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-The Project Gutenberg eBook of Mon voyage aventureux en Russie
-communiste, by Madeleine Pelletier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Mon voyage aventureux en Russie communiste
-
-Author: Madeleine Pelletier
-
-Release Date: December 19, 2022 [eBook #69583]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON VOYAGE AVENTUREUX EN
-RUSSIE COMMUNISTE ***
-
-
-
-
-
- Doctoresse PELLETIER
-
- Mon Voyage aventureux
- en
- Russie Communiste
-
- Prix: 5 francs
-
-
- PARIS (5e)
- MARCEL GIARD
- LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER
-
- 1922
-
-
-
-
-Mon Voyage aventureux en Russie Communiste
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Paris-Moscou en six semaines
-
-
-Depuis longtemps je désirais voir, de mes yeux, l’expérience socialiste
-qui se fait en Russie. Je n’espérais pas, certes, trouver là le paradis.
-J’avais lu tout ce qui a été traduit en français, de Lénine, Trotsky,
-etc., et j’y avais appris que la Russie n’était pas encore en
-communisme, mais dans la période de transition qui doit nécessairement
-séparer l’état capitaliste de l’état communiste.
-
-Ayant milité toute ma vie pour la révolution sociale, il me tardait de
-voir, ne fût-ce que le commencement de sa réalisation.
-
-Le voyage, par les voies légales, m’était impossible. On m’avait refusé
-un passeport que je demandais innocemment pour Carlsbad, et même le
-simple sauf-conduit qui donne accès dans les régions occupées. Je
-résolus donc d’adopter les voies illégales.
-
-Je m’adressai d’abord aux camarades, mais je n’obtins pas l’accueil que
-je me croyais en droit d’attendre. Chez nous comme partout, les
-questions de personnes, les rivalités, etc., priment de beaucoup les
-idées. Je ne pensais pas que pour aller en Russie, il me faille la
-permission de qui que ce soit; n’étais-je pas libre d’aller là aussi
-bien qu’ailleurs.
-
-Puisque les camarades refusaient de m’aider, je comptais me passer
-d’eux, comme du Gouvernement.
-
-J’avais plusieurs moyens de sortir de France, je choisis la frontière
-suisse. A Bâle, les frontières franco-suisse et suisse allemande, sont
-très près l’une de l’autre; j’espérai donc réussir plus rapidement de ce
-côté.
-
-Des camarades m’avaient fortement conseillé d’entourer mon départ de
-précautions pour éviter d’être arrêtée à la frontière. J’étais bien
-tranquille, personne que moi, à Paris, ne connaissait l’endroit où
-j’avais résolu de passer. Néanmoins, pour donner à mon départ des
-apparences normales, je déclarai, dans ma maison, que j’allais en
-Bretagne pour les vacances; on était à la fin de juillet c’était tout
-naturel.
-
-Poussant les précautions à l’extrême, je me dirigeai ostensiblement vers
-la gare Saint-Lazare. Ce n’est qu’en route que, changeant de taxi, je me
-fis conduire à la gare de l’Est.
-
-On ne saurait croire combien le fait de se savoir dans l’illégalité rend
-timide. Il me sembla qu’en demandant directement un billet pour
-Saint-Louis, ville frontière, je devais attirer l’attention; je pris
-donc ma place pour Mulhouse; de Mulhouse j’irais à Saint-Louis, ce
-serait plus long, mais plus sûr.
-
-Ce n’est pas sans appréhension que je m’installai dans le wagon. Je
-quittais mon petit bien-être de demi-bourgeoise; qu’allai-je trouver à
-la place. Même dans les formes légales, les voyages à l’étranger
-ménagent, depuis la guerre, plus d’ennuis que de plaisir;
-qu’adviendrait-il de moi dans ce voyage de conspirateur? Je calmai ma
-nervosité en me commandant à moi-même de n’envisager que le présent,
-sans songer à l’avenir. Le présent, il était très acceptable;
-wagon-restaurant, confort; à travers la portière ouverte, le défilé des
-champs ensoleillés de juillet. Je ne pouvais que me réjouir.
-
-A Mulhouse, quatre heures à attendre; je quitte la gare pour une
-promenade en ville. A la sortie, un homme, le commissaire spécial, sans
-doute, dévisage tout le monde. Il ne me remarque pas; j’ai changé ma
-coiffure ordinaire, sur mes cheveux courts, je porte une
-«transformation», je suis une femme comme les autres.
-
-Cependant, je dois subir dans les rues de Mulhouse la curiosité des
-passants. L’esclavage de la femme est encore à tel point enraciné dans
-les mœurs qu’on n’admet guère qu’une femme puisse voyager seule.
-
-Et, à cet égard, la guerre a fait singulièrement reculer la
-civilisation; en raréfiant les étrangers, elle a fait que l’on traite en
-suspect quiconque se hasarde hors de sa ville.
-
-Si j’avais mon passeport dans ma poche, je me soucierais peu des
-regards; mais dans les conditions où je suis, ils me gênent
-sensiblement. J’ai hâte de regagner la gare où on a plus de liberté.
-
-A Saint-Louis, nouveau contre-temps. J’ai donné rendez-vous pour huit
-heures à l’homme qui doit me faire passer la frontière: il n’est que
-quatre heures, j’ai pris un chemin plus court. L’homme que je ne connais
-pas, m’a averti qu’il porterait une fleur à la boutonnière. Justement,
-un homme attend devant la gare. Sa boutonnière est fleurie; c’est lui,
-sans doute. Il a deviné que j’arriverais plus tôt. Je vais vers l’homme,
-mais il ne sait pas ce que je veux dire.
-
-Mon correspondant m’a indiqué un hôtel. Cet hôtel est au bout de la
-ville et pas de voitures. Je me décide à y aller à pied, portant mes
-deux lourdes valises. Sur mon passage, des enfants m’injurient en
-allemand.
-
-Quoique la frontière ne soit pas franchie, je me sens déjà à l’étranger.
-
-Enfin, à l’heure et au lieu indiqués, je trouve l’homme; il est
-accompagné d’un de ses amis et d’une femme assez bien vêtue. Je me sens
-rassurée.
-
-L’homme, cependant, me présente le passage de la frontière comme une
-chose dangereuse. Mes valises l’effrayent; il me demande si elles ne
-contiennent pas de journaux bolchevistes.
-
-Nous prenons un tramway qui mène à la frontière. Nous descendons et mon
-correspondant me dit d’attendre avec son ami. Lui passera la douane avec
-la femme; il emporte mes bagages.
-
-L’homme ne revient pas; je commence à m’inquiéter fortement. Je me
-souviens que j’ai oublié dans ma valise la lettre d’un camarade de
-Pétrograd; cette lettre doit me servir de recommandation en Russie. Sans
-doute le douanier l’a trouvée et mon correspondant est arrêté.
-
-Il revient enfin; il est seul. «Vous devez, me dit-il, payer d’audace.»
-Pendant que tous deux montreront leur passeport au guichet, je me
-glisserai derrière eux. J’exécute ce programme, qui prend à peine un
-quart de minute; je suis en Suisse.
-
-Nous voilà à Bâle installés à la terrasse d’un café. Vous ne pouvez
-songer, me dit-on, à aller coucher à l’hôtel. Tous les matins, à six
-heures, les hôtels sont visités par la police; vous n’avez pas de
-passeport, vous seriez infailliblement arrêtée. Après bien des
-tergiversations, l’ami de mon correspondant consent à me prêter sa
-chambre. On m’entraîne à l’extrémité de la ville, dans un quartier
-ouvrier, et je dois monter tout en haut de la maison. La chambre est une
-pauvre mansarde; on m’y laisse en me recommandant de ne faire aucun
-bruit qui puisse révéler ma présence.
-
-Impossible d’entrer dans le lit dont on a négligé de changer les draps.
-Je me résigne à m’étendre tout habillée sur la couverture. Mais je ne
-puis dormir. J’ai déjà perdu ma confiance en ces gens qui me paraissent
-bizarres. Ils ont déchargé mon revolver et l’ont gardé sous prétexte que
-ce serait dangereux pour moi d’être trouvée porteur d’une arme au cas où
-je serais arrêtée.
-
-Mais j’ai besoin d’eux; il y a encore une frontière à traverser et je ne
-sais pas le chemin.
-
-Ce n’est qu’à une heure de l’après-midi, le lendemain, que l’un des
-hommes vient me délivrer. «Il a demandé, me dit-il, un passeport pour
-moi, en me faisant passer pour sa sœur.» Nous allons ensemble au bureau;
-on nous dit d’attendre cinq jours.
-
-C’est fou; pendant les cinq jours, on fera une enquête et on verra bien
-que j’ai donné un faux nom. J’insiste pour passer de suite la frontière
-suisse-allemande. Les deux hommes--mon correspondant est revenu--n’en
-finissent pas de se concerter en allemand; une partie de l’après-midi
-est perdue.
-
-Enfin, j’obtiens qu’on se mette en route. Nous marchons deux heures à
-travers une forêt; un homme nous croise et l’un de mes compagnons me
-dit: «détective!»
-
-Nous nous appliquons à prendre les allures de promeneurs inoffensifs.
-Mon correspondant retire sa jaquette et la met sur son bras; moi, je
-cueille des fleurs sauvages et commence un bouquet. Nous côtoyons la
-frontière, que marquent des bornes de pierres grises échelonnées tous
-les vingt mètres; nous la franchissons enfin, sans paraître nous en
-douter; nous sommes en Allemagne. Mais nous avons manqué le train, à la
-petite gare où je devais le prendre, il faut aller à pied jusqu’à
-Lorrach.
-
-Au bout d’une heure de marche, voilà que nous tombons devant un poste de
-police. On demande leurs papiers aux hommes, comme je suis une femme, on
-néglige de me les demander; mais il faut retourner en Suisse.
-
-Je suis au désespoir. Les hommes, eux, prennent la chose avec
-désinvolture: ils ne connaissaient pas, disent-ils, le chemin; ils se
-sont trompés.
-
-Je suis brisée de fatigue et veux aller à l’hôtel. «Impossible,
-affirment-ils; tous les hôtels sont visités par la police, d’ailleurs le
-village est petit, il n’y a pas d’étrangers, on vous remarquerait tout
-de suite; il faut retourner à Bâle.» J’ai déjà dépensé deux cents francs
-et je ne suis pas plus avancée.
-
-Nous rencontrons un jeune ouvrier, à la physionomie éveillée. C’est un
-ami de mes compagnons; il descend de sa bicyclette pour leur dire
-bonjour; au guidon de la machine est attaché un gros bouquet de roses.
-
-Tous trois se concertent en allemand, et je ne comprends rien à ce
-qu’ils disent.
-
-Comme conclusion, mon correspondant, qui parle un peu français, me dit
-que le nouveau venu accepte de me passer la frontière à la condition que
-je lui paierai le voyage jusqu’à Francfort où il a une amie.
-
-J’accepte; je n’ai pas le choix des moyens dans ce pays dont j’ignore
-tout et qui est plein de policiers. Le jeune homme demande à changer de
-vêtements, nous l’attendons trois grandes heures.
-
-Enfin le voilà; mais il est près de dix heures, il fait nuit et j’hésite
-à passer par des chemins perdus avec cet homme que je ne connais pas; je
-me sens d’ailleurs tout à fait hors d’état de fournir une longue course
-en montagne.
-
-Nous retournons coucher à Bâle, il se trouve que mon nouveau guide
-connaît un hôtel sûr.
-
-Au matin il arrive avec une heure de retard; il insiste pour payer la
-dépense; mon mauvais allemand, dit-il, me compromettrait. Je lui donne
-cinquante francs; il oublie de me rendre la monnaie; enfin!
-
-Il est huit heures du matin; un soleil radieux illumine les rues de
-Bâle, les ouvrières par bandes vont au travail. J’ai oublié mes fatigues
-et me sens toute ragaillardie. Nous prenons un tramway, puis nous
-marchons à pied très longtemps hors de la ville.
-
-Il fait une chaleur torride. Nous devons franchir une colline assez
-élevée, mon cœur bat avec violence; tous les cinquante mètres je me
-couche à terre pour récupérer mon souffle. Par malheur nous nous
-égarons: mon compagnon ne retrouve pas le banc qu’il a repéré dans ses
-précédents voyages; il faut redescendre un peu. Enfin le banc est
-trouvé, on remonte et je vois avec joie les fameuses bornes de pierre
-grise.
-
-On les franchit, mais deux paysans nous ont vus et, contretemps plus
-fâcheux encore, j’ai déchiré tous mes bas. Que pensera-t-on de cette
-femme bien vêtue qui, avec des chaussures élégantes, porte des bas
-déchirés? Car le danger n’est pas fini quand on a passé la frontière: il
-y a des postes de douaniers sur une longueur de plusieurs kilomètres.
-Les villages aussi sont dangereux, tout étranger est suspect, surtout
-une femme que l’on remarque davantage. Le jeune homme se retourne à
-chaque instant pour voir si nous sommes suivis; il trouve compromettante
-une magnifique carte du pays que j’ai achetée à Bâle et il la jette dans
-le ruisseau.
-
-Il fait, je le répète, une chaleur torride et nous devons faire des
-kilomètres sous le soleil brûlant; mes vêtements sont entièrement
-mouillés de sueur; enfin, on arrive à Lorrach. Au premier mercier, mon
-compagnon achète des bas, il tient absolument à entrer seul dans la
-boutique, mon accent français, dit-il, me trahirait. Je comprends qu’il
-a pour exagérer le danger des raisons qui ne sont pas toutes honnêtes,
-mais j’ai besoin de lui, tant pis si je suis volée, il faut passer, tout
-est là.
-
-Impossible de prendre le train à Lorrach; il fait un détour; il nous
-ramènerait à Bâle et on aurait passé la frontière inutilement. Il faut
-faire huit kilomètres en montagne pour gagner une petite gare dont j’ai
-oublié le nom. Je me sens incapable de les faire à pied, heureusement on
-peut prendre une voiture.
-
-Nous allons au restaurant et, à la cabine de toilette, je change de bas;
-me voilà redevenue une personne normale.
-
-Mon compagnon cependant tient absolument à ce que nous nous dissimulions
-dans un coin obscur. J’ai dans un papier quelques mouchoirs neufs
-portant l’étiquette de «La Samaritaine» de Paris, il trouve cela très
-compromettant; il arrache les étiquettes et les déchire en petits
-morceaux. Et je me trahis à chaque instant, dit-il, par exemple en
-demandant un verre de cognac. Une allemande ne boit pas de cognac. Enfin
-la voiture qu’il a commandée est annoncée: c’est un landau, s’il vous
-plaît, mais tout à fait délabré. Tel qu’il est, il nous vaut le respect
-du garçon d’hôtel qui s’incline très bas devant nous, lorsque nous
-montons en voiture.
-
-Enfin nous voilà partis; on baisse la capote pour éviter d’être vus; les
-chevaux marchent très lentement à cause de la grosse chaleur: d’ailleurs
-la route monte. Des nuées d’insectes volent autour de nous. Mon
-compagnon les attrape et leur arrache la tête en disant: «Ich bin
-bolchevick!» J’essaie de le faire cesser car je trouve que même un
-insecte a le droit à la vie, et je tente aussi de lui faire entendre,
-avec mon mauvais allemand, que le bolchevisme n’est pas ce qu’il croit.
-Vains efforts: mon compagnon est une jeune brute et il me devient de
-plus en plus antipathique.
-
-Nous arrivons enfin au village où se trouve la gare à laquelle nous
-devons prendre le train. Mais il y a trois heures à attendre, nous les
-passons dans un cabaret où nous prenons force bière pour nous faire
-tolérer de la préposée pendant un temps aussi long. Je regrette vivement
-d’avoir accepté d’emmener le jeune homme à Francfort; mais tout de même
-je juge qu’il m’est encore utile dans ce coin perdu où il n’y a pas un
-étranger. Si on nous interroge, il peut répondre en bon allemand.
-
-La gare est pleine de paysans et d’ouvriers; les femmes portent un
-costume analogue à celui des Suissesses: grand chapeau de paille, larges
-manches de toile blanche, énormes chaînes de métal en manière de
-collier. On prend des secondes, nous y sommes seuls, je respire.
-
-Fribourg! Oh la jolie ville moyenâgeuse avec ses maisons en briques
-rouges décorées de motifs dorés. Je n’ai malheureusement guère le temps
-de la voir, le train pour Francfort part à minuit et je dois absolument
-me reposer, car je suis brisée de fatigue.
-
-Avec beaucoup de peine on trouve un hôtel; c’est le soir, les sons
-harmonieux d’un violon arrivent jusqu’à ma chambre et dans la cour
-retentissent des appels de jeunes filles: Frida! Frida! sur un ton
-affectueux. Je pense à la jeunesse de Gœthe et une grande impression de
-fraîcheur et de paix m’envahit. Hélas, tout ce charme n’est pas pour
-moi. Si ces gens me connaissaient, ils me chasseraient avec des injures,
-car je suis la Française détestée et plus haïe encore la bolcheviste qui
-s’en va vers l’Est, là où le peuple en fureur a abattu les classes
-dominantes.
-
-Mon compagnon doit venir me prendre à l’heure du train; il arrive; nous
-nous dirigeons vers la gare à travers la ville presque obscure. Des
-bandes d’étudiants, coiffés de leur casquette d’uniforme, déambulent en
-discutant sur le trottoir. J’envie leur âge et leurs illusions; à vingt
-ans, on croit aux livres, on prend les théories philosophiques au plus
-grand sérieux; il est de ces jeunes gens qui se sont suicidés pour un
-philosophe. J’évoque Stirner, Nietzsche et je voudrais rester là à
-discuter aussi en me promenant dans cette jolie ville. N’en ai-je donc
-plus d’illusions, moi qui tente ce voyage plein d’embûches pour aller
-là-bas voir la réalisation de mon rêve. Non, non, au fond de moi-même,
-je n’en ai plus et depuis longtemps, je le sais bien. Je n’ignore pas
-que la vie est peu de chose et que les hommes ne valent pas cher.
-
-Mon compagnon me rappelle sa fâcheuse présence; il prétend que nous
-devons avoir peur de ces jeunes gens et qu’il faut les éviter: ils
-détestent les Français dit-il.
-
-Nous nous engageons dans des rues étroites et noires où nous perdons le
-chemin. Enfin, après avoir demandé plusieurs fois aux rares passants,
-nous finissons par regagner la gare.
-
-Nous sommes seuls dans le compartiment de seconde. J’appréhende de
-dormir aux côtés de ce si jeune homme qui ne m’inspire aucune confiance.
-Je ne le crois pas capable de m’assassiner, mais il peut bien me voler
-et s’enfuir. Ma fatigue cependant est si grande qu’elle l’emporte sur la
-crainte, je perds conscience.
-
-Au réveil, le jeune homme me présente mon porte-monnaie qui est tombé,
-dit-il, de ma poche. Heureusement il ne contient pas grand chose, la
-plus forte part de mon avoir est cachée dans mes sous-vêtements.
-
-Voilà que maintenant ce jeune Suisse veut m’accompagner jusqu’à Berlin.
-Il insiste sur les dangers que mon ignorance de la langue allemande me
-fait courir. Ces dangers, je les connais, je suis déjà allée en
-Allemagne l’année précédente; je sais qu’ils ne sont plus, à beaucoup
-près, aussi grands qu’à la frontière Suisse. Avec de la prudence en
-prenant soin de parler le moins possible, j’ai les plus grandes chances
-de voyager sans encombre. L’année précédente j’avais un passeport; mais
-jamais on ne me l’a demandé en Allemagne. Je refroidis donc l’ardeur de
-mon compagnon en lui disant que j’ai peu d’argent et que j’ai déjà fait
-un grand sacrifice en l’emmenant jusqu’à Francfort.
-
-A l’hôtel francfortois où nous sommes descendus mon guide me réclame
-pour prix de ses services mille francs suisses, soit environ deux mille
-quatre cent francs français. C’est plus que je ne possède, je refuse
-naturellement. Il parle haut, menace de me dénoncer et notre discussion
-attire déjà l’attention des clients, dont les têtes se tournent vers
-nous; vite je règle l’addition et quitte l’hôtel.
-
-Nouvelle discussion dans la rue où le personnage m’a suivie; on lui a
-dit paraît-il que je suis couverte d’or; quand on va en Russie faire de
-la politique, affirme-t-il, c’est qu’on a de l’argent. Je n’ai pas trop
-peur de ses menaces; n’est-il pas mon complice; en me dénonçant, il se
-dénonce lui-même. Ce que je crains, c’est que cette dispute n’attire les
-passants, un policier viendra, on me demandera mon passeport et comme je
-n’en ai pas je serai arrêtée et conduite à la frontière française. A la
-fin, le sympathique jeune homme me dit qu’en lui donnant cinq cent
-francs et ma montre en or, je serai délivrée de sa présence. Je cède,
-que faire d’autre dans les conditions où je me trouve.
-
-Me voilà libre enfin; mais le train de Berlin ne part qu’à neuf heures
-du soir et il est midi. Je n’ose me promener en ville, Francfort, qui a
-subi l’occupation, est très montée contre les Français. J’ai déjà eu à
-subir les injures des passants; je me tiens donc au buffet de la gare,
-il y a des étrangers, je ne suis pas remarquée.
-
-Mon billet est pris, mais je ne sais pas à quel perron viendra le train,
-grave contretemps; l’année dernière je me suis trompée de train en
-Allemagne et j’ai dû faire inutilement un long voyage. Il y a dans le
-hall un tableau très bien fait donnant les heures des trains et les
-perrons, mais il est en allemand et je n’y comprends rien. Il n’y a pas
-à hésiter, il faut me renseigner auprès de quelqu’un malgré toute la
-crainte que cette démarche m’inspire.
-
-J’appelle le garçon, mais il ne sait pas, il va chercher le surveillant
-du hall. Les questions commencent, ce que justement j’appréhendais. Ah!
-vous allez à Berlin? Pourquoi faire? De quel pays êtes-vous? etc., etc.
-Je réponds que je suis de Genève et que je vais à Berlin voir ma sœur,
-mariée à un Allemand:--Ah bien, alors, on vient vous chercher, à quelle
-gare? J’ignore le nom des gares de Berlin où je ne suis jamais allée. Je
-feins une grande inquiétude: comment faire, dis-je, j’ai oublié le nom
-de la gare. Mais l’employé est bien bon enfant, il veut m’aider.
-N’est-ce pas, dit-il, Friedrichsbahnhof. Je saute sur ce nom. Ah oui,
-c’est cela.--Alors le train est à neuf heures, perron numéro
-trois,--grand merci--je donne deux marks à l’homme, il est enchanté, moi
-aussi.
-
-J’arrive à Berlin à sept heures du matin; toutes les boutiques sont
-fermées; je vais au hasard par les rues. J’ai plusieurs adresses, mais
-ce sont des boutiques ou des bureaux; ils seront fermés aussi. Dans les
-rues on se retourne sur mon passage; mais ce n’est pas la malveillance
-de Francfort. Je sens qu’ici, en prenant des précautions, il me sera
-possible de me promener en ville. J’ai faim; je me risque dans une
-crémerie-charcuterie comme il y en a beaucoup en Allemagne. Que de
-saucisses! Si l’Allemagne a jeûné pendant la guerre, elle se rattrape à
-présent. Je sors mon mauvais allemand pour demander à manger, on me sert
-sans réflexions.
-
-Je hèle un fiacre pour me faire conduire à une adresse. C’est très loin,
-je traverse des quartiers ouvriers d’assez belle apparence, les rues
-sont larges et tous les balcons sont pleins de fleurs. J’arrive à
-destination, le cocher me réclame quatre vingts marks pour la course. Je
-sais que l’Allemagne paiera, mais en attendant!
-
-Me voilà dans la boutique d’un libraire. Personne ne parle français et
-j’ai toutes les peines du monde à m’expliquer en allemand. C’est tout ce
-que vous savez d’allemand, me dit le camarade sur un ton de reproche. Je
-montre mes papiers, on les juge bons, mais je suis tombée chez les
-syndicalistes. Adressez-vous, me dit-on, au Parti. Un jeune homme m’y
-conduit et j’arrive au bureau de la secrétaire des femmes. Elle parle
-français et me reçoit bien, car elle connaît mon nom.
-
-Ah! Madeleine Pelletier! vous faites bien d’aller en Russie, tous les
-propagandistes devraient faire ce voyage; vous en reviendrez
-transformée. Je lui raconte mes petites misères; le guide malhonnête, la
-montre extorquée, etc.
-
---Bah, fait-elle, une montre, qu’est-ce que cela; vous en achèterez une
-autre, l’essentiel, c’est d’arriver là-bas!
-
-Là-bas! L’enthousiasme me prend. Est-ce vraiment une vie supérieure
-qu’on va chercher là-bas. Je l’espère, puisque j’y vais, mais je n’en
-suis pas sûre. Les paroles de cette femme me galvanisent. Si vraiment
-l’idéal est là-bas, qu’importent en effet, les pertes d’argent. La
-fatigue, les dangers même ne sont rien; je me sens disposée à tout
-braver pour aller recevoir, à la Rome nouvelle, le baptême
-révolutionnaire.
-
-La secrétaire des femmes m’a fait un papier et une jeune fille me
-conduit par les rues de Berlin. Nous pénétrons dans la boutique d’un
-tailleur: on me fait passer dans une arrière chambre. Un homme d’une
-quarantaine d’années est là, assis devant une table minuscule en bois
-blanc. Il donne audience à un jeune homme: sur des chaises une vingtaine
-de personnes attendent leur tour d’être reçues.
-
-On parle là toutes les langues de l’Europe; c’est une vraie tour de
-Babel. Un grand sentiment de la force de la Troisième Internationale
-remplit mon cœur. Je m’imagine cet homme comme le point d’attache de
-nombreux fils qui aboutissent à toutes les capitales du monde et
-transmettent l’incitation révolutionnaire.
-
-C’est mon tour. Le «chef» parle assez bien le français; il m’interroge
-sur mon passé politique. Je fais un résumé de ma vie de propagandiste et
-je remets les papiers qui prouvent mon affiliation au Parti. J’inspire
-confiance, je le sens bien; il me déclare que j’irai en Russie.
-
-Mais vous devez, ajoute le «chef» vous «laisser photographier»: ce n’est
-pas difficile, fait-il, vous n’avez qu’à vous asseoir.
-
-Comment donc, mais tant que vous voudrez; je comprends cette précaution,
-bonne contre l’espionnage. Comme je ne suis pas une espionne et que je
-n’ai pas envie de le devenir, elle ne me gêne en rien.
-
-Ne vous inquiétez pas de l’argent, ajoute-t-il, quand vous n’en aurez
-plus, vous m’en demanderez.
-
-Il m’a donné un guide qui me conduit dans un autre bureau où on doit me
-donner un «billet de logement», chez un camarade, car les hôtels sont
-dangereux pour moi, paraît-il. Aimable figure, ce guide. Il a dix sept
-ans et sort du lycée. Son père, me dit-il, l’a «jeté» parce qu’il a pris
-part aux émeutes de mars. Ce père est socialiste, mais pas communiste.
-Maintenant le jeune homme vit à son compte: il est employé au Parti. Son
-admiration pour «le chef» éclate dans tous ses propos; il ne parle que
-de lui.
-
-Le bureau où nous allons ne m’impressionne pas aussi bien. Je retrouve
-là l’indifférence, l’impolitesse même que j’ai tant de fois rencontrée
-ailleurs. On me fait attendre une grande heure pour me donner les
-premières adresses venues sans aucun égard pour ma qualité de docteur
-que j’ai déclinée à dessein, espérant qu’on me logerait chez des
-camarades cultivés intellectuellement.
-
-Nous prenons le tramway et arrivons dans un quartier ouvrier. Après
-avoir grimpé cinq étages nous sommes reçus plus que froidement par un
-homme qui ne retire même pas sa pipe pour nous parler. Dans un coin de
-la pièce, une femme confectionne à la machine des uniformes militaires.
-
-Il n’y a pas de chambre, tant mieux; j’avais déjà peur d’être forcée
-d’habiter dans un pareil endroit. De nouveau, un tramway, suivi d’un
-escalier sordide. Cette fois, on ne trouve personne. Je suis brisée de
-fatigue, il y a plusieurs nuits que je ne me suis pas couchée; tant pis,
-je préfère aller à l’hôtel et courir le risque d’être arrêtée.
-
-Mais Berlin est plein de voyageurs: tous les hôtels sont complets. Je
-finis par en trouver un; la chambre, l’unique qui reste, donne sur une
-petite cour; elle empeste l’odeur _sui generis_ des hôtels mal tenus.
-
-Le portier me fait un tas de questions. De quel pays êtes-vous? Que
-venez-vous faire à Berlin? etc. J’ai déjà peur. Je réponds que je suis
-Mlle Grandchamp, institutrice à Genève et que je viens à Berlin pour
-acheter des livres de classe.
-
-Je quitte le lendemain cet hôtel qui ne m’inspire pas confiance et,
-après beaucoup de recherche coûteuses, car pour ne pas accaparer mon
-guide je me dirige seule en prenant des fiacres, je finis par trouver
-pour trente trois marks par jour une chambre assez propre dans un hôtel
-pensions. Mêmes questions du tenancier et puis, la porte principale est
-toujours fermée à clef. Quand on veut sortir, il faut sonner; alors le
-patron, un grand sec à figure sinistre, arrive avec une énorme clef;
-j’ai des frissons dans le dos.
-
-Je circule à peu près librement dans Berlin. Je dis à peu près, car j’ai
-le malheur d’être femme et l’Allemagne très civilisée à d’autres égards
-ne semble pas encore habituée à ce qu’une femme voyage seule. J’ai
-beaucoup de peine à me débrouiller, car je n’ose demander mon chemin aux
-passants. Je n’ose pas non plus aller voir les musées, il faudrait
-parler, sortir mon mauvais allemand; un agent de police pourrait
-s’approcher et me demander mes papiers.
-
-Je ne me sens à peu près à mon aise que dans les grands magasins de
-nouveautés; j’y ai, en outre, l’avantage de trouver un «reisebüro» où on
-me change sans faire de réflexion mes francs contre des marks. C’est
-très précieux.
-
-Cependant j’ai voulu acheter des chaussures et, comme on ne comprenait
-pas mon allemand on m’a dépêché une vendeuse qui parle français. «Ah! je
-vous devine bien, me fait-elle malicieusement. Vous voyagez dans les
-régions occupées et vous êtes venue faire un petit tour à Berlin, en
-fraude. Je m’y connais!»
-
-Je souris d’un air entendu: «C’est cela; mais chut!»
-
-Une aventure plus sérieuse m’arrive dans un établissement de bains. Avec
-la chaleur qu’il fait mes vêtements sont trempés de sueur et je suis
-fort mal à mon aise. J’avais une robe légère; mais elle est restée à la
-frontière suisse, je suis dans mon tailleur de demi-saison. Un bain me
-serait fort agréable, mais où aller, je n’ose rien demander à personne,
-j’ai bien un guide de Berlin, mais il est en allemand et ne me sert à
-rien.
-
-Enfin, je vois sur la Potsdamerplatz une colonne de publicité qui
-indique un établissement «où on peut trouver un bain agréable»; je m’y
-fais conduire en taxi.
-
-L’établissement est au fond d’une cour, son installation est des plus
-modestes; trois pièces aux murs déteints, une unique baignoire, des lits
-de massage. On me fait déshabiller et la baigneuse paraît fort intriguée
-par mes vêtements entièrement mouillés par la transpiration. On me met
-dans une baignoire où il y a très peu d’eau et on me lave au savon
-devant tout le monde. Après le bain, le massage; je m’étends nue sur un
-lit où on se met en devoir de me masser. Les questions commencent. Qui
-je suis? De quel pays? Je parais très fatiguée, pourquoi? Comment il se
-fait que mes vêtements soient mouillés etc., etc. Je suis très
-embarrassée et je réponds au hasard que je m’appelle Rosenblum et que je
-suis Russe; j’ajoute que je suis médecin, pensant contenir par le
-respect ces prolétaires de l’art médical. Mais je n’ai fait que
-déchaîner leur curiosité. Ah! je suis docteur et Russe; alors je vais en
-Russie, je suis de la Croix Rouge qui va soigner le choléra. Je réponds
-oui; tout le monde, personnel et clientes, entoure mon lit où je suis en
-fâcheuse posture. Enfin, c’est fini; j’ai hâte de fuir et je m’habille
-si rapidement que j’oublie de mettre ma chemise; elle reste à
-l’établissement.
-
-Je m’ennuie beaucoup, pas de journaux français, pas de livres. L’hôtel
-me pèse, je m’y sens observée et n’y reste que pour dormir. Du matin au
-soir, j’erre dans les rues, entrant pour me reposer dans les
-«conditorei-cafés» le jour, dans les cinémas le soir. L’organisation se
-charge bien de me faire partir en Russie, mais pas de me faire passer le
-temps agréablement à Berlin. Il faudrait avoir des relations et je ne
-connais pas un chat. Le «chef» a ordonné au «disciple», le jeune homme
-dont j’ai parlé de me faire faire un tour d’une heure en fiacre: c’est
-déjà très beau. Je vois ainsi le château, Unter den Linden; le jeune
-homme me montre l’endroit où Liebknecht est tombé. Le cocher nous
-désigne avec des remarques assez spirituelles, les statues des rois qui
-ornent l’avenue du Bois de Boulogne berlinoise.
-
-Le «disciple» fait un jeu de mots sur le nom de l’endroit: «Tiergarten»,
-jardin des animaux. «C’est ici le jardin», dit-il, et (montrant les
-statues des rois), «voilà les animaux!»
-
-Je remarque que les employés allemands sont très consciencieux. Avant de
-me vendre une paire de bas, la vendeuse y passe la main pour s’assurer
-qu’ils ne sont pas déchirés; en France on n’aurait pas ce scrupule. En
-revanche, quel bureaucratisme; il faut aller payer avec sa fiche,
-apporter la fiche acquittée à l’enveloppeuse qui, alors seulement, vous
-abandonne le paquet.
-
-Les restaurants sont très inférieurs aux nôtres. Rien d’analogue à nos
-«Chartier» et «Duval» parisiens où, pour une somme modeste on a un dîner
-bon à la fois et bien présenté, partout les saucisses et la choucroute
-servis à la diable sur un coin de table. Et comme les garçons sont
-lents, il faut plus d’une heure pour déjeuner.
-
-Je vais quelquefois dans le bureau où on prépare mon départ, mais je m’y
-ennuie, personne ne parle le français sauf le chef qui a autre chose à
-faire qu’à m’entretenir; une centaine d’hommes passent en un jour devant
-son bureau. Il y a bien aussi des employés, des dactylos, mais tout ce
-monde parle allemand.
-
-Un grand jeune homme blond a attiré mon attention. Sa mise est soignée,
-son allure élégante; il parle français avec le «chef». Mais j’entends
-des mots qui me retiennent à distance: «dangereux... ne pas aller à la
-gare... abandonnez plutôt vos bagages...» Peut-être ce jeune homme
-doit-il rester inconnu, même des camarades.
-
-La nuit à l’hôtel je suis loin d’être rassurée.
