. Si on les abordait, -ils étaient très polis, comme autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils -faisaient là, ils répondaient: «Nous nous promenons, barine, nous nous -promenons seulement.» Mais ils revenaient, regardaient encore, -discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus en plus près de la -maison. Cela finissait par créer une impression d’angoisse dont on ne -pouvait se défaire. Une fois, mon père en rencontra un dans le vestibule -même. Il l’interpella et lui dit: «Que veux-tu, Foma Fomitch?» Le paysan -s’inclina jusqu’à terre. «Je regarde, barine, je regarde», dit-il du ton -le plus soumis. Mon père entra dans une grande colère (cela lui arrive, -vous savez): «Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous -les coups.» Le paysan s’en alla, très tranquillement, à demi souriant. -Et, le lendemain, on le revoyait à quelques pas devant les fenêtres du -salon, causant à voix basse avec d’autres paysans. Cela devenait -intolérable; cela me rappelait à chaque fois les vautours qui tournent -autour de l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous sommes -partis. Papa a fait transporter à Smolensk les plus beaux livres et -quelques tableaux anciens. Et maintenant que nous ne sommes plus là, les -paysans sont entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont -pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais bien -savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle avec un sourire. - -Savinski passa une heure charmante avec la jeune fille. - ---Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il. Vous me racontez -des histoires très tristes, mais, quand elles passent sur vos lèvres, -elles ne m’attristent pas. Je pense que vous êtes une petite fée qui -transforme toutes choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos -paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées. - -Il y eut un silence. Puis Lydia parla: - ---Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier? Il veut me prendre -comme secrétaire quand les bolchéviques seront au pouvoir. Il jouera un -grand rôle, il l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la -Guerre. Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer de moi, -car je sais l’allemand, l’anglais et le français. Il veut que j’apprenne -à écrire à la machine. Je ne l’aime pas, ce Séméonof; il me glace, je ne -travaillerai pas avec lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la -machine. J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de votre -banque, au coin de Litiéiny et de Nevski. - ---Si vous voulez une place quand tout le monde sera obligé de -travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai tant que les -banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi, ajouta-t-il, suivant la -tournure que prendront les événements, il vous faudra émigrer. La Russie -ne sera pas habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en -irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie pas, si vous -ne craignez pas la compagnie d’un homme qui pourrait être votre père, -voyons-nous souvent. - -Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était de nouveau en -uniforme de junker. Il avait fait une décevante expérience à l’armée. Le -régiment auquel il avait été attaché n’avait pas pris part à -l’offensive; les soldats désertaient en si grand nombre que le colonel -l’avait renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile et -possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des junkers pour -avoir un grade régulier au jour où l’ordre se rétablirait en Russie. Il -venait dîner chez sa cousine, revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce -soir-là comme d’habitude, avait mille choses à lui dire. - ---Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses aussi -extraordinaires que chez nous? Comme la vie doit être ennuyeuse partout -ailleurs! Il paraît que bientôt nous allons tous être obligés de -travailler. Ce sera très amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine. -Je gagnerai ma vie, Paul; j’aurai un poste important aux Affaires -étrangères. C’est arrangé. - -Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable qui la fit -pouffer de rire: - ---Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais Dieu sait ce que -l’avenir nous réserve. - ---Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès qu’elle eut recouvré -son sang-froid. On aura un tel besoin de «capacités», comme ils disent, -que nous sommes sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde: j’ai -déjà deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre. Et, si -tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service. Tu seras le secrétaire -de la secrétaire. - -Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure reprit -l’expression, qui lui était naturelle, de bonne humeur et d’insouciance -et, pendant toute la soirée, Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en -épuisèrent à l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs. - ---Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais, dit Paul en partant. - -Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux joues: - ---Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur. - -Paul n’aima pas cette réponse. - - - - -SECONDE PARTIE - - - - -I - -LA GRANDE SECOUSSE - - -Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit. -Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La -nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait -téléphoné des nouvelles inquiétantes: les bolchéviques faisaient un coup -de force; leurs troupes étaient mobilisées; déjà, ils s’étaient emparés -du télégraphe central; Lénine était arrivé à Pétrograd; on n’avait -trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes!... - -Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski -ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le -fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son -appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber; ses -pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le -même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le -thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas -objectivement. «Que fais-je ici? se demandait-il sans cesse. Pourquoi -rester? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut -prendre un parti et quitter la Russie.» Et, en même temps, il sentait au -fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc -encore dans cette ville funeste? Ses affaires? Elles étaient arrangées -au mieux des circonstances déplorables. «J’aurai de quoi vivre à -l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec -moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon -qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse! Et pourtant je reste. -Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie? -C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font -mes compatriotes!» De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des -questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur -du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il -sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes, -l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs -débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les -lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché. -Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois. -«C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi? A la moindre alerte -nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et -de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes -nerfs? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable.» - -Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent, -il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes -politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de -Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on -apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour -l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec -bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à -bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus? -Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se -regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi: «Qui -fera défaut demain?» - -Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous -volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa -petite amie Lydia; elle lui paraissait la seule personne sincère de -l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se -mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et -plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il -représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à -l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes -qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier -et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. «Cela est faux -aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, -qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si -cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma -faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul, -peut-être changerait-elle vite d’idée... Elle croit que je suis -inaccessible à la peur. Quelle erreur! En fait, j’ai peur de tout dans -l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans -le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas -le danger, sans doute par une infirmité de ma vue... Tiens, il faudra -que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est -si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce -qu’elle va devenir, cette fille ravissante? Elle se mariera. Elle -épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle -mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très -séduisante, et qui méprise son mari... Qui choisira-t-elle? Son cousin -Paul? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour? Ce serait un -mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait -pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si -élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité? -Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous -sommes.» Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont -Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis -longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd. -Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se -multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant, -il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver. - -«Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques -italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir, -risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est -la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes -personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école -utile pour mes contemporains? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré, -jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et -plus neurasthéniques que jamais.» - -A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe -d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton -d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler -entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski -croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans -la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre -et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la -nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un -aspect aussi militaire. «Qu’est cela? se demanda-t-il. Le gouvernement -a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il -coffrer les bolchéviques cette nuit? Cela ressemblerait bien peu à notre -cher Alexandre Feodorovitch Kerenski! Est-ce le coup d’État de Lénine?» - -Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette -énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et -s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger -dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant -à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître -de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de -Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable. - -Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des -détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui -défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la -banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans -la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre -résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le -Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait -réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques. - -Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute -la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient -surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer -un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste -de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux -bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski -boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils -n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine, -rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le -soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y -proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la -grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège -du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà--comment le -savait-on?--que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général -Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix -visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette -fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le -règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant. -Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent; la peur avait marqué son -visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang -s’arrêtât dans ce gros corps pourri. - ---Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous -sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous -incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon -affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur -Stockholm. - -Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues, -courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de -son appartement. - -Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur -Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit -une vue plus calme de la situation. «C’était inévitable, se dit-il; -maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on -pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que -l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble -parlera toujours dans les bureaux.» Il pensa à sa femme, avec un -soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais -quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait -le coup d’État à Pétrograd? Il fallait absolument lui faire passer des -nouvelles... Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite -amie Lydia? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se -précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A -peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça -qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna -Volynskaia. Savinski courut à la porte. - -Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid -et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne -disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à -Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement -fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il -ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille -de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père -gronde son enfant chérie. - ---Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui? Quel -démon de curiosité vous pousse? Vous allez vite rentrer chez vous et -vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission. - -Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser. -Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de -chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière -de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit: - ---Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il -règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des -pelotons de soldats comme aux temps du tsar... Et puis, ajouta-t-elle -malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe. -A moi toute seule, je n’y comprends rien... - ---Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous -devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour -fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd? Je vais -vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture. -Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof -l’occupe, sans doute, à ma place. - -A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre -fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde. - ---Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin. -Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve. - -Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski, et -celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur, -qui n’était autre qu’André Spasski. - -Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait en rien perdu son -sang-froid. Il était calme comme à l’ordinaire, et on ne voyait pas -trace de nervosité sur son visage. - ---J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j’ai -quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolchéviques me -font l’honneur, paraît-il, d’attacher un certain prix à ma capture. Ils -sont chez moi à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas -facilement. - ---Qu’allez-vous faire? demanda Savinski. - ---D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une maison sûre ici, et -j’ai aussi un excellent passeport. - -Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un -passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur Paul Pavlovitch -Mouchine, âgé de trente-huit ans. - ---Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas -difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu’en Kerenski qu’il -méprise. Peut-être prendrons-nous Pétrograd! Ces coquins n’aiment pas se -battre. - -Spasski souriait tout le temps en parlant. - ---Mais avez-vous de l’argent? demanda Savinski. - ---J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage -compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas qu’on me trouve chez vous. Je -vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la -part de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je crois, rien à -craindre pour le moment. Séméonof sent qu’il aura besoin de vous. Au -pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas -Vladimirovitch, car nous nous reverrons. - ---Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant à la porte. - -Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la -fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski -sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche. - -Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu’il vint la -rejoindre. Décidément, elle ne s’était pas trompée sur lui. Aux heures -critiques, il ne gémissait pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle -éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans ses -bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir -devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la -reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la -Perspective. Le temps était beau et clair; il y avait sur les trottoirs -la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu’un coup -d’État avait eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient au -pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme. -Pétrograd, pour s’émouvoir après six mois de révolution, avait besoin -d’entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la -poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats -patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort -d’imagination pour comprendre l’importance de ce qui venait de se passer -en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques -était capable de cet effort? - -La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia -virent qu’à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du -bureau central des téléphones. L’izvostchik tourna à droite pour passer -sous l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme -ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. «On ne passe pas.» Lorsque -Lydia reconnut l’uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit. - ---Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne -peut sortir. Comment aurais-je vécu si je l’avais su ici? - -Savinski la rassura. - ---On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des -pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela -s’arrange chez nous. - -La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut rebrousser -chemin et prendre le long du canal de la Moïka. Là, ils rencontrèrent un -détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement -débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient -pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils défilaient, -Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient. - -L’homme répondit avec nonchalance: - ---Nous sommes commandés pour défendre le Palais d’Hiver, où le -gouvernement est réfugié. - -Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les -épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les -troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres -laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être -inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale -du Palais. - -Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait. - ---Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un -spectacle, d’une espèce de parade de cirque?... Je ne puis pas prendre -les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces -marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance, -tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch... Ou -bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre? -ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient -voir si profondément en elle. - ---Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il -suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique. -En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien -sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour -vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez -vos poupées; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles. -Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues. - -Lydia devint sérieuse. - ---Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des -imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille -pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre -sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation, -vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me -téléphonerez... Ah! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont -Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on -se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous -pouvez entrer par la Millionnaia. - -Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de -pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit -de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton -plaisant, il dit: - ---Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia -Serguêvna. Cela me rajeunit... Mais, soyez tranquille, je suis un grand -poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer -dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu. - -Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était -désert. - -Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très -gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même, -l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui -avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et -traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse. - ---Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à -table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir Kerenski en fuite. Il faut -reconnaître qu’il est malin. Toutes les fois qu’il y a du tapage, il -disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te -prie? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la -Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement de la fin. La -prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors, -l’expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille -de champagne pour célébrer ce grand événement. - -Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il -trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur -profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait -alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons. -Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir. - ---Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la -Russie. Il y a dans l’âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne -peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les -coquins qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir? Cela criait -vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar! La foudre du ciel -devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l’instrument de la -colère de Dieu. - -Le général profita d’une quinte de toux du prince pour intervenir. - ---Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi. - ---Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de -triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons bien mérité. -Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur? Rien. Qui de nous a donné -sa vie pour lui? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la -Russie sortira de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais... -Buvons à la Russie. - -Il vida son verre. - -Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle avait éprouvées -dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le -champagne qu’elle avait bu, l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle -vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief, -les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels: -elle revoyait la révolution comme elle l’avait vue quelques heures plus -tôt près de la place du Palais-d’Hiver, comme une parade foraine, ou -mieux comme une féerie... On se levait de table; elle se sentit tout à -coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan et tout -aussitôt s’endormit. - -Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte. -Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l’adresse -écrite au crayon elle reconnut l’écriture de son cousin. Elle eut une -palpitation de cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une -terrible nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes: - - _Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas, - je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée._ - - PAUL. - -Elle devint très pâle. «C’est affreux, pensa-t-elle, il va mourir.» En -hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller? que faire? elle ne le savait -pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose. -Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle. -Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, elle lui dit: - ---Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens sont fous -aujourd’hui. - -Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un grand signe de -croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche. - -Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir. -C’était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart -d’heure de chez elle, de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia. -Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie -sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être -toujours en retard d’une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d’amitié. - ---C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai besoin de toi. Nous -sortons ensemble, tu veux bien? - ---Pourquoi pas? dit Hélène avec placidité. - -Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert. - -Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la -Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l’Ermitage. Mais le -petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver -était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse -sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée. -Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles, -et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur -leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir -le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire -et le ministère des Affaires étrangères. - -Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas. - ---Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle à son amie. - -Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia dans cette -promenade aventureuse comme elle l’aurait accompagnée dans une tournée -de magasins pour acheter une robe. - -Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte et le cordon des -soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant d’une discussion, du -reste amicale, qui s’était engagée entre un sous-officier et des -spectateurs, les deux jeunes filles passèrent les sentinelles sans qu’on -les arrêtât. Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis -Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle. Bien qu’elle -fût toujours sous le coup de l’émotion qui l’avait fait sortir de chez -elle et indifférente à tout ce qui ne la préoccupait pas, le spectacle -qu’elle avait sous les yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de -la grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. Mais, -sur la place même, les junkers circulaient librement, ne se cachaient -pas et s’occupaient aux yeux de leurs ennemis à préparer la défense du -Palais. Par endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes -rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes bûches de bois -de plus de six pieds de longueur, empilées les unes sur les autres sur -une longueur d’une trentaine de pas. C’était une partie de la provision -de bois amassée pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des -jours entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment les -troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier ainsi? De -nouveau, la pensée que tout cela était une «parade de cirque» traversa -l’esprit de Lydia. A ce moment, par la porte centrale, sortit un -détachement de junkers. Ils défilèrent comme à la parade; leurs longs -manteaux couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils -s’alignèrent sur deux rangs devant le tas de bois et un général les -passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les jeunes filles -s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas un mot de la harangue. Elle -cherchait, parmi ces deux cents jeunes officiers, à retrouver Paul. -Soudain, elle poussa une exclamation. - ---Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna. - -En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la file, était Paul -Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe, la poitrine bombée, les -yeux attachés sur le général qui parlait. Il ne voyait pas sa cousine. -Elle remarqua qu’il était très pâle. «Il est malade, le pauvre petit», -pensa-t-elle. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait jamais -cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand garçon. Maintenant, -elle entendait les paroles du général. Il terminait d’une voix sonore en -disant: «La Russie compte sur vous, mes enfants!»--«En quoi est-ce que -la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble de l’irritation. -Où est la Russie, là-dedans? Est-ce Kerenski, la Russie? Paul va-t-il se -faire tuer pour Kerenski qui est en fuite? Et qui est-ce qu’il y a dans -ce Palais? Des ministres socialistes et des bourgeois que personne ne -connaît?» - -Au commandement d’un officier, les junkers se remirent sur quatre rangs -et, d’un pas cadencé, défilèrent pour rentrer dans le Palais. - -Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul allait passer près -d’elle. Il la regarda et eut un sourire de joie. Sa pâle figure -s’illumina. Lydia fit un pas encore, comme si elle allait l’aborder. A -cet instant, Hélène, soudain consciente de ce qui se passait, la saisit -par le bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque en -passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea pas. Lorsque -les junkers eurent disparu sous la voûte couleur de sang, elle ne dit -qu’un mot: - ---Rentrons. - -Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats rouges qui -ricanaient, et arrivèrent quelques minutes après, sans que Lydia eût -ouvert la bouche, à l’hôtel du prince Volynski. Elle monta seule chez -elle et s’enferma. Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander. -Elle répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de descendre. -Elle ne pouvait supporter de le voir à cet instant. Elle se répétait -avec colère les mots qu’elle avait prononcés le matin même. «Une parade -de cirque! une parade de cirque!» Elle se voyait souriante à côté de son -ami et se détestait. - -La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. Elle était révoltée -contre les siens. «Voilà mon père qui applaudit Lénine. Il a perdu la -tête, je pense. C’est Katia qui a raison: les gens sont devenus fous. -Pourquoi se massacrer les uns les autres? Qu’est-ce que Paul a fait à -ces soldats? Pourquoi vont-ils se tirer dessus? Ils sont Russes les uns -et les autres. Il n’y a là aucune raison.» - -Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. Devant elle, -la Néva roulait lentement ses eaux noires et gonflées. Pas un bruit ne -filtrait à travers les doubles fenêtres collées. Pas une âme ne se -montrait sur le quai du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il -semblait qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie la -rassura. «On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch avait -raison.» Un flot d’espérance l’envahit et ramena le sang à ses joues -pâles. «Il a toujours raison, continua-t-elle. Mais oui, c’est évident, -il y a eu des pourparlers entre les troupes du Palais et les -révolutionnaires. On discute, on discute sans fin, comme toujours chez -nous. Personne n’a envie de se faire tuer; on parlera jusqu’au matin et -chacun rentrera chez soi.» - -Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu une telle -agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même d’avoir été la cause -de ces tortures inutiles. «Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque -je le verrai», pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois. - -A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il -était dix heures. L’assaut du Palais d’Hiver commençait. Bientôt elle -entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup -violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le -ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse -Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. «Le canon!», dit-elle. Il lui -parut qu’elle s’arrêtait de vivre. «Que peuvent-ils faire, les pauvres -petits?» pensa-t-elle. - -La fusillade continuait; parfois, elle entendait l’éclat plus violent -des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du -canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu’elle avait eu sous les -yeux dans l’après-midi et les junkers cachés derrière les rangées de -bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout -s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade -désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du -temps. Épuisée, elle s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les -oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la -fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond. - -Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle regarda sa -pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. «J’ai rêvé, se -dit-elle. Quel affreux cauchemar!» - -Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique et se -rendormit comme un enfant. - -Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, ainsi qu’à -l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle -frissonna. - ---Que s’est-il passé? demanda-t-elle... Tu as entendu, cette nuit? - -La vieille bonne souriait. - ---Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son -école. - -Lydia retomba sur son oreiller. - ---C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et deux grosses larmes -coulèrent le long de ses joues. - - - - -II - -LE SANG RÉPANDU - - -Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par les bolchéviques -furent peut-être ceux qui mirent les nerfs des habitants de la capitale -à la plus rude épreuve. Les nouvelles les plus contradictoires passaient -de bouche en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus vives -le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute de vent soufflait -sur les espoirs éteints, les ranimait et, lorsqu’une petite flamme -brillait, une averse soudaine l’éteignait. - -Les bolchéviques, réunis en séance solennelle à l’Institut Smolny le -mercredi soir 7 novembre, avaient fait éclater la joie de leur triomphe. -Jamais, depuis le premier jour de la révolution, on n’avait entendu des -accents plus enivrés. Jusqu’alors les maîtres de l’heure avaient composé -des chants désolés sur l’éternel thème de la ruine inéluctable de la -Russie. Aujourd’hui, enfin, on voyait des hommes se féliciter de leur -victoire et annoncer à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne -doutaient pas d’eux-mêmes, et la première séance du second congrès -panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même, frappa les esprits -par la joie farouche et orgueilleuse qui l’emplissait, par la certitude -qui animait les protagonistes du drame. - -Mais il s’en fallait que la réalité répondît aux assurances des chefs du -nouveau gouvernement. En fait, ils étaient seuls avec les quelques -milliers de soldats, de marins et de gardes rouges qui les avaient -portés au pouvoir. Toute la machine gouvernementale s’était arrêtée d’un -seul coup. L’immense bureaucratie de la capitale s’était mise en grève. -Pas un fonctionnaire, pas un employé de ministère n’acceptait de -travailler pour les commissaires du peuple. Les bolchéviques s’étaient -emparés du télégraphe central et envoyaient des messages dans toute la -Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie refusait de -causer avec eux et se renfermait dans un silence inquiétant. Les rares -nouvelles que l’on avait de l’intérieur ne leur étaient pas favorables. -Les voyageurs arrivés de Moscou déclaraient que la ville était à feu et -à sang et que les junkers se battaient contre les troupes -révolutionnaires. A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour -l’instant si faibles et se sentaient si précaires qu’ils laissaient -leurs adversaires, les social-révolutionnaires et les menchéviques, se -réunir dans un palais de la Fontanka pour lutter ouvertement contre eux. - -Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité, qui était fort -active à organiser la résistance au coup d’État. D’autre part, ils -avaient des rapports inquiétants sur les cosaques de Krasnof, qui -étaient avancés de Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux -faubourgs de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré -près du pont du Palais, le petit croiseur _Aurora_, dont l’artillerie -avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il était sous pression et -chacun savait qu’il offrirait un asile aux chefs bolchéviques si la -fortune changeante les obligeait à fuir Pétrograd dont ils venaient de -s’emparer. Se réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine, -Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers une terre -étrangère? En somme, rien ne paraissait plus branlant que le pouvoir de -ces hommes qui parlaient si haut. - -Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun désordre. La -ville était plus calme qu’elle ne l’avait été depuis six mois. Partout -des patrouilles, pas un coup de feu. On arrêtait les voleurs et les -maraudeurs. Les magasins étaient ouverts. Dans chaque maison, des -consignes sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant de -Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le numéro du téléphone qu’il -devait appeler en cas de trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On -se sentait soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait à -l’aise... Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à son -imagination et qu’on essayait de voir plus loin que les apparences, on -était, à la lettre, paralysé par la peur à l’idée, trop certaine pour -être mise en doute, que l’on appartenait dorénavant, corps et biens, à -des hommes sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait la -guerre civile, le communisme et l’anéantissement par la violence des -anciennes classes dirigeantes. - -Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, si à la portée -de tous les esprits, que l’on était comme suffoqué. Ivan -Choupof-Karamine disait en soupirant: «Rien n’est plus insupportable que -l’incertitude.» Et, comme il aimait à bouffonner, il ajoutait: «Seul le -lièvre préfère attendre.» - -Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se hasardant pas à -sortir la nuit. Elle recevait maintenant à cinq heures et, par un -curieux effet de la peur, elle avait plus de monde que jamais. Les gens -ne pouvaient rester chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils -couraient les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion -et croyaient être une force; ils oubliaient leur solitude et cherchaient -à s’étourdir dans d’interminables conversations. Ils en sortaient plus -déprimés encore, car rien n’égalait dans ces premiers jours la tristesse -des propos. Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof -voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet homme si -bavard causait d’abondance avec tout le monde, sauf avec sa femme. -Pendant ces trois jours, Nathalie avait essayé dix fois d’entrer en -communication avec Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait -quitté son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à -Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas? L’avenir ne se dessinait pas -avec assez de clarté pour qu’on risquât de se montrer au quartier -général des bolchéviques. - -Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait été un peu -souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre heures. Elle n’avait -pas revu Paul, car les junkers étaient consignés dans leurs écoles et ne -pouvaient, au risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le -samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia, alors -qu’ils patrouillaient la rue en automobile blindée. L’auto avait eu une -panne et ses occupants avaient été massacrés sans qu’ils essayassent de -se défendre. Le jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski -avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais Michel, où Paul -était caserné. Elle remit le paquet et une lettre au factionnaire à la -porte, dont les grilles étaient fermées. Lydia essaya de téléphoner à -son cousin. Le bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro. -Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la voir. - -Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui -l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le -regard quelque chose de sérieux qu’il ne lui connaissait pas et parlait -sur un ton où il ne retrouvait plus l’accent enfantin dont elle ne -s’était jamais défait jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de -suite auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui -demanda: - ---Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation. - -Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un -instant, puis haussa les épaules. - ---Rien, en vérité, Lydia Serguêvna. - -Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l’interroger, -il poursuivit d’une voix sourde: - ---Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. Qui peut dire -ce qui se passera demain?... - -Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du -pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité d’une avance des cosaques -commandés par Krasnof. - -Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit, -tout en le fixant: - ---Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas, -c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, je vous prie. J’ai beaucoup -réfléchi depuis trois jours; il me semble que je ne suis plus la petite -fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas? Parlez-moi -franchement. Il n’y a que vous au monde avec qui je puisse causer. - -Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski -jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition qu’elle cherchait auprès -de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. -Que lui dire dans l’incertitude où il était? Il se résolut donc à lui -exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur un ton qui enlevât -à la conversation ce qu’elle avait de tendu et presque de tragique. - ---Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. Si je me trompe, -vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue que je n’ai aucune confiance -dans les cosaques de Krasnof. S’ils avaient voulu prendre la ville, ils -l’auraient prise hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je -parie qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au lieu -d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin. C’est la maladie -russe. Seuls les bolchéviques paraissent en être exempts. La façon dont -ils ont fait leur coup mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès -sur les journées de juillet! Ils sont capables d’apprendre. Nous n’avons -pas encore vu au cours de la révolution des hommes qui profitent de -l’expérience acquise. Et si vous voulez une conclusion... - -Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille dans les -siennes et, avec un sourire: - ---Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna? Vous savez qu’il -n’y a rien qui soit plus difficile pour un Russe que de conclure. Nos -compatriotes aiment à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de -la thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui par la -fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables de leur -dialectique, ils vous tirent leur révérence. - -La jeune fille resta sérieuse et dit simplement: - ---Eh bien? - ---Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès de Lénine. Mais -si vous me demandez ce qu’il fera de sa victoire, je vous dirai que je -n’en sais rien et probablement, à l’heure actuelle, n’en sait-il pas -plus que nous... J’imagine que c’est un homme politique tout autant -qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité, de -concessions aux événements. On ne crée pas un régime social tout nouveau -en un jour. Il sera amené à manœuvrer, à biaiser... Mais, chère petite -amie, conclut-il, voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine. -Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut être renversé, nous -pouvons être, vous et moi, en Angleterre, les Allemands peuvent avoir -pris Pétrograd et remis un beau tsar tout neuf sur le trône. - -Lydia se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, les -mains croisées derrière le dos. Elle allait d’un pas lent et décidé, son -visage restait sérieux et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui -dit: - ---Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Cela, je -l’ai compris. Je pense que tout va s’écrouler; je pense qu’il y aura -beaucoup de sang. - -Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, tout près de -Savinski, elle murmura: - ---C’est une horreur! - -Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir -Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu’il fallait. - -Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore -quelques pas dans la chambre, puis, d’une voix posée, elle dit: - ---Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me -procurer un passeport pour un jeune homme. - -Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l’oppression -inexplicable qui l’accablait. - ---Un passeport, fit-il, pour un jeune homme?... Ce n’est pas très -facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu’en quelques -jours je pourrai vous arranger cela... J’ai des relations, heureusement. - -La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit. - ---Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. Je l’aime comme un -frère. C’est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était -l’autre nuit au Palais d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, -risquer de se faire tuer par des Russes! Pour qui? Cela n’a pas de -sens... Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le tuera, c’est -certain... Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je -suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi. Alors, -j’ai combiné tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on -appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les bolchéviques -qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par -Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d’aller chez mon -amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27. -Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n’ira le -chercher là... Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai -tranquille que lorsqu’il sera en Finlande. - ---Mais voudra-t-il partir? demanda Savinski. - ---Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance. - ---Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski. -Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu’il faudra bientôt -m’occuper d’en avoir un pour vous... - ---Oh! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce que je -risque? jeta la jeune fille d’une voix qui, cette fois-ci, était -joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille... Je resterai -encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez... - -Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu’il -aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à -chaque instant sur le bord d’un sourire. - ---Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, continua-t-elle, -quand j’ai su que Paul était avec les junkers au Palais d’Hiver. Paul a -été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne -représentait-il rien à mes yeux. C’était trop loin... C’est absurde, -sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez... Depuis -la révolution, je sais bien qu’on a tué des gens dans la ville même. Je -ne les connaissais pas; cela m’était indifférent. Je disais comme les -autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher -d’importance: «Les révolutions ne se font pas sans victimes.» Ou bien on -parle «du sang répandu pour une grande cause». Qu’était pour moi «du -sang répandu»? Des mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le -Champ-de-Mars près des tombes des «victimes de la révolution». Je n’en -ai jamais été émue,--pas plus que vous n’êtes ému lorsque vous entrez -dans un cimetière. Et voilà qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à -coup ce qu’était «du sang répandu». Est-ce parce que j’avais vu de mes -yeux cette barricade que les junkers préparaient? Est-ce parce que Paul -était tout près de moi? Est-ce parce qu’il allait se battre avec ces -soldats à qui j’ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours -semblé près de moi? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici, -et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre -s’éclairer à chaque coup de canon?... Je ne sais pas, Nicolas -Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter... Sans doute, vous me -trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions... Enfin, -voilà, il faut que Paul s’en aille, tout simplement, et alors vous -verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable, -que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une voix très posée: -«les victimes de la révolution» et «le sang répandu». - -Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à -pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête: - - _Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure._ - -Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande. -Il prit le train. Il n’avait pas de visa sur son laissez-passer ancien. -Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva -sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain. -Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à -Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait environ un mois -pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant; que, -d’ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les -bolchéviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à -exécution leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la -place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme que ces jours -derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l’année et -ils partiraient pour l’Angleterre. En attendant, il ne doutait pas -d’obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande. - -Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski -avait l’impression curieuse qu’il était hors de la réalité, qu’il -prononçait les paroles qu’il devait prononcer, étant donné les -circonstances, mais que la vie, comme il se le disait à ce moment même, -«était sur un autre plan». - -Il cacha ses pensées à sa femme. - -Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit -qu’il était prié d’assister à la messe funèbre qui serait dite ce -jour-là en l’honneur de l’enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 11 -novembre, à l’âge de vingt et un ans. - - * * * * * - -Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y apprit les -détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu’il -était en Finlande, les bolchéviques avaient décidé d’en finir avec les -junkers et avaient envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs -casernes. On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien -palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de -bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres -d’enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu’un -domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui -s’était rassemblée, s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune -prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la -poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était -horriblement défiguré. - - - - -III - -RÉCLUSION - - -Les jours passèrent. - -Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à -la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui -avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée -et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait -rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu -différent. - ---Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En -attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous! - -Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite -amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski. -Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié -d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra -Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le -prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre -que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle -à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de -recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les -douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un -masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses -jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus -profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des -arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance -extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant -mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe; il -passerait l’hiver en Égypte. - ---Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du -soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du -désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois -pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville -sombre? - -Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les -eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes -accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité -visible de l’atmosphère. - ---Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du -fémur,--à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis -perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville -fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon -cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au -sujet d’argent à faire passer à l’étranger. - -Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de -son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour -lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez -considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une -partie des bijoux de la princesse Hélène. - -A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme -il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se -soulevant dans son fauteuil: - ---Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici vivant. Mon seul -regret est de n’être pas mort, il y a six mois, sous l’empereur. La vue -des horreurs de la révolution m’aurait été épargnée... Est-ce une vie -que d’assister à la ruine de la Russie? Il y a des ruines grandioses -devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture, -mon cher. Elle s’étale à plein. Cela pue... Nous étions pourris depuis -longtemps; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et -cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur -laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores? Un pot -rempli de m... La révolution a brisé le pot. - -Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main débile le laissa -retomber. - ---Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. Qu’est-ce que les -bolchéviques peuvent me faire? Je suis à moitié mort. Ils ne -m’obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Ils me laisseront -crever dans mon coin, comme un chien... Je suis le seul homme de -Pétrograd qui leur échappe... Vous, qui êtes jeune et solide, prenez -garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je -suis résolu à ne pas bouger. - -Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le prince penché sur -des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire -dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses -nouvelles. C’était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il -répondait brièvement: - ---Ma fille va bien, elle va très bien. - -Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de -lui-même, se rongeait d’inquiétude, y revenait par des détours. Une -fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise -d’humeur noire. - ---Lydia, dit-il, hum!... C’est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch. -Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette enfant?... J’y pense -constamment. Cela m’agite. Il faudrait qu’elle s’en allât. J’avais -arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne -put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt; -elle était sur le passeport de Mme Saltykof... Mais, au dernier moment, -elle a refusé de partir. Elle prétend qu’elle ne quittera la ville -qu’avec moi. C’est une folie... Je me suis fâché; nous nous sommes -disputés très âprement; j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup -j’ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et -pur, ma fille... - -Des larmes emplissaient les yeux du vieillard. - ---Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce -soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et -près de ma fin... C’est quelque chose de bien plus profond que cela. -C’est parce qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme -vous, elle ne me quitterait pas davantage... Elle paraît à tous une -enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant rieuse et légère, mais ce -n’est qu’une partie d’elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais -combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que -cela se dit... Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond de -soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, d’un geste presque -insignifiant. Et cela vous remplit l’âme d’une lumière magnifique... -Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son -cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou -trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons dit un mot de Paul. -Elle est très fière; elle ne veut pas qu’on la plaigne. Et puis, je ne -sais pas ce qu’il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été -tué... Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une -femme déjà... Elle n’est pas sortie; elle n’a vu personne. Il y a là un -mystère, mon ami... Je ne sais pas... - -Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski: - ---Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en -dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout... -Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour -viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair... -Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite? Si je ne suis plus -là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente, -n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider, -hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes -ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos -enfants à l’étranger. - -Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour -se reprendre. - ---Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons... Voulez-vous être -assez bon pour jeter une bûche dans le feu? Je crève de froid. - -Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un -petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour -Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs -flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit: - ---Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. Il faudra -me l’amener un jour... Oui, j’aurai à causer avec lui de certains plans -que je forme... J’ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il -y a en Andalousie des femmes admirables... Ah! ma jeunesse, et les rues -étroites de Séville, et l’odeur qui monte du pavé brûlant quand on -l’arrose!... Vous ne savez pas combien souvent j’y pense... Amenez-moi -l’Espagnol, n’est-ce pas? - - * * * * * - -Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de -Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres -charmants avant la fin tragique du jeune homme? Dans l’obscurité où il -était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant -il essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l’image de -Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, remplissait de plus en plus -ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s’en étonna: - -«Quoi! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire, -dans le bouillonnement d’une révolution qui veut faire table rase du -monde ancien. Je cours des risques quotidiens; je puis être emprisonné -comme tant d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les banques -vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis -séparé de ma femme et de mes enfants; nous sommes environnés de dangers -visibles; chaque jour, un des nôtres est arrêté; j’ai mille soucis -d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je -dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires. -Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m’occuper d’une -jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état -de son cœur... Je perds mon temps?... Quelle erreur! Je gagne du temps. -C’est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce -moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi, -ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs, -sa bouche enfantine... Délicieuses images qui me reposent, m’entraînent -dans un monde idéal loin des horreurs présentes... Sans elle, je ne -serais occupé qu’à peser les conjectures de l’heure politique: je -m’alarmerais comme mes amis du club; je nourrirais de noires humeurs; -mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je -deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve.» - -Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir de la -jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C’était un -homme d’action; mais c’était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce -toujours le poète qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des -théories de Savinski, et il disait volontiers: «Un grand homme -d’affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure, -vous restez collé au sol. On ne s’envole que sur des ailes. Napoléon, le -plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur. -Et qui sait s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait -de chimérique en lui? Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le parti des -chimères l’emporter? Pour un Séméonof, qui n’a que l’esprit politique, -il y a cent songe-creux qui vivent d’éblouissantes visions dans les -nuées.» Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé -son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue -retraite? Il y avait quelque chose d’obscur dans cette tragique -histoire. Le temps, sans doute, le lui éclaircirait. Mais il lui tardait -de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le -secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner. - - * * * * * - -Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. Le -désordre s’était soudainement développé dans la ville et, au sentiment -de sécurité extérieure que l’on avait eu au début du règne des -bolchéviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant -militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes -principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont -le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers -devaient monter la garde à deux jusqu’au matin. Un gong, placé dans la -cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de -descendre armé pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible -de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à -subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car -elle prouvait que les bolchéviques se sentaient incapables d’assurer -l’ordre public et qu’une fois le soleil caché, la ville appartenait aux -soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits -sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient. -Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux -après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui -éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux d’un -passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes places désertes pour -les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans -les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux. - -C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient d’habiter de -l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser l’immense pont Troïtski à -pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait -été prise; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais -jusqu’à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski -Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se -résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se -résolut-il à le quitter et à prendre un logement meublé laissé vacant -par le départ subit d’un ami qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce -nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il -était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4 -de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C’était -un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait -directement du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa que -deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui -avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste -immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à -Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on vivait. - -Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait son voisin. Elle -s’en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq -cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société -très unie pour les jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi -pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé -paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la -révolution bolchévique. - ---Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont -comptés, il s’agit de les vivre bien. J’ai ouvert un crédit illimité à -mon cuisinier. J’ai du bois pour me chauffer et j’en achète encore pour -plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à -petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que -je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n’y -en a plus à Pétrograd. Je donnerai des dîners à six heures du soir et -vous n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous -soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous -savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le -Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l’espoir -de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au -coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent -chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du -régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques... -Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il -n’y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries. -J’en vois chaque jour qui filent pour la gare, pliés sous le poids des -objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils -frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en restera plus. -Bon débarras! - -Une longue conversation s’engagea sur la situation. Nathalie était -optimiste. Les bolchéviques s’useraient vite. Ils étaient trop faibles -pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle -restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y -avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens hauts -fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets -du gouvernement provisoire. On pouvait donc s’arranger pour vivre les -quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les -Allemands ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir. -Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée et le -gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un -coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait -offert l’hospitalité à un attaché libre à l’ambassade anglaise, lord -Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie -contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans -maximalistes. - -Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d’une -extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à -Pétrograd depuis un an qu’il y était arrivé et qui passait pour être -l’amant de la séduisante Nathalie. «Voilà un coup de partie heureusement -joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire...» - -Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait appris de -source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec -Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique -de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien -officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux -Affaires étrangères? Le fait est qu’Ivan Choupof-Karamine, pourtant si -compromis par sa collaboration avec Protopopof, ne manifestait aucune -inquiétude et se montrait même d’humeur fort joyeuse. - -Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l’invita -à dîner pour le surlendemain. - ---J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma -petite amie Lydia m’a promis de venir. L’avez-vous revue? C’est sa -première sortie depuis la mort de son cousin. - -Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine avec un -plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé à l’idée de dîner dans cette -maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités -de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes, -du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu’il -arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie, -éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet -des jours cruels qu’elle avait vécu; leur azur lui parut plus profond. -«Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions -qu’elle n’a pas ressenties?» Elle portait pour la première fois un rang -de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était -assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle -se trouva à côté de l’admirable lord Douglas, qui avait la droite de la -maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de -Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d’attention -à sa jeune voisine qu’à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec -plaisir les compliments de l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan -Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement, -alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et -vint à Savinski. - ---Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch? -demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien j’ai envie de vous voir. - -Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de -répondre, puis gaiement il dit: - ---Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles. -Mais je vous les sacrifierais volontiers. Il y a longtemps que j’ai été -privé de ma petite amie. - ---Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi? fit-elle. -J’ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me -prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre -heures. - -Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous important -avec un directeur de banque à deux heures. C’était un vieux monsieur -fort ennuyeux et disert. En un clin d’œil, il renonça à cet entretien et -accepta l’offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer -chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski et à la -maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna -la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la -garde dans la nuit froide de novembre. - - * * * * * - -Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine de deux cents pas, -et qu’il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup -de feu grêle déchira le silence de la nuit; une balle siffla dans l’air -non loin de lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur -distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules. - -«Il faut s’habituer à cela aussi», pensa-t-il. - -Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de -travail où la température était douce. Maintenant, on n’entendait plus -un bruit. Il semblait qu’il habitât, seul vivant, une ville morte. Sur -la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils -étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. «J’irai -les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il faudra s’occuper -d’avoir des visas pour l’Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce -petit bébé près d’elle! Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à -moi.» Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du -téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d’entendre une -voix sèche et martelée qui disait à l’autre bout du fil: - -«Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, Nicolas -Vladimirovitch?» - -Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui -était naturel, comme s’il avait vu son interlocuteur la veille, comme si -rien n’était survenu depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas -un mot. Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les phrases -banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu’il avait à -causer avec lui, qu’une entrevue leur serait utile à tous deux et que -peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers -sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la -journée, fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec -lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d’assez -pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la -conversation se déroulait, l’accepta comme la chose la plus naturelle du -monde. - -«Que peut-il avoir à me proposer? se dit-il. Me voilà en coquetterie -avec le gouvernement bolchévique comme un vulgaire Choupof. Mais, au -fond, qu’est-ce que je risque? Je prends une contre-assurance, et voilà -tout.» - -Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours -qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, il était couvert par la -protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait -aussi l’idée qu’il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son -séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour -quelle raison, lui souriait. - - - - -IV - -PROMENADE - - -Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant le Jardin d’Été, -un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel. -Il y avait plusieurs jours qu’il était là, sans que personne s’occupât -de l’enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe -manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce -cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils -traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres -aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs -pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle -brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l’hiver, il faisait doux ici -et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges -chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les -glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient -échangées--des nouvelles demandées et reçues du prince Serge--Savinski -avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était plus grande qu’au -jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée de la banque jusque chez -elle. La jeune fille lui parlait sur un ton qui donnait un prix nouveau -aux phrases banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue -réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments -d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, Savinski, s’étaient -développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la -seule façon qu’elle avait de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient -parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne -subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur -les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas. - ---Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le -sens loin de nous... Êtes-vous bien sûr que l’Angleterre soit partie du -monde que nous habitons, nous les Russes? La vie est si simple pour eux, -si unie, si en surface! Comme tout semble réglé là-bas! Il y a des -réponses prêtes à chaque question. On n’est jamais obligé de les -chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà -écrite, dans le dictionnaire des convenances... Ici, on ne comprend rien -à rien. Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout... C’est reposant, -mais comme cela me paraît vide!... Je pense que je mourrais d’ennui si -je devais habiter l’Angleterre. - ---Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il n’est pas dans -votre destinée et dans la mienne de vivre d’ici peu de mois dans les -brouillards de la Tamise? - -La jeune fille devint sérieuse. - ---Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, sans -regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même. - ---Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand -on a une fois la chance d’avoir une amie comme vous, on ne la quitte -pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller? - -Lydia hocha la tête. - ---Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens... Je déteste les -gens affreux qui sont au pouvoir; nous vivons une époque horrible. Et -pourtant je veux rester ici... La Russie souffre mille morts. Est-ce le -temps de la laisser? Il me semble que je l’aime davantage chaque jour. -L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. Je ne me savais -pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. C’est un sentiment très -fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser. - ---Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d’une voix -grave, mais je ne l’avais pas compris aussi bien avant que vous ayez -parlé. Il faut que ce soit vous qui me l’appreniez. - -Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la -Perspective Nevski qu’ils traversèrent et continuaient à descendre la -Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence. -Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était -glissante, Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans -l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix qui descendait en -eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain -des cris qui montaient d’une foule amassée sur l’autre rive du canal, un -peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils -virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes -descendus sur la glace qui formaient un groupe et s’agitaient avec des -gestes violents. - -Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A ce moment-là de la -vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y avait du désordre, on pouvait -être assuré que l’affaire finirait mal et que la foule laissée à ses -instincts irait au pire. - ---Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna. - ---Non, non, fit-elle, à quoi bon? - -Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de -la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques -mots: «Tue-le!», «Fais-lui boire un coup!» - -Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia -et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se -dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le -long d’un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un -homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds -et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au -collet et à la taille l’entraînaient vers le trou noir dans la glace -blanche... Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur -place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air glacé et -dominaient le tumulte... C’était un appel qui n’avait plus rien -d’humain, quelque chose qui déchirait l’âme. Et, soudain, le groupe -sombre fut le long du bateau... En un clin d’œil, on vit une forme -gesticulante s’effondrer; à grands coups de bottes dans les reins et sur -la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut -entraînée sous la glace. - -Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si pâle qu’il -eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et chancela. Il passa un -bras autour de la taille de Lydia et la pressa contre lui. Il sentit le -poids de son corps contre le sien. Elle avait presque perdu -connaissance. - ---Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous!... Je vous en prie... Faites -un effort!... Pauvre enfant, comme je vous plains! Que je suis désolé, -Lydia Serguêvna!... Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester -ici... - -Déjà la jeune fille se redressait. - ---Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse!... Allons! Mais -donnez-moi votre bras. - -Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. Savinski fit asseoir -Lydia et garda un bras autour d’elle. - -Lydia interrogea le vieux cocher. - ---Que s’est-il passé? demanda-t-elle. - -Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux. - ---C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine dans un magasin. -Alors le peuple l’a noyé... - -Il se tut un instant et ajouta: - ---Les gens sont comme ça, maintenant. - -Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot. - ---Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce que la vie d’un homme -aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch?... J’y ai beaucoup réfléchi et je -croyais l’avoir bien compris... Oui, je pensais que rien maintenant ne -pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout... Et voilà que cette -scène banale m’a bouleversée... C’était horrible!... - -Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce et se tournant -vers son compagnon: - ---Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une -fille qui manque de s’évanouir dans la rue... Et, pourtant, si vous -saviez comme j’ai besoin de vous! Il me semble que vous êtes le seul -homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez pas... - -Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra son étreinte. - ---Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais. -Vous pouvez compter sur moi... - -Puis, changeant de ton, il ajouta: - ---Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu’un homme comme les -autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain -mauvais. C’est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille... C’est -vous qui me donnerez des forces... En attendant, ayons au moins les -bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour. - -Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de -décembre qui, dès avant quatre heures, étend l’obscurité sur la ville. -Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d’âne de la -neige inégalement tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les -cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments, -lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait sentir battre près -de son vieux cœur d’homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune -fille. - - - - -V - -UN SOUPER - - -Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout ce qui n’était pas -Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, ni sa famille n’existaient à -ce moment pour lui. Elles avaient disparu comme un brouillard du matin -que le vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond -comme les yeux de la jeune fille; une lumière fraîche qui semblait être -pour la première fois au monde enveloppait toutes choses et leur donnait -un charme nouveau. C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour -plus beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler les -moindres paroles qu’il avait entendues au cours de leur lente promenade. -Il avait fallu qu’elle fût bouleversée par l’émotion de la scène -tragique dont ils avaient été les témoins pour qu’elle lui dît d’une -voix dont il sentait encore vibrer en lui l’accent pathétique: «Ne -m’abandonnez pas!» Certes non, il ne la quitterait pas. Il serait son -ami de chaque jour, celui sur lequel on peut s’appuyer. Un homme de cœur -pourrait-il laisser seul dans la tempête un être aussi charmant et aussi -vulnérable? Qui avait-elle près d’elle? Un père infirme qui ne -quitterait plus son fauteuil de malade; une mère qui vivait dans un -cercle étroit de pensées futiles et de projets sans cesse changeants, -incapable, du reste, comme son éternel ami le général Vassilief, de -comprendre quoi que ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle -se trouvait et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens d’un -cœur léger aux pires catastrophes. «Grâce à moi, se dit-il, Lydia -passera sans danger les quelques mois de la folie bolchévique. Il ne -s’agit que de gagner du temps. Du reste, à la première menace sérieuse, -nous franchirons la frontière...» - -Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui. Tout de -suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet de chambre, Vania, -qui était depuis dix ans à son service, vint à lui une lettre à la main. -Mais, avant de la lui remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait -reçu de mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de Nijni -Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux. Il avait, du reste, -trouvé pour le remplacer auprès de monsieur, qui, sans doute, ne serait -plus longtemps à Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les -maîtres avaient quitté la Russie. - ---Et quand pars-tu? dit Savinski, qui avait compris tout de suite que -rien ne retiendrait Vania à la ville. - ---Demain matin, barine, murmura le domestique. - ---C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter Pétrograd... Et le -cuisinier, me reste-t-il? - ---Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est d’ici. - -Savinski prit la lettre. «Il a peur, se dit-il, il a peur comme tout le -monde, comme moi, du reste. Et il se sauve... Mais moi, je ne partirai -pas encore.» - -Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, les barges sur -le canal glacé, les arbres morts du Jardin d’Été passèrent sous ses -yeux. - -La lettre ne contenait qu’une ligne: - -«A sept heures, au restaurant Donon, demander le cabinet retenu par -Rodionof.» - -Elle était signée: «S.» - - * * * * * - -Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires -étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de -Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l’honneur de -son hôte, et malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la -vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui -que la possession du pouvoir agissait sur les bolchéviques comme sur les -gens du régime disparu; cette première impression le mit de bonne humeur -et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté par où on -pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas, -il remarqua que Séméonof n’avait pas touché à la vodka et qu’il se -bornait à tremper ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était -pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un -calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par -des questions personnelles. L’officier s’informa de la santé de leurs -amis communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota qu’il ne -demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma -l’exactitude des renseignements qu’on lui avait fournis sur les rapports -secrets qui s’étaient établis entre le militant bolchévique et la belle -Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser à -Lydia Serguêvna. - -Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort de son -cousin, «tué dans des circonstances tragiques», ajouta-t-il -textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un -geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais -insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de -Savinski: - ---Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l’État, je lui -trouverai un emploi digne d’elle et de ses rares facultés auprès de moi -aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans -la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté. - -Il s’interrompit un instant et reprit: - ---Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c’est à ce sujet -que je vous ai demandé de venir ici. - -Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa -poitrine d’un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien -en face, il lui exposa la situation telle qu’elle se dessinait devant -lui. - -Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation -démagogique et lui parlait comme à un homme intelligent et non comme à -un auditoire populaire. Il ne fut pas question de «l’abjecte tyrannie du -tsar», ni de «l’autocratie corrompue», ni des «longues souffrances du -peuple», ni de la «guerre abominable», ni inversement du triomphe du -prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que -prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce -qu’il y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour gouverner -la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et -Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans -ce premier entretien, que c’était une autocratie nouvelle qui montait -sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car -s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et -envieuse, il reste qu’on peut causer avec quelques hommes intelligents -et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof, -il était évident que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils -allaient faire la paix avec l’Allemagne. - ---Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue: elle sera -mauvaise, c’est entendu... Mais une mauvaise paix vaut mieux que la -meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre -revanche... Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et -inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y -a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait. -Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes... -Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions -économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez -la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique -nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et -sociales. - -Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher -de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la -force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu -dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances. -Quoi! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société -ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première -difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des -soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient... Mais -il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny, -et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue, -la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec -mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au -nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux -réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe, -avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient -chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les -Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir -voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des -visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la -curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni -aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris -puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre -murs sans oreilles d’un cabinet particulier. - -Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la -fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour -plus technique. - -Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à -brûle-pourpoint: - ---Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch? - -Séméonof répondit: - ---Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch, -que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce -qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours: «Camarades, -travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes.» -Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la -terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée. -Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il -n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre... - -Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la -sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de -commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de -son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté -sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus -froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde. - ---Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un -sourire. - -Séméonof haussa les épaules. - ---S’il le faut, dit-il froidement. - -Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas -Vladimirovitch. - ---Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que -c’est demain matin que nous occupons les banques. - -Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens -plein de la communication qu’il venait de lui faire de sa voix la plus -froide. Puis il ajouta, comme avec négligence: - ---Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos -talents. - ---Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation inutile, vous -seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la -sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche, -vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge. - ---J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je -vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous; mais je n’ai pas le -loisir d’y penser... Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et -la vôtre sont hasardées... Qu’importe! En tout cas, il n’y aura pour -l’instant aucune perquisition chez vous. Si l’on veut entrer la nuit, -n’ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une -patrouille. - -L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il -suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine, -Savinski vit de la lumière et se fit arrêter. - ---Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit -Séméonof en s’inclinant. - -La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut pas. Il était très -exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs -jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente. -Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la -lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia -était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait de le conduire à -son père, à qui il voulait épargner l’émotion d’une fâcheuse nouvelle le -lendemain matin. - -Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à -l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant: - ---Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami. - ---C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en -gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à -votre père. J’ai à lui parler. - -Nathalie et lord Douglas les regardaient. - -Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade -le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la -partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on -tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui -faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable; -la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns -sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues -charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à -tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un -énervant appel à l’amour. - ---Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch? dit Nathalie à haute -voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne -nouvelle? - ---Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne? cela -dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la -chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle? - ---Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur -muet et attentif. - ---Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront -demain occupées par les bolchéviques. - ---Mais qu’est-ce que cela veut dire? fit une dame un peu forte. Quel -changement cela apportera-t-il dans les affaires? - ---Oh! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de -vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus -tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront -séquestrés. - -A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à -Savinski. - ---Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce -que la nouvelle est exacte? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous -tous? L’argent de nos comptes-courants!... C’est un vol manifeste. - ---C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du -gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes -ruinés... Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et -qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques. - ---Mais quand? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son -sang-froid, quand?... Les coffres-forts aussi! Ne nous torturez pas! -Pensez-y... Vous êtes odieux avec votre ironie. - -Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina -qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux -sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans -le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la -société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles, -subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup. - -Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des -questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il -était assis. - ---Alors, vous êtes ruinée, _dear little thing_, dit-il. C’est très -intéressant! - -Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira. - ---Cela n’a aucune importance, fit-elle. - -Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le -cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire -chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski -la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux -hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient -allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans -la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour -l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks -qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur -la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de -leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que -Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers -pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait -morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels -il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de -lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus -fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui -marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service, -traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez -mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia -alluma une lampe électrique et dit: - ---Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici? Il faut que je prévienne -papa. - -Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil -ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans -la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur -la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses -de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une -Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature -d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait -l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des -chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la -noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers -retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski -fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait. - -A ce moment, la jeune fille apparut. - ---Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à -vous voir. - -Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant -sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta. - -Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et -de sa bouche entr’ouverte. - -Ils restèrent quelques secondes sans parler. - -Savinski se pencha vers elle. - ---Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux. - -Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince -Serge. - - - - -VI - -LE CARREFOUR DOUTEUX - - -Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore que le cynisme des -propositions qu’il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait -demandé sa collaboration l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de -donner des conseils techniques aux maîtres de l’heure? Ne prenait-il pas -une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l’entreprise -bolchévique qui menait la Russie aux abîmes? - -Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations secrètes -avec les dictateurs terroristes? Leur règne serait de courte durée. Il -n’aurait que la honte d’avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi -l’avait-il fait, du reste? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter -Pétrograd? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et -là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens la Suède et -l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles -il revenait sans cesse. «Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna?», -pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute -pureté? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle -s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait à se -hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, elle parlait rarement des -bolchéviques. Jamais il ne surprit d’elle un mot violent contre Lénine -ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une -horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse pas -les hommes. - -La Banque du Nord, comme les autres banques de Pétrograd, était -nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient et un commissaire siégeait -dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de -gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la -confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par -mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de coffres-forts étaient -appelés en série. On confisquait les bijoux et l’or qui y étaient -enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille -encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait -Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure le matin à la banque, heure -perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du -gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait -tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction de Séméonof. -Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet -des négociations économiques et financières avec l’Allemagne. Savinski -le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et -désireux d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, jamais -mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec -les chefs allemands avait quelque chose de risible... Mais l’entretien -qu’il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable. - -Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient -tendus et qu’il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut -dans son appartement la visite d’un soldat à la figure assez fine. Le -soldat insista pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui -était bien fermée, et dit enfin à mi-voix: - ---Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est -au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du -soleil et demandez l’appartement Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai -la porte. - -Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. «Après tant de coquins -des deux partis, je vais enfin revoir la figure d’un honnête homme, se -dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions.» Et -il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un mois qu’il l’avait -quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente? La -seule chose qu’il avait apprise était qu’il était encore en vie, car les -bolchéviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs -ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux -une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui -livrerait Spasski, mort ou vif. - -Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. «Et voilà un brave homme -encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une -fortune pour lui.» - -Il lui serra la main et fit dire à «l’ingénieur Mouchine» qu’il serait à -six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa -l’esprit: «Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce -que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre? Qu’est-ce qu’il y -a au bout de cela? La prison ou une exécution sommaire.» L’idée que -Séméonof le surveillait l’amusa. «S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il -doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il -s’intéresse tant.» Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver -Spasski. - -La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s’était -promené pendant une heure le long de la Néva. Il brûlait de lui dire -qu’il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire. -Il ne vit personne qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, il -entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, s’attarda un -moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par -la maison des Choupof-Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il -arriva à la maison désignée, sur la Moïka. - -Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le -portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus -tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était -préparé sur le divan. - -Spasski portait un uniforme de simple soldat. - ---C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, dit-il avec un -sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois -ou quatre millions de soldats qui errent à l’heure présente à travers le -pays. Et voici mon livret. - -Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch, -du gouvernement d’Orel. - ---Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolchéviques -l’honneur de m’inquiéter de leur police... J’ai échappé à l’Okhrana du -tsar. Les gens d’aujourd’hui ne sont que de petits enfants auprès des -policiers de naguère. - -L’ordonnance de Spasski apporta du thé. - -Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions -personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le -premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à -Pétrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski. - ---J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille charmante, et, -sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J’ai confiance en -elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas -Vladimirovitch. Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile... -Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est -nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l’ai pas oubliée, -que je pense à elle?... - ---Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l’aime aussi, -comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs -présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme -juvénile m’est précieux; il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai -envie de tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une mauvaise -époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche... - -Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un -instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et -soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et -l’engrenage dans lequel il se trouvait pris. - -A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections, -l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne -fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux -dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant. -Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des -relations officieuses avec les chefs de Smolny. - ---Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter -la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des -hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que -des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction -des affaires... Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de -soldat; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes -obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je -n’y vois aucun inconvénient... Nous aurons besoin de vous. Je pars dans -le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le -salut... Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que -je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront -apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent, -verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus -dangereux... Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera -absolument nécessaire; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et -comprendre à demi-mot; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas -votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent. -Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le -mot «encore». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à -l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don, -et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire -comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à -constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques... - -La figure de Spasski s’éclairait; il était en pleine action. La vie pour -lui était simple; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses -facultés. Et ce but était magnifique: la libération de la Russie tombée -dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à -l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces? - -Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres -et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski -pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les -recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à -prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa -maison. - -Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour -plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait -devant ses yeux, il se dit: «J’ai vu un homme heureux... Oui, dans -l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi -de ses facultés. Il ne le sait pas; il ne s’en rend pas compte; il -parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui, -et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus -belles...» - -Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre -avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui -paraissaient singulièrement attirantes. - - - - -VII - -FINLANDE - - -Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements -qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande. -Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme, -dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se -plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas -d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle -s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son -imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une -confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne -doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les -rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre. -Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui -secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la -frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à -Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née -entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de -l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se -promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de -bronze de Pierre le Grand. - ---Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de -soucis à votre sujet. «Que se passe-t-il dans la ville? me demanderai-je -à chaque heure. Tout est-il tranquille? Tire-t-on sur Nevski?» Il faudra -que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie. -Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir? Je suis arrivé à croire que -vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi. - -Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion. - ---Suis-je une petite fille? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne -vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie -Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est -pas si facile que vous l’imaginez. - -Elle s’arrêta un instant. - ---Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies... Si je -vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie? Non, je -suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite -courtoisie... Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui -m’invite depuis longtemps? Oh! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch, -non, toujours avec mon amie? Folies à vos yeux, aux miens choses bien -raisonnables et ennuyeuses... Je vais vous dire une chose à laquelle -j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch... Nous sommes cette -fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des -doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant, -vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto. -Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça -viendra... Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit -mal; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois; la -lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin... -On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de -rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain... Et voilà, nous -menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie -seulement, car on se voit à peine... Cela manque de grandeur, -vraiment... Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que -je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant! Le -soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me -dis: «Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je -fait?» - -Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix -dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en -elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il -était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et -l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui. -Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui -caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas, -couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du -Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres -blancs sur le fond jaune des murs; de l’autre côté, le palais de -l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le -quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et -semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence. -Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays -inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir... -Mais il était trop tard... Il frissonna... - -Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se -sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez -pour défier les destins? - -Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son -changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première -fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la -ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas -la revoir avant deux jours, il était au désespoir. - - * * * * * - -Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi -auprès des siens. Le temps était brumeux et froid; la campagne -finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva -l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment -de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si -sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle -tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était -réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient -au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre -dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le -rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la -chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant -partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y -fut sensible une fois de plus; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par -l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de -sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et -chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski -avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras -passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la -sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et -peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et -tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda -passionnément: «Pourquoi suis-je ému à ce point?» Et tout aussitôt, -involontairement, la réponse monta à ses lèvres: «Peut-être ne suis-je -plus fait pour ce bonheur-là!» Il lui sembla que quelqu’un avait parlé -en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux -se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son -front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il -respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée. - - * * * * * - -Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski, -dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa -emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la -conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques -reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y -lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression -passagère se dissipa vite. - -Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où -Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et -attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il -sentit sur ses joues des larmes chaudes. - ---Tu pleures? dit-il avec tendresse. - ---Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée -ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi... Mais je suis -heureuse et je t’aime. - -Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la -prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait -pas. - - * * * * * - -Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait -plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à -la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait -attendre un peu; la Finlande était calme, bien que des bandes de -matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne -s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti -socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore -solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si -les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au -contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien! il serait toujours -possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant, -il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en -tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre. - -En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le -ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des -heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement, -il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit -avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona -chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la -maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia? Il faisait nuit -depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de -chez elle? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia? -Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait -traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux -Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le -canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la -ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée -seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit -pont, trois soldats silencieux attendaient... L’image fut si nette -devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un -instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et -désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait -entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très -froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient -en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route; il attendit un -instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à -rentrer. «Cette vie est impossible», se surprit-il à dire, quand il fut -de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le -téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil. - ---Qu’avez-vous fait? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude. - ---Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer -des soucis?... Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre. - ---Quoi donc? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à -une nouvelle émotion indéfinissable. - ---Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir... Mais je ne puis pas -sortir avec vous... Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre -une tasse de thé... Ce soir?... Non, je suis fatiguée, je tiendrai -compagnie à papa, qui n’est pas bien... A demain. - - * * * * * - -Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux -auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien qu’ils fussent pleins -des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de -Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir -pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était -impossible à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte à un -gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient -le pays. - - - - -VIII - -ILLUMINATION - - -Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof lui téléphona sur -un ton qui lui déplut... Il semblait qu’il y eût une complicité entre -eux et cette idée, surtout à ce moment-là, était odieuse à Savinski. -Séméonof avait annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour -midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser le -rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à table, un officier -arriva de Moscou en tenue de simple soldat. Il venait de la part de -Spasski. Spasski était plein d’espoir et croyait au succès du mouvement -dans le sud. «Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les terres -cosaques et c’est là qu’est le salut du pays.» Mais, aux questions -posées à l’émissaire, Savinski comprit qu’une fois de plus les rivalités -de personnes jouaient un grand rôle dans le Don, que l’accord était -difficile entre les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé -révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin dans les -villes les bolchéviques avaient des partisans. Il eut le sentiment très -net de la vanité de l’œuvre entreprise par son ami. Mais que faire? Il -fallait jouer les cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski -courut à la recherche de quelques personnages financiers et politiques -avec lesquels il avait à se concerter avant de répondre à Spasski. Et, -pendant qu’il parlait interminablement politique et affaires, il pensait -au plaisir qu’il aurait à retrouver Lydia à cinq heures. - -Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur, et son -mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de Lydia son amie Hélène. - -Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était gaie et -riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température était -douce. Les deux jeunes filles parlaient de leurs amies, des jeunes gens -qu’elles avaient vus ou dont elles avaient des nouvelles. Des événements -récents, de politique, pas un mot. On était à cent lieues de la -révolution. L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère -enchantée; il se mêla à la conversation. Il regardait le visage animé de -Lydia; elle était redevenue enfant et il la retrouva telle qu’il l’avait -connue avant la mort de son cousin. Il hésitait à lui demander ce -qu’elle avait à lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait -pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé un petit -appartement près de l’ambassade d’Angleterre. Il n’y passait que les -après-midi, car il logeait maintenant, comme Savinski le savait, chez -les Choupof-Karamine. C’était une partie carrée; il avait invité son -amie et un collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs -impressions sur cette réception intime et confrontèrent leurs souvenirs -récents. - -Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de la conversation, -d’appartenir à une autre espèce de gens, de n’avoir plus aucun lien avec -Lydia. Son bref voyage de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux -un abîme si profond? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd même où ils -vivaient des intérêts et des souvenirs en dehors de lui. Il se perdait -ainsi dans de moroses pensées, tandis que les jeunes filles continuaient -à bavarder avec animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle -ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une essence plus -rare que les autres femmes. Auprès d’elle son amie Hélène, pourtant -agréable, semblait destinée par la nature à être sa servante. Lydia -avait une façon à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous -de telle manière que vous aviez l’impression de lire jusqu’au fond de -son âme. Pouvait-on imaginer en un corps aussi parfait une pureté plus -complète? - -Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin Lydia seule à -lui. Mais, comme Hélène se levait pour partir, Lydia la retint, lui -proposant de dîner avec elle. Et, sur une objection de la jeune fille -qui craignait de regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia -ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme elle l’avait -fait souvent déjà. - -N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia -l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne paraissait pas -s’apercevoir de l’humeur sombre dans laquelle était plongé son ami. -Comme il allait la quitter, elle lui dit: - ---Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas -m’a demandé de l’épouser. Il prétend que cela arrangera tout, qu’auprès -de lui je serai enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès -janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. C’est sur ce ton-là -qu’il a pris les choses. N’est-ce pas très anglais? - -Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il -regarda bien en face Lydia. Elle souriait, mais il crut voir que sa -lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un -instant de silence. - -Puis, d’une voix très naturelle, il dit: - ---Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu. - -Et il sortit. - - * * * * * - -A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. «Je -me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir -pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant. -Erreur, illusion! Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de -l’amour. Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune -fille qui peut devenir demain une femme.» Quatre vers d’une chanson -populaire lui traversèrent la mémoire: - - _L’herbe a été foulée, - Pas par toi. - J’ai été faite femme, - Pas par toi._ - -«C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à Pétrograd que tout me -commandait de fuir? A cause d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en -Finlande? Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au milieu -des miens? Parce que je m’en suis senti séparé, à cause d’elle. Je lui -suis attaché, c’est ici le mot propre. Elle m’est plus chère que tout. -Voilà. Elle remplit ma vie, c’est magnifique, c’est inimaginable. Me -serais-je cru capable d’un sentiment si profond? J’étais devenu une -espèce de bon ours familial; j’allais finir mes jours ainsi dans une -douce somnolence. Et puis je la rencontre! Et puis ces temps troublés où -l’on ne sait plus comment on vit!... Et tout est remis en question! Je -ne suis pas mort, grâce à Dieu! Comme j’ai envie de vivre!» - -Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son -cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul et son esprit avait été -diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse -conversation d’affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait -travaillé obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, il -arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu’il -en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il ne songea pour l’instant à -rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze -ans et plus s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait -trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la -terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, amoureux d’une jeune fille -qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L’âge, il est vrai, -n’avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques -cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au -demeurant, une espèce de colosse dont les deux pieds s’appuyaient -fortement sur la terre. C’est alors seulement qu’il se dit: «J’aime -Lydia, mais elle, elle ne m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié, -beaucoup d’amitié, un grand attachement,--cela et rien de plus. C’est -l’évidence même.» - -Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine. -C’était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui -restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui, -Savinski... Oui, mais le lord Douglas? Allait-il lui enlever Lydia? -Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien -aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni -qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât Pétrograd. Il avait besoin -de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n’était -rien; sans elle, la vie était vide; un ennui insupportable -l’accablerait. - -La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un -dieu; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia? Elle n’était pas -pareille aux autres. Elle avait une âme russe; elle ne s’éprendrait pas -de l’Antinoüs britannique... Et puis quitter son père? Impossible... Et -si le prince Volynski mourait? L’instinct de sécurité ne serait-il pas -alors plus puissant? N’accepterait-elle pas de vivre d’une existence -large et sûre en Angleterre?... - -Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées -contraires en son esprit. - -Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la -découverte qu’il avait faite: il aimait Lydia Serguêvna. C’était un don -du ciel. Sa vie en était illuminée. - -L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du -Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le -sang-froid caustique du jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa -aller à lui répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof -affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. «C’est -un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n’a qu’à s’incliner devant un -fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous -que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela -étant admis, que ferez-vous? - ---Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il? Vous avez -été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous? Les événements vont -vite chez nous. Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie, -n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques -semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite... ou -pendus. - -A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu le rattraper. - -Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d’un geste -qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté: - ---Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d’un -homme ne vaut pas cher aujourd’hui en Russie. Qu’on ne l’oublie pas. - -Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui donner le temps -d’atteindre son but. - -Il revint à un ton de conversation plus plaisant. - ---Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez comprendre qu’il est -avec nous et qu’il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme -étonnant qu’est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux -étrangers, les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a le -goût de l’absolu; je m’exprime mal: il en a la passion... Et il adore le -changement; encore ici suis-je au-dessous de la vérité; c’est le -bouleversement qu’il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous -lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera -et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a jamais -servi, dont il sera le premier à jouir: le communisme. Quelle fierté -pour un grand peuple que de penser qu’il impose une vérité neuve au -monde! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui -ferez supporter mille privations... Et Dieu sait si nous mettrons sa -patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. Le Russe -étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre de rien, mais pour une -idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les -formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles -s’écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c’est un Évangile -nouveau qui s’impose à l’humanité. - -Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec impatience. Il -avait le goût qu’ont tous les Russes pour les discussions idéologiques. -Mais le discours de Séméonof l’avait irrité et lui avait paru hors de -propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est -occupation agréable pour gens oisifs après dîner; mais, dans ce cabinet -de travail d’une banque d’où il avait dirigé de vastes affaires, il -était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque -détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s’agissait -d’organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques -privées dont l’État avait pris possession et il voulait avoir les -conseils d’un financier aussi éminent que Savinski. - -Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules. - ---Que me racontez-vous là? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les -banques? Vous croyez qu’elles vivent d’argent... Pas du tout, elles -vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder -ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement -dont vous faites partie? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela, -qui vous apportera de l’argent? Personne. Vous aurez beau multiplier les -appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client--et -vous-même, mon cher Léon Borissovitch--ne vous confiera ses fonds. Vous -tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien, -vous ne reverrez jamais un seul des billets que vous mettez en -circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute... Vous avez voulu mon -avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant -les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que -nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au -monde ne peut établir les finances. - -Séméonof réfléchit un instant. - ---Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous -êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il -possible que vous ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de -la société? Ce serait désirable, croyez-moi... Cela sera nécessaire. Je -ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler avec nous. - -Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées -chez d’autres; elles étaient inadmissibles dans la bouche d’un homme de -ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien -qu’il avait avec le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait -pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient -les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si -l’on voulait sauver sa peau, il serait sage d’être en bons termes avec -eux. - -Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles -étaient, à la lettre, insupportables. C’était une des épreuves des temps -troublés, et non la moindre, d’être obligé de plier sous la menace d’un -dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le -succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de Séméonof. - -Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta -le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit -comme négligemment: - ---Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre. - -Savinski sursauta. - ---Vous êtes fous! lança-t-il, sans prendre le temps de réfléchir. - -Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle: - ---Le gouvernement des Soviets ne peut admettre d’être insulté par le -gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme -Tchitcherine et Petrof. - -Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la -plus sèchement polie, il dit: - ---Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à homme, je ne vois pas -le but de nos entrevues. - -Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit -congé. - ---Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de -moi, n’hésitez pas à me téléphoner. - -Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un -instant sur la communication du sous-commissaire aux Affaires -étrangères. Soudain sa figure s’éclaira et il sourit: - -«C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d’arrêter -l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me -l’apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce -moyen ingénieux d’agir sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car -ils sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter notre -conversation.» Il s’arrêta un peu, puis il continua: - -«Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le lui dire et qu’ils -ont calculé assez juste. Mais le chantage n’en est pas moins évident et -ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami.» - -Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq heures, de façon à -avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour -déjeuner. Il trouva un mot de Lydia lui disant que son père était plus -malade et qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois -en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où il rencontra le -lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec lui pendant quelques -minutes. «Est-ce qu’il aime Lydia? se demanda-t-il, tout en causant avec -l’admirable jeune homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle, -elle est jeune, il lui plaît; il veut prendre son plaisir avec elle, -mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. Peut-il même -imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia?» Il souriait de joie, tant -cette certitude l’emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure -qu’il passa avec l’ambassadeur. - -Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une -mauvaise journée; il était agité et demandait à le voir le plus tôt -possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait? - -Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia s’il pourrait -causer avec elle un peu en sortant de chez son père. - ---Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis et je serai contente -de vous voir. - - - - -IX - -PÈRE ET FILLE - - -On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit était déjà -venue quand Savinski fut introduit dans le petit salon que le prince -Serge ne quittait plus. Il était à son ordinaire dans son fauteuil, un -châle sur les épaules, un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de -son extrême maigreur; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés sous -les arcades sourcilières; sa main droite, qui reposait sur le bras du -fauteuil, était pâle et décharnée; les ongles allongés semblaient -appartenir déjà à un cadavre. «C’est la fin, pensa Savinski, en le -voyant. Lydia n’aura plus que moi.» Déjà il avait oublié le lord -Douglas. - -Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant. - ---Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix basse... - -Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit -douloureusement. - ---Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. C’est dommage... -Quel beau pays! On y sent l’Arabie encore, l’odeur des épices vous -remplit les narines quand le vent du sud fait monter la poussière des -chemins... Je suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch. -C’est peut-être à cause de mon grand nez... Vous avez remarqué, mon -cher, que je n’ai pas un nez russe... Une de mes grand’mères doit avoir -aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait -chaud... A certains moments, il me semble que je sens encore dans mes -veines la chaleur de l’Orient... Croyez-vous qu’on ait vécu déjà sur -cette terre? Si oui, j’ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du -Guadalquivir que l’été met presque à sec entre ses rives brûlées. Je me -souviens, je me souviens... Et notre Pouchkine descendait d’un -Abyssin... - -Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il -divaguait un peu, tout en monologuant. Il avait oublié la présence de -Savinski. Il renifla. - ---Ici, ça sent le moisi; nous vivons dans la pourriture. La Néva, elle, -n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée d’eau, cette mâtine... -C’est un fleuve impérial; il n’y a rien de pareil au monde... Mais c’est -un fleuve russe, énorme et stérile; il coule dans un marais. Il a fallu -la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans -ces solitudes humides!... Quelle aberration!... Mais pour moi, il n’y a -plus qu’un empire, l’empire des morts... Vous vous souvenez du vers de -La Fontaine: _Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts._ Ah! -ah!... mes pieds y sont déjà entrés; ils n’en ressortiront plus... Et je -les suis lentement... - -Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique -apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à -Savinski, en prit une et dit: - ---Je vous demande pardon de mes radotages. C’est l’air de Pétersbourg -qui m’a empoisonné. Racontez-moi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch. -J’ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important, -mais tout à l’heure... tout à l’heure, quand nous aurons pris le thé... - -Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne -fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir. -Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski -lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le -plus complet; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les -Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le -comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne -l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier -jour. - ---Qu’est-ce que les Allemands feront? conclut Savinski, nous n’en savons -rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en -empêchera? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de -grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous -aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un -défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville -affamée? Faut-il le souhaiter? Je vous avoue que je ne sais plus ce -qu’il faut désirer. - ---Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince. -Dieu m’évitera cette honte; je ne les verrai pas... Mais laissons cela. -Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec -impatience... Ah! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle -était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et -maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski... Voilà, -mon cher, une destinée bien remplie: un peu de fumée dans l’air, un peu -de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis -rien, voilà, voilà!... A présent, il faut parler sérieusement, mon ami, -dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous. - -Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard -allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage -difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte, -ou en Sicile. - -Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute. - ---C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia... Vous -comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci... Une petite fleur -comme elle dans cette ville de folie! Les soldats et les bandits dans la -rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny!... Qu’est-ce qui lui arrivera, -Nicolas Vladimirovitch? Elle est si jolie, cette enfant... Vous avez -remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent... C’est -une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier... -Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de -pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu: -tout est clair, ouvert, bon et généreux; je lis en elle, je sais tout ce -qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur -incomparable, ma Lydotchka... Alors, voyez-vous, je tremble pour elle, -elle va être seule... Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je -sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout. -Ce lord Douglas veut l’épouser... - -Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air -très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la -conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se -demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge. - ---Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais -je ne les aime pas... Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont -durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme... Naturellement, je -n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà, -Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et -Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter... -Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me -prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut -pas partir... - ---Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas? interrompit -Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était -passé. - ---Hé! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu, -comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et -voilà tout... Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant -dîner, et, cette fois-ci, a insisté... Il paraît qu’il est superbe, ce -garçon. Comment le trouvez-vous? - ---Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un -titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche. -C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de -plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia -Serguêvna est risible. - ---Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison... Mais, dans les -circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement... Vous -comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la -sécurité... S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre... Moi, je -crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous -voyez la chose; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que -je saurai que ma fille est à l’abri du danger... C’est capital, mon -ami... Il n’y a pas de repos sans cela. - -Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y -avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre. - ---Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est -Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est -pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je -n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me -sacrifie... Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas -Vladimirovitch, et qui m’agitent... Nous nous sommes disputés sur ce -sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très -sérieusement: «Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te -débarrasser de moi? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici.» -Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu -ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras; j’ai pleuré, comme -un enfant, et je l’ai suppliée de rester... Que voulez-vous, c’est -déplorable, mais qu’y faire? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a -pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les -nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas -Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et -c’est pour cela que je vous ai demandé de venir... Vous êtes la seule -personne que Lydia aime... Oui, elle vous aime, mon ami... Tout ce que -vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort, -Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette -affaire... Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le -diable emporte, du reste!), et dites-lui la vérité, que je vais mourir, -qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette -ville maudite... Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne -peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous -comprenez que c’est stupide... Aussi, je vous demande de m’aider. Vous -la déciderez à accepter, puisqu’il le faut... Vous êtes son ami. - -Le prince se tut; il était terrassé par l’émotion et respirait avec -peine... Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que -quelques étincelles de vie en lui. - -Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie; il -avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir, -se leva. - ---Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut -penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger... -Savez-vous où je la trouverai? - ---Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez, -un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous -savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison... Elle vous -recevra dans sa chambre... Cela n’a aucune importance entre nous... Vous -êtes notre ami, notre seul ami... Merci. - - * * * * * - -Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia -qu’il ne connaissait pas. C’était une grande pièce dont les deux -fenêtres regardaient le quai de la Néva. Elle était assez sombre. Une -lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car -l’usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un courant -insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une -table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d’un châle ancien. -Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller à la -rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. Ils descendaient -jusqu’aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient -absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi, -le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée, -dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la -première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de -la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C’était à cette -femme qu’il fallait renoncer! Ah! le sacrifice que lui demandait le -prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de -l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant. - -Mais déjà Lydia était près de lui. - ---Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous recevoir ainsi. -J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux dont je ne pouvais -supporter le poids. - -Elle leva les yeux sur lui. - ---Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous? Êtes-vous fatigué?... Vous -n’avez pas d’ennuis, j’espère. On va nous donner du thé. Asseyez-vous -là, près de moi, sur le divan. - -Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski refusa de se -mettre près d’elle sur le divan et choisit un fauteuil de l’autre côté -de la table. On entendait dans la pièce voisine, dont la porte était -ouverte, les pas de la nourrice Katia qui allait et venait rangeant le -linge de sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour dire à -Lydia quelques mots. - -Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait à Savinski des -nouvelles des siens. Avait-il été satisfait de son séjour en Finlande? -Ses enfants se portaient-ils bien? - -Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise qu’il y avait -un rien de changé dans le ton sur lequel elle s’exprimait. Elle parlait -avec une grande amitié, mais il y avait pourtant quelque chose d’un peu -distant, d’un peu conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était -nouveau entre eux. - -Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa femme et ses -enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée de rentrer à Pétrograd et -combien il était difficile pour Sonia de passer ses journées si loin de -lui, se rongeant de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans -regarder Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à -moitié renversée sur le divan; ses cheveux lui faisaient une couche -dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait la bouche crispée comme -si elle souffrait. - -Décidément l’atmosphère de cette chambre était lourde. Il y avait -quelque chose d’inexplicable entre eux dont ils sentaient le poids -mystérieux. C’était, sans doute, la grande question soulevée par la -demande de lord Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans -plus attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec ses jours se -précipite dans l’abîme, les yeux fermés. - ---Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna? demanda-t-il. -J’ai beaucoup pensé à ce que vous m’avez dit. - -Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au -fond de ses pensées et lui dit brusquement: - ---Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous avec le lord -Douglas? - -L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct et de -surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement entre Lydia, -lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait. - -Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans -oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux, -dit: - ---Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes, -vous n’avez pas le droit de le repousser. - ---Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous? dit-elle d’une voix -claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y -attention. Vous savez que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me -dites... Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids -aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement... Mon père m’a dit la même chose -que vous. Sans doute, il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être -vous a-t-il influencé?... C’est vous que je veux entendre et non lui à -travers vous. - -Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. Pourtant elle -avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son -visage pâli. - -Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid et sa bonne -humeur souriante dans les discussions d’affaires les plus chaudes, se -troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que -répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince? Allait-il se -trahir lui-même? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer par quelques -généralités sur ce que les circonstances avaient d’exceptionnel, sur le -souci naturel qu’on pouvait se faire en des temps si troublés pour des -personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des -propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin, -par cette phrase sans signification: - ---Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie. - -Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette -équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu’elle -lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et -changea de sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était -rentré à Pétrograd. - -Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit qu’il avait eu, la -veille, à la Banque, la visite de Séméonof, que cet homme l’avait -exaspéré, l’avait fait sortir du sang-froid qu’il aurait dû garder et -qu’il craignait de s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de -Séméonof sur le prix de la vie d’un homme. - -Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit et lui dit -avec vivacité: - ---Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch... Je ne -l’aime pas; il me fait peur. Prenez garde qu’il songe à se venger. Il -est tout-puissant, paraît-il. - -Savinski haussa les épaules. - ---Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous sommes dans les -mains de Dieu, Lydia Serguêvna. - -Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué. - -Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit une expression -sérieuse, sa lèvre se crispa. - ---Je veux encore vous poser une question. Ne vous moquez pas de moi, -Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui je vous interroge ainsi. A la -suite de votre entretien avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous -sauver en Finlande? - -Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas ce que -la jeune fille lui demandait. - ---Me sauver en Finlande, moi, pourquoi?... Je n’y ai même pas songé, -Lydia Serguêvna. - -Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau, il y eut un long -silence. Un domestique entrant pour annoncer que le dîner était servi -l’interrompit. Savinski se leva et allait prendre congé. Lydia le -retint. - ---Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec vous. Donnez-moi une -minute pour que je me coiffe. - -Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds cheveux qui -couvraient ses épaules et son dos. Elle les peigna, les roula en deux -torsades et les ramena sur le derrière de la tête où elle les assujettit -avec un grand peigne. Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister -ainsi à sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née -entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler en lui. Il ne -pensait à rien. La voir près de soi était suffisant. - -Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, elle lui -dit du ton d’une petite fille qui a été méchante et qui tient à savoir -si on lui en veut toujours: - ---Voudrez-vous encore vous promener avec moi, Nicolas Vladimirovitch?... -Je vous expliquerai une grande chose que vous n’avez pas comprise: c’est -que la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une solution -de révolution... Vous comprenez ce que je veux dire, c’est la solution -qu’on ne doit pas prendre précisément parce que nous sommes en pleine -tempête. - -Savinski s’arrêta stupéfait. - ---Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna. Que voulez-vous -dire, pour l’amour du ciel? - ---Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle enchantée, comment -pourriez-vous comprendre? C’est un peu trop compliqué pour un homme -comme vous... Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets. - -Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si gentiment que -Savinski se mit à rire avec elle. - - - - -X - -UNE VISITE DÉSAGRÉABLE - - -Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une nuit où le -sommeil l’avait longtemps fui. Comme il s’habillait lentement, un coup -de sonnette retentit. Un instant après, sa femme de chambre lui remit la -carte d’une personne qui désirait le voir. Il lut sur la carte: -«Bogdanof, sous-commissaire du quartier de Kazan.» Savinski fronça les -sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier? C’était la -première fois qu’elle venait chez lui. Jusqu’alors il n’avait eu affaire -à elle que par l’entremise du comité de maison. - -Le commissaire entra. C’était un petit Juif, sec et pâle, et nerveux, -qui portait des lunettes. Il s’exprimait avec beaucoup de politesse. En -quelques mots, il mit Savinski au courant de l’objet de sa visite. On -faisait une revision des passeports et il venait demander à Savinski de -lui confier le sien pour peu de temps. - -Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son passeport. Que -deviendrait-il sans pièce d’identité dans une ville où l’on était exposé -chaque jour à être arrêté dans la rue? En outre, il avait un visa de -transit pour la Finlande où sa famille résidait et où il pouvait être -appelé d’un instant à l’autre. - -Le petit commissaire s’inclina respectueusement. - ---Je comprends, Nicolas Vladimirovitch, je comprends... Je suis désolé, -croyez-le bien. Je donnerais beaucoup pour vous éviter cet ennui. Mais, -hélas! l’ordre est formel et général. Tous les passeports doivent être -visés par le commissaire... Il y a, c’est bien regrettable, beaucoup de -faux passeports en circulation. D’où la mesure que nous sommes obligés -de prendre... - -Savinski s’obstina. Il téléphonerait lui-même aux Affaires étrangères -pour arranger l’affaire. - -Le petit Juif objecta que l’affaire n’était pas du ressort des Affaires -étrangères, mais bien du commissariat du quartier. - -Savinski se montait peu à peu. Le commissaire restait souriant, -respectueux, mais inflexible. - ---Mais si vous avez un ordre de Séméonof lui-même, dit Savinski. - -Bogdanof s’inclina à ce nom. Son visage prit une expression d’ironie qui -n’échappa pas à son interlocuteur. - ---Sans doute, dit le commissaire, sans doute, si Léon Borissovitch -intervient, l’affaire sera classée... Ce sera une grande exception, je -vous l’assure... Mais je serais heureux personnellement, croyez-le bien, -très heureux... - -Déjà Savinski était au téléphone. Malheureusement Séméonof n’avait pas -encore paru au commissariat des Affaires étrangères. A un appel à son -domicile, une voix d’homme, ayant demandé à Savinski son nom, riposta -aussitôt que Léon Borissovitch venait de sortir de chez lui.--Où -était-il allé?--On ne le savait pas. - -Savinski raccrocha le récepteur. Il était fort en colère. - ---Je suppose, dit-il, que vous pouvez attendre que j’aie joint Séméonof -au téléphone. - -Le petit Juif soupira. - ---Je dois rapporter le passeport, dit-il. C’est vraiment désolant... Je -suis obligé, comprenez bien. Je voudrais vous être agréable, pourtant... -Mais jugez vous-même. J’ai des ordres. - -Son obséquiosité parut à Savinski exagérée et sonner faux. Il tira sa -montre. - ---Il est onze heures, fit-il, donnez-moi jusqu’à midi. Revenez alors et, -d’ici là, j’aurai trouvé Séméonof. - -Le commissaire pâlit encore et eut un mouvement d’effroi. - ---Impossible, dit-il, vous voyez pourquoi... Comment dire?... Mais vous -saisissez. - ---Je ne comprends rien du tout, fit Savinski exaspéré. - -Et soudain il comprit; le petit Bogdanof avait peur qu’il ne profitât de -cette heure pour s’enfuir. - ---Vous craignez que je me sauve, dit-il en riant. Ah! ah! je vois la -chose. Et il va sans dire que vous ne vous contenterez pas de ma parole -d’honneur. - -Bogdanof protesta par manière de politesse, mais il était évident que -c’était précisément cela qu’il redoutait. - -Savinski prit enfin son parti. Il alla à son bureau, y chercha un papier -et le tendit au petit Juif qui multipliait les révérences. - ---Je vous remercie, Nicolas Vladimirovitch. Je vais vous remettre, comme -de droit, un reçu qui vous servira de pièce d’identité jusqu’à ce que je -vous rende votre passeport. - -Et il donna une feuille munie du cachet du commissariat où il porta le -numéro du passeport et les indications nécessaires sur la personne à -laquelle le reçu était délivré. Puis il sortit. - -«Me voilà prisonnier, se dit Savinski; la prison est grande, c’est la -Russie, mais c’est une prison tout de même.» - -Pendant une heure il poursuivit Séméonof au téléphone. Il ne le trouva -ni chez lui, ni au commissariat des Affaires étrangères, ni à Smolny. -Séméonof semblait avoir disparu de Pétrograd. De guerre lasse, il -renonça à ces vains appels, se promettant de passer l’après-midi à -l’ancien ministère sur la place du Palais. - -Il se rendit chez Ivan Choupof-Karamine. Celui-ci était à la maison. -Savinski voulait savoir si on lui avait réclamé son passeport.--Non, il -n’en avait pas entendu parler. - -Cela fit réfléchir Savinski. Il y avait là, sans doute, une manœuvre de -l’ingénieux Séméonof qui avait choisi ce moyen de faire sentir à son -honorable ami Savinski la dépendance dans laquelle il le tenait. -Quittant Choupof-Karamine, il traversa la cour pour aller chez Lydia -Serguêvna. Il fallait l’avertir qu’il ne pourrait sortir avec elle -l’après-midi, car tant que l’affaire du passeport ne serait pas réglée, -il n’aurait pas de repos. - -Il était fort énervé, mais la vue de Lydia qu’il trouva seule dans un -salon le rasséréna. Avec bonne humeur, il lui raconta sa matinée. La -chose qui parut le plus frapper Lydia dans son récit fut le fait qu’il -ne pouvait quitter Pétrograd. Elle le lui fit répéter deux fois. - ---Vous êtes prisonnier ici, dit-elle. - -Ce fut seulement après avoir bien fixé ce point qu’elle manifesta -quelque crainte à l’idée de voir son ami persécuté par les bolchéviques. - ---C’est partie du jeu que nous jouons, répondit celui-ci. Je crois avoir -encore assez de prise sur Séméonof pour arranger cet incident. - -Elle resta silencieuse un moment. Puis elle dit: - ---Si vous ne réussissez pas, voulez-vous que je voie Séméonof? - -Savinski sursauta. Quelle folle idée lui passait par la tête? - ---Mais vous n’y pensez pas, Lydia Serguêvna! L’avez-vous déjà revu? - ---Non, dit-elle, en souriant. - ---Mais alors? fit-il. - -Elle haussa légèrement les épaules. - ---C’est une idée que j’ai eue comme cela... Vous savez qu’il a toujours -été très correct avec moi, et il semblait me rechercher quand nous nous -rencontrions chez Nathalie. Alors, j’ai pensé que, pour une petite chose -comme celle-là, il m’accorderait sans doute ce qu’il vous refuserait. -Enfin peut-être aussi cela vous ennuie-t-il d’avoir quelque chose à lui -demander? - ---Non, non, cria Savinski, il ne peut en être question. C’est une -affaire entre lui et moi. Je lui en veux surtout de m’empêcher de vous -voir cet après-midi. Cela, je ne le lui pardonnerai pas. - -Comme il quittait Lydia, il lui dit: - ---Savez-vous que je n’ai pu dormir... Oui, j’ai cherché à comprendre le -sens de ce que vous m’avez dit hier en partant. Je n’y ai pas réussi. - -Lydia le regarda malicieusement. - ---Vous voyez qu’une petite fille en sait plus que vous. Je vous -expliquerai cela demain, si toutefois cela vous intéresse encore. - - * * * * * - -Pendant l’après-midi, Savinski n’arriva pas à voir Séméonof. Il perdit -son temps à courir des Affaires étrangères à Smolny. Finalement il lui -laissa un billet assez sèchement tourné à son domicile. - -Le lendemain, dans la matinée, Séméonof l’appela au téléphone. Sur un -ton d’une politesse exquise, il lui présenta ses excuses les plus -complètes. Il avait été pris par des rendez-vous importants avec la -commission des délégués allemands. Quant à l’affaire du passeport, elle -était déjà arrangée. Il avait donné les ordres nécessaires. Il priait -Savinski de ne pas lui en vouloir. Il y avait, hélas! encore beaucoup de -désordre dans les bureaux. Tout cela s’arrangerait peu à peu à force de -travail et de bonne volonté. Une heure plus tard, le petit Bogdanof -rapportait l’indispensable passeport. - -Cet incident laissa une mauvaise impression dans l’esprit de Savinski. -Ce jeu du chat et de la souris était fort déplaisant. Pour la première -fois, il sentit que sa position était assez critique. Si Séméonof -apprenait qu’il avait gardé des relations avec Spasski, sa situation -deviendrait, du coup, dangereuse. Il avait le sentiment très net de -n’avoir aucune prise sur Séméonof. C’était une froide machine politique -dont rien n’arrêterait la marche. Il y réfléchit longtemps. La première -chose à faire était d’avertir Spasski de ne plus lui envoyer directement -ses émissaires. Il fallait trouver une personne interposée,--car -Savinski, à cette heure-ci moins que jamais, ne voulait renoncer à la -lutte contre les tyrans de Smolny. Bien au contraire, l’incident du -passeport lui donnait une envie plus passionnée de les voir pendus -quelque jour aux réverbères d’un pont sur la Néva. Et, pris d’un désir -soudain d’agir, il sortit pour aller trouver l’ami dont il avait besoin -pour correspondre avec les chefs de l’armée du Don. En arrivant dans la -rue, il eut soin de regarder s’il était suivi. Non, la rue et le quai -étaient déserts. Pour plus de sûreté, il prit par le canal de la Moïka -et traversa une des premières maisons sur la droite qui se trouvait -avoir une sortie sur la Millionnaia. Il n’avait pas d’espion à ses -trousses. - - * * * * * - -Vers le milieu de l’après-midi, il rencontra Lydia Serguêvna. Les jeunes -filles avaient depuis longtemps en Russie une grande liberté, sortaient -seules ou en compagnie de qui leur plaisait. Si elles ne voulaient point -se compromettre, elles évitaient de se montrer souvent dans la rue avec -le même homme. - -Depuis la révolution et surtout depuis la prise du pouvoir par les -bolchéviques, ces restrictions volontaires étaient abolies; Savinski et -Lydia Serguêvna, s’ils choisissaient pour leurs promenades des endroits -peu hantés, les quais, le Jardin d’Été ou celui du Cavalier de Bronze, -c’était par goût et non par prudence, car personne ne se serait étonné -de voir la fille du prince Volynski sortir avec un ami de son père, -surtout quand l’ami était le très notable Nicolas Vladimirovitch -Savinski, dont chacun qui le connaissait savait qu’il était le modèle -des maris et l’homme le plus casanier de Pétrograd. Aussi, comme on -était à trois jours de Noël et qu’ils avaient tous deux des emplettes à -faire, ils n’hésitèrent pas à prendre l’élégante Morskaia et la -Perspective Nevski. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs de la -grande avenue, une foule qui allait à ses affaires sans entrain, sans -gaieté. Le sentiment qu’on lisait sur les visages était la -préoccupation. L’inquiétude du présent et le souci de l’avenir -remplissaient les âmes. La disette augmentait chaque jour; le prix des -vivres qu’on se procurait avec difficulté et du combustible rare s’en -accroissaient d’autant. - -Et c’était le moment où les banques étaient prises par les bolchéviques, -où personne ne pouvait retirer l’argent qu’il y avait en dépôt. Aussi -voyait-on venir les fêtes sans joie. Les boutiques de luxe restaient -vides. Seuls les magasins de victuailles étaient assiégés. Mais à -entendre ce que l’on demandait pour les dindes, les oies ou les -volailles nécessaires au dîner de Noël, quelques-uns s’en allaient -découragés et hochant la tête, mais le plus grand nombre achetait tout -de même avec cette admirable insouciance de la question d’argent qui est -si générale chez les Russes. - -Lydia et Savinski étaient trop absorbés en eux-mêmes pour s’intéresser -au spectacle de la rue. Ils prirent le thé dans une boutique que -venaient d’ouvrir près de Nevski des femmes du monde ruinées et -d’anciens officiers. Par hasard Lydia en connaissait un pour l’avoir -rencontré au bal. Il vint causer avec eux. C’était un grand garçon à la -figure régulière; il prenait son changement de position avec la -meilleure grâce du monde. Il en plaisanta agréablement. En d’autres -temps, Savinski l’aurait trouvé insignifiant, mais sympathique et propre -à être rangé dans une série composée de dix mille individus identiques. -A ce moment de la vie russe, il lui déplut infiniment. Il acceptait les -choses avec une facilité vraiment excessive; il se trouvait si bien dans -sa position nouvelle qu’il semblait être né pour être domestique et non -pas officier de la garde, pour servir des tasses de thé en souriant à -ses clientes et non pour mener des hommes sur le champ de bataille. -N’avait-il rien de mieux à faire à cette heure? Du côté des -bolchéviques, au moins, on travaillait, on dépensait une énergie -prodigieuse; le haïssable Séméonof avait une volonté qui ne pliait pas. -Et là, devant lui, ce grand dadais d’une famille connue qui portait des -plateaux de thé! Il songea à Spasski qui essayait de constituer une -armée dans le Don. Il y avait cent mille officiers dans l’armée qui -préféraient fainéanter dans les villes, vivre d’expédients, descendre -degré par degré de plus en plus bas dans la voie où peu à peu, mais -sûrement, on se dégrade et se salit, qui acceptaient cette lente -déchéance plutôt que d’aller essayer de sauver la Russie avec l’armée du -Don dont le recrutement se faisait avec une peine extrême. Savinski -réfléchissait mélancoliquement à cela et se taisait. - -Lydia, qui le vit absorbé, posa sa main sur la sienne et lui demanda en -se penchant vers lui s’il avait quelque souci. - -Il fut frappé de l’accent qu’elle mit dans ces simples paroles. Il crut -y sentir presque de la tendresse. De nouveau sa vie fut transformée. Il -regarda Lydia et lui dit: - ---Il n’est pas de souci que votre voix n’enlève. - -Il ne lui avait jamais parlé aussi directement; il eut peur d’en avoir -trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait. Il resta embarrassé un -instant; puis il se souvint de la scène de l’avant-veille et de -l’explication que lui devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne -voulait pas du lord Douglas. Il les lui demanda. - ---C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois que j’y -arriverai. Seulement, venez un peu plus près de moi, Nicolas -Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous entende. - -Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au travers de la -table. Son visage touchait presque celui de la jeune fille. Elle -commença ainsi avec un peu d’émotion: - ---Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch, pourquoi papa désire -que j’épouse cet Anglais. Papa ne voit qu’une chose, c’est qu’il est -malade et que Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les -gens qui appartiennent à notre classe sociale... Alors, comme je suis ce -qu’il aime le mieux au monde, il consent à se priver de moi. Le mariage -qu’il me propose, c’est ce qu’on peut appeler une solution -raisonnable... Oui, c’est très bien de prendre un mari qui est jeune, -beau, riche et qui vous offre une grande situation mondaine; cela est -plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch, en d’autres temps, -pourquoi ne l’aurais-je pas accepté, à condition, bien entendu, que je -n’eusse aimé personne d’autre?... Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me -parler d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans cette -ville de fous? Faire quelque chose de sage, de réfléchi, qui arrange -tout, à l’heure où nous sommes, Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie -que nous avons devant les yeux!... Mais la seule pensée en est horrible, -mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous; vous comprenez bien, il -n’est pas à notre mesure... Je dis que vous et papa vous parlez comme -vous auriez parlé il y a un an, quand tout était calme... Mais -aujourd’hui, quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les -choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie, toute sa vie, -pensez-y, mais c’est absurde, mon cher ami, c’est absurde... Ce que vous -me proposez, on ne peut pas le faire, justement parce que c’est la -révolution. Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien compris, et -il faut que ce soit moi qui vous ouvre les yeux... - -Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle se demandait: -«Puis-je me moquer ainsi de ce grand monsieur si intelligent, si connu? -Eh bien, oui, je puis le faire, et c’est délicieux.» - -Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était palpable, évident, -mais il avait quelque chose de si séduisant que Savinski n’avait ni le -goût ni la force de le réfuter. Et puis il sentait au fond de lui qu’ils -vivaient une heure charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi -chercher plus loin? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes. - - - - -XI - -UN INCIDENT - - -Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le vieux Lamshof, de -la Deutsche Bank. L’entretien avait été si intéressant qu’ils s’étaient -donné un second rendez-vous pour la veille même de Noël. Il y avait là -une occasion unique de savoir ce qu’étaient les intentions des -Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, comment ils -entendaient vivre avec eux, et surtout pendant combien de temps ils les -laisseraient au pouvoir. Car il n’était pas douteux pour Savinski que -l’existence de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques de -Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour lui dire que des -affaires le retenaient, mais qu’il serait auprès d’elle et de ses -enfants la veille du jour de l’an. Il lui écrivit sur le ton le plus -amical. Il était plein de tendresse pour elle. Maintenant qu’il en -aimait une autre, il sentait avec plus de force que jamais les liens -d’amitié qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui -apparaissait d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière -confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les -sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir qu’elle comme -confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine de personnes chez -Nathalie. On but du champagne et la gaieté fut grande. Cette fois-ci, -Nathalie, qui s’était aperçue d’une froideur croissante chez lord -Douglas à son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec -Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. Celui-ci pensait -être rajeuni de vingt ans. Mais même alors avait-il ce goût prodigieux à -la vie qu’il se sentait maintenant, cette exaltation qui prenait sa -source au plus profond de lui? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un -regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La jeune -enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait versé un élixir par -quoi le monde entier était revêtu de beauté. Il regardait avec -indulgence les gens qui l’entouraient. Le lord Douglas lui-même lui -paraissait charmant. Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à -Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. Sans doute ne -le tenait-il pas pour valable? Sans doute pensait-il gagner sûrement, -avec les cartes qu’il avait en main, la partie engagée. Il riait et -plaisantait avec la jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et -même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son père, Savinski le -vit partir sans émoi avec elle, tant la certitude était forte en lui -qu’une fille comme Lydia n’épouserait jamais cet homme d’une race si -différente de la sienne. - - * * * * * - -Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui un incident qui lui -parut incompréhensible. Ce fut un coup si brusque qu’il en resta -ébranlé. Voici comment les choses se passèrent. Il était sorti avec la -jeune fille pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient -devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des cadeaux à -acheter pour ses enfants à l’occasion de la nouvelle année. Jusqu’alors -Lydia avait été de l’humeur la plus gaie et même la plus tendre. Dans le -magasin, il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez -longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. Lorsqu’il la -questionnait, elle répondait par monosyllabes et Savinski était -incapable de comprendre la raison de ce brusque changement. - -Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas parût dans le magasin. -Lydia fut aimable avec lui. Lord Douglas, riant et léger à l’ordinaire. -Il s’intéressa aux jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des -nouvelles de sa femme et le félicita de l’avoir installée en Finlande, -quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse en ce moment-ci. Savinski -lui présenterait ses hommages quand il la verrait. - -Savinski le remercia et dit: - ---Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain. - -Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. Un instant -après, Lydia dit à haute voix à lord Douglas: - ---Voulez-vous me ramener jusque chez moi? Il se fait tard et j’ai un -rendez-vous. - -Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors vers Savinski, lui -tendit la main et dit: - ---Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée de vous quitter, -mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce pas? - -Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel sur lequel les -eût dites Nathalie Choupof-Karamine elle-même et sortit sans que -Savinski, dans l’extrême de son étonnement devant une manœuvre si -imprévue, ait pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases -banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé en face -d’une rangée de poupées russes, aux joues hautement enluminées, qui le -regardaient de leurs yeux fixes. - -Que se passait-il en Lydia? Comment expliquer ce mouvement subit -d’humeur? Comment admettre qu’après ce qui avait été dit entre eux elle -l’eût quitté délibérément pour aller vers le lord Douglas? Qu’était ce -rendez-vous dont elle n’avait pas parlé? Savinski admettait qu’il se -trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune fille. Il était -perdu sur des terres inconnues... Que savait-il des femmes, après tout? -Une longue période de mariage l’avait séparé du monde. Sa femme était -sans complications, sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme -en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des questions à -son sujet. La simplicité de son caractère, l’égalité de son humeur ne -laissaient place à aucune énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne -serait jamais à aucun autre; puis elle était la mère de ses enfants. Et -il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble de tranquillité -sentimentale, toute son activité étant prise par les grandes affaires -qu’il avait à manier... Avant elle, de vingt à trente ans, il avait eu -mainte aventure. Il était alors très beau garçon, assez en vue, et il -vivait dans une société aussi éloignée des principes puritains que la -Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu des succès -dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne lui avaient rien coûté -et des ruptures qui ne lui avaient laissé que l’agréable sensation d’une -liberté retrouvée après avoir été perdue quelques semaines ou quelques -mois... Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes compliqués. -Les équations qu’il avait eu à résoudre n’étaient pas de celles qui -demandent un effort intellectuel. Aussi se trouvait-il stupide devant le -mouvement capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir? Il y réfléchit -longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire? Il -s’examina. Non, il avait conscience de ne l’avoir heurtée en rien. -Avait-elle deviné que les sentiments de Savinski envers elle n’étaient -pas ceux de l’ami qu’il prétendait être? Cette idée avait quelque chose -de séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience -de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, comme toute autre -femme, voulait-elle immédiatement en abuser? Même si la première de ces -hypothèses était vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible, -supposer une Lydia bien différente de la jeune fille dont il portait -l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires se heurtèrent longtemps -dans la tête douloureuse de Savinski. Il renonça à trouver une réponse à -un problème si difficile et décida de questionner un jour prochain Lydia -avec la simplicité qui était entre eux. - -Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put la voir avant son -départ pour la Finlande. Elle était, lui fut-il répondu au téléphone, -légèrement souffrante et obligée de garder le lit. Il lui écrivit un -billet pour lui souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il -serait rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de réponse. -Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il fut désappointé de n’en -pas recevoir. La veille du jour de l’an, il partit de bon matin par le -premier train. A la frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire -bolchévique déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. Il -fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé dans une forme -qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski sentit qu’il était inutile -d’essayer de forcer la consigne. Il était fort exaspéré pourtant. Il -pensait à la déception de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait -qu’il les trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un -officier, qui était employé au bureau des passeports et qui avait -appartenu à l’ancienne administration impériale dans le même poste, -connaissait depuis longtemps Savinski. Profitant d’un moment où le -commissaire bolchévique, qui était un grand diable de matelot de -Cronstadt aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski qu’il -allait à Pétrograd en automobile pour affaire de service et qu’il -l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres. Si -tout allait bien, ils seraient là avant midi et peut-être Savinski -pourrait-il avoir son visa au commissariat des Affaires étrangères de -façon à prendre le train du commencement de l’après-midi. Pour éviter -d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, Savinski l’attendrait un -peu plus loin sur le chemin. - -Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut attendre -l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils roulaient lentement sur la -neige tassée de la route dans la direction de Pétrograd. - -Le compagnon de Savinski était un homme intelligent et agréable. Il -avait gardé sa place pour ne pas mourir de faim et, en outre, il pouvait -rendre à la frontière bien des services à ses anciens amis. Du reste, -quand il en aurait assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare -la Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation en français -pour éviter d’être compris par le soldat qui conduisait la voiture. -Savinski apprit ainsi une nouvelle qui l’intéressa fort. L’officier, par -suite d’un hasard heureux, se trouvait être assez exactement renseigné -sur la force et les projets du parti communiste en Finlande. Il n’était -pas douteux que les bolchéviques finlandais eussent trouvé un appui, de -l’argent et des armes en Russie; des émissaires de Lénine et de Trotski -faisaient constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, et, -d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, dans la seconde -quinzaine de janvier, à un coup d’État des extrémistes qui -renverseraient le faible gouvernement bourgeois. L’officier ne mettait -pas en doute leur succès. Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il -avait les siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti -rouge était au pouvoir? Ne faudrait-il pas les faire passer à -l’étranger? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans lui?... Et puis -il avait des fonds importants dans plusieurs banques d’Helsingfors. Il -fallait les en retirer, car les banques finlandaises subiraient la même -fortune que celles de Russie. - -Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la chance de rencontrer -dans un couloir Séméonof. Celui-ci le reçut de la façon la plus aimable -et lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua -qu’il avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt -devint sérieux. - ---Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des fuites. Des gens -ont profité du désordre des bureaux finlandais où, comme vous savez, -nous gardons nos agents, pour passer en Suède. - ---Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit Savinski vivement. - ---Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche d’un sourire. Je -suis persuadé que vous avez d’excellentes raisons de ne pas quitter -Pétrograd... - -Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un peu différent: - ---Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens avec Lamshof. - -«Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait une allusion à -Lydia dans la première partie de sa phrase.» Un sentiment de colère -monta en lui. Il se domina et dit avec insistance: - ---Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les raisons les plus -graves pour aller en Finlande où sont ma femme et mes enfants... J’ai -l’intention de les envoyer en Angleterre pour l’éducation de mon fils et -je suis sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport. - ---Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant les écoles anglaises -sont meilleures que les nôtres. - -Il réfléchit un peu. - ---Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, oui, je vous le -donnerai, et, si vous me rapportez le passeport de votre femme et de vos -enfants, je m’engage à le viser pour la sortie de Finlande... Mais, -n’est-ce pas? nous parlons ici d’homme à homme; puis-je avoir la -promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers jours de -l’année? Nous aurons à causer, voyez-vous; une conversation avec un -homme de votre valeur est toujours précieuse pour moi. - -Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. Le même soir, il -était chez les siens et rassurait Sonia dont l’inquiétude avait été -grande à ne pas le voir arriver dans la matinée. - -Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre son passeport -pour avoir le visa de sortie. - ---Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia avec force. C’est -déjà beaucoup que j’accepte de ne pas rentrer à Pétrograd près de toi. -Si nous partons, partons ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici? Nous -tenterons notre chance à Abo. - -Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner à Pétrograd. -Du reste, les relations qu’il avait avec Séméonof le mettaient à l’abri -de tout danger. Et puis, à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire -les Allemands? Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y -apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, comme -la situation en Finlande pouvait, d’un jour à l’autre, devenir -dangereuse, il suppliait sa femme, pour le salut de ses enfants, d’aller -l’attendre à Stockholm. Un homme seul trouverait toujours moyen d’y -arriver, dût-il franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se -laisser convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même, -elle ne put cacher sa tristesse. - -Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors où il avait à -voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au mieux. Ils déjeunèrent en -tête-à-tête à l’hôtel Kemp. Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en -vain de l’égayer. Ces dernières heures passées avec celle qui avait été -la fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son humeur aussi. -Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il de lui? Jamais l’avenir -n’avait été aussi incertain. L’image même de Lydia était obscurcie. -Comment la retrouverait-il? La sagesse n’était-elle pas de rester auprès -des siens? Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui -pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation leur -fut déchirante à tous deux. - - * * * * * - -Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer ce jour même, -tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille déjà. Qu’est-ce qui le -retenait en Finlande? Lydia marchait de long en large dans sa chambre. -Par moment, ses sourcils se fronçaient; des rides se dessinaient sur son -front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle savait que le -sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la fenêtre à son lit, de son -lit à la fenêtre. Au-dessus de Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient -claires dans le ciel noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de -trouble dans cette petite chambre!... Elle s’arrêta enfin; elle était -lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression de son visage -se modifia. Elle murmura: «Oui, je le ferai.» Ses yeux étincelaient, sa -face changeante prit une expression de triomphe. «Je le ferai», dit-elle -encore une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le calme. - -Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit aussitôt,--car, -quelle que fût la violence de la tempête qui l’avait agitée, elle -n’avait encore que dix-huit ans, et, à cet âge-là, il n’est pas de -soucis que la nuit ne calme. - - - - -XII - -UN COUP DE TÉLÉPHONE - - -Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver qui entrait par -ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa décision en face; elle ne lui -jetait que des coups d’œil comme en passant. Oui, ce qu’elle avait -décidé était toujours là devant elle; il n’y avait rien de changé; elle -ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il valait mieux ne -pas rester à contempler un but si éblouissant qu’il vous aveuglait. Elle -était certaine d’y arriver un jour. Mais quand? comment? Il était -impossible de le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait -une impression fort agréable de paix avec elle-même. Elle goûtait un -repos délicieux. - -La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée, dans la chambre. -«Elle n’est pourtant pas âgée, se dit Lydia. Elle n’a pas cinquante ans. -Comme les femmes vieillissent vite! Elles ont quelques années à elles, -et puis c’est la fin...» - ---Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu courbée ainsi? - -Katia vint à elle. Elle hocha la tête. - ---J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe. - -Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et découvrit ses -mâchoires où manquaient plusieurs dents. - ---Combien te reste-t-il de dents? demanda avec intérêt Lydia allongée -dans son lit, les deux mains passées sous sa tête. - ---Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice, je ne les ai -jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce que j’en fais. - ---Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia: elles sont solides et je puis -mordre très fort, si je veux. Regarde. - -Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche qu’elle ouvrit -toute grande et mordit dans la chair tendre à pleines dents. Lorsqu’elle -lâcha prise, on voyait dessinées en petits carrés rouges deux rangées de -dents régulières sur la peau blanche. - ---Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin! - -Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta doucement. - ---Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire d’Ivan le Simple, -mais seulement à partir du moment où il arrive au château où est -enfermée la princesse. Il y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu -sais, quand la fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te -souviens-tu des mots? - ---C’est ainsi, dit Katia: «Ivan, ayant fait encore du chemin, vit devant -lui un riche palais d’or et de cristal d’où venait une musique divine -qui le plongeait dans l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la -plus haute tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait du -luth... Elle regardait attentivement du côté où était Ivan, car sa -vieille nourrice en mourant lui avait dit: «Ne pleure pas. Ne t’afflige -pas. De là-bas (elle montrait de la main l’orient) viendra un homme -hardi, et glorieux, et russe, qui te délivrera...» - ---Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel âge avait Ivan le Simple -quand il épousa la fille du roi? - ---On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il était tout jeune, -sans doute. Peut-être avait-il vingt ans. - ---Vingt ans! fit Lydia avec véhémence, vingt ans! Épouser un homme de -vingt ans! C’est horrible... Je n’y avais jamais pensé quand tu me -racontais ce conte... Et, maintenant, je ne l’aime plus. - - * * * * * - -Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir après avoir passé -chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, dans une petite pièce -attenant au salon où sa mère et le général Vassilief discutaient avec -gravité sur des minuties. On entendait le murmure continu de leurs voix -qui se mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de se rencontrer, -Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. Savinski, depuis -plusieurs jours, avait l’impression qu’il marchait sur un terrain -dangereux; mais rien ne lui aidait à reconnaître les endroits où il ne -fallait pas appuyer. Il redoutait une nouvelle saute d’humeur chez -Lydia. Comment l’éviter? Il y réfléchissait encore au moment de la -revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle joie à -la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, il évita de -parler de la Finlande et du départ prochain de sa femme. Il lui semblait -avoir compris que toute allusion à un voyage était insupportable à son -amie. Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie? Lydia, -de son côté, fut au début charmante comme à son ordinaire. Elle raconta -à Savinski les mille riens de sa vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit -un mot. Ils parlèrent d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à -peu, un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte assez -vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous deux par un peu de -fièvre; il y avait un rien d’affectation dans le ton presque indifférent -qu’avait adopté Lydia et il sentait sous cette surface unie un courant -de pensées secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences, -certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, quelque -mouvement brusque de la tête, deux mains qui ne pouvaient rester -tranquilles. - -A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, Savinski se -troubla lui-même. A son tour, il montra de l’agitation, de l’inquiétude. -Finalement, n’en pouvant plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans -réfléchir. Il se rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes -et lui dit: - ---Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna? Que se passe-t-il? Ne suis-je pas votre -ami? N’avez-vous plus confiance en moi? Je ne comprends rien... - -Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux avaient une fixité -inquiétante et, soudain, Savinski les vit se remplir de larmes. - -Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on pourrait le voir du -salon voisin, il attira Lydia dans ses bras et, au comble de -l’agitation, il lui disait les paroles sans suite avec lesquelles on -apaise la douleur des enfants et des femmes. - ---Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous en supplie... -Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce gros chagrin? Vous pleurez! -Est-ce parce que vous savez que les larmes vous rendent plus belle -encore?... Là, là, cela va mieux... Dites-moi ce qui vous peine... Non, -ne pleurez plus... je ne puis le supporter. Vraiment, si vous pleurez, -je me mettrai à pleurer aussi... Voyez, le beau spectacle que nous -donnerons... - -Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre lui et, au même -temps où, bouleversé, il essayait de la consoler, le contact de ce corps -flexible et charmant lui causait une étrange sensation de plaisir à -laquelle il avait peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre -semblaient passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion fut si -aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore la force de -repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir dans un fauteuil. - -Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait à bruire comme -l’eau d’un ruisseau qui descend une pente rapide. - -Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. Bientôt -elle put parler et dit: - ---Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch... Il faut me pardonner encore -une fois... Je ne sais pourquoi je suis nerveuse à ce point ces -jours-ci... Ne croyez pas que je sois une petite fille. J’ai beaucoup -réfléchi; j’ai pensé longtemps, trop longtemps... C’est cela qui m’a -fait mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne serai -plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui. - ---Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades, voyez-vous, Lydia -Serguêvna; ce sont les temps qui veulent cela. Moi-même, je suis effrayé -quand je vois ce dont je serais capable... Oublions ce qui vient de se -passer, mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la cause -de votre chagrin? - -La jeune fille réfléchit un instant. - ---Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel... Je ne sais -pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais j’ai eu la sensation -horrible que j’étais seule au monde. - -Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint. - ---Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas Vladimirovitch, mes -parents ont fait leur vie. La mienne est devant moi et je ne vois pas -clair; je ne vois rien, un grand isolement, et plus loin le vide. C’est -une idée affreuse... - -Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que pouvait-il -donner à cette jeune fille palpitante? Pourrait-il être le compagnon de -cette enfant à travers l’existence? Il était âgé, il n’était pas libre. -Il n’avait rien à lui offrir. Le sentiment de son impuissance à soulager -cette douleur l’accabla. - ---Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune. Il faut prendre -patience. Les choses ne seront pas toujours ainsi. Pour traverser ces -temps difficiles, vous savez que vous pouvez compter sur moi, que je -suis votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais enfin... - -Lydia l’interrompit vivement. - ---Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment. Mais, vous -aussi, votre vie est faite, vous avez votre femme, vos enfants... - -Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé, ne trouvait que -répondre. - -A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa la parole à -Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il partager avec eux un -médiocre dîner de révolution? - -Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec Lydia en -compagnie. Il avait été si loin dans son intimité avec elle que seul le -tête-à-tête pouvait le satisfaire. - - * * * * * - -Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante scène -qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La seule différence que -Savinski put remarquer fut une nuance de sérieux dans toute sa façon -d’être, quelque chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un -plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas, il n’était -plus question entre eux. De Finlande, il parla une fois seulement sans -nommer ni sa femme, ni ses enfants, mais pour dire qu’il avait encore -des affaires à y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient -mauvaises. On avait l’impression d’être à la veille d’une crise. Lydia -laissa passer ces explications sans y répondre. - -Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble. Un matin--la -veille ils ne s’étaient pas vus--elle l’appela au téléphone. D’abord, il -eut de la peine à reconnaître sa voix. Le timbre en était changé et -l’accent. Il le lui dit et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un -ton plus ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il -dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept heures, pour -causer avec lui un moment. - ---Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai votre téléphone. -Mais comment passerai-je la journée sans vous voir? - ---Bah! répondit-elle, nous nous verrons demain, Nicolas Vladimirovitch. -Et à ce soir, en tout cas; j’aurai quelque chose à vous dire. - -De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait continuer la -conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché l’appareil. - - - - -XIII - -“IN SUCH A NIGHT AS THIS” - -_The merchant of Venice_ - - -Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué et triste. -Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et se laissa aller -quelques instants, sans réagir, au cours de ses pensées. Elles -l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère lourde, où la moindre chose -se faisait avec une difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous -une impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille fois plus -difficile à supporter que la vue d’un danger réel, si grand fût-il. On -avait le sentiment d’aller à une catastrophe, par des chemins bordés de -haies hautes et épineuses qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à -côté de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous -avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité, vous -poussait à faire chaque jour un pas de plus dans cette voie au bout de -laquelle un abîme s’ouvrirait devant vous. L’idée de la fatalité obscure -qui pesait sur lui comme sur toute la Russie accablait aujourd’hui -Savinski. Il avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre, où -il était la proie sans défense des démons de la nuit. Il traversait une -de ces crises. Une visite qu’il avait eue de Séméonof avait contribué à -le mettre en ce fâcheux état. Celui-ci était venu le voir au sujet de -ses entretiens avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé, au -cours de la conversation et en parlant de l’armée réactionnaire du Don, -pour introduire d’une façon inattendue le nom de Spasski et pour dire -textuellement: «Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd»? Il -avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté et, comme une -pierre jetée dans un étang y forme des cercles de plus en plus grands, -l’ébranlement qu’il avait causé en Savinski s’était peu à peu étendu et -avait touché à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées. -D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice de Spasski -dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il était à la merci ou d’un -hasard, ou d’une trahison. Un membre du parti pouvait avoir un instant -les nerfs trop faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux -bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de Smolny. Combien -d’exécutions sommaires n’avaient-elles pas été faites? Les ravelins de -Pierre-et-Paul, les fossés de Cronstadt, la cour même de la préfecture à -la Gorokhovaia pouvaient le dire. Pour la première fois depuis -longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques. Les gens du -Don, ces officiers sans volonté, ces généraux qui se disputaient, -pourraient-ils les renverser? Savinski, dans l’humeur où il était, ne -gardait pas l’ombre d’une espérance. «Mais alors, se dit-il, ne suis-je -pas fou de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause qui est -juste certainement, mais de l’échec de laquelle je ne puis pas plus -douter que de ma présence dans cette chambre? Qu’on se sacrifie quand on -croit au succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer, -c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs. Je ne suis ni -mystique, ni rêveur; je suis un homme d’affaires. Pourquoi me suis-je -embarqué dans cette aventure? Au fond, si je veux admettre la vérité, -uniquement parce que Spasski est un charmant garçon et que j’ai de la -sympathie pour lui; mais il faut avouer que c’est une sympathie qui peut -me coûter cher.» Et en même temps Savinski sentait de la façon la plus -claire qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski, et cette -constatation ajouta momentanément à sa mauvaise humeur. «Le diable -l’emporte», dit-il, en se relevant. - -Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de six heures et -demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle pas? Lydia! Qu’était-il pour -elle? Elle ne verrait jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était -capable de jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement, -et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque jeune homme. Ici aussi -il ne pouvait espérer aucun succès. Mais ici encore, il savait qu’il ne -trouverait en lui ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il -prévoyait de longues souffrances, mais les souffrances causées par Lydia -lui étaient plus chères que les joies données par d’autres. «Ah! tout -cela est absurde, soupira-t-il, et je déraisonne. Mais les choses sont -ainsi et, pour rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent -autrement.» - -La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique qui avait jugé -plus prudent de quitter Pétrograd était une femme déjà d’un certain âge, -à la bonne et paisible figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka -qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui parlait -souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas, non plus que sa -femme, mais dont elle voyait la photographie sur le bureau. Boris était -son préféré. Elle regarda son maître assis sur le divan. Il semblait -accablé. - ---Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous faire dîner un -peu plus tôt? - -Savinski haussa les épaules. - ---Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas faim. - ---Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci, barine, dit-elle -doucement. Allons, je vais vous servir tout à l’heure. Cela vous fera du -bien. - -Elle alla tâter le poêle. - ---Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit -tranquillement. - -A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette à la porte d’entrée. -Il avait les nerfs en si mauvais état qu’il tressaillit. Quel ennui -était-ce encore? Il fut sur le point d’appeler la vieille bonne pour lui -dire qu’il n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte. Il -était trop tard. - -Il attendit quelques secondes, la tête baissée. Un bruit de pas légers -sur le tapis: il leva les yeux. Lydia était devant lui. - -Elle avait gardé sa fourrure. Elle se tenait droite, la tête un peu -renversée en arrière, les yeux attachés sur Savinski, et l’émotion de ce -dernier était telle qu’il ne vit pas le trouble qu’elle essayait de -cacher. Elle fut la première à se remettre, et à Savinski qui était -resté immobile, comme stupéfié par cette apparition, elle dit d’une voix -qui ne tremblait pas: - ---Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, est-ce ainsi que vous accueillez vos -hôtes? Est-ce ainsi que vous me recevez à la première visite que je vous -fais? - ---Lydia Serguêvna, dit-il, pardonnez-moi... Je ne sais si je rêve. -J’étais plongé dans d’affreuses idées noires. Et vous voilà!... - -Il lui avait pris les deux mains et se tenait tout contre elle. Un -parfum de jeunesse avait rempli la pièce où il se morfondait seul il y a -quelques instants. La chaleur qui rayonnait du poêle semblait plus -forte, l’électricité plus brillante. - ---C’est vous, reprit-il, chez moi!... Et je vous laisse là debout; je ne -vous fais même pas asseoir, je ne vous offre rien... Mais j’espère que -vous pouvez rester quelques minutes... Je vous raccompagnerai tout à -l’heure... Enlevez votre manteau, Lydia Serguêvna, vous prendriez froid -en sortant. Vous voyez, j’ai un appartement tout petit, mais il y fait -chaud, comme aux temps bénis des tsars. - -Il lui prit sa fourrure et fut surpris de découvrir que Lydia était en -toilette décolletée, comme il l’avait vue aux soirées de Nathalie. - ---Allez-vous dîner quelque part? demanda-t-il. Chez notre voisine, sans -doute? - -Avec un peu de confusion, Lydia dit sans oser le regarder: - ---J’avais pensé, Nicolas Vladimirovitch, qu’aujourd’hui vous -m’inviteriez à dîner... si je ne vous gêne pas, cependant. Peut-être -avez-vous à travailler?... Dites-le franchement, et je m’en irai tout de -suite... - -Elle semblait de nouveau avoir perdu confiance en soi; elle était -redevenue une petite fille toute simple et Savinski vit qu’elle -rougissait. - ---Ah! dit-il, quelle fée êtes-vous pour me faire un cadeau pareil? Si je -vous garde!... Que pensez-vous donc? - -Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour -lui faire sentir la joie qu’elle lui apportait. Mais le désarroi de ses -pensées était si grand qu’il n’osait bouger. Il ne savait que faire, -quelle contenance adopter. Il s’écarta brusquement. - ---Il faut que j’avertisse ma vieille femme de chambre, fit-il. Il y a un -bon dîner, à ce qu’elle m’a dit. - -Il courut jusqu’à l’office. Quand il revint, Lydia n’avait pas bougé de -place, mais elle avait repris possession d’elle-même et lui sourit. - ---Votre appartement me plaît, dit-elle. - ---C’est l’appartement qu’a habité jusqu’à moi la princesse Dolly R..., -répondit Savinski. Je crois que c’est elle qui l’a tendu de ces vieilles -toiles de Jouy qui sont si gaies. Comme vous avez vu, je touche à la -caserne et mes voisins immédiats sont ces Pavlovtzi qui forment le plus -mauvais des régiments de Pétrograd. Qu’est-ce qui les empêche d’entrer -chez moi et de venir s’installer ici à ma table et dans mon lit? Je n’en -sais rien. Je les trouve bien aimables de rester chez eux, car s’il leur -chantait de changer de logement, je n’aurais qu’à leur céder le mien -sans mot dire. Séméonof lui-même n’y pourrait rien. - -Lydia s’était levée et parcourait la pièce. Elle s’approcha d’une double -porte qui avait été enlevée et qui conduisait dans la chambre voisine où -Savinski couchait. Un grand lit de milieu l’occupait, un lit de femme -élégante, car il était couvert d’un dessus de dentelles et de soie. - -Lydia revint dans le cabinet de travail. Elle jeta un coup d’œil sur le -bureau, où, dans un cadre d’argent, était la photographie de Sonia -entourée de ses enfants. Elle la regarda longtemps. - ---Votre femme est belle, dit-elle enfin. - ---Mais ne la connaissez-vous pas? fit Savinski étonné. - ---Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia... Est-ce une photographie -ancienne? Votre femme est encore très jeune. - ---Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle? Trente-deux ans, je crois. -Elle s’est mariée à dix-huit ans. - ---C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée. - -Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait aussi. De nouveau -il avait cette impression que quelque chose de mystérieux avait surgi -entre eux. Mais il ne s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui -était en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout et -l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place à aucun autre -sentiment. Elle était là, éblouissante de jeunesse et d’éclat; le seul -mouvement imperceptiblement rythmé de ses hanches quand elle marchait, -la façon dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses épaules -un peu grêles, le halètement léger de ses seins quand elle respirait, la -manière dont l’air était aspiré et expiré entre ses lèvres, la -profondeur de ses yeux et leur couleur azurée qui évoquait des cieux -orientaux, la blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui -semblaient rendre à la lumière ce que la lumière leur avait donné, -étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher. Il n’était pas -besoin de parler. A quoi bon? Elle était là, vivante, près de lui. Que -demander de plus? - -La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître qui ne s’était pas -aperçu de son entrée. Il avait rajeuni de dix ans. Elle avait laissé un -homme fatigué, presque un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un -homme fort, vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de -bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit: - ---Barine, le dîner est servi. - -A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui témoigna une -déférence particulière et, comme Lydia la remerciait, elle s’inclina -très bas. Puis, ayant servi le potage et les _pirochki_, elle sortit. - ---Votre servante est bien, dit Lydia. - ---C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est pleine d’attentions -pour moi. - ---Je crois que je l’aimerai beaucoup, fit Lydia. - -Savinski sursauta. Que voulait dire Lydia? Avait-il bien compris?... A -partir de ce mot, Savinski sentit qu’il était de moins en moins maître -de lui. Par instant il se reprenait et examinait la situation avec -calme. Lydia avait eu le caprice de venir voir son appartement et de -s’inviter à dîner, chose impossible en d’autres temps, toute naturelle -aujourd’hui où le monde était à l’envers. Les rapports si amicaux qu’il -y avait entre eux expliquaient une démarche qui n’était qu’en apparence -osée. Il suffisait, du reste, de regarder la jeune fille assise en face -de lui pour comprendre aussitôt la simplicité et l’innocence qui étaient -en elle. «Il n’y a rien que de pur en ma fille», avait dit le vieux -prince... Il avait raison, tout devait être considéré de cet angle-là. - -Mais, à d’autres moments, ces sages réflexions étaient bousculées par un -assaut de pensées tumultueuses. Il n’y avait plus qu’une réalité: la -femme qu’il adorait était venue chez lui; elle était là à portée de ses -bras; elle savait--il n’était pas possible qu’elle ignorât--les -sentiments qu’il avait pour elle et qui depuis longtemps avaient franchi -les bornes de l’amitié... Il s’approcherait d’elle... Il se pencherait -vers la fleur entr’ouverte de sa bouche et y porterait les lèvres... - -Tandis qu’il était partagé entre deux sentiments, tantôt se laissant -emporter par les rêves passionnés que la présence de Lydia faisait -naître, tantôt réfléchissant avec calme sur une situation si inattendue, -et dont il fallait savourer les moindres délices car cette rencontre -serait brève et ne se renouvellerait pas, la conversation continuait à -bâtons rompus entre Lydia et lui. Maintenant ils avaient trouvé le ton -juste; il n’y avait pas de fausses notes. Ils ne parlaient de rien de -sérieux. La nouveauté de ce tête-à-tête, une pointe de champagne dont -elle avait bu un verre, l’avaient rendue à elle-même et libérée des -préoccupations qu’elle avait eues ces jours derniers, préoccupations -dont Savinski avait vu encore le reflet sur son front pur avant dîner. - -Savinski fut frappé du naturel exquis avec lequel elle s’adaptait à -cette position nouvelle. Elle ne témoignait ni embarras, ni excès de -confiance. La petite fille qui parfois réapparaissait en elle avait -disparu. Il avait à sa table une jeune femme qui manifestement ne -semblait surprise en rien de ce que sa place dans cette salle à manger -pouvait avoir d’extraordinaire. Elle semblait presque être la maîtresse -de la maison et, comme Savinski, beaucoup plus troublé qu’elle ne -l’était, négligeait de manger, c’est elle qui lui offrit de reprendre -d’un plat laissé sur la table. Savinski, s’il mangeait peu, buvait moins -encore. Il se sentait dans un équilibre si instable qu’il craignait que -la moindre chose lui fît perdre la tête. C’est à peine s’il prit un -verre de champagne. La présence de Lydia le grisait plus sûrement que le -vin, et il passait son temps à se jurer de garder son sang-froid, car ce -n’était pas une femme qu’il avait en face de lui, une jolie femme -habituée aux hommages des hommes aussi bien qu’à leurs brusqueries, et -qui sait à quoi elle court lorsqu’elle va dîner chez un garçon, c’était -une jeune fille à l’aube de la vie, dont l’haleine était aussi fraîche -que celle du vent avant l’aurore, une amie pure qui lui faisait la grâce -de venir passer une heure chez lui dans des circonstances que son -imagination seule à lui, Savinski, rendait romanesques. En somme, au -sein des délices où le plongeait la présence de Lydia, il se sentait -horriblement gêné par le combat qui se livrait en lui. - -Cette gêne s’accrut lorsqu’ils eurent passé dans le cabinet de travail. -A table, leur position était exactement fixée,--il y a des règles et une -tradition. Au salon, ils redevenaient libres et Savinski ne savait que -faire de sa liberté. Lydia, elle, gardait plus de simplicité. Elle -s’installa sur le divan, se renversa un peu en arrière sur les coussins -et alluma une cigarette. Elle suivait de l’œil Savinski et paraissait -s’amuser à le voir aller et venir sans trouver de repos. D’abord, il -s’était assis près d’elle. Puis soudain, comme si un diable l’avait -poussé, il avait bondi à l’autre bout de la pièce sous prétexte de -chercher des allumettes, alors qu’une boîte était sur le guéridon à côté -du divan. Puis il s’était laissé tomber sur un fauteuil voisin et, -alors, comme il lui avait parlé avec douceur! A ce moment-là, sans -peut-être même qu’il s’en rendît compte, il voulait lui plaire, la -gagner, faire sa conquête. Ses yeux semblaient vouloir lire à travers -elle et pénétrer jusqu’à son cœur et, sous la caresse de ce regard, -Lydia, elle-même, perdait peu à peu conscience; ses idées flottaient -devant elle comme des poussières qu’emporte le vent; elle n’était plus -que sensations; c’était une ivresse légère et délicieuse. Elle ne revint -même pas à elle à un mouvement brusque de son ami. Voilà que, sans -raison apparente, il s’était mis à marcher de long en large, tirant des -bouffées rapides de sa cigarette, se taisant et laissant échapper, au -milieu d’un long silence, un mot qui sortit du monologue intérieur -auquel il se livrait: «Impossible.» Ce mot résonna dans la chambre et -fit sursauter Savinski lui-même. - -Il se tourna vers Lydia, lui sourit et dit: - ---Pardonnez-moi, je crois que j’ai perdu la tête... - -Mais il s’arrêta et son sourire ne s’acheva pas, tant il fut frappé de -l’expression qu’avait prise la jeune fille. Elle était pâle et ses yeux -restaient attachés sur Savinski. Il n’apercevait que ces yeux sombres -dans l’ombre; il ne pouvait s’en détourner. Elle regardait Savinski: -mais le voyait-elle? Elle paraissait emportée par un rêve à cent lieues -de la scène présente. Même le mot «impossible», lorsqu’il avait éclaté -dans la chambre, n’était pas parvenu à ses oreilles. Mais toujours ces -yeux intenses, comme consumés d’un feu intérieur. Il alla jusqu’à elle -et, tandis qu’il hésitait, cherchant ses mots, elle lui dit avec -simplicité: - ---N’êtes-vous pas fatigué de marcher, Nicolas Vladimirovitch? -Asseyez-vous près de moi... Il semble que je vous fasse peur, ce soir. - -Elle lui tendit la main qu’il prit et garda dans la sienne, puis il -s’assit et la porta à ses lèvres, et ses lèvres remontèrent jusqu’au -poignet, le franchirent, arrivèrent au bras nu, le parcoururent de bas -en haut, et de haut en bas. C’était une sensation à la fois exquise et -torturante dont il se demandait combien de temps elle pourrait se -prolonger impunément. Soudain il sentit le bras de Lydia resté libre -s’allonger autour de son cou, l’attirer vers elle. Lorsqu’il fut tout -près, elle se blottit sur sa poitrine et, tournant son visage vers lui, -elle lui donna ses lèvres. Il la serra éperdument contre lui, se coucha -presque sur elle; leurs deux corps exactement joints ne se touchaient -que par leurs bouches unies. Il sembla à Savinski qu’il ne vivait plus -que par ses lèvres collées à celles de sa maîtresse. Cela dura -longtemps, une minute, un siècle? - -Il eut un éclair de lucidité. «Quelle heure est-il? Il faut rentrer... -Et puis, non, non, c’est impossible... Pourtant, le vieux prince... une -jeune fille...» Il s’arracha aux bras de Lydia. De nouveau il était en -proie à une grande agitation. Il paraissait ne plus songer qu’à une -chose. Il tira sa montre. Dix heures déjà... Ah! il n’y avait plus -personne dans les rues... Il courut à Lydia, s’agenouilla devant elle. -Il la caressait, lui disait mille choses tendres et folles et il finit -sur un ton plus sérieux: - ---Je vais vous accompagner chez vous, Lydia, Lydotchka; il est tard; on -sera inquiet, on vous cherchera... A propos, où vous croit-on? - ---Chez mon amie Hélène, à la Mokhovaia, dit Lydia, et elle ajouta en -pesant chacun de ses mots: - ---C’est là que je suis censée coucher, car vous savez bien qu’il n’est -pas agréable de circuler le soir dans Pétrograd. C’est donc là que vous -m’accompagnerez si vraiment vous ne pouvez vous décider à me garder chez -vous jusqu’à demain... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tard dans la nuit, il était deux heures du matin, l’électricité brûlait -au-dessus du grand lit où ils étaient couchés. Épuisée de fatigue, Lydia -se redressa, se pencha vers son amant étendu près d’elle, le regarda -jusqu’au fond des yeux et dit: - ---O toi qui es à moi, tu n’iras plus en Finlande, maintenant! - -Elle se glissa dans ses bras et s’endormit. - - - - -XIV - -LE RÉVEIL - - -La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le silence de la -nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles qui scandent le -silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus de vie dans les deux corps -qui sont étendus là, tant le sommeil où ils sont ensevelis est profond. -L’obscurité les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils -dorment, l’un à côté de l’autre... Et soudain Savinski sent une -impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui irrite et gêne; il -entr’ouvre les paupières, les referme aussitôt, les rouvre... La chambre -est inondée de lumière; l’électricité brûle dans le plafonnier et, près -de lui, la vieille Annouchka qui lui touche l’épaule. - ---Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle à son -oreille. - -Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski vit l’avenir -proche s’ouvrir devant lui: l’abîme. Une perquisition, un mandat -d’arrêt, Lydia compromise dans l’affaire, arrêtée peut-être, menée en -prison avec lui, cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles -bolchéviques! Et en outre l’affreux scandale qui retentirait de tous -côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en Finlande où Sonia -l’attendait... - ---Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka. - -Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son innocent sommeil. -Elle était allongée, le bras droit sous la tête, ses cheveux défaits en -désordre autour d’elle; l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise -qui, entr’ouverte, laissait voir un jeune sein délicatement fleuri. -Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait. L’angoisse -lui tenaillait le cœur... Eût-il été seul, l’aventure était déjà -dangereuse, mais y mêler cette enfant! Fallait-il la réveiller?... -Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât?... Mais, en tout cas, le commissaire -chargé de la perquisition entrerait dans la chambre... Il alla vers -elle, se pencha sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front -et sur les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans ouvrir les -yeux un «je t’aime», voulut se retourner pour reprendre son sommeil. - ---Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut te réveiller... - -La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller; elle revint à elle et -demanda: - ---Qu’y a-t-il? Est-il tard déjà? - -Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres. - ---Mais c’est la nuit encore; il faut me laisser dormir. - ---Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition ici. Il faut te -lever... J’espère que tout se passera bien; en tout cas, tu ne cours -aucun danger... Habille-toi, Je suis obligé de passer à côté... A tout à -l’heure. - -Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour du cou de -Savinski comme pour ne pas le laisser partir. Il les dénoua doucement et -sortit de la chambre. Il passa par le cabinet de travail, regarda sa -montre. Elle marquait quatre heures... Il avait tout son sang-froid: «Le -diable emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour une -visite domiciliaire», se dit-il. Il entra dans la salle à manger, il y -avait là une dizaine de personnes, presque tous des gardes rouges en -uniforme de soldats, baïonnette au canon, et deux civils. Il reconnut le -président du comité de la maison, un architecte à la maigre moustache, -au teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde personne -en civil se détacha du groupe, vint à lui et se présenta fort poliment: -«Alexandre Ivanovitch Zoubof, commissaire à la Section des recherches -pour la contre-révolution.» Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni -de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut. Ordre était -donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch Savinski et de -l’arrêter, ainsi que toutes personnes présentes dans son appartement... -Songeant à Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut faire -un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya à la table. - ---Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais peut-être y a-t-il -une erreur?... Puis-je téléphoner à Léon Borissovitch Séméonof? - -Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très déférent, répondit: - ---Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit inutile. Vous -serez sans doute interrogé aujourd’hui à la Gorokhovaia et, à ce moment, -si vous le jugez nécessaire, Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais -nous ne dépendons pas des Affaires étrangères... - -Le commissaire avait les manières d’un homme bien élevé. C’était, -probablement, un ancien employé de la police secrète du tsar, entré au -service des bolchéviques. Il était rasé de frais, portait une courte -moustache sur une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance. Il -n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir qu’il pourrait -arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il comprendrait, sans doute, la -situation, et il ne devait pas être insensible à l’idée d’obliger un -homme tel que lui. - ---Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix, d’une question -assez délicate. - -L’autre s’inclina. - ---A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait vers -l’entrée du cabinet de travail. - -A ce moment, un second personnage, en uniforme celui-là, se détacha du -groupe des soldats et vint se joindre à eux. Le commissaire civil, sans -montrer d’embarras, le présenta: - ---Le lieutenant Ivanof, dit-il. - -Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, prit sa mesure -d’un coup d’œil. Il était convenablement habillé et avait l’allure d’un -officier de carrière. C’était un jeune homme aussi. Il se tenait droit, -les épaules effacées. «Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa -Savinski, je puis réussir encore.» - ---Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire personnelle que je -veux vous entretenir. Vous comprendrez tout de suite. Ce n’est pas aux -fonctionnaires du gouvernement, qui remplissent ici leur devoir... - ---Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, très pénible en -vérité, intervint le commissaire civil en s’inclinant. - ---Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à des hommes que je -m’adresse, d’homme à homme... Le fait est que je suis ici, aujourd’hui, -dans une situation assez particulière... Cela peut arriver à chacun de -nous, à vous comme à moi... J’ai une femme, à côté, une toute jeune -femme qui est venue me voir et que j’ai gardée cette nuit, car les rues -ne sont pas très sûres, comme vous savez... Elle ignore tout des choses -politiques, c’est une enfant encore... Elle n’a pas vingt ans, -voyez-vous... Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur -qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien de ce que je -fais, et qu’en réalité c’est la première fois, aujourd’hui, qu’elle est -entrée dans mon appartement... Mes domestiques, si vous voulez bien les -interroger sur ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que je -vous dis... Les choses étant ainsi, messieurs, je vous supplie de la -laisser libre... Vous comprenez, sans que j’en dise davantage, de quoi -il s’agit... Et je vous assure que je n’oublierai jamais le service que -vous me rendrez... - -A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le sang-froid qu’il -avait au début. L’émotion à laquelle il était en proie faisait vibrer sa -voix. - -Les deux commissaires parurent partager son émoi, et le civil plus -encore que le militaire. Tandis que Zoubof hochait la tête -approbativement, l’officier eut un demi-sourire presque respectueux pour -faire comprendre qu’il lui était, en effet, arrivé d’être en bonne -fortune et que c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu -savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut terminé, un -grand embarras se peignit sur leurs figures. Ils s’écartèrent un instant -et commencèrent à discuter. La conversation se prolongeait. Évidemment, -ils se heurtaient à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent à -Savinski. - ---Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la personne qui est chez -vous? dit le commissaire civil avec un peu de gêne. - ---Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, il s’agit de -l’honneur d’une femme, vous comprenez... - ---Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant... - ---En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, suggéra -Zoubof, qui paraissait fort désireux de faire preuve de bonne volonté. - -Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui posèrent des questions. -La vieille servante répondit avec simplicité et assurance. Elle n’avait -jamais vu la jeune femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle, -Annouchka, qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme n’était pas -encore venue à l’appartement. Cette déposition parut faire impression -sur les deux commissaires. Cependant, seuls, ils recommencèrent à -discuter. Savinski avait, à ce moment, la certitude que la chose était -arrangée. Il respirait librement. Que lui arriverait-il? Il ne s’en -souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires s’approchèrent, de -nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut l’officier qui parla. - ---Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question est, en effet, -fort délicate. Notre ordre est formel... Nous prendrions une grande -responsabilité en ne l’exécutant pas à la lettre... Cependant, -peut-être, pour vous obliger... dans les circonstances actuelles... Mais -il va sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus grand -secret... Personne ne doit le savoir, pas même les soldats qui sont -ici... - -On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte restée ouverte -et Savinski, la poitrine gonflée de joie, n’osa pas serrer la main de -ses interlocuteurs. Du reste, à cette seconde même, un incident nouveau -se produisit qui modifia, hélas! la situation de fond en comble. Lydia -entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était dans un comble -d’anxiété et, depuis un quart d’heure qu’elle était prête, se rongeait à -se demander ce que signifiaient ces interminables conciliabules. N’en -pouvant plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son amant. - ---Que se passe-t-il? Que veut-on faire de toi? demanda-t-elle, avant que -Savinski, atterré, pût l’arrêter. - -Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée de la jeune -fille avait fait sensation. Les deux commissaires, interdits, la -regardaient fixement. La beauté de Lydia, l’éclat de ses yeux, -l’indifférence qu’elle montrait pour tous les gens réunis dans -l’appartement, l’unique préoccupation qu’on lisait sur son visage pour -le sort de Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats -eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet de travail et -leurs regards curieux ne quittaient pas la jeune fille. - ---Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, lorsqu’il revint à lui, -très pénible, en vérité... Je crains, dit-il à voix basse à Savinski, -qui avait été obligé de s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa -main la main de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter -notre ordre dans sa rigueur. - -Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia qui serrait la -sienne. C’était une étreinte que rien ne pourrait défaire. Il eut -l’impression qu’il irait avec elle jusqu’à la mort. - -La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On n’y trouva rien. Ici -Savinski était tranquille. Il n’avait pas un papier compromettant. Du -reste, depuis que Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme. -Il avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait aucun -rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient insensibles. Il -regardait avec curiosité les deux commissaires poursuivre leurs -recherches. Ils s’y montraient assez maladroits. «Ils ne savent pas leur -métier, pensa-t-il d’abord. Autrefois la police travaillait mieux.» Ils -ne trouvèrent même pas une somme importante en billets de banque que -Savinski avait cachée sous un coin du tapis qu’il avait décloué. Il y -avait plus d’une centaine de mille roubles en billets anciens. Mais leur -maladresse, à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui, -manifestement, ils faisaient semblant de chercher avec zèle de façon à -n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais ils voulaient aussi que -Savinski ne fût pas leur dupe. - -Ce jeu l’amusa un instant. - -Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore sauver Lydia qui -se tenait étroitement serrée contre lui et dont le souffle frais -effleurait sa joue. - ---Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la Gorokhovaia un chef -responsable avec qui entrer en communication? - ---Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute, répondit le -commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade Ouritski, doit être encore à -la préfecture. En réalité, notre travail se fait surtout de nuit. - ---Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable pour lui exposer, par -téléphone, le cas particulier dans lequel je me trouve? L’affaire -pourrait être arrangée ainsi et je vous garderai une longue -reconnaissance de votre bonne volonté... - -Les commissaires consentirent, mais l’officier fit remarquer qu’il -faudrait transmettre le nom de madame... - -Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre de quoi il -s’agissait. Il y avait là un mystère qu’il fallait percer. - ---Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur une pièce -d’identité... - -Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son âge, sa résidence -étaient portés... - -Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut la communication -avec la préfecture à la Gorokhovaia. Il commença à exposer la demande de -Savinski... Lorsque Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva -aussitôt et, s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle lui -dit à voix basse: - ---Quoi, Nicolas, on t’arrête... Je croyais qu’il ne s’agissait que d’une -perquisition... Es-tu en danger? Que va-t-on faire de toi? - ---Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski. Oui, on va me -mener en prison, mais tu sais que cela arrive à beaucoup de braves gens -aujourd’hui; j’y serai deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela -est sans intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre est si -sottement conçu que toute personne trouvée dans mon appartement doit -être arrêtée aussi. Et quand même tu serais libérée presque tout de -suite, je voudrais t’éviter cette horrible prison... - -Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait: - ---Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi... - -Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui persuader qu’elle lui -serait mille fois plus utile en restant libre, mais Lydia se butait à -l’idée de ne pas le quitter. Pendant leur entretien qui se faisait à -voix basse, on entendait des bribes de conversation de Zoubof au -téléphone: - ---Oui, camarade Ouritski... Je comprends. Dix-huit ans... Ah! ah!... -charmante, oui... C’est pour cela que je me suis permis de vous -appeler... - -Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête, et, se -tournant vers Savinski: - ---Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia, mais pour vous, -Lydia Serguêvna, il est probable que vous n’y resterez pas longtemps. - -Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille montrait la -plus grande satisfaction. - -Cependant il restait à perquisitionner dans les autres pièces de -l’appartement. Les soldats, las d’attendre, avaient gagné la cuisine. La -fatigue prenait peu à peu Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas. -Savinski était plongé dans de noires réflexions; pour l’instant, Lydia, -plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil. La vieille -Annouchka le vit; elle eut pitié d’elle et s’approcha de la jeune fille: - ---Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous n’aurez pas -grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le fourneau, le café sera prêt -dans un instant... - -Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail. Quelques -moments plus tard, elle revint, apportant du café chaud, du pain et du -beurre. Savinski invita les commissaires à déjeuner avec eux et l’on -improvisa ainsi un repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à -dévorer des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses de -café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, si -heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse et arracha Savinski à -ses préoccupations. Quant aux deux commissaires, ils étaient radieux. -Jamais, dans l’exercice de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré -pareille bonne fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée; il -n’y avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il n’y -avait que des êtres humains réunis par le hasard de la vie et qui -trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche, de s’asseoir à -une table et de se restaurer. - -Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant de quitter -la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka de téléphoner dès neuf -heures chez Séméonof pour lui faire savoir qu’il était en prison à la -Gorokhovaia. «Vous ne parlerez que de moi», lui dit-il. - -Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement, à la -grande indignation d’Annouchka, qui redoutait les vols probables. - -Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était encore complète -et le froid vif. Les deux commissaires, avec beaucoup de politesse, -installèrent Savinski et Lydia dans le fond de la voiture et s’assirent -sur le siège de devant. - -A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques minutes à la -Gorokhovaia. - - - - -XV - -A LA GOROKHOVAIA - - -Le vestibule de la préfecture, à la Gorokhovaia, était plein de soldats. -Savinski et Lydia furent conduits dans une grande pièce, au premier -étage. - -Lydia, sûre de n’être pas séparée de Savinski, n’avait pour l’instant -aucun souci; l’excellent déjeuner qu’elle avait pris avant de partir -avait fait disparaître la fatigue d’une mauvaise nuit. Elle n’était plus -que curiosité. Ils se trouvaient dans un vaste salon qui avait dû faire -partie des appartements de réception du préfet. Il en conservait encore -quelques fauteuils et chaises capitonnés et recouverts d’une soie bleu -pâle, et un tapis à la machine, moderne, dont les couleurs étaient -effacées. Dans un angle de la pièce, derrière quelques tables rangées en -arc de cercle, deux employés travaillaient. Devant eux, un accusé se -tenait debout. C’était, à en juger par sa tenue, ce qu’on appelait alors -un «bourgeois», état suffisant pour être classé comme suspect. Les -employés remplissaient lentement des fiches, des formulaires, ouvraient -des registres. Cet ordre administratif surprit Lydia à qui il paraissait -incompatible avec l’idée qu’elle se faisait des procédés employés sous -le règne de la Terreur, décrété par les bolchéviques. Et puis le calme -de cette pièce, son aspect tranquille et riche, le manque de tragique -qu’il y avait en tout cela! Elle fit part de ses réflexions à Savinski à -mi-voix. - -Il haussa les épaules et sourit. - ---La bureaucratie ne mourra jamais chez nous. Lénine sera impuissant à -la détruire. Même les actes illégaux seront toujours faits dans les -formes. - -Il tâchait de ne pas paraître soucieux, de montrer la liberté de son -esprit, de façon à ne pas alarmer la jeune fille, et l’effort qu’il -faisait dans cette direction finissait par avoir le plus heureux effet -sur son humeur. - -Leur tour vint de passer devant les fonctionnaires dans le coin de la -pièce. Ils multipliaient les formalités d’écrou. Il fallut enfin -remettre son portefeuille. Les employés donnèrent un reçu en forme de -l’argent qu’il contenait. Mais Savinski, qui avait suivi avec intérêt ce -qui s’était passé quand le précédent «bourgeois» avait été incarcéré, -avait prudemment glissé quelques centaines de roubles dans la poche de -son pantalon. - -Deux soldats les attendaient à la porte. C’étaient deux Lettons à la -figure dure et maigre. Ils gravirent un escalier en colimaçon dont les -jours intérieurs donnaient sur le vestibule d’entrée. A chaque fenêtre, -une mitrailleuse était braquée sur la porte qui ouvrait sur la -Gorokhovaia et un soldat montait la garde. «Comme ils ont peur d’un coup -de force! pensa Savinski. Ils ne se sentent pas très solides.» Ils -s’arrêtèrent devant une petite antichambre pleine de gardes rouges. -Leurs conducteurs échangèrent quelques mots avec le chef du poste. - ---C’est plein chez nous, dit celui-ci avec bonne humeur. - -Au troisième étage, même réponse. - -Au dernier étage, enfin, ils furent admis dans la petite antichambre où -cinq ou six soldats fumaient. A une table était assis un tout jeune -homme à peine âgé de vingt ans, un petit juif à l’air farouche et -important, aux cheveux noirs, crépus, en broussailles, qui avait devant -lui un registre où il couchait les noms de ses hôtes. Il prit celui de -Lydia d’abord et lui demanda pour quelle cause elle était arrêtée. -Lydia, qui le dévisageait avec curiosité, répondit d’une voix claire et -sans trahir le moindre embarras: - ---Je n’en sais rien. Si vous voulez me l’apprendre, vous me ferez -plaisir. - -Les soldats sourirent, mais le petit employé fronça le sourcil. - ---Je pense que vous êtes arrêtée pour raisons politiques, fit-il -gravement. Nous allons mettre «contre-révolution». - -Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé qui ne -quittait pas des yeux cette enfant si belle, rit ouvertement. - ---Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix rêche à un soldat -debout près de lui. - -Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia. - -Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia de ne pas -intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia, se balança sur ses deux -jambes, haussa les épaules et finalement répondit: - ---C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien que c’est une -enfant... - -Tous les soldats présents montraient par leur contenance qu’ils -approuvaient l’attitude de leur camarade. Le petit employé blêmit de -rage, mais il n’osa pas renouveler son ordre. Il murmura quelques mots -inintelligibles dont on entendit seulement la fin. - ---... La consigne est formelle, je le ferai moi-même. - -Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme, se contenta de -tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur des hanches. - -Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées et qu’on se fut assuré -qu’il ne portait pas de revolver, un des soldats poussa une porte vitrée -et ils furent introduits dans le logement qui leur était destiné. - -C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, à peine éclairée par -une lampe électrique pendant au bout d’un fil au centre de la chambre. -Par l’unique fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur -qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. Une odeur âcre, -tiède, suffocante, faite de la respiration des hôtes de la prison, de -leur sueur, du cuir de leurs bottes, de la paille de leurs matelas, des -planches à moitié pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes, -arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua sur place. -L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait imaginée ce dernier. Il -sentit la pression du bras de Lydia sur le sien, mais elle ne dit rien. -Cependant leurs yeux s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la -salle et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits de -camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient toute, laissant -à peine un étroit passage libre au centre et deux allées qui -conduisaient à des portes ouvertes dans la cloison, à leur gauche; sur -une table, un homme était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui -lui couvrait la tête; on ne voyait de lui que l’extrémité de ses bottes -en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois à même le plancher, -des hommes étaient étendus dans un affreux désordre, souvent trois -d’entre eux occupant deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers -dormaient d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements; des -mouvements nerveux les secouaient, les faisaient se retourner sur leur -couche dure et étroite; des bras étaient brandis en l’air; des mains -fiévreuses grattaient des nuques piquées par la vermine. D’autres, -allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans un angle, la -petite pointe rouge d’une cigarette brillait comme un ver luisant égaré -dans un jardin infernal. Un petit bossu, hagard, la figure frénétique, -surgit soudain de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin de sa -poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots... Puis, jetant un -regard méfiant sur les nouveaux arrivés, il regagna sa place. - -Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur lequel il y avait -une place libre. Il y conduisit Lydia, s’assit et la prit sur ses -genoux. Elle se serra contre lui, l’embrassa doucement sans parler. De -nouveau, une fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit -aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, c’était déjà le -jour, le jour gris, triste, des matinées d’hiver de Pétrograd, un jour -si pâle qu’il fait regretter la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit -qu’elle était dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison et -ses terreurs? Elle sourit tendrement à son amant dont la figure grave et -fatiguée s’éclaira. Il caressait avec douceur la main de la jeune fille -appuyée sur sa poitrine. - -Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se levaient; ils -semblaient harassés et se détendaient en soupirant. Beaucoup allumaient -tout de suite une cigarette. - -Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. Elle avait repris -une entière tranquillité d’esprit et acceptait avec bonne humeur ce -qu’elle appelait une aventure. - ---Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je sais au moins -quelque chose de la révolution, c’est que cela sent très mauvais. - -Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. La présence de -Lydia faisait sensation. Elle avait gardé sa fourrure, mais, à cause de -la chaleur de la pièce, l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais -et la poitrine légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si -l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une chambre de -malade. Savinski demandait des détails sur la vie de la prison. La seule -chose qui le préoccupait pour l’instant était de savoir à quelle heure -on les interrogerait, car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez -elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle avait passé la -nuit. Les renseignements furent mauvais. Une douzaine de prisonniers -affirmèrent aussitôt qu’ils étaient là depuis trois, quatre ou cinq -jours, sans avoir été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de -leur arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un homme -jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter sans peine à -l’existence de la prison. Elle remarqua avec étonnement que ses mains -tremblaient tandis qu’il lui parlait. «Comme il a peur!» pensa-t-elle. -Cette impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. Il y -avait en elle une source de bonheur si abondante que rien ne pouvait la -tarir. Elle ne songeait même pas à la possibilité d’une longue détention -pour Savinski. Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis -relâchés au bout de quelques jours! Les prisons de Pétrograd, pourtant -immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié de la population... -Pour l’instant, elle était entourée de gens aimables qui s’empressaient -pour lui plaire; elle avait son amant à côté d’elle; elle ne voulait pas -voir plus loin. - -Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant qu’on pût -imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire des officiers de -tous grades, quelques bourgeois notables, puis des spéculateurs, un -groupe de quatre personnes qui avaient fait un coup hardi en accaparant -du platine, puis des prisonniers de droit commun, des escrocs, de -simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie de ce groupe-là -était composée par une petite bande de faux monnayeurs qui avaient -adroitement mis en circulation quelques milliers de faux billets -«Kerenski». Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut -la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des bolchéviques -arrêtés pour concussion. Un homme fort occupé à préparer du thé sur une -table à l’aide d’une lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia, -qui l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, il lui -dit: «Attendez, attendez», tira triomphalement de sa poche assez sale un -morceau de sucre et prononça: - ---C’est le seul qui me reste! - -Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses voisins que l’homme -au sucre était un commissaire qui, envoyé en Sibérie porter de l’argent -aux troupes, avait prétendu avoir été volé en route. - -Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses respects à Savinski -et à Lydia. C’était lui qui réglait les rapports des prisonniers entre -eux, fixait le tour des corvées, l’ordre dans lequel ils descendaient -aux lavabos, organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe, -dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par un garde -rouge. Ce personnage important était un homme d’à peine trente ans, à la -figure énergique et plaisante, aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il -avait eu un emploi élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour, -quatre cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il avait été -arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour du domaine sur lequel il -régnait maintenant, et, comme des prisonniers balayaient la salle, il -fit passer ses nouveaux hôtes dans une petite pièce voisine où une -douzaine de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée sur l’un -d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six ans environ, qui -dormait encore. Sur la figure fatiguée de la mère, on lisait qu’elle -n’avait d’autre préoccupation que cette petite, qui était pâle, chétive, -comme tant d’enfants poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, à -demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme otage avec sa -fille, car son mari, accusé de contre-révolution, avait pu s’enfuir. -Tant qu’il ne se rendrait pas, elle resterait là avec son enfant. Elle -avait l’air à moitié folle de douleur. - ---S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront... S’il ne revient pas, -qu’arrivera-t-il à ma petite?... Elle ne pourra supporter longtemps cet -emprisonnement. Regardez comme elle est maigre! - -Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes minces comme des -flûtes où les genoux et les chevilles faisaient de grosses bosses -osseuses. - -Le chef de la chambrée dit à Savinski: - ---Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois. - -Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux heures que -les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu échanger un mot avec -Lydia. La matinée avançait. Il allait être onze heures. Il fallait qu’il -causât seul à seule avec elle. Il craignait maintenant le pire, une -longue séparation. Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans -doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà où l’avait mené -sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire à la réussite de qui il -n’avait jamais cru. Il maudit cette facilité avec laquelle il se -laissait entraîner par ses sentiments dans des aventures qui pouvaient -devenir tragiques. Il était impardonnable, car il était un homme habitué -aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A Lydia, il ne pouvait -rien dire de ses préoccupations. Il voulait l’amener à comprendre -qu’elle le quitterait dans quelques heures. La chose n’était pas facile. -La jeune fille refusa nettement. - ---Où tu seras, dit-elle, je serai... Je n’ai que toi au monde et, -sache-le, dès maintenant tu n’as plus que moi. - -Il fallut une longue insistance pour que Savinski arrivât à lui -démontrer qu’elle lui serait mille fois plus utile en liberté qu’auprès -de lui. Qui lui ferait parvenir de la nourriture chaque matin, qui -ferait des démarches pour obtenir sa liberté? Il la convainquit enfin. -Mais la jeune fille avait les yeux pleins de larmes. - ---Que tu me fais de la peine! dit-elle. Mais, hélas! je vois bien que tu -as raison... - -Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute voix à la porte de -la salle. Un employé agitait un papier. Elle se leva. - ---Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire. - -Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait des voix qui se -mêlaient et disaient: «Jamais on n’a été interrogé aussi vite. C’est un -miracle!»--«Nous le savions bien, vous partez déjà!»--«Hélas!» murmurait -un autre. - -Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski et, oublieuse des -prisonniers qui, tous, la regardaient, l’embrassa passionnément. Elle ne -pouvait se détacher de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de -sa vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte, était gagné -par la sympathie générale qui allait à la jeune fille. C’était d’une -voix molle et presque machinalement qu’il répétait: «Il faut se hâter, -il faut se hâter!» - -Soudain, Lydia eut une idée nouvelle. - ---Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère. - -Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée sur elle et la -laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant, en toilette de bal, -décolletée, éclatante de fraîcheur et de beauté, droite et la tête en -arrière à sa façon, elle marcha vers la porte qui se referma sur elle, -laissant les spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle -à cette fugitive vision. - -Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées. Assis sur un -banc, la tête entre ses mains, il restait comme endormi. Il n’avait -conscience ni du temps, ni du bruit de la chambrée. Soudain il y eut un -brouhaha. Lydia reparaissait. Elle courut à son amant. - ---Je suis libre, dit-elle... J’ai eu affaire à un homme très poli. Il -s’est excusé fort aimablement de la déplorable erreur par suite de -laquelle j’ai été arrêtée... Il va t’interroger tout de suite. Tu vas -descendre avec moi. Mais je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu -m’entends, qu’il va te libérer aussi. - -La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait: «Nicolas -Vladimirovitch Savinski», il suivit la jeune fille qui lui montrait le -chemin. - -Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils étaient entrés six -heures auparavant. Là, Lydia eut une grande déception. Elle n’eut pas la -permission d’accompagner Savinski chez le commissaire chargé de -l’interrogatoire. Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais la -certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait encore et elle -le laissa sans angoisse. - -Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du redoutable -Ouritski, dont la renommée remplissait déjà la ville. Ouritski, qui -était assis devant une grande table sur laquelle il consultait un -dossier, se leva à l’entrée de l’inculpé et vint lui serrer la main. -C’était un homme de taille moyenne, très maigre, à la figure -intelligente, rasé, de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez -élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue. Il -offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier qu’il feuilleta -quelques instants. Ces minutes parurent un siècle à Savinski. Il ne -pouvait supporter l’anxiété du doute. Qu’avait-on contre lui? Tout était -préférable à l’attente... Et, cependant, il faisait un effort extrême -pour garder son sang-froid... Cette lutte contre soi-même était -harassante. - -Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa un caoutchouc et -les tendit à Savinski. - ---Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je vous les rends... Je -vais vous mettre en liberté. (Savinski baissa les yeux pour que la joie -de son regard ne le trahît pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous -poserai d’abord, pour le procès-verbal, quelques questions que vous -aurez l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse... - -Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire, d’un geste las, -décrocha un récepteur à un des quatre appareils fixés au mur derrière -lui, écouta un instant, donna un ordre bref et reprit: - ---Vous connaissez Spasski? demanda-t-il. - ---Oui, répondit Savinski. - ---Veuillez l’écrire. - ---Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre 1917, par -lettre, par personne interposée, ou directement? - ---Non, répondit Savinski. - ---Veuillez l’écrire. - ---Avez-vous son adresse actuelle? - ---Non. - ---Veuillez l’écrire. - -Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux commandant -l’état-major du Don. Les réponses de Savinski furent négatives. Soudain -Ouritski, qui marchait fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant -Savinski et lui demanda à brûle-pourpoint: - ---Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine? - -Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix nette dit: - ---Non. - -Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute voix. - ---Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre. - -Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte. Comme il -allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski l’arrêta. - ---Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch, de -revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations que ce soit avec lui, et -non plus avec l’ingénieur Mouchine. C’est un conseil que je vous -donne... Au revoir. - -Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les formalités de -levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire retentissaient -encore en lui et le glaçaient. «Quelle insolence à me parler ainsi! -pensa-t-il. Pouvait-il me faire plus explicitement comprendre qu’il -n’ajoutait aucune foi à mes déclarations?... Cet homme joue avec moi. -Cette histoire n’est pas finie...» Toute sa joie avait disparu. - -Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à l’angoisse qui, -de nouveau, l’étreignait. Il était midi. C’était une claire journée -d’hiver. La neige des jardins de l’Amirauté étincelait sous le soleil. -Au sortir de la geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé. -Il semblait pour la première fois de sa vie être capable de goûter la -joie d’un jour lumineux et froid. «Que c’est bon! Que c’est beau!», -répétait-il immobile devant la porte du bâtiment. - -A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le trottoir d’en face, une -jeune femme sortit et vint à lui. C’était Lydia. - -Il la serra contre son cœur. - ---Je suis heureux! dit-il, je t’aime! - - * * * * * - -Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient avoir vécu un -rêve troublé. La seule réalité était l’aube éblouissante de leur amour. -Quelques minutes plus tard, ils se quittèrent devant l’hôtel du prince -Serge Volynski. Ils se retrouveraient à la fin de la journée... Où? Ils -ne savaient encore. L’appartement de Savinski était-il toujours occupé -par les soldats?... Et même, libre, était-il prudent de s’y -rencontrer?... Cela se réglerait par téléphone dans l’après-midi. Ils se -reverraient... Qu’importait le reste! - - - - -XVI - -UN PONT EST COUPÉ - - -La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie -qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait -ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre -téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que -l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier -préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même -Savinski, lui apporta une robe de chambre. - ---Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle -demoiselle aussi, je pense. - ---Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée. - -Les larmes lui montaient aux yeux. - -Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il -dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait -les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras -de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin... Puis -ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui, -exécutant une danse satanique... Et soudain, il s’arrêtait, le regardait -dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait: «Voulez-vous me donner -l’adresse de Spasski?» Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre -téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme -dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les -oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux -fixes de cet homme... Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du -téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un -message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au -commissariat des Affaires étrangères... Il frissonna, se secoua pour -chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui... Il -regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était -quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au -rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où -voulait-elle le voir?... Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures. -Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka -lui donnerait du thé... La voix claire de Lydia au bout du fil -acquiesça. - - * * * * * - -Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand -cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu -avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de -crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire -arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le -sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans -scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore. - -Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette -réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une -colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté -ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission -indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé -par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une -minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une -nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de -relâcher Savinski sans perdre un instant. - ---J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même, -ajouta-t-il avec un pâle sourire... Vous savez toutes mes pensées. Je ne -vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un -jour avec nous. - -La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir -l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa -position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait -son appartement, des doutes lui vinrent. «Est-ce encore une comédie? se -dit-il. Savait-il tout à l’avance? N’a-t-il pas machiné lui-même mon -arrestation?... Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me -faire sentir que je suis dans ses mains?... Et Lydia? Sait-il que Lydia -était chez moi? Il est impossible qu’il l’ignore... Va-t-il se servir de -cette arme-là aussi?» Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la -moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et -d’arrêt. Pas un mot de Spasski! Cela était étrange et donnait à penser. -Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet -d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec -les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les -commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à -pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux: il était en face de -chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées. -Lydia était là... Tout fut oublié. - -Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la -nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse. -Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les -angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison? Il écoutait Lydia -parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux. -Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre, -ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en -famille, le grand appétit qu’elle avait. - ---Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si -bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah! si tu savais comme -j’avais envie de lui dire que je suis à toi... Peut-être l’avait-il -deviné... Non, non, ce n’est pas impossible; à la façon dont il me -regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui -doivent rester secrètes... Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir: il -veut que je sois heureuse... Comment? Peu lui importe. Il n’a qu’une -peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur -qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent... -Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous -parlions sans prononcer un mot... Rien que des pensées qui volent, -tièdes, caressantes, muettes... Je n’ai pas osé parler non plus et je -l’ai laissé se reposer... Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu -me réveilles... Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma -place. Je t’aime... Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas? Te -souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds... Tu -m’as relevée; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de -fermeté et de douceur... J’ai vite repris mes sens,--mais faut-il te le -dire? que penseras-tu de moi?--j’ai fait semblant d’être encore sans -connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi... Et puis -je ne t’ai pas vu pendant longtemps! Où avais-tu disparu, méchant?... Tu -étais enfermé chez toi, près des tiens... Ah! je te battrai, je crois, -dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché; six mois tu m’as -abandonnée... Tu étais heureux, sans doute... Dis, je t’en supplie, dis -que tu n’étais pas heureux sans moi!... (Une douleur véritable faisait -vibrer ses paroles...) Mais enfin, tu pouvais vivre; tu ne me cherchais -pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie... Moi j’avais -appris qui tu étais, naturellement... Mais toi, savais-tu même mon -nom?... C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas -oubliée, dis? - ---Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras, -répondit Savinski. - - * * * * * - -Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia était -déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok qui était plongé dans -l’obscurité, un petit groupe de soldats attendait, silencieux, dans la -nuit glacée. Un seul réverbère brûlait et éclaira un instant la figure -souriante de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent -passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout occupés qu’ils -étaient l’un de l’autre, ne les virent même pas. Ayant mis Lydia chez -elle, Savinski hésita un instant, puis se décida à aller dîner au club -voisin au lieu de rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait -échappé ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire et, -qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé entre leurs -mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits et peut-être jusqu’à ses -souliers. - - * * * * * - -Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver le parfum de -Lydia. C’était une odeur légère, presque insaisissable, qui venait et -disparaissait, laissant après elle quelque chose de frais et de brûlant -à la fois, quelque chose de presque palpable qui prenait une forme, puis -s’évanouissait... - -Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, posa les journaux sur -son lit, et, en manchette, au sommet des colonnes des _Isvestia_, il lut -ces mots: _La Révolution en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé. -Les Soviets au pouvoir._ - -D’une main tremblante, il déploya le journal. Les bolchéviques -finlandais, soutenus par les marins et les soldats russes, avaient fait -un coup d’État. Ils étaient maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de -la Finlande. Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du pays. - -Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y sentir sa force? Les -plus solides se réveillent affaiblis, sans audace. Ce sont des heures où -la vie reste incertaine au cœur des hommes, sans flamme, comme la -lumière indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se souvient -d’une trop longue nuit et lutte péniblement pour triompher de -l’obscurité. Savinski était atterré. - -Sonia, ses enfants dans la tourmente! Sans lui!... Son imagination ne -lui présentait que les images les plus sombres... Des soldats -envahissaient la villa... Ils l’occupaient en maîtres; un désordre -affreux; les pleurs des enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de -ces forcenés!... Ah! si seulement il s’était hâté davantage! Que -n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir dans la paisible Suède? -Et que faire?... Y aller? C’était son devoir... Mais Lydia?... A -prononcer ce mot, il y eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner -la jeune fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir... -Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait qu’il était -impossible de lui annoncer par téléphone qu’il partait pour la Finlande -retrouver les siens à l’heure du danger... - -Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. Vers -onze heures, comme machinalement, il se rendit à l’état-major de la -place, car il fallait à présent un nouveau visa pour chaque voyage en -Finlande. Au bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne donnait -pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller en Finlande que pour -affaire de service. Qu’il repassât le lendemain... L’obligation de -différer son voyage soulagea Savinski. Il se heurtait à une -impossibilité matérielle qui lui permettait au moins de vivre en paix -avec sa conscience. - -Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était de la plus -souriante et de la plus tendre humeur. Savinski se laissa emporter dans -le monde féerique que ses caresses lui ouvraient. Quand Lydia était là, -il ne pensait qu’à elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut -sur le point de lui parler de la révolution en Finlande. «Il sera temps -demain, dit-il, si l’on me donne un visa.» Et il serra sa maîtresse dans -ses bras. - -Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se -retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve. -Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille? -Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence? Il entra. La -première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi -de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe -même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains -fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée... Un flot de souvenirs monta en -lui; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à -lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit -sursauter. - ---Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos -impressions de prison. - -Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et -le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia -personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie? Un nom -immédiatement lui vint à l’esprit: Séméonof. Depuis longtemps il -soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le -commissaire bolchévique... Mais que lui avait-il raconté? Avait-il parlé -de Lydia?... Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir. -Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités, -avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute -l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia -avait-elle pour elle un charme secret... A la voir, il semblait que, -emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière, -elle fût sur le point de dire: «J’y étais aussi.» Savinski l’en aima -davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il -s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta: - ---En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé -intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures -ou quelques jours à la Gorokhovaia? - -Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en -donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions. -Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme -pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la -regarder; peu à peu, il s’enhardit; et, levant les yeux sur la jeune -fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était -là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait -voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine. -Mais, pour Savinski, la robe tombait: Lydia n’était plus vêtue que de -linge fin qui cachait à peine ses seins purs... Il hésitait maintenant -sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et, -finalement, s’arrêta court. - -Nathalie manifestait une vive curiosité. - ---Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle. -C’est un grand honneur. - ---Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une -façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille -aventure feront bien de passer la frontière. - -Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir? La situation -présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui -aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois? Ils -avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais, -aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris -qu’ils n’avaient apporté que la ruine; ils s’effondreraient subitement -comme était tombé Kerenski... - ---A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes, -interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable. - -Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher de Lydia. Il -ne fut seul avec elle que pendant quelques secondes. - ---Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour t’emmener chez -moi!... - - * * * * * - -Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de plus en proie aux -idées grises et que les préoccupations qui l’avaient bouleversé la -veille redevenaient vivantes en lui, il eut la surprise de recevoir, -vers dix heures, une lettre de sa femme apportée par un chef de train de -la gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution n’avait amené -aucun trouble chez eux; les petites villes de villégiature, entre Wiborg -et la frontière, n’avaient pas été touchées. Les administrations -bolchéviques finlandaises semblaient ne pas vouloir inquiéter la -population bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. En -somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun souci. Elle espérait -qu’un jour prochain, ses affaires étant réglées, ils passeraient tous -ensemble en Suède. La lettre était écrite sur le ton calme que Sonia -apportait en toutes choses; elle était affectueuse, ouverte, franche et -droite ainsi qu’à l’ordinaire. - -Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. Quelle femme -admirable était la sienne! Il semblait qu’elle eût été créée pour lui -éviter toutes difficultés et toutes peines. Maintenant il respirait à -l’aise. Grâce à Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait -donc, sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd... Un post-scriptum -attira son attention. «Tu peux me faire passer une réponse par le -porteur de cette lettre. C’est un homme sûr. Sa femme et ses enfants -habitent à côté de chez nous et je m’occupe d’eux.» - -Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la salle à -manger. - ---Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme? demanda-t-il. - ---Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. Je repars ce soir, à 11 -heures. Si Votre Honneur veut préparer une lettre, je passerai la -chercher vers 8 heures. - ---Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute. - -Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large dans son cabinet -de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller et venir, fumant des -cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa résolution était prise et il se mit à -son bureau. Il écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les -passeports pour elle, ses enfants et la femme de chambre, visés pour la -Suède et l’Angleterre. Il la suppliait de profiter des quelques jours de -calme qui restaient encore devant elle (l’exemple du début pacifique de -la révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service des -traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où l’on s’embarquait pour -Stockholm. Voyage facile avec brèves étapes. En trois jours, sans -fatigues et sans risques, ils seraient en sûreté. Il lui remettait une -double lettre pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en -Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. Lui-même la -rejoindrait à la première occasion. Pour l’instant, la frontière était -fermée, mais cela n’était que temporaire. Grâce à ses relations au -commissariat des Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps -un visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa pensée, -Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour sur lui-même.) Elle -pourrait lui donner de ses nouvelles par la valise suédoise. Il se -servirait de la même voie pour lui faire tenir des siennes. Les temps -étaient tels qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet -mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter sans délai. Sa -lettre était affectueuse et tendre, mais impérative. Il fut occupé -ensuite à régler les questions matérielles, pour assurer à sa femme la -libre disposition de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le -déjeuner. - -Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui dans un fauteuil. -Il se sentait plus léger. C’était comme s’il respirait maintenant l’air -plus pur, plus subtil d’une autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon -inespérée. Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du sort. -Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait à Pétrograd. -Pétrograd était, en ce moment, la seule ville du monde qui pouvait lui -donner le bonheur. Il y restait maître de sa vie, dont un dieu favorable -venait de tourner une page... - -Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait. - - - - -TROISIÈME PARTIE - - - - -I - -LES PLUS BEAUX DE NOS JOURS - - -L’hiver passa. La ville fut agitée. De grands mouvements--craintes, -espérances--la secouèrent. A la fin de février, les Allemands -approchaient. Déjà ils étaient à Pskof, à quelques heures par chemin de -fer de Pétrograd. Viendraient-ils sauver les malheureux qui mouraient de -peur, de froid, de faim? Au camp des bolchéviques, la panique régnait. -Les chefs s’étaient enfuis à Moscou et suppliaient, à coups de -télégrammes, les Empires centraux de signer la paix, n’importe quelle -paix. Trotski avait démissionné. Séméonof l’avait suivi dans sa -retraite. Il était à Moscou, lui aussi, intriguant dans les cercles des -Soviets, plus passionné encore de pouvoir depuis qu’il l’avait perdu. - -Savinski l’avait vu partir sans regret. Il ne pouvait plus supporter la -tyrannie occulte qu’il avait senti peser sur lui. - -Lydia et Savinski bénéficièrent du trouble de la cité. La police -bolchévique, prise par le déménagement de ses dossiers à Moscou, ne -mettait plus la même ardeur à traquer les particuliers. Il y eut ainsi -comme une trêve où ils vécurent l’un pour l’autre dans un isolement -presque complet. Ils se voyaient chaque jour, déjeunaient et dînaient -plusieurs fois la semaine à deux, et parfois Lydia s’arrangeait pour -passer la nuit chez son amant. Il avait maintenant un second appartement -à sa disposition par le départ précipité d’un de ses amis, locataire -d’un logement agréable sur la Fontanka. C’était là, le plus souvent, -qu’il recevait la jeune fille, par l’extrême commodité d’une solitude -que personne ne viendrait rompre, par le charme d’une précaire sécurité. -Les fenêtres donnaient sur le canal de la Fontanka, en face du jardin -qui borde la rive droite, au-dessus de l’ancien palais de Paul Ier. Le -dégel était venu tôt cette année-là. Les rues, mal entretenues et peu -balayées pendant l’hiver sous l’administration bolchévique, étaient -transformées en lacs boueux. Lydia sautait de pavé en pavé comme une -bergeronnette et riait de voir patauger son amant plus lourd. Lorsqu’il -y avait du soleil, il emplissait la chambre où se tenaient l’après-midi -Lydia et Savinski. Il se couchait dans leurs fenêtres au ras des arbres -non encore feuillés sur l’autre rive. Il venait alors caresser de ses -derniers rayons le lit où ils étaient étendus et faisait resplendir l’or -des cheveux dont la tête de la jeune fille était nimbée. Savinski la -regardait. La chair blonde de son corps prenait la transparence d’un -marbre antique pétri de lumière. - ---Reste immobile, disait-il. Il semble que Vénus adolescente, avant -qu’elle ait tenté le désir des dieux et des hommes, soit venue partager -ma couche. Ne bouge pas, je t’en supplie. Laisse-moi te contempler. - -Lydia n’aimait pas cette immobilité ordonnée et ne la gardait que pour -plaire à son amant. Mais celui-ci était le premier à s’en lasser. - ---Petite déesse, disait-il, êtes-vous endormie? Ne m’aimeriez-vous plus, -par hasard? Voulez-vous me dire par quel ordre des Immortels vous êtes -venue dans cette froide Scythie au moment où les hommes y sont en proie -à une crise de folie triste et furieuse! - ---Uniquement pour vous satisfaire, répondait Lydia, se relevant et lui -faisant un beau salut. Uniquement pour que vous puissiez prendre votre -plaisir avec moi, mon maître, jusqu’au jour où vous en aurez assez de ma -personne et me renverrez d’où je suis venue. - -Et d’autres jours elle disait, couvrant son amant de caresses: - ---Je ne comprends pas encore comment tu peux m’aimer. Je ne suis qu’une -petite fille, après tout, ignorante et maladroite. Je suis sûre que tu -te moques de moi quand je t’embrasse... Que sais-je? En vérité, rien. -Comme je dois te paraître insipide... J’enrage quand j’y pense. -Dépêche-toi de m’apprendre tout pour que je ne rougisse pas devant toi. - -Et, d’autres fois, elle chantait les louanges de son amant: - ---Tu es comme un rocher, disait-elle. C’est la première impression que -j’ai eue de toi... te souviens-tu? devant l’hôtel de l’Europe au jour où -l’on a tiré sur Nevski. Autour de toi les gens fuyaient en trombe. Mais -tu étais immobile, comme fixé au sol. Je suis venue tomber à tes pieds -et j’y suis restée. C’est ma véritable position devant toi. Je tremblais -de peur, mais, dès que tu m’as relevée, la peur a disparu. Je sentais -que tu avais été créé pour me protéger... Et tu es beau!... (Savinski se -prit à rire.) Oui tu es beau, ce n’est pas parce que je t’aime que je -parle ainsi. Je l’ai vu tout de suite et, maintenant encore, sois sûr -que je puis aussi te regarder objectivement... Tu as la beauté qu’un -homme doit avoir. Lord Douglas est ravissant; mais c’est un enfant. -Peut-on se donner à un enfant quand on est une petite fille soi-même? Tu -es arrivé, juste pour moi, à ton heure de perfection... - ---Avec beaucoup de rides, interrompit Savinski. - ---Des rides! dit Lydia en colère, qui oserait dire que tu as des rides! -Ce sont les traits qui accentuent ta beauté et lui donnent le caractère -que j’aime en toi. - ---Ne me parle pas ainsi, dit Savinski en la pressant dans ses bras. Mon -bonheur est trop grand. C’est un défi aux dieux. - - * * * * * - -Une après-midi, comme ils prenaient le thé dans l’appartement de la -Fontanka et que leur conversation passionnée revenait sur les débuts de -leur liaison, ils évoquèrent les premiers jours de la révolution -bolchévique. Savinski, qui avait souvent pensé à la fin tragique du -cousin de Lydia et à la longue retraite de la jeune fille, éprouva une -irrésistible envie de savoir ce qu’il y avait eu entre les deux jeunes -gens. Lydia l’avait-elle aimé?... Mais il craignait de réveiller une -douleur endormie dans le cœur de la jeune fille et, tournant autour du -sujet, n’osait l’aborder directement. Le nom de Paul ayant été prononcé, -Savinski s’informa auprès de Lydia du caractère de son cousin. Et -longtemps la jeune fille ne répondit que par des phrases brèves. Peu à -peu, cependant, le voile se levait. La figure de Paul se dessinait plus -nette et, finalement, Lydia, reprise par l’émotion ancienne, raconta à -Savinski ce qu’avait été pour elle la mort de son cousin. - ---Paul, dit-elle, était un enfant encore, il avait gardé une âme -merveilleusement pure et droite. Il était incapable d’une lâcheté, même -d’une faiblesse... Il m’aimait; je l’aimais aussi, mais d’une autre -manière, comme un frère. Il en avait beaucoup de chagrin... Je ne sais -pourquoi, mais je n’étais pas toujours très bonne avec lui. Je -connaissais mon pouvoir et quelquefois j’en abusais. Je voulais que Paul -m’obéît en tout; je ne supportais pas de trouver en lui une -résistance... Et puis, vois-tu, à ce moment-là, j’étais encore une très -petite fille; je ne me rendais compte de rien, sauf de l’envie constante -que j’avais de te voir, toi... J’étais sotte pour toutes choses; je -traversais les jours de la révolution sans les comprendre. Tu te -souviens, du reste, tout cela me paraissait un spectacle que je -regardais du dehors, mais où rien de moi n’était mêlé... Et voilà -qu’éclata soudain ce coup de tonnerre: l’assaut du Palais d’Hiver où -Paul était enfermé. Je te l’ai dit alors, je crois. L’idée que Paul -pouvait être tué, si près de moi, me bouleversa. Ce n’est qu’à ce -moment-là que je sentis le prix de la vie humaine, de la sienne qui -était en jeu à cette minute, de la tienne, de la mienne qui pouvaient -être menacées le lendemain... J’ai vécu en quelques heures des années, -et ce que j’ai pensé alors a eu une grande influence sur ce qui nous est -arrivé, à toi et à moi, depuis... Tout cela, je crois que tu l’as deviné -il y a longtemps, toi qui sais tout ce qui est en moi... Mais la fin -même de mon cousin est arrivée dans des circonstances intolérables. -J’avais décidé de le faire évader; tout était arrangé. Il pouvait sans -peine quitter l’école. Je lui en avais fourni les moyens... Mais ce que -tu ne sais pas, c’est que Paul a refusé de partir. Il m’a écrit une -longue lettre--que je n’ai plus, hélas! je l’ai brûlée dans un premier -mouvement de colère--pour m’expliquer qu’il devait partager le sort de -ses camarades... Je me suis fâchée, j’étais irritée contre lui, je lui -ai répondu que, s’il ne m’aimait pas assez pour faire sans discuter ce -que je lui demandais, je ne tenais plus à le voir... C’est la dernière -lettre qu’il a eue de moi, le pauvre petit... Je suis sûre qu’au moment -où on l’a tué, c’est à moi qu’il a pensé. Il est mort comme un courageux -garçon, mais le cœur déchiré à l’idée que je ne l’aimais plus... Et cela -m’a fait tellement de peine que je ne me le pardonnai pas... J’ai cru -que je ne pourrais pas vivre. J’étais seule au monde... Tu étais parti -pour la Finlande, naturellement... Comme je détestais déjà tes voyages -en Finlande!... Puis, j’ai réfléchi beaucoup. Toutes les pensées que -j’avais eues, rapides comme des éclairs, le soir de la prise du Palais -d’Hiver, se sont développées, ont éclairé des parties de moi restées -obscures... Je voyais la vie comme une chose tout à fait nouvelle. C’est -très difficile à t’expliquer... Et, un jour, j’ai éprouvé le besoin de -sortir de mon isolement et de te revoir. Je n’étais plus la même. -J’avais été malade et, tout à coup, la maladie s’est épuisée, j’avais -envie d’être heureuse, passionnément; j’avais tout oublié; je sentais -que je n’avais plus de temps devant moi, qu’il fallait se hâter, que mes -jours seraient brefs... et voilà, je suis venue chez toi. - - * * * * * - -Ils vécurent ainsi quelques mois dans un comble de félicité. Tout -conspirait à entretenir l’enchantement de l’heure présente. S’ils -pensaient aux dangers courus, ils se souvenaient qu’ils les avaient -partagés, et l’évocation des jours périlleux traversés ensemble leur -rendait plus chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils ne -songeaient pas à l’avenir. L’avenir, pour eux, était leur prochain -rendez-vous. Leur ivresse était si profonde qu’ils ne faisaient aucun -projet. Qu’arriverait-il d’eux? Ils ne se le demandaient pas. Libre à -ceux qui se meuvent dans des sociétés régulières, ordonnées, faites pour -durer, de se projeter dans le futur et de calculer ce que sera leur -existence dans six mois ou dans un an. Pendant le tremblement de terre -qui secouait la vieille Russie, qui aurait été assez fou pour se soucier -de ce que serait demain? C’était aujourd’hui qu’il fallait vivre. Le -sentiment de l’au jour le jour de leur bonheur lui donnait quelque chose -de plus précieux. Les tares inévitables d’un amour qui se développe dans -la sécurité leur étaient épargnées. Ils ne connaissaient ni les -querelles que l’oisiveté fait naître, ni les tracas d’une liaison mêlée -au monde et qu’il faut lui cacher, ni l’ennui qui accompagne la satiété, -ni ces heures mortes qui naissent parfois dans la certitude d’une -possession que rien ne menace. Chaque minute avait son prix car ils -sentaient obscurément qu’elle pouvait être la dernière et qu’il fallait -épuiser en elle un infini de passion. La nature âpre de Pétrograd leur -souriait. Le printemps était en avance, cette année-là. Les jours -grandissaient; la lumière peu à peu s’emparait du ciel plus intense et -plus clair, et des souffles d’une incroyable douceur passaient sur les -branches encore mortes des arbres, réveillaient la sève endormie dans -leurs troncs et apportaient de confuses espérances au cœur des hommes. - - * * * * * - -Cependant la crise de politique extérieure se calmait. La paix avait été -signée. Les Allemands qui avaient pensé un jour à intervenir dans les -affaires intérieures de la Russie, ainsi que le manifeste de Léopold de -Bavière l’avait fait entrevoir, avaient renoncé à leur projet. Lénine -allait pouvoir développer à plein son programme communiste et faire de -la guerre civile une sanglante réalité. Partout on poursuivait les -hommes en vue de l’ancien régime ou de la première phase de la -révolution; on les emprisonnait; on commençait à en fusiller sans -jugement un grand nombre. A Pétrograd, Mark Salomonovitch Ouritski, chef -du service des recherches pour la contre-révolution, avait reçu des -pouvoirs absolus et déployait une grande activité. Il ne se passait pas -de jour qu’on n’apprît l’arrestation de quelques gens notoires. - -Le salon de Nathalie Choupof-Karamine avait passé d’un excès de joie à -l’idée que les Allemands allaient rétablir l’ordre en Russie, à un -extrême de désespoir en voyant qu’ils s’immobilisaient à deux cents -verstes de la capitale. Il retentissait des gémissements que les -quelques fidèles qui lui restaient poussaient en chœurs alternés. La -maîtresse de la maison avait fait une double perte qui lui avait été -sensible. Le lord Douglas était parti pour l’Angleterre avec son -ambassadeur et Séméonof avait quitté Pétrograd pour Moscou. - -Elle était privée ainsi de la présence chez elle d’un membre du corps -diplomatique qui la préserverait, croyait-elle, des perquisitions -bolchéviques. Il est vrai que, depuis l’incarcération de M. Diamandi, -ministre de Roumanie, les dictateurs terroristes avaient montré qu’ils -ne faisaient pas grand cas de l’immunité diplomatique. D’autre part, -l’absence de Séméonof lui enlevait un allié secret, mais puissant. -Pourtant Ivan Choupof-Karamine et sa femme supportaient mieux que leurs -amis la misère des temps. Le gros homme, toujours blême, restait -gouailleur et Savinski se demandait quelle était la cause cachée de leur -assurance. Il les voyait peu maintenant. Le rôle des Choupof-Karamine -avait quelque chose d’inexplicable et de louche. Il jugeait prudent de -faire attention aux propos qu’il tenait devant eux. A des occasions -rares, le soir, il s’y rencontrait avec Lydia, lorsqu’il ne pouvait la -voir autrement. - -Il était plus souvent chez le prince Serge, qui le faisait appeler -constamment et semblait ne pouvoir se passer de lui; une étrange -intimité était née entre eux. Lydia était le lien secret qui les -unissait et parfois Savinski se demandait avec étonnement si Lydia -n’avait pas raison lorsqu’elle pensait que son père voyait beaucoup plus -loin en elle qu’on ne l’imaginait. En fait, il ne lui parlait guère que -de sa fille. Elle était le thème constant de leurs conversations. Il -n’avait jamais un mot de regret sur le mariage manqué avec lord Douglas. -Au contraire, il paraissait heureux que Lydia eût refusé le jeune -Anglais. - ---Je savais bien, disait-il avec une joie qui perçait dans ses propos, -qu’elle n’accepterait pas ce garçon, si beau qu’il fût. C’est ma fille, -je la connais... Elle ne fera jamais rien de médiocre. - -Et il regardait son interlocuteur bien en face, comme pour chercher son -approbation. - -Un autre jour, il fut plus explicite. - ---Je pense que vous comprenez bien ce que je veux dire... Je garde ma -fille près de moi, j’en suis fier; je la garde jusqu’à la fin qui -viendra quand Dieu voudra... Ne croyez pas que c’est l’égoïsme qui me -fait parler ainsi. Je ne m’occupe pas de moi, mais d’elle seule... Je -sens, et je ne me trompe pas, qu’aujourd’hui Lydia est heureuse... -Comment est-ce que je le sais? C’est difficile à dire. Peut-être les -gens malades comme moi et qui vivent en face d’eux-mêmes voient-ils des -choses qui restent cachées pour les autres?... Et puis, Nicolas -Vladimirovitch, il y a plus encore... Il me semble que beaucoup de -questions s’éclairent aujourd’hui à mes yeux... Oui, lorsqu’on est près -de sa fin et qu’on assiste, comme nous, depuis un an, à la chute d’un -monde, la vie se montre peu à peu différente de ce qu’elle nous -apparaissait, plus simple en fait... Je crois que, pour nous, à l’heure -actuelle, beaucoup de problèmes qui paraissaient insolubles n’existent -pas en réalité, et que les hommes ont élevé des barrières factices entre -eux et leur bonheur... Il faut ces jours d’épreuve et le voisinage avec -la mort pour le comprendre... - -Il avait débité cette longue tirade avec lenteur, d’une voix basse, -s’arrêtant parfois comme s’il faisait un grand effort pour chercher sa -pensée. - -Il se tut et il y eut un silence où Savinski croyait voir passer entre -eux ce flot de pensées caressantes et muettes auxquelles Lydia, une -fois, avait fait allusion. Il était ému à ne pouvoir parler. - -Lorsqu’il le quitta, une demi-heure plus tard, le prince l’attira à lui -doucement. - ---Voulez-vous m’embrasser, Nicolas Vladimirovitch? dit-il. Je vous aime -beaucoup... - -Savinski se pencha vers lui. La bouche maigre et la barbe hérissée du -prince se posèrent sur sa figure et il sentit en même temps que le -baiser du vieillard une grosse larme couler sur sa joue. - - * * * * * - -Cependant les jours passaient et le mois de mai déjà mettait des -feuilles tendres aux branches noires des arbres. Savinski et Lydia, -profitant des après-midi prolongées et des claires soirées, se -promenaient dans la ville. Ils allaient le long des quais de la Néva, -dont les murs de granit avaient peine à contenir les eaux gonflées où -filaient lentement à la dérive, comme de grands nénuphars flottants, -quelques blocs de glace attardés venant du lac Ladoga. Au delà des flots -bleus du large fleuve, les palais élevaient leurs architectures diverses -dans la limpidité ambrée des crépuscules. C’étaient les briques rouges -du Corps des pages, la colonnade antique de la Bourse, le noble bâtiment -de l’Académie des sciences. L’air était d’une transparence lumineuse -qu’on ne connaît que dans ces printemps septentrionaux. Parfois ils -s’asseyaient sur le parapet du quai et restaient à rêver, laissant leurs -regards errer sur les lourdes barques amarrées près des rives. La beauté -des heures silencieuses emplissait leurs âmes. Ils se taisaient. Où -étaient-ils? Loin du monde, de la révolution, de ses terreurs, de sa -famine. Ils habitaient les terres lointaines et mystérieuses où ont vécu -Lorenzo et Jessica, Troïlus et Cressida, Héro et Léandre, tous ceux que -la passion a séparés du cercle des vivants. - -Il fallait rentrer enfin. Ils ne se décidaient pas à se quitter: - ---Restons jusqu’à la nuit, disait Lydia. - -Et la nuit se faisant sa complice, le jour traînait dans le ciel des -clartés qui ne voulaient pas mourir; les étoiles déjà apparaissaient -sans que le crépuscule eût disparu. Il était près de onze heures. -Lentement, ils regagnaient l’hôtel Volynski, et souvent, sans se soucier -de ce qu’en penseraient les domestiques, Savinski entrait un instant -prendre une tasse de thé chez Lydia. - -Tard, il regagnait son appartement. - -Ils eurent les nuits blanches où l’on ne peut dormir et où les caresses -plus énervantes se prolongent autant que le jour; ils traversèrent l’été -chaud, orageux, humide de Pétrograd où, dans les appartements clos, -l’air étouffant rend insupportable le poids des vêtements. - -Autour d’eux, la ville s’enfiévrait. L’assassinat des deux commissaires, -Volodarski et Ouritski, avait déchaîné la terreur. Les victimes des -représailles bolchéviques se comptaient par centaines. Le cercle de -leurs relations se rétrécissait. Les uns fuyaient, les autres étaient -arrêtés. - -Lydia et Savinski passaient sans entendre les cris d’angoisse qui -montaient de toutes parts. - - - - -II - -UNE VISITE - - -Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement à Moscou, à -quelques pas du Kremlin, organisant une association d’officiers -contre-révolutionnaires. Il envoya un message à Savinski. Il serait pour -quelques jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument le -rencontrer. - -Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut devant elle et -l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler quoi que ce fût. Mais -lorsqu’elle sut que son amant verrait Spasski, elle déclara qu’elle -irait avec lui. S’il y avait un danger dans cette visite, elle le devait -partager. Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait -contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment véritable -qui la poussait à faire cette visite était simplement le désir de se -montrer en compagnie de son amant à un ami de naguère et d’afficher -devant lui son bonheur. - -Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle dans un -appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva, où Spasski était -descendu. Comme il regardait par la fenêtre pour voir si la jeune fille -arrivait, il aperçut un fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil -homme à barbe blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le -connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il vu?--Ah! à sa -porte même, il y avait deux ou trois jours. «C’est un izvostchik de -l’Okhrana, pensa-t-il soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils -pourraient le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même, -surtout dans une rue aussi déserte que la mienne.»--Mais, en même temps, -l’idée qu’il était de nouveau suivi lui était fort désagréable. Quel -danger encore les menaçait, Lydia et lui? Il faudrait y penser, prendre -des précautions. Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça -pendant quelques minutes. - -La venue de Lydia fit rentrer la paix dans son cœur. Ils sortirent -ensemble. Savinski s’adressa au vieil izvostchik: - ---Combien veux-tu pour aller à Zabalkanski? - ---A quel numéro, barine? - ---Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison, dit Savinski. -C’est à peu près au milieu de la Perspective. - ---Vingt-cinq roubles pour vous, fit le cocher. Ce n’est pas cher. - ---C’est encore trop cher pour un bourgeois comme moi aujourd’hui, -répondit Savinski de bonne humeur. Je prendrai le tramway. - -Le fiacre ne répondit pas. Savinski gagna avec Lydia la Millionnaia. Et -cependant que l’izvostchik, au petit trot de son cheval, partait pour le -sud de Pétrograd, Savinski et Lydia, en voiture, se dirigeaient vers la -banlieue nord. - -Arrivés près de la rue où ils se rendaient, ils mirent pied à terre pour -gagner la maison convenue. La vue d’un soldat assis à une table dans le -vestibule inquiéta Savinski. La présence de Lydia l’avait jusque-là -empêché de réfléchir à l’imprudence qu’il commettait en mêlant -gratuitement la jeune fille à une aventure qui pouvait être périlleuse. -Mais le soldat ne les regarda même pas et ils montèrent à l’appartement -dont ils avaient le numéro. - -Une gracieuse jeune femme leur ouvrit la porte. La présence de Lydia -parut la surprendre. Elle interrogea des yeux Savinski avec embarras. Il -sourit. - ---Ne vous inquiétez pas, dit-il, madame est avec moi. - -«Madame» plut à Lydia. - -Sans répondre un mot, la jeune femme les introduisit dans un salon où -elle les laissa seuls. - -C’était une vaste pièce, nue et froide. Dans un angle, une petite table -non desservie montrait que deux personnes avaient déjeuné là. - ---Chez qui sommes-nous? demanda Lydia à voix basse. - ---Chez de braves gens, pour sûr, répondit Savinski, mais je ne sais -comment ils s’appellent. Notre ami a ainsi plusieurs logements où on le -cache, mais même à moi il n’a jamais dit le nom de ses hôtes... Il a -raison; il joue un jeu dangereux pour lui et pour ceux qui le reçoivent. - -A cet instant une porte s’ouvrit et André Ivanovitch Spasski apparut -devant eux. Sa figure énergique s’éclaira d’un sourire joyeux lorsqu’il -vit Lydia. C’est à elle qu’il courut. - ---Lydia Serguêvna, dit-il, quel plaisir vous me faites! Vous ne savez -pas combien j’ai pensé à vous. Mais je n’aurais jamais osé vous demander -de venir ici. - -En un rien de temps, ils étaient tous trois dans une intimité charmante. -Au début, Savinski disait «vous» à Lydia, mais celle-ci ayant répondu -par le tutoiement, il s’y était rangé aussi et maintenant ils causaient -tous trois comme de vrais amis. Spasski leur expliquait ses projets. Il -avait une organisation de combat sérieuse qui, déjà, avait failli -remporter la victoire dans le soulèvement de Iaroslaf. Perm était entre -leurs mains. Koltchak et les Tchéco-Slovaques les y avaient rejoints. -Toute la Sibérie était libre du joug des Soviets. Il partait retrouver -Koltchak, qui paraissait mal entouré. - ---Je voulais vous proposer de venir avec moi, Nicolas Vladimirovitch. -Pétrograd n’offre plus d’intérêt. Il n’y a rien à faire ici. Les Alliés -sont à Arkhangel. Nous nous réunirons à eux. Au printemps prochain, nous -marcherons tous ensemble sur Moscou. - -Savinski le retrouvait tel qu’il l’avait laissé, inaccessible à la peur, -avec le même enthousiasme, la même volonté de réussir qu’aucun échec ne -pouvait abattre. Ils parlèrent assez longuement de la situation -actuelle. Spasski insistait pour que son ami acceptât sa proposition. - ---Et moi? dit tout à coup Lydia. - ---Vous, Lydia Serguêvna, mais vous viendrez travailler avec nous, cela -va sans dire. Un voyage un peu fatigant jusqu’à l’Oural ne vous effraie -pas et les troisièmes classes ne seront pas trop dures pour vous, ni -peut-être une centaine de verstes en télègue. J’ai déjà un passeport -pour Nicolas Vladimirovitch. Il va changer son nom trop connu contre -celui plus obscur de Petrof. - ---Je serai Mme Petrova, dit Lydia enchantée. - ---Nous mettrons donc que le camarade Petrof voyage avec sa femme. - -Ils se quittèrent en prenant rendez-vous à une autre adresse pour le -surlendemain. - - * * * * * - -Mais le lendemain, comme Savinski déjeunait seul, un soldat vint le -retrouver avec un billet de Spasski,--très laconique: «On sait ici que -je suis arrivé. Je ne puis rester et pars tout à l’heure. Voici votre -passeport. Je vous attends à Perm.--S.» - -Le passeport était au nom d’Ivan Iliitch Petrof, courtier en lin, de -Vladimir. Mme Petrova accompagnait son mari. Ce même jour, Savinski alla -remettre le passeport à la domestique de son appartement sur la -Fontanka, qui le donna au chef-gardien et Savinski se trouva avoir ainsi -une double personnalité légale à Pétrograd. - ---Il ne me reste qu’à laisser pousser ma barbe, dit-il à Lydia. - ---Crois-tu que ce soit nécessaire? fit celle-ci avec inquiétude. - ---Hélas! il y a trop de gens qui me connaissent, répondit-il, mais, pour -l’instant, Nicolas Vladimirovitch Savinski peut encore habiter cette -ville. - - - - -III - -NUAGES A L’HORIZON - - -L’automne vint, et les pluies. Bientôt les premières neiges apparurent. - ---Nous aurons froid, mon enfant, dit Savinski à Lydia. - ---Dans tes bras, je n’aurai jamais froid, répondit-elle en riant. - -Dans l’appartement de l’Aptiékarski Péréoulok, Savinski fut obligé de -fermer la salle à manger pour économiser sa provision de bois qu’il -renouvelait avec peine. On ne chauffa plus que le cabinet de travail et -la chambre à coucher. A la Fontanka, il restait du bois pour deux ou -trois mois seulement. On avait de grandes difficultés à se nourrir, -quelque argent que l’on dépensât. Dans l’hôtel du prince Serge, seules -les pièces sur le quai étaient habitables. Chez les Choupof-Karamine, la -situation était moins tendue, car Nathalie avait reçu--on ne savait -d’où--une vingtaine de sagènes du plus beau bouleau. Des camions -militaires les avaient apportées un jour. Son cercle s’était restreint -encore. Elle n’avait plus qu’une dizaine d’amis russes et quelques -ministres des légations neutres auxquels elle prodiguait ses amabilités. - -Séméonof avait refait son apparition à Pétrograd. Sous Trotski, ministre -de la Guerre, il était rentré en faveur et avait reçu le commandement -militaire de la ville. Savinski avait appris son retour sans plaisir. -Pourtant, il le voyait quelquefois. Il semblait qu’avec le succès -Séméonof fût devenu un peu plus humain. Le triomphe du bolchévisme, sur -lequel il avait spéculé, le comblait d’aise. Il était tout à la tâche -d’organiser l’armée rouge, qui était la grande pensée du règne de -Trotski. - ---Nous allons rétablir l’empire dans ses frontières naturelles, dit-il -un jour à Savinski, et peut-être même lui donner une étendue qu’il n’a -jamais eue. La tâche nous est facile maintenant. La guerre a épuisé -l’Europe. Le mécontentement est partout. Les sacrifices ont été trop -grands. Et puis, tous les peuples aujourd’hui se haïssent. Il n’y a plus -d’Europe, mais une confusion prodigieuse de passions et d’intérêts -antagonistes. Nous seuls avons une doctrine et une foi en face -d’adversaires divisés. Nous ferons de grandes choses, je vous l’avais -prédit... Jusqu’à quand continuerez-vous à nous bouder? Voyez quelles -positions nous pouvons offrir à ceux qui se rallient sincèrement à nous! -Vous avez lu le mot de Lénine disant qu’il donnerait un demi-milliard au -financier qui pourrait mettre sur pied les finances de l’État. - -Savinski haussa les épaules avec lassitude. Il ne se sentait pas la -force de discuter. Il se borna à dire: - ---Vous avez peut-être raison, Léon Borissovitch. Hélas! je ne me sens -pas de taille à entreprendre cette tâche-là. - ---Réfléchissez encore, Nicolas Vladimirovitch, mais les temps sont tels -qu’il faut être avec nous ou contre nous. Dans la période où nous -sommes, les dilettantes seront écrasés. Souvenez-vous de ce que je vous -dis. Je ne vous prends pas en traître. - -C’était le Séméonof de naguère qui parlait encore et Savinski le quitta -l’âme glacée. - -Se rallier au bolchevisme était hors de question. Se faire le complice -des atrocités qui ensanglantaient la Russie et abattaient autour de lui -tous ses anciens amis, il ne fallait pas y songer. Et, du reste, quelle -action y exercerait-il? Comment arrêter la catastrophe économique, la -chute à l’abîme où roulait la Russie? - -Mais alors, combien de temps pourrait-il continuer à y vivre? Chaque -jour ajoutait aux difficultés et aux dangers. Où aller? Perm et -Koltchak? L’Ukraine? Comment emmener Lydia, dont il ne pouvait se -passer? Le vieux prince impotent. La princesse, de volonté malade, -incapable de quitter son petit salon. Gagner la Finlande avec eux tous, -s’il les pouvait décider? Mais y retrouverait-il les facilités qu’il -avait à Pétrograd de voir Lydia librement cinq ou six heures par jour? -Sa femme et ses enfants étaient en Angleterre. Sonia ne voudrait-elle -pas revenir alors auprès de lui? Comment pourrait-il ne pas la recevoir? -Et la même réponse se faisait entendre sans cesse: il ne renoncerait pas -à Lydia. - -L’angoisse parfois lui serrait le cœur. Il ne retrouvait la paix -qu’auprès de sa maîtresse. Il ne se lassait pas d’elle; elle ne se -fatiguait pas de lui. Chaque jour, au contraire, rendait plus étroits et -plus forts les liens qui les liaient. Avait-il vécu avant de la -connaître? Pourrait-il continuer d’être sans elle? Il causait librement -avec Lydia; il ne lui cachait aucune de ses préoccupations; il n’y avait -entre eux pas l’ombre d’un secret. Devant elle, il «pensait à haute -voix», comme il disait, et rien n’était plus précieux, dans -l’étouffement que la terreur faisait planer sur la ville, que cette -entière ouverture d’âme à deux. - -La première fois qu’il parla à cœur ouvert de la situation telle qu’il -la voyait, il n’aborda qu’avec crainte l’hypothèse d’un retour possible -de sa femme en Finlande. - -Lydia l’arrêta aussitôt qu’elle comprit où il voulait en venir. Elle se -jeta dans ses bras en pleurant. - ---Est-ce que je ne te suffis donc pas? dit-elle au milieu de ses -sanglots. Es-tu las de moi?... Ne m’aimes-tu déjà plus?... - -Elle étouffait de douleur; elle ne pouvait parler. En vain, Savinski -essayait-il de la raisonner, de lui montrer l’absurdité de ses craintes. -Elle n’écoutait rien. Lorsque cette crise eut épuisé sa violence, elle -sembla tout à coup transformée. Elle avait repris son sang-froid. Elle -discutait avec un calme apparent. - ---Je comprends bien, dit-elle à Savinski stupéfait, que tu cours de -grands risques ici et que tu ne les supportes qu’à cause de moi. Tu peux -être jeté en prison; il peut t’arriver pire encore. Si tu as peur, -comment t’en vouloir?... A ta place, je sentirais comme toi... Alors, -pourquoi discuter? Il n’y a rien à dire... Prépare ton départ. Je -t’aiderai en toutes choses. Mais moi, je ne quitterai pas la Russie... -J’aime mieux mourir ici que vivre ailleurs... - -Mais elle ne put soutenir plus longtemps cet effort. Elle tomba sur le -divan, la tête enfouie dans les coussins, toute frissonnante de -mouvements nerveux. Et comme Savinski se penchait vers elle, elle prit -la tête de son amant entre ses deux mains. - ---Pardonne-moi, balbutia-t-elle, pardonne-moi... Je suis une méchante -fille... Mais j’ai trop de chagrin... Ne me quitte pas, toi qui es à -moi... Je te suivrai où tu voudras... Tu es le maître; je serai ta -servante... - -Elle le couvrait de baisers passionnés. La serrant contre lui, sa joue -mouillée des larmes de sa maîtresse, Savinski ne pouvait que répéter: - ---Lydotchka, je te l’ai dit il y a longtemps déjà, je ne te quitterai -jamais. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le lendemain de cette scène qui avait brisé les nerfs des deux amants, -lorsque Lydia arriva, vers les trois heures, chez Savinski, elle trouva -Annouchka dans la consternation. A dix heures, ce même matin, un -commissaire et un soldat étaient venus chercher son maître en automobile -pour l’emmener à la Gorokhovaia. On ne lui avait pas laissé le temps -d’écrire, mais il faisait dire à Lydia Serguêvna qu’il ne s’agissait -vraisemblablement que d’un interrogatoire et qu’il serait relâché dans -l’après-midi. Sinon, elle recevrait le lendemain un billet qu’il lui -ferait passer par un des prisonniers qu’on libérait quotidiennement. -Lydia pâlit et s’appuya sur la vieille Annouchka, qui la soutint. -Savinski en prison!... Sans elle!... A cause d’elle, sans doute... Un -remords affreux lui déchirait l’âme au souvenir des paroles dites la -veille. Comment attendre? Comment perdre un instant? Il fallait courir -chez Séméonof... La nécessité d’agir lui rendit des forces. Elle se -dirigea à pas rapides vers l’état-major, sur la place du Palais, et -demanda à voir le général. - -Le hasard voulut qu’il fût à son bureau. Lorsque le nom de Lydia -Serguêvna lui fut passé, il la fit entrer aussitôt. Il y avait plus d’un -an qu’ils ne s’étaient vus, et l’insensible Séméonof resta stupéfait du -changement qu’un temps si bref avait apporté dans l’expression de la -jeune fille. Il l’avait quittée, elle était presque une enfant. Il avait -devant lui une femme dont les traits bouleversés ne pouvaient altérer la -beauté. Et ce visage tout vibrant d’émotion faisait comprendre même à -Séméonof la profondeur d’une vie passionnelle qu’il n’avait jusqu’alors -pas soupçonnée. Pour la première fois, il sentit un cœur d’homme battre -dans sa poitrine, et, comme Lydia lui disait: «Nicolas Vladimirovitch -est en prison», il la rassura et, en même temps, un curieux sentiment, -jamais éprouvé, et qui ressemblait singulièrement à de la jalousie, -monta en lui. - ---Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vais m’occuper de lui tout de suite. - -Il saisit le téléphone. Mais Lydia lui prit la main. - ---Il est à côté d’ici, fit-elle d’une voix altérée, à deux pas, à la -Gorokhovaia. Allons-y ensemble. - -Séméonof la regarda, étonné. Comme elle l’aimait! Mais il ne résista pas -et suivit la jeune fille. Arrivé au bas de l’escalier, avant de sortir -sur la place du Palais, il lui dit: - ---Restez ici, Lydia Serguêvna. Je ne puis vous emmener à la Gorokhovaia. -Je reviens dans un instant. - -Mais Lydia refusa... - ---Je vous attendrai dans la rue, dit-elle, chaque instant compte... - -Sur la place et dans les quelques minutes du trajet, Séméonof dit à -Lydia: - ---Puisque je vous vois enfin et puisque vous avez de l’influence sur -Nicolas Vladimirovitch, laissez-moi vous faire comprendre que vous -pouvez lui rendre un grand service. Il est menacé, c’est vrai... Je -pourrai peut-être encore le tirer d’affaire, mais, Lydia Serguêvna, il -faut qu’il se rallie à nous, qu’il travaille avec nous. Nous avons -besoin de lui. Persuadez-le... Sinon, je ne serai pas toujours assez -puissant pour le sauver... - ---Oui, oui, disait Lydia, qui paraissait ne pas entendre. Je vous le -promets... Mais hâtons-nous... Je vous reverrai plus tard. Vous -m’expliquerez alors ce que je dois faire. - -Ils étaient à la porte de la préfecture. Séméonof entra seul. Dix -minutes plus tard, il retrouva Lydia, immobile et pâle, sur le trottoir. - ---La chose est arrangée, dit-il. Notre ami sera libéré, mais il y a des -formalités à remplir. J’ai dit qu’on l’amène à l’état-major. Si vous -voulez l’attendre, venez chez moi vous chauffer. Je ne veux pas vous -laisser sur ce trottoir glacé. - -Lydia le suivit sans protester. Elle avait froid; elle était fatiguée. -Depuis qu’elle appartenait à Savinski, elle n’avait pas connu une heure -où elle se sentît aussi misérable. - -Séméonof reprit le thème qu’il avait abordé en se rendant à la prison. -Savinski risquait gros maintenant; aujourd’hui déjà, sa libération -n’avait pas été accordée sans difficulté. Et, comme il savait Lydia -ardente patriote, il développa avec ingéniosité le thème de la réunion -des terres russes sous le drapeau rouge et l’anéantissement de l’œuvre -impie de dislocation menée par la première révolution. Sur ce terrain, -il était à son mieux. - -Il y fut brillant. Il évoqua les grands souvenirs de la Révolution -française, et si Lydia ne voulut pas comprendre ce que pouvait avoir -d’ingénieux l’allusion au jeune Bonaparte inconnu, cherchant sa voie -dans la suite de Robespierre, c’est qu’elle n’y mit pas de bonne -volonté. Mais, en vérité, Lydia écoutait à peine. Savinski tardait, à -quoi pouvait-elle penser d’autre? Tant qu’il ne serait pas là, elle -n’aurait pas la paix du cœur. Et, du reste, ce cœur était profondément -troublé. C’était à nouveau la question du départ qui se posait, la -Finlande, le retour de Sonia... Lydia était comme morte. Pourtant, il -lui fallut répondre à une question directe de Séméonof qui lui -expliquait la nécessité pour elle aussi d’accepter une place dans les -bureaux du gouvernement. Personne ne vivrait sans travailler pour les -Soviets. Il pourrait la prendre à l’état-major comme secrétaire et lui -donnerait une besogne intéressante à faire. - -Elle sourit faiblement. - ---Je vous remercie, Léon Borissovitch, vous êtes très aimable... - -Et soudain, elle bondit sur la porte. Savinski entrait. - ---Te voilà, dit-elle, je te revois! - -Elle avait oublié jusqu’à la présence de Séméonof qui la regardait sans -parler. Quelques minutes plus tard, elle emmenait son amant, lui -laissant à peine le temps de remercier Léon Borissovitch. - - * * * * * - -Quelques semaines passèrent. Une fois de plus, les fêtes de Noël et du -jour de l’an furent célébrées dans la tristesse et la misère générales. -Les espérances de salut reculaient chaque jour. Il faudrait attendre -maintenant l’été pour voir l’amiral Koltchak et le général Denikine -reprendre l’offensive en Sibérie et dans le Sud. Réussiraient-ils? Rien -n’était moins certain, et cependant il fallait traverser les mois glacés -de l’hiver avec une nourriture et un chauffage insuffisants. Lydia était -souvent soucieuse et s’en voulait de sa tristesse. Elle aurait voulu ne -donner avec sa jeunesse que de la gaieté et de la joie à son amant. Elle -se disait qu’elle devait aujourd’hui lui tenir lieu de tout. N’était-il -pas à Pétrograd pour elle seule, séparé des siens?... Et pourtant, -comment se résigner à partir? Et si elle en avait la force, comment -déciderait-elle sa mère murée chez elle, son père incapable de subir les -fatigues d’un voyage difficile? Et puis, auraient-ils un visa? Ces -obstacles lui paraissaient insurmontables, et, le plus grand, c’était en -elle qu’elle le trouvait. - -C’est alors qu’un événement imprévu vint, une fois de plus, modifier la -situation et lui donner un aspect nouveau. - -Elle arriva une après-midi de janvier chez Savinski, à peine avait-il -fini de déjeuner solitaire sur une petite table collée au poêle de son -cabinet de travail. Le visage de la jeune fille était animé et, dès les -premiers mots, elle apprit à Savinski ce qui s’était passé. - ---Imagine-toi, lui dit-elle, que nous avons eu, nous aussi, une -perquisition cette nuit. Mais, grâce à Dieu, personne de nous n’a été -arrêté. On venait voir si nous avions des armes cachées et des documents -compromettants... Et puis, cela s’est fait à une heure convenable, au -moins. Il n’était pas minuit et personne n’était couché... Le plus -drôle, chéri, était que le commissaire militaire était ce même Ivanof -qui est venu ici, tu te souviens... Il m’a reconnue, cela va sans dire, -mais il n’a pas eu un mot devant ma mère... Seulement, quand nous étions -seuls un instant, il m’a souri et m’a dit que j’étais toujours aussi -belle, imagine-toi... Mon pauvre papa a été très bien. Aucune frayeur, -pas même un étonnement. Il semblait qu’il escomptât leur arrivée et -qu’il ne fût surpris que de leur venue si tardive. Ivanof s’est excusé -auprès de lui et ils sont à peine restés dix minutes dans son -appartement... Quant à maman, ç’a été bien autre chose. Il a fallu -attendre à sa porte longtemps... Elle était enfermée avec sa femme de -chambre et, quand elle a ouvert--le croirais-tu?