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-The Project Gutenberg eBook of Quand la Terre trembla, by Claude Anet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Quand la Terre trembla
-
-Author: Claude Anet
-
-Release Date: December 21, 2022 [eBook #69597]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK QUAND LA TERRE TREMBLA ***
-
-
-
-
-
- CLAUDE ANET
-
- Quand la terre
- trembla...
-
- «L’homme survit à des tremblements de terre, aux épidémies, aux
- horreurs de la maladie et à toutes les agonies de l’âme, mais de
- tous temps la tragédie qui l’a tourmenté, qui le tourmente et le
- tourmentera le plus, c’est--et ce sera--la tragédie de
- l’alcôve.»
-
- L. Tolstoï, cité par M. Gorki.
-
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
- 1921
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
-Voyage idéal en Italie. 1 vol.
-
-Petite Ville. 1 vol.
-
-Les Bergeries. 1 vol.
-
-La Perse en Automobile. 1 vol.
-
-Notes sur l’Amour. 1 vol.
-
-La Révolution Russe. 4 vol. (mars 1917–juin 1918).
-
-Ariane, jeune fille russe. 1 vol.
-
-Les cent quatrains authentiques d’Omar Khayyam, traduits du persan en
-collaboration avec Mirza Muhammed Khan.
-
-Tsar Saltan, traduit de Pouchkine, illustré et décoré par Natalie
-Gontcharova. 1 vol.
-
-
-EN PRÉPARATION
-
-Notes sur l’Amour, avec bois originaux de Pierre Bonnard.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-Copyright by Bernard Grasset 1921
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE QUINZE EXEMPLAIRES SUR JAPON NUMÉROTÉS DE 1
-A 15; CENT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE 16 A 115 ET
-DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT LA PREMIÈRE
-ÉDITION ET NUMÉROTÉS DE 116 à 315.
-
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-
-à FÉLIX FÉNÉON,
-
-son ami
-
-C. A.
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-
-Quand la terre trembla...
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
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-
-I
-
-LA PREMIÈRE SECOUSSE
-
-
-C’était le samedi 10 mars 1917. Vers les trois heures de l’après-midi,
-une jeune fille sortit seule d’une maison de la Znamenskaia. La large
-rue blanche de neige sous le soleil clair de cette journée d’hiver
-présentait un aspect inaccoutumé. Il y avait peu de passants. Des
-groupes de trois ou quatre ouvriers montaient vers la gare Nicolas. Des
-femmes du peuple, la tête enveloppée dans des fichus de laine beige qui
-encadraient leur visage, regardaient immobiles sur les trottoirs. La
-jeune fille remarqua qu’un marchand de fruits, au rez-de-chaussée de la
-maison, fermait lentement les volets de sa boutique. Une longue file de
-tramways était arrêtée dans le haut de la rue, qui était noir de monde.
-«Que se passe-t-il, se demanda Lydia, est-ce encore une manifestation
-sur Nevski?» Son frais visage enfantin prit une expression sérieuse.
-Mais elle ne put la conserver longtemps. Le sourire qui lui était
-naturel reparut sur sa bouche à la lèvre inférieure un peu forte, creusa
-deux fossettes sur ses joues rosées par le froid, éclaira deux grands
-yeux bleus d’une pureté de source, et, ayant fermé le col de sa
-fourrure, elle se dirigea vers la place Znamenskaia. Plus elle en
-approchait, plus la foule devenait dense, et, à une cinquantaine de pas
-de la place, elle fut obligée de s’arrêter. Des troupes barraient la
-rue. Les soldats du régiment Litovski étaient là, l’arme au pied: les
-baïonnettes au canon accrochaient des éclats de soleil et, comme ils
-battaient des pieds sur la neige glacée pour se réchauffer, leurs grands
-bonnets de mouton gris frisé, qui dominaient la masse confuse des
-manifestants, avaient un curieux mouvement d’oscillation rythmée. Par
-moments, Lydia apercevait la place grouillante de monde et, sous la
-statue équestre où le lourd Alexandre III chevauche un plus lourd
-cheval, elle vit une rangée de sergents de ville qui faisait une ligne
-sombre. Elle aperçut deux ou trois jeunes officiers devant les troupes
-et fut frappée de la gravité et de la tristesse qui se lisaient sur
-leurs visages pâles. Dans les groupes, autour d’elle, on discutait avec
-animation. Il n’y avait là guère que des ouvriers et des étudiants. Ces
-derniers, la casquette sur la tête, causaient avec les ouvriers. Elle se
-mêla à un groupe. Un tout jeune étudiant, aux yeux noirs, à la bouche
-fraîche, mince, délicat et maladif, parlait à haute voix; une fièvre le
-secouait et donnait à ses paroles un accent singulier. Il y avait
-quelque chose en lui à la fois de candide et de passionné qui plut à la
-jeune fille. Elle se glissa entre deux ouvriers pour mieux l’entendre.
-Il disait:
-
---Camarades, vous savez que nous sommes avec vous. Oui, avec vous, nous
-réglerons le compte du gouvernement. Mais l’heure n’est pas venue. Nous
-sommes en guerre. Attendez encore un peu...
-
-A cet instant, son regard rencontra celui de la jeune fille. Elle était
-tendue vers lui et il comprit qu’elle approuvait ce qu’il disait. Mais
-la beauté surprenante de ce visage jeune, la pureté des yeux qui
-reflétait celle de l’âme, la passion qu’il y lisait lui causèrent un tel
-étonnement qu’il s’arrêta, comme ébloui. Il hésita un instant, chercha
-ses mots... Comme il essayait de reprendre la suite de sa pensée, un
-grand mouvement se produisit dans la foule: Les soldats, sur un ordre
-bref, venaient d’avancer de vingt pas, et, dans le désordre des gens qui
-reculaient, le groupe se dissocia. La jeune fille, sérieuse maintenant,
-revint sur ses pas et décida de descendre par les rues parallèles à
-Nevski. Elle ne pensait qu’à une chose: «Les ouvriers veulent-ils
-vraiment la révolution?» Des souvenirs livresques traversaient son
-esprit. Un beau jour d’été, le peuple français avait pris la Bastille.
-Jour de gloire, disait-on, qui avait mené les soldats français en
-vainqueurs à travers toute l’Europe et jusque dans Moscou. En 1905, il y
-avait eu ce que les amis de son père, le prince Serge Volynski,
-appelaient des troubles, mais ce que ses amis étudiants nommaient la
-révolution. Elle ne se souvenait de rien: elle avait cinq ans alors, et
-sa vie d’enfant unique et gâtée n’en avait pas été changée. Un soir,
-pourtant, l’électricité manquant, on l’avait couchée aux bougies.
-Elle-même en avait allumé partout dans sa chambre. C’était comme une
-veillée de Noël, et le seul souvenir qu’elle gardait de la crise était
-celui d’une fête. Une révolution pendant la guerre,--non, ce n’était pas
-possible. Personne ne la voulait, pas même ces braves ouvriers si
-gentils, si bons dans leur rudesse, qui tout à l’heure la protégeaient
-contre les mouvements de la foule. Comme elle se sentait près d’eux, de
-la même race! Ils avaient la même façon de sourire, et des mots très
-doux. «Ils peuvent se mettre en colère, pensa-t-elle, comme papa, mais
-ce sont de braves gens, incapables d’aucun mal.» Et puis, elle songeait
-à la formidable police de Pétrograd et à la garnison qui emplissait les
-casernes de la ville. Et voilà que même les étudiants étaient pour
-l’ordre, oui, ces étudiants, toujours agités par les idées nouvelles, ne
-voulaient pas de la révolution pendant la guerre. «Il y aura quelques
-troubles, pensa-t-elle, puis tout rentrera dans l’ordre.»
-
-Mais quoi qu’elle se dît, elle avait le cœur serré, et sa tête, qu’elle
-tenait à l’ordinaire un peu renversée en arrière, le menton en avant, se
-penchait maintenant vers les trottoirs glissants de neige mal nettoyée.
-Bientôt un sentiment plus fort que l’angoisse s’empara d’elle: la
-curiosité. Elle voulait voir les acteurs du drame, toucher comme du
-doigt ces forces immenses qui s’agitaient là dans la rue à côté d’elle,
-regarder les visages, écouter les paroles, deviner ce que disait
-l’éclair des yeux. Elle pressa le pas pour rejoindre par Litiéiny la
-Perspective Nevski, mais, au coin de Litiéiny, elle fut arrêtée par la
-foule. Les ouvriers, lentement, regagnaient le quartier de Wiborg, de
-l’autre côté de l’eau. Elle essaya de marcher à contre-courant. Un grand
-ouvrier, en touloupe et en bonnet de cuir fourré, l’arrêta et lui dit
-doucement:
-
---Il ne faut pas aller là-bas, ma petite colombe. Cela va se gâter.
-
-Il sourit et passa.
-
-Elle se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Quatre jeunes ouvriers
-descendaient, discutant. Elle les suivit pour entendre ce qu’ils
-disaient.
-
---Tu as vu, Vasili, fit le plus petit, dont les yeux brillaient de
-plaisir, l’officier a commandé aux cosaques: «En avant!», mais les
-cosaques ne l’ont pas suivi. Si nous avons les cosaques avec nous, notre
-affaire est bonne.
-
-Lydia, pensive, traversa le canal de la Fontanka, gagna par
-l’Italianskaia la rue Michel, et, se glissant le long de l’hôtel de
-l’Europe, tâcha une fois de plus de parvenir sur la Perspective Nevski.
-Des cosaques galopaient légèrement sur les trottoirs, retenant leurs
-petits chevaux. C’étaient de tout jeunes garçons, blonds et souriants,
-fort attentifs à ne pas bousculer les gens avec lesquels ils
-échangeaient des propos bienveillants. Une fois de plus, la jeune fille
-se sentit pleine de confiance. Tout cela avait l’air d’une parade de
-fête. On ne voyait de la haine sur aucun visage. Il n’y avait pas place
-pour un malentendu entre ces joyeux cosaques et ces ouvriers avec
-lesquels elle venait de causer. «Oui, tout s’arrangera, grâce à Dieu, et
-à l’automne nous gagnerons la guerre!» Elle fut fort surprise à cet
-instant de constater que ses yeux étaient remplis de larmes et qu’elle
-était émue jusqu’au fond d’elle-même. Il fallait croire que l’atmosphère
-dans laquelle elle vivait depuis une heure l’avait énervée plus qu’elle
-n’avait pensé. «Nous gagnerons la guerre», répéta-t-elle avec force.
-
-Comme elle disait ces mots, elle entendit soudain un coup de fusil,
-puis, le suivant à une seconde, une pétarade de coups secs qui
-déchirèrent tragiquement l’air glacé. Alors, ce fut un grand silence, et
-tout aussitôt une trombe de gens fuyant Nevski l’entoura. Elle se sentit
-soulevée de terre, emportée par le flot furieux; elle se retrouva à peu
-près sur ses pieds et, poussée de droite, de gauche et par derrière,
-titubant, elle courut de toutes ses forces vers la place Michel. Sa
-seule pensée en ce moment-là était de ne pas tomber. Elle cessait de
-s’appartenir; elle était incapable de lutter contre la peur qui s’était
-emparée d’elle comme de toutes les âmes des témoins et acteurs de cette
-scène. Tout en courant, elle regardait les façades des maisons pour voir
-si elle pourrait se faufiler sous une porte cochère ou dans un magasin.
-En une seconde, toutes les portes avaient été fermées. Il n’y avait de
-salut nulle part. Dans la rue, les izvostchiks frappaient leurs chevaux
-à tour de bras et les traîneaux volaient sur la neige. Un grand cocher
-de la cour, menant un landau aux armoiries impériales, perdit son
-chapeau. Au coin de la place, un traîneau, tournant trop court, versa.
-Dans sa fuite éperdue, la jeune fille gardait encore quelque conscience
-d’elle-même; elle se compara à un grain de sable que le vent emporte
-quand il souffle dans le désert. Pourtant elle voyait tout, et elle
-remarqua à peu de distance devant elle, un homme, avec une pelisse au
-col de loutre, qui--par quel miracle?--restait immobile. Il était très
-grand, avec de larges épaules, et il semblait que rien ne pût
-l’émouvoir. Il ne bougeait pas, tandis qu’autour de lui, la foule
-coulait avec des remous impétueux, comme les eaux d’un torrent autour
-d’un roc. Elle l’aperçut ainsi une seconde, reçut dans le dos un coup
-qui la fit trébucher, fit encore quelques pas sans pouvoir reprendre son
-équilibre et vint s’abattre aux pieds de celui qu’elle venait de
-distinguer.
-
-Elle resta, quelques secondes à peine, étourdie, à demi consciente.
-Quand elle reprit ses sens, elle vit que l’homme à la pelisse s’était
-penché vers elle et avait passé le bras autour de sa taille pour la
-relever. D’une main, il enlevait la neige qui s’était attachée à son
-manteau à la hauteur des genoux. Quand il eut fini, il tourna la tête
-vers elle et elle aperçut sa figure. C’était une figure mâle, bien
-dessinée, à la bouche grave surmontée d’une petite moustache taillée en
-brosse. Les yeux étaient gris et sérieux. Mais, quand il regarda la
-jeune fille, tout de suite ils s’éclairèrent. Elle se sentait très bien
-près de lui; la peur l’avait quitté soudainement. Il donnait
-l’impression d’une force tranquille, sûre de soi. Et, comme il la
-dévisageait, il lui dit, d’une voix très timbrée:
-
---Vous ne vous êtes pas fait mal, mon enfant?
-
---Mais non, dit-elle, avec un demi-sourire... Je ne sais pas comment
-c’est arrivé. Quelle absurdité!
-
---Ce qui est absurde pour une petite fille comme vous, c’est d’être ici
-toute seule. A quoi pensez-vous?
-
-Il la grondait doucement, la tenant toujours près de lui. Elle se
-redressa tout à fait. C’était bien ennuyeux de quitter l’asile de ce
-bras. Il semblait vous enfermer dans un monde enchanté. Et puis elle
-devinait que, seule, elle n’aurait plus de courage. Il le fallait,
-pourtant. Elle se dégagea et lui sourit; elle avait la grâce et le
-charme d’une fille, déjà grande, pourtant enfant encore.
-
---Comment vous remercier? fit-elle. Sans vous, j’étais piétinée par ces
-fous.
-
-Elle remarqua seulement alors qu’ils étaient seuls, absolument seuls. La
-foule avait disparu, on ne sait où. Même le traîneau renversé n’était
-plus là. Dans le prolongement de la rue Michel, la Perspective Nevski
-était vide devant la petite chapelle. Mais deux rangées de soldats
-étaient visibles entre le Gostiny Dvor et la maison qui était en face de
-l’hôtel de l’Europe.
-
-Et, comme elle regardait, voilà qu’un traîneau, mené par un izvostchik
-tout tassé sur son siège, parut dans l’avenue, se dirigea au trot lent
-d’un cheval fatigué vers la troupe. Dans le traîneau, un étudiant était
-affalé; de sa manche coulait du sang qu’une jeune femme penchée vers lui
-étanchait avec son mouchoir. Le traîneau approcha, à les toucher, des
-soldats qui restaient alignés et immobiles. La jeune femme se leva
-alors, brandissant le mouchoir ensanglanté.
-
---Qu’avez-vous fait, frères? cria-t-elle à pleine voix... Voilà que vous
-tirez sur les vôtres!
-
-Il y eut un léger mouvement d’oscillation dans la troupe, puis les
-soldats ouvrirent leurs rangs, le traîneau franchit le barrage et
-disparut.
-
-Cette scène tragique émut la jeune fille. Elle se tourna vers son
-compagnon. Il était impassible et elle ne put rien lire sur son visage,
-qui semblait s’être durci. Elle l’interrogea des yeux.
-
---Il est temps de s’en aller, dit-il d’une voix triste. Puis-je vous
-être utile à quelque chose? Où habitez-vous?
-
-Ce n’était plus l’accent de tout à l’heure. Elle le sentit et répondit
-avec timidité:
-
---Sur le quai du Palais, mais je puis rentrer par la Millionnaia. Il y a
-un passage. Et, continua-t-elle avec un peu de trouble dans la voix,
-j’irai bien toute seule.
-
-Sans mot dire, il la prit par le bras et ils se dirigèrent vers la
-Millionnaia peu éloignée. Les rues étaient désertes, le calme complet.
-Il parut à Lydia qu’elle avait eu un cauchemar. Sa jambe gauche lui
-faisait mal et elle boitait un peu, mais elle tâchait autant que
-possible de ne pas le montrer. Ils allaient, silencieusement. Arrivés au
-coin de la Millionnaia, il s’arrêta et se pencha vers elle.
-
---Je vous quitte, maintenant, dit-il. Il n’y a aucun danger. Et je dois
-retrouver mon traîneau devant l’hôtel de l’Europe. Il faut que j’aille à
-la Douma.
-
-Il parlait brièvement, sans explications, mais de nouveau sa voix avait
-ce quelque chose de caressant que la jeune fille avait noté tout à
-l’heure, lorsqu’il lui avait adressé pour la première fois la parole.
-Elle ne savait que dire. Il était peu agréable de quitter ainsi cet ami
-de quelques minutes: un ami... Le mot l’arrêta un instant, un ami d’une
-demi-heure tout au plus. Mais, un ami, n’est-ce pas quelqu’un sur qui on
-peut s’appuyer et qui vous protège?... Elle accepta le mot et regarda
-son interlocuteur.
-
---Nous nous reverrons, dit-elle.
-
---Dieu donne, fit-il.
-
-Il s’inclina devant elle, lui serra la main avec force et disparut.
-
- * * * * *
-
-Lydia, seule, hésita un instant, puis se décida à passer par une petite
-rue pour rentrer chez elle par le quai. Elle arriva en deux minutes au
-quai du Palais. Le soleil venait de se coucher. Il était cinq heures.
-Une lumière adoucie tombait des nuages dorés sur le magnifique paysage
-qui s’étendait devant elle: la Néva, dont la neige recouvrait encore les
-glaces; à gauche, l’envolée unique du pont du Palais; à droite, les
-piles massives du pont Troïtski et, en face d’elle, comme un grand
-animal accroupi au bord du fleuve, les bâtiments lourds et bas de la
-forteresse Pierre-et-Paul. Mais la flèche s’élevait aiguë dans le ciel,
-si haut qu’elle semblait devoir accrocher un nuage, fine comme une
-aiguille, et l’or qui la recouvrait paraissait avoir gardé quelque part
-de l’éclat du soleil qui venait de disparaître. Un calme comme on n’en
-connaît que dans ces admirables paysages septentrionaux régnait sur la
-nature. «Oui, tout est là, se dit Lydia, tout est là, comme hier, à sa
-place.» Et, sans en comprendre la raison, elle sentit une onde de
-bonheur monter en elle.
-
-L’hôtel du prince Volynski avait une façade de peu d’importance. Mais,
-derrière les petits salons qui donnaient sur la Néva, on trouvait une
-salle de bal blanc et or, une galerie de tableaux, toute une suite
-d’appartements riches et magnifiques, dans le style noble des premières
-années de Nicolas Ier.
-
-Une fois passées les triples portes qui défendaient la maison du froid,
-on arrivait dans un vestibule tiède cette année encore, malgré la
-guerre, malgré le manque de charbon et de naphte. On manquait de
-combustible dans les usines, mais les vieux habitants de la capitale
-avaient pris leurs précautions dès longtemps, et leurs caves garnies de
-charbon, leurs cours pleines de beau bois de bouleau entassé jusqu’à la
-hauteur du premier étage, leur assuraient un hiver confortable.
-
-Dès qu’elle rentrait chez elle, et jusqu’à une ou deux heures du matin,
-Lydia se rendait chez son père.
-
-C’était un homme déjà âgé et fatigué plus par la maladie que par les
-ans. Ses jambes alourdies refusaient leur service, et le prince ne
-quittait guère une petite chambre tapissée de livres dont la fenêtre
-avait vue sur la Néva et qui était meublée très simplement de fauteuils
-et d’un canapé de cuir vert. Il se tenait assis dans un grand fauteuil,
-entre la table et la cheminée, les jambes recouvertes d’un plaid à
-carreaux noirs et blancs, et une canne à poignée d’ivoire était à portée
-de sa main. Bien que la maison fût chauffée par un calorifère, le prince
-faisait brûler, d’octobre à mai, un feu de bois dans la cheminée et une
-de ses distractions favorites était de lancer dans les bûches de grands
-coups d’un tisonnier qui n’avait pas moins de quatre pieds de long. Et,
-tout en tisonnant, il parlait aux bûches, et leur adressait quelques
-propos coupés d’accès de toux qui secouaient son grand corps d’une
-extrême maigreur et sa figure creusée, au nez mince et accentué, aux
-yeux profonds et caves sous deux arcades sourcilières hérissées de poils
-noirs, tandis que sa barbe, coupée en pointe, était déjà blanche.
-
---Tu ne te sauveras pas, ma chère, criait-il à une bûche, en lui
-appliquant des coups de tisonnier. Il faudra bien que tu y passes.
-
-Et, avec maladresse, il la poussait et la retournait jusqu’à ce que la
-flamme en jaillît.
-
-D’autres fois, il se mettait à causer avec elles et leur disait:
-
---D’où viens-tu, hein? Te souviens-tu des matins de printemps dans les
-forêts de Finlande, quand tu avais encore de la neige sur les pieds,
-mais que déjà le soleil jouait dans tes branches, que tu sentais le
-frisson de la vie nouvelle au fond de ton cœur engourdi et qu’au bout de
-tes rameaux les bourgeons se gonflaient presque douloureusement tant ils
-avaient envie de s’ouvrir?... Et quel voyage pour venir jusqu’ici! Les
-belles barges coloriées qu’un remorqueur traînait à travers le lac
-Ladoga! Et te voilà ici, ma chère... Tu accomplis ta destinée, qui est
-de réchauffer les vieux os du prince Serge Volynski!
-
-Souvent Lydia, blottie sur le canapé, tout auréolée de ses beaux cheveux
-blonds épars, écoutait les conversations de son père avec les bûches. Il
-avait le don d’animer tout ce qu’il disait et de faire rêver longtemps
-son enfant, qui restait sans mot dire, les yeux grands ouverts. Comme
-elle aimait son père! Il y avait entre eux une entente si secrète, si
-profonde, qu’elle échappait à l’analyse et semblait à Lydia tout
-simplement miraculeuse. Quelles que fussent les paroles qu’ils
-échangeassent, elle sentait à un regard, à un silence, à une inflexion
-de voix, qu’elle était pour lui quelque chose d’unique au monde et
-qu’elle-même n’aurait jamais pour personne les sentiments qu’elle avait
-pour ce vieillard malade aux yeux de feu.
-
-Ses rapports avec sa mère étaient bien différents. La princesse Hélène
-avait été très belle, très courtisée. Longtemps, elle n’avait pas eu
-d’enfant. Vers la trentaine seulement, une fille, Lydia, lui était née.
-La princesse avait continué de mener une existence brillante, puis peu à
-peu, l’âge venant, elle était devenue casanière. Elle sortait moins,
-rétrécissait le cercle de ses relations. Elle se mit à vivre presque
-entièrement chez elle, s’occupant on ne sait à quoi, car elle ne
-dirigeait même pas son ménage. Elle n’accompagnait plus, en été, son
-mari et sa fille à leur propriété de Petrovskoe, près de Smolensk, se
-levait plus tard chaque jour, avait horreur de la lumière qui n’était
-pas artificielle, veillait la nuit et se couchait au matin. La guerre
-éclata, alors qu’elle était déjà presque recluse. Ce lui fut une
-occasion de se renfermer complètement chez elle. Elle ne supportait que
-la présence d’un vieil ami, le général Vassilief, qui depuis vingt ans
-et plus brûlait pour elle du plus passionné des amours platoniques. Il
-passait de longues heures chaque jour auprès d’elle et dînait
-régulièrement à l’hôtel du quai du Palais. La princesse, dans son
-isolement, gardait le caractère le plus charmant, le plus aimable, le
-plus soutenu dans la même humeur tempérée. Elle voyait peu son mari et
-sa fille, mais se passait difficilement d’eux. Lydia l’aimait
-tendrement, comme on aime un être faible et qui a besoin de protection.
-Mais il n’y avait pas entre elles l’intimité entière qui régnait entre
-elle et son père.
-
-Ce dernier, depuis quelque temps, la taquinait parfois.
-
---Eh! petite, disait-il, tu grandis, te voilà une femme. Bientôt viendra
-un bel officier qui t’enlèvera. Ah! s’il ne se conduit pas bien avec
-toi, gare à lui!
-
-Et de sa main sèche il brandissait sa canne.
-
-Lydia répondait:
-
---Je n’aime pas les jeunes gens, papa. Ils ne trouvent rien à me dire
-qui me touche. Et puis, je suis une petite fille, tu sais.
-
-Le prince toussait pour cacher son émotion.
-
- * * * * *
-
-Ce jour-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son père, il était
-occupé à lire le journal du soir. On n’y trouvait pas un mot sur les
-événements qui depuis la veille agitaient la capitale. Une censure plus
-habile que la police supprimait les troubles. L’empereur était au grand
-quartier général, à dix-huit heures de Pétrograd: le front--tranquille
-comme à l’ordinaire pendant les six mois d’hiver. Ce qui n’empêchait pas
-les critiques militaires d’écrire deux colonnes sur ce néant de guerre.
-Seule, la rubrique «Ravitaillement» pouvait donner quelques inquiétudes
-aux lecteurs attentifs du journal. On y lisait que le charbon arrivait
-mal, que quelques usines avaient dû interrompre le travail, que les
-trains de blé étaient attendus de Sibérie, mais que pour le présent la
-réserve de la ville était au plus bas.
-
-Lydia avait l’habitude de raconter à son père tout ce qu’elle avait vu
-et fait dans la journée. Mais elle jugea que, si elle disait que la
-troupe avait tiré sur Nevski, le prince s’alarmerait et que peut-être
-aussi on l’empêcherait de se rendre le lendemain soir chez une amie où
-elle devait danser. Du reste, d’ici demain, tout rentrerait dans
-l’ordre. Elle se borna donc à expliquer que la Perspective Nevski était
-barrée par la police et donna mille détails sur les conversations
-qu’elle avait eues avec les ouvriers, sans oublier de noter le rôle
-pacificateur des étudiants de l’Institut polytechnique.
-
-Le prince l’écouta en silence.
-
---J’espère que cette honte nous sera épargnée, conclut-il.
-
-Et il se mit à bourrer dans la cheminée les bûches qui reçurent une
-dégelée de coups de tisonnier.
-
-
-
-
-II
-
-CRAINTES ET JOIES PASSAGÈRES
-
-
-Le lendemain, l’agitation ne fit qu’augmenter. On se battait sur Nevski,
-devant la gare Nicolas, sur la Perspective Souvarof et en bien d’autres
-points de la ville. Les troupes restaient indifférentes et, seule, la
-police supportait le poids de la lutte. Des cortèges d’ouvriers se
-formaient, peu nombreux, il est vrai. Ils brandissaient des étendards
-rouges sur lesquels on lisait: «A bas la guerre! Vive la révolution
-sociale!» D’aucuns disaient que c’étaient là des agents provocateurs,
-que le ministre de l’Intérieur lui-même avait suscité et organisé
-l’émeute pour mieux écraser le parti socialiste, auquel les difficultés
-du ravitaillement et la longueur de la guerre donnaient une force
-accrue. D’autres affirmaient que la révolution se ferait pour mettre fin
-à la trahison des ministres, pour couper court aux intrigues de
-Protopopof avec l’Allemagne et aux menées germanophiles du parti de
-l’impératrice.
-
-Mais était-on à la veille de la révolution?
-
-Il y avait des années et des années qu’on la prédisait. Les Russes,
-parlant du régime impérial, disaient: «Ça ne peut pas durer», par ce
-besoin naturel qu’ils ont de déclarer intolérable un état de choses dans
-lequel ils s’arrangent cependant pour vivre avec confort, agrément et
-profit. Les classes sociales les plus opposées semblaient désirer la
-révolution et, dans la famille impériale même, elle trouvait des
-partisans qui ne cachaient pas leur opinion.
-
-Et voilà qu’au moment de la réaliser, un revirement soudain se
-produisit. Personne n’en voulait plus. Le sentiment général était celui
-de la peur. Où allait-on? Vers quel inconnu redoutable était-on
-entraîné? Un vent froid glaça les âmes. Les chefs eux-mêmes des partis
-qui avaient travaillé à agiter les esprits et à rendre plus aigu le
-malaise tremblaient maintenant. Les Cadets et leur chef Milioukof, qui
-avaient attaqué le régime en pleine guerre avec une violence
-démagogique, repoussaient la révolution qui était à portée de leur main.
-Les leaders des partis socialistes de la Douma eux-mêmes étaient opposés
-au mouvement, et un jeune avocat, dont on disait qu’il avait un grand
-talent et qui s’était fait écouter à la Douma, A. F. Kerenski, essayait,
-le samedi soir encore, d’arrêter les ouvriers dans une réunion qu’il eut
-avec leurs chefs. La peur du lendemain était partout.
-
- * * * * *
-
-Par une brusque volte-face, la peur, deux jours plus tard, se changea en
-une joie frénétique, et notre petite amie Lydia y fut participante comme
-à peu près tous les habitants de Pétrograd. Le lundi matin 12 mars, la
-troupe passa au peuple et, en un clin d’œil, la révolution fut faite.
-
-C’était encore une journée magnifique et froide de soleil sur la neige.
-Au commencement de l’après-midi, un certain nombre de personnes,
-appartenant à la meilleure société de la capitale, étaient réunies dans
-une maison de la Millionnaia, qui se trouvait derrière l’hôtel du prince
-Serge Volynski, dont elle n’était séparée que par une vaste cour.
-L’appartement du rez-de-chaussée était habité par un certain Ivan
-Choupof-Karamine, qui avait occupé un poste élevé au ministère de
-l’Intérieur, dans un des derniers cabinets de l’empereur. C’était un
-personnage bien connu pour sa causticité, pour ses vices, pour la
-splendeur de l’hospitalité qu’il exerçait. Il avait épousé une femme de
-vingt ans plus jeune que lui, dont on ne savait trop d’où elle venait,
-mais qui, à force d’art et d’artifice, était arrivée à faire de sa
-maison l’une des plus recherchées de Pétrograd. Nathalie
-Choupof-Karamine était aimable et souriante, mais la volonté y avait
-plus de part que la nature, et le constant sourire qu’elle s’imposait
-avait creusé aux commissures des lèvres de fines rides, comme on en
-voit, plus marquées, à la bouche des hommes politiques. Elle avait un
-défaut bien rare en Russie, où le naturel court les rues et même les
-salons. Elle avait gagné par une certaine déférence un peu servile
-envers les puissances du jour, quelles qu’elles fussent et si
-changeantes qu’on les vît, le droit d’être inscrite dans le Livre des
-Snobs, dont un nombre infime de pages est réservé au monde russe. Cette
-belle dame, ce jour-là, dès avant midi, voyant l’émeute triompher du
-gouvernement, avait téléphoné à plusieurs de ses amis de venir chez elle
-pour acclamer les vaillants soldats, «ces héros de la plus grande et de
-la plus pacifique des révolutions».
-
-Une vingtaine de personnes du voisinage, dont Lydia, étaient là,
-groupées aux fenêtres du rez-de-chaussée, regardant passer les héros.
-Ils défilaient en désordre dans la rue, un ruban rouge au fusil, une
-cocarde à la poitrine, sans officiers, se rendant pêle-mêle au palais de
-la Douma, qui, maintenant, appartenait au peuple. Le désagréable était
-que ces héros, lâchés à travers la ville, manifestaient leur
-enthousiasme en tirant en l’air des coups de fusil ou de revolver.
-Lorsque le coup partait droit sous les fenêtres de l’appartement
-Choupof-Karamine, les visiteurs qui l’occupaient avaient bien de la
-peine à réprimer un mouvement nerveux ou une contraction subite du
-visage.
-
---Ce n’est qu’un jour à passer, disait la souriante Nathalie. Nos
-soldats sont si bons! Demain, ils rentreront dans l’ordre, puisqu’ils
-ont obtenu tout ce qu’ils voulaient et donné la liberté à notre cher
-peuple.
-
---Oui, cria la petite princesse Mirskaia, qui ne cessait de battre des
-mains au passage des troupes débandées, demain, avec le même élan, ils
-courront à la frontière et montreront aux Allemands ce qu’est la force
-d’un peuple libre.
-
---Quel admirable spectacle! dit une autre femme. Cela ne peut être ainsi
-que chez nous.
-
---Nous ferons voir à l’Europe, ajouta un grave personnage, que la Russie
-seule peut faire une grande révolution sans verser une goutte de sang.
-
---Oui, c’est beau, dit à son tour Lydia, dont le jeune visage était rosé
-par l’enthousiasme, tout le monde sent la même chose aujourd’hui. Nous
-sommes tous frères. Je voudrais aller à la Douma. Il s’y passe des
-scènes magnifiques. Pourtant, ajouta-t-elle avec un sourire où se lisait
-un peu de confusion, je n’aime pas beaucoup ces coups de fusil...
-
---Ce n’est rien, charmante petite amie, reprit Nathalie
-Choupof-Karamine, un premier moment d’ivresse, un peu de désordre bien
-excusable.
-
-Cependant le flot des soldats avait passé et la rue était à peu près
-vide. Quelques civils se hâtaient sur les trottoirs pour regagner leur
-logis.
-
-A ce moment, Lydia vit en face d’elle l’homme qui l’avait secourue deux
-jours auparavant à la rue Michel. Il marchait lentement, mais de sa
-personne et de sa démarche se dégageait quelque chose d’autoritaire et
-de puissant à quoi Lydia le reconnut immédiatement.
-
-Elle se tourna vers Nathalie et lui demanda:
-
---Savez-vous qui est ce monsieur sur le trottoir opposé?
-
---Mais oui, ma chère, il est bien connu à Pétrograd. Sa vie est un
-roman. Jeune homme, il a mené une existence brillante, a eu tous les
-succès du monde. A trente ans, il s’est épris d’une jeune fille, l’a
-épousée, et depuis il a disparu. Il est devenu sauvage, renfermé. Sauf
-pour ses affaires, qu’il mène admirablement, il ne sort pas de chez lui.
-Voilà, je crois, quatorze ans que cela dure. Il ne s’est pas lassé de sa
-femme; elle ne s’est pas fatiguée de lui. C’est le couple le plus uni de
-la ville; ils se suffisent à eux-mêmes et reçoivent à peine. Il a l’air
-plus sombre que d’habitude. Évidemment, la révolution va troubler nos
-gens d’affaires. Bah! ils s’adapteront vite.
-
---Vous ne m’avez pas dit son nom, dit Lydia d’une voix sérieuse, tout en
-suivant des yeux le passant.
-
---Il s’appelle Nicolas Vladimirovitch Savinski; il est président de la
-Banque du Nord.
-
---Savinski, dit le maître de la maison, s’approchant soudain. Il faut
-que je le voie.
-
-On remarqua seulement alors qu’Ivan Choupof-Karamine n’avait pris aucune
-part à la joie générale et ne s’était même pas approché des fenêtres.
-
-Sa grosse figure pâle et bouffie, ses joues tremblantes, qui le
-faisaient ressembler à Louis XVIII, étaient aujourd’hui blêmes.
-
---Savinski, ajouta-t-il très agité, je dois lui parler.
-
-Il regarda par la fenêtre, puis, rassuré:
-
---Je cours après lui. Mais peut-on sortir? Tire-t-on encore?
-
-Et, de toute la vitesse de ses petites jambes, il roula vers la porte.
-Mais il revint brusquement sur ses pas, se précipita sur une gerbe de
-fleurs qui ornait le coin du salon, arracha le large ruban rouge qui la
-liait, le passa à sa boutonnière et s’en fit une énorme cocarde.
-
---Il faut se mettre à la mode, dit-il en ricanant.
-
-Et c’est ainsi qu’Ivan Choupof-Karamine, hier encore ministre de Sa
-Majesté Nicolas II, descendit dans la rue, la boutonnière fleurie de
-l’emblème rouge, le premier jour de la révolution.
-
-Mais il ne put rattraper Savinski, qui avait de l’avance et qu’il vit
-disparaître au coin de la place Souvarof. Choupof-Karamine, essoufflé,
-s’arrêta. L’aspect inaccoutumé de la rue presque vide lui fit
-soudainement peur; il tourna sur ses talons et rentra chez lui.
-
- * * * * *
-
-Savinski allait d’un pas régulier, regardant de droite et de gauche,
-cherchant un traîneau. Mais ce lundi, les izvostchiks de Pétrograd
-étaient restés chez eux, et cela seul aurait suffi à changer la
-physionomie de la ville, car leur corporation avait jusqu’alors semblé
-indifférente aux troubles qui agitaient la capitale. Les jours
-précédents, on les voyait encore, ou flâner au pas lent de leurs chevaux
-et se détourner pour laisser passer alternativement des troupes de
-soldats et des cortèges de manifestants qu’ils ne semblaient pas
-distinguer les uns des autres, ou stationner à l’ordinaire au coin des
-rues, accroupis sur leur siège, leur bonnet de fourrure enfoncé sur la
-tête, à demi endormis, leurs petits yeux à peine ouverts, perdus dans le
-rêve éternel qui les possède.
-
-Mais ce lundi de la révolution, ils étaient restés chez eux à boire du
-thé et à grignoter une croûte de pain.
-
-Savinski, qui habitait sur la rive droite de la Néva, s’engagea sur le
-pont Troïtski. Il ne prêtait aucune attention au spectacle qui
-l’environnait. A peine remarqua-t-il le passage fréquent d’automobiles
-militaires. Et, sur les marchepieds d’avant, de chaque côté, un soldat
-était couché sur le garde-crotte, le fusil tendu devant lui, donnant
-ainsi une image baroque et moderne des Victoires antiques. Près du pont
-de Litiéiny, des gens traversaient le large fleuve sur la glace. Le
-soleil était déjà bas dans le ciel. Savinski fut surpris de voir que le
-drapeau national aux trois couleurs flottait encore sur la forteresse
-Pierre-et-Paul. L’air était froid et le vent aigu.
-
-Savinski, après une marche d’une vingtaine de minutes, s’arrêta devant
-un grand immeuble de la Perspective Kamenno-Ostrof, où il avait son
-appartement. Sa femme l’attendait et, dès qu’elle entendit le bruit de
-la porte qui s’ouvrait, courut à lui et l’embrassa. Sophie Savinskaia
-était une belle personne d’une trentaine d’années. Elle portait les
-cheveux en bandeaux, ce qui accentuait encore la régularité de ses
-traits et donnait une importance plus grande à ses beaux yeux noirs et
-tranquilles. Elle aurait pu avoir les plus grands succès; elle les
-méprisait et n’allait pas dans le monde. Elle s’accordait sur ce point
-avec l’humeur nouvelle de l’homme qu’elle aimait. On ne les vit nulle
-part. Au sein de la société la plus libre d’Europe, ils donnèrent
-l’exemple rare d’un ménage dont on ne pouvait dire rien, ni sur la
-femme, ni sur le mari. Ils avaient, au moment où commence ce récit,
-trois enfants, l’aîné, Boris âgé de douze ans, et deux filles de dix et
-quatre ans. Mme Savinski attendait un bébé pour l’automne.
-
-Elle serra son mari dans ses bras, plus tendrement encore que
-d’habitude, et lui dit d’un ton de voix anxieux:
-
---Comme j’ai eu peur! Où étais-tu? Donne-moi les nouvelles.
-
-Nicolas Savinski haussa un peu les épaules.
-
---Rien de bon, ma chère, dit-il. Comme tu le sais, les soldats ont passé
-au peuple.
-
---Mais, d’après ce que j’ai entendu, il n’y a pas de désordre, fit-elle,
-en entraînant son mari dans un petit salon, pas de sang répandu, grâce à
-Dieu. Nous aurons un gouvernement de braves gens, ton ami le prince Lvof
-sans doute, Rodzianko, Milioukof.
-
-Le front de Savinski se plissa. La préoccupation se lisait sur son beau
-visage; il fit un effort, sourit et dit:
-
---Ma chère Sonia, nous entrons dans des temps troublés. Ce que sera
-demain, personne ne peut le prévoir... Tu ne connais ce pays que par ton
-cœur. J’ai peur que tu ne te fasses des illusions. En tout cas, pour toi
-et pour les enfants, l’atmosphère de Pétrograd va devenir mauvaise.
-Sitôt le dégel venu, vous irez à la campagne, mais pas chez nous, cette
-fois-ci. J’écrirai demain à un agent à Helsingfors de vous trouver une
-villa en Finlande, près de Wiborg. Je pourrai vous voir ainsi et rester
-en contact avec vous. Et, si les choses se gâtent trop, je passerai
-aussi la frontière. J’ai de l’argent à l’étranger: nous pourrons y
-attendre la fin de la bourrasque... ou de la tempête.
-
-Ce fut au tour de Sophie de froncer les sourcils et de prendre un air
-anxieux. Mais elle n’ignorait pas qu’il fallait éviter de heurter son
-mari de front et se borna à dire:
-
---Tu sais que je n’aurai aucune paix à vivre loin de toi, te sachant
-ici. A chaque minute, je m’alarmerai, et si les journaux annoncent des
-troubles dans la ville, que deviendrai-je?
-
---Voyons, voyons, ne laisse pas courir ton imagination. Tout s’est passé
-le plus tranquillement du monde. Et le plus dur est fait...
-
-Nicolas développa ces pensées rassurantes, mais son âme était envahie
-par de sombres pressentiments. Il était resté sensible, bien qu’il s’en
-défendît. Le spectacle des trois jours qui venaient de s’écouler, les
-combats dans la rue, l’anarchie visible lui avaient fait l’impression la
-plus désagréable. Il ne pouvait effacer de sa mémoire les tableaux qu’il
-avait eus sous les yeux et, entre tous, deux se détachaient avec une
-extrême netteté.
-
-Le premier était celui du samedi dernier, où, alors qu’il attendait son
-traîneau devant l’hôtel de l’Europe, des coups de feu tirés par la
-troupe avaient éclaté sur Nevski. Ces premiers coups de feu, il ne les
-oublierait jamais; ils étaient les précurseurs de la plus horrible des
-guerres, la guerre civile. Puis, le flot tumultueux de la foule
-épouvantée, la peur qui se lisait dans tous les yeux, le désordre plus
-affreux que tout, et, finalement, cette petite fille qui était venue
-s’abattre à ses pieds. Comme elle était jolie et fraîche, cette enfant!
-Il voyait encore son visage effrayé, ses yeux implorants, et cette lèvre
-inférieure un peu forte, légèrement fendue dans son milieu, et qui
-tremblait. Elle semblait un oiseau blessé par un chasseur, qui tombe, et
-dont le cœur bat à grands coups dans la main de l’homme qui le ramasse.
-Que de corps délicats seront meurtris dans cette lutte, avait-il pensé
-alors, et cette impression avait été si vive qu’elle ne s’était pas
-effacée.
-
-La seconde scène, il l’avait vécue le jour même. Dans la cohue des
-soldats décorés de rouge qui passaient sur Nevski où il se trouvait, il
-s’était réfugié dans le vestibule d’une maison, dont le suisse qui le
-connaissait lui avait entr’ouvert la porte. Quelques personnes y avaient
-cherché asile et, parmi elles, il remarqua un colonel d’état-major, aux
-épaulettes noires et blanches. C’était un homme d’un certain âge, à la
-figure réfléchie et intelligente. Il était là, affreusement pâle, et
-Savinski avait remarqué qu’il tressaillait un peu à chaque coup de feu.
-Pourtant, il l’aurait juré, le colonel n’avait pas peur. C’était autre
-chose qui le bouleversait, quelque chose de très profond,
-d’inexprimable. Et, soudain, un aspirant officier était entré et était
-allé au colonel avec lequel il avait eu une vive conversation à voix
-basse. Savinski s’était rapproché. Il entendit l’aspirant:
-
---Il le faut, il le faut absolument... On a tué le général commandant la
-Fonderie à Litiéiny et, tous les officiers qu’ils rencontrent, ils les
-dégradent...
-
-Le colonel ne dit rien, mais son visage était bouleversé. Il haussa les
-épaules.
-
---Que faire? dit-il.
-
-Et l’aspirant se mit à lui enlever ses épaulettes; il le faisait avec
-toute la douceur possible. Puis, quand il eut terminé, il les tendit au
-colonel qui les glissa dans sa poche. Savinski crut voir une larme, une
-seule larme, dans ses yeux secs et brillants.
-
---Allons, fit le colonel.
-
-Il sortit et Savinski, sur ses talons, le suivit le long des maisons. Il
-marchait avec peine et semblait avoir vieilli de vingt ans.
-
-Savinski ne pouvait effacer cette scène de sa mémoire, et devant ses
-yeux alternaient les images de la jeune fille qu’il avait ramassée à ses
-pieds, et du colonel sur qui se penchait l’aspirant. Il les voyait
-encore au moment où, dans le calme de son petit salon, il disait à sa
-femme mille choses tranquillisantes sur l’avenir. Il réussit à la
-rassurer et, lorsque le dîner où ils retrouvèrent leurs enfants fut
-servi, Sonia avait repris son humeur paisible. Le petit Boris, grand
-pour son âge, bien planté et aux yeux vifs, voulait avoir des détails
-sur la journée. Le lycée où il faisait ses études avait été fermé ce
-lundi-là et son père lui avait interdit de sortir, ce que Boris avait
-fort mal pris. Il ne savait des événements que ce que les domestiques
-lui avaient rapporté et leurs récits dramatiques avaient enfiévré le
-jeune garçon. A les entendre, des flots de sang coulaient dans les rues;
-la moitié de la garnison était restée fidèle à l’Empereur et des
-régiments sûrs, envoyés d’urgence du front du nord distant de quelques
-centaines de verstes seulement, allaient rétablir l’ordre dans la
-capitale. Nicolas Savinski écoutait avec plaisir les propos passionnés
-de son fils et, à la façon dont il le regardait, il était aisé de voir
-qu’il aimait cet enfant et en était fier.
-
-Avec calme, le père remit les choses au point et continua devant sa
-femme à parler de la révolution de l’air le plus optimiste. Cela ne
-satisfit pas Boris qui s’écria:
-
---Mais, papa, cela ne peut pas se passer ainsi! Tu n’y penses pas! On va
-se battre, pour sûr. Ah! si j’étais un homme, je prendrais un fusil.
-
---Pour qui? interrompit le père.
-
---Pour la liberté, jeta avec enthousiasme le petit.
-
---Je crois, mon chéri, dit Savinski, qu’il n’y aura pas de bataille.
-Personne ne veut plus se battre.
-
-Et sa voix, sans qu’il le voulût, avait repris une intonation triste et
-grave.
-
-Sonia passa une inquiète semaine. Les événements se précipitaient avec
-une rapidité qui donnait le vertige et la laissait comme essoufflée. En
-huit jours, il ne restait rien de l’armature ancienne qui soutenait
-l’empire russe et faisait régner l’ordre et la paix d’Arkhangel aux
-monts du Caucase, de la Bérésina jusqu’aux rives du Pacifique. Mais
-Sonia ne voyait pas si loin. Elle pensait aux répercussions que la crise
-aurait dans son propre ménage. Voilà qu’elle allait être obligée de se
-séparer de son mari, de le laisser seul dans une ville en anarchie. Elle
-avait trouvé le bonheur dans le cercle enchanté qu’éclairait la lampe
-familiale et dans lequel se mouvaient son mari et ses enfants. Elle
-n’avait d’autre ambition que de conserver le trésor qui était sien. Elle
-laissait le soin des affaires d’État à d’autres. Elle voulait l’ordre
-public pour son bonheur privé.
-
-Mais les jours coulaient, l’ordre ne venait pas. Avec tous les habitants
-de Pétrograd appartenant à sa classe, elle constatait qu’on se trouvait
-en face d’un néant. Et chez elle, comme chez eux, une fois la première
-semaine terminée qui vit l’effondrement définitif de l’Empire par
-l’abdication du Tsar, de nouveau le sentiment de la peur domina. Ce
-n’était pas qu’on fût menacé directement dans ses biens et dans sa
-personne. L’effervescence du début passée, la capitale était redevenue
-calme. Les soldats étaient dans les casernes; les officiers avaient
-repris leur place; les théâtres jouaient à l’ordinaire; les magasins
-étaient ouverts; personne n’avait quitté la ville; les rues étaient
-pleines d’une foule bourdonnante et mille meetings joyeux assemblaient
-les gens aux carrefours. Mais la capitale entière était la proie d’une
-angoisse très secrète, dont on ne parlait pas, qu’on affectait
-d’ignorer, mais qui était perçue pourtant par tous et qui se révélait,
-quoiqu’on en eût, par une nervosité inaccoutumée, par la fièvre qui
-agitait chacun, par un éclat soudain du regard, par un rire trop
-bruyant. Cette angoisse était faite moins encore de la peur ressentie
-pendant la lutte que de l’incertitude du lendemain. Il semblait que le
-grand vaisseau qui portait la fortune de la Russie eût soudain perdu son
-pilote et son équipage pour entrer seul, toutes voiles gonflées, sur une
-mer orageuse et semée de récifs.
-
-
-
-
-III
-
-JUNKERS ET RÉVOLUTIONNAIRES
-
-
-Lydia n’avait pas d’ami plus intime que son cousin Paul Volynski, garçon
-de vingt ans avec lequel elle avait joué gamine et sur lequel, depuis
-que ses jupes s’étaient allongées, elle exerçait un despotisme qu’il
-acceptait avec la plus extrême faveur. Paul s’était engagé très jeune la
-première année de la guerre, avait été blessé en 1916, envoyé dans un
-hôpital à Pétrograd, puis était entré à l’école des junkers (aspirants
-officiers), dans le Palais d’Été où le tsar Paul Ier avait été
-assassiné, à dix minutes à peine de l’hôtel de son oncle. Aussi le
-voyait-on chez ce dernier à toutes ses heures de liberté. C’était un
-grand garçon, qui, malgré la guerre, malgré sa blessure, malgré ses
-vingt ans, avait gardé une figure quasi enfantine et de beaux yeux,
-bleus comme ceux de sa cousine, qui faisaient se retourner les femmes
-dans la rue. Mais Paul alors rougissait et hâtait le pas. Ce premier
-dimanche de la révolution, il vint déjeuner chez Lydia. Il l’avait à
-peine vue depuis le changement de régime et il en avait gros à dire sur
-les événements de la semaine et les émotions qu’il avait ressenties.
-
---Tu sais, lui raconta-t-il en arrivant, dimanche dernier a été le jour
-le plus terrible de ma vie. J’ai cru que je me tuerais. Nous étions
-consignés à l’école; nous savions ce qui se passait dans la ville et
-l’on entendait des coups de feu sur Nevski. Imagine-toi que, vers une
-heure, le bruit a couru que nous allions descendre en armes dans la rue
-pour soutenir la police. Aussitôt, je nous vis en rangs sur la
-Perspective, et devant nous les ouvriers qui nous interpellaient.
-L’officier les sommait de se disperser. Et ils continuaient d’avancer
-sur nous. Et je voyais leurs yeux; il n’y avait aucune colère chez eux,
-je le comprenais bien. C’était une force inexprimable qui les poussait
-contre nous. A ce moment, le commandement retentit: «En joue!», et,
-alors, j’ai cru...
-
---Mais, Paul, interrompit Lydia qui avait pâli à écouter son cousin, tu
-n’as pas été sur Nevski...
-
---Mais non, je n’y ai pas été, et ce que je te raconte, je l’ai pensé au
-moment où on nous a fait savoir que nous serions appelés dans la rue et,
-alors, j’ai vu, comme je te le dis, ce qui se passerait là-bas... Mon
-émotion a été si forte que j’ai pensé à me tuer plutôt que d’y aller.
-
-Il était encore tout ému à l’idée du drame qui s’était joué en lui.
-
---Grâce à Dieu, dit-il, l’ordre n’est pas venu.
-
-Après déjeuner, ils sortirent et, par la place du Palais d’Hiver,
-gagnèrent la grande artère de la révolution, la Perspective Nevski. Le
-temps était brumeux et mou. Une tempête d’une violence extrême avait
-éclaté le vendredi et des tas de neige fraîche encombraient encore les
-rues. Mais la bourrasque avait mis fin à la période de froid dont
-avaient souffert cruellement les habitants de Pétrograd, et, bien qu’il
-gelât encore, on pouvait prévoir, à quelques souffles d’air plus doux,
-le dégel prochain.
-
-Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et un double flot de
-promeneurs, pour la plupart portant la cocarde rouge, coulait en sens
-contraires sur les trottoirs. Il y avait un nombre infini de soldats,
-oisifs, errants; ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté
-gagnée, sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers
-rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs manteaux.
-Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine joie naïve. Lydia le fit
-remarquer à son cousin. Celui-ci lui répondit aussitôt:
-
---Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se battront plus.
-
---Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel, jeta ingénument
-Lydia.
-
-Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec bonne humeur:
-
---Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est pas drôle.
-Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe de soldats portant chacun
-un sac pesamment chargé. Sais-tu où ils vont, ces gaillards? Ils vont à
-la gare Nicolas prendre le train qui les ramènera à leur village. La
-guerre est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de
-permission dans leur poche. Sais-tu comment on les appelle déjà? «Les
-permissionnaires volontaires»... J’aimerais bien, soupira-t-il, être un
-permissionnaire volontaire; nous irions ensemble à la campagne, chez
-nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice à
-l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira?...
-
-Sa charmante figure prit une expression désolée.
-
-A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare bruyante qui
-jouait une marche militaire. Quelques compagnies d’un régiment
-arrivaient sur Nevski, musique en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir
-défiler et reconnurent l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau
-de ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés de
-drapeaux rouges et de bannières de même couleur portant de grandes
-inscriptions blanches, et le surprenant, qu’on lisait sur ces bannières
-des phrases comme celles-ci: «La guerre jusqu’à la victoire complète»,
-«Patrie et Liberté». Les soldats marchaient de ce pas régulier et lourd
-qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque chose d’unique comme
-impression de force massive et irrésistible. Sur leur passage, la foule
-les acclamait. Un élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une
-semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre? Et voilà qu’elle
-apparaissait à nouveau! Cette fois-ci, le drapeau rouge mènerait la
-Russie à la victoire sur ses ennemis séculaires. Lydia battait des mains
-et, sur le visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient.
-
-Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît derrière elle, dans un
-groupe, une voix sifflante qui disait:
-
---Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais en défaut.
-J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même régiment à l’ordre
-d’envoyer une relève sur le front.
-
-Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait sur elle. Elle
-se retourna vivement pour savoir qui avait lancé cette phrase. Elle vit
-derrière elle un jeune officier de l’artillerie de la Garde, à la figure
-sèche et complètement rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche
-mince et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit. Son
-regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment.
-
---Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en.
-
-Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena son cousin chez
-elle. Elle était silencieuse.
-
- * * * * *
-
-Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge sur la tour
-du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait quatre heures et demie. Il
-se mit à marcher précipitamment jusqu’à la rue des Caravanes où il
-logeait, presque en face du manège qui abritait un détachement
-d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux jeunes gens qui
-l’attendaient. L’un d’eux était en tenue d’officier, l’autre en civil.
-Entre ces trois personnages commença aussitôt une longue conversation
-politique dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis
-et capricieux méandres.
-
-Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui avait reçu une
-éducation scientifique, affectait de diviser son discours en parties
-nettement séparées qu’il énumérait, avec un certain pédantisme, sous les
-divisions «primo», «secundo», «tertio», auxquelles se mêlaient des grand
-A, grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur, parlait
-avec flamme et d’une façon directe. Son collègue, officier de cosaques
-taillé en athlète, peinait à l’écouter et, à chaque instant,
-l’interrompait, ou pour demander une explication, ou pour soulever une
-objection que Léon Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois
-phrases, à néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait
-le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de Lydia, sur Nevski,
-une heure plus tôt. Le troisième partenaire restait silencieux. Il
-portait le nom, bien connu dans le parti social-révolutionnaire, d’André
-Ivanovitch Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années,
-puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait
-l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par son ardeur
-patriotique, avait prononcé des discours qui firent sensation et écrit
-des articles dans lesquels il déclarait que, pendant la guerre, un Russe
-ne pouvait avoir d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique
-intérieure était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les
-chefs des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait fait
-campagne, puis avait été réformé pour cause de santé. Spasski était un
-homme qui parlait peu, qui n’avait pas de brillant, mais on lisait dans
-les traits de son visage un peu massif une rare énergie, et ses yeux
-vifs inspiraient la confiance. Il s’exprimait avec douceur; on sentait
-qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait pas
-aisément.
-
-Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut ainsi avec
-netteté:
-
---Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous? Un gouvernement
-honnête, composé de ce qu’il y a de mieux en Russie, nos chers Cadets,
-des hommes probes, des théoriciens, des orateurs. D’expérience
-politique, pas l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres? Ce
-n’est pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les hommes. Mais
-cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement ait tous les mérites du
-monde, mais il est comme la jument de Roland qui avait toutes les
-qualités, seulement elle était morte. Où est leur autorité? Nulle
-part... Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de
-l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces morales, mais
-aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant élever une guillotine sur la
-place du Palais-d’Hiver et raccourcissant ses adversaires politiques?
-Les grands révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La machine
-du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place de la Concorde. Aussi
-l’énergie farouche des Jacobins a triomphé et le drapeau tricolore a
-vaincu l’Europe. En face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore,
-mais dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui s’agitent en
-Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez les socialistes
-révolutionnaires ou démocrates autant de talents que chez les Cadets.
-Sans doute, une égale inexpérience politique, mais un programme plus
-net, qui va plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A
-inexpérience égale, programme plus séduisant. Mais ce qui emporte tout,
-c’est que le Soviet a la force matérielle, la baïonnette des soldats qui
-ont fait la révolution. Contre cela, pas d’argument. Je vais où est la
-force: je me suis fait désigner par ma compagnie comme son représentant
-au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai.
-
-La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières phrases avec une
-force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un silence assez long. Spasski
-suivait des yeux Séméonof qui se promenait avec agitation dans la pièce,
-car c’était une décision de principe grave qui menait un ancien officier
-de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd.
-
-Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par trois mots qui
-emplirent la chambre et prirent soudain comme un volume palpable:
-
---Et la guerre?
-
-Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait pâli. Il hésita
-un instant, puis, prenant un parti, il répondit:
-
---La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La révolution ouvre des
-questions nouvelles et plus graves. Quand elles seront résolues, alors
-seulement nous ferons une autre guerre, à notre heure, à notre choix.
-L’avenir est aux gens qui voient clair.
-
-Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces mots, comme si,
-n’étant peut-être pas tout à fait sûr de sa pensée, il cherchait par une
-affirmation hardie à se l’imposer à lui-même.
-
-De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le précédent, et dont
-l’officier de cosaques lui-même sentit la gêne jusqu’à un point
-insupportable. Il se leva à son tour, s’approcha de la fenêtre. Il
-faisait nuit déjà. Sur la place, on voyait à la lueur des réverbères un
-groupe de soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée
-manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre, il y eut encore
-quelques minutes de conversation sur des sujets anecdotiques, sans
-importance. Puis, Spasski et l’officier de cosaques prirent congé de
-leur hôte. Dans la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda:
-
---Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire?
-
---Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de jours, dit-il. Mais
-l’avouerai-je? J’ai désiré toute ma vie la révolution, et voilà qu’au
-jour où elle m’est donnée, elle me fait peur, car elle arrive en pleine
-guerre et la Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi il
-faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord. Je vais partir
-à l’armée. Nous aurons des millions de déserteurs. Comment retenir les
-soldats sur le front? Comment leur faire comprendre qu’ils doivent
-défendre à la fois la Russie et la révolution?... Peut-être est-ce
-impossible? En tout cas, je vais essayer.
-
-
-
-
-IV
-
-UNE JEUNE FILLE
-
-
-A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution eût éclaté
-alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister au développement
-quotidien de ce drame historique. «J’aurais pu naître dans une époque
-calme et plate, disait-elle, où rien n’arrive, comme maman, par exemple,
-qui n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme cela
-devait être ennuyeux!» Et la jeune file sentait une certaine fierté à
-l’idée qu’elle «vivait la révolution» et que plus tard, quand elle
-serait une vieille dame, on viendrait lui demander de raconter ses
-souvenirs de la grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père,
-ni à sa mère.
-
-Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire de cette
-révolution qui serait fameuse, elle s’avouait incapable d’y parvenir.
-Elle lisait les journaux, ils n’étaient que lamentations. A les en
-croire, les dix plaies d’Égypte s’étaient abattues, toutes ensemble, sur
-l’infortunée Russie. Une expression revenait à chaque page: «La Russie
-est sur le bord de l’abîme!» Qu’est-ce que cela signifiait? Il était
-fort difficile de le comprendre. Souvent, le soir, jusque dans son lit,
-elle restait à y penser, les yeux fermés. «On peut imaginer, se
-disait-elle, qu’une personne, ou une maison, ou même un petit village,
-au bord d’un précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays
-immense comme la Russie, des terres qui couvrent des milliers de lieues,
-qui sont habitées par cent cinquante millions d’habitants, comment
-concevoir l’abîme qui les engloutirait? Arrive ce qui arrive, les terres
-seront toujours là et on ne tuera pas cent cinquante millions de
-personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être parce que, malgré
-tout, je suis encore une petite fille, trop jeune pour tirer des faits
-de chaque jour les conséquences prodigieuses et lointaines que les gens
-y lisent si facilement?»
-
-Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour une riche récolte
-d’événements divers et surprenants; les conversations devenaient plus
-attristées, le ton des journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait
-de plus en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable des
-faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs. De leur lecture, un ennui
-mortel se dégageait. Recommencer chaque matin les mêmes articles
-lugubres, écouter les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes
-et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit le
-plus désireux de comprendre. Elle se ferma à tout ce qui était
-raisonnement, explication, commentaire. Elle accepta la révolution comme
-un spectacle, sans chercher à savoir quel en serait le dénouement. Pris
-de ce biais-là, c’étaient des jours à vivre.
-
-Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait Pétrograd et
-regardait pousser les feuilles aux arbres des jardins et les drapeaux
-rouges fleurir les murs vénérables des palais impériaux. Dans la rue,
-déjà, tout formalisme ancien était aboli, et les lois non écrites qui
-règlent les droits et les devoirs des promeneurs dans les villes
-modernes s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une fraternité de
-surface régnait entre tous, quels que fussent les sentiments que
-gardaient au fond d’eux-mêmes des êtres venus des couches sociales les
-plus différentes. Rien de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de
-groupe en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer avec les
-soldats et avec les passants. Les soldats étaient pour Lydia l’objet
-d’un étonnement qui ne cessait pas. Ils gardaient la même bonhomie, la
-même simplicité d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur
-qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports avec les
-paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes, nombre d’entre eux
-avaient regagné leurs villages lointains, mais beaucoup préféraient
-jouir à loisir d’une villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils
-faisaient d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement,
-pour récompenser les héros des journées de Mars, leur avait offert
-l’accès gratuit. Pour remplir d’une façon lucrative leurs heures vides,
-ils avaient imaginé de devenir marchands en plein air. Ils faisaient
-preuve, dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable. Postés
-au coin des rues ou dans les portes cochères, ils proposaient aux
-passants des cigarettes, de la farine, du sucre, du gruau, pris, sans
-doute, dans les dépôts régimentaires, et des galoches, de la
-charcuterie, des bonbons et des poules provenant de sources plus
-obscures.
-
-A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers de bal pour la
-somme de soixante-dix roubles, et, le soir, dansant chez des amis, elle
-disait: «La révolution m’a donné un cordonnier excellent et très modéré
-dans ses prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est
-installé au coin de la Morskaia.»
-
-Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas le même plaisir
-qu’elle au spectacle qu’offrait la rue.
-
---Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il parfois.
-
-Et sa figure enfantine prenait une expression grave qui faisait pouffer
-de rire son irrévérencieuse cousine. Un instant, il essayait de garder
-son sérieux, mais, comme il était jeune et amoureux, il ne résistait pas
-longtemps et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia.
-
- * * * * *
-
-Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia, de l’autre côté
-de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine, avec un sens merveilleux de
-la mise en scène, s’était emparé, dès son arrivée en Russie, de la
-demeure de la danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait
-la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait pas une poignée
-de soldats pour l’en expulser. De son balcon, il haranguait les foules
-et leur promettait à brève échéance le renversement de la société
-bourgeoise, l’avènement du prolétariat et le paradis sur terre. Il était
-de mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du bolchévisme, et
-Lydia était trop curieuse pour se refuser un spectacle si nouveau.
-
-C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau ciel bleu infini
-s’étendait sur la ville et se mirait dans les eaux gonflées de la Néva,
-dont les deux jeunes gens suivaient les quais. Paul se redressait dans
-son uniforme de junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne
-s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie jusqu’au
-bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était un petit garçon très
-simple et, pour l’instant, très malheureux. Tant qu’il y avait la
-guerre, il ne fallait songer qu’à elle. Il s’en faisait une idée
-mystique, elle était le premier et unique devoir. Mais, depuis que la
-révolution avait éclaté, qui s’occupait de l’armée? Elle fondait comme
-glace au soleil. A l’école des aspirants officiers, la foi qui soutenait
-les âmes avait disparu et chacun, dans le bouleversement général,
-attendait la paix inévitable que la révolution signerait. Alors que les
-officiers eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski rêvait
-encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait que, dans le
-sud-ouest, le général Broussilof préparait une offensive, et il avait
-fait une demande pour être envoyé dans un des régiments qui y
-prendraient part. Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent
-suivre leurs officiers? Et Paul, qui avait de l’imagination, se voyait,
-marchant seul sur des terres nues, vers les tranchées ennemies dont
-sortait un ouragan de mitraille... Il fallait quitter Lydia. La
-retrouverait-il à Pétrograd? L’attendrait-elle? Sans elle, à quoi bon
-vivre? Il était résolu à lui poser la question dont dépendait son
-existence. Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait à
-la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin des sentiments
-qui enflammaient son cœur. Du reste, avant de parler, il avait une
-confession à lui faire, et il s’était promis que le jour ne s’achèverait
-pas sans qu’il se fût débarrassé de son fardeau.
-
-Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et approchaient de
-l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la façade donnant sur les jardins
-qui s’étendent jusqu’à la Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était
-assemblée. On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du monde
-et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. Un drapeau rouge
-flottait au-dessus du toit; deux autres décoraient le balcon où le
-prophète apparaîtrait à son peuple.
-
-Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se glissa peu à peu
-jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. Elle avait une façon à elle de
-gagner du terrain et de sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle
-façon qu’ils la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.
-
-Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se mit à haranguer la
-foule. Quelqu’un près de Lydia le nomma: Zinovief. C’était le disciple
-préféré. Avec le maître et sous la protection des autorités impériales,
-il avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. Il
-avait une grosse tête ronde qui paraissait posée directement sur les
-épaules. Il parla avec une rapidité vertigineuse, comme s’il était
-obligé de dire en dix minutes ce qui aurait dû, en d’autres
-circonstances, lui prendre une heure. Lydia en restait bouche bée et,
-lorsqu’il eut fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait
-prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée qu’elle était à
-suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient les uns aux autres et
-semblaient débités d’une seule haleine. Des applaudissements éclatèrent
-dans la foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent
-soudain. Lénine venait d’apparaître.
-
-L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait la rampe de ses
-deux mains blanches étonna la jeune fille. Elle s’attendait à voir un
-tribun puissant, à la figure bouleversée, un monstre dans le genre de
-Danton, dont elle avait regardé des portraits dans des livres
-d’histoire. Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois,
-placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, son
-linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il avait le teint blafard, les
-yeux petits, un peu bridés, la moustache et la barbiche blondes bien
-brossées et ses rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne
-chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme même. Une
-mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de ces images éblouissantes
-chères aux orateurs de réunions populaires, que la foule attend et
-qu’elle acclame. Non, il débita d’un ton posé une suite de raisonnements
-abstraits, sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits
-gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il fut très
-bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.
-
-Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, Lydia ne cacha pas
-sa déception à son cousin.
-
---Ce n’est que cela, Lénine? dit-elle. Te paraît-il bien redoutable? Il
-semble un rat de bibliothèque. J’imagine que Danton et Robespierre
-avaient une autre allure. Il ne me fait pas peur...
-
-Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler de politique.
-Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de dire à Lydia, à la
-confession qu’il devait lui faire. Il avait dans sa vie ce qu’il
-appelait une tache, dont il fallait se laver. Il était parti à l’armée
-très jeune et, alors déjà, il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du
-front, il n’avait pas suivi ses camarades dans les soirées où cette
-jeunesse turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en
-compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait été blessé et
-envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, il partageait
-la chambre de quelques officiers. Deux sœurs de charité les soignaient,
-toutes deux appartenant au monde bourgeois et qui s’étaient engagées
-dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna Pavlovna. Elle était
-élégante sous l’uniforme, et la coiffe blanche qui recouvrait ses
-cheveux noirs encadrait un visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux
-beaux yeux bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les siens
-et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons l’avaient noté aussi
-et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries ne lui étaient pas
-agréables; il n’y répondait jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu
-troublé, plus gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son
-bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, prolongeait le
-pansement, découvrait son torse de jeune adolescent plus qu’il n’était
-nécessaire, et finalement on ne savait si, penchée sur lui, c’étaient
-des caresses qu’elle lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus
-pâle encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très chaude, il
-était resté seul avec un de ses camarades qui, fiévreux, dormait à
-moitié sur son lit. Anna Pavlovna était entrée, bien que ce ne fût pas
-son heure. Glissant sans bruit sur le parquet, elle était venue
-s’asseoir à côté de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement
-d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur parlait, mais
-sans suite, et, soudain, elle s’était courbée vers lui, passant un bras
-derrière la tête du jeune officier qu’elle attirait à elle, tandis que
-son autre main se glissait sous le drap, et il avait senti sur ses
-lèvres deux lèvres qui le pressaient passionnément et une langue fine
-qui s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il paru,
-un siècle. Puis, à un mouvement du second officier malade qui se
-retournait en gémissant, elle s’était détachée de Paul brusquement, en
-lui disant à mi-voix: «Comme je t’aime!» et avait disparu.
-
-Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous l’impression encore
-d’une angoisse inexplicable. Le souvenir de cette heure pesait
-lourdement sur lui et, chose incompréhensible, le hantait surtout
-lorsqu’il était seul avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être
-pas parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis longtemps, il
-avait résolu de se confesser à sa cousine et de lui demander pardon.
-Alors seulement, une fois cette souillure lavée, pourrait-il parler
-librement.
-
-Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était tu longtemps,
-soudainement éclata. Il le fit avec une maladresse extraordinaire,
-décrivant la scène de la façon la plus objective. Il semblait presque
-s’en vanter; il en était conscient, et plus son trouble était grand,
-plus il faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots:
-
---Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.
-
-Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue sérieuse; elle
-n’hésita pas un instant, et lui répondit:
-
---Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En outre, elle n’est
-pas intéressante. Pourquoi me la raconter? En quoi me touche-t-elle?
-
-Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, au comble du
-désespoir, regagna l’école des officiers. Lydia s’arrêta chez elle avant
-d’aller voir son père. Elle jugeait le récit de son cousin à la fois
-puéril et déplaisant. «C’est un enfant», pensa-t-elle. Et comme elle
-prononçait ces mots, elle eut soudain une impression étrange: qu’elle
-était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où s’étaient
-déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. La révolution lui
-apparut maintenant comme un monstre malfaisant qui, peu à peu,
-dévorerait des milliers de victimes. Où trouverait-elle quelqu’un sur
-qui s’appuyer? Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps
-dangereux? Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude...
-Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la chambre, Lydia était en
-larmes.
-
- * * * * *
-
-Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir et de juger les
-événements. De tout ce qui se passait dans la capitale, rien ne le
-surprenait. Il avait fait une croix sur Pétrograd, qu’il appelait une
-«ville maudite». Pétrograd ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une
-création de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et
-d’étrangers, siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie du reste
-sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les ténèbres la moitié de
-l’année, un foyer de corruption morale qui infectait les éléments purs
-que la Russie entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme
-sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. Aussi goûtait-il
-un plaisir amer à enregistrer la suite calamiteuse des événements qui
-s’y déroulaient. Il avait applaudi à la réception enthousiaste que
-Lénine avait reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement
-diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. Les
-nouvelles qu’on lui apportait du Soviet et le pullulement des Juifs qui
-s’y multipliaient le remplissaient d’aise. «Ils poussent comme
-champignons après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout.» A
-d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. «Qu’il
-n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la Russie entière est perdue.»
-
-Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. Au fond, une
-seule chose l’occupait: quels étaient les contre-coups de la révolution
-dans sa propriété? Il avait héréditairement un bien considérable dans le
-gouvernement de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait tout à sa
-femme, dont il avait été profondément épris, n’avait montré de la
-décision avec elle qu’une seule fois dans sa vie. Lorsqu’elle était
-enceinte de son premier enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa
-grossesse à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait pas
-accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. La belle
-princesse Hélène supporta mal cet exil. Abandonner les enchantements de
-la capitale était dur. Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il
-fit venir dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur de
-Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, «sur la vraie terre
-russe». Depuis, il y passait les étés, avec les seules exceptions de
-quelques brefs voyages à l’étranger, où il allait retrouver parfois sa
-femme, habituée des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince
-avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des coupes de bois
-fructueuses, de l’avoine, du froment, mais la grande affaire, sa
-création personnelle, était la laiterie. Il l’avait mise sous la
-direction d’un Suisse nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de
-son pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine qui
-descendaient des bêtes données à un ancêtre par la grande Catherine
-elle-même. Schwarz avait un troupeau de quatre cents têtes; la plus
-grande partie du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le
-reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés en Russie.
-Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, les paysans furent lents à
-s’émouvoir. Dès longtemps, ils se plaisaient à déclarer que la terre
-leur appartenait. Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à
-franchir qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz
-donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels le prince
-réfléchissait longuement. «Les paysans faisaient des coupes de bois dans
-les forêts», «les paysans s’étaient approprié le fourrage». Enfin, un
-jour, la nouvelle arriva que les paysans avaient pris une douzaine de
-vaches. Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et les
-bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, semblaient
-crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, le fourrage, le blé, peu
-importe, mais toucher à ses vaches, à ces bêtes de prix soigneusement
-choisies et améliorées par des croisements savants, cela ne pouvait se
-supporter! «Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se
-défendre. Connaît-il seulement nos paysans russes depuis vingt ans qu’il
-est chez moi? Mes vaches dans leurs sales écuries! Je voudrais voir
-cela! Il faut que j’y aille.»
-
-Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Ni l’extrême
-difficulté de voyager sur des lignes encombrées par l’afflux des
-déserteurs, ni l’impossibilité de retenir un compartiment, ni son propre
-état qui empirait, ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de
-se faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne purent
-l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre de passer l’été en
-Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait pas, sa santé lui
-défendant, disait-elle, un déplacement même de quelques heures. Elle
-était bien décidée à ne rien voir de la révolution; le spectacle d’une
-gare pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait
-supporter les temps troublés que l’on traversait que dans le calme
-familier de sa maison. Pas un bruit du dehors n’y pénétrait et ses nerfs
-malades y trouvaient la tranquillité à laquelle elle était habituée.
-Elle ne lisait aucun journal et défendait à son vieil ami Vassilief de
-lui apporter l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille
-habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la voir souvent
-et garder ainsi un contact qui lui était cher. Ils y retrouveraient les
-Choupof-Karamine qui y étaient déjà, non pas qu’ils désespérassent de
-l’avenir prochain; car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi
-dans le développement pacifique de la révolution et en admirait les
-héros successifs avec une hâte extrême,--pour le moment Kerenski était
-son Dieu et le prince Lvof n’était bon qu’à jeter aux ordures,--mais
-simplement pour la plus grande commodité que la Finlande offrait de
-garder un contact étroit avec Pétrograd.
-
-Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, accepta avec joie
-l’idée de passer quelques mois à la campagne. Pétrograd lui était
-désagréable maintenant. Elle ne s’amusait plus de la révolution; elle
-avait envie de la fuir; elle s’y sentait mal à son aise et espérait
-retrouver le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés
-heureux. Vers le 10 mai--il y avait eu, quelques jours auparavant, une
-émeute sur Nevski où l’on avait vu apparaître les peu rassurantes
-figures de jeunes bolchéviques armés jusqu’aux dents--le prince et sa
-fille partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu encore le
-crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, la possession d’un
-coupé dans lequel les voyageurs firent un excellent voyage.
-
-Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait en route pour
-Czernowitz où il allait rejoindre l’armée du général Kornilof. Il
-n’avait pas encore été nommé officier, mais sa demande d’être envoyé sur
-le front avait été acceptée.
-
-
-
-
-V
-
-UN HOMME SEUL
-
-
-Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, à une
-cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, sa femme et ses enfants. Il
-restait seul chez lui, mais, chaque samedi, il allait en automobile les
-rejoindre. Sonia, dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec
-passion et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations qu’il
-voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne jamais le voir
-troublé. Il lui apportait à chaque fois une sérénité ironique et
-souriante où beaucoup de scepticisme se révélait. «Est-ce une comédie?
-se demandait-elle. Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse
-et feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir?»
-
-Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait ne se prendre
-à rien. Il disait parfois à sa femme:
-
---Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je suis, dans la
-Russie d’aujourd’hui, comme un homme sain dans une maison de fous. Je me
-refuse pour l’instant à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont
-des malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans regret.
-Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton choix. J’ai quelques
-livres sterling. C’est une belle valeur; elle montera encore. Boris
-fera, très jeune, le tour d’Europe auquel chaque Russe est condamné. Et,
-quand la crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si tant
-est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie de travailler.
-
-Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait avec plus de
-sérieux.
-
---Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans une époque
-intéressante. Ne crois pas ce que te racontent les gens, ne crois pas
-qu’il s’agisse d’une crise éphémère et que nous retrouverons la Russie
-que j’ai connue. Les temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme
-d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe s’agite
-confusément. Dans la société qui se prépare, mon enfant, il y aura
-toujours une aristocratie. Mais ce ne sera plus l’ancienne, qui avait
-perdu conscience de son rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe
-dirigeante se créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir
-mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît aujourd’hui.
-Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien d’argent je te
-laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de moi. Cela n’a aucune importance.
-Ce qui comptera, c’est ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que
-j’aurai mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la société
-de demain, une place plus haute que la mienne dans celle d’hier. Il faut
-travailler à être un homme, Boris, voilà l’essentiel.
-
-Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient de plaisir à
-s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque sorte, au-dessus de
-son âge. Il était fier de son père; il voulait s’efforcer de l’égaler.
-
---Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans une école en
-Angleterre pour deux ans.
-
-Le petit intervint, très rouge.
-
---Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.
-
-La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était qu’aux
-occasions le maître y fouettait ses élèves.
-
-Son père rit.
-
---De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous paraît bizarre, mais
-les Anglais, qui ont des qualités de caractère, prétendent qu’on n’est
-pas un homme si on n’a su accepter jeune une bonne correction.
-
---Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera pas, je me
-battrai, je préfère mourir.
-
---Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un lycée français. On
-y travaille plus sérieusement que chez les Anglais, et là ta chère peau
-ne courra pas le risque d’une fustigation doctorale.
-
- * * * * *
-
-A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence un peu
-distante. Il ne se mêlait pas à la chose publique. Plusieurs fois, le
-gouvernement provisoire lui demanda des conseils et même son appui. Il
-donnait les conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter
-un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme un bouchon
-flottant sur des eaux agitées. Les braves gens qui le composaient
-étaient sans compétence, sans pouvoir et, chose pire, sans volonté,
-bonne ou mauvaise. Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce
-néant? Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch Kerenski. Mais
-chez celui-là non plus Savinski ne découvrait rien de positif.
-L’apparence de la force seulement. Il le comparait à un ingénieux
-hercule de foire qui jonglerait, aux applaudissements de la foule
-ébahie, avec des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme sain,
-avait horreur des manifestations hystériques qui signalaient partout,
-sur le front, à l’arrière, et dans la capitale, le passage de ce rhéteur
-ivre de mots. Savinski attendait une catastrophe, mais il l’attendait
-avec un sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun Russe ne
-peut se débarrasser. Il comprenait que des forces immenses, obscures,
-mal définies, inconscientes, étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne
-pouvait alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne manquait
-pas de raisonnements ingénieux et subtils pour justifier son point de
-vue. «Nous faisons une maladie grave, disait-il, dont les causes se
-perdent dans la nuit des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend
-pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore de prévoir quel il
-sera. Attendons et regardons.»
-
-En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes
-descendirent dans la rue et furent maîtres de la ville pendant
-quarante-huit heures. Puis, d’une façon inexplicable, le gouvernement
-l’emporta, presque sans lutte, et la vie reprit son cours paisible et
-anarchique. Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut un
-grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains (mille
-mitrailleuses!), s’était montré incapable d’établir un plan et de
-prendre une décision,--et un mépris plus grand encore pour Kerenski,
-qui, maître de la situation par une victoire inespérée, n’avait pas su
-en profiter pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski,
-ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la Russie de
-respirer un peu dans un ordre si aisément rétabli. Il eut beau jeu à la
-campagne pour montrer à sa femme combien il avait raison de ne pas se
-passionner et combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se
-prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.
-
-Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, et peut-être même
-sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait prodigieusement aux
-événements qui se déroulaient sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le
-cours incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le
-spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de Saturne la
-révolution qui agitait cet empire immense, et, d’autre part, l’acteur
-qu’il était, de bon ou de mal gré, dans cette même révolution. Il se
-rendait compte de la dualité de ces points de vue, les jugeait
-inconciliables, mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à
-sa banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés pour
-profiter des moindres occasions, jouant dans des circonstances
-difficiles un jeu serré et hardi, se glissant sans bruit à la faveur du
-désarroi général dans de nouvelles affaires qui, l’ordre rétabli, lui
-donneraient une force décuple et feraient de lui la première puissance
-de la Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément
-inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose de hasardeux
-qui était fort séduisant. Le travail acharné auquel il se livrait, au
-lieu de le fatiguer, semblait lui donner des forces nouvelles. Il était
-dispos et, quand il sortait de son cabinet, il marchait dans la ville
-avec une sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute taille,
-bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les femmes le
-regardaient encore et, au passage, il voyait de beaux yeux rieurs ou
-attendris se tourner vers lui. Il n’y était pas insensible, et, bien
-qu’il n’en usât pas, il lui était agréable de constater qu’il avait
-gardé le pouvoir ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables
-et fugitives.
-
-Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation d’avec
-sa femme, dont il s’était habitué pourtant, pendant quatorze ans,
-d’avoir la présence continue près de lui. Il dîna plus souvent au
-restaurant et chez des amis, revit un peu de monde. La société de
-Pétrograd s’était dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la
-grande difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés dans la
-capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, effrayés aux
-premiers coups de feu, avaient passé la frontière et s’étaient installés
-en Finlande; d’autres, terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède,
-emportant ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et
-vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une leurs pierres
-précieuses pour subsister pendant les quelques mois que, selon eux,
-durerait la crise. Mais il restait dans la capitale un noyau de
-l’ancienne aristocratie et les gens d’affaires fort préoccupés de sauver
-dans la tourmente les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là
-une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir d’accepter
-gaiement, tout au moins en société, les coups du sort qui pleuvaient
-comme grêle. On apprenait ainsi en dînant et par le propriétaire même,
-qui en faisait un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son
-château historique de X... et fait un feu de joie des beaux livres du
-XVIIIe siècle français qui ornaient sa bibliothèque. «Et l’on accuse nos
-paysans d’obscurantisme, concluait-il, alors qu’ils se chauffent et
-s’éclairent à la lumière même de Voltaire et de Rousseau!»
-
-Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui obligeait à regarder
-toutes choses sous un angle inaccoutumé, s’adaptaient avec la souplesse
-qui leur est propre aux conditions nouvelles de vie que la révolution
-leur apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus que
-partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société régulièrement
-constituée et réglée à l’occidentale dans ses moindres détails. Elles
-étaient habituées à suivre, sans calculer trop, leurs caprices ou leurs
-passions. Les contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur
-étaient pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient qu’il
-sortirait un monde inconnu où elles seraient plus libres. La peur
-qu’elles avaient éprouvée et qui était encore en elles leur donnait un
-goût plus ardent à goûter les plaisirs d’une existence qu’elles
-sentaient menacée et précaire. Elles ne connaissaient plus les heures
-grises où naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes
-avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, on allait
-parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. Le risque de
-l’aventure, la rencontre probable de soldats maraudeurs, les coups de
-fusil possibles, ajoutaient un peu de poivre à l’agrément d’une fête
-naguère trop banale.
-
-Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, sans s’y engager
-trop. C’était un spectacle dont il ne prenait que les dehors. Il se
-prêtait et ne se donnait pas. Il échappait par une plaisanterie légère
-aux attaques trop directes et rentrait chez lui où, pourtant, la
-solitude de son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait
-compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus sage de ne
-pas rester, pendant ces temps troublés, seul en face de soi-même et que
-l’époque faisait, même pour un homme de sa trempe, du divertissement,
-une nécessité.
-
-Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé les lui
-faisait chercher dans tous les partis. Il accordait peu d’importance aux
-programmes et aux étiquettes. Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en
-trouver autour de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de
-quelques-uns. Il ne rencontrait le plus souvent, avec des qualités
-d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, brouillamini.
-
-C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. Il revenait de
-l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait une incomparable propagande
-bolchévique, laquelle disait simplement aux soldats: «Vous voulez la
-paix? Ne vous battez pas. Vous voulez la terre? Rentrez au village avec
-votre fusil et prenez-la.» C’était un miracle qu’il restât encore
-quelques millions d’hommes sous les drapeaux. Le généralissime Kornilof
-espérait arriver à reconstituer, si on lui en donnait le pouvoir, une
-armée moins nombreuse, il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la
-lutte avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir par
-une vigoureuse campagne les efforts du généralissime et s’occupait de la
-fondation d’un grand journal, _la Russie nouvelle_, qui combattrait le
-parti bolchévique et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski.
-Il plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir qui le portait
-droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de temps, lui réunit les fonds
-nécessaires pour lancer son journal.
-
-La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de Savinski l’amena à
-rencontrer quelques personnalités du Soviet. C’est ainsi qu’il fit la
-connaissance de Séméonof, l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski,
-et qui, dès les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le
-parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures curieuses de ce
-temps. Il s’étonna de trouver dans cet agitateur des manières parfaites
-et l’habitude du monde. C’était, en outre, un homme fort instruit et
-d’une culture livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée de
-ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique de ses thèses, par la
-souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité prodigieuse de ses
-commentaires, par la multiplicité des points de vue dont il envisageait
-la situation de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en
-faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne ou moderne,
-par l’absence totale dans ses propos de toute sentimentalité, par le
-cynisme, enfin, avec lequel il affectait de ne traiter une question
-humaine que par son côté politique. Avec cela, de l’allant, une
-fertilité d’esprit jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui
-donnait un étrange ragoût à ses propos.
-
-A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, il disait:
-
---Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous n’éviterons pas le
-bolchévisme. Vous connaissez l’âme russe; elle est bien éloignée des
-théories du juste milieu chères à nos amis les Français. Elle a le
-vertige des extrêmes. Elle s’y sent attirée par une force aussi
-irrésistible que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le
-communisme est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance de
-succès... Peut-être est-il absurde, irréalisable? Ne croyez pas que ce
-soit cela qui en détourne un Russe. Bien au contraire, notre Russe aime
-à montrer que rien ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse
-en ce peuple: il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas été
-tenté. Et comme il est catholique! Il embrasse le monde. Qui a dit qu’un
-Russe ne peut pas se sentir heureux s’il ne voit avec lui l’univers
-entier partager sa joie? Il ne concevra le communisme qu’universel et il
-organisera des signaux lumineux dans la steppe pour communiquer son
-bonheur aux planètes de notre système solaire. Alors seulement il
-respirera à l’aise. Il reconnaît en Lénine un homme de son sang. Lénine
-ne s’arrête pas à moitié chemin; il va jusqu’au bout de sa pensée. Rien
-ne peut plaire davantage à l’âme russe... Qu’avez-vous à lui offrir en
-échange?... Lorsque la révolution a été faite, le paysan a compris deux
-choses: qu’elle devait lui donner la paix et la terre. Vous ne savez
-faire ni la paix ni la guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne.
-Comment voulez-vous que notre Ivan russe vous suive?... Nous, il nous
-entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.
-
---Mais croyez-vous le communisme perfectionné des social-démocrates
-possible à cette heure-ci en Russie? intervint Savinski. Il me semble,
-pour autant que je me souvienne de mes lectures de Marx, que le
-communisme ne peut s’installer que dans une société hautement développée
-et industrialisée à son comble. Nous sommes loin d’être arrivés à ce
-point en Russie. Une énorme majorité de paysans obscurs et pour trente
-paysans un ouvrier à peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous
-sommes, en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction
-qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation totale?
-
---De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. Je regarde la
-situation du point de vue politique. Le seul parti qui peut triompher
-aujourd’hui est celui qui a promis la paix et la terre. Pourquoi nous
-avez-vous laissé cet admirable programme?... Je suis pour ceux qui
-gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti bolchévique.
-Si le communisme est impossible, eh bien, nous ne serons plus
-communistes quand nous serons au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir,
-le pouvoir en Russie, un monde entier à nous!... Comprenez-vous bien ce
-que cela signifie? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. Mais si vous
-voulez conduire un bateau, il faut être dans ce bateau et tenir le
-gouvernail. C’est à quoi je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes
-les intelligences, et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch.
-Dans quelques mois, il s’agira de choisir: être un émigré, ou travailler
-avec nous. Un émigré, ce qu’il y a de plus affreux au monde. Un Russe à
-l’étranger perd toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée; il n’a de
-force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. Vous êtes
-trop Russe pour quitter notre «terre riche et grande». Je vous le dis,
-Nicolas Vladimirovitch, les choses iront de telle sorte que, lorsque
-vous aurez à prendre un parti, vous viendrez chez nous plutôt que
-d’aller à Londres ou à Paris.
-
-Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il s’attarda à penser à
-la figure de ce bolchévique par ambition. «Celui-là, se dit-il, ne
-s’arrêtera pas à des scrupules sentimentaux. Une fois au pouvoir, il
-installera une guillotine sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de
-jeunes gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous
-Lénine en tsar rouge de Russie?»
-
- * * * * *
-
-Cependant, les événements précipitaient leur cours tumultueux dans le
-sens prédit par Séméonof. L’arrestation du général Kornilof avait donné
-des forces nouvelles au parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au
-Soviet de Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le coup
-d’État prochain.
-
-Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la ville restait
-calme. Elle vivait comme mécaniquement, chacun ne s’occupant plus que de
-ses affaires et de ses plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui
-ne tarderait pas à arriver.
-
-Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous manquer sous les
-pas. Que serait ce demain redoutable? Et l’au jour le jour même était
-plein d’imprévu et de terreur. Savinski, si maître qu’il fût de sa
-pensée, s’apercevait à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et
-qu’ils étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative
-curieuse de moments de lassitude suivis de périodes exaltées. Et ce
-mélange faisait de son existence quelque chose d’étrangement agité d’où
-l’ennui tout au moins était exclu.
-
-Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. La belle Nathalie
-brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. Selon elle, il n’était que vanité
-et avait fait la révolution pour coucher au Palais d’Hiver dans le
-propre lit du tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait
-pas hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de précipiter
-le dictateur du trône où il s’était juché, elle appelait à grands cris
-les bolchéviques. «Lénine punira, comme il convient, ce petit sot»,
-disait-elle. Elle affichait les idées les plus hardies. La Russie ne
-pouvait sortir de la crise actuelle que par une nouvelle révolution.
-L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine serait pour
-elle le salut. Tant que le communisme restait à l’état d’idéal, il
-attirait le peuple entier. Une fois appliqué, chacun comprendrait qu’il
-ne peut mener à rien et, de l’expérience manquée du socialisme intégral,
-on passerait enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et
-autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans doute, les
-temps bolchéviques seraient terribles à traverser. Mais c’était la
-transition nécessaire... Beaucoup des amis de Nathalie partageaient sa
-façon de voir.
-
-Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant le régime inévitable
-et précaire du bolchévisme, elle prenait ses précautions. Elle avait un
-salon politique. Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski? Mais
-cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du reste, était
-inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle trouvait, et Savinski ne
-fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer un jour Séméonof, dont on
-commençait à parler beaucoup.
-
-Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux des
-Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme d’État. Assis dans un
-grand fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, renversé en arrière, le
-regard froid, mais avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il
-citait Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl Marx, et
-assaisonnait de pointes plaisantes les théories extrémistes qu’il
-offrait à la méditation de ses auditeurs. A l’entendre, il semblait
-qu’il s’agît de pures spéculations théoriques, et sur ce terrain on le
-suivait avec intérêt dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait
-rien apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski--car la belle
-maîtresse de la maison se l’était aussi attaché--interrompit le cours de
-ses dissertations par cette simple phrase:
-
---Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de sang.
-
---Sans doute, répondit froidement Séméonof. La première révolution,
-celle de Kerenski, périra parce qu’elle a aboli la peine de mort. On
-n’édifie de grandes choses que par la violence, et le sang est le ciment
-nécessaire de la société nouvelle.
-
-Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de Séméonof, un frisson
-secoua les familiers réunis dans le salon Choupof. Nathalie, avec un
-charmant sourire et un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique,
-lui dit:
-
---Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes de vos amis. Vous
-serez notre guide. C’est vous qui trouverez à la pauvre abeille inutile
-que je suis, une cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la
-conscience que l’on est une partie active d’un tout immense et bien
-ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose magnifique... Mais,
-qu’est-ce que vous ferez de moi? A quoi puis-je être bonne?... Je ne
-voudrais pas laver le linge, je le laverais très mal, ni coudre des
-vêtements...
-
-Elle minaudait, confuse.
-
---Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna, interrompit Séméonof. Je
-vous conseille d’apprendre dès demain à écrire à la machine et à
-sténographier.
-
-Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer, mais il
-parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse.
-
-L’incident laissa une impression désagréable à ceux qui en avaient été
-les témoins.
-
- * * * * *
-
-Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez les
-Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon, après un assez long
-silence et comme en manière de conclusion à une suite de pensées non
-formulées:
-
---C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof.
-
-Spasski sourit.
-
---C’est un ambitieux! Il n’a que cette seule passion. Il est, du reste,
-fort intelligent. Il n’est pas plus communiste que tsariste, et vous
-démontrera avec la même logique forcenée que ce sont deux termes
-antithétiques, mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler
-l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un jeu. Mais qu’il
-trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire le désir qu’il a d’exercer
-la force qu’il sent en lui, qu’il y voie, je ne sais où, une porte
-conduisant à quelque chose de grand, il s’y précipitera et poussera de
-toutes ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite, ni à
-gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera pendre, vous et
-moi, si cela lui paraît utile... Il est d’autant plus dangereux qu’il
-est honnête, qu’on ne peut le gagner, ni par l’argent, ni par les
-femmes, ni par le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie
-d’ascète. Je le crois vierge... Méfiez-vous des hommes sans passions,
-Nicolas Vladimirovitch.
-
- * * * * *
-
-Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde un fils qui reçut le
-nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, des couches difficiles et le
-médecin en craignit les suites. Nicolas passa une dizaine de jours au
-chevet de sa femme, attendant la fin de la période critique. Il faisait
-avec ses enfants de longues promenades dans les bois. L’air était aigre;
-il gelait déjà la nuit; on sentait l’hiver proche.
-
-Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait dans la campagne
-finlandaise. Il semblait qu’on fût à mille lieues de Pétrograd, pourtant
-toute voisine. Pas un écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait
-au fond de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit l’ennui
-le gagner. «Pourtant, se disait-il, je suis en paix auprès de ma femme
-et de mes enfants que j’aime...» Sur ce mot, il s’arrêta. «Aimé-je Sonia
-comme j’aime mes enfants? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à
-réflexions. Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant
-elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus agréable des
-divertissements. Sonia a été autre chose pour moi; elle a rempli mon
-cœur. Elle le remplit encore, mais pas de la même façon. Sans doute
-est-ce l’effet de l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher? de
-l’âge. Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part de ma
-vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu l’amour sans en
-connaître les orages. Il me reste à m’acheminer lentement vers la
-vieillesse avec une compagne très chère et des enfants qui poussent...»
-Il n’aimait pas à songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte,
-c’était la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force et
-santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait vécu la plus
-belle partie de sa vie soudainement l’attrista. Il regarda les noirs
-sapins qui l’entouraient. Leurs branches, agitées par le vent froid qui
-venait du nord, semblaient gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de
-la mort; toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver
-septentrional.
-
-«Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux dépouillés
-se couvriront de feuilles délicates et jeunes. Les herbes folles
-pousseront sur ce sol stérile; des fleurs se balanceront aux brises
-tièdes de mai. Le printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour
-moi...»
-
-Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. La vie y
-était mauvaise, agitée, elle vous tordait les nerfs; mais c’était la vie
-tout de même, quelque chose de trouble et de puissant qui vous emportait
-si vite que parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un
-long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de grands hôtels
-internationaux lui parut impossible. Le souvenir de la prédiction de
-Séméonof lui revint. «Aurait-il raison? se demanda-t-il. Au jour venu de
-choisir, préférerai-je la Russie, même sous Lénine?»
-
-Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. Non, il partirait
-à l’étranger si c’était nécessaire. Mais auparavant, il fallait mettre
-de l’ordre dans ses affaires. Le soir même, il annonça à Sonia qu’il
-rentrerait le lendemain à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il
-ferait préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient
-dans le train où elles allaient, elle pourrait revenir chez elle avec
-ses enfants, une fois sa convalescence finie, vers le milieu de
-novembre.
-
-
-
-
-VI
-
-A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE
-
-
-De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, Savinski
-éprouva un moment de joie assez âpre à sentir battre le pouls fiévreux
-de la ville. L’automne voyait une situation chaque jour empirée. La
-lumière diminuait dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les
-âmes assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste: le parti
-bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une insolence extrême. On y
-annonçait un coup d’État prochain. Les gardes rouges du parti
-s’exerçaient ouvertement et en armes au métier militaire, cependant que
-le chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer des
-paroles sonores.
-
-Savinski n’était pas sans entendre parler de complots monarchiques. Les
-salons en bourdonnaient furieusement. Mais, à ses yeux, il n’y avait là
-que vent et agitation. Et parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à
-un régime communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les
-bolchéviques gardassent le rôle avantageux d’opposants? S’ils avaient le
-pouvoir, y dureraient-ils? Le cours de la révolution s’accélérait sans
-cesse. Rien n’était stable. Les bolchéviques subiraient le sort commun
-et ne feraient que passer.
-
-Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie Choupof-Karamine.
-Mais cela n’était pas qu’une matière à discussions idéologiques. Les
-bolchéviques, s’ils étaient au gouvernement, emploieraient la manière
-forte. De toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable: la Terreur.
-Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images qui remplissaient les
-âmes d’épouvante. L’annonce d’un coup d’État prochain tenait tous les
-esprits suspendus; on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite
-pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.
-
-Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était emparée de la ville
-et dont la contagion se répandait par les conversations quotidiennement
-répétées. Malgré l’énervement que causait la rencontre de gens affolés,
-Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. Il usait
-ainsi beaucoup de temps dans des conversations vaines dont il sortait
-plus irrité contre les autres et contre lui-même. Et souvent il se
-demandait pourquoi il restait encore à Pétrograd, où, autant qu’il en
-pouvait juger, rien ne le retenait.
-
- * * * * *
-
-L’automne avançait, l’automne triste du nord; au cours des jours, les
-averses de neige et de pluie se succédaient, et Nicolas Savinski
-nourrissait des pensées changeantes comme le temps et grises comme lui.
-Une fin d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, les nerfs
-crispés, incapable de supporter la solitude de son appartement, il
-décida d’aller passer une heure chez Nathalie Choupof-Karamine qu’il
-n’avait pas vue depuis son retour. Il descendit la Perspective Nevski.
-Les grands lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient d’une
-lueur blafarde la foule qui coulait continûment sur les trottoirs. Au
-coin de l’hôtel de l’Europe, des gamins criaient les journaux; les
-tramways étaient pleins à déborder. Les passants semblaient être de
-mauvaise humeur; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige
-fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la villa finlandaise
-qui abritait sa femme et ses enfants... Il y avait en Europe des pays
-loin de la guerre où le soleil était encore chaud. Il revit Grenade sur
-ses collines arides et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit «J’y
-mourrais d’ennui!»
-
-Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. Savinski fut
-d’abord la proie du maître de la maison qui, le tirant à part dans le
-premier salon, lui demanda une consultation sur des affaires qui le
-préoccupaient. Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses mines
-de fer dans l’Oural.
-
---Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à Stockholm. Un jour
-viendra où vous serez content d’avoir des couronnes suédoises.
-
-Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des raisons très
-obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, et surtout le Pétrograd à
-demi affamé, à demi ruiné de la révolution dans lequel il était assuré
-de trouver à vil prix et avec une impunité assurée par le désordre
-général la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait
-rencontré à différentes reprises dans les quartiers pauvres, entre chien
-et loup, vêtu assez misérablement, traînant sur les trottoirs, où
-jouaient des enfants, son obésité répugnante.
-
-Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait Nathalie. Elle
-était fort entourée ce jour-là et, à peine fut-il entré, Savinski se
-demanda, comme chaque fois qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse
-idée l’avait de nouveau amené chez cette femme pour laquelle il n’avait
-aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. Mais Nathalie
-n’allait pas se priver ainsi de la société d’un homme aussi notable, et,
-lui indiquant un fauteuil non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis,
-elle se tourna vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit:
-
---Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à Nicolas
-Vladimirovitch.
-
-Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, un verre de thé à la
-main. Il la regarda venir et soudain il la reconnut. Cette grande fille,
-mince, si jolie, elle s’était abattue à ses pieds devant l’hôtel de
-l’Europe au premier jour de la révolution. Il n’avait rien oublié
-d’elle, ni sa grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur
-son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre de la main
-gauche et de la droite s’empara de la main de la jeune fille. Il
-s’inclina devant elle et lui dit:
-
---Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y a que votre nom que
-j’ignorais jusqu’à présent. Vous souvenez-vous de moi? Maintenant que je
-vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi dans un
-endroit plus tranquille.
-
-Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait pas, il
-l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y avait personne. Il y
-régnait une paix que l’agitation des salons voisins rendait plus
-précieuse encore. La lumière y était douce et, pour la première fois de
-la journée, Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était
-subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, à cent
-mille lieues de Pétrograd et de la révolution. Il interrogeait Lydia sur
-ce qu’elle avait fait depuis le jour où elle s’était laissée prendre
-dans le tourbillon de la foule. L’expérience qu’elle en avait eue
-l’avait-elle guérie de cet excès de curiosité? Avait-elle compris qu’une
-jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les bagarres? Il
-parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.
-
---Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. Ou bien
-attachez-moi à votre personne comme garde du corps et ne sortez qu’avec
-moi.
-
---Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé à vous depuis ce jour
-et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai jamais peur de rien... Pourtant,
-je suis horriblement poltronne, ajouta-t-elle en souriant.
-
-Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée en arrière, les
-yeux larges ouverts. Elle retrouvait près de Savinski le sentiment de
-sécurité qu’elle avait eu soudainement dans ses bras sur le trottoir de
-la rue Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin aux
-inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une atmosphère dont,
-par une générosité qui lui était naturelle, il voulait bien faire
-partager la sérénité aux rares élus qu’il admettait près de lui. Elle
-sentait déjà à on ne sait quoi, à la façon dont il la regardait, au ton
-sur lequel il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un sur
-qui elle pourrait s’appuyer... Paul était délicieux; elle l’aimait de
-tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant! C’était elle qui le
-guidait...
-
-Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle suivait
-intérieurement le cours de ses idées, Nicolas Savinski laissait ses yeux
-se reposer sur le frais visage de son interlocutrice, l’étudiait et
-réfléchissait à part lui. «C’est une vraie fille de la terre russe,
-pensait-il, une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au
-village. Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux celui qui
-sera aimé d’elle! Est-il en aucun pays du monde une jeune fille qui vous
-regarde plus droit dans les yeux qu’une jeune fille russe?»