-
-Le «chef» m’a dit plusieurs fois que j’y courais le risque d’être
-arrêtée. Une nuit je vois par la fenêtre ouverte un agent de police qui
-semble en faction sur le trottoir, juste en face de la maison. Il reste
-là et bientôt un homme en civil, assez bien habillé s’approche de lui,
-lui dit quelque chose et s’en va. L’émotion m’étreint. Evidemment, ce
-civil est un chef; il a donné à l’agent l’ordre de surveiller l’hôtel.
-Demain au jour je serai arrêtée. J’ai envie de fuir, mais impossible, il
-faudrait sonner le patron de l’hôtel. Que penserait-il de cette sortie à
-deux heures du matin! D’ailleurs fuir serait inutile. Si c’est vraiment
-pour moi que cet agent est là, il m’arrêtera à la sortie; si ce n’est
-pas pour moi, mieux vaut rester allongée sur mon lit que d’errer par les
-rues désertes. Je calme mes nerfs comme je puis en m’arrêtant à l’idée
-que peut-être l’agent surveille la rue, tout simplement. Enfin, le jour
-tant désiré, le jour après lequel soupirent les malades et aussi les
-inquiets comme moi, illumine mes carreaux et personne ne vient me ravir
-ma liberté.
-
-Le «chef» m’annonce que je vais partir, mais que je serai «illégale»,
-c’est-à-dire sans passeport. «On est mal avec les Etats-tampons,
-explique-t-il, les passeports sont très difficiles à obtenir.»
-
-Je tremble intérieurement à cette décision; mais comment avouer la peur
-dans un pareil milieu? Je m’efforce donc de ne rien laisser paraître de
-l’émotion qui m’agite.
-
-Décidément on a confiance en moi, on me donne deux mille marks avec
-lesquels je dois acheter des médicaments pour la Russie. Afin de
-faciliter les achats on me donne le jeune «disciple».--«Vous en avez une
-chance! fait-il en chemin. Il y en a qui attendent un mois ici et vous
-partez au bout de six jours.» Il me regarde avec admiration: «Illégale!»
-
-Une phrase du «Petit Duc» me chante:
-
- Vraiment c’est bien joli la guerre
- C’est si amusant le danger.
-
-Tout de même malgré le plaisir incontestable du risque je préférerais ne
-pas être illégale et voyager confortablement avec un passeport.
-
-L’achat des médicaments est difficile. Mon guide sait l’allemand, mais
-il ne connaît pas les termes de médecine. Je désire joindre à la
-pharmacie quelques instruments de chirurgie; j’ai lu à Paris dans les
-journaux qu’il n’y avait que trois forceps à Moscou: achetons-en un,
-cela fera quatre. Mais «le disciple» ne sait pas ce que c’est qu’un
-forceps et je me tire d’affaire en demandant à l’employé un «instrument
-pour tirer l’enfant de la mère». Il comprend et m’apporte un superbe
-tarnier qui n’est pas cher: trois cent cinquante marks.
-
-Pour avoir des canules à lavement, j’essaie de toutes les périphrases,
-on ne comprend pas. A la fin, de guerre lasse, j’attrape un caoutchouc
-qui traîne sur le comptoir et fais le simulacre d’administrer au
-disciple un «bouillon pointu». Tout le magasin éclate de rire, on a
-enfin compris ce que je désire.
-
-Dans la conversation je viens à raconter à mon guide que j’ai appris un
-peu de chimie.
-
---Ah! fait-il avec admiration, vous avez à Paris un laboratoire illégal!
-
-Dans son enthousiasme de néophyte communiste, il ne comprend la chimie
-qu’au point de vue des bombes.
-
-On m’a adjoint deux Italiens qui vont en Russie pour y rester. Ils sont
-accusés de meurtre politique dans leur pays. Au cours d’une émeute, un
-bourgeois a été tué, on prétend que ce sont eux les meurtriers. Ils s’en
-défendent, mais quand même il faut fuir; ils vont en Russie chercher un
-refuge. L’un d’eux a été, me dit-il pendant deux heures le dictateur de
-la ville: c’est un ouvrier assez cultivé qui s’est instruit dans les
-universités populaires. L’autre a fait la guerre pendant sept ans, il y
-a contracté avec cinq blessures une bonne dose d’insouciance et une
-remarquable faculté de s’adapter à toutes les situations.
-
-Le jour du départ arrive; le «chef» m’explique que je devrai suivre un
-camarade qu’il me présente; il fait aussi dans leur langue, aux
-Italiens, des recommandations.
-
-Notre nouveau guide est un grand sec aux allures de lieutenant allemand.
-Il ne sait pas un mot de français et il prend avec nous des allures de
-chef qui indisposent fort l’ex-dictateur.
-
-Nous avons pris un taxi-auto. Avec mes médicaments, mes instruments, mes
-vivres, car le «chef» de Berlin m’a fait acheter force boîtes de
-conserves, nous avons beaucoup de bagages. Tout à coup, sans raison
-apparente, le guide nous fait descendre au beau milieu d’une place. «Que
-faut-il faire? lui dis-je en allemand.--Vous asseoir!» répondit-il d’un
-ton sec et il nous désigne un banc. Je me sens très mortifiée et
-commence à trouver que tout n’est pas rose dans la dictature
-prolétarienne.
-
-Notre guide ne s’est pas assis, lui; il se promène de long en large sur
-la place et paraît très agité. Evidemment, il attend quelqu’un qui ne
-vient pas. Enfin après trois quarts d’heure, un jeune homme, un grand
-portefeuille sous le bras, s’avance vers lui. Il lui remet des papiers
-et notre guide en échange signe une feuille sur son genou. Vite on nous
-emballe dans un taxi et nous filons à la gare.
-
-Malgré toute la diligence du chauffeur le train est manqué. «Gehen Sie
-schlafen!» Allez vous coucher, me dit le lieutenant et il nous tourne le
-dos.
-
-Encore un jour à passer à Berlin. Je connais, sur les bords de la Sprée
-un restaurant où il y a de la musique: j’y conduis mes deux nouveaux
-camarades.
-
-Nous nous installons à la terrasse. La vue n’a rien d’enchanteur, le
-fleuve étroit, les quais sont noirs de fumée; avec le métro qui passe
-tout près sur le pont. «Ce n’est pas beau!» s’exclame en français
-l’ex-dictateur. Cette remarque désobligeante nous vaut les regards
-courroucés du dîneur de la table voisine. Il restera à nous écouter tout
-le temps de notre repas; je ne suis pas rassurée du tout.
-
-Enfin, le lendemain, nous partons pour de bon: nous voilà installés tous
-les quatre dans un compartiment de troisième. Où allons-nous? Le
-lieutenant a négligé de nous le dire et cette façon cavalière d’en user
-avec nous a le don d’agacer l’ex-dictateur. Comme je suis la seule à
-savoir un peu d’allemand, il me tarabuste pour que je pose des questions
-à notre guide. Je n’ose pas. Je connais les façons mystérieuses de la
-conspiration et, d’ailleurs, on m’a déjà fait la leçon à Berlin: «Jamais
-de questions!»
-
-Au reste, je ne suis pas le moins du monde inquiète. Où on va? Nous le
-verrons bien: nous ne voyageons pas dans un sac. Pourquoi nous
-voudrait-on du mal, puisqu’on nous paie le voyage? Si on n’avait pas eu
-confiance en nous, on ne nous aurait pas reçus à Berlin.
-
-Nous roulons vers le nord. Au soir le «lieutenant» tire de son
-«portefeuille diplomatique»--qui baisse, du coup, singulièrement dans
-mon estime--du pain et des saucisses. Il nous distribue la nourriture
-et, à un arrêt, il descend nous acheter des bouteilles de limonade. Mes
-compagnons reprennent confiance; ils commencent à croire qu’en effet on
-ne veut pas nous tuer.
-
---La mer?
-
---Ya.
-
---Bateau?
-
---Ya.
-
---Petit bateau?
-
---Non, grand bateau.
-
-Je suis justement devant ce grand bateau: il est superbe et rempli de
-monde. Nous nous embarquons; la mer est magnifique, éclairée par des
-phares de toutes les couleurs. Notre guide nous fausse tout de suite
-compagnie pour aller sans doute dormir dans quelque cabine; les Italiens
-sont tout à fait choqués de ses façons. Moi, je ne m’en formalise guère.
-Evidemment, ce guide pourrait nous montrer plus d’urbanité; mais que
-m’importe, après tout. L’essentiel est qu’il nous conduise où il faut,
-sans nous faire arrêter en route; et il me paraît, à cet égard,
-connaître son affaire.
-
-J’adore la mer, sa solitude immense répond à la tristesse habituelle de
-mon âme, et lorsque je la vois, elle m’attire. Naviguer, naviguer
-toujours, là-bas, loin, très loin. Je trouverai, sur l’autre rivage, le
-pays où on est heureux, où la vie vaut la peine d’être vécue parce que
-l’on travaille à une grande œuvre. Cette rêverie vague d’ordinaire, se
-concrétise maintenant; j’évoque la Russie où un monde nouveau s’élabore.
-La terre promise; c’est la Russie communiste qui réalise en ce moment
-les idées pour lesquelles j’ai milité pendant tant d’années!
-
-Après une traversée de deux jours, nous débarquons. Un train est là;
-tout le monde se dirige vers lui, excepté nous. Nous suivons le guide
-qui franchit le guichet du port.
-
-Nous voilà dans un village qui est plein de police: à chaque instant,
-nous croisons un soldat qui fait les cent pas, baïonnette au canon.
-Notre guide a mis un doigt sur sa bouche pour nous inviter au silence.
-
-Nous pénétrons dans une petite gare et nous nous installons au buffet.
-Défense de dire un mot et je me rends compte que notre silence lui aussi
-est suspect. Car nous attendons là pendant plus de deux heures, et ces
-quatre personnes qui gardent un silence absolu pendant si longtemps,
-doivent paraître au moins bizarres. Mais parler serait montrer que nous
-sommes étrangers; on pourrait se demander d’où nous venons et pourquoi
-nous n’avons pas pris le train express qui vient de partir.
-
-J’astique avec persévérance mon canif, pour me donner une contenance. Je
-trouve que le guide aurait dû commander un dîner complet pour bien
-disposer à notre égard le patron du buffet. Nous n’avons pris qu’un
-café. N’y tenant plus je me lève et vais acheter une revue illustrée; à
-la regarder, je tire à peine un quart d’heure; je recommence. Les
-Italiens font une tête de condamnés à mort attendant l’exécution. Enfin
-le guide va prendre nos billets, nous montons dans le train, quel
-soulagement! Mais il ne faut pas songer à parler, il y a du monde dans
-le compartiment voisin.
-
-Nous arriverons à une grande ville, par une pluie battante.
-
-Deux inconnus s’emparent de mes bagages et me disent de les suivre; je
-le fais avec peine, car ils marchent très vite et les rues sont mal
-éclairées. Enfin je les vois entrer dans une maison, j’y pénètre à mon
-tour.
-
-Nous sommes chez des ouvriers. L’homme, taillé en hercule, est vêtu d’un
-pantalon et d’un tricot déboutonné. Je ne vois que ses bras énormes et
-sa poitrine très large, qui est entièrement couverte de poils; c’est un
-terrassier. La femme, une grosse blonde, est déjà mère de cinq enfants.
-Je suis dans une sorte de chambre de réception proprement tenue, le
-logement accuse une certaine aisance. Les camarades qui m’ont amenée là
-me disent que j’y devrai rester plusieurs jours, parce qu’il faut un
-certain temps pour organiser le passage de la frontière. «Vous ne devez
-pas sortir, ajoutent-ils, vous seriez arrêtée, ici c’est plus dangereux
-qu’à Berlin.»
-
-Mes conducteurs sont partis et me voilà seule avec mes nouveaux hôtes.
-La femme se met en devoir de verrouiller la porte et de fermer les
-doubles-rideaux. Elle me prépare un lit sur le canapé de cette sorte de
-salon: me sert un repas composé de saucisses et de tranches de boudin
-allemand.
-
-Le ménage ne sait pas un mot de français, je ne puis échanger que
-quelques paroles. Comme il est tard, les époux se retirent dans leur
-chambre en me souhaitant une bonne nuit.
-
-Malgré le bon accueil de mes hôtes, je me sens très mal chez eux. Leur
-logement n’est pas disposé pour recevoir un étranger; il n’y a aucune
-commodité. Le jour, les enfants envahissent ma chambre, l’emplissant de
-leurs cris. Je me sens doublement en exil, loin de mon pays et loin de
-mon milieu. Si encore je pouvais lire; mais pas un livre, pas même un
-journal.
-
-A la fin je n’y tiens plus et je sors; tant pis si on m’arrête.
-
-Je suis affligée d’une robe grenat qui fait retourner les passants.
-C’est une faute; il faut absolument qu’on ne me remarque pas. J’entre
-donc dans un magasin à l’effet d’acheter un manteau de caoutchouc de
-couleur foncée et un chapeau à la façon du pays. Cela ne va pas tout
-seul; j’ai de la peine à me faire comprendre et on me fait, là encore,
-toutes sortes de questions qui me mettent au supplice. Enfin je sors
-sans encombre et j’ai la joie de constater que, revêtue de mon
-imperméable brun, coiffée de mon «reisehut» je passe inaperçue.
-
-Le chef du parti communiste de la ville m’emmène promener une
-après-midi. C’est un homme d’une trentaine d’années, ancien ouvrier qui
-s’est instruit lui-même. Il n’ose se montrer avec moi dans les lieux
-fréquentés, nous prenons donc un tramway qui nous emmène dans la
-banlieue. Nous entrons dans un café décoré de peintures modernes. Il y a
-une terrasse au bord d’un étang. J’ai déjà pu remarquer combien les gens
-d’ici savent tirer parti du moindre point de vue. Mon compagnon trouve
-l’endroit enchanteur; j’approuve par politesse: l’étang est petit,
-encaissé dans des maisons qui n’ont rien d’original. Je suis très
-triste; voilà quinze jours que j’ai quitté Paris, quinze jours que je
-tremble. Déjà la dépendance dans laquelle je suis, me pèse lourdement;
-je voudrais être à l’hôtel, aller au restaurant, au théâtre, me
-promener, faire ce que je veux, enfin!
-
-Une après-midi, comme je rentre d’une promenade mélancolique à travers
-les rues, on m’annonce que je pars. Le «chef» a un sourire de pitié en
-me voyant manifester ma joie. Je n’ai plus, il est vrai, ma belle
-énergie de Berlin; c’est que le milieu n’est plus le même.
-
-Après de multiples précautions prises à la gare pour dépister les
-policiers, nous nous retrouvons, les Italiens et moi, dans un wagon de
-troisième avec un nouveau conducteur.
-
-Je suis maintenant tout à fait rassurée. Le «chef», que je viens de
-quitter, m’a dit que je passerai la frontière dans les meilleures
-conditions. Une voiture diplomatique jouissant de l’exterritorialité
-doit venir me prendre et j’aurai pour compagnon un attaché d’ambassade.
-Aucun policier n’osera demander ses papiers à la compagne du diplomate;
-au cas tout à fait improbable où cela arriverait, je déclarerais les
-avoir perdus, je donnerai cent marks à l’agent qui ne manquera pas de
-s’incliner très bas.
-
-Je crois tout cela. Comment penser que l’on puisse me tromper dans une
-occurrence pareille!
-
-Après plusieurs heures de voyage, on nous fait descendre à un village.
-On est en pleine nuit. Nous marchons un quart d’heure par des chemins
-déserts, nous entrons dans une maison assez vaste, nous montons au
-premier étage et pénétrons dans un logement d’ouvriers.
-
-Il est pauvre, mais proprement tenu; une lampe posée sur un meuble,
-éclaire des portraits de chromos de Guillaume et de François Joseph.
-
-Une vieille femme nous sert à manger les traditionnelles saucisses:
-bientôt arrive un homme très grand, vêtu en paysan. «Voilà, dit notre
-conducteur, le camarade qui doit nous faire passer la frontière.»
-
-Je me récrie:
-
---Eh mais... l’attaché diplomate...
-
-Le conducteur ne sait pas ce que je veux dire.
-
-Je commence à éprouver quelques craintes aux façons graves du guide. Il
-nous remet à chacun un tout petit morceau de papier sur lequel est écrit
-un nom qui ne me dit absolument rien. Il nous recommande de rouler ce
-papier et de le cacher dans la doublure de nos vêtements. Ce voyage
-qu’on m’avait dit facile m’a tout l’air d’une expédition.
-
-Enfin, ce n’est pas le moment de reculer et récriminer me paraît tout à
-fait inutile; là-bas, évidemment, on ignorait complètement ce qui se
-fait ici. La belle confiance que j’avais à Berlin m’a tout à fait
-quittée. Mais il n’y a pas autre chose à faire qu’à s’abandonner aux
-mains de ces hommes.
-
-On me réclame cent marks pour la voiture; ah, il y a tout de même une
-voiture.
-
-Nous quittons la maison et après avoir fait environ cinq cents mètres,
-nous nous trouvons devant une affreuse charrette remplie de paille.
-C’est cela la voiture diplomatique! Je crois être le jouet d’un de ces
-cauchemars dans lesquels les bijoux se changent en feuilles sèches.
-L’homme qu’on nous a présenté comme devant nous faire passer la
-frontière, monte sur le siège avec un autre. Les Italiens et moi, nous
-nous installons comme nous pouvons dans la charrette; on part au grand
-galop.
-
-Mes craintes commencent à se calmer. Si ce n’est que cela après tout, le
-danger n’est pas bien grand. Je ne tiens pas outre mesure à passer pour
-une diplomate; que j’arrive, c’est l’essentiel. Au fond même je sens
-quelque plaisir à filer ainsi dans la nuit noire; le danger me paraît
-tout à fait illusoire. Qui nous a vus? Qui même s’occupe de nous?
-
-Mon enthousiasme se refroidit lorsque le cocher, montrant, de son fouet,
-une place au bord de la route, nous annonce qu’un camarade a été tué là
-dans un récent passage.
-
---Quoi tué? dis-je dans mon mauvais allemand, mais je croyais que nous
-ne risquions qu’une arrestation?
-
---Il y a là-bas un cordon de soldats et si on nous voit, on nous dire
-dessus.
-
---Diable!
-
-Enfin, il faut passer. Je me rassure intérieurement en me disant que ces
-conducteurs tiennent à leur vie comme je tiens à la mienne. Ils
-s’arrangeront pour qu’on ne nous voie pas. D’ailleurs ce n’est pas
-facile de viser dans la nuit noire.
-
-Aux villages la voiture prend le pas, pour repartir au galop lorsque les
-maisons sont dépassées. Nous allons toujours, voilà une grande heure que
-nous sommes partis, sans doute la frontière est loin. Mais un cycliste
-s’approche, il dit quelque chose au cocher; probablement la route n’est
-pas libre, puisque nous tournons brusquement et allons à travers champs
-avec d’effroyables cahots qui nous jettent les uns sur les autres.
-
-Bientôt on nous fait descendre. Le cocher siffle en sourdine; deux
-hommes arrivent, venus d’on ne sait où, il nous remet à eux, nous les
-suivons.
-
-Comme ils vont vite, je dois courir pour me mettre au pas, et dans la
-nuit noire c’est à peine si nous les distinguons. Sans doute nous sommes
-dans un champ labouré car il y a partout des trous, je me tords le pied
-à chaque instant, je tombe même tout à fait plusieurs fois.
-
-L’effroi me gagne. A quelle espèce d’hommes nous a-t-on confiés, ils
-vont devant sans s’occuper de nous, quelle dureté! La respiration me
-manque, je pense que je n’arriverai jamais et je me dis aussi que si
-j’ai le malheur de me faire une entorse, ces gens me laisseront là.
-
-Enfin, on fait halte. Nouveau sifflement qui fait surgir de terre deux
-nouveaux venus auxquels on nous remet. La frontière est-elle passée ou
-non, je n’en sais absolument rien.
-
-Le voyage continue à travers les fondrières, bientôt nos conducteurs se
-jettent à terre en disant: «Soldaten!»; nous les imitons. Il fait un
-vent terrible, heureusement!
-
-Nous restons couchés sans faire un mouvement; un des conducteurs est
-parti, en rampant, éclairer la route.
-
-Ai-je peur? Non, pas précisément, le danger est trop près, je n’ai
-qu’une idée: en sortir!
-
-L’éclaireur revient, il nous fait signe de le suivre, nous rampons
-derrière lui, nous arrêtant de temps à autre pour écouter.
-
-Une rivière se présente. Je commence à me déchausser, mais l’un des
-guides me fait signe de n’en rien faire. Sans mot dire, il me charge sur
-son dos, me traverse et me jette sur le rivage opposé; on en fait autant
-à mes deux compagnons.
-
-Après un nouveau temps de reptation, les conducteurs se lèvent, nous
-aussi. Sans doute la frontière est passée enfin, et le danger avec elle.
-
-Un des guides me frappe sur l’épaule, du doigt il me montre des lumières
-dans le lointain et me dit d’un ton presque amical:
-
-«Der zug!» (le train), puis il ajoute: «Haben sie ein passeport?»
-(avez-vous un passeport?)
-
---Kein passeport!
-
---Kein passeport! font-ils tous deux, en levant les bras au ciel... Kein
-passeport!... ah!... ah!... illégal!--Leur ton est celui du plus grand
-effroi. Illégal!... Illégal!... répètent-ils. Der tod! (la mort!)
-
-Je n’y comprends rien du tout. Comment ces gens ont-ils pu penser que
-nous puissions avoir un passeport? Si nous en avions eu un, nous aurions
-pris le train. Ce n’est pas par plaisir que nous avons fait ce passage
-terrible. Mais je sais trop mal l’allemand pour demander des
-explications. Les deux guides se concertent et paraissent tout à fait
-effrayés.
-
-Nous faisons encore environ deux kilomètres et voilà qu’on nous fait
-entrer dans une maison qui, dans l’obscurité, m’apparaît sordide. Une
-femme arrive en chemise, elle semble s’opposer vivement à notre
-intrusion.
-
-Je crois d’abord qu’on veut seulement nous faire reposer quelques
-instants de notre marche exténuante. Mais un des guides me dit en
-allemand que nous devons rester là un temps indéterminé. Deux jours,
-trois jours ou plus, on ne sait pas.
-
-Nous entrons tous trois dans une violente colère. Nous avons changé
-plusieurs fois de guides cette nuit, qui sait si nous ne sommes pas
-tombés entre les mains de voleurs qui veulent nous rançonner.
-
-La femme s’approche de moi, et tente de me calmer par des caresses; je
-la repousse violemment.
-
-Les guides sont partis, la femme a allumé une bougie et étendu un
-matelas dans la pièce voisine, les deux Italiens vont s’y étendre et
-vaincus par la fatigue, ils dorment tout de suite. Elle m’invite à
-partager son lit; les draps sont affreusement sales; je refuse avec
-indignation.
-
-D’ailleurs j’étouffe dans cette pièce où l’odeur est infecte, je
-remarque qu’il y a deux affreux grabats à fond de planches, quatre
-enfants dorment là tout habillés.
-
-Je vais dans la pièce où dorment les hommes et m’asseois près de la
-fenêtre que j’ai ouverte. De notre situation, je ne m’en fais pas la
-moindre idée; pourquoi faut-il rester là? Sommes-nous toujours aux mains
-des camarades? Ne nous a-t-on pas abandonnés, tout simplement pour se
-débarrasser de nous? Autant de questions que je ne résous pas. La femme
-me regarde méchamment; elle semble très fâchée contre moi.
-
-Mais je suis prise d’un hoquet nerveux qui ne cesse pas, je n’en suis
-pas effrayée, car j’ai eu bien des fois de pareilles crises. Mais la
-femme qui ne connaît pas cette maladie, prend peur. Elle m’apporte, en
-silence, un œuf, une tasse de thé et un sucrier. Ce dernier objet attire
-mon attention, c’est un verre à couvercle, comme il y en a en Allemagne
-dans les brasseries, j’examine le couvercle, il est en argent et porte
-une couronne royale avec deux initiales entrelacées: le verre d’un roi.
-
-Voilà le jour, les Italiens se réveillent et nous délibérons sur notre
-situation. Où sommes-nous? Nous n’en avons pas la moindre idée. Il
-apparaît que nous ne sommes pas chez des voleurs; on ne nous veut pas de
-mal. Mais qui est cette femme? Pourquoi nous laisse-t-on dans cette
-maison au lieu de nous faire continuer notre chemin, puisque la
-frontière est passée?
-
-Nous avons l’impression d’une organisation très mauvaise. Le fil parti
-de Berlin est coupé, nous sommes abandonnés dans un pays perdu. Mes
-camarades se désespèrent, surtout l’ex-dictateur, beaucoup plus nerveux
-que son ami.
-
-Vers midi la femme nous sert un repas assez bon, mais nous n’avons guère
-d’appétit. La maison est en bois; elle est composée de trois pièces:
-celle dans laquelle on pénètre d’abord, sert de cuisine, elle est
-meublée d’un fourneau tout délabré. De cette cuisine on pénètre dans la
-chambre à coucher, fermée seulement par un rideau très sale. Enfin une
-porte donne dans la plus grande des trois chambres: celle où nous nous
-tenons. Deux petites fenêtres à carreaux bleu-blanc-rouge, éclairent la
-pièce; l’une donne sur la route, qui est en très mauvais état, elle est
-couverte d’au moins un pied de boue. Au travers des carreaux, nous
-apercevons d’autres maisons semblables à la nôtre, avec les mêmes
-petites fenêtres à carreaux multicolores.
-
-Nous avons l’impression d’être très loin; un de mes camarades dit qu’il
-a vu une fois au cinéma ce paysage. La pièce où nous sommes est
-pauvrement meublée, comme toute la maison; une vieille armoire de bois
-peint, une table toute cassée, reléguée dans un coin et remplie de
-vêtements jetés en tas; une autre table où nous mangeons, quelques
-chaises, une machine à coudre. La femme a travaillé dans la matinée à
-cette machine, elle est couturière.
-
-Dans l’après-midi, deux hommes, assez bien habillés, pénètrent auprès de
-nous.
-
-L’un porte sous le bras une serviette de diplomate; il ne sait pas un
-mot de français. L’autre sait le français à peu près comme je sais
-l’allemand, c’est-à-dire très mal.
-
-Ces hommes me font subir un examen politique qui me déconcerte
-absolument. Comment, mais n’ai-je pas été admise à Berlin? Si on n’a pas
-confiance en moi pourquoi m’avoir fait venir jusqu’ici? Le «diplomate»
-me transperce de son œil noir et dans mon impuissance à m’expliquer à
-cause de mon ignorance de l’allemand je perds absolument la tête,
-j’oublie le nom de la ville où je dois prendre le train pour la Russie.
-«Pourquoi, me dit-il d’un ton agressif, voulez-vous aller en Russie?
-
---Mais parce que je suis communiste et désire assister à la réalisation
-de mes idées.»
-
-Le «diplomate» semble ne pas comprendre; il ricane méchamment.
-
-Je tire de mon soulier une recommandation en russe que je conservais
-pour la Russie; à peine s’il daigne la prendre. Enfin, sur mon
-insistance il la lit et me déclare qu’elle ne vaut rien parce qu’il
-manque un cachet.
-
-La maîtresse de la maison est intervenue dans le débat; elle fait contre
-moi un réquisitoire terrible. Comme chef d’accusation, j’ai dédaigné son
-lit, j’ai dit que la maison était sale, je n’ai presque pas mangé.
-Conclusion je suis une bourgeoise.
-
-Cela prêterait au ridicule, si ce n’était odieux. J’ai abandonné tout
-amour-propre et je me laisse aller à dire: «Quelle situation
-terrible!»--Pas si terrible, dit celui des deux hommes qui parle un peu
-ma langue, il y a eu ici le front français; des blessés, des morts; leur
-situation était plus terrible que la vôtre.
-
-Le front français? En quoi peut-on m’imputer les excès de la guerre, moi
-qui toute ma vie l’ai combattue.
-
-Les deux Italiens sont interrogés à leur tour; la femme est pour eux
-pleine de bienveillance; ils ont mangé, ils ont dormi. Evidemment ce
-sont de bons camarades.
-
-La sentence est rendue. Les deux italiens iront en Russie et moi je
-n’irai pas; on m’apportera demain un passeport pour la France.
-
-Je bouillonne de rage impuissante. Ainsi je n’irai pas en Russie parce
-que j’ai refusé de coucher dans un lit infect. Cette femme ignorante et
-fruste décide du sort des camarades, ses avis puérils et vulgaires sont
-écoutés avec respect.
-
-Qui croira à Paris cette histoire lorsque je la raconterai!
-
-La nuit arrive; la femme prépare un matelas pour les deux Italiens. Pour
-moi elle avance une chaise de bois qu’elle frappe violemment contre le
-sol et me dit: Voilà!
-
-Je frissonne en pensant à la nuit d’insomnie; la quatrième, décidément
-je laisserai ma vie dans ce voyage.
-
-Le lendemain personne ne vient m’apporter le passeport promis. S’est-on
-ravisé? Ce «diplomate» doit avoir des chefs peut-être plus éclairés que
-lui, ont-ils compris qu’on ne peut pas refuser une militante pour des
-motifs aussi ridicules?
-
-A tous égards je comprends qu’il me faut sacrifier mon amour-propre et
-faire la paix avec cette femme.
-
-Quelle faute avais-je commise aussi, grand Dieu! Cette femme: c’est la
-sœur d’un commissaire à la guerre!
-
-Elle a des qualités que je ne tarde pas à reconnaître. Elle est dévouée
-au Parti et risque gros en nous donnant asile. Son mari a été tué à la
-guerre, elle a quatre enfants qu’elle parvient à grand’peine à nourrir.
-Comme je lui demande pourquoi son frère qui a une place si importante en
-Russie ne l’aide pas, elle me répond qu’il ne gagne pas d’argent, qu’un
-communiste ne doit pas en gagner. C’est elle, au contraire, qui lui
-envoie du chocolat.
-
-C’est très beau; cette femme est une héroïne obscure comme j’en
-trouverai beaucoup en Russie; mais quelle dureté dans son œil gris! Elle
-me fait frissonner lorsqu’elle chante «Mort aux bourgeois». Je pense à
-Mme Defarge, la tricoteuse du roman de Dickens: «Un drame sous la
-Révolution.»
-
-Je comprends que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et qu’il
-faut de ces êtres frustes pour les dures nécessités.
-
-De temps à autre il lui échappe des paroles énigmatiques: «C’est ici la
-maison de la mort!» ou bien: «Les communistes, on les tue». Je ne m’y
-arrête pas, sans doute fait-elle allusion à des événements
-révolutionnaires récents.
-
-La journée est mortellement lente. Le «dictateur» évoque son passé, non
-les heures de son pouvoir éphémère, mais le temps plus paisible où il
-s’instruisait dans les universités populaires d’Italie. Il se rappelle
-avec attendrissement le professeur qui s’était intéressé à lui et auquel
-il doit le peu de français qu’il sait.
-
-«Ah! fait-il, si j’avais continué dans cette voie, je ne serais pas
-ici.»
-
-J’essaie de lui faire reprendre courage en lui disant que si la vie de
-militant comporte parfois des dangers, elle est une source d’émotions
-que l’on ne trouve qu’en elle.
-
-L’autre Italien, lui, ne s’en fait pas; il a fait la guerre à Tripoli et
-en Autriche. Il en a vu de toutes les couleurs et a appris à prendre le
-temps comme il vient. Il trompe son ennui en apprenant aux enfants des
-tours d’escamotage.
-
-Voilà la troisième nuit. La femme me prépare un lit en rapprochant des
-chaises de bois, elle dispose dessus deux oreillers. Pour couverture,
-j’aurai son manteau d’hiver. Je suis effroyablement mal, mais ma fatigue
-est telle que je parviens à dormir là quelques heures.
-
-Le lendemain, vers le soir, on signale une descente de police. Je vois
-les enfants se précipiter à travers la maison, ils fouillent l’armoire,
-grimpent sur la table pour atteindre une planche élevée, bouleversent
-les placards; ils cherchent les papiers politiques. En moins d’un quart
-d’heure tout ce qu’il y avait de compromettant est brûlé dans le poêle
-de la cuisine.
-
---Voilà, dis-je à la mère, de bons petits conspirateurs. Ne disent-ils
-jamais aux autres enfants, que vous cachez des camarades?
-
---Jamais!
-
-Et le plus jeune des enfants, une petite fille, n’a que six ans.
-
-La police ne vient pas ce jour-là. Jusqu’ici la perspective d’être
-arrêtée ne m’effraie pas. Que peut-on me faire? Me reconduire en France.
-Or puisque je ne suis pas sûre d’aller en Russie, j’aimerais autant, ma
-foi, être arrêtée. Je le dis à la femme.
-
---Retourner en France, vous croyez cela, répond-elle. Pour avoir le
-droit d’exister dans ce pays, il faut un passeport spécial. Du moment
-que vous ne l’avez pas, c’est que vous avez passé la frontière
-illégalement. Si vous êtes passé illégalement, c’est que vous êtes
-communiste et les communistes on les fusille... sans jugement!
-
-Et pour que je comprenne bien, elle appuie ses paroles d’un geste qui ne
-permet pas l’équivoque.
-
-Un froid glacial me saisit toute entière. Mes compagnons sont dans la
-cuisine et n’ont pas entendu. Leur dire, à quoi bon, leur terreur ne
-ferait qu’augmenter la mienne.
-
-Trois jours passent, la police ne vient pas.
-
-Le quatrième jour, un «camarade» entre en coup de vent; il nous annonce
-comme imminente, l’arrivée des policiers et nous fourre à la hâte dans
-la chambre à coucher. Je suis assise près de la fenêtre et je vois un
-agent en uniforme qui s’approche de la maison, le camarade se joint à
-nous; la femme va ouvrir.
-
-Minutes d’angoisse! Je tiens à la main deux cents marks pour essayer de
-corrompre l’homme. Je l’entends qui parle avec la femme dans la cuisine;
-puis tous deux passent dans la grande chambre. On entend le bruit de
-leurs voix pendant dix grandes minutes. Enfin, l’homme quitte la maison;
-il n’a pas eu l’idée de regarder dans la chambre à coucher qui n’est pas
-fermée.
-
-Sauvés! Est-ce possible?
-
-Mais il faut fuir immédiatement; on me jette un châle sur la tête et on
-m’entraîne à quelques cents mètres, dans une autre maison. Les Italiens
-sont emmenés ailleurs.
-
-La maison est plus petite que celle que je viens de quitter. Elle n’a
-que deux pièces: la cuisine, où la famille se tient pendant le jour et
-la chambre à coucher, meublée de lits de fer sans draps, d’un buffet et
-d’une table de bois blanc grossièrement fabriquée. Le mari est
-charpentier, il les a faits lui-même. Le buffet n’est pas adossé au mur,
-il y a une penderie par derrière, c’est là que je me cacherai si on
-vient. Dans un angle de la pièce, un énorme morceau de lard, tout en
-graisse, pend du plafond.