--elle s’était mise en -grande toilette de bal avec tous les bijoux qui lui restent. Elle -tremblait comme la feuille, ma pauvre maman, mais elle était pleine de -dignité et dit aux commissaires: «Messieurs, je suis prête à vous -suivre, excusez-moi de vous avoir fait attendre.» Elle ne voulait pas -écouter un mot de ce qu’ils lui disaient. En vain Ivanof essayait de la -rassurer... Elle répétait à chaque instant: «Je vous montrerai, -messieurs, comment une vraie Russe sait mourir.» Et, d’abord, j’avais -envie de rire, tu comprends, et puis j’ai eu tellement pitié d’elle que -les larmes me sont montées aux yeux... Par moment, elle me prenait dans -ses bras et disait: «Je pense que la mère vous suffira, messieurs, -permettez que j’embrasse ma fille.» C’était une scène déchirante. Ils -sont sortis, enfin, la laissant à moitié évanouie avec Katia... Et moi -j’ai été obligée de les accompagner dans le reste de l’hôtel où on -grelottait de froid... Ils sont partis à une heure et demie, n’ayant -rien trouvé, ni papiers, ni armes, sauf un vieux sabre de papa qu’ils -ont laissé... Les soldats, cette fois-ci, ont volé quelques objets... - -Lydia s’arrêta brusquement, comme si elle avait quelque chose à dire -encore devant lequel elle s’arrêtait. Savinski, qui ne la quittait pas -des yeux, la vit devenir songeuse; son front s’était plissé; ses regards -fuyaient ceux de son amant. Elle se rapprocha de lui, mit sa tête sur -l’épaule de Savinski et resta longtemps silencieuse. - ---Comment vont tes parents, aujourd’hui? demanda-t-il enfin. - -Lydia eut un mouvement brusque. - ---Je te dirai tout, dit-elle... Papa est bien; c’est même surprenant. Il -y a longtemps qu’il n’a pas été en aussi bonne santé. Ce matin, il a -fait quelques pas tout seul dans sa chambre avec ses deux cannes, et il -chantonnait une vieille chanson qu’il aime et que je n’avais pas -entendue depuis la révolution... Mais ma pauvre maman est tout à fait -bouleversée... C’est un drame véritable... Pense un peu qu’elle ne s’est -pas couchée. Non, elle n’a plus qu’une idée: quitter la Russie. Pendant -la nuit même, elle a commencé à faire ses malles; elle y a travaillé -avec Katia toute la matinée. Elle répète sans cesse: «Je ne resterai pas -un jour de plus dans un pays où les femmes sont traitées ainsi...» Je ne -sais pas, mais je crois qu’elle a un peu perdu la tête... Ce matin, elle -a voulu absolument envoyer le général Vassilief prendre des places à la -gare de Finlande pour Stockholm. Elle croyait qu’on avait encore des -billets pour l’étranger comme jadis... Il a fallu que le pauvre général -y allât et, lorsqu’il est revenu les mains vides, elle lui a fait une -scène, lui a dit que c’était de sa faute, qu’il n’était bon à rien et, -finalement, a déclaré qu’elle voulait te voir, que seul tu saurais lui -arranger toutes choses. C’est elle qui m’a envoyé chez toi. Elle -t’attend... - -De nouveau, il y eut un long silence. Lydia restait serrée contre -Savinski, comme si elle n’osait le regarder. Il entendait les battements -pressés de son cœur. Il n’était pas besoin de la questionner; il savait -quelle passion elle souffrait à cette heure. Il la caressait doucement -et à basse voix il lui dit: - ---Où que nous soyons, nous vivrons ensemble, ma petite âme... -Console-toi, je t’en prie. - ---Je sens que je vais te perdre, disait Lydia en sanglotant. - -Et elle s’accrochait désespérément à son amant. - - - - -IV - -LE DÉPART - - -Il fallut préparer le départ et obtenir des visas du gouvernement. Lydia -avait déclaré qu’elle ne quitterait la Russie qu’au jour où Savinski -aurait son passeport en règle pour l’étranger. Il était impossible de le -demander sous son nom. Heureusement avait-il le passeport d’Ivan Iliitch -Petrof, courtier en lin, que lui avait remis Spasski. Devait-il essayer -de gagner sous ce nom l’Esthonie voisine? Il y avait à Reval, en ce -moment, des acheteurs de lin pour l’Europe et peut-être le prétexte -serait-il suffisant. Vaudrait-il mieux, au contraire, s’enfuir -clandestinement par la Finlande? Des agences de contrebandiers se -chargeaient de vous faire passer la frontière moyennant une vingtaine de -mille roubles. Lydia était très opposée à ce projet qui lui paraissait -dangereux, alors qu’à Savinski il semblait facile. Elle ne voulait -l’adopter que comme dernière ressource si le visa pour Reval était -refusé. Savinski s’en occupa sans perdre de temps. - -Cependant Lydia ne désespérait pas d’obtenir par Séméonof, pour elle et -les siens, un laissez-passer qui leur permettrait de gagner en quelques -heures la Finlande. Le vieux prince, bien que l’amélioration de sa santé -persistât, ne pourrait supporter un trajet plus long. La princesse -vivait dans une grande agitation. Ses malles étaient prêtes et fermées -dès le lendemain du jour où la perquisition avait eu lieu. Elle ne -quittait pas son costume de voyage. Ses relations avec son vieil ami -Vassilief avaient subi un étrange changement. Elle le traitait -maintenant comme un homme sans valeur, comme un être inutile qu’on -tolère auprès de soi, mais dont on n’attend rien. Elle ne lui pardonnait -pas de n’avoir su lui procurer à la gare de Finlande les billets qu’elle -l’avait envoyé chercher. Elle affectait de se désintéresser de lui et -lorsque le pauvre général, qui se sentait oublié dans la fièvre qui -tenait tous les hôtes de la maison, se risquait à demander: «Et que -ferai-je, moi?», elle se bornait à répondre: «Vous n’êtes pas un enfant, -que je sache. Si vous voulez nous suivre, arrangez-vous.» Quant au -prince Serge, il s’entraînait chaque jour à faire quelques pas dans son -cabinet tout en sifflotant une marche guerrière. Il se préoccupait du -sort de Savinski. Lydia, sans lui donner de détails, le rassura. -Savinski serait à Helsingfors deux ou trois jours après eux. - -Les bureaux refusant les visas pour l’étranger, il fallut aller voir -Séméonof. Lydia s’y rendit seule. - -Séméonof l’écouta avec une bienveillante politesse et ne fit aucune -difficulté pour le visa du prince et de la princesse qu’il tâcherait -d’obtenir du commissaire des Affaires étrangères. La détestable santé du -prince justifiait une cure à l’étranger. Un médecin l’irait voir et -donnerait son opinion. Mais la chose pouvait être regardée comme -acquise. - -Lydia éprouvait une étrange sensation à se trouver en face de Séméonof. -Elle avait peine à imaginer, en le voyant, qu’il était un des chefs de -ce terrible parti bolchévique qui répandait la terreur en Russie et pour -qui la vie des gens ne comptait guère. Il était d’une courtoisie -parfaite avec elle, plus encore qu’aux jours de naguère où elle le -rencontrait chez Nathalie Choupof-Karamine. Il était élégant, soigné. Se -pouvait-il que cette main blanche eût signé tant de condamnations à -mort?... Il avait sauvé Savinski... Mais n’était-ce pas lui qui l’avait -fait emprisonner?... Comme il était énigmatique, impénétrable! - -Cependant il se montrait fort aimable et il traitait sa visiteuse avec -beaucoup d’égards. Manifestement il voulait lui plaire. - ---Je comprends, dit-il, que votre père et votre mère veuillent quitter -Pétrograd et je ferai ce qui dépend de moi pour faciliter leur départ. -Mais vous, Lydia Serguêvna, pourquoi partir?... Si vous étiez une jeune -fille ordinaire, je trouverais naturel que vous ayez peur d’habiter une -ville où l’ordre n’est pas encore parfait, tant s’en faut, où l’on est -mal chauffé et où l’on mange médiocrement. Mais vous êtes bien au-dessus -de ces craintes vulgaires... Vous êtes courageuse, je le sais. On ne -vous effraie pas facilement... Est-ce que vous ne sentez pas le -prodigieux intérêt qu’il y a à vivre en Russie aujourd’hui? Jamais notre -pays n’a été le champ d’une expérience humaine plus passionnante que -celle que nous y tentons. Le monde entier a les yeux sur nous. Notre -fièvre a passé les frontières, gagné l’Europe et franchi les mers. De -cette maladie, une humanité nouvelle va naître. C’est ici qu’elle verra -le jour... C’est la Russie qui en fera cadeau au monde. Jamais la Russie -n’a vécu une heure plus noble et plus émouvante... Pensez à nos grands -hommes, à nos panslavistes, à Dostoievski que vous aimez tant. Ils ont -tous senti qu’il était réservé à la Russie de dire la parole nouvelle -que l’univers attend. Eh bien! cette parole, c’est nous qui l’apportons, -Lydia Serguêvna, et c’est au moment où la Russie est en enfantement que -vous voulez aller vivre une existence facile d’oisifs, à l’étranger, et -cela pour éviter l’inconfort de Pétrograd d’aujourd’hui?... Lydia -Serguêvna, permettez-moi de vous le dire, cela n’est pas digne de vous. - -Il tenait à Lydia le langage même qu’elle attendait. Il n’était pas de -jour où elle ne se désolât d’être obligée de quitter la Russie et les -arguments nouveaux que lui apportait Séméonof trouvaient audience en -elle. Aussi suivit-elle ce dernier sur le terrain où il l’appelait et -une vive conversation s’engagea entre eux, à laquelle l’officier prit le -plus vif plaisir. - -Mais Lydia revint à son point de départ. - ---Mon père est à la fin de ses jours, dit-elle. Il n’aime que moi au -monde; je ne puis le quitter, mais croyez bien, Léon Borissovitch, que -je serai désolée de vivre à Helsingfors. D’abord, je déteste les -Finlandais... - ---Bravo! cria Séméonof enchanté, j’entends une vraie Russe... Vous -verrez, Lydia Serguêvna, ce que nous allons faire avec notre armée. Mais -si vous partez... - -Il s’arrêta, hésita, regarda Lydia bien en face et ajouta: - ---Est-ce que vous aurez vraiment le courage de nous laisser?... - -Et, sans lui laisser le temps de répondre, il continua: - ---Eh bien, si vous vous en allez, je suis certain que vous reviendrez, à -moins que ce soit nous qui allions vous chercher en Finlande. - -Et, tout à coup, il dit: - ---A propos, que pense de tout cela notre ami Nicolas Vladimirovitch? -Vous savez que nous ne le laissons pas partir. - -Lydia, surprise par cette attaque inattendue, ne put s’empêcher de -rougir. Ce Séméonof était décidément un homme dangereux, elle l’avait -bien jugé dès le premier jour. Comme elle aurait voulu crier la vérité à -Séméonof, qui s’imaginait pouvoir lui plaire! Elle se mordit les lèvres -et se borna à répondre: - ---Vous le lui demanderez vous-même, Léon Borissovitch. - -Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski avait ses passeports -en règle, Katia elle-même y était portée. - -Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour Ivan Iliitch -Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans les bureaux du commissariat -et, un soir, comme Lydia venait dîner avec lui, il lui montra le papier -officiel qui permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une -fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors. Par -crainte d’une perquisition, il laissa le passeport dans son appartement -de la Fontanka. - -Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande. Le même soir, -Savinski prendrait le train pour Reval. Depuis une quinzaine de jours, -il laissait pousser sa barbe, et il avait acheté un pince-nez un peu -teinté, de façon à n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de -connaissance à la gare ou dans le train. - -La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être appelée au -téléphone par Séméonof. Le commandant en chef de l’armée du nord -souhaitait un bon voyage et un prompt retour à la jeune fille. Des -ordres étaient donnés à la frontière pour que les formalités leur -fussent facilitées. Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la -fatigue d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son -automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette phrase: - ---Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia Serguêvna. - -Que voulaient dire ces mots énigmatiques? Ils inquiétèrent la jeune -fille. Séméonof lui apparaissait comme un être doué d’un pouvoir -diabolique. Jusqu’où pouvaient s’étendre ses machinations -ténébreuses?... Mais dans l’affairement de la matinée, elle n’eut guère -le loisir d’y songer. La princesse accepta comme chose naturelle et due -l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas appartenu jadis à un -des régiments de la Garde? C’était, en somme, un homme de son monde. La -bonne éducation était en dehors et au-dessus des questions politiques. - -Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui communiqua pas les -dernières paroles de Séméonof. A quoi bon l’inquiéter? Du reste, elle ne -songeait qu’à ce départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre -jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne pouvait se faire -à l’idée de le laisser seul même quelques heures à Pétrograd. Elle lui -fit promettre de ne pas se montrer de la journée dans les rues; il -devait passer l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare -Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon et, dès qu’il -serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel Kemp à Helsingfors. Ces -détails précis, qu’elle répéta plusieurs fois, n’arrivaient pas à -dissiper son inquiétude. Elle essayait de la cacher à son ami; elle n’y -parvenait pas. Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et -jeune maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait pour -la dernière fois. Les plus sombres pressentiments les agitaient ainsi. -L’atmosphère, dans le petit appartement, était devenue si chargée qu’ils -le quittèrent presque soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de -rentrer chez elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre. C’est -là qu’ils se firent leurs adieux. - -Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui sembla que deux -hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta au coin de la Millionnaia pour -allumer une cigarette. Les deux hommes le devancèrent et continuèrent -leur chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors qu’il -pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir sur le trottoir -opposé, un peu derrière lui, dans sa rue même. - -Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux heures. Il eut la -précaution de passer par l’escalier de service et de traverser la maison -qui donnait sur le Champ-de-Mars. Il y avait plusieurs passants sur la -route qui longe le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva -sans être inquiété à la Fontanka. - -Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de derrière les -rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre le parapet, devant des -barques chargées de bois, il vit quelques bateliers qui attendaient des -clients. Le ciel d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité -du paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis qu’il avait -quitté Lydia, il avait une peur constante d’être arrêté, une peur -irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le faisait trembler malgré lui. A -chaque instant, il regardait sa montre. «Encore quinze heures, encore -douze heures, encore dix heures avant d’être à la frontière.» Et, à -chaque minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie -semblait s’allonger démesurément; il ne pensait à rien; son cerveau vide -n’était occupé qu’à compter les secondes. Vers cinq heures, il prit du -thé et mangea quelque chose. A six heures, par une nuit sombre, il -descendit sur la Fontanka. L’air froid lui fit du bien; ses nerfs se -calmèrent. Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là prit un traîneau -et se fit mener à quelque distance de la gare Baltique. Il ne portait -avec lui qu’une légère valise. - -Il franchit à pied les quelques centaines de pas qui le séparaient de la -gare. Une foule de gens se pressaient le long de barrières de bois dont -deux soldats gardaient l’entrée. Il fallait montrer un laissez-passer -pour pénétrer à l’intérieur. Savinski tira le permis dont il s’était -muni et entra sans difficulté. Dans la gare, l’affluence était moins -grande. Le train pour Reval était déjà formé. Il se dirigea vers un -wagon de seconde classe. - -Comme il mettait le pied sur les marches, une voix derrière lui dit: - ---Nicolas Vladimirovitch... - -Instinctivement, il se retourna. - -Un homme de taille moyenne, en civil, à la courte barbe blonde, le -regardait. - ---Veuillez m’accompagner jusqu’au commissariat de la gare, Nicolas -Vladimirovitch. - -Savinski, sans élever une protestation, le suivit. - -Après les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, il éprouvait une -étrange impression de calme, de détente. Le destin avait parlé. - -Une heure plus tard, il était enfermé à la Gorokhovaia. Sa fiche d’écrou -portait: «A soutenu de Pétrograd tous les mouvements d’insurrection -contre la République des Soviets, était en liaison avec Spasski, arrêté -le 1er mars 1919 à la gare Baltique au moment où il essayait de franchir -la frontière, porteur d’un faux passeport.» - - - - -V - -PSKOF - - -Une journée grise d’octobre dans la vieille ville de Pskof. Un ciel -brumeux et léger que, par places, le soleil semblait vouloir percer, -s’étendait au-dessus des remparts datant du moyen-âge et de l’antique -église aux cinq coupoles d’or qui domine le Kremlin. Une grande -agitation avait régné les jours précédents dans les rues étroites de -Pskof. Des partis de soldats débandés, appartenant au corps de l’armée -blanche de Youdenitch opérant dans le sud, la traversaient en désordre, -tandis que l’armée principale, qui avait été jusqu’aux portes de -Pétrograd, battait en retraite, le long du golfe de Finlande, dans la -direction de Narva. La ville endormie de Pskof avait été remplie du -bruit des charrettes qui roulaient sur les pavés pointus. Trop chargées -de vivres et de fuyards, elles gémissaient le long des trottoirs de la -Sergievskaia. Les maigres petits chevaux qui les tiraient étaient -couverts de boue, car les pluies d’automne avaient changé le pays en -marécages. - -Et maintenant, c’était le silence. Seuls quelques rares soldats attardés -passaient encore sans armes et remontaient vers le nord. - -Il ne restait, ce jour-là, à midi, qu’un petit détachement de la -Croix-Rouge qui, à son tour, allait quitter la ville. Il était logé dans -une maison en bois de style Empire, à l’extrémité septentrionale de la -cité, sur la rive gauche qui surplombe les flots gonflés et jaunâtres de -la Vileika. Cette maison spacieuse avait été, au temps de la grande -guerre, la demeure du général Rousski, alors qu’il commandait l’armée du -nord contre les Allemands. Pendant l’offensive de Youdenitch sur -Pétrograd, en octobre 1919, la Croix-Rouge s’y était installée. Les -blessés, peu nombreux, avaient été évacués depuis deux jours. Il n’y -avait plus qu’un soldat, originaire du gouvernement de Tambof, qui était -en train de mourir du typhus. Le major l’avait vu le matin même et avait -jugé qu’il ne supporterait pas le voyage. «Il en a pour vingt-quatre -heures à peine, avait-il dit. La servante de la maison en prendra soin.» -Et, montant à cheval, il était parti en souhaitant bon voyage à la -princesse Lise Babarine, supérieure des sœurs de charité, qui devait le -suivre quelques heures plus tard avec la seule infirmière restant auprès -d’elle et un jeune étudiant en médecine qui avait demandé à accompagner -les deux femmes. Cet étudiant, à peine âgé de vingt ans et répondant au -nom d’Anton Antonovitch Loukomski, était un charmant garçon plein de -bonne humeur et de grâce, prêt à rendre service à chacun et aimé de -tous. Il récitait des vers de Lermontof aux sœurs, à l’heure du thé, ou -fredonnait des romances en s’accompagnant sur la balaleika. - -Il allait et venait dans la pièce où était servi un frugal repas et où -le samovar commençait à chanter. Tout en marchant, il causait avec la -princesse Babarine, qui terminait ses comptes sur une table près d’une -fenêtre. La princesse était une femme de passé la cinquantaine, grande, -hommasse, laide. Mais on oubliait sa laideur dès que son regard se -posait sur vous, car on n’y lisait que bonté et tendresse, un oubli -total de soi-même pour ne penser qu’aux souffrances d’autrui. Son mari, -général à l’armée du Don, avait été assassiné à côté d’elle par les -bolchéviques dans les rues de Novo-Tcherkas un an auparavant. Elle avait -gagné la Crimée, Constantinople, la France. Mais elle ne s’y était pas -arrêtée, était repartie pour la Finlande, où elle était entrée, malgré -son âge, dans la Croix-Rouge destinée au corps expéditionnaire de -Youdenitch. - ---Eh bien, disait Loukomski, tout est prêt, Lise Ivanovna. Dans une -demi-heure, notre équipage sera à la porte... Vous verrez les trois -chevaux que je vous ai trouvés. Ce sont des bêtes excellentes... Si vite -qu’aillent les diables rouges, ils ne seront pas ici avant demain dans -la journée. Nous serons en sûreté déjà... J’ai du thé, du pain, du -sucre, des œufs, deux poulets froids, et un officier anglais m’a donné -un pot de marmelade... Mais où est Lydia Serguêvna? - ---Elle est encore dans notre chambre, dit la princesse Babarine. - -L’étudiant en médecine regarda la vieille dame, qui gardait les yeux sur -ses papiers. Mais, comme il avait une irrésistible envie de parler de -Lydia Serguêvna, il ne s’arrêta pas à cet obstacle et continua: - ---Quelle admirable fille! fit-il. Elle est toujours à son travail. Rien -ne la rebute... Il n’y a pas beaucoup de sœurs de charité qui -accepteraient les besognes dont elle se charge... Mais comme elle est -sérieuse, Lise Ivanovna! Je ne suis jamais arrivé à la faire rire. Et -pourtant, en ai-je dit des bêtises, vous le savez. Le mieux que j’en ai -pu avoir, c’est un sourire... Ah! si nous avions beaucoup de femmes -comme elle, la Russie redeviendrait vite le premier pays du monde... - -Cette fois-ci, la princesse laissa son travail et se tourna vers -Loukomski, dont l’enthousiasme était communicatif. - -A cet instant, la servante, un fichu blanc noué autour de la tête, entra -et demanda au jeune étudiant de venir auprès du malade qui délirait. -Loukomski la suivit. - -La princesse resta seule à la fenêtre, laissant ses yeux errer sur la -Vileika qui coulait au-dessous d’elle. Mais ses pensées étaient avec -celle dont l’étudiant venait de prononcer le nom. Depuis qu’elle avait -fait la connaissance de Lydia, elle s’était attachée étroitement à la -jeune fille. Dans la peine où elle était, Lydia ne lui avait rien caché: -Savinski arrêté le jour même où elle quittait la Russie, emprisonné -depuis huit mois dans la prison des Kristi à Pétrograd. Elle en avait eu -de rares nouvelles, souvent verbales, par des prisonniers qui avaient -été relâchés. Il était en assez bonne santé; il ne se plaignait pas. Il -n’avait pas passé devant le tribunal révolutionnaire. Il était évident, -par le ton de ses communications, qu’il ne voulait pas alarmer Lydia. La -jeune fille, sur ces renseignements, fondait de grands espoirs. Sans -doute, Séméonof, très puissant par la faveur de Trotski, protégeait son -amant. Quelque sentiment humain vivait encore au fond du cœur de cet -être desséché et l’avait empêché de laisser fusiller un homme avec -lequel il avait eu des relations amicales. La vie de Savinski était -entre ses mains. Aussi Lydia suivait-elle fiévreusement le jeu des -influences changeantes dans la politique des Soviets et faisait-elle des -vœux pour que Trotski restât au pouvoir. Elle n’avait qu’un but devant -elle: rentrer à Pétrograd. - -Son père, tant qu’il avait vécu, ne s’était jamais opposé à ce projet, -en apparence insensé. Mais la mort était venue le prendre près -d’Helsingfors, à la fin de l’été. - -Il avait succombé au chagrin plus qu’à la maladie. Le fait est qu’il ne -supportait pas de voir sa fille malheureuse et, les derniers temps de sa -vie, par un caprice inexplicable de malade, il refusait de recevoir sa -femme et n’acceptait que Lydia auprès de lui. Il s’intéressait -fiévreusement aux démarches vaines qu’elle tentait pour obtenir des -autorités la permission de retourner en Russie. Cette figure de grand -vieillard rongé par le souci avait laissé une impression ineffaçable à -la princesse Babarine. Il avait voulu la voir une fois avant que Lydia -traversât avec elle sur Reval, et, cherchant ses mots avec peine, lui -avait recommandé sa fille. - -La vieille dame soupira. - -Quel drame depuis qu’elles avaient quitté Helsingfors! D’abord, des -espérances magnifiques. Tambour battant, l’armée Youdenitch était -arrivée jusque dans les faubourgs de Pétrograd. Lydia, alors, était -transfigurée. Comment oublier le feu intérieur qui brûlait au fond de -ses beaux yeux? Puis les mauvais jours étaient venus, l’échec, la -retraite, et des bruits sinistres qui couraient d’exécutions en masse à -Pétrograd. Lydia s’était fermée. Pas une plainte ne lui avait échappé. -Elle restait obstinément silencieuse, comme en proie à une idée fixe, -méditant on ne savait quel projet désespéré. Jusqu’où cette âme ardente -irait-elle? - -La princesse Babarine n’osait y penser. - -Et voilà qu’aujourd’hui il fallait quitter Pskof, rentrer en Esthonie. -Le drapeau rouge flotterait longtemps encore sur le Palais d’Hiver de -Pétrograd et sur le Kremlin de Moscou. - -Cependant, Loukomski reparut. Sa joyeuse humeur à l’idée de voyager -auprès de Lydia Serguêvna était insupportable à la princesse, dont le -cœur était déchiré. - ---Il faut déjeuner, dit-il. Le temps presse. - -A ce moment, Lydia reparut et vint s’asseoir silencieusement à table. - -Elle portait l’uniforme noir des sœurs de charité. Elle avait coiffé ses -cheveux blonds en deux tresses serrées qu’elle ramenait au-dessus du -front, à la mode russe, et, sous la coiffe des infirmières, l’ovale de -son visage amaigri se dessinait plus pur. Pourtant, quelques mèches -folles et frisées refusaient de se plier à cette stricte discipline, -comme pour affirmer, plus forte que la volonté, la puissance et la sève -de la jeunesse. Ses yeux étaient presque sombres dans la figure pâle. -Ils ne laissaient pas lire en elle. - -Même Loukomski, si peu observateur qu’il fût--car, dans le grand -mouvement d’amour qui l’emportait loin des réalités, comment eût-il eu -le sang-froid d’étudier Lydia?--s’en aperçut. Avec l’ardeur que lui -communiquait la présence de la jeune fille, il s’écria: - ---Quels yeux avez-vous depuis quelque temps, Lydia Serguêvna? Ils sont -comme l’eau limpide et profonde des lacs de montagne. Les rives s’y -réfléchissent, les arbres, les rochers, les neiges et le ciel. Mais ils -ne laissent rien voir de ce qu’ils recouvrent... - -Lydia sourit faiblement et ne répondit pas. - -Ils déjeunèrent sans parler d’abord. Puis l’étudiant, qui ne pouvait -garder le silence, raconta la promenade qu’il avait faite en ville le -matin même. - ---On ne voit plus un bourgeois, dit-il. Où ces malheureux se sont-ils -cachés?... Les gens du peuple eux-mêmes ont peur. J’ai causé avec -quelques femmes. «Que peut-on nous prendre? disent-elles. Nous n’avons -rien.» Mais ils craignent tous les représailles des rouges, des -fusillades, des exécutions sommaires. C’est un cauchemar, je vous -assure... - -La princesse Babarine, qui ne regardait que Lydia, frissonna. - ---Ne parlez pas de ces horreurs, Anton Antonovitch, je vous en prie... - -L’étudiant s’arrêta, étonné, à l’accent de cette voix. Il reprit un -instant plus tard, en s’adressant à la jeune sœur de charité: - ---La guerre civile est la plus cruelle de toutes. Et c’est la seule que -je connaisse... Ce sont des soldats russes qui ont quitté Pskof hier, ce -sont des soldats russes qui y entreront demain... Et cette population -misérable qui souffre sans comprendre. Pourquoi cela?... Quelle folie -sanglante s’est emparée de ce pays?... Vous souvenez-vous de la -complainte du mendiant dans _Boris Godounof_: «O malheur, ô malheur! -laisse couler tes pleurs, peuple affamé...» Et nous, que serons-nous?... -Des exilés. Sommes-nous faits pour vivre à l’étranger? Je me demande -souvent, Lydia Serguêvna, pourquoi je ne suis pas resté à Moscou. -Peut-être y balaierais-je la neige dans les rues? Mais quoi, ce serait -au moins de la neige russe. Et puis, là-bas, je connais toutes les -maisons de la ville... - -La princesse suivait l’effet de ces paroles sur le visage de sa jeune -amie. Elle la vit pâlir d’abord, puis, à sa grande surprise, une -expression de paix profonde apparut sur ses traits. Elle semblait ne -plus souffrir. La supérieure se sentit à ce moment elle-même en proie à -une émotion qui la faisait trembler. Elle ne pouvait plus supporter le -silence de Lydia et ces yeux insondables... Elle se tourna assez -brusquement vers Loukomski, lui disant: - ---Allez donc voir, Anton Antonovitch, je vous prie, si l’équipage est -prêt. - -Comme si Lydia avait lu dans les pensées de la princesse, elle se leva -dès que l’étudiant fut sorti, vint s’asseoir tout contre sa vieille -amie, lui passa un bras autour du cou et glissa sa tête sur l’épaule de -la princesse qui lui baisa le front. - ---Il faut que je vous parle, Lise Ivanovna, dit-elle très doucement. -J’ai déjà trop tardé... Mais je vais vous faire de la peine, je le sais, -et c’est pour cela que j’ai tant remis... Enfin, c’est la dernière -minute, il est temps... Seulement, peut-être avez-vous déjà deviné ce -que je vais vous dire?... Il me semble que oui... Je vais rester ici. - -La princesse eut un geste d’effroi. - -Lydia, lui mettant avec douceur les doigts sur les lèvres, continua: - ---Oui, je sais... Ne dites rien... Mais quoi, chez les rouges aussi il y -a des êtres humains... Et puis, je n’ai plus le choix... C’est le seul -moyen de retourner à Pétrograd. - -Elle tourna vers le visage ridé de la princesse ses yeux purs. Celle-ci -la regarda longtemps, sans mot dire. Elle lisait au fond de l’âme de -Lydia. Elle y voyait une résolution calme, sûre d’elle-même, une flamme -qui brûlait et que rien ne pourrait éteindre. Elle baisa ce frêle et -courageux visage trois fois, fit sur la jeune fille un grand signe de -croix et dit simplement: - ---Que Dieu soit avec toi, mon enfant. - - * * * * * - -Un quart d’heure plus tard, l’équipage à trois chevaux emportait de -Pskof la vieille princesse, droite sous ses voiles, et un étudiant en -médecine qui n’essayait pas de cacher ses larmes. - - -Vienne, juillet 1920. - -Paris, mai 1921. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - PREMIÈRE PARTIE - - I. La première secousse 7 - II. Craintes et joies passagères 22 - III. Junkers et révolutionnaires 36 - IV. Une jeune fille 45 - V. Un homme seul 59 - VI. A la veille de la catastrophe 77 - - SECONDE PARTIE - - I. La grande secousse 93 - II. Le sang répandu 115 - III. Réclusion 127 - IV. Promenade 143 - V. Un souper 149 - VI. Le carrefour douteux 162 - VII. Finlande 170 - VIII. Illumination 178 - IX. Père et fille 190 - X. Une visite désagréable 203 - XI. Un incident 215 - XII. Un coup de téléphone 226 - XIII. «_In such a night as this_» 234 - XIV. Le réveil 247 - XV. A la Gorokhovaia 259 - XVI. Un pont est coupé 274 - - TROISIÈME PARTIE - - I. Les plus beaux de nos jours 287 - II. Une visite 300 - III. Nuages à l’horizon 305 - IV. Le départ 317 - V. Pskof 326 - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - LE 27 OCTOBRE 1921 - PAR L’IMPRIMERIE - FRÉDÉRIC PAILLART - A ABBEVILLE (SOMME) - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK QUAND LA TERRE TREMBLA *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Tolstoï</span>, <i>cité par <span class="sc">M. Gorki</span></i>.</p> - -</blockquote> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -BERNARD GRASSET, ÉDITEUR<br /> -61, <span class="small">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br /> -1921</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="drap"><span class="sc">Voyage idéal en Italie</span>. 1 vol.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Petite Ville</span>. 1 vol.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Les Bergeries</span>. 1 vol.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">La Perse en Automobile</span>. 1 vol.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>. 1 vol.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">La Révolution Russe</span>. 4 vol. (mars 1917–juin 1918).</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Ariane</span>, jeune fille russe. 1 vol.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Les cent quatrains authentiques d’Omar Khayyam</span>, -traduits du persan en collaboration avec Mirza -Muhammed Khan.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Tsar Saltan</span>, traduit de Pouchkine, illustré et décoré -par Natalie Gontcharova. 1 vol.</p> - - -<p class="c i">EN PRÉPARATION</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>, avec bois originaux de Pierre -Bonnard.</p> - - -<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation -réservés pour tous pays.</p> - -<p class="c i" lang="en" xml:lang="en">Copyright by Bernard Grasset <span class="rm">1921</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="narrow noindent top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE QUINZE EXEMPLAIRES -SUR JAPON NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 15 ; <span class="xsmall">CENT -EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS -DE</span> 16 <span class="xsmall">A</span> 115 <span class="xsmall">ET DEUX CENTS EXEMPLAIRES -SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA</span>, <span class="xsmall">CONSTITUANT LA -PREMIÈRE ÉDITION ET NUMÉROTÉS DE</span> 116 à 315.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">à <span class="sc">Félix Fénéon</span>,</p> - -<p class="offr i">son ami</p> - -<p class="sign">C. A.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">Quand la terre trembla…</p> - - - - -<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2> - - - - -<h3 id="p1c1">I<br /> -LA PREMIÈRE SECOUSSE</h3> - - -<p>C’était le samedi 10 mars 1917. Vers les trois heures -de l’après-midi, une jeune fille sortit seule d’une maison -de la Znamenskaia. La large rue blanche de neige sous -le soleil clair de cette journée d’hiver présentait un aspect -inaccoutumé. Il y avait peu de passants. Des groupes de -trois ou quatre ouvriers montaient vers la gare Nicolas. -Des femmes du peuple, la tête enveloppée dans des -fichus de laine beige qui encadraient leur visage, regardaient -immobiles sur les trottoirs. La jeune fille remarqua -qu’un marchand de fruits, au rez-de-chaussée de la maison, -fermait lentement les volets de sa boutique. Une longue -file de tramways était arrêtée dans le haut de la rue, qui -était noir de monde. « Que se passe-t-il, se demanda -Lydia, est-ce encore une manifestation sur Nevski ? » -Son frais visage enfantin prit une expression sérieuse. -Mais elle ne put la conserver longtemps. Le sourire qui -lui était naturel reparut sur sa bouche à la lèvre inférieure -un peu forte, creusa deux fossettes sur ses joues rosées -par le froid, éclaira deux grands yeux bleus d’une pureté -de source, et, ayant fermé le col de sa fourrure, elle se -dirigea vers la place Znamenskaia. Plus elle en approchait, -plus la foule devenait dense, et, à une cinquantaine de -pas de la place, elle fut obligée de s’arrêter. Des troupes -barraient la rue. Les soldats du régiment Litovski étaient -là, l’arme au pied : les baïonnettes au canon accrochaient -des éclats de soleil et, comme ils battaient des pieds sur -la neige glacée pour se réchauffer, leurs grands bonnets -de mouton gris frisé, qui dominaient la masse confuse -des manifestants, avaient un curieux mouvement d’oscillation -rythmée. Par moments, Lydia apercevait la place -grouillante de monde et, sous la statue équestre où le -lourd Alexandre III chevauche un plus lourd cheval, -elle vit une rangée de sergents de ville qui faisait une -ligne sombre. Elle aperçut deux ou trois jeunes officiers -devant les troupes et fut frappée de la gravité et de la -tristesse qui se lisaient sur leurs visages pâles. Dans les -groupes, autour d’elle, on discutait avec animation. Il -n’y avait là guère que des ouvriers et des étudiants. Ces -derniers, la casquette sur la tête, causaient avec les ouvriers. -Elle se mêla à un groupe. Un tout jeune étudiant, aux -yeux noirs, à la bouche fraîche, mince, délicat et maladif, -parlait à haute voix ; une fièvre le secouait et donnait à -ses paroles un accent singulier. Il y avait quelque chose -en lui à la fois de candide et de passionné qui plut à la -jeune fille. Elle se glissa entre deux ouvriers pour mieux -l’entendre. Il disait :</p> - -<p>— Camarades, vous savez que nous sommes avec vous. -Oui, avec vous, nous réglerons le compte du gouvernement. -Mais l’heure n’est pas venue. Nous sommes en -guerre. Attendez encore un peu…</p> - -<p>A cet instant, son regard rencontra celui de la jeune -fille. Elle était tendue vers lui et il comprit qu’elle approuvait -ce qu’il disait. Mais la beauté surprenante de ce visage -jeune, la pureté des yeux qui reflétait celle de l’âme, la -passion qu’il y lisait lui causèrent un tel étonnement -qu’il s’arrêta, comme ébloui. Il hésita un instant, chercha -ses mots… Comme il essayait de reprendre la suite de -sa pensée, un grand mouvement se produisit dans la foule : -Les soldats, sur un ordre bref, venaient d’avancer de -vingt pas, et, dans le désordre des gens qui reculaient, -le groupe se dissocia. La jeune fille, sérieuse maintenant, -revint sur ses pas et décida de descendre par les rues -parallèles à Nevski. Elle ne pensait qu’à une chose : -« Les ouvriers veulent-ils vraiment la révolution ? » Des -souvenirs livresques traversaient son esprit. Un beau -jour d’été, le peuple français avait pris la Bastille. Jour -de gloire, disait-on, qui avait mené les soldats français -en vainqueurs à travers toute l’Europe et jusque dans -Moscou. En 1905, il y avait eu ce que les amis de son -père, le prince Serge Volynski, appelaient des troubles, -mais ce que ses amis étudiants nommaient la révolution. -Elle ne se souvenait de rien : elle avait cinq ans alors, -et sa vie d’enfant unique et gâtée n’en avait pas été changée. -Un soir, pourtant, l’électricité manquant, on l’avait couchée -aux bougies. Elle-même en avait allumé partout dans -sa chambre. C’était comme une veillée de Noël, et le seul -souvenir qu’elle gardait de la crise était celui d’une fête. -Une révolution pendant la guerre, — non, ce n’était pas -possible. Personne ne la voulait, pas même ces braves -ouvriers si gentils, si bons dans leur rudesse, qui tout à -l’heure la protégeaient contre les mouvements de la foule. -Comme elle se sentait près d’eux, de la même race ! Ils -avaient la même façon de sourire, et des mots très doux. -« Ils peuvent se mettre en colère, pensa-t-elle, comme -papa, mais ce sont de braves gens, incapables d’aucun -mal. » Et puis, elle songeait à la formidable police de -Pétrograd et à la garnison qui emplissait les casernes de -la ville. Et voilà que même les étudiants étaient pour -l’ordre, oui, ces étudiants, toujours agités par les idées -nouvelles, ne voulaient pas de la révolution pendant la -guerre. « Il y aura quelques troubles, pensa-t-elle, puis -tout rentrera dans l’ordre. »</p> - -<p>Mais quoi qu’elle se dît, elle avait le cœur serré, et sa -tête, qu’elle tenait à l’ordinaire un peu renversée en arrière, -le menton en avant, se penchait maintenant vers les trottoirs -glissants de neige mal nettoyée. Bientôt un sentiment -plus fort que l’angoisse s’empara d’elle : la curiosité. Elle -voulait voir les acteurs du drame, toucher comme du doigt -ces forces immenses qui s’agitaient là dans la rue à côté -d’elle, regarder les visages, écouter les paroles, deviner -ce que disait l’éclair des yeux. Elle pressa le pas pour -rejoindre par Litiéiny la Perspective Nevski, mais, au -coin de Litiéiny, elle fut arrêtée par la foule. Les ouvriers, -lentement, regagnaient le quartier de Wiborg, de l’autre -côté de l’eau. Elle essaya de marcher à contre-courant. -Un grand ouvrier, en touloupe et en bonnet de cuir -fourré, l’arrêta et lui dit doucement :</p> - -<p>— Il ne faut pas aller là-bas, ma petite colombe. Cela -va se gâter.</p> - -<p>Il sourit et passa.</p> - -<p>Elle se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Quatre -jeunes ouvriers descendaient, discutant. Elle les suivit -pour entendre ce qu’ils disaient.</p> - -<p>— Tu as vu, Vasili, fit le plus petit, dont les yeux -brillaient de plaisir, l’officier a commandé aux cosaques : -« En avant ! », mais les cosaques ne l’ont pas suivi. Si -nous avons les cosaques avec nous, notre affaire est -bonne.</p> - -<p>Lydia, pensive, traversa le canal de la Fontanka, gagna -par l’Italianskaia la rue Michel, et, se glissant le long -de l’hôtel de l’Europe, tâcha une fois de plus de parvenir -sur la Perspective Nevski. Des cosaques galopaient légèrement -sur les trottoirs, retenant leurs petits chevaux. -C’étaient de tout jeunes garçons, blonds et souriants, -fort attentifs à ne pas bousculer les gens avec lesquels -ils échangeaient des propos bienveillants. Une fois de -plus, la jeune fille se sentit pleine de confiance. Tout -cela avait l’air d’une parade de fête. On ne voyait de la -haine sur aucun visage. Il n’y avait pas place pour un -malentendu entre ces joyeux cosaques et ces ouvriers -avec lesquels elle venait de causer. « Oui, tout s’arrangera, -grâce à Dieu, et à l’automne nous gagnerons la guerre ! » -Elle fut fort surprise à cet instant de constater que ses -yeux étaient remplis de larmes et qu’elle était émue jusqu’au -fond d’elle-même. Il fallait croire que l’atmosphère -dans laquelle elle vivait depuis une heure l’avait énervée -plus qu’elle n’avait pensé. « Nous gagnerons la guerre », -répéta-t-elle avec force.</p> - -<p>Comme elle disait ces mots, elle entendit soudain un -coup de fusil, puis, le suivant à une seconde, une pétarade -de coups secs qui déchirèrent tragiquement l’air -glacé. Alors, ce fut un grand silence, et tout aussitôt une -trombe de gens fuyant Nevski l’entoura. Elle se sentit -soulevée de terre, emportée par le flot furieux ; elle se -retrouva à peu près sur ses pieds et, poussée de droite, -de gauche et par derrière, titubant, elle courut de toutes -ses forces vers la place Michel. Sa seule pensée en ce -moment-là était de ne pas tomber. Elle cessait de s’appartenir ; -elle était incapable de lutter contre la peur qui s’était -emparée d’elle comme de toutes les âmes des témoins et -acteurs de cette scène. Tout en courant, elle regardait les -façades des maisons pour voir si elle pourrait se faufiler -sous une porte cochère ou dans un magasin. En une -seconde, toutes les portes avaient été fermées. Il n’y avait -de salut nulle part. Dans la rue, les izvostchiks frappaient -leurs chevaux à tour de bras et les traîneaux volaient sur -la neige. Un grand cocher de la cour, menant un landau -aux armoiries impériales, perdit son chapeau. Au coin -de la place, un traîneau, tournant trop court, versa. Dans -sa fuite éperdue, la jeune fille gardait encore quelque -conscience d’elle-même ; elle se compara à un grain de -sable que le vent emporte quand il souffle dans le désert. -Pourtant elle voyait tout, et elle remarqua à peu de distance -devant elle, un homme, avec une pelisse au col de -loutre, qui — par quel miracle ? — restait immobile. Il -était très grand, avec de larges épaules, et il semblait que -rien ne pût l’émouvoir. Il ne bougeait pas, tandis qu’autour -de lui, la foule coulait avec des remous impétueux, comme -les eaux d’un torrent autour d’un roc. Elle l’aperçut -ainsi une seconde, reçut dans le dos un coup qui la fit -trébucher, fit encore quelques pas sans pouvoir reprendre -son équilibre et vint s’abattre aux pieds de celui qu’elle -venait de distinguer.</p> - -<p>Elle resta, quelques secondes à peine, étourdie, à demi -consciente. Quand elle reprit ses sens, elle vit que l’homme -à la pelisse s’était penché vers elle et avait passé le bras -autour de sa taille pour la relever. D’une main, il enlevait -la neige qui s’était attachée à son manteau à la hauteur -des genoux. Quand il eut fini, il tourna la tête vers elle -et elle aperçut sa figure. C’était une figure mâle, bien -dessinée, à la bouche grave surmontée d’une petite -moustache taillée en brosse. Les yeux étaient gris et -sérieux. Mais, quand il regarda la jeune fille, tout de -suite ils s’éclairèrent. Elle se sentait très bien près de -lui ; la peur l’avait quitté soudainement. Il donnait -l’impression d’une force tranquille, sûre de soi. Et, -comme il la dévisageait, il lui dit, d’une voix très timbrée :</p> - -<p>— Vous ne vous êtes pas fait mal, mon enfant ?</p> - -<p>— Mais non, dit-elle, avec un demi-sourire… Je ne -sais pas comment c’est arrivé. Quelle absurdité !</p> - -<p>— Ce qui est absurde pour une petite fille comme -vous, c’est d’être ici toute seule. A quoi pensez-vous ?</p> - -<p>Il la grondait doucement, la tenant toujours près de -lui. Elle se redressa tout à fait. C’était bien ennuyeux -de quitter l’asile de ce bras. Il semblait vous enfermer -dans un monde enchanté. Et puis elle devinait que, -seule, elle n’aurait plus de courage. Il le fallait, pourtant. -Elle se dégagea et lui sourit ; elle avait la grâce -et le charme d’une fille, déjà grande, pourtant enfant -encore.</p> - -<p>— Comment vous remercier ? fit-elle. Sans vous, -j’étais piétinée par ces fous.</p> - -<p>Elle remarqua seulement alors qu’ils étaient seuls, -absolument seuls. La foule avait disparu, on ne sait où. -Même le traîneau renversé n’était plus là. Dans le prolongement -de la rue Michel, la Perspective Nevski était -vide devant la petite chapelle. Mais deux rangées de soldats -étaient visibles entre le Gostiny Dvor et la maison -qui était en face de l’hôtel de l’Europe.</p> - -<p>Et, comme elle regardait, voilà qu’un traîneau, mené -par un izvostchik tout tassé sur son siège, parut dans -l’avenue, se dirigea au trot lent d’un cheval fatigué vers -la troupe. Dans le traîneau, un étudiant était affalé ; de -sa manche coulait du sang qu’une jeune femme penchée -vers lui étanchait avec son mouchoir. Le traîneau -approcha, à les toucher, des soldats qui restaient alignés -et immobiles. La jeune femme se leva alors, brandissant -le mouchoir ensanglanté.</p> - -<p>— Qu’avez-vous fait, frères ? cria-t-elle à pleine voix… -Voilà que vous tirez sur les vôtres !</p> - -<p>Il y eut un léger mouvement d’oscillation dans la troupe, -puis les soldats ouvrirent leurs rangs, le traîneau franchit -le barrage et disparut.</p> - -<p>Cette scène tragique émut la jeune fille. Elle se tourna -vers son compagnon. Il était impassible et elle ne put -rien lire sur son visage, qui semblait s’être durci. Elle -l’interrogea des yeux.</p> - -<p>— Il est temps de s’en aller, dit-il d’une voix triste. -Puis-je vous être utile à quelque chose ? Où habitez-vous ?</p> - -<p>Ce n’était plus l’accent de tout à l’heure. Elle le sentit -et répondit avec timidité :</p> - -<p>— Sur le quai du Palais, mais je puis rentrer par -la Millionnaia. Il y a un passage. Et, continua-t-elle -avec un peu de trouble dans la voix, j’irai bien toute -seule.</p> - -<p>Sans mot dire, il la prit par le bras et ils se dirigèrent -vers la Millionnaia peu éloignée. Les rues étaient désertes, -le calme complet. Il parut à Lydia qu’elle avait eu un -cauchemar. Sa jambe gauche lui faisait mal et elle boitait -un peu, mais elle tâchait autant que possible de ne pas -le montrer. Ils allaient, silencieusement. Arrivés au coin -de la Millionnaia, il s’arrêta et se pencha vers elle.</p> - -<p>— Je vous quitte, maintenant, dit-il. Il n’y a aucun -danger. Et je dois retrouver mon traîneau devant l’hôtel -de l’Europe. Il faut que j’aille à la Douma.</p> - -<p>Il parlait brièvement, sans explications, mais de nouveau -sa voix avait ce quelque chose de caressant que la -jeune fille avait noté tout à l’heure, lorsqu’il lui avait -adressé pour la première fois la parole. Elle ne savait -que dire. Il était peu agréable de quitter ainsi cet ami -de quelques minutes : un ami… Le mot l’arrêta un instant, -un ami d’une demi-heure tout au plus. Mais, un -ami, n’est-ce pas quelqu’un sur qui on peut s’appuyer -et qui vous protège ?… Elle accepta le mot et regarda -son interlocuteur.</p> - -<p>— Nous nous reverrons, dit-elle.</p> - -<p>— Dieu donne, fit-il.</p> - -<p>Il s’inclina devant elle, lui serra la main avec force et -disparut.</p> - -<hr /> - - -<p>Lydia, seule, hésita un instant, puis se décida à passer -par une petite rue pour rentrer chez elle par le quai. -Elle arriva en deux minutes au quai du Palais. Le soleil -venait de se coucher. Il était cinq heures. Une lumière -adoucie tombait des nuages dorés sur le magnifique -paysage qui s’étendait devant elle : la Néva, dont la -neige recouvrait encore les glaces ; à gauche, l’envolée -unique du pont du Palais ; à droite, les piles massives du -pont Troïtski et, en face d’elle, comme un grand animal -accroupi au bord du fleuve, les bâtiments lourds et bas -de la forteresse Pierre-et-Paul. Mais la flèche s’élevait -aiguë dans le ciel, si haut qu’elle semblait devoir accrocher -un nuage, fine comme une aiguille, et l’or qui la -recouvrait paraissait avoir gardé quelque part de l’éclat -du soleil qui venait de disparaître. Un calme comme on -n’en connaît que dans ces admirables paysages septentrionaux -régnait sur la nature. « Oui, tout est là, se dit -Lydia, tout est là, comme hier, à sa place. » Et, sans en -comprendre la raison, elle sentit une onde de bonheur -monter en elle.</p> - -<p>L’hôtel du prince Volynski avait une façade de peu -d’importance. Mais, derrière les petits salons qui donnaient -sur la Néva, on trouvait une salle de bal blanc et or, -une galerie de tableaux, toute une suite d’appartements -riches et magnifiques, dans le style noble des premières -années de Nicolas I<sup>er</sup>.</p> - -<p>Une fois passées les triples portes qui défendaient la -maison du froid, on arrivait dans un vestibule tiède cette -année encore, malgré la guerre, malgré le manque de -charbon et de naphte. On manquait de combustible dans -les usines, mais les vieux habitants de la capitale avaient -pris leurs précautions dès longtemps, et leurs caves garnies -de charbon, leurs cours pleines de beau bois de -bouleau entassé jusqu’à la hauteur du premier étage, -leur assuraient un hiver confortable.</p> - -<p>Dès qu’elle rentrait chez elle, et jusqu’à une ou deux -heures du matin, Lydia se rendait chez son père.</p> - -<p>C’était un homme déjà âgé et fatigué plus par la maladie -que par les ans. Ses jambes alourdies refusaient leur -service, et le prince ne quittait guère une petite chambre -tapissée de livres dont la fenêtre avait vue sur la Néva -et qui était meublée très simplement de fauteuils et d’un -canapé de cuir vert. Il se tenait assis dans un grand fauteuil, -entre la table et la cheminée, les jambes recouvertes -d’un plaid à carreaux noirs et blancs, et une canne à -poignée d’ivoire était à portée de sa main. Bien que la -maison fût chauffée par un calorifère, le prince faisait -brûler, d’octobre à mai, un feu de bois dans la cheminée -et une de ses distractions favorites était de lancer dans -les bûches de grands coups d’un tisonnier qui n’avait -pas moins de quatre pieds de long. Et, tout en tisonnant, -il parlait aux bûches, et leur adressait quelques propos -coupés d’accès de toux qui secouaient son grand -corps d’une extrême maigreur et sa figure creusée, au -nez mince et accentué, aux yeux profonds et caves sous -deux arcades sourcilières hérissées de poils noirs, tandis -que sa barbe, coupée en pointe, était déjà blanche.</p> - -<p>— Tu ne te sauveras pas, ma chère, criait-il à une -bûche, en lui appliquant des coups de tisonnier. Il faudra -bien que tu y passes.</p> - -<p>Et, avec maladresse, il la poussait et la retournait -jusqu’à ce que la flamme en jaillît.</p> - -<p>D’autres fois, il se mettait à causer avec elles et leur -disait :</p> - -<p>— D’où viens-tu, hein ? Te souviens-tu des matins -de printemps dans les forêts de Finlande, quand tu avais -encore de la neige sur les pieds, mais que déjà le soleil -jouait dans tes branches, que tu sentais le frisson de la -vie nouvelle au fond de ton cœur engourdi et qu’au bout -de tes rameaux les bourgeons se gonflaient presque -douloureusement tant ils avaient envie de s’ouvrir ?… -Et quel voyage pour venir jusqu’ici ! Les belles barges -coloriées qu’un remorqueur traînait à travers le lac -Ladoga ! Et te voilà ici, ma chère… Tu accomplis ta -destinée, qui est de réchauffer les vieux os du prince -Serge Volynski !</p> - -<p>Souvent Lydia, blottie sur le canapé, tout auréolée -de ses beaux cheveux blonds épars, écoutait les conversations -de son père avec les bûches. Il avait le don d’animer -tout ce qu’il disait et de faire rêver longtemps son enfant, -qui restait sans mot dire, les yeux grands ouverts. Comme -elle aimait son père ! Il y avait entre eux une entente si -secrète, si profonde, qu’elle échappait à l’analyse et semblait -à Lydia tout simplement miraculeuse. Quelles que -fussent les paroles qu’ils échangeassent, elle sentait à un -regard, à un silence, à une inflexion de voix, qu’elle était -pour lui quelque chose d’unique au monde et qu’elle-même -n’aurait jamais pour personne les sentiments -qu’elle avait pour ce vieillard malade aux yeux de feu.</p> - -<p>Ses rapports avec sa mère étaient bien différents. La -princesse Hélène avait été très belle, très courtisée. -Longtemps, elle n’avait pas eu d’enfant. Vers la trentaine -seulement, une fille, Lydia, lui était née. La princesse -avait continué de mener une existence brillante, puis peu -à peu, l’âge venant, elle était devenue casanière. Elle -sortait moins, rétrécissait le cercle de ses relations. Elle -se mit à vivre presque entièrement chez elle, s’occupant -on ne sait à quoi, car elle ne dirigeait même pas son -ménage. Elle n’accompagnait plus, en été, son mari et -sa fille à leur propriété de Petrovskoe, près de Smolensk, -se levait plus tard chaque jour, avait horreur de la lumière -qui n’était pas artificielle, veillait la nuit et se couchait -au matin. La guerre éclata, alors qu’elle était déjà presque -recluse. Ce lui fut une occasion de se renfermer complètement -chez elle. Elle ne supportait que la présence d’un -vieil ami, le général Vassilief, qui depuis vingt ans et plus -brûlait pour elle du plus passionné des amours platoniques. -Il passait de longues heures chaque jour auprès -d’elle et dînait régulièrement à l’hôtel du quai du Palais. -La princesse, dans son isolement, gardait le caractère -le plus charmant, le plus aimable, le plus soutenu dans la -même humeur tempérée. Elle voyait peu son mari et sa -fille, mais se passait difficilement d’eux. Lydia l’aimait -tendrement, comme on aime un être faible et qui a besoin -de protection. Mais il n’y avait pas entre elles l’intimité -entière qui régnait entre elle et son père.</p> - -<p>Ce dernier, depuis quelque temps, la taquinait parfois.</p> - -<p>— Eh ! petite, disait-il, tu grandis, te voilà une femme. -Bientôt viendra un bel officier qui t’enlèvera. Ah ! s’il -ne se conduit pas bien avec toi, gare à lui !</p> - -<p>Et de sa main sèche il brandissait sa canne.</p> - -<p>Lydia répondait :</p> - -<p>— Je n’aime pas les jeunes gens, papa. Ils ne trouvent -rien à me dire qui me touche. Et puis, je suis une petite -fille, tu sais.</p> - -<p>Le prince toussait pour cacher son émotion.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce jour-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son -père, il était occupé à lire le journal du soir. On n’y trouvait -pas un mot sur les événements qui depuis la veille -agitaient la capitale. Une censure plus habile que la -police supprimait les troubles. L’empereur était au grand -quartier général, à dix-huit heures de Pétrograd : le front — tranquille -comme à l’ordinaire pendant les six mois -d’hiver. Ce qui n’empêchait pas les critiques militaires -d’écrire deux colonnes sur ce néant de guerre. Seule, la -rubrique « Ravitaillement » pouvait donner quelques -inquiétudes aux lecteurs attentifs du journal. On y lisait -que le charbon arrivait mal, que quelques usines avaient -dû interrompre le travail, que les trains de blé étaient -attendus de Sibérie, mais que pour le présent la réserve -de la ville était au plus bas.</p> - -<p>Lydia avait l’habitude de raconter à son père tout ce -qu’elle avait vu et fait dans la journée. Mais elle jugea -que, si elle disait que la troupe avait tiré sur Nevski, le -prince s’alarmerait et que peut-être aussi on l’empêcherait -de se rendre le lendemain soir chez une amie où elle -devait danser. Du reste, d’ici demain, tout rentrerait -dans l’ordre. Elle se borna donc à expliquer que la Perspective -Nevski était barrée par la police et donna mille -détails sur les conversations qu’elle avait eues avec les -ouvriers, sans oublier de noter le rôle pacificateur des -étudiants de l’Institut polytechnique.</p> - -<p>Le prince l’écouta en silence.</p> - -<p>— J’espère que cette honte nous sera épargnée, conclut-il.</p> - -<p>Et il se mit à bourrer dans la cheminée les bûches qui -reçurent une dégelée de coups de tisonnier.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c2">II<br /> -CRAINTES ET JOIES PASSAGÈRES</h3> - - -<p>Le lendemain, l’agitation ne fit qu’augmenter. On se -battait sur Nevski, devant la gare Nicolas, sur la Perspective -Souvarof et en bien d’autres points de la ville. Les troupes -restaient indifférentes et, seule, la police supportait le -poids de la lutte. Des cortèges d’ouvriers se formaient, -peu nombreux, il est vrai. Ils brandissaient des étendards -rouges sur lesquels on lisait : « A bas la guerre ! Vive la -révolution sociale ! » D’aucuns disaient que c’étaient là -des agents provocateurs, que le ministre de l’Intérieur -lui-même avait suscité et organisé l’émeute pour mieux -écraser le parti socialiste, auquel les difficultés du ravitaillement -et la longueur de la guerre donnaient une force -accrue. D’autres affirmaient que la révolution se ferait -pour mettre fin à la trahison des ministres, pour couper -court aux intrigues de Protopopof avec l’Allemagne et -aux menées germanophiles du parti de l’impératrice.</p> - -<p>Mais était-on à la veille de la révolution ?</p> - -<p>Il y avait des années et des années qu’on la prédisait. -Les Russes, parlant du régime impérial, disaient : « Ça -ne peut pas durer », par ce besoin naturel qu’ils ont de -déclarer intolérable un état de choses dans lequel ils -s’arrangent cependant pour vivre avec confort, agrément -et profit. Les classes sociales les plus opposées semblaient -désirer la révolution et, dans la famille impériale même, -elle trouvait des partisans qui ne cachaient pas leur -opinion.</p> - -<p>Et voilà qu’au moment de la réaliser, un revirement -soudain se produisit. Personne n’en voulait plus. Le sentiment -général était celui de la peur. Où allait-on ? Vers -quel inconnu redoutable était-on entraîné ? Un vent -froid glaça les âmes. Les chefs eux-mêmes des partis -qui avaient travaillé à agiter les esprits et à rendre plus -aigu le malaise tremblaient maintenant. Les Cadets et -leur chef Milioukof, qui avaient attaqué le régime en -pleine guerre avec une violence démagogique, repoussaient -la révolution qui était à portée de leur main. Les -leaders des partis socialistes de la Douma eux-mêmes -étaient opposés au mouvement, et un jeune avocat, -dont on disait qu’il avait un grand talent et qui s’était -fait écouter à la Douma, A. F. Kerenski, essayait, le -samedi soir encore, d’arrêter les ouvriers dans une réunion -qu’il eut avec leurs chefs. La peur du lendemain était -partout.</p> - -<hr /> - - -<p>Par une brusque volte-face, la peur, deux jours plus -tard, se changea en une joie frénétique, et notre petite -amie Lydia y fut participante comme à peu près tous les -habitants de Pétrograd. Le lundi matin 12 mars, la troupe -passa au peuple et, en un clin d’œil, la révolution fut -faite.</p> - -<p>C’était encore une journée magnifique et froide de -soleil sur la neige. Au commencement de l’après-midi, -un certain nombre de personnes, appartenant à la meilleure -société de la capitale, étaient réunies dans une maison -de la Millionnaia, qui se trouvait derrière l’hôtel du prince -Serge Volynski, dont elle n’était séparée que par une -vaste cour. L’appartement du rez-de-chaussée était habité -par un certain Ivan Choupof-Karamine, qui avait occupé -un poste élevé au ministère de l’Intérieur, dans un des -derniers cabinets de l’empereur. C’était un personnage -bien connu pour sa causticité, pour ses vices, pour la -splendeur de l’hospitalité qu’il exerçait. Il avait épousé -une femme de vingt ans plus jeune que lui, dont on ne -savait trop d’où elle venait, mais qui, à force d’art et -d’artifice, était arrivée à faire de sa maison l’une des plus -recherchées de Pétrograd. Nathalie Choupof-Karamine -était aimable et souriante, mais la volonté y avait plus -de part que la nature, et le constant sourire qu’elle s’imposait -avait creusé aux commissures des lèvres de fines -rides, comme on en voit, plus marquées, à la bouche -des hommes politiques. Elle avait un défaut bien rare en -Russie, où le naturel court les rues et même les salons. -Elle avait gagné par une certaine déférence un peu servile -envers les puissances du jour, quelles qu’elles fussent et -si changeantes qu’on les vît, le droit d’être inscrite dans -le Livre des Snobs, dont un nombre infime de pages est -réservé au monde russe. Cette belle dame, ce jour-là, -dès avant midi, voyant l’émeute triompher du gouvernement, -avait téléphoné à plusieurs de ses amis de venir -chez elle pour acclamer les vaillants soldats, « ces héros -de la plus grande et de la plus pacifique des révolutions ».</p> - -<p>Une vingtaine de personnes du voisinage, dont Lydia, -étaient là, groupées aux fenêtres du rez-de-chaussée, -regardant passer les héros. Ils défilaient en désordre dans -la rue, un ruban rouge au fusil, une cocarde à la poitrine, -sans officiers, se rendant pêle-mêle au palais de la Douma, -qui, maintenant, appartenait au peuple. Le désagréable -était que ces héros, lâchés à travers la ville, manifestaient -leur enthousiasme en tirant en l’air des coups de fusil ou -de revolver. Lorsque le coup partait droit sous les fenêtres -de l’appartement Choupof-Karamine, les visiteurs qui -l’occupaient avaient bien de la peine à réprimer un mouvement -nerveux ou une contraction subite du visage.</p> - -<p>— Ce n’est qu’un jour à passer, disait la souriante -Nathalie. Nos soldats sont si bons ! Demain, ils rentreront -dans l’ordre, puisqu’ils ont obtenu tout ce qu’ils voulaient -et donné la liberté à notre cher peuple.</p> - -<p>— Oui, cria la petite princesse Mirskaia, qui ne cessait -de battre des mains au passage des troupes débandées, -demain, avec le même élan, ils courront à la frontière -et montreront aux Allemands ce qu’est la force d’un -peuple libre.</p> - -<p>— Quel admirable spectacle ! dit une autre femme. -Cela ne peut être ainsi que chez nous.</p> - -<p>— Nous ferons voir à l’Europe, ajouta un grave personnage, -que la Russie seule peut faire une grande révolution -sans verser une goutte de sang.</p> - -<p>— Oui, c’est beau, dit à son tour Lydia, dont le jeune -visage était rosé par l’enthousiasme, tout le monde sent -la même chose aujourd’hui. Nous sommes tous frères. -Je voudrais aller à la Douma. Il s’y passe des scènes -magnifiques. Pourtant, ajouta-t-elle avec un sourire où -se lisait un peu de confusion, je n’aime pas beaucoup -ces coups de fusil…</p> - -<p>— Ce n’est rien, charmante petite amie, reprit Nathalie -Choupof-Karamine, un premier moment d’ivresse, un -peu de désordre bien excusable.</p> - -<p>Cependant le flot des soldats avait passé et la rue était -à peu près vide. Quelques civils se hâtaient sur les trottoirs -pour regagner leur logis.</p> - -<p>A ce moment, Lydia vit en face d’elle l’homme qui -l’avait secourue deux jours auparavant à la rue Michel. -Il marchait lentement, mais de sa personne et de sa -démarche se dégageait quelque chose d’autoritaire et de -puissant à quoi Lydia le reconnut immédiatement.</p> - -<p>Elle se tourna vers Nathalie et lui demanda :</p> - -<p>— Savez-vous qui est ce monsieur sur le trottoir -opposé ?</p> - -<p>— Mais oui, ma chère, il est bien connu à Pétrograd. -Sa vie est un roman. Jeune homme, il a mené une existence -brillante, a eu tous les succès du monde. A trente ans, -il s’est épris d’une jeune fille, l’a épousée, et depuis il a -disparu. Il est devenu sauvage, renfermé. Sauf pour ses -affaires, qu’il mène admirablement, il ne sort pas de chez -lui. Voilà, je crois, quatorze ans que cela dure. Il ne s’est -pas lassé de sa femme ; elle ne s’est pas fatiguée de lui. -C’est le couple le plus uni de la ville ; ils se suffisent à -eux-mêmes et reçoivent à peine. Il a l’air plus sombre -que d’habitude. Évidemment, la révolution va troubler -nos gens d’affaires. Bah ! ils s’adapteront vite.</p> - -<p>— Vous ne m’avez pas dit son nom, dit Lydia d’une -voix sérieuse, tout en suivant des yeux le passant.</p> - -<p>— Il s’appelle Nicolas Vladimirovitch Savinski ; il est -président de la Banque du Nord.</p> - -<p>— Savinski, dit le maître de la maison, s’approchant -soudain. Il faut que je le voie.</p> - -<p>On remarqua seulement alors qu’Ivan Choupof-Karamine -n’avait pris aucune part à la joie générale et ne s’était -même pas approché des fenêtres.</p> - -<p>Sa grosse figure pâle et bouffie, ses joues tremblantes, -qui le faisaient ressembler à Louis XVIII, étaient aujourd’hui -blêmes.</p> - -<p>— Savinski, ajouta-t-il très agité, je dois lui parler.</p> - -<p>Il regarda par la fenêtre, puis, rassuré :</p> - -<p>— Je cours après lui. Mais peut-on sortir ? Tire-t-on -encore ?</p> - -<p>Et, de toute la vitesse de ses petites jambes, il roula -vers la porte. Mais il revint brusquement sur ses pas, -se précipita sur une gerbe de fleurs qui ornait le coin du -salon, arracha le large ruban rouge qui la liait, le passa -à sa boutonnière et s’en fit une énorme cocarde.</p> - -<p>— Il faut se mettre à la mode, dit-il en ricanant.</p> - -<p>Et c’est ainsi qu’Ivan Choupof-Karamine, hier encore -ministre de Sa Majesté Nicolas II, descendit dans la rue, -la boutonnière fleurie de l’emblème rouge, le premier -jour de la révolution.</p> - -<p>Mais il ne put rattraper Savinski, qui avait de l’avance -et qu’il vit disparaître au coin de la place Souvarof. -Choupof-Karamine, essoufflé, s’arrêta. L’aspect inaccoutumé -de la rue presque vide lui fit soudainement peur ; -il tourna sur ses talons et rentra chez lui.</p> - -<hr /> - - -<p>Savinski allait d’un pas régulier, regardant de droite -et de gauche, cherchant un traîneau. Mais ce lundi, les -izvostchiks de Pétrograd étaient restés chez eux, et cela -seul aurait suffi à changer la physionomie de la ville, car -leur corporation avait jusqu’alors semblé indifférente -aux troubles qui agitaient la capitale. Les jours précédents, -on les voyait encore, ou flâner au pas lent de leurs chevaux -et se détourner pour laisser passer alternativement des -troupes de soldats et des cortèges de manifestants qu’ils -ne semblaient pas distinguer les uns des autres, ou stationner -à l’ordinaire au coin des rues, accroupis sur leur -siège, leur bonnet de fourrure enfoncé sur la tête, à demi -endormis, leurs petits yeux à peine ouverts, perdus dans -le rêve éternel qui les possède.</p> - -<p>Mais ce lundi de la révolution, ils étaient restés chez -eux à boire du thé et à grignoter une croûte de pain.</p> - -<p>Savinski, qui habitait sur la rive droite de la Néva, -s’engagea sur le pont Troïtski. Il ne prêtait aucune attention -au spectacle qui l’environnait. A peine remarqua-t-il -le passage fréquent d’automobiles militaires. Et, sur les -marchepieds d’avant, de chaque côté, un soldat était -couché sur le garde-crotte, le fusil tendu devant lui, -donnant ainsi une image baroque et moderne des Victoires -antiques. Près du pont de Litiéiny, des gens -traversaient le large fleuve sur la glace. Le soleil était -déjà bas dans le ciel. Savinski fut surpris de voir que le -drapeau national aux trois couleurs flottait encore sur la -forteresse Pierre-et-Paul. L’air était froid et le vent aigu.</p> - -<p>Savinski, après une marche d’une vingtaine de minutes, -s’arrêta devant un grand immeuble de la Perspective -Kamenno-Ostrof, où il avait son appartement. Sa femme -l’attendait et, dès qu’elle entendit le bruit de la porte -qui s’ouvrait, courut à lui et l’embrassa. Sophie Savinskaia -était une belle personne d’une trentaine d’années. Elle -portait les cheveux en bandeaux, ce qui accentuait encore -la régularité de ses traits et donnait une importance plus -grande à ses beaux yeux noirs et tranquilles. Elle aurait -pu avoir les plus grands succès ; elle les méprisait et n’allait -pas dans le monde. Elle s’accordait sur ce point avec -l’humeur nouvelle de l’homme qu’elle aimait. On ne les -vit nulle part. Au sein de la société la plus libre d’Europe, -ils donnèrent l’exemple rare d’un ménage dont on ne -pouvait dire rien, ni sur la femme, ni sur le mari. Ils -avaient, au moment où commence ce récit, trois enfants, -l’aîné, Boris âgé de douze ans, et deux filles de dix et quatre -ans. M<sup>me</sup> Savinski attendait un bébé pour l’automne.</p> - -<p>Elle serra son mari dans ses bras, plus tendrement -encore que d’habitude, et lui dit d’un ton de voix -anxieux :</p> - -<p>— Comme j’ai eu peur ! Où étais-tu ? Donne-moi les -nouvelles.</p> - -<p>Nicolas Savinski haussa un peu les épaules.</p> - -<p>— Rien de bon, ma chère, dit-il. Comme tu le sais, -les soldats ont passé au peuple.</p> - -<p>— Mais, d’après ce que j’ai entendu, il n’y a pas de -désordre, fit-elle, en entraînant son mari dans un petit -salon, pas de sang répandu, grâce à Dieu. Nous aurons -un gouvernement de braves gens, ton ami le prince -Lvof sans doute, Rodzianko, Milioukof.</p> - -<p>Le front de Savinski se plissa. La préoccupation se -lisait sur son beau visage ; il fit un effort, sourit et dit :</p> - -<p>— Ma chère Sonia, nous entrons dans des temps troublés. -Ce que sera demain, personne ne peut le prévoir… -Tu ne connais ce pays que par ton cœur. J’ai peur que -tu ne te fasses des illusions. En tout cas, pour toi et pour -les enfants, l’atmosphère de Pétrograd va devenir mauvaise. -Sitôt le dégel venu, vous irez à la campagne, mais pas chez -nous, cette fois-ci. J’écrirai demain à un agent à Helsingfors -de vous trouver une villa en Finlande, près de -Wiborg. Je pourrai vous voir ainsi et rester en contact -avec vous. Et, si les choses se gâtent trop, je passerai -aussi la frontière. J’ai de l’argent à l’étranger : nous pourrons -y attendre la fin de la bourrasque… ou de la tempête.</p> - -<p>Ce fut au tour de Sophie de froncer les sourcils et de -prendre un air anxieux. Mais elle n’ignorait pas qu’il -fallait éviter de heurter son mari de front et se borna à -dire :</p> - -<p>— Tu sais que je n’aurai aucune paix à vivre loin de -toi, te sachant ici. A chaque minute, je m’alarmerai, et -si les journaux annoncent des troubles dans la ville, que -deviendrai-je ?</p> - -<p>— Voyons, voyons, ne laisse pas courir ton imagination. -Tout s’est passé le plus tranquillement du monde. -Et le plus dur est fait…</p> - -<p>Nicolas développa ces pensées rassurantes, mais son -âme était envahie par de sombres pressentiments. Il -était resté sensible, bien qu’il s’en défendît. Le spectacle -des trois jours qui venaient de s’écouler, les combats -dans la rue, l’anarchie visible lui avaient fait l’impression -la plus désagréable. Il ne pouvait effacer de sa mémoire -les tableaux qu’il avait eus sous les yeux et, entre tous, -deux se détachaient avec une extrême netteté.</p> - -<p>Le premier était celui du samedi dernier, où, alors qu’il -attendait son traîneau devant l’hôtel de l’Europe, des coups -de feu tirés par la troupe avaient éclaté sur Nevski. Ces -premiers coups de feu, il ne les oublierait jamais ; ils -étaient les précurseurs de la plus horrible des guerres, -la guerre civile. Puis, le flot tumultueux de la foule épouvantée, -la peur qui se lisait dans tous les yeux, le désordre -plus affreux que tout, et, finalement, cette petite fille -qui était venue s’abattre à ses pieds. Comme elle était -jolie et fraîche, cette enfant ! Il voyait encore son visage -effrayé, ses yeux implorants, et cette lèvre inférieure un -peu forte, légèrement fendue dans son milieu, et qui -tremblait. Elle semblait un oiseau blessé par un chasseur, -qui tombe, et dont le cœur bat à grands coups dans la -main de l’homme qui le ramasse. Que de corps délicats -seront meurtris dans cette lutte, avait-il pensé alors, et -cette impression avait été si vive qu’elle ne s’était pas -effacée.</p> - -<p>La seconde scène, il l’avait vécue le jour même. Dans -la cohue des soldats décorés de rouge qui passaient -sur Nevski où il se trouvait, il s’était réfugié dans le -vestibule d’une maison, dont le suisse qui le connaissait -lui avait entr’ouvert la porte. Quelques personnes y -avaient cherché asile et, parmi elles, il remarqua un -colonel d’état-major, aux épaulettes noires et blanches. -C’était un homme d’un certain âge, à la figure réfléchie -et intelligente. Il était là, affreusement pâle, et Savinski -avait remarqué qu’il tressaillait un peu à chaque coup de -feu. Pourtant, il l’aurait juré, le colonel n’avait pas peur. -C’était autre chose qui le bouleversait, quelque chose -de très profond, d’inexprimable. Et, soudain, un aspirant -officier était entré et était allé au colonel avec lequel il -avait eu une vive conversation à voix basse. Savinski -s’était rapproché. Il entendit l’aspirant :</p> - -<p>— Il le faut, il le faut absolument… On a tué le -général commandant la Fonderie à Litiéiny et, tous les -officiers qu’ils rencontrent, ils les dégradent…</p> - -<p>Le colonel ne dit rien, mais son visage était bouleversé. -Il haussa les épaules.</p> - -<p>— Que faire ? dit-il.</p> - -<p>Et l’aspirant se mit à lui enlever ses épaulettes ; il le -faisait avec toute la douceur possible. Puis, quand il eut -terminé, il les tendit au colonel qui les glissa dans sa poche. -Savinski crut voir une larme, une seule larme, dans ses -yeux secs et brillants.</p> - -<p>— Allons, fit le colonel.</p> - -<p>Il sortit et Savinski, sur ses talons, le suivit le long des -maisons. Il marchait avec peine et semblait avoir vieilli -de vingt ans.</p> - -<p>Savinski ne pouvait effacer cette scène de sa mémoire, -et devant ses yeux alternaient les images de la jeune fille -qu’il avait ramassée à ses pieds, et du colonel sur qui se -penchait l’aspirant. Il les voyait encore au moment où, -dans le calme de son petit salon, il disait à sa femme -mille choses tranquillisantes sur l’avenir. Il réussit à la rassurer -et, lorsque le dîner où ils retrouvèrent leurs enfants -fut servi, Sonia avait repris son humeur paisible. Le petit -Boris, grand pour son âge, bien planté et aux yeux vifs, -voulait avoir des détails sur la journée. Le lycée où il -faisait ses études avait été fermé ce lundi-là et son père -lui avait interdit de sortir, ce que Boris avait fort mal -pris. Il ne savait des événements que ce que les domestiques -lui avaient rapporté et leurs récits dramatiques -avaient enfiévré le jeune garçon. A les entendre, des -flots de sang coulaient dans les rues ; la moitié de la garnison -était restée fidèle à l’Empereur et des régiments -sûrs, envoyés d’urgence du front du nord distant de -quelques centaines de verstes seulement, allaient rétablir -l’ordre dans la capitale. Nicolas Savinski écoutait avec -plaisir les propos passionnés de son fils et, à la façon dont -il le regardait, il était aisé de voir qu’il aimait cet enfant -et en était fier.</p> - -<p>Avec calme, le père remit les choses au point et -continua devant sa femme à parler de la révolution de -l’air le plus optimiste. Cela ne satisfit pas Boris qui s’écria :</p> - -<p>— Mais, papa, cela ne peut pas se passer ainsi ! Tu -n’y penses pas ! On va se battre, pour sûr. Ah ! si j’étais -un homme, je prendrais un fusil.</p> - -<p>— Pour qui ? interrompit le père.</p> - -<p>— Pour la liberté, jeta avec enthousiasme le petit.</p> - -<p>— Je crois, mon chéri, dit Savinski, qu’il n’y aura pas -de bataille. Personne ne veut plus se battre.</p> - -<p>Et sa voix, sans qu’il le voulût, avait repris une intonation -triste et grave.</p> - -<p>Sonia passa une inquiète semaine. Les événements -se précipitaient avec une rapidité qui donnait le vertige -et la laissait comme essoufflée. En huit jours, il ne restait -rien de l’armature ancienne qui soutenait l’empire russe -et faisait régner l’ordre et la paix d’Arkhangel aux monts -du Caucase, de la Bérésina jusqu’aux rives du Pacifique. -Mais Sonia ne voyait pas si loin. Elle pensait aux répercussions -que la crise aurait dans son propre ménage. -Voilà qu’elle allait être obligée de se séparer de son mari, -de le laisser seul dans une ville en anarchie. Elle avait -trouvé le bonheur dans le cercle enchanté qu’éclairait -la lampe familiale et dans lequel se mouvaient son mari -et ses enfants. Elle n’avait d’autre ambition que de conserver -le trésor qui était sien. Elle laissait le soin des -affaires d’État à d’autres. Elle voulait l’ordre public pour -son bonheur privé.</p> - -<p>Mais les jours coulaient, l’ordre ne venait pas. Avec -tous les habitants de Pétrograd appartenant à sa classe, -elle constatait qu’on se trouvait en face d’un néant. Et -chez elle, comme chez eux, une fois la première semaine -terminée qui vit l’effondrement définitif de l’Empire -par l’abdication du Tsar, de nouveau le sentiment de la -peur domina. Ce n’était pas qu’on fût menacé directement -dans ses biens et dans sa personne. L’effervescence du -début passée, la capitale était redevenue calme. Les soldats -étaient dans les casernes ; les officiers avaient repris leur -place ; les théâtres jouaient à l’ordinaire ; les magasins -étaient ouverts ; personne n’avait quitté la ville ; les rues -étaient pleines d’une foule bourdonnante et mille meetings -joyeux assemblaient les gens aux carrefours. Mais la -capitale entière était la proie d’une angoisse très secrète, -dont on ne parlait pas, qu’on affectait d’ignorer, mais -qui était perçue pourtant par tous et qui se révélait, -quoiqu’on en eût, par une nervosité inaccoutumée, par -la fièvre qui agitait chacun, par un éclat soudain du regard, -par un rire trop bruyant. Cette angoisse était faite moins -encore de la peur ressentie pendant la lutte que de l’incertitude -du lendemain. Il semblait que le grand vaisseau -qui portait la fortune de la Russie eût soudain perdu son -pilote et son équipage pour entrer seul, toutes voiles -gonflées, sur une mer orageuse et semée de récifs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c3">III<br /> -JUNKERS ET RÉVOLUTIONNAIRES</h3> - - -<p>Lydia n’avait pas d’ami plus intime que son cousin -Paul Volynski, garçon de vingt ans avec lequel elle avait -joué gamine et sur lequel, depuis que ses jupes s’étaient -allongées, elle exerçait un despotisme qu’il acceptait avec -la plus extrême faveur. Paul s’était engagé très jeune la -première année de la guerre, avait été blessé en 1916, -envoyé dans un hôpital à Pétrograd, puis était entré à -l’école des junkers (aspirants officiers), dans le Palais d’Été -où le tsar Paul I<sup>er</sup> avait été assassiné, à dix minutes à -peine de l’hôtel de son oncle. Aussi le voyait-on chez ce -dernier à toutes ses heures de liberté. C’était un grand -garçon, qui, malgré la guerre, malgré sa blessure, malgré -ses vingt ans, avait gardé une figure quasi enfantine et -de beaux yeux, bleus comme ceux de sa cousine, qui -faisaient se retourner les femmes dans la rue. Mais Paul -alors rougissait et hâtait le pas. Ce premier dimanche de -la révolution, il vint déjeuner chez Lydia. Il l’avait à peine -vue depuis le changement de régime et il en avait gros -à dire sur les événements de la semaine et les émotions -qu’il avait ressenties.</p> - -<p>— Tu sais, lui raconta-t-il en arrivant, dimanche -dernier a été le jour le plus terrible de ma vie. J’ai cru -que je me tuerais. Nous étions consignés à l’école ; nous -savions ce qui se passait dans la ville et l’on entendait -des coups de feu sur Nevski. Imagine-toi que, vers une -heure, le bruit a couru que nous allions descendre en -armes dans la rue pour soutenir la police. Aussitôt, je -nous vis en rangs sur la Perspective, et devant nous les -ouvriers qui nous interpellaient. L’officier les sommait -de se disperser. Et ils continuaient d’avancer sur nous. -Et je voyais leurs yeux ; il n’y avait aucune colère chez -eux, je le comprenais bien. C’était une force inexprimable -qui les poussait contre nous. A ce moment, le commandement -retentit : « En joue ! », et, alors, j’ai cru…</p> - -<p>— Mais, Paul, interrompit Lydia qui avait pâli à -écouter son cousin, tu n’as pas été sur Nevski…</p> - -<p>— Mais non, je n’y ai pas été, et ce que je te raconte, -je l’ai pensé au moment où on nous a fait savoir que nous -serions appelés dans la rue et, alors, j’ai vu, comme je te -le dis, ce qui se passerait là-bas… Mon émotion a été -si forte que j’ai pensé à me tuer plutôt que d’y aller.</p> - -<p>Il était encore tout ému à l’idée du drame qui s’était -joué en lui.</p> - -<p>— Grâce à Dieu, dit-il, l’ordre n’est pas venu.</p> - -<p>Après déjeuner, ils sortirent et, par la place du Palais -d’Hiver, gagnèrent la grande artère de la révolution, la -Perspective Nevski. Le temps était brumeux et mou. -Une tempête d’une violence extrême avait éclaté le vendredi -et des tas de neige fraîche encombraient encore les -rues. Mais la bourrasque avait mis fin à la période de froid -dont avaient souffert cruellement les habitants de Pétrograd, -et, bien qu’il gelât encore, on pouvait prévoir, à -quelques souffles d’air plus doux, le dégel prochain.</p> - -<p>Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et -un double flot de promeneurs, pour la plupart portant -la cocarde rouge, coulait en sens contraires sur les trottoirs. -Il y avait un nombre infini de soldats, oisifs, errants ; -ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté gagnée, -sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers -rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs -manteaux. Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine -joie naïve. Lydia le fit remarquer à son cousin. Celui-ci -lui répondit aussitôt :</p> - -<p>— Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se -battront plus.</p> - -<p>— Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel, -jeta ingénument Lydia.</p> - -<p>Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec -bonne humeur :</p> - -<p>— Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est -pas drôle. Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe -de soldats portant chacun un sac pesamment chargé. -Sais-tu où ils vont, ces gaillards ? Ils vont à la gare Nicolas -prendre le train qui les ramènera à leur village. La guerre -est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de -permission dans leur poche. Sais-tu comment on les -appelle déjà ? « Les permissionnaires volontaires »… -J’aimerais bien, soupira-t-il, être un permissionnaire -volontaire ; nous irions ensemble à la campagne, chez -nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice -à l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira ?…</p> - -<p>Sa charmante figure prit une expression désolée.</p> - -<p>A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare -bruyante qui jouait une marche militaire. Quelques compagnies -d’un régiment arrivaient sur Nevski, musique -en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir défiler et reconnurent -l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau de -ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés -de drapeaux rouges et de bannières de même couleur -portant de grandes inscriptions blanches, et le surprenant, -qu’on lisait sur ces bannières des phrases comme celles-ci : -« La guerre jusqu’à la victoire complète », « Patrie et -Liberté ». Les soldats marchaient de ce pas régulier et -lourd qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque -chose d’unique comme impression de force massive et -irrésistible. Sur leur passage, la foule les acclamait. Un -élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une -semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre ? -Et voilà qu’elle apparaissait à nouveau ! Cette fois-ci, -le drapeau rouge mènerait la Russie à la victoire sur ses -ennemis séculaires. Lydia battait des mains et, sur le -visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient.</p> - -<p>Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît -derrière elle, dans un groupe, une voix sifflante qui -disait :</p> - -<p>— Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais -en défaut. J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même -régiment à l’ordre d’envoyer une relève sur le front.</p> - -<p>Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait -sur elle. Elle se retourna vivement pour savoir qui avait -lancé cette phrase. Elle vit derrière elle un jeune officier -de l’artillerie de la Garde, à la figure sèche et complètement -rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche mince -et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit. -Son regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment.</p> - -<p>— Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en.</p> - -<p>Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena -son cousin chez elle. Elle était silencieuse.</p> - -<hr /> - - -<p>Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge -sur la tour du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait -quatre heures et demie. Il se mit à marcher précipitamment -jusqu’à la rue des Caravanes où il logeait, -presque en face du manège qui abritait un détachement -d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux -jeunes gens qui l’attendaient. L’un d’eux était en tenue -d’officier, l’autre en civil. Entre ces trois personnages -commença aussitôt une longue conversation politique -dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis -et capricieux méandres.</p> - -<p>Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui -avait reçu une éducation scientifique, affectait de diviser -son discours en parties nettement séparées qu’il énumérait, -avec un certain pédantisme, sous les divisions « primo », -« secundo », « tertio », auxquelles se mêlaient des grand A, -grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur, -parlait avec flamme et d’une façon directe. Son collègue, -officier de cosaques taillé en athlète, peinait à l’écouter -et, à chaque instant, l’interrompait, ou pour demander -une explication, ou pour soulever une objection que Léon -Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois phrases, à -néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait -le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de -Lydia, sur Nevski, une heure plus tôt. Le troisième partenaire -restait silencieux. Il portait le nom, bien connu -dans le parti social-révolutionnaire, d’André Ivanovitch -Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années, -puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait -l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par -son ardeur patriotique, avait prononcé des discours qui -firent sensation et écrit des articles dans lesquels il déclarait -que, pendant la guerre, un Russe ne pouvait avoir -d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique intérieure -était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les chefs -des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait -fait campagne, puis avait été réformé pour cause de santé. -Spasski était un homme qui parlait peu, qui n’avait pas -de brillant, mais on lisait dans les traits de son visage -un peu massif une rare énergie, et ses yeux vifs inspiraient -la confiance. Il s’exprimait avec douceur ; on sentait -qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait -pas aisément.</p> - -<p>Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut -ainsi avec netteté :</p> - -<p>— Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous ? -Un gouvernement honnête, composé de ce qu’il y a de -mieux en Russie, nos chers Cadets, des hommes probes, -des théoriciens, des orateurs. D’expérience politique, pas -l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres ? Ce n’est -pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les -hommes. Mais cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement -ait tous les mérites du monde, mais il est comme -la jument de Roland qui avait toutes les qualités, seulement -elle était morte. Où est leur autorité ? Nulle part… -Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de -l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces -morales, mais aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant -élever une guillotine sur la place du Palais-d’Hiver et -raccourcissant ses adversaires politiques ? Les grands -révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La -machine du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place -de la Concorde. Aussi l’énergie farouche des Jacobins -a triomphé et le drapeau tricolore a vaincu l’Europe. En -face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore, mais -dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui -s’agitent en Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez -les socialistes révolutionnaires ou démocrates autant de -talents que chez les Cadets. Sans doute, une égale inexpérience -politique, mais un programme plus net, qui va -plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A inexpérience -égale, programme plus séduisant. Mais ce qui -emporte tout, c’est que le Soviet a la force matérielle, la -baïonnette des soldats qui ont fait la révolution. Contre -cela, pas d’argument. Je vais où est la force : je me suis -fait désigner par ma compagnie comme son représentant -au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai.</p> - -<p>La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières -phrases avec une force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un -silence assez long. Spasski suivait des yeux Séméonof -qui se promenait avec agitation dans la pièce, car c’était -une décision de principe grave qui menait un ancien -officier de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd.</p> - -<p>Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par -trois mots qui emplirent la chambre et prirent soudain -comme un volume palpable :</p> - -<p>— Et la guerre ?</p> - -<p>Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait -pâli. Il hésita un instant, puis, prenant un parti, il répondit :</p> - -<p>— La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La -révolution ouvre des questions nouvelles et plus graves. -Quand elles seront résolues, alors seulement nous ferons -une autre guerre, à notre heure, à notre choix. L’avenir -est aux gens qui voient clair.</p> - -<p>Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces -mots, comme si, n’étant peut-être pas tout à fait sûr de -sa pensée, il cherchait par une affirmation hardie à se -l’imposer à lui-même.</p> - -<p>De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le -précédent, et dont l’officier de cosaques lui-même sentit -la gêne jusqu’à un point insupportable. Il se leva à son -tour, s’approcha de la fenêtre. Il faisait nuit déjà. Sur la -place, on voyait à la lueur des réverbères un groupe de -soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée -manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre, -il y eut encore quelques minutes de conversation sur des -sujets anecdotiques, sans importance. Puis, Spasski et -l’officier de cosaques prirent congé de leur hôte. Dans -la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda :</p> - -<p>— Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire ?</p> - -<p>— Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de -jours, dit-il. Mais l’avouerai-je ? J’ai désiré toute ma vie -la révolution, et voilà qu’au jour où elle m’est donnée, -elle me fait peur, car elle arrive en pleine guerre et la -Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi -il faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord. -Je vais partir à l’armée. Nous aurons des millions de -déserteurs. Comment retenir les soldats sur le front ? -Comment leur faire comprendre qu’ils doivent défendre -à la fois la Russie et la révolution ?… Peut-être est-ce -impossible ? En tout cas, je vais essayer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c4">IV<br /> -UNE JEUNE FILLE</h3> - - -<p>A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution -eût éclaté alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister -au développement quotidien de ce drame historique. -« J’aurais pu naître dans une époque calme et plate, disait-elle, -où rien n’arrive, comme maman, par exemple, qui -n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme -cela devait être ennuyeux ! » Et la jeune file sentait une -certaine fierté à l’idée qu’elle « vivait la révolution » et -que plus tard, quand elle serait une vieille dame, on -viendrait lui demander de raconter ses souvenirs de la -grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père, -ni à sa mère.</p> - -<p>Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire -de cette révolution qui serait fameuse, elle s’avouait -incapable d’y parvenir. Elle lisait les journaux, ils n’étaient -que lamentations. A les en croire, les dix plaies d’Égypte -s’étaient abattues, toutes ensemble, sur l’infortunée -Russie. Une expression revenait à chaque page : « La -Russie est sur le bord de l’abîme ! » Qu’est-ce que cela -signifiait ? Il était fort difficile de le comprendre. Souvent, -le soir, jusque dans son lit, elle restait à y penser, les yeux -fermés. « On peut imaginer, se disait-elle, qu’une personne, -ou une maison, ou même un petit village, au bord d’un -précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays -immense comme la Russie, des terres qui couvrent des -milliers de lieues, qui sont habitées par cent cinquante -millions d’habitants, comment concevoir l’abîme qui les -engloutirait ? Arrive ce qui arrive, les terres seront toujours -là et on ne tuera pas cent cinquante millions de -personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être -parce que, malgré tout, je suis encore une petite fille, -trop jeune pour tirer des faits de chaque jour les conséquences -prodigieuses et lointaines que les gens y lisent si -facilement ? »</p> - -<p>Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour -une riche récolte d’événements divers et surprenants ; -les conversations devenaient plus attristées, le ton des -journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait de plus -en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable -des faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs. -De leur lecture, un ennui mortel se dégageait. Recommencer -chaque matin les mêmes articles lugubres, écouter -les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes -et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit -le plus désireux de comprendre. Elle se ferma à -tout ce qui était raisonnement, explication, commentaire. -Elle accepta la révolution comme un spectacle, sans chercher -à savoir quel en serait le dénouement. Pris de ce -biais-là, c’étaient des jours à vivre.</p> - -<p>Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait -Pétrograd et regardait pousser les feuilles aux arbres des -jardins et les drapeaux rouges fleurir les murs vénérables -des palais impériaux. Dans la rue, déjà, tout formalisme -ancien était aboli, et les lois non écrites qui règlent les -droits et les devoirs des promeneurs dans les villes modernes -s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une -fraternité de surface régnait entre tous, quels que fussent -les sentiments que gardaient au fond d’eux-mêmes des -êtres venus des couches sociales les plus différentes. Rien -de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de groupe -en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer -avec les soldats et avec les passants. Les soldats étaient -pour Lydia l’objet d’un étonnement qui ne cessait pas. -Ils gardaient la même bonhomie, la même simplicité -d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur -qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports -avec les paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes, -nombre d’entre eux avaient regagné leurs villages -lointains, mais beaucoup préféraient jouir à loisir d’une -villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils faisaient -d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement, -pour récompenser les héros des journées de -Mars, leur avait offert l’accès gratuit. Pour remplir d’une -façon lucrative leurs heures vides, ils avaient imaginé -de devenir marchands en plein air. Ils faisaient preuve, -dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable. -Postés au coin des rues ou dans les portes cochères, ils -proposaient aux passants des cigarettes, de la farine, du -sucre, du gruau, pris, sans doute, dans les dépôts régimentaires, -et des galoches, de la charcuterie, des bonbons -et des poules provenant de sources plus obscures.</p> - -<p>A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers -de bal pour la somme de soixante-dix roubles, et, le soir, -dansant chez des amis, elle disait : « La révolution m’a -donné un cordonnier excellent et très modéré dans ses -prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est installé -au coin de la Morskaia. »</p> - -<p>Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas -le même plaisir qu’elle au spectacle qu’offrait la rue.</p> - -<p>— Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il -parfois.</p> - -<p>Et sa figure enfantine prenait une expression grave -qui faisait pouffer de rire son irrévérencieuse cousine. -Un instant, il essayait de garder son sérieux, mais, comme -il était jeune et amoureux, il ne résistait pas longtemps -et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia.</p> - -<hr /> - - -<p>Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia, -de l’autre côté de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine, -avec un sens merveilleux de la mise en scène, s’était -emparé, dès son arrivée en Russie, de la demeure de la -danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait -la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait -pas une poignée de soldats pour l’en expulser. De son -balcon, il haranguait les foules et leur promettait à brève -échéance le renversement de la société bourgeoise, l’avènement -du prolétariat et le paradis sur terre. Il était de -mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du -bolchévisme, et Lydia était trop curieuse pour se refuser -un spectacle si nouveau.</p> - -<p>C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau -ciel bleu infini s’étendait sur la ville et se mirait dans les -eaux gonflées de la Néva, dont les deux jeunes gens suivaient -les quais. Paul se redressait dans son uniforme de -junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne -s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie -jusqu’au bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était -un petit garçon très simple et, pour l’instant, très malheureux. -Tant qu’il y avait la guerre, il ne fallait songer -qu’à elle. Il s’en faisait une idée mystique, elle était le -premier et unique devoir. Mais, depuis que la révolution -avait éclaté, qui s’occupait de l’armée ? Elle fondait -comme glace au soleil. A l’école des aspirants officiers, -la foi qui soutenait les âmes avait disparu et chacun, -dans le bouleversement général, attendait la paix inévitable -que la révolution signerait. Alors que les officiers -eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski -rêvait encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait -que, dans le sud-ouest, le général Broussilof préparait -une offensive, et il avait fait une demande pour être -envoyé dans un des régiments qui y prendraient part. -Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent -suivre leurs officiers ? Et Paul, qui avait de l’imagination, -se voyait, marchant seul sur des terres nues, vers les -tranchées ennemies dont sortait un ouragan de mitraille… -Il fallait quitter Lydia. La retrouverait-il à Pétrograd ? -L’attendrait-elle ? Sans elle, à quoi bon vivre ? Il était -résolu à lui poser la question dont dépendait son existence. -Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait -à la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin -des sentiments qui enflammaient son cœur. Du reste, -avant de parler, il avait une confession à lui faire, et il -s’était promis que le jour ne s’achèverait pas sans qu’il -se fût débarrassé de son fardeau.</p> - -<p>Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et -approchaient de l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la -façade donnant sur les jardins qui s’étendent jusqu’à la -Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était assemblée. -On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du -monde et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. -Un drapeau rouge flottait au-dessus du toit ; deux autres -décoraient le balcon où le prophète apparaîtrait à son -peuple.</p> - -<p>Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se -glissa peu à peu jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. -Elle avait une façon à elle de gagner du terrain et de -sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle façon qu’ils -la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.</p> - -<p>Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se -mit à haranguer la foule. Quelqu’un près de Lydia le -nomma : Zinovief. C’était le disciple préféré. Avec le -maître et sous la protection des autorités impériales, il -avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. -Il avait une grosse tête ronde qui paraissait posée -directement sur les épaules. Il parla avec une rapidité -vertigineuse, comme s’il était obligé de dire en dix minutes -ce qui aurait dû, en d’autres circonstances, lui prendre -une heure. Lydia en restait bouche bée et, lorsqu’il eut -fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait -prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée -qu’elle était à suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient -les uns aux autres et semblaient débités d’une -seule haleine. Des applaudissements éclatèrent dans la -foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent -soudain. Lénine venait d’apparaître.</p> - -<p>L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait -la rampe de ses deux mains blanches étonna la jeune -fille. Elle s’attendait à voir un tribun puissant, à la figure -bouleversée, un monstre dans le genre de Danton, dont -elle avait regardé des portraits dans des livres d’histoire. -Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois, -placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, -son linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il -avait le teint blafard, les yeux petits, un peu bridés, la -moustache et la barbiche blondes bien brossées et ses -rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne -chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme -même. Une mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de -ces images éblouissantes chères aux orateurs de réunions -populaires, que la foule attend et qu’elle acclame. Non, il -débita d’un ton posé une suite de raisonnements abstraits, -sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits -gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il -fut très bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.</p> - -<p>Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, -Lydia ne cacha pas sa déception à son cousin.</p> - -<p>— Ce n’est que cela, Lénine ? dit-elle. Te paraît-il -bien redoutable ? Il semble un rat de bibliothèque. -J’imagine que Danton et Robespierre avaient une autre -allure. Il ne me fait pas peur…</p> - -<p>Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler -de politique. Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de -dire à Lydia, à la confession qu’il devait lui faire. Il avait -dans sa vie ce qu’il appelait une tache, dont il fallait se -laver. Il était parti à l’armée très jeune et, alors déjà, -il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du front, il n’avait -pas suivi ses camarades dans les soirées où cette jeunesse -turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en -compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait -été blessé et envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, -il partageait la chambre de quelques officiers. -Deux sœurs de charité les soignaient, toutes deux appartenant -au monde bourgeois et qui s’étaient engagées -dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna -Pavlovna. Elle était élégante sous l’uniforme, et la coiffe -blanche qui recouvrait ses cheveux noirs encadrait un -visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux beaux yeux -bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les -siens et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons -l’avaient noté aussi et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries -ne lui étaient pas agréables ; il n’y répondait -jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu troublé, plus -gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son -bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, -prolongeait le pansement, découvrait son torse de jeune -adolescent plus qu’il n’était nécessaire, et finalement on -ne savait si, penchée sur lui, c’étaient des caresses qu’elle -lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus pâle -encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très -chaude, il était resté seul avec un de ses camarades qui, -fiévreux, dormait à moitié sur son lit. Anna Pavlovna -était entrée, bien que ce ne fût pas son heure. Glissant -sans bruit sur le parquet, elle était venue s’asseoir à côté -de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement -d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur -parlait, mais sans suite, et, soudain, elle s’était courbée -vers lui, passant un bras derrière la tête du jeune officier -qu’elle attirait à elle, tandis que son autre main se glissait -sous le drap, et il avait senti sur ses lèvres deux lèvres -qui le pressaient passionnément et une langue fine qui -s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il -paru, un siècle. Puis, à un mouvement du second officier -malade qui se retournait en gémissant, elle s’était détachée -de Paul brusquement, en lui disant à mi-voix : -« Comme je t’aime ! » et avait disparu.</p> - -<p>Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous -l’impression encore d’une angoisse inexplicable. Le souvenir -de cette heure pesait lourdement sur lui et, chose -incompréhensible, le hantait surtout lorsqu’il était seul -avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être pas -parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis -longtemps, il avait résolu de se confesser à sa cousine -et de lui demander pardon. Alors seulement, une fois -cette souillure lavée, pourrait-il parler librement.</p> - -<p>Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était -tu longtemps, soudainement éclata. Il le fit avec une -maladresse extraordinaire, décrivant la scène de la façon -la plus objective. Il semblait presque s’en vanter ; il en -était conscient, et plus son trouble était grand, plus il -faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots :</p> - -<p>— Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.</p> - -<p>Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue -sérieuse ; elle n’hésita pas un instant, et lui répondit :</p> - -<p>— Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En -outre, elle n’est pas intéressante. Pourquoi me la raconter ? -En quoi me touche-t-elle ?</p> - -<p>Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, -au comble du désespoir, regagna l’école des officiers. -Lydia s’arrêta chez elle avant d’aller voir son père. Elle -jugeait le récit de son cousin à la fois puéril et déplaisant. -« C’est un enfant », pensa-t-elle. Et comme elle prononçait -ces mots, elle eut soudain une impression étrange : qu’elle -était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où -s’étaient déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. -La révolution lui apparut maintenant comme un monstre -malfaisant qui, peu à peu, dévorerait des milliers de victimes. -Où trouverait-elle quelqu’un sur qui s’appuyer ? -Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps dangereux ? -Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude… -Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la -chambre, Lydia était en larmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir -et de juger les événements. De tout ce qui se passait dans -la capitale, rien ne le surprenait. Il avait fait une croix -sur Pétrograd, qu’il appelait une « ville maudite ». Pétrograd -ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une création -de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et d’étrangers, -siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie -du reste sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les -ténèbres la moitié de l’année, un foyer de corruption -morale qui infectait les éléments purs que la Russie -entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme -sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. -Aussi goûtait-il un plaisir amer à enregistrer la suite -calamiteuse des événements qui s’y déroulaient. Il avait -applaudi à la réception enthousiaste que Lénine avait -reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement -diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. -Les nouvelles qu’on lui apportait du Soviet -et le pullulement des Juifs qui s’y multipliaient le remplissaient -d’aise. « Ils poussent comme champignons -après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout. » -A d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. -« Qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la -Russie entière est perdue. »</p> - -<p>Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. -Au fond, une seule chose l’occupait : quels étaient les -contre-coups de la révolution dans sa propriété ? Il avait -héréditairement un bien considérable dans le gouvernement -de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait -tout à sa femme, dont il avait été profondément épris, -n’avait montré de la décision avec elle qu’une seule fois -dans sa vie. Lorsqu’elle était enceinte de son premier -enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa grossesse -à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait -pas accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. -La belle princesse Hélène supporta mal cet exil. -Abandonner les enchantements de la capitale était dur. -Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il fit venir -dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur -de Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, -« sur la vraie terre russe ». Depuis, il y passait les étés, -avec les seules exceptions de quelques brefs voyages à -l’étranger, où il allait retrouver parfois sa femme, habituée -des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince -avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des -coupes de bois fructueuses, de l’avoine, du froment, -mais la grande affaire, sa création personnelle, était la -laiterie. Il l’avait mise sous la direction d’un Suisse -nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de son -pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine -qui descendaient des bêtes données à un ancêtre -par la grande Catherine elle-même. Schwarz avait un -troupeau de quatre cents têtes ; la plus grande partie -du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le -reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés -en Russie. Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, -les paysans furent lents à s’émouvoir. Dès longtemps, -ils se plaisaient à déclarer que la terre leur appartenait. -Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à franchir -qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz -donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels -le prince réfléchissait longuement. « Les paysans faisaient -des coupes de bois dans les forêts », « les paysans s’étaient -approprié le fourrage ». Enfin, un jour, la nouvelle arriva -que les paysans avaient pris une douzaine de vaches. -Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et -les bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, -semblaient crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, -le fourrage, le blé, peu importe, mais toucher à ses vaches, -à ces bêtes de prix soigneusement choisies et améliorées -par des croisements savants, cela ne pouvait se supporter ! -« Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se défendre. -Connaît-il seulement nos paysans russes depuis -vingt ans qu’il est chez moi ? Mes vaches dans leurs sales -écuries ! Je voudrais voir cela ! Il faut que j’y aille. »</p> - -<p>Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. -Ni l’extrême difficulté de voyager sur des lignes encombrées -par l’afflux des déserteurs, ni l’impossibilité de -retenir un compartiment, ni son propre état qui empirait, -ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de se -faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne -purent l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre -de passer l’été en Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait -pas, sa santé lui défendant, disait-elle, un déplacement -même de quelques heures. Elle était bien décidée -à ne rien voir de la révolution ; le spectacle d’une gare -pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait -supporter les temps troublés que l’on traversait que dans -le calme familier de sa maison. Pas un bruit du dehors -n’y pénétrait et ses nerfs malades y trouvaient la tranquillité -à laquelle elle était habituée. Elle ne lisait aucun -journal et défendait à son vieil ami Vassilief de lui apporter -l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille -habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la -voir souvent et garder ainsi un contact qui lui était cher. -Ils y retrouveraient les Choupof-Karamine qui y étaient -déjà, non pas qu’ils désespérassent de l’avenir prochain ; -car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi dans le -développement pacifique de la révolution et en admirait -les héros successifs avec une hâte extrême, — pour le -moment Kerenski était son Dieu et le prince Lvof n’était -bon qu’à jeter aux ordures, — mais simplement pour la -plus grande commodité que la Finlande offrait de garder -un contact étroit avec Pétrograd.</p> - -<p>Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, -accepta avec joie l’idée de passer quelques mois à la campagne. -Pétrograd lui était désagréable maintenant. Elle -ne s’amusait plus de la révolution ; elle avait envie de -la fuir ; elle s’y sentait mal à son aise et espérait retrouver -le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés -heureux. Vers le 10 mai — il y avait eu, quelques jours -auparavant, une émeute sur Nevski où l’on avait vu -apparaître les peu rassurantes figures de jeunes bolchéviques -armés jusqu’aux dents — le prince et sa fille -partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu -encore le crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, -la possession d’un coupé dans lequel les voyageurs firent -un excellent voyage.</p> - -<p>Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait -en route pour Czernowitz où il allait rejoindre l’armée -du général Kornilof. Il n’avait pas encore été nommé -officier, mais sa demande d’être envoyé sur le front avait -été acceptée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c5">V<br /> -UN HOMME SEUL</h3> - - -<p>Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, -à une cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, -sa femme et ses enfants. Il restait seul chez lui, mais, -chaque samedi, il allait en automobile les rejoindre. Sonia, -dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec passion -et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations -qu’il voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne -jamais le voir troublé. Il lui apportait à chaque fois une -sérénité ironique et souriante où beaucoup de scepticisme -se révélait. « Est-ce une comédie ? se demandait-elle. -Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse et -feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir ? »</p> - -<p>Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait -ne se prendre à rien. Il disait parfois à sa femme :</p> - -<p>— Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je -suis, dans la Russie d’aujourd’hui, comme un homme -sain dans une maison de fous. Je me refuse pour l’instant -à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont des -malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans -regret. Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton -choix. J’ai quelques livres sterling. C’est une belle valeur ; -elle montera encore. Boris fera, très jeune, le tour d’Europe -auquel chaque Russe est condamné. Et, quand la -crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si -tant est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie -de travailler.</p> - -<p>Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait -avec plus de sérieux.</p> - -<p>— Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans -une époque intéressante. Ne crois pas ce que te racontent -les gens, ne crois pas qu’il s’agisse d’une crise éphémère -et que nous retrouverons la Russie que j’ai connue. Les -temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme -d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe -s’agite confusément. Dans la société qui se prépare, mon -enfant, il y aura toujours une aristocratie. Mais ce ne -sera plus l’ancienne, qui avait perdu conscience de son -rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe dirigeante se -créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir -mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît -aujourd’hui. Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien -d’argent je te laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de -moi. Cela n’a aucune importance. Ce qui comptera, c’est -ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que j’aurai -mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la -société de demain, une place plus haute que la mienne -dans celle d’hier. Il faut travailler à être un homme, Boris, -voilà l’essentiel.</p> - -<p>Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient -de plaisir à s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque -sorte, au-dessus de son âge. Il était fier de son père ; il -voulait s’efforcer de l’égaler.</p> - -<p>— Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans -une école en Angleterre pour deux ans.</p> - -<p>Le petit intervint, très rouge.</p> - -<p>— Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.</p> - -<p>La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était -qu’aux occasions le maître y fouettait ses élèves.</p> - -<p>Son père rit.</p> - -<p>— De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous -paraît bizarre, mais les Anglais, qui ont des qualités de -caractère, prétendent qu’on n’est pas un homme si on -n’a su accepter jeune une bonne correction.</p> - -<p>— Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera -pas, je me battrai, je préfère mourir.</p> - -<p>— Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un -lycée français. On y travaille plus sérieusement que chez -les Anglais, et là ta chère peau ne courra pas le risque -d’une fustigation doctorale.</p> - -<hr /> - - -<p>A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence -un peu distante. Il ne se mêlait pas à la chose -publique. Plusieurs fois, le gouvernement provisoire lui -demanda des conseils et même son appui. Il donnait les -conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter -un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme -un bouchon flottant sur des eaux agitées. Les braves -gens qui le composaient étaient sans compétence, sans -pouvoir et, chose pire, sans volonté, bonne ou mauvaise. -Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce néant ? -Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch -Kerenski. Mais chez celui-là non plus Savinski ne découvrait -rien de positif. L’apparence de la force seulement. -Il le comparait à un ingénieux hercule de foire qui jonglerait, -aux applaudissements de la foule ébahie, avec -des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme -sain, avait horreur des manifestations hystériques qui -signalaient partout, sur le front, à l’arrière, et dans la -capitale, le passage de ce rhéteur ivre de mots. Savinski -attendait une catastrophe, mais il l’attendait avec un -sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun -Russe ne peut se débarrasser. Il comprenait que des -forces immenses, obscures, mal définies, inconscientes, -étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne pouvait -alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne -manquait pas de raisonnements ingénieux et subtils pour -justifier son point de vue. « Nous faisons une maladie -grave, disait-il, dont les causes se perdent dans la nuit -des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend -pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore -de prévoir quel il sera. Attendons et regardons. »</p> - -<p>En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes -descendirent dans la rue et furent maîtres de la -ville pendant quarante-huit heures. Puis, d’une façon -inexplicable, le gouvernement l’emporta, presque sans -lutte, et la vie reprit son cours paisible et anarchique. -Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut -un grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains -(mille mitrailleuses !), s’était montré incapable d’établir -un plan et de prendre une décision, — et un mépris -plus grand encore pour Kerenski, qui, maître de la situation -par une victoire inespérée, n’avait pas su en profiter -pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski, -ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la -Russie de respirer un peu dans un ordre si aisément -rétabli. Il eut beau jeu à la campagne pour montrer à sa -femme combien il avait raison de ne pas se passionner et -combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se -prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.</p> - -<p>Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, -et peut-être même sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait -prodigieusement aux événements qui se déroulaient -sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le cours -incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le -spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de -Saturne la révolution qui agitait cet empire immense, -et, d’autre part, l’acteur qu’il était, de bon ou de mal -gré, dans cette même révolution. Il se rendait compte -de la dualité de ces points de vue, les jugeait inconciliables, -mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à sa -banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés -pour profiter des moindres occasions, jouant dans des -circonstances difficiles un jeu serré et hardi, se glissant -sans bruit à la faveur du désarroi général dans de nouvelles -affaires qui, l’ordre rétabli, lui donneraient une force -décuple et feraient de lui la première puissance de la -Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément -inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose -de hasardeux qui était fort séduisant. Le travail acharné -auquel il se livrait, au lieu de le fatiguer, semblait lui -donner des forces nouvelles. Il était dispos et, quand il -sortait de son cabinet, il marchait dans la ville avec une -sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute -taille, bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les -femmes le regardaient encore et, au passage, il voyait -de beaux yeux rieurs ou attendris se tourner vers lui. -Il n’y était pas insensible, et, bien qu’il n’en usât pas, -il lui était agréable de constater qu’il avait gardé le pouvoir -ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables -et fugitives.</p> - -<p>Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation -d’avec sa femme, dont il s’était habitué pourtant, -pendant quatorze ans, d’avoir la présence continue près -de lui. Il dîna plus souvent au restaurant et chez des amis, -revit un peu de monde. La société de Pétrograd s’était -dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la grande -difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés -dans la capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, -effrayés aux premiers coups de feu, avaient passé la -frontière et s’étaient installés en Finlande ; d’autres, -terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède, emportant -ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et -vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une -leurs pierres précieuses pour subsister pendant les quelques -mois que, selon eux, durerait la crise. Mais il restait dans -la capitale un noyau de l’ancienne aristocratie et les gens -d’affaires fort préoccupés de sauver dans la tourmente -les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là -une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir -d’accepter gaiement, tout au moins en société, les coups -du sort qui pleuvaient comme grêle. On apprenait ainsi -en dînant et par le propriétaire même, qui en faisait -un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son château -historique de X… et fait un feu de joie des beaux livres -du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle français qui ornaient sa bibliothèque. -« Et l’on accuse nos paysans d’obscurantisme, concluait-il, -alors qu’ils se chauffent et s’éclairent à la lumière même -de Voltaire et de Rousseau ! »</p> - -<p>Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui -obligeait à regarder toutes choses sous un angle inaccoutumé, -s’adaptaient avec la souplesse qui leur est propre -aux conditions nouvelles de vie que la révolution leur -apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus -que partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société -régulièrement constituée et réglée à l’occidentale dans -ses moindres détails. Elles étaient habituées à suivre, -sans calculer trop, leurs caprices ou leurs passions. Les -contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur étaient -pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient -qu’il sortirait un monde inconnu où elles seraient plus -libres. La peur qu’elles avaient éprouvée et qui était -encore en elles leur donnait un goût plus ardent à goûter -les plaisirs d’une existence qu’elles sentaient menacée et -précaire. Elles ne connaissaient plus les heures grises où -naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes -avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, -on allait parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. -Le risque de l’aventure, la rencontre probable de soldats -maraudeurs, les coups de fusil possibles, ajoutaient un -peu de poivre à l’agrément d’une fête naguère trop banale.</p> - -<p>Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, -sans s’y engager trop. C’était un spectacle dont il ne prenait -que les dehors. Il se prêtait et ne se donnait pas. Il -échappait par une plaisanterie légère aux attaques trop -directes et rentrait chez lui où, pourtant, la solitude de -son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait -compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus -sage de ne pas rester, pendant ces temps troublés, seul -en face de soi-même et que l’époque faisait, même pour -un homme de sa trempe, du divertissement, une nécessité.</p> - -<p>Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé -les lui faisait chercher dans tous les partis. Il accordait -peu d’importance aux programmes et aux étiquettes. -Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en trouver autour -de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de quelques-uns. -Il ne rencontrait le plus souvent, avec des -qualités d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, -brouillamini.</p> - -<p>C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. -Il revenait de l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait -une incomparable propagande bolchévique, laquelle disait -simplement aux soldats : « Vous voulez la paix ? Ne vous -battez pas. Vous voulez la terre ? Rentrez au village avec -votre fusil et prenez-la. » C’était un miracle qu’il restât -encore quelques millions d’hommes sous les drapeaux. -Le généralissime Kornilof espérait arriver à reconstituer, -si on lui en donnait le pouvoir, une armée moins nombreuse, -il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la lutte -avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir -par une vigoureuse campagne les efforts du généralissime -et s’occupait de la fondation d’un grand journal, -<i>la Russie nouvelle</i>, qui combattrait le parti bolchévique -et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski. Il -plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir -qui le portait droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de -temps, lui réunit les fonds nécessaires pour lancer son -journal.</p> - -<p>La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de -Savinski l’amena à rencontrer quelques personnalités du -Soviet. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Séméonof, -l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski, et qui, dès -les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le -parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures -curieuses de ce temps. Il s’étonna de trouver dans cet -agitateur des manières parfaites et l’habitude du monde. -C’était, en outre, un homme fort instruit et d’une culture -livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée -de ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique -de ses thèses, par la souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité -prodigieuse de ses commentaires, par la multiplicité -des points de vue dont il envisageait la situation -de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en -faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne -ou moderne, par l’absence totale dans ses propos de toute -sentimentalité, par le cynisme, enfin, avec lequel il affectait -de ne traiter une question humaine que par son côté -politique. Avec cela, de l’allant, une fertilité d’esprit -jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui donnait -un étrange ragoût à ses propos.</p> - -<p>A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, -il disait :</p> - -<p>— Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous -n’éviterons pas le bolchévisme. Vous connaissez l’âme -russe ; elle est bien éloignée des théories du juste milieu -chères à nos amis les Français. Elle a le vertige des extrêmes. -Elle s’y sent attirée par une force aussi irrésistible -que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le communisme -est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance -de succès… Peut-être est-il absurde, irréalisable ? Ne -croyez pas que ce soit cela qui en détourne un Russe. -Bien au contraire, notre Russe aime à montrer que rien -ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse en ce -peuple : il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas -été tenté. Et comme il est catholique ! Il embrasse le -monde. Qui a dit qu’un Russe ne peut pas se sentir -heureux s’il ne voit avec lui l’univers entier partager -sa joie ? Il ne concevra le communisme qu’universel et -il organisera des signaux lumineux dans la steppe pour -communiquer son bonheur aux planètes de notre système -solaire. Alors seulement il respirera à l’aise. Il reconnaît -en Lénine un homme de son sang. Lénine ne s’arrête -pas à moitié chemin ; il va jusqu’au bout de sa pensée. -Rien ne peut plaire davantage à l’âme russe… Qu’avez-vous -à lui offrir en échange ?… Lorsque la révolution a été -faite, le paysan a compris deux choses : qu’elle devait lui -donner la paix et la terre. Vous ne savez faire ni la paix ni la -guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne. Comment -voulez-vous que notre Ivan russe vous suive ?… Nous, il -nous entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.</p> - -<p>— Mais croyez-vous le communisme perfectionné des -social-démocrates possible à cette heure-ci en Russie ? -intervint Savinski. Il me semble, pour autant que je me -souvienne de mes lectures de Marx, que le communisme -ne peut s’installer que dans une société hautement développée -et industrialisée à son comble. Nous sommes loin -d’être arrivés à ce point en Russie. Une énorme majorité -de paysans obscurs et pour trente paysans un ouvrier à -peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous sommes, -en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction -qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation -totale ?</p> - -<p>— De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. -Je regarde la situation du point de vue politique. Le seul -parti qui peut triompher aujourd’hui est celui qui a -promis la paix et la terre. Pourquoi nous avez-vous laissé -cet admirable programme ?… Je suis pour ceux qui -gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti -bolchévique. Si le communisme est impossible, eh bien, -nous ne serons plus communistes quand nous serons -au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir, le pouvoir en -Russie, un monde entier à nous !… Comprenez-vous bien -ce que cela signifie ? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. -Mais si vous voulez conduire un bateau, il faut -être dans ce bateau et tenir le gouvernail. C’est à quoi -je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes les intelligences, -et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch. -Dans quelques mois, il s’agira de choisir : être -un émigré, ou travailler avec nous. Un émigré, ce qu’il -y a de plus affreux au monde. Un Russe à l’étranger perd -toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée ; il n’a de -force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. -Vous êtes trop Russe pour quitter notre « terre riche et -grande ». Je vous le dis, Nicolas Vladimirovitch, les choses -iront de telle sorte que, lorsque vous aurez à prendre un -parti, vous viendrez chez nous plutôt que d’aller à Londres -ou à Paris.</p> - -<p>Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il -s’attarda à penser à la figure de ce bolchévique par ambition. -« Celui-là, se dit-il, ne s’arrêtera pas à des scrupules -sentimentaux. Une fois au pouvoir, il installera une guillotine -sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de jeunes -gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous -Lénine en tsar rouge de Russie ? »</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant, les événements précipitaient leur cours -tumultueux dans le sens prédit par Séméonof. L’arrestation -du général Kornilof avait donné des forces nouvelles au -parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au Soviet de -Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le -coup d’État prochain.</p> - -<p>Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la -ville restait calme. Elle vivait comme mécaniquement, -chacun ne s’occupant plus que de ses affaires et de ses -plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui ne tarderait -pas à arriver.</p> - -<p>Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous -manquer sous les pas. Que serait ce demain redoutable ? -Et l’au jour le jour même était plein d’imprévu et de terreur. -Savinski, si maître qu’il fût de sa pensée, s’apercevait -à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et qu’ils -étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative -curieuse de moments de lassitude suivis de périodes -exaltées. Et ce mélange faisait de son existence quelque -chose d’étrangement agité d’où l’ennui tout au moins -était exclu.</p> - -<p>Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. -La belle Nathalie brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. -Selon elle, il n’était que vanité et avait fait la révolution -pour coucher au Palais d’Hiver dans le propre lit du -tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait pas -hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de -précipiter le dictateur du trône où il s’était juché, elle -appelait à grands cris les bolchéviques. « Lénine punira, -comme il convient, ce petit sot », disait-elle. Elle affichait -les idées les plus hardies. La Russie ne pouvait sortir -de la crise actuelle que par une nouvelle révolution. -L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine -serait pour elle le salut. Tant que le communisme restait -à l’état d’idéal, il attirait le peuple entier. Une fois appliqué, -chacun comprendrait qu’il ne peut mener à rien et, de -l’expérience manquée du socialisme intégral, on passerait -enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et -autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans -doute, les temps bolchéviques seraient terribles à traverser. -Mais c’était la transition nécessaire… Beaucoup -des amis de Nathalie partageaient sa façon de voir.</p> - -<p>Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant -le régime inévitable et précaire du bolchévisme, elle -prenait ses précautions. Elle avait un salon politique. -Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski ? Mais -cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du -reste, était inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle -trouvait, et Savinski ne fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer -un jour Séméonof, dont on commençait à parler -beaucoup.</p> - -<p>Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux -des Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme -d’État. Assis dans un grand fauteuil, une jambe croisée -sur l’autre, renversé en arrière, le regard froid, mais -avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il citait -Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl -Marx, et assaisonnait de pointes plaisantes les théories -extrémistes qu’il offrait à la méditation de ses auditeurs. -A l’entendre, il semblait qu’il s’agît de pures spéculations -théoriques, et sur ce terrain on le suivait avec intérêt -dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait rien -apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski — car -la belle maîtresse de la maison se l’était aussi attaché — interrompit -le cours de ses dissertations par cette simple -phrase :</p> - -<p>— Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de -sang.</p> - -<p>— Sans doute, répondit froidement Séméonof. La -première révolution, celle de Kerenski, périra parce qu’elle -a aboli la peine de mort. On n’édifie de grandes choses -que par la violence, et le sang est le ciment nécessaire de -la société nouvelle.</p> - -<p>Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de -Séméonof, un frisson secoua les familiers réunis dans le -salon Choupof. Nathalie, avec un charmant sourire et -un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique, lui -dit :</p> - -<p>— Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes -de vos amis. Vous serez notre guide. C’est vous qui -trouverez à la pauvre abeille inutile que je suis, une -cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la conscience -que l’on est une partie active d’un tout immense -et bien ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose -magnifique… Mais, qu’est-ce que vous ferez de moi ? -A quoi puis-je être bonne ?… Je ne voudrais pas laver -le linge, je le laverais très mal, ni coudre des vêtements…</p> - -<p>Elle minaudait, confuse.</p> - -<p>— Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna, -interrompit Séméonof. Je vous conseille d’apprendre dès -demain à écrire à la machine et à sténographier.</p> - -<p>Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer, -mais il parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse.</p> - -<p>L’incident laissa une impression désagréable à ceux -qui en avaient été les témoins.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez -les Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon, -après un assez long silence et comme en manière de conclusion -à une suite de pensées non formulées :</p> - -<p>— C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof.</p> - -<p>Spasski sourit.</p> - -<p>— C’est un ambitieux ! Il n’a que cette seule passion. -Il est, du reste, fort intelligent. Il n’est pas plus communiste -que tsariste, et vous démontrera avec la même -logique forcenée que ce sont deux termes antithétiques, -mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler -l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un -jeu. Mais qu’il trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire -le désir qu’il a d’exercer la force qu’il sent en lui, -qu’il y voie, je ne sais où, une porte conduisant à quelque -chose de grand, il s’y précipitera et poussera de toutes -ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite, -ni à gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera -pendre, vous et moi, si cela lui paraît utile… Il est -d’autant plus dangereux qu’il est honnête, qu’on ne -peut le gagner, ni par l’argent, ni par les femmes, ni par -le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie d’ascète. -Je le crois vierge… Méfiez-vous des hommes sans passions, -Nicolas Vladimirovitch.</p> - -<hr /> - - -<p>Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde -un fils qui reçut le nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, -des couches difficiles et le médecin en craignit les suites. -Nicolas passa une dizaine de jours au chevet de sa femme, -attendant la fin de la période critique. Il faisait avec ses -enfants de longues promenades dans les bois. L’air -était aigre ; il gelait déjà la nuit ; on sentait l’hiver proche.</p> - -<p>Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait -dans la campagne finlandaise. Il semblait qu’on fût à -mille lieues de Pétrograd, pourtant toute voisine. Pas un -écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait au fond -de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit -l’ennui le gagner. « Pourtant, se disait-il, je suis en paix -auprès de ma femme et de mes enfants que j’aime… » -Sur ce mot, il s’arrêta. « Aimé-je Sonia comme j’aime mes -enfants ? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à réflexions. -Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant -elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus -agréable des divertissements. Sonia a été autre chose -pour moi ; elle a rempli mon cœur. Elle le remplit encore, -mais pas de la même façon. Sans doute est-ce l’effet de -l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher ? de l’âge. -Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part -de ma vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu -l’amour sans en connaître les orages. Il me reste à m’acheminer -lentement vers la vieillesse avec une compagne très -chère et des enfants qui poussent… » Il n’aimait pas à -songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte, c’était -la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force -et santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait -vécu la plus belle partie de sa vie soudainement l’attrista. -Il regarda les noirs sapins qui l’entouraient. Leurs branches, -agitées par le vent froid qui venait du nord, semblaient -gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de la mort ; -toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver septentrional.</p> - -<p>« Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux -dépouillés se couvriront de feuilles délicates et -jeunes. Les herbes folles pousseront sur ce sol stérile ; -des fleurs se balanceront aux brises tièdes de mai. Le -printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour -moi… »</p> - -<p>Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. -La vie y était mauvaise, agitée, elle vous tordait -les nerfs ; mais c’était la vie tout de même, quelque chose -de trouble et de puissant qui vous emportait si vite que -parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un -long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de -grands hôtels internationaux lui parut impossible. Le -souvenir de la prédiction de Séméonof lui revint. « Aurait-il -raison ? se demanda-t-il. Au jour venu de choisir, -préférerai-je la Russie, même sous Lénine ? »</p> - -<p>Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. -Non, il partirait à l’étranger si c’était nécessaire. Mais -auparavant, il fallait mettre de l’ordre dans ses affaires. -Le soir même, il annonça à Sonia qu’il rentrerait le lendemain -à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il ferait -préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient -dans le train où elles allaient, elle pourrait -revenir chez elle avec ses enfants, une fois sa convalescence -finie, vers le milieu de novembre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c6">VI<br /> -A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE</h3> - - -<p>De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, -Savinski éprouva un moment de joie assez âpre à sentir -battre le pouls fiévreux de la ville. L’automne voyait une -situation chaque jour empirée. La lumière diminuait -dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les âmes -assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste : -le parti bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une -insolence extrême. On y annonçait un coup d’État prochain. -Les gardes rouges du parti s’exerçaient ouvertement -et en armes au métier militaire, cependant que le -chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer -des paroles sonores.</p> - -<p>Savinski n’était pas sans entendre parler de complots -monarchiques. Les salons en bourdonnaient furieusement. -Mais, à ses yeux, il n’y avait là que vent et agitation. Et -parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à un régime -communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les bolchéviques -gardassent le rôle avantageux d’opposants ? S’ils -avaient le pouvoir, y dureraient-ils ? Le cours de la -révolution s’accélérait sans cesse. Rien n’était stable. -Les bolchéviques subiraient le sort commun et ne feraient -que passer.</p> - -<p>Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie -Choupof-Karamine. Mais cela n’était pas qu’une matière -à discussions idéologiques. Les bolchéviques, s’ils étaient -au gouvernement, emploieraient la manière forte. De -toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable : la -Terreur. Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images -qui remplissaient les âmes d’épouvante. L’annonce d’un -coup d’État prochain tenait tous les esprits suspendus ; -on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite -pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.</p> - -<p>Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était -emparée de la ville et dont la contagion se répandait par -les conversations quotidiennement répétées. Malgré -l’énervement que causait la rencontre de gens affolés, -Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. -Il usait ainsi beaucoup de temps dans des conversations -vaines dont il sortait plus irrité contre les autres et contre -lui-même. Et souvent il se demandait pourquoi il restait -encore à Pétrograd, où, autant qu’il en pouvait juger, -rien ne le retenait.</p> - -<hr /> - - -<p>L’automne avançait, l’automne triste du nord ; au -cours des jours, les averses de neige et de pluie se succédaient, -et Nicolas Savinski nourrissait des pensées changeantes -comme le temps et grises comme lui. Une fin -d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, -les nerfs crispés, incapable de supporter la solitude de -son appartement, il décida d’aller passer une heure chez -Nathalie Choupof-Karamine qu’il n’avait pas vue depuis -son retour. Il descendit la Perspective Nevski. Les grands -lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient -d’une lueur blafarde la foule qui coulait continûment -sur les trottoirs. Au coin de l’hôtel de l’Europe, des -gamins criaient les journaux ; les tramways étaient pleins -à déborder. Les passants semblaient être de mauvaise -humeur ; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige -fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la -villa finlandaise qui abritait sa femme et ses enfants… -Il y avait en Europe des pays loin de la guerre où le soleil -était encore chaud. Il revit Grenade sur ses collines arides -et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit « J’y mourrais -d’ennui ! »</p> - -<p>Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. -Savinski fut d’abord la proie du maître de la -maison qui, le tirant à part dans le premier salon, lui -demanda une consultation sur des affaires qui le préoccupaient. -Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses -mines de fer dans l’Oural.</p> - -<p>— Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à -Stockholm. Un jour viendra où vous serez content d’avoir -des couronnes suédoises.</p> - -<p>Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des -raisons très obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, -et surtout le Pétrograd à demi affamé, à demi ruiné de -la révolution dans lequel il était assuré de trouver à vil -prix et avec une impunité assurée par le désordre général -la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait rencontré -à différentes reprises dans les quartiers pauvres, -entre chien et loup, vêtu assez misérablement, traînant -sur les trottoirs, où jouaient des enfants, son obésité -répugnante.</p> - -<p>Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait -Nathalie. Elle était fort entourée ce jour-là et, à peine -fut-il entré, Savinski se demanda, comme chaque fois -qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse idée l’avait de -nouveau amené chez cette femme pour laquelle il -n’avait aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. -Mais Nathalie n’allait pas se priver ainsi de la société -d’un homme aussi notable, et, lui indiquant un fauteuil -non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis, elle se tourna -vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit :</p> - -<p>— Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à -Nicolas Vladimirovitch.</p> - -<p>Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, -un verre de thé à la main. Il la regarda venir et soudain -il la reconnut. Cette grande fille, mince, si jolie, elle s’était -abattue à ses pieds devant l’hôtel de l’Europe au premier -jour de la révolution. Il n’avait rien oublié d’elle, ni sa -grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur -son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre -de la main gauche et de la droite s’empara de la main -de la jeune fille. Il s’inclina devant elle et lui dit :</p> - -<p>— Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y -a que votre nom que j’ignorais jusqu’à présent. Vous -souvenez-vous de moi ? Maintenant que je vous ai retrouvée, -je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi -dans un endroit plus tranquille.</p> - -<p>Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait -pas, il l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y -avait personne. Il y régnait une paix que l’agitation des -salons voisins rendait plus précieuse encore. La lumière -y était douce et, pour la première fois de la journée, -Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était -subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, -à cent mille lieues de Pétrograd et de la révolution. -Il interrogeait Lydia sur ce qu’elle avait fait depuis le -jour où elle s’était laissée prendre dans le tourbillon de la -foule. L’expérience qu’elle en avait eue l’avait-elle guérie -de cet excès de curiosité ? Avait-elle compris qu’une -jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les -bagarres ? Il parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.</p> - -<p>— Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. -Ou bien attachez-moi à votre personne comme garde -du corps et ne sortez qu’avec moi.</p> - -<p>— Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé -à vous depuis ce jour et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai -jamais peur de rien… Pourtant, je suis horriblement poltronne, -ajouta-t-elle en souriant.</p> - -<p>Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée -en arrière, les yeux larges ouverts. Elle retrouvait près -de Savinski le sentiment de sécurité qu’elle avait eu -soudainement dans ses bras sur le trottoir de la rue -Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin -aux inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une -atmosphère dont, par une générosité qui lui était naturelle, -il voulait bien faire partager la sérénité aux rares élus -qu’il admettait près de lui. Elle sentait déjà à on ne sait -quoi, à la façon dont il la regardait, au ton sur lequel -il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un -sur qui elle pourrait s’appuyer… Paul était délicieux ; elle -l’aimait de tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant ! -C’était elle qui le guidait…</p> - -<p>Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle -suivait intérieurement le cours de ses idées, Nicolas -Savinski laissait ses yeux se reposer sur le frais visage -de son interlocutrice, l’étudiait et réfléchissait à part -lui. « C’est une vraie fille de la terre russe, pensait-il, -une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au village. -Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux -celui qui sera aimé d’elle ! Est-il en aucun pays du monde -une jeune fille qui vous regarde plus droit dans les yeux -qu’une jeune fille russe ? »</p> - -<p>Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.</p> - -<p>— Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près -de Smolensk. Je voulais voir nos paysans pendant la -révolution. Ah ! Nicolas Vladimirovitch, quelle curieuse -expérience j’ai faite là-bas ! Je vous le raconterai un jour, -si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. -Mais…</p> - -<p>A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans -le boudoir, suivie de Léon Séméonof.</p> - -<p>— Où vous cachez-vous ? dit-elle. Je vous croyais -partis. Voici Léon Borissovitch qui veut faire la connaissance -de la petite princesse.</p> - -<p>Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de -recul à voir la figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu -le regard qui l’avait glacée sur Nevski. Séméonof s’inclina -cérémonieusement.</p> - -<p>Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.</p> - -<p>— Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à -me dire sur les paysans. Je suis bien mal renseigné sur -ce qui se passe au village, et cela a de l’importance. -C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je vous -voir ?</p> - -<p>— Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner. -Je vous raconterai mon été.</p> - -<p>Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille.</p> - -<hr /> - - -<p>Quand il quitta la banque le lendemain, après une -journée difficile, Savinski se rendit chez le prince Volynski. -Il le connaissait, mais ne le voyait que rarement. Le -prince était souffrant et ne recevait pas. Il avait à cette -heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas -Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie -de sa fille et du général Vassilief. La princesse avait souffert -de la solitude où elle était restée. Puis on lui avait -ramené son mari en mauvais état. En descendant de -voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur -service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant -tout à fait invalide. Il avait fallu le ramener à un -chirurgien de Pétrograd. Le voyage de retour avait été -un cauchemar. Vingt heures dans un wagon sans pouvoir -se lever de sa place ; dix personnes dans le compartiment, -sa fille au milieu des soldats.</p> - -<p>Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa -saine jeunesse ne s’était pas alarmée de ces aventures et -avait supporté allégrement ces fatigues. Une fois le thé -pris, elle emmena Savinski dans un coin du salon et lui -raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour elle -de parler ; la vie qui l’emplissait colorait étrangement -ses récits.</p> - -<p>— J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre -bien. Vous savez, chez nous, c’est la vraie campagne, -des bois et des plaines à perte de vue. Nous sommes à -deux heures, en voiture, d’une petite station près de Smolensk. -Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en -bois, et ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de -Catherine la Grande. A quelques centaines de pas, la -demeure de l’intendant, puis quelques bâtiments où -papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans -des fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes -de la maison, un petit village de trois cents feux qui ressemble -à tous les villages russes. C’est sale et misérable, -bien que les paysans chez nous soient à leur aise et -souvent riches. Papa a fait construire une école et entretient -un docteur qui est une femme. C’est une Juive -d’Odessa, aux cheveux courts et à lunettes, une drôle -de personne qui s’habille à moitié comme un homme. -Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec moi, -car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré -sa brusquerie, elle est bonne et se donne beaucoup de -mal pour nos paysans. Ce n’est pas facile. Vous ne savez -pas à quel point ils sont obscurs et méfiants. Quand on -leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut -les empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle -s’appelle, les gronde durement et ils finissent par lui -obéir. C’est elle qui mène les affaires de chacun. Déjà -pendant la guerre, le village a beaucoup changé, en 1916 -surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à -quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on -savait qu’ils avaient été tués et dix qui étaient prisonniers -en Allemagne. Mais on nous avait donné quelques prisonniers -autrichiens. C’étaient de très bonnes gens ; ils -vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les -aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien -meilleurs que leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient -mieux, ne se grisaient jamais et ne les battaient pas. Leur -chef s’appelait Fritz. Il venait de la Carinthie. C’était un -bel homme qui était arrivé très maigre et qui s’était vite -engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch, -qu’il portait un amour de petit manchon en peau -de taupe ! Il causait en allemand avec Rachel Pappe, -mais en un rien de temps il sut assez de russe pour se -faire comprendre des babas. Il était berger ; il gardait et -soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes -les bêtes du village. Il n’en a pas perdu une seule en -dix-huit mois. Jamais on n’avait vu cela. Enfin, le village, -malgré tant d’hommes partis, vivait très tranquille et très -prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai trouvé des -changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient -rentrés ; ils avaient simplement quitté le front et étaient -revenus chez eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup -et racontaient des histoires du matin au soir et jusque -tard dans la nuit ; ils ne travaillaient guère. Il y avait -toujours autour d’eux un groupe de paysans pour les -écouter. Il va sans dire que tout le village savait qu’il allait -avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les -terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment -ils se les partageraient, comment ils les cultiveraient, -cela était bien compliqué à résoudre et c’était sur ce point -délicat que les conversations recommençaient chaque -jour. Avec nous, très respectueux, très gentils. Il faut dire -que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils -en ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons -de tout le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient -d’une façon bien curieuse… Comment vous -expliquer ?… C’est très difficile…</p> - -<p>Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir. -Puis tout à coup elle reprit :</p> - -<p>— Savez-vous comment on chasse le vautour dans les -Pyrénées ? demanda-t-elle.</p> - -<p>Savinski se mit à rire.</p> - -<p>— Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre -la chasse au vautour et les paysans qui veulent la terre ?</p> - -<p>— Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir. -L’année avant la guerre, nous étions en été dans les -Pyrénées avec un oncle à moi, grand chasseur. On lui -proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme -qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants -que je suppliai mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement, -comme vous pensez, il ne put me refuser.</p> - -<p>— Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien, -Lydia Serguêvna, intervint Savinski.</p> - -<p>— Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le -jour, nous arrivions à une cabane dans un endroit désert. -A deux cents pas à peu près de la cabane, notre guide -jeta un petit agneau mort sur un roc bien en vue. Et -nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint ; -j’avais grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait -de regarder. A peine le soleil levé, on vit très haut -dans le ciel un point noir qui décrivait de longues -courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu l’agneau -mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se -joignit à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres -encore. Il y en eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu, -leurs grands cercles se rétrécissaient, s’abaissaient, et -enfin les vautours s’abattirent sur un roc, à trois cents -pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à -fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant, -se dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils -le regardaient de loin, semblaient conférer ensemble, -puis, pour je ne sais quelle raison, retournaient d’où ils -étaient venus. Et, quelques minutes après, la même -scène recommençait. Je pense que cela dura bien une -heure avant qu’ils arrivassent tout près du cadavre. -Quelle patience ! quelle lenteur ! Et enfin, après un temps -qui me parut interminable, un grand vautour se risqua -à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De -ma place, je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de -nouveau s’envola, mais, quelques minutes plus tard, -tous les vautours étaient là et s’acharnaient après le -cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide tirèrent -dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours -s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient -morts sur le terrain. Eh bien, comprenez-vous, -Nicolas Vladimirovitch, à la campagne, cet été, nos -paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme eux, -ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison. -On les voyait par groupes de trois ou quatre autour des -bâtiments : ils regardaient avec attention et causaient -entre eux. Si on les abordait, ils étaient très polis, comme -autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils faisaient là, ils -répondaient : « Nous nous promenons, barine, nous nous -promenons seulement. » Mais ils revenaient, regardaient -encore, discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus -en plus près de la maison. Cela finissait par créer une -impression d’angoisse dont on ne pouvait se défaire. Une -fois, mon père en rencontra un dans le vestibule même. -Il l’interpella et lui dit : « Que veux-tu, Foma Fomitch ? » -Le paysan s’inclina jusqu’à terre. « Je regarde, barine, -je regarde », dit-il du ton le plus soumis. Mon père -entra dans une grande colère (cela lui arrive, vous savez) : -« Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous -les coups. » Le paysan s’en alla, très tranquillement, à -demi souriant. Et, le lendemain, on le revoyait à quelques -pas devant les fenêtres du salon, causant à voix basse avec -d’autres paysans. Cela devenait intolérable ; cela me rappelait -à chaque fois les vautours qui tournent autour de -l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous -sommes partis. Papa a fait transporter à Smolensk les -plus beaux livres et quelques tableaux anciens. Et maintenant -que nous ne sommes plus là, les paysans sont -entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont -pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais -bien savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle -avec un sourire.</p> - -<p>Savinski passa une heure charmante avec la jeune -fille.</p> - -<p>— Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il. -Vous me racontez des histoires très tristes, mais, quand -elles passent sur vos lèvres, elles ne m’attristent pas. Je -pense que vous êtes une petite fée qui transforme toutes -choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos -paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées.</p> - -<p>Il y eut un silence. Puis Lydia parla :</p> - -<p>— Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier ? -Il veut me prendre comme secrétaire quand les bolchéviques -seront au pouvoir. Il jouera un grand rôle, il -l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la Guerre. -Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer -de moi, car je sais l’allemand, l’anglais et le français. -Il veut que j’apprenne à écrire à la machine. Je ne l’aime -pas, ce Séméonof ; il me glace, je ne travaillerai pas avec -lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la machine. -J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de -votre banque, au coin de Litiéiny et de Nevski.</p> - -<p>— Si vous voulez une place quand tout le monde sera -obligé de travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai -tant que les banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi, -ajouta-t-il, suivant la tournure que prendront les événements, -il vous faudra émigrer. La Russie ne sera pas -habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en -irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie -pas, si vous ne craignez pas la compagnie d’un homme -qui pourrait être votre père, voyons-nous souvent.</p> - -<p>Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était -de nouveau en uniforme de junker. Il avait fait une décevante -expérience à l’armée. Le régiment auquel il avait -été attaché n’avait pas pris part à l’offensive ; les soldats -désertaient en si grand nombre que le colonel l’avait -renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile -et possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des -junkers pour avoir un grade régulier au jour où l’ordre -se rétablirait en Russie. Il venait dîner chez sa cousine, -revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce soir-là comme -d’habitude, avait mille choses à lui dire.</p> - -<p>— Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses -aussi extraordinaires que chez nous ? Comme la vie -doit être ennuyeuse partout ailleurs ! Il paraît que bientôt -nous allons tous être obligés de travailler. Ce sera très -amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine. Je gagnerai -ma vie, Paul ; j’aurai un poste important aux Affaires -étrangères. C’est arrangé.</p> - -<p>Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable -qui la fit pouffer de rire :</p> - -<p>— Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais -Dieu sait ce que l’avenir nous réserve.</p> - -<p>— Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès -qu’elle eut recouvré son sang-froid. On aura un tel -besoin de « capacités », comme ils disent, que nous sommes -sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde : j’ai déjà -deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre. -Et, si tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service. -Tu seras le secrétaire de la secrétaire.</p> - -<p>Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure -reprit l’expression, qui lui était naturelle, de bonne -humeur et d’insouciance et, pendant toute la soirée, -Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en épuisèrent à -l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs.</p> - -<p>— Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais, -dit Paul en partant.</p> - -<p>Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux -joues :</p> - -<p>— Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur.</p> - -<p>Paul n’aima pas cette réponse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">SECONDE PARTIE</h2> - - - - -<h3 id="p2c1">I<br /> -LA GRANDE SECOUSSE</h3> - - -<p>Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez -lui avant minuit. Il avait passé quelques heures chez -Nathalie Choupof-Karamine. La nervosité y était grande. -Plusieurs fois dans la soirée, on avait téléphoné des nouvelles -inquiétantes : les bolchéviques faisaient un coup de -force ; leurs troupes étaient mobilisées ; déjà, ils s’étaient -emparés du télégraphe central ; Lénine était arrivé à -Pétrograd ; on n’avait trouvé pour défendre le Palais -d’Hiver qu’un bataillon de femmes !…</p> - -<p>Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les -gens, et Savinski ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se -reprochait d’y être venu. Le fait est qu’il ne pouvait -plus rester seul le soir. La solitude de son appartement -l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber ; ses -pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse -tourner dans le même cycle monotone et triste. La situation -de la Russie formait le thème principal de ses méditations -moroses. Il ne la contemplait pas objectivement. -« Que fais-je ici ? se demandait-il sans cesse. Pourquoi -rester ? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. -Il faut prendre un parti et quitter la Russie. » Et, -en même temps, il sentait au fond de lui qu’il ne pouvait -s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc encore dans cette -ville funeste ? Ses affaires ? Elles étaient arrangées au -mieux des circonstances déplorables. « J’aurai de quoi -vivre à l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme -j’emporterai ma tête avec moi, je pourrai encore gagner -de l’argent, puisque je ne suis plus bon qu’à cela. Voilà -la raison, voilà la sagesse ! Et pourtant je reste. Est-ce -la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma -vie ? C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux -les folies que font mes compatriotes ! » De guerre lasse, -Savinski renonçait à se poser des questions. Lorsqu’il -réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur du -départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, -il sentait au fond de lui que des causes très obscures, -très secrètes, l’enchaînaient à cette vie misérable -de Pétrograd. Après de longs débats, il avait décidé de -faire rentrer sa femme et ses enfants. Les lettres de Sonia -montraient une tristesse profonde qui l’avait touché. Il -lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce -mois. « C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi ? -A la moindre alerte nous traverserons la frontière. Et -peut-être la présence de ma femme et de mes enfants -contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes -nerfs ? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable. »</p> - -<p>Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. -Le plus souvent, il était chez Nathalie Choupof-Karamine. -Il y rencontrait des hommes politiques, des gens d’affaires -et les femmes les plus élégantes de Pétrograd. Le cercle -se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on apprenait -qu’un tel était parti soudainement et en secret pour -l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant -avec bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait -pu supposer qu’il était à bout de nerfs et incapable de -supporter ces angoisses un jour de plus ? Alors ceux qui -restaient, tout en souriant et l’air détaché, se regardaient -les uns les autres, chacun se demandant à part soi : « Qui -fera défaut demain ? »</p> - -<p>Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous -volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait -chaque soir sa petite amie Lydia ; elle lui paraissait la -seule personne sincère de l’assistance. Il s’était lié avec -elle d’une singulière amitié où se mêlait beaucoup de -tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et plein -d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il -représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait -à l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les -autres personnes qu’elle connaissait. Elle se faisait de -lui l’idée de quelqu’un de fier et de sûr qui serait toujours -supérieur aux événements. « Cela est faux aussi, comme -tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, qu’une -si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais -si cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, -et ma faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester -seul, peut-être changerait-elle vite d’idée… Elle croit -que je suis inaccessible à la peur. Quelle erreur ! En fait, -j’ai peur de tout dans l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. -Si je me tiens assez bien dans le présent, c’est que j’ai -une bonne santé et aussi que je ne vois pas le danger, -sans doute par une infirmité de ma vue… Tiens, il faudra -que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. -Elle est si intelligente et fine qu’elle me comprendra -certainement. Qu’est-ce qu’elle va devenir, cette fille -ravissante ? Elle se mariera. Elle épousera un imbécile, -c’est inévitable, et, dans quelques années, elle mènera -la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, -très séduisante, et qui méprise son mari… Qui choisira-t-elle ? -Son cousin Paul ? C’est un enfant. Spasski, qui -lui fait la cour ? Ce serait un mariage tout à fait nouvelle -Russie. Le vieux prince ne le supporterait pas. Ou un -de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si élégants, -et qui ont perdu au contact de l’étranger toute -originalité ? Elle sera très riche, si tout ne sombre pas -dans la tempête où nous sommes. » Ainsi soliloquait -Nicolas Savinski en traversant le pont Troïtski. Il entendit -dans le lointain quelques coups de feu. Depuis longtemps, -il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd. -Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques -nocturnes se multipliaient. On n’y accordait à la longue -aucune attention. Cependant, il avait, dans sa poche, la -main droite appuyée sur un revolver.</p> - -<p>« Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des -républiques italiennes de la Renaissance, où chacun, -lorsqu’il sortait le soir, risquait sa vie et s’armait jusqu’aux -dents. Stendhal prétend que c’est la présence continue -du danger qui a contribué à créer de fortes personnalités -dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école -utile pour mes contemporains ? Mais je ne vois pas qu’ils -en aient tiré, jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent -être plus effrayés et plus neurasthéniques que jamais. »</p> - -<p>A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, -une troupe d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle -fut plus près, il reconnut un peloton d’une soixantaine -de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler entre -eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, -Savinski croisa un second peloton, plus nombreux, qui -allait silencieusement dans la nuit vers le centre de Pétrograd. -Les soldats défilaient en bon ordre et leurs pas -cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de -la nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu -une troupe d’un aspect aussi militaire. « Qu’est cela ? -se demanda-t-il. Le gouvernement a-t-il fait venir en -secret des troupes sûres du front et va-t-il coffrer les bolchéviques -cette nuit ? Cela ressemblerait bien peu à -notre cher Alexandre Feodorovitch Kerenski ! Est-ce -le coup d’État de Lénine ? »</p> - -<p>Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé -par cette énigme, et, sans en chercher davantage la solution, -il se coucha et s’endormit. La dernière image qui -passa devant ses yeux avant de plonger dans le sommeil -fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant à -ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, -et le maître de la maison, qui disait des bouffonneries. -La présence de Choupof-Karamine près de la jeune fille -lui était fort désagréable.</p> - -<p>Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra -encore des détachements de soldats et de marins, -l’arme sur l’épaule, qui défilaient avec une allure tout à fait -martiale. Mais sitôt arrivé à la banque, il y apprit la surprenante -nouvelle que les bolchéviques, dans la nuit, -s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre -résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était -cerné dans le Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile -que ses collègues, avait réussi à s’enfuir. En fait, la ville -appartenait aux bolchéviques.</p> - -<p>Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet -de Savinski toute la matinée et il n’eut pas une minute -à lui. Les nouvelles étaient surprenantes. Les bolchéviques -s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer un coup de feu. -Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste -de résistance. Les régiments et les marins avaient passé -aux bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et -du Siméonovski boudaient et ne sortaient pas de leurs -casernes. On ajoutait qu’ils n’étaient pas agités et passaient -leur temps à jouer aux cartes. Lénine, rentré en secret -à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le soir -même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des -Soviets et y proclamer le changement de régime. L’Institut -Smolny, fondation de la grande Catherine qui y -faisait élever des filles nobles, était le siège du nouveau -gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà — comment -le savait-on ? — que Kerenski avait rejoint les troupes -cosaques du général Krasnof et marchait à leur tête sur -la capitale. Savinski eut dix visites. Tous les gens qui -vinrent le voir étaient terrifiés. Cette fois-ci, il ne s’agissait -plus de plaisanter. Chacun pensait que le règne de Lénine, -si court fût-il, serait horriblement sanglant. Choupof-Karamine -accourut chercher de l’argent ; la peur avait -marqué son visage blême de taches noires. Il semblait -que la circulation du sang s’arrêtât dans ce gros corps -pourri.</p> - -<p>— Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est -fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière. -Il ne nous reste qu’à aller nous incliner respectueusement -à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le -groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur -Stockholm.</p> - -<p>Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites -rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer -au fond de son appartement.</p> - -<p>Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un -réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la -panique générale, il prit une vue plus calme de la situation. -« C’était inévitable, se dit-il ; maintenant, il ne faut -plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on pourra avoir -un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que -l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force -du rouble parlera toujours dans les bureaux. » Il pensa à -sa femme, avec un soulagement infini à l’idée qu’elle -était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son -inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait le coup -d’État à Pétrograd ? Il fallait absolument lui faire passer -des nouvelles… Et tout à coup il eut un sursaut. Que -faisait sa petite amie Lydia ? Sans doute était-elle dans -la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la -demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A peine raccrochait-il -le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça -qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia -Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.</p> - -<p>Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage -rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses -grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais -la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre -inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par -son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement -qu’il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche -autour de la taille de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait -doucement comme un père gronde son enfant chérie.</p> - -<p>— Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville -aujourd’hui ? Quel démon de curiosité vous pousse ? -Vous allez vite rentrer chez vous et vous n’en ressortirez -pas avant que je vous en donne la permission.</p> - -<p>Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait -que penser. Maintenant, elle sentait que Savinski lui -pardonnait, et sa sortie de chez elle, et sa venue si inattendue -dans son cabinet à la banque. Fière de son succès, -c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit :</p> - -<p>— Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a -été plus calme. Il règne un ordre parfait, pas d’attroupements, -pas de meetings, des pelotons de soldats comme -aux temps du tsar… Et puis, ajouta-t-elle malicieusement, -je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe. -A moi toute seule, je n’y comprends rien…</p> - -<p>— Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour -l’instant vous devriez être chez vous. Croyez-vous que -les révolutions sont faites pour fournir un spectacle aux -jeunes filles curieuses de Pétrograd ? Je vais vous ramener -chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture. -Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise -au garage. Séméonof l’occupe, sans doute, à ma place.</p> - -<p>A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit -une lettre fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une -seconde.</p> - -<p>— Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet -voisin. Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.</p> - -<p>Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait -Savinski, et celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire -son nouveau visiteur, qui n’était autre qu’André -Spasski.</p> - -<p>Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait -en rien perdu son sang-froid. Il était calme comme à -l’ordinaire, et on ne voyait pas trace de nervosité sur son -visage.</p> - -<p>— J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, -dit-il, et j’ai quitté mon appartement sans attendre une -minute. Les bolchéviques me font l’honneur, paraît-il, -d’attacher un certain prix à ma capture. Ils sont chez moi -à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas facilement.</p> - -<p>— Qu’allez-vous faire ? demanda Savinski.</p> - -<p>— D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une -maison sûre ici, et j’ai aussi un excellent passeport.</p> - -<p>Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski -un passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur -Paul Pavlovitch Mouchine, âgé de trente-huit ans.</p> - -<p>— Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela -ne sera pas difficile. Krasnof aura plus de confiance en -moi qu’en Kerenski qu’il méprise. Peut-être prendrons-nous -Pétrograd ! Ces coquins n’aiment pas se battre.</p> - -<p>Spasski souriait tout le temps en parlant.</p> - -<p>— Mais avez-vous de l’argent ? demanda Savinski.</p> - -<p>— J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis -un personnage compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas -qu’on me trouve chez vous. Je vous ferai tenir de mes -nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la part -de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je -crois, rien à craindre pour le moment. Séméonof sent -qu’il aura besoin de vous. Au pire, vous avez quelques -semaines de répit. Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, car -nous nous reverrons.</p> - -<p>— Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant -à la porte.</p> - -<p>Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il -regarda par la fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait -la Perspective Nevski sans se hâter, les mains -dans ses poches, une cigarette à la bouche.</p> - -<p>Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte -lorsqu’il vint la rejoindre. Décidément, elle ne s’était -pas trompée sur lui. Aux heures critiques, il ne gémissait -pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle éprouva à -nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans -ses bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur -le trottoir devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, -Savinski la reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik -qui flânait sur la Perspective. Le temps était beau et clair ; -il y avait sur les trottoirs la foule accoutumée. Personne -ne paraissait se rendre compte qu’un coup d’État avait -eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient -au pouvoir leur redoutable programme de guerre civile -et de communisme. Pétrograd, pour s’émouvoir après -six mois de révolution, avait besoin d’entendre des coups -de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la poudre. Or, -tout était tranquille. Des pelotons de soldats patrouillaient -dans un ordre parfait. Il fallait un grand -effort d’imagination pour comprendre l’importance de -ce qui venait de se passer en quelques heures. Et qui -parmi ces gens fatigués et neurasthéniques était capable -de cet effort ?</p> - -<p>La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, -Savinski et Lydia virent qu’à gauche la rue était barrée -par des troupes à la hauteur du bureau central des téléphones. -L’izvostchik tourna à droite pour passer sous -l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. -Mais, comme ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. -« On ne passe pas. » Lorsque Lydia reconnut l’uniforme -des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.</p> - -<p>— Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade -depuis hier et ne peut sortir. Comment aurais-je vécu -si je l’avais su ici ?</p> - -<p>Savinski la rassura.</p> - -<p>— On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. -Il y aura des pourparlers et tout finira pacifiquement. -Vous savez bien comment cela s’arrange chez nous.</p> - -<p>La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut -rebrousser chemin et prendre le long du canal de la -Moïka. Là, ils rencontrèrent un détachement de jeunes -soldats, des gosses vraiment, fraîchement débarqués du -front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient -pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils -défilaient, Savinski demanda à un sous-officier où ils -allaient.</p> - -<p>L’homme répondit avec nonchalance :</p> - -<p>— Nous sommes commandés pour défendre le Palais -d’Hiver, où le gouvernement est réfugié.</p> - -<p>Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, -haussant les épaules, il reprit sa marche. Savinski fut -stupéfait de voir que les troupes du comité révolutionnaire -qui gardaient le pont aux Chantres laissaient passer les -soldats du front, qui traversèrent sans être inquiétés -la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale -du Palais.</p> - -<p>Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.</p> - -<p>— Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il -s’agit d’un spectacle, d’une espèce de parade de cirque ?… -Je ne puis pas prendre les choses au sérieux chez nous. -Ces enfants casqués et en désordre, ces marins qui les -regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance, -tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch… -Ou bien est-ce que je suis une trop petite -fille pour comprendre ? ajouta-t-elle avec cet accent de -sincérité et ce naturel qui laissaient voir si profondément -en elle.</p> - -<p>— Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, -répondit-il. Il suffit d’un rien pour que la scène, qui est -ridicule, devienne tragique. En tout cas, vous allez me -promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien sagement -chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner -pour vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez -pas. Cherchez vos poupées ; elles ne doivent pas -être bien loin, et jouez avec elles. Cela vaut mieux aujourd’hui -que de courir les rues.</p> - -<p>Lydia devint sérieuse.</p> - -<p>— Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez -de ne pas faire des imprudences et de ne pas vous exposer -inutilement. Je suis tranquille pour Paul, qui est au lit. -Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre sujet. Vous ne -quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation, vous -rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et -vous me téléphonerez… Ah ! mais, c’est vrai, vous avez -cet affreux pont Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il -y a de plus dangereux. Si l’on se bat, voilà, vous viendrez -coucher chez nous. Vous savez que vous pouvez entrer -par la Millionnaia.</p> - -<p>Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque -chose de pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement -Savinski. Il se défendit de se laisser aller à l’émotion qui -l’envahissait et, sur un ton plaisant, il dit :</p> - -<p>— Vous me parlez comme une grand’maman à son -petit-enfant, Lydia Serguêvna. Cela me rajeunit… Mais, -soyez tranquille, je suis un grand poltron et ne veux -rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer -dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme -revenu.</p> - -<p>Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais -qui était désert.</p> - -<p>Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les -Volynski fut très gai. Le prince se sentait mieux et le -coup d’État, appris le matin même, l’avait mis dans un -état de joie extrême. L’idée que les misérables qui avaient -renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir -et traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.</p> - -<p>— Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme -en arrivant à table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir -Kerenski en fuite. Il faut reconnaître qu’il est malin. -Toutes les fois qu’il y a du tapage, il disparaît dans une -trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te prie ? -Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter -dans la Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement -de la fin. La prochaine fois, ce sera le tour de -Lénine et de Trotski. Alors, l’expiation sera complète. -En attendant, nous allons boire une bouteille de champagne -pour célébrer ce grand événement.</p> - -<p>Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût -un plein verre. Il trinqua avec le général Vassilief. Ses -yeux creusés brillaient sous leur profonde arcade. Parfois, -un accès de toux le secouait. Il ressentait alors de vives -douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons. -Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.</p> - -<p>— Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer -de la Russie. Il y a dans l’âme russe un profond -sentiment de justice. Elle ne peut supporter longtemps -ce qui est immoral. Comment admettre que les coquins -qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir ? Cela criait -vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar ! La -foudre du ciel devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. -Il est l’instrument de la colère de Dieu.</p> - -<p>Le général profita d’une quinte de toux du prince pour -intervenir.</p> - -<p>— Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, -nous aussi.</p> - -<p>— Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux -accent de triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons -bien mérité. Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur ? -Rien. Qui de nous a donné sa vie pour lui ? Personne. -Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la Russie sortira -de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais… Buvons -à la Russie.</p> - -<p>Il vida son verre.</p> - -<p>Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle -avait éprouvées dans la matinée, sa visite à Savinski, la -promenade en traîneau, le champagne qu’elle avait bu, -l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle vivait dans -un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief, -les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages -irréels : elle revoyait la révolution comme elle l’avait -vue quelques heures plus tôt près de la place du Palais-d’Hiver, -comme une parade foraine, ou mieux comme -une féerie… On se levait de table ; elle se sentit tout à -coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan -et tout aussitôt s’endormit.</p> - -<p>Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques -coups à sa porte. Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit -un billet. Dans l’adresse écrite au crayon elle reconnut -l’écriture de son cousin. Elle eut une palpitation de -cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une terrible -nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes :</p> - -<blockquote> -<p><i>Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je -ne te revois pas, je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours -aimée.</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Paul.</span></p> -</blockquote> - -<p>Elle devint très pâle. « C’est affreux, pensa-t-elle, il va -mourir. » En hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller ? -que faire ? elle ne le savait pas, mais il était impossible -de rester là sans essayer quelque chose. Le calme de sa -chambre était intolérable et la chassait de chez elle. -Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, -elle lui dit :</p> - -<p>— Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens -sont fous aujourd’hui.</p> - -<p>Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un -grand signe de croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.</p> - -<p>Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies -qui venait la voir. C’était une compagne de cours, Hélène -Ivanovna, qui habitait à un quart d’heure de chez elle, -de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia. -Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait -dans la vie sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien -ressentir et être toujours en retard d’une heure. Lydia -avait pour elle beaucoup d’amitié.</p> - -<p>— C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai -besoin de toi. Nous sortons ensemble, tu veux bien ?</p> - -<p>— Pourquoi pas ? dit Hélène avec placidité.</p> - -<p>Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, -toujours désert.</p> - -<p>Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles -gagnèrent la Millionnaia et arrivèrent jusque devant le -musée de l’Ermitage. Mais le petit pont traversant le -canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver était occupé -par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse -sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans -la matinée. Les ouvriers refusèrent absolument de laisser -passer les jeunes filles, et les supplications de Lydia -restèrent sans effet. Elles revinrent sur leurs pas, prirent -le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir -le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur -militaire et le ministère des Affaires étrangères.</p> - -<p>Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se -découragea pas.</p> - -<p>— Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle -à son amie.</p> - -<p>Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia -dans cette promenade aventureuse comme elle l’aurait -accompagnée dans une tournée de magasins pour acheter -une robe.</p> - -<p>Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte -et le cordon des soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant -d’une discussion, du reste amicale, qui s’était engagée -entre un sous-officier et des spectateurs, les deux jeunes -filles passèrent les sentinelles sans qu’on les arrêtât. -Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis -Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle. -Bien qu’elle fût toujours sous le coup de l’émotion qui -l’avait fait sortir de chez elle et indifférente à tout ce qui -ne la préoccupait pas, le spectacle qu’elle avait sous les -yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de la -grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. -Mais, sur la place même, les junkers circulaient -librement, ne se cachaient pas et s’occupaient aux yeux -de leurs ennemis à préparer la défense du Palais. Par -endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes -rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes -bûches de bois de plus de six pieds de longueur, empilées -les unes sur les autres sur une longueur d’une trentaine -de pas. C’était une partie de la provision de bois amassée -pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des jours -entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment -les troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier -ainsi ? De nouveau, la pensée que tout cela était une -« parade de cirque » traversa l’esprit de Lydia. A ce moment, -par la porte centrale, sortit un détachement de junkers. -Ils défilèrent comme à la parade ; leurs longs manteaux -couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils s’alignèrent -sur deux rangs devant le tas de bois et un général -les passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les -jeunes filles s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas -un mot de la harangue. Elle cherchait, parmi ces deux -cents jeunes officiers, à retrouver Paul. Soudain, elle -poussa une exclamation.</p> - -<p>— Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.</p> - -<p>En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la -file, était Paul Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe, -la poitrine bombée, les yeux attachés sur le général qui -parlait. Il ne voyait pas sa cousine. Elle remarqua qu’il -était très pâle. « Il est malade, le pauvre petit », pensa-t-elle. -Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait -jamais cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand -garçon. Maintenant, elle entendait les paroles du général. -Il terminait d’une voix sonore en disant : « La Russie -compte sur vous, mes enfants ! » — « En quoi est-ce que -la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble -de l’irritation. Où est la Russie, là-dedans ? Est-ce -Kerenski, la Russie ? Paul va-t-il se faire tuer pour Kerenski -qui est en fuite ? Et qui est-ce qu’il y a dans ce -Palais ? Des ministres socialistes et des bourgeois que -personne ne connaît ? »</p> - -<p>Au commandement d’un officier, les junkers se remirent -sur quatre rangs et, d’un pas cadencé, défilèrent pour -rentrer dans le Palais.</p> - -<p>Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul -allait passer près d’elle. Il la regarda et eut un sourire de -joie. Sa pâle figure s’illumina. Lydia fit un pas encore, -comme si elle allait l’aborder. A cet instant, Hélène, -soudain consciente de ce qui se passait, la saisit par le -bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque -en passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea -pas. Lorsque les junkers eurent disparu sous la voûte -couleur de sang, elle ne dit qu’un mot :</p> - -<p>— Rentrons.</p> - -<p>Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats -rouges qui ricanaient, et arrivèrent quelques minutes -après, sans que Lydia eût ouvert la bouche, à l’hôtel du -prince Volynski. Elle monta seule chez elle et s’enferma. -Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander. Elle -répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de -descendre. Elle ne pouvait supporter de le voir à cet -instant. Elle se répétait avec colère les mots qu’elle avait -prononcés le matin même. « Une parade de cirque ! -une parade de cirque ! » Elle se voyait souriante à côté -de son ami et se détestait.</p> - -<p>La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. -Elle était révoltée contre les siens. « Voilà mon père qui -applaudit Lénine. Il a perdu la tête, je pense. C’est Katia -qui a raison : les gens sont devenus fous. Pourquoi se -massacrer les uns les autres ? Qu’est-ce que Paul a fait -à ces soldats ? Pourquoi vont-ils se tirer dessus ? Ils sont -Russes les uns et les autres. Il n’y a là aucune raison. »</p> - -<p>Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. -Devant elle, la Néva roulait lentement ses eaux noires -et gonflées. Pas un bruit ne filtrait à travers les doubles -fenêtres collées. Pas une âme ne se montrait sur le quai -du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il semblait -qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie -la rassura. « On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch -avait raison. » Un flot d’espérance l’envahit et -ramena le sang à ses joues pâles. « Il a toujours raison, -continua-t-elle. Mais oui, c’est évident, il y a eu des pourparlers -entre les troupes du Palais et les révolutionnaires. -On discute, on discute sans fin, comme toujours chez nous. -Personne n’a envie de se faire tuer ; on parlera jusqu’au -matin et chacun rentrera chez soi. »</p> - -<p>Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu -une telle agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même -d’avoir été la cause de ces tortures inutiles. « Comme -je me vengerai sur lui demain, lorsque je le verrai », -pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.</p> - -<p>A cet instant même, une effroyable fusillade toute -voisine éclata. Il était dix heures. L’assaut du Palais -d’Hiver commençait. Bientôt elle entendit le tic-tac prolongé -des mitrailleuses. Et soudain un coup violent et -sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le -ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse -Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. « Le -canon ! », dit-elle. Il lui parut qu’elle s’arrêtait de vivre. -« Que peuvent-ils faire, les pauvres petits ? » pensa-t-elle.</p> - -<p>La fusillade continuait ; parfois, elle entendait l’éclat -plus violent des grenades à main et, de temps à autre, -la détonation profonde du canon qui couvrait tout. Elle -voyait le décor qu’elle avait eu sous les yeux dans l’après-midi -et les junkers cachés derrière les rangées de bûches. -Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout -s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis -une pétarade désordonnée. Cela dura très longtemps. -Elle avait perdu la conscience du temps. Épuisée, elle -s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les oreillers -pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée -ainsi, la fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans -un sommeil profond.</p> - -<p>Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle -regarda sa pendule. Il était trois heures du matin. Elle -frissonna. « J’ai rêvé, se dit-elle. Quel affreux cauchemar ! »</p> - -<p>Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique -et se rendormit comme un enfant.</p> - -<p>Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, -ainsi qu’à l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui -revint. Elle frissonna.</p> - -<p>— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle… Tu as entendu, -cette nuit ?</p> - -<p>La vieille bonne souriait.</p> - -<p>— Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il -est en sûreté à son école.</p> - -<p>Lydia retomba sur son oreiller.</p> - -<p>— C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et -deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c2">II<br /> -LE SANG RÉPANDU</h3> - - -<p>Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par -les bolchéviques furent peut-être ceux qui mirent les -nerfs des habitants de la capitale à la plus rude épreuve. -Les nouvelles les plus contradictoires passaient de bouche -en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus -vives le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute -de vent soufflait sur les espoirs éteints, les ranimait et, -lorsqu’une petite flamme brillait, une averse soudaine -l’éteignait.</p> - -<p>Les bolchéviques, réunis en séance solennelle à l’Institut -Smolny le mercredi soir 7 novembre, avaient fait -éclater la joie de leur triomphe. Jamais, depuis le premier -jour de la révolution, on n’avait entendu des accents -plus enivrés. Jusqu’alors les maîtres de l’heure avaient -composé des chants désolés sur l’éternel thème de la -ruine inéluctable de la Russie. Aujourd’hui, enfin, on -voyait des hommes se féliciter de leur victoire et annoncer -à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne doutaient -pas d’eux-mêmes, et la première séance du second congrès -panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même, -frappa les esprits par la joie farouche et orgueilleuse qui -l’emplissait, par la certitude qui animait les protagonistes -du drame.</p> - -<p>Mais il s’en fallait que la réalité répondît aux assurances -des chefs du nouveau gouvernement. En fait, ils étaient -seuls avec les quelques milliers de soldats, de marins et -de gardes rouges qui les avaient portés au pouvoir. Toute -la machine gouvernementale s’était arrêtée d’un seul -coup. L’immense bureaucratie de la capitale s’était mise -en grève. Pas un fonctionnaire, pas un employé de -ministère n’acceptait de travailler pour les commissaires -du peuple. Les bolchéviques s’étaient emparés du télégraphe -central et envoyaient des messages dans toute la -Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie -refusait de causer avec eux et se renfermait dans un silence -inquiétant. Les rares nouvelles que l’on avait de l’intérieur -ne leur étaient pas favorables. Les voyageurs arrivés de -Moscou déclaraient que la ville était à feu et à sang et -que les junkers se battaient contre les troupes révolutionnaires. -A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour -l’instant si faibles et se sentaient si précaires qu’ils laissaient -leurs adversaires, les social-révolutionnaires et les -menchéviques, se réunir dans un palais de la Fontanka -pour lutter ouvertement contre eux.</p> - -<p>Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité, -qui était fort active à organiser la résistance au coup -d’État. D’autre part, ils avaient des rapports inquiétants -sur les cosaques de Krasnof, qui étaient avancés de -Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux faubourgs -de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré -près du pont du Palais, le petit croiseur <i>Aurora</i>, dont l’artillerie -avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il -était sous pression et chacun savait qu’il offrirait un asile -aux chefs bolchéviques si la fortune changeante les obligeait -à fuir Pétrograd dont ils venaient de s’emparer. Se -réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine, -Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers -une terre étrangère ? En somme, rien ne paraissait plus -branlant que le pouvoir de ces hommes qui parlaient si -haut.</p> - -<p>Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun -désordre. La ville était plus calme qu’elle ne l’avait été -depuis six mois. Partout des patrouilles, pas un coup de -feu. On arrêtait les voleurs et les maraudeurs. Les magasins -étaient ouverts. Dans chaque maison, des consignes -sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant -de Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le -numéro du téléphone qu’il devait appeler en cas de -trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On se sentait -soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait -à l’aise… Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à -son imagination et qu’on essayait de voir plus loin que -les apparences, on était, à la lettre, paralysé par la peur -à l’idée, trop certaine pour être mise en doute, que l’on -appartenait dorénavant, corps et biens, à des hommes -sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait -la guerre civile, le communisme et l’anéantissement par -la violence des anciennes classes dirigeantes.</p> - -<p>Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, -si à la portée de tous les esprits, que l’on était comme -suffoqué. Ivan Choupof-Karamine disait en soupirant : -« Rien n’est plus insupportable que l’incertitude. » Et, -comme il aimait à bouffonner, il ajoutait : « Seul le lièvre -préfère attendre. »</p> - -<p>Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se -hasardant pas à sortir la nuit. Elle recevait maintenant à -cinq heures et, par un curieux effet de la peur, elle avait -plus de monde que jamais. Les gens ne pouvaient rester -chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils couraient -les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion -et croyaient être une force ; ils oubliaient leur solitude -et cherchaient à s’étourdir dans d’interminables conversations. -Ils en sortaient plus déprimés encore, car rien -n’égalait dans ces premiers jours la tristesse des propos. -Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof -voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet -homme si bavard causait d’abondance avec tout le monde, -sauf avec sa femme. Pendant ces trois jours, Nathalie -avait essayé dix fois d’entrer en communication avec -Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait quitté -son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à -Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas ? L’avenir ne -se dessinait pas avec assez de clarté pour qu’on risquât -de se montrer au quartier général des bolchéviques.</p> - -<p>Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait -été un peu souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre -heures. Elle n’avait pas revu Paul, car les junkers -étaient consignés dans leurs écoles et ne pouvaient, au -risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le -samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia, -alors qu’ils patrouillaient la rue en automobile -blindée. L’auto avait eu une panne et ses occupants avaient -été massacrés sans qu’ils essayassent de se défendre. Le -jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski -avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais -Michel, où Paul était caserné. Elle remit le paquet et -une lettre au factionnaire à la porte, dont les grilles étaient -fermées. Lydia essaya de téléphoner à son cousin. Le -bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro. -Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la -voir.</p> - -<p>Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires -qui l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle -avait dans le regard quelque chose de sérieux qu’il ne -lui connaissait pas et parlait sur un ton où il ne retrouvait -plus l’accent enfantin dont elle ne s’était jamais défait -jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de suite -auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui -demanda :</p> - -<p>— Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.</p> - -<p>Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. -Il hésita un instant, puis haussa les épaules.</p> - -<p>— Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.</p> - -<p>Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient -à l’interroger, il poursuivit d’une voix sourde :</p> - -<p>— Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. -Qui peut dire ce qui se passera demain ?…</p> - -<p>Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la -précarité du pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité -d’une avance des cosaques commandés par Krasnof.</p> - -<p>Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, -elle lui dit, tout en le fixant :</p> - -<p>— Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce -que je ne sais pas, c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, -je vous prie. J’ai beaucoup réfléchi depuis trois -jours ; il me semble que je ne suis plus la petite fille -que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas ? -Parlez-moi franchement. Il n’y a que vous au monde -avec qui je puisse causer.</p> - -<p>Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui -remua Savinski jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition -qu’elle cherchait auprès de lui un réconfort -à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. Que -lui dire dans l’incertitude où il était ? Il se résolut donc -à lui exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur -un ton qui enlevât à la conversation ce qu’elle avait de -tendu et presque de tragique.</p> - -<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. -Si je me trompe, vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue -que je n’ai aucune confiance dans les cosaques de Krasnof. -S’ils avaient voulu prendre la ville, ils l’auraient prise -hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je parie -qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au -lieu d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin. -C’est la maladie russe. Seuls les bolchéviques paraissent -en être exempts. La façon dont ils ont fait leur coup -mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès sur -les journées de juillet ! Ils sont capables d’apprendre. -Nous n’avons pas encore vu au cours de la révolution -des hommes qui profitent de l’expérience acquise. Et si -vous voulez une conclusion…</p> - -<p>Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille -dans les siennes et, avec un sourire :</p> - -<p>— Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna ? -Vous savez qu’il n’y a rien qui soit plus difficile -pour un Russe que de conclure. Nos compatriotes aiment -à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de la -thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui -par la fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables -de leur dialectique, ils vous tirent leur révérence.</p> - -<p>La jeune fille resta sérieuse et dit simplement :</p> - -<p>— Eh bien ?</p> - -<p>— Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès -de Lénine. Mais si vous me demandez ce qu’il fera de -sa victoire, je vous dirai que je n’en sais rien et probablement, -à l’heure actuelle, n’en sait-il pas plus que nous… -J’imagine que c’est un homme politique tout autant -qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité, -de concessions aux événements. On ne crée pas -un régime social tout nouveau en un jour. Il sera amené -à manœuvrer, à biaiser… Mais, chère petite amie, conclut-il, -voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine. -Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut -être renversé, nous pouvons être, vous et moi, en Angleterre, -les Allemands peuvent avoir pris Pétrograd et remis -un beau tsar tout neuf sur le trône.</p> - -<p>Lydia se leva et se mit à marcher de long en large -dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. -Elle allait d’un pas lent et décidé, son visage restait sérieux -et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui dit :</p> - -<p>— Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. -Cela, je l’ai compris. Je pense que tout va -s’écrouler ; je pense qu’il y aura beaucoup de sang.</p> - -<p>Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, -tout près de Savinski, elle murmura :</p> - -<p>— C’est une horreur !</p> - -<p>Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit -tressaillir Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les -mots qu’il fallait.</p> - -<p>Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. -Elle fit encore quelques pas dans la chambre, puis, d’une -voix posée, elle dit :</p> - -<p>— Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, -si vous pourriez me procurer un passeport pour un jeune -homme.</p> - -<p>Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de -l’oppression inexplicable qui l’accablait.</p> - -<p>— Un passeport, fit-il, pour un jeune homme ?… Ce -n’est pas très facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, -je crois qu’en quelques jours je pourrai vous arranger -cela… J’ai des relations, heureusement.</p> - -<p>La figure de la jeune fille pour la première fois se -détendit.</p> - -<p>— Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. -Je l’aime comme un frère. C’est un enfant, vous comprenez, -un véritable enfant. Il était l’autre nuit au Palais -d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, risquer -de se faire tuer par des Russes ! Pour qui ? Cela n’a pas -de sens… Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le -tuera, c’est certain… Ce n’est pas une parade de cirque, -Nicolas Vladimirovitch. Je suis heureuse de voir que vous -sentez sur ce point comme moi. Alors, j’ai combiné -tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on -appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les -bolchéviques qui sont les maîtres, Paul a le droit de -déserter. Je lui ai envoyé par Katia des vêtements civils. -Il saura trouver le moyen d’aller chez mon amie Hélène -Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27. -Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne -n’ira le chercher là… Mais il faut que vous ayez un passeport. -Je ne serai tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.</p> - -<p>— Mais voudra-t-il partir ? demanda Savinski.</p> - -<p>— Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.</p> - -<p>— Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, -continua Savinski. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je -pense qu’il faudra bientôt m’occuper d’en avoir un pour -vous…</p> - -<p>— Oh ! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. -Qu’est-ce que je risque ? jeta la jeune fille d’une -voix qui, cette fois-ci, était joyeuse. Une fois Paul en -sûreté, je serai tranquille… Je resterai encore un peu ici, -car je suis curieuse, vous savez…</p> - -<p>Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine -et joyeuse qu’il aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte -et sa bouche était à chaque instant sur le bord d’un -sourire.</p> - -<p>— Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, -continua-t-elle, quand j’ai su que Paul était avec les -junkers au Palais d’Hiver. Paul a été à la guerre. Cela -me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne représentait-il -rien à mes yeux. C’était trop loin… C’est absurde, -sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez… -Depuis la révolution, je sais bien qu’on a tué -des gens dans la ville même. Je ne les connaissais pas ; -cela m’était indifférent. Je disais comme les autres ces -phrases que tout le monde répète sans y attacher d’importance : -« Les révolutions ne se font pas sans victimes. » -Ou bien on parle « du sang répandu pour une grande -cause ». Qu’était pour moi « du sang répandu » ? Des -mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le Champ-de-Mars -près des tombes des « victimes de la révolution ». -Je n’en ai jamais été émue, — pas plus que vous n’êtes -ému lorsque vous entrez dans un cimetière. Et voilà -qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à coup ce qu’était -« du sang répandu ». Est-ce parce que j’avais vu de mes -yeux cette barricade que les junkers préparaient ? Est-ce -parce que Paul était tout près de moi ? Est-ce parce -qu’il allait se battre avec ces soldats à qui j’ai si souvent -parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours semblé près de -moi ? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici, -et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel -sombre s’éclairer à chaque coup de canon ?… Je ne sais -pas, Nicolas Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter… -Sans doute, vous me trouvez ridicule de me laisser aller -ainsi à mes impressions… Enfin, voilà, il faut que Paul -s’en aille, tout simplement, et alors vous verrez que je -deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable, -que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une -voix très posée : « les victimes de la révolution » et « le -sang répandu ».