-
-Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.
-
---Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près de Smolensk. Je voulais
-voir nos paysans pendant la révolution. Ah! Nicolas Vladimirovitch,
-quelle curieuse expérience j’ai faite là-bas! Je vous le raconterai un
-jour, si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. Mais...
-
-A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans le boudoir, suivie
-de Léon Séméonof.
-
---Où vous cachez-vous? dit-elle. Je vous croyais partis. Voici Léon
-Borissovitch qui veut faire la connaissance de la petite princesse.
-
-Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de recul à voir la
-figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu le regard qui l’avait glacée
-sur Nevski. Séméonof s’inclina cérémonieusement.
-
-Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.
-
---Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à me dire sur les
-paysans. Je suis bien mal renseigné sur ce qui se passe au village, et
-cela a de l’importance. C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je
-vous voir?
-
---Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner. Je vous raconterai
-mon été.
-
-Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille.
-
- * * * * *
-
-Quand il quitta la banque le lendemain, après une journée difficile,
-Savinski se rendit chez le prince Volynski. Il le connaissait, mais ne
-le voyait que rarement. Le prince était souffrant et ne recevait pas. Il
-avait à cette heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas
-Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie de sa fille
-et du général Vassilief. La princesse avait souffert de la solitude où
-elle était restée. Puis on lui avait ramené son mari en mauvais état. En
-descendant de voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur
-service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant tout à
-fait invalide. Il avait fallu le ramener à un chirurgien de Pétrograd.
-Le voyage de retour avait été un cauchemar. Vingt heures dans un wagon
-sans pouvoir se lever de sa place; dix personnes dans le compartiment,
-sa fille au milieu des soldats.
-
-Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa saine jeunesse ne
-s’était pas alarmée de ces aventures et avait supporté allégrement ces
-fatigues. Une fois le thé pris, elle emmena Savinski dans un coin du
-salon et lui raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour
-elle de parler; la vie qui l’emplissait colorait étrangement ses récits.
-
---J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre bien. Vous savez,
-chez nous, c’est la vraie campagne, des bois et des plaines à perte de
-vue. Nous sommes à deux heures, en voiture, d’une petite station près de
-Smolensk. Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en bois, et
-ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de Catherine la Grande.
-A quelques centaines de pas, la demeure de l’intendant, puis quelques
-bâtiments où papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans des
-fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes de la maison, un
-petit village de trois cents feux qui ressemble à tous les villages
-russes. C’est sale et misérable, bien que les paysans chez nous soient à
-leur aise et souvent riches. Papa a fait construire une école et
-entretient un docteur qui est une femme. C’est une Juive d’Odessa, aux
-cheveux courts et à lunettes, une drôle de personne qui s’habille à
-moitié comme un homme. Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec
-moi, car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré sa brusquerie,
-elle est bonne et se donne beaucoup de mal pour nos paysans. Ce n’est
-pas facile. Vous ne savez pas à quel point ils sont obscurs et méfiants.
-Quand on leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut les
-empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle s’appelle, les
-gronde durement et ils finissent par lui obéir. C’est elle qui mène les
-affaires de chacun. Déjà pendant la guerre, le village a beaucoup
-changé, en 1916 surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à
-quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on savait qu’ils
-avaient été tués et dix qui étaient prisonniers en Allemagne. Mais on
-nous avait donné quelques prisonniers autrichiens. C’étaient de très
-bonnes gens; ils vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les
-aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien meilleurs que
-leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient mieux, ne se grisaient
-jamais et ne les battaient pas. Leur chef s’appelait Fritz. Il venait de
-la Carinthie. C’était un bel homme qui était arrivé très maigre et qui
-s’était vite engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch,
-qu’il portait un amour de petit manchon en peau de taupe! Il causait en
-allemand avec Rachel Pappe, mais en un rien de temps il sut assez de
-russe pour se faire comprendre des babas. Il était berger; il gardait et
-soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes les bêtes
-du village. Il n’en a pas perdu une seule en dix-huit mois. Jamais on
-n’avait vu cela. Enfin, le village, malgré tant d’hommes partis, vivait
-très tranquille et très prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai
-trouvé des changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient
-rentrés; ils avaient simplement quitté le front et étaient revenus chez
-eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup et racontaient des
-histoires du matin au soir et jusque tard dans la nuit; ils ne
-travaillaient guère. Il y avait toujours autour d’eux un groupe de
-paysans pour les écouter. Il va sans dire que tout le village savait
-qu’il allait avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les
-terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment ils se les
-partageraient, comment ils les cultiveraient, cela était bien compliqué
-à résoudre et c’était sur ce point délicat que les conversations
-recommençaient chaque jour. Avec nous, très respectueux, très gentils.
-Il faut dire que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils en
-ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons de tout
-le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient d’une façon bien
-curieuse... Comment vous expliquer?... C’est très difficile...
-
-Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir. Puis tout à coup
-elle reprit:
-
---Savez-vous comment on chasse le vautour dans les Pyrénées?
-demanda-t-elle.
-
-Savinski se mit à rire.
-
---Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre la chasse au
-vautour et les paysans qui veulent la terre?
-
---Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir. L’année avant la
-guerre, nous étions en été dans les Pyrénées avec un oncle à moi, grand
-chasseur. On lui proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme
-qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants que je suppliai
-mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement, comme vous pensez, il
-ne put me refuser.
-
---Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien, Lydia Serguêvna,
-intervint Savinski.
-
---Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le jour, nous
-arrivions à une cabane dans un endroit désert. A deux cents pas à peu
-près de la cabane, notre guide jeta un petit agneau mort sur un roc bien
-en vue. Et nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint; j’avais
-grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait de regarder. A
-peine le soleil levé, on vit très haut dans le ciel un point noir qui
-décrivait de longues courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu
-l’agneau mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se joignit
-à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres encore. Il y en
-eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu, leurs grands cercles se
-rétrécissaient, s’abaissaient, et enfin les vautours s’abattirent sur un
-roc, à trois cents pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à
-fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant, se
-dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils le regardaient de loin,
-semblaient conférer ensemble, puis, pour je ne sais quelle raison,
-retournaient d’où ils étaient venus. Et, quelques minutes après, la même
-scène recommençait. Je pense que cela dura bien une heure avant qu’ils
-arrivassent tout près du cadavre. Quelle patience! quelle lenteur! Et
-enfin, après un temps qui me parut interminable, un grand vautour se
-risqua à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De ma place,
-je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de nouveau s’envola, mais,
-quelques minutes plus tard, tous les vautours étaient là et
-s’acharnaient après le cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide
-tirèrent dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours
-s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient morts sur
-le terrain. Eh bien, comprenez-vous, Nicolas Vladimirovitch, à la
-campagne, cet été, nos paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme
-eux, ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison. On les
-voyait par groupes de trois ou quatre autour des bâtiments: ils
-regardaient avec attention et causaient entre eux. Si on les abordait,
-ils étaient très polis, comme autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils
-faisaient là, ils répondaient: «Nous nous promenons, barine, nous nous
-promenons seulement.» Mais ils revenaient, regardaient encore,
-discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus en plus près de la
-maison. Cela finissait par créer une impression d’angoisse dont on ne
-pouvait se défaire. Une fois, mon père en rencontra un dans le vestibule
-même. Il l’interpella et lui dit: «Que veux-tu, Foma Fomitch?» Le paysan
-s’inclina jusqu’à terre. «Je regarde, barine, je regarde», dit-il du ton
-le plus soumis. Mon père entra dans une grande colère (cela lui arrive,
-vous savez): «Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous
-les coups.» Le paysan s’en alla, très tranquillement, à demi souriant.
-Et, le lendemain, on le revoyait à quelques pas devant les fenêtres du
-salon, causant à voix basse avec d’autres paysans. Cela devenait
-intolérable; cela me rappelait à chaque fois les vautours qui tournent
-autour de l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous sommes
-partis. Papa a fait transporter à Smolensk les plus beaux livres et
-quelques tableaux anciens. Et maintenant que nous ne sommes plus là, les
-paysans sont entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont
-pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais bien
-savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle avec un sourire.
-
-Savinski passa une heure charmante avec la jeune fille.
-
---Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il. Vous me racontez
-des histoires très tristes, mais, quand elles passent sur vos lèvres,
-elles ne m’attristent pas. Je pense que vous êtes une petite fée qui
-transforme toutes choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos
-paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées.
-
-Il y eut un silence. Puis Lydia parla:
-
---Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier? Il veut me prendre
-comme secrétaire quand les bolchéviques seront au pouvoir. Il jouera un
-grand rôle, il l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la
-Guerre. Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer de moi,
-car je sais l’allemand, l’anglais et le français. Il veut que j’apprenne
-à écrire à la machine. Je ne l’aime pas, ce Séméonof; il me glace, je ne
-travaillerai pas avec lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la
-machine. J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de votre
-banque, au coin de Litiéiny et de Nevski.
-
---Si vous voulez une place quand tout le monde sera obligé de
-travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai tant que les
-banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi, ajouta-t-il, suivant la
-tournure que prendront les événements, il vous faudra émigrer. La Russie
-ne sera pas habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en
-irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie pas, si vous
-ne craignez pas la compagnie d’un homme qui pourrait être votre père,
-voyons-nous souvent.
-
-Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était de nouveau en
-uniforme de junker. Il avait fait une décevante expérience à l’armée. Le
-régiment auquel il avait été attaché n’avait pas pris part à
-l’offensive; les soldats désertaient en si grand nombre que le colonel
-l’avait renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile et
-possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des junkers pour
-avoir un grade régulier au jour où l’ordre se rétablirait en Russie. Il
-venait dîner chez sa cousine, revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce
-soir-là comme d’habitude, avait mille choses à lui dire.
-
---Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses aussi
-extraordinaires que chez nous? Comme la vie doit être ennuyeuse partout
-ailleurs! Il paraît que bientôt nous allons tous être obligés de
-travailler. Ce sera très amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine.
-Je gagnerai ma vie, Paul; j’aurai un poste important aux Affaires
-étrangères. C’est arrangé.
-
-Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable qui la fit
-pouffer de rire:
-
---Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais Dieu sait ce que
-l’avenir nous réserve.
-
---Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès qu’elle eut recouvré
-son sang-froid. On aura un tel besoin de «capacités», comme ils disent,
-que nous sommes sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde: j’ai
-déjà deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre. Et, si
-tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service. Tu seras le secrétaire
-de la secrétaire.
-
-Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure reprit
-l’expression, qui lui était naturelle, de bonne humeur et d’insouciance
-et, pendant toute la soirée, Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en
-épuisèrent à l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs.
-
---Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais, dit Paul en partant.
-
-Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux joues:
-
---Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur.
-
-Paul n’aima pas cette réponse.
-
-
-
-
-SECONDE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-LA GRANDE SECOUSSE
-
-
-Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit.
-Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La
-nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait
-téléphoné des nouvelles inquiétantes: les bolchéviques faisaient un coup
-de force; leurs troupes étaient mobilisées; déjà, ils s’étaient emparés
-du télégraphe central; Lénine était arrivé à Pétrograd; on n’avait
-trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes!...
-
-Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski
-ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le
-fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son
-appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber; ses
-pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le
-même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le
-thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas
-objectivement. «Que fais-je ici? se demandait-il sans cesse. Pourquoi
-rester? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut
-prendre un parti et quitter la Russie.» Et, en même temps, il sentait au
-fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc
-encore dans cette ville funeste? Ses affaires? Elles étaient arrangées
-au mieux des circonstances déplorables. «J’aurai de quoi vivre à
-l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec
-moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon
-qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse! Et pourtant je reste.
-Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie?
-C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font
-mes compatriotes!» De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des
-questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur
-du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il
-sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes,
-l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs
-débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les
-lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché.
-Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois.
-«C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi? A la moindre alerte
-nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et
-de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes
-nerfs? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable.»
-
-Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent,
-il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes
-politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de
-Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on
-apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour
-l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec
-bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à
-bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus?
-Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se
-regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi: «Qui
-fera défaut demain?»
-
-Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous
-volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa
-petite amie Lydia; elle lui paraissait la seule personne sincère de
-l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se
-mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et
-plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il
-représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à
-l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes
-qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier
-et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. «Cela est faux
-aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il,
-qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si
-cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma
-faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul,
-peut-être changerait-elle vite d’idée... Elle croit que je suis
-inaccessible à la peur. Quelle erreur! En fait, j’ai peur de tout dans
-l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans
-le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas
-le danger, sans doute par une infirmité de ma vue... Tiens, il faudra
-que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est
-si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce
-qu’elle va devenir, cette fille ravissante? Elle se mariera. Elle
-épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle
-mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très
-séduisante, et qui méprise son mari... Qui choisira-t-elle? Son cousin
-Paul? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour? Ce serait un
-mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait
-pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si
-élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité?
-Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous
-sommes.» Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont
-Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis
-longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd.
-Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se
-multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant,
-il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.
-
-«Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques
-italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir,
-risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est
-la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes
-personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école
-utile pour mes contemporains? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré,
-jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et
-plus neurasthéniques que jamais.»
-
-A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe
-d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton
-d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler
-entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski
-croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans
-la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre
-et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la
-nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un
-aspect aussi militaire. «Qu’est cela? se demanda-t-il. Le gouvernement
-a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il
-coffrer les bolchéviques cette nuit? Cela ressemblerait bien peu à notre
-cher Alexandre Feodorovitch Kerenski! Est-ce le coup d’État de Lénine?»
-
-Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette
-énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et
-s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger
-dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant
-à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître
-de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de
-Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.
-
-Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des
-détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui
-défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la
-banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans
-la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre
-résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le
-Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait
-réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques.
-
-Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute
-la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient
-surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer
-un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste
-de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux
-bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski
-boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils
-n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine,
-rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le
-soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y
-proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la
-grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège
-du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà--comment le
-savait-on?--que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général
-Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix
-visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette
-fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le
-règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant.
-Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent; la peur avait marqué son
-visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang
-s’arrêtât dans ce gros corps pourri.
-
---Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous
-sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous
-incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon
-affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur
-Stockholm.
-
-Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues,
-courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de
-son appartement.
-
-Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur
-Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit
-une vue plus calme de la situation. «C’était inévitable, se dit-il;
-maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on
-pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que
-l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble
-parlera toujours dans les bureaux.» Il pensa à sa femme, avec un
-soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais
-quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait
-le coup d’État à Pétrograd? Il fallait absolument lui faire passer des
-nouvelles... Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite
-amie Lydia? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se
-précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A
-peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça
-qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna
-Volynskaia. Savinski courut à la porte.
-
-Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid
-et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne
-disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à
-Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement
-fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il
-ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille
-de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père
-gronde son enfant chérie.
-
---Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui? Quel
-démon de curiosité vous pousse? Vous allez vite rentrer chez vous et
-vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.
-
-Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser.
-Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de
-chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière
-de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit:
-
---Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il
-règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des
-pelotons de soldats comme aux temps du tsar... Et puis, ajouta-t-elle
-malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe.
-A moi toute seule, je n’y comprends rien...
-
---Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous
-devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour
-fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd? Je vais
-vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture.
-Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof
-l’occupe, sans doute, à ma place.
-
-A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre
-fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde.
-
---Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin.
-Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.
-
-Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski, et
-celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur,
-qui n’était autre qu’André Spasski.
-
-Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait en rien perdu son
-sang-froid. Il était calme comme à l’ordinaire, et on ne voyait pas
-trace de nervosité sur son visage.
-
---J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j’ai
-quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolchéviques me
-font l’honneur, paraît-il, d’attacher un certain prix à ma capture. Ils
-sont chez moi à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas
-facilement.
-
---Qu’allez-vous faire? demanda Savinski.
-
---D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une maison sûre ici, et
-j’ai aussi un excellent passeport.
-
-Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un
-passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur Paul Pavlovitch
-Mouchine, âgé de trente-huit ans.
-
---Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas
-difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu’en Kerenski qu’il
-méprise. Peut-être prendrons-nous Pétrograd! Ces coquins n’aiment pas se
-battre.
-
-Spasski souriait tout le temps en parlant.
-
---Mais avez-vous de l’argent? demanda Savinski.
-
---J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage
-compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas qu’on me trouve chez vous. Je
-vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la
-part de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je crois, rien à
-craindre pour le moment. Séméonof sent qu’il aura besoin de vous. Au
-pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas
-Vladimirovitch, car nous nous reverrons.
-
---Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant à la porte.
-
-Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la
-fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski
-sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche.
-
-Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu’il vint la
-rejoindre. Décidément, elle ne s’était pas trompée sur lui. Aux heures
-critiques, il ne gémissait pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle
-éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans ses
-bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir
-devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la
-reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la
-Perspective. Le temps était beau et clair; il y avait sur les trottoirs
-la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu’un coup
-d’État avait eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient au
-pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme.
-Pétrograd, pour s’émouvoir après six mois de révolution, avait besoin
-d’entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la
-poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats
-patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort
-d’imagination pour comprendre l’importance de ce qui venait de se passer
-en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques
-était capable de cet effort?
-
-La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia
-virent qu’à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du
-bureau central des téléphones. L’izvostchik tourna à droite pour passer
-sous l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme
-ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. «On ne passe pas.» Lorsque
-Lydia reconnut l’uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.
-
---Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne
-peut sortir. Comment aurais-je vécu si je l’avais su ici?
-
-Savinski la rassura.
-
---On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des
-pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela
-s’arrange chez nous.
-
-La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut rebrousser
-chemin et prendre le long du canal de la Moïka. Là, ils rencontrèrent un
-détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement
-débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient
-pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils défilaient,
-Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient.
-
-L’homme répondit avec nonchalance:
-
---Nous sommes commandés pour défendre le Palais d’Hiver, où le
-gouvernement est réfugié.
-
-Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les
-épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les
-troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres
-laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être
-inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale
-du Palais.
-
-Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.
-
---Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un
-spectacle, d’une espèce de parade de cirque?... Je ne puis pas prendre
-les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces
-marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance,
-tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch... Ou
-bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre?
-ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient
-voir si profondément en elle.
-
---Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il
-suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique.
-En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien
-sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour
-vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez
-vos poupées; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles.
-Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues.
-
-Lydia devint sérieuse.
-
---Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des
-imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille
-pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre
-sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation,
-vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me
-téléphonerez... Ah! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont
-Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on
-se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous
-pouvez entrer par la Millionnaia.
-
-Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de
-pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit
-de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton
-plaisant, il dit:
-
---Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia
-Serguêvna. Cela me rajeunit... Mais, soyez tranquille, je suis un grand
-poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer
-dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu.
-
-Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était
-désert.
-
-Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très
-gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même,
-l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui
-avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et
-traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.
-
---Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à
-table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir Kerenski en fuite. Il faut
-reconnaître qu’il est malin. Toutes les fois qu’il y a du tapage, il
-disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te
-prie? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la
-Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement de la fin. La
-prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors,
-l’expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille
-de champagne pour célébrer ce grand événement.
-
-Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il
-trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur
-profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait
-alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons.
-Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.
-
---Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la
-Russie. Il y a dans l’âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne
-peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les
-coquins qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir? Cela criait
-vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar! La foudre du ciel
-devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l’instrument de la
-colère de Dieu.
-
-Le général profita d’une quinte de toux du prince pour intervenir.
-
---Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi.
-
---Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de
-triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons bien mérité.
-Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur? Rien. Qui de nous a donné
-sa vie pour lui? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la
-Russie sortira de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais...
-Buvons à la Russie.
-
-Il vida son verre.
-
-Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle avait éprouvées
-dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le
-champagne qu’elle avait bu, l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle
-vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief,
-les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels:
-elle revoyait la révolution comme elle l’avait vue quelques heures plus
-tôt près de la place du Palais-d’Hiver, comme une parade foraine, ou
-mieux comme une féerie... On se levait de table; elle se sentit tout à
-coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan et tout
-aussitôt s’endormit.
-
-Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte.
-Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l’adresse
-écrite au crayon elle reconnut l’écriture de son cousin. Elle eut une
-palpitation de cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une
-terrible nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes:
-
- _Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas,
- je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée._
-
- PAUL.
-
-Elle devint très pâle. «C’est affreux, pensa-t-elle, il va mourir.» En
-hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller? que faire? elle ne le savait
-pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose.
-Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle.
-Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, elle lui dit:
-
---Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens sont fous
-aujourd’hui.
-
-Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un grand signe de
-croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.
-
-Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir.
-C’était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart
-d’heure de chez elle, de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia.
-Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie
-sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être
-toujours en retard d’une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d’amitié.
-
---C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai besoin de toi. Nous
-sortons ensemble, tu veux bien?
-
---Pourquoi pas? dit Hélène avec placidité.
-
-Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert.
-
-Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la
-Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l’Ermitage. Mais le
-petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver
-était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse
-sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée.
-Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles,
-et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur
-leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir
-le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire
-et le ministère des Affaires étrangères.
-
-Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas.
-
---Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle à son amie.
-
-Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia dans cette
-promenade aventureuse comme elle l’aurait accompagnée dans une tournée
-de magasins pour acheter une robe.
-
-Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte et le cordon des
-soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant d’une discussion, du
-reste amicale, qui s’était engagée entre un sous-officier et des
-spectateurs, les deux jeunes filles passèrent les sentinelles sans qu’on
-les arrêtât. Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis
-Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle. Bien qu’elle
-fût toujours sous le coup de l’émotion qui l’avait fait sortir de chez
-elle et indifférente à tout ce qui ne la préoccupait pas, le spectacle
-qu’elle avait sous les yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de
-la grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. Mais,
-sur la place même, les junkers circulaient librement, ne se cachaient
-pas et s’occupaient aux yeux de leurs ennemis à préparer la défense du
-Palais. Par endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes
-rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes bûches de bois
-de plus de six pieds de longueur, empilées les unes sur les autres sur
-une longueur d’une trentaine de pas. C’était une partie de la provision
-de bois amassée pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des
-jours entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment les
-troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier ainsi? De
-nouveau, la pensée que tout cela était une «parade de cirque» traversa
-l’esprit de Lydia. A ce moment, par la porte centrale, sortit un
-détachement de junkers. Ils défilèrent comme à la parade; leurs longs
-manteaux couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils
-s’alignèrent sur deux rangs devant le tas de bois et un général les
-passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les jeunes filles
-s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas un mot de la harangue. Elle
-cherchait, parmi ces deux cents jeunes officiers, à retrouver Paul.
-Soudain, elle poussa une exclamation.
-
---Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.
-
-En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la file, était Paul
-Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe, la poitrine bombée, les
-yeux attachés sur le général qui parlait. Il ne voyait pas sa cousine.
-Elle remarqua qu’il était très pâle. «Il est malade, le pauvre petit»,
-pensa-t-elle. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait jamais
-cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand garçon. Maintenant,
-elle entendait les paroles du général. Il terminait d’une voix sonore en
-disant: «La Russie compte sur vous, mes enfants!»--«En quoi est-ce que
-la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble de l’irritation.
-Où est la Russie, là-dedans? Est-ce Kerenski, la Russie? Paul va-t-il se
-faire tuer pour Kerenski qui est en fuite? Et qui est-ce qu’il y a dans
-ce Palais? Des ministres socialistes et des bourgeois que personne ne
-connaît?»
-
-Au commandement d’un officier, les junkers se remirent sur quatre rangs
-et, d’un pas cadencé, défilèrent pour rentrer dans le Palais.
-
-Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul allait passer près
-d’elle. Il la regarda et eut un sourire de joie. Sa pâle figure
-s’illumina. Lydia fit un pas encore, comme si elle allait l’aborder. A
-cet instant, Hélène, soudain consciente de ce qui se passait, la saisit
-par le bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque en
-passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea pas. Lorsque
-les junkers eurent disparu sous la voûte couleur de sang, elle ne dit
-qu’un mot:
-
---Rentrons.
-
-Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats rouges qui
-ricanaient, et arrivèrent quelques minutes après, sans que Lydia eût
-ouvert la bouche, à l’hôtel du prince Volynski. Elle monta seule chez
-elle et s’enferma. Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander.
-Elle répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de descendre.
-Elle ne pouvait supporter de le voir à cet instant. Elle se répétait
-avec colère les mots qu’elle avait prononcés le matin même. «Une parade
-de cirque! une parade de cirque!» Elle se voyait souriante à côté de son
-ami et se détestait.
-
-La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. Elle était révoltée
-contre les siens. «Voilà mon père qui applaudit Lénine. Il a perdu la
-tête, je pense. C’est Katia qui a raison: les gens sont devenus fous.
-Pourquoi se massacrer les uns les autres? Qu’est-ce que Paul a fait à
-ces soldats? Pourquoi vont-ils se tirer dessus? Ils sont Russes les uns
-et les autres. Il n’y a là aucune raison.»
-
-Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. Devant elle,
-la Néva roulait lentement ses eaux noires et gonflées. Pas un bruit ne
-filtrait à travers les doubles fenêtres collées. Pas une âme ne se
-montrait sur le quai du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il
-semblait qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie la
-rassura. «On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch avait
-raison.» Un flot d’espérance l’envahit et ramena le sang à ses joues
-pâles. «Il a toujours raison, continua-t-elle. Mais oui, c’est évident,
-il y a eu des pourparlers entre les troupes du Palais et les
-révolutionnaires. On discute, on discute sans fin, comme toujours chez
-nous. Personne n’a envie de se faire tuer; on parlera jusqu’au matin et
-chacun rentrera chez soi.»
-
-Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu une telle
-agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même d’avoir été la cause
-de ces tortures inutiles. «Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque
-je le verrai», pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.
-
-A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il
-était dix heures. L’assaut du Palais d’Hiver commençait. Bientôt elle
-entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup
-violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le
-ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse
-Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. «Le canon!», dit-elle. Il lui
-parut qu’elle s’arrêtait de vivre. «Que peuvent-ils faire, les pauvres
-petits?» pensa-t-elle.
-
-La fusillade continuait; parfois, elle entendait l’éclat plus violent
-des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du
-canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu’elle avait eu sous les
-yeux dans l’après-midi et les junkers cachés derrière les rangées de
-bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout
-s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade
-désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du
-temps. Épuisée, elle s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les
-oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la
-fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond.
-
-Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle regarda sa
-pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. «J’ai rêvé, se
-dit-elle. Quel affreux cauchemar!»
-
-Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique et se
-rendormit comme un enfant.
-
-Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, ainsi qu’à
-l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle
-frissonna.
-
---Que s’est-il passé? demanda-t-elle... Tu as entendu, cette nuit?
-
-La vieille bonne souriait.
-
---Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son
-école.
-
-Lydia retomba sur son oreiller.
-
---C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et deux grosses larmes
-coulèrent le long de ses joues.
-
-
-
-
-II
-
-LE SANG RÉPANDU
-
-
-Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par les bolchéviques
-furent peut-être ceux qui mirent les nerfs des habitants de la capitale
-à la plus rude épreuve. Les nouvelles les plus contradictoires passaient
-de bouche en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus vives
-le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute de vent soufflait
-sur les espoirs éteints, les ranimait et, lorsqu’une petite flamme
-brillait, une averse soudaine l’éteignait.
-
-Les bolchéviques, réunis en séance solennelle à l’Institut Smolny le
-mercredi soir 7 novembre, avaient fait éclater la joie de leur triomphe.
-Jamais, depuis le premier jour de la révolution, on n’avait entendu des
-accents plus enivrés. Jusqu’alors les maîtres de l’heure avaient composé
-des chants désolés sur l’éternel thème de la ruine inéluctable de la
-Russie. Aujourd’hui, enfin, on voyait des hommes se féliciter de leur
-victoire et annoncer à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne
-doutaient pas d’eux-mêmes, et la première séance du second congrès
-panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même, frappa les esprits
-par la joie farouche et orgueilleuse qui l’emplissait, par la certitude
-qui animait les protagonistes du drame.
-
-Mais il s’en fallait que la réalité répondît aux assurances des chefs du
-nouveau gouvernement. En fait, ils étaient seuls avec les quelques
-milliers de soldats, de marins et de gardes rouges qui les avaient
-portés au pouvoir. Toute la machine gouvernementale s’était arrêtée d’un
-seul coup. L’immense bureaucratie de la capitale s’était mise en grève.
-Pas un fonctionnaire, pas un employé de ministère n’acceptait de
-travailler pour les commissaires du peuple. Les bolchéviques s’étaient
-emparés du télégraphe central et envoyaient des messages dans toute la
-Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie refusait de
-causer avec eux et se renfermait dans un silence inquiétant. Les rares
-nouvelles que l’on avait de l’intérieur ne leur étaient pas favorables.
-Les voyageurs arrivés de Moscou déclaraient que la ville était à feu et
-à sang et que les junkers se battaient contre les troupes
-révolutionnaires. A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour
-l’instant si faibles et se sentaient si précaires qu’ils laissaient
-leurs adversaires, les social-révolutionnaires et les menchéviques, se
-réunir dans un palais de la Fontanka pour lutter ouvertement contre eux.
-
-Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité, qui était fort
-active à organiser la résistance au coup d’État. D’autre part, ils
-avaient des rapports inquiétants sur les cosaques de Krasnof, qui
-étaient avancés de Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux
-faubourgs de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré
-près du pont du Palais, le petit croiseur _Aurora_, dont l’artillerie
-avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il était sous pression et
-chacun savait qu’il offrirait un asile aux chefs bolchéviques si la
-fortune changeante les obligeait à fuir Pétrograd dont ils venaient de
-s’emparer. Se réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine,
-Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers une terre
-étrangère? En somme, rien ne paraissait plus branlant que le pouvoir de
-ces hommes qui parlaient si haut.
-
-Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun désordre. La
-ville était plus calme qu’elle ne l’avait été depuis six mois. Partout
-des patrouilles, pas un coup de feu. On arrêtait les voleurs et les
-maraudeurs. Les magasins étaient ouverts. Dans chaque maison, des
-consignes sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant de
-Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le numéro du téléphone qu’il
-devait appeler en cas de trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On
-se sentait soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait à
-l’aise... Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à son
-imagination et qu’on essayait de voir plus loin que les apparences, on
-était, à la lettre, paralysé par la peur à l’idée, trop certaine pour
-être mise en doute, que l’on appartenait dorénavant, corps et biens, à
-des hommes sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait la
-guerre civile, le communisme et l’anéantissement par la violence des
-anciennes classes dirigeantes.
-
-Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, si à la portée
-de tous les esprits, que l’on était comme suffoqué. Ivan
-Choupof-Karamine disait en soupirant: «Rien n’est plus insupportable que
-l’incertitude.» Et, comme il aimait à bouffonner, il ajoutait: «Seul le
-lièvre préfère attendre.»
-
-Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se hasardant pas à
-sortir la nuit. Elle recevait maintenant à cinq heures et, par un
-curieux effet de la peur, elle avait plus de monde que jamais. Les gens
-ne pouvaient rester chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils
-couraient les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion
-et croyaient être une force; ils oubliaient leur solitude et cherchaient
-à s’étourdir dans d’interminables conversations. Ils en sortaient plus
-déprimés encore, car rien n’égalait dans ces premiers jours la tristesse
-des propos. Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof
-voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet homme si
-bavard causait d’abondance avec tout le monde, sauf avec sa femme.
-Pendant ces trois jours, Nathalie avait essayé dix fois d’entrer en
-communication avec Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait
-quitté son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à
-Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas? L’avenir ne se dessinait pas
-avec assez de clarté pour qu’on risquât de se montrer au quartier
-général des bolchéviques.
-
-Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait été un peu
-souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre heures. Elle n’avait
-pas revu Paul, car les junkers étaient consignés dans leurs écoles et ne
-pouvaient, au risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le
-samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia, alors
-qu’ils patrouillaient la rue en automobile blindée. L’auto avait eu une
-panne et ses occupants avaient été massacrés sans qu’ils essayassent de
-se défendre. Le jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski
-avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais Michel, où Paul
-était caserné. Elle remit le paquet et une lettre au factionnaire à la
-porte, dont les grilles étaient fermées. Lydia essaya de téléphoner à
-son cousin. Le bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro.
-Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la voir.
-
-Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui
-l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le
-regard quelque chose de sérieux qu’il ne lui connaissait pas et parlait
-sur un ton où il ne retrouvait plus l’accent enfantin dont elle ne
-s’était jamais défait jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de
-suite auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui
-demanda:
-
---Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.
-
-Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un
-instant, puis haussa les épaules.
-
---Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.
-
-Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l’interroger,
-il poursuivit d’une voix sourde:
-
---Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. Qui peut dire
-ce qui se passera demain?...
-
-Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du
-pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité d’une avance des cosaques
-commandés par Krasnof.
-
-Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit,
-tout en le fixant:
-
---Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas,
-c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, je vous prie. J’ai beaucoup
-réfléchi depuis trois jours; il me semble que je ne suis plus la petite
-fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas? Parlez-moi
-franchement. Il n’y a que vous au monde avec qui je puisse causer.
-
-Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski
-jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition qu’elle cherchait auprès
-de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue.
-Que lui dire dans l’incertitude où il était? Il se résolut donc à lui
-exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur un ton qui enlevât
-à la conversation ce qu’elle avait de tendu et presque de tragique.
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. Si je me trompe,
-vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue que je n’ai aucune confiance
-dans les cosaques de Krasnof. S’ils avaient voulu prendre la ville, ils
-l’auraient prise hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je
-parie qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au lieu
-d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin. C’est la maladie
-russe. Seuls les bolchéviques paraissent en être exempts. La façon dont
-ils ont fait leur coup mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès
-sur les journées de juillet! Ils sont capables d’apprendre. Nous n’avons
-pas encore vu au cours de la révolution des hommes qui profitent de
-l’expérience acquise. Et si vous voulez une conclusion...
-
-Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille dans les
-siennes et, avec un sourire:
-
---Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna? Vous savez qu’il
-n’y a rien qui soit plus difficile pour un Russe que de conclure. Nos
-compatriotes aiment à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de
-la thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui par la
-fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables de leur
-dialectique, ils vous tirent leur révérence.
-
-La jeune fille resta sérieuse et dit simplement:
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès de Lénine. Mais
-si vous me demandez ce qu’il fera de sa victoire, je vous dirai que je
-n’en sais rien et probablement, à l’heure actuelle, n’en sait-il pas
-plus que nous... J’imagine que c’est un homme politique tout autant
-qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité, de
-concessions aux événements. On ne crée pas un régime social tout nouveau
-en un jour. Il sera amené à manœuvrer, à biaiser... Mais, chère petite
-amie, conclut-il, voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine.
-Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut être renversé, nous
-pouvons être, vous et moi, en Angleterre, les Allemands peuvent avoir
-pris Pétrograd et remis un beau tsar tout neuf sur le trône.
-
-Lydia se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, les
-mains croisées derrière le dos. Elle allait d’un pas lent et décidé, son
-visage restait sérieux et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui
-dit:
-
---Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Cela, je
-l’ai compris. Je pense que tout va s’écrouler; je pense qu’il y aura
-beaucoup de sang.
-
-Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, tout près de
-Savinski, elle murmura:
-
---C’est une horreur!
-
-Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir
-Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu’il fallait.
-
-Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore
-quelques pas dans la chambre, puis, d’une voix posée, elle dit:
-
---Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me
-procurer un passeport pour un jeune homme.
-
-Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l’oppression
-inexplicable qui l’accablait.
-
---Un passeport, fit-il, pour un jeune homme?... Ce n’est pas très
-facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu’en quelques
-jours je pourrai vous arranger cela... J’ai des relations, heureusement.
-
-La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit.
-
---Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. Je l’aime comme un
-frère. C’est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était
-l’autre nuit au Palais d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit,
-risquer de se faire tuer par des Russes! Pour qui? Cela n’a pas de
-sens... Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le tuera, c’est
-certain... Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je
-suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi. Alors,
-j’ai combiné tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on
-appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les bolchéviques
-qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par
-Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d’aller chez mon
-amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27.
-Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n’ira le
-chercher là... Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai
-tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.
-
---Mais voudra-t-il partir? demanda Savinski.
-
---Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.
-
---Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski.
-Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu’il faudra bientôt
-m’occuper d’en avoir un pour vous...
-
---Oh! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce que je
-risque? jeta la jeune fille d’une voix qui, cette fois-ci, était
-joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille... Je resterai
-encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez...
-
-Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu’il
-aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à
-chaque instant sur le bord d’un sourire.
-
---Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, continua-t-elle,
-quand j’ai su que Paul était avec les junkers au Palais d’Hiver. Paul a
-été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne
-représentait-il rien à mes yeux. C’était trop loin... C’est absurde,
-sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez... Depuis
-la révolution, je sais bien qu’on a tué des gens dans la ville même. Je
-ne les connaissais pas; cela m’était indifférent. Je disais comme les
-autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher
-d’importance: «Les révolutions ne se font pas sans victimes.» Ou bien on
-parle «du sang répandu pour une grande cause». Qu’était pour moi «du
-sang répandu»? Des mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le
-Champ-de-Mars près des tombes des «victimes de la révolution». Je n’en
-ai jamais été émue,--pas plus que vous n’êtes ému lorsque vous entrez
-dans un cimetière. Et voilà qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à
-coup ce qu’était «du sang répandu». Est-ce parce que j’avais vu de mes
-yeux cette barricade que les junkers préparaient? Est-ce parce que Paul
-était tout près de moi? Est-ce parce qu’il allait se battre avec ces
-soldats à qui j’ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours
-semblé près de moi? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici,
-et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre
-s’éclairer à chaque coup de canon?... Je ne sais pas, Nicolas
-Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter... Sans doute, vous me
-trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions... Enfin,
-voilà, il faut que Paul s’en aille, tout simplement, et alors vous
-verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable,
-que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une voix très posée:
-«les victimes de la révolution» et «le sang répandu».
-
-Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à
-pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête:
-
- _Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure._
-
-Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande.
-Il prit le train. Il n’avait pas de visa sur son laissez-passer ancien.
-Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva
-sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain.
-Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à
-Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait environ un mois
-pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant; que,
-d’ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les
-bolchéviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à
-exécution leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la
-place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme que ces jours
-derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l’année et
-ils partiraient pour l’Angleterre. En attendant, il ne doutait pas
-d’obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande.
-
-Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski
-avait l’impression curieuse qu’il était hors de la réalité, qu’il
-prononçait les paroles qu’il devait prononcer, étant donné les
-circonstances, mais que la vie, comme il se le disait à ce moment même,
-«était sur un autre plan».
-
-Il cacha ses pensées à sa femme.
-
-Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit
-qu’il était prié d’assister à la messe funèbre qui serait dite ce
-jour-là en l’honneur de l’enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 11
-novembre, à l’âge de vingt et un ans.
-
- * * * * *
-
-Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y apprit les
-détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu’il
-était en Finlande, les bolchéviques avaient décidé d’en finir avec les
-junkers et avaient envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs
-casernes. On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien
-palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de
-bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres
-d’enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu’un
-domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui
-s’était rassemblée, s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune
-prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la
-poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était
-horriblement défiguré.
-
-
-
-
-III
-
-RÉCLUSION
-
-
-Les jours passèrent.
-
-Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à
-la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui
-avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée
-et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait
-rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu
-différent.
-
---Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En
-attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous!
-
-Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite
-amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski.
-Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié
-d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra
-Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le
-prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre
-que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle
-à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de
-recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les
-douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un
-masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses
-jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus
-profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des
-arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance
-extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant
-mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe; il
-passerait l’hiver en Égypte.
-
---Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du
-soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du
-désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois
-pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville
-sombre?
-
-Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les
-eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes
-accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité
-visible de l’atmosphère.
-
---Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du
-fémur,--à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis
-perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville
-fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon
-cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au
-sujet d’argent à faire passer à l’étranger.
-
-Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de
-son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour
-lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez
-considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une
-partie des bijoux de la princesse Hélène.
-
-A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme
-il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se
-soulevant dans son fauteuil:
-
---Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici vivant. Mon seul
-regret est de n’être pas mort, il y a six mois, sous l’empereur. La vue
-des horreurs de la révolution m’aurait été épargnée... Est-ce une vie
-que d’assister à la ruine de la Russie? Il y a des ruines grandioses
-devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture,
-mon cher. Elle s’étale à plein. Cela pue... Nous étions pourris depuis
-longtemps; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et
-cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur
-laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores? Un pot
-rempli de m... La révolution a brisé le pot.
-
-Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main débile le laissa
-retomber.
-
---Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. Qu’est-ce que les
-bolchéviques peuvent me faire? Je suis à moitié mort. Ils ne
-m’obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Ils me laisseront
-crever dans mon coin, comme un chien... Je suis le seul homme de
-Pétrograd qui leur échappe... Vous, qui êtes jeune et solide, prenez
-garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je
-suis résolu à ne pas bouger.
-
-Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le prince penché sur
-des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire
-dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses
-nouvelles. C’était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il
-répondait brièvement:
-
---Ma fille va bien, elle va très bien.
-
-Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de
-lui-même, se rongeait d’inquiétude, y revenait par des détours. Une
-fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise
-d’humeur noire.
-
---Lydia, dit-il, hum!... C’est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch.
-Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette enfant?... J’y pense
-constamment. Cela m’agite. Il faudrait qu’elle s’en allât. J’avais
-arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne
-put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt;
-elle était sur le passeport de Mme Saltykof... Mais, au dernier moment,
-elle a refusé de partir. Elle prétend qu’elle ne quittera la ville
-qu’avec moi. C’est une folie... Je me suis fâché; nous nous sommes
-disputés très âprement; j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup
-j’ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et
-pur, ma fille...
-
-Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.
-
---Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce
-soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et
-près de ma fin... C’est quelque chose de bien plus profond que cela.
-C’est parce qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme
-vous, elle ne me quitterait pas davantage... Elle paraît à tous une
-enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant rieuse et légère, mais ce
-n’est qu’une partie d’elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais
-combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que
-cela se dit... Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond de
-soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, d’un geste presque
-insignifiant. Et cela vous remplit l’âme d’une lumière magnifique...
-Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son
-cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou
-trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons dit un mot de Paul.
-Elle est très fière; elle ne veut pas qu’on la plaigne. Et puis, je ne
-sais pas ce qu’il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été
-tué... Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une
-femme déjà... Elle n’est pas sortie; elle n’a vu personne. Il y a là un
-mystère, mon ami... Je ne sais pas...
-
-Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski:
-
---Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en
-dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout...
-Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour
-viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair...
-Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite? Si je ne suis plus
-là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente,
-n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider,
-hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes
-ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos
-enfants à l’étranger.
-
-Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour
-se reprendre.
-
---Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons... Voulez-vous être
-assez bon pour jeter une bûche dans le feu? Je crève de froid.
-
-Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un
-petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour
-Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs
-flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit:
-
---Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. Il faudra
-me l’amener un jour... Oui, j’aurai à causer avec lui de certains plans
-que je forme... J’ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il
-y a en Andalousie des femmes admirables... Ah! ma jeunesse, et les rues
-étroites de Séville, et l’odeur qui monte du pavé brûlant quand on
-l’arrose!... Vous ne savez pas combien souvent j’y pense... Amenez-moi
-l’Espagnol, n’est-ce pas?
-
- * * * * *
-
-Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de
-Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres
-charmants avant la fin tragique du jeune homme? Dans l’obscurité où il
-était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant
-il essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l’image de
-Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, remplissait de plus en plus
-ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s’en étonna:
-
-«Quoi! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire,
-dans le bouillonnement d’une révolution qui veut faire table rase du
-monde ancien. Je cours des risques quotidiens; je puis être emprisonné
-comme tant d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les banques
-vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis
-séparé de ma femme et de mes enfants; nous sommes environnés de dangers
-visibles; chaque jour, un des nôtres est arrêté; j’ai mille soucis
-d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je
-dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires.
-Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m’occuper d’une
-jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état
-de son cœur... Je perds mon temps?... Quelle erreur! Je gagne du temps.
-C’est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce
-moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi,
-ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs,
-sa bouche enfantine... Délicieuses images qui me reposent, m’entraînent
-dans un monde idéal loin des horreurs présentes... Sans elle, je ne
-serais occupé qu’à peser les conjectures de l’heure politique: je
-m’alarmerais comme mes amis du club; je nourrirais de noires humeurs;
-mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je
-deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve.»
-
-Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir de la
-jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C’était un
-homme d’action; mais c’était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce
-toujours le poète qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des
-théories de Savinski, et il disait volontiers: «Un grand homme
-d’affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure,
-vous restez collé au sol. On ne s’envole que sur des ailes. Napoléon, le
-plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur.
-Et qui sait s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait
-de chimérique en lui? Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le parti des
-chimères l’emporter? Pour un Séméonof, qui n’a que l’esprit politique,
-il y a cent songe-creux qui vivent d’éblouissantes visions dans les
-nuées.» Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé
-son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue
-retraite? Il y avait quelque chose d’obscur dans cette tragique
-histoire. Le temps, sans doute, le lui éclaircirait. Mais il lui tardait
-de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le
-secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.
-
- * * * * *
-
-Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. Le
-désordre s’était soudainement développé dans la ville et, au sentiment
-de sécurité extérieure que l’on avait eu au début du règne des
-bolchéviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant
-militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes
-principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont
-le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers
-devaient monter la garde à deux jusqu’au matin. Un gong, placé dans la
-cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de
-descendre armé pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible
-de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à
-subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car
-elle prouvait que les bolchéviques se sentaient incapables d’assurer
-l’ordre public et qu’une fois le soleil caché, la ville appartenait aux
-soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits
-sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient.
-Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux
-après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui
-éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux d’un
-passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes places désertes pour
-les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans
-les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux.
-
-C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient d’habiter de
-l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser l’immense pont Troïtski à
-pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait
-été prise; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais
-jusqu’à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski
-Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se
-résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se
-résolut-il à le quitter et à prendre un logement meublé laissé vacant
-par le départ subit d’un ami qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce
-nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il
-était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4
-de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C’était
-un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait
-directement du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa que
-deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui
-avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste
-immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à
-Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on vivait.
-
-Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait son voisin. Elle
-s’en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq
-cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société
-très unie pour les jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi
-pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé
-paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la
-révolution bolchévique.
-
---Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont
-comptés, il s’agit de les vivre bien. J’ai ouvert un crédit illimité à
-mon cuisinier. J’ai du bois pour me chauffer et j’en achète encore pour
-plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à
-petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que
-je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n’y
-en a plus à Pétrograd. Je donnerai des dîners à six heures du soir et
-vous n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous
-soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous
-savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le
-Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l’espoir
-de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au
-coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent
-chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du
-régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques...
-Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il
-n’y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries.
-J’en vois chaque jour qui filent pour la gare, pliés sous le poids des
-objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils
-frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en restera plus.
-Bon débarras!
-
-Une longue conversation s’engagea sur la situation. Nathalie était
-optimiste. Les bolchéviques s’useraient vite. Ils étaient trop faibles
-pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle
-restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y
-avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens hauts
-fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets
-du gouvernement provisoire. On pouvait donc s’arranger pour vivre les
-quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les
-Allemands ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir.
-Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée et le
-gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un
-coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait
-offert l’hospitalité à un attaché libre à l’ambassade anglaise, lord
-Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie
-contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans
-maximalistes.
-
-Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d’une
-extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à
-Pétrograd depuis un an qu’il y était arrivé et qui passait pour être
-l’amant de la séduisante Nathalie. «Voilà un coup de partie heureusement
-joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire...»
-
-Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait appris de
-source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec
-Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique
-de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien
-officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux
-Affaires étrangères? Le fait est qu’Ivan Choupof-Karamine, pourtant si
-compromis par sa collaboration avec Protopopof, ne manifestait aucune
-inquiétude et se montrait même d’humeur fort joyeuse.
-
-Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l’invita
-à dîner pour le surlendemain.
-
---J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma
-petite amie Lydia m’a promis de venir. L’avez-vous revue? C’est sa
-première sortie depuis la mort de son cousin.
-
-Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine avec un
-plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé à l’idée de dîner dans cette
-maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités
-de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes,
-du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu’il
-arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie,
-éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet
-des jours cruels qu’elle avait vécu; leur azur lui parut plus profond.
-«Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions
-qu’elle n’a pas ressenties?» Elle portait pour la première fois un rang
-de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était
-assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle
-se trouva à côté de l’admirable lord Douglas, qui avait la droite de la
-maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de
-Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d’attention
-à sa jeune voisine qu’à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec
-plaisir les compliments de l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan
-Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement,
-alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et
-vint à Savinski.
-
---Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch?
-demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien j’ai envie de vous voir.
-
-Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de
-répondre, puis gaiement il dit:
-
---Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles.
-Mais je vous les sacrifierais volontiers. Il y a longtemps que j’ai été
-privé de ma petite amie.
-
---Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi? fit-elle.
-J’ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me
-prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre
-heures.
-
-Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous important
-avec un directeur de banque à deux heures. C’était un vieux monsieur
-fort ennuyeux et disert. En un clin d’œil, il renonça à cet entretien et
-accepta l’offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer
-chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski et à la
-maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna
-la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la
-garde dans la nuit froide de novembre.
-
- * * * * *
-
-Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine de deux cents pas,
-et qu’il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup
-de feu grêle déchira le silence de la nuit; une balle siffla dans l’air
-non loin de lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur
-distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.
-
-«Il faut s’habituer à cela aussi», pensa-t-il.
-
-Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de
-travail où la température était douce. Maintenant, on n’entendait plus
-un bruit. Il semblait qu’il habitât, seul vivant, une ville morte. Sur
-la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils
-étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. «J’irai
-les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il faudra s’occuper
-d’avoir des visas pour l’Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce
-petit bébé près d’elle! Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à
-moi.» Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du
-téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d’entendre une
-voix sèche et martelée qui disait à l’autre bout du fil:
-
-«Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, Nicolas
-Vladimirovitch?»
-
-Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui
-était naturel, comme s’il avait vu son interlocuteur la veille, comme si
-rien n’était survenu depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas
-un mot. Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les phrases
-banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu’il avait à
-causer avec lui, qu’une entrevue leur serait utile à tous deux et que
-peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers
-sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la
-journée, fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec
-lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d’assez
-pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la
-conversation se déroulait, l’accepta comme la chose la plus naturelle du
-monde.
-
-«Que peut-il avoir à me proposer? se dit-il. Me voilà en coquetterie
-avec le gouvernement bolchévique comme un vulgaire Choupof. Mais, au
-fond, qu’est-ce que je risque? Je prends une contre-assurance, et voilà
-tout.»
-
-Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours
-qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, il était couvert par la
-protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait
-aussi l’idée qu’il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son
-séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour
-quelle raison, lui souriait.
-
-
-
-
-IV
-
-PROMENADE
-
-
-Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant le Jardin d’Été,
-un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel.
-Il y avait plusieurs jours qu’il était là, sans que personne s’occupât
-de l’enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe
-manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce
-cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils
-traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres
-aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs
-pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle
-brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l’hiver, il faisait doux ici
-et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges
-chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les
-glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient
-échangées--des nouvelles demandées et reçues du prince Serge--Savinski
-avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était plus grande qu’au
-jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée de la banque jusque chez
-elle. La jeune fille lui parlait sur un ton qui donnait un prix nouveau
-aux phrases banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue
-réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments
-d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, Savinski, s’étaient
-développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la
-seule façon qu’elle avait de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient
-parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne
-subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur
-les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas.
-
---Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le
-sens loin de nous... Êtes-vous bien sûr que l’Angleterre soit partie du
-monde que nous habitons, nous les Russes? La vie est si simple pour eux,
-si unie, si en surface! Comme tout semble réglé là-bas! Il y a des
-réponses prêtes à chaque question. On n’est jamais obligé de les
-chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà
-écrite, dans le dictionnaire des convenances... Ici, on ne comprend rien
-à rien. Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout... C’est reposant,
-mais comme cela me paraît vide!... Je pense que je mourrais d’ennui si
-je devais habiter l’Angleterre.
-
---Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il n’est pas dans
-votre destinée et dans la mienne de vivre d’ici peu de mois dans les
-brouillards de la Tamise?
-
-La jeune fille devint sérieuse.
-
---Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, sans
-regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même.
-
---Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand
-on a une fois la chance d’avoir une amie comme vous, on ne la quitte
-pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller?
-
-Lydia hocha la tête.
-
---Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens... Je déteste les
-gens affreux qui sont au pouvoir; nous vivons une époque horrible. Et
-pourtant je veux rester ici... La Russie souffre mille morts. Est-ce le
-temps de la laisser? Il me semble que je l’aime davantage chaque jour.
-L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. Je ne me savais
-pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. C’est un sentiment très
-fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser.
-
---Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d’une voix
-grave, mais je ne l’avais pas compris aussi bien avant que vous ayez
-parlé. Il faut que ce soit vous qui me l’appreniez.
-
-Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la
-Perspective Nevski qu’ils traversèrent et continuaient à descendre la
-Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence.
-Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était
-glissante, Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans
-l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix qui descendait en
-eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain
-des cris qui montaient d’une foule amassée sur l’autre rive du canal, un
-peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils
-virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes
-descendus sur la glace qui formaient un groupe et s’agitaient avec des
-gestes violents.
-
-Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A ce moment-là de la
-vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y avait du désordre, on pouvait
-être assuré que l’affaire finirait mal et que la foule laissée à ses
-instincts irait au pire.
-
---Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.
-
---Non, non, fit-elle, à quoi bon?
-
-Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de
-la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques
-mots: «Tue-le!», «Fais-lui boire un coup!»
-
-Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia
-et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se
-dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le
-long d’un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un
-homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds
-et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au
-collet et à la taille l’entraînaient vers le trou noir dans la glace
-blanche... Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur
-place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air glacé et
-dominaient le tumulte... C’était un appel qui n’avait plus rien
-d’humain, quelque chose qui déchirait l’âme. Et, soudain, le groupe
-sombre fut le long du bateau... En un clin d’œil, on vit une forme
-gesticulante s’effondrer; à grands coups de bottes dans les reins et sur
-la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut
-entraînée sous la glace.
-
-Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si pâle qu’il
-eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et chancela. Il passa un
-bras autour de la taille de Lydia et la pressa contre lui. Il sentit le
-poids de son corps contre le sien. Elle avait presque perdu
-connaissance.
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous!... Je vous en prie... Faites
-un effort!... Pauvre enfant, comme je vous plains! Que je suis désolé,
-Lydia Serguêvna!... Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester
-ici...
-
-Déjà la jeune fille se redressait.
-
---Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse!... Allons! Mais
-donnez-moi votre bras.
-
-Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. Savinski fit asseoir
-Lydia et garda un bras autour d’elle.
-
-Lydia interrogea le vieux cocher.
-
---Que s’est-il passé? demanda-t-elle.
-
-Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.
-
---C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine dans un magasin.
-Alors le peuple l’a noyé...
-
-Il se tut un instant et ajouta:
-
---Les gens sont comme ça, maintenant.
-
-Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.
-
---Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce que la vie d’un homme
-aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch?... J’y ai beaucoup réfléchi et je
-croyais l’avoir bien compris... Oui, je pensais que rien maintenant ne
-pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout... Et voilà que cette
-scène banale m’a bouleversée... C’était horrible!...
-
-Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce et se tournant
-vers son compagnon:
-
---Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une
-fille qui manque de s’évanouir dans la rue... Et, pourtant, si vous
-saviez comme j’ai besoin de vous! Il me semble que vous êtes le seul
-homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez pas...
-
-Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra son étreinte.
-
---Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais.
-Vous pouvez compter sur moi...
-
-Puis, changeant de ton, il ajouta:
-
---Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu’un homme comme les
-autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain
-mauvais. C’est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille... C’est
-vous qui me donnerez des forces... En attendant, ayons au moins les
-bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour.
-
-Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de
-décembre qui, dès avant quatre heures, étend l’obscurité sur la ville.
-Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d’âne de la
-neige inégalement tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les
-cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments,
-lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait sentir battre près
-de son vieux cœur d’homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune
-fille.
-
-
-
-
-V
-
-UN SOUPER
-
-
-Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout ce qui n’était pas
-Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, ni sa famille n’existaient à
-ce moment pour lui. Elles avaient disparu comme un brouillard du matin
-que le vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond
-comme les yeux de la jeune fille; une lumière fraîche qui semblait être
-pour la première fois au monde enveloppait toutes choses et leur donnait
-un charme nouveau. C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour
-plus beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler les
-moindres paroles qu’il avait entendues au cours de leur lente promenade.
-Il avait fallu qu’elle fût bouleversée par l’émotion de la scène
-tragique dont ils avaient été les témoins pour qu’elle lui dît d’une
-voix dont il sentait encore vibrer en lui l’accent pathétique: «Ne
-m’abandonnez pas!» Certes non, il ne la quitterait pas. Il serait son
-ami de chaque jour, celui sur lequel on peut s’appuyer. Un homme de cœur
-pourrait-il laisser seul dans la tempête un être aussi charmant et aussi
-vulnérable? Qui avait-elle près d’elle? Un père infirme qui ne
-quitterait plus son fauteuil de malade; une mère qui vivait dans un
-cercle étroit de pensées futiles et de projets sans cesse changeants,
-incapable, du reste, comme son éternel ami le général Vassilief, de
-comprendre quoi que ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle
-se trouvait et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens d’un
-cœur léger aux pires catastrophes. «Grâce à moi, se dit-il, Lydia
-passera sans danger les quelques mois de la folie bolchévique. Il ne
-s’agit que de gagner du temps. Du reste, à la première menace sérieuse,
-nous franchirons la frontière...»
-
-Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui. Tout de
-suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet de chambre, Vania,
-qui était depuis dix ans à son service, vint à lui une lettre à la main.
-Mais, avant de la lui remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait
-reçu de mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de Nijni
-Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux. Il avait, du reste,
-trouvé pour le remplacer auprès de monsieur, qui, sans doute, ne serait
-plus longtemps à Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les
-maîtres avaient quitté la Russie.
-
---Et quand pars-tu? dit Savinski, qui avait compris tout de suite que
-rien ne retiendrait Vania à la ville.
-
---Demain matin, barine, murmura le domestique.
-
---C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter Pétrograd... Et le
-cuisinier, me reste-t-il?
-
---Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est d’ici.
-
-Savinski prit la lettre. «Il a peur, se dit-il, il a peur comme tout le
-monde, comme moi, du reste. Et il se sauve... Mais moi, je ne partirai
-pas encore.»
-
-Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, les barges sur
-le canal glacé, les arbres morts du Jardin d’Été passèrent sous ses
-yeux.
-
-La lettre ne contenait qu’une ligne:
-
-«A sept heures, au restaurant Donon, demander le cabinet retenu par
-Rodionof.»
-
-Elle était signée: «S.»
-
- * * * * *
-
-Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires
-étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de
-Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l’honneur de
-son hôte, et malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la
-vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui
-que la possession du pouvoir agissait sur les bolchéviques comme sur les
-gens du régime disparu; cette première impression le mit de bonne humeur
-et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté par où on
-pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas,
-il remarqua que Séméonof n’avait pas touché à la vodka et qu’il se
-bornait à tremper ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était
-pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un
-calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par
-des questions personnelles. L’officier s’informa de la santé de leurs
-amis communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota qu’il ne
-demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma
-l’exactitude des renseignements qu’on lui avait fournis sur les rapports
-secrets qui s’étaient établis entre le militant bolchévique et la belle
-Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser à
-Lydia Serguêvna.
-
-Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort de son
-cousin, «tué dans des circonstances tragiques», ajouta-t-il
-textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un
-geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais
-insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de
-Savinski:
-
---Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l’État, je lui
-trouverai un emploi digne d’elle et de ses rares facultés auprès de moi
-aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans
-la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.
-
-Il s’interrompit un instant et reprit:
-
---Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c’est à ce sujet
-que je vous ai demandé de venir ici.
-
-Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa
-poitrine d’un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien
-en face, il lui exposa la situation telle qu’elle se dessinait devant
-lui.
-
-Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation
-démagogique et lui parlait comme à un homme intelligent et non comme à
-un auditoire populaire. Il ne fut pas question de «l’abjecte tyrannie du
-tsar», ni de «l’autocratie corrompue», ni des «longues souffrances du
-peuple», ni de la «guerre abominable», ni inversement du triomphe du
-prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que
-prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce
-qu’il y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour gouverner
-la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et
-Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans
-ce premier entretien, que c’était une autocratie nouvelle qui montait
-sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car
-s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et
-envieuse, il reste qu’on peut causer avec quelques hommes intelligents
-et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof,
-il était évident que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils
-allaient faire la paix avec l’Allemagne.
-
---Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue: elle sera
-mauvaise, c’est entendu... Mais une mauvaise paix vaut mieux que la
-meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre
-revanche... Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et
-inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y
-a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait.
-Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes...
-Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions
-économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez
-la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique
-nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et
-sociales.
-
-Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher
-de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la
-force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu
-dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances.
-Quoi! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société
-ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première
-difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des
-soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient... Mais
-il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny,
-et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue,
-la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec
-mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au
-nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux
-réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe,
-avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient
-chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les
-Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir
-voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des
-visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la
-curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni
-aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris
-puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre
-murs sans oreilles d’un cabinet particulier.
-
-Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la
-fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour
-plus technique.
-
-Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à
-brûle-pourpoint:
-
---Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch?
-
-Séméonof répondit:
-
---Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch,
-que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce
-qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours: «Camarades,
-travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes.»
-Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la
-terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée.
-Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il
-n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre...
-
-Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la
-sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de
-commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de
-son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté
-sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus
-froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde.
-
---Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un
-sourire.
-
-Séméonof haussa les épaules.
-
---S’il le faut, dit-il froidement.
-
-Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas
-Vladimirovitch.
-
---Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que
-c’est demain matin que nous occupons les banques.
-
-Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens
-plein de la communication qu’il venait de lui faire de sa voix la plus
-froide. Puis il ajouta, comme avec négligence:
-
---Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos
-talents.
-
---Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation inutile, vous
-seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la
-sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche,
-vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.
-
---J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je
-vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous; mais je n’ai pas le
-loisir d’y penser... Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et
-la vôtre sont hasardées... Qu’importe! En tout cas, il n’y aura pour
-l’instant aucune perquisition chez vous. Si l’on veut entrer la nuit,
-n’ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une
-patrouille.
-
-L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il
-suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine,
-Savinski vit de la lumière et se fit arrêter.
-
---Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit
-Séméonof en s’inclinant.
-
-La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut pas. Il était très
-exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs
-jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente.
-Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la
-lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia
-était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait de le conduire à
-son père, à qui il voulait épargner l’émotion d’une fâcheuse nouvelle le
-lendemain matin.
-
-Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à
-l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant:
-
---Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.
-
---C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en
-gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à
-votre père. J’ai à lui parler.
-
-Nathalie et lord Douglas les regardaient.
-
-Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade
-le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la
-partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on
-tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui
-faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable;
-la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns
-sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues
-charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à
-tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un
-énervant appel à l’amour.
-
---Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch? dit Nathalie à haute
-voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne
-nouvelle?
-
---Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne? cela
-dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la
-chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle?
-
---Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur
-muet et attentif.
-
---Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront
-demain occupées par les bolchéviques.
-
---Mais qu’est-ce que cela veut dire? fit une dame un peu forte. Quel
-changement cela apportera-t-il dans les affaires?
-
---Oh! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de
-vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus
-tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront
-séquestrés.
-
-A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à
-Savinski.
-
---Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce
-que la nouvelle est exacte? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous
-tous? L’argent de nos comptes-courants!... C’est un vol manifeste.
-
---C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du
-gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes
-ruinés... Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et
-qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.
-
---Mais quand? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son
-sang-froid, quand?... Les coffres-forts aussi! Ne nous torturez pas!
-Pensez-y... Vous êtes odieux avec votre ironie.
-
-Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina
-qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux
-sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans
-le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la
-société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles,
-subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup.
-
-Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des
-questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il
-était assis.
-
---Alors, vous êtes ruinée, _dear little thing_, dit-il. C’est très
-intéressant!
-
-Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.
-
---Cela n’a aucune importance, fit-elle.
-
-Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le
-cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire
-chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski
-la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux
-hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient
-allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans
-la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour
-l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks
-qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur
-la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de
-leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que
-Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers
-pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait
-morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels
-il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de
-lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus
-fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui
-marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service,
-traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez
-mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia
-alluma une lampe électrique et dit:
-
---Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici? Il faut que je prévienne
-papa.
-
-Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil
-ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans
-la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur
-la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses
-de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une
-Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature
-d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait
-l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des
-chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la
-noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers
-retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski
-fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait.
-
-A ce moment, la jeune fille apparut.
-
---Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à
-vous voir.
-
-Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant
-sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta.
-
-Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et
-de sa bouche entr’ouverte.
-
-Ils restèrent quelques secondes sans parler.
-
-Savinski se pencha vers elle.
-
---Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.
-
-Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince
-Serge.
-
-
-
-
-VI
-
-LE CARREFOUR DOUTEUX
-
-
-Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore que le cynisme des
-propositions qu’il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait
-demandé sa collaboration l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de
-donner des conseils techniques aux maîtres de l’heure? Ne prenait-il pas
-une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l’entreprise
-bolchévique qui menait la Russie aux abîmes?
-
-Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations secrètes
-avec les dictateurs terroristes? Leur règne serait de courte durée. Il
-n’aurait que la honte d’avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi
-l’avait-il fait, du reste? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter
-Pétrograd? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et
-là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens la Suède et
-l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles
-il revenait sans cesse. «Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna?»,
-pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute
-pureté? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle
-s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait à se
-hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, elle parlait rarement des
-bolchéviques. Jamais il ne surprit d’elle un mot violent contre Lénine
-ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une
-horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse pas
-les hommes.
-
-La Banque du Nord, comme les autres banques de Pétrograd, était
-nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient et un commissaire siégeait
-dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de
-gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la
-confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par
-mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de coffres-forts étaient
-appelés en série. On confisquait les bijoux et l’or qui y étaient
-enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille
-encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait
-Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure le matin à la banque, heure
-perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du
-gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait
-tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction de Séméonof.
-Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet
-des négociations économiques et financières avec l’Allemagne. Savinski
-le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et
-désireux d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, jamais
-mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec
-les chefs allemands avait quelque chose de risible... Mais l’entretien
-qu’il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable.
-
-Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient
-tendus et qu’il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut
-dans son appartement la visite d’un soldat à la figure assez fine. Le
-soldat insista pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui
-était bien fermée, et dit enfin à mi-voix:
-
---Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est
-au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du
-soleil et demandez l’appartement Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai
-la porte.
-
-Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. «Après tant de coquins
-des deux partis, je vais enfin revoir la figure d’un honnête homme, se
-dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions.» Et
-il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un mois qu’il l’avait
-quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente? La
-seule chose qu’il avait apprise était qu’il était encore en vie, car les
-bolchéviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs
-ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux
-une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui
-livrerait Spasski, mort ou vif.
-
-Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. «Et voilà un brave homme
-encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une
-fortune pour lui.»
-
-Il lui serra la main et fit dire à «l’ingénieur Mouchine» qu’il serait à
-six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa
-l’esprit: «Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce
-que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre? Qu’est-ce qu’il y
-a au bout de cela? La prison ou une exécution sommaire.» L’idée que
-Séméonof le surveillait l’amusa. «S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il
-doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il
-s’intéresse tant.» Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver
-Spasski.
-
-La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s’était
-promené pendant une heure le long de la Néva. Il brûlait de lui dire
-qu’il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire.
-Il ne vit personne qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, il
-entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, s’attarda un
-moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par
-la maison des Choupof-Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il
-arriva à la maison désignée, sur la Moïka.
-
-Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le
-portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus
-tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était
-préparé sur le divan.
-
-Spasski portait un uniforme de simple soldat.
-
---C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, dit-il avec un
-sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois
-ou quatre millions de soldats qui errent à l’heure présente à travers le
-pays. Et voici mon livret.
-
-Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch,
-du gouvernement d’Orel.
-
---Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolchéviques
-l’honneur de m’inquiéter de leur police... J’ai échappé à l’Okhrana du
-tsar. Les gens d’aujourd’hui ne sont que de petits enfants auprès des
-policiers de naguère.
-
-L’ordonnance de Spasski apporta du thé.
-
-Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions
-personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le
-premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à
-Pétrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski.
-
---J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille charmante, et,
-sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J’ai confiance en
-elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas
-Vladimirovitch. Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile...
-Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est
-nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l’ai pas oubliée,
-que je pense à elle?...
-
---Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l’aime aussi,
-comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs
-présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme
-juvénile m’est précieux; il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai
-envie de tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une mauvaise
-époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche...
-
-Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un
-instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et
-soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et
-l’engrenage dans lequel il se trouvait pris.
-
-A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections,
-l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne
-fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux
-dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant.
-Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des
-relations officieuses avec les chefs de Smolny.
-
---Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter
-la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des
-hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que
-des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction
-des affaires... Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de
-soldat; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes
-obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je
-n’y vois aucun inconvénient... Nous aurons besoin de vous. Je pars dans
-le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le
-salut... Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que
-je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront
-apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent,
-verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus
-dangereux... Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera
-absolument nécessaire; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et
-comprendre à demi-mot; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas
-votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent.
-Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le
-mot «encore». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à
-l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don,
-et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire
-comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à
-constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques...
-
-La figure de Spasski s’éclairait; il était en pleine action. La vie pour
-lui était simple; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses
-facultés. Et ce but était magnifique: la libération de la Russie tombée
-dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à
-l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces?
-
-Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres
-et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski
-pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les
-recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à
-prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa
-maison.
-
-Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour
-plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait
-devant ses yeux, il se dit: «J’ai vu un homme heureux... Oui, dans
-l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi
-de ses facultés. Il ne le sait pas; il ne s’en rend pas compte; il
-parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui,
-et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus
-belles...»
-
-Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre
-avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui
-paraissaient singulièrement attirantes.
-
-
-
-
-VII
-
-FINLANDE
-
-
-Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements
-qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande.
-Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme,
-dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se
-plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas
-d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle
-s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son
-imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une
-confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne
-doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les
-rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre.
-Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui
-secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la
-frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à
-Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née
-entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de
-l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se
-promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de
-bronze de Pierre le Grand.
-
---Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de
-soucis à votre sujet. «Que se passe-t-il dans la ville? me demanderai-je
-à chaque heure. Tout est-il tranquille? Tire-t-on sur Nevski?» Il faudra
-que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie.
-Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir? Je suis arrivé à croire que
-vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.
-
-Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.
-
---Suis-je une petite fille? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne
-vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie
-Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est
-pas si facile que vous l’imaginez.
-
-Elle s’arrêta un instant.
-
---Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies... Si je
-vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie? Non, je
-suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite
-courtoisie... Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui
-m’invite depuis longtemps? Oh! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch,
-non, toujours avec mon amie? Folies à vos yeux, aux miens choses bien
-raisonnables et ennuyeuses... Je vais vous dire une chose à laquelle
-j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch... Nous sommes cette
-fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des
-doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant,
-vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto.
-Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça
-viendra... Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit
-mal; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois; la
-lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin...
-On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de
-rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain... Et voilà, nous
-menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie
-seulement, car on se voit à peine... Cela manque de grandeur,
-vraiment... Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que
-je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant! Le
-soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me
-dis: «Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je
-fait?»
-
-Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix
-dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en
-elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il
-était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et
-l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui.
-Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui
-caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas,
-couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du
-Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres
-blancs sur le fond jaune des murs; de l’autre côté, le palais de
-l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le
-quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et
-semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence.
-Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays
-inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir...
-Mais il était trop tard... Il frissonna...
-
-Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se
-sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez
-pour défier les destins?
-
-Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son
-changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première
-fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la
-ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas
-la revoir avant deux jours, il était au désespoir.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi
-auprès des siens. Le temps était brumeux et froid; la campagne
-finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva
-l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment
-de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si
-sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle
-tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était
-réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient
-au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre
-dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le
-rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la
-chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant
-partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y
-fut sensible une fois de plus; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par
-l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de
-sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et
-chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski
-avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras
-passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la
-sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et
-peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et
-tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda
-passionnément: «Pourquoi suis-je ému à ce point?» Et tout aussitôt,
-involontairement, la réponse monta à ses lèvres: «Peut-être ne suis-je
-plus fait pour ce bonheur-là!» Il lui sembla que quelqu’un avait parlé
-en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux
-se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son
-front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il
-respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée.
-
- * * * * *
-
-Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski,
-dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa
-emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la
-conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques
-reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y
-lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression
-passagère se dissipa vite.
-
-Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où
-Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et
-attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il
-sentit sur ses joues des larmes chaudes.
-
---Tu pleures? dit-il avec tendresse.
-
---Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée
-ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi... Mais je suis
-heureuse et je t’aime.
-
-Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la
-prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait
-pas.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait
-plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à
-la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait
-attendre un peu; la Finlande était calme, bien que des bandes de
-matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne
-s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti
-socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore
-solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si
-les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au
-contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien! il serait toujours
-possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant,
-il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en
-tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.
-
-En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le
-ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des
-heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement,
-il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit
-avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona
-chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la
-maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia? Il faisait nuit
-depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de
-chez elle? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia?
-Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait
-traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux
-Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le
-canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la
-ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée
-seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit
-pont, trois soldats silencieux attendaient... L’image fut si nette
-devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un
-instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et
-désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait
-entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très
-froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient
-en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route; il attendit un
-instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à
-rentrer. «Cette vie est impossible», se surprit-il à dire, quand il fut
-de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le
-téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil.
-
---Qu’avez-vous fait? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude.
-
---Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer
-des soucis?... Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre.
-
---Quoi donc? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à
-une nouvelle émotion indéfinissable.
-
---Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir... Mais je ne puis pas
-sortir avec vous... Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre
-une tasse de thé... Ce soir?... Non, je suis fatiguée, je tiendrai
-compagnie à papa, qui n’est pas bien... A demain.
-
- * * * * *
-
-Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux
-auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien qu’ils fussent pleins
-des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de
-Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir
-pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était
-impossible à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte à un
-gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient
-le pays.
-
-
-
-
-VIII
-
-ILLUMINATION
-
-
-Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof lui téléphona sur
-un ton qui lui déplut... Il semblait qu’il y eût une complicité entre
-eux et cette idée, surtout à ce moment-là, était odieuse à Savinski.
-Séméonof avait annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour
-midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser le
-rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à table, un officier
-arriva de Moscou en tenue de simple soldat. Il venait de la part de
-Spasski. Spasski était plein d’espoir et croyait au succès du mouvement
-dans le sud. «Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les terres
-cosaques et c’est là qu’est le salut du pays.» Mais, aux questions
-posées à l’émissaire, Savinski comprit qu’une fois de plus les rivalités
-de personnes jouaient un grand rôle dans le Don, que l’accord était
-difficile entre les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé
-révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin dans les
-villes les bolchéviques avaient des partisans. Il eut le sentiment très
-net de la vanité de l’œuvre entreprise par son ami. Mais que faire? Il
-fallait jouer les cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski
-courut à la recherche de quelques personnages financiers et politiques
-avec lesquels il avait à se concerter avant de répondre à Spasski. Et,
-pendant qu’il parlait interminablement politique et affaires, il pensait
-au plaisir qu’il aurait à retrouver Lydia à cinq heures.
-
-Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur, et son
-mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de Lydia son amie Hélène.
-
-Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était gaie et
-riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température était
-douce. Les deux jeunes filles parlaient de leurs amies, des jeunes gens
-qu’elles avaient vus ou dont elles avaient des nouvelles. Des événements
-récents, de politique, pas un mot. On était à cent lieues de la
-révolution. L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère
-enchantée; il se mêla à la conversation. Il regardait le visage animé de
-Lydia; elle était redevenue enfant et il la retrouva telle qu’il l’avait
-connue avant la mort de son cousin. Il hésitait à lui demander ce
-qu’elle avait à lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait
-pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé un petit
-appartement près de l’ambassade d’Angleterre. Il n’y passait que les
-après-midi, car il logeait maintenant, comme Savinski le savait, chez
-les Choupof-Karamine. C’était une partie carrée; il avait invité son
-amie et un collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs
-impressions sur cette réception intime et confrontèrent leurs souvenirs
-récents.
-
-Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de la conversation,
-d’appartenir à une autre espèce de gens, de n’avoir plus aucun lien avec
-Lydia. Son bref voyage de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux
-un abîme si profond? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd même où ils
-vivaient des intérêts et des souvenirs en dehors de lui. Il se perdait
-ainsi dans de moroses pensées, tandis que les jeunes filles continuaient
-à bavarder avec animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle
-ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une essence plus
-rare que les autres femmes. Auprès d’elle son amie Hélène, pourtant
-agréable, semblait destinée par la nature à être sa servante. Lydia
-avait une façon à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous
-de telle manière que vous aviez l’impression de lire jusqu’au fond de
-son âme. Pouvait-on imaginer en un corps aussi parfait une pureté plus
-complète?
-
-Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin Lydia seule à
-lui. Mais, comme Hélène se levait pour partir, Lydia la retint, lui
-proposant de dîner avec elle. Et, sur une objection de la jeune fille
-qui craignait de regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia
-ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme elle l’avait
-fait souvent déjà.
-
-N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia
-l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne paraissait pas
-s’apercevoir de l’humeur sombre dans laquelle était plongé son ami.
-Comme il allait la quitter, elle lui dit:
-
---Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas
-m’a demandé de l’épouser. Il prétend que cela arrangera tout, qu’auprès
-de lui je serai enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès
-janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. C’est sur ce ton-là
-qu’il a pris les choses. N’est-ce pas très anglais?
-
-Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il
-regarda bien en face Lydia. Elle souriait, mais il crut voir que sa
-lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un
-instant de silence.
-
-Puis, d’une voix très naturelle, il dit:
-
---Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu.
-
-Et il sortit.
-
- * * * * *
-
-A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. «Je
-me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir
-pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant.
-Erreur, illusion! Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de
-l’amour. Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune
-fille qui peut devenir demain une femme.» Quatre vers d’une chanson
-populaire lui traversèrent la mémoire:
-
- _L’herbe a été foulée,
- Pas par toi.
- J’ai été faite femme,
- Pas par toi._
-
-«C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à Pétrograd que tout me
-commandait de fuir? A cause d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en
-Finlande? Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au milieu
-des miens? Parce que je m’en suis senti séparé, à cause d’elle. Je lui
-suis attaché, c’est ici le mot propre. Elle m’est plus chère que tout.
-Voilà. Elle remplit ma vie, c’est magnifique, c’est inimaginable. Me
-serais-je cru capable d’un sentiment si profond? J’étais devenu une
-espèce de bon ours familial; j’allais finir mes jours ainsi dans une
-douce somnolence. Et puis je la rencontre! Et puis ces temps troublés où
-l’on ne sait plus comment on vit!... Et tout est remis en question! Je
-ne suis pas mort, grâce à Dieu! Comme j’ai envie de vivre!»
-
-Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son
-cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul et son esprit avait été
-diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse
-conversation d’affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait
-travaillé obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, il
-arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu’il
-en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il ne songea pour l’instant à
-rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze
-ans et plus s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait
-trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la
-terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, amoureux d’une jeune fille
-qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L’âge, il est vrai,
-n’avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques
-cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au
-demeurant, une espèce de colosse dont les deux pieds s’appuyaient
-fortement sur la terre. C’est alors seulement qu’il se dit: «J’aime
-Lydia, mais elle, elle ne m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié,
-beaucoup d’amitié, un grand attachement,--cela et rien de plus. C’est
-l’évidence même.»
-
-Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine.
-C’était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui
-restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui,
-Savinski... Oui, mais le lord Douglas? Allait-il lui enlever Lydia?
-Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien
-aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni
-qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât Pétrograd. Il avait besoin
-de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n’était
-rien; sans elle, la vie était vide; un ennui insupportable
-l’accablerait.
-
-La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un
-dieu; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia? Elle n’était pas
-pareille aux autres. Elle avait une âme russe; elle ne s’éprendrait pas
-de l’Antinoüs britannique... Et puis quitter son père? Impossible... Et
-si le prince Volynski mourait? L’instinct de sécurité ne serait-il pas
-alors plus puissant? N’accepterait-elle pas de vivre d’une existence
-large et sûre en Angleterre?...
-
-Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées
-contraires en son esprit.
-
-Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la
-découverte qu’il avait faite: il aimait Lydia Serguêvna. C’était un don
-du ciel. Sa vie en était illuminée.
-
-L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du
-Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le
-sang-froid caustique du jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa
-aller à lui répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof
-affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. «C’est
-un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n’a qu’à s’incliner devant un
-fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous
-que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela
-étant admis, que ferez-vous?
-
---Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il? Vous avez
-été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous? Les événements vont
-vite chez nous. Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie,
-n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques
-semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite... ou
-pendus.
-
-A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu le rattraper.
-
-Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d’un geste
-qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté:
-
---Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d’un
-homme ne vaut pas cher aujourd’hui en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.
-
-Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui donner le temps
-d’atteindre son but.
-
-Il revint à un ton de conversation plus plaisant.
-
---Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez comprendre qu’il est
-avec nous et qu’il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme
-étonnant qu’est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux
-étrangers, les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a le
-goût de l’absolu; je m’exprime mal: il en a la passion... Et il adore le
-changement; encore ici suis-je au-dessous de la vérité; c’est le
-bouleversement qu’il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous
-lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera
-et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a jamais
-servi, dont il sera le premier à jouir: le communisme. Quelle fierté
-pour un grand peuple que de penser qu’il impose une vérité neuve au
-monde! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui
-ferez supporter mille privations... Et Dieu sait si nous mettrons sa
-patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. Le Russe
-étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre de rien, mais pour une
-idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les
-formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles
-s’écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c’est un Évangile
-nouveau qui s’impose à l’humanité.
-
-Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec impatience. Il
-avait le goût qu’ont tous les Russes pour les discussions idéologiques.
-Mais le discours de Séméonof l’avait irrité et lui avait paru hors de
-propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est
-occupation agréable pour gens oisifs après dîner; mais, dans ce cabinet
-de travail d’une banque d’où il avait dirigé de vastes affaires, il
-était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque
-détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s’agissait
-d’organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques
-privées dont l’État avait pris possession et il voulait avoir les
-conseils d’un financier aussi éminent que Savinski.
-
-Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.
-
---Que me racontez-vous là? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les
-banques? Vous croyez qu’elles vivent d’argent... Pas du tout, elles
-vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder
-ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement
-dont vous faites partie? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela,
-qui vous apportera de l’argent? Personne. Vous aurez beau multiplier les
-appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client--et
-vous-même, mon cher Léon Borissovitch--ne vous confiera ses fonds. Vous
-tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien,
-vous ne reverrez jamais un seul des billets que vous mettez en
-circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute... Vous avez voulu mon
-avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant
-les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que
-nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au
-monde ne peut établir les finances.
-
-Séméonof réfléchit un instant.
-
---Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous
-êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il
-possible que vous ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de
-la société? Ce serait désirable, croyez-moi... Cela sera nécessaire. Je
-ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler avec nous.
-
-Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées
-chez d’autres; elles étaient inadmissibles dans la bouche d’un homme de
-ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien
-qu’il avait avec le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait
-pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient
-les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si
-l’on voulait sauver sa peau, il serait sage d’être en bons termes avec
-eux.
-
-Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles
-étaient, à la lettre, insupportables. C’était une des épreuves des temps
-troublés, et non la moindre, d’être obligé de plier sous la menace d’un
-dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le
-succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de Séméonof.
-
-Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta
-le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit
-comme négligemment:
-
---Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.
-
-Savinski sursauta.
-
---Vous êtes fous! lança-t-il, sans prendre le temps de réfléchir.
-
-Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle:
-
---Le gouvernement des Soviets ne peut admettre d’être insulté par le
-gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme
-Tchitcherine et Petrof.
-
-Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la
-plus sèchement polie, il dit:
-
---Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à homme, je ne vois pas
-le but de nos entrevues.
-
-Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit
-congé.
-
---Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de
-moi, n’hésitez pas à me téléphoner.
-
-Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un
-instant sur la communication du sous-commissaire aux Affaires
-étrangères. Soudain sa figure s’éclaira et il sourit:
-
-«C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d’arrêter
-l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me
-l’apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce
-moyen ingénieux d’agir sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car
-ils sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter notre
-conversation.» Il s’arrêta un peu, puis il continua:
-
-«Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le lui dire et qu’ils
-ont calculé assez juste. Mais le chantage n’en est pas moins évident et
-ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami.»
-
-Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq heures, de façon à
-avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour
-déjeuner. Il trouva un mot de Lydia lui disant que son père était plus
-malade et qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois
-en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où il rencontra le
-lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec lui pendant quelques
-minutes. «Est-ce qu’il aime Lydia? se demanda-t-il, tout en causant avec
-l’admirable jeune homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle,
-elle est jeune, il lui plaît; il veut prendre son plaisir avec elle,
-mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. Peut-il même
-imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia?» Il souriait de joie, tant
-cette certitude l’emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure
-qu’il passa avec l’ambassadeur.
-
-Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une
-mauvaise journée; il était agité et demandait à le voir le plus tôt
-possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait?
-
-Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia s’il pourrait
-causer avec elle un peu en sortant de chez son père.
-
---Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis et je serai contente
-de vous voir.
-
-
-
-
-IX
-
-PÈRE ET FILLE
-
-
-On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit était déjà
-venue quand Savinski fut introduit dans le petit salon que le prince
-Serge ne quittait plus. Il était à son ordinaire dans son fauteuil, un
-châle sur les épaules, un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de
-son extrême maigreur; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés sous
-les arcades sourcilières; sa main droite, qui reposait sur le bras du
-fauteuil, était pâle et décharnée; les ongles allongés semblaient
-appartenir déjà à un cadavre. «C’est la fin, pensa Savinski, en le
-voyant. Lydia n’aura plus que moi.» Déjà il avait oublié le lord
-Douglas.
-
-Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.
-
---Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix basse...
-
-Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit
-douloureusement.
-
---Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. C’est dommage...
-Quel beau pays! On y sent l’Arabie encore, l’odeur des épices vous
-remplit les narines quand le vent du sud fait monter la poussière des
-chemins... Je suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch.
-C’est peut-être à cause de mon grand nez... Vous avez remarqué, mon
-cher, que je n’ai pas un nez russe... Une de mes grand’mères doit avoir
-aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait
-chaud... A certains moments, il me semble que je sens encore dans mes
-veines la chaleur de l’Orient... Croyez-vous qu’on ait vécu déjà sur
-cette terre? Si oui, j’ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du
-Guadalquivir que l’été met presque à sec entre ses rives brûlées. Je me
-souviens, je me souviens... Et notre Pouchkine descendait d’un
-Abyssin...
-
-Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il
-divaguait un peu, tout en monologuant. Il avait oublié la présence de
-Savinski. Il renifla.
-
---Ici, ça sent le moisi; nous vivons dans la pourriture. La Néva, elle,
-n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée d’eau, cette mâtine...
-C’est un fleuve impérial; il n’y a rien de pareil au monde... Mais c’est
-un fleuve russe, énorme et stérile; il coule dans un marais. Il a fallu
-la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans
-ces solitudes humides!... Quelle aberration!... Mais pour moi, il n’y a
-plus qu’un empire, l’empire des morts... Vous vous souvenez du vers de
-La Fontaine: _Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts._ Ah!
-ah!... mes pieds y sont déjà entrés; ils n’en ressortiront plus... Et je
-les suis lentement...
-
-Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique
-apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à
-Savinski, en prit une et dit:
-
---Je vous demande pardon de mes radotages. C’est l’air de Pétersbourg
-qui m’a empoisonné. Racontez-moi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch.
-J’ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important,
-mais tout à l’heure... tout à l’heure, quand nous aurons pris le thé...
-
-Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne
-fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir.
-Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski
-lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le
-plus complet; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les
-Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le
-comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne
-l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier
-jour.
-
---Qu’est-ce que les Allemands feront? conclut Savinski, nous n’en savons
-rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en
-empêchera? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de
-grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous
-aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un
-défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville
-affamée? Faut-il le souhaiter? Je vous avoue que je ne sais plus ce
-qu’il faut désirer.
-
---Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince.
-Dieu m’évitera cette honte; je ne les verrai pas... Mais laissons cela.
-Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec
-impatience... Ah! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle
-était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et
-maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski... Voilà,
-mon cher, une destinée bien remplie: un peu de fumée dans l’air, un peu
-de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis
-rien, voilà, voilà!... A présent, il faut parler sérieusement, mon ami,
-dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.
-
-Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard
-allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage
-difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte,
-ou en Sicile.
-
-Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.
-
---C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia... Vous
-comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci... Une petite fleur
-comme elle dans cette ville de folie! Les soldats et les bandits dans la
-rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny!... Qu’est-ce qui lui arrivera,
-Nicolas Vladimirovitch? Elle est si jolie, cette enfant... Vous avez
-remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent... C’est
-une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier...
-Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de
-pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu:
-tout est clair, ouvert, bon et généreux; je lis en elle, je sais tout ce
-qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur
-incomparable, ma Lydotchka... Alors, voyez-vous, je tremble pour elle,
-elle va être seule... Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je
-sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout.
-Ce lord Douglas veut l’épouser...
-
-Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air
-très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la
-conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se
-demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge.
-
---Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais
-je ne les aime pas... Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont
-durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme... Naturellement, je
-n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà,
-Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et
-Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter...
-Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me
-prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut
-pas partir...
-
---Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas? interrompit
-Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était
-passé.
-
---Hé! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu,
-comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et
-voilà tout... Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant
-dîner, et, cette fois-ci, a insisté... Il paraît qu’il est superbe, ce
-garçon. Comment le trouvez-vous?
-
---Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un
-titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche.
-C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de
-plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia
-Serguêvna est risible.
-
---Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison... Mais, dans les
-circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement... Vous
-comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la
-sécurité... S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre... Moi, je
-crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous
-voyez la chose; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que
-je saurai que ma fille est à l’abri du danger... C’est capital, mon
-ami... Il n’y a pas de repos sans cela.
-
-Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y
-avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.
-
---Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est
-Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est
-pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je
-n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me
-sacrifie... Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas
-Vladimirovitch, et qui m’agitent... Nous nous sommes disputés sur ce
-sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très
-sérieusement: «Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te
-débarrasser de moi? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici.»
-Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu
-ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras; j’ai pleuré, comme
-un enfant, et je l’ai suppliée de rester... Que voulez-vous, c’est
-déplorable, mais qu’y faire? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a
-pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les
-nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas
-Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et
-c’est pour cela que je vous ai demandé de venir... Vous êtes la seule
-personne que Lydia aime... Oui, elle vous aime, mon ami... Tout ce que
-vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort,
-Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette
-affaire... Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le
-diable emporte, du reste!), et dites-lui la vérité, que je vais mourir,
-qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette
-ville maudite... Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne
-peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous
-comprenez que c’est stupide... Aussi, je vous demande de m’aider. Vous
-la déciderez à accepter, puisqu’il le faut... Vous êtes son ami.
-
-Le prince se tut; il était terrassé par l’émotion et respirait avec
-peine... Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que
-quelques étincelles de vie en lui.
-
-Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie; il
-avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir,
-se leva.
-
---Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut
-penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger...
-Savez-vous où je la trouverai?
-
---Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez,
-un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous
-savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison... Elle vous
-recevra dans sa chambre... Cela n’a aucune importance entre nous... Vous
-êtes notre ami, notre seul ami... Merci.
-
- * * * * *
-
-Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia
-qu’il ne connaissait pas. C’était une grande pièce dont les deux
-fenêtres regardaient le quai de la Néva. Elle était assez sombre. Une
-lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car
-l’usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un courant
-insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une
-table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d’un châle ancien.
-Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller à la
-rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. Ils descendaient
-jusqu’aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient
-absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi,
-le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée,
-dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la
-première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de
-la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C’était à cette
-femme qu’il fallait renoncer! Ah! le sacrifice que lui demandait le
-prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de
-l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.
-
-Mais déjà Lydia était près de lui.
-
---Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous recevoir ainsi.
-J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux dont je ne pouvais
-supporter le poids.
-
-Elle leva les yeux sur lui.
-
---Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous? Êtes-vous fatigué?... Vous
-n’avez pas d’ennuis, j’espère. On va nous donner du thé. Asseyez-vous
-là, près de moi, sur le divan.
-
-Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski refusa de se
-mettre près d’elle sur le divan et choisit un fauteuil de l’autre côté
-de la table. On entendait dans la pièce voisine, dont la porte était
-ouverte, les pas de la nourrice Katia qui allait et venait rangeant le
-linge de sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour dire à
-Lydia quelques mots.
-
-Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait à Savinski des
-nouvelles des siens. Avait-il été satisfait de son séjour en Finlande?
-Ses enfants se portaient-ils bien?
-
-Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise qu’il y avait
-un rien de changé dans le ton sur lequel elle s’exprimait. Elle parlait
-avec une grande amitié, mais il y avait pourtant quelque chose d’un peu
-distant, d’un peu conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était
-nouveau entre eux.
-
-Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa femme et ses
-enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée de rentrer à Pétrograd et
-combien il était difficile pour Sonia de passer ses journées si loin de
-lui, se rongeant de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans
-regarder Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à
-moitié renversée sur le divan; ses cheveux lui faisaient une couche
-dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait la bouche crispée comme
-si elle souffrait.
-
-Décidément l’atmosphère de cette chambre était lourde. Il y avait
-quelque chose d’inexplicable entre eux dont ils sentaient le poids
-mystérieux. C’était, sans doute, la grande question soulevée par la
-demande de lord Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans
-plus attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec ses jours se
-précipite dans l’abîme, les yeux fermés.
-
---Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna? demanda-t-il.
-J’ai beaucoup pensé à ce que vous m’avez dit.
-
-Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au
-fond de ses pensées et lui dit brusquement:
-
---Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous avec le lord
-Douglas?
-
-L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct et de
-surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement entre Lydia,
-lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait.
-
-Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans
-oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux,
-dit:
-
---Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes,
-vous n’avez pas le droit de le repousser.
-
---Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous? dit-elle d’une voix
-claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y
-attention. Vous savez que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me
-dites... Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids
-aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement... Mon père m’a dit la même chose
-que vous. Sans doute, il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être
-vous a-t-il influencé?... C’est vous que je veux entendre et non lui à
-travers vous.
-
-Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. Pourtant elle
-avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son
-visage pâli.
-
-Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid et sa bonne
-humeur souriante dans les discussions d’affaires les plus chaudes, se
-troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que
-répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince? Allait-il se
-trahir lui-même? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer par quelques
-généralités sur ce que les circonstances avaient d’exceptionnel, sur le
-souci naturel qu’on pouvait se faire en des temps si troublés pour des
-personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des
-propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin,
-par cette phrase sans signification:
-
---Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie.
-
-Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette
-équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu’elle
-lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et
-changea de sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était
-rentré à Pétrograd.
-
-Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit qu’il avait eu, la
-veille, à la Banque, la visite de Séméonof, que cet homme l’avait
-exaspéré, l’avait fait sortir du sang-froid qu’il aurait dû garder et
-qu’il craignait de s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de
-Séméonof sur le prix de la vie d’un homme.
-
-Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit et lui dit
-avec vivacité:
-
---Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch... Je ne
-l’aime pas; il me fait peur. Prenez garde qu’il songe à se venger. Il
-est tout-puissant, paraît-il.
-
-Savinski haussa les épaules.
-
---Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous sommes dans les
-mains de Dieu, Lydia Serguêvna.
-
-Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué.
-
-Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit une expression
-sérieuse, sa lèvre se crispa.
-
---Je veux encore vous poser une question. Ne vous moquez pas de moi,
-Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui je vous interroge ainsi. A la
-suite de votre entretien avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous
-sauver en Finlande?
-
-Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas ce que
-la jeune fille lui demandait.
-
---Me sauver en Finlande, moi, pourquoi?... Je n’y ai même pas songé,
-Lydia Serguêvna.
-
-Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau, il y eut un long
-silence. Un domestique entrant pour annoncer que le dîner était servi
-l’interrompit. Savinski se leva et allait prendre congé. Lydia le
-retint.
-
---Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec vous. Donnez-moi une
-minute pour que je me coiffe.
-
-Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds cheveux qui
-couvraient ses épaules et son dos. Elle les peigna, les roula en deux
-torsades et les ramena sur le derrière de la tête où elle les assujettit
-avec un grand peigne. Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister
-ainsi à sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née
-entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler en lui. Il ne
-pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.
-
-Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, elle lui
-dit du ton d’une petite fille qui a été méchante et qui tient à savoir
-si on lui en veut toujours:
-
---Voudrez-vous encore vous promener avec moi, Nicolas Vladimirovitch?...
-Je vous expliquerai une grande chose que vous n’avez pas comprise: c’est
-que la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une solution
-de révolution... Vous comprenez ce que je veux dire, c’est la solution
-qu’on ne doit pas prendre précisément parce que nous sommes en pleine
-tempête.
-
-Savinski s’arrêta stupéfait.
-
---Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna. Que voulez-vous
-dire, pour l’amour du ciel?
-
---Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle enchantée, comment
-pourriez-vous comprendre? C’est un peu trop compliqué pour un homme
-comme vous... Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.
-
-Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si gentiment que
-Savinski se mit à rire avec elle.
-
-
-
-
-X
-
-UNE VISITE DÉSAGRÉABLE
-
-
-Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une nuit où le
-sommeil l’avait longtemps fui. Comme il s’habillait lentement, un coup
-de sonnette retentit. Un instant après, sa femme de chambre lui remit la
-carte d’une personne qui désirait le voir. Il lut sur la carte:
-«Bogdanof, sous-commissaire du quartier de Kazan.» Savinski fronça les
-sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier? C’était la
-première fois qu’elle venait chez lui. Jusqu’alors il n’avait eu affaire
-à elle que par l’entremise du comité de maison.
-
-Le commissaire entra. C’était un petit Juif, sec et pâle, et nerveux,
-qui portait des lunettes. Il s’exprimait avec beaucoup de politesse. En
-quelques mots, il mit Savinski au courant de l’objet de sa visite. On
-faisait une revision des passeports et il venait demander à Savinski de
-lui confier le sien pour peu de temps.
-
-Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son passeport. Que
-deviendrait-il sans pièce d’identité dans une ville où l’on était exposé
-chaque jour à être arrêté dans la rue? En outre, il avait un visa de
-transit pour la Finlande où sa famille résidait et où il pouvait être
-appelé d’un instant à l’autre.
-
-Le petit commissaire s’inclina respectueusement.
-
---Je comprends, Nicolas Vladimirovitch, je comprends... Je suis désolé,
-croyez-le bien. Je donnerais beaucoup pour vous éviter cet ennui. Mais,
-hélas! l’ordre est formel et général. Tous les passeports doivent être
-visés par le commissaire... Il y a, c’est bien regrettable, beaucoup de
-faux passeports en circulation. D’où la mesure que nous sommes obligés
-de prendre...
-
-Savinski s’obstina. Il téléphonerait lui-même aux Affaires étrangères
-pour arranger l’affaire.
-
-Le petit Juif objecta que l’affaire n’était pas du ressort des Affaires
-étrangères, mais bien du commissariat du quartier.
-
-Savinski se montait peu à peu. Le commissaire restait souriant,
-respectueux, mais inflexible.
-
---Mais si vous avez un ordre de Séméonof lui-même, dit Savinski.
-
-Bogdanof s’inclina à ce nom. Son visage prit une expression d’ironie qui
-n’échappa pas à son interlocuteur.
-
---Sans doute, dit le commissaire, sans doute, si Léon Borissovitch
-intervient, l’affaire sera classée... Ce sera une grande exception, je
-vous l’assure... Mais je serais heureux personnellement, croyez-le bien,
-très heureux...
-
-Déjà Savinski était au téléphone. Malheureusement Séméonof n’avait pas
-encore paru au commissariat des Affaires étrangères. A un appel à son
-domicile, une voix d’homme, ayant demandé à Savinski son nom, riposta
-aussitôt que Léon Borissovitch venait de sortir de chez lui.--Où
-était-il allé?--On ne le savait pas.
-
-Savinski raccrocha le récepteur. Il était fort en colère.
-
---Je suppose, dit-il, que vous pouvez attendre que j’aie joint Séméonof
-au téléphone.
-
-Le petit Juif soupira.
-
---Je dois rapporter le passeport, dit-il. C’est vraiment désolant... Je
-suis obligé, comprenez bien. Je voudrais vous être agréable, pourtant...
-Mais jugez vous-même. J’ai des ordres.
-
-Son obséquiosité parut à Savinski exagérée et sonner faux. Il tira sa
-montre.
-
---Il est onze heures, fit-il, donnez-moi jusqu’à midi. Revenez alors et,
-d’ici là, j’aurai trouvé Séméonof.
-
-Le commissaire pâlit encore et eut un mouvement d’effroi.
-
---Impossible, dit-il, vous voyez pourquoi... Comment dire?... Mais vous
-saisissez.
-
---Je ne comprends rien du tout, fit Savinski exaspéré.
-
-Et soudain il comprit; le petit Bogdanof avait peur qu’il ne profitât de
-cette heure pour s’enfuir.
-
---Vous craignez que je me sauve, dit-il en riant. Ah! ah! je vois la
-chose. Et il va sans dire que vous ne vous contenterez pas de ma parole
-d’honneur.
-
-Bogdanof protesta par manière de politesse, mais il était évident que
-c’était précisément cela qu’il redoutait.
-
-Savinski prit enfin son parti. Il alla à son bureau, y chercha un papier
-et le tendit au petit Juif qui multipliait les révérences.
-
---Je vous remercie, Nicolas Vladimirovitch. Je vais vous remettre, comme
-de droit, un reçu qui vous servira de pièce d’identité jusqu’à ce que je
-vous rende votre passeport.
-
-Et il donna une feuille munie du cachet du commissariat où il porta le
-numéro du passeport et les indications nécessaires sur la personne à
-laquelle le reçu était délivré. Puis il sortit.
-
-«Me voilà prisonnier, se dit Savinski; la prison est grande, c’est la
-Russie, mais c’est une prison tout de même.»
-
-Pendant une heure il poursuivit Séméonof au téléphone. Il ne le trouva
-ni chez lui, ni au commissariat des Affaires étrangères, ni à Smolny.
-Séméonof semblait avoir disparu de Pétrograd. De guerre lasse, il
-renonça à ces vains appels, se promettant de passer l’après-midi à
-l’ancien ministère sur la place du Palais.
-
-Il se rendit chez Ivan Choupof-Karamine. Celui-ci était à la maison.
-Savinski voulait savoir si on lui avait réclamé son passeport.--Non, il
-n’en avait pas entendu parler.
-
-Cela fit réfléchir Savinski. Il y avait là, sans doute, une manœuvre de
-l’ingénieux Séméonof qui avait choisi ce moyen de faire sentir à son
-honorable ami Savinski la dépendance dans laquelle il le tenait.
-Quittant Choupof-Karamine, il traversa la cour pour aller chez Lydia
-Serguêvna. Il fallait l’avertir qu’il ne pourrait sortir avec elle
-l’après-midi, car tant que l’affaire du passeport ne serait pas réglée,
-il n’aurait pas de repos.
-
-Il était fort énervé, mais la vue de Lydia qu’il trouva seule dans un
-salon le rasséréna. Avec bonne humeur, il lui raconta sa matinée. La
-chose qui parut le plus frapper Lydia dans son récit fut le fait qu’il
-ne pouvait quitter Pétrograd. Elle le lui fit répéter deux fois.