-
-Je suis loin d’être rassurée: je pense que la police n’aura pas de peine
-à me trouver, pour peu qu’elle le veuille. Et les paroles de ma dernière
-hôtesse me reviennent: «fusillée sans jugement». Cela me paraît absurde,
-car, enfin, si je suis bolcheviste, mon ignorance de la langue me rend
-tout à fait inoffensive; d’ailleurs, d’après les conventions
-bourgeoises, je n’appartiens pas aux gens d’ici, je suis Française et on
-n’a pas autre chose à faire qu’à me rendre à la France qui s’arrangera
-de moi. Oui, mais je sais aussi combien la guerre a bouleversé toutes
-les conventions. Aujourd’hui la bourgeoisie a fait litière des principes
-démocratiques: la liberté de penser a cessé d’exister. Il n’y a plus sur
-la terre entière que le duel formidable des deux classes: la bourgeoisie
-et le prolétariat. Et je suis sur le terrain de la bataille. Les
-Etats-tampons, c’est l’Europe qui les a créés pour séparer la Russie
-bolcheviste des nations capitalistes. Qui sait, peut-être qu’il n’y a
-plus de lois ici et que tout est permis contre les communistes, quel que
-soit leur pays. C’est là qu’on a placé les fameux fils de fer barbelés
-de Clemenceau et dans ces fils je suis prise.
-
-Derrière la table il y a une grande glace, je m’y regarde avec terreur.
-Du plomb fera de ma tête une bouillie, la cervelle jaillira. Pourquoi,
-qu’ai-je fait de criminel? Je vais voir la Russie, est-ce que cela
-mérite la mort? Je repasse ma vie de travail constant pour l’acquisition
-de la culture intellectuelle que je possède. Et ce sont des soldats,
-pour la plupart des brutes alcooliques qui me tueront. Je vois en
-esprit, le poteau d’exécution et j’éprouve la sensation affreuse que
-doit avoir l’animal pris au piège, avec en plus, hélas, l’imagination de
-l’homme.
-
-Dans mon chapeau, dans mes vêtements, dans mes souliers j’ai des lettres
-de recommandations pour la Russie; je brûle tout. Si vous n’avez aucun
-papier sur vous, m’a dit «Madame Defarge», vous pouvez encore avoir la
-chance de vous en tirer, mais si vous portez le moindre document
-politique, vous êtes perdue. On a fusillé un jeune homme de seize ans
-parce qu’on a trouvé dans sa poche un journal bolchevik!
-
-Que faire? Il faut cependant essayer de sortir de cette situation et
-pour cela je dois, avant tout, compter sur moi-même. J’écris une dizaine
-de lettres à mes amis de Paris. Si je ne suis pas arrêtée, peut-être
-m’accusera-t-on ensuite d’avoir eu peur; mais si je suis arrêtée, les
-démarches qu’on aura faites empêcheront qu’on me traite sans ménagement,
-quitte à faire ensuite des excuses pour la méprise.
-
-Evidemment tant que je ne suis pas arrêtée, je ne risque rien, mais qui
-sait si une fois en prison on me permettra d’écrire? Le pays où on
-fusille un homme pour un journal, ne me paraît par très civilisé.
-
-J’essaie de confier mes lettres à mon hôte; il me dit qu’il n’a pas le
-temps de les porter.
-
-Il me cache cependant, cet homme. Peut-être le paie-t-on pour cela? mais
-enfin, payé ou non, il risque. C’est la race, je le vois, qu’il faut
-accuser. Partout les mêmes visages blancs, les mêmes cheveux blond clair
-et les mêmes yeux gris, effroyablement durs et je comprends qu’ici la
-vie humaine n’a aucune importance.
-
-Tout de même Mme Defarge pense à moi: elle m’envoie l’aînée de ses
-enfants, une fillette de quatorze ans aux magnifiques cheveux dorés.
-C’est elle qui portera les lettres et pour plus de sûreté, elle ira les
-mettre en Allemagne. Elle a un passeport qui lui donne le libre accès de
-la frontière. Elle cache les lettres dans sa poitrine, la petite
-conspiratrice, pour que personne ne se doute de rien.
-
-J’ai cessé de faire la difficile; j’accepte de coucher sans draps sur
-des coussins infects. Heureusement mon lit est près de la fenêtre, la
-nuit je me lève furtivement pour ouvrir, car l’air est irrespirable.
-
-Me voilà en prison chez ces paysans, impossible de quitter cette
-chambre, même pour aller aux commodités qui sont dans la cour, on me
-verrait. Pour les besoins naturels on me donne un vase de nuit, l’odeur
-devient infecte.
-
-Et cette nouvelle prison ne vaut pas l’autre. Avec Mme Defarge je
-pouvais baragouiner un peu d’allemand. Ce n’était qu’une couturière de
-village, mais il y avait en elle le reflet du commissaire de Moscou, on
-pouvait échanger quelques idées. Ici, rien. Le mari ne rentre que le
-soir pour manger et dormir. Impossible de parler avec la femme,
-d’ailleurs elle ne sait que le letton, dont j’ignore le premier mot. Je
-suis modeste en disant que je ne sais pas un mot de letton; j’ai fini
-par en apprendre un: «kallis». La femme dit toute la journée ce mot pour
-apaiser les cris de son dernier-né qui a quinze jours. On m’a dit plus
-tard que «kalis» voulait dire: «qu’est-ce que c’est». _Mon hôtesse ne
-fait aucun ménage et la chambre devient d’une malpropreté telle que je
-finis_, malgré ses protestations, par balayer, ce qui est pour moi un
-plaisir, dans mon désœuvrement. Lorsque le mari rentre elle coupe une
-tranche du morceau de graisse qui pend du plafond et elle le lui donne à
-manger avec un morceau de pain noir. C’est là le dîner.
-
-Je suis un peu mieux traitée. A midi, pas toujours, car lorsque la femme
-part en course, on oublie de me faire manger, je suis gratifiée de deux
-œufs et d’un verre de thé. Quelquefois à la place des deux œufs, il y a
-un morceau de cochon salé à la «Lettoch» absolument immangeable pour mon
-pauvre estomac de parisienne.
-
-Pas un livre! Mon temps se passe à arpenter la pièce du matin au soir,
-comme un ours en cage. Je suis tellement déprimée que la satisfaction
-des nécessités de la nature est pour moi une distraction. Je désire la
-folie qui au moins me ferait oublier mon malheur, mais la folie ne vient
-pas, en dépit du bromure que je prends à haute dose pour m’abrutir.
-
-Il y a des moments où je m’imagine subir les épreuves de quelque
-terrible Sainte-Vehme. Ma situation est pire; le danger, hélas, n’a rien
-d’imaginaire.
-
-Je n’ai pas encore pu savoir au juste pourquoi on me retient ici. Le
-salut, m’a-t-on dit, est à X..., à soixante kilomètres; que ne m’y
-conduit-on? S’il n’y a pas d’autres moyens, j’irai à pied, la nuit, le
-jour je me cacherai. On ne veut pas me laisser aller.
-
-Le pays est plein de policiers, me dit Mme Defarge qui est venue me
-voir. Si vous mettez le pied dehors vous serez arrêtée infailliblement,
-et vous savez ce qui vous attend. Nous aussi d’ailleurs, nous serions
-pris avec vous. De quoi vous plaignez-vous ici? Vous mangez, vous
-dormez, vous n’êtes pas mal. Prenez patience, on s’occupe de vous pour
-vous avoir un passeport; vous partirez un jour ou l’autre.
-
-Un matin, la fillette de Mme Defarge m’apporte une boulette de papier de
-soie. Je dois, dit-elle, lire et brûler. Je déplie la feuille; il y est
-dit en très mauvais français que j’irai en Russie et que je partirai
-dans trois jours.
-
-Je n’ose me réjouir; j’ai été tant de fois trompée. Mais tout de même,
-je reprends un peu courage. Je me dis que si je manque de livres, j’ai
-mon cerveau qui est un livre, en somme. Au lieu de m’hypnotiser sur ma
-situation, je vais écrire des articles.
-
-Les manuscrits se perdront, cela est plus que probable, mais pendant que
-j’écrirai le temps passera et c’est le principal. Je m’attache, bien
-entendu, à ne traiter que des sujets étrangers à la politique. Si on
-m’arrête ces études me serviront à prouver que je ne suis qu’un écrivain
-curieux de la Russie et non une femme politique.
-
-Mais le jour annoncé passe sans rien m’apporter de nouveau. A travers le
-rideau de mousseline toujours tiré, je vois au loin dans les champs les
-paysannes qui vont et viennent librement. Pourquoi n’ai-je pas comme
-elles la liberté? Et ma dépression morale est telle que pour avoir la
-liberté je consentirais à être l’une de ces femmes.
-
-Le lendemain encore rien et personne; je prends une forte dose de
-bromure.
-
-Enfin, au bout de trois jours, la petite fille revient et à travers son
-allemand, je comprends que le camarade qui m’apportait le passeport
-sauveur a été arrêté; le document est aux mains de la police. Toutes les
-démarches sont à recommencer.
-
-C’est le 14 août, veille de grande fête, des chants et des musiques
-m’arrivent du lointain. Les enfants de mon hôtesse font dans un tonneau,
-un lavage sensationnel. Au soir, Mme Defarge et sa fillette viennent me
-voir et me proposent une petite promenade.
-
-Une promenade? Mais, les policiers? Les policiers, ils dansent; c’est
-grande fête aujourd’hui.
-
-Délicieuse cette promenade au clair de lune; voilà douze jours que je ne
-suis pas sortie. On m’a coiffée d’un mouchoir pour que je ressemble aux
-femmes du pays. Tout de même, nous nous sommes trop approchées du
-village; un homme qui nous a croisées m’a regardé curieusement.
-
-Nous rentrons à travers champs; au loin une rangée de becs de gaz; c’est
-la voie ferrée; Mme Defarge étend le bras: de ce côté l’Allemagne et,
-là-bas, la Russie.
-
-J’ai, je m’en aperçois, une certaine influence morale sur Mme Defarge.
-Je lui ai expliqué qu’on pouvait être communiste et aimer en même temps
-la vie. Evidemment, de rudes besognes sont parfois nécessaires, mais en
-attendant, pourquoi ne pas sourire aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, à
-tout ce qui est aimable. Le bourreau lui-même, entre deux exécutions, a
-un temps de répit. Et maintenant, Mme Defarge prend goût à nettoyer sa
-maison et elle a adopté un petit chat abandonné auquel elle donne du
-lait. La fillette me raconte tout cela; elle n’en revient pas; c’est
-vous la cause, fait-elle.
-
-Il a été question de me mêler à un convoi d’émigrants qui viennent
-d’Allemagne et vont en Russie; ils sont dispensés du passeport. Mais on
-a trouvé ce moyen dangereux; ces gens verraient tout de suite que je ne
-suis pas Russe et comme ils ne sont pas communistes, ils
-s’empresseraient de me dénoncer aux policiers du train.
-
-Vais-je donc rester éternellement ici?
-
-J’ai proposé plusieurs moyens d’évasion, pensant que, puisque les
-camarades me paraissaient assez pauvres d’imagination, il me fallait en
-avoir pour eux.
-
-Ne pourrait-on pas, avais-je dit, me mettre dans une voiture de paysan,
-sous de la paille? Non, ce serait suspect, on regarderait dans la
-paille.
-
-Mais la nuit?
-
-Les voitures n’ont pas le droit de circuler la nuit.
-
-Une après-midi, enfin, un camarade que j’ai déjà vu m’annonce que je
-prendrai le train le lendemain matin.
-
-Mais le passeport?
-
-Pas besoin. En disant cela, il tremble de tous ses membres. Je comprends
-que le moyen est dangereux, car cet homme a l’habitude de passer des
-camarades illégaux; s’il a peur, c’est qu’il y a un grand danger.
-
-On diminuerait ce danger en faisant un peu de route à pied vers X... Il
-y a bien des chances pour que la deuxième station soit moins surveillée
-que la station frontière.
-
---Oui, me dit le camarade, mais il y a vingt kilomètres.
-
---Je les ferai.
-
---Alors, partons cette nuit.
-
-Nous voilà dans les champs, tous les trois, la petite fille de Mme
-Defarge vient nous conduire un bout de chemin. Que n’a-t-on adopté plus
-tôt ce moyen? J’avais proposé plusieurs fois de faire toute la route la
-nuit, en trois étapes; on a toujours refusé.
-
-Je me sens presque en sécurité dans ce sentier au milieu des prairies.
-Qui sait que je suis là? qui viendra m’y chercher? Ah, si j’avais été
-seule, je serais à X... depuis longtemps.
-
-Au bout de deux kilomètres, on amène les deux Italiens; nous disons
-adieu à la petite fille. «Repassez par chez nous au retour et
-emmenez-moi à Paris», dit-elle.
-
-Je le lui avais promis, mais, au retour, mes dispositions ne seront plus
-les mêmes. D’ailleurs, qui sait ce que deviendrait cette petite fille,
-belle comme Mignon, qui marche nu-pieds, mais n’en a pas moins toutes
-les convoitises. Comme elle s’accrochait à tous mes bibelots de
-voyageuse, ma bouteille d’eau de Cologne, mon peigne, mes bas en soie
-artificielle!
-
-Paris est plein de pièges pour les jeunes filles qui rêvent de belles
-robes.
-
-Au milieu de la nuit nous faisons halte dans un village. Notre guide
-nous a d’abord laissés à cinq cents mètres de la dernière maison et il
-est allé éclairer la route. Il revient, nous le suivons à pas de loup.
-La lune jette sur les chaumières de bois une lumière tragique. Il y a
-une rivière que l’on franchit sur une passerelle avec d’infinies
-précautions. Nous nous coulons dans l’isba; pas de meubles; le sol est
-en terre battue. Une femme s’est levée et a allumé une chandelle. Elle
-nous demande si nous voulons manger. Je voudrais du thé; elle n’en a
-pas, mais elle a du lait, du pain et du beurre. On nous apporte tout
-cela; je suis un peu dégoûtée du service, mais les produits sont
-excellents et ce n’est pas le moment de faire la mijaurée.
-
-On nous a fait passer dans la seconde pièce et j’ai la faveur du lit de
-fer pour me reposer deux heures. Au-dessus de moi, accrochés au mur, les
-portraits de Lénine, Trotsky, Liebknecht, Rosa Luxembourg resplendissant
-dans leurs cadres noirs, vrais bijoux au milieu de cet intérieur
-sordide.
-
-Mais il faut se remettre en marche. J’avais trop présumé de mes forces,
-mes deux semaines de claustration et d’émotion m’ont beaucoup affaiblie:
-je suis très fatiguée; mais il faut marcher, il n’y a pas.
-
-Le jour commence à poindre. Comme il vient tôt. C’est que je ne la
-désire pas, cette aurore que j’appelais autrefois durant les longues
-nuits de maladie. Maintenant, c’est la nuit que j’aime, la nuit bien
-noire pour me dérober à la méchanceté des hommes. Mais quelque chose
-brille à mes pieds, qu’est-ce donc, ah, un fer à cheval.
-
-D’ordinaire, je ne suis pas superstitieuse, je vis dans le présent et ne
-prends pas grand souci des malheurs à venir. Mais je suis tellement
-déprimée en ce moment que je vois dans cet objet un gage de salut, je le
-ramasse.
-
-Nous arrivons une heure trop tôt à la petite gare. Dans un coin de la
-salle d’attente, très vaste pièce meublée de quelques bancs de bois est
-un mobilier en déménagement. Une jeune femme est là qui donne ses soins
-à un enfant malade couché sur un lit tout installé. A terre traînent des
-casseroles, la lampe, le moulin à café. Que fait là cette femme? je n’ai
-pas le loisir de l’approfondir.
-
-Pas d’incidents dans le train, mais à X..., c’est une cohue pour sortir
-de la gare et voilà qu’on crie:
-
-Les passeports!
-
-Il faut payer d’audace ou je suis perdue. Pendant que les gens montrent
-leurs papiers, je me faufile derrière eux, comme j’ai fait à la
-frontière franco-suisse. Mais il faut passer au milieu des soldats qui
-font la haie, je prends un air fatigué et je vais. Je m’attends à chaque
-seconde à ce qu’une main se pose sur mon épaule, mais rien; il y a deux
-marches, je les descends, je suis dans la rue.
-
-Je vois le guide et les camarades passer devant moi; je les suis comme
-je puis, car mes jambes sont raides et le pavé pointu rend la marche
-difficile. Je rassemble mes forces, car il ne faut pas perdre mes
-compagnons. Mais je vois un drapeau rouge flotter au premier étage d’une
-maison, ce doit être la mission russe; c’est là, en effet; je vois les
-camarades y entrer, j’y pénètre à mon tour.
-
-Sauvés!
-
-La mission russe jouit de l’exterritorialité, plus d’arrestation, plus
-de fusillade!
-
-Une délicieuse impression de détente nerveuse me pénètre tout entière;
-enfin, c’est fini de trembler!
-
-Nous sommes dans une grande salle ornée de rideaux en papier rouge. Les
-murs sont couverts d’affiches illustrées qui rappellent des phases de la
-Révolution russe. Sur l’une, un navire brisé que quitte un amiral qui a
-perdu toute sa morgue d’antan; son uniforme est déchiré, ses souliers
-percés, il est affaissé sur lui-même, comme un vieillard. Les matelots
-qui tremblaient devant lui, autrefois, le huent. C’est le peuple russe
-qui a mis la bourgeoisie à genoux.
-
-En plusieurs langues, la devise du Parti: «Prolétaires de tous les pays,
-unissez-vous!» La devise est même en jargon juif: ici, le jargon des
-israélites a l’importance d’une langue européenne; des non-juifs le
-parlent, et dans les rues, les affiches sont écrites en trois langues:
-le russe, le letton et le jargon.
-
-On nous fait monter au deuxième étage et nous pénétrons dans une sorte
-de chambrée de caserne. Une dizaine de lits de fer sont alignés contre
-un mur; il y a aussi des lits dans la pièce voisine et jusque sur le
-palier.
-
-Quelques personnes sont déjà là, des jeunes gens, un ménage et une très
-jeune femme. Une inscription en russe est clouée au mur: «Sans entente,
-pas de communisme.»
-
-Dans l’après-midi, le maître du lieu vient nous voir. Il est vêtu d’une
-sorte d’uniforme militaire bleu foncé et porte de hautes bottes en cuir
-noir. Sur sa poitrine est attachée une médaille de bronze à l’effigie de
-Karl Marx, l’insigne de sa fonction.
-
-Il ne parle que le russe et l’anglais. Les Italiens lui racontent avec
-force gestes les événements de leur pays. Je sais un peu l’anglais, il
-se retourne vers moi et me dit d’un air sévère:
-
---Et la France, qu’a-t-elle fait?
-
-Je réponds que la France, évidemment, s’est montrée moins avancée que
-l’Italie en révolution. Je n’essaie pas de l’excuser, ce n’est pas dans
-mes principes. «Capout, la France!» fait le commissaire.
-
-De tout ce que j’ai acheté, à Berlin, pour la Russie, je n’ai sauvé que
-quelques instruments; le commissaire demande à les voir. Le forceps
-l’intéresse, mais voilà qu’il bondit sur le fer à cheval que j’ai
-ramassé sur la route.
-
---Et cela, fait-il, est-ce un instrument?
-
-Je désire que le plancher s’entr’ouvre sous moi pour cacher ma honte. Il
-saisit le fer à cheval et le jette par la fenêtre.
-
-Je suis humiliée, mortifiée et j’en veux au commissaire des sentiments
-qui amoindrissent mon âme. Evidemment j’ai eu tort; seule la
-démoralisation dans laquelle je me trouvais m’a fait donner dans cette
-superstition. Mais je n’aime pas avoir à répondre devant un maître d’une
-faiblesse qui, après tout, ne regarde que moi.
-
-Je revois le «commandant», c’est l’homme qui m’a fait subir
-l’interrogatoire malveillant à la frontière; il s’est humanisé et ses
-yeux noirs ne me font plus peur.
-
-Pour passer le temps, on joue à la «Commission Extraordinaire». Je suis
-accusée, encore! Un allemand fait contre moi un réquisitoire terrible
-basé uniquement sur les tissus adipeux dont la nature m’a gratifiée.
-Tout le monde est maigre, ici, excepté vous, donc vous n’avez jamais
-manqué de rien, donc vous êtes une bourgeoise! Naturellement je suis
-condamnée à mort.
-
-On me dit de me mettre au mur, le commandant m’administre trois coups de
-son revolver, qui n’est pas chargé, je tombe foudroyée, nous éclatons de
-rire.
-
-Cela ne m’empêche pas de sentir vivement l’ennui, la bonne impression de
-sécurité du début, une fois effacée par l’accoutumance. Pas un journal
-français, pas un livre. Après des recherches minutieuses on a fini par
-trouver dans un coin «Le livre rouge de la guerre russo-polonaise» en
-français. Ce n’est guère attachant, et puis je l’ai bientôt lu.
-
-Impossible d’avoir une conversation intéressante, personne ne parle
-français et les pensionnaires de la mission sont des hommes d’action et
-non des intellectuels. Conspirateurs de toutes les nations de l’Europe,
-ils vont en Russie chercher un refuge contre la prison, quelques-uns
-contre la mort.
-
-Le commissaire m’a gratifiée d’un faux nom, il m’a baptisée
-Capoutchévitch, quel nom baroque; les pensionnaires en font un calembour
-macabre: capout Capoutchévitch (on tuera Capoutchévitch). Un jour il m’a
-fait appeler dans son cabinet et m’a dit:
-
---Vous êtes mère!
-
---Quoi?
-
---Oui, vous êtes mère, il faut que vous le soyez, comprenez-vous?
-
---Soit, je suis mère.
-
-Les deux Italiens sont là:
-
---Voilà vos deux fils: Michaël et Adolphe Capoutchévitch. Vous venez
-de... (une ville allemande) et vous allez en Russie avec vos enfants.
-C’est cela que vous direz aux policiers s’ils vous interrogent.
-
-Mais mes enfants ne savent pas le français et moi je ne sais pas
-l’italien, et puis, il y a une question d’âge, je suis vexée. Michaël a
-cinq ans de moins que moi, j’aurais commencé jeune. Billevesées que tout
-cela. J’essaie de graver cette histoire dans ma mémoire. Je retiens bien
-le nom de mes fils, mais impossible de me rappeler d’où je viens, cette
-ville allemande a un nom compliqué et puis je crois que le régime des
-harengs saurs que je subis est tout à fait préjudiciable à mes facultés
-d’acquisition intellectuelle.
-
-Les Russes ne connaissent pas les susceptibilités de notre pudeur. Je
-couche dans la même chambre que ces hommes; il y a quelques femmes
-autres que moi. Je dois me lever la nuit et traverser toute la chambrée
-et jamais je ne constate rien de choquant. Ces hommes, cependant, sont
-loin d’être insensibles, il y a des flirts qui même, causent des larmes.
-
-Je me couche tôt, le sommeil est le seul remède à l’ennui que j’éprouve
-dans ce milieu qui n’est pas le mien, en dépit de l’opinion politique.
-Un soir, je suis réveillée en sursaut par des cris, des pleurs, un bruit
-de vaisselle brisée dans la chambre voisine. Je suis d’abord très
-effrayée. Dans mon ignorance de tout, je pense que, peut-être il y a de
-grands événements. L’exterritorialité est violée et on arrête toute la
-mission. Je me blottis en chemise dans un placard.
-
-Voyant que tout se calme, je me risque hors de ma cachette. Rien de
-tragique. C’était la jeune femme en but à un flirt trop poussé. Pauvre
-petite humanité!
-
-On part demain pour la Russie; un commissaire de Moscou vient me voir:
-
---Vous allez être très mal me dit-il, pendant la première journée, on
-est forcé de vous faire voyager avec des émigrants et de l’armée rouge,
-excusez-nous. Ensuite vous serez très confortablement installée, vous
-aurez le wagon diplomatique.
-
-Grand merci.
-
-Au fond, je suis sceptique; on m’a promis tant de choses depuis Berlin
-que je ne crois plus guère aux paroles. Les Russes, semblables aux
-hommes de l’Orient, n’ont pas l’air de se douter qu’une promesse soit
-une chose sérieuse et qu’on n’en doit pas faire quand on n’est pas
-certain de les pouvoir tenir.
-
-On a alloué à la famille Capoutchévitch, huit cents marks pour se
-nourrir pendant le voyage, et on nous les fait dépenser en provisions
-fantastiques: quarante livres de pain, dix kilogs de sel, etc... Il n’y
-a rien à Moscou, nous dit-on; préparez-vous comme pour un voyage au Pôle
-Nord. A Moscou, il y a, en réalité, de tout; c’est l’argent qui me
-manquera, alors que je ne saurai que faire de ce sel et de ce pain
-devenu dur comme de la pierre.
-
-Enfin nous sommes partis; nous voilà dans un affreux wagon à bestiaux
-peint en rouge, une trentaine de personnes. Le coin de droite est occupé
-par des familles d’émigrants; ils emportent des sacs de linge qui
-répandent une odeur écœurante; il y a des enfants tout petits.
-
-Dans le coin de gauche, le coin aristocratique, des camarades de la
-mission et moi; au centre, des soldats rouges qui reviennent
-d’Allemagne.
-
-Un Polonais s’est caché derrière un tas de malles; il est recherché
-paraît-il. Il raconte qu’on l’a poursuivi à coups de revolver dans les
-rues de la ville; il s’était réfugié à la mission.
-
-Le jour, la porte grande ouverte, je n’ai pas trop à souffrir, si ce
-n’est de l’inconfort. Assise sur ma valise je regarde le paysage que je
-vois pour la première fois: immenses forêts de pins, villages clairsemés
-avec petites maisons de bois à nombreuses fenêtres. Au soir, les
-émigrantes entonnent un chant plaintif qui est vraiment plein de charme
-dans le jour finissant. Il dit la douleur des pauvres vies d’esclaves
-foulées par les forts depuis l’origine du monde.
-
-Le wagon--je l’ai dit--manque des commodités les plus indispensables;
-aux stations, il faut descendre et le plancher de la voiture est à un
-mètre du sol. Les soldats et les jeunes hommes sautent prestement. Ma
-maladresse m’attire des moqueries que je trouve méchantes, on m’appelle
-l’«acrobatic». L’envie m’étouffe de dire à ces gens que si je n’ai pas
-leur souplesse, j’ai ce qu’ils n’ont jamais eu et n’auront jamais.
-
-Un jeune homme, sanglé dans un impeccable uniforme kaki, fait les
-fonctions de conducteur: il s’occupe surtout des soldats auxquels il
-distribue du pain et des boîtes de conserve.
-
-Voilà la nuit. Ceux qui, venus légalement ont des bagages, tirent des
-couvertures. Je n’ai rien et je dois m’étendre sur les paniers d’osier.
-On ne m’offre rien; il faut même que je demande une tasse de thé lorsque
-j’ai soif; on n’a pas l’idée de me la proposer. J’ai abdiqué mon
-amour-propre parce que je veux vivre mais, comme j’enrage d’être faible,
-d’être obligée de m’abaisser devant ces gens. O Paris, mon Paris! où du
-moins je ne demande rien à personne. Le «commandant» pourrait venir
-m’offrir un passeport pour la France, je le prendrais avec joie; je ne
-suis pas encore en Russie et l’envie de la voir m’a déjà passé.
-
-Impossible de dormir dans l’air empuanti. J’ouvre un peu la lourde porte
-et cela me vaut les récriminations à cause du froid. Je m’assois sur ma
-valise juste en face de la fente pour respirer directement le filet
-d’air qui arrive du dehors. Des insectes dégoûtants courent, je les sens
-sur mon corps. Comme personne ne me voit, je donne libre cours à ma
-faiblesse et pleure amèrement.
-
-Nous sommes dans la capitale d’un Etat tampon; le wagon diplomatique
-promis n’est pas arrivé. La voiture «bolchevique» où nous logeons est
-parquée seule au fond de la gare comme une pestiférée. Il nous est
-défendu de sortir en ville. Je vais au buffet me restaurer un peu et je
-regarde la liberté à travers les fenêtres qui donnent sur la place.
-Qu’ai-je fait pour voyager comme une prisonnière?
-
-Le soir, comme je rentre au wagon, un policier me met la main sur
-l’épaule; je me dégage et cours vers la voiture en criant: «Ich gehe
-nach Rusland» (je vais en Russie).--Ah! ah! «ich gehe nach Rusland!»
-crient haineusement trois hommes qui passent. Je comprends de quelle
-ceinture de haine les heureux de ce monde ont entouré la nation où, pour
-la première fois le prolétariat a osé s’affranchir.
-
-Je raconte l’incident à un soldat allemand qui est dans l’armée rouge;
-il frémit de colère; il voudrait avaler tous les Etats tampons.
-
-Enfin, on nous raccroche à un train et nous repartons, du moins, je le
-crois. C’était une illusion, car au matin on est de nouveau dans la
-ville que nous avions quittée la veille au soir.
-
-Encore une halte qui dure toute la journée; je suis brisée des nuits
-sans sommeil et je pense encore une fois que je finirai par laisser ma
-vie dans ce voyage.
-
-Au soir nous repartons et, après avoir roulé toute la nuit et toute la
-matinée, les locomotives, chauffées au bois ne font guère plus de trente
-kilomètres à l’heure, nous nous trouvons à la frontière russe.
-
-Je comptais entonner l’_Internationale_ en pénétrant enfin sur le
-territoire béni du communisme, mais tout mon enthousiasme est parti, je
-suis trop malheureuse. Si encore je n’avais à endurer que des
-souffrances matérielles, ce ne serait rien. Je souffre d’être séparée de
-mon milieu, d’être avec des gens d’une culture inférieure qui ne voient
-guère en moi autre chose qu’une vieille femme et qui me traitent comme
-telle avec, en moins, les égards que la civilisation donne à ceux qui
-ont le malheur d’avoir l’expérience qui ne s’acquiert qu’avec les
-années.
-
-D’ailleurs l’enthousiasme n’anime personne. Même l’Italien au caractère
-insouciant qui chantait toute la journée à la mission se tait
-maintenant. Il n’y a, pour se réjouir, que la jeune Australienne.
-
-Je m’étais demandé comment l’idée d’aller servir la Russie avait pu
-germer dans une telle personne. Elle ne sait rien du communisme et ne
-sort, lorsqu’elle en parle, que des puérilités; elle passe tout son
-temps à manger, car elle a une malle pleine de provisions, et, quand
-elle ne mange pas, elle flirte avec trois hommes, mes deux «fils», et
-son compagnon de voyage. A l’annonce qu’enfin on est en Russie, elle
-ouvre la lourde porte; c’est la nuit, mais cela ne fait rien, elle veut
-voir quelque chose du pays tant désiré. Jolie fleur d’idéal, poussée
-toute seule au milieu des chardons vulgaires.
-
-Encore un arrêt, et on détache notre wagon qui reste seul; pourquoi?
-Mystère. On nous dit que nous ne partirons qu’après-demain. Sur les
-voies il y a des trains qui stationnent, sans doute pour longtemps, car
-aux portes des wagons, des wagons à bestiaux peints en rouge, sont
-apposées de petites échelles qui facilitent la montée et la descente.
-L’un des trains est rempli de soldats qui ont l’air de camper là. Des
-wagons sont organisés en salles à manger, d’autres en bureaux. Aux
-panneaux, les portraits de Lénine et de Trotsky. Je vois une femme
-soldat, la première; elle est vêtue comme ses camarades hommes, sauf
-qu’elle a une jupe; dans sa main, elle porte un fusil. Je voudrais
-m’approcher d’elle, lui parler, mais les avanies multiples que j’ai
-endurées dans ce terrible voyage m’ont affligée d’une misanthropie
-invincible, et je me dis que cette femme n’est peut-être qu’une brute,
-elle aussi.
-
-Un autre train est plein de gens qui quittent la Russie. Ils campent là
-depuis longtemps sans doute, car devant les wagons ils ont installé des
-cuisines. Ils font cuire des pommes de terre, des ragoûts. Je crois
-d’abord que ce sont de pauvres gens qui fuient la Russie affamée. Mais
-non; à travers les portes ouvertes des wagons on voit, au milieu d’un
-désordre indescriptible de chiffons et de meubles, de riches samovars
-qui brillent. Des femmes, par-dessus des robes haillonneuses, ont de
-magnifiques manteaux de fourrure. Ce sont des juifs lithuaniens qui
-retournent dans leur pays.
-
-Nous allons voir une petite ville, le conducteur, quelques camarades et
-moi.
-
-Elle est à cinq kilomètres. Nous traversons un beau pays de collines et
-de lacs; volontiers, on villégiaturerait là. Mais c’est sauvage, me dit
-un Russe qui connaît le pays: vous ne trouveriez rien du bien-être que
-donne la civilisation. Les champs sont cultivés; il me paraît y avoir
-beaucoup de blé. La ville est mal tenue; les pavés pointus rendent la
-marche très difficile et il y a partout des trous. Nous entrons dans une
-boutique pour acheter à manger, impossible, des prix fantastiques pour
-des aliments sordides.
-
-Les habitants ne disent rien à mes camarades qui portent l’uniforme de
-l’armée rouge; mais ils éclatent de rire en me voyant et ils me crient
-des insultes que je ne comprends pas.
-
-J’ai le malheur d’être femme, et moi qui croyais que la femme était
-affranchie dans ce pays, qu’elle avait droit de cité au même titre que
-l’homme.
-
-Je vois qu’ici il y a beaucoup à faire pour élever les gens, je ne dis
-pas jusqu’au communisme, mais seulement jusqu’à la civilisation.
-
-Au centre de la ville un marché minable. Tout de même, on y trouve du
-fil, des aiguilles, du savon; le blocus s’est amendé.
-
-Les maisons sont en pierre, mais lézardées, et abandonnées, un désordre
-et une saleté dont nous n’avons pas idée. Au bord d’un lac magnifique
-est un jardin public. L’endroit serait ravissant si un peu de notre
-Europe passait par là.
-
-Notre conducteur découvre, ô bonheur! le restaurant soviétique. Pour une
-petite fortune, nous y mangeons une soupe à peu près passable, un riz
-semblable à de la colle, arrosé d’un verre de thé. Nous payons parce que
-nous sommes étrangers, les ressortissants ne paient pas; ils apportent
-leur carte de «paioc».
-
-Nous rentrons, la soirée s’annonce très froide, déjà. J’ai l’idée
-d’aller chercher du bois mort dans la forêt voisine; un camarade, avec
-un morceau de tôle et un vieux bout de tuyau confectionne un poêle. Dans
-le vent, ce poêle tire effroyablement, les flammes montent très haut,
-des étincelles sont projetées au loin. J’ai peur que le feu ne prenne à
-notre wagon: quelles seraient pour nous les conséquences? Je n’ose pas y
-penser, dans ce pays où tout est militarisé.
-
-Enfin, le matin du troisième jour, j’entends les enfants des familles
-émigrantes crier joyeusement: «paravoz, paravoz» (locomotive). Une
-locomotive arrive, en effet: on forme un train auquel on accroche notre
-maison roulante; nous voilà partis.
-
-Les villages défilent; maisons de bois aux nombreuses petites fenêtres;
-quelques grandes gares, elles sont lamentables d’abandon, de désordre et
-de malpropreté. Sans doute, cela tient au pays plus qu’au régime: car
-j’ai déjà remarqué que la gare de Riga, capitale de la Lettonie, est
-très sommairement aménagée.
