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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Mon voyage aventureux en Russie communiste - -Author: Madeleine Pelletier - -Release Date: December 19, 2022 [eBook #69583] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON VOYAGE AVENTUREUX EN -RUSSIE COMMUNISTE *** - - - - - - Doctoresse PELLETIER - - Mon Voyage aventureux - en - Russie Communiste - - Prix: 5 francs - - - PARIS (5e) - MARCEL GIARD - LIBRAIRE-ÉDITEUR - 16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER - - 1922 - - - - -Mon Voyage aventureux en Russie Communiste - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Paris-Moscou en six semaines - - -Depuis longtemps je désirais voir, de mes yeux, l’expérience socialiste -qui se fait en Russie. Je n’espérais pas, certes, trouver là le paradis. -J’avais lu tout ce qui a été traduit en français, de Lénine, Trotsky, -etc., et j’y avais appris que la Russie n’était pas encore en -communisme, mais dans la période de transition qui doit nécessairement -séparer l’état capitaliste de l’état communiste. - -Ayant milité toute ma vie pour la révolution sociale, il me tardait de -voir, ne fût-ce que le commencement de sa réalisation. - -Le voyage, par les voies légales, m’était impossible. On m’avait refusé -un passeport que je demandais innocemment pour Carlsbad, et même le -simple sauf-conduit qui donne accès dans les régions occupées. Je -résolus donc d’adopter les voies illégales. - -Je m’adressai d’abord aux camarades, mais je n’obtins pas l’accueil que -je me croyais en droit d’attendre. Chez nous comme partout, les -questions de personnes, les rivalités, etc., priment de beaucoup les -idées. Je ne pensais pas que pour aller en Russie, il me faille la -permission de qui que ce soit; n’étais-je pas libre d’aller là aussi -bien qu’ailleurs. - -Puisque les camarades refusaient de m’aider, je comptais me passer -d’eux, comme du Gouvernement. - -J’avais plusieurs moyens de sortir de France, je choisis la frontière -suisse. A Bâle, les frontières franco-suisse et suisse allemande, sont -très près l’une de l’autre; j’espérai donc réussir plus rapidement de ce -côté. - -Des camarades m’avaient fortement conseillé d’entourer mon départ de -précautions pour éviter d’être arrêtée à la frontière. J’étais bien -tranquille, personne que moi, à Paris, ne connaissait l’endroit où -j’avais résolu de passer. Néanmoins, pour donner à mon départ des -apparences normales, je déclarai, dans ma maison, que j’allais en -Bretagne pour les vacances; on était à la fin de juillet c’était tout -naturel. - -Poussant les précautions à l’extrême, je me dirigeai ostensiblement vers -la gare Saint-Lazare. Ce n’est qu’en route que, changeant de taxi, je me -fis conduire à la gare de l’Est. - -On ne saurait croire combien le fait de se savoir dans l’illégalité rend -timide. Il me sembla qu’en demandant directement un billet pour -Saint-Louis, ville frontière, je devais attirer l’attention; je pris -donc ma place pour Mulhouse; de Mulhouse j’irais à Saint-Louis, ce -serait plus long, mais plus sûr. - -Ce n’est pas sans appréhension que je m’installai dans le wagon. Je -quittais mon petit bien-être de demi-bourgeoise; qu’allai-je trouver à -la place. Même dans les formes légales, les voyages à l’étranger -ménagent, depuis la guerre, plus d’ennuis que de plaisir; -qu’adviendrait-il de moi dans ce voyage de conspirateur? Je calmai ma -nervosité en me commandant à moi-même de n’envisager que le présent, -sans songer à l’avenir. Le présent, il était très acceptable; -wagon-restaurant, confort; à travers la portière ouverte, le défilé des -champs ensoleillés de juillet. Je ne pouvais que me réjouir. - -A Mulhouse, quatre heures à attendre; je quitte la gare pour une -promenade en ville. A la sortie, un homme, le commissaire spécial, sans -doute, dévisage tout le monde. Il ne me remarque pas; j’ai changé ma -coiffure ordinaire, sur mes cheveux courts, je porte une -«transformation», je suis une femme comme les autres. - -Cependant, je dois subir dans les rues de Mulhouse la curiosité des -passants. L’esclavage de la femme est encore à tel point enraciné dans -les mœurs qu’on n’admet guère qu’une femme puisse voyager seule. - -Et, à cet égard, la guerre a fait singulièrement reculer la -civilisation; en raréfiant les étrangers, elle a fait que l’on traite en -suspect quiconque se hasarde hors de sa ville. - -Si j’avais mon passeport dans ma poche, je me soucierais peu des -regards; mais dans les conditions où je suis, ils me gênent -sensiblement. J’ai hâte de regagner la gare où on a plus de liberté. - -A Saint-Louis, nouveau contre-temps. J’ai donné rendez-vous pour huit -heures à l’homme qui doit me faire passer la frontière: il n’est que -quatre heures, j’ai pris un chemin plus court. L’homme que je ne connais -pas, m’a averti qu’il porterait une fleur à la boutonnière. Justement, -un homme attend devant la gare. Sa boutonnière est fleurie; c’est lui, -sans doute. Il a deviné que j’arriverais plus tôt. Je vais vers l’homme, -mais il ne sait pas ce que je veux dire. - -Mon correspondant m’a indiqué un hôtel. Cet hôtel est au bout de la -ville et pas de voitures. Je me décide à y aller à pied, portant mes -deux lourdes valises. Sur mon passage, des enfants m’injurient en -allemand. - -Quoique la frontière ne soit pas franchie, je me sens déjà à l’étranger. - -Enfin, à l’heure et au lieu indiqués, je trouve l’homme; il est -accompagné d’un de ses amis et d’une femme assez bien vêtue. Je me sens -rassurée. - -L’homme, cependant, me présente le passage de la frontière comme une -chose dangereuse. Mes valises l’effrayent; il me demande si elles ne -contiennent pas de journaux bolchevistes. - -Nous prenons un tramway qui mène à la frontière. Nous descendons et mon -correspondant me dit d’attendre avec son ami. Lui passera la douane avec -la femme; il emporte mes bagages. - -L’homme ne revient pas; je commence à m’inquiéter fortement. Je me -souviens que j’ai oublié dans ma valise la lettre d’un camarade de -Pétrograd; cette lettre doit me servir de recommandation en Russie. Sans -doute le douanier l’a trouvée et mon correspondant est arrêté. - -Il revient enfin; il est seul. «Vous devez, me dit-il, payer d’audace.» -Pendant que tous deux montreront leur passeport au guichet, je me -glisserai derrière eux. J’exécute ce programme, qui prend à peine un -quart de minute; je suis en Suisse. - -Nous voilà à Bâle installés à la terrasse d’un café. Vous ne pouvez -songer, me dit-on, à aller coucher à l’hôtel. Tous les matins, à six -heures, les hôtels sont visités par la police; vous n’avez pas de -passeport, vous seriez infailliblement arrêtée. Après bien des -tergiversations, l’ami de mon correspondant consent à me prêter sa -chambre. On m’entraîne à l’extrémité de la ville, dans un quartier -ouvrier, et je dois monter tout en haut de la maison. La chambre est une -pauvre mansarde; on m’y laisse en me recommandant de ne faire aucun -bruit qui puisse révéler ma présence. - -Impossible d’entrer dans le lit dont on a négligé de changer les draps. -Je me résigne à m’étendre tout habillée sur la couverture. Mais je ne -puis dormir. J’ai déjà perdu ma confiance en ces gens qui me paraissent -bizarres. Ils ont déchargé mon revolver et l’ont gardé sous prétexte que -ce serait dangereux pour moi d’être trouvée porteur d’une arme au cas où -je serais arrêtée. - -Mais j’ai besoin d’eux; il y a encore une frontière à traverser et je ne -sais pas le chemin. - -Ce n’est qu’à une heure de l’après-midi, le lendemain, que l’un des -hommes vient me délivrer. «Il a demandé, me dit-il, un passeport pour -moi, en me faisant passer pour sa sœur.» Nous allons ensemble au bureau; -on nous dit d’attendre cinq jours. - -C’est fou; pendant les cinq jours, on fera une enquête et on verra bien -que j’ai donné un faux nom. J’insiste pour passer de suite la frontière -suisse-allemande. Les deux hommes--mon correspondant est revenu--n’en -finissent pas de se concerter en allemand; une partie de l’après-midi -est perdue. - -Enfin, j’obtiens qu’on se mette en route. Nous marchons deux heures à -travers une forêt; un homme nous croise et l’un de mes compagnons me -dit: «détective!» - -Nous nous appliquons à prendre les allures de promeneurs inoffensifs. -Mon correspondant retire sa jaquette et la met sur son bras; moi, je -cueille des fleurs sauvages et commence un bouquet. Nous côtoyons la -frontière, que marquent des bornes de pierres grises échelonnées tous -les vingt mètres; nous la franchissons enfin, sans paraître nous en -douter; nous sommes en Allemagne. Mais nous avons manqué le train, à la -petite gare où je devais le prendre, il faut aller à pied jusqu’à -Lorrach. - -Au bout d’une heure de marche, voilà que nous tombons devant un poste de -police. On demande leurs papiers aux hommes, comme je suis une femme, on -néglige de me les demander; mais il faut retourner en Suisse. - -Je suis au désespoir. Les hommes, eux, prennent la chose avec -désinvolture: ils ne connaissaient pas, disent-ils, le chemin; ils se -sont trompés. - -Je suis brisée de fatigue et veux aller à l’hôtel. «Impossible, -affirment-ils; tous les hôtels sont visités par la police, d’ailleurs le -village est petit, il n’y a pas d’étrangers, on vous remarquerait tout -de suite; il faut retourner à Bâle.» J’ai déjà dépensé deux cents francs -et je ne suis pas plus avancée. - -Nous rencontrons un jeune ouvrier, à la physionomie éveillée. C’est un -ami de mes compagnons; il descend de sa bicyclette pour leur dire -bonjour; au guidon de la machine est attaché un gros bouquet de roses. - -Tous trois se concertent en allemand, et je ne comprends rien à ce -qu’ils disent. - -Comme conclusion, mon correspondant, qui parle un peu français, me dit -que le nouveau venu accepte de me passer la frontière à la condition que -je lui paierai le voyage jusqu’à Francfort où il a une amie. - -J’accepte; je n’ai pas le choix des moyens dans ce pays dont j’ignore -tout et qui est plein de policiers. Le jeune homme demande à changer de -vêtements, nous l’attendons trois grandes heures. - -Enfin le voilà; mais il est près de dix heures, il fait nuit et j’hésite -à passer par des chemins perdus avec cet homme que je ne connais pas; je -me sens d’ailleurs tout à fait hors d’état de fournir une longue course -en montagne. - -Nous retournons coucher à Bâle, il se trouve que mon nouveau guide -connaît un hôtel sûr. - -Au matin il arrive avec une heure de retard; il insiste pour payer la -dépense; mon mauvais allemand, dit-il, me compromettrait. Je lui donne -cinquante francs; il oublie de me rendre la monnaie; enfin! - -Il est huit heures du matin; un soleil radieux illumine les rues de -Bâle, les ouvrières par bandes vont au travail. J’ai oublié mes fatigues -et me sens toute ragaillardie. Nous prenons un tramway, puis nous -marchons à pied très longtemps hors de la ville. - -Il fait une chaleur torride. Nous devons franchir une colline assez -élevée, mon cœur bat avec violence; tous les cinquante mètres je me -couche à terre pour récupérer mon souffle. Par malheur nous nous -égarons: mon compagnon ne retrouve pas le banc qu’il a repéré dans ses -précédents voyages; il faut redescendre un peu. Enfin le banc est -trouvé, on remonte et je vois avec joie les fameuses bornes de pierre -grise. - -On les franchit, mais deux paysans nous ont vus et, contretemps plus -fâcheux encore, j’ai déchiré tous mes bas. Que pensera-t-on de cette -femme bien vêtue qui, avec des chaussures élégantes, porte des bas -déchirés? Car le danger n’est pas fini quand on a passé la frontière: il -y a des postes de douaniers sur une longueur de plusieurs kilomètres. -Les villages aussi sont dangereux, tout étranger est suspect, surtout -une femme que l’on remarque davantage. Le jeune homme se retourne à -chaque instant pour voir si nous sommes suivis; il trouve compromettante -une magnifique carte du pays que j’ai achetée à Bâle et il la jette dans -le ruisseau. - -Il fait, je le répète, une chaleur torride et nous devons faire des -kilomètres sous le soleil brûlant; mes vêtements sont entièrement -mouillés de sueur; enfin, on arrive à Lorrach. Au premier mercier, mon -compagnon achète des bas, il tient absolument à entrer seul dans la -boutique, mon accent français, dit-il, me trahirait. Je comprends qu’il -a pour exagérer le danger des raisons qui ne sont pas toutes honnêtes, -mais j’ai besoin de lui, tant pis si je suis volée, il faut passer, tout -est là. - -Impossible de prendre le train à Lorrach; il fait un détour; il nous -ramènerait à Bâle et on aurait passé la frontière inutilement. Il faut -faire huit kilomètres en montagne pour gagner une petite gare dont j’ai -oublié le nom. Je me sens incapable de les faire à pied, heureusement on -peut prendre une voiture. - -Nous allons au restaurant et, à la cabine de toilette, je change de bas; -me voilà redevenue une personne normale. - -Mon compagnon cependant tient absolument à ce que nous nous dissimulions -dans un coin obscur. J’ai dans un papier quelques mouchoirs neufs -portant l’étiquette de «La Samaritaine» de Paris, il trouve cela très -compromettant; il arrache les étiquettes et les déchire en petits -morceaux. Et je me trahis à chaque instant, dit-il, par exemple en -demandant un verre de cognac. Une allemande ne boit pas de cognac. Enfin -la voiture qu’il a commandée est annoncée: c’est un landau, s’il vous -plaît, mais tout à fait délabré. Tel qu’il est, il nous vaut le respect -du garçon d’hôtel qui s’incline très bas devant nous, lorsque nous -montons en voiture. - -Enfin nous voilà partis; on baisse la capote pour éviter d’être vus; les -chevaux marchent très lentement à cause de la grosse chaleur: d’ailleurs -la route monte. Des nuées d’insectes volent autour de nous. Mon -compagnon les attrape et leur arrache la tête en disant: «Ich bin -bolchevick!» J’essaie de le faire cesser car je trouve que même un -insecte a le droit à la vie, et je tente aussi de lui faire entendre, -avec mon mauvais allemand, que le bolchevisme n’est pas ce qu’il croit. -Vains efforts: mon compagnon est une jeune brute et il me devient de -plus en plus antipathique. - -Nous arrivons enfin au village où se trouve la gare à laquelle nous -devons prendre le train. Mais il y a trois heures à attendre, nous les -passons dans un cabaret où nous prenons force bière pour nous faire -tolérer de la préposée pendant un temps aussi long. Je regrette vivement -d’avoir accepté d’emmener le jeune homme à Francfort; mais tout de même -je juge qu’il m’est encore utile dans ce coin perdu où il n’y a pas un -étranger. Si on nous interroge, il peut répondre en bon allemand. - -La gare est pleine de paysans et d’ouvriers; les femmes portent un -costume analogue à celui des Suissesses: grand chapeau de paille, larges -manches de toile blanche, énormes chaînes de métal en manière de -collier. On prend des secondes, nous y sommes seuls, je respire. - -Fribourg! Oh la jolie ville moyenâgeuse avec ses maisons en briques -rouges décorées de motifs dorés. Je n’ai malheureusement guère le temps -de la voir, le train pour Francfort part à minuit et je dois absolument -me reposer, car je suis brisée de fatigue. - -Avec beaucoup de peine on trouve un hôtel; c’est le soir, les sons -harmonieux d’un violon arrivent jusqu’à ma chambre et dans la cour -retentissent des appels de jeunes filles: Frida! Frida! sur un ton -affectueux. Je pense à la jeunesse de Gœthe et une grande impression de -fraîcheur et de paix m’envahit. Hélas, tout ce charme n’est pas pour -moi. Si ces gens me connaissaient, ils me chasseraient avec des injures, -car je suis la Française détestée et plus haïe encore la bolcheviste qui -s’en va vers l’Est, là où le peuple en fureur a abattu les classes -dominantes. - -Mon compagnon doit venir me prendre à l’heure du train; il arrive; nous -nous dirigeons vers la gare à travers la ville presque obscure. Des -bandes d’étudiants, coiffés de leur casquette d’uniforme, déambulent en -discutant sur le trottoir. J’envie leur âge et leurs illusions; à vingt -ans, on croit aux livres, on prend les théories philosophiques au plus -grand sérieux; il est de ces jeunes gens qui se sont suicidés pour un -philosophe. J’évoque Stirner, Nietzsche et je voudrais rester là à -discuter aussi en me promenant dans cette jolie ville. N’en ai-je donc -plus d’illusions, moi qui tente ce voyage plein d’embûches pour aller -là-bas voir la réalisation de mon rêve. Non, non, au fond de moi-même, -je n’en ai plus et depuis longtemps, je le sais bien. Je n’ignore pas -que la vie est peu de chose et que les hommes ne valent pas cher. - -Mon compagnon me rappelle sa fâcheuse présence; il prétend que nous -devons avoir peur de ces jeunes gens et qu’il faut les éviter: ils -détestent les Français dit-il. - -Nous nous engageons dans des rues étroites et noires où nous perdons le -chemin. Enfin, après avoir demandé plusieurs fois aux rares passants, -nous finissons par regagner la gare. - -Nous sommes seuls dans le compartiment de seconde. J’appréhende de -dormir aux côtés de ce si jeune homme qui ne m’inspire aucune confiance. -Je ne le crois pas capable de m’assassiner, mais il peut bien me voler -et s’enfuir. Ma fatigue cependant est si grande qu’elle l’emporte sur la -crainte, je perds conscience. - -Au réveil, le jeune homme me présente mon porte-monnaie qui est tombé, -dit-il, de ma poche. Heureusement il ne contient pas grand chose, la -plus forte part de mon avoir est cachée dans mes sous-vêtements. - -Voilà que maintenant ce jeune Suisse veut m’accompagner jusqu’à Berlin. -Il insiste sur les dangers que mon ignorance de la langue allemande me -fait courir. Ces dangers, je les connais, je suis déjà allée en -Allemagne l’année précédente; je sais qu’ils ne sont plus, à beaucoup -près, aussi grands qu’à la frontière Suisse. Avec de la prudence en -prenant soin de parler le moins possible, j’ai les plus grandes chances -de voyager sans encombre. L’année précédente j’avais un passeport; mais -jamais on ne me l’a demandé en Allemagne. Je refroidis donc l’ardeur de -mon compagnon en lui disant que j’ai peu d’argent et que j’ai déjà fait -un grand sacrifice en l’emmenant jusqu’à Francfort. - -A l’hôtel francfortois où nous sommes descendus mon guide me réclame -pour prix de ses services mille francs suisses, soit environ deux mille -quatre cent francs français. C’est plus que je ne possède, je refuse -naturellement. Il parle haut, menace de me dénoncer et notre discussion -attire déjà l’attention des clients, dont les têtes se tournent vers -nous; vite je règle l’addition et quitte l’hôtel. - -Nouvelle discussion dans la rue où le personnage m’a suivie; on lui a -dit paraît-il que je suis couverte d’or; quand on va en Russie faire de -la politique, affirme-t-il, c’est qu’on a de l’argent. Je n’ai pas trop -peur de ses menaces; n’est-il pas mon complice; en me dénonçant, il se -dénonce lui-même. Ce que je crains, c’est que cette dispute n’attire les -passants, un policier viendra, on me demandera mon passeport et comme je -n’en ai pas je serai arrêtée et conduite à la frontière française. A la -fin, le sympathique jeune homme me dit qu’en lui donnant cinq cent -francs et ma montre en or, je serai délivrée de sa présence. Je cède, -que faire d’autre dans les conditions où je me trouve. - -Me voilà libre enfin; mais le train de Berlin ne part qu’à neuf heures -du soir et il est midi. Je n’ose me promener en ville, Francfort, qui a -subi l’occupation, est très montée contre les Français. J’ai déjà eu à -subir les injures des passants; je me tiens donc au buffet de la gare, -il y a des étrangers, je ne suis pas remarquée. - -Mon billet est pris, mais je ne sais pas à quel perron viendra le train, -grave contretemps; l’année dernière je me suis trompée de train en -Allemagne et j’ai dû faire inutilement un long voyage. Il y a dans le -hall un tableau très bien fait donnant les heures des trains et les -perrons, mais il est en allemand et je n’y comprends rien. Il n’y a pas -à hésiter, il faut me renseigner auprès de quelqu’un malgré toute la -crainte que cette démarche m’inspire. - -J’appelle le garçon, mais il ne sait pas, il va chercher le surveillant -du hall. Les questions commencent, ce que justement j’appréhendais. Ah! -vous allez à Berlin? Pourquoi faire? De quel pays êtes-vous? etc., etc. -Je réponds que je suis de Genève et que je vais à Berlin voir ma sœur, -mariée à un Allemand:--Ah bien, alors, on vient vous chercher, à quelle -gare? J’ignore le nom des gares de Berlin où je ne suis jamais allée. Je -feins une grande inquiétude: comment faire, dis-je, j’ai oublié le nom -de la gare. Mais l’employé est bien bon enfant, il veut m’aider. -N’est-ce pas, dit-il, Friedrichsbahnhof. Je saute sur ce nom. Ah oui, -c’est cela.--Alors le train est à neuf heures, perron numéro -trois,--grand merci--je donne deux marks à l’homme, il est enchanté, moi -aussi. - -J’arrive à Berlin à sept heures du matin; toutes les boutiques sont -fermées; je vais au hasard par les rues. J’ai plusieurs adresses, mais -ce sont des boutiques ou des bureaux; ils seront fermés aussi. Dans les -rues on se retourne sur mon passage; mais ce n’est pas la malveillance -de Francfort. Je sens qu’ici, en prenant des précautions, il me sera -possible de me promener en ville. J’ai faim; je me risque dans une -crémerie-charcuterie comme il y en a beaucoup en Allemagne. Que de -saucisses! Si l’Allemagne a jeûné pendant la guerre, elle se rattrape à -présent. Je sors mon mauvais allemand pour demander à manger, on me sert -sans réflexions. - -Je hèle un fiacre pour me faire conduire à une adresse. C’est très loin, -je traverse des quartiers ouvriers d’assez belle apparence, les rues -sont larges et tous les balcons sont pleins de fleurs. J’arrive à -destination, le cocher me réclame quatre vingts marks pour la course. Je -sais que l’Allemagne paiera, mais en attendant! - -Me voilà dans la boutique d’un libraire. Personne ne parle français et -j’ai toutes les peines du monde à m’expliquer en allemand. C’est tout ce -que vous savez d’allemand, me dit le camarade sur un ton de reproche. Je -montre mes papiers, on les juge bons, mais je suis tombée chez les -syndicalistes. Adressez-vous, me dit-on, au Parti. Un jeune homme m’y -conduit et j’arrive au bureau de la secrétaire des femmes. Elle parle -français et me reçoit bien, car elle connaît mon nom. - -Ah! Madeleine Pelletier! vous faites bien d’aller en Russie, tous les -propagandistes devraient faire ce voyage; vous en reviendrez -transformée. Je lui raconte mes petites misères; le guide malhonnête, la -montre extorquée, etc. - ---Bah, fait-elle, une montre, qu’est-ce que cela; vous en achèterez une -autre, l’essentiel, c’est d’arriver là-bas! - -Là-bas! L’enthousiasme me prend. Est-ce vraiment une vie supérieure -qu’on va chercher là-bas. Je l’espère, puisque j’y vais, mais je n’en -suis pas sûre. Les paroles de cette femme me galvanisent. Si vraiment -l’idéal est là-bas, qu’importent en effet, les pertes d’argent. La -fatigue, les dangers même ne sont rien; je me sens disposée à tout -braver pour aller recevoir, à la Rome nouvelle, le baptême -révolutionnaire. - -La secrétaire des femmes m’a fait un papier et une jeune fille me -conduit par les rues de Berlin. Nous pénétrons dans la boutique d’un -tailleur: on me fait passer dans une arrière chambre. Un homme d’une -quarantaine d’années est là, assis devant une table minuscule en bois -blanc. Il donne audience à un jeune homme: sur des chaises une vingtaine -de personnes attendent leur tour d’être reçues. - -On parle là toutes les langues de l’Europe; c’est une vraie tour de -Babel. Un grand sentiment de la force de la Troisième Internationale -remplit mon cœur. Je m’imagine cet homme comme le point d’attache de -nombreux fils qui aboutissent à toutes les capitales du monde et -transmettent l’incitation révolutionnaire. - -C’est mon tour. Le «chef» parle assez bien le français; il m’interroge -sur mon passé politique. Je fais un résumé de ma vie de propagandiste et -je remets les papiers qui prouvent mon affiliation au Parti. J’inspire -confiance, je le sens bien; il me déclare que j’irai en Russie. - -Mais vous devez, ajoute le «chef» vous «laisser photographier»: ce n’est -pas difficile, fait-il, vous n’avez qu’à vous asseoir. - -Comment donc, mais tant que vous voudrez; je comprends cette précaution, -bonne contre l’espionnage. Comme je ne suis pas une espionne et que je -n’ai pas envie de le devenir, elle ne me gêne en rien. - -Ne vous inquiétez pas de l’argent, ajoute-t-il, quand vous n’en aurez -plus, vous m’en demanderez. - -Il m’a donné un guide qui me conduit dans un autre bureau où on doit me -donner un «billet de logement», chez un camarade, car les hôtels sont -dangereux pour moi, paraît-il. Aimable figure, ce guide. Il a dix sept -ans et sort du lycée. Son père, me dit-il, l’a «jeté» parce qu’il a pris -part aux émeutes de mars. Ce père est socialiste, mais pas communiste. -Maintenant le jeune homme vit à son compte: il est employé au Parti. Son -admiration pour «le chef» éclate dans tous ses propos; il ne parle que -de lui. - -Le bureau où nous allons ne m’impressionne pas aussi bien. Je retrouve -là l’indifférence, l’impolitesse même que j’ai tant de fois rencontrée -ailleurs. On me fait attendre une grande heure pour me donner les -premières adresses venues sans aucun égard pour ma qualité de docteur -que j’ai déclinée à dessein, espérant qu’on me logerait chez des -camarades cultivés intellectuellement. - -Nous prenons le tramway et arrivons dans un quartier ouvrier. Après -avoir grimpé cinq étages nous sommes reçus plus que froidement par un -homme qui ne retire même pas sa pipe pour nous parler. Dans un coin de -la pièce, une femme confectionne à la machine des uniformes militaires. - -Il n’y a pas de chambre, tant mieux; j’avais déjà peur d’être forcée -d’habiter dans un pareil endroit. De nouveau, un tramway, suivi d’un -escalier sordide. Cette fois, on ne trouve personne. Je suis brisée de -fatigue, il y a plusieurs nuits que je ne me suis pas couchée; tant pis, -je préfère aller à l’hôtel et courir le risque d’être arrêtée. - -Mais Berlin est plein de voyageurs: tous les hôtels sont complets. Je -finis par en trouver un; la chambre, l’unique qui reste, donne sur une -petite cour; elle empeste l’odeur _sui generis_ des hôtels mal tenus. - -Le portier me fait un tas de questions. De quel pays êtes-vous? Que -venez-vous faire à Berlin? etc. J’ai déjà peur. Je réponds que je suis -Mlle Grandchamp, institutrice à Genève et que je viens à Berlin pour -acheter des livres de classe. - -Je quitte le lendemain cet hôtel qui ne m’inspire pas confiance et, -après beaucoup de recherche coûteuses, car pour ne pas accaparer mon -guide je me dirige seule en prenant des fiacres, je finis par trouver -pour trente trois marks par jour une chambre assez propre dans un hôtel -pensions. Mêmes questions du tenancier et puis, la porte principale est -toujours fermée à clef. Quand on veut sortir, il faut sonner; alors le -patron, un grand sec à figure sinistre, arrive avec une énorme clef; -j’ai des frissons dans le dos. - -Je circule à peu près librement dans Berlin. Je dis à peu près, car j’ai -le malheur d’être femme et l’Allemagne très civilisée à d’autres égards -ne semble pas encore habituée à ce qu’une femme voyage seule. J’ai -beaucoup de peine à me débrouiller, car je n’ose demander mon chemin aux -passants. Je n’ose pas non plus aller voir les musées, il faudrait -parler, sortir mon mauvais allemand; un agent de police pourrait -s’approcher et me demander mes papiers. - -Je ne me sens à peu près à mon aise que dans les grands magasins de -nouveautés; j’y ai, en outre, l’avantage de trouver un «reisebüro» où on -me change sans faire de réflexion mes francs contre des marks. C’est -très précieux. - -Cependant j’ai voulu acheter des chaussures et, comme on ne comprenait -pas mon allemand on m’a dépêché une vendeuse qui parle français. «Ah! je -vous devine bien, me fait-elle malicieusement. Vous voyagez dans les -régions occupées et vous êtes venue faire un petit tour à Berlin, en -fraude. Je m’y connais!» - -Je souris d’un air entendu: «C’est cela; mais chut!» - -Une aventure plus sérieuse m’arrive dans un établissement de bains. Avec -la chaleur qu’il fait mes vêtements sont trempés de sueur et je suis -fort mal à mon aise. J’avais une robe légère; mais elle est restée à la -frontière suisse, je suis dans mon tailleur de demi-saison. Un bain me -serait fort agréable, mais où aller, je n’ose rien demander à personne, -j’ai bien un guide de Berlin, mais il est en allemand et ne me sert à -rien. - -Enfin, je vois sur la Potsdamerplatz une colonne de publicité qui -indique un établissement «où on peut trouver un bain agréable»; je m’y -fais conduire en taxi. - -L’établissement est au fond d’une cour, son installation est des plus -modestes; trois pièces aux murs déteints, une unique baignoire, des lits -de massage. On me fait déshabiller et la baigneuse paraît fort intriguée -par mes vêtements entièrement mouillés par la transpiration. On me met -dans une baignoire où il y a très peu d’eau et on me lave au savon -devant tout le monde. Après le bain, le massage; je m’étends nue sur un -lit où on se met en devoir de me masser. Les questions commencent. Qui -je suis? De quel pays? Je parais très fatiguée, pourquoi? Comment il se -fait que mes vêtements soient mouillés etc., etc. Je suis très -embarrassée et je réponds au hasard que je m’appelle Rosenblum et que je -suis Russe; j’ajoute que je suis médecin, pensant contenir par le -respect ces prolétaires de l’art médical. Mais je n’ai fait que -déchaîner leur curiosité. Ah! je suis docteur et Russe; alors je vais en -Russie, je suis de la Croix Rouge qui va soigner le choléra. Je réponds -oui; tout le monde, personnel et clientes, entoure mon lit où je suis en -fâcheuse posture. Enfin, c’est fini; j’ai hâte de fuir et je m’habille -si rapidement que j’oublie de mettre ma chemise; elle reste à -l’établissement. - -Je m’ennuie beaucoup, pas de journaux français, pas de livres. L’hôtel -me pèse, je m’y sens observée et n’y reste que pour dormir. Du matin au -soir, j’erre dans les rues, entrant pour me reposer dans les -«conditorei-cafés» le jour, dans les cinémas le soir. L’organisation se -charge bien de me faire partir en Russie, mais pas de me faire passer le -temps agréablement à Berlin. Il faudrait avoir des relations et je ne -connais pas un chat. Le «chef» a ordonné au «disciple», le jeune homme -dont j’ai parlé de me faire faire un tour d’une heure en fiacre: c’est -déjà très beau. Je vois ainsi le château, Unter den Linden; le jeune -homme me montre l’endroit où Liebknecht est tombé. Le cocher nous -désigne avec des remarques assez spirituelles, les statues des rois qui -ornent l’avenue du Bois de Boulogne berlinoise. - -Le «disciple» fait un jeu de mots sur le nom de l’endroit: «Tiergarten», -jardin des animaux. «C’est ici le jardin», dit-il, et (montrant les -statues des rois), «voilà les animaux!» - -Je remarque que les employés allemands sont très consciencieux. Avant de -me vendre une paire de bas, la vendeuse y passe la main pour s’assurer -qu’ils ne sont pas déchirés; en France on n’aurait pas ce scrupule. En -revanche, quel bureaucratisme; il faut aller payer avec sa fiche, -apporter la fiche acquittée à l’enveloppeuse qui, alors seulement, vous -abandonne le paquet. - -Les restaurants sont très inférieurs aux nôtres. Rien d’analogue à nos -«Chartier» et «Duval» parisiens où, pour une somme modeste on a un dîner -bon à la fois et bien présenté, partout les saucisses et la choucroute -servis à la diable sur un coin de table. Et comme les garçons sont -lents, il faut plus d’une heure pour déjeuner. - -Je vais quelquefois dans le bureau où on prépare mon départ, mais je m’y -ennuie, personne ne parle le français sauf le chef qui a autre chose à -faire qu’à m’entretenir; une centaine d’hommes passent en un jour devant -son bureau. Il y a bien aussi des employés, des dactylos, mais tout ce -monde parle allemand. - -Un grand jeune homme blond a attiré mon attention. Sa mise est soignée, -son allure élégante; il parle français avec le «chef». Mais j’entends -des mots qui me retiennent à distance: «dangereux... ne pas aller à la -gare... abandonnez plutôt vos bagages...» Peut-être ce jeune homme -doit-il rester inconnu, même des camarades. - -La nuit à l’hôtel je suis loin d’être rassurée. - -Le «chef» m’a dit plusieurs fois que j’y courais le risque d’être -arrêtée. Une nuit je vois par la fenêtre ouverte un agent de police qui -semble en faction sur le trottoir, juste en face de la maison. Il reste -là et bientôt un homme en civil, assez bien habillé s’approche de lui, -lui dit quelque chose et s’en va. L’émotion m’étreint. Evidemment, ce -civil est un chef; il a donné à l’agent l’ordre de surveiller l’hôtel. -Demain au jour je serai arrêtée. J’ai envie de fuir, mais impossible, il -faudrait sonner le patron de l’hôtel. Que penserait-il de cette sortie à -deux heures du matin! D’ailleurs fuir serait inutile. Si c’est vraiment -pour moi que cet agent est là, il m’arrêtera à la sortie; si ce n’est -pas pour moi, mieux vaut rester allongée sur mon lit que d’errer par les -rues désertes. Je calme mes nerfs comme je puis en m’arrêtant à l’idée -que peut-être l’agent surveille la rue, tout simplement. Enfin, le jour -tant désiré, le jour après lequel soupirent les malades et aussi les -inquiets comme moi, illumine mes carreaux et personne ne vient me ravir -ma liberté. - -Le «chef» m’annonce que je vais partir, mais que je serai «illégale», -c’est-à-dire sans passeport. «On est mal avec les Etats-tampons, -explique-t-il, les passeports sont très difficiles à obtenir.» - -Je tremble intérieurement à cette décision; mais comment avouer la peur -dans un pareil milieu? Je m’efforce donc de ne rien laisser paraître de -l’émotion qui m’agite. - -Décidément on a confiance en moi, on me donne deux mille marks avec -lesquels je dois acheter des médicaments pour la Russie. Afin de -faciliter les achats on me donne le jeune «disciple».--«Vous en avez une -chance! fait-il en chemin. Il y en a qui attendent un mois ici et vous -partez au bout de six jours.» Il me regarde avec admiration: «Illégale!» - -Une phrase du «Petit Duc» me chante: - - Vraiment c’est bien joli la guerre - C’est si amusant le danger. - -Tout de même malgré le plaisir incontestable du risque je préférerais ne -pas être illégale et voyager confortablement avec un passeport. - -L’achat des médicaments est difficile. Mon guide sait l’allemand, mais -il ne connaît pas les termes de médecine. Je désire joindre à la -pharmacie quelques instruments de chirurgie; j’ai lu à Paris dans les -journaux qu’il n’y avait que trois forceps à Moscou: achetons-en un, -cela fera quatre. Mais «le disciple» ne sait pas ce que c’est qu’un -forceps et je me tire d’affaire en demandant à l’employé un «instrument -pour tirer l’enfant de la mère». Il comprend et m’apporte un superbe -tarnier qui n’est pas cher: trois cent cinquante marks. - -Pour avoir des canules à lavement, j’essaie de toutes les périphrases, -on ne comprend pas. A la fin, de guerre lasse, j’attrape un caoutchouc -qui traîne sur le comptoir et fais le simulacre d’administrer au -disciple un «bouillon pointu». Tout le magasin éclate de rire, on a -enfin compris ce que je désire. - -Dans la conversation je viens à raconter à mon guide que j’ai appris un -peu de chimie. - ---Ah! fait-il avec admiration, vous avez à Paris un laboratoire illégal! - -Dans son enthousiasme de néophyte communiste, il ne comprend la chimie -qu’au point de vue des bombes. - -On m’a adjoint deux Italiens qui vont en Russie pour y rester. Ils sont -accusés de meurtre politique dans leur pays. Au cours d’une émeute, un -bourgeois a été tué, on prétend que ce sont eux les meurtriers. Ils s’en -défendent, mais quand même il faut fuir; ils vont en Russie chercher un -refuge. L’un d’eux a été, me dit-il pendant deux heures le dictateur de -la ville: c’est un ouvrier assez cultivé qui s’est instruit dans les -universités populaires. L’autre a fait la guerre pendant sept ans, il y -a contracté avec cinq blessures une bonne dose d’insouciance et une -remarquable faculté de s’adapter à toutes les situations. - -Le jour du départ arrive; le «chef» m’explique que je devrai suivre un -camarade qu’il me présente; il fait aussi dans leur langue, aux -Italiens, des recommandations. - -Notre nouveau guide est un grand sec aux allures de lieutenant allemand. -Il ne sait pas un mot de français et il prend avec nous des allures de -chef qui indisposent fort l’ex-dictateur. - -Nous avons pris un taxi-auto. Avec mes médicaments, mes instruments, mes -vivres, car le «chef» de Berlin m’a fait acheter force boîtes de -conserves, nous avons beaucoup de bagages. Tout à coup, sans raison -apparente, le guide nous fait descendre au beau milieu d’une place. «Que -faut-il faire? lui dis-je en allemand.--Vous asseoir!» répondit-il d’un -ton sec et il nous désigne un banc. Je me sens très mortifiée et -commence à trouver que tout n’est pas rose dans la dictature -prolétarienne. - -Notre guide ne s’est pas assis, lui; il se promène de long en large sur -la place et paraît très agité. Evidemment, il attend quelqu’un qui ne -vient pas. Enfin après trois quarts d’heure, un jeune homme, un grand -portefeuille sous le bras, s’avance vers lui. Il lui remet des papiers -et notre guide en échange signe une feuille sur son genou. Vite on nous -emballe dans un taxi et nous filons à la gare. - -Malgré toute la diligence du chauffeur le train est manqué. «Gehen Sie -schlafen!» Allez vous coucher, me dit le lieutenant et il nous tourne le -dos. - -Encore un jour à passer à Berlin. Je connais, sur les bords de la Sprée -un restaurant où il y a de la musique: j’y conduis mes deux nouveaux -camarades. - -Nous nous installons à la terrasse. La vue n’a rien d’enchanteur, le -fleuve étroit, les quais sont noirs de fumée; avec le métro qui passe -tout près sur le pont. «Ce n’est pas beau!» s’exclame en français -l’ex-dictateur. Cette remarque désobligeante nous vaut les regards -courroucés du dîneur de la table voisine. Il restera à nous écouter tout -le temps de notre repas; je ne suis pas rassurée du tout. - -Enfin, le lendemain, nous partons pour de bon: nous voilà installés tous -les quatre dans un compartiment de troisième. Où allons-nous? Le -lieutenant a négligé de nous le dire et cette façon cavalière d’en user -avec nous a le don d’agacer l’ex-dictateur. Comme je suis la seule à -savoir un peu d’allemand, il me tarabuste pour que je pose des questions -à notre guide. Je n’ose pas. Je connais les façons mystérieuses de la -conspiration et, d’ailleurs, on m’a déjà fait la leçon à Berlin: «Jamais -de questions!» - -Au reste, je ne suis pas le moins du monde inquiète. Où on va? Nous le -verrons bien: nous ne voyageons pas dans un sac. Pourquoi nous -voudrait-on du mal, puisqu’on nous paie le voyage? Si on n’avait pas eu -confiance en nous, on ne nous aurait pas reçus à Berlin. - -Nous roulons vers le nord. Au soir le «lieutenant» tire de son -«portefeuille diplomatique»--qui baisse, du coup, singulièrement dans -mon estime--du pain et des saucisses. Il nous distribue la nourriture -et, à un arrêt, il descend nous acheter des bouteilles de limonade. Mes -compagnons reprennent confiance; ils commencent à croire qu’en effet on -ne veut pas nous tuer. - ---La mer? - ---Ya. - ---Bateau? - ---Ya. - ---Petit bateau? - ---Non, grand bateau. - -Je suis justement devant ce grand bateau: il est superbe et rempli de -monde. Nous nous embarquons; la mer est magnifique, éclairée par des -phares de toutes les couleurs. Notre guide nous fausse tout de suite -compagnie pour aller sans doute dormir dans quelque cabine; les Italiens -sont tout à fait choqués de ses façons. Moi, je ne m’en formalise guère. -Evidemment, ce guide pourrait nous montrer plus d’urbanité; mais que -m’importe, après tout. L’essentiel est qu’il nous conduise où il faut, -sans nous faire arrêter en route; et il me paraît, à cet égard, -connaître son affaire. - -J’adore la mer, sa solitude immense répond à la tristesse habituelle de -mon âme, et lorsque je la vois, elle m’attire. Naviguer, naviguer -toujours, là-bas, loin, très loin. Je trouverai, sur l’autre rivage, le -pays où on est heureux, où la vie vaut la peine d’être vécue parce que -l’on travaille à une grande œuvre. Cette rêverie vague d’ordinaire, se -concrétise maintenant; j’évoque la Russie où un monde nouveau s’élabore. -La terre promise; c’est la Russie communiste qui réalise en ce moment -les idées pour lesquelles j’ai milité pendant tant d’années! - -Après une traversée de deux jours, nous débarquons. Un train est là; -tout le monde se dirige vers lui, excepté nous. Nous suivons le guide -qui franchit le guichet du port. - -Nous voilà dans un village qui est plein de police: à chaque instant, -nous croisons un soldat qui fait les cent pas, baïonnette au canon. -Notre guide a mis un doigt sur sa bouche pour nous inviter au silence. - -Nous pénétrons dans une petite gare et nous nous installons au buffet. -Défense de dire un mot et je me rends compte que notre silence lui aussi -est suspect. Car nous attendons là pendant plus de deux heures, et ces -quatre personnes qui gardent un silence absolu pendant si longtemps, -doivent paraître au moins bizarres. Mais parler serait montrer que nous -sommes étrangers; on pourrait se demander d’où nous venons et pourquoi -nous n’avons pas pris le train express qui vient de partir. - -J’astique avec persévérance mon canif, pour me donner une contenance. Je -trouve que le guide aurait dû commander un dîner complet pour bien -disposer à notre égard le patron du buffet. Nous n’avons pris qu’un -café. N’y tenant plus je me lève et vais acheter une revue illustrée; à -la regarder, je tire à peine un quart d’heure; je recommence. Les -Italiens font une tête de condamnés à mort attendant l’exécution. Enfin -le guide va prendre nos billets, nous montons dans le train, quel -soulagement! Mais il ne faut pas songer à parler, il y a du monde dans -le compartiment voisin. - -Nous arriverons à une grande ville, par une pluie battante. - -Deux inconnus s’emparent de mes bagages et me disent de les suivre; je -le fais avec peine, car ils marchent très vite et les rues sont mal -éclairées. Enfin je les vois entrer dans une maison, j’y pénètre à mon -tour. - -Nous sommes chez des ouvriers. L’homme, taillé en hercule, est vêtu d’un -pantalon et d’un tricot déboutonné. Je ne vois que ses bras énormes et -sa poitrine très large, qui est entièrement couverte de poils; c’est un -terrassier. La femme, une grosse blonde, est déjà mère de cinq enfants. -Je suis dans une sorte de chambre de réception proprement tenue, le -logement accuse une certaine aisance. Les camarades qui m’ont amenée là -me disent que j’y devrai rester plusieurs jours, parce qu’il faut un -certain temps pour organiser le passage de la frontière. «Vous ne devez -pas sortir, ajoutent-ils, vous seriez arrêtée, ici c’est plus dangereux -qu’à Berlin.» - -Mes conducteurs sont partis et me voilà seule avec mes nouveaux hôtes. -La femme se met en devoir de verrouiller la porte et de fermer les -doubles-rideaux. Elle me prépare un lit sur le canapé de cette sorte de -salon: me sert un repas composé de saucisses et de tranches de boudin -allemand. - -Le ménage ne sait pas un mot de français, je ne puis échanger que -quelques paroles. Comme il est tard, les époux se retirent dans leur -chambre en me souhaitant une bonne nuit. - -Malgré le bon accueil de mes hôtes, je me sens très mal chez eux. Leur -logement n’est pas disposé pour recevoir un étranger; il n’y a aucune -commodité. Le jour, les enfants envahissent ma chambre, l’emplissant de -leurs cris. Je me sens doublement en exil, loin de mon pays et loin de -mon milieu. Si encore je pouvais lire; mais pas un livre, pas même un -journal. - -A la fin je n’y tiens plus et je sors; tant pis si on m’arrête. - -Je suis affligée d’une robe grenat qui fait retourner les passants. -C’est une faute; il faut absolument qu’on ne me remarque pas. J’entre -donc dans un magasin à l’effet d’acheter un manteau de caoutchouc de -couleur foncée et un chapeau à la façon du pays. Cela ne va pas tout -seul; j’ai de la peine à me faire comprendre et on me fait, là encore, -toutes sortes de questions qui me mettent au supplice. Enfin je sors -sans encombre et j’ai la joie de constater que, revêtue de mon -imperméable brun, coiffée de mon «reisehut» je passe inaperçue. - -Le chef du parti communiste de la ville m’emmène promener une -après-midi. C’est un homme d’une trentaine d’années, ancien ouvrier qui -s’est instruit lui-même. Il n’ose se montrer avec moi dans les lieux -fréquentés, nous prenons donc un tramway qui nous emmène dans la -banlieue. Nous entrons dans un café décoré de peintures modernes. Il y a -une terrasse au bord d’un étang. J’ai déjà pu remarquer combien les gens -d’ici savent tirer parti du moindre point de vue. Mon compagnon trouve -l’endroit enchanteur; j’approuve par politesse: l’étang est petit, -encaissé dans des maisons qui n’ont rien d’original. Je suis très -triste; voilà quinze jours que j’ai quitté Paris, quinze jours que je -tremble. Déjà la dépendance dans laquelle je suis, me pèse lourdement; -je voudrais être à l’hôtel, aller au restaurant, au théâtre, me -promener, faire ce que je veux, enfin! - -Une après-midi, comme je rentre d’une promenade mélancolique à travers -les rues, on m’annonce que je pars. Le «chef» a un sourire de pitié en -me voyant manifester ma joie. Je n’ai plus, il est vrai, ma belle -énergie de Berlin; c’est que le milieu n’est plus le même. - -Après de multiples précautions prises à la gare pour dépister les -policiers, nous nous retrouvons, les Italiens et moi, dans un wagon de -troisième avec un nouveau conducteur. - -Je suis maintenant tout à fait rassurée. Le «chef», que je viens de -quitter, m’a dit que je passerai la frontière dans les meilleures -conditions. Une voiture diplomatique jouissant de l’exterritorialité -doit venir me prendre et j’aurai pour compagnon un attaché d’ambassade. -Aucun policier n’osera demander ses papiers à la compagne du diplomate; -au cas tout à fait improbable où cela arriverait, je déclarerais les -avoir perdus, je donnerai cent marks à l’agent qui ne manquera pas de -s’incliner très bas. - -Je crois tout cela. Comment penser que l’on puisse me tromper dans une -occurrence pareille! - -Après plusieurs heures de voyage, on nous fait descendre à un village. -On est en pleine nuit. Nous marchons un quart d’heure par des chemins -déserts, nous entrons dans une maison assez vaste, nous montons au -premier étage et pénétrons dans un logement d’ouvriers. - -Il est pauvre, mais proprement tenu; une lampe posée sur un meuble, -éclaire des portraits de chromos de Guillaume et de François Joseph. - -Une vieille femme nous sert à manger les traditionnelles saucisses: -bientôt arrive un homme très grand, vêtu en paysan. «Voilà, dit notre -conducteur, le camarade qui doit nous faire passer la frontière.» - -Je me récrie: - ---Eh mais... l’attaché diplomate... - -Le conducteur ne sait pas ce que je veux dire. - -Je commence à éprouver quelques craintes aux façons graves du guide. Il -nous remet à chacun un tout petit morceau de papier sur lequel est écrit -un nom qui ne me dit absolument rien. Il nous recommande de rouler ce -papier et de le cacher dans la doublure de nos vêtements. Ce voyage -qu’on m’avait dit facile m’a tout l’air d’une expédition. - -Enfin, ce n’est pas le moment de reculer et récriminer me paraît tout à -fait inutile; là-bas, évidemment, on ignorait complètement ce qui se -fait ici. La belle confiance que j’avais à Berlin m’a tout à fait -quittée. Mais il n’y a pas autre chose à faire qu’à s’abandonner aux -mains de ces hommes. - -On me réclame cent marks pour la voiture; ah, il y a tout de même une -voiture. - -Nous quittons la maison et après avoir fait environ cinq cents mètres, -nous nous trouvons devant une affreuse charrette remplie de paille. -C’est cela la voiture diplomatique! Je crois être le jouet d’un de ces -cauchemars dans lesquels les bijoux se changent en feuilles sèches. -L’homme qu’on nous a présenté comme devant nous faire passer la -frontière, monte sur le siège avec un autre. Les Italiens et moi, nous -nous installons comme nous pouvons dans la charrette; on part au grand -galop. - -Mes craintes commencent à se calmer. Si ce n’est que cela après tout, le -danger n’est pas bien grand. Je ne tiens pas outre mesure à passer pour -une diplomate; que j’arrive, c’est l’essentiel. Au fond même je sens -quelque plaisir à filer ainsi dans la nuit noire; le danger me paraît -tout à fait illusoire. Qui nous a vus? Qui même s’occupe de nous? - -Mon enthousiasme se refroidit lorsque le cocher, montrant, de son fouet, -une place au bord de la route, nous annonce qu’un camarade a été tué là -dans un récent passage. - ---Quoi tué? dis-je dans mon mauvais allemand, mais je croyais que nous -ne risquions qu’une arrestation? - ---Il y a là-bas un cordon de soldats et si on nous voit, on nous dire -dessus. - ---Diable! - -Enfin, il faut passer. Je me rassure intérieurement en me disant que ces -conducteurs tiennent à leur vie comme je tiens à la mienne. Ils -s’arrangeront pour qu’on ne nous voie pas. D’ailleurs ce n’est pas -facile de viser dans la nuit noire. - -Aux villages la voiture prend le pas, pour repartir au galop lorsque les -maisons sont dépassées. Nous allons toujours, voilà une grande heure que -nous sommes partis, sans doute la frontière est loin. Mais un cycliste -s’approche, il dit quelque chose au cocher; probablement la route n’est -pas libre, puisque nous tournons brusquement et allons à travers champs -avec d’effroyables cahots qui nous jettent les uns sur les autres. - -Bientôt on nous fait descendre. Le cocher siffle en sourdine; deux -hommes arrivent, venus d’on ne sait où, il nous remet à eux, nous les -suivons. - -Comme ils vont vite, je dois courir pour me mettre au pas, et dans la -nuit noire c’est à peine si nous les distinguons. Sans doute nous sommes -dans un champ labouré car il y a partout des trous, je me tords le pied -à chaque instant, je tombe même tout à fait plusieurs fois. - -L’effroi me gagne. A quelle espèce d’hommes nous a-t-on confiés, ils -vont devant sans s’occuper de nous, quelle dureté! La respiration me -manque, je pense que je n’arriverai jamais et je me dis aussi que si -j’ai le malheur de me faire une entorse, ces gens me laisseront là. - -Enfin, on fait halte. Nouveau sifflement qui fait surgir de terre deux -nouveaux venus auxquels on nous remet. La frontière est-elle passée ou -non, je n’en sais absolument rien. - -Le voyage continue à travers les fondrières, bientôt nos conducteurs se -jettent à terre en disant: «Soldaten!»; nous les imitons. Il fait un -vent terrible, heureusement! - -Nous restons couchés sans faire un mouvement; un des conducteurs est -parti, en rampant, éclairer la route. - -Ai-je peur? Non, pas précisément, le danger est trop près, je n’ai -qu’une idée: en sortir! - -L’éclaireur revient, il nous fait signe de le suivre, nous rampons -derrière lui, nous arrêtant de temps à autre pour écouter. - -Une rivière se présente. Je commence à me déchausser, mais l’un des -guides me fait signe de n’en rien faire. Sans mot dire, il me charge sur -son dos, me traverse et me jette sur le rivage opposé; on en fait autant -à mes deux compagnons. - -Après un nouveau temps de reptation, les conducteurs se lèvent, nous -aussi. Sans doute la frontière est passée enfin, et le danger avec elle. - -Un des guides me frappe sur l’épaule, du doigt il me montre des lumières -dans le lointain et me dit d’un ton presque amical: - -«Der zug!» (le train), puis il ajoute: «Haben sie ein passeport?» -(avez-vous un passeport?) - ---Kein passeport! - ---Kein passeport! font-ils tous deux, en levant les bras au ciel... Kein -passeport!... ah!... ah!... illégal!--Leur ton est celui du plus grand -effroi. Illégal!... Illégal!... répètent-ils. Der tod! (la mort!) - -Je n’y comprends rien du tout. Comment ces gens ont-ils pu penser que -nous puissions avoir un passeport? Si nous en avions eu un, nous aurions -pris le train. Ce n’est pas par plaisir que nous avons fait ce passage -terrible. Mais je sais trop mal l’allemand pour demander des -explications. Les deux guides se concertent et paraissent tout à fait -effrayés. - -Nous faisons encore environ deux kilomètres et voilà qu’on nous fait -entrer dans une maison qui, dans l’obscurité, m’apparaît sordide. Une -femme arrive en chemise, elle semble s’opposer vivement à notre -intrusion. - -Je crois d’abord qu’on veut seulement nous faire reposer quelques -instants de notre marche exténuante. Mais un des guides me dit en -allemand que nous devons rester là un temps indéterminé. Deux jours, -trois jours ou plus, on ne sait pas. - -Nous entrons tous trois dans une violente colère. Nous avons changé -plusieurs fois de guides cette nuit, qui sait si nous ne sommes pas -tombés entre les mains de voleurs qui veulent nous rançonner. - -La femme s’approche de moi, et tente de me calmer par des caresses; je -la repousse violemment. - -Les guides sont partis, la femme a allumé une bougie et étendu un -matelas dans la pièce voisine, les deux Italiens vont s’y étendre et -vaincus par la fatigue, ils dorment tout de suite. Elle m’invite à -partager son lit; les draps sont affreusement sales; je refuse avec -indignation. - -D’ailleurs j’étouffe dans cette pièce où l’odeur est infecte, je -remarque qu’il y a deux affreux grabats à fond de planches, quatre -enfants dorment là tout habillés. - -Je vais dans la pièce où dorment les hommes et m’asseois près de la -fenêtre que j’ai ouverte. De notre situation, je ne m’en fais pas la -moindre idée; pourquoi faut-il rester là? Sommes-nous toujours aux mains -des camarades? Ne nous a-t-on pas abandonnés, tout simplement pour se -débarrasser de nous? Autant de questions que je ne résous pas. La femme -me regarde méchamment; elle semble très fâchée contre moi. - -Mais je suis prise d’un hoquet nerveux qui ne cesse pas, je n’en suis -pas effrayée, car j’ai eu bien des fois de pareilles crises. Mais la -femme qui ne connaît pas cette maladie, prend peur. Elle m’apporte, en -silence, un œuf, une tasse de thé et un sucrier. Ce dernier objet attire -mon attention, c’est un verre à couvercle, comme il y en a en Allemagne -dans les brasseries, j’examine le couvercle, il est en argent et porte -une couronne royale avec deux initiales entrelacées: le verre d’un roi. - -Voilà le jour, les Italiens se réveillent et nous délibérons sur notre -situation. Où sommes-nous? Nous n’en avons pas la moindre idée. Il -apparaît que nous ne sommes pas chez des voleurs; on ne nous veut pas de -mal. Mais qui est cette femme? Pourquoi nous laisse-t-on dans cette -maison au lieu de nous faire continuer notre chemin, puisque la -frontière est passée? - -Nous avons l’impression d’une organisation très mauvaise. Le fil parti -de Berlin est coupé, nous sommes abandonnés dans un pays perdu. Mes -camarades se désespèrent, surtout l’ex-dictateur, beaucoup plus nerveux -que son ami. - -Vers midi la femme nous sert un repas assez bon, mais nous n’avons guère -d’appétit. La maison est en bois; elle est composée de trois pièces: -celle dans laquelle on pénètre d’abord, sert de cuisine, elle est -meublée d’un fourneau tout délabré. De cette cuisine on pénètre dans la -chambre à coucher, fermée seulement par un rideau très sale. Enfin une -porte donne dans la plus grande des trois chambres: celle où nous nous -tenons. Deux petites fenêtres à carreaux bleu-blanc-rouge, éclairent la -pièce; l’une donne sur la route, qui est en très mauvais état, elle est -couverte d’au moins un pied de boue. Au travers des carreaux, nous -apercevons d’autres maisons semblables à la nôtre, avec les mêmes -petites fenêtres à carreaux multicolores. - -Nous avons l’impression d’être très loin; un de mes camarades dit qu’il -a vu une fois au cinéma ce paysage. La pièce où nous sommes est -pauvrement meublée, comme toute la maison; une vieille armoire de bois -peint, une table toute cassée, reléguée dans un coin et remplie de -vêtements jetés en tas; une autre table où nous mangeons, quelques -chaises, une machine à coudre. La femme a travaillé dans la matinée à -cette machine, elle est couturière. - -Dans l’après-midi, deux hommes, assez bien habillés, pénètrent auprès de -nous. - -L’un porte sous le bras une serviette de diplomate; il ne sait pas un -mot de français. L’autre sait le français à peu près comme je sais -l’allemand, c’est-à-dire très mal. - -Ces hommes me font subir un examen politique qui me déconcerte -absolument. Comment, mais n’ai-je pas été admise à Berlin? Si on n’a pas -confiance en moi pourquoi m’avoir fait venir jusqu’ici? Le «diplomate» -me transperce de son œil noir et dans mon impuissance à m’expliquer à -cause de mon ignorance de l’allemand je perds absolument la tête, -j’oublie le nom de la ville où je dois prendre le train pour la Russie. -«Pourquoi, me dit-il d’un ton agressif, voulez-vous aller en Russie? - ---Mais parce que je suis communiste et désire assister à la réalisation -de mes idées.» - -Le «diplomate» semble ne pas comprendre; il ricane méchamment. - -Je tire de mon soulier une recommandation en russe que je conservais -pour la Russie; à peine s’il daigne la prendre. Enfin, sur mon -insistance il la lit et me déclare qu’elle ne vaut rien parce qu’il -manque un cachet. - -La maîtresse de la maison est intervenue dans le débat; elle fait contre -moi un réquisitoire terrible. Comme chef d’accusation, j’ai dédaigné son -lit, j’ai dit que la maison était sale, je n’ai presque pas mangé. -Conclusion je suis une bourgeoise. - -Cela prêterait au ridicule, si ce n’était odieux. J’ai abandonné tout -amour-propre et je me laisse aller à dire: «Quelle situation -terrible!»--Pas si terrible, dit celui des deux hommes qui parle un peu -ma langue, il y a eu ici le front français; des blessés, des morts; leur -situation était plus terrible que la vôtre. - -Le front français? En quoi peut-on m’imputer les excès de la guerre, moi -qui toute ma vie l’ai combattue. - -Les deux Italiens sont interrogés à leur tour; la femme est pour eux -pleine de bienveillance; ils ont mangé, ils ont dormi. Evidemment ce -sont de bons camarades. - -La sentence est rendue. Les deux italiens iront en Russie et moi je -n’irai pas; on m’apportera demain un passeport pour la France. - -Je bouillonne de rage impuissante. Ainsi je n’irai pas en Russie parce -que j’ai refusé de coucher dans un lit infect. Cette femme ignorante et -fruste décide du sort des camarades, ses avis puérils et vulgaires sont -écoutés avec respect. - -Qui croira à Paris cette histoire lorsque je la raconterai! - -La nuit arrive; la femme prépare un matelas pour les deux Italiens. Pour -moi elle avance une chaise de bois qu’elle frappe violemment contre le -sol et me dit: Voilà! - -Je frissonne en pensant à la nuit d’insomnie; la quatrième, décidément -je laisserai ma vie dans ce voyage. - -Le lendemain personne ne vient m’apporter le passeport promis. S’est-on -ravisé? Ce «diplomate» doit avoir des chefs peut-être plus éclairés que -lui, ont-ils compris qu’on ne peut pas refuser une militante pour des -motifs aussi ridicules? - -A tous égards je comprends qu’il me faut sacrifier mon amour-propre et -faire la paix avec cette femme. - -Quelle faute avais-je commise aussi, grand Dieu! Cette femme: c’est la -sœur d’un commissaire à la guerre! - -Elle a des qualités que je ne tarde pas à reconnaître. Elle est dévouée -au Parti et risque gros en nous donnant asile. Son mari a été tué à la -guerre, elle a quatre enfants qu’elle parvient à grand’peine à nourrir. -Comme je lui demande pourquoi son frère qui a une place si importante en -Russie ne l’aide pas, elle me répond qu’il ne gagne pas d’argent, qu’un -communiste ne doit pas en gagner. C’est elle, au contraire, qui lui -envoie du chocolat. - -C’est très beau; cette femme est une héroïne obscure comme j’en -trouverai beaucoup en Russie; mais quelle dureté dans son œil gris! Elle -me fait frissonner lorsqu’elle chante «Mort aux bourgeois». Je pense à -Mme Defarge, la tricoteuse du roman de Dickens: «Un drame sous la -Révolution.» - -Je comprends que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et qu’il -faut de ces êtres frustes pour les dures nécessités. - -De temps à autre il lui échappe des paroles énigmatiques: «C’est ici la -maison de la mort!» ou bien: «Les communistes, on les tue». Je ne m’y -arrête pas, sans doute fait-elle allusion à des événements -révolutionnaires récents. - -La journée est mortellement lente. Le «dictateur» évoque son passé, non -les heures de son pouvoir éphémère, mais le temps plus paisible où il -s’instruisait dans les universités populaires d’Italie. Il se rappelle -avec attendrissement le professeur qui s’était intéressé à lui et auquel -il doit le peu de français qu’il sait. - -«Ah! fait-il, si j’avais continué dans cette voie, je ne serais pas -ici.» - -J’essaie de lui faire reprendre courage en lui disant que si la vie de -militant comporte parfois des dangers, elle est une source d’émotions -que l’on ne trouve qu’en elle. - -L’autre Italien, lui, ne s’en fait pas; il a fait la guerre à Tripoli et -en Autriche. Il en a vu de toutes les couleurs et a appris à prendre le -temps comme il vient. Il trompe son ennui en apprenant aux enfants des -tours d’escamotage. - -Voilà la troisième nuit. La femme me prépare un lit en rapprochant des -chaises de bois, elle dispose dessus deux oreillers. Pour couverture, -j’aurai son manteau d’hiver. Je suis effroyablement mal, mais ma fatigue -est telle que je parviens à dormir là quelques heures. - -Le lendemain, vers le soir, on signale une descente de police. Je vois -les enfants se précipiter à travers la maison, ils fouillent l’armoire, -grimpent sur la table pour atteindre une planche élevée, bouleversent -les placards; ils cherchent les papiers politiques. En moins d’un quart -d’heure tout ce qu’il y avait de compromettant est brûlé dans le poêle -de la cuisine. - ---Voilà, dis-je à la mère, de bons petits conspirateurs. Ne disent-ils -jamais aux autres enfants, que vous cachez des camarades? - ---Jamais! - -Et le plus jeune des enfants, une petite fille, n’a que six ans. - -La police ne vient pas ce jour-là. Jusqu’ici la perspective d’être -arrêtée ne m’effraie pas. Que peut-on me faire? Me reconduire en France. -Or puisque je ne suis pas sûre d’aller en Russie, j’aimerais autant, ma -foi, être arrêtée. Je le dis à la femme. - ---Retourner en France, vous croyez cela, répond-elle. Pour avoir le -droit d’exister dans ce pays, il faut un passeport spécial. Du moment -que vous ne l’avez pas, c’est que vous avez passé la frontière -illégalement. Si vous êtes passé illégalement, c’est que vous êtes -communiste et les communistes on les fusille... sans jugement! - -Et pour que je comprenne bien, elle appuie ses paroles d’un geste qui ne -permet pas l’équivoque. - -Un froid glacial me saisit toute entière. Mes compagnons sont dans la -cuisine et n’ont pas entendu. Leur dire, à quoi bon, leur terreur ne -ferait qu’augmenter la mienne. - -Trois jours passent, la police ne vient pas. - -Le quatrième jour, un «camarade» entre en coup de vent; il nous annonce -comme imminente, l’arrivée des policiers et nous fourre à la hâte dans -la chambre à coucher. Je suis assise près de la fenêtre et je vois un -agent en uniforme qui s’approche de la maison, le camarade se joint à -nous; la femme va ouvrir. - -Minutes d’angoisse! Je tiens à la main deux cents marks pour essayer de -corrompre l’homme. Je l’entends qui parle avec la femme dans la cuisine; -puis tous deux passent dans la grande chambre. On entend le bruit de -leurs voix pendant dix grandes minutes. Enfin, l’homme quitte la maison; -il n’a pas eu l’idée de regarder dans la chambre à coucher qui n’est pas -fermée. - -Sauvés! Est-ce possible? - -Mais il faut fuir immédiatement; on me jette un châle sur la tête et on -m’entraîne à quelques cents mètres, dans une autre maison. Les Italiens -sont emmenés ailleurs. - -La maison est plus petite que celle que je viens de quitter. Elle n’a -que deux pièces: la cuisine, où la famille se tient pendant le jour et -la chambre à coucher, meublée de lits de fer sans draps, d’un buffet et -d’une table de bois blanc grossièrement fabriquée. Le mari est -charpentier, il les a faits lui-même. Le buffet n’est pas adossé au mur, -il y a une penderie par derrière, c’est là que je me cacherai si on -vient. Dans un angle de la pièce, un énorme morceau de lard, tout en -graisse, pend du plafond. - -Je suis loin d’être rassurée: je pense que la police n’aura pas de peine -à me trouver, pour peu qu’elle le veuille. Et les paroles de ma dernière -hôtesse me reviennent: «fusillée sans jugement». Cela me paraît absurde, -car, enfin, si je suis bolcheviste, mon ignorance de la langue me rend -tout à fait inoffensive; d’ailleurs, d’après les conventions -bourgeoises, je n’appartiens pas aux gens d’ici, je suis Française et on -n’a pas autre chose à faire qu’à me rendre à la France qui s’arrangera -de moi. Oui, mais je sais aussi combien la guerre a bouleversé toutes -les conventions. Aujourd’hui la bourgeoisie a fait litière des principes -démocratiques: la liberté de penser a cessé d’exister. Il n’y a plus sur -la terre entière que le duel formidable des deux classes: la bourgeoisie -et le prolétariat. Et je suis sur le terrain de la bataille. Les -Etats-tampons, c’est l’Europe qui les a créés pour séparer la Russie -bolcheviste des nations capitalistes. Qui sait, peut-être qu’il n’y a -plus de lois ici et que tout est permis contre les communistes, quel que -soit leur pays. C’est là qu’on a placé les fameux fils de fer barbelés -de Clemenceau et dans ces fils je suis prise. - -Derrière la table il y a une grande glace, je m’y regarde avec terreur. -Du plomb fera de ma tête une bouillie, la cervelle jaillira. Pourquoi, -qu’ai-je fait de criminel? Je vais voir la Russie, est-ce que cela -mérite la mort? Je repasse ma vie de travail constant pour l’acquisition -de la culture intellectuelle que je possède. Et ce sont des soldats, -pour la plupart des brutes alcooliques qui me tueront. Je vois en -esprit, le poteau d’exécution et j’éprouve la sensation affreuse que -doit avoir l’animal pris au piège, avec en plus, hélas, l’imagination de -l’homme. - -Dans mon chapeau, dans mes vêtements, dans mes souliers j’ai des lettres -de recommandations pour la Russie; je brûle tout. Si vous n’avez aucun -papier sur vous, m’a dit «Madame Defarge», vous pouvez encore avoir la -chance de vous en tirer, mais si vous portez le moindre document -politique, vous êtes perdue. On a fusillé un jeune homme de seize ans -parce qu’on a trouvé dans sa poche un journal bolchevik! - -Que faire? Il faut cependant essayer de sortir de cette situation et -pour cela je dois, avant tout, compter sur moi-même. J’écris une dizaine -de lettres à mes amis de Paris. Si je ne suis pas arrêtée, peut-être -m’accusera-t-on ensuite d’avoir eu peur; mais si je suis arrêtée, les -démarches qu’on aura faites empêcheront qu’on me traite sans ménagement, -quitte à faire ensuite des excuses pour la méprise. - -Evidemment tant que je ne suis pas arrêtée, je ne risque rien, mais qui -sait si une fois en prison on me permettra d’écrire? Le pays où on -fusille un homme pour un journal, ne me paraît par très civilisé. - -J’essaie de confier mes lettres à mon hôte; il me dit qu’il n’a pas le -temps de les porter. - -Il me cache cependant, cet homme. Peut-être le paie-t-on pour cela? mais -enfin, payé ou non, il risque. C’est la race, je le vois, qu’il faut -accuser. Partout les mêmes visages blancs, les mêmes cheveux blond clair -et les mêmes yeux gris, effroyablement durs et je comprends qu’ici la -vie humaine n’a aucune importance. - -Tout de même Mme Defarge pense à moi: elle m’envoie l’aînée de ses -enfants, une fillette de quatorze ans aux magnifiques cheveux dorés. -C’est elle qui portera les lettres et pour plus de sûreté, elle ira les -mettre en Allemagne. Elle a un passeport qui lui donne le libre accès de -la frontière. Elle cache les lettres dans sa poitrine, la petite -conspiratrice, pour que personne ne se doute de rien. - -J’ai cessé de faire la difficile; j’accepte de coucher sans draps sur -des coussins infects. Heureusement mon lit est près de la fenêtre, la -nuit je me lève furtivement pour ouvrir, car l’air est irrespirable. - -Me voilà en prison chez ces paysans, impossible de quitter cette -chambre, même pour aller aux commodités qui sont dans la cour, on me -verrait. Pour les besoins naturels on me donne un vase de nuit, l’odeur -devient infecte. - -Et cette nouvelle prison ne vaut pas l’autre. Avec Mme Defarge je -pouvais baragouiner un peu d’allemand. Ce n’était qu’une couturière de -village, mais il y avait en elle le reflet du commissaire de Moscou, on -pouvait échanger quelques idées. Ici, rien. Le mari ne rentre que le -soir pour manger et dormir. Impossible de parler avec la femme, -d’ailleurs elle ne sait que le letton, dont j’ignore le premier mot. Je -suis modeste en disant que je ne sais pas un mot de letton; j’ai fini -par en apprendre un: «kallis». La femme dit toute la journée ce mot pour -apaiser les cris de son dernier-né qui a quinze jours. On m’a dit plus -tard que «kalis» voulait dire: «qu’est-ce que c’est». _Mon hôtesse ne -fait aucun ménage et la chambre devient d’une malpropreté telle que je -finis_, malgré ses protestations, par balayer, ce qui est pour moi un -plaisir, dans mon désœuvrement. Lorsque le mari rentre elle coupe une -tranche du morceau de graisse qui pend du plafond et elle le lui donne à -manger avec un morceau de pain noir. C’est là le dîner. - -Je suis un peu mieux traitée. A midi, pas toujours, car lorsque la femme -part en course, on oublie de me faire manger, je suis gratifiée de deux -œufs et d’un verre de thé. Quelquefois à la place des deux œufs, il y a -un morceau de cochon salé à la «Lettoch» absolument immangeable pour mon -pauvre estomac de parisienne. - -Pas un livre! Mon temps se passe à arpenter la pièce du matin au soir, -comme un ours en cage. Je suis tellement déprimée que la satisfaction -des nécessités de la nature est pour moi une distraction. Je désire la -folie qui au moins me ferait oublier mon malheur, mais la folie ne vient -pas, en dépit du bromure que je prends à haute dose pour m’abrutir. - -Il y a des moments où je m’imagine subir les épreuves de quelque -terrible Sainte-Vehme. Ma situation est pire; le danger, hélas, n’a rien -d’imaginaire. - -Je n’ai pas encore pu savoir au juste pourquoi on me retient ici. Le -salut, m’a-t-on dit, est à X..., à soixante kilomètres; que ne m’y -conduit-on? S’il n’y a pas d’autres moyens, j’irai à pied, la nuit, le -jour je me cacherai. On ne veut pas me laisser aller. - -Le pays est plein de policiers, me dit Mme Defarge qui est venue me -voir. Si vous mettez le pied dehors vous serez arrêtée infailliblement, -et vous savez ce qui vous attend. Nous aussi d’ailleurs, nous serions -pris avec vous. De quoi vous plaignez-vous ici? Vous mangez, vous -dormez, vous n’êtes pas mal. Prenez patience, on s’occupe de vous pour -vous avoir un passeport; vous partirez un jour ou l’autre. - -Un matin, la fillette de Mme Defarge m’apporte une boulette