-
---Vous êtes prisonnier ici, dit-elle.
-
-Ce fut seulement après avoir bien fixé ce point qu’elle manifesta
-quelque crainte à l’idée de voir son ami persécuté par les bolchéviques.
-
---C’est partie du jeu que nous jouons, répondit celui-ci. Je crois avoir
-encore assez de prise sur Séméonof pour arranger cet incident.
-
-Elle resta silencieuse un moment. Puis elle dit:
-
---Si vous ne réussissez pas, voulez-vous que je voie Séméonof?
-
-Savinski sursauta. Quelle folle idée lui passait par la tête?
-
---Mais vous n’y pensez pas, Lydia Serguêvna! L’avez-vous déjà revu?
-
---Non, dit-elle, en souriant.
-
---Mais alors? fit-il.
-
-Elle haussa légèrement les épaules.
-
---C’est une idée que j’ai eue comme cela... Vous savez qu’il a toujours
-été très correct avec moi, et il semblait me rechercher quand nous nous
-rencontrions chez Nathalie. Alors, j’ai pensé que, pour une petite chose
-comme celle-là, il m’accorderait sans doute ce qu’il vous refuserait.
-Enfin peut-être aussi cela vous ennuie-t-il d’avoir quelque chose à lui
-demander?
-
---Non, non, cria Savinski, il ne peut en être question. C’est une
-affaire entre lui et moi. Je lui en veux surtout de m’empêcher de vous
-voir cet après-midi. Cela, je ne le lui pardonnerai pas.
-
-Comme il quittait Lydia, il lui dit:
-
---Savez-vous que je n’ai pu dormir... Oui, j’ai cherché à comprendre le
-sens de ce que vous m’avez dit hier en partant. Je n’y ai pas réussi.
-
-Lydia le regarda malicieusement.
-
---Vous voyez qu’une petite fille en sait plus que vous. Je vous
-expliquerai cela demain, si toutefois cela vous intéresse encore.
-
- * * * * *
-
-Pendant l’après-midi, Savinski n’arriva pas à voir Séméonof. Il perdit
-son temps à courir des Affaires étrangères à Smolny. Finalement il lui
-laissa un billet assez sèchement tourné à son domicile.
-
-Le lendemain, dans la matinée, Séméonof l’appela au téléphone. Sur un
-ton d’une politesse exquise, il lui présenta ses excuses les plus
-complètes. Il avait été pris par des rendez-vous importants avec la
-commission des délégués allemands. Quant à l’affaire du passeport, elle
-était déjà arrangée. Il avait donné les ordres nécessaires. Il priait
-Savinski de ne pas lui en vouloir. Il y avait, hélas! encore beaucoup de
-désordre dans les bureaux. Tout cela s’arrangerait peu à peu à force de
-travail et de bonne volonté. Une heure plus tard, le petit Bogdanof
-rapportait l’indispensable passeport.
-
-Cet incident laissa une mauvaise impression dans l’esprit de Savinski.
-Ce jeu du chat et de la souris était fort déplaisant. Pour la première
-fois, il sentit que sa position était assez critique. Si Séméonof
-apprenait qu’il avait gardé des relations avec Spasski, sa situation
-deviendrait, du coup, dangereuse. Il avait le sentiment très net de
-n’avoir aucune prise sur Séméonof. C’était une froide machine politique
-dont rien n’arrêterait la marche. Il y réfléchit longtemps. La première
-chose à faire était d’avertir Spasski de ne plus lui envoyer directement
-ses émissaires. Il fallait trouver une personne interposée,--car
-Savinski, à cette heure-ci moins que jamais, ne voulait renoncer à la
-lutte contre les tyrans de Smolny. Bien au contraire, l’incident du
-passeport lui donnait une envie plus passionnée de les voir pendus
-quelque jour aux réverbères d’un pont sur la Néva. Et, pris d’un désir
-soudain d’agir, il sortit pour aller trouver l’ami dont il avait besoin
-pour correspondre avec les chefs de l’armée du Don. En arrivant dans la
-rue, il eut soin de regarder s’il était suivi. Non, la rue et le quai
-étaient déserts. Pour plus de sûreté, il prit par le canal de la Moïka
-et traversa une des premières maisons sur la droite qui se trouvait
-avoir une sortie sur la Millionnaia. Il n’avait pas d’espion à ses
-trousses.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu de l’après-midi, il rencontra Lydia Serguêvna. Les jeunes
-filles avaient depuis longtemps en Russie une grande liberté, sortaient
-seules ou en compagnie de qui leur plaisait. Si elles ne voulaient point
-se compromettre, elles évitaient de se montrer souvent dans la rue avec
-le même homme.
-
-Depuis la révolution et surtout depuis la prise du pouvoir par les
-bolchéviques, ces restrictions volontaires étaient abolies; Savinski et
-Lydia Serguêvna, s’ils choisissaient pour leurs promenades des endroits
-peu hantés, les quais, le Jardin d’Été ou celui du Cavalier de Bronze,
-c’était par goût et non par prudence, car personne ne se serait étonné
-de voir la fille du prince Volynski sortir avec un ami de son père,
-surtout quand l’ami était le très notable Nicolas Vladimirovitch
-Savinski, dont chacun qui le connaissait savait qu’il était le modèle
-des maris et l’homme le plus casanier de Pétrograd. Aussi, comme on
-était à trois jours de Noël et qu’ils avaient tous deux des emplettes à
-faire, ils n’hésitèrent pas à prendre l’élégante Morskaia et la
-Perspective Nevski. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs de la
-grande avenue, une foule qui allait à ses affaires sans entrain, sans
-gaieté. Le sentiment qu’on lisait sur les visages était la
-préoccupation. L’inquiétude du présent et le souci de l’avenir
-remplissaient les âmes. La disette augmentait chaque jour; le prix des
-vivres qu’on se procurait avec difficulté et du combustible rare s’en
-accroissaient d’autant.
-
-Et c’était le moment où les banques étaient prises par les bolchéviques,
-où personne ne pouvait retirer l’argent qu’il y avait en dépôt. Aussi
-voyait-on venir les fêtes sans joie. Les boutiques de luxe restaient
-vides. Seuls les magasins de victuailles étaient assiégés. Mais à
-entendre ce que l’on demandait pour les dindes, les oies ou les
-volailles nécessaires au dîner de Noël, quelques-uns s’en allaient
-découragés et hochant la tête, mais le plus grand nombre achetait tout
-de même avec cette admirable insouciance de la question d’argent qui est
-si générale chez les Russes.
-
-Lydia et Savinski étaient trop absorbés en eux-mêmes pour s’intéresser
-au spectacle de la rue. Ils prirent le thé dans une boutique que
-venaient d’ouvrir près de Nevski des femmes du monde ruinées et
-d’anciens officiers. Par hasard Lydia en connaissait un pour l’avoir
-rencontré au bal. Il vint causer avec eux. C’était un grand garçon à la
-figure régulière; il prenait son changement de position avec la
-meilleure grâce du monde. Il en plaisanta agréablement. En d’autres
-temps, Savinski l’aurait trouvé insignifiant, mais sympathique et propre
-à être rangé dans une série composée de dix mille individus identiques.
-A ce moment de la vie russe, il lui déplut infiniment. Il acceptait les
-choses avec une facilité vraiment excessive; il se trouvait si bien dans
-sa position nouvelle qu’il semblait être né pour être domestique et non
-pas officier de la garde, pour servir des tasses de thé en souriant à
-ses clientes et non pour mener des hommes sur le champ de bataille.
-N’avait-il rien de mieux à faire à cette heure? Du côté des
-bolchéviques, au moins, on travaillait, on dépensait une énergie
-prodigieuse; le haïssable Séméonof avait une volonté qui ne pliait pas.
-Et là, devant lui, ce grand dadais d’une famille connue qui portait des
-plateaux de thé! Il songea à Spasski qui essayait de constituer une
-armée dans le Don. Il y avait cent mille officiers dans l’armée qui
-préféraient fainéanter dans les villes, vivre d’expédients, descendre
-degré par degré de plus en plus bas dans la voie où peu à peu, mais
-sûrement, on se dégrade et se salit, qui acceptaient cette lente
-déchéance plutôt que d’aller essayer de sauver la Russie avec l’armée du
-Don dont le recrutement se faisait avec une peine extrême. Savinski
-réfléchissait mélancoliquement à cela et se taisait.
-
-Lydia, qui le vit absorbé, posa sa main sur la sienne et lui demanda en
-se penchant vers lui s’il avait quelque souci.
-
-Il fut frappé de l’accent qu’elle mit dans ces simples paroles. Il crut
-y sentir presque de la tendresse. De nouveau sa vie fut transformée. Il
-regarda Lydia et lui dit:
-
---Il n’est pas de souci que votre voix n’enlève.
-
-Il ne lui avait jamais parlé aussi directement; il eut peur d’en avoir
-trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait. Il resta embarrassé un
-instant; puis il se souvint de la scène de l’avant-veille et de
-l’explication que lui devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne
-voulait pas du lord Douglas. Il les lui demanda.
-
---C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois que j’y
-arriverai. Seulement, venez un peu plus près de moi, Nicolas
-Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous entende.
-
-Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au travers de la
-table. Son visage touchait presque celui de la jeune fille. Elle
-commença ainsi avec un peu d’émotion:
-
---Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch, pourquoi papa désire
-que j’épouse cet Anglais. Papa ne voit qu’une chose, c’est qu’il est
-malade et que Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les
-gens qui appartiennent à notre classe sociale... Alors, comme je suis ce
-qu’il aime le mieux au monde, il consent à se priver de moi. Le mariage
-qu’il me propose, c’est ce qu’on peut appeler une solution
-raisonnable... Oui, c’est très bien de prendre un mari qui est jeune,
-beau, riche et qui vous offre une grande situation mondaine; cela est
-plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch, en d’autres temps,
-pourquoi ne l’aurais-je pas accepté, à condition, bien entendu, que je
-n’eusse aimé personne d’autre?... Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me
-parler d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans cette
-ville de fous? Faire quelque chose de sage, de réfléchi, qui arrange
-tout, à l’heure où nous sommes, Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie
-que nous avons devant les yeux!... Mais la seule pensée en est horrible,
-mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous; vous comprenez bien, il
-n’est pas à notre mesure... Je dis que vous et papa vous parlez comme
-vous auriez parlé il y a un an, quand tout était calme... Mais
-aujourd’hui, quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les
-choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie, toute sa vie,
-pensez-y, mais c’est absurde, mon cher ami, c’est absurde... Ce que vous
-me proposez, on ne peut pas le faire, justement parce que c’est la
-révolution. Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien compris, et
-il faut que ce soit moi qui vous ouvre les yeux...
-
-Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle se demandait:
-«Puis-je me moquer ainsi de ce grand monsieur si intelligent, si connu?
-Eh bien, oui, je puis le faire, et c’est délicieux.»
-
-Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était palpable, évident,
-mais il avait quelque chose de si séduisant que Savinski n’avait ni le
-goût ni la force de le réfuter. Et puis il sentait au fond de lui qu’ils
-vivaient une heure charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi
-chercher plus loin? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.
-
-
-
-
-XI
-
-UN INCIDENT
-
-
-Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le vieux Lamshof, de
-la Deutsche Bank. L’entretien avait été si intéressant qu’ils s’étaient
-donné un second rendez-vous pour la veille même de Noël. Il y avait là
-une occasion unique de savoir ce qu’étaient les intentions des
-Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, comment ils
-entendaient vivre avec eux, et surtout pendant combien de temps ils les
-laisseraient au pouvoir. Car il n’était pas douteux pour Savinski que
-l’existence de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques de
-Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour lui dire que des
-affaires le retenaient, mais qu’il serait auprès d’elle et de ses
-enfants la veille du jour de l’an. Il lui écrivit sur le ton le plus
-amical. Il était plein de tendresse pour elle. Maintenant qu’il en
-aimait une autre, il sentait avec plus de force que jamais les liens
-d’amitié qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui
-apparaissait d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière
-confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les
-sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir qu’elle comme
-confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine de personnes chez
-Nathalie. On but du champagne et la gaieté fut grande. Cette fois-ci,
-Nathalie, qui s’était aperçue d’une froideur croissante chez lord
-Douglas à son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec
-Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. Celui-ci pensait
-être rajeuni de vingt ans. Mais même alors avait-il ce goût prodigieux à
-la vie qu’il se sentait maintenant, cette exaltation qui prenait sa
-source au plus profond de lui? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un
-regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La jeune
-enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait versé un élixir par
-quoi le monde entier était revêtu de beauté. Il regardait avec
-indulgence les gens qui l’entouraient. Le lord Douglas lui-même lui
-paraissait charmant. Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à
-Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. Sans doute ne
-le tenait-il pas pour valable? Sans doute pensait-il gagner sûrement,
-avec les cartes qu’il avait en main, la partie engagée. Il riait et
-plaisantait avec la jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et
-même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son père, Savinski le
-vit partir sans émoi avec elle, tant la certitude était forte en lui
-qu’une fille comme Lydia n’épouserait jamais cet homme d’une race si
-différente de la sienne.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui un incident qui lui
-parut incompréhensible. Ce fut un coup si brusque qu’il en resta
-ébranlé. Voici comment les choses se passèrent. Il était sorti avec la
-jeune fille pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient
-devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des cadeaux à
-acheter pour ses enfants à l’occasion de la nouvelle année. Jusqu’alors
-Lydia avait été de l’humeur la plus gaie et même la plus tendre. Dans le
-magasin, il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez
-longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. Lorsqu’il la
-questionnait, elle répondait par monosyllabes et Savinski était
-incapable de comprendre la raison de ce brusque changement.
-
-Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas parût dans le magasin.
-Lydia fut aimable avec lui. Lord Douglas, riant et léger à l’ordinaire.
-Il s’intéressa aux jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des
-nouvelles de sa femme et le félicita de l’avoir installée en Finlande,
-quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse en ce moment-ci. Savinski
-lui présenterait ses hommages quand il la verrait.
-
-Savinski le remercia et dit:
-
---Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.
-
-Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. Un instant
-après, Lydia dit à haute voix à lord Douglas:
-
---Voulez-vous me ramener jusque chez moi? Il se fait tard et j’ai un
-rendez-vous.
-
-Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors vers Savinski, lui
-tendit la main et dit:
-
---Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée de vous quitter,
-mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce pas?
-
-Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel sur lequel les
-eût dites Nathalie Choupof-Karamine elle-même et sortit sans que
-Savinski, dans l’extrême de son étonnement devant une manœuvre si
-imprévue, ait pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases
-banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé en face
-d’une rangée de poupées russes, aux joues hautement enluminées, qui le
-regardaient de leurs yeux fixes.
-
-Que se passait-il en Lydia? Comment expliquer ce mouvement subit
-d’humeur? Comment admettre qu’après ce qui avait été dit entre eux elle
-l’eût quitté délibérément pour aller vers le lord Douglas? Qu’était ce
-rendez-vous dont elle n’avait pas parlé? Savinski admettait qu’il se
-trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune fille. Il était
-perdu sur des terres inconnues... Que savait-il des femmes, après tout?
-Une longue période de mariage l’avait séparé du monde. Sa femme était
-sans complications, sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme
-en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des questions à
-son sujet. La simplicité de son caractère, l’égalité de son humeur ne
-laissaient place à aucune énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne
-serait jamais à aucun autre; puis elle était la mère de ses enfants. Et
-il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble de tranquillité
-sentimentale, toute son activité étant prise par les grandes affaires
-qu’il avait à manier... Avant elle, de vingt à trente ans, il avait eu
-mainte aventure. Il était alors très beau garçon, assez en vue, et il
-vivait dans une société aussi éloignée des principes puritains que la
-Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu des succès
-dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne lui avaient rien coûté
-et des ruptures qui ne lui avaient laissé que l’agréable sensation d’une
-liberté retrouvée après avoir été perdue quelques semaines ou quelques
-mois... Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes compliqués.
-Les équations qu’il avait eu à résoudre n’étaient pas de celles qui
-demandent un effort intellectuel. Aussi se trouvait-il stupide devant le
-mouvement capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir? Il y réfléchit
-longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire? Il
-s’examina. Non, il avait conscience de ne l’avoir heurtée en rien.
-Avait-elle deviné que les sentiments de Savinski envers elle n’étaient
-pas ceux de l’ami qu’il prétendait être? Cette idée avait quelque chose
-de séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience
-de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, comme toute autre
-femme, voulait-elle immédiatement en abuser? Même si la première de ces
-hypothèses était vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible,
-supposer une Lydia bien différente de la jeune fille dont il portait
-l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires se heurtèrent longtemps
-dans la tête douloureuse de Savinski. Il renonça à trouver une réponse à
-un problème si difficile et décida de questionner un jour prochain Lydia
-avec la simplicité qui était entre eux.
-
-Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put la voir avant son
-départ pour la Finlande. Elle était, lui fut-il répondu au téléphone,
-légèrement souffrante et obligée de garder le lit. Il lui écrivit un
-billet pour lui souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il
-serait rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de réponse.
-Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il fut désappointé de n’en
-pas recevoir. La veille du jour de l’an, il partit de bon matin par le
-premier train. A la frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire
-bolchévique déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. Il
-fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé dans une forme
-qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski sentit qu’il était inutile
-d’essayer de forcer la consigne. Il était fort exaspéré pourtant. Il
-pensait à la déception de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait
-qu’il les trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un
-officier, qui était employé au bureau des passeports et qui avait
-appartenu à l’ancienne administration impériale dans le même poste,
-connaissait depuis longtemps Savinski. Profitant d’un moment où le
-commissaire bolchévique, qui était un grand diable de matelot de
-Cronstadt aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski qu’il
-allait à Pétrograd en automobile pour affaire de service et qu’il
-l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres. Si
-tout allait bien, ils seraient là avant midi et peut-être Savinski
-pourrait-il avoir son visa au commissariat des Affaires étrangères de
-façon à prendre le train du commencement de l’après-midi. Pour éviter
-d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, Savinski l’attendrait un
-peu plus loin sur le chemin.
-
-Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut attendre
-l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils roulaient lentement sur la
-neige tassée de la route dans la direction de Pétrograd.
-
-Le compagnon de Savinski était un homme intelligent et agréable. Il
-avait gardé sa place pour ne pas mourir de faim et, en outre, il pouvait
-rendre à la frontière bien des services à ses anciens amis. Du reste,
-quand il en aurait assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare
-la Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation en français
-pour éviter d’être compris par le soldat qui conduisait la voiture.
-Savinski apprit ainsi une nouvelle qui l’intéressa fort. L’officier, par
-suite d’un hasard heureux, se trouvait être assez exactement renseigné
-sur la force et les projets du parti communiste en Finlande. Il n’était
-pas douteux que les bolchéviques finlandais eussent trouvé un appui, de
-l’argent et des armes en Russie; des émissaires de Lénine et de Trotski
-faisaient constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, et,
-d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, dans la seconde
-quinzaine de janvier, à un coup d’État des extrémistes qui
-renverseraient le faible gouvernement bourgeois. L’officier ne mettait
-pas en doute leur succès. Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il
-avait les siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti
-rouge était au pouvoir? Ne faudrait-il pas les faire passer à
-l’étranger? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans lui?... Et puis
-il avait des fonds importants dans plusieurs banques d’Helsingfors. Il
-fallait les en retirer, car les banques finlandaises subiraient la même
-fortune que celles de Russie.
-
-Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la chance de rencontrer
-dans un couloir Séméonof. Celui-ci le reçut de la façon la plus aimable
-et lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua
-qu’il avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt
-devint sérieux.
-
---Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des fuites. Des gens
-ont profité du désordre des bureaux finlandais où, comme vous savez,
-nous gardons nos agents, pour passer en Suède.
-
---Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit Savinski vivement.
-
---Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche d’un sourire. Je
-suis persuadé que vous avez d’excellentes raisons de ne pas quitter
-Pétrograd...
-
-Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un peu différent:
-
---Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens avec Lamshof.
-
-«Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait une allusion à
-Lydia dans la première partie de sa phrase.» Un sentiment de colère
-monta en lui. Il se domina et dit avec insistance:
-
---Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les raisons les plus
-graves pour aller en Finlande où sont ma femme et mes enfants... J’ai
-l’intention de les envoyer en Angleterre pour l’éducation de mon fils et
-je suis sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.
-
---Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant les écoles anglaises
-sont meilleures que les nôtres.
-
-Il réfléchit un peu.
-
---Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, oui, je vous le
-donnerai, et, si vous me rapportez le passeport de votre femme et de vos
-enfants, je m’engage à le viser pour la sortie de Finlande... Mais,
-n’est-ce pas? nous parlons ici d’homme à homme; puis-je avoir la
-promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers jours de
-l’année? Nous aurons à causer, voyez-vous; une conversation avec un
-homme de votre valeur est toujours précieuse pour moi.
-
-Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. Le même soir, il
-était chez les siens et rassurait Sonia dont l’inquiétude avait été
-grande à ne pas le voir arriver dans la matinée.
-
-Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre son passeport
-pour avoir le visa de sortie.
-
---Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia avec force. C’est
-déjà beaucoup que j’accepte de ne pas rentrer à Pétrograd près de toi.
-Si nous partons, partons ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici? Nous
-tenterons notre chance à Abo.
-
-Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner à Pétrograd.
-Du reste, les relations qu’il avait avec Séméonof le mettaient à l’abri
-de tout danger. Et puis, à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire
-les Allemands? Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y
-apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, comme
-la situation en Finlande pouvait, d’un jour à l’autre, devenir
-dangereuse, il suppliait sa femme, pour le salut de ses enfants, d’aller
-l’attendre à Stockholm. Un homme seul trouverait toujours moyen d’y
-arriver, dût-il franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se
-laisser convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même,
-elle ne put cacher sa tristesse.
-
-Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors où il avait à
-voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au mieux. Ils déjeunèrent en
-tête-à-tête à l’hôtel Kemp. Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en
-vain de l’égayer. Ces dernières heures passées avec celle qui avait été
-la fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son humeur aussi.
-Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il de lui? Jamais l’avenir
-n’avait été aussi incertain. L’image même de Lydia était obscurcie.
-Comment la retrouverait-il? La sagesse n’était-elle pas de rester auprès
-des siens? Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui
-pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation leur
-fut déchirante à tous deux.
-
- * * * * *
-
-Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer ce jour même,
-tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille déjà. Qu’est-ce qui le
-retenait en Finlande? Lydia marchait de long en large dans sa chambre.
-Par moment, ses sourcils se fronçaient; des rides se dessinaient sur son
-front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle savait que le
-sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la fenêtre à son lit, de son
-lit à la fenêtre. Au-dessus de Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient
-claires dans le ciel noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de
-trouble dans cette petite chambre!... Elle s’arrêta enfin; elle était
-lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression de son visage
-se modifia. Elle murmura: «Oui, je le ferai.» Ses yeux étincelaient, sa
-face changeante prit une expression de triomphe. «Je le ferai», dit-elle
-encore une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le calme.
-
-Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit aussitôt,--car,
-quelle que fût la violence de la tempête qui l’avait agitée, elle
-n’avait encore que dix-huit ans, et, à cet âge-là, il n’est pas de
-soucis que la nuit ne calme.
-
-
-
-
-XII
-
-UN COUP DE TÉLÉPHONE
-
-
-Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver qui entrait par
-ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa décision en face; elle ne lui
-jetait que des coups d’œil comme en passant. Oui, ce qu’elle avait
-décidé était toujours là devant elle; il n’y avait rien de changé; elle
-ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il valait mieux ne
-pas rester à contempler un but si éblouissant qu’il vous aveuglait. Elle
-était certaine d’y arriver un jour. Mais quand? comment? Il était
-impossible de le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait
-une impression fort agréable de paix avec elle-même. Elle goûtait un
-repos délicieux.
-
-La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée, dans la chambre.
-«Elle n’est pourtant pas âgée, se dit Lydia. Elle n’a pas cinquante ans.
-Comme les femmes vieillissent vite! Elles ont quelques années à elles,
-et puis c’est la fin...»
-
---Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu courbée ainsi?
-
-Katia vint à elle. Elle hocha la tête.
-
---J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe.
-
-Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et découvrit ses
-mâchoires où manquaient plusieurs dents.
-
---Combien te reste-t-il de dents? demanda avec intérêt Lydia allongée
-dans son lit, les deux mains passées sous sa tête.
-
---Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice, je ne les ai
-jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce que j’en fais.
-
---Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia: elles sont solides et je puis
-mordre très fort, si je veux. Regarde.
-
-Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche qu’elle ouvrit
-toute grande et mordit dans la chair tendre à pleines dents. Lorsqu’elle
-lâcha prise, on voyait dessinées en petits carrés rouges deux rangées de
-dents régulières sur la peau blanche.
-
---Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin!
-
-Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta doucement.
-
---Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire d’Ivan le Simple,
-mais seulement à partir du moment où il arrive au château où est
-enfermée la princesse. Il y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu
-sais, quand la fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te
-souviens-tu des mots?
-
---C’est ainsi, dit Katia: «Ivan, ayant fait encore du chemin, vit devant
-lui un riche palais d’or et de cristal d’où venait une musique divine
-qui le plongeait dans l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la
-plus haute tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait du
-luth... Elle regardait attentivement du côté où était Ivan, car sa
-vieille nourrice en mourant lui avait dit: «Ne pleure pas. Ne t’afflige
-pas. De là-bas (elle montrait de la main l’orient) viendra un homme
-hardi, et glorieux, et russe, qui te délivrera...»
-
---Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel âge avait Ivan le Simple
-quand il épousa la fille du roi?
-
---On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il était tout jeune,
-sans doute. Peut-être avait-il vingt ans.
-
---Vingt ans! fit Lydia avec véhémence, vingt ans! Épouser un homme de
-vingt ans! C’est horrible... Je n’y avais jamais pensé quand tu me
-racontais ce conte... Et, maintenant, je ne l’aime plus.
-
- * * * * *
-
-Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir après avoir passé
-chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, dans une petite pièce
-attenant au salon où sa mère et le général Vassilief discutaient avec
-gravité sur des minuties. On entendait le murmure continu de leurs voix
-qui se mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de se rencontrer,
-Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. Savinski, depuis
-plusieurs jours, avait l’impression qu’il marchait sur un terrain
-dangereux; mais rien ne lui aidait à reconnaître les endroits où il ne
-fallait pas appuyer. Il redoutait une nouvelle saute d’humeur chez
-Lydia. Comment l’éviter? Il y réfléchissait encore au moment de la
-revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle joie à
-la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, il évita de
-parler de la Finlande et du départ prochain de sa femme. Il lui semblait
-avoir compris que toute allusion à un voyage était insupportable à son
-amie. Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie? Lydia,
-de son côté, fut au début charmante comme à son ordinaire. Elle raconta
-à Savinski les mille riens de sa vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit
-un mot. Ils parlèrent d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à
-peu, un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte assez
-vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous deux par un peu de
-fièvre; il y avait un rien d’affectation dans le ton presque indifférent
-qu’avait adopté Lydia et il sentait sous cette surface unie un courant
-de pensées secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences,
-certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, quelque
-mouvement brusque de la tête, deux mains qui ne pouvaient rester
-tranquilles.
-
-A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, Savinski se
-troubla lui-même. A son tour, il montra de l’agitation, de l’inquiétude.
-Finalement, n’en pouvant plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans
-réfléchir. Il se rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes
-et lui dit:
-
---Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna? Que se passe-t-il? Ne suis-je pas votre
-ami? N’avez-vous plus confiance en moi? Je ne comprends rien...
-
-Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux avaient une fixité
-inquiétante et, soudain, Savinski les vit se remplir de larmes.
-
-Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on pourrait le voir du
-salon voisin, il attira Lydia dans ses bras et, au comble de
-l’agitation, il lui disait les paroles sans suite avec lesquelles on
-apaise la douleur des enfants et des femmes.
-
---Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous en supplie...
-Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce gros chagrin? Vous pleurez!
-Est-ce parce que vous savez que les larmes vous rendent plus belle
-encore?... Là, là, cela va mieux... Dites-moi ce qui vous peine... Non,
-ne pleurez plus... je ne puis le supporter. Vraiment, si vous pleurez,
-je me mettrai à pleurer aussi... Voyez, le beau spectacle que nous
-donnerons...
-
-Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre lui et, au même
-temps où, bouleversé, il essayait de la consoler, le contact de ce corps
-flexible et charmant lui causait une étrange sensation de plaisir à
-laquelle il avait peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre
-semblaient passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion fut si
-aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore la force de
-repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir dans un fauteuil.
-
-Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait à bruire comme
-l’eau d’un ruisseau qui descend une pente rapide.
-
-Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. Bientôt
-elle put parler et dit:
-
---Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch... Il faut me pardonner encore
-une fois... Je ne sais pourquoi je suis nerveuse à ce point ces
-jours-ci... Ne croyez pas que je sois une petite fille. J’ai beaucoup
-réfléchi; j’ai pensé longtemps, trop longtemps... C’est cela qui m’a
-fait mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne serai
-plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.
-
---Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades, voyez-vous, Lydia
-Serguêvna; ce sont les temps qui veulent cela. Moi-même, je suis effrayé
-quand je vois ce dont je serais capable... Oublions ce qui vient de se
-passer, mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la cause
-de votre chagrin?
-
-La jeune fille réfléchit un instant.
-
---Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel... Je ne sais
-pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais j’ai eu la sensation
-horrible que j’étais seule au monde.
-
-Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint.
-
---Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas Vladimirovitch, mes
-parents ont fait leur vie. La mienne est devant moi et je ne vois pas
-clair; je ne vois rien, un grand isolement, et plus loin le vide. C’est
-une idée affreuse...
-
-Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que pouvait-il
-donner à cette jeune fille palpitante? Pourrait-il être le compagnon de
-cette enfant à travers l’existence? Il était âgé, il n’était pas libre.
-Il n’avait rien à lui offrir. Le sentiment de son impuissance à soulager
-cette douleur l’accabla.
-
---Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune. Il faut prendre
-patience. Les choses ne seront pas toujours ainsi. Pour traverser ces
-temps difficiles, vous savez que vous pouvez compter sur moi, que je
-suis votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais enfin...
-
-Lydia l’interrompit vivement.
-
---Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment. Mais, vous
-aussi, votre vie est faite, vous avez votre femme, vos enfants...
-
-Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé, ne trouvait que
-répondre.
-
-A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa la parole à
-Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il partager avec eux un
-médiocre dîner de révolution?
-
-Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec Lydia en
-compagnie. Il avait été si loin dans son intimité avec elle que seul le
-tête-à-tête pouvait le satisfaire.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante scène
-qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La seule différence que
-Savinski put remarquer fut une nuance de sérieux dans toute sa façon
-d’être, quelque chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un
-plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas, il n’était
-plus question entre eux. De Finlande, il parla une fois seulement sans
-nommer ni sa femme, ni ses enfants, mais pour dire qu’il avait encore
-des affaires à y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient
-mauvaises. On avait l’impression d’être à la veille d’une crise. Lydia
-laissa passer ces explications sans y répondre.
-
-Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble. Un matin--la
-veille ils ne s’étaient pas vus--elle l’appela au téléphone. D’abord, il
-eut de la peine à reconnaître sa voix. Le timbre en était changé et
-l’accent. Il le lui dit et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un
-ton plus ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il
-dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept heures, pour
-causer avec lui un moment.
-
---Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai votre téléphone.
-Mais comment passerai-je la journée sans vous voir?
-
---Bah! répondit-elle, nous nous verrons demain, Nicolas Vladimirovitch.
-Et à ce soir, en tout cas; j’aurai quelque chose à vous dire.
-
-De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait continuer la
-conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché l’appareil.
-
-
-
-
-XIII
-
-“IN SUCH A NIGHT AS THIS”
-
-_The merchant of Venice_
-
-
-Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué et triste.
-Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et se laissa aller
-quelques instants, sans réagir, au cours de ses pensées. Elles
-l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère lourde, où la moindre chose
-se faisait avec une difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous
-une impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille fois plus
-difficile à supporter que la vue d’un danger réel, si grand fût-il. On
-avait le sentiment d’aller à une catastrophe, par des chemins bordés de
-haies hautes et épineuses qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à
-côté de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous
-avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité, vous
-poussait à faire chaque jour un pas de plus dans cette voie au bout de
-laquelle un abîme s’ouvrirait devant vous. L’idée de la fatalité obscure
-qui pesait sur lui comme sur toute la Russie accablait aujourd’hui
-Savinski. Il avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre, où
-il était la proie sans défense des démons de la nuit. Il traversait une
-de ces crises. Une visite qu’il avait eue de Séméonof avait contribué à
-le mettre en ce fâcheux état. Celui-ci était venu le voir au sujet de
-ses entretiens avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé, au
-cours de la conversation et en parlant de l’armée réactionnaire du Don,
-pour introduire d’une façon inattendue le nom de Spasski et pour dire
-textuellement: «Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd»? Il
-avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté et, comme une
-pierre jetée dans un étang y forme des cercles de plus en plus grands,
-l’ébranlement qu’il avait causé en Savinski s’était peu à peu étendu et
-avait touché à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées.
-D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice de Spasski
-dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il était à la merci ou d’un
-hasard, ou d’une trahison. Un membre du parti pouvait avoir un instant
-les nerfs trop faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux
-bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de Smolny. Combien
-d’exécutions sommaires n’avaient-elles pas été faites? Les ravelins de
-Pierre-et-Paul, les fossés de Cronstadt, la cour même de la préfecture à
-la Gorokhovaia pouvaient le dire. Pour la première fois depuis
-longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques. Les gens du
-Don, ces officiers sans volonté, ces généraux qui se disputaient,
-pourraient-ils les renverser? Savinski, dans l’humeur où il était, ne
-gardait pas l’ombre d’une espérance. «Mais alors, se dit-il, ne suis-je
-pas fou de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause qui est
-juste certainement, mais de l’échec de laquelle je ne puis pas plus
-douter que de ma présence dans cette chambre? Qu’on se sacrifie quand on
-croit au succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer,
-c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs. Je ne suis ni
-mystique, ni rêveur; je suis un homme d’affaires. Pourquoi me suis-je
-embarqué dans cette aventure? Au fond, si je veux admettre la vérité,
-uniquement parce que Spasski est un charmant garçon et que j’ai de la
-sympathie pour lui; mais il faut avouer que c’est une sympathie qui peut
-me coûter cher.» Et en même temps Savinski sentait de la façon la plus
-claire qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski, et cette
-constatation ajouta momentanément à sa mauvaise humeur. «Le diable
-l’emporte», dit-il, en se relevant.
-
-Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de six heures et
-demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle pas? Lydia! Qu’était-il pour
-elle? Elle ne verrait jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était
-capable de jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement,
-et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque jeune homme. Ici aussi
-il ne pouvait espérer aucun succès. Mais ici encore, il savait qu’il ne
-trouverait en lui ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il
-prévoyait de longues souffrances, mais les souffrances causées par Lydia
-lui étaient plus chères que les joies données par d’autres. «Ah! tout
-cela est absurde, soupira-t-il, et je déraisonne. Mais les choses sont
-ainsi et, pour rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent
-autrement.»
-
-La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique qui avait jugé
-plus prudent de quitter Pétrograd était une femme déjà d’un certain âge,
-à la bonne et paisible figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka
-qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui parlait
-souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas, non plus que sa
-femme, mais dont elle voyait la photographie sur le bureau. Boris était
-son préféré. Elle regarda son maître assis sur le divan. Il semblait
-accablé.
-
---Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous faire dîner un
-peu plus tôt?
-
-Savinski haussa les épaules.
-
---Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas faim.
-
---Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci, barine, dit-elle
-doucement. Allons, je vais vous servir tout à l’heure. Cela vous fera du
-bien.
-
-Elle alla tâter le poêle.
-
---Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit
-tranquillement.
-
-A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette à la porte d’entrée.
-Il avait les nerfs en si mauvais état qu’il tressaillit. Quel ennui
-était-ce encore? Il fut sur le point d’appeler la vieille bonne pour lui
-dire qu’il n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte. Il
-était trop tard.
-
-Il attendit quelques secondes, la tête baissée. Un bruit de pas légers
-sur le tapis: il leva les yeux. Lydia était devant lui.
-
-Elle avait gardé sa fourrure. Elle se tenait droite, la tête un peu
-renversée en arrière, les yeux attachés sur Savinski, et l’émotion de ce
-dernier était telle qu’il ne vit pas le trouble qu’elle essayait de
-cacher. Elle fut la première à se remettre, et à Savinski qui était
-resté immobile, comme stupéfié par cette apparition, elle dit d’une voix
-qui ne tremblait pas:
-
---Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, est-ce ainsi que vous accueillez vos
-hôtes? Est-ce ainsi que vous me recevez à la première visite que je vous
-fais?
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, pardonnez-moi... Je ne sais si je rêve.
-J’étais plongé dans d’affreuses idées noires. Et vous voilà!...
-
-Il lui avait pris les deux mains et se tenait tout contre elle. Un
-parfum de jeunesse avait rempli la pièce où il se morfondait seul il y a
-quelques instants. La chaleur qui rayonnait du poêle semblait plus
-forte, l’électricité plus brillante.
-
---C’est vous, reprit-il, chez moi!... Et je vous laisse là debout; je ne
-vous fais même pas asseoir, je ne vous offre rien... Mais j’espère que
-vous pouvez rester quelques minutes... Je vous raccompagnerai tout à
-l’heure... Enlevez votre manteau, Lydia Serguêvna, vous prendriez froid
-en sortant. Vous voyez, j’ai un appartement tout petit, mais il y fait
-chaud, comme aux temps bénis des tsars.
-
-Il lui prit sa fourrure et fut surpris de découvrir que Lydia était en
-toilette décolletée, comme il l’avait vue aux soirées de Nathalie.
-
---Allez-vous dîner quelque part? demanda-t-il. Chez notre voisine, sans
-doute?
-
-Avec un peu de confusion, Lydia dit sans oser le regarder:
-
---J’avais pensé, Nicolas Vladimirovitch, qu’aujourd’hui vous
-m’inviteriez à dîner... si je ne vous gêne pas, cependant. Peut-être
-avez-vous à travailler?... Dites-le franchement, et je m’en irai tout de
-suite...
-
-Elle semblait de nouveau avoir perdu confiance en soi; elle était
-redevenue une petite fille toute simple et Savinski vit qu’elle
-rougissait.
-
---Ah! dit-il, quelle fée êtes-vous pour me faire un cadeau pareil? Si je
-vous garde!... Que pensez-vous donc?
-
-Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour
-lui faire sentir la joie qu’elle lui apportait. Mais le désarroi de ses
-pensées était si grand qu’il n’osait bouger. Il ne savait que faire,
-quelle contenance adopter. Il s’écarta brusquement.
-
---Il faut que j’avertisse ma vieille femme de chambre, fit-il. Il y a un
-bon dîner, à ce qu’elle m’a dit.
-
-Il courut jusqu’à l’office. Quand il revint, Lydia n’avait pas bougé de
-place, mais elle avait repris possession d’elle-même et lui sourit.
-
---Votre appartement me plaît, dit-elle.
-
---C’est l’appartement qu’a habité jusqu’à moi la princesse Dolly R...,
-répondit Savinski. Je crois que c’est elle qui l’a tendu de ces vieilles
-toiles de Jouy qui sont si gaies. Comme vous avez vu, je touche à la
-caserne et mes voisins immédiats sont ces Pavlovtzi qui forment le plus
-mauvais des régiments de Pétrograd. Qu’est-ce qui les empêche d’entrer
-chez moi et de venir s’installer ici à ma table et dans mon lit? Je n’en
-sais rien. Je les trouve bien aimables de rester chez eux, car s’il leur
-chantait de changer de logement, je n’aurais qu’à leur céder le mien
-sans mot dire. Séméonof lui-même n’y pourrait rien.
-
-Lydia s’était levée et parcourait la pièce. Elle s’approcha d’une double
-porte qui avait été enlevée et qui conduisait dans la chambre voisine où
-Savinski couchait. Un grand lit de milieu l’occupait, un lit de femme
-élégante, car il était couvert d’un dessus de dentelles et de soie.
-
-Lydia revint dans le cabinet de travail. Elle jeta un coup d’œil sur le
-bureau, où, dans un cadre d’argent, était la photographie de Sonia
-entourée de ses enfants. Elle la regarda longtemps.
-
---Votre femme est belle, dit-elle enfin.
-
---Mais ne la connaissez-vous pas? fit Savinski étonné.
-
---Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia... Est-ce une photographie
-ancienne? Votre femme est encore très jeune.
-
---Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle? Trente-deux ans, je crois.
-Elle s’est mariée à dix-huit ans.
-
---C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée.
-
-Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait aussi. De nouveau
-il avait cette impression que quelque chose de mystérieux avait surgi
-entre eux. Mais il ne s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui
-était en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout et
-l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place à aucun autre
-sentiment. Elle était là, éblouissante de jeunesse et d’éclat; le seul
-mouvement imperceptiblement rythmé de ses hanches quand elle marchait,
-la façon dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses épaules
-un peu grêles, le halètement léger de ses seins quand elle respirait, la
-manière dont l’air était aspiré et expiré entre ses lèvres, la
-profondeur de ses yeux et leur couleur azurée qui évoquait des cieux
-orientaux, la blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui
-semblaient rendre à la lumière ce que la lumière leur avait donné,
-étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher. Il n’était pas
-besoin de parler. A quoi bon? Elle était là, vivante, près de lui. Que
-demander de plus?
-
-La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître qui ne s’était pas
-aperçu de son entrée. Il avait rajeuni de dix ans. Elle avait laissé un
-homme fatigué, presque un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un
-homme fort, vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de
-bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit:
-
---Barine, le dîner est servi.
-
-A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui témoigna une
-déférence particulière et, comme Lydia la remerciait, elle s’inclina
-très bas. Puis, ayant servi le potage et les _pirochki_, elle sortit.
-
---Votre servante est bien, dit Lydia.
-
---C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est pleine d’attentions
-pour moi.
-
---Je crois que je l’aimerai beaucoup, fit Lydia.
-
-Savinski sursauta. Que voulait dire Lydia? Avait-il bien compris?... A
-partir de ce mot, Savinski sentit qu’il était de moins en moins maître
-de lui. Par instant il se reprenait et examinait la situation avec
-calme. Lydia avait eu le caprice de venir voir son appartement et de
-s’inviter à dîner, chose impossible en d’autres temps, toute naturelle
-aujourd’hui où le monde était à l’envers. Les rapports si amicaux qu’il
-y avait entre eux expliquaient une démarche qui n’était qu’en apparence
-osée. Il suffisait, du reste, de regarder la jeune fille assise en face
-de lui pour comprendre aussitôt la simplicité et l’innocence qui étaient
-en elle. «Il n’y a rien que de pur en ma fille», avait dit le vieux
-prince... Il avait raison, tout devait être considéré de cet angle-là.
-
-Mais, à d’autres moments, ces sages réflexions étaient bousculées par un
-assaut de pensées tumultueuses. Il n’y avait plus qu’une réalité: la
-femme qu’il adorait était venue chez lui; elle était là à portée de ses
-bras; elle savait--il n’était pas possible qu’elle ignorât--les
-sentiments qu’il avait pour elle et qui depuis longtemps avaient franchi
-les bornes de l’amitié... Il s’approcherait d’elle... Il se pencherait
-vers la fleur entr’ouverte de sa bouche et y porterait les lèvres...
-
-Tandis qu’il était partagé entre deux sentiments, tantôt se laissant
-emporter par les rêves passionnés que la présence de Lydia faisait
-naître, tantôt réfléchissant avec calme sur une situation si inattendue,
-et dont il fallait savourer les moindres délices car cette rencontre
-serait brève et ne se renouvellerait pas, la conversation continuait à
-bâtons rompus entre Lydia et lui. Maintenant ils avaient trouvé le ton
-juste; il n’y avait pas de fausses notes. Ils ne parlaient de rien de
-sérieux. La nouveauté de ce tête-à-tête, une pointe de champagne dont
-elle avait bu un verre, l’avaient rendue à elle-même et libérée des
-préoccupations qu’elle avait eues ces jours derniers, préoccupations
-dont Savinski avait vu encore le reflet sur son front pur avant dîner.
-
-Savinski fut frappé du naturel exquis avec lequel elle s’adaptait à
-cette position nouvelle. Elle ne témoignait ni embarras, ni excès de
-confiance. La petite fille qui parfois réapparaissait en elle avait
-disparu. Il avait à sa table une jeune femme qui manifestement ne
-semblait surprise en rien de ce que sa place dans cette salle à manger
-pouvait avoir d’extraordinaire. Elle semblait presque être la maîtresse
-de la maison et, comme Savinski, beaucoup plus troublé qu’elle ne
-l’était, négligeait de manger, c’est elle qui lui offrit de reprendre
-d’un plat laissé sur la table. Savinski, s’il mangeait peu, buvait moins
-encore. Il se sentait dans un équilibre si instable qu’il craignait que
-la moindre chose lui fît perdre la tête. C’est à peine s’il prit un
-verre de champagne. La présence de Lydia le grisait plus sûrement que le
-vin, et il passait son temps à se jurer de garder son sang-froid, car ce
-n’était pas une femme qu’il avait en face de lui, une jolie femme
-habituée aux hommages des hommes aussi bien qu’à leurs brusqueries, et
-qui sait à quoi elle court lorsqu’elle va dîner chez un garçon, c’était
-une jeune fille à l’aube de la vie, dont l’haleine était aussi fraîche
-que celle du vent avant l’aurore, une amie pure qui lui faisait la grâce
-de venir passer une heure chez lui dans des circonstances que son
-imagination seule à lui, Savinski, rendait romanesques. En somme, au
-sein des délices où le plongeait la présence de Lydia, il se sentait
-horriblement gêné par le combat qui se livrait en lui.
-
-Cette gêne s’accrut lorsqu’ils eurent passé dans le cabinet de travail.
-A table, leur position était exactement fixée,--il y a des règles et une
-tradition. Au salon, ils redevenaient libres et Savinski ne savait que
-faire de sa liberté. Lydia, elle, gardait plus de simplicité. Elle
-s’installa sur le divan, se renversa un peu en arrière sur les coussins
-et alluma une cigarette. Elle suivait de l’œil Savinski et paraissait
-s’amuser à le voir aller et venir sans trouver de repos. D’abord, il
-s’était assis près d’elle. Puis soudain, comme si un diable l’avait
-poussé, il avait bondi à l’autre bout de la pièce sous prétexte de
-chercher des allumettes, alors qu’une boîte était sur le guéridon à côté
-du divan. Puis il s’était laissé tomber sur un fauteuil voisin et,
-alors, comme il lui avait parlé avec douceur! A ce moment-là, sans
-peut-être même qu’il s’en rendît compte, il voulait lui plaire, la
-gagner, faire sa conquête. Ses yeux semblaient vouloir lire à travers
-elle et pénétrer jusqu’à son cœur et, sous la caresse de ce regard,
-Lydia, elle-même, perdait peu à peu conscience; ses idées flottaient
-devant elle comme des poussières qu’emporte le vent; elle n’était plus
-que sensations; c’était une ivresse légère et délicieuse. Elle ne revint
-même pas à elle à un mouvement brusque de son ami. Voilà que, sans
-raison apparente, il s’était mis à marcher de long en large, tirant des
-bouffées rapides de sa cigarette, se taisant et laissant échapper, au
-milieu d’un long silence, un mot qui sortit du monologue intérieur
-auquel il se livrait: «Impossible.» Ce mot résonna dans la chambre et
-fit sursauter Savinski lui-même.
-
-Il se tourna vers Lydia, lui sourit et dit:
-
---Pardonnez-moi, je crois que j’ai perdu la tête...
-
-Mais il s’arrêta et son sourire ne s’acheva pas, tant il fut frappé de
-l’expression qu’avait prise la jeune fille. Elle était pâle et ses yeux
-restaient attachés sur Savinski. Il n’apercevait que ces yeux sombres
-dans l’ombre; il ne pouvait s’en détourner. Elle regardait Savinski:
-mais le voyait-elle? Elle paraissait emportée par un rêve à cent lieues
-de la scène présente. Même le mot «impossible», lorsqu’il avait éclaté
-dans la chambre, n’était pas parvenu à ses oreilles. Mais toujours ces
-yeux intenses, comme consumés d’un feu intérieur. Il alla jusqu’à elle
-et, tandis qu’il hésitait, cherchant ses mots, elle lui dit avec
-simplicité:
-
---N’êtes-vous pas fatigué de marcher, Nicolas Vladimirovitch?
-Asseyez-vous près de moi... Il semble que je vous fasse peur, ce soir.
-
-Elle lui tendit la main qu’il prit et garda dans la sienne, puis il
-s’assit et la porta à ses lèvres, et ses lèvres remontèrent jusqu’au
-poignet, le franchirent, arrivèrent au bras nu, le parcoururent de bas
-en haut, et de haut en bas. C’était une sensation à la fois exquise et
-torturante dont il se demandait combien de temps elle pourrait se
-prolonger impunément. Soudain il sentit le bras de Lydia resté libre
-s’allonger autour de son cou, l’attirer vers elle. Lorsqu’il fut tout
-près, elle se blottit sur sa poitrine et, tournant son visage vers lui,
-elle lui donna ses lèvres. Il la serra éperdument contre lui, se coucha
-presque sur elle; leurs deux corps exactement joints ne se touchaient
-que par leurs bouches unies. Il sembla à Savinski qu’il ne vivait plus
-que par ses lèvres collées à celles de sa maîtresse. Cela dura
-longtemps, une minute, un siècle?
-
-Il eut un éclair de lucidité. «Quelle heure est-il? Il faut rentrer...
-Et puis, non, non, c’est impossible... Pourtant, le vieux prince... une
-jeune fille...» Il s’arracha aux bras de Lydia. De nouveau il était en
-proie à une grande agitation. Il paraissait ne plus songer qu’à une
-chose. Il tira sa montre. Dix heures déjà... Ah! il n’y avait plus
-personne dans les rues... Il courut à Lydia, s’agenouilla devant elle.
-Il la caressait, lui disait mille choses tendres et folles et il finit
-sur un ton plus sérieux:
-
---Je vais vous accompagner chez vous, Lydia, Lydotchka; il est tard; on
-sera inquiet, on vous cherchera... A propos, où vous croit-on?
-
---Chez mon amie Hélène, à la Mokhovaia, dit Lydia, et elle ajouta en
-pesant chacun de ses mots:
-
---C’est là que je suis censée coucher, car vous savez bien qu’il n’est
-pas agréable de circuler le soir dans Pétrograd. C’est donc là que vous
-m’accompagnerez si vraiment vous ne pouvez vous décider à me garder chez
-vous jusqu’à demain...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tard dans la nuit, il était deux heures du matin, l’électricité brûlait
-au-dessus du grand lit où ils étaient couchés. Épuisée de fatigue, Lydia
-se redressa, se pencha vers son amant étendu près d’elle, le regarda
-jusqu’au fond des yeux et dit:
-
---O toi qui es à moi, tu n’iras plus en Finlande, maintenant!
-
-Elle se glissa dans ses bras et s’endormit.
-
-
-
-
-XIV
-
-LE RÉVEIL
-
-
-La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le silence de la
-nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles qui scandent le
-silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus de vie dans les deux corps
-qui sont étendus là, tant le sommeil où ils sont ensevelis est profond.
-L’obscurité les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils
-dorment, l’un à côté de l’autre... Et soudain Savinski sent une
-impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui irrite et gêne; il
-entr’ouvre les paupières, les referme aussitôt, les rouvre... La chambre
-est inondée de lumière; l’électricité brûle dans le plafonnier et, près
-de lui, la vieille Annouchka qui lui touche l’épaule.
-
---Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle à son
-oreille.
-
-Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski vit l’avenir
-proche s’ouvrir devant lui: l’abîme. Une perquisition, un mandat
-d’arrêt, Lydia compromise dans l’affaire, arrêtée peut-être, menée en
-prison avec lui, cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles
-bolchéviques! Et en outre l’affreux scandale qui retentirait de tous
-côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en Finlande où Sonia
-l’attendait...
-
---Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka.
-
-Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son innocent sommeil.
-Elle était allongée, le bras droit sous la tête, ses cheveux défaits en
-désordre autour d’elle; l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise
-qui, entr’ouverte, laissait voir un jeune sein délicatement fleuri.
-Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait. L’angoisse
-lui tenaillait le cœur... Eût-il été seul, l’aventure était déjà
-dangereuse, mais y mêler cette enfant! Fallait-il la réveiller?...
-Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât?... Mais, en tout cas, le commissaire
-chargé de la perquisition entrerait dans la chambre... Il alla vers
-elle, se pencha sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front
-et sur les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans ouvrir les
-yeux un «je t’aime», voulut se retourner pour reprendre son sommeil.
-
---Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut te réveiller...
-
-La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller; elle revint à elle et
-demanda:
-
---Qu’y a-t-il? Est-il tard déjà?
-
-Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres.
-
---Mais c’est la nuit encore; il faut me laisser dormir.
-
---Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition ici. Il faut te
-lever... J’espère que tout se passera bien; en tout cas, tu ne cours
-aucun danger... Habille-toi, Je suis obligé de passer à côté... A tout à
-l’heure.
-
-Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour du cou de
-Savinski comme pour ne pas le laisser partir. Il les dénoua doucement et
-sortit de la chambre. Il passa par le cabinet de travail, regarda sa
-montre. Elle marquait quatre heures... Il avait tout son sang-froid: «Le
-diable emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour une
-visite domiciliaire», se dit-il. Il entra dans la salle à manger, il y
-avait là une dizaine de personnes, presque tous des gardes rouges en
-uniforme de soldats, baïonnette au canon, et deux civils. Il reconnut le
-président du comité de la maison, un architecte à la maigre moustache,
-au teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde personne
-en civil se détacha du groupe, vint à lui et se présenta fort poliment:
-«Alexandre Ivanovitch Zoubof, commissaire à la Section des recherches
-pour la contre-révolution.» Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni
-de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut. Ordre était
-donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch Savinski et de
-l’arrêter, ainsi que toutes personnes présentes dans son appartement...
-Songeant à Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut faire
-un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya à la table.
-
---Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais peut-être y a-t-il
-une erreur?... Puis-je téléphoner à Léon Borissovitch Séméonof?
-
-Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très déférent, répondit:
-
---Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit inutile. Vous
-serez sans doute interrogé aujourd’hui à la Gorokhovaia et, à ce moment,
-si vous le jugez nécessaire, Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais
-nous ne dépendons pas des Affaires étrangères...
-
-Le commissaire avait les manières d’un homme bien élevé. C’était,
-probablement, un ancien employé de la police secrète du tsar, entré au
-service des bolchéviques. Il était rasé de frais, portait une courte
-moustache sur une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance. Il
-n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir qu’il pourrait
-arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il comprendrait, sans doute, la
-situation, et il ne devait pas être insensible à l’idée d’obliger un
-homme tel que lui.
-
---Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix, d’une question
-assez délicate.
-
-L’autre s’inclina.
-
---A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait vers
-l’entrée du cabinet de travail.
-
-A ce moment, un second personnage, en uniforme celui-là, se détacha du
-groupe des soldats et vint se joindre à eux. Le commissaire civil, sans
-montrer d’embarras, le présenta:
-
---Le lieutenant Ivanof, dit-il.
-
-Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, prit sa mesure
-d’un coup d’œil. Il était convenablement habillé et avait l’allure d’un
-officier de carrière. C’était un jeune homme aussi. Il se tenait droit,
-les épaules effacées. «Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa
-Savinski, je puis réussir encore.»
-
---Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire personnelle que je
-veux vous entretenir. Vous comprendrez tout de suite. Ce n’est pas aux
-fonctionnaires du gouvernement, qui remplissent ici leur devoir...
-
---Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, très pénible en
-vérité, intervint le commissaire civil en s’inclinant.
-
---Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à des hommes que je
-m’adresse, d’homme à homme... Le fait est que je suis ici, aujourd’hui,
-dans une situation assez particulière... Cela peut arriver à chacun de
-nous, à vous comme à moi... J’ai une femme, à côté, une toute jeune
-femme qui est venue me voir et que j’ai gardée cette nuit, car les rues
-ne sont pas très sûres, comme vous savez... Elle ignore tout des choses
-politiques, c’est une enfant encore... Elle n’a pas vingt ans,
-voyez-vous... Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur
-qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien de ce que je
-fais, et qu’en réalité c’est la première fois, aujourd’hui, qu’elle est
-entrée dans mon appartement... Mes domestiques, si vous voulez bien les
-interroger sur ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que je
-vous dis... Les choses étant ainsi, messieurs, je vous supplie de la
-laisser libre... Vous comprenez, sans que j’en dise davantage, de quoi
-il s’agit... Et je vous assure que je n’oublierai jamais le service que
-vous me rendrez...
-
-A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le sang-froid qu’il
-avait au début. L’émotion à laquelle il était en proie faisait vibrer sa
-voix.
-
-Les deux commissaires parurent partager son émoi, et le civil plus
-encore que le militaire. Tandis que Zoubof hochait la tête
-approbativement, l’officier eut un demi-sourire presque respectueux pour
-faire comprendre qu’il lui était, en effet, arrivé d’être en bonne
-fortune et que c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu
-savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut terminé, un
-grand embarras se peignit sur leurs figures. Ils s’écartèrent un instant
-et commencèrent à discuter. La conversation se prolongeait. Évidemment,
-ils se heurtaient à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent à
-Savinski.
-
---Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la personne qui est chez
-vous? dit le commissaire civil avec un peu de gêne.
-
---Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, il s’agit de
-l’honneur d’une femme, vous comprenez...
-
---Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant...
-
---En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, suggéra
-Zoubof, qui paraissait fort désireux de faire preuve de bonne volonté.
-
-Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui posèrent des questions.
-La vieille servante répondit avec simplicité et assurance. Elle n’avait
-jamais vu la jeune femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle,
-Annouchka, qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme n’était pas
-encore venue à l’appartement. Cette déposition parut faire impression
-sur les deux commissaires. Cependant, seuls, ils recommencèrent à
-discuter. Savinski avait, à ce moment, la certitude que la chose était
-arrangée. Il respirait librement. Que lui arriverait-il? Il ne s’en
-souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires s’approchèrent, de
-nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut l’officier qui parla.
-
---Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question est, en effet,
-fort délicate. Notre ordre est formel... Nous prendrions une grande
-responsabilité en ne l’exécutant pas à la lettre... Cependant,
-peut-être, pour vous obliger... dans les circonstances actuelles... Mais
-il va sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus grand
-secret... Personne ne doit le savoir, pas même les soldats qui sont
-ici...
-
-On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte restée ouverte
-et Savinski, la poitrine gonflée de joie, n’osa pas serrer la main de
-ses interlocuteurs. Du reste, à cette seconde même, un incident nouveau
-se produisit qui modifia, hélas! la situation de fond en comble. Lydia
-entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était dans un comble
-d’anxiété et, depuis un quart d’heure qu’elle était prête, se rongeait à
-se demander ce que signifiaient ces interminables conciliabules. N’en
-pouvant plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son amant.
-
---Que se passe-t-il? Que veut-on faire de toi? demanda-t-elle, avant que
-Savinski, atterré, pût l’arrêter.
-
-Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée de la jeune
-fille avait fait sensation. Les deux commissaires, interdits, la
-regardaient fixement. La beauté de Lydia, l’éclat de ses yeux,
-l’indifférence qu’elle montrait pour tous les gens réunis dans
-l’appartement, l’unique préoccupation qu’on lisait sur son visage pour
-le sort de Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats
-eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet de travail et
-leurs regards curieux ne quittaient pas la jeune fille.
-
---Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, lorsqu’il revint à lui,
-très pénible, en vérité... Je crains, dit-il à voix basse à Savinski,
-qui avait été obligé de s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa
-main la main de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter
-notre ordre dans sa rigueur.
-
-Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia qui serrait la
-sienne. C’était une étreinte que rien ne pourrait défaire. Il eut
-l’impression qu’il irait avec elle jusqu’à la mort.
-
-La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On n’y trouva rien. Ici
-Savinski était tranquille. Il n’avait pas un papier compromettant. Du
-reste, depuis que Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme.
-Il avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait aucun
-rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient insensibles. Il
-regardait avec curiosité les deux commissaires poursuivre leurs
-recherches. Ils s’y montraient assez maladroits. «Ils ne savent pas leur
-métier, pensa-t-il d’abord. Autrefois la police travaillait mieux.» Ils
-ne trouvèrent même pas une somme importante en billets de banque que
-Savinski avait cachée sous un coin du tapis qu’il avait décloué. Il y
-avait plus d’une centaine de mille roubles en billets anciens. Mais leur
-maladresse, à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui,
-manifestement, ils faisaient semblant de chercher avec zèle de façon à
-n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais ils voulaient aussi que
-Savinski ne fût pas leur dupe.
-
-Ce jeu l’amusa un instant.
-
-Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore sauver Lydia qui
-se tenait étroitement serrée contre lui et dont le souffle frais
-effleurait sa joue.
-
---Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la Gorokhovaia un chef
-responsable avec qui entrer en communication?
-
---Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute, répondit le
-commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade Ouritski, doit être encore à
-la préfecture. En réalité, notre travail se fait surtout de nuit.
-
---Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable pour lui exposer, par
-téléphone, le cas particulier dans lequel je me trouve? L’affaire
-pourrait être arrangée ainsi et je vous garderai une longue
-reconnaissance de votre bonne volonté...
-
-Les commissaires consentirent, mais l’officier fit remarquer qu’il
-faudrait transmettre le nom de madame...
-
-Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre de quoi il
-s’agissait. Il y avait là un mystère qu’il fallait percer.
-
---Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur une pièce
-d’identité...
-
-Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son âge, sa résidence
-étaient portés...
-
-Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut la communication
-avec la préfecture à la Gorokhovaia. Il commença à exposer la demande de
-Savinski... Lorsque Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva
-aussitôt et, s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle lui
-dit à voix basse:
-
---Quoi, Nicolas, on t’arrête... Je croyais qu’il ne s’agissait que d’une
-perquisition... Es-tu en danger? Que va-t-on faire de toi?
-
---Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski. Oui, on va me
-mener en prison, mais tu sais que cela arrive à beaucoup de braves gens
-aujourd’hui; j’y serai deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela
-est sans intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre est si
-sottement conçu que toute personne trouvée dans mon appartement doit
-être arrêtée aussi. Et quand même tu serais libérée presque tout de
-suite, je voudrais t’éviter cette horrible prison...
-
-Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait:
-
---Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi...
-
-Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui persuader qu’elle lui
-serait mille fois plus utile en restant libre, mais Lydia se butait à
-l’idée de ne pas le quitter. Pendant leur entretien qui se faisait à
-voix basse, on entendait des bribes de conversation de Zoubof au
-téléphone:
-
---Oui, camarade Ouritski... Je comprends. Dix-huit ans... Ah! ah!...
-charmante, oui... C’est pour cela que je me suis permis de vous
-appeler...
-
-Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête, et, se
-tournant vers Savinski:
-
---Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia, mais pour vous,
-Lydia Serguêvna, il est probable que vous n’y resterez pas longtemps.
-
-Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille montrait la
-plus grande satisfaction.
-
-Cependant il restait à perquisitionner dans les autres pièces de
-l’appartement. Les soldats, las d’attendre, avaient gagné la cuisine. La
-fatigue prenait peu à peu Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas.
-Savinski était plongé dans de noires réflexions; pour l’instant, Lydia,
-plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil. La vieille
-Annouchka le vit; elle eut pitié d’elle et s’approcha de la jeune fille:
-
---Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous n’aurez pas
-grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le fourneau, le café sera prêt
-dans un instant...
-
-Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail. Quelques
-moments plus tard, elle revint, apportant du café chaud, du pain et du
-beurre. Savinski invita les commissaires à déjeuner avec eux et l’on
-improvisa ainsi un repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à
-dévorer des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses de
-café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, si
-heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse et arracha Savinski à
-ses préoccupations. Quant aux deux commissaires, ils étaient radieux.
-Jamais, dans l’exercice de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré
-pareille bonne fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée; il
-n’y avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il n’y
-avait que des êtres humains réunis par le hasard de la vie et qui
-trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche, de s’asseoir à
-une table et de se restaurer.
-
-Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant de quitter
-la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka de téléphoner dès neuf
-heures chez Séméonof pour lui faire savoir qu’il était en prison à la
-Gorokhovaia. «Vous ne parlerez que de moi», lui dit-il.
-
-Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement, à la
-grande indignation d’Annouchka, qui redoutait les vols probables.
-
-Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était encore complète
-et le froid vif. Les deux commissaires, avec beaucoup de politesse,
-installèrent Savinski et Lydia dans le fond de la voiture et s’assirent
-sur le siège de devant.
-
-A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques minutes à la
-Gorokhovaia.
-
-
-
-
-XV
-
-A LA GOROKHOVAIA
-
-
-Le vestibule de la préfecture, à la Gorokhovaia, était plein de soldats.
-Savinski et Lydia furent conduits dans une grande pièce, au premier
-étage.
-
-Lydia, sûre de n’être pas séparée de Savinski, n’avait pour l’instant
-aucun souci; l’excellent déjeuner qu’elle avait pris avant de partir
-avait fait disparaître la fatigue d’une mauvaise nuit. Elle n’était plus
-que curiosité. Ils se trouvaient dans un vaste salon qui avait dû faire
-partie des appartements de réception du préfet. Il en conservait encore
-quelques fauteuils et chaises capitonnés et recouverts d’une soie bleu
-pâle, et un tapis à la machine, moderne, dont les couleurs étaient
-effacées. Dans un angle de la pièce, derrière quelques tables rangées en
-arc de cercle, deux employés travaillaient. Devant eux, un accusé se
-tenait debout. C’était, à en juger par sa tenue, ce qu’on appelait alors
-un «bourgeois», état suffisant pour être classé comme suspect. Les
-employés remplissaient lentement des fiches, des formulaires, ouvraient
-des registres. Cet ordre administratif surprit Lydia à qui il paraissait
-incompatible avec l’idée qu’elle se faisait des procédés employés sous
-le règne de la Terreur, décrété par les bolchéviques. Et puis le calme
-de cette pièce, son aspect tranquille et riche, le manque de tragique
-qu’il y avait en tout cela! Elle fit part de ses réflexions à Savinski à
-mi-voix.
-
-Il haussa les épaules et sourit.
-
---La bureaucratie ne mourra jamais chez nous. Lénine sera impuissant à
-la détruire. Même les actes illégaux seront toujours faits dans les
-formes.
-
-Il tâchait de ne pas paraître soucieux, de montrer la liberté de son
-esprit, de façon à ne pas alarmer la jeune fille, et l’effort qu’il
-faisait dans cette direction finissait par avoir le plus heureux effet
-sur son humeur.
-
-Leur tour vint de passer devant les fonctionnaires dans le coin de la
-pièce. Ils multipliaient les formalités d’écrou. Il fallut enfin
-remettre son portefeuille. Les employés donnèrent un reçu en forme de
-l’argent qu’il contenait. Mais Savinski, qui avait suivi avec intérêt ce
-qui s’était passé quand le précédent «bourgeois» avait été incarcéré,
-avait prudemment glissé quelques centaines de roubles dans la poche de
-son pantalon.
-
-Deux soldats les attendaient à la porte. C’étaient deux Lettons à la
-figure dure et maigre. Ils gravirent un escalier en colimaçon dont les
-jours intérieurs donnaient sur le vestibule d’entrée. A chaque fenêtre,
-une mitrailleuse était braquée sur la porte qui ouvrait sur la
-Gorokhovaia et un soldat montait la garde. «Comme ils ont peur d’un coup
-de force! pensa Savinski. Ils ne se sentent pas très solides.» Ils
-s’arrêtèrent devant une petite antichambre pleine de gardes rouges.
-Leurs conducteurs échangèrent quelques mots avec le chef du poste.
-
---C’est plein chez nous, dit celui-ci avec bonne humeur.
-
-Au troisième étage, même réponse.
-
-Au dernier étage, enfin, ils furent admis dans la petite antichambre où
-cinq ou six soldats fumaient. A une table était assis un tout jeune
-homme à peine âgé de vingt ans, un petit juif à l’air farouche et
-important, aux cheveux noirs, crépus, en broussailles, qui avait devant
-lui un registre où il couchait les noms de ses hôtes. Il prit celui de
-Lydia d’abord et lui demanda pour quelle cause elle était arrêtée.
-Lydia, qui le dévisageait avec curiosité, répondit d’une voix claire et
-sans trahir le moindre embarras:
-
---Je n’en sais rien. Si vous voulez me l’apprendre, vous me ferez
-plaisir.
-
-Les soldats sourirent, mais le petit employé fronça le sourcil.
-
---Je pense que vous êtes arrêtée pour raisons politiques, fit-il
-gravement. Nous allons mettre «contre-révolution».
-
-Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé qui ne
-quittait pas des yeux cette enfant si belle, rit ouvertement.
-
---Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix rêche à un soldat
-debout près de lui.
-
-Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia.
-
-Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia de ne pas
-intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia, se balança sur ses deux
-jambes, haussa les épaules et finalement répondit:
-
---C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien que c’est une
-enfant...
-
-Tous les soldats présents montraient par leur contenance qu’ils
-approuvaient l’attitude de leur camarade. Le petit employé blêmit de
-rage, mais il n’osa pas renouveler son ordre. Il murmura quelques mots
-inintelligibles dont on entendit seulement la fin.
-
---... La consigne est formelle, je le ferai moi-même.
-
-Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme, se contenta de
-tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur des hanches.
-
-Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées et qu’on se fut assuré
-qu’il ne portait pas de revolver, un des soldats poussa une porte vitrée
-et ils furent introduits dans le logement qui leur était destiné.
-
-C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, à peine éclairée par
-une lampe électrique pendant au bout d’un fil au centre de la chambre.
-Par l’unique fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur
-qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. Une odeur âcre,
-tiède, suffocante, faite de la respiration des hôtes de la prison, de
-leur sueur, du cuir de leurs bottes, de la paille de leurs matelas, des
-planches à moitié pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes,
-arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua sur place.
-L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait imaginée ce dernier. Il
-sentit la pression du bras de Lydia sur le sien, mais elle ne dit rien.
-Cependant leurs yeux s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la
-salle et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits de
-camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient toute, laissant
-à peine un étroit passage libre au centre et deux allées qui
-conduisaient à des portes ouvertes dans la cloison, à leur gauche; sur
-une table, un homme était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui
-lui couvrait la tête; on ne voyait de lui que l’extrémité de ses bottes
-en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois à même le plancher,
-des hommes étaient étendus dans un affreux désordre, souvent trois
-d’entre eux occupant deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers
-dormaient d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements; des
-mouvements nerveux les secouaient, les faisaient se retourner sur leur
-couche dure et étroite; des bras étaient brandis en l’air; des mains
-fiévreuses grattaient des nuques piquées par la vermine. D’autres,
-allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans un angle, la
-petite pointe rouge d’une cigarette brillait comme un ver luisant égaré
-dans un jardin infernal. Un petit bossu, hagard, la figure frénétique,
-surgit soudain de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin de sa
-poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots... Puis, jetant un
-regard méfiant sur les nouveaux arrivés, il regagna sa place.
-
-Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur lequel il y avait
-une place libre. Il y conduisit Lydia, s’assit et la prit sur ses
-genoux. Elle se serra contre lui, l’embrassa doucement sans parler. De
-nouveau, une fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit
-aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, c’était déjà le
-jour, le jour gris, triste, des matinées d’hiver de Pétrograd, un jour
-si pâle qu’il fait regretter la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit
-qu’elle était dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison et
-ses terreurs? Elle sourit tendrement à son amant dont la figure grave et
-fatiguée s’éclaira. Il caressait avec douceur la main de la jeune fille
-appuyée sur sa poitrine.
-
-Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se levaient; ils
-semblaient harassés et se détendaient en soupirant. Beaucoup allumaient
-tout de suite une cigarette.
-
-Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. Elle avait repris
-une entière tranquillité d’esprit et acceptait avec bonne humeur ce
-qu’elle appelait une aventure.
-
---Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je sais au moins
-quelque chose de la révolution, c’est que cela sent très mauvais.
-
-Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. La présence de
-Lydia faisait sensation. Elle avait gardé sa fourrure, mais, à cause de
-la chaleur de la pièce, l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais
-et la poitrine légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si
-l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une chambre de
-malade. Savinski demandait des détails sur la vie de la prison. La seule
-chose qui le préoccupait pour l’instant était de savoir à quelle heure
-on les interrogerait, car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez
-elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle avait passé la
-nuit. Les renseignements furent mauvais. Une douzaine de prisonniers
-affirmèrent aussitôt qu’ils étaient là depuis trois, quatre ou cinq
-jours, sans avoir été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de
-leur arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un homme
-jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter sans peine à
-l’existence de la prison. Elle remarqua avec étonnement que ses mains
-tremblaient tandis qu’il lui parlait. «Comme il a peur!» pensa-t-elle.
-Cette impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. Il y
-avait en elle une source de bonheur si abondante que rien ne pouvait la
-tarir. Elle ne songeait même pas à la possibilité d’une longue détention
-pour Savinski. Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis
-relâchés au bout de quelques jours! Les prisons de Pétrograd, pourtant
-immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié de la population...
-Pour l’instant, elle était entourée de gens aimables qui s’empressaient
-pour lui plaire; elle avait son amant à côté d’elle; elle ne voulait pas
-voir plus loin.
-
-Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant qu’on pût
-imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire des officiers de
-tous grades, quelques bourgeois notables, puis des spéculateurs, un
-groupe de quatre personnes qui avaient fait un coup hardi en accaparant
-du platine, puis des prisonniers de droit commun, des escrocs, de
-simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie de ce groupe-là
-était composée par une petite bande de faux monnayeurs qui avaient
-adroitement mis en circulation quelques milliers de faux billets
-«Kerenski». Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut
-la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des bolchéviques
-arrêtés pour concussion. Un homme fort occupé à préparer du thé sur une
-table à l’aide d’une lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia,
-qui l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, il lui
-dit: «Attendez, attendez», tira triomphalement de sa poche assez sale un
-morceau de sucre et prononça:
-
---C’est le seul qui me reste!
-
-Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses voisins que l’homme
-au sucre était un commissaire qui, envoyé en Sibérie porter de l’argent
-aux troupes, avait prétendu avoir été volé en route.
-
-Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses respects à Savinski
-et à Lydia. C’était lui qui réglait les rapports des prisonniers entre
-eux, fixait le tour des corvées, l’ordre dans lequel ils descendaient
-aux lavabos, organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe,
-dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par un garde
-rouge. Ce personnage important était un homme d’à peine trente ans, à la
-figure énergique et plaisante, aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il
-avait eu un emploi élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour,
-quatre cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il avait été
-arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour du domaine sur lequel il
-régnait maintenant, et, comme des prisonniers balayaient la salle, il
-fit passer ses nouveaux hôtes dans une petite pièce voisine où une
-douzaine de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée sur l’un
-d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six ans environ, qui
-dormait encore. Sur la figure fatiguée de la mère, on lisait qu’elle
-n’avait d’autre préoccupation que cette petite, qui était pâle, chétive,
-comme tant d’enfants poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, à
-demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme otage avec sa
-fille, car son mari, accusé de contre-révolution, avait pu s’enfuir.
-Tant qu’il ne se rendrait pas, elle resterait là avec son enfant. Elle
-avait l’air à moitié folle de douleur.
-
---S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront... S’il ne revient pas,
-qu’arrivera-t-il à ma petite?... Elle ne pourra supporter longtemps cet
-emprisonnement. Regardez comme elle est maigre!
-
-Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes minces comme des
-flûtes où les genoux et les chevilles faisaient de grosses bosses
-osseuses.
-
-Le chef de la chambrée dit à Savinski:
-
---Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois.
-
-Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux heures que
-les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu échanger un mot avec
-Lydia. La matinée avançait. Il allait être onze heures. Il fallait qu’il
-causât seul à seule avec elle. Il craignait maintenant le pire, une
-longue séparation. Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans
-doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà où l’avait mené
-sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire à la réussite de qui il
-n’avait jamais cru. Il maudit cette facilité avec laquelle il se
-laissait entraîner par ses sentiments dans des aventures qui pouvaient
-devenir tragiques. Il était impardonnable, car il était un homme habitué
-aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A Lydia, il ne pouvait
-rien dire de ses préoccupations. Il voulait l’amener à comprendre
-qu’elle le quitterait dans quelques heures. La chose n’était pas facile.
-La jeune fille refusa nettement.
-
---Où tu seras, dit-elle, je serai... Je n’ai que toi au monde et,
-sache-le, dès maintenant tu n’as plus que moi.
-
-Il fallut une longue insistance pour que Savinski arrivât à lui
-démontrer qu’elle lui serait mille fois plus utile en liberté qu’auprès
-de lui. Qui lui ferait parvenir de la nourriture chaque matin, qui
-ferait des démarches pour obtenir sa liberté? Il la convainquit enfin.
-Mais la jeune fille avait les yeux pleins de larmes.
-
---Que tu me fais de la peine! dit-elle. Mais, hélas! je vois bien que tu
-as raison...
-
-Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute voix à la porte de
-la salle. Un employé agitait un papier. Elle se leva.
-
---Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire.
-
-Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait des voix qui se
-mêlaient et disaient: «Jamais on n’a été interrogé aussi vite. C’est un
-miracle!»--«Nous le savions bien, vous partez déjà!»--«Hélas!» murmurait
-un autre.
-
-Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski et, oublieuse des
-prisonniers qui, tous, la regardaient, l’embrassa passionnément. Elle ne
-pouvait se détacher de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de
-sa vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte, était gagné
-par la sympathie générale qui allait à la jeune fille. C’était d’une
-voix molle et presque machinalement qu’il répétait: «Il faut se hâter,
-il faut se hâter!»
-
-Soudain, Lydia eut une idée nouvelle.
-
---Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère.
-
-Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée sur elle et la
-laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant, en toilette de bal,
-décolletée, éclatante de fraîcheur et de beauté, droite et la tête en
-arrière à sa façon, elle marcha vers la porte qui se referma sur elle,
-laissant les spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle
-à cette fugitive vision.
-
-Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées. Assis sur un
-banc, la tête entre ses mains, il restait comme endormi. Il n’avait
-conscience ni du temps, ni du bruit de la chambrée. Soudain il y eut un
-brouhaha. Lydia reparaissait. Elle courut à son amant.
-
---Je suis libre, dit-elle... J’ai eu affaire à un homme très poli. Il
-s’est excusé fort aimablement de la déplorable erreur par suite de
-laquelle j’ai été arrêtée... Il va t’interroger tout de suite. Tu vas
-descendre avec moi. Mais je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu
-m’entends, qu’il va te libérer aussi.
-
-La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait: «Nicolas
-Vladimirovitch Savinski», il suivit la jeune fille qui lui montrait le
-chemin.
-
-Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils étaient entrés six
-heures auparavant. Là, Lydia eut une grande déception. Elle n’eut pas la
-permission d’accompagner Savinski chez le commissaire chargé de
-l’interrogatoire. Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais la
-certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait encore et elle
-le laissa sans angoisse.
-
-Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du redoutable
-Ouritski, dont la renommée remplissait déjà la ville. Ouritski, qui
-était assis devant une grande table sur laquelle il consultait un
-dossier, se leva à l’entrée de l’inculpé et vint lui serrer la main.
-C’était un homme de taille moyenne, très maigre, à la figure
-intelligente, rasé, de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez
-élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue. Il
-offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier qu’il feuilleta
-quelques instants. Ces minutes parurent un siècle à Savinski. Il ne
-pouvait supporter l’anxiété du doute. Qu’avait-on contre lui? Tout était
-préférable à l’attente... Et, cependant, il faisait un effort extrême
-pour garder son sang-froid... Cette lutte contre soi-même était
-harassante.
-
-Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa un caoutchouc et
-les tendit à Savinski.
-
---Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je vous les rends... Je
-vais vous mettre en liberté. (Savinski baissa les yeux pour que la joie
-de son regard ne le trahît pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous
-poserai d’abord, pour le procès-verbal, quelques questions que vous
-aurez l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse...
-
-Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire, d’un geste las,
-décrocha un récepteur à un des quatre appareils fixés au mur derrière
-lui, écouta un instant, donna un ordre bref et reprit:
-
---Vous connaissez Spasski? demanda-t-il.
-
---Oui, répondit Savinski.
-
---Veuillez l’écrire.
-
---Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre 1917, par
-lettre, par personne interposée, ou directement?
-
---Non, répondit Savinski.
-
---Veuillez l’écrire.
-
---Avez-vous son adresse actuelle?
-
---Non.
-
---Veuillez l’écrire.
-
-Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux commandant
-l’état-major du Don. Les réponses de Savinski furent négatives. Soudain
-Ouritski, qui marchait fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant
-Savinski et lui demanda à brûle-pourpoint:
-
---Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine?
-
-Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix nette dit:
-
---Non.
-
-Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute voix.
-
---Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre.
-
-Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte. Comme il
-allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski l’arrêta.
-
---Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch, de
-revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations que ce soit avec lui, et
-non plus avec l’ingénieur Mouchine. C’est un conseil que je vous
-donne... Au revoir.
-
-Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les formalités de
-levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire retentissaient
-encore en lui et le glaçaient. «Quelle insolence à me parler ainsi!
-pensa-t-il. Pouvait-il me faire plus explicitement comprendre qu’il
-n’ajoutait aucune foi à mes déclarations?... Cet homme joue avec moi.
-Cette histoire n’est pas finie...» Toute sa joie avait disparu.
-
-Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à l’angoisse qui,
-de nouveau, l’étreignait. Il était midi. C’était une claire journée
-d’hiver. La neige des jardins de l’Amirauté étincelait sous le soleil.
-Au sortir de la geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé.
-Il semblait pour la première fois de sa vie être capable de goûter la
-joie d’un jour lumineux et froid. «Que c’est bon! Que c’est beau!»,
-répétait-il immobile devant la porte du bâtiment.
-
-A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le trottoir d’en face, une
-jeune femme sortit et vint à lui. C’était Lydia.
-
-Il la serra contre son cœur.
-
---Je suis heureux! dit-il, je t’aime!
-
- * * * * *
-
-Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient avoir vécu un
-rêve troublé. La seule réalité était l’aube éblouissante de leur amour.
-Quelques minutes plus tard, ils se quittèrent devant l’hôtel du prince
-Serge Volynski. Ils se retrouveraient à la fin de la journée... Où? Ils
-ne savaient encore. L’appartement de Savinski était-il toujours occupé
-par les soldats?... Et même, libre, était-il prudent de s’y
-rencontrer?... Cela se réglerait par téléphone dans l’après-midi. Ils se
-reverraient... Qu’importait le reste!
-
-
-
-
-XVI
-
-UN PONT EST COUPÉ
-
-
-La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie
-qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait
-ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre
-téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que
-l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier
-préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même
-Savinski, lui apporta une robe de chambre.
-
---Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle
-demoiselle aussi, je pense.
-
---Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.
-
-Les larmes lui montaient aux yeux.
-
-Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il
-dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait
-les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras
-de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin... Puis
-ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui,
-exécutant une danse satanique... Et soudain, il s’arrêtait, le regardait
-dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait: «Voulez-vous me donner
-l’adresse de Spasski?» Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre
-téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme
-dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les
-oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux
-fixes de cet homme... Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du
-téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un
-message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au
-commissariat des Affaires étrangères... Il frissonna, se secoua pour
-chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui... Il
-regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était
-quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au
-rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où
-voulait-elle le voir?... Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures.
-Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka
-lui donnerait du thé... La voix claire de Lydia au bout du fil
-acquiesça.
-
- * * * * *
-
-Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand
-cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu
-avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de
-crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire
-arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le
-sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans
-scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore.
-
-Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette
-réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une
-colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté
-ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission
-indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé
-par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une
-minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une
-nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de
-relâcher Savinski sans perdre un instant.
-
---J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même,
-ajouta-t-il avec un pâle sourire... Vous savez toutes mes pensées. Je ne
-vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un
-jour avec nous.
-
-La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir
-l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa
-position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait
-son appartement, des doutes lui vinrent. «Est-ce encore une comédie? se
-dit-il. Savait-il tout à l’avance? N’a-t-il pas machiné lui-même mon
-arrestation?... Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me
-faire sentir que je suis dans ses mains?... Et Lydia? Sait-il que Lydia
-était chez moi? Il est impossible qu’il l’ignore... Va-t-il se servir de
-cette arme-là aussi?» Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la
-moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et
-d’arrêt. Pas un mot de Spasski! Cela était étrange et donnait à penser.
-Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet
-d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec
-les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les
-commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à
-pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux: il était en face de
-chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées.
-Lydia était là... Tout fut oublié.
-
-Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la
-nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse.
-Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les
-angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison? Il écoutait Lydia
-parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux.
-Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre,
-ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en
-famille, le grand appétit qu’elle avait.
-
---Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si
-bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah! si tu savais comme
-j’avais envie de lui dire que je suis à toi... Peut-être l’avait-il
-deviné... Non, non, ce n’est pas impossible; à la façon dont il me
-regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui
-doivent rester secrètes... Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir: il
-veut que je sois heureuse... Comment? Peu lui importe. Il n’a qu’une
-peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur
-qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent...
-Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous
-parlions sans prononcer un mot... Rien que des pensées qui volent,
-tièdes, caressantes, muettes... Je n’ai pas osé parler non plus et je
-l’ai laissé se reposer... Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu
-me réveilles... Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma
-place. Je t’aime... Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas? Te
-souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds... Tu
-m’as relevée; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de
-fermeté et de douceur... J’ai vite repris mes sens,--mais faut-il te le
-dire? que penseras-tu de moi?--j’ai fait semblant d’être encore sans
-connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi... Et puis
-je ne t’ai pas vu pendant longtemps! Où avais-tu disparu, méchant?... Tu
-étais enfermé chez toi, près des tiens... Ah! je te battrai, je crois,
-dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché; six mois tu m’as
-abandonnée... Tu étais heureux, sans doute... Dis, je t’en supplie, dis
-que tu n’étais pas heureux sans moi!... (Une douleur véritable faisait
-vibrer ses paroles...) Mais enfin, tu pouvais vivre; tu ne me cherchais
-pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie... Moi j’avais
-appris qui tu étais, naturellement... Mais toi, savais-tu même mon
-nom?... C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas
-oubliée, dis?
-
---Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras,
-répondit Savinski.
-
- * * * * *
-
-Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia était
-déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok qui était plongé dans
-l’obscurité, un petit groupe de soldats attendait, silencieux, dans la
-nuit glacée. Un seul réverbère brûlait et éclaira un instant la figure
-souriante de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent
-passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout occupés qu’ils
-étaient l’un de l’autre, ne les virent même pas. Ayant mis Lydia chez
-elle, Savinski hésita un instant, puis se décida à aller dîner au club
-voisin au lieu de rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait
-échappé ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire et,
-qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé entre leurs
-mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits et peut-être jusqu’à ses
-souliers.
-
- * * * * *
-
-Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver le parfum de
-Lydia. C’était une odeur légère, presque insaisissable, qui venait et
-disparaissait, laissant après elle quelque chose de frais et de brûlant
-à la fois, quelque chose de presque palpable qui prenait une forme, puis
-s’évanouissait...
-
-Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, posa les journaux sur
-son lit, et, en manchette, au sommet des colonnes des _Isvestia_, il lut
-ces mots: _La Révolution en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé.
-Les Soviets au pouvoir._
-
-D’une main tremblante, il déploya le journal. Les bolchéviques
-finlandais, soutenus par les marins et les soldats russes, avaient fait
-un coup d’État. Ils étaient maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de
-la Finlande. Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du pays.
-
-Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y sentir sa force? Les
-plus solides se réveillent affaiblis, sans audace. Ce sont des heures où
-la vie reste incertaine au cœur des hommes, sans flamme, comme la
-lumière indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se souvient
-d’une trop longue nuit et lutte péniblement pour triompher de
-l’obscurité. Savinski était atterré.
-
-Sonia, ses enfants dans la tourmente! Sans lui!... Son imagination ne
-lui présentait que les images les plus sombres... Des soldats
-envahissaient la villa... Ils l’occupaient en maîtres; un désordre
-affreux; les pleurs des enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de
-ces forcenés!... Ah! si seulement il s’était hâté davantage! Que
-n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir dans la paisible Suède?
-Et que faire?... Y aller? C’était son devoir... Mais Lydia?... A
-prononcer ce mot, il y eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner
-la jeune fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir...
-Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait qu’il était
-impossible de lui annoncer par téléphone qu’il partait pour la Finlande
-retrouver les siens à l’heure du danger...
-
-Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. Vers
-onze heures, comme machinalement, il se rendit à l’état-major de la
-place, car il fallait à présent un nouveau visa pour chaque voyage en
-Finlande. Au bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne donnait
-pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller en Finlande que pour
-affaire de service. Qu’il repassât le lendemain... L’obligation de
-différer son voyage soulagea Savinski. Il se heurtait à une
-impossibilité matérielle qui lui permettait au moins de vivre en paix
-avec sa conscience.
-
-Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était de la plus
-souriante et de la plus tendre humeur. Savinski se laissa emporter dans
-le monde féerique que ses caresses lui ouvraient. Quand Lydia était là,
-il ne pensait qu’à elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut
-sur le point de lui parler de la révolution en Finlande. «Il sera temps
-demain, dit-il, si l’on me donne un visa.» Et il serra sa maîtresse dans
-ses bras.
-
-Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se
-retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve.
-Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille?
-Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence? Il entra. La
-première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi
-de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe
-même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains
-fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée... Un flot de souvenirs monta en
-lui; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à
-lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit
-sursauter.
-
---Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos
-impressions de prison.
-
-Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et
-le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia
-personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie? Un nom
-immédiatement lui vint à l’esprit: Séméonof. Depuis longtemps il
-soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le
-commissaire bolchévique... Mais que lui avait-il raconté? Avait-il parlé
-de Lydia?... Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir.
-Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités,
-avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute
-l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia
-avait-elle pour elle un charme secret... A la voir, il semblait que,
-emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière,
-elle fût sur le point de dire: «J’y étais aussi.» Savinski l’en aima
-davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il
-s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta:
-
---En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé
-intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures
-ou quelques jours à la Gorokhovaia?
-
-Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en
-donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions.
-Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme
-pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la
-regarder; peu à peu, il s’enhardit; et, levant les yeux sur la jeune
-fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était
-là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait
-voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine.
-Mais, pour Savinski, la robe tombait: Lydia n’était plus vêtue que de
-linge fin qui cachait à peine ses seins purs... Il hésitait maintenant
-sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et,
-finalement, s’arrêta court.
-
-Nathalie manifestait une vive curiosité.
-
---Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle.
-C’est un grand honneur.
-
---Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une
-façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille
-aventure feront bien de passer la frontière.
-
-Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir? La situation
-présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui
-aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois? Ils
-avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais,
-aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris
-qu’ils n’avaient apporté que la ruine; ils s’effondreraient subitement
-comme était tombé Kerenski...
-
---A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes,
-interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable.
-
-Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher de Lydia. Il
-ne fut seul avec elle que pendant quelques secondes.
-
---Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour t’emmener chez
-moi!...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de plus en proie aux
-idées grises et que les préoccupations qui l’avaient bouleversé la
-veille redevenaient vivantes en lui, il eut la surprise de recevoir,
-vers dix heures, une lettre de sa femme apportée par un chef de train de
-la gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution n’avait amené
-aucun trouble chez eux; les petites villes de villégiature, entre Wiborg
-et la frontière, n’avaient pas été touchées. Les administrations
-bolchéviques finlandaises semblaient ne pas vouloir inquiéter la
-population bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. En
-somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun souci. Elle espérait
-qu’un jour prochain, ses affaires étant réglées, ils passeraient tous
-ensemble en Suède. La lettre était écrite sur le ton calme que Sonia
-apportait en toutes choses; elle était affectueuse, ouverte, franche et
-droite ainsi qu’à l’ordinaire.
-
-Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. Quelle femme
-admirable était la sienne! Il semblait qu’elle eût été créée pour lui
-éviter toutes difficultés et toutes peines. Maintenant il respirait à
-l’aise. Grâce à Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait
-donc, sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd... Un post-scriptum
-attira son attention. «Tu peux me faire passer une réponse par le
-porteur de cette lettre. C’est un homme sûr. Sa femme et ses enfants
-habitent à côté de chez nous et je m’occupe d’eux.»
-
-Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la salle à
-manger.
-
---Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme? demanda-t-il.
-
---Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. Je repars ce soir, à 11
-heures. Si Votre Honneur veut préparer une lettre, je passerai la
-chercher vers 8 heures.
-
---Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.
-
-Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large dans son cabinet
-de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller et venir, fumant des
-cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa résolution était prise et il se mit à
-son bureau. Il écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les
-passeports pour elle, ses enfants et la femme de chambre, visés pour la
-Suède et l’Angleterre. Il la suppliait de profiter des quelques jours de
-calme qui restaient encore devant elle (l’exemple du début pacifique de
-la révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service des
-traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où l’on s’embarquait pour
-Stockholm. Voyage facile avec brèves étapes. En trois jours, sans
-fatigues et sans risques, ils seraient en sûreté. Il lui remettait une
-double lettre pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en
-Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. Lui-même la
-rejoindrait à la première occasion. Pour l’instant, la frontière était
-fermée, mais cela n’était que temporaire. Grâce à ses relations au
-commissariat des Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps
-un visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa pensée,
-Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour sur lui-même.) Elle
-pourrait lui donner de ses nouvelles par la valise suédoise. Il se
-servirait de la même voie pour lui faire tenir des siennes. Les temps
-étaient tels qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet
-mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter sans délai. Sa
-lettre était affectueuse et tendre, mais impérative. Il fut occupé
-ensuite à régler les questions matérielles, pour assurer à sa femme la
-libre disposition de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le
-déjeuner.
-
-Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui dans un fauteuil.
-Il se sentait plus léger. C’était comme s’il respirait maintenant l’air
-plus pur, plus subtil d’une autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon
-inespérée. Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du sort.
-Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait à Pétrograd.
-Pétrograd était, en ce moment, la seule ville du monde qui pouvait lui
-donner le bonheur. Il y restait maître de sa vie, dont un dieu favorable
-venait de tourner une page...
-
-Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-LES PLUS BEAUX DE NOS JOURS
-
-
-L’hiver passa. La ville fut agitée. De grands mouvements--craintes,
-espérances--la secouèrent. A la fin de février, les Allemands
-approchaient. Déjà ils étaient à Pskof, à quelques heures par chemin de
-fer de Pétrograd. Viendraient-ils sauver les malheureux qui mouraient de
-peur, de froid, de faim? Au camp des bolchéviques, la panique régnait.
-Les chefs s’étaient enfuis à Moscou et suppliaient, à coups de
-télégrammes, les Empires centraux de signer la paix, n’importe quelle
-paix. Trotski avait démissionné. Séméonof l’avait suivi dans sa
-retraite. Il était à Moscou, lui aussi, intriguant dans les cercles des
-Soviets, plus passionné encore de pouvoir depuis qu’il l’avait perdu.
-
-Savinski l’avait vu partir sans regret. Il ne pouvait plus supporter la
-tyrannie occulte qu’il avait senti peser sur lui.
-
-Lydia et Savinski bénéficièrent du trouble de la cité. La police
-bolchévique, prise par le déménagement de ses dossiers à Moscou, ne
-mettait plus la même ardeur à traquer les particuliers. Il y eut ainsi
-comme une trêve où ils vécurent l’un pour l’autre dans un isolement
-presque complet. Ils se voyaient chaque jour, déjeunaient et dînaient
-plusieurs fois la semaine à deux, et parfois Lydia s’arrangeait pour
-passer la nuit chez son amant. Il avait maintenant un second appartement
-à sa disposition par le départ précipité d’un de ses amis, locataire
-d’un logement agréable sur la Fontanka. C’était là, le plus souvent,
-qu’il recevait la jeune fille, par l’extrême commodité d’une solitude
-que personne ne viendrait rompre, par le charme d’une précaire sécurité.
-Les fenêtres donnaient sur le canal de la Fontanka, en face du jardin
-qui borde la rive droite, au-dessus de l’ancien palais de Paul Ier. Le
-dégel était venu tôt cette année-là. Les rues, mal entretenues et peu
-balayées pendant l’hiver sous l’administration bolchévique, étaient
-transformées en lacs boueux. Lydia sautait de pavé en pavé comme une
-bergeronnette et riait de voir patauger son amant plus lourd. Lorsqu’il
-y avait du soleil, il emplissait la chambre où se tenaient l’après-midi
-Lydia et Savinski. Il se couchait dans leurs fenêtres au ras des arbres
-non encore feuillés sur l’autre rive. Il venait alors caresser de ses
-derniers rayons le lit où ils étaient étendus et faisait resplendir l’or
-des cheveux dont la tête de la jeune fille était nimbée. Savinski la
-regardait. La chair blonde de son corps prenait la transparence d’un
-marbre antique pétri de lumière.
-
---Reste immobile, disait-il. Il semble que Vénus adolescente, avant
-qu’elle ait tenté le désir des dieux et des hommes, soit venue partager
-ma couche. Ne bouge pas, je t’en supplie. Laisse-moi te contempler.
-
-Lydia n’aimait pas cette immobilité ordonnée et ne la gardait que pour
-plaire à son amant. Mais celui-ci était le premier à s’en lasser.
-
---Petite déesse, disait-il, êtes-vous endormie? Ne m’aimeriez-vous plus,
-par hasard? Voulez-vous me dire par quel ordre des Immortels vous êtes
-venue dans cette froide Scythie au moment où les hommes y sont en proie
-à une crise de folie triste et furieuse!
-
---Uniquement pour vous satisfaire, répondait Lydia, se relevant et lui
-faisant un beau salut. Uniquement pour que vous puissiez prendre votre
-plaisir avec moi, mon maître, jusqu’au jour où vous en aurez assez de ma
-personne et me renverrez d’où je suis venue.
-
-Et d’autres jours elle disait, couvrant son amant de caresses:
-
---Je ne comprends pas encore comment tu peux m’aimer. Je ne suis qu’une
-petite fille, après tout, ignorante et maladroite. Je suis sûre que tu
-te moques de moi quand je t’embrasse... Que sais-je? En vérité, rien.
-Comme je dois te paraître insipide... J’enrage quand j’y pense.
-Dépêche-toi de m’apprendre tout pour que je ne rougisse pas devant toi.
-
-Et, d’autres fois, elle chantait les louanges de son amant:
-
---Tu es comme un rocher, disait-elle. C’est la première impression que
-j’ai eue de toi... te souviens-tu? devant l’hôtel de l’Europe au jour où
-l’on a tiré sur Nevski. Autour de toi les gens fuyaient en trombe. Mais
-tu étais immobile, comme fixé au sol. Je suis venue tomber à tes pieds
-et j’y suis restée. C’est ma véritable position devant toi. Je tremblais
-de peur, mais, dès que tu m’as relevée, la peur a disparu. Je sentais
-que tu avais été créé pour me protéger... Et tu es beau!... (Savinski se
-prit à rire.) Oui tu es beau, ce n’est pas parce que je t’aime que je
-parle ainsi. Je l’ai vu tout de suite et, maintenant encore, sois sûr
-que je puis aussi te regarder objectivement... Tu as la beauté qu’un
-homme doit avoir. Lord Douglas est ravissant; mais c’est un enfant.
-Peut-on se donner à un enfant quand on est une petite fille soi-même? Tu
-es arrivé, juste pour moi, à ton heure de perfection...
-
---Avec beaucoup de rides, interrompit Savinski.
-
---Des rides! dit Lydia en colère, qui oserait dire que tu as des rides!
-Ce sont les traits qui accentuent ta beauté et lui donnent le caractère
-que j’aime en toi.
-
---Ne me parle pas ainsi, dit Savinski en la pressant dans ses bras. Mon
-bonheur est trop grand. C’est un défi aux dieux.
-
- * * * * *
-
-Une après-midi, comme ils prenaient le thé dans l’appartement de la
-Fontanka et que leur conversation passionnée revenait sur les débuts de
-leur liaison, ils évoquèrent les premiers jours de la révolution
-bolchévique. Savinski, qui avait souvent pensé à la fin tragique du
-cousin de Lydia et à la longue retraite de la jeune fille, éprouva une
-irrésistible envie de savoir ce qu’il y avait eu entre les deux jeunes
-gens. Lydia l’avait-elle aimé?... Mais il craignait de réveiller une
-douleur endormie dans le cœur de la jeune fille et, tournant autour du
-sujet, n’osait l’aborder directement. Le nom de Paul ayant été prononcé,
-Savinski s’informa auprès de Lydia du caractère de son cousin. Et
-longtemps la jeune fille ne répondit que par des phrases brèves. Peu à
-peu, cependant, le voile se levait. La figure de Paul se dessinait plus
-nette et, finalement, Lydia, reprise par l’émotion ancienne, raconta à
-Savinski ce qu’avait été pour elle la mort de son cousin.
-
---Paul, dit-elle, était un enfant encore, il avait gardé une âme
-merveilleusement pure et droite. Il était incapable d’une lâcheté, même
-d’une faiblesse... Il m’aimait; je l’aimais aussi, mais d’une autre
-manière, comme un frère. Il en avait beaucoup de chagrin... Je ne sais
-pourquoi, mais je n’étais pas toujours très bonne avec lui. Je
-connaissais mon pouvoir et quelquefois j’en abusais. Je voulais que Paul
-m’obéît en tout; je ne supportais pas de trouver en lui une
-résistance... Et puis, vois-tu, à ce moment-là, j’étais encore une très
-petite fille; je ne me rendais compte de rien, sauf de l’envie constante
-que j’avais de te voir, toi... J’étais sotte pour toutes choses; je
-traversais les jours de la révolution sans les comprendre. Tu te
-souviens, du reste, tout cela me paraissait un spectacle que je
-regardais du dehors, mais où rien de moi n’était mêlé... Et voilà
-qu’éclata soudain ce coup de tonnerre: l’assaut du Palais d’Hiver où
-Paul était enfermé. Je te l’ai dit alors, je crois. L’idée que Paul
-pouvait être tué, si près de moi, me bouleversa. Ce n’est qu’à ce
-moment-là que je sentis le prix de la vie humaine, de la sienne qui
-était en jeu à cette minute, de la tienne, de la mienne qui pouvaient
-être menacées le lendemain... J’ai vécu en quelques heures des années,
-et ce que j’ai pensé alors a eu une grande influence sur ce qui nous est
-arrivé, à toi et à moi, depuis... Tout cela, je crois que tu l’as deviné
-il y a longtemps, toi qui sais tout ce qui est en moi... Mais la fin
-même de mon cousin est arrivée dans des circonstances intolérables.
-J’avais décidé de le faire évader; tout était arrangé. Il pouvait sans
-peine quitter l’école. Je lui en avais fourni les moyens... Mais ce que
-tu ne sais pas, c’est que Paul a refusé de partir. Il m’a écrit une
-longue lettre--que je n’ai plus, hélas! je l’ai brûlée dans un premier
-mouvement de colère--pour m’expliquer qu’il devait partager le sort de
-ses camarades... Je me suis fâchée, j’étais irritée contre lui, je lui
-ai répondu que, s’il ne m’aimait pas assez pour faire sans discuter ce
-que je lui demandais, je ne tenais plus à le voir... C’est la dernière
-lettre qu’il a eue de moi, le pauvre petit... Je suis sûre qu’au moment
-où on l’a tué, c’est à moi qu’il a pensé. Il est mort comme un courageux
-garçon, mais le cœur déchiré à l’idée que je ne l’aimais plus... Et cela
-m’a fait tellement de peine que je ne me le pardonnai pas... J’ai cru
-que je ne pourrais pas vivre. J’étais seule au monde... Tu étais parti
-pour la Finlande, naturellement... Comme je détestais déjà tes voyages
-en Finlande!... Puis, j’ai réfléchi beaucoup. Toutes les pensées que
-j’avais eues, rapides comme des éclairs, le soir de la prise du Palais
-d’Hiver, se sont développées, ont éclairé des parties de moi restées
-obscures... Je voyais la vie comme une chose tout à fait nouvelle. C’est
-très difficile à t’expliquer... Et, un jour, j’ai éprouvé le besoin de
-sortir de mon isolement et de te revoir. Je n’étais plus la même.