-
-Toute une population en haillons s’agite dans les gares; les spéculants,
-surtout des enfants, crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons.
-Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur par une théière peinte
-sur la porte. On donne là de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à
-jeter le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours un paquet
-dans sa poche.
-
-Encore un arrêt; cette fois, il est sérieusement question de nous
-changer de wagon; serait-ce enfin le wagon diplomatique?
-
-Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très mauvais état. Et on a
-failli nous l’interdire parce que les «papiers» n’étaient pas prêts. Je
-manifestais l’intention d’y monter quand même, quitte à abandonner ma
-pauvre valise; on se récria contre une pareille indiscipline.
-
-Enfin, voilà les papiers. Quels papiers? Mystère. Tout est mystérieux
-pour moi depuis que j’ai quitté X... Quand je demande un renseignement,
-on ne me répond pas autrement que par un regard de dédain qui s’adresse,
-je crois, à mon sexe.
-
-Nous sommes en règle; allons, tant mieux, et je finis par croire que
-j’ai de la chance, car le train part. Encore cinq minutes et nous
-restions là, jusqu’à quand.
-
-Tout délabré qu’il soit, ce wagon est superbe en comparaison de l’autre.
-Il est aménagé à la russe; pas une place de perdue tant dans la
-troisième dimension que dans les deux autres.
-
-Partout des planches, repliées le jour et qui, relevées la nuit,
-deviennent des lits, durs à la vérité, mais quand même confortables, car
-on peut s’étendre. Il y a deux planches dans la hauteur du wagon, ce qui
-fait avec la banquette, trois lits. Mêmes dispositions dans le couloir;
-en somme, neuf personnes peuvent dormir à l’aise dans un compartiment.
-
-Nous sommes dans le rapide, demain nous serons à Moscou; enfin, voilà
-six semaines que j’ai quitté Paris.
-
-Une dispute éclate dans le compartiment; c’est l’Australienne et ses
-trois flirts: l’ouvrier russe qui l’accompagne depuis l’Australie l’a
-traitée de personne immorale. Naturellement, elle se fâche; elle crie,
-pleure, emplit le wagon de ses récriminations. Les Italiens prennent
-parti et tous ces révolutionnaires sont tellement absorbés par
-l’intéressante discussion qu’ils ne voient pas qu’on est à Moscou et
-qu’il faut descendre.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Mon séjour à Moscou
-
-
-I
-
-Le commissaire de la mission de X... m’avait annoncé qu’à Moscou je
-serais logée à l’hôtel Luxe en ma qualité de propagandiste. Un camarade
-qui faisait partie de notre troupe avait promis de m’y conduire. Mais
-X... est loin; le camarade me rit au nez lorsque je lui rappelle sa
-promesse.
-
-On nous laisse à la gare, les Italiens, une femme qui garde ses
-nombreuses malles, l’Australienne, les familles émigrantes et moi.
-
-Les autres qui connaissent Moscou sont partis, ils vont s’occuper de
-nous, disent-ils et reviendront dans une demi-heure. Nous sommes arrivés
-à onze heures du matin: les heures passent; personne. Il fait froid et
-il pleut, je pénètre dans le hall; sur un mur des emblèmes soviétiques,
-des portraits des chefs du Gouvernement; mais tout cela vieilli, jauni,
-plein de poussière; mon cœur ulcéré par le mauvais voyage m’y fait lire
-la lassitude, l’abandon du premier enthousiasme. Dans un coin un piano,
-une jeune fille qui porte au bras le brassard de la Croix-Rouge joue des
-valses lentes. Je lui demande de jouer l’Internationale; elle a un
-sourire de mépris qui va à moi ou à la chanson, je ne sais pas;
-peut-être à toutes les deux. J’ai froid; j’ai faim. Il y a bien une
-cuisine soviétique d’où je vois sortir des gens avec du pain et des
-saucisses appétissantes; mais je n’y ai pas droit. Je n’ai droit qu’au
-buffet bourgeois: il est au diapason de la classe. Sur le haut meuble
-luxueux traînent dans des assiettes poussiéreuses quelques gâteaux
-défraîchis, sur lesquels se restaurent d’innombrables mouches.
-
-Mais je ne suis pas en situation de faire la difficile. Je mange un de
-ces gâteaux que j’arrose d’un abominable café au lait couleur de
-poussière délayée; j’en suis quitte pour quelques milliers de roubles.
-
-A six heures du soir les camarades reviennent; ils se sont occupés
-d’eux-mêmes et pas de nous. Ils nous disent que nos papiers ne sont pas
-prêts et que nous devons rester là; combien de temps, on ne sait pas.
-
-Je suis furieuse. Certes, je ne demande l’aide de personne, mais au
-moins qu’on me laisse me débrouiller. Je ne veux pas coucher sur un banc
-de la gare: après tout je suis dans la capitale de la Russie et j’ai un
-peu d’argent; je trouverai bien une chambre, que diable!
-
-Les Italiens paraissent consternés de mon indiscipline; mais je n’ai
-cure de leur opinion et je m’en vais.
-
-La petite place est encombrée de marchands qui vendent des cigarettes,
-des pommes, du pain noir, des poissons secs. Où aller, comment me
-diriger? Je suis ici bien autrement isolée qu’en Allemagne, à peine si
-je puis lire le nom des rues à cause de l’alphabet russe et je n’ai sur
-moi aucune adresse, puisque j’ai tout brûlé en Lithuanie. Je regarde
-bien la disposition des rues car si je ne trouve pas d’hôtel il faut que
-je puisse au moins revenir à la gare. Je suis bientôt toute mouillée car
-il pleut.
-
-Moscou est une capitale, mais la Russie n’est plus en régime
-capitaliste, par conséquent il n’y a pas d’hôtels. Je dois me remettre
-sous la tutelle de mes compagnons, si odieuse me soit-elle devenue.
-
-J’ai cependant un espoir. Dans une large rue, je vois une enseigne:
-chambres meublées.
-
-J’ai pu la déchiffrer parce que je sais un peu de russe; entrons.
-
-Ce n’est pas facile d’entrer, pas de concierge, personne, enfin au fond
-d’une cour je trouve un escalier délabré. Au premier étage j’entre par
-la porte ouverte dans un appartement dévasté, des meubles brisés sont
-dans tous les coins; des lattes du parquet même sont arrachées. Un bruit
-de voix me guide, je traverse plusieurs chambres. Enfin dans une pièce
-bien abandonnée aussi, deux femmes assises à une table sur laquelle
-trône un magnifique samovar prennent du thé. L’une d’elles se lève et
-vient à moi; je dis l’objet de ma visite.
-
-«Nous n’avons pas de chambre, répond-elle en excellent français, ce
-n’est pas nous qui louons, c’est une de nos amies, la femme d’un
-général.» Très aimablement on me fait asseoir pendant qu’on me donne
-avec l’adresse un mot de recommandation. La dame me reconduit jusqu’au
-bas de l’escalier.
-
-Dans la rue je réfléchis: loger chez la femme d’un général, peut-être
-d’un général réactionnaire, cela peut être dangereux. Retournons d’abord
-à la gare; je n’irai à l’adresse indiquée que si je suis vraiment
-abandonnée.
-
-A la gare je trouve un nouveau conducteur; on me cherchait. Il fait
-embarquer nos bagages sur un affreux camion traîné par un cheval étique.
-Nous montons et nous asseyons tant bien que mal sur nos valises; les
-cahots de la voiture menacent de nous en précipiter à chaque instant; il
-pleut à verse. C’est dans ce triste équipage que je fais mon entrée dans
-la capitale du communisme.
-
-Le quartier que nous traversons présente l’aspect de la désolation la
-plus lamentable. Les gens sont vêtus de guenilles et chaussés de
-chiffons retenus par des ficelles; des femmes portent des robes en toile
-de sac. Beaucoup de ces gens ont sous leur bras un énorme pain noir.
-
-Devant certaines maisons, de longues queues de femmes et d’enfants
-attendent je ne sais quoi.
-
-C’est cela la Russie? Ah! mon Dieu, Wells avait raison!
-
-De cette misère nous en sommes cause. La bourgeoisie mondiale a suscité
-à la Russie déjà ruinée par la guerre impérialiste des guerres
-interminables. Par le blocus, elle a privé ce malheureux pays des
-produits industriels indispensables parce qu’il ne sait pas les
-fabriquer lui-même. Je me rappelle une phrase du commissaire de X...
-pour répondre à mes critiques de l’organisation dont j’avais pâti
-pendant mon voyage: «Oui nous sommes mal organisés; mais nous avons
-battu Kornilof, Dénikine, Wrangel, tenez, mon tabac, c’est du tabac de
-Wrangel.»
-
-Je peux voir que Moscou est loin d’être dénuée au point de vue des
-aliments. Dans les boutiques, des choux énormes, des pommes de terre, de
-grands poissons conservés et jusqu’à des vins fins.
-
-Quelle ville originale! Elle ne ressemble à aucune capitale de l’Europe.
-D’innombrables chapelles à coupoles dorées: le Kremlin entouré d’un mur
-en briques rouges avec des créneaux.
-
-Après une course très longue, nous nous arrêtons devant une grande
-bâtisse peinte en blanc.
-
-Une dame assise à un bureau nous reçoit plus que froidement et je
-commence à m’inquiéter.
-
-Où nous a-t-on conduits? Quelle est cette maison? Des cris d’enfants qui
-jouent arrivent jusqu’à moi; j’interroge:
-
---Ecole?
-
---Non.
-
---Hôpital?
-
---Non, refuge.
-
-Ainsi on me loge dans un refuge. Moi, une propagandiste qui viens
-visiter la Russie dans le but unique de la servir. Par exemple!
-
-Si on me considère aussi peu, que ne m’a-t-on refusée à Berlin. Si on
-m’a payé le voyage à Berlin c’est qu’on tient un peu à moi; alors,
-pourquoi me traiter de la sorte? Vraiment des anti-bolchevistes auraient
-organisé mon voyage de façon à me donner l’horreur de la Russie
-communiste qu’ils n’auraient pas mieux fait.
-
-Au bureau, pas moyen de m’expliquer; un scribe qui retourne vingt fois
-sa plume dans ses doigts avant d’écrire un mot ne veut rien savoir de
-moi; il se tourne vers les Italiens qui sont des hommes.
-
-Les Italiens augmentent la confusion; ils tiennent à garder le nom de
-Capoutchévitch et ils voudraient me l’imposer.
-
-Je proteste; je veux mon nom, qui est un nom de militante connue à
-Paris: je n’ai que faire de la maternité d’occasion dont on ne m’a
-affublée que pour la sécurité du passage à travers les Etats tampons.
-
-Mais le «fonctionnaire» n’a de papiers qu’au nom de Capoutchévitch; il
-ne connaît pas Pelletier et ne veut pas m’écouter.
-
-On nous fait monter tout en haut et on nous donne, à l’Australienne et à
-moi, une mansarde en réparation. On y apporte deux lits garnis chacun
-d’un matelas très mince et d’une saleté repoussante. Ni draps ni
-couvertures. Voilà!
-
-Mais, j’ai faim.
-
-Demain!
-
-Les fenêtres, toutes petites, sont à ras de terre: elles donnent sur la
-Moscova; il fait froid, je suis en vêtements d’été et j’ai reçu la pluie
-dans tout le trajet de la gare. Je n’ai pas mangé, et depuis mon départ
-de la mission je me restaure fort mal de pain et de saucisson. Je
-frissonne déjà; j’ai peur de la congestion pulmonaire qui m’emporterait
-en quelques jours.
-
-Et l’Australienne, qui sait le russe, me dit que nous sommes dans une
-demi-prison et que nous n’aurons pas le droit de sortir avant qu’on nous
-ait fait un passeport. Je désespère.
-
-L’Australienne me propose de rapprocher son lit du mien, afin que je
-puisse profiter de sa couverture; j’accepte avec empressement.
-
-Les Italiens et les compagnons de la jeune fille sont dans la chambre en
-face. J’y vais le lendemain, et je me rassure un peu en voyant que le
-«conducteur» a couché là.
-
-Il va nous emmener au «Comité Exécutif»; mais il n’emmènera pas tout le
-monde. J’ai déjà peur d’être évincée, parce que les Italiens tiennent à
-m’imposer le nom de Capoutchévitch. Mais le «conducteur» sait que je ne
-suis pas la mère de ces hommes, il déclare que j’irai au «Comité».
-
-Après une très longue marche, avec beaucoup de détours (le conducteur
-semble mal connaître la ville), nous arrivons à un palais superbement
-meublé: vitraux, tableaux, œuvres d’art, meubles de prix, fauteuils et
-canapés luxueux. C’est le palais de l’ambassadeur d’Allemagne.
-
-Mais personne n’est encore arrivé; seules deux vieilles dames assises à
-un bureau, semblent reviser une liste. L’une a des cheveux courts tout
-blancs.
-
-J’expose mon cas; les dames parlent français.
-
---Oh! si vous êtes aux «Emigrants», restez-y, fait l’une d’elles; il n’y
-a pas de place à Moscou.
-
---Mais je suis venue pour étudier la Révolution; il faut que je voie des
-camarades, dans cet endroit je ne puis rien apprendre.
-
-Elles ne répondent pas.
-
-Désespérée, j’écris à Y., un camarade dont je recevais la correspondance
-à Paris; il habite Pétrograd.
-
-Ma lettre terminée, une des dames la prend, la lit et la montre à sa
-compagne: «Regardez donc, dit-elle, comme la lettre L est mal faite;
-c’est étrange.»
-
-Bon, voilà que l’on prend mon innocente requête pour je ne sais quel
-cryptogramme contre-révolutionnaire.
-
-Mais l’heure passe; les employés, hommes et femmes, arrivent, il y en a
-beaucoup. A peu près tout le monde est mal habillé: vieilles robes
-d’avant-guerre rafistolées tant bien que mal. Quelques hommes portent le
-costume semi-militaire des bolchevicks: hautes bottes de cuir, blouse
-russe ou dolman, casquette ornée de l’étoile soviétique.
-
-On m’amène devant le bureau d’un de ces hommes, il parle français, pas
-trop mal. Je lui raconte les principaux avatars de mon voyage; arrivée
-au récit du passage de la troisième frontière, il saute sur mes mains et
-les serre avec effusion:
-
-«Ah! vous avez fait cela! C’est que je la connais cette frontière, je
-l’ai passée: tous les trous dont vous me parlez me sont familiers. Hein,
-ils sont durs, les Lettons, plus durs que les Russes, vous avez dû en
-souffrir.»
-
-Et je ne suis qu’une pauvre Française!
-
-Il m’a fait apporter du thé avec du pain et du beurre et me donne un bon
-pour l’«Hôtel Luxe».
-
-En me reconduisant, l’aimable fonctionnaire me présente le local: «Vous
-êtes ici au palais de l’ambassadeur allemand. On l’a tué dans cette
-pièce avec une bombe. Derrière mon bureau, il y a encore des traces de
-sang.»
-
-L’autobus peint en rouge, naturellement, est confortable; il est rempli
-de monde, pas de receveur, le transport est gratuit.
-
-Nous longeons l’Arbat, puis le boulevard, une promenade plantée d’arbres
-qui ressemble de loin à notre avenue de l’Observatoire; la plupart des
-maisons sont lézardées; les boutiques, closes avec des planches clouées
-en travers. Ces quartiers, cependant sont moins misérables que ceux que
-j’ai traversés hier: la Tverskaïa est fréquentée, nous en longeons une
-partie et arrêtons bientôt devant l’«Hôtel Luxe».
-
-Une grande pancarte rouge frappe d’emblée mon regard, elle règne en haut
-des colonnes de marbre gris qui décorent l’entrée. On y lit: «L’armée
-rouge est la sauvegarde du communisme.»
-
-On me fait monter au premier et on m’indique la chambre 34, où siège le
-bureau d’admission. Je montre mon papier, on me donne une chambre tout
-en haut de l’hôtel, une carte d’alimentation et un papier violet qui
-atteste ma qualité de pensionnaire de la maison.
-
-Je monte l’interminable escalier; il y a bien un ascenseur, mais il est
-capricieux: en ce moment, le préposé m’a dit: «Nié Rabot», il ne
-travaille pas.
-
-La chambre est confortable. Un lit de fer avec des draps blancs, une
-armoire à glace de style américain, un canapé, un lavabo, une chaise, un
-tapis. J’ouvre la double fenêtre et j’aperçois les quartiers
-périphériques de Moscou, portant des coupoles d’or surmontées de croix
-dorées aussi qui étincellent au soleil.
-
-Enfin, je redeviens un être humain.
-
-En bas, dans le salon de lecture des anarchistes, les seuls Français qui
-restent me reconnaissent: «Ah! voilà Madeleine Pelletier.»
-
-Mais quatre heures arrivent: il faut aller manger. Ma carte me donne le
-droit de m’asseoir à la table des «délégat», la mieux servie. Elle peut
-tenir une cinquantaine de personnes et elle se garnit entièrement
-plusieurs fois par repas; l’Hôtel Luxe a de nombreux locataires. Il y a
-là des gens de toutes les nations du monde: Caucasiens aux cheveux et
-aux yeux très noirs, au teint basané. Ils portent des armes de toutes
-espèces: sabres, dagues, poignards, revolvers magnifiques rehaussés
-d’argent, parfois de pierres précieuses. Il y a aussi des Indiens, des
-Chinois, des Japonais; tout l’Orient venu là à la lumière et à la
-liberté.
-
-Le menu est plus que frugal: soupe très mauvaise presque toujours,
-ragoût fait de porc mal conservé, qui a le goût de viande corrompue,
-pain noir mangeable, thé à discrétion que l’on sucre avec un bonbon.
-
-Il paraît que les ouvriers de Moscou accusent les habitants du «Luxe» de
-s’empiffrer aux dépens de la République des Soviets. Si j’étais le
-Gouvernement, comme on dit chez nous, je les inviterais à tour de rôle;
-ils verraient ou plutôt ils mangeraient et n’auraient plus de
-préventions.
-
-Juste retour des choses d’ici-bas: les domestiques de l’hôtel mangent
-beaucoup mieux que nous. Lorsque je vais à la cuisine prendre de l’eau
-bouillante pour mon thé, j’envie leurs pommes de terre appétissantes,
-leurs choux bien cuisinés et les petits gâteaux qu’ils mettent à cuire
-dans le four.
-
-Mon voyage que j’ai raconté à table, suscite l’étonnement. Tout le monde
-a voyagé commodément par le train, et on se demande comment il a pu
-m’arriver tant d’aventures. «Personne ne vous croira, me dit-on, si vous
-racontez cette histoire à Paris.» Heureusement, mes ex-fils, les
-Italiens, sont là, à la table des collaborateurs, et ils racontent, en
-la dramatisant plus encore, notre odyssée à tout le monde.
-
-«Ce voyage, il est excellent, me dit un camarade. Vous avez souffert,
-vous avez tremblé à l’idée de la mort que vous croyiez proche; c’est une
-bonne leçon de révolution!»
-
-Des leçons de révolution je commence à croire qu’il m’en faudrait toute
-une série. Je suis à Moscou comme sur un volcan et je ne sais pas où
-mettre le pied. J’ai peur d’être victime de cette extraordinaire
-indifférence qui semble bien être le fond de l’âme russe, indépendamment
-de tout régime. Je m’attendais à être entourée de bonne camaraderie;
-personne n’a l’air seulement de se douter que j’existe. Si, je me
-trompe, il y a des gens qui s’intéressent à moi: les quelques
-anarchistes qui sont restés après le Congrès, et ils ont changé en
-effroi mon désappointement.
-
-Ils me racontent des histoires terribles de la W. Tchéka ou Commission
-extraordinaire: arrestations, exécutions sans jugement, dans une cave.
-
-«Soyez extrêmement prudente, me disent-ils; l’hôtel est plein d’espions.
-On tâchera de vous faire parler pour connaître votre pensée véritable.
-Certainement, quelque policier est attaché à vous surveiller; peut-être
-habite-t-il une chambre contiguë à la vôtre; peut-être des microphones
-sont-ils placés dans les meubles pour enregistrer les conversations.»
-
-Si j’étais à Paris, j’appellerais cela un délire des persécutions; à
-Moscou, ce n’est pas la même chose, mais tout de même les camarades
-exagèrent.
-
-Tout en faisant la part de l’état d’esprit dans lequel les met une
-situation anormale, je ne suis pas rassurée, car j’ai collaboré au
-_Libertaire_.
-
-Le Parti m’avait mise à l’écart autrefois, parce que j’étais trop à
-gauche. Mon anti-parlementarisme m’avait aliéné les chefs, à peu près
-tous députés. Pour pouvoir défendre mes idées, j’avais accepté d’écrire
-au _Libertaire_, qui m’ouvrait ses colonnes. Le _Libertaire_ appréciait
-mes articles sur l’antimilitarisme, le néo-malthusianisme, l’Education
-du Prolétariat, l’affranchissement de la Femme, etc. Mais, loin
-d’attaquer le bolchevisme, je le soutenais de tout mon pouvoir, autant
-qu’on voulait bien accepter ceux de mes articles qui traitaient de la
-question.
-
-Prendra-t-on la peine d’examiner mon cas avec justice? Qui sait si on ne
-me traitera pas en ennemie du seul fait de ma collaboration au journal
-qui publie la campagne anti-bolcheviste de Wilkens?
-
-L’histoire fourmille d’erreurs judiciaires de cette nature. Combien
-a-t-on guillotiné de gens pendant notre Grande Révolution qui n’étaient
-coupables qu’en apparence?
-
-Ce n’est pas sans appréhension que je remonte le soir à ma chambre. Les
-lampes électriques de faible puissance versent dans le long corridor une
-clarté lugubre; je pense à quatre-vingt-treize. Cela serait bête tout de
-même de venir mourir ici, du fait d’un régime qu’on s’est évertué à
-défendre et une phrase de Lénine me hante: on a fusillé des camarades!
-
-«Mais non, mais non, vos craintes ne sont nullement justifiées, me dit
-un fonctionnaire que j’ai rencontré par hasard. Evidemment, nous sommes
-sous le régime de la terreur; la W. Tchéka est une réalité, il faut se
-défendre: le pays est plein de contre-révolutionnaires. Si on se laisse
-aller à la clémence, les menchévistes et les anarchistes s’uniront pour
-nous renverser; c’en sera fait de notre œuvre, sans parler du massacre
-effroyable qui ne manquerait pas d’avoir lieu. Mais il ne faut tout de
-même pas nous prendre pour des sauvages; la W. Tchéka, elle n’est pas
-pour vous!»
-
-Je dors mieux cette nuit-là dans la chambre 331 de l’hôtel «Luxe».
-
-L’horaire de Moscou diffère beaucoup du nôtre. Vous seriez très
-indiscret en allant visiter avant onze heures du matin une personne avec
-qui vous n’êtes pas intime. En revanche vous pouvez sans crainte l’aller
-voir une heure après minuit; c’est une heure normale, on ne se couche
-guère avant trois heures. En réalité, lorsque les Russes sont couchés,
-nous le sommes aussi. A mesure que j’avançais dans l’Est, je devais
-retarder ma montre, car lorsqu’il est onze heures à Moscou, il n’est que
-huit heures à Paris. Mais sans jeu de mots, on peut dire que seul le
-soleil est le maître de l’heure, il reste donc vrai que les Russes se
-couchent fort tard et se lèvent de même.
-
-De dix heures à midi, on sert le premier déjeuner dans la salle à manger
-de l’hôtel «Luxe». On s’achemine d’abord vers un petit bureau où on
-présente sa carte d’alimentation; la préposée vous la prend et coupe le
-numéro correspondant au quantième du mois; elle vous remet en échange un
-ticket qui donne droit au repas. Une fois par semaine on touche des
-cigarettes; j’ai touché en outre deux savonnettes et une livre de
-bonbons que j’ai accueillis comme bien on pense avec un grand plaisir.
-Muni de son ticket, le pensionnaire va s’asseoir à table. Une bonne lui
-prend le papier et lui remet en échange une assiette garnie d’un morceau
-d’omelette, d’un morceau de beurre et d’un carré de gruyère. Je mange
-rarement le beurre qui est rance presque toujours. Alors mon voisin me
-dit: «Elle ne mange pas le beurre, ces une menchévik!» Pour corriger sa
-mauvaise impression je mets le beurre sur son assiette: «Mangez; vous
-serez doublement communiste!»
-
-Non seulement il ne faut pas récriminer sur la nourriture, ce qui après
-tout n’est que de la politesse; mais il est de bon ton de la manger, ce
-qui tout de même est excessif. Les camarades sont un peu puérils à cet
-égard de mêler la politique à ces questions de mangeaille. J’ai remarqué
-que deux anarchistes recherchent ma société à table, non pour ma
-conversation mais pour les revenants-bons qui ne manquent jamais de leur
-échoir; car je suis affligée d’un détestable estomac qui se rebelle
-contre la cuisine soviétique.
-
-Le pensionnaire français doit s’armer de patience, car il faut attendre
-jusqu’à quatre heures le second repas qui est le plus abondant de la
-journée, une soupe, un ragoût de porc conservé. Enfin de dix heures à
-minuit, petit repas composé de pain, de beurre et de poisson fumé en
-très petite quantité. Le thé est à discrétion à tous les repas; c’est
-sur lui que je me rattrape, car avec le thé on a un bonbon ou un morceau
-de sucre; et on sait que le sucre est un dynamogène.
-
-Malgré son aide cependant, je me sens dépérir, j’ai des vertiges, après
-un kilomètre de marche, je me sens déjà fatiguée et j’ai toutes les
-peines du monde à lire pendant une heure de suite un traité de physique
-que j’ai pris à la bibliothèque du Komintern.
-
-Je réussis à échanger contre deux cent cinquante mille roubles
-soviétiques un billet de cent francs français. J’en profite pour aller
-me payer les jours où j’ai trop faim, un dîner au restaurant
-capitaliste. Elles ne sont pas brillantes ces stolovaïa, mot à mot
-(salles à manger) de Moscou. Une pauvre petite boutique avec quelques
-tables recouvertes de serviettes maculées de taches. C’est la patronne
-ou le patron qui sert et le plus souvent ils le font en costume de
-ville, sans tablier, on dirait qu’ils font ce métier en amateurs. Tout
-de même pour mes trente mille roubles j’ai là un bon beafteck avec des
-cornichons à la russe, des pommes de terre, un gâteau, un verre de thé:
-pas de vin, il est à un prix inabordable. Ce dîner ingéré, je vois sous
-un meilleur jour la vie en général et Moscou en particulier.
-
-La première fois, j’ai la naïveté de raconter mon «festin» aux
-camarades.
-
-Les voilà qui s’indignent, de pareilles choses, disent-ils, ne s’avouent
-pas, et quand on a la faiblesse de les faire on doit avoir la pudeur de
-les cacher.
-
-Quelle pudeur? Mais c’est au restaurant que je suis allée. Est-ce que la
-nouvelle politique ne permet pas le commerce; si on laisse les
-restaurants ouvrir leurs portes, c’est pour qu’on aille s’y restaurer.
-
-Lénine tolère, mais il ne permet pas; surtout à une communiste qui doit
-se contenter de ce que la République des Soviets lui donne.
-
-Je trouve à la fois puérils et mesquins ces reproches. Je comprends la
-nécessité de la dictature et admets volontiers que les camarades
-s’inquiètent de mon attitude politique; mais avoir à tenir compte de
-l’opinion de mon entourage pour des questions de mangeaille serait me
-rabaisser singulièrement. Les hommes font du communisme qui est une
-belle idée une bien pauvre petite chose: j’ai déjà envie de retourner à
-Paris.
-
-Allez au restaurant, me dit malicieusement un délégué; c’est même la
-seule façon de ne pas tomber malade; seulement n’en dites rien.
-
-L’hôtel «Luxe» n’est pas trop mal tenu. Les chambres sont faites tous
-les jours, les escaliers balayés, les commodités nettoyées, ce qui ne
-les empêche pas d’être fort sales dès le milieu de la journée. Depuis la
-guerre on ne fait pas de réparations et les russes sont en général très
-peu soigneux.
-
-Une nuit je suis réveillée par un bruit soudain dans ma chambre. Quoi?
-Serait-ce un membre de la W. Tchéka qui vient épier mon sommeil? A
-Moscou dans un hôtel soviétique, on ne pense pas aux voleurs. Je tourne
-le bouton de l’électricité; personne. Sans doute je rêvais, ou bien le
-bruit venait de la chambre à côté. J’éteins: le bruit recommence; on
-remue les papiers dans ma corbeille de rebut. Je rallume, un énorme rat,
-gros comme un jeune chat, saute de la corbeille et se réfugie dans un
-trou, près du radiateur.
-
-Sans avoir précisément peur, je suis gênée pour me rendormir: il doit
-avoir de grands besoins, ce respectable spécimen de la gent ratière;
-s’il allait prendre l’offensive et grimper sur mon lit.
-
-Le lendemain j’utilise mon élémentaire connaissance de la langue russe
-pour porter mes doléances à la bonne.
-
-Balchoïa Krissa! (un grand rat), dans ma chambre...
-
-Elle éclate de rire. Un grand rat, en voilà une affaire, faut-il que ces
-étrangères soient mijaurées! Des grands rats; il y en a plein la maison,
-nitchévo (cela ne fait rien).
-
-Il faut me résigner à vivre dans la société de ce rat bolchevik; pour le
-bien disposer en ma faveur, je lui donne à manger dans son trou.
-
-Me voilà donc entretenue aux frais de la République des Soviets; on me
-loge, on me nourrit, on me blanchirait si j’avais du linge, car il y a
-une blanchisseuse dans l’hôtel; mais à part cela on ne s’occupe pas plus
-de moi que si je n’existais pas.
-
-Je ne suis cependant pas venue à Moscou en villégiature; je voudrais
-bien voir les institutions soviétiques. Il paraît que je viens trop
-tard. Pendant le Congrès, un service spécial s’occupait de montrer aux
-délégués les institutions bolchevistes. Les délégués sont partis, le
-service est désorganisé; les gens qui l’assuraient sont occupés à autre
-chose. Débrouillez-vous!
-
-Me débrouiller, je ne sais pas la langue: je lis mal le nom des rues et
-je m’égare. Pour trouver une maison, je dois y aller trois ou quatre
-fois. Je suis brisée de fatigue tous les soirs, à marcher à pied sur des
-pavés pointus. Il n’y a presque pas de tramways, et on ne peut les
-utiliser qu’à certaines heures, d’ailleurs il faudrait connaître la
-ville pour pouvoir s’en servir.
-
-Un délégué qui est parti m’a donné quelques adresses dont celle d’un
-secrétaire de ministre. J’y vais, partout on m’accueille froidement et
-on me fait des promesses qu’on ne tient pas. Je suis tout à fait
-découragée; toutes mes peines, les dangers courus auront été vains; je
-quitterai la Russie sans avoir rien vu qui vaille la peine.
-
-Moscou est une ville très originale. Avec son Kremlin, ses innombrables
-chapelles à coupoles byzantines elle rappelle l’Orient. Au milieu de la
-place Rouge s’élève l’échafaud de pierre sur lequel on coupait la tête
-autrefois; de là le nom de Place Rouge.
-
-Partout des traces de la Révolution. Sur le boulevard, près de l’Arbat,
-une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. A
-quelques pas de là, tout un pâté de maisons a été détruit par
-l’artillerie; il n’en subsiste qu’un immense tas de pierres sous lequel
-il y a m’a-t-on dit plus de cent cadavres.
-
-Partout des maisons rasées; d’autres peu endommagées mais dont les murs
-sont criblés de balles, on a fusillé là. Souvent on rencontre des
-convois de prisonniers conduits à la manière primitive entre des
-soldats baïonnette au canon. De quoi sont coupables ces gens?
-Contre-révolutionnaires? simples voleurs? Il y a malheureusement
-beaucoup d’enfants. Ce sont «des spéculants» qui vendent dans les rues
-des cigarettes, des allumettes, des pommes. Leur état ne paraît pas les
-impressionner beaucoup; ils rient, interpellent les passants.
-
-La place du théâtre est presque occidentale avec ses jardins pourvus de
-bancs hospitaliers, les mères viennent là promener leurs enfants; elles
-sont convenablement vêtues, coiffées de chapeaux; les enfants aussi;
-c’est presque notre Luxembourg.
-
-Dans les carrefours: des chapelles; il y en a de minuscules, qui du
-dehors rappellent, la croix mise à part, les bureaux d’omnibus
-parisiens. Les murs intérieurs sont entièrement garnis d’icones en
-argent doré, protégées par des verres. A une petite hauteur au-dessus du
-sol les glaces sont recouvertes d’une couche épaisse de crasse. C’est le
-résidu laissé par les baisers dévots des milliers de fidèles. Et tout le
-long du jour des gens entrent; ils s’agenouillent et posent leurs lèvres
-sur cette crasse dégoûtante. Ce spectacle me fait faire de singulières
-réflexions, sur l’état de civilisation de la Russie.
-
-Qu’est-ce que de pareilles gens peuvent comprendre au communisme? Quand
-nos ouvriers français qui leur sont heureusement supérieurs ne le
-comprennent pas. Je vois la situation; le communisme est l’œuvre d’une
-infime minorité de militants qui a réussi à s’imposer à ces masses
-amorphes à la faveur de la guerre. La révolution russe est le résultat
-d’une conspiration blanquiste qui a réussi, grâce à la situation
-spéciale.
-
-Au fond toutes les révolutions ne sont que cela et on peut suspecter la
-sincérité révolutionnaire de ceux qui prétendent qu’il faut avoir la
-majorité pour transformer la société. La majorité, on ne l’a jamais. La
-masse a toujours été et sera longtemps encore la pâte amorphe bonne
-seulement à recevoir la forme qu’un petit nombre de gens intelligents et
-audacieux voudront bien lui donner.
-
-Faut-il voir dans cette incommensurable ignorance du peuple russe un
-présage de défaite révolutionnaire? Nullement. Ce peuple a subi le
-tsarisme; c’est-à-dire une minorité d’aristocrates; pourquoi ne
-subirait-il pas les bolchevistes? Que les communistes obtiennent la paix
-des nations capitalistes; qu’ils finissent par arriver à donner à manger
-à tout ce monde; ils seront solides. Et, alors que les gens du tsarisme
-ne songeaient qu’à jouir personnellement, les bolchevistes peu à peu
-décrasseront ce peuple.
-
-J’erre le long des quais déserts de la Moskova. En face de moi, dans
-l’enceinte du Kremlin, se dresse, au milieu d’un fouillis de clochetons,
-l’ancien palais des Tsars. En arrière, une coupole surmontée d’un
-drapeau rouge; c’est là, m’a-t-on dit, que travaille Lénine.
-
-J’évoque les générations de princes et de princesses chamarrés de
-titres, couverts de soie et de diamants qui évoluaient autrefois à
-l’intérieur de ces palais. Ils étaient des hommes et des femmes comme
-les autres, ni plus intelligents ni meilleurs. Leurs ancêtres, gens
-d’audace et de peu de scrupules, s’étaient imposés aux masses
-populaires. La sottise, l’ignorance quasi animale de ces masses avaient
-fait accepter leur domination; les siècles à travers des tueries sans
-nombre, avaient transformé les descendants en une surhumanité fictive.