de papier de -soie. Je dois, dit-elle, lire et brûler. Je déplie la feuille; il y est -dit en très mauvais français que j’irai en Russie et que je partirai -dans trois jours. - -Je n’ose me réjouir; j’ai été tant de fois trompée. Mais tout de même, -je reprends un peu courage. Je me dis que si je manque de livres, j’ai -mon cerveau qui est un livre, en somme. Au lieu de m’hypnotiser sur ma -situation, je vais écrire des articles. - -Les manuscrits se perdront, cela est plus que probable, mais pendant que -j’écrirai le temps passera et c’est le principal. Je m’attache, bien -entendu, à ne traiter que des sujets étrangers à la politique. Si on -m’arrête ces études me serviront à prouver que je ne suis qu’un écrivain -curieux de la Russie et non une femme politique. - -Mais le jour annoncé passe sans rien m’apporter de nouveau. A travers le -rideau de mousseline toujours tiré, je vois au loin dans les champs les -paysannes qui vont et viennent librement. Pourquoi n’ai-je pas comme -elles la liberté? Et ma dépression morale est telle que pour avoir la -liberté je consentirais à être l’une de ces femmes. - -Le lendemain encore rien et personne; je prends une forte dose de -bromure. - -Enfin, au bout de trois jours, la petite fille revient et à travers son -allemand, je comprends que le camarade qui m’apportait le passeport -sauveur a été arrêté; le document est aux mains de la police. Toutes les -démarches sont à recommencer. - -C’est le 14 août, veille de grande fête, des chants et des musiques -m’arrivent du lointain. Les enfants de mon hôtesse font dans un tonneau, -un lavage sensationnel. Au soir, Mme Defarge et sa fillette viennent me -voir et me proposent une petite promenade. - -Une promenade? Mais, les policiers? Les policiers, ils dansent; c’est -grande fête aujourd’hui. - -Délicieuse cette promenade au clair de lune; voilà douze jours que je ne -suis pas sortie. On m’a coiffée d’un mouchoir pour que je ressemble aux -femmes du pays. Tout de même, nous nous sommes trop approchées du -village; un homme qui nous a croisées m’a regardé curieusement. - -Nous rentrons à travers champs; au loin une rangée de becs de gaz; c’est -la voie ferrée; Mme Defarge étend le bras: de ce côté l’Allemagne et, -là-bas, la Russie. - -J’ai, je m’en aperçois, une certaine influence morale sur Mme Defarge. -Je lui ai expliqué qu’on pouvait être communiste et aimer en même temps -la vie. Evidemment, de rudes besognes sont parfois nécessaires, mais en -attendant, pourquoi ne pas sourire aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, à -tout ce qui est aimable. Le bourreau lui-même, entre deux exécutions, a -un temps de répit. Et maintenant, Mme Defarge prend goût à nettoyer sa -maison et elle a adopté un petit chat abandonné auquel elle donne du -lait. La fillette me raconte tout cela; elle n’en revient pas; c’est -vous la cause, fait-elle. - -Il a été question de me mêler à un convoi d’émigrants qui viennent -d’Allemagne et vont en Russie; ils sont dispensés du passeport. Mais on -a trouvé ce moyen dangereux; ces gens verraient tout de suite que je ne -suis pas Russe et comme ils ne sont pas communistes, ils -s’empresseraient de me dénoncer aux policiers du train. - -Vais-je donc rester éternellement ici? - -J’ai proposé plusieurs moyens d’évasion, pensant que, puisque les -camarades me paraissaient assez pauvres d’imagination, il me fallait en -avoir pour eux. - -Ne pourrait-on pas, avais-je dit, me mettre dans une voiture de paysan, -sous de la paille? Non, ce serait suspect, on regarderait dans la -paille. - -Mais la nuit? - -Les voitures n’ont pas le droit de circuler la nuit. - -Une après-midi, enfin, un camarade que j’ai déjà vu m’annonce que je -prendrai le train le lendemain matin. - -Mais le passeport? - -Pas besoin. En disant cela, il tremble de tous ses membres. Je comprends -que le moyen est dangereux, car cet homme a l’habitude de passer des -camarades illégaux; s’il a peur, c’est qu’il y a un grand danger. - -On diminuerait ce danger en faisant un peu de route à pied vers X... Il -y a bien des chances pour que la deuxième station soit moins surveillée -que la station frontière. - ---Oui, me dit le camarade, mais il y a vingt kilomètres. - ---Je les ferai. - ---Alors, partons cette nuit. - -Nous voilà dans les champs, tous les trois, la petite fille de Mme -Defarge vient nous conduire un bout de chemin. Que n’a-t-on adopté plus -tôt ce moyen? J’avais proposé plusieurs fois de faire toute la route la -nuit, en trois étapes; on a toujours refusé. - -Je me sens presque en sécurité dans ce sentier au milieu des prairies. -Qui sait que je suis là? qui viendra m’y chercher? Ah, si j’avais été -seule, je serais à X... depuis longtemps. - -Au bout de deux kilomètres, on amène les deux Italiens; nous disons -adieu à la petite fille. «Repassez par chez nous au retour et -emmenez-moi à Paris», dit-elle. - -Je le lui avais promis, mais, au retour, mes dispositions ne seront plus -les mêmes. D’ailleurs, qui sait ce que deviendrait cette petite fille, -belle comme Mignon, qui marche nu-pieds, mais n’en a pas moins toutes -les convoitises. Comme elle s’accrochait à tous mes bibelots de -voyageuse, ma bouteille d’eau de Cologne, mon peigne, mes bas en soie -artificielle! - -Paris est plein de pièges pour les jeunes filles qui rêvent de belles -robes. - -Au milieu de la nuit nous faisons halte dans un village. Notre guide -nous a d’abord laissés à cinq cents mètres de la dernière maison et il -est allé éclairer la route. Il revient, nous le suivons à pas de loup. -La lune jette sur les chaumières de bois une lumière tragique. Il y a -une rivière que l’on franchit sur une passerelle avec d’infinies -précautions. Nous nous coulons dans l’isba; pas de meubles; le sol est -en terre battue. Une femme s’est levée et a allumé une chandelle. Elle -nous demande si nous voulons manger. Je voudrais du thé; elle n’en a -pas, mais elle a du lait, du pain et du beurre. On nous apporte tout -cela; je suis un peu dégoûtée du service, mais les produits sont -excellents et ce n’est pas le moment de faire la mijaurée. - -On nous a fait passer dans la seconde pièce et j’ai la faveur du lit de -fer pour me reposer deux heures. Au-dessus de moi, accrochés au mur, les -portraits de Lénine, Trotsky, Liebknecht, Rosa Luxembourg resplendissant -dans leurs cadres noirs, vrais bijoux au milieu de cet intérieur -sordide. - -Mais il faut se remettre en marche. J’avais trop présumé de mes forces, -mes deux semaines de claustration et d’émotion m’ont beaucoup affaiblie: -je suis très fatiguée; mais il faut marcher, il n’y a pas. - -Le jour commence à poindre. Comme il vient tôt. C’est que je ne la -désire pas, cette aurore que j’appelais autrefois durant les longues -nuits de maladie. Maintenant, c’est la nuit que j’aime, la nuit bien -noire pour me dérober à la méchanceté des hommes. Mais quelque chose -brille à mes pieds, qu’est-ce donc, ah, un fer à cheval. - -D’ordinaire, je ne suis pas superstitieuse, je vis dans le présent et ne -prends pas grand souci des malheurs à venir. Mais je suis tellement -déprimée en ce moment que je vois dans cet objet un gage de salut, je le -ramasse. - -Nous arrivons une heure trop tôt à la petite gare. Dans un coin de la -salle d’attente, très vaste pièce meublée de quelques bancs de bois est -un mobilier en déménagement. Une jeune femme est là qui donne ses soins -à un enfant malade couché sur un lit tout installé. A terre traînent des -casseroles, la lampe, le moulin à café. Que fait là cette femme? je n’ai -pas le loisir de l’approfondir. - -Pas d’incidents dans le train, mais à X..., c’est une cohue pour sortir -de la gare et voilà qu’on crie: - -Les passeports! - -Il faut payer d’audace ou je suis perdue. Pendant que les gens montrent -leurs papiers, je me faufile derrière eux, comme j’ai fait à la -frontière franco-suisse. Mais il faut passer au milieu des soldats qui -font la haie, je prends un air fatigué et je vais. Je m’attends à chaque -seconde à ce qu’une main se pose sur mon épaule, mais rien; il y a deux -marches, je les descends, je suis dans la rue. - -Je vois le guide et les camarades passer devant moi; je les suis comme -je puis, car mes jambes sont raides et le pavé pointu rend la marche -difficile. Je rassemble mes forces, car il ne faut pas perdre mes -compagnons. Mais je vois un drapeau rouge flotter au premier étage d’une -maison, ce doit être la mission russe; c’est là, en effet; je vois les -camarades y entrer, j’y pénètre à mon tour. - -Sauvés! - -La mission russe jouit de l’exterritorialité, plus d’arrestation, plus -de fusillade! - -Une délicieuse impression de détente nerveuse me pénètre tout entière; -enfin, c’est fini de trembler! - -Nous sommes dans une grande salle ornée de rideaux en papier rouge. Les -murs sont couverts d’affiches illustrées qui rappellent des phases de la -Révolution russe. Sur l’une, un navire brisé que quitte un amiral qui a -perdu toute sa morgue d’antan; son uniforme est déchiré, ses souliers -percés, il est affaissé sur lui-même, comme un vieillard. Les matelots -qui tremblaient devant lui, autrefois, le huent. C’est le peuple russe -qui a mis la bourgeoisie à genoux. - -En plusieurs langues, la devise du Parti: «Prolétaires de tous les pays, -unissez-vous!» La devise est même en jargon juif: ici, le jargon des -israélites a l’importance d’une langue européenne; des non-juifs le -parlent, et dans les rues, les affiches sont écrites en trois langues: -le russe, le letton et le jargon. - -On nous fait monter au deuxième étage et nous pénétrons dans une sorte -de chambrée de caserne. Une dizaine de lits de fer sont alignés contre -un mur; il y a aussi des lits dans la pièce voisine et jusque sur le -palier. - -Quelques personnes sont déjà là, des jeunes gens, un ménage et une très -jeune femme. Une inscription en russe est clouée au mur: «Sans entente, -pas de communisme.» - -Dans l’après-midi, le maître du lieu vient nous voir. Il est vêtu d’une -sorte d’uniforme militaire bleu foncé et porte de hautes bottes en cuir -noir. Sur sa poitrine est attachée une médaille de bronze à l’effigie de -Karl Marx, l’insigne de sa fonction. - -Il ne parle que le russe et l’anglais. Les Italiens lui racontent avec -force gestes les événements de leur pays. Je sais un peu l’anglais, il -se retourne vers moi et me dit d’un air sévère: - ---Et la France, qu’a-t-elle fait? - -Je réponds que la France, évidemment, s’est montrée moins avancée que -l’Italie en révolution. Je n’essaie pas de l’excuser, ce n’est pas dans -mes principes. «Capout, la France!» fait le commissaire. - -De tout ce que j’ai acheté, à Berlin, pour la Russie, je n’ai sauvé que -quelques instruments; le commissaire demande à les voir. Le forceps -l’intéresse, mais voilà qu’il bondit sur le fer à cheval que j’ai -ramassé sur la route. - ---Et cela, fait-il, est-ce un instrument? - -Je désire que le plancher s’entr’ouvre sous moi pour cacher ma honte. Il -saisit le fer à cheval et le jette par la fenêtre. - -Je suis humiliée, mortifiée et j’en veux au commissaire des sentiments -qui amoindrissent mon âme. Evidemment j’ai eu tort; seule la -démoralisation dans laquelle je me trouvais m’a fait donner dans cette -superstition. Mais je n’aime pas avoir à répondre devant un maître d’une -faiblesse qui, après tout, ne regarde que moi. - -Je revois le «commandant», c’est l’homme qui m’a fait subir -l’interrogatoire malveillant à la frontière; il s’est humanisé et ses -yeux noirs ne me font plus peur. - -Pour passer le temps, on joue à la «Commission Extraordinaire». Je suis -accusée, encore! Un allemand fait contre moi un réquisitoire terrible -basé uniquement sur les tissus adipeux dont la nature m’a gratifiée. -Tout le monde est maigre, ici, excepté vous, donc vous n’avez jamais -manqué de rien, donc vous êtes une bourgeoise! Naturellement je suis -condamnée à mort. - -On me dit de me mettre au mur, le commandant m’administre trois coups de -son revolver, qui n’est pas chargé, je tombe foudroyée, nous éclatons de -rire. - -Cela ne m’empêche pas de sentir vivement l’ennui, la bonne impression de -sécurité du début, une fois effacée par l’accoutumance. Pas un journal -français, pas un livre. Après des recherches minutieuses on a fini par -trouver dans un coin «Le livre rouge de la guerre russo-polonaise» en -français. Ce n’est guère attachant, et puis je l’ai bientôt lu. - -Impossible d’avoir une conversation intéressante, personne ne parle -français et les pensionnaires de la mission sont des hommes d’action et -non des intellectuels. Conspirateurs de toutes les nations de l’Europe, -ils vont en Russie chercher un refuge contre la prison, quelques-uns -contre la mort. - -Le commissaire m’a gratifiée d’un faux nom, il m’a baptisée -Capoutchévitch, quel nom baroque; les pensionnaires en font un calembour -macabre: capout Capoutchévitch (on tuera Capoutchévitch). Un jour il m’a -fait appeler dans son cabinet et m’a dit: - ---Vous êtes mère! - ---Quoi? - ---Oui, vous êtes mère, il faut que vous le soyez, comprenez-vous? - ---Soit, je suis mère. - -Les deux Italiens sont là: - ---Voilà vos deux fils: Michaël et Adolphe Capoutchévitch. Vous venez -de... (une ville allemande) et vous allez en Russie avec vos enfants. -C’est cela que vous direz aux policiers s’ils vous interrogent. - -Mais mes enfants ne savent pas le français et moi je ne sais pas -l’italien, et puis, il y a une question d’âge, je suis vexée. Michaël a -cinq ans de moins que moi, j’aurais commencé jeune. Billevesées que tout -cela. J’essaie de graver cette histoire dans ma mémoire. Je retiens bien -le nom de mes fils, mais impossible de me rappeler d’où je viens, cette -ville allemande a un nom compliqué et puis je crois que le régime des -harengs saurs que je subis est tout à fait préjudiciable à mes facultés -d’acquisition intellectuelle. - -Les Russes ne connaissent pas les susceptibilités de notre pudeur. Je -couche dans la même chambre que ces hommes; il y a quelques femmes -autres que moi. Je dois me lever la nuit et traverser toute la chambrée -et jamais je ne constate rien de choquant. Ces hommes, cependant, sont -loin d’être insensibles, il y a des flirts qui même, causent des larmes. - -Je me couche tôt, le sommeil est le seul remède à l’ennui que j’éprouve -dans ce milieu qui n’est pas le mien, en dépit de l’opinion politique. -Un soir, je suis réveillée en sursaut par des cris, des pleurs, un bruit -de vaisselle brisée dans la chambre voisine. Je suis d’abord très -effrayée. Dans mon ignorance de tout, je pense que, peut-être il y a de -grands événements. L’exterritorialité est violée et on arrête toute la -mission. Je me blottis en chemise dans un placard. - -Voyant que tout se calme, je me risque hors de ma cachette. Rien de -tragique. C’était la jeune femme en but à un flirt trop poussé. Pauvre -petite humanité! - -On part demain pour la Russie; un commissaire de Moscou vient me voir: - ---Vous allez être très mal me dit-il, pendant la première journée, on -est forcé de vous faire voyager avec des émigrants et de l’armée rouge, -excusez-nous. Ensuite vous serez très confortablement installée, vous -aurez le wagon diplomatique. - -Grand merci. - -Au fond, je suis sceptique; on m’a promis tant de choses depuis Berlin -que je ne crois plus guère aux paroles. Les Russes, semblables aux -hommes de l’Orient, n’ont pas l’air de se douter qu’une promesse soit -une chose sérieuse et qu’on n’en doit pas faire quand on n’est pas -certain de les pouvoir tenir. - -On a alloué à la famille Capoutchévitch, huit cents marks pour se -nourrir pendant le voyage, et on nous les fait dépenser en provisions -fantastiques: quarante livres de pain, dix kilogs de sel, etc... Il n’y -a rien à Moscou, nous dit-on; préparez-vous comme pour un voyage au Pôle -Nord. A Moscou, il y a, en réalité, de tout; c’est l’argent qui me -manquera, alors que je ne saurai que faire de ce sel et de ce pain -devenu dur comme de la pierre. - -Enfin nous sommes partis; nous voilà dans un affreux wagon à bestiaux -peint en rouge, une trentaine de personnes. Le coin de droite est occupé -par des familles d’émigrants; ils emportent des sacs de linge qui -répandent une odeur écœurante; il y a des enfants tout petits. - -Dans le coin de gauche, le coin aristocratique, des camarades de la -mission et moi; au centre, des soldats rouges qui reviennent -d’Allemagne. - -Un Polonais s’est caché derrière un tas de malles; il est recherché -paraît-il. Il raconte qu’on l’a poursuivi à coups de revolver dans les -rues de la ville; il s’était réfugié à la mission. - -Le jour, la porte grande ouverte, je n’ai pas trop à souffrir, si ce -n’est de l’inconfort. Assise sur ma valise je regarde le paysage que je -vois pour la première fois: immenses forêts de pins, villages clairsemés -avec petites maisons de bois à nombreuses fenêtres. Au soir, les -émigrantes entonnent un chant plaintif qui est vraiment plein de charme -dans le jour finissant. Il dit la douleur des pauvres vies d’esclaves -foulées par les forts depuis l’origine du monde. - -Le wagon--je l’ai dit--manque des commodités les plus indispensables; -aux stations, il faut descendre et le plancher de la voiture est à un -mètre du sol. Les soldats et les jeunes hommes sautent prestement. Ma -maladresse m’attire des moqueries que je trouve méchantes, on m’appelle -l’«acrobatic». L’envie m’étouffe de dire à ces gens que si je n’ai pas -leur souplesse, j’ai ce qu’ils n’ont jamais eu et n’auront jamais. - -Un jeune homme, sanglé dans un impeccable uniforme kaki, fait les -fonctions de conducteur: il s’occupe surtout des soldats auxquels il -distribue du pain et des boîtes de conserve. - -Voilà la nuit. Ceux qui, venus légalement ont des bagages, tirent des -couvertures. Je n’ai rien et je dois m’étendre sur les paniers d’osier. -On ne m’offre rien; il faut même que je demande une tasse de thé lorsque -j’ai soif; on n’a pas l’idée de me la proposer. J’ai abdiqué mon -amour-propre parce que je veux vivre mais, comme j’enrage d’être faible, -d’être obligée de m’abaisser devant ces gens. O Paris, mon Paris! où du -moins je ne demande rien à personne. Le «commandant» pourrait venir -m’offrir un passeport pour la France, je le prendrais avec joie; je ne -suis pas encore en Russie et l’envie de la voir m’a déjà passé. - -Impossible de dormir dans l’air empuanti. J’ouvre un peu la lourde porte -et cela me vaut les récriminations à cause du froid. Je m’assois sur ma -valise juste en face de la fente pour respirer directement le filet -d’air qui arrive du dehors. Des insectes dégoûtants courent, je les sens -sur mon corps. Comme personne ne me voit, je donne libre cours à ma -faiblesse et pleure amèrement. - -Nous sommes dans la capitale d’un Etat tampon; le wagon diplomatique -promis n’est pas arrivé. La voiture «bolchevique» où nous logeons est -parquée seule au fond de la gare comme une pestiférée. Il nous est -défendu de sortir en ville. Je vais au buffet me restaurer un peu et je -regarde la liberté à travers les fenêtres qui donnent sur la place. -Qu’ai-je fait pour voyager comme une prisonnière? - -Le soir, comme je rentre au wagon, un policier me met la main sur -l’épaule; je me dégage et cours vers la voiture en criant: «Ich gehe -nach Rusland» (je vais en Russie).--Ah! ah! «ich gehe nach Rusland!» -crient haineusement trois hommes qui passent. Je comprends de quelle -ceinture de haine les heureux de ce monde ont entouré la nation où, pour -la première fois le prolétariat a osé s’affranchir. - -Je raconte l’incident à un soldat allemand qui est dans l’armée rouge; -il frémit de colère; il voudrait avaler tous les Etats tampons. - -Enfin, on nous raccroche à un train et nous repartons, du moins, je le -crois. C’était une illusion, car au matin on est de nouveau dans la -ville que nous avions quittée la veille au soir. - -Encore une halte qui dure toute la journée; je suis brisée des nuits -sans sommeil et je pense encore une fois que je finirai par laisser ma -vie dans ce voyage. - -Au soir nous repartons et, après avoir roulé toute la nuit et toute la -matinée, les locomotives, chauffées au bois ne font guère plus de trente -kilomètres à l’heure, nous nous trouvons à la frontière russe. - -Je comptais entonner l’_Internationale_ en pénétrant enfin sur le -territoire béni du communisme, mais tout mon enthousiasme est parti, je -suis trop malheureuse. Si encore je n’avais à endurer que des -souffrances matérielles, ce ne serait rien. Je souffre d’être séparée de -mon milieu, d’être avec des gens d’une culture inférieure qui ne voient -guère en moi autre chose qu’une vieille femme et qui me traitent comme -telle avec, en moins, les égards que la civilisation donne à ceux qui -ont le malheur d’avoir l’expérience qui ne s’acquiert qu’avec les -années. - -D’ailleurs l’enthousiasme n’anime personne. Même l’Italien au caractère -insouciant qui chantait toute la journée à la mission se tait -maintenant. Il n’y a, pour se réjouir, que la jeune Australienne. - -Je m’étais demandé comment l’idée d’aller servir la Russie avait pu -germer dans une telle personne. Elle ne sait rien du communisme et ne -sort, lorsqu’elle en parle, que des puérilités; elle passe tout son -temps à manger, car elle a une malle pleine de provisions, et, quand -elle ne mange pas, elle flirte avec trois hommes, mes deux «fils», et -son compagnon de voyage. A l’annonce qu’enfin on est en Russie, elle -ouvre la lourde porte; c’est la nuit, mais cela ne fait rien, elle veut -voir quelque chose du pays tant désiré. Jolie fleur d’idéal, poussée -toute seule au milieu des chardons vulgaires. - -Encore un arrêt, et on détache notre wagon qui reste seul; pourquoi? -Mystère. On nous dit que nous ne partirons qu’après-demain. Sur les -voies il y a des trains qui stationnent, sans doute pour longtemps, car -aux portes des wagons, des wagons à bestiaux peints en rouge, sont -apposées de petites échelles qui facilitent la montée et la descente. -L’un des trains est rempli de soldats qui ont l’air de camper là. Des -wagons sont organisés en salles à manger, d’autres en bureaux. Aux -panneaux, les portraits de Lénine et de Trotsky. Je vois une femme -soldat, la première; elle est vêtue comme ses camarades hommes, sauf -qu’elle a une jupe; dans sa main, elle porte un fusil. Je voudrais -m’approcher d’elle, lui parler, mais les avanies multiples que j’ai -endurées dans ce terrible voyage m’ont affligée d’une misanthropie -invincible, et je me dis que cette femme n’est peut-être qu’une brute, -elle aussi. - -Un autre train est plein de gens qui quittent la Russie. Ils campent là -depuis longtemps sans doute, car devant les wagons ils ont installé des -cuisines. Ils font cuire des pommes de terre, des ragoûts. Je crois -d’abord que ce sont de pauvres gens qui fuient la Russie affamée. Mais -non; à travers les portes ouvertes des wagons on voit, au milieu d’un -désordre indescriptible de chiffons et de meubles, de riches samovars -qui brillent. Des femmes, par-dessus des robes haillonneuses, ont de -magnifiques manteaux de fourrure. Ce sont des juifs lithuaniens qui -retournent dans leur pays. - -Nous allons voir une petite ville, le conducteur, quelques camarades et -moi. - -Elle est à cinq kilomètres. Nous traversons un beau pays de collines et -de lacs; volontiers, on villégiaturerait là. Mais c’est sauvage, me dit -un Russe qui connaît le pays: vous ne trouveriez rien du bien-être que -donne la civilisation. Les champs sont cultivés; il me paraît y avoir -beaucoup de blé. La ville est mal tenue; les pavés pointus rendent la -marche très difficile et il y a partout des trous. Nous entrons dans une -boutique pour acheter à manger, impossible, des prix fantastiques pour -des aliments sordides. - -Les habitants ne disent rien à mes camarades qui portent l’uniforme de -l’armée rouge; mais ils éclatent de rire en me voyant et ils me crient -des insultes que je ne comprends pas. - -J’ai le malheur d’être femme, et moi qui croyais que la femme était -affranchie dans ce pays, qu’elle avait droit de cité au même titre que -l’homme. - -Je vois qu’ici il y a beaucoup à faire pour élever les gens, je ne dis -pas jusqu’au communisme, mais seulement jusqu’à la civilisation. - -Au centre de la ville un marché minable. Tout de même, on y trouve du -fil, des aiguilles, du savon; le blocus s’est amendé. - -Les maisons sont en pierre, mais lézardées, et abandonnées, un désordre -et une saleté dont nous n’avons pas idée. Au bord d’un lac magnifique -est un jardin public. L’endroit serait ravissant si un peu de notre -Europe passait par là. - -Notre conducteur découvre, ô bonheur! le restaurant soviétique. Pour une -petite fortune, nous y mangeons une soupe à peu près passable, un riz -semblable à de la colle, arrosé d’un verre de thé. Nous payons parce que -nous sommes étrangers, les ressortissants ne paient pas; ils apportent -leur carte de «paioc». - -Nous rentrons, la soirée s’annonce très froide, déjà. J’ai l’idée -d’aller chercher du bois mort dans la forêt voisine; un camarade, avec -un morceau de tôle et un vieux bout de tuyau confectionne un poêle. Dans -le vent, ce poêle tire effroyablement, les flammes montent très haut, -des étincelles sont projetées au loin. J’ai peur que le feu ne prenne à -notre wagon: quelles seraient pour nous les conséquences? Je n’ose pas y -penser, dans ce pays où tout est militarisé. - -Enfin, le matin du troisième jour, j’entends les enfants des familles -émigrantes crier joyeusement: «paravoz, paravoz» (locomotive). Une -locomotive arrive, en effet: on forme un train auquel on accroche notre -maison roulante; nous voilà partis. - -Les villages défilent; maisons de bois aux nombreuses petites fenêtres; -quelques grandes gares, elles sont lamentables d’abandon, de désordre et -de malpropreté. Sans doute, cela tient au pays plus qu’au régime: car -j’ai déjà remarqué que la gare de Riga, capitale de la Lettonie, est -très sommairement aménagée. - -Toute une population en haillons s’agite dans les gares; les spéculants, -surtout des enfants, crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons. -Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur par une théière peinte -sur la porte. On donne là de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à -jeter le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours un paquet -dans sa poche. - -Encore un arrêt; cette fois, il est sérieusement question de nous -changer de wagon; serait-ce enfin le wagon diplomatique? - -Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très mauvais état. Et on a -failli nous l’interdire parce que les «papiers» n’étaient pas prêts. Je -manifestais l’intention d’y monter quand même, quitte à abandonner ma -pauvre valise; on se récria contre une pareille indiscipline. - -Enfin, voilà les papiers. Quels papiers? Mystère. Tout est mystérieux -pour moi depuis que j’ai quitté X... Quand je demande un renseignement, -on ne me répond pas autrement que par un regard de dédain qui s’adresse, -je crois, à mon sexe. - -Nous sommes en règle; allons, tant mieux, et je finis par croire que -j’ai de la chance, car le train part. Encore cinq minutes et nous -restions là, jusqu’à quand. - -Tout délabré qu’il soit, ce wagon est superbe en comparaison de l’autre. -Il est aménagé à la russe; pas une place de perdue tant dans la -troisième dimension que dans les deux autres. - -Partout des planches, repliées le jour et qui, relevées la nuit, -deviennent des lits, durs à la vérité, mais quand même confortables, car -on peut s’étendre. Il y a deux planches dans la hauteur du wagon, ce qui -fait avec la banquette, trois lits. Mêmes dispositions dans le couloir; -en somme, neuf personnes peuvent dormir à l’aise dans un compartiment. - -Nous sommes dans le rapide, demain nous serons à Moscou; enfin, voilà -six semaines que j’ai quitté Paris. - -Une dispute éclate dans le compartiment; c’est l’Australienne et ses -trois flirts: l’ouvrier russe qui l’accompagne depuis l’Australie l’a -traitée de personne immorale. Naturellement, elle se fâche; elle crie, -pleure, emplit le wagon de ses récriminations. Les Italiens prennent -parti et tous ces révolutionnaires sont tellement absorbés par -l’intéressante discussion qu’ils ne voient pas qu’on est à Moscou et -qu’il faut descendre. - - - - -CHAPITRE II - -Mon séjour à Moscou - - -I - -Le commissaire de la mission de X... m’avait annoncé qu’à Moscou je -serais logée à l’hôtel Luxe en ma qualité de propagandiste. Un camarade -qui faisait partie de notre troupe avait promis de m’y conduire. Mais -X... est loin; le camarade me rit au nez lorsque je lui rappelle sa -promesse. - -On nous laisse à la gare, les Italiens, une femme qui garde ses -nombreuses malles, l’Australienne, les familles émigrantes et moi. - -Les autres qui connaissent Moscou sont partis, ils vont s’occuper de -nous, disent-ils et reviendront dans une demi-heure. Nous sommes arrivés -à onze heures du matin: les heures passent; personne. Il fait froid et -il pleut, je pénètre dans le hall; sur un mur des emblèmes soviétiques, -des portraits des chefs du Gouvernement; mais tout cela vieilli, jauni, -plein de poussière; mon cœur ulcéré par le mauvais voyage m’y fait lire -la lassitude, l’abandon du premier enthousiasme. Dans un coin un piano, -une jeune fille qui porte au bras le brassard de la Croix-Rouge joue des -valses lentes. Je lui demande de jouer l’Internationale; elle a un -sourire de mépris qui va à moi ou à la chanson, je ne sais pas; -peut-être à toutes les deux. J’ai froid; j’ai faim. Il y a bien une -cuisine soviétique d’où je vois sortir des gens avec du pain et des -saucisses appétissantes; mais je n’y ai pas droit. Je n’ai droit qu’au -buffet bourgeois: il est au diapason de la classe. Sur le haut meuble -luxueux traînent dans des assiettes poussiéreuses quelques gâteaux -défraîchis, sur lesquels se restaurent d’innombrables mouches. - -Mais je ne suis pas en situation de faire la difficile. Je mange un de -ces gâteaux que j’arrose d’un abominable café au lait couleur de -poussière délayée; j’en suis quitte pour quelques milliers de roubles. - -A six heures du soir les camarades reviennent; ils se sont occupés -d’eux-mêmes et pas de nous. Ils nous disent que nos papiers ne sont pas -prêts et que nous devons rester là; combien de temps, on ne sait pas. - -Je suis furieuse. Certes, je ne demande l’aide de personne, mais au -moins qu’on me laisse me débrouiller. Je ne veux pas coucher sur un banc -de la gare: après tout je suis dans la capitale de la Russie et j’ai un -peu d’argent; je trouverai bien une chambre, que diable! - -Les Italiens paraissent consternés de mon indiscipline; mais je n’ai -cure de leur opinion et je m’en vais. - -La petite place est encombrée de marchands qui vendent des cigarettes, -des pommes, du pain noir, des poissons secs. Où aller, comment me -diriger? Je suis ici bien autrement isolée qu’en Allemagne, à peine si -je puis lire le nom des rues à cause de l’alphabet russe et je n’ai sur -moi aucune adresse, puisque j’ai tout brûlé en Lithuanie. Je regarde -bien la disposition des rues car si je ne trouve pas d’hôtel il faut que -je puisse au moins revenir à la gare. Je suis bientôt toute mouillée car -il pleut. - -Moscou est une capitale, mais la Russie n’est plus en régime -capitaliste, par conséquent il n’y a pas d’hôtels. Je dois me remettre -sous la tutelle de mes compagnons, si odieuse me soit-elle devenue. - -J’ai cependant un espoir. Dans une large rue, je vois une enseigne: -chambres meublées. - -J’ai pu la déchiffrer parce que je sais un peu de russe; entrons. - -Ce n’est pas facile d’entrer, pas de concierge, personne, enfin au fond -d’une cour je trouve un escalier délabré. Au premier étage j’entre par -la porte ouverte dans un appartement dévasté, des meubles brisés sont -dans tous les coins; des lattes du parquet même sont arrachées. Un bruit -de voix me guide, je traverse plusieurs chambres. Enfin dans une pièce -bien abandonnée aussi, deux femmes assises à une table sur laquelle -trône un magnifique samovar prennent du thé. L’une d’elles se lève et -vient à moi; je dis l’objet de ma visite. - -«Nous n’avons pas de chambre, répond-elle en excellent français, ce -n’est pas nous qui louons, c’est une de nos amies, la femme d’un -général.» Très aimablement on me fait asseoir pendant qu’on me donne -avec l’adresse un mot de recommandation. La dame me reconduit jusqu’au -bas de l’escalier. - -Dans la rue je réfléchis: loger chez la femme d’un général, peut-être -d’un général réactionnaire, cela peut être dangereux. Retournons d’abord -à la gare; je n’irai à l’adresse indiquée que si je suis vraiment -abandonnée. - -A la gare je trouve un nouveau conducteur; on me cherchait. Il fait -embarquer nos bagages sur un affreux camion traîné par un cheval étique. -Nous montons et nous asseyons tant bien que mal sur nos valises; les -cahots de la voiture menacent de nous en précipiter à chaque instant; il -pleut à verse. C’est dans ce triste équipage que je fais mon entrée dans -la capitale du communisme. - -Le quartier que nous traversons présente l’aspect de la désolation la -plus lamentable. Les gens sont vêtus de guenilles et chaussés de -chiffons retenus par des ficelles; des femmes portent des robes en toile -de sac. Beaucoup de ces gens ont sous leur bras un énorme pain noir. - -Devant certaines maisons, de longues queues de femmes et d’enfants -attendent je ne sais quoi. - -C’est cela la Russie? Ah! mon Dieu, Wells avait raison! - -De cette misère nous en sommes cause. La bourgeoisie mondiale a suscité -à la Russie déjà ruinée par la guerre impérialiste des guerres -interminables. Par le blocus, elle a privé ce malheureux pays des -produits industriels indispensables parce qu’il ne sait pas les -fabriquer lui-même. Je me rappelle une phrase du commissaire de X... -pour répondre à mes critiques de l’organisation dont j’avais pâti -pendant mon voyage: «Oui nous sommes mal organisés; mais nous avons -battu Kornilof, Dénikine, Wrangel, tenez, mon tabac, c’est du tabac de -Wrangel.» - -Je peux voir que Moscou est loin d’être dénuée au point de vue des -aliments. Dans les boutiques, des choux énormes, des pommes de terre, de -grands poissons conservés et jusqu’à des vins fins. - -Quelle ville originale! Elle ne ressemble à aucune capitale de l’Europe. -D’innombrables chapelles à coupoles dorées: le Kremlin entouré d’un mur -en briques rouges avec des créneaux. - -Après une course très longue, nous nous arrêtons devant une grande -bâtisse peinte en blanc. - -Une dame assise à un bureau nous reçoit plus que froidement et je -commence à m’inquiéter. - -Où nous a-t-on conduits? Quelle est cette maison? Des cris d’enfants qui -jouent arrivent jusqu’à moi; j’interroge: - ---Ecole? - ---Non. - ---Hôpital? - ---Non, refuge. - -Ainsi on me loge dans un refuge. Moi, une propagandiste qui viens -visiter la Russie dans le but unique de la servir. Par exemple! - -Si on me considère aussi peu, que ne m’a-t-on refusée à Berlin. Si on -m’a payé le voyage à Berlin c’est qu’on tient un peu à moi; alors, -pourquoi me traiter de la sorte? Vraiment des anti-bolchevistes auraient -organisé mon voyage de façon à me donner l’horreur de la Russie -communiste qu’ils n’auraient pas mieux fait. - -Au bureau, pas moyen de m’expliquer; un scribe qui retourne vingt fois -sa plume dans ses doigts avant d’écrire un mot ne veut rien savoir de -moi; il se tourne vers les Italiens qui sont des hommes. - -Les Italiens augmentent la confusion; ils tiennent à garder le nom de -Capoutchévitch et ils voudraient me l’imposer. - -Je proteste; je veux mon nom, qui est un nom de militante connue à -Paris: je n’ai que faire de la maternité d’occasion dont on ne m’a -affublée que pour la sécurité du passage à travers les Etats tampons. - -Mais le «fonctionnaire» n’a de papiers qu’au nom de Capoutchévitch; il -ne connaît pas Pelletier et ne veut pas m’écouter. - -On nous fait monter tout en haut et on nous donne, à l’Australienne et à -moi, une mansarde en réparation. On y apporte deux lits garnis chacun -d’un matelas très mince et d’une saleté repoussante. Ni draps ni -couvertures. Voilà! - -Mais, j’ai faim. - -Demain! - -Les fenêtres, toutes petites, sont à ras de terre: elles donnent sur la -Moscova; il fait froid, je suis en vêtements d’été et j’ai reçu la pluie -dans tout le trajet de la gare. Je n’ai pas mangé, et depuis mon départ -de la mission je me restaure fort mal de pain et de saucisson. Je -frissonne déjà; j’ai peur de la congestion pulmonaire qui m’emporterait -en quelques jours. - -Et l’Australienne, qui sait le russe, me dit que nous sommes dans une -demi-prison et que nous n’aurons pas le droit de sortir avant qu’on nous -ait fait un passeport. Je désespère. - -L’Australienne me propose de rapprocher son lit du mien, afin que je -puisse profiter de sa couverture; j’accepte avec empressement. - -Les Italiens et les compagnons de la jeune fille sont dans la chambre en -face. J’y vais le lendemain, et je me rassure un peu en voyant que le -«conducteur» a couché là. - -Il va nous emmener au «Comité Exécutif»; mais il n’emmènera pas tout le -monde. J’ai déjà peur d’être évincée, parce que les Italiens tiennent à -m’imposer le nom de Capoutchévitch. Mais le «conducteur» sait que je ne -suis pas la mère de ces hommes, il déclare que j’irai au «Comité». - -Après une très longue marche, avec beaucoup de détours (le conducteur -semble mal connaître la ville), nous arrivons à un palais superbement -meublé: vitraux, tableaux, œuvres d’art, meubles de prix, fauteuils et -canapés luxueux. C’est le palais de l’ambassadeur d’Allemagne. - -Mais personne n’est encore arrivé; seules deux vieilles dames assises à -un bureau, semblent reviser une liste. L’une a des cheveux courts tout -blancs. - -J’expose mon cas; les dames parlent français. - ---Oh! si vous êtes aux «Emigrants», restez-y, fait l’une d’elles; il n’y -a pas de place à Moscou. - ---Mais je suis venue pour étudier la Révolution; il faut que je voie des -camarades, dans cet endroit je ne puis rien apprendre. - -Elles ne répondent pas. - -Désespérée, j’écris à Y., un camarade dont je recevais la correspondance -à Paris; il habite Pétrograd. - -Ma lettre terminée, une des dames la prend, la lit et la montre à sa -compagne: «Regardez donc, dit-elle, comme la lettre L est mal faite; -c’est étrange.» - -Bon, voilà que l’on prend mon innocente requête pour je ne sais quel -cryptogramme contre-révolutionnaire. - -Mais l’heure passe; les employés, hommes et femmes, arrivent, il y en a -beaucoup. A peu près tout le monde est mal habillé: vieilles robes -d’avant-guerre rafistolées tant bien que mal. Quelques hommes portent le -costume semi-militaire des bolchevicks: hautes bottes de cuir, blouse -russe ou dolman, casquette ornée de l’étoile soviétique. - -On m’amène devant le bureau d’un de ces hommes, il parle français, pas -trop mal. Je lui raconte les principaux avatars de mon voyage; arrivée -au récit du passage de la troisième frontière, il saute sur mes mains et -les serre avec effusion: - -«Ah! vous avez fait cela! C’est que je la connais cette frontière, je -l’ai passée: tous les trous dont vous me parlez me sont familiers. Hein, -ils sont durs, les Lettons, plus durs que les Russes, vous avez dû en -souffrir.» - -Et je ne suis qu’une pauvre Française! - -Il m’a fait apporter du thé avec du pain et du beurre et me donne un bon -pour l’«Hôtel Luxe». - -En me reconduisant, l’aimable fonctionnaire me présente le local: «Vous -êtes ici au palais de l’ambassadeur allemand. On l’a tué dans cette -pièce avec une bombe. Derrière mon bureau, il y a encore des traces de -sang.» - -L’autobus peint en rouge, naturellement, est confortable; il est rempli -de monde, pas de receveur, le transport est gratuit. - -Nous longeons l’Arbat, puis le boulevard, une promenade plantée d’arbres -qui ressemble de loin à notre avenue de l’Observatoire; la plupart des -maisons sont lézardées; les boutiques, closes avec des planches clouées -en travers. Ces quartiers, cependant sont moins misérables que ceux que -j’ai traversés hier: la Tverskaïa est fréquentée, nous en longeons une -partie et arrêtons bientôt devant l’«Hôtel Luxe». - -Une grande pancarte rouge frappe d’emblée mon regard, elle règne en haut -des colonnes de marbre gris qui décorent l’entrée. On y lit: «L’armée -rouge est la sauvegarde du communisme.» - -On me fait monter au premier et on m’indique la chambre 34, où siège le -bureau d’admission. Je montre mon papier, on me donne une chambre tout -en haut de l’hôtel, une carte d’alimentation et un papier violet qui -atteste ma qualité de pensionnaire de la maison. - -Je monte l’interminable escalier; il y a bien un ascenseur, mais il est -capricieux: en ce moment, le préposé m’a dit: «Nié Rabot», il ne -travaille pas. - -La chambre est confortable. Un lit de fer avec des draps blancs, une -armoire à glace de style américain, un canapé, un lavabo, une chaise, un -tapis. J’ouvre la double fenêtre et j’aperçois les quartiers -périphériques de Moscou, portant des coupoles d’or surmontées de croix -dorées aussi qui étincellent au soleil. - -Enfin, je redeviens un être humain. - -En bas, dans le salon de lecture des anarchistes, les seuls Français qui -restent me reconnaissent: «Ah! voilà Madeleine Pelletier.» - -Mais quatre heures arrivent: il faut aller manger. Ma carte me donne le -droit de m’asseoir à la table des «délégat», la mieux servie. Elle peut -tenir une cinquantaine de personnes et elle se garnit entièrement -plusieurs fois par repas; l’Hôtel Luxe a de nombreux locataires. Il y a -là des gens de toutes les nations du monde: Caucasiens aux cheveux et -aux yeux très noirs, au teint basané. Ils portent des armes de toutes -espèces: sabres, dagues, poignards, revolvers magnifiques rehaussés -d’argent, parfois de pierres précieuses. Il y a aussi des Indiens, des -Chinois, des Japonais; tout l’Orient venu là à la lumière et à la -liberté. - -Le menu est plus que frugal: soupe très mauvaise presque toujours, -ragoût fait de porc mal conservé, qui a le goût de viande corrompue, -pain noir mangeable, thé à discrétion que l’on sucre avec un bonbon. - -Il paraît que les ouvriers de Moscou accusent les habitants du «Luxe» de -s’empiffrer aux dépens de la République des Soviets. Si j’étais le -Gouvernement, comme on dit chez nous, je les inviterais à tour de rôle; -ils verraient ou plutôt ils mangeraient et n’auraient plus de -préventions. - -Juste retour des choses d’ici-bas: les domestiques de l’hôtel mangent -beaucoup mieux que nous. Lorsque je vais à la cuisine prendre de l’eau -bouillante pour mon thé, j’envie leurs pommes de terre appétissantes, -leurs choux bien cuisinés et les petits gâteaux qu’ils mettent à cuire -dans le four. - -Mon voyage que j’ai raconté à table, suscite l’étonnement. Tout le monde -a voyagé commodément par le train, et on se demande comment il a pu -m’arriver tant d’aventures. «Personne ne vous croira, me dit-on, si vous -racontez cette histoire à Paris.» Heureusement, mes ex-fils, les -Italiens, sont là, à la table des collaborateurs, et ils racontent, en -la dramatisant plus encore, notre odyssée à tout le monde. - -«Ce voyage, il est excellent, me dit un camarade. Vous avez souffert, -vous avez tremblé à l’idée de la mort que vous croyiez proche; c’est une -bonne leçon de révolution!» - -Des leçons de révolution je commence à croire qu’il m’en faudrait toute -une série. Je suis à Moscou comme sur un volcan et je ne sais pas où -mettre le pied. J’ai peur d’être victime de cette extraordinaire -indifférence qui semble bien être le fond de l’âme russe, indépendamment -de tout régime. Je m’attendais à être entourée de bonne camaraderie; -personne n’a l’air seulement de se douter que j’existe. Si, je me -trompe, il y a des gens qui s’intéressent à moi: les quelques -anarchistes qui sont restés après le Congrès, et ils ont changé en -effroi mon désappointement. - -Ils me racontent des histoires terribles de la W. Tchéka ou Commission -extraordinaire: arrestations, exécutions sans jugement, dans une cave. - -«Soyez extrêmement prudente, me disent-ils; l’hôtel est plein d’espions. -On tâchera de vous faire parler pour connaître votre pensée véritable. -Certainement, quelque policier est attaché à vous surveiller; peut-être -habite-t-il une chambre contiguë à la vôtre; peut-être des microphones -sont-ils placés dans les meubles pour enregistrer les conversations.» - -Si j’étais à Paris, j’appellerais cela un délire des persécutions; à -Moscou, ce n’est pas la même chose, mais tout de même les camarades -exagèrent. - -Tout en faisant la part de l’état d’esprit dans lequel les met une -situation anormale, je ne suis pas rassurée, car j’ai collaboré au -_Libertaire_. - -Le Parti m’avait mise à l’écart autrefois, parce que j’étais trop à -gauche. Mon anti-parlementarisme m’avait aliéné les chefs, à peu près -tous députés. Pour pouvoir défendre mes idées, j’avais accepté d’écrire -au _Libertaire_, qui m’ouvrait ses colonnes. Le _Libertaire_ appréciait -mes articles sur l’antimilitarisme, le néo-malthusianisme, l’Education -du Prolétariat, l’affranchissement de la Femme, etc. Mais, loin -d’attaquer le bolchevisme, je le soutenais de tout mon pouvoir, autant -qu’on voulait bien accepter ceux de mes articles qui traitaient de la -question. - -Prendra-t-on la peine d’examiner mon cas avec justice? Qui sait si on ne -me traitera pas en ennemie du seul fait de ma collaboration au journal -qui publie la campagne anti-bolcheviste de Wilkens? - -L’histoire fourmille d’erreurs judiciaires de cette nature. Combien -a-t-on guillotiné de gens pendant notre Grande Révolution qui n’étaient -coupables qu’en apparence? - -Ce n’est pas sans appréhension que je remonte le soir à ma chambre. Les -lampes électriques de faible puissance versent dans le long corridor une -clarté lugubre; je pense à quatre-vingt-treize. Cela serait bête tout de -même de venir mourir ici, du fait d’un régime qu’on s’est évertué à -défendre et une phrase de Lénine me hante: on a fusillé des camarades! - -«Mais non, mais non, vos craintes ne sont nullement justifiées, me dit -un fonctionnaire que j’ai rencontré par hasard. Evidemment, nous sommes -sous le régime de la terreur; la W. Tchéka est une réalité, il faut se -défendre: le pays est plein de contre-révolutionnaires. Si on se laisse -aller à la clémence, les menchévistes et les anarchistes s’uniront pour -nous renverser; c’en sera fait de notre œuvre, sans parler du massacre -effroyable qui ne manquerait pas d’avoir lieu. Mais il ne faut tout de -même pas nous prendre pour des sauvages; la W. Tchéka, elle n’est pas -pour vous!» - -Je dors mieux cette nuit-là dans la chambre 331 de l’hôtel «Luxe». - -L’horaire de Moscou diffère beaucoup du nôtre. Vous seriez très -indiscret en allant visiter avant onze heures du matin une personne avec -qui vous n’êtes pas intime. En revanche vous pouvez sans crainte l’aller -voir une heure après minuit; c’est une heure normale, on ne se couche -guère avant trois heures. En réalité, lorsque les Russes sont couchés, -nous le sommes aussi. A mesure que j’avançais dans l’Est, je devais -retarder ma montre, car lorsqu’il est onze heures à Moscou, il n’est que -huit heures à Paris. Mais sans jeu de mots, on peut dire que seul le -soleil est le maître de l’heure, il reste donc vrai que les Russes se -couchent fort tard et se lèvent de même. - -De dix heures à midi, on sert le premier déjeuner dans la salle à manger -de l’hôtel «Luxe». On s’achemine d’abord vers un petit bureau où on -présente sa carte d’alimentation; la préposée vous la prend et coupe le -numéro correspondant au quantième du mois; elle vous remet en échange un -ticket qui donne droit au repas. Une fois par semaine on touche des -cigarettes; j’ai touché en outre deux savonnettes et une livre de -bonbons que j’ai accueillis comme bien on pense avec un grand plaisir. -Muni de son ticket, le pensionnaire va s’asseoir à table. Une bonne lui -prend le papier et lui remet en échange une assiette garnie d’un morceau -d’omelette, d’un morceau de beurre et d’un carré de gruyère. Je mange -rarement le beurre qui est rance presque toujours. Alors mon voisin me -dit: «Elle ne mange pas le beurre, ces une menchévik!» Pour corriger sa -mauvaise impression je mets le beurre sur son assiette: «Mangez; vous -serez doublement communiste!» - -Non seulement il ne faut pas récriminer sur la nourriture, ce qui après -tout n’est que de la politesse; mais il est de bon ton de la manger, ce -qui tout de même est excessif. Les camarades sont un peu puérils à cet -égard de mêler la politique à ces questions de mangeaille. J’ai remarqué -que deux anarchistes recherchent ma société à table, non pour ma -conversation mais pour les revenants-bons qui ne manquent jamais de leur -échoir; car je suis affligée d’un détestable estomac qui se rebelle -contre la cuisine soviétique. - -Le pensionnaire français doit s’armer de patience, car il faut attendre -jusqu’à quatre heures le second repas qui est le plus abondant de la -journée, une soupe, un ragoût de porc conservé. Enfin de dix heures à -minuit, petit repas composé de pain, de beurre et de poisson fumé en -très petite quantité. Le thé est à discrétion à tous les repas; c’est -sur lui que je me rattrape, car avec le thé on a un bonbon ou un morceau -de sucre; et on sait que le sucre est un dynamogène. - -Malgré son aide cependant, je me sens dépérir, j’ai des vertiges, après -un kilomètre de marche, je me sens déjà fatiguée et j’ai toutes les -peines du monde à lire pendant une heure de suite un traité de physique -que j’ai pris à la bibliothèque du Komintern. - -Je réussis à échanger contre deux cent cinquante mille roubles -soviétiques un billet de cent francs français. J’en profite pour aller -me payer les jours où j’ai trop faim, un dîner au restaurant -capitaliste. Elles ne sont pas brillantes ces stolovaïa, mot à mot -(salles à manger) de Moscou. Une pauvre petite boutique avec quelques -tables recouvertes de serviettes maculées de taches. C’est la patronne -ou le patron qui sert et le plus souvent ils le font en costume de -ville, sans tablier, on dirait qu’ils font ce métier en amateurs. Tout -de même pour mes trente mille roubles j’ai là un bon beafteck avec des -cornichons à la russe, des pommes de terre, un gâteau, un verre de thé: -pas de vin, il est à un prix inabordable. Ce dîner ingéré, je vois sous -un meilleur jour la vie en général et Moscou en particulier. - -La première fois, j’ai la naïveté de raconter mon «festin» aux -camarades. - -Les voilà qui s’indignent, de pareilles choses, disent-ils, ne s’avouent -pas, et quand on a la faiblesse de les faire on doit avoir la pudeur de -les cacher. - -Quelle pudeur? Mais c’est au restaurant que je suis allée. Est-ce que la -nouvelle politique ne permet pas le commerce; si on laisse les -restaurants ouvrir leurs portes, c’est pour qu’on aille s’y restaurer. - -Lénine tolère, mais il ne permet pas; surtout à une communiste qui doit -se contenter de ce que la République des Soviets lui donne. - -Je trouve à la fois puérils et mesquins ces reproches. Je comprends la -nécessité de la dictature et admets volontiers que les camarades -s’inquiètent de mon attitude politique; mais avoir à tenir compte de -l’opinion de mon entourage pour des questions de mangeaille serait me -rabaisser singulièrement. Les hommes font du communisme qui est une -belle idée une bien pauvre petite chose: j’ai déjà envie de retourner à -Paris. - -Allez au restaurant, me dit malicieusement un délégué; c’est même la -seule façon de ne pas tomber malade; seulement n’en dites rien. - -L’hôtel «Luxe» n’est pas trop mal tenu. Les chambres sont faites tous -les jours, les escaliers balayés, les commodités nettoyées, ce qui ne -les empêche pas d’être fort sales dès le milieu de la journée. Depuis la -guerre on ne fait pas de réparations et les russes sont en général très -peu soigneux. - -Une nuit je suis réveillée par un bruit soudain dans ma chambre. Quoi? -Serait-ce un membre de la W. Tchéka qui vient épier mon sommeil? A -Moscou dans un hôtel soviétique, on ne pense pas aux voleurs. Je tourne -le bouton de l’électricité; personne. Sans doute je rêvais, ou bien le -bruit venait de la chambre à côté. J’éteins: le bruit recommence; on -remue les papiers dans ma corbeille de rebut. Je rallume, un énorme rat, -gros comme un jeune chat, saute de la corbeille et se réfugie dans un -trou, près du radiateur. - -Sans avoir précisément peur, je suis gênée pour me rendormir: il doit -avoir de grands besoins, ce respectable spécimen de la gent ratière; -s’il allait prendre l’offensive et grimper sur mon lit. - -Le lendemain j’utilise mon élémentaire connaissance de la langue russe -pour porter mes doléances à la bonne. - -Balchoïa Krissa! (un grand rat), dans ma chambre... - -Elle éclate de rire. Un grand rat, en voilà une affaire, faut-il que ces -étrangères soient mijaurées! Des grands rats; il y en a plein la maison, -nitchévo (cela ne fait rien). - -Il faut me résigner à vivre dans la société de ce rat bolchevik; pour le -bien disposer en ma faveur, je lui donne à manger dans son trou. - -Me voilà donc entretenue aux frais de la République des Soviets; on me -loge, on me nourrit, on me blanchirait si j’avais du linge, car il y a -une blanchisseuse dans l’hôtel; mais à part cela on ne s’occupe pas plus -de moi que si je n’existais pas. - -Je ne suis cependant pas venue à Moscou en villégiature; je voudrais -bien voir les institutions soviétiques. Il paraît que je viens trop -tard. Pendant le Congrès, un service spécial s’occupait de montrer aux -délégués les institutions bolchevistes. Les délégués sont partis, le -service est désorganisé; les gens qui l’assuraient sont occupés à autre -chose. Débrouillez-vous! - -Me débrouiller, je ne sais pas la langue: je lis mal le nom des rues et -je m’égare. Pour trouver une maison, je dois y aller trois ou quatre -fois. Je suis brisée de fatigue tous les soirs, à marcher à pied sur des -pavés pointus. Il n’y a presque pas de tramways, et on ne peut les -utiliser qu’à certaines heures, d’ailleurs il faudrait connaître la -ville pour pouvoir s’en servir. - -Un délégué qui est parti m’a donné quelques adresses dont celle d’un -secrétaire de ministre. J’y vais, partout on m’accueille froidement et -on me fait des promesses qu’on ne tient pas. Je suis tout à fait -découragée; toutes mes peines, les dangers courus auront été vains; je -quitterai la Russie sans avoir rien vu qui vaille la peine. - -Moscou est une ville très originale. Avec son Kremlin, ses innombrables -chapelles à coupoles byzantines elle rappelle l’Orient. Au milieu de la -place Rouge s’élève l’échafaud de pierre sur lequel on coupait la tête -autrefois; de là le nom de Place Rouge. - -Partout des traces de la Révolution. Sur le boulevard, près de l’Arbat, -une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. A -quelques pas de là, tout un pâté de maisons a été détruit par -l’artillerie; il n’en subsiste qu’un immense tas de pierres sous lequel -il y a m’a-t-on dit plus de cent cadavres. - -Partout des maisons rasées; d’autres peu endommagées mais dont les murs -sont criblés de balles, on a fusillé là. Souvent on rencontre des -convois de prisonniers conduits à la manière primitive entre des -soldats baïonnette au canon. De quoi sont coupables ces gens? -Contre-révolutionnaires? simples voleurs? Il y a malheureusement -beaucoup d’enfants. Ce sont «des spéculants» qui vendent dans les rues -des cigarettes, des allumettes, des pommes. Leur état ne paraît pas les -impressionner beaucoup; ils rient, interpellent les passants. - -La place du théâtre est presque occidentale avec ses jardins pourvus de -bancs hospitaliers, les mères viennent là promener leurs enfants; elles -sont convenablement vêtues, coiffées de chapeaux; les enfants aussi; -c’est presque notre Luxembourg. - -Dans les carrefours: des chapelles; il y en a de minuscules, qui du -dehors rappellent, la croix mise à part, les bureaux d’omnibus -parisiens. Les murs intérieurs sont entièrement garnis d’icones en -argent doré, protégées par des verres. A une petite hauteur au-dessus du -sol les glaces sont recouvertes d’une couche épaisse de crasse. C’est le -résidu laissé par les baisers dévots des milliers de fidèles. Et tout le -long du jour des gens entrent; ils s’agenouillent et posent leurs lèvres -sur cette crasse dégoûtante. Ce spectacle me fait faire de singulières -réflexions, sur l’état de civilisation de la Russie. - -Qu’est-ce que de pareilles gens peuvent comprendre au communisme? Quand -nos ouvriers français qui leur sont heureusement supérieurs ne le -comprennent pas. Je vois la situation; le communisme est l’œuvre d’une -infime minorité de militants qui a réussi à s’imposer à ces masses -amorphes à la faveur de la guerre. La révolution russe est le résultat -d’une conspiration blanquiste qui a réussi, grâce à la situation -spéciale. - -Au fond toutes les révolutions ne sont que cela et on peut suspecter la -sincérité révolutionnaire de ceux qui prétendent qu’il faut avoir la -majorité pour transformer la société. La majorité, on ne l’a jamais. La -masse a toujours été et sera longtemps encore la pâte amorphe bonne -seulement à recevoir la forme qu’un petit nombre de gens intelligents et -audacieux voudront bien lui donner. - -Faut-il voir dans cette incommensurable ignorance du peuple russe un -présage de défaite révolutionnaire? Nullement. Ce peuple a subi le -tsarisme; c’est-à-dire une minorité d’aristocrates; pourquoi ne -subirait-il pas les bolchevistes? Que les communistes obtiennent la paix -des nations capitalistes; qu’ils finissent par arriver à donner à manger -à tout ce monde; ils seront solides. Et, alors que les gens du tsarisme -ne songeaient qu’à jouir personnellement, les bolchevistes peu à peu -décrasseront ce peuple. - -J’erre le long des quais déserts de la Moskova. En face de moi, dans -l’enceinte du Kremlin, se dresse, au milieu d’un fouillis de clochetons, -l’ancien palais des Tsars. En arrière, une coupole surmontée d’un -drapeau rouge; c’est là, m’a-t-on dit, que travaille Lénine. - -J’évoque les générations de princes et de princesses chamarrés de -titres, couverts de soie et de diamants qui évoluaient autrefois à -l’intérieur de ces palais. Ils étaient des hommes et des femmes comme -les autres, ni plus intelligents ni meilleurs. Leurs ancêtres, gens -d’audace et de peu de scrupules, s’étaient imposés aux masses -populaires. La sottise, l’ignorance quasi animale de ces masses avaient -fait accepter leur domination; les siècles à travers des tueries sans -nombre, avaient transformé les descendants en une surhumanité fictive. - -En de pauvres chambres éparses dans toutes les grandes villes du monde, -des gens, vêtus d’habits usagés, chaussés de bottines éculées, -étudiaient, écrivaient pour forger les théories de transformation -sociale. Ils correspondaient entre eux, formaient des sociétés que -défaisaient, à mesure, la rivalité, l’égoïsme de la trahison. Des -enthousiastes perpétraient l’attentat terroriste et dévouaient leur vie -au lointain avenir. - -Enfin, les temps sont venus et l’héritier de toutes ces générations de -conspirateurs est maintenant dans ce palais qu’ont abandonné pour l’exil -ou la mort les princes épouvantés. - -A lui, les vastes salles aux murs dorés où se prosternait la foule des -nobles; à lui les richesses, les couronnes chargées de joyaux de toute -une lignée de tsars. - -Mais, de ces richesses il ne profite pas. Il dédaigne les appartements -splendides et c’est d’un cabinet de travail modeste que le conspirateur -Lénine préside aux destinées de la Russie. Un pas en avant a été fait, -les enthousiastes ne sont pas morts en vain. - -Je commence à m’orienter dans Moscou et je vais voir l’Université. Elle -n’est pas très loin de chez moi; on descend la Tverskaïa jusqu’à la -petite place où se trouve un sanctuaire minuscule. On vient là, -paraît-il, de toute la Russie, se prosterner et baiser la crasse des -carreaux. En face, sur le mur d’un monument de briques rouges, ressort -en lettres blanches la fameuse inscription: «La religion est l’opium des -peuples.» Personne ne regarde cette inscription qui a fait, cependant, -tant de bruit dans le monde entier. On m’a assuré que le gros des -moujicks n’en comprend même pas le sens et prendrait volontiers «opium» -pour un saint nouveau. Je tourne à droite et longe un jardin en bordure -du Kremlin. Au bout de l’avenue est une bâtisse toute blanche que -surmonte une sorte de belvédère à colonnes; c’est l’Université. - -A qui m’adresser, je ne sais pas; il n’y a pas de concierge. Je compte -aviser la première personne que je rencontrerai, mais j’hésite. -D’ordinaire, les Moscovites ne renseignent pas volontiers les gens, un -«ia nie snaiou» (je ne sais pas), dur et sec est tout ce qu’on obtient. - -La cour, très vaste, est occupée par un petit square. Sur un banc une -jeune fille, sans doute une étudiante, lit un livre; je prends place à -côté d’elle. - -Elle ne sait pas le français, mais elle sait l’allemand; j’engage la -conversation: «On est en septembre, les cours ne sont pas commencés, me -dit la jeune étudiante, mais, si vous vous intéressez à la chimie, les -laboratoires sont ouverts; je vais vous y conduire.» - -Nous traversons de vastes salles abandonnées. Dans quelques-unes, -d’énormes bancs de classe sont dans un coin entassés les uns sur les -autres en un désordre inexprimable. Je comprends que cette qualité de -savoir mettre chaque chose à sa place, que je croyais si simple et que -je méprisais même, comme dénotant la mesquinerie du caractère, est -l’effet de la civilisation et que les pays arriérés, comme la Russie, ne -la possèdent pas encore. - -Nous arrivons à la section de chimie, un assistant me reçoit, il parle -français et veut bien me montrer les laboratoires. Voici d’abord -l’amphithéâtre des cours; il rappelle nos facultés de province. Près de -la chaire, est un petit poêle de fortune, en briques de construction: -«C’est avec ce poêle que nous chauffons l’hiver, me dit l’assistant, -quand nous avons du bois. Parfois il y a, dans cette salle, plusieurs -degrés au-dessous de zéro: impossible de travailler. J’ai voulu faire, -l’hiver dernier, l’expérience du sodium sur l’eau; l’eau a gelé -subitement dans le récipient. - -Dans le laboratoire de recherches, une dizaine de chimistes, jeunes gens -et jeunes filles, travaillent; il reste encore des produits du stock -d’avant-guerre. J’adore la chimie et je resterais volontiers là, dans ce -laboratoire. Mais les conditions de la vie matérielle sont trop dures, -je sais que je ne pourrai pas m’adapter surtout au terrible hiver. - -Nous passons au laboratoire de chimie élémentaire, il est vide: «A la -rentrée, me dit mon guide, il sera rempli d’élèves. Ce sont des -ouvriers, ils travaillent durant la première partie de la journée et -viennent à l’Université de 4 heures à 8 heures du soir. Aucun diplôme -n’est exigé pour l’inscription: il faut seulement savoir lire, écrire et -les quatre règles de l’arithmétique. A force de travail, les jeunes -élèves intelligents arrivent à se mettre au niveau de l’enseignement -supérieur, mais la majorité se décourage, elle ne va pas jusqu’au bout.» - -Pour ces jeunes gens, la Révolution aura été un grand bienfait. Sans -elle, ils fussent restés dans les ténèbres, travaillant toute leur vie à -un métier de manœuvre, sans joie intellectuelle, livrés aux seuls -plaisirs de la vie animale. Grâce au communisme, ils deviendront -d’autres hommes, même ceux qui ne vont pas jusqu’à la fin des études, -car il leur restera tout de même quelque chose de la culture reçue. - -Mon guide se plaint du blocus: «On ne sait pas ici ce qui s’est fait en -France dans la chimie depuis 1914.» - -Je le remercie pour le dérangement et passe dans une autre section. Il y -a de fort beaux appareils, mais ils sont recouverts de toile, rien ne -fonctionne. Une jeune fille me fait les honneurs de l’établissement. -Elle est très anticommuniste. - -L’institut, me dit-elle, a refusé catégoriquement de recevoir les -ouvriers et, pour les éloigner plus sûrement, on exige pour -l’inscription la connaissance de quatre langues européennes. Ces -langues, dit-elle, sont nécessaires pour étudier les ouvrages traitant -de notre spécialité. - -Un assistant me montre son laboratoire. J’ai publié dans ma jeunesse -quelques travaux de la science qui l’occupe. J’ai le plaisir de -constater qu’il les connaît. - -La mère de la jeune fille vient aussi à moi: elle se laisse aller à sa -colère contre le régime. Mais elle a un peu peur; elle comprend que si -je puis visiter la Russie, c’est que je suis bolchevique, elle craint -une dénonciation. Je la rassure. Certainement je suis bolchevique, mais -ce n’est pas une raison pour dénoncer quelques personnes isolées qui ne -sauraient être pour le régime un sérieux danger. D’ailleurs je suis une -intellectuelle et je croirais manquer à l’honneur en faisant une -dénonciation. - -Tout ce monde vit misérablement; la mère est coiffée d’un chapeau à -brides dont l’usage prolongé a fait une galette informe. Si vous saviez, -me dit-elle, à quelles besognes nous sommes obligés pour vivre. Nous ne -travaillons presque plus en notre science; on n’a pas le temps. Le -Gouvernement ne nous donne rien ou à peu près. - -Dans cet établissement on ne fait qu’attendre la contre-révolution, je -m’en rends compte. Combien d’intellectuels, en Russie, sont dans ce cas; -ils n’ont vu en la dictature du prolétariat que l’invasion des barbares. -C’était bien un peu cela, à vrai dire: en mettant à part les grands -chefs qui sont des intellectuels, beaucoup de communistes n’ont qu’une -culture primaire. Leur ignorance fait d’eux les adversaires d’études -dont ils ne comprennent pas la portée, seules les sciences susceptibles -d’application immédiate à l’amélioration des conditions matérielles de -la vie sont jugées par eux dignes d’intérêt. La philosophie, la -psychologie, les mathématiques, etc., leur apparaissent comme un vain -bavardage. - -C’est tout à fait regrettable, mais il faut franchir ce stade, à la -longue, les cerveaux finiront par s’éclairer, une élite se créera, qui -viendra à la direction de l’Etat, et les sciences abstraites -recouvreront leurs droits. On reconnaîtra que sans elles il n’y a pas de -civilisation. - -On m’annonce que Souvarine, le délégué de la France au Comité Exécutif, -est arrivé à Moscou et qu’il demeure dans l’hôtel, à la chambre 14. Je -laisse passer plusieurs jours sans l’aller voir; il est relativement -nouveau dans le Parti et ne me connaît pas. Enfin, je finis par me -décider. Quoi, fait-il, vous ne pouvez rien voir, pas de communications, -mais demandez une auto. Si vous ne demandez rien, vous n’aurez rien. Les -bureaucrates, vous savez, il faut les eng..., sans cela ils ne bougent -pas. Où habitez-vous? - ---Tout en haut, chambre 331. - ---Est-ce possible? mais il fallait exiger une bonne chambre. Attendez, -je vais m’occuper de vous. - -Grâce à Souvarine, je descends au deuxième étage. J’ai une grande -chambre qui présente l’avantage de posséder le téléphone, comme tout -logement qui se respecte à Moscou. Malheureusement il ne me sert pas -beaucoup; j’y estropie la langue russe et les demoiselles de Gutenberg -de là-bas m’envoient régulièrement promener. - -Il n’y a pas encore deux heures que je suis entrée en jouissance (style -des propriétaires parisiens) de ma nouvelle chambre, que deux hommes -viennent me contester le droit aux délices de la Capoue soviétique. - -L’un, a l’air terrible avec sa grande barbe et ses grosses lunettes; -l’autre est plus aimable. Ils s’installent en maîtres sur mon canapé, -déploient sur ma table un immense registre. L’homme barbu me toise sans -bienveillance. Serait-ce cette fois la W. Tchéka? - ---Que faites-vous ici? - -Je suis tout à fait abasourdie par la question. Ce que je fais. Mais ne -le sait-on pas encore. Je réponds que le journal français «La voix des -Femmes» m’a déléguée pour... Il ne me laisse pas achever. - ---Déléguée à quoi? - -Je me rappelle ce que m’a dit Souvarine des bureaucrates et je me dis -qu’il faut répondre n’importe quoi, pourvu que cela soit précis. - ---Je suis déléguée à la Conférence des femmes. - ---Mais elle est finie, cette conférence. A quoi servez-vous ici, vous ne -travaillez pas. - ---Comment pourrais-je travailler, il y a seulement huit jours que je -suis à Moscou. - ---Alors on travaille pour vous? - -Je me rebiffe: - ---Avec cela que je n’ai pas travaillé pour la Russie. Je ne parle que -d’elle à Paris, dans ma propagande. - ---Avez-vous demandé votre passeport? - ---Non, mais je le demande, plus tôt vous me le donnerez, plus vous me -ferez plaisir. - -Les deux hommes s’en vont, je suis bouleversée. Quelle sottise et quelle -grossièreté: de telles gens feraient de moi une réactionnaire. S’ils -croient que j’ai fait trois mille kilomètres pour me faire entretenir -dans les conditions que j’ai dites! - -Je vais conter aux Français l’avanie que je viens de subir; ce sont des -anarchistes, ils triomphent. - -Tout est comme cela ici; ce que l’un fait, l’autre arrive derrière pour -le défaire. La voilà la dictature du prolétariat que vous approuvez, -vous en sentez les effets: soyez contente. - -Je ne suis pas contente, mais je ne deviens pas anarchiste pour cela. Le -mal ne vient pas du régime, il vient des hommes dont le mauvais naturel -rendrait haïssables les meilleures institutions. - -Je ne suis pas tranquille, j’ai peur d’être à nouveau reléguée au -cinquième et d’avoir à dire adieu au beau rêve d’aller visiter en auto -les institutions soviétiques. - ---Ne vous en faites pas, me dit un employé de l’hôtel, si ce camarade -vous a dit tout cela, c’est «pour vous épater». - -Je ne suis pas épatée et ne vois aucune utilité pour la Russie à ce que -je le sois. Je suis profondément attristée, voilà tout. - -L’enquête des deux hommes ne me visait pas particulièrement, ils l’ont -faite chez tous les pensionnaires. Si on a été grossier avec moi, c’est -que quelqu’un m’en veut, à moins qu’on n’en veuille à Souvarine qui -s’est occupé d’améliorer mon sort. - -O Paris, mon Paris. Tout est loin d’y être rose, je ne le sais que trop, -mais, tout de même, mon terme payé, ma porte fermée, je n’ai de compte à -rendre à personne. - -On ne voulait pas que m’épater. Quelqu’un, je ne sais qui, m’est hostile -ici. Depuis la visite de l’homme barbu, l’employé du 34, qui était -bienveillant envers moi jusque là, me refuse tout. Il ne m’a pas donné -de billet pour une réunion où devait parler Trotsky, sous le prétexte -que je ne sais pas le russe et que je n’ai nul besoin de voir Trotsky, -qui n’est «qu’un homme comme un autre». - -On a jugé, paraît-il, mon cas au Komintern (Comité International), et on -a conclu «très favorable». On me donne des autos pour les longues -courses et quelques portes s’ouvrent devant moi. Mais je sens -l’hostilité sourde des gens qui ont fait de la propagande des choses de -Russie leur propriété personnelle. Tout ce qui n’est pas de leur coterie -est considéré comme intrus. On s’arrange pour que je reste inconnue à -Moscou. Des femmes russes m’ont demandé de parler dans une de leurs -réunions. La Française qui m’annonce cela, me dit qu’elle n’a pas le -temps de me servir d’interprète et que je dois en chercher une. «Je vous -attends en bas pour vous conduire au local, tâchez de trouver -quelqu’un», fait-elle. Après avoir essuyé deux ou trois refus, je finis -par mettre la main sur une camarade de bonne volonté. Nous descendons, -la