-J’avais été malade et, tout à coup, la maladie s’est épuisée, j’avais
-envie d’être heureuse, passionnément; j’avais tout oublié; je sentais
-que je n’avais plus de temps devant moi, qu’il fallait se hâter, que mes
-jours seraient brefs... et voilà, je suis venue chez toi.
-
- * * * * *
-
-Ils vécurent ainsi quelques mois dans un comble de félicité. Tout
-conspirait à entretenir l’enchantement de l’heure présente. S’ils
-pensaient aux dangers courus, ils se souvenaient qu’ils les avaient
-partagés, et l’évocation des jours périlleux traversés ensemble leur
-rendait plus chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils ne
-songeaient pas à l’avenir. L’avenir, pour eux, était leur prochain
-rendez-vous. Leur ivresse était si profonde qu’ils ne faisaient aucun
-projet. Qu’arriverait-il d’eux? Ils ne se le demandaient pas. Libre à
-ceux qui se meuvent dans des sociétés régulières, ordonnées, faites pour
-durer, de se projeter dans le futur et de calculer ce que sera leur
-existence dans six mois ou dans un an. Pendant le tremblement de terre
-qui secouait la vieille Russie, qui aurait été assez fou pour se soucier
-de ce que serait demain? C’était aujourd’hui qu’il fallait vivre. Le
-sentiment de l’au jour le jour de leur bonheur lui donnait quelque chose
-de plus précieux. Les tares inévitables d’un amour qui se développe dans
-la sécurité leur étaient épargnées. Ils ne connaissaient ni les
-querelles que l’oisiveté fait naître, ni les tracas d’une liaison mêlée
-au monde et qu’il faut lui cacher, ni l’ennui qui accompagne la satiété,
-ni ces heures mortes qui naissent parfois dans la certitude d’une
-possession que rien ne menace. Chaque minute avait son prix car ils
-sentaient obscurément qu’elle pouvait être la dernière et qu’il fallait
-épuiser en elle un infini de passion. La nature âpre de Pétrograd leur
-souriait. Le printemps était en avance, cette année-là. Les jours
-grandissaient; la lumière peu à peu s’emparait du ciel plus intense et
-plus clair, et des souffles d’une incroyable douceur passaient sur les
-branches encore mortes des arbres, réveillaient la sève endormie dans
-leurs troncs et apportaient de confuses espérances au cœur des hommes.
-
- * * * * *
-
-Cependant la crise de politique extérieure se calmait. La paix avait été
-signée. Les Allemands qui avaient pensé un jour à intervenir dans les
-affaires intérieures de la Russie, ainsi que le manifeste de Léopold de
-Bavière l’avait fait entrevoir, avaient renoncé à leur projet. Lénine
-allait pouvoir développer à plein son programme communiste et faire de
-la guerre civile une sanglante réalité. Partout on poursuivait les
-hommes en vue de l’ancien régime ou de la première phase de la
-révolution; on les emprisonnait; on commençait à en fusiller sans
-jugement un grand nombre. A Pétrograd, Mark Salomonovitch Ouritski, chef
-du service des recherches pour la contre-révolution, avait reçu des
-pouvoirs absolus et déployait une grande activité. Il ne se passait pas
-de jour qu’on n’apprît l’arrestation de quelques gens notoires.
-
-Le salon de Nathalie Choupof-Karamine avait passé d’un excès de joie à
-l’idée que les Allemands allaient rétablir l’ordre en Russie, à un
-extrême de désespoir en voyant qu’ils s’immobilisaient à deux cents
-verstes de la capitale. Il retentissait des gémissements que les
-quelques fidèles qui lui restaient poussaient en chœurs alternés. La
-maîtresse de la maison avait fait une double perte qui lui avait été
-sensible. Le lord Douglas était parti pour l’Angleterre avec son
-ambassadeur et Séméonof avait quitté Pétrograd pour Moscou.
-
-Elle était privée ainsi de la présence chez elle d’un membre du corps
-diplomatique qui la préserverait, croyait-elle, des perquisitions
-bolchéviques. Il est vrai que, depuis l’incarcération de M. Diamandi,
-ministre de Roumanie, les dictateurs terroristes avaient montré qu’ils
-ne faisaient pas grand cas de l’immunité diplomatique. D’autre part,
-l’absence de Séméonof lui enlevait un allié secret, mais puissant.
-Pourtant Ivan Choupof-Karamine et sa femme supportaient mieux que leurs
-amis la misère des temps. Le gros homme, toujours blême, restait
-gouailleur et Savinski se demandait quelle était la cause cachée de leur
-assurance. Il les voyait peu maintenant. Le rôle des Choupof-Karamine
-avait quelque chose d’inexplicable et de louche. Il jugeait prudent de
-faire attention aux propos qu’il tenait devant eux. A des occasions
-rares, le soir, il s’y rencontrait avec Lydia, lorsqu’il ne pouvait la
-voir autrement.
-
-Il était plus souvent chez le prince Serge, qui le faisait appeler
-constamment et semblait ne pouvoir se passer de lui; une étrange
-intimité était née entre eux. Lydia était le lien secret qui les
-unissait et parfois Savinski se demandait avec étonnement si Lydia
-n’avait pas raison lorsqu’elle pensait que son père voyait beaucoup plus
-loin en elle qu’on ne l’imaginait. En fait, il ne lui parlait guère que
-de sa fille. Elle était le thème constant de leurs conversations. Il
-n’avait jamais un mot de regret sur le mariage manqué avec lord Douglas.
-Au contraire, il paraissait heureux que Lydia eût refusé le jeune
-Anglais.
-
---Je savais bien, disait-il avec une joie qui perçait dans ses propos,
-qu’elle n’accepterait pas ce garçon, si beau qu’il fût. C’est ma fille,
-je la connais... Elle ne fera jamais rien de médiocre.
-
-Et il regardait son interlocuteur bien en face, comme pour chercher son
-approbation.
-
-Un autre jour, il fut plus explicite.
-
---Je pense que vous comprenez bien ce que je veux dire... Je garde ma
-fille près de moi, j’en suis fier; je la garde jusqu’à la fin qui
-viendra quand Dieu voudra... Ne croyez pas que c’est l’égoïsme qui me
-fait parler ainsi. Je ne m’occupe pas de moi, mais d’elle seule... Je
-sens, et je ne me trompe pas, qu’aujourd’hui Lydia est heureuse...
-Comment est-ce que je le sais? C’est difficile à dire. Peut-être les
-gens malades comme moi et qui vivent en face d’eux-mêmes voient-ils des
-choses qui restent cachées pour les autres?... Et puis, Nicolas
-Vladimirovitch, il y a plus encore... Il me semble que beaucoup de
-questions s’éclairent aujourd’hui à mes yeux... Oui, lorsqu’on est près
-de sa fin et qu’on assiste, comme nous, depuis un an, à la chute d’un
-monde, la vie se montre peu à peu différente de ce qu’elle nous
-apparaissait, plus simple en fait... Je crois que, pour nous, à l’heure
-actuelle, beaucoup de problèmes qui paraissaient insolubles n’existent
-pas en réalité, et que les hommes ont élevé des barrières factices entre
-eux et leur bonheur... Il faut ces jours d’épreuve et le voisinage avec
-la mort pour le comprendre...
-
-Il avait débité cette longue tirade avec lenteur, d’une voix basse,
-s’arrêtant parfois comme s’il faisait un grand effort pour chercher sa
-pensée.
-
-Il se tut et il y eut un silence où Savinski croyait voir passer entre
-eux ce flot de pensées caressantes et muettes auxquelles Lydia, une
-fois, avait fait allusion. Il était ému à ne pouvoir parler.
-
-Lorsqu’il le quitta, une demi-heure plus tard, le prince l’attira à lui
-doucement.
-
---Voulez-vous m’embrasser, Nicolas Vladimirovitch? dit-il. Je vous aime
-beaucoup...
-
-Savinski se pencha vers lui. La bouche maigre et la barbe hérissée du
-prince se posèrent sur sa figure et il sentit en même temps que le
-baiser du vieillard une grosse larme couler sur sa joue.
-
- * * * * *
-
-Cependant les jours passaient et le mois de mai déjà mettait des
-feuilles tendres aux branches noires des arbres. Savinski et Lydia,
-profitant des après-midi prolongées et des claires soirées, se
-promenaient dans la ville. Ils allaient le long des quais de la Néva,
-dont les murs de granit avaient peine à contenir les eaux gonflées où
-filaient lentement à la dérive, comme de grands nénuphars flottants,
-quelques blocs de glace attardés venant du lac Ladoga. Au delà des flots
-bleus du large fleuve, les palais élevaient leurs architectures diverses
-dans la limpidité ambrée des crépuscules. C’étaient les briques rouges
-du Corps des pages, la colonnade antique de la Bourse, le noble bâtiment
-de l’Académie des sciences. L’air était d’une transparence lumineuse
-qu’on ne connaît que dans ces printemps septentrionaux. Parfois ils
-s’asseyaient sur le parapet du quai et restaient à rêver, laissant leurs
-regards errer sur les lourdes barques amarrées près des rives. La beauté
-des heures silencieuses emplissait leurs âmes. Ils se taisaient. Où
-étaient-ils? Loin du monde, de la révolution, de ses terreurs, de sa
-famine. Ils habitaient les terres lointaines et mystérieuses où ont vécu
-Lorenzo et Jessica, Troïlus et Cressida, Héro et Léandre, tous ceux que
-la passion a séparés du cercle des vivants.
-
-Il fallait rentrer enfin. Ils ne se décidaient pas à se quitter:
-
---Restons jusqu’à la nuit, disait Lydia.
-
-Et la nuit se faisant sa complice, le jour traînait dans le ciel des
-clartés qui ne voulaient pas mourir; les étoiles déjà apparaissaient
-sans que le crépuscule eût disparu. Il était près de onze heures.
-Lentement, ils regagnaient l’hôtel Volynski, et souvent, sans se soucier
-de ce qu’en penseraient les domestiques, Savinski entrait un instant
-prendre une tasse de thé chez Lydia.
-
-Tard, il regagnait son appartement.
-
-Ils eurent les nuits blanches où l’on ne peut dormir et où les caresses
-plus énervantes se prolongent autant que le jour; ils traversèrent l’été
-chaud, orageux, humide de Pétrograd où, dans les appartements clos,
-l’air étouffant rend insupportable le poids des vêtements.
-
-Autour d’eux, la ville s’enfiévrait. L’assassinat des deux commissaires,
-Volodarski et Ouritski, avait déchaîné la terreur. Les victimes des
-représailles bolchéviques se comptaient par centaines. Le cercle de
-leurs relations se rétrécissait. Les uns fuyaient, les autres étaient
-arrêtés.
-
-Lydia et Savinski passaient sans entendre les cris d’angoisse qui
-montaient de toutes parts.
-
-
-
-
-II
-
-UNE VISITE
-
-
-Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement à Moscou, à
-quelques pas du Kremlin, organisant une association d’officiers
-contre-révolutionnaires. Il envoya un message à Savinski. Il serait pour
-quelques jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument le
-rencontrer.
-
-Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut devant elle et
-l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler quoi que ce fût. Mais
-lorsqu’elle sut que son amant verrait Spasski, elle déclara qu’elle
-irait avec lui. S’il y avait un danger dans cette visite, elle le devait
-partager. Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait
-contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment véritable
-qui la poussait à faire cette visite était simplement le désir de se
-montrer en compagnie de son amant à un ami de naguère et d’afficher
-devant lui son bonheur.
-
-Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle dans un
-appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva, où Spasski était
-descendu. Comme il regardait par la fenêtre pour voir si la jeune fille
-arrivait, il aperçut un fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil
-homme à barbe blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le
-connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il vu?--Ah! à sa
-porte même, il y avait deux ou trois jours. «C’est un izvostchik de
-l’Okhrana, pensa-t-il soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils
-pourraient le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même,
-surtout dans une rue aussi déserte que la mienne.»--Mais, en même temps,
-l’idée qu’il était de nouveau suivi lui était fort désagréable. Quel
-danger encore les menaçait, Lydia et lui? Il faudrait y penser, prendre
-des précautions. Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça
-pendant quelques minutes.
-
-La venue de Lydia fit rentrer la paix dans son cœur. Ils sortirent
-ensemble. Savinski s’adressa au vieil izvostchik:
-
---Combien veux-tu pour aller à Zabalkanski?
-
---A quel numéro, barine?
-
---Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison, dit Savinski.
-C’est à peu près au milieu de la Perspective.
-
---Vingt-cinq roubles pour vous, fit le cocher. Ce n’est pas cher.
-
---C’est encore trop cher pour un bourgeois comme moi aujourd’hui,
-répondit Savinski de bonne humeur. Je prendrai le tramway.
-
-Le fiacre ne répondit pas. Savinski gagna avec Lydia la Millionnaia. Et
-cependant que l’izvostchik, au petit trot de son cheval, partait pour le
-sud de Pétrograd, Savinski et Lydia, en voiture, se dirigeaient vers la
-banlieue nord.
-
-Arrivés près de la rue où ils se rendaient, ils mirent pied à terre pour
-gagner la maison convenue. La vue d’un soldat assis à une table dans le
-vestibule inquiéta Savinski. La présence de Lydia l’avait jusque-là
-empêché de réfléchir à l’imprudence qu’il commettait en mêlant
-gratuitement la jeune fille à une aventure qui pouvait être périlleuse.
-Mais le soldat ne les regarda même pas et ils montèrent à l’appartement
-dont ils avaient le numéro.
-
-Une gracieuse jeune femme leur ouvrit la porte. La présence de Lydia
-parut la surprendre. Elle interrogea des yeux Savinski avec embarras. Il
-sourit.
-
---Ne vous inquiétez pas, dit-il, madame est avec moi.
-
-«Madame» plut à Lydia.
-
-Sans répondre un mot, la jeune femme les introduisit dans un salon où
-elle les laissa seuls.
-
-C’était une vaste pièce, nue et froide. Dans un angle, une petite table
-non desservie montrait que deux personnes avaient déjeuné là.
-
---Chez qui sommes-nous? demanda Lydia à voix basse.
-
---Chez de braves gens, pour sûr, répondit Savinski, mais je ne sais
-comment ils s’appellent. Notre ami a ainsi plusieurs logements où on le
-cache, mais même à moi il n’a jamais dit le nom de ses hôtes... Il a
-raison; il joue un jeu dangereux pour lui et pour ceux qui le reçoivent.
-
-A cet instant une porte s’ouvrit et André Ivanovitch Spasski apparut
-devant eux. Sa figure énergique s’éclaira d’un sourire joyeux lorsqu’il
-vit Lydia. C’est à elle qu’il courut.
-
---Lydia Serguêvna, dit-il, quel plaisir vous me faites! Vous ne savez
-pas combien j’ai pensé à vous. Mais je n’aurais jamais osé vous demander
-de venir ici.
-
-En un rien de temps, ils étaient tous trois dans une intimité charmante.
-Au début, Savinski disait «vous» à Lydia, mais celle-ci ayant répondu
-par le tutoiement, il s’y était rangé aussi et maintenant ils causaient
-tous trois comme de vrais amis. Spasski leur expliquait ses projets. Il
-avait une organisation de combat sérieuse qui, déjà, avait failli
-remporter la victoire dans le soulèvement de Iaroslaf. Perm était entre
-leurs mains. Koltchak et les Tchéco-Slovaques les y avaient rejoints.
-Toute la Sibérie était libre du joug des Soviets. Il partait retrouver
-Koltchak, qui paraissait mal entouré.
-
---Je voulais vous proposer de venir avec moi, Nicolas Vladimirovitch.
-Pétrograd n’offre plus d’intérêt. Il n’y a rien à faire ici. Les Alliés
-sont à Arkhangel. Nous nous réunirons à eux. Au printemps prochain, nous
-marcherons tous ensemble sur Moscou.
-
-Savinski le retrouvait tel qu’il l’avait laissé, inaccessible à la peur,
-avec le même enthousiasme, la même volonté de réussir qu’aucun échec ne
-pouvait abattre. Ils parlèrent assez longuement de la situation
-actuelle. Spasski insistait pour que son ami acceptât sa proposition.
-
---Et moi? dit tout à coup Lydia.
-
---Vous, Lydia Serguêvna, mais vous viendrez travailler avec nous, cela
-va sans dire. Un voyage un peu fatigant jusqu’à l’Oural ne vous effraie
-pas et les troisièmes classes ne seront pas trop dures pour vous, ni
-peut-être une centaine de verstes en télègue. J’ai déjà un passeport
-pour Nicolas Vladimirovitch. Il va changer son nom trop connu contre
-celui plus obscur de Petrof.
-
---Je serai Mme Petrova, dit Lydia enchantée.
-
---Nous mettrons donc que le camarade Petrof voyage avec sa femme.
-
-Ils se quittèrent en prenant rendez-vous à une autre adresse pour le
-surlendemain.
-
- * * * * *
-
-Mais le lendemain, comme Savinski déjeunait seul, un soldat vint le
-retrouver avec un billet de Spasski,--très laconique: «On sait ici que
-je suis arrivé. Je ne puis rester et pars tout à l’heure. Voici votre
-passeport. Je vous attends à Perm.--S.»
-
-Le passeport était au nom d’Ivan Iliitch Petrof, courtier en lin, de
-Vladimir. Mme Petrova accompagnait son mari. Ce même jour, Savinski alla
-remettre le passeport à la domestique de son appartement sur la
-Fontanka, qui le donna au chef-gardien et Savinski se trouva avoir ainsi
-une double personnalité légale à Pétrograd.
-
---Il ne me reste qu’à laisser pousser ma barbe, dit-il à Lydia.
-
---Crois-tu que ce soit nécessaire? fit celle-ci avec inquiétude.
-
---Hélas! il y a trop de gens qui me connaissent, répondit-il, mais, pour
-l’instant, Nicolas Vladimirovitch Savinski peut encore habiter cette
-ville.
-
-
-
-
-III
-
-NUAGES A L’HORIZON
-
-
-L’automne vint, et les pluies. Bientôt les premières neiges apparurent.
-
---Nous aurons froid, mon enfant, dit Savinski à Lydia.
-
---Dans tes bras, je n’aurai jamais froid, répondit-elle en riant.
-
-Dans l’appartement de l’Aptiékarski Péréoulok, Savinski fut obligé de
-fermer la salle à manger pour économiser sa provision de bois qu’il
-renouvelait avec peine. On ne chauffa plus que le cabinet de travail et
-la chambre à coucher. A la Fontanka, il restait du bois pour deux ou
-trois mois seulement. On avait de grandes difficultés à se nourrir,
-quelque argent que l’on dépensât. Dans l’hôtel du prince Serge, seules
-les pièces sur le quai étaient habitables. Chez les Choupof-Karamine, la
-situation était moins tendue, car Nathalie avait reçu--on ne savait
-d’où--une vingtaine de sagènes du plus beau bouleau. Des camions
-militaires les avaient apportées un jour. Son cercle s’était restreint
-encore. Elle n’avait plus qu’une dizaine d’amis russes et quelques
-ministres des légations neutres auxquels elle prodiguait ses amabilités.
-
-Séméonof avait refait son apparition à Pétrograd. Sous Trotski, ministre
-de la Guerre, il était rentré en faveur et avait reçu le commandement
-militaire de la ville. Savinski avait appris son retour sans plaisir.
-Pourtant, il le voyait quelquefois. Il semblait qu’avec le succès
-Séméonof fût devenu un peu plus humain. Le triomphe du bolchévisme, sur
-lequel il avait spéculé, le comblait d’aise. Il était tout à la tâche
-d’organiser l’armée rouge, qui était la grande pensée du règne de
-Trotski.
-
---Nous allons rétablir l’empire dans ses frontières naturelles, dit-il
-un jour à Savinski, et peut-être même lui donner une étendue qu’il n’a
-jamais eue. La tâche nous est facile maintenant. La guerre a épuisé
-l’Europe. Le mécontentement est partout. Les sacrifices ont été trop
-grands. Et puis, tous les peuples aujourd’hui se haïssent. Il n’y a plus
-d’Europe, mais une confusion prodigieuse de passions et d’intérêts
-antagonistes. Nous seuls avons une doctrine et une foi en face
-d’adversaires divisés. Nous ferons de grandes choses, je vous l’avais
-prédit... Jusqu’à quand continuerez-vous à nous bouder? Voyez quelles
-positions nous pouvons offrir à ceux qui se rallient sincèrement à nous!
-Vous avez lu le mot de Lénine disant qu’il donnerait un demi-milliard au
-financier qui pourrait mettre sur pied les finances de l’État.
-
-Savinski haussa les épaules avec lassitude. Il ne se sentait pas la
-force de discuter. Il se borna à dire:
-
---Vous avez peut-être raison, Léon Borissovitch. Hélas! je ne me sens
-pas de taille à entreprendre cette tâche-là.
-
---Réfléchissez encore, Nicolas Vladimirovitch, mais les temps sont tels
-qu’il faut être avec nous ou contre nous. Dans la période où nous
-sommes, les dilettantes seront écrasés. Souvenez-vous de ce que je vous
-dis. Je ne vous prends pas en traître.
-
-C’était le Séméonof de naguère qui parlait encore et Savinski le quitta
-l’âme glacée.
-
-Se rallier au bolchevisme était hors de question. Se faire le complice
-des atrocités qui ensanglantaient la Russie et abattaient autour de lui
-tous ses anciens amis, il ne fallait pas y songer. Et, du reste, quelle
-action y exercerait-il? Comment arrêter la catastrophe économique, la
-chute à l’abîme où roulait la Russie?
-
-Mais alors, combien de temps pourrait-il continuer à y vivre? Chaque
-jour ajoutait aux difficultés et aux dangers. Où aller? Perm et
-Koltchak? L’Ukraine? Comment emmener Lydia, dont il ne pouvait se
-passer? Le vieux prince impotent. La princesse, de volonté malade,
-incapable de quitter son petit salon. Gagner la Finlande avec eux tous,
-s’il les pouvait décider? Mais y retrouverait-il les facilités qu’il
-avait à Pétrograd de voir Lydia librement cinq ou six heures par jour?
-Sa femme et ses enfants étaient en Angleterre. Sonia ne voudrait-elle
-pas revenir alors auprès de lui? Comment pourrait-il ne pas la recevoir?
-Et la même réponse se faisait entendre sans cesse: il ne renoncerait pas
-à Lydia.
-
-L’angoisse parfois lui serrait le cœur. Il ne retrouvait la paix
-qu’auprès de sa maîtresse. Il ne se lassait pas d’elle; elle ne se
-fatiguait pas de lui. Chaque jour, au contraire, rendait plus étroits et
-plus forts les liens qui les liaient. Avait-il vécu avant de la
-connaître? Pourrait-il continuer d’être sans elle? Il causait librement
-avec Lydia; il ne lui cachait aucune de ses préoccupations; il n’y avait
-entre eux pas l’ombre d’un secret. Devant elle, il «pensait à haute
-voix», comme il disait, et rien n’était plus précieux, dans
-l’étouffement que la terreur faisait planer sur la ville, que cette
-entière ouverture d’âme à deux.
-
-La première fois qu’il parla à cœur ouvert de la situation telle qu’il
-la voyait, il n’aborda qu’avec crainte l’hypothèse d’un retour possible
-de sa femme en Finlande.
-
-Lydia l’arrêta aussitôt qu’elle comprit où il voulait en venir. Elle se
-jeta dans ses bras en pleurant.
-
---Est-ce que je ne te suffis donc pas? dit-elle au milieu de ses
-sanglots. Es-tu las de moi?... Ne m’aimes-tu déjà plus?...
-
-Elle étouffait de douleur; elle ne pouvait parler. En vain, Savinski
-essayait-il de la raisonner, de lui montrer l’absurdité de ses craintes.
-Elle n’écoutait rien. Lorsque cette crise eut épuisé sa violence, elle
-sembla tout à coup transformée. Elle avait repris son sang-froid. Elle
-discutait avec un calme apparent.
-
---Je comprends bien, dit-elle à Savinski stupéfait, que tu cours de
-grands risques ici et que tu ne les supportes qu’à cause de moi. Tu peux
-être jeté en prison; il peut t’arriver pire encore. Si tu as peur,
-comment t’en vouloir?... A ta place, je sentirais comme toi... Alors,
-pourquoi discuter? Il n’y a rien à dire... Prépare ton départ. Je
-t’aiderai en toutes choses. Mais moi, je ne quitterai pas la Russie...
-J’aime mieux mourir ici que vivre ailleurs...
-
-Mais elle ne put soutenir plus longtemps cet effort. Elle tomba sur le
-divan, la tête enfouie dans les coussins, toute frissonnante de
-mouvements nerveux. Et comme Savinski se penchait vers elle, elle prit
-la tête de son amant entre ses deux mains.
-
---Pardonne-moi, balbutia-t-elle, pardonne-moi... Je suis une méchante
-fille... Mais j’ai trop de chagrin... Ne me quitte pas, toi qui es à
-moi... Je te suivrai où tu voudras... Tu es le maître; je serai ta
-servante...
-
-Elle le couvrait de baisers passionnés. La serrant contre lui, sa joue
-mouillée des larmes de sa maîtresse, Savinski ne pouvait que répéter:
-
---Lydotchka, je te l’ai dit il y a longtemps déjà, je ne te quitterai
-jamais.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le lendemain de cette scène qui avait brisé les nerfs des deux amants,
-lorsque Lydia arriva, vers les trois heures, chez Savinski, elle trouva
-Annouchka dans la consternation. A dix heures, ce même matin, un
-commissaire et un soldat étaient venus chercher son maître en automobile
-pour l’emmener à la Gorokhovaia. On ne lui avait pas laissé le temps
-d’écrire, mais il faisait dire à Lydia Serguêvna qu’il ne s’agissait
-vraisemblablement que d’un interrogatoire et qu’il serait relâché dans
-l’après-midi. Sinon, elle recevrait le lendemain un billet qu’il lui
-ferait passer par un des prisonniers qu’on libérait quotidiennement.
-Lydia pâlit et s’appuya sur la vieille Annouchka, qui la soutint.
-Savinski en prison!... Sans elle!... A cause d’elle, sans doute... Un
-remords affreux lui déchirait l’âme au souvenir des paroles dites la
-veille. Comment attendre? Comment perdre un instant? Il fallait courir
-chez Séméonof... La nécessité d’agir lui rendit des forces. Elle se
-dirigea à pas rapides vers l’état-major, sur la place du Palais, et
-demanda à voir le général.
-
-Le hasard voulut qu’il fût à son bureau. Lorsque le nom de Lydia
-Serguêvna lui fut passé, il la fit entrer aussitôt. Il y avait plus d’un
-an qu’ils ne s’étaient vus, et l’insensible Séméonof resta stupéfait du
-changement qu’un temps si bref avait apporté dans l’expression de la
-jeune fille. Il l’avait quittée, elle était presque une enfant. Il avait
-devant lui une femme dont les traits bouleversés ne pouvaient altérer la
-beauté. Et ce visage tout vibrant d’émotion faisait comprendre même à
-Séméonof la profondeur d’une vie passionnelle qu’il n’avait jusqu’alors
-pas soupçonnée. Pour la première fois, il sentit un cœur d’homme battre
-dans sa poitrine, et, comme Lydia lui disait: «Nicolas Vladimirovitch
-est en prison», il la rassura et, en même temps, un curieux sentiment,
-jamais éprouvé, et qui ressemblait singulièrement à de la jalousie,
-monta en lui.
-
---Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vais m’occuper de lui tout de suite.
-
-Il saisit le téléphone. Mais Lydia lui prit la main.
-
---Il est à côté d’ici, fit-elle d’une voix altérée, à deux pas, à la
-Gorokhovaia. Allons-y ensemble.
-
-Séméonof la regarda, étonné. Comme elle l’aimait! Mais il ne résista pas
-et suivit la jeune fille. Arrivé au bas de l’escalier, avant de sortir
-sur la place du Palais, il lui dit:
-
---Restez ici, Lydia Serguêvna. Je ne puis vous emmener à la Gorokhovaia.
-Je reviens dans un instant.
-
-Mais Lydia refusa...
-
---Je vous attendrai dans la rue, dit-elle, chaque instant compte...
-
-Sur la place et dans les quelques minutes du trajet, Séméonof dit à
-Lydia:
-
---Puisque je vous vois enfin et puisque vous avez de l’influence sur
-Nicolas Vladimirovitch, laissez-moi vous faire comprendre que vous
-pouvez lui rendre un grand service. Il est menacé, c’est vrai... Je
-pourrai peut-être encore le tirer d’affaire, mais, Lydia Serguêvna, il
-faut qu’il se rallie à nous, qu’il travaille avec nous. Nous avons
-besoin de lui. Persuadez-le... Sinon, je ne serai pas toujours assez
-puissant pour le sauver...
-
---Oui, oui, disait Lydia, qui paraissait ne pas entendre. Je vous le
-promets... Mais hâtons-nous... Je vous reverrai plus tard. Vous
-m’expliquerez alors ce que je dois faire.
-
-Ils étaient à la porte de la préfecture. Séméonof entra seul. Dix
-minutes plus tard, il retrouva Lydia, immobile et pâle, sur le trottoir.
-
---La chose est arrangée, dit-il. Notre ami sera libéré, mais il y a des
-formalités à remplir. J’ai dit qu’on l’amène à l’état-major. Si vous
-voulez l’attendre, venez chez moi vous chauffer. Je ne veux pas vous
-laisser sur ce trottoir glacé.
-
-Lydia le suivit sans protester. Elle avait froid; elle était fatiguée.
-Depuis qu’elle appartenait à Savinski, elle n’avait pas connu une heure
-où elle se sentît aussi misérable.
-
-Séméonof reprit le thème qu’il avait abordé en se rendant à la prison.
-Savinski risquait gros maintenant; aujourd’hui déjà, sa libération
-n’avait pas été accordée sans difficulté. Et, comme il savait Lydia
-ardente patriote, il développa avec ingéniosité le thème de la réunion
-des terres russes sous le drapeau rouge et l’anéantissement de l’œuvre
-impie de dislocation menée par la première révolution. Sur ce terrain,
-il était à son mieux.
-
-Il y fut brillant. Il évoqua les grands souvenirs de la Révolution
-française, et si Lydia ne voulut pas comprendre ce que pouvait avoir
-d’ingénieux l’allusion au jeune Bonaparte inconnu, cherchant sa voie
-dans la suite de Robespierre, c’est qu’elle n’y mit pas de bonne
-volonté. Mais, en vérité, Lydia écoutait à peine. Savinski tardait, à
-quoi pouvait-elle penser d’autre? Tant qu’il ne serait pas là, elle
-n’aurait pas la paix du cœur. Et, du reste, ce cœur était profondément
-troublé. C’était à nouveau la question du départ qui se posait, la
-Finlande, le retour de Sonia... Lydia était comme morte. Pourtant, il
-lui fallut répondre à une question directe de Séméonof qui lui
-expliquait la nécessité pour elle aussi d’accepter une place dans les
-bureaux du gouvernement. Personne ne vivrait sans travailler pour les
-Soviets. Il pourrait la prendre à l’état-major comme secrétaire et lui
-donnerait une besogne intéressante à faire.
-
-Elle sourit faiblement.
-
---Je vous remercie, Léon Borissovitch, vous êtes très aimable...
-
-Et soudain, elle bondit sur la porte. Savinski entrait.
-
---Te voilà, dit-elle, je te revois!
-
-Elle avait oublié jusqu’à la présence de Séméonof qui la regardait sans
-parler. Quelques minutes plus tard, elle emmenait son amant, lui
-laissant à peine le temps de remercier Léon Borissovitch.
-
- * * * * *
-
-Quelques semaines passèrent. Une fois de plus, les fêtes de Noël et du
-jour de l’an furent célébrées dans la tristesse et la misère générales.
-Les espérances de salut reculaient chaque jour. Il faudrait attendre
-maintenant l’été pour voir l’amiral Koltchak et le général Denikine
-reprendre l’offensive en Sibérie et dans le Sud. Réussiraient-ils? Rien
-n’était moins certain, et cependant il fallait traverser les mois glacés
-de l’hiver avec une nourriture et un chauffage insuffisants. Lydia était
-souvent soucieuse et s’en voulait de sa tristesse. Elle aurait voulu ne
-donner avec sa jeunesse que de la gaieté et de la joie à son amant. Elle
-se disait qu’elle devait aujourd’hui lui tenir lieu de tout. N’était-il
-pas à Pétrograd pour elle seule, séparé des siens?... Et pourtant,
-comment se résigner à partir? Et si elle en avait la force, comment
-déciderait-elle sa mère murée chez elle, son père incapable de subir les
-fatigues d’un voyage difficile? Et puis, auraient-ils un visa? Ces
-obstacles lui paraissaient insurmontables, et, le plus grand, c’était en
-elle qu’elle le trouvait.
-
-C’est alors qu’un événement imprévu vint, une fois de plus, modifier la
-situation et lui donner un aspect nouveau.
-
-Elle arriva une après-midi de janvier chez Savinski, à peine avait-il
-fini de déjeuner solitaire sur une petite table collée au poêle de son
-cabinet de travail. Le visage de la jeune fille était animé et, dès les
-premiers mots, elle apprit à Savinski ce qui s’était passé.
-
---Imagine-toi, lui dit-elle, que nous avons eu, nous aussi, une
-perquisition cette nuit. Mais, grâce à Dieu, personne de nous n’a été
-arrêté. On venait voir si nous avions des armes cachées et des documents
-compromettants... Et puis, cela s’est fait à une heure convenable, au
-moins. Il n’était pas minuit et personne n’était couché... Le plus
-drôle, chéri, était que le commissaire militaire était ce même Ivanof
-qui est venu ici, tu te souviens... Il m’a reconnue, cela va sans dire,
-mais il n’a pas eu un mot devant ma mère... Seulement, quand nous étions
-seuls un instant, il m’a souri et m’a dit que j’étais toujours aussi
-belle, imagine-toi... Mon pauvre papa a été très bien. Aucune frayeur,
-pas même un étonnement. Il semblait qu’il escomptât leur arrivée et
-qu’il ne fût surpris que de leur venue si tardive. Ivanof s’est excusé
-auprès de lui et ils sont à peine restés dix minutes dans son
-appartement... Quant à maman, ç’a été bien autre chose. Il a fallu
-attendre à sa porte longtemps... Elle était enfermée avec sa femme de
-chambre et, quand elle a ouvert--le croirais-tu?--elle s’était mise en
-grande toilette de bal avec tous les bijoux qui lui restent. Elle
-tremblait comme la feuille, ma pauvre maman, mais elle était pleine de
-dignité et dit aux commissaires: «Messieurs, je suis prête à vous
-suivre, excusez-moi de vous avoir fait attendre.» Elle ne voulait pas
-écouter un mot de ce qu’ils lui disaient. En vain Ivanof essayait de la
-rassurer... Elle répétait à chaque instant: «Je vous montrerai,
-messieurs, comment une vraie Russe sait mourir.» Et, d’abord, j’avais
-envie de rire, tu comprends, et puis j’ai eu tellement pitié d’elle que
-les larmes me sont montées aux yeux... Par moment, elle me prenait dans
-ses bras et disait: «Je pense que la mère vous suffira, messieurs,
-permettez que j’embrasse ma fille.» C’était une scène déchirante. Ils
-sont sortis, enfin, la laissant à moitié évanouie avec Katia... Et moi
-j’ai été obligée de les accompagner dans le reste de l’hôtel où on
-grelottait de froid... Ils sont partis à une heure et demie, n’ayant
-rien trouvé, ni papiers, ni armes, sauf un vieux sabre de papa qu’ils
-ont laissé... Les soldats, cette fois-ci, ont volé quelques objets...
-
-Lydia s’arrêta brusquement, comme si elle avait quelque chose à dire
-encore devant lequel elle s’arrêtait. Savinski, qui ne la quittait pas
-des yeux, la vit devenir songeuse; son front s’était plissé; ses regards
-fuyaient ceux de son amant. Elle se rapprocha de lui, mit sa tête sur
-l’épaule de Savinski et resta longtemps silencieuse.
-
---Comment vont tes parents, aujourd’hui? demanda-t-il enfin.
-
-Lydia eut un mouvement brusque.
-
---Je te dirai tout, dit-elle... Papa est bien; c’est même surprenant. Il
-y a longtemps qu’il n’a pas été en aussi bonne santé. Ce matin, il a
-fait quelques pas tout seul dans sa chambre avec ses deux cannes, et il
-chantonnait une vieille chanson qu’il aime et que je n’avais pas
-entendue depuis la révolution... Mais ma pauvre maman est tout à fait
-bouleversée... C’est un drame véritable... Pense un peu qu’elle ne s’est
-pas couchée. Non, elle n’a plus qu’une idée: quitter la Russie. Pendant
-la nuit même, elle a commencé à faire ses malles; elle y a travaillé
-avec Katia toute la matinée. Elle répète sans cesse: «Je ne resterai pas
-un jour de plus dans un pays où les femmes sont traitées ainsi...» Je ne
-sais pas, mais je crois qu’elle a un peu perdu la tête... Ce matin, elle
-a voulu absolument envoyer le général Vassilief prendre des places à la
-gare de Finlande pour Stockholm. Elle croyait qu’on avait encore des
-billets pour l’étranger comme jadis... Il a fallu que le pauvre général
-y allât et, lorsqu’il est revenu les mains vides, elle lui a fait une
-scène, lui a dit que c’était de sa faute, qu’il n’était bon à rien et,
-finalement, a déclaré qu’elle voulait te voir, que seul tu saurais lui
-arranger toutes choses. C’est elle qui m’a envoyé chez toi. Elle
-t’attend...
-
-De nouveau, il y eut un long silence. Lydia restait serrée contre
-Savinski, comme si elle n’osait le regarder. Il entendait les battements
-pressés de son cœur. Il n’était pas besoin de la questionner; il savait
-quelle passion elle souffrait à cette heure. Il la caressait doucement
-et à basse voix il lui dit:
-
---Où que nous soyons, nous vivrons ensemble, ma petite âme...
-Console-toi, je t’en prie.
-
---Je sens que je vais te perdre, disait Lydia en sanglotant.
-
-Et elle s’accrochait désespérément à son amant.
-
-
-
-
-IV
-
-LE DÉPART
-
-
-Il fallut préparer le départ et obtenir des visas du gouvernement. Lydia
-avait déclaré qu’elle ne quitterait la Russie qu’au jour où Savinski
-aurait son passeport en règle pour l’étranger. Il était impossible de le
-demander sous son nom. Heureusement avait-il le passeport d’Ivan Iliitch
-Petrof, courtier en lin, que lui avait remis Spasski. Devait-il essayer
-de gagner sous ce nom l’Esthonie voisine? Il y avait à Reval, en ce
-moment, des acheteurs de lin pour l’Europe et peut-être le prétexte
-serait-il suffisant. Vaudrait-il mieux, au contraire, s’enfuir
-clandestinement par la Finlande? Des agences de contrebandiers se
-chargeaient de vous faire passer la frontière moyennant une vingtaine de
-mille roubles. Lydia était très opposée à ce projet qui lui paraissait
-dangereux, alors qu’à Savinski il semblait facile. Elle ne voulait
-l’adopter que comme dernière ressource si le visa pour Reval était
-refusé. Savinski s’en occupa sans perdre de temps.
-
-Cependant Lydia ne désespérait pas d’obtenir par Séméonof, pour elle et
-les siens, un laissez-passer qui leur permettrait de gagner en quelques
-heures la Finlande. Le vieux prince, bien que l’amélioration de sa santé
-persistât, ne pourrait supporter un trajet plus long. La princesse
-vivait dans une grande agitation. Ses malles étaient prêtes et fermées
-dès le lendemain du jour où la perquisition avait eu lieu. Elle ne
-quittait pas son costume de voyage. Ses relations avec son vieil ami
-Vassilief avaient subi un étrange changement. Elle le traitait
-maintenant comme un homme sans valeur, comme un être inutile qu’on
-tolère auprès de soi, mais dont on n’attend rien. Elle ne lui pardonnait
-pas de n’avoir su lui procurer à la gare de Finlande les billets qu’elle
-l’avait envoyé chercher. Elle affectait de se désintéresser de lui et
-lorsque le pauvre général, qui se sentait oublié dans la fièvre qui
-tenait tous les hôtes de la maison, se risquait à demander: «Et que
-ferai-je, moi?», elle se bornait à répondre: «Vous n’êtes pas un enfant,
-que je sache. Si vous voulez nous suivre, arrangez-vous.» Quant au
-prince Serge, il s’entraînait chaque jour à faire quelques pas dans son
-cabinet tout en sifflotant une marche guerrière. Il se préoccupait du
-sort de Savinski. Lydia, sans lui donner de détails, le rassura.
-Savinski serait à Helsingfors deux ou trois jours après eux.
-
-Les bureaux refusant les visas pour l’étranger, il fallut aller voir
-Séméonof. Lydia s’y rendit seule.
-
-Séméonof l’écouta avec une bienveillante politesse et ne fit aucune
-difficulté pour le visa du prince et de la princesse qu’il tâcherait
-d’obtenir du commissaire des Affaires étrangères. La détestable santé du
-prince justifiait une cure à l’étranger. Un médecin l’irait voir et
-donnerait son opinion. Mais la chose pouvait être regardée comme
-acquise.
-
-Lydia éprouvait une étrange sensation à se trouver en face de Séméonof.
-Elle avait peine à imaginer, en le voyant, qu’il était un des chefs de
-ce terrible parti bolchévique qui répandait la terreur en Russie et pour
-qui la vie des gens ne comptait guère. Il était d’une courtoisie
-parfaite avec elle, plus encore qu’aux jours de naguère où elle le
-rencontrait chez Nathalie Choupof-Karamine. Il était élégant, soigné. Se
-pouvait-il que cette main blanche eût signé tant de condamnations à
-mort?... Il avait sauvé Savinski... Mais n’était-ce pas lui qui l’avait
-fait emprisonner?... Comme il était énigmatique, impénétrable!
-
-Cependant il se montrait fort aimable et il traitait sa visiteuse avec
-beaucoup d’égards. Manifestement il voulait lui plaire.
-
---Je comprends, dit-il, que votre père et votre mère veuillent quitter
-Pétrograd et je ferai ce qui dépend de moi pour faciliter leur départ.
-Mais vous, Lydia Serguêvna, pourquoi partir?... Si vous étiez une jeune
-fille ordinaire, je trouverais naturel que vous ayez peur d’habiter une
-ville où l’ordre n’est pas encore parfait, tant s’en faut, où l’on est
-mal chauffé et où l’on mange médiocrement. Mais vous êtes bien au-dessus
-de ces craintes vulgaires... Vous êtes courageuse, je le sais. On ne
-vous effraie pas facilement... Est-ce que vous ne sentez pas le
-prodigieux intérêt qu’il y a à vivre en Russie aujourd’hui? Jamais notre
-pays n’a été le champ d’une expérience humaine plus passionnante que
-celle que nous y tentons. Le monde entier a les yeux sur nous. Notre
-fièvre a passé les frontières, gagné l’Europe et franchi les mers. De
-cette maladie, une humanité nouvelle va naître. C’est ici qu’elle verra
-le jour... C’est la Russie qui en fera cadeau au monde. Jamais la Russie
-n’a vécu une heure plus noble et plus émouvante... Pensez à nos grands
-hommes, à nos panslavistes, à Dostoievski que vous aimez tant. Ils ont
-tous senti qu’il était réservé à la Russie de dire la parole nouvelle
-que l’univers attend. Eh bien! cette parole, c’est nous qui l’apportons,
-Lydia Serguêvna, et c’est au moment où la Russie est en enfantement que
-vous voulez aller vivre une existence facile d’oisifs, à l’étranger, et
-cela pour éviter l’inconfort de Pétrograd d’aujourd’hui?... Lydia
-Serguêvna, permettez-moi de vous le dire, cela n’est pas digne de vous.
-
-Il tenait à Lydia le langage même qu’elle attendait. Il n’était pas de
-jour où elle ne se désolât d’être obligée de quitter la Russie et les
-arguments nouveaux que lui apportait Séméonof trouvaient audience en
-elle. Aussi suivit-elle ce dernier sur le terrain où il l’appelait et
-une vive conversation s’engagea entre eux, à laquelle l’officier prit le
-plus vif plaisir.
-
-Mais Lydia revint à son point de départ.
-
---Mon père est à la fin de ses jours, dit-elle. Il n’aime que moi au
-monde; je ne puis le quitter, mais croyez bien, Léon Borissovitch, que
-je serai désolée de vivre à Helsingfors. D’abord, je déteste les
-Finlandais...
-
---Bravo! cria Séméonof enchanté, j’entends une vraie Russe... Vous
-verrez, Lydia Serguêvna, ce que nous allons faire avec notre armée. Mais
-si vous partez...
-
-Il s’arrêta, hésita, regarda Lydia bien en face et ajouta:
-
---Est-ce que vous aurez vraiment le courage de nous laisser?...
-
-Et, sans lui laisser le temps de répondre, il continua:
-
---Eh bien, si vous vous en allez, je suis certain que vous reviendrez, à
-moins que ce soit nous qui allions vous chercher en Finlande.
-
-Et, tout à coup, il dit:
-
---A propos, que pense de tout cela notre ami Nicolas Vladimirovitch?
-Vous savez que nous ne le laissons pas partir.
-
-Lydia, surprise par cette attaque inattendue, ne put s’empêcher de
-rougir. Ce Séméonof était décidément un homme dangereux, elle l’avait
-bien jugé dès le premier jour. Comme elle aurait voulu crier la vérité à
-Séméonof, qui s’imaginait pouvoir lui plaire! Elle se mordit les lèvres
-et se borna à répondre:
-
---Vous le lui demanderez vous-même, Léon Borissovitch.
-
-Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski avait ses passeports
-en règle, Katia elle-même y était portée.
-
-Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour Ivan Iliitch
-Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans les bureaux du commissariat
-et, un soir, comme Lydia venait dîner avec lui, il lui montra le papier
-officiel qui permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une
-fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors. Par
-crainte d’une perquisition, il laissa le passeport dans son appartement
-de la Fontanka.
-
-Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande. Le même soir,
-Savinski prendrait le train pour Reval. Depuis une quinzaine de jours,
-il laissait pousser sa barbe, et il avait acheté un pince-nez un peu
-teinté, de façon à n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de
-connaissance à la gare ou dans le train.
-
-La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être appelée au
-téléphone par Séméonof. Le commandant en chef de l’armée du nord
-souhaitait un bon voyage et un prompt retour à la jeune fille. Des
-ordres étaient donnés à la frontière pour que les formalités leur
-fussent facilitées. Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la
-fatigue d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son
-automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette phrase:
-
---Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia Serguêvna.
-
-Que voulaient dire ces mots énigmatiques? Ils inquiétèrent la jeune
-fille. Séméonof lui apparaissait comme un être doué d’un pouvoir
-diabolique. Jusqu’où pouvaient s’étendre ses machinations
-ténébreuses?... Mais dans l’affairement de la matinée, elle n’eut guère
-le loisir d’y songer. La princesse accepta comme chose naturelle et due
-l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas appartenu jadis à un
-des régiments de la Garde? C’était, en somme, un homme de son monde. La
-bonne éducation était en dehors et au-dessus des questions politiques.
-
-Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui communiqua pas les
-dernières paroles de Séméonof. A quoi bon l’inquiéter? Du reste, elle ne
-songeait qu’à ce départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre
-jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne pouvait se faire
-à l’idée de le laisser seul même quelques heures à Pétrograd. Elle lui
-fit promettre de ne pas se montrer de la journée dans les rues; il
-devait passer l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare
-Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon et, dès qu’il
-serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel Kemp à Helsingfors. Ces
-détails précis, qu’elle répéta plusieurs fois, n’arrivaient pas à
-dissiper son inquiétude. Elle essayait de la cacher à son ami; elle n’y
-parvenait pas. Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et
-jeune maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait pour
-la dernière fois. Les plus sombres pressentiments les agitaient ainsi.
-L’atmosphère, dans le petit appartement, était devenue si chargée qu’ils
-le quittèrent presque soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de
-rentrer chez elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre. C’est
-là qu’ils se firent leurs adieux.
-
-Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui sembla que deux
-hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta au coin de la Millionnaia pour
-allumer une cigarette. Les deux hommes le devancèrent et continuèrent
-leur chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors qu’il
-pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir sur le trottoir
-opposé, un peu derrière lui, dans sa rue même.
-
-Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux heures. Il eut la
-précaution de passer par l’escalier de service et de traverser la maison
-qui donnait sur le Champ-de-Mars. Il y avait plusieurs passants sur la
-route qui longe le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva
-sans être inquiété à la Fontanka.
-
-Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de derrière les
-rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre le parapet, devant des
-barques chargées de bois, il vit quelques bateliers qui attendaient des
-clients. Le ciel d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité
-du paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis qu’il avait
-quitté Lydia, il avait une peur constante d’être arrêté, une peur
-irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le faisait trembler malgré lui. A
-chaque instant, il regardait sa montre. «Encore quinze heures, encore
-douze heures, encore dix heures avant d’être à la frontière.» Et, à
-chaque minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie
-semblait s’allonger démesurément; il ne pensait à rien; son cerveau vide
-n’était occupé qu’à compter les secondes. Vers cinq heures, il prit du
-thé et mangea quelque chose. A six heures, par une nuit sombre, il
-descendit sur la Fontanka. L’air froid lui fit du bien; ses nerfs se
-calmèrent. Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là prit un traîneau
-et se fit mener à quelque distance de la gare Baltique. Il ne portait
-avec lui qu’une légère valise.
-
-Il franchit à pied les quelques centaines de pas qui le séparaient de la
-gare. Une foule de gens se pressaient le long de barrières de bois dont
-deux soldats gardaient l’entrée. Il fallait montrer un laissez-passer
-pour pénétrer à l’intérieur. Savinski tira le permis dont il s’était
-muni et entra sans difficulté. Dans la gare, l’affluence était moins
-grande. Le train pour Reval était déjà formé. Il se dirigea vers un
-wagon de seconde classe.
-
-Comme il mettait le pied sur les marches, une voix derrière lui dit:
-
---Nicolas Vladimirovitch...
-
-Instinctivement, il se retourna.
-
-Un homme de taille moyenne, en civil, à la courte barbe blonde, le
-regardait.
-
---Veuillez m’accompagner jusqu’au commissariat de la gare, Nicolas
-Vladimirovitch.
-
-Savinski, sans élever une protestation, le suivit.
-
-Après les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, il éprouvait une
-étrange impression de calme, de détente. Le destin avait parlé.
-
-Une heure plus tard, il était enfermé à la Gorokhovaia. Sa fiche d’écrou
-portait: «A soutenu de Pétrograd tous les mouvements d’insurrection
-contre la République des Soviets, était en liaison avec Spasski, arrêté
-le 1er mars 1919 à la gare Baltique au moment où il essayait de franchir
-la frontière, porteur d’un faux passeport.»
-
-
-
-
-V
-
-PSKOF
-
-
-Une journée grise d’octobre dans la vieille ville de Pskof. Un ciel
-brumeux et léger que, par places, le soleil semblait vouloir percer,
-s’étendait au-dessus des remparts datant du moyen-âge et de l’antique
-église aux cinq coupoles d’or qui domine le Kremlin. Une grande
-agitation avait régné les jours précédents dans les rues étroites de
-Pskof. Des partis de soldats débandés, appartenant au corps de l’armée
-blanche de Youdenitch opérant dans le sud, la traversaient en désordre,
-tandis que l’armée principale, qui avait été jusqu’aux portes de
-Pétrograd, battait en retraite, le long du golfe de Finlande, dans la
-direction de Narva. La ville endormie de Pskof avait été remplie du
-bruit des charrettes qui roulaient sur les pavés pointus. Trop chargées
-de vivres et de fuyards, elles gémissaient le long des trottoirs de la
-Sergievskaia. Les maigres petits chevaux qui les tiraient étaient
-couverts de boue, car les pluies d’automne avaient changé le pays en
-marécages.
-
-Et maintenant, c’était le silence. Seuls quelques rares soldats attardés
-passaient encore sans armes et remontaient vers le nord.
-
-Il ne restait, ce jour-là, à midi, qu’un petit détachement de la
-Croix-Rouge qui, à son tour, allait quitter la ville. Il était logé dans
-une maison en bois de style Empire, à l’extrémité septentrionale de la
-cité, sur la rive gauche qui surplombe les flots gonflés et jaunâtres de
-la Vileika. Cette maison spacieuse avait été, au temps de la grande
-guerre, la demeure du général Rousski, alors qu’il commandait l’armée du
-nord contre les Allemands. Pendant l’offensive de Youdenitch sur
-Pétrograd, en octobre 1919, la Croix-Rouge s’y était installée. Les
-blessés, peu nombreux, avaient été évacués depuis deux jours. Il n’y
-avait plus qu’un soldat, originaire du gouvernement de Tambof, qui était
-en train de mourir du typhus. Le major l’avait vu le matin même et avait
-jugé qu’il ne supporterait pas le voyage. «Il en a pour vingt-quatre
-heures à peine, avait-il dit. La servante de la maison en prendra soin.»
-Et, montant à cheval, il était parti en souhaitant bon voyage à la
-princesse Lise Babarine, supérieure des sœurs de charité, qui devait le
-suivre quelques heures plus tard avec la seule infirmière restant auprès
-d’elle et un jeune étudiant en médecine qui avait demandé à accompagner
-les deux femmes. Cet étudiant, à peine âgé de vingt ans et répondant au
-nom d’Anton Antonovitch Loukomski, était un charmant garçon plein de
-bonne humeur et de grâce, prêt à rendre service à chacun et aimé de
-tous. Il récitait des vers de Lermontof aux sœurs, à l’heure du thé, ou
-fredonnait des romances en s’accompagnant sur la balaleika.
-
-Il allait et venait dans la pièce où était servi un frugal repas et où
-le samovar commençait à chanter. Tout en marchant, il causait avec la
-princesse Babarine, qui terminait ses comptes sur une table près d’une
-fenêtre. La princesse était une femme de passé la cinquantaine, grande,
-hommasse, laide. Mais on oubliait sa laideur dès que son regard se
-posait sur vous, car on n’y lisait que bonté et tendresse, un oubli
-total de soi-même pour ne penser qu’aux souffrances d’autrui. Son mari,
-général à l’armée du Don, avait été assassiné à côté d’elle par les
-bolchéviques dans les rues de Novo-Tcherkas un an auparavant. Elle avait
-gagné la Crimée, Constantinople, la France. Mais elle ne s’y était pas
-arrêtée, était repartie pour la Finlande, où elle était entrée, malgré
-son âge, dans la Croix-Rouge destinée au corps expéditionnaire de
-Youdenitch.
-
---Eh bien, disait Loukomski, tout est prêt, Lise Ivanovna. Dans une
-demi-heure, notre équipage sera à la porte... Vous verrez les trois
-chevaux que je vous ai trouvés. Ce sont des bêtes excellentes... Si vite
-qu’aillent les diables rouges, ils ne seront pas ici avant demain dans
-la journée. Nous serons en sûreté déjà... J’ai du thé, du pain, du
-sucre, des œufs, deux poulets froids, et un officier anglais m’a donné
-un pot de marmelade... Mais où est Lydia Serguêvna?
-
---Elle est encore dans notre chambre, dit la princesse Babarine.
-
-L’étudiant en médecine regarda la vieille dame, qui gardait les yeux sur
-ses papiers. Mais, comme il avait une irrésistible envie de parler de
-Lydia Serguêvna, il ne s’arrêta pas à cet obstacle et continua:
-
---Quelle admirable fille! fit-il. Elle est toujours à son travail. Rien
-ne la rebute... Il n’y a pas beaucoup de sœurs de charité qui
-accepteraient les besognes dont elle se charge... Mais comme elle est
-sérieuse, Lise Ivanovna! Je ne suis jamais arrivé à la faire rire. Et
-pourtant, en ai-je dit des bêtises, vous le savez. Le mieux que j’en ai
-pu avoir, c’est un sourire... Ah! si nous avions beaucoup de femmes
-comme elle, la Russie redeviendrait vite le premier pays du monde...
-
-Cette fois-ci, la princesse laissa son travail et se tourna vers
-Loukomski, dont l’enthousiasme était communicatif.
-
-A cet instant, la servante, un fichu blanc noué autour de la tête, entra
-et demanda au jeune étudiant de venir auprès du malade qui délirait.
-Loukomski la suivit.
-
-La princesse resta seule à la fenêtre, laissant ses yeux errer sur la
-Vileika qui coulait au-dessous d’elle. Mais ses pensées étaient avec
-celle dont l’étudiant venait de prononcer le nom. Depuis qu’elle avait
-fait la connaissance de Lydia, elle s’était attachée étroitement à la
-jeune fille. Dans la peine où elle était, Lydia ne lui avait rien caché:
-Savinski arrêté le jour même où elle quittait la Russie, emprisonné
-depuis huit mois dans la prison des Kristi à Pétrograd. Elle en avait eu
-de rares nouvelles, souvent verbales, par des prisonniers qui avaient
-été relâchés. Il était en assez bonne santé; il ne se plaignait pas. Il
-n’avait pas passé devant le tribunal révolutionnaire. Il était évident,
-par le ton de ses communications, qu’il ne voulait pas alarmer Lydia. La
-jeune fille, sur ces renseignements, fondait de grands espoirs. Sans
-doute, Séméonof, très puissant par la faveur de Trotski, protégeait son
-amant. Quelque sentiment humain vivait encore au fond du cœur de cet
-être desséché et l’avait empêché de laisser fusiller un homme avec
-lequel il avait eu des relations amicales. La vie de Savinski était
-entre ses mains. Aussi Lydia suivait-elle fiévreusement le jeu des
-influences changeantes dans la politique des Soviets et faisait-elle des
-vœux pour que Trotski restât au pouvoir. Elle n’avait qu’un but devant
-elle: rentrer à Pétrograd.
-
-Son père, tant qu’il avait vécu, ne s’était jamais opposé à ce projet,
-en apparence insensé. Mais la mort était venue le prendre près
-d’Helsingfors, à la fin de l’été.
-
-Il avait succombé au chagrin plus qu’à la maladie. Le fait est qu’il ne
-supportait pas de voir sa fille malheureuse et, les derniers temps de sa
-vie, par un caprice inexplicable de malade, il refusait de recevoir sa
-femme et n’acceptait que Lydia auprès de lui. Il s’intéressait
-fiévreusement aux démarches vaines qu’elle tentait pour obtenir des
-autorités la permission de retourner en Russie. Cette figure de grand
-vieillard rongé par le souci avait laissé une impression ineffaçable à
-la princesse Babarine. Il avait voulu la voir une fois avant que Lydia
-traversât avec elle sur Reval, et, cherchant ses mots avec peine, lui
-avait recommandé sa fille.
-
-La vieille dame soupira.
-
-Quel drame depuis qu’elles avaient quitté Helsingfors! D’abord, des
-espérances magnifiques. Tambour battant, l’armée Youdenitch était
-arrivée jusque dans les faubourgs de Pétrograd. Lydia, alors, était
-transfigurée. Comment oublier le feu intérieur qui brûlait au fond de
-ses beaux yeux? Puis les mauvais jours étaient venus, l’échec, la
-retraite, et des bruits sinistres qui couraient d’exécutions en masse à
-Pétrograd. Lydia s’était fermée. Pas une plainte ne lui avait échappé.
-Elle restait obstinément silencieuse, comme en proie à une idée fixe,
-méditant on ne savait quel projet désespéré. Jusqu’où cette âme ardente
-irait-elle?
-
-La princesse Babarine n’osait y penser.
-
-Et voilà qu’aujourd’hui il fallait quitter Pskof, rentrer en Esthonie.
-Le drapeau rouge flotterait longtemps encore sur le Palais d’Hiver de
-Pétrograd et sur le Kremlin de Moscou.
-
-Cependant, Loukomski reparut. Sa joyeuse humeur à l’idée de voyager
-auprès de Lydia Serguêvna était insupportable à la princesse, dont le
-cœur était déchiré.
-
---Il faut déjeuner, dit-il. Le temps presse.
-
-A ce moment, Lydia reparut et vint s’asseoir silencieusement à table.
-
-Elle portait l’uniforme noir des sœurs de charité. Elle avait coiffé ses
-cheveux blonds en deux tresses serrées qu’elle ramenait au-dessus du
-front, à la mode russe, et, sous la coiffe des infirmières, l’ovale de
-son visage amaigri se dessinait plus pur. Pourtant, quelques mèches
-folles et frisées refusaient de se plier à cette stricte discipline,
-comme pour affirmer, plus forte que la volonté, la puissance et la sève
-de la jeunesse. Ses yeux étaient presque sombres dans la figure pâle.
-Ils ne laissaient pas lire en elle.
-
-Même Loukomski, si peu observateur qu’il fût--car, dans le grand
-mouvement d’amour qui l’emportait loin des réalités, comment eût-il eu
-le sang-froid d’étudier Lydia?--s’en aperçut. Avec l’ardeur que lui
-communiquait la présence de la jeune fille, il s’écria:
-
---Quels yeux avez-vous depuis quelque temps, Lydia Serguêvna? Ils sont
-comme l’eau limpide et profonde des lacs de montagne. Les rives s’y
-réfléchissent, les arbres, les rochers, les neiges et le ciel. Mais ils
-ne laissent rien voir de ce qu’ils recouvrent...
-
-Lydia sourit faiblement et ne répondit pas.
-
-Ils déjeunèrent sans parler d’abord. Puis l’étudiant, qui ne pouvait
-garder le silence, raconta la promenade qu’il avait faite en ville le
-matin même.
-
---On ne voit plus un bourgeois, dit-il. Où ces malheureux se sont-ils
-cachés?... Les gens du peuple eux-mêmes ont peur. J’ai causé avec
-quelques femmes. «Que peut-on nous prendre? disent-elles. Nous n’avons
-rien.» Mais ils craignent tous les représailles des rouges, des
-fusillades, des exécutions sommaires. C’est un cauchemar, je vous
-assure...
-
-La princesse Babarine, qui ne regardait que Lydia, frissonna.
-
---Ne parlez pas de ces horreurs, Anton Antonovitch, je vous en prie...
-
-L’étudiant s’arrêta, étonné, à l’accent de cette voix. Il reprit un
-instant plus tard, en s’adressant à la jeune sœur de charité:
-
---La guerre civile est la plus cruelle de toutes. Et c’est la seule que
-je connaisse... Ce sont des soldats russes qui ont quitté Pskof hier, ce
-sont des soldats russes qui y entreront demain... Et cette population
-misérable qui souffre sans comprendre. Pourquoi cela?... Quelle folie
-sanglante s’est emparée de ce pays?... Vous souvenez-vous de la
-complainte du mendiant dans _Boris Godounof_: «O malheur, ô malheur!
-laisse couler tes pleurs, peuple affamé...» Et nous, que serons-nous?...
-Des exilés. Sommes-nous faits pour vivre à l’étranger? Je me demande
-souvent, Lydia Serguêvna, pourquoi je ne suis pas resté à Moscou.
-Peut-être y balaierais-je la neige dans les rues? Mais quoi, ce serait
-au moins de la neige russe. Et puis, là-bas, je connais toutes les
-maisons de la ville...
-
-La princesse suivait l’effet de ces paroles sur le visage de sa jeune
-amie. Elle la vit pâlir d’abord, puis, à sa grande surprise, une
-expression de paix profonde apparut sur ses traits. Elle semblait ne
-plus souffrir. La supérieure se sentit à ce moment elle-même en proie à
-une émotion qui la faisait trembler. Elle ne pouvait plus supporter le
-silence de Lydia et ces yeux insondables... Elle se tourna assez
-brusquement vers Loukomski, lui disant:
-
---Allez donc voir, Anton Antonovitch, je vous prie, si l’équipage est
-prêt.
-
-Comme si Lydia avait lu dans les pensées de la princesse, elle se leva
-dès que l’étudiant fut sorti, vint s’asseoir tout contre sa vieille
-amie, lui passa un bras autour du cou et glissa sa tête sur l’épaule de
-la princesse qui lui baisa le front.
-
---Il faut que je vous parle, Lise Ivanovna, dit-elle très doucement.
-J’ai déjà trop tardé... Mais je vais vous faire de la peine, je le sais,
-et c’est pour cela que j’ai tant remis... Enfin, c’est la dernière
-minute, il est temps... Seulement, peut-être avez-vous déjà deviné ce
-que je vais vous dire?... Il me semble que oui... Je vais rester ici.
-
-La princesse eut un geste d’effroi.
-
-Lydia, lui mettant avec douceur les doigts sur les lèvres, continua:
-
---Oui, je sais... Ne dites rien... Mais quoi, chez les rouges aussi il y
-a des êtres humains... Et puis, je n’ai plus le choix... C’est le seul
-moyen de retourner à Pétrograd.
-
-Elle tourna vers le visage ridé de la princesse ses yeux purs. Celle-ci
-la regarda longtemps, sans mot dire. Elle lisait au fond de l’âme de
-Lydia. Elle y voyait une résolution calme, sûre d’elle-même, une flamme
-qui brûlait et que rien ne pourrait éteindre. Elle baisa ce frêle et
-courageux visage trois fois, fit sur la jeune fille un grand signe de
-croix et dit simplement:
-
---Que Dieu soit avec toi, mon enfant.
-
- * * * * *
-
-Un quart d’heure plus tard, l’équipage à trois chevaux emportait de
-Pskof la vieille princesse, droite sous ses voiles, et un étudiant en
-médecine qui n’essayait pas de cacher ses larmes.
-
-
-Vienne, juillet 1920.
-
-Paris, mai 1921.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- I. La première secousse 7
- II. Craintes et joies passagères 22
- III. Junkers et révolutionnaires 36
- IV. Une jeune fille 45
- V. Un homme seul 59
- VI. A la veille de la catastrophe 77
-
- SECONDE PARTIE
-
- I. La grande secousse 93
- II. Le sang répandu 115
- III. Réclusion 127
- IV. Promenade 143
- V. Un souper 149
- VI. Le carrefour douteux 162
- VII. Finlande 170
- VIII. Illumination 178
- IX. Père et fille 190
- X. Une visite désagréable 203
- XI. Un incident 215
- XII. Un coup de téléphone 226
- XIII. «_In such a night as this_» 234
- XIV. Le réveil 247
- XV. A la Gorokhovaia 259
- XVI. Un pont est coupé 274
-
- TROISIÈME PARTIE
-
- I. Les plus beaux de nos jours 287
- II. Une visite 300
- III. Nuages à l’horizon 305
- IV. Le départ 317
- V. Pskof 326
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- LE 27 OCTOBRE 1921
- PAR L’IMPRIMERIE
- FRÉDÉRIC PAILLART
- A ABBEVILLE (SOMME)
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK QUAND LA TERRE TREMBLA ***
-
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Quand la Terre trembla</span>, by Claude Anet</p>
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Quand la Terre trembla</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Claude Anet</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 21, 2022 [eBook #69597]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>QUAND LA TERRE TREMBLA</span> ***</div>
-<p class="c top2em large">CLAUDE ANET</p>
-
-<h1>Quand la terre
-trembla…</h1>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« L’homme survit à des tremblements de
-terre, aux épidémies, aux horreurs de la
-maladie et à toutes les agonies de l’âme, mais
-de tous temps la tragédie qui l’a tourmenté,
-qui le tourmente et le tourmentera le plus,
-c’est — et ce sera — la tragédie de l’alcôve. »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">L. Tolstoï</span>, <i>cité par <span class="sc">M. Gorki</span></i>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-BERNARD GRASSET, ÉDITEUR<br />
-61, <span class="small">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br />
-1921</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="drap"><span class="sc">Voyage idéal en Italie</span>. 1 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Petite Ville</span>. 1 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Les Bergeries</span>. 1 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">La Perse en Automobile</span>. 1 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>. 1 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">La Révolution Russe</span>. 4 vol. (mars 1917–juin 1918).</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Ariane</span>, jeune fille russe. 1 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Les cent quatrains authentiques d’Omar Khayyam</span>,
-traduits du persan en collaboration avec Mirza
-Muhammed Khan.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Tsar Saltan</span>, traduit de Pouchkine, illustré et décoré
-par Natalie Gontcharova. 1 vol.</p>
-
-
-<p class="c i">EN PRÉPARATION</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>, avec bois originaux de Pierre
-Bonnard.</p>
-
-
-<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
-réservés pour tous pays.</p>
-
-<p class="c i" lang="en" xml:lang="en">Copyright by Bernard Grasset <span class="rm">1921</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="narrow noindent top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE QUINZE EXEMPLAIRES
-SUR JAPON NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 15 ; <span class="xsmall">CENT
-EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS
-DE</span> 16 <span class="xsmall">A</span> 115 <span class="xsmall">ET DEUX CENTS EXEMPLAIRES
-SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA</span>, <span class="xsmall">CONSTITUANT LA
-PREMIÈRE ÉDITION ET NUMÉROTÉS DE</span> 116 à 315.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">à <span class="sc">Félix Fénéon</span>,</p>
-
-<p class="offr i">son ami</p>
-
-<p class="sign">C. A.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">Quand la terre trembla…</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p1c1">I<br />
-LA PREMIÈRE SECOUSSE</h3>
-
-
-<p>C’était le samedi 10 mars 1917. Vers les trois heures
-de l’après-midi, une jeune fille sortit seule d’une maison
-de la Znamenskaia. La large rue blanche de neige sous
-le soleil clair de cette journée d’hiver présentait un aspect
-inaccoutumé. Il y avait peu de passants. Des groupes de
-trois ou quatre ouvriers montaient vers la gare Nicolas.
-Des femmes du peuple, la tête enveloppée dans des
-fichus de laine beige qui encadraient leur visage, regardaient
-immobiles sur les trottoirs. La jeune fille remarqua
-qu’un marchand de fruits, au rez-de-chaussée de la maison,
-fermait lentement les volets de sa boutique. Une longue
-file de tramways était arrêtée dans le haut de la rue, qui
-était noir de monde. « Que se passe-t-il, se demanda
-Lydia, est-ce encore une manifestation sur Nevski ? »
-Son frais visage enfantin prit une expression sérieuse.
-Mais elle ne put la conserver longtemps. Le sourire qui
-lui était naturel reparut sur sa bouche à la lèvre inférieure
-un peu forte, creusa deux fossettes sur ses joues rosées
-par le froid, éclaira deux grands yeux bleus d’une pureté
-de source, et, ayant fermé le col de sa fourrure, elle se
-dirigea vers la place Znamenskaia. Plus elle en approchait,
-plus la foule devenait dense, et, à une cinquantaine de
-pas de la place, elle fut obligée de s’arrêter. Des troupes
-barraient la rue. Les soldats du régiment Litovski étaient
-là, l’arme au pied : les baïonnettes au canon accrochaient
-des éclats de soleil et, comme ils battaient des pieds sur
-la neige glacée pour se réchauffer, leurs grands bonnets
-de mouton gris frisé, qui dominaient la masse confuse
-des manifestants, avaient un curieux mouvement d’oscillation
-rythmée. Par moments, Lydia apercevait la place
-grouillante de monde et, sous la statue équestre où le
-lourd Alexandre III chevauche un plus lourd cheval,
-elle vit une rangée de sergents de ville qui faisait une
-ligne sombre. Elle aperçut deux ou trois jeunes officiers
-devant les troupes et fut frappée de la gravité et de la
-tristesse qui se lisaient sur leurs visages pâles. Dans les
-groupes, autour d’elle, on discutait avec animation. Il
-n’y avait là guère que des ouvriers et des étudiants. Ces
-derniers, la casquette sur la tête, causaient avec les ouvriers.
-Elle se mêla à un groupe. Un tout jeune étudiant, aux
-yeux noirs, à la bouche fraîche, mince, délicat et maladif,
-parlait à haute voix ; une fièvre le secouait et donnait à
-ses paroles un accent singulier. Il y avait quelque chose
-en lui à la fois de candide et de passionné qui plut à la
-jeune fille. Elle se glissa entre deux ouvriers pour mieux
-l’entendre. Il disait :</p>
-
-<p>— Camarades, vous savez que nous sommes avec vous.
-Oui, avec vous, nous réglerons le compte du gouvernement.
-Mais l’heure n’est pas venue. Nous sommes en
-guerre. Attendez encore un peu…</p>
-
-<p>A cet instant, son regard rencontra celui de la jeune
-fille. Elle était tendue vers lui et il comprit qu’elle approuvait
-ce qu’il disait. Mais la beauté surprenante de ce visage
-jeune, la pureté des yeux qui reflétait celle de l’âme, la
-passion qu’il y lisait lui causèrent un tel étonnement
-qu’il s’arrêta, comme ébloui. Il hésita un instant, chercha
-ses mots… Comme il essayait de reprendre la suite de
-sa pensée, un grand mouvement se produisit dans la foule :
-Les soldats, sur un ordre bref, venaient d’avancer de
-vingt pas, et, dans le désordre des gens qui reculaient,
-le groupe se dissocia. La jeune fille, sérieuse maintenant,
-revint sur ses pas et décida de descendre par les rues
-parallèles à Nevski. Elle ne pensait qu’à une chose :
-« Les ouvriers veulent-ils vraiment la révolution ? » Des
-souvenirs livresques traversaient son esprit. Un beau
-jour d’été, le peuple français avait pris la Bastille. Jour
-de gloire, disait-on, qui avait mené les soldats français
-en vainqueurs à travers toute l’Europe et jusque dans
-Moscou. En 1905, il y avait eu ce que les amis de son
-père, le prince Serge Volynski, appelaient des troubles,
-mais ce que ses amis étudiants nommaient la révolution.
-Elle ne se souvenait de rien : elle avait cinq ans alors,
-et sa vie d’enfant unique et gâtée n’en avait pas été changée.
-Un soir, pourtant, l’électricité manquant, on l’avait couchée
-aux bougies. Elle-même en avait allumé partout dans
-sa chambre. C’était comme une veillée de Noël, et le seul
-souvenir qu’elle gardait de la crise était celui d’une fête.
-Une révolution pendant la guerre, — non, ce n’était pas
-possible. Personne ne la voulait, pas même ces braves
-ouvriers si gentils, si bons dans leur rudesse, qui tout à
-l’heure la protégeaient contre les mouvements de la foule.
-Comme elle se sentait près d’eux, de la même race ! Ils
-avaient la même façon de sourire, et des mots très doux.
-« Ils peuvent se mettre en colère, pensa-t-elle, comme
-papa, mais ce sont de braves gens, incapables d’aucun
-mal. » Et puis, elle songeait à la formidable police de
-Pétrograd et à la garnison qui emplissait les casernes de
-la ville. Et voilà que même les étudiants étaient pour
-l’ordre, oui, ces étudiants, toujours agités par les idées
-nouvelles, ne voulaient pas de la révolution pendant la
-guerre. « Il y aura quelques troubles, pensa-t-elle, puis
-tout rentrera dans l’ordre. »</p>
-
-<p>Mais quoi qu’elle se dît, elle avait le cœur serré, et sa
-tête, qu’elle tenait à l’ordinaire un peu renversée en arrière,
-le menton en avant, se penchait maintenant vers les trottoirs
-glissants de neige mal nettoyée. Bientôt un sentiment
-plus fort que l’angoisse s’empara d’elle : la curiosité. Elle
-voulait voir les acteurs du drame, toucher comme du doigt
-ces forces immenses qui s’agitaient là dans la rue à côté
-d’elle, regarder les visages, écouter les paroles, deviner
-ce que disait l’éclair des yeux. Elle pressa le pas pour
-rejoindre par Litiéiny la Perspective Nevski, mais, au
-coin de Litiéiny, elle fut arrêtée par la foule. Les ouvriers,
-lentement, regagnaient le quartier de Wiborg, de l’autre
-côté de l’eau. Elle essaya de marcher à contre-courant.
-Un grand ouvrier, en touloupe et en bonnet de cuir
-fourré, l’arrêta et lui dit doucement :</p>
-
-<p>— Il ne faut pas aller là-bas, ma petite colombe. Cela
-va se gâter.</p>
-
-<p>Il sourit et passa.</p>
-
-<p>Elle se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Quatre
-jeunes ouvriers descendaient, discutant. Elle les suivit
-pour entendre ce qu’ils disaient.</p>
-
-<p>— Tu as vu, Vasili, fit le plus petit, dont les yeux
-brillaient de plaisir, l’officier a commandé aux cosaques :
-« En avant ! », mais les cosaques ne l’ont pas suivi. Si
-nous avons les cosaques avec nous, notre affaire est
-bonne.</p>
-
-<p>Lydia, pensive, traversa le canal de la Fontanka, gagna
-par l’Italianskaia la rue Michel, et, se glissant le long
-de l’hôtel de l’Europe, tâcha une fois de plus de parvenir
-sur la Perspective Nevski. Des cosaques galopaient légèrement
-sur les trottoirs, retenant leurs petits chevaux.
-C’étaient de tout jeunes garçons, blonds et souriants,
-fort attentifs à ne pas bousculer les gens avec lesquels
-ils échangeaient des propos bienveillants. Une fois de
-plus, la jeune fille se sentit pleine de confiance. Tout
-cela avait l’air d’une parade de fête. On ne voyait de la
-haine sur aucun visage. Il n’y avait pas place pour un
-malentendu entre ces joyeux cosaques et ces ouvriers
-avec lesquels elle venait de causer. « Oui, tout s’arrangera,
-grâce à Dieu, et à l’automne nous gagnerons la guerre ! »
-Elle fut fort surprise à cet instant de constater que ses
-yeux étaient remplis de larmes et qu’elle était émue jusqu’au
-fond d’elle-même. Il fallait croire que l’atmosphère
-dans laquelle elle vivait depuis une heure l’avait énervée
-plus qu’elle n’avait pensé. « Nous gagnerons la guerre »,
-répéta-t-elle avec force.</p>
-
-<p>Comme elle disait ces mots, elle entendit soudain un
-coup de fusil, puis, le suivant à une seconde, une pétarade
-de coups secs qui déchirèrent tragiquement l’air
-glacé. Alors, ce fut un grand silence, et tout aussitôt une
-trombe de gens fuyant Nevski l’entoura. Elle se sentit
-soulevée de terre, emportée par le flot furieux ; elle se
-retrouva à peu près sur ses pieds et, poussée de droite,
-de gauche et par derrière, titubant, elle courut de toutes
-ses forces vers la place Michel. Sa seule pensée en ce
-moment-là était de ne pas tomber. Elle cessait de s’appartenir ;
-elle était incapable de lutter contre la peur qui s’était
-emparée d’elle comme de toutes les âmes des témoins et
-acteurs de cette scène. Tout en courant, elle regardait les
-façades des maisons pour voir si elle pourrait se faufiler
-sous une porte cochère ou dans un magasin. En une
-seconde, toutes les portes avaient été fermées. Il n’y avait
-de salut nulle part. Dans la rue, les izvostchiks frappaient
-leurs chevaux à tour de bras et les traîneaux volaient sur
-la neige. Un grand cocher de la cour, menant un landau
-aux armoiries impériales, perdit son chapeau. Au coin
-de la place, un traîneau, tournant trop court, versa. Dans
-sa fuite éperdue, la jeune fille gardait encore quelque
-conscience d’elle-même ; elle se compara à un grain de
-sable que le vent emporte quand il souffle dans le désert.
-Pourtant elle voyait tout, et elle remarqua à peu de distance
-devant elle, un homme, avec une pelisse au col de
-loutre, qui — par quel miracle ? — restait immobile. Il
-était très grand, avec de larges épaules, et il semblait que
-rien ne pût l’émouvoir. Il ne bougeait pas, tandis qu’autour
-de lui, la foule coulait avec des remous impétueux, comme
-les eaux d’un torrent autour d’un roc. Elle l’aperçut
-ainsi une seconde, reçut dans le dos un coup qui la fit
-trébucher, fit encore quelques pas sans pouvoir reprendre
-son équilibre et vint s’abattre aux pieds de celui qu’elle
-venait de distinguer.</p>
-
-<p>Elle resta, quelques secondes à peine, étourdie, à demi
-consciente. Quand elle reprit ses sens, elle vit que l’homme
-à la pelisse s’était penché vers elle et avait passé le bras
-autour de sa taille pour la relever. D’une main, il enlevait
-la neige qui s’était attachée à son manteau à la hauteur
-des genoux. Quand il eut fini, il tourna la tête vers elle
-et elle aperçut sa figure. C’était une figure mâle, bien
-dessinée, à la bouche grave surmontée d’une petite
-moustache taillée en brosse. Les yeux étaient gris et
-sérieux. Mais, quand il regarda la jeune fille, tout de
-suite ils s’éclairèrent. Elle se sentait très bien près de
-lui ; la peur l’avait quitté soudainement. Il donnait
-l’impression d’une force tranquille, sûre de soi. Et,
-comme il la dévisageait, il lui dit, d’une voix très timbrée :</p>
-
-<p>— Vous ne vous êtes pas fait mal, mon enfant ?</p>
-
-<p>— Mais non, dit-elle, avec un demi-sourire… Je ne
-sais pas comment c’est arrivé. Quelle absurdité !</p>
-
-<p>— Ce qui est absurde pour une petite fille comme
-vous, c’est d’être ici toute seule. A quoi pensez-vous ?</p>
-
-<p>Il la grondait doucement, la tenant toujours près de
-lui. Elle se redressa tout à fait. C’était bien ennuyeux
-de quitter l’asile de ce bras. Il semblait vous enfermer
-dans un monde enchanté. Et puis elle devinait que,
-seule, elle n’aurait plus de courage. Il le fallait, pourtant.
-Elle se dégagea et lui sourit ; elle avait la grâce
-et le charme d’une fille, déjà grande, pourtant enfant
-encore.</p>
-
-<p>— Comment vous remercier ? fit-elle. Sans vous,
-j’étais piétinée par ces fous.</p>
-
-<p>Elle remarqua seulement alors qu’ils étaient seuls,
-absolument seuls. La foule avait disparu, on ne sait où.
-Même le traîneau renversé n’était plus là. Dans le prolongement
-de la rue Michel, la Perspective Nevski était
-vide devant la petite chapelle. Mais deux rangées de soldats
-étaient visibles entre le Gostiny Dvor et la maison
-qui était en face de l’hôtel de l’Europe.</p>
-
-<p>Et, comme elle regardait, voilà qu’un traîneau, mené
-par un izvostchik tout tassé sur son siège, parut dans
-l’avenue, se dirigea au trot lent d’un cheval fatigué vers
-la troupe. Dans le traîneau, un étudiant était affalé ; de
-sa manche coulait du sang qu’une jeune femme penchée
-vers lui étanchait avec son mouchoir. Le traîneau
-approcha, à les toucher, des soldats qui restaient alignés
-et immobiles. La jeune femme se leva alors, brandissant
-le mouchoir ensanglanté.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous fait, frères ? cria-t-elle à pleine voix…
-Voilà que vous tirez sur les vôtres !</p>
-
-<p>Il y eut un léger mouvement d’oscillation dans la troupe,
-puis les soldats ouvrirent leurs rangs, le traîneau franchit
-le barrage et disparut.</p>
-
-<p>Cette scène tragique émut la jeune fille. Elle se tourna
-vers son compagnon. Il était impassible et elle ne put
-rien lire sur son visage, qui semblait s’être durci. Elle
-l’interrogea des yeux.</p>
-
-<p>— Il est temps de s’en aller, dit-il d’une voix triste.
-Puis-je vous être utile à quelque chose ? Où habitez-vous ?</p>
-
-<p>Ce n’était plus l’accent de tout à l’heure. Elle le sentit
-et répondit avec timidité :</p>
-
-<p>— Sur le quai du Palais, mais je puis rentrer par
-la Millionnaia. Il y a un passage. Et, continua-t-elle
-avec un peu de trouble dans la voix, j’irai bien toute
-seule.</p>
-
-<p>Sans mot dire, il la prit par le bras et ils se dirigèrent
-vers la Millionnaia peu éloignée. Les rues étaient désertes,
-le calme complet. Il parut à Lydia qu’elle avait eu un
-cauchemar. Sa jambe gauche lui faisait mal et elle boitait
-un peu, mais elle tâchait autant que possible de ne pas
-le montrer. Ils allaient, silencieusement. Arrivés au coin
-de la Millionnaia, il s’arrêta et se pencha vers elle.</p>
-
-<p>— Je vous quitte, maintenant, dit-il. Il n’y a aucun
-danger. Et je dois retrouver mon traîneau devant l’hôtel
-de l’Europe. Il faut que j’aille à la Douma.</p>
-
-<p>Il parlait brièvement, sans explications, mais de nouveau
-sa voix avait ce quelque chose de caressant que la
-jeune fille avait noté tout à l’heure, lorsqu’il lui avait
-adressé pour la première fois la parole. Elle ne savait
-que dire. Il était peu agréable de quitter ainsi cet ami
-de quelques minutes : un ami… Le mot l’arrêta un instant,
-un ami d’une demi-heure tout au plus. Mais, un
-ami, n’est-ce pas quelqu’un sur qui on peut s’appuyer
-et qui vous protège ?… Elle accepta le mot et regarda
-son interlocuteur.</p>
-
-<p>— Nous nous reverrons, dit-elle.</p>
-
-<p>— Dieu donne, fit-il.</p>
-
-<p>Il s’inclina devant elle, lui serra la main avec force et
-disparut.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lydia, seule, hésita un instant, puis se décida à passer
-par une petite rue pour rentrer chez elle par le quai.
-Elle arriva en deux minutes au quai du Palais. Le soleil
-venait de se coucher. Il était cinq heures. Une lumière
-adoucie tombait des nuages dorés sur le magnifique
-paysage qui s’étendait devant elle : la Néva, dont la
-neige recouvrait encore les glaces ; à gauche, l’envolée
-unique du pont du Palais ; à droite, les piles massives du
-pont Troïtski et, en face d’elle, comme un grand animal
-accroupi au bord du fleuve, les bâtiments lourds et bas
-de la forteresse Pierre-et-Paul. Mais la flèche s’élevait
-aiguë dans le ciel, si haut qu’elle semblait devoir accrocher
-un nuage, fine comme une aiguille, et l’or qui la
-recouvrait paraissait avoir gardé quelque part de l’éclat
-du soleil qui venait de disparaître. Un calme comme on
-n’en connaît que dans ces admirables paysages septentrionaux
-régnait sur la nature. « Oui, tout est là, se dit
-Lydia, tout est là, comme hier, à sa place. » Et, sans en
-comprendre la raison, elle sentit une onde de bonheur
-monter en elle.</p>
-
-<p>L’hôtel du prince Volynski avait une façade de peu
-d’importance. Mais, derrière les petits salons qui donnaient
-sur la Néva, on trouvait une salle de bal blanc et or,
-une galerie de tableaux, toute une suite d’appartements
-riches et magnifiques, dans le style noble des premières
-années de Nicolas I<sup>er</sup>.</p>
-
-<p>Une fois passées les triples portes qui défendaient la
-maison du froid, on arrivait dans un vestibule tiède cette
-année encore, malgré la guerre, malgré le manque de
-charbon et de naphte. On manquait de combustible dans
-les usines, mais les vieux habitants de la capitale avaient
-pris leurs précautions dès longtemps, et leurs caves garnies
-de charbon, leurs cours pleines de beau bois de
-bouleau entassé jusqu’à la hauteur du premier étage,
-leur assuraient un hiver confortable.</p>
-
-<p>Dès qu’elle rentrait chez elle, et jusqu’à une ou deux
-heures du matin, Lydia se rendait chez son père.</p>
-
-<p>C’était un homme déjà âgé et fatigué plus par la maladie
-que par les ans. Ses jambes alourdies refusaient leur
-service, et le prince ne quittait guère une petite chambre
-tapissée de livres dont la fenêtre avait vue sur la Néva
-et qui était meublée très simplement de fauteuils et d’un
-canapé de cuir vert. Il se tenait assis dans un grand fauteuil,
-entre la table et la cheminée, les jambes recouvertes
-d’un plaid à carreaux noirs et blancs, et une canne à
-poignée d’ivoire était à portée de sa main. Bien que la
-maison fût chauffée par un calorifère, le prince faisait
-brûler, d’octobre à mai, un feu de bois dans la cheminée
-et une de ses distractions favorites était de lancer dans
-les bûches de grands coups d’un tisonnier qui n’avait
-pas moins de quatre pieds de long. Et, tout en tisonnant,
-il parlait aux bûches, et leur adressait quelques propos
-coupés d’accès de toux qui secouaient son grand
-corps d’une extrême maigreur et sa figure creusée, au
-nez mince et accentué, aux yeux profonds et caves sous
-deux arcades sourcilières hérissées de poils noirs, tandis
-que sa barbe, coupée en pointe, était déjà blanche.</p>
-
-<p>— Tu ne te sauveras pas, ma chère, criait-il à une
-bûche, en lui appliquant des coups de tisonnier. Il faudra
-bien que tu y passes.</p>
-
-<p>Et, avec maladresse, il la poussait et la retournait
-jusqu’à ce que la flamme en jaillît.</p>
-
-<p>D’autres fois, il se mettait à causer avec elles et leur
-disait :</p>
-
-<p>— D’où viens-tu, hein ? Te souviens-tu des matins
-de printemps dans les forêts de Finlande, quand tu avais
-encore de la neige sur les pieds, mais que déjà le soleil
-jouait dans tes branches, que tu sentais le frisson de la
-vie nouvelle au fond de ton cœur engourdi et qu’au bout
-de tes rameaux les bourgeons se gonflaient presque
-douloureusement tant ils avaient envie de s’ouvrir ?…
-Et quel voyage pour venir jusqu’ici ! Les belles barges
-coloriées qu’un remorqueur traînait à travers le lac
-Ladoga ! Et te voilà ici, ma chère… Tu accomplis ta
-destinée, qui est de réchauffer les vieux os du prince
-Serge Volynski !</p>
-
-<p>Souvent Lydia, blottie sur le canapé, tout auréolée
-de ses beaux cheveux blonds épars, écoutait les conversations
-de son père avec les bûches. Il avait le don d’animer
-tout ce qu’il disait et de faire rêver longtemps son enfant,
-qui restait sans mot dire, les yeux grands ouverts. Comme
-elle aimait son père ! Il y avait entre eux une entente si
-secrète, si profonde, qu’elle échappait à l’analyse et semblait
-à Lydia tout simplement miraculeuse. Quelles que
-fussent les paroles qu’ils échangeassent, elle sentait à un
-regard, à un silence, à une inflexion de voix, qu’elle était
-pour lui quelque chose d’unique au monde et qu’elle-même
-n’aurait jamais pour personne les sentiments
-qu’elle avait pour ce vieillard malade aux yeux de feu.</p>
-
-<p>Ses rapports avec sa mère étaient bien différents. La
-princesse Hélène avait été très belle, très courtisée.
-Longtemps, elle n’avait pas eu d’enfant. Vers la trentaine
-seulement, une fille, Lydia, lui était née. La princesse
-avait continué de mener une existence brillante, puis peu
-à peu, l’âge venant, elle était devenue casanière. Elle
-sortait moins, rétrécissait le cercle de ses relations. Elle
-se mit à vivre presque entièrement chez elle, s’occupant
-on ne sait à quoi, car elle ne dirigeait même pas son
-ménage. Elle n’accompagnait plus, en été, son mari et
-sa fille à leur propriété de Petrovskoe, près de Smolensk,
-se levait plus tard chaque jour, avait horreur de la lumière
-qui n’était pas artificielle, veillait la nuit et se couchait
-au matin. La guerre éclata, alors qu’elle était déjà presque
-recluse. Ce lui fut une occasion de se renfermer complètement
-chez elle. Elle ne supportait que la présence d’un
-vieil ami, le général Vassilief, qui depuis vingt ans et plus
-brûlait pour elle du plus passionné des amours platoniques.
-Il passait de longues heures chaque jour auprès
-d’elle et dînait régulièrement à l’hôtel du quai du Palais.
-La princesse, dans son isolement, gardait le caractère
-le plus charmant, le plus aimable, le plus soutenu dans la
-même humeur tempérée. Elle voyait peu son mari et sa
-fille, mais se passait difficilement d’eux. Lydia l’aimait
-tendrement, comme on aime un être faible et qui a besoin
-de protection. Mais il n’y avait pas entre elles l’intimité
-entière qui régnait entre elle et son père.</p>
-
-<p>Ce dernier, depuis quelque temps, la taquinait parfois.</p>
-
-<p>— Eh ! petite, disait-il, tu grandis, te voilà une femme.
-Bientôt viendra un bel officier qui t’enlèvera. Ah ! s’il
-ne se conduit pas bien avec toi, gare à lui !</p>
-
-<p>Et de sa main sèche il brandissait sa canne.</p>
-
-<p>Lydia répondait :</p>
-
-<p>— Je n’aime pas les jeunes gens, papa. Ils ne trouvent
-rien à me dire qui me touche. Et puis, je suis une petite
-fille, tu sais.</p>
-
-<p>Le prince toussait pour cacher son émotion.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce jour-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son
-père, il était occupé à lire le journal du soir. On n’y trouvait
-pas un mot sur les événements qui depuis la veille
-agitaient la capitale. Une censure plus habile que la
-police supprimait les troubles. L’empereur était au grand
-quartier général, à dix-huit heures de Pétrograd : le front — tranquille
-comme à l’ordinaire pendant les six mois
-d’hiver. Ce qui n’empêchait pas les critiques militaires
-d’écrire deux colonnes sur ce néant de guerre. Seule, la
-rubrique « Ravitaillement » pouvait donner quelques
-inquiétudes aux lecteurs attentifs du journal. On y lisait
-que le charbon arrivait mal, que quelques usines avaient
-dû interrompre le travail, que les trains de blé étaient
-attendus de Sibérie, mais que pour le présent la réserve
-de la ville était au plus bas.</p>
-
-<p>Lydia avait l’habitude de raconter à son père tout ce
-qu’elle avait vu et fait dans la journée. Mais elle jugea
-que, si elle disait que la troupe avait tiré sur Nevski, le
-prince s’alarmerait et que peut-être aussi on l’empêcherait
-de se rendre le lendemain soir chez une amie où elle
-devait danser. Du reste, d’ici demain, tout rentrerait
-dans l’ordre. Elle se borna donc à expliquer que la Perspective
-Nevski était barrée par la police et donna mille
-détails sur les conversations qu’elle avait eues avec les
-ouvriers, sans oublier de noter le rôle pacificateur des
-étudiants de l’Institut polytechnique.</p>
-
-<p>Le prince l’écouta en silence.</p>
-
-<p>— J’espère que cette honte nous sera épargnée, conclut-il.</p>
-
-<p>Et il se mit à bourrer dans la cheminée les bûches qui
-reçurent une dégelée de coups de tisonnier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c2">II<br />
-CRAINTES ET JOIES PASSAGÈRES</h3>
-
-
-<p>Le lendemain, l’agitation ne fit qu’augmenter. On se
-battait sur Nevski, devant la gare Nicolas, sur la Perspective
-Souvarof et en bien d’autres points de la ville. Les troupes
-restaient indifférentes et, seule, la police supportait le
-poids de la lutte. Des cortèges d’ouvriers se formaient,
-peu nombreux, il est vrai. Ils brandissaient des étendards
-rouges sur lesquels on lisait : « A bas la guerre ! Vive la
-révolution sociale ! » D’aucuns disaient que c’étaient là
-des agents provocateurs, que le ministre de l’Intérieur
-lui-même avait suscité et organisé l’émeute pour mieux
-écraser le parti socialiste, auquel les difficultés du ravitaillement
-et la longueur de la guerre donnaient une force
-accrue. D’autres affirmaient que la révolution se ferait
-pour mettre fin à la trahison des ministres, pour couper
-court aux intrigues de Protopopof avec l’Allemagne et
-aux menées germanophiles du parti de l’impératrice.</p>
-
-<p>Mais était-on à la veille de la révolution ?</p>
-
-<p>Il y avait des années et des années qu’on la prédisait.
-Les Russes, parlant du régime impérial, disaient : « Ça
-ne peut pas durer », par ce besoin naturel qu’ils ont de
-déclarer intolérable un état de choses dans lequel ils
-s’arrangent cependant pour vivre avec confort, agrément
-et profit. Les classes sociales les plus opposées semblaient
-désirer la révolution et, dans la famille impériale même,
-elle trouvait des partisans qui ne cachaient pas leur
-opinion.</p>
-
-<p>Et voilà qu’au moment de la réaliser, un revirement
-soudain se produisit. Personne n’en voulait plus. Le sentiment
-général était celui de la peur. Où allait-on ? Vers
-quel inconnu redoutable était-on entraîné ? Un vent
-froid glaça les âmes. Les chefs eux-mêmes des partis
-qui avaient travaillé à agiter les esprits et à rendre plus
-aigu le malaise tremblaient maintenant. Les Cadets et
-leur chef Milioukof, qui avaient attaqué le régime en
-pleine guerre avec une violence démagogique, repoussaient
-la révolution qui était à portée de leur main. Les
-leaders des partis socialistes de la Douma eux-mêmes
-étaient opposés au mouvement, et un jeune avocat,
-dont on disait qu’il avait un grand talent et qui s’était
-fait écouter à la Douma, A. F. Kerenski, essayait, le
-samedi soir encore, d’arrêter les ouvriers dans une réunion
-qu’il eut avec leurs chefs. La peur du lendemain était
-partout.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Par une brusque volte-face, la peur, deux jours plus
-tard, se changea en une joie frénétique, et notre petite
-amie Lydia y fut participante comme à peu près tous les
-habitants de Pétrograd. Le lundi matin 12 mars, la troupe
-passa au peuple et, en un clin d’œil, la révolution fut
-faite.</p>
-
-<p>C’était encore une journée magnifique et froide de
-soleil sur la neige. Au commencement de l’après-midi,
-un certain nombre de personnes, appartenant à la meilleure
-société de la capitale, étaient réunies dans une maison
-de la Millionnaia, qui se trouvait derrière l’hôtel du prince
-Serge Volynski, dont elle n’était séparée que par une
-vaste cour. L’appartement du rez-de-chaussée était habité
-par un certain Ivan Choupof-Karamine, qui avait occupé
-un poste élevé au ministère de l’Intérieur, dans un des
-derniers cabinets de l’empereur. C’était un personnage
-bien connu pour sa causticité, pour ses vices, pour la
-splendeur de l’hospitalité qu’il exerçait. Il avait épousé
-une femme de vingt ans plus jeune que lui, dont on ne
-savait trop d’où elle venait, mais qui, à force d’art et
-d’artifice, était arrivée à faire de sa maison l’une des plus
-recherchées de Pétrograd. Nathalie Choupof-Karamine
-était aimable et souriante, mais la volonté y avait plus
-de part que la nature, et le constant sourire qu’elle s’imposait
-avait creusé aux commissures des lèvres de fines
-rides, comme on en voit, plus marquées, à la bouche
-des hommes politiques. Elle avait un défaut bien rare en
-Russie, où le naturel court les rues et même les salons.
-Elle avait gagné par une certaine déférence un peu servile
-envers les puissances du jour, quelles qu’elles fussent et
-si changeantes qu’on les vît, le droit d’être inscrite dans
-le Livre des Snobs, dont un nombre infime de pages est
-réservé au monde russe. Cette belle dame, ce jour-là,
-dès avant midi, voyant l’émeute triompher du gouvernement,
-avait téléphoné à plusieurs de ses amis de venir
-chez elle pour acclamer les vaillants soldats, « ces héros
-de la plus grande et de la plus pacifique des révolutions ».</p>
-
-<p>Une vingtaine de personnes du voisinage, dont Lydia,
-étaient là, groupées aux fenêtres du rez-de-chaussée,
-regardant passer les héros. Ils défilaient en désordre dans
-la rue, un ruban rouge au fusil, une cocarde à la poitrine,
-sans officiers, se rendant pêle-mêle au palais de la Douma,
-qui, maintenant, appartenait au peuple. Le désagréable
-était que ces héros, lâchés à travers la ville, manifestaient
-leur enthousiasme en tirant en l’air des coups de fusil ou
-de revolver. Lorsque le coup partait droit sous les fenêtres
-de l’appartement Choupof-Karamine, les visiteurs qui
-l’occupaient avaient bien de la peine à réprimer un mouvement
-nerveux ou une contraction subite du visage.</p>
-
-<p>— Ce n’est qu’un jour à passer, disait la souriante
-Nathalie. Nos soldats sont si bons ! Demain, ils rentreront
-dans l’ordre, puisqu’ils ont obtenu tout ce qu’ils voulaient
-et donné la liberté à notre cher peuple.</p>
-
-<p>— Oui, cria la petite princesse Mirskaia, qui ne cessait
-de battre des mains au passage des troupes débandées,
-demain, avec le même élan, ils courront à la frontière
-et montreront aux Allemands ce qu’est la force d’un
-peuple libre.</p>
-
-<p>— Quel admirable spectacle ! dit une autre femme.
-Cela ne peut être ainsi que chez nous.</p>
-
-<p>— Nous ferons voir à l’Europe, ajouta un grave personnage,
-que la Russie seule peut faire une grande révolution
-sans verser une goutte de sang.</p>
-
-<p>— Oui, c’est beau, dit à son tour Lydia, dont le jeune
-visage était rosé par l’enthousiasme, tout le monde sent
-la même chose aujourd’hui. Nous sommes tous frères.
-Je voudrais aller à la Douma. Il s’y passe des scènes
-magnifiques. Pourtant, ajouta-t-elle avec un sourire où
-se lisait un peu de confusion, je n’aime pas beaucoup
-ces coups de fusil…</p>
-
-<p>— Ce n’est rien, charmante petite amie, reprit Nathalie
-Choupof-Karamine, un premier moment d’ivresse, un
-peu de désordre bien excusable.</p>
-
-<p>Cependant le flot des soldats avait passé et la rue était
-à peu près vide. Quelques civils se hâtaient sur les trottoirs
-pour regagner leur logis.</p>
-
-<p>A ce moment, Lydia vit en face d’elle l’homme qui
-l’avait secourue deux jours auparavant à la rue Michel.
-Il marchait lentement, mais de sa personne et de sa
-démarche se dégageait quelque chose d’autoritaire et de
-puissant à quoi Lydia le reconnut immédiatement.</p>
-
-<p>Elle se tourna vers Nathalie et lui demanda :</p>
-
-<p>— Savez-vous qui est ce monsieur sur le trottoir
-opposé ?</p>
-
-<p>— Mais oui, ma chère, il est bien connu à Pétrograd.
-Sa vie est un roman. Jeune homme, il a mené une existence
-brillante, a eu tous les succès du monde. A trente ans,
-il s’est épris d’une jeune fille, l’a épousée, et depuis il a
-disparu. Il est devenu sauvage, renfermé. Sauf pour ses
-affaires, qu’il mène admirablement, il ne sort pas de chez
-lui. Voilà, je crois, quatorze ans que cela dure. Il ne s’est
-pas lassé de sa femme ; elle ne s’est pas fatiguée de lui.
-C’est le couple le plus uni de la ville ; ils se suffisent à
-eux-mêmes et reçoivent à peine. Il a l’air plus sombre
-que d’habitude. Évidemment, la révolution va troubler
-nos gens d’affaires. Bah ! ils s’adapteront vite.</p>
-
-<p>— Vous ne m’avez pas dit son nom, dit Lydia d’une
-voix sérieuse, tout en suivant des yeux le passant.</p>
-
-<p>— Il s’appelle Nicolas Vladimirovitch Savinski ; il est
-président de la Banque du Nord.</p>
-
-<p>— Savinski, dit le maître de la maison, s’approchant
-soudain. Il faut que je le voie.</p>
-
-<p>On remarqua seulement alors qu’Ivan Choupof-Karamine
-n’avait pris aucune part à la joie générale et ne s’était
-même pas approché des fenêtres.</p>
-
-<p>Sa grosse figure pâle et bouffie, ses joues tremblantes,
-qui le faisaient ressembler à Louis XVIII, étaient aujourd’hui
-blêmes.</p>
-
-<p>— Savinski, ajouta-t-il très agité, je dois lui parler.</p>
-
-<p>Il regarda par la fenêtre, puis, rassuré :</p>
-
-<p>— Je cours après lui. Mais peut-on sortir ? Tire-t-on
-encore ?</p>
-
-<p>Et, de toute la vitesse de ses petites jambes, il roula
-vers la porte. Mais il revint brusquement sur ses pas,
-se précipita sur une gerbe de fleurs qui ornait le coin du
-salon, arracha le large ruban rouge qui la liait, le passa
-à sa boutonnière et s’en fit une énorme cocarde.</p>
-
-<p>— Il faut se mettre à la mode, dit-il en ricanant.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi qu’Ivan Choupof-Karamine, hier encore
-ministre de Sa Majesté Nicolas II, descendit dans la rue,
-la boutonnière fleurie de l’emblème rouge, le premier
-jour de la révolution.</p>
-
-<p>Mais il ne put rattraper Savinski, qui avait de l’avance
-et qu’il vit disparaître au coin de la place Souvarof.