-
-En de pauvres chambres éparses dans toutes les grandes villes du monde,
-des gens, vêtus d’habits usagés, chaussés de bottines éculées,
-étudiaient, écrivaient pour forger les théories de transformation
-sociale. Ils correspondaient entre eux, formaient des sociétés que
-défaisaient, à mesure, la rivalité, l’égoïsme de la trahison. Des
-enthousiastes perpétraient l’attentat terroriste et dévouaient leur vie
-au lointain avenir.
-
-Enfin, les temps sont venus et l’héritier de toutes ces générations de
-conspirateurs est maintenant dans ce palais qu’ont abandonné pour l’exil
-ou la mort les princes épouvantés.
-
-A lui, les vastes salles aux murs dorés où se prosternait la foule des
-nobles; à lui les richesses, les couronnes chargées de joyaux de toute
-une lignée de tsars.
-
-Mais, de ces richesses il ne profite pas. Il dédaigne les appartements
-splendides et c’est d’un cabinet de travail modeste que le conspirateur
-Lénine préside aux destinées de la Russie. Un pas en avant a été fait,
-les enthousiastes ne sont pas morts en vain.
-
-Je commence à m’orienter dans Moscou et je vais voir l’Université. Elle
-n’est pas très loin de chez moi; on descend la Tverskaïa jusqu’à la
-petite place où se trouve un sanctuaire minuscule. On vient là,
-paraît-il, de toute la Russie, se prosterner et baiser la crasse des
-carreaux. En face, sur le mur d’un monument de briques rouges, ressort
-en lettres blanches la fameuse inscription: «La religion est l’opium des
-peuples.» Personne ne regarde cette inscription qui a fait, cependant,
-tant de bruit dans le monde entier. On m’a assuré que le gros des
-moujicks n’en comprend même pas le sens et prendrait volontiers «opium»
-pour un saint nouveau. Je tourne à droite et longe un jardin en bordure
-du Kremlin. Au bout de l’avenue est une bâtisse toute blanche que
-surmonte une sorte de belvédère à colonnes; c’est l’Université.
-
-A qui m’adresser, je ne sais pas; il n’y a pas de concierge. Je compte
-aviser la première personne que je rencontrerai, mais j’hésite.
-D’ordinaire, les Moscovites ne renseignent pas volontiers les gens, un
-«ia nie snaiou» (je ne sais pas), dur et sec est tout ce qu’on obtient.
-
-La cour, très vaste, est occupée par un petit square. Sur un banc une
-jeune fille, sans doute une étudiante, lit un livre; je prends place à
-côté d’elle.
-
-Elle ne sait pas le français, mais elle sait l’allemand; j’engage la
-conversation: «On est en septembre, les cours ne sont pas commencés, me
-dit la jeune étudiante, mais, si vous vous intéressez à la chimie, les
-laboratoires sont ouverts; je vais vous y conduire.»
-
-Nous traversons de vastes salles abandonnées. Dans quelques-unes,
-d’énormes bancs de classe sont dans un coin entassés les uns sur les
-autres en un désordre inexprimable. Je comprends que cette qualité de
-savoir mettre chaque chose à sa place, que je croyais si simple et que
-je méprisais même, comme dénotant la mesquinerie du caractère, est
-l’effet de la civilisation et que les pays arriérés, comme la Russie, ne
-la possèdent pas encore.
-
-Nous arrivons à la section de chimie, un assistant me reçoit, il parle
-français et veut bien me montrer les laboratoires. Voici d’abord
-l’amphithéâtre des cours; il rappelle nos facultés de province. Près de
-la chaire, est un petit poêle de fortune, en briques de construction:
-«C’est avec ce poêle que nous chauffons l’hiver, me dit l’assistant,
-quand nous avons du bois. Parfois il y a, dans cette salle, plusieurs
-degrés au-dessous de zéro: impossible de travailler. J’ai voulu faire,
-l’hiver dernier, l’expérience du sodium sur l’eau; l’eau a gelé
-subitement dans le récipient.
-
-Dans le laboratoire de recherches, une dizaine de chimistes, jeunes gens
-et jeunes filles, travaillent; il reste encore des produits du stock
-d’avant-guerre. J’adore la chimie et je resterais volontiers là, dans ce
-laboratoire. Mais les conditions de la vie matérielle sont trop dures,
-je sais que je ne pourrai pas m’adapter surtout au terrible hiver.
-
-Nous passons au laboratoire de chimie élémentaire, il est vide: «A la
-rentrée, me dit mon guide, il sera rempli d’élèves. Ce sont des
-ouvriers, ils travaillent durant la première partie de la journée et
-viennent à l’Université de 4 heures à 8 heures du soir. Aucun diplôme
-n’est exigé pour l’inscription: il faut seulement savoir lire, écrire et
-les quatre règles de l’arithmétique. A force de travail, les jeunes
-élèves intelligents arrivent à se mettre au niveau de l’enseignement
-supérieur, mais la majorité se décourage, elle ne va pas jusqu’au bout.»
-
-Pour ces jeunes gens, la Révolution aura été un grand bienfait. Sans
-elle, ils fussent restés dans les ténèbres, travaillant toute leur vie à
-un métier de manœuvre, sans joie intellectuelle, livrés aux seuls
-plaisirs de la vie animale. Grâce au communisme, ils deviendront
-d’autres hommes, même ceux qui ne vont pas jusqu’à la fin des études,
-car il leur restera tout de même quelque chose de la culture reçue.
-
-Mon guide se plaint du blocus: «On ne sait pas ici ce qui s’est fait en
-France dans la chimie depuis 1914.»
-
-Je le remercie pour le dérangement et passe dans une autre section. Il y
-a de fort beaux appareils, mais ils sont recouverts de toile, rien ne
-fonctionne. Une jeune fille me fait les honneurs de l’établissement.
-Elle est très anticommuniste.
-
-L’institut, me dit-elle, a refusé catégoriquement de recevoir les
-ouvriers et, pour les éloigner plus sûrement, on exige pour
-l’inscription la connaissance de quatre langues européennes. Ces
-langues, dit-elle, sont nécessaires pour étudier les ouvrages traitant
-de notre spécialité.
-
-Un assistant me montre son laboratoire. J’ai publié dans ma jeunesse
-quelques travaux de la science qui l’occupe. J’ai le plaisir de
-constater qu’il les connaît.
-
-La mère de la jeune fille vient aussi à moi: elle se laisse aller à sa
-colère contre le régime. Mais elle a un peu peur; elle comprend que si
-je puis visiter la Russie, c’est que je suis bolchevique, elle craint
-une dénonciation. Je la rassure. Certainement je suis bolchevique, mais
-ce n’est pas une raison pour dénoncer quelques personnes isolées qui ne
-sauraient être pour le régime un sérieux danger. D’ailleurs je suis une
-intellectuelle et je croirais manquer à l’honneur en faisant une
-dénonciation.
-
-Tout ce monde vit misérablement; la mère est coiffée d’un chapeau à
-brides dont l’usage prolongé a fait une galette informe. Si vous saviez,
-me dit-elle, à quelles besognes nous sommes obligés pour vivre. Nous ne
-travaillons presque plus en notre science; on n’a pas le temps. Le
-Gouvernement ne nous donne rien ou à peu près.
-
-Dans cet établissement on ne fait qu’attendre la contre-révolution, je
-m’en rends compte. Combien d’intellectuels, en Russie, sont dans ce cas;
-ils n’ont vu en la dictature du prolétariat que l’invasion des barbares.
-C’était bien un peu cela, à vrai dire: en mettant à part les grands
-chefs qui sont des intellectuels, beaucoup de communistes n’ont qu’une
-culture primaire. Leur ignorance fait d’eux les adversaires d’études
-dont ils ne comprennent pas la portée, seules les sciences susceptibles
-d’application immédiate à l’amélioration des conditions matérielles de
-la vie sont jugées par eux dignes d’intérêt. La philosophie, la
-psychologie, les mathématiques, etc., leur apparaissent comme un vain
-bavardage.
-
-C’est tout à fait regrettable, mais il faut franchir ce stade, à la
-longue, les cerveaux finiront par s’éclairer, une élite se créera, qui
-viendra à la direction de l’Etat, et les sciences abstraites
-recouvreront leurs droits. On reconnaîtra que sans elles il n’y a pas de
-civilisation.
-
-On m’annonce que Souvarine, le délégué de la France au Comité Exécutif,
-est arrivé à Moscou et qu’il demeure dans l’hôtel, à la chambre 14. Je
-laisse passer plusieurs jours sans l’aller voir; il est relativement
-nouveau dans le Parti et ne me connaît pas. Enfin, je finis par me
-décider. Quoi, fait-il, vous ne pouvez rien voir, pas de communications,
-mais demandez une auto. Si vous ne demandez rien, vous n’aurez rien. Les
-bureaucrates, vous savez, il faut les eng..., sans cela ils ne bougent
-pas. Où habitez-vous?
-
---Tout en haut, chambre 331.
-
---Est-ce possible? mais il fallait exiger une bonne chambre. Attendez,
-je vais m’occuper de vous.
-
-Grâce à Souvarine, je descends au deuxième étage. J’ai une grande
-chambre qui présente l’avantage de posséder le téléphone, comme tout
-logement qui se respecte à Moscou. Malheureusement il ne me sert pas
-beaucoup; j’y estropie la langue russe et les demoiselles de Gutenberg
-de là-bas m’envoient régulièrement promener.
-
-Il n’y a pas encore deux heures que je suis entrée en jouissance (style
-des propriétaires parisiens) de ma nouvelle chambre, que deux hommes
-viennent me contester le droit aux délices de la Capoue soviétique.
-
-L’un, a l’air terrible avec sa grande barbe et ses grosses lunettes;
-l’autre est plus aimable. Ils s’installent en maîtres sur mon canapé,
-déploient sur ma table un immense registre. L’homme barbu me toise sans
-bienveillance. Serait-ce cette fois la W. Tchéka?
-
---Que faites-vous ici?
-
-Je suis tout à fait abasourdie par la question. Ce que je fais. Mais ne
-le sait-on pas encore. Je réponds que le journal français «La voix des
-Femmes» m’a déléguée pour... Il ne me laisse pas achever.
-
---Déléguée à quoi?
-
-Je me rappelle ce que m’a dit Souvarine des bureaucrates et je me dis
-qu’il faut répondre n’importe quoi, pourvu que cela soit précis.
-
---Je suis déléguée à la Conférence des femmes.
-
---Mais elle est finie, cette conférence. A quoi servez-vous ici, vous ne
-travaillez pas.
-
---Comment pourrais-je travailler, il y a seulement huit jours que je
-suis à Moscou.
-
---Alors on travaille pour vous?
-
-Je me rebiffe:
-
---Avec cela que je n’ai pas travaillé pour la Russie. Je ne parle que
-d’elle à Paris, dans ma propagande.
-
---Avez-vous demandé votre passeport?
-
---Non, mais je le demande, plus tôt vous me le donnerez, plus vous me
-ferez plaisir.
-
-Les deux hommes s’en vont, je suis bouleversée. Quelle sottise et quelle
-grossièreté: de telles gens feraient de moi une réactionnaire. S’ils
-croient que j’ai fait trois mille kilomètres pour me faire entretenir
-dans les conditions que j’ai dites!
-
-Je vais conter aux Français l’avanie que je viens de subir; ce sont des
-anarchistes, ils triomphent.
-
-Tout est comme cela ici; ce que l’un fait, l’autre arrive derrière pour
-le défaire. La voilà la dictature du prolétariat que vous approuvez,
-vous en sentez les effets: soyez contente.
-
-Je ne suis pas contente, mais je ne deviens pas anarchiste pour cela. Le
-mal ne vient pas du régime, il vient des hommes dont le mauvais naturel
-rendrait haïssables les meilleures institutions.
-
-Je ne suis pas tranquille, j’ai peur d’être à nouveau reléguée au
-cinquième et d’avoir à dire adieu au beau rêve d’aller visiter en auto
-les institutions soviétiques.
-
---Ne vous en faites pas, me dit un employé de l’hôtel, si ce camarade
-vous a dit tout cela, c’est «pour vous épater».
-
-Je ne suis pas épatée et ne vois aucune utilité pour la Russie à ce que
-je le sois. Je suis profondément attristée, voilà tout.
-
-L’enquête des deux hommes ne me visait pas particulièrement, ils l’ont
-faite chez tous les pensionnaires. Si on a été grossier avec moi, c’est
-que quelqu’un m’en veut, à moins qu’on n’en veuille à Souvarine qui
-s’est occupé d’améliorer mon sort.
-
-O Paris, mon Paris. Tout est loin d’y être rose, je ne le sais que trop,
-mais, tout de même, mon terme payé, ma porte fermée, je n’ai de compte à
-rendre à personne.
-
-On ne voulait pas que m’épater. Quelqu’un, je ne sais qui, m’est hostile
-ici. Depuis la visite de l’homme barbu, l’employé du 34, qui était
-bienveillant envers moi jusque là, me refuse tout. Il ne m’a pas donné
-de billet pour une réunion où devait parler Trotsky, sous le prétexte
-que je ne sais pas le russe et que je n’ai nul besoin de voir Trotsky,
-qui n’est «qu’un homme comme un autre».
-
-On a jugé, paraît-il, mon cas au Komintern (Comité International), et on
-a conclu «très favorable». On me donne des autos pour les longues
-courses et quelques portes s’ouvrent devant moi. Mais je sens
-l’hostilité sourde des gens qui ont fait de la propagande des choses de
-Russie leur propriété personnelle. Tout ce qui n’est pas de leur coterie
-est considéré comme intrus. On s’arrange pour que je reste inconnue à
-Moscou. Des femmes russes m’ont demandé de parler dans une de leurs
-réunions. La Française qui m’annonce cela, me dit qu’elle n’a pas le
-temps de me servir d’interprète et que je dois en chercher une. «Je vous
-attends en bas pour vous conduire au local, tâchez de trouver
-quelqu’un», fait-elle. Après avoir essuyé deux ou trois refus, je finis
-par mettre la main sur une camarade de bonne volonté. Nous descendons,
-la Française est partie.
-
-Je tente de voir Lénine. Impossible. La même barrière devant moi. Je
-constate avec peine que je verrais plus facilement M. Millerand que le
-chef de la République des Soviets. Evidemment, en temps de révolution un
-chef de l’Etat est un homme occupé, mais, tout de même, il ne doit pas
-se faire aussi inaccessible qu’un roi. Le chef de la Révolution russe
-aurait pu dire des choses utiles à une propagandiste active comme moi.
-Seul, il peut donner l’idée générale d’un mouvement que les camarades
-moins doués ne voient que par leur petit côté.
-
-La République des Soviets fait un gros effort pour la culture du
-prolétariat. Les universités telles que celles dont j’ai parlé plus
-haut, périclitent: mais la vie qui les quitte s’en va animer un
-organisme né de la Révolution; l’enseignement populaire.
-
-Les universités populaires russes n’ont rien de commun avec celles qui
-ont fleuri chez nous au temps de l’affaire Dreyfus, si imparfaites
-qu’aient été ces dernières, il ne faut cependant pas trop en médire.
-Elles ont donné le goût de la culture intellectuelle à nombre
-d’ouvriers. Ils ont acquis, grâce à leur impulsion, une instruction qui,
-si incomplète soit-elle, vaut mieux que rien. Il faut laisser aux
-réactionnaires le soin de médire des demi-savants; un demi-savant vaut
-mieux qu’un ignorant, alors même qu’il tiré de sa demi-science un
-orgueil excessif.
-
-Les bolchevistes sont les premiers gouvernants qui veulent sérieusement
-mettre le peuple au niveau des classes cultivées, ils ont commencé cette
-grande œuvre.
-
-A cette œuvre ils ont été, à vrai dire, poussés par la nécessité
-impérieuse. Devant la défection des intellectuels, il a fallu que le
-prolétariat pourvoie à tout, et les chefs ont vite senti son
-insuffisance.
-
-Le type des établissements d’instruction populaire est l’Université
-Sverlof, je suis allée la voir un matin.
-
-Elle occupe plusieurs bâtiments à Moscou. Le principal est un édifice de
-style allemand qui appartenait, avant la révolution, au Cercle des
-Marchands. L’installation est magnifique: escaliers de marbres rehaussés
-de dorures, lampadaires luxueux. Au plafond de ce qui est maintenant la
-salle de lecture, des cartes à jouer peintes, indiquent l’ancienne
-destination du lieu.
-
-Une dame me fait les honneurs. Elle est petite et toute menue. Ses
-fonctions dans l’université sont multiples; professeur de philosophie
-marxiste, économe de l’université, explicatrice aux musées moscovites de
-culture prolétarienne, etc.
-
-Elle est vêtue d’effets d’avant-guerre et mange très mal. Elle est
-aussi, me dit-elle, très mal logée, n’ayant que trois pièces, pour elle,
-son mari, deux grands enfants et une vieille mère qui est malade. Bien
-que son mari occupe une situation élevée, la famille vit misérablement;
-c’est un problème que d’acheter des chaussures. Mais on supporte tout ce
-mal être avec un stoïcisme qui a quelque chose de religieux. Cette femme
-est une héroïne obscure comme il y en a des milliers dans la Russie
-communiste.
-
-Tout d’abord, me dit ma cicerone, les ouvriers ne faisaient ici qu’un
-stage de quinze jours. On voulait dans ce court laps de temps leur
-donner une vision de culture intellectuelle supérieure afin de leur
-inspirer le désir de l’acquérir. On a échoué: les ouvriers et les
-paysans n’étaient qu’ahuris; rien ne leur restait. Je pense en moi-même
-que c’était bien à prévoir. Le travail intellectuel n’est pas un gâteau,
-pour l’aimer il faut y être dressé depuis longtemps. Nombre de paysans
-et d’ouvriers français qui ont été à l’école, sont incapables de
-s’intéresser même à la lecture d’un roman, ils ont mal à la tête aux
-premières pages.
-
-Devant cet échec, on a prolongé le stage qui varie maintenant de six
-mois à deux ans et même davantage.
-
-L’institution est un internat; la durée obligatoire du travail est de
-huit heures par jour. Les étudiants sont nourris, logés, habillés et
-instruits aux frais de l’Etat, on leur donne même, chaque mois, une
-petite somme. Ils apprennent les langues étrangères, les mathématiques,
-les sciences physiques et naturelles, l’économie politique, le dessin,
-le chant. A l’Université est annexée une école de journalisme.
-
-J’assiste quelques minutes au cours d’économie politique. Deux cent
-cinquante étudiants environ sont là. La plupart sont très mal habillés
-et encore plus mal chaussés. Certains portent des lapkis, sortes
-d’espadrilles en osier de façon très grossière. Mais les figures sont
-éveillées, les yeux intelligents. En dépit de leur extérieur misérable
-on sait que ces jeunes gens ont été transformés par la culture
-intellectuelle.
-
-Le bâtiment d’en face est consacré au logement des élèves. Les chambres
-sont proprement tenues, mais incroyablement pauvres: lits bas en bois
-blanc, tables et chaises grossières, un tableau noir pour les calculs,
-pas de bibliothèque. Et quatre étudiants habitent la même pièce.
-
-Les étudiantes arrangent plus coquettement leur logis. Au mur, elles
-mettent des photographies. Elles cachent la nudité des planches avec des
-ouvrages de dentelle.
-
-Nous visitons l’infirmerie. Une jeune fille, assise sur son lit, fait
-une lecture. Elle semble triste. Ma conductrice me dit que cette
-étudiante est allée au front, comme soldat, dans la dernière guerre elle
-y a contracté la tuberculose.
-
-Nous regagnons la rue. Un homme vêtu d’une blouse russe en toile bleue,
-chaussé de hautes bottes, se dirige vers le bâtiment d’en face, il porte
-une théière en émail bleu dont le fond est tout noirci par la flamme.
-C’est, me dit la dame, le recteur de l’université. J’observe qu’ainsi,
-avec sa théière, il manque de prestige. Vous vous trompez, me dit
-l’ardente bolcheviste, il acquiert du prestige.
-
-Evidemment. Au fond, je trouve que le recteur d’une université
-importante pourrait faire quelque chose de plus utile que d’aller
-recueillir avec beaucoup de perte de temps, les éléments de sa tasse de
-thé. Cependant, cette outrance dans la simplicité des habitudes n’est
-pas mauvaise au début d’une révolution. On saura bien et même plus tôt
-qu’il ne faudrait, adopter le décorum des anciennes classes dominantes.
-
-Je retourne le soir à l’Université. Il y a un cours élémentaire de
-chant, je n’y reste que quelques minutes car je désire voir l’école de
-journalisme, beaucoup plus intéressante. Il y a nombreuse affluence; le
-professeur est un journaliste en renom de Moscou. Un élève fait la
-critique d’un journal de province, il parle avec assurance. L’article
-politique, dit-il, est trop savant, les lecteurs de la feuille, des
-ouvriers et des paysans, ne le comprendront pas. Les nouvelles de
-l’étranger aussi, dit-il, sont mal présentées: l’auteur semble croire
-que ses lecteurs connaissent la politique extérieure, alors qu’il n’en
-est rien. Cet élève d’élite a déjà la compétence d’un professionnel, il
-n’y a que six mois qu’il suit les cours.
-
-Il y a aussi près de l’Université Sverlof, une université orientale que
-je n’ai pas eu le temps de voir. J’ai causé avec un des professeurs. Il
-n’est pas très content, il y a parmi ses élèves pas mal de paresseux; on
-a dû les frapper de peines sévères. Celui qui manque le cours plusieurs
-fois sans raison valable est rayé de l’Université. On l’envoie
-travailler à la construction des voies ferrées, il devient un
-travailleur manuel.
-
-J’ai rencontré, par hasard, un résultat frappant de cet effort des
-communistes, pour la culture prolétarienne. Un soir je m’en fus reposer
-ma fatigue et distraire mon ennui dans une pâtisserie de la Tverskaïa.
-Bien originale cette pâtisserie; aux vitrines on voit à la place des
-gâteaux des peintures cubistes. Au fond de la boutique, une exposition
-de chansons révolutionnaires. La boutique n’est pas mal tenue; il y a
-des tables élégantes et sur le comptoir un assez grand choix de gâteaux.
-Ce sont les dames de la ci-devant aristocratie qui confectionnent ces
-gâteaux; elles viennent les vendre aux pâtissiers et gagnent ainsi de
-quoi vivre.
-
-Un camarade m’accompagnait, nous étions seuls dans la boutique; la
-pâtissière vint à nous, elle parlait français. Elle nous raconta qu’elle
-avait habité Paris, où elle était vendeuse à la maison Benoîton, un
-magasin de modes. Elle est mariée au chansonnier révolutionnaire dont
-les œuvres tapissent le mur du fond de la boutique, et elle a une petite
-fille de douze ans, qu’elle me présente.
-
---Mais je ne veux pas rester pâtissière, dit-elle. Toute la journée
-j’étudie à l’Université _pour être ingénieur_ et le soir, de huit heures
-à une heure du matin, je sers des gâteaux ici.
-
-J’évoquais les futurs ingénieurs de mon pays, les élèves de
-Polytechnique et de Centrale, tous fils de la grande bourgeoisie. Dix
-ans de lycée, un concours très difficile où seule une élite restreinte
-ose se risquer. Tout cela, cette femme qui n’est plus très jeune semble
-le faire en se jouant. La Révolution a transformé sa vie. A Paris elle
-se fût enlizée dans la routine d’une vie inférieure, l’espoir d’une
-condition plus haute ne lui serait même pas venu. Grâce au bolchevisme
-qui a supprimé les classes, détruit les préjugés, elle se fait une
-existence nouvelle plus haute et plus heureuse. Des milliers d’hommes et
-de femmes du peuple se sont ouverts à la lumière par l’effet de la
-Révolution.
-
-Les musées pour la culture du prolétariat sont très bien conçus. Rien de
-commun avec les collections immenses de nos établissements
-scientifiques. Quelques chambres dont les murs sont tapissés de tableaux
-statistiques.
-
-Dans les vitrines, des pièces anatomiques en cire. J’ai vu, ainsi, le
-développement de l’œuf humain depuis le spermatozoïde et l’ovule jusqu’à
-la naissance de l’enfant. Les pièces venaient d’Allemagne. Tout est
-disposé pour qu’en une heure un ouvrier ignorant puisse acquérir une
-teinture appréciable d’un groupe de sciences. Et il n’y a pas que des
-choses élémentaires; j’ai vu les figures de la théorie de Ramon y Cajal
-sur le contact entre les éléments nerveux.
-
-Chez nous les musées scientifiques servent peu à la culture des masses.
-On les ouvre le dimanche à cet effet, mais le peuple qui les visite de
-préférence lorsqu’il pleut n’en tire pas un grand profit intellectuel.
-Souvent les inscriptions désignant l’objet exposé sont en latin et
-lorsqu’elles sont en français elles ne disent pas grand’chose à qui
-n’est pas déjà initié.
-
-A Moscou on ne va pas seul au musée; on y va en groupe sous la conduite
-d’une personne qui se charge d’expliquer les objets exposés. Dans tous
-les musées: peinture, sculpture, histoire naturelle, hygiène,
-agriculture, etc., on rencontre de ces groupes. Groupes d’enfants sous
-la conduite d’un instituteur; groupes de soldats, conduits par un
-officier; groupes d’ouvriers conduits par un professeur, homme ou femme.
-Le guide fait une leçon devant les objets et il interroge ses auditeurs
-pour s’assurer qu’ils ont bien compris.
-
-Ces musées dans lesquels défilent du matin au soir des gens de toute
-espèce donnent une très haute impression de la volonté de l’élite du
-peuple russe de s’élever par la culture intellectuelle.
-
-Les Russes sont très religieux, je l’ai dit. Le Gouvernement bolchevick
-n’a donc pas osé attaquer directement la religion, mais il se réserve le
-soin d’en affranchir peu à peu les masses.
-
-Dans un musée, j’allais passer indifférente devant quelques cadavres
-momifiés et conservés sous une vitrine, lorsque ma conductrice m’arrêta.
-
-«Les Moujicks, me dit-elle, croient aveuglément les prêtres qui leur
-enseignent toutes sortes de superstitions. Ils vénèrent notamment des
-momies qu’on leur dit avoir appartenu à des saints auxquels Dieu avait
-fait la grâce de ne pas tomber en pourriture après leur mort.
-
-«Pour leur enlever cette croyance enfantine nous avons disposé ici des
-momies de plusieurs espèces. Voici la momie d’un saint que nous avons
-prise à un sanctuaire. A côté, vous voyez la momie d’un criminel qu’on
-avait oublié dans sa prison et qu’on a retrouvé bien des années après sa
-mort.» Se retournant elle ajouta: «Enfin, dans cette petite boîte de
-verre, la momie d’un rat.»
-
-Nous expliquons aux visiteurs que si le corps du saint a pu bénéficier
-de la faveur divine, on s’explique mal que le criminel ait pu en
-bénéficier lui aussi. Et on ajoute enfin qu’il est peu probable que le
-rat ait mené une vie particulièrement édifiante.
-
-Il paraît que des discussions très vives s’engagent autour des momies,
-bien des moujicks, même en présence des faits, se refusent à abandonner
-leurs croyances.
-
-Malheureusement les mauvaises conditions de la vie matérielle
-retentissent sur l’instruction. Des bandes d’enfants traînent dans les
-rues; on manque de locaux scolaires, de livres de classe, de papier, de
-plumes, d’instituteurs. C’est l’effet de la guerre et du blocus, l’effet
-du sabotage du régime par les classes moyennes. Enfin on doit accuser
-aussi l’inaptitude des russes au travail suivi et à l’organisation.
-
-De cette inaptitude on se rend compte à chaque pas. Une représentation
-théâtrale annoncée pour huit heures n’est pas commencée à neuf heures et
-demie. La salle n’est pas chauffée, on grelotte, (nitchevo) cela ne fait
-rien.
-
-A défaut de leçons de révolution on peut, en Russie, faire tout un cours
-de patience. Que de temps perdu à attendre le train, le tramway, la
-personne qui vous a donné rendez-vous et qui ne vient pas! Le temps ne
-compte pas ici, comme dans tous les pays arriérés.
-
-Je réussis après bien des démarches à voir quelques usines. La
-production est tombée à un rendement très bas. L’ouvrier est loin
-d’avoir la mentalité qu’il faudrait pour que des ateliers communistes
-puissent prospérer.
-
-Les moteurs basés sur l’égoïsme individuel n’étant plus, l’ouvrier
-travaille le moins possible. Il se rend à l’atelier soviétique à l’heure
-de la soupe, il signe la feuille de présence et file par une porte
-dérobée, non sans avoir chapardé un peu de matière première, avec
-laquelle il confectionnera chez lui des objets qu’il ira vendre au
-marché. Avec des chambres à air d’automobiles, il fabrique des
-bretelles, des jarretières, etc., sans le moindre souci du mal qu’il
-fait dans un pays si démuni.
-
-Une usine de robinets pour locomotives que je vais voir un matin, me
-paraît fonctionner assez bien, elle est en voie de croissance, j’assiste
-à la fusion du cuivre dans des cubilots de système primitif. Dans un
-coin de l’usine, je vois deux cloches qui ont été, me dit-on, prises à
-Wrangel. On les a apportées là pour les fondre, mais les ouvriers s’y
-refusent parce que ce sont des «choses du bon Dieu». Que faire avec un
-pareil peuple?
-
-Je voudrais bien m’entretenir avec les ouvriers pour savoir ce qu’ils
-pensent du régime, mais cela ne m’est pas possible à cause de la langue.
-On ne m’a pas donné d’interprète. Il est d’ailleurs très difficile de se
-renseigner. Si on demande à un ouvrier ce qu’il reçoit, il commence par
-dire qu’il ne reçoit rien du tout. Lorsqu’on le presse, il finit par
-avouer qu’il reçoit ceci, cela, mais que ce n’est pas régulier.
-
-Dans une tannerie, je suis réduite à visiter les ateliers vides, c’est
-lundi, on ne travaille pas. Les ouvriers sont en même temps paysans; ils
-demeurent dans la banlieue de Moscou et on leur donne congé du samedi
-midi au mardi matin pour leur permettre de cultiver leur morceau de
-terre.
-
-La fabrique de cigarettes est la mieux tenue de tous les établissements
-industriels que j’ai vus à Moscou. Les ateliers sont propres et très
-vastes. Des ventilateurs électriques envoient l’air frais et happent les
-poussières. Mille ouvriers, deux cents hommes et huit cents femmes
-travaillent dans cet établissement. Les vieilles femmes trient les
-feuilles de tabac, les jeunes mettent les cigarettes en boîte, les
-hommes surveillent les machines qui coupent les feuilles de tabac en
-fils très fins. Tout le monde est payé en cigarettes qu’il faut vendre.
-A partir d’octobre 1921 on doit payer en argent, c’est un des effets de
-la nouvelle politique. Les salaires sont relativement élevés et le
-personnel ne paraît pas malheureux.
-
-Il est onze heures et demie, l’heure du déjeuner, les ateliers se
-vident. Le flot des ouvrières dégringole les escaliers avec des rires et
-va s’égailler dans la rue, jupes courtes à la façon parisienne. En
-passant devant nous elles rient à gorge déployée. Sans doute que tout,
-dans notre allure montre que nous ne sommes pas d’ici, ce qui veut dire
-que nous sommes bêtes. Je me crois un instant à Belleville.
-
-Je me rends compte par expérience que le régime de la terreur,
-insécurité à part, est singulièrement gênant. On ne peut pas faire un
-pas sans être muni d’un «propuska», laisser-passer. A la porte des
-édifices publics, à l’entrée de la moindre réunion, un soldat rouge avec
-son fusil, baïonnette au canon, défend, tel l’ange biblique, l’entrée du
-paradis terrestre. Impossible de pénétrer si vous n’avez pas le
-«propuska». On va le chercher dans une boutique à côté; il faut faire la
-queue, montrer ses papiers et il y a toujours quelque chose qui ne va
-pas. Une fois, comme je voulais entrer au Kremlin, on ne s’est pas
-contenté de mes papiers; on a téléphoné au «Komintern».
-
-Ce luxe de précautions vise à prévenir les attentats qui sont fréquents.
-On m’a montré l’ancienne résidence du «Komintern», il n’en reste que les
-murs branlants; les anarchistes l’ont fait sauter avec une bombe; il y a
-eu une douzaine de morts.
-
-Tous ces «propuska» constituent pour moi la chose la plus insupportable.
-Je passerais encore sur la mauvaise nourriture, l’inconfort. Mais ces
-démarches continuelles auprès de bureaucrates hargneux m’exaspèrent au
-suprême degré; ils me feraient prendre le communisme en horreur.
-
-A Paris pendant la guerre j’avais enduré quelque chose d’approchant.
-Pour avoir une carte de charbon il me fallait subir de la part des
-employés de la mairie de mon arrondissement un interrogatoire en règle.
-Depuis combien de temps êtes-vous dans cette maison? Où étiez-vous
-avant? Et la préposée, se faisant de son rôle une très haute idée,
-prenait le ton fatal d’un juge d’instruction qui s’efforce d’établir la
-preuve de votre crime. Cela ne m’est arrivé qu’une fois; j’ai préféré
-plutôt que revenir comparaître me passer de carte de charbon et employer
-le système D.
-
-Tout le monde se récrie contre la bureaucratie. C’est une injure d’être
-appelé bureaucrate, cela équivaut à peu près à contre-révolutionnaire.
-
-Dans ses ouvrages Lénine se montre désolé de cette invasion de scribes,
-mais il ne sait pas comment en débarrasser la Russie.
-
-«Prenez avec vous tous ces gens, a-t-il dit à un délégué, emportez-les,
-vous nous rendrez service.»
-
-C’est l’instauration du communisme qui a donné à la bureaucratie ce
-développement sans précédent. L’état prenant à sa charge toute la vie
-des citoyens, leur nourriture, leur logement, leurs vêtements, a dû
-nécessairement établir de grandes administrations.
-
-Le danger était que la bureaucratie ne devienne une caste dominante.
-Dans un de ses ouvrages, Lénine espère qu’on évitera ce péril en
-appelant aux fonctions de bureaucrates des gens de culture primaire. Les
-examens difficiles qu’on fait passer aux candidats fonctionnaires dans
-les pays occidentaux sont pour les heureux élus une source d’orgueil. Je
-ne suis pas ici de l’avis du chef du Gouvernement Bolcheviste; la
-culture est un bien en soi; et il y a beaucoup de chances pour que le
-fonctionnaire inculte soit tout aussi orgueilleux tout en étant moins
-intelligent. L’orgueil, point n’est besoin du savoir pour le donner au
-bureaucrate: sa fonction y suffit et amplement.
-
-J’ai pu voir à une représentation théâtrale un certain nombre de
-spécimens de la nouvelle aristocratie bureaucratique. Une femme
-circulait pendant les entr’actes au bras d’un homme, elle portait étalée
-sur ses épaules avec une ostentation ridicule, une écharpe de dentelle
-blanche. Le couple semblait foudroyer de son dédain le reste de
-l’univers.
-
-Les bâtiments soviétiques sont bondés à craquer d’employés de toute
-espèce. La plupart ne paraissent pas surchargés de travail. Ils lisent
-les journaux, discutent, boivent du thé.