</p> - -<p>Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. -Comme il regagnait à pied son logis, un vers de Pouchkine -chanta dans sa tête :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure.</i></div> -</div> - -<p>Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir -pour la Finlande. Il prit le train. Il n’avait pas de visa -sur son laissez-passer ancien. Mais on ne le lui réclama -pas et il put franchir la frontière. Il trouva sa femme -fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain. -Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir -à Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait -environ un mois pour régler ses affaires et passer ses -pouvoirs à son remplaçant ; que, d’ici là, il ne courait -aucun danger, car il fallait que les bolchéviques fussent -assurés de leur puissance avant de mettre à exécution -leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la -place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme -que ces jours derniers. Il reviendrait donc définitivement -vers la fin de l’année et ils partiraient pour l’Angleterre. -En attendant, il ne doutait pas d’obtenir un visa pour -aller et venir de Pétrograd en Finlande.</p> - -<p>Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, -Savinski avait l’impression curieuse qu’il était -hors de la réalité, qu’il prononçait les paroles qu’il devait -prononcer, étant donné les circonstances, mais que la -vie, comme il se le disait à ce moment même, « était sur -un autre plan ».</p> - -<p>Il cacha ses pensées à sa femme.</p> - -<p>Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son -domestique lui dit qu’il était prié d’assister à la messe -funèbre qui serait dite ce jour-là en l’honneur de l’enseigne -Paul Volynski, tué le dimanche 11 novembre, à l’âge de -vingt et un ans.</p> - -<hr /> - - -<p>Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y -apprit les détails affreux de la mort du jeune homme. -Le dimanche, pendant qu’il était en Finlande, les bolchéviques -avaient décidé d’en finir avec les junkers et avaient -envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs casernes. -On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien -palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le -lundi matin de bonne heure, on avait retiré de la Moïka -deux ou trois cadavres d’enseignes qui y avaient été précipités. -Le hasard voulut qu’un domestique du prince -Volynski, passant là et attiré par la foule qui s’était rassemblée, -s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le -jeune prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et -une autre dans la poitrine. La balle dans la tête ayant -été tirée à bout portant, il était horriblement défiguré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c3">III<br /> -RÉCLUSION</h3> - - -<p>Les jours passèrent.</p> - -<p>Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski -n’arrivait pas à la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer -de sa santé. Elle lui avait répondu une fois elle-même. -Elle était très bien, mais fatiguée et, pour l’instant, -avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait rétablie, elle -l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu -différent.</p> - -<p>— Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai -bientôt. En attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. -Que Dieu soit avec vous !</p> - -<p>Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux -de sa petite amie, avait renoué des relations avec le prince -Serge Volynski. Maintenant, il était souvent à l’hôtel -du quai du Palais et s’était lié d’amitié avec le pathétique -vieillard. Mais jamais il ne rencontra Lydia, ni chez son -père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le prince -Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa -chambre que pour les repas. Deux domestiques le portaient -alors jusqu’à la salle à manger et, pendant le trajet, -leur maître les accablait de recommandations et d’injures, -car le moindre mouvement réveillait les douleurs de son -fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un -masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie -dans ses jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri -encore et ses yeux, plus profondément enfoncés, brillaient -toujours d’un feu vif au fond des arcades sourcilières. Il -passait par des alternatives de confiance extrême et de -découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant -mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe ; -il passerait l’hiver en Égypte.</p> - -<p>— Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, -mon cher, du soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, -et le sable chaud du désert, vous savez, ce sable dont on -sent qu’il est tiède jusqu’à trois pieds de profondeur. -Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville sombre ?</p> - -<p>Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui -flottaient sur les eaux grises de la Néva, le ciel triste de -novembre, les gouttelettes accrochées aux fenêtres, les -parapets et les pavés luisants, l’humidité visible de l’atmosphère.</p> - -<p>— Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai -aucune fracture du fémur, — à peine quelques tendons -froissés. La vérité est que je suis perclus de douleurs -parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville fantastique -créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon -cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez -des conseils au sujet d’argent à faire passer à l’étranger.</p> - -<p>Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements -financiers de son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. -Il put s’arranger pour lui sortir de la banque, avec mille -difficultés, une somme assez considérable et pour envoyer -en Suède, par une valise diplomatique, une partie des -bijoux de la princesse Hélène.</p> - -<p>A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble -de misère. Comme il essayait un jour de le réconforter, -le prince lui dit, en se soulevant dans son fauteuil :</p> - -<p>— Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici -vivant. Mon seul regret est de n’être pas mort, il y a -six mois, sous l’empereur. La vue des horreurs de la -révolution m’aurait été épargnée… Est-ce une vie que -d’assister à la ruine de la Russie ? Il y a des ruines grandioses -devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons -dans la pourriture, mon cher. Elle s’étale à plein. Cela -pue… Nous étions pourris depuis longtemps ; cela ne -se voyait pas, car la surface était brillante et cachait les -plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur -laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores ? -Un pot rempli de m… La révolution a brisé le pot.</p> - -<p>Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main -débile le laissa retomber.</p> - -<p>— Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. -Qu’est-ce que les bolchéviques peuvent me faire ? Je suis -à moitié mort. Ils ne m’obligeront pas à balayer la neige -dans les rues. Ils me laisseront crever dans mon coin, -comme un chien… Je suis le seul homme de Pétrograd -qui leur échappe… Vous, qui êtes jeune et solide, prenez -garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. -Quant à moi, je suis résolu à ne pas bouger.</p> - -<p>Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le -prince penché sur des cartes ou feuilletant des livres de -voyage. Il essayait de faire dévier la conversation sur -Lydia Serguêvna et demandait de ses nouvelles. C’était -un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il répondait -brièvement :</p> - -<p>— Ma fille va bien, elle va très bien.</p> - -<p>Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, -qui, au fond de lui-même, se rongeait d’inquiétude, y -revenait par des détours. Une fois, enfin, le prince se -décida à parler. Il était dans une crise d’humeur noire.</p> - -<p>— Lydia, dit-il, hum !… C’est mon seul souci, Nicolas -Vladimirovitch. Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette -enfant ?… J’y pense constamment. Cela m’agite. Il faudrait -qu’elle s’en allât. J’avais arrangé son départ avec les -Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne put retenir -un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était -prêt ; elle était sur le passeport de M<sup>me</sup> Saltykof… Mais, -au dernier moment, elle a refusé de partir. Elle prétend -qu’elle ne quittera la ville qu’avec moi. C’est une folie… -Je me suis fâché ; nous nous sommes disputés très âprement ; -j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup j’ai -pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un -cœur grand et pur, ma fille…</p> - -<p>Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.</p> - -<p>— Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. -Ne croyez pas que ce soit par pitié que Lydia reste avec -moi, parce que je suis malade et près de ma fin… C’est -quelque chose de bien plus profond que cela. C’est parce -qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme -vous, elle ne me quitterait pas davantage… Elle paraît -à tous une enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant -rieuse et légère, mais ce n’est qu’une partie d’elle, celle -que chacun voit. Moi seul, je sais combien elle peut aimer. -Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que cela se -dit… Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond -de soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, -d’un geste presque insignifiant. Et cela vous remplit -l’âme d’une lumière magnifique… Pour le moment, nous -ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son -cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient -deux ou trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons -dit un mot de Paul. Elle est très fière ; elle ne veut pas -qu’on la plaigne. Et puis, je ne sais pas ce qu’il y avait -entre elle et son cousin au moment où il a été tué… -Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et -Lydia est une femme déjà… Elle n’est pas sortie ; elle -n’a vu personne. Il y a là un mystère, mon ami… Je ne -sais pas…</p> - -<p>Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski :</p> - -<p>— Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. -Peut-être vous en dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous -dira-t-elle rien du tout… Elle me fait l’effet de quelqu’un -qui lutte avec soi-même. Le jour viendra où la bataille -sera terminée. Alors, nous verrons plus clair… Mais -comment vivra-t-elle dans cette ville maudite ? Si je -ne suis plus là, je vous demande de veiller sur elle. Ma -femme, qui est excellente, n’a pas deux idées claires -dans la tête. Elle ne saura que décider, hésitera entre -mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes ici -encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre -femme et vos enfants à l’étranger.</p> - -<p>Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il -fit un effort pour se reprendre.</p> - -<p>— Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons… -Voulez-vous être assez bon pour jeter une bûche dans le -feu ? Je crève de froid.</p> - -<p>Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. -Il avait bu un petit verre d’une bouteille de cognac -qu’il avait fait apporter pour Savinski. Les bûches, rudement -tisonnées, éclairaient la pièce de leurs flammes -vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui -dit :</p> - -<p>— Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. -Il faudra me l’amener un jour… Oui, j’aurai à -causer avec lui de certains plans que je forme… J’ai -voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il y -a en Andalousie des femmes admirables… Ah ! ma jeunesse, -et les rues étroites de Séville, et l’odeur qui monte -du pavé brûlant quand on l’arrose !… Vous ne savez -pas combien souvent j’y pense… Amenez-moi l’Espagnol, -n’est-ce pas ?</p> - -<hr /> - - -<p>Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité -passionnée de Savinski. Quel drame intérieur y avait-il -eu entre ces deux êtres charmants avant la fin tragique -du jeune homme ? Dans l’obscurité où il était, il se déclarait -incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant il -essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que -l’image de Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, -remplissait de plus en plus ses pensées. A un moment -de retour sur lui-même, il s’en étonna :</p> - -<p>« Quoi ! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus -extraordinaire, dans le bouillonnement d’une révolution -qui veut faire table rase du monde ancien. Je cours des -risques quotidiens ; je puis être emprisonné comme tant -d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les -banques vont être saisies par le gouvernement soviétique -un beau matin. Je suis séparé de ma femme et de mes -enfants ; nous sommes environnés de dangers visibles ; -chaque jour, un des nôtres est arrêté ; j’ai mille soucis -d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait -que je dusse être tout entier absorbé dans des pensées -sombres et utilitaires. Et voilà que je perds plus de la -moitié de mon temps à m’occuper d’une jeune fille qui -pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état -de son cœur… Je perds mon temps ?… Quelle erreur ! -Je gagne du temps. C’est un sort providentiel qui a mis -Lydia Serguêvna devant moi à ce moment terrible. Je -pense à elle, je vois son frais visage devant moi, ses beaux -cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux -purs, sa bouche enfantine… Délicieuses images qui me -reposent, m’entraînent dans un monde idéal loin des -horreurs présentes… Sans elle, je ne serais occupé qu’à -peser les conjectures de l’heure politique : je m’alarmerais -comme mes amis du club ; je nourrirais de noires humeurs ; -mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les -autres, je deviendrais neurasthénique. Lydia, même -absente, me sauve. »</p> - -<p>Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir -de la jeune fille, lui faisait-il une place toujours -plus grande. C’était un homme d’action ; mais c’était -aussi un rêveur. Et peut-être est-ce toujours le poète -qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des -théories de Savinski, et il disait volontiers : « Un grand -homme d’affaires est toujours un poète. Sans imagination -à large envergure, vous restez collé au sol. On ne s’envole -que sur des ailes. Napoléon, le plus grand génie pratique -de son temps, en était le plus grand rêveur. Et qui sait -s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait -de chimérique en lui ? Aujourd’hui même, ne voyons-nous -pas le parti des chimères l’emporter ? Pour un -Séméonof, qui n’a que l’esprit politique, il y a cent songe-creux -qui vivent d’éblouissantes visions dans les nuées. » -Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait -aimé son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi -cette longue retraite ? Il y avait quelque chose d’obscur -dans cette tragique histoire. Le temps, sans doute, le -lui éclaircirait. Mais il lui tardait de revoir sa petite amie -et de tâcher de lire au fond de ses yeux le secret que -le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.</p> - -<hr /> - - -<p>Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. -Le désordre s’était soudainement développé -dans la ville et, au sentiment de sécurité extérieure que -l’on avait eu au début du règne des bolchéviques, avait -succédé la panique. Un arrêté du commandant militaire -de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes -principales des maisons dès six heures du soir. A la porte -cochère, dont le portillon seul restait ouvert, les locataires -et les portiers devaient monter la garde à deux jusqu’au -matin. Un gong, placé dans la cour, avertissait les habitants -en cas de danger. La consigne était de descendre armé -pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible -de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château -fort prêt à subir un assaut. La publication de cet édit -répandit la terreur, car elle prouvait que les bolchéviques -se sentaient incapables d’assurer l’ordre public et qu’une -fois le soleil caché, la ville appartenait aux soldats en -maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux -bandits sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes -se multipliaient. Les gens audacieux ou insouciants -qui se risquaient hors de chez eux après le dîner -entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui -éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux -d’un passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes -places désertes pour les traverser à cinq ou six. Faire -un long trajet à pied le soir dans les sombres rues de -Pétrograd était fort hasardeux.</p> - -<p>C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient -d’habiter de l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser -l’immense pont Troïtski à pied ou en traîneau pour regagner -son logis. Son automobile lui avait été prise ; il faisait -faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais jusqu’à -présent sans succès. Son appartement de Kamenno -Ostrovski Prospect était à une demi-heure du centre de la -ville, et il ne se résignait pas à passer chez lui des soirées -solitaires. Aussi se résolut-il à le quitter et à prendre un -logement meublé laissé vacant par le départ subit d’un ami -qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce nouvel appartement, -plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il était -situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, -au numéro 4 de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia -à la Moïka. C’était un rez-de-chaussée, assez -élégamment meublé, dans lequel on entrait directement -du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa -que deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la -salle à manger qui avait vue sur la grande cour commune -à la maison de la rue et à un vaste immeuble en façade -sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à -Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on -vivait.</p> - -<p>Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait -son voisin. Elle s’en félicita. On ne voyait plus que les -gens qui habitaient à cinq cents pas de chez soi. Il fallait -se grouper, former une petite société très unie pour les -jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi pourrait-on -se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester -isolé paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités -déchaînées par la révolution bolchévique.</p> - -<p>— Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos -jours en Russie sont comptés, il s’agit de les vivre bien. -J’ai ouvert un crédit illimité à mon cuisinier. J’ai du -bois pour me chauffer et j’en achète encore pour plusieurs -milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit -à petit quelques paniers de champagne qui me restent, -des vins du Rhin que je gardais pour le mariage de ma -fille et du Château-Latour comme il n’y en a plus à Pétrograd. -Je donnerai des dîners à six heures du soir et vous -n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. -Au besoin, nous soudoierons quelques soldats du Préobrajenski -pour nous garder. Car vous savez, ajouta-t-il, -à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le Préobrajenski -qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est -l’espoir de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé -de prendre part au coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent -Smolny de dormir. Ils restent chez eux dignement -et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du -régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques… -Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue -chaque jour. Il n’y a déjà plus personne dans la petite -caserne de la place des Écuries. J’en vois chaque jour -qui filent pour la gare, pliés sous le poids des objets qui -gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils -frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en -restera plus. Bon débarras !</p> - -<p>Une longue conversation s’engagea sur la situation. -Nathalie était optimiste. Les bolchéviques s’useraient -vite. Ils étaient trop faibles pour appliquer leur programme. -Les ambassades avec lesquelles elle restait en -contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y -avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens -hauts fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison -aux ministres cadets du gouvernement provisoire. On -pouvait donc s’arranger pour vivre les quelques semaines -du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les Allemands -ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir. -Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée -et le gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à -Moscou sans tirer un coup de feu. En attendant, jouant -sur les deux tableaux, elle avait offert l’hospitalité à un -attaché libre à l’ambassade anglaise, lord Douglas, dont -la présence dans leur appartement était une garantie -contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes -des tyrans maximalistes.</p> - -<p>Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune -homme d’une extrême et classique beauté qui avait eu -un succès prodigieux à Pétrograd depuis un an qu’il y -était arrivé et qui passait pour être l’amant de la séduisante -Nathalie. « Voilà un coup de partie heureusement joué, -pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire… »</p> - -<p>Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait -appris de source sûre que Nathalie Choupof-Karamine -avait repris contact avec Séméonof. Elle le voyait secrètement, -Séméonof ne jugeant pas politique de se montrer -dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien -officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski -lui-même aux Affaires étrangères ? Le fait est qu’Ivan -Choupof-Karamine, pourtant si compromis par sa collaboration -avec Protopopof, ne manifestait aucune inquiétude -et se montrait même d’humeur fort joyeuse.</p> - -<p>Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la -maison, elle l’invita à dîner pour le surlendemain.</p> - -<p>— J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches -voisins. Ma petite amie Lydia m’a promis de venir. -L’avez-vous revue ? C’est sa première sortie depuis la -mort de son cousin.</p> - -<p>Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine -avec un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé -à l’idée de dîner dans cette maison. Le repas était à sept -heures, de façon à permettre aux invités de rentrer tôt -chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes, -du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là -lorsqu’il arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris -de la trouver gaie, éclatante de beauté et de jeunesse. -Il crut voir dans ses yeux le reflet des jours cruels qu’elle -avait vécu ; leur azur lui parut plus profond. « Mais -peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions -qu’elle n’a pas ressenties ? » Elle portait pour la première -fois un rang de perles et une robe noire assez largement -décolletée. Elle était assise dans le cercle et il ne put causer -seul avec elle. A table, elle se trouva à côté de l’admirable -lord Douglas, qui avait la droite de la maîtresse de la -maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de Nathalie. -Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus -d’attention à sa jeune voisine qu’à M<sup>me</sup> Choupof-Karamine. -Lydia acceptait avec plaisir les compliments de -l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan Choupof -rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement, -alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement -ses interlocuteurs et vint à Savinski.</p> - -<p>— Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch ? -demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien -j’ai envie de vous voir.</p> - -<p>Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un -instant avant de répondre, puis gaiement il dit :</p> - -<p>— Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes -et inutiles. Mais je vous les sacrifierais volontiers. -Il y a longtemps que j’ai été privé de ma petite amie.</p> - -<p>— Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain -après-midi ? fit-elle. J’ai envie de marcher un peu. Si -cela ne vous dérange pas, vous me prendrez après déjeuner -et je vous rendrai votre liberté vers quatre heures.</p> - -<p>Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous -important avec un directeur de banque à deux heures. -C’était un vieux monsieur fort ennuyeux et disert. En -un clin d’œil, il renonça à cet entretien et accepta l’offre -de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer -chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski -et à la maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, -lord Douglas accompagna la jeune fille à travers la vaste -cour où quelques dvorniks montaient la garde dans la -nuit froide de novembre.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine -de deux cents pas, et qu’il entrait dans la rue déserte et -sombre où il habitait, un coup de feu grêle déchira le -silence de la nuit ; une balle siffla dans l’air non loin de -lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur -distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.</p> - -<p>« Il faut s’habituer à cela aussi », pensa-t-il.</p> - -<p>Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son -cabinet de travail où la température était douce. Maintenant, -on n’entendait plus un bruit. Il semblait qu’il habitât, -seul vivant, une ville morte. Sur la table, le portrait -de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils étaient -dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. -« J’irai les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il -faudra s’occuper d’avoir des visas pour l’Angleterre. -Quelle chance que Sonia ait ce petit bébé près d’elle ! -Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à moi. » -Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie -du téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris -d’entendre une voix sèche et martelée qui disait à l’autre -bout du fil :</p> - -<p>« Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, -Nicolas Vladimirovitch ? »</p> - -<p>Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait -sur le ton qui lui était naturel, comme s’il avait vu son -interlocuteur la veille, comme si rien n’était survenu -depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas un mot. -Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les -phrases banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski -qu’il avait à causer avec lui, qu’une entrevue leur serait -utile à tous deux et que peut-être Savinski voudrait bien -lui réserver un peu de son temps, vers sept heures, le -lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la journée, -fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec -lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose -d’assez pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir -pendant que la conversation se déroulait, l’accepta -comme la chose la plus naturelle du monde.</p> - -<p>« Que peut-il avoir à me proposer ? se dit-il. Me voilà -en coquetterie avec le gouvernement bolchévique comme -un vulgaire Choupof. Mais, au fond, qu’est-ce que je -risque ? Je prends une contre-assurance, et voilà tout. »</p> - -<p>Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, -pendant les jours qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, -il était couvert par la protection occulte des Soviets. Et, -derrière cette pensée, il y avait aussi l’idée qu’il pourrait -prolonger un peu, sans trop de danger, son séjour dans -cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour -quelle raison, lui souriait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c4">IV<br /> -PROMENADE</h3> - - -<p>Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant -le Jardin d’Été, un cheval mort était étendu sur la neige, -les jambes raidies par le gel. Il y avait plusieurs jours -qu’il était là, sans que personne s’occupât de l’enlever. -Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe -manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient -découpé dans ce cadavre un peu de viande pour en faire -un médiocre pot-au-feu. Ils traversèrent le beau jardin, -dont les allées droites entre les arbres aux branches -noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs -pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka -sur laquelle brillait un pâle soleil de décembre. Malgré -l’hiver, il faisait doux ici et ils marchaient avec lenteur -le long du canal où de grandes barges chargées de bois, -étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les glaces. Ils -causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient échangées — des -nouvelles demandées et reçues du prince Serge — Savinski -avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était -plus grande qu’au jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée -de la banque jusque chez elle. La jeune fille lui parlait -sur un ton qui donnait un prix nouveau aux phrases -banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue réclusion -qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les -sentiments d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, -Savinski, s’étaient développés et avaient atteint une couche -plus profonde de son être. A la seule façon qu’elle avait -de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient parvenus -tous deux dans une région plus pure et plus haute où -rien ne subsistait de la convention des relations mondaines. -Il la taquina sur les attentions que lui prodiguait le beau -lord Douglas.</p> - -<p>— Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, -comme je le sens loin de nous… Êtes-vous bien -sûr que l’Angleterre soit partie du monde que nous -habitons, nous les Russes ? La vie est si simple pour eux, -si unie, si en surface ! Comme tout semble réglé là-bas ! -Il y a des réponses prêtes à chaque question. On n’est -jamais obligé de les chercher, de se creuser pour trouver -une solution. Elle est là, déjà écrite, dans le dictionnaire -des convenances… Ici, on ne comprend rien à rien. -Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout… C’est reposant, -mais comme cela me paraît vide !… Je pense que je -mourrais d’ennui si je devais habiter l’Angleterre.</p> - -<p>— Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il -n’est pas dans votre destinée et dans la mienne de vivre -d’ici peu de mois dans les brouillards de la Tamise ?</p> - -<p>La jeune fille devint sérieuse.</p> - -<p>— Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, -sans regarder son interlocuteur et comme si elle se -parlait à elle-même.</p> - -<p>— Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez -bien que quand on a une fois la chance d’avoir -une amie comme vous, on ne la quitte pas. Alors, vous ne -voulez pas vous en aller ?</p> - -<p>Lydia hocha la tête.</p> - -<p>— Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens… -Je déteste les gens affreux qui sont au pouvoir ; nous -vivons une époque horrible. Et pourtant je veux rester -ici… La Russie souffre mille morts. Est-ce le temps de -la laisser ? Il me semble que je l’aime davantage chaque -jour. L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. -Je ne me savais pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. -C’est un sentiment très fort, qui fait mal, mais -dont on ne voudrait pas se débarrasser.</p> - -<p>— Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit -Savinski, d’une voix grave, mais je ne l’avais pas compris -aussi bien avant que vous ayez parlé. Il faut que ce soit -vous qui me l’appreniez.</p> - -<p>Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils -avaient atteint la Perspective Nevski qu’ils traversèrent -et continuaient à descendre la Fontanka. Ils causaient de -choses indifférentes ou gardaient le silence. Par moment, -quand la neige mal balayée sur les trottoirs était glissante, -Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans -l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix -qui descendait en eux. Mais, comme ils arrivaient au pont -de fer, ils entendirent soudain des cris qui montaient d’une -foule amassée sur l’autre rive du canal, un peu plus loin, -devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils virent -des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes -descendus sur la glace qui formaient un groupe et -s’agitaient avec des gestes violents.</p> - -<p>Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A -ce moment-là de la vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y -avait du désordre, on pouvait être assuré que l’affaire finirait -mal et que la foule laissée à ses instincts irait au pire.</p> - -<p>— Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.</p> - -<p>— Non, non, fit-elle, à quoi bon ?</p> - -<p>Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des -cris partaient de la foule sur le quai. On entendait, parfois, -dans un silence, quelques mots : « Tue-le ! », « Fais-lui -boire un coup ! »</p> - -<p>Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, -de gauche et Lydia et Savinski ne pouvaient voir distinctement -ce qui se passait. Il se dirigeait lentement vers -un trou qui avait été creusé dans la glace le long d’un -bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, -un homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait -des coups de pieds et de poings au hasard. Mais de -solides gaillards qui le tenaient au collet et à la taille -l’entraînaient vers le trou noir dans la glace blanche… -Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur -place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air -glacé et dominaient le tumulte… C’était un appel qui -n’avait plus rien d’humain, quelque chose qui déchirait -l’âme. Et, soudain, le groupe sombre fut le long du -bateau… En un clin d’œil, on vit une forme gesticulante -s’effondrer ; à grands coups de bottes dans les reins et -sur la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle -disparut et fut entraînée sous la glace.</p> - -<p>Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si -pâle qu’il eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et -chancela. Il passa un bras autour de la taille de Lydia -et la pressa contre lui. Il sentit le poids de son corps contre -le sien. Elle avait presque perdu connaissance.</p> - -<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous !… Je vous -en prie… Faites un effort !… Pauvre enfant, comme je -vous plains ! Que je suis désolé, Lydia Serguêvna !… -Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester ici…</p> - -<p>Déjà la jeune fille se redressait.</p> - -<p>— Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse !… -Allons ! Mais donnez-moi votre bras.</p> - -<p>Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. -Savinski fit asseoir Lydia et garda un bras autour -d’elle.</p> - -<p>Lydia interrogea le vieux cocher.</p> - -<p>— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.</p> - -<p>Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.</p> - -<p>— C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine -dans un magasin. Alors le peuple l’a noyé…</p> - -<p>Il se tut un instant et ajouta :</p> - -<p>— Les gens sont comme ça, maintenant.</p> - -<p>Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.</p> - -<p>— Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce -que la vie d’un homme aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch ?… -J’y ai beaucoup réfléchi et je croyais l’avoir -bien compris… Oui, je pensais que rien maintenant ne -pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout… Et -voilà que cette scène banale m’a bouleversée… C’était -horrible !…</p> - -<p>Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce -et se tournant vers son compagnon :</p> - -<p>— Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas -Vladimirovitch, avec une fille qui manque de s’évanouir -dans la rue… Et, pourtant, si vous saviez comme j’ai -besoin de vous ! Il me semble que vous êtes le seul homme -vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez -pas…</p> - -<p>Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra -son étreinte.</p> - -<p>— Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai -jamais. Vous pouvez compter sur moi…</p> - -<p>Puis, changeant de ton, il ajouta :</p> - -<p>— Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis -qu’un homme comme les autres, traversé par toutes -les émotions, un jour bon, le lendemain mauvais. C’est -moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille… C’est -vous qui me donnerez des forces… En attendant, ayons -au moins les bénéfices de la révolution, voyons-nous -chaque jour.</p> - -<p>Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif -des jours de décembre qui, dès avant quatre heures, -étend l’obscurité sur la ville. Le traîneau plongeait dans -les trous, remontait sur les dos d’âne de la neige inégalement -tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les -cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments, -lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait -sentir battre près de son vieux cœur d’homme désabusé le -cœur vierge et fort de la jeune fille.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c5">V<br /> -UN SOUPER</h3> - - -<p>Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout -ce qui n’était pas Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, -ni sa famille n’existaient à ce moment pour lui. Elles -avaient disparu comme un brouillard du matin que le -vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond -comme les yeux de la jeune fille ; une lumière fraîche -qui semblait être pour la première fois au monde enveloppait -toutes choses et leur donnait un charme nouveau. -C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour plus -beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler -les moindres paroles qu’il avait entendues au cours de -leur lente promenade. Il avait fallu qu’elle fût bouleversée -par l’émotion de la scène tragique dont ils avaient été -les témoins pour qu’elle lui dît d’une voix dont il sentait -encore vibrer en lui l’accent pathétique : « Ne m’abandonnez -pas ! » Certes non, il ne la quitterait pas. Il -serait son ami de chaque jour, celui sur lequel on peut -s’appuyer. Un homme de cœur pourrait-il laisser seul -dans la tempête un être aussi charmant et aussi vulnérable ? -Qui avait-elle près d’elle ? Un père infirme qui -ne quitterait plus son fauteuil de malade ; une mère qui -vivait dans un cercle étroit de pensées futiles et de projets -sans cesse changeants, incapable, du reste, comme son -éternel ami le général Vassilief, de comprendre quoi que -ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle se trouvait -et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens -d’un cœur léger aux pires catastrophes. « Grâce à moi, -se dit-il, Lydia passera sans danger les quelques mois de -la folie bolchévique. Il ne s’agit que de gagner du temps. -Du reste, à la première menace sérieuse, nous franchirons -la frontière… »</p> - -<p>Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui. -Tout de suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet -de chambre, Vania, qui était depuis dix ans à son service, -vint à lui une lettre à la main. Mais, avant de la lui -remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait reçu de -mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de -Nijni Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux. -Il avait, du reste, trouvé pour le remplacer auprès de -monsieur, qui, sans doute, ne serait plus longtemps à -Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les -maîtres avaient quitté la Russie.</p> - -<p>— Et quand pars-tu ? dit Savinski, qui avait compris -tout de suite que rien ne retiendrait Vania à la -ville.</p> - -<p>— Demain matin, barine, murmura le domestique.</p> - -<p>— C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter -Pétrograd… Et le cuisinier, me reste-t-il ?</p> - -<p>— Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est -d’ici.</p> - -<p>Savinski prit la lettre. « Il a peur, se dit-il, il a peur -comme tout le monde, comme moi, du reste. Et il se -sauve… Mais moi, je ne partirai pas encore. »</p> - -<p>Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, -les barges sur le canal glacé, les arbres morts du Jardin -d’Été passèrent sous ses yeux.</p> - -<p>La lettre ne contenait qu’une ligne :</p> - -<p>« A sept heures, au restaurant Donon, demander le -cabinet retenu par Rodionof. »</p> - -<p>Elle était signée : « S. »</p> - -<hr /> - - -<p>Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire -aux Affaires étrangères avait commandé un repas -digne des anciens jours de Pétersbourg par son élégance -et par le choix des mets. En l’honneur de son hôte, et -malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la -vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski -pensa à part lui que la possession du pouvoir agissait -sur les bolchéviques comme sur les gens du régime disparu ; -cette première impression le mit de bonne humeur -et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté -par où on pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. -Mais, au cours du repas, il remarqua que Séméonof -n’avait pas touché à la vodka et qu’il se bornait à tremper -ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était -pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. -Il y vit un calcul de Séméonof et se tint sur ses -gardes. La conversation débuta par des questions personnelles. -L’officier s’informa de la santé de leurs amis -communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota -qu’il ne demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine -et ce fait confirma l’exactitude des renseignements -qu’on lui avait fournis sur les rapports secrets qui s’étaient -établis entre le militant bolchévique et la belle Nathalie. -Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser -à Lydia Serguêvna.</p> - -<p>Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort -de son cousin, « tué dans des circonstances tragiques », -ajouta-t-il textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. -Celui-ci eut un geste de la main, comme pour -écarter une chose fâcheuse, mais insignifiante, et dit de -sa voix martelée qui portait sur les nerfs de Savinski :</p> - -<p>— Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir -l’État, je lui trouverai un emploi digne d’elle et de ses -rares facultés auprès de moi aux Affaires étrangères. -Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans la -Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.</p> - -<p>Il s’interrompit un instant et reprit :</p> - -<p>— Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, -et c’est à ce sujet que je vous ai demandé de venir ici.</p> - -<p>Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses -bras sur sa poitrine d’un geste qui lui était familier et, -regardant Savinski bien en face, il lui exposa la situation -telle qu’elle se dessinait devant lui.</p> - -<p>Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait -toute déclamation démagogique et lui parlait comme à -un homme intelligent et non comme à un auditoire populaire. -Il ne fut pas question de « l’abjecte tyrannie du -tsar », ni de « l’autocratie corrompue », ni des « longues -souffrances du peuple », ni de la « guerre abominable », -ni inversement du triomphe du prolétariat, dont Séméonof -semblait se soucier fort peu en tant que prolétariat. Il -était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce qu’il -y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour -gouverner la Russie, mais que la possession du pouvoir -était, pour Lénine et Trotski, comme pour lui, la chose -essentielle. Il parut à Savinski, dans ce premier entretien, -que c’était une autocratie nouvelle qui montait sur le -trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, -car s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, -enflammée et envieuse, il reste qu’on peut causer avec -quelques hommes intelligents et tout-puissants, si éloignés -soient-ils de vos idées. Pour Séméonof, il était évident -que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils allaient -faire la paix avec l’Allemagne.</p> - -<p>— Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue : -elle sera mauvaise, c’est entendu… Mais une mauvaise -paix vaut mieux que la meilleure des guerres. Et, dans -la paix, nous prendrons notre revanche… Mais, Nicolas -Vladimirovitch, nous sommes jeunes et inexpérimentés -dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y a -pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est -fait et parfait. Mais dans la mécanique des affaires, nous -manquons de spécialistes… Nous allons avoir à discuter -avec les experts allemands des questions économiques et -financières, le gouvernement compte que vous accepterez -la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui -n’implique nullement, du reste, que vous partagiez nos -idées politiques et sociales.</p> - -<p>Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne -put s’empêcher de sursauter. La poignée d’hommes qui -s’était emparée du pouvoir par la force, cette petite bande -d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu dans son -long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances. -Quoi ! ils avaient la prétention de détruire de fond en -comble la société ancienne, d’en ruiner les principes -mêmes, et voilà qu’à la première difficulté ils venaient -s’adresser à lui, qui était précisément un des soutiens -essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient… Mais -il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement -de Smolny, et Savinski s’amusa à faire à cette proposition -si nette la plus longue, la plus enveloppée, la -plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec mille -réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour -parler au nom du gouvernement du peuple et de la dictature -du prolétariat aux réunions de Brest-Litovsk, il -ne pensait pas, en tant que citoyen russe, avoir le droit -de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient -chargés de mener les difficiles négociations économiques -avec les Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils -le voulaient venir voir. Il serait préférable que cela se -passât à la Banque du Nord. Des visites de Savinski à -Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la curiosité, de -provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni -aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof -l’avait compris puisqu’il lui avait donné un rendez-vous -clandestin entre les quatre murs sans oreilles d’un cabinet -particulier.</p> - -<p>Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, -mais, devant la fermeté de Savinski, il n’insista plus et -la conversation prit un tour plus technique.</p> - -<p>Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher -de lui dire à brûle-pourpoint :</p> - -<p>— Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch ?</p> - -<p>Séméonof répondit :</p> - -<p>— Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas -Vladimirovitch, que nous mettrons toutes les chances -pour nous. Vous avez entendu ce qu’a dit Lénine dans -un de ses derniers discours : « Camarades, travaillons -pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes. » -Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, -que la terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons -pas encore appliquée. Mais donnez-nous du temps et -chacun comprendra bientôt en Russie qu’il n’a pas le choix -et qu’il faut se soumettre…</p> - -<p>Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. -Savinski eut la sensation nette que si l’ancien officier -était chargé des fonctions de commissaire à la contre-révolution, -personne ne trouverait le chemin de son cœur -et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté -sereine et implacable serait au service de l’intelligence -la plus froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui -fût au monde.</p> - -<p>— Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit -Savinski avec un sourire.</p> - -<p>Séméonof haussa les épaules.</p> - -<p>— S’il le faut, dit-il froidement.</p> - -<p>Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main -à Nicolas Vladimirovitch.</p> - -<p>— Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. -Je crois que c’est demain matin que nous occupons les -banques.</p> - -<p>Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de -saisir le sens plein de la communication qu’il venait de -lui faire de sa voix la plus froide. Puis il ajouta, comme -avec négligence :</p> - -<p>— Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous -avons besoin de vos talents.</p> - -<p>— Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation -inutile, vous seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, -en attendant, la sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski -Péréoulok. Sans reproche, vous nous laissez dans -la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.</p> - -<p>— J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne -humeur maintenant, je vous déposerai. Je cours les -mêmes risques que vous ; mais je n’ai pas le loisir d’y -penser… Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma -vie et la vôtre sont hasardées… Qu’importe ! En tout -cas, il n’y aura pour l’instant aucune perquisition chez -vous. Si l’on veut entrer la nuit, n’ouvrez pas et téléphonez -au numéro 4-15. On enverra immédiatement une patrouille.</p> - -<p>L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat -en uniforme. Il suivit la Millionnaia. Arrivé devant la -maison des Choupof-Karamine, Savinski vit de la lumière -et se fit arrêter.</p> - -<p>— Vous présenterez mes hommages respectueux à la -belle Nathalie, dit Séméonof en s’inclinant.</p> - -<p>La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut -pas. Il était très exactement renseigné sur ce qui se passait -à Smolny et, depuis plusieurs jours déjà, avait été averti -que la saisie des banques était imminente. Aussi avait-il -pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la lumière -chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que -Lydia était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait -de le conduire à son père, à qui il voulait épargner l’émotion -d’une fâcheuse nouvelle le lendemain matin.</p> - -<p>Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle -se leva à l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant :</p> - -<p>— Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, -mon ami.</p> - -<p>— C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit -doucement Savinski en gardant sa main dans les deux -siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à votre père. -J’ai à lui parler.</p> - -<p>Nathalie et lord Douglas les regardaient.</p> - -<p>Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, -la promenade le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux -dîner chez Donon, la partie d’escrime avec Séméonof -où, par moment, il semblait que l’on tirât avec des fleurets -démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui faire Lydia -l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable ; -la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, -les uns sombres et tragiques, les autres présentant -au contraire des vues charmantes sur des campagnes -où les ombres du soir commençaient à tomber, et une -flûte invisible, au fond des vergers, modulait un énervant -appel à l’amour.</p> - -<p>— Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch ? dit -Nathalie à haute voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. -Nous apportez-vous une bonne nouvelle ?</p> - -<p>— Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. -Bonne ? cela dépend comment vous l’entendez. La nouvelle -d’un fait qui peut hâter la chute des Soviets, est-ce -que vous l’appelez une bonne nouvelle ?</p> - -<p>— Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue -pour le chœur muet et attentif.</p> - -<p>— Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de -Pétrograd seront demain occupées par les bolchéviques.</p> - -<p>— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? fit une dame -un peu forte. Quel changement cela apportera-t-il dans -les affaires ?</p> - -<p>— Oh ! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le -regarde du point de vue de l’éternité, comme disent les -philosophes. Vous ne pourrez plus tirer d’argent sur vos -comptes-courants et vos coffres-forts seront séquestrés.</p> - -<p>A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites -jambes jusqu’à Savinski.</p> - -<p>— Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix -aigre. Est-ce que la nouvelle est exacte ? Mais savez-vous -que c’est la ruine pour nous tous ? L’argent de nos -comptes-courants !… C’est un vol manifeste.</p> - -<p>— C’est une mesure politique exactement conforme -aux déclarations du gouvernement soviétique, dit Savinski. -Il est certain que nous sommes ruinés… Mais j’estime -que notre ruine entraînera celle de l’État et qu’ainsi la -saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.</p> - -<p>— Mais quand ? intervint Nathalie, qui semblait avoir -perdu tout son sang-froid, quand ?… Les coffres-forts -aussi ! Ne nous torturez pas ! Pensez-y… Vous êtes odieux -avec votre ironie.</p> - -<p>Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait -pris, on devina qu’elle portait plus d’intérêt à ce que -recélait son coffre qu’aux sommes portées à son compte-courant. -Une extrême agitation régnait dans le salon. -Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des -banques la société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des -ruines partielles, subsistait dans ses lignes essentielles, -s’écroulait d’un seul coup.</p> - -<p>Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections -et des questions qui se croisaient, il se pencha -vers Lydia, auprès de qui il était assis.</p> - -<p>— Alors, vous êtes ruinée, <i lang="en" xml:lang="en">dear little thing</i>, dit-il. -C’est très intéressant !</p> - -<p>Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.</p> - -<p>— Cela n’a aucune importance, fit-elle.</p> - -<p>Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il -avait jetée dans le cercle, Savinski se tourna vers son -amie et lui demanda de le conduire chez son père. Elle -se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski la -suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait -les deux hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un -feu de bois qu’ils avaient allumé près d’une des portes, -et les flammes mouvantes éclairaient dans la nuit les -tas de neige, les piles régulières des bûches entassées -pour l’hiver, les murs nus des maisons et les formes -incertaines des dvorniks qui, enveloppés dans des touloupes, -battaient lentement la semelle sur la neige gelée. -Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de -leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution -que Savinski avait sous les yeux. Cette veillée -nocturne contre les dangers pressentis, mais réels, lui -rappela que cette grande ville, qui semblait morte sous -le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels -il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre -effet que de lui donner un goût plus vif de la vie et de lui -faire sentir plus fortement les liens d’affection qui l’unissaient -à la jeune fille qui marchait, légère, devant lui. -Ils entrèrent par une porte de service, traversèrent quelques -corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez -mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince -Serge. Lydia alluma une lampe électrique et dit :</p> - -<p>— Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici ? Il faut -que je prévienne papa.</p> - -<p>Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse -Hélène et son vieil ami Vassilief, dont les puérils bavardages -l’irritaient. Il resta dans la galerie de tableaux faiblement -éclairée par la lampe qui brûlait sur la table. -En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses -masses de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. -Il y distingua une Eurydice fuyante au bord d’une -rivière. Plus loin, la svelte stature d’un Apollon Sauroctone -se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait -l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste -salle où des chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations -dès longtemps disparues et la noblesse de vies menées -sous des cieux plus beaux, près des mers retentissantes -sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski fut -emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia -l’accompagnait.</p> - -<p>A ce moment, la jeune fille apparut.</p> - -<p>— Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, -mais il tient à vous voir.</p> - -<p>Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant -la porte donnant sur le vestibule, il lui prit le bras et -l’arrêta.</p> - -<p>Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire -de ses yeux et de sa bouche entr’ouverte.</p> - -<p>Ils restèrent quelques secondes sans parler.</p> - -<p>Savinski se pencha vers elle.</p> - -<p>— Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis -très heureux.</p> - -<p>Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez -le prince Serge.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c6">VI<br /> -LE CARREFOUR DOUTEUX</h3> - - -<p>Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore -que le cynisme des propositions qu’il lui avait faites, -le ton sur lequel il lui avait demandé sa collaboration -l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de donner des -conseils techniques aux maîtres de l’heure ? Ne prenait-il -pas une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans -l’entreprise bolchévique qui menait la Russie aux abîmes ?</p> - -<p>Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations -secrètes avec les dictateurs terroristes ? Leur règne serait -de courte durée. Il n’aurait que la honte d’avoir cédé à -leurs injonctions. Et pourquoi l’avait-il fait, du reste ? -Pourquoi cette obstination à ne pas quitter Pétrograd ? -Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. -Et là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens -la Suède et l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à -ces questions, auxquelles il revenait sans cesse. « Oserai-je -le dire à Lydia Serguêvna ? », pensa-t-il un jour. Comment -le jugerait-elle, elle qui était toute pureté ? Cacher -quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. -Elle s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait -à se hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, -elle parlait rarement des bolchéviques. Jamais il ne surprit -d’elle un mot violent contre Lénine ou contre Trotski. -Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une horrible -épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse -pas les hommes.</p> - -<p>La Banque du Nord, comme les autres banques de -Pétrograd, était nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient -et un commissaire siégeait dans le cabinet du -directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de gens -qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la -confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que -150 roubles par mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs -de coffres-forts étaient appelés en série. On confisquait -les bijoux et l’or qui y étaient enfermés. Un -désordre incroyable régnait dans cette maison où, la -veille encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce -spectacle irritait Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure -le matin à la banque, heure perdue en de prodigieuses et -vaines discussions avec le commissaire du gouvernement. -Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait -tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction -de Séméonof. Le représentant du gouvernement lui posa -plusieurs questions au sujet des négociations économiques -et financières avec l’Allemagne. Savinski le jugea complètement -ignorant des affaires, mais intelligent et désireux -d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, -jamais mêlé à la vie financière, allait discuter des plus -grands problèmes avec les chefs allemands avait quelque -chose de risible… Mais l’entretien qu’il eut avec Savinski -se passa sur un ton convenable.</p> - -<p>Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que -ses nerfs étaient tendus et qu’il se cherchait querelle à -lui-même, que Savinski reçut dans son appartement la -visite d’un soldat à la figure assez fine. Le soldat insista -pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui -était bien fermée, et dit enfin à mi-voix :</p> - -<p>— Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire -vous voir. Il est au numéro 58 de la Moïka, au deuxième -étage. Venez après le coucher du soleil et demandez l’appartement -Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai la porte.</p> - -<p>Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. -« Après tant de coquins des deux partis, je vais enfin -revoir la figure d’un honnête homme, se dit-il. Celui-là -est un Russe qui ne connaît pas les compromissions. » -Et il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un -mois qu’il l’avait quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il -disparu dans la tourmente ? La seule chose qu’il avait -apprise était qu’il était encore en vie, car les bolchéviques, -qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de -leurs ennemis les plus redoutables, venaient de faire -passer dans les journaux une note annonçant que cent -mille roubles seraient payés à celui qui livrerait Spasski, -mort ou vif.</p> - -<p>Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. « Et voilà -un brave homme encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent -mille roubles, ce serait une fortune pour lui. »</p> - -<p>Il lui serra la main et fit dire à « l’ingénieur Mouchine » -qu’il serait à six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une -pensée lui traversa l’esprit : « Me voilà lancé dans une -entreprise un peu hasardeuse. Est-ce que par hasard -l’ingénieux Séméonof me ferait suivre ? Qu’est-ce qu’il -y a au bout de cela ? La prison ou une exécution -sommaire. » L’idée que Séméonof le surveillait l’amusa. -« S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il doit savoir que je -vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il s’intéresse -tant. » Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver -Spasski.</p> - -<p>La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec -laquelle il s’était promené pendant une heure le long -de la Néva. Il brûlait de lui dire qu’il allait chez son ami -Spasski, mais il jugea plus sage de se taire. Il ne vit personne -qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, -il entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, -s’attarda un moment à prendre le thé, et, pour sortir, -traversa la cour et gagna, par la maison des Choupof-Karamine, -la Millionnaia. En quelques minutes, il arriva -à la maison désignée, sur la Moïka.</p> - -<p>Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra -pas le portier et monta sans être interrogé au -deuxième étage. Une minute plus tard, il était en face -de Spasski, dans une petite pièce où un lit était préparé -sur le divan.</p> - -<p>Spasski portait un uniforme de simple soldat.</p> - -<p>— C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, -dit-il avec un sourire, en voyant la mine étonnée de son -visiteur. Je suis un des trois ou quatre millions de soldats -qui errent à l’heure présente à travers le pays. Et voici -mon livret.</p> - -<p>Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de -Karpof, Ivan Fomitch, du gouvernement d’Orel.</p> - -<p>— Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas -aux bolchéviques l’honneur de m’inquiéter de leur police… -J’ai échappé à l’Okhrana du tsar. Les gens d’aujourd’hui -ne sont que de petits enfants auprès des policiers de -naguère.</p> - -<p>L’ordonnance de Spasski apporta du thé.</p> - -<p>Comme avec Séméonof, la conversation débuta par -des questions personnelles, et Savinski nota que le nom -de Lydia Serguêvna fut le premier cité. Spasski voulut -savoir tout de suite si elle était restée à Pétrograd et en -parla en termes qui touchèrent Savinski.</p> - -<p>— J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille -charmante, et, sous sa timidité, se cache un caractère -droit et fier. J’ai confiance en elle. Les femmes valent -mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas Vladimirovitch. -Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile… -Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai -que si cela est nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui -dire que je ne l’ai pas oubliée, que je pense à elle ?…</p> - -<p>— Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je -l’aime aussi, comme ma fille. Nous parlons souvent de -vous. Malgré les horreurs présentes, elle reste pleine de -foi en la Russie. Son enthousiasme juvénile m’est précieux ; -il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai envie de -tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une -mauvaise époque, mon cher André Ivanovitch, on y -devient lâche…</p> - -<p>Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il -réfléchit un instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le -quittait pas des yeux, et soudain il se décida à raconter -à son ami son entrevue avec Séméonof et l’engrenage -dans lequel il se trouvait pris.</p> - -<p>A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des -objections, l’approuva d’être entré en contact avec le -gouvernement. Sans doute, ne fallait-il pas se compromettre -publiquement et apporter ainsi aux dictateurs -terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant. -Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à -établir des relations officieuses avec les chefs de -Smolny.</p> - -<p>— Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente -est de quitter la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes -soient ici, que des hommes comme moi mènent -une guerre ouverte contre les bolchéviques, que des -hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre -la direction des affaires… Vous ne pouvez pas vous cacher -sous un uniforme de soldat ; vous devez rester à Pétrograd, -et si, pour y vivre, vous êtes obligé de causer une -heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je n’y -vois aucun inconvénient… Nous aurons besoin de vous. -Je pars dans le Don retrouver les généraux Alexeief, -Kornilof et Kaledine. Là est le salut… Mais il nous faut -des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que je ferai passer -une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront -apportées par des hommes de toute confiance et, le plus -souvent, verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. -Rien n’est plus dangereux… Vous n’aurez de lettres de -moi que quand cela sera absolument nécessaire ; il faudra -les lire avec les yeux de l’esprit et comprendre à demi-mot ; -elles ne seront jamais signées, ne porteront pas -votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces -coquins connaissent. Vous les distinguerez à ceci que, -dans la seconde phrase, il y aura le mot « encore ». Maintenant, -voici nos projets, mais je vous avertis à l’avance -qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le -Don, et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés -et leur faire comprendre que la seule façon d’ébranler -les bolchéviques est d’aider à constituer une armée de -volontaires sur les terres cosaques…</p> - -<p>La figure de Spasski s’éclairait ; il était en pleine action. -La vie pour lui était simple ; il avait un but vers lequel -il tendait toutes ses facultés. Et ce but était magnifique : -la libération de la Russie tombée dans l’esclavage le plus -avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à l’activité -d’un homme jeune et plein de confiance en ses -forces ?</p> - -<p>Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des -relations sûres et rapides entre le Don et Pétrograd. Il -prévoyait tout, et que Savinski pouvait être arrêté ou -simplement surveillé. Il lui fit les recommandations les -plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à prendre -pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa -maison.</p> - -<p>Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait -à son tour plein de vie et de courage. Et comme la -figure de Spasski revenait devant ses yeux, il se dit : -« J’ai vu un homme heureux… Oui, dans l’horreur de -ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi -de ses facultés. Il ne le sait pas ; il ne s’en rend pas -compte ; il parle, comme moi, comme nous tous, de la -honte d’être Russe aujourd’hui, et pourtant il n’a jamais -vécu des heures plus pleines et plus belles… »</p> - -<p>Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, -se mit à suivre avec fièvre une piste si riche en pensées -nouvelles et qui lui paraissaient singulièrement attirantes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c7">VII<br /> -FINLANDE</h3> - - -<p>Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon -des événements qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas -été voir les siens en Finlande. Il remettait de jour en jour. -Mais un remords tenace occupait son âme, dont il ne -pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se plaignait -pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne -parlait pas d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, -et surtout Boris. Elle s’inquiétait aussi de savoir son mari -exposé à mille dangers que son imagination, à distance, -grossissait. Mais elle avait en lui une confiance entière, -le savait retenu par des affaires importantes et ne doutait -pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait -les rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour -passer en Angleterre. Finalement, Savinski, profitant -d’un moment de calme dans la tempête qui secouait la -ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la -frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette -nouvelle à Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et -l’intimité qui était née entre eux était telle qu’il lui semblait -n’avoir pas le droit de l’abandonner même pour un -temps si bref. Il le lui dit, comme ils se promenaient dans -le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de bronze -de Pierre le Grand.</p> - -<p>— Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai -beaucoup de soucis à votre sujet. « Que se passe-t-il -dans la ville ? me demanderai-je à chaque heure. Tout -est-il tranquille ? Tire-t-on sur Nevski ? » Il faudra que -vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune -folie. Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir ? Je -suis arrivé à croire que vous ne pouvez mettre le pied hors -de chez vous sans moi.</p> - -<p>Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.</p> - -<p>— Suis-je une petite fille ? dit-elle. La ville est tranquille. -Je ne vous promets rien du tout. Je sortirai probablement -avec mon amie Hélène. Quant à des folies, -j’aimerais bien en faire, mais cela n’est pas si facile que -vous l’imaginez.</p> - -<p>Elle s’arrêta un instant.</p> - -<p>— Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez -des folies… Si je vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, -est-ce une folie ? Non, je suis sûre qu’il me recevra -très bien et sera d’une parfaite courtoisie… Irai-je prendre -le thé chez l’admirable lord Douglas qui m’invite depuis -longtemps ? Oh ! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch, -non, toujours avec mon amie ? Folies à vos yeux, -aux miens choses bien raisonnables et ennuyeuses… Je -vais vous dire une chose à laquelle j’ai beaucoup réfléchi, -Nicolas Vladimirovitch… Nous sommes cette fois-ci en -pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des -doutes. Vous étiez encore président de la Banque du -Nord. Maintenant, vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques -vous ont pris votre auto. Nous sommes tous ruinés. -On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça viendra… Petit à -petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit -mal ; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves -de bois ; la lumière électrique manque souvent au moment -où on en a le plus besoin… On ne peut plus sortir la nuit, -car on est dépouillé à tous les coins de rues. Nous ne -savons pas ce qui nous arrivera demain… Et voilà, nous -menons tous la même petite vie plate, sans imagination, -rétrécie seulement, car on se voit à peine… Cela manque -de grandeur, vraiment… Nous sommes très médiocres, -mon cher ami. Et le pire est que je ne vois pas ce que nous -pouvons inventer de grand. C’est désolant ! Le soir, -quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine -et je me dis : « Voilà encore un jour de ma jeunesse -qui s’est envolé. Qu’en ai-je fait ? »</p> - -<p>Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques -accents de sa voix dont elle n’était pas complètement -maîtresse, Savinski comprit qu’en elle une corde secrète -vibrait douloureusement. L’impuissance où il était de -la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et -l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient -en lui. Ils étaient seuls dans le jardin que domine -le cavalier de bronze qui caracolait hardiment au-dessus -d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas, couvrait la ville. -D’un côté de la place, les grands palais du Saint-Synode -et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres -blancs sur le fond jaune des murs ; de l’autre côté, le -palais de l’Amirauté étalait la pompe impériale de son -architecture jusque sur le quai de la Néva. Un petit drapeau -rouge flottait au faîte du toit et semblait insulter -tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence. -Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus -dans un pays inconnu et hostile. Une catastrophe les -menaçait. Il fallait fuir… Mais il était trop tard… Il frissonna…</p> - -<p>Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. -Il se sentit plein de force, et près de lui était -Lydia. N’était-ce pas assez pour défier les destins ?</p> - -<p>Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut -frappé de son changement d’humeur. Elle était nerveuse, -irritable. Pour la première fois, elle lui dit des mots assez -piquants. En vain, il essaya de la ramener. Elle restait -fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas la -revoir avant deux jours, il était au désespoir.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, -il arriva vers midi auprès des siens. Le temps était brumeux -et froid ; la campagne finlandaise triste, sans horizon, -d’une couleur morte. Il retrouva l’atmosphère familiale -qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment de sérénité -que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si sensible -au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès -d’elle tout semblait appartenir à un ordre de choses dont -l’existence était réglée suivant des lois secrètes qui, par -leur essence même, étaient au-dessus de toute discussion. -Rien ne pouvait étonner ni surprendre dans les rapports -qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le -rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était -semblable à la chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, -bienfaisante, pénétrant partout, qui se dégage -des grands poêles russes en faïence. Savinski y fut -sensible une fois de plus ; ses nerfs, soumis à une rude -épreuve par l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. -Un flot de sensations douces l’envahit. Après le -thé, Sonia se mit au piano et chanta d’une belle voix -grave des airs populaires anciens. Savinski avait sur ses -genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras -passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée -contre la sienne. Il ne se défendait pas contre -l’émotion qui montait en lui et peu à peu grandissait, le -bouleversait. Un bonheur calme, riche et tranquille, était -là à portée de sa main. Soudain, il se demanda passionnément : -« Pourquoi suis-je ému à ce point ? » Et tout -aussitôt, involontairement, la réponse monta à ses lèvres : -« Peut-être ne suis-je plus fait pour ce bonheur-là ! » -Il lui sembla que quelqu’un avait parlé en lui qu’il ne -connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux -se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres -sur son front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa -son père. Il respirait fortement, comme s’il avait -gravi une côte escarpée.</p> - -<hr /> - - -<p>Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies -et Savinski, dans une détente irrésistible, s’amusa avec -son fils et se laissa emporter par le mouvement juvénile -que Boris imprimait à la conversation. Pourtant, au cours -du repas, il surprit à quelques reprises le regard de sa -femme attaché sur lui. Un instant, il crut y lire une -nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression -passagère se dissipa vite.</p> - -<p>Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus -du lit où Savinski était couché à côté de sa femme. -Il la prit dans ses bras et attira sa tête à lui pour lui donner -un baiser avant de s’endormir. Il sentit sur ses joues des -larmes chaudes.</p> - -<p>— Tu pleures ? dit-il avec tendresse.</p> - -<p>— Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été -un peu énervée ces jours derniers. Les temps sont durs -pour moi aussi… Mais je suis heureuse et je t’aime.</p> - -<p>Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. -Le sommeil la prit dans les bras de son mari qui la caressait -doucement et ne parlait pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du -dîner. Sonia n’avait plus montré aucune faiblesse dans -la journée. Elle l’accompagna jusqu’à la gare avec les -enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait attendre un -peu ; la Finlande était calme, bien que des bandes de -matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais -ils ne s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation -du parti socialiste, la situation du gouvernement bourgeois -semblait encore solide. Il surveillerait le développement -de la crise à Pétrograd. Si les bolchéviques étaient chassés -de Smolny, il devait être là. Si, au contraire, ils s’installaient -au pouvoir, eh bien ! il serait toujours possible de -franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant, -il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et -leur ferait, en tout cas, tenir des nouvelles par une voie -sûre.</p> - -<p>En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce -qu’un traîneau le ramenât de la gare de Finlande chez -lui, il resta sous l’influence des heures passées auprès de -sa femme. Mais, à peine dans son appartement, il se précipita -vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il -apprit avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas -chez elle. Il téléphona chez Nathalie Choupof-Karamine. -Elle avait la grippe, était seule à la maison et ne recevait -pas. Où avait disparu Lydia ? Il faisait nuit depuis plus -de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors -de chez elle ? Peut-être avait-elle été chez son amie -Hélène à la Mokhovaia ? Celle-ci n’avait pas le téléphone. -Pour revenir de chez elle, il fallait traverser la solitude -dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux Lydia -s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté -le canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve -de la ville. Elle marchait légèrement à son habitude, -insouciante, préoccupée seulement de ne pas tomber dans -les trous du chemin. Et, près du petit pont, trois soldats -silencieux attendaient… L’image fut si nette devant ses -yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en -un instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place -était nue et désolée. Le vent du nord s’était levé et une -flamme insuffisante dansait entre les vitres de l’unique -réverbère qui était allumé. Il faisait très froid. De l’autre -côté de la place, de lourds tramways couplés passaient -en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route ; il -attendit un instant, alluma une cigarette, revint sur ses -pas, et se décida à rentrer. « Cette vie est impossible », -se surprit-il à dire, quand il fut de nouveau dans la tiédeur -de son petit appartement. Il prit le téléphone. Cette fois-ci, -Lydia était à l’appareil.</p> - -<p>— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-il. Je suis mort -d’inquiétude.</p> - -<p>— Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. -Pourquoi vous créer des soucis ?… Et puis, j’ai quelque -chose à vous apprendre.</p> - -<p>— Quoi donc ? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, -était en proie à une nouvelle émotion indéfinissable.</p> - -<p>— Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir… -Mais je ne puis pas sortir avec vous… Je ne suis pas -libre. Venez vers cinq heures prendre une tasse de thé… -Ce soir ?… Non, je suis fatiguée, je tiendrai compagnie -à papa, qui n’est pas bien… A demain.</p> - -<hr /> - - -<p>Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les -journaux auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien -qu’ils fussent pleins des télégrammes où étaient relatées -les premières conversations de Brest-Litovsk. Quand il -se coucha enfin, il avait résolu de repartir pour la Finlande -et de quitter définitivement la Russie. Il était impossible -à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte -à un gouvernement de bandits et de participer à la honte -dont ils souillaient le pays.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c8">VIII<br /> -ILLUMINATION</h3> - - -<p>Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof -lui téléphona sur un ton qui lui déplut… Il semblait -qu’il y eût une complicité entre eux et cette idée, surtout -à ce moment-là, était odieuse à Savinski. Séméonof avait -annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour -midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser -le rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à -table, un officier arriva de Moscou en tenue de simple -soldat. Il venait de la part de Spasski. Spasski était plein -d’espoir et croyait au succès du mouvement dans le sud. -« Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les -terres cosaques et c’est là qu’est le salut du pays. » Mais, -aux questions posées à l’émissaire, Savinski comprit -qu’une fois de plus les rivalités de personnes jouaient un -grand rôle dans le Don, que l’accord était difficile entre -les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé -révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin -dans les villes les bolchéviques avaient des partisans. -Il eut le sentiment très net de la vanité de l’œuvre entreprise -par son ami. Mais que faire ? Il fallait jouer les -cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski courut -à la recherche de quelques personnages financiers et -politiques avec lesquels il avait à se concerter avant de -répondre à Spasski. Et, pendant qu’il parlait interminablement -politique et affaires, il pensait au plaisir qu’il aurait -à retrouver Lydia à cinq heures.</p> - -<p>Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur, -et son mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de -Lydia son amie Hélène.</p> - -<p>Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était -gaie et riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température -était douce. Les deux jeunes filles parlaient de -leurs amies, des jeunes gens qu’elles avaient vus ou dont -elles avaient des nouvelles. Des événements récents, de -politique, pas un mot. On était à cent lieues de la révolution. -L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère -enchantée ; il se mêla à la conversation. Il regardait -le visage animé de Lydia ; elle était redevenue enfant et -il la retrouva telle qu’il l’avait connue avant la mort de -son cousin. Il hésitait à lui demander ce qu’elle avait à -lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait -pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé -un petit appartement près de l’ambassade d’Angleterre. -Il n’y passait que les après-midi, car il logeait maintenant, -comme Savinski le savait, chez les Choupof-Karamine. -C’était une partie carrée ; il avait invité son amie et un -collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs -impressions sur cette réception intime et confrontèrent -leurs souvenirs récents.</p> - -<p>Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de -la conversation, d’appartenir à une autre espèce de gens, -de n’avoir plus aucun lien avec Lydia. Son bref voyage -de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux un abîme -si profond ? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd -même où ils vivaient des intérêts et des souvenirs en -dehors de lui. Il se perdait ainsi dans de moroses pensées, -tandis que les jeunes filles continuaient à bavarder avec -animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle -ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une -essence plus rare que les autres femmes. Auprès d’elle -son amie Hélène, pourtant agréable, semblait destinée -par la nature à être sa servante. Lydia avait une façon -à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous -de telle manière que vous aviez l’impression de lire -jusqu’au fond de son âme. Pouvait-on imaginer en un -corps aussi parfait une pureté plus complète ?</p> - -<p>Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin -Lydia seule à lui. Mais, comme Hélène se levait pour -partir, Lydia la retint, lui proposant de dîner avec elle. -Et, sur une objection de la jeune fille qui craignait de -regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia -ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme -elle l’avait fait souvent déjà.</p> - -<p>N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. -Lydia l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne -paraissait pas s’apercevoir de l’humeur sombre dans -laquelle était plongé son ami. Comme il allait la quitter, -elle lui dit :</p> - -<p>— Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. -Lord Douglas m’a demandé de l’épouser. Il -prétend que cela arrangera tout, qu’auprès de lui je serai -enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès -janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. -C’est sur ce ton-là qu’il a pris les choses. N’est-ce pas -très anglais ?</p> - -<p>Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester -maître de lui. Il regarda bien en face Lydia. Elle souriait, -mais il crut voir que sa lèvre inférieure un peu gonflée -était légèrement contractée. Il y eut un instant de silence.</p> - -<p>Puis, d’une voix très naturelle, il dit :</p> - -<p>— Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. -Adieu.</p> - -<p>Et il sortit.</p> - -<hr /> - - -<p>A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup -clair en lui. « Je me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments -pour Lydia. Je croyais avoir pour elle une amitié profonde, -je croyais voir en elle une enfant. Erreur, illusion ! Ce -n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de l’amour. -Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une -jeune fille qui peut devenir demain une femme. » Quatre -vers d’une chanson populaire lui traversèrent la mémoire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>L’herbe a été foulée,</i></div> -<div class="verse"><i>Pas par toi.</i></div> -<div class="verse"><i>J’ai été faite femme,</i></div> -<div class="verse"><i>Pas par toi.</i></div> -</div> - -<p>« C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à -Pétrograd que tout me commandait de fuir ? A cause -d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en Finlande ? -Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au -milieu des miens ? Parce que je m’en suis senti séparé, -à cause d’elle. Je lui suis attaché, c’est ici le mot propre. -Elle m’est plus chère que tout. Voilà. Elle remplit ma vie, -c’est magnifique, c’est inimaginable. Me serais-je cru -capable d’un sentiment si profond ? J’étais devenu une -espèce de bon ours familial ; j’allais finir mes jours ainsi -dans une douce somnolence. Et puis je la rencontre ! -Et puis ces temps troublés où l’on ne sait plus comment -on vit !… Et tout est remis en question ! Je ne suis pas -mort, grâce à Dieu ! Comme j’ai envie de vivre ! »</p> - -<p>Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski -arpentait son cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul -et son esprit avait été diverti des pensées qui lui étaient -chères par une longue et ennuyeuse conversation d’affaires -avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait travaillé -obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, -il arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La -découverte qu’il en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il -ne songea pour l’instant à rien de plus. Lui, Nicolas -Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze ans et plus -s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait -trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait -sur la terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, -amoureux d’une jeune fille qui en avait dix-huit. Il se -regarda dans la glace. L’âge, il est vrai, n’avait pas trop -marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques -cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard -vif. Au demeurant, une espèce de colosse dont les deux -pieds s’appuyaient fortement sur la terre. C’est alors -seulement qu’il se dit : « J’aime Lydia, mais elle, elle ne -m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié, beaucoup d’amitié, -un grand attachement, — cela et rien de plus. C’est -l’évidence même. »</p> - -<p>Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment -aucune peine. C’était un fait qui se plaçait au-dessus -de toute discussion. Ce qui restait magnifique et -surprenant était le sentiment né en lui, Savinski… Oui, -mais le lord Douglas ? Allait-il lui enlever Lydia ? Cette -idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait -bien aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait -admettre ni qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât -Pétrograd. Il avait besoin de sa présence continue auprès -de lui. Sans elle maintenant, il n’était rien ; sans elle, -la vie était vide ; un ennui insupportable l’accablerait.</p> - -<p>La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était -beau comme un dieu ; aucune femme ne pouvait lui -résister. Mais Lydia ? Elle n’était pas pareille aux autres. -Elle avait une âme russe ; elle ne s’éprendrait pas de -l’Antinoüs britannique… Et puis quitter son père ? -Impossible… Et si le prince Volynski mourait ? L’instinct -de sécurité ne serait-il pas alors plus puissant ? N’accepterait-elle -pas de vivre d’une existence large et sûre en -Angleterre ?…</p> - -<p>Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner -ces idées contraires en son esprit.</p> - -<p>Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre -la joie de la découverte qu’il avait faite : il aimait Lydia -Serguêvna. C’était un don du ciel. Sa vie en était illuminée.</p> - -<p>L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à -midi à la Banque du Nord, se ressentit du trouble de ses -nerfs. Elle fut tumultueuse. Le sang-froid caustique du -jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa aller à lui -répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof -affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. -« C’est un fait, disait-il. Un esprit raisonnable -n’a qu’à s’incliner devant un fait et à prendre ses mesures -en conséquence. Il ne dépend pas de vous que nous -soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. -Cela étant admis, que ferez-vous ?</p> - -<p>— Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée -aura-t-il ? Vous avez été au pouvoir deux mois. Combien -y resterez-vous ? Les événements vont vite chez nous. -Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie, -n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, -dans quelques semaines peut-être, Lénine et Trotski ne -seront pas en fuite… ou pendus.</p> - -<p>A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu -le rattraper.</p> - -<p>Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux -mains d’un geste qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, -dit avec dureté :</p> - -<p>— Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, -la vie d’un homme ne vaut pas cher aujourd’hui -en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.</p> - -<p>Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui -donner le temps d’atteindre son but.</p> - -<p>Il revint à un ton de conversation plus plaisant.</p> - -<p>— Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez -comprendre qu’il est avec nous et qu’il y sera longtemps, -car nous apportons à cet homme étonnant qu’est le Russe, -et qui reste complètement incompréhensible aux étrangers, -les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a -le goût de l’absolu ; je m’exprime mal : il en a la passion… -Et il adore le changement ; encore ici suis-je au-dessous -de la vérité ; c’est le bouleversement qu’il aime, le renversement -de toutes les valeurs. Nous lui offrons ces deux -idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera et nous -lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a -jamais servi, dont il sera le premier à jouir : le communisme. -Quelle fierté pour un grand peuple que de penser -qu’il impose une vérité neuve au monde ! Avec cela vous -ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui ferez supporter -mille privations… Et Dieu sait si nous mettrons -sa patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. -Le Russe étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre -de rien, mais pour une idée. Nous sommes un peuple -religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les formes -anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. -Elles s’écroulent et retournent à la poussière. Avec -nous, c’est un Évangile nouveau qui s’impose à l’humanité.</p> - -<p>Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec -impatience. Il avait le goût qu’ont tous les Russes pour -les discussions idéologiques. Mais le discours de Séméonof -l’avait irrité et lui avait paru hors de propos. Se perdre -dans une métaphysique politique et sociale est occupation -agréable pour gens oisifs après dîner ; mais, dans ce -cabinet de travail d’une banque d’où il avait dirigé de -vastes affaires, il était habitué à un langage plus proche de -la réalité. Par un brusque détour, Séméonof revint à des -questions pratiques. Il s’agissait d’organiser la Banque -du Peuple qui absorberait toutes les banques privées dont -l’État avait pris possession et il voulait avoir les conseils -d’un financier aussi éminent que Savinski.</p> - -<p>Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.</p> - -<p>— Que me racontez-vous là ? dit-il. Savez-vous de -quoi vivent les banques ? Vous croyez qu’elles vivent -d’argent… Pas du tout, elles vivent de crédit. Sans crédit, -pas une banque au monde ne peut garder ses guichets -ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement -dont vous faites partie ? Nul. Vous avez saisi les -dépôts. Après cela, qui vous apportera de l’argent ? -Personne. Vous aurez beau multiplier les appels et donner -les assurances les plus formelles, pas un client — et vous-même, -mon cher Léon Borissovitch — ne vous confiera -ses fonds. Vous tirez à toute allure deux cents millions de -roubles par jour. Eh bien, vous ne reverrez jamais un seul -des billets que vous mettez en circulation. Vous êtes -condamnés à la banqueroute… Vous avez voulu mon avis, -le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme -connaissant les affaires qui vous parle un autre langage. -Si vous tenez à ce que nous travaillions avec vous, abandonnez -le communisme dont personne au monde ne peut -établir les finances.</p> - -<p>Séméonof réfléchit un instant.</p> - -<p>— Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas -Vladimirovitch. Vous êtes prisonnier des formules dans -lesquelles vous avez été élevé. Est-il possible que vous -ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de la -société ? Ce serait désirable, croyez-moi… Cela sera nécessaire. -Je ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler -avec nous.</p> - -<p>Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il -les eût tolérées chez d’autres ; elles étaient inadmissibles -dans la bouche d’un homme de ce caractère et de cette -intelligence. Enfin, dans chaque entretien qu’il avait avec -le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait pour lui -faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient -les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, -finalement, si l’on voulait sauver sa peau, il serait sage -d’être en bons termes avec eux.</p> - -<p>Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique -pouvoir, elles étaient, à la lettre, insupportables. C’était -une des épreuves des temps troublés, et non la moindre, -d’être obligé de plier sous la menace d’un dictateur -terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le -succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de -Séméonof.</p> - -<p>Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa -main, arpenta le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski -et, tout en marchant, dit comme négligemment :</p> - -<p>— Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.</p> - -<p>Savinski sursauta.</p> - -<p>— Vous êtes fous ! lança-t-il, sans prendre le temps -de réfléchir.</p> - -<p>Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon -la plus formelle :</p> - -<p>— Le gouvernement des Soviets ne peut admettre -d’être insulté par le gouvernement britannique qui -garde sous les verrous des hommes comme Tchitcherine -et Petrof.</p> - -<p>Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de -la façon la plus sèchement polie, il dit :</p> - -<p>— Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à -homme, je ne vois pas le but de nos entrevues.</p> - -<p>Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis -Séméonof prit congé.</p> - -<p>— Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. -Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me téléphoner.</p> - -<p>Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. -Il réfléchit un instant sur la communication du sous-commissaire -aux Affaires étrangères. Soudain sa figure -s’éclaira et il sourit :</p> - -<p>« C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé -d’arrêter l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait -pas Séméonof de me l’apprendre. Mais comme ce sont de -rusés compères, ils ont trouvé ce moyen ingénieux d’agir -sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car ils -sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter -notre conversation. » Il s’arrêta un peu, puis il continua :</p> - -<p>« Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le -lui dire et qu’ils ont calculé assez juste. Mais le chantage -n’en est pas moins évident et ils ne songent pas -une minute à arrêter mon honorable ami. »</p> - -<p>Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq -heures, de façon à avoir son après-midi libre. Il arriva -très en retard chez lui pour déjeuner. Il trouva un mot -de Lydia lui disant que son père était plus malade et -qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs -fois en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où -il rencontra le lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec -lui pendant quelques minutes. « Est-ce qu’il aime Lydia ? -se demanda-t-il, tout en causant avec l’admirable jeune -homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle, elle est -jeune, il lui plaît ; il veut prendre son plaisir avec elle, -mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. -Peut-il même imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia ? » -Il souriait de joie, tant cette certitude l’emplissait. Elle -resta en lui pendant la demi-heure qu’il passa avec l’ambassadeur.</p> - -<p>Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski -avait passé une mauvaise journée ; il était agité et demandait -à le voir le plus tôt possible. Est-ce que le lendemain -quatre heures lui convenait ?</p> - -<p>Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia -s’il pourrait causer avec elle un peu en sortant de chez -son père.</p> - -<p>— Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis -et je serai contente de vous voir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c9">IX<br /> -PÈRE ET FILLE</h3> - - -<p>On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit -était déjà venue quand Savinski fut introduit dans le -petit salon que le prince Serge ne quittait plus. Il était -à son ordinaire dans son fauteuil, un châle sur les épaules, -un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de son extrême -maigreur ; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés -sous les arcades sourcilières ; sa main droite, qui reposait -sur le bras du fauteuil, était pâle et décharnée ; les ongles -allongés semblaient appartenir déjà à un cadavre. « C’est -la fin, pensa Savinski, en le voyant. Lydia n’aura plus -que moi. » Déjà il avait oublié le lord Douglas.</p> - -<p>Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.</p> - -<p>— Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix -basse…</p> - -<p>Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, -il sourit douloureusement.</p> - -<p>— Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. -C’est dommage… Quel beau pays ! On y sent l’Arabie -encore, l’odeur des épices vous remplit les narines quand -le vent du sud fait monter la poussière des chemins… Je -suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch. -C’est peut-être à cause de mon grand nez… Vous avez -remarqué, mon cher, que je n’ai pas un nez russe… Une -de mes grand’mères doit avoir aimé quelque Circassien, -là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait chaud… A -certains moments, il me semble que je sens encore dans -mes veines la chaleur de l’Orient… Croyez-vous qu’on -ait vécu déjà sur cette terre ? Si oui, j’ai été un Maure de -Boabdil à Cordoue, près du Guadalquivir que l’été met -presque à sec entre ses rives brûlées. Je me souviens, je -me souviens… Et notre Pouchkine descendait d’un -Abyssin…</p> - -<p>Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler -sa salive. Il divaguait un peu, tout en monologuant. Il -avait oublié la présence de Savinski. Il renifla.</p> - -<p>— Ici, ça sent le moisi ; nous vivons dans la pourriture. -La Néva, elle, n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée -d’eau, cette mâtine… C’est un fleuve impérial ; il n’y a -rien de pareil au monde… Mais c’est un fleuve russe, -énorme et stérile ; il coule dans un marais. Il a fallu la -folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de -pierre dans ces solitudes humides !… Quelle aberration !… -Mais pour moi, il n’y a plus qu’un empire, -l’empire des morts… Vous vous souvenez du vers de -La Fontaine : <i>Et dont les pieds touchaient à l’empire des -morts.</i> Ah ! ah !… mes pieds y sont déjà entrés ; ils n’en -ressortiront plus… Et je les suis lentement…</p> - -<p>Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. -Un domestique apportait du thé. Le prince revint à -lui, tendit une cigarette à Savinski, en prit une et dit :</p> - -<p>— Je vous demande pardon de mes radotages. C’est -l’air de Pétersbourg qui m’a empoisonné. Racontez-moi -les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch. J’ai quelque -chose à vous dire, oui, quelque chose de très important, -mais tout à l’heure… tout à l’heure, quand nous aurons -pris le thé…</p> - -<p>Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la -voyait. Il ne fallait pas douter que les bolchéviques ne -s’affermissent au pouvoir. Les négociations de paix -allaient grand train depuis que Trotski lui-même était -parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le -plus complet ; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà -que déjà les Allemands avaient envoyé une mission financière -et commerciale avec le comte Mirbach. Le vieux -Lamshof, de la <span lang="de" xml:lang="de">Deutsche Bank</span>, était là. Il ne l’avait pas -vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au -premier jour.</p> - -<p>— Qu’est-ce que les Allemands feront ? conclut -Savinski, nous n’en savons rien. S’ils veulent faire avancer -un corps d’armée ici, qui les en empêchera ? Ils seront -acclamés et votre charmante voisine donnera de grandes -réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. -Nous aimons à être du côté du manche, comme disent -les Français. C’est un défaut national. Mais pourront-ils -entreprendre de nourrir cette ville affamée ? Faut-il le -souhaiter ? Je vous avoue que je ne sais plus ce qu’il -faut désirer.</p> - -<p>— Je les déteste plus encore que les bolchéviques, -répondit le prince. Dieu m’évitera cette honte ; je ne les -verrai pas… Mais laissons cela. Mettez une bûche au feu, -tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec impatience… -Ah ! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle était, -il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses -sœurs. Et maintenant, elle va réchauffer les vieux os du -prince Volynski… Voilà, mon cher, une destinée bien -remplie : un peu de fumée dans l’air, un peu de chaleur -dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, -et puis rien, voilà, voilà !… A présent, il faut parler -sérieusement, mon ami, dit-il en hochant la tête, très -sérieusement, voyez-vous.</p> - -<p>Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible -vieillard allait, par une saute brusque d’idées, le prier -de combiner le passage difficile de la frontière et de -faire les plans d’un voyage en Égypte, ou en Sicile.</p> - -<p>Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.</p> - -<p>— C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite -Lydia… Vous comprenez bien, mon cher, que c’est mon -seul souci… Une petite fleur comme elle dans cette ville -de folie ! Les soldats et les bandits dans la rue, et ce -Lénine, ce Trotski à Smolny !… Qu’est-ce qui lui arrivera, -Nicolas Vladimirovitch ? Elle est si jolie, cette enfant… -Vous avez remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent -et la regardent… C’est une beauté, mon cher, je suis -fier d’elle, je vous assure, très fier… Mais tout cela n’est -rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de pur, -pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu : -tout est clair, ouvert, bon et généreux ; je lis -en elle, je sais tout ce qu’elle pense et ce qu’elle sent. -Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur incomparable, ma -Lydotchka… Alors, voyez-vous, je tremble pour elle, -elle va être seule… Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, -oui, je sais bien, vous le connaissez. Lydia vous -l’a dit, elle vous dit tout. Ce lord Douglas veut l’épouser…</p> - -<p>Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. -Il avait l’air très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement -à la conversation depuis qu’elle avait comme -thème Lydia, commençait à se demander avec un peu -d’inquiétude où visait le prince Serge.</p> - -<p>— Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire -les Anglais, mais je ne les aime pas… Ce sont des gens -sans méchanceté, mais ils sont durs. Pas de cœur, mon -cher, pas d’ouverture d’âme… Naturellement, je n’aurais -jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, -voilà, Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a -la révolution, et Lydia est là dans cette ville qu’elle ne -veut pas quitter… Naturellement, elle nie le danger, vous -la connaissez, mais elle ne me prend pas à ces ruses enfantines. -C’est à cause de moi qu’elle ne veut pas partir…</p> - -<p>— Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas ? -interrompit Savinski, soudainement anxieux de savoir -avec précision ce qui s’était passé.</p> - -<p>— Hé ! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle -n’a rien répondu, comme font toujours les filles. Elle -s’en est tirée en plaisantant, et voilà tout… Seulement, -lord Douglas est revenu la voir, hier avant dîner, et, -cette fois-ci, a insisté… Il paraît qu’il est superbe, ce -garçon. Comment le trouvez-vous ?</p> - -<p>— Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. -Il a un titre, il est beau comme on ne l’est pas, -il est jeune, il est riche. C’est un Adonis avec un carnet -de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de plus à ajouter. -La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia Serguêvna -est risible.