-Choupof-Karamine, essoufflé, s’arrêta. L’aspect inaccoutumé
-de la rue presque vide lui fit soudainement peur ;
-il tourna sur ses talons et rentra chez lui.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Savinski allait d’un pas régulier, regardant de droite
-et de gauche, cherchant un traîneau. Mais ce lundi, les
-izvostchiks de Pétrograd étaient restés chez eux, et cela
-seul aurait suffi à changer la physionomie de la ville, car
-leur corporation avait jusqu’alors semblé indifférente
-aux troubles qui agitaient la capitale. Les jours précédents,
-on les voyait encore, ou flâner au pas lent de leurs chevaux
-et se détourner pour laisser passer alternativement des
-troupes de soldats et des cortèges de manifestants qu’ils
-ne semblaient pas distinguer les uns des autres, ou stationner
-à l’ordinaire au coin des rues, accroupis sur leur
-siège, leur bonnet de fourrure enfoncé sur la tête, à demi
-endormis, leurs petits yeux à peine ouverts, perdus dans
-le rêve éternel qui les possède.</p>
-
-<p>Mais ce lundi de la révolution, ils étaient restés chez
-eux à boire du thé et à grignoter une croûte de pain.</p>
-
-<p>Savinski, qui habitait sur la rive droite de la Néva,
-s’engagea sur le pont Troïtski. Il ne prêtait aucune attention
-au spectacle qui l’environnait. A peine remarqua-t-il
-le passage fréquent d’automobiles militaires. Et, sur les
-marchepieds d’avant, de chaque côté, un soldat était
-couché sur le garde-crotte, le fusil tendu devant lui,
-donnant ainsi une image baroque et moderne des Victoires
-antiques. Près du pont de Litiéiny, des gens
-traversaient le large fleuve sur la glace. Le soleil était
-déjà bas dans le ciel. Savinski fut surpris de voir que le
-drapeau national aux trois couleurs flottait encore sur la
-forteresse Pierre-et-Paul. L’air était froid et le vent aigu.</p>
-
-<p>Savinski, après une marche d’une vingtaine de minutes,
-s’arrêta devant un grand immeuble de la Perspective
-Kamenno-Ostrof, où il avait son appartement. Sa femme
-l’attendait et, dès qu’elle entendit le bruit de la porte
-qui s’ouvrait, courut à lui et l’embrassa. Sophie Savinskaia
-était une belle personne d’une trentaine d’années. Elle
-portait les cheveux en bandeaux, ce qui accentuait encore
-la régularité de ses traits et donnait une importance plus
-grande à ses beaux yeux noirs et tranquilles. Elle aurait
-pu avoir les plus grands succès ; elle les méprisait et n’allait
-pas dans le monde. Elle s’accordait sur ce point avec
-l’humeur nouvelle de l’homme qu’elle aimait. On ne les
-vit nulle part. Au sein de la société la plus libre d’Europe,
-ils donnèrent l’exemple rare d’un ménage dont on ne
-pouvait dire rien, ni sur la femme, ni sur le mari. Ils
-avaient, au moment où commence ce récit, trois enfants,
-l’aîné, Boris âgé de douze ans, et deux filles de dix et quatre
-ans. M<sup>me</sup> Savinski attendait un bébé pour l’automne.</p>
-
-<p>Elle serra son mari dans ses bras, plus tendrement
-encore que d’habitude, et lui dit d’un ton de voix
-anxieux :</p>
-
-<p>— Comme j’ai eu peur ! Où étais-tu ? Donne-moi les
-nouvelles.</p>
-
-<p>Nicolas Savinski haussa un peu les épaules.</p>
-
-<p>— Rien de bon, ma chère, dit-il. Comme tu le sais,
-les soldats ont passé au peuple.</p>
-
-<p>— Mais, d’après ce que j’ai entendu, il n’y a pas de
-désordre, fit-elle, en entraînant son mari dans un petit
-salon, pas de sang répandu, grâce à Dieu. Nous aurons
-un gouvernement de braves gens, ton ami le prince
-Lvof sans doute, Rodzianko, Milioukof.</p>
-
-<p>Le front de Savinski se plissa. La préoccupation se
-lisait sur son beau visage ; il fit un effort, sourit et dit :</p>
-
-<p>— Ma chère Sonia, nous entrons dans des temps troublés.
-Ce que sera demain, personne ne peut le prévoir…
-Tu ne connais ce pays que par ton cœur. J’ai peur que
-tu ne te fasses des illusions. En tout cas, pour toi et pour
-les enfants, l’atmosphère de Pétrograd va devenir mauvaise.
-Sitôt le dégel venu, vous irez à la campagne, mais pas chez
-nous, cette fois-ci. J’écrirai demain à un agent à Helsingfors
-de vous trouver une villa en Finlande, près de
-Wiborg. Je pourrai vous voir ainsi et rester en contact
-avec vous. Et, si les choses se gâtent trop, je passerai
-aussi la frontière. J’ai de l’argent à l’étranger : nous pourrons
-y attendre la fin de la bourrasque… ou de la tempête.</p>
-
-<p>Ce fut au tour de Sophie de froncer les sourcils et de
-prendre un air anxieux. Mais elle n’ignorait pas qu’il
-fallait éviter de heurter son mari de front et se borna à
-dire :</p>
-
-<p>— Tu sais que je n’aurai aucune paix à vivre loin de
-toi, te sachant ici. A chaque minute, je m’alarmerai, et
-si les journaux annoncent des troubles dans la ville, que
-deviendrai-je ?</p>
-
-<p>— Voyons, voyons, ne laisse pas courir ton imagination.
-Tout s’est passé le plus tranquillement du monde.
-Et le plus dur est fait…</p>
-
-<p>Nicolas développa ces pensées rassurantes, mais son
-âme était envahie par de sombres pressentiments. Il
-était resté sensible, bien qu’il s’en défendît. Le spectacle
-des trois jours qui venaient de s’écouler, les combats
-dans la rue, l’anarchie visible lui avaient fait l’impression
-la plus désagréable. Il ne pouvait effacer de sa mémoire
-les tableaux qu’il avait eus sous les yeux et, entre tous,
-deux se détachaient avec une extrême netteté.</p>
-
-<p>Le premier était celui du samedi dernier, où, alors qu’il
-attendait son traîneau devant l’hôtel de l’Europe, des coups
-de feu tirés par la troupe avaient éclaté sur Nevski. Ces
-premiers coups de feu, il ne les oublierait jamais ; ils
-étaient les précurseurs de la plus horrible des guerres,
-la guerre civile. Puis, le flot tumultueux de la foule épouvantée,
-la peur qui se lisait dans tous les yeux, le désordre
-plus affreux que tout, et, finalement, cette petite fille
-qui était venue s’abattre à ses pieds. Comme elle était
-jolie et fraîche, cette enfant ! Il voyait encore son visage
-effrayé, ses yeux implorants, et cette lèvre inférieure un
-peu forte, légèrement fendue dans son milieu, et qui
-tremblait. Elle semblait un oiseau blessé par un chasseur,
-qui tombe, et dont le cœur bat à grands coups dans la
-main de l’homme qui le ramasse. Que de corps délicats
-seront meurtris dans cette lutte, avait-il pensé alors, et
-cette impression avait été si vive qu’elle ne s’était pas
-effacée.</p>
-
-<p>La seconde scène, il l’avait vécue le jour même. Dans
-la cohue des soldats décorés de rouge qui passaient
-sur Nevski où il se trouvait, il s’était réfugié dans le
-vestibule d’une maison, dont le suisse qui le connaissait
-lui avait entr’ouvert la porte. Quelques personnes y
-avaient cherché asile et, parmi elles, il remarqua un
-colonel d’état-major, aux épaulettes noires et blanches.
-C’était un homme d’un certain âge, à la figure réfléchie
-et intelligente. Il était là, affreusement pâle, et Savinski
-avait remarqué qu’il tressaillait un peu à chaque coup de
-feu. Pourtant, il l’aurait juré, le colonel n’avait pas peur.
-C’était autre chose qui le bouleversait, quelque chose
-de très profond, d’inexprimable. Et, soudain, un aspirant
-officier était entré et était allé au colonel avec lequel il
-avait eu une vive conversation à voix basse. Savinski
-s’était rapproché. Il entendit l’aspirant :</p>
-
-<p>— Il le faut, il le faut absolument… On a tué le
-général commandant la Fonderie à Litiéiny et, tous les
-officiers qu’ils rencontrent, ils les dégradent…</p>
-
-<p>Le colonel ne dit rien, mais son visage était bouleversé.
-Il haussa les épaules.</p>
-
-<p>— Que faire ? dit-il.</p>
-
-<p>Et l’aspirant se mit à lui enlever ses épaulettes ; il le
-faisait avec toute la douceur possible. Puis, quand il eut
-terminé, il les tendit au colonel qui les glissa dans sa poche.
-Savinski crut voir une larme, une seule larme, dans ses
-yeux secs et brillants.</p>
-
-<p>— Allons, fit le colonel.</p>
-
-<p>Il sortit et Savinski, sur ses talons, le suivit le long des
-maisons. Il marchait avec peine et semblait avoir vieilli
-de vingt ans.</p>
-
-<p>Savinski ne pouvait effacer cette scène de sa mémoire,
-et devant ses yeux alternaient les images de la jeune fille
-qu’il avait ramassée à ses pieds, et du colonel sur qui se
-penchait l’aspirant. Il les voyait encore au moment où,
-dans le calme de son petit salon, il disait à sa femme
-mille choses tranquillisantes sur l’avenir. Il réussit à la rassurer
-et, lorsque le dîner où ils retrouvèrent leurs enfants
-fut servi, Sonia avait repris son humeur paisible. Le petit
-Boris, grand pour son âge, bien planté et aux yeux vifs,
-voulait avoir des détails sur la journée. Le lycée où il
-faisait ses études avait été fermé ce lundi-là et son père
-lui avait interdit de sortir, ce que Boris avait fort mal
-pris. Il ne savait des événements que ce que les domestiques
-lui avaient rapporté et leurs récits dramatiques
-avaient enfiévré le jeune garçon. A les entendre, des
-flots de sang coulaient dans les rues ; la moitié de la garnison
-était restée fidèle à l’Empereur et des régiments
-sûrs, envoyés d’urgence du front du nord distant de
-quelques centaines de verstes seulement, allaient rétablir
-l’ordre dans la capitale. Nicolas Savinski écoutait avec
-plaisir les propos passionnés de son fils et, à la façon dont
-il le regardait, il était aisé de voir qu’il aimait cet enfant
-et en était fier.</p>
-
-<p>Avec calme, le père remit les choses au point et
-continua devant sa femme à parler de la révolution de
-l’air le plus optimiste. Cela ne satisfit pas Boris qui s’écria :</p>
-
-<p>— Mais, papa, cela ne peut pas se passer ainsi ! Tu
-n’y penses pas ! On va se battre, pour sûr. Ah ! si j’étais
-un homme, je prendrais un fusil.</p>
-
-<p>— Pour qui ? interrompit le père.</p>
-
-<p>— Pour la liberté, jeta avec enthousiasme le petit.</p>
-
-<p>— Je crois, mon chéri, dit Savinski, qu’il n’y aura pas
-de bataille. Personne ne veut plus se battre.</p>
-
-<p>Et sa voix, sans qu’il le voulût, avait repris une intonation
-triste et grave.</p>
-
-<p>Sonia passa une inquiète semaine. Les événements
-se précipitaient avec une rapidité qui donnait le vertige
-et la laissait comme essoufflée. En huit jours, il ne restait
-rien de l’armature ancienne qui soutenait l’empire russe
-et faisait régner l’ordre et la paix d’Arkhangel aux monts
-du Caucase, de la Bérésina jusqu’aux rives du Pacifique.
-Mais Sonia ne voyait pas si loin. Elle pensait aux répercussions
-que la crise aurait dans son propre ménage.
-Voilà qu’elle allait être obligée de se séparer de son mari,
-de le laisser seul dans une ville en anarchie. Elle avait
-trouvé le bonheur dans le cercle enchanté qu’éclairait
-la lampe familiale et dans lequel se mouvaient son mari
-et ses enfants. Elle n’avait d’autre ambition que de conserver
-le trésor qui était sien. Elle laissait le soin des
-affaires d’État à d’autres. Elle voulait l’ordre public pour
-son bonheur privé.</p>
-
-<p>Mais les jours coulaient, l’ordre ne venait pas. Avec
-tous les habitants de Pétrograd appartenant à sa classe,
-elle constatait qu’on se trouvait en face d’un néant. Et
-chez elle, comme chez eux, une fois la première semaine
-terminée qui vit l’effondrement définitif de l’Empire
-par l’abdication du Tsar, de nouveau le sentiment de la
-peur domina. Ce n’était pas qu’on fût menacé directement
-dans ses biens et dans sa personne. L’effervescence du
-début passée, la capitale était redevenue calme. Les soldats
-étaient dans les casernes ; les officiers avaient repris leur
-place ; les théâtres jouaient à l’ordinaire ; les magasins
-étaient ouverts ; personne n’avait quitté la ville ; les rues
-étaient pleines d’une foule bourdonnante et mille meetings
-joyeux assemblaient les gens aux carrefours. Mais la
-capitale entière était la proie d’une angoisse très secrète,
-dont on ne parlait pas, qu’on affectait d’ignorer, mais
-qui était perçue pourtant par tous et qui se révélait,
-quoiqu’on en eût, par une nervosité inaccoutumée, par
-la fièvre qui agitait chacun, par un éclat soudain du regard,
-par un rire trop bruyant. Cette angoisse était faite moins
-encore de la peur ressentie pendant la lutte que de l’incertitude
-du lendemain. Il semblait que le grand vaisseau
-qui portait la fortune de la Russie eût soudain perdu son
-pilote et son équipage pour entrer seul, toutes voiles
-gonflées, sur une mer orageuse et semée de récifs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c3">III<br />
-JUNKERS ET RÉVOLUTIONNAIRES</h3>
-
-
-<p>Lydia n’avait pas d’ami plus intime que son cousin
-Paul Volynski, garçon de vingt ans avec lequel elle avait
-joué gamine et sur lequel, depuis que ses jupes s’étaient
-allongées, elle exerçait un despotisme qu’il acceptait avec
-la plus extrême faveur. Paul s’était engagé très jeune la
-première année de la guerre, avait été blessé en 1916,
-envoyé dans un hôpital à Pétrograd, puis était entré à
-l’école des junkers (aspirants officiers), dans le Palais d’Été
-où le tsar Paul I<sup>er</sup> avait été assassiné, à dix minutes à
-peine de l’hôtel de son oncle. Aussi le voyait-on chez ce
-dernier à toutes ses heures de liberté. C’était un grand
-garçon, qui, malgré la guerre, malgré sa blessure, malgré
-ses vingt ans, avait gardé une figure quasi enfantine et
-de beaux yeux, bleus comme ceux de sa cousine, qui
-faisaient se retourner les femmes dans la rue. Mais Paul
-alors rougissait et hâtait le pas. Ce premier dimanche de
-la révolution, il vint déjeuner chez Lydia. Il l’avait à peine
-vue depuis le changement de régime et il en avait gros
-à dire sur les événements de la semaine et les émotions
-qu’il avait ressenties.</p>
-
-<p>— Tu sais, lui raconta-t-il en arrivant, dimanche
-dernier a été le jour le plus terrible de ma vie. J’ai cru
-que je me tuerais. Nous étions consignés à l’école ; nous
-savions ce qui se passait dans la ville et l’on entendait
-des coups de feu sur Nevski. Imagine-toi que, vers une
-heure, le bruit a couru que nous allions descendre en
-armes dans la rue pour soutenir la police. Aussitôt, je
-nous vis en rangs sur la Perspective, et devant nous les
-ouvriers qui nous interpellaient. L’officier les sommait
-de se disperser. Et ils continuaient d’avancer sur nous.
-Et je voyais leurs yeux ; il n’y avait aucune colère chez
-eux, je le comprenais bien. C’était une force inexprimable
-qui les poussait contre nous. A ce moment, le commandement
-retentit : « En joue ! », et, alors, j’ai cru…</p>
-
-<p>— Mais, Paul, interrompit Lydia qui avait pâli à
-écouter son cousin, tu n’as pas été sur Nevski…</p>
-
-<p>— Mais non, je n’y ai pas été, et ce que je te raconte,
-je l’ai pensé au moment où on nous a fait savoir que nous
-serions appelés dans la rue et, alors, j’ai vu, comme je te
-le dis, ce qui se passerait là-bas… Mon émotion a été
-si forte que j’ai pensé à me tuer plutôt que d’y aller.</p>
-
-<p>Il était encore tout ému à l’idée du drame qui s’était
-joué en lui.</p>
-
-<p>— Grâce à Dieu, dit-il, l’ordre n’est pas venu.</p>
-
-<p>Après déjeuner, ils sortirent et, par la place du Palais
-d’Hiver, gagnèrent la grande artère de la révolution, la
-Perspective Nevski. Le temps était brumeux et mou.
-Une tempête d’une violence extrême avait éclaté le vendredi
-et des tas de neige fraîche encombraient encore les
-rues. Mais la bourrasque avait mis fin à la période de froid
-dont avaient souffert cruellement les habitants de Pétrograd,
-et, bien qu’il gelât encore, on pouvait prévoir, à
-quelques souffles d’air plus doux, le dégel prochain.</p>
-
-<p>Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et
-un double flot de promeneurs, pour la plupart portant
-la cocarde rouge, coulait en sens contraires sur les trottoirs.
-Il y avait un nombre infini de soldats, oisifs, errants ;
-ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté gagnée,
-sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers
-rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs
-manteaux. Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine
-joie naïve. Lydia le fit remarquer à son cousin. Celui-ci
-lui répondit aussitôt :</p>
-
-<p>— Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se
-battront plus.</p>
-
-<p>— Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel,
-jeta ingénument Lydia.</p>
-
-<p>Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec
-bonne humeur :</p>
-
-<p>— Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est
-pas drôle. Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe
-de soldats portant chacun un sac pesamment chargé.
-Sais-tu où ils vont, ces gaillards ? Ils vont à la gare Nicolas
-prendre le train qui les ramènera à leur village. La guerre
-est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de
-permission dans leur poche. Sais-tu comment on les
-appelle déjà ? « Les permissionnaires volontaires »…
-J’aimerais bien, soupira-t-il, être un permissionnaire
-volontaire ; nous irions ensemble à la campagne, chez
-nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice
-à l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira ?…</p>
-
-<p>Sa charmante figure prit une expression désolée.</p>
-
-<p>A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare
-bruyante qui jouait une marche militaire. Quelques compagnies
-d’un régiment arrivaient sur Nevski, musique
-en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir défiler et reconnurent
-l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau de
-ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés
-de drapeaux rouges et de bannières de même couleur
-portant de grandes inscriptions blanches, et le surprenant,
-qu’on lisait sur ces bannières des phrases comme celles-ci :
-« La guerre jusqu’à la victoire complète », « Patrie et
-Liberté ». Les soldats marchaient de ce pas régulier et
-lourd qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque
-chose d’unique comme impression de force massive et
-irrésistible. Sur leur passage, la foule les acclamait. Un
-élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une
-semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre ?
-Et voilà qu’elle apparaissait à nouveau ! Cette fois-ci,
-le drapeau rouge mènerait la Russie à la victoire sur ses
-ennemis séculaires. Lydia battait des mains et, sur le
-visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient.</p>
-
-<p>Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît
-derrière elle, dans un groupe, une voix sifflante qui
-disait :</p>
-
-<p>— Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais
-en défaut. J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même
-régiment à l’ordre d’envoyer une relève sur le front.</p>
-
-<p>Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait
-sur elle. Elle se retourna vivement pour savoir qui avait
-lancé cette phrase. Elle vit derrière elle un jeune officier
-de l’artillerie de la Garde, à la figure sèche et complètement
-rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche mince
-et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit.
-Son regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment.</p>
-
-<p>— Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en.</p>
-
-<p>Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena
-son cousin chez elle. Elle était silencieuse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge
-sur la tour du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait
-quatre heures et demie. Il se mit à marcher précipitamment
-jusqu’à la rue des Caravanes où il logeait,
-presque en face du manège qui abritait un détachement
-d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux
-jeunes gens qui l’attendaient. L’un d’eux était en tenue
-d’officier, l’autre en civil. Entre ces trois personnages
-commença aussitôt une longue conversation politique
-dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis
-et capricieux méandres.</p>
-
-<p>Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui
-avait reçu une éducation scientifique, affectait de diviser
-son discours en parties nettement séparées qu’il énumérait,
-avec un certain pédantisme, sous les divisions « primo »,
-« secundo », « tertio », auxquelles se mêlaient des grand A,
-grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur,
-parlait avec flamme et d’une façon directe. Son collègue,
-officier de cosaques taillé en athlète, peinait à l’écouter
-et, à chaque instant, l’interrompait, ou pour demander
-une explication, ou pour soulever une objection que Léon
-Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois phrases, à
-néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait
-le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de
-Lydia, sur Nevski, une heure plus tôt. Le troisième partenaire
-restait silencieux. Il portait le nom, bien connu
-dans le parti social-révolutionnaire, d’André Ivanovitch
-Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années,
-puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait
-l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par
-son ardeur patriotique, avait prononcé des discours qui
-firent sensation et écrit des articles dans lesquels il déclarait
-que, pendant la guerre, un Russe ne pouvait avoir
-d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique intérieure
-était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les chefs
-des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait
-fait campagne, puis avait été réformé pour cause de santé.
-Spasski était un homme qui parlait peu, qui n’avait pas
-de brillant, mais on lisait dans les traits de son visage
-un peu massif une rare énergie, et ses yeux vifs inspiraient
-la confiance. Il s’exprimait avec douceur ; on sentait
-qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait
-pas aisément.</p>
-
-<p>Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut
-ainsi avec netteté :</p>
-
-<p>— Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous ?
-Un gouvernement honnête, composé de ce qu’il y a de
-mieux en Russie, nos chers Cadets, des hommes probes,
-des théoriciens, des orateurs. D’expérience politique, pas
-l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres ? Ce n’est
-pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les
-hommes. Mais cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement
-ait tous les mérites du monde, mais il est comme
-la jument de Roland qui avait toutes les qualités, seulement
-elle était morte. Où est leur autorité ? Nulle part…
-Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de
-l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces
-morales, mais aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant
-élever une guillotine sur la place du Palais-d’Hiver et
-raccourcissant ses adversaires politiques ? Les grands
-révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La
-machine du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place
-de la Concorde. Aussi l’énergie farouche des Jacobins
-a triomphé et le drapeau tricolore a vaincu l’Europe. En
-face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore, mais
-dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui
-s’agitent en Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez
-les socialistes révolutionnaires ou démocrates autant de
-talents que chez les Cadets. Sans doute, une égale inexpérience
-politique, mais un programme plus net, qui va
-plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A inexpérience
-égale, programme plus séduisant. Mais ce qui
-emporte tout, c’est que le Soviet a la force matérielle, la
-baïonnette des soldats qui ont fait la révolution. Contre
-cela, pas d’argument. Je vais où est la force : je me suis
-fait désigner par ma compagnie comme son représentant
-au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai.</p>
-
-<p>La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières
-phrases avec une force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un
-silence assez long. Spasski suivait des yeux Séméonof
-qui se promenait avec agitation dans la pièce, car c’était
-une décision de principe grave qui menait un ancien
-officier de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd.</p>
-
-<p>Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par
-trois mots qui emplirent la chambre et prirent soudain
-comme un volume palpable :</p>
-
-<p>— Et la guerre ?</p>
-
-<p>Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait
-pâli. Il hésita un instant, puis, prenant un parti, il répondit :</p>
-
-<p>— La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La
-révolution ouvre des questions nouvelles et plus graves.
-Quand elles seront résolues, alors seulement nous ferons
-une autre guerre, à notre heure, à notre choix. L’avenir
-est aux gens qui voient clair.</p>
-
-<p>Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces
-mots, comme si, n’étant peut-être pas tout à fait sûr de
-sa pensée, il cherchait par une affirmation hardie à se
-l’imposer à lui-même.</p>
-
-<p>De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le
-précédent, et dont l’officier de cosaques lui-même sentit
-la gêne jusqu’à un point insupportable. Il se leva à son
-tour, s’approcha de la fenêtre. Il faisait nuit déjà. Sur la
-place, on voyait à la lueur des réverbères un groupe de
-soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée
-manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre,
-il y eut encore quelques minutes de conversation sur des
-sujets anecdotiques, sans importance. Puis, Spasski et
-l’officier de cosaques prirent congé de leur hôte. Dans
-la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda :</p>
-
-<p>— Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire ?</p>
-
-<p>— Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de
-jours, dit-il. Mais l’avouerai-je ? J’ai désiré toute ma vie
-la révolution, et voilà qu’au jour où elle m’est donnée,
-elle me fait peur, car elle arrive en pleine guerre et la
-Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi
-il faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord.
-Je vais partir à l’armée. Nous aurons des millions de
-déserteurs. Comment retenir les soldats sur le front ?
-Comment leur faire comprendre qu’ils doivent défendre
-à la fois la Russie et la révolution ?… Peut-être est-ce
-impossible ? En tout cas, je vais essayer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c4">IV<br />
-UNE JEUNE FILLE</h3>
-
-
-<p>A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution
-eût éclaté alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister
-au développement quotidien de ce drame historique.
-« J’aurais pu naître dans une époque calme et plate, disait-elle,
-où rien n’arrive, comme maman, par exemple, qui
-n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme
-cela devait être ennuyeux ! » Et la jeune file sentait une
-certaine fierté à l’idée qu’elle « vivait la révolution » et
-que plus tard, quand elle serait une vieille dame, on
-viendrait lui demander de raconter ses souvenirs de la
-grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père,
-ni à sa mère.</p>
-
-<p>Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire
-de cette révolution qui serait fameuse, elle s’avouait
-incapable d’y parvenir. Elle lisait les journaux, ils n’étaient
-que lamentations. A les en croire, les dix plaies d’Égypte
-s’étaient abattues, toutes ensemble, sur l’infortunée
-Russie. Une expression revenait à chaque page : « La
-Russie est sur le bord de l’abîme ! » Qu’est-ce que cela
-signifiait ? Il était fort difficile de le comprendre. Souvent,
-le soir, jusque dans son lit, elle restait à y penser, les yeux
-fermés. « On peut imaginer, se disait-elle, qu’une personne,
-ou une maison, ou même un petit village, au bord d’un
-précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays
-immense comme la Russie, des terres qui couvrent des
-milliers de lieues, qui sont habitées par cent cinquante
-millions d’habitants, comment concevoir l’abîme qui les
-engloutirait ? Arrive ce qui arrive, les terres seront toujours
-là et on ne tuera pas cent cinquante millions de
-personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être
-parce que, malgré tout, je suis encore une petite fille,
-trop jeune pour tirer des faits de chaque jour les conséquences
-prodigieuses et lointaines que les gens y lisent si
-facilement ? »</p>
-
-<p>Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour
-une riche récolte d’événements divers et surprenants ;
-les conversations devenaient plus attristées, le ton des
-journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait de plus
-en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable
-des faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs.
-De leur lecture, un ennui mortel se dégageait. Recommencer
-chaque matin les mêmes articles lugubres, écouter
-les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes
-et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit
-le plus désireux de comprendre. Elle se ferma à
-tout ce qui était raisonnement, explication, commentaire.
-Elle accepta la révolution comme un spectacle, sans chercher
-à savoir quel en serait le dénouement. Pris de ce
-biais-là, c’étaient des jours à vivre.</p>
-
-<p>Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait
-Pétrograd et regardait pousser les feuilles aux arbres des
-jardins et les drapeaux rouges fleurir les murs vénérables
-des palais impériaux. Dans la rue, déjà, tout formalisme
-ancien était aboli, et les lois non écrites qui règlent les
-droits et les devoirs des promeneurs dans les villes modernes
-s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une
-fraternité de surface régnait entre tous, quels que fussent
-les sentiments que gardaient au fond d’eux-mêmes des
-êtres venus des couches sociales les plus différentes. Rien
-de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de groupe
-en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer
-avec les soldats et avec les passants. Les soldats étaient
-pour Lydia l’objet d’un étonnement qui ne cessait pas.
-Ils gardaient la même bonhomie, la même simplicité
-d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur
-qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports
-avec les paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes,
-nombre d’entre eux avaient regagné leurs villages
-lointains, mais beaucoup préféraient jouir à loisir d’une
-villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils faisaient
-d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement,
-pour récompenser les héros des journées de
-Mars, leur avait offert l’accès gratuit. Pour remplir d’une
-façon lucrative leurs heures vides, ils avaient imaginé
-de devenir marchands en plein air. Ils faisaient preuve,
-dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable.
-Postés au coin des rues ou dans les portes cochères, ils
-proposaient aux passants des cigarettes, de la farine, du
-sucre, du gruau, pris, sans doute, dans les dépôts régimentaires,
-et des galoches, de la charcuterie, des bonbons
-et des poules provenant de sources plus obscures.</p>
-
-<p>A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers
-de bal pour la somme de soixante-dix roubles, et, le soir,
-dansant chez des amis, elle disait : « La révolution m’a
-donné un cordonnier excellent et très modéré dans ses
-prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est installé
-au coin de la Morskaia. »</p>
-
-<p>Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas
-le même plaisir qu’elle au spectacle qu’offrait la rue.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il
-parfois.</p>
-
-<p>Et sa figure enfantine prenait une expression grave
-qui faisait pouffer de rire son irrévérencieuse cousine.
-Un instant, il essayait de garder son sérieux, mais, comme
-il était jeune et amoureux, il ne résistait pas longtemps
-et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia,
-de l’autre côté de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine,
-avec un sens merveilleux de la mise en scène, s’était
-emparé, dès son arrivée en Russie, de la demeure de la
-danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait
-la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait
-pas une poignée de soldats pour l’en expulser. De son
-balcon, il haranguait les foules et leur promettait à brève
-échéance le renversement de la société bourgeoise, l’avènement
-du prolétariat et le paradis sur terre. Il était de
-mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du
-bolchévisme, et Lydia était trop curieuse pour se refuser
-un spectacle si nouveau.</p>
-
-<p>C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau
-ciel bleu infini s’étendait sur la ville et se mirait dans les
-eaux gonflées de la Néva, dont les deux jeunes gens suivaient
-les quais. Paul se redressait dans son uniforme de
-junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne
-s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie
-jusqu’au bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était
-un petit garçon très simple et, pour l’instant, très malheureux.
-Tant qu’il y avait la guerre, il ne fallait songer
-qu’à elle. Il s’en faisait une idée mystique, elle était le
-premier et unique devoir. Mais, depuis que la révolution
-avait éclaté, qui s’occupait de l’armée ? Elle fondait
-comme glace au soleil. A l’école des aspirants officiers,
-la foi qui soutenait les âmes avait disparu et chacun,
-dans le bouleversement général, attendait la paix inévitable
-que la révolution signerait. Alors que les officiers
-eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski
-rêvait encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait
-que, dans le sud-ouest, le général Broussilof préparait
-une offensive, et il avait fait une demande pour être
-envoyé dans un des régiments qui y prendraient part.
-Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent
-suivre leurs officiers ? Et Paul, qui avait de l’imagination,
-se voyait, marchant seul sur des terres nues, vers les
-tranchées ennemies dont sortait un ouragan de mitraille…
-Il fallait quitter Lydia. La retrouverait-il à Pétrograd ?
-L’attendrait-elle ? Sans elle, à quoi bon vivre ? Il était
-résolu à lui poser la question dont dépendait son existence.
-Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait
-à la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin
-des sentiments qui enflammaient son cœur. Du reste,
-avant de parler, il avait une confession à lui faire, et il
-s’était promis que le jour ne s’achèverait pas sans qu’il
-se fût débarrassé de son fardeau.</p>
-
-<p>Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et
-approchaient de l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la
-façade donnant sur les jardins qui s’étendent jusqu’à la
-Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était assemblée.
-On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du
-monde et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux.
-Un drapeau rouge flottait au-dessus du toit ; deux autres
-décoraient le balcon où le prophète apparaîtrait à son
-peuple.</p>
-
-<p>Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se
-glissa peu à peu jusqu’aux premiers rangs des auditeurs.
-Elle avait une façon à elle de gagner du terrain et de
-sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle façon qu’ils
-la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.</p>
-
-<p>Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se
-mit à haranguer la foule. Quelqu’un près de Lydia le
-nomma : Zinovief. C’était le disciple préféré. Avec le
-maître et sous la protection des autorités impériales, il
-avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant.
-Il avait une grosse tête ronde qui paraissait posée
-directement sur les épaules. Il parla avec une rapidité
-vertigineuse, comme s’il était obligé de dire en dix minutes
-ce qui aurait dû, en d’autres circonstances, lui prendre
-une heure. Lydia en restait bouche bée et, lorsqu’il eut
-fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait
-prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée
-qu’elle était à suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient
-les uns aux autres et semblaient débités d’une
-seule haleine. Des applaudissements éclatèrent dans la
-foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent
-soudain. Lénine venait d’apparaître.</p>
-
-<p>L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait
-la rampe de ses deux mains blanches étonna la jeune
-fille. Elle s’attendait à voir un tribun puissant, à la figure
-bouleversée, un monstre dans le genre de Danton, dont
-elle avait regardé des portraits dans des livres d’histoire.
-Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois,
-placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement,
-son linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il
-avait le teint blafard, les yeux petits, un peu bridés, la
-moustache et la barbiche blondes bien brossées et ses
-rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne
-chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme
-même. Une mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de
-ces images éblouissantes chères aux orateurs de réunions
-populaires, que la foule attend et qu’elle acclame. Non, il
-débita d’un ton posé une suite de raisonnements abstraits,
-sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits
-gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il
-fut très bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.</p>
-
-<p>Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux,
-Lydia ne cacha pas sa déception à son cousin.</p>
-
-<p>— Ce n’est que cela, Lénine ? dit-elle. Te paraît-il
-bien redoutable ? Il semble un rat de bibliothèque.
-J’imagine que Danton et Robespierre avaient une autre
-allure. Il ne me fait pas peur…</p>
-
-<p>Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler
-de politique. Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de
-dire à Lydia, à la confession qu’il devait lui faire. Il avait
-dans sa vie ce qu’il appelait une tache, dont il fallait se
-laver. Il était parti à l’armée très jeune et, alors déjà,
-il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du front, il n’avait
-pas suivi ses camarades dans les soirées où cette jeunesse
-turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en
-compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait
-été blessé et envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence,
-il partageait la chambre de quelques officiers.
-Deux sœurs de charité les soignaient, toutes deux appartenant
-au monde bourgeois et qui s’étaient engagées
-dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna
-Pavlovna. Elle était élégante sous l’uniforme, et la coiffe
-blanche qui recouvrait ses cheveux noirs encadrait un
-visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux beaux yeux
-bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les
-siens et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons
-l’avaient noté aussi et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries
-ne lui étaient pas agréables ; il n’y répondait
-jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu troublé, plus
-gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son
-bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie,
-prolongeait le pansement, découvrait son torse de jeune
-adolescent plus qu’il n’était nécessaire, et finalement on
-ne savait si, penchée sur lui, c’étaient des caresses qu’elle
-lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus pâle
-encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très
-chaude, il était resté seul avec un de ses camarades qui,
-fiévreux, dormait à moitié sur son lit. Anna Pavlovna
-était entrée, bien que ce ne fût pas son heure. Glissant
-sans bruit sur le parquet, elle était venue s’asseoir à côté
-de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement
-d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur
-parlait, mais sans suite, et, soudain, elle s’était courbée
-vers lui, passant un bras derrière la tête du jeune officier
-qu’elle attirait à elle, tandis que son autre main se glissait
-sous le drap, et il avait senti sur ses lèvres deux lèvres
-qui le pressaient passionnément et une langue fine qui
-s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il
-paru, un siècle. Puis, à un mouvement du second officier
-malade qui se retournait en gémissant, elle s’était détachée
-de Paul brusquement, en lui disant à mi-voix :
-« Comme je t’aime ! » et avait disparu.</p>
-
-<p>Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous
-l’impression encore d’une angoisse inexplicable. Le souvenir
-de cette heure pesait lourdement sur lui et, chose
-incompréhensible, le hantait surtout lorsqu’il était seul
-avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être pas
-parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis
-longtemps, il avait résolu de se confesser à sa cousine
-et de lui demander pardon. Alors seulement, une fois
-cette souillure lavée, pourrait-il parler librement.</p>
-
-<p>Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était
-tu longtemps, soudainement éclata. Il le fit avec une
-maladresse extraordinaire, décrivant la scène de la façon
-la plus objective. Il semblait presque s’en vanter ; il en
-était conscient, et plus son trouble était grand, plus il
-faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots :</p>
-
-<p>— Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.</p>
-
-<p>Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue
-sérieuse ; elle n’hésita pas un instant, et lui répondit :</p>
-
-<p>— Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En
-outre, elle n’est pas intéressante. Pourquoi me la raconter ?
-En quoi me touche-t-elle ?</p>
-
-<p>Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et,
-au comble du désespoir, regagna l’école des officiers.
-Lydia s’arrêta chez elle avant d’aller voir son père. Elle
-jugeait le récit de son cousin à la fois puéril et déplaisant.
-« C’est un enfant », pensa-t-elle. Et comme elle prononçait
-ces mots, elle eut soudain une impression étrange : qu’elle
-était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où
-s’étaient déchaînées des forces mystérieuses et redoutables.
-La révolution lui apparut maintenant comme un monstre
-malfaisant qui, peu à peu, dévorerait des milliers de victimes.
-Où trouverait-elle quelqu’un sur qui s’appuyer ?
-Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps dangereux ?
-Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude…
-Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la
-chambre, Lydia était en larmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir
-et de juger les événements. De tout ce qui se passait dans
-la capitale, rien ne le surprenait. Il avait fait une croix
-sur Pétrograd, qu’il appelait une « ville maudite ». Pétrograd
-ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une création
-de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et d’étrangers,
-siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie
-du reste sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les
-ténèbres la moitié de l’année, un foyer de corruption
-morale qui infectait les éléments purs que la Russie
-entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme
-sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue.
-Aussi goûtait-il un plaisir amer à enregistrer la suite
-calamiteuse des événements qui s’y déroulaient. Il avait
-applaudi à la réception enthousiaste que Lénine avait
-reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement
-diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia.
-Les nouvelles qu’on lui apportait du Soviet
-et le pullulement des Juifs qui s’y multipliaient le remplissaient
-d’aise. « Ils poussent comme champignons
-après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout. »
-A d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale.
-« Qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la
-Russie entière est perdue. »</p>
-
-<p>Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses.
-Au fond, une seule chose l’occupait : quels étaient les
-contre-coups de la révolution dans sa propriété ? Il avait
-héréditairement un bien considérable dans le gouvernement
-de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait
-tout à sa femme, dont il avait été profondément épris,
-n’avait montré de la décision avec elle qu’une seule fois
-dans sa vie. Lorsqu’elle était enceinte de son premier
-enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa grossesse
-à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait
-pas accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg.
-La belle princesse Hélène supporta mal cet exil.
-Abandonner les enchantements de la capitale était dur.
-Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il fit venir
-dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur
-de Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince,
-« sur la vraie terre russe ». Depuis, il y passait les étés,
-avec les seules exceptions de quelques brefs voyages à
-l’étranger, où il allait retrouver parfois sa femme, habituée
-des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince
-avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des
-coupes de bois fructueuses, de l’avoine, du froment,
-mais la grande affaire, sa création personnelle, était la
-laiterie. Il l’avait mise sous la direction d’un Suisse
-nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de son
-pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine
-qui descendaient des bêtes données à un ancêtre
-par la grande Catherine elle-même. Schwarz avait un
-troupeau de quatre cents têtes ; la plus grande partie
-du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le
-reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés
-en Russie. Lorsqu’ils apprirent le changement de régime,
-les paysans furent lents à s’émouvoir. Dès longtemps,
-ils se plaisaient à déclarer que la terre leur appartenait.
-Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à franchir
-qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz
-donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels
-le prince réfléchissait longuement. « Les paysans faisaient
-des coupes de bois dans les forêts », « les paysans s’étaient
-approprié le fourrage ». Enfin, un jour, la nouvelle arriva
-que les paysans avaient pris une douzaine de vaches.
-Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et
-les bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier,
-semblaient crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois,
-le fourrage, le blé, peu importe, mais toucher à ses vaches,
-à ces bêtes de prix soigneusement choisies et améliorées
-par des croisements savants, cela ne pouvait se supporter !
-« Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se défendre.
-Connaît-il seulement nos paysans russes depuis
-vingt ans qu’il est chez moi ? Mes vaches dans leurs sales
-écuries ! Je voudrais voir cela ! Il faut que j’y aille. »</p>
-
-<p>Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison.
-Ni l’extrême difficulté de voyager sur des lignes encombrées
-par l’afflux des déserteurs, ni l’impossibilité de
-retenir un compartiment, ni son propre état qui empirait,
-ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de se
-faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne
-purent l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre
-de passer l’été en Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait
-pas, sa santé lui défendant, disait-elle, un déplacement
-même de quelques heures. Elle était bien décidée
-à ne rien voir de la révolution ; le spectacle d’une gare
-pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait
-supporter les temps troublés que l’on traversait que dans
-le calme familier de sa maison. Pas un bruit du dehors
-n’y pénétrait et ses nerfs malades y trouvaient la tranquillité
-à laquelle elle était habituée. Elle ne lisait aucun
-journal et défendait à son vieil ami Vassilief de lui apporter
-l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille
-habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la
-voir souvent et garder ainsi un contact qui lui était cher.
-Ils y retrouveraient les Choupof-Karamine qui y étaient
-déjà, non pas qu’ils désespérassent de l’avenir prochain ;
-car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi dans le
-développement pacifique de la révolution et en admirait
-les héros successifs avec une hâte extrême, — pour le
-moment Kerenski était son Dieu et le prince Lvof n’était
-bon qu’à jeter aux ordures, — mais simplement pour la
-plus grande commodité que la Finlande offrait de garder
-un contact étroit avec Pétrograd.</p>
-
-<p>Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée,
-accepta avec joie l’idée de passer quelques mois à la campagne.
-Pétrograd lui était désagréable maintenant. Elle
-ne s’amusait plus de la révolution ; elle avait envie de
-la fuir ; elle s’y sentait mal à son aise et espérait retrouver
-le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés
-heureux. Vers le 10 mai — il y avait eu, quelques jours
-auparavant, une émeute sur Nevski où l’on avait vu
-apparaître les peu rassurantes figures de jeunes bolchéviques
-armés jusqu’aux dents — le prince et sa fille
-partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu
-encore le crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues,
-la possession d’un coupé dans lequel les voyageurs firent
-un excellent voyage.</p>
-
-<p>Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait
-en route pour Czernowitz où il allait rejoindre l’armée
-du général Kornilof. Il n’avait pas encore été nommé
-officier, mais sa demande d’être envoyé sur le front avait
-été acceptée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c5">V<br />
-UN HOMME SEUL</h3>
-
-
-<p>Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande,
-à une cinquantaine de kilomètres de Pétrograd,
-sa femme et ses enfants. Il restait seul chez lui, mais,
-chaque samedi, il allait en automobile les rejoindre. Sonia,
-dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec passion
-et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations
-qu’il voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne
-jamais le voir troublé. Il lui apportait à chaque fois une
-sérénité ironique et souriante où beaucoup de scepticisme
-se révélait. « Est-ce une comédie ? se demandait-elle.
-Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse et
-feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir ? »</p>
-
-<p>Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait
-ne se prendre à rien. Il disait parfois à sa femme :</p>
-
-<p>— Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je
-suis, dans la Russie d’aujourd’hui, comme un homme
-sain dans une maison de fous. Je me refuse pour l’instant
-à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont des
-malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans
-regret. Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton
-choix. J’ai quelques livres sterling. C’est une belle valeur ;
-elle montera encore. Boris fera, très jeune, le tour d’Europe
-auquel chaque Russe est condamné. Et, quand la
-crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si
-tant est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie
-de travailler.</p>
-
-<p>Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait
-avec plus de sérieux.</p>
-
-<p>— Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans
-une époque intéressante. Ne crois pas ce que te racontent
-les gens, ne crois pas qu’il s’agisse d’une crise éphémère
-et que nous retrouverons la Russie que j’ai connue. Les
-temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme
-d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe
-s’agite confusément. Dans la société qui se prépare, mon
-enfant, il y aura toujours une aristocratie. Mais ce ne
-sera plus l’ancienne, qui avait perdu conscience de son
-rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe dirigeante se
-créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir
-mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît
-aujourd’hui. Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien
-d’argent je te laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de
-moi. Cela n’a aucune importance. Ce qui comptera, c’est
-ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que j’aurai
-mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la
-société de demain, une place plus haute que la mienne
-dans celle d’hier. Il faut travailler à être un homme, Boris,
-voilà l’essentiel.</p>
-
-<p>Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient
-de plaisir à s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque
-sorte, au-dessus de son âge. Il était fier de son père ; il
-voulait s’efforcer de l’égaler.</p>
-
-<p>— Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans
-une école en Angleterre pour deux ans.</p>
-
-<p>Le petit intervint, très rouge.</p>
-
-<p>— Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.</p>
-
-<p>La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était
-qu’aux occasions le maître y fouettait ses élèves.</p>
-
-<p>Son père rit.</p>
-
-<p>— De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous
-paraît bizarre, mais les Anglais, qui ont des qualités de
-caractère, prétendent qu’on n’est pas un homme si on
-n’a su accepter jeune une bonne correction.</p>
-
-<p>— Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera
-pas, je me battrai, je préfère mourir.</p>
-
-<p>— Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un
-lycée français. On y travaille plus sérieusement que chez
-les Anglais, et là ta chère peau ne courra pas le risque
-d’une fustigation doctorale.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence
-un peu distante. Il ne se mêlait pas à la chose
-publique. Plusieurs fois, le gouvernement provisoire lui
-demanda des conseils et même son appui. Il donnait les
-conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter
-un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme
-un bouchon flottant sur des eaux agitées. Les braves
-gens qui le composaient étaient sans compétence, sans
-pouvoir et, chose pire, sans volonté, bonne ou mauvaise.
-Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce néant ?
-Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch
-Kerenski. Mais chez celui-là non plus Savinski ne découvrait
-rien de positif. L’apparence de la force seulement.
-Il le comparait à un ingénieux hercule de foire qui jonglerait,
-aux applaudissements de la foule ébahie, avec
-des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme
-sain, avait horreur des manifestations hystériques qui
-signalaient partout, sur le front, à l’arrière, et dans la
-capitale, le passage de ce rhéteur ivre de mots. Savinski
-attendait une catastrophe, mais il l’attendait avec un
-sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun
-Russe ne peut se débarrasser. Il comprenait que des
-forces immenses, obscures, mal définies, inconscientes,
-étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne pouvait
-alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne
-manquait pas de raisonnements ingénieux et subtils pour
-justifier son point de vue. « Nous faisons une maladie
-grave, disait-il, dont les causes se perdent dans la nuit
-des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend
-pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore
-de prévoir quel il sera. Attendons et regardons. »</p>
-
-<p>En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes
-descendirent dans la rue et furent maîtres de la
-ville pendant quarante-huit heures. Puis, d’une façon
-inexplicable, le gouvernement l’emporta, presque sans
-lutte, et la vie reprit son cours paisible et anarchique.
-Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut
-un grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains
-(mille mitrailleuses !), s’était montré incapable d’établir
-un plan et de prendre une décision, — et un mépris
-plus grand encore pour Kerenski, qui, maître de la situation
-par une victoire inespérée, n’avait pas su en profiter
-pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski,
-ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la
-Russie de respirer un peu dans un ordre si aisément
-rétabli. Il eut beau jeu à la campagne pour montrer à sa
-femme combien il avait raison de ne pas se passionner et
-combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se
-prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.</p>
-
-<p>Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît,
-et peut-être même sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait
-prodigieusement aux événements qui se déroulaient
-sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le cours
-incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le
-spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de
-Saturne la révolution qui agitait cet empire immense,
-et, d’autre part, l’acteur qu’il était, de bon ou de mal
-gré, dans cette même révolution. Il se rendait compte
-de la dualité de ces points de vue, les jugeait inconciliables,
-mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à sa
-banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés
-pour profiter des moindres occasions, jouant dans des
-circonstances difficiles un jeu serré et hardi, se glissant
-sans bruit à la faveur du désarroi général dans de nouvelles
-affaires qui, l’ordre rétabli, lui donneraient une force
-décuple et feraient de lui la première puissance de la
-Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément
-inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose
-de hasardeux qui était fort séduisant. Le travail acharné
-auquel il se livrait, au lieu de le fatiguer, semblait lui
-donner des forces nouvelles. Il était dispos et, quand il
-sortait de son cabinet, il marchait dans la ville avec une
-sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute
-taille, bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les
-femmes le regardaient encore et, au passage, il voyait
-de beaux yeux rieurs ou attendris se tourner vers lui.
-Il n’y était pas insensible, et, bien qu’il n’en usât pas,
-il lui était agréable de constater qu’il avait gardé le pouvoir
-ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables
-et fugitives.</p>
-
-<p>Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation
-d’avec sa femme, dont il s’était habitué pourtant,
-pendant quatorze ans, d’avoir la présence continue près
-de lui. Il dîna plus souvent au restaurant et chez des amis,
-revit un peu de monde. La société de Pétrograd s’était
-dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la grande
-difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés
-dans la capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns,
-effrayés aux premiers coups de feu, avaient passé la
-frontière et s’étaient installés en Finlande ; d’autres,
-terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède, emportant
-ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et
-vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une
-leurs pierres précieuses pour subsister pendant les quelques
-mois que, selon eux, durerait la crise. Mais il restait dans
-la capitale un noyau de l’ancienne aristocratie et les gens
-d’affaires fort préoccupés de sauver dans la tourmente
-les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là
-une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir
-d’accepter gaiement, tout au moins en société, les coups
-du sort qui pleuvaient comme grêle. On apprenait ainsi
-en dînant et par le propriétaire même, qui en faisait
-un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son château
-historique de X… et fait un feu de joie des beaux livres
-du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle français qui ornaient sa bibliothèque.
-« Et l’on accuse nos paysans d’obscurantisme, concluait-il,
-alors qu’ils se chauffent et s’éclairent à la lumière même
-de Voltaire et de Rousseau ! »</p>
-
-<p>Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui
-obligeait à regarder toutes choses sous un angle inaccoutumé,
-s’adaptaient avec la souplesse qui leur est propre
-aux conditions nouvelles de vie que la révolution leur
-apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus
-que partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société
-régulièrement constituée et réglée à l’occidentale dans
-ses moindres détails. Elles étaient habituées à suivre,
-sans calculer trop, leurs caprices ou leurs passions. Les
-contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur étaient
-pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient
-qu’il sortirait un monde inconnu où elles seraient plus
-libres. La peur qu’elles avaient éprouvée et qui était
-encore en elles leur donnait un goût plus ardent à goûter
-les plaisirs d’une existence qu’elles sentaient menacée et
-précaire. Elles ne connaissaient plus les heures grises où
-naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes
-avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage,
-on allait parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes.
-Le risque de l’aventure, la rencontre probable de soldats
-maraudeurs, les coups de fusil possibles, ajoutaient un
-peu de poivre à l’agrément d’une fête naguère trop banale.</p>
-
-<p>Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux,
-sans s’y engager trop. C’était un spectacle dont il ne prenait
-que les dehors. Il se prêtait et ne se donnait pas. Il
-échappait par une plaisanterie légère aux attaques trop
-directes et rentrait chez lui où, pourtant, la solitude de
-son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait
-compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus
-sage de ne pas rester, pendant ces temps troublés, seul
-en face de soi-même et que l’époque faisait, même pour
-un homme de sa trempe, du divertissement, une nécessité.</p>
-
-<p>Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé
-les lui faisait chercher dans tous les partis. Il accordait
-peu d’importance aux programmes et aux étiquettes.
-Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en trouver autour
-de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de quelques-uns.
-Il ne rencontrait le plus souvent, avec des
-qualités d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude,
-brouillamini.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski.
-Il revenait de l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait
-une incomparable propagande bolchévique, laquelle disait
-simplement aux soldats : « Vous voulez la paix ? Ne vous
-battez pas. Vous voulez la terre ? Rentrez au village avec
-votre fusil et prenez-la. » C’était un miracle qu’il restât
-encore quelques millions d’hommes sous les drapeaux.
-Le généralissime Kornilof espérait arriver à reconstituer,
-si on lui en donnait le pouvoir, une armée moins nombreuse,
-il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la lutte
-avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir
-par une vigoureuse campagne les efforts du généralissime
-et s’occupait de la fondation d’un grand journal,
-<i>la Russie nouvelle</i>, qui combattrait le parti bolchévique
-et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski. Il
-plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir
-qui le portait droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de
-temps, lui réunit les fonds nécessaires pour lancer son
-journal.</p>
-
-<p>La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de
-Savinski l’amena à rencontrer quelques personnalités du
-Soviet. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Séméonof,
-l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski, et qui, dès
-les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le
-parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures
-curieuses de ce temps. Il s’étonna de trouver dans cet
-agitateur des manières parfaites et l’habitude du monde.
-C’était, en outre, un homme fort instruit et d’une culture
-livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée
-de ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique
-de ses thèses, par la souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité
-prodigieuse de ses commentaires, par la multiplicité
-des points de vue dont il envisageait la situation
-de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en
-faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne
-ou moderne, par l’absence totale dans ses propos de toute
-sentimentalité, par le cynisme, enfin, avec lequel il affectait
-de ne traiter une question humaine que par son côté
-politique. Avec cela, de l’allant, une fertilité d’esprit
-jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui donnait
-un étrange ragoût à ses propos.</p>
-
-<p>A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance,
-il disait :</p>
-
-<p>— Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous
-n’éviterons pas le bolchévisme. Vous connaissez l’âme
-russe ; elle est bien éloignée des théories du juste milieu
-chères à nos amis les Français. Elle a le vertige des extrêmes.
-Elle s’y sent attirée par une force aussi irrésistible
-que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le communisme
-est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance
-de succès… Peut-être est-il absurde, irréalisable ? Ne
-croyez pas que ce soit cela qui en détourne un Russe.
-Bien au contraire, notre Russe aime à montrer que rien
-ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse en ce
-peuple : il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas
-été tenté. Et comme il est catholique ! Il embrasse le
-monde. Qui a dit qu’un Russe ne peut pas se sentir
-heureux s’il ne voit avec lui l’univers entier partager
-sa joie ? Il ne concevra le communisme qu’universel et
-il organisera des signaux lumineux dans la steppe pour
-communiquer son bonheur aux planètes de notre système
-solaire. Alors seulement il respirera à l’aise. Il reconnaît
-en Lénine un homme de son sang. Lénine ne s’arrête
-pas à moitié chemin ; il va jusqu’au bout de sa pensée.
-Rien ne peut plaire davantage à l’âme russe… Qu’avez-vous
-à lui offrir en échange ?… Lorsque la révolution a été
-faite, le paysan a compris deux choses : qu’elle devait lui
-donner la paix et la terre. Vous ne savez faire ni la paix ni la
-guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne. Comment
-voulez-vous que notre Ivan russe vous suive ?… Nous, il
-nous entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.</p>
-
-<p>— Mais croyez-vous le communisme perfectionné des
-social-démocrates possible à cette heure-ci en Russie ?
-intervint Savinski. Il me semble, pour autant que je me
-souvienne de mes lectures de Marx, que le communisme
-ne peut s’installer que dans une société hautement développée
-et industrialisée à son comble. Nous sommes loin
-d’être arrivés à ce point en Russie. Une énorme majorité
-de paysans obscurs et pour trente paysans un ouvrier à
-peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous sommes,
-en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction
-qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation
-totale ?</p>
-
-<p>— De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof.
-Je regarde la situation du point de vue politique. Le seul
-parti qui peut triompher aujourd’hui est celui qui a
-promis la paix et la terre. Pourquoi nous avez-vous laissé
-cet admirable programme ?… Je suis pour ceux qui
-gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti
-bolchévique. Si le communisme est impossible, eh bien,
-nous ne serons plus communistes quand nous serons
-au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir, le pouvoir en
-Russie, un monde entier à nous !… Comprenez-vous bien
-ce que cela signifie ? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons.
-Mais si vous voulez conduire un bateau, il faut
-être dans ce bateau et tenir le gouvernail. C’est à quoi
-je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes les intelligences,
-et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch.
-Dans quelques mois, il s’agira de choisir : être
-un émigré, ou travailler avec nous. Un émigré, ce qu’il
-y a de plus affreux au monde. Un Russe à l’étranger perd
-toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée ; il n’a de
-force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal.
-Vous êtes trop Russe pour quitter notre « terre riche et
-grande ». Je vous le dis, Nicolas Vladimirovitch, les choses
-iront de telle sorte que, lorsque vous aurez à prendre un
-parti, vous viendrez chez nous plutôt que d’aller à Londres
-ou à Paris.</p>
-
-<p>Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il
-s’attarda à penser à la figure de ce bolchévique par ambition.
-« Celui-là, se dit-il, ne s’arrêtera pas à des scrupules
-sentimentaux. Une fois au pouvoir, il installera une guillotine
-sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de jeunes
-gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous
-Lénine en tsar rouge de Russie ? »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant, les événements précipitaient leur cours
-tumultueux dans le sens prédit par Séméonof. L’arrestation
-du général Kornilof avait donné des forces nouvelles au
-parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au Soviet de
-Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le
-coup d’État prochain.</p>
-
-<p>Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la
-ville restait calme. Elle vivait comme mécaniquement,
-chacun ne s’occupant plus que de ses affaires et de ses
-plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui ne tarderait
-pas à arriver.</p>
-
-<p>Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous
-manquer sous les pas. Que serait ce demain redoutable ?
-Et l’au jour le jour même était plein d’imprévu et de terreur.
-Savinski, si maître qu’il fût de sa pensée, s’apercevait
-à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et qu’ils
-étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative
-curieuse de moments de lassitude suivis de périodes
-exaltées. Et ce mélange faisait de son existence quelque
-chose d’étrangement agité d’où l’ennui tout au moins
-était exclu.</p>
-
-<p>Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd.
-La belle Nathalie brûlait Kerenski qu’elle avait adoré.
-Selon elle, il n’était que vanité et avait fait la révolution
-pour coucher au Palais d’Hiver dans le propre lit du
-tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait pas
-hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de
-précipiter le dictateur du trône où il s’était juché, elle
-appelait à grands cris les bolchéviques. « Lénine punira,
-comme il convient, ce petit sot », disait-elle. Elle affichait
-les idées les plus hardies. La Russie ne pouvait sortir
-de la crise actuelle que par une nouvelle révolution.
-L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine
-serait pour elle le salut. Tant que le communisme restait
-à l’état d’idéal, il attirait le peuple entier. Une fois appliqué,
-chacun comprendrait qu’il ne peut mener à rien et, de
-l’expérience manquée du socialisme intégral, on passerait
-enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et
-autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans
-doute, les temps bolchéviques seraient terribles à traverser.
-Mais c’était la transition nécessaire… Beaucoup
-des amis de Nathalie partageaient sa façon de voir.</p>
-
-<p>Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant
-le régime inévitable et précaire du bolchévisme, elle
-prenait ses précautions. Elle avait un salon politique.
-Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski ? Mais
-cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du
-reste, était inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle
-trouvait, et Savinski ne fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer
-un jour Séméonof, dont on commençait à parler
-beaucoup.</p>
-
-<p>Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux
-des Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme
-d’État. Assis dans un grand fauteuil, une jambe croisée
-sur l’autre, renversé en arrière, le regard froid, mais
-avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il citait
-Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl
-Marx, et assaisonnait de pointes plaisantes les théories
-extrémistes qu’il offrait à la méditation de ses auditeurs.
-A l’entendre, il semblait qu’il s’agît de pures spéculations
-théoriques, et sur ce terrain on le suivait avec intérêt
-dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait rien
-apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski — car
-la belle maîtresse de la maison se l’était aussi attaché — interrompit
-le cours de ses dissertations par cette simple
-phrase :</p>
-
-<p>— Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de
-sang.</p>
-
-<p>— Sans doute, répondit froidement Séméonof. La
-première révolution, celle de Kerenski, périra parce qu’elle
-a aboli la peine de mort. On n’édifie de grandes choses
-que par la violence, et le sang est le ciment nécessaire de
-la société nouvelle.</p>
-
-<p>Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de
-Séméonof, un frisson secoua les familiers réunis dans le
-salon Choupof. Nathalie, avec un charmant sourire et
-un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique, lui
-dit :</p>
-
-<p>— Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes
-de vos amis. Vous serez notre guide. C’est vous qui
-trouverez à la pauvre abeille inutile que je suis, une
-cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la conscience
-que l’on est une partie active d’un tout immense
-et bien ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose
-magnifique… Mais, qu’est-ce que vous ferez de moi ?
-A quoi puis-je être bonne ?… Je ne voudrais pas laver
-le linge, je le laverais très mal, ni coudre des vêtements…</p>
-
-<p>Elle minaudait, confuse.</p>
-
-<p>— Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna,
-interrompit Séméonof. Je vous conseille d’apprendre dès
-demain à écrire à la machine et à sténographier.</p>
-
-<p>Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer,
-mais il parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse.</p>
-
-<p>L’incident laissa une impression désagréable à ceux
-qui en avaient été les témoins.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez
-les Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon,
-après un assez long silence et comme en manière de conclusion
-à une suite de pensées non formulées :</p>
-
-<p>— C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof.</p>
-
-<p>Spasski sourit.</p>
-
-<p>— C’est un ambitieux ! Il n’a que cette seule passion.
-Il est, du reste, fort intelligent. Il n’est pas plus communiste
-que tsariste, et vous démontrera avec la même
-logique forcenée que ce sont deux termes antithétiques,
-mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler
-l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un
-jeu. Mais qu’il trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire
-le désir qu’il a d’exercer la force qu’il sent en lui,
-qu’il y voie, je ne sais où, une porte conduisant à quelque
-chose de grand, il s’y précipitera et poussera de toutes
-ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite,
-ni à gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera
-pendre, vous et moi, si cela lui paraît utile… Il est
-d’autant plus dangereux qu’il est honnête, qu’on ne
-peut le gagner, ni par l’argent, ni par les femmes, ni par
-le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie d’ascète.
-Je le crois vierge… Méfiez-vous des hommes sans passions,
-Nicolas Vladimirovitch.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde
-un fils qui reçut le nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci,
-des couches difficiles et le médecin en craignit les suites.
-Nicolas passa une dizaine de jours au chevet de sa femme,
-attendant la fin de la période critique. Il faisait avec ses
-enfants de longues promenades dans les bois. L’air
-était aigre ; il gelait déjà la nuit ; on sentait l’hiver proche.</p>
-
-<p>Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait
-dans la campagne finlandaise. Il semblait qu’on fût à
-mille lieues de Pétrograd, pourtant toute voisine. Pas un
-écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait au fond
-de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit
-l’ennui le gagner. « Pourtant, se disait-il, je suis en paix
-auprès de ma femme et de mes enfants que j’aime… »
-Sur ce mot, il s’arrêta. « Aimé-je Sonia comme j’aime mes
-enfants ? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à réflexions.
-Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant
-elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus
-agréable des divertissements. Sonia a été autre chose
-pour moi ; elle a rempli mon cœur. Elle le remplit encore,
-mais pas de la même façon. Sans doute est-ce l’effet de
-l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher ? de l’âge.
-Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part
-de ma vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu
-l’amour sans en connaître les orages. Il me reste à m’acheminer
-lentement vers la vieillesse avec une compagne très
-chère et des enfants qui poussent… » Il n’aimait pas à
-songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte, c’était
-la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force
-et santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait
-vécu la plus belle partie de sa vie soudainement l’attrista.
-Il regarda les noirs sapins qui l’entouraient. Leurs branches,
-agitées par le vent froid qui venait du nord, semblaient
-gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de la mort ;
-toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver septentrional.</p>
-
-<p>« Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux
-dépouillés se couvriront de feuilles délicates et
-jeunes. Les herbes folles pousseront sur ce sol stérile ;
-des fleurs se balanceront aux brises tièdes de mai. Le
-printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour
-moi… »</p>
-
-<p>Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd.
-La vie y était mauvaise, agitée, elle vous tordait
-les nerfs ; mais c’était la vie tout de même, quelque chose
-de trouble et de puissant qui vous emportait si vite que
-parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un
-long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de
-grands hôtels internationaux lui parut impossible. Le
-souvenir de la prédiction de Séméonof lui revint. « Aurait-il
-raison ? se demanda-t-il. Au jour venu de choisir,
-préférerai-je la Russie, même sous Lénine ? »</p>
-
-<p>Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques.
-Non, il partirait à l’étranger si c’était nécessaire. Mais
-auparavant, il fallait mettre de l’ordre dans ses affaires.
-Le soir même, il annonça à Sonia qu’il rentrerait le lendemain
-à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il ferait
-préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient
-dans le train où elles allaient, elle pourrait
-revenir chez elle avec ses enfants, une fois sa convalescence
-finie, vers le milieu de novembre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c6">VI<br />
-A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE</h3>
-
-
-<p>De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre,
-Savinski éprouva un moment de joie assez âpre à sentir
-battre le pouls fiévreux de la ville. L’automne voyait une
-situation chaque jour empirée. La lumière diminuait
-dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les âmes
-assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste :
-le parti bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une
-insolence extrême. On y annonçait un coup d’État prochain.
-Les gardes rouges du parti s’exerçaient ouvertement
-et en armes au métier militaire, cependant que le
-chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer
-des paroles sonores.</p>
-
-<p>Savinski n’était pas sans entendre parler de complots
-monarchiques. Les salons en bourdonnaient furieusement.
-Mais, à ses yeux, il n’y avait là que vent et agitation. Et
-parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à un régime
-communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les bolchéviques
-gardassent le rôle avantageux d’opposants ? S’ils
-avaient le pouvoir, y dureraient-ils ? Le cours de la
-révolution s’accélérait sans cesse. Rien n’était stable.
-Les bolchéviques subiraient le sort commun et ne feraient
-que passer.</p>
-
-<p>Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie
-Choupof-Karamine. Mais cela n’était pas qu’une matière
-à discussions idéologiques. Les bolchéviques, s’ils étaient
-au gouvernement, emploieraient la manière forte. De
-toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable : la
-Terreur. Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images
-qui remplissaient les âmes d’épouvante. L’annonce d’un
-coup d’État prochain tenait tous les esprits suspendus ;
-on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite
-pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.</p>
-
-<p>Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était
-emparée de la ville et dont la contagion se répandait par
-les conversations quotidiennement répétées. Malgré
-l’énervement que causait la rencontre de gens affolés,
-Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul.
-Il usait ainsi beaucoup de temps dans des conversations
-vaines dont il sortait plus irrité contre les autres et contre
-lui-même. Et souvent il se demandait pourquoi il restait
-encore à Pétrograd, où, autant qu’il en pouvait juger,
-rien ne le retenait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’automne avançait, l’automne triste du nord ; au
-cours des jours, les averses de neige et de pluie se succédaient,
-et Nicolas Savinski nourrissait des pensées changeantes
-comme le temps et grises comme lui. Une fin
-d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué,
-les nerfs crispés, incapable de supporter la solitude de
-son appartement, il décida d’aller passer une heure chez
-Nathalie Choupof-Karamine qu’il n’avait pas vue depuis
-son retour. Il descendit la Perspective Nevski. Les grands
-lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient
-d’une lueur blafarde la foule qui coulait continûment
-sur les trottoirs. Au coin de l’hôtel de l’Europe, des
-gamins criaient les journaux ; les tramways étaient pleins
-à déborder. Les passants semblaient être de mauvaise
-humeur ; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige
-fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la
-villa finlandaise qui abritait sa femme et ses enfants…
-Il y avait en Europe des pays loin de la guerre où le soleil
-était encore chaud. Il revit Grenade sur ses collines arides
-et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit « J’y mourrais
-d’ennui ! »</p>
-
-<p>Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse.
-Savinski fut d’abord la proie du maître de la
-maison qui, le tirant à part dans le premier salon, lui
-demanda une consultation sur des affaires qui le préoccupaient.
-Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses
-mines de fer dans l’Oural.</p>
-
-<p>— Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à
-Stockholm. Un jour viendra où vous serez content d’avoir
-des couronnes suédoises.</p>
-
-<p>Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des
-raisons très obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd,
-et surtout le Pétrograd à demi affamé, à demi ruiné de
-la révolution dans lequel il était assuré de trouver à vil
-prix et avec une impunité assurée par le désordre général
-la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait rencontré
-à différentes reprises dans les quartiers pauvres,
-entre chien et loup, vêtu assez misérablement, traînant
-sur les trottoirs, où jouaient des enfants, son obésité
-répugnante.</p>
-
-<p>Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait
-Nathalie. Elle était fort entourée ce jour-là et, à peine
-fut-il entré, Savinski se demanda, comme chaque fois
-qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse idée l’avait de
-nouveau amené chez cette femme pour laquelle il
-n’avait aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait.
-Mais Nathalie n’allait pas se priver ainsi de la société
-d’un homme aussi notable, et, lui indiquant un fauteuil
-non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis, elle se tourna
-vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit :</p>
-
-<p>— Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à
-Nicolas Vladimirovitch.</p>
-
-<p>Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski,
-un verre de thé à la main. Il la regarda venir et soudain
-il la reconnut. Cette grande fille, mince, si jolie, elle s’était
-abattue à ses pieds devant l’hôtel de l’Europe au premier
-jour de la révolution. Il n’avait rien oublié d’elle, ni sa
-grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur
-son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre
-de la main gauche et de la droite s’empara de la main
-de la jeune fille. Il s’inclina devant elle et lui dit :</p>
-
-<p>— Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y
-a que votre nom que j’ignorais jusqu’à présent. Vous
-souvenez-vous de moi ? Maintenant que je vous ai retrouvée,
-je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi
-dans un endroit plus tranquille.</p>
-
-<p>Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait
-pas, il l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y
-avait personne. Il y régnait une paix que l’agitation des
-salons voisins rendait plus précieuse encore. La lumière
-y était douce et, pour la première fois de la journée,
-Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était
-subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur,
-à cent mille lieues de Pétrograd et de la révolution.
-Il interrogeait Lydia sur ce qu’elle avait fait depuis le
-jour où elle s’était laissée prendre dans le tourbillon de la
-foule. L’expérience qu’elle en avait eue l’avait-elle guérie
-de cet excès de curiosité ? Avait-elle compris qu’une
-jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les
-bagarres ? Il parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.</p>
-
-<p>— Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il.
-Ou bien attachez-moi à votre personne comme garde
-du corps et ne sortez qu’avec moi.</p>
-
-<p>— Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé
-à vous depuis ce jour et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai
-jamais peur de rien… Pourtant, je suis horriblement poltronne,
-ajouta-t-elle en souriant.</p>
-
-<p>Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée
-en arrière, les yeux larges ouverts. Elle retrouvait près
-de Savinski le sentiment de sécurité qu’elle avait eu
-soudainement dans ses bras sur le trottoir de la rue
-Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin
-aux inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une
-atmosphère dont, par une générosité qui lui était naturelle,
-il voulait bien faire partager la sérénité aux rares élus
-qu’il admettait près de lui. Elle sentait déjà à on ne sait
-quoi, à la façon dont il la regardait, au ton sur lequel
-il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un
-sur qui elle pourrait s’appuyer… Paul était délicieux ; elle
-l’aimait de tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant !
-C’était elle qui le guidait…</p>
-
-<p>Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle
-suivait intérieurement le cours de ses idées, Nicolas
-Savinski laissait ses yeux se reposer sur le frais visage
-de son interlocutrice, l’étudiait et réfléchissait à part
-lui. « C’est une vraie fille de la terre russe, pensait-il,
-une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au village.
-Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux
-celui qui sera aimé d’elle ! Est-il en aucun pays du monde
-une jeune fille qui vous regarde plus droit dans les yeux
-qu’une jeune fille russe ? »</p>
-
-<p>Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.</p>
-
-<p>— Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près
-de Smolensk. Je voulais voir nos paysans pendant la
-révolution. Ah ! Nicolas Vladimirovitch, quelle curieuse
-expérience j’ai faite là-bas ! Je vous le raconterai un jour,
-si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans.
-Mais…</p>
-
-<p>A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans
-le boudoir, suivie de Léon Séméonof.</p>
-
-<p>— Où vous cachez-vous ? dit-elle. Je vous croyais
-partis. Voici Léon Borissovitch qui veut faire la connaissance
-de la petite princesse.</p>
-
-<p>Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de
-recul à voir la figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu
-le regard qui l’avait glacée sur Nevski. Séméonof s’inclina
-cérémonieusement.</p>
-
-<p>Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.</p>
-
-<p>— Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à
-me dire sur les paysans. Je suis bien mal renseigné sur
-ce qui se passe au village, et cela a de l’importance.
-C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je vous
-voir ?</p>
-
-<p>— Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner.
-Je vous raconterai mon été.</p>
-
-<p>Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand il quitta la banque le lendemain, après une
-journée difficile, Savinski se rendit chez le prince Volynski.
-Il le connaissait, mais ne le voyait que rarement. Le
-prince était souffrant et ne recevait pas. Il avait à cette
-heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas
-Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie
-de sa fille et du général Vassilief. La princesse avait souffert
-de la solitude où elle était restée. Puis on lui avait
-ramené son mari en mauvais état. En descendant de
-voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur
-service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant
-tout à fait invalide. Il avait fallu le ramener à un
-chirurgien de Pétrograd. Le voyage de retour avait été
-un cauchemar. Vingt heures dans un wagon sans pouvoir
-se lever de sa place ; dix personnes dans le compartiment,
-sa fille au milieu des soldats.</p>
-
-<p>Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa
-saine jeunesse ne s’était pas alarmée de ces aventures et
-avait supporté allégrement ces fatigues. Une fois le thé
-pris, elle emmena Savinski dans un coin du salon et lui
-raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour elle
-de parler ; la vie qui l’emplissait colorait étrangement
-ses récits.</p>
-
-<p>— J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre
-bien. Vous savez, chez nous, c’est la vraie campagne,
-des bois et des plaines à perte de vue. Nous sommes à
-deux heures, en voiture, d’une petite station près de Smolensk.
-Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en
-bois, et ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de
-Catherine la Grande. A quelques centaines de pas, la
-demeure de l’intendant, puis quelques bâtiments où
-papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans
-des fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes
-de la maison, un petit village de trois cents feux qui ressemble
-à tous les villages russes. C’est sale et misérable,
-bien que les paysans chez nous soient à leur aise et
-souvent riches. Papa a fait construire une école et entretient
-un docteur qui est une femme. C’est une Juive
-d’Odessa, aux cheveux courts et à lunettes, une drôle
-de personne qui s’habille à moitié comme un homme.
-Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec moi,
-car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré
-sa brusquerie, elle est bonne et se donne beaucoup de
-mal pour nos paysans. Ce n’est pas facile. Vous ne savez
-pas à quel point ils sont obscurs et méfiants. Quand on
-leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut
-les empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle
-s’appelle, les gronde durement et ils finissent par lui
-obéir. C’est elle qui mène les affaires de chacun. Déjà
-pendant la guerre, le village a beaucoup changé, en 1916
-surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à
-quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on
-savait qu’ils avaient été tués et dix qui étaient prisonniers
-en Allemagne. Mais on nous avait donné quelques prisonniers
-autrichiens. C’étaient de très bonnes gens ; ils
-vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les
-aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien
-meilleurs que leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient
-mieux, ne se grisaient jamais et ne les battaient pas. Leur
-chef s’appelait Fritz. Il venait de la Carinthie. C’était un
-bel homme qui était arrivé très maigre et qui s’était vite
-engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch,
-qu’il portait un amour de petit manchon en peau
-de taupe ! Il causait en allemand avec Rachel Pappe,
-mais en un rien de temps il sut assez de russe pour se
-faire comprendre des babas. Il était berger ; il gardait et
-soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes
-les bêtes du village. Il n’en a pas perdu une seule en
-dix-huit mois. Jamais on n’avait vu cela. Enfin, le village,
-malgré tant d’hommes partis, vivait très tranquille et très
-prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai trouvé des
-changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient
-rentrés ; ils avaient simplement quitté le front et étaient
-revenus chez eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup
-et racontaient des histoires du matin au soir et jusque
-tard dans la nuit ; ils ne travaillaient guère. Il y avait
-toujours autour d’eux un groupe de paysans pour les
-écouter. Il va sans dire que tout le village savait qu’il allait
-avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les
-terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment
-ils se les partageraient, comment ils les cultiveraient,
-cela était bien compliqué à résoudre et c’était sur ce point
-délicat que les conversations recommençaient chaque
-jour. Avec nous, très respectueux, très gentils. Il faut dire
-que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils
-en ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons
-de tout le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient
-d’une façon bien curieuse… Comment vous
-expliquer ?… C’est très difficile…</p>
-
-<p>Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir.
-Puis tout à coup elle reprit :</p>
-
-<p>— Savez-vous comment on chasse le vautour dans les
-Pyrénées ? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Savinski se mit à rire.</p>
-
-<p>— Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre
-la chasse au vautour et les paysans qui veulent la terre ?</p>
-
-<p>— Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir.
-L’année avant la guerre, nous étions en été dans les
-Pyrénées avec un oncle à moi, grand chasseur. On lui
-proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme
-qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants
-que je suppliai mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement,
-comme vous pensez, il ne put me refuser.</p>
-
-<p>— Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien,
-Lydia Serguêvna, intervint Savinski.</p>
-
-<p>— Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le
-jour, nous arrivions à une cabane dans un endroit désert.
-A deux cents pas à peu près de la cabane, notre guide
-jeta un petit agneau mort sur un roc bien en vue. Et
-nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint ;
-j’avais grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait
-de regarder. A peine le soleil levé, on vit très haut
-dans le ciel un point noir qui décrivait de longues
-courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu l’agneau
-mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se
-joignit à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres
-encore. Il y en eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu,
-leurs grands cercles se rétrécissaient, s’abaissaient, et
-enfin les vautours s’abattirent sur un roc, à trois cents
-pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à
-fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant,
-se dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils
-le regardaient de loin, semblaient conférer ensemble,
-puis, pour je ne sais quelle raison, retournaient d’où ils
-étaient venus. Et, quelques minutes après, la même
-scène recommençait. Je pense que cela dura bien une
-heure avant qu’ils arrivassent tout près du cadavre.
-Quelle patience ! quelle lenteur ! Et enfin, après un temps
-qui me parut interminable, un grand vautour se risqua
-à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De
-ma place, je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de
-nouveau s’envola, mais, quelques minutes plus tard,
-tous les vautours étaient là et s’acharnaient après le
-cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide tirèrent
-dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours
-s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient
-morts sur le terrain. Eh bien, comprenez-vous,
-Nicolas Vladimirovitch, à la campagne, cet été, nos
-paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme eux,
-ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison.
-On les voyait par groupes de trois ou quatre autour des
-bâtiments : ils regardaient avec attention et causaient
-entre eux. Si on les abordait, ils étaient très polis, comme
-autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils faisaient là, ils
-répondaient : « Nous nous promenons, barine, nous nous
-promenons seulement. » Mais ils revenaient, regardaient
-encore, discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus
-en plus près de la maison. Cela finissait par créer une
-impression d’angoisse dont on ne pouvait se défaire. Une
-fois, mon père en rencontra un dans le vestibule même.
-Il l’interpella et lui dit : « Que veux-tu, Foma Fomitch ? »
-Le paysan s’inclina jusqu’à terre. « Je regarde, barine,
-je regarde », dit-il du ton le plus soumis. Mon père
-entra dans une grande colère (cela lui arrive, vous savez) :
-« Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous
-les coups. » Le paysan s’en alla, très tranquillement, à
-demi souriant. Et, le lendemain, on le revoyait à quelques
-pas devant les fenêtres du salon, causant à voix basse avec
-d’autres paysans. Cela devenait intolérable ; cela me rappelait
-à chaque fois les vautours qui tournent autour de
-l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous
-sommes partis. Papa a fait transporter à Smolensk les
-plus beaux livres et quelques tableaux anciens. Et maintenant
-que nous ne sommes plus là, les paysans sont
-entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont
-pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais
-bien savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle
-avec un sourire.</p>
-
-<p>Savinski passa une heure charmante avec la jeune
-fille.</p>
-
-<p>— Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il.
-Vous me racontez des histoires très tristes, mais, quand
-elles passent sur vos lèvres, elles ne m’attristent pas. Je
-pense que vous êtes une petite fée qui transforme toutes
-choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos
-paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Puis Lydia parla :</p>
-
-<p>— Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier ?
-Il veut me prendre comme secrétaire quand les bolchéviques
-seront au pouvoir. Il jouera un grand rôle, il
-l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la Guerre.
-Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer
-de moi, car je sais l’allemand, l’anglais et le français.
-Il veut que j’apprenne à écrire à la machine. Je ne l’aime
-pas, ce Séméonof ; il me glace, je ne travaillerai pas avec
-lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la machine.
-J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de
-votre banque, au coin de Litiéiny et de Nevski.</p>
-
-<p>— Si vous voulez une place quand tout le monde sera
-obligé de travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai
-tant que les banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi,
-ajouta-t-il, suivant la tournure que prendront les événements,
-il vous faudra émigrer. La Russie ne sera pas
-habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en
-irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie
-pas, si vous ne craignez pas la compagnie d’un homme
-qui pourrait être votre père, voyons-nous souvent.</p>
-
-<p>Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était
-de nouveau en uniforme de junker. Il avait fait une décevante
-expérience à l’armée. Le régiment auquel il avait
-été attaché n’avait pas pris part à l’offensive ; les soldats
-désertaient en si grand nombre que le colonel l’avait
-renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile
-et possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des
-junkers pour avoir un grade régulier au jour où l’ordre
-se rétablirait en Russie. Il venait dîner chez sa cousine,
-revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce soir-là comme
-d’habitude, avait mille choses à lui dire.</p>
-
-<p>— Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses
-aussi extraordinaires que chez nous ? Comme la vie
-doit être ennuyeuse partout ailleurs ! Il paraît que bientôt
-nous allons tous être obligés de travailler. Ce sera très
-amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine. Je gagnerai
-ma vie, Paul ; j’aurai un poste important aux Affaires
-étrangères. C’est arrangé.</p>
-
-<p>Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable
-qui la fit pouffer de rire :</p>
-
-<p>— Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais
-Dieu sait ce que l’avenir nous réserve.</p>
-
-<p>— Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès
-qu’elle eut recouvré son sang-froid. On aura un tel
-besoin de « capacités », comme ils disent, que nous sommes
-sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde : j’ai déjà
-deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre.
-Et, si tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service.
-Tu seras le secrétaire de la secrétaire.</p>
-
-<p>Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure
-reprit l’expression, qui lui était naturelle, de bonne
-humeur et d’insouciance et, pendant toute la soirée,
-Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en épuisèrent à
-l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs.</p>
-
-<p>— Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais,
-dit Paul en partant.</p>
-
-<p>Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux
-joues :</p>
-
-<p>— Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur.</p>
-
-<p>Paul n’aima pas cette réponse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">SECONDE PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p2c1">I<br />
-LA GRANDE SECOUSSE</h3>
-
-
-<p>Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez
-lui avant minuit. Il avait passé quelques heures chez
-Nathalie Choupof-Karamine. La nervosité y était grande.
-Plusieurs fois dans la soirée, on avait téléphoné des nouvelles
-inquiétantes : les bolchéviques faisaient un coup de
-force ; leurs troupes étaient mobilisées ; déjà, ils s’étaient
-emparés du télégraphe central ; Lénine était arrivé à
-Pétrograd ; on n’avait trouvé pour défendre le Palais
-d’Hiver qu’un bataillon de femmes !…</p>
-
-<p>Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les
-gens, et Savinski ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se
-reprochait d’y être venu. Le fait est qu’il ne pouvait
-plus rester seul le soir. La solitude de son appartement
-l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber ; ses
-pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse
-tourner dans le même cycle monotone et triste. La situation
-de la Russie formait le thème principal de ses méditations
-moroses. Il ne la contemplait pas objectivement.
-« Que fais-je ici ? se demandait-il sans cesse. Pourquoi
-rester ? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable.
-Il faut prendre un parti et quitter la Russie. » Et,
-en même temps, il sentait au fond de lui qu’il ne pouvait
-s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc encore dans cette
-ville funeste ? Ses affaires ? Elles étaient arrangées au
-mieux des circonstances déplorables. « J’aurai de quoi
-vivre à l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme
-j’emporterai ma tête avec moi, je pourrai encore gagner
-de l’argent, puisque je ne suis plus bon qu’à cela. Voilà
-la raison, voilà la sagesse ! Et pourtant je reste. Est-ce
-la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma
-vie ? C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux
-les folies que font mes compatriotes ! » De guerre lasse,
-Savinski renonçait à se poser des questions. Lorsqu’il
-réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur du
-départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât,
-il sentait au fond de lui que des causes très obscures,
-très secrètes, l’enchaînaient à cette vie misérable
-de Pétrograd. Après de longs débats, il avait décidé de
-faire rentrer sa femme et ses enfants. Les lettres de Sonia
-montraient une tristesse profonde qui l’avait touché. Il
-lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce
-mois. « C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi ?
-A la moindre alerte nous traverserons la frontière. Et
-peut-être la présence de ma femme et de mes enfants
-contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes
-nerfs ? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable. »</p>
-
-<p>Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis.
-Le plus souvent, il était chez Nathalie Choupof-Karamine.
-Il y rencontrait des hommes politiques, des gens d’affaires
-et les femmes les plus élégantes de Pétrograd. Le cercle
-se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on apprenait
-qu’un tel était parti soudainement et en secret pour
-l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant
-avec bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait
-pu supposer qu’il était à bout de nerfs et incapable de
-supporter ces angoisses un jour de plus ? Alors ceux qui
-restaient, tout en souriant et l’air détaché, se regardaient
-les uns les autres, chacun se demandant à part soi : « Qui
-fera défaut demain ? »</p>
-
-<p>Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous
-volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait
-chaque soir sa petite amie Lydia ; elle lui paraissait la
-seule personne sincère de l’assistance. Il s’était lié avec
-elle d’une singulière amitié où se mêlait beaucoup de
-tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et plein
-d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il
-représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait
-à l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les
-autres personnes qu’elle connaissait. Elle se faisait de
-lui l’idée de quelqu’un de fier et de sûr qui serait toujours
-supérieur aux événements. « Cela est faux aussi, comme
-tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, qu’une
-si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais
-si cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent,
-et ma faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester
-seul, peut-être changerait-elle vite d’idée… Elle croit
-que je suis inaccessible à la peur. Quelle erreur ! En fait,
-j’ai peur de tout dans l’avenir, j’ai l’imagination poltronne.
-Si je me tiens assez bien dans le présent, c’est que j’ai
-une bonne santé et aussi que je ne vois pas le danger,
-sans doute par une infirmité de ma vue… Tiens, il faudra
-que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai.
-Elle est si intelligente et fine qu’elle me comprendra
-certainement. Qu’est-ce qu’elle va devenir, cette fille
-ravissante ? Elle se mariera. Elle épousera un imbécile,
-c’est inévitable, et, dans quelques années, elle mènera
-la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle,
-très séduisante, et qui méprise son mari… Qui choisira-t-elle ?
-Son cousin Paul ? C’est un enfant. Spasski, qui
-lui fait la cour ? Ce serait un mariage tout à fait nouvelle
-Russie. Le vieux prince ne le supporterait pas. Ou un
-de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si élégants,
-et qui ont perdu au contact de l’étranger toute
-originalité ? Elle sera très riche, si tout ne sombre pas
-dans la tempête où nous sommes. » Ainsi soliloquait
-Nicolas Savinski en traversant le pont Troïtski. Il entendit
-dans le lointain quelques coups de feu. Depuis longtemps,
-il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd.
-Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques
-nocturnes se multipliaient. On n’y accordait à la longue
-aucune attention. Cependant, il avait, dans sa poche, la
-main droite appuyée sur un revolver.</p>
-
-<p>« Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des
-républiques italiennes de la Renaissance, où chacun,
-lorsqu’il sortait le soir, risquait sa vie et s’armait jusqu’aux
-dents. Stendhal prétend que c’est la présence continue
-du danger qui a contribué à créer de fortes personnalités
-dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école
-utile pour mes contemporains ? Mais je ne vois pas qu’ils
-en aient tiré, jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent
-être plus effrayés et plus neurasthéniques que jamais. »</p>
-
-<p>A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance,
-une troupe d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle
-fut plus près, il reconnut un peloton d’une soixantaine
-de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler entre
-eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard,
-Savinski croisa un second peloton, plus nombreux, qui
-allait silencieusement dans la nuit vers le centre de Pétrograd.
-Les soldats défilaient en bon ordre et leurs pas
-cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de
-la nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu
-une troupe d’un aspect aussi militaire. « Qu’est cela ?
-se demanda-t-il. Le gouvernement a-t-il fait venir en
-secret des troupes sûres du front et va-t-il coffrer les bolchéviques
-cette nuit ? Cela ressemblerait bien peu à
-notre cher Alexandre Feodorovitch Kerenski ! Est-ce
-le coup d’État de Lénine ? »</p>
-
-<p>Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé
-par cette énigme, et, sans en chercher davantage la solution,
-il se coucha et s’endormit. La dernière image qui
-passa devant ses yeux avant de plonger dans le sommeil
-fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant à
-ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux,
-et le maître de la maison, qui disait des bouffonneries.
-La présence de Choupof-Karamine près de la jeune fille
-lui était fort désagréable.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra
-encore des détachements de soldats et de marins,
-l’arme sur l’épaule, qui défilaient avec une allure tout à fait
-martiale. Mais sitôt arrivé à la banque, il y apprit la surprenante
-nouvelle que les bolchéviques, dans la nuit,
-s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre
-résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était
-cerné dans le Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile
-que ses collègues, avait réussi à s’enfuir. En fait, la ville
-appartenait aux bolchéviques.</p>
-
-<p>Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet
-de Savinski toute la matinée et il n’eut pas une minute
-à lui. Les nouvelles étaient surprenantes. Les bolchéviques
-s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer un coup de feu.
-Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste
-de résistance. Les régiments et les marins avaient passé
-aux bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et
-du Siméonovski boudaient et ne sortaient pas de leurs
-casernes. On ajoutait qu’ils n’étaient pas agités et passaient
-leur temps à jouer aux cartes. Lénine, rentré en secret
-à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le soir
-même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des
-Soviets et y proclamer le changement de régime. L’Institut
-Smolny, fondation de la grande Catherine qui y
-faisait élever des filles nobles, était le siège du nouveau
-gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà — comment
-le savait-on ? — que Kerenski avait rejoint les troupes
-cosaques du général Krasnof et marchait à leur tête sur
-la capitale. Savinski eut dix visites. Tous les gens qui
-vinrent le voir étaient terrifiés. Cette fois-ci, il ne s’agissait
-plus de plaisanter. Chacun pensait que le règne de Lénine,
-si court fût-il, serait horriblement sanglant. Choupof-Karamine
-accourut chercher de l’argent ; la peur avait
-marqué son visage blême de taches noires. Il semblait
-que la circulation du sang s’arrêtât dans ce gros corps
-pourri.</p>
-
-<p>— Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est
-fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière.
-Il ne nous reste qu’à aller nous incliner respectueusement
-à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le
-groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur
-Stockholm.</p>
-
-<p>Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites
-rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer
-au fond de son appartement.</p>
-
-<p>Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un
-réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la
-panique générale, il prit une vue plus calme de la situation.
-« C’était inévitable, se dit-il ; maintenant, il ne faut
-plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on pourra avoir
-un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que
-l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force
-du rouble parlera toujours dans les bureaux. » Il pensa à
-sa femme, avec un soulagement infini à l’idée qu’elle
-était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son
-inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait le coup
-d’État à Pétrograd ? Il fallait absolument lui faire passer
-des nouvelles… Et tout à coup il eut un sursaut. Que
-faisait sa petite amie Lydia ? Sans doute était-elle dans
-la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la
-demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A peine raccrochait-il
-le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça
-qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia
-Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.</p>
-
-<p>Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage
-rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses
-grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais
-la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre
-inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par
-son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement
-qu’il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche
-autour de la taille de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait
-doucement comme un père gronde son enfant chérie.</p>
-
-<p>— Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville
-aujourd’hui ? Quel démon de curiosité vous pousse ?
-Vous allez vite rentrer chez vous et vous n’en ressortirez
-pas avant que je vous en donne la permission.</p>
-
-<p>Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait
-que penser. Maintenant, elle sentait que Savinski lui
-pardonnait, et sa sortie de chez elle, et sa venue si inattendue
-dans son cabinet à la banque. Fière de son succès,
-c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit :</p>
-
-<p>— Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a
-été plus calme. Il règne un ordre parfait, pas d’attroupements,
-pas de meetings, des pelotons de soldats comme
-aux temps du tsar… Et puis, ajouta-t-elle malicieusement,
-je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe.
-A moi toute seule, je n’y comprends rien…</p>
-
-<p>— Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour
-l’instant vous devriez être chez vous. Croyez-vous que
-les révolutions sont faites pour fournir un spectacle aux
-jeunes filles curieuses de Pétrograd ? Je vais vous ramener
-chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture.
-Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise
-au garage. Séméonof l’occupe, sans doute, à ma place.</p>
-
-<p>A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit
-une lettre fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une
-seconde.</p>
-
-<p>— Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet
-voisin. Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.</p>
-
-<p>Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait
-Savinski, et celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire
-son nouveau visiteur, qui n’était autre qu’André
-Spasski.</p>
-
-<p>Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait
-en rien perdu son sang-froid. Il était calme comme à
-l’ordinaire, et on ne voyait pas trace de nervosité sur son
-visage.</p>
-
-<p>— J’ai été averti à temps par un coup de téléphone,
-dit-il, et j’ai quitté mon appartement sans attendre une
-minute. Les bolchéviques me font l’honneur, paraît-il,
-d’attacher un certain prix à ma capture. Ils sont chez moi
-à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas facilement.</p>
-
-<p>— Qu’allez-vous faire ? demanda Savinski.</p>
-
-<p>— D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une
-maison sûre ici, et j’ai aussi un excellent passeport.</p>
-
-<p>Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski
-un passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur
-Paul Pavlovitch Mouchine, âgé de trente-huit ans.</p>
-
-<p>— Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela
-ne sera pas difficile. Krasnof aura plus de confiance en
-moi qu’en Kerenski qu’il méprise. Peut-être prendrons-nous
-Pétrograd ! Ces coquins n’aiment pas se battre.</p>
-
-<p>Spasski souriait tout le temps en parlant.</p>
-
-<p>— Mais avez-vous de l’argent ? demanda Savinski.</p>
-
-<p>— J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis
-un personnage compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas
-qu’on me trouve chez vous. Je vous ferai tenir de mes
-nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la part
-de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je
-crois, rien à craindre pour le moment. Séméonof sent
-qu’il aura besoin de vous. Au pire, vous avez quelques
-semaines de répit. Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, car
-nous nous reverrons.</p>
-
-<p>— Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant
-à la porte.</p>
-
-<p>Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il
-regarda par la fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait
-la Perspective Nevski sans se hâter, les mains
-dans ses poches, une cigarette à la bouche.</p>
-
-<p>Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte
-lorsqu’il vint la rejoindre. Décidément, elle ne s’était
-pas trompée sur lui. Aux heures critiques, il ne gémissait
-pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle éprouva à
-nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans
-ses bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur
-le trottoir devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore,
-Savinski la reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik
-qui flânait sur la Perspective. Le temps était beau et clair ;
-il y avait sur les trottoirs la foule accoutumée. Personne
-ne paraissait se rendre compte qu’un coup d’État avait
-eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient
-au pouvoir leur redoutable programme de guerre civile
-et de communisme. Pétrograd, pour s’émouvoir après
-six mois de révolution, avait besoin d’entendre des coups
-de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la poudre. Or,
-tout était tranquille. Des pelotons de soldats patrouillaient
-dans un ordre parfait. Il fallait un grand
-effort d’imagination pour comprendre l’importance de
-ce qui venait de se passer en quelques heures. Et qui
-parmi ces gens fatigués et neurasthéniques était capable
-de cet effort ?</p>
-
-<p>La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia,
-Savinski et Lydia virent qu’à gauche la rue était barrée
-par des troupes à la hauteur du bureau central des téléphones.
-L’izvostchik tourna à droite pour passer sous
-l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais.
-Mais, comme ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent.
-« On ne passe pas. » Lorsque Lydia reconnut l’uniforme
-des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.</p>
-
-<p>— Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade
-depuis hier et ne peut sortir. Comment aurais-je vécu
-si je l’avais su ici ?</p>
-
-<p>Savinski la rassura.</p>
-
-<p>— On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais.
-Il y aura des pourparlers et tout finira pacifiquement.
-Vous savez bien comment cela s’arrange chez nous.</p>
-
-<p>La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut
-rebrousser chemin et prendre le long du canal de la
-Moïka. Là, ils rencontrèrent un détachement de jeunes
-soldats, des gosses vraiment, fraîchement débarqués du
-front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient
-pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils
-défilaient, Savinski demanda à un sous-officier où ils
-allaient.</p>
-
-<p>L’homme répondit avec nonchalance :</p>
-
-<p>— Nous sommes commandés pour défendre le Palais
-d’Hiver, où le gouvernement est réfugié.</p>
-
-<p>Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis,
-haussant les épaules, il reprit sa marche. Savinski fut
-stupéfait de voir que les troupes du comité révolutionnaire
-qui gardaient le pont aux Chantres laissaient passer les
-soldats du front, qui traversèrent sans être inquiétés
-la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale
-du Palais.</p>
-
-<p>Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il
-s’agit d’un spectacle, d’une espèce de parade de cirque ?…
-Je ne puis pas prendre les choses au sérieux chez nous.
-Ces enfants casqués et en désordre, ces marins qui les
-regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance,
-tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch…
-Ou bien est-ce que je suis une trop petite
-fille pour comprendre ? ajouta-t-elle avec cet accent de
-sincérité et ce naturel qui laissaient voir si profondément
-en elle.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes,
-répondit-il. Il suffit d’un rien pour que la scène, qui est
-ridicule, devienne tragique. En tout cas, vous allez me
-promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien sagement
-chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner
-pour vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez
-pas. Cherchez vos poupées ; elles ne doivent pas
-être bien loin, et jouez avec elles. Cela vaut mieux aujourd’hui
-que de courir les rues.</p>
-
-<p>Lydia devint sérieuse.</p>
-
-<p>— Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez
-de ne pas faire des imprudences et de ne pas vous exposer
-inutilement. Je suis tranquille pour Paul, qui est au lit.
-Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre sujet. Vous ne
-quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation, vous
-rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et
-vous me téléphonerez… Ah ! mais, c’est vrai, vous avez
-cet affreux pont Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il
-y a de plus dangereux. Si l’on se bat, voilà, vous viendrez
-coucher chez nous. Vous savez que vous pouvez entrer
-par la Millionnaia.</p>
-
-<p>Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque
-chose de pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement
-Savinski. Il se défendit de se laisser aller à l’émotion qui
-l’envahissait et, sur un ton plaisant, il dit :</p>
-
-<p>— Vous me parlez comme une grand’maman à son
-petit-enfant, Lydia Serguêvna. Cela me rajeunit… Mais,
-soyez tranquille, je suis un grand poltron et ne veux
-rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer
-dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme
-revenu.</p>
-
-<p>Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais
-qui était désert.</p>
-
-<p>Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les
-Volynski fut très gai. Le prince se sentait mieux et le
-coup d’État, appris le matin même, l’avait mis dans un
-état de joie extrême. L’idée que les misérables qui avaient
-renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir
-et traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.</p>
-
-<p>— Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme
-en arrivant à table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir
-Kerenski en fuite. Il faut reconnaître qu’il est malin.
-Toutes les fois qu’il y a du tapage, il disparaît dans une
-trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te prie ?
-Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter
-dans la Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement
-de la fin. La prochaine fois, ce sera le tour de
-Lénine et de Trotski. Alors, l’expiation sera complète.
-En attendant, nous allons boire une bouteille de champagne
-pour célébrer ce grand événement.</p>
-
-<p>Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût
-un plein verre. Il trinqua avec le général Vassilief. Ses
-yeux creusés brillaient sous leur profonde arcade. Parfois,
-un accès de toux le secouait. Il ressentait alors de vives
-douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons.
-Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.</p>
-
-<p>— Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer
-de la Russie. Il y a dans l’âme russe un profond
-sentiment de justice. Elle ne peut supporter longtemps
-ce qui est immoral. Comment admettre que les coquins
-qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir ? Cela criait
-vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar ! La
-foudre du ciel devait tomber sur lui. Je respecte Lénine.
-Il est l’instrument de la colère de Dieu.</p>
-
-<p>Le général profita d’une quinte de toux du prince pour
-intervenir.</p>
-
-<p>— Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés,
-nous aussi.</p>
-
-<p>— Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux
-accent de triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons
-bien mérité. Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur ?
-Rien. Qui de nous a donné sa vie pour lui ? Personne.
-Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la Russie sortira
-de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais… Buvons
-à la Russie.</p>
-
-<p>Il vida son verre.</p>
-
-<p>Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle
-avait éprouvées dans la matinée, sa visite à Savinski, la
-promenade en traîneau, le champagne qu’elle avait bu,
-l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle vivait dans
-un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief,
-les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages
-irréels : elle revoyait la révolution comme elle l’avait
-vue quelques heures plus tôt près de la place du Palais-d’Hiver,
-comme une parade foraine, ou mieux comme
-une féerie… On se levait de table ; elle se sentit tout à
-coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan
-et tout aussitôt s’endormit.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques
-coups à sa porte. Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit
-un billet. Dans l’adresse écrite au crayon elle reconnut
-l’écriture de son cousin. Elle eut une palpitation de
-cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une terrible
-nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je
-ne te revois pas, je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours
-aimée.</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Paul.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Elle devint très pâle. « C’est affreux, pensa-t-elle, il va
-mourir. » En hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller ?
-que faire ? elle ne le savait pas, mais il était impossible
-de rester là sans essayer quelque chose. Le calme de sa
-chambre était intolérable et la chassait de chez elle.
-Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas,
-elle lui dit :</p>
-
-<p>— Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens
-sont fous aujourd’hui.</p>
-
-<p>Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un
-grand signe de croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.</p>
-
-<p>Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies
-qui venait la voir. C’était une compagne de cours, Hélène
-Ivanovna, qui habitait à un quart d’heure de chez elle,
-de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia.
-Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait
-dans la vie sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien
-ressentir et être toujours en retard d’une heure. Lydia
-avait pour elle beaucoup d’amitié.</p>
-
-<p>— C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai
-besoin de toi. Nous sortons ensemble, tu veux bien ?</p>
-
-<p>— Pourquoi pas ? dit Hélène avec placidité.</p>
-
-<p>Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais,
-toujours désert.</p>
-
-<p>Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles
-gagnèrent la Millionnaia et arrivèrent jusque devant le
-musée de l’Ermitage. Mais le petit pont traversant le
-canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver était occupé
-par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse
-sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans
-la matinée. Les ouvriers refusèrent absolument de laisser
-passer les jeunes filles, et les supplications de Lydia
-restèrent sans effet. Elles revinrent sur leurs pas, prirent
-le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir
-le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur
-militaire et le ministère des Affaires étrangères.</p>
-
-<p>Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se
-découragea pas.</p>
-
-<p>— Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle
-à son amie.</p>
-
-<p>Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia
-dans cette promenade aventureuse comme elle l’aurait
-accompagnée dans une tournée de magasins pour acheter
-une robe.</p>
-
-<p>Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte
-et le cordon des soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant
-d’une discussion, du reste amicale, qui s’était engagée
-entre un sous-officier et des spectateurs, les deux jeunes
-filles passèrent les sentinelles sans qu’on les arrêtât.
-Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis
-Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle.
-Bien qu’elle fût toujours sous le coup de l’émotion qui
-l’avait fait sortir de chez elle et indifférente à tout ce qui
-ne la préoccupait pas, le spectacle qu’elle avait sous les
-yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de la
-grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires.
-Mais, sur la place même, les junkers circulaient
-librement, ne se cachaient pas et s’occupaient aux yeux
-de leurs ennemis à préparer la défense du Palais. Par
-endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes
-rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes
-bûches de bois de plus de six pieds de longueur, empilées
-les unes sur les autres sur une longueur d’une trentaine
-de pas. C’était une partie de la provision de bois amassée
-pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des jours
-entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment
-les troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier
-ainsi ? De nouveau, la pensée que tout cela était une
-« parade de cirque » traversa l’esprit de Lydia. A ce moment,
-par la porte centrale, sortit un détachement de junkers.
-Ils défilèrent comme à la parade ; leurs longs manteaux
-couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils s’alignèrent
-sur deux rangs devant le tas de bois et un général
-les passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les
-jeunes filles s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas
-un mot de la harangue. Elle cherchait, parmi ces deux
-cents jeunes officiers, à retrouver Paul. Soudain, elle
-poussa une exclamation.</p>
-
-<p>— Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.</p>
-
-<p>En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la
-file, était Paul Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe,
-la poitrine bombée, les yeux attachés sur le général qui
-parlait. Il ne voyait pas sa cousine. Elle remarqua qu’il
-était très pâle. « Il est malade, le pauvre petit », pensa-t-elle.
-Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait
-jamais cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand
-garçon. Maintenant, elle entendait les paroles du général.
-Il terminait d’une voix sonore en disant : « La Russie
-compte sur vous, mes enfants ! » — « En quoi est-ce que
-la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble
-de l’irritation. Où est la Russie, là-dedans ? Est-ce
-Kerenski, la Russie ? Paul va-t-il se faire tuer pour Kerenski
-qui est en fuite ? Et qui est-ce qu’il y a dans ce
-Palais ? Des ministres socialistes et des bourgeois que
-personne ne connaît ? »</p>
-
-<p>Au commandement d’un officier, les junkers se remirent
-sur quatre rangs et, d’un pas cadencé, défilèrent pour
-rentrer dans le Palais.</p>
-
-<p>Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul
-allait passer près d’elle. Il la regarda et eut un sourire de
-joie. Sa pâle figure s’illumina. Lydia fit un pas encore,
-comme si elle allait l’aborder. A cet instant, Hélène,
-soudain consciente de ce qui se passait, la saisit par le
-bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque
-en passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea
-pas. Lorsque les junkers eurent disparu sous la voûte
-couleur de sang, elle ne dit qu’un mot :</p>
-
-<p>— Rentrons.</p>
-
-<p>Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats
-rouges qui ricanaient, et arrivèrent quelques minutes
-après, sans que Lydia eût ouvert la bouche, à l’hôtel du
-prince Volynski. Elle monta seule chez elle et s’enferma.
-Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander. Elle
-répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de
-descendre. Elle ne pouvait supporter de le voir à cet
-instant. Elle se répétait avec colère les mots qu’elle avait
-prononcés le matin même. « Une parade de cirque !
-une parade de cirque ! » Elle se voyait souriante à côté
-de son ami et se détestait.</p>
-
-<p>La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner.
-Elle était révoltée contre les siens. « Voilà mon père qui
-applaudit Lénine. Il a perdu la tête, je pense. C’est Katia
-qui a raison : les gens sont devenus fous. Pourquoi se
-massacrer les uns les autres ? Qu’est-ce que Paul a fait
-à ces soldats ? Pourquoi vont-ils se tirer dessus ? Ils sont
-Russes les uns et les autres. Il n’y a là aucune raison. »</p>
-
-<p>Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre.
-Devant elle, la Néva roulait lentement ses eaux noires
-et gonflées. Pas un bruit ne filtrait à travers les doubles
-fenêtres collées. Pas une âme ne se montrait sur le quai
-du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il semblait
-qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie
-la rassura. « On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch
-avait raison. » Un flot d’espérance l’envahit et
-ramena le sang à ses joues pâles. « Il a toujours raison,
-continua-t-elle. Mais oui, c’est évident, il y a eu des pourparlers
-entre les troupes du Palais et les révolutionnaires.
-On discute, on discute sans fin, comme toujours chez nous.
-Personne n’a envie de se faire tuer ; on parlera jusqu’au
-matin et chacun rentrera chez soi. »</p>
-
-<p>Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu
-une telle agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même
-d’avoir été la cause de ces tortures inutiles. « Comme
-je me vengerai sur lui demain, lorsque je le verrai »,
-pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.</p>
-
-<p>A cet instant même, une effroyable fusillade toute
-voisine éclata. Il était dix heures. L’assaut du Palais
-d’Hiver commençait. Bientôt elle entendit le tic-tac prolongé
-des mitrailleuses. Et soudain un coup violent et
-sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le
-ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse
-Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. « Le
-canon ! », dit-elle. Il lui parut qu’elle s’arrêtait de vivre.
-« Que peuvent-ils faire, les pauvres petits ? » pensa-t-elle.</p>
-
-<p>La fusillade continuait ; parfois, elle entendait l’éclat
-plus violent des grenades à main et, de temps à autre,
-la détonation profonde du canon qui couvrait tout. Elle
-voyait le décor qu’elle avait eu sous les yeux dans l’après-midi
-et les junkers cachés derrière les rangées de bûches.
-Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout
-s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis
-une pétarade désordonnée. Cela dura très longtemps.
-Elle avait perdu la conscience du temps. Épuisée, elle
-s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les oreillers
-pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée
-ainsi, la fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans
-un sommeil profond.</p>
-
-<p>Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle
-regarda sa pendule. Il était trois heures du matin. Elle
-frissonna. « J’ai rêvé, se dit-elle. Quel affreux cauchemar ! »</p>
-
-<p>Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique
-et se rendormit comme un enfant.</p>
-
-<p>Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner,
-ainsi qu’à l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui
-revint. Elle frissonna.</p>
-
-<p>— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle… Tu as entendu,
-cette nuit ?</p>
-
-<p>La vieille bonne souriait.</p>
-
-<p>— Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il
-est en sûreté à son école.</p>
-
-<p>Lydia retomba sur son oreiller.</p>
-
-<p>— C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et
-deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c2">II<br />
-LE SANG RÉPANDU</h3>
-
-
-<p>Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par
-les bolchéviques furent peut-être ceux qui mirent les
-nerfs des habitants de la capitale à la plus rude épreuve.
-Les nouvelles les plus contradictoires passaient de bouche
-en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus
-vives le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute
-de vent soufflait sur les espoirs éteints, les ranimait et,
-lorsqu’une petite flamme brillait, une averse soudaine
-l’éteignait.</p>
-
-<p>Les bolchéviques, réunis en séance solennelle à l’Institut
-Smolny le mercredi soir 7 novembre, avaient fait
-éclater la joie de leur triomphe. Jamais, depuis le premier
-jour de la révolution, on n’avait entendu des accents
-plus enivrés. Jusqu’alors les maîtres de l’heure avaient
-composé des chants désolés sur l’éternel thème de la
-ruine inéluctable de la Russie. Aujourd’hui, enfin, on
-voyait des hommes se féliciter de leur victoire et annoncer
-à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne doutaient
-pas d’eux-mêmes, et la première séance du second congrès
-panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même,
-frappa les esprits par la joie farouche et orgueilleuse qui
-l’emplissait, par la certitude qui animait les protagonistes
-du drame.</p>
-
-<p>Mais il s’en fallait que la réalité répondît aux assurances
-des chefs du nouveau gouvernement. En fait, ils étaient
-seuls avec les quelques milliers de soldats, de marins et
-de gardes rouges qui les avaient portés au pouvoir. Toute
-la machine gouvernementale s’était arrêtée d’un seul
-coup. L’immense bureaucratie de la capitale s’était mise
-en grève. Pas un fonctionnaire, pas un employé de
-ministère n’acceptait de travailler pour les commissaires
-du peuple. Les bolchéviques s’étaient emparés du télégraphe
-central et envoyaient des messages dans toute la
-Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie
-refusait de causer avec eux et se renfermait dans un silence
-inquiétant. Les rares nouvelles que l’on avait de l’intérieur
-ne leur étaient pas favorables. Les voyageurs arrivés de
-Moscou déclaraient que la ville était à feu et à sang et
-que les junkers se battaient contre les troupes révolutionnaires.
-A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour
-l’instant si faibles et se sentaient si précaires qu’ils laissaient
-leurs adversaires, les social-révolutionnaires et les
-menchéviques, se réunir dans un palais de la Fontanka
-pour lutter ouvertement contre eux.</p>
-
-<p>Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité,
-qui était fort active à organiser la résistance au coup
-d’État. D’autre part, ils avaient des rapports inquiétants
-sur les cosaques de Krasnof, qui étaient avancés de
-Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux faubourgs
-de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré
-près du pont du Palais, le petit croiseur <i>Aurora</i>, dont l’artillerie
-avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il
-était sous pression et chacun savait qu’il offrirait un asile
-aux chefs bolchéviques si la fortune changeante les obligeait
-à fuir Pétrograd dont ils venaient de s’emparer. Se
-réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine,
-Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers
-une terre étrangère ? En somme, rien ne paraissait plus
-branlant que le pouvoir de ces hommes qui parlaient si
-haut.</p>
-
-<p>Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun
-désordre. La ville était plus calme qu’elle ne l’avait été
-depuis six mois. Partout des patrouilles, pas un coup de
-feu. On arrêtait les voleurs et les maraudeurs. Les magasins
-étaient ouverts. Dans chaque maison, des consignes
-sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant
-de Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le
-numéro du téléphone qu’il devait appeler en cas de
-trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On se sentait
-soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait
-à l’aise… Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à
-son imagination et qu’on essayait de voir plus loin que
-les apparences, on était, à la lettre, paralysé par la peur
-à l’idée, trop certaine pour être mise en doute, que l’on
-appartenait dorénavant, corps et biens, à des hommes
-sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait
-la guerre civile, le communisme et l’anéantissement par
-la violence des anciennes classes dirigeantes.</p>
-
-<p>Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable,
-si à la portée de tous les esprits, que l’on était comme
-suffoqué. Ivan Choupof-Karamine disait en soupirant :
-« Rien n’est plus insupportable que l’incertitude. » Et,
-comme il aimait à bouffonner, il ajoutait : « Seul le lièvre
-préfère attendre. »</p>
-
-<p>Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se
-hasardant pas à sortir la nuit. Elle recevait maintenant à
-cinq heures et, par un curieux effet de la peur, elle avait
-plus de monde que jamais. Les gens ne pouvaient rester
-chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils couraient
-les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion
-et croyaient être une force ; ils oubliaient leur solitude
-et cherchaient à s’étourdir dans d’interminables conversations.
-Ils en sortaient plus déprimés encore, car rien
-n’égalait dans ces premiers jours la tristesse des propos.
-Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof
-voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet
-homme si bavard causait d’abondance avec tout le monde,
-sauf avec sa femme. Pendant ces trois jours, Nathalie
-avait essayé dix fois d’entrer en communication avec
-Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait quitté
-son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à
-Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas ? L’avenir ne
-se dessinait pas avec assez de clarté pour qu’on risquât
-de se montrer au quartier général des bolchéviques.</p>
-
-<p>Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait
-été un peu souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre
-heures. Elle n’avait pas revu Paul, car les junkers
-étaient consignés dans leurs écoles et ne pouvaient, au
-risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le
-samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia,
-alors qu’ils patrouillaient la rue en automobile
-blindée. L’auto avait eu une panne et ses occupants avaient
-été massacrés sans qu’ils essayassent de se défendre. Le
-jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski
-avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais
-Michel, où Paul était caserné. Elle remit le paquet et
-une lettre au factionnaire à la porte, dont les grilles étaient
-fermées. Lydia essaya de téléphoner à son cousin. Le
-bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro.
-Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la
-voir.</p>
-
-<p>Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires
-qui l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle
-avait dans le regard quelque chose de sérieux qu’il ne
-lui connaissait pas et parlait sur un ton où il ne retrouvait
-plus l’accent enfantin dont elle ne s’était jamais défait
-jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de suite
-auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui
-demanda :</p>
-
-<p>— Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.</p>
-
-<p>Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux.
-Il hésita un instant, puis haussa les épaules.</p>
-
-<p>— Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.</p>
-
-<p>Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient
-à l’interroger, il poursuivit d’une voix sourde :</p>
-
-<p>— Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant.
-Qui peut dire ce qui se passera demain ?…</p>
-
-<p>Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la
-précarité du pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité
-d’une avance des cosaques commandés par Krasnof.</p>
-
-<p>Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski,
-elle lui dit, tout en le fixant :</p>
-
-<p>— Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce
-que je ne sais pas, c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi,
-je vous prie. J’ai beaucoup réfléchi depuis trois
-jours ; il me semble que je ne suis plus la petite fille
-que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas ?
-Parlez-moi franchement. Il n’y a que vous au monde
-avec qui je puisse causer.</p>
-
-<p>Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui
-remua Savinski jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition
-qu’elle cherchait auprès de lui un réconfort
-à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. Que
-lui dire dans l’incertitude où il était ? Il se résolut donc
-à lui exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur
-un ton qui enlevât à la conversation ce qu’elle avait de
-tendu et presque de tragique.</p>
-
-<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète.
-Si je me trompe, vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue
-que je n’ai aucune confiance dans les cosaques de Krasnof.
-S’ils avaient voulu prendre la ville, ils l’auraient prise
-hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je parie
-qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au
-lieu d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin.
-C’est la maladie russe. Seuls les bolchéviques paraissent
-en être exempts. La façon dont ils ont fait leur coup
-mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès sur
-les journées de juillet ! Ils sont capables d’apprendre.
-Nous n’avons pas encore vu au cours de la révolution
-des hommes qui profitent de l’expérience acquise. Et si
-vous voulez une conclusion…</p>
-
-<p>Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille
-dans les siennes et, avec un sourire :</p>
-
-<p>— Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna ?
-Vous savez qu’il n’y a rien qui soit plus difficile
-pour un Russe que de conclure. Nos compatriotes aiment
-à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de la
-thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui
-par la fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables
-de leur dialectique, ils vous tirent leur révérence.</p>
-
-<p>La jeune fille resta sérieuse et dit simplement :</p>
-
-<p>— Eh bien ?</p>
-
-<p>— Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès
-de Lénine. Mais si vous me demandez ce qu’il fera de
-sa victoire, je vous dirai que je n’en sais rien et probablement,
-à l’heure actuelle, n’en sait-il pas plus que nous…
-J’imagine que c’est un homme politique tout autant
-qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité,
-de concessions aux événements. On ne crée pas
-un régime social tout nouveau en un jour. Il sera amené
-à manœuvrer, à biaiser… Mais, chère petite amie, conclut-il,
-voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine.
-Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut
-être renversé, nous pouvons être, vous et moi, en Angleterre,
-les Allemands peuvent avoir pris Pétrograd et remis
-un beau tsar tout neuf sur le trône.</p>
-
-<p>Lydia se leva et se mit à marcher de long en large
-dans la chambre, les mains croisées derrière le dos.
-Elle allait d’un pas lent et décidé, son visage restait sérieux
-et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui dit :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch.
-Cela, je l’ai compris. Je pense que tout va
-s’écrouler ; je pense qu’il y aura beaucoup de sang.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix,
-tout près de Savinski, elle murmura :</p>
-
-<p>— C’est une horreur !</p>
-
-<p>Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit
-tressaillir Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les
-mots qu’il fallait.</p>
-
-<p>Il y eut un long silence. Lydia se domina la première.
-Elle fit encore quelques pas dans la chambre, puis, d’une
-voix posée, elle dit :</p>
-
-<p>— Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch,
-si vous pourriez me procurer un passeport pour un jeune
-homme.</p>
-
-<p>Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de
-l’oppression inexplicable qui l’accablait.</p>
-
-<p>— Un passeport, fit-il, pour un jeune homme ?… Ce
-n’est pas très facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna,
-je crois qu’en quelques jours je pourrai vous arranger
-cela… J’ai des relations, heureusement.</p>
-
-<p>La figure de la jeune fille pour la première fois se
-détendit.</p>
-
-<p>— Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul.
-Je l’aime comme un frère. C’est un enfant, vous comprenez,
-un véritable enfant. Il était l’autre nuit au Palais
-d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, risquer
-de se faire tuer par des Russes ! Pour qui ? Cela n’a pas
-de sens… Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le
-tuera, c’est certain… Ce n’est pas une parade de cirque,
-Nicolas Vladimirovitch. Je suis heureuse de voir que vous
-sentez sur ce point comme moi. Alors, j’ai combiné
-tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on
-appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les
-bolchéviques qui sont les maîtres, Paul a le droit de
-déserter. Je lui ai envoyé par Katia des vêtements civils.
-Il saura trouver le moyen d’aller chez mon amie Hélène
-Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27.
-Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne
-n’ira le chercher là… Mais il faut que vous ayez un passeport.
-Je ne serai tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.</p>
-
-<p>— Mais voudra-t-il partir ? demanda Savinski.</p>
-
-<p>— Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.</p>
-
-<p>— Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi,
-continua Savinski. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je
-pense qu’il faudra bientôt m’occuper d’en avoir un pour
-vous…</p>
-
-<p>— Oh ! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch.
-Qu’est-ce que je risque ? jeta la jeune fille d’une
-voix qui, cette fois-ci, était joyeuse. Une fois Paul en
-sûreté, je serai tranquille… Je resterai encore un peu ici,
-car je suis curieuse, vous savez…</p>
-
-<p>Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine
-et joyeuse qu’il aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte
-et sa bouche était à chaque instant sur le bord d’un
-sourire.</p>
-
-<p>— Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour,
-continua-t-elle, quand j’ai su que Paul était avec les
-junkers au Palais d’Hiver. Paul a été à la guerre. Cela
-me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne représentait-il
-rien à mes yeux. C’était trop loin… C’est absurde,
-sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez…
-Depuis la révolution, je sais bien qu’on a tué
-des gens dans la ville même. Je ne les connaissais pas ;
-cela m’était indifférent. Je disais comme les autres ces
-phrases que tout le monde répète sans y attacher d’importance :
-« Les révolutions ne se font pas sans victimes. »
-Ou bien on parle « du sang répandu pour une grande
-cause ». Qu’était pour moi « du sang répandu » ? Des
-mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le Champ-de-Mars
-près des tombes des « victimes de la révolution ».
-Je n’en ai jamais été émue, — pas plus que vous n’êtes
-ému lorsque vous entrez dans un cimetière. Et voilà
-qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à coup ce qu’était
-« du sang répandu ». Est-ce parce que j’avais vu de mes
-yeux cette barricade que les junkers préparaient ? Est-ce
-parce que Paul était tout près de moi ? Est-ce parce
-qu’il allait se battre avec ces soldats à qui j’ai si souvent
-parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours semblé près de
-moi ? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici,
-et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel
-sombre s’éclairer à chaque coup de canon ?… Je ne sais
-pas, Nicolas Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter…
-Sans doute, vous me trouvez ridicule de me laisser aller
-ainsi à mes impressions… Enfin, voilà, il faut que Paul
-s’en aille, tout simplement, et alors vous verrez que je
-deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable,
-que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une
-voix très posée : « les victimes de la révolution » et « le
-sang répandu ».</p>
-
-<p>Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille.
-Comme il regagnait à pied son logis, un vers de Pouchkine
-chanta dans sa tête :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure.</i></div>
-</div>
-
-<p>Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir
-pour la Finlande. Il prit le train. Il n’avait pas de visa
-sur son laissez-passer ancien. Mais on ne le lui réclama
-pas et il put franchir la frontière. Il trouva sa femme
-fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain.
-Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir
-à Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait
-environ un mois pour régler ses affaires et passer ses
-pouvoirs à son remplaçant ; que, d’ici là, il ne courait
-aucun danger, car il fallait que les bolchéviques fussent
-assurés de leur puissance avant de mettre à exécution
-leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la
-place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme
-que ces jours derniers. Il reviendrait donc définitivement
-vers la fin de l’année et ils partiraient pour l’Angleterre.
-En attendant, il ne doutait pas d’obtenir un visa pour
-aller et venir de Pétrograd en Finlande.</p>
-
-<p>Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables,
-Savinski avait l’impression curieuse qu’il était
-hors de la réalité, qu’il prononçait les paroles qu’il devait
-prononcer, étant donné les circonstances, mais que la
-vie, comme il se le disait à ce moment même, « était sur
-un autre plan ».</p>
-
-<p>Il cacha ses pensées à sa femme.</p>
-
-<p>Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son
-domestique lui dit qu’il était prié d’assister à la messe
-funèbre qui serait dite ce jour-là en l’honneur de l’enseigne
-Paul Volynski, tué le dimanche 11 novembre, à l’âge de
-vingt et un ans.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y
-apprit les détails affreux de la mort du jeune homme.
-Le dimanche, pendant qu’il était en Finlande, les bolchéviques
-avaient décidé d’en finir avec les junkers et avaient
-envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs casernes.
-On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien
-palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le
-lundi matin de bonne heure, on avait retiré de la Moïka
-deux ou trois cadavres d’enseignes qui y avaient été précipités.
-Le hasard voulut qu’un domestique du prince
-Volynski, passant là et attiré par la foule qui s’était rassemblée,
-s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le
-jeune prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et
-une autre dans la poitrine. La balle dans la tête ayant
-été tirée à bout portant, il était horriblement défiguré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c3">III<br />
-RÉCLUSION</h3>
-
-
-<p>Les jours passèrent.</p>
-
-<p>Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski
-n’arrivait pas à la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer
-de sa santé. Elle lui avait répondu une fois elle-même.
-Elle était très bien, mais fatiguée et, pour l’instant,
-avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait rétablie, elle
-l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu
-différent.</p>
-
-<p>— Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai
-bientôt. En attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent.
-Que Dieu soit avec vous !</p>
-
-<p>Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux
-de sa petite amie, avait renoué des relations avec le prince
-Serge Volynski. Maintenant, il était souvent à l’hôtel
-du quai du Palais et s’était lié d’amitié avec le pathétique
-vieillard. Mais jamais il ne rencontra Lydia, ni chez son
-père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le prince
-Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa
-chambre que pour les repas. Deux domestiques le portaient
-alors jusqu’à la salle à manger et, pendant le trajet,
-leur maître les accablait de recommandations et d’injures,
-car le moindre mouvement réveillait les douleurs de son
-fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un
-masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie
-dans ses jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri
-encore et ses yeux, plus profondément enfoncés, brillaient
-toujours d’un feu vif au fond des arcades sourcilières. Il
-passait par des alternatives de confiance extrême et de
-découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant
-mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe ;
-il passerait l’hiver en Égypte.</p>
-
-<p>— Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil,
-mon cher, du soleil tout simplement, le soleil d’Assouan,
-et le sable chaud du désert, vous savez, ce sable dont on
-sent qu’il est tiède jusqu’à trois pieds de profondeur.
-Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville sombre ?</p>
-
-<p>Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui
-flottaient sur les eaux grises de la Néva, le ciel triste de
-novembre, les gouttelettes accrochées aux fenêtres, les
-parapets et les pavés luisants, l’humidité visible de l’atmosphère.</p>
-
-<p>— Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai
-aucune fracture du fémur, — à peine quelques tendons
-froissés. La vérité est que je suis perclus de douleurs
-parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville fantastique
-créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon
-cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez
-des conseils au sujet d’argent à faire passer à l’étranger.</p>
-
-<p>Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements
-financiers de son voyage. Savinski l’écoutait avec patience.
-Il put s’arranger pour lui sortir de la banque, avec mille
-difficultés, une somme assez considérable et pour envoyer
-en Suède, par une valise diplomatique, une partie des
-bijoux de la princesse Hélène.</p>
-
-<p>A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble
-de misère. Comme il essayait un jour de le réconforter,
-le prince lui dit, en se soulevant dans son fauteuil :</p>
-
-<p>— Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici
-vivant. Mon seul regret est de n’être pas mort, il y a
-six mois, sous l’empereur. La vue des horreurs de la
-révolution m’aurait été épargnée… Est-ce une vie que
-d’assister à la ruine de la Russie ? Il y a des ruines grandioses
-devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons
-dans la pourriture, mon cher. Elle s’étale à plein. Cela
-pue… Nous étions pourris depuis longtemps ; cela ne
-se voyait pas, car la surface était brillante et cachait les
-plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur
-laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores ?
-Un pot rempli de m… La révolution a brisé le pot.</p>
-
-<p>Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main
-débile le laissa retomber.</p>
-
-<p>— Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse.
-Qu’est-ce que les bolchéviques peuvent me faire ? Je suis
-à moitié mort. Ils ne m’obligeront pas à balayer la neige
-dans les rues. Ils me laisseront crever dans mon coin,
-comme un chien… Je suis le seul homme de Pétrograd
-qui leur échappe… Vous, qui êtes jeune et solide, prenez
-garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre.
-Quant à moi, je suis résolu à ne pas bouger.</p>
-
-<p>Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le
-prince penché sur des cartes ou feuilletant des livres de
-voyage. Il essayait de faire dévier la conversation sur
-Lydia Serguêvna et demandait de ses nouvelles. C’était
-un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il répondait
-brièvement :</p>
-
-<p>— Ma fille va bien, elle va très bien.</p>
-
-<p>Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski,
-qui, au fond de lui-même, se rongeait d’inquiétude, y
-revenait par des détours. Une fois, enfin, le prince se
-décida à parler. Il était dans une crise d’humeur noire.</p>
-
-<p>— Lydia, dit-il, hum !… C’est mon seul souci, Nicolas
-Vladimirovitch. Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette
-enfant ?… J’y pense constamment. Cela m’agite. Il faudrait
-qu’elle s’en allât. J’avais arrangé son départ avec les
-Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne put retenir
-un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était
-prêt ; elle était sur le passeport de M<sup>me</sup> Saltykof… Mais,
-au dernier moment, elle a refusé de partir. Elle prétend
-qu’elle ne quittera la ville qu’avec moi. C’est une folie…
-Je me suis fâché ; nous nous sommes disputés très âprement ;
-j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup j’ai
-pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un
-cœur grand et pur, ma fille…</p>
-
-<p>Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.</p>
-
-<p>— Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch.
-Ne croyez pas que ce soit par pitié que Lydia reste avec
-moi, parce que je suis malade et près de ma fin… C’est
-quelque chose de bien plus profond que cela. C’est parce
-qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme
-vous, elle ne me quitterait pas davantage… Elle paraît
-à tous une enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant
-rieuse et légère, mais ce n’est qu’une partie d’elle, celle
-que chacun voit. Moi seul, je sais combien elle peut aimer.
-Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que cela se
-dit… Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond
-de soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre,
-d’un geste presque insignifiant. Et cela vous remplit
-l’âme d’une lumière magnifique… Pour le moment, nous
-ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son
-cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient
-deux ou trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons
-dit un mot de Paul. Elle est très fière ; elle ne veut pas
-qu’on la plaigne. Et puis, je ne sais pas ce qu’il y avait
-entre elle et son cousin au moment où il a été tué…
-Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et
-Lydia est une femme déjà… Elle n’est pas sortie ; elle
-n’a vu personne. Il y a là un mystère, mon ami… Je ne
-sais pas…</p>
-
-<p>Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski :</p>
-
-<p>— Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch.
-Peut-être vous en dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous
-dira-t-elle rien du tout… Elle me fait l’effet de quelqu’un
-qui lutte avec soi-même. Le jour viendra où la bataille
-sera terminée. Alors, nous verrons plus clair… Mais
-comment vivra-t-elle dans cette ville maudite ? Si je
-ne suis plus là, je vous demande de veiller sur elle. Ma
-femme, qui est excellente, n’a pas deux idées claires
-dans la tête. Elle ne saura que décider, hésitera entre
-mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes ici
-encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre
-femme et vos enfants à l’étranger.</p>
-
-<p>Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il
-fit un effort pour se reprendre.</p>
-
-<p>— Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons…
-Voulez-vous être assez bon pour jeter une bûche dans le
-feu ? Je crève de froid.</p>
-
-<p>Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé.
-Il avait bu un petit verre d’une bouteille de cognac
-qu’il avait fait apporter pour Savinski. Les bûches, rudement
-tisonnées, éclairaient la pièce de leurs flammes
-vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui
-dit :</p>
-
-<p>— Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne.
-Il faudra me l’amener un jour… Oui, j’aurai à
-causer avec lui de certains plans que je forme… J’ai
-voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il y
-a en Andalousie des femmes admirables… Ah ! ma jeunesse,
-et les rues étroites de Séville, et l’odeur qui monte
-du pavé brûlant quand on l’arrose !… Vous ne savez
-pas combien souvent j’y pense… Amenez-moi l’Espagnol,
-n’est-ce pas ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité
-passionnée de Savinski. Quel drame intérieur y avait-il
-eu entre ces deux êtres charmants avant la fin tragique
-du jeune homme ? Dans l’obscurité où il était, il se déclarait
-incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant il
-essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que
-l’image de Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas,
-remplissait de plus en plus ses pensées. A un moment
-de retour sur lui-même, il s’en étonna :</p>
-
-<p>« Quoi ! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus
-extraordinaire, dans le bouillonnement d’une révolution
-qui veut faire table rase du monde ancien. Je cours des
-risques quotidiens ; je puis être emprisonné comme tant
-d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les
-banques vont être saisies par le gouvernement soviétique
-un beau matin. Je suis séparé de ma femme et de mes
-enfants ; nous sommes environnés de dangers visibles ;
-chaque jour, un des nôtres est arrêté ; j’ai mille soucis
-d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait
-que je dusse être tout entier absorbé dans des pensées
-sombres et utilitaires. Et voilà que je perds plus de la
-moitié de mon temps à m’occuper d’une jeune fille qui
-pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état
-de son cœur… Je perds mon temps ?… Quelle erreur !
-Je gagne du temps. C’est un sort providentiel qui a mis
-Lydia Serguêvna devant moi à ce moment terrible. Je
-pense à elle, je vois son frais visage devant moi, ses beaux
-cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux
-purs, sa bouche enfantine… Délicieuses images qui me
-reposent, m’entraînent dans un monde idéal loin des
-horreurs présentes… Sans elle, je ne serais occupé qu’à
-peser les conjectures de l’heure politique : je m’alarmerais
-comme mes amis du club ; je nourrirais de noires humeurs ;
-mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les
-autres, je deviendrais neurasthénique. Lydia, même
-absente, me sauve. »</p>
-
-<p>Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir
-de la jeune fille, lui faisait-il une place toujours
-plus grande. C’était un homme d’action ; mais c’était
-aussi un rêveur. Et peut-être est-ce toujours le poète
-qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des
-théories de Savinski, et il disait volontiers : « Un grand
-homme d’affaires est toujours un poète. Sans imagination
-à large envergure, vous restez collé au sol. On ne s’envole
-que sur des ailes. Napoléon, le plus grand génie pratique
-de son temps, en était le plus grand rêveur. Et qui sait
-s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait
-de chimérique en lui ? Aujourd’hui même, ne voyons-nous
-pas le parti des chimères l’emporter ? Pour un
-Séméonof, qui n’a que l’esprit politique, il y a cent songe-creux
-qui vivent d’éblouissantes visions dans les nuées. »
-Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait
-aimé son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi
-cette longue retraite ? Il y avait quelque chose d’obscur
-dans cette tragique histoire. Le temps, sans doute, le
-lui éclaircirait. Mais il lui tardait de revoir sa petite amie
-et de tâcher de lire au fond de ses yeux le secret que
-le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine.
-Le désordre s’était soudainement développé
-dans la ville et, au sentiment de sécurité extérieure que
-l’on avait eu au début du règne des bolchéviques, avait
-succédé la panique. Un arrêté du commandant militaire
-de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes
-principales des maisons dès six heures du soir. A la porte
-cochère, dont le portillon seul restait ouvert, les locataires
-et les portiers devaient monter la garde à deux jusqu’au
-matin. Un gong, placé dans la cour, avertissait les habitants
-en cas de danger. La consigne était de descendre armé
-pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible
-de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château
-fort prêt à subir un assaut. La publication de cet édit
-répandit la terreur, car elle prouvait que les bolchéviques
-se sentaient incapables d’assurer l’ordre public et qu’une
-fois le soleil caché, la ville appartenait aux soldats en
-maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux
-bandits sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes
-se multipliaient. Les gens audacieux ou insouciants
-qui se risquaient hors de chez eux après le dîner
-entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui
-éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux
-d’un passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes
-places désertes pour les traverser à cinq ou six. Faire
-un long trajet à pied le soir dans les sombres rues de
-Pétrograd était fort hasardeux.</p>
-
-<p>C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient
-d’habiter de l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser
-l’immense pont Troïtski à pied ou en traîneau pour regagner
-son logis. Son automobile lui avait été prise ; il faisait
-faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais jusqu’à
-présent sans succès. Son appartement de Kamenno
-Ostrovski Prospect était à une demi-heure du centre de la
-ville, et il ne se résignait pas à passer chez lui des soirées
-solitaires. Aussi se résolut-il à le quitter et à prendre un
-logement meublé laissé vacant par le départ subit d’un ami
-qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce nouvel appartement,
-plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il était
-situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski,
-au numéro 4 de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia
-à la Moïka. C’était un rez-de-chaussée, assez
-élégamment meublé, dans lequel on entrait directement
-du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa
-que deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la
-salle à manger qui avait vue sur la grande cour commune
-à la maison de la rue et à un vaste immeuble en façade
-sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à
-Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on
-vivait.</p>
-
-<p>Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait
-son voisin. Elle s’en félicita. On ne voyait plus que les
-gens qui habitaient à cinq cents pas de chez soi. Il fallait
-se grouper, former une petite société très unie pour les
-jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi pourrait-on
-se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester
-isolé paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités
-déchaînées par la révolution bolchévique.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos
-jours en Russie sont comptés, il s’agit de les vivre bien.
-J’ai ouvert un crédit illimité à mon cuisinier. J’ai du
-bois pour me chauffer et j’en achète encore pour plusieurs
-milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit
-à petit quelques paniers de champagne qui me restent,
-des vins du Rhin que je gardais pour le mariage de ma
-fille et du Château-Latour comme il n’y en a plus à Pétrograd.
-Je donnerai des dîners à six heures du soir et vous
-n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous.
-Au besoin, nous soudoierons quelques soldats du Préobrajenski
-pour nous garder. Car vous savez, ajouta-t-il,
-à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le Préobrajenski
-qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est
-l’espoir de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé
-de prendre part au coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent
-Smolny de dormir. Ils restent chez eux dignement
-et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du
-régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques…
-Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue
-chaque jour. Il n’y a déjà plus personne dans la petite
-caserne de la place des Écuries. J’en vois chaque jour
-qui filent pour la gare, pliés sous le poids des objets qui
-gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils
-frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en
-restera plus. Bon débarras !</p>
-
-<p>Une longue conversation s’engagea sur la situation.
-Nathalie était optimiste. Les bolchéviques s’useraient
-vite. Ils étaient trop faibles pour appliquer leur programme.
-Les ambassades avec lesquelles elle restait en
-contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y
-avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens
-hauts fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison
-aux ministres cadets du gouvernement provisoire. On
-pouvait donc s’arranger pour vivre les quelques semaines
-du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les Allemands
-ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir.
-Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée
-et le gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à
-Moscou sans tirer un coup de feu. En attendant, jouant
-sur les deux tableaux, elle avait offert l’hospitalité à un
-attaché libre à l’ambassade anglaise, lord Douglas, dont
-la présence dans leur appartement était une garantie
-contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes
-des tyrans maximalistes.</p>
-
-<p>Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune
-homme d’une extrême et classique beauté qui avait eu
-un succès prodigieux à Pétrograd depuis un an qu’il y
-était arrivé et qui passait pour être l’amant de la séduisante
-Nathalie. « Voilà un coup de partie heureusement joué,
-pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire… »</p>
-
-<p>Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait
-appris de source sûre que Nathalie Choupof-Karamine
-avait repris contact avec Séméonof. Elle le voyait secrètement,
-Séméonof ne jugeant pas politique de se montrer
-dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien
-officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski
-lui-même aux Affaires étrangères ? Le fait est qu’Ivan
-Choupof-Karamine, pourtant si compromis par sa collaboration
-avec Protopopof, ne manifestait aucune inquiétude
-et se montrait même d’humeur fort joyeuse.</p>
-
-<p>Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la
-maison, elle l’invita à dîner pour le surlendemain.</p>
-
-<p>— J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches
-voisins. Ma petite amie Lydia m’a promis de venir.
-L’avez-vous revue ? C’est sa première sortie depuis la
-mort de son cousin.</p>
-
-<p>Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine
-avec un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé
-à l’idée de dîner dans cette maison. Le repas était à sept
-heures, de façon à permettre aux invités de rentrer tôt
-chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes,
-du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là
-lorsqu’il arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris
-de la trouver gaie, éclatante de beauté et de jeunesse.
-Il crut voir dans ses yeux le reflet des jours cruels qu’elle
-avait vécu ; leur azur lui parut plus profond. « Mais
-peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions
-qu’elle n’a pas ressenties ? » Elle portait pour la première
-fois un rang de perles et une robe noire assez largement
-décolletée. Elle était assise dans le cercle et il ne put causer
-seul avec elle. A table, elle se trouva à côté de l’admirable
-lord Douglas, qui avait la droite de la maîtresse de la
-maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de Nathalie.
-Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus
-d’attention à sa jeune voisine qu’à M<sup>me</sup> Choupof-Karamine.
-Lydia acceptait avec plaisir les compliments de
-l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan Choupof
-rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement,
-alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement
-ses interlocuteurs et vint à Savinski.</p>
-
-<p>— Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch ?
-demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien
-j’ai envie de vous voir.</p>
-
-<p>Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un
-instant avant de répondre, puis gaiement il dit :</p>
-
-<p>— Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes
-et inutiles. Mais je vous les sacrifierais volontiers.
-Il y a longtemps que j’ai été privé de ma petite amie.</p>
-
-<p>— Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain
-après-midi ? fit-elle. J’ai envie de marcher un peu. Si
-cela ne vous dérange pas, vous me prendrez après déjeuner
-et je vous rendrai votre liberté vers quatre heures.</p>
-
-<p>Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous
-important avec un directeur de banque à deux heures.
-C’était un vieux monsieur fort ennuyeux et disert. En
-un clin d’œil, il renonça à cet entretien et accepta l’offre
-de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer
-chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski
-et à la maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé,
-lord Douglas accompagna la jeune fille à travers la vaste
-cour où quelques dvorniks montaient la garde dans la
-nuit froide de novembre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine
-de deux cents pas, et qu’il entrait dans la rue déserte et
-sombre où il habitait, un coup de feu grêle déchira le
-silence de la nuit ; une balle siffla dans l’air non loin de
-lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur
-distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.</p>
-
-<p>« Il faut s’habituer à cela aussi », pensa-t-il.</p>
-
-<p>Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son
-cabinet de travail où la température était douce. Maintenant,
-on n’entendait plus un bruit. Il semblait qu’il habitât,
-seul vivant, une ville morte. Sur la table, le portrait
-de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils étaient
-dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine.
-« J’irai les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il
-faudra s’occuper d’avoir des visas pour l’Angleterre.
-Quelle chance que Sonia ait ce petit bébé près d’elle !
-Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à moi. »
-Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie
-du téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris
-d’entendre une voix sèche et martelée qui disait à l’autre
-bout du fil :</p>
-
-<p>« Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous,
-Nicolas Vladimirovitch ? »</p>
-
-<p>Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait
-sur le ton qui lui était naturel, comme s’il avait vu son
-interlocuteur la veille, comme si rien n’était survenu
-depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas un mot.
-Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les
-phrases banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski
-qu’il avait à causer avec lui, qu’une entrevue leur serait
-utile à tous deux et que peut-être Savinski voudrait bien
-lui réserver un peu de son temps, vers sept heures, le
-lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la journée,
-fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec
-lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose
-d’assez pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir
-pendant que la conversation se déroulait, l’accepta
-comme la chose la plus naturelle du monde.</p>
-
-<p>« Que peut-il avoir à me proposer ? se dit-il. Me voilà
-en coquetterie avec le gouvernement bolchévique comme
-un vulgaire Choupof. Mais, au fond, qu’est-ce que je
-risque ? Je prends une contre-assurance, et voilà tout. »</p>
-
-<p>Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que,
-pendant les jours qu’il lui restait à vivre à Pétrograd,
-il était couvert par la protection occulte des Soviets. Et,
-derrière cette pensée, il y avait aussi l’idée qu’il pourrait
-prolonger un peu, sans trop de danger, son séjour dans
-cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour
-quelle raison, lui souriait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c4">IV<br />
-PROMENADE</h3>
-
-
-<p>Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant
-le Jardin d’Été, un cheval mort était étendu sur la neige,
-les jambes raidies par le gel. Il y avait plusieurs jours
-qu’il était là, sans que personne s’occupât de l’enlever.
-Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe
-manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient
-découpé dans ce cadavre un peu de viande pour en faire
-un médiocre pot-au-feu. Ils traversèrent le beau jardin,
-dont les allées droites entre les arbres aux branches
-noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs
-pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka
-sur laquelle brillait un pâle soleil de décembre. Malgré
-l’hiver, il faisait doux ici et ils marchaient avec lenteur
-le long du canal où de grandes barges chargées de bois,
-étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les glaces. Ils
-causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient échangées — des
-nouvelles demandées et reçues du prince Serge — Savinski
-avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était
-plus grande qu’au jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée
-de la banque jusque chez elle. La jeune fille lui parlait
-sur un ton qui donnait un prix nouveau aux phrases
-banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue réclusion
-qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les
-sentiments d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui,
-Savinski, s’étaient développés et avaient atteint une couche
-plus profonde de son être. A la seule façon qu’elle avait
-de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient parvenus
-tous deux dans une région plus pure et plus haute où
-rien ne subsistait de la convention des relations mondaines.
-Il la taquina sur les attentions que lui prodiguait le beau
-lord Douglas.</p>
-
-<p>— Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch,
-comme je le sens loin de nous… Êtes-vous bien
-sûr que l’Angleterre soit partie du monde que nous
-habitons, nous les Russes ? La vie est si simple pour eux,
-si unie, si en surface ! Comme tout semble réglé là-bas !
-Il y a des réponses prêtes à chaque question. On n’est
-jamais obligé de les chercher, de se creuser pour trouver
-une solution. Elle est là, déjà écrite, dans le dictionnaire
-des convenances… Ici, on ne comprend rien à rien.
-Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout… C’est reposant,
-mais comme cela me paraît vide !… Je pense que je
-mourrais d’ennui si je devais habiter l’Angleterre.</p>
-
-<p>— Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il
-n’est pas dans votre destinée et dans la mienne de vivre
-d’ici peu de mois dans les brouillards de la Tamise ?</p>
-
-<p>La jeune fille devint sérieuse.</p>
-
-<p>— Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle,
-sans regarder son interlocuteur et comme si elle se
-parlait à elle-même.</p>
-
-<p>— Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez
-bien que quand on a une fois la chance d’avoir
-une amie comme vous, on ne la quitte pas. Alors, vous ne
-voulez pas vous en aller ?</p>
-
-<p>Lydia hocha la tête.</p>
-
-<p>— Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens…
-Je déteste les gens affreux qui sont au pouvoir ; nous
-vivons une époque horrible. Et pourtant je veux rester
-ici… La Russie souffre mille morts. Est-ce le temps de
-la laisser ? Il me semble que je l’aime davantage chaque
-jour. L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse.
-Je ne me savais pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre.
-C’est un sentiment très fort, qui fait mal, mais
-dont on ne voudrait pas se débarrasser.</p>
-
-<p>— Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit
-Savinski, d’une voix grave, mais je ne l’avais pas compris
-aussi bien avant que vous ayez parlé. Il faut que ce soit
-vous qui me l’appreniez.</p>
-
-<p>Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils
-avaient atteint la Perspective Nevski qu’ils traversèrent
-et continuaient à descendre la Fontanka. Ils causaient de
-choses indifférentes ou gardaient le silence. Par moment,
-quand la neige mal balayée sur les trottoirs était glissante,
-Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans
-l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix
-qui descendait en eux. Mais, comme ils arrivaient au pont
-de fer, ils entendirent soudain des cris qui montaient d’une
-foule amassée sur l’autre rive du canal, un peu plus loin,
-devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils virent
-des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes
-descendus sur la glace qui formaient un groupe et
-s’agitaient avec des gestes violents.</p>
-
-<p>Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A
-ce moment-là de la vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y
-avait du désordre, on pouvait être assuré que l’affaire finirait
-mal et que la foule laissée à ses instincts irait au pire.</p>
-
-<p>— Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.</p>
-
-<p>— Non, non, fit-elle, à quoi bon ?</p>
-
-<p>Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des
-cris partaient de la foule sur le quai. On entendait, parfois,
-dans un silence, quelques mots : « Tue-le ! », « Fais-lui
-boire un coup ! »</p>
-
-<p>Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite,
-de gauche et Lydia et Savinski ne pouvaient voir distinctement
-ce qui se passait. Il se dirigeait lentement vers
-un trou qui avait été creusé dans la glace le long d’un
-bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe,
-un homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait
-des coups de pieds et de poings au hasard. Mais de
-solides gaillards qui le tenaient au collet et à la taille
-l’entraînaient vers le trou noir dans la glace blanche…
-Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur
-place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air
-glacé et dominaient le tumulte… C’était un appel qui
-n’avait plus rien d’humain, quelque chose qui déchirait
-l’âme. Et, soudain, le groupe sombre fut le long du
-bateau… En un clin d’œil, on vit une forme gesticulante
-s’effondrer ; à grands coups de bottes dans les reins et
-sur la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle
-disparut et fut entraînée sous la glace.</p>
-
-<p>Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si
-pâle qu’il eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et
-chancela. Il passa un bras autour de la taille de Lydia
-et la pressa contre lui. Il sentit le poids de son corps contre
-le sien. Elle avait presque perdu connaissance.</p>
-
-<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous !… Je vous
-en prie… Faites un effort !… Pauvre enfant, comme je
-vous plains ! Que je suis désolé, Lydia Serguêvna !…
-Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester ici…</p>
-
-<p>Déjà la jeune fille se redressait.</p>
-
-<p>— Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse !…
-Allons ! Mais donnez-moi votre bras.</p>
-
-<p>Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là.
-Savinski fit asseoir Lydia et garda un bras autour
-d’elle.</p>
-
-<p>Lydia interrogea le vieux cocher.</p>
-
-<p>— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.</p>
-
-<p>— C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine
-dans un magasin. Alors le peuple l’a noyé…</p>
-
-<p>Il se tut un instant et ajouta :</p>
-
-<p>— Les gens sont comme ça, maintenant.</p>
-
-<p>Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.</p>
-
-<p>— Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce
-que la vie d’un homme aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch ?…
-J’y ai beaucoup réfléchi et je croyais l’avoir
-bien compris… Oui, je pensais que rien maintenant ne
-pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout… Et
-voilà que cette scène banale m’a bouleversée… C’était
-horrible !…</p>
-
-<p>Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce
-et se tournant vers son compagnon :</p>
-
-<p>— Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas
-Vladimirovitch, avec une fille qui manque de s’évanouir
-dans la rue… Et, pourtant, si vous saviez comme j’ai
-besoin de vous ! Il me semble que vous êtes le seul homme
-vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez
-pas…</p>
-
-<p>Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra
-son étreinte.</p>
-
-<p>— Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai
-jamais. Vous pouvez compter sur moi…</p>
-
-<p>Puis, changeant de ton, il ajouta :</p>
-
-<p>— Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis
-qu’un homme comme les autres, traversé par toutes
-les émotions, un jour bon, le lendemain mauvais. C’est
-moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille… C’est
-vous qui me donnerez des forces… En attendant, ayons
-au moins les bénéfices de la révolution, voyons-nous
-chaque jour.</p>
-
-<p>Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif
-des jours de décembre qui, dès avant quatre heures,
-étend l’obscurité sur la ville. Le traîneau plongeait dans
-les trous, remontait sur les dos d’âne de la neige inégalement
-tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les
-cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments,
-lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait
-sentir battre près de son vieux cœur d’homme désabusé le
-cœur vierge et fort de la jeune fille.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c5">V<br />
-UN SOUPER</h3>
-
-
-<p>Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout
-ce qui n’était pas Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires,
-ni sa famille n’existaient à ce moment pour lui. Elles
-avaient disparu comme un brouillard du matin que le
-vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond
-comme les yeux de la jeune fille ; une lumière fraîche
-qui semblait être pour la première fois au monde enveloppait
-toutes choses et leur donnait un charme nouveau.
-C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour plus
-beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler
-les moindres paroles qu’il avait entendues au cours de
-leur lente promenade. Il avait fallu qu’elle fût bouleversée
-par l’émotion de la scène tragique dont ils avaient été
-les témoins pour qu’elle lui dît d’une voix dont il sentait
-encore vibrer en lui l’accent pathétique : « Ne m’abandonnez
-pas ! » Certes non, il ne la quitterait pas. Il
-serait son ami de chaque jour, celui sur lequel on peut
-s’appuyer. Un homme de cœur pourrait-il laisser seul
-dans la tempête un être aussi charmant et aussi vulnérable ?
-Qui avait-elle près d’elle ? Un père infirme qui
-ne quitterait plus son fauteuil de malade ; une mère qui
-vivait dans un cercle étroit de pensées futiles et de projets
-sans cesse changeants, incapable, du reste, comme son
-éternel ami le général Vassilief, de comprendre quoi que
-ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle se trouvait
-et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens
-d’un cœur léger aux pires catastrophes. « Grâce à moi,
-se dit-il, Lydia passera sans danger les quelques mois de
-la folie bolchévique. Il ne s’agit que de gagner du temps.
-Du reste, à la première menace sérieuse, nous franchirons
-la frontière… »</p>
-
-<p>Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui.
-Tout de suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet
-de chambre, Vania, qui était depuis dix ans à son service,
-vint à lui une lettre à la main. Mais, avant de la lui
-remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait reçu de
-mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de
-Nijni Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux.
-Il avait, du reste, trouvé pour le remplacer auprès de
-monsieur, qui, sans doute, ne serait plus longtemps à
-Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les
-maîtres avaient quitté la Russie.</p>
-
-<p>— Et quand pars-tu ? dit Savinski, qui avait compris
-tout de suite que rien ne retiendrait Vania à la
-ville.</p>
-
-<p>— Demain matin, barine, murmura le domestique.</p>
-
-<p>— C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter
-Pétrograd… Et le cuisinier, me reste-t-il ?</p>
-
-<p>— Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est
-d’ici.</p>
-
-<p>Savinski prit la lettre. « Il a peur, se dit-il, il a peur
-comme tout le monde, comme moi, du reste. Et il se
-sauve… Mais moi, je ne partirai pas encore. »</p>
-
-<p>Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes,
-les barges sur le canal glacé, les arbres morts du Jardin
-d’Été passèrent sous ses yeux.</p>
-
-<p>La lettre ne contenait qu’une ligne :</p>
-
-<p>« A sept heures, au restaurant Donon, demander le
-cabinet retenu par Rodionof. »</p>
-
-<p>Elle était signée : « S. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire
-aux Affaires étrangères avait commandé un repas
-digne des anciens jours de Pétersbourg par son élégance
-et par le choix des mets. En l’honneur de son hôte, et
-malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la
-vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski
-pensa à part lui que la possession du pouvoir agissait
-sur les bolchéviques comme sur les gens du régime disparu ;
-cette première impression le mit de bonne humeur
-et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté
-par où on pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof.
-Mais, au cours du repas, il remarqua que Séméonof
-n’avait pas touché à la vodka et qu’il se bornait à tremper
-ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était
-pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés.
-Il y vit un calcul de Séméonof et se tint sur ses
-gardes. La conversation débuta par des questions personnelles.
-L’officier s’informa de la santé de leurs amis
-communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota
-qu’il ne demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine
-et ce fait confirma l’exactitude des renseignements
-qu’on lui avait fournis sur les rapports secrets qui s’étaient
-établis entre le militant bolchévique et la belle Nathalie.
-Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser
-à Lydia Serguêvna.</p>
-
-<p>Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort
-de son cousin, « tué dans des circonstances tragiques »,
-ajouta-t-il textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur.
-Celui-ci eut un geste de la main, comme pour
-écarter une chose fâcheuse, mais insignifiante, et dit de
-sa voix martelée qui portait sur les nerfs de Savinski :</p>
-
-<p>— Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir
-l’État, je lui trouverai un emploi digne d’elle et de ses
-rares facultés auprès de moi aux Affaires étrangères.
-Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans la
-Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.</p>
-
-<p>Il s’interrompit un instant et reprit :</p>
-
-<p>— Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch,
-et c’est à ce sujet que je vous ai demandé de venir ici.</p>
-
-<p>Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses
-bras sur sa poitrine d’un geste qui lui était familier et,
-regardant Savinski bien en face, il lui exposa la situation
-telle qu’elle se dessinait devant lui.</p>
-
-<p>Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait
-toute déclamation démagogique et lui parlait comme à
-un homme intelligent et non comme à un auditoire populaire.
-Il ne fut pas question de « l’abjecte tyrannie du
-tsar », ni de « l’autocratie corrompue », ni des « longues
-souffrances du peuple », ni de la « guerre abominable »,
-ni inversement du triomphe du prolétariat, dont Séméonof
-semblait se soucier fort peu en tant que prolétariat. Il
-était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce qu’il
-y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour
-gouverner la Russie, mais que la possession du pouvoir
-était, pour Lénine et Trotski, comme pour lui, la chose
-essentielle. Il parut à Savinski, dans ce premier entretien,
-que c’était une autocratie nouvelle qui montait sur le
-trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable,
-car s’il est impossible de discuter avec une foule grossière,
-enflammée et envieuse, il reste qu’on peut causer avec
-quelques hommes intelligents et tout-puissants, si éloignés
-soient-ils de vos idées. Pour Séméonof, il était évident
-que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils allaient
-faire la paix avec l’Allemagne.</p>
-
-<p>— Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue :
-elle sera mauvaise, c’est entendu… Mais une mauvaise
-paix vaut mieux que la meilleure des guerres. Et, dans
-la paix, nous prendrons notre revanche… Mais, Nicolas
-Vladimirovitch, nous sommes jeunes et inexpérimentés
-dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y a
-pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est
-fait et parfait. Mais dans la mécanique des affaires, nous
-manquons de spécialistes… Nous allons avoir à discuter
-avec les experts allemands des questions économiques et
-financières, le gouvernement compte que vous accepterez
-la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui
-n’implique nullement, du reste, que vous partagiez nos
-idées politiques et sociales.</p>
-
-<p>Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne
-put s’empêcher de sursauter. La poignée d’hommes qui
-s’était emparée du pouvoir par la force, cette petite bande
-d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu dans son
-long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances.
-Quoi ! ils avaient la prétention de détruire de fond en
-comble la société ancienne, d’en ruiner les principes
-mêmes, et voilà qu’à la première difficulté ils venaient
-s’adresser à lui, qui était précisément un des soutiens
-essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient… Mais
-il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement
-de Smolny, et Savinski s’amusa à faire à cette proposition
-si nette la plus longue, la plus enveloppée, la
-plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec mille
-réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour
-parler au nom du gouvernement du peuple et de la dictature
-du prolétariat aux réunions de Brest-Litovsk, il
-ne pensait pas, en tant que citoyen russe, avoir le droit
-de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient
-chargés de mener les difficiles négociations économiques
-avec les Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils
-le voulaient venir voir. Il serait préférable que cela se
-passât à la Banque du Nord. Des visites de Savinski à
-Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la curiosité, de
-provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni
-aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof
-l’avait compris puisqu’il lui avait donné un rendez-vous
-clandestin entre les quatre murs sans oreilles d’un cabinet
-particulier.</p>
-
-<p>Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse,
-mais, devant la fermeté de Savinski, il n’insista plus et
-la conversation prit un tour plus technique.</p>
-
-<p>Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher
-de lui dire à brûle-pourpoint :</p>
-
-<p>— Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch ?</p>
-
-<p>Séméonof répondit :</p>
-
-<p>— Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas
-Vladimirovitch, que nous mettrons toutes les chances
-pour nous. Vous avez entendu ce qu’a dit Lénine dans
-un de ses derniers discours : « Camarades, travaillons
-pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes. »
-Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace,
-que la terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons
-pas encore appliquée. Mais donnez-nous du temps et
-chacun comprendra bientôt en Russie qu’il n’a pas le choix
-et qu’il faut se soumettre…</p>
-
-<p>Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement.
-Savinski eut la sensation nette que si l’ancien officier
-était chargé des fonctions de commissaire à la contre-révolution,
-personne ne trouverait le chemin de son cœur
-et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté
-sereine et implacable serait au service de l’intelligence
-la plus froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui
-fût au monde.</p>
-
-<p>— Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit
-Savinski avec un sourire.</p>
-
-<p>Séméonof haussa les épaules.</p>
-
-<p>— S’il le faut, dit-il froidement.</p>
-
-<p>Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main
-à Nicolas Vladimirovitch.</p>
-
-<p>— Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il.
-Je crois que c’est demain matin que nous occupons les
-banques.</p>
-
-<p>Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de
-saisir le sens plein de la communication qu’il venait de
-lui faire de sa voix la plus froide. Puis il ajouta, comme
-avec négligence :</p>
-
-<p>— Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous
-avons besoin de vos talents.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation
-inutile, vous seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir,
-en attendant, la sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski
-Péréoulok. Sans reproche, vous nous laissez dans
-la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.</p>
-
-<p>— J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne
-humeur maintenant, je vous déposerai. Je cours les
-mêmes risques que vous ; mais je n’ai pas le loisir d’y
-penser… Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma
-vie et la vôtre sont hasardées… Qu’importe ! En tout
-cas, il n’y aura pour l’instant aucune perquisition chez
-vous. Si l’on veut entrer la nuit, n’ouvrez pas et téléphonez
-au numéro 4-15. On enverra immédiatement une patrouille.</p>
-
-<p>L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat
-en uniforme. Il suivit la Millionnaia. Arrivé devant la
-maison des Choupof-Karamine, Savinski vit de la lumière
-et se fit arrêter.</p>
-
-<p>— Vous présenterez mes hommages respectueux à la
-belle Nathalie, dit Séméonof en s’inclinant.</p>
-
-<p>La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut
-pas. Il était très exactement renseigné sur ce qui se passait
-à Smolny et, depuis plusieurs jours déjà, avait été averti
-que la saisie des banques était imminente. Aussi avait-il
-pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la lumière
-chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que
-Lydia était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait
-de le conduire à son père, à qui il voulait épargner l’émotion
-d’une fâcheuse nouvelle le lendemain matin.</p>
-
-<p>Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle
-se leva à l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant :</p>
-
-<p>— Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore,
-mon ami.</p>
-
-<p>— C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit
-doucement Savinski en gardant sa main dans les deux
-siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à votre père.
-J’ai à lui parler.</p>
-
-<p>Nathalie et lord Douglas les regardaient.</p>
-
-<p>Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée,
-la promenade le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux
-dîner chez Donon, la partie d’escrime avec Séméonof
-où, par moment, il semblait que l’on tirât avec des fleurets
-démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui faire Lydia
-l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable ;
-la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants,
-les uns sombres et tragiques, les autres présentant
-au contraire des vues charmantes sur des campagnes
-où les ombres du soir commençaient à tomber, et une
-flûte invisible, au fond des vergers, modulait un énervant
-appel à l’amour.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch ? dit
-Nathalie à haute voix. Vous semblez rajeuni de dix ans.
-Nous apportez-vous une bonne nouvelle ?</p>
-
-<p>— Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski.
-Bonne ? cela dépend comment vous l’entendez. La nouvelle
-d’un fait qui peut hâter la chute des Soviets, est-ce
-que vous l’appelez une bonne nouvelle ?</p>
-
-<p>— Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue
-pour le chœur muet et attentif.</p>
-
-<p>— Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de
-Pétrograd seront demain occupées par les bolchéviques.</p>
-
-<p>— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? fit une dame
-un peu forte. Quel changement cela apportera-t-il dans
-les affaires ?</p>
-
-<p>— Oh ! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le
-regarde du point de vue de l’éternité, comme disent les
-philosophes. Vous ne pourrez plus tirer d’argent sur vos
-comptes-courants et vos coffres-forts seront séquestrés.</p>
-
-<p>A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites
-jambes jusqu’à Savinski.</p>
-
-<p>— Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix
-aigre. Est-ce que la nouvelle est exacte ? Mais savez-vous
-que c’est la ruine pour nous tous ? L’argent de nos
-comptes-courants !… C’est un vol manifeste.</p>
-
-<p>— C’est une mesure politique exactement conforme
-aux déclarations du gouvernement soviétique, dit Savinski.
-Il est certain que nous sommes ruinés… Mais j’estime
-que notre ruine entraînera celle de l’État et qu’ainsi la
-saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.</p>
-
-<p>— Mais quand ? intervint Nathalie, qui semblait avoir
-perdu tout son sang-froid, quand ?… Les coffres-forts
-aussi ! Ne nous torturez pas ! Pensez-y… Vous êtes odieux
-avec votre ironie.</p>
-
-<p>Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait
-pris, on devina qu’elle portait plus d’intérêt à ce que
-recélait son coffre qu’aux sommes portées à son compte-courant.
-Une extrême agitation régnait dans le salon.
-Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des
-banques la société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des
-ruines partielles, subsistait dans ses lignes essentielles,
-s’écroulait d’un seul coup.</p>
-
-<p>Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections
-et des questions qui se croisaient, il se pencha
-vers Lydia, auprès de qui il était assis.</p>
-
-<p>— Alors, vous êtes ruinée, <i lang="en" xml:lang="en">dear little thing</i>, dit-il.
-C’est très intéressant !</p>
-
-<p>Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.</p>
-
-<p>— Cela n’a aucune importance, fit-elle.</p>
-
-<p>Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il
-avait jetée dans le cercle, Savinski se tourna vers son
-amie et lui demanda de le conduire chez son père. Elle
-se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski la
-suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait
-les deux hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un
-feu de bois qu’ils avaient allumé près d’une des portes,
-et les flammes mouvantes éclairaient dans la nuit les
-tas de neige, les piles régulières des bûches entassées
-pour l’hiver, les murs nus des maisons et les formes
-incertaines des dvorniks qui, enveloppés dans des touloupes,
-battaient lentement la semelle sur la neige gelée.
-Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de
-leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution
-que Savinski avait sous les yeux. Cette veillée
-nocturne contre les dangers pressentis, mais réels, lui
-rappela que cette grande ville, qui semblait morte sous
-le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels
-il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre
-effet que de lui donner un goût plus vif de la vie et de lui
-faire sentir plus fortement les liens d’affection qui l’unissaient
-à la jeune fille qui marchait, légère, devant lui.
-Ils entrèrent par une porte de service, traversèrent quelques
-corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez
-mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince
-Serge. Lydia alluma une lampe électrique et dit :</p>
-
-<p>— Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici ? Il faut
-que je prévienne papa.</p>
-
-<p>Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse
-Hélène et son vieil ami Vassilief, dont les puérils bavardages
-l’irritaient. Il resta dans la galerie de tableaux faiblement
-éclairée par la lampe qui brûlait sur la table.
-En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses
-masses de verdures sombres, cernées d’un cadre doré.
-Il y distingua une Eurydice fuyante au bord d’une
-rivière. Plus loin, la svelte stature d’un Apollon Sauroctone
-se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait
-l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste
-salle où des chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations
-dès longtemps disparues et la noblesse de vies menées
-sous des cieux plus beaux, près des mers retentissantes
-sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski fut
-emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia
-l’accompagnait.</p>
-
-<p>A ce moment, la jeune fille apparut.</p>
-
-<p>— Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir,
-mais il tient à vous voir.</p>
-
-<p>Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant
-la porte donnant sur le vestibule, il lui prit le bras et
-l’arrêta.</p>
-
-<p>Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire
-de ses yeux et de sa bouche entr’ouverte.</p>
-
-<p>Ils restèrent quelques secondes sans parler.</p>
-
-<p>Savinski se pencha vers elle.</p>
-
-<p>— Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis
-très heureux.</p>
-
-<p>Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez
-le prince Serge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c6">VI<br />
-LE CARREFOUR DOUTEUX</h3>
-
-
-<p>Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore
-que le cynisme des propositions qu’il lui avait faites,
-le ton sur lequel il lui avait demandé sa collaboration
-l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de donner des
-conseils techniques aux maîtres de l’heure ? Ne prenait-il
-pas une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans
-l’entreprise bolchévique qui menait la Russie aux abîmes ?</p>
-
-<p>Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations
-secrètes avec les dictateurs terroristes ? Leur règne serait
-de courte durée. Il n’aurait que la honte d’avoir cédé à
-leurs injonctions. Et pourquoi l’avait-il fait, du reste ?
-Pourquoi cette obstination à ne pas quitter Pétrograd ?
-Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande.
-Et là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens
-la Suède et l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à
-ces questions, auxquelles il revenait sans cesse. « Oserai-je
-le dire à Lydia Serguêvna ? », pensa-t-il un jour. Comment
-le jugerait-elle, elle qui était toute pureté ? Cacher
-quelque chose à son amie lui était déjà désagréable.
-Elle s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait
-à se hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse,
-elle parlait rarement des bolchéviques. Jamais il ne surprit
-d’elle un mot violent contre Lénine ou contre Trotski.
-Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une horrible
-épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse
-pas les hommes.</p>
-
-<p>La Banque du Nord, comme les autres banques de
-Pétrograd, était nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient
-et un commissaire siégeait dans le cabinet du
-directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de gens
-qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la
-confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que
-150 roubles par mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs
-de coffres-forts étaient appelés en série. On confisquait
-les bijoux et l’or qui y étaient enfermés. Un
-désordre incroyable régnait dans cette maison où, la
-veille encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce
-spectacle irritait Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure
-le matin à la banque, heure perdue en de prodigieuses et
-vaines discussions avec le commissaire du gouvernement.
-Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait
-tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction
-de Séméonof. Le représentant du gouvernement lui posa
-plusieurs questions au sujet des négociations économiques
-et financières avec l’Allemagne. Savinski le jugea complètement
-ignorant des affaires, mais intelligent et désireux
-d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé,
-jamais mêlé à la vie financière, allait discuter des plus
-grands problèmes avec les chefs allemands avait quelque
-chose de risible… Mais l’entretien qu’il eut avec Savinski
-se passa sur un ton convenable.</p>
-
-<p>Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que
-ses nerfs étaient tendus et qu’il se cherchait querelle à
-lui-même, que Savinski reçut dans son appartement la
-visite d’un soldat à la figure assez fine. Le soldat insista
-pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui
-était bien fermée, et dit enfin à mi-voix :</p>
-
-<p>— Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire
-vous voir. Il est au numéro 58 de la Moïka, au deuxième
-étage. Venez après le coucher du soleil et demandez l’appartement
-Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai la porte.</p>
-
-<p>Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir.
-« Après tant de coquins des deux partis, je vais enfin
-revoir la figure d’un honnête homme, se dit-il. Celui-là
-est un Russe qui ne connaît pas les compromissions. »
-Et il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un
-mois qu’il l’avait quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il
-disparu dans la tourmente ? La seule chose qu’il avait
-apprise était qu’il était encore en vie, car les bolchéviques,
-qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de
-leurs ennemis les plus redoutables, venaient de faire
-passer dans les journaux une note annonçant que cent
-mille roubles seraient payés à celui qui livrerait Spasski,
-mort ou vif.</p>
-
-<p>Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. « Et voilà
-un brave homme encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent
-mille roubles, ce serait une fortune pour lui. »</p>
-
-<p>Il lui serra la main et fit dire à « l’ingénieur Mouchine »
-qu’il serait à six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une
-pensée lui traversa l’esprit : « Me voilà lancé dans une
-entreprise un peu hasardeuse. Est-ce que par hasard
-l’ingénieux Séméonof me ferait suivre ? Qu’est-ce qu’il
-y a au bout de cela ? La prison ou une exécution
-sommaire. » L’idée que Séméonof le surveillait l’amusa.
-« S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il doit savoir que je
-vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il s’intéresse
-tant. » Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver
-Spasski.</p>
-
-<p>La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec
-laquelle il s’était promené pendant une heure le long
-de la Néva. Il brûlait de lui dire qu’il allait chez son ami
-Spasski, mais il jugea plus sage de se taire. Il ne vit personne
-qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté,
-il entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai,
-s’attarda un moment à prendre le thé, et, pour sortir,
-traversa la cour et gagna, par la maison des Choupof-Karamine,
-la Millionnaia. En quelques minutes, il arriva
-à la maison désignée, sur la Moïka.</p>
-
-<p>Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra
-pas le portier et monta sans être interrogé au
-deuxième étage. Une minute plus tard, il était en face
-de Spasski, dans une petite pièce où un lit était préparé
-sur le divan.</p>
-
-<p>Spasski portait un uniforme de simple soldat.</p>
-
-<p>— C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui,
-dit-il avec un sourire, en voyant la mine étonnée de son
-visiteur. Je suis un des trois ou quatre millions de soldats
-qui errent à l’heure présente à travers le pays. Et voici
-mon livret.</p>
-
-<p>Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de
-Karpof, Ivan Fomitch, du gouvernement d’Orel.</p>
-
-<p>— Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas
-aux bolchéviques l’honneur de m’inquiéter de leur police…
-J’ai échappé à l’Okhrana du tsar. Les gens d’aujourd’hui
-ne sont que de petits enfants auprès des policiers de
-naguère.</p>
-
-<p>L’ordonnance de Spasski apporta du thé.</p>
-
-<p>Comme avec Séméonof, la conversation débuta par
-des questions personnelles, et Savinski nota que le nom
-de Lydia Serguêvna fut le premier cité. Spasski voulut
-savoir tout de suite si elle était restée à Pétrograd et en
-parla en termes qui touchèrent Savinski.</p>
-
-<p>— J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille
-charmante, et, sous sa timidité, se cache un caractère
-droit et fier. J’ai confiance en elle. Les femmes valent
-mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas Vladimirovitch.
-Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile…
-Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai
-que si cela est nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui
-dire que je ne l’ai pas oubliée, que je pense à elle ?…</p>
-
-<p>— Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je
-l’aime aussi, comme ma fille. Nous parlons souvent de
-vous. Malgré les horreurs présentes, elle reste pleine de
-foi en la Russie. Son enthousiasme juvénile m’est précieux ;
-il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai envie de
-tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une
-mauvaise époque, mon cher André Ivanovitch, on y
-devient lâche…</p>
-
-<p>Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il
-réfléchit un instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le
-quittait pas des yeux, et soudain il se décida à raconter
-à son ami son entrevue avec Séméonof et l’engrenage
-dans lequel il se trouvait pris.</p>
-
-<p>A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des
-objections, l’approuva d’être entré en contact avec le
-gouvernement. Sans doute, ne fallait-il pas se compromettre
-publiquement et apporter ainsi aux dictateurs
-terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant.
-Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à
-établir des relations officieuses avec les chefs de
-Smolny.</p>
-
-<p>— Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente
-est de quitter la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes
-soient ici, que des hommes comme moi mènent
-une guerre ouverte contre les bolchéviques, que des
-hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre
-la direction des affaires… Vous ne pouvez pas vous cacher
-sous un uniforme de soldat ; vous devez rester à Pétrograd,
-et si, pour y vivre, vous êtes obligé de causer une
-heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je n’y
-vois aucun inconvénient… Nous aurons besoin de vous.
-Je pars dans le Don retrouver les généraux Alexeief,
-Kornilof et Kaledine. Là est le salut… Mais il nous faut
-des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que je ferai passer
-une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront
-apportées par des hommes de toute confiance et, le plus
-souvent, verbalement. On a la manie d’écrire en Russie.
-Rien n’est plus dangereux… Vous n’aurez de lettres de
-moi que quand cela sera absolument nécessaire ; il faudra
-les lire avec les yeux de l’esprit et comprendre à demi-mot ;
-elles ne seront jamais signées, ne porteront pas
-votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces
-coquins connaissent. Vous les distinguerez à ceci que,
-dans la seconde phrase, il y aura le mot « encore ». Maintenant,
-voici nos projets, mais je vous avertis à l’avance
-qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le
-Don, et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés
-et leur faire comprendre que la seule façon d’ébranler
-les bolchéviques est d’aider à constituer une armée de
-volontaires sur les terres cosaques…</p>
-
-<p>La figure de Spasski s’éclairait ; il était en pleine action.
-La vie pour lui était simple ; il avait un but vers lequel
-il tendait toutes ses facultés. Et ce but était magnifique :
-la libération de la Russie tombée dans l’esclavage le plus
-avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à l’activité
-d’un homme jeune et plein de confiance en ses
-forces ?</p>
-
-<p>Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des
-relations sûres et rapides entre le Don et Pétrograd. Il
-prévoyait tout, et que Savinski pouvait être arrêté ou
-simplement surveillé. Il lui fit les recommandations les
-plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à prendre
-pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa
-maison.</p>
-
-<p>Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait
-à son tour plein de vie et de courage. Et comme la
-figure de Spasski revenait devant ses yeux, il se dit :
-« J’ai vu un homme heureux… Oui, dans l’horreur de
-ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi
-de ses facultés. Il ne le sait pas ; il ne s’en rend pas
-compte ; il parle, comme moi, comme nous tous, de la
-honte d’être Russe aujourd’hui, et pourtant il n’a jamais
-vécu des heures plus pleines et plus belles… »</p>
-
-<p>Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher,
-se mit à suivre avec fièvre une piste si riche en pensées
-nouvelles et qui lui paraissaient singulièrement attirantes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c7">VII<br />
-FINLANDE</h3>
-
-
-<p>Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon
-des événements qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas
-été voir les siens en Finlande. Il remettait de jour en jour.
-Mais un remords tenace occupait son âme, dont il ne
-pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se plaignait
-pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne
-parlait pas d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient,
-et surtout Boris. Elle s’inquiétait aussi de savoir son mari
-exposé à mille dangers que son imagination, à distance,
-grossissait. Mais elle avait en lui une confiance entière,
-le savait retenu par des affaires importantes et ne doutait
-pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait
-les rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour
-passer en Angleterre. Finalement, Savinski, profitant
-d’un moment de calme dans la tempête qui secouait la
-ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la
-frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette
-nouvelle à Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et
-l’intimité qui était née entre eux était telle qu’il lui semblait
-n’avoir pas le droit de l’abandonner même pour un
-temps si bref. Il le lui dit, comme ils se promenaient dans
-le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de bronze
-de Pierre le Grand.</p>
-
-<p>— Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai
-beaucoup de soucis à votre sujet. « Que se passe-t-il
-dans la ville ? me demanderai-je à chaque heure. Tout
-est-il tranquille ? Tire-t-on sur Nevski ? » Il faudra que
-vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune
-folie. Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir ? Je
-suis arrivé à croire que vous ne pouvez mettre le pied hors
-de chez vous sans moi.</p>
-
-<p>Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.</p>
-
-<p>— Suis-je une petite fille ? dit-elle. La ville est tranquille.
-Je ne vous promets rien du tout. Je sortirai probablement
-avec mon amie Hélène. Quant à des folies,
-j’aimerais bien en faire, mais cela n’est pas si facile que
-vous l’imaginez.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta un instant.</p>
-
-<p>— Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez
-des folies… Si je vais voir Séméonof aux Affaires étrangères,
-est-ce une folie ? Non, je suis sûre qu’il me recevra
-très bien et sera d’une parfaite courtoisie… Irai-je prendre
-le thé chez l’admirable lord Douglas qui m’invite depuis
-longtemps ? Oh ! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch,
-non, toujours avec mon amie ? Folies à vos yeux,
-aux miens choses bien raisonnables et ennuyeuses… Je
-vais vous dire une chose à laquelle j’ai beaucoup réfléchi,
-Nicolas Vladimirovitch… Nous sommes cette fois-ci en
-pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des
-doutes. Vous étiez encore président de la Banque du
-Nord. Maintenant, vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques
-vous ont pris votre auto. Nous sommes tous ruinés.
-On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça viendra… Petit à
-petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit
-mal ; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves
-de bois ; la lumière électrique manque souvent au moment
-où on en a le plus besoin… On ne peut plus sortir la nuit,
-car on est dépouillé à tous les coins de rues. Nous ne
-savons pas ce qui nous arrivera demain… Et voilà, nous
-menons tous la même petite vie plate, sans imagination,
-rétrécie seulement, car on se voit à peine… Cela manque
-de grandeur, vraiment… Nous sommes très médiocres,
-mon cher ami. Et le pire est que je ne vois pas ce que nous
-pouvons inventer de grand. C’est désolant ! Le soir,
-quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine
-et je me dis : « Voilà encore un jour de ma jeunesse
-qui s’est envolé. Qu’en ai-je fait ? »</p>
-
-<p>Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques
-accents de sa voix dont elle n’était pas complètement
-maîtresse, Savinski comprit qu’en elle une corde secrète
-vibrait douloureusement. L’impuissance où il était de
-la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et
-l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient
-en lui. Ils étaient seuls dans le jardin que domine
-le cavalier de bronze qui caracolait hardiment au-dessus
-d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas, couvrait la ville.
-D’un côté de la place, les grands palais du Saint-Synode
-et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres
-blancs sur le fond jaune des murs ; de l’autre côté, le
-palais de l’Amirauté étalait la pompe impériale de son
-architecture jusque sur le quai de la Néva. Un petit drapeau
-rouge flottait au faîte du toit et semblait insulter
-tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence.
-Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus
-dans un pays inconnu et hostile. Une catastrophe les
-menaçait. Il fallait fuir… Mais il était trop tard… Il frissonna…</p>
-
-<p>Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées.
-Il se sentit plein de force, et près de lui était
-Lydia. N’était-ce pas assez pour défier les destins ?</p>
-
-<p>Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut
-frappé de son changement d’humeur. Elle était nerveuse,
-irritable. Pour la première fois, elle lui dit des mots assez
-piquants. En vain, il essaya de la ramener. Elle restait
-fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas la
-revoir avant deux jours, il était au désespoir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure,
-il arriva vers midi auprès des siens. Le temps était brumeux
-et froid ; la campagne finlandaise triste, sans horizon,
-d’une couleur morte. Il retrouva l’atmosphère familiale
-qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment de sérénité
-que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si sensible
-au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès
-d’elle tout semblait appartenir à un ordre de choses dont
-l’existence était réglée suivant des lois secrètes qui, par
-leur essence même, étaient au-dessus de toute discussion.
-Rien ne pouvait étonner ni surprendre dans les rapports
-qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le
-rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était
-semblable à la chaleur douce, toujours égale, sans à-coups,
-bienfaisante, pénétrant partout, qui se dégage
-des grands poêles russes en faïence. Savinski y fut
-sensible une fois de plus ; ses nerfs, soumis à une rude
-épreuve par l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent.
-Un flot de sensations douces l’envahit. Après le
-thé, Sonia se mit au piano et chanta d’une belle voix
-grave des airs populaires anciens. Savinski avait sur ses
-genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras
-passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée
-contre la sienne. Il ne se défendait pas contre
-l’émotion qui montait en lui et peu à peu grandissait, le
-bouleversait. Un bonheur calme, riche et tranquille, était
-là à portée de sa main. Soudain, il se demanda passionnément :
-« Pourquoi suis-je ému à ce point ? » Et tout
-aussitôt, involontairement, la réponse monta à ses lèvres :
-« Peut-être ne suis-je plus fait pour ce bonheur-là ! »
-Il lui sembla que quelqu’un avait parlé en lui qu’il ne
-connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux
-se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres
-sur son front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa
-son père. Il respirait fortement, comme s’il avait
-gravi une côte escarpée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies
-et Savinski, dans une détente irrésistible, s’amusa avec
-son fils et se laissa emporter par le mouvement juvénile
-que Boris imprimait à la conversation. Pourtant, au cours
-du repas, il surprit à quelques reprises le regard de sa
-femme attaché sur lui. Un instant, il crut y lire une
-nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression
-passagère se dissipa vite.</p>
-
-<p>Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus
-du lit où Savinski était couché à côté de sa femme.
-Il la prit dans ses bras et attira sa tête à lui pour lui donner
-un baiser avant de s’endormir. Il sentit sur ses joues des
-larmes chaudes.</p>
-
-<p>— Tu pleures ? dit-il avec tendresse.</p>
-
-<p>— Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été
-un peu énervée ces jours derniers. Les temps sont durs
-pour moi aussi… Mais je suis heureuse et je t’aime.</p>
-
-<p>Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore.
-Le sommeil la prit dans les bras de son mari qui la caressait
-doucement et ne parlait pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du
-dîner. Sonia n’avait plus montré aucune faiblesse dans
-la journée. Elle l’accompagna jusqu’à la gare avec les
-enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait attendre un
-peu ; la Finlande était calme, bien que des bandes de
-matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais
-ils ne s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation
-du parti socialiste, la situation du gouvernement bourgeois
-semblait encore solide. Il surveillerait le développement
-de la crise à Pétrograd. Si les bolchéviques étaient chassés
-de Smolny, il devait être là. Si, au contraire, ils s’installaient
-au pouvoir, eh bien ! il serait toujours possible de
-franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant,
-il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et
-leur ferait, en tout cas, tenir des nouvelles par une voie
-sûre.</p>
-
-<p>En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce
-qu’un traîneau le ramenât de la gare de Finlande chez
-lui, il resta sous l’influence des heures passées auprès de
-sa femme. Mais, à peine dans son appartement, il se précipita
-vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il
-apprit avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas
-chez elle. Il téléphona chez Nathalie Choupof-Karamine.
-Elle avait la grippe, était seule à la maison et ne recevait
-pas. Où avait disparu Lydia ? Il faisait nuit depuis plus
-de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors
-de chez elle ? Peut-être avait-elle été chez son amie
-Hélène à la Mokhovaia ? Celle-ci n’avait pas le téléphone.
-Pour revenir de chez elle, il fallait traverser la solitude
-dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux Lydia
-s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté
-le canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve
-de la ville. Elle marchait légèrement à son habitude,
-insouciante, préoccupée seulement de ne pas tomber dans
-les trous du chemin. Et, près du petit pont, trois soldats
-silencieux attendaient… L’image fut si nette devant ses
-yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en
-un instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place
-était nue et désolée. Le vent du nord s’était levé et une
-flamme insuffisante dansait entre les vitres de l’unique
-réverbère qui était allumé. Il faisait très froid. De l’autre
-côté de la place, de lourds tramways couplés passaient
-en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route ; il
-attendit un instant, alluma une cigarette, revint sur ses
-pas, et se décida à rentrer. « Cette vie est impossible »,
-se surprit-il à dire, quand il fut de nouveau dans la tiédeur
-de son petit appartement. Il prit le téléphone. Cette fois-ci,
-Lydia était à l’appareil.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-il. Je suis mort
-d’inquiétude.</p>
-
-<p>— Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia.
-Pourquoi vous créer des soucis ?… Et puis, j’ai quelque
-chose à vous apprendre.</p>
-
-<p>— Quoi donc ? fit Savinski qui, à peine rendu au calme,
-était en proie à une nouvelle émotion indéfinissable.</p>
-
-<p>— Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir…
-Mais je ne puis pas sortir avec vous… Je ne suis pas
-libre. Venez vers cinq heures prendre une tasse de thé…
-Ce soir ?… Non, je suis fatiguée, je tiendrai compagnie
-à papa, qui n’est pas bien… A demain.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les
-journaux auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien
-qu’ils fussent pleins des télégrammes où étaient relatées
-les premières conversations de Brest-Litovsk. Quand il
-se coucha enfin, il avait résolu de repartir pour la Finlande
-et de quitter définitivement la Russie. Il était impossible
-à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte
-à un gouvernement de bandits et de participer à la honte
-dont ils souillaient le pays.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c8">VIII<br />
-ILLUMINATION</h3>
-
-
-<p>Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof
-lui téléphona sur un ton qui lui déplut… Il semblait
-qu’il y eût une complicité entre eux et cette idée, surtout
-à ce moment-là, était odieuse à Savinski. Séméonof avait
-annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour
-midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser
-le rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à
-table, un officier arriva de Moscou en tenue de simple
-soldat. Il venait de la part de Spasski. Spasski était plein
-d’espoir et croyait au succès du mouvement dans le sud.
-« Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les
-terres cosaques et c’est là qu’est le salut du pays. » Mais,
-aux questions posées à l’émissaire, Savinski comprit
-qu’une fois de plus les rivalités de personnes jouaient un
-grand rôle dans le Don, que l’accord était difficile entre
-les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé
-révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin
-dans les villes les bolchéviques avaient des partisans.
-Il eut le sentiment très net de la vanité de l’œuvre entreprise
-par son ami. Mais que faire ? Il fallait jouer les
-cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski courut
-à la recherche de quelques personnages financiers et
-politiques avec lesquels il avait à se concerter avant de
-répondre à Spasski. Et, pendant qu’il parlait interminablement
-politique et affaires, il pensait au plaisir qu’il aurait
-à retrouver Lydia à cinq heures.</p>
-
-<p>Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur,
-et son mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de
-Lydia son amie Hélène.</p>
-
-<p>Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était
-gaie et riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température
-était douce. Les deux jeunes filles parlaient de
-leurs amies, des jeunes gens qu’elles avaient vus ou dont
-elles avaient des nouvelles. Des événements récents, de
-politique, pas un mot. On était à cent lieues de la révolution.
-L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère
-enchantée ; il se mêla à la conversation. Il regardait
-le visage animé de Lydia ; elle était redevenue enfant et
-il la retrouva telle qu’il l’avait connue avant la mort de
-son cousin. Il hésitait à lui demander ce qu’elle avait à
-lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait
-pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé
-un petit appartement près de l’ambassade d’Angleterre.
-Il n’y passait que les après-midi, car il logeait maintenant,
-comme Savinski le savait, chez les Choupof-Karamine.
-C’était une partie carrée ; il avait invité son amie et un
-collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs
-impressions sur cette réception intime et confrontèrent
-leurs souvenirs récents.</p>
-
-<p>Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de
-la conversation, d’appartenir à une autre espèce de gens,
-de n’avoir plus aucun lien avec Lydia. Son bref voyage
-de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux un abîme
-si profond ? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd
-même où ils vivaient des intérêts et des souvenirs en
-dehors de lui. Il se perdait ainsi dans de moroses pensées,
-tandis que les jeunes filles continuaient à bavarder avec
-animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle
-ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une
-essence plus rare que les autres femmes. Auprès d’elle
-son amie Hélène, pourtant agréable, semblait destinée
-par la nature à être sa servante. Lydia avait une façon
-à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous
-de telle manière que vous aviez l’impression de lire
-jusqu’au fond de son âme. Pouvait-on imaginer en un
-corps aussi parfait une pureté plus complète ?</p>
-
-<p>Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin
-Lydia seule à lui. Mais, comme Hélène se levait pour
-partir, Lydia la retint, lui proposant de dîner avec elle.
-Et, sur une objection de la jeune fille qui craignait de
-regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia
-ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme
-elle l’avait fait souvent déjà.</p>
-
-<p>N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies.
-Lydia l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne
-paraissait pas s’apercevoir de l’humeur sombre dans
-laquelle était plongé son ami. Comme il allait la quitter,
-elle lui dit :</p>
-
-<p>— Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch.
-Lord Douglas m’a demandé de l’épouser. Il
-prétend que cela arrangera tout, qu’auprès de lui je serai
-enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès
-janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres.
-C’est sur ce ton-là qu’il a pris les choses. N’est-ce pas
-très anglais ?</p>
-
-<p>Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester
-maître de lui. Il regarda bien en face Lydia. Elle souriait,
-mais il crut voir que sa lèvre inférieure un peu gonflée
-était légèrement contractée. Il y eut un instant de silence.</p>
-
-<p>Puis, d’une voix très naturelle, il dit :</p>
-
-<p>— Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna.
-Adieu.</p>
-
-<p>Et il sortit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup
-clair en lui. « Je me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments
-pour Lydia. Je croyais avoir pour elle une amitié profonde,
-je croyais voir en elle une enfant. Erreur, illusion ! Ce
-n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de l’amour.
-Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une
-jeune fille qui peut devenir demain une femme. » Quatre
-vers d’une chanson populaire lui traversèrent la mémoire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>L’herbe a été foulée,</i></div>
-<div class="verse"><i>Pas par toi.</i></div>
-<div class="verse"><i>J’ai été faite femme,</i></div>
-<div class="verse"><i>Pas par toi.</i></div>
-</div>
-
-<p>« C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à
-Pétrograd que tout me commandait de fuir ? A cause
-d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en Finlande ?
-Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au
-milieu des miens ? Parce que je m’en suis senti séparé,
-à cause d’elle. Je lui suis attaché, c’est ici le mot propre.
-Elle m’est plus chère que tout. Voilà. Elle remplit ma vie,
-c’est magnifique, c’est inimaginable. Me serais-je cru
-capable d’un sentiment si profond ? J’étais devenu une
-espèce de bon ours familial ; j’allais finir mes jours ainsi
-dans une douce somnolence. Et puis je la rencontre !
-Et puis ces temps troublés où l’on ne sait plus comment
-on vit !… Et tout est remis en question ! Je ne suis pas
-mort, grâce à Dieu ! Comme j’ai envie de vivre ! »</p>
-
-<p>Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski
-arpentait son cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul
-et son esprit avait été diverti des pensées qui lui étaient
-chères par une longue et ennuyeuse conversation d’affaires
-avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait travaillé
-obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude,
-il arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La
-découverte qu’il en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il
-ne songea pour l’instant à rien de plus. Lui, Nicolas
-Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze ans et plus
-s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait
-trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait
-sur la terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans,
-amoureux d’une jeune fille qui en avait dix-huit. Il se
-regarda dans la glace. L’âge, il est vrai, n’avait pas trop
-marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques
-cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard
-vif. Au demeurant, une espèce de colosse dont les deux
-pieds s’appuyaient fortement sur la terre. C’est alors
-seulement qu’il se dit : « J’aime Lydia, mais elle, elle ne
-m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié, beaucoup d’amitié,
-un grand attachement, — cela et rien de plus. C’est
-l’évidence même. »</p>
-
-<p>Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment
-aucune peine. C’était un fait qui se plaçait au-dessus
-de toute discussion. Ce qui restait magnifique et
-surprenant était le sentiment né en lui, Savinski… Oui,
-mais le lord Douglas ? Allait-il lui enlever Lydia ? Cette
-idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait
-bien aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait
-admettre ni qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât
-Pétrograd. Il avait besoin de sa présence continue auprès
-de lui. Sans elle maintenant, il n’était rien ; sans elle,
-la vie était vide ; un ennui insupportable l’accablerait.</p>
-
-<p>La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était
-beau comme un dieu ; aucune femme ne pouvait lui
-résister. Mais Lydia ? Elle n’était pas pareille aux autres.
-Elle avait une âme russe ; elle ne s’éprendrait pas de
-l’Antinoüs britannique… Et puis quitter son père ?
-Impossible… Et si le prince Volynski mourait ? L’instinct
-de sécurité ne serait-il pas alors plus puissant ? N’accepterait-elle
-pas de vivre d’une existence large et sûre en
-Angleterre ?…</p>
-
-<p>Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner
-ces idées contraires en son esprit.</p>
-
-<p>Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre
-la joie de la découverte qu’il avait faite : il aimait Lydia
-Serguêvna. C’était un don du ciel. Sa vie en était illuminée.</p>
-
-<p>L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à
-midi à la Banque du Nord, se ressentit du trouble de ses
-nerfs. Elle fut tumultueuse. Le sang-froid caustique du
-jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa aller à lui
-répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof
-affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion.
-« C’est un fait, disait-il. Un esprit raisonnable
-n’a qu’à s’incliner devant un fait et à prendre ses mesures
-en conséquence. Il ne dépend pas de vous que nous
-soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution.
-Cela étant admis, que ferez-vous ?</p>
-
-<p>— Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée
-aura-t-il ? Vous avez été au pouvoir deux mois. Combien
-y resterez-vous ? Les événements vont vite chez nous.
-Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie,
-n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que,
-dans quelques semaines peut-être, Lénine et Trotski ne
-seront pas en fuite… ou pendus.</p>
-
-<p>A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu
-le rattraper.</p>
-
-<p>Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux
-mains d’un geste qui lui était familier et, fixant son interlocuteur,
-dit avec dureté :</p>
-
-<p>— Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch,
-la vie d’un homme ne vaut pas cher aujourd’hui
-en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.</p>
-
-<p>Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui
-donner le temps d’atteindre son but.</p>
-
-<p>Il revint à un ton de conversation plus plaisant.</p>
-
-<p>— Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez
-comprendre qu’il est avec nous et qu’il y sera longtemps,
-car nous apportons à cet homme étonnant qu’est le Russe,
-et qui reste complètement incompréhensible aux étrangers,
-les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a
-le goût de l’absolu ; je m’exprime mal : il en a la passion…
-Et il adore le changement ; encore ici suis-je au-dessous
-de la vérité ; c’est le bouleversement qu’il aime, le renversement
-de toutes les valeurs. Nous lui offrons ces deux
-idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera et nous
-lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a
-jamais servi, dont il sera le premier à jouir : le communisme.
-Quelle fierté pour un grand peuple que de penser
-qu’il impose une vérité neuve au monde ! Avec cela vous
-ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui ferez supporter
-mille privations… Et Dieu sait si nous mettrons
-sa patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé.
-Le Russe étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre
-de rien, mais pour une idée. Nous sommes un peuple
-religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les formes
-anciennes de la religion sont vidées de tout contenu.
-Elles s’écroulent et retournent à la poussière. Avec
-nous, c’est un Évangile nouveau qui s’impose à l’humanité.</p>
-
-<p>Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec
-impatience. Il avait le goût qu’ont tous les Russes pour
-les discussions idéologiques. Mais le discours de Séméonof
-l’avait irrité et lui avait paru hors de propos. Se perdre
-dans une métaphysique politique et sociale est occupation
-agréable pour gens oisifs après dîner ; mais, dans ce
-cabinet de travail d’une banque d’où il avait dirigé de
-vastes affaires, il était habitué à un langage plus proche de
-la réalité. Par un brusque détour, Séméonof revint à des
-questions pratiques. Il s’agissait d’organiser la Banque
-du Peuple qui absorberait toutes les banques privées dont
-l’État avait pris possession et il voulait avoir les conseils
-d’un financier aussi éminent que Savinski.</p>
-
-<p>Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.</p>
-
-<p>— Que me racontez-vous là ? dit-il. Savez-vous de
-quoi vivent les banques ? Vous croyez qu’elles vivent
-d’argent… Pas du tout, elles vivent de crédit. Sans crédit,
-pas une banque au monde ne peut garder ses guichets
-ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement
-dont vous faites partie ? Nul. Vous avez saisi les
-dépôts. Après cela, qui vous apportera de l’argent ?
-Personne. Vous aurez beau multiplier les appels et donner
-les assurances les plus formelles, pas un client — et vous-même,
-mon cher Léon Borissovitch — ne vous confiera
-ses fonds. Vous tirez à toute allure deux cents millions de
-roubles par jour. Eh bien, vous ne reverrez jamais un seul
-des billets que vous mettez en circulation. Vous êtes
-condamnés à la banqueroute… Vous avez voulu mon avis,
-le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme
-connaissant les affaires qui vous parle un autre langage.
-Si vous tenez à ce que nous travaillions avec vous, abandonnez
-le communisme dont personne au monde ne peut
-établir les finances.</p>
-
-<p>Séméonof réfléchit un instant.</p>
-
-<p>— Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas
-Vladimirovitch. Vous êtes prisonnier des formules dans
-lesquelles vous avez été élevé. Est-il possible que vous
-ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de la
-société ? Ce serait désirable, croyez-moi… Cela sera nécessaire.
-Je ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler
-avec nous.</p>
-
-<p>Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il
-les eût tolérées chez d’autres ; elles étaient inadmissibles
-dans la bouche d’un homme de ce caractère et de cette
-intelligence. Enfin, dans chaque entretien qu’il avait avec
-le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait pour lui
-faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient
-les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que,
-finalement, si l’on voulait sauver sa peau, il serait sage
-d’être en bons termes avec eux.</p>
-
-<p>Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique
-pouvoir, elles étaient, à la lettre, insupportables. C’était
-une des épreuves des temps troublés, et non la moindre,
-d’être obligé de plier sous la menace d’un dictateur
-terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le
-succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de
-Séméonof.</p>
-
-<p>Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa
-main, arpenta le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski
-et, tout en marchant, dit comme négligemment :</p>
-
-<p>— Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.</p>
-
-<p>Savinski sursauta.</p>
-
-<p>— Vous êtes fous ! lança-t-il, sans prendre le temps
-de réfléchir.</p>
-
-<p>Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon
-la plus formelle :</p>
-
-<p>— Le gouvernement des Soviets ne peut admettre
-d’être insulté par le gouvernement britannique qui
-garde sous les verrous des hommes comme Tchitcherine
-et Petrof.</p>
-
-<p>Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de
-la façon la plus sèchement polie, il dit :</p>
-
-<p>— Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à
-homme, je ne vois pas le but de nos entrevues.</p>
-
-<p>Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis
-Séméonof prit congé.</p>
-
-<p>— Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement.
-Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me téléphoner.</p>
-
-<p>Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba.
-Il réfléchit un instant sur la communication du sous-commissaire
-aux Affaires étrangères. Soudain sa figure
-s’éclaira et il sourit :</p>
-
-<p>« C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé
-d’arrêter l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait
-pas Séméonof de me l’apprendre. Mais comme ce sont de
-rusés compères, ils ont trouvé ce moyen ingénieux d’agir
-sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car ils
-sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter
-notre conversation. » Il s’arrêta un peu, puis il continua :</p>
-
-<p>« Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le
-lui dire et qu’ils ont calculé assez juste. Mais le chantage
-n’en est pas moins évident et ils ne songent pas
-une minute à arrêter mon honorable ami. »</p>
-
-<p>Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq
-heures, de façon à avoir son après-midi libre. Il arriva
-très en retard chez lui pour déjeuner. Il trouva un mot
-de Lydia lui disant que son père était plus malade et
-qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs
-fois en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où
-il rencontra le lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec
-lui pendant quelques minutes. « Est-ce qu’il aime Lydia ?
-se demanda-t-il, tout en causant avec l’admirable jeune
-homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle, elle est
-jeune, il lui plaît ; il veut prendre son plaisir avec elle,
-mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais.
-Peut-il même imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia ? »
-Il souriait de joie, tant cette certitude l’emplissait. Elle
-resta en lui pendant la demi-heure qu’il passa avec l’ambassadeur.</p>
-
-<p>Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski
-avait passé une mauvaise journée ; il était agité et demandait
-à le voir le plus tôt possible. Est-ce que le lendemain
-quatre heures lui convenait ?</p>
-
-<p>Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia
-s’il pourrait causer avec elle un peu en sortant de chez
-son père.</p>
-
-<p>— Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis
-et je serai contente de vous voir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c9">IX<br />
-PÈRE ET FILLE</h3>
-
-
-<p>On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit
-était déjà venue quand Savinski fut introduit dans le
-petit salon que le prince Serge ne quittait plus. Il était
-à son ordinaire dans son fauteuil, un châle sur les épaules,
-un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de son extrême
-maigreur ; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés
-sous les arcades sourcilières ; sa main droite, qui reposait
-sur le bras du fauteuil, était pâle et décharnée ; les ongles
-allongés semblaient appartenir déjà à un cadavre. « C’est
-la fin, pensa Savinski, en le voyant. Lydia n’aura plus
-que moi. » Déjà il avait oublié le lord Douglas.</p>
-
-<p>Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.</p>
-
-<p>— Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix
-basse…</p>
-
-<p>Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée,
-il sourit douloureusement.</p>
-
-<p>— Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie.
-C’est dommage… Quel beau pays ! On y sent l’Arabie
-encore, l’odeur des épices vous remplit les narines quand
-le vent du sud fait monter la poussière des chemins… Je
-suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch.
-C’est peut-être à cause de mon grand nez… Vous avez
-remarqué, mon cher, que je n’ai pas un nez russe… Une
-de mes grand’mères doit avoir aimé quelque Circassien,
-là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait chaud… A
-certains moments, il me semble que je sens encore dans
-mes veines la chaleur de l’Orient… Croyez-vous qu’on
-ait vécu déjà sur cette terre ? Si oui, j’ai été un Maure de
-Boabdil à Cordoue, près du Guadalquivir que l’été met
-presque à sec entre ses rives brûlées. Je me souviens, je
-me souviens… Et notre Pouchkine descendait d’un
-Abyssin…</p>
-
-<p>Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler
-sa salive. Il divaguait un peu, tout en monologuant. Il
-avait oublié la présence de Savinski. Il renifla.</p>
-
-<p>— Ici, ça sent le moisi ; nous vivons dans la pourriture.
-La Néva, elle, n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée
-d’eau, cette mâtine… C’est un fleuve impérial ; il n’y a
-rien de pareil au monde… Mais c’est un fleuve russe,
-énorme et stérile ; il coule dans un marais. Il a fallu la
-folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de
-pierre dans ces solitudes humides !… Quelle aberration !…
-Mais pour moi, il n’y a plus qu’un empire,
-l’empire des morts… Vous vous souvenez du vers de
-La Fontaine : <i>Et dont les pieds touchaient à l’empire des
-morts.</i> Ah ! ah !… mes pieds y sont déjà entrés ; ils n’en
-ressortiront plus… Et je les suis lentement…</p>
-
-<p>Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée.
-Un domestique apportait du thé. Le prince revint à
-lui, tendit une cigarette à Savinski, en prit une et dit :</p>
-
-<p>— Je vous demande pardon de mes radotages. C’est
-l’air de Pétersbourg qui m’a empoisonné. Racontez-moi
-les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch. J’ai quelque
-chose à vous dire, oui, quelque chose de très important,
-mais tout à l’heure… tout à l’heure, quand nous aurons
-pris le thé…</p>
-
-<p>Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la
-voyait. Il ne fallait pas douter que les bolchéviques ne
-s’affermissent au pouvoir. Les négociations de paix
-allaient grand train depuis que Trotski lui-même était
-parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le
-plus complet ; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà
-que déjà les Allemands avaient envoyé une mission financière
-et commerciale avec le comte Mirbach. Le vieux
-Lamshof, de la <span lang="de" xml:lang="de">Deutsche Bank</span>, était là. Il ne l’avait pas
-vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au
-premier jour.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que les Allemands feront ? conclut
-Savinski, nous n’en savons rien. S’ils veulent faire avancer
-un corps d’armée ici, qui les en empêchera ? Ils seront
-acclamés et votre charmante voisine donnera de grandes
-réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste.