-
-Ils sont loin cependant d’être contents, du moins si j’en juge par
-quelques-uns avec qui j’ai pu m’entretenir parce qu’ils savaient le
-français: Une dactylo est furieusement antibolcheviste; on ne la paie
-pas, dit-elle, et la nourriture qu’on sert dans les restaurants
-soviétiques n’est pas mangeable. Pour vivre, elle vend tout ce qu’elle
-possède, jusqu’aux jouets de ses enfants.
-
-Une autre est employée au Comité Exécutif: son travail, me dit-elle, est
-intéressant, mais les conditions matérielles sont affreuses. Et puis
-elle souffre du manque de liberté, elle allait autrefois à Vichy tous
-les ans pour soigner son estomac, maintenant défense de quitter la
-Russie, tous les employés sont militarisés.
-
-En revanche je trouve un fonctionnaire enthousiaste du régime. Je l’ai
-rencontré par hasard dans la rue et il m’a invitée chez lui.
-
-Logement décent d’homme de nos classes moyennes. Rien du désordre russe;
-une bibliothèque, un piano, quelques meubles de salon. Dans un coin, un
-haut meuble à portes vitrées. C’est me dit-il, une pièce de l’agencement
-d’un magasin de nouveautés dont il a fait une armoire.
-
-Il me raconte qu’il a dû effectuer lui-même son déménagement, l’égalité
-communiste ayant supprimé les déménageurs. Cela lui a causé beaucoup de
-fatigue car il demeure au cinquième étage.
-
-Il a une femme, une fille et un grand fils sur lequel il fonde beaucoup
-d’espoirs.
-
-On m’offre à dîner, un dîner que le plus pauvre ouvrier de Paris
-trouverait frugal. Quelques navets, un petit pain fait de farine de
-haricots, une tasse de thé sucré avec un morceau de poire cuite.
-
-C’est dit-il, un festin, auprès de ce qu’on mangeait au début de la
-Révolution. Dans le dénuement général on a dû se nourrir de choses
-horribles; des pommes de terre gelées, des entrailles putréfiées de
-poulet et personne de la famille n’a été malade.
-
-Dans cette maison on ne récrimine pas; on souffre avec patience parce
-qu’on a conscience de souffrir dans un intérêt supérieur. On a la ferme
-croyance que la victoire est au bout.
-
-Un ami de la maison venu prendre le thé raconte un fait très curieux des
-régions affamées de la Volga. Une ville était à tel point démunie de
-choses susceptibles d’être mangées que les rats l’avaient abandonnée
-brusquement. On voyait des champs entiers couverts de ces animaux qui
-par millions fuyaient le pays pour gagner des régions plus
-hospitalières.
-
-Mes nouvelles connaissances m’engagent vivement à m’installer
-définitivement à Moscou. Il m’apparaît même que la femme est choquée
-dans son sentiment à la fois national et communiste lorsque je hasarde
-quelques critiques. Elle croit que je n’aime pas la Russie.
-
-Elle se trompe; j’aime malgré tout la Russie qui a tenté de faire la
-Révolution sociale, seulement j’ai trop observé pour me faire des
-illusions, pour ne pas voir derrière les mots les réalités qui ne sont
-pas belles.
-
-
-II
-
-Je n’ai pas tous les jours un établissement à visiter, lorsque je n’ai
-rien à voir je me promène.
-
-Je ne décrirai pas Moscou, tout le monde peut en lire la description
-dans les guides. La place Rouge a une grande originalité avec son
-Kremlin aux murs de briques surmontés de créneaux et sa minuscule
-chapelle byzantine, qui avec ses multiples coupoles bariolées fait
-songer à une touffe de champignons. Au centre est l’échafaud de pierre
-où avaient lieu autrefois les exécutions, d’où le nom de «Place Rouge».
-
-Les rues sont proprement tenues. On les balaye plusieurs fois par jour,
-avec des balais de bouleau. Les communistes sincères se réjouissent de
-cette propreté qui est récente paraît-il. Elle marque le premier pas de
-la société communiste dans la voie de l’ordre et de l’organisation.
-
-Mais que de trous dans les trottoirs. La nuit il est dangereux de
-s’aventurer par la ville; seules les artères principales sont éclairées
-et dans les rues noires on risque de tomber à chaque pas.
-
-J’ai vu les tramways que Wells a décrits. Certes ils sont bondés, les
-gens montent sur les tampons, les marche-pieds, s’accrochent où ils
-peuvent; mais ce n’est pas si terrible que l’écrivain anglais le dit. On
-peut en voir autant dans les quartiers ouvriers de Paris, à sept heures
-du soir.
-
-Les personnes qui ne sont pas cataloguées comme «travailleurs» n’ont
-accès dans ces tramways que de dix heures à quatre heures, moyennant
-deux mille roubles. Il y en a d’ailleurs assez peu, pour une aussi
-grande ville, ce qui fait que les communications sont très difficiles.
-Aussi l’usage du téléphone est-il généralisé.
-
-On se lève tard, je l’ai dit. C’est seulement à dix heures du matin que
-l’on peut assister au défilé des gens qui vont à leur travail. Les
-hommes portent des costumes semi-militaires, hautes bottes de cuir,
-dolman ou blouse russe, casquette où brille l’étoile soviétique. Presque
-tous ont sous le bras un large portefeuille de cuir.
-
-Beaucoup de femmes ont les cheveux courts et portent des coiffures
-masculines. Certaines sont chaussées de hautes bottes noires, rouges ou
-vertes avec des arabesques qui rappellent l’Orient; en général elles
-sont pauvrement habillées; les administrations soviétiques donnent
-rarement des habits et pour s’en procurer dans le commerce il faut payer
-très cher.
-
-A Moscou on jouit d’une grande liberté à l’égard de la toilette; on peut
-mettre ce que l’on veut. Les Russes se montrent en cela plus civilisés
-que les Français.
-
-Il suffit de sortir dans la rue pour se convaincre de la puissance que
-conserve encore la religion sur l’esprit des masses. Dès qu’un Russe
-rencontre sur son chemin la moindre chapelle, il fait le signe de la
-croix. Et il paraît que dans ce geste, il faut encore apporter de
-l’attention, car en le faisant incorrectement, on risquerait de faire
-venir le diable.
-
-Le dimanche les églises regorgent de monde, hommes, femmes, enfants; on
-y voit même des soldats de l’armée rouge. C’est à qui déposera un billet
-sur le plateau où il y en a déjà un gros tas; on ne dirait pas que le
-peuple est dans la misère.
-
-En dehors des offices, on entre dans les chapelles, qui sont très
-nombreuses, on s’agenouille à terre et on baise la vitre qui recouvre
-les icones. Les vitres ont une épaisse couche de crasse apportée là par
-les milliers de ces baisers. C’est absolument dégoûtant, mais les
-adorateurs ne sont nullement dégoûtés; chacun ajoute ses microbes à ceux
-de ses prédécesseurs.
-
-Près de la Place Rouge est un sanctuaire de la grandeur de nos bureaux
-d’omnibus parisiens. On y vient, paraît-il, de toute la Russie. En face,
-sur un mur de briques rouges, à la hauteur d’un premier étage, la
-République des Soviets a mis en lettres blanches la fameuse inscription:
-«La religion est l’opium du peuple.»
-
-Cela ne paraît pas beaucoup impressionner le peuple. Toute la journée
-c’est dans le sanctuaire un défilé ininterrompu. C’est à qui se
-prosternera; celui qui ne peut pas entrer baise le pavé de la rue.
-
-Comme je n’ai pas beaucoup d’occupation à Moscou, je m’amuse à inspecter
-les passants et à faire un pourcentage des croyants qui se signent et
-des athées qui passent indifférents. Je constate qu’il y en a à peu près
-autant des uns que des autres. En général, ce sont les jeunes qui ne
-font pas le signe de la croix; heureux effet de l’éducation communiste
-qui se fait déjà sentir.
-
-Partout, des traces de la Révolution. Sur une place, à l’extrémité d’un
-boulevard, un énorme entassement de débris. Ce sont les décombres des
-maisons qui ont été détruites par l’artillerie au cours des journées
-révolutionnaires; on dit que dessous il y a plus de cent cadavres de
-cadets. A côté de la place, une grande maison incendiée dont il ne reste
-que les murs noircis. On trouve dans les rues du centre de nombreuses
-maisons détruites; de ci, de là, des murs criblés de balles, on a
-fusillé là.
-
-Moscou manque de distractions. Un timide café à musique vient d’ouvrir
-sur le «boulevard», une promenade plantée d’arbres. C’est une baraque en
-planches. Les tables sont rustiques, les garçons vous servent en
-pardessus crasseux. Pour trois mille roubles on peut y boire un café au
-lait en écoutant de la musique (instruments en cuivre). Les
-consommateurs sont rares. Les gens, par économie, préfèrent écouter le
-concert de l’extérieur.
-
-On dit que ce «Boulevard» est le marché de la prostitution. J’y vois
-beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, mais rien d’incorrect ne me
-frappe; il est vrai que j’ignore le Russe.
-
-Partout s’ouvrent des pâtisseries au grand scandale des communistes et
-des anarchistes. Ils voient en elles l’expression de la défaite de la
-Révolution.
-
-Un jour je m’arrête machinalement devant la vitrine d’une de ces
-pâtisseries. Une femme misérablement vêtue, la tête couverte d’un châle
-et portant à son bras droit un paquet enveloppé d’étoffe blanche
-s’arrête à côté de moi et me parle en russe:
-
-«Ia nie poniemaio (je ne comprends pas).»
-
-Elle essaie l’allemand:
-
-«Ich verstehe nicht.»
-
-Alors elle sort le français:
-
-«Je demande, madame, pour qui sont ces gâteaux? Pas pour moi,
-assurément, car je n’ai pas d’argent pour les acheter.»
-
-Je réponds quelque chose; elle reprend:
-
-«Vous me prenez pour une bohémienne, n’est ce pas?»
-
-«Mais non, madame, vous parlez trois langues; cela me montre que vous
-êtes une personne très cultivée.»
-
-Nous cheminons côte à côte. Elle me raconte avec des mots de colère le
-sort que lui a fait la Révolution: Son mari était juge; elle avait une
-situation de bonne bourgeoisie, elle était heureuse. Maintenant c’est la
-misère terrible: le mari fait un cours de géographie dans une école pour
-avoir de quoi manger, leurs deux enfants sont morts. Dans son paquet
-elle a des vêtements qu’elle va vendre pour acheter de la nourriture.
-
-«Oh! comme je déteste, ce Moscou tel qu’il est maintenant, et comme je
-voudrais voir pendre tous les «tovaritchs» (camarades).»
-
-J’essaie de l’apaiser en lui disant que les révolutions comme les
-bouleversements cosmiques sont des forces aveugles qui broient les
-individus sans avoir égard à leurs mérites particuliers. Je lui
-conseille de s’adapter à la situation qui ne peut manquer de
-s’améliorer.
-
-Elle me regarde avec soupçon. «Vous êtes communiste; j’aurais dû m’en
-douter, autrement on ne vous aurait pas permis d’être ici. Vous allez
-sans doute me dénoncer?»
-
-Je la rassure; je suis communiste, c’est vrai, mais je ne suis qu’une
-étrangère de passage. D’ailleurs j’ai horreur des dénonciations.
-
-Paris commence à me manquer terriblement. J’espérais que la camaraderie
-me ferait oublier l’inconfort et le changement de mes habitudes. Je suis
-bien déçue; on ne se lie guère à l’Hôtel Luxe. Pas de salon; une simple
-salle de lecture où on vient feuilleter les journaux. Là et dans la
-salle à manger, on échange quelques bonjours et c’est à peu près tout.
-
-Cette froideur s’explique en partie par la situation des pensionnaires
-de l’hôtel. Beaucoup sont des délégués au congrès qui vient de se
-terminer; ils attendent leur passeport que la bureaucratie n’en finit
-pas de leur donner; un désir domine toute psychologie: partir! La
-différence des langues est aussi un obstacle sérieux aux relations. Il y
-a bien des Russes qui ont là leur vie: mais ils semblent ne s’intéresser
-que peu aux étrangers de passage.
-
-Un Arménien qui parle français attire mon attention. Ses conversations
-sur des sujets philosophiques l’ont fait surnommer Aristote. Je
-m’approche d’Aristote avec sympathie et d’autant mieux qu’il soutient
-seul le féminisme contre mes deux camarades anarchistes qui conservent à
-l’égard de la femme tous les préjugés des bourgeois.
-
-Malheureusement Aristote est terriblement superficiel et avec cela
-vaguement occultiste. La science en général et la médecine en
-particulier lui paraissent entachées d’erreur. La vérité, il la trouve
-dans les histoires abracadabrantes qu’il raconte; des chiens qui avaient
-eu le ventre ouvert et dont les entrailles traînaient par terre ont
-guéri tout seuls: les entrailles sont rentrées, le ventre s’est refermé.
-Cela montre la supériorité de la nature sur la science humaine. Les
-animaux, ajoute-t-il, se guérissent mieux et vivent plus longtemps que
-les hommes, parce qu’ils n’ont pas de médecins.
-
-... Je veux tout d’abord discuter, mais je vois vite que c’est inutile;
-Aristote ne mérite pas son nom: il n’est qu’un rêveur incapable d’une
-argumentation sérieuse. Je l’écoute quelque temps comme un spécimen
-curieux; mais j’en ai vite assez, il dit trop de bêtises. D’ailleurs, il
-reçoit bientôt son passeport et retourne au pays d’Aristote, le vrai.
-
-Mes seuls compagnons de tous les jours sont deux anarchistes retour de
-la région du Ladoga. Le Gouvernement leur avait donné une concession
-pour fonder une colonie libertaire, leur tentative n’a pas duré six
-mois.
-
-Les conditions étaient mauvaises, paraît-il; le terrain était marécageux
-et les paysans des environs faisaient montre d’hostilité. En outre, on
-avait fait un amalgame de communistes et d’anarchistes; l’accord n’était
-pas possible.
-
-Naturellement les deux camarades n’avouent pas leurs propres torts; mais
-quelques phrases qui leur échappent suffisent à me fixer. C’était à qui
-ne voudrait pas travailler: ils se reprochaient mutuellement jusqu’à une
-assiette de soupe; ils ont failli s’entre-tuer pour des œufs.
-
-C’est toujours la même histoire qui recommence, Les colonies anarchistes
-finissent dans la haine et dans la violence: voir le cinquième acte de
-la «Clairière».
-
-Cela n’empêche pas la foi des deux camarades de rester entière en leur
-idéal anarchique. A les entendre, si le peuple russe est dans la misère,
-c’est par la faute de la dictature. Si au lieu du communisme d’Etat, on
-avait établi l’anarchie, tout irait au mieux.
-
-J’en doute fortement. D’ailleurs leurs conceptions sont un peu vagues:
-remise de l’organisation, de la production aux syndicats: de la
-répartition aux coopératives; pas d’armée, pas de police, pas d’Etat.
-Qui centralisera les offres et les demandes de produits des diverses
-régions, ils négligent de le dire.
-
-L’égoïsme humain, le désir du moindre effort, amèneraient rapidement la
-baisse du taux de la production: on ferait peu et on ferait mal.
-L’organisme directeur, nommé à l’élection, manquerait d’autorité.
-
-L’un des deux camarades a conquis durant la guerre, les galons de
-capitaine. Il prétend que la Russie pourrait se défendre sans armée; les
-paysans avec leurs fusils suffiraient à repousser l’invasion.
-
-Je ne suis pas le moins du monde convaincue. Lorsque je vois dans la rue
-ces hommes qui se mouchent dans leurs doigts et baisent la terre au
-passage des icones, je ne puis me les représenter vivant en anarchie.
-Déjà, le socialisme qu’on a tenté d’instaurer a amené un chaos
-effroyable; l’anarchie ne pourrait qu’aggraver encore la situation.
-L’absence de police déchaînerait les instincts criminels, les instincts
-sexuels; on tuerait et on violenterait dans les rues, en plein jour. A
-la fin, pour se mettre en sécurité, les gens se tiendraient dans de
-petites agglomérations. La Russie se hérisserait de villages fortifiés
-et hostiles les uns aux autres, comme cela a lieu dans l’Afrique
-centrale; on reviendrait à l’état sauvage.
-
-Je trouve un appui à cette conception pessimiste dans l’exemple d’un
-ouvrier français avec qui je cause quelquefois. C’est un vieux militant,
-il possède une certaine culture communiste; eh bien, il blâme
-l’institution de l’Université Sverlof; il trouve qu’elle est contraire à
-l’égalité et que les _ouvriers étudiants_ qui la peuplent sont
-entretenus à ne _rien faire_ par les Soviets. Leur place, dit-il, serait
-mieux à l’atelier. Que des hommes de cette mentalité aient le pouvoir de
-décider et c’en sera bientôt fait de toute culture intellectuelle.
-
-Les anarchistes sont nombreux en Russie: c’est l’effet de la race, car
-l’anarchie est un tempérament beaucoup plus qu’un parti politique. En
-général, les anarchistes sont courageux, aussi étaient-ils aux premiers
-rangs dans les batailles de la rue; beaucoup y ont laissé leur vie.
-
-Maintenant ils sont persécutés par le Gouvernement communiste à la
-victoire duquel ils ont contribué; il y en a beaucoup en prison et on en
-a fusillé un certain nombre.
-
-Cela a quelque chose de navrant. Les raisons de cette attitude
-abominable se comprennent; il faut mettre hors d’état de nuire à l’œuvre
-communiste ces éléments dissolvants qui se dressent en adversaires de
-tout ce qui n’est pas l’anarchie. On doit se rapporter à la phrase de
-Napoléon: «La politique n’a pas de cœur, elle n’a que de la tête.»
-
-Je sais d’ailleurs que les «camarades» ne sont pas toujours impartiaux.
-Volontiers, ils négligent de signaler les prétendus anarchistes
-condamnés à mort et fusillés pour des crimes de droit commun. Ils ne
-sont pas en contradiction avec eux-mêmes, car ils n’admettent pas la
-répression des délits et des crimes. Mais où irait-on si on les suivait
-jusque là? A l’état sauvage par les voies les plus directes.
-
-A défaut de l’anarchie, les camarades français voudraient que j’attrape
-à Moscou _la maladie infantile du communisme_. C’est ainsi, on le sait,
-que Lénine désigne le communisme de gauche. Ils comptent sur Alexandra
-Kollontaï le chef des communistes de gauche, pour me la donner.
-
-Je vais voir Mme Kollontaï, ce sera d’ailleurs la seule personnalité que
-je verrai à Moscou. C’est une femme élégante, qui a dû être belle, et
-qui est encore fort bien conservée. Elle me dit assez peu de choses:
-bien que j’aie pu la voir plusieurs fois. Elle semble redouter de parler
-de questions politiques, parce qu’il y a toujours quelqu’un là. Tout ce
-que j’apprends d’elle, c’est que les bolchevistes ont eu tort de ne pas
-faire assez confiance à la classe ouvrière: mieux aurait valu confier
-aux syndicats et aux coopératives la solution des problèmes économiques.
-Elle me dit que le _communisme de gauche_ réunit de plus en plus
-d’adhérents.
-
-Pour le moment elle est spécialisée dans la propagande féminine qu’elle
-dirige. Elle a écrit un ouvrage sur la question sexuelle qui est tout à
-fait avancé: les femmes de l’entourage le trouvent même trop avancé,
-elles me conseillent de ne pas le propager en France.
-
-Je pense, au contraire, qu’il serait bon de le propager; il préconise la
-liberté sexuelle absolue avec, comme corollaire, l’avortement permis et
-l’élevage des enfants par l’Etat. Un seul point où je ne suis pas
-d’accord avec la leader communiste: elle fait une obligation morale de
-l’acte sexuel.
-
-Le peu que je suis restée à Moscou m’a permis d’entrevoir ce que
-pourrait être une obligation morale dans une société communiste où
-l’individu ne compte pas. La contrainte légale a certainement beaucoup
-moins de force en société individualiste.
-
-Aussi une pareille emprise de la communauté sur la vie intime de
-l’individu serait-elle, à mon avis, odieux.
-
-Dès qu’on met le pied dans les rues de Moscou, on s’aperçoit tout de
-suite que les femmes ont là plus de liberté qu’en aucun pays du monde.
-Les cheveux courts, qui m’ont suscité à moi-même autrefois tant de
-critiques, sont à Moscou, sinon en majorité, du moins dans une minorité
-très forte.
-
-La coquetterie est assez rare. De-ci, de-là on voit quelques élégantes
-aux modes de Paris; mais le très grand nombre des femmes sont habillées
-sans recherche. Mme Lénine elle-même, que j’ai vue dans une réunion, est
-vêtue d’une robe noire très usagée, alors que, si elle le voulait, ses
-toilettes pourraient égaler celles de nos plus riches bourgeoises.
-
-Les femmes ont une grande liberté d’allures; on sent qu’elles ont acquis
-droit de cité; Paris ne fait que tolérer les femmes; Constantinople les
-enferme.
-
-Les jeunes fument la cigarette sans se gêner. J’en ai vu s’approcher
-d’un homme pour lui demander du feu; l’homme rendait le petit service et
-passait; il ne paraissait pas soupçonner une proposition d’un autre
-genre.
-
-Pas de suiveurs; une jeune fille peut s’asseoir sur un banc; attendre
-debout sur un trottoir à n’importe quelle heure; personne ne lui dit
-rien.
-
-Dans les bureaux, les administrations, on voit un très grand nombre de
-femmes. Beaucoup de commissaires du peuple ont des femmes pour
-secrétaires. Elles savent les secrets d’Etat et les gardent avec la même
-discrétion que pourrait le faire des hommes.
-
-Le seule chose qui choque, est que toutes ces femmes sont jeunes; et on
-se demande si elles ne doivent pas leur situation à leur sexe plutôt
-qu’à leur simple droit d’êtres humains.
-
-La Section Féminine du Parti Communiste est une très grande
-organisation. Les soldats rouges qui gardent, baïonnette au canon,
-l’entrée des réunions, montrent son caractère officiel. Du haut en bas
-de l’édifice où se tient le siège social, c’est un va-et-vient continuel
-de femmes; on entend de tous les côtés le bruit des machines à écrire.
-D’anciennes paysannes, d’anciennes ouvrières sont aujourd’hui des
-organisatrices intelligentes et actives. Leur visage encore fruste est
-comme illuminé de la lumière nouvelle.
-
-Tout un système de groupes et de chefs hiérarchisés permet à la
-propagande communiste d’aller toucher jusqu’à l’humble paysanne presque
-illettrée. Le dernier discours de Lénine ou de Trotsky élagué,
-simplifié, est mis à la portée des intelligences rudimentaires. Les
-réunions ressemblent plutôt à des classes qu’à nos assemblées
-politiques. Nulle interruption; l’oratrice parle dans un silence absolu;
-beaucoup d’auditrices prennent des notes.
-
-Dans une revue militaire j’ai pu voir environ deux cents femmes soldats
-d’infanterie, qui portaient le fusil. Je ne les aurais pas reconnues,
-sans un camarade qui me fit remarquer leurs pieds; elles portaient des
-chaussures féminines. Certaines, sous la capote militaire, gardent la
-jupe, dernier reste des préjugés ancestraux.
-
-Il y avait aussi des femmes médecins-majors, des brancardières et des
-infirmières.
-
-A l’imitation de notre Grande Révolution, la Russie a des représentants
-en mission auprès des généraux; une femme a, dit-on, été chargée de ce
-poste. Un journal allemand que j’ai lu tournait la chose en ridicule; il
-ne croyait pas qu’un «vieux sabreur» puisse prendre au sérieux la jeune
-fille chargée de le surveiller.
-
-Outre les représentants en mission, nombre de femmes sont chargées de la
-propagande politique aux armées; c’est un emploi très dangereux.
-
-Tout cela est satisfaisant, mais il reste encore à faire, beaucoup à
-faire, pour que soit réalisé en Russie le féminisme intégral.
-
-Rien à dire au point de vue de la loi: égalité complète, les femmes
-peuvent accéder à tout, en théorie. Il n’y a guère que le service
-militaire qui marque dans la législation une différence entre les sexes.
-Les femmes ne sont pas _obligées_ d’être soldats; elles ont seulement la
-faculté de s’engager. Seule la préparation militaire est obligatoire
-pour les jeunes filles; on veut qu’elles puissent être une aide au lieu
-d’être une charge en cas d’invasion.
-
-Dans la rue on voit des troupes de jeunes gens et jeunes filles mêlés,
-qui marchent au pas militaire; à la vérité les jeunes filles sont peu
-nombreuses.
-
-Dans la pratique, cependant, la Russie bolchevique n’a pas complètement
-rejeté le vieux préjugé du sexe.
-
-Au Congrès International, je ne vois guère que Mme Kollontaï qui eut la
-parole; car il ne faut pas compter les déléguées étrangères. Rien que
-des hommes sur l’estrade des quelques assemblées auxquelles j’ai pu
-assister; les femmes sont dans le public et elles ne parlent pas. Dans
-les fonctions supérieures de l’Etat, peu ou pas de femmes, car il ne
-faut pas évidemment compter au nombre des conquêtes féministes, le fait
-que Mme Lénine et d’autres épouses de commissaires du peuple collaborent
-avec leur mari. Cela a existé de tous temps.
-
-La Russie ne refuse pas à la femme le droit de s’occuper des affaires
-publiques, comme le fait par exemple la France. Loin de lui refuser ce
-droit, elle lui en fait un devoir; mais quand même la femme n’est pas
-tenue pour l’égale de l’homme; on sent cela partout.
-
-Les femmes acceptent en général passivement cette situation inférieure.
-Quelques-unes même refusent de la voir, par amour du communisme. Elles
-me citent les quelques femmes qui ont ou qui ont eu un emploi de grande
-responsabilité, afin de détruire l’impression qui s’impose à moi.
-
-Certaines prétendent que l’absence de femmes dans les premiers emplois
-tient uniquement à ce que ces emplois exigent une haute science
-politique que les femmes ne possèdent pas. Cela doit être vrai, très
-certainement, en général; mais, étant donné que les femmes militent
-depuis fort longtemps dans les partis socialistes russes, il est
-vraiment étrange qu’il y en ait aussi peu qui soient capables de
-participer à la direction de la Révolution.
-
-La création d’organisations féminines spéciales, à l’instar du parti
-allemand, a répondu à une nécessité. Néanmoins, elle a pour effet
-d’isoler les femmes et de les mettre à part de la grande politique.
-
-A toutes les réunions féminines auxquelles j’ai assisté, il n’était
-question que de l’organisation de colonies d’enfants. La situation
-l’exigeait, il s’agissait de sauver de la mort les enfants des régions
-de la Volga. Néanmoins, dans les réunions d’hommes on s’occupait de
-sujets beaucoup plus généraux, ce qui fait que les réunions féminines
-perdaient en intérêt; elles ressemblaient un peu aux œuvres de
-bienfaisance dans lesquelles nos confessions religieuses groupent les
-femmes.
-
-Une camarade venue à Paris, animée par le sentiment de rivalité
-féminine, a raconté, paraît-il, que j’avais une fois quitté la séance du
-Comité des femmes pour aller dîner; le dîner de l’hôtel Luxe!
-
-A la vérité, le dîner m’attirait assez peu; mais je bâillais à me
-décrocher la mâchoire dans ce Comité où depuis deux heures je
-n’entendais parler que d’enfants; et encore en russe! Je préférais aller
-lire dans un coin de la salle de lecture.
-
-On m’a dit que j’ai fait presqu’une révolution, parmi les femmes de
-l’hôtel parce que, au cours d’un dimanche de travail dit «communiste»,
-j’ai refusé d’aller coudre avec elles.
-
-L’hôtel Luxe, je l’ai dit, n’est pas aimé du peuple, à tort ou à raison
-les ouvriers voient dans ses pensionnaires une nouvelle classe
-dominante, qui se substitue à la bourgeoisie. Pour calmer le
-ressentiment populaire on décide que, de temps en temps, les
-«intellectuels» de l’hôtel iront faire une journée du seul travail que
-les ouvriers considèrent comme tel, le travail matériel.
-
-Donc un dimanche, dès huit heures du matin, la cloche est agitée sur
-tous les paliers, nous nous habillons à la hâte et descendons à la salle
-de lecture. Après un déjeuner sommaire, nous sortons et précédés d’un
-immense drapeau rouge, notre cortège s’ébranle; des soldats commandent
-la marche en allemand: ein, zwei, vorwärts (une, deux, en avant)!
-
-Nous montons la Tverskaïa, longeons le boulevard de gauche, et prenons
-l’Arbat jusqu’à Déenignié Péréaoulok où se trouve le Komintern (Comité
-international).
-
-Là on s’approche de moi et on me dit qu’en ma qualité de (genossin)
-citoyenne je dois me joindre aux femmes qui restent dans l’établissement
-et font des travaux de couture.
-
-J’ai l’indignation de Tartarin de Tarascon lorsqu’on lui proposa de
-prendre l’ascenseur.
-
-Moi coudre? Ah! non! par exemple!
-
-Je ne suis pas venue à Moscou pour travailler dans un ouvroir. La
-couture, c’est le symbole de l’esclavage féminin.
-
-C’est ce que je pense, mais ce n’est pas ce que je dis. D’abord parce
-qu’il faudrait le dire en allemand, ce dont je me sens incapable.
-Ensuite parce que j’ai l’impression qu’on ne me comprendrait pas.
-
-Je me contente donc de dire que je préfère aller travailler avec les
-camarades hommes; il y a là les deux anarchistes, l’ambassadeur _in
-partibus_ de la Hongrie, un homme très aimable, Landrieux, de
-l’_Humanité_; je suis en pays de connaissances.
-
---Mais, c’est un acte d’indiscipline, me répond-on.
-
---Je m’en... moque; je ne suis pas d’ici, d’ailleurs, si j’étais d’ici,
-ce serait la même chose.
-
-Nous voilà donc repartis.
-
-Un bataillon de l’armée rouge nous précède: une, deux... une, deux... en
-avant... arche! Je m’imagine un moment que nous irons ainsi jusqu’à
-Paris.
-
-Nous arrivons à une gare. C’est là qu’est la besogne; elle consiste à
-charger dans des wagons de marchandises, des traverses de rails en bois,
-à demi pourries. Ces traverses doivent servir de combustible.
-
-Un vent glacé souffle tout le jour et une pluie fine nous pénètre. Je
-remarque, dans cette simple besogne, la différence des mentalités;
-certains, bien que taillés en hercules, travaillent pour la forme; ils
-sont la plupart du temps partis, Dieu sait où. D’autres font vraiment
-tout ce qu’ils peuvent, tel par exemple l’ambassadeur _in partibus_; et
-il n’est pas fort, cependant; il est même tuberculeux; je m’en aperçois
-à sa maigreur, et à la toux sèche qu’il ne peut pas retenir.
-
-Ce travail terrible ne finit qu’à quatre heures. Je reviens tristement
-seule, car les hommes ont marché plus vite que moi. Le trajet est fort
-long; je suis mouillée, mon costume tailleur est plein de boue, ainsi
-que mes mains; je trébuche avec mes mauvaises chaussures sur le pavé
-boueux des rues interminables. C’est cela, l’idéal que je suis venu
-chercher aussi loin? Je suis comme une mendiante. N’en pouvant plus,
-j’entre dans une «stolovaïa» de l’Arbat, où je demande un chocolat pour
-mes derniers six mille roubles; je n’aurai même pas pour payer le petit
-pain qui en coûte quatre mille. C’est un endroit relativement chic; le
-patron me regarde d’abord de travers, mais la patronne me connaît, je
-suis déjà venue. Elle considère mes mains et mes vêtements boueux et me
-demande d’où je viens; je le lui dis. Elle fait alors une moue de
-dédain; évidemment, elle n’est pas communiste.
-
-Le soir, au dîner, les camarades me disent que mon acte «d’indiscipline»
-a mis à l’envers toutes les cervelles féminines de l’hôtel. Les
-anarchistes, qui tiennent absolument à ce que je n’ignore rien des
-dessous du régime, me montrent la prostitution qui revient avec la
-nouvelle politique.
-
-Elle n’avait pas disparu, ajoutent-ils; si vous ne la voyez pas, c’est
-parce que vous êtes femme; nous la voyons, nous autres hommes. On peut
-avoir facilement une femme pour cinquante mille roubles. Un exemple
-vient illustrer leurs dires; un «délégat» au Congrès International s’est
-fait ces jours derniers entôler à Moscou et c’était, horreur, l’argent
-que le Komintern lui avait donné pour son retour!
-
-Les anarchistes, qui ignorent les questions féministes, ne voient dans
-la chose que l’immoralité traditionnelle: j’ai la peine d’y voir la
-persistance du vieil esclavage féminin. Si la prostitution existe, c’est
-que, ici comme ailleurs, les hommes sont seuls les maîtres de l’argent
-ou de ce qui en tient lieu. Pour être bien nourries et bien habillées,
-les jeunes femmes qui ont de la beauté se font entretenir par les
-puissants du jour; les _sodkom_ ou maîtresses de commissaires sont un
-objet de scandale. On raconte à leur sujet la plaisante anecdote
-suivante:
-
-Une longue queue, comme on en voit beaucoup à Moscou, stationnait devant
-un bureau où l’on donnait des cartes de _paioc_. Les gens attendaient là
-depuis des heures lorsqu’une jolie jeune femme de mise élégante,
-chaussée de magnifiques souliers jaunes à talons de 18 centimètres,
-passe hardiment devant la file des expectants. Elle laisse tomber sur
-eux un regard méprisant et pénètre d’autorité dans l’édifice. Elle en
-ressort bientôt, tenant sa carte à la main.
-
-Un pope, qui stationnait là depuis longtemps s’étonne de l’injustice
-criante; il demande à ses voisins comment il se fait que la dame puisse
-être ainsi privilégiée.
-
---Ce n’est pas étonnant, lui dit-on; c’est une _sodkom_. Le pope n’est
-guère mieux renseigné, mais c’est un homme avisé et il se dit en
-lui-même: «S’il suffit d’être _sodkom_ pour passer tout de suite, je
-vais dire que je le suis.»
-
-Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et dit au fonctionnaire
-qui distribue les _paiocs_: «J’ai le droit d’être servi de suite, je
-suis «sodkom».
-
-L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à la demande du pope,
-appelle un agent de la _tchéka_ et le fait conduire en prison sous
-l’inculpation de sodomie.
-
-Evidemment ce pope, âme innocente et pure, n’avait pas compris toute la
-portée du titre qu’il s’octroyait avec tant de désinvolture.
-
-Le code que les bolcheviks ont rédigé à la hâte sur le mariage marque un
-très grand progrès en comparaison des lois similaires du monde entier.
-
-Pas de formalités compliquées; les fiancés, sans demander le
-consentement de personne, vont devant le fonctionnaire déclarer qu’ils
-veulent se marier; on les marie.
-
-La femme ne perd pas son nom en se mariant; entre les deux époux, la loi
-établit l’égalité complète; la femme ne doit pas obéissance à son mari
-et, quant à la protection, la femme la doit au mari, comme le mari la
-doit à la femme lorsque l’un ou l’autre sont hors d’état de travailler.