</p> - -<p>— Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison… -Mais, dans les circonstances où nous sommes, je suis -obligé de penser autrement… Vous comprenez, Nicolas -Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la -sécurité… S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre… -Moi, je crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de -soucis, mon cher, vous voyez la chose ; je m’endors un -beau jour dans la paix de l’âme parce que je saurai que -ma fille est à l’abri du danger… C’est capital, mon ami… -Il n’y a pas de repos sans cela.</p> - -<p>Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, -comme s’il n’y avait plus le moindre doute dans son -esprit sur le parti à prendre.</p> - -<p>— Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui -décidons. C’est Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on -veut. Pourtant, elle est pleine de raison, ma fille. Mais, -dans une question comme celle-là, je n’ai aucune influence -sur elle, parce qu’elle pense que je me sacrifie… Alors, -nous avons des dialogues incroyables, Nicolas Vladimirovitch, -et qui m’agitent… Nous nous sommes disputés -sur ce sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle -m’a dit très sérieusement : « Est-ce que tu ne m’aimes -plus, papa, que tu veux te débarrasser de moi ? Si c’est -vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici. » Eh bien, moi, -mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu -ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras ; j’ai -pleuré, comme un enfant, et je l’ai suppliée de rester… -Que voulez-vous, c’est déplorable, mais qu’y faire ? Et -ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a pleuré avec moi, -je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les nerfs -malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas -Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur -ce sujet. Et c’est pour cela que je vous ai demandé de -venir… Vous êtes la seule personne que Lydia aime… -Oui, elle vous aime, mon ami… Tout ce que vous dites -est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort, -Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé -dans cette affaire… Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce -lord Douglas (que le diable emporte, du reste !), et dites-lui -la vérité, que je vais mourir, qu’elle sera seule, que -j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette ville maudite… -Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne peux -plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous -deux. Vous comprenez que c’est stupide… Aussi, je -vous demande de m’aider. Vous la déciderez à accepter, -puisqu’il le faut… Vous êtes son ami.</p> - -<p>Le prince se tut ; il était terrassé par l’émotion et respirait -avec peine… Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait -plus avoir que quelques étincelles de vie en lui.</p> - -<p>Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était -durcie ; il avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, -sans plus réfléchir, se leva.</p> - -<p>— Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. -Il ne faut penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi -ne pouvons la protéger… Savez-vous où je la trouverai ?</p> - -<p>— Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant -la main. Attendez, un domestique va vous conduire chez -elle. Ma femme est en bas et, vous savez, on ne peut -plus chauffer que le devant de la maison… Elle vous -recevra dans sa chambre… Cela n’a aucune importance -entre nous… Vous êtes notre ami, notre seul ami… Merci.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la -chambre de Lydia qu’il ne connaissait pas. C’était une -grande pièce dont les deux fenêtres regardaient le quai -de la Néva. Elle était assez sombre. Une lampe électrique -dans un plafonnier répandait une faible lueur, car l’usine -électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un -courant insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand -abat-jour, posée sur une table, éclairait Lydia étendue -sur un divan recouvert d’un châle ancien. Elle avait -dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller -à la rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. -Ils descendaient jusqu’aux hanches en nappes légères, -ondées et dorées, qui semblaient absorber toute la lumière -qui était dans la chambre. A la trouver ainsi, le cœur de -Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée, -dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, -et, pour la première fois, il sentit un obscur et passionné -désir monter en lui de la prendre dans ses bras et de la -garder pour lui seul. C’était à cette femme qu’il fallait -renoncer ! Ah ! le sacrifice que lui demandait le prince -Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup -de l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.</p> - -<p>Mais déjà Lydia était près de lui.</p> - -<p>— Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous -recevoir ainsi. J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux -dont je ne pouvais supporter le poids.</p> - -<p>Elle leva les yeux sur lui.</p> - -<p>— Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous ? -Êtes-vous fatigué ?… Vous n’avez pas d’ennuis, j’espère. -On va nous donner du thé. Asseyez-vous là, près de moi, -sur le divan.</p> - -<p>Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski -refusa de se mettre près d’elle sur le divan et choisit un -fauteuil de l’autre côté de la table. On entendait dans la -pièce voisine, dont la porte était ouverte, les pas de la -nourrice Katia qui allait et venait rangeant le linge de -sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour -dire à Lydia quelques mots.</p> - -<p>Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait -à Savinski des nouvelles des siens. Avait-il été satisfait -de son séjour en Finlande ? Ses enfants se portaient-ils -bien ?</p> - -<p>Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise -qu’il y avait un rien de changé dans le ton sur lequel elle -s’exprimait. Elle parlait avec une grande amitié, mais il y -avait pourtant quelque chose d’un peu distant, d’un peu -conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était nouveau -entre eux.</p> - -<p>Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa -femme et ses enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée -de rentrer à Pétrograd et combien il était difficile pour -Sonia de passer ses journées si loin de lui, se rongeant -de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans regarder -Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à -moitié renversée sur le divan ; ses cheveux lui faisaient -une couche dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait -la bouche crispée comme si elle souffrait.</p> - -<p>Décidément l’atmosphère de cette chambre était -lourde. Il y avait quelque chose d’inexplicable entre eux -dont ils sentaient le poids mystérieux. C’était, sans doute, -la grande question soulevée par la demande de lord -Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans plus -attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec -ses jours se précipite dans l’abîme, les yeux fermés.</p> - -<p>— Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna ? -demanda-t-il. J’ai beaucoup pensé à ce que vous -m’avez dit.</p> - -<p>Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle -voulait lire au fond de ses pensées et lui dit brusquement :</p> - -<p>— Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous -avec le lord Douglas ?</p> - -<p>L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct -et de surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement -entre Lydia, lord Douglas et Savinski lui-même, -le laissa stupéfait.</p> - -<p>Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son -parti, mais sans oser regarder la jeune fille qui, elle, ne -le quittait pas des yeux, dit :</p> - -<p>— Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances -où nous sommes, vous n’avez pas le droit de le -repousser.</p> - -<p>— Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous ? -dit-elle d’une voix claire. Il ne faut pas me tromper, -Nicolas Vladimirovitch. Faites-y attention. Vous savez -que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me -dites… Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront -un grand poids aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement… -Mon père m’a dit la même chose que vous. Sans doute, -il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être vous a-t-il -influencé ?… C’est vous que je veux entendre et non -lui à travers vous.</p> - -<p>Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. -Pourtant elle avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient -presque sombres dans son visage pâli.</p> - -<p>Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid -et sa bonne humeur souriante dans les discussions -d’affaires les plus chaudes, se troubla devant une mise -en demeure si véhémente. Il ne savait que répondre. -Allait-il trahir le vieux et pathétique prince ? Allait-il -se trahir lui-même ? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer -par quelques généralités sur ce que les circonstances -avaient d’exceptionnel, sur le souci naturel qu’on pouvait -se faire en des temps si troublés pour des personnes qui -vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des -propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. -Il termina, enfin, par cette phrase sans signification :</p> - -<p>— Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère -amie.</p> - -<p>Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire -de cette équivoque réponse et ne le ramenait pas à la -question précise qu’elle lui avait posée. Elle semblait -maintenant plus calme, plus heureuse, et changea de -sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était -rentré à Pétrograd.</p> - -<p>Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit -qu’il avait eu, la veille, à la Banque, la visite de Séméonof, -que cet homme l’avait exaspéré, l’avait fait sortir du -sang-froid qu’il aurait dû garder et qu’il craignait de -s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de Séméonof -sur le prix de la vie d’un homme.</p> - -<p>Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit -et lui dit avec vivacité :</p> - -<p>— Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch… -Je ne l’aime pas ; il me fait peur. Prenez garde -qu’il songe à se venger. Il est tout-puissant, paraît-il.</p> - -<p>Savinski haussa les épaules.</p> - -<p>— Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous -sommes dans les mains de Dieu, Lydia Serguêvna.</p> - -<p>Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué.</p> - -<p>Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit -une expression sérieuse, sa lèvre se crispa.</p> - -<p>— Je veux encore vous poser une question. Ne vous -moquez pas de moi, Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui -je vous interroge ainsi. A la suite de votre entretien -avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous sauver en -Finlande ?</p> - -<p>Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait -pas ce que la jeune fille lui demandait.</p> - -<p>— Me sauver en Finlande, moi, pourquoi ?… Je n’y -ai même pas songé, Lydia Serguêvna.</p> - -<p>Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau, -il y eut un long silence. Un domestique entrant pour -annoncer que le dîner était servi l’interrompit. Savinski -se leva et allait prendre congé. Lydia le retint.</p> - -<p>— Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec -vous. Donnez-moi une minute pour que je me coiffe.</p> - -<p>Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds -cheveux qui couvraient ses épaules et son dos. Elle les -peigna, les roula en deux torsades et les ramena sur le -derrière de la tête où elle les assujettit avec un grand peigne. -Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister ainsi à -sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née -entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler -en lui. Il ne pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.</p> - -<p>Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, -elle lui dit du ton d’une petite fille qui a été méchante -et qui tient à savoir si on lui en veut toujours :</p> - -<p>— Voudrez-vous encore vous promener avec moi, -Nicolas Vladimirovitch ?… Je vous expliquerai une -grande chose que vous n’avez pas comprise : c’est que -la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une -solution de révolution… Vous comprenez ce que je veux -dire, c’est la solution qu’on ne doit pas prendre précisément -parce que nous sommes en pleine tempête.</p> - -<p>Savinski s’arrêta stupéfait.</p> - -<p>— Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna. -Que voulez-vous dire, pour l’amour du ciel ?</p> - -<p>— Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle -enchantée, comment pourriez-vous comprendre ? C’est -un peu trop compliqué pour un homme comme vous… -Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.</p> - -<p>Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si -gentiment que Savinski se mit à rire avec elle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c10">X<br /> -UNE VISITE DÉSAGRÉABLE</h3> - - -<p>Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une -nuit où le sommeil l’avait longtemps fui. Comme il s’habillait -lentement, un coup de sonnette retentit. Un instant -après, sa femme de chambre lui remit la carte d’une personne -qui désirait le voir. Il lut sur la carte : « Bogdanof, -sous-commissaire du quartier de Kazan. » Savinski -fronça les sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier ? -C’était la première fois qu’elle venait chez lui. Jusqu’alors -il n’avait eu affaire à elle que par l’entremise -du comité de maison.</p> - -<p>Le commissaire entra. C’était un petit Juif, sec et -pâle, et nerveux, qui portait des lunettes. Il s’exprimait -avec beaucoup de politesse. En quelques mots, il mit -Savinski au courant de l’objet de sa visite. On faisait une -revision des passeports et il venait demander à Savinski -de lui confier le sien pour peu de temps.</p> - -<p>Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son -passeport. Que deviendrait-il sans pièce d’identité dans -une ville où l’on était exposé chaque jour à être arrêté -dans la rue ? En outre, il avait un visa de transit pour la -Finlande où sa famille résidait et où il pouvait être appelé -d’un instant à l’autre.</p> - -<p>Le petit commissaire s’inclina respectueusement.</p> - -<p>— Je comprends, Nicolas Vladimirovitch, je comprends… -Je suis désolé, croyez-le bien. Je donnerais -beaucoup pour vous éviter cet ennui. Mais, hélas ! l’ordre -est formel et général. Tous les passeports doivent être -visés par le commissaire… Il y a, c’est bien regrettable, -beaucoup de faux passeports en circulation. D’où la -mesure que nous sommes obligés de prendre…</p> - -<p>Savinski s’obstina. Il téléphonerait lui-même aux -Affaires étrangères pour arranger l’affaire.</p> - -<p>Le petit Juif objecta que l’affaire n’était pas du ressort -des Affaires étrangères, mais bien du commissariat du -quartier.</p> - -<p>Savinski se montait peu à peu. Le commissaire restait -souriant, respectueux, mais inflexible.</p> - -<p>— Mais si vous avez un ordre de Séméonof lui-même, -dit Savinski.</p> - -<p>Bogdanof s’inclina à ce nom. Son visage prit une expression -d’ironie qui n’échappa pas à son interlocuteur.</p> - -<p>— Sans doute, dit le commissaire, sans doute, si Léon -Borissovitch intervient, l’affaire sera classée… Ce sera -une grande exception, je vous l’assure… Mais je serais -heureux personnellement, croyez-le bien, très heureux…</p> - -<p>Déjà Savinski était au téléphone. Malheureusement -Séméonof n’avait pas encore paru au commissariat des -Affaires étrangères. A un appel à son domicile, une voix -d’homme, ayant demandé à Savinski son nom, riposta -aussitôt que Léon Borissovitch venait de sortir de chez -lui. — Où était-il allé ? — On ne le savait pas.</p> - -<p>Savinski raccrocha le récepteur. Il était fort en colère.</p> - -<p>— Je suppose, dit-il, que vous pouvez attendre que -j’aie joint Séméonof au téléphone.</p> - -<p>Le petit Juif soupira.</p> - -<p>— Je dois rapporter le passeport, dit-il. C’est vraiment -désolant… Je suis obligé, comprenez bien. Je voudrais -vous être agréable, pourtant… Mais jugez vous-même. -J’ai des ordres.</p> - -<p>Son obséquiosité parut à Savinski exagérée et sonner -faux. Il tira sa montre.</p> - -<p>— Il est onze heures, fit-il, donnez-moi jusqu’à midi. -Revenez alors et, d’ici là, j’aurai trouvé Séméonof.</p> - -<p>Le commissaire pâlit encore et eut un mouvement -d’effroi.</p> - -<p>— Impossible, dit-il, vous voyez pourquoi… Comment -dire ?… Mais vous saisissez.</p> - -<p>— Je ne comprends rien du tout, fit Savinski exaspéré.</p> - -<p>Et soudain il comprit ; le petit Bogdanof avait peur -qu’il ne profitât de cette heure pour s’enfuir.</p> - -<p>— Vous craignez que je me sauve, dit-il en riant. -Ah ! ah ! je vois la chose. Et il va sans dire que vous ne -vous contenterez pas de ma parole d’honneur.</p> - -<p>Bogdanof protesta par manière de politesse, mais il -était évident que c’était précisément cela qu’il redoutait.</p> - -<p>Savinski prit enfin son parti. Il alla à son bureau, y -chercha un papier et le tendit au petit Juif qui multipliait -les révérences.</p> - -<p>— Je vous remercie, Nicolas Vladimirovitch. Je vais -vous remettre, comme de droit, un reçu qui vous servira -de pièce d’identité jusqu’à ce que je vous rende votre -passeport.</p> - -<p>Et il donna une feuille munie du cachet du commissariat -où il porta le numéro du passeport et les indications nécessaires -sur la personne à laquelle le reçu était délivré. -Puis il sortit.</p> - -<p>« Me voilà prisonnier, se dit Savinski ; la prison est -grande, c’est la Russie, mais c’est une prison tout de -même. »</p> - -<p>Pendant une heure il poursuivit Séméonof au téléphone. -Il ne le trouva ni chez lui, ni au commissariat des Affaires -étrangères, ni à Smolny. Séméonof semblait avoir disparu -de Pétrograd. De guerre lasse, il renonça à ces vains -appels, se promettant de passer l’après-midi à l’ancien -ministère sur la place du Palais.</p> - -<p>Il se rendit chez Ivan Choupof-Karamine. Celui-ci -était à la maison. Savinski voulait savoir si on lui avait -réclamé son passeport. — Non, il n’en avait pas entendu -parler.</p> - -<p>Cela fit réfléchir Savinski. Il y avait là, sans doute, une -manœuvre de l’ingénieux Séméonof qui avait choisi ce -moyen de faire sentir à son honorable ami Savinski la -dépendance dans laquelle il le tenait. Quittant Choupof-Karamine, -il traversa la cour pour aller chez Lydia Serguêvna. -Il fallait l’avertir qu’il ne pourrait sortir avec elle -l’après-midi, car tant que l’affaire du passeport ne serait -pas réglée, il n’aurait pas de repos.</p> - -<p>Il était fort énervé, mais la vue de Lydia qu’il trouva -seule dans un salon le rasséréna. Avec bonne humeur, -il lui raconta sa matinée. La chose qui parut le plus frapper -Lydia dans son récit fut le fait qu’il ne pouvait quitter -Pétrograd. Elle le lui fit répéter deux fois.</p> - -<p>— Vous êtes prisonnier ici, dit-elle.</p> - -<p>Ce fut seulement après avoir bien fixé ce point qu’elle -manifesta quelque crainte à l’idée de voir son ami persécuté -par les bolchéviques.</p> - -<p>— C’est partie du jeu que nous jouons, répondit -celui-ci. Je crois avoir encore assez de prise sur Séméonof -pour arranger cet incident.</p> - -<p>Elle resta silencieuse un moment. Puis elle dit :</p> - -<p>— Si vous ne réussissez pas, voulez-vous que je voie -Séméonof ?</p> - -<p>Savinski sursauta. Quelle folle idée lui passait par la -tête ?</p> - -<p>— Mais vous n’y pensez pas, Lydia Serguêvna ! L’avez-vous -déjà revu ?</p> - -<p>— Non, dit-elle, en souriant.</p> - -<p>— Mais alors ? fit-il.</p> - -<p>Elle haussa légèrement les épaules.</p> - -<p>— C’est une idée que j’ai eue comme cela… Vous -savez qu’il a toujours été très correct avec moi, et il semblait -me rechercher quand nous nous rencontrions chez -Nathalie. Alors, j’ai pensé que, pour une petite chose -comme celle-là, il m’accorderait sans doute ce qu’il vous -refuserait. Enfin peut-être aussi cela vous ennuie-t-il -d’avoir quelque chose à lui demander ?</p> - -<p>— Non, non, cria Savinski, il ne peut en être question. -C’est une affaire entre lui et moi. Je lui en veux surtout -de m’empêcher de vous voir cet après-midi. Cela, je ne -le lui pardonnerai pas.</p> - -<p>Comme il quittait Lydia, il lui dit :</p> - -<p>— Savez-vous que je n’ai pu dormir… Oui, j’ai cherché -à comprendre le sens de ce que vous m’avez dit hier en -partant. Je n’y ai pas réussi.</p> - -<p>Lydia le regarda malicieusement.</p> - -<p>— Vous voyez qu’une petite fille en sait plus que vous. -Je vous expliquerai cela demain, si toutefois cela vous -intéresse encore.</p> - -<hr /> - - -<p>Pendant l’après-midi, Savinski n’arriva pas à voir -Séméonof. Il perdit son temps à courir des Affaires étrangères -à Smolny. Finalement il lui laissa un billet assez -sèchement tourné à son domicile.</p> - -<p>Le lendemain, dans la matinée, Séméonof l’appela au -téléphone. Sur un ton d’une politesse exquise, il lui présenta -ses excuses les plus complètes. Il avait été pris par -des rendez-vous importants avec la commission des délégués -allemands. Quant à l’affaire du passeport, elle était -déjà arrangée. Il avait donné les ordres nécessaires. Il -priait Savinski de ne pas lui en vouloir. Il y avait, hélas ! -encore beaucoup de désordre dans les bureaux. Tout -cela s’arrangerait peu à peu à force de travail et de bonne -volonté. Une heure plus tard, le petit Bogdanof rapportait -l’indispensable passeport.</p> - -<p>Cet incident laissa une mauvaise impression dans l’esprit -de Savinski. Ce jeu du chat et de la souris était fort -déplaisant. Pour la première fois, il sentit que sa position -était assez critique. Si Séméonof apprenait qu’il avait -gardé des relations avec Spasski, sa situation deviendrait, -du coup, dangereuse. Il avait le sentiment très net de -n’avoir aucune prise sur Séméonof. C’était une froide -machine politique dont rien n’arrêterait la marche. Il -y réfléchit longtemps. La première chose à faire était -d’avertir Spasski de ne plus lui envoyer directement -ses émissaires. Il fallait trouver une personne interposée, — car -Savinski, à cette heure-ci moins que jamais, -ne voulait renoncer à la lutte contre les tyrans de -Smolny. Bien au contraire, l’incident du passeport -lui donnait une envie plus passionnée de les voir pendus -quelque jour aux réverbères d’un pont sur la Néva. Et, -pris d’un désir soudain d’agir, il sortit pour aller trouver -l’ami dont il avait besoin pour correspondre avec les chefs -de l’armée du Don. En arrivant dans la rue, il eut soin de -regarder s’il était suivi. Non, la rue et le quai étaient déserts. -Pour plus de sûreté, il prit par le canal de la Moïka -et traversa une des premières maisons sur la droite qui -se trouvait avoir une sortie sur la Millionnaia. Il n’avait -pas d’espion à ses trousses.</p> - -<hr /> - - -<p>Vers le milieu de l’après-midi, il rencontra Lydia -Serguêvna. Les jeunes filles avaient depuis longtemps en -Russie une grande liberté, sortaient seules ou en compagnie -de qui leur plaisait. Si elles ne voulaient point se -compromettre, elles évitaient de se montrer souvent dans -la rue avec le même homme.</p> - -<p>Depuis la révolution et surtout depuis la prise du pouvoir -par les bolchéviques, ces restrictions volontaires -étaient abolies ; Savinski et Lydia Serguêvna, s’ils choisissaient -pour leurs promenades des endroits peu hantés, -les quais, le Jardin d’Été ou celui du Cavalier de Bronze, -c’était par goût et non par prudence, car personne ne se -serait étonné de voir la fille du prince Volynski sortir -avec un ami de son père, surtout quand l’ami était le -très notable Nicolas Vladimirovitch Savinski, dont chacun -qui le connaissait savait qu’il était le modèle des maris -et l’homme le plus casanier de Pétrograd. Aussi, comme -on était à trois jours de Noël et qu’ils avaient tous deux -des emplettes à faire, ils n’hésitèrent pas à prendre l’élégante -Morskaia et la Perspective Nevski. Il y avait -beaucoup de monde sur les trottoirs de la grande avenue, -une foule qui allait à ses affaires sans entrain, sans -gaieté. Le sentiment qu’on lisait sur les visages était -la préoccupation. L’inquiétude du présent et le souci -de l’avenir remplissaient les âmes. La disette augmentait -chaque jour ; le prix des vivres qu’on se procurait -avec difficulté et du combustible rare s’en accroissaient -d’autant.</p> - -<p>Et c’était le moment où les banques étaient prises par -les bolchéviques, où personne ne pouvait retirer l’argent -qu’il y avait en dépôt. Aussi voyait-on venir les fêtes -sans joie. Les boutiques de luxe restaient vides. Seuls les -magasins de victuailles étaient assiégés. Mais à entendre -ce que l’on demandait pour les dindes, les oies ou les -volailles nécessaires au dîner de Noël, quelques-uns s’en -allaient découragés et hochant la tête, mais le plus grand -nombre achetait tout de même avec cette admirable -insouciance de la question d’argent qui est si générale -chez les Russes.</p> - -<p>Lydia et Savinski étaient trop absorbés en eux-mêmes -pour s’intéresser au spectacle de la rue. Ils prirent le thé -dans une boutique que venaient d’ouvrir près de Nevski -des femmes du monde ruinées et d’anciens officiers. Par -hasard Lydia en connaissait un pour l’avoir rencontré au -bal. Il vint causer avec eux. C’était un grand garçon à la -figure régulière ; il prenait son changement de position -avec la meilleure grâce du monde. Il en plaisanta agréablement. -En d’autres temps, Savinski l’aurait trouvé -insignifiant, mais sympathique et propre à être rangé -dans une série composée de dix mille individus identiques. -A ce moment de la vie russe, il lui déplut infiniment. Il -acceptait les choses avec une facilité vraiment excessive ; -il se trouvait si bien dans sa position nouvelle qu’il semblait -être né pour être domestique et non pas officier -de la garde, pour servir des tasses de thé en souriant à -ses clientes et non pour mener des hommes sur le -champ de bataille. N’avait-il rien de mieux à faire à -cette heure ? Du côté des bolchéviques, au moins, on -travaillait, on dépensait une énergie prodigieuse ; le -haïssable Séméonof avait une volonté qui ne pliait pas. -Et là, devant lui, ce grand dadais d’une famille connue -qui portait des plateaux de thé ! Il songea à Spasski qui -essayait de constituer une armée dans le Don. Il y avait -cent mille officiers dans l’armée qui préféraient fainéanter -dans les villes, vivre d’expédients, descendre degré par -degré de plus en plus bas dans la voie où peu à peu, mais -sûrement, on se dégrade et se salit, qui acceptaient cette -lente déchéance plutôt que d’aller essayer de sauver la -Russie avec l’armée du Don dont le recrutement se faisait -avec une peine extrême. Savinski réfléchissait mélancoliquement -à cela et se taisait.</p> - -<p>Lydia, qui le vit absorbé, posa sa main sur la sienne -et lui demanda en se penchant vers lui s’il avait quelque -souci.</p> - -<p>Il fut frappé de l’accent qu’elle mit dans ces simples -paroles. Il crut y sentir presque de la tendresse. De -nouveau sa vie fut transformée. Il regarda Lydia et lui -dit :</p> - -<p>— Il n’est pas de souci que votre voix n’enlève.</p> - -<p>Il ne lui avait jamais parlé aussi directement ; il eut -peur d’en avoir trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait. -Il resta embarrassé un instant ; puis il se souvint -de la scène de l’avant-veille et de l’explication que lui -devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne voulait -pas du lord Douglas. Il les lui demanda.</p> - -<p>— C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois -que j’y arriverai. Seulement, venez un peu plus près de -moi, Nicolas Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous -entende.</p> - -<p>Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au -travers de la table. Son visage touchait presque celui -de la jeune fille. Elle commença ainsi avec un peu d’émotion :</p> - -<p>— Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch, -pourquoi papa désire que j’épouse cet Anglais. Papa -ne voit qu’une chose, c’est qu’il est malade et que -Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les -gens qui appartiennent à notre classe sociale… Alors, -comme je suis ce qu’il aime le mieux au monde, il consent -à se priver de moi. Le mariage qu’il me propose, c’est -ce qu’on peut appeler une solution raisonnable… Oui, -c’est très bien de prendre un mari qui est jeune, beau, -riche et qui vous offre une grande situation mondaine ; cela -est plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch, -en d’autres temps, pourquoi ne l’aurais-je pas accepté, -à condition, bien entendu, que je n’eusse aimé personne -d’autre ?… Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me parler -d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans -cette ville de fous ? Faire quelque chose de sage, de -réfléchi, qui arrange tout, à l’heure où nous sommes, -Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie que nous avons -devant les yeux !… Mais la seule pensée en est horrible, -mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous ; vous comprenez -bien, il n’est pas à notre mesure… Je dis -que vous et papa vous parlez comme vous auriez parlé -il y a un an, quand tout était calme… Mais aujourd’hui, -quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les -choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie, -toute sa vie, pensez-y, mais c’est absurde, mon cher -ami, c’est absurde… Ce que vous me proposez, on ne -peut pas le faire, justement parce que c’est la révolution. -Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien -compris, et il faut que ce soit moi qui vous ouvre les -yeux…</p> - -<p>Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle -se demandait : « Puis-je me moquer ainsi de ce grand -monsieur si intelligent, si connu ? Eh bien, oui, je puis -le faire, et c’est délicieux. »</p> - -<p>Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était -palpable, évident, mais il avait quelque chose de si séduisant -que Savinski n’avait ni le goût ni la force de le réfuter. -Et puis il sentait au fond de lui qu’ils vivaient une heure -charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi chercher -plus loin ? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c11">XI<br /> -UN INCIDENT</h3> - - -<p>Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le -vieux Lamshof, de la <span lang="de" xml:lang="de">Deutsche Bank</span>. L’entretien avait -été si intéressant qu’ils s’étaient donné un second rendez-vous -pour la veille même de Noël. Il y avait là une occasion -unique de savoir ce qu’étaient les intentions des -Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, -comment ils entendaient vivre avec eux, et surtout pendant -combien de temps ils les laisseraient au pouvoir. -Car il n’était pas douteux pour Savinski que l’existence -de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques -de Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour -lui dire que des affaires le retenaient, mais qu’il serait -auprès d’elle et de ses enfants la veille du jour de l’an. -Il lui écrivit sur le ton le plus amical. Il était plein de tendresse -pour elle. Maintenant qu’il en aimait une autre, -il sentait avec plus de force que jamais les liens d’amitié -qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui apparaissait -d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière -confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les -sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir -qu’elle comme confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine -de personnes chez Nathalie. On but du champagne -et la gaieté fut grande. Cette fois-ci, Nathalie, qui s’était -aperçue d’une froideur croissante chez lord Douglas à -son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec -Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. -Celui-ci pensait être rajeuni de vingt ans. Mais même -alors avait-il ce goût prodigieux à la vie qu’il se sentait -maintenant, cette exaltation qui prenait sa source au plus -profond de lui ? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un -regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La -jeune enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait -versé un élixir par quoi le monde entier était revêtu de -beauté. Il regardait avec indulgence les gens qui l’entouraient. -Le lord Douglas lui-même lui paraissait charmant. -Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à -Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. -Sans doute ne le tenait-il pas pour valable ? Sans doute -pensait-il gagner sûrement, avec les cartes qu’il avait -en main, la partie engagée. Il riait et plaisantait avec la -jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et -même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son -père, Savinski le vit partir sans émoi avec elle, tant la -certitude était forte en lui qu’une fille comme Lydia -n’épouserait jamais cet homme d’une race si différente -de la sienne.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui -un incident qui lui parut incompréhensible. Ce fut un -coup si brusque qu’il en resta ébranlé. Voici comment -les choses se passèrent. Il était sorti avec la jeune fille -pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient -devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des -cadeaux à acheter pour ses enfants à l’occasion de la -nouvelle année. Jusqu’alors Lydia avait été de l’humeur -la plus gaie et même la plus tendre. Dans le magasin, -il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez -longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. -Lorsqu’il la questionnait, elle répondait par monosyllabes -et Savinski était incapable de comprendre la raison de ce -brusque changement.</p> - -<p>Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas -parût dans le magasin. Lydia fut aimable avec lui. Lord -Douglas, riant et léger à l’ordinaire. Il s’intéressa aux -jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des nouvelles -de sa femme et le félicita de l’avoir installée en -Finlande, quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse -en ce moment-ci. Savinski lui présenterait ses hommages -quand il la verrait.</p> - -<p>Savinski le remercia et dit :</p> - -<p>— Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.</p> - -<p>Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. -Un instant après, Lydia dit à haute voix à lord -Douglas :</p> - -<p>— Voulez-vous me ramener jusque chez moi ? Il se -fait tard et j’ai un rendez-vous.</p> - -<p>Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors -vers Savinski, lui tendit la main et dit :</p> - -<p>— Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée -de vous quitter, mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce -pas ?</p> - -<p>Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel -sur lequel les eût dites Nathalie Choupof-Karamine -elle-même et sortit sans que Savinski, dans l’extrême de -son étonnement devant une manœuvre si imprévue, ait -pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases -banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé -en face d’une rangée de poupées russes, aux joues -hautement enluminées, qui le regardaient de leurs yeux -fixes.</p> - -<p>Que se passait-il en Lydia ? Comment expliquer ce -mouvement subit d’humeur ? Comment admettre qu’après -ce qui avait été dit entre eux elle l’eût quitté délibérément -pour aller vers le lord Douglas ? Qu’était ce rendez-vous -dont elle n’avait pas parlé ? Savinski admettait qu’il se -trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune -fille. Il était perdu sur des terres inconnues… Que savait-il -des femmes, après tout ? Une longue période de mariage -l’avait séparé du monde. Sa femme était sans complications, -sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme -en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des -questions à son sujet. La simplicité de son caractère, -l’égalité de son humeur ne laissaient place à aucune -énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne serait jamais -à aucun autre ; puis elle était la mère de ses enfants. -Et il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble -de tranquillité sentimentale, toute son activité étant prise -par les grandes affaires qu’il avait à manier… Avant elle, -de vingt à trente ans, il avait eu mainte aventure. Il était -alors très beau garçon, assez en vue, et il vivait dans une -société aussi éloignée des principes puritains que la -Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu -des succès dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne -lui avaient rien coûté et des ruptures qui ne lui avaient -laissé que l’agréable sensation d’une liberté retrouvée -après avoir été perdue quelques semaines ou quelques -mois… Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes -compliqués. Les équations qu’il avait eu à résoudre -n’étaient pas de celles qui demandent un effort intellectuel. -Aussi se trouvait-il stupide devant le mouvement -capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir ? Il y réfléchit -longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire ? -Il s’examina. Non, il avait conscience de ne -l’avoir heurtée en rien. Avait-elle deviné que les sentiments -de Savinski envers elle n’étaient pas ceux de l’ami -qu’il prétendait être ? Cette idée avait quelque chose de -séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience -de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, -comme toute autre femme, voulait-elle immédiatement -en abuser ? Même si la première de ces hypothèses était -vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible, supposer -une Lydia bien différente de la jeune fille dont -il portait l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires -se heurtèrent longtemps dans la tête douloureuse de -Savinski. Il renonça à trouver une réponse à un problème -si difficile et décida de questionner un jour prochain -Lydia avec la simplicité qui était entre eux.</p> - -<p>Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put -la voir avant son départ pour la Finlande. Elle était, -lui fut-il répondu au téléphone, légèrement souffrante et -obligée de garder le lit. Il lui écrivit un billet pour lui -souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il serait -rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de -réponse. Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il -fut désappointé de n’en pas recevoir. La veille du jour -de l’an, il partit de bon matin par le premier train. A la -frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire bolchévique -déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. -Il fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé -dans une forme qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski -sentit qu’il était inutile d’essayer de forcer la consigne. -Il était fort exaspéré pourtant. Il pensait à la déception -de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait qu’il les -trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un -officier, qui était employé au bureau des passeports et -qui avait appartenu à l’ancienne administration impériale -dans le même poste, connaissait depuis longtemps Savinski. -Profitant d’un moment où le commissaire bolchévique, -qui était un grand diable de matelot de Cronstadt -aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski -qu’il allait à Pétrograd en automobile pour affaire de -service et qu’il l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une -trentaine de kilomètres. Si tout allait bien, ils seraient -là avant midi et peut-être Savinski pourrait-il avoir son -visa au commissariat des Affaires étrangères de façon -à prendre le train du commencement de l’après-midi. -Pour éviter d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, -Savinski l’attendrait un peu plus loin sur le chemin.</p> - -<p>Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut -attendre l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils -roulaient lentement sur la neige tassée de la route dans la -direction de Pétrograd.</p> - -<p>Le compagnon de Savinski était un homme intelligent -et agréable. Il avait gardé sa place pour ne pas mourir -de faim et, en outre, il pouvait rendre à la frontière bien -des services à ses anciens amis. Du reste, quand il en aurait -assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare la -Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation -en français pour éviter d’être compris par le soldat qui -conduisait la voiture. Savinski apprit ainsi une nouvelle -qui l’intéressa fort. L’officier, par suite d’un hasard -heureux, se trouvait être assez exactement renseigné sur -la force et les projets du parti communiste en Finlande. -Il n’était pas douteux que les bolchéviques finlandais -eussent trouvé un appui, de l’argent et des armes en -Russie ; des émissaires de Lénine et de Trotski faisaient -constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, -et, d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, -dans la seconde quinzaine de janvier, à un coup d’État -des extrémistes qui renverseraient le faible gouvernement -bourgeois. L’officier ne mettait pas en doute leur succès. -Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il avait les -siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti -rouge était au pouvoir ? Ne faudrait-il pas les faire passer -à l’étranger ? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans -lui ?… Et puis il avait des fonds importants dans plusieurs -banques d’Helsingfors. Il fallait les en retirer, car les -banques finlandaises subiraient la même fortune que celles -de Russie.</p> - -<p>Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la -chance de rencontrer dans un couloir Séméonof. Celui-ci -le reçut de la façon la plus aimable et lui demanda à -quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua qu’il -avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt -devint sérieux.</p> - -<p>— Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des -fuites. Des gens ont profité du désordre des bureaux -finlandais où, comme vous savez, nous gardons nos -agents, pour passer en Suède.</p> - -<p>— Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit -Savinski vivement.</p> - -<p>— Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche -d’un sourire. Je suis persuadé que vous avez d’excellentes -raisons de ne pas quitter Pétrograd…</p> - -<p>Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un -peu différent :</p> - -<p>— Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens -avec Lamshof.</p> - -<p>« Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait -une allusion à Lydia dans la première partie de sa phrase. » -Un sentiment de colère monta en lui. Il se domina et -dit avec insistance :</p> - -<p>— Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les -raisons les plus graves pour aller en Finlande où sont -ma femme et mes enfants… J’ai l’intention de les envoyer -en Angleterre pour l’éducation de mon fils et je suis -sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.</p> - -<p>— Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant -les écoles anglaises sont meilleures que les nôtres.</p> - -<p>Il réfléchit un peu.</p> - -<p>— Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, -oui, je vous le donnerai, et, si vous me rapportez le passeport -de votre femme et de vos enfants, je m’engage à -le viser pour la sortie de Finlande… Mais, n’est-ce pas ? -nous parlons ici d’homme à homme ; puis-je avoir la -promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers -jours de l’année ? Nous aurons à causer, voyez-vous ; -une conversation avec un homme de votre valeur est -toujours précieuse pour moi.</p> - -<p>Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. -Le même soir, il était chez les siens et rassurait Sonia -dont l’inquiétude avait été grande à ne pas le voir arriver -dans la matinée.</p> - -<p>Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre -son passeport pour avoir le visa de sortie.</p> - -<p>— Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia -avec force. C’est déjà beaucoup que j’accepte de ne pas -rentrer à Pétrograd près de toi. Si nous partons, partons -ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici ? Nous tenterons -notre chance à Abo.</p> - -<p>Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner -à Pétrograd. Du reste, les relations qu’il avait avec -Séméonof le mettaient à l’abri de tout danger. Et puis, -à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire les Allemands ? -Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y -apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, -comme la situation en Finlande pouvait, d’un jour -à l’autre, devenir dangereuse, il suppliait sa femme, pour -le salut de ses enfants, d’aller l’attendre à Stockholm. Un -homme seul trouverait toujours moyen d’y arriver, dût-il -franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se laisser -convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même, -elle ne put cacher sa tristesse.</p> - -<p>Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors -où il avait à voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au -mieux. Ils déjeunèrent en tête-à-tête à l’hôtel Kemp. -Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en vain de l’égayer. -Ces dernières heures passées avec celle qui avait été la -fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son -humeur aussi. Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il -de lui ? Jamais l’avenir n’avait été aussi incertain. L’image -même de Lydia était obscurcie. Comment la retrouverait-il ? -La sagesse n’était-elle pas de rester auprès des siens ? -Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui -pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation -leur fut déchirante à tous deux.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer -ce jour même, tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille -déjà. Qu’est-ce qui le retenait en Finlande ? Lydia marchait -de long en large dans sa chambre. Par moment, -ses sourcils se fronçaient ; des rides se dessinaient sur -son front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle -savait que le sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la -fenêtre à son lit, de son lit à la fenêtre. Au-dessus de -Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient claires dans le ciel -noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de trouble dans -cette petite chambre !… Elle s’arrêta enfin ; elle était -lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression -de son visage se modifia. Elle murmura : « Oui, je le -ferai. » Ses yeux étincelaient, sa face changeante prit -une expression de triomphe. « Je le ferai », dit-elle encore -une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le -calme.</p> - -<p>Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit -aussitôt, — car, quelle que fût la violence de la tempête -qui l’avait agitée, elle n’avait encore que dix-huit ans, -et, à cet âge-là, il n’est pas de soucis que la nuit ne calme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c12">XII<br /> -UN COUP DE TÉLÉPHONE</h3> - - -<p>Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver -qui entrait par ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa -décision en face ; elle ne lui jetait que des coups d’œil -comme en passant. Oui, ce qu’elle avait décidé était -toujours là devant elle ; il n’y avait rien de changé ; elle -ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il -valait mieux ne pas rester à contempler un but si éblouissant -qu’il vous aveuglait. Elle était certaine d’y arriver -un jour. Mais quand ? comment ? Il était impossible de -le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait -une impression fort agréable de paix avec elle-même. -Elle goûtait un repos délicieux.</p> - -<p>La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée, -dans la chambre. « Elle n’est pourtant pas âgée, se dit -Lydia. Elle n’a pas cinquante ans. Comme les femmes -vieillissent vite ! Elles ont quelques années à elles, et puis -c’est la fin… »</p> - -<p>— Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu -courbée ainsi ?</p> - -<p>Katia vint à elle. Elle hocha la tête.</p> - -<p>— J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe.</p> - -<p>Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et -découvrit ses mâchoires où manquaient plusieurs dents.</p> - -<p>— Combien te reste-t-il de dents ? demanda avec -intérêt Lydia allongée dans son lit, les deux mains passées -sous sa tête.</p> - -<p>— Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice, -je ne les ai jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce -que j’en fais.</p> - -<p>— Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia : elles sont -solides et je puis mordre très fort, si je veux. Regarde.</p> - -<p>Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche -qu’elle ouvrit toute grande et mordit dans la chair tendre -à pleines dents. Lorsqu’elle lâcha prise, on voyait dessinées -en petits carrés rouges deux rangées de dents régulières -sur la peau blanche.</p> - -<p>— Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin !</p> - -<p>Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta -doucement.</p> - -<p>— Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire -d’Ivan le Simple, mais seulement à partir du moment -où il arrive au château où est enfermée la princesse. Il -y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu sais, quand la -fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te -souviens-tu des mots ?</p> - -<p>— C’est ainsi, dit Katia : « Ivan, ayant fait encore du -chemin, vit devant lui un riche palais d’or et de cristal -d’où venait une musique divine qui le plongeait dans -l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la plus haute -tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait -du luth… Elle regardait attentivement du côté où était -Ivan, car sa vieille nourrice en mourant lui avait dit : -« Ne pleure pas. Ne t’afflige pas. De là-bas (elle montrait -de la main l’orient) viendra un homme hardi, et glorieux, -et russe, qui te délivrera… »</p> - -<p>— Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel -âge avait Ivan le Simple quand il épousa la fille du roi ?</p> - -<p>— On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il -était tout jeune, sans doute. Peut-être avait-il vingt ans.</p> - -<p>— Vingt ans ! fit Lydia avec véhémence, vingt ans ! -Épouser un homme de vingt ans ! C’est horrible… Je -n’y avais jamais pensé quand tu me racontais ce conte… -Et, maintenant, je ne l’aime plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir -après avoir passé chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, -dans une petite pièce attenant au salon où sa mère et le -général Vassilief discutaient avec gravité sur des minuties. -On entendait le murmure continu de leurs voix qui se -mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de -se rencontrer, Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. -Savinski, depuis plusieurs jours, avait l’impression qu’il -marchait sur un terrain dangereux ; mais rien ne lui aidait -à reconnaître les endroits où il ne fallait pas appuyer. Il -redoutait une nouvelle saute d’humeur chez Lydia. Comment -l’éviter ? Il y réfléchissait encore au moment de la -revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle -joie à la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, -il évita de parler de la Finlande et du départ prochain -de sa femme. Il lui semblait avoir compris que toute -allusion à un voyage était insupportable à son amie. -Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie ? -Lydia, de son côté, fut au début charmante comme à son -ordinaire. Elle raconta à Savinski les mille riens de sa -vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit un mot. Ils parlèrent -d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à peu, -un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte -assez vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous -deux par un peu de fièvre ; il y avait un rien d’affectation -dans le ton presque indifférent qu’avait adopté Lydia -et il sentait sous cette surface unie un courant de pensées -secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences, -certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, -quelque mouvement brusque de la tête, deux mains qui -ne pouvaient rester tranquilles.</p> - -<p>A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, -Savinski se troubla lui-même. A son tour, il montra de -l’agitation, de l’inquiétude. Finalement, n’en pouvant -plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans réfléchir. Il se -rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes et -lui dit :</p> - -<p>— Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna ? Que se passe-t-il ? -Ne suis-je pas votre ami ? N’avez-vous plus confiance -en moi ? Je ne comprends rien…</p> - -<p>Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux -avaient une fixité inquiétante et, soudain, Savinski les -vit se remplir de larmes.</p> - -<p>Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on -pourrait le voir du salon voisin, il attira Lydia dans ses -bras et, au comble de l’agitation, il lui disait les paroles -sans suite avec lesquelles on apaise la douleur des enfants -et des femmes.</p> - -<p>— Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous -en supplie… Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce -gros chagrin ? Vous pleurez ! Est-ce parce que vous -savez que les larmes vous rendent plus belle encore ?… -Là, là, cela va mieux… Dites-moi ce qui vous peine… -Non, ne pleurez plus… je ne puis le supporter. Vraiment, -si vous pleurez, je me mettrai à pleurer aussi… Voyez, -le beau spectacle que nous donnerons…</p> - -<p>Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre -lui et, au même temps où, bouleversé, il essayait de la -consoler, le contact de ce corps flexible et charmant lui -causait une étrange sensation de plaisir à laquelle il avait -peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre semblaient -passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion -fut si aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore -la force de repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir -dans un fauteuil.</p> - -<p>Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait -à bruire comme l’eau d’un ruisseau qui descend une pente -rapide.</p> - -<p>Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. -Bientôt elle put parler et dit :</p> - -<p>— Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch… Il faut -me pardonner encore une fois… Je ne sais pourquoi je -suis nerveuse à ce point ces jours-ci… Ne croyez pas que -je sois une petite fille. J’ai beaucoup réfléchi ; j’ai pensé -longtemps, trop longtemps… C’est cela qui m’a fait -mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne -serai plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.</p> - -<p>— Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades, -voyez-vous, Lydia Serguêvna ; ce sont les temps qui -veulent cela. Moi-même, je suis effrayé quand je vois ce -dont je serais capable… Oublions ce qui vient de se passer, -mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la -cause de votre chagrin ?</p> - -<p>La jeune fille réfléchit un instant.</p> - -<p>— Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel… -Je ne sais pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais -j’ai eu la sensation horrible que j’étais seule au monde.</p> - -<p>Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint.</p> - -<p>— Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas -Vladimirovitch, mes parents ont fait leur vie. La mienne -est devant moi et je ne vois pas clair ; je ne vois rien, -un grand isolement, et plus loin le vide. C’est une idée -affreuse…</p> - -<p>Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que -pouvait-il donner à cette jeune fille palpitante ? Pourrait-il -être le compagnon de cette enfant à travers l’existence ? -Il était âgé, il n’était pas libre. Il n’avait rien à lui offrir. -Le sentiment de son impuissance à soulager cette douleur -l’accabla.</p> - -<p>— Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune. -Il faut prendre patience. Les choses ne seront pas toujours -ainsi. Pour traverser ces temps difficiles, vous -savez que vous pouvez compter sur moi, que je suis -votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais -enfin…</p> - -<p>Lydia l’interrompit vivement.</p> - -<p>— Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment. -Mais, vous aussi, votre vie est faite, vous avez votre -femme, vos enfants…</p> - -<p>Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé, -ne trouvait que répondre.</p> - -<p>A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa -la parole à Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il -partager avec eux un médiocre dîner de révolution ?</p> - -<p>Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec -Lydia en compagnie. Il avait été si loin dans son intimité -avec elle que seul le tête-à-tête pouvait le satisfaire.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante -scène qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La -seule différence que Savinski put remarquer fut une -nuance de sérieux dans toute sa façon d’être, quelque -chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un -plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas, -il n’était plus question entre eux. De Finlande, il parla -une fois seulement sans nommer ni sa femme, ni ses -enfants, mais pour dire qu’il avait encore des affaires à -y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient mauvaises. -On avait l’impression d’être à la veille d’une crise. -Lydia laissa passer ces explications sans y répondre.</p> - -<p>Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble. -Un matin — la veille ils ne s’étaient pas vus — elle l’appela -au téléphone. D’abord, il eut de la peine à reconnaître -sa voix. Le timbre en était changé et l’accent. Il le lui dit -et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un ton plus -ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il -dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept -heures, pour causer avec lui un moment.</p> - -<p>— Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai -votre téléphone. Mais comment passerai-je la journée -sans vous voir ?</p> - -<p>— Bah ! répondit-elle, nous nous verrons demain, -Nicolas Vladimirovitch. Et à ce soir, en tout cas ; j’aurai -quelque chose à vous dire.</p> - -<p>De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait -continuer la conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché -l’appareil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c13">XIII<br /> -“<span lang="en" xml:lang="en">IN SUCH A NIGHT AS THIS</span>”</h3> - -<p class="sign"><i lang="en" xml:lang="en">The merchant of Venice</i></p> - - -<p>Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué -et triste. Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et -se laissa aller quelques instants, sans réagir, au cours de -ses pensées. Elles l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère -lourde, où la moindre chose se faisait avec une -difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous une -impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille -fois plus difficile à supporter que la vue d’un danger réel, -si grand fût-il. On avait le sentiment d’aller à une catastrophe, -par des chemins bordés de haies hautes et épineuses -qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à côté -de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous -avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité, -vous poussait à faire chaque jour un pas de plus dans -cette voie au bout de laquelle un abîme s’ouvrirait devant -vous. L’idée de la fatalité obscure qui pesait sur lui comme -sur toute la Russie accablait aujourd’hui Savinski. Il -avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre, -où il était la proie sans défense des démons de la nuit. -Il traversait une de ces crises. Une visite qu’il avait eue -de Séméonof avait contribué à le mettre en ce fâcheux -état. Celui-ci était venu le voir au sujet de ses entretiens -avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé, -au cours de la conversation et en parlant de l’armée -réactionnaire du Don, pour introduire d’une façon inattendue -le nom de Spasski et pour dire textuellement : -« Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd » ? -Il avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté -et, comme une pierre jetée dans un étang y forme des -cercles de plus en plus grands, l’ébranlement qu’il avait -causé en Savinski s’était peu à peu étendu et avait touché -à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées. -D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice -de Spasski dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il -était à la merci ou d’un hasard, ou d’une trahison. Un -membre du parti pouvait avoir un instant les nerfs trop -faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux -bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de -Smolny. Combien d’exécutions sommaires n’avaient-elles -pas été faites ? Les ravelins de Pierre-et-Paul, les fossés -de Cronstadt, la cour même de la préfecture à la Gorokhovaia -pouvaient le dire. Pour la première fois depuis -longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques. -Les gens du Don, ces officiers sans volonté, ces -généraux qui se disputaient, pourraient-ils les renverser ? -Savinski, dans l’humeur où il était, ne gardait pas l’ombre -d’une espérance. « Mais alors, se dit-il, ne suis-je pas fou -de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause -qui est juste certainement, mais de l’échec de laquelle -je ne puis pas plus douter que de ma présence dans -cette chambre ? Qu’on se sacrifie quand on croit au -succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer, -c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs. -Je ne suis ni mystique, ni rêveur ; je suis un homme -d’affaires. Pourquoi me suis-je embarqué dans cette -aventure ? Au fond, si je veux admettre la vérité, uniquement -parce que Spasski est un charmant garçon et que -j’ai de la sympathie pour lui ; mais il faut avouer que -c’est une sympathie qui peut me coûter cher. » Et en -même temps Savinski sentait de la façon la plus claire -qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski, -et cette constatation ajouta momentanément à sa mauvaise -humeur. « Le diable l’emporte », dit-il, en se relevant.</p> - -<p>Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de -six heures et demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle -pas ? Lydia ! Qu’était-il pour elle ? Elle ne verrait -jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était capable de -jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement, -et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque -jeune homme. Ici aussi il ne pouvait espérer aucun succès. -Mais ici encore, il savait qu’il ne trouverait en lui -ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il prévoyait -de longues souffrances, mais les souffrances causées -par Lydia lui étaient plus chères que les joies données -par d’autres. « Ah ! tout cela est absurde, soupira-t-il, -et je déraisonne. Mais les choses sont ainsi et, pour -rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent autrement. »</p> - -<p>La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique -qui avait jugé plus prudent de quitter Pétrograd -était une femme déjà d’un certain âge, à la bonne et paisible -figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka -qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui -parlait souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas, -non plus que sa femme, mais dont elle voyait la photographie -sur le bureau. Boris était son préféré. Elle regarda -son maître assis sur le divan. Il semblait accablé.</p> - -<p>— Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous -faire dîner un peu plus tôt ?</p> - -<p>Savinski haussa les épaules.</p> - -<p>— Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas -faim.</p> - -<p>— Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci, -barine, dit-elle doucement. Allons, je vais vous servir -tout à l’heure. Cela vous fera du bien.</p> - -<p>Elle alla tâter le poêle.</p> - -<p>— Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit -tranquillement.</p> - -<p>A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette -à la porte d’entrée. Il avait les nerfs en si mauvais état -qu’il tressaillit. Quel ennui était-ce encore ? Il fut sur -le point d’appeler la vieille bonne pour lui dire qu’il -n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte. -Il était trop tard.</p> - -<p>Il attendit quelques secondes, la tête baissée. Un bruit -de pas légers sur le tapis : il leva les yeux. Lydia était -devant lui.</p> - -<p>Elle avait gardé sa fourrure. Elle se tenait droite, la -tête un peu renversée en arrière, les yeux attachés sur -Savinski, et l’émotion de ce dernier était telle qu’il ne -vit pas le trouble qu’elle essayait de cacher. Elle fut la -première à se remettre, et à Savinski qui était resté immobile, -comme stupéfié par cette apparition, elle dit d’une -voix qui ne tremblait pas :</p> - -<p>— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, est-ce ainsi que -vous accueillez vos hôtes ? Est-ce ainsi que vous me -recevez à la première visite que je vous fais ?</p> - -<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, pardonnez-moi… Je ne -sais si je rêve. J’étais plongé dans d’affreuses idées noires. -Et vous voilà !…</p> - -<p>Il lui avait pris les deux mains et se tenait tout contre -elle. Un parfum de jeunesse avait rempli la pièce où il -se morfondait seul il y a quelques instants. La chaleur -qui rayonnait du poêle semblait plus forte, l’électricité -plus brillante.</p> - -<p>— C’est vous, reprit-il, chez moi !… Et je vous laisse -là debout ; je ne vous fais même pas asseoir, je ne vous -offre rien… Mais j’espère que vous pouvez rester quelques -minutes… Je vous raccompagnerai tout à l’heure… -Enlevez votre manteau, Lydia Serguêvna, vous prendriez -froid en sortant. Vous voyez, j’ai un appartement tout -petit, mais il y fait chaud, comme aux temps bénis des -tsars.</p> - -<p>Il lui prit sa fourrure et fut surpris de découvrir que -Lydia était en toilette décolletée, comme il l’avait vue aux -soirées de Nathalie.</p> - -<p>— Allez-vous dîner quelque part ? demanda-t-il. Chez -notre voisine, sans doute ?</p> - -<p>Avec un peu de confusion, Lydia dit sans oser le -regarder :</p> - -<p>— J’avais pensé, Nicolas Vladimirovitch, qu’aujourd’hui -vous m’inviteriez à dîner… si je ne vous gêne pas, -cependant. Peut-être avez-vous à travailler ?… Dites-le -franchement, et je m’en irai tout de suite…</p> - -<p>Elle semblait de nouveau avoir perdu confiance en -soi ; elle était redevenue une petite fille toute simple et -Savinski vit qu’elle rougissait.</p> - -<p>— Ah ! dit-il, quelle fée êtes-vous pour me faire un -cadeau pareil ? Si je vous garde !… Que pensez-vous -donc ?</p> - -<p>Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras pour la -réconforter, pour lui faire sentir la joie qu’elle lui apportait. -Mais le désarroi de ses pensées était si grand qu’il -n’osait bouger. Il ne savait que faire, quelle contenance -adopter. Il s’écarta brusquement.</p> - -<p>— Il faut que j’avertisse ma vieille femme de chambre, -fit-il. Il y a un bon dîner, à ce qu’elle m’a dit.</p> - -<p>Il courut jusqu’à l’office. Quand il revint, Lydia n’avait -pas bougé de place, mais elle avait repris possession d’elle-même -et lui sourit.</p> - -<p>— Votre appartement me plaît, dit-elle.</p> - -<p>— C’est l’appartement qu’a habité jusqu’à moi la -princesse Dolly R…, répondit Savinski. Je crois que c’est -elle qui l’a tendu de ces vieilles toiles de Jouy qui sont si -gaies. Comme vous avez vu, je touche à la caserne et mes -voisins immédiats sont ces Pavlovtzi qui forment le plus -mauvais des régiments de Pétrograd. Qu’est-ce qui les -empêche d’entrer chez moi et de venir s’installer ici à -ma table et dans mon lit ? Je n’en sais rien. Je les trouve -bien aimables de rester chez eux, car s’il leur chantait -de changer de logement, je n’aurais qu’à leur céder le -mien sans mot dire. Séméonof lui-même n’y pourrait rien.</p> - -<p>Lydia s’était levée et parcourait la pièce. Elle s’approcha -d’une double porte qui avait été enlevée et qui conduisait -dans la chambre voisine où Savinski couchait. Un grand -lit de milieu l’occupait, un lit de femme élégante, car il -était couvert d’un dessus de dentelles et de soie.</p> - -<p>Lydia revint dans le cabinet de travail. Elle jeta un -coup d’œil sur le bureau, où, dans un cadre d’argent, -était la photographie de Sonia entourée de ses enfants. -Elle la regarda longtemps.</p> - -<p>— Votre femme est belle, dit-elle enfin.</p> - -<p>— Mais ne la connaissez-vous pas ? fit Savinski -étonné.</p> - -<p>— Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia… Est-ce une -photographie ancienne ? Votre femme est encore très -jeune.</p> - -<p>— Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle ? Trente-deux -ans, je crois. Elle s’est mariée à dix-huit ans.</p> - -<p>— C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée.</p> - -<p>Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait -aussi. De nouveau il avait cette impression que quelque -chose de mystérieux avait surgi entre eux. Mais il ne -s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui était -en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout -et l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place -à aucun autre sentiment. Elle était là, éblouissante de -jeunesse et d’éclat ; le seul mouvement imperceptiblement -rythmé de ses hanches quand elle marchait, la façon -dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses -épaules un peu grêles, le halètement léger de ses seins -quand elle respirait, la manière dont l’air était aspiré et -expiré entre ses lèvres, la profondeur de ses yeux et -leur couleur azurée qui évoquait des cieux orientaux, la -blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui semblaient -rendre à la lumière ce que la lumière leur avait -donné, étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher. -Il n’était pas besoin de parler. A quoi bon ? Elle -était là, vivante, près de lui. Que demander de plus ?</p> - -<p>La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître -qui ne s’était pas aperçu de son entrée. Il avait rajeuni -de dix ans. Elle avait laissé un homme fatigué, presque -un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un homme fort, -vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de -bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit :</p> - -<p>— Barine, le dîner est servi.</p> - -<p>A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui -témoigna une déférence particulière et, comme Lydia -la remerciait, elle s’inclina très bas. Puis, ayant servi le -potage et les <i>pirochki</i>, elle sortit.</p> - -<p>— Votre servante est bien, dit Lydia.</p> - -<p>— C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est -pleine d’attentions pour moi.</p> - -<p>— Je crois que je l’aimerai beaucoup, fit Lydia.</p> - -<p>Savinski sursauta. Que voulait dire Lydia ? Avait-il -bien compris ?… A partir de ce mot, Savinski sentit -qu’il était de moins en moins maître de lui. Par instant -il se reprenait et examinait la situation avec calme. -Lydia avait eu le caprice de venir voir son appartement -et de s’inviter à dîner, chose impossible en d’autres -temps, toute naturelle aujourd’hui où le monde était à -l’envers. Les rapports si amicaux qu’il y avait entre eux -expliquaient une démarche qui n’était qu’en apparence -osée. Il suffisait, du reste, de regarder la jeune fille assise -en face de lui pour comprendre aussitôt la simplicité et -l’innocence qui étaient en elle. « Il n’y a rien que de pur -en ma fille », avait dit le vieux prince… Il avait raison, -tout devait être considéré de cet angle-là.</p> - -<p>Mais, à d’autres moments, ces sages réflexions étaient -bousculées par un assaut de pensées tumultueuses. Il n’y -avait plus qu’une réalité : la femme qu’il adorait était -venue chez lui ; elle était là à portée de ses bras ; elle -savait — il n’était pas possible qu’elle ignorât — les -sentiments qu’il avait pour elle et qui depuis longtemps -avaient franchi les bornes de l’amitié… Il s’approcherait -d’elle… Il se pencherait vers la fleur entr’ouverte de sa -bouche et y porterait les lèvres…</p> - -<p>Tandis qu’il était partagé entre deux sentiments, tantôt -se laissant emporter par les rêves passionnés que la présence -de Lydia faisait naître, tantôt réfléchissant avec -calme sur une situation si inattendue, et dont il fallait -savourer les moindres délices car cette rencontre serait -brève et ne se renouvellerait pas, la conversation continuait -à bâtons rompus entre Lydia et lui. Maintenant ils -avaient trouvé le ton juste ; il n’y avait pas de fausses -notes. Ils ne parlaient de rien de sérieux. La nouveauté -de ce tête-à-tête, une pointe de champagne dont elle -avait bu un verre, l’avaient rendue à elle-même et libérée -des préoccupations qu’elle avait eues ces jours derniers, -préoccupations dont Savinski avait vu encore le reflet -sur son front pur avant dîner.</p> - -<p>Savinski fut frappé du naturel exquis avec lequel elle -s’adaptait à cette position nouvelle. Elle ne témoignait ni -embarras, ni excès de confiance. La petite fille qui parfois -réapparaissait en elle avait disparu. Il avait à sa table une -jeune femme qui manifestement ne semblait surprise en -rien de ce que sa place dans cette salle à manger pouvait -avoir d’extraordinaire. Elle semblait presque être la maîtresse -de la maison et, comme Savinski, beaucoup plus troublé -qu’elle ne l’était, négligeait de manger, c’est elle qui lui -offrit de reprendre d’un plat laissé sur la table. Savinski, -s’il mangeait peu, buvait moins encore. Il se sentait dans -un équilibre si instable qu’il craignait que la moindre -chose lui fît perdre la tête. C’est à peine s’il prit un verre -de champagne. La présence de Lydia le grisait plus -sûrement que le vin, et il passait son temps à se jurer de -garder son sang-froid, car ce n’était pas une femme qu’il -avait en face de lui, une jolie femme habituée aux hommages -des hommes aussi bien qu’à leurs brusqueries, et -qui sait à quoi elle court lorsqu’elle va dîner chez un -garçon, c’était une jeune fille à l’aube de la vie, dont l’haleine -était aussi fraîche que celle du vent avant l’aurore, -une amie pure qui lui faisait la grâce de venir passer une -heure chez lui dans des circonstances que son imagination -seule à lui, Savinski, rendait romanesques. En somme, -au sein des délices où le plongeait la présence de Lydia, -il se sentait horriblement gêné par le combat qui se livrait -en lui.</p> - -<p>Cette gêne s’accrut lorsqu’ils eurent passé dans le -cabinet de travail. A table, leur position était exactement -fixée, — il y a des règles et une tradition. Au salon, ils -redevenaient libres et Savinski ne savait que faire de sa -liberté. Lydia, elle, gardait plus de simplicité. Elle s’installa -sur le divan, se renversa un peu en arrière sur les coussins -et alluma une cigarette. Elle suivait de l’œil Savinski et -paraissait s’amuser à le voir aller et venir sans trouver -de repos. D’abord, il s’était assis près d’elle. Puis soudain, -comme si un diable l’avait poussé, il avait bondi à l’autre -bout de la pièce sous prétexte de chercher des allumettes, -alors qu’une boîte était sur le guéridon à côté du divan. -Puis il s’était laissé tomber sur un fauteuil voisin et, -alors, comme il lui avait parlé avec douceur ! A ce moment-là, -sans peut-être même qu’il s’en rendît compte, -il voulait lui plaire, la gagner, faire sa conquête. Ses yeux -semblaient vouloir lire à travers elle et pénétrer jusqu’à -son cœur et, sous la caresse de ce regard, Lydia, elle-même, -perdait peu à peu conscience ; ses idées flottaient -devant elle comme des poussières qu’emporte le vent ; -elle n’était plus que sensations ; c’était une ivresse légère -et délicieuse. Elle ne revint même pas à elle à un mouvement -brusque de son ami. Voilà que, sans raison apparente, -il s’était mis à marcher de long en large, tirant des -bouffées rapides de sa cigarette, se taisant et laissant échapper, -au milieu d’un long silence, un mot qui sortit du monologue -intérieur auquel il se livrait : « Impossible. » Ce mot -résonna dans la chambre et fit sursauter Savinski lui-même.</p> - -<p>Il se tourna vers Lydia, lui sourit et dit :</p> - -<p>— Pardonnez-moi, je crois que j’ai perdu la tête…</p> - -<p>Mais il s’arrêta et son sourire ne s’acheva pas, tant il -fut frappé de l’expression qu’avait prise la jeune fille. -Elle était pâle et ses yeux restaient attachés sur Savinski. -Il n’apercevait que ces yeux sombres dans l’ombre ; -il ne pouvait s’en détourner. Elle regardait Savinski : -mais le voyait-elle ? Elle paraissait emportée par un -rêve à cent lieues de la scène présente. Même le mot -« impossible », lorsqu’il avait éclaté dans la chambre, -n’était pas parvenu à ses oreilles. Mais toujours ces yeux -intenses, comme consumés d’un feu intérieur. Il alla -jusqu’à elle et, tandis qu’il hésitait, cherchant ses mots, -elle lui dit avec simplicité :</p> - -<p>— N’êtes-vous pas fatigué de marcher, Nicolas Vladimirovitch ? -Asseyez-vous près de moi… Il semble que -je vous fasse peur, ce soir.</p> - -<p>Elle lui tendit la main qu’il prit et garda dans la sienne, -puis il s’assit et la porta à ses lèvres, et ses lèvres remontèrent -jusqu’au poignet, le franchirent, arrivèrent au -bras nu, le parcoururent de bas en haut, et de haut en -bas. C’était une sensation à la fois exquise et torturante -dont il se demandait combien de temps elle pourrait se -prolonger impunément. Soudain il sentit le bras de Lydia -resté libre s’allonger autour de son cou, l’attirer vers -elle. Lorsqu’il fut tout près, elle se blottit sur sa poitrine -et, tournant son visage vers lui, elle lui donna ses lèvres. -Il la serra éperdument contre lui, se coucha presque sur -elle ; leurs deux corps exactement joints ne se touchaient -que par leurs bouches unies. Il sembla à Savinski qu’il -ne vivait plus que par ses lèvres collées à celles de sa -maîtresse. Cela dura longtemps, une minute, un siècle ?</p> - -<p>Il eut un éclair de lucidité. « Quelle heure est-il ? Il -faut rentrer… Et puis, non, non, c’est impossible… Pourtant, -le vieux prince… une jeune fille… » Il s’arracha aux -bras de Lydia. De nouveau il était en proie à une grande -agitation. Il paraissait ne plus songer qu’à une chose. -Il tira sa montre. Dix heures déjà… Ah ! il n’y avait plus -personne dans les rues… Il courut à Lydia, s’agenouilla -devant elle. Il la caressait, lui disait mille choses tendres -et folles et il finit sur un ton plus sérieux :</p> - -<p>— Je vais vous accompagner chez vous, Lydia, Lydotchka ; -il est tard ; on sera inquiet, on vous cherchera… -A propos, où vous croit-on ?</p> - -<p>— Chez mon amie Hélène, à la Mokhovaia, dit Lydia, -et elle ajouta en pesant chacun de ses mots :</p> - -<p>— C’est là que je suis censée coucher, car vous savez -bien qu’il n’est pas agréable de circuler le soir dans -Pétrograd. C’est donc là que vous m’accompagnerez si -vraiment vous ne pouvez vous décider à me garder chez -vous jusqu’à demain…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Tard dans la nuit, il était deux heures du matin, l’électricité -brûlait au-dessus du grand lit où ils étaient couchés. -Épuisée de fatigue, Lydia se redressa, se pencha vers -son amant étendu près d’elle, le regarda jusqu’au fond -des yeux et dit :</p> - -<p>— O toi qui es à moi, tu n’iras plus en Finlande, -maintenant !</p> - -<p>Elle se glissa dans ses bras et s’endormit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c14">XIV<br /> -LE RÉVEIL</h3> - - -<p>La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le -silence de la nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles -qui scandent le silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus -de vie dans les deux corps qui sont étendus là, tant le -sommeil où ils sont ensevelis est profond. L’obscurité -les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils -dorment, l’un à côté de l’autre… Et soudain Savinski sent -une impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui -irrite et gêne ; il entr’ouvre les paupières, les referme -aussitôt, les rouvre… La chambre est inondée de lumière ; -l’électricité brûle dans le plafonnier et, près de lui, la -vieille Annouchka qui lui touche l’épaule.</p> - -<p>— Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle -à son oreille.</p> - -<p>Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski -vit l’avenir proche s’ouvrir devant lui : l’abîme. Une -perquisition, un mandat d’arrêt, Lydia compromise dans -l’affaire, arrêtée peut-être, menée en prison avec lui, -cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles bolchéviques ! -Et en outre l’affreux scandale qui retentirait -de tous côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en -Finlande où Sonia l’attendait…</p> - -<p>— Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka.</p> - -<p>Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son -innocent sommeil. Elle était allongée, le bras droit sous -la tête, ses cheveux défaits en désordre autour d’elle ; -l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise qui, entr’ouverte, -laissait voir un jeune sein délicatement fleuri. -Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait. -L’angoisse lui tenaillait le cœur… Eût-il été seul, l’aventure -était déjà dangereuse, mais y mêler cette enfant ! Fallait-il -la réveiller ?… Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât ?… Mais, -en tout cas, le commissaire chargé de la perquisition -entrerait dans la chambre… Il alla vers elle, se pencha -sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front et sur -les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans -ouvrir les yeux un « je t’aime », voulut se retourner pour -reprendre son sommeil.</p> - -<p>— Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut -te réveiller…</p> - -<p>La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller ; elle revint -à elle et demanda :</p> - -<p>— Qu’y a-t-il ? Est-il tard déjà ?</p> - -<p>Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres.</p> - -<p>— Mais c’est la nuit encore ; il faut me laisser dormir.</p> - -<p>— Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition -ici. Il faut te lever… J’espère que tout se passera -bien ; en tout cas, tu ne cours aucun danger… Habille-toi, -Je suis obligé de passer à côté… A tout à l’heure.</p> - -<p>Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour -du cou de Savinski comme pour ne pas le laisser partir. -Il les dénoua doucement et sortit de la chambre. Il passa -par le cabinet de travail, regarda sa montre. Elle marquait -quatre heures… Il avait tout son sang-froid : « Le diable -emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour -une visite domiciliaire », se dit-il. Il entra dans la salle -à manger, il y avait là une dizaine de personnes, presque -tous des gardes rouges en uniforme de soldats, baïonnette -au canon, et deux civils. Il reconnut le président du comité -de la maison, un architecte à la maigre moustache, au -teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde -personne en civil se détacha du groupe, vint à lui et se -présenta fort poliment : « Alexandre Ivanovitch Zoubof, -commissaire à la Section des recherches pour la contre-révolution. » -Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni -de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut. -Ordre était donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch -Savinski et de l’arrêter, ainsi que toutes personnes -présentes dans son appartement… Songeant à -Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut -faire un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya -à la table.</p> - -<p>— Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais -peut-être y a-t-il une erreur ?… Puis-je téléphoner à -Léon Borissovitch Séméonof ?</p> - -<p>Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très -déférent, répondit :</p> - -<p>— Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit -inutile. Vous serez sans doute interrogé aujourd’hui à la -Gorokhovaia et, à ce moment, si vous le jugez nécessaire, -Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais nous ne -dépendons pas des Affaires étrangères…</p> - -<p>Le commissaire avait les manières d’un homme bien -élevé. C’était, probablement, un ancien employé de la -police secrète du tsar, entré au service des bolchéviques. -Il était rasé de frais, portait une courte moustache sur -une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance. -Il n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir -qu’il pourrait arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il -comprendrait, sans doute, la situation, et il ne devait -pas être insensible à l’idée d’obliger un homme tel que -lui.</p> - -<p>— Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix, -d’une question assez délicate.</p> - -<p>L’autre s’inclina.</p> - -<p>— A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait -vers l’entrée du cabinet de travail.</p> - -<p>A ce moment, un second personnage, en uniforme -celui-là, se détacha du groupe des soldats et vint se joindre -à eux. Le commissaire civil, sans montrer d’embarras, -le présenta :</p> - -<p>— Le lieutenant Ivanof, dit-il.</p> - -<p>Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, -prit sa mesure d’un coup d’œil. Il était convenablement -habillé et avait l’allure d’un officier de carrière. C’était -un jeune homme aussi. Il se tenait droit, les épaules -effacées. « Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa Savinski, -je puis réussir encore. »</p> - -<p>— Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire -personnelle que je veux vous entretenir. Vous comprendrez -tout de suite. Ce n’est pas aux fonctionnaires du -gouvernement, qui remplissent ici leur devoir…</p> - -<p>— Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, -très pénible en vérité, intervint le commissaire civil en -s’inclinant.</p> - -<p>— Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à -des hommes que je m’adresse, d’homme à homme… Le -fait est que je suis ici, aujourd’hui, dans une situation -assez particulière… Cela peut arriver à chacun de nous, -à vous comme à moi… J’ai une femme, à côté, une toute -jeune femme qui est venue me voir et que j’ai gardée -cette nuit, car les rues ne sont pas très sûres, comme vous -savez… Elle ignore tout des choses politiques, c’est une -enfant encore… Elle n’a pas vingt ans, voyez-vous… -Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur -qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien -de ce que je fais, et qu’en réalité c’est la première fois, -aujourd’hui, qu’elle est entrée dans mon appartement… -Mes domestiques, si vous voulez bien les interroger sur -ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que -je vous dis… Les choses étant ainsi, messieurs, je vous -supplie de la laisser libre… Vous comprenez, sans que j’en -dise davantage, de quoi il s’agit… Et je vous assure que -je n’oublierai jamais le service que vous me rendrez…</p> - -<p>A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le -sang-froid qu’il avait au début. L’émotion à laquelle -il était en proie faisait vibrer sa voix.</p> - -<p>Les deux commissaires parurent partager son émoi, -et le civil plus encore que le militaire. Tandis que Zoubof -hochait la tête approbativement, l’officier eut un demi-sourire -presque respectueux pour faire comprendre qu’il -lui était, en effet, arrivé d’être en bonne fortune et que -c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu -savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut -terminé, un grand embarras se peignit sur leurs figures. -Ils s’écartèrent un instant et commencèrent à discuter. -La conversation se prolongeait. Évidemment, ils se heurtaient -à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent -à Savinski.</p> - -<p>— Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la -personne qui est chez vous ? dit le commissaire civil -avec un peu de gêne.</p> - -<p>— Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, -il s’agit de l’honneur d’une femme, vous comprenez…</p> - -<p>— Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant…</p> - -<p>— En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, -suggéra Zoubof, qui paraissait fort désireux de -faire preuve de bonne volonté.</p> - -<p>Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui -posèrent des questions. La vieille servante répondit avec -simplicité et assurance. Elle n’avait jamais vu la jeune -femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle, Annouchka, -qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme -n’était pas encore venue à l’appartement. Cette déposition -parut faire impression sur les deux commissaires. Cependant, -seuls, ils recommencèrent à discuter. Savinski -avait, à ce moment, la certitude que la chose était arrangée. -Il respirait librement. Que lui arriverait-il ? Il ne s’en -souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires -s’approchèrent, de nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut -l’officier qui parla.</p> - -<p>— Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question -est, en effet, fort délicate. Notre ordre est formel… -Nous prendrions une grande responsabilité en ne l’exécutant -pas à la lettre… Cependant, peut-être, pour vous -obliger… dans les circonstances actuelles… Mais il va -sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus -grand secret… Personne ne doit le savoir, pas même les -soldats qui sont ici…</p> - -<p>On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte -restée ouverte et Savinski, la poitrine gonflée de joie, -n’osa pas serrer la main de ses interlocuteurs. Du reste, -à cette seconde même, un incident nouveau se produisit -qui modifia, hélas ! la situation de fond en comble. Lydia -entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était -dans un comble d’anxiété et, depuis un quart d’heure -qu’elle était prête, se rongeait à se demander ce que -signifiaient ces interminables conciliabules. N’en pouvant -plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son -amant.</p> - -<p>— Que se passe-t-il ? Que veut-on faire de toi ? -demanda-t-elle, avant que Savinski, atterré, pût l’arrêter.</p> - -<p>Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée -de la jeune fille avait fait sensation. Les deux commissaires, -interdits, la regardaient fixement. La beauté de -Lydia, l’éclat de ses yeux, l’indifférence qu’elle montrait -pour tous les gens réunis dans l’appartement, l’unique -préoccupation qu’on lisait sur son visage pour le sort de -Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats -eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet -de travail et leurs regards curieux ne quittaient pas la -jeune fille.</p> - -<p>— Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, -lorsqu’il revint à lui, très pénible, en vérité… Je crains, -dit-il à voix basse à Savinski, qui avait été obligé de -s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa main la main -de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter -notre ordre dans sa rigueur.</p> - -<p>Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia -qui serrait la sienne. C’était une étreinte que rien ne -pourrait défaire. Il eut l’impression qu’il irait avec elle -jusqu’à la mort.</p> - -<p>La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On -n’y trouva rien. Ici Savinski était tranquille. Il n’avait -pas un papier compromettant. Du reste, depuis que -Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme. Il -avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait -aucun rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient -insensibles. Il regardait avec curiosité les deux commissaires -poursuivre leurs recherches. Ils s’y montraient -assez maladroits. « Ils ne savent pas leur métier, pensa-t-il -d’abord. Autrefois la police travaillait mieux. » Ils -ne trouvèrent même pas une somme importante en billets -de banque que Savinski avait cachée sous un coin du -tapis qu’il avait décloué. Il y avait plus d’une centaine -de mille roubles en billets anciens. Mais leur maladresse, -à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui, manifestement, -ils faisaient semblant de chercher avec zèle de -façon à n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais -ils voulaient aussi que Savinski ne fût pas leur dupe.</p> - -<p>Ce jeu l’amusa un instant.</p> - -<p>Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore -sauver Lydia qui se tenait étroitement serrée contre lui -et dont le souffle frais effleurait sa joue.</p> - -<p>— Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la -Gorokhovaia un chef responsable avec qui entrer en -communication ?</p> - -<p>— Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute, -répondit le commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade -Ouritski, doit être encore à la préfecture. En réalité, -notre travail se fait surtout de nuit.</p> - -<p>— Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable -pour lui exposer, par téléphone, le cas particulier dans -lequel je me trouve ? L’affaire pourrait être arrangée -ainsi et je vous garderai une longue reconnaissance de -votre bonne volonté…</p> - -<p>Les commissaires consentirent, mais l’officier fit -remarquer qu’il faudrait transmettre le nom de madame…</p> - -<p>Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre -de quoi il s’agissait. Il y avait là un mystère -qu’il fallait percer.</p> - -<p>— Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur -une pièce d’identité…</p> - -<p>Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son -âge, sa résidence étaient portés…</p> - -<p>Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut -la communication avec la préfecture à la Gorokhovaia. -Il commença à exposer la demande de Savinski… Lorsque -Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva aussitôt et, -s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle -lui dit à voix basse :</p> - -<p>— Quoi, Nicolas, on t’arrête… Je croyais qu’il ne -s’agissait que d’une perquisition… Es-tu en danger ? -Que va-t-on faire de toi ?</p> - -<p>— Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski. -Oui, on va me mener en prison, mais tu sais que cela -arrive à beaucoup de braves gens aujourd’hui ; j’y serai -deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela est sans -intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre -est si sottement conçu que toute personne trouvée dans -mon appartement doit être arrêtée aussi. Et quand même -tu serais libérée presque tout de suite, je voudrais t’éviter -cette horrible prison…</p> - -<p>Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait :</p> - -<p>— Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi…</p> - -<p>Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui -persuader qu’elle lui serait mille fois plus utile en restant -libre, mais Lydia se butait à l’idée de ne pas le quitter. -Pendant leur entretien qui se faisait à voix basse, -on entendait des bribes de conversation de Zoubof au -téléphone :</p> - -<p>— Oui, camarade Ouritski… Je comprends. Dix-huit -ans… Ah ! ah !… charmante, oui… C’est pour cela -que je me suis permis de vous appeler…</p> - -<p>Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête, -et, se tournant vers Savinski :</p> - -<p>— Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia, -mais pour vous, Lydia Serguêvna, il est probable que -vous n’y resterez pas longtemps.</p> - -<p>Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille -montrait la plus grande satisfaction.</p> - -<p>Cependant il restait à perquisitionner dans les autres -pièces de l’appartement. Les soldats, las d’attendre, -avaient gagné la cuisine. La fatigue prenait peu à peu -Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas. Savinski était -plongé dans de noires réflexions ; pour l’instant, Lydia, -plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil. -La vieille Annouchka le vit ; elle eut pitié d’elle et s’approcha -de la jeune fille :</p> - -<p>— Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous -n’aurez pas grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le -fourneau, le café sera prêt dans un instant…</p> - -<p>Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail. -Quelques moments plus tard, elle revint, apportant du -café chaud, du pain et du beurre. Savinski invita les commissaires -à déjeuner avec eux et l’on improvisa ainsi un -repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à dévorer -des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses -de café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer -la raison, si heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse -et arracha Savinski à ses préoccupations. Quant aux -deux commissaires, ils étaient radieux. Jamais, dans l’exercice -de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré pareille bonne -fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée ; il n’y -avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il -n’y avait que des êtres humains réunis par le hasard de la -vie et qui trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche, -de s’asseoir à une table et de se restaurer.</p> - -<p>Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant -de quitter la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka -de téléphoner dès neuf heures chez Séméonof pour lui -faire savoir qu’il était en prison à la Gorokhovaia. « Vous -ne parlerez que de moi », lui dit-il.</p> - -<p>Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement, -à la grande indignation d’Annouchka, qui redoutait -les vols probables.</p> - -<p>Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était -encore complète et le froid vif. Les deux commissaires, -avec beaucoup de politesse, installèrent Savinski et Lydia -dans le fond de la voiture et s’assirent sur le siège de -devant.</p> - -<p>A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques -minutes à la Gorokhovaia.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c15">XV<br /> -A LA GOROKHOVAIA</h3> - - -<p>Le vestibule de la préfecture, à la Gorokhovaia, était -plein de soldats. Savinski et Lydia furent conduits dans -une grande pièce, au premier étage.</p> - -<p>Lydia, sûre de n’être pas séparée de Savinski, n’avait -pour l’instant aucun souci ; l’excellent déjeuner qu’elle -avait pris avant de partir avait fait disparaître la fatigue -d’une mauvaise nuit. Elle n’était plus que curiosité. Ils -se trouvaient dans un vaste salon qui avait dû faire partie -des appartements de réception du préfet. Il en conservait -encore quelques fauteuils et chaises capitonnés et recouverts -d’une soie bleu pâle, et un tapis à la machine, -moderne, dont les couleurs étaient effacées. Dans un -angle de la pièce, derrière quelques tables rangées en arc -de cercle, deux employés travaillaient. Devant eux, un -accusé se tenait debout. C’était, à en juger par sa tenue, -ce qu’on appelait alors un « bourgeois », état suffisant -pour être classé comme suspect. Les employés remplissaient -lentement des fiches, des formulaires, ouvraient -des registres. Cet ordre administratif surprit Lydia à -qui il paraissait incompatible avec l’idée qu’elle se faisait -des procédés employés sous le règne de la Terreur, -décrété par les bolchéviques. Et puis le calme de cette -pièce, son aspect tranquille et riche, le manque de tragique -qu’il y avait en tout cela ! Elle fit part de ses réflexions à -Savinski à mi-voix.</p> - -<p>Il haussa les épaules et sourit.</p> - -<p>— La bureaucratie ne mourra jamais chez nous. Lénine -sera impuissant à la détruire. Même les actes illégaux seront -toujours faits dans les formes.</p> - -<p>Il tâchait de ne pas paraître soucieux, de montrer la -liberté de son esprit, de façon à ne pas alarmer la jeune -fille, et l’effort qu’il faisait dans cette direction finissait -par avoir le plus heureux effet sur son humeur.</p> - -<p>Leur tour vint de passer devant les fonctionnaires -dans le coin de la pièce. Ils multipliaient les formalités -d’écrou. Il fallut enfin remettre son portefeuille. Les -employés donnèrent un reçu en forme de l’argent qu’il -contenait. Mais Savinski, qui avait suivi avec intérêt -ce qui s’était passé quand le précédent « bourgeois » avait -été incarcéré, avait prudemment glissé quelques centaines -de roubles dans la poche de son pantalon.</p> - -<p>Deux soldats les attendaient à la porte. C’étaient deux -Lettons à la figure dure et maigre. Ils gravirent un escalier -en colimaçon dont les jours intérieurs donnaient sur le -vestibule d’entrée. A chaque fenêtre, une mitrailleuse était -braquée sur la porte qui ouvrait sur la Gorokhovaia et un -soldat montait la garde. « Comme ils ont peur d’un coup -de force ! pensa Savinski. Ils ne se sentent pas très solides. » -Ils s’arrêtèrent devant une petite antichambre pleine -de gardes rouges. Leurs conducteurs échangèrent quelques -mots avec le chef du poste.</p> - -<p>— C’est plein chez nous, dit celui-ci avec bonne -humeur.</p> - -<p>Au troisième étage, même réponse.</p> - -<p>Au dernier étage, enfin, ils furent admis dans la petite -antichambre où cinq ou six soldats fumaient. A une table -était assis un tout jeune homme à peine âgé de vingt ans, -un petit juif à l’air farouche et important, aux cheveux -noirs, crépus, en broussailles, qui avait devant lui un -registre où il couchait les noms de ses hôtes. Il prit celui -de Lydia d’abord et lui demanda pour quelle cause -elle était arrêtée. Lydia, qui le dévisageait avec curiosité, -répondit d’une voix claire et sans trahir le moindre -embarras :</p> - -<p>— Je n’en sais rien. Si vous voulez me l’apprendre, -vous me ferez plaisir.</p> - -<p>Les soldats sourirent, mais le petit employé fronça le -sourcil.</p> - -<p>— Je pense que vous êtes arrêtée pour raisons politiques, -fit-il gravement. Nous allons mettre « contre-révolution ».</p> - -<p>Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé -qui ne quittait pas des yeux cette enfant si belle, -rit ouvertement.</p> - -<p>— Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix -rêche à un soldat debout près de lui.</p> - -<p>Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia.</p> - -<p>Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia -de ne pas intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia, -se balança sur ses deux jambes, haussa les épaules et -finalement répondit :</p> - -<p>— C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien -que c’est une enfant…</p> - -<p>Tous les soldats présents montraient par leur contenance -qu’ils approuvaient l’attitude de leur camarade. -Le petit employé blêmit de rage, mais il n’osa pas renouveler -son ordre. Il murmura quelques mots inintelligibles -dont on entendit seulement la fin.</p> - -<p>— … La consigne est formelle, je le ferai moi-même.</p> - -<p>Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme, -se contenta de tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur -des hanches.</p> - -<p>Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées -et qu’on se fut assuré qu’il ne portait pas de revolver, -un des soldats poussa une porte vitrée et ils furent introduits -dans le logement qui leur était destiné.</p> - -<p>C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, -à peine éclairée par une lampe électrique pendant au -bout d’un fil au centre de la chambre. Par l’unique -fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur -qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. -Une odeur âcre, tiède, suffocante, faite de la respiration -des hôtes de la prison, de leur sueur, du cuir de leurs -bottes, de la paille de leurs matelas, des planches à moitié -pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes, -arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua -sur place. L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait -imaginée ce dernier. Il sentit la pression du bras de Lydia -sur le sien, mais elle ne dit rien. Cependant leurs yeux -s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la salle -et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits -de camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient -toute, laissant à peine un étroit passage libre au centre -et deux allées qui conduisaient à des portes ouvertes -dans la cloison, à leur gauche ; sur une table, un homme -était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui lui -couvrait la tête ; on ne voyait de lui que l’extrémité de -ses bottes en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois -à même le plancher, des hommes étaient étendus dans un -affreux désordre, souvent trois d’entre eux occupant -deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers dormaient -d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements ; -des mouvements nerveux les secouaient, les faisaient -se retourner sur leur couche dure et étroite ; des -bras étaient brandis en l’air ; des mains fiévreuses grattaient -des nuques piquées par la vermine. D’autres, -allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans -un angle, la petite pointe rouge d’une cigarette brillait -comme un ver luisant égaré dans un jardin infernal. -Un petit bossu, hagard, la figure frénétique, surgit soudain -de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin -de sa poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots… -Puis, jetant un regard méfiant sur les nouveaux arrivés, -il regagna sa place.</p> - -<p>Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur -lequel il y avait une place libre. Il y conduisit Lydia, -s’assit et la prit sur ses genoux. Elle se serra contre lui, -l’embrassa doucement sans parler. De nouveau, une -fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit aussitôt. -Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, -c’était déjà le jour, le jour gris, triste, des matinées -d’hiver de Pétrograd, un jour si pâle qu’il fait regretter -la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit qu’elle était -dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison -et ses terreurs ? Elle sourit tendrement à son amant -dont la figure grave et fatiguée s’éclaira. Il caressait -avec douceur la main de la jeune fille appuyée sur sa -poitrine.</p> - -<p>Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se -levaient ; ils semblaient harassés et se détendaient en -soupirant. Beaucoup allumaient tout de suite une cigarette.</p> - -<p>Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. -Elle avait repris une entière tranquillité d’esprit et acceptait -avec bonne humeur ce qu’elle appelait une aventure.</p> - -<p>— Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je -sais au moins quelque chose de la révolution, c’est que -cela sent très mauvais.</p> - -<p>Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. -La présence de Lydia faisait sensation. Elle avait -gardé sa fourrure, mais, à cause de la chaleur de la pièce, -l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais et la poitrine -légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si -l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une -chambre de malade. Savinski demandait des détails sur -la vie de la prison. La seule chose qui le préoccupait -pour l’instant était de savoir à quelle heure on les interrogerait, -car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez -elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle -avait passé la nuit. Les renseignements furent mauvais. -Une douzaine de prisonniers affirmèrent aussitôt qu’ils -étaient là depuis trois, quatre ou cinq jours, sans avoir -été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de leur -arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un -homme jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter -sans peine à l’existence de la prison. Elle remarqua -avec étonnement que ses mains tremblaient tandis qu’il -lui parlait. « Comme il a peur ! » pensa-t-elle. Cette -impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. -Il y avait en elle une source de bonheur si abondante -que rien ne pouvait la tarir. Elle ne songeait même pas -à la possibilité d’une longue détention pour Savinski. -Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis relâchés -au bout de quelques jours ! Les prisons de Pétrograd, -pourtant immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié -de la population… Pour l’instant, elle était entourée de -gens aimables qui s’empressaient pour lui plaire ; elle -avait son amant à côté d’elle ; elle ne voulait pas voir plus -loin.