Française est partie. - -Je tente de voir Lénine. Impossible. La même barrière devant moi. Je -constate avec peine que je verrais plus facilement M. Millerand que le -chef de la République des Soviets. Evidemment, en temps de révolution un -chef de l’Etat est un homme occupé, mais, tout de même, il ne doit pas -se faire aussi inaccessible qu’un roi. Le chef de la Révolution russe -aurait pu dire des choses utiles à une propagandiste active comme moi. -Seul, il peut donner l’idée générale d’un mouvement que les camarades -moins doués ne voient que par leur petit côté. - -La République des Soviets fait un gros effort pour la culture du -prolétariat. Les universités telles que celles dont j’ai parlé plus -haut, périclitent: mais la vie qui les quitte s’en va animer un -organisme né de la Révolution; l’enseignement populaire. - -Les universités populaires russes n’ont rien de commun avec celles qui -ont fleuri chez nous au temps de l’affaire Dreyfus, si imparfaites -qu’aient été ces dernières, il ne faut cependant pas trop en médire. -Elles ont donné le goût de la culture intellectuelle à nombre -d’ouvriers. Ils ont acquis, grâce à leur impulsion, une instruction qui, -si incomplète soit-elle, vaut mieux que rien. Il faut laisser aux -réactionnaires le soin de médire des demi-savants; un demi-savant vaut -mieux qu’un ignorant, alors même qu’il tiré de sa demi-science un -orgueil excessif. - -Les bolchevistes sont les premiers gouvernants qui veulent sérieusement -mettre le peuple au niveau des classes cultivées, ils ont commencé cette -grande œuvre. - -A cette œuvre ils ont été, à vrai dire, poussés par la nécessité -impérieuse. Devant la défection des intellectuels, il a fallu que le -prolétariat pourvoie à tout, et les chefs ont vite senti son -insuffisance. - -Le type des établissements d’instruction populaire est l’Université -Sverlof, je suis allée la voir un matin. - -Elle occupe plusieurs bâtiments à Moscou. Le principal est un édifice de -style allemand qui appartenait, avant la révolution, au Cercle des -Marchands. L’installation est magnifique: escaliers de marbres rehaussés -de dorures, lampadaires luxueux. Au plafond de ce qui est maintenant la -salle de lecture, des cartes à jouer peintes, indiquent l’ancienne -destination du lieu. - -Une dame me fait les honneurs. Elle est petite et toute menue. Ses -fonctions dans l’université sont multiples; professeur de philosophie -marxiste, économe de l’université, explicatrice aux musées moscovites de -culture prolétarienne, etc. - -Elle est vêtue d’effets d’avant-guerre et mange très mal. Elle est -aussi, me dit-elle, très mal logée, n’ayant que trois pièces, pour elle, -son mari, deux grands enfants et une vieille mère qui est malade. Bien -que son mari occupe une situation élevée, la famille vit misérablement; -c’est un problème que d’acheter des chaussures. Mais on supporte tout ce -mal être avec un stoïcisme qui a quelque chose de religieux. Cette femme -est une héroïne obscure comme il y en a des milliers dans la Russie -communiste. - -Tout d’abord, me dit ma cicerone, les ouvriers ne faisaient ici qu’un -stage de quinze jours. On voulait dans ce court laps de temps leur -donner une vision de culture intellectuelle supérieure afin de leur -inspirer le désir de l’acquérir. On a échoué: les ouvriers et les -paysans n’étaient qu’ahuris; rien ne leur restait. Je pense en moi-même -que c’était bien à prévoir. Le travail intellectuel n’est pas un gâteau, -pour l’aimer il faut y être dressé depuis longtemps. Nombre de paysans -et d’ouvriers français qui ont été à l’école, sont incapables de -s’intéresser même à la lecture d’un roman, ils ont mal à la tête aux -premières pages. - -Devant cet échec, on a prolongé le stage qui varie maintenant de six -mois à deux ans et même davantage. - -L’institution est un internat; la durée obligatoire du travail est de -huit heures par jour. Les étudiants sont nourris, logés, habillés et -instruits aux frais de l’Etat, on leur donne même, chaque mois, une -petite somme. Ils apprennent les langues étrangères, les mathématiques, -les sciences physiques et naturelles, l’économie politique, le dessin, -le chant. A l’Université est annexée une école de journalisme. - -J’assiste quelques minutes au cours d’économie politique. Deux cent -cinquante étudiants environ sont là. La plupart sont très mal habillés -et encore plus mal chaussés. Certains portent des lapkis, sortes -d’espadrilles en osier de façon très grossière. Mais les figures sont -éveillées, les yeux intelligents. En dépit de leur extérieur misérable -on sait que ces jeunes gens ont été transformés par la culture -intellectuelle. - -Le bâtiment d’en face est consacré au logement des élèves. Les chambres -sont proprement tenues, mais incroyablement pauvres: lits bas en bois -blanc, tables et chaises grossières, un tableau noir pour les calculs, -pas de bibliothèque. Et quatre étudiants habitent la même pièce. - -Les étudiantes arrangent plus coquettement leur logis. Au mur, elles -mettent des photographies. Elles cachent la nudité des planches avec des -ouvrages de dentelle. - -Nous visitons l’infirmerie. Une jeune fille, assise sur son lit, fait -une lecture. Elle semble triste. Ma conductrice me dit que cette -étudiante est allée au front, comme soldat, dans la dernière guerre elle -y a contracté la tuberculose. - -Nous regagnons la rue. Un homme vêtu d’une blouse russe en toile bleue, -chaussé de hautes bottes, se dirige vers le bâtiment d’en face, il porte -une théière en émail bleu dont le fond est tout noirci par la flamme. -C’est, me dit la dame, le recteur de l’université. J’observe qu’ainsi, -avec sa théière, il manque de prestige. Vous vous trompez, me dit -l’ardente bolcheviste, il acquiert du prestige. - -Evidemment. Au fond, je trouve que le recteur d’une université -importante pourrait faire quelque chose de plus utile que d’aller -recueillir avec beaucoup de perte de temps, les éléments de sa tasse de -thé. Cependant, cette outrance dans la simplicité des habitudes n’est -pas mauvaise au début d’une révolution. On saura bien et même plus tôt -qu’il ne faudrait, adopter le décorum des anciennes classes dominantes. - -Je retourne le soir à l’Université. Il y a un cours élémentaire de -chant, je n’y reste que quelques minutes car je désire voir l’école de -journalisme, beaucoup plus intéressante. Il y a nombreuse affluence; le -professeur est un journaliste en renom de Moscou. Un élève fait la -critique d’un journal de province, il parle avec assurance. L’article -politique, dit-il, est trop savant, les lecteurs de la feuille, des -ouvriers et des paysans, ne le comprendront pas. Les nouvelles de -l’étranger aussi, dit-il, sont mal présentées: l’auteur semble croire -que ses lecteurs connaissent la politique extérieure, alors qu’il n’en -est rien. Cet élève d’élite a déjà la compétence d’un professionnel, il -n’y a que six mois qu’il suit les cours. - -Il y a aussi près de l’Université Sverlof, une université orientale que -je n’ai pas eu le temps de voir. J’ai causé avec un des professeurs. Il -n’est pas très content, il y a parmi ses élèves pas mal de paresseux; on -a dû les frapper de peines sévères. Celui qui manque le cours plusieurs -fois sans raison valable est rayé de l’Université. On l’envoie -travailler à la construction des voies ferrées, il devient un -travailleur manuel. - -J’ai rencontré, par hasard, un résultat frappant de cet effort des -communistes, pour la culture prolétarienne. Un soir je m’en fus reposer -ma fatigue et distraire mon ennui dans une pâtisserie de la Tverskaïa. -Bien originale cette pâtisserie; aux vitrines on voit à la place des -gâteaux des peintures cubistes. Au fond de la boutique, une exposition -de chansons révolutionnaires. La boutique n’est pas mal tenue; il y a -des tables élégantes et sur le comptoir un assez grand choix de gâteaux. -Ce sont les dames de la ci-devant aristocratie qui confectionnent ces -gâteaux; elles viennent les vendre aux pâtissiers et gagnent ainsi de -quoi vivre. - -Un camarade m’accompagnait, nous étions seuls dans la boutique; la -pâtissière vint à nous, elle parlait français. Elle nous raconta qu’elle -avait habité Paris, où elle était vendeuse à la maison Benoîton, un -magasin de modes. Elle est mariée au chansonnier révolutionnaire dont -les œuvres tapissent le mur du fond de la boutique, et elle a une petite -fille de douze ans, qu’elle me présente. - ---Mais je ne veux pas rester pâtissière, dit-elle. Toute la journée -j’étudie à l’Université _pour être ingénieur_ et le soir, de huit heures -à une heure du matin, je sers des gâteaux ici. - -J’évoquais les futurs ingénieurs de mon pays, les élèves de -Polytechnique et de Centrale, tous fils de la grande bourgeoisie. Dix -ans de lycée, un concours très difficile où seule une élite restreinte -ose se risquer. Tout cela, cette femme qui n’est plus très jeune semble -le faire en se jouant. La Révolution a transformé sa vie. A Paris elle -se fût enlizée dans la routine d’une vie inférieure, l’espoir d’une -condition plus haute ne lui serait même pas venu. Grâce au bolchevisme -qui a supprimé les classes, détruit les préjugés, elle se fait une -existence nouvelle plus haute et plus heureuse. Des milliers d’hommes et -de femmes du peuple se sont ouverts à la lumière par l’effet de la -Révolution. - -Les musées pour la culture du prolétariat sont très bien conçus. Rien de -commun avec les collections immenses de nos établissements -scientifiques. Quelques chambres dont les murs sont tapissés de tableaux -statistiques. - -Dans les vitrines, des pièces anatomiques en cire. J’ai vu, ainsi, le -développement de l’œuf humain depuis le spermatozoïde et l’ovule jusqu’à -la naissance de l’enfant. Les pièces venaient d’Allemagne. Tout est -disposé pour qu’en une heure un ouvrier ignorant puisse acquérir une -teinture appréciable d’un groupe de sciences. Et il n’y a pas que des -choses élémentaires; j’ai vu les figures de la théorie de Ramon y Cajal -sur le contact entre les éléments nerveux. - -Chez nous les musées scientifiques servent peu à la culture des masses. -On les ouvre le dimanche à cet effet, mais le peuple qui les visite de -préférence lorsqu’il pleut n’en tire pas un grand profit intellectuel. -Souvent les inscriptions désignant l’objet exposé sont en latin et -lorsqu’elles sont en français elles ne disent pas grand’chose à qui -n’est pas déjà initié. - -A Moscou on ne va pas seul au musée; on y va en groupe sous la conduite -d’une personne qui se charge d’expliquer les objets exposés. Dans tous -les musées: peinture, sculpture, histoire naturelle, hygiène, -agriculture, etc., on rencontre de ces groupes. Groupes d’enfants sous -la conduite d’un instituteur; groupes de soldats, conduits par un -officier; groupes d’ouvriers conduits par un professeur, homme ou femme. -Le guide fait une leçon devant les objets et il interroge ses auditeurs -pour s’assurer qu’ils ont bien compris. - -Ces musées dans lesquels défilent du matin au soir des gens de toute -espèce donnent une très haute impression de la volonté de l’élite du -peuple russe de s’élever par la culture intellectuelle. - -Les Russes sont très religieux, je l’ai dit. Le Gouvernement bolchevick -n’a donc pas osé attaquer directement la religion, mais il se réserve le -soin d’en affranchir peu à peu les masses. - -Dans un musée, j’allais passer indifférente devant quelques cadavres -momifiés et conservés sous une vitrine, lorsque ma conductrice m’arrêta. - -«Les Moujicks, me dit-elle, croient aveuglément les prêtres qui leur -enseignent toutes sortes de superstitions. Ils vénèrent notamment des -momies qu’on leur dit avoir appartenu à des saints auxquels Dieu avait -fait la grâce de ne pas tomber en pourriture après leur mort. - -«Pour leur enlever cette croyance enfantine nous avons disposé ici des -momies de plusieurs espèces. Voici la momie d’un saint que nous avons -prise à un sanctuaire. A côté, vous voyez la momie d’un criminel qu’on -avait oublié dans sa prison et qu’on a retrouvé bien des années après sa -mort.» Se retournant elle ajouta: «Enfin, dans cette petite boîte de -verre, la momie d’un rat.» - -Nous expliquons aux visiteurs que si le corps du saint a pu bénéficier -de la faveur divine, on s’explique mal que le criminel ait pu en -bénéficier lui aussi. Et on ajoute enfin qu’il est peu probable que le -rat ait mené une vie particulièrement édifiante. - -Il paraît que des discussions très vives s’engagent autour des momies, -bien des moujicks, même en présence des faits, se refusent à abandonner -leurs croyances. - -Malheureusement les mauvaises conditions de la vie matérielle -retentissent sur l’instruction. Des bandes d’enfants traînent dans les -rues; on manque de locaux scolaires, de livres de classe, de papier, de -plumes, d’instituteurs. C’est l’effet de la guerre et du blocus, l’effet -du sabotage du régime par les classes moyennes. Enfin on doit accuser -aussi l’inaptitude des russes au travail suivi et à l’organisation. - -De cette inaptitude on se rend compte à chaque pas. Une représentation -théâtrale annoncée pour huit heures n’est pas commencée à neuf heures et -demie. La salle n’est pas chauffée, on grelotte, (nitchevo) cela ne fait -rien. - -A défaut de leçons de révolution on peut, en Russie, faire tout un cours -de patience. Que de temps perdu à attendre le train, le tramway, la -personne qui vous a donné rendez-vous et qui ne vient pas! Le temps ne -compte pas ici, comme dans tous les pays arriérés. - -Je réussis après bien des démarches à voir quelques usines. La -production est tombée à un rendement très bas. L’ouvrier est loin -d’avoir la mentalité qu’il faudrait pour que des ateliers communistes -puissent prospérer. - -Les moteurs basés sur l’égoïsme individuel n’étant plus, l’ouvrier -travaille le moins possible. Il se rend à l’atelier soviétique à l’heure -de la soupe, il signe la feuille de présence et file par une porte -dérobée, non sans avoir chapardé un peu de matière première, avec -laquelle il confectionnera chez lui des objets qu’il ira vendre au -marché. Avec des chambres à air d’automobiles, il fabrique des -bretelles, des jarretières, etc., sans le moindre souci du mal qu’il -fait dans un pays si démuni. - -Une usine de robinets pour locomotives que je vais voir un matin, me -paraît fonctionner assez bien, elle est en voie de croissance, j’assiste -à la fusion du cuivre dans des cubilots de système primitif. Dans un -coin de l’usine, je vois deux cloches qui ont été, me dit-on, prises à -Wrangel. On les a apportées là pour les fondre, mais les ouvriers s’y -refusent parce que ce sont des «choses du bon Dieu». Que faire avec un -pareil peuple? - -Je voudrais bien m’entretenir avec les ouvriers pour savoir ce qu’ils -pensent du régime, mais cela ne m’est pas possible à cause de la langue. -On ne m’a pas donné d’interprète. Il est d’ailleurs très difficile de se -renseigner. Si on demande à un ouvrier ce qu’il reçoit, il commence par -dire qu’il ne reçoit rien du tout. Lorsqu’on le presse, il finit par -avouer qu’il reçoit ceci, cela, mais que ce n’est pas régulier. - -Dans une tannerie, je suis réduite à visiter les ateliers vides, c’est -lundi, on ne travaille pas. Les ouvriers sont en même temps paysans; ils -demeurent dans la banlieue de Moscou et on leur donne congé du samedi -midi au mardi matin pour leur permettre de cultiver leur morceau de -terre. - -La fabrique de cigarettes est la mieux tenue de tous les établissements -industriels que j’ai vus à Moscou. Les ateliers sont propres et très -vastes. Des ventilateurs électriques envoient l’air frais et happent les -poussières. Mille ouvriers, deux cents hommes et huit cents femmes -travaillent dans cet établissement. Les vieilles femmes trient les -feuilles de tabac, les jeunes mettent les cigarettes en boîte, les -hommes surveillent les machines qui coupent les feuilles de tabac en -fils très fins. Tout le monde est payé en cigarettes qu’il faut vendre. -A partir d’octobre 1921 on doit payer en argent, c’est un des effets de -la nouvelle politique. Les salaires sont relativement élevés et le -personnel ne paraît pas malheureux. - -Il est onze heures et demie, l’heure du déjeuner, les ateliers se -vident. Le flot des ouvrières dégringole les escaliers avec des rires et -va s’égailler dans la rue, jupes courtes à la façon parisienne. En -passant devant nous elles rient à gorge déployée. Sans doute que tout, -dans notre allure montre que nous ne sommes pas d’ici, ce qui veut dire -que nous sommes bêtes. Je me crois un instant à Belleville. - -Je me rends compte par expérience que le régime de la terreur, -insécurité à part, est singulièrement gênant. On ne peut pas faire un -pas sans être muni d’un «propuska», laisser-passer. A la porte des -édifices publics, à l’entrée de la moindre réunion, un soldat rouge avec -son fusil, baïonnette au canon, défend, tel l’ange biblique, l’entrée du -paradis terrestre. Impossible de pénétrer si vous n’avez pas le -«propuska». On va le chercher dans une boutique à côté; il faut faire la -queue, montrer ses papiers et il y a toujours quelque chose qui ne va -pas. Une fois, comme je voulais entrer au Kremlin, on ne s’est pas -contenté de mes papiers; on a téléphoné au «Komintern». - -Ce luxe de précautions vise à prévenir les attentats qui sont fréquents. -On m’a montré l’ancienne résidence du «Komintern», il n’en reste que les -murs branlants; les anarchistes l’ont fait sauter avec une bombe; il y a -eu une douzaine de morts. - -Tous ces «propuska» constituent pour moi la chose la plus insupportable. -Je passerais encore sur la mauvaise nourriture, l’inconfort. Mais ces -démarches continuelles auprès de bureaucrates hargneux m’exaspèrent au -suprême degré; ils me feraient prendre le communisme en horreur. - -A Paris pendant la guerre j’avais enduré quelque chose d’approchant. -Pour avoir une carte de charbon il me fallait subir de la part des -employés de la mairie de mon arrondissement un interrogatoire en règle. -Depuis combien de temps êtes-vous dans cette maison? Où étiez-vous -avant? Et la préposée, se faisant de son rôle une très haute idée, -prenait le ton fatal d’un juge d’instruction qui s’efforce d’établir la -preuve de votre crime. Cela ne m’est arrivé qu’une fois; j’ai préféré -plutôt que revenir comparaître me passer de carte de charbon et employer -le système D. - -Tout le monde se récrie contre la bureaucratie. C’est une injure d’être -appelé bureaucrate, cela équivaut à peu près à contre-révolutionnaire. - -Dans ses ouvrages Lénine se montre désolé de cette invasion de scribes, -mais il ne sait pas comment en débarrasser la Russie. - -«Prenez avec vous tous ces gens, a-t-il dit à un délégué, emportez-les, -vous nous rendrez service.» - -C’est l’instauration du communisme qui a donné à la bureaucratie ce -développement sans précédent. L’état prenant à sa charge toute la vie -des citoyens, leur nourriture, leur logement, leurs vêtements, a dû -nécessairement établir de grandes administrations. - -Le danger était que la bureaucratie ne devienne une caste dominante. -Dans un de ses ouvrages, Lénine espère qu’on évitera ce péril en -appelant aux fonctions de bureaucrates des gens de culture primaire. Les -examens difficiles qu’on fait passer aux candidats fonctionnaires dans -les pays occidentaux sont pour les heureux élus une source d’orgueil. Je -ne suis pas ici de l’avis du chef du Gouvernement Bolcheviste; la -culture est un bien en soi; et il y a beaucoup de chances pour que le -fonctionnaire inculte soit tout aussi orgueilleux tout en étant moins -intelligent. L’orgueil, point n’est besoin du savoir pour le donner au -bureaucrate: sa fonction y suffit et amplement. - -J’ai pu voir à une représentation théâtrale un certain nombre de -spécimens de la nouvelle aristocratie bureaucratique. Une femme -circulait pendant les entr’actes au bras d’un homme, elle portait étalée -sur ses épaules avec une ostentation ridicule, une écharpe de dentelle -blanche. Le couple semblait foudroyer de son dédain le reste de -l’univers. - -Les bâtiments soviétiques sont bondés à craquer d’employés de toute -espèce. La plupart ne paraissent pas surchargés de travail. Ils lisent -les journaux, discutent, boivent du thé. - -Ils sont loin cependant d’être contents, du moins si j’en juge par -quelques-uns avec qui j’ai pu m’entretenir parce qu’ils savaient le -français: Une dactylo est furieusement antibolcheviste; on ne la paie -pas, dit-elle, et la nourriture qu’on sert dans les restaurants -soviétiques n’est pas mangeable. Pour vivre, elle vend tout ce qu’elle -possède, jusqu’aux jouets de ses enfants. - -Une autre est employée au Comité Exécutif: son travail, me dit-elle, est -intéressant, mais les conditions matérielles sont affreuses. Et puis -elle souffre du manque de liberté, elle allait autrefois à Vichy tous -les ans pour soigner son estomac, maintenant défense de quitter la -Russie, tous les employés sont militarisés. - -En revanche je trouve un fonctionnaire enthousiaste du régime. Je l’ai -rencontré par hasard dans la rue et il m’a invitée chez lui. - -Logement décent d’homme de nos classes moyennes. Rien du désordre russe; -une bibliothèque, un piano, quelques meubles de salon. Dans un coin, un -haut meuble à portes vitrées. C’est me dit-il, une pièce de l’agencement -d’un magasin de nouveautés dont il a fait une armoire. - -Il me raconte qu’il a dû effectuer lui-même son déménagement, l’égalité -communiste ayant supprimé les déménageurs. Cela lui a causé beaucoup de -fatigue car il demeure au cinquième étage. - -Il a une femme, une fille et un grand fils sur lequel il fonde beaucoup -d’espoirs. - -On m’offre à dîner, un dîner que le plus pauvre ouvrier de Paris -trouverait frugal. Quelques navets, un petit pain fait de farine de -haricots, une tasse de thé sucré avec un morceau de poire cuite. - -C’est dit-il, un festin, auprès de ce qu’on mangeait au début de la -Révolution. Dans le dénuement général on a dû se nourrir de choses -horribles; des pommes de terre gelées, des entrailles putréfiées de -poulet et personne de la famille n’a été malade. - -Dans cette maison on ne récrimine pas; on souffre avec patience parce -qu’on a conscience de souffrir dans un intérêt supérieur. On a la ferme -croyance que la victoire est au bout. - -Un ami de la maison venu prendre le thé raconte un fait très curieux des -régions affamées de la Volga. Une ville était à tel point démunie de -choses susceptibles d’être mangées que les rats l’avaient abandonnée -brusquement. On voyait des champs entiers couverts de ces animaux qui -par millions fuyaient le pays pour gagner des régions plus -hospitalières. - -Mes nouvelles connaissances m’engagent vivement à m’installer -définitivement à Moscou. Il m’apparaît même que la femme est choquée -dans son sentiment à la fois national et communiste lorsque je hasarde -quelques critiques. Elle croit que je n’aime pas la Russie. - -Elle se trompe; j’aime malgré tout la Russie qui a tenté de faire la -Révolution sociale, seulement j’ai trop observé pour me faire des -illusions, pour ne pas voir derrière les mots les réalités qui ne sont -pas belles. - - -II - -Je n’ai pas tous les jours un établissement à visiter, lorsque je n’ai -rien à voir je me promène. - -Je ne décrirai pas Moscou, tout le monde peut en lire la description -dans les guides. La place Rouge a une grande originalité avec son -Kremlin aux murs de briques surmontés de créneaux et sa minuscule -chapelle byzantine, qui avec ses multiples coupoles bariolées fait -songer à une touffe de champignons. Au centre est l’échafaud de pierre -où avaient lieu autrefois les exécutions, d’où le nom de «Place Rouge». - -Les rues sont proprement tenues. On les balaye plusieurs fois par jour, -avec des balais de bouleau. Les communistes sincères se réjouissent de -cette propreté qui est récente paraît-il. Elle marque le premier pas de -la société communiste dans la voie de l’ordre et de l’organisation. - -Mais que de trous dans les trottoirs. La nuit il est dangereux de -s’aventurer par la ville; seules les artères principales sont éclairées -et dans les rues noires on risque de tomber à chaque pas. - -J’ai vu les tramways que Wells a décrits. Certes ils sont bondés, les -gens montent sur les tampons, les marche-pieds, s’accrochent où ils -peuvent; mais ce n’est pas si terrible que l’écrivain anglais le dit. On -peut en voir autant dans les quartiers ouvriers de Paris, à sept heures -du soir. - -Les personnes qui ne sont pas cataloguées comme «travailleurs» n’ont -accès dans ces tramways que de dix heures à quatre heures, moyennant -deux mille roubles. Il y en a d’ailleurs assez peu, pour une aussi -grande ville, ce qui fait que les communications sont très difficiles. -Aussi l’usage du téléphone est-il généralisé. - -On se lève tard, je l’ai dit. C’est seulement à dix heures du matin que -l’on peut assister au défilé des gens qui vont à leur travail. Les -hommes portent des costumes semi-militaires, hautes bottes de cuir, -dolman ou blouse russe, casquette où brille l’étoile soviétique. Presque -tous ont sous le bras un large portefeuille de cuir. - -Beaucoup de femmes ont les cheveux courts et portent des coiffures -masculines. Certaines sont chaussées de hautes bottes noires, rouges ou -vertes avec des arabesques qui rappellent l’Orient; en général elles -sont pauvrement habillées; les administrations soviétiques donnent -rarement des habits et pour s’en procurer dans le commerce il faut payer -très cher. - -A Moscou on jouit d’une grande liberté à l’égard de la toilette; on peut -mettre ce que l’on veut. Les Russes se montrent en cela plus civilisés -que les Français. - -Il suffit de sortir dans la rue pour se convaincre de la puissance que -conserve encore la religion sur l’esprit des masses. Dès qu’un Russe -rencontre sur son chemin la moindre chapelle, il fait le signe de la -croix. Et il paraît que dans ce geste, il faut encore apporter de -l’attention, car en le faisant incorrectement, on risquerait de faire -venir le diable. - -Le dimanche les églises regorgent de monde, hommes, femmes, enfants; on -y voit même des soldats de l’armée rouge. C’est à qui déposera un billet -sur le plateau où il y en a déjà un gros tas; on ne dirait pas que le -peuple est dans la misère. - -En dehors des offices, on entre dans les chapelles, qui sont très -nombreuses, on s’agenouille à terre et on baise la vitre qui recouvre -les icones. Les vitres ont une épaisse couche de crasse apportée là par -les milliers de ces baisers. C’est absolument dégoûtant, mais les -adorateurs ne sont nullement dégoûtés; chacun ajoute ses microbes à ceux -de ses prédécesseurs. - -Près de la Place Rouge est un sanctuaire de la grandeur de nos bureaux -d’omnibus parisiens. On y vient, paraît-il, de toute la Russie. En face, -sur un mur de briques rouges, à la hauteur d’un premier étage, la -République des Soviets a mis en lettres blanches la fameuse inscription: -«La religion est l’opium du peuple.» - -Cela ne paraît pas beaucoup impressionner le peuple. Toute la journée -c’est dans le sanctuaire un défilé ininterrompu. C’est à qui se -prosternera; celui qui ne peut pas entrer baise le pavé de la rue. - -Comme je n’ai pas beaucoup d’occupation à Moscou, je m’amuse à inspecter -les passants et à faire un pourcentage des croyants qui se signent et -des athées qui passent indifférents. Je constate qu’il y en a à peu près -autant des uns que des autres. En général, ce sont les jeunes qui ne -font pas le signe de la croix; heureux effet de l’éducation communiste -qui se fait déjà sentir. - -Partout, des traces de la Révolution. Sur une place, à l’extrémité d’un -boulevard, un énorme entassement de débris. Ce sont les décombres des -maisons qui ont été détruites par l’artillerie au cours des journées -révolutionnaires; on dit que dessous il y a plus de cent cadavres de -cadets. A côté de la place, une grande maison incendiée dont il ne reste -que les murs noircis. On trouve dans les rues du centre de nombreuses -maisons détruites; de ci, de là, des murs criblés de balles, on a -fusillé là. - -Moscou manque de distractions. Un timide café à musique vient d’ouvrir -sur le «boulevard», une promenade plantée d’arbres. C’est une baraque en -planches. Les tables sont rustiques, les garçons vous servent en -pardessus crasseux. Pour trois mille roubles on peut y boire un café au -lait en écoutant de la musique (instruments en cuivre). Les -consommateurs sont rares. Les gens, par économie, préfèrent écouter le -concert de l’extérieur. - -On dit que ce «Boulevard» est le marché de la prostitution. J’y vois -beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, mais rien d’incorrect ne me -frappe; il est vrai que j’ignore le Russe. - -Partout s’ouvrent des pâtisseries au grand scandale des communistes et -des anarchistes. Ils voient en elles l’expression de la défaite de la -Révolution. - -Un jour je m’arrête machinalement devant la vitrine d’une de ces -pâtisseries. Une femme misérablement vêtue, la tête couverte d’un châle -et portant à son bras droit un paquet enveloppé d’étoffe blanche -s’arrête à côté de moi et me parle en russe: - -«Ia nie poniemaio (je ne comprends pas).» - -Elle essaie l’allemand: - -«Ich verstehe nicht.» - -Alors elle sort le français: - -«Je demande, madame, pour qui sont ces gâteaux? Pas pour moi, -assurément, car je n’ai pas d’argent pour les acheter.» - -Je réponds quelque chose; elle reprend: - -«Vous me prenez pour une bohémienne, n’est ce pas?» - -«Mais non, madame, vous parlez trois langues; cela me montre que vous -êtes une personne très cultivée.» - -Nous cheminons côte à côte. Elle me raconte avec des mots de colère le -sort que lui a fait la Révolution: Son mari était juge; elle avait une -situation de bonne bourgeoisie, elle était heureuse. Maintenant c’est la -misère terrible: le mari fait un cours de géographie dans une école pour -avoir de quoi manger, leurs deux enfants sont morts. Dans son paquet -elle a des vêtements qu’elle va vendre pour acheter de la nourriture. - -«Oh! comme je déteste, ce Moscou tel qu’il est maintenant, et comme je -voudrais voir pendre tous les «tovaritchs» (camarades).» - -J’essaie de l’apaiser en lui disant que les révolutions comme les -bouleversements cosmiques sont des forces aveugles qui broient les -individus sans avoir égard à leurs mérites particuliers. Je lui -conseille de s’adapter à la situation qui ne peut manquer de -s’améliorer. - -Elle me regarde avec soupçon. «Vous êtes communiste; j’aurais dû m’en -douter, autrement on ne vous aurait pas permis d’être ici. Vous allez -sans doute me dénoncer?» - -Je la rassure; je suis communiste, c’est vrai, mais je ne suis qu’une -étrangère de passage. D’ailleurs j’ai horreur des dénonciations. - -Paris commence à me manquer terriblement. J’espérais que la camaraderie -me ferait oublier l’inconfort et le changement de mes habitudes. Je suis -bien déçue; on ne se lie guère à l’Hôtel Luxe. Pas de salon; une simple -salle de lecture où on vient feuilleter les journaux. Là et dans la -salle à manger, on échange quelques bonjours et c’est à peu près tout. - -Cette froideur s’explique en partie par la situation des pensionnaires -de l’hôtel. Beaucoup sont des délégués au congrès qui vient de se -terminer; ils attendent leur passeport que la bureaucratie n’en finit -pas de leur donner; un désir domine toute psychologie: partir! La -différence des langues est aussi un obstacle sérieux aux relations. Il y -a bien des Russes qui ont là leur vie: mais ils semblent ne s’intéresser -que peu aux étrangers de passage. - -Un Arménien qui parle français attire mon attention. Ses conversations -sur des sujets philosophiques l’ont fait surnommer Aristote. Je -m’approche d’Aristote avec sympathie et d’autant mieux qu’il soutient -seul le féminisme contre mes deux camarades anarchistes qui conservent à -l’égard de la femme tous les préjugés des bourgeois. - -Malheureusement Aristote est terriblement superficiel et avec cela -vaguement occultiste. La science en général et la médecine en -particulier lui paraissent entachées d’erreur. La vérité, il la trouve -dans les histoires abracadabrantes qu’il raconte; des chiens qui avaient -eu le ventre ouvert et dont les entrailles traînaient par terre ont -guéri tout seuls: les entrailles sont rentrées, le ventre s’est refermé. -Cela montre la supériorité de la nature sur la science humaine. Les -animaux, ajoute-t-il, se guérissent mieux et vivent plus longtemps que -les hommes, parce qu’ils n’ont pas de médecins. - -... Je veux tout d’abord discuter, mais je vois vite que c’est inutile; -Aristote ne mérite pas son nom: il n’est qu’un rêveur incapable d’une -argumentation sérieuse. Je l’écoute quelque temps comme un spécimen -curieux; mais j’en ai vite assez, il dit trop de bêtises. D’ailleurs, il -reçoit bientôt son passeport et retourne au pays d’Aristote, le vrai. - -Mes seuls compagnons de tous les jours sont deux anarchistes retour de -la région du Ladoga. Le Gouvernement leur avait donné une concession -pour fonder une colonie libertaire, leur tentative n’a pas duré six -mois. - -Les conditions étaient mauvaises, paraît-il; le terrain était marécageux -et les paysans des environs faisaient montre d’hostilité. En outre, on -avait fait un amalgame de communistes et d’anarchistes; l’accord n’était -pas possible. - -Naturellement les deux camarades n’avouent pas leurs propres torts; mais -quelques phrases qui leur échappent suffisent à me fixer. C’était à qui -ne voudrait pas travailler: ils se reprochaient mutuellement jusqu’à une -assiette de soupe; ils ont failli s’entre-tuer pour des œufs. - -C’est toujours la même histoire qui recommence, Les colonies anarchistes -finissent dans la haine et dans la violence: voir le cinquième acte de -la «Clairière». - -Cela n’empêche pas la foi des deux camarades de rester entière en leur -idéal anarchique. A les entendre, si le peuple russe est dans la misère, -c’est par la faute de la dictature. Si au lieu du communisme d’Etat, on -avait établi l’anarchie, tout irait au mieux. - -J’en doute fortement. D’ailleurs leurs conceptions sont un peu vagues: -remise de l’organisation, de la production aux syndicats: de la -répartition aux coopératives; pas d’armée, pas de police, pas d’Etat. -Qui centralisera les offres et les demandes de produits des diverses -régions, ils négligent de le dire. - -L’égoïsme humain, le désir du moindre effort, amèneraient rapidement la -baisse du taux de la production: on ferait peu et on ferait mal. -L’organisme directeur, nommé à l’élection, manquerait d’autorité. - -L’un des deux camarades a conquis durant la guerre, les galons de -capitaine. Il prétend que la Russie pourrait se défendre sans armée; les -paysans avec leurs fusils suffiraient à repousser l’invasion. - -Je ne suis pas le moins du monde convaincue. Lorsque je vois dans la rue -ces hommes qui se mouchent dans leurs doigts et baisent la terre au -passage des icones, je ne puis me les représenter vivant en anarchie. -Déjà, le socialisme qu’on a tenté d’instaurer a amené un chaos -effroyable; l’anarchie ne pourrait qu’aggraver encore la situation. -L’absence de police déchaînerait les instincts criminels, les instincts -sexuels; on tuerait et on violenterait dans les rues, en plein jour. A -la fin, pour se mettre en sécurité, les gens se tiendraient dans de -petites agglomérations. La Russie se hérisserait de villages fortifiés -et hostiles les uns aux autres, comme cela a lieu dans l’Afrique -centrale; on reviendrait à l’état sauvage. - -Je trouve un appui à cette conception pessimiste dans l’exemple d’un -ouvrier français avec qui je cause quelquefois. C’est un vieux militant, -il possède une certaine culture communiste; eh bien, il blâme -l’institution de l’Université Sverlof; il trouve qu’elle est contraire à -l’égalité et que les _ouvriers étudiants_ qui la peuplent sont -entretenus à ne _rien faire_ par les Soviets. Leur place, dit-il, serait -mieux à l’atelier. Que des hommes de cette mentalité aient le pouvoir de -décider et c’en sera bientôt fait de toute culture intellectuelle. - -Les anarchistes sont nombreux en Russie: c’est l’effet de la race, car -l’anarchie est un tempérament beaucoup plus qu’un parti politique. En -général, les anarchistes sont courageux, aussi étaient-ils aux premiers -rangs dans les batailles de la rue; beaucoup y ont laissé leur vie. - -Maintenant ils sont persécutés par le Gouvernement communiste à la -victoire duquel ils ont contribué; il y en a beaucoup en prison et on en -a fusillé un certain nombre. - -Cela a quelque chose de navrant. Les raisons de cette attitude -abominable se comprennent; il faut mettre hors d’état de nuire à l’œuvre -communiste ces éléments dissolvants qui se dressent en adversaires de -tout ce qui n’est pas l’anarchie. On doit se rapporter à la phrase de -Napoléon: «La politique n’a pas de cœur, elle n’a que de la tête.» - -Je sais d’ailleurs que les «camarades» ne sont pas toujours impartiaux. -Volontiers, ils négligent de signaler les prétendus anarchistes -condamnés à mort et fusillés pour des crimes de droit commun. Ils ne -sont pas en contradiction avec eux-mêmes, car ils n’admettent pas la -répression des délits et des crimes. Mais où irait-on si on les suivait -jusque là? A l’état sauvage par les voies les plus directes. - -A défaut de l’anarchie, les camarades français voudraient que j’attrape -à Moscou _la maladie infantile du communisme_. C’est ainsi, on le sait, -que Lénine désigne le communisme de gauche. Ils comptent sur Alexandra -Kollontaï le chef des communistes de gauche, pour me la donner. - -Je vais voir Mme Kollontaï, ce sera d’ailleurs la seule personnalité que -je verrai à Moscou. C’est une femme élégante, qui a dû être belle, et -qui est encore fort bien conservée. Elle me dit assez peu de choses: -bien que j’aie pu la voir plusieurs fois. Elle semble redouter de parler -de questions politiques, parce qu’il y a toujours quelqu’un là. Tout ce -que j’apprends d’elle, c’est que les bolchevistes ont eu tort de ne pas -faire assez confiance à la classe ouvrière: mieux aurait valu confier -aux syndicats et aux coopératives la solution des problèmes économiques. -Elle me dit que le _communisme de gauche_ réunit de plus en plus -d’adhérents. - -Pour le moment elle est spécialisée dans la propagande féminine qu’elle -dirige. Elle a écrit un ouvrage sur la question sexuelle qui est tout à -fait avancé: les femmes de l’entourage le trouvent même trop avancé, -elles me conseillent de ne pas le propager en France. - -Je pense, au contraire, qu’il serait bon de le propager; il préconise la -liberté sexuelle absolue avec, comme corollaire, l’avortement permis et -l’élevage des enfants par l’Etat. Un seul point où je ne suis pas -d’accord avec la leader communiste: elle fait une obligation morale de -l’acte sexuel. - -Le peu que je suis restée à Moscou m’a permis d’entrevoir ce que -pourrait être une obligation morale dans une société communiste où -l’individu ne compte pas. La contrainte légale a certainement beaucoup -moins de force en société individualiste. - -Aussi une pareille emprise de la communauté sur la vie intime de -l’individu serait-elle, à mon avis, odieux. - -Dès qu’on met le pied dans les rues de Moscou, on s’aperçoit tout de -suite que les femmes ont là plus de liberté qu’en aucun pays du monde. -Les cheveux courts, qui m’ont suscité à moi-même autrefois tant de -critiques, sont à Moscou, sinon en majorité, du moins dans une minorité -très forte. - -La coquetterie est assez rare. De-ci, de-là on voit quelques élégantes -aux modes de Paris; mais le très grand nombre des femmes sont habillées -sans recherche. Mme Lénine elle-même, que j’ai vue dans une réunion, est -vêtue d’une robe noire très usagée, alors que, si elle le voulait, ses -toilettes pourraient égaler celles de nos plus riches bourgeoises. - -Les femmes ont une grande liberté d’allures; on sent qu’elles ont acquis -droit de cité; Paris ne fait que tolérer les femmes; Constantinople les -enferme. - -Les jeunes fument la cigarette sans se gêner. J’en ai vu s’approcher -d’un homme pour lui demander du feu; l’homme rendait le petit service et -passait; il ne paraissait pas soupçonner une proposition d’un autre -genre. - -Pas de suiveurs; une jeune fille peut s’asseoir sur un banc; attendre -debout sur un trottoir à n’importe quelle heure; personne ne lui dit -rien. - -Dans les bureaux, les administrations, on voit un très grand nombre de -femmes. Beaucoup de commissaires du peuple ont des femmes pour -secrétaires. Elles savent les secrets d’Etat et les gardent avec la même -discrétion que pourrait le faire des hommes. - -Le seule chose qui choque, est que toutes ces femmes sont jeunes; et on -se demande si elles ne doivent pas leur situation à leur sexe plutôt -qu’à leur simple droit d’êtres humains. - -La Section Féminine du Parti Communiste est une très grande -organisation. Les soldats rouges qui gardent, baïonnette au canon, -l’entrée des réunions, montrent son caractère officiel. Du haut en bas -de l’édifice où se tient le siège social, c’est un va-et-vient continuel -de femmes; on entend de tous les côtés le bruit des machines à écrire. -D’anciennes paysannes, d’anciennes ouvrières sont aujourd’hui des -organisatrices intelligentes et actives. Leur visage encore fruste est -comme illuminé de la lumière nouvelle. - -Tout un système de groupes et de chefs hiérarchisés permet à la -propagande communiste d’aller toucher jusqu’à l’humble paysanne presque -illettrée. Le dernier discours de Lénine ou de Trotsky élagué, -simplifié, est mis à la portée des intelligences rudimentaires. Les -réunions ressemblent plutôt à des classes qu’à nos assemblées -politiques. Nulle interruption; l’oratrice parle dans un silence absolu; -beaucoup d’auditrices prennent des notes. - -Dans une revue militaire j’ai pu voir environ deux cents femmes soldats -d’infanterie, qui portaient le fusil. Je ne les aurais pas reconnues, -sans un camarade qui me fit remarquer leurs pieds; elles portaient des -chaussures féminines. Certaines, sous la capote militaire, gardent la -jupe, dernier reste des préjugés ancestraux. - -Il y avait aussi des femmes médecins-majors, des brancardières et des -infirmières. - -A l’imitation de notre Grande Révolution, la Russie a des représentants -en mission auprès des généraux; une femme a, dit-on, été chargée de ce -poste. Un journal allemand que j’ai lu tournait la chose en ridicule; il -ne croyait pas qu’un «vieux sabreur» puisse prendre au sérieux la jeune -fille chargée de le surveiller. - -Outre les représentants en mission, nombre de femmes sont chargées de la -propagande politique aux armées; c’est un emploi très dangereux. - -Tout cela est satisfaisant, mais il reste encore à faire, beaucoup à -faire, pour que soit réalisé en Russie le féminisme intégral. - -Rien à dire au point de vue de la loi: égalité complète, les femmes -peuvent accéder à tout, en théorie. Il n’y a guère que le service -militaire qui marque dans la législation une différence entre les sexes. -Les femmes ne sont pas _obligées_ d’être soldats; elles ont seulement la -faculté de s’engager. Seule la préparation militaire est obligatoire -pour les jeunes filles; on veut qu’elles puissent être une aide au lieu -d’être une charge en cas d’invasion. - -Dans la rue on voit des troupes de jeunes gens et jeunes filles mêlés, -qui marchent au pas militaire; à la vérité les jeunes filles sont peu -nombreuses. - -Dans la pratique, cependant, la Russie bolchevique n’a pas complètement -rejeté le vieux préjugé du sexe. - -Au Congrès International, je ne vois guère que Mme Kollontaï qui eut la -parole; car il ne faut pas compter les déléguées étrangères. Rien que -des hommes sur l’estrade des quelques assemblées auxquelles j’ai pu -assister; les femmes sont dans le public et elles ne parlent pas. Dans -les fonctions supérieures de l’Etat, peu ou pas de femmes, car il ne -faut pas évidemment compter au nombre des conquêtes féministes, le fait -que Mme Lénine et d’autres épouses de commissaires du peuple collaborent -avec leur mari. Cela a existé de tous temps. - -La Russie ne refuse pas à la femme le droit de s’occuper des affaires -publiques, comme le fait par exemple la France. Loin de lui refuser ce -droit, elle lui en fait un devoir; mais quand même la femme n’est pas -tenue pour l’égale de l’homme; on sent cela partout. - -Les femmes acceptent en général passivement cette situation inférieure. -Quelques-unes même refusent de la voir, par amour du communisme. Elles -me citent les quelques femmes qui ont ou qui ont eu un emploi de grande -responsabilité, afin de détruire l’impression qui s’impose à moi. - -Certaines prétendent que l’absence de femmes dans les premiers emplois -tient uniquement à ce que ces emplois exigent une haute science -politique que les femmes ne possèdent pas. Cela doit être vrai, très -certainement, en général; mais, étant donné que les femmes militent -depuis fort longtemps dans les partis socialistes russes, il est -vraiment étrange qu’il y en ait aussi peu qui soient capables de -participer à la direction de la Révolution. - -La création d’organisations féminines spéciales, à l’instar du parti -allemand, a répondu à une nécessité. Néanmoins, elle a pour effet -d’isoler les femmes et de les mettre à part de la grande politique. - -A toutes les réunions féminines auxquelles j’ai assisté, il n’était -question que de l’organisation de colonies d’enfants. La situation -l’exigeait, il s’agissait de sauver de la mort les enfants des régions -de la Volga. Néanmoins, dans les réunions d’hommes on s’occupait de -sujets beaucoup plus généraux, ce qui fait que les réunions féminines -perdaient en intérêt; elles ressemblaient un peu aux œuvres de -bienfaisance dans lesquelles nos confessions religieuses groupent les -femmes. - -Une camarade venue à Paris, animée par le sentiment de rivalité -féminine, a raconté, paraît-il, que j’avais une fois quitté la séance du -Comité des femmes pour aller dîner; le dîner de l’hôtel Luxe! - -A la vérité, le dîner m’attirait assez peu; mais je bâillais à me -décrocher la mâchoire dans ce Comité où depuis deux heures je -n’entendais parler que d’enfants; et encore en russe! Je préférais aller -lire dans un coin de la salle de lecture. - -On m’a dit que j’ai fait presqu’une révolution, parmi les femmes de -l’hôtel parce que, au cours d’un dimanche de travail dit «communiste», -j’ai refusé d’aller coudre avec elles. - -L’hôtel Luxe, je l’ai dit, n’est pas aimé du peuple, à tort ou à raison -les ouvriers voient dans ses pensionnaires une nouvelle classe -dominante, qui se substitue à la bourgeoisie. Pour calmer le -ressentiment populaire on décide que, de temps en temps, les -«intellectuels» de l’hôtel iront faire une journée du seul travail que -les ouvriers considèrent comme tel, le travail matériel. - -Donc un dimanche, dès huit heures du matin, la cloche est agitée sur -tous les paliers, nous nous habillons à la hâte et descendons à la salle -de lecture. Après un déjeuner sommaire, nous sortons et précédés d’un -immense drapeau rouge, notre cortège s’ébranle; des soldats commandent -la marche en allemand: ein, zwei, vorwärts (une, deux, en avant)! - -Nous montons la Tverskaïa, longeons le boulevard de gauche, et prenons -l’Arbat jusqu’à Déenignié Péréaoulok où se trouve le Komintern (Comité -international). - -Là on s’approche de moi et on me dit qu’en ma qualité de (genossin) -citoyenne je dois me joindre aux femmes qui restent dans l’établissement -et font des travaux de couture. - -J’ai l’indignation de Tartarin de Tarascon lorsqu’on lui proposa de -prendre l’ascenseur. - -Moi coudre? Ah! non! par exemple! - -Je ne suis pas venue à Moscou pour travailler dans un ouvroir. La -couture, c’est le symbole de l’esclavage féminin. - -C’est ce que je pense, mais ce n’est pas ce que je dis. D’abord parce -qu’il faudrait le dire en allemand, ce dont je me sens incapable. -Ensuite parce que j’ai l’impression qu’on ne me comprendrait pas. - -Je me contente donc de dire que je préfère aller travailler avec les -camarades hommes; il y a là les deux anarchistes, l’ambassadeur _in -partibus_ de la Hongrie, un homme très aimable, Landrieux, de -l’_Humanité_; je suis en pays de connaissances. - ---Mais, c’est un acte d’indiscipline, me répond-on. - ---Je m’en... moque; je ne suis pas d’ici, d’ailleurs, si j’étais d’ici, -ce serait la même chose. - -Nous voilà donc repartis. - -Un bataillon de l’armée rouge nous précède: une, deux... une, deux... en -avant... arche! Je m’imagine un moment que nous irons ainsi jusqu’à -Paris. - -Nous arrivons à une gare. C’est là qu’est la besogne; elle consiste à -charger dans des wagons de marchandises, des traverses de rails en bois, -à demi pourries. Ces traverses doivent servir de combustible. - -Un vent glacé souffle tout le jour et une pluie fine nous pénètre. Je -remarque, dans cette simple besogne, la différence des mentalités; -certains, bien que taillés en hercules, travaillent pour la forme; ils -sont la plupart du temps partis, Dieu sait où. D’autres font vraiment -tout ce qu’ils peuvent, tel par exemple l’ambassadeur _in partibus_; et -il n’est pas fort, cependant; il est même tuberculeux; je m’en aperçois -à sa maigreur, et à la toux sèche qu’il ne peut pas retenir. - -Ce travail terrible ne finit qu’à quatre heures. Je reviens tristement -seule, car les hommes ont marché plus vite que moi. Le trajet est fort -long; je suis mouillée, mon costume tailleur est plein de boue, ainsi -que mes mains; je trébuche avec mes mauvaises chaussures sur le pavé -boueux des rues interminables. C’est cela, l’idéal que je suis venu -chercher aussi loin? Je suis comme une mendiante. N’en pouvant plus, -j’entre dans une «stolovaïa» de l’Arbat, où je demande un chocolat pour -mes derniers six mille roubles; je n’aurai même pas pour payer le petit -pain qui en coûte quatre mille. C’est un endroit relativement chic; le -patron me regarde d’abord de travers, mais la patronne me connaît, je -suis déjà venue. Elle considère mes mains et mes vêtements boueux et me -demande d’où je viens; je le lui dis. Elle fait alors une moue de -dédain; évidemment, elle n’est pas communiste. - -Le soir, au dîner, les camarades me disent que mon acte «d’indiscipline» -a mis à l’envers toutes les cervelles féminines de l’hôtel. Les -anarchistes, qui tiennent absolument à ce que je n’ignore rien des -dessous du régime, me montrent la prostitution qui revient avec la -nouvelle politique. - -Elle n’avait pas disparu, ajoutent-ils; si vous ne la voyez pas, c’est -parce que vous êtes femme; nous la voyons, nous autres hommes. On peut -avoir facilement une femme pour cinquante mille roubles. Un exemple -vient illustrer leurs dires; un «délégat» au Congrès International s’est -fait ces jours derniers entôler à Moscou et c’était, horreur, l’argent -que le Komintern lui avait donné pour son retour! - -Les anarchistes, qui ignorent les questions féministes, ne voient dans -la chose que l’immoralité traditionnelle: j’ai la peine d’y voir la -persistance du vieil esclavage féminin. Si la prostitution existe, c’est -que, ici comme ailleurs, les hommes sont seuls les maîtres de l’argent -ou de ce qui en tient lieu. Pour être bien nourries et bien habillées, -les jeunes femmes qui ont de la beauté se font entretenir par les -puissants du jour; les _sodkom_ ou maîtresses de commissaires sont un -objet de scandale. On raconte à leur sujet la plaisante anecdote -suivante: - -Une longue queue, comme on en voit beaucoup à Moscou, stationnait devant -un bureau où l’on donnait des cartes de _paioc_. Les gens attendaient là -depuis des heures lorsqu’une jolie jeune femme de mise élégante, -chaussée de magnifiques souliers jaunes à talons de 18 centimètres, -passe hardiment devant la file des expectants. Elle laisse tomber sur -eux un regard méprisant et pénètre d’autorité dans l’édifice. Elle en -ressort bientôt, tenant sa carte à la main. - -Un pope, qui stationnait là depuis longtemps s’étonne de l’injustice -criante; il demande à ses voisins comment il se fait que la dame puisse -être ainsi privilégiée. - ---Ce n’est pas étonnant, lui dit-on; c’est une _sodkom_. Le pope n’est -guère mieux renseigné, mais c’est un homme avisé et il se dit en -lui-même: «S’il suffit d’être _sodkom_ pour passer tout de suite, je -vais dire que je le suis.» - -Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et dit au fonctionnaire -qui distribue les _paiocs_: «J’ai le droit d’être servi de suite, je -suis «sodkom». - -L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à la demande du pope, -appelle un agent de la _tchéka_ et le fait conduire en prison sous -l’inculpation de sodomie. - -Evidemment ce pope, âme innocente et pure, n’avait pas compris toute la -portée du titre qu’il s’octroyait avec tant de désinvolture. - -Le code que les bolcheviks ont rédigé à la hâte sur le mariage marque un -très grand progrès en comparaison des lois similaires du monde entier. - -Pas de formalités compliquées; les fiancés, sans demander le -consentement de personne, vont devant le fonctionnaire déclarer qu’ils -veulent se marier; on les marie. - -La femme ne perd pas son nom en se mariant; entre les deux époux, la loi -établit l’égalité complète; la femme ne doit pas obéissance à son mari -et, quant à la protection, la femme la doit au mari, comme le mari la -doit à la femme lorsque l’un ou l’autre sont hors d’état de travailler. - -L’adultère n’est pas un délit; la femme peut même l’avouer publiquement, -en allant déclarer au fonctionnaire que l’enfant dont elle est grosse -n’est pas de son mari, mais de tel autre homme (art. 340). - -Le divorce est aussi facile que le mariage; il est accordé sur la -volonté d’un seul des époux. - -La destruction des vieilles lois qui régissaient l’union des sexes a eu -certaines conséquences fâcheuses. Un grand nombre d’hommes ont, -paraît-il, profité des nouvelles libertés pour abandonner leur vieille -femme et en prendre une jeune. - -C’est fâcheux, mais on ne fait pas de progrès sans léser quelqu’un. Dans -l’ensemble, la liberté sexuelle est une bonne chose, elle affranchira la -femme. - -Pas d’émancipation réelle pour la femme tant qu’elle recherchera dans -l’homme le soutien de sa vie. Elle ne devient vraiment libre et -responsable que lorsqu’elle doit travailler pour vivre. Et les enfants? -L’avenir, c’est l’éducation par l’Etat. En attendant, la mère a droit à -une allocation, ainsi qu’à une réduction du temps de travail. - -J’assiste à la première séance du «Congrès des Jeunesses». - -Les membres s’y rendent en groupes; jeunes gens et jeunes filles, au pas -militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le -monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute -cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec; ils n’ont pas -l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la -séance. - -Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky -s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle -de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la -France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de -la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle -veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser. - -On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de -m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de -chaleur. - -J’assiste aussi au «Comité Exécutif des Soviets». Il se tient dans une -salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des -bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des -nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la -Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée, -un énorme buste en plâtre de Karl Marx. - -Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le -président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe. -Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également. - -Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent, -des papiers à la main. - -Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs; -Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine -de respect. C’est Mme Lénine; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a -dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire. - -Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï -sortent aussi; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le -lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à -l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés; -ils seront fusillés pour l’exemple. - -On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le -pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur. -L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas, -tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la -Révolution que pour détruire son œuvre en détail. - -Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le -«Soviet de Moscou». Je suis juchée tout en haut dans une tribune; on ne -me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il -n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de -français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication. - -Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la -parole. - -La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche; -j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite; -il est ovationné; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la -Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est -que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à -la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde, -voudrait anéantir la Russie communiste; mais l’armée rouge est là. - -Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends, -mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans -«propuska». Il faut à Moscou des «propuska» pour la moindre réunion: -précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le -«commandant» du bureau 34 qui m’est décidément hostile--pourquoi? Dieu -le sait--me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier -et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon -«propuska»; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi? je finis par m’en -rendre compte. Tout le monde a un «propuska» écrit à l’encre rouge; le -mien est écrit à l’encre noire; donc le soldat ne sait pas lire; seule -la couleur de l’encre le guide, j’insiste: je prononce le sésame qui, en -théorie, doit m’ouvrir toutes les portes: «la délégat» (je suis -déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me -laisse passer. - -Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin; elle est remplie -de tombes: on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles -révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International -qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public -s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue. - -Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents -femmes, tous bien équipés: tunique kaki descendant jusqu’aux pieds, -casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine -rouge. Pas de galons; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent -les officiers supérieurs. - -Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs; un délégué -allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs -son approbation. - -Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée -ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas -plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un -révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui -marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement. - -Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des -lectures; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du -Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer; pourvu que -Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le -préjugé de la forme du Gouvernement: une République peut être très -réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris. -Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une -énergie et une activité rares; et je ne suis pas de ceux qui, au nom -d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et -leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des -circonstances; mais les circonstances sans les hommes capables de les -accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une -situation révolutionnaire: si un Lénine et un Trotsky possédant la -confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement -à l’heure actuelle un état communiste. - -Après les discours, l’armée défile; l’infanterie avec son bataillon de -femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les -tanks. - -En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que -j’ai pu en retenir: - - -LA CHANSON DES SOVIETS - -I - - Ecoute ouvrier - La guerre est commencée - Laisse-là tes outils - Prépare-toi à marcher - -Refrain - - Hardis au combat nous irons - Pour les Soviets - Ensemble nous mourrons - En luttant pour eux. - -II - - Voilà les tranchées - Les balles sifflent - Les obus explosent - Mais l’armée rouge ne se rend pas - -III - - Vive notre Lénine - Le chef de l’Internationale - Vive notre Trotsky - Le chef de l’armée Rouge - -Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, une forteresse très -importante de Crimée. - -Voici maintenant la chanson des marteaux, ou plutôt ce que j’ai pu en -retenir: - - Nous sommes les forgerons - D’un monde meilleur - Nous forgeons le fer sur l’enclume. - Lève-toi, lève-toi marteau dur - Lève-toi et frappe au cœur - Les ennemis de la Révolution. - -L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la cavalerie, le génie et -l’aviation; une sixième arme, la propagande; Trotsky renouvelant -Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées au combat; il parle -jusque sous les balles. Un grand nombre de militants, hommes et femmes, -sont chargés de missions analogues. - -On m’a dit de me tenir prête à onze heures et demie pour aller visiter -un établissement d’enfants. - -Nous allons d’abord au siège de la section féminine du Parti; un grand -bâtiment plein de bureaux où travaillent des femmes de tous genres. Je -revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques; bientôt arrive la -camarade qui doit nous conduire et qui est l’inspectrice générale des -établissements d’enfants. Elle ne ruine pas la République des Soviets -par sa coquetterie, la pauvre femme: elle porte des vêtements de hasard, -ses chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal aux dents, car elle -porte un mouchoir blanc en mentonnière. Après une de ces longues -attentes auxquelles je commence à m’habituer, l’auto demandée arrive. -J’y prends place avec ma conductrice et quelques dames qui ont voulu -profiter de l’occasion. - -L’Institution est à soixante kilomètres, nous sortons de Moscou et nous -nous engageons bientôt dans une magnifique forêt de sapins; la route est -très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue qu’elle n’a pas -mangé depuis la veille. Je ne puis offrir à la pauvre camarade que -quelques morceaux de sucre oubliés dans mes poches; elle les mange. -Cette femme est encore une de ces héroïnes obscures qui, si elles -étaient plus nombreuses, assureraient le succès du communisme. - -Notre auto file avec rapidité, nous traversons des villages et sur notre -passage les paysannes, prises d’une peur tout à fait comique, se sauvent -dans leurs maisons. - -Les villages ne semblent pas misérables. Nous sommes dans la province de -Moscou et la récolte, surtout la récolte des pommes de terre, a été très -abondante. Les maisons sont uniformément faites de troncs d’arbre -disposés en travers; elles ont de nombreuses petites fenêtres d’un effet -gracieux. Tout le monde est sordidement habillé et pieds nus. - -Bientôt il faut s’arrêter dans les villages; le chauffeur ne sait pas le -chemin et doit demander. Les paysans, la première impression passée, -sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à notre voiture. On -donne à l’un la permission de monter pour nous montrer le chemin; il -nous guide pendant deux ou trois kilomètres. - -Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement il n’y en a -pas beaucoup; mais cela n’embarrasse pas notre chauffeur, qui engage -l’auto à travers champs. Nous sommes effroyablement cahotées, mais j’ai -déjà fait mon apprentissage sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais -pas... nitchévo! - -Après bien des détours nous arrivons enfin au monastère où est la -colonie. C’est une construction sans caractère, sauf la chapelle, qui -est byzantine. A notre entrée des enfants, filles et garçons, accourent -et un jeune pensionnaire, avisé entre tous, s’écrie: «Voilà les femmes -de Lénine!» Fichtre! - -Mais les nonnes viennent à nous; elles sont vêtues de noir et leur -costume rappelle plutôt la paysanne que la religieuse; nous descendons -de voiture. - -Le monastère a gardé en partie son ancienne affectation. On a renvoyé la -supérieure et conservé les sœurs; la colonie d’enfants a été jointe au -couvent en une manière de symbiose. - -On nous fait entrer dans une pièce qui servait autrefois de salon à la -Mère supérieure. L’ameublement est fort simple: buffet en bois jaune, -canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble à un salon petit -bourgeois; mais les murs blanchis à la chaux donnent une note très -pauvre. - -On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. C’est un homme encore -jeune; il est vêtu d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le -tout maculé de boue; il revient des champs. En dépit du costume, cet -homme n’a rien de paysan, il ressemble à un ingénieur agronome, -l’expression de son visage est très intelligente. - -Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent soixante enfants. Tout -d’abord l’établissement était dirigé par un Soviet composé des -professeurs, des habitants du village et même de quelques élèves. Cela -marchait très mal, les paysans intriguaient, on montait la tête aux -enfants contre les professeurs qui ne plaisaient pas: la zizanie était -en permanence. - -Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé un directeur responsable: -depuis ce temps, la colonie prospère. - -Une partie des nonnes, elles sont deux cents, s’occupent des enfants. -Elles leur apprennent à coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les -Russes portent en hiver. - -J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon petit cordonnier. Il -montre avec fierté la paire de bottes qu’il vient de terminer. - -Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir cette colonie d’enfants -pauvres sous les aspects d’un brillant lycée. Si on a fait la -Révolution, n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des riches? -J’apprends aussi que les enfants travaillent aux champs, et cela ne me -plaît pas beaucoup non plus, surtout quand je vois que les salles de -classe ne sont pas encore organisées; il est vrai que nous sommes dans -la période des vacances. - -Il y a une grande salle avec une scène. On apprend aux enfants à jouer -la comédie: c’est plus intellectuel. - -Tout est très proprement tenu, mais incroyablement pauvre. Dans les -dortoirs, des lits en bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une -paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous la direction des -religieuses, se fabriquent avec des bouts de chiffon et de la bourre de -laine, des couvertures pour l’hiver. - -Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils paraissent en bonne santé. -Dans la cour ils nous entourent et nous sourient. - -Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout -entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire -marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la -récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très -abondante. - -Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons -leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec -lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles -peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les -murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre. - -Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux; maintenant, il -va au Gouvernement. - -Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles -en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la -poussière continuelle rend le travail très malsain. - -Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à -pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde. - -Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle -nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe -avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle -verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant. - -On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses, -mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec -celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup -s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans -les musées et les excursions. - -Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse; -voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que -nous leur fassions rendre leur supérieure: le directeur doit intervenir. -La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout -de même elle est la Révolution. - -Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle -des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour -à tour à la porte regarder manger «les femmes de Lénine». - -Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au -lait; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et -bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une -vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle -n’a pas mangé. - -Cette sympathique inspectrice a de l’ambition; elle voudrait étudier à -l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait -valoir son âge encore jeune: vingt-neuf ans; elle en paraît quarante. -Les camarades la dissuadent; elles lui disent qu’elle manque de la -persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt. - -Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt -à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries; il -faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe -ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège; il n’y a pas d’accident. - -En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du -système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé; au loin des paysans -travaillent au milieu d’un champ; il va les trouver. Pour quoi faire? -Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs -de pommes de terre; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne -savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le -chauffeur donne du _naphte_ (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons. -Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à -lui; il l’a économisé; Dieu veuille le croire. - -Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans -encombre à Moscou. - -Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de -l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la -Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés; c’est une -véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie. - -J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore -rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos; il y en -a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste. -Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks; -on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle -tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau. -Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien; la -vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas? Et puis, -continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous -arrête, on vous tue, même; c’est la terreur. - -Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne, -devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être: -_Nitchevo_, il n’arrive que ce qui doit arriver. - -Enfin, le docteur Kallina vient; il me donne une carte pour visiter -l’hospice des Enfants Trouvés. - -J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse -polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le -français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les -publier; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y -avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être -sincère; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés -au ravalement d’une maison; enfin, dit-elle, on commence à réparer! - -Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un -morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui -offre: elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du -pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice! - -Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est la vérité, que c’est -par exception que nous avons reçu ce pain: habituellement, au «Luxe» -comme ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer tout à fait je -lui dis: - -«Mangez sans scrupules, le pain est exécrable!» - -Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu digérer sans remords ce pain -du privilège et de l’injustice. - -Jolie figure cette jeune doctoresse; il y en a des mille comme elle, je -l’ai dit, en Russie; dévouement, honnêteté poussée jusqu’à la minutie -puérile. Je pense par antithèse aux milliers d’hommes sans scrupules -qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent aux dépens de la pauvre -Russie et je me dis que le sacrifice des premiers est bien inutile. - -Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et la nuit sous mon unique -couverture; on m’a ri au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une -couverture supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a pitié de moi et -elle m’apporte son plaid. Elle est venue plusieurs fois pour me tenir -compagnie; mais... le garde-rouge qui veille... lui a refusé la porte -parce qu’elle n’avait pas de «propuska». N’entre pas qui veut à l’«Hôtel -Luxe»: il faut un laisser-passer et c’est toute une histoire pour -l’obtenir de la bureaucratie. - -Ces «propuska», ils me rendront contre-révolutionnaire. Autrefois, -lorsque je lisais Dumas père, je me disais que ces gens de la Grande -Révolution devaient être bien heureux d’avoir une carte de civisme et de -la montrer à toute réquisition. La réalité est bien différente; les -«propuska» sont une invention détestable. - -La maison des Enfants trouvés a été fondée par Catherine la Grande. Les -bolcheviks l’ont améliorée et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre -des lits, afin que les soins puissent être plus attentifs. - -Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que les mères n’ont pas le -droit de venir abandonner leur enfant et que les bébés hospitalisés ont -été effectivement _trouvés_ dans la rue. - -La doctoresse de l’établissement m’explique que, si on permettait -l’abandon, les mères viendraient en foule apporter leurs bébés. J’ai la -tête pleine de la brochure de Mme Kollontaï sur l’élevage des enfants -par l’Etat et je pense que le gouvernement devrait être enchanté de cet -empressement des mères à lui donner leurs enfants. Je me rends compte -qu’il y a très loin de la théorie communiste à la pratique. En cette -matière, comme en bien d’autres, la misère générale a empêché la -réalisation des programmes. - -Nous parcourons les salles. Tout est peint au ripolin blanc et -proprement tenu. Les contagieux, les syphilitiques sont isolés dans des -services spéciaux. Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant en -allaitent un autre. - -Ma conductrice me fait comparer les enfants qui ont leur mère, à ceux -qui ne l’ont pas; la différence est grande, en effet. Mais cette -démonstration de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons me -choque au plus haut degré; je crois entendre Pinard, un de mes maîtres, -qui n’était pas précisément un homme avancé. C’est que je suis venue -pour voir le communisme, et non seulement je ne le vois pas, mais on n’a -pas même l’air de se douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis -la Révolution. - -L’allaitement maternel n’est nullement aussi indispensable que le -prétendent ceux qui veulent maintenir la femme dans sa servitude -ancestrale. Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées de -France, se développent en excellente santé. C’est une question d’hygiène -et de soins éclairés. - -Je comprends cependant que la misère doit excuser bien des choses; -surtout quand ma cicerone me raconte que l’hiver précédent, beaucoup de -bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux. - -Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est proprement tenu et -rappelle nos hôpitaux de province. Dans une salle se trouve une -Française qui est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. Elle -donnait des leçons de français à Moscou. Toute sa famille a disparu; son -mari est mort; son fils a quitté la Russie; elle est seule, vieille et -malade. Elle nous sourit cependant, heureuse de parler français. Elle a -vécu la guerre, la révolution, Kerensky, le Bolchevisme; rien ne lui est -arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui disant qu’elle va guérir, -pieux mensonge; elle est pour jamais hors d’état de gagner sa vie. - -Elle ne s’est pas plainte du régime; il n’en est pas de même du médecin -qui m’accompagne et qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a -donné une mauvaise chambre il a droit à un _paioc_ qu’il ne touche pas. -Il a un traitement ridicule de quelques milliers de roubles par mois, le -prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, il fait de la -clientèle, il a son appartement en ville et ne vient à l’hôpital que -lorsqu’il y est obligé. - -Au retour, je fais la connaissance dans la rue, d’un autre mécontent. -C’est un jeune homme, autrefois bourgeois; il a fait des études -classiques et commencé une école d’ingénieurs. La Révolution en a fait -un mécanicien pour automobiles; il porte un pardessus de toile tout -taché de cambouis. Il gagne bien sa vie, me dit-il, parce qu’il sait se -débrouiller; son métier, en outre, ne lui déplaît pas, mais la -dégradation sociale qu’il a dû subir, fait de lui un ennemi furieux du -bolchevisme. - -Dans cette question des classes moyennes il y a, à mon avis, des torts -des deux côtés. Les intellectuels, ancrés dans leurs préjugés n’ont pas -voulu reconnaître la dictature du prolétariat et les ouvriers, remplis -de leurs préjugés de classe, eux aussi, ont cru pouvoir se passer des -intellectuels, ce qui est impossible à moins de revenir à la vie -primitive, qui n’est en rien désirable. - -Maintenant, on me connaît au Komintern, et le matin je prends souvent -l’autobus rouge qui m’y conduit. Je remarque que dans les rues, les gens -regardent haineusement cette voiture qui transporte des fonctionnaires -détestés. Un anarchiste me dit un soir qu’on à tiré sur l’autobus et -qu’une balle l’a effleuré. Je suis porté à croire qu’il a mal vu, mais -le lendemain, je constate qu’il y a un trou rond à l’une des vitres de -l’autobus. Décidément, ce Moscou est plein de dangers. - -Je profite de ce que les employés commencent à m’avoir «à la bonne» pour -demander un «propuska» qui me permette de visiter le Kremlin. - -J’avais bien des fois tourné autour de cette forteresse, mais je n’osais -m’avancer jusqu’à la porte. C’est que je sentais ne pas peser lourd avec -ma petite carte violette de pensionnaire de l’hôtel Luxe; et j’avais la -hantise d’être arrêtée et oubliée en prison. - -Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, en sa qualité -d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin et n’a pas envie d’y entrer, émet -en riant l’hypothèse que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient à -m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un au revoir, ému. Au premier -guichet, je montre mon «propuska», on me donne un papier rose et je -franchis deux barrages de soldats; me voilà dans la place. - -Je passe sous la tour où se trouve la grosse horloge qui sonnait, -dit-on, l’_Internationale_, au début de la Révolution. - -Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, très originale, est -peinte en vert, celle de Trotsky a moins de caractère; elle est peinte -en rose. Que de tristesses dans ces rues désertes; sur une petite place, -devant une chapelle, des soldats font l’exercice; là-bas, sur la fameuse -terrasse d’où Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des enfants jouent -au ballon. De temps en temps, un employé, misérablement vêtu, passe -devant moi et disparaît bientôt dans une porte. - -Je parcours la terrasse magnifique; pas de banc, mais, devant le Palais -de Lénine, il y a un chantier de bois où travaillent nonchalamment deux -ouvriers; je m’assieds sur une poutre. Le soleil radieux fait scintiller -les coupoles dorées des chapelles; les murs du Palais de Lénine, -éclatants de blancheur, renvoient une lumière crue. - -Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose était pleine de -dames frou-froutantes à la cervelle d’oiseau. Elles papotaient, -intriguaient, flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, et le -bonheur de tout ce monde était fait du malheur de millions d’ouvriers et -de paysans. - -C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie triste de l’usine, -travaillant sans espoir du seuil de l’adolescence, à la décrépitude -finale. C’était pour eux que les paysans vivaient comme des bêtes, sans -un rayon de culture intellectuelle pour illuminer leur existence. Enfin, -le cataclysme est venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet -abandon. - -Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. C’est une utopie que d’y -chercher une régénération des hommes à leur feu purificateur. Ils sont -ici ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, leurs -duretés, leurs petitesses; le sol tremble encore et pourrait bien les -engloutir; on dirait qu’ils ne s’en doutent même pas. - -Quant à moi, je me sens comme une étrangère, aussi mon imagination -franchissant les distances me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est -la petite vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille la peine -en ce monde. - -J’ai visité le palais impérial qui a été transformé en musée. Dans des -vitrines, les vêtements des anciens tsars, leurs bijoux et leurs -couronnes enrichies de diamants. On dit que ces diamants sont faux, je -n’ai pas le moyen de le savoir. - -Les vastes pièces sont très proprement tenues, les parquets -soigneusement cirés. Seule une odeur insupportable de harengs grillés, -la cuisine du concierge sans doute, jette le trouble; elle rappelle que -le peuple a pris possession du palais après en avoir chassé les -empereurs. - -Ce concierge, en dépit de ses harengs, doit être tsariste. Avec quel -respect il ouvre les portes des appartements impériaux, avec quelle -émotion il nomme et décrit les pièces du mobilier. Au contraire, lorsque -nous passons devant les choses du régime nouveau, il dit avec dédain: -«objets soviétiques»! - -Il est de fait que les Soviets ne se sont pas ruinés en frais -d’installation. Dans le riche salon où se tenait le Congrès, ils ont mis -une misérable estrade en bois blanc recouverte de papier rouge. Cela -fait un effet pitoyable; l’impression d’éphémère que l’on ne peut pas ne -pas avoir est pénible pour un communiste. Il est vrai que les bolcheviks -ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper de l’effet produit -par leurs agencements sur les étrangers de passage. - -Il y a dans le Kremlin de nombreuses chapelles qui datent des treizième, -quatorzième et quinzième siècles. Certaines sont fort jolies. On -restaure les peintures, on dégage les œuvres d’art que les régimes -passés avaient stupidement recouvertes de planches. - -On n’accusera pas les bolcheviks d’avoir négligé l’art; ils -l’encouragent même trop, à certains égards. Le cubisme est, on le sait, -tout à fait à l’honneur à Moscou. La liberté absolue laissée à -l’imagination des artistes nous a valu jusqu’à des statues _en ficelle_! - -Dans le vestibule d’un établissement soviétique, je tombe en arrêt -devant une sorte de tobogan de fer qui tient le milieu de la salle et -dont la hauteur, de cinq ou six mètres, atteint le plafond. Au centre du -tobogan sont deux cubes d’inégale grandeur; le plus grand est en bas et -le plus petit en haut. Ils sont en papier huilé et ressemblent à -d’énormes pièges à mouches. Je me creuse la cervelle à chercher le sujet -de cette construction bizarre; ne trouvant pas, j’avise un voisin. - ---Que diable est-ce que cela? - ---Cela, me dit d’un ton plein de respect mon interlocuteur, c’est la -Troisième Internationale! - ---Vraiment! - ---Oui; et le petit cube du haut c’est le Comité Exécutif! - -Je me retiens pour ne pas pouffer; c’est de la folie toute pure; et il -paraît que le générateur de cette merveille la voulait édifier sur une -place de Moscou, elle aurait atteint une hauteur de trois cents mètres. - -Le bolchevisme, telle la cornue de Nicolas Flamel, recèle les substances -les plus hétéroclites; le bien avec le mal, le progrès avec la démence. - -Je suis peu allée au théâtre. La première période de mon séjour -coïncidait avec les vacances, les théâtres étaient fermés. J’étais -encore à Moscou quand ils se sont ouverts; mais je n’avais plus d’argent -et personne ne s’intéressait assez à moi pour me donner des billets. - -J’ai assisté cependant à un concert et à un ballet russe. Le concert -n’avait rien de remarquable, sauf que j’y pus voir dans le public la -bureaucratie qui s’essayait dans son rôle nouveau de classe dominante. -On chanta du classique et à la fin un comique dit des vers où on -raillait les commissaires profiteurs; malheureusement c’était en russe -et je n’avais personne pour me traduire. - -Une autre fois, j’ai grelotté pendant deux heures dans une salle glacée, -à attendre un ballet annoncé pour huit heures et qui ne commença qu’à -dix. Le public, lui, ne s’impatientait pas; les gens bavardaient et -riaient; bah huit heures cela veut dire ce soir. Il faut être un -occidental pour être constamment pendu à sa montre. Autant être ici -qu’ailleurs, nitchévo! - -Le ballet est très bien conçu et digne d’une meilleure scène. Le numéro -le plus original est: _la marche funèbre de Chopin_. Un jeune homme dit -d’abord des vers sur cette composition musicale, puis le rideau se lève. -Au fond de la scène, une jeune fille, couchée sur un lit blanc, couvert -de fleurs; elle vient de mourir. Devant le lit une petite fille -agenouillée prie; à côté les parents en des attitudes de désespoir. - -Au devant de la scène, le passé de joie; jeunes filles et jeunes gens -vêtus de blanc dansent des rondes. Mais la mort au visage affreux, à la -robe sanglante arrive; l’un après l’autre, les danseurs tombent à terre -et elle les étrangle en grimaçant un rictus féroce. - -Le public applaudit ce numéro, mais il ne le redemande pas; il préfère -des danses espagnoles fort banales qu’il couvre d’applaudissements et -rappelle plusieurs fois. - -En Russie, la profession de danseuse n’a pas le cachet d’immoralité -qu’elle conserve encore chez nous. C’est un art comme un autre et on -l’apprécie beaucoup. La petite fille de la donneuse de journaux de -l’hôtel Luxe s’exerce à danser dans la salle de lecture. Comme elle n’a -pas de musique elle chante une chanson pour marquer la mesure. La mère -est très fière de sa «ballerine» qui n’a que six ans. - -Voilà que je commence à me faire des relations. Un soir je suis allée -chercher un pot d’eau bouillante à la cuisine; j’ai disposé sur ma table -recouverte d’une nappe blanche ma théière et mes tasses aux armes de la -République des Soviets, j’ai sorti une boîte de lait condensé que je -traîne depuis Berlin; un reste de sucre: je reçois! - -Deux hommes viennent me voir; j’ai fait leur connaissance chez le -fonctionnaire dont je parle plus haut. Nous parlons de Moscou, de la -Révolution, etc., au bout d’une heure ils s’en vont. - -Une angoisse m’étreint de cette conversation. Evidemment je comprends -que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et que je manque -d’estomac. Un des hommes a été président d’un tribunal révolutionnaire; -il se complaît dans la terreur. Parmi les hommes de notre -Quatre-Vingt-Treize il apprécie surtout Carrier; il trouve que ses -bateaux à soupape étaient «un système très ingénieux» et qu’il faudrait -imiter! - -Je conçois la terreur comme une nécessité; mais je pense qu’il faut ne -l’employer que le plus rarement possible et ne jamais y prendre plaisir. -Lorsqu’on prodigue la mort, les gens s’y habituent comme à toute autre -chose et elle ne remplit plus son office qui est d’épouvanter l’ennemi. - -Mais je ne connais la terreur que par les livres; mon contradicteur a -été officier, il a fait la guerre et la vie humaine, qui me semble à moi -la chose la plus précieuse ne compte pas pour lui. - -Le sommeil ne vient pas cette nuit-là; pourquoi? N’ai-je pas au cours de -ma vie de militante entendu des centaines de conversations semblables; -combien de gens n’ai-je pas entendu fusiller en paroles et moi-même -combien de fois ne l’ai-je pas été? A Paris, cela me faisait rire parce -que je savais bien qu’il ne s’agissait que d’un jeu; la chose -viendrait-elle jamais, en tout cas elle était très loin. - -Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la ville, il y a des caves -où on pleure, où on désespère, où on meurt. Décidément j’ai besoin de -tout un cours de révolution. - -La terreur, à Moscou, est très intelligemment organisée. Point de ces -charrettes pleines de condamnés qui longeaient en 1793 notre rue -Saint-Honoré; on n’exécute pas sur la place Rouge comme notre Révolution -exécutait sur la place de la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai -jamais vu tuer personne. J’entendais seulement dire que, la nuit -précédente, on avait fusillé tel ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont -plus psychologues que ne l’ont été nos ancêtres de la fin du XVIIIe -siècle. - -Tous les révolutionnaires russes ne sont pas insensibles. - -Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous d’épouvante; d’autres sont -tombés malades. Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui -j’apprends un peu de Français, répète volontiers, lorsque la donneuse de -journaux chante notre _Carmagnole_: - - Tous les bourgeois on les pendra. - ---Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes! - -J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, mais, par malheur, -Souvarine est parti à Berlin; je n’ai plus personne pour me _pistonner_, -alors on me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je vais -harceler les bureaux du Komintern; rien n’y fait. - -Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument cependant; je -mange très peu de ce qu’on me donne et j’ai faim. Je sais que le -«komintern» donne de l’argent aux délégués pour le retour; si je -demandais une avance? Je prends d’abord conseil d’un camarade. - ---Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal apprécié. On vous -entretient; donc vous ne devez pas avoir besoin d’argent; si vous ne -pouvez pas vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste. - ---Que faire, alors? - ---Vous avez bien quelques babioles; venez avec moi demain matin, j’ai un -vieux pantalon de l’armée rouge; nous irons vendre au marché. - -C’est un marché en plein vent, tout au bout de la ville. Il y a là de -tout: de la viande et des pendules, du beurre, des chaussures neuves et -d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens «bourgeois» viennent là vendre -leurs bijoux, les bibelots qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de -belles choses; depuis quatre ans que la Révolution dure, ils ont eu le -temps de tout vendre. - -Comme chez nous, les pauvres «Crainquebille» sont persécutés par la -tchéka en uniforme; elle parcourt à cheval le marché et disperse les -petits marchands; je suis humiliée et attristée, mais je prends le parti -de rire de mon malheur. - -Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, j’ai retiré l’étoile -soviétique que je porte à ma casquette. C’est une honte d’aller -_spéculer_; on ne traîne pas au marché l’insigne du communisme. - -J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise d’homme que je porte pour la -commodité et que j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que -m’a octroyées le «Luxe»; je ne fume pas. J’ai des boîtes d’allumettes, -une savonnette fine de Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en -Lettonie. - -Je me fais à moi-même un piteux effet; pour attirer l’attention sur mon -magasin portatif je crie: «Roubachka» chemise; sans doute je prononce -très mal, car on rit; je prends le parti de rire aussi et on m’appelle -«Américanska» l’Américaine. Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu; -vingt mille roubles la chemise, quinze mille roubles les cigarettes; -quinze mille roubles le savon; je suis riche. - -De mes marchandises il ne me reste que le cahier; c’est en vain que je -l’ai offert, personne n’en a voulu; «Ia nié pichou», je n’écris pas; -telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des -Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat. - -Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos -porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la «stolovaïa» dis-je -enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon -tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité. - -Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures -visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des -allumettes; j’ai l’espoir de toucher un savon; j’irai vendre tout cela, -et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux; la petite montre -que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini -des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me -sens prise du génie de la spéculation! - -Tout de même, j’ai hâte de partir; mon inaction me pèse; elle fait que -les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place -prépondérante dans mon esprit; et j’ai dit combien elles sont mauvaises. -Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au «Luxe», mais on -ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon -caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un -certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les -«Galeries Lafayette» de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là, -accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon -ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller; il est tout fringant dans -son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap; il est -terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid. - -Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à -un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon -passeport; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je -n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ. - ---Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon; la -personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on -ne berne pas. - ---Qui donc est-ce? - ---Trotsky. - ---Ah! - -En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais -au «Komintern» toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre, -je trouve le commissaire qui m’a fait à X... des promesses qui ne se -sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ; la Russie a -besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma -casquette d’homme: «La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme, -elle a une mission de charme», etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait -trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits -rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée -que j’avais peur de ne pas l’être assez. - -Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste qui est si peu -féministe, mais j’ai peur de lui. C’est un commissaire, et bien que -j’aie dans ma poche mon passeport et les six mille marks qu’on m’a -alloués pour le retour, je sais qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour -qu’on m’empêche de partir. C’est pourquoi je me contente d’une -échappatoire. - ---Oh! vous savez, _Monsieur_, je ne suis plus jeune et je considère ma -mission de charme comme terminée. - -Mais il ne veut pas me lâcher; il me reproche l’argent que j’ai coûté -aux Soviets et me dit que mon devoir est de rester en Russie. «Si les -conditions sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter.» - -J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation... - ---Qu’est-ce que tout cela! - -Mais on appelle le commissaire; j’en profite pour m’esquiver sans -demander mon reste. - -En bas est l’autobus rouge où je monte pour la dernière fois le cœur -ulcéré. Il pleut; à la lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou -m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un cantique qu’on me -faisait chanter dans mon enfance me reviennent en mémoire: - - «Tout n’est que vanité, - «Mensonge, fragilité.» - -Vérité profonde; tout n’est que vanité; rien dans la vie ne vaut la -peine, et plus pessimiste encore que le moine du Moyen Age je n’excepte -pas Dieu de la vanité universelle, parce que je sais que Dieu est -humain. - -Ma tristesse s’en va vite; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les -connais pas? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire, -l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits -bourgeois penchés sur leurs gains; ils sont acariâtres, maussades, -tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que -j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin. - -Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. «Je me -demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis -disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette -vie tranquille.» - -Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de -quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée. - -Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir; c’est un jour de joie. Je -vais écorner l’allocation du «Komintern» à la «stolovaïa» pour quitter -la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est -remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de -l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me -suivent partout; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque -chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité; à eux ma demi-livre -de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent -cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le -pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil -que j’apprends par cœur; c’est la quatrième fois que je change de nom -depuis Paris. - -Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier; les -deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli -et surtout pas prudent. Ils ont raison; je modère mes transports. - -D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit -un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement. -Au moins, fait-il, écrivez-moi... les camarades, on les voit s’en aller -et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès -que j’aurai quitté la Russie. - -Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le -docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur? Bien d’autres -que moi sont revenus de Russie; je reviendrai aussi. - -Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un -Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi; Nous devons -voyager ensemble jusqu’à Berlin. - - - - -CHAPITRE III - -Le retour - - -Enfin je connais les douceurs du wagon diplomatique! Il n’est pas -extraordinaire, ce n’est même qu’une voiture de deuxième classe et en -outre, comme la République des Soviets est pauvre, il est éclairé à la -bougie. Je ne suis pas encore contente; car, au lieu de me laisser -choisir ma place, on m’a mise d’autorité dans un compartiment avec des -dames que je ne connais pas. Mais enfin je me reporte à mon voyage en -sens inverse et je me trouve en comparaison parfaitement heureuse. - -Une fois le train parti, je lâche les dames pour aller retrouver le -camarade allemand, il est dans le compartiment des courriers. - -On entonne l’air des Soviets; il a quelque chose de religieux et je me -sens remuée jusqu’au fond de l’âme. J’oublie le commissaire de K., les -bureaucrates désagréables, les mauvais camarades; les mille misères de -mon séjour. J’ai un instant l’impression de faire partie d’une armée -immense qui marche à la conquête du monde nouveau. - -Nous quittons la Russie et j’ai un peu peur, sachant que je dois passer -par le même chemin qu’à l’aller. Je me rassure en me disant que cette -fois je suis légale. J’ai un passeport et quel passeport; il est couvert -de prestigieux cachets. - -A la frontière les courriers diplomatiques nous quittent; nous sommes -seuls, l’Allemand et moi. Pas d’incidents durent le parcours des petits -Etats; on m’a demandé mon passeport; je l’ai montré, il est excellent. - -Tout de même je me sens soulagée d’un grand poids lorsque j’arrive en -Allemagne. Ouf! Le danger est fini; si je savais mieux l’allemand -j’entonnerais volontiers le _Deutschland über Alles_. Au buffet de la -gare frontière qui est très bien installé, nous commandons un bon dîner; -il faut bien oublier Moscou. - -Quel drôle d’homme que cet Allemand! Comme je lui avais fait remarquer -la longueur des formalités à la douane, il m’a dit: «L’Entente, votre -Entente!» Maintenant je dis que le pain est noir; il fait: «Versailles!» - -Comme si c’était ma faute! - -Mais nous reprenons le train; c’est un train omnibus et je remarque qu’à -chaque station mon compagnon descend, l’air agité. Qu’a-t-il donc? - -Comme nous approchons de L..., il me dit d’un ton tragique: - ---Etes-vous ferme, énergique? - ---Ferme? pourquoi? - ---Parce que nous allons être arrêtés: j’ai vu les fileurs du train; ils -nous suivent depuis la frontière. - -Je rassemble tout ce que j’ai de fermeté. Arrêtée, en Allemagne, ce -n’est pas très dangereux: j’en serai quitte pour quelques jours de -prison, mais enfin j’aurais préféré voyager tranquillement. - -Mon camarade reprend: - -«Il est possible que moi seul sois arrêté, si cela arrive, vous irez à -Hambourg. - ---Oui. - ---Vous vous rendrez chez le camarade X, telle rue, tel numéro et vous -direz que je suis pris. - ---Bien...» - -Je veux écrire le nom et l’adresse; il m’arrête du geste et dit: «On -n’écrit jamais; apprenez par cœur.» - -C’est un nom allemand, une adresse assez longue; je les répète un grand -nombre de fois de suite comme font les enfants. Mais impossible de rien -retenir; le camarade se met en colère et dit: «Vous n’avez donc pas de -cerveau?» - ---Si, j’ai un cerveau, mais je suis tellement émue par l’idée de cette -arrestation imminente, que je ne puis plus penser à autre chose. Toutes -mes forces mentales sont employées à dissimuler sous une tranquillité -apparente le trouble profond qui m’agite. - -Enfin, à force de répétitions je finis par savoir ma leçon; on est à -X..., nous sortons de la gare et cherchons un hôtel. - -Dans la rue mon compagnon me dit d’une voix d’outre tombe: - ---Nous sommes un couple aimable! - ---Quoi? dis-je absolument abasourdie. - ---Mais oui. Vous comprenez qu’il faut entrer dans les conceptions des -hôteliers pour passer inaperçus. Les couples; ils connaissent cela; -alors nous sommes un couple aimable et nous prenons une chambre à deux -lits. - ---Soit. - -J’ai couché dans la chambre de tant de gens depuis mon départ de Paris, -que je ne me formalise pas pour si peu. En Russie, d’ailleurs, de -pareils détails n’ont aucune importance. - -Nous ayons trouvé un hôtel, mais il est mal tenu. La patronne n’en finit -pas de trouver la clef de la chambre. Enfin nous pénétrons; mais pour -arriver à la chambre à deux lits il faut en traverser une autre. Un -homme qui est monté derrière nous prend possession de cette chambre; mon -camarade me lance un regard terrible, je comprends. - ---Cette chambre est bien mauvaise, dis-je d’un air pincé à hôtelier; je -n’en veux pas. Et me tournant vers mon compagnon, je fais, mécontente: -«Allons-nous-en, Wilhelm!» - -Nous voilà à nouveau dans la rue; heureusement un fiacre passe, nous -sautons dedans. - -L’homme qui voulait loger à côté de nous, me dit mon compagnon, c’est le -fileur du train. - ---Diable! - -Mon camarade est nerveux; il presse le cocher; il regarde à toute minute -si nous ne sommes pas suivis et me dit d’en faire autant. Nous -descendons devant une maison, il sonne à la porte, du moins je le pense. - ---Vous connaissez quelqu’un ici? - ---Mais non; je fais semblant de sonner; maintenant que le cocher est -parti, je vais chercher une autre voiture; restez-là avec les bagages. - -Le camarade est parti depuis une demi-heure; je pense que sans doute il -est arrêté et je me demande ce que je vais faire avec ses lourds -paniers. J’ai envie de planter tout là et de chercher pour mon compte un -hôtel. - -Enfin, Wilhelm, donnons-lui ce nom, arrive en fiacre. Nous chargeons les -bagages et repartons; il est une heure du matin, la ville est -tranquille, nous commençons à nous rassurer. - -Nous arrivons à un hôtel chic, mais pas très convenable. C’est moi qui -parle à l’hôtelier; je décline mes noms et prénoms, la ville d’où je -viens, etc., mon compagnon déclare vouloir rester inconnu. Il paraît que -cela se fait ainsi dans le pays; mais quelle réputation vais-je avoir, -grand Dieu! Après tout, c’est un déguisement de plus. - -Wilhelm s’en va je ne sais où et me laisse en carafe dans la salle à -manger de l’hôtel. On joue de la musique; il y a des femmes en robe très -décolletée; je ne sais quelle contenance prendre. S’il croit que je -passe inaperçue avec mon costume tailleur et mon manteau de gros drap -bolchevik. - -Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) ne rentre qu’à quatre -heures du matin; où est-il allé? Je ne le lui demande pas. - -Nous sommes trop émus pour dormir. Nous passons le reste de la nuit à -discuter du marxisme. Je manque un peu d’exactitude en disant que je -n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm; je lui en ai posé une: -je lui ai demandé en riant s’il n’était pas l’œil de Moscou? - -Il a pris un air courroucé: «Et si je l’étais, qu’y trouveriez-vous de -risible? Vous ne respectez donc pas la Révolution?» - ---Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je serais allée en Russie -sans papiers depuis Paris si je n’étais pas ardemment communiste? Mais -c’est chez moi un travers d’esprit: j’ai plaisir à me moquer des choses -que je respecte. - ---Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, c’est la race. -Vous autres Français, vous ne prenez rien au sérieux. - -L’œil de Moscou a des affaires à X..., il me dit qu’on ne peut partir -tout de suite pour Berlin. Pour comble de malheur, un policier est venu -à l’hôtel; il veut absolument savoir le nom du compagnon de madame -Guérineau: c’est mon nom de circonstance. - -Je connais l’adresse du parti communiste de l’endroit, j’y cours; il -faut à tout prix que Wilhelm ne rentre pas à l’hôtel. - -Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule un départ pour -Berlin. Ce n’est pas commode, l’œil de Moscou a acheté le matin une -énorme malle pour avoir l’air d’un «petit bourgeois». - -Je trouve une chambre dans une pension de famille et je passe la journée -au Parti communiste. J’y suis malade d’énervement; dans une petite -chambre, en compagnie de dix personnes dont pas une ne parle français. -Impossible de lire, je me sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre, -les nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, au milieu du -jour. - -Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau domicile; mais l’œil de -Moscou a peur de la tenancière qui est en effet une mégère; il préfère -aller coucher chez un camarade. - -A peine est-il parti, la bonne femme frappe à ma porte. - -Je refuse d’abord d’ouvrir, je suis fatiguée, et j’ai payé le matin -cinquante marks pour cette chambre. J’ai le droit d’y dormir tranquille. - -Mais elle insiste, je finis par ouvrir. - -La voilà qui éclate en reproches parce que la malle a rayé le parquet, -un affreux parquet de sapin et elle me demande mon nom de femme mariée! - ---Mais, je ne suis pas mariée. - ---Pas mariée! Mais, cet homme? - ---C’est mon cousin. - ---Alors vous couchez dans la même chambre que votre cousin, c’est du -propre! - -J’ai envie de gifler cette harpie; je me retiens, dans les circonstances -actuelles ce serait de la plus grande imprudence. Elle finit par s’en -aller; mais j’ai les nerfs à fleur de peau, impossible de fermer l’œil. -Dès le matin, je déménage. Dans le fiacre, je me sens soulagée d’avoir -échappé à cette vilaine femme; soudain un homme fait arrêter la voiture. - -Cette fois-ci ça y est; je fais appel à toute la fermeté qu’a réclamée -l’œil de Moscou; un homme vient à moi, poliment, un chapeau à la main: -mon chapeau qu’il me remet. Le vent l’avait emporté et je ne m’en étais -même pas aperçue. - -Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons et, dans un confortable -sleeping, je me sens en sécurité. L’œil de Moscou me fait une leçon sur -l’art de conspirer: alphabet chiffré, encre sympathique, déguisement; je -me crois en plein roman et somme toute ce n’est pas désagréable. Je -demanderais seulement une «permission de détente» de temps en temps. Il -insiste sur l’utilité des précautions, les plus simples: un mot, un -geste peut coûter la liberté. - -Enfin nous voilà à Berlin sur la Potsdamerplatz. L’œil de Moscou doit -disparaître: il ne me donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me -demande de l’embrasser (en camarade); je ne me fais pas prier. - -Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu mes papiers, que sur les -conseils des camarades j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes -mes notes, mes photographies, etc., se sont trouvées perdues et j’ai dû -écrire ce livre sans aucun document. - -A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés; je dois déchirer mon -passeport qui ne serait pas bon à la frontière française; je redeviens -illégale. - -Je pars pour X... où j’arrive dans l’après-midi; je me rends à l’adresse -qu’on m’a indiquée. - -Petit ménage très propre d’ouvrier aisé: salle à manger-cuisine avec -buffet jaune, grand jeu d’ustensiles impeccablement astiqués. Une femme -coud à la machine. - -Je dois attendre pendant quatre heures son mari, qui est au travail: ce -n’est pas toujours drôle un voyage illégal. Enfin l’homme arrive. - -Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il sait qu’on m’a donné de -l’argent à Moscou, il veut sa part. - -Je trouve d’abord la somme trop élevée; alors il m’explique que si je -veux passer à pied par un chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher, -mais je risque d’être arrêtée. - -Je suis dans la situation du patient auquel le dentiste demande s’il -veut être opéré sans douleur ou avec douleur. - -Je préfère l’opération sans douleur et je donne les trois cents francs. -Après bien des lenteurs, l’auto annoncée arrive, il est onze heures du -soir. - -Nous filons à toute allure le long du Rhin; je devine le paysage très -beau. On traverse une forêt, les phares puissants de la voiture -éclairent au loin les arbres d’une lumière mystérieuse; je crois voyager -dans un monde fantastique. - -Nous arrêtons à la cabane d’un douanier. Le chauffeur me fait passer -pour une mère dans l’angoisse qui va à X..., en France, chercher son -fils tombé subitement malade. - -La frontière est passée, mais il est trois heures du matin lorsque nous -arrivons à la gare. Elle est fermée et les hôtels refusent de me -recevoir; pour comble de malheur, il pleut. - -Le chauffeur finit par se faire ouvrir la gare. Je donne la pièce à -l’employé qui me laisse entrer; cette fois c’est à Paris que je vais -chercher mon fils. - -Dans la salle d’attente il y a deux ouvriers et une famille. On a -d’abord un regard étonné pour cette femme qui arrive à pareille heure. -Je me rencogne dans un coin et feins de dormir; il fait froid. - -Enfin la gare s’éveille; on forme le train. J’y monte: en route pour -Paris. - -Après une centaine de kilomètres j’éprouve un phénomène psychologique -très bizarre. C’est comme un rideau qui se tire brusquement, il masque -mon voyage qui est entré dans le passé. Je suis profondément triste. - -J’arrive à Paris à midi. Dans le fiacre qui longe le boulevard -Sébastopol qui traverse la Seine, je me sens comme dans un rêve. Je dois -porter une attention particulière aux maisons pour me convaincre de leur -réalité, car il me semble faire un songe dont je vais bientôt me -réveiller dans mon lit de l’Hôtel «Luxe». - - - - -CHAPITRE IV - -Que faire? - - -«Nous avons subi sur le front économique une défaite supérieure à celles -qui nous ont été infligées jusqu’ici sur les fronts militaires de -Denikine et de Wrangel», a dit Lénine il y a quelques mois. - -Cette défaite, avec en plus l’horrible famine des régions de la Volga a -porté le découragement dans l’âme des prolétaires. La bourgeoisie s’est -ressaisie et elle reprend partout son offensive réactionnaire. - -Le découragement n’est heureusement qu’un état transitoire; les masses -se ressaisiront elles aussi. Rien n’est éternel en ce monde: rien n’est -même stable, ainsi que Einstein l’a démontré. L’esclavage a eu sa fin; -la société féodale aussi; l’état bourgeois aura la sienne. - -Cette fin du régime bourgeois, c’est au prolétariat de la hâter; il le -fera en étudiant la révolution russe et en profitant de ses fautes. - -Les révolutions politiques ne touchent que superficiellement les masses; -la résistance de celles-ci est donc faible relativement. - -Qu’importe au paysan dans sa chaumière, à l’ouvrier des villes dans son -pauvre logement que le palais du Gouvernement ait changé de -propriétaire! - -A vrai dire les changements de régime politique lorsqu’ils sont un peu -profonds ne sont pas sans atteindre les masses. La grande Révolution -Française alla jusqu’au village pour arracher le paysan à ses pratiques -religieuses: de là le soulèvement de la Vendée. - -Mais bien autrement profonde que notre première révolution est la -Révolution russe. Essentiellement économique et sociale, elle ne -prétendit à rien moins qu’à bouleverser de fond en comble la vie de -chacun en modifiant le système de propriété. - -Les hommes de notre grande Révolution n’avaient pour tout bagage que des -idées générales assez vagues. Pénétrés de Rousseau et des -encyclopédistes ils voulaient avant tout renverser la monarchie et -établir une république renouvelée de l’antiquité classique. Les -événements se succédèrent et ils furent portés par eux beaucoup plus -qu’ils ne les dirigèrent: ils faisaient, comme nous dirions aujourd’hui, -de la politique au jour le jour. Il faut arriver jusqu’à Robespierre -pour trouver des idées vraiment sociales: instruction égale pour tous, -suppression de l’héritage, etc. - -La bourgeoisie déjà nantie comprit le danger; on abusa le peuple, on lui -fit voir en Robespierre un tyran; comme on le fait aujourd’hui pour -Lénine. Le peuple ignorant et veule laissa tuer celui qui voulait son -bonheur et les idées de Robespierre se trouvent être encore, cent -vingt-huit ans après sa mort, trop avancées pour notre époque. - -Les bolchevistes savaient ce qu’ils voulaient, leurs chefs avaient passé -toute leur jeunesse dans l’opposition révolutionnaire, dans les -conspirations; ils avaient fait une étude approfondie de l’œuvre de Karl -Marx, qu’ils connaissent, pour ainsi dire, par cœur. Une fois au -pouvoir, ils résolurent d’appliquer le communisme dont ils étaient -pénétrés. - -Ces chefs n’avaient autour d’eux que quelques milliers de personnes, -plus ou moins instruites dans leur doctrine. Derrière était la grande -masse qui ne sait rien et avait fait la révolution, comme la masse les -fait toutes, poussée par la misère. - -Les scandales de Raspoutine avaient discrédité le tsarisme; la guerre -était venue et s’était prolongée dans des conditions affreuses. Les -soldats, las de se battre, abandonnèrent le front; la Révolution éclata -et les événements se succédèrent comme on sait. - -Les paysans, certains paysans plutôt, en profitèrent pour s’approprier -les terres des grands propriétaires. Ceux qui vinrent dans les villes -pillèrent les maisons bourgeoises et emportèrent dans leurs isbas -jusqu’à des pianos, dont ils ne savent pas jouer. Les ouvriers -organisèrent des soviets d’usine, les techniciens avaient fui et ceux -qui restaient s’étaient vu enlever la direction du travail. - -C’est très beau de faire la Révolution, cependant, après comme avant, il -faut produire, c’est-à-dire travailler. L’instinct social ne fut pas -assez fort pour remplacer l’autorité patronale, on n’aboutit qu’à un -chaos effroyable. Les gouvernants durent faire machine en arrière et -remplacer le communisme par le socialisme d’Etat. - -Cela ne marcha pas mieux; la bureaucratie, déjà nombreuse, tracassière -et corrompue sous l’ancien régime, s’accrut dans des proportions -inouïes. C’est elle qui est, aujourd’hui, la classe dominante. - -Le ressentiment universel des paysans contre les ouvriers des villes est -plus fort en Russie que partout ailleurs. Le moujik considère l’ouvrier -des villes comme un paresseux qui passe sa vie dans le plaisir. Et on -voulait le faire nourrir ce parasite, il s’y refusa absolument. - -Il aurait fallu, continuant la société capitaliste, lui acheter ses -produits; mais on n’avait qu’un papier monnaie déprécié, dont il ne -voulait pas. Si encore on avait pu échanger contre ses produits -agricoles des objets manufacturés, mais on n’avait rien à lui donner. -L’industrie, déjà ruinée par la guerre, était réduite à rien par le -blocus et la désorganisation générale. - -Les villes, ne pouvant pas mourir de faim, on employa la réquisition -armée, qui n’alla pas sans brutalité. Les paysans résistèrent, le sang -coula, amenant la haine du régime qui s’était donné pour but de les -affranchir. - -Et cette haine n’était pas partout injustifiée. Le bolchevisme avait ses -Euloge, Schneider, tyranneaux de district, dont la conduite abominable -déshonorait la Révolution[1]. - - [1] Lénine.--Le bolchevisme et les paysans. - -Lénine décida de sévir; on fusilla impitoyablement quelques-uns de ces -fonctionnaires prévaricateurs. Malheureusement, on ne peut supprimer -toutes les canailles et, en révolution, la mentalité des hommes est à -tel point bouleversée, qu’on semble ne pas attacher de prix à la vie; la -mort, elle-même, ne fait plus peur. - -Les paysans furieux, stupidement entêtés, résolurent de ne produire que -tout juste pour leurs besoins personnels. Une vague de sécheresse passa -sur la région de la Volga, comme les gens n’avaient plus de réserves, il -s’ensuivit une famine épouvantable qui fit des victimes par millions. - -Et le pays, harcelé à l’extérieur par les armées de l’Entente, était -plein d’ennemis à l’intérieur. La contre-révolution grondait dans toutes -les maisons. - -Anciens bourgeois réduits à la misère, comme la dame dont nous parlons -dans notre récit, techniciens, professeurs, etc., toute la classe -moyenne, malmenée par l’effet d’un ouvriérisme grossier, ils considèrent -la Révolution comme un vent de folie qui passe sur le pays; ils en -appellent de tous leurs vœux la fin et chacun la hâte en apportant dans -sa petite sphère son concours à la désorganisation générale. - -Et, ajoutez à tout cela l’âme russe, pleine de bonnes qualités, éprise -d’idéal, mais plus rêveuse qu’active (Nitchevo). Que faire? - -Avant d’aller en Russie, j’avais lu de Lénine «Les problèmes du pouvoir -des Soviets», il signalait en partie ces difficultés et semblait les -envisager d’un cœur léger; sans doute, voulait-il inspirer du courage -aux masses. - -Cette légèreté d’âme n’est probablement qu’apparente, les problèmes sont -terriblement angoissants, mais que faire, que faire? - -Se déclarer vaincu, abandonner le pouvoir. Tant pis pour les paysans, -pour les ouvriers qui n’ont pas voulu voir plus loin que leur petit -égoïsme de bête humaine. Un monarque reviendra qui ramènera les nobles, -les patrons. Le peuple reprendra le collier des servitudes, il croupira -à l’aise dans l’ignorance, il se vautrera dans l’alcool. Son souverain -de temps en temps suscitera des guerres où il le fera tuer par millions. -Autour de l’esclave habillé en soldat la mort tombera, et l’homme abruti -en appellera au ciel de sa misère effroyable. Tant pis, tant pis peuple -stupide, meurs puisque tu l’as voulu! - -Peut-être de semblables pensées de désespérance hantaient-elles le -cerveau de Robespierre quand couché sur une table à l’Hôtel de Ville, la -mâchoire fracassée, il attendait la mort. On raconte qu’un passant pris -de pitié rattacha le bas de l’illustre vaincu et que Robespierre lui -dit: Merci _Monsieur_, monsieur et non plus citoyen puisqu’il emportait -la Révolution dans la tombe. - -Les chefs de la Révolution Russe n’en sont pas là. Ils ont éprouvé bien -des échecs, mais ils vivent, ils gardent le pouvoir et c’est déjà -quelque chose. - -Comparable à bien des égards au Robespierrisme, la Révolution russe, a -ses girondins et ses hébertistes; la droite et la gauche qui ne lui -ménagent pas leurs critiques. - -La droite dont le plus célèbre porte-parole est Kautsky[2], lui reproche -tout d’abord d’avoir usurpé le pouvoir et de le garder par la force. Il -fallait, dit Kautsky, faire des élections pour une assemblée -constituante qui aurait décidé de la forme du Gouvernement. - - [2] Kautsky: Terrorisme et communisme. - - Trotsky: Terrorisme et communisme. - -Trotsky répond que la démocratie est une fiction juridique. - -Si la population était d’un niveau intellectuel relevé on pourrait dire -que le suffrage universel, quand il est honnêtement pratiqué, est -l’expression de la volonté générale. En réalité il n’en est jamais ainsi -en aucun pays du monde. D’abord le plus souvent il y a fraude dans les -élections et moins le pays est avancé plus la fraude s’y étale sans -scrupules. Le Gouvernement fait pression; il emploie la menace, -l’intimidation, la force même pour obliger le peuple à voter pour lui. - -En Russie la masse est moins consciente que dans tout le reste de -l’Europe. Illettrés, à demi sauvages, l’esprit enténébré des -superstitions les plus grossières, les moujicks n’ont aucune idée de ce -que peut être la grande société non plus que de leurs devoirs envers -elle. - -Ils ont arrondi leurs propriétés au dépens du seigneur du lieu; à leurs -yeux toute la révolution est là et ils la considèrent comme terminée. - -Les élections avec la liberté laissée à tous les partis ramèneraient au -milieu de troubles profonds la monarchie; peut-être une république -bourgeoise et réactionnaire. Tous les efforts faits pour élever le -niveau intellectuel du peuple seraient abandonnés de suite. - -La bourgeoisie redeviendrait classe dominante et elle serait bien -autrement dangereuse que la bureaucratie d’aujourd’hui. L’effort pour la -république égalitaire serait perdu; qui sait pour combien de temps? - -Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. Kautsky est opposé à -la terreur comme moyen de gouvernement. Il dit que la terreur dessert la -révolution au lieu de la servir en suscitant l’indignation des masses -contre les gouvernants qui ordonnent la mort de leurs adversaires. - -Trotsky répond que la terreur est inévitable. Dans le style ironique des -bolchevistes, et des marxistes en général, il demande à Kautsky s’il -croit que l’impératif catégorique de Kant puisse suffire à réduire les -contre-révolutionnaires. La révolution est une guerre comme les guerres -entre nations; elle tue comme la guerre. Il faut briser la volonté de -l’ennemi et on ne la brise que par la mort car la prison et la -déportation ne font pas assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on -frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres; en tuant quelques -hommes, dit Trotsky, on en effraie des milliers et la crainte qu’ils -éprouvent les empêche de nuire. - -Un argument très en faveur contre le terrorisme est qu’il faut être -convaincu d’avoir raison pour sacrifier au succès de ses idées des vies -humaines. - -Evidemment il faut être convaincu; mais s’il n’y avait pas de temps à -autre des personnes convaincues, jamais aucun progrès ne se ferait. Cet -argument est la marque d’une paresse d’intelligence et de volonté qui -n’est que trop répandue. On n’a que des demi-convictions; on y tient -peu, toute la vie est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est -pourquoi l’évolution sociale est si lente. - -Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier des hommes. Je crois -que les Russes, s’ils l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter -en Sibérie les contre-révolutionnaires; mais il faut remarquer que -l’objectif de Trotsky n’aurait pas été atteint, _effrayer_; il s’agit -avant tout d’effrayer et les ennemis du communisme ne l’auraient pas été -suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns de leurs camarades. - -La dictature politique a le tort de léser la liberté de penser; elle -paralyse les cerveaux par la peur. Si bien intentionnés que puissent -être des gouvernants, il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la -critique est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de s’endormir. - -Mais dans un bouleversement tel que celui de la Russie à l’heure -actuelle, la dictature est indispensable. La liberté politique donnerait -l’essor à tous les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés, -l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. Avant de desserrer -l’étau dictatorial il faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une -solidité suffisante pour que le retour au passé ne soit plus possible. - -Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés par le communisme de -gauche et l’anarchisme. Un des chefs écoutés du communisme de gauche, -Mme Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes n’ont pas assez fait -confiance à la classe ouvrière. Le régime, dit-elle, n’est prolétarien -que de nom: les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux; les chefs du -Gouvernement s’appuient en réalité sur la nouvelle classe dominante, la -bureaucratie communiste qui renferme dans son sein quantité d’anciens -bourgeois. - -Les anarchistes vont plus loin encore. D’après eux, il fallait -décentraliser, confier aux syndicats et aux coopératives la production -et la répartition; supprimer tout gouvernement; n’avoir ni armée, ni -police. - -Mme Kollontaï a probablement raison en bien des points; quant aux -anarchistes, leurs opinions ne supportent pas la pratique; elles -reposent sur une conception erronée de l’esprit humain ainsi que sur une -compréhension simpliste des rapports sociaux. - -Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés cependant trop avancés -pour la bourgeoisie mondiale puisqu’elle leur a fait une guerre -acharnée. Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent si -âprement il y a longtemps qu’ils ne seraient plus. Grâce à leur armée -relativement forte ils ont tout récemment pu contracter une alliance -avec l’Allemagne qui leur permet de tenir tête au monde capitaliste. - -Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme tel qu’on le -comprenait aux premiers jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter? - -Lénine appelle avec juste raison la société présente l’«anarchie -capitaliste». C’est l’anarchie en effet, puisque la société ne s’occupe -pas de l’individu dont la destinée est livrée au hasard. - -Le nombre des forces perdues dans notre ordre social est considérable. -Les grandes intelligences des génies même, sont étouffées et les -situations supérieures, où ils auraient pu rendre des services, sont -occupées par des médiocrités qui n’ont eu d’autre mérite que le hasard -d’une naissance heureuse. - -Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre capitaliste par un -communisme trop ordonné. Pris dans l’engrenage social depuis sa -naissance jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait de la -sécurité matérielle, mais l’initiative serait tuée en lui. Le grand -danger du communisme c’est le «grégarisme»; l’esprit de troupeau mortel -à la formation des individualités supérieures indispensables au progrès -social. - -Un autre danger du communisme intégral, c’est l’exagération de l’esprit -égalitaire. C’est une grande erreur de vouloir que l’intellectuel -capable des grands travaux de direction technique ou de pensée soit -assimilé dans sa condition sociale et morale au manuel capable seulement -de quelques gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence, -l’énergie, l’effort, la persévérance doivent être encouragés, autrement -elles disparaîtront. Il est possible que dans un avenir lointain, -l’instinct social acquière un développement tel que chacun sans aucun -espoir d’un traitement de faveur soit porté à faire tout son possible -pour la société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir dès -maintenant, avec une psychologie formée par la société présente, se -conduire comme si le dévouement était passé à l’état d’un réflexe. Un -seul critère suffit à mon avis à déterminer l’importance respective du -manuel et de intellectuel. L’intellectuel peut, avec un petit effort -d’adaptation, se faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les -fonctions de l’intellectuel. - -La justice doit consister à établir l’égalité au point de départ de la -vie. Instruction égale pour tous, possibilité pour chacun de s’élever -aussi haut que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant -le lui permettront. - -Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne doivent pas être par -trop grandes. Même au dernier échelon social, le manœuvre doit avoir une -vie acceptable, des heures de travail réduites, un salaire suffisant -pour permettre un logement spacieux et sain, une nourriture suffisante, -des vêtements confortables; et même une culture intellectuelle -relativement élevée. - -Ce dernier vœu peut à première vue paraître utopique, puisque en -l’occurrence ces «manœuvres» seraient pris parmi les moins intelligents. -En réalité, lorsque la société aura organisé sérieusement l’éducation, -les moins intelligents recevront quand même une certaine culture. Les -enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie actuelle, -arrivent, grâce aux efforts de leurs parents, à une culture convenable. -Ce que font aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants -disgraciés, la Société devra le faire. - -Le système du _paioc_ ne m’a pas paru donner de bons résultats: il est -trop rigide et quand la répartition est mal organisée, il y a des effets -désastreux. - -Rien ne peut remplacer la monnaie. Avec l’argent l’individu est libre de -vivre à sa guise, il dépense pour ce qui lui plaît, se restreint pour ce -qui lui plaît moins. - -L’argent a le grave défaut de conduire à la thésaurisation et au -capitalisme. Mais cet inconvénient peut être facilement enrayé en -adoptant par exemple comme unité monétaire l’heure de travail -représentée par un ticket qui deviendrait périmé au bout de X années; de -cette façon, l’édification des fortunes serait impossible; les heures de -travail non dépensées ferait retour à la collectivité. - -Le bolchevisme a presque supprimé le mariage. S’il persiste dans son -idéologie originelle, ce sera la Société qui remplacera la famille dans -la protection de l’enfant[3]. - - [3] Voir Mme Kollontaï, La famille et l’Etat communiste. - -Cette éventualité a effrayé bien des esprits, dans notre France -routinière. On n’a pas compris que le bolchevisme ne forcera pas les -gens qui veulent conserver leurs enfants à les confier à la Société. -L’éducation deviendra nationale à la longue et par la force des choses. -Le lien du mariage rendu très fragile, l’homme se libérera le premier et -la mère à longue finira par apprécier à son tour les bienfaits de la vie -libre. - -Dans le prétendu bonheur familial, il y a plus de convention que de -réalité. Souvent les époux vieillis dans le mariage, non seulement ne -s’aiment pas, mais se haïssent, c’est l’effet du tête à tête constant. -Dans la Société communiste, la sociabilité remplacera la famille: chacun -aura son cercle d’amis; des groupes se formeront pour la conversation, -la musique, les voyages. Et il est permis de croire que l’existence sera -plus agréable au sein de camarades de choix, que dans le cercle familial -imposé où souvent, on n’a rien de commun que le nom. - -La libération de la femme n’est pas complète dans la Russie -révolutionnaire. Les hommes, pénétrés des préjugés millénaires tiennent -le sexe féminin pour inférieur, et les femmes, en vertu du même préjugé, -pensent qu’en effet, elles ne valent pas les hommes. - -Mais l’égalité est dans la loi; c’est déjà quelque chose; la suppression -du mariage, l’obligation du travail libérant la femme des chaînes -familiales, fera le reste. - -Peu à peu, des supériorités féminines se feront jour; des femmes -rendront de grands services et s’élèveront très haut dans la Société. -Pendant longtemps, le nombre des _personnalités_ féminines sera -restreint, mais peu à peu, il s’élèvera avec la conscience que les -femmes prendront de leur valeur. - -Quelques années avant sa mort, Lafargue aurait dit, paraît-il: «Pourvu -que la révolution ne commence pas par la Russie!» - -C’est par la Russie qu’elle a commencé. L’expérience du peuple russe -servira au monde entier. En dépit de ses erreurs, de ses fautes même, le -devoir de tous les esprits éclairés est de lui faire confiance, de -l’aider même dans la mesure de leurs moyens. - -Que restera-t-il du communisme russe, l’avenir seul peut nous -l’apprendre. Mais pour une personne vraiment pénétrée du désir de -justice sociale, le devoir n’est pas douteux. Il y a, à l’Est de -l’Europe, un pays qui pour réaliser cette justice s’est attiré la haine -des privilégiés du monde entier; il faut le soutenir, et de tout notre -pouvoir. - - - - -Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON VOYAGE AVENTUREUX EN RUSSIE -COMMUNISTE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/69583-0.zip b/old/69583-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index a8ab57e..0000000 --- a/old/69583-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/69583-h.zip b/old/69583-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4bdf746..0000000 --- a/old/69583-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/69583-h/69583-h.htm b/old/69583-h/69583-h.htm deleted file mode 100644 index 3a9d32b..0000000 --- a/old/69583-h/69583-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7644 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Mon voyage aventureux en Russie communiste, by Madeleine Pelletier. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; font-style: normal; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - -img { max-width: 100%; } - - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Mon voyage aventureux en Russie communiste</span>, by Madeleine Pelletier</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Mon voyage aventureux en Russie communiste</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Madeleine Pelletier</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 19, 2022 [eBook #69583]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MON VOYAGE AVENTUREUX EN RUSSIE COMMUNISTE</span> ***</div> -<p class="c large top2em"><span class="sc">Doctoresse</span> PELLETIER</p> - -<h1>Mon Voyage aventureux<br /> -<span class="small">en</span><br /> -Russie Communiste</h1> - -<p class="c gap small">Prix : 5 francs</p> - -<p class="c gap">PARIS (5<sup>e</sup>)<br /> -<span class="large">MARCEL GIARD</span><br /> -<span class="xsmall">LIBRAIRE-ÉDITEUR</span><br /> -16, <span class="small">RUE SOUFFLOT ET</span> 12, <span class="small">RUE TOULLIER</span></p> - -<p class="c">1922</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">Mon Voyage aventureux -en Russie Communiste</p> - - - - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER<br /> -Paris-Moscou en six semaines</h2> - - -<p>Depuis longtemps je désirais voir, de mes yeux, -l’expérience socialiste qui se fait en Russie. Je -n’espérais pas, certes, trouver là le paradis. J’avais -lu tout ce qui a été traduit en français, de Lénine, -Trotsky, etc., et j’y avais appris que la Russie -n’était pas encore en communisme, mais dans la -période de transition qui doit nécessairement -séparer l’état capitaliste de l’état communiste.</p> - -<p>Ayant milité toute ma vie pour la révolution -sociale, il me tardait de voir, ne fût-ce que le -commencement de sa réalisation.</p> - -<p>Le voyage, par les voies légales, m’était impossible. -On m’avait refusé un passeport que je -demandais innocemment pour Carlsbad, et même -le simple sauf-conduit qui donne accès dans les régions -occupées. Je résolus donc d’adopter les -voies illégales.</p> - -<p>Je m’adressai d’abord aux camarades, mais je -n’obtins pas l’accueil que je me croyais en droit -d’attendre. Chez nous comme partout, les questions -de personnes, les rivalités, etc., priment de -beaucoup les idées. Je ne pensais pas que pour -aller en Russie, il me faille la permission de qui -que ce soit ; n’étais-je pas libre d’aller là aussi -bien qu’ailleurs.</p> - -<p>Puisque les camarades refusaient de m’aider, -je comptais me passer d’eux, comme du Gouvernement.</p> - -<p>J’avais plusieurs moyens de sortir de France, -je choisis la frontière suisse. A Bâle, les frontières -franco-suisse et suisse allemande, sont très près -l’une de l’autre ; j’espérai donc réussir plus rapidement -de ce côté.</p> - -<p>Des camarades m’avaient fortement conseillé -d’entourer mon départ de précautions pour éviter -d’être arrêtée à la frontière. J’étais bien tranquille, -personne que moi, à Paris, ne connaissait l’endroit -où j’avais résolu de passer. Néanmoins, pour -donner à mon départ des apparences normales, -je déclarai, dans ma maison, que j’allais en Bretagne -pour les vacances ; on était à la fin de -juillet c’était tout naturel.</p> - -<p>Poussant les précautions à l’extrême, je me dirigeai -ostensiblement vers la gare Saint-Lazare. -Ce n’est qu’en route que, changeant de taxi, je me -fis conduire à la gare de l’Est.</p> - -<p>On ne saurait croire combien le fait de se savoir -dans l’illégalité rend timide. Il me sembla qu’en demandant -directement un billet pour Saint-Louis, -ville frontière, je devais attirer l’attention ; je pris -donc ma place pour Mulhouse ; de Mulhouse j’irais -à Saint-Louis, ce serait plus long, mais plus sûr.</p> - -<p>Ce n’est pas sans appréhension que je m’installai -dans le wagon. Je quittais mon petit bien-être -de demi-bourgeoise ; qu’allai-je trouver à la -place. Même dans les formes légales, les voyages -à l’étranger ménagent, depuis la guerre, plus d’ennuis -que de plaisir ; qu’adviendrait-il de moi dans -ce voyage de conspirateur ? Je calmai ma nervosité -en me commandant à moi-même de n’envisager -que le présent, sans songer à l’avenir. Le présent, -il était très acceptable ; wagon-restaurant, -confort ; à travers la portière ouverte, le défilé des -champs ensoleillés de juillet. Je ne pouvais que -me réjouir.</p> - -<p>A Mulhouse, quatre heures à attendre ; je quitte -la gare pour une promenade en ville. A la sortie, -un homme, le commissaire spécial, sans doute, -dévisage tout le monde. Il ne me remarque pas ; -j’ai changé ma coiffure ordinaire, sur mes cheveux -courts, je porte une « transformation », je -suis une femme comme les autres.</p> - -<p>Cependant, je dois subir dans les rues de -Mulhouse la curiosité des passants. L’esclavage -de la femme est encore à tel point enraciné dans -les mœurs qu’on n’admet guère qu’une femme -puisse voyager seule.</p> - -<p>Et, à cet égard, la guerre a fait singulièrement -reculer la civilisation ; en raréfiant les étrangers, -elle a fait que l’on traite en suspect quiconque se -hasarde hors de sa ville.</p> - -<p>Si j’avais mon passeport dans ma poche, je me -soucierais peu des regards ; mais dans les conditions -où je suis, ils me gênent sensiblement. J’ai -hâte de regagner la gare où on a plus de liberté.</p> - -<p>A Saint-Louis, nouveau contre-temps. J’ai donné -rendez-vous pour huit heures à l’homme qui doit -me faire passer la frontière : il n’est que quatre -heures, j’ai pris un chemin plus court. L’homme -que je ne connais pas, m’a averti qu’il porterait -une fleur à la boutonnière. Justement, un homme -attend devant la gare. Sa boutonnière est fleurie ; -c’est lui, sans doute. Il a deviné que j’arriverais -plus tôt. Je vais vers l’homme, mais il ne sait pas -ce que je veux dire.</p> - -<p>Mon correspondant m’a indiqué un hôtel. Cet -hôtel est au bout de la ville et pas de voitures. Je -me décide à y aller à pied, portant mes deux -lourdes valises. Sur mon passage, des enfants -m’injurient en allemand.</p> - -<p>Quoique la frontière ne soit pas franchie, je me -sens déjà à l’étranger.</p> - -<p>Enfin, à l’heure et au lieu indiqués, je trouve -l’homme ; il est accompagné d’un de ses amis et -d’une femme assez bien vêtue. Je me sens rassurée.</p> - -<p>L’homme, cependant, me présente le passage de -la frontière comme une chose dangereuse. Mes -valises l’effrayent ; il me demande si elles ne contiennent -pas de journaux bolchevistes.</p> - -<p>Nous prenons un tramway qui mène à la frontière. -Nous descendons et mon correspondant me -dit d’attendre avec son ami. Lui passera la douane -avec la femme ; il emporte mes bagages.</p> - -<p>L’homme ne revient pas ; je commence à m’inquiéter -fortement. Je me souviens que j’ai oublié -dans ma valise la lettre d’un camarade de Pétrograd ; -cette lettre doit me servir de recommandation -en Russie. Sans doute le douanier l’a trouvée -et mon correspondant est arrêté.</p> - -<p>Il revient enfin ; il est seul. « Vous devez, me -dit-il, payer d’audace. » Pendant que tous deux -montreront leur passeport au guichet, je me glisserai -derrière eux. J’exécute ce programme, qui -prend à peine un quart de minute ; je suis en -Suisse.</p> - -<p>Nous voilà à Bâle installés à la terrasse d’un -café. Vous ne pouvez songer, me dit-on, à aller -coucher à l’hôtel. Tous les matins, à six heures, -les hôtels sont visités par la police ; vous n’avez -pas de passeport, vous seriez infailliblement arrêtée. -Après bien des tergiversations, l’ami de mon -correspondant consent à me prêter sa chambre. -On m’entraîne à l’extrémité de la ville, dans un -quartier ouvrier, et je dois monter tout en haut de -la maison. La chambre est une pauvre mansarde ; -on m’y laisse en me recommandant de ne faire -aucun bruit qui puisse révéler ma présence.