-
-L’adultère n’est pas un délit; la femme peut même l’avouer publiquement,
-en allant déclarer au fonctionnaire que l’enfant dont elle est grosse
-n’est pas de son mari, mais de tel autre homme (art. 340).
-
-Le divorce est aussi facile que le mariage; il est accordé sur la
-volonté d’un seul des époux.
-
-La destruction des vieilles lois qui régissaient l’union des sexes a eu
-certaines conséquences fâcheuses. Un grand nombre d’hommes ont,
-paraît-il, profité des nouvelles libertés pour abandonner leur vieille
-femme et en prendre une jeune.
-
-C’est fâcheux, mais on ne fait pas de progrès sans léser quelqu’un. Dans
-l’ensemble, la liberté sexuelle est une bonne chose, elle affranchira la
-femme.
-
-Pas d’émancipation réelle pour la femme tant qu’elle recherchera dans
-l’homme le soutien de sa vie. Elle ne devient vraiment libre et
-responsable que lorsqu’elle doit travailler pour vivre. Et les enfants?
-L’avenir, c’est l’éducation par l’Etat. En attendant, la mère a droit à
-une allocation, ainsi qu’à une réduction du temps de travail.
-
-J’assiste à la première séance du «Congrès des Jeunesses».
-
-Les membres s’y rendent en groupes; jeunes gens et jeunes filles, au pas
-militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le
-monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute
-cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec; ils n’ont pas
-l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la
-séance.
-
-Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky
-s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle
-de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la
-France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de
-la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle
-veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser.
-
-On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de
-m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de
-chaleur.
-
-J’assiste aussi au «Comité Exécutif des Soviets». Il se tient dans une
-salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des
-bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des
-nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la
-Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée,
-un énorme buste en plâtre de Karl Marx.
-
-Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le
-président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe.
-Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.
-
-Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent,
-des papiers à la main.
-
-Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs;
-Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine
-de respect. C’est Mme Lénine; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a
-dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire.
-
-Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï
-sortent aussi; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le
-lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à
-l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés;
-ils seront fusillés pour l’exemple.
-
-On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le
-pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur.
-L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas,
-tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la
-Révolution que pour détruire son œuvre en détail.
-
-Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le
-«Soviet de Moscou». Je suis juchée tout en haut dans une tribune; on ne
-me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il
-n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de
-français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.
-
-Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la
-parole.
-
-La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche;
-j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite;
-il est ovationné; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la
-Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est
-que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à
-la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde,
-voudrait anéantir la Russie communiste; mais l’armée rouge est là.
-
-Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends,
-mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans
-«propuska». Il faut à Moscou des «propuska» pour la moindre réunion:
-précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le
-«commandant» du bureau 34 qui m’est décidément hostile--pourquoi? Dieu
-le sait--me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier
-et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon
-«propuska»; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi? je finis par m’en
-rendre compte. Tout le monde a un «propuska» écrit à l’encre rouge; le
-mien est écrit à l’encre noire; donc le soldat ne sait pas lire; seule
-la couleur de l’encre le guide, j’insiste: je prononce le sésame qui, en
-théorie, doit m’ouvrir toutes les portes: «la délégat» (je suis
-déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me
-laisse passer.
-
-Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin; elle est remplie
-de tombes: on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles
-révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International
-qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public
-s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue.
-
-Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents
-femmes, tous bien équipés: tunique kaki descendant jusqu’aux pieds,
-casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine
-rouge. Pas de galons; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent
-les officiers supérieurs.
-
-Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs; un délégué
-allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs
-son approbation.
-
-Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée
-ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas
-plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un
-révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui
-marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement.
-
-Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des
-lectures; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du
-Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer; pourvu que
-Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le
-préjugé de la forme du Gouvernement: une République peut être très
-réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris.
-Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une
-énergie et une activité rares; et je ne suis pas de ceux qui, au nom
-d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et
-leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des
-circonstances; mais les circonstances sans les hommes capables de les
-accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une
-situation révolutionnaire: si un Lénine et un Trotsky possédant la
-confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement
-à l’heure actuelle un état communiste.
-
-Après les discours, l’armée défile; l’infanterie avec son bataillon de
-femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les
-tanks.
-
-En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que
-j’ai pu en retenir:
-
-
-LA CHANSON DES SOVIETS
-
-I
-
- Ecoute ouvrier
- La guerre est commencée
- Laisse-là tes outils
- Prépare-toi à marcher
-
-Refrain
-
- Hardis au combat nous irons
- Pour les Soviets
- Ensemble nous mourrons
- En luttant pour eux.
-
-II
-
- Voilà les tranchées
- Les balles sifflent
- Les obus explosent
- Mais l’armée rouge ne se rend pas
-
-III
-
- Vive notre Lénine
- Le chef de l’Internationale
- Vive notre Trotsky
- Le chef de l’armée Rouge
-
-Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, une forteresse très
-importante de Crimée.
-
-Voici maintenant la chanson des marteaux, ou plutôt ce que j’ai pu en
-retenir:
-
- Nous sommes les forgerons
- D’un monde meilleur
- Nous forgeons le fer sur l’enclume.
- Lève-toi, lève-toi marteau dur
- Lève-toi et frappe au cœur
- Les ennemis de la Révolution.
-
-L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la cavalerie, le génie et
-l’aviation; une sixième arme, la propagande; Trotsky renouvelant
-Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées au combat; il parle
-jusque sous les balles. Un grand nombre de militants, hommes et femmes,
-sont chargés de missions analogues.
-
-On m’a dit de me tenir prête à onze heures et demie pour aller visiter
-un établissement d’enfants.
-
-Nous allons d’abord au siège de la section féminine du Parti; un grand
-bâtiment plein de bureaux où travaillent des femmes de tous genres. Je
-revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques; bientôt arrive la
-camarade qui doit nous conduire et qui est l’inspectrice générale des
-établissements d’enfants. Elle ne ruine pas la République des Soviets
-par sa coquetterie, la pauvre femme: elle porte des vêtements de hasard,
-ses chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal aux dents, car elle
-porte un mouchoir blanc en mentonnière. Après une de ces longues
-attentes auxquelles je commence à m’habituer, l’auto demandée arrive.
-J’y prends place avec ma conductrice et quelques dames qui ont voulu
-profiter de l’occasion.
-
-L’Institution est à soixante kilomètres, nous sortons de Moscou et nous
-nous engageons bientôt dans une magnifique forêt de sapins; la route est
-très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue qu’elle n’a pas
-mangé depuis la veille. Je ne puis offrir à la pauvre camarade que
-quelques morceaux de sucre oubliés dans mes poches; elle les mange.
-Cette femme est encore une de ces héroïnes obscures qui, si elles
-étaient plus nombreuses, assureraient le succès du communisme.
-
-Notre auto file avec rapidité, nous traversons des villages et sur notre
-passage les paysannes, prises d’une peur tout à fait comique, se sauvent
-dans leurs maisons.
-
-Les villages ne semblent pas misérables. Nous sommes dans la province de
-Moscou et la récolte, surtout la récolte des pommes de terre, a été très
-abondante. Les maisons sont uniformément faites de troncs d’arbre
-disposés en travers; elles ont de nombreuses petites fenêtres d’un effet
-gracieux. Tout le monde est sordidement habillé et pieds nus.
-
-Bientôt il faut s’arrêter dans les villages; le chauffeur ne sait pas le
-chemin et doit demander. Les paysans, la première impression passée,
-sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à notre voiture. On
-donne à l’un la permission de monter pour nous montrer le chemin; il
-nous guide pendant deux ou trois kilomètres.
-
-Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement il n’y en a
-pas beaucoup; mais cela n’embarrasse pas notre chauffeur, qui engage
-l’auto à travers champs. Nous sommes effroyablement cahotées, mais j’ai
-déjà fait mon apprentissage sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais
-pas... nitchévo!
-
-Après bien des détours nous arrivons enfin au monastère où est la
-colonie. C’est une construction sans caractère, sauf la chapelle, qui
-est byzantine. A notre entrée des enfants, filles et garçons, accourent
-et un jeune pensionnaire, avisé entre tous, s’écrie: «Voilà les femmes
-de Lénine!» Fichtre!
-
-Mais les nonnes viennent à nous; elles sont vêtues de noir et leur
-costume rappelle plutôt la paysanne que la religieuse; nous descendons
-de voiture.
-
-Le monastère a gardé en partie son ancienne affectation. On a renvoyé la
-supérieure et conservé les sœurs; la colonie d’enfants a été jointe au
-couvent en une manière de symbiose.
-
-On nous fait entrer dans une pièce qui servait autrefois de salon à la
-Mère supérieure. L’ameublement est fort simple: buffet en bois jaune,
-canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble à un salon petit
-bourgeois; mais les murs blanchis à la chaux donnent une note très
-pauvre.
-
-On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. C’est un homme encore
-jeune; il est vêtu d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le
-tout maculé de boue; il revient des champs. En dépit du costume, cet
-homme n’a rien de paysan, il ressemble à un ingénieur agronome,
-l’expression de son visage est très intelligente.
-
-Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent soixante enfants. Tout
-d’abord l’établissement était dirigé par un Soviet composé des
-professeurs, des habitants du village et même de quelques élèves. Cela
-marchait très mal, les paysans intriguaient, on montait la tête aux
-enfants contre les professeurs qui ne plaisaient pas: la zizanie était
-en permanence.
-
-Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé un directeur responsable:
-depuis ce temps, la colonie prospère.
-
-Une partie des nonnes, elles sont deux cents, s’occupent des enfants.
-Elles leur apprennent à coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les
-Russes portent en hiver.
-
-J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon petit cordonnier. Il
-montre avec fierté la paire de bottes qu’il vient de terminer.
-
-Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir cette colonie d’enfants
-pauvres sous les aspects d’un brillant lycée. Si on a fait la
-Révolution, n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des riches?
-J’apprends aussi que les enfants travaillent aux champs, et cela ne me
-plaît pas beaucoup non plus, surtout quand je vois que les salles de
-classe ne sont pas encore organisées; il est vrai que nous sommes dans
-la période des vacances.
-
-Il y a une grande salle avec une scène. On apprend aux enfants à jouer
-la comédie: c’est plus intellectuel.
-
-Tout est très proprement tenu, mais incroyablement pauvre. Dans les
-dortoirs, des lits en bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une
-paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous la direction des
-religieuses, se fabriquent avec des bouts de chiffon et de la bourre de
-laine, des couvertures pour l’hiver.
-
-Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils paraissent en bonne santé.
-Dans la cour ils nous entourent et nous sourient.
-
-Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout
-entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire
-marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la
-récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très
-abondante.
-
-Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons
-leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec
-lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles
-peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les
-murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre.
-
-Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux; maintenant, il
-va au Gouvernement.
-
-Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles
-en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la
-poussière continuelle rend le travail très malsain.
-
-Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à
-pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde.
-
-Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle
-nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe
-avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle
-verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant.
-
-On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses,
-mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec
-celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup
-s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans
-les musées et les excursions.
-
-Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse;
-voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que
-nous leur fassions rendre leur supérieure: le directeur doit intervenir.
-La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout
-de même elle est la Révolution.
-
-Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle
-des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour
-à tour à la porte regarder manger «les femmes de Lénine».
-
-Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au
-lait; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et
-bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une
-vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle
-n’a pas mangé.
-
-Cette sympathique inspectrice a de l’ambition; elle voudrait étudier à
-l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait
-valoir son âge encore jeune: vingt-neuf ans; elle en paraît quarante.
-Les camarades la dissuadent; elles lui disent qu’elle manque de la
-persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.
-
-Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt
-à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries; il
-faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe
-ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège; il n’y a pas d’accident.
-
-En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du
-système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé; au loin des paysans
-travaillent au milieu d’un champ; il va les trouver. Pour quoi faire?
-Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs
-de pommes de terre; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne
-savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le
-chauffeur donne du _naphte_ (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons.
-Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à
-lui; il l’a économisé; Dieu veuille le croire.
-
-Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans
-encombre à Moscou.
-
-Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de
-l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la
-Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés; c’est une
-véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie.
-
-J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore
-rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos; il y en
-a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste.
-Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks;
-on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle
-tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau.
-Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien; la
-vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas? Et puis,
-continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous
-arrête, on vous tue, même; c’est la terreur.
-
-Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne,
-devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être:
-_Nitchevo_, il n’arrive que ce qui doit arriver.
-
-Enfin, le docteur Kallina vient; il me donne une carte pour visiter
-l’hospice des Enfants Trouvés.
-
-J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse
-polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le
-français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les
-publier; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y
-avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être
-sincère; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés
-au ravalement d’une maison; enfin, dit-elle, on commence à réparer!
-
-Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un
-morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui
-offre: elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du
-pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice!
-
-Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est la vérité, que c’est
-par exception que nous avons reçu ce pain: habituellement, au «Luxe»
-comme ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer tout à fait je
-lui dis:
-
-«Mangez sans scrupules, le pain est exécrable!»
-
-Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu digérer sans remords ce pain
-du privilège et de l’injustice.
-
-Jolie figure cette jeune doctoresse; il y en a des mille comme elle, je
-l’ai dit, en Russie; dévouement, honnêteté poussée jusqu’à la minutie
-puérile. Je pense par antithèse aux milliers d’hommes sans scrupules
-qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent aux dépens de la pauvre
-Russie et je me dis que le sacrifice des premiers est bien inutile.
-
-Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et la nuit sous mon unique
-couverture; on m’a ri au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une
-couverture supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a pitié de moi et
-elle m’apporte son plaid. Elle est venue plusieurs fois pour me tenir
-compagnie; mais... le garde-rouge qui veille... lui a refusé la porte
-parce qu’elle n’avait pas de «propuska». N’entre pas qui veut à l’«Hôtel
-Luxe»: il faut un laisser-passer et c’est toute une histoire pour
-l’obtenir de la bureaucratie.
-
-Ces «propuska», ils me rendront contre-révolutionnaire. Autrefois,
-lorsque je lisais Dumas père, je me disais que ces gens de la Grande
-Révolution devaient être bien heureux d’avoir une carte de civisme et de
-la montrer à toute réquisition. La réalité est bien différente; les
-«propuska» sont une invention détestable.
-
-La maison des Enfants trouvés a été fondée par Catherine la Grande. Les
-bolcheviks l’ont améliorée et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre
-des lits, afin que les soins puissent être plus attentifs.
-
-Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que les mères n’ont pas le
-droit de venir abandonner leur enfant et que les bébés hospitalisés ont
-été effectivement _trouvés_ dans la rue.
-
-La doctoresse de l’établissement m’explique que, si on permettait
-l’abandon, les mères viendraient en foule apporter leurs bébés. J’ai la
-tête pleine de la brochure de Mme Kollontaï sur l’élevage des enfants
-par l’Etat et je pense que le gouvernement devrait être enchanté de cet
-empressement des mères à lui donner leurs enfants. Je me rends compte
-qu’il y a très loin de la théorie communiste à la pratique. En cette
-matière, comme en bien d’autres, la misère générale a empêché la
-réalisation des programmes.
-
-Nous parcourons les salles. Tout est peint au ripolin blanc et
-proprement tenu. Les contagieux, les syphilitiques sont isolés dans des
-services spéciaux. Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant en
-allaitent un autre.
-
-Ma conductrice me fait comparer les enfants qui ont leur mère, à ceux
-qui ne l’ont pas; la différence est grande, en effet. Mais cette
-démonstration de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons me
-choque au plus haut degré; je crois entendre Pinard, un de mes maîtres,
-qui n’était pas précisément un homme avancé. C’est que je suis venue
-pour voir le communisme, et non seulement je ne le vois pas, mais on n’a
-pas même l’air de se douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis
-la Révolution.
-
-L’allaitement maternel n’est nullement aussi indispensable que le
-prétendent ceux qui veulent maintenir la femme dans sa servitude
-ancestrale. Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées de
-France, se développent en excellente santé. C’est une question d’hygiène
-et de soins éclairés.
-
-Je comprends cependant que la misère doit excuser bien des choses;
-surtout quand ma cicerone me raconte que l’hiver précédent, beaucoup de
-bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux.
-
-Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est proprement tenu et
-rappelle nos hôpitaux de province. Dans une salle se trouve une
-Française qui est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. Elle
-donnait des leçons de français à Moscou. Toute sa famille a disparu; son
-mari est mort; son fils a quitté la Russie; elle est seule, vieille et
-malade. Elle nous sourit cependant, heureuse de parler français. Elle a
-vécu la guerre, la révolution, Kerensky, le Bolchevisme; rien ne lui est
-arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui disant qu’elle va guérir,
-pieux mensonge; elle est pour jamais hors d’état de gagner sa vie.
-
-Elle ne s’est pas plainte du régime; il n’en est pas de même du médecin
-qui m’accompagne et qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a
-donné une mauvaise chambre il a droit à un _paioc_ qu’il ne touche pas.
-Il a un traitement ridicule de quelques milliers de roubles par mois, le
-prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, il fait de la
-clientèle, il a son appartement en ville et ne vient à l’hôpital que
-lorsqu’il y est obligé.
-
-Au retour, je fais la connaissance dans la rue, d’un autre mécontent.
-C’est un jeune homme, autrefois bourgeois; il a fait des études
-classiques et commencé une école d’ingénieurs. La Révolution en a fait
-un mécanicien pour automobiles; il porte un pardessus de toile tout
-taché de cambouis. Il gagne bien sa vie, me dit-il, parce qu’il sait se
-débrouiller; son métier, en outre, ne lui déplaît pas, mais la
-dégradation sociale qu’il a dû subir, fait de lui un ennemi furieux du
-bolchevisme.
-
-Dans cette question des classes moyennes il y a, à mon avis, des torts
-des deux côtés. Les intellectuels, ancrés dans leurs préjugés n’ont pas
-voulu reconnaître la dictature du prolétariat et les ouvriers, remplis
-de leurs préjugés de classe, eux aussi, ont cru pouvoir se passer des
-intellectuels, ce qui est impossible à moins de revenir à la vie
-primitive, qui n’est en rien désirable.
-
-Maintenant, on me connaît au Komintern, et le matin je prends souvent
-l’autobus rouge qui m’y conduit. Je remarque que dans les rues, les gens
-regardent haineusement cette voiture qui transporte des fonctionnaires
-détestés. Un anarchiste me dit un soir qu’on à tiré sur l’autobus et
-qu’une balle l’a effleuré. Je suis porté à croire qu’il a mal vu, mais
-le lendemain, je constate qu’il y a un trou rond à l’une des vitres de
-l’autobus. Décidément, ce Moscou est plein de dangers.
-
-Je profite de ce que les employés commencent à m’avoir «à la bonne» pour
-demander un «propuska» qui me permette de visiter le Kremlin.
-
-J’avais bien des fois tourné autour de cette forteresse, mais je n’osais
-m’avancer jusqu’à la porte. C’est que je sentais ne pas peser lourd avec
-ma petite carte violette de pensionnaire de l’hôtel Luxe; et j’avais la
-hantise d’être arrêtée et oubliée en prison.
-
-Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, en sa qualité
-d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin et n’a pas envie d’y entrer, émet
-en riant l’hypothèse que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient à
-m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un au revoir, ému. Au premier
-guichet, je montre mon «propuska», on me donne un papier rose et je
-franchis deux barrages de soldats; me voilà dans la place.
-
-Je passe sous la tour où se trouve la grosse horloge qui sonnait,
-dit-on, l’_Internationale_, au début de la Révolution.
-
-Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, très originale, est
-peinte en vert, celle de Trotsky a moins de caractère; elle est peinte
-en rose. Que de tristesses dans ces rues désertes; sur une petite place,
-devant une chapelle, des soldats font l’exercice; là-bas, sur la fameuse
-terrasse d’où Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des enfants jouent
-au ballon. De temps en temps, un employé, misérablement vêtu, passe
-devant moi et disparaît bientôt dans une porte.
-
-Je parcours la terrasse magnifique; pas de banc, mais, devant le Palais
-de Lénine, il y a un chantier de bois où travaillent nonchalamment deux
-ouvriers; je m’assieds sur une poutre. Le soleil radieux fait scintiller
-les coupoles dorées des chapelles; les murs du Palais de Lénine,
-éclatants de blancheur, renvoient une lumière crue.
-
-Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose était pleine de
-dames frou-froutantes à la cervelle d’oiseau. Elles papotaient,
-intriguaient, flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, et le
-bonheur de tout ce monde était fait du malheur de millions d’ouvriers et
-de paysans.
-
-C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie triste de l’usine,
-travaillant sans espoir du seuil de l’adolescence, à la décrépitude
-finale. C’était pour eux que les paysans vivaient comme des bêtes, sans
-un rayon de culture intellectuelle pour illuminer leur existence. Enfin,
-le cataclysme est venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet
-abandon.
-
-Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. C’est une utopie que d’y
-chercher une régénération des hommes à leur feu purificateur. Ils sont
-ici ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, leurs
-duretés, leurs petitesses; le sol tremble encore et pourrait bien les
-engloutir; on dirait qu’ils ne s’en doutent même pas.
-
-Quant à moi, je me sens comme une étrangère, aussi mon imagination
-franchissant les distances me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est
-la petite vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille la peine
-en ce monde.
-
-J’ai visité le palais impérial qui a été transformé en musée. Dans des
-vitrines, les vêtements des anciens tsars, leurs bijoux et leurs
-couronnes enrichies de diamants. On dit que ces diamants sont faux, je
-n’ai pas le moyen de le savoir.
-
-Les vastes pièces sont très proprement tenues, les parquets
-soigneusement cirés. Seule une odeur insupportable de harengs grillés,
-la cuisine du concierge sans doute, jette le trouble; elle rappelle que
-le peuple a pris possession du palais après en avoir chassé les
-empereurs.
-
-Ce concierge, en dépit de ses harengs, doit être tsariste. Avec quel
-respect il ouvre les portes des appartements impériaux, avec quelle
-émotion il nomme et décrit les pièces du mobilier. Au contraire, lorsque
-nous passons devant les choses du régime nouveau, il dit avec dédain:
-«objets soviétiques»!
-
-Il est de fait que les Soviets ne se sont pas ruinés en frais
-d’installation. Dans le riche salon où se tenait le Congrès, ils ont mis
-une misérable estrade en bois blanc recouverte de papier rouge. Cela
-fait un effet pitoyable; l’impression d’éphémère que l’on ne peut pas ne
-pas avoir est pénible pour un communiste. Il est vrai que les bolcheviks
-ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper de l’effet produit
-par leurs agencements sur les étrangers de passage.
-
-Il y a dans le Kremlin de nombreuses chapelles qui datent des treizième,
-quatorzième et quinzième siècles. Certaines sont fort jolies. On
-restaure les peintures, on dégage les œuvres d’art que les régimes
-passés avaient stupidement recouvertes de planches.
-
-On n’accusera pas les bolcheviks d’avoir négligé l’art; ils
-l’encouragent même trop, à certains égards. Le cubisme est, on le sait,
-tout à fait à l’honneur à Moscou. La liberté absolue laissée à
-l’imagination des artistes nous a valu jusqu’à des statues _en ficelle_!
-
-Dans le vestibule d’un établissement soviétique, je tombe en arrêt
-devant une sorte de tobogan de fer qui tient le milieu de la salle et
-dont la hauteur, de cinq ou six mètres, atteint le plafond. Au centre du
-tobogan sont deux cubes d’inégale grandeur; le plus grand est en bas et
-le plus petit en haut. Ils sont en papier huilé et ressemblent à
-d’énormes pièges à mouches. Je me creuse la cervelle à chercher le sujet
-de cette construction bizarre; ne trouvant pas, j’avise un voisin.
-
---Que diable est-ce que cela?
-
---Cela, me dit d’un ton plein de respect mon interlocuteur, c’est la
-Troisième Internationale!
-
---Vraiment!
-
---Oui; et le petit cube du haut c’est le Comité Exécutif!
-
-Je me retiens pour ne pas pouffer; c’est de la folie toute pure; et il
-paraît que le générateur de cette merveille la voulait édifier sur une
-place de Moscou, elle aurait atteint une hauteur de trois cents mètres.
-
-Le bolchevisme, telle la cornue de Nicolas Flamel, recèle les substances
-les plus hétéroclites; le bien avec le mal, le progrès avec la démence.
-
-Je suis peu allée au théâtre. La première période de mon séjour
-coïncidait avec les vacances, les théâtres étaient fermés. J’étais
-encore à Moscou quand ils se sont ouverts; mais je n’avais plus d’argent
-et personne ne s’intéressait assez à moi pour me donner des billets.
-
-J’ai assisté cependant à un concert et à un ballet russe. Le concert
-n’avait rien de remarquable, sauf que j’y pus voir dans le public la
-bureaucratie qui s’essayait dans son rôle nouveau de classe dominante.
-On chanta du classique et à la fin un comique dit des vers où on
-raillait les commissaires profiteurs; malheureusement c’était en russe
-et je n’avais personne pour me traduire.
-
-Une autre fois, j’ai grelotté pendant deux heures dans une salle glacée,
-à attendre un ballet annoncé pour huit heures et qui ne commença qu’à
-dix. Le public, lui, ne s’impatientait pas; les gens bavardaient et
-riaient; bah huit heures cela veut dire ce soir. Il faut être un
-occidental pour être constamment pendu à sa montre. Autant être ici
-qu’ailleurs, nitchévo!
-
-Le ballet est très bien conçu et digne d’une meilleure scène. Le numéro
-le plus original est: _la marche funèbre de Chopin_. Un jeune homme dit
-d’abord des vers sur cette composition musicale, puis le rideau se lève.
-Au fond de la scène, une jeune fille, couchée sur un lit blanc, couvert
-de fleurs; elle vient de mourir. Devant le lit une petite fille
-agenouillée prie; à côté les parents en des attitudes de désespoir.
-
-Au devant de la scène, le passé de joie; jeunes filles et jeunes gens
-vêtus de blanc dansent des rondes. Mais la mort au visage affreux, à la
-robe sanglante arrive; l’un après l’autre, les danseurs tombent à terre
-et elle les étrangle en grimaçant un rictus féroce.
-
-Le public applaudit ce numéro, mais il ne le redemande pas; il préfère
-des danses espagnoles fort banales qu’il couvre d’applaudissements et
-rappelle plusieurs fois.
-
-En Russie, la profession de danseuse n’a pas le cachet d’immoralité
-qu’elle conserve encore chez nous. C’est un art comme un autre et on
-l’apprécie beaucoup. La petite fille de la donneuse de journaux de
-l’hôtel Luxe s’exerce à danser dans la salle de lecture. Comme elle n’a
-pas de musique elle chante une chanson pour marquer la mesure. La mère
-est très fière de sa «ballerine» qui n’a que six ans.
-
-Voilà que je commence à me faire des relations. Un soir je suis allée
-chercher un pot d’eau bouillante à la cuisine; j’ai disposé sur ma table
-recouverte d’une nappe blanche ma théière et mes tasses aux armes de la
-République des Soviets, j’ai sorti une boîte de lait condensé que je
-traîne depuis Berlin; un reste de sucre: je reçois!
-
-Deux hommes viennent me voir; j’ai fait leur connaissance chez le
-fonctionnaire dont je parle plus haut. Nous parlons de Moscou, de la
-Révolution, etc., au bout d’une heure ils s’en vont.
-
-Une angoisse m’étreint de cette conversation. Evidemment je comprends
-que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et que je manque
-d’estomac. Un des hommes a été président d’un tribunal révolutionnaire;
-il se complaît dans la terreur. Parmi les hommes de notre
-Quatre-Vingt-Treize il apprécie surtout Carrier; il trouve que ses
-bateaux à soupape étaient «un système très ingénieux» et qu’il faudrait
-imiter!
-
-Je conçois la terreur comme une nécessité; mais je pense qu’il faut ne
-l’employer que le plus rarement possible et ne jamais y prendre plaisir.
-Lorsqu’on prodigue la mort, les gens s’y habituent comme à toute autre
-chose et elle ne remplit plus son office qui est d’épouvanter l’ennemi.
-
-Mais je ne connais la terreur que par les livres; mon contradicteur a
-été officier, il a fait la guerre et la vie humaine, qui me semble à moi
-la chose la plus précieuse ne compte pas pour lui.
-
-Le sommeil ne vient pas cette nuit-là; pourquoi? N’ai-je pas au cours de
-ma vie de militante entendu des centaines de conversations semblables;
-combien de gens n’ai-je pas entendu fusiller en paroles et moi-même
-combien de fois ne l’ai-je pas été? A Paris, cela me faisait rire parce
-que je savais bien qu’il ne s’agissait que d’un jeu; la chose
-viendrait-elle jamais, en tout cas elle était très loin.
-
-Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la ville, il y a des caves
-où on pleure, où on désespère, où on meurt. Décidément j’ai besoin de
-tout un cours de révolution.
-
-La terreur, à Moscou, est très intelligemment organisée. Point de ces
-charrettes pleines de condamnés qui longeaient en 1793 notre rue
-Saint-Honoré; on n’exécute pas sur la place Rouge comme notre Révolution
-exécutait sur la place de la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai
-jamais vu tuer personne. J’entendais seulement dire que, la nuit
-précédente, on avait fusillé tel ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont
-plus psychologues que ne l’ont été nos ancêtres de la fin du XVIIIe
-siècle.
-
-Tous les révolutionnaires russes ne sont pas insensibles.
-
-Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous d’épouvante; d’autres sont
-tombés malades. Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui
-j’apprends un peu de Français, répète volontiers, lorsque la donneuse de
-journaux chante notre _Carmagnole_:
-
- Tous les bourgeois on les pendra.
-
---Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes!
-
-J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, mais, par malheur,
-Souvarine est parti à Berlin; je n’ai plus personne pour me _pistonner_,
-alors on me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je vais
-harceler les bureaux du Komintern; rien n’y fait.
-
-Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument cependant; je
-mange très peu de ce qu’on me donne et j’ai faim. Je sais que le
-«komintern» donne de l’argent aux délégués pour le retour; si je
-demandais une avance? Je prends d’abord conseil d’un camarade.
-
---Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal apprécié. On vous
-entretient; donc vous ne devez pas avoir besoin d’argent; si vous ne
-pouvez pas vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste.
-
---Que faire, alors?
-
---Vous avez bien quelques babioles; venez avec moi demain matin, j’ai un
-vieux pantalon de l’armée rouge; nous irons vendre au marché.
-
-C’est un marché en plein vent, tout au bout de la ville. Il y a là de
-tout: de la viande et des pendules, du beurre, des chaussures neuves et
-d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens «bourgeois» viennent là vendre
-leurs bijoux, les bibelots qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de
-belles choses; depuis quatre ans que la Révolution dure, ils ont eu le
-temps de tout vendre.
-
-Comme chez nous, les pauvres «Crainquebille» sont persécutés par la
-tchéka en uniforme; elle parcourt à cheval le marché et disperse les
-petits marchands; je suis humiliée et attristée, mais je prends le parti
-de rire de mon malheur.
-
-Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, j’ai retiré l’étoile
-soviétique que je porte à ma casquette. C’est une honte d’aller
-_spéculer_; on ne traîne pas au marché l’insigne du communisme.
-
-J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise d’homme que je porte pour la
-commodité et que j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que
-m’a octroyées le «Luxe»; je ne fume pas. J’ai des boîtes d’allumettes,
-une savonnette fine de Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en
-Lettonie.
-
-Je me fais à moi-même un piteux effet; pour attirer l’attention sur mon
-magasin portatif je crie: «Roubachka» chemise; sans doute je prononce
-très mal, car on rit; je prends le parti de rire aussi et on m’appelle
-«Américanska» l’Américaine. Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu;
-vingt mille roubles la chemise, quinze mille roubles les cigarettes;
-quinze mille roubles le savon; je suis riche.
-
-De mes marchandises il ne me reste que le cahier; c’est en vain que je
-l’ai offert, personne n’en a voulu; «Ia nié pichou», je n’écris pas;
-telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des
-Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat.
-
-Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos
-porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la «stolovaïa» dis-je
-enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon
-tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité.
-
-Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures
-visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des
-allumettes; j’ai l’espoir de toucher un savon; j’irai vendre tout cela,
-et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux; la petite montre
-que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini
-des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me
-sens prise du génie de la spéculation!
-
-Tout de même, j’ai hâte de partir; mon inaction me pèse; elle fait que
-les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place
-prépondérante dans mon esprit; et j’ai dit combien elles sont mauvaises.
-Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au «Luxe», mais on
-ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon
-caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un
-certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les
-«Galeries Lafayette» de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là,
-accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon
-ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller; il est tout fringant dans
-son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap; il est
-terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.
-
-Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à
-un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon
-passeport; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je
-n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ.
-
---Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon; la
-personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on
-ne berne pas.
-
---Qui donc est-ce?
-
---Trotsky.
-
---Ah!
-
-En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais
-au «Komintern» toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre,
-je trouve le commissaire qui m’a fait à X... des promesses qui ne se
-sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ; la Russie a
-besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma
-casquette d’homme: «La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme,
-elle a une mission de charme», etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait
-trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits
-rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée
-que j’avais peur de ne pas l’être assez.
-
-Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste qui est si peu
-féministe, mais j’ai peur de lui. C’est un commissaire, et bien que
-j’aie dans ma poche mon passeport et les six mille marks qu’on m’a
-alloués pour le retour, je sais qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour
-qu’on m’empêche de partir. C’est pourquoi je me contente d’une
-échappatoire.
-
---Oh! vous savez, _Monsieur_, je ne suis plus jeune et je considère ma
-mission de charme comme terminée.
-
-Mais il ne veut pas me lâcher; il me reproche l’argent que j’ai coûté
-aux Soviets et me dit que mon devoir est de rester en Russie. «Si les
-conditions sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter.»
-
-J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation...
-
---Qu’est-ce que tout cela!
-
-Mais on appelle le commissaire; j’en profite pour m’esquiver sans
-demander mon reste.
-
-En bas est l’autobus rouge où je monte pour la dernière fois le cœur
-ulcéré. Il pleut; à la lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou
-m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un cantique qu’on me
-faisait chanter dans mon enfance me reviennent en mémoire:
-
- «Tout n’est que vanité,
- «Mensonge, fragilité.»
-
-Vérité profonde; tout n’est que vanité; rien dans la vie ne vaut la
-peine, et plus pessimiste encore que le moine du Moyen Age je n’excepte
-pas Dieu de la vanité universelle, parce que je sais que Dieu est
-humain.
-
-Ma tristesse s’en va vite; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les
-connais pas? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire,
-l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits
-bourgeois penchés sur leurs gains; ils sont acariâtres, maussades,
-tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que
-j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin.
-
-Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. «Je me
-demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis
-disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette
-vie tranquille.»
-
-Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de
-quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée.
-
-Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir; c’est un jour de joie. Je
-vais écorner l’allocation du «Komintern» à la «stolovaïa» pour quitter
-la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est
-remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de
-l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me
-suivent partout; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque
-chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité; à eux ma demi-livre
-de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent
-cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le
-pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil
-que j’apprends par cœur; c’est la quatrième fois que je change de nom
-depuis Paris.
-
-Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier; les
-deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli
-et surtout pas prudent. Ils ont raison; je modère mes transports.