-Nous aimons à être du côté du manche, comme disent
-les Français. C’est un défaut national. Mais pourront-ils
-entreprendre de nourrir cette ville affamée ? Faut-il le
-souhaiter ? Je vous avoue que je ne sais plus ce qu’il
-faut désirer.</p>
-
-<p>— Je les déteste plus encore que les bolchéviques,
-répondit le prince. Dieu m’évitera cette honte ; je ne les
-verrai pas… Mais laissons cela. Mettez une bûche au feu,
-tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec impatience…
-Ah ! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle était,
-il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses
-sœurs. Et maintenant, elle va réchauffer les vieux os du
-prince Volynski… Voilà, mon cher, une destinée bien
-remplie : un peu de fumée dans l’air, un peu de chaleur
-dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe,
-et puis rien, voilà, voilà !… A présent, il faut parler
-sérieusement, mon ami, dit-il en hochant la tête, très
-sérieusement, voyez-vous.</p>
-
-<p>Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible
-vieillard allait, par une saute brusque d’idées, le prier
-de combiner le passage difficile de la frontière et de
-faire les plans d’un voyage en Égypte, ou en Sicile.</p>
-
-<p>Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.</p>
-
-<p>— C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite
-Lydia… Vous comprenez bien, mon cher, que c’est mon
-seul souci… Une petite fleur comme elle dans cette ville
-de folie ! Les soldats et les bandits dans la rue, et ce
-Lénine, ce Trotski à Smolny !… Qu’est-ce qui lui arrivera,
-Nicolas Vladimirovitch ? Elle est si jolie, cette enfant…
-Vous avez remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent
-et la regardent… C’est une beauté, mon cher, je suis
-fier d’elle, je vous assure, très fier… Mais tout cela n’est
-rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de pur,
-pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu :
-tout est clair, ouvert, bon et généreux ; je lis
-en elle, je sais tout ce qu’elle pense et ce qu’elle sent.
-Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur incomparable, ma
-Lydotchka… Alors, voyez-vous, je tremble pour elle,
-elle va être seule… Seulement, voilà, il y a un fait nouveau,
-oui, je sais bien, vous le connaissez. Lydia vous
-l’a dit, elle vous dit tout. Ce lord Douglas veut l’épouser…</p>
-
-<p>Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine.
-Il avait l’air très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement
-à la conversation depuis qu’elle avait comme
-thème Lydia, commençait à se demander avec un peu
-d’inquiétude où visait le prince Serge.</p>
-
-<p>— Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire
-les Anglais, mais je ne les aime pas… Ce sont des gens
-sans méchanceté, mais ils sont durs. Pas de cœur, mon
-cher, pas d’ouverture d’âme… Naturellement, je n’aurais
-jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement,
-voilà, Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a
-la révolution, et Lydia est là dans cette ville qu’elle ne
-veut pas quitter… Naturellement, elle nie le danger, vous
-la connaissez, mais elle ne me prend pas à ces ruses enfantines.
-C’est à cause de moi qu’elle ne veut pas partir…</p>
-
-<p>— Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas ?
-interrompit Savinski, soudainement anxieux de savoir
-avec précision ce qui s’était passé.</p>
-
-<p>— Hé ! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle
-n’a rien répondu, comme font toujours les filles. Elle
-s’en est tirée en plaisantant, et voilà tout… Seulement,
-lord Douglas est revenu la voir, hier avant dîner, et,
-cette fois-ci, a insisté… Il paraît qu’il est superbe, ce
-garçon. Comment le trouvez-vous ?</p>
-
-<p>— Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité.
-Il a un titre, il est beau comme on ne l’est pas,
-il est jeune, il est riche. C’est un Adonis avec un carnet
-de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de plus à ajouter.
-La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia Serguêvna
-est risible.</p>
-
-<p>— Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison…
-Mais, dans les circonstances où nous sommes, je suis
-obligé de penser autrement… Vous comprenez, Nicolas
-Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la
-sécurité… S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre…
-Moi, je crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de
-soucis, mon cher, vous voyez la chose ; je m’endors un
-beau jour dans la paix de l’âme parce que je saurai que
-ma fille est à l’abri du danger… C’est capital, mon ami…
-Il n’y a pas de repos sans cela.</p>
-
-<p>Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme,
-comme s’il n’y avait plus le moindre doute dans son
-esprit sur le parti à prendre.</p>
-
-<p>— Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui
-décidons. C’est Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on
-veut. Pourtant, elle est pleine de raison, ma fille. Mais,
-dans une question comme celle-là, je n’ai aucune influence
-sur elle, parce qu’elle pense que je me sacrifie… Alors,
-nous avons des dialogues incroyables, Nicolas Vladimirovitch,
-et qui m’agitent… Nous nous sommes disputés
-sur ce sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle
-m’a dit très sérieusement : « Est-ce que tu ne m’aimes
-plus, papa, que tu veux te débarrasser de moi ? Si c’est
-vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici. » Eh bien, moi,
-mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu
-ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras ; j’ai
-pleuré, comme un enfant, et je l’ai suppliée de rester…
-Que voulez-vous, c’est déplorable, mais qu’y faire ? Et
-ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a pleuré avec moi,
-je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les nerfs
-malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas
-Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur
-ce sujet. Et c’est pour cela que je vous ai demandé de
-venir… Vous êtes la seule personne que Lydia aime…
-Oui, elle vous aime, mon ami… Tout ce que vous dites
-est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort,
-Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé
-dans cette affaire… Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce
-lord Douglas (que le diable emporte, du reste !), et dites-lui
-la vérité, que je vais mourir, qu’elle sera seule, que
-j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette ville maudite…
-Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne peux
-plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous
-deux. Vous comprenez que c’est stupide… Aussi, je
-vous demande de m’aider. Vous la déciderez à accepter,
-puisqu’il le faut… Vous êtes son ami.</p>
-
-<p>Le prince se tut ; il était terrassé par l’émotion et respirait
-avec peine… Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait
-plus avoir que quelques étincelles de vie en lui.</p>
-
-<p>Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était
-durcie ; il avait vieilli. Il se passa la main sur le front et,
-sans plus réfléchir, se leva.</p>
-
-<p>— Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison.
-Il ne faut penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi
-ne pouvons la protéger… Savez-vous où je la trouverai ?</p>
-
-<p>— Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant
-la main. Attendez, un domestique va vous conduire chez
-elle. Ma femme est en bas et, vous savez, on ne peut
-plus chauffer que le devant de la maison… Elle vous
-recevra dans sa chambre… Cela n’a aucune importance
-entre nous… Vous êtes notre ami, notre seul ami… Merci.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la
-chambre de Lydia qu’il ne connaissait pas. C’était une
-grande pièce dont les deux fenêtres regardaient le quai
-de la Néva. Elle était assez sombre. Une lampe électrique
-dans un plafonnier répandait une faible lueur, car l’usine
-électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un
-courant insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand
-abat-jour, posée sur une table, éclairait Lydia étendue
-sur un divan recouvert d’un châle ancien. Elle avait
-dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller
-à la rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle.
-Ils descendaient jusqu’aux hanches en nappes légères,
-ondées et dorées, qui semblaient absorber toute la lumière
-qui était dans la chambre. A la trouver ainsi, le cœur de
-Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée,
-dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande,
-et, pour la première fois, il sentit un obscur et passionné
-désir monter en lui de la prendre dans ses bras et de la
-garder pour lui seul. C’était à cette femme qu’il fallait
-renoncer ! Ah ! le sacrifice que lui demandait le prince
-Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup
-de l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.</p>
-
-<p>Mais déjà Lydia était près de lui.</p>
-
-<p>— Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous
-recevoir ainsi. J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux
-dont je ne pouvais supporter le poids.</p>
-
-<p>Elle leva les yeux sur lui.</p>
-
-<p>— Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous ?
-Êtes-vous fatigué ?… Vous n’avez pas d’ennuis, j’espère.
-On va nous donner du thé. Asseyez-vous là, près de moi,
-sur le divan.</p>
-
-<p>Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski
-refusa de se mettre près d’elle sur le divan et choisit un
-fauteuil de l’autre côté de la table. On entendait dans la
-pièce voisine, dont la porte était ouverte, les pas de la
-nourrice Katia qui allait et venait rangeant le linge de
-sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour
-dire à Lydia quelques mots.</p>
-
-<p>Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait
-à Savinski des nouvelles des siens. Avait-il été satisfait
-de son séjour en Finlande ? Ses enfants se portaient-ils
-bien ?</p>
-
-<p>Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise
-qu’il y avait un rien de changé dans le ton sur lequel elle
-s’exprimait. Elle parlait avec une grande amitié, mais il y
-avait pourtant quelque chose d’un peu distant, d’un peu
-conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était nouveau
-entre eux.</p>
-
-<p>Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa
-femme et ses enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée
-de rentrer à Pétrograd et combien il était difficile pour
-Sonia de passer ses journées si loin de lui, se rongeant
-de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans regarder
-Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à
-moitié renversée sur le divan ; ses cheveux lui faisaient
-une couche dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait
-la bouche crispée comme si elle souffrait.</p>
-
-<p>Décidément l’atmosphère de cette chambre était
-lourde. Il y avait quelque chose d’inexplicable entre eux
-dont ils sentaient le poids mystérieux. C’était, sans doute,
-la grande question soulevée par la demande de lord
-Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans plus
-attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec
-ses jours se précipite dans l’abîme, les yeux fermés.</p>
-
-<p>— Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna ?
-demanda-t-il. J’ai beaucoup pensé à ce que vous
-m’avez dit.</p>
-
-<p>Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle
-voulait lire au fond de ses pensées et lui dit brusquement :</p>
-
-<p>— Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous
-avec le lord Douglas ?</p>
-
-<p>L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct
-et de surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement
-entre Lydia, lord Douglas et Savinski lui-même,
-le laissa stupéfait.</p>
-
-<p>Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son
-parti, mais sans oser regarder la jeune fille qui, elle, ne
-le quittait pas des yeux, dit :</p>
-
-<p>— Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances
-où nous sommes, vous n’avez pas le droit de le
-repousser.</p>
-
-<p>— Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous ?
-dit-elle d’une voix claire. Il ne faut pas me tromper,
-Nicolas Vladimirovitch. Faites-y attention. Vous savez
-que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me
-dites… Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront
-un grand poids aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement…
-Mon père m’a dit la même chose que vous. Sans doute,
-il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être vous a-t-il
-influencé ?… C’est vous que je veux entendre et non
-lui à travers vous.</p>
-
-<p>Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait.
-Pourtant elle avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient
-presque sombres dans son visage pâli.</p>
-
-<p>Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid
-et sa bonne humeur souriante dans les discussions
-d’affaires les plus chaudes, se troubla devant une mise
-en demeure si véhémente. Il ne savait que répondre.
-Allait-il trahir le vieux et pathétique prince ? Allait-il
-se trahir lui-même ? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer
-par quelques généralités sur ce que les circonstances
-avaient d’exceptionnel, sur le souci naturel qu’on pouvait
-se faire en des temps si troublés pour des personnes qui
-vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des
-propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave.
-Il termina, enfin, par cette phrase sans signification :</p>
-
-<p>— Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère
-amie.</p>
-
-<p>Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire
-de cette équivoque réponse et ne le ramenait pas à la
-question précise qu’elle lui avait posée. Elle semblait
-maintenant plus calme, plus heureuse, et changea de
-sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était
-rentré à Pétrograd.</p>
-
-<p>Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit
-qu’il avait eu, la veille, à la Banque, la visite de Séméonof,
-que cet homme l’avait exaspéré, l’avait fait sortir du
-sang-froid qu’il aurait dû garder et qu’il craignait de
-s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de Séméonof
-sur le prix de la vie d’un homme.</p>
-
-<p>Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit
-et lui dit avec vivacité :</p>
-
-<p>— Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch…
-Je ne l’aime pas ; il me fait peur. Prenez garde
-qu’il songe à se venger. Il est tout-puissant, paraît-il.</p>
-
-<p>Savinski haussa les épaules.</p>
-
-<p>— Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous
-sommes dans les mains de Dieu, Lydia Serguêvna.</p>
-
-<p>Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué.</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit
-une expression sérieuse, sa lèvre se crispa.</p>
-
-<p>— Je veux encore vous poser une question. Ne vous
-moquez pas de moi, Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui
-je vous interroge ainsi. A la suite de votre entretien
-avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous sauver en
-Finlande ?</p>
-
-<p>Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait
-pas ce que la jeune fille lui demandait.</p>
-
-<p>— Me sauver en Finlande, moi, pourquoi ?… Je n’y
-ai même pas songé, Lydia Serguêvna.</p>
-
-<p>Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau,
-il y eut un long silence. Un domestique entrant pour
-annoncer que le dîner était servi l’interrompit. Savinski
-se leva et allait prendre congé. Lydia le retint.</p>
-
-<p>— Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec
-vous. Donnez-moi une minute pour que je me coiffe.</p>
-
-<p>Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds
-cheveux qui couvraient ses épaules et son dos. Elle les
-peigna, les roula en deux torsades et les ramena sur le
-derrière de la tête où elle les assujettit avec un grand peigne.
-Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister ainsi à
-sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née
-entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler
-en lui. Il ne pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.</p>
-
-<p>Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient,
-elle lui dit du ton d’une petite fille qui a été méchante
-et qui tient à savoir si on lui en veut toujours :</p>
-
-<p>— Voudrez-vous encore vous promener avec moi,
-Nicolas Vladimirovitch ?… Je vous expliquerai une
-grande chose que vous n’avez pas comprise : c’est que
-la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une
-solution de révolution… Vous comprenez ce que je veux
-dire, c’est la solution qu’on ne doit pas prendre précisément
-parce que nous sommes en pleine tempête.</p>
-
-<p>Savinski s’arrêta stupéfait.</p>
-
-<p>— Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna.
-Que voulez-vous dire, pour l’amour du ciel ?</p>
-
-<p>— Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle
-enchantée, comment pourriez-vous comprendre ? C’est
-un peu trop compliqué pour un homme comme vous…
-Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.</p>
-
-<p>Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si
-gentiment que Savinski se mit à rire avec elle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c10">X<br />
-UNE VISITE DÉSAGRÉABLE</h3>
-
-
-<p>Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une
-nuit où le sommeil l’avait longtemps fui. Comme il s’habillait
-lentement, un coup de sonnette retentit. Un instant
-après, sa femme de chambre lui remit la carte d’une personne
-qui désirait le voir. Il lut sur la carte : « Bogdanof,
-sous-commissaire du quartier de Kazan. » Savinski
-fronça les sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier ?
-C’était la première fois qu’elle venait chez lui. Jusqu’alors
-il n’avait eu affaire à elle que par l’entremise
-du comité de maison.</p>
-
-<p>Le commissaire entra. C’était un petit Juif, sec et
-pâle, et nerveux, qui portait des lunettes. Il s’exprimait
-avec beaucoup de politesse. En quelques mots, il mit
-Savinski au courant de l’objet de sa visite. On faisait une
-revision des passeports et il venait demander à Savinski
-de lui confier le sien pour peu de temps.</p>
-
-<p>Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son
-passeport. Que deviendrait-il sans pièce d’identité dans
-une ville où l’on était exposé chaque jour à être arrêté
-dans la rue ? En outre, il avait un visa de transit pour la
-Finlande où sa famille résidait et où il pouvait être appelé
-d’un instant à l’autre.</p>
-
-<p>Le petit commissaire s’inclina respectueusement.</p>
-
-<p>— Je comprends, Nicolas Vladimirovitch, je comprends…
-Je suis désolé, croyez-le bien. Je donnerais
-beaucoup pour vous éviter cet ennui. Mais, hélas ! l’ordre
-est formel et général. Tous les passeports doivent être
-visés par le commissaire… Il y a, c’est bien regrettable,
-beaucoup de faux passeports en circulation. D’où la
-mesure que nous sommes obligés de prendre…</p>
-
-<p>Savinski s’obstina. Il téléphonerait lui-même aux
-Affaires étrangères pour arranger l’affaire.</p>
-
-<p>Le petit Juif objecta que l’affaire n’était pas du ressort
-des Affaires étrangères, mais bien du commissariat du
-quartier.</p>
-
-<p>Savinski se montait peu à peu. Le commissaire restait
-souriant, respectueux, mais inflexible.</p>
-
-<p>— Mais si vous avez un ordre de Séméonof lui-même,
-dit Savinski.</p>
-
-<p>Bogdanof s’inclina à ce nom. Son visage prit une expression
-d’ironie qui n’échappa pas à son interlocuteur.</p>
-
-<p>— Sans doute, dit le commissaire, sans doute, si Léon
-Borissovitch intervient, l’affaire sera classée… Ce sera
-une grande exception, je vous l’assure… Mais je serais
-heureux personnellement, croyez-le bien, très heureux…</p>
-
-<p>Déjà Savinski était au téléphone. Malheureusement
-Séméonof n’avait pas encore paru au commissariat des
-Affaires étrangères. A un appel à son domicile, une voix
-d’homme, ayant demandé à Savinski son nom, riposta
-aussitôt que Léon Borissovitch venait de sortir de chez
-lui. — Où était-il allé ? — On ne le savait pas.</p>
-
-<p>Savinski raccrocha le récepteur. Il était fort en colère.</p>
-
-<p>— Je suppose, dit-il, que vous pouvez attendre que
-j’aie joint Séméonof au téléphone.</p>
-
-<p>Le petit Juif soupira.</p>
-
-<p>— Je dois rapporter le passeport, dit-il. C’est vraiment
-désolant… Je suis obligé, comprenez bien. Je voudrais
-vous être agréable, pourtant… Mais jugez vous-même.
-J’ai des ordres.</p>
-
-<p>Son obséquiosité parut à Savinski exagérée et sonner
-faux. Il tira sa montre.</p>
-
-<p>— Il est onze heures, fit-il, donnez-moi jusqu’à midi.
-Revenez alors et, d’ici là, j’aurai trouvé Séméonof.</p>
-
-<p>Le commissaire pâlit encore et eut un mouvement
-d’effroi.</p>
-
-<p>— Impossible, dit-il, vous voyez pourquoi… Comment
-dire ?… Mais vous saisissez.</p>
-
-<p>— Je ne comprends rien du tout, fit Savinski exaspéré.</p>
-
-<p>Et soudain il comprit ; le petit Bogdanof avait peur
-qu’il ne profitât de cette heure pour s’enfuir.</p>
-
-<p>— Vous craignez que je me sauve, dit-il en riant.
-Ah ! ah ! je vois la chose. Et il va sans dire que vous ne
-vous contenterez pas de ma parole d’honneur.</p>
-
-<p>Bogdanof protesta par manière de politesse, mais il
-était évident que c’était précisément cela qu’il redoutait.</p>
-
-<p>Savinski prit enfin son parti. Il alla à son bureau, y
-chercha un papier et le tendit au petit Juif qui multipliait
-les révérences.</p>
-
-<p>— Je vous remercie, Nicolas Vladimirovitch. Je vais
-vous remettre, comme de droit, un reçu qui vous servira
-de pièce d’identité jusqu’à ce que je vous rende votre
-passeport.</p>
-
-<p>Et il donna une feuille munie du cachet du commissariat
-où il porta le numéro du passeport et les indications nécessaires
-sur la personne à laquelle le reçu était délivré.
-Puis il sortit.</p>
-
-<p>« Me voilà prisonnier, se dit Savinski ; la prison est
-grande, c’est la Russie, mais c’est une prison tout de
-même. »</p>
-
-<p>Pendant une heure il poursuivit Séméonof au téléphone.
-Il ne le trouva ni chez lui, ni au commissariat des Affaires
-étrangères, ni à Smolny. Séméonof semblait avoir disparu
-de Pétrograd. De guerre lasse, il renonça à ces vains
-appels, se promettant de passer l’après-midi à l’ancien
-ministère sur la place du Palais.</p>
-
-<p>Il se rendit chez Ivan Choupof-Karamine. Celui-ci
-était à la maison. Savinski voulait savoir si on lui avait
-réclamé son passeport. — Non, il n’en avait pas entendu
-parler.</p>
-
-<p>Cela fit réfléchir Savinski. Il y avait là, sans doute, une
-manœuvre de l’ingénieux Séméonof qui avait choisi ce
-moyen de faire sentir à son honorable ami Savinski la
-dépendance dans laquelle il le tenait. Quittant Choupof-Karamine,
-il traversa la cour pour aller chez Lydia Serguêvna.
-Il fallait l’avertir qu’il ne pourrait sortir avec elle
-l’après-midi, car tant que l’affaire du passeport ne serait
-pas réglée, il n’aurait pas de repos.</p>
-
-<p>Il était fort énervé, mais la vue de Lydia qu’il trouva
-seule dans un salon le rasséréna. Avec bonne humeur,
-il lui raconta sa matinée. La chose qui parut le plus frapper
-Lydia dans son récit fut le fait qu’il ne pouvait quitter
-Pétrograd. Elle le lui fit répéter deux fois.</p>
-
-<p>— Vous êtes prisonnier ici, dit-elle.</p>
-
-<p>Ce fut seulement après avoir bien fixé ce point qu’elle
-manifesta quelque crainte à l’idée de voir son ami persécuté
-par les bolchéviques.</p>
-
-<p>— C’est partie du jeu que nous jouons, répondit
-celui-ci. Je crois avoir encore assez de prise sur Séméonof
-pour arranger cet incident.</p>
-
-<p>Elle resta silencieuse un moment. Puis elle dit :</p>
-
-<p>— Si vous ne réussissez pas, voulez-vous que je voie
-Séméonof ?</p>
-
-<p>Savinski sursauta. Quelle folle idée lui passait par la
-tête ?</p>
-
-<p>— Mais vous n’y pensez pas, Lydia Serguêvna ! L’avez-vous
-déjà revu ?</p>
-
-<p>— Non, dit-elle, en souriant.</p>
-
-<p>— Mais alors ? fit-il.</p>
-
-<p>Elle haussa légèrement les épaules.</p>
-
-<p>— C’est une idée que j’ai eue comme cela… Vous
-savez qu’il a toujours été très correct avec moi, et il semblait
-me rechercher quand nous nous rencontrions chez
-Nathalie. Alors, j’ai pensé que, pour une petite chose
-comme celle-là, il m’accorderait sans doute ce qu’il vous
-refuserait. Enfin peut-être aussi cela vous ennuie-t-il
-d’avoir quelque chose à lui demander ?</p>
-
-<p>— Non, non, cria Savinski, il ne peut en être question.
-C’est une affaire entre lui et moi. Je lui en veux surtout
-de m’empêcher de vous voir cet après-midi. Cela, je ne
-le lui pardonnerai pas.</p>
-
-<p>Comme il quittait Lydia, il lui dit :</p>
-
-<p>— Savez-vous que je n’ai pu dormir… Oui, j’ai cherché
-à comprendre le sens de ce que vous m’avez dit hier en
-partant. Je n’y ai pas réussi.</p>
-
-<p>Lydia le regarda malicieusement.</p>
-
-<p>— Vous voyez qu’une petite fille en sait plus que vous.
-Je vous expliquerai cela demain, si toutefois cela vous
-intéresse encore.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pendant l’après-midi, Savinski n’arriva pas à voir
-Séméonof. Il perdit son temps à courir des Affaires étrangères
-à Smolny. Finalement il lui laissa un billet assez
-sèchement tourné à son domicile.</p>
-
-<p>Le lendemain, dans la matinée, Séméonof l’appela au
-téléphone. Sur un ton d’une politesse exquise, il lui présenta
-ses excuses les plus complètes. Il avait été pris par
-des rendez-vous importants avec la commission des délégués
-allemands. Quant à l’affaire du passeport, elle était
-déjà arrangée. Il avait donné les ordres nécessaires. Il
-priait Savinski de ne pas lui en vouloir. Il y avait, hélas !
-encore beaucoup de désordre dans les bureaux. Tout
-cela s’arrangerait peu à peu à force de travail et de bonne
-volonté. Une heure plus tard, le petit Bogdanof rapportait
-l’indispensable passeport.</p>
-
-<p>Cet incident laissa une mauvaise impression dans l’esprit
-de Savinski. Ce jeu du chat et de la souris était fort
-déplaisant. Pour la première fois, il sentit que sa position
-était assez critique. Si Séméonof apprenait qu’il avait
-gardé des relations avec Spasski, sa situation deviendrait,
-du coup, dangereuse. Il avait le sentiment très net de
-n’avoir aucune prise sur Séméonof. C’était une froide
-machine politique dont rien n’arrêterait la marche. Il
-y réfléchit longtemps. La première chose à faire était
-d’avertir Spasski de ne plus lui envoyer directement
-ses émissaires. Il fallait trouver une personne interposée, — car
-Savinski, à cette heure-ci moins que jamais,
-ne voulait renoncer à la lutte contre les tyrans de
-Smolny. Bien au contraire, l’incident du passeport
-lui donnait une envie plus passionnée de les voir pendus
-quelque jour aux réverbères d’un pont sur la Néva. Et,
-pris d’un désir soudain d’agir, il sortit pour aller trouver
-l’ami dont il avait besoin pour correspondre avec les chefs
-de l’armée du Don. En arrivant dans la rue, il eut soin de
-regarder s’il était suivi. Non, la rue et le quai étaient déserts.
-Pour plus de sûreté, il prit par le canal de la Moïka
-et traversa une des premières maisons sur la droite qui
-se trouvait avoir une sortie sur la Millionnaia. Il n’avait
-pas d’espion à ses trousses.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vers le milieu de l’après-midi, il rencontra Lydia
-Serguêvna. Les jeunes filles avaient depuis longtemps en
-Russie une grande liberté, sortaient seules ou en compagnie
-de qui leur plaisait. Si elles ne voulaient point se
-compromettre, elles évitaient de se montrer souvent dans
-la rue avec le même homme.</p>
-
-<p>Depuis la révolution et surtout depuis la prise du pouvoir
-par les bolchéviques, ces restrictions volontaires
-étaient abolies ; Savinski et Lydia Serguêvna, s’ils choisissaient
-pour leurs promenades des endroits peu hantés,
-les quais, le Jardin d’Été ou celui du Cavalier de Bronze,
-c’était par goût et non par prudence, car personne ne se
-serait étonné de voir la fille du prince Volynski sortir
-avec un ami de son père, surtout quand l’ami était le
-très notable Nicolas Vladimirovitch Savinski, dont chacun
-qui le connaissait savait qu’il était le modèle des maris
-et l’homme le plus casanier de Pétrograd. Aussi, comme
-on était à trois jours de Noël et qu’ils avaient tous deux
-des emplettes à faire, ils n’hésitèrent pas à prendre l’élégante
-Morskaia et la Perspective Nevski. Il y avait
-beaucoup de monde sur les trottoirs de la grande avenue,
-une foule qui allait à ses affaires sans entrain, sans
-gaieté. Le sentiment qu’on lisait sur les visages était
-la préoccupation. L’inquiétude du présent et le souci
-de l’avenir remplissaient les âmes. La disette augmentait
-chaque jour ; le prix des vivres qu’on se procurait
-avec difficulté et du combustible rare s’en accroissaient
-d’autant.</p>
-
-<p>Et c’était le moment où les banques étaient prises par
-les bolchéviques, où personne ne pouvait retirer l’argent
-qu’il y avait en dépôt. Aussi voyait-on venir les fêtes
-sans joie. Les boutiques de luxe restaient vides. Seuls les
-magasins de victuailles étaient assiégés. Mais à entendre
-ce que l’on demandait pour les dindes, les oies ou les
-volailles nécessaires au dîner de Noël, quelques-uns s’en
-allaient découragés et hochant la tête, mais le plus grand
-nombre achetait tout de même avec cette admirable
-insouciance de la question d’argent qui est si générale
-chez les Russes.</p>
-
-<p>Lydia et Savinski étaient trop absorbés en eux-mêmes
-pour s’intéresser au spectacle de la rue. Ils prirent le thé
-dans une boutique que venaient d’ouvrir près de Nevski
-des femmes du monde ruinées et d’anciens officiers. Par
-hasard Lydia en connaissait un pour l’avoir rencontré au
-bal. Il vint causer avec eux. C’était un grand garçon à la
-figure régulière ; il prenait son changement de position
-avec la meilleure grâce du monde. Il en plaisanta agréablement.
-En d’autres temps, Savinski l’aurait trouvé
-insignifiant, mais sympathique et propre à être rangé
-dans une série composée de dix mille individus identiques.
-A ce moment de la vie russe, il lui déplut infiniment. Il
-acceptait les choses avec une facilité vraiment excessive ;
-il se trouvait si bien dans sa position nouvelle qu’il semblait
-être né pour être domestique et non pas officier
-de la garde, pour servir des tasses de thé en souriant à
-ses clientes et non pour mener des hommes sur le
-champ de bataille. N’avait-il rien de mieux à faire à
-cette heure ? Du côté des bolchéviques, au moins, on
-travaillait, on dépensait une énergie prodigieuse ; le
-haïssable Séméonof avait une volonté qui ne pliait pas.
-Et là, devant lui, ce grand dadais d’une famille connue
-qui portait des plateaux de thé ! Il songea à Spasski qui
-essayait de constituer une armée dans le Don. Il y avait
-cent mille officiers dans l’armée qui préféraient fainéanter
-dans les villes, vivre d’expédients, descendre degré par
-degré de plus en plus bas dans la voie où peu à peu, mais
-sûrement, on se dégrade et se salit, qui acceptaient cette
-lente déchéance plutôt que d’aller essayer de sauver la
-Russie avec l’armée du Don dont le recrutement se faisait
-avec une peine extrême. Savinski réfléchissait mélancoliquement
-à cela et se taisait.</p>
-
-<p>Lydia, qui le vit absorbé, posa sa main sur la sienne
-et lui demanda en se penchant vers lui s’il avait quelque
-souci.</p>
-
-<p>Il fut frappé de l’accent qu’elle mit dans ces simples
-paroles. Il crut y sentir presque de la tendresse. De
-nouveau sa vie fut transformée. Il regarda Lydia et lui
-dit :</p>
-
-<p>— Il n’est pas de souci que votre voix n’enlève.</p>
-
-<p>Il ne lui avait jamais parlé aussi directement ; il eut
-peur d’en avoir trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait.
-Il resta embarrassé un instant ; puis il se souvint
-de la scène de l’avant-veille et de l’explication que lui
-devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne voulait
-pas du lord Douglas. Il les lui demanda.</p>
-
-<p>— C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois
-que j’y arriverai. Seulement, venez un peu plus près de
-moi, Nicolas Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous
-entende.</p>
-
-<p>Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au
-travers de la table. Son visage touchait presque celui
-de la jeune fille. Elle commença ainsi avec un peu d’émotion :</p>
-
-<p>— Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch,
-pourquoi papa désire que j’épouse cet Anglais. Papa
-ne voit qu’une chose, c’est qu’il est malade et que
-Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les
-gens qui appartiennent à notre classe sociale… Alors,
-comme je suis ce qu’il aime le mieux au monde, il consent
-à se priver de moi. Le mariage qu’il me propose, c’est
-ce qu’on peut appeler une solution raisonnable… Oui,
-c’est très bien de prendre un mari qui est jeune, beau,
-riche et qui vous offre une grande situation mondaine ; cela
-est plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch,
-en d’autres temps, pourquoi ne l’aurais-je pas accepté,
-à condition, bien entendu, que je n’eusse aimé personne
-d’autre ?… Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me parler
-d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans
-cette ville de fous ? Faire quelque chose de sage, de
-réfléchi, qui arrange tout, à l’heure où nous sommes,
-Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie que nous avons
-devant les yeux !… Mais la seule pensée en est horrible,
-mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous ; vous comprenez
-bien, il n’est pas à notre mesure… Je dis
-que vous et papa vous parlez comme vous auriez parlé
-il y a un an, quand tout était calme… Mais aujourd’hui,
-quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les
-choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie,
-toute sa vie, pensez-y, mais c’est absurde, mon cher
-ami, c’est absurde… Ce que vous me proposez, on ne
-peut pas le faire, justement parce que c’est la révolution.
-Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien
-compris, et il faut que ce soit moi qui vous ouvre les
-yeux…</p>
-
-<p>Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle
-se demandait : « Puis-je me moquer ainsi de ce grand
-monsieur si intelligent, si connu ? Eh bien, oui, je puis
-le faire, et c’est délicieux. »</p>
-
-<p>Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était
-palpable, évident, mais il avait quelque chose de si séduisant
-que Savinski n’avait ni le goût ni la force de le réfuter.
-Et puis il sentait au fond de lui qu’ils vivaient une heure
-charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi chercher
-plus loin ? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c11">XI<br />
-UN INCIDENT</h3>
-
-
-<p>Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le
-vieux Lamshof, de la <span lang="de" xml:lang="de">Deutsche Bank</span>. L’entretien avait
-été si intéressant qu’ils s’étaient donné un second rendez-vous
-pour la veille même de Noël. Il y avait là une occasion
-unique de savoir ce qu’étaient les intentions des
-Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques,
-comment ils entendaient vivre avec eux, et surtout pendant
-combien de temps ils les laisseraient au pouvoir.
-Car il n’était pas douteux pour Savinski que l’existence
-de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques
-de Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour
-lui dire que des affaires le retenaient, mais qu’il serait
-auprès d’elle et de ses enfants la veille du jour de l’an.
-Il lui écrivit sur le ton le plus amical. Il était plein de tendresse
-pour elle. Maintenant qu’il en aimait une autre,
-il sentait avec plus de force que jamais les liens d’amitié
-qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui apparaissait
-d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière
-confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les
-sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir
-qu’elle comme confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine
-de personnes chez Nathalie. On but du champagne
-et la gaieté fut grande. Cette fois-ci, Nathalie, qui s’était
-aperçue d’une froideur croissante chez lord Douglas à
-son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec
-Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski.
-Celui-ci pensait être rajeuni de vingt ans. Mais même
-alors avait-il ce goût prodigieux à la vie qu’il se sentait
-maintenant, cette exaltation qui prenait sa source au plus
-profond de lui ? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un
-regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La
-jeune enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait
-versé un élixir par quoi le monde entier était revêtu de
-beauté. Il regardait avec indulgence les gens qui l’entouraient.
-Le lord Douglas lui-même lui paraissait charmant.
-Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à
-Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande.
-Sans doute ne le tenait-il pas pour valable ? Sans doute
-pensait-il gagner sûrement, avec les cartes qu’il avait
-en main, la partie engagée. Il riait et plaisantait avec la
-jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et
-même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son
-père, Savinski le vit partir sans émoi avec elle, tant la
-certitude était forte en lui qu’une fille comme Lydia
-n’épouserait jamais cet homme d’une race si différente
-de la sienne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui
-un incident qui lui parut incompréhensible. Ce fut un
-coup si brusque qu’il en resta ébranlé. Voici comment
-les choses se passèrent. Il était sorti avec la jeune fille
-pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient
-devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des
-cadeaux à acheter pour ses enfants à l’occasion de la
-nouvelle année. Jusqu’alors Lydia avait été de l’humeur
-la plus gaie et même la plus tendre. Dans le magasin,
-il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez
-longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas.
-Lorsqu’il la questionnait, elle répondait par monosyllabes
-et Savinski était incapable de comprendre la raison de ce
-brusque changement.</p>
-
-<p>Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas
-parût dans le magasin. Lydia fut aimable avec lui. Lord
-Douglas, riant et léger à l’ordinaire. Il s’intéressa aux
-jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des nouvelles
-de sa femme et le félicita de l’avoir installée en
-Finlande, quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse
-en ce moment-ci. Savinski lui présenterait ses hommages
-quand il la verrait.</p>
-
-<p>Savinski le remercia et dit :</p>
-
-<p>— Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.</p>
-
-<p>Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait.
-Un instant après, Lydia dit à haute voix à lord
-Douglas :</p>
-
-<p>— Voulez-vous me ramener jusque chez moi ? Il se
-fait tard et j’ai un rendez-vous.</p>
-
-<p>Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors
-vers Savinski, lui tendit la main et dit :</p>
-
-<p>— Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée
-de vous quitter, mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce
-pas ?</p>
-
-<p>Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel
-sur lequel les eût dites Nathalie Choupof-Karamine
-elle-même et sortit sans que Savinski, dans l’extrême de
-son étonnement devant une manœuvre si imprévue, ait
-pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases
-banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé
-en face d’une rangée de poupées russes, aux joues
-hautement enluminées, qui le regardaient de leurs yeux
-fixes.</p>
-
-<p>Que se passait-il en Lydia ? Comment expliquer ce
-mouvement subit d’humeur ? Comment admettre qu’après
-ce qui avait été dit entre eux elle l’eût quitté délibérément
-pour aller vers le lord Douglas ? Qu’était ce rendez-vous
-dont elle n’avait pas parlé ? Savinski admettait qu’il se
-trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune
-fille. Il était perdu sur des terres inconnues… Que savait-il
-des femmes, après tout ? Une longue période de mariage
-l’avait séparé du monde. Sa femme était sans complications,
-sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme
-en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des
-questions à son sujet. La simplicité de son caractère,
-l’égalité de son humeur ne laissaient place à aucune
-énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne serait jamais
-à aucun autre ; puis elle était la mère de ses enfants.
-Et il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble
-de tranquillité sentimentale, toute son activité étant prise
-par les grandes affaires qu’il avait à manier… Avant elle,
-de vingt à trente ans, il avait eu mainte aventure. Il était
-alors très beau garçon, assez en vue, et il vivait dans une
-société aussi éloignée des principes puritains que la
-Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu
-des succès dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne
-lui avaient rien coûté et des ruptures qui ne lui avaient
-laissé que l’agréable sensation d’une liberté retrouvée
-après avoir été perdue quelques semaines ou quelques
-mois… Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes
-compliqués. Les équations qu’il avait eu à résoudre
-n’étaient pas de celles qui demandent un effort intellectuel.
-Aussi se trouvait-il stupide devant le mouvement
-capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir ? Il y réfléchit
-longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire ?
-Il s’examina. Non, il avait conscience de ne
-l’avoir heurtée en rien. Avait-elle deviné que les sentiments
-de Savinski envers elle n’étaient pas ceux de l’ami
-qu’il prétendait être ? Cette idée avait quelque chose de
-séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience
-de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et,
-comme toute autre femme, voulait-elle immédiatement
-en abuser ? Même si la première de ces hypothèses était
-vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible, supposer
-une Lydia bien différente de la jeune fille dont
-il portait l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires
-se heurtèrent longtemps dans la tête douloureuse de
-Savinski. Il renonça à trouver une réponse à un problème
-si difficile et décida de questionner un jour prochain
-Lydia avec la simplicité qui était entre eux.</p>
-
-<p>Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put
-la voir avant son départ pour la Finlande. Elle était,
-lui fut-il répondu au téléphone, légèrement souffrante et
-obligée de garder le lit. Il lui écrivit un billet pour lui
-souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il serait
-rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de
-réponse. Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il
-fut désappointé de n’en pas recevoir. La veille du jour
-de l’an, il partit de bon matin par le premier train. A la
-frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire bolchévique
-déclara que les visas anciens n’étaient plus valables.
-Il fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé
-dans une forme qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski
-sentit qu’il était inutile d’essayer de forcer la consigne.
-Il était fort exaspéré pourtant. Il pensait à la déception
-de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait qu’il les
-trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un
-officier, qui était employé au bureau des passeports et
-qui avait appartenu à l’ancienne administration impériale
-dans le même poste, connaissait depuis longtemps Savinski.
-Profitant d’un moment où le commissaire bolchévique,
-qui était un grand diable de matelot de Cronstadt
-aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski
-qu’il allait à Pétrograd en automobile pour affaire de
-service et qu’il l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une
-trentaine de kilomètres. Si tout allait bien, ils seraient
-là avant midi et peut-être Savinski pourrait-il avoir son
-visa au commissariat des Affaires étrangères de façon
-à prendre le train du commencement de l’après-midi.
-Pour éviter d’éveiller la susceptibilité du chef de poste,
-Savinski l’attendrait un peu plus loin sur le chemin.</p>
-
-<p>Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut
-attendre l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils
-roulaient lentement sur la neige tassée de la route dans la
-direction de Pétrograd.</p>
-
-<p>Le compagnon de Savinski était un homme intelligent
-et agréable. Il avait gardé sa place pour ne pas mourir
-de faim et, en outre, il pouvait rendre à la frontière bien
-des services à ses anciens amis. Du reste, quand il en aurait
-assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare la
-Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation
-en français pour éviter d’être compris par le soldat qui
-conduisait la voiture. Savinski apprit ainsi une nouvelle
-qui l’intéressa fort. L’officier, par suite d’un hasard
-heureux, se trouvait être assez exactement renseigné sur
-la force et les projets du parti communiste en Finlande.
-Il n’était pas douteux que les bolchéviques finlandais
-eussent trouvé un appui, de l’argent et des armes en
-Russie ; des émissaires de Lénine et de Trotski faisaient
-constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd,
-et, d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre,
-dans la seconde quinzaine de janvier, à un coup d’État
-des extrémistes qui renverseraient le faible gouvernement
-bourgeois. L’officier ne mettait pas en doute leur succès.
-Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il avait les
-siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti
-rouge était au pouvoir ? Ne faudrait-il pas les faire passer
-à l’étranger ? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans
-lui ?… Et puis il avait des fonds importants dans plusieurs
-banques d’Helsingfors. Il fallait les en retirer, car les
-banques finlandaises subiraient la même fortune que celles
-de Russie.</p>
-
-<p>Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la
-chance de rencontrer dans un couloir Séméonof. Celui-ci
-le reçut de la façon la plus aimable et lui demanda à
-quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua qu’il
-avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt
-devint sérieux.</p>
-
-<p>— Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des
-fuites. Des gens ont profité du désordre des bureaux
-finlandais où, comme vous savez, nous gardons nos
-agents, pour passer en Suède.</p>
-
-<p>— Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit
-Savinski vivement.</p>
-
-<p>— Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche
-d’un sourire. Je suis persuadé que vous avez d’excellentes
-raisons de ne pas quitter Pétrograd…</p>
-
-<p>Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un
-peu différent :</p>
-
-<p>— Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens
-avec Lamshof.</p>
-
-<p>« Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait
-une allusion à Lydia dans la première partie de sa phrase. »
-Un sentiment de colère monta en lui. Il se domina et
-dit avec insistance :</p>
-
-<p>— Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les
-raisons les plus graves pour aller en Finlande où sont
-ma femme et mes enfants… J’ai l’intention de les envoyer
-en Angleterre pour l’éducation de mon fils et je suis
-sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.</p>
-
-<p>— Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant
-les écoles anglaises sont meilleures que les nôtres.</p>
-
-<p>Il réfléchit un peu.</p>
-
-<p>— Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch,
-oui, je vous le donnerai, et, si vous me rapportez le passeport
-de votre femme et de vos enfants, je m’engage à
-le viser pour la sortie de Finlande… Mais, n’est-ce pas ?
-nous parlons ici d’homme à homme ; puis-je avoir la
-promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers
-jours de l’année ? Nous aurons à causer, voyez-vous ;
-une conversation avec un homme de votre valeur est
-toujours précieuse pour moi.</p>
-
-<p>Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée.
-Le même soir, il était chez les siens et rassurait Sonia
-dont l’inquiétude avait été grande à ne pas le voir arriver
-dans la matinée.</p>
-
-<p>Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre
-son passeport pour avoir le visa de sortie.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia
-avec force. C’est déjà beaucoup que j’accepte de ne pas
-rentrer à Pétrograd près de toi. Si nous partons, partons
-ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici ? Nous tenterons
-notre chance à Abo.</p>
-
-<p>Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner
-à Pétrograd. Du reste, les relations qu’il avait avec
-Séméonof le mettaient à l’abri de tout danger. Et puis,
-à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire les Allemands ?
-Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y
-apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant,
-comme la situation en Finlande pouvait, d’un jour
-à l’autre, devenir dangereuse, il suppliait sa femme, pour
-le salut de ses enfants, d’aller l’attendre à Stockholm. Un
-homme seul trouverait toujours moyen d’y arriver, dût-il
-franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se laisser
-convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même,
-elle ne put cacher sa tristesse.</p>
-
-<p>Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors
-où il avait à voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au
-mieux. Ils déjeunèrent en tête-à-tête à l’hôtel Kemp.
-Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en vain de l’égayer.
-Ces dernières heures passées avec celle qui avait été la
-fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son
-humeur aussi. Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il
-de lui ? Jamais l’avenir n’avait été aussi incertain. L’image
-même de Lydia était obscurcie. Comment la retrouverait-il ?
-La sagesse n’était-elle pas de rester auprès des siens ?
-Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui
-pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation
-leur fut déchirante à tous deux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer
-ce jour même, tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille
-déjà. Qu’est-ce qui le retenait en Finlande ? Lydia marchait
-de long en large dans sa chambre. Par moment,
-ses sourcils se fronçaient ; des rides se dessinaient sur
-son front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle
-savait que le sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la
-fenêtre à son lit, de son lit à la fenêtre. Au-dessus de
-Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient claires dans le ciel
-noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de trouble dans
-cette petite chambre !… Elle s’arrêta enfin ; elle était
-lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression
-de son visage se modifia. Elle murmura : « Oui, je le
-ferai. » Ses yeux étincelaient, sa face changeante prit
-une expression de triomphe. « Je le ferai », dit-elle encore
-une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le
-calme.</p>
-
-<p>Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit
-aussitôt, — car, quelle que fût la violence de la tempête
-qui l’avait agitée, elle n’avait encore que dix-huit ans,
-et, à cet âge-là, il n’est pas de soucis que la nuit ne calme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c12">XII<br />
-UN COUP DE TÉLÉPHONE</h3>
-
-
-<p>Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver
-qui entrait par ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa
-décision en face ; elle ne lui jetait que des coups d’œil
-comme en passant. Oui, ce qu’elle avait décidé était
-toujours là devant elle ; il n’y avait rien de changé ; elle
-ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il
-valait mieux ne pas rester à contempler un but si éblouissant
-qu’il vous aveuglait. Elle était certaine d’y arriver
-un jour. Mais quand ? comment ? Il était impossible de
-le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait
-une impression fort agréable de paix avec elle-même.
-Elle goûtait un repos délicieux.</p>
-
-<p>La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée,
-dans la chambre. « Elle n’est pourtant pas âgée, se dit
-Lydia. Elle n’a pas cinquante ans. Comme les femmes
-vieillissent vite ! Elles ont quelques années à elles, et puis
-c’est la fin… »</p>
-
-<p>— Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu
-courbée ainsi ?</p>
-
-<p>Katia vint à elle. Elle hocha la tête.</p>
-
-<p>— J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe.</p>
-
-<p>Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et
-découvrit ses mâchoires où manquaient plusieurs dents.</p>
-
-<p>— Combien te reste-t-il de dents ? demanda avec
-intérêt Lydia allongée dans son lit, les deux mains passées
-sous sa tête.</p>
-
-<p>— Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice,
-je ne les ai jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce
-que j’en fais.</p>
-
-<p>— Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia : elles sont
-solides et je puis mordre très fort, si je veux. Regarde.</p>
-
-<p>Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche
-qu’elle ouvrit toute grande et mordit dans la chair tendre
-à pleines dents. Lorsqu’elle lâcha prise, on voyait dessinées
-en petits carrés rouges deux rangées de dents régulières
-sur la peau blanche.</p>
-
-<p>— Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin !</p>
-
-<p>Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta
-doucement.</p>
-
-<p>— Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire
-d’Ivan le Simple, mais seulement à partir du moment
-où il arrive au château où est enfermée la princesse. Il
-y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu sais, quand la
-fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te
-souviens-tu des mots ?</p>
-
-<p>— C’est ainsi, dit Katia : « Ivan, ayant fait encore du
-chemin, vit devant lui un riche palais d’or et de cristal
-d’où venait une musique divine qui le plongeait dans
-l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la plus haute
-tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait
-du luth… Elle regardait attentivement du côté où était
-Ivan, car sa vieille nourrice en mourant lui avait dit :
-« Ne pleure pas. Ne t’afflige pas. De là-bas (elle montrait
-de la main l’orient) viendra un homme hardi, et glorieux,
-et russe, qui te délivrera… »</p>
-
-<p>— Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel
-âge avait Ivan le Simple quand il épousa la fille du roi ?</p>
-
-<p>— On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il
-était tout jeune, sans doute. Peut-être avait-il vingt ans.</p>
-
-<p>— Vingt ans ! fit Lydia avec véhémence, vingt ans !
-Épouser un homme de vingt ans ! C’est horrible… Je
-n’y avais jamais pensé quand tu me racontais ce conte…
-Et, maintenant, je ne l’aime plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir
-après avoir passé chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci,
-dans une petite pièce attenant au salon où sa mère et le
-général Vassilief discutaient avec gravité sur des minuties.
-On entendait le murmure continu de leurs voix qui se
-mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de
-se rencontrer, Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés.
-Savinski, depuis plusieurs jours, avait l’impression qu’il
-marchait sur un terrain dangereux ; mais rien ne lui aidait
-à reconnaître les endroits où il ne fallait pas appuyer. Il
-redoutait une nouvelle saute d’humeur chez Lydia. Comment
-l’éviter ? Il y réfléchissait encore au moment de la
-revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle
-joie à la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant,
-il évita de parler de la Finlande et du départ prochain
-de sa femme. Il lui semblait avoir compris que toute
-allusion à un voyage était insupportable à son amie.
-Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie ?
-Lydia, de son côté, fut au début charmante comme à son
-ordinaire. Elle raconta à Savinski les mille riens de sa
-vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit un mot. Ils parlèrent
-d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à peu,
-un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte
-assez vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous
-deux par un peu de fièvre ; il y avait un rien d’affectation
-dans le ton presque indifférent qu’avait adopté Lydia
-et il sentait sous cette surface unie un courant de pensées
-secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences,
-certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus,
-quelque mouvement brusque de la tête, deux mains qui
-ne pouvaient rester tranquilles.</p>
-
-<p>A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille,
-Savinski se troubla lui-même. A son tour, il montra de
-l’agitation, de l’inquiétude. Finalement, n’en pouvant
-plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans réfléchir. Il se
-rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes et
-lui dit :</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna ? Que se passe-t-il ?
-Ne suis-je pas votre ami ? N’avez-vous plus confiance
-en moi ? Je ne comprends rien…</p>
-
-<p>Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux
-avaient une fixité inquiétante et, soudain, Savinski les
-vit se remplir de larmes.</p>
-
-<p>Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on
-pourrait le voir du salon voisin, il attira Lydia dans ses
-bras et, au comble de l’agitation, il lui disait les paroles
-sans suite avec lesquelles on apaise la douleur des enfants
-et des femmes.</p>
-
-<p>— Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous
-en supplie… Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce
-gros chagrin ? Vous pleurez ! Est-ce parce que vous
-savez que les larmes vous rendent plus belle encore ?…
-Là, là, cela va mieux… Dites-moi ce qui vous peine…
-Non, ne pleurez plus… je ne puis le supporter. Vraiment,
-si vous pleurez, je me mettrai à pleurer aussi… Voyez,
-le beau spectacle que nous donnerons…</p>
-
-<p>Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre
-lui et, au même temps où, bouleversé, il essayait de la
-consoler, le contact de ce corps flexible et charmant lui
-causait une étrange sensation de plaisir à laquelle il avait
-peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre semblaient
-passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion
-fut si aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore
-la force de repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir
-dans un fauteuil.</p>
-
-<p>Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait
-à bruire comme l’eau d’un ruisseau qui descend une pente
-rapide.</p>
-
-<p>Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée.
-Bientôt elle put parler et dit :</p>
-
-<p>— Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch… Il faut
-me pardonner encore une fois… Je ne sais pourquoi je
-suis nerveuse à ce point ces jours-ci… Ne croyez pas que
-je sois une petite fille. J’ai beaucoup réfléchi ; j’ai pensé
-longtemps, trop longtemps… C’est cela qui m’a fait
-mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne
-serai plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.</p>
-
-<p>— Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades,
-voyez-vous, Lydia Serguêvna ; ce sont les temps qui
-veulent cela. Moi-même, je suis effrayé quand je vois ce
-dont je serais capable… Oublions ce qui vient de se passer,
-mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la
-cause de votre chagrin ?</p>
-
-<p>La jeune fille réfléchit un instant.</p>
-
-<p>— Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel…
-Je ne sais pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais
-j’ai eu la sensation horrible que j’étais seule au monde.</p>
-
-<p>Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint.</p>
-
-<p>— Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas
-Vladimirovitch, mes parents ont fait leur vie. La mienne
-est devant moi et je ne vois pas clair ; je ne vois rien,
-un grand isolement, et plus loin le vide. C’est une idée
-affreuse…</p>
-
-<p>Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que
-pouvait-il donner à cette jeune fille palpitante ? Pourrait-il
-être le compagnon de cette enfant à travers l’existence ?
-Il était âgé, il n’était pas libre. Il n’avait rien à lui offrir.
-Le sentiment de son impuissance à soulager cette douleur
-l’accabla.</p>
-
-<p>— Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune.
-Il faut prendre patience. Les choses ne seront pas toujours
-ainsi. Pour traverser ces temps difficiles, vous
-savez que vous pouvez compter sur moi, que je suis
-votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais
-enfin…</p>
-
-<p>Lydia l’interrompit vivement.</p>
-
-<p>— Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment.
-Mais, vous aussi, votre vie est faite, vous avez votre
-femme, vos enfants…</p>
-
-<p>Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé,
-ne trouvait que répondre.</p>
-
-<p>A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa
-la parole à Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il
-partager avec eux un médiocre dîner de révolution ?</p>
-
-<p>Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec
-Lydia en compagnie. Il avait été si loin dans son intimité
-avec elle que seul le tête-à-tête pouvait le satisfaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante
-scène qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La
-seule différence que Savinski put remarquer fut une
-nuance de sérieux dans toute sa façon d’être, quelque
-chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un
-plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas,
-il n’était plus question entre eux. De Finlande, il parla
-une fois seulement sans nommer ni sa femme, ni ses
-enfants, mais pour dire qu’il avait encore des affaires à
-y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient mauvaises.
-On avait l’impression d’être à la veille d’une crise.
-Lydia laissa passer ces explications sans y répondre.</p>
-
-<p>Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble.
-Un matin — la veille ils ne s’étaient pas vus — elle l’appela
-au téléphone. D’abord, il eut de la peine à reconnaître
-sa voix. Le timbre en était changé et l’accent. Il le lui dit
-et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un ton plus
-ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il
-dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept
-heures, pour causer avec lui un moment.</p>
-
-<p>— Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai
-votre téléphone. Mais comment passerai-je la journée
-sans vous voir ?</p>
-
-<p>— Bah ! répondit-elle, nous nous verrons demain,
-Nicolas Vladimirovitch. Et à ce soir, en tout cas ; j’aurai
-quelque chose à vous dire.</p>
-
-<p>De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait
-continuer la conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché
-l’appareil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c13">XIII<br />
-“<span lang="en" xml:lang="en">IN SUCH A NIGHT AS THIS</span>”</h3>
-
-<p class="sign"><i lang="en" xml:lang="en">The merchant of Venice</i></p>
-
-
-<p>Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué
-et triste. Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et
-se laissa aller quelques instants, sans réagir, au cours de
-ses pensées. Elles l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère
-lourde, où la moindre chose se faisait avec une
-difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous une
-impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille
-fois plus difficile à supporter que la vue d’un danger réel,
-si grand fût-il. On avait le sentiment d’aller à une catastrophe,
-par des chemins bordés de haies hautes et épineuses
-qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à côté
-de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous
-avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité,
-vous poussait à faire chaque jour un pas de plus dans
-cette voie au bout de laquelle un abîme s’ouvrirait devant
-vous. L’idée de la fatalité obscure qui pesait sur lui comme
-sur toute la Russie accablait aujourd’hui Savinski. Il
-avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre,
-où il était la proie sans défense des démons de la nuit.
-Il traversait une de ces crises. Une visite qu’il avait eue
-de Séméonof avait contribué à le mettre en ce fâcheux
-état. Celui-ci était venu le voir au sujet de ses entretiens
-avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé,
-au cours de la conversation et en parlant de l’armée
-réactionnaire du Don, pour introduire d’une façon inattendue
-le nom de Spasski et pour dire textuellement :
-« Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd » ?
-Il avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté
-et, comme une pierre jetée dans un étang y forme des
-cercles de plus en plus grands, l’ébranlement qu’il avait
-causé en Savinski s’était peu à peu étendu et avait touché
-à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées.
-D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice
-de Spasski dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il
-était à la merci ou d’un hasard, ou d’une trahison. Un
-membre du parti pouvait avoir un instant les nerfs trop
-faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux
-bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de
-Smolny. Combien d’exécutions sommaires n’avaient-elles
-pas été faites ? Les ravelins de Pierre-et-Paul, les fossés
-de Cronstadt, la cour même de la préfecture à la Gorokhovaia
-pouvaient le dire. Pour la première fois depuis
-longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques.
-Les gens du Don, ces officiers sans volonté, ces
-généraux qui se disputaient, pourraient-ils les renverser ?
-Savinski, dans l’humeur où il était, ne gardait pas l’ombre
-d’une espérance. « Mais alors, se dit-il, ne suis-je pas fou
-de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause
-qui est juste certainement, mais de l’échec de laquelle
-je ne puis pas plus douter que de ma présence dans
-cette chambre ? Qu’on se sacrifie quand on croit au
-succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer,
-c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs.
-Je ne suis ni mystique, ni rêveur ; je suis un homme
-d’affaires. Pourquoi me suis-je embarqué dans cette
-aventure ? Au fond, si je veux admettre la vérité, uniquement
-parce que Spasski est un charmant garçon et que
-j’ai de la sympathie pour lui ; mais il faut avouer que
-c’est une sympathie qui peut me coûter cher. » Et en
-même temps Savinski sentait de la façon la plus claire
-qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski,
-et cette constatation ajouta momentanément à sa mauvaise
-humeur. « Le diable l’emporte », dit-il, en se relevant.</p>
-
-<p>Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de
-six heures et demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle
-pas ? Lydia ! Qu’était-il pour elle ? Elle ne verrait
-jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était capable de
-jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement,
-et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque
-jeune homme. Ici aussi il ne pouvait espérer aucun succès.
-Mais ici encore, il savait qu’il ne trouverait en lui
-ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il prévoyait
-de longues souffrances, mais les souffrances causées
-par Lydia lui étaient plus chères que les joies données
-par d’autres. « Ah ! tout cela est absurde, soupira-t-il,
-et je déraisonne. Mais les choses sont ainsi et, pour
-rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent autrement. »</p>
-
-<p>La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique
-qui avait jugé plus prudent de quitter Pétrograd
-était une femme déjà d’un certain âge, à la bonne et paisible
-figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka
-qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui
-parlait souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas,
-non plus que sa femme, mais dont elle voyait la photographie
-sur le bureau. Boris était son préféré. Elle regarda
-son maître assis sur le divan. Il semblait accablé.</p>
-
-<p>— Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous
-faire dîner un peu plus tôt ?</p>
-
-<p>Savinski haussa les épaules.</p>
-
-<p>— Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas
-faim.</p>
-
-<p>— Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci,
-barine, dit-elle doucement. Allons, je vais vous servir
-tout à l’heure. Cela vous fera du bien.</p>
-
-<p>Elle alla tâter le poêle.</p>
-
-<p>— Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit
-tranquillement.</p>
-
-<p>A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette
-à la porte d’entrée. Il avait les nerfs en si mauvais état
-qu’il tressaillit. Quel ennui était-ce encore ? Il fut sur
-le point d’appeler la vieille bonne pour lui dire qu’il
-n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte.
-Il était trop tard.</p>
-
-<p>Il attendit quelques secondes, la tête baissée. Un bruit
-de pas légers sur le tapis : il leva les yeux. Lydia était
-devant lui.</p>
-
-<p>Elle avait gardé sa fourrure. Elle se tenait droite, la
-tête un peu renversée en arrière, les yeux attachés sur
-Savinski, et l’émotion de ce dernier était telle qu’il ne
-vit pas le trouble qu’elle essayait de cacher. Elle fut la
-première à se remettre, et à Savinski qui était resté immobile,
-comme stupéfié par cette apparition, elle dit d’une
-voix qui ne tremblait pas :</p>
-
-<p>— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, est-ce ainsi que
-vous accueillez vos hôtes ? Est-ce ainsi que vous me
-recevez à la première visite que je vous fais ?</p>
-
-<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, pardonnez-moi… Je ne
-sais si je rêve. J’étais plongé dans d’affreuses idées noires.
-Et vous voilà !…</p>
-
-<p>Il lui avait pris les deux mains et se tenait tout contre
-elle. Un parfum de jeunesse avait rempli la pièce où il
-se morfondait seul il y a quelques instants. La chaleur
-qui rayonnait du poêle semblait plus forte, l’électricité
-plus brillante.</p>
-
-<p>— C’est vous, reprit-il, chez moi !… Et je vous laisse
-là debout ; je ne vous fais même pas asseoir, je ne vous
-offre rien… Mais j’espère que vous pouvez rester quelques
-minutes… Je vous raccompagnerai tout à l’heure…
-Enlevez votre manteau, Lydia Serguêvna, vous prendriez
-froid en sortant. Vous voyez, j’ai un appartement tout
-petit, mais il y fait chaud, comme aux temps bénis des
-tsars.</p>
-
-<p>Il lui prit sa fourrure et fut surpris de découvrir que
-Lydia était en toilette décolletée, comme il l’avait vue aux
-soirées de Nathalie.</p>
-
-<p>— Allez-vous dîner quelque part ? demanda-t-il. Chez
-notre voisine, sans doute ?</p>
-
-<p>Avec un peu de confusion, Lydia dit sans oser le
-regarder :</p>
-
-<p>— J’avais pensé, Nicolas Vladimirovitch, qu’aujourd’hui
-vous m’inviteriez à dîner… si je ne vous gêne pas,
-cependant. Peut-être avez-vous à travailler ?… Dites-le
-franchement, et je m’en irai tout de suite…</p>
-
-<p>Elle semblait de nouveau avoir perdu confiance en
-soi ; elle était redevenue une petite fille toute simple et
-Savinski vit qu’elle rougissait.</p>
-
-<p>— Ah ! dit-il, quelle fée êtes-vous pour me faire un
-cadeau pareil ? Si je vous garde !… Que pensez-vous
-donc ?</p>
-
-<p>Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras pour la
-réconforter, pour lui faire sentir la joie qu’elle lui apportait.
-Mais le désarroi de ses pensées était si grand qu’il
-n’osait bouger. Il ne savait que faire, quelle contenance
-adopter. Il s’écarta brusquement.</p>
-
-<p>— Il faut que j’avertisse ma vieille femme de chambre,
-fit-il. Il y a un bon dîner, à ce qu’elle m’a dit.</p>
-
-<p>Il courut jusqu’à l’office. Quand il revint, Lydia n’avait
-pas bougé de place, mais elle avait repris possession d’elle-même
-et lui sourit.</p>
-
-<p>— Votre appartement me plaît, dit-elle.</p>
-
-<p>— C’est l’appartement qu’a habité jusqu’à moi la
-princesse Dolly R…, répondit Savinski. Je crois que c’est
-elle qui l’a tendu de ces vieilles toiles de Jouy qui sont si
-gaies. Comme vous avez vu, je touche à la caserne et mes
-voisins immédiats sont ces Pavlovtzi qui forment le plus
-mauvais des régiments de Pétrograd. Qu’est-ce qui les
-empêche d’entrer chez moi et de venir s’installer ici à
-ma table et dans mon lit ? Je n’en sais rien. Je les trouve
-bien aimables de rester chez eux, car s’il leur chantait
-de changer de logement, je n’aurais qu’à leur céder le
-mien sans mot dire. Séméonof lui-même n’y pourrait rien.</p>
-
-<p>Lydia s’était levée et parcourait la pièce. Elle s’approcha
-d’une double porte qui avait été enlevée et qui conduisait
-dans la chambre voisine où Savinski couchait. Un grand
-lit de milieu l’occupait, un lit de femme élégante, car il
-était couvert d’un dessus de dentelles et de soie.</p>
-
-<p>Lydia revint dans le cabinet de travail. Elle jeta un
-coup d’œil sur le bureau, où, dans un cadre d’argent,
-était la photographie de Sonia entourée de ses enfants.
-Elle la regarda longtemps.</p>
-
-<p>— Votre femme est belle, dit-elle enfin.</p>
-
-<p>— Mais ne la connaissez-vous pas ? fit Savinski
-étonné.</p>
-
-<p>— Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia… Est-ce une
-photographie ancienne ? Votre femme est encore très
-jeune.</p>
-
-<p>— Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle ? Trente-deux
-ans, je crois. Elle s’est mariée à dix-huit ans.</p>
-
-<p>— C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée.</p>
-
-<p>Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait
-aussi. De nouveau il avait cette impression que quelque
-chose de mystérieux avait surgi entre eux. Mais il ne
-s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui était
-en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout
-et l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place
-à aucun autre sentiment. Elle était là, éblouissante de
-jeunesse et d’éclat ; le seul mouvement imperceptiblement
-rythmé de ses hanches quand elle marchait, la façon
-dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses
-épaules un peu grêles, le halètement léger de ses seins
-quand elle respirait, la manière dont l’air était aspiré et
-expiré entre ses lèvres, la profondeur de ses yeux et
-leur couleur azurée qui évoquait des cieux orientaux, la
-blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui semblaient
-rendre à la lumière ce que la lumière leur avait
-donné, étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher.
-Il n’était pas besoin de parler. A quoi bon ? Elle
-était là, vivante, près de lui. Que demander de plus ?</p>
-
-<p>La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître
-qui ne s’était pas aperçu de son entrée. Il avait rajeuni
-de dix ans. Elle avait laissé un homme fatigué, presque
-un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un homme fort,
-vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de
-bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit :</p>
-
-<p>— Barine, le dîner est servi.</p>
-
-<p>A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui
-témoigna une déférence particulière et, comme Lydia
-la remerciait, elle s’inclina très bas. Puis, ayant servi le
-potage et les <i>pirochki</i>, elle sortit.</p>
-
-<p>— Votre servante est bien, dit Lydia.</p>
-
-<p>— C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est
-pleine d’attentions pour moi.</p>
-
-<p>— Je crois que je l’aimerai beaucoup, fit Lydia.</p>
-
-<p>Savinski sursauta. Que voulait dire Lydia ? Avait-il
-bien compris ?… A partir de ce mot, Savinski sentit
-qu’il était de moins en moins maître de lui. Par instant
-il se reprenait et examinait la situation avec calme.
-Lydia avait eu le caprice de venir voir son appartement
-et de s’inviter à dîner, chose impossible en d’autres
-temps, toute naturelle aujourd’hui où le monde était à
-l’envers. Les rapports si amicaux qu’il y avait entre eux
-expliquaient une démarche qui n’était qu’en apparence
-osée. Il suffisait, du reste, de regarder la jeune fille assise
-en face de lui pour comprendre aussitôt la simplicité et
-l’innocence qui étaient en elle. « Il n’y a rien que de pur
-en ma fille », avait dit le vieux prince… Il avait raison,
-tout devait être considéré de cet angle-là.</p>
-
-<p>Mais, à d’autres moments, ces sages réflexions étaient
-bousculées par un assaut de pensées tumultueuses. Il n’y
-avait plus qu’une réalité : la femme qu’il adorait était
-venue chez lui ; elle était là à portée de ses bras ; elle
-savait — il n’était pas possible qu’elle ignorât — les
-sentiments qu’il avait pour elle et qui depuis longtemps
-avaient franchi les bornes de l’amitié… Il s’approcherait
-d’elle… Il se pencherait vers la fleur entr’ouverte de sa
-bouche et y porterait les lèvres…</p>
-
-<p>Tandis qu’il était partagé entre deux sentiments, tantôt
-se laissant emporter par les rêves passionnés que la présence
-de Lydia faisait naître, tantôt réfléchissant avec
-calme sur une situation si inattendue, et dont il fallait
-savourer les moindres délices car cette rencontre serait
-brève et ne se renouvellerait pas, la conversation continuait
-à bâtons rompus entre Lydia et lui. Maintenant ils
-avaient trouvé le ton juste ; il n’y avait pas de fausses
-notes. Ils ne parlaient de rien de sérieux. La nouveauté
-de ce tête-à-tête, une pointe de champagne dont elle
-avait bu un verre, l’avaient rendue à elle-même et libérée
-des préoccupations qu’elle avait eues ces jours derniers,
-préoccupations dont Savinski avait vu encore le reflet
-sur son front pur avant dîner.</p>
-
-<p>Savinski fut frappé du naturel exquis avec lequel elle
-s’adaptait à cette position nouvelle. Elle ne témoignait ni
-embarras, ni excès de confiance. La petite fille qui parfois
-réapparaissait en elle avait disparu. Il avait à sa table une
-jeune femme qui manifestement ne semblait surprise en
-rien de ce que sa place dans cette salle à manger pouvait
-avoir d’extraordinaire. Elle semblait presque être la maîtresse
-de la maison et, comme Savinski, beaucoup plus troublé
-qu’elle ne l’était, négligeait de manger, c’est elle qui lui
-offrit de reprendre d’un plat laissé sur la table. Savinski,
-s’il mangeait peu, buvait moins encore. Il se sentait dans
-un équilibre si instable qu’il craignait que la moindre
-chose lui fît perdre la tête. C’est à peine s’il prit un verre
-de champagne. La présence de Lydia le grisait plus
-sûrement que le vin, et il passait son temps à se jurer de
-garder son sang-froid, car ce n’était pas une femme qu’il
-avait en face de lui, une jolie femme habituée aux hommages
-des hommes aussi bien qu’à leurs brusqueries, et
-qui sait à quoi elle court lorsqu’elle va dîner chez un
-garçon, c’était une jeune fille à l’aube de la vie, dont l’haleine
-était aussi fraîche que celle du vent avant l’aurore,
-une amie pure qui lui faisait la grâce de venir passer une
-heure chez lui dans des circonstances que son imagination
-seule à lui, Savinski, rendait romanesques. En somme,
-au sein des délices où le plongeait la présence de Lydia,
-il se sentait horriblement gêné par le combat qui se livrait
-en lui.</p>
-
-<p>Cette gêne s’accrut lorsqu’ils eurent passé dans le
-cabinet de travail. A table, leur position était exactement
-fixée, — il y a des règles et une tradition. Au salon, ils
-redevenaient libres et Savinski ne savait que faire de sa
-liberté. Lydia, elle, gardait plus de simplicité. Elle s’installa
-sur le divan, se renversa un peu en arrière sur les coussins
-et alluma une cigarette. Elle suivait de l’œil Savinski et
-paraissait s’amuser à le voir aller et venir sans trouver
-de repos. D’abord, il s’était assis près d’elle. Puis soudain,
-comme si un diable l’avait poussé, il avait bondi à l’autre
-bout de la pièce sous prétexte de chercher des allumettes,
-alors qu’une boîte était sur le guéridon à côté du divan.
-Puis il s’était laissé tomber sur un fauteuil voisin et,
-alors, comme il lui avait parlé avec douceur ! A ce moment-là,
-sans peut-être même qu’il s’en rendît compte,
-il voulait lui plaire, la gagner, faire sa conquête. Ses yeux
-semblaient vouloir lire à travers elle et pénétrer jusqu’à
-son cœur et, sous la caresse de ce regard, Lydia, elle-même,
-perdait peu à peu conscience ; ses idées flottaient
-devant elle comme des poussières qu’emporte le vent ;
-elle n’était plus que sensations ; c’était une ivresse légère
-et délicieuse. Elle ne revint même pas à elle à un mouvement
-brusque de son ami. Voilà que, sans raison apparente,
-il s’était mis à marcher de long en large, tirant des
-bouffées rapides de sa cigarette, se taisant et laissant échapper,
-au milieu d’un long silence, un mot qui sortit du monologue
-intérieur auquel il se livrait : « Impossible. » Ce mot
-résonna dans la chambre et fit sursauter Savinski lui-même.</p>
-
-<p>Il se tourna vers Lydia, lui sourit et dit :</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi, je crois que j’ai perdu la tête…</p>
-
-<p>Mais il s’arrêta et son sourire ne s’acheva pas, tant il
-fut frappé de l’expression qu’avait prise la jeune fille.
-Elle était pâle et ses yeux restaient attachés sur Savinski.
-Il n’apercevait que ces yeux sombres dans l’ombre ;
-il ne pouvait s’en détourner. Elle regardait Savinski :
-mais le voyait-elle ? Elle paraissait emportée par un
-rêve à cent lieues de la scène présente. Même le mot
-« impossible », lorsqu’il avait éclaté dans la chambre,
-n’était pas parvenu à ses oreilles. Mais toujours ces yeux
-intenses, comme consumés d’un feu intérieur. Il alla
-jusqu’à elle et, tandis qu’il hésitait, cherchant ses mots,
-elle lui dit avec simplicité :</p>
-
-<p>— N’êtes-vous pas fatigué de marcher, Nicolas Vladimirovitch ?
-Asseyez-vous près de moi… Il semble que
-je vous fasse peur, ce soir.</p>
-
-<p>Elle lui tendit la main qu’il prit et garda dans la sienne,
-puis il s’assit et la porta à ses lèvres, et ses lèvres remontèrent
-jusqu’au poignet, le franchirent, arrivèrent au
-bras nu, le parcoururent de bas en haut, et de haut en
-bas. C’était une sensation à la fois exquise et torturante
-dont il se demandait combien de temps elle pourrait se
-prolonger impunément. Soudain il sentit le bras de Lydia
-resté libre s’allonger autour de son cou, l’attirer vers
-elle. Lorsqu’il fut tout près, elle se blottit sur sa poitrine
-et, tournant son visage vers lui, elle lui donna ses lèvres.
-Il la serra éperdument contre lui, se coucha presque sur
-elle ; leurs deux corps exactement joints ne se touchaient
-que par leurs bouches unies. Il sembla à Savinski qu’il
-ne vivait plus que par ses lèvres collées à celles de sa
-maîtresse. Cela dura longtemps, une minute, un siècle ?</p>
-
-<p>Il eut un éclair de lucidité. « Quelle heure est-il ? Il
-faut rentrer… Et puis, non, non, c’est impossible… Pourtant,
-le vieux prince… une jeune fille… » Il s’arracha aux
-bras de Lydia. De nouveau il était en proie à une grande
-agitation. Il paraissait ne plus songer qu’à une chose.
-Il tira sa montre. Dix heures déjà… Ah ! il n’y avait plus
-personne dans les rues… Il courut à Lydia, s’agenouilla
-devant elle. Il la caressait, lui disait mille choses tendres
-et folles et il finit sur un ton plus sérieux :</p>
-
-<p>— Je vais vous accompagner chez vous, Lydia, Lydotchka ;
-il est tard ; on sera inquiet, on vous cherchera…
-A propos, où vous croit-on ?</p>
-
-<p>— Chez mon amie Hélène, à la Mokhovaia, dit Lydia,
-et elle ajouta en pesant chacun de ses mots :</p>
-
-<p>— C’est là que je suis censée coucher, car vous savez
-bien qu’il n’est pas agréable de circuler le soir dans
-Pétrograd. C’est donc là que vous m’accompagnerez si
-vraiment vous ne pouvez vous décider à me garder chez
-vous jusqu’à demain…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Tard dans la nuit, il était deux heures du matin, l’électricité
-brûlait au-dessus du grand lit où ils étaient couchés.
-Épuisée de fatigue, Lydia se redressa, se pencha vers
-son amant étendu près d’elle, le regarda jusqu’au fond
-des yeux et dit :</p>
-
-<p>— O toi qui es à moi, tu n’iras plus en Finlande,
-maintenant !</p>
-
-<p>Elle se glissa dans ses bras et s’endormit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c14">XIV<br />
-LE RÉVEIL</h3>
-
-
-<p>La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le
-silence de la nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles
-qui scandent le silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus
-de vie dans les deux corps qui sont étendus là, tant le
-sommeil où ils sont ensevelis est profond. L’obscurité
-les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils
-dorment, l’un à côté de l’autre… Et soudain Savinski sent
-une impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui
-irrite et gêne ; il entr’ouvre les paupières, les referme
-aussitôt, les rouvre… La chambre est inondée de lumière ;
-l’électricité brûle dans le plafonnier et, près de lui, la
-vieille Annouchka qui lui touche l’épaule.</p>
-
-<p>— Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle
-à son oreille.</p>
-
-<p>Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski
-vit l’avenir proche s’ouvrir devant lui : l’abîme. Une
-perquisition, un mandat d’arrêt, Lydia compromise dans
-l’affaire, arrêtée peut-être, menée en prison avec lui,
-cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles bolchéviques !
-Et en outre l’affreux scandale qui retentirait
-de tous côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en
-Finlande où Sonia l’attendait…</p>
-
-<p>— Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka.</p>
-
-<p>Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son
-innocent sommeil. Elle était allongée, le bras droit sous
-la tête, ses cheveux défaits en désordre autour d’elle ;
-l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise qui, entr’ouverte,
-laissait voir un jeune sein délicatement fleuri.
-Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait.
-L’angoisse lui tenaillait le cœur… Eût-il été seul, l’aventure
-était déjà dangereuse, mais y mêler cette enfant ! Fallait-il
-la réveiller ?… Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât ?… Mais,
-en tout cas, le commissaire chargé de la perquisition
-entrerait dans la chambre… Il alla vers elle, se pencha
-sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front et sur
-les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans
-ouvrir les yeux un « je t’aime », voulut se retourner pour
-reprendre son sommeil.</p>
-
-<p>— Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut
-te réveiller…</p>
-
-<p>La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller ; elle revint
-à elle et demanda :</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il ? Est-il tard déjà ?</p>
-
-<p>Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres.</p>
-
-<p>— Mais c’est la nuit encore ; il faut me laisser dormir.</p>
-
-<p>— Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition
-ici. Il faut te lever… J’espère que tout se passera
-bien ; en tout cas, tu ne cours aucun danger… Habille-toi,
-Je suis obligé de passer à côté… A tout à l’heure.</p>
-
-<p>Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour
-du cou de Savinski comme pour ne pas le laisser partir.
-Il les dénoua doucement et sortit de la chambre. Il passa
-par le cabinet de travail, regarda sa montre. Elle marquait
-quatre heures… Il avait tout son sang-froid : « Le diable
-emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour
-une visite domiciliaire », se dit-il. Il entra dans la salle
-à manger, il y avait là une dizaine de personnes, presque
-tous des gardes rouges en uniforme de soldats, baïonnette
-au canon, et deux civils. Il reconnut le président du comité
-de la maison, un architecte à la maigre moustache, au
-teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde
-personne en civil se détacha du groupe, vint à lui et se
-présenta fort poliment : « Alexandre Ivanovitch Zoubof,
-commissaire à la Section des recherches pour la contre-révolution. »
-Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni
-de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut.
-Ordre était donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch
-Savinski et de l’arrêter, ainsi que toutes personnes
-présentes dans son appartement… Songeant à
-Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut
-faire un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya
-à la table.</p>
-
-<p>— Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais
-peut-être y a-t-il une erreur ?… Puis-je téléphoner à
-Léon Borissovitch Séméonof ?</p>
-
-<p>Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très
-déférent, répondit :</p>
-
-<p>— Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit
-inutile. Vous serez sans doute interrogé aujourd’hui à la
-Gorokhovaia et, à ce moment, si vous le jugez nécessaire,
-Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais nous ne
-dépendons pas des Affaires étrangères…</p>
-
-<p>Le commissaire avait les manières d’un homme bien
-élevé. C’était, probablement, un ancien employé de la
-police secrète du tsar, entré au service des bolchéviques.
-Il était rasé de frais, portait une courte moustache sur
-une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance.
-Il n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir
-qu’il pourrait arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il
-comprendrait, sans doute, la situation, et il ne devait
-pas être insensible à l’idée d’obliger un homme tel que
-lui.</p>
-
-<p>— Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix,
-d’une question assez délicate.</p>
-
-<p>L’autre s’inclina.</p>
-
-<p>— A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait
-vers l’entrée du cabinet de travail.</p>
-
-<p>A ce moment, un second personnage, en uniforme
-celui-là, se détacha du groupe des soldats et vint se joindre
-à eux. Le commissaire civil, sans montrer d’embarras,
-le présenta :</p>
-
-<p>— Le lieutenant Ivanof, dit-il.</p>
-
-<p>Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger,
-prit sa mesure d’un coup d’œil. Il était convenablement
-habillé et avait l’allure d’un officier de carrière. C’était
-un jeune homme aussi. Il se tenait droit, les épaules
-effacées. « Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa Savinski,
-je puis réussir encore. »</p>
-
-<p>— Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire
-personnelle que je veux vous entretenir. Vous comprendrez
-tout de suite. Ce n’est pas aux fonctionnaires du
-gouvernement, qui remplissent ici leur devoir…</p>
-
-<p>— Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch,
-très pénible en vérité, intervint le commissaire civil en
-s’inclinant.</p>
-
-<p>— Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à
-des hommes que je m’adresse, d’homme à homme… Le
-fait est que je suis ici, aujourd’hui, dans une situation
-assez particulière… Cela peut arriver à chacun de nous,
-à vous comme à moi… J’ai une femme, à côté, une toute
-jeune femme qui est venue me voir et que j’ai gardée
-cette nuit, car les rues ne sont pas très sûres, comme vous
-savez… Elle ignore tout des choses politiques, c’est une
-enfant encore… Elle n’a pas vingt ans, voyez-vous…
-Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur
-qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien
-de ce que je fais, et qu’en réalité c’est la première fois,
-aujourd’hui, qu’elle est entrée dans mon appartement…
-Mes domestiques, si vous voulez bien les interroger sur
-ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que
-je vous dis… Les choses étant ainsi, messieurs, je vous
-supplie de la laisser libre… Vous comprenez, sans que j’en
-dise davantage, de quoi il s’agit… Et je vous assure que
-je n’oublierai jamais le service que vous me rendrez…</p>
-
-<p>A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le
-sang-froid qu’il avait au début. L’émotion à laquelle
-il était en proie faisait vibrer sa voix.</p>
-
-<p>Les deux commissaires parurent partager son émoi,
-et le civil plus encore que le militaire. Tandis que Zoubof
-hochait la tête approbativement, l’officier eut un demi-sourire
-presque respectueux pour faire comprendre qu’il
-lui était, en effet, arrivé d’être en bonne fortune et que
-c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu
-savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut
-terminé, un grand embarras se peignit sur leurs figures.
-Ils s’écartèrent un instant et commencèrent à discuter.
-La conversation se prolongeait. Évidemment, ils se heurtaient
-à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent
-à Savinski.</p>
-
-<p>— Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la
-personne qui est chez vous ? dit le commissaire civil
-avec un peu de gêne.</p>
-
-<p>— Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski,
-il s’agit de l’honneur d’une femme, vous comprenez…</p>
-
-<p>— Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant…</p>
-
-<p>— En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique,
-suggéra Zoubof, qui paraissait fort désireux de
-faire preuve de bonne volonté.</p>
-
-<p>Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui
-posèrent des questions. La vieille servante répondit avec
-simplicité et assurance. Elle n’avait jamais vu la jeune
-femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle, Annouchka,
-qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme
-n’était pas encore venue à l’appartement. Cette déposition
-parut faire impression sur les deux commissaires. Cependant,
-seuls, ils recommencèrent à discuter. Savinski
-avait, à ce moment, la certitude que la chose était arrangée.
-Il respirait librement. Que lui arriverait-il ? Il ne s’en
-souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires
-s’approchèrent, de nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut
-l’officier qui parla.</p>
-
-<p>— Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question
-est, en effet, fort délicate. Notre ordre est formel…
-Nous prendrions une grande responsabilité en ne l’exécutant
-pas à la lettre… Cependant, peut-être, pour vous
-obliger… dans les circonstances actuelles… Mais il va
-sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus
-grand secret… Personne ne doit le savoir, pas même les
-soldats qui sont ici…</p>
-
-<p>On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte
-restée ouverte et Savinski, la poitrine gonflée de joie,
-n’osa pas serrer la main de ses interlocuteurs. Du reste,
-à cette seconde même, un incident nouveau se produisit
-qui modifia, hélas ! la situation de fond en comble. Lydia
-entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était
-dans un comble d’anxiété et, depuis un quart d’heure
-qu’elle était prête, se rongeait à se demander ce que
-signifiaient ces interminables conciliabules. N’en pouvant
-plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son
-amant.</p>
-
-<p>— Que se passe-t-il ? Que veut-on faire de toi ?
-demanda-t-elle, avant que Savinski, atterré, pût l’arrêter.</p>
-
-<p>Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée
-de la jeune fille avait fait sensation. Les deux commissaires,
-interdits, la regardaient fixement. La beauté de
-Lydia, l’éclat de ses yeux, l’indifférence qu’elle montrait
-pour tous les gens réunis dans l’appartement, l’unique
-préoccupation qu’on lisait sur son visage pour le sort de
-Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats
-eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet
-de travail et leurs regards curieux ne quittaient pas la
-jeune fille.</p>
-
-<p>— Très pénible, murmura le commissaire Zoubof,
-lorsqu’il revint à lui, très pénible, en vérité… Je crains,
-dit-il à voix basse à Savinski, qui avait été obligé de
-s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa main la main
-de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter
-notre ordre dans sa rigueur.</p>
-
-<p>Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia
-qui serrait la sienne. C’était une étreinte que rien ne
-pourrait défaire. Il eut l’impression qu’il irait avec elle
-jusqu’à la mort.</p>
-
-<p>La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On
-n’y trouva rien. Ici Savinski était tranquille. Il n’avait
-pas un papier compromettant. Du reste, depuis que
-Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme. Il
-avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait
-aucun rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient
-insensibles. Il regardait avec curiosité les deux commissaires
-poursuivre leurs recherches. Ils s’y montraient
-assez maladroits. « Ils ne savent pas leur métier, pensa-t-il
-d’abord. Autrefois la police travaillait mieux. » Ils
-ne trouvèrent même pas une somme importante en billets
-de banque que Savinski avait cachée sous un coin du
-tapis qu’il avait décloué. Il y avait plus d’une centaine
-de mille roubles en billets anciens. Mais leur maladresse,
-à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui, manifestement,
-ils faisaient semblant de chercher avec zèle de
-façon à n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais
-ils voulaient aussi que Savinski ne fût pas leur dupe.</p>
-
-<p>Ce jeu l’amusa un instant.</p>
-
-<p>Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore
-sauver Lydia qui se tenait étroitement serrée contre lui
-et dont le souffle frais effleurait sa joue.</p>
-
-<p>— Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la
-Gorokhovaia un chef responsable avec qui entrer en
-communication ?</p>
-
-<p>— Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute,
-répondit le commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade
-Ouritski, doit être encore à la préfecture. En réalité,
-notre travail se fait surtout de nuit.</p>
-
-<p>— Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable
-pour lui exposer, par téléphone, le cas particulier dans
-lequel je me trouve ? L’affaire pourrait être arrangée
-ainsi et je vous garderai une longue reconnaissance de
-votre bonne volonté…</p>
-
-<p>Les commissaires consentirent, mais l’officier fit
-remarquer qu’il faudrait transmettre le nom de madame…</p>
-
-<p>Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre
-de quoi il s’agissait. Il y avait là un mystère
-qu’il fallait percer.</p>
-
-<p>— Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur
-une pièce d’identité…</p>
-
-<p>Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son
-âge, sa résidence étaient portés…</p>
-
-<p>Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut
-la communication avec la préfecture à la Gorokhovaia.
-Il commença à exposer la demande de Savinski… Lorsque
-Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva aussitôt et,
-s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle
-lui dit à voix basse :</p>
-
-<p>— Quoi, Nicolas, on t’arrête… Je croyais qu’il ne
-s’agissait que d’une perquisition… Es-tu en danger ?
-Que va-t-on faire de toi ?</p>
-
-<p>— Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski.
-Oui, on va me mener en prison, mais tu sais que cela
-arrive à beaucoup de braves gens aujourd’hui ; j’y serai
-deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela est sans
-intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre
-est si sottement conçu que toute personne trouvée dans
-mon appartement doit être arrêtée aussi. Et quand même
-tu serais libérée presque tout de suite, je voudrais t’éviter
-cette horrible prison…</p>
-
-<p>Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait :</p>
-
-<p>— Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi…</p>
-
-<p>Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui
-persuader qu’elle lui serait mille fois plus utile en restant
-libre, mais Lydia se butait à l’idée de ne pas le quitter.
-Pendant leur entretien qui se faisait à voix basse,
-on entendait des bribes de conversation de Zoubof au
-téléphone :</p>
-
-<p>— Oui, camarade Ouritski… Je comprends. Dix-huit
-ans… Ah ! ah !… charmante, oui… C’est pour cela
-que je me suis permis de vous appeler…</p>
-
-<p>Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête,
-et, se tournant vers Savinski :</p>
-
-<p>— Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia,
-mais pour vous, Lydia Serguêvna, il est probable que
-vous n’y resterez pas longtemps.</p>
-
-<p>Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille
-montrait la plus grande satisfaction.</p>
-
-<p>Cependant il restait à perquisitionner dans les autres
-pièces de l’appartement. Les soldats, las d’attendre,
-avaient gagné la cuisine. La fatigue prenait peu à peu
-Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas. Savinski était
-plongé dans de noires réflexions ; pour l’instant, Lydia,
-plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil.
-La vieille Annouchka le vit ; elle eut pitié d’elle et s’approcha
-de la jeune fille :</p>
-
-<p>— Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous
-n’aurez pas grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le
-fourneau, le café sera prêt dans un instant…</p>
-
-<p>Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail.
-Quelques moments plus tard, elle revint, apportant du
-café chaud, du pain et du beurre. Savinski invita les commissaires
-à déjeuner avec eux et l’on improvisa ainsi un
-repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à dévorer
-des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses
-de café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer
-la raison, si heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse
-et arracha Savinski à ses préoccupations. Quant aux
-deux commissaires, ils étaient radieux. Jamais, dans l’exercice
-de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré pareille bonne
-fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée ; il n’y
-avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il
-n’y avait que des êtres humains réunis par le hasard de la
-vie et qui trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche,
-de s’asseoir à une table et de se restaurer.</p>
-
-<p>Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant
-de quitter la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka
-de téléphoner dès neuf heures chez Séméonof pour lui
-faire savoir qu’il était en prison à la Gorokhovaia. « Vous
-ne parlerez que de moi », lui dit-il.</p>
-
-<p>Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement,
-à la grande indignation d’Annouchka, qui redoutait
-les vols probables.</p>
-
-<p>Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était
-encore complète et le froid vif. Les deux commissaires,
-avec beaucoup de politesse, installèrent Savinski et Lydia
-dans le fond de la voiture et s’assirent sur le siège de
-devant.</p>
-
-<p>A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques
-minutes à la Gorokhovaia.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c15">XV<br />
-A LA GOROKHOVAIA</h3>
-
-
-<p>Le vestibule de la préfecture, à la Gorokhovaia, était
-plein de soldats. Savinski et Lydia furent conduits dans
-une grande pièce, au premier étage.</p>
-
-<p>Lydia, sûre de n’être pas séparée de Savinski, n’avait
-pour l’instant aucun souci ; l’excellent déjeuner qu’elle
-avait pris avant de partir avait fait disparaître la fatigue
-d’une mauvaise nuit. Elle n’était plus que curiosité. Ils
-se trouvaient dans un vaste salon qui avait dû faire partie
-des appartements de réception du préfet. Il en conservait
-encore quelques fauteuils et chaises capitonnés et recouverts
-d’une soie bleu pâle, et un tapis à la machine,
-moderne, dont les couleurs étaient effacées. Dans un
-angle de la pièce, derrière quelques tables rangées en arc
-de cercle, deux employés travaillaient. Devant eux, un
-accusé se tenait debout. C’était, à en juger par sa tenue,
-ce qu’on appelait alors un « bourgeois », état suffisant
-pour être classé comme suspect. Les employés remplissaient
-lentement des fiches, des formulaires, ouvraient
-des registres. Cet ordre administratif surprit Lydia à
-qui il paraissait incompatible avec l’idée qu’elle se faisait
-des procédés employés sous le règne de la Terreur,
-décrété par les bolchéviques. Et puis le calme de cette
-pièce, son aspect tranquille et riche, le manque de tragique
-qu’il y avait en tout cela ! Elle fit part de ses réflexions à
-Savinski à mi-voix.</p>
-
-<p>Il haussa les épaules et sourit.</p>
-
-<p>— La bureaucratie ne mourra jamais chez nous. Lénine
-sera impuissant à la détruire. Même les actes illégaux seront
-toujours faits dans les formes.</p>
-
-<p>Il tâchait de ne pas paraître soucieux, de montrer la
-liberté de son esprit, de façon à ne pas alarmer la jeune
-fille, et l’effort qu’il faisait dans cette direction finissait
-par avoir le plus heureux effet sur son humeur.</p>
-
-<p>Leur tour vint de passer devant les fonctionnaires
-dans le coin de la pièce. Ils multipliaient les formalités
-d’écrou. Il fallut enfin remettre son portefeuille. Les
-employés donnèrent un reçu en forme de l’argent qu’il
-contenait. Mais Savinski, qui avait suivi avec intérêt
-ce qui s’était passé quand le précédent « bourgeois » avait
-été incarcéré, avait prudemment glissé quelques centaines
-de roubles dans la poche de son pantalon.</p>
-
-<p>Deux soldats les attendaient à la porte. C’étaient deux
-Lettons à la figure dure et maigre. Ils gravirent un escalier
-en colimaçon dont les jours intérieurs donnaient sur le
-vestibule d’entrée. A chaque fenêtre, une mitrailleuse était
-braquée sur la porte qui ouvrait sur la Gorokhovaia et un
-soldat montait la garde. « Comme ils ont peur d’un coup
-de force ! pensa Savinski. Ils ne se sentent pas très solides. »
-Ils s’arrêtèrent devant une petite antichambre pleine
-de gardes rouges. Leurs conducteurs échangèrent quelques
-mots avec le chef du poste.</p>
-
-<p>— C’est plein chez nous, dit celui-ci avec bonne
-humeur.</p>
-
-<p>Au troisième étage, même réponse.</p>
-
-<p>Au dernier étage, enfin, ils furent admis dans la petite
-antichambre où cinq ou six soldats fumaient. A une table
-était assis un tout jeune homme à peine âgé de vingt ans,
-un petit juif à l’air farouche et important, aux cheveux
-noirs, crépus, en broussailles, qui avait devant lui un
-registre où il couchait les noms de ses hôtes. Il prit celui
-de Lydia d’abord et lui demanda pour quelle cause
-elle était arrêtée. Lydia, qui le dévisageait avec curiosité,
-répondit d’une voix claire et sans trahir le moindre
-embarras :</p>
-
-<p>— Je n’en sais rien. Si vous voulez me l’apprendre,
-vous me ferez plaisir.</p>
-
-<p>Les soldats sourirent, mais le petit employé fronça le
-sourcil.</p>
-
-<p>— Je pense que vous êtes arrêtée pour raisons politiques,
-fit-il gravement. Nous allons mettre « contre-révolution ».</p>
-
-<p>Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé
-qui ne quittait pas des yeux cette enfant si belle,
-rit ouvertement.</p>
-
-<p>— Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix
-rêche à un soldat debout près de lui.</p>
-
-<p>Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia.</p>
-
-<p>Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia
-de ne pas intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia,
-se balança sur ses deux jambes, haussa les épaules et
-finalement répondit :</p>
-
-<p>— C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien
-que c’est une enfant…</p>
-
-<p>Tous les soldats présents montraient par leur contenance
-qu’ils approuvaient l’attitude de leur camarade.
-Le petit employé blêmit de rage, mais il n’osa pas renouveler
-son ordre. Il murmura quelques mots inintelligibles
-dont on entendit seulement la fin.</p>
-
-<p>— … La consigne est formelle, je le ferai moi-même.</p>
-
-<p>Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme,
-se contenta de tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur
-des hanches.</p>
-
-<p>Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées
-et qu’on se fut assuré qu’il ne portait pas de revolver,
-un des soldats poussa une porte vitrée et ils furent introduits
-dans le logement qui leur était destiné.</p>
-
-<p>C’était une grande pièce carrée, basse de plafond,
-à peine éclairée par une lampe électrique pendant au
-bout d’un fil au centre de la chambre. Par l’unique
-fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur
-qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube.
-Une odeur âcre, tiède, suffocante, faite de la respiration
-des hôtes de la prison, de leur sueur, du cuir de leurs
-bottes, de la paille de leurs matelas, des planches à moitié
-pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes,
-arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua
-sur place. L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait
-imaginée ce dernier. Il sentit la pression du bras de Lydia
-sur le sien, mais elle ne dit rien. Cependant leurs yeux
-s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la salle
-et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits
-de camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient
-toute, laissant à peine un étroit passage libre au centre
-et deux allées qui conduisaient à des portes ouvertes
-dans la cloison, à leur gauche ; sur une table, un homme
-était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui lui
-couvrait la tête ; on ne voyait de lui que l’extrémité de
-ses bottes en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois
-à même le plancher, des hommes étaient étendus dans un
-affreux désordre, souvent trois d’entre eux occupant
-deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers dormaient
-d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements ;
-des mouvements nerveux les secouaient, les faisaient
-se retourner sur leur couche dure et étroite ; des
-bras étaient brandis en l’air ; des mains fiévreuses grattaient
-des nuques piquées par la vermine. D’autres,
-allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans
-un angle, la petite pointe rouge d’une cigarette brillait
-comme un ver luisant égaré dans un jardin infernal.
-Un petit bossu, hagard, la figure frénétique, surgit soudain
-de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin
-de sa poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots…
-Puis, jetant un regard méfiant sur les nouveaux arrivés,
-il regagna sa place.</p>
-
-<p>Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur
-lequel il y avait une place libre. Il y conduisit Lydia,
-s’assit et la prit sur ses genoux. Elle se serra contre lui,
-l’embrassa doucement sans parler. De nouveau, une
-fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit aussitôt.
-Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard,
-c’était déjà le jour, le jour gris, triste, des matinées
-d’hiver de Pétrograd, un jour si pâle qu’il fait regretter
-la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit qu’elle était
-dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison
-et ses terreurs ? Elle sourit tendrement à son amant
-dont la figure grave et fatiguée s’éclaira. Il caressait
-avec douceur la main de la jeune fille appuyée sur sa
-poitrine.</p>
-
-<p>Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se
-levaient ; ils semblaient harassés et se détendaient en
-soupirant. Beaucoup allumaient tout de suite une cigarette.</p>
-
-<p>Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur.
-Elle avait repris une entière tranquillité d’esprit et acceptait
-avec bonne humeur ce qu’elle appelait une aventure.</p>
-
-<p>— Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je
-sais au moins quelque chose de la révolution, c’est que
-cela sent très mauvais.</p>
-
-<p>Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient.
-La présence de Lydia faisait sensation. Elle avait
-gardé sa fourrure, mais, à cause de la chaleur de la pièce,
-l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais et la poitrine
-légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si
-l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une
-chambre de malade. Savinski demandait des détails sur
-la vie de la prison. La seule chose qui le préoccupait
-pour l’instant était de savoir à quelle heure on les interrogerait,
-car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez
-elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle
-avait passé la nuit. Les renseignements furent mauvais.
-Une douzaine de prisonniers affirmèrent aussitôt qu’ils
-étaient là depuis trois, quatre ou cinq jours, sans avoir
-été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de leur
-arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un
-homme jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter
-sans peine à l’existence de la prison. Elle remarqua
-avec étonnement que ses mains tremblaient tandis qu’il
-lui parlait. « Comme il a peur ! » pensa-t-elle. Cette
-impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer.
-Il y avait en elle une source de bonheur si abondante
-que rien ne pouvait la tarir. Elle ne songeait même pas
-à la possibilité d’une longue détention pour Savinski.
-Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis relâchés
-au bout de quelques jours ! Les prisons de Pétrograd,
-pourtant immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié
-de la population… Pour l’instant, elle était entourée de
-gens aimables qui s’empressaient pour lui plaire ; elle
-avait son amant à côté d’elle ; elle ne voulait pas voir plus
-loin.</p>
-
-<p>Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant
-qu’on pût imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire
-des officiers de tous grades, quelques bourgeois notables,
-puis des spéculateurs, un groupe de quatre personnes
-qui avaient fait un coup hardi en accaparant du
-platine, puis des prisonniers de droit commun, des
-escrocs, de simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie
-de ce groupe-là était composée par une petite bande
-de faux monnayeurs qui avaient adroitement mis en circulation
-quelques milliers de faux billets « Kerenski ».
-Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut
-la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des
-bolchéviques arrêtés pour concussion. Un homme fort
-occupé à préparer du thé sur une table à l’aide d’une
-lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia, qui
-l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire,
-il lui dit : « Attendez, attendez », tira triomphalement
-de sa poche assez sale un morceau de sucre et prononça :</p>
-
-<p>— C’est le seul qui me reste !</p>
-
-<p>Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses
-voisins que l’homme au sucre était un commissaire qui,
-envoyé en Sibérie porter de l’argent aux troupes, avait
-prétendu avoir été volé en route.</p>
-
-<p>Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses
-respects à Savinski et à Lydia. C’était lui qui réglait les
-rapports des prisonniers entre eux, fixait le tour des corvées,
-l’ordre dans lequel ils descendaient aux lavabos,
-organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe,
-dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par
-un garde rouge. Ce personnage important était un homme
-d’à peine trente ans, à la figure énergique et plaisante,
-aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il avait eu un emploi
-élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour, quatre
-cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il
-avait été arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour
-du domaine sur lequel il régnait maintenant, et, comme
-des prisonniers balayaient la salle, il fit passer ses nouveaux
-hôtes dans une petite pièce voisine où une douzaine
-de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée
-sur l’un d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six
-ans environ, qui dormait encore. Sur la figure fatiguée de
-la mère, on lisait qu’elle n’avait d’autre préoccupation
-que cette petite, qui était pâle, chétive, comme tant d’enfants
-poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia,
-à demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme
-otage avec sa fille, car son mari, accusé de contre-révolution,
-avait pu s’enfuir. Tant qu’il ne se rendrait pas,
-elle resterait là avec son enfant. Elle avait l’air à moitié
-folle de douleur.</p>
-
-<p>— S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront… S’il ne revient
-pas, qu’arrivera-t-il à ma petite ?… Elle ne pourra supporter
-longtemps cet emprisonnement. Regardez comme
-elle est maigre !</p>
-
-<p>Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes
-minces comme des flûtes où les genoux et les chevilles
-faisaient de grosses bosses osseuses.</p>
-
-<p>Le chef de la chambrée dit à Savinski :</p>
-
-<p>— Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois.</p>
-
-<p>Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux
-heures que les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu
-échanger un mot avec Lydia. La matinée avançait. Il
-allait être onze heures. Il fallait qu’il causât seul à seule
-avec elle. Il craignait maintenant le pire, une longue séparation.
-Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans
-doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà
-où l’avait mené sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire
-à la réussite de qui il n’avait jamais cru. Il maudit
-cette facilité avec laquelle il se laissait entraîner par ses
-sentiments dans des aventures qui pouvaient devenir tragiques.
-Il était impardonnable, car il était un homme
-habitué aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A
-Lydia, il ne pouvait rien dire de ses préoccupations. Il
-voulait l’amener à comprendre qu’elle le quitterait dans
-quelques heures. La chose n’était pas facile. La jeune
-fille refusa nettement.</p>
-
-<p>— Où tu seras, dit-elle, je serai… Je n’ai que toi
-au monde et, sache-le, dès maintenant tu n’as plus que
-moi.</p>
-
-<p>Il fallut une longue insistance pour que Savinski
-arrivât à lui démontrer qu’elle lui serait mille fois plus
-utile en liberté qu’auprès de lui. Qui lui ferait parvenir
-de la nourriture chaque matin, qui ferait des démarches
-pour obtenir sa liberté ? Il la convainquit enfin. Mais la
-jeune fille avait les yeux pleins de larmes.</p>
-
-<p>— Que tu me fais de la peine ! dit-elle. Mais, hélas !
-je vois bien que tu as raison…</p>
-
-<p>Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute
-voix à la porte de la salle. Un employé agitait un papier.