</p> - -<p>Impossible d’entrer dans le lit dont on a négligé -de changer les draps. Je me résigne à m’étendre -tout habillée sur la couverture. Mais je ne puis -dormir. J’ai déjà perdu ma confiance en ces gens -qui me paraissent bizarres. Ils ont déchargé mon -revolver et l’ont gardé sous prétexte que ce serait -dangereux pour moi d’être trouvée porteur d’une -arme au cas où je serais arrêtée.</p> - -<p>Mais j’ai besoin d’eux ; il y a encore une frontière -à traverser et je ne sais pas le chemin.</p> - -<p>Ce n’est qu’à une heure de l’après-midi, le lendemain, -que l’un des hommes vient me délivrer. « Il -a demandé, me dit-il, un passeport pour moi, en -me faisant passer pour sa sœur. » Nous allons ensemble -au bureau ; on nous dit d’attendre cinq -jours.</p> - -<p>C’est fou ; pendant les cinq jours, on fera une -enquête et on verra bien que j’ai donné un faux -nom. J’insiste pour passer de suite la frontière -suisse-allemande. Les deux hommes — mon correspondant -est revenu — n’en finissent pas de se -concerter en allemand ; une partie de l’après-midi -est perdue.</p> - -<p>Enfin, j’obtiens qu’on se mette en route. Nous -marchons deux heures à travers une forêt ; un -homme nous croise et l’un de mes compagnons -me dit : « détective ! »</p> - -<p>Nous nous appliquons à prendre les allures de -promeneurs inoffensifs. Mon correspondant retire -sa jaquette et la met sur son bras ; moi, je cueille -des fleurs sauvages et commence un bouquet. -Nous côtoyons la frontière, que marquent des -bornes de pierres grises échelonnées tous les vingt -mètres ; nous la franchissons enfin, sans paraître -nous en douter ; nous sommes en Allemagne. -Mais nous avons manqué le train, à la petite gare -où je devais le prendre, il faut aller à pied jusqu’à -Lorrach.</p> - -<p>Au bout d’une heure de marche, voilà que nous -tombons devant un poste de police. On demande -leurs papiers aux hommes, comme je suis une -femme, on néglige de me les demander ; mais il -faut retourner en Suisse.</p> - -<p>Je suis au désespoir. Les hommes, eux, prennent -la chose avec désinvolture : ils ne connaissaient -pas, disent-ils, le chemin ; ils se sont trompés.</p> - -<p>Je suis brisée de fatigue et veux aller à l’hôtel. -« Impossible, affirment-ils ; tous les hôtels sont -visités par la police, d’ailleurs le village est petit, -il n’y a pas d’étrangers, on vous remarquerait -tout de suite ; il faut retourner à Bâle. » J’ai déjà -dépensé deux cents francs et je ne suis pas plus -avancée.</p> - -<p>Nous rencontrons un jeune ouvrier, à la physionomie -éveillée. C’est un ami de mes compagnons ; -il descend de sa bicyclette pour leur dire -bonjour ; au guidon de la machine est attaché un -gros bouquet de roses.</p> - -<p>Tous trois se concertent en allemand, et je ne -comprends rien à ce qu’ils disent.</p> - -<p>Comme conclusion, mon correspondant, qui -parle un peu français, me dit que le nouveau venu -accepte de me passer la frontière à la condition -que je lui paierai le voyage jusqu’à Francfort où -il a une amie.</p> - -<p>J’accepte ; je n’ai pas le choix des moyens dans -ce pays dont j’ignore tout et qui est plein de policiers. -Le jeune homme demande à changer de -vêtements, nous l’attendons trois grandes heures.</p> - -<p>Enfin le voilà ; mais il est près de dix heures, il -fait nuit et j’hésite à passer par des chemins perdus -avec cet homme que je ne connais pas ; je me sens -d’ailleurs tout à fait hors d’état de fournir une longue -course en montagne.</p> - -<p>Nous retournons coucher à Bâle, il se trouve -que mon nouveau guide connaît un hôtel sûr.</p> - -<p>Au matin il arrive avec une heure de retard ; il -insiste pour payer la dépense ; mon mauvais allemand, -dit-il, me compromettrait. Je lui donne -cinquante francs ; il oublie de me rendre la monnaie ; -enfin !</p> - -<p>Il est huit heures du matin ; un soleil radieux -illumine les rues de Bâle, les ouvrières par bandes -vont au travail. J’ai oublié mes fatigues et me sens -toute ragaillardie. Nous prenons un tramway, puis -nous marchons à pied très longtemps hors de la -ville.</p> - -<p>Il fait une chaleur torride. Nous devons franchir -une colline assez élevée, mon cœur bat avec violence ; -tous les cinquante mètres je me couche à -terre pour récupérer mon souffle. Par malheur -nous nous égarons : mon compagnon ne retrouve -pas le banc qu’il a repéré dans ses précédents voyages ; -il faut redescendre un peu. Enfin le banc -est trouvé, on remonte et je vois avec joie les fameuses -bornes de pierre grise.</p> - -<p>On les franchit, mais deux paysans nous ont vus -et, contretemps plus fâcheux encore, j’ai déchiré -tous mes bas. Que pensera-t-on de cette femme -bien vêtue qui, avec des chaussures élégantes, porte -des bas déchirés ? Car le danger n’est pas fini -quand on a passé la frontière : il y a des postes de -douaniers sur une longueur de plusieurs kilomètres. -Les villages aussi sont dangereux, tout -étranger est suspect, surtout une femme que l’on -remarque davantage. Le jeune homme se retourne -à chaque instant pour voir si nous sommes suivis ; -il trouve compromettante une magnifique carte -du pays que j’ai achetée à Bâle et il la jette dans le -ruisseau.</p> - -<p>Il fait, je le répète, une chaleur torride et nous -devons faire des kilomètres sous le soleil brûlant ; -mes vêtements sont entièrement mouillés de -sueur ; enfin, on arrive à Lorrach. Au premier -mercier, mon compagnon achète des bas, il tient -absolument à entrer seul dans la boutique, mon -accent français, dit-il, me trahirait. Je comprends -qu’il a pour exagérer le danger des raisons qui ne -sont pas toutes honnêtes, mais j’ai besoin de lui, -tant pis si je suis volée, il faut passer, tout est -là.</p> - -<p>Impossible de prendre le train à Lorrach ; il fait -un détour ; il nous ramènerait à Bâle et on aurait -passé la frontière inutilement. Il faut faire huit -kilomètres en montagne pour gagner une petite -gare dont j’ai oublié le nom. Je me sens incapable -de les faire à pied, heureusement on peut prendre -une voiture.</p> - -<p>Nous allons au restaurant et, à la cabine de toilette, -je change de bas ; me voilà redevenue une -personne normale.</p> - -<p>Mon compagnon cependant tient absolument à -ce que nous nous dissimulions dans un coin obscur. -J’ai dans un papier quelques mouchoirs neufs -portant l’étiquette de « La Samaritaine » de Paris, -il trouve cela très compromettant ; il arrache les -étiquettes et les déchire en petits morceaux. Et je -me trahis à chaque instant, dit-il, par exemple en -demandant un verre de cognac. Une allemande ne -boit pas de cognac. Enfin la voiture qu’il a commandée -est annoncée : c’est un landau, s’il vous -plaît, mais tout à fait délabré. Tel qu’il est, il nous -vaut le respect du garçon d’hôtel qui s’incline très -bas devant nous, lorsque nous montons en voiture.</p> - -<p>Enfin nous voilà partis ; on baisse la capote pour -éviter d’être vus ; les chevaux marchent très lentement -à cause de la grosse chaleur : d’ailleurs la -route monte. Des nuées d’insectes volent autour de -nous. Mon compagnon les attrape et leur arrache -la tête en disant : « <span lang="de" xml:lang="de">Ich bin bolchevick !</span> » J’essaie -de le faire cesser car je trouve que même un insecte -a le droit à la vie, et je tente aussi de lui faire entendre, -avec mon mauvais allemand, que le bolchevisme -n’est pas ce qu’il croit. Vains efforts : -mon compagnon est une jeune brute et il me devient -de plus en plus antipathique.</p> - -<p>Nous arrivons enfin au village où se trouve la -gare à laquelle nous devons prendre le train. Mais -il y a trois heures à attendre, nous les passons -dans un cabaret où nous prenons force bière pour -nous faire tolérer de la préposée pendant un temps -aussi long. Je regrette vivement d’avoir accepté -d’emmener le jeune homme à Francfort ; mais -tout de même je juge qu’il m’est encore utile dans -ce coin perdu où il n’y a pas un étranger. Si on -nous interroge, il peut répondre en bon allemand.</p> - -<p>La gare est pleine de paysans et d’ouvriers ; les -femmes portent un costume analogue à celui des -Suissesses : grand chapeau de paille, larges manches -de toile blanche, énormes chaînes de métal en -manière de collier. On prend des secondes, nous y -sommes seuls, je respire.</p> - -<p>Fribourg ! Oh la jolie ville moyenâgeuse avec -ses maisons en briques rouges décorées de motifs -dorés. Je n’ai malheureusement guère le temps de -la voir, le train pour Francfort part à minuit et je -dois absolument me reposer, car je suis brisée de -fatigue.</p> - -<p>Avec beaucoup de peine on trouve un hôtel ; -c’est le soir, les sons harmonieux d’un violon -arrivent jusqu’à ma chambre et dans la cour retentissent -des appels de jeunes filles : Frida ! Frida ! -sur un ton affectueux. Je pense à la jeunesse de -Gœthe et une grande impression de fraîcheur et de -paix m’envahit. Hélas, tout ce charme n’est pas pour -moi. Si ces gens me connaissaient, ils me chasseraient -avec des injures, car je suis la Française -détestée et plus haïe encore la bolcheviste qui s’en -va vers l’Est, là où le peuple en fureur a abattu les -classes dominantes.</p> - -<p>Mon compagnon doit venir me prendre à l’heure -du train ; il arrive ; nous nous dirigeons vers la -gare à travers la ville presque obscure. Des bandes -d’étudiants, coiffés de leur casquette d’uniforme, -déambulent en discutant sur le trottoir. J’envie -leur âge et leurs illusions ; à vingt ans, on croit -aux livres, on prend les théories philosophiques -au plus grand sérieux ; il est de ces jeunes gens qui -se sont suicidés pour un philosophe. J’évoque -Stirner, Nietzsche et je voudrais rester là à discuter -aussi en me promenant dans cette jolie ville. -N’en ai-je donc plus d’illusions, moi qui tente ce -voyage plein d’embûches pour aller là-bas voir la -réalisation de mon rêve. Non, non, au fond de -moi-même, je n’en ai plus et depuis longtemps, -je le sais bien. Je n’ignore pas que la vie est -peu de chose et que les hommes ne valent pas -cher.</p> - -<p>Mon compagnon me rappelle sa fâcheuse présence ; -il prétend que nous devons avoir peur de -ces jeunes gens et qu’il faut les éviter : ils détestent -les Français dit-il.</p> - -<p>Nous nous engageons dans des rues étroites et -noires où nous perdons le chemin. Enfin, après -avoir demandé plusieurs fois aux rares passants, -nous finissons par regagner la gare.</p> - -<p>Nous sommes seuls dans le compartiment de -seconde. J’appréhende de dormir aux côtés de ce -si jeune homme qui ne m’inspire aucune confiance. -Je ne le crois pas capable de m’assassiner, mais il -peut bien me voler et s’enfuir. Ma fatigue cependant -est si grande qu’elle l’emporte sur la crainte, -je perds conscience.</p> - -<p>Au réveil, le jeune homme me présente mon -porte-monnaie qui est tombé, dit-il, de ma poche. -Heureusement il ne contient pas grand chose, la -plus forte part de mon avoir est cachée dans mes -sous-vêtements.</p> - -<p>Voilà que maintenant ce jeune Suisse veut m’accompagner -jusqu’à Berlin. Il insiste sur les dangers -que mon ignorance de la langue allemande me fait -courir. Ces dangers, je les connais, je suis déjà -allée en Allemagne l’année précédente ; je sais qu’ils -ne sont plus, à beaucoup près, aussi grands qu’à -la frontière Suisse. Avec de la prudence en prenant -soin de parler le moins possible, j’ai les plus -grandes chances de voyager sans encombre. -L’année précédente j’avais un passeport ; mais -jamais on ne me l’a demandé en Allemagne. Je refroidis -donc l’ardeur de mon compagnon en lui -disant que j’ai peu d’argent et que j’ai déjà fait -un grand sacrifice en l’emmenant jusqu’à Francfort.</p> - -<p>A l’hôtel francfortois où nous sommes descendus -mon guide me réclame pour prix de ses services -mille francs suisses, soit environ deux mille -quatre cent francs français. C’est plus que je ne -possède, je refuse naturellement. Il parle haut, -menace de me dénoncer et notre discussion attire -déjà l’attention des clients, dont les têtes se tournent -vers nous ; vite je règle l’addition et quitte -l’hôtel.</p> - -<p>Nouvelle discussion dans la rue où le personnage -m’a suivie ; on lui a dit paraît-il que je suis -couverte d’or ; quand on va en Russie faire de la -politique, affirme-t-il, c’est qu’on a de l’argent. Je -n’ai pas trop peur de ses menaces ; n’est-il pas mon -complice ; en me dénonçant, il se dénonce lui-même. -Ce que je crains, c’est que cette dispute -n’attire les passants, un policier viendra, on me -demandera mon passeport et comme je n’en ai pas -je serai arrêtée et conduite à la frontière française. -A la fin, le sympathique jeune homme me dit qu’en -lui donnant cinq cent francs et ma montre en or, je -serai délivrée de sa présence. Je cède, que faire -d’autre dans les conditions où je me trouve.</p> - -<p>Me voilà libre enfin ; mais le train de Berlin ne -part qu’à neuf heures du soir et il est midi. Je n’ose -me promener en ville, Francfort, qui a subi l’occupation, -est très montée contre les Français. J’ai -déjà eu à subir les injures des passants ; je me -tiens donc au buffet de la gare, il y a des étrangers, -je ne suis pas remarquée.</p> - -<p>Mon billet est pris, mais je ne sais pas à quel -perron viendra le train, grave contretemps ; l’année -dernière je me suis trompée de train en Allemagne -et j’ai dû faire inutilement un long voyage. Il y a -dans le hall un tableau très bien fait donnant les -heures des trains et les perrons, mais il est en -allemand et je n’y comprends rien. Il n’y a pas à -hésiter, il faut me renseigner auprès de quelqu’un -malgré toute la crainte que cette démarche m’inspire.</p> - -<p>J’appelle le garçon, mais il ne sait pas, il va chercher -le surveillant du hall. Les questions commencent, -ce que justement j’appréhendais. Ah ! -vous allez à Berlin ? Pourquoi faire ? De quel pays -êtes-vous ? etc., etc. Je réponds que je suis de Genève -et que je vais à Berlin voir ma sœur, mariée -à un Allemand : — Ah bien, alors, on vient vous -chercher, à quelle gare ? J’ignore le nom des gares -de Berlin où je ne suis jamais allée. Je feins une -grande inquiétude : comment faire, dis-je, j’ai oublié -le nom de la gare. Mais l’employé est bien bon -enfant, il veut m’aider. N’est-ce pas, dit-il, <span lang="de" xml:lang="de">Friedrichsbahnhof</span>. -Je saute sur ce nom. Ah oui, c’est -cela. — Alors le train est à neuf heures, perron -numéro trois, — grand merci — je donne deux -marks à l’homme, il est enchanté, moi aussi.</p> - -<p>J’arrive à Berlin à sept heures du matin ; toutes -les boutiques sont fermées ; je vais au hasard par -les rues. J’ai plusieurs adresses, mais ce sont des -boutiques ou des bureaux ; ils seront fermés aussi. -Dans les rues on se retourne sur mon passage ; mais -ce n’est pas la malveillance de Francfort. Je sens -qu’ici, en prenant des précautions, il me sera possible -de me promener en ville. J’ai faim ; je me -risque dans une crémerie-charcuterie comme il y -en a beaucoup en Allemagne. Que de saucisses ! -Si l’Allemagne a jeûné pendant la guerre, elle se -rattrape à présent. Je sors mon mauvais allemand -pour demander à manger, on me sert sans réflexions.</p> - -<p>Je hèle un fiacre pour me faire conduire à une -adresse. C’est très loin, je traverse des quartiers ouvriers -d’assez belle apparence, les rues sont larges -et tous les balcons sont pleins de fleurs. J’arrive à -destination, le cocher me réclame quatre vingts -marks pour la course. Je sais que l’Allemagne -paiera, mais en attendant !</p> - -<p>Me voilà dans la boutique d’un libraire. Personne -ne parle français et j’ai toutes les peines du -monde à m’expliquer en allemand. C’est tout ce -que vous savez d’allemand, me dit le camarade -sur un ton de reproche. Je montre mes papiers, on -les juge bons, mais je suis tombée chez les syndicalistes. -Adressez-vous, me dit-on, au Parti. Un jeune -homme m’y conduit et j’arrive au bureau -de la secrétaire des femmes. Elle parle français -et me reçoit bien, car elle connaît mon -nom.</p> - -<p>Ah ! Madeleine Pelletier ! vous faites bien d’aller -en Russie, tous les propagandistes devraient faire -ce voyage ; vous en reviendrez transformée. Je lui -raconte mes petites misères ; le guide malhonnête, -la montre extorquée, etc.</p> - -<p>— Bah, fait-elle, une montre, qu’est-ce que cela ; -vous en achèterez une autre, l’essentiel, c’est d’arriver -là-bas !</p> - -<p>Là-bas ! L’enthousiasme me prend. Est-ce vraiment -une vie supérieure qu’on va chercher là-bas. -Je l’espère, puisque j’y vais, mais je n’en suis pas -sûre. Les paroles de cette femme me galvanisent. -Si vraiment l’idéal est là-bas, qu’importent en -effet, les pertes d’argent. La fatigue, les dangers -même ne sont rien ; je me sens disposée à tout -braver pour aller recevoir, à la Rome nouvelle, le -baptême révolutionnaire.</p> - -<p>La secrétaire des femmes m’a fait un papier et -une jeune fille me conduit par les rues de Berlin. -Nous pénétrons dans la boutique d’un tailleur : on -me fait passer dans une arrière chambre. Un -homme d’une quarantaine d’années est là, assis -devant une table minuscule en bois blanc. Il donne -audience à un jeune homme : sur des chaises -une vingtaine de personnes attendent leur tour -d’être reçues.</p> - -<p>On parle là toutes les langues de l’Europe ; c’est -une vraie tour de Babel. Un grand sentiment de la -force de la Troisième Internationale remplit mon -cœur. Je m’imagine cet homme comme le point -d’attache de nombreux fils qui aboutissent à toutes -les capitales du monde et transmettent l’incitation -révolutionnaire.</p> - -<p>C’est mon tour. Le « chef » parle assez bien le -français ; il m’interroge sur mon passé politique. -Je fais un résumé de ma vie de propagandiste et je -remets les papiers qui prouvent mon affiliation -au Parti. J’inspire confiance, je le sens bien ; il me -déclare que j’irai en Russie.</p> - -<p>Mais vous devez, ajoute le « chef » vous « laisser -photographier » : ce n’est pas difficile, fait-il, vous -n’avez qu’à vous asseoir.</p> - -<p>Comment donc, mais tant que vous voudrez ; je -comprends cette précaution, bonne contre l’espionnage. -Comme je ne suis pas une espionne et que je -n’ai pas envie de le devenir, elle ne me gêne en -rien.</p> - -<p>Ne vous inquiétez pas de l’argent, ajoute-t-il, -quand vous n’en aurez plus, vous m’en demanderez.</p> - -<p>Il m’a donné un guide qui me conduit dans un -autre bureau où on doit me donner un « billet de -logement », chez un camarade, car les hôtels sont -dangereux pour moi, paraît-il. Aimable figure, ce -guide. Il a dix sept ans et sort du lycée. Son père, -me dit-il, l’a « jeté » parce qu’il a pris part aux -émeutes de mars. Ce père est socialiste, mais pas -communiste. Maintenant le jeune homme vit à son -compte : il est employé au Parti. Son admiration -pour « le chef » éclate dans tous ses propos ; il ne -parle que de lui.</p> - -<p>Le bureau où nous allons ne m’impressionne -pas aussi bien. Je retrouve là l’indifférence, l’impolitesse -même que j’ai tant de fois rencontrée ailleurs. -On me fait attendre une grande heure pour -me donner les premières adresses venues sans aucun -égard pour ma qualité de docteur que j’ai déclinée -à dessein, espérant qu’on me logerait chez -des camarades cultivés intellectuellement.</p> - -<p>Nous prenons le tramway et arrivons dans -un quartier ouvrier. Après avoir grimpé cinq étages -nous sommes reçus plus que froidement -par un homme qui ne retire même pas sa pipe pour -nous parler. Dans un coin de la pièce, une -femme confectionne à la machine des uniformes -militaires.</p> - -<p>Il n’y a pas de chambre, tant mieux ; j’avais -déjà peur d’être forcée d’habiter dans un pareil endroit. -De nouveau, un tramway, suivi d’un escalier -sordide. Cette fois, on ne trouve personne. Je -suis brisée de fatigue, il y a plusieurs nuits que je -ne me suis pas couchée ; tant pis, je préfère aller -à l’hôtel et courir le risque d’être arrêtée.</p> - -<p>Mais Berlin est plein de voyageurs : tous les hôtels -sont complets. Je finis par en trouver un ; la -chambre, l’unique qui reste, donne sur une petite -cour ; elle empeste l’odeur <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> des hôtels -mal tenus.</p> - -<p>Le portier me fait un tas de questions. De quel -pays êtes-vous ? Que venez-vous faire à Berlin ? -etc. J’ai déjà peur. Je réponds que je suis -M<sup>lle</sup> Grandchamp, institutrice à Genève et que je -viens à Berlin pour acheter des livres de classe.</p> - -<p>Je quitte le lendemain cet hôtel qui ne m’inspire -pas confiance et, après beaucoup de recherche -coûteuses, car pour ne pas accaparer mon -guide je me dirige seule en prenant des fiacres, je -finis par trouver pour trente trois marks par jour -une chambre assez propre dans un hôtel pensions. -Mêmes questions du tenancier et puis, la porte -principale est toujours fermée à clef. Quand on -veut sortir, il faut sonner ; alors le patron, un -grand sec à figure sinistre, arrive avec une énorme -clef ; j’ai des frissons dans le dos.</p> - -<p>Je circule à peu près librement dans Berlin. Je -dis à peu près, car j’ai le malheur d’être femme et -l’Allemagne très civilisée à d’autres égards ne -semble pas encore habituée à ce qu’une femme -voyage seule. J’ai beaucoup de peine à me débrouiller, -car je n’ose demander mon chemin aux passants. -Je n’ose pas non plus aller voir les musées, -il faudrait parler, sortir mon mauvais allemand ; -un agent de police pourrait s’approcher et me demander -mes papiers.</p> - -<p>Je ne me sens à peu près à mon aise que dans -les grands magasins de nouveautés ; j’y ai, en -outre, l’avantage de trouver un « <span lang="de" xml:lang="de">reisebüro</span> » où on -me change sans faire de réflexion mes francs -contre des marks. C’est très précieux.</p> - -<p>Cependant j’ai voulu acheter des chaussures et, -comme on ne comprenait pas mon allemand on m’a -dépêché une vendeuse qui parle français. « Ah ! je -vous devine bien, me fait-elle malicieusement. -Vous voyagez dans les régions occupées et vous -êtes venue faire un petit tour à Berlin, en fraude. -Je m’y connais ! »</p> - -<p>Je souris d’un air entendu : « C’est cela ; mais chut ! »</p> - -<p>Une aventure plus sérieuse m’arrive dans un -établissement de bains. Avec la chaleur qu’il fait -mes vêtements sont trempés de sueur et je suis -fort mal à mon aise. J’avais une robe légère ; mais -elle est restée à la frontière suisse, je suis dans -mon tailleur de demi-saison. Un bain me serait -fort agréable, mais où aller, je n’ose rien demander -à personne, j’ai bien un guide de Berlin, mais -il est en allemand et ne me sert à rien.</p> - -<p>Enfin, je vois sur la <span lang="de" xml:lang="de">Potsdamerplatz</span> une colonne -de publicité qui indique un établissement « où on -peut trouver un bain agréable » ; je m’y fais conduire -en taxi.</p> - -<p>L’établissement est au fond d’une cour, son installation -est des plus modestes ; trois pièces aux -murs déteints, une unique baignoire, des lits de -massage. On me fait déshabiller et la baigneuse -paraît fort intriguée par mes vêtements entièrement -mouillés par la transpiration. On me met -dans une baignoire où il y a très peu d’eau et on -me lave au savon devant tout le monde. Après -le bain, le massage ; je m’étends nue sur un lit où -on se met en devoir de me masser. Les questions -commencent. Qui je suis ? De quel pays ? Je parais -très fatiguée, pourquoi ? Comment il se fait que -mes vêtements soient mouillés etc., etc. Je suis très -embarrassée et je réponds au hasard que je m’appelle -Rosenblum et que je suis Russe ; j’ajoute que -je suis médecin, pensant contenir par le respect -ces prolétaires de l’art médical. Mais je n’ai fait -que déchaîner leur curiosité. Ah ! je suis docteur -et Russe ; alors je vais en Russie, je suis de la -Croix Rouge qui va soigner le choléra. Je réponds -oui ; tout le monde, personnel et clientes, entoure -mon lit où je suis en fâcheuse posture. Enfin, c’est -fini ; j’ai hâte de fuir et je m’habille si rapidement -que j’oublie de mettre ma chemise ; elle reste à -l’établissement.</p> - -<p>Je m’ennuie beaucoup, pas de journaux français, -pas de livres. L’hôtel me pèse, je m’y sens -observée et n’y reste que pour dormir. Du matin au -soir, j’erre dans les rues, entrant pour me reposer -dans les « <span lang="de" xml:lang="de">conditorei-cafés</span> » le jour, dans -les cinémas le soir. L’organisation se charge bien -de me faire partir en Russie, mais pas de me faire -passer le temps agréablement à Berlin. Il faudrait -avoir des relations et je ne connais pas un chat. -Le « chef » a ordonné au « disciple », le jeune -homme dont j’ai parlé de me faire faire un tour -d’une heure en fiacre : c’est déjà très beau. Je vois -ainsi le château, <span lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</span> ; le jeune -homme me montre l’endroit où Liebknecht est -tombé. Le cocher nous désigne avec des remarques -assez spirituelles, les statues des rois qui ornent -l’avenue du Bois de Boulogne berlinoise.</p> - -<p>Le « disciple » fait un jeu de mots sur le nom -de l’endroit : « <span lang="de" xml:lang="de">Tiergarten</span> », jardin des animaux. -« C’est ici le jardin », dit-il, et (montrant les statues -des rois), « voilà les animaux ! »</p> - -<p>Je remarque que les employés allemands sont -très consciencieux. Avant de me vendre une paire -de bas, la vendeuse y passe la main pour s’assurer -qu’ils ne sont pas déchirés ; en France on n’aurait -pas ce scrupule. En revanche, quel bureaucratisme ; -il faut aller payer avec sa fiche, apporter -la fiche acquittée à l’enveloppeuse qui, alors seulement, -vous abandonne le paquet.</p> - -<p>Les restaurants sont très inférieurs aux nôtres. -Rien d’analogue à nos « Chartier » et « Duval » -parisiens où, pour une somme modeste on a un -dîner bon à la fois et bien présenté, partout les -saucisses et la choucroute servis à la diable sur -un coin de table. Et comme les garçons sont lents, -il faut plus d’une heure pour déjeuner.</p> - -<p>Je vais quelquefois dans le bureau où on prépare -mon départ, mais je m’y ennuie, personne -ne parle le français sauf le chef qui a autre chose -à faire qu’à m’entretenir ; une centaine d’hommes -passent en un jour devant son bureau. Il y a bien aussi -des employés, des dactylos, mais tout ce -monde parle allemand.</p> - -<p>Un grand jeune homme blond a attiré mon -attention. Sa mise est soignée, son allure élégante ; -il parle français avec le « chef ». Mais j’entends -des mots qui me retiennent à distance : -« dangereux… ne pas aller à la gare… abandonnez -plutôt vos bagages… » Peut-être ce jeune -homme doit-il rester inconnu, même des camarades.</p> - -<p>La nuit à l’hôtel je suis loin d’être rassurée.</p> - -<p>Le « chef » m’a dit plusieurs fois que j’y courais -le risque d’être arrêtée. Une nuit je vois par la fenêtre -ouverte un agent de police qui semble en -faction sur le trottoir, juste en face de la maison. -Il reste là et bientôt un homme en civil, assez bien -habillé s’approche de lui, lui dit quelque chose et -s’en va. L’émotion m’étreint. Evidemment, ce civil -est un chef ; il a donné à l’agent l’ordre de surveiller -l’hôtel. Demain au jour je serai arrêtée. -J’ai envie de fuir, mais impossible, il faudrait -sonner le patron de l’hôtel. Que penserait-il de -cette sortie à deux heures du matin ! D’ailleurs -fuir serait inutile. Si c’est vraiment pour moi que -cet agent est là, il m’arrêtera à la sortie ; si ce -n’est pas pour moi, mieux vaut rester allongée sur -mon lit que d’errer par les rues désertes. Je calme -mes nerfs comme je puis en m’arrêtant à l’idée -que peut-être l’agent surveille la rue, tout simplement. -Enfin, le jour tant désiré, le jour après lequel -soupirent les malades et aussi les inquiets -comme moi, illumine mes carreaux et personne ne -vient me ravir ma liberté.</p> - -<p>Le « chef » m’annonce que je vais partir, mais -que je serai « illégale », c’est-à-dire sans passeport. -« On est mal avec les Etats-tampons, explique-t-il, -les passeports sont très difficiles à obtenir. »</p> - -<p>Je tremble intérieurement à cette décision ; mais -comment avouer la peur dans un pareil milieu ? -Je m’efforce donc de ne rien laisser paraître de -l’émotion qui m’agite.</p> - -<p>Décidément on a confiance en moi, on me donne -deux mille marks avec lesquels je dois acheter des -médicaments pour la Russie. Afin de faciliter les -achats on me donne le jeune « disciple ». — « Vous -en avez une chance ! fait-il en chemin. Il y en a -qui attendent un mois ici et vous partez au bout -de six jours. » Il me regarde avec admiration : -« Illégale ! »</p> - -<p>Une phrase du « Petit Duc » me chante :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vraiment c’est bien joli la guerre</div> -<div class="verse">C’est si amusant le danger.</div> -</div> - -<p>Tout de même malgré le plaisir incontestable -du risque je préférerais ne pas être illégale et voyager -confortablement avec un passeport.</p> - -<p>L’achat des médicaments est difficile. Mon guide -sait l’allemand, mais il ne connaît pas les termes -de médecine. Je désire joindre à la pharmacie -quelques instruments de chirurgie ; j’ai lu à Paris -dans les journaux qu’il n’y avait que trois forceps -à Moscou : achetons-en un, cela fera quatre. Mais -« le disciple » ne sait pas ce que c’est qu’un forceps -et je me tire d’affaire en demandant à l’employé -un « instrument pour tirer l’enfant de la -mère ». Il comprend et m’apporte un superbe tarnier -qui n’est pas cher : trois cent cinquante -marks.</p> - -<p>Pour avoir des canules à lavement, j’essaie de -toutes les périphrases, on ne comprend pas. A la -fin, de guerre lasse, j’attrape un caoutchouc qui -traîne sur le comptoir et fais le simulacre d’administrer -au disciple un « bouillon pointu ». Tout le -magasin éclate de rire, on a enfin compris ce que -je désire.</p> - -<p>Dans la conversation je viens à raconter à mon -guide que j’ai appris un peu de chimie.</p> - -<p>— Ah ! fait-il avec admiration, vous avez à Paris -un laboratoire illégal !</p> - -<p>Dans son enthousiasme de néophyte communiste, -il ne comprend la chimie qu’au point de vue -des bombes.</p> - -<p>On m’a adjoint deux Italiens qui vont en Russie -pour y rester. Ils sont accusés de meurtre politique -dans leur pays. Au cours d’une émeute, un -bourgeois a été tué, on prétend que ce sont eux les -meurtriers. Ils s’en défendent, mais quand même -il faut fuir ; ils vont en Russie chercher un refuge. -L’un d’eux a été, me dit-il pendant deux heures le -dictateur de la ville : c’est un ouvrier assez cultivé -qui s’est instruit dans les universités populaires. -L’autre a fait la guerre pendant sept ans, il y a -contracté avec cinq blessures une bonne dose d’insouciance -et une remarquable faculté de s’adapter -à toutes les situations.</p> - -<p>Le jour du départ arrive ; le « chef » m’explique -que je devrai suivre un camarade qu’il me présente ; -il fait aussi dans leur langue, aux Italiens, -des recommandations.</p> - -<p>Notre nouveau guide est un grand sec aux -allures de lieutenant allemand. Il ne sait pas un -mot de français et il prend avec nous des allures -de chef qui indisposent fort l’ex-dictateur.</p> - -<p>Nous avons pris un taxi-auto. Avec mes médicaments, -mes instruments, mes vivres, car le -« chef » de Berlin m’a fait acheter force boîtes de -conserves, nous avons beaucoup de bagages. Tout -à coup, sans raison apparente, le guide nous fait -descendre au beau milieu d’une place. « Que faut-il -faire ? lui dis-je en allemand. — Vous asseoir ! » -répondit-il d’un ton sec et il nous désigne un banc. -Je me sens très mortifiée et commence à trouver -que tout n’est pas rose dans la dictature prolétarienne.</p> - -<p>Notre guide ne s’est pas assis, lui ; il se promène -de long en large sur la place et paraît très agité. -Evidemment, il attend quelqu’un qui ne vient pas. -Enfin après trois quarts d’heure, un jeune homme, -un grand portefeuille sous le bras, s’avance vers -lui. Il lui remet des papiers et notre guide en -échange signe une feuille sur son genou. Vite on -nous emballe dans un taxi et nous filons à la -gare.</p> - -<p>Malgré toute la diligence du chauffeur le train -est manqué. « <span lang="de" xml:lang="de">Gehen Sie schlafen !</span> » Allez vous -coucher, me dit le lieutenant et il nous tourne le -dos.</p> - -<p>Encore un jour à passer à Berlin. Je connais, -sur les bords de la Sprée un restaurant où il y a -de la musique : j’y conduis mes deux nouveaux -camarades.</p> - -<p>Nous nous installons à la terrasse. La vue n’a rien -d’enchanteur, le fleuve étroit, les quais sont noirs -de fumée ; avec le métro qui passe tout près sur -le pont. « Ce n’est pas beau ! » s’exclame en -français l’ex-dictateur. Cette remarque désobligeante -nous vaut les regards courroucés du dîneur -de la table voisine. Il restera à nous écouter tout -le temps de notre repas ; je ne suis pas rassurée -du tout.</p> - -<p>Enfin, le lendemain, nous partons pour de bon : -nous voilà installés tous les quatre dans un compartiment -de troisième. Où allons-nous ? Le lieutenant -a négligé de nous le dire et cette façon -cavalière d’en user avec nous a le don d’agacer -l’ex-dictateur. Comme je suis la seule à savoir un -peu d’allemand, il me tarabuste pour que je pose -des questions à notre guide. Je n’ose pas. Je -connais les façons mystérieuses de la conspiration -et, d’ailleurs, on m’a déjà fait la leçon à Berlin : -« Jamais de questions ! »</p> - -<p>Au reste, je ne suis pas le moins du monde -inquiète. Où on va ? Nous le verrons bien : nous -ne voyageons pas dans un sac. Pourquoi nous -voudrait-on du mal, puisqu’on nous paie le voyage ? -Si on n’avait pas eu confiance en nous, on ne nous -aurait pas reçus à Berlin.</p> - -<p>Nous roulons vers le nord. Au soir le « lieutenant » -tire de son « portefeuille diplomatique » — qui -baisse, du coup, singulièrement dans mon estime — du -pain et des saucisses. Il nous distribue -la nourriture et, à un arrêt, il descend nous -acheter des bouteilles de limonade. Mes compagnons -reprennent confiance ; ils commencent à -croire qu’en effet on ne veut pas nous tuer.</p> - -<p>— La mer ?</p> - -<p>— Ya.</p> - -<p>— Bateau ?</p> - -<p>— Ya.</p> - -<p>— Petit bateau ?</p> - -<p>— Non, grand bateau.</p> - -<p>Je suis justement devant ce grand bateau : il -est superbe et rempli de monde. Nous nous embarquons ; -la mer est magnifique, éclairée par des -phares de toutes les couleurs. Notre guide nous -fausse tout de suite compagnie pour aller sans -doute dormir dans quelque cabine ; les Italiens sont -tout à fait choqués de ses façons. Moi, je ne m’en -formalise guère. Evidemment, ce guide pourrait -nous montrer plus d’urbanité ; mais que m’importe, -après tout. L’essentiel est qu’il nous conduise -où il faut, sans nous faire arrêter en route ; -et il me paraît, à cet égard, connaître son affaire.</p> - -<p>J’adore la mer, sa solitude immense répond à la -tristesse habituelle de mon âme, et lorsque je la -vois, elle m’attire. Naviguer, naviguer toujours, -là-bas, loin, très loin. Je trouverai, sur l’autre -rivage, le pays où on est heureux, où la vie vaut -la peine d’être vécue parce que l’on travaille à une -grande œuvre. Cette rêverie vague d’ordinaire, se -concrétise maintenant ; j’évoque la Russie où un -monde nouveau s’élabore. La terre promise ; c’est -la Russie communiste qui réalise en ce moment -les idées pour lesquelles j’ai milité pendant tant -d’années !</p> - -<p>Après une traversée de deux jours, nous débarquons. -Un train est là ; tout le monde se dirige -vers lui, excepté nous. Nous suivons le guide qui -franchit le guichet du port.</p> - -<p>Nous voilà dans un village qui est plein de -police : à chaque instant, nous croisons un soldat -qui fait les cent pas, baïonnette au canon. Notre -guide a mis un doigt sur sa bouche pour nous -inviter au silence.</p> - -<p>Nous pénétrons dans une petite gare et nous -nous installons au buffet. Défense de dire un mot -et je me rends compte que notre silence lui aussi -est suspect. Car nous attendons là pendant plus de -deux heures, et ces quatre personnes qui gardent -un silence absolu pendant si longtemps, doivent -paraître au moins bizarres. Mais parler serait -montrer que nous sommes étrangers ; on pourrait -se demander d’où nous venons et pourquoi nous -n’avons pas pris le train express qui vient de -partir.</p> - -<p>J’astique avec persévérance mon canif, pour me -donner une contenance. Je trouve que le guide -aurait dû commander un dîner complet pour bien -disposer à notre égard le patron du buffet. Nous -n’avons pris qu’un café. N’y tenant plus je me -lève et vais acheter une revue illustrée ; à la -regarder, je tire à peine un quart d’heure ; je -recommence. Les Italiens font une tête de condamnés -à mort attendant l’exécution. Enfin le -guide va prendre nos billets, nous montons dans -le train, quel soulagement ! Mais il ne faut pas -songer à parler, il y a du monde dans le compartiment -voisin.</p> - -<p>Nous arriverons à une grande ville, par une -pluie battante.</p> - -<p>Deux inconnus s’emparent de mes bagages et -me disent de les suivre ; je le fais avec peine, car -ils marchent très vite et les rues sont mal éclairées. -Enfin je les vois entrer dans une maison, j’y -pénètre à mon tour.</p> - -<p>Nous sommes chez des ouvriers. L’homme, -taillé en hercule, est vêtu d’un pantalon et -d’un tricot déboutonné. Je ne vois que ses bras -énormes et sa poitrine très large, qui est entièrement -couverte de poils ; c’est un terrassier. La -femme, une grosse blonde, est déjà mère de cinq -enfants. Je suis dans une sorte de chambre de réception -proprement tenue, le logement accuse une -certaine aisance. Les camarades qui m’ont amenée -là me disent que j’y devrai rester plusieurs jours, -parce qu’il faut un certain temps pour organiser -le passage de la frontière. « Vous ne devez pas -sortir, ajoutent-ils, vous seriez arrêtée, ici c’est -plus dangereux qu’à Berlin. »</p> - -<p>Mes conducteurs sont partis et me voilà seule -avec mes nouveaux hôtes. La femme se met en -devoir de verrouiller la porte et de fermer les -doubles-rideaux. Elle me prépare un lit sur le -canapé de cette sorte de salon : me sert un repas -composé de saucisses et de tranches de boudin -allemand.</p> - -<p>Le ménage ne sait pas un mot de français, je -ne puis échanger que quelques paroles. Comme -il est tard, les époux se retirent dans leur chambre -en me souhaitant une bonne nuit.</p> - -<p>Malgré le bon accueil de mes hôtes, je me sens -très mal chez eux. Leur logement n’est pas disposé -pour recevoir un étranger ; il n’y a aucune commodité. -Le jour, les enfants envahissent ma -chambre, l’emplissant de leurs cris. Je me sens -doublement en exil, loin de mon pays et loin de -mon milieu. Si encore je pouvais lire ; mais pas -un livre, pas même un journal.</p> - -<p>A la fin je n’y tiens plus et je sors ; tant pis si on -m’arrête.</p> - -<p>Je suis affligée d’une robe grenat qui fait -retourner les passants. C’est une faute ; il faut absolument -qu’on ne me remarque pas. J’entre donc -dans un magasin à l’effet d’acheter un manteau de -caoutchouc de couleur foncée et un chapeau à la -façon du pays. Cela ne va pas tout seul ; j’ai de -la peine à me faire comprendre et on me fait, là -encore, toutes sortes de questions qui me mettent -au supplice. Enfin je sors sans encombre et j’ai la -joie de constater que, revêtue de mon imperméable -brun, coiffée de mon « <span lang="de" xml:lang="de">reisehut</span> » je passe inaperçue.</p> - -<p>Le chef du parti communiste de la ville m’emmène -promener une après-midi. C’est un homme d’une -trentaine d’années, ancien ouvrier qui s’est instruit -lui-même. Il n’ose se montrer avec moi dans les -lieux fréquentés, nous prenons donc un tramway -qui nous emmène dans la banlieue. Nous entrons -dans un café décoré de peintures modernes. Il y a -une terrasse au bord d’un étang. J’ai déjà pu -remarquer combien les gens d’ici savent tirer -parti du moindre point de vue. Mon compagnon -trouve l’endroit enchanteur ; j’approuve -par politesse : l’étang est petit, encaissé dans des -maisons qui n’ont rien d’original. Je suis très -triste ; voilà quinze jours que j’ai quitté Paris, -quinze jours que je tremble. Déjà la dépendance -dans laquelle je suis, me pèse lourdement ; -je voudrais être à l’hôtel, aller au restaurant, -au théâtre, me promener, faire ce que je veux, -enfin !</p> - -<p>Une après-midi, comme je rentre d’une promenade -mélancolique à travers les rues, on m’annonce -que je pars. Le « chef » a un sourire de -pitié en me voyant manifester ma joie. Je n’ai -plus, il est vrai, ma belle énergie de Berlin ; c’est -que le milieu n’est plus le même.</p> - -<p>Après de multiples précautions prises à la gare -pour dépister les policiers, nous nous retrouvons, -les Italiens et moi, dans un wagon de troisième -avec un nouveau conducteur.</p> - -<p>Je suis maintenant tout à fait rassurée. Le -« chef », que je viens de quitter, m’a dit que je -passerai la frontière dans les meilleures conditions. -Une voiture diplomatique jouissant de l’exterritorialité -doit venir me prendre et j’aurai pour -compagnon un attaché d’ambassade. Aucun policier -n’osera demander ses papiers à la compagne -du diplomate ; au cas tout à fait improbable où -cela arriverait, je déclarerais les avoir perdus, je -donnerai cent marks à l’agent qui ne manquera -pas de s’incliner très bas.</p> - -<p>Je crois tout cela. Comment penser que l’on -puisse me tromper dans une occurrence pareille !</p> - -<p>Après plusieurs heures de voyage, on nous fait -descendre à un village. On est en pleine nuit. -Nous marchons un quart d’heure par des chemins -déserts, nous entrons dans une maison assez -vaste, nous montons au premier étage et pénétrons -dans un logement d’ouvriers.</p> - -<p>Il est pauvre, mais proprement tenu ; une lampe -posée sur un meuble, éclaire des portraits de chromos -de Guillaume et de François Joseph.</p> - -<p>Une vieille femme nous sert à manger les traditionnelles -saucisses : bientôt arrive un homme très -grand, vêtu en paysan. « Voilà, dit notre conducteur, -le camarade qui doit nous faire passer la -frontière. »</p> - -<p>Je me récrie :</p> - -<p>— Eh mais… l’attaché diplomate…</p> - -<p>Le conducteur ne sait pas ce que je veux dire.</p> - -<p>Je commence à éprouver quelques craintes aux -façons graves du guide. Il nous remet à chacun un -tout petit morceau de papier sur lequel est écrit un -nom qui ne me dit absolument rien. Il nous recommande -de rouler ce papier et de le cacher -dans la doublure de nos vêtements. Ce voyage -qu’on m’avait dit facile m’a tout l’air d’une expédition.</p> - -<p>Enfin, ce n’est pas le moment de reculer et -récriminer me paraît tout à fait inutile ; là-bas, -évidemment, on ignorait complètement ce qui se -fait ici. La belle confiance que j’avais à Berlin m’a -tout à fait quittée. Mais il n’y a pas autre chose à -faire qu’à s’abandonner aux mains de ces hommes.</p> - -<p>On me réclame cent marks pour la voiture ; ah, -il y a tout de même une voiture.</p> - -<p>Nous quittons la maison et après avoir fait environ -cinq cents mètres, nous nous trouvons devant -une affreuse charrette remplie de paille. C’est cela -la voiture diplomatique ! Je crois être le jouet d’un -de ces cauchemars dans lesquels les bijoux se -changent en feuilles sèches. L’homme qu’on nous -a présenté comme devant nous faire passer la -frontière, monte sur le siège avec un autre. Les -Italiens et moi, nous nous installons comme nous -pouvons dans la charrette ; on part au grand -galop.</p> - -<p>Mes craintes commencent à se calmer. Si ce -n’est que cela après tout, le danger n’est pas bien -grand. Je ne tiens pas outre mesure à passer pour -une diplomate ; que j’arrive, c’est l’essentiel. Au -fond même je sens quelque plaisir à filer ainsi -dans la nuit noire ; le danger me paraît tout à fait -illusoire. Qui nous a vus ? Qui même s’occupe de -nous ?</p> - -<p>Mon enthousiasme se refroidit lorsque le cocher, -montrant, de son fouet, une place au bord de la -route, nous annonce qu’un camarade a été tué là -dans un récent passage.</p> - -<p>— Quoi tué ? dis-je dans mon mauvais allemand, -mais je croyais que nous ne risquions qu’une -arrestation ?</p> - -<p>— Il y a là-bas un cordon de soldats et si on -nous voit, on nous dire dessus.</p> - -<p>— Diable !</p> - -<p>Enfin, il faut passer. Je me rassure intérieurement -en me disant que ces conducteurs tiennent -à leur vie comme je tiens à la mienne. Ils s’arrangeront -pour qu’on ne nous voie pas. D’ailleurs ce -n’est pas facile de viser dans la nuit noire.</p> - -<p>Aux villages la voiture prend le pas, pour repartir -au galop lorsque les maisons sont dépassées. -Nous allons toujours, voilà une grande heure que -nous sommes partis, sans doute la frontière est -loin. Mais un cycliste s’approche, il dit quelque -chose au cocher ; probablement la route n’est pas -libre, puisque nous tournons brusquement et -allons à travers champs avec d’effroyables cahots -qui nous jettent les uns sur les autres.</p> - -<p>Bientôt on nous fait descendre. Le cocher siffle -en sourdine ; deux hommes arrivent, venus d’on -ne sait où, il nous remet à eux, nous les suivons.</p> - -<p>Comme ils vont vite, je dois courir pour me -mettre au pas, et dans la nuit noire c’est à peine si -nous les distinguons. Sans doute nous sommes -dans un champ labouré car il y a partout des -trous, je me tords le pied à chaque instant, je -tombe même tout à fait plusieurs fois.</p> - -<p>L’effroi me gagne. A quelle espèce d’hommes -nous a-t-on confiés, ils vont devant sans s’occuper -de nous, quelle dureté ! La respiration me manque, -je pense que je n’arriverai jamais et je me dis aussi -que si j’ai le malheur de me faire une entorse, ces -gens me laisseront là.</p> - -<p>Enfin, on fait halte. Nouveau sifflement qui fait -surgir de terre deux nouveaux venus auxquels on -nous remet. La frontière est-elle passée ou non, je -n’en sais absolument rien.</p> - -<p>Le voyage continue à travers les fondrières, -bientôt nos conducteurs se jettent à terre en disant : -« <span lang="de" xml:lang="de">Soldaten !</span> » ; nous les imitons. Il fait un -vent terrible, heureusement !</p> - -<p>Nous restons couchés sans faire un mouvement ; -un des conducteurs est parti, en rampant, éclairer -la route.</p> - -<p>Ai-je peur ? Non, pas précisément, le danger est -trop près, je n’ai qu’une idée : en sortir !</p> - -<p>L’éclaireur revient, il nous fait signe de le suivre, -nous rampons derrière lui, nous arrêtant de temps -à autre pour écouter.</p> - -<p>Une rivière se présente. Je commence à me déchausser, -mais l’un des guides me fait signe de -n’en rien faire. Sans mot dire, il me charge sur son -dos, me traverse et me jette sur le rivage opposé ; -on en fait autant à mes deux compagnons.</p> - -<p>Après un nouveau temps de reptation, les conducteurs -se lèvent, nous aussi. Sans doute la frontière -est passée enfin, et le danger avec elle.</p> - -<p>Un des guides me frappe sur l’épaule, du doigt -il me montre des lumières dans le lointain et me -dit d’un ton presque amical :</p> - -<p>« <span lang="de" xml:lang="de">Der zug !</span> » (le train), puis il ajoute : « <span lang="de" xml:lang="de">Haben -sie ein passeport ?</span> » (avez-vous un passeport ?)</p> - -<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Kein passeport !</span></p> - -<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Kein passeport !</span> font-ils tous deux, en levant -les bras au ciel… <span lang="de" xml:lang="de">Kein passeport !…</span> ah !… ah !… -illégal ! — Leur ton est celui du plus grand effroi. -Illégal !… Illégal !… répètent-ils. <span lang="de" xml:lang="de">Der tod !</span> (la -mort !)</p> - -<p>Je n’y comprends rien du tout. Comment ces -gens ont-ils pu penser que nous puissions avoir -un passeport ? Si nous en avions eu un, nous aurions -pris le train. Ce n’est pas par plaisir que -nous avons fait ce passage terrible. Mais je sais -trop mal l’allemand pour demander des explications. -Les deux guides se concertent et paraissent -tout à fait effrayés.</p> - -<p>Nous faisons encore environ deux kilomètres -et voilà qu’on nous fait entrer dans une maison -qui, dans l’obscurité, m’apparaît sordide. Une -femme arrive en chemise, elle semble s’opposer -vivement à notre intrusion.</p> - -<p>Je crois d’abord qu’on veut seulement nous faire -reposer quelques instants de notre marche exténuante. -Mais un des guides me dit en allemand -que nous devons rester là un temps indéterminé. -Deux jours, trois jours ou plus, on ne sait -pas.</p> - -<p>Nous entrons tous trois dans une violente -colère. Nous avons changé plusieurs fois de guides -cette nuit, qui sait si nous ne sommes pas tombés -entre les mains de voleurs qui veulent nous -rançonner.</p> - -<p>La femme s’approche de moi, et tente de me -calmer par des caresses ; je la repousse violemment.</p> - -<p>Les guides sont partis, la femme a allumé une -bougie et étendu un matelas dans la pièce voisine, -les deux Italiens vont s’y étendre et vaincus par la -fatigue, ils dorment tout de suite. Elle m’invite à -partager son lit ; les draps sont affreusement sales ; -je refuse avec indignation.</p> - -<p>D’ailleurs j’étouffe dans cette pièce où l’odeur -est infecte, je remarque qu’il y a deux affreux grabats -à fond de planches, quatre enfants dorment -là tout habillés.</p> - -<p>Je vais dans la pièce où dorment les hommes et -m’asseois près de la fenêtre que j’ai ouverte. De -notre situation, je ne m’en fais pas la moindre -idée ; pourquoi faut-il rester là ? Sommes-nous -toujours aux mains des camarades ? Ne nous a-t-on -pas abandonnés, tout simplement pour se débarrasser -de nous ? Autant de questions que je ne -résous pas. La femme me regarde méchamment ; -elle semble très fâchée contre moi.</p> - -<p>Mais je suis prise d’un hoquet nerveux qui ne -cesse pas, je n’en suis pas effrayée, car j’ai eu bien -des fois de pareilles crises. Mais la femme qui ne -connaît pas cette maladie, prend peur. Elle -m’apporte, en silence, un œuf, une tasse de thé et -un sucrier. Ce dernier objet attire mon attention, -c’est un verre à couvercle, comme il y en a en Allemagne -dans les brasseries, j’examine le couvercle, -il est en argent et porte une couronne royale avec -deux initiales entrelacées : le verre d’un roi.</p> - -<p>Voilà le jour, les Italiens se réveillent et nous -délibérons sur notre situation. Où sommes-nous ? -Nous n’en avons pas la moindre idée. Il apparaît -que nous ne sommes pas chez des voleurs ; on ne -nous veut pas de mal. Mais qui est cette femme ? -Pourquoi nous laisse-t-on dans cette maison au -lieu de nous faire continuer notre chemin, puisque -la frontière est passée ?</p> - -<p>Nous avons l’impression d’une organisation très -mauvaise. Le fil parti de Berlin est coupé, nous -sommes abandonnés dans un pays perdu. Mes -camarades se désespèrent, surtout l’ex-dictateur, -beaucoup plus nerveux que son ami.</p> - -<p>Vers midi la femme nous sert un repas assez -bon, mais nous n’avons guère d’appétit. La maison -est en bois ; elle est composée de trois pièces : -celle dans laquelle on pénètre d’abord, sert de cuisine, -elle est meublée d’un fourneau tout délabré. -De cette cuisine on pénètre dans la chambre à -coucher, fermée seulement par un rideau très sale. -Enfin une porte donne dans la plus grande des -trois chambres : celle où nous nous tenons. Deux -petites fenêtres à carreaux bleu-blanc-rouge, -éclairent la pièce ; l’une donne sur la route, qui est -en très mauvais état, elle est couverte d’au moins -un pied de boue. Au travers des carreaux, nous -apercevons d’autres maisons semblables à la nôtre, -avec les mêmes petites fenêtres à carreaux multicolores.</p> - -<p>Nous avons l’impression d’être très loin ; un de -mes camarades dit qu’il a vu une fois au cinéma -ce paysage. La pièce où nous sommes est pauvrement -meublée, comme toute la maison ; une -vieille armoire de bois peint, une table toute -cassée, reléguée dans un coin et remplie de vêtements -jetés en tas ; une autre table où nous mangeons, -quelques chaises, une machine à coudre. -La femme a travaillé dans la matinée à cette -machine, elle est couturière.</p> - -<p>Dans l’après-midi, deux hommes, assez bien -habillés, pénètrent auprès de nous.</p> - -<p>L’un porte sous le bras une serviette de diplomate ; -il ne sait pas un mot de français. L’autre -sait le français à peu près comme je sais l’allemand, -c’est-à-dire très mal.</p> - -<p>Ces hommes me font subir un examen politique -qui me déconcerte absolument. Comment, mais -n’ai-je pas été admise à Berlin ? Si on n’a pas confiance -en moi pourquoi m’avoir fait venir -jusqu’ici ? Le « diplomate » me transperce de son -œil noir et dans mon impuissance à m’expliquer -à cause de mon ignorance de l’allemand je perds -absolument la tête, j’oublie le nom de la ville où -je dois prendre le train pour la Russie. « Pourquoi, -me dit-il d’un ton agressif, voulez-vous aller en -Russie ?</p> - -<p>— Mais parce que je suis communiste et désire -assister à la réalisation de mes idées. »</p> - -<p>Le « diplomate » semble ne pas comprendre ; il -ricane méchamment.</p> - -<p>Je tire de mon soulier une recommandation en -russe que je conservais pour la Russie ; à peine -s’il daigne la prendre. Enfin, sur mon insistance -il la lit et me déclare qu’elle ne vaut rien parce -qu’il manque un cachet.</p> - -<p>La maîtresse de la maison est intervenue dans -le débat ; elle fait contre moi un réquisitoire terrible. -Comme chef d’accusation, j’ai dédaigné son -lit, j’ai dit que la maison était sale, je n’ai presque -pas mangé. Conclusion je suis une bourgeoise.</p> - -<p>Cela prêterait au ridicule, si ce n’était odieux. -J’ai abandonné tout amour-propre et je me laisse -aller à dire : « Quelle situation terrible ! » — Pas -si terrible, dit celui des deux hommes qui parle -un peu ma langue, il y a eu ici le front français ; -des blessés, des morts ; leur situation était plus -terrible que la vôtre.</p> - -<p>Le front français ? En quoi peut-on m’imputer -les excès de la guerre, moi qui toute ma vie l’ai -combattue.</p> - -<p>Les deux Italiens sont interrogés à leur tour ; la -femme est pour eux pleine de bienveillance ; ils -ont mangé, ils ont dormi. Evidemment ce sont de -bons camarades.</p> - -<p>La sentence est rendue. Les deux italiens iront -en Russie et moi je n’irai pas ; on m’apportera -demain un passeport pour la France.</p> - -<p>Je bouillonne de rage impuissante. Ainsi je -n’irai pas en Russie parce que j’ai refusé de coucher -dans un lit infect. Cette femme ignorante et -fruste décide du sort des camarades, ses avis -puérils et vulgaires sont écoutés avec respect.</p> - -<p>Qui croira à Paris cette histoire lorsque je la -raconterai !</p> - -<p>La nuit arrive ; la femme prépare un matelas -pour les deux Italiens. Pour moi elle avance une -chaise de bois qu’elle frappe violemment contre le -sol et me dit : Voilà !</p> - -<p>Je frissonne en pensant à la nuit d’insomnie ; la -quatrième, décidément je laisserai ma vie dans ce -voyage.</p> - -<p>Le lendemain personne ne vient m’apporter le -passeport promis. S’est-on ravisé ? Ce « diplomate » -doit avoir des chefs peut-être plus éclairés -que lui, ont-ils compris qu’on ne peut pas refuser -une militante pour des motifs aussi ridicules ?</p> - -<p>A tous égards je comprends qu’il me faut sacrifier -mon amour-propre et faire la paix avec cette -femme.</p> - -<p>Quelle faute avais-je commise aussi, grand -Dieu ! Cette femme : c’est la sœur d’un commissaire -à la guerre !</p> - -<p>Elle a des qualités que je ne tarde pas à reconnaître. -Elle est dévouée au Parti et risque gros en -nous donnant asile. Son mari a été tué à la guerre, -elle a quatre enfants qu’elle parvient à grand’peine -à nourrir. Comme je lui demande pourquoi son -frère qui a une place si importante en Russie ne -l’aide pas, elle me répond qu’il ne gagne pas -d’argent, qu’un communiste ne doit pas en -gagner. C’est elle, au contraire, qui lui envoie du -chocolat.</p> - -<p>C’est très beau ; cette femme est une héroïne -obscure comme j’en trouverai beaucoup en -Russie ; mais quelle dureté dans son œil gris ! -Elle me fait frissonner lorsqu’elle chante « Mort -aux bourgeois ». Je pense à M<sup>me</sup> Defarge, la tricoteuse -du roman de Dickens : « Un drame sous la -Révolution. »</p> - -<p>Je comprends que je ne suis qu’une révolutionnaire -théorique et qu’il faut de ces êtres frustes -pour les dures nécessités.</p> - -<p>De temps à autre il lui échappe des paroles -énigmatiques : « C’est ici la maison de la mort ! » -ou bien : « Les communistes, on les tue ». Je ne -m’y arrête pas, sans doute fait-elle allusion à des -événements révolutionnaires récents.</p> - -<p>La journée est mortellement lente. Le « dictateur » -évoque son passé, non les heures de son -pouvoir éphémère, mais le temps plus paisible où -il s’instruisait dans les universités populaires -d’Italie. Il se rappelle avec attendrissement le -professeur qui s’était intéressé à lui et auquel il -doit le peu de français qu’il sait.</p> - -<p>« Ah ! fait-il, si j’avais continué dans cette voie, -je ne serais pas ici. »</p> - -<p>J’essaie de lui faire reprendre courage en lui -disant que si la vie de militant comporte parfois -des dangers, elle est une source d’émotions que -l’on ne trouve qu’en elle.</p> - -<p>L’autre Italien, lui, ne s’en fait pas ; il a fait la -guerre à Tripoli et en Autriche. Il en a vu de -toutes les couleurs et a appris à prendre le temps -comme il vient. Il trompe son ennui en apprenant -aux enfants des tours d’escamotage.</p> - -<p>Voilà la troisième nuit. La femme me prépare -un lit en rapprochant des chaises de bois, elle -dispose dessus deux oreillers. Pour couverture, -j’aurai son manteau d’hiver. Je suis effroyablement -mal, mais ma fatigue est telle que je parviens -à dormir là quelques heures.</p> - -<p>Le lendemain, vers le soir, on signale une descente -de police. Je vois les enfants se précipiter à -travers la maison, ils fouillent l’armoire, grimpent -sur la table pour atteindre une planche élevée, -bouleversent les placards ; ils cherchent les -papiers politiques. En moins d’un quart d’heure -tout ce qu’il y avait de compromettant est brûlé -dans le poêle de la cuisine.</p> - -<p>— Voilà, dis-je à la mère, de bons petits conspirateurs. -Ne disent-ils jamais aux autres enfants, -que vous cachez des camarades ?</p> - -<p>— Jamais !</p> - -<p>Et le plus jeune des enfants, une petite fille, n’a -que six ans.</p> - -<p>La police ne vient pas ce jour-là. Jusqu’ici la -perspective d’être arrêtée ne m’effraie pas. Que -peut-on me faire ? Me reconduire en France. Or -puisque je ne suis pas sûre d’aller en Russie, -j’aimerais autant, ma foi, être arrêtée. Je le dis à -la femme.</p> - -<p>— Retourner en France, vous croyez cela, -répond-elle. Pour avoir le droit d’exister dans ce -pays, il faut un passeport spécial. Du moment -que vous ne l’avez pas, c’est que vous avez passé -la frontière illégalement. Si vous êtes passé illégalement, -c’est que vous êtes communiste et les -communistes on les fusille… sans jugement !</p> - -<p>Et pour que je comprenne bien, elle appuie ses -paroles d’un geste qui ne permet pas l’équivoque.</p> - -<p>Un froid glacial me saisit toute entière. Mes -compagnons sont dans la cuisine et n’ont pas -entendu. Leur dire, à quoi bon, leur terreur ne -ferait qu’augmenter la mienne.</p> - -<p>Trois jours passent, la police ne vient pas.</p> - -<p>Le quatrième jour, un « camarade » entre en -coup de vent ; il nous annonce comme imminente, -l’arrivée des policiers et nous fourre à la hâte dans -la chambre à coucher. Je suis assise près de la -fenêtre et je vois un agent en uniforme qui -s’approche de la maison, le camarade se joint à -nous ; la femme va ouvrir.</p> - -<p>Minutes d’angoisse ! Je tiens à la main deux -cents marks pour essayer de corrompre l’homme. -Je l’entends qui parle avec la femme dans la -cuisine ; puis tous deux passent dans la -grande chambre. On entend le bruit de leurs voix -pendant dix grandes minutes. Enfin, l’homme -quitte la maison ; il n’a pas eu l’idée de regarder -dans la chambre à coucher qui n’est pas -fermée.</p> - -<p>Sauvés ! Est-ce possible ?</p> - -<p>Mais il faut fuir immédiatement ; on me jette -un châle sur la tête et on m’entraîne à quelques -cents mètres, dans une autre maison. Les Italiens -sont emmenés ailleurs.</p> - -<p>La maison est plus petite que celle que je viens -de quitter. Elle n’a que deux pièces : la cuisine, -où la famille se tient pendant le jour et la chambre -à coucher, meublée de lits de fer sans draps, -d’un buffet et d’une table de bois blanc grossièrement -fabriquée. Le mari est charpentier, il les a -faits lui-même. Le buffet n’est pas adossé au mur, -il y a une penderie par derrière, c’est là que je me -cacherai si on vient. Dans un angle de la pièce, -un énorme morceau de lard, tout en graisse, pend -du plafond.</p> - -<p>Je suis loin d’être rassurée : je pense que la police -n’aura pas de peine à me trouver, pour peu -qu’elle le veuille. Et les paroles de ma dernière hôtesse -me reviennent : « fusillée sans jugement ». -Cela me paraît absurde, car, enfin, si je suis bolcheviste, -mon ignorance de la langue me rend tout -à fait inoffensive ; d’ailleurs, d’après les conventions -bourgeoises, je n’appartiens pas aux gens d’ici, -je suis Française et on n’a pas autre chose à faire -qu’à me rendre à la France qui s’arrangera de moi. -Oui, mais je sais aussi combien la guerre a bouleversé -toutes les conventions. Aujourd’hui la bourgeoisie -a fait litière des principes démocratiques : -la liberté de penser a cessé d’exister. Il n’y a -plus sur la terre entière que le duel formidable des -deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat. Et je -suis sur le terrain de la bataille. Les Etats-tampons, -c’est l’Europe qui les a créés pour séparer -la Russie bolcheviste des nations capitalistes. Qui -sait, peut-être qu’il n’y a plus de lois ici et que -tout est permis contre les communistes, quel que -soit leur pays. C’est là qu’on a placé les fameux -fils de fer barbelés de Clemenceau et dans ces fils -je suis prise.</p> - -<p>Derrière la table il y a une grande glace, je m’y -regarde avec terreur. Du plomb fera de ma tête -une bouillie, la cervelle jaillira. Pourquoi, qu’ai-je -fait de criminel ? Je vais voir la Russie, est-ce que -cela mérite la mort ? Je repasse ma vie de travail -constant pour l’acquisition de la culture intellectuelle -que je possède. Et ce sont des soldats, pour -la plupart des brutes alcooliques qui me tueront. -Je vois en esprit, le poteau d’exécution et j’éprouve -la sensation affreuse que doit avoir l’animal pris -au piège, avec en plus, hélas, l’imagination de -l’homme.</p> - -<p>Dans mon chapeau, dans mes vêtements, dans -mes souliers j’ai des lettres de recommandations -pour la Russie ; je brûle tout. Si vous n’avez aucun -papier sur vous, m’a dit « Madame Defarge », -vous pouvez encore avoir la chance de vous en -tirer, mais si vous portez le moindre document -politique, vous êtes perdue. On a fusillé un jeune -homme de seize ans parce qu’on a trouvé dans sa -poche un journal bolchevik !</p> - -<p>Que faire ? Il faut cependant essayer de sortir -de cette situation et pour cela je dois, avant tout, -compter sur moi-même. J’écris une dizaine de -lettres à mes amis de Paris. Si je ne suis pas arrêtée, -peut-être m’accusera-t-on ensuite d’avoir eu -peur ; mais si je suis arrêtée, les démarches qu’on -aura faites empêcheront qu’on me traite sans ménagement, -quitte à faire ensuite des excuses pour -la méprise.</p> - -<p>Evidemment tant que je ne suis pas arrêtée, je -ne risque rien, mais qui sait si une fois en prison -on me permettra d’écrire ? Le pays où on fusille -un homme pour un journal, ne me paraît par très -civilisé.</p> - -<p>J’essaie de confier mes lettres à mon hôte ; il me -dit qu’il n’a pas le temps de les porter.</p> - -<p>Il me cache cependant, cet homme. Peut-être le -paie-t-on pour cela ? mais enfin, payé ou non, il -risque. C’est la race, je le vois, qu’il faut accuser. -Partout les mêmes visages blancs, les mêmes cheveux -blond clair et les mêmes yeux gris, effroyablement -durs et je comprends qu’ici la vie humaine -n’a aucune importance.</p> - -<p>Tout de même M<sup>me</sup> Defarge pense à moi : elle -m’envoie l’aînée de ses enfants, une fillette de -quatorze ans aux magnifiques cheveux dorés. -C’est elle qui portera les lettres et pour plus de sûreté, -elle ira les mettre en Allemagne. Elle a un -passeport qui lui donne le libre accès de la frontière. -Elle cache les lettres dans sa poitrine, la petite -conspiratrice, pour que personne ne se doute -de rien.</p> - -<p>J’ai cessé de faire la difficile ; j’accepte de coucher -sans draps sur des coussins infects. Heureusement -mon lit est près de la fenêtre, la nuit je me -lève furtivement pour ouvrir, car l’air est irrespirable.</p> - -<p>Me voilà en prison chez ces paysans, impossible -de quitter cette chambre, même pour aller aux -commodités qui sont dans la cour, on me verrait. -Pour les besoins naturels on me donne un vase de -nuit, l’odeur devient infecte.</p> - -<p>Et cette nouvelle prison ne vaut pas l’autre. -Avec M<sup>me</sup> Defarge je pouvais baragouiner un peu -d’allemand. Ce n’était qu’une couturière de village, -mais il y avait en elle le reflet du commissaire -de Moscou, on pouvait échanger quelques -idées. Ici, rien. Le mari ne rentre que le soir pour -manger et dormir. Impossible de parler avec la -femme, d’ailleurs elle ne sait que le letton, dont -j’ignore le premier mot. Je suis modeste en disant -que je ne sais pas un mot de letton ; j’ai fini par en -apprendre un : « kallis ». La femme dit toute la -journée ce mot pour apaiser les cris de son dernier-né -qui a quinze jours. On m’a dit plus tard -que « kalis » voulait dire : « qu’est-ce que c’est ». -<i>Mon hôtesse ne fait aucun ménage et la chambre -devient d’une malpropreté telle que je finis</i>, malgré -ses protestations, par balayer, ce qui est pour moi -un plaisir, dans mon désœuvrement. Lorsque le -mari rentre elle coupe une tranche du morceau de -graisse qui pend du plafond et elle le lui donne à -manger avec un morceau de pain noir. C’est là le -dîner.</p> - -<p>Je suis un peu mieux traitée. A midi, pas toujours, -car lorsque la femme part en course, on -oublie de me faire manger, je suis gratifiée de -deux œufs et d’un verre de thé. Quelquefois à la -place des deux œufs, il y a un morceau de cochon -salé à la « Lettoch » absolument immangeable -pour mon pauvre estomac de parisienne.</p> - -<p>Pas un livre ! Mon temps se passe à arpenter la pièce -du matin au soir, comme un ours en cage. -Je suis tellement déprimée que la satisfaction des -nécessités de la nature est pour moi une distraction. -Je désire la folie qui au moins me ferait oublier -mon malheur, mais la folie ne vient pas, en -dépit du bromure que je prends à haute dose pour -m’abrutir.</p> - -<p>Il y a des moments où je m’imagine subir les -épreuves de quelque terrible Sainte-Vehme. Ma -situation est pire ; le danger, hélas, n’a rien d’imaginaire.</p> - -<p>Je n’ai pas encore pu savoir au juste pourquoi -on me retient ici. Le salut, m’a-t-on dit, est à X…, à -soixante kilomètres ; que ne m’y conduit-on ? S’il n’y -a pas d’autres moyens, j’irai à pied, la nuit, le jour -je me cacherai. On ne veut pas me laisser aller.</p> - -<p>Le pays est plein de policiers, me dit M<sup>me</sup> Defarge -qui est venue me voir. Si vous mettez le pied -dehors vous serez arrêtée infailliblement, et vous -savez ce qui vous attend. Nous aussi d’ailleurs, -nous serions pris avec vous. De quoi vous plaignez-vous -ici ? Vous mangez, vous dormez, vous n’êtes -pas mal. Prenez patience, on s’occupe de vous pour -vous avoir un passeport ; vous partirez un jour -ou l’autre.</p> - -<p>Un matin, la fillette de M<sup>me</sup> Defarge m’apporte -une boulette de papier de soie. Je dois, dit-elle, lire -et brûler. Je déplie la feuille ; il y est dit en très -mauvais français que j’irai en Russie et que je partirai -dans trois jours.</p> - -<p>Je n’ose me réjouir ; j’ai été tant de fois trompée. -Mais tout de même, je reprends un peu courage. -Je me dis que si je manque de livres, j’ai mon cerveau -qui est un livre, en somme. Au lieu de -m’hypnotiser sur ma situation, je vais écrire des -articles.</p> - -<p>Les manuscrits se perdront, cela est plus que -probable, mais pendant que j’écrirai le temps -passera et c’est le principal. Je m’attache, bien -entendu, à ne traiter que des sujets étrangers à la -politique. Si on m’arrête ces études me serviront à -prouver que je ne suis qu’un écrivain curieux de la -Russie et non une femme politique.</p> - -<p>Mais le jour annoncé passe sans rien m’apporter -de nouveau. A travers le rideau de mousseline -toujours tiré, je vois au loin dans les champs les -paysannes qui vont et viennent librement. Pourquoi -n’ai-je pas comme elles la liberté ? Et ma dépression -morale est telle que pour avoir la liberté -je consentirais à être l’une de ces femmes.</p> - -<p>Le lendemain encore rien et personne ; je prends -une forte dose de bromure.</p> - -<p>Enfin, au bout de trois jours, la petite fille revient -et à travers son allemand, je comprends que -le camarade qui m’apportait le passeport sauveur -a été arrêté ; le document est aux mains de la -police. Toutes les démarches sont à recommencer.</p> - -<p>C’est le 14 août, veille de grande fête, des chants -et des musiques m’arrivent du lointain. Les enfants -de mon hôtesse font dans un tonneau, un lavage -sensationnel. Au soir, M<sup>me</sup> Defarge et sa fillette -viennent me voir et me proposent une petite promenade.</p> - -<p>Une promenade ? Mais, les policiers ? Les policiers, -ils dansent ; c’est grande fête aujourd’hui.</p> - -<p>Délicieuse cette promenade au clair de lune ; -voilà douze jours que je ne suis pas sortie. On -m’a coiffée d’un mouchoir pour que je ressemble -aux femmes du pays. Tout de même, nous nous -sommes trop approchées du village ; un homme -qui nous a croisées m’a regardé curieusement.</p> - -<p>Nous rentrons à travers champs ; au loin une -rangée de becs de gaz ; c’est la voie ferrée ; -M<sup>me</sup> Defarge étend le bras : de ce côté l’Allemagne -et, là-bas, la Russie.</p> - -<p>J’ai, je m’en aperçois, une certaine influence -morale sur M<sup>me</sup> Defarge. Je lui ai expliqué qu’on -pouvait être communiste et aimer en même temps -la vie. Evidemment, de rudes besognes sont parfois -nécessaires, mais en attendant, pourquoi ne -pas sourire aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, à -tout ce qui est aimable. Le bourreau lui-même, -entre deux exécutions, a un temps de répit. Et maintenant, -M<sup>me</sup> Defarge prend goût à nettoyer sa maison -et elle a adopté un petit chat abandonné auquel -elle donne du lait. La fillette me raconte tout cela ; -elle n’en revient pas ; c’est vous la cause, fait-elle.</p> - -<p>Il a été question de me mêler à un convoi d’émigrants -qui viennent d’Allemagne et vont en Russie ; -ils sont dispensés du passeport. Mais on a trouvé -ce moyen dangereux ; ces gens verraient tout de -suite que je ne suis pas Russe et comme ils ne -sont pas communistes, ils s’empresseraient de me -dénoncer aux policiers du train.</p> - -<p>Vais-je donc rester éternellement ici ?</p> - -<p>J’ai proposé plusieurs moyens d’évasion, pensant -que, puisque les camarades me paraissaient -assez pauvres d’imagination, il me fallait en avoir -pour eux.</p> - -<p>Ne pourrait-on pas, avais-je dit, me mettre dans -une voiture de paysan, sous de la paille ? Non, ce -serait suspect, on regarderait dans la paille.