-
-D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit
-un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement.
-Au moins, fait-il, écrivez-moi... les camarades, on les voit s’en aller
-et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès
-que j’aurai quitté la Russie.
-
-Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le
-docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur? Bien d’autres
-que moi sont revenus de Russie; je reviendrai aussi.
-
-Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un
-Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi; Nous devons
-voyager ensemble jusqu’à Berlin.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Le retour
-
-
-Enfin je connais les douceurs du wagon diplomatique! Il n’est pas
-extraordinaire, ce n’est même qu’une voiture de deuxième classe et en
-outre, comme la République des Soviets est pauvre, il est éclairé à la
-bougie. Je ne suis pas encore contente; car, au lieu de me laisser
-choisir ma place, on m’a mise d’autorité dans un compartiment avec des
-dames que je ne connais pas. Mais enfin je me reporte à mon voyage en
-sens inverse et je me trouve en comparaison parfaitement heureuse.
-
-Une fois le train parti, je lâche les dames pour aller retrouver le
-camarade allemand, il est dans le compartiment des courriers.
-
-On entonne l’air des Soviets; il a quelque chose de religieux et je me
-sens remuée jusqu’au fond de l’âme. J’oublie le commissaire de K., les
-bureaucrates désagréables, les mauvais camarades; les mille misères de
-mon séjour. J’ai un instant l’impression de faire partie d’une armée
-immense qui marche à la conquête du monde nouveau.
-
-Nous quittons la Russie et j’ai un peu peur, sachant que je dois passer
-par le même chemin qu’à l’aller. Je me rassure en me disant que cette
-fois je suis légale. J’ai un passeport et quel passeport; il est couvert
-de prestigieux cachets.
-
-A la frontière les courriers diplomatiques nous quittent; nous sommes
-seuls, l’Allemand et moi. Pas d’incidents durent le parcours des petits
-Etats; on m’a demandé mon passeport; je l’ai montré, il est excellent.
-
-Tout de même je me sens soulagée d’un grand poids lorsque j’arrive en
-Allemagne. Ouf! Le danger est fini; si je savais mieux l’allemand
-j’entonnerais volontiers le _Deutschland über Alles_. Au buffet de la
-gare frontière qui est très bien installé, nous commandons un bon dîner;
-il faut bien oublier Moscou.
-
-Quel drôle d’homme que cet Allemand! Comme je lui avais fait remarquer
-la longueur des formalités à la douane, il m’a dit: «L’Entente, votre
-Entente!» Maintenant je dis que le pain est noir; il fait: «Versailles!»
-
-Comme si c’était ma faute!
-
-Mais nous reprenons le train; c’est un train omnibus et je remarque qu’à
-chaque station mon compagnon descend, l’air agité. Qu’a-t-il donc?
-
-Comme nous approchons de L..., il me dit d’un ton tragique:
-
---Etes-vous ferme, énergique?
-
---Ferme? pourquoi?
-
---Parce que nous allons être arrêtés: j’ai vu les fileurs du train; ils
-nous suivent depuis la frontière.
-
-Je rassemble tout ce que j’ai de fermeté. Arrêtée, en Allemagne, ce
-n’est pas très dangereux: j’en serai quitte pour quelques jours de
-prison, mais enfin j’aurais préféré voyager tranquillement.
-
-Mon camarade reprend:
-
-«Il est possible que moi seul sois arrêté, si cela arrive, vous irez à
-Hambourg.
-
---Oui.
-
---Vous vous rendrez chez le camarade X, telle rue, tel numéro et vous
-direz que je suis pris.
-
---Bien...»
-
-Je veux écrire le nom et l’adresse; il m’arrête du geste et dit: «On
-n’écrit jamais; apprenez par cœur.»
-
-C’est un nom allemand, une adresse assez longue; je les répète un grand
-nombre de fois de suite comme font les enfants. Mais impossible de rien
-retenir; le camarade se met en colère et dit: «Vous n’avez donc pas de
-cerveau?»
-
---Si, j’ai un cerveau, mais je suis tellement émue par l’idée de cette
-arrestation imminente, que je ne puis plus penser à autre chose. Toutes
-mes forces mentales sont employées à dissimuler sous une tranquillité
-apparente le trouble profond qui m’agite.
-
-Enfin, à force de répétitions je finis par savoir ma leçon; on est à
-X..., nous sortons de la gare et cherchons un hôtel.
-
-Dans la rue mon compagnon me dit d’une voix d’outre tombe:
-
---Nous sommes un couple aimable!
-
---Quoi? dis-je absolument abasourdie.
-
---Mais oui. Vous comprenez qu’il faut entrer dans les conceptions des
-hôteliers pour passer inaperçus. Les couples; ils connaissent cela;
-alors nous sommes un couple aimable et nous prenons une chambre à deux
-lits.
-
---Soit.
-
-J’ai couché dans la chambre de tant de gens depuis mon départ de Paris,
-que je ne me formalise pas pour si peu. En Russie, d’ailleurs, de
-pareils détails n’ont aucune importance.
-
-Nous ayons trouvé un hôtel, mais il est mal tenu. La patronne n’en finit
-pas de trouver la clef de la chambre. Enfin nous pénétrons; mais pour
-arriver à la chambre à deux lits il faut en traverser une autre. Un
-homme qui est monté derrière nous prend possession de cette chambre; mon
-camarade me lance un regard terrible, je comprends.
-
---Cette chambre est bien mauvaise, dis-je d’un air pincé à hôtelier; je
-n’en veux pas. Et me tournant vers mon compagnon, je fais, mécontente:
-«Allons-nous-en, Wilhelm!»
-
-Nous voilà à nouveau dans la rue; heureusement un fiacre passe, nous
-sautons dedans.
-
-L’homme qui voulait loger à côté de nous, me dit mon compagnon, c’est le
-fileur du train.
-
---Diable!
-
-Mon camarade est nerveux; il presse le cocher; il regarde à toute minute
-si nous ne sommes pas suivis et me dit d’en faire autant. Nous
-descendons devant une maison, il sonne à la porte, du moins je le pense.
-
---Vous connaissez quelqu’un ici?
-
---Mais non; je fais semblant de sonner; maintenant que le cocher est
-parti, je vais chercher une autre voiture; restez-là avec les bagages.
-
-Le camarade est parti depuis une demi-heure; je pense que sans doute il
-est arrêté et je me demande ce que je vais faire avec ses lourds
-paniers. J’ai envie de planter tout là et de chercher pour mon compte un
-hôtel.
-
-Enfin, Wilhelm, donnons-lui ce nom, arrive en fiacre. Nous chargeons les
-bagages et repartons; il est une heure du matin, la ville est
-tranquille, nous commençons à nous rassurer.
-
-Nous arrivons à un hôtel chic, mais pas très convenable. C’est moi qui
-parle à l’hôtelier; je décline mes noms et prénoms, la ville d’où je
-viens, etc., mon compagnon déclare vouloir rester inconnu. Il paraît que
-cela se fait ainsi dans le pays; mais quelle réputation vais-je avoir,
-grand Dieu! Après tout, c’est un déguisement de plus.
-
-Wilhelm s’en va je ne sais où et me laisse en carafe dans la salle à
-manger de l’hôtel. On joue de la musique; il y a des femmes en robe très
-décolletée; je ne sais quelle contenance prendre. S’il croit que je
-passe inaperçue avec mon costume tailleur et mon manteau de gros drap
-bolchevik.
-
-Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) ne rentre qu’à quatre
-heures du matin; où est-il allé? Je ne le lui demande pas.
-
-Nous sommes trop émus pour dormir. Nous passons le reste de la nuit à
-discuter du marxisme. Je manque un peu d’exactitude en disant que je
-n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm; je lui en ai posé une:
-je lui ai demandé en riant s’il n’était pas l’œil de Moscou?
-
-Il a pris un air courroucé: «Et si je l’étais, qu’y trouveriez-vous de
-risible? Vous ne respectez donc pas la Révolution?»
-
---Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je serais allée en Russie
-sans papiers depuis Paris si je n’étais pas ardemment communiste? Mais
-c’est chez moi un travers d’esprit: j’ai plaisir à me moquer des choses
-que je respecte.
-
---Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, c’est la race.
-Vous autres Français, vous ne prenez rien au sérieux.
-
-L’œil de Moscou a des affaires à X..., il me dit qu’on ne peut partir
-tout de suite pour Berlin. Pour comble de malheur, un policier est venu
-à l’hôtel; il veut absolument savoir le nom du compagnon de madame
-Guérineau: c’est mon nom de circonstance.
-
-Je connais l’adresse du parti communiste de l’endroit, j’y cours; il
-faut à tout prix que Wilhelm ne rentre pas à l’hôtel.
-
-Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule un départ pour
-Berlin. Ce n’est pas commode, l’œil de Moscou a acheté le matin une
-énorme malle pour avoir l’air d’un «petit bourgeois».
-
-Je trouve une chambre dans une pension de famille et je passe la journée
-au Parti communiste. J’y suis malade d’énervement; dans une petite
-chambre, en compagnie de dix personnes dont pas une ne parle français.
-Impossible de lire, je me sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre,
-les nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, au milieu du
-jour.
-
-Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau domicile; mais l’œil de
-Moscou a peur de la tenancière qui est en effet une mégère; il préfère
-aller coucher chez un camarade.
-
-A peine est-il parti, la bonne femme frappe à ma porte.
-
-Je refuse d’abord d’ouvrir, je suis fatiguée, et j’ai payé le matin
-cinquante marks pour cette chambre. J’ai le droit d’y dormir tranquille.
-
-Mais elle insiste, je finis par ouvrir.
-
-La voilà qui éclate en reproches parce que la malle a rayé le parquet,
-un affreux parquet de sapin et elle me demande mon nom de femme mariée!
-
---Mais, je ne suis pas mariée.
-
---Pas mariée! Mais, cet homme?
-
---C’est mon cousin.
-
---Alors vous couchez dans la même chambre que votre cousin, c’est du
-propre!
-
-J’ai envie de gifler cette harpie; je me retiens, dans les circonstances
-actuelles ce serait de la plus grande imprudence. Elle finit par s’en
-aller; mais j’ai les nerfs à fleur de peau, impossible de fermer l’œil.
-Dès le matin, je déménage. Dans le fiacre, je me sens soulagée d’avoir
-échappé à cette vilaine femme; soudain un homme fait arrêter la voiture.
-
-Cette fois-ci ça y est; je fais appel à toute la fermeté qu’a réclamée
-l’œil de Moscou; un homme vient à moi, poliment, un chapeau à la main:
-mon chapeau qu’il me remet. Le vent l’avait emporté et je ne m’en étais
-même pas aperçue.
-
-Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons et, dans un confortable
-sleeping, je me sens en sécurité. L’œil de Moscou me fait une leçon sur
-l’art de conspirer: alphabet chiffré, encre sympathique, déguisement; je
-me crois en plein roman et somme toute ce n’est pas désagréable. Je
-demanderais seulement une «permission de détente» de temps en temps. Il
-insiste sur l’utilité des précautions, les plus simples: un mot, un
-geste peut coûter la liberté.
-
-Enfin nous voilà à Berlin sur la Potsdamerplatz. L’œil de Moscou doit
-disparaître: il ne me donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me
-demande de l’embrasser (en camarade); je ne me fais pas prier.
-
-Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu mes papiers, que sur les
-conseils des camarades j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes
-mes notes, mes photographies, etc., se sont trouvées perdues et j’ai dû
-écrire ce livre sans aucun document.
-
-A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés; je dois déchirer mon
-passeport qui ne serait pas bon à la frontière française; je redeviens
-illégale.
-
-Je pars pour X... où j’arrive dans l’après-midi; je me rends à l’adresse
-qu’on m’a indiquée.
-
-Petit ménage très propre d’ouvrier aisé: salle à manger-cuisine avec
-buffet jaune, grand jeu d’ustensiles impeccablement astiqués. Une femme
-coud à la machine.
-
-Je dois attendre pendant quatre heures son mari, qui est au travail: ce
-n’est pas toujours drôle un voyage illégal. Enfin l’homme arrive.
-
-Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il sait qu’on m’a donné de
-l’argent à Moscou, il veut sa part.
-
-Je trouve d’abord la somme trop élevée; alors il m’explique que si je
-veux passer à pied par un chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher,
-mais je risque d’être arrêtée.
-
-Je suis dans la situation du patient auquel le dentiste demande s’il
-veut être opéré sans douleur ou avec douleur.
-
-Je préfère l’opération sans douleur et je donne les trois cents francs.
-Après bien des lenteurs, l’auto annoncée arrive, il est onze heures du
-soir.
-
-Nous filons à toute allure le long du Rhin; je devine le paysage très
-beau. On traverse une forêt, les phares puissants de la voiture
-éclairent au loin les arbres d’une lumière mystérieuse; je crois voyager
-dans un monde fantastique.
-
-Nous arrêtons à la cabane d’un douanier. Le chauffeur me fait passer
-pour une mère dans l’angoisse qui va à X..., en France, chercher son
-fils tombé subitement malade.
-
-La frontière est passée, mais il est trois heures du matin lorsque nous
-arrivons à la gare. Elle est fermée et les hôtels refusent de me
-recevoir; pour comble de malheur, il pleut.
-
-Le chauffeur finit par se faire ouvrir la gare. Je donne la pièce à
-l’employé qui me laisse entrer; cette fois c’est à Paris que je vais
-chercher mon fils.
-
-Dans la salle d’attente il y a deux ouvriers et une famille. On a
-d’abord un regard étonné pour cette femme qui arrive à pareille heure.
-Je me rencogne dans un coin et feins de dormir; il fait froid.
-
-Enfin la gare s’éveille; on forme le train. J’y monte: en route pour
-Paris.
-
-Après une centaine de kilomètres j’éprouve un phénomène psychologique
-très bizarre. C’est comme un rideau qui se tire brusquement, il masque
-mon voyage qui est entré dans le passé. Je suis profondément triste.
-
-J’arrive à Paris à midi. Dans le fiacre qui longe le boulevard
-Sébastopol qui traverse la Seine, je me sens comme dans un rêve. Je dois
-porter une attention particulière aux maisons pour me convaincre de leur
-réalité, car il me semble faire un songe dont je vais bientôt me
-réveiller dans mon lit de l’Hôtel «Luxe».
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Que faire?
-
-
-«Nous avons subi sur le front économique une défaite supérieure à celles
-qui nous ont été infligées jusqu’ici sur les fronts militaires de
-Denikine et de Wrangel», a dit Lénine il y a quelques mois.
-
-Cette défaite, avec en plus l’horrible famine des régions de la Volga a
-porté le découragement dans l’âme des prolétaires. La bourgeoisie s’est
-ressaisie et elle reprend partout son offensive réactionnaire.
-
-Le découragement n’est heureusement qu’un état transitoire; les masses
-se ressaisiront elles aussi. Rien n’est éternel en ce monde: rien n’est
-même stable, ainsi que Einstein l’a démontré. L’esclavage a eu sa fin;
-la société féodale aussi; l’état bourgeois aura la sienne.
-
-Cette fin du régime bourgeois, c’est au prolétariat de la hâter; il le
-fera en étudiant la révolution russe et en profitant de ses fautes.
-
-Les révolutions politiques ne touchent que superficiellement les masses;
-la résistance de celles-ci est donc faible relativement.
-
-Qu’importe au paysan dans sa chaumière, à l’ouvrier des villes dans son
-pauvre logement que le palais du Gouvernement ait changé de
-propriétaire!
-
-A vrai dire les changements de régime politique lorsqu’ils sont un peu
-profonds ne sont pas sans atteindre les masses. La grande Révolution
-Française alla jusqu’au village pour arracher le paysan à ses pratiques
-religieuses: de là le soulèvement de la Vendée.
-
-Mais bien autrement profonde que notre première révolution est la
-Révolution russe. Essentiellement économique et sociale, elle ne
-prétendit à rien moins qu’à bouleverser de fond en comble la vie de
-chacun en modifiant le système de propriété.
-
-Les hommes de notre grande Révolution n’avaient pour tout bagage que des
-idées générales assez vagues. Pénétrés de Rousseau et des
-encyclopédistes ils voulaient avant tout renverser la monarchie et
-établir une république renouvelée de l’antiquité classique. Les
-événements se succédèrent et ils furent portés par eux beaucoup plus
-qu’ils ne les dirigèrent: ils faisaient, comme nous dirions aujourd’hui,
-de la politique au jour le jour. Il faut arriver jusqu’à Robespierre
-pour trouver des idées vraiment sociales: instruction égale pour tous,
-suppression de l’héritage, etc.
-
-La bourgeoisie déjà nantie comprit le danger; on abusa le peuple, on lui
-fit voir en Robespierre un tyran; comme on le fait aujourd’hui pour
-Lénine. Le peuple ignorant et veule laissa tuer celui qui voulait son
-bonheur et les idées de Robespierre se trouvent être encore, cent
-vingt-huit ans après sa mort, trop avancées pour notre époque.
-
-Les bolchevistes savaient ce qu’ils voulaient, leurs chefs avaient passé
-toute leur jeunesse dans l’opposition révolutionnaire, dans les
-conspirations; ils avaient fait une étude approfondie de l’œuvre de Karl
-Marx, qu’ils connaissent, pour ainsi dire, par cœur. Une fois au
-pouvoir, ils résolurent d’appliquer le communisme dont ils étaient
-pénétrés.
-
-Ces chefs n’avaient autour d’eux que quelques milliers de personnes,
-plus ou moins instruites dans leur doctrine. Derrière était la grande
-masse qui ne sait rien et avait fait la révolution, comme la masse les
-fait toutes, poussée par la misère.
-
-Les scandales de Raspoutine avaient discrédité le tsarisme; la guerre
-était venue et s’était prolongée dans des conditions affreuses. Les
-soldats, las de se battre, abandonnèrent le front; la Révolution éclata
-et les événements se succédèrent comme on sait.
-
-Les paysans, certains paysans plutôt, en profitèrent pour s’approprier
-les terres des grands propriétaires. Ceux qui vinrent dans les villes
-pillèrent les maisons bourgeoises et emportèrent dans leurs isbas
-jusqu’à des pianos, dont ils ne savent pas jouer. Les ouvriers
-organisèrent des soviets d’usine, les techniciens avaient fui et ceux
-qui restaient s’étaient vu enlever la direction du travail.
-
-C’est très beau de faire la Révolution, cependant, après comme avant, il
-faut produire, c’est-à-dire travailler. L’instinct social ne fut pas
-assez fort pour remplacer l’autorité patronale, on n’aboutit qu’à un
-chaos effroyable. Les gouvernants durent faire machine en arrière et
-remplacer le communisme par le socialisme d’Etat.
-
-Cela ne marcha pas mieux; la bureaucratie, déjà nombreuse, tracassière
-et corrompue sous l’ancien régime, s’accrut dans des proportions
-inouïes. C’est elle qui est, aujourd’hui, la classe dominante.
-
-Le ressentiment universel des paysans contre les ouvriers des villes est
-plus fort en Russie que partout ailleurs. Le moujik considère l’ouvrier
-des villes comme un paresseux qui passe sa vie dans le plaisir. Et on
-voulait le faire nourrir ce parasite, il s’y refusa absolument.
-
-Il aurait fallu, continuant la société capitaliste, lui acheter ses
-produits; mais on n’avait qu’un papier monnaie déprécié, dont il ne
-voulait pas. Si encore on avait pu échanger contre ses produits
-agricoles des objets manufacturés, mais on n’avait rien à lui donner.
-L’industrie, déjà ruinée par la guerre, était réduite à rien par le
-blocus et la désorganisation générale.
-
-Les villes, ne pouvant pas mourir de faim, on employa la réquisition
-armée, qui n’alla pas sans brutalité. Les paysans résistèrent, le sang
-coula, amenant la haine du régime qui s’était donné pour but de les
-affranchir.
-
-Et cette haine n’était pas partout injustifiée. Le bolchevisme avait ses
-Euloge, Schneider, tyranneaux de district, dont la conduite abominable
-déshonorait la Révolution[1].
-
- [1] Lénine.--Le bolchevisme et les paysans.
-
-Lénine décida de sévir; on fusilla impitoyablement quelques-uns de ces
-fonctionnaires prévaricateurs. Malheureusement, on ne peut supprimer
-toutes les canailles et, en révolution, la mentalité des hommes est à
-tel point bouleversée, qu’on semble ne pas attacher de prix à la vie; la
-mort, elle-même, ne fait plus peur.
-
-Les paysans furieux, stupidement entêtés, résolurent de ne produire que
-tout juste pour leurs besoins personnels. Une vague de sécheresse passa
-sur la région de la Volga, comme les gens n’avaient plus de réserves, il
-s’ensuivit une famine épouvantable qui fit des victimes par millions.
-
-Et le pays, harcelé à l’extérieur par les armées de l’Entente, était
-plein d’ennemis à l’intérieur. La contre-révolution grondait dans toutes
-les maisons.
-
-Anciens bourgeois réduits à la misère, comme la dame dont nous parlons
-dans notre récit, techniciens, professeurs, etc., toute la classe
-moyenne, malmenée par l’effet d’un ouvriérisme grossier, ils considèrent
-la Révolution comme un vent de folie qui passe sur le pays; ils en
-appellent de tous leurs vœux la fin et chacun la hâte en apportant dans
-sa petite sphère son concours à la désorganisation générale.
-
-Et, ajoutez à tout cela l’âme russe, pleine de bonnes qualités, éprise
-d’idéal, mais plus rêveuse qu’active (Nitchevo). Que faire?
-
-Avant d’aller en Russie, j’avais lu de Lénine «Les problèmes du pouvoir
-des Soviets», il signalait en partie ces difficultés et semblait les
-envisager d’un cœur léger; sans doute, voulait-il inspirer du courage
-aux masses.
-
-Cette légèreté d’âme n’est probablement qu’apparente, les problèmes sont
-terriblement angoissants, mais que faire, que faire?
-
-Se déclarer vaincu, abandonner le pouvoir. Tant pis pour les paysans,
-pour les ouvriers qui n’ont pas voulu voir plus loin que leur petit
-égoïsme de bête humaine. Un monarque reviendra qui ramènera les nobles,
-les patrons. Le peuple reprendra le collier des servitudes, il croupira
-à l’aise dans l’ignorance, il se vautrera dans l’alcool. Son souverain
-de temps en temps suscitera des guerres où il le fera tuer par millions.
-Autour de l’esclave habillé en soldat la mort tombera, et l’homme abruti
-en appellera au ciel de sa misère effroyable. Tant pis, tant pis peuple
-stupide, meurs puisque tu l’as voulu!
-
-Peut-être de semblables pensées de désespérance hantaient-elles le
-cerveau de Robespierre quand couché sur une table à l’Hôtel de Ville, la
-mâchoire fracassée, il attendait la mort. On raconte qu’un passant pris
-de pitié rattacha le bas de l’illustre vaincu et que Robespierre lui
-dit: Merci _Monsieur_, monsieur et non plus citoyen puisqu’il emportait
-la Révolution dans la tombe.
-
-Les chefs de la Révolution Russe n’en sont pas là. Ils ont éprouvé bien
-des échecs, mais ils vivent, ils gardent le pouvoir et c’est déjà
-quelque chose.
-
-Comparable à bien des égards au Robespierrisme, la Révolution russe, a
-ses girondins et ses hébertistes; la droite et la gauche qui ne lui
-ménagent pas leurs critiques.
-
-La droite dont le plus célèbre porte-parole est Kautsky[2], lui reproche
-tout d’abord d’avoir usurpé le pouvoir et de le garder par la force. Il
-fallait, dit Kautsky, faire des élections pour une assemblée
-constituante qui aurait décidé de la forme du Gouvernement.
-
- [2] Kautsky: Terrorisme et communisme.
-
- Trotsky: Terrorisme et communisme.
-
-Trotsky répond que la démocratie est une fiction juridique.
-
-Si la population était d’un niveau intellectuel relevé on pourrait dire
-que le suffrage universel, quand il est honnêtement pratiqué, est
-l’expression de la volonté générale. En réalité il n’en est jamais ainsi
-en aucun pays du monde. D’abord le plus souvent il y a fraude dans les
-élections et moins le pays est avancé plus la fraude s’y étale sans
-scrupules. Le Gouvernement fait pression; il emploie la menace,
-l’intimidation, la force même pour obliger le peuple à voter pour lui.
-
-En Russie la masse est moins consciente que dans tout le reste de
-l’Europe. Illettrés, à demi sauvages, l’esprit enténébré des
-superstitions les plus grossières, les moujicks n’ont aucune idée de ce
-que peut être la grande société non plus que de leurs devoirs envers
-elle.
-
-Ils ont arrondi leurs propriétés au dépens du seigneur du lieu; à leurs
-yeux toute la révolution est là et ils la considèrent comme terminée.
-
-Les élections avec la liberté laissée à tous les partis ramèneraient au
-milieu de troubles profonds la monarchie; peut-être une république
-bourgeoise et réactionnaire. Tous les efforts faits pour élever le
-niveau intellectuel du peuple seraient abandonnés de suite.
-
-La bourgeoisie redeviendrait classe dominante et elle serait bien
-autrement dangereuse que la bureaucratie d’aujourd’hui. L’effort pour la
-république égalitaire serait perdu; qui sait pour combien de temps?
-
-Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. Kautsky est opposé à
-la terreur comme moyen de gouvernement. Il dit que la terreur dessert la
-révolution au lieu de la servir en suscitant l’indignation des masses
-contre les gouvernants qui ordonnent la mort de leurs adversaires.
-
-Trotsky répond que la terreur est inévitable. Dans le style ironique des
-bolchevistes, et des marxistes en général, il demande à Kautsky s’il
-croit que l’impératif catégorique de Kant puisse suffire à réduire les
-contre-révolutionnaires. La révolution est une guerre comme les guerres
-entre nations; elle tue comme la guerre. Il faut briser la volonté de
-l’ennemi et on ne la brise que par la mort car la prison et la
-déportation ne font pas assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on
-frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres; en tuant quelques
-hommes, dit Trotsky, on en effraie des milliers et la crainte qu’ils
-éprouvent les empêche de nuire.
-
-Un argument très en faveur contre le terrorisme est qu’il faut être
-convaincu d’avoir raison pour sacrifier au succès de ses idées des vies
-humaines.
-
-Evidemment il faut être convaincu; mais s’il n’y avait pas de temps à
-autre des personnes convaincues, jamais aucun progrès ne se ferait. Cet
-argument est la marque d’une paresse d’intelligence et de volonté qui
-n’est que trop répandue. On n’a que des demi-convictions; on y tient
-peu, toute la vie est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est
-pourquoi l’évolution sociale est si lente.
-
-Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier des hommes. Je crois
-que les Russes, s’ils l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter
-en Sibérie les contre-révolutionnaires; mais il faut remarquer que
-l’objectif de Trotsky n’aurait pas été atteint, _effrayer_; il s’agit
-avant tout d’effrayer et les ennemis du communisme ne l’auraient pas été
-suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns de leurs camarades.
-
-La dictature politique a le tort de léser la liberté de penser; elle
-paralyse les cerveaux par la peur. Si bien intentionnés que puissent
-être des gouvernants, il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la
-critique est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de s’endormir.
-
-Mais dans un bouleversement tel que celui de la Russie à l’heure
-actuelle, la dictature est indispensable. La liberté politique donnerait
-l’essor à tous les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés,
-l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. Avant de desserrer
-l’étau dictatorial il faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une
-solidité suffisante pour que le retour au passé ne soit plus possible.
-
-Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés par le communisme de
-gauche et l’anarchisme. Un des chefs écoutés du communisme de gauche,
-Mme Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes n’ont pas assez fait
-confiance à la classe ouvrière. Le régime, dit-elle, n’est prolétarien
-que de nom: les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux; les chefs du
-Gouvernement s’appuient en réalité sur la nouvelle classe dominante, la
-bureaucratie communiste qui renferme dans son sein quantité d’anciens
-bourgeois.
-
-Les anarchistes vont plus loin encore. D’après eux, il fallait
-décentraliser, confier aux syndicats et aux coopératives la production
-et la répartition; supprimer tout gouvernement; n’avoir ni armée, ni
-police.
-
-Mme Kollontaï a probablement raison en bien des points; quant aux
-anarchistes, leurs opinions ne supportent pas la pratique; elles
-reposent sur une conception erronée de l’esprit humain ainsi que sur une
-compréhension simpliste des rapports sociaux.
-
-Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés cependant trop avancés
-pour la bourgeoisie mondiale puisqu’elle leur a fait une guerre
-acharnée. Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent si
-âprement il y a longtemps qu’ils ne seraient plus. Grâce à leur armée
-relativement forte ils ont tout récemment pu contracter une alliance
-avec l’Allemagne qui leur permet de tenir tête au monde capitaliste.
-
-Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme tel qu’on le
-comprenait aux premiers jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter?
-
-Lénine appelle avec juste raison la société présente l’«anarchie
-capitaliste». C’est l’anarchie en effet, puisque la société ne s’occupe
-pas de l’individu dont la destinée est livrée au hasard.
-
-Le nombre des forces perdues dans notre ordre social est considérable.
-Les grandes intelligences des génies même, sont étouffées et les
-situations supérieures, où ils auraient pu rendre des services, sont
-occupées par des médiocrités qui n’ont eu d’autre mérite que le hasard
-d’une naissance heureuse.
-
-Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre capitaliste par un
-communisme trop ordonné. Pris dans l’engrenage social depuis sa
-naissance jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait de la
-sécurité matérielle, mais l’initiative serait tuée en lui. Le grand
-danger du communisme c’est le «grégarisme»; l’esprit de troupeau mortel
-à la formation des individualités supérieures indispensables au progrès
-social.
-
-Un autre danger du communisme intégral, c’est l’exagération de l’esprit
-égalitaire. C’est une grande erreur de vouloir que l’intellectuel
-capable des grands travaux de direction technique ou de pensée soit
-assimilé dans sa condition sociale et morale au manuel capable seulement
-de quelques gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence,
-l’énergie, l’effort, la persévérance doivent être encouragés, autrement
-elles disparaîtront. Il est possible que dans un avenir lointain,
-l’instinct social acquière un développement tel que chacun sans aucun
-espoir d’un traitement de faveur soit porté à faire tout son possible
-pour la société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir dès
-maintenant, avec une psychologie formée par la société présente, se
-conduire comme si le dévouement était passé à l’état d’un réflexe. Un
-seul critère suffit à mon avis à déterminer l’importance respective du
-manuel et de intellectuel. L’intellectuel peut, avec un petit effort
-d’adaptation, se faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les
-fonctions de l’intellectuel.
-
-La justice doit consister à établir l’égalité au point de départ de la
-vie. Instruction égale pour tous, possibilité pour chacun de s’élever
-aussi haut que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant
-le lui permettront.
-
-Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne doivent pas être par
-trop grandes. Même au dernier échelon social, le manœuvre doit avoir une
-vie acceptable, des heures de travail réduites, un salaire suffisant
-pour permettre un logement spacieux et sain, une nourriture suffisante,
-des vêtements confortables; et même une culture intellectuelle
-relativement élevée.
-
-Ce dernier vœu peut à première vue paraître utopique, puisque en
-l’occurrence ces «manœuvres» seraient pris parmi les moins intelligents.
-En réalité, lorsque la société aura organisé sérieusement l’éducation,
-les moins intelligents recevront quand même une certaine culture. Les
-enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie actuelle,
-arrivent, grâce aux efforts de leurs parents, à une culture convenable.
-Ce que font aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants
-disgraciés, la Société devra le faire.
-
-Le système du _paioc_ ne m’a pas paru donner de bons résultats: il est
-trop rigide et quand la répartition est mal organisée, il y a des effets
-désastreux.
-
-Rien ne peut remplacer la monnaie. Avec l’argent l’individu est libre de
-vivre à sa guise, il dépense pour ce qui lui plaît, se restreint pour ce
-qui lui plaît moins.
-
-L’argent a le grave défaut de conduire à la thésaurisation et au
-capitalisme. Mais cet inconvénient peut être facilement enrayé en
-adoptant par exemple comme unité monétaire l’heure de travail
-représentée par un ticket qui deviendrait périmé au bout de X années; de
-cette façon, l’édification des fortunes serait impossible; les heures de
-travail non dépensées ferait retour à la collectivité.
-
-Le bolchevisme a presque supprimé le mariage. S’il persiste dans son
-idéologie originelle, ce sera la Société qui remplacera la famille dans
-la protection de l’enfant[3].
-
- [3] Voir Mme Kollontaï, La famille et l’Etat communiste.
-
-Cette éventualité a effrayé bien des esprits, dans notre France
-routinière. On n’a pas compris que le bolchevisme ne forcera pas les
-gens qui veulent conserver leurs enfants à les confier à la Société.
-L’éducation deviendra nationale à la longue et par la force des choses.
-Le lien du mariage rendu très fragile, l’homme se libérera le premier et
-la mère à longue finira par apprécier à son tour les bienfaits de la vie
-libre.
-
-Dans le prétendu bonheur familial, il y a plus de convention que de
-réalité. Souvent les époux vieillis dans le mariage, non seulement ne
-s’aiment pas, mais se haïssent, c’est l’effet du tête à tête constant.
-Dans la Société communiste, la sociabilité remplacera la famille: chacun
-aura son cercle d’amis; des groupes se formeront pour la conversation,
-la musique, les voyages. Et il est permis de croire que l’existence sera
-plus agréable au sein de camarades de choix, que dans le cercle familial
-imposé où souvent, on n’a rien de commun que le nom.
-
-La libération de la femme n’est pas complète dans la Russie
-révolutionnaire. Les hommes, pénétrés des préjugés millénaires tiennent
-le sexe féminin pour inférieur, et les femmes, en vertu du même préjugé,
-pensent qu’en effet, elles ne valent pas les hommes.
-
-Mais l’égalité est dans la loi; c’est déjà quelque chose; la suppression
-du mariage, l’obligation du travail libérant la femme des chaînes
-familiales, fera le reste.
-
-Peu à peu, des supériorités féminines se feront jour; des femmes
-rendront de grands services et s’élèveront très haut dans la Société.
-Pendant longtemps, le nombre des _personnalités_ féminines sera
-restreint, mais peu à peu, il s’élèvera avec la conscience que les
-femmes prendront de leur valeur.
-
-Quelques années avant sa mort, Lafargue aurait dit, paraît-il: «Pourvu
-que la révolution ne commence pas par la Russie!»
-
-C’est par la Russie qu’elle a commencé. L’expérience du peuple russe
-servira au monde entier. En dépit de ses erreurs, de ses fautes même, le
-devoir de tous les esprits éclairés est de lui faire confiance, de
-l’aider même dans la mesure de leurs moyens.
-
-Que restera-t-il du communisme russe, l’avenir seul peut nous
-l’apprendre. Mais pour une personne vraiment pénétrée du désir de
-justice sociale, le devoir n’est pas douteux. Il y a, à l’Est de
-l’Europe, un pays qui pour réaliser cette justice s’est attiré la haine
-des privilégiés du monde entier; il faut le soutenir, et de tout notre
-pouvoir.
-
-
-
-
-Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.
-
-
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-COMMUNISTE ***
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-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
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-state visit www.gutenberg.org/donate
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-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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