</p> - -<p>Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant -qu’on pût imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire -des officiers de tous grades, quelques bourgeois notables, -puis des spéculateurs, un groupe de quatre personnes -qui avaient fait un coup hardi en accaparant du -platine, puis des prisonniers de droit commun, des -escrocs, de simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie -de ce groupe-là était composée par une petite bande -de faux monnayeurs qui avaient adroitement mis en circulation -quelques milliers de faux billets « Kerenski ». -Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut -la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des -bolchéviques arrêtés pour concussion. Un homme fort -occupé à préparer du thé sur une table à l’aide d’une -lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia, qui -l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, -il lui dit : « Attendez, attendez », tira triomphalement -de sa poche assez sale un morceau de sucre et prononça :</p> - -<p>— C’est le seul qui me reste !</p> - -<p>Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses -voisins que l’homme au sucre était un commissaire qui, -envoyé en Sibérie porter de l’argent aux troupes, avait -prétendu avoir été volé en route.</p> - -<p>Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses -respects à Savinski et à Lydia. C’était lui qui réglait les -rapports des prisonniers entre eux, fixait le tour des corvées, -l’ordre dans lequel ils descendaient aux lavabos, -organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe, -dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par -un garde rouge. Ce personnage important était un homme -d’à peine trente ans, à la figure énergique et plaisante, -aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il avait eu un emploi -élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour, quatre -cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il -avait été arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour -du domaine sur lequel il régnait maintenant, et, comme -des prisonniers balayaient la salle, il fit passer ses nouveaux -hôtes dans une petite pièce voisine où une douzaine -de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée -sur l’un d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six -ans environ, qui dormait encore. Sur la figure fatiguée de -la mère, on lisait qu’elle n’avait d’autre préoccupation -que cette petite, qui était pâle, chétive, comme tant d’enfants -poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, -à demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme -otage avec sa fille, car son mari, accusé de contre-révolution, -avait pu s’enfuir. Tant qu’il ne se rendrait pas, -elle resterait là avec son enfant. Elle avait l’air à moitié -folle de douleur.</p> - -<p>— S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront… S’il ne revient -pas, qu’arrivera-t-il à ma petite ?… Elle ne pourra supporter -longtemps cet emprisonnement. Regardez comme -elle est maigre !</p> - -<p>Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes -minces comme des flûtes où les genoux et les chevilles -faisaient de grosses bosses osseuses.</p> - -<p>Le chef de la chambrée dit à Savinski :</p> - -<p>— Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois.</p> - -<p>Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux -heures que les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu -échanger un mot avec Lydia. La matinée avançait. Il -allait être onze heures. Il fallait qu’il causât seul à seule -avec elle. Il craignait maintenant le pire, une longue séparation. -Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans -doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà -où l’avait mené sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire -à la réussite de qui il n’avait jamais cru. Il maudit -cette facilité avec laquelle il se laissait entraîner par ses -sentiments dans des aventures qui pouvaient devenir tragiques. -Il était impardonnable, car il était un homme -habitué aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A -Lydia, il ne pouvait rien dire de ses préoccupations. Il -voulait l’amener à comprendre qu’elle le quitterait dans -quelques heures. La chose n’était pas facile. La jeune -fille refusa nettement.</p> - -<p>— Où tu seras, dit-elle, je serai… Je n’ai que toi -au monde et, sache-le, dès maintenant tu n’as plus que -moi.</p> - -<p>Il fallut une longue insistance pour que Savinski -arrivât à lui démontrer qu’elle lui serait mille fois plus -utile en liberté qu’auprès de lui. Qui lui ferait parvenir -de la nourriture chaque matin, qui ferait des démarches -pour obtenir sa liberté ? Il la convainquit enfin. Mais la -jeune fille avait les yeux pleins de larmes.</p> - -<p>— Que tu me fais de la peine ! dit-elle. Mais, hélas ! -je vois bien que tu as raison…</p> - -<p>Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute -voix à la porte de la salle. Un employé agitait un papier. -Elle se leva.</p> - -<p>— Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire.</p> - -<p>Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait -des voix qui se mêlaient et disaient : « Jamais on n’a été -interrogé aussi vite. C’est un miracle ! » — « Nous le -savions bien, vous partez déjà ! » — « Hélas ! » murmurait -un autre.</p> - -<p>Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski -et, oublieuse des prisonniers qui, tous, la regardaient, -l’embrassa passionnément. Elle ne pouvait se détacher -de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de sa -vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte, -était gagné par la sympathie générale qui allait à la jeune -fille. C’était d’une voix molle et presque machinalement -qu’il répétait : « Il faut se hâter, il faut se hâter ! »</p> - -<p>Soudain, Lydia eut une idée nouvelle.</p> - -<p>— Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère.</p> - -<p>Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée -sur elle et la laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant, -en toilette de bal, décolletée, éclatante de fraîcheur -et de beauté, droite et la tête en arrière à sa façon, elle -marcha vers la porte qui se referma sur elle, laissant les -spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle -à cette fugitive vision.</p> - -<p>Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées. -Assis sur un banc, la tête entre ses mains, il restait comme -endormi. Il n’avait conscience ni du temps, ni du bruit -de la chambrée. Soudain il y eut un brouhaha. Lydia -reparaissait. Elle courut à son amant.</p> - -<p>— Je suis libre, dit-elle… J’ai eu affaire à un homme -très poli. Il s’est excusé fort aimablement de la déplorable -erreur par suite de laquelle j’ai été arrêtée… Il va t’interroger -tout de suite. Tu vas descendre avec moi. Mais -je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu m’entends, -qu’il va te libérer aussi.</p> - -<p>La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait : -« Nicolas Vladimirovitch Savinski », il suivit la jeune fille -qui lui montrait le chemin.</p> - -<p>Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils -étaient entrés six heures auparavant. Là, Lydia eut une -grande déception. Elle n’eut pas la permission d’accompagner -Savinski chez le commissaire chargé de l’interrogatoire. -Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais -la certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait -encore et elle le laissa sans angoisse.</p> - -<p>Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du -redoutable Ouritski, dont la renommée remplissait déjà -la ville. Ouritski, qui était assis devant une grande table -sur laquelle il consultait un dossier, se leva à l’entrée de -l’inculpé et vint lui serrer la main. C’était un homme de -taille moyenne, très maigre, à la figure intelligente, rasé, -de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez -élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue. -Il offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier -qu’il feuilleta quelques instants. Ces minutes parurent -un siècle à Savinski. Il ne pouvait supporter l’anxiété du -doute. Qu’avait-on contre lui ? Tout était préférable à -l’attente… Et, cependant, il faisait un effort extrême -pour garder son sang-froid… Cette lutte contre soi-même -était harassante.</p> - -<p>Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa -un caoutchouc et les tendit à Savinski.</p> - -<p>— Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je -vous les rends… Je vais vous mettre en liberté. (Savinski -baissa les yeux pour que la joie de son regard ne le trahît -pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous poserai d’abord, -pour le procès-verbal, quelques questions que vous aurez -l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse…</p> - -<p>Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire, -d’un geste las, décrocha un récepteur à un des -quatre appareils fixés au mur derrière lui, écouta un instant, -donna un ordre bref et reprit :</p> - -<p>— Vous connaissez Spasski ? demanda-t-il.</p> - -<p>— Oui, répondit Savinski.</p> - -<p>— Veuillez l’écrire.</p> - -<p>— Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre -1917, par lettre, par personne interposée, ou -directement ?</p> - -<p>— Non, répondit Savinski.</p> - -<p>— Veuillez l’écrire.</p> - -<p>— Avez-vous son adresse actuelle ?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Veuillez l’écrire.</p> - -<p>Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux -commandant l’état-major du Don. Les réponses de -Savinski furent négatives. Soudain Ouritski, qui marchait -fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant Savinski et lui -demanda à brûle-pourpoint :</p> - -<p>— Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine ?</p> - -<p>Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix -nette dit :</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute -voix.</p> - -<p>— Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre.</p> - -<p>Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte. -Comme il allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski -l’arrêta.</p> - -<p>— Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch, -de revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations -que ce soit avec lui, et non plus avec l’ingénieur Mouchine. -C’est un conseil que je vous donne… Au revoir.</p> - -<p>Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les -formalités de levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire -retentissaient encore en lui et le glaçaient. « Quelle -insolence à me parler ainsi ! pensa-t-il. Pouvait-il me -faire plus explicitement comprendre qu’il n’ajoutait -aucune foi à mes déclarations ?… Cet homme joue avec -moi. Cette histoire n’est pas finie… » Toute sa joie avait -disparu.</p> - -<p>Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à -l’angoisse qui, de nouveau, l’étreignait. Il était midi. -C’était une claire journée d’hiver. La neige des jardins -de l’Amirauté étincelait sous le soleil. Au sortir de la -geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé. Il -semblait pour la première fois de sa vie être capable de -goûter la joie d’un jour lumineux et froid. « Que c’est -bon ! Que c’est beau ! », répétait-il immobile devant la -porte du bâtiment.</p> - -<p>A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le -trottoir d’en face, une jeune femme sortit et vint à lui. -C’était Lydia.</p> - -<p>Il la serra contre son cœur.</p> - -<p>— Je suis heureux ! dit-il, je t’aime !</p> - -<hr /> - - -<p>Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient -avoir vécu un rêve troublé. La seule réalité était l’aube -éblouissante de leur amour. Quelques minutes plus tard, -ils se quittèrent devant l’hôtel du prince Serge Volynski. -Ils se retrouveraient à la fin de la journée… Où ? Ils ne savaient -encore. L’appartement de Savinski était-il toujours -occupé par les soldats ?… Et même, libre, était-il prudent -de s’y rencontrer ?… Cela se réglerait par téléphone dans -l’après-midi. Ils se reverraient… Qu’importait le reste !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c16">XVI<br /> -UN PONT EST COUPÉ</h3> - - -<p>La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. -La joie qu’elle montra à le revoir témoignait de -la crainte qu’elle avait ressentie à le croire perdu. Les -soldats, rappelés par un ordre téléphonique, venaient de -quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que l’odeur -tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier -préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa -elle-même Savinski, lui apporta une robe de chambre.</p> - -<p>— Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. -Et cette belle demoiselle aussi, je pense.</p> - -<p>— Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.</p> - -<p>Les larmes lui montaient aux yeux.</p> - -<p>Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur -son divan. Il dormit longtemps, d’un sommeil lourd -coupé de rêves affreux. Il revoyait les jambes maigres, aux -genoux osseux, d’une petite fille dans les bras de sa mère, -et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin… Puis ce -fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait -autour de lui, exécutant une danse satanique… Et soudain, -il s’arrêtait, le regardait dans les yeux et, d’une voix -blanche, demandait : « Voulez-vous me donner l’adresse -de Spasski ? » Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de -quatre téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. -Le vacarme dont elles remplissaient la salle ne cessait -pas, faisait bourdonner les oreilles de Savinski qui était -comme cloué sur son divan par les yeux fixes de cet -homme… Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du téléphone -appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. -Un message de Séméonof le priait de passer vers -quatre heures au commissariat des Affaires étrangères… -Il frissonna, se secoua pour chasser les lambeaux du cauchemar -qui restaient accrochés à lui… Il regarda au dehors. -Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était quatre heures -moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au rendez-vous. -Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. -Où voulait-elle le voir ?… Il ne pouvait être chez lui -avant cinq heures. Et peut-être serait-il en retard. Mais -elle l’attendrait et Annouchka lui donnerait du thé… -La voix claire de Lydia au bout du fil acquiesça.</p> - -<hr /> - - -<p>Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof -dans le grand cabinet Empire jaune et rouge où, plus -d’une fois, il s’était entretenu avec M. Sazonof. Il y arrivait -plein de ressentiment à la fois et de crainte. L’impudence -de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire arrêter -ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. -Mais le sentiment que Séméonof appartenait à un parti -tout-puissant et sans scrupules l’obligeait à se contraindre. -Il fallait patienter encore.</p> - -<p>Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait -avoir perdu cette réserve glacée dans laquelle il était -toujours enfermé. Il manifesta une colère véritable à -l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté ainsi et -mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission -indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du -zèle. Informé par Annouchka dès neuf heures, le matin -même, il n’avait pas perdu une minute, avait appelé au -téléphone Ouritski qui dormait encore après une nuit -de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, -de relâcher Savinski sans perdre un instant.</p> - -<p>— J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, -comme de moi-même, ajouta-t-il avec un pâle sourire… -Vous savez toutes mes pensées. Je ne vous ai rien caché. -Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un jour -avec nous.</p> - -<p>La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il -pouvait avoir l’impression que son interlocuteur avait -joué franc jeu et que sa position était, dès maintenant, -plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait son appartement, -des doutes lui vinrent. « Est-ce encore une comédie ? -se dit-il. Savait-il tout à l’avance ? N’a-t-il pas machiné -lui-même mon arrestation ?… Ne veut-il pas ainsi exercer -une pression sur moi et me faire sentir que je suis dans -ses mains ?… Et Lydia ? Sait-il que Lydia était chez -moi ? Il est impossible qu’il l’ignore… Va-t-il se servir -de cette arme-là aussi ? » Il remarqua enfin que Séméonof -n’avait pas fait la moindre allusion à ce qui avait motivé -l’ordre de perquisition et d’arrêt. Pas un mot de Spasski ! -Cela était étrange et donnait à penser. Ce ne pouvait être -par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet d’une -telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers -de paix avec les empires centraux, la question du -Don préoccupait vivement les commissaires du peuple. -Le front de Savinski se plissait. Il allait à pas rapides, -la tête baissée. Il releva les yeux : il était en face de chez -lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées. -Lydia était là… Tout fut oublié.</p> - -<p>Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les -lèvres sur la nuque de la jeune fille, il respirait le parfum -enivrant de la jeunesse. Une minute comme celle-là ne -valait-elle pas d’être payée par les angoisses de la nuit, -par l’odeur âcre de la prison ? Il écoutait Lydia parler. -La musique seule de sa voix était un dictame à tous les -maux. Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver -sa chambre, ses meubles, l’atmosphère pure qui y -régnait, et puis le déjeuner en famille, le grand appétit -qu’elle avait.</p> - -<p>— Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais -jamais eu si bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un -moment. Ah ! si tu savais comme j’avais envie de lui dire -que je suis à toi… Peut-être l’avait-il deviné… Non, -non, ce n’est pas impossible ; à la façon dont il me regarde -parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses -qui doivent rester secrètes… Au fond, il n’a, je crois, -qu’un désir : il veut que je sois heureuse… Comment ? -Peu lui importe. Il n’a qu’une peur véritable, c’est que -les temps où nous vivons me privent du bonheur qui -m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce -qu’il sent… Alors, cela va de lui à moi dans des silences -où il semble que nous parlions sans prononcer un mot… -Rien que des pensées qui volent, tièdes, caressantes, -muettes… Je n’ai pas osé parler non plus et je l’ai laissé -se reposer… Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que -tu me réveilles… Et me voilà enfin près de toi, dans tes -bras, à ma place. Je t’aime… Je t’ai toujours aimé, ne le -sais-tu pas ? Te souviens-tu, la première fois, quand je suis -tombée à tes pieds… Tu m’as relevée ; j’étais comme -étourdie et tu me soutenais avec tant de fermeté et de douceur… -J’ai vite repris mes sens, — mais faut-il te le dire ? -que penseras-tu de moi ? — j’ai fait semblant d’être -encore sans connaissance pour rester un moment de plus -serrée contre toi… Et puis je ne t’ai pas vu pendant -longtemps ! Où avais-tu disparu, méchant ?… Tu étais -enfermé chez toi, près des tiens… Ah ! je te battrai, je -crois, dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché ; -six mois tu m’as abandonnée… Tu étais heureux, sans -doute… Dis, je t’en supplie, dis que tu n’étais pas heureux -sans moi !… (Une douleur véritable faisait vibrer ses -paroles…) Mais enfin, tu pouvais vivre ; tu ne me cherchais -pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie… -Moi j’avais appris qui tu étais, naturellement… -Mais toi, savais-tu même mon nom ?… C’est encore -bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas -oubliée, dis ?</p> - -<p>— Je sentais toujours ton corps souple et charmant -dans mes bras, répondit Savinski.</p> - -<hr /> - - -<p>Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia -était déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok -qui était plongé dans l’obscurité, un petit groupe de soldats -attendait, silencieux, dans la nuit glacée. Un seul -réverbère brûlait et éclaira un instant la figure souriante -de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent -passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout -occupés qu’ils étaient l’un de l’autre, ne les virent même -pas. Ayant mis Lydia chez elle, Savinski hésita un instant, -puis se décida à aller dîner au club voisin au lieu de -rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait échappé -ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire -et, qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé -entre leurs mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits -et peut-être jusqu’à ses souliers.</p> - -<hr /> - - -<p>Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver -le parfum de Lydia. C’était une odeur légère, presque -insaisissable, qui venait et disparaissait, laissant après -elle quelque chose de frais et de brûlant à la fois, quelque -chose de presque palpable qui prenait une forme, puis -s’évanouissait…</p> - -<p>Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, -posa les journaux sur son lit, et, en manchette, au sommet -des colonnes des <i>Isvestia</i>, il lut ces mots : <i>La Révolution -en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé. Les Soviets -au pouvoir.</i></p> - -<p>D’une main tremblante, il déploya le journal. Les -bolchéviques finlandais, soutenus par les marins et les -soldats russes, avaient fait un coup d’État. Ils étaient -maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de la Finlande. -Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du -pays.</p> - -<p>Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y -sentir sa force ? Les plus solides se réveillent affaiblis, -sans audace. Ce sont des heures où la vie reste incertaine -au cœur des hommes, sans flamme, comme la lumière -indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se -souvient d’une trop longue nuit et lutte péniblement -pour triompher de l’obscurité. Savinski était atterré.</p> - -<p>Sonia, ses enfants dans la tourmente ! Sans lui !… -Son imagination ne lui présentait que les images les plus -sombres… Des soldats envahissaient la villa… Ils l’occupaient -en maîtres ; un désordre affreux ; les pleurs des -enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de ces forcenés !… -Ah ! si seulement il s’était hâté davantage ! -Que n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir -dans la paisible Suède ? Et que faire ?… Y aller ? C’était -son devoir… Mais Lydia ?… A prononcer ce mot, il y -eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner la jeune -fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir… -Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait -qu’il était impossible de lui annoncer par téléphone qu’il -partait pour la Finlande retrouver les siens à l’heure du -danger…</p> - -<p>Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. -Vers onze heures, comme machinalement, il -se rendit à l’état-major de la place, car il fallait à présent -un nouveau visa pour chaque voyage en Finlande. Au -bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne -donnait pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller -en Finlande que pour affaire de service. Qu’il repassât -le lendemain… L’obligation de différer son voyage soulagea -Savinski. Il se heurtait à une impossibilité matérielle -qui lui permettait au moins de vivre en paix avec -sa conscience.</p> - -<p>Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était -de la plus souriante et de la plus tendre humeur. Savinski -se laissa emporter dans le monde féerique que ses caresses -lui ouvraient. Quand Lydia était là, il ne pensait qu’à -elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut sur le -point de lui parler de la révolution en Finlande. « Il sera -temps demain, dit-il, si l’on me donne un visa. » Et il -serra sa maîtresse dans ses bras.</p> - -<p>Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première -fois qu’ils se retrouvaient en public. Savinski désirait -et redoutait cette épreuve. Saurait-il modérer le feu de -ses yeux en regardant la jeune fille ? Elle-même aurait-elle -la force de jouer l’indifférence ? Il entra. La première -personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait -choisi de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en -prison, la robe même que Savinski, deux jours auparavant, -avait défaite de ses mains fiévreuses lorsque Lydia s’était -donnée… Un flot de souvenirs monta en lui ; il s’arrêta. -La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena -à lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon -le fit sursauter.</p> - -<p>— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez -nous raconter vos impressions de prison.</p> - -<p>Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait -été arrêté et le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât -à la Gorokhovaia personne qu’il connût. Qui -donc avait renseigné Nathalie ? Un nom immédiatement -lui vint à l’esprit : Séméonof. Depuis longtemps il soupçonnait -une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le -commissaire bolchévique… Mais que lui avait-il raconté ? -Avait-il parlé de Lydia ?… Quelque maître qu’il fût de -soi, il se sentit rougir. Instinctivement il regarda la jeune -fille qui, comme tous les invités, avait entendu la phrase -fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute l’évocation, -surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia avait-elle -pour elle un charme secret… A la voir, il semblait que, -emportée par le désir de confesser une vérité dont elle -était fière, elle fût sur le point de dire : « J’y étais aussi. » -Savinski l’en aima davantage, mais il la prévint, et, ayant -repris son sang-froid, il s’avança vers Nathalie et, sur -un ton indifférent, jeta :</p> - -<p>— En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais -pas jugé intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui -n’ira passer quelques heures ou quelques jours à la -Gorokhovaia ?</p> - -<p>Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut -obligé d’en donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia -ne posa pas de questions. Elle écoutait, les yeux fixés -sur Savinski, approuvait de la tête comme pour confirmer -l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la -regarder ; peu à peu, il s’enhardit ; et, levant les yeux -sur la jeune fille, il l’évoquait quelques heures plus -tôt dans ses bras. Elle était là devant lui, vêtue d’une robe -qui la couvrait toute et ne laissait voir que ses bras encore -un peu maigres et la naissance de sa poitrine. Mais, pour -Savinski, la robe tombait : Lydia n’était plus vêtue que -de linge fin qui cachait à peine ses seins purs… Il hésitait -maintenant sur le choix des mots, revenait sur des choses -déjà dites et, finalement, s’arrêta court.</p> - -<p>Nathalie manifestait une vive curiosité.</p> - -<p>— Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été -arrêté, dit-elle. C’est un grand honneur.</p> - -<p>— Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit -Savinski d’une façon assez bourrue. Je pense que ceux -qui voudront éviter pareille aventure feront bien de -passer la frontière.</p> - -<p>Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir ? -La situation présente avait déjà duré au delà de tout ce -qu’on aurait pu prévoir. Qui aurait imaginé les bolchéviques -conservant le pouvoir trois mois ? Ils avaient pu -réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais, -aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks -avaient compris qu’ils n’avaient apporté que la ruine ; -ils s’effondreraient subitement comme était tombé Kerenski…</p> - -<p>— A moins que les Allemands ne viennent régler leurs -comptes, interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la -solution la plus probable.</p> - -<p>Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher -de Lydia. Il ne fut seul avec elle que pendant -quelques secondes.</p> - -<p>— Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour -t’emmener chez moi !…</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de -plus en proie aux idées grises et que les préoccupations -qui l’avaient bouleversé la veille redevenaient vivantes en -lui, il eut la surprise de recevoir, vers dix heures, une -lettre de sa femme apportée par un chef de train de la -gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution -n’avait amené aucun trouble chez eux ; les petites villes -de villégiature, entre Wiborg et la frontière, n’avaient pas -été touchées. Les administrations bolchéviques finlandaises -semblaient ne pas vouloir inquiéter la population -bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. -En somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun -souci. Elle espérait qu’un jour prochain, ses affaires étant -réglées, ils passeraient tous ensemble en Suède. La lettre -était écrite sur le ton calme que Sonia apportait en toutes -choses ; elle était affectueuse, ouverte, franche et droite -ainsi qu’à l’ordinaire.</p> - -<p>Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. -Quelle femme admirable était la sienne ! Il semblait -qu’elle eût été créée pour lui éviter toutes difficultés et -toutes peines. Maintenant il respirait à l’aise. Grâce à -Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait donc, -sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd… Un -post-scriptum attira son attention. « Tu peux me faire -passer une réponse par le porteur de cette lettre. C’est -un homme sûr. Sa femme et ses enfants habitent à côté -de chez nous et je m’occupe d’eux. »</p> - -<p>Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la -salle à manger.</p> - -<p>— Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme ? -demanda-t-il.</p> - -<p>— Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. -Je repars ce soir, à 11 heures. Si Votre Honneur veut -préparer une lettre, je passerai la chercher vers 8 heures.</p> - -<p>— Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.</p> - -<p>Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large -dans son cabinet de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller -et venir, fumant des cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa -résolution était prise et il se mit à son bureau. Il -écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les passeports -pour elle, ses enfants et la femme de chambre, -visés pour la Suède et l’Angleterre. Il la suppliait -de profiter des quelques jours de calme qui restaient -encore devant elle (l’exemple du début pacifique de la -révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service -des traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où -l’on s’embarquait pour Stockholm. Voyage facile avec -brèves étapes. En trois jours, sans fatigues et sans risques, -ils seraient en sûreté. Il lui remettait une double lettre -pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en -Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. -Lui-même la rejoindrait à la première occasion. Pour -l’instant, la frontière était fermée, mais cela n’était que -temporaire. Grâce à ses relations au commissariat des -Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps un -visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa -pensée, Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour -sur lui-même.) Elle pourrait lui donner de ses nouvelles -par la valise suédoise. Il se servirait de la même voie -pour lui faire tenir des siennes. Les temps étaient tels -qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet -mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter -sans délai. Sa lettre était affectueuse et tendre, mais -impérative. Il fut occupé ensuite à régler les questions -matérielles, pour assurer à sa femme la libre disposition -de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le -déjeuner.</p> - -<p>Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui -dans un fauteuil. Il se sentait plus léger. C’était comme -s’il respirait maintenant l’air plus pur, plus subtil d’une -autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon inespérée. -Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du -sort. Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait -à Pétrograd. Pétrograd était, en ce moment, la seule ville -du monde qui pouvait lui donner le bonheur. Il y restait -maître de sa vie, dont un dieu favorable venait de tourner -une page…</p> - -<p>Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2> - - - - -<h3 id="p3c1">I<br /> -LES PLUS BEAUX DE NOS JOURS</h3> - - -<p>L’hiver passa. La ville fut agitée. De grands mouvements — craintes, -espérances — la secouèrent. A la fin -de février, les Allemands approchaient. Déjà ils étaient -à Pskof, à quelques heures par chemin de fer de Pétrograd. -Viendraient-ils sauver les malheureux qui mouraient -de peur, de froid, de faim ? Au camp des bolchéviques, la -panique régnait. Les chefs s’étaient enfuis à Moscou et -suppliaient, à coups de télégrammes, les Empires centraux -de signer la paix, n’importe quelle paix. Trotski avait -démissionné. Séméonof l’avait suivi dans sa retraite. Il -était à Moscou, lui aussi, intriguant dans les cercles des -Soviets, plus passionné encore de pouvoir depuis qu’il -l’avait perdu.</p> - -<p>Savinski l’avait vu partir sans regret. Il ne pouvait plus -supporter la tyrannie occulte qu’il avait senti peser sur -lui.</p> - -<p>Lydia et Savinski bénéficièrent du trouble de la cité. -La police bolchévique, prise par le déménagement de ses -dossiers à Moscou, ne mettait plus la même ardeur à -traquer les particuliers. Il y eut ainsi comme une trêve -où ils vécurent l’un pour l’autre dans un isolement presque -complet. Ils se voyaient chaque jour, déjeunaient et -dînaient plusieurs fois la semaine à deux, et parfois Lydia -s’arrangeait pour passer la nuit chez son amant. Il avait -maintenant un second appartement à sa disposition par -le départ précipité d’un de ses amis, locataire d’un logement -agréable sur la Fontanka. C’était là, le plus souvent, -qu’il recevait la jeune fille, par l’extrême commodité -d’une solitude que personne ne viendrait rompre, par le -charme d’une précaire sécurité. Les fenêtres donnaient -sur le canal de la Fontanka, en face du jardin qui borde -la rive droite, au-dessus de l’ancien palais de Paul I<sup>er</sup>. -Le dégel était venu tôt cette année-là. Les rues, mal -entretenues et peu balayées pendant l’hiver sous l’administration -bolchévique, étaient transformées en lacs -boueux. Lydia sautait de pavé en pavé comme une bergeronnette -et riait de voir patauger son amant plus lourd. -Lorsqu’il y avait du soleil, il emplissait la chambre où se -tenaient l’après-midi Lydia et Savinski. Il se couchait -dans leurs fenêtres au ras des arbres non encore feuillés -sur l’autre rive. Il venait alors caresser de ses derniers -rayons le lit où ils étaient étendus et faisait resplendir -l’or des cheveux dont la tête de la jeune fille était nimbée. -Savinski la regardait. La chair blonde de son corps prenait -la transparence d’un marbre antique pétri de -lumière.</p> - -<p>— Reste immobile, disait-il. Il semble que Vénus -adolescente, avant qu’elle ait tenté le désir des dieux et -des hommes, soit venue partager ma couche. Ne bouge -pas, je t’en supplie. Laisse-moi te contempler.</p> - -<p>Lydia n’aimait pas cette immobilité ordonnée et ne -la gardait que pour plaire à son amant. Mais celui-ci était -le premier à s’en lasser.</p> - -<p>— Petite déesse, disait-il, êtes-vous endormie ? Ne -m’aimeriez-vous plus, par hasard ? Voulez-vous me dire -par quel ordre des Immortels vous êtes venue dans cette -froide Scythie au moment où les hommes y sont en proie -à une crise de folie triste et furieuse !</p> - -<p>— Uniquement pour vous satisfaire, répondait Lydia, -se relevant et lui faisant un beau salut. Uniquement pour -que vous puissiez prendre votre plaisir avec moi, mon -maître, jusqu’au jour où vous en aurez assez de ma personne -et me renverrez d’où je suis venue.</p> - -<p>Et d’autres jours elle disait, couvrant son amant de -caresses :</p> - -<p>— Je ne comprends pas encore comment tu peux -m’aimer. Je ne suis qu’une petite fille, après tout, ignorante -et maladroite. Je suis sûre que tu te moques de -moi quand je t’embrasse… Que sais-je ? En vérité, rien. -Comme je dois te paraître insipide… J’enrage quand j’y -pense. Dépêche-toi de m’apprendre tout pour que je -ne rougisse pas devant toi.</p> - -<p>Et, d’autres fois, elle chantait les louanges de son -amant :</p> - -<p>— Tu es comme un rocher, disait-elle. C’est la première -impression que j’ai eue de toi… te souviens-tu ? -devant l’hôtel de l’Europe au jour où l’on a tiré sur Nevski. -Autour de toi les gens fuyaient en trombe. Mais tu étais -immobile, comme fixé au sol. Je suis venue tomber à -tes pieds et j’y suis restée. C’est ma véritable position -devant toi. Je tremblais de peur, mais, dès que tu m’as -relevée, la peur a disparu. Je sentais que tu avais été -créé pour me protéger… Et tu es beau !… (Savinski se -prit à rire.) Oui tu es beau, ce n’est pas parce que je -t’aime que je parle ainsi. Je l’ai vu tout de suite et, maintenant -encore, sois sûr que je puis aussi te regarder objectivement… -Tu as la beauté qu’un homme doit avoir. -Lord Douglas est ravissant ; mais c’est un enfant. Peut-on -se donner à un enfant quand on est une petite fille -soi-même ? Tu es arrivé, juste pour moi, à ton heure de -perfection…</p> - -<p>— Avec beaucoup de rides, interrompit Savinski.</p> - -<p>— Des rides ! dit Lydia en colère, qui oserait dire que -tu as des rides ! Ce sont les traits qui accentuent ta beauté -et lui donnent le caractère que j’aime en toi.</p> - -<p>— Ne me parle pas ainsi, dit Savinski en la pressant -dans ses bras. Mon bonheur est trop grand. C’est un défi -aux dieux.</p> - -<hr /> - - -<p>Une après-midi, comme ils prenaient le thé dans l’appartement -de la Fontanka et que leur conversation passionnée -revenait sur les débuts de leur liaison, ils évoquèrent -les premiers jours de la révolution bolchévique. Savinski, -qui avait souvent pensé à la fin tragique du cousin de -Lydia et à la longue retraite de la jeune fille, éprouva -une irrésistible envie de savoir ce qu’il y avait eu entre -les deux jeunes gens. Lydia l’avait-elle aimé ?… Mais il -craignait de réveiller une douleur endormie dans le cœur -de la jeune fille et, tournant autour du sujet, n’osait -l’aborder directement. Le nom de Paul ayant été prononcé, -Savinski s’informa auprès de Lydia du caractère de son -cousin. Et longtemps la jeune fille ne répondit que par -des phrases brèves. Peu à peu, cependant, le voile se -levait. La figure de Paul se dessinait plus nette et, finalement, -Lydia, reprise par l’émotion ancienne, raconta à -Savinski ce qu’avait été pour elle la mort de son cousin.</p> - -<p>— Paul, dit-elle, était un enfant encore, il avait gardé -une âme merveilleusement pure et droite. Il était incapable -d’une lâcheté, même d’une faiblesse… Il m’aimait ; -je l’aimais aussi, mais d’une autre manière, comme un -frère. Il en avait beaucoup de chagrin… Je ne sais pourquoi, -mais je n’étais pas toujours très bonne avec lui. Je -connaissais mon pouvoir et quelquefois j’en abusais. Je -voulais que Paul m’obéît en tout ; je ne supportais pas -de trouver en lui une résistance… Et puis, vois-tu, à ce -moment-là, j’étais encore une très petite fille ; je ne me -rendais compte de rien, sauf de l’envie constante que -j’avais de te voir, toi… J’étais sotte pour toutes choses ; -je traversais les jours de la révolution sans les comprendre. -Tu te souviens, du reste, tout cela me paraissait un spectacle -que je regardais du dehors, mais où rien de moi -n’était mêlé… Et voilà qu’éclata soudain ce coup de tonnerre : -l’assaut du Palais d’Hiver où Paul était enfermé. -Je te l’ai dit alors, je crois. L’idée que Paul pouvait être -tué, si près de moi, me bouleversa. Ce n’est qu’à ce -moment-là que je sentis le prix de la vie humaine, de la -sienne qui était en jeu à cette minute, de la tienne, de la -mienne qui pouvaient être menacées le lendemain… J’ai -vécu en quelques heures des années, et ce que j’ai pensé -alors a eu une grande influence sur ce qui nous est arrivé, -à toi et à moi, depuis… Tout cela, je crois que tu l’as -deviné il y a longtemps, toi qui sais tout ce qui est en -moi… Mais la fin même de mon cousin est arrivée dans -des circonstances intolérables. J’avais décidé de le faire -évader ; tout était arrangé. Il pouvait sans peine quitter -l’école. Je lui en avais fourni les moyens… Mais ce que -tu ne sais pas, c’est que Paul a refusé de partir. Il m’a -écrit une longue lettre — que je n’ai plus, hélas ! je l’ai -brûlée dans un premier mouvement de colère — pour -m’expliquer qu’il devait partager le sort de ses camarades… -Je me suis fâchée, j’étais irritée contre lui, je lui -ai répondu que, s’il ne m’aimait pas assez pour faire sans -discuter ce que je lui demandais, je ne tenais plus à -le voir… C’est la dernière lettre qu’il a eue de moi, le -pauvre petit… Je suis sûre qu’au moment où on l’a tué, -c’est à moi qu’il a pensé. Il est mort comme un courageux -garçon, mais le cœur déchiré à l’idée que je ne l’aimais -plus… Et cela m’a fait tellement de peine que je ne me le -pardonnai pas… J’ai cru que je ne pourrais pas vivre. -J’étais seule au monde… Tu étais parti pour la Finlande, -naturellement… Comme je détestais déjà tes voyages en -Finlande !… Puis, j’ai réfléchi beaucoup. Toutes les pensées -que j’avais eues, rapides comme des éclairs, le soir -de la prise du Palais d’Hiver, se sont développées, ont -éclairé des parties de moi restées obscures… Je voyais -la vie comme une chose tout à fait nouvelle. C’est très -difficile à t’expliquer… Et, un jour, j’ai éprouvé le besoin -de sortir de mon isolement et de te revoir. Je n’étais plus -la même. J’avais été malade et, tout à coup, la maladie -s’est épuisée, j’avais envie d’être heureuse, passionnément ; -j’avais tout oublié ; je sentais que je n’avais plus de -temps devant moi, qu’il fallait se hâter, que mes jours -seraient brefs… et voilà, je suis venue chez toi.</p> - -<hr /> - - -<p>Ils vécurent ainsi quelques mois dans un comble de -félicité. Tout conspirait à entretenir l’enchantement de -l’heure présente. S’ils pensaient aux dangers courus, ils -se souvenaient qu’ils les avaient partagés, et l’évocation -des jours périlleux traversés ensemble leur rendait plus -chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils ne songeaient -pas à l’avenir. L’avenir, pour eux, était leur prochain -rendez-vous. Leur ivresse était si profonde qu’ils ne faisaient -aucun projet. Qu’arriverait-il d’eux ? Ils ne se -le demandaient pas. Libre à ceux qui se meuvent dans -des sociétés régulières, ordonnées, faites pour durer, de -se projeter dans le futur et de calculer ce que sera leur -existence dans six mois ou dans un an. Pendant le tremblement -de terre qui secouait la vieille Russie, qui aurait -été assez fou pour se soucier de ce que serait demain ? -C’était aujourd’hui qu’il fallait vivre. Le sentiment de -l’au jour le jour de leur bonheur lui donnait quelque -chose de plus précieux. Les tares inévitables d’un amour -qui se développe dans la sécurité leur étaient épargnées. -Ils ne connaissaient ni les querelles que l’oisiveté fait -naître, ni les tracas d’une liaison mêlée au monde et qu’il -faut lui cacher, ni l’ennui qui accompagne la satiété, ni -ces heures mortes qui naissent parfois dans la certitude -d’une possession que rien ne menace. Chaque minute avait -son prix car ils sentaient obscurément qu’elle pouvait être -la dernière et qu’il fallait épuiser en elle un infini de passion. -La nature âpre de Pétrograd leur souriait. Le printemps -était en avance, cette année-là. Les jours grandissaient ; -la lumière peu à peu s’emparait du ciel plus intense et -plus clair, et des souffles d’une incroyable douceur passaient -sur les branches encore mortes des arbres, réveillaient -la sève endormie dans leurs troncs et apportaient -de confuses espérances au cœur des hommes.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant la crise de politique extérieure se calmait. -La paix avait été signée. Les Allemands qui avaient pensé -un jour à intervenir dans les affaires intérieures de la -Russie, ainsi que le manifeste de Léopold de Bavière -l’avait fait entrevoir, avaient renoncé à leur projet. Lénine -allait pouvoir développer à plein son programme communiste -et faire de la guerre civile une sanglante réalité. -Partout on poursuivait les hommes en vue de l’ancien -régime ou de la première phase de la révolution ; on les -emprisonnait ; on commençait à en fusiller sans jugement -un grand nombre. A Pétrograd, Mark Salomonovitch -Ouritski, chef du service des recherches pour la contre-révolution, -avait reçu des pouvoirs absolus et déployait -une grande activité. Il ne se passait pas de jour qu’on -n’apprît l’arrestation de quelques gens notoires.</p> - -<p>Le salon de Nathalie Choupof-Karamine avait passé -d’un excès de joie à l’idée que les Allemands allaient -rétablir l’ordre en Russie, à un extrême de désespoir en -voyant qu’ils s’immobilisaient à deux cents verstes de la -capitale. Il retentissait des gémissements que les quelques -fidèles qui lui restaient poussaient en chœurs alternés. La -maîtresse de la maison avait fait une double perte qui lui -avait été sensible. Le lord Douglas était parti pour l’Angleterre -avec son ambassadeur et Séméonof avait quitté -Pétrograd pour Moscou.</p> - -<p>Elle était privée ainsi de la présence chez elle d’un membre -du corps diplomatique qui la préserverait, croyait-elle, -des perquisitions bolchéviques. Il est vrai que, depuis -l’incarcération de M. Diamandi, ministre de Roumanie, -les dictateurs terroristes avaient montré qu’ils ne faisaient -pas grand cas de l’immunité diplomatique. D’autre part, -l’absence de Séméonof lui enlevait un allié secret, mais -puissant. Pourtant Ivan Choupof-Karamine et sa femme -supportaient mieux que leurs amis la misère des temps. -Le gros homme, toujours blême, restait gouailleur et -Savinski se demandait quelle était la cause cachée de leur -assurance. Il les voyait peu maintenant. Le rôle des -Choupof-Karamine avait quelque chose d’inexplicable -et de louche. Il jugeait prudent de faire attention aux -propos qu’il tenait devant eux. A des occasions rares, le -soir, il s’y rencontrait avec Lydia, lorsqu’il ne pouvait la -voir autrement.</p> - -<p>Il était plus souvent chez le prince Serge, qui le faisait -appeler constamment et semblait ne pouvoir se passer -de lui ; une étrange intimité était née entre eux. Lydia -était le lien secret qui les unissait et parfois Savinski se -demandait avec étonnement si Lydia n’avait pas raison -lorsqu’elle pensait que son père voyait beaucoup plus -loin en elle qu’on ne l’imaginait. En fait, il ne lui parlait -guère que de sa fille. Elle était le thème constant de -leurs conversations. Il n’avait jamais un mot de regret -sur le mariage manqué avec lord Douglas. Au contraire, -il paraissait heureux que Lydia eût refusé le jeune -Anglais.</p> - -<p>— Je savais bien, disait-il avec une joie qui perçait -dans ses propos, qu’elle n’accepterait pas ce garçon, -si beau qu’il fût. C’est ma fille, je la connais… Elle ne fera -jamais rien de médiocre.</p> - -<p>Et il regardait son interlocuteur bien en face, comme -pour chercher son approbation.</p> - -<p>Un autre jour, il fut plus explicite.</p> - -<p>— Je pense que vous comprenez bien ce que je veux -dire… Je garde ma fille près de moi, j’en suis fier ; je la -garde jusqu’à la fin qui viendra quand Dieu voudra… -Ne croyez pas que c’est l’égoïsme qui me fait parler ainsi. -Je ne m’occupe pas de moi, mais d’elle seule… Je sens, -et je ne me trompe pas, qu’aujourd’hui Lydia est heureuse… -Comment est-ce que je le sais ? C’est difficile -à dire. Peut-être les gens malades comme moi et qui -vivent en face d’eux-mêmes voient-ils des choses qui -restent cachées pour les autres ?… Et puis, Nicolas -Vladimirovitch, il y a plus encore… Il me semble que -beaucoup de questions s’éclairent aujourd’hui à mes -yeux… Oui, lorsqu’on est près de sa fin et qu’on assiste, -comme nous, depuis un an, à la chute d’un monde, la -vie se montre peu à peu différente de ce qu’elle nous -apparaissait, plus simple en fait… Je crois que, pour -nous, à l’heure actuelle, beaucoup de problèmes qui -paraissaient insolubles n’existent pas en réalité, et que -les hommes ont élevé des barrières factices entre eux -et leur bonheur… Il faut ces jours d’épreuve et le voisinage -avec la mort pour le comprendre…</p> - -<p>Il avait débité cette longue tirade avec lenteur, d’une -voix basse, s’arrêtant parfois comme s’il faisait un grand -effort pour chercher sa pensée.</p> - -<p>Il se tut et il y eut un silence où Savinski croyait voir -passer entre eux ce flot de pensées caressantes et muettes -auxquelles Lydia, une fois, avait fait allusion. Il était -ému à ne pouvoir parler.</p> - -<p>Lorsqu’il le quitta, une demi-heure plus tard, le prince -l’attira à lui doucement.</p> - -<p>— Voulez-vous m’embrasser, Nicolas Vladimirovitch ? -dit-il. Je vous aime beaucoup…</p> - -<p>Savinski se pencha vers lui. La bouche maigre et la -barbe hérissée du prince se posèrent sur sa figure et il -sentit en même temps que le baiser du vieillard une -grosse larme couler sur sa joue.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant les jours passaient et le mois de mai déjà -mettait des feuilles tendres aux branches noires des arbres. -Savinski et Lydia, profitant des après-midi prolongées -et des claires soirées, se promenaient dans la ville. Ils -allaient le long des quais de la Néva, dont les murs de -granit avaient peine à contenir les eaux gonflées où filaient -lentement à la dérive, comme de grands nénuphars flottants, -quelques blocs de glace attardés venant du lac -Ladoga. Au delà des flots bleus du large fleuve, les palais -élevaient leurs architectures diverses dans la limpidité -ambrée des crépuscules. C’étaient les briques rouges du -Corps des pages, la colonnade antique de la Bourse, le -noble bâtiment de l’Académie des sciences. L’air était -d’une transparence lumineuse qu’on ne connaît que dans -ces printemps septentrionaux. Parfois ils s’asseyaient sur -le parapet du quai et restaient à rêver, laissant leurs regards -errer sur les lourdes barques amarrées près des rives. La -beauté des heures silencieuses emplissait leurs âmes. Ils -se taisaient. Où étaient-ils ? Loin du monde, de la révolution, -de ses terreurs, de sa famine. Ils habitaient les -terres lointaines et mystérieuses où ont vécu Lorenzo et -Jessica, Troïlus et Cressida, Héro et Léandre, tous ceux -que la passion a séparés du cercle des vivants.</p> - -<p>Il fallait rentrer enfin. Ils ne se décidaient pas à se -quitter :</p> - -<p>— Restons jusqu’à la nuit, disait Lydia.</p> - -<p>Et la nuit se faisant sa complice, le jour traînait dans -le ciel des clartés qui ne voulaient pas mourir ; les étoiles -déjà apparaissaient sans que le crépuscule eût disparu. -Il était près de onze heures. Lentement, ils regagnaient -l’hôtel Volynski, et souvent, sans se soucier de ce qu’en -penseraient les domestiques, Savinski entrait un instant -prendre une tasse de thé chez Lydia.</p> - -<p>Tard, il regagnait son appartement.</p> - -<p>Ils eurent les nuits blanches où l’on ne peut dormir -et où les caresses plus énervantes se prolongent autant -que le jour ; ils traversèrent l’été chaud, orageux, humide -de Pétrograd où, dans les appartements clos, l’air étouffant -rend insupportable le poids des vêtements.</p> - -<p>Autour d’eux, la ville s’enfiévrait. L’assassinat des -deux commissaires, Volodarski et Ouritski, avait déchaîné -la terreur. Les victimes des représailles bolchéviques se -comptaient par centaines. Le cercle de leurs relations -se rétrécissait. Les uns fuyaient, les autres étaient arrêtés.</p> - -<p>Lydia et Savinski passaient sans entendre les cris -d’angoisse qui montaient de toutes parts.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3c2">II<br /> -UNE VISITE</h3> - - -<p>Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement -à Moscou, à quelques pas du Kremlin, organisant -une association d’officiers contre-révolutionnaires. Il -envoya un message à Savinski. Il serait pour quelques -jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument -le rencontrer.</p> - -<p>Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut -devant elle et l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler -quoi que ce fût. Mais lorsqu’elle sut que son amant -verrait Spasski, elle déclara qu’elle irait avec lui. S’il y -avait un danger dans cette visite, elle le devait partager. -Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait -contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment -véritable qui la poussait à faire cette visite était -simplement le désir de se montrer en compagnie de son -amant à un ami de naguère et d’afficher devant lui son -bonheur.</p> - -<p>Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle -dans un appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva, -où Spasski était descendu. Comme il regardait par la -fenêtre pour voir si la jeune fille arrivait, il aperçut un -fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil homme à barbe -blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le -connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il -vu ? — Ah ! à sa porte même, il y avait deux ou trois -jours. « C’est un izvostchik de l’Okhrana, pensa-t-il -soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils pourraient -le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même, -surtout dans une rue aussi déserte que la mienne. » — Mais, -en même temps, l’idée qu’il était de nouveau suivi -lui était fort désagréable. Quel danger encore les menaçait, -Lydia et lui ? Il faudrait y penser, prendre des précautions. -Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça pendant -quelques minutes.</p> - -<p>La venue de Lydia fit rentrer la paix dans son cœur. -Ils sortirent ensemble. Savinski s’adressa au vieil izvostchik :</p> - -<p>— Combien veux-tu pour aller à Zabalkanski ?</p> - -<p>— A quel numéro, barine ?</p> - -<p>— Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison, -dit Savinski. C’est à peu près au milieu de la Perspective.</p> - -<p>— Vingt-cinq roubles pour vous, fit le cocher. Ce n’est -pas cher.</p> - -<p>— C’est encore trop cher pour un bourgeois comme -moi aujourd’hui, répondit Savinski de bonne humeur. -Je prendrai le tramway.</p> - -<p>Le fiacre ne répondit pas. Savinski gagna avec Lydia -la Millionnaia. Et cependant que l’izvostchik, au petit -trot de son cheval, partait pour le sud de Pétrograd, -Savinski et Lydia, en voiture, se dirigeaient vers la banlieue -nord.</p> - -<p>Arrivés près de la rue où ils se rendaient, ils mirent -pied à terre pour gagner la maison convenue. La -vue d’un soldat assis à une table dans le vestibule -inquiéta Savinski. La présence de Lydia l’avait jusque-là -empêché de réfléchir à l’imprudence qu’il commettait en -mêlant gratuitement la jeune fille à une aventure qui -pouvait être périlleuse. Mais le soldat ne les regarda -même pas et ils montèrent à l’appartement dont ils avaient -le numéro.</p> - -<p>Une gracieuse jeune femme leur ouvrit la porte. La -présence de Lydia parut la surprendre. Elle interrogea -des yeux Savinski avec embarras. Il sourit.</p> - -<p>— Ne vous inquiétez pas, dit-il, madame est avec -moi.</p> - -<p>« Madame » plut à Lydia.</p> - -<p>Sans répondre un mot, la jeune femme les introduisit -dans un salon où elle les laissa seuls.</p> - -<p>C’était une vaste pièce, nue et froide. Dans un angle, -une petite table non desservie montrait que deux personnes -avaient déjeuné là.</p> - -<p>— Chez qui sommes-nous ? demanda Lydia à voix -basse.</p> - -<p>— Chez de braves gens, pour sûr, répondit Savinski, -mais je ne sais comment ils s’appellent. Notre ami a -ainsi plusieurs logements où on le cache, mais même à -moi il n’a jamais dit le nom de ses hôtes… Il a raison ; il -joue un jeu dangereux pour lui et pour ceux qui le reçoivent.</p> - -<p>A cet instant une porte s’ouvrit et André Ivanovitch -Spasski apparut devant eux. Sa figure énergique s’éclaira -d’un sourire joyeux lorsqu’il vit Lydia. C’est à elle qu’il -courut.</p> - -<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, quel plaisir vous me faites ! -Vous ne savez pas combien j’ai pensé à vous. Mais je -n’aurais jamais osé vous demander de venir ici.</p> - -<p>En un rien de temps, ils étaient tous trois dans une -intimité charmante. Au début, Savinski disait « vous » -à Lydia, mais celle-ci ayant répondu par le tutoiement, -il s’y était rangé aussi et maintenant ils causaient tous -trois comme de vrais amis. Spasski leur expliquait ses -projets. Il avait une organisation de combat sérieuse qui, -déjà, avait failli remporter la victoire dans le soulèvement -de Iaroslaf. Perm était entre leurs mains. Koltchak et les -Tchéco-Slovaques les y avaient rejoints. Toute la Sibérie -était libre du joug des Soviets. Il partait retrouver Koltchak, -qui paraissait mal entouré.</p> - -<p>— Je voulais vous proposer de venir avec moi, Nicolas -Vladimirovitch. Pétrograd n’offre plus d’intérêt. Il n’y -a rien à faire ici. Les Alliés sont à Arkhangel. Nous nous -réunirons à eux. Au printemps prochain, nous marcherons -tous ensemble sur Moscou.</p> - -<p>Savinski le retrouvait tel qu’il l’avait laissé, inaccessible -à la peur, avec le même enthousiasme, la même volonté -de réussir qu’aucun échec ne pouvait abattre. Ils parlèrent -assez longuement de la situation actuelle. Spasski -insistait pour que son ami acceptât sa proposition.</p> - -<p>— Et moi ? dit tout à coup Lydia.</p> - -<p>— Vous, Lydia Serguêvna, mais vous viendrez travailler -avec nous, cela va sans dire. Un voyage un peu -fatigant jusqu’à l’Oural ne vous effraie pas et les troisièmes -classes ne seront pas trop dures pour vous, ni peut-être -une centaine de verstes en télègue. J’ai déjà un passeport -pour Nicolas Vladimirovitch. Il va changer son nom -trop connu contre celui plus obscur de Petrof.</p> - -<p>— Je serai M<sup>me</sup> Petrova, dit Lydia enchantée.</p> - -<p>— Nous mettrons donc que le camarade Petrof voyage -avec sa femme.</p> - -<p>Ils se quittèrent en prenant rendez-vous à une autre -adresse pour le surlendemain.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais le lendemain, comme Savinski déjeunait seul, un -soldat vint le retrouver avec un billet de Spasski, — très -laconique : « On sait ici que je suis arrivé. Je ne puis -rester et pars tout à l’heure. Voici votre passeport. Je -vous attends à Perm. — S. »</p> - -<p>Le passeport était au nom d’Ivan Iliitch Petrof, courtier -en lin, de Vladimir. M<sup>me</sup> Petrova accompagnait son mari. -Ce même jour, Savinski alla remettre le passeport à la -domestique de son appartement sur la Fontanka, qui le -donna au chef-gardien et Savinski se trouva avoir ainsi -une double personnalité légale à Pétrograd.</p> - -<p>— Il ne me reste qu’à laisser pousser ma barbe, dit-il -à Lydia.</p> - -<p>— Crois-tu que ce soit nécessaire ? fit celle-ci avec -inquiétude.</p> - -<p>— Hélas ! il y a trop de gens qui me connaissent, -répondit-il, mais, pour l’instant, Nicolas Vladimirovitch -Savinski peut encore habiter cette ville.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3c3">III<br /> -NUAGES A L’HORIZON</h3> - - -<p>L’automne vint, et les pluies. Bientôt les premières -neiges apparurent.</p> - -<p>— Nous aurons froid, mon enfant, dit Savinski à Lydia.</p> - -<p>— Dans tes bras, je n’aurai jamais froid, répondit-elle -en riant.</p> - -<p>Dans l’appartement de l’Aptiékarski Péréoulok, Savinski -fut obligé de fermer la salle à manger pour économiser -sa provision de bois qu’il renouvelait avec peine. On ne -chauffa plus que le cabinet de travail et la chambre à -coucher. A la Fontanka, il restait du bois pour deux -ou trois mois seulement. On avait de grandes difficultés -à se nourrir, quelque argent que l’on dépensât. Dans -l’hôtel du prince Serge, seules les pièces sur le quai -étaient habitables. Chez les Choupof-Karamine, la situation -était moins tendue, car Nathalie avait reçu — on ne -savait d’où — une vingtaine de sagènes du plus beau -bouleau. Des camions militaires les avaient apportées un -jour. Son cercle s’était restreint encore. Elle n’avait plus -qu’une dizaine d’amis russes et quelques ministres des -légations neutres auxquels elle prodiguait ses amabilités.</p> - -<p>Séméonof avait refait son apparition à Pétrograd. Sous -Trotski, ministre de la Guerre, il était rentré en faveur -et avait reçu le commandement militaire de la ville. -Savinski avait appris son retour sans plaisir. Pourtant, -il le voyait quelquefois. Il semblait qu’avec le succès -Séméonof fût devenu un peu plus humain. Le triomphe -du bolchévisme, sur lequel il avait spéculé, le comblait -d’aise. Il était tout à la tâche d’organiser l’armée rouge, -qui était la grande pensée du règne de Trotski.</p> - -<p>— Nous allons rétablir l’empire dans ses frontières -naturelles, dit-il un jour à Savinski, et peut-être même -lui donner une étendue qu’il n’a jamais eue. La tâche -nous est facile maintenant. La guerre a épuisé l’Europe. -Le mécontentement est partout. Les sacrifices ont été -trop grands. Et puis, tous les peuples aujourd’hui se -haïssent. Il n’y a plus d’Europe, mais une confusion prodigieuse -de passions et d’intérêts antagonistes. Nous -seuls avons une doctrine et une foi en face d’adversaires -divisés. Nous ferons de grandes choses, je vous l’avais -prédit… Jusqu’à quand continuerez-vous à nous bouder ? -Voyez quelles positions nous pouvons offrir à ceux qui -se rallient sincèrement à nous ! Vous avez lu le mot de -Lénine disant qu’il donnerait un demi-milliard au financier -qui pourrait mettre sur pied les finances de l’État.</p> - -<p>Savinski haussa les épaules avec lassitude. Il ne se -sentait pas la force de discuter. Il se borna à dire :</p> - -<p>— Vous avez peut-être raison, Léon Borissovitch. -Hélas ! je ne me sens pas de taille à entreprendre cette -tâche-là.</p> - -<p>— Réfléchissez encore, Nicolas Vladimirovitch, mais -les temps sont tels qu’il faut être avec nous ou contre -nous. Dans la période où nous sommes, les dilettantes -seront écrasés. Souvenez-vous de ce que je vous dis. Je -ne vous prends pas en traître.</p> - -<p>C’était le Séméonof de naguère qui parlait encore et -Savinski le quitta l’âme glacée.</p> - -<p>Se rallier au bolchevisme était hors de question. Se -faire le complice des atrocités qui ensanglantaient la -Russie et abattaient autour de lui tous ses anciens amis, -il ne fallait pas y songer. Et, du reste, quelle action y -exercerait-il ? Comment arrêter la catastrophe économique, -la chute à l’abîme où roulait la Russie ?</p> - -<p>Mais alors, combien de temps pourrait-il continuer à -y vivre ? Chaque jour ajoutait aux difficultés et aux dangers. -Où aller ? Perm et Koltchak ? L’Ukraine ? Comment -emmener Lydia, dont il ne pouvait se passer ? Le -vieux prince impotent. La princesse, de volonté malade, -incapable de quitter son petit salon. Gagner la Finlande -avec eux tous, s’il les pouvait décider ? Mais y retrouverait-il -les facilités qu’il avait à Pétrograd de voir Lydia -librement cinq ou six heures par jour ? Sa femme et ses -enfants étaient en Angleterre. Sonia ne voudrait-elle pas -revenir alors auprès de lui ? Comment pourrait-il ne pas -la recevoir ? Et la même réponse se faisait entendre sans -cesse : il ne renoncerait pas à Lydia.</p> - -<p>L’angoisse parfois lui serrait le cœur. Il ne retrouvait -la paix qu’auprès de sa maîtresse. Il ne se lassait pas -d’elle ; elle ne se fatiguait pas de lui. Chaque jour, au -contraire, rendait plus étroits et plus forts les liens qui -les liaient. Avait-il vécu avant de la connaître ? Pourrait-il -continuer d’être sans elle ? Il causait librement avec Lydia ; -il ne lui cachait aucune de ses préoccupations ; il n’y -avait entre eux pas l’ombre d’un secret. Devant elle, il -« pensait à haute voix », comme il disait, et rien n’était -plus précieux, dans l’étouffement que la terreur faisait -planer sur la ville, que cette entière ouverture d’âme à -deux.</p> - -<p>La première fois qu’il parla à cœur ouvert de la situation -telle qu’il la voyait, il n’aborda qu’avec crainte l’hypothèse -d’un retour possible de sa femme en Finlande.</p> - -<p>Lydia l’arrêta aussitôt qu’elle comprit où il voulait -en venir. Elle se jeta dans ses bras en pleurant.</p> - -<p>— Est-ce que je ne te suffis donc pas ? dit-elle au -milieu de ses sanglots. Es-tu las de moi ?… Ne m’aimes-tu -déjà plus ?…</p> - -<p>Elle étouffait de douleur ; elle ne pouvait parler. En -vain, Savinski essayait-il de la raisonner, de lui montrer -l’absurdité de ses craintes. Elle n’écoutait rien. Lorsque -cette crise eut épuisé sa violence, elle sembla tout à coup -transformée. Elle avait repris son sang-froid. Elle discutait -avec un calme apparent.</p> - -<p>— Je comprends bien, dit-elle à Savinski stupéfait, -que tu cours de grands risques ici et que tu ne les supportes -qu’à cause de moi. Tu peux être jeté en prison ; -il peut t’arriver pire encore. Si tu as peur, comment t’en -vouloir ?… A ta place, je sentirais comme toi… Alors, -pourquoi discuter ? Il n’y a rien à dire… Prépare ton départ. -Je t’aiderai en toutes choses. Mais moi, je ne quitterai -pas la Russie… J’aime mieux mourir ici que vivre ailleurs…</p> - -<p>Mais elle ne put soutenir plus longtemps cet effort. -Elle tomba sur le divan, la tête enfouie dans les coussins, -toute frissonnante de mouvements nerveux. Et comme -Savinski se penchait vers elle, elle prit la tête de son amant -entre ses deux mains.</p> - -<p>— Pardonne-moi, balbutia-t-elle, pardonne-moi… Je -suis une méchante fille… Mais j’ai trop de chagrin… Ne -me quitte pas, toi qui es à moi… Je te suivrai où tu voudras… -Tu es le maître ; je serai ta servante…</p> - -<p>Elle le couvrait de baisers passionnés. La serrant contre -lui, sa joue mouillée des larmes de sa maîtresse, Savinski -ne pouvait que répéter :</p> - -<p>— Lydotchka, je te l’ai dit il y a longtemps déjà, je -ne te quitterai jamais.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Le lendemain de cette scène qui avait brisé les nerfs -des deux amants, lorsque Lydia arriva, vers les trois -heures, chez Savinski, elle trouva Annouchka dans la -consternation. A dix heures, ce même matin, un commissaire -et un soldat étaient venus chercher son maître en -automobile pour l’emmener à la Gorokhovaia. On ne -lui avait pas laissé le temps d’écrire, mais il faisait dire -à Lydia Serguêvna qu’il ne s’agissait vraisemblablement -que d’un interrogatoire et qu’il serait relâché dans l’après-midi. -Sinon, elle recevrait le lendemain un billet qu’il -lui ferait passer par un des prisonniers qu’on libérait -quotidiennement. Lydia pâlit et s’appuya sur la vieille -Annouchka, qui la soutint. Savinski en prison !… Sans -elle !… A cause d’elle, sans doute… Un remords affreux -lui déchirait l’âme au souvenir des paroles dites la veille. -Comment attendre ? Comment perdre un instant ? Il -fallait courir chez Séméonof… La nécessité d’agir lui -rendit des forces. Elle se dirigea à pas rapides vers l’état-major, -sur la place du Palais, et demanda à voir le -général.</p> - -<p>Le hasard voulut qu’il fût à son bureau. Lorsque le -nom de Lydia Serguêvna lui fut passé, il la fit entrer aussitôt. -Il y avait plus d’un an qu’ils ne s’étaient vus, et -l’insensible Séméonof resta stupéfait du changement -qu’un temps si bref avait apporté dans l’expression de la -jeune fille. Il l’avait quittée, elle était presque une enfant. -Il avait devant lui une femme dont les traits bouleversés -ne pouvaient altérer la beauté. Et ce visage tout vibrant -d’émotion faisait comprendre même à Séméonof la profondeur -d’une vie passionnelle qu’il n’avait jusqu’alors -pas soupçonnée. Pour la première fois, il sentit un cœur -d’homme battre dans sa poitrine, et, comme Lydia lui -disait : « Nicolas Vladimirovitch est en prison », il la -rassura et, en même temps, un curieux sentiment, jamais -éprouvé, et qui ressemblait singulièrement à de la jalousie, -monta en lui.</p> - -<p>— Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vais m’occuper de -lui tout de suite.</p> - -<p>Il saisit le téléphone. Mais Lydia lui prit la main.</p> - -<p>— Il est à côté d’ici, fit-elle d’une voix altérée, à deux -pas, à la Gorokhovaia. Allons-y ensemble.</p> - -<p>Séméonof la regarda, étonné. Comme elle l’aimait ! -Mais il ne résista pas et suivit la jeune fille. Arrivé au -bas de l’escalier, avant de sortir sur la place du Palais, -il lui dit :</p> - -<p>— Restez ici, Lydia Serguêvna. Je ne puis vous -emmener à la Gorokhovaia. Je reviens dans un instant.</p> - -<p>Mais Lydia refusa…</p> - -<p>— Je vous attendrai dans la rue, dit-elle, chaque instant -compte…</p> - -<p>Sur la place et dans les quelques minutes du trajet, -Séméonof dit à Lydia :</p> - -<p>— Puisque je vous vois enfin et puisque vous avez de -l’influence sur Nicolas Vladimirovitch, laissez-moi vous -faire comprendre que vous pouvez lui rendre un grand -service. Il est menacé, c’est vrai… Je pourrai peut-être -encore le tirer d’affaire, mais, Lydia Serguêvna, il faut -qu’il se rallie à nous, qu’il travaille avec nous. Nous -avons besoin de lui. Persuadez-le… Sinon, je ne serai -pas toujours assez puissant pour le sauver…</p> - -<p>— Oui, oui, disait Lydia, qui paraissait ne pas entendre. -Je vous le promets… Mais hâtons-nous… Je vous reverrai -plus tard. Vous m’expliquerez alors ce que je dois faire.</p> - -<p>Ils étaient à la porte de la préfecture. Séméonof entra -seul. Dix minutes plus tard, il retrouva Lydia, immobile -et pâle, sur le trottoir.</p> - -<p>— La chose est arrangée, dit-il. Notre ami sera libéré, -mais il y a des formalités à remplir. J’ai dit qu’on l’amène -à l’état-major. Si vous voulez l’attendre, venez chez moi -vous chauffer. Je ne veux pas vous laisser sur ce trottoir -glacé.</p> - -<p>Lydia le suivit sans protester. Elle avait froid ; elle -était fatiguée. Depuis qu’elle appartenait à Savinski, -elle n’avait pas connu une heure où elle se sentît aussi -misérable.</p> - -<p>Séméonof reprit le thème qu’il avait abordé en se rendant -à la prison. Savinski risquait gros maintenant ; -aujourd’hui déjà, sa libération n’avait pas été accordée -sans difficulté. Et, comme il savait Lydia ardente patriote, -il développa avec ingéniosité le thème de la réunion -des terres russes sous le drapeau rouge et l’anéantissement -de l’œuvre impie de dislocation menée par la première -révolution. Sur ce terrain, il était à son mieux.</p> - -<p>Il y fut brillant. Il évoqua les grands souvenirs de la -Révolution française, et si Lydia ne voulut pas comprendre -ce que pouvait avoir d’ingénieux l’allusion au jeune -Bonaparte inconnu, cherchant sa voie dans la suite de -Robespierre, c’est qu’elle n’y mit pas de bonne volonté. -Mais, en vérité, Lydia écoutait à peine. Savinski tardait, -à quoi pouvait-elle penser d’autre ? Tant qu’il ne serait -pas là, elle n’aurait pas la paix du cœur. Et, du reste, ce -cœur était profondément troublé. C’était à nouveau la -question du départ qui se posait, la Finlande, le retour -de Sonia… Lydia était comme morte. Pourtant, il lui -fallut répondre à une question directe de Séméonof qui -lui expliquait la nécessité pour elle aussi d’accepter une -place dans les bureaux du gouvernement. Personne ne -vivrait sans travailler pour les Soviets. Il pourrait la -prendre à l’état-major comme secrétaire et lui donnerait -une besogne intéressante à faire.</p> - -<p>Elle sourit faiblement.</p> - -<p>— Je vous remercie, Léon Borissovitch, vous êtes -très aimable…</p> - -<p>Et soudain, elle bondit sur la porte. Savinski entrait.</p> - -<p>— Te voilà, dit-elle, je te revois !</p> - -<p>Elle avait oublié jusqu’à la présence de Séméonof qui -la regardait sans parler. Quelques minutes plus tard, elle -emmenait son amant, lui laissant à peine le temps de -remercier Léon Borissovitch.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques semaines passèrent. Une fois de plus, les -fêtes de Noël et du jour de l’an furent célébrées dans la -tristesse et la misère générales. Les espérances de salut -reculaient chaque jour. Il faudrait attendre maintenant -l’été pour voir l’amiral Koltchak et le général Denikine -reprendre l’offensive en Sibérie et dans le Sud. Réussiraient-ils ? -Rien n’était moins certain, et cependant il -fallait traverser les mois glacés de l’hiver avec une nourriture -et un chauffage insuffisants. Lydia était souvent -soucieuse et s’en voulait de sa tristesse. Elle aurait -voulu ne donner avec sa jeunesse que de la gaieté et de -la joie à son amant. Elle se disait qu’elle devait aujourd’hui -lui tenir lieu de tout. N’était-il pas à Pétrograd pour elle -seule, séparé des siens ?… Et pourtant, comment se -résigner à partir ? Et si elle en avait la force, comment -déciderait-elle sa mère murée chez elle, son père incapable -de subir les fatigues d’un voyage difficile ? Et puis, -auraient-ils un visa ? Ces obstacles lui paraissaient insurmontables, -et, le plus grand, c’était en elle qu’elle le trouvait.</p> - -<p>C’est alors qu’un événement imprévu vint, une fois -de plus, modifier la situation et lui donner un aspect -nouveau.</p> - -<p>Elle arriva une après-midi de janvier chez Savinski, -à peine avait-il fini de déjeuner solitaire sur une petite -table collée au poêle de son cabinet de travail. Le visage -de la jeune fille était animé et, dès les premiers mots, -elle apprit à Savinski ce qui s’était passé.</p> - -<p>— Imagine-toi, lui dit-elle, que nous avons eu, nous -aussi, une perquisition cette nuit. Mais, grâce à Dieu, -personne de nous n’a été arrêté. On venait voir si nous -avions des armes cachées et des documents compromettants… -Et puis, cela s’est fait à une heure convenable, -au moins. Il n’était pas minuit et personne n’était couché… -Le plus drôle, chéri, était que le commissaire militaire -était ce même Ivanof qui est venu ici, tu te souviens… -Il m’a reconnue, cela va sans dire, mais il n’a pas eu un -mot devant ma mère… Seulement, quand nous étions -seuls un instant, il m’a souri et m’a dit que j’étais toujours -aussi belle, imagine-toi… Mon pauvre papa a été très bien. -Aucune frayeur, pas même un étonnement. Il semblait -qu’il escomptât leur arrivée et qu’il ne fût surpris -que de leur venue si tardive. Ivanof s’est excusé auprès -de lui et ils sont à peine restés dix minutes dans son appartement… -Quant à maman, ç’a été bien autre chose. Il a -fallu attendre à sa porte longtemps… Elle était enfermée -avec sa femme de chambre et, quand elle a ouvert — le -croirais-tu ? — elle s’était mise en grande toilette de bal -avec tous les bijoux qui lui restent. Elle tremblait comme -la feuille, ma pauvre maman, mais elle était pleine de -dignité et dit aux commissaires : « Messieurs, je suis -prête à vous suivre, excusez-moi de vous avoir fait attendre. » -Elle ne voulait pas écouter un mot de ce qu’ils lui -disaient. En vain Ivanof essayait de la rassurer… Elle -répétait à chaque instant : « Je vous montrerai, messieurs, -comment une vraie Russe sait mourir. » Et, d’abord, -j’avais envie de rire, tu comprends, et puis j’ai eu tellement -pitié d’elle que les larmes me sont montées aux -yeux… Par moment, elle me prenait dans ses bras et -disait : « Je pense que la mère vous suffira, messieurs, -permettez que j’embrasse ma fille. » C’était une scène -déchirante. Ils sont sortis, enfin, la laissant à moitié -évanouie avec Katia… Et moi j’ai été obligée de les accompagner -dans le reste de l’hôtel où on grelottait de froid… -Ils sont partis à une heure et demie, n’ayant rien trouvé, -ni papiers, ni armes, sauf un vieux sabre de papa qu’ils -ont laissé… Les soldats, cette fois-ci, ont volé quelques -objets…</p> - -<p>Lydia s’arrêta brusquement, comme si elle avait -quelque chose à dire encore devant lequel elle s’arrêtait. -Savinski, qui ne la quittait pas des yeux, la vit devenir -songeuse ; son front s’était plissé ; ses regards fuyaient -ceux de son amant. Elle se rapprocha de lui, mit sa tête -sur l’épaule de Savinski et resta longtemps silencieuse.</p> - -<p>— Comment vont tes parents, aujourd’hui ? demanda-t-il -enfin.</p> - -<p>Lydia eut un mouvement brusque.</p> - -<p>— Je te dirai tout, dit-elle… Papa est bien ; c’est même -surprenant. Il y a longtemps qu’il n’a pas été en aussi -bonne santé. Ce matin, il a fait quelques pas tout seul -dans sa chambre avec ses deux cannes, et il chantonnait -une vieille chanson qu’il aime et que je n’avais pas entendue -depuis la révolution… Mais ma pauvre maman est -tout à fait bouleversée… C’est un drame véritable… Pense -un peu qu’elle ne s’est pas couchée. Non, elle n’a plus -qu’une idée : quitter la Russie. Pendant la nuit même, -elle a commencé à faire ses malles ; elle y a travaillé avec -Katia toute la matinée. Elle répète sans cesse : « Je ne -resterai pas un jour de plus dans un pays où les femmes -sont traitées ainsi… » Je ne sais pas, mais je crois qu’elle -a un peu perdu la tête… Ce matin, elle a voulu absolument -envoyer le général Vassilief prendre des places à la gare -de Finlande pour Stockholm. Elle croyait qu’on avait -encore des billets pour l’étranger comme jadis… Il a fallu -que le pauvre général y allât et, lorsqu’il est revenu les -mains vides, elle lui a fait une scène, lui a dit que c’était -de sa faute, qu’il n’était bon à rien et, finalement, a déclaré -qu’elle voulait te voir, que seul tu saurais lui arranger -toutes choses. C’est elle qui m’a envoyé chez toi. Elle -t’attend…</p> - -<p>De nouveau, il y eut un long silence. Lydia restait -serrée contre Savinski, comme si elle n’osait le regarder. -Il entendait les battements pressés de son cœur. Il n’était -pas besoin de la questionner ; il savait quelle passion elle -souffrait à cette heure. Il la caressait doucement et à basse -voix il lui dit :</p> - -<p>— Où que nous soyons, nous vivrons ensemble, ma -petite âme… Console-toi, je t’en prie.</p> - -<p>— Je sens que je vais te perdre, disait Lydia en sanglotant.</p> - -<p>Et elle s’accrochait désespérément à son amant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3c4">IV<br /> -LE DÉPART</h3> - - -<p>Il fallut préparer le départ et obtenir des visas du -gouvernement. Lydia avait déclaré qu’elle ne quitterait -la Russie qu’au jour où Savinski aurait son passeport -en règle pour l’étranger. Il était impossible de le demander -sous son nom. Heureusement avait-il le passeport d’Ivan -Iliitch Petrof, courtier en lin, que lui avait remis Spasski. -Devait-il essayer de gagner sous ce nom l’Esthonie voisine ? -Il y avait à Reval, en ce moment, des acheteurs -de lin pour l’Europe et peut-être le prétexte serait-il -suffisant. Vaudrait-il mieux, au contraire, s’enfuir clandestinement -par la Finlande ? Des agences de contrebandiers -se chargeaient de vous faire passer la frontière -moyennant une vingtaine de mille roubles. Lydia était -très opposée à ce projet qui lui paraissait dangereux, -alors qu’à Savinski il semblait facile. Elle ne voulait -l’adopter que comme dernière ressource si le visa pour -Reval était refusé. Savinski s’en occupa sans perdre de -temps.</p> - -<p>Cependant Lydia ne désespérait pas d’obtenir par -Séméonof, pour elle et les siens, un laissez-passer qui -leur permettrait de gagner en quelques heures la Finlande. -Le vieux prince, bien que l’amélioration de sa santé -persistât, ne pourrait supporter un trajet plus long. La -princesse vivait dans une grande agitation. Ses malles -étaient prêtes et fermées dès le lendemain du jour où la -perquisition avait eu lieu. Elle ne quittait pas son costume -de voyage. Ses relations avec son vieil ami Vassilief -avaient subi un étrange changement. Elle le traitait maintenant -comme un homme sans valeur, comme un être -inutile qu’on tolère auprès de soi, mais dont on n’attend -rien. Elle ne lui pardonnait pas de n’avoir su lui procurer à -la gare de Finlande les billets qu’elle l’avait envoyé chercher. -Elle affectait de se désintéresser de lui et lorsque -le pauvre général, qui se sentait oublié dans la fièvre -qui tenait tous les hôtes de la maison, se risquait à demander : -« Et que ferai-je, moi ? », elle se bornait à répondre : -« Vous n’êtes pas un enfant, que je sache. Si vous voulez -nous suivre, arrangez-vous. » Quant au prince Serge, il -s’entraînait chaque jour à faire quelques pas dans son -cabinet tout en sifflotant une marche guerrière. Il se -préoccupait du sort de Savinski. Lydia, sans lui donner -de détails, le rassura. Savinski serait à Helsingfors deux -ou trois jours après eux.</p> - -<p>Les bureaux refusant les visas pour l’étranger, il fallut -aller voir Séméonof. Lydia s’y rendit seule.</p> - -<p>Séméonof l’écouta avec une bienveillante politesse et ne -fit aucune difficulté pour le visa du prince et de la princesse -qu’il tâcherait d’obtenir du commissaire des Affaires -étrangères. La détestable santé du prince justifiait une -cure à l’étranger. Un médecin l’irait voir et donnerait son -opinion. Mais la chose pouvait être regardée comme -acquise.</p> - -<p>Lydia éprouvait une étrange sensation à se trouver en -face de Séméonof. Elle avait peine à imaginer, en le voyant, -qu’il était un des chefs de ce terrible parti bolchévique -qui répandait la terreur en Russie et pour qui la vie des -gens ne comptait guère. Il était d’une courtoisie parfaite -avec elle, plus encore qu’aux jours de naguère où -elle le rencontrait chez Nathalie Choupof-Karamine. Il -était élégant, soigné. Se pouvait-il que cette main blanche -eût signé tant de condamnations à mort ?… Il avait sauvé -Savinski… Mais n’était-ce pas lui qui l’avait fait emprisonner ?… -Comme il était énigmatique, impénétrable !</p> - -<p>Cependant il se montrait fort aimable et il traitait sa -visiteuse avec beaucoup d’égards. Manifestement il voulait -lui plaire.</p> - -<p>— Je comprends, dit-il, que votre père et votre mère -veuillent quitter Pétrograd et je ferai ce qui dépend de -moi pour faciliter leur départ. Mais vous, Lydia Serguêvna, -pourquoi partir ?… Si vous étiez une jeune fille -ordinaire, je trouverais naturel que vous ayez peur d’habiter -une ville où l’ordre n’est pas encore parfait, tant -s’en faut, où l’on est mal chauffé et où l’on mange médiocrement. -Mais vous êtes bien au-dessus de ces craintes -vulgaires… Vous êtes courageuse, je le sais. On ne vous -effraie pas facilement… Est-ce que vous ne sentez pas le -prodigieux intérêt qu’il y a à vivre en Russie aujourd’hui ? -Jamais notre pays n’a été le champ d’une expérience -humaine plus passionnante que celle que nous y tentons. -Le monde entier a les yeux sur nous. Notre fièvre a passé -les frontières, gagné l’Europe et franchi les mers. De -cette maladie, une humanité nouvelle va naître. C’est ici -qu’elle verra le jour… C’est la Russie qui en fera cadeau -au monde. Jamais la Russie n’a vécu une heure plus noble -et plus émouvante… Pensez à nos grands hommes, à nos -panslavistes, à Dostoievski que vous aimez tant. Ils -ont tous senti qu’il était réservé à la Russie de dire la -parole nouvelle que l’univers attend. Eh bien ! cette -parole, c’est nous qui l’apportons, Lydia Serguêvna, et -c’est au moment où la Russie est en enfantement que vous -voulez aller vivre une existence facile d’oisifs, à l’étranger, -et cela pour éviter l’inconfort de Pétrograd d’aujourd’hui ?… -Lydia Serguêvna, permettez-moi de vous le -dire, cela n’est pas digne de vous.</p> - -<p>Il tenait à Lydia le langage même qu’elle attendait. -Il n’était pas de jour où elle ne se désolât d’être obligée -de quitter la Russie et les arguments nouveaux que lui -apportait Séméonof trouvaient audience en elle. Aussi -suivit-elle ce dernier sur le terrain où il l’appelait et une -vive conversation s’engagea entre eux, à laquelle l’officier -prit le plus vif plaisir.</p> - -<p>Mais Lydia revint à son point de départ.</p> - -<p>— Mon père est à la fin de ses jours, dit-elle. Il n’aime -que moi au monde ; je ne puis le quitter, mais croyez -bien, Léon Borissovitch, que je serai désolée de vivre à -Helsingfors. D’abord, je déteste les Finlandais…</p> - -<p>— Bravo ! cria Séméonof enchanté, j’entends une -vraie Russe… Vous verrez, Lydia Serguêvna, ce que nous -allons faire avec notre armée. Mais si vous partez…</p> - -<p>Il s’arrêta, hésita, regarda Lydia bien en face et ajouta :</p> - -<p>— Est-ce que vous aurez vraiment le courage de -nous laisser ?…</p> - -<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre, il continua :</p> - -<p>— Eh bien, si vous vous en allez, je suis certain que -vous reviendrez, à moins que ce soit nous qui allions -vous chercher en Finlande.</p> - -<p>Et, tout à coup, il dit :</p> - -<p>— A propos, que pense de tout cela notre ami Nicolas -Vladimirovitch ? Vous savez que nous ne le laissons pas -partir.</p> - -<p>Lydia, surprise par cette attaque inattendue, ne put -s’empêcher de rougir. Ce Séméonof était décidément un -homme dangereux, elle l’avait bien jugé dès le premier -jour. Comme elle aurait voulu crier la vérité à Séméonof, -qui s’imaginait pouvoir lui plaire ! Elle se mordit les -lèvres et se borna à répondre :</p> - -<p>— Vous le lui demanderez vous-même, Léon Borissovitch.</p> - -<p>Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski -avait ses passeports en règle, Katia elle-même y était -portée.</p> - -<p>Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour -Ivan Iliitch Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans -les bureaux du commissariat et, un soir, comme Lydia -venait dîner avec lui, il lui montra le papier officiel qui -permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une -fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors. -Par crainte d’une perquisition, il laissa le passeport -dans son appartement de la Fontanka.</p> - -<p>Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande. -Le même soir, Savinski prendrait le train pour Reval. -Depuis une quinzaine de jours, il laissait pousser sa barbe, -et il avait acheté un pince-nez un peu teinté, de façon à -n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de connaissance -à la gare ou dans le train.</p> - -<p>La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être -appelée au téléphone par Séméonof. Le commandant en -chef de l’armée du nord souhaitait un bon voyage et un -prompt retour à la jeune fille. Des ordres étaient donnés -à la frontière pour que les formalités leur fussent facilitées. -Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la fatigue -d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son -automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette -phrase :</p> - -<p>— Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia -Serguêvna.</p> - -<p>Que voulaient dire ces mots énigmatiques ? Ils inquiétèrent -la jeune fille. Séméonof lui apparaissait comme un -être doué d’un pouvoir diabolique. Jusqu’où pouvaient -s’étendre ses machinations ténébreuses ?… Mais dans -l’affairement de la matinée, elle n’eut guère le loisir d’y -songer. La princesse accepta comme chose naturelle et -due l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas -appartenu jadis à un des régiments de la Garde ? C’était, -en somme, un homme de son monde. La bonne éducation -était en dehors et au-dessus des questions politiques.</p> - -<p>Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui -communiqua pas les dernières paroles de Séméonof. A -quoi bon l’inquiéter ? Du reste, elle ne songeait qu’à ce -départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre -jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne -pouvait se faire à l’idée de le laisser seul même quelques -heures à Pétrograd. Elle lui fit promettre de ne pas se -montrer de la journée dans les rues ; il devait passer -l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare -Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon -et, dès qu’il serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel -Kemp à Helsingfors. Ces détails précis, qu’elle répéta -plusieurs fois, n’arrivaient pas à dissiper son inquiétude. -Elle essayait de la cacher à son ami ; elle n’y parvenait pas. -Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et jeune -maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait -pour la dernière fois. Les plus sombres pressentiments -les agitaient ainsi. L’atmosphère, dans le petit appartement, -était devenue si chargée qu’ils le quittèrent presque -soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de rentrer chez -elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre. -C’est là qu’ils se firent leurs adieux.</p> - -<p>Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui -sembla que deux hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta -au coin de la Millionnaia pour allumer une cigarette. -Les deux hommes le devancèrent et continuèrent leur -chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors -qu’il pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir -sur le trottoir opposé, un peu derrière lui, dans sa rue -même.</p> - -<p>Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux -heures. Il eut la précaution de passer par l’escalier de -service et de traverser la maison qui donnait sur le Champ-de-Mars. -Il y avait plusieurs passants sur la route qui longe -le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva -sans être inquiété à la Fontanka.</p> - -<p>Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de -derrière les rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre -le parapet, devant des barques chargées de bois, il vit -quelques bateliers qui attendaient des clients. Le ciel -d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité du -paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis -qu’il avait quitté Lydia, il avait une peur constante d’être -arrêté, une peur irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le -faisait trembler malgré lui. A chaque instant, il regardait -sa montre. « Encore quinze heures, encore douze heures, -encore dix heures avant d’être à la frontière. » Et, à chaque -minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie -semblait s’allonger démesurément ; il ne pensait à rien ; -son cerveau vide n’était occupé qu’à compter les secondes. -Vers cinq heures, il prit du thé et mangea quelque chose. -A six heures, par une nuit sombre, il descendit sur la -Fontanka. L’air froid lui fit du bien ; ses nerfs se calmèrent. -Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là -prit un traîneau et se fit mener à quelque distance de la -gare Baltique. Il ne portait avec lui qu’une légère valise.</p> - -<p>Il franchit à pied les quelques centaines de pas qui le -séparaient de la gare. Une foule de gens se pressaient le -long de barrières de bois dont deux soldats gardaient -l’entrée. Il fallait montrer un laissez-passer pour pénétrer -à l’intérieur. Savinski tira le permis dont il s’était muni -et entra sans difficulté. Dans la gare, l’affluence était -moins grande. Le train pour Reval était déjà formé. -Il se dirigea vers un wagon de seconde classe.</p> - -<p>Comme il mettait le pied sur les marches, une voix -derrière lui dit :</p> - -<p>— Nicolas Vladimirovitch…</p> - -<p>Instinctivement, il se retourna.</p> - -<p>Un homme de taille moyenne, en civil, à la courte -barbe blonde, le regardait.</p> - -<p>— Veuillez m’accompagner jusqu’au commissariat de -la gare, Nicolas Vladimirovitch.</p> - -<p>Savinski, sans élever une protestation, le suivit.</p> - -<p>Après les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, il -éprouvait une étrange impression de calme, de détente. -Le destin avait parlé.</p> - -<p>Une heure plus tard, il était enfermé à la Gorokhovaia. -Sa fiche d’écrou portait : « A soutenu de Pétrograd tous -les mouvements d’insurrection contre la République des -Soviets, était en liaison avec Spasski, arrêté le 1<sup>er</sup> mars 1919 -à la gare Baltique au moment où il essayait de franchir -la frontière, porteur d’un faux passeport. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3c5">V<br /> -PSKOF</h3> - - -<p>Une journée grise d’octobre dans la vieille ville de -Pskof. Un ciel brumeux et léger que, par places, le soleil -semblait vouloir percer, s’étendait au-dessus des remparts -datant du moyen-âge et de l’antique église aux cinq coupoles -d’or qui domine le Kremlin. Une grande agitation -avait régné les jours précédents dans les rues étroites -de Pskof. Des partis de soldats débandés, appartenant au -corps de l’armée blanche de Youdenitch opérant dans le -sud, la traversaient en désordre, tandis que l’armée principale, -qui avait été jusqu’aux portes de Pétrograd, battait -en retraite, le long du golfe de Finlande, dans la direction -de Narva. La ville endormie de Pskof avait été remplie -du bruit des charrettes qui roulaient sur les pavés pointus. -Trop chargées de vivres et de fuyards, elles gémissaient -le long des trottoirs de la Sergievskaia. Les maigres petits -chevaux qui les tiraient étaient couverts de boue, car les -pluies d’automne avaient changé le pays en marécages.</p> - -<p>Et maintenant, c’était le silence. Seuls quelques rares -soldats attardés passaient encore sans armes et remontaient -vers le nord.</p> - -<p>Il ne restait, ce jour-là, à midi, qu’un petit détachement -de la Croix-Rouge qui, à son tour, allait quitter la ville. -Il était logé dans une maison en bois de style Empire, -à l’extrémité septentrionale de la cité, sur la rive gauche -qui surplombe les flots gonflés et jaunâtres de la Vileika. -Cette maison spacieuse avait été, au temps de la grande -guerre, la demeure du général Rousski, alors qu’il commandait -l’armée du nord contre les Allemands. Pendant -l’offensive de Youdenitch sur Pétrograd, en octobre 1919, -la Croix-Rouge s’y était installée. Les blessés, peu nombreux, -avaient été évacués depuis deux jours. Il n’y avait -plus qu’un soldat, originaire du gouvernement de Tambof, -qui était en train de mourir du typhus. Le major l’avait -vu le matin même et avait jugé qu’il ne supporterait pas -le voyage. « Il en a pour vingt-quatre heures à peine, -avait-il dit. La servante de la maison en prendra soin. » -Et, montant à cheval, il était parti en souhaitant bon voyage -à la princesse Lise Babarine, supérieure des sœurs de -charité, qui devait le suivre quelques heures plus tard avec -la seule infirmière restant auprès d’elle et un jeune étudiant -en médecine qui avait demandé à accompagner les -deux femmes. Cet étudiant, à peine âgé de vingt ans et -répondant au nom d’Anton Antonovitch Loukomski, -était un charmant garçon plein de bonne humeur et de -grâce, prêt à rendre service à chacun et aimé de tous. -Il récitait des vers de Lermontof aux sœurs, à l’heure du -thé, ou fredonnait des romances en s’accompagnant sur la -balaleika.</p> - -<p>Il allait et venait dans la pièce où était servi un frugal -repas et où le samovar commençait à chanter. Tout en -marchant, il causait avec la princesse Babarine, qui terminait -ses comptes sur une table près d’une fenêtre. La -princesse était une femme de passé la cinquantaine, -grande, hommasse, laide. Mais on oubliait sa laideur dès -que son regard se posait sur vous, car on n’y lisait que -bonté et tendresse, un oubli total de soi-même pour ne -penser qu’aux souffrances d’autrui. Son mari, général à -l’armée du Don, avait été assassiné à côté d’elle par les -bolchéviques dans les rues de Novo-Tcherkas un an auparavant. -Elle avait gagné la Crimée, Constantinople, la -France. Mais elle ne s’y était pas arrêtée, était repartie -pour la Finlande, où elle était entrée, malgré son âge, -dans la Croix-Rouge destinée au corps expéditionnaire de -Youdenitch.</p> - -<p>— Eh bien, disait Loukomski, tout est prêt, Lise -Ivanovna. Dans une demi-heure, notre équipage sera à -la porte… Vous verrez les trois chevaux que je vous ai -trouvés. Ce sont des bêtes excellentes… Si vite qu’aillent -les diables rouges, ils ne seront pas ici avant demain dans -la journée. Nous serons en sûreté déjà… J’ai du thé, du -pain, du sucre, des œufs, deux poulets froids, et un officier -anglais m’a donné un pot de marmelade… Mais où est -Lydia Serguêvna ?</p> - -<p>— Elle est encore dans notre chambre, dit la princesse -Babarine.</p> - -<p>L’étudiant en médecine regarda la vieille dame, qui -gardait les yeux sur ses papiers. Mais, comme il avait -une irrésistible envie de parler de Lydia Serguêvna, il ne -s’arrêta pas à cet obstacle et continua :</p> - -<p>— Quelle admirable fille ! fit-il. Elle est toujours à son -travail. Rien ne la rebute… Il n’y a pas beaucoup de sœurs -de charité qui accepteraient les besognes dont elle se -charge… Mais comme elle est sérieuse, Lise Ivanovna ! -Je ne suis jamais arrivé à la faire rire. Et pourtant, en ai-je -dit des bêtises, vous le savez. Le mieux que j’en ai pu -avoir, c’est un sourire… Ah ! si nous avions beaucoup de -femmes comme elle, la Russie redeviendrait vite le premier -pays du monde…</p> - -<p>Cette fois-ci, la princesse laissa son travail et se tourna -vers Loukomski, dont l’enthousiasme était communicatif.</p> - -<p>A cet instant, la servante, un fichu blanc noué autour -de la tête, entra et demanda au jeune étudiant de venir -auprès du malade qui délirait. Loukomski la suivit.</p> - -<p>La princesse resta seule à la fenêtre, laissant ses yeux -errer sur la Vileika qui coulait au-dessous d’elle. Mais -ses pensées étaient avec celle dont l’étudiant venait de -prononcer le nom. Depuis qu’elle avait fait la connaissance -de Lydia, elle s’était attachée étroitement à la jeune -fille. Dans la peine où elle était, Lydia ne lui avait rien -caché : Savinski arrêté le jour même où elle quittait la -Russie, emprisonné depuis huit mois dans la prison des -Kristi à Pétrograd. Elle en avait eu de rares nouvelles, -souvent verbales, par des prisonniers qui avaient été relâchés. -Il était en assez bonne santé ; il ne se plaignait pas. -Il n’avait pas passé devant le tribunal révolutionnaire. -Il était évident, par le ton de ses communications, qu’il ne -voulait pas alarmer Lydia. La jeune fille, sur ces renseignements, -fondait de grands espoirs. Sans doute, Séméonof, -très puissant par la faveur de Trotski, protégeait son -amant. Quelque sentiment humain vivait encore au fond -du cœur de cet être desséché et l’avait empêché de laisser -fusiller un homme avec lequel il avait eu des relations -amicales. La vie de Savinski était entre ses mains. Aussi -Lydia suivait-elle fiévreusement le jeu des influences -changeantes dans la politique des Soviets et faisait-elle -des vœux pour que Trotski restât au pouvoir. Elle n’avait -qu’un but devant elle : rentrer à Pétrograd.</p> - -<p>Son père, tant qu’il avait vécu, ne s’était jamais opposé -à ce projet, en apparence insensé. Mais la mort était -venue le prendre près d’Helsingfors, à la fin de l’été.</p> - -<p>Il avait succombé au chagrin plus qu’à la maladie. Le -fait est qu’il ne supportait pas de voir sa fille malheureuse -et, les derniers temps de sa vie, par un caprice inexplicable -de malade, il refusait de recevoir sa femme et n’acceptait -que Lydia auprès de lui. Il s’intéressait fiévreusement aux -démarches vaines qu’elle tentait pour obtenir des autorités -la permission de retourner en Russie. Cette figure de -grand vieillard rongé par le souci avait laissé une impression -ineffaçable à la princesse Babarine. Il avait voulu -la voir une fois avant que Lydia traversât avec elle sur -Reval, et, cherchant ses mots avec peine, lui avait recommandé -sa fille.</p> - -<p>La vieille dame soupira.</p> - -<p>Quel drame depuis qu’elles avaient quitté Helsingfors ! -D’abord, des espérances magnifiques. Tambour battant, -l’armée Youdenitch était arrivée jusque dans les faubourgs -de Pétrograd. Lydia, alors, était transfigurée. Comment -oublier le feu intérieur qui brûlait au fond de ses beaux -yeux ? Puis les mauvais jours étaient venus, l’échec, la -retraite, et des bruits sinistres qui couraient d’exécutions -en masse à Pétrograd. Lydia s’était fermée. Pas une plainte -ne lui avait échappé. Elle restait obstinément silencieuse, -comme en proie à une idée fixe, méditant on ne savait -quel projet désespéré. Jusqu’où cette âme ardente irait-elle ?</p> - -<p>La princesse Babarine n’osait y penser.</p> - -<p>Et voilà qu’aujourd’hui il fallait quitter Pskof, rentrer -en Esthonie. Le drapeau rouge flotterait longtemps encore -sur le Palais d’Hiver de Pétrograd et sur le Kremlin de -Moscou.</p> - -<p>Cependant, Loukomski reparut. Sa joyeuse humeur -à l’idée de voyager auprès de Lydia Serguêvna était insupportable -à la princesse, dont le cœur était déchiré.</p> - -<p>— Il faut déjeuner, dit-il. Le temps presse.</p> - -<p>A ce moment, Lydia reparut et vint s’asseoir silencieusement -à table.</p> - -<p>Elle portait l’uniforme noir des sœurs de charité. Elle -avait coiffé ses cheveux blonds en deux tresses serrées -qu’elle ramenait au-dessus du front, à la mode russe, et, -sous la coiffe des infirmières, l’ovale de son visage amaigri -se dessinait plus pur. Pourtant, quelques mèches folles -et frisées refusaient de se plier à cette stricte discipline, -comme pour affirmer, plus forte que la volonté, la puissance -et la sève de la jeunesse. Ses yeux étaient presque -sombres dans la figure pâle. Ils ne laissaient pas lire en -elle.</p> - -<p>Même Loukomski, si peu observateur qu’il fût — car, -dans le grand mouvement d’amour qui l’emportait loin -des réalités, comment eût-il eu le sang-froid d’étudier -Lydia ? — s’en aperçut. Avec l’ardeur que lui communiquait -la présence de la jeune fille, il s’écria :</p> - -<p>— Quels yeux avez-vous depuis quelque temps, Lydia -Serguêvna ? Ils sont comme l’eau limpide et profonde -des lacs de montagne. Les rives s’y réfléchissent, les arbres, -les rochers, les neiges et le ciel. Mais ils ne laissent rien -voir de ce qu’ils recouvrent…</p> - -<p>Lydia sourit faiblement et ne répondit pas.</p> - -<p>Ils déjeunèrent sans parler d’abord. Puis l’étudiant, -qui ne pouvait garder le silence, raconta la promenade -qu’il avait faite en ville le matin même.</p> - -<p>— On ne voit plus un bourgeois, dit-il. Où ces malheureux -se sont-ils cachés ?… Les gens du peuple eux-mêmes -ont peur. J’ai causé avec quelques femmes. « Que -peut-on nous prendre ? disent-elles. Nous n’avons rien. » -Mais ils craignent tous les représailles des rouges, des -fusillades, des exécutions sommaires. C’est un cauchemar, -je vous assure…</p> - -<p>La princesse Babarine, qui ne regardait que Lydia, -frissonna.</p> - -<p>— Ne parlez pas de ces horreurs, Anton Antonovitch, -je vous en prie…</p> - -<p>L’étudiant s’arrêta, étonné, à l’accent de cette voix. -Il reprit un instant plus tard, en s’adressant à la jeune -sœur de charité :</p> - -<p>— La guerre civile est la plus cruelle de toutes. Et -c’est la seule que je connaisse… Ce sont des soldats russes -qui ont quitté Pskof hier, ce sont des soldats russes qui -y entreront demain… Et cette population misérable qui -souffre sans comprendre. Pourquoi cela ?… Quelle folie -sanglante s’est emparée de ce pays ?… Vous souvenez-vous -de la complainte du mendiant dans <i>Boris Godounof</i> : -« O malheur, ô malheur ! laisse couler tes pleurs, peuple -affamé… » Et nous, que serons-nous ?… Des exilés. -Sommes-nous faits pour vivre à l’étranger ? Je me demande -souvent, Lydia Serguêvna, pourquoi je ne suis pas -resté à Moscou. Peut-être y balaierais-je la neige dans -les rues ? Mais quoi, ce serait au moins de la neige russe. -Et puis, là-bas, je connais toutes les maisons de la ville…</p> - -<p>La princesse suivait l’effet de ces paroles sur le visage -de sa jeune amie. Elle la vit pâlir d’abord, puis, à sa -grande surprise, une expression de paix profonde apparut -sur ses traits. Elle semblait ne plus souffrir. La supérieure -se sentit à ce moment elle-même en proie à une émotion -qui la faisait trembler. Elle ne pouvait plus supporter -le silence de Lydia et ces yeux insondables… Elle se -tourna assez brusquement vers Loukomski, lui disant :</p> - -<p>— Allez donc voir, Anton Antonovitch, je vous prie, -si l’équipage est prêt.</p> - -<p>Comme si Lydia avait lu dans les pensées de la princesse, -elle se leva dès que l’étudiant fut sorti, vint s’asseoir -tout contre sa vieille amie, lui passa un bras autour du -cou et glissa sa tête sur l’épaule de la princesse qui lui -baisa le front.</p> - -<p>— Il faut que je vous parle, Lise Ivanovna, dit-elle -très doucement. J’ai déjà trop tardé… Mais je vais vous -faire de la peine, je le sais, et c’est pour cela que j’ai -tant remis… Enfin, c’est la dernière minute, il est temps… -Seulement, peut-être avez-vous déjà deviné ce que je vais -vous dire ?… Il me semble que oui… Je vais rester ici.</p> - -<p>La princesse eut un geste d’effroi.</p> - -<p>Lydia, lui mettant avec douceur les doigts sur les -lèvres, continua :</p> - -<p>— Oui, je sais… Ne dites rien… Mais quoi, chez les -rouges aussi il y a des êtres humains… Et puis, je n’ai -plus le choix… C’est le seul moyen de retourner à Pétrograd.</p> - -<p>Elle tourna vers le visage ridé de la princesse ses yeux -purs. Celle-ci la regarda longtemps, sans mot dire. Elle -lisait au fond de l’âme de Lydia. Elle y voyait une résolution -calme, sûre d’elle-même, une flamme qui brûlait -et que rien ne pourrait éteindre. Elle baisa ce frêle et -courageux visage trois fois, fit sur la jeune fille un grand -signe de croix et dit simplement :</p> - -<p>— Que Dieu soit avec toi, mon enfant.</p> - -<hr /> - - -<p>Un quart d’heure plus tard, l’équipage à trois chevaux -emportait de Pskof la vieille princesse, droite sous ses -voiles, et un étudiant en médecine qui n’essayait pas de -cacher ses larmes.</p> - - -<p class="sign">Vienne, juillet 1920.<br /> -Paris, mai 1921.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="3" class="c"><div>PREMIÈRE PARTIE</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap">La première secousse</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap">Craintes et joies passagères</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">22</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap">Junkers et révolutionnaires</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">36</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap">Une jeune fille</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">45</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap">Un homme seul</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">59</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap">A la veille de la catastrophe</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">77</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="3" class="c"><div>SECONDE PARTIE</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap">La grande secousse</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap">Le sang répandu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">115</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap">Réclusion</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">127</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap">Promenade</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">143</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap">Un souper</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">149</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap">Le carrefour douteux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">162</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap">Finlande</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">170</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap">Illumination</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">178</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap">Père et fille</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">190</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap">Une visite désagréable</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">203</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap">Un incident</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">215</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> -<td class="drap">Un coup de téléphone</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">226</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> -<td class="drap">« <i lang="en" xml:lang="en">In such a night as this</i> »</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c13">234</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> -<td class="drap">Le réveil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c14">247</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> -<td class="drap">A la Gorokhovaia</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c15">259</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> -<td class="drap">Un pont est coupé</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c16">274</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="3" class="c"><div>TROISIÈME PARTIE</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap">Les plus beaux de nos jours</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">287</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap">Une visite</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">300</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap">Nuages à l’horizon</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">305</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap">Le départ</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">317</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap">Pskof</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">326</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - - -<p class="c top6em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br /> -LE</span> 27 <span class="xsmall">OCTOBRE</span> 1921<br /> -<span class="xsmall">PAR L’IMPRIMERIE<br /> -FRÉDÉRIC PAILLART<br /> -A ABBEVILLE</span> (<span class="xsmall">SOMME</span>)</p> - - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>QUAND LA TERRE TREMBLA</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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