-Elle se leva.</p>
-
-<p>— Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire.</p>
-
-<p>Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait
-des voix qui se mêlaient et disaient : « Jamais on n’a été
-interrogé aussi vite. C’est un miracle ! » — « Nous le
-savions bien, vous partez déjà ! » — « Hélas ! » murmurait
-un autre.</p>
-
-<p>Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski
-et, oublieuse des prisonniers qui, tous, la regardaient,
-l’embrassa passionnément. Elle ne pouvait se détacher
-de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de sa
-vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte,
-était gagné par la sympathie générale qui allait à la jeune
-fille. C’était d’une voix molle et presque machinalement
-qu’il répétait : « Il faut se hâter, il faut se hâter ! »</p>
-
-<p>Soudain, Lydia eut une idée nouvelle.</p>
-
-<p>— Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère.</p>
-
-<p>Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée
-sur elle et la laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant,
-en toilette de bal, décolletée, éclatante de fraîcheur
-et de beauté, droite et la tête en arrière à sa façon, elle
-marcha vers la porte qui se referma sur elle, laissant les
-spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle
-à cette fugitive vision.</p>
-
-<p>Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées.
-Assis sur un banc, la tête entre ses mains, il restait comme
-endormi. Il n’avait conscience ni du temps, ni du bruit
-de la chambrée. Soudain il y eut un brouhaha. Lydia
-reparaissait. Elle courut à son amant.</p>
-
-<p>— Je suis libre, dit-elle… J’ai eu affaire à un homme
-très poli. Il s’est excusé fort aimablement de la déplorable
-erreur par suite de laquelle j’ai été arrêtée… Il va t’interroger
-tout de suite. Tu vas descendre avec moi. Mais
-je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu m’entends,
-qu’il va te libérer aussi.</p>
-
-<p>La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait :
-« Nicolas Vladimirovitch Savinski », il suivit la jeune fille
-qui lui montrait le chemin.</p>
-
-<p>Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils
-étaient entrés six heures auparavant. Là, Lydia eut une
-grande déception. Elle n’eut pas la permission d’accompagner
-Savinski chez le commissaire chargé de l’interrogatoire.
-Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais
-la certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait
-encore et elle le laissa sans angoisse.</p>
-
-<p>Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du
-redoutable Ouritski, dont la renommée remplissait déjà
-la ville. Ouritski, qui était assis devant une grande table
-sur laquelle il consultait un dossier, se leva à l’entrée de
-l’inculpé et vint lui serrer la main. C’était un homme de
-taille moyenne, très maigre, à la figure intelligente, rasé,
-de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez
-élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue.
-Il offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier
-qu’il feuilleta quelques instants. Ces minutes parurent
-un siècle à Savinski. Il ne pouvait supporter l’anxiété du
-doute. Qu’avait-on contre lui ? Tout était préférable à
-l’attente… Et, cependant, il faisait un effort extrême
-pour garder son sang-froid… Cette lutte contre soi-même
-était harassante.</p>
-
-<p>Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa
-un caoutchouc et les tendit à Savinski.</p>
-
-<p>— Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je
-vous les rends… Je vais vous mettre en liberté. (Savinski
-baissa les yeux pour que la joie de son regard ne le trahît
-pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous poserai d’abord,
-pour le procès-verbal, quelques questions que vous aurez
-l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse…</p>
-
-<p>Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire,
-d’un geste las, décrocha un récepteur à un des
-quatre appareils fixés au mur derrière lui, écouta un instant,
-donna un ordre bref et reprit :</p>
-
-<p>— Vous connaissez Spasski ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Oui, répondit Savinski.</p>
-
-<p>— Veuillez l’écrire.</p>
-
-<p>— Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre
-1917, par lettre, par personne interposée, ou
-directement ?</p>
-
-<p>— Non, répondit Savinski.</p>
-
-<p>— Veuillez l’écrire.</p>
-
-<p>— Avez-vous son adresse actuelle ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Veuillez l’écrire.</p>
-
-<p>Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux
-commandant l’état-major du Don. Les réponses de
-Savinski furent négatives. Soudain Ouritski, qui marchait
-fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant Savinski et lui
-demanda à brûle-pourpoint :</p>
-
-<p>— Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine ?</p>
-
-<p>Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix
-nette dit :</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute
-voix.</p>
-
-<p>— Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre.</p>
-
-<p>Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte.
-Comme il allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski
-l’arrêta.</p>
-
-<p>— Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch,
-de revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations
-que ce soit avec lui, et non plus avec l’ingénieur Mouchine.
-C’est un conseil que je vous donne… Au revoir.</p>
-
-<p>Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les
-formalités de levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire
-retentissaient encore en lui et le glaçaient. « Quelle
-insolence à me parler ainsi ! pensa-t-il. Pouvait-il me
-faire plus explicitement comprendre qu’il n’ajoutait
-aucune foi à mes déclarations ?… Cet homme joue avec
-moi. Cette histoire n’est pas finie… » Toute sa joie avait
-disparu.</p>
-
-<p>Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à
-l’angoisse qui, de nouveau, l’étreignait. Il était midi.
-C’était une claire journée d’hiver. La neige des jardins
-de l’Amirauté étincelait sous le soleil. Au sortir de la
-geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé. Il
-semblait pour la première fois de sa vie être capable de
-goûter la joie d’un jour lumineux et froid. « Que c’est
-bon ! Que c’est beau ! », répétait-il immobile devant la
-porte du bâtiment.</p>
-
-<p>A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le
-trottoir d’en face, une jeune femme sortit et vint à lui.
-C’était Lydia.</p>
-
-<p>Il la serra contre son cœur.</p>
-
-<p>— Je suis heureux ! dit-il, je t’aime !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient
-avoir vécu un rêve troublé. La seule réalité était l’aube
-éblouissante de leur amour. Quelques minutes plus tard,
-ils se quittèrent devant l’hôtel du prince Serge Volynski.
-Ils se retrouveraient à la fin de la journée… Où ? Ils ne savaient
-encore. L’appartement de Savinski était-il toujours
-occupé par les soldats ?… Et même, libre, était-il prudent
-de s’y rencontrer ?… Cela se réglerait par téléphone dans
-l’après-midi. Ils se reverraient… Qu’importait le reste !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c16">XVI<br />
-UN PONT EST COUPÉ</h3>
-
-
-<p>La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant.
-La joie qu’elle montra à le revoir témoignait de
-la crainte qu’elle avait ressentie à le croire perdu. Les
-soldats, rappelés par un ordre téléphonique, venaient de
-quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que l’odeur
-tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier
-préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa
-elle-même Savinski, lui apporta une robe de chambre.</p>
-
-<p>— Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine.
-Et cette belle demoiselle aussi, je pense.</p>
-
-<p>— Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.</p>
-
-<p>Les larmes lui montaient aux yeux.</p>
-
-<p>Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur
-son divan. Il dormit longtemps, d’un sommeil lourd
-coupé de rêves affreux. Il revoyait les jambes maigres, aux
-genoux osseux, d’une petite fille dans les bras de sa mère,
-et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin… Puis ce
-fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait
-autour de lui, exécutant une danse satanique… Et soudain,
-il s’arrêtait, le regardait dans les yeux et, d’une voix
-blanche, demandait : « Voulez-vous me donner l’adresse
-de Spasski ? » Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de
-quatre téléphones derrière lui retentissaient sans interruption.
-Le vacarme dont elles remplissaient la salle ne cessait
-pas, faisait bourdonner les oreilles de Savinski qui était
-comme cloué sur son divan par les yeux fixes de cet
-homme… Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du téléphone
-appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil.
-Un message de Séméonof le priait de passer vers
-quatre heures au commissariat des Affaires étrangères…
-Il frissonna, se secoua pour chasser les lambeaux du cauchemar
-qui restaient accrochés à lui… Il regarda au dehors.
-Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était quatre heures
-moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au rendez-vous.
-Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia.
-Où voulait-elle le voir ?… Il ne pouvait être chez lui
-avant cinq heures. Et peut-être serait-il en retard. Mais
-elle l’attendrait et Annouchka lui donnerait du thé…
-La voix claire de Lydia au bout du fil acquiesça.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof
-dans le grand cabinet Empire jaune et rouge où, plus
-d’une fois, il s’était entretenu avec M. Sazonof. Il y arrivait
-plein de ressentiment à la fois et de crainte. L’impudence
-de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire arrêter
-ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer.
-Mais le sentiment que Séméonof appartenait à un parti
-tout-puissant et sans scrupules l’obligeait à se contraindre.
-Il fallait patienter encore.</p>
-
-<p>Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait
-avoir perdu cette réserve glacée dans laquelle il était
-toujours enfermé. Il manifesta une colère véritable à
-l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté ainsi et
-mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission
-indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du
-zèle. Informé par Annouchka dès neuf heures, le matin
-même, il n’avait pas perdu une minute, avait appelé au
-téléphone Ouritski qui dormait encore après une nuit
-de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité,
-de relâcher Savinski sans perdre un instant.</p>
-
-<p>— J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch,
-comme de moi-même, ajouta-t-il avec un pâle sourire…
-Vous savez toutes mes pensées. Je ne vous ai rien caché.
-Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un jour
-avec nous.</p>
-
-<p>La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il
-pouvait avoir l’impression que son interlocuteur avait
-joué franc jeu et que sa position était, dès maintenant,
-plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait son appartement,
-des doutes lui vinrent. « Est-ce encore une comédie ?
-se dit-il. Savait-il tout à l’avance ? N’a-t-il pas machiné
-lui-même mon arrestation ?… Ne veut-il pas ainsi exercer
-une pression sur moi et me faire sentir que je suis dans
-ses mains ?… Et Lydia ? Sait-il que Lydia était chez
-moi ? Il est impossible qu’il l’ignore… Va-t-il se servir
-de cette arme-là aussi ? » Il remarqua enfin que Séméonof
-n’avait pas fait la moindre allusion à ce qui avait motivé
-l’ordre de perquisition et d’arrêt. Pas un mot de Spasski !
-Cela était étrange et donnait à penser. Ce ne pouvait être
-par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet d’une
-telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers
-de paix avec les empires centraux, la question du
-Don préoccupait vivement les commissaires du peuple.
-Le front de Savinski se plissait. Il allait à pas rapides,
-la tête baissée. Il releva les yeux : il était en face de chez
-lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées.
-Lydia était là… Tout fut oublié.</p>
-
-<p>Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les
-lèvres sur la nuque de la jeune fille, il respirait le parfum
-enivrant de la jeunesse. Une minute comme celle-là ne
-valait-elle pas d’être payée par les angoisses de la nuit,
-par l’odeur âcre de la prison ? Il écoutait Lydia parler.
-La musique seule de sa voix était un dictame à tous les
-maux. Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver
-sa chambre, ses meubles, l’atmosphère pure qui y
-régnait, et puis le déjeuner en famille, le grand appétit
-qu’elle avait.</p>
-
-<p>— Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais
-jamais eu si bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un
-moment. Ah ! si tu savais comme j’avais envie de lui dire
-que je suis à toi… Peut-être l’avait-il deviné… Non,
-non, ce n’est pas impossible ; à la façon dont il me regarde
-parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses
-qui doivent rester secrètes… Au fond, il n’a, je crois,
-qu’un désir : il veut que je sois heureuse… Comment ?
-Peu lui importe. Il n’a qu’une peur véritable, c’est que
-les temps où nous vivons me privent du bonheur qui
-m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce
-qu’il sent… Alors, cela va de lui à moi dans des silences
-où il semble que nous parlions sans prononcer un mot…
-Rien que des pensées qui volent, tièdes, caressantes,
-muettes… Je n’ai pas osé parler non plus et je l’ai laissé
-se reposer… Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que
-tu me réveilles… Et me voilà enfin près de toi, dans tes
-bras, à ma place. Je t’aime… Je t’ai toujours aimé, ne le
-sais-tu pas ? Te souviens-tu, la première fois, quand je suis
-tombée à tes pieds… Tu m’as relevée ; j’étais comme
-étourdie et tu me soutenais avec tant de fermeté et de douceur…
-J’ai vite repris mes sens, — mais faut-il te le dire ?
-que penseras-tu de moi ? — j’ai fait semblant d’être
-encore sans connaissance pour rester un moment de plus
-serrée contre toi… Et puis je ne t’ai pas vu pendant
-longtemps ! Où avais-tu disparu, méchant ?… Tu étais
-enfermé chez toi, près des tiens… Ah ! je te battrai, je
-crois, dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché ;
-six mois tu m’as abandonnée… Tu étais heureux, sans
-doute… Dis, je t’en supplie, dis que tu n’étais pas heureux
-sans moi !… (Une douleur véritable faisait vibrer ses
-paroles…) Mais enfin, tu pouvais vivre ; tu ne me cherchais
-pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie…
-Moi j’avais appris qui tu étais, naturellement…
-Mais toi, savais-tu même mon nom ?… C’est encore
-bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas
-oubliée, dis ?</p>
-
-<p>— Je sentais toujours ton corps souple et charmant
-dans mes bras, répondit Savinski.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia
-était déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok
-qui était plongé dans l’obscurité, un petit groupe de soldats
-attendait, silencieux, dans la nuit glacée. Un seul
-réverbère brûlait et éclaira un instant la figure souriante
-de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent
-passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout
-occupés qu’ils étaient l’un de l’autre, ne les virent même
-pas. Ayant mis Lydia chez elle, Savinski hésita un instant,
-puis se décida à aller dîner au club voisin au lieu de
-rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait échappé
-ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire
-et, qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé
-entre leurs mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits
-et peut-être jusqu’à ses souliers.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver
-le parfum de Lydia. C’était une odeur légère, presque
-insaisissable, qui venait et disparaissait, laissant après
-elle quelque chose de frais et de brûlant à la fois, quelque
-chose de presque palpable qui prenait une forme, puis
-s’évanouissait…</p>
-
-<p>Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner,
-posa les journaux sur son lit, et, en manchette, au sommet
-des colonnes des <i>Isvestia</i>, il lut ces mots : <i>La Révolution
-en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé. Les Soviets
-au pouvoir.</i></p>
-
-<p>D’une main tremblante, il déploya le journal. Les
-bolchéviques finlandais, soutenus par les marins et les
-soldats russes, avaient fait un coup d’État. Ils étaient
-maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de la Finlande.
-Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du
-pays.</p>
-
-<p>Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y
-sentir sa force ? Les plus solides se réveillent affaiblis,
-sans audace. Ce sont des heures où la vie reste incertaine
-au cœur des hommes, sans flamme, comme la lumière
-indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se
-souvient d’une trop longue nuit et lutte péniblement
-pour triompher de l’obscurité. Savinski était atterré.</p>
-
-<p>Sonia, ses enfants dans la tourmente ! Sans lui !…
-Son imagination ne lui présentait que les images les plus
-sombres… Des soldats envahissaient la villa… Ils l’occupaient
-en maîtres ; un désordre affreux ; les pleurs des
-enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de ces forcenés !…
-Ah ! si seulement il s’était hâté davantage !
-Que n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir
-dans la paisible Suède ? Et que faire ?… Y aller ? C’était
-son devoir… Mais Lydia ?… A prononcer ce mot, il y
-eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner la jeune
-fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir…
-Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait
-qu’il était impossible de lui annoncer par téléphone qu’il
-partait pour la Finlande retrouver les siens à l’heure du
-danger…</p>
-
-<p>Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations.
-Vers onze heures, comme machinalement, il
-se rendit à l’état-major de la place, car il fallait à présent
-un nouveau visa pour chaque voyage en Finlande. Au
-bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne
-donnait pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller
-en Finlande que pour affaire de service. Qu’il repassât
-le lendemain… L’obligation de différer son voyage soulagea
-Savinski. Il se heurtait à une impossibilité matérielle
-qui lui permettait au moins de vivre en paix avec
-sa conscience.</p>
-
-<p>Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était
-de la plus souriante et de la plus tendre humeur. Savinski
-se laissa emporter dans le monde féerique que ses caresses
-lui ouvraient. Quand Lydia était là, il ne pensait qu’à
-elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut sur le
-point de lui parler de la révolution en Finlande. « Il sera
-temps demain, dit-il, si l’on me donne un visa. » Et il
-serra sa maîtresse dans ses bras.</p>
-
-<p>Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première
-fois qu’ils se retrouvaient en public. Savinski désirait
-et redoutait cette épreuve. Saurait-il modérer le feu de
-ses yeux en regardant la jeune fille ? Elle-même aurait-elle
-la force de jouer l’indifférence ? Il entra. La première
-personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait
-choisi de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en
-prison, la robe même que Savinski, deux jours auparavant,
-avait défaite de ses mains fiévreuses lorsque Lydia s’était
-donnée… Un flot de souvenirs monta en lui ; il s’arrêta.
-La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena
-à lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon
-le fit sursauter.</p>
-
-<p>— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez
-nous raconter vos impressions de prison.</p>
-
-<p>Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait
-été arrêté et le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât
-à la Gorokhovaia personne qu’il connût. Qui
-donc avait renseigné Nathalie ? Un nom immédiatement
-lui vint à l’esprit : Séméonof. Depuis longtemps il soupçonnait
-une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le
-commissaire bolchévique… Mais que lui avait-il raconté ?
-Avait-il parlé de Lydia ?… Quelque maître qu’il fût de
-soi, il se sentit rougir. Instinctivement il regarda la jeune
-fille qui, comme tous les invités, avait entendu la phrase
-fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute l’évocation,
-surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia avait-elle
-pour elle un charme secret… A la voir, il semblait que,
-emportée par le désir de confesser une vérité dont elle
-était fière, elle fût sur le point de dire : « J’y étais aussi. »
-Savinski l’en aima davantage, mais il la prévint, et, ayant
-repris son sang-froid, il s’avança vers Nathalie et, sur
-un ton indifférent, jeta :</p>
-
-<p>— En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais
-pas jugé intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui
-n’ira passer quelques heures ou quelques jours à la
-Gorokhovaia ?</p>
-
-<p>Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut
-obligé d’en donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia
-ne posa pas de questions. Elle écoutait, les yeux fixés
-sur Savinski, approuvait de la tête comme pour confirmer
-l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la
-regarder ; peu à peu, il s’enhardit ; et, levant les yeux
-sur la jeune fille, il l’évoquait quelques heures plus
-tôt dans ses bras. Elle était là devant lui, vêtue d’une robe
-qui la couvrait toute et ne laissait voir que ses bras encore
-un peu maigres et la naissance de sa poitrine. Mais, pour
-Savinski, la robe tombait : Lydia n’était plus vêtue que
-de linge fin qui cachait à peine ses seins purs… Il hésitait
-maintenant sur le choix des mots, revenait sur des choses
-déjà dites et, finalement, s’arrêta court.</p>
-
-<p>Nathalie manifestait une vive curiosité.</p>
-
-<p>— Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été
-arrêté, dit-elle. C’est un grand honneur.</p>
-
-<p>— Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit
-Savinski d’une façon assez bourrue. Je pense que ceux
-qui voudront éviter pareille aventure feront bien de
-passer la frontière.</p>
-
-<p>Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir ?
-La situation présente avait déjà duré au delà de tout ce
-qu’on aurait pu prévoir. Qui aurait imaginé les bolchéviques
-conservant le pouvoir trois mois ? Ils avaient pu
-réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais,
-aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks
-avaient compris qu’ils n’avaient apporté que la ruine ;
-ils s’effondreraient subitement comme était tombé Kerenski…</p>
-
-<p>— A moins que les Allemands ne viennent régler leurs
-comptes, interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la
-solution la plus probable.</p>
-
-<p>Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher
-de Lydia. Il ne fut seul avec elle que pendant
-quelques secondes.</p>
-
-<p>— Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour
-t’emmener chez moi !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de
-plus en proie aux idées grises et que les préoccupations
-qui l’avaient bouleversé la veille redevenaient vivantes en
-lui, il eut la surprise de recevoir, vers dix heures, une
-lettre de sa femme apportée par un chef de train de la
-gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution
-n’avait amené aucun trouble chez eux ; les petites villes
-de villégiature, entre Wiborg et la frontière, n’avaient pas
-été touchées. Les administrations bolchéviques finlandaises
-semblaient ne pas vouloir inquiéter la population
-bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire.
-En somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun
-souci. Elle espérait qu’un jour prochain, ses affaires étant
-réglées, ils passeraient tous ensemble en Suède. La lettre
-était écrite sur le ton calme que Sonia apportait en toutes
-choses ; elle était affectueuse, ouverte, franche et droite
-ainsi qu’à l’ordinaire.</p>
-
-<p>Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui.
-Quelle femme admirable était la sienne ! Il semblait
-qu’elle eût été créée pour lui éviter toutes difficultés et
-toutes peines. Maintenant il respirait à l’aise. Grâce à
-Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait donc,
-sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd… Un
-post-scriptum attira son attention. « Tu peux me faire
-passer une réponse par le porteur de cette lettre. C’est
-un homme sûr. Sa femme et ses enfants habitent à côté
-de chez nous et je m’occupe d’eux. »</p>
-
-<p>Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la
-salle à manger.</p>
-
-<p>— Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme ?
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme.
-Je repars ce soir, à 11 heures. Si Votre Honneur veut
-préparer une lettre, je passerai la chercher vers 8 heures.</p>
-
-<p>— Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.</p>
-
-<p>Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large
-dans son cabinet de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller
-et venir, fumant des cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa
-résolution était prise et il se mit à son bureau. Il
-écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les passeports
-pour elle, ses enfants et la femme de chambre,
-visés pour la Suède et l’Angleterre. Il la suppliait
-de profiter des quelques jours de calme qui restaient
-encore devant elle (l’exemple du début pacifique de la
-révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service
-des traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où
-l’on s’embarquait pour Stockholm. Voyage facile avec
-brèves étapes. En trois jours, sans fatigues et sans risques,
-ils seraient en sûreté. Il lui remettait une double lettre
-pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en
-Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin.
-Lui-même la rejoindrait à la première occasion. Pour
-l’instant, la frontière était fermée, mais cela n’était que
-temporaire. Grâce à ses relations au commissariat des
-Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps un
-visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa
-pensée, Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour
-sur lui-même.) Elle pourrait lui donner de ses nouvelles
-par la valise suédoise. Il se servirait de la même voie
-pour lui faire tenir des siennes. Les temps étaient tels
-qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet
-mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter
-sans délai. Sa lettre était affectueuse et tendre, mais
-impérative. Il fut occupé ensuite à régler les questions
-matérielles, pour assurer à sa femme la libre disposition
-de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le
-déjeuner.</p>
-
-<p>Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui
-dans un fauteuil. Il se sentait plus léger. C’était comme
-s’il respirait maintenant l’air plus pur, plus subtil d’une
-autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon inespérée.
-Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du
-sort. Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait
-à Pétrograd. Pétrograd était, en ce moment, la seule ville
-du monde qui pouvait lui donner le bonheur. Il y restait
-maître de sa vie, dont un dieu favorable venait de tourner
-une page…</p>
-
-<p>Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p3c1">I<br />
-LES PLUS BEAUX DE NOS JOURS</h3>
-
-
-<p>L’hiver passa. La ville fut agitée. De grands mouvements — craintes,
-espérances — la secouèrent. A la fin
-de février, les Allemands approchaient. Déjà ils étaient
-à Pskof, à quelques heures par chemin de fer de Pétrograd.
-Viendraient-ils sauver les malheureux qui mouraient
-de peur, de froid, de faim ? Au camp des bolchéviques, la
-panique régnait. Les chefs s’étaient enfuis à Moscou et
-suppliaient, à coups de télégrammes, les Empires centraux
-de signer la paix, n’importe quelle paix. Trotski avait
-démissionné. Séméonof l’avait suivi dans sa retraite. Il
-était à Moscou, lui aussi, intriguant dans les cercles des
-Soviets, plus passionné encore de pouvoir depuis qu’il
-l’avait perdu.</p>
-
-<p>Savinski l’avait vu partir sans regret. Il ne pouvait plus
-supporter la tyrannie occulte qu’il avait senti peser sur
-lui.</p>
-
-<p>Lydia et Savinski bénéficièrent du trouble de la cité.
-La police bolchévique, prise par le déménagement de ses
-dossiers à Moscou, ne mettait plus la même ardeur à
-traquer les particuliers. Il y eut ainsi comme une trêve
-où ils vécurent l’un pour l’autre dans un isolement presque
-complet. Ils se voyaient chaque jour, déjeunaient et
-dînaient plusieurs fois la semaine à deux, et parfois Lydia
-s’arrangeait pour passer la nuit chez son amant. Il avait
-maintenant un second appartement à sa disposition par
-le départ précipité d’un de ses amis, locataire d’un logement
-agréable sur la Fontanka. C’était là, le plus souvent,
-qu’il recevait la jeune fille, par l’extrême commodité
-d’une solitude que personne ne viendrait rompre, par le
-charme d’une précaire sécurité. Les fenêtres donnaient
-sur le canal de la Fontanka, en face du jardin qui borde
-la rive droite, au-dessus de l’ancien palais de Paul I<sup>er</sup>.
-Le dégel était venu tôt cette année-là. Les rues, mal
-entretenues et peu balayées pendant l’hiver sous l’administration
-bolchévique, étaient transformées en lacs
-boueux. Lydia sautait de pavé en pavé comme une bergeronnette
-et riait de voir patauger son amant plus lourd.
-Lorsqu’il y avait du soleil, il emplissait la chambre où se
-tenaient l’après-midi Lydia et Savinski. Il se couchait
-dans leurs fenêtres au ras des arbres non encore feuillés
-sur l’autre rive. Il venait alors caresser de ses derniers
-rayons le lit où ils étaient étendus et faisait resplendir
-l’or des cheveux dont la tête de la jeune fille était nimbée.
-Savinski la regardait. La chair blonde de son corps prenait
-la transparence d’un marbre antique pétri de
-lumière.</p>
-
-<p>— Reste immobile, disait-il. Il semble que Vénus
-adolescente, avant qu’elle ait tenté le désir des dieux et
-des hommes, soit venue partager ma couche. Ne bouge
-pas, je t’en supplie. Laisse-moi te contempler.</p>
-
-<p>Lydia n’aimait pas cette immobilité ordonnée et ne
-la gardait que pour plaire à son amant. Mais celui-ci était
-le premier à s’en lasser.</p>
-
-<p>— Petite déesse, disait-il, êtes-vous endormie ? Ne
-m’aimeriez-vous plus, par hasard ? Voulez-vous me dire
-par quel ordre des Immortels vous êtes venue dans cette
-froide Scythie au moment où les hommes y sont en proie
-à une crise de folie triste et furieuse !</p>
-
-<p>— Uniquement pour vous satisfaire, répondait Lydia,
-se relevant et lui faisant un beau salut. Uniquement pour
-que vous puissiez prendre votre plaisir avec moi, mon
-maître, jusqu’au jour où vous en aurez assez de ma personne
-et me renverrez d’où je suis venue.</p>
-
-<p>Et d’autres jours elle disait, couvrant son amant de
-caresses :</p>
-
-<p>— Je ne comprends pas encore comment tu peux
-m’aimer. Je ne suis qu’une petite fille, après tout, ignorante
-et maladroite. Je suis sûre que tu te moques de
-moi quand je t’embrasse… Que sais-je ? En vérité, rien.
-Comme je dois te paraître insipide… J’enrage quand j’y
-pense. Dépêche-toi de m’apprendre tout pour que je
-ne rougisse pas devant toi.</p>
-
-<p>Et, d’autres fois, elle chantait les louanges de son
-amant :</p>
-
-<p>— Tu es comme un rocher, disait-elle. C’est la première
-impression que j’ai eue de toi… te souviens-tu ?
-devant l’hôtel de l’Europe au jour où l’on a tiré sur Nevski.
-Autour de toi les gens fuyaient en trombe. Mais tu étais
-immobile, comme fixé au sol. Je suis venue tomber à
-tes pieds et j’y suis restée. C’est ma véritable position
-devant toi. Je tremblais de peur, mais, dès que tu m’as
-relevée, la peur a disparu. Je sentais que tu avais été
-créé pour me protéger… Et tu es beau !… (Savinski se
-prit à rire.) Oui tu es beau, ce n’est pas parce que je
-t’aime que je parle ainsi. Je l’ai vu tout de suite et, maintenant
-encore, sois sûr que je puis aussi te regarder objectivement…
-Tu as la beauté qu’un homme doit avoir.
-Lord Douglas est ravissant ; mais c’est un enfant. Peut-on
-se donner à un enfant quand on est une petite fille
-soi-même ? Tu es arrivé, juste pour moi, à ton heure de
-perfection…</p>
-
-<p>— Avec beaucoup de rides, interrompit Savinski.</p>
-
-<p>— Des rides ! dit Lydia en colère, qui oserait dire que
-tu as des rides ! Ce sont les traits qui accentuent ta beauté
-et lui donnent le caractère que j’aime en toi.</p>
-
-<p>— Ne me parle pas ainsi, dit Savinski en la pressant
-dans ses bras. Mon bonheur est trop grand. C’est un défi
-aux dieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une après-midi, comme ils prenaient le thé dans l’appartement
-de la Fontanka et que leur conversation passionnée
-revenait sur les débuts de leur liaison, ils évoquèrent
-les premiers jours de la révolution bolchévique. Savinski,
-qui avait souvent pensé à la fin tragique du cousin de
-Lydia et à la longue retraite de la jeune fille, éprouva
-une irrésistible envie de savoir ce qu’il y avait eu entre
-les deux jeunes gens. Lydia l’avait-elle aimé ?… Mais il
-craignait de réveiller une douleur endormie dans le cœur
-de la jeune fille et, tournant autour du sujet, n’osait
-l’aborder directement. Le nom de Paul ayant été prononcé,
-Savinski s’informa auprès de Lydia du caractère de son
-cousin. Et longtemps la jeune fille ne répondit que par
-des phrases brèves. Peu à peu, cependant, le voile se
-levait. La figure de Paul se dessinait plus nette et, finalement,
-Lydia, reprise par l’émotion ancienne, raconta à
-Savinski ce qu’avait été pour elle la mort de son cousin.</p>
-
-<p>— Paul, dit-elle, était un enfant encore, il avait gardé
-une âme merveilleusement pure et droite. Il était incapable
-d’une lâcheté, même d’une faiblesse… Il m’aimait ;
-je l’aimais aussi, mais d’une autre manière, comme un
-frère. Il en avait beaucoup de chagrin… Je ne sais pourquoi,
-mais je n’étais pas toujours très bonne avec lui. Je
-connaissais mon pouvoir et quelquefois j’en abusais. Je
-voulais que Paul m’obéît en tout ; je ne supportais pas
-de trouver en lui une résistance… Et puis, vois-tu, à ce
-moment-là, j’étais encore une très petite fille ; je ne me
-rendais compte de rien, sauf de l’envie constante que
-j’avais de te voir, toi… J’étais sotte pour toutes choses ;
-je traversais les jours de la révolution sans les comprendre.
-Tu te souviens, du reste, tout cela me paraissait un spectacle
-que je regardais du dehors, mais où rien de moi
-n’était mêlé… Et voilà qu’éclata soudain ce coup de tonnerre :
-l’assaut du Palais d’Hiver où Paul était enfermé.
-Je te l’ai dit alors, je crois. L’idée que Paul pouvait être
-tué, si près de moi, me bouleversa. Ce n’est qu’à ce
-moment-là que je sentis le prix de la vie humaine, de la
-sienne qui était en jeu à cette minute, de la tienne, de la
-mienne qui pouvaient être menacées le lendemain… J’ai
-vécu en quelques heures des années, et ce que j’ai pensé
-alors a eu une grande influence sur ce qui nous est arrivé,
-à toi et à moi, depuis… Tout cela, je crois que tu l’as
-deviné il y a longtemps, toi qui sais tout ce qui est en
-moi… Mais la fin même de mon cousin est arrivée dans
-des circonstances intolérables. J’avais décidé de le faire
-évader ; tout était arrangé. Il pouvait sans peine quitter
-l’école. Je lui en avais fourni les moyens… Mais ce que
-tu ne sais pas, c’est que Paul a refusé de partir. Il m’a
-écrit une longue lettre — que je n’ai plus, hélas ! je l’ai
-brûlée dans un premier mouvement de colère — pour
-m’expliquer qu’il devait partager le sort de ses camarades…
-Je me suis fâchée, j’étais irritée contre lui, je lui
-ai répondu que, s’il ne m’aimait pas assez pour faire sans
-discuter ce que je lui demandais, je ne tenais plus à
-le voir… C’est la dernière lettre qu’il a eue de moi, le
-pauvre petit… Je suis sûre qu’au moment où on l’a tué,
-c’est à moi qu’il a pensé. Il est mort comme un courageux
-garçon, mais le cœur déchiré à l’idée que je ne l’aimais
-plus… Et cela m’a fait tellement de peine que je ne me le
-pardonnai pas… J’ai cru que je ne pourrais pas vivre.
-J’étais seule au monde… Tu étais parti pour la Finlande,
-naturellement… Comme je détestais déjà tes voyages en
-Finlande !… Puis, j’ai réfléchi beaucoup. Toutes les pensées
-que j’avais eues, rapides comme des éclairs, le soir
-de la prise du Palais d’Hiver, se sont développées, ont
-éclairé des parties de moi restées obscures… Je voyais
-la vie comme une chose tout à fait nouvelle. C’est très
-difficile à t’expliquer… Et, un jour, j’ai éprouvé le besoin
-de sortir de mon isolement et de te revoir. Je n’étais plus
-la même. J’avais été malade et, tout à coup, la maladie
-s’est épuisée, j’avais envie d’être heureuse, passionnément ;
-j’avais tout oublié ; je sentais que je n’avais plus de
-temps devant moi, qu’il fallait se hâter, que mes jours
-seraient brefs… et voilà, je suis venue chez toi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils vécurent ainsi quelques mois dans un comble de
-félicité. Tout conspirait à entretenir l’enchantement de
-l’heure présente. S’ils pensaient aux dangers courus, ils
-se souvenaient qu’ils les avaient partagés, et l’évocation
-des jours périlleux traversés ensemble leur rendait plus
-chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils ne songeaient
-pas à l’avenir. L’avenir, pour eux, était leur prochain
-rendez-vous. Leur ivresse était si profonde qu’ils ne faisaient
-aucun projet. Qu’arriverait-il d’eux ? Ils ne se
-le demandaient pas. Libre à ceux qui se meuvent dans
-des sociétés régulières, ordonnées, faites pour durer, de
-se projeter dans le futur et de calculer ce que sera leur
-existence dans six mois ou dans un an. Pendant le tremblement
-de terre qui secouait la vieille Russie, qui aurait
-été assez fou pour se soucier de ce que serait demain ?
-C’était aujourd’hui qu’il fallait vivre. Le sentiment de
-l’au jour le jour de leur bonheur lui donnait quelque
-chose de plus précieux. Les tares inévitables d’un amour
-qui se développe dans la sécurité leur étaient épargnées.
-Ils ne connaissaient ni les querelles que l’oisiveté fait
-naître, ni les tracas d’une liaison mêlée au monde et qu’il
-faut lui cacher, ni l’ennui qui accompagne la satiété, ni
-ces heures mortes qui naissent parfois dans la certitude
-d’une possession que rien ne menace. Chaque minute avait
-son prix car ils sentaient obscurément qu’elle pouvait être
-la dernière et qu’il fallait épuiser en elle un infini de passion.
-La nature âpre de Pétrograd leur souriait. Le printemps
-était en avance, cette année-là. Les jours grandissaient ;
-la lumière peu à peu s’emparait du ciel plus intense et
-plus clair, et des souffles d’une incroyable douceur passaient
-sur les branches encore mortes des arbres, réveillaient
-la sève endormie dans leurs troncs et apportaient
-de confuses espérances au cœur des hommes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant la crise de politique extérieure se calmait.
-La paix avait été signée. Les Allemands qui avaient pensé
-un jour à intervenir dans les affaires intérieures de la
-Russie, ainsi que le manifeste de Léopold de Bavière
-l’avait fait entrevoir, avaient renoncé à leur projet. Lénine
-allait pouvoir développer à plein son programme communiste
-et faire de la guerre civile une sanglante réalité.
-Partout on poursuivait les hommes en vue de l’ancien
-régime ou de la première phase de la révolution ; on les
-emprisonnait ; on commençait à en fusiller sans jugement
-un grand nombre. A Pétrograd, Mark Salomonovitch
-Ouritski, chef du service des recherches pour la contre-révolution,
-avait reçu des pouvoirs absolus et déployait
-une grande activité. Il ne se passait pas de jour qu’on
-n’apprît l’arrestation de quelques gens notoires.</p>
-
-<p>Le salon de Nathalie Choupof-Karamine avait passé
-d’un excès de joie à l’idée que les Allemands allaient
-rétablir l’ordre en Russie, à un extrême de désespoir en
-voyant qu’ils s’immobilisaient à deux cents verstes de la
-capitale. Il retentissait des gémissements que les quelques
-fidèles qui lui restaient poussaient en chœurs alternés. La
-maîtresse de la maison avait fait une double perte qui lui
-avait été sensible. Le lord Douglas était parti pour l’Angleterre
-avec son ambassadeur et Séméonof avait quitté
-Pétrograd pour Moscou.</p>
-
-<p>Elle était privée ainsi de la présence chez elle d’un membre
-du corps diplomatique qui la préserverait, croyait-elle,
-des perquisitions bolchéviques. Il est vrai que, depuis
-l’incarcération de M. Diamandi, ministre de Roumanie,
-les dictateurs terroristes avaient montré qu’ils ne faisaient
-pas grand cas de l’immunité diplomatique. D’autre part,
-l’absence de Séméonof lui enlevait un allié secret, mais
-puissant. Pourtant Ivan Choupof-Karamine et sa femme
-supportaient mieux que leurs amis la misère des temps.
-Le gros homme, toujours blême, restait gouailleur et
-Savinski se demandait quelle était la cause cachée de leur
-assurance. Il les voyait peu maintenant. Le rôle des
-Choupof-Karamine avait quelque chose d’inexplicable
-et de louche. Il jugeait prudent de faire attention aux
-propos qu’il tenait devant eux. A des occasions rares, le
-soir, il s’y rencontrait avec Lydia, lorsqu’il ne pouvait la
-voir autrement.</p>
-
-<p>Il était plus souvent chez le prince Serge, qui le faisait
-appeler constamment et semblait ne pouvoir se passer
-de lui ; une étrange intimité était née entre eux. Lydia
-était le lien secret qui les unissait et parfois Savinski se
-demandait avec étonnement si Lydia n’avait pas raison
-lorsqu’elle pensait que son père voyait beaucoup plus
-loin en elle qu’on ne l’imaginait. En fait, il ne lui parlait
-guère que de sa fille. Elle était le thème constant de
-leurs conversations. Il n’avait jamais un mot de regret
-sur le mariage manqué avec lord Douglas. Au contraire,
-il paraissait heureux que Lydia eût refusé le jeune
-Anglais.</p>
-
-<p>— Je savais bien, disait-il avec une joie qui perçait
-dans ses propos, qu’elle n’accepterait pas ce garçon,
-si beau qu’il fût. C’est ma fille, je la connais… Elle ne fera
-jamais rien de médiocre.</p>
-
-<p>Et il regardait son interlocuteur bien en face, comme
-pour chercher son approbation.</p>
-
-<p>Un autre jour, il fut plus explicite.</p>
-
-<p>— Je pense que vous comprenez bien ce que je veux
-dire… Je garde ma fille près de moi, j’en suis fier ; je la
-garde jusqu’à la fin qui viendra quand Dieu voudra…
-Ne croyez pas que c’est l’égoïsme qui me fait parler ainsi.
-Je ne m’occupe pas de moi, mais d’elle seule… Je sens,
-et je ne me trompe pas, qu’aujourd’hui Lydia est heureuse…
-Comment est-ce que je le sais ? C’est difficile
-à dire. Peut-être les gens malades comme moi et qui
-vivent en face d’eux-mêmes voient-ils des choses qui
-restent cachées pour les autres ?… Et puis, Nicolas
-Vladimirovitch, il y a plus encore… Il me semble que
-beaucoup de questions s’éclairent aujourd’hui à mes
-yeux… Oui, lorsqu’on est près de sa fin et qu’on assiste,
-comme nous, depuis un an, à la chute d’un monde, la
-vie se montre peu à peu différente de ce qu’elle nous
-apparaissait, plus simple en fait… Je crois que, pour
-nous, à l’heure actuelle, beaucoup de problèmes qui
-paraissaient insolubles n’existent pas en réalité, et que
-les hommes ont élevé des barrières factices entre eux
-et leur bonheur… Il faut ces jours d’épreuve et le voisinage
-avec la mort pour le comprendre…</p>
-
-<p>Il avait débité cette longue tirade avec lenteur, d’une
-voix basse, s’arrêtant parfois comme s’il faisait un grand
-effort pour chercher sa pensée.</p>
-
-<p>Il se tut et il y eut un silence où Savinski croyait voir
-passer entre eux ce flot de pensées caressantes et muettes
-auxquelles Lydia, une fois, avait fait allusion. Il était
-ému à ne pouvoir parler.</p>
-
-<p>Lorsqu’il le quitta, une demi-heure plus tard, le prince
-l’attira à lui doucement.</p>
-
-<p>— Voulez-vous m’embrasser, Nicolas Vladimirovitch ?
-dit-il. Je vous aime beaucoup…</p>
-
-<p>Savinski se pencha vers lui. La bouche maigre et la
-barbe hérissée du prince se posèrent sur sa figure et il
-sentit en même temps que le baiser du vieillard une
-grosse larme couler sur sa joue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant les jours passaient et le mois de mai déjà
-mettait des feuilles tendres aux branches noires des arbres.
-Savinski et Lydia, profitant des après-midi prolongées
-et des claires soirées, se promenaient dans la ville. Ils
-allaient le long des quais de la Néva, dont les murs de
-granit avaient peine à contenir les eaux gonflées où filaient
-lentement à la dérive, comme de grands nénuphars flottants,
-quelques blocs de glace attardés venant du lac
-Ladoga. Au delà des flots bleus du large fleuve, les palais
-élevaient leurs architectures diverses dans la limpidité
-ambrée des crépuscules. C’étaient les briques rouges du
-Corps des pages, la colonnade antique de la Bourse, le
-noble bâtiment de l’Académie des sciences. L’air était
-d’une transparence lumineuse qu’on ne connaît que dans
-ces printemps septentrionaux. Parfois ils s’asseyaient sur
-le parapet du quai et restaient à rêver, laissant leurs regards
-errer sur les lourdes barques amarrées près des rives. La
-beauté des heures silencieuses emplissait leurs âmes. Ils
-se taisaient. Où étaient-ils ? Loin du monde, de la révolution,
-de ses terreurs, de sa famine. Ils habitaient les
-terres lointaines et mystérieuses où ont vécu Lorenzo et
-Jessica, Troïlus et Cressida, Héro et Léandre, tous ceux
-que la passion a séparés du cercle des vivants.</p>
-
-<p>Il fallait rentrer enfin. Ils ne se décidaient pas à se
-quitter :</p>
-
-<p>— Restons jusqu’à la nuit, disait Lydia.</p>
-
-<p>Et la nuit se faisant sa complice, le jour traînait dans
-le ciel des clartés qui ne voulaient pas mourir ; les étoiles
-déjà apparaissaient sans que le crépuscule eût disparu.
-Il était près de onze heures. Lentement, ils regagnaient
-l’hôtel Volynski, et souvent, sans se soucier de ce qu’en
-penseraient les domestiques, Savinski entrait un instant
-prendre une tasse de thé chez Lydia.</p>
-
-<p>Tard, il regagnait son appartement.</p>
-
-<p>Ils eurent les nuits blanches où l’on ne peut dormir
-et où les caresses plus énervantes se prolongent autant
-que le jour ; ils traversèrent l’été chaud, orageux, humide
-de Pétrograd où, dans les appartements clos, l’air étouffant
-rend insupportable le poids des vêtements.</p>
-
-<p>Autour d’eux, la ville s’enfiévrait. L’assassinat des
-deux commissaires, Volodarski et Ouritski, avait déchaîné
-la terreur. Les victimes des représailles bolchéviques se
-comptaient par centaines. Le cercle de leurs relations
-se rétrécissait. Les uns fuyaient, les autres étaient arrêtés.</p>
-
-<p>Lydia et Savinski passaient sans entendre les cris
-d’angoisse qui montaient de toutes parts.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3c2">II<br />
-UNE VISITE</h3>
-
-
-<p>Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement
-à Moscou, à quelques pas du Kremlin, organisant
-une association d’officiers contre-révolutionnaires. Il
-envoya un message à Savinski. Il serait pour quelques
-jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument
-le rencontrer.</p>
-
-<p>Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut
-devant elle et l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler
-quoi que ce fût. Mais lorsqu’elle sut que son amant
-verrait Spasski, elle déclara qu’elle irait avec lui. S’il y
-avait un danger dans cette visite, elle le devait partager.
-Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait
-contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment
-véritable qui la poussait à faire cette visite était
-simplement le désir de se montrer en compagnie de son
-amant à un ami de naguère et d’afficher devant lui son
-bonheur.</p>
-
-<p>Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle
-dans un appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva,
-où Spasski était descendu. Comme il regardait par la
-fenêtre pour voir si la jeune fille arrivait, il aperçut un
-fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil homme à barbe
-blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le
-connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il
-vu ? — Ah ! à sa porte même, il y avait deux ou trois
-jours. « C’est un izvostchik de l’Okhrana, pensa-t-il
-soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils pourraient
-le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même,
-surtout dans une rue aussi déserte que la mienne. » — Mais,
-en même temps, l’idée qu’il était de nouveau suivi
-lui était fort désagréable. Quel danger encore les menaçait,
-Lydia et lui ? Il faudrait y penser, prendre des précautions.
-Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça pendant
-quelques minutes.</p>
-
-<p>La venue de Lydia fit rentrer la paix dans son cœur.
-Ils sortirent ensemble. Savinski s’adressa au vieil izvostchik :</p>
-
-<p>— Combien veux-tu pour aller à Zabalkanski ?</p>
-
-<p>— A quel numéro, barine ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison,
-dit Savinski. C’est à peu près au milieu de la Perspective.</p>
-
-<p>— Vingt-cinq roubles pour vous, fit le cocher. Ce n’est
-pas cher.</p>
-
-<p>— C’est encore trop cher pour un bourgeois comme
-moi aujourd’hui, répondit Savinski de bonne humeur.
-Je prendrai le tramway.</p>
-
-<p>Le fiacre ne répondit pas. Savinski gagna avec Lydia
-la Millionnaia. Et cependant que l’izvostchik, au petit
-trot de son cheval, partait pour le sud de Pétrograd,
-Savinski et Lydia, en voiture, se dirigeaient vers la banlieue
-nord.</p>
-
-<p>Arrivés près de la rue où ils se rendaient, ils mirent
-pied à terre pour gagner la maison convenue. La
-vue d’un soldat assis à une table dans le vestibule
-inquiéta Savinski. La présence de Lydia l’avait jusque-là
-empêché de réfléchir à l’imprudence qu’il commettait en
-mêlant gratuitement la jeune fille à une aventure qui
-pouvait être périlleuse. Mais le soldat ne les regarda
-même pas et ils montèrent à l’appartement dont ils avaient
-le numéro.</p>
-
-<p>Une gracieuse jeune femme leur ouvrit la porte. La
-présence de Lydia parut la surprendre. Elle interrogea
-des yeux Savinski avec embarras. Il sourit.</p>
-
-<p>— Ne vous inquiétez pas, dit-il, madame est avec
-moi.</p>
-
-<p>« Madame » plut à Lydia.</p>
-
-<p>Sans répondre un mot, la jeune femme les introduisit
-dans un salon où elle les laissa seuls.</p>
-
-<p>C’était une vaste pièce, nue et froide. Dans un angle,
-une petite table non desservie montrait que deux personnes
-avaient déjeuné là.</p>
-
-<p>— Chez qui sommes-nous ? demanda Lydia à voix
-basse.</p>
-
-<p>— Chez de braves gens, pour sûr, répondit Savinski,
-mais je ne sais comment ils s’appellent. Notre ami a
-ainsi plusieurs logements où on le cache, mais même à
-moi il n’a jamais dit le nom de ses hôtes… Il a raison ; il
-joue un jeu dangereux pour lui et pour ceux qui le reçoivent.</p>
-
-<p>A cet instant une porte s’ouvrit et André Ivanovitch
-Spasski apparut devant eux. Sa figure énergique s’éclaira
-d’un sourire joyeux lorsqu’il vit Lydia. C’est à elle qu’il
-courut.</p>
-
-<p>— Lydia Serguêvna, dit-il, quel plaisir vous me faites !
-Vous ne savez pas combien j’ai pensé à vous. Mais je
-n’aurais jamais osé vous demander de venir ici.</p>
-
-<p>En un rien de temps, ils étaient tous trois dans une
-intimité charmante. Au début, Savinski disait « vous »
-à Lydia, mais celle-ci ayant répondu par le tutoiement,
-il s’y était rangé aussi et maintenant ils causaient tous
-trois comme de vrais amis. Spasski leur expliquait ses
-projets. Il avait une organisation de combat sérieuse qui,
-déjà, avait failli remporter la victoire dans le soulèvement
-de Iaroslaf. Perm était entre leurs mains. Koltchak et les
-Tchéco-Slovaques les y avaient rejoints. Toute la Sibérie
-était libre du joug des Soviets. Il partait retrouver Koltchak,
-qui paraissait mal entouré.</p>
-
-<p>— Je voulais vous proposer de venir avec moi, Nicolas
-Vladimirovitch. Pétrograd n’offre plus d’intérêt. Il n’y
-a rien à faire ici. Les Alliés sont à Arkhangel. Nous nous
-réunirons à eux. Au printemps prochain, nous marcherons
-tous ensemble sur Moscou.</p>
-
-<p>Savinski le retrouvait tel qu’il l’avait laissé, inaccessible
-à la peur, avec le même enthousiasme, la même volonté
-de réussir qu’aucun échec ne pouvait abattre. Ils parlèrent
-assez longuement de la situation actuelle. Spasski
-insistait pour que son ami acceptât sa proposition.</p>
-
-<p>— Et moi ? dit tout à coup Lydia.</p>
-
-<p>— Vous, Lydia Serguêvna, mais vous viendrez travailler
-avec nous, cela va sans dire. Un voyage un peu
-fatigant jusqu’à l’Oural ne vous effraie pas et les troisièmes
-classes ne seront pas trop dures pour vous, ni peut-être
-une centaine de verstes en télègue. J’ai déjà un passeport
-pour Nicolas Vladimirovitch. Il va changer son nom
-trop connu contre celui plus obscur de Petrof.</p>
-
-<p>— Je serai M<sup>me</sup> Petrova, dit Lydia enchantée.</p>
-
-<p>— Nous mettrons donc que le camarade Petrof voyage
-avec sa femme.</p>
-
-<p>Ils se quittèrent en prenant rendez-vous à une autre
-adresse pour le surlendemain.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais le lendemain, comme Savinski déjeunait seul, un
-soldat vint le retrouver avec un billet de Spasski, — très
-laconique : « On sait ici que je suis arrivé. Je ne puis
-rester et pars tout à l’heure. Voici votre passeport. Je
-vous attends à Perm. — S. »</p>
-
-<p>Le passeport était au nom d’Ivan Iliitch Petrof, courtier
-en lin, de Vladimir. M<sup>me</sup> Petrova accompagnait son mari.
-Ce même jour, Savinski alla remettre le passeport à la
-domestique de son appartement sur la Fontanka, qui le
-donna au chef-gardien et Savinski se trouva avoir ainsi
-une double personnalité légale à Pétrograd.</p>
-
-<p>— Il ne me reste qu’à laisser pousser ma barbe, dit-il
-à Lydia.</p>
-
-<p>— Crois-tu que ce soit nécessaire ? fit celle-ci avec
-inquiétude.</p>
-
-<p>— Hélas ! il y a trop de gens qui me connaissent,
-répondit-il, mais, pour l’instant, Nicolas Vladimirovitch
-Savinski peut encore habiter cette ville.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3c3">III<br />
-NUAGES A L’HORIZON</h3>
-
-
-<p>L’automne vint, et les pluies. Bientôt les premières
-neiges apparurent.</p>
-
-<p>— Nous aurons froid, mon enfant, dit Savinski à Lydia.</p>
-
-<p>— Dans tes bras, je n’aurai jamais froid, répondit-elle
-en riant.</p>
-
-<p>Dans l’appartement de l’Aptiékarski Péréoulok, Savinski
-fut obligé de fermer la salle à manger pour économiser
-sa provision de bois qu’il renouvelait avec peine. On ne
-chauffa plus que le cabinet de travail et la chambre à
-coucher. A la Fontanka, il restait du bois pour deux
-ou trois mois seulement. On avait de grandes difficultés
-à se nourrir, quelque argent que l’on dépensât. Dans
-l’hôtel du prince Serge, seules les pièces sur le quai
-étaient habitables. Chez les Choupof-Karamine, la situation
-était moins tendue, car Nathalie avait reçu — on ne
-savait d’où — une vingtaine de sagènes du plus beau
-bouleau. Des camions militaires les avaient apportées un
-jour. Son cercle s’était restreint encore. Elle n’avait plus
-qu’une dizaine d’amis russes et quelques ministres des
-légations neutres auxquels elle prodiguait ses amabilités.</p>
-
-<p>Séméonof avait refait son apparition à Pétrograd. Sous
-Trotski, ministre de la Guerre, il était rentré en faveur
-et avait reçu le commandement militaire de la ville.
-Savinski avait appris son retour sans plaisir. Pourtant,
-il le voyait quelquefois. Il semblait qu’avec le succès
-Séméonof fût devenu un peu plus humain. Le triomphe
-du bolchévisme, sur lequel il avait spéculé, le comblait
-d’aise. Il était tout à la tâche d’organiser l’armée rouge,
-qui était la grande pensée du règne de Trotski.</p>
-
-<p>— Nous allons rétablir l’empire dans ses frontières
-naturelles, dit-il un jour à Savinski, et peut-être même
-lui donner une étendue qu’il n’a jamais eue. La tâche
-nous est facile maintenant. La guerre a épuisé l’Europe.
-Le mécontentement est partout. Les sacrifices ont été
-trop grands. Et puis, tous les peuples aujourd’hui se
-haïssent. Il n’y a plus d’Europe, mais une confusion prodigieuse
-de passions et d’intérêts antagonistes. Nous
-seuls avons une doctrine et une foi en face d’adversaires
-divisés. Nous ferons de grandes choses, je vous l’avais
-prédit… Jusqu’à quand continuerez-vous à nous bouder ?
-Voyez quelles positions nous pouvons offrir à ceux qui
-se rallient sincèrement à nous ! Vous avez lu le mot de
-Lénine disant qu’il donnerait un demi-milliard au financier
-qui pourrait mettre sur pied les finances de l’État.</p>
-
-<p>Savinski haussa les épaules avec lassitude. Il ne se
-sentait pas la force de discuter. Il se borna à dire :</p>
-
-<p>— Vous avez peut-être raison, Léon Borissovitch.
-Hélas ! je ne me sens pas de taille à entreprendre cette
-tâche-là.</p>
-
-<p>— Réfléchissez encore, Nicolas Vladimirovitch, mais
-les temps sont tels qu’il faut être avec nous ou contre
-nous. Dans la période où nous sommes, les dilettantes
-seront écrasés. Souvenez-vous de ce que je vous dis. Je
-ne vous prends pas en traître.</p>
-
-<p>C’était le Séméonof de naguère qui parlait encore et
-Savinski le quitta l’âme glacée.</p>
-
-<p>Se rallier au bolchevisme était hors de question. Se
-faire le complice des atrocités qui ensanglantaient la
-Russie et abattaient autour de lui tous ses anciens amis,
-il ne fallait pas y songer. Et, du reste, quelle action y
-exercerait-il ? Comment arrêter la catastrophe économique,
-la chute à l’abîme où roulait la Russie ?</p>
-
-<p>Mais alors, combien de temps pourrait-il continuer à
-y vivre ? Chaque jour ajoutait aux difficultés et aux dangers.
-Où aller ? Perm et Koltchak ? L’Ukraine ? Comment
-emmener Lydia, dont il ne pouvait se passer ? Le
-vieux prince impotent. La princesse, de volonté malade,
-incapable de quitter son petit salon. Gagner la Finlande
-avec eux tous, s’il les pouvait décider ? Mais y retrouverait-il
-les facilités qu’il avait à Pétrograd de voir Lydia
-librement cinq ou six heures par jour ? Sa femme et ses
-enfants étaient en Angleterre. Sonia ne voudrait-elle pas
-revenir alors auprès de lui ? Comment pourrait-il ne pas
-la recevoir ? Et la même réponse se faisait entendre sans
-cesse : il ne renoncerait pas à Lydia.</p>
-
-<p>L’angoisse parfois lui serrait le cœur. Il ne retrouvait
-la paix qu’auprès de sa maîtresse. Il ne se lassait pas
-d’elle ; elle ne se fatiguait pas de lui. Chaque jour, au
-contraire, rendait plus étroits et plus forts les liens qui
-les liaient. Avait-il vécu avant de la connaître ? Pourrait-il
-continuer d’être sans elle ? Il causait librement avec Lydia ;
-il ne lui cachait aucune de ses préoccupations ; il n’y
-avait entre eux pas l’ombre d’un secret. Devant elle, il
-« pensait à haute voix », comme il disait, et rien n’était
-plus précieux, dans l’étouffement que la terreur faisait
-planer sur la ville, que cette entière ouverture d’âme à
-deux.</p>
-
-<p>La première fois qu’il parla à cœur ouvert de la situation
-telle qu’il la voyait, il n’aborda qu’avec crainte l’hypothèse
-d’un retour possible de sa femme en Finlande.</p>
-
-<p>Lydia l’arrêta aussitôt qu’elle comprit où il voulait
-en venir. Elle se jeta dans ses bras en pleurant.</p>
-
-<p>— Est-ce que je ne te suffis donc pas ? dit-elle au
-milieu de ses sanglots. Es-tu las de moi ?… Ne m’aimes-tu
-déjà plus ?…</p>
-
-<p>Elle étouffait de douleur ; elle ne pouvait parler. En
-vain, Savinski essayait-il de la raisonner, de lui montrer
-l’absurdité de ses craintes. Elle n’écoutait rien. Lorsque
-cette crise eut épuisé sa violence, elle sembla tout à coup
-transformée. Elle avait repris son sang-froid. Elle discutait
-avec un calme apparent.</p>
-
-<p>— Je comprends bien, dit-elle à Savinski stupéfait,
-que tu cours de grands risques ici et que tu ne les supportes
-qu’à cause de moi. Tu peux être jeté en prison ;
-il peut t’arriver pire encore. Si tu as peur, comment t’en
-vouloir ?… A ta place, je sentirais comme toi… Alors,
-pourquoi discuter ? Il n’y a rien à dire… Prépare ton départ.
-Je t’aiderai en toutes choses. Mais moi, je ne quitterai
-pas la Russie… J’aime mieux mourir ici que vivre ailleurs…</p>
-
-<p>Mais elle ne put soutenir plus longtemps cet effort.
-Elle tomba sur le divan, la tête enfouie dans les coussins,
-toute frissonnante de mouvements nerveux. Et comme
-Savinski se penchait vers elle, elle prit la tête de son amant
-entre ses deux mains.</p>
-
-<p>— Pardonne-moi, balbutia-t-elle, pardonne-moi… Je
-suis une méchante fille… Mais j’ai trop de chagrin… Ne
-me quitte pas, toi qui es à moi… Je te suivrai où tu voudras…
-Tu es le maître ; je serai ta servante…</p>
-
-<p>Elle le couvrait de baisers passionnés. La serrant contre
-lui, sa joue mouillée des larmes de sa maîtresse, Savinski
-ne pouvait que répéter :</p>
-
-<p>— Lydotchka, je te l’ai dit il y a longtemps déjà, je
-ne te quitterai jamais.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Le lendemain de cette scène qui avait brisé les nerfs
-des deux amants, lorsque Lydia arriva, vers les trois
-heures, chez Savinski, elle trouva Annouchka dans la
-consternation. A dix heures, ce même matin, un commissaire
-et un soldat étaient venus chercher son maître en
-automobile pour l’emmener à la Gorokhovaia. On ne
-lui avait pas laissé le temps d’écrire, mais il faisait dire
-à Lydia Serguêvna qu’il ne s’agissait vraisemblablement
-que d’un interrogatoire et qu’il serait relâché dans l’après-midi.
-Sinon, elle recevrait le lendemain un billet qu’il
-lui ferait passer par un des prisonniers qu’on libérait
-quotidiennement. Lydia pâlit et s’appuya sur la vieille
-Annouchka, qui la soutint. Savinski en prison !… Sans
-elle !… A cause d’elle, sans doute… Un remords affreux
-lui déchirait l’âme au souvenir des paroles dites la veille.
-Comment attendre ? Comment perdre un instant ? Il
-fallait courir chez Séméonof… La nécessité d’agir lui
-rendit des forces. Elle se dirigea à pas rapides vers l’état-major,
-sur la place du Palais, et demanda à voir le
-général.</p>
-
-<p>Le hasard voulut qu’il fût à son bureau. Lorsque le
-nom de Lydia Serguêvna lui fut passé, il la fit entrer aussitôt.
-Il y avait plus d’un an qu’ils ne s’étaient vus, et
-l’insensible Séméonof resta stupéfait du changement
-qu’un temps si bref avait apporté dans l’expression de la
-jeune fille. Il l’avait quittée, elle était presque une enfant.
-Il avait devant lui une femme dont les traits bouleversés
-ne pouvaient altérer la beauté. Et ce visage tout vibrant
-d’émotion faisait comprendre même à Séméonof la profondeur
-d’une vie passionnelle qu’il n’avait jusqu’alors
-pas soupçonnée. Pour la première fois, il sentit un cœur
-d’homme battre dans sa poitrine, et, comme Lydia lui
-disait : « Nicolas Vladimirovitch est en prison », il la
-rassura et, en même temps, un curieux sentiment, jamais
-éprouvé, et qui ressemblait singulièrement à de la jalousie,
-monta en lui.</p>
-
-<p>— Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vais m’occuper de
-lui tout de suite.</p>
-
-<p>Il saisit le téléphone. Mais Lydia lui prit la main.</p>
-
-<p>— Il est à côté d’ici, fit-elle d’une voix altérée, à deux
-pas, à la Gorokhovaia. Allons-y ensemble.</p>
-
-<p>Séméonof la regarda, étonné. Comme elle l’aimait !
-Mais il ne résista pas et suivit la jeune fille. Arrivé au
-bas de l’escalier, avant de sortir sur la place du Palais,
-il lui dit :</p>
-
-<p>— Restez ici, Lydia Serguêvna. Je ne puis vous
-emmener à la Gorokhovaia. Je reviens dans un instant.</p>
-
-<p>Mais Lydia refusa…</p>
-
-<p>— Je vous attendrai dans la rue, dit-elle, chaque instant
-compte…</p>
-
-<p>Sur la place et dans les quelques minutes du trajet,
-Séméonof dit à Lydia :</p>
-
-<p>— Puisque je vous vois enfin et puisque vous avez de
-l’influence sur Nicolas Vladimirovitch, laissez-moi vous
-faire comprendre que vous pouvez lui rendre un grand
-service. Il est menacé, c’est vrai… Je pourrai peut-être
-encore le tirer d’affaire, mais, Lydia Serguêvna, il faut
-qu’il se rallie à nous, qu’il travaille avec nous. Nous
-avons besoin de lui. Persuadez-le… Sinon, je ne serai
-pas toujours assez puissant pour le sauver…</p>
-
-<p>— Oui, oui, disait Lydia, qui paraissait ne pas entendre.
-Je vous le promets… Mais hâtons-nous… Je vous reverrai
-plus tard. Vous m’expliquerez alors ce que je dois faire.</p>
-
-<p>Ils étaient à la porte de la préfecture. Séméonof entra
-seul. Dix minutes plus tard, il retrouva Lydia, immobile
-et pâle, sur le trottoir.</p>
-
-<p>— La chose est arrangée, dit-il. Notre ami sera libéré,
-mais il y a des formalités à remplir. J’ai dit qu’on l’amène
-à l’état-major. Si vous voulez l’attendre, venez chez moi
-vous chauffer. Je ne veux pas vous laisser sur ce trottoir
-glacé.</p>
-
-<p>Lydia le suivit sans protester. Elle avait froid ; elle
-était fatiguée. Depuis qu’elle appartenait à Savinski,
-elle n’avait pas connu une heure où elle se sentît aussi
-misérable.</p>
-
-<p>Séméonof reprit le thème qu’il avait abordé en se rendant
-à la prison. Savinski risquait gros maintenant ;
-aujourd’hui déjà, sa libération n’avait pas été accordée
-sans difficulté. Et, comme il savait Lydia ardente patriote,
-il développa avec ingéniosité le thème de la réunion
-des terres russes sous le drapeau rouge et l’anéantissement
-de l’œuvre impie de dislocation menée par la première
-révolution. Sur ce terrain, il était à son mieux.</p>
-
-<p>Il y fut brillant. Il évoqua les grands souvenirs de la
-Révolution française, et si Lydia ne voulut pas comprendre
-ce que pouvait avoir d’ingénieux l’allusion au jeune
-Bonaparte inconnu, cherchant sa voie dans la suite de
-Robespierre, c’est qu’elle n’y mit pas de bonne volonté.
-Mais, en vérité, Lydia écoutait à peine. Savinski tardait,
-à quoi pouvait-elle penser d’autre ? Tant qu’il ne serait
-pas là, elle n’aurait pas la paix du cœur. Et, du reste, ce
-cœur était profondément troublé. C’était à nouveau la
-question du départ qui se posait, la Finlande, le retour
-de Sonia… Lydia était comme morte. Pourtant, il lui
-fallut répondre à une question directe de Séméonof qui
-lui expliquait la nécessité pour elle aussi d’accepter une
-place dans les bureaux du gouvernement. Personne ne
-vivrait sans travailler pour les Soviets. Il pourrait la
-prendre à l’état-major comme secrétaire et lui donnerait
-une besogne intéressante à faire.</p>
-
-<p>Elle sourit faiblement.</p>
-
-<p>— Je vous remercie, Léon Borissovitch, vous êtes
-très aimable…</p>
-
-<p>Et soudain, elle bondit sur la porte. Savinski entrait.</p>
-
-<p>— Te voilà, dit-elle, je te revois !</p>
-
-<p>Elle avait oublié jusqu’à la présence de Séméonof qui
-la regardait sans parler. Quelques minutes plus tard, elle
-emmenait son amant, lui laissant à peine le temps de
-remercier Léon Borissovitch.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques semaines passèrent. Une fois de plus, les
-fêtes de Noël et du jour de l’an furent célébrées dans la
-tristesse et la misère générales. Les espérances de salut
-reculaient chaque jour. Il faudrait attendre maintenant
-l’été pour voir l’amiral Koltchak et le général Denikine
-reprendre l’offensive en Sibérie et dans le Sud. Réussiraient-ils ?
-Rien n’était moins certain, et cependant il
-fallait traverser les mois glacés de l’hiver avec une nourriture
-et un chauffage insuffisants. Lydia était souvent
-soucieuse et s’en voulait de sa tristesse. Elle aurait
-voulu ne donner avec sa jeunesse que de la gaieté et de
-la joie à son amant. Elle se disait qu’elle devait aujourd’hui
-lui tenir lieu de tout. N’était-il pas à Pétrograd pour elle
-seule, séparé des siens ?… Et pourtant, comment se
-résigner à partir ? Et si elle en avait la force, comment
-déciderait-elle sa mère murée chez elle, son père incapable
-de subir les fatigues d’un voyage difficile ? Et puis,
-auraient-ils un visa ? Ces obstacles lui paraissaient insurmontables,
-et, le plus grand, c’était en elle qu’elle le trouvait.</p>
-
-<p>C’est alors qu’un événement imprévu vint, une fois
-de plus, modifier la situation et lui donner un aspect
-nouveau.</p>
-
-<p>Elle arriva une après-midi de janvier chez Savinski,
-à peine avait-il fini de déjeuner solitaire sur une petite
-table collée au poêle de son cabinet de travail. Le visage
-de la jeune fille était animé et, dès les premiers mots,
-elle apprit à Savinski ce qui s’était passé.</p>
-
-<p>— Imagine-toi, lui dit-elle, que nous avons eu, nous
-aussi, une perquisition cette nuit. Mais, grâce à Dieu,
-personne de nous n’a été arrêté. On venait voir si nous
-avions des armes cachées et des documents compromettants…
-Et puis, cela s’est fait à une heure convenable,
-au moins. Il n’était pas minuit et personne n’était couché…
-Le plus drôle, chéri, était que le commissaire militaire
-était ce même Ivanof qui est venu ici, tu te souviens…
-Il m’a reconnue, cela va sans dire, mais il n’a pas eu un
-mot devant ma mère… Seulement, quand nous étions
-seuls un instant, il m’a souri et m’a dit que j’étais toujours
-aussi belle, imagine-toi… Mon pauvre papa a été très bien.
-Aucune frayeur, pas même un étonnement. Il semblait
-qu’il escomptât leur arrivée et qu’il ne fût surpris
-que de leur venue si tardive. Ivanof s’est excusé auprès
-de lui et ils sont à peine restés dix minutes dans son appartement…
-Quant à maman, ç’a été bien autre chose. Il a
-fallu attendre à sa porte longtemps… Elle était enfermée
-avec sa femme de chambre et, quand elle a ouvert — le
-croirais-tu ? — elle s’était mise en grande toilette de bal
-avec tous les bijoux qui lui restent. Elle tremblait comme
-la feuille, ma pauvre maman, mais elle était pleine de
-dignité et dit aux commissaires : « Messieurs, je suis
-prête à vous suivre, excusez-moi de vous avoir fait attendre. »
-Elle ne voulait pas écouter un mot de ce qu’ils lui
-disaient. En vain Ivanof essayait de la rassurer… Elle
-répétait à chaque instant : « Je vous montrerai, messieurs,
-comment une vraie Russe sait mourir. » Et, d’abord,
-j’avais envie de rire, tu comprends, et puis j’ai eu tellement
-pitié d’elle que les larmes me sont montées aux
-yeux… Par moment, elle me prenait dans ses bras et
-disait : « Je pense que la mère vous suffira, messieurs,
-permettez que j’embrasse ma fille. » C’était une scène
-déchirante. Ils sont sortis, enfin, la laissant à moitié
-évanouie avec Katia… Et moi j’ai été obligée de les accompagner
-dans le reste de l’hôtel où on grelottait de froid…
-Ils sont partis à une heure et demie, n’ayant rien trouvé,
-ni papiers, ni armes, sauf un vieux sabre de papa qu’ils
-ont laissé… Les soldats, cette fois-ci, ont volé quelques
-objets…</p>
-
-<p>Lydia s’arrêta brusquement, comme si elle avait
-quelque chose à dire encore devant lequel elle s’arrêtait.
-Savinski, qui ne la quittait pas des yeux, la vit devenir
-songeuse ; son front s’était plissé ; ses regards fuyaient
-ceux de son amant. Elle se rapprocha de lui, mit sa tête
-sur l’épaule de Savinski et resta longtemps silencieuse.</p>
-
-<p>— Comment vont tes parents, aujourd’hui ? demanda-t-il
-enfin.</p>
-
-<p>Lydia eut un mouvement brusque.</p>
-
-<p>— Je te dirai tout, dit-elle… Papa est bien ; c’est même
-surprenant. Il y a longtemps qu’il n’a pas été en aussi
-bonne santé. Ce matin, il a fait quelques pas tout seul
-dans sa chambre avec ses deux cannes, et il chantonnait
-une vieille chanson qu’il aime et que je n’avais pas entendue
-depuis la révolution… Mais ma pauvre maman est
-tout à fait bouleversée… C’est un drame véritable… Pense
-un peu qu’elle ne s’est pas couchée. Non, elle n’a plus
-qu’une idée : quitter la Russie. Pendant la nuit même,
-elle a commencé à faire ses malles ; elle y a travaillé avec
-Katia toute la matinée. Elle répète sans cesse : « Je ne
-resterai pas un jour de plus dans un pays où les femmes
-sont traitées ainsi… » Je ne sais pas, mais je crois qu’elle
-a un peu perdu la tête… Ce matin, elle a voulu absolument
-envoyer le général Vassilief prendre des places à la gare
-de Finlande pour Stockholm. Elle croyait qu’on avait
-encore des billets pour l’étranger comme jadis… Il a fallu
-que le pauvre général y allât et, lorsqu’il est revenu les
-mains vides, elle lui a fait une scène, lui a dit que c’était
-de sa faute, qu’il n’était bon à rien et, finalement, a déclaré
-qu’elle voulait te voir, que seul tu saurais lui arranger
-toutes choses. C’est elle qui m’a envoyé chez toi. Elle
-t’attend…</p>
-
-<p>De nouveau, il y eut un long silence. Lydia restait
-serrée contre Savinski, comme si elle n’osait le regarder.
-Il entendait les battements pressés de son cœur. Il n’était
-pas besoin de la questionner ; il savait quelle passion elle
-souffrait à cette heure. Il la caressait doucement et à basse
-voix il lui dit :</p>
-
-<p>— Où que nous soyons, nous vivrons ensemble, ma
-petite âme… Console-toi, je t’en prie.</p>
-
-<p>— Je sens que je vais te perdre, disait Lydia en sanglotant.</p>
-
-<p>Et elle s’accrochait désespérément à son amant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3c4">IV<br />
-LE DÉPART</h3>
-
-
-<p>Il fallut préparer le départ et obtenir des visas du
-gouvernement. Lydia avait déclaré qu’elle ne quitterait
-la Russie qu’au jour où Savinski aurait son passeport
-en règle pour l’étranger. Il était impossible de le demander
-sous son nom. Heureusement avait-il le passeport d’Ivan
-Iliitch Petrof, courtier en lin, que lui avait remis Spasski.
-Devait-il essayer de gagner sous ce nom l’Esthonie voisine ?
-Il y avait à Reval, en ce moment, des acheteurs
-de lin pour l’Europe et peut-être le prétexte serait-il
-suffisant. Vaudrait-il mieux, au contraire, s’enfuir clandestinement
-par la Finlande ? Des agences de contrebandiers
-se chargeaient de vous faire passer la frontière
-moyennant une vingtaine de mille roubles. Lydia était
-très opposée à ce projet qui lui paraissait dangereux,
-alors qu’à Savinski il semblait facile. Elle ne voulait
-l’adopter que comme dernière ressource si le visa pour
-Reval était refusé. Savinski s’en occupa sans perdre de
-temps.</p>
-
-<p>Cependant Lydia ne désespérait pas d’obtenir par
-Séméonof, pour elle et les siens, un laissez-passer qui
-leur permettrait de gagner en quelques heures la Finlande.
-Le vieux prince, bien que l’amélioration de sa santé
-persistât, ne pourrait supporter un trajet plus long. La
-princesse vivait dans une grande agitation. Ses malles
-étaient prêtes et fermées dès le lendemain du jour où la
-perquisition avait eu lieu. Elle ne quittait pas son costume
-de voyage. Ses relations avec son vieil ami Vassilief
-avaient subi un étrange changement. Elle le traitait maintenant
-comme un homme sans valeur, comme un être
-inutile qu’on tolère auprès de soi, mais dont on n’attend
-rien. Elle ne lui pardonnait pas de n’avoir su lui procurer à
-la gare de Finlande les billets qu’elle l’avait envoyé chercher.
-Elle affectait de se désintéresser de lui et lorsque
-le pauvre général, qui se sentait oublié dans la fièvre
-qui tenait tous les hôtes de la maison, se risquait à demander :
-« Et que ferai-je, moi ? », elle se bornait à répondre :
-« Vous n’êtes pas un enfant, que je sache. Si vous voulez
-nous suivre, arrangez-vous. » Quant au prince Serge, il
-s’entraînait chaque jour à faire quelques pas dans son
-cabinet tout en sifflotant une marche guerrière. Il se
-préoccupait du sort de Savinski. Lydia, sans lui donner
-de détails, le rassura. Savinski serait à Helsingfors deux
-ou trois jours après eux.</p>
-
-<p>Les bureaux refusant les visas pour l’étranger, il fallut
-aller voir Séméonof. Lydia s’y rendit seule.</p>
-
-<p>Séméonof l’écouta avec une bienveillante politesse et ne
-fit aucune difficulté pour le visa du prince et de la princesse
-qu’il tâcherait d’obtenir du commissaire des Affaires
-étrangères. La détestable santé du prince justifiait une
-cure à l’étranger. Un médecin l’irait voir et donnerait son
-opinion. Mais la chose pouvait être regardée comme
-acquise.</p>
-
-<p>Lydia éprouvait une étrange sensation à se trouver en
-face de Séméonof. Elle avait peine à imaginer, en le voyant,
-qu’il était un des chefs de ce terrible parti bolchévique
-qui répandait la terreur en Russie et pour qui la vie des
-gens ne comptait guère. Il était d’une courtoisie parfaite
-avec elle, plus encore qu’aux jours de naguère où
-elle le rencontrait chez Nathalie Choupof-Karamine. Il
-était élégant, soigné. Se pouvait-il que cette main blanche
-eût signé tant de condamnations à mort ?… Il avait sauvé
-Savinski… Mais n’était-ce pas lui qui l’avait fait emprisonner ?…
-Comme il était énigmatique, impénétrable !</p>
-
-<p>Cependant il se montrait fort aimable et il traitait sa
-visiteuse avec beaucoup d’égards. Manifestement il voulait
-lui plaire.</p>
-
-<p>— Je comprends, dit-il, que votre père et votre mère
-veuillent quitter Pétrograd et je ferai ce qui dépend de
-moi pour faciliter leur départ. Mais vous, Lydia Serguêvna,
-pourquoi partir ?… Si vous étiez une jeune fille
-ordinaire, je trouverais naturel que vous ayez peur d’habiter
-une ville où l’ordre n’est pas encore parfait, tant
-s’en faut, où l’on est mal chauffé et où l’on mange médiocrement.
-Mais vous êtes bien au-dessus de ces craintes
-vulgaires… Vous êtes courageuse, je le sais. On ne vous
-effraie pas facilement… Est-ce que vous ne sentez pas le
-prodigieux intérêt qu’il y a à vivre en Russie aujourd’hui ?
-Jamais notre pays n’a été le champ d’une expérience
-humaine plus passionnante que celle que nous y tentons.
-Le monde entier a les yeux sur nous. Notre fièvre a passé
-les frontières, gagné l’Europe et franchi les mers. De
-cette maladie, une humanité nouvelle va naître. C’est ici
-qu’elle verra le jour… C’est la Russie qui en fera cadeau
-au monde. Jamais la Russie n’a vécu une heure plus noble
-et plus émouvante… Pensez à nos grands hommes, à nos
-panslavistes, à Dostoievski que vous aimez tant. Ils
-ont tous senti qu’il était réservé à la Russie de dire la
-parole nouvelle que l’univers attend. Eh bien ! cette
-parole, c’est nous qui l’apportons, Lydia Serguêvna, et
-c’est au moment où la Russie est en enfantement que vous
-voulez aller vivre une existence facile d’oisifs, à l’étranger,
-et cela pour éviter l’inconfort de Pétrograd d’aujourd’hui ?…
-Lydia Serguêvna, permettez-moi de vous le
-dire, cela n’est pas digne de vous.</p>
-
-<p>Il tenait à Lydia le langage même qu’elle attendait.
-Il n’était pas de jour où elle ne se désolât d’être obligée
-de quitter la Russie et les arguments nouveaux que lui
-apportait Séméonof trouvaient audience en elle. Aussi
-suivit-elle ce dernier sur le terrain où il l’appelait et une
-vive conversation s’engagea entre eux, à laquelle l’officier
-prit le plus vif plaisir.</p>
-
-<p>Mais Lydia revint à son point de départ.</p>
-
-<p>— Mon père est à la fin de ses jours, dit-elle. Il n’aime
-que moi au monde ; je ne puis le quitter, mais croyez
-bien, Léon Borissovitch, que je serai désolée de vivre à
-Helsingfors. D’abord, je déteste les Finlandais…</p>
-
-<p>— Bravo ! cria Séméonof enchanté, j’entends une
-vraie Russe… Vous verrez, Lydia Serguêvna, ce que nous
-allons faire avec notre armée. Mais si vous partez…</p>
-
-<p>Il s’arrêta, hésita, regarda Lydia bien en face et ajouta :</p>
-
-<p>— Est-ce que vous aurez vraiment le courage de
-nous laisser ?…</p>
-
-<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre, il continua :</p>
-
-<p>— Eh bien, si vous vous en allez, je suis certain que
-vous reviendrez, à moins que ce soit nous qui allions
-vous chercher en Finlande.</p>
-
-<p>Et, tout à coup, il dit :</p>
-
-<p>— A propos, que pense de tout cela notre ami Nicolas
-Vladimirovitch ? Vous savez que nous ne le laissons pas
-partir.</p>
-
-<p>Lydia, surprise par cette attaque inattendue, ne put
-s’empêcher de rougir. Ce Séméonof était décidément un
-homme dangereux, elle l’avait bien jugé dès le premier
-jour. Comme elle aurait voulu crier la vérité à Séméonof,
-qui s’imaginait pouvoir lui plaire ! Elle se mordit les
-lèvres et se borna à répondre :</p>
-
-<p>— Vous le lui demanderez vous-même, Léon Borissovitch.</p>
-
-<p>Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski
-avait ses passeports en règle, Katia elle-même y était
-portée.</p>
-
-<p>Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour
-Ivan Iliitch Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans
-les bureaux du commissariat et, un soir, comme Lydia
-venait dîner avec lui, il lui montra le papier officiel qui
-permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une
-fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors.
-Par crainte d’une perquisition, il laissa le passeport
-dans son appartement de la Fontanka.</p>
-
-<p>Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande.
-Le même soir, Savinski prendrait le train pour Reval.
-Depuis une quinzaine de jours, il laissait pousser sa barbe,
-et il avait acheté un pince-nez un peu teinté, de façon à
-n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de connaissance
-à la gare ou dans le train.</p>
-
-<p>La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être
-appelée au téléphone par Séméonof. Le commandant en
-chef de l’armée du nord souhaitait un bon voyage et un
-prompt retour à la jeune fille. Des ordres étaient donnés
-à la frontière pour que les formalités leur fussent facilitées.
-Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la fatigue
-d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son
-automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette
-phrase :</p>
-
-<p>— Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia
-Serguêvna.</p>
-
-<p>Que voulaient dire ces mots énigmatiques ? Ils inquiétèrent
-la jeune fille. Séméonof lui apparaissait comme un
-être doué d’un pouvoir diabolique. Jusqu’où pouvaient
-s’étendre ses machinations ténébreuses ?… Mais dans
-l’affairement de la matinée, elle n’eut guère le loisir d’y
-songer. La princesse accepta comme chose naturelle et
-due l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas
-appartenu jadis à un des régiments de la Garde ? C’était,
-en somme, un homme de son monde. La bonne éducation
-était en dehors et au-dessus des questions politiques.</p>
-
-<p>Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui
-communiqua pas les dernières paroles de Séméonof. A
-quoi bon l’inquiéter ? Du reste, elle ne songeait qu’à ce
-départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre
-jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne
-pouvait se faire à l’idée de le laisser seul même quelques
-heures à Pétrograd. Elle lui fit promettre de ne pas se
-montrer de la journée dans les rues ; il devait passer
-l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare
-Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon
-et, dès qu’il serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel
-Kemp à Helsingfors. Ces détails précis, qu’elle répéta
-plusieurs fois, n’arrivaient pas à dissiper son inquiétude.
-Elle essayait de la cacher à son ami ; elle n’y parvenait pas.
-Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et jeune
-maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait
-pour la dernière fois. Les plus sombres pressentiments
-les agitaient ainsi. L’atmosphère, dans le petit appartement,
-était devenue si chargée qu’ils le quittèrent presque
-soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de rentrer chez
-elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre.
-C’est là qu’ils se firent leurs adieux.</p>
-
-<p>Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui
-sembla que deux hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta
-au coin de la Millionnaia pour allumer une cigarette.
-Les deux hommes le devancèrent et continuèrent leur
-chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors
-qu’il pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir
-sur le trottoir opposé, un peu derrière lui, dans sa rue
-même.</p>
-
-<p>Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux
-heures. Il eut la précaution de passer par l’escalier de
-service et de traverser la maison qui donnait sur le Champ-de-Mars.
-Il y avait plusieurs passants sur la route qui longe
-le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva
-sans être inquiété à la Fontanka.</p>
-
-<p>Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de
-derrière les rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre
-le parapet, devant des barques chargées de bois, il vit
-quelques bateliers qui attendaient des clients. Le ciel
-d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité du
-paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis
-qu’il avait quitté Lydia, il avait une peur constante d’être
-arrêté, une peur irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le
-faisait trembler malgré lui. A chaque instant, il regardait
-sa montre. « Encore quinze heures, encore douze heures,
-encore dix heures avant d’être à la frontière. » Et, à chaque
-minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie
-semblait s’allonger démesurément ; il ne pensait à rien ;
-son cerveau vide n’était occupé qu’à compter les secondes.
-Vers cinq heures, il prit du thé et mangea quelque chose.
-A six heures, par une nuit sombre, il descendit sur la
-Fontanka. L’air froid lui fit du bien ; ses nerfs se calmèrent.
-Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là
-prit un traîneau et se fit mener à quelque distance de la
-gare Baltique. Il ne portait avec lui qu’une légère valise.</p>
-
-<p>Il franchit à pied les quelques centaines de pas qui le
-séparaient de la gare. Une foule de gens se pressaient le
-long de barrières de bois dont deux soldats gardaient
-l’entrée. Il fallait montrer un laissez-passer pour pénétrer
-à l’intérieur. Savinski tira le permis dont il s’était muni
-et entra sans difficulté. Dans la gare, l’affluence était
-moins grande. Le train pour Reval était déjà formé.
-Il se dirigea vers un wagon de seconde classe.</p>
-
-<p>Comme il mettait le pied sur les marches, une voix
-derrière lui dit :</p>
-
-<p>— Nicolas Vladimirovitch…</p>
-
-<p>Instinctivement, il se retourna.</p>
-
-<p>Un homme de taille moyenne, en civil, à la courte
-barbe blonde, le regardait.</p>
-
-<p>— Veuillez m’accompagner jusqu’au commissariat de
-la gare, Nicolas Vladimirovitch.</p>
-
-<p>Savinski, sans élever une protestation, le suivit.</p>
-
-<p>Après les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, il
-éprouvait une étrange impression de calme, de détente.
-Le destin avait parlé.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, il était enfermé à la Gorokhovaia.
-Sa fiche d’écrou portait : « A soutenu de Pétrograd tous
-les mouvements d’insurrection contre la République des
-Soviets, était en liaison avec Spasski, arrêté le 1<sup>er</sup> mars 1919
-à la gare Baltique au moment où il essayait de franchir
-la frontière, porteur d’un faux passeport. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3c5">V<br />
-PSKOF</h3>
-
-
-<p>Une journée grise d’octobre dans la vieille ville de
-Pskof. Un ciel brumeux et léger que, par places, le soleil
-semblait vouloir percer, s’étendait au-dessus des remparts
-datant du moyen-âge et de l’antique église aux cinq coupoles
-d’or qui domine le Kremlin. Une grande agitation
-avait régné les jours précédents dans les rues étroites
-de Pskof. Des partis de soldats débandés, appartenant au
-corps de l’armée blanche de Youdenitch opérant dans le
-sud, la traversaient en désordre, tandis que l’armée principale,
-qui avait été jusqu’aux portes de Pétrograd, battait
-en retraite, le long du golfe de Finlande, dans la direction
-de Narva. La ville endormie de Pskof avait été remplie
-du bruit des charrettes qui roulaient sur les pavés pointus.
-Trop chargées de vivres et de fuyards, elles gémissaient
-le long des trottoirs de la Sergievskaia. Les maigres petits
-chevaux qui les tiraient étaient couverts de boue, car les
-pluies d’automne avaient changé le pays en marécages.</p>
-
-<p>Et maintenant, c’était le silence. Seuls quelques rares
-soldats attardés passaient encore sans armes et remontaient
-vers le nord.</p>
-
-<p>Il ne restait, ce jour-là, à midi, qu’un petit détachement
-de la Croix-Rouge qui, à son tour, allait quitter la ville.
-Il était logé dans une maison en bois de style Empire,
-à l’extrémité septentrionale de la cité, sur la rive gauche
-qui surplombe les flots gonflés et jaunâtres de la Vileika.
-Cette maison spacieuse avait été, au temps de la grande
-guerre, la demeure du général Rousski, alors qu’il commandait
-l’armée du nord contre les Allemands. Pendant
-l’offensive de Youdenitch sur Pétrograd, en octobre 1919,
-la Croix-Rouge s’y était installée. Les blessés, peu nombreux,
-avaient été évacués depuis deux jours. Il n’y avait
-plus qu’un soldat, originaire du gouvernement de Tambof,
-qui était en train de mourir du typhus. Le major l’avait
-vu le matin même et avait jugé qu’il ne supporterait pas
-le voyage. « Il en a pour vingt-quatre heures à peine,
-avait-il dit. La servante de la maison en prendra soin. »
-Et, montant à cheval, il était parti en souhaitant bon voyage
-à la princesse Lise Babarine, supérieure des sœurs de
-charité, qui devait le suivre quelques heures plus tard avec
-la seule infirmière restant auprès d’elle et un jeune étudiant
-en médecine qui avait demandé à accompagner les
-deux femmes. Cet étudiant, à peine âgé de vingt ans et
-répondant au nom d’Anton Antonovitch Loukomski,
-était un charmant garçon plein de bonne humeur et de
-grâce, prêt à rendre service à chacun et aimé de tous.
-Il récitait des vers de Lermontof aux sœurs, à l’heure du
-thé, ou fredonnait des romances en s’accompagnant sur la
-balaleika.</p>
-
-<p>Il allait et venait dans la pièce où était servi un frugal
-repas et où le samovar commençait à chanter. Tout en
-marchant, il causait avec la princesse Babarine, qui terminait
-ses comptes sur une table près d’une fenêtre. La
-princesse était une femme de passé la cinquantaine,
-grande, hommasse, laide. Mais on oubliait sa laideur dès
-que son regard se posait sur vous, car on n’y lisait que
-bonté et tendresse, un oubli total de soi-même pour ne
-penser qu’aux souffrances d’autrui. Son mari, général à
-l’armée du Don, avait été assassiné à côté d’elle par les
-bolchéviques dans les rues de Novo-Tcherkas un an auparavant.
-Elle avait gagné la Crimée, Constantinople, la
-France. Mais elle ne s’y était pas arrêtée, était repartie
-pour la Finlande, où elle était entrée, malgré son âge,
-dans la Croix-Rouge destinée au corps expéditionnaire de
-Youdenitch.</p>
-
-<p>— Eh bien, disait Loukomski, tout est prêt, Lise
-Ivanovna. Dans une demi-heure, notre équipage sera à
-la porte… Vous verrez les trois chevaux que je vous ai
-trouvés. Ce sont des bêtes excellentes… Si vite qu’aillent
-les diables rouges, ils ne seront pas ici avant demain dans
-la journée. Nous serons en sûreté déjà… J’ai du thé, du
-pain, du sucre, des œufs, deux poulets froids, et un officier
-anglais m’a donné un pot de marmelade… Mais où est
-Lydia Serguêvna ?</p>
-
-<p>— Elle est encore dans notre chambre, dit la princesse
-Babarine.</p>
-
-<p>L’étudiant en médecine regarda la vieille dame, qui
-gardait les yeux sur ses papiers. Mais, comme il avait
-une irrésistible envie de parler de Lydia Serguêvna, il ne
-s’arrêta pas à cet obstacle et continua :</p>
-
-<p>— Quelle admirable fille ! fit-il. Elle est toujours à son
-travail. Rien ne la rebute… Il n’y a pas beaucoup de sœurs
-de charité qui accepteraient les besognes dont elle se
-charge… Mais comme elle est sérieuse, Lise Ivanovna !
-Je ne suis jamais arrivé à la faire rire. Et pourtant, en ai-je
-dit des bêtises, vous le savez. Le mieux que j’en ai pu
-avoir, c’est un sourire… Ah ! si nous avions beaucoup de
-femmes comme elle, la Russie redeviendrait vite le premier
-pays du monde…</p>
-
-<p>Cette fois-ci, la princesse laissa son travail et se tourna
-vers Loukomski, dont l’enthousiasme était communicatif.</p>
-
-<p>A cet instant, la servante, un fichu blanc noué autour
-de la tête, entra et demanda au jeune étudiant de venir
-auprès du malade qui délirait. Loukomski la suivit.</p>
-
-<p>La princesse resta seule à la fenêtre, laissant ses yeux
-errer sur la Vileika qui coulait au-dessous d’elle. Mais
-ses pensées étaient avec celle dont l’étudiant venait de
-prononcer le nom. Depuis qu’elle avait fait la connaissance
-de Lydia, elle s’était attachée étroitement à la jeune
-fille. Dans la peine où elle était, Lydia ne lui avait rien
-caché : Savinski arrêté le jour même où elle quittait la
-Russie, emprisonné depuis huit mois dans la prison des
-Kristi à Pétrograd. Elle en avait eu de rares nouvelles,
-souvent verbales, par des prisonniers qui avaient été relâchés.
-Il était en assez bonne santé ; il ne se plaignait pas.
-Il n’avait pas passé devant le tribunal révolutionnaire.
-Il était évident, par le ton de ses communications, qu’il ne
-voulait pas alarmer Lydia. La jeune fille, sur ces renseignements,
-fondait de grands espoirs. Sans doute, Séméonof,
-très puissant par la faveur de Trotski, protégeait son
-amant. Quelque sentiment humain vivait encore au fond
-du cœur de cet être desséché et l’avait empêché de laisser
-fusiller un homme avec lequel il avait eu des relations
-amicales. La vie de Savinski était entre ses mains. Aussi
-Lydia suivait-elle fiévreusement le jeu des influences
-changeantes dans la politique des Soviets et faisait-elle
-des vœux pour que Trotski restât au pouvoir. Elle n’avait
-qu’un but devant elle : rentrer à Pétrograd.</p>
-
-<p>Son père, tant qu’il avait vécu, ne s’était jamais opposé
-à ce projet, en apparence insensé. Mais la mort était
-venue le prendre près d’Helsingfors, à la fin de l’été.</p>
-
-<p>Il avait succombé au chagrin plus qu’à la maladie. Le
-fait est qu’il ne supportait pas de voir sa fille malheureuse
-et, les derniers temps de sa vie, par un caprice inexplicable
-de malade, il refusait de recevoir sa femme et n’acceptait
-que Lydia auprès de lui. Il s’intéressait fiévreusement aux
-démarches vaines qu’elle tentait pour obtenir des autorités
-la permission de retourner en Russie. Cette figure de
-grand vieillard rongé par le souci avait laissé une impression
-ineffaçable à la princesse Babarine. Il avait voulu
-la voir une fois avant que Lydia traversât avec elle sur
-Reval, et, cherchant ses mots avec peine, lui avait recommandé
-sa fille.</p>
-
-<p>La vieille dame soupira.</p>
-
-<p>Quel drame depuis qu’elles avaient quitté Helsingfors !
-D’abord, des espérances magnifiques. Tambour battant,
-l’armée Youdenitch était arrivée jusque dans les faubourgs
-de Pétrograd. Lydia, alors, était transfigurée. Comment
-oublier le feu intérieur qui brûlait au fond de ses beaux
-yeux ? Puis les mauvais jours étaient venus, l’échec, la
-retraite, et des bruits sinistres qui couraient d’exécutions
-en masse à Pétrograd. Lydia s’était fermée. Pas une plainte
-ne lui avait échappé. Elle restait obstinément silencieuse,
-comme en proie à une idée fixe, méditant on ne savait
-quel projet désespéré. Jusqu’où cette âme ardente irait-elle ?</p>
-
-<p>La princesse Babarine n’osait y penser.</p>
-
-<p>Et voilà qu’aujourd’hui il fallait quitter Pskof, rentrer
-en Esthonie. Le drapeau rouge flotterait longtemps encore
-sur le Palais d’Hiver de Pétrograd et sur le Kremlin de
-Moscou.</p>
-
-<p>Cependant, Loukomski reparut. Sa joyeuse humeur
-à l’idée de voyager auprès de Lydia Serguêvna était insupportable
-à la princesse, dont le cœur était déchiré.</p>
-
-<p>— Il faut déjeuner, dit-il. Le temps presse.</p>
-
-<p>A ce moment, Lydia reparut et vint s’asseoir silencieusement
-à table.</p>
-
-<p>Elle portait l’uniforme noir des sœurs de charité. Elle
-avait coiffé ses cheveux blonds en deux tresses serrées
-qu’elle ramenait au-dessus du front, à la mode russe, et,
-sous la coiffe des infirmières, l’ovale de son visage amaigri
-se dessinait plus pur. Pourtant, quelques mèches folles
-et frisées refusaient de se plier à cette stricte discipline,
-comme pour affirmer, plus forte que la volonté, la puissance
-et la sève de la jeunesse. Ses yeux étaient presque
-sombres dans la figure pâle. Ils ne laissaient pas lire en
-elle.</p>
-
-<p>Même Loukomski, si peu observateur qu’il fût — car,
-dans le grand mouvement d’amour qui l’emportait loin
-des réalités, comment eût-il eu le sang-froid d’étudier
-Lydia ? — s’en aperçut. Avec l’ardeur que lui communiquait
-la présence de la jeune fille, il s’écria :</p>
-
-<p>— Quels yeux avez-vous depuis quelque temps, Lydia
-Serguêvna ? Ils sont comme l’eau limpide et profonde
-des lacs de montagne. Les rives s’y réfléchissent, les arbres,
-les rochers, les neiges et le ciel. Mais ils ne laissent rien
-voir de ce qu’ils recouvrent…</p>
-
-<p>Lydia sourit faiblement et ne répondit pas.</p>
-
-<p>Ils déjeunèrent sans parler d’abord. Puis l’étudiant,
-qui ne pouvait garder le silence, raconta la promenade
-qu’il avait faite en ville le matin même.</p>
-
-<p>— On ne voit plus un bourgeois, dit-il. Où ces malheureux
-se sont-ils cachés ?… Les gens du peuple eux-mêmes
-ont peur. J’ai causé avec quelques femmes. « Que
-peut-on nous prendre ? disent-elles. Nous n’avons rien. »
-Mais ils craignent tous les représailles des rouges, des
-fusillades, des exécutions sommaires. C’est un cauchemar,
-je vous assure…</p>
-
-<p>La princesse Babarine, qui ne regardait que Lydia,
-frissonna.</p>
-
-<p>— Ne parlez pas de ces horreurs, Anton Antonovitch,
-je vous en prie…</p>
-
-<p>L’étudiant s’arrêta, étonné, à l’accent de cette voix.
-Il reprit un instant plus tard, en s’adressant à la jeune
-sœur de charité :</p>
-
-<p>— La guerre civile est la plus cruelle de toutes. Et
-c’est la seule que je connaisse… Ce sont des soldats russes
-qui ont quitté Pskof hier, ce sont des soldats russes qui
-y entreront demain… Et cette population misérable qui
-souffre sans comprendre. Pourquoi cela ?… Quelle folie
-sanglante s’est emparée de ce pays ?… Vous souvenez-vous
-de la complainte du mendiant dans <i>Boris Godounof</i> :
-« O malheur, ô malheur ! laisse couler tes pleurs, peuple
-affamé… » Et nous, que serons-nous ?… Des exilés.
-Sommes-nous faits pour vivre à l’étranger ? Je me demande
-souvent, Lydia Serguêvna, pourquoi je ne suis pas
-resté à Moscou. Peut-être y balaierais-je la neige dans
-les rues ? Mais quoi, ce serait au moins de la neige russe.
-Et puis, là-bas, je connais toutes les maisons de la ville…</p>
-
-<p>La princesse suivait l’effet de ces paroles sur le visage
-de sa jeune amie. Elle la vit pâlir d’abord, puis, à sa
-grande surprise, une expression de paix profonde apparut
-sur ses traits. Elle semblait ne plus souffrir. La supérieure
-se sentit à ce moment elle-même en proie à une émotion
-qui la faisait trembler. Elle ne pouvait plus supporter
-le silence de Lydia et ces yeux insondables… Elle se
-tourna assez brusquement vers Loukomski, lui disant :</p>
-
-<p>— Allez donc voir, Anton Antonovitch, je vous prie,
-si l’équipage est prêt.</p>
-
-<p>Comme si Lydia avait lu dans les pensées de la princesse,
-elle se leva dès que l’étudiant fut sorti, vint s’asseoir
-tout contre sa vieille amie, lui passa un bras autour du
-cou et glissa sa tête sur l’épaule de la princesse qui lui
-baisa le front.</p>
-
-<p>— Il faut que je vous parle, Lise Ivanovna, dit-elle
-très doucement. J’ai déjà trop tardé… Mais je vais vous
-faire de la peine, je le sais, et c’est pour cela que j’ai
-tant remis… Enfin, c’est la dernière minute, il est temps…
-Seulement, peut-être avez-vous déjà deviné ce que je vais
-vous dire ?… Il me semble que oui… Je vais rester ici.</p>
-
-<p>La princesse eut un geste d’effroi.</p>
-
-<p>Lydia, lui mettant avec douceur les doigts sur les
-lèvres, continua :</p>
-
-<p>— Oui, je sais… Ne dites rien… Mais quoi, chez les
-rouges aussi il y a des êtres humains… Et puis, je n’ai
-plus le choix… C’est le seul moyen de retourner à Pétrograd.</p>
-
-<p>Elle tourna vers le visage ridé de la princesse ses yeux
-purs. Celle-ci la regarda longtemps, sans mot dire. Elle
-lisait au fond de l’âme de Lydia. Elle y voyait une résolution
-calme, sûre d’elle-même, une flamme qui brûlait
-et que rien ne pourrait éteindre. Elle baisa ce frêle et
-courageux visage trois fois, fit sur la jeune fille un grand
-signe de croix et dit simplement :</p>
-
-<p>— Que Dieu soit avec toi, mon enfant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un quart d’heure plus tard, l’équipage à trois chevaux
-emportait de Pskof la vieille princesse, droite sous ses
-voiles, et un étudiant en médecine qui n’essayait pas de
-cacher ses larmes.</p>
-
-
-<p class="sign">Vienne, juillet 1920.<br />
-Paris, mai 1921.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="3" class="c"><div>PREMIÈRE PARTIE</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap">La première secousse</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap">Craintes et joies passagères</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">22</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap">Junkers et révolutionnaires</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">36</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap">Une jeune fille</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">45</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap">Un homme seul</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">59</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap">A la veille de la catastrophe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">77</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="c"><div>SECONDE PARTIE</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap">La grande secousse</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">93</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap">Le sang répandu</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">115</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap">Réclusion</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">127</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap">Promenade</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">143</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap">Un souper</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">149</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap">Le carrefour douteux</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">162</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap">Finlande</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">170</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap">Illumination</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">178</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap">Père et fille</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">190</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap">Une visite désagréable</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">203</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap">Un incident</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">215</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
-<td class="drap">Un coup de téléphone</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">226</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
-<td class="drap">« <i lang="en" xml:lang="en">In such a night as this</i> »</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c13">234</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
-<td class="drap">Le réveil</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c14">247</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
-<td class="drap">A la Gorokhovaia</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c15">259</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
-<td class="drap">Un pont est coupé</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c16">274</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="c"><div>TROISIÈME PARTIE</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap">Les plus beaux de nos jours</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">287</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap">Une visite</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">300</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap">Nuages à l’horizon</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">305</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap">Le départ</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">317</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap">Pskof</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">326</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top6em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br />
-LE</span> 27 <span class="xsmall">OCTOBRE</span> 1921<br />
-<span class="xsmall">PAR L’IMPRIMERIE<br />
-FRÉDÉRIC PAILLART<br />
-A ABBEVILLE</span> (<span class="xsmall">SOMME</span>)</p>
-
-
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>QUAND LA TERRE TREMBLA</span> ***</div>
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-
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
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