</p> - -<p>Mais la nuit ?</p> - -<p>Les voitures n’ont pas le droit de circuler la nuit.</p> - -<p>Une après-midi, enfin, un camarade que j’ai -déjà vu m’annonce que je prendrai le train le -lendemain matin.</p> - -<p>Mais le passeport ?</p> - -<p>Pas besoin. En disant cela, il tremble de tous -ses membres. Je comprends que le moyen est dangereux, -car cet homme a l’habitude de passer des -camarades illégaux ; s’il a peur, c’est qu’il y a un -grand danger.</p> - -<p>On diminuerait ce danger en faisant un peu de -route à pied vers X… Il y a bien des chances pour -que la deuxième station soit moins surveillée que -la station frontière.</p> - -<p>— Oui, me dit le camarade, mais il y a vingt -kilomètres.</p> - -<p>— Je les ferai.</p> - -<p>— Alors, partons cette nuit.</p> - -<p>Nous voilà dans les champs, tous les trois, la -petite fille de M<sup>me</sup> Defarge vient nous conduire un -bout de chemin. Que n’a-t-on adopté plus tôt ce -moyen ? J’avais proposé plusieurs fois de faire -toute la route la nuit, en trois étapes ; on a toujours -refusé.</p> - -<p>Je me sens presque en sécurité dans ce sentier -au milieu des prairies. Qui sait que je suis là ? qui -viendra m’y chercher ? Ah, si j’avais été seule, je -serais à X… depuis longtemps.</p> - -<p>Au bout de deux kilomètres, on amène les deux -Italiens ; nous disons adieu à la petite fille. « Repassez -par chez nous au retour et emmenez-moi à -Paris », dit-elle.</p> - -<p>Je le lui avais promis, mais, au retour, mes dispositions -ne seront plus les mêmes. D’ailleurs, qui -sait ce que deviendrait cette petite fille, belle -comme Mignon, qui marche nu-pieds, mais n’en a -pas moins toutes les convoitises. Comme elle s’accrochait -à tous mes bibelots de voyageuse, ma -bouteille d’eau de Cologne, mon peigne, mes bas -en soie artificielle !</p> - -<p>Paris est plein de pièges pour les jeunes filles qui -rêvent de belles robes.</p> - -<p>Au milieu de la nuit nous faisons halte dans un -village. Notre guide nous a d’abord laissés à cinq -cents mètres de la dernière maison et il est allé -éclairer la route. Il revient, nous le suivons à pas -de loup. La lune jette sur les chaumières de bois -une lumière tragique. Il y a une rivière que l’on -franchit sur une passerelle avec d’infinies précautions. -Nous nous coulons dans l’isba ; pas de -meubles ; le sol est en terre battue. Une femme -s’est levée et a allumé une chandelle. Elle nous demande -si nous voulons manger. Je voudrais du -thé ; elle n’en a pas, mais elle a du lait, du pain et -du beurre. On nous apporte tout cela ; je suis un -peu dégoûtée du service, mais les produits sont -excellents et ce n’est pas le moment de faire la mijaurée.</p> - -<p>On nous a fait passer dans la seconde pièce et -j’ai la faveur du lit de fer pour me reposer deux -heures. Au-dessus de moi, accrochés au mur, les -portraits de Lénine, Trotsky, Liebknecht, Rosa -Luxembourg resplendissant dans leurs cadres -noirs, vrais bijoux au milieu de cet intérieur sordide.</p> - -<p>Mais il faut se remettre en marche. J’avais trop -présumé de mes forces, mes deux semaines de -claustration et d’émotion m’ont beaucoup affaiblie : -je suis très fatiguée ; mais il faut marcher, -il n’y a pas.</p> - -<p>Le jour commence à poindre. Comme il vient -tôt. C’est que je ne la désire pas, cette aurore que -j’appelais autrefois durant les longues nuits de -maladie. Maintenant, c’est la nuit que j’aime, la -nuit bien noire pour me dérober à la méchanceté -des hommes. Mais quelque chose brille à mes -pieds, qu’est-ce donc, ah, un fer à cheval.</p> - -<p>D’ordinaire, je ne suis pas superstitieuse, je vis -dans le présent et ne prends pas grand souci des -malheurs à venir. Mais je suis tellement déprimée -en ce moment que je vois dans cet objet un gage -de salut, je le ramasse.</p> - -<p>Nous arrivons une heure trop tôt à la petite -gare. Dans un coin de la salle d’attente, très vaste -pièce meublée de quelques bancs de bois est un -mobilier en déménagement. Une jeune femme est -là qui donne ses soins à un enfant malade couché -sur un lit tout installé. A terre traînent des casseroles, -la lampe, le moulin à café. Que fait là cette -femme ? je n’ai pas le loisir de l’approfondir.</p> - -<p>Pas d’incidents dans le train, mais à X…, c’est une -cohue pour sortir de la gare et voilà qu’on crie :</p> - -<p>Les passeports !</p> - -<p>Il faut payer d’audace ou je suis perdue. Pendant -que les gens montrent leurs papiers, je me -faufile derrière eux, comme j’ai fait à la frontière -franco-suisse. Mais il faut passer au milieu des -soldats qui font la haie, je prends un air fatigué et -je vais. Je m’attends à chaque seconde à ce qu’une -main se pose sur mon épaule, mais rien ; il y a -deux marches, je les descends, je suis dans la rue.</p> - -<p>Je vois le guide et les camarades passer devant -moi ; je les suis comme je puis, car mes jambes -sont raides et le pavé pointu rend la marche difficile. -Je rassemble mes forces, car il ne faut pas -perdre mes compagnons. Mais je vois un drapeau -rouge flotter au premier étage d’une maison, ce -doit être la mission russe ; c’est là, en effet ; je vois -les camarades y entrer, j’y pénètre à mon tour.</p> - -<p>Sauvés !</p> - -<p>La mission russe jouit de l’exterritorialité, plus -d’arrestation, plus de fusillade !</p> - -<p>Une délicieuse impression de détente nerveuse -me pénètre tout entière ; enfin, c’est fini de trembler !</p> - -<p>Nous sommes dans une grande salle ornée de -rideaux en papier rouge. Les murs sont couverts -d’affiches illustrées qui rappellent des phases de -la Révolution russe. Sur l’une, un navire brisé que -quitte un amiral qui a perdu toute sa morgue -d’antan ; son uniforme est déchiré, ses souliers -percés, il est affaissé sur lui-même, comme un -vieillard. Les matelots qui tremblaient devant lui, -autrefois, le huent. C’est le peuple russe qui a mis -la bourgeoisie à genoux.</p> - -<p>En plusieurs langues, la devise du Parti : « Prolétaires -de tous les pays, unissez-vous ! » La devise -est même en jargon juif : ici, le jargon des -israélites a l’importance d’une langue européenne ; -des non-juifs le parlent, et dans les rues, les affiches -sont écrites en trois langues : le russe, le -letton et le jargon.</p> - -<p>On nous fait monter au deuxième étage et nous -pénétrons dans une sorte de chambrée de caserne. -Une dizaine de lits de fer sont alignés contre un -mur ; il y a aussi des lits dans la pièce voisine et -jusque sur le palier.</p> - -<p>Quelques personnes sont déjà là, des jeunes -gens, un ménage et une très jeune femme. Une -inscription en russe est clouée au mur : « Sans entente, -pas de communisme. »</p> - -<p>Dans l’après-midi, le maître du lieu vient nous -voir. Il est vêtu d’une sorte d’uniforme militaire -bleu foncé et porte de hautes bottes en cuir noir. -Sur sa poitrine est attachée une médaille de bronze -à l’effigie de Karl Marx, l’insigne de sa fonction.</p> - -<p>Il ne parle que le russe et l’anglais. Les Italiens -lui racontent avec force gestes les événements de -leur pays. Je sais un peu l’anglais, il se retourne -vers moi et me dit d’un air sévère :</p> - -<p>— Et la France, qu’a-t-elle fait ?</p> - -<p>Je réponds que la France, évidemment, s’est -montrée moins avancée que l’Italie en révolution. -Je n’essaie pas de l’excuser, ce n’est pas dans mes -principes. « Capout, la France ! » fait le commissaire.</p> - -<p>De tout ce que j’ai acheté, à Berlin, pour la -Russie, je n’ai sauvé que quelques instruments ; -le commissaire demande à les voir. Le forceps -l’intéresse, mais voilà qu’il bondit sur le fer à -cheval que j’ai ramassé sur la route.</p> - -<p>— Et cela, fait-il, est-ce un instrument ?</p> - -<p>Je désire que le plancher s’entr’ouvre sous moi -pour cacher ma honte. Il saisit le fer à cheval et le -jette par la fenêtre.</p> - -<p>Je suis humiliée, mortifiée et j’en veux au commissaire -des sentiments qui amoindrissent mon -âme. Evidemment j’ai eu tort ; seule la démoralisation -dans laquelle je me trouvais m’a fait donner -dans cette superstition. Mais je n’aime pas avoir à -répondre devant un maître d’une faiblesse qui, -après tout, ne regarde que moi.</p> - -<p>Je revois le « commandant », c’est l’homme qui -m’a fait subir l’interrogatoire malveillant à la -frontière ; il s’est humanisé et ses yeux noirs ne -me font plus peur.</p> - -<p>Pour passer le temps, on joue à la « Commission -Extraordinaire ». Je suis accusée, encore ! Un -allemand fait contre moi un réquisitoire terrible -basé uniquement sur les tissus adipeux dont la nature -m’a gratifiée. Tout le monde est maigre, ici, -excepté vous, donc vous n’avez jamais manqué de -rien, donc vous êtes une bourgeoise ! Naturellement -je suis condamnée à mort.</p> - -<p>On me dit de me mettre au mur, le commandant -m’administre trois coups de son revolver, qui n’est -pas chargé, je tombe foudroyée, nous éclatons de -rire.</p> - -<p>Cela ne m’empêche pas de sentir vivement l’ennui, -la bonne impression de sécurité du début, une fois -effacée par l’accoutumance. Pas un journal français, -pas un livre. Après des recherches minutieuses -on a fini par trouver dans un coin « Le livre -rouge de la guerre russo-polonaise » en français. -Ce n’est guère attachant, et puis je l’ai bientôt lu.</p> - -<p>Impossible d’avoir une conversation intéressante, -personne ne parle français et les pensionnaires -de la mission sont des hommes d’action et -non des intellectuels. Conspirateurs de toutes les -nations de l’Europe, ils vont en Russie chercher un -refuge contre la prison, quelques-uns contre la -mort.</p> - -<p>Le commissaire m’a gratifiée d’un faux nom, il -m’a baptisée Capoutchévitch, quel nom baroque ; -les pensionnaires en font un calembour macabre : -capout Capoutchévitch (on tuera Capoutchévitch). -Un jour il m’a fait appeler dans son cabinet et -m’a dit :</p> - -<p>— Vous êtes mère !</p> - -<p>— Quoi ?</p> - -<p>— Oui, vous êtes mère, il faut que vous le soyez, -comprenez-vous ?</p> - -<p>— Soit, je suis mère.</p> - -<p>Les deux Italiens sont là :</p> - -<p>— Voilà vos deux fils : Michaël et Adolphe Capoutchévitch. -Vous venez de… (une ville allemande) -et vous allez en Russie avec vos enfants. -C’est cela que vous direz aux policiers s’ils vous -interrogent.</p> - -<p>Mais mes enfants ne savent pas le français et -moi je ne sais pas l’italien, et puis, il y a une question -d’âge, je suis vexée. Michaël a cinq ans de -moins que moi, j’aurais commencé jeune. Billevesées -que tout cela. J’essaie de graver cette histoire -dans ma mémoire. Je retiens bien le nom -de mes fils, mais impossible de me rappeler -d’où je viens, cette ville allemande a un nom -compliqué et puis je crois que le régime des -harengs saurs que je subis est tout à fait préjudiciable -à mes facultés d’acquisition intellectuelle.</p> - -<p>Les Russes ne connaissent pas les susceptibilités -de notre pudeur. Je couche dans la même -chambre que ces hommes ; il y a quelques femmes -autres que moi. Je dois me lever la nuit et traverser -toute la chambrée et jamais je ne constate -rien de choquant. Ces hommes, cependant, sont -loin d’être insensibles, il y a des flirts qui même, -causent des larmes.</p> - -<p>Je me couche tôt, le sommeil est le seul remède -à l’ennui que j’éprouve dans ce milieu qui n’est pas -le mien, en dépit de l’opinion politique. Un soir, -je suis réveillée en sursaut par des cris, des pleurs, -un bruit de vaisselle brisée dans la chambre voisine. -Je suis d’abord très effrayée. Dans mon ignorance -de tout, je pense que, peut-être il y a de -grands événements. L’exterritorialité est violée et -on arrête toute la mission. Je me blottis en chemise -dans un placard.</p> - -<p>Voyant que tout se calme, je me risque hors de -ma cachette. Rien de tragique. C’était la jeune -femme en but à un flirt trop poussé. Pauvre petite -humanité !</p> - -<p>On part demain pour la Russie ; un commissaire -de Moscou vient me voir :</p> - -<p>— Vous allez être très mal me dit-il, pendant la -première journée, on est forcé de vous faire voyager -avec des émigrants et de l’armée rouge, excusez-nous. -Ensuite vous serez très confortablement installée, -vous aurez le wagon diplomatique.</p> - -<p>Grand merci.</p> - -<p>Au fond, je suis sceptique ; on m’a promis tant -de choses depuis Berlin que je ne crois plus guère -aux paroles. Les Russes, semblables aux hommes -de l’Orient, n’ont pas l’air de se douter qu’une promesse -soit une chose sérieuse et qu’on n’en doit -pas faire quand on n’est pas certain de les pouvoir -tenir.</p> - -<p>On a alloué à la famille Capoutchévitch, huit -cents marks pour se nourrir pendant le voyage, et -on nous les fait dépenser en provisions fantastiques : -quarante livres de pain, dix kilogs de -sel, etc… Il n’y a rien à Moscou, nous dit-on ; -préparez-vous comme pour un voyage au Pôle -Nord. A Moscou, il y a, en réalité, de tout ; c’est -l’argent qui me manquera, alors que je ne saurai -que faire de ce sel et de ce pain devenu dur comme -de la pierre.</p> - -<p>Enfin nous sommes partis ; nous voilà dans un -affreux wagon à bestiaux peint en rouge, une -trentaine de personnes. Le coin de droite est occupé -par des familles d’émigrants ; ils emportent -des sacs de linge qui répandent une odeur écœurante ; -il y a des enfants tout petits.</p> - -<p>Dans le coin de gauche, le coin aristocratique, -des camarades de la mission et moi ; au centre, -des soldats rouges qui reviennent d’Allemagne.</p> - -<p>Un Polonais s’est caché derrière un tas de -malles ; il est recherché paraît-il. Il raconte qu’on -l’a poursuivi à coups de revolver dans les rues de -la ville ; il s’était réfugié à la mission.</p> - -<p>Le jour, la porte grande ouverte, je n’ai pas trop -à souffrir, si ce n’est de l’inconfort. Assise sur ma -valise je regarde le paysage que je vois pour la -première fois : immenses forêts de pins, villages -clairsemés avec petites maisons de bois à nombreuses -fenêtres. Au soir, les émigrantes entonnent -un chant plaintif qui est vraiment plein -de charme dans le jour finissant. Il dit la douleur -des pauvres vies d’esclaves foulées par les forts depuis -l’origine du monde.</p> - -<p>Le wagon — je l’ai dit — manque des commodités -les plus indispensables ; aux stations, il faut -descendre et le plancher de la voiture est à un -mètre du sol. Les soldats et les jeunes hommes -sautent prestement. Ma maladresse m’attire des -moqueries que je trouve méchantes, on m’appelle -l’« acrobatic ». L’envie m’étouffe de dire à ces gens -que si je n’ai pas leur souplesse, j’ai ce qu’ils n’ont -jamais eu et n’auront jamais.</p> - -<p>Un jeune homme, sanglé dans un impeccable -uniforme kaki, fait les fonctions de conducteur : il -s’occupe surtout des soldats auxquels il distribue -du pain et des boîtes de conserve.</p> - -<p>Voilà la nuit. Ceux qui, venus légalement ont -des bagages, tirent des couvertures. Je n’ai rien et -je dois m’étendre sur les paniers d’osier. On ne -m’offre rien ; il faut même que je demande une -tasse de thé lorsque j’ai soif ; on n’a pas l’idée de -me la proposer. J’ai abdiqué mon amour-propre -parce que je veux vivre mais, comme j’enrage -d’être faible, d’être obligée de m’abaisser devant -ces gens. O Paris, mon Paris ! où du moins je ne -demande rien à personne. Le « commandant » -pourrait venir m’offrir un passeport pour la France, -je le prendrais avec joie ; je ne suis pas encore en -Russie et l’envie de la voir m’a déjà passé.</p> - -<p>Impossible de dormir dans l’air empuanti. -J’ouvre un peu la lourde porte et cela me vaut les -récriminations à cause du froid. Je m’assois sur -ma valise juste en face de la fente pour respirer -directement le filet d’air qui arrive du dehors. Des -insectes dégoûtants courent, je les sens sur mon -corps. Comme personne ne me voit, je donne libre -cours à ma faiblesse et pleure amèrement.</p> - -<p>Nous sommes dans la capitale d’un Etat tampon ; -le wagon diplomatique promis n’est pas arrivé. -La voiture « bolchevique » où nous logeons est -parquée seule au fond de la gare comme une pestiférée. -Il nous est défendu de sortir en ville. Je -vais au buffet me restaurer un peu et je regarde la -liberté à travers les fenêtres qui donnent sur la -place. Qu’ai-je fait pour voyager comme une prisonnière ?</p> - -<p>Le soir, comme je rentre au wagon, un policier -me met la main sur l’épaule ; je me dégage et cours -vers la voiture en criant : « <span lang="de" xml:lang="de">Ich gehe nach Rusland</span> » -(je vais en Russie). — Ah ! ah ! « <span lang="de" xml:lang="de">ich gehe -nach Rusland !</span> » crient haineusement trois -hommes qui passent. Je comprends de quelle -ceinture de haine les heureux de ce monde ont entouré -la nation où, pour la première fois le prolétariat -a osé s’affranchir.</p> - -<p>Je raconte l’incident à un soldat allemand qui -est dans l’armée rouge ; il frémit de colère ; il voudrait -avaler tous les Etats tampons.</p> - -<p>Enfin, on nous raccroche à un train et nous repartons, -du moins, je le crois. C’était une illusion, -car au matin on est de nouveau dans la ville que -nous avions quittée la veille au soir.</p> - -<p>Encore une halte qui dure toute la journée ; je -suis brisée des nuits sans sommeil et je pense encore -une fois que je finirai par laisser ma vie dans -ce voyage.</p> - -<p>Au soir nous repartons et, après avoir roulé -toute la nuit et toute la matinée, les locomotives, -chauffées au bois ne font guère plus de trente kilomètres -à l’heure, nous nous trouvons à la frontière -russe.</p> - -<p>Je comptais entonner l’<i>Internationale</i> en pénétrant -enfin sur le territoire béni du communisme, -mais tout mon enthousiasme est parti, je suis trop -malheureuse. Si encore je n’avais à endurer que -des souffrances matérielles, ce ne serait rien. Je -souffre d’être séparée de mon milieu, d’être avec -des gens d’une culture inférieure qui ne voient -guère en moi autre chose qu’une vieille femme et -qui me traitent comme telle avec, en moins, les -égards que la civilisation donne à ceux qui ont le -malheur d’avoir l’expérience qui ne s’acquiert -qu’avec les années.</p> - -<p>D’ailleurs l’enthousiasme n’anime personne. -Même l’Italien au caractère insouciant qui chantait -toute la journée à la mission se tait maintenant. -Il n’y a, pour se réjouir, que la jeune Australienne.</p> - -<p>Je m’étais demandé comment l’idée d’aller -servir la Russie avait pu germer dans une telle -personne. Elle ne sait rien du communisme et ne -sort, lorsqu’elle en parle, que des puérilités ; elle -passe tout son temps à manger, car elle a une -malle pleine de provisions, et, quand elle ne -mange pas, elle flirte avec trois hommes, mes -deux « fils », et son compagnon de voyage. A -l’annonce qu’enfin on est en Russie, elle ouvre la -lourde porte ; c’est la nuit, mais cela ne fait rien, -elle veut voir quelque chose du pays tant désiré. -Jolie fleur d’idéal, poussée toute seule au milieu -des chardons vulgaires.</p> - -<p>Encore un arrêt, et on détache notre wagon qui -reste seul ; pourquoi ? Mystère. On nous dit que -nous ne partirons qu’après-demain. Sur les voies -il y a des trains qui stationnent, sans doute pour -longtemps, car aux portes des wagons, des wagons -à bestiaux peints en rouge, sont apposées de petites -échelles qui facilitent la montée et la descente. -L’un des trains est rempli de soldats qui -ont l’air de camper là. Des wagons sont organisés -en salles à manger, d’autres en bureaux. Aux panneaux, -les portraits de Lénine et de Trotsky. Je -vois une femme soldat, la première ; elle est vêtue -comme ses camarades hommes, sauf qu’elle a une -jupe ; dans sa main, elle porte un fusil. Je voudrais -m’approcher d’elle, lui parler, mais les avanies -multiples que j’ai endurées dans ce terrible voyage -m’ont affligée d’une misanthropie invincible, et je -me dis que cette femme n’est peut-être qu’une -brute, elle aussi.</p> - -<p>Un autre train est plein de gens qui quittent la -Russie. Ils campent là depuis longtemps sans -doute, car devant les wagons ils ont installé des -cuisines. Ils font cuire des pommes de terre, des -ragoûts. Je crois d’abord que ce sont de pauvres -gens qui fuient la Russie affamée. Mais non ; à -travers les portes ouvertes des wagons on voit, au -milieu d’un désordre indescriptible de chiffons et -de meubles, de riches samovars qui brillent. Des -femmes, par-dessus des robes haillonneuses, ont -de magnifiques manteaux de fourrure. Ce sont des -juifs lithuaniens qui retournent dans leur pays.</p> - -<p>Nous allons voir une petite ville, le conducteur, -quelques camarades et moi.</p> - -<p>Elle est à cinq kilomètres. Nous traversons un -beau pays de collines et de lacs ; volontiers, on -villégiaturerait là. Mais c’est sauvage, me dit un -Russe qui connaît le pays : vous ne trouveriez rien -du bien-être que donne la civilisation. Les champs -sont cultivés ; il me paraît y avoir beaucoup de -blé. La ville est mal tenue ; les pavés pointus -rendent la marche très difficile et il y a partout -des trous. Nous entrons dans une boutique pour -acheter à manger, impossible, des prix fantastiques -pour des aliments sordides.</p> - -<p>Les habitants ne disent rien à mes camarades -qui portent l’uniforme de l’armée rouge ; mais ils -éclatent de rire en me voyant et ils me crient des -insultes que je ne comprends pas.</p> - -<p>J’ai le malheur d’être femme, et moi qui croyais -que la femme était affranchie dans ce pays, qu’elle -avait droit de cité au même titre que l’homme.</p> - -<p>Je vois qu’ici il y a beaucoup à faire pour élever -les gens, je ne dis pas jusqu’au communisme, mais -seulement jusqu’à la civilisation.</p> - -<p>Au centre de la ville un marché minable. Tout -de même, on y trouve du fil, des aiguilles, du -savon ; le blocus s’est amendé.</p> - -<p>Les maisons sont en pierre, mais lézardées, et -abandonnées, un désordre et une saleté dont nous -n’avons pas idée. Au bord d’un lac magnifique est -un jardin public. L’endroit serait ravissant si un -peu de notre Europe passait par là.</p> - -<p>Notre conducteur découvre, ô bonheur ! le restaurant -soviétique. Pour une petite fortune, nous -y mangeons une soupe à peu près passable, un riz -semblable à de la colle, arrosé d’un verre de thé. -Nous payons parce que nous sommes étrangers, -les ressortissants ne paient pas ; ils apportent leur -carte de « paioc ».</p> - -<p>Nous rentrons, la soirée s’annonce très froide, -déjà. J’ai l’idée d’aller chercher du bois mort dans -la forêt voisine ; un camarade, avec un morceau -de tôle et un vieux bout de tuyau confectionne un -poêle. Dans le vent, ce poêle tire effroyablement, -les flammes montent très haut, des étincelles sont -projetées au loin. J’ai peur que le feu ne prenne -à notre wagon : quelles seraient pour nous les -conséquences ? Je n’ose pas y penser, dans ce pays -où tout est militarisé.</p> - -<p>Enfin, le matin du troisième jour, j’entends les -enfants des familles émigrantes crier joyeusement : -« paravoz, paravoz » (locomotive). Une locomotive -arrive, en effet : on forme un train auquel on -accroche notre maison roulante ; nous voilà partis.</p> - -<p>Les villages défilent ; maisons de bois aux nombreuses -petites fenêtres ; quelques grandes gares, -elles sont lamentables d’abandon, de désordre et -de malpropreté. Sans doute, cela tient au pays plus -qu’au régime : car j’ai déjà remarqué que la gare -de Riga, capitale de la Lettonie, est très sommairement -aménagée.</p> - -<p>Toute une population en haillons s’agite dans -les gares ; les spéculants, surtout des enfants, -crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons. -Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur -par une théière peinte sur la porte. On donne là -de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à jeter -le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours -un paquet dans sa poche.</p> - -<p>Encore un arrêt ; cette fois, il est sérieusement -question de nous changer de wagon ; serait-ce -enfin le wagon diplomatique ?</p> - -<p>Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très -mauvais état. Et on a failli nous l’interdire parce -que les « papiers » n’étaient pas prêts. Je manifestais -l’intention d’y monter quand même, quitte à -abandonner ma pauvre valise ; on se récria contre -une pareille indiscipline.</p> - -<p>Enfin, voilà les papiers. Quels papiers ? Mystère. -Tout est mystérieux pour moi depuis que j’ai -quitté X… Quand je demande un renseignement, -on ne me répond pas autrement que par un regard -de dédain qui s’adresse, je crois, à mon -sexe.</p> - -<p>Nous sommes en règle ; allons, tant mieux, et -je finis par croire que j’ai de la chance, car le train -part. Encore cinq minutes et nous restions là, -jusqu’à quand.</p> - -<p>Tout délabré qu’il soit, ce wagon est superbe en -comparaison de l’autre. Il est aménagé à la russe ; -pas une place de perdue tant dans la troisième -dimension que dans les deux autres.</p> - -<p>Partout des planches, repliées le jour et qui, -relevées la nuit, deviennent des lits, durs à la -vérité, mais quand même confortables, car on -peut s’étendre. Il y a deux planches dans la hauteur -du wagon, ce qui fait avec la banquette, trois -lits. Mêmes dispositions dans le couloir ; en -somme, neuf personnes peuvent dormir à l’aise -dans un compartiment.</p> - -<p>Nous sommes dans le rapide, demain nous -serons à Moscou ; enfin, voilà six semaines que -j’ai quitté Paris.</p> - -<p>Une dispute éclate dans le compartiment ; c’est -l’Australienne et ses trois flirts : l’ouvrier russe -qui l’accompagne depuis l’Australie l’a traitée de -personne immorale. Naturellement, elle se fâche ; -elle crie, pleure, emplit le wagon de ses récriminations. -Les Italiens prennent parti et tous ces révolutionnaires -sont tellement absorbés par l’intéressante -discussion qu’ils ne voient pas qu’on est à -Moscou et qu’il faut descendre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE II<br /> -Mon séjour à Moscou</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Le commissaire de la mission de X… m’avait -annoncé qu’à Moscou je serais logée à l’hôtel Luxe -en ma qualité de propagandiste. Un camarade qui -faisait partie de notre troupe avait promis de m’y -conduire. Mais X… est loin ; le camarade me rit -au nez lorsque je lui rappelle sa promesse.</p> - -<p>On nous laisse à la gare, les Italiens, une femme -qui garde ses nombreuses malles, l’Australienne, -les familles émigrantes et moi.</p> - -<p>Les autres qui connaissent Moscou sont partis, -ils vont s’occuper de nous, disent-ils et reviendront -dans une demi-heure. Nous sommes arrivés -à onze heures du matin : les heures passent ; -personne. Il fait froid et il pleut, je pénètre dans -le hall ; sur un mur des emblèmes soviétiques, -des portraits des chefs du Gouvernement ; mais -tout cela vieilli, jauni, plein de poussière ; mon -cœur ulcéré par le mauvais voyage m’y fait lire la -lassitude, l’abandon du premier enthousiasme. -Dans un coin un piano, une jeune fille qui porte -au bras le brassard de la Croix-Rouge joue des -valses lentes. Je lui demande de jouer l’Internationale ; -elle a un sourire de mépris qui va à moi -ou à la chanson, je ne sais pas ; peut-être à toutes -les deux. J’ai froid ; j’ai faim. Il y a bien une cuisine -soviétique d’où je vois sortir des gens avec du -pain et des saucisses appétissantes ; mais je n’y ai -pas droit. Je n’ai droit qu’au buffet bourgeois : il -est au diapason de la classe. Sur le haut meuble -luxueux traînent dans des assiettes poussiéreuses -quelques gâteaux défraîchis, sur lesquels se restaurent -d’innombrables mouches.</p> - -<p>Mais je ne suis pas en situation de faire la difficile. -Je mange un de ces gâteaux que j’arrose d’un -abominable café au lait couleur de poussière -délayée ; j’en suis quitte pour quelques milliers -de roubles.</p> - -<p>A six heures du soir les camarades reviennent ; -ils se sont occupés d’eux-mêmes et pas de nous. -Ils nous disent que nos papiers ne sont pas prêts -et que nous devons rester là ; combien de temps, -on ne sait pas.</p> - -<p>Je suis furieuse. Certes, je ne demande l’aide de -personne, mais au moins qu’on me laisse me -débrouiller. Je ne veux pas coucher sur un banc -de la gare : après tout je suis dans la capitale de -la Russie et j’ai un peu d’argent ; je trouverai bien -une chambre, que diable !</p> - -<p>Les Italiens paraissent consternés de mon indiscipline ; -mais je n’ai cure de leur opinion et je -m’en vais.</p> - -<p>La petite place est encombrée de marchands qui -vendent des cigarettes, des pommes, du pain noir, -des poissons secs. Où aller, comment me diriger ? -Je suis ici bien autrement isolée qu’en Allemagne, -à peine si je puis lire le nom des rues à cause de -l’alphabet russe et je n’ai sur moi aucune adresse, -puisque j’ai tout brûlé en Lithuanie. Je regarde -bien la disposition des rues car si je ne trouve pas -d’hôtel il faut que je puisse au moins revenir à la -gare. Je suis bientôt toute mouillée car il pleut.</p> - -<p>Moscou est une capitale, mais la Russie n’est -plus en régime capitaliste, par conséquent il n’y a -pas d’hôtels. Je dois me remettre sous la tutelle -de mes compagnons, si odieuse me soit-elle -devenue.</p> - -<p>J’ai cependant un espoir. Dans une large rue, je -vois une enseigne : chambres meublées.</p> - -<p>J’ai pu la déchiffrer parce que je sais un peu de -russe ; entrons.</p> - -<p>Ce n’est pas facile d’entrer, pas de concierge, -personne, enfin au fond d’une cour je trouve un -escalier délabré. Au premier étage j’entre par la -porte ouverte dans un appartement dévasté, des -meubles brisés sont dans tous les coins ; des lattes -du parquet même sont arrachées. Un bruit de voix -me guide, je traverse plusieurs chambres. Enfin -dans une pièce bien abandonnée aussi, deux -femmes assises à une table sur laquelle trône un -magnifique samovar prennent du thé. L’une d’elles -se lève et vient à moi ; je dis l’objet de ma visite.</p> - -<p>« Nous n’avons pas de chambre, répond-elle en -excellent français, ce n’est pas nous qui louons, -c’est une de nos amies, la femme d’un général. » -Très aimablement on me fait asseoir pendant -qu’on me donne avec l’adresse un mot de recommandation. -La dame me reconduit jusqu’au bas -de l’escalier.</p> - -<p>Dans la rue je réfléchis : loger chez la femme -d’un général, peut-être d’un général réactionnaire, -cela peut être dangereux. Retournons d’abord à -la gare ; je n’irai à l’adresse indiquée que si je suis -vraiment abandonnée.</p> - -<p>A la gare je trouve un nouveau conducteur ; on -me cherchait. Il fait embarquer nos bagages sur -un affreux camion traîné par un cheval étique. -Nous montons et nous asseyons tant bien que mal -sur nos valises ; les cahots de la voiture menacent -de nous en précipiter à chaque instant ; il pleut -à verse. C’est dans ce triste équipage que je fais -mon entrée dans la capitale du communisme.</p> - -<p>Le quartier que nous traversons présente l’aspect -de la désolation la plus lamentable. Les gens -sont vêtus de guenilles et chaussés de chiffons -retenus par des ficelles ; des femmes portent des -robes en toile de sac. Beaucoup de ces gens ont -sous leur bras un énorme pain noir.</p> - -<p>Devant certaines maisons, de longues queues -de femmes et d’enfants attendent je ne sais quoi.</p> - -<p>C’est cela la Russie ? Ah ! mon Dieu, Wells avait -raison !</p> - -<p>De cette misère nous en sommes cause. La bourgeoisie -mondiale a suscité à la Russie déjà ruinée -par la guerre impérialiste des guerres interminables. -Par le blocus, elle a privé ce malheureux -pays des produits industriels indispensables -parce qu’il ne sait pas les fabriquer lui-même. Je -me rappelle une phrase du commissaire de X… -pour répondre à mes critiques de l’organisation -dont j’avais pâti pendant mon voyage : « Oui nous -sommes mal organisés ; mais nous avons battu -Kornilof, Dénikine, Wrangel, tenez, mon tabac, -c’est du tabac de Wrangel. »</p> - -<p>Je peux voir que Moscou est loin d’être dénuée -au point de vue des aliments. Dans les boutiques, -des choux énormes, des pommes de terre, de grands -poissons conservés et jusqu’à des vins fins.</p> - -<p>Quelle ville originale ! Elle ne ressemble à aucune -capitale de l’Europe. D’innombrables chapelles -à coupoles dorées : le Kremlin entouré d’un -mur en briques rouges avec des créneaux.</p> - -<p>Après une course très longue, nous nous arrêtons -devant une grande bâtisse peinte en blanc.</p> - -<p>Une dame assise à un bureau nous reçoit plus -que froidement et je commence à m’inquiéter.</p> - -<p>Où nous a-t-on conduits ? Quelle est cette -maison ? Des cris d’enfants qui jouent arrivent -jusqu’à moi ; j’interroge :</p> - -<p>— Ecole ?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Hôpital ?</p> - -<p>— Non, refuge.</p> - -<p>Ainsi on me loge dans un refuge. Moi, une propagandiste -qui viens visiter la Russie dans le but -unique de la servir. Par exemple !</p> - -<p>Si on me considère aussi peu, que ne m’a-t-on -refusée à Berlin. Si on m’a payé le voyage à Berlin -c’est qu’on tient un peu à moi ; alors, pourquoi -me traiter de la sorte ? Vraiment des anti-bolchevistes -auraient organisé mon voyage de façon à -me donner l’horreur de la Russie communiste -qu’ils n’auraient pas mieux fait.</p> - -<p>Au bureau, pas moyen de m’expliquer ; un -scribe qui retourne vingt fois sa plume dans ses -doigts avant d’écrire un mot ne veut rien savoir -de moi ; il se tourne vers les Italiens qui sont des -hommes.</p> - -<p>Les Italiens augmentent la confusion ; ils -tiennent à garder le nom de Capoutchévitch et ils -voudraient me l’imposer.</p> - -<p>Je proteste ; je veux mon nom, qui est un nom -de militante connue à Paris : je n’ai que faire de -la maternité d’occasion dont on ne m’a affublée -que pour la sécurité du passage à travers les Etats -tampons.</p> - -<p>Mais le « fonctionnaire » n’a de papiers qu’au -nom de Capoutchévitch ; il ne connaît pas Pelletier -et ne veut pas m’écouter.</p> - -<p>On nous fait monter tout en haut et on -nous donne, à l’Australienne et à moi, une mansarde -en réparation. On y apporte deux lits -garnis chacun d’un matelas très mince et d’une -saleté repoussante. Ni draps ni couvertures. -Voilà !</p> - -<p>Mais, j’ai faim.</p> - -<p>Demain !</p> - -<p>Les fenêtres, toutes petites, sont à ras de terre : -elles donnent sur la Moscova ; il fait froid, je suis -en vêtements d’été et j’ai reçu la pluie dans tout le -trajet de la gare. Je n’ai pas mangé, et depuis mon -départ de la mission je me restaure fort mal de -pain et de saucisson. Je frissonne déjà ; j’ai peur -de la congestion pulmonaire qui m’emporterait en -quelques jours.</p> - -<p>Et l’Australienne, qui sait le russe, me dit que -nous sommes dans une demi-prison et que nous -n’aurons pas le droit de sortir avant qu’on nous -ait fait un passeport. Je désespère.</p> - -<p>L’Australienne me propose de rapprocher son -lit du mien, afin que je puisse profiter de sa couverture ; -j’accepte avec empressement.</p> - -<p>Les Italiens et les compagnons de la jeune fille -sont dans la chambre en face. J’y vais le lendemain, -et je me rassure un peu en voyant que le -« conducteur » a couché là.</p> - -<p>Il va nous emmener au « Comité Exécutif » ; -mais il n’emmènera pas tout le monde. J’ai déjà -peur d’être évincée, parce que les Italiens tiennent -à m’imposer le nom de Capoutchévitch. Mais le -« conducteur » sait que je ne suis pas la mère de -ces hommes, il déclare que j’irai au « Comité ».</p> - -<p>Après une très longue marche, avec beaucoup -de détours (le conducteur semble mal connaître la -ville), nous arrivons à un palais superbement -meublé : vitraux, tableaux, œuvres d’art, meubles -de prix, fauteuils et canapés luxueux. C’est le palais -de l’ambassadeur d’Allemagne.</p> - -<p>Mais personne n’est encore arrivé ; seules deux -vieilles dames assises à un bureau, semblent -reviser une liste. L’une a des cheveux courts tout -blancs.</p> - -<p>J’expose mon cas ; les dames parlent français.</p> - -<p>— Oh ! si vous êtes aux « Emigrants », restez-y, -fait l’une d’elles ; il n’y a pas de place à Moscou.</p> - -<p>— Mais je suis venue pour étudier la Révolution ; -il faut que je voie des camarades, dans cet -endroit je ne puis rien apprendre.</p> - -<p>Elles ne répondent pas.</p> - -<p>Désespérée, j’écris à Y., un camarade dont je -recevais la correspondance à Paris ; il habite -Pétrograd.</p> - -<p>Ma lettre terminée, une des dames la prend, la -lit et la montre à sa compagne : « Regardez donc, -dit-elle, comme la lettre L est mal faite ; c’est -étrange. »</p> - -<p>Bon, voilà que l’on prend mon innocente requête -pour je ne sais quel cryptogramme contre-révolutionnaire.</p> - -<p>Mais l’heure passe ; les employés, hommes et -femmes, arrivent, il y en a beaucoup. A peu près -tout le monde est mal habillé : vieilles robes -d’avant-guerre rafistolées tant bien que mal. -Quelques hommes portent le costume semi-militaire -des bolchevicks : hautes bottes de cuir, blouse -russe ou dolman, casquette ornée de l’étoile soviétique.</p> - -<p>On m’amène devant le bureau d’un de ces -hommes, il parle français, pas trop mal. Je lui -raconte les principaux avatars de mon voyage ; -arrivée au récit du passage de la troisième frontière, -il saute sur mes mains et les serre avec -effusion :</p> - -<p>« Ah ! vous avez fait cela ! C’est que je la connais -cette frontière, je l’ai passée : tous les trous dont -vous me parlez me sont familiers. Hein, ils sont -durs, les Lettons, plus durs que les Russes, vous -avez dû en souffrir. »</p> - -<p>Et je ne suis qu’une pauvre Française !</p> - -<p>Il m’a fait apporter du thé avec du pain et du -beurre et me donne un bon pour l’« Hôtel Luxe ».</p> - -<p>En me reconduisant, l’aimable fonctionnaire -me présente le local : « Vous êtes ici au palais de -l’ambassadeur allemand. On l’a tué dans cette -pièce avec une bombe. Derrière mon bureau, il -y a encore des traces de sang. »</p> - -<p>L’autobus peint en rouge, naturellement, est -confortable ; il est rempli de monde, pas de receveur, -le transport est gratuit.</p> - -<p>Nous longeons l’Arbat, puis le boulevard, une -promenade plantée d’arbres qui ressemble de loin -à notre avenue de l’Observatoire ; la plupart des -maisons sont lézardées ; les boutiques, closes avec -des planches clouées en travers. Ces quartiers, -cependant sont moins misérables que ceux que -j’ai traversés hier : la Tverskaïa est fréquentée, -nous en longeons une partie et arrêtons bientôt -devant l’« Hôtel Luxe ».</p> - -<p>Une grande pancarte rouge frappe d’emblée -mon regard, elle règne en haut des colonnes de -marbre gris qui décorent l’entrée. On y lit : -« L’armée rouge est la sauvegarde du communisme. »</p> - -<p>On me fait monter au premier et on m’indique -la chambre 34, où siège le bureau d’admission. Je -montre mon papier, on me donne une chambre -tout en haut de l’hôtel, une carte d’alimentation -et un papier violet qui atteste ma qualité de pensionnaire -de la maison.</p> - -<p>Je monte l’interminable escalier ; il y a bien un -ascenseur, mais il est capricieux : en ce moment, -le préposé m’a dit : « Nié Rabot », il ne travaille -pas.</p> - -<p>La chambre est confortable. Un lit de fer avec -des draps blancs, une armoire à glace de style -américain, un canapé, un lavabo, une chaise, un -tapis. J’ouvre la double fenêtre et j’aperçois les -quartiers périphériques de Moscou, portant des -coupoles d’or surmontées de croix dorées aussi -qui étincellent au soleil.</p> - -<p>Enfin, je redeviens un être humain.</p> - -<p>En bas, dans le salon de lecture des anarchistes, -les seuls Français qui restent me reconnaissent : -« Ah ! voilà Madeleine Pelletier. »</p> - -<p>Mais quatre heures arrivent : il faut aller manger. -Ma carte me donne le droit de m’asseoir à la -table des « délégat », la mieux servie. Elle peut -tenir une cinquantaine de personnes et elle se -garnit entièrement plusieurs fois par repas ; -l’Hôtel Luxe a de nombreux locataires. Il y a là -des gens de toutes les nations du monde : Caucasiens -aux cheveux et aux yeux très noirs, au teint -basané. Ils portent des armes de toutes espèces : -sabres, dagues, poignards, revolvers magnifiques -rehaussés d’argent, parfois de pierres précieuses. -Il y a aussi des Indiens, des Chinois, des Japonais ; -tout l’Orient venu là à la lumière et à la -liberté.</p> - -<p>Le menu est plus que frugal : soupe très mauvaise -presque toujours, ragoût fait de porc mal -conservé, qui a le goût de viande corrompue, pain -noir mangeable, thé à discrétion que l’on sucre -avec un bonbon.</p> - -<p>Il paraît que les ouvriers de Moscou accusent les -habitants du « Luxe » de s’empiffrer aux dépens -de la République des Soviets. Si j’étais le Gouvernement, -comme on dit chez nous, je les inviterais -à tour de rôle ; ils verraient ou plutôt ils mangeraient -et n’auraient plus de préventions.</p> - -<p>Juste retour des choses d’ici-bas : les domestiques -de l’hôtel mangent beaucoup mieux que -nous. Lorsque je vais à la cuisine prendre de l’eau -bouillante pour mon thé, j’envie leurs pommes de -terre appétissantes, leurs choux bien cuisinés et -les petits gâteaux qu’ils mettent à cuire dans le four.</p> - -<p>Mon voyage que j’ai raconté à table, suscite -l’étonnement. Tout le monde a voyagé commodément -par le train, et on se demande comment il a -pu m’arriver tant d’aventures. « Personne ne vous -croira, me dit-on, si vous racontez cette histoire à -Paris. » Heureusement, mes ex-fils, les Italiens, -sont là, à la table des collaborateurs, et ils racontent, -en la dramatisant plus encore, notre odyssée -à tout le monde.</p> - -<p>« Ce voyage, il est excellent, me dit un camarade. -Vous avez souffert, vous avez tremblé à -l’idée de la mort que vous croyiez proche ; c’est -une bonne leçon de révolution ! »</p> - -<p>Des leçons de révolution je commence à -croire qu’il m’en faudrait toute une série. Je suis -à Moscou comme sur un volcan et je ne sais pas -où mettre le pied. J’ai peur d’être victime de cette -extraordinaire indifférence qui semble bien être le -fond de l’âme russe, indépendamment de tout -régime. Je m’attendais à être entourée de bonne -camaraderie ; personne n’a l’air seulement de se -douter que j’existe. Si, je me trompe, il y a des -gens qui s’intéressent à moi : les quelques anarchistes -qui sont restés après le Congrès, et ils ont -changé en effroi mon désappointement.</p> - -<p>Ils me racontent des histoires terribles de la -W. Tchéka ou Commission extraordinaire : arrestations, -exécutions sans jugement, dans une cave.</p> - -<p>« Soyez extrêmement prudente, me disent-ils ; -l’hôtel est plein d’espions. On tâchera de vous -faire parler pour connaître votre pensée véritable. -Certainement, quelque policier est attaché à vous -surveiller ; peut-être habite-t-il une chambre contiguë -à la vôtre ; peut-être des microphones sont-ils -placés dans les meubles pour enregistrer les -conversations. »</p> - -<p>Si j’étais à Paris, j’appellerais cela un délire des -persécutions ; à Moscou, ce n’est pas la même -chose, mais tout de même les camarades exagèrent.</p> - -<p>Tout en faisant la part de l’état d’esprit dans -lequel les met une situation anormale, je ne suis -pas rassurée, car j’ai collaboré au <i>Libertaire</i>.</p> - -<p>Le Parti m’avait mise à l’écart autrefois, parce que -j’étais trop à gauche. Mon anti-parlementarisme -m’avait aliéné les chefs, à peu près tous députés. -Pour pouvoir défendre mes idées, j’avais accepté -d’écrire au <i>Libertaire</i>, qui m’ouvrait ses colonnes. -Le <i>Libertaire</i> appréciait mes articles sur l’antimilitarisme, -le néo-malthusianisme, l’Education du -Prolétariat, l’affranchissement de la Femme, etc. -Mais, loin d’attaquer le bolchevisme, je le soutenais -de tout mon pouvoir, autant qu’on voulait -bien accepter ceux de mes articles qui traitaient -de la question.</p> - -<p>Prendra-t-on la peine d’examiner mon cas avec -justice ? Qui sait si on ne me traitera pas en -ennemie du seul fait de ma collaboration au -journal qui publie la campagne anti-bolcheviste -de Wilkens ?</p> - -<p>L’histoire fourmille d’erreurs judiciaires de cette -nature. Combien a-t-on guillotiné de gens pendant -notre Grande Révolution qui n’étaient coupables -qu’en apparence ?</p> - -<p>Ce n’est pas sans appréhension que je remonte -le soir à ma chambre. Les lampes électriques de -faible puissance versent dans le long corridor une clarté -lugubre ; je pense à quatre-vingt-treize. -Cela serait bête tout de même de venir mourir ici, -du fait d’un régime qu’on s’est évertué à défendre -et une phrase de Lénine me hante : on a fusillé -des camarades !</p> - -<p>« Mais non, mais non, vos craintes ne sont -nullement justifiées, me dit un fonctionnaire que -j’ai rencontré par hasard. Evidemment, nous -sommes sous le régime de la terreur ; la W. Tchéka -est une réalité, il faut se défendre : le pays est plein -de contre-révolutionnaires. Si on se laisse aller à -la clémence, les menchévistes et les anarchistes -s’uniront pour nous renverser ; c’en sera fait de -notre œuvre, sans parler du massacre effroyable -qui ne manquerait pas d’avoir lieu. Mais il ne faut -tout de même pas nous prendre pour des sauvages ; -la W. Tchéka, elle n’est pas pour vous ! »</p> - -<p>Je dors mieux cette nuit-là dans la chambre 331 -de l’hôtel « Luxe ».</p> - -<p>L’horaire de Moscou diffère beaucoup du nôtre. -Vous seriez très indiscret en allant visiter avant -onze heures du matin une personne avec qui vous -n’êtes pas intime. En revanche vous pouvez sans -crainte l’aller voir une heure après minuit ; c’est -une heure normale, on ne se couche guère avant -trois heures. En réalité, lorsque les Russes sont -couchés, nous le sommes aussi. A mesure que -j’avançais dans l’Est, je devais retarder ma -montre, car lorsqu’il est onze heures à Moscou, il -n’est que huit heures à Paris. Mais sans jeu de -mots, on peut dire que seul le soleil est le maître -de l’heure, il reste donc vrai que les Russes se -couchent fort tard et se lèvent de même.</p> - -<p>De dix heures à midi, on sert le premier déjeuner -dans la salle à manger de l’hôtel « Luxe ». On -s’achemine d’abord vers un petit bureau où on -présente sa carte d’alimentation ; la préposée vous -la prend et coupe le numéro correspondant au -quantième du mois ; elle vous remet en échange -un ticket qui donne droit au repas. Une fois par -semaine on touche des cigarettes ; j’ai touché en -outre deux savonnettes et une livre de bonbons -que j’ai accueillis comme bien on pense avec un -grand plaisir. Muni de son ticket, le pensionnaire -va s’asseoir à table. Une bonne lui prend le papier -et lui remet en échange une assiette garnie d’un -morceau d’omelette, d’un morceau de beurre -et d’un carré de gruyère. Je mange rarement le -beurre qui est rance presque toujours. Alors mon -voisin me dit : « Elle ne mange pas le beurre, ces -une menchévik ! » Pour corriger sa mauvaise -impression je mets le beurre sur son assiette : -« Mangez ; vous serez doublement communiste ! »</p> - -<p>Non seulement il ne faut pas récriminer sur la -nourriture, ce qui après tout n’est que de la politesse ; -mais il est de bon ton de la manger, ce qui -tout de même est excessif. Les camarades sont un -peu puérils à cet égard de mêler la politique à ces -questions de mangeaille. J’ai remarqué que deux -anarchistes recherchent ma société à table, non -pour ma conversation mais pour les revenants-bons -qui ne manquent jamais de leur échoir ; car -je suis affligée d’un détestable estomac qui se -rebelle contre la cuisine soviétique.</p> - -<p>Le pensionnaire français doit s’armer de -patience, car il faut attendre jusqu’à quatre heures -le second repas qui est le plus abondant de la -journée, une soupe, un ragoût de porc conservé. -Enfin de dix heures à minuit, petit repas composé -de pain, de beurre et de poisson fumé en très petite -quantité. Le thé est à discrétion à tous les repas ; -c’est sur lui que je me rattrape, car avec le thé on -a un bonbon ou un morceau de sucre ; et on sait -que le sucre est un dynamogène.</p> - -<p>Malgré son aide cependant, je me sens dépérir, -j’ai des vertiges, après un kilomètre de marche, je -me sens déjà fatiguée et j’ai toutes les peines du -monde à lire pendant une heure de suite un traité -de physique que j’ai pris à la bibliothèque du -Komintern.</p> - -<p>Je réussis à échanger contre deux cent cinquante -mille roubles soviétiques un billet de cent francs -français. J’en profite pour aller me payer les jours -où j’ai trop faim, un dîner au restaurant capitaliste. -Elles ne sont pas brillantes ces stolovaïa, -mot à mot (salles à manger) de Moscou. Une pauvre -petite boutique avec quelques tables recouvertes -de serviettes maculées de taches. C’est la -patronne ou le patron qui sert et le plus souvent -ils le font en costume de ville, sans tablier, on -dirait qu’ils font ce métier en amateurs. Tout de -même pour mes trente mille roubles j’ai là un bon -beafteck avec des cornichons à la russe, des -pommes de terre, un gâteau, un verre de thé : pas -de vin, il est à un prix inabordable. Ce dîner -ingéré, je vois sous un meilleur jour la vie en -général et Moscou en particulier.</p> - -<p>La première fois, j’ai la naïveté de raconter mon -« festin » aux camarades.</p> - -<p>Les voilà qui s’indignent, de pareilles choses, -disent-ils, ne s’avouent pas, et quand on a la faiblesse -de les faire on doit avoir la pudeur de les -cacher.</p> - -<p>Quelle pudeur ? Mais c’est au restaurant que je -suis allée. Est-ce que la nouvelle politique ne permet -pas le commerce ; si on laisse les restaurants -ouvrir leurs portes, c’est pour qu’on aille s’y restaurer.</p> - -<p>Lénine tolère, mais il ne permet pas ; surtout à -une communiste qui doit se contenter de ce que -la République des Soviets lui donne.</p> - -<p>Je trouve à la fois puérils et mesquins ces reproches. -Je comprends la nécessité de la dictature et -admets volontiers que les camarades s’inquiètent -de mon attitude politique ; mais avoir à tenir -compte de l’opinion de mon entourage pour des -questions de mangeaille serait me rabaisser singulièrement. -Les hommes font du communisme qui -est une belle idée une bien pauvre petite chose : -j’ai déjà envie de retourner à Paris.</p> - -<p>Allez au restaurant, me dit malicieusement un -délégué ; c’est même la seule façon de ne pas tomber -malade ; seulement n’en dites rien.</p> - -<p>L’hôtel « Luxe » n’est pas trop mal tenu. Les chambres -sont faites tous les jours, les escaliers -balayés, les commodités nettoyées, ce qui ne les -empêche pas d’être fort sales dès le milieu de la -journée. Depuis la guerre on ne fait pas de réparations -et les russes sont en général très peu soigneux.</p> - -<p>Une nuit je suis réveillée par un bruit soudain -dans ma chambre. Quoi ? Serait-ce un membre de -la W. Tchéka qui vient épier mon sommeil ? A -Moscou dans un hôtel soviétique, on ne pense pas -aux voleurs. Je tourne le bouton de l’électricité ; -personne. Sans doute je rêvais, ou bien le bruit -venait de la chambre à côté. J’éteins : le bruit -recommence ; on remue les papiers dans ma corbeille -de rebut. Je rallume, un énorme rat, gros -comme un jeune chat, saute de la corbeille et se -réfugie dans un trou, près du radiateur.</p> - -<p>Sans avoir précisément peur, je suis gênée pour -me rendormir : il doit avoir de grands besoins, -ce respectable spécimen de la gent ratière ; s’il -allait prendre l’offensive et grimper sur mon -lit.</p> - -<p>Le lendemain j’utilise mon élémentaire connaissance -de la langue russe pour porter mes doléances -à la bonne.</p> - -<p>Balchoïa Krissa ! (un grand rat), dans ma -chambre…</p> - -<p>Elle éclate de rire. Un grand rat, en voilà une -affaire, faut-il que ces étrangères soient mijaurées ! -Des grands rats ; il y en a plein la maison, nitchévo -(cela ne fait rien).</p> - -<p>Il faut me résigner à vivre dans la société de ce -rat bolchevik ; pour le bien disposer en ma faveur, -je lui donne à manger dans son trou.</p> - -<p>Me voilà donc entretenue aux frais de la République -des Soviets ; on me loge, on me nourrit, on -me blanchirait si j’avais du linge, car il y a une -blanchisseuse dans l’hôtel ; mais à part cela on ne -s’occupe pas plus de moi que si je n’existais pas.</p> - -<p>Je ne suis cependant pas venue à Moscou en -villégiature ; je voudrais bien voir les institutions -soviétiques. Il paraît que je viens trop tard. Pendant -le Congrès, un service spécial s’occupait de -montrer aux délégués les institutions bolchevistes. -Les délégués sont partis, le service est désorganisé ; -les gens qui l’assuraient sont occupés à autre -chose. Débrouillez-vous !</p> - -<p>Me débrouiller, je ne sais pas la langue : je lis -mal le nom des rues et je m’égare. Pour trouver -une maison, je dois y aller trois ou quatre fois. Je -suis brisée de fatigue tous les soirs, à marcher à -pied sur des pavés pointus. Il n’y a presque pas -de tramways, et on ne peut les utiliser qu’à certaines -heures, d’ailleurs il faudrait connaître la -ville pour pouvoir s’en servir.</p> - -<p>Un délégué qui est parti m’a donné quelques -adresses dont celle d’un secrétaire de ministre. J’y -vais, partout on m’accueille froidement et on me -fait des promesses qu’on ne tient pas. Je suis tout -à fait découragée ; toutes mes peines, les dangers -courus auront été vains ; je quitterai la Russie -sans avoir rien vu qui vaille la peine.</p> - -<p>Moscou est une ville très originale. Avec son -Kremlin, ses innombrables chapelles à coupoles -byzantines elle rappelle l’Orient. Au milieu de la -place Rouge s’élève l’échafaud de pierre sur lequel -on coupait la tête autrefois ; de là le nom de Place -Rouge.</p> - -<p>Partout des traces de la Révolution. Sur le boulevard, -près de l’Arbat, une grande maison incendiée -dont il ne reste que les murs noircis. A quelques -pas de là, tout un pâté de maisons a été -détruit par l’artillerie ; il n’en subsiste qu’un -immense tas de pierres sous lequel il y a m’a-t-on -dit plus de cent cadavres.</p> - -<p>Partout des maisons rasées ; d’autres peu -endommagées mais dont les murs sont criblés de -balles, on a fusillé là. Souvent on rencontre des -convois de prisonniers conduits à la manière primitive -entre des soldats baïonnette au canon. De -quoi sont coupables ces gens ? Contre-révolutionnaires ? -simples voleurs ? Il y a malheureusement -beaucoup d’enfants. Ce sont « des spéculants » -qui vendent dans les rues des cigarettes, -des allumettes, des pommes. Leur état ne paraît -pas les impressionner beaucoup ; ils rient, interpellent -les passants.</p> - -<p>La place du théâtre est presque occidentale avec -ses jardins pourvus de bancs hospitaliers, les -mères viennent là promener leurs enfants ; elles -sont convenablement vêtues, coiffées de chapeaux ; -les enfants aussi ; c’est presque notre Luxembourg.</p> - -<p>Dans les carrefours : des chapelles ; il y en a de -minuscules, qui du dehors rappellent, la croix -mise à part, les bureaux d’omnibus parisiens. Les -murs intérieurs sont entièrement garnis d’icones -en argent doré, protégées par des verres. A une -petite hauteur au-dessus du sol les glaces sont -recouvertes d’une couche épaisse de crasse. C’est -le résidu laissé par les baisers dévots des milliers -de fidèles. Et tout le long du jour des gens entrent ; -ils s’agenouillent et posent leurs lèvres sur cette -crasse dégoûtante. Ce spectacle me fait faire de -singulières réflexions, sur l’état de civilisation de -la Russie.</p> - -<p>Qu’est-ce que de pareilles gens peuvent comprendre -au communisme ? Quand nos ouvriers -français qui leur sont heureusement supérieurs -ne le comprennent pas. Je vois la situation ; le -communisme est l’œuvre d’une infime minorité de -militants qui a réussi à s’imposer à ces masses -amorphes à la faveur de la guerre. La révolution -russe est le résultat d’une conspiration blanquiste -qui a réussi, grâce à la situation spéciale.</p> - -<p>Au fond toutes les révolutions ne sont que cela -et on peut suspecter la sincérité révolutionnaire -de ceux qui prétendent qu’il faut avoir la majorité -pour transformer la société. La majorité, -on ne l’a jamais. La masse a toujours été et sera -longtemps encore la pâte amorphe bonne seulement -à recevoir la forme qu’un petit nombre de -gens intelligents et audacieux voudront bien lui -donner.</p> - -<p>Faut-il voir dans cette incommensurable ignorance -du peuple russe un présage de défaite révolutionnaire ? -Nullement. Ce peuple a subi le tsarisme ; -c’est-à-dire une minorité d’aristocrates ; -pourquoi ne subirait-il pas les bolchevistes ? Que -les communistes obtiennent la paix des nations -capitalistes ; qu’ils finissent par arriver à donner -à manger à tout ce monde ; ils seront solides. Et, -alors que les gens du tsarisme ne songeaient qu’à -jouir personnellement, les bolchevistes peu à peu -décrasseront ce peuple.</p> - -<p>J’erre le long des quais déserts de la Moskova. -En face de moi, dans l’enceinte du Kremlin, se -dresse, au milieu d’un fouillis de clochetons, l’ancien -palais des Tsars. En arrière, une coupole -surmontée d’un drapeau rouge ; c’est là, m’a-t-on -dit, que travaille Lénine.</p> - -<p>J’évoque les générations de princes et de princesses -chamarrés de titres, couverts de soie et de -diamants qui évoluaient autrefois à l’intérieur de -ces palais. Ils étaient des hommes et des femmes -comme les autres, ni plus intelligents ni meilleurs. -Leurs ancêtres, gens d’audace et de peu de scrupules, -s’étaient imposés aux masses populaires. -La sottise, l’ignorance quasi animale de ces masses -avaient fait accepter leur domination ; les siècles -à travers des tueries sans nombre, avaient -transformé les descendants en une surhumanité -fictive.</p> - -<p>En de pauvres chambres éparses dans toutes les -grandes villes du monde, des gens, vêtus d’habits -usagés, chaussés de bottines éculées, étudiaient, -écrivaient pour forger les théories de transformation -sociale. Ils correspondaient entre eux, formaient -des sociétés que défaisaient, à mesure, la -rivalité, l’égoïsme de la trahison. Des enthousiastes -perpétraient l’attentat terroriste et dévouaient -leur vie au lointain avenir.</p> - -<p>Enfin, les temps sont venus et l’héritier de toutes -ces générations de conspirateurs est maintenant -dans ce palais qu’ont abandonné pour l’exil ou la -mort les princes épouvantés.</p> - -<p>A lui, les vastes salles aux murs dorés où se -prosternait la foule des nobles ; à lui les richesses, -les couronnes chargées de joyaux de toute une lignée -de tsars.</p> - -<p>Mais, de ces richesses il ne profite pas. Il dédaigne -les appartements splendides et c’est d’un -cabinet de travail modeste que le conspirateur -Lénine préside aux destinées de la Russie. Un pas -en avant a été fait, les enthousiastes ne sont pas -morts en vain.</p> - -<p>Je commence à m’orienter dans Moscou et je vais -voir l’Université. Elle n’est pas très loin de chez -moi ; on descend la Tverskaïa jusqu’à la petite -place où se trouve un sanctuaire minuscule. On -vient là, paraît-il, de toute la Russie, se prosterner -et baiser la crasse des carreaux. En face, sur -le mur d’un monument de briques rouges, ressort -en lettres blanches la fameuse inscription : « La -religion est l’opium des peuples. » Personne ne -regarde cette inscription qui a fait, cependant, tant -de bruit dans le monde entier. On m’a assuré que -le gros des moujicks n’en comprend même pas le -sens et prendrait volontiers « opium » pour un -saint nouveau. Je tourne à droite et longe un jardin -en bordure du Kremlin. Au bout de l’avenue -est une bâtisse toute blanche que surmonte une -sorte de belvédère à colonnes ; c’est l’Université.</p> - -<p>A qui m’adresser, je ne sais pas ; il n’y a pas de -concierge. Je compte aviser la première personne -que je rencontrerai, mais j’hésite. D’ordinaire, les -Moscovites ne renseignent pas volontiers les gens, -un « ia nie snaiou » (je ne sais pas), dur et sec est -tout ce qu’on obtient.</p> - -<p>La cour, très vaste, est occupée par un petit -square. Sur un banc une jeune fille, sans doute -une étudiante, lit un livre ; je prends place à côté -d’elle.</p> - -<p>Elle ne sait pas le français, mais elle sait l’allemand ; -j’engage la conversation : « On est en septembre, -les cours ne sont pas commencés, me dit la -jeune étudiante, mais, si vous vous intéressez à la -chimie, les laboratoires sont ouverts ; je vais vous -y conduire. »</p> - -<p>Nous traversons de vastes salles abandonnées. -Dans quelques-unes, d’énormes bancs de classe -sont dans un coin entassés les uns sur -les autres en un désordre inexprimable. Je comprends -que cette qualité de savoir mettre chaque -chose à sa place, que je croyais si simple et que je -méprisais même, comme dénotant la mesquinerie -du caractère, est l’effet de la civilisation et que les -pays arriérés, comme la Russie, ne la possèdent -pas encore.</p> - -<p>Nous arrivons à la section de chimie, un assistant -me reçoit, il parle français et veut bien me -montrer les laboratoires. Voici d’abord l’amphithéâtre -des cours ; il rappelle nos facultés de province. -Près de la chaire, est un petit poêle de fortune, -en briques de construction : « C’est avec ce -poêle que nous chauffons l’hiver, me dit l’assistant, -quand nous avons du bois. Parfois il y a, dans -cette salle, plusieurs degrés au-dessous de zéro : -impossible de travailler. J’ai voulu faire, l’hiver -dernier, l’expérience du sodium sur l’eau ; l’eau a -gelé subitement dans le récipient.</p> - -<p>Dans le laboratoire de recherches, une dizaine -de chimistes, jeunes gens et jeunes filles, travaillent ; -il reste encore des produits du stock -d’avant-guerre. J’adore la chimie et je resterais volontiers -là, dans ce laboratoire. Mais les conditions -de la vie matérielle sont trop dures, je sais -que je ne pourrai pas m’adapter surtout au terrible -hiver.</p> - -<p>Nous passons au laboratoire de chimie élémentaire, -il est vide : « A la rentrée, me dit mon guide, -il sera rempli d’élèves. Ce sont des ouvriers, ils -travaillent durant la première partie de la journée -et viennent à l’Université de 4 heures à 8 heures -du soir. Aucun diplôme n’est exigé pour l’inscription : -il faut seulement savoir lire, écrire et les -quatre règles de l’arithmétique. A force de travail, -les jeunes élèves intelligents arrivent à se mettre -au niveau de l’enseignement supérieur, mais la majorité -se décourage, elle ne va pas jusqu’au bout. »</p> - -<p>Pour ces jeunes gens, la Révolution aura été un -grand bienfait. Sans elle, ils fussent restés dans -les ténèbres, travaillant toute leur vie à un métier -de manœuvre, sans joie intellectuelle, livrés aux -seuls plaisirs de la vie animale. Grâce au communisme, -ils deviendront d’autres hommes, même -ceux qui ne vont pas jusqu’à la fin des études, car -il leur restera tout de même quelque chose de la -culture reçue.</p> - -<p>Mon guide se plaint du blocus : « On ne sait pas -ici ce qui s’est fait en France dans la chimie depuis -1914. »</p> - -<p>Je le remercie pour le dérangement et passe -dans une autre section. Il y a de fort beaux appareils, -mais ils sont recouverts de toile, rien ne -fonctionne. Une jeune fille me fait les honneurs de -l’établissement. Elle est très anticommuniste.</p> - -<p>L’institut, me dit-elle, a refusé catégoriquement -de recevoir les ouvriers et, pour les éloigner plus -sûrement, on exige pour l’inscription la connaissance -de quatre langues européennes. Ces langues, -dit-elle, sont nécessaires pour étudier les ouvrages -traitant de notre spécialité.</p> - -<p>Un assistant me montre son laboratoire. J’ai -publié dans ma jeunesse quelques travaux de la -science qui l’occupe. J’ai le plaisir de constater -qu’il les connaît.</p> - -<p>La mère de la jeune fille vient aussi à moi : elle -se laisse aller à sa colère contre le régime. Mais elle -a un peu peur ; elle comprend que si je puis visiter -la Russie, c’est que je suis bolchevique, elle -craint une dénonciation. Je la rassure. Certainement -je suis bolchevique, mais ce n’est pas une -raison pour dénoncer quelques personnes isolées -qui ne sauraient être pour le régime un sérieux -danger. D’ailleurs je suis une intellectuelle et je -croirais manquer à l’honneur en faisant une dénonciation.</p> - -<p>Tout ce monde vit misérablement ; la mère est -coiffée d’un chapeau à brides dont l’usage prolongé -a fait une galette informe. Si vous saviez, me dit-elle, -à quelles besognes nous sommes obligés pour -vivre. Nous ne travaillons presque plus en notre -science ; on n’a pas le temps. Le Gouvernement ne -nous donne rien ou à peu près.</p> - -<p>Dans cet établissement on ne fait qu’attendre la -contre-révolution, je m’en rends compte. Combien -d’intellectuels, en Russie, sont dans ce cas ; ils -n’ont vu en la dictature du prolétariat que l’invasion -des barbares. C’était bien un peu cela, à vrai -dire : en mettant à part les grands chefs qui sont -des intellectuels, beaucoup de communistes n’ont -qu’une culture primaire. Leur ignorance fait d’eux -les adversaires d’études dont ils ne comprennent -pas la portée, seules les sciences susceptibles -d’application immédiate à l’amélioration des conditions -matérielles de la vie sont jugées par eux -dignes d’intérêt. La philosophie, la psychologie, les -mathématiques, etc., leur apparaissent comme un -vain bavardage.</p> - -<p>C’est tout à fait regrettable, mais il faut franchir -ce stade, à la longue, les cerveaux finiront par -s’éclairer, une élite se créera, qui viendra à la direction -de l’Etat, et les sciences abstraites recouvreront -leurs droits. On reconnaîtra que sans elles -il n’y a pas de civilisation.</p> - -<p>On m’annonce que Souvarine, le délégué de la -France au Comité Exécutif, est arrivé à Moscou et -qu’il demeure dans l’hôtel, à la chambre 14. Je -laisse passer plusieurs jours sans l’aller voir ; il est -relativement nouveau dans le Parti et ne me connaît -pas. Enfin, je finis par me décider. Quoi, -fait-il, vous ne pouvez rien voir, pas de communications, -mais demandez une auto. Si vous ne demandez -rien, vous n’aurez rien. Les bureaucrates, -vous savez, il faut les eng…, sans cela ils ne bougent -pas. Où habitez-vous ?</p> - -<p>— Tout en haut, chambre 331.</p> - -<p>— Est-ce possible ? mais il fallait exiger une -bonne chambre. Attendez, je vais m’occuper de -vous.</p> - -<p>Grâce à Souvarine, je descends au deuxième -étage. J’ai une grande chambre qui présente -l’avantage de posséder le téléphone, comme tout -logement qui se respecte à Moscou. Malheureusement -il ne me sert pas beaucoup ; j’y estropie -la langue russe et les demoiselles de Gutenberg -de là-bas m’envoient régulièrement promener.</p> - -<p>Il n’y a pas encore deux heures que je suis entrée -en jouissance (style des propriétaires parisiens) -de ma nouvelle chambre, que deux hommes -viennent me contester le droit aux délices de la Capoue -soviétique.</p> - -<p>L’un, a l’air terrible avec sa grande barbe et ses -grosses lunettes ; l’autre est plus aimable. Ils s’installent -en maîtres sur mon canapé, déploient sur -ma table un immense registre. L’homme barbu -me toise sans bienveillance. Serait-ce cette fois la -W. Tchéka ?</p> - -<p>— Que faites-vous ici ?</p> - -<p>Je suis tout à fait abasourdie par la question. -Ce que je fais. Mais ne le sait-on pas encore. Je réponds -que le journal français « La voix des -Femmes » m’a déléguée pour… Il ne me laisse pas -achever.</p> - -<p>— Déléguée à quoi ?</p> - -<p>Je me rappelle ce que m’a dit Souvarine des -bureaucrates et je me dis qu’il faut répondre n’importe -quoi, pourvu que cela soit précis.</p> - -<p>— Je suis déléguée à la Conférence des -femmes.</p> - -<p>— Mais elle est finie, cette conférence. A quoi -servez-vous ici, vous ne travaillez pas.</p> - -<p>— Comment pourrais-je travailler, il y a seulement -huit jours que je suis à Moscou.</p> - -<p>— Alors on travaille pour vous ?</p> - -<p>Je me rebiffe :</p> - -<p>— Avec cela que je n’ai pas travaillé pour la -Russie. Je ne parle que d’elle à Paris, dans ma -propagande.</p> - -<p>— Avez-vous demandé votre passeport ?</p> - -<p>— Non, mais je le demande, plus tôt vous me le -donnerez, plus vous me ferez plaisir.</p> - -<p>Les deux hommes s’en vont, je suis bouleversée. -Quelle sottise et quelle grossièreté : de -telles gens feraient de moi une réactionnaire. S’ils -croient que j’ai fait trois mille kilomètres pour -me faire entretenir dans les conditions que j’ai -dites !</p> - -<p>Je vais conter aux Français l’avanie que je -viens de subir ; ce sont des anarchistes, ils -triomphent.</p> - -<p>Tout est comme cela ici ; ce que l’un fait, l’autre -arrive derrière pour le défaire. La voilà la dictature -du prolétariat que vous approuvez, vous en sentez -les effets : soyez contente.</p> - -<p>Je ne suis pas contente, mais je ne deviens pas -anarchiste pour cela. Le mal ne vient pas du régime, -il vient des hommes dont le mauvais naturel -rendrait haïssables les meilleures institutions.</p> - -<p>Je ne suis pas tranquille, j’ai peur d’être à nouveau -reléguée au cinquième et d’avoir à dire -adieu au beau rêve d’aller visiter en auto les institutions -soviétiques.</p> - -<p>— Ne vous en faites pas, me dit un employé de -l’hôtel, si ce camarade vous a dit tout cela, c’est -« pour vous épater ».</p> - -<p>Je ne suis pas épatée et ne vois aucune utilité -pour la Russie à ce que je le sois. Je suis profondément -attristée, voilà tout.</p> - -<p>L’enquête des deux hommes ne me visait pas -particulièrement, ils l’ont faite chez tous les pensionnaires. -Si on a été grossier avec moi, c’est que -quelqu’un m’en veut, à moins qu’on n’en veuille à -Souvarine qui s’est occupé d’améliorer mon sort.</p> - -<p>O Paris, mon Paris. Tout est loin d’y être rose, -je ne le sais que trop, mais, tout de même, mon -terme payé, ma porte fermée, je n’ai de compte à -rendre à personne.</p> - -<p>On ne voulait pas que m’épater. Quelqu’un, je -ne sais qui, m’est hostile ici. Depuis la visite de -l’homme barbu, l’employé du 34, qui était bienveillant -envers moi jusque là, me refuse tout. Il ne -m’a pas donné de billet pour une réunion où devait -parler Trotsky, sous le prétexte que je ne sais -pas le russe et que je n’ai nul besoin de voir Trotsky, -qui n’est « qu’un homme comme un autre ».</p> - -<p>On a jugé, paraît-il, mon cas au Komintern -(Comité International), et on a conclu « très favorable ». -On me donne des autos pour les longues -courses et quelques portes s’ouvrent devant moi. -Mais je sens l’hostilité sourde des gens qui ont -fait de la propagande des choses de Russie leur -propriété personnelle. Tout ce qui n’est pas de leur -coterie est considéré comme intrus. On s’arrange -pour que je reste inconnue à Moscou. Des femmes -russes m’ont demandé de parler dans une de leurs -réunions. La Française qui m’annonce cela, me -dit qu’elle n’a pas le temps de me servir d’interprète -et que je dois en chercher une. « Je vous -attends en bas pour vous conduire au local, tâchez -de trouver quelqu’un », fait-elle. Après avoir essuyé -deux ou trois refus, je finis par mettre la main -sur une camarade de bonne volonté. Nous descendons, -la Française est partie.</p> - -<p>Je tente de voir Lénine. Impossible. La même -barrière devant moi. Je constate avec peine que je -verrais plus facilement M. Millerand que le chef de -la République des Soviets. Evidemment, en temps -de révolution un chef de l’Etat est un homme occupé, -mais, tout de même, il ne doit pas se faire -aussi inaccessible qu’un roi. Le chef de la Révolution -russe aurait pu dire des choses utiles à une -propagandiste active comme moi. Seul, il peut -donner l’idée générale d’un mouvement que les -camarades moins doués ne voient que par leur petit -côté.</p> - -<p>La République des Soviets fait un gros effort -pour la culture du prolétariat. Les universités -telles que celles dont j’ai parlé plus haut, périclitent : -mais la vie qui les quitte s’en va animer -un organisme né de la Révolution ; l’enseignement -populaire.</p> - -<p>Les universités populaires russes n’ont rien de -commun avec celles qui ont fleuri chez nous au -temps de l’affaire Dreyfus, si imparfaites qu’aient -été ces dernières, il ne faut cependant pas trop en -médire. Elles ont donné le goût de la culture intellectuelle -à nombre d’ouvriers. Ils ont acquis, -grâce à leur impulsion, une instruction qui, si incomplète -soit-elle, vaut mieux que rien. Il faut -laisser aux réactionnaires le soin de médire des -demi-savants ; un demi-savant vaut mieux qu’un -ignorant, alors même qu’il tiré de sa demi-science -un orgueil excessif.</p> - -<p>Les bolchevistes sont les premiers gouvernants -qui veulent sérieusement mettre le peuple au niveau -des classes cultivées, ils ont commencé cette -grande œuvre.</p> - -<p>A cette œuvre ils ont été, à vrai dire, poussés -par la nécessité impérieuse. Devant la défection -des intellectuels, il a fallu que le prolétariat pourvoie -à tout, et les chefs ont vite senti son insuffisance.</p> - -<p>Le type des établissements d’instruction populaire -est l’Université Sverlof, je suis allée la voir -un matin.</p> - -<p>Elle occupe plusieurs bâtiments à Moscou. Le -principal est un édifice de style allemand qui appartenait, -avant la révolution, au Cercle des Marchands. -L’installation est magnifique : escaliers de -marbres rehaussés de dorures, lampadaires luxueux. -Au plafond de ce qui est maintenant la salle -de lecture, des cartes à jouer peintes, indiquent -l’ancienne destination du lieu.</p> - -<p>Une dame me fait les honneurs. Elle est petite et -toute menue. Ses fonctions dans l’université sont -multiples ; professeur de philosophie marxiste, -économe de l’université, explicatrice aux musées -moscovites de culture prolétarienne, etc.</p> - -<p>Elle est vêtue d’effets d’avant-guerre et mange -très mal. Elle est aussi, me dit-elle, très mal logée, -n’ayant que trois pièces, pour elle, son mari, deux -grands enfants et une vieille mère qui est malade. -Bien que son mari occupe une situation élevée, la -famille vit misérablement ; c’est un problème que -d’acheter des chaussures. Mais on supporte tout ce -mal être avec un stoïcisme qui a quelque chose -de religieux. Cette femme est une héroïne obscure -comme il y en a des milliers dans la Russie communiste.</p> - -<p>Tout d’abord, me dit ma cicerone, les ouvriers -ne faisaient ici qu’un stage de quinze jours. On -voulait dans ce court laps de temps leur donner -une vision de culture intellectuelle supérieure afin -de leur inspirer le désir de l’acquérir. On a échoué : -les ouvriers et les paysans n’étaient qu’ahuris ; rien -ne leur restait. Je pense en moi-même que c’était -bien à prévoir. Le travail intellectuel n’est pas un -gâteau, pour l’aimer il faut y être dressé depuis -longtemps. Nombre de paysans et d’ouvriers français -qui ont été à l’école, sont incapables de s’intéresser -même à la lecture d’un roman, ils ont mal -à la tête aux premières pages.</p> - -<p>Devant cet échec, on a prolongé le stage qui varie -maintenant de six mois à deux ans et même -davantage.</p> - -<p>L’institution est un internat ; la durée obligatoire -du travail est de huit heures par jour. Les -étudiants sont nourris, logés, habillés et instruits -aux frais de l’Etat, on leur donne même, chaque -mois, une petite somme. Ils apprennent les langues -étrangères, les mathématiques, les sciences physiques -et naturelles, l’économie politique, le dessin, -le chant. A l’Université est annexée une école -de journalisme.</p> - -<p>J’assiste quelques minutes au cours d’économie -politique. Deux cent cinquante étudiants environ -sont là. La plupart sont très mal habillés et encore -plus mal chaussés. Certains portent des lapkis, -sortes d’espadrilles en osier de façon très grossière. -Mais les figures sont éveillées, les yeux intelligents. -En dépit de leur extérieur misérable on -sait que ces jeunes gens ont été transformés par la -culture intellectuelle.</p> - -<p>Le bâtiment d’en face est consacré au logement -des élèves. Les chambres sont proprement tenues, -mais incroyablement pauvres : lits bas en bois -blanc, tables et chaises grossières, un tableau noir -pour les calculs, pas de bibliothèque. Et quatre -étudiants habitent la même pièce.</p> - -<p>Les étudiantes arrangent plus coquettement leur -logis. Au mur, elles mettent des photographies. -Elles cachent la nudité des planches avec des ouvrages -de dentelle.</p> - -<p>Nous visitons l’infirmerie. Une jeune fille, assise -sur son lit, fait une lecture. Elle semble triste. -Ma conductrice me dit que cette étudiante est -allée au front, comme soldat, dans la dernière -guerre elle y a contracté la tuberculose.</p> - -<p>Nous regagnons la rue. Un homme vêtu d’une -blouse russe en toile bleue, chaussé de hautes -bottes, se dirige vers le bâtiment d’en face, il porte -une théière en émail bleu dont le fond est tout -noirci par la flamme. C’est, me dit la dame, le recteur -de l’université. J’observe qu’ainsi, avec sa -théière, il manque de prestige. Vous vous trompez, -me dit l’ardente bolcheviste, il acquiert du prestige.</p> - -<p>Evidemment. Au fond, je trouve que le recteur -d’une université importante pourrait faire quelque -chose de plus utile que d’aller recueillir avec beaucoup -de perte de temps, les éléments de sa tasse de -thé. Cependant, cette outrance dans la simplicité -des habitudes n’est pas mauvaise au début d’une -révolution. On saura bien et même plus tôt qu’il -ne faudrait, adopter le décorum des anciennes -classes dominantes.</p> - -<p>Je retourne le soir à l’Université. Il y a un cours -élémentaire de chant, je n’y reste que quelques -minutes car je désire voir l’école de journalisme, -beaucoup plus intéressante. Il y a nombreuse -affluence ; le professeur est un journaliste en renom -de Moscou. Un élève fait la critique d’un -journal de province, il parle avec assurance. L’article -politique, dit-il, est trop savant, les lecteurs -de la feuille, des ouvriers et des paysans, ne le -comprendront pas. Les nouvelles de l’étranger -aussi, dit-il, sont mal présentées : l’auteur semble -croire que ses lecteurs connaissent la politique -extérieure, alors qu’il n’en est rien. Cet élève -d’élite a déjà la compétence d’un professionnel, -il n’y a que six mois qu’il suit les cours.</p> - -<p>Il y a aussi près de l’Université Sverlof, une -université orientale que je n’ai pas eu le temps de -voir. J’ai causé avec un des professeurs. Il n’est -pas très content, il y a parmi ses élèves pas mal -de paresseux ; on a dû les frapper de peines sévères. -Celui qui manque le cours plusieurs fois -sans raison valable est rayé de l’Université. On -l’envoie travailler à la construction des voies -ferrées, il devient un travailleur manuel.</p> - -<p>J’ai rencontré, par hasard, un résultat frappant -de cet effort des communistes, pour la culture -prolétarienne. Un soir je m’en fus reposer ma fatigue -et distraire mon ennui dans une pâtisserie -de la Tverskaïa. Bien originale cette pâtisserie ; -aux vitrines on voit à la place des gâteaux des -peintures cubistes. Au fond de la boutique, une -exposition de chansons révolutionnaires. La boutique -n’est pas mal tenue ; il y a des tables élégantes -et sur le comptoir un assez grand choix de -gâteaux. Ce sont les dames de la ci-devant aristocratie -qui confectionnent ces gâteaux ; elles viennent -les vendre aux pâtissiers et gagnent ainsi de -quoi vivre.</p> - -<p>Un camarade m’accompagnait, nous étions -seuls dans la boutique ; la pâtissière vint à nous, -elle parlait français. Elle nous raconta qu’elle -avait habité Paris, où elle était vendeuse à la -maison Benoîton, un magasin de modes. Elle est -mariée au chansonnier révolutionnaire dont les -œuvres tapissent le mur du fond de la boutique, -et elle a une petite fille de douze ans, qu’elle me -présente.</p> - -<p>— Mais je ne veux pas rester pâtissière, dit-elle. -Toute la journée j’étudie à l’Université <i>pour être -ingénieur</i> et le soir, de huit heures à une heure du -matin, je sers des gâteaux ici.</p> - -<p>J’évoquais les futurs ingénieurs de mon pays, -les élèves de Polytechnique et de Centrale, tous -fils de la grande bourgeoisie. Dix ans de lycée, un -concours très difficile où seule une élite restreinte -ose se risquer. Tout cela, cette femme qui n’est -plus très jeune semble le faire en se jouant. -La Révolution a transformé sa vie. A Paris elle -se fût enlizée dans la routine d’une vie inférieure, -l’espoir d’une condition plus haute ne lui serait -même pas venu. Grâce au bolchevisme qui a supprimé -les classes, détruit les préjugés, elle se fait -une existence nouvelle plus haute et plus heureuse. -Des milliers d’hommes et de femmes du -peuple se sont ouverts à la lumière par l’effet de la -Révolution.</p> - -<p>Les musées pour la culture du prolétariat sont -très bien conçus. Rien de commun avec les collections -immenses de nos établissements scientifiques. -Quelques chambres dont les murs sont -tapissés de tableaux statistiques.</p> - -<p>Dans les vitrines, des pièces anatomiques en -cire. J’ai vu, ainsi, le développement de l’œuf -humain depuis le spermatozoïde et l’ovule jusqu’à -la naissance de l’enfant. Les pièces venaient d’Allemagne. -Tout est disposé pour qu’en une heure -un ouvrier ignorant puisse acquérir une teinture -appréciable d’un groupe de sciences. Et il n’y a -pas que des choses élémentaires ; j’ai vu les figures -de la théorie de Ramon y Cajal sur le contact -entre les éléments nerveux.</p> - -<p>Chez nous les musées scientifiques servent peu -à la culture des masses. On les ouvre le dimanche -à cet effet, mais le peuple qui les visite de préférence -lorsqu’il pleut n’en tire pas un grand profit -intellectuel. Souvent les inscriptions désignant -l’objet exposé sont en latin et lorsqu’elles sont en -français elles ne disent pas grand’chose à qui n’est -pas déjà initié.</p> - -<p>A Moscou on ne va pas seul au musée ; on y va -en groupe sous la conduite d’une personne qui se -charge d’expliquer les objets exposés. Dans tous -les musées : peinture, sculpture, histoire naturelle, -hygiène, agriculture, etc., on rencontre de ces -groupes. Groupes d’enfants sous la conduite d’un -instituteur ; groupes de soldats, conduits par un -officier ; groupes d’ouvriers conduits par un professeur, -homme ou femme. Le guide fait une -leçon devant les objets et il interroge ses auditeurs -pour s’assurer qu’ils ont bien compris.</p> - -<p>Ces musées dans lesquels défilent du matin au -soir des gens de toute espèce donnent une très -haute impression de la volonté de l’élite du peuple -russe de s’élever par la culture intellectuelle.</p> - -<p>Les Russes sont très religieux, je l’ai dit. Le -Gouvernement bolchevick n’a donc pas osé attaquer -directement la religion, mais il se réserve le -soin d’en affranchir peu à peu les masses.</p> - -<p>Dans un musée, j’allais passer indifférente -devant quelques cadavres momifiés et conservés -sous une vitrine, lorsque ma conductrice m’arrêta.</p> - -<p>« Les Moujicks, me dit-elle, croient aveuglément -les prêtres qui leur enseignent toutes sortes -de superstitions. Ils vénèrent notamment des momies -qu’on leur dit avoir appartenu à des saints -auxquels Dieu avait fait la grâce de ne pas tomber -en pourriture après leur mort.</p> - -<p>« Pour leur enlever cette croyance enfantine -nous avons disposé ici des momies de plusieurs -espèces. Voici la momie d’un saint que nous -avons prise à un sanctuaire. A côté, vous voyez -la momie d’un criminel qu’on avait oublié dans -sa prison et qu’on a retrouvé bien des années -après sa mort. » Se retournant elle ajouta : « Enfin, -dans cette petite boîte de verre, la momie d’un -rat. »</p> - -<p>Nous expliquons aux visiteurs que si le corps -du saint a pu bénéficier de la faveur divine, on -s’explique mal que le criminel ait pu en bénéficier -lui aussi. Et on ajoute enfin qu’il est peu probable -que le rat ait mené une vie particulièrement édifiante.</p> - -<p>Il paraît que des discussions très vives s’engagent -autour des momies, bien des moujicks, -même en présence des faits, se refusent à abandonner -leurs croyances.</p> - -<p>Malheureusement les mauvaises conditions de -la vie matérielle retentissent sur l’instruction. -Des bandes d’enfants traînent dans les rues ; on -manque de locaux scolaires, de livres de classe, -de papier, de plumes, d’instituteurs. C’est l’effet -de la guerre et du blocus, l’effet du sabotage du -régime par les classes moyennes. Enfin on doit -accuser aussi l’inaptitude des russes au travail -suivi et à l’organisation.</p> - -<p>De cette inaptitude on se rend compte à chaque -pas. Une représentation théâtrale annoncée pour -huit heures n’est pas commencée à neuf heures et -demie. La salle n’est pas chauffée, on grelotte, -(nitchevo) cela ne fait rien.</p> - -<p>A défaut de leçons de révolution on peut, en -Russie, faire tout un cours de patience. Que de -temps perdu à attendre le train, le tramway, la -personne qui vous a donné rendez-vous et qui ne -vient pas ! Le temps ne compte pas ici, comme -dans tous les pays arriérés.</p> - -<p>Je réussis après bien des démarches à voir quelques -usines. La production est tombée à un rendement -très bas. L’ouvrier est loin d’avoir la mentalité -qu’il faudrait pour que des ateliers communistes -puissent prospérer.</p> - -<p>Les moteurs basés sur l’égoïsme individuel -n’étant plus, l’ouvrier travaille le moins possible. -Il se rend à l’atelier soviétique à l’heure de la -soupe, il signe la feuille de présence et file par -une porte dérobée, non sans avoir chapardé un -peu de matière première, avec laquelle il confectionnera -chez lui des objets qu’il ira vendre au -marché. Avec des chambres à air d’automobiles, -il fabrique des bretelles, des jarretières, etc., sans -le moindre souci du mal qu’il fait dans un pays -si démuni.</p> - -<p>Une usine de robinets pour locomotives que je -vais voir un matin, me paraît fonctionner assez -bien, elle est en voie de croissance, j’assiste à la -fusion du cuivre dans des cubilots de système -primitif. Dans un coin de l’usine, je vois deux -cloches qui ont été, me dit-on, prises à Wrangel. -On les a apportées là pour les fondre, mais les -ouvriers s’y refusent parce que ce sont des « choses -du bon Dieu ». Que faire avec un pareil peuple ?</p> - -<p>Je voudrais bien m’entretenir avec les ouvriers -pour savoir ce qu’ils pensent du régime, mais -cela ne m’est pas possible à cause de la langue. -On ne m’a pas donné d’interprète. Il est d’ailleurs -très difficile de se renseigner. Si on demande à un -ouvrier ce qu’il reçoit, il commence par dire qu’il -ne reçoit rien du tout. Lorsqu’on le presse, il finit -par avouer qu’il reçoit ceci, cela, mais que ce n’est -pas régulier.</p> - -<p>Dans une tannerie, je suis réduite à visiter les -ateliers vides, c’est lundi, on ne travaille pas. Les -ouvriers sont en même temps paysans ; ils demeurent -dans la banlieue de Moscou et on leur -donne congé du samedi midi au mardi matin pour -leur permettre de cultiver leur morceau de terre.</p> - -<p>La fabrique de cigarettes est la mieux tenue de -tous les établissements industriels que j’ai vus à -Moscou. Les ateliers sont propres et très vastes. -Des ventilateurs électriques envoient l’air frais et -happent les poussières. Mille ouvriers, deux -cents hommes et huit cents femmes travaillent -dans cet établissement. Les vieilles femmes trient -les feuilles de tabac, les jeunes mettent les cigarettes -en boîte, les hommes surveillent les machines -qui coupent les feuilles de tabac en fils très -fins. Tout le monde est payé en cigarettes qu’il -faut vendre. A partir d’octobre 1921 on doit payer -en argent, c’est un des effets de la nouvelle politique. -Les salaires sont relativement élevés et le -personnel ne paraît pas malheureux.</p> - -<p>Il est onze heures et demie, l’heure du déjeuner, -les ateliers se vident. Le flot des ouvrières dégringole -les escaliers avec des rires et va s’égailler -dans la rue, jupes courtes à la façon parisienne. -En passant devant nous elles rient à gorge déployée. -Sans doute que tout, dans notre allure -montre que nous ne sommes pas d’ici, ce qui veut -dire que nous sommes bêtes. Je me crois un instant -à Belleville.</p> - -<p>Je me rends compte par expérience que le -régime de la terreur, insécurité à part, est singulièrement -gênant. On ne peut pas faire un pas -sans être muni d’un « propuska », laisser-passer. -A la porte des édifices publics, à l’entrée de la -moindre réunion, un soldat rouge avec son fusil, -baïonnette au canon, défend, tel l’ange biblique, -l’entrée du paradis terrestre. Impossible de pénétrer -si vous n’avez pas le « propuska ». On va le -chercher dans une boutique à côté ; il faut faire -la queue, montrer ses papiers et il y a toujours -quelque chose qui ne va pas. Une fois, comme je -voulais entrer au Kremlin, on ne s’est pas contenté -de mes papiers ; on a téléphoné au « Komintern ».</p> - -<p>Ce luxe de précautions vise à prévenir les attentats -qui sont fréquents. On m’a montré l’ancienne -résidence du « Komintern », il n’en reste que les -murs branlants ; les anarchistes l’ont fait sauter -avec une bombe ; il y a eu une douzaine de -morts.</p> - -<p>Tous ces « propuska » constituent pour moi la -chose la plus insupportable. Je passerais encore -sur la mauvaise nourriture, l’inconfort. Mais ces -démarches continuelles auprès de bureaucrates -hargneux m’exaspèrent au suprême degré ; ils -me feraient prendre le communisme en horreur.</p> - -<p>A Paris pendant la guerre j’avais enduré quelque -chose d’approchant. Pour avoir une carte de -charbon il me fallait subir de la part des employés -de la mairie de mon arrondissement un interrogatoire -en règle. Depuis combien de temps êtes-vous -dans cette maison ? Où étiez-vous avant ? Et la -préposée, se faisant de son rôle une très haute -idée, prenait le ton fatal d’un juge d’instruction -qui s’efforce d’établir la preuve de votre crime. -Cela ne m’est arrivé qu’une fois ; j’ai préféré plutôt -que revenir comparaître me passer de carte de -charbon et employer le système D.</p> - -<p>Tout le monde se récrie contre la bureaucratie. -C’est une injure d’être appelé bureaucrate, cela -équivaut à peu près à contre-révolutionnaire.</p> - -<p>Dans ses ouvrages Lénine se montre désolé de -cette invasion de scribes, mais il ne sait pas -comment en débarrasser la Russie.</p> - -<p>« Prenez avec vous tous ces gens, a-t-il dit à un -délégué, emportez-les, vous nous rendrez service. »</p> - -<p>C’est l’instauration du communisme qui a -donné à la bureaucratie ce développement sans -précédent. L’état prenant à sa charge toute la vie -des citoyens, leur nourriture, leur logement, leurs -vêtements, a dû nécessairement établir de grandes -administrations.</p> - -<p>Le danger était que la bureaucratie ne devienne -une caste dominante. Dans un de ses ouvrages, -Lénine espère qu’on évitera ce péril en appelant -aux fonctions de bureaucrates des gens de culture -primaire. Les examens difficiles qu’on fait passer -aux candidats fonctionnaires dans les pays occidentaux -sont pour les heureux élus une source -d’orgueil. Je ne suis pas ici de l’avis du chef du -Gouvernement Bolcheviste ; la culture est un bien -en soi ; et il y a beaucoup de chances pour que le -fonctionnaire inculte soit tout aussi orgueilleux -tout en étant moins intelligent. L’orgueil, point -n’est besoin du savoir pour le donner au bureaucrate : -sa fonction y suffit et amplement.</p> - -<p>J’ai pu voir à une représentation théâtrale un -certain nombre de spécimens de la nouvelle aristocratie -bureaucratique. Une femme circulait -pendant les entr’actes au bras d’un homme, elle -portait étalée sur ses épaules avec une ostentation -ridicule, une écharpe de dentelle blanche. Le -couple semblait foudroyer de son dédain le reste -de l’univers.</p> - -<p>Les bâtiments soviétiques sont bondés à craquer -d’employés de toute espèce. La plupart ne paraissent -pas surchargés de travail. Ils lisent les journaux, -discutent, boivent du thé.</p> - -<p>Ils sont loin cependant d’être contents, du -moins si j’en juge par quelques-uns avec qui j’ai -pu m’entretenir parce qu’ils savaient le français : -Une dactylo est furieusement antibolcheviste ; on -ne la paie pas, dit-elle, et la nourriture qu’on sert -dans les restaurants soviétiques n’est pas mangeable. -Pour vivre, elle vend tout ce qu’elle possède, -jusqu’aux jouets de ses enfants.</p> - -<p>Une autre est employée au Comité Exécutif : -son travail, me dit-elle, est intéressant, mais les -conditions matérielles sont affreuses. Et puis elle -souffre du manque de liberté, elle allait autrefois -à Vichy tous les ans pour soigner son estomac, -maintenant défense de quitter la Russie, tous les -employés sont militarisés.</p> - -<p>En revanche je trouve un fonctionnaire enthousiaste -du régime. Je l’ai rencontré par hasard -dans la rue et il m’a invitée chez lui.</p> - -<p>Logement décent d’homme de nos classes -moyennes. Rien du désordre russe ; une bibliothèque, -un piano, quelques meubles de salon. -Dans un coin, un haut meuble à portes vitrées. -C’est me dit-il, une pièce de l’agencement d’un -magasin de nouveautés dont il a fait une armoire.</p> - -<p>Il me raconte qu’il a dû effectuer lui-même son -déménagement, l’égalité communiste ayant supprimé -les déménageurs. Cela lui a causé beaucoup -de fatigue car il demeure au cinquième -étage.</p> - -<p>Il a une femme, une fille et un grand fils sur -lequel il fonde beaucoup d’espoirs.</p> - -<p>On m’offre à dîner, un dîner que le plus pauvre -ouvrier de Paris trouverait frugal. Quelques navets, -un petit pain fait de farine de haricots, une -tasse de thé sucré avec un morceau de poire -cuite.</p> - -<p>C’est dit-il, un festin, auprès de ce qu’on mangeait -au début de la Révolution. Dans le dénuement -général on a dû se nourrir de choses horribles ; -des pommes de terre gelées, des entrailles -putréfiées de poulet et personne de la famille -n’a été malade.</p> - -<p>Dans cette maison on ne récrimine pas ; on -souffre avec patience parce qu’on a conscience de -souffrir dans un intérêt supérieur. On a la ferme -croyance que la victoire est au bout.</p> - -<p>Un ami de la maison venu prendre le thé -raconte un fait très curieux des régions affamées -de la Volga. Une ville était à tel point démunie de -choses susceptibles d’être mangées que les rats -l’avaient abandonnée brusquement. On voyait des -champs entiers couverts de ces animaux qui par -millions fuyaient le pays pour gagner des régions -plus hospitalières.</p> - -<p>Mes nouvelles connaissances m’engagent vivement -à m’installer définitivement à Moscou. Il -m’apparaît même que la femme est choquée dans -son sentiment à la fois national et communiste -lorsque je hasarde quelques critiques. Elle croit -que je n’aime pas la Russie.</p> - -<p>Elle se trompe ; j’aime malgré tout la Russie -qui a tenté de faire la Révolution sociale, seulement -j’ai trop observé pour me faire des illusions, pour -ne pas voir derrière les mots les réalités qui ne -sont pas belles.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Je n’ai pas tous les jours un établissement à -visiter, lorsque je n’ai rien à voir je me promène.</p> - -<p>Je ne décrirai pas Moscou, tout le monde peut -en lire la description dans les guides. La place -Rouge a une grande originalité avec son Kremlin -aux murs de briques surmontés de créneaux et sa -minuscule chapelle byzantine, qui avec ses multiples -coupoles bariolées fait songer à une touffe -de champignons. Au centre est l’échafaud de -pierre où avaient lieu autrefois les exécutions, -d’où le nom de « Place Rouge ».</p> - -<p>Les rues sont proprement tenues. On les balaye -plusieurs fois par jour, avec des balais de bouleau. -Les communistes sincères se réjouissent de cette -propreté qui est récente paraît-il. Elle marque le -premier pas de la société communiste dans la voie -de l’ordre et de l’organisation.</p> - -<p>Mais que de trous dans les trottoirs. La nuit il -est dangereux de s’aventurer par la ville ; seules les -artères principales sont éclairées et dans -les rues noires on risque de tomber à chaque -pas.</p> - -<p>J’ai vu les tramways que Wells a décrits. Certes -ils sont bondés, les gens montent sur les tampons, -les marche-pieds, s’accrochent où ils peuvent ; -mais ce n’est pas si terrible que l’écrivain anglais -le dit. On peut en voir autant dans les quartiers -ouvriers de Paris, à sept heures du soir.</p> - -<p>Les personnes qui ne sont pas cataloguées -comme « travailleurs » n’ont accès dans ces tramways -que de dix heures à quatre heures, moyennant -deux mille roubles. Il y en a d’ailleurs assez -peu, pour une aussi grande ville, ce qui fait que -les communications sont très difficiles. Aussi -l’usage du téléphone est-il généralisé.</p> - -<p>On se lève tard, je l’ai dit. C’est seulement à -dix heures du matin que l’on peut assister au défilé -des gens qui vont à leur travail. Les hommes -portent des costumes semi-militaires, hautes bottes -de cuir, dolman ou blouse russe, casquette où -brille l’étoile soviétique. Presque tous ont sous le -bras un large portefeuille de cuir.</p> - -<p>Beaucoup de femmes ont les cheveux courts -et portent des coiffures masculines. Certaines sont -chaussées de hautes bottes noires, rouges ou vertes -avec des arabesques qui rappellent l’Orient ; en -général elles sont pauvrement habillées ; les administrations -soviétiques donnent rarement des habits -et pour s’en procurer dans le commerce il faut -payer très cher.</p> - -<p>A Moscou on jouit d’une grande liberté à l’égard -de la toilette ; on peut mettre ce que l’on veut. Les -Russes se montrent en cela plus civilisés que les -Français.</p> - -<p>Il suffit de sortir dans la rue pour se convaincre -de la puissance que conserve encore la religion sur -l’esprit des masses. Dès qu’un Russe rencontre -sur son chemin la moindre chapelle, il fait le -signe de la croix. Et il paraît que dans ce geste, il -faut encore apporter de l’attention, car en le faisant -incorrectement, on risquerait de faire venir -le diable.</p> - -<p>Le dimanche les églises regorgent de monde, -hommes, femmes, enfants ; on y voit même des -soldats de l’armée rouge. C’est à qui déposera un -billet sur le plateau où il y en a déjà un gros tas ; -on ne dirait pas que le peuple est dans la misère.</p> - -<p>En dehors des offices, on entre dans les chapelles, -qui sont très nombreuses, on s’agenouille à -terre et on baise la vitre qui recouvre les icones. -Les vitres ont une épaisse couche de crasse apportée -là par les milliers de ces baisers. C’est absolument -dégoûtant, mais les adorateurs ne sont -nullement dégoûtés ; chacun ajoute ses microbes à -ceux de ses prédécesseurs.</p> - -<p>Près de la Place Rouge est un sanctuaire de la -grandeur de nos bureaux d’omnibus parisiens. On -y vient, paraît-il, de toute la Russie. En face, sur -un mur de briques rouges, à la hauteur d’un premier -étage, la République des Soviets a mis en -lettres blanches la fameuse inscription : « La religion -est l’opium du peuple. »</p> - -<p>Cela ne paraît pas beaucoup impressionner le -peuple. Toute la journée c’est dans le sanctuaire -un défilé ininterrompu. C’est à qui se prosternera ; -celui qui ne peut pas entrer baise le pavé de la -rue.</p> - -<p>Comme je n’ai pas beaucoup d’occupation à -Moscou, je m’amuse à inspecter les passants et à -faire un pourcentage des croyants qui se signent et -des athées qui passent indifférents. Je constate -qu’il y en a à peu près autant des uns que des -autres. En général, ce sont les jeunes qui ne font -pas le signe de la croix ; heureux effet de l’éducation -communiste qui se fait déjà sentir.</p> - -<p>Partout, des traces de la Révolution. Sur une -place, à l’extrémité d’un boulevard, un énorme -entassement de débris. Ce sont les décombres des -maisons qui ont été détruites par l’artillerie au -cours des journées révolutionnaires ; on dit que -dessous il y a plus de cent cadavres de cadets. A -côté de la place, une grande maison incendiée -dont il ne reste que les murs noircis. On trouve -dans les rues du centre de nombreuses maisons -détruites ; de ci, de là, des murs criblés de balles, -on a fusillé là.</p> - -<p>Moscou manque de distractions. Un timide café -à musique vient d’ouvrir sur le « boulevard », une -promenade plantée d’arbres. C’est une baraque en -planches. Les tables sont rustiques, les garçons -vous servent en pardessus crasseux. Pour trois -mille roubles on peut y boire un café au lait en -écoutant de la musique (instruments en cuivre). -Les consommateurs sont rares. Les gens, par économie, -préfèrent écouter le concert de l’extérieur.</p> - -<p>On dit que ce « Boulevard » est le marché de la -prostitution. J’y vois beaucoup de jeunes gens et -de jeunes filles, mais rien d’incorrect ne me frappe ; -il est vrai que j’ignore le Russe.</p> - -<p>Partout s’ouvrent des pâtisseries au grand scandale -des communistes et des anarchistes. Ils -voient en elles l’expression de la défaite de la Révolution.</p> - -<p>Un jour je m’arrête machinalement devant la -vitrine d’une de ces pâtisseries. Une femme misérablement -vêtue, la tête couverte d’un châle et -portant à son bras droit un paquet enveloppé -d’étoffe blanche s’arrête à côté de moi et me parle -en russe :</p> - -<p>« Ia nie poniemaio (je ne comprends pas). »</p> - -<p>Elle essaie l’allemand :</p> - -<p>« <span lang="de" xml:lang="de">Ich verstehe nicht.</span> »</p> - -<p>Alors elle sort le français :</p> - -<p>« Je demande, madame, pour qui sont ces gâteaux ? -Pas pour moi, assurément, car je n’ai pas -d’argent pour les acheter. »</p> - -<p>Je réponds quelque chose ; elle reprend :</p> - -<p>« Vous me prenez pour une bohémienne, n’est ce -pas ? »</p> - -<p>« Mais non, madame, vous parlez trois langues ; -cela me montre que vous êtes une personne très -cultivée. »</p> - -<p>Nous cheminons côte à côte. Elle me raconte -avec des mots de colère le sort que lui a fait la -Révolution : Son mari était juge ; elle avait une situation -de bonne bourgeoisie, elle était heureuse. -Maintenant c’est la misère terrible : le mari fait -un cours de géographie dans une école pour -avoir de quoi manger, leurs deux enfants sont -morts. Dans son paquet elle a des vêtements -qu’elle va vendre pour acheter de la nourriture.</p> - -<p>« Oh ! comme je déteste, ce Moscou tel qu’il est -maintenant, et comme je voudrais voir pendre -tous les « tovaritchs » (camarades). »</p> - -<p>J’essaie de l’apaiser en lui disant que les révolutions -comme les bouleversements cosmiques -sont des forces aveugles qui broient les individus -sans avoir égard à leurs mérites particuliers. Je -lui conseille de s’adapter à la situation qui ne peut -manquer de s’améliorer.</p> - -<p>Elle me regarde avec soupçon. « Vous êtes communiste ; -j’aurais dû m’en douter, autrement on -ne vous aurait pas permis d’être ici. Vous allez -sans doute me dénoncer ? »</p> - -<p>Je la rassure ; je suis communiste, c’est vrai, -mais je ne suis qu’une étrangère de passage. -D’ailleurs j’ai horreur des dénonciations.</p> - -<p>Paris commence à me manquer terriblement. -J’espérais que la camaraderie me ferait oublier -l’inconfort et le changement de mes habitudes. Je -suis bien déçue ; on ne se lie guère à l’Hôtel Luxe. -Pas de salon ; une simple salle de lecture où on -vient feuilleter les journaux. Là et dans la salle à -manger, on échange quelques bonjours et c’est à -peu près tout.</p> - -<p>Cette froideur s’explique en partie par la situation -des pensionnaires de l’hôtel. Beaucoup sont -des délégués au congrès qui vient de se terminer ; -ils attendent leur passeport que la bureaucratie -n’en finit pas de leur donner ; un désir domine -toute psychologie : partir ! La différence des langues -est aussi un obstacle sérieux aux relations. Il y a -bien des Russes qui ont là leur vie : mais ils -semblent ne s’intéresser que peu aux étrangers de -passage.</p> - -<p>Un Arménien qui parle français attire mon attention. -Ses conversations sur des sujets philosophiques -l’ont fait surnommer Aristote. Je m’approche -d’Aristote avec sympathie et d’autant -mieux qu’il soutient seul le féminisme contre -mes deux camarades anarchistes qui conservent à -l’égard de la femme tous les préjugés des bourgeois.</p> - -<p>Malheureusement Aristote est terriblement superficiel -et avec cela vaguement occultiste. La -science en général et la médecine en particulier -lui paraissent entachées d’erreur. La vérité, il la -trouve dans les histoires abracadabrantes qu’il raconte ; -des chiens qui avaient eu le ventre ouvert -et dont les entrailles traînaient par terre ont guéri -tout seuls : les entrailles sont rentrées, le ventre -s’est refermé. Cela montre la supériorité de la nature -sur la science humaine. Les animaux, -ajoute-t-il, se guérissent mieux et vivent plus longtemps -que les hommes, parce qu’ils n’ont pas de -médecins.</p> - -<p>… Je veux tout d’abord discuter, mais je vois -vite que c’est inutile ; Aristote ne mérite pas son -nom : il n’est qu’un rêveur incapable d’une argumentation -sérieuse. Je l’écoute quelque temps -comme un spécimen curieux ; mais j’en ai vite -assez, il dit trop de bêtises. D’ailleurs, il reçoit -bientôt son passeport et retourne au pays d’Aristote, -le vrai.</p> - -<p>Mes seuls compagnons de tous les jours sont -deux anarchistes retour de la région du Ladoga. -Le Gouvernement leur avait donné une concession -pour fonder une colonie libertaire, leur tentative -n’a pas duré six mois.</p> - -<p>Les conditions étaient mauvaises, paraît-il ; le -terrain était marécageux et les paysans des environs -faisaient montre d’hostilité. En outre, on -avait fait un amalgame de communistes et d’anarchistes ; -l’accord n’était pas possible.</p> - -<p>Naturellement les deux camarades n’avouent -pas leurs propres torts ; mais quelques phrases -qui leur échappent suffisent à me fixer. C’était à -qui ne voudrait pas travailler : ils se reprochaient -mutuellement jusqu’à une assiette de soupe ; ils -ont failli s’entre-tuer pour des œufs.</p> - -<p>C’est toujours la même histoire qui recommence, -Les colonies anarchistes finissent dans la haine et -dans la violence : voir le cinquième acte de la -« Clairière ».</p> - -<p>Cela n’empêche pas la foi des deux camarades -de rester entière en leur idéal anarchique. A les -entendre, si le peuple russe est dans la misère, -c’est par la faute de la dictature. Si au lieu du -communisme d’Etat, on avait établi l’anarchie, -tout irait au mieux.</p> - -<p>J’en doute fortement. D’ailleurs leurs conceptions -sont un peu vagues : remise de l’organisation, -de la production aux syndicats : de la répartition -aux coopératives ; pas d’armée, pas de police, pas -d’Etat. Qui centralisera les offres et les demandes -de produits des diverses régions, ils négligent de -le dire.</p> - -<p>L’égoïsme humain, le désir du moindre effort, -amèneraient rapidement la baisse du taux de la -production : on ferait peu et on ferait mal. L’organisme -directeur, nommé à l’élection, manquerait -d’autorité.</p> - -<p>L’un des deux camarades a conquis durant la -guerre, les galons de capitaine. Il prétend que la -Russie pourrait se défendre sans armée ; les paysans -avec leurs fusils suffiraient à repousser l’invasion.</p> - -<p>Je ne suis pas le moins du monde convaincue. -Lorsque je vois dans la rue ces hommes qui se -mouchent dans leurs doigts et baisent la terre au -passage des icones, je ne puis me les représenter -vivant en anarchie. Déjà, le socialisme qu’on a -tenté d’instaurer a amené un chaos effroyable ; -l’anarchie ne pourrait qu’aggraver encore la situation. -L’absence de police déchaînerait les instincts -criminels, les instincts sexuels ; on tuerait et on -violenterait dans les rues, en plein jour. A la fin, -pour se mettre en sécurité, les gens se tiendraient -dans de petites agglomérations. La Russie se -hérisserait de villages fortifiés et hostiles les uns -aux autres, comme cela a lieu dans l’Afrique centrale ; -on reviendrait à l’état sauvage.</p> - -<p>Je trouve un appui à cette conception pessimiste -dans l’exemple d’un ouvrier français avec qui je -cause quelquefois. C’est un vieux militant, il possède -une certaine culture communiste ; eh bien, -il blâme l’institution de l’Université Sverlof ; il -trouve qu’elle est contraire à l’égalité et que les -<i>ouvriers étudiants</i> qui la peuplent sont entretenus à -ne <i>rien faire</i> par les Soviets. Leur place, dit-il, -serait mieux à l’atelier. Que des hommes de cette -mentalité aient le pouvoir de décider et c’en sera -bientôt fait de toute culture intellectuelle.</p> - -<p>Les anarchistes sont nombreux en Russie : c’est -l’effet de la race, car l’anarchie est un tempérament -beaucoup plus qu’un parti politique. En -général, les anarchistes sont courageux, aussi -étaient-ils aux premiers rangs dans les batailles de -la rue ; beaucoup y ont laissé leur vie.</p> - -<p>Maintenant ils sont persécutés par le Gouvernement -communiste à la victoire duquel ils ont contribué ; -il y en a beaucoup en prison et on en a -fusillé un certain nombre.</p> - -<p>Cela a quelque chose de navrant. Les raisons de -cette attitude abominable se comprennent ; il faut -mettre hors d’état de nuire à l’œuvre communiste -ces éléments dissolvants qui se dressent en adversaires -de tout ce qui n’est pas l’anarchie. On doit -se rapporter à la phrase de Napoléon : « La -politique n’a pas de cœur, elle n’a que de la -tête. »</p> - -<p>Je sais d’ailleurs que les « camarades » ne sont -pas toujours impartiaux. Volontiers, ils négligent -de signaler les prétendus anarchistes condamnés -à mort et fusillés pour des crimes de droit commun. -Ils ne sont pas en contradiction avec eux-mêmes, -car ils n’admettent pas la répression des -délits et des crimes. Mais où irait-on si on les suivait -jusque là ? A l’état sauvage par les voies les -plus directes.</p> - -<p>A défaut de l’anarchie, les camarades français -voudraient que j’attrape à Moscou <i>la maladie infantile -du communisme</i>. C’est ainsi, on le sait, que -Lénine désigne le communisme de gauche. Ils -comptent sur Alexandra Kollontaï le chef des -communistes de gauche, pour me la donner.</p> - -<p>Je vais voir M<sup>me</sup> Kollontaï, ce sera d’ailleurs la -seule personnalité que je verrai à Moscou. C’est -une femme élégante, qui a dû être belle, et qui est -encore fort bien conservée. Elle me dit assez peu -de choses : bien que j’aie pu la voir plusieurs fois. -Elle semble redouter de parler de questions politiques, -parce qu’il y a toujours quelqu’un là. Tout -ce que j’apprends d’elle, c’est que les bolchevistes -ont eu tort de ne pas faire assez confiance à la -classe ouvrière : mieux aurait valu confier aux -syndicats et aux coopératives la solution des problèmes -économiques. Elle me dit que le <i>communisme -de gauche</i> réunit de plus en plus d’adhérents.</p> - -<p>Pour le moment elle est spécialisée dans la propagande -féminine qu’elle dirige. Elle a écrit un -ouvrage sur la question sexuelle qui est tout à fait -avancé : les femmes de l’entourage le trouvent -même trop avancé, elles me conseillent de ne pas -le propager en France.</p> - -<p>Je pense, au contraire, qu’il serait bon de le propager ; -il préconise la liberté sexuelle absolue avec, -comme corollaire, l’avortement permis et l’élevage -des enfants par l’Etat. Un seul point où je ne suis -pas d’accord avec la leader communiste : elle fait -une obligation morale de l’acte sexuel.</p> - -<p>Le peu que je suis restée à Moscou m’a permis -d’entrevoir ce que pourrait être une obligation -morale dans une société communiste où l’individu -ne compte pas. La contrainte légale a certainement -beaucoup moins de force en société individualiste.</p> - -<p>Aussi une pareille emprise de la communauté -sur la vie intime de l’individu serait-elle, à mon -avis, odieux.</p> - -<p>Dès qu’on met le pied dans les rues de Moscou, -on s’aperçoit tout de suite que les femmes ont là -plus de liberté qu’en aucun pays du monde. Les -cheveux courts, qui m’ont suscité à moi-même autrefois -tant de critiques, sont à Moscou, sinon en -majorité, du moins dans une minorité très forte.</p> - -<p>La coquetterie est assez rare. De-ci, de-là on -voit quelques élégantes aux modes de Paris ; mais -le très grand nombre des femmes sont habillées -sans recherche. M<sup>me</sup> Lénine elle-même, que j’ai -vue dans une réunion, est vêtue d’une robe noire -très usagée, alors que, si elle le voulait, ses toilettes -pourraient égaler celles de nos plus riches -bourgeoises.</p> - -<p>Les femmes ont une grande liberté d’allures ; on -sent qu’elles ont acquis droit de cité ; Paris ne fait -que tolérer les femmes ; Constantinople les enferme.</p> - -<p>Les jeunes fument la cigarette sans se gêner. -J’en ai vu s’approcher d’un homme pour lui demander -du feu ; l’homme rendait le petit service et -passait ; il ne paraissait pas soupçonner une proposition -d’un autre genre.</p> - -<p>Pas de suiveurs ; une jeune fille peut s’asseoir -sur un banc ; attendre debout sur un trottoir à -n’importe quelle heure ; personne ne lui dit rien.</p> - -<p>Dans les bureaux, les administrations, on voit -un très grand nombre de femmes. Beaucoup de -commissaires du peuple ont des femmes pour -secrétaires. Elles savent les secrets d’Etat et les -gardent avec la même discrétion que pourrait le -faire des hommes.</p> - -<p>Le seule chose qui choque, est que toutes ces -femmes sont jeunes ; et on se demande si elles ne -doivent pas leur situation à leur sexe plutôt qu’à -leur simple droit d’êtres humains.</p> - -<p>La Section Féminine du Parti Communiste est -une très grande organisation. Les soldats rouges -qui gardent, baïonnette au canon, l’entrée des -réunions, montrent son caractère officiel. Du haut -en bas de l’édifice où se tient le siège social, c’est -un va-et-vient continuel de femmes ; on entend de -tous les côtés le bruit des machines à écrire. -D’anciennes paysannes, d’anciennes ouvrières sont -aujourd’hui des organisatrices intelligentes et -actives. Leur visage encore fruste est comme illuminé -de la lumière nouvelle.</p> - -<p>Tout un système de groupes et de chefs hiérarchisés -permet à la propagande communiste d’aller -toucher jusqu’à l’humble paysanne presque -illettrée. Le dernier discours de Lénine ou de -Trotsky élagué, simplifié, est mis à la portée des -intelligences rudimentaires. Les réunions ressemblent -plutôt à des classes qu’à nos assemblées -politiques. Nulle interruption ; l’oratrice parle -dans un silence absolu ; beaucoup d’auditrices -prennent des notes.</p> - -<p>Dans une revue militaire j’ai pu voir environ -deux cents femmes soldats d’infanterie, qui portaient -le fusil. Je ne les aurais pas reconnues, sans -un camarade qui me fit remarquer leurs pieds ; -elles portaient des chaussures féminines. Certaines, -sous la capote militaire, gardent la jupe, dernier -reste des préjugés ancestraux.</p> - -<p>Il y avait aussi des femmes médecins-majors, -des brancardières et des infirmières.</p> - -<p>A l’imitation de notre Grande Révolution, la -Russie a des représentants en mission auprès des -généraux ; une femme a, dit-on, été chargée de ce -poste. Un journal allemand que j’ai lu tournait la -chose en ridicule ; il ne croyait pas qu’un « vieux -sabreur » puisse prendre au sérieux la jeune -fille chargée de le surveiller.</p> - -<p>Outre les représentants en mission, nombre -de femmes sont chargées de la propagande politique -aux armées ; c’est un emploi très dangereux.</p> - -<p>Tout cela est satisfaisant, mais il reste encore à -faire, beaucoup à faire, pour que soit réalisé en -Russie le féminisme intégral.</p> - -<p>Rien à dire au point de vue de la loi : égalité -complète, les femmes peuvent accéder à tout, en -théorie. Il n’y a guère que le service militaire qui -marque dans la législation une différence entre -les sexes. Les femmes ne sont pas <i>obligées</i> d’être -soldats ; elles ont seulement la faculté de s’engager. -Seule la préparation militaire est obligatoire -pour les jeunes filles ; on veut qu’elles puissent -être une aide au lieu d’être une charge en cas d’invasion.</p> - -<p>Dans la rue on voit des troupes de jeunes gens -et jeunes filles mêlés, qui marchent au pas militaire ; -à la vérité les jeunes filles sont peu nombreuses.</p> - -<p>Dans la pratique, cependant, la Russie bolchevique -n’a pas complètement rejeté le vieux préjugé -du sexe.</p> - -<p>Au Congrès International, je ne vois guère que -M<sup>me</sup> Kollontaï qui eut la parole ; car il ne faut pas -compter les déléguées étrangères. Rien que des -hommes sur l’estrade des quelques assemblées -auxquelles j’ai pu assister ; les femmes sont dans -le public et elles ne parlent pas. Dans les fonctions -supérieures de l’Etat, peu ou pas de femmes, car -il ne faut pas évidemment compter au nombre des -conquêtes féministes, le fait que M<sup>me</sup> Lénine et -d’autres épouses de commissaires du peuple collaborent -avec leur mari. Cela a existé de tous temps.</p> - -<p>La Russie ne refuse pas à la femme le droit de -s’occuper des affaires publiques, comme le fait par -exemple la France. Loin de lui refuser ce droit, -elle lui en fait un devoir ; mais quand même la -femme n’est pas tenue pour l’égale de l’homme ; -on sent cela partout.</p> - -<p>Les femmes acceptent en général passivement -cette situation inférieure. Quelques-unes même -refusent de la voir, par amour du communisme. -Elles me citent les quelques femmes qui ont ou -qui ont eu un emploi de grande responsabilité, -afin de détruire l’impression qui s’impose à moi.</p> - -<p>Certaines prétendent que l’absence de femmes -dans les premiers emplois tient uniquement à ce -que ces emplois exigent une haute science politique -que les femmes ne possèdent pas. Cela doit -être vrai, très certainement, en général ; mais, -étant donné que les femmes militent depuis fort -longtemps dans les partis socialistes russes, il est -vraiment étrange qu’il y en ait aussi peu qui soient -capables de participer à la direction de la Révolution.</p> - -<p>La création d’organisations féminines spéciales, -à l’instar du parti allemand, a répondu à une -nécessité. Néanmoins, elle a pour effet d’isoler les -femmes et de les mettre à part de la grande politique.</p> - -<p>A toutes les réunions féminines auxquelles j’ai -assisté, il n’était question que de l’organisation de -colonies d’enfants. La situation l’exigeait, il s’agissait -de sauver de la mort les enfants des régions -de la Volga. Néanmoins, dans les réunions -d’hommes on s’occupait de sujets beaucoup plus -généraux, ce qui fait que les réunions féminines -perdaient en intérêt ; elles ressemblaient un peu -aux œuvres de bienfaisance dans lesquelles nos -confessions religieuses groupent les femmes.</p> - -<p>Une camarade venue à Paris, animée par le -sentiment de rivalité féminine, a raconté, paraît-il, -que j’avais une fois quitté la séance du Comité -des femmes pour aller dîner ; le dîner de l’hôtel -Luxe !</p> - -<p>A la vérité, le dîner m’attirait assez peu ; mais -je bâillais à me décrocher la mâchoire dans ce -Comité où depuis deux heures je n’entendais parler -que d’enfants ; et encore en russe ! Je préférais -aller lire dans un coin de la salle de lecture.</p> - -<p>On m’a dit que j’ai fait presqu’une révolution, -parmi les femmes de l’hôtel parce que, au cours -d’un dimanche de travail dit « communiste », j’ai -refusé d’aller coudre avec elles.</p> - -<p>L’hôtel Luxe, je l’ai dit, n’est pas aimé du peuple, -à tort ou à raison les ouvriers voient dans -ses pensionnaires une nouvelle classe dominante, -qui se substitue à la bourgeoisie. Pour calmer -le ressentiment populaire on décide que, de -temps en temps, les « intellectuels » de l’hôtel -iront faire une journée du seul travail que les ouvriers -considèrent comme tel, le travail matériel.</p> - -<p>Donc un dimanche, dès huit heures du matin, -la cloche est agitée sur tous les paliers, nous nous -habillons à la hâte et descendons à la salle de lecture. -Après un déjeuner sommaire, nous sortons -et précédés d’un immense drapeau rouge, notre -cortège s’ébranle ; des soldats commandent la -marche en allemand : <span lang="de" xml:lang="de">ein, zwei, vorwärts</span> (une, -deux, en avant) !</p> - -<p>Nous montons la Tverskaïa, longeons le boulevard -de gauche, et prenons l’Arbat jusqu’à Déenignié -Péréaoulok où se trouve le Komintern (Comité -international).</p> - -<p>Là on s’approche de moi et on me dit qu’en ma -qualité de (<span lang="de" xml:lang="de">genossin</span>) citoyenne je dois me joindre -aux femmes qui restent dans l’établissement et -font des travaux de couture.</p> - -<p>J’ai l’indignation de Tartarin de Tarascon lorsqu’on -lui proposa de prendre l’ascenseur.</p> - -<p>Moi coudre ? Ah ! non ! par exemple !</p> - -<p>Je ne suis pas venue à Moscou pour travailler -dans un ouvroir. La couture, c’est le symbole de -l’esclavage féminin.</p> - -<p>C’est ce que je pense, mais ce n’est pas ce que je -dis. D’abord parce qu’il faudrait le dire en allemand, -ce dont je me sens incapable. Ensuite parce -que j’ai l’impression qu’on ne me comprendrait -pas.</p> - -<p>Je me contente donc de dire que je préfère aller -travailler avec les camarades hommes ; il y a là -les deux anarchistes, l’ambassadeur <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> -de la Hongrie, un homme très aimable, Landrieux, -de l’<i>Humanité</i> ; je suis en pays de connaissances.</p> - -<p>— Mais, c’est un acte d’indiscipline, me répond-on.</p> - -<p>— Je m’en… moque ; je ne suis pas d’ici, -d’ailleurs, si j’étais d’ici, ce serait la même -chose.</p> - -<p>Nous voilà donc repartis.</p> - -<p>Un bataillon de l’armée rouge nous précède : -une, deux… une, deux… en avant… arche ! Je -m’imagine un moment que nous irons ainsi jusqu’à -Paris.</p> - -<p>Nous arrivons à une gare. C’est là qu’est la besogne ; -elle consiste à charger dans des wagons de -marchandises, des traverses de rails en bois, à -demi pourries. Ces traverses doivent servir de -combustible.</p> - -<p>Un vent glacé souffle tout le jour et une pluie -fine nous pénètre. Je remarque, dans cette simple -besogne, la différence des mentalités ; certains, -bien que taillés en hercules, travaillent pour la -forme ; ils sont la plupart du temps partis, Dieu -sait où. D’autres font vraiment tout ce qu’ils -peuvent, tel par exemple l’ambassadeur <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> ; -et il n’est pas fort, cependant ; il est même -tuberculeux ; je m’en aperçois à sa maigreur, et à -la toux sèche qu’il ne peut pas retenir.</p> - -<p>Ce travail terrible ne finit qu’à quatre heures. Je -reviens tristement seule, car les hommes ont marché -plus vite que moi. Le trajet est fort long ; je -suis mouillée, mon costume tailleur est plein de -boue, ainsi que mes mains ; je trébuche avec mes -mauvaises chaussures sur le pavé boueux des rues -interminables. C’est cela, l’idéal que je suis venu -chercher aussi loin ? Je suis comme une mendiante. -N’en pouvant plus, j’entre dans une « stolovaïa » -de l’Arbat, où je demande un chocolat -pour mes derniers six mille roubles ; je n’aurai -même pas pour payer le petit pain qui en coûte -quatre mille. C’est un endroit relativement chic ; -le patron me regarde d’abord de travers, mais la -patronne me connaît, je suis déjà venue. Elle considère -mes mains et mes vêtements boueux et me -demande d’où je viens ; je le lui dis. Elle fait alors -une moue de dédain ; évidemment, elle n’est pas -communiste.</p> - -<p>Le soir, au dîner, les camarades me disent que -mon acte « d’indiscipline » a mis à l’envers toutes -les cervelles féminines de l’hôtel. Les anarchistes, -qui tiennent absolument à ce que je n’ignore rien -des dessous du régime, me montrent la prostitution -qui revient avec la nouvelle politique.</p> - -<p>Elle n’avait pas disparu, ajoutent-ils ; si vous -ne la voyez pas, c’est parce que vous êtes femme ; -nous la voyons, nous autres hommes. On peut -avoir facilement une femme pour cinquante -mille roubles. Un exemple vient illustrer leurs -dires ; un « délégat » au Congrès International -s’est fait ces jours derniers entôler à Moscou et -c’était, horreur, l’argent que le Komintern lui avait -donné pour son retour !</p> - -<p>Les anarchistes, qui ignorent les questions féministes, -ne voient dans la chose que l’immoralité -traditionnelle : j’ai la peine d’y voir la persistance -du vieil esclavage féminin. Si la prostitution -existe, c’est que, ici comme ailleurs, les hommes sont seuls -les maîtres de l’argent ou de ce qui en -tient lieu. Pour être bien nourries et bien habillées, -les jeunes femmes qui ont de la beauté se font -entretenir par les puissants du jour ; les <i>sodkom</i> -ou maîtresses de commissaires sont un objet de -scandale. On raconte à leur sujet la plaisante -anecdote suivante :</p> - -<p>Une longue queue, comme on en voit beaucoup -à Moscou, stationnait devant un bureau où l’on -donnait des cartes de <i>paioc</i>. Les gens attendaient -là depuis des heures lorsqu’une jolie jeune femme -de mise élégante, chaussée de magnifiques souliers -jaunes à talons de 18 centimètres, passe hardiment -devant la file des expectants. Elle laisse -tomber sur eux un regard méprisant et pénètre -d’autorité dans l’édifice. Elle en ressort bientôt, -tenant sa carte à la main.</p> - -<p>Un pope, qui stationnait là depuis longtemps -s’étonne de l’injustice criante ; il demande à ses -voisins comment il se fait que la dame puisse être -ainsi privilégiée.</p> - -<p>— Ce n’est pas étonnant, lui dit-on ; c’est une -<i>sodkom</i>. Le pope n’est guère mieux renseigné, -mais c’est un homme avisé et il se dit en lui-même : -« S’il suffit d’être <i>sodkom</i> pour passer tout -de suite, je vais dire que je le suis. »</p> - -<p>Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et -dit au fonctionnaire qui distribue les <i>paiocs</i> : -« J’ai le droit d’être servi de suite, je suis « sodkom ».</p> - -<p>L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à -la demande du pope, appelle un agent de la -<i>tchéka</i> et le fait conduire en prison sous l’inculpation -de sodomie.</p> - -<p>Evidemment ce pope, âme innocente et pure, -n’avait pas compris toute la portée du titre qu’il -s’octroyait avec tant de désinvolture.</p> - -<p>Le code que les bolcheviks ont rédigé à la hâte -sur le mariage marque un très grand progrès en -comparaison des lois similaires du monde entier.</p> - -<p>Pas de formalités compliquées ; les fiancés, -sans demander le consentement de personne, -vont devant le fonctionnaire déclarer qu’ils veulent -se marier ; on les marie.</p> - -<p>La femme ne perd pas son nom en se mariant ; -entre les deux époux, la loi établit l’égalité complète ; -la femme ne doit pas obéissance à son mari -et, quant à la protection, la femme la doit au -mari, comme le mari la doit à la femme lorsque -l’un ou l’autre sont hors d’état de travailler.</p> - -<p>L’adultère n’est pas un délit ; la femme peut -même l’avouer publiquement, en allant déclarer -au fonctionnaire que l’enfant dont elle est grosse -n’est pas de son mari, mais de tel autre homme -(art. 340).</p> - -<p>Le divorce est aussi facile que le mariage ; il -est accordé sur la volonté d’un seul des époux.</p> - -<p>La destruction des vieilles lois qui régissaient l’union -des sexes a eu certaines conséquences -fâcheuses. Un grand nombre d’hommes ont, -paraît-il, profité des nouvelles libertés pour abandonner -leur vieille femme et en prendre une -jeune.</p> - -<p>C’est fâcheux, mais on ne fait pas de progrès -sans léser quelqu’un. Dans l’ensemble, la liberté -sexuelle est une bonne chose, elle affranchira la -femme.</p> - -<p>Pas d’émancipation réelle pour la femme tant -qu’elle recherchera dans l’homme le soutien de -sa vie. Elle ne devient vraiment libre et responsable -que lorsqu’elle doit travailler pour vivre. -Et les enfants ? L’avenir, c’est l’éducation par -l’Etat. En attendant, la mère a droit à une allocation, -ainsi qu’à une réduction du temps de -travail.</p> - -<p>J’assiste à la première séance du « Congrès des -Jeunesses ».</p> - -<p>Les membres s’y rendent en groupes ; jeunes -gens et jeunes filles, au pas militaire. Quatre ou -cinq mille personnes environ dans la salle. Tout -le monde est très mal habillé, mais fort gai. On -ne dirait pas que toute cette jeunesse mange du -pain noir et pas grand’chose avec ; ils n’ont pas -l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant -l’ouverture de la séance.</p> - -<p>Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre -le congrès, puis Trotsky s’avance, soulevant dans -l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle de -l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui -menace. C’est la France, foyer des idées nouvelles -autrefois et aujourd’hui boulevard de la réaction, -qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. -Elle veut à tout prix empêcher le communisme -de s’organiser.</p> - -<p>On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de -la langue m’empêche de m’en rendre compte, je -constate seulement qu’il parle avec beaucoup de -chaleur.</p> - -<p>J’assiste aussi au « Comité Exécutif des Soviets ». -Il se tient dans une salle toute ronde d’un palais -du Kremlin. Partout des drapeaux et des bannières -rouges avec des inscriptions communistes. -Devant chacune des nombreuses fenêtres, le buste -ou le portrait d’un précurseur de la Révolution. -Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore -achevée, un énorme buste en plâtre de Karl Marx.</p> - -<p>Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. -Sur l’estrade le président, le camarade -Kalénine, est en casquette, il fume la pipe. -Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.</p> - -<p>Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos -qui vont et viennent, des papiers à la main.</p> - -<p>Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille -dame aux cheveux blancs ; Alexandra Kollontaï -est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine -de respect. C’est M<sup>me</sup> Lénine ; je la reconnais de -suite, parce qu’on m’a dit qu’elle a une maladie -dont le diagnostic est facile à faire.</p> - -<p>Bientôt on fait sortir tous les invités, M<sup>mes</sup> Lénine -et Kollontaï sortent aussi ; il y a séance -secrète. Il s’agissait, me dit-on le lendemain, -d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés -à l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. -On les a arrêtés ; ils seront fusillés pour -l’exemple.</p> - -<p>On devient indulgent pour le désordre russe -lorsqu’on voit combien le pays est rempli d’ennemis, -à l’intérieur comme à l’extérieur. L’hostilité -des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne -l’est pas, tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont -accepté de servir la Révolution que pour détruire -son œuvre en détail.</p> - -<p>Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer -un billet pour le « Soviet de Moscou ». Je -suis juchée tout en haut dans une tribune ; on ne -me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est -qu’à cette place, il n’y a autour de moi que des -ouvriers qui ne savent pas un mot de français et -que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.</p> - -<p>Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls -des hommes prennent la parole.</p> - -<p>La tribune est d’abord occupée par un vieillard -à barbe blanche ; j’apprends le lendemain que -c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite ; il est -ovationné ; son discours porte sur la guerre éventuelle -avec la Pologne qui est la question brûlante. -Tout ce que je peux saisir, c’est que derrière -la Pologne il y a la France. C’est la France qui -pousse à la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le -plus réactionnaire du monde, voudrait anéantir -la Russie communiste ; mais l’armée rouge est là.</p> - -<p>Il y a ce dimanche matin une revue sur la place -Rouge. Je m’y rends, mais un barrage de soldats -m’arrête, impossible de passer sans « propuska ». -Il faut à Moscou des « propuska » pour la moindre -réunion : précaution contre les attentats. Je -retourne à l’hôtel, mais le « commandant » du -bureau 34 qui m’est décidément hostile — pourquoi ? -Dieu le sait — me refuse. A force d’insister, -je finis par obtenir le papier et me voilà dévalant -la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon -« propuska » ; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi ? -je finis par m’en rendre compte. Tout le -monde a un « propuska » écrit à l’encre rouge ; le -mien est écrit à l’encre noire ; donc le soldat ne -sait pas lire ; seule la couleur de l’encre le guide, -j’insiste : je prononce le sésame qui, en théorie, -doit m’ouvrir toutes les portes : « la délégat » (je -suis déléguée). On m’envoie à un officier qui par -bonheur sait lire, il me laisse passer.</p> - -<p>Il y a une élévation de terrain en bordure du -Kremlin ; elle est remplie de tombes : on a enterré -là quelques étrangers morts dans les batailles révolutionnaires -et aussi des délégués au dernier Congrès -International qui ont péri récemment dans -un accident de chemin de fer. Le public s’entasse -sur ce terre-plein pour assister à la revue.</p> - -<p>Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je -l’ai dit, deux cents femmes, tous bien équipés : -tunique kaki descendant jusqu’aux pieds, casque -pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique -en laine rouge. Pas de galons ; seuls le drap et la -coupe des vêtements désignent les officiers supérieurs.</p> - -<p>Devant le Kremlin on a aménagé une tribune -pour les orateurs ; un délégué allemand, puis -Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des -hourrahs son approbation.</p> - -<p>Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués -de ce que cette armée ressemble aux autres. J’essaie -de leur expliquer qu’il n’y a pas plusieurs façons -de transformer une cohue en une force agissante. -Un révolutionnaire doit préférer voir, au service -de ses idées, l’armée qui marche à la victoire que -la foule émeutière vouée à l’écrasement.</p> - -<p>Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats -me rappelle des lectures ; je pense aux revues de -Quintidi, de Bonaparte, sur la place du Carrousel. -Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer ; -pourvu que Trotsky reste dans les idées qui -l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le préjugé de la -forme du Gouvernement : une République peut être -très réactionnaire, par exemple la République -Française au moment où j’écris. Trotsky a des -qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles -une énergie et une activité rares ; et je ne -suis pas de ceux qui, au nom d’un fatalisme qu’ils -attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et -leur influence sur les événements. L’homme ne -peut rien en l’absence des circonstances ; mais les -circonstances sans les hommes capables de les -accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en -France, en 1919, une situation révolutionnaire : si -un Lénine et un Trotsky possédant la confiance -des masses avaient existé chez nous, nous serions -probablement à l’heure actuelle un état communiste.</p> - -<p>Après les discours, l’armée défile ; l’infanterie -avec son bataillon de femmes-soldats, les mitrailleuses, -l’artillerie légère, le génie, les tanks.</p> - -<p>En marchant, l’armée chante des chansons -révolutionnaires. Voici ce que j’ai pu en retenir :</p> - - -<p class="c">LA CHANSON DES SOVIETS</p> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ecoute ouvrier</div> -<div class="verse">La guerre est commencée</div> -<div class="verse">Laisse-là tes outils</div> -<div class="verse">Prépare-toi à marcher</div> -</div> - -<p class="c">Refrain</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Hardis au combat nous irons</div> -<div class="verse">Pour les Soviets</div> -<div class="verse">Ensemble nous mourrons</div> -<div class="verse">En luttant pour eux.</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voilà les tranchées</div> -<div class="verse">Les balles sifflent</div> -<div class="verse">Les obus explosent</div> -<div class="verse">Mais l’armée rouge ne se rend pas</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vive notre Lénine</div> -<div class="verse">Le chef de l’Internationale</div> -<div class="verse">Vive notre Trotsky</div> -<div class="verse">Le chef de l’armée Rouge</div> -</div> - -<p>Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, -une forteresse très importante de Crimée.</p> - -<p>Voici maintenant la chanson des marteaux, ou -plutôt ce que j’ai pu en retenir :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous sommes les forgerons</div> -<div class="verse">D’un monde meilleur</div> -<div class="verse">Nous forgeons le fer sur l’enclume.</div> -<div class="verse">Lève-toi, lève-toi marteau dur</div> -<div class="verse">Lève-toi et frappe au cœur</div> -<div class="verse">Les ennemis de la Révolution.</div> -</div> - -<p>L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la -cavalerie, le génie et l’aviation ; une sixième -arme, la propagande ; Trotsky renouvelant -Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées -au combat ; il parle jusque sous les balles. Un -grand nombre de militants, hommes et femmes, -sont chargés de missions analogues.</p> - -<p>On m’a dit de me tenir prête à onze heures et -demie pour aller visiter un établissement d’enfants.</p> - -<p>Nous allons d’abord au siège de la section féminine -du Parti ; un grand bâtiment plein de -bureaux où travaillent des femmes de tous genres. -Je revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques ; -bientôt arrive la camarade qui doit nous -conduire et qui est l’inspectrice générale des établissements -d’enfants. Elle ne ruine pas la République -des Soviets par sa coquetterie, la pauvre -femme : elle porte des vêtements de hasard, ses -chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal -aux dents, car elle porte un mouchoir blanc en -mentonnière. Après une de ces longues attentes -auxquelles je commence à m’habituer, l’auto -demandée arrive. J’y prends place avec ma conductrice -et quelques dames qui ont voulu profiter -de l’occasion.</p> - -<p>L’Institution est à soixante kilomètres, nous -sortons de Moscou et nous nous engageons bientôt -dans une magnifique forêt de sapins ; la route est -très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue -qu’elle n’a pas mangé depuis la veille. Je ne puis -offrir à la pauvre camarade que quelques morceaux -de sucre oubliés dans mes poches ; elle les -mange. Cette femme est encore une de ces -héroïnes obscures qui, si elles étaient plus nombreuses, -assureraient le succès du communisme.</p> - -<p>Notre auto file avec rapidité, nous traversons des -villages et sur notre passage les paysannes, prises d’une -peur tout à fait comique, se sauvent dans -leurs maisons.</p> - -<p>Les villages ne semblent pas misérables. Nous -sommes dans la province de Moscou et la récolte, -surtout la récolte des pommes de terre, a été très -abondante. Les maisons sont uniformément faites -de troncs d’arbre disposés en travers ; elles ont -de nombreuses petites fenêtres d’un effet gracieux. -Tout le monde est sordidement habillé et pieds -nus.</p> - -<p>Bientôt il faut s’arrêter dans les villages ; le -chauffeur ne sait pas le chemin et doit demander. -Les paysans, la première impression passée, -sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à -notre voiture. On donne à l’un la permission de -monter pour nous montrer le chemin ; il nous -guide pendant deux ou trois kilomètres.</p> - -<p>Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement -il n’y en a pas beaucoup ; mais cela n’embarrasse -pas notre chauffeur, qui engage l’auto à -travers champs. Nous sommes effroyablement -cahotées, mais j’ai déjà fait mon apprentissage -sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais pas… -nitchévo !</p> - -<p>Après bien des détours nous arrivons enfin au -monastère où est la colonie. C’est une construction -sans caractère, sauf la chapelle, qui est byzantine. -A notre entrée des enfants, filles et garçons, -accourent et un jeune pensionnaire, avisé entre -tous, s’écrie : « Voilà les femmes de Lénine ! » -Fichtre !</p> - -<p>Mais les nonnes viennent à nous ; elles sont -vêtues de noir et leur costume rappelle plutôt la -paysanne que la religieuse ; nous descendons de -voiture.</p> - -<p>Le monastère a gardé en partie son ancienne -affectation. On a renvoyé la supérieure et conservé -les sœurs ; la colonie d’enfants a été jointe au -couvent en une manière de symbiose.</p> - -<p>On nous fait entrer dans une pièce qui servait -autrefois de salon à la Mère supérieure. L’ameublement -est fort simple : buffet en bois jaune, -canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble -à un salon petit bourgeois ; mais les murs -blanchis à la chaux donnent une note très pauvre.</p> - -<p>On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. -C’est un homme encore jeune ; il est vêtu -d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le -tout maculé de boue ; il revient des champs. -En dépit du costume, cet homme n’a rien de -paysan, il ressemble à un ingénieur agronome, -l’expression de son visage est très intelligente.</p> - -<p>Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent -soixante enfants. Tout d’abord l’établissement -était dirigé par un Soviet composé des professeurs, -des habitants du village et même de -quelques élèves. Cela marchait très mal, les -paysans intriguaient, on montait la tête aux -enfants contre les professeurs qui ne plaisaient -pas : la zizanie était en permanence.</p> - -<p>Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé -un directeur responsable : depuis ce temps, la -colonie prospère.</p> - -<p>Une partie des nonnes, elles sont deux cents, -s’occupent des enfants. Elles leur apprennent à -coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les -Russes portent en hiver.</p> - -<p>J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon -petit cordonnier. Il montre avec fierté la paire de -bottes qu’il vient de terminer.</p> - -<p>Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir -cette colonie d’enfants pauvres sous les aspects -d’un brillant lycée. Si on a fait la Révolution, -n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des -riches ? J’apprends aussi que les enfants travaillent -aux champs, et cela ne me plaît pas -beaucoup non plus, surtout quand je vois que les -salles de classe ne sont pas encore organisées ; il -est vrai que nous sommes dans la période des -vacances.</p> - -<p>Il y a une grande salle avec une scène. On -apprend aux enfants à jouer la comédie : c’est -plus intellectuel.</p> - -<p>Tout est très proprement tenu, mais incroyablement -pauvre. Dans les dortoirs, des lits en -bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une -paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous -la direction des religieuses, se fabriquent avec des -bouts de chiffon et de la bourre de laine, des -couvertures pour l’hiver.</p> - -<p>Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils -paraissent en bonne santé. Dans la cour ils nous -entourent et nous sourient.</p> - -<p>Le directeur paraît très fier de son œuvre à -laquelle il se donne tout entier. Avec la culture -des terres du monastère, il arrive à faire marcher -la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. -Cette année, la récolte des pommes de terre, des -choux et des carottes a été très abondante.</p> - -<p>Naturellement nous demandons à voir aussi les -nonnes. Nous visitons leurs ateliers où nous les -trouvons occupées à broder des étoffes avec lesquelles -elles confectionnent des sacs à main fort -jolis. Elles peignent aussi des miniatures sur des -couvercles de bonbonnière. Sur les murs de l’atelier -il y a des tableaux religieux qui sont leur -œuvre.</p> - -<p>Autrefois, elles vendaient le produit de leurs -travaux ; maintenant, il va au Gouvernement.</p> - -<p>Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, -fabriquent des espadrilles en corde pour les -mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la -poussière continuelle rend le travail très malsain.</p> - -<p>Dans la cour, les sœurs cordières filent le -chanvre avec un métier à pédale. La durée du -travail est de huit heures pour tout le monde.</p> - -<p>Nous demandons à une religieuse si elle -regrette son ancienne vie. Elle nous répond qu’elle -était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe -avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne -œuvre, mais elle verrait avec joie le couvent redevenir -ce qu’il était avant.</p> - -<p>On n’a pas formellement interdit aux nonnes -leurs pratiques religieuses, mais on s’est arrangé -pour faire coïncider les heures du travail avec -celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, -et beaucoup s’émancipent jusqu’à sortir du -couvent pour accompagner les enfants dans les -musées et les excursions.</p> - -<p>Les religieuses se sont méprises sur le caractère -de notre politesse ; voilà qu’elles se concertent -pour nous envoyer une délégation, afin -que nous leur fassions rendre leur supérieure : le -directeur doit intervenir. La Révolution n’est pas -nécessairement grossière et brutale, mais tout de -même elle est la Révolution.</p> - -<p>Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, -dans la vaisselle des religieuses qui est très -belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour à tour -à la porte regarder manger « les femmes de -Lénine ».</p> - -<p>Notre repas est composé d’une soupe au poisson, -d’un plat de riz au lait ; pour dessert on a du fromage -blanc avec du sucre. Tout est sain et bien -préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure -ce festin qui est une vraie aubaine pour elle. -D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle n’a -pas mangé.</p> - -<p>Cette sympathique inspectrice a de l’ambition ; -elle voudrait étudier à l’Université Sverlof pour -devenir une propagandiste politique. Elle fait -valoir son âge encore jeune : vingt-neuf ans ; elle -en paraît quarante. Les camarades la dissuadent ; -elles lui disent qu’elle manque de la persévérance -nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.</p> - -<p>Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. -Nous arrivons bientôt à une rivière sur -laquelle est un pont de planches à moitié pourries ; -il faut descendre. Nous franchissons le pont et la -voiture vide passe ensuite. Le Dieu des nonnes -nous protège ; il n’y a pas d’accident.</p> - -<p>En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance -d’application du système D. Sans prévenir, le -chauffeur a stoppé ; au loin des paysans travaillent -au milieu d’un champ ; il va les trouver. Pour quoi -faire ? Nous allons le savoir tout de suite. Les -paysans arrivent avec des sacs de pommes de -terre ; ils en emplissent l’auto à tel point que nous -ne savons plus où mettre nos jambes. En échange -des pommes de terre, le chauffeur donne du <i>naphte</i> -(pétrole brut) dont il a plusieurs bidons. Une camarade -veut protester, mais l’homme répond que le -naphte est à lui ; il l’a économisé ; Dieu veuille le -croire.</p> - -<p>Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre -et nous arrivons sans encombre à Moscou.</p> - -<p>Munie d’une recommandation, je me rends -un jour au commissariat de l’hygiène qui occupe -un grand bâtiment dans une rue proche -de la Tverskaïa. L’édifice est incroyablement -bondé d’employés ; c’est une véritable foule -dans les escaliers aux heures de rentrée et de -sortie.</p> - -<p>J’attends pendant deux heures le docteur Kallina -qui n’est pas encore rentré. Pour atténuer mon -énervement je cause avec les dactylos ; il y en a -deux qui savent le français. L’une est farouchement -anticommuniste. Tout le mal, dit-elle, vient -de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks ; on -est allé trop loin et maintenant il faut revenir en -arrière. Elle tape avec colère sur un tas de journaux -empilés sur son bureau. Lorsqu’on lit cela, -dit-elle, on croit que tout est très bien ; la vérité, -vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas ? Et puis, -continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du -Gouvernement, on vous arrête, on vous tue, même ; -c’est la terreur.</p> - -<p>Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler -avec ce sans-gêne, devant une demi-douzaine de -personnes. Le fatalisme russe peut-être : <i>Nitchevo</i>, -il n’arrive que ce qui doit arriver.</p> - -<p>Enfin, le docteur Kallina vient ; il me donne -une carte pour visiter l’hospice des Enfants -Trouvés.</p> - -<p>J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une -jeune doctoresse polonaise qui, celle-là, est -une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le français -de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour -les publier ; tous peuvent se résumer en ceci -qu’avant la Révolution, il n’y avait rien et que -maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être -sincère ; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou -trois ouvriers occupés au ravalement d’une maison ; -enfin, dit-elle, on commence à réparer !</p> - -<p>Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. -Je tire de ma poche un morceau de pain blanc -que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui offre : elle -est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on -a du pain blanc, alors que tout le monde a du pain -noir, quelle injustice !</p> - -<p>Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est -la vérité, que c’est par exception que nous avons -reçu ce pain : habituellement, au « Luxe » comme -ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer -tout à fait je lui dis :</p> - -<p>« Mangez sans scrupules, le pain est exécrable ! »</p> - -<p>Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu -digérer sans remords ce pain du privilège et de -l’injustice.</p> - -<p>Jolie figure cette jeune doctoresse ; il y en a des -mille comme elle, je l’ai dit, en Russie ; dévouement, -honnêteté poussée jusqu’à la minutie puérile. -Je pense par antithèse aux milliers d’hommes -sans scrupules qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent -aux dépens de la pauvre Russie et je me -dis que le sacrifice des premiers est bien inutile.</p> - -<p>Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et -la nuit sous mon unique couverture ; on m’a ri -au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une couverture -supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a -pitié de moi et elle m’apporte son plaid. Elle est -venue plusieurs fois pour me tenir compagnie ; -mais… le garde-rouge qui veille… lui a refusé la -porte parce qu’elle n’avait pas de « propuska ». -N’entre pas qui veut à l’« Hôtel Luxe » : il faut un -laisser-passer et c’est toute une histoire pour -l’obtenir de la bureaucratie.</p> - -<p>Ces « propuska », ils me rendront contre-révolutionnaire. -Autrefois, lorsque je lisais Dumas -père, je me disais que ces gens de la Grande Révolution -devaient être bien heureux d’avoir une carte -de civisme et de la montrer à toute réquisition. -La réalité est bien différente ; les « propuska » -sont une invention détestable.</p> - -<p>La maison des Enfants trouvés a été fondée par -Catherine la Grande. Les bolcheviks l’ont améliorée -et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre des -lits, afin que les soins puissent être plus attentifs.</p> - -<p>Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que -les mères n’ont pas le droit de venir abandonner -leur enfant et que les bébés hospitalisés ont été -effectivement <i>trouvés</i> dans la rue.</p> - -<p>La doctoresse de l’établissement m’explique que, -si on permettait l’abandon, les mères viendraient -en foule apporter leurs bébés. J’ai la tête pleine de -la brochure de M<sup>me</sup> Kollontaï sur l’élevage des -enfants par l’Etat et je pense que le gouvernement -devrait être enchanté de cet empressement des -mères à lui donner leurs enfants. Je me rends -compte qu’il y a très loin de la théorie communiste -à la pratique. En cette matière, comme en -bien d’autres, la misère générale a empêché la -réalisation des programmes.</p> - -<p>Nous parcourons les salles. Tout est peint au -ripolin blanc et proprement tenu. Les contagieux, les -syphilitiques sont isolés dans des services spéciaux. -Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant -en allaitent un autre.</p> - -<p>Ma conductrice me fait comparer les enfants -qui ont leur mère, à ceux qui ne l’ont pas ; la -différence est grande, en effet. Mais cette démonstration -de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons -me choque au plus haut degré ; je crois entendre -Pinard, un de mes maîtres, qui n’était pas précisément -un homme avancé. C’est que je suis venue -pour voir le communisme, et non seulement je ne -le vois pas, mais on n’a pas même l’air de se -douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis -la Révolution.</p> - -<p>L’allaitement maternel n’est nullement aussi -indispensable que le prétendent ceux qui veulent -maintenir la femme dans sa servitude ancestrale. -Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées -de France, se développent en excellente santé. -C’est une question d’hygiène et de soins éclairés.</p> - -<p>Je comprends cependant que la misère doit -excuser bien des choses ; surtout quand ma cicerone -me raconte que l’hiver précédent, beaucoup -de bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux.</p> - -<p>Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est -proprement tenu et rappelle nos hôpitaux de province. -Dans une salle se trouve une Française qui -est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. -Elle donnait des leçons de français à -Moscou. Toute sa famille a disparu ; son mari est -mort ; son fils a quitté la Russie ; elle est seule, -vieille et malade. Elle nous sourit cependant, -heureuse de parler français. Elle a vécu la guerre, -la révolution, Kerensky, le Bolchevisme ; rien ne -lui est arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui -disant qu’elle va guérir, pieux mensonge ; elle -est pour jamais hors d’état de gagner sa vie.</p> - -<p>Elle ne s’est pas plainte du régime ; il n’en est -pas de même du médecin qui m’accompagne et -qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a -donné une mauvaise chambre il a droit à un -<i>paioc</i> qu’il ne touche pas. Il a un traitement ridicule -de quelques milliers de roubles par mois, le -prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, -il fait de la clientèle, il a son appartement en ville -et ne vient à l’hôpital que lorsqu’il y est obligé.</p> - -<p>Au retour, je fais la connaissance dans la rue, -d’un autre mécontent. C’est un jeune homme, autrefois -bourgeois ; il a fait des études classiques -et commencé une école d’ingénieurs. La Révolution -en a fait un mécanicien pour automobiles ; il porte -un pardessus de toile tout taché de cambouis. Il -gagne bien sa vie, me dit-il, parce qu’il sait se -débrouiller ; son métier, en outre, ne lui déplaît -pas, mais la dégradation sociale qu’il a dû subir, -fait de lui un ennemi furieux du bolchevisme.</p> - -<p>Dans cette question des classes moyennes il y a, -à mon avis, des torts des deux côtés. Les intellectuels, -ancrés dans leurs préjugés n’ont pas voulu -reconnaître la dictature du prolétariat et les ouvriers, -remplis de leurs préjugés de classe, eux -aussi, ont cru pouvoir se passer des intellectuels, -ce qui est impossible à moins de revenir à la vie -primitive, qui n’est en rien désirable.</p> - -<p>Maintenant, on me connaît au Komintern, et le -matin je prends souvent l’autobus rouge qui m’y -conduit. Je remarque que dans les rues, les gens -regardent haineusement cette voiture qui transporte -des fonctionnaires détestés. Un anarchiste -me dit un soir qu’on à tiré sur l’autobus et qu’une -balle l’a effleuré. Je suis porté à croire qu’il a mal -vu, mais le lendemain, je constate qu’il y a un -trou rond à l’une des vitres de l’autobus. Décidément, -ce Moscou est plein de dangers.</p> - -<p>Je profite de ce que les employés commencent à -m’avoir « à la bonne » pour demander un « propuska » -qui me permette de visiter le Kremlin.</p> - -<p>J’avais bien des fois tourné autour de cette forteresse, -mais je n’osais m’avancer jusqu’à la porte. -C’est que je sentais ne pas peser lourd avec ma -petite carte violette de pensionnaire de l’hôtel -Luxe ; et j’avais la hantise d’être arrêtée et oubliée -en prison.</p> - -<p>Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, -en sa qualité d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin -et n’a pas envie d’y entrer, émet en riant l’hypothèse -que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient -à m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un -au revoir, ému. Au premier guichet, je montre -mon « propuska », on me donne un papier rose -et je franchis deux barrages de soldats ; me voilà -dans la place.</p> - -<p>Je passe sous la tour où se trouve la grosse -horloge qui sonnait, dit-on, l’<i>Internationale</i>, au -début de la Révolution.</p> - -<p>Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, -très originale, est peinte en vert, celle de -Trotsky a moins de caractère ; elle est peinte en -rose. Que de tristesses dans ces rues désertes ; sur -une petite place, devant une chapelle, des soldats -font l’exercice ; là-bas, sur la fameuse terrasse d’où -Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des -enfants jouent au ballon. De temps en temps, un -employé, misérablement vêtu, passe devant moi -et disparaît bientôt dans une porte.</p> - -<p>Je parcours la terrasse magnifique ; pas de banc, -mais, devant le Palais de Lénine, il y a un chantier -de bois où travaillent nonchalamment deux -ouvriers ; je m’assieds sur une poutre. Le soleil -radieux fait scintiller les coupoles dorées des chapelles ; -les murs du Palais de Lénine, éclatants de -blancheur, renvoient une lumière crue.</p> - -<p>Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose -était pleine de dames frou-froutantes à la -cervelle d’oiseau. Elles papotaient, intriguaient, -flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, -et le bonheur de tout ce monde était fait du -malheur de millions d’ouvriers et de paysans.</p> - -<p>C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie -triste de l’usine, travaillant sans espoir du seuil -de l’adolescence, à la décrépitude finale. C’était -pour eux que les paysans vivaient comme des -bêtes, sans un rayon de culture intellectuelle pour -illuminer leur existence. Enfin, le cataclysme est -venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet -abandon.</p> - -<p>Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. -C’est une utopie que d’y chercher une régénération -des hommes à leur feu purificateur. Ils sont ici -ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, -leurs duretés, leurs petitesses ; le sol tremble encore -et pourrait bien les engloutir ; on dirait qu’ils -ne s’en doutent même pas.</p> - -<p>Quant à moi, je me sens comme une étrangère, -aussi mon imagination franchissant les distances -me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est la petite -vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille -la peine en ce monde.</p> - -<p>J’ai visité le palais impérial qui a été transformé -en musée. Dans des vitrines, les vêtements -des anciens tsars, leurs bijoux et leurs couronnes -enrichies de diamants. On dit que ces -diamants sont faux, je n’ai pas le moyen de le savoir.</p> - -<p>Les vastes pièces sont très proprement tenues, -les parquets soigneusement cirés. Seule une odeur -insupportable de harengs grillés, la cuisine du -concierge sans doute, jette le trouble ; elle rappelle -que le peuple a pris possession du palais après en -avoir chassé les empereurs.</p> - -<p>Ce concierge, en dépit de ses harengs, doit -être tsariste. Avec quel respect il ouvre les portes -des appartements impériaux, avec quelle émotion -il nomme et décrit les pièces du mobilier. Au contraire, -lorsque nous passons devant les choses du -régime nouveau, il dit avec dédain : « objets soviétiques » !</p> - -<p>Il est de fait que les Soviets ne se sont pas ruinés -en frais d’installation. Dans le riche salon où se -tenait le Congrès, ils ont mis une misérable -estrade en bois blanc recouverte de papier rouge. -Cela fait un effet pitoyable ; l’impression d’éphémère -que l’on ne peut pas ne pas avoir est pénible -pour un communiste. Il est vrai que les bolcheviks -ont bien d’autres chats à fouetter que de -s’occuper de l’effet produit par leurs agencements -sur les étrangers de passage.</p> - -<p>Il y a dans le Kremlin de nombreuses chapelles -qui datent des treizième, quatorzième et quinzième -siècles. Certaines sont fort jolies. On restaure -les peintures, on dégage les œuvres d’art que -les régimes passés avaient stupidement recouvertes -de planches.</p> - -<p>On n’accusera pas les bolcheviks d’avoir négligé -l’art ; ils l’encouragent même trop, à certains -égards. Le cubisme est, on le sait, tout à fait à -l’honneur à Moscou. La liberté absolue laissée à -l’imagination des artistes nous a valu jusqu’à des -statues <i>en ficelle</i> !</p> - -<p>Dans le vestibule d’un établissement soviétique, -je tombe en arrêt devant une sorte de tobogan de -fer qui tient le milieu de la salle et dont la hauteur, -de cinq ou six mètres, atteint le plafond. Au -centre du tobogan sont deux cubes d’inégale grandeur ; -le plus grand est en bas et le plus petit en -haut. Ils sont en papier huilé et ressemblent à -d’énormes pièges à mouches. Je me creuse la cervelle -à chercher le sujet de cette construction -bizarre ; ne trouvant pas, j’avise un voisin.</p> - -<p>— Que diable est-ce que cela ?</p> - -<p>— Cela, me dit d’un ton plein de respect mon -interlocuteur, c’est la Troisième Internationale !</p> - -<p>— Vraiment !</p> - -<p>— Oui ; et le petit cube du haut c’est le Comité -Exécutif !</p> - -<p>Je me retiens pour ne pas pouffer ; c’est de la -folie toute pure ; et il paraît que le générateur de -cette merveille la voulait édifier sur une place de -Moscou, elle aurait atteint une hauteur de trois -cents mètres.</p> - -<p>Le bolchevisme, telle la cornue de Nicolas Flamel, -recèle les substances les plus hétéroclites ; le bien -avec le mal, le progrès avec la démence.</p> - -<p>Je suis peu allée au théâtre. La première période -de mon séjour coïncidait avec les vacances, les -théâtres étaient fermés. J’étais encore à Moscou -quand ils se sont ouverts ; mais je n’avais plus -d’argent et personne ne s’intéressait assez à moi -pour me donner des billets.</p> - -<p>J’ai assisté cependant à un concert et à un -ballet russe. Le concert n’avait rien de remarquable, -sauf que j’y pus voir dans le public la -bureaucratie qui s’essayait dans son rôle nouveau -de classe dominante. On chanta du classique et -à la fin un comique dit des vers où on raillait les -commissaires profiteurs ; malheureusement c’était -en russe et je n’avais personne pour me traduire.</p> - -<p>Une autre fois, j’ai grelotté pendant deux heures -dans une salle glacée, à attendre un ballet annoncé -pour huit heures et qui ne commença qu’à dix. -Le public, lui, ne s’impatientait pas ; les gens -bavardaient et riaient ; bah huit heures cela veut -dire ce soir. Il faut être un occidental pour être -constamment pendu à sa montre. Autant être ici -qu’ailleurs, nitchévo !</p> - -<p>Le ballet est très bien conçu et digne d’une -meilleure scène. Le numéro le plus original est : -<i>la marche funèbre de Chopin</i>. Un jeune homme dit -d’abord des vers sur cette composition musicale, -puis le rideau se lève. Au fond de la scène, une -jeune fille, couchée sur un lit blanc, couvert de -fleurs ; elle vient de mourir. Devant le lit une -petite fille agenouillée prie ; à côté les parents en -des attitudes de désespoir.</p> - -<p>Au devant de la scène, le passé de joie ; jeunes -filles et jeunes gens vêtus de blanc dansent des -rondes. Mais la mort au visage affreux, à la robe -sanglante arrive ; l’un après l’autre, les danseurs -tombent à terre et elle les étrangle en grimaçant -un rictus féroce.</p> - -<p>Le public applaudit ce numéro, mais il ne le -redemande pas ; il préfère des danses espagnoles -fort banales qu’il couvre d’applaudissements et -rappelle plusieurs fois.</p> - -<p>En Russie, la profession de danseuse n’a pas -le cachet d’immoralité qu’elle conserve encore -chez nous. C’est un art comme un autre et on -l’apprécie beaucoup. La petite fille de la donneuse -de journaux de l’hôtel Luxe s’exerce à danser -dans la salle de lecture. Comme elle n’a pas de -musique elle chante une chanson pour marquer -la mesure. La mère est très fière de sa « ballerine » -qui n’a que six ans.</p> - -<p>Voilà que je commence à me faire des relations. -Un soir je suis allée chercher un pot d’eau -bouillante à la cuisine ; j’ai disposé sur ma table -recouverte d’une nappe blanche ma théière et mes -tasses aux armes de la République des Soviets, -j’ai sorti une boîte de lait condensé que je traîne -depuis Berlin ; un reste de sucre : je reçois !</p> - -<p>Deux hommes viennent me voir ; j’ai fait leur -connaissance chez le fonctionnaire dont je parle -plus haut. Nous parlons de Moscou, de la Révolution, -etc., au bout d’une heure ils s’en vont.</p> - -<p>Une angoisse m’étreint de cette conversation. -Evidemment je comprends que je ne suis qu’une -révolutionnaire théorique et que je manque -d’estomac. Un des hommes a été président d’un -tribunal révolutionnaire ; il se complaît dans la -terreur. Parmi les hommes de notre Quatre-Vingt-Treize -il apprécie surtout Carrier ; il trouve que -ses bateaux à soupape étaient « un système très -ingénieux » et qu’il faudrait imiter !</p> - -<p>Je conçois la terreur comme une nécessité ; -mais je pense qu’il faut ne l’employer que le plus -rarement possible et ne jamais y prendre plaisir. -Lorsqu’on prodigue la mort, les gens s’y habituent -comme à toute autre chose et elle ne remplit plus -son office qui est d’épouvanter l’ennemi.</p> - -<p>Mais je ne connais la terreur que par les livres ; -mon contradicteur a été officier, il a fait la -guerre et la vie humaine, qui me semble à moi la -chose la plus précieuse ne compte pas pour lui.</p> - -<p>Le sommeil ne vient pas cette nuit-là ; pourquoi ? -N’ai-je pas au cours de ma vie de militante entendu -des centaines de conversations semblables ; -combien de gens n’ai-je pas entendu -fusiller en paroles et moi-même combien de fois -ne l’ai-je pas été ? A Paris, cela me faisait rire -parce que je savais bien qu’il ne s’agissait que -d’un jeu ; la chose viendrait-elle jamais, en tout -cas elle était très loin.</p> - -<p>Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la -ville, il y a des caves où on pleure, où on désespère, -où on meurt. Décidément j’ai besoin de tout -un cours de révolution.</p> - -<p>La terreur, à Moscou, est très intelligemment -organisée. Point de ces charrettes pleines de condamnés -qui longeaient en 1793 notre rue -Saint-Honoré ; on n’exécute pas sur la place Rouge -comme notre Révolution exécutait sur la place de -la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai -jamais vu tuer personne. J’entendais seulement -dire que, la nuit précédente, on avait fusillé tel -ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont plus psychologues -que ne l’ont été nos ancêtres de la fin -du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Tous les révolutionnaires russes ne sont pas -insensibles.</p> - -<p>Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous -d’épouvante ; d’autres sont tombés malades. -Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui -j’apprends un peu de Français, répète volontiers, -lorsque la donneuse de journaux chante notre -<i>Carmagnole</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tous les bourgeois on les pendra.</div> -</div> - -<p>— Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes !</p> - -<p>J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, -mais, par malheur, Souvarine est parti à Berlin ; -je n’ai plus personne pour me <i>pistonner</i>, alors on -me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je -vais harceler les bureaux du Komintern ; rien n’y -fait.</p> - -<p>Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument -cependant ; je mange très peu de ce qu’on -me donne et j’ai faim. Je sais que le « komintern » -donne de l’argent aux délégués pour le retour ; si -je demandais une avance ? Je prends d’abord conseil -d’un camarade.</p> - -<p>— Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal -apprécié. On vous entretient ; donc vous ne devez -pas avoir besoin d’argent ; si vous ne pouvez pas -vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste.</p> - -<p>— Que faire, alors ?</p> - -<p>— Vous avez bien quelques babioles ; venez -avec moi demain matin, j’ai un vieux pantalon de -l’armée rouge ; nous irons vendre au marché.</p> - -<p>C’est un marché en plein vent, tout au bout de -la ville. Il y a là de tout : de la viande et des pendules, -du beurre, des chaussures neuves et -d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens « bourgeois » -viennent là vendre leurs bijoux, les bibelots -qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de belles -choses ; depuis quatre ans que la Révolution -dure, ils ont eu le temps de tout vendre.</p> - -<p>Comme chez nous, les pauvres « Crainquebille » -sont persécutés par la tchéka en uniforme ; elle -parcourt à cheval le marché et disperse les petits -marchands ; je suis humiliée et attristée, mais je -prends le parti de rire de mon malheur.</p> - -<p>Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, -j’ai retiré l’étoile soviétique que je porte à -ma casquette. C’est une honte d’aller <i>spéculer</i> ; on -ne traîne pas au marché l’insigne du communisme.</p> - -<p>J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise -d’homme que je porte pour la commodité et que -j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que -m’a octroyées le « Luxe » ; je ne fume pas. J’ai -des boîtes d’allumettes, une savonnette fine de -Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en Lettonie.</p> - -<p>Je me fais à moi-même un piteux effet ; pour -attirer l’attention sur mon magasin portatif je -crie : « Roubachka » chemise ; sans doute je prononce -très mal, car on rit ; je prends le parti de -rire aussi et on m’appelle « Américanska » l’Américaine. -Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu ; -vingt mille roubles la chemise, quinze mille -roubles les cigarettes ; quinze mille roubles le -savon ; je suis riche.</p> - -<p>De mes marchandises il ne me reste que le -cahier ; c’est en vain que je l’ai offert, personne -n’en a voulu ; « Ia nié pichou », je n’écris pas ; -telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que -le Gouvernement des Soviets a encore beaucoup à -faire pour la culture du prolétariat.</p> - -<p>Le camarade a vendu cinquante mille roubles -son pantalon de soldat, nos porte-monnaie sont -pleins d’argent. Allons à la « stolovaïa » dis-je -enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je -lui fais l’effet du démon tentateur toujours prêt à -entraîner dans le péché la pauvre humanité.</p> - -<p>Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est -que j’entrevois de futures visites au marché. -Toutes les semaines je touche des cigarettes, des -allumettes ; j’ai l’espoir de toucher un savon ; j’irai -vendre tout cela, et même au besoin un costume -tailleur, j’en ai deux ; la petite montre que j’ai -achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer -à l’infini des cacaos avec des petits pains à -la crémerie de la Tverskaïa. Je me sens prise du -génie de la spéculation !</p> - -<p>Tout de même, j’ai hâte de partir ; mon inaction -me pèse ; elle fait que les conditions matérielles -de la vie tendent à occuper la place prépondérante -dans mon esprit ; et j’ai dit combien -elles sont mauvaises. Je souffre du froid. Il y a -bien le chauffage central au « Luxe », mais on ne -chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de -troquer mon caoutchouc satiné contre un manteau -d’hiver. Après avoir passé par un certain -nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a -ouvert les « Galeries Lafayette » de l’Hôtel Luxe. -Ce n’est pas grand. Il y a là, accrochés à des penderies, -des vêtements pour hommes et dames. -Mon ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller ; il -est tout fringant dans son complet noir. Je choisis -un manteau de gros drap ; il est terriblement -lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.</p> - -<p>Les quelques camarades avec qui je pouvais -causer un peu s’en vont un à un, et moi je reste. -Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon -passeport ; enfin, un soir, on m’annonce que je -pars le lundi suivant. Je n’ose y croire, on a remis -déjà quatre ou cinq fois mon départ.</p> - -<p>— Non, me dit le camarade, cette fois vous -partez pour de bon ; la personne à qui on a promis -de donner votre passeport est de celles qu’on ne -berne pas.</p> - -<p>— Qui donc est-ce ?</p> - -<p>— Trotsky.</p> - -<p>— Ah !</p> - -<p>En effet, le samedi on me remet mon passeport -et le lundi matin je vais au « Komintern » toucher -l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre, -je trouve le commissaire qui m’a fait à X… des -promesses qui ne se sont pas réalisées. Il commence -par me reprocher mon départ ; la Russie a -besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il -trouve à redire à ma casquette d’homme : « La -femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme, -elle a une mission de charme », etc. Je suis -atterrée. Faut il avoir fait trois mille kilomètres -pour retrouver les clichés des esprits rétrogrades -de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement -avancée que j’avais peur de ne pas l’être assez.</p> - -<p>Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste -qui est si peu féministe, mais j’ai peur de lui. -C’est un commissaire, et bien que j’aie dans -ma poche mon passeport et les six mille marks -qu’on m’a alloués pour le retour, je sais qu’il -n’aurait qu’un mot à dire pour qu’on m’empêche -de partir. C’est pourquoi je me contente d’une -échappatoire.</p> - -<p>— Oh ! vous savez, <i>Monsieur</i>, je ne suis plus -jeune et je considère ma mission de charme -comme terminée.</p> - -<p>Mais il ne veut pas me lâcher ; il me reproche -l’argent que j’ai coûté aux Soviets et me dit que -mon devoir est de rester en Russie. « Si les conditions -sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter. »</p> - -<p>J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation…</p> - -<p>— Qu’est-ce que tout cela !</p> - -<p>Mais on appelle le commissaire ; j’en profite -pour m’esquiver sans demander mon reste.</p> - -<p>En bas est l’autobus rouge où je monte pour la -dernière fois le cœur ulcéré. Il pleut ; à la -lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou -m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un -cantique qu’on me faisait chanter dans mon -enfance me reviennent en mémoire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Tout n’est que vanité,</div> -<div class="verse">« Mensonge, fragilité. »</div> -</div> - -<p>Vérité profonde ; tout n’est que vanité ; rien -dans la vie ne vaut la peine, et plus pessimiste -encore que le moine du Moyen Age je n’excepte -pas Dieu de la vanité universelle, parce que je -sais que Dieu est humain.</p> - -<p>Ma tristesse s’en va vite ; la vie, l’humanité, -est-ce que je ne les connais pas ? J’ai l’expérience -et je sais que si le but est illusoire, l’action est un -besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits -bourgeois penchés sur leurs gains ; ils sont -acariâtres, maussades, tandis que moi, malgré -toutes les pierres du chemin, je sens que j’aimerai -la vie quand même, jusqu’à la fin.</p> - -<p>Et je relis en pensée les réflexions du Candide, -de Voltaire. « Je me demande, dit Candide, s’il ne -vaudrait pas mieux être pendu, puis disséqué, -ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer -dans cette vie tranquille. »</p> - -<p>Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout -en étant bien heureuse de quitter la Russie, je ne -regrette pas d’y être allée.</p> - -<p>Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir ; c’est -un jour de joie. Je vais écorner l’allocation du -« Komintern » à la « stolovaïa » pour quitter la -Russie sous une bonne impression alimentaire. -L’après-midi est remplie par un tas de formalités. -Je dois aller au Bureau de l’alimentation toucher -la nourriture du voyage. Les anarchistes me -suivent partout ; car ils savent bien qu’il leur en -reviendra quelque chose. A eux ma livre de caviar -de mauvaise qualité ; à eux ma demi-livre de -beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme -morceau de deux cent cinquante grammes que les -employés ont négligé de casser, le thé, le pain et -le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un -faux état civil que j’apprends par cœur ; c’est la -quatrième fois que je change de nom depuis -Paris.</p> - -<p>Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à -danser sur le palier ; les deux anarchistes d’un -ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli -et surtout pas prudent. Ils ont raison ; je modère -mes transports.</p> - -<p>D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner -mon expansion. Il me dit un adieu plein de tristesse -et me serre la main comme à l’enterrement. -Au moins, fait-il, écrivez-moi… les camarades, -on les voit s’en aller et après, on ne sait plus ce -qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès que -j’aurai quitté la Russie.</p> - -<p>Je suis émue, mais je chasse vite les sombres -pressentiments que le docteur m’a suggérés. -Pourquoi m’arriverait-il malheur ? Bien d’autres -que moi sont revenus de Russie ; je reviendrai -aussi.</p> - -<p>Le soir une magnifique limousine vient me -prendre à l’hôtel. Un Allemand, qui était mon -voisin de palier monte avec moi ; Nous devons -voyager ensemble jusqu’à Berlin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE III<br /> -Le retour</h2> - - -<p>Enfin je connais les douceurs du wagon diplomatique ! -Il n’est pas extraordinaire, ce n’est -même qu’une voiture de deuxième classe et en -outre, comme la République des Soviets est -pauvre, il est éclairé à la bougie. Je ne suis pas -encore contente ; car, au lieu de me laisser choisir -ma place, on m’a mise d’autorité dans un compartiment -avec des dames que je ne connais pas. -Mais enfin je me reporte à mon voyage en sens -inverse et je me trouve en comparaison parfaitement -heureuse.</p> - -<p>Une fois le train parti, je lâche les dames pour -aller retrouver le camarade allemand, il est dans -le compartiment des courriers.</p> - -<p>On entonne l’air des Soviets ; il a quelque chose -de religieux et je me sens remuée jusqu’au fond -de l’âme. J’oublie le commissaire de K., les -bureaucrates désagréables, les mauvais camarades ; -les mille misères de mon séjour. J’ai un -instant l’impression de faire partie d’une armée immense -qui marche à la conquête du monde -nouveau.</p> - -<p>Nous quittons la Russie et j’ai un peu peur, -sachant que je dois passer par le même chemin -qu’à l’aller. Je me rassure en me disant que cette -fois je suis légale. J’ai un passeport et quel passeport ; -il est couvert de prestigieux cachets.</p> - -<p>A la frontière les courriers diplomatiques nous -quittent ; nous sommes seuls, l’Allemand et moi. -Pas d’incidents durent le parcours des petits -Etats ; on m’a demandé mon passeport ; je l’ai -montré, il est excellent.</p> - -<p>Tout de même je me sens soulagée d’un grand -poids lorsque j’arrive en Allemagne. Ouf ! Le -danger est fini ; si je savais mieux l’allemand -j’entonnerais volontiers le <i lang="de" xml:lang="de">Deutschland über Alles</i>. -Au buffet de la gare frontière qui est très bien -installé, nous commandons un bon dîner ; il faut -bien oublier Moscou.</p> - -<p>Quel drôle d’homme que cet Allemand ! Comme -je lui avais fait remarquer la longueur des formalités -à la douane, il m’a dit : « L’Entente, votre -Entente ! » Maintenant je dis que le pain est noir ; -il fait : « Versailles ! »</p> - -<p>Comme si c’était ma faute !</p> - -<p>Mais nous reprenons le train ; c’est un train -omnibus et je remarque qu’à chaque station mon -compagnon descend, l’air agité. Qu’a-t-il donc ?</p> - -<p>Comme nous approchons de L…, il me dit d’un -ton tragique :</p> - -<p>— Etes-vous ferme, énergique ?</p> - -<p>— Ferme ? pourquoi ?</p> - -<p>— Parce que nous allons être arrêtés : j’ai vu les -fileurs du train ; ils nous suivent depuis la frontière.</p> - -<p>Je rassemble tout ce que j’ai de fermeté. Arrêtée, -en Allemagne, ce n’est pas très dangereux : j’en -serai quitte pour quelques jours de prison, mais -enfin j’aurais préféré voyager tranquillement.</p> - -<p>Mon camarade reprend :</p> - -<p>« Il est possible que moi seul sois arrêté, si cela -arrive, vous irez à Hambourg.</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Vous vous rendrez chez le camarade X, telle -rue, tel numéro et vous direz que je suis pris.</p> - -<p>— Bien… »</p> - -<p>Je veux écrire le nom et l’adresse ; il m’arrête -du geste et dit : « On n’écrit jamais ; apprenez par -cœur. »</p> - -<p>C’est un nom allemand, une adresse assez -longue ; je les répète un grand nombre de fois de -suite comme font les enfants. Mais impossible de -rien retenir ; le camarade se met en colère et dit : -« Vous n’avez donc pas de cerveau ? »</p> - -<p>— Si, j’ai un cerveau, mais je suis tellement -émue par l’idée de cette arrestation imminente, -que je ne puis plus penser à autre chose. Toutes -mes forces mentales sont employées à dissimuler -sous une tranquillité apparente le trouble profond -qui m’agite.</p> - -<p>Enfin, à force de répétitions je finis par savoir -ma leçon ; on est à X…, nous sortons de la gare -et cherchons un hôtel.</p> - -<p>Dans la rue mon compagnon me dit d’une voix -d’outre tombe :</p> - -<p>— Nous sommes un couple aimable !</p> - -<p>— Quoi ? dis-je absolument abasourdie.</p> - -<p>— Mais oui. Vous comprenez qu’il faut entrer -dans les conceptions des hôteliers pour passer -inaperçus. Les couples ; ils connaissent cela ; alors -nous sommes un couple aimable et nous prenons -une chambre à deux lits.</p> - -<p>— Soit.</p> - -<p>J’ai couché dans la chambre de tant de gens -depuis mon départ de Paris, que je ne me formalise -pas pour si peu. En Russie, d’ailleurs, de -pareils détails n’ont aucune importance.</p> - -<p>Nous ayons trouvé un hôtel, mais il est mal -tenu. La patronne n’en finit pas de trouver la -clef de la chambre. Enfin nous pénétrons ; mais -pour arriver à la chambre à deux lits il faut en -traverser une autre. Un homme qui est monté -derrière nous prend possession de cette chambre ; -mon camarade me lance un regard terrible, je -comprends.</p> - -<p>— Cette chambre est bien mauvaise, dis-je d’un -air pincé à hôtelier ; je n’en veux pas. Et me -tournant vers mon compagnon, je fais, mécontente : -« Allons-nous-en, Wilhelm ! »</p> - -<p>Nous voilà à nouveau dans la rue ; heureusement -un fiacre passe, nous sautons dedans.</p> - -<p>L’homme qui voulait loger à côté de nous, me -dit mon compagnon, c’est le fileur du train.</p> - -<p>— Diable !</p> - -<p>Mon camarade est nerveux ; il presse le cocher ; -il regarde à toute minute si nous ne sommes pas -suivis et me dit d’en faire autant. Nous descendons -devant une maison, il sonne à la porte, du -moins je le pense.</p> - -<p>— Vous connaissez quelqu’un ici ?</p> - -<p>— Mais non ; je fais semblant de sonner ; maintenant -que le cocher est parti, je vais chercher -une autre voiture ; restez-là avec les bagages.</p> - -<p>Le camarade est parti depuis une demi-heure ; -je pense que sans doute il est arrêté et je me -demande ce que je vais faire avec ses lourds -paniers. J’ai envie de planter tout là et de chercher -pour mon compte un hôtel.</p> - -<p>Enfin, Wilhelm, donnons-lui ce nom, arrive en -fiacre. Nous chargeons les bagages et repartons ; -il est une heure du matin, la ville est tranquille, -nous commençons à nous rassurer.</p> - -<p>Nous arrivons à un hôtel chic, mais pas très -convenable. C’est moi qui parle à l’hôtelier ; je -décline mes noms et prénoms, la ville d’où je -viens, etc., mon compagnon déclare vouloir rester -inconnu. Il paraît que cela se fait ainsi dans le -pays ; mais quelle réputation vais-je avoir, grand -Dieu ! Après tout, c’est un déguisement de plus.</p> - -<p>Wilhelm s’en va je ne sais où et me laisse en -carafe dans la salle à manger de l’hôtel. On joue -de la musique ; il y a des femmes en robe très -décolletée ; je ne sais quelle contenance prendre. -S’il croit que je passe inaperçue avec mon costume -tailleur et mon manteau de gros drap bolchevik.</p> - -<p>Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) -ne rentre qu’à quatre heures du matin ; où est-il -allé ? Je ne le lui demande pas.</p> - -<p>Nous sommes trop émus pour dormir. Nous -passons le reste de la nuit à discuter du marxisme. -Je manque un peu d’exactitude en disant que je -n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm ; -je lui en ai posé une : je lui ai demandé en riant -s’il n’était pas l’œil de Moscou ?</p> - -<p>Il a pris un air courroucé : « Et si je l’étais, qu’y -trouveriez-vous de risible ? Vous ne respectez donc -pas la Révolution ? »</p> - -<p>— Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je -serais allée en Russie sans papiers depuis Paris -si je n’étais pas ardemment communiste ? Mais -c’est chez moi un travers d’esprit : j’ai plaisir à me -moquer des choses que je respecte.</p> - -<p>— Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, -c’est la race. Vous autres Français, vous ne prenez -rien au sérieux.</p> - -<p>L’œil de Moscou a des affaires à X…, il me dit -qu’on ne peut partir tout de suite pour Berlin. -Pour comble de malheur, un policier est venu à -l’hôtel ; il veut absolument savoir le nom du compagnon -de madame Guérineau : c’est mon nom de -circonstance.</p> - -<p>Je connais l’adresse du parti communiste de -l’endroit, j’y cours ; il faut à tout prix que Wilhelm -ne rentre pas à l’hôtel.</p> - -<p>Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule -un départ pour Berlin. Ce n’est pas commode, -l’œil de Moscou a acheté le matin une énorme -malle pour avoir l’air d’un « petit bourgeois ».</p> - -<p>Je trouve une chambre dans une pension de famille -et je passe la journée au Parti communiste. -J’y suis malade d’énervement ; dans une petite -chambre, en compagnie de dix personnes dont pas -une ne parle français. Impossible de lire, je me -sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre, les -nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, -au milieu du jour.</p> - -<p>Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau -domicile ; mais l’œil de Moscou a peur de la -tenancière qui est en effet une mégère ; il préfère -aller coucher chez un camarade.</p> - -<p>A peine est-il parti, la bonne femme frappe à ma -porte.</p> - -<p>Je refuse d’abord d’ouvrir, je suis fatiguée, et -j’ai payé le matin cinquante marks pour cette -chambre. J’ai le droit d’y dormir tranquille.</p> - -<p>Mais elle insiste, je finis par ouvrir.</p> - -<p>La voilà qui éclate en reproches parce que la -malle a rayé le parquet, un affreux parquet de -sapin et elle me demande mon nom de femme -mariée !</p> - -<p>— Mais, je ne suis pas mariée.</p> - -<p>— Pas mariée ! Mais, cet homme ?</p> - -<p>— C’est mon cousin.</p> - -<p>— Alors vous couchez dans la même chambre -que votre cousin, c’est du propre !</p> - -<p>J’ai envie de gifler cette harpie ; je me retiens, -dans les circonstances actuelles ce serait de la plus -grande imprudence. Elle finit par s’en aller ; mais -j’ai les nerfs à fleur de peau, impossible de fermer -l’œil. Dès le matin, je déménage. Dans le fiacre, -je me sens soulagée d’avoir échappé à cette vilaine -femme ; soudain un homme fait arrêter la voiture.</p> - -<p>Cette fois-ci ça y est ; je fais appel à toute la -fermeté qu’a réclamée l’œil de Moscou ; un -homme vient à moi, poliment, un chapeau à la -main : mon chapeau qu’il me remet. Le vent -l’avait emporté et je ne m’en étais même pas -aperçue.</p> - -<p>Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons -et, dans un confortable sleeping, je me sens en sécurité. -L’œil de Moscou me fait une leçon sur l’art -de conspirer : alphabet chiffré, encre sympathique, -déguisement ; je me crois en plein roman et -somme toute ce n’est pas désagréable. Je demanderais -seulement une « permission de détente » -de temps en temps. Il insiste sur l’utilité des précautions, -les plus simples : un mot, un geste -peut coûter la liberté.</p> - -<p>Enfin nous voilà à Berlin sur la <span lang="de" xml:lang="de">Potsdamerplatz</span>. -L’œil de Moscou doit disparaître : il ne me -donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me -demande de l’embrasser (en camarade) ; je ne me -fais pas prier.</p> - -<p>Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu -mes papiers, que sur les conseils des camarades -j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes -mes notes, mes photographies, etc., se sont -trouvées perdues et j’ai dû écrire ce livre sans -aucun document.</p> - -<p>A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés ; je -dois déchirer mon passeport qui ne serait pas bon -à la frontière française ; je redeviens illégale.</p> - -<p>Je pars pour X… où j’arrive dans l’après-midi ; -je me rends à l’adresse qu’on m’a indiquée.</p> - -<p>Petit ménage très propre d’ouvrier aisé : salle à -manger-cuisine avec buffet jaune, grand jeu d’ustensiles -impeccablement astiqués. Une femme coud -à la machine.</p> - -<p>Je dois attendre pendant quatre heures son mari, -qui est au travail : ce n’est pas toujours drôle un -voyage illégal. Enfin l’homme arrive.</p> - -<p>Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il -sait qu’on m’a donné de l’argent à Moscou, il veut -sa part.</p> - -<p>Je trouve d’abord la somme trop élevée ; alors -il m’explique que si je veux passer à pied par un -chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher, mais -je risque d’être arrêtée.</p> - -<p>Je suis dans la situation du patient auquel le -dentiste demande s’il veut être opéré sans douleur -ou avec douleur.</p> - -<p>Je préfère l’opération sans douleur et je donne -les trois cents francs. Après bien des lenteurs, -l’auto annoncée arrive, il est onze heures du -soir.</p> - -<p>Nous filons à toute allure le long du Rhin ; je -devine le paysage très beau. On traverse une forêt, -les phares puissants de la voiture éclairent au loin -les arbres d’une lumière mystérieuse ; je crois voyager -dans un monde fantastique.</p> - -<p>Nous arrêtons à la cabane d’un douanier. Le -chauffeur me fait passer pour une mère dans l’angoisse -qui va à X…, en France, chercher son fils -tombé subitement malade.</p> - -<p>La frontière est passée, mais il est trois heures -du matin lorsque nous arrivons à la gare. Elle est -fermée et les hôtels refusent de me recevoir ; pour -comble de malheur, il pleut.</p> - -<p>Le chauffeur finit par se faire ouvrir la gare. Je -donne la pièce à l’employé qui me laisse entrer ; -cette fois c’est à Paris que je vais chercher mon -fils.</p> - -<p>Dans la salle d’attente il y a deux ouvriers et -une famille. On a d’abord un regard étonné pour -cette femme qui arrive à pareille heure. Je me -rencogne dans un coin et feins de dormir ; il fait -froid.</p> - -<p>Enfin la gare s’éveille ; on forme le train. J’y -monte : en route pour Paris.</p> - -<p>Après une centaine de kilomètres j’éprouve -un phénomène psychologique très bizarre. C’est -comme un rideau qui se tire brusquement, il -masque mon voyage qui est entré dans le passé. -Je suis profondément triste.</p> - -<p>J’arrive à Paris à midi. Dans le fiacre qui longe -le boulevard Sébastopol qui traverse la Seine, je me -sens comme dans un rêve. Je dois porter une attention -particulière aux maisons pour me convaincre -de leur réalité, car il me semble faire un songe -dont je vais bientôt me réveiller dans mon lit de -l’Hôtel « Luxe ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE IV<br /> -Que faire ?</h2> - - -<p>« Nous avons subi sur le front économique une -défaite supérieure à celles qui nous ont été infligées -jusqu’ici sur les fronts militaires de Denikine -et de Wrangel », a dit Lénine il y a quelques -mois.</p> - -<p>Cette défaite, avec en plus l’horrible famine des -régions de la Volga a porté le découragement dans -l’âme des prolétaires. La bourgeoisie s’est ressaisie -et elle reprend partout son offensive réactionnaire.</p> - -<p>Le découragement n’est heureusement qu’un -état transitoire ; les masses se ressaisiront elles aussi. -Rien n’est éternel en ce monde : rien n’est même -stable, ainsi que Einstein l’a démontré. L’esclavage -a eu sa fin ; la société féodale aussi ; l’état -bourgeois aura la sienne.</p> - -<p>Cette fin du régime bourgeois, c’est au prolétariat -de la hâter ; il le fera en étudiant la révolution -russe et en profitant de ses fautes.</p> - -<p>Les révolutions politiques ne touchent que superficiellement -les masses ; la résistance de celles-ci -est donc faible relativement.</p> - -<p>Qu’importe au paysan dans sa chaumière, à -l’ouvrier des villes dans son pauvre logement que -le palais du Gouvernement ait changé de propriétaire !</p> - -<p>A vrai dire les changements de régime politique -lorsqu’ils sont un peu profonds ne sont pas sans -atteindre les masses. La grande Révolution Française -alla jusqu’au village pour arracher le paysan -à ses pratiques religieuses : de là le soulèvement -de la Vendée.</p> - -<p>Mais bien autrement profonde que notre première -révolution est la Révolution russe. Essentiellement -économique et sociale, elle ne prétendit à -rien moins qu’à bouleverser de fond en comble la -vie de chacun en modifiant le système de propriété.</p> - -<p>Les hommes de notre grande Révolution -n’avaient pour tout bagage que des idées générales -assez vagues. Pénétrés de Rousseau et des encyclopédistes -ils voulaient avant tout renverser la -monarchie et établir une république renouvelée de -l’antiquité classique. Les événements se succédèrent -et ils furent portés par eux beaucoup plus qu’ils -ne les dirigèrent : ils faisaient, comme nous dirions -aujourd’hui, de la politique au jour le jour. -Il faut arriver jusqu’à Robespierre pour trouver -des idées vraiment sociales : instruction égale -pour tous, suppression de l’héritage, etc.</p> - -<p>La bourgeoisie déjà nantie comprit le danger ; on -abusa le peuple, on lui fit voir en Robespierre un -tyran ; comme on le fait aujourd’hui pour Lénine. -Le peuple ignorant et veule laissa tuer celui qui -voulait son bonheur et les idées de Robespierre -se trouvent être encore, cent vingt-huit ans après -sa mort, trop avancées pour notre époque.</p> - -<p>Les bolchevistes savaient ce qu’ils voulaient, -leurs chefs avaient passé toute leur jeunesse dans -l’opposition révolutionnaire, dans les conspirations ; -ils avaient fait une étude approfondie -de l’œuvre de Karl Marx, qu’ils connaissent, pour -ainsi dire, par cœur. Une fois au pouvoir, ils résolurent -d’appliquer le communisme dont ils -étaient pénétrés.</p> - -<p>Ces chefs n’avaient autour d’eux que quelques -milliers de personnes, plus ou moins instruites -dans leur doctrine. Derrière était la grande masse -qui ne sait rien et avait fait la révolution, comme -la masse les fait toutes, poussée par la misère.</p> - -<p>Les scandales de Raspoutine avaient discrédité -le tsarisme ; la guerre était venue et s’était prolongée -dans des conditions affreuses. Les soldats, -las de se battre, abandonnèrent le front ; la Révolution -éclata et les événements se succédèrent -comme on sait.</p> - -<p>Les paysans, certains paysans plutôt, en profitèrent -pour s’approprier les terres des grands propriétaires. -Ceux qui vinrent dans les villes pillèrent -les maisons bourgeoises et emportèrent dans leurs -isbas jusqu’à des pianos, dont ils ne savent pas -jouer. Les ouvriers organisèrent des soviets -d’usine, les techniciens avaient fui et ceux qui -restaient s’étaient vu enlever la direction du travail.</p> - -<p>C’est très beau de faire la Révolution, cependant, -après comme avant, il faut produire, c’est-à-dire -travailler. L’instinct social ne fut pas assez fort -pour remplacer l’autorité patronale, on n’aboutit -qu’à un chaos effroyable. Les gouvernants durent -faire machine en arrière et remplacer le communisme -par le socialisme d’Etat.</p> - -<p>Cela ne marcha pas mieux ; la bureaucratie, -déjà nombreuse, tracassière et corrompue sous -l’ancien régime, s’accrut dans des proportions -inouïes. C’est elle qui est, aujourd’hui, la classe -dominante.</p> - -<p>Le ressentiment universel des paysans contre -les ouvriers des villes est plus fort en Russie que -partout ailleurs. Le moujik considère l’ouvrier des -villes comme un paresseux qui passe sa vie dans -le plaisir. Et on voulait le faire nourrir ce parasite, -il s’y refusa absolument.</p> - -<p>Il aurait fallu, continuant la société capitaliste, -lui acheter ses produits ; mais on n’avait qu’un -papier monnaie déprécié, dont il ne voulait pas. -Si encore on avait pu échanger contre ses produits -agricoles des objets manufacturés, mais on -n’avait rien à lui donner. L’industrie, déjà ruinée -par la guerre, était réduite à rien par le blocus et -la désorganisation générale.</p> - -<p>Les villes, ne pouvant pas mourir de faim, on -employa la réquisition armée, qui n’alla pas sans -brutalité. Les paysans résistèrent, le sang coula, -amenant la haine du régime qui s’était donné pour -but de les affranchir.</p> - -<p>Et cette haine n’était pas partout injustifiée. Le -bolchevisme avait ses Euloge, Schneider, tyranneaux -de district, dont la conduite abominable -déshonorait la Révolution<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Lénine. — Le bolchevisme et les paysans.</p> -</div> -<p>Lénine décida de sévir ; on fusilla impitoyablement -quelques-uns de ces fonctionnaires prévaricateurs. -Malheureusement, on ne peut supprimer -toutes les canailles et, en révolution, la mentalité -des hommes est à tel point bouleversée, qu’on -semble ne pas attacher de prix à la vie ; la mort, -elle-même, ne fait plus peur.</p> - -<p>Les paysans furieux, stupidement entêtés, résolurent -de ne produire que tout juste pour leurs -besoins personnels. Une vague de sécheresse passa -sur la région de la Volga, comme les gens n’avaient -plus de réserves, il s’ensuivit une famine épouvantable -qui fit des victimes par millions.</p> - -<p>Et le pays, harcelé à l’extérieur par les armées -de l’Entente, était plein d’ennemis à l’intérieur. -La contre-révolution grondait dans toutes les maisons.</p> - -<p>Anciens bourgeois réduits à la misère, comme -la dame dont nous parlons dans notre récit, techniciens, -professeurs, etc., toute la classe moyenne, -malmenée par l’effet d’un ouvriérisme grossier, ils -considèrent la Révolution comme un vent de folie -qui passe sur le pays ; ils en appellent de tous leurs -vœux la fin et chacun la hâte en apportant dans -sa petite sphère son concours à la désorganisation -générale.</p> - -<p>Et, ajoutez à tout cela l’âme russe, pleine de -bonnes qualités, éprise d’idéal, mais plus rêveuse -qu’active (Nitchevo). Que faire ?</p> - -<p>Avant d’aller en Russie, j’avais lu de Lénine -« Les problèmes du pouvoir des Soviets », il signalait -en partie ces difficultés et semblait les -envisager d’un cœur léger ; sans doute, voulait-il -inspirer du courage aux masses.</p> - -<p>Cette légèreté d’âme n’est probablement qu’apparente, -les problèmes sont terriblement angoissants, -mais que faire, que faire ?</p> - -<p>Se déclarer vaincu, abandonner le pouvoir. Tant -pis pour les paysans, pour les ouvriers qui n’ont -pas voulu voir plus loin que leur petit égoïsme de -bête humaine. Un monarque reviendra qui ramènera -les nobles, les patrons. Le peuple reprendra -le collier des servitudes, il croupira à l’aise dans -l’ignorance, il se vautrera dans l’alcool. Son souverain -de temps en temps suscitera des guerres -où il le fera tuer par millions. Autour de l’esclave -habillé en soldat la mort tombera, et l’homme -abruti en appellera au ciel de sa misère effroyable. -Tant pis, tant pis peuple stupide, meurs puisque -tu l’as voulu !</p> - -<p>Peut-être de semblables pensées de désespérance -hantaient-elles le cerveau de Robespierre quand -couché sur une table à l’Hôtel de Ville, la mâchoire -fracassée, il attendait la mort. On raconte qu’un -passant pris de pitié rattacha le bas de l’illustre -vaincu et que Robespierre lui dit : Merci <i>Monsieur</i>, -monsieur et non plus citoyen puisqu’il emportait -la Révolution dans la tombe.</p> - -<p>Les chefs de la Révolution Russe n’en sont pas -là. Ils ont éprouvé bien des échecs, mais ils vivent, -ils gardent le pouvoir et c’est déjà quelque -chose.</p> - -<p>Comparable à bien des égards au Robespierrisme, -la Révolution russe, a ses girondins et ses -hébertistes ; la droite et la gauche qui ne lui ménagent -pas leurs critiques.</p> - -<p>La droite dont le plus célèbre porte-parole est -Kautsky<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, lui reproche tout d’abord d’avoir -usurpé le pouvoir et de le garder par la force. Il -fallait, dit Kautsky, faire des élections pour une -assemblée constituante qui aurait décidé de la -forme du Gouvernement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Kautsky : Terrorisme et communisme.</p> - -<p>Trotsky : Terrorisme et communisme.</p> -</div> -<p>Trotsky répond que la démocratie est une fiction -juridique.</p> - -<p>Si la population était d’un niveau intellectuel -relevé on pourrait dire que le suffrage universel, -quand il est honnêtement pratiqué, est l’expression -de la volonté générale. En réalité il n’en est jamais -ainsi en aucun pays du monde. D’abord le plus -souvent il y a fraude dans les élections et moins -le pays est avancé plus la fraude s’y étale sans -scrupules. Le Gouvernement fait pression ; il emploie -la menace, l’intimidation, la force même pour -obliger le peuple à voter pour lui.</p> - -<p>En Russie la masse est moins consciente que -dans tout le reste de l’Europe. Illettrés, à demi -sauvages, l’esprit enténébré des superstitions les -plus grossières, les moujicks n’ont aucune idée de -ce que peut être la grande société non plus que de -leurs devoirs envers elle.</p> - -<p>Ils ont arrondi leurs propriétés au dépens du -seigneur du lieu ; à leurs yeux toute la révolution -est là et ils la considèrent comme terminée.</p> - -<p>Les élections avec la liberté laissée à tous les -partis ramèneraient au milieu de troubles profonds -la monarchie ; peut-être une république bourgeoise -et réactionnaire. Tous les efforts faits pour élever -le niveau intellectuel du peuple seraient abandonnés -de suite.</p> - -<p>La bourgeoisie redeviendrait classe dominante -et elle serait bien autrement dangereuse que la bureaucratie -d’aujourd’hui. L’effort pour la république -égalitaire serait perdu ; qui sait pour combien -de temps ?</p> - -<p>Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. -Kautsky est opposé à la terreur comme moyen de -gouvernement. Il dit que la terreur dessert la révolution -au lieu de la servir en suscitant l’indignation -des masses contre les gouvernants qui -ordonnent la mort de leurs adversaires.</p> - -<p>Trotsky répond que la terreur est inévitable. -Dans le style ironique des bolchevistes, et des -marxistes en général, il demande à Kautsky s’il -croit que l’impératif catégorique de Kant puisse -suffire à réduire les contre-révolutionnaires. La -révolution est une guerre comme les guerres entre -nations ; elle tue comme la guerre. Il faut briser la -volonté de l’ennemi et on ne la brise que par la -mort car la prison et la déportation ne font pas -assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on -frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres ; en -tuant quelques hommes, dit Trotsky, on en effraie -des milliers et la crainte qu’ils éprouvent les empêche -de nuire.</p> - -<p>Un argument très en faveur contre le terrorisme -est qu’il faut être convaincu d’avoir raison pour -sacrifier au succès de ses idées des vies humaines.</p> - -<p>Evidemment il faut être convaincu ; mais s’il n’y -avait pas de temps à autre des personnes convaincues, -jamais aucun progrès ne se ferait. Cet argument -est la marque d’une paresse d’intelligence et -de volonté qui n’est que trop répandue. On n’a que -des demi-convictions ; on y tient peu, toute la vie -est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est pourquoi -l’évolution sociale est si lente.</p> - -<p>Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier -des hommes. Je crois que les Russes, s’ils -l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter -en Sibérie les contre-révolutionnaires ; mais il faut -remarquer que l’objectif de Trotsky n’aurait pas -été atteint, <i>effrayer</i> ; il s’agit avant tout d’effrayer -et les ennemis du communisme ne l’auraient pas -été suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns -de leurs camarades.</p> - -<p>La dictature politique a le tort de léser la liberté -de penser ; elle paralyse les cerveaux par la peur. -Si bien intentionnés que puissent être des gouvernants, -il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la critique -est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de -s’endormir.</p> - -<p>Mais dans un bouleversement tel que celui de la -Russie à l’heure actuelle, la dictature est indispensable. -La liberté politique donnerait l’essor à tous -les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés, -l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. -Avant de desserrer l’étau dictatorial il -faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une -solidité suffisante pour que le retour au passé ne -soit plus possible.</p> - -<p>Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés -par le communisme de gauche et l’anarchisme. -Un des chefs écoutés du communisme de gauche, -M<sup>me</sup> Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes -n’ont pas assez fait confiance à la classe ouvrière. -Le régime, dit-elle, n’est prolétarien que -de nom : les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux ; -les chefs du Gouvernement s’appuient en -réalité sur la nouvelle classe dominante, la bureaucratie -communiste qui renferme dans son sein -quantité d’anciens bourgeois.</p> - -<p>Les anarchistes vont plus loin encore. D’après -eux, il fallait décentraliser, confier aux syndicats -et aux coopératives la production et la répartition ; -supprimer tout gouvernement ; n’avoir ni armée, ni -police.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Kollontaï a probablement raison en bien des -points ; quant aux anarchistes, leurs opinions ne -supportent pas la pratique ; elles reposent sur une -conception erronée de l’esprit humain ainsi que -sur une compréhension simpliste des rapports sociaux.</p> - -<p>Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés -cependant trop avancés pour la bourgeoisie mondiale -puisqu’elle leur a fait une guerre acharnée. -Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent -si âprement il y a longtemps qu’ils ne -seraient plus. Grâce à leur armée relativement -forte ils ont tout récemment pu contracter une -alliance avec l’Allemagne qui leur permet de tenir -tête au monde capitaliste.</p> - -<p>Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme -tel qu’on le comprenait aux premiers -jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter ?</p> - -<p>Lénine appelle avec juste raison la société -présente l’« anarchie capitaliste ». C’est l’anarchie -en effet, puisque la société ne s’occupe -pas de l’individu dont la destinée est livrée au -hasard.</p> - -<p>Le nombre des forces perdues dans notre ordre -social est considérable. Les grandes intelligences -des génies même, sont étouffées et les situations -supérieures, où ils auraient pu rendre des services, -sont occupées par des médiocrités qui n’ont eu -d’autre mérite que le hasard d’une naissance heureuse.</p> - -<p>Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre -capitaliste par un communisme trop ordonné. -Pris dans l’engrenage social depuis sa naissance -jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait -de la sécurité matérielle, mais l’initiative serait -tuée en lui. Le grand danger du communisme c’est -le « grégarisme » ; l’esprit de troupeau mortel à la -formation des individualités supérieures indispensables -au progrès social.</p> - -<p>Un autre danger du communisme intégral, c’est -l’exagération de l’esprit égalitaire. C’est une grande -erreur de vouloir que l’intellectuel capable des -grands travaux de direction technique ou de -pensée soit assimilé dans sa condition sociale et -morale au manuel capable seulement de quelques -gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence, -l’énergie, l’effort, la persévérance -doivent être encouragés, autrement elles disparaîtront. -Il est possible que dans un avenir lointain, -l’instinct social acquière un développement tel que -chacun sans aucun espoir d’un traitement de -faveur soit porté à faire tout son possible pour la -société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir -dès maintenant, avec une psychologie formée par -la société présente, se conduire comme si le dévouement -était passé à l’état d’un réflexe. Un seul -critère suffit à mon avis à déterminer l’importance -respective du manuel et de intellectuel. L’intellectuel -peut, avec un petit effort d’adaptation, se -faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les -fonctions de l’intellectuel.</p> - -<p>La justice doit consister à établir l’égalité au -point de départ de la vie. Instruction égale pour -tous, possibilité pour chacun de s’élever aussi haut -que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant -le lui permettront.</p> - -<p>Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne -doivent pas être par trop grandes. Même au dernier -échelon social, le manœuvre doit avoir une vie -acceptable, des heures de travail réduites, un salaire -suffisant pour permettre un logement spacieux -et sain, une nourriture suffisante, des vêtements -confortables ; et même une culture intellectuelle relativement -élevée.</p> - -<p>Ce dernier vœu peut à première vue paraître -utopique, puisque en l’occurrence ces « manœuvres » -seraient pris parmi les moins intelligents. -En réalité, lorsque la société aura organisé -sérieusement l’éducation, les moins intelligents recevront -quand même une certaine culture. Les -enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie -actuelle, arrivent, grâce aux efforts de leurs -parents, à une culture convenable. Ce que font -aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants -disgraciés, la Société devra le faire.</p> - -<p>Le système du <i>paioc</i> ne m’a pas paru donner de -bons résultats : il est trop rigide et quand la -répartition est mal organisée, il y a des effets désastreux.</p> - -<p>Rien ne peut remplacer la monnaie. Avec l’argent -l’individu est libre de vivre à sa guise, il dépense -pour ce qui lui plaît, se restreint pour ce qui lui -plaît moins.</p> - -<p>L’argent a le grave défaut de conduire à la thésaurisation -et au capitalisme. Mais cet inconvénient -peut être facilement enrayé en adoptant par -exemple comme unité monétaire l’heure de travail -représentée par un ticket qui deviendrait périmé -au bout de X années ; de cette façon, l’édification -des fortunes serait impossible ; les heures de -travail non dépensées ferait retour à la collectivité.</p> - -<p>Le bolchevisme a presque supprimé le mariage. -S’il persiste dans son idéologie originelle, ce sera -la Société qui remplacera la famille dans la protection -de l’enfant<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir M<sup>me</sup> Kollontaï, La famille et l’Etat communiste.</p> -</div> -<p>Cette éventualité a effrayé bien des esprits, dans -notre France routinière. On n’a pas compris que -le bolchevisme ne forcera pas les gens qui veulent -conserver leurs enfants à les confier à la Société. -L’éducation deviendra nationale à la longue et par -la force des choses. Le lien du mariage rendu très -fragile, l’homme se libérera le premier et la mère -à longue finira par apprécier à son tour les bienfaits -de la vie libre.</p> - -<p>Dans le prétendu bonheur familial, il y a plus -de convention que de réalité. Souvent les époux -vieillis dans le mariage, non seulement ne s’aiment -pas, mais se haïssent, c’est l’effet du tête à tête -constant. Dans la Société communiste, la sociabilité -remplacera la famille : chacun aura son cercle -d’amis ; des groupes se formeront pour la conversation, -la musique, les voyages. Et il est permis -de croire que l’existence sera plus agréable au sein -de camarades de choix, que dans le cercle familial -imposé où souvent, on n’a rien de commun que le nom.</p> - -<p>La libération de la femme n’est pas complète -dans la Russie révolutionnaire. Les hommes, pénétrés -des préjugés millénaires tiennent le sexe -féminin pour inférieur, et les femmes, en vertu du -même préjugé, pensent qu’en effet, elles ne valent -pas les hommes.</p> - -<p>Mais l’égalité est dans la loi ; c’est déjà quelque -chose ; la suppression du mariage, l’obligation du -travail libérant la femme des chaînes familiales, -fera le reste.</p> - -<p>Peu à peu, des supériorités féminines se feront -jour ; des femmes rendront de grands services et -s’élèveront très haut dans la Société. Pendant -longtemps, le nombre des <i>personnalités</i> féminines -sera restreint, mais peu à peu, il s’élèvera avec -la conscience que les femmes prendront de leur -valeur.</p> - -<p>Quelques années avant sa mort, Lafargue aurait -dit, paraît-il : « Pourvu que la révolution ne commence -pas par la Russie ! »</p> - -<p>C’est par la Russie qu’elle a commencé. L’expérience -du peuple russe servira au monde entier. -En dépit de ses erreurs, de ses fautes même, le -devoir de tous les esprits éclairés est de lui faire -confiance, de l’aider même dans la mesure de leurs -moyens.</p> - -<p>Que restera-t-il du communisme russe, l’avenir -seul peut nous l’apprendre. Mais pour une personne -vraiment pénétrée du désir de justice sociale, le -devoir n’est pas douteux. Il y a, à l’Est de l’Europe, -un pays qui pour réaliser cette justice s’est attiré -la haine des privilégiés du monde entier ; il faut -le soutenir, et de tout notre pouvoir.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Saint-Amand (Cher). — Imprimerie <span class="sc">Bussière</span>.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MON VOYAGE AVENTUREUX EN RUSSIE